summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--78671-0.txt4549
-rw-r--r--78671-h/78671-h.htm7259
-rw-r--r--78671-h/images/003.jpgbin0 -> 10101 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/013.jpgbin0 -> 80597 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/021.jpgbin0 -> 11083 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/023.jpgbin0 -> 34863 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/027.jpgbin0 -> 12603 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/033.jpgbin0 -> 20333 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/037.jpgbin0 -> 23679 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/043.jpgbin0 -> 29005 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/047.jpgbin0 -> 9097 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/053.jpgbin0 -> 22278 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/061.jpgbin0 -> 27655 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/065.jpgbin0 -> 29873 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/069.jpgbin0 -> 34788 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/072.jpgbin0 -> 9699 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/073.jpgbin0 -> 8387 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/075.jpgbin0 -> 10259 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/083.jpgbin0 -> 12389 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/084.jpgbin0 -> 15016 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/085.jpgbin0 -> 37632 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/095.jpgbin0 -> 11293 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/103.jpgbin0 -> 24573 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/118.jpgbin0 -> 12854 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/119.jpgbin0 -> 16794 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/123.jpgbin0 -> 26600 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/131.jpgbin0 -> 13909 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/133.jpgbin0 -> 27122 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/137.jpgbin0 -> 10603 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/143.jpgbin0 -> 22552 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/147.jpgbin0 -> 32719 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/150.jpgbin0 -> 8567 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/151.jpgbin0 -> 10752 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/153.jpgbin0 -> 21098 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/159.jpgbin0 -> 25421 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/161.jpgbin0 -> 14958 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/165.jpgbin0 -> 10293 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/185.jpgbin0 -> 13707 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/191.jpgbin0 -> 32859 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/199.jpgbin0 -> 14192 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/207.jpgbin0 -> 11610 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/212.jpgbin0 -> 10010 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/213.jpgbin0 -> 15627 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/215.jpgbin0 -> 12162 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/217.jpgbin0 -> 12330 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/225.jpgbin0 -> 24851 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/233.jpgbin0 -> 23325 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/237.jpgbin0 -> 28032 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/240.jpgbin0 -> 14528 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/241.jpgbin0 -> 25255 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/243.jpgbin0 -> 12711 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/249.jpgbin0 -> 27251 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/253.jpgbin0 -> 24322 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/257.jpgbin0 -> 21519 bytes
-rw-r--r--78671-h/images/cover.jpgbin0 -> 58377 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
58 files changed, 11824 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/78671-0.txt b/78671-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..a849b4c
--- /dev/null
+++ b/78671-0.txt
@@ -0,0 +1,4549 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78671 ***
+
+
+
+
+UN BAGNE RUSSE
+
+[Illustration: LA PENDAISON.]
+
+
+
+
+PAUL LABBÉ
+
+
+UN BAGNE RUSSE
+
+L'ILE DE SAKHALINE
+
+OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 51 GRAVURES
+
+[Illustration]
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+PARIS, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
+1903
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+Copyright by Librairie HACHETTE, Paris,
+1923. Tous droits de reproduction, de traduction
+et d'adaptation réservés pour tous pays.
+
+
+
+
+_UN BAGNE RUSSE_
+
+
+
+
+_CHAPITRE I_
+
+Description et situation de l'île.--Généralités. Arrivée à Alexandrovsk.
+
+
+L'île de Sakhaline, que nos géographes nommaient jadis île Saghalien,
+sert de colonie pénitentiaire à la Russie: elle est située au nord
+du Japon, entre 45°54 et 54°24 de latitude; sa longueur est de 900
+kilomètres environ et sa largeur varie entre 25 et 150; sa superficie
+est égale au sixième de celle de la France (75 360 kil. c.). Bien que
+les points extrêmes de ses latitudes correspondent sensiblement à
+celles de Hambourg et d'Avignon, elle a un climat très dur: le courant
+froid qui vient du Kamtchatka et qui arrose la côte orientale de l'île,
+y apporte parfois des blocs de glace au mois de juin: on y a connu des
+moyennes de -30° en janvier. La neige y tombe épaisse en octobre, et
+on peut en décembre gagner le continent en traversant la mer sur des
+traîneaux attelés de chiens.
+
+Un des premiers explorateurs de la région fut La Pérouse, et les noms
+géographiques qu'il a donnés ont été le plus souvent respectés par
+les Russes: il y a encore aujourd'hui un cap Crillon, une pointe de
+Jonquières, un détroit de La Pérouse. Tous ces parages sont dangereux
+et tristement célèbres dans les annales de la navigation; libre
+quelques mois seulement, la mer est presque constamment couverte
+d'épais brouillards, et les tempêtes y sont fréquentes. Au nord du
+golfe de Castries, la manche de Tartarie est très resserrée entre
+l'île et le continent, et ses eaux sont si basses que les gros navires
+n'osent s'y hasarder: c'est un bras de mer qui réunit les bouches
+de l'Amour à la mer du Japon, moins qu'il ne les en sépare. On y
+rencontre peu de bateaux; le _Yaroslav_, qui appartient à la flotte
+volontaire, amène à Alexandrovsk, capitale de l'île, deux fois par an,
+de nouveaux forçats; quelques autres font le service entre Vladivostok
+et les bouches de l'Amour, avec escales dans les baies continentales
+de Sainte-Olga, de Port-Impérial et de Castries et devant les petites
+villes de Sakhaline, Alexandrovsk et Korsakovsk; d'autres encore
+font parfois relâche devant l'île, et ce sont des bateaux russes,
+norvégiens, japonais, qui vont à travers la mer d'Okhotsk jusqu'au
+Kamtchatka. J'en ai rencontré bien peu dans mon voyage; mais trop
+souvent j'ai aperçu, échoués sur le sable ou couchés, désemparés sur
+des brisants, des navires abandonnés et dont parfois l'équipage entier
+avait péri. Devant Alexandrovsk, quand la mer était basse, on voyait
+apparaître, non loin de la côte, les mâts et la cheminée d'un navire
+qui sombra, à jamais perdu.
+
+Le mot de Sakhaline est mandchourien et signifie «rocher en face de la
+rivière noire» (sakhalian anga hata). Au XVIIIe siècle, l'île était
+possession chinoise, lorsque les Japonais en occupèrent la partie
+méridionale. Les Russes vinrent ensuite, et par une convention avec le
+Japon, du 26 janvier 1856, la partie septentrionale de l'île passa à
+leurs mains au détriment des Chinois. En 1867, les Russes décidèrent
+d'organiser l'extraction de la houille en employant à ce travail des
+forçats déportés. En 1869, eut lieu le premier envoi considérable de
+forçats: ils étaient au nombre de huit cents. En 1875, l'île, par
+traité, devint russe entièrement, et le Japon dans ce marché de dupe
+reçut en échange les îles Kouriles, dont il ne peut guère tirer parti.
+
+Une première colonie fut créée à Korsakovsk, puis d'autres apparurent.
+Comprenant que la colonisation ne réussirait que si des familles se
+constituaient dans l'île, on décida en 1883 d'y déporter les femmes.
+Depuis 1884, les condamnés sont transportés par bateau d'Odessa à
+Alexandrovsk. Il y avait à Sakhaline lors de mon séjour vingt-huit
+mille cent soixante-six forçats, et les femmes ne représentaient pas le
+cinquième de la population totale. Outre les forçats, on trouve dans
+l'île des indigènes de races différentes: des Guiliaks, des Oroks, des
+Toungouses et des Aïnos.
+
+Le gouverneur de l'île est aujourd'hui un général, ancien procureur
+des tribunaux militaires; il dépend du ministère de la Justice et du
+général gouverneur de la région du fleuve Amour. L'île est divisée,
+au point de vue administratif, en trois districts qui portent le nom
+d'un village principal: Alexandrovsk, Korsakovsk et Tymovsk; le siège
+du chef du dernier district n'est pourtant pas à Tymovsk, mais à
+Rykovski. Les chefs de districts sont assistés d'un aide, de directeurs
+de prison, d'inspecteurs de colonisation, de médecins et d'un juge.
+Dans chaque chef-lieu de district, est un détachement militaire sous
+les ordres d'un lieutenant-colonel. Le gouverneur vit à Alexandrovsk
+avec sa maison militaire, sa chancellerie, et les chefs des principaux
+services, ingénieur, médecin-chef, agronome, géomètre, procureur, etc.
+
+Trois choses, très mal étudiées, attirent à Sakhaline, l'attention du
+voyageur: la géographie physique, politique et économique, la question
+pénitentiaire, les populations indigènes.
+
+Les deux premières questions se tiennent et sont presque inséparables
+l'une de l'autre. Ce sont les déportés, en effet, pour lesquels on
+crée, chaque année, de nouveaux villages, qui transforment de jour en
+jour la géographie de l'île: ils en sont les colons et les ouvriers.
+
+J'avais dit au procureur général à Vladivostok que je voulais visiter
+toutes les prisons: il m'interrompit. «Ne dites pas les _prisons_,
+dites les _auberges_!»
+
+Ce mot me surprit, et pourtant en effet les prisons de Sakhaline
+ressemblent un peu à de grandes auberges malsaines et les prisonniers
+y vivent dans des conditions d'hygiène déplorables, mais sans trop de
+souci du lendemain: la prison cellulaire n'existait pas, on s'apprêtait
+à en faire l'essai à Rykovski lors de mon départ. L'expiation pour le
+forçat commence à vrai dire au moment où il quitte la prison, toujours
+bien avant le terme de sa condamnation. Il doit vivre alors dans
+l'intérieur de l'île, dans un lieu non défriché, y bâtir sa maison,
+créer son champ et le cultiver, et il est muni pour ce travail d'une
+provision de farine qu'il reçoit chaque mois pendant un an ou deux,
+d'une scie, d'une hache et de cordes qu'on lui donne à crédit. C'est
+donc quand on considère qu'il a payé, en quelque sorte, sa dette à la
+société, puisqu'on lui permet de quitter la prison, que les difficultés
+les plus cruelles commencent pour lui. A l'heure du rachat, on lui rend
+ce rachat presque impossible, et le malheureux est amené par la force
+des choses à commettre un nouveau délit; il retournera volontiers en
+prison, où il sera sûr de manger en ne travaillant presque pas. A quoi
+bon le séjour en prison, puisque le forçat libéré le regrette lorsqu'il
+devient colon? Les résultats de la colonisation pénitentiaire n'ont
+pas été ceux qu'on espérait, et c'est la faute du système lui-même qui
+fait qu'un paresseux n'apprend jamais à travailler dans une prison de
+Sakhaline et qu'un travailleur y apprend la paresse; c'est la faute de
+la société qui, puisqu'elle prend le droit de punir, a le devoir de
+donner au libéré les moyens de redevenir un homme; c'est la faute enfin
+de tous ceux qui oublient qu'un crime pour lequel un condamné a subi la
+peine exigée par la loi, est un crime expié et dont personne, sauf le
+coupable, ne devrait plus se souvenir!
+
+On a commis, en outre, une erreur en voulant consacrer les forces des
+condamnés à l'agriculture: les céréales n'arrivent pas à maturité
+dans une terre où l'on trouve parfois de la glace au mois d'août à un
+mètre du sol; les pommes de terre, les choux et les raves y ont par
+contre complètement réussi. Dans les vallées, la terre est bonne; elle
+est souvent formée d'argile et de sable, et il y a malheureusement
+des marais immenses couverts de grandes herbes et de roseaux, les uns
+formés par des sources, les autres stagnants sur un sol qui n'absorbe
+pas l'eau; souvent aussi la terre n'est qu'une couche peu épaisse qui
+repose sur des cailloux et dont les qualités nourrissantes sont vite
+affaiblies. Les fleuves et les rivières ont en outre le même caractère,
+ce sont même, et surtout les plus grands, des torrents de montagne dont
+les inondations sont terribles.
+
+On peut diviser l'île en cinq bassins principaux; les plus importants
+sont ceux de la Poronaï et de la Tym. Au 52e degré de latitude, la
+montagne qui forme l'ossature de l'île est ramifiée en deux chaînes par
+une vallée longitudinale au fond de laquelle, descendant du nœud qui
+réunit les deux chaînes, coulent dans la direction même du méridien,
+mais en sens inverse, la Tym et la Poronaï, rivières à peu près
+d'égale longueur. La Poronaï a environ 250 kilomètres, et des jonques
+japonaises la remontent pendant quelques kilomètres seulement. Son
+bassin renferme de grands marécages et des toundras. Celui de la Tym
+est meilleur pour la colonisation, mais il est situé plus au nord, et
+l'hiver y dure plus longtemps.
+
+Voici les moyennes de température de l'année: janvier -21°2, février
+-15°2, mars -8°7, avril -0°7, mai +5°0, juin +11°, juillet +16°2, août
++17°, septembre +13°4, octobre +4°7, novembre -4°, décembre -14°7. Le
+climat n'est pas excessif pour un Russe, et il existe le long même
+du Transsibérien des régions où la vie est plus dure. Les forçats
+eux-mêmes me l'ont répété: celui qui sait travailler voit finalement
+à Sakhaline ses efforts récompensés. Certains m'ont dit qu'au village
+natal ils vivaient moins bien que sur la terre d'exil; d'autres, leur
+peine finie, sont restés volontairement dans leur nouveau village, et
+il en est qui, partis vers les bords de l'Amour, sont revenus demander
+des champs au gouverneur de l'île.
+
+[Illustration: CARTE DE L'ILE DE SAKHALINE.]
+
+L'administration fait travailler les forçats dans les mines: il y a
+à Sakhaline des charbonnages importants, on y a trouvé du naphte,
+de l'ambre, du marbre, et, dit-on, des sables aurifères; et l'on ne
+connaît pas encore toutes les richesses que renferment les montagnes
+abruptes, composées de roches volcaniques et de basalte et dont
+l'altitude atteint 1 200 mètres. Les exploitations sont difficiles,
+dans un pays où il n'existe aucun port. Il n'y a pas en effet une baie
+qui soit praticable sur les côtes de l'île: sur la côte orientale,
+seul le golfe de Nabil est profond, mais le chenal en est étroit et
+difficile; sur la côte opposée, il y a une grande quantité de baies
+très petites et inabordables pour un bateau d'assez gros tonnage. Les
+jours de gros temps, les bateaux s'enfuient et vont se réfugier de
+l'autre côté du détroit, dans un des golfes bien abrités, qui sont
+nombreux sur le continent.
+
+Les montagnes occupent une grande partie de l'île; elles ont le sommet
+dénudé; la cime n'est pas rocheuse, mais la rigueur de la température
+ne permet à cette hauteur aucune végétation. A leur pied, on trouve
+le sapin, le pectiné, le mélèze, l'orme, le bouleau, le peuplier,
+l'érable, le frêne et le saule; dans une zone plus élevée, on ne voit
+plus que le pectiné et le mélèze, plus haut vient le bouleau jaune
+(ortala Ermani), puis le cèdre Slonietz (cembra puncila) et enfin le
+sommet dénudé.
+
+Les vallées, souvent très pittoresques, se présentent sous deux aspects
+bien différents: tantôt c'est la «toundra», tantôt une végétation
+luxuriante. La toundra est faite de terres noires et friables, où le
+pied s'enfonce profondément; elle est couverte d'herbes et de mousses
+parmi lesquelles paissent, parmi de petits mélèzes rabougris, des
+troupeaux de rennes sauvages; on y trouve parfois de vastes marécages
+ou des lacs, cachés sous de grands roseaux, près desquels vivent
+nombreux des oies, des canards, des sarcelles et des bécasses. Le
+voyage est triste et pénible dans ces régions désolées.
+
+D'autres fois, les routes, presque toujours détestables, suivent
+les rivières sinueuses et rapides, encaissées entre des montagnes
+escarpées. Souvent la forêt est morte, et, pendant plusieurs
+kilomètres, on avance lentement au milieu de troncs calcinés, fumant
+parfois encore; jusqu'à l'horizon, on n'aperçoit qu'eux, et l'hiver,
+au milieu de la neige, c'est une succession de morceaux de charbon
+gigantesques, dont l'aspect est alors fantastique. Puis viennent des
+régions luxuriantes, où les herbes sont plus hautes qu'un homme,
+émaillées de fleurs à longues tiges, marguerites bleues et pervenches
+roses; elles forment des dômes de verdure sous lesquels de petits
+ruisseaux coulent en chantant sur des cailloux. La forêt est alors
+pleine d'arbres brisés, de troncs pourris, de racines arrachées, de
+lianes infranchissables; l'accès en est impénétrable, les forçats
+évadés hésitent à s'y cacher; seuls, les indigènes en connaissent les
+secrets, et dans leurs profondeurs mystérieuses vivent des ours, des
+gloutons, des renards et des cerfs musqués. Les loutres, les zibelines
+et les hermines sont nombreuses au bord des rivières, et les arbres
+abritent une grande variété d'oiseaux. Chose curieuse, la saison chaude
+passe si vite à Sakhaline qu'on y voit à la fois toutes les teintes des
+forêts: au milieu des verts du printemps et des jaunes de l'automne,
+les sorbiers et les érables jettent leurs tons rouges et éclatants. Le
+sol est couvert de baies et de roses sauvages dont l'odeur remplit les
+vallées: celle de la Naïba était couverte de neige quand je la quittai,
+les feuilles étaient tombées et les branches glacées, et pourtant un
+parfum de fleurs fanées y persistait encore.
+
+Outre les forçats, il y avait dans l'île 1 912 Guiliaks, 1 296
+Aïnos, 773 Oroks, 157 Toungouses. Les Oroks et les Toungouses ont été
+baptisés sans trop savoir ni pourquoi ni comment: ce sont aujourd'hui
+des orthodoxes qui ne comprennent rien à leur religion nouvelle, et
+qui ont simplement un Dieu de plus qu'auparavant. Ils s'adonnent à
+l'élevage des rennes; mais les grandes occupations de ces indigènes
+sont la pêche et la chasse. On pourrait appeler Sakhaline le pays des
+fourrures. Si la zibeline, quoique très belle, y est inférieure à celle
+du Kamtchatka, les ours, les loutres, les renards et les hermines y
+ont des robes admirables, et les échantillons exposés en 1900 à la
+section russe auraient pu décider au voyage les plus coquettes de nos
+Parisiennes.
+
+La pêche est la plus grande source de richesses, et la main-d'œuvre
+pénitentiaire, employée dans des pêcheries et dans des fabriques
+de conserves, donnerait des résultats dont on ne peut s'imaginer
+l'importance. Les poissons passent parfois par bancs si épais que les
+Aïnos les prennent à la main: les sardines, les anchois et toutes les
+espèces de saumon arrivent en quantités innombrables selon la saison de
+l'année; les homards, et d'autres crustacés monstrueux sont nombreux au
+printemps, et les huîtres, très grandes, y sont délicieuses; enfin j'ai
+aperçu très souvent en vue de la côte de petites baleines dont la prise
+semble n'intéresser que les Japonais. Ceux-ci ont conservé à Sakhaline
+de grandes pêcheries qui font la richesse des marchands des ports de
+l'île d'Yeso; la présence d'un consul japonais a été rendue nécessaire
+à Korsakovsk par les difficultés sans nombre qui surgissent entre
+Russes et Japonais. La question des pêcheurs japonais en Extrême-Orient
+russe a pour le Japon une telle importance, qu'elle pourrait bien
+devenir un jour une cause de guerre entre les deux pays; la Russie sera
+sans doute plus accommodante que ne le pensent les Japonais, car, en
+leur accordant quelques concessions, tant au Kamtchatka qu'à Sakhaline,
+elle obtiendra peut-être la liberté d'agir à sa guise en Mandchourie.
+
+En résumé, l'île de Sakhaline pourrait, malgré tout, devenir
+florissante, mais elle n'est qu'un point dans les si vastes possessions
+asiatiques de la Russie, où se trouvent tant d'autres provinces plus
+riches, d'accès plus commode et partant moins difficiles à coloniser.
+La Russie a tout à faire et tout à commencer dans son immense empire
+d'Asie, et elle ne trouverait aucun résultat pratique à disséminer
+partout ses efforts. Sakhaline coûte déjà très cher à la métropole,
+qui y a dépensé et y dépensera encore beaucoup d'argent; mes lecteurs
+jugeront si elle a réussi dans sa tâche, et si la colonisation pénale a
+été un succès; personnellement, je ne le crois pas...
+
+
+Les Russes ne parlent de l'île de Sakhaline qu'avec un vague effroi,
+et tous mes amis de Moscou et de Saint-Pétersbourg me déconseillèrent
+le voyage. Je partis pourtant. C'était pendant l'été de 1899. De
+Vladivostok, le vapeur _Baïkal_ me conduisit devant la petite ville
+qui est le chef-lieu de l'île de Sakhaline, le poste d'Alexandrovsk;
+après de courtes escales sur la côte du continent, dans les baies
+de Sainte-Olga et du Port Impérial, au bout de quelques jours, nous
+aperçûmes le grand promontoire pittoresque où a été élevé un phare, et
+qui est terminé par des rochers monstrueux appelés les Trois-Frères,
+dont la forme rappelle les Tas-de-Foin, si justement célèbres dans
+notre Bretagne. La côte est faite de grandes falaises brunes et
+parfois rougeâtres, toutes déchiquetées; des éboulements y ont formé
+de nombreux écueils et tout le rivage apparaît grandiose, triste et
+sauvage, au milieu d'un espace en forme de cuvette; la ville est bâtie
+en amphithéâtre au pied de hautes montagnes au sommet dénudé, et le
+rayon de soleil qui l'enveloppait lors de mon arrivée la parait d'une
+trompeuse beauté; au-dessus de la ville, à mi-côte, une forêt de sapins
+brûlait.
+
+[Illustration: LES ROCHERS DES TROIS FRÈRES PRÈS D'ALEXANDROVSK.]
+
+Une petite chaloupe vint à nous, car le capitaine avait fait jeter
+l'ancre assez loin du rivage; le chef de district venait m'inviter à
+descendre à terre; et je suis heureux de pouvoir écrire ici son nom,
+car M. Sémevski, qui est encore un nouveau venu à Sakhaline, a apporté
+dans un métier pour lequel il n'était pas fait, une droiture et une
+sincérité qui l'ont fait apprécier et estimer par tous ceux qui l'ont
+approché.
+
+[Illustration: LES FORÇATS AU TRAVAIL SUR LE PORT D'ALEXANDROVSK.]
+
+Des hommes, la tête à moitié rasée, en costume de prisonniers,
+jonglaient déjà avec mes bagages, sur lesquels le capitaine du bateau
+me conseilla de veiller avec la plus grande attention, les habiles
+jongleurs dont j'admirais l'adresse étant aussi des escamoteurs très
+expérimentés. Accompagné par eux, je gagnai le rivage, où une voiture
+m'attendait. Sur la jetée en bois, une foule de forçats travaillaient
+mollement au déchargement de grosses barques pleines de charbon,
+et chacun d'eux me regardait en dessous, d'un œil inquisiteur et
+mauvais, se demandant sans aucun doute quel nouvel ennemi venait de
+débarquer chez eux. Certains d'entre eux poussaient sur des rails et
+jusqu'à la ville des wagonnets chargés de sacs et de marchandises;
+ils s'arrêtaient souvent sur la route, à la grande fureur des soldats
+surveillants; ils se hâtaient lentement, se désintéressant évidemment
+de la tâche qu'on leur avait imposée. Ils ôtaient leur bonnet sur mon
+passage, mais c'était ma voiture qu'ils saluaient. Les fonctionnaires
+russes sont toujours en uniforme; quand il ne porte pas une casquette
+officielle et un habit à col de couleur et à boutons d'or ou d'argent,
+un homme n'est qu'un vulgaire marchand, un moujik même, et je ne tardai
+pas à en faire l'expérience. Le soir de mon arrivée, j'arrêtai dans la
+rue un soldat de la police pour lui demander si par hasard il n'avait
+pas vu passer le chef du district: «Tu as des jambes pour courir après
+lui, frère, me répondit le soldat. Et surtout n'oublie pas désormais
+que la police n'est pas faite pour renseigner des gens de ton espèce.»
+
+Dans ma voiture, j'avais semblé un personnage aux déportés parmi
+lesquels j'étais passé; à pied j'étais pris pour un forçat par les
+soldats.
+
+Il est curieux de noter que mon premier soin, en arrivant dans ce pays
+éloigné, fut de me mettre en habit, tenue réglementaire dans toutes les
+Russies pour aller saluer un gouverneur. Le général Lapounov me fit
+d'ailleurs un très aimable accueil, ainsi que tous les fonctionnaires
+auxquels il me présenta et auxquels j'eus affaire dans la suite, soit
+à Alexandrovsk, soit dans les autres villages de l'île. Parmi eux, se
+trouvait l'agronome, M. von Fricken. J'ai rarement trouvé dans mes
+voyages un homme plus aimable et plus complaisant, et je lui garderai
+toujours un très affectueux souvenir. Chasseur d'ours renommé, ce qui
+est d'autant plus remarquable qu'il a depuis longtemps perdu un bras,
+il est aussi un photographe fort habile et quelques-unes de ses œuvres
+inédites illustrent aujourd'hui mon travail.
+
+Le gouverneur m'avertit que toutes les portes me seraient ouvertes,
+et que partout dans l'île je pourrais voir, jour et nuit, ce que je
+voudrais. J'en ai profité et, bien souvent, je suis allé la nuit dans
+les prisons; il n'en est pas moins vrai que je n'ai vu que ce que
+certains chefs de district ou certains maîtres de prison ont bien voulu
+me laisser voir.
+
+Beaucoup de livres ont été écrits, très sévères pour les fonctionnaires
+des prisons et des bagnes russes. La censure ne les a pas toujours
+arrêtés, et la plupart des Russes ont lu les cruautés et les
+vexations de toutes sortes qui ont rendu tristement célèbre le nom
+de Sakhaline. L'âme russe est si vraiment et si profondément humaine
+que j'avais toujours taxé tous ces récits d'exagération; ils étaient
+malheureusement vrais.
+
+Il est évident qu'il y a aujourd'hui, parmi les fonctionnaires de
+Sakhaline, des hommes honnêtes en plus grand nombre qu'on ne veut
+bien l'avouer. Leur métier est déjà assez dur et assez décrié pour
+qu'on doive s'exprimer sur leur compte avec un peu de charité et de
+générosité. Je me souviens que l'un d'eux me parlait, en pleurant, de
+sa famille qu'il avait laissée en Russie; les enfants étaient nombreux
+et les charges lourdes, aussi le père et la mère travaillaient-ils
+tristement, loin l'un de l'autre, pour élever moins difficilement leurs
+petits. Ce fonctionnaire n'était pas le seul dans son cas. D'autres
+aussi étaient venus jeunes, séduits par l'espoir d'une pension de
+retraite plus belle et qu'on ne peut gagner que par un long séjour en
+Extrême-Orient.
+
+[Illustration: TYPE DE FORÇAT.]
+
+Il n'en est pas moins vrai que le séjour de Sakhaline est mauvais pour
+ceux qui y vivent trop longtemps; il est en somme très démoralisateur;
+la vie y est difficile, les distractions manquent complètement, et
+l'hiver y dure de longs mois. Dans cette atmosphère si lourde du bagne,
+l'homme perd facilement la notion du juste et de l'injuste, il devient
+sévère pour les autres et trop indulgent pour lui-même. Si le voyageur
+qui passe ne voit pas tout, il entend de tristes choses, et ceux qui
+n'ont pas la conscience bien nette, racontent volontiers de vilaines
+histoires sur le compte des voisins.
+
+Le Russe a deux défauts, il aime l'eau-de-vie et les cartes; à
+Sakhaline, les défauts deviennent vite des vices. Les dettes de jeu
+atteignent souvent un très gros chiffre, mais les représentants
+des industriels ou des maisons de commerce russes ou allemandes de
+Vladivostok ont le prêt facile; ils savent en effet qu'on tient bien
+ceux qui ne pourront jamais rendre, et ils abusent de la situation.
+Je ne veux pas ici dévoiler trop de scandales, je note simplement ce
+dont tout le monde parle en Extrême-Sibérie; trop souvent le tribunal
+commence d'interminables enquêtes au sujet de faits graves reprochés
+à des fonctionnaires de Sakhaline. Il est fâcheux d'en voir qui font
+en cachette commerce de peaux ou d'alcool; il est triste de savoir
+que certains reçoivent des prêts ou des dons (qu'on nomme cela comme
+on voudra), offerts par des commerçants avides de commandes; il est
+regrettable enfin de penser que des directeurs de prison peuvent gagner
+sur les fournitures des prisonniers, leur donner fausse mesure de
+farine et des coups par-dessus le marché.
+
+Je ne voudrais pas cependant étendre sur tous le blâme mérité par
+quelques-uns. Il y a eu des livres dont les auteurs semblaient établir
+en principe qu'on ne saurait être trop doux pour les prisonniers et
+trop sévère pour ceux qui les gardent; il faut pourtant se montrer
+juste envers tout le monde, et c'est ce que je tâcherai d'être, sans
+faire de personnalités.
+
+Certains forçats libérés m'ont rendu de grands services, et l'un d'eux
+même a été quelque temps mon compagnon de voyage pendant mon excursion
+chez les Aïnos: je les remercie en ces lignes, bien que je ne les nomme
+pas. Je crois inutile de rappeler qu'ils ont été condamnés: j'aurais
+l'air d'imiter la loi dure et cruelle qui veut que tout libéré de
+Sakhaline porte écrite sur ses papiers officiels sa triste qualité
+d'ex-forçat.
+
+Je dirai enfin peu de chose sur les condamnés politiques, qui
+sont heureusement moins nombreux qu'autrefois à Sakhaline. Je tiens
+cependant à relater tous les services qu'ils ont rendus au pays qui les
+exilait. La plupart des travaux et des publications sur les indigènes
+de l'île sont dus à leur plume, ce sont eux qui ont rempli la tâche
+difficile de maître d'école pour les enfants des forçats; ils ont
+aussi dirigé les stations météorologiques. Leur rôle a été à la fois
+scientifique et moralisateur. Quelques-uns se sont occupés gratuitement
+et de tout leur cœur à civiliser les indigènes; l'un d'eux leur apprit
+entre autres la culture des pommes de terre, un autre enseigna la
+langue russe à leurs enfants; c'est par eux et par eux seuls que les
+Guiliaks ont connu et apprécié les qualités du caractère russe, dont
+les forçats ne leur avaient montré que les défauts. Chaque fois que
+l'administration a fait appel au concours des condamnés politiques,
+ceux-ci n'ont pas marchandé leurs efforts, s'il s'agissait d'une œuvre
+d'humanité.
+
+
+
+
+_CHAPITRE II_
+
+Séjour à Alexandrovsk.--Le transport des condamnés d'Odessa à
+Sakhaline.--Bagnes et hôpitaux.
+
+
+Malgré l'invitation que m'en fit le gouverneur, je n'acceptai pas à
+Alexandrovsk l'hospitalité chez un fonctionnaire: je voulais vivre
+au milieu des forçats, et, selon mes désirs, on me donna une maison
+qu'ils occupent habituellement. Elle manquait de confort, mais j'avais
+dans une chambre une table pour travailler, et dans l'autre un lit
+pour dormir. Un domestique, grand gaillard à barbe épaisse, habitait
+avec moi, et je ne sais pourquoi je le prenais pour un homme de la
+police chargé de veiller sur moi et de me protéger au besoin; il me fut
+d'ailleurs aussitôt sympathique. Quelques jours après mon arrivée, je
+lui demandai s'il connaissait un forçat capable de me donner quelques
+renseignements sur les travaux forcés de Nertchinsk en Sibérie:
+
+«Je suis à vos ordres, répondit-il aussitôt.
+
+--Comment! tu as été prisonnier à Nertchinsk? m'écriai-je.
+
+--Oui, après mon premier crime.»
+
+Et Vassily Tcherkachine m'expliqua qu'on l'accusait de crimes assez
+nombreux:
+
+«Je n'ai tué que deux fois,» ajoutait-il, modestement.
+
+Vassily (Basile en français) me raconta sa vie. Il avait assassiné un
+camarade et avait été envoyé à Nertchinsk; il s'évada, on le rejoignit,
+et il tua quelqu'un en luttant avec les soldats qui l'arrêtaient. On
+le transporta à Sakhaline, et il ne pensa plus qu'à tenter une évasion
+nouvelle. Il eut l'audace de traverser la mer dans une sorte de tonneau
+qui lui servait de barque.
+
+«Nous connaissons toujours des scribes, ajoutait Vassily, qui vivent
+le long de l'Amour et qui fabriquent pour quarante roubles de faux
+passeports aux évadés. J'avais trouvé de l'argent, et je pus gagner mon
+village natal, dans le sud de la Russie, près de la ville de Kharkov,
+où l'on me repinça.
+
+--Et te voilà de nouveau dans l'île, toujours prêt à t'évader?
+
+[Illustration: UNE ÉTRANGLEUSE.]
+
+--Non, car je ne suis plus si fort, répondit Vassily, ma santé s'est
+affaiblie, et je vis mieux ici que je ne vivrais dans mon village
+natal.»
+
+Vassily me proposa de me raconter son voyage sur le bateau _Yaroslav_,
+qui emmène deux fois par an d'Odessa les forçats destinés à Sakhaline.
+Pour avoir un récit fidèle, je lui demandai d'aller chercher un ou deux
+voisins qui en compléteraient les lacunes. Il m'amena une femme et un
+vieillard: la première avait tué son enfant âgé de deux ans; le second
+avait arrêté une femme au coin d'un bois et l'avait étranglée.
+
+Quand le bateau quitte Odessa, on met les condamnés dans la cale, et
+on les enferme dans des cages grillées. Il y a une visite médicale
+avant le départ, mais elle est très mal faite, et les médecins laissent
+partir parfois des malades atteints d'affections graves et des
+tuberculeux au dernier degré: il y en a qui n'arrivent à Sakhaline que
+pour mourir, quand ils n'expirent pas en route.
+
+On leur met les fers aux pieds jusqu'à la mer Rouge; la chaleur
+devient alors trop forte, et ils ne peuvent plus les supporter.
+Chaque jour on les fait monter, fournée par fournée, dans une pièce
+où ils passent sous un gros tuyau, et reçoivent une douche qui paraît
+délicieuse aux malheureux, car dans leurs cages l'air est rare et
+irrespirable. Il fait si chaud sous les tropiques qu'on leur permet
+d'ôter leurs vêtements, et ils vivent alors presque nus dans une
+épouvantable odeur: ils sont parfois plus de quatre-vingts par cage
+et si serrés qu'ils dorment tête contre tête. La nourriture est très
+suffisante, et Vassily la trouvait même bonne.
+
+Le médecin vient les voir tous les jours, et une infirmerie est
+organisée pour les malades. Jamais ils ne peuvent monter sur le pont.
+
+Les femmes sont enfermées à part, et elles sont traitées durement elles
+aussi.
+
+«A quelques exceptions près, dit le vieux forçat en interrompant
+Vassily et en montrant la femme qui les écoutait.
+
+--Oui, dit alors celle-ci, j'ai été gentille avec les surveillants et
+ils m'en ont été reconnaissants!»
+
+[Illustration: LE DÉBARQUEMENT DES FORÇATS.]
+
+Quelle vie! quelles mœurs! Les punitions sur le bateau ne sont pas
+douces: ce sont les verges et les fers, et souvent le cachot, noir et
+sans air, et dans lequel le prisonnier étouffe. En 1901, en plein été,
+le _Yaroslav_ eut un accident grave qui le força à relâcher à Saïgon,
+et, pendant plusieurs semaines, sept cent onze forçats endurèrent
+devant le port, sous une chaleur accablante et dans leur dégoûtante
+promiscuité, des souffrances qu'on a peine à se représenter!
+
+Dès que le navire arrive devant Sakhaline, il est mis en quarantaine;
+le médecin vient voir les malades, on conduit au bain les prisonniers,
+et on désinfecte leurs effets. La visite n'est pas toujours bien
+sérieuse, puisque Hélène Boubelis, individu au sexe douteux, plutôt
+homme que femme, fut, en arrivant, il y a quelques années, mariée avec
+un prisonnier: elle tua, dit-on, d'ailleurs, son mari peu de temps
+après.
+
+L'administration de l'île répartit les forçats entre les différentes
+prisons, et chacun d'eux quitte le bateau après avoir reçu une certaine
+somme d'argent, dix kopeks par rat tué pendant le voyage, car les rats
+pullulent et dévorent les marchandises sur les bâtiments russes.
+
+Lorsque le vieillard et la femme qui avaient aidé Vassily dans son
+récit sortirent, je dis à ce dernier:
+
+«Ce sont des amis à toi que tu m'as amenés?
+
+--Comment pouvez-vous le croire? Ce sont des assassins!...»
+
+Vassily avait la plus grande peur des voleurs, et il n'ouvrait pas
+facilement la porte quand je rentrais un peu tard. Il me répétait que
+les rues d'Alexandrovsk étaient peu sûres pendant la nuit et qu'on
+pouvait y faire de dangereuses rencontres. En remerciement de ses bons
+conseils, je lui offrais les miens, et je faisais sur lui l'expérience
+de mes qualités de moralisateur. Quiconque lirait mes notes de voyage
+pourrait croire que j'ai réussi dans ma tâche, et y trouverait parfois
+le nom de mon serviteur suivi d'une amicale épithète: le brave Vassily!
+A la vérité, le brave Vassily me vola avec une dextérité prodigieuse,
+et quand je m'aperçus du vol, mes soupçons s'arrêtèrent sur tout autre
+que lui: il versa de si grosses larmes quand il crut que j'allais
+l'accuser! Je quittai Sakhaline sans connaître le nom de mon voleur,
+ou de mes voleurs, car, par la suite, outre les 500 francs volés à
+Alexandrovsk, ma lorgnette, un appareil photographique et mon fusil
+disparurent tour à tour.
+
+Vassily avait caché chez un boutiquier de la ville, dans la crainte
+d'une descente de police, l'argent qu'il m'avait volé. Après mon
+départ, lorsque vint l'hiver et qu'il fut possible de traverser la mer
+en traîneau, il alla chercher son argent chez le receleur. Celui-ci
+savait parfaitement que la somme qui lui avait été confiée, avait été
+volée. «De quel argent parles-tu? dit-il à Vassily.
+
+--De l'argent du Français!
+
+--Mais tu deviens fou, mon pauvre Vassily; jamais tu ne m'as confié
+d'argent!»
+
+Le forçat fut d'abord interloqué, mais ensuite il cria, menaça,
+tempêta: tout fut en vain. Il alla conter son aventure à deux vauriens
+de son espèce, et, la nuit suivante, ils défoncèrent le magasin et en
+assommèrent à coups de bouteille le maître du logis, sa femme et le
+garçon; ils mirent la maison sens dessus dessous, mais l'argent avait
+été bien caché et ils ne trouvèrent rien.
+
+Le lendemain, on arrêtait Vassily qui parvint à s'évader, mais qui
+fut repris presque aussitôt. Il est devenu, m'a-t-on dit, un des plus
+féroces parmi les prisonniers: il semble avoir aujourd'hui, lui si
+tranquille il y a deux ans, la folie du crime, et je commence à douter
+maintenant de mon pouvoir moralisateur!
+
+Je ne pouvais pas, d'ailleurs, quitter décemment Sakhaline sans
+avoir été volé. Tous les voyageurs l'ont été; le directeur général
+des prisons lui-même, qui s'était bien gardé de me le dire lorsque je
+le vis à Saint-Pétersbourg. Il m'avoua ensuite, quand il vit que je
+connaissais l'anecdote, que les forçats ne lui avaient pris que des
+valises sans valeur, et que c'était là une façon spirituelle de lui
+dire: «Tu vois, toi, le grand chef, nous pourrions te voler autant que
+les autres!»
+
+La ville d'Alexandrovsk ressemble, avec ses larges rues coupées à
+angle droit, à tous les villages de la Russie. Les maisons, bâties en
+bois, ont été presque toutes construites sur le même modèle: celles
+des fonctionnaires sont simplement un peu plus spacieuses, celles des
+forçats un peu plus inconfortables. Les déportés d'Alexandrovsk, comme
+ceux qui habitent dans l'intérieur de l'île, appartiennent aux races
+les plus diverses, et les religions sont presque aussi nombreuses que
+les nationalités. Pour citer toutes les races représentées, il faudrait
+faire la statistique complète de l'ethnographie russe, compliquée
+entre toutes. Outre l'église russe, il y a à Alexandrovsk une église
+catholique et une mosquée. Les musulmans ont leurs prêtres, déportés
+eux aussi, pour raisons à demi politiques; le curé catholique et le
+pasteur protestant ont à Sakhaline des paroissiens nombreux; mais ils
+ne viennent guère de Vladivostok, où ils résident, et leur séjour dans
+l'île ne dure que le temps d'escale d'un bateau.
+
+[Illustration: ALEXANDROVSK L'HIVER.]
+
+Il y a une école dont le maître est un sympathique exilé politique,
+et un asile, dont je ne parlerai pas, car à mon passage à Alexandrovsk,
+il était insuffisant pour le nombre d'enfants qui y avaient trouvé
+refuge; il a été reconstruit, agrandi et mis à neuf, et le nouvel asile
+sera une des meilleures œuvres à l'actif de l'administration de l'île
+sous la direction du général Lapounov.
+
+Les autres monuments de la ville sont la prison, les ateliers, les
+hôpitaux, le musée: le mot _monument_ est bien pompeux, car ces
+édifices ne sont que des baraques qui se ressemblent toutes et qu'on
+peut prendre parfois les unes pour les autres.
+
+Les hôpitaux d'Alexandrovsk sont malheureusement semblables aux autres
+hôpitaux de l'île: ils sont beaucoup trop petits pour le nombre de
+malades auxquels ils accordent l'hospitalité, et il est impossible
+dans ces conditions qu'ils soient tenus proprement; c'est un triste
+spectacle de les voir et les médecins sont honteux de les faire visiter
+à un étranger. Les malades étouffent, serrés dans des salles trop
+étroites; c'est à peine si l'on peut isoler les maladies contagieuses,
+et j'y ai compris le mot que me disait un jour un forçat:
+
+«Nous avons plus peur de l'hôpital que de la maladie!»
+
+Les médecins ne sont pas responsables de ce lamentable état de choses:
+on ne voit plus à Sakhaline de ces praticiens sinistres d'autrefois
+qui étaient les alliés des chefs de prison et qui laissaient battre
+les forçats avec la plus coupable insouciance. Les vieux déportés
+le disent: ils ont aujourd'hui confiance dans l'humanité de presque
+tous leurs médecins, et c'est le plus bel éloge qu'on puisse en
+faire. L'un d'eux a même eu le courage de blâmer très hautement les
+punitions corporelles: «Quand la police, déclarait-il, me demandera si
+un prisonnier est assez fort pour supporter le fouet ou les verges,
+je répondrai toujours non, car cette punition inhumaine est aussi
+dégradante pour celui qui la donne que pour celui qui la reçoit!» Le
+docteur Volkenstein, a fait en effet dans l'île l'œuvre bonne et utile
+que tout le monde attendait de lui.
+
+Les maladies sont nombreuses à Sakhaline, mais cependant les
+épidémies sont rares, et quand elles sévissent, elles sont apportées
+par les bateaux. Les affections nées de la débauche, les maladies
+de peau contractées dans la promiscuité et la saleté des prisons,
+sont particulièrement nombreuses. Enfin, il y a beaucoup de fous à
+Sakhaline; je crois personnellement que la Russie est un des pays où il
+y a le plus de cas de folie; mais parmi les forçats, cette maladie est
+fréquente.
+
+[Illustration: L'OFFICIER FOU ZAÏTSEV (PROFIL DANS UNE GLACE).]
+
+Il existe à Alexandrovsk un hôpital de fous que j'ai visité avec le
+plus grand soin, et qui comprend plusieurs sections assez éloignées les
+unes des autres: la plupart des pensionnaires sont des déportés devenus
+fous ou pour mieux dire, idiots, à la suite d'ivresses prolongées;
+d'autres idiots sont des enfants nés dans l'île et dont les parents
+étaient des alcooliques invétérés. L'alcoolisme produit aussi des fous
+furieux, que les gardiens doivent surveiller constamment. Aucun des
+malades, d'après le docteur qui fut chargé jusqu'en 1900 du service des
+aliénés, n'est devenu fou par remords; pas un seul ne revoit le crime
+qu'il a commis. Le docteur me fit visiter les hôpitaux en détail, et il
+me présenta, en outre, les sujets les plus curieux.
+
+L'un d'eux, nommé Zaïtsev, était un officier condamné pour meurtre à
+la déportation, et son crime avait été le crime d'un fou. Rentrant
+chez lui, il aurait surpris son brosseur avec une fille dont il
+serait devenu aussitôt amoureux; poussé par la jalousie, il tua son
+brosseur. Zaïtsev entra, tendit très aimablement la main au docteur
+qui lui expliqua ce que je venais faire à Sakhaline. «Étudier notre
+île! s'écria l'ex-officier, voilà, Monsieur, un but intéressant; mais
+comment pouvez-vous vivre dans cette région sauvage, au milieu des
+pires criminels?...»
+
+Après avoir visité les hôpitaux, je causai le soir avec Vassily et un
+vieux forçat, notre voisin. Tous deux me disaient que l'hôpital des
+fous était un lieu béni du ciel, et le seul endroit de l'île où l'on
+fût bien nourri sans rien faire.
+
+«J'ai fait mon possible pour être fou, me dit le vieillard, j'ai
+contrefait l'idiot et simulé la folie furieuse; cela ne m'a pas réussi,
+et comme récompense, j'ai reçu les verges après ces deux tentatives; ce
+n'était pas là la nourriture que je demandais!»
+
+Puis il ajouta: «Mon camarade a été plus heureux.
+
+--Raconte-moi cela, oncle, lui dis-je? (On appelle presque toujours
+«oncle» les moujiks et les vieux paysans.)
+
+--Oui, il me dit souvent quand je le rencontre. «Vois comme je fais
+bien l'idiot, toi, tu n'es qu'un imbécile.» Il est enfermé et se fait
+nourrir en flattant les idées du docteur qui n'y voit que du feu et qui
+écrit des rapports sur son compte!
+
+--Est-ce que je l'ai vu aujourd'hui, ton camarade?»
+
+Le forçat eut peur d'en avoir trop dit; il hésita puis déclara
+froidement:
+
+«Il est mort à la suite d'un bon repas: on nourrit trop bien les
+malades à l'hôpital! Il a eu la plus belle fin que puisse rêver un
+forçat. Nous qui avons faim tous les jours, voilà notre seul vœu, notre
+seul désir: Mourir d'une indigestion!»
+
+
+
+
+_CHAPITRE III_
+
+La vie des forçats emprisonnés.--Prison d'amélioration.--Peines et
+châtiments.--Malversations.
+
+
+Ainsi que le racontait Vassily, les forçats sont mis en quarantaine
+dès leur arrivée dans l'île de Sakhaline: l'administration doit les
+répartir, suivant les besoins du service, entre les différentes
+prisons. En principe, les déportés nés au Turkestan et au Caucase, qui
+ne sont pas habitués aux rigueurs de l'hiver russe, sont désignés pour
+Korsakovsk, poste principal dans la partie méridionale de l'île, où la
+température est plus clémente et plus facile à supporter. Le médecin
+examine préalablement les nouveaux venus, et envoie d'urgence les
+malades à l'hôpital: une sage-femme est chargée de la visite des femmes.
+
+Il y avait à Sakhaline, lors de mon voyage, six prisons où vivaient 8
+333 condamnés: deux d'entre elles étaient presque voisines, c'étaient
+celles d'Alexandrovsk et de Doué sur la côte du détroit de Tartarie;
+trois autres avaient été construites dans le centre même de l'île: à
+Rykovski, à Derbinski dans le bassin supérieur de la Tym et à Onor dans
+celui de la Poronaï; la sixième prison se trouvait à Korsakovsk. J'ai
+visité chacune de ces prisons, et j'ai même vécu dans l'une d'elles.
+Bien qu'elles ne fussent pas bâties toutes sur le même modèle, elles
+avaient le même caractère et presque le même aspect: c'étaient des
+baraques en bois plus ou moins grandes, plus ou moins anciennes et
+plus ou moins sales; elles comprenaient une vaste cour intérieure, des
+salles pour les prisonniers, des cuisines, des bains, des ateliers;
+les chambres étaient mal éclairées et très insuffisamment aérées et
+souvent plus de cinquante forçats y étouffaient entassés les uns sur
+les autres. Les murs n'étaient que des palissades près desquelles
+passaient, la chaîne aux pieds, quelques forçats sous la surveillance
+de gardiens et de soldats.
+
+[Illustration: INTÉRIEUR DE PRISON.]
+
+Chaque prison comprend deux divisions très distinctes: une prison
+de correction et une prison d'amélioration. Les déportés qui sont
+condamnés à perpétuité, restent huit ans dans la première et trois
+ans dans la seconde; les condamnés à plus de vingt ans de travaux
+forcés font cinq ans de correction et trois d'amélioration; une peine
+de quinze à vingt ans entraîne quatre ans de correction et trois
+d'amélioration; de douze à quinze ans, deux et trois; de huit à douze,
+un an et demi et deux. Les forçats, condamnés à moins de huit ans,
+restent seulement un an dans chacune des deux prisons.
+
+Ce temps terminé, les déportés deviennent des «posselentsy»; ils ont
+alors la situation de notre forçat libéré, astreint par la loi de 1854
+à ce que nous nommons le doublage; ce sont, en quelque sorte, des
+libérés avec résidence forcée. On leur impose la tâche très dure de
+coloniser l'île: on les envoie, munis de haches, de scies et de cordes,
+dans une clairière où ils doivent bâtir leurs maisons, ensemencer des
+champs, créer en un mot un village. Au bout de deux ans, on cesse de
+leur donner les quelques aliments qui les empêchaient jusqu'alors
+de mourir de faim: ils sont beaucoup plus malheureux que pendant la
+période de captivité, et on en voit qui commettent un délit ou même un
+crime dans le seul but de retourner en prison. Ils restent quatorze
+ans dans leur nouveau village, et deviennent ensuite des paysans; ils
+peuvent alors habiter sur le continent, et même recevoir, par manifeste
+impérial, la permission de rentrer en Russie; mais le séjour de Moscou
+et de Saint-Pétersbourg leur est pour toujours interdit. Un manifeste
+impérial peut aussi abréger la peine de tous les forçats, mais il
+n'est promulgué qu'à l'occasion d'un couronnement ou de la naissance
+d'un héritier. Les forçats ont appris avec déception les naissances
+successives de quatre petites grandes-duchesses.
+
+Il y a des forçats qui ne passent pas par la prison de correction;
+quelques-uns sont même «posselentsy» dès leur arrivée dans l'île. Les
+vagabonds, arrêtés sans papiers et qui refusent de dire leur nom, sont
+transportés à Sakhaline, et reçoivent des terres dans un des villages:
+ce sont parfois des gens vraiment intéressants, mais les meilleurs
+d'entre les forçats sont de pauvres gens qui ont commis un meurtre
+dans un jour d'ivresse: pour ceux-là, souvent bons et sympathiques
+malgré leur crime, la colonie pénitentiaire est un séjour funeste, où
+ils perdent leurs qualités et sont gagnés peu à peu par la corruption
+environnante. On commet à la fois une cruauté et une injustice en les
+traitant comme les pires malfaiteurs.
+
+Lorsqu'une femme non coupable suit volontairement son mari, celui-ci
+se trouve sauvé de la prison par le dévouement de sa compagne: ils
+sont envoyés tous deux comme colons dans un village, où ils devront
+construire une maison sur des terres mises à leur disposition.
+
+Dès leur entrée dans la prison de correction, on rase la tête des
+forçats, qui doivent en principe avoir toujours les fers aux pieds;
+on n'imprime plus sur leur visage, comme on le faisait autrefois, les
+trois lettres qui restaient pendant toute leur vie la preuve infamante
+de leur condamnation. Ils se lèvent à quatre heures en été et à cinq
+en hiver: ils se lavent, et combien insuffisamment! Puis ils prennent
+le thé. Le premier gardien distribue alors les corvées, et lit la
+liste des travaux à exécuter pendant la journée: il désigne les hommes
+qui devront travailler sur le port, ceux qui iront réparer un pont
+écroulé; d'autres construiront une route, etc. A onze heures, a lieu
+le déjeuner, et les prisonniers peuvent alors se reposer un peu. Le
+travail recommence à une heure et dure jusqu'à six, en été du moins;
+car, pendant l'hiver, la nuit vient vite à Sakhaline. A six heures, a
+lieu le souper, suivi de l'appel: des prières sont ensuite chantées
+en chœur. Le tabac est toléré dans les prisons, mais l'eau-de-vie et
+les cartes sont défendues; on y boit pourtant quelquefois et on y joue
+souvent. Chaque jour on peut confisquer des cartes: les prisonniers
+sont habiles et ils en fabriquent de nouvelles avec du carton, du
+papier, du linge même; j'en ai rapporté qui furent faites les unes
+avec de vieilles semelles, les autres avec des feuilles d'arbre.
+Comme enjeux, ils mettent tout ce qu'ils possèdent, voire même leurs
+vêtements ou leur nourriture. Je les ai surpris jouant pendant la nuit
+sous l'œil complaisant de gardiens qui avaient reçu certainement le
+prix de leur indulgence.
+
+La nourriture dans la prison n'est que suffisante; elle était bonne
+pourtant, d'après les prisonniers eux-mêmes, à Onor. Ils me disaient
+parfois qu'ils étaient heureux quand on annonçait que la prison serait
+visitée par un voyageur ou par un personnage: la soupe était toujours
+plus soignée ce jour-là, car le visiteur était chaque fois invité à
+apprécier le plat du jour. Deux fois par semaine, on doit donner du
+poisson, et les autres jours de la viande salée; le poisson cependant
+n'apparaît pas sur les menus de certaines prisons, dans une île
+dont les pêcheries sont pourtant la plus grande richesse. La viande
+salée est bouillie, et chaque homme reçoit, pour sa part, une mesure
+équivalant à cent six grammes et demi; le dimanche, la nourriture se
+compose de gruau et de viande fraîche. Le pain fait par les prisonniers
+est bon, et les fonctionnaires eux-mêmes en achètent pour leur propre
+table. La soupe contient habituellement de la farine, du riz, des
+pommes de terre et des choux; quant à la viande fraîche du dimanche,
+elle est souvent remplacée par de la viande salée, car le maître de
+prison y trouve son compte et réalise un bénéfice. Le prisonnier reçoit
+enfin, chaque mois, une brique de thé qui pèse une livre. La brique de
+thé est très connue et très employée en Sibérie: les indigènes, les
+paysans et même de petits fonctionnaires en achètent et en usent. C'est
+une tablette de couleur noirâtre qui ressemble à un morceau de bois;
+on la fabrique en soumettant à une forte pression des feuilles de thé
+qui ont subi auparavant une préparation spéciale; on casse la brique
+en petits morceaux et chacun d'eux doit être mis à infuser, comme des
+feuilles de thé ordinaire.
+
+Presque toujours enchaînés, les malheureux forçats deviennent
+méchants: le médecin, pour raison de santé, et le maître de prison,
+comme récompense, peuvent les débarrasser de leurs fers. On comprend
+ce que doivent être leurs habitudes et leurs conversations; ils
+préparent de mauvais coups pour le jour où ils quitteront la prison
+de correction; les moins corrompus prennent peu à peu les vices des
+autres, et personne n'essaie de les moraliser: le pope qui vient les
+visiter n'est pas capable de mener à bien pareille œuvre, sa conduite
+est souvent trop connue et peu recommandable. Les surveillants et les
+maîtres de prison donnent encore de plus mauvais exemples et tour à
+tour se montrent à eux cruellement méchants ou coupablement négligents.
+
+[Illustration: LES MURS DE LA PRISON.]
+
+Les prisonniers n'ont aucun goût au travail: «A quoi bon nous
+fatiguer, me disait l'un d'eux, nous trouverons toujours la soupe
+prête: les paysans de Russie qui paient l'impôt nous nourrissent et
+travaillent pour nous!» Pourquoi d'ailleurs travailler sans profit?
+Ils ne font que juste ce qu'il faut pour n'être pas punis ou battus.
+Cependant lorsqu'un bateau jette l'ancre devant Alexandrovsk ou devant
+Korsakovsk, apportant des marchandises ou du charbon, ils ont le droit
+d'espérer une juste rémunération. Le capitaine doit, en effet, payer
+pour chaque homme que l'administration de l'île met à sa disposition,
+et la trésorerie qui encaisse ces sommes leur abandonne dix pour cent
+de l'argent touché. Ce salaire est déposé dans la trésorerie, avec
+l'argent apporté de Russie par les forçats, qui ont dû, d'après la loi,
+s'en démunir dès leur arrivée à Sakhaline. Si l'un d'eux veut recevoir
+un peu de son argent, il doit en faire la demande au maître de prison
+qui la soumet au chef de l'arrondissement; si elle est admise, le
+forçat peut employer l'argent qui lui est remis à l'achat de ce dont il
+a besoin, mais il ne peut se procurer de l'eau-de-vie, objet constant
+de son secret désir.
+
+Ce sont les maîtres de prison qui reçoivent et ouvrent les lettres
+chargées, venant de Russie à l'adresse des forçats, et on en a connu
+qui ont fait avec l'argent envoyé des achats et des opérations dont
+ils ont tiré bénéfice à l'insu des destinataires; ils doivent lire
+toutes les lettres adressées aux forçats par leurs amis ou par leur
+famille, ainsi que celles qui sont écrites en réponse. Peu de déportés
+d'ailleurs savent lire et écrire, quelques-uns savent lire seulement.
+
+La prison d'amélioration est moins dure que la prison de correction:
+le forçat qui y habite n'a pas la tête rasée, et il est débarrassé de
+ses fers; il va au travail sans être accompagné par des soldats, bien
+que régulièrement un surveillant doive rester avec lui. Quelquefois
+cependant, dans les premiers jours, un soldat l'accompagne pour rendre
+compte à l'administration de ce que le forçat fait ou peut faire. S'il
+se conduit bien, il reçoit la permission d'habiter dans le village
+qui entoure la prison et où il trouve facilement un logement au prix
+modique d'un rouble ou d'un rouble et demi, c'est-à-dire de 3 à 4
+francs. Il y a des gens qui ont plusieurs chambres à louer; ils doivent
+donner le nom de leurs locataires au chef de prison qui peut toujours
+venir à l'improviste pour voir comment vit le déporté. Celui-ci doit,
+chaque matin, se présenter à l'appel pour savoir le travail qui lui est
+réservé, ou se rendre à l'atelier auquel il est attaché. Le chef de
+prison a d'ailleurs tout intérêt à ce que ses pensionnaires habitent
+dans le village; car s'il leur donne encore de la viande, de la farine
+et des briques de thé à emporter, il considère la soupe qu'il oublie de
+servir comme mangée, ce qui est pour lui un nouveau bénéfice.
+
+[Illustration: UNE PRISON D'AMÉLIORATION.]
+
+Seuls, les forçats de la prison d'amélioration peuvent travailler
+dans les ateliers où ils restent parfois, moyennant salaire et sur
+leur demande, lorsqu'ils sont devenus des «posselentsy». Chaque homme,
+en débarquant, a sur ses papiers la notification du métier ou des
+métiers qu'il a exercés; quelques-uns demandent même à apprendre tel
+métier qui leur plairait, et on leur en accorde la permission, si leurs
+forces physiques le permettent et selon les exigences du service; mais
+le plus souvent, ils préfèrent ce qu'ils appellent le travail noir
+sur le port ou sur les routes à l'occupation régulière des ateliers;
+le travail noir semble pourtant au premier abord le plus dur. A la
+vérité, dans les ateliers, cordonnerie, menuiserie, forge, serrurerie,
+carrosserie, le déporté est forcé de travailler et peut difficilement
+tricher; chaque homme, en effet, reçoit une tâche à exécuter dans un
+temps donné; des surveillants passent et repassent; les contre-maîtres
+qui tiennent à leur place se montrent exigeants, et le chef de district
+n'épargne pas les rondes; la paresse est rendue difficile dans un
+atelier. Dans les gros travaux exécutés sur les routes, au contraire,
+bois à couper ou à porter, charbons à décharger, ponts à rétablir,
+les forçats sont loin du village, ils peuvent dormir, jouer ou ne
+rien faire; enfin l'évasion est alors chose tentante et relativement
+facile. L'aventure est pourtant dangereuse, car les soldats portent sur
+l'épaule des fusils toujours chargés, ils ont le droit de tirer sur les
+fugitifs, et ils reçoivent une prime de trois roubles pour chaque évadé
+qu'ils ramènent à la prison.
+
+Beaucoup de forçats parviennent à s'évader: en 1899 un chef de district
+me disait que plus de cinquante évasions avaient été signalées, pendant
+une période de dix mois, rien que dans son arrondissement. L'été, les
+forçats se cachent dans une cale de bateau ou passent en barque le
+détroit, qu'ils traversent l'hiver sur des traîneaux attelés de chiens.
+Parfois on ramène de Sibérie des vagabonds que l'administration croit
+reconnaître, mais ils ont donné un faux nom et tous leurs anciens
+camarades font semblant de les voir pour la première fois.
+
+Vassily put, on l'a vu, traverser la Sibérie et la Russie d'Europe,
+et il n'est pas le seul qui ait su accomplir un voyage si difficile.
+J'ai trouvé dans une baraque d'émigrants, en Transbaïkalie, une femme
+qui me reconnut: elle m'avait vu à Sakhaline, d'où elle avouait s'être
+échappée. Elle avait fait, à pied, plus de 3 000 kilomètres, avec ses
+trois enfants qui marchaient pieds nus et dont l'aîné n'avait pas
+encore dix ans.
+
+[Illustration: LA PENDAISON.]
+
+Jadis, quand un forçat s'échappait, le chef de district
+télégraphiait au procureur de Vladivostok. Si le coupable était pris ou
+revenait dans sa prison, dans les sept jours qui suivaient son évasion,
+il était puni de verges; ce laps de temps écoulé, la peine était plus
+sévère, et le tribunal condamnait le malheureux à quelques années de
+prison et à un certain nombre de coups de fouet. On est un peu plus
+clément aujourd'hui: le chef de district attend quelques jours avant de
+télégraphier, et la période de sept jours ne commence qu'au moment de
+l'envoi de la dépêche accusatrice.
+
+Par suite de la nouvelle peine décidée par le tribunal, on voit des
+forçats condamnés à perpétuité plus cinq ans: certains, par suite
+de condamnations successives, devraient rester en prison pendant la
+durée de deux ou trois vies humaines, quelques-uns même se paient le
+luxe de plusieurs perpétuités. La peine de mort n'existe en Russie
+qu'en cas de tentative contre l'empereur; un conseil de guerre peut
+aussi la prononcer. En dix ans, il y a eu trois exécutions capitales à
+Sakhaline; les deux dernières eurent lieu en 1899. On pendit alors deux
+misérables qui avaient formé une bande et qui terrifiaient tous les
+villageois; ils portaient partout avec eux l'incendie, le pillage et
+l'assassinat. Selon l'usage, on les plaça dans un sac sous une potence
+et sur un escabeau; lorsque la corde fut passée à leur cou, l'escabeau
+s'écroula et leurs corps se balancèrent dans le vide.
+
+[Illustration: LES FERS.]
+
+Les punitions à Sakhaline sont le cachot, les fers, la brouette,
+les verges et le fouet, toutes aussi cruelles qu'inutiles. Le cachot
+est noir et rarement aéré; l'homme y est enfermé les fers aux pieds,
+et je revois toujours un malheureux, à genoux, demandant sa grâce au
+chef de prison, qui refusa de l'accorder, même quand je lui demandai
+de le faire par condescendance pour moi. Les fers qui sont mis aux
+mains, réunis par des anneaux, sont attachés aux pieds par une lourde
+chaîne qui pend entre les jambes du forçat; parfois les chaînes sont
+longues, et l'infortuné doit marcher longtemps en poussant devant lui
+une brouette. C'est là une condamnation que seul peut prononcer le
+tribunal, et qui est moins terrible qu'elle n'en a l'air, d'après ce
+que m'ont dit quelques forçats.
+
+Les verges ne leur font pas très peur; mais le fouet, le terrible
+knout, les épouvante. L'homme est couché à plat ventre sur une sorte de
+banc; ses pieds passent à travers deux trous, et il y a des encoches
+pour sa tête et ses bras; il est attaché, et le bourreau, qui est
+souvent un camarade, est chargé de le frapper; si les coups étaient
+donnés de toute force, le martyr n'y survivrait pas. Cette punition
+devient rare, car les médecins sont consultés et ils s'y opposent, et
+déclarent en général que le condamné est trop faible pour la supporter.
+Un tribunal peut condamner un forçat à cent coups de fouet, un chef
+de district peut faire donner vingt coups de fouet et cent coups de
+verges, un chef de prison vingt coups de verges seulement.
+
+[Illustration: LE KNOUT.]
+
+Les chefs de prison passent en général pour être cruels. Des livres
+ont été écrits par des condamnés politiques dans lesquels ils ont
+été très sévèrement jugés. Le public peut quelquefois considérer ces
+livres comme des œuvres de vengeance et, partant, sujets à caution;
+mais il existe aussi des rapports officiels signés de jurisconsultes,
+comme M. Dril par exemple, qui furent envoyés en mission et qu'on ne
+saurait taxer d'exagération. La conclusion qu'on tire de la lecture de
+ces livres et de ces rapports, c'est que les chefs de prison sont trop
+souvent de sinistres personnages. Ils sont les vrais maîtres de l'île
+et les autres fonctionnaires de l'île se trouvent pour bien des choses
+sous leur dépendance. Ils font espionner ces derniers par des forçats,
+heureux s'ils peuvent trouver dans leur vie quelque faiblesse, quelque
+faute de mœurs, quelque indélicatesse dont ils pourront profiter. En
+gagnant sur le foin, le cuir et les autres choses préparées dans les
+ateliers, en s'entendant avec les magasins fournisseurs de l'île, ils
+font de bonnes affaires, et ils peuvent quitter l'île, ayant économisé
+sur leurs appointements des sommes supérieures à ces appointements
+même; le jeu cependant fait parfois rentrer dans la circulation le gain
+qu'ils ont plus ou moins délicatement encaissé.
+
+Les «posselentsy» viennent chercher, à la prison, la farine que la
+loi leur accorde, mais ils doivent avoir un sac pour la mettre et pour
+l'emporter. Les maîtres de prison pèsent le sac, qui est assez lourd,
+avec la farine; la différence entre le poids livré et le poids à livrer
+est encore un important bénéfice, car il y a beaucoup de colons à
+fournir et les petits ruisseaux font les grandes rivières.
+
+[Illustration: UN FORÇAT TATAR.]
+
+C'est si facile de gagner de l'argent! Il faut donner de la viande
+fraîche chaque dimanche aux prisonniers: on la remplace par de la
+viande salée, qui coûte moins cher, et, avec l'argent économisé, le
+chef de prison peut se faire peu à peu un petit troupeau de bêtes à
+cornes, qui grossit d'année en année. Du cuir est refusé comme mauvais
+par la commission et mis en vente au rabais; le chef de prison l'achète
+en sous-main, et c'est ce même cuir qui, bien que réformé, servira
+pour les prisonniers; l'autre, le bon, sera revendu à bénéfice à une
+maison du continent ou à une autre prison de l'île. Tel maître de
+prison s'amusa jadis à enfermer un forçat dans un tonneau, qu'il fit
+rouler sur la pente d'une colline: tel autre, qui n'a pas quitté l'île
+depuis bien longtemps, faisait fouetter ses prisonniers, en fumant sa
+cigarette: à chaque bouffée qu'il tirait, on devait frapper un coup. Et
+ce ne sont pas, loin de là, les seules cruautés que j'aurais à citer.
+
+Il est évident que les gardiens y trouvent aussi leur compte, et que
+le chef de prison ferme les yeux sur leurs exactions: tel surveillant
+qui reçoit quarante roubles vit comme s'il avait deux cents roubles
+d'appointements; il est d'ailleurs aussi cruel que malhonnête. Ce sont
+des fonctionnaires et même des prêtres qui m'ont confié ces détails,
+malheureusement trop vrais.
+
+Ce qui étonne, c'est qu'il n'y ait pas plus souvent de tentatives
+criminelles sur la personne des directeurs de prison. A la vérité, les
+forçats sont terrifiés par leurs chefs et leurs gardiens. Sauf à Onor,
+où je les ai vus revenir gaiement de la forêt apportant des assiettes
+de fraises qu'ils mangeaient en bavardant, j'ai toujours trouvé dans
+les prisons un aspect de froide tristesse et de haine non déguisée: les
+forçats regardaient férocement le visiteur et ne croyaient plus qu'un
+homme pût être capable de bonté.
+
+Il y a parfois une assez grande inégalité dans les traitements
+infligés aux prisonniers; les femmes savent toujours comment s'attirer
+les complaisances des gardiens ou même de leurs chefs; les hommes qui
+n'ont pas cette ressource peuvent, s'ils ont un peu d'argent, s'assurer
+la complicité des soldats surveillants. Un homme un peu instruit est
+favorisé par le sort, car on le dispense de prison et il est employé
+à la chancellerie ou dans des services spéciaux, téléphone ou station
+météorologique. Un jeune criminel de bonne famille sera toujours mieux
+traité qu'un malheureux, coupable d'homicide étant pourtant alors en
+état d'ivresse; on transformera au besoin son crime de droit commun en
+crime politique. C'est dans la chancellerie de Sakhaline qu'on emploie
+certain officier supérieur traître à sa patrie, et coupable d'avoir
+vendu des plans à l'étranger. Il a fait ses preuves dans sa spécialité,
+et c'est pourquoi sans doute on l'admet dans les bureaux où sont les
+papiers importants de l'île. Cet ex-colonel a perdu tout sentiment de
+pudeur, puisqu'il vint, quelques jours après mon arrivée, me proposer
+de me faire des cartes et des plans; il me parlait sans le moindre
+embarras, et il fallait vraiment que cet homme, criminel plus que
+tout autre, fût tombé bien bas pour ne pas comprendre le dégoût qu'il
+inspirait à tout homme civilisé.
+
+Mais, me dira-t-on, comment toutes ces choses, cruautés et injustices,
+sont-elles possibles? Il n'y a donc jamais d'inspecteurs venus de
+Pétersbourg? Que fait le gouverneur? La première question serait un peu
+naïve: quel est l'inspecteur qui voit quelque chose? Des personnages
+importants sont venus de Pétersbourg, ils n'ont fait que paraître et
+disparaître, et il ne reste aujourd'hui que le souvenir des promesses
+qu'ils ont faites et qui n'ont pas été accomplies. Quant au gouverneur,
+il est plein de bonnes intentions, mais il n'est nommé que pour un
+temps trop court; il est dans la même situation que les visiteurs
+étrangers; il ne voit que ce qu'on lui laisse voir: il entend même
+beaucoup moins de choses qu'eux, car on se gêne pour parler avec lui et
+on lui cache tout ce qu'on peut lui cacher. Les fonctionnaires honnêtes
+n'osent rien dire; on se souvient que l'un d'eux fut blâmé, parce que
+dans une circulaire, il s'était étonné des sommes énormes que perdaient
+chaque jour, au jeu, des subalternes touchant des appointements
+modestes. Il ne fut pas seulement blâmé, mais déplacé et accusé de
+jeter la suspicion sur les gens qui se trouvaient sous ses ordres.
+
+«Ce que nous vous racontons vous effraie, me disait un forçat, c'est ce
+que nous vous taisons qui est le plus terrible.»
+
+«Vous avez appris bien des choses, me répétait un fonctionnaire, mais
+croyez bien que nous n'avons pas pu tout vous dire! Il y a des faits
+dont on n'ose pas parler.»
+
+Et quand on pense que, malgré tout, il y a des forçats qui, devenus
+colons dans l'île, regrettent la prison: les paresseux, parce qu'ils y
+vivaient sans rien faire; les vieillards, parce qu'ils étaient sûrs d'y
+manger presque à leur faim!
+
+
+
+
+_CHAPITRE IV_
+
+Les villages.--La vie des forçats-colons.--Femmes et familles de
+forçats.
+
+
+Les villages, créés par les forçats chargés de coloniser Sakhaline,
+ont été construits dans le centre et le sud de l'île. Une route part
+d'Alexandrovsk, elle côtoie la mer au pied de hautes et dangereuses
+falaises, jusqu'à la rivière d'Arkovo, qui se jette dans le détroit de
+Tartarie, un peu au nord d'Alexandrovsk. Un village guiliak, abandonné
+pendant l'été et composé seulement de quelques petites cabanes bâties
+sur pilotis, se trouve en cet endroit: la route tourne brusquement
+vers l'est et remonte l'étroite et délicieuse vallée que descend
+rapidement la rivière. A la traversée des trois villages d'Arkovo,
+les forçats-colons sortent au bruit de la voiture, et les fillettes
+dévisagent effrontément le voyageur qui passe. La montagne très élevée
+est escarpée, et la route qui conduit au col est faite de glaise sur
+laquelle les chevaux glissent et l'équipage recule. Des forêts de
+bouleaux et d'érables succèdent à de grands sapins noirs qui ne sont
+plus que les ruines charbonneuses d'un formidable incendie: tout le
+sol est parfumé par l'odeur des fraises et des roses. Le col franchi,
+on entre dans le bassin de la Tym, on atteint Armoudane et le village
+important de Derbinski où se trouve une prison. La route continue
+toute droite vers le sud, à travers un pays plat, entre des forêts à
+demi-brûlées jusqu'à Rykovski, siège du chef de l'arrondissement; elle
+gravit ensuite le col de Palévo, franchit la ligne de partage des eaux,
+et descend dans le bassin de la Poronaï, traversant plusieurs villages,
+dont l'un est abandonné, jusqu'au village d'Onor.
+
+De Derbinski, une autre route beaucoup plus mauvaise conduit jusqu'au
+village de Slavo, d'où l'on gagne à cheval ou en barque celui
+d'Ado-Tym. La forêt venait d'être dévastée par un incendie, et, lorsque
+je la traversai, l'aspect en était terrible: les oiseaux semblaient en
+avoir fui et une odeur de feu mal éteint nous prenait à la gorge. Plus
+loin, la forêt était faite de mélèzes, pleine de lianes et de troncs
+déracinés, arrosée de ruisseaux coulant dans des gorges profondes où
+les ours habitaient nombreux. La colonisation ne poussera pas plus
+avant dans le nord de l'île, ou du moins ce n'est pas probable, et
+c'est au sud d'Onor, dans le bassin de la Poronaï, que se construiront
+de nouveaux villages dont les plans déjà sont à l'étude.
+
+[Illustration: UNE ROUTE A SAKHALINE.]
+
+Dans le sud de l'île, une route défoncée et presque impraticable va
+de Korsakovsk jusqu'à la rivière Naïba, en remontant la vallée de la
+Soussouia: c'est la partie de l'île la plus propre à la colonisation,
+bien que, comme toutes les autres, les rivières y aient le caractère
+de torrents aux rapides et terribles inondations. La route était si
+mauvaise que les voyageurs la maudissaient; plus heureux que beaucoup
+d'autres, je n'y ai versé que deux fois.
+
+[Illustration: FONCTIONNAIRES ET POPE RUSSES.]
+
+J'ai reçu l'hospitalité, tantôt chez des fonctionnaires, tantôt chez
+des popes, et, le plus souvent, chez les forçats. On me vola plusieurs
+fois, mais rien de plus grave ne m'arriva.
+
+[Illustration: UNE MINE EN EXPLOITATION.]
+
+Il existe dans les villages trois sortes d'individus: 1º des
+«posselentsy», qui sont, nous l'avons vu, des forçats libérés astreints
+à la résidence forcée, 2º des forçats qui, au lieu d'être enfermés en
+prison, ont reçu la permission de vivre au village parce que leurs
+femmes, non coupables, ont bien voulu les suivre, 3º des «posselentsy»,
+qui, après quatre ans, sont devenus des paysans, et qui, cependant,
+restent dans l'île, malgré le droit qu'ils ont d'habiter en Sibérie
+ou même de revenir en Russie d'Europe. Jadis tous les habitants de
+villages dépendaient du chef de prison; on a créé depuis quelques
+années, des inspecteurs de la colonisation, ou, pour traduire mot à
+mot, «des surveillants des posselentsy». Les forçats seuls, dans les
+villages, relèvent aujourd'hui du chef de prison.
+
+L'inspecteur choisit le lieu où doit être construit le nouveau village;
+il est mis à la disposition de forçats qui vont quitter la prison ou de
+ménages qui arrivent de Russie avec le bateau. J'ai vu, par exemple,
+non loin d'Onor, un village en construction; trente couples, débarqués
+récemment, y travaillaient, et dans chacun d'eux, soit le mari, soit la
+femme, avait volontairement suivi dans l'exil l'autre conjoint coupable.
+
+L'agronome et le géomètre sont consultés avant la création du village;
+l'un doit faire l'analyse du sol: il importe, en effet, de savoir si
+la terre est bonne dans la clairière que l'inspecteur a choisie et
+combien de familles elle pourra nourrir; l'autre est chargé de tracer
+le plan: on fixe avant tout la place de la rue dont la largeur est
+toujours de 30 sajènes (63 mètres). Chaque famille reçoit le long de la
+rue un terrain large de 20 sajènes; si la largeur du terrain est fixée,
+la longueur en est variable, puisqu'il est admis qu'on peut cultiver
+derrière la maison jusqu'à la forêt ou jusqu'à la rivière. Dans
+certains villages, il y a des rues parallèles qui sont séparées par une
+distance de 120 sajènes (242 mètres): chaque maison occupant un espace
+de 20 sajènes carrées, chaque famille a, dans ce cas, à sa disposition
+un champ long de 63 mètres et large seulement de 42m68 centimètres.
+
+Lorsque la construction du village est décidée, on envoie au lieu
+désigné les forçats destinés à créer et à habiter le village. On leur
+donne ou, pour mieux dire, on leur prête à chacun une hache, une scie
+et des cordes; ils obtiennent ces différents objets à crédit et devront
+les rembourser plus tard. Ils reçoivent pendant deux ans, chaque mois,
+de la nourriture composée de 1 poud 27 livres de farine par tête, avec
+5 livres de gruau, 5 de viande salée et 18 de poisson salé;--rappelons,
+à ce sujet, que le poud russe vaut 16 kilos 38, et que la livre russe
+n'est que de 410 grammes. Les «posselentsy» ne reçoivent pas de thé,
+et l'inspecteur peut même ne leur rien donner du tout, s'il juge
+qu'ils possèdent personnellement assez de fortune pour se suffire. Les
+condamnés à perpétuité qui ont la chance d'avoir été suivis par leurs
+femmes, et qui vivent avec elles dans les villages, sont mieux traités
+que les autres villageois; ils sont considérés comme étant en prison et
+ont droit, à ce titre, à l'ordinaire des prisonniers; quelquefois même,
+toute leur vie durant, ils reçoivent, plus heureux que les colons, du
+thé et du savon.
+
+Pendant les deux années que l'administration vient en aide aux
+habitants d'un nouveau village, elle leur donne deux fois un vêtement
+de forçat, trois fois, un peu de cirage et quatre, des chaussures. Une
+femme venue volontairement et non coupable reçoit 16 kilogrammes de
+farine chaque mois, les enfants âgés de moins de dix ans, un rouble et
+demi, c'est-à-dire environ 4 francs par mois, de dix à quatorze ans 16
+kilogrammes de farine par tête, passé cet âge, ils doivent travailler à
+leur tour et se suffire à eux-mêmes.
+
+Les colons peuvent demander du bétail à l'administration; ceux qui ont
+de la famille, et même des célibataires reçoivent une vache et parfois
+un cheval. Les vaches appartiennent en général à la race du Charolais.
+Les autres bêtes domestiques sont des poules de Russie, des cochons de
+Sibérie et quelques chèvres; il n'y a pas un mouton. On a fait quelques
+essais d'apiculture, mais l'été est trop court pour que les abeilles
+aient le temps de ramasser leur butin et de le travailler suffisamment.
+Les chevaux et les vaches seuls sont donnés par l'administration, et
+toujours à crédit; les déportés ont trois ans pour s'acquitter de leur
+dette; la vache leur est comptée de 110 à 140 francs et le cheval de
+140 à 180. En fait, la dette n'est payée que longtemps après le délai
+légal; les pauvres gens ne savent pas et souvent ne peuvent pas faire
+d'économies, et plus d'un a depuis quelques années déjà, le droit de
+retourner sur le continent lorsqu'il règle définitivement ses comptes
+avec la trésorerie.
+
+La tâche qu'on impose au forçat-colon est, il faut bien le dire,
+effrayante, et l'effort qu'on exige de lui, exagéré: pour réussir,
+il lui faut le courage et l'opiniâtreté que seul peut posséder un
+honnête homme; dans une exploitation aussi difficile, il lui faudrait,
+en outre et surtout, retrouver l'habitude du travail et les forces
+qu'il a perdues, quelquefois à jamais, sous le régime anémiant de la
+prison. Un homme sain de corps et d'esprit échouerait parfois dans
+pareille entreprise; or le déporté est souvent un malade, déprimé
+à tout point de vue: la société s'est inquiétée un peu de sa santé
+physique lorsqu'il était enfermé, et pas du tout de sa santé morale.
+Le malheureux n'a plus confiance en personne, il est le chien battu
+toujours prêt à mordre, il doute de ses chefs, qu'il ne connaît que par
+leurs défauts, de ses camarades, qui le voleront si son travail produit
+quelques résultats, et de lui-même, parce qu'on n'a jamais cherché à
+lui rendre le respect de sa propre personne et parce qu'il n'a plus
+que de la mauvaise volonté. Si, dès son arrivée, on lui avait confié
+le travail qu'on lui impose quand il n'est plus ni physiquement ni
+moralement capable de l'accomplir, l'œuvre colonisatrice de la Russie
+y aurait gagné, et la tâche aurait peut-être eu, aux yeux du déporté
+lui-même, un caractère de régénération.
+
+J'ai vu telle place qu'on avait résolu de transformer en village:
+la clairière était petite, mais elle avait été agrandie en brûlant
+la forêt qui l'entourait; avant de commencer tout travail agricole,
+il y avait des troncs calcinés à abattre et des racines à arracher;
+les forçats vivaient dans des baraquements et coupaient du bois pour
+construire leurs maisons. Les futurs colons travaillaient mollement,
+ayant, en même temps que leurs forces, perdu toute espérance!
+
+Une maison, d'ailleurs, ne vaut guère plus de 10 à 15 roubles; on en
+trouve pourtant dans les gros villages qui en valent 200; les villages
+les plus florissants sont, en général, au sud; pourtant, au centre de
+l'île, il y a plus de quatre cents maisons à Rykovski, et à Onor, plus
+de trois cents.
+
+Une maison qui vaut plus de 200 roubles fait supposer que le
+propriétaire vit dans l'aisance; il y a, en effet, des libérés qui sont
+relativement riches; les forçats, qui se sont trouvés retranchés de la
+société, s'empressent d'en fonder une plus petite, mais ressemblant à
+celle dont ils ne font plus partie. La classe aisée peut être divisée
+en quatre groupes: il y a d'abord les gens qui ont été déportés,
+possédant déjà une petite fortune; viennent ensuite ceux qui se
+sont mis de tout leur cœur à l'ouvrage, qui ont travaillé la terre
+ou exercé un métier avec honnêteté et économie; enfin viennent les
+commerçants usuriers et les gens qui vivent d'expédients. Le reste de
+la population--et c'est le plus grand nombre--est composé de gens qui,
+par paresse, par malchance, ou par infirmité vivent dans la misère,
+souvent dans le vice et sont presque toujours prêts à faire un mauvais
+coup.
+
+Les plus fortunés prennent bientôt les allures de nos bourgeois et de
+nos capitalistes, parlent avec mépris et indignation des crimes de
+leurs ex-compagnons et accusent la police de ne pas faire son devoir.
+
+Il est vrai qu'il ne se passe pas un jour sans qu'on ait à enregistrer
+plusieurs vols parfois dans un seul village, et les assassinats
+sont très fréquents. Il y a des bandes qui vivent dans la forêt et
+terrorisent les villages; elles ne se contentent pas de voler, elles
+tuent, et on a vu même des forçats affamés qui ont assassiné pour se
+nourrir de chair humaine.
+
+Ils peuvent se procurer les choses dont ils ont besoin en s'adressant
+aux succursales du «fonds» qui se trouve dans les gros villages.
+Le fonds est fait en principe pour vendre à bon marché les objets
+nécessaires aux paysans: il y a d'autres boutiques qui doivent recevoir
+une permission spéciale pour la vente du tabac ou pour être tenues par
+un gérant. Le fonds vend beaucoup plus cher que les autres boutiques,
+il achète à des commissionnaires au lieu de chercher à trouver de
+la marchandise de première main; il se passe là, si tout ce qu'on
+raconte est vrai, mille choses passablement scandaleuses, mais les
+fonctionnaires ne peuvent rien dire, car le fonds leur vend habilement
+à crédit, et les dettes contractées les obligent au silence.
+
+[Illustration: UNE FEMME FORÇAT.]
+
+Nul, pas même le fonds, ne peut vendre d'eau-de-vie; mais on a vu des
+employés du fonds et même des fonctionnaires plus importants faire, de
+façon interlope, le commerce de l'alcool. Les forçats paient n'importe
+quel prix un litre d'alcool; ils vendraient leurs femmes ou leurs
+filles à qui leur en proposerait un peu. A Noël, à Pâques, le 1er
+octobre et le 1er janvier, qui sont de grandes fêtes religieuses,
+ainsi qu'aux fêtes impériales, chaque villageois reçoit un quart de
+litre d'alcool; et ce sont pour les déportés les plus beaux jours
+de l'année, qu'ils attendent toujours impatiemment: c'est alors une
+ivresse générale. Celui qui fait la distribution de l'alcool est le
+«staroste», sorte de représentant du village, choisi par les camarades.
+C'est aussi le staroste qui est chargé d'engager et de payer le pâtre
+qui garde le troupeau du village, et les veilleurs de nuit; il envoie
+les malades à l'hôpital, fait réparer les routes et les ponts. S'il
+est en bons termes avec un soldat surveillant, il peut s'entendre avec
+lui pour bon nombre de petits profits louches; il ferme généralement
+les yeux sur certains faits; par exemple il ne dénonce jamais les
+paysans qui établissent des distilleries dans la forêt, ce qui est
+très fréquent, quoique sévèrement puni par la loi. Il y a des villages
+entiers qui font en effet et de façon très primitive de l'eau-de-vie,
+et, jusqu'au moment où le scandale éclate, bien des gens ferment
+les yeux; ceux qui l'achètent et la boivent en sont enchantés, les
+fabricants interlopes en tirent profit, et ceux qui devraient parler,
+starostes ou soldats surveillants, se taisent, parce qu'ils y trouvent
+largement leur compte.
+
+Voilà de tristes mœurs et des choses bien étranges; qu'a-t-on fait pour
+moraliser et ramener au bien les forçats-colons? On a cru trouver trois
+moyens de moralisation dans l'influence de la femme, des enfants et des
+prêtres.
+
+Il y a, à Sakhaline, deux sortes de femmes: la déportée et la
+volontaire. La première est mariée dès son arrivée, il fut même un
+temps où elle était donnée à un colon, selon les caprices du chef
+de district et sans qu'elle fût consultée; aujourd'hui, on exige
+le consentement de la femme. Ce n'est pas à vrai dire un mariage,
+mais un concubinage légal, que décide et permet le chef de district
+sur la demande des deux intéressés, transmise par l'inspecteur de
+colonisation. Le mariage n'est souvent pas possible, car on doute
+parfois de la personnalité d'un des conjoints qui a refusé de dire
+son nom ou présenté des papiers évidemment faux. D'autres fois, l'un
+d'eux est marié en Russie et le divorce n'est pas prononcé. On permet
+pourtant à ceux qui le demandent de se mettre en ménage: ils promettent
+seulement de faire bénir leur union dès que la loi le permettra. En
+fait, cette promesse n'est pas toujours tenue, le ménage d'ailleurs
+parfois se disloque, et j'ai connu tel forçat qui en était à son
+troisième concubinage, toujours avec promesse d'épouser.
+
+La deuxième catégorie de femmes est plus intéressante: elle est
+composée de braves filles qui ont suivi volontairement leurs maris
+coupables. Mais si les femmes forçats ne valent pas grand'chose,
+les volontaires sont malheureusement trop vite corrompues. Les
+colons-forçats qui sont en ménage légitime ou non, ne travaillent plus
+et vivent de la prostitution de leurs femmes, qu'ils vendent ou jouent
+aux cartes.
+
+Quels enfants peuvent naître de pareils parents? Je le laisse à penser.
+Les générations nées sur la terre du bagne sont plus corrompues que
+celles qui les ont précédées. Les enfants s'amusent aux jeux les
+plus scandaleux, les garçons volent et se grisent, et les filles
+sont souvent vendues, à l'âge de quatorze ans, et par leurs parents
+eux-mêmes.
+
+On a ouvert des asiles et des écoles, et il faut avouer que depuis
+quelque temps on semble s'occuper plus sérieusement du sort des
+enfants. Les maîtres sont le plus souvent des exilés politiques qui
+se consacrent de tout cœur à leur tâche, mais ce sont parfois des
+condamnés de droit commun qui n'ont qu'une influence déplorable sur
+les enfants. Quel ascendant moral pourraient-ils avoir sur eux? A
+Derbinski, la maîtresse d'école était une baronne, qui avait mis
+elle-même le feu à sa maison afin d'en toucher l'assurance; très
+joueuse, elle voulait risquer cet argent. Voilà donc des enfants, fils
+de voleurs et d'assassins, qui étaient éduqués par une joueuse et une
+incendiaire!
+
+Les popes de Sakhaline comme tant de prêtres en Sibérie, aiment le jeu,
+le vin et les filles. S'ils ont d'ailleurs certaines qualités, leurs
+défauts les empêchent de pouvoir grand'chose pour l'amélioration de
+leur entourage. Les meilleurs d'entre eux sont ceux qui se montrent
+indulgents pour les fautes des autres comme ils le sont pour leurs
+propres péchés.
+
+Bien des fonctionnaires comprennent qu'il faudrait trouver d'autres
+moyens de moralisation; mais on ne les y aide pas. Les directeurs qui
+viennent de Pétersbourg ne voient rien, ou pour mieux dire, ne prennent
+pas le temps de voir: il est vrai qu'ils promettent beaucoup.
+
+
+
+
+_CHAPITRE V_
+
+Les richesses de l'île.--Les mines.--Visite à un charbonnage.--Un type
+de forçat.
+
+
+La Russie a donc dépensé en vain de grosses sommes d'argent à
+Sakhaline; sa tentative de colonisation pénale a abouti à un échec,
+tout le monde en convient aujourd'hui. Convaincue des défauts et
+des dangers de la prison commune, l'administration de l'île allait
+faire, lors de mon départ, un essai de prison cellulaire, et déjà une
+grande baraque était à peu près construite à Rykovski. Je crains que
+le résultat n'en soit pas meilleur. Il est curieux de songer que les
+gens qui, comme l'a fait M. Drill, ont étudié sur place les colonies
+pénitentiaires de différents pays, déclarent que le forçat le moins
+malheureux est peut-être encore le déporté de Russie; le savant
+spécialiste que je viens de nommer critique pourtant avec une juste
+sévérité les prisons de Sakhaline, et quand on lit ses œuvres, on est
+tenté de croire qu'en matière de transportation pénale le meilleur des
+systèmes employés actuellement n'est pas sensiblement moins mauvais que
+les autres.
+
+L'idée de coloniser une terre encore en friche par le travail des
+forçats n'est pourtant pas critiquable en soi, mais encore faut-il que
+cette terre soit cultivable: l'île de Sakhaline est peu propre à la
+culture, elle contient pourtant d'incontestables richesses, et c'est à
+celles-là qu'on aurait dû consacrer les efforts des déportés.
+
+Le manque de ports, la difficulté de pénétration dans l'île, la
+rigueur du climat font que les richesses de l'île seront, longtemps
+encore, toujours peut-être, inexploitables. J'ai personnellement peu
+confiance dans les naphtes découverts au nord de l'île, et surtout dans
+les sables aurifères dont les habitants sont trop disposés à s'exagérer
+l'importance. On nous vante, avec emphase, les découvertes récentes:
+cuivre, or, argent, marbre, rien ne manquerait à Sakhaline. Il serait
+imprudent de dire que les montagnes ne renferment pas les richesses
+dont on parle, elles sont à peu près inexplorées, et la géologie de
+l'île est fort peu connue; mais en Extrême-Orient russe, comme dans
+toute la Sibérie, chaque personne a toujours une mine merveilleuse à
+proposer au voyageur qui passe, et trop de gens se sont laissé séduire
+par des paroles et des illusions. Quand les filons proposés sont réels
+et riches, l'exploitation en est encore matériellement impossible; les
+sommes d'argent englouties dans de chimériques entreprises dépassent
+tout ce qu'on peut imaginer et sont très inférieures à celles qu'ont
+rapportées les quelques affaires actuellement bonnes.
+
+Abstraction faite de l'ambre qu'on trouve en assez grande quantité le
+long du golfe de la Patience, l'avenir de Sakhaline semble être dans
+les charbonnages et surtout dans les pêcheries.
+
+La côte occidentale de l'île tombe en pentes abruptes dans la mer,
+au-dessus de laquelle elle s'élève jusqu'à une altitude de 1200
+mètres; si elle n'offre aucun port commode, elle met pourtant à
+découvert quelques gisements de charbon, dont la qualité, si l'on en
+croit les capitaines de bateaux, est inférieure à celle qu'on lui
+accorde ordinairement surtout dans les statistiques officielles.
+L'un d'eux me racontait, cette année précisément, que le charbon ne
+pouvait pas encore être employé sans danger et qu'il produisait des
+flammes susceptibles de causer un incendie; ce qu'il me disait fut
+prouvé quelques jours plus tard, puisqu'il y eut sur le bateau, _la
+Soungari_, un commencement d'incendie, dû au charbon de Sakhaline
+qui ne semble pas arrivé à complète maturité. Il n'en est pas moins
+vrai qu'actuellement on extrait plus de 16 millions de kilogrammes de
+houille des charbonnages exploités: les principaux sont ceux de Doué
+et de Vladimirovski, placés sous la direction des prisons, et ceux de
+Mgatchinski, qui appartiennent à la Compagnie Makovski.
+
+Un capitaine de bateau norvégien, qui avait jeté l'ancre devant
+Alexandrovsk, et demandé la permission d'acheter du charbon à la mine
+de Vladimirovski, m'offrit de me transporter jusqu'à ces charbonnages,
+situés au nord d'Alexandrovsk: j'acceptai la proposition. Le voyage ne
+fut pas très long, et nous nous arrêtâmes devant une étroite vallée;
+sur le rivage étaient quelques maisons et une jetée en bois assez
+branlante s'allongeait dans la mer; on apercevait la petite ligne
+ferrée, à voie étroite, sur laquelle descendaient des wagonnets.
+Une chaloupe à vapeur remorquait les grandes barques servant à
+l'embarquement du charbon. «Dans un port d'Extrême-Orient, me dit
+le capitaine, des travailleurs chinois mettraient trois heures pour
+m'apporter le chargement dont j'ai besoin; avec les forçats j'en ai
+pour plus d'un jour peut-être!...»
+
+[Illustration: CONSTRUCTION D'UN VILLAGE DE FORÇATS LIBÉRÉS.]
+
+Le fait est que, sur la jetée, la plupart des hommes étaient couchés,
+et les autres travaillaient mollement. Un fonctionnaire vint à ma
+rencontre: il s'avançait au milieu de forçats vautrés, et nous
+enjambâmes quelques corps pour aller nous serrer la main. Il me proposa
+de visiter la mine, et m'invita à m'asseoir sur un petit wagonnet,
+sorte de char-à-bancs, que traînait un cheval sur le chemin de fer à
+voie étroite. Un forçat servait de cocher. La vallée de la rivière de
+Vladimirovski est ravissante, le torrent y coule avec un bruit joyeux,
+capricieux et léger, sur un lit de cailloux brillants.
+
+«Ce pays me plaît», dis-je alors.
+
+Ce ne fut pas le fonctionnaire, mais le cocher qui répondit:
+
+«Par Dieu, vous n'êtes pas forcé d'y vivre!»
+
+Et ce mot me ramena à la réalité, c'était encore un bagne que je
+visitais! Les sombres couloirs de la mine, humides, pleins de flaques
+d'eau, avaient l'aspect ordinaire des charbonnages déjà vus; tout y
+était primitif et rudimentaire, mais je m'étonnais surtout de n'y
+pas trouver de travailleurs. A la vérité, c'est une exploitation qui
+commence mal, et qu'il faudrait changer et poursuivre par des moyens
+plus rationnels. Les ouvriers mineurs sont des forçats et la compagnie
+qui exploite paie un impôt de 1/4 de kopek par 16 kilogrammes de
+charbon extrait. Le nombre des ouvriers est fixé par un contrat passé
+entre l'état et la compagnie qui verse chaque jour à la trésorerie
+de l'île, 20 kopeks par homme employé. Si le chef de prison ne peut
+fournir le nombre d'hommes exigés, c'est la trésorerie qui doit à la
+compagnie un dédommagement d'un rouble par travailleur manquant: de là,
+les dettes pour la trésorerie de l'île et des combinaisons, parfois
+bizarres, souvent peu scrupuleuses.
+
+Une maisonnette, ornée d'une petite véranda, avait été construite
+pour le fonctionnaire surveillant, à côté des casernes destinées aux
+ouvriers. Ceux-ci vivaient en tas dans une repoussante saleté; en
+été, les misérables ne peuvent certes pas dormir dans leurs mauvais
+baraquements, et en hiver, ils doivent atrocement souffrir dans cette
+atmosphère qui me semblait insupportable. Dès que j'entrai, les forçats
+cachèrent leurs cartes: la plupart d'entre eux étaient occupés à jouer,
+et le fonctionnaire qui m'accompagnait leur dit:
+
+«Ne craignez rien, vous pouvez jouer!»
+
+Et se tournant vers moi, il ajouta:
+
+«A quoi bon leur défendre le jeu, ils jouent tous ouvertement; si
+je le leur interdis, ils iront jouer dans les bois, nous sommes
+impuissants pour lutter contre une telle passion, et, après tout, c'est
+là leur seul plaisir!»
+
+Je passai tout le jour avec les ouvriers, et vers dix heures du
+soir, je revins sur le wagonnet jusqu'au rivage. Le téléphone (car
+le téléphone existe à Sakhaline! On y manque de tout, mais on a
+le téléphone!) m'avait averti qu'une chaloupe à vapeur viendrait
+me chercher pendant la nuit, et je l'attendis dans une affreuse
+baraque, habitée par un gardien, dans laquelle pêle-mêle, les uns sur
+les autres, dormaient quelques forçats. Le repos m'y aurait semblé
+impossible, les mouches y volaient par centaines en bourdonnant de
+façon monotone, les murs étaient couverts de gros cafards jaunes qui
+s'y promenaient par bandes: parfois ils se hasardaient au plafond d'où
+ils tombaient lourdement sur nos visages et sur nos mains. Un mélange
+d'odeurs nauséabondes, produit par les vêtements et par les peaux à
+moitié pourries, par la cuisine et par la graisse, par la vermine et
+par les gens, semblait intolérable dès qu'on entrait dans la cabane.
+
+«Vous voyez ici ce qu'est un intérieur à Sakhaline, me dit le
+fonctionnaire; les gens vivent dans la saleté et dans la puanteur, sans
+distractions, sans plaisirs, sans famille et sans femmes!»
+
+Une petite chaloupe venait d'arriver; la mer était superbe, mais la
+nuit glacée; un soldat me remit une peau d'ours, dans laquelle je
+m'enveloppai frileusement, malgré l'odeur qu'elle dégageait; outre les
+matelots ordinaires de la chaloupe, quatre autres forçats revenaient
+avec moi.
+
+J'interrogeai l'un d'eux sur son passé, et il ne mit aucune difficulté
+à me répondre. Il me fit, comme tant d'autres, de la façon la plus
+naturelle, une confession monstrueuse; il parlait d'une voix monotone
+et brutale, méchamment et avec indifférence pour ce qu'il me racontait.
+Il était né dans la province d'Oufa, sur le versant européen des monts
+Oural; il aurait pu vivre presque dans l'aisance, s'il avait voulu
+s'en donner la peine, mais, avouait-il, il n'aimait pas à travailler
+tous les jours et adorait le jeu et l'eau-de-vie. Il s'entendit avec
+quelques misérables de son espèce, arrêta avec eux des marchands qui
+passaient, qu'ils dépouillèrent après les avoir assommés. Il fut
+condamné aux travaux forcés, mais sa femme ne le suivit pas à Sakhaline.
+
+«Pensez-vous quelquefois à elle? Vous écrit-elle? Aviez-vous des
+enfants, lui demandais-je?»
+
+Le forçat eut un éclat de rire presque sinistre, et avec un geste de
+brutale insouciance, il me dit:
+
+«Elle était assez bien bâtie pour se trouver un autre homme; elle m'a
+oublié. Quant au petit, il était trop jeune quand je l'ai quitté. Je ne
+pense jamais au passé. Connaissez-vous mon village?»
+
+Il m'en dit le nom; souvent j'avais traversé en tarantas le district
+dont il était originaire. Je répondis affirmativement à sa question
+pour le faire parler encore, et j'eus même l'aplomb de lui décrire son
+village, que pourtant je ne connaissais pas; mais tous les hameaux
+russes se ressemblent, et je lui parlai de la large rue au milieu de
+laquelle s'élevait une petite église. Il m'interrompit tout à coup:
+
+«Oui, c'est bien cela; eh bien, souvenez-vous, la maison, la dernière à
+droite avant l'église, c'était la mienne, et c'est là que j'ai laissé
+pour toujours toute seule... maman!»
+
+Il hésita en finissant sa phrase, sa voix s'assourdit et trembla, et
+comme presque tous les Russes parlant de leur mère, il employa le mot
+de «mamacha», petite maman! Honteux de son émotion, il s'éloigna et se
+mit bruyamment à siffler un air qu'il s'efforçait de rendre joyeux,
+mais je le vis plusieurs fois qui portait la main à ses yeux.
+
+Ce fut ainsi que nous atteignîmes la jetée: les falaises prenaient dans
+l'ombre des formes bizarres, quelques feux vacillants nous indiquaient
+la place de la ville; la mer brillait silencieuse sous la clarté des
+étoiles, et je rêvai mélancoliquement à côté de ce forçat qui pleurait!
+
+J'entrai dans la ville qui tout entière dormait; çà et là des
+lanternes sourdes brûlaient au coin des rues; les veilleurs de nuit,
+réveillés par le bruit de la voiture, frappèrent, selon l'usage, avec
+des baguettes, leurs planches sonores pour prouver qu'ils étaient là,
+prêts à écarter les voleurs des maisons où reposaient les forçats. Ma
+porte était barricadée, et j'y frappai plusieurs fois: «Parlez, maître,
+s'écria le condamné qui me servait de domestique, il y a tant de
+voleurs à Alexandrovsk! Je n'ouvrirai la porte que lorsque je serai sûr
+que c'est bien vous!»
+
+
+
+
+_CHAPITRE VI_
+
+La question des pêcheries.--Les pêcheries japonaises.--Leurs
+difficultés avec la Russie.--L'engrais et les conserves de harengs.--La
+faune marine de Sakhaline.
+
+
+On prête à l'administration à la suite de l'échec qui a suivi l'essai
+de colonisation pénale à Sakhaline, l'idée de consacrer les efforts
+et le travail des forçats aux industries poissonnières. Cette idée,
+car ce n'est qu'une idée, pourrait être étudiée et le résultat de
+l'exploitation nouvelle ne saurait être plus mauvais que celui qu'a
+donné la colonisation, peut-être même serait-il très satisfaisant,
+car le poisson est incontestablement la grande richesse de l'île. La
+question des pêcheries n'a d'ailleurs pas seulement à Sakhaline une
+importance économique de premier ordre, elle peut en outre devenir le
+pivot de la politique russo-japonaise d'Extrême-Orient.
+
+Dès le commencement du siècle dernier, le Japon, dont la population
+croissait déjà avec une prodigieuse rapidité, avait en effet senti
+le besoin de développer partout où il le pourrait le nombre de ses
+industries poissonnières: la nourriture des Japonais se compose en
+grande partie de poissons crus ou cuits. L'île de Sakhaline était
+voisine de l'empire du Soleil Levant; arrosée par deux courants, l'un
+froid et l'autre chaud, elle présentait une incroyable quantité de
+petites baies où le hareng venait en bancs pressés; les rivières et
+les torrents qui arrosaient l'île étaient fréquentés par des bandes de
+saumons qui, chaque année, y déposaient leurs œufs; les côtes de l'île
+devinrent le lieu de rendez-vous préféré des pêcheurs japonais.
+
+Le poisson n'est pas seulement l'aliment essentiel des habitants du
+Japon, il leur fournit en outre l'engrais qu'ils considèrent comme
+le meilleur et dont ils ne peuvent plus se passer. Les richesses du
+Japon sont l'indigo, le riz et le mûrier qui nourrit les vers à soie:
+la population augmentant tous les jours, on comprend que les endroits
+cultivés deviennent de plus en plus nombreux. Les cultivateurs se
+servaient jadis, pour fumer les champs et les rizières, des haricots
+que des bateaux allaient chercher en Corée, dans les ports de Fou-san
+et de Tchemoulpo, et en Chine, dans ceux de Tchi-fou et de Tien-tsin.
+L'engrais, produit par les cosses de haricots écrasées, a le grand
+avantage de revenir à très bon marché, il coûte à peine le cinquième du
+prix que vaut l'engrais de poisson; mais celui-ci a une action chimique
+dix fois plus forte: c'est donc encore une économie que de l'employer
+de préférence à tout autre. Les Japonais l'ont apprécié surtout pendant
+la guerre de Chine, à l'époque où il leur était impossible d'aller
+chercher dans des ports ennemis les marchandises dont leur pays avait
+besoin.
+
+Lorsque je quittai Sakhaline, je partis avec le consul du Japon dont
+la résidence est à Korsakovsk. Mon ami Kouzé--tel est son nom--me fit
+visiter les principales villes de l'île d'Yéso, que nous traversâmes
+ensemble. Yéso est l'île la plus septentrionale du Japon, très proche
+de la terre russe. Cette île est le grand marché du poisson dont les
+pêcheurs de Sakhaline sont les fournisseurs. Je pus facilement me
+convaincre de l'importance qu'attachait le peuple entier à la question
+des pêcheries. Des fonctionnaires, des journalistes, les directeurs des
+douanes, des marchands venaient à tout moment voir le consul et lui
+demander si vraiment la Russie pensait à leur enlever les privilèges
+gardés jusqu'à ce jour.
+
+Il y a beaucoup de poissons dans les mers japonaises, mais ils ne
+suffisent pas à la consommation. Les harengs, si nombreux jadis autour
+de Yéso, ont disparu, effrayés sans doute par le bruit des très
+nombreux bateaux à vapeur; ils se sont réunis à ceux qui vont dans les
+eaux tranquilles de Sakhaline. Les saumons, maladroitement pourchassés
+à l'époque où ils venaient frayer dans les rivières des îles
+japonaises, sont beaucoup moins nombreux qu'autrefois. Or ce sont des
+harengs destinés à fumer les champs, et des saumons pour les conserves,
+dont ne peuvent se passer les Japonais. Si le droit de pêcher le saumon
+sur les côtes russes leur était enlevé, les conséquences de ce fait
+seraient graves, mais la perte du droit de pêche au hareng porterait
+un coup plus terrible encore à l'industrie japonaise: un grand nombre
+d'industriels et de marchands seraient ruinés, et le pays entier
+traverserait une crise économique de la plus haute gravité.
+
+Les diplomates russes ont bien compris la situation et cherchent à en
+tirer pour le pays qu'ils représentent tous les avantages possibles.
+Ils savent que c'est par des concessions dans les baies du Kamtchatka,
+où les saumons sont innombrables, et dans celles de Sakhaline, où les
+harengs arrivent en bancs multiples, que la Russie forcera le Japon
+à se taire et à fermer les yeux, en un mot à accepter malgré lui les
+événements qui se passeront prochainement peut-être en Extrême-Orient.
+Les journaux de langue anglaise qui paraissent au Japon excitent chaque
+jour les Japonais contre les Russes, en leur parlant de Mandchourie;
+le Japon et la Russie peuvent pourtant encore, présentement du moins,
+trouver une solution amiable sur bien des points. C'est en partie dans
+cette crainte que l'Angleterre s'est alliée à l'Empire du Mikado.
+
+Les Russes et les Japonais exagèrent chacun à leur façon quand on
+discute avec eux la question des pêches. Pour un Russe, priver le Japon
+du droit de pêcher le hareng, c'est ruiner le Japon tout entier. Un
+Japonais au contraire affirmera que la situation n'est pas si grave;
+que des essais d'engrais artificiel ont été déjà faits avec succès,
+que le Japon, après un moment un peu difficile, sortirait vainqueur de
+difficultés qu'il envisage très froidement d'ailleurs.
+
+«Grâce à la question des harengs, nous avons barre sur les Japonais, me
+disait un diplomate russe.
+
+--Ce qui fait la supériorité des Russes, me disait un autre diplomate,
+japonais celui-là, c'est qu'ils ont sur ce point une politique
+affirmative, tandis que la nôtre est toute négative; ils savent ce
+qu'ils veulent, tandis que nous, nous savons seulement ce que nous ne
+voulons pas.»
+
+Ce que les Russes ne disent pas pourtant, c'est qu'en mettant des
+droits de pêche plus élevés, ou en écartant de leurs eaux les
+bateaux de leurs voisins et en s'occupant eux-mêmes de l'industrie
+poissonnière, ils devront chercher des clients pour leur acheter les
+poissons: or ce n'est pas sur le continent qu'ils écouleront leur
+marchandise, et ils seront trop heureux de trouver encore l'argent des
+Japonais. Si le Japon n'est pas riche, la Russie, elle aussi, n'en
+a pas moins besoin d'argent, et l'Europe entière le sait bien. La
+question, très grave évidemment pour les Japonais, n'a pas seulement
+une face, comme le voudraient faire croire les Russes. Bien que la
+partie méridionale de Sakhaline ne soit plus terre japonaise, il sera
+difficile de faire comprendre aux Japonais qu'ils n'ont pas sur le
+poisson de l'île des droits acquis et consacrés par le temps.
+
+Actuellement le poisson exporté à l'étranger paie par poud,
+c'est-à-dire par seize kilogrammes, cinq kopeks (0 fr. 135) si
+l'exportateur est un Russe, et s'il est un étranger, sept kopeks (0
+fr. 189). On prélève aussi sur les commerçants japonais un droit
+correspondant au tonnage du bateau pêcheur. C'est le rivage occidental
+de l'île qui est considéré comme le plus favorable à la pêche, du moins
+dans la moitié méridionale de Sakhaline. Il y a sur cette côte, entre
+les mains d'industriels russes, des pêcheries très importantes.
+
+Les harengs viennent sur les côtes de Sakhaline deux fois par an, au
+printemps et en été. Au printemps, ils arrivent en bancs serrés et
+restent un mois environ dans les nombreuses petites baies de l'île.
+Chaque année, pendant cette période, ils s'approchent trois fois du
+rivage. Il arrive souvent qu'un banc de harengs s'arrête si près du
+bord au moment du flux qu'il reste en partie échoué sur le rivage: une
+grande partie des poissons est en effet surprise alors par le reflux,
+et la mer se retire au loin, les laissant en tas, hauts de plus d'un
+mètre. C'est une bonne aubaine pour les pêcheurs, qui ramassent les
+harengs à la pelle, les jettent dans des corbeilles ou en emplissent
+des voitures. Ce fait, qui n'est pas rare, n'a pas lieu aussi
+abondamment chaque année, mais la mer laisse souvent des harengs sur le
+rivage. Un rien suffit d'ailleurs pour effrayer le banc tout entier, et
+les Aïnos, indigènes de l'île dont je parlerai dans la suite, affirment
+qu'un coup de fusil suffit parfois pour écarter d'une baie tous les
+poissons qui d'ordinaire y entraient.
+
+[Illustration: LA PÊCHERIE DE MAOUKA.]
+
+En été, les harengs ne ressemblent pas à ceux qui furent vus au
+printemps: ils sont plus ronds et plus petits, mais leur chair est par
+contre plus grasse, et, lorsqu'elle est salée, beaucoup plus délicate.
+Les Japonais prétendent qu'ils appartiennent à une espèce particulière
+et qu'ils ne sont pas les produits de ceux du printemps, comme
+l'affirment, sans doute à tort, les pêcheurs russes.
+
+[Illustration: PRÉPARATION DE L'ENGRAIS DE HARENGS.]
+
+C'est dans l'île même que les Japonais préparent l'engrais de poisson,
+qui est fait exclusivement avec des harengs. Lorsque les poissons sont
+pris, les ouvriers les mettent sur la plage, puis les jettent dans de
+grandes marmites où ils cuisent avec un peu d'eau. Quand ils jugent
+la cuisson suffisante, ils retirent les harengs, et les mettent sous
+presse, de telle façon que l'eau et la graisse sortent complètement et
+qu'il n'en reste plus la moindre goutte.
+
+Cela fait, les Japonais étendent sur le sol de grandes nattes, qui ne
+sont pas faites, comme celles qu'emploient ordinairement les Russes,
+avec l'écorce du tilleul, mais avec de la paille de riz; si le tilleul
+est nombreux dans les forêts russes, on sait aussi que le Japon est en
+partie occupé par des rizières. La pâte, obtenue après que le corps
+des harengs a été sorti de la presse, est étendue sur la paille de
+riz et reste longtemps à sécher au soleil, puis on l'emballe dans
+des sacs faits avec des nattes japonaises. Cet engrais, qui a des
+qualités chimiques incomparables et avait merveilleusement réussi
+pour la culture du riz et de l'indigo, n'a pas donné des résultats
+moins satisfaisant lorsqu'on en a fait l'expérience pour la culture
+du mûrier. Chacun connaît l'importance du mûrier pour les Japonais;
+toutes les grandes maisons de Lyon ont des succursales au Japon et des
+représentants chargés de leur acheter de la soie.
+
+La façon dont les Japonais conservent le poisson est intéressante,
+elle aussi. Ils le vident, tout d'abord, et le salent; ils mettent
+ensuite, sur des nattes ou des sacs, une épaisse couche de sel, sur
+laquelle ils placent les poissons les uns près des autres, mais en sens
+inverse, la queue de l'un près de la tête de l'autre; ils font deux
+rangées superposées l'une à l'autre, et sur lesquelles ils mettent
+une nouvelle couche de sel; puis ils placent d'autres poissons,
+perpendiculairement à ceux qu'ils ont posés les premiers, et ainsi
+de suite; le tas obtenu a parfois plus de 2 mètres de hauteur, sur
+1m50 de largeur. Autour des nattes, on a fabriqué grossièrement des
+gouttières en terre, par lesquelles le sang et l'eau s'écoulent; le
+poisson devient dur comme du bois, il semble très salé et n'a pas bon
+goût.
+
+La quantité de harengs exportés au Japon, chaque année, conserves ou
+engrais, atteint de quatre à cinq millions de kilogrammes.
+
+Les ouvriers employés dans les industries ne sont pas des Russes, mais
+des Japonais, et je ne crois pas que les Russes pourraient produire un
+travail comparable à celui des Japonais. Il est évident que les forçats
+n'auront jamais l'ardeur des ouvriers libres qui se donnent de la peine
+pour un gain qu'ils espèrent rendre meilleur; d'un autre côté, pour des
+raisons physiques, un Japonais réussira toujours mieux qu'un Russe dans
+une pêcherie de Sakhaline.
+
+La première pêche à lieu au printemps, et le printemps de Sakhaline
+est une époque froide; l'eau est glaciale, et pourtant les Japonais
+travaillent toute la journée dans l'eau, les jambes nues parfois
+jusqu'aux genoux. On voit à leur visage qu'ils sont gelés et qu'ils
+grelottent, mais ils restent pourtant courageusement occupés à
+leur tâche, chantant leurs chansons pour oublier la rigueur de la
+température. Les appointements qu'on leur donne sont d'ailleurs assez
+forts pour les contenter; il faut dire que la vie n'est pas chère
+au Japon et que les salaires y paraîtraient ridicules aux ouvriers
+français; mais ce qui les séduit dans les pêcheries de Sakhaline, c'est
+qu'au fixe alloué à tous vient s'ajouter un tant pour cent sur la prise
+journalière de chacun.
+
+Outre les ouvriers japonais, on voit travailler dans les pêcheries
+les indigènes de Sakhaline, surtout sur la côte orientale de l'île:
+ce sont des Aïnos, des Guiliaks et même des Oroks. Ces ouvriers
+indigènes ne sont guère payés qu'en nature. L'un deux me disait qu'un
+travailleur, homme ou femme, reçoit en général pour une saison de
+pêche, soit au hareng, soit au saumon, quelques kilogrammes de riz, un
+vêtement japonais, plusieurs mètres d'étoffe, des pelotes de fil et des
+aiguilles, le tout valant de 22 à 23 francs.
+
+[Illustration: JONQUES JAPONAISES ATTENDANT LEUR CHARGEMENT DE
+POISSONS.]
+
+«On nous donne toujours, me disait un sauvage, du tabac et des
+allumettes. Et puis nous avons beaucoup d'arêtes de poisson!»
+
+Je ne pus m'empêcher de rire de ce dernier cadeau que l'Aïno relatait
+triomphalement; mais, on le verra plus loin, la richesse des indigènes
+est constituée par des chiens dont la peau leur sert de vêtement et la
+chair de nourriture; beaucoup d'arêtes de poisson constituent donc une
+succession de repas exquis pour les malheureux chiens de Sakhaline, qui
+n'ont pas à manger tous les jours en hiver. Les sauvages font aussi des
+aiguilles avec les arêtes de poissons.
+
+Les indigènes pêchent surtout pour leurs besoins personnels dans les
+rivières de l'île; le poisson qu'ils y poursuivent est le saumon. Le
+saumon est représenté à Sakhaline par des espèces nombreuses, les mêmes
+d'ailleurs que celles qui vivent le long du continent et dans les baies
+du Kamtchatka. Il est curieux d'observer que plus ce poisson vit au
+nord, plus sa qualité est fine et sa chair succulente. Les deux espèces
+principales dont vivent les habitants de l'île sont la «gorboucha» ou
+bossue et la «keta» (_salmo lagocephalus_). Frais, ces poissons sont
+délicieux, mais la keta se conserve mieux dans le sel que la bossue.
+Ces poissons arrivent par bandes à époques fixes pour déposer leurs
+œufs dans le ruisseau même où ils sont nés. Ils viennent si nombreux
+qu'on peut parfois les prendre à la main; il semble cependant que
+jadis il y en avait davantage et cela tient à ce que les indigènes les
+pêchent avant qu'ils aient eu le temps de déposer leur frai dans le lit
+de la rivière. Au Kamtchatka où ils sont moins inquiétés, les saumons
+nagent en bandes si importantes et en rangs si serrés qu'ils peuvent
+renverser un bateau de pêche.
+
+Les autres poissons, qu'on trouve à Sakhaline en si grand nombre, sont
+dédaignés. J'ai vu un pêcheur aïno qui jetait un jour avec mépris à son
+chien un superbe turbot qu'il avait pris:
+
+«Cela ne vaut rien, me dit-il, c'est tout au plus bon pour les chiens!»
+
+Les rivières contiennent des gardons, des perches, des brochets, mais
+la faune marine surtout est curieuse; nulle part, la faune des mers
+polaires ne pénètre si avant vers le sud que dans les mers de Behring
+et d'Okhostk, où avec les courants et les glaçons, viennent en grande
+quantité les animaux et les poissons de l'océan du Nord.
+
+La pêche à la baleine a commencé à se développer au nord de Sakhaline
+vers 1840. C'est depuis 1847 que les armateurs américains s'y sont
+adonnés sans relâche; ce sont les fanons et la graisse qu'ils
+exportent. Chaque fois que j'ai navigué dans la baie de Korsakov, j'ai
+aperçu une ou plusieurs baleines nageant non loin du bateau. Un navire
+japonais venait d'en prendre une lorsque j'arrivai; j'en vis une autre,
+qui était venue, blessée sans doute, mourir et pourrir non loin de la
+côte. Les Guiliaks me disaient que ce fait n'était pas rare, et que,
+sur la côte occidentale de l'île, ils l'avaient constaté plusieurs
+fois. Ils mangeaient autrefois la viande de la baleine, mais un jour
+une baleine blessée par un harpon échoua à l'embouchure de la rivière
+Tyme. Des indigènes Guiliaks qui en mangèrent un morceau moururent pour
+la plupart, et c'est un péché aujourd'hui que de manger de la viande de
+baleine.
+
+«C'est un animal, me disait un jour un Guiliak, dont le corps est
+plein de mauvais esprits, et les mauvais esprits empoisonnent toujours
+ceux qui les mangent!» Ce sont les indigènes seuls qui chassent le
+phoque, et il y aurait sur les côtes de Sakhaline un grand nombre
+de ces animaux marins qu'on pourrait, d'après eux, répartir en six
+espèces. Ils en tuent beaucoup chaque année, car une partie de leurs
+vêtements, et surtout de leurs bottes, de leurs lanières et de leurs
+sacs, est faite avec de la peau de phoque, noire ou grise souvent, mais
+souvent aussi tachetée.
+
+Les mollusques et les crustacés, très nombreux sur les rochers de
+l'île, sont à peine inquiétés; les Japonais de passage vont parfois
+récolter quelques huîtres et prennent au printemps des crabes
+gigantesques dont la chair est très savoureuse. En revanche, ils
+exploitent beaucoup de choux de mer qui sont envoyés en Chine, car les
+Chinois en sont grands amateurs et en offrent souvent sur leur table au
+grand désespoir de leurs invités européens.
+
+La Russie aurait donc le plus grand intérêt à organiser
+rationnellement les pêches de Sakhaline, à y provoquer la création
+d'industries poissonnières, fabriques de conserves et autres; il y a
+là une source de richesses dont on ne connaît pas encore l'importance.
+Jusqu'ici, elle s'est trompée sur l'exploitation de Sakhaline: la
+colonisation pénale lui a coûté plus cher qu'on ne l'a dit, la
+moralisation des forçats a été nulle. Seuls, depuis longtemps, les
+Japonais ont su tirer parti et profit de l'île géographiquement
+japonaise, mais qui est russe aujourd'hui.
+
+
+
+
+_CHAPITRE VII_
+
+La faune de l'île.--Les indigènes Orokis et Toungouses.--Vieux Chien et
+ses croyances.
+
+
+Les industries forestières, les forêts étant abondantes, auraient
+pu devenir facilement prospères dans les vallées de l'île; grâce aux
+rivières flottables, on aurait pu en outre fabriquer de la résine et du
+goudron; rien encore n'a été fait, et dans les forêts ne vivent que des
+populations très primitives, qui s'occupent de chasse et de pêche. La
+chasse est l'occupation d'une partie des indigènes: parmi les animaux
+sauvages, ils chassent surtout l'écureuil ordinaire et l'écureuil
+strié, puis le putois, l'hermine, la zibeline, la loutre, le glouton,
+la martre, le renard; le gros gibier existe aussi, très nombreux, ours,
+élan, chevreuil, chèvre sauvage et cerf musqué; quant aux oiseaux,
+ce sont des coqs de bruyère, des gelinottes, des oies et des canards
+sauvages, et surtout d'énormes tétras. Les indigènes prétendent que
+la chasse est moins productive que jadis; elle leur rapporte pourtant
+davantage. Autrefois, en effet, ils ignoraient l'importance des objets
+qu'on leur donnait en échange de peaux de grand prix; ils donnaient une
+zibeline à celui qui leur proposait un sabre sans valeur, et encore
+aujourd'hui avec de l'eau-de-vie, des marchands et quelquefois des
+fonctionnaires font d'excellentes affaires avec les Guiliaks ou les
+Oroks.
+
+Dans de telles conditions, il est difficile de dire ce que la chasse
+peut rapporter à chacun des chasseurs, et une statistique de la pêche
+serait plus difficile encore à établir. C'est la pêche qui est la
+ressource principale de la plupart des sauvages de l'île. Le poisson
+est la nourriture des habitants et même celle des chiens de leur
+attelage. Malheureusement pour eux, les forçats leur prennent peu à peu
+les meilleures places, et pour cette raison, les rendements de la pêche
+dans le centre de l'île subissent de grandes variations; les indigènes
+prétendent qu'avant l'arrivée des Russes, ils n'avaient pas connu la
+disette.
+
+«J'ai dû manger mes chiens, me disait un jour naïvement l'un d'eux,
+pendant le précédent hiver, pour les empêcher de mourir de faim!»
+
+Les indigènes ne font pas la pêche à la baleine, mais ils chassent
+avec ardeur les phoques si nombreux aux embouchures des rivières.
+
+[Illustration: TYPES D'OROKS.]
+
+J'ai déjà donné le nom des peuples qui habitent l'île, et on a pu voir
+qu'ils étaient peu nombreux: ce sont des Aïnos, des Guiliaks, des Oroks
+et des Toungouses. J'ai étudié spécialement les Aïnos et les Guiliaks
+qui sont particulièrement originaux.
+
+La création de la colonie pénitentiaire a été pour tous les indigènes
+un grand malheur, car les forçats ne leur ont apporté que des vices.
+Tout ce qui a été fait en leur faveur est dû aux condamnés politiques,
+qui ont essayé de leur apprendre à cultiver la terre; ceux-ci se sont
+efforcés de leur inculquer, en vain d'ailleurs, des principes d'une
+hygiène élémentaire, et pleins de pitié pour leurs misères, ils les
+ont soignés dans leurs maladies et ils ont vacciné ceux qui ont eu la
+bravoure de se prêter à pareille opération.
+
+Les Oroks habitent sur la côte orientale et les Toungouses dans la
+vallée de la Poronaï.
+
+Les Toungouses sont, avec les Oroks, les seuls indigènes de l'île
+qui se soient tout particulièrement consacrés à l'élevage du renne.
+Le renne leur fournit une grande partie de leur nourriture, leurs
+vêtements et une quantité d'objets domestiques. Ils racontent qu'il
+y eut jadis, parmi eux, des chefs qui possédèrent quelques milliers
+de rennes, mais il faut sans doute considérer ces récits comme des
+légendes, faciles à raconter. Le renne est d'ailleurs le seul animal
+qui puisse vivre dans les toundras de l'île, où la flore est si pauvre
+en espèces.
+
+[Illustration: CAMPEMENT TOUNGOUSE.]
+
+Les Toungouses de Sakhaline sont d'une taille moyenne, assez
+bien bâtis d'ailleurs; la poitrine est large, les muscles forts et
+apparents, surtout ceux des jambes. Leur nez est semblable au nez
+mongol, large et parfois un peu aplati. Ils ont des lèvres très
+épaisses et la pomme d'Adam très développée. Comme ils sont des
+chasseurs très décidés, ils ont, grâce à cet exercice qui leur est
+quotidien, une grande souplesse dans les mouvements. Si les femmes sont
+vieilles avant l'âge, les vieillards restent longtemps très verts et
+supportent sans trop de souffrances et le froid et la faim. Leur langue
+est très semblable à celles des Oroks, ils se ressemblent d'ailleurs
+beaucoup; ils ne portent plus la natte, et ont les cheveux coupés assez
+courts; souvent des pieds à la tête, ils sont habillés en peaux de
+cerf. L'homme chasse ou pêche, la femme reste à la maison et s'occupe
+du ménage; les distractions sont les histoires que les vieux racontent
+au coin du feu; tous fument et même les plus petites filles ont leur
+pipe dont elles se servent gravement.
+
+Les Toungouses et les Oroks sont les indigènes préférés par les popes
+à Sakhaline. Les Guiliaks et les Aïnos en effet ont été réfractaires
+à l'enseignement chrétien, et seuls, les deux premières peuplades
+sont comptées aujourd'hui comme composées presque exclusivement
+d'orthodoxes, baptisés, mais non convaincus.
+
+Lorsque j'allais visiter la prison d'Onor, située sur une petite
+colline, nous traversâmes un village où je voulus m'arrêter. Le cocher
+me confia que de vilaines histoires couraient sur le village:
+
+«Ces maisons sont habitées par des brigands qui s'y cachent,»
+ajouta-t-il.
+
+Nous y entrâmes pourtant et quelques Toungouses qui s'y étaient
+réfugiés avant nous, se levèrent épouvantés: leur déjeuner était sur le
+plancher: dans une marmite, un morceau de poisson cuisait en répandant
+une odeur intolérable, et il y avait à terre une sorte de tablette que
+je pris pour du bois pourri, et qui était de la viande de renne salée
+et séchée au soleil.
+
+Mon cocher connaissait l'un des sauvages et l'appela par le sobriquet
+que lui donnaient ordinairement les Russes:
+
+«Tiens, c'est le Vieux Chien!»
+
+J'ouvris à mon tour mon sac de provisions. Lorsque mon déjeuner fut
+prêt, le sauvage me dit:
+
+«Tu n'as donc pas d'eau-de-vie?
+
+--Je n'en prends jamais: je trouve l'eau-de-vie russe détestable.»
+
+Le sauvage tira une bouteille qu'il avait cachée lorsque j'étais
+entré; il pouvait boire hardiment, maintenant qu'il savait que je ne
+réclamerais pas ma part.
+
+«Voyez le Vieux Chien, dit mon cocher, qui est venu jusqu'ici apporter
+des peaux de zibelines pour se procurer de l'alcool en échange!»
+
+[Illustration: TYPE D'INDIGÈNE.]
+
+C'était la vérité, le Toungouse buvait de l'alcool presque pur,
+fabriqué frauduleusement par un forçat au fond de la forêt.
+
+Je lui demandai s'il était chrétien.
+
+«Oui, dit-il, le pope est venu me voir, il m'a mis de l'eau sur la tête
+et du sel dans la bouche; ensuite il m'a donné un Dieu.»
+
+Ce que le Toungouse appelait un Dieu, c'était l'icône qu'il avait reçue.
+
+«Qu'as-tu fait de ce Dieu?
+
+--Je l'ai mis dans ma cabane. J'avais très peur qu'il ne se querellât
+avec mes dieux à moi, mais il a été très bon et est resté tranquille.
+Tu penses bien que je n'avais pas confiance; somme toute, c'est le Dieu
+des popes, le tien, c'est-à-dire le Dieu des forçats!»
+
+Vieux Chien qui voyait que je ne portais pas d'uniforme était persuadé
+que j'étais, moi aussi, un condamné.
+
+«Les Toungouses, demandai-je, pensent qu'il y a des Dieux dans le
+feu, dans l'air et dans les eaux; où crois-tu que le Dieu du pope
+habite?» Mon interlocuteur eut un grand rire et me montra la bouteille
+d'eau-de-vie:
+
+«Là-dedans!... Oui, reprit-il, c'est là-dedans qu'il habite, et c'est
+pourquoi les Russes, forçats, popes et fonctionnaires, boivent si
+souvent de l'eau-de-vie. Bois-en toi-même une petite bouteille, et tu
+verras si Dieu aussitôt ne te fera pas chaud dans tout le corps!»
+
+Je me levai alors, et j'offris le reste de mes provisions au Toungouse
+qui les accepta sans se faire prier. Il me demanda ensuite de ne
+jamais dire qu'il était venu acheter à un forçat de l'eau-de-vie de
+contrebande. Je promis tout ce qu'il voulut.
+
+«Si on me demande si j'ai vu Vieux Chien, lui dis-je, je répondrai que
+je ne le connais pas.
+
+--C'est bien cela, fit-il, et quant à moi, je dirai aux miens, en
+rentrant au campement, que j'ai fait aujourd'hui connaissance avec le
+meilleur de tous les forçats!»
+
+
+
+
+_CHAPITRE VIII_
+
+Chez les Guiliaks.--Un village indigène.--La Maison.--Vêtements et
+instruments domestiques.--Cuisine.--Mes rapports avec les indigènes.
+
+
+Les Guiliaks donnent le nom de «Kilé» aux peuples toungouses. C'est
+de ce mot qu'on a tiré le nom de «Guiliak» qui fut écrit jusqu'ici à
+tort «Ghiliak»; les savants furent trompés sur la prononciation de ce
+dernier mot et crurent que la lettre «h» indiquait une aspiration, ce
+qui est inexact.
+
+Les Guiliaks de Sakhaline quittèrent le continent à une époque
+difficile à déterminer; ils appellent aujourd'hui «Iabessé» leurs
+frères restés dans le bassin du fleuve Amour et se donnent à eux-mêmes
+le nom de «Nivoukh». Il y a donc aujourd'hui, séparés par le détroit de
+Tartarie, deux groupes de même race, ayant les mêmes croyances et les
+mêmes mœurs; ils se comprennent facilement entre eux; mais à Sakhaline,
+leur langue diffère légèrement, même d'un village à l'autre. Au point
+de vue anthropologique, il faut les rapprocher des peuples de race
+toungouse qui habitent la région de l'Amour; leurs habitations, leurs
+instruments, leurs coutumes, rappellent en outre ceux des populations
+primitives de l'Amérique du Nord. Ils se classent eux-mêmes dans ce
+qu'ils nomment la grande famille des Mandchoux, dont font partie, selon
+eux, les Chinois et les Japonais. Ils habitent dans l'île de Sakhaline
+sur les bords du détroit de Tartarie jusqu'à Kousounaï et sur le long
+de l'océan jusqu'au golfe de Nabel dans la partie septentrionale. Ils
+ont bâti de nombreuses cabanes dans le bassin de la Tym, et c'est là
+que je suis allé les étudier. Ils donnent le nom de Tym non seulement
+à la rivière sur les bords de laquelle ils vivent, mais au pays tout
+entier.
+
+[Illustration: LA PÊCHE DES GUILIAKS, A OURKOV.]
+
+Ils ont souffert de l'arrivée des forçats; ceux-ci ont construit, en
+effet, des villages dans le bassin supérieur de la Tym, ils les ont peu
+à peu refoulés vers le Nord, et cherchent à leur prendre les meilleures
+places pour la pêche. Les forçats en ont corrompu quelques-uns et
+ruiné beaucoup. Les Guiliaks parlent souvent de la terreur qu'ils ont
+éprouvée lorsqu'ils ont vu pour la première fois des hommes blancs,
+qu'ils prirent pour des monstres et des sauvages.
+
+Les villages indigènes ont rarement plus de six maisons; lorsqu'on
+approche de l'un d'eux, on entend tout à coup, dans la forêt
+silencieuse, des aboiements furieux. Une longue perche, fixée à des
+poteaux plantés en terre, constitue l'insuffisant chenil auquel les
+chiens sont attachés avec des licous faits en peau de phoque. Les
+chiens qui sont libres dans le campement viennent flairer l'étranger
+avec des intentions visiblement hostiles, et l'imprudent qui se
+hasarderait tout près du chenil serait dévoré par eux: ils n'ont pas
+encore pu, en effet, s'accoutumer à l'odeur de la race blanche.
+
+C'est par le nombre de ses chiens qu'on juge de la richesse d'un
+Guiliak; celui-ci tantôt les emploie à la chasse, tantôt les attelle au
+traîneau. Le chien de trait est l'animal le plus utile aux populations
+de la zone des Toundras en Sibérie et à celles de l'île de Sakhaline:
+il est de taille moyenne, il a des pattes courtes et fortes, le corps
+trapu, les oreilles droites et pointues, les yeux souvent de couleur
+différente, bleus, noirs ou verts, blancs parfois. Il est robuste et
+intelligent, et se contente d'une très petite quantité de nourriture
+composée de poisson principalement. Le poil est laineux, noir ou
+blanc, gris ou fauve, quelquefois tacheté. On attelle les chiens au
+traîneau par nombre impair; un attelage complet en comprend treize. Le
+maître du traîneau est muni d'une longue perche armée de fer, qu'il
+appuie fortement à terre dans les descentes, frein très primitif qui
+n'empêche d'ailleurs pas de verser; mais sur les routes si mauvaises de
+Sakhaline, où l'été on roule souvent dans les fossés, verser l'hiver
+dans une neige épaisse est considéré presque comme un plaisir. Le
+maître ne se sert ni de brides ni de rênes, il dirige l'équipage de la
+voix: les chiens courent furieux et dangereux pour les piétons qu'ils
+rencontrent. Ils vont ainsi deux par deux, le chien de tête sert de
+conducteur, c'est le plus intelligent; les autres chiens l'imitent et
+lui obéissent, et il a subi toujours un dressage spécial. Tandis que
+les autres ne valent guère que 20 francs, celui-ci est parfois vendu
+plus de 200. Les chiens font facilement de 12 à 15 kilomètres à l'heure
+et jusqu'à 80, 100 même, dans une seule journée.
+
+[Illustration: UN SÉCHOIR A POISSONS.]
+
+Une forte odeur de poisson est répandue dans tout le village, situé
+toujours au bord d'une rivière; hommes et bêtes sentent le poisson,
+qui est leur principale nourriture. En outre, au bord de l'eau, des
+poissons de toute espèce pendent, débarrassés de leurs têtes et de
+leurs arêtes, à de nombreuses perches transversales: ils sèchent au
+soleil et seront, en hiver, la nourriture préférée des habitants.
+
+Au bruit fait par les chiens, ceux-ci sortent, curieux, de leurs
+demeures. Le type est laid, mais sympathique; en général, ils ont les
+yeux bridés, les pommettes saillantes, la tête ronde, le visage plat,
+les oreilles très grandes, mal ourlées et presque sans lobes; leur
+peau est d'un jaune brun, leurs yeux sont très foncés, leurs cheveux
+gros, noirs et luisants. Ils sont petits, peu barbus, ils ont de larges
+épaules et des jambes courtes; leur bouche énorme rit toujours et d'un
+bon gros rire d'enfant; très sales, ils ne se lavent jamais, excepté en
+hiver, aux jours de grand froid, et avec de la graisse de phoque. Une
+femme qui se lave commet un péché. Il est assez difficile d'ailleurs
+de distinguer les femmes des hommes non barbus, car ils sont vêtus de
+costumes semblables; les deux sexes ont tous une raie au milieu du
+front, mais les hommes portent la natte, tandis que les femmes laissent
+leurs cheveux en liberté. Celles-ci moins braves que les hommes,
+s'enfuient dès qu'on les regarde ou qu'on braque sur elles un appareil
+photographique.
+
+[Illustration: FEMME GUILIAKE, FACE.]
+
+[Illustration: FEMME GUILIAKE, PROFIL.]
+
+Les Guiliaks sont hospitaliers: leur pauvreté même les y oblige, et
+il leur semble tout naturel, lorsqu'ils n'ont rien à la maison, d'aller
+dîner chez le voisin, qui, aux jours de misère, leur demandera le même
+service. Pourtant, ils offrent rarement quelque chose à l'étranger,
+car ils savent que le Russe méprise leur cuisine; mais ils l'invitent
+toujours à entrer chez eux, ce qui souvent n'est pas facile. Beaucoup
+de maisons, en effet, sont bâties sur pilotis, et l'escalier qui y
+conduit est un petit tronc d'arbre où ils ont avec la hache pratiqué
+des marches grossières; le voyageur se hisse péniblement, il craint
+de glisser et de tomber, et il est peu rassuré en sentant le nez des
+chiens qui lui flairent les mollets. La maison s'appelle le «taf»; elle
+est faite de bois et d'écorce d'arbres; le «toraf» ou maison d'hiver
+est une hutte en terre. Sur les toits, sont entassés des paniers et
+des seaux en écorce de bouleau et des plats en bois remplis d'œufs de
+saumon; près de la maison, est une petite cabane qui sert de dépôt de
+poisson, et parfois une cage en bois où tourne silencieusement un ours.
+
+[Illustration: MAISON GUILIAKE.]
+
+La maison est pleine de fumée qui pique les yeux du voyageur; au bout
+de quelques instants seulement, l'étranger peut distinguer les objets
+nombreux pendus au plafond et aux murs ou entassés dans les coins. La
+porte par laquelle il est entré n'a jamais plus d'un mètre de haut;
+mais, bien que le toit de la maison soit assez bas, on peut cependant
+se tenir debout dans la pièce. Un grand foyer plein de cendre,
+rectangulaire, occupe un bon tiers de la place; de chaque côté de lui,
+est un étroit passage, puis des planches assez larges qui servent de
+lit. Les invités s'asseyent à la place d'honneur, c'est-à-dire au fond,
+en face de la porte, près de laquelle restent les femmes. Il n'y a pas
+de fenêtres à la maison, et la fumée qui monte du foyer sort par un
+trou assez large pratiqué dans le toit; le vent la rabat quelquefois
+dans la pièce, et les malheureux sauvages ont tous les yeux malades à
+force de vivre dans pareille atmosphère; le feu doit d'ailleurs brûler
+été comme hiver, et c'est un gros péché que de le laisser éteindre.
+Pour le rallumer, on frotte deux morceaux de bois, ou l'on prend un
+briquet, et l'on obtient un feu bien meilleur d'après les indigènes,
+que celui que produisent les allumettes qu'ont inventées, me disait-on,
+les Russes, en collaboration peut-être avec le diable.
+
+Les objets que renferme la maison sont des vêtements, des instruments
+de chasse, de pêche ou de cuisine. Hommes et femmes portent tous un
+pantalon, une sorte de douillette ou de chemise et des bottes. Les
+vêtements sont faits d'étoffes ou de peaux; les Guiliaks achètent les
+premiers aux Russes ou aux Japonais, car ils ne savent pas fabriquer
+comme les Aïnos des vêtements en fils d'ortie. Les peaux employées pour
+les chapeaux et les manteaux sont celles de l'ours, du renard, du chien
+et du renne; leurs bottes sont, en général, faites avec des peaux de
+pattes de renne ou des peaux de phoque; quant aux peaux de loutres ou
+de zibelines, ils préfèrent les vendre et acheter avec l'argent qu'ils
+en tirent, du thé, du sucre, du tabac... et de l'eau-de-vie, quand ils
+en trouvent. Ils ont, en été, des robes légères en peau de poisson,
+ornées de dessins étranges bleus et rouges.
+
+Les instruments de chasse et de pêche sont des filets, des harpons,
+des arcs, des pièges et parfois des fusils: de très vieux fusils, qui,
+au dire des sorciers, sont beaucoup plus malins que les neufs, et qui
+savent bien mieux tuer, puisqu'ils servent depuis plus longtemps. Les
+instruments de ménage sont faits en écorce d'arbres ou en bois: ce sont
+des seaux, des corbeilles, des plats, de grandes louches, des cuillers,
+des pilons et des fourchettes pour attiser le feu. Les Guiliaks ont
+un talent réel pour travailler le bois et font sur les manches des
+cuillers des dessins très originaux. J'ai trouvé chez l'un d'eux un
+peigne exposé aujourd'hui dans mes collections au Trocadéro: un garçon
+d'écurie l'aurait jugé insuffisant pour étriller un âne; je demandais à
+un jeune Guiliak s'il s'en servait:
+
+«Jamais, me dit-il, mais Nioufkouk s'en sert quelquefois trop
+longtemps!»
+
+La créature qui répondait au nom harmonieux de Nioufkouk était sa
+fiancée, et je vis que, même chez les peuples les plus primitifs, les
+femmes sont coquettes. Nioufkouk, par exemple, portait des bagues de
+fer et d'argent à tous les doigts; à ses oreilles pendaient de gros
+anneaux qui les déformaient, et supportaient d'autres anneaux ornés de
+perles fausses. Sa mère, Pomyk, une excellente vieille qui dégageait
+une horrible odeur de poisson pourri, avait un bracelet semblable aux
+anneaux dans lesquels on fait passer des tringles de rideaux, et une
+de ses amies, Troulounyk, portait gravement un anneau dans son nez
+sur lequel elle allongeait de temps à autre sa grosse langue, rouge
+et gourmande. L'anneau dans le nez est un luxe rare chez les femmes
+guiliakes, dont les bagues portées surtout au pouce et au médius, sont
+les parures préférées.
+
+Dans chaque maison où j'entrais, les hommes venaient bavarder: leur
+seul travail est la chasse ou la pêche. Revenus au campement, ils
+s'occupent à réparer leur barque ou leur traîneau; mais tous les autres
+travaux sont l'apanage de la femme.
+
+«Quand une femme travaille, me disait Nianguine, un des Guiliaks qui me
+furent le plus utiles, elle ne parle pas, et c'est pour l'homme autant
+de gagné.»
+
+C'est lui aussi qui me disait un jour:
+
+«La femme est la servante de l'homme, mais les Guiliaks sont bons pour
+elle, et quand une femme sage, travailleuse, féconde et pas bavarde
+vient à mourir, nous la pleurons presque autant que si elle avait été
+un homme!»
+
+Les femmes ont un rôle difficile: elles font tout à la maison,
+préparent la soupe, donnent la nourriture à l'ours et aux chiens,
+remaillent les filets, vident les poissons, vont au bois cueillir des
+herbes et des baies, et fabriquent des vêtements pour elles, pour leurs
+enfants et pour leurs maris. Les femmes sauvages de Sakhaline sont
+parfois meilleures ménagères et surtout meilleures couturières que
+leurs voisines, femmes des forçats russes.
+
+La cuisine qu'elles préparent et qui cuit dans les chambres au-dessus
+du foyer, semble peu appétissante; le plat préféré des Guiliaks est
+une gelée de graisse de phoque dans laquelle se trouvent quelques
+framboises et fraises sauvages avec des petits morceaux de poisson
+cru. Le «moudjé», moelle des os fémurs du cerf, est apprécié même par
+les Russes, qui aiment plus encore le «kinguetcho». Ce dernier mets
+est un pâté de truite et de keta (sorte de saumon); on laisse geler
+ce mélange qui devient dur comme du bois, on le coupe en languettes
+qui s'enroulent comme des papillotes; mangé à la croque au sel, ce
+pâté, dit-on, serait un mets délicieux. Mais les pauvres Guiliaks
+n'ont pas souvent, sur leur table, des plats de cette importance. La
+viande d'ours, elle aussi, est rare, et l'on ne peut pas tuer un chien
+tous les mois; on mange donc du poisson, et quand le poisson manque,
+des racines. Lorsqu'ils prennent un poisson, ils en sucent presque
+toujours, et avec une évidente gourmandise, la tête crue.
+
+Les femmes, lorsque je me trouvais dans leurs maisons, travaillaient
+comme si je n'étais pas là, et ma présence ne semblait nullement
+les gêner. Elles nettoyaient leurs marmites, remaillaient un filet,
+cousaient un habit déchiré, cherchaient les poux dans la tête de leurs
+enfants. Près d'elles, au plafond, pendait le berceau de leur plus
+jeune enfant; c'était une sorte de planche en bois travaillé, munie
+d'encoches à chaque côté; l'enfant y était ficelé et restait ainsi
+suspendu pendant le jour seulement, car la nuit les bébés dorment près
+de leur mère, dans des berceaux en bouleau. Pour endormir l'enfant
+attaché à la planche, on ne le berce pas, on le balance. Les femmes
+allaitent leurs petits, jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, parfois.
+Lorsqu'elles donnent à téter à un bébé, les gamins de trois, quatre et
+même cinq ans, se battent et se disputent le sein resté libre.
+
+[Illustration: BERCEAU GUILIAK.]
+
+[Illustration: BARQUE GUILIAKE.]
+
+La fumée, l'odeur de la cuisine et des gens, m'obligeaient bien
+souvent à sortir de la maison, désireux d'aller respirer un peu d'air
+pur; je parcourais le campement, suivi de tous les habitants; on
+me montrait les travaux d'hiver dont il y avait tant de modèles à
+l'Exposition de 1900, et on me proposait une promenade en barque. La
+barque, qu'ils appellent «tou», est en bois de peuplier, les rames
+sont en mélèze ou en sapin, et la grande perche en saule. La Tyme est
+une large rivière au courant très impétueux; elle présente parfois des
+rapides peu sensibles, mais dangereux pour les frêles canots employés
+par les Guiliaks et qui ressemblent à des périssoires; le voyageur
+doit s'asseoir au milieu, presque toujours au frais, car il y a de
+l'eau dans le fond de la barque, le moindre mouvement, d'ailleurs,
+fait vaciller la fragile nacelle. Les Guiliaks se meuvent cependant,
+et avec une merveilleuse agilité; celui qui tient la perche est en
+avant. Pendant tout mon voyage, l'eau était grosse et profonde, mes
+compagnons ramaient et n'employaient que rarement la perche. J'aimais
+pourtant ces excursions sur la rivière; mais la plupart du temps il
+fallait revenir à pied au campement, tant il était long et pénible aux
+rameurs de remonter le courant; le retour s'effectuait donc dans des
+marécages; on devait passer à gué des ruisseaux, heureux lorsqu'un
+arbre, tombé sur la rivière, pouvait servir de pont parfois dangereux.
+Les affluents de la Tyme sont tous des torrents, qui coulent bruyamment
+sur les cailloux; et c'est sur leurs bords que les chasseurs viennent
+surprendre l'ours à son passage.
+
+Je remarquais souvent, dans le campement, des tas d'herbes sèches
+que les indigènes mettent en guise de chaussettes dans leurs bottes,
+et qu'ils ne changent pas très souvent. Des enfants jouant avec les
+chiens s'y roulaient; d'autres, plus tranquilles, s'amusaient avec des
+morceaux de bois grossièrement travaillés et qui représentaient les
+différents mammifères et poissons connus par les Guiliaks, et surtout
+des ours, des chiens et des phoques.
+
+C'était une occasion pour moi de compléter la collection d'objets que
+j'avais commencée; ils vendaient d'ailleurs volontiers les objets
+qu'ils pouvaient remplacer ou qu'ils avaient en double. Ils me les
+offraient contre du thé, du pain ou du tabac. Ils n'avaient, il est
+vrai, aucune idée du prix à demander, ils exigeaient pour un objet de
+fer, un morceau d'étoffe qui était un talisman, le double ou le triple
+du prix, et ne voulaient pas en démordre; pour les autres objets, ils
+disaient au hasard un chiffre et tendaient l'objet dès qu'ils voyaient
+sortir de ma poche la moindre pièce de monnaie.
+
+Ceux qui vivaient plus près des Russes connaissaient mieux la valeur de
+l'argent; ils exigeaient même quelques pièces de bronze pour se laisser
+photographier. C'étaient d'ailleurs ceux que j'aimais le moins, car les
+forçats les avaient corrompus.
+
+Toutes nos conversations avaient lieu, moitié en langue guiliake,
+moitié en langue russe; ceux qui parlaient cette dernière langue me
+servaient d'interprètes. Ceux-là avaient, pour la plupart, appris
+le russe grâce à un exilé politique qui s'occupait d'eux et qui les
+aimait; l'un d'eux est même aujourd'hui élève à l'école de Vladivostok:
+c'est mon guide Indine, un brave garçon qui voyagea longtemps avec
+moi. Parmi les meilleurs, qui me rendirent service et dont les noms
+reviendront plusieurs fois sous ma plume, je citerai Sanka, qui,
+menuisier habile, me fit des modèles de maisons, de barques, de
+traîneaux; Nianguine, que l'on disait sorcier, et qui me racontait des
+légendes; Ytchi, un vieux bonhomme original; Tounk, un autre vieux,
+inépuisable de complaisance; Konaksein, et Samgbine, et Lezgeng, et
+tant d'autres, auxquels j'ajouterai deux jeunes gens très intelligents:
+Bigonaïka, un peu corrompu par les Russes, et Driren, un aimable
+mauvais sujet, le coq de son village, un véritable don Juan. Tous les
+Guiliaks que je viens de citer n'habitaient pas tous le même village,
+mais quelques-uns furent tour à tour mes compagnons de route.
+
+Si je pus ainsi commander à Sanka bien des objets, et acheter aux
+autres tous les instruments domestiques, il y a une chose que je ne pus
+jamais me procurer: un berceau ayant servi. Celui que j'ai exposé au
+musée du Trocadéro est un berceau neuf; donner un berceau ayant servi,
+c'est porter malheur à l'enfant qui y dormit.
+
+[Illustration: TYPE GUILIAK: PORTRAIT DU VIEUX TOUNK.]
+
+Nianguine m'offrit deux instruments de musique; le premier, le
+«tinguil» est une sorte de violon, dont la corde est faite avec des
+crins de cheval, et un «kongkong», lance de bois mince que l'on met
+dans sa bouche, et que l'on fait chanter en secouant à petits coups la
+ficelle qui y est attachée. Depuis l'Oural, les indigènes de Sibérie
+connaissent presque tous cet instrument, dont le nom varie suivant les
+peuplades.
+
+Il me fut très difficile de décider les Guiliaks à se faire mensurer,
+mais bientôt ce fut pour eux un véritable jeu de savoir lequel avait
+le plus gros nez, ou la plus large bouche. Je leur citai des chiffres
+fantastiques, et fier était celui à qui je disais:
+
+«Toi, tu as une bouche énorme!»
+
+Les observations sur le corps humain furent rares; Indine seul se
+laissa complètement mensurer, ainsi que son frère.
+
+Par exemple, il est une chose que je ne pus presque jamais obtenir
+d'eux. Le Muséum d'Histoire naturelle fait, entre autres collections,
+celle des cheveux des différentes races. Konaksein fut le premier à me
+permettre de lui couper une mèche de cheveux; il fallait, en général,
+échanger les cheveux contre des assiettes pleines de soupe, ou des
+verres remplis de thé.
+
+Quand un Guiliak me vendait quelque chose, il avait une logique
+d'Extrême-Orient. Je demandais un jour à Tounk de me vendre un petit
+chien.
+
+«Cela te coûtera un rouble, me répondit-il.
+
+--Mais je veux le mâle et la femelle.
+
+--Alors ce sera trois roubles!»
+
+Je me récriai et j'expliquai à l'indigène que, je prenais deux bêtes
+au lieu d'une, il fallait faire une diminution sur le prix total.
+
+«Ce n'est pourtant pas cher, me répondit Tounk, un rouble pour le
+mâle, un rouble pour la femelle et un pour les petits qu'ils auront
+plus tard!»
+
+
+
+
+_CHAPITRE IX_
+
+Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances
+religieuses.--Légendes et Chansons.
+
+
+Les villages sont en général habités par les membres d'une même
+famille; chaque Guiliak vient au monde avec tant de pères et tant de
+mères, qu'il est assez difficile de se retrouver dans le système des
+parentés. Il appelle toujours «ytk», c'est-à-dire père, non seulement
+son père, mais les frères et les cousins germains de son père, et
+«ymk», c'est-à-dire mère, les sœurs et les cousines germaines de sa
+mère. Tous les enfants de frères et cousins germains sont considérés
+comme frères et sœurs, et sont distingués sous le nom de «rouer»,
+sorte de mot collectif comme l'est en allemand le mot «Geschwister».
+La famille forme un clan très fermé, mais le mariage entre parents
+n'est pas permis; le père a une très grande autorité sur ses fils, et
+le frère aîné sur les frères cadets. Les familles sont groupées en
+tribus, se vantant de descendre du même père, et chaque Guiliak sait
+toujours le nom de sa tribu. Lorsqu'un enfant vient au monde, il reçoit
+un nom; il existe un cycle de noms dans chaque tribu, où deux personnes
+ne peuvent porter le même nom; si un enfant reçoit un nom déjà porté
+par un homme encore vivant, l'homme ou l'enfant mourront dans l'année.
+Lorsqu'un homme meurt, il est défendu de prononcer son nom; quand
+vient la fête de l'ours, que l'on immole et envoie comme messager à
+la divinité, afin d'obtenir du gibier et des poissons en abondance,
+on bat la peau de l'ours en criant le nom du défunt; à partir de ce
+jour, le nom peut être prononcé par tous, et sera donné à un enfant qui
+naîtra dans la suite. Les noms de garçons sont choisis par le père qui
+consulte sur cet objet les vieux de la famille; ils signifient souvent
+force, courage, bravoure, intelligence, etc. Les noms de femmes ne sont
+pas pris forcément dans le cycle de la tribu.
+
+J'ai vu telle fille qui s'appelait «incendie», parce qu'il y avait eu
+le feu le jour de sa naissance, et telle autre qu'on nommait «abondance
+de poissons», parce qu'elle était née au moment d'une pêche quasi
+miraculeuse. Les enfants changent de nom quelquefois. Indine s'appelait
+jadis Orone, il était alors chétif et mal portant. Le père vit en songe
+son aïeul, qui lui conseilla de changer le nom de l'enfant: celui-ci
+guérit aussitôt.
+
+Les enfants portent des talismans qu'un étranger peut difficilement se
+procurer; les plus petits ont un grelot primitif attaché au cou, afin
+qu'on les entende s'ils s'éloignent trop du campement. Ils vivent et
+jouent ensemble, filles ou garçons; mais lorsque arrive l'époque de
+la formation, les frères et sœurs ne doivent plus se parler, et s'ils
+le font, c'est en détournant les yeux. C'est alors qu'on emmène les
+garçons à la chasse, et que les filles travaillent à la maison. On a vu
+combien petites sont les maisons, dix personnes y sont mal à l'aise;
+il n'est pas rare d'y trouver cependant vingt habitants, composés d'un
+vieillard, de ses enfants et petits-enfants.
+
+Les Guiliaks aiment beaucoup leurs enfants, ils sont fous surtout de
+leurs fils; mais ils apprécient aussi leurs filles, qu'ils ne marieront
+que contre une dot variant selon leur fortune. Beaucoup d'enfants
+meurent en bas âge à cause du manque d'hygiène, de la saleté et de la
+superstition. Quand les Guiliaks venaient me voir, c'était une joie
+véritable pour eux que de recevoir quelques friandises pour les petits.
+Il était amusant d'exciter leur indignation en leur proposant, par
+plaisanterie, de leur acheter l'un d'eux.
+
+Ytchi avait deux femmes, il m'en aurait volontiers vendu une,
+affirmait-il, mais c'est la jeune qu'il aurait gardée.
+
+«La première était pourtant la mieux, me dit-il, et, pour l'avoir,
+j'ai payé la dot en donnant trois chiens au beau-père. La seconde est
+beaucoup moins bien, et, ce qui n'est pas juste, elle m'a coûté plus
+cher: j'ai donné au beau-père une barque, une lance, une marmite. Il y
+a dix ans de cela, et je n'ai pas fini de payer la dot. Le beau-père
+est mort, mais les frères de ma femme m'obligent à leur donner un chien
+tous les ans! Je suis à l'âge aujourd'hui où l'on apprécie plus un
+chien qu'une femme!»
+
+La dot que les Guiliaks appellent aujourd'hui, comme les peuples
+musulmans d'Asie, le «kalym» est en effet constituée en chiens,
+traîneaux, barques, marmites, etc. Les enfants sont parfois fiancés
+au berceau, et l'on se marie très jeune; une femme est souvent mère
+à treize ou quatorze ans, elle est très vite déformée et paraît fort
+vieille à trente; elle vit moins longtemps que l'homme, et comme elle
+est constamment dans la fumée, elle perd la vue en vieillissant. Quand
+le père de la femme est vieux, il prend son gendre avec lui et la dot
+est payée en jours ou mois de travail; si le père est mort, ce sont
+les frères de la femme ou le tuteur qui reçoivent le kalym; j'appelle
+tuteur l'homme qui a recueilli chez lui des orphelins, ce qui est
+fréquent parmi les Guiliaks. Les fiancés vivent comme mari et femme
+avant que le kalym ne soit complètement payé. Les parents de la fiancée
+doivent lui donner une dot selon leurs moyens. Le mot mariage n'est
+qu'à moitié juste, car il n'y a ni formalités, ni cérémonie; il y a
+cependant un repas en quittant la maison paternelle, et un autre en
+entrant sous le toit conjugal. Le mariage se défait aussi facilement
+qu'il a été conclu; un mari peut renvoyer sa femme et réclamer la
+reddition de la dot, un père qui trouve sa fille mal nourrie peut la
+reprendre en rendant l'argent reçu. Les enfants appartiennent alors au
+père.
+
+On remarque qu'en tout cela le consentement de la femme n'est pas
+demandé. Le mari exige qu'elle soit douce et travailleuse, bonne
+cuisinière et couturière expérimentée; elle doit lui donner des
+enfants et surtout des fils. S'il se marie plusieurs fois, c'est que
+la première femme vieillit et que ses moyens le lui permettent. Il ne
+faut pas croire que la femme soit une esclave, on ne la bat pas et
+les enfants l'honorent comme il sied. Souvent un Guiliak me faisait
+une promesse que le lendemain il ne tenait pas; il me disait qu'il
+reprenait sa parole et que la nuit lui avait porté conseil; c'était
+simplement sa femme qui avait changé ses intentions.
+
+«Aimes-tu ton fiancé? disais-je à la jeune Nioufkouk.
+
+--Comment ne l'aimerais-je pas, puisqu'il a bien voulu me choisir, me
+répondit la jeune fille!»
+
+Toute la femme guiliake est dans cette réponse, où elle reconnaît
+d'aussi gentille façon la supériorité de l'homme et surtout le droit du
+plus fort.
+
+Les femmes mariées se tiennent bien, elles travaillent à la maison,
+et si elles sont dans la forêt à récolter des baies ou des racines,
+elles sont accompagnées par un vieillard. Elles ont pourtant aussi
+leurs faiblesses, si j'en crois mon jeune ami Driren, un Guiliak très
+intelligent, assez joli garçon et beau parleur, l'effroi des maris et
+le séducteur de l'île.
+
+«Je ne me suis pas encore marié, me disait-il un jour, à quoi bon
+choisir mes femmes, quand elles me choisissent toutes.»
+
+L'infidélité d'une femme est admise dans un cas: lorsqu'un frère aîné
+est en voyage, le cadet a le devoir de consoler sa belle-sœur: il a
+sur elle pendant cette absence tous les droits du mari; la réciproque
+n'est pas vraie, et jamais l'aîné n'a de droits sur la femme du cadet.
+Ce serait presque là un cas de polyandrie, et si j'en crois les exilés
+politiques qui ont vécu au milieu des Guiliaks, la polyandrie serait
+très rare chez eux, mais existerait parfois cependant. Jadis, on aurait
+vu, dit-on, des maris tuer leurs femmes prises en flagrant délit. Il y
+a même chez les Guiliaks des suicides d'amoureux malheureux.
+
+Autrefois pour ne pas payer de dot, un Guiliak enlevait une fille dans
+un village voisin, et un des gars du village frustré rendait à l'ennemi
+la pareille; des guerres entre villages, des duels entre particuliers,
+disent les vieux Guiliaks, vengeaient les rapts et les enlèvements; on
+se battait en barques sur la rivière. Tout cela a disparu, sauf les
+duels au bâton dans lesquels les Guiliaks sont passés maîtres, mais qui
+ne sont plus aujourd'hui que des simulacres de combats. Le vol est peu
+fréquent chez eux, et le meurtre plus rare encore; ils ont d'ailleurs
+du jugement russe une peur affreuse, qui est pour eux mieux qu'un
+commencement de sagesse.
+
+Le souvenir des guerres entre différentes familles est resté dans les
+mémoires, et l'on raconte encore à ce sujet bien des légendes. C'était
+presque un axiome qu'un meurtre devait être vengé par un autre. Il n'y
+avait pas de déclaration de guerre; la famille dont un membre avait
+été tué ou gravement offensé, attaquait l'ennemi pendant la nuit. Les
+femmes et les enfants n'avaient rien à craindre, on ne leur faisait
+jamais de mal.
+
+Quand un Guiliak meurt, on le brûle généralement; il y a cependant des
+familles qui enterrent le corps sans le brûler. Chaque famille a son
+cimetière et tous les amis sont invités à assister à l'incinération.
+On fait une petite butte à l'endroit où le corps a été brûlé, et on
+place une petite boîte en bois qui contient la tasse, la soucoupe et la
+pipe du défunt; une petite poupée en bois est sur le tombeau des hommes
+et un ornement quelconque sur celui des femmes. La moitié des objets
+appartenant en propre au mort doit être détruite, et la moitié de ses
+chiens immolés; plus on brûle de choses, plus le respect témoigné au
+mort est grand. Certains Guiliaks croient que l'âme des morts passe
+dans un autre monde où les riches seront pauvres et où les pauvres
+deviendront riches. D'autres assurent, il est vrai, qu'après la mort
+tout est fini.
+
+«Nous avons brûlé le corps de notre oncle, me disait un Guiliak,
+d'ailleurs assez gaiement.
+
+--Et son âme, où crois-tu qu'elle soit maintenant? demandai-je.
+
+--Elle est brûlée aussi!» me répondit-il tranquillement.
+
+Le mort ne laisse pas de fortune à proprement parler, puisque la
+propriété est collective, et que la maison appartient à la famille dans
+laquelle il y a pourtant un maître qui est presque toujours le vieux.
+Mais s'il a des objets qui lui sont personnels, ce sont les fils qui en
+héritent, ou à leur défaut les frères. Les filles même peuvent recevoir
+quelques objets, et le défunt en mourant a parfois exprimé des désirs
+toujours respectés dans la suite. Les femmes et les enfants du mort
+passent à son frère, mais si le fils aîné est déjà homme, c'est à lui
+qu'il appartient de pourvoir à l'entretien de la famille. S'il ne reste
+que des filles, la puissance paternelle passe au futur mari de leur
+mère.
+
+Les maladies sont envoyées par Dieu qui punit par elles les péchés,
+et les péchés des hommes sont toujours nombreux. Les plus graves sont
+les suivants: le meurtre, le vol, le fait de laisser éteindre le foyer
+ou d'y cracher, de faire cuire au feu et non au soleil la graisse de
+phoque, etc. Les remèdes employés sont très primitifs, on soigne la
+fièvre et les maux de tête en s'égratignant le front et en se pinçant
+la peau jusqu'au sang; on guérit les yeux malades en y apposant du bois
+de merisier humide; on s'applique sur le ventre de la terre sans glaise
+ni cailloux en guise de cataplasme; les meilleurs remèdes d'ailleurs
+sont des talismans. Il existe encore chez les Guiliaks des «chamanes»,
+sortes de médecins prêtres-sorciers qu'on appelle dans les maladies,
+qu'on craint et qu'on vénère, car ils peuvent de loin envoyer bien des
+maux. Ils ont toutefois perdu le caractère religieux, qu'ils ont encore
+dans la région de l'Amour et du Baïkal. Ils viennent, coiffés d'un
+inénarrable chapeau, vêtus de loques, ornés de grelots, de sonnettes,
+de rubans où pendent des pattes de bêtes, des serres d'oiseaux, des
+objets de fer; ils portent de grands bâtons ornés de chiffons et de
+peaux de bêtes et parfois un tambour et un chapeau couvert de plumes et
+de coquillages.
+
+Je désespérais de voir un chamane à Sakhaline, et Nianguine se
+défendait d'en être un, bien que je fusse persuadé du contraire. Tous
+les Guiliaks me demandaient des remèdes, et l'un d'eux me faisait
+le plus mauvais accueil; je me doutais bien que c'était un chamane,
+furieux de trouver en moi un concurrent. Un jour, un Guiliak s'était
+blessé au bras; je me mis en devoir de lui laver la plaie et de lui
+faire un pansement antiseptique; un sorcier survint et m'accusa de
+vouloir tuer le malade en employant de l'eau pour le soigner. Effrayé,
+celui-ci se fit panser par le sorcier qui lui mit sur la blessure des
+herbes et des cheveux, et lui banda le bras avec un torchon sale. Le
+plus étonnant fut qu'il guérit. Content de son succès, le sorcier
+devint mon ami, et il me donna même un talisman que je conserve encore:
+c'est une patte de jeune zibeline, entourée de trois cheveux gris de
+vieille femme, qui doit me guérir de toute maladie de cœur, et que je
+tiens à la disposition des lecteurs qui voudraient en faire l'essai.
+
+La seule prière du chamane est courte: «Mon Dieu, s'il vous plaît!» Il
+réclame un chien pour payer ses services. Les chamanes disparaissent
+peu à peu faute de clients, et l'on ne se réunit plus autour d'eux pour
+prier comme autrefois: les Guiliaks m'ont dit qu'ils ne prient jamais.
+
+Ils croient à Dieu pourtant sans trop savoir ce qu'il peut être.
+
+«Où est Dieu,» demandai-je un jour?
+
+Et Nianguine de répondre:
+
+«Le Diable peut-être le sait!»
+
+Ils supposent cependant qu'il habite dans l'espace et non dans le
+ciel. Il y a d'ailleurs une foule de petits dieux, de diables et
+d'esprits qui habitent les eaux et les bois et cherchent presque
+toujours à faire des farces aux malheureux mortels. Les esprits et les
+dieux ne s'entendent certes pas toujours entre eux, ils se querellent,
+et quelques-uns déjà sont morts ou disparus. C'est un péché de faire
+mourir un dieu, et comme le foyer est quelque peu dieu, c'est un péché
+que de le laisser éteindre. Le foyer est, pour ainsi dire, le dieu
+de la famille. Quand celle-ci est trop nombreuse, que la vie devient
+difficile pour tous, qu'il faut se séparer, l'aïeul donne au plus vieux
+de ceux qui s'éloignent une partie du foyer. Bien que Sternberg, qui
+connaît si bien les Guiliaks, le nie, je crois qu'il y a des idoles en
+bois sculpté dans les arbres.
+
+J'ai d'ailleurs passé toute une soirée avec un dieu. J'habitais en
+effet le plus souvent chez un forçat des environs; tout le jour,
+j'étais chez les Guiliaks, le soir ils venaient chez moi; ils
+mangeaient tout ce qu'ils pouvaient, puis s'étendaient sur le dos
+et causaient avec moi en digérant. Deux d'entre eux jouaient avec
+des cartes grossières et des allumettes servaient d'enjeux. Ils me
+racontaient leurs misères, leurs démêlés avec les forçats, leurs
+traditions et leurs légendes. Un jour, le vieil Ytchi me dit qu'il
+avait un dieu chez lui. La mère d'Ytchi avait mis aux monde deux
+jumeaux qui ne vécurent pas et le père tailla dans un arbre une idole,
+représentation divine des défunts.
+
+«Va chercher ton Dieu, dis-je!
+
+--Je ne peux pas, car si j'y touche avec les doigts, je mourrai?»
+
+Un forçat consentit à aller chercher l'idole. Celle-ci fit bientôt son
+entrée dans la chambre, Ytchi l'avait entourée d'herbes sèches, et le
+forçat la portait au bout d'une ficelle. C'était une petite poupée de
+bois, dont les yeux, la bouche, le nez et le sexe étaient grossièrement
+indiqués.
+
+«Est-ce qu'il mange, ton Dieu, demandais-je au sauvage.
+
+--Oui! et de tout, mais de façon imperceptible!
+
+--Est-il bon?
+
+--Oh non, très méchant.
+
+--Alors, dis-je en riant, ce n'est pas un Dieu, mais un Diable!»
+
+Et Ytchi me répondit d'un ton convaincu:
+
+«C'est un petit peu un Dieu, et un petit peu un Diable!»
+
+Dieu pour ces pauvres gens est toujours en effet un être terrible: il
+est tour à tour le vent qui souffle et qui fait chavirer leurs barques,
+l'eau qui inonde leur campement et emporte leurs instruments et leurs
+traîneaux, le feu qui brûle leur maison et les quelques objets qu'elle
+renferme.
+
+«Tiens, voilà ton Dieu», dit le forçat en renversant d'une claque la
+petite idole!
+
+Les Guiliaks se levèrent épouvantés. Je chassai le forçat et, tirant
+sur la ficelle, je parvins à remettre le Dieu sur ses pieds. Pour le
+calmer, je fis des offrandes, je lui offris du riz et du tabac.
+
+«Dieu est bon aujourd'hui, me dit alors Ytchi, tu vois, il ne s'est pas
+fâché!»
+
+Dans les légendes qu'ils me racontaient, les esprits, les diables et
+les dieux tenaient aussi la plus grande place, et c'était toujours du
+mal et non du bien qu'ils faisaient aux hommes. Les légendes étaient
+simples, tristes et monotones comme leur vie; elles duraient des
+heures entières, elles prenaient l'enfant au berceau pour le conduire
+vieillard à la tombe; celui-ci vivait simplement presque sans aventure,
+c'était l'existence même d'un Guiliak que les vieux me racontaient;
+de temps à autre, quelques détails obscènes qui les faisaient rire
+tous aux éclats. Les chiens, les phoques et les ours surtout étaient
+les héros ordinaires des fables et des histoires que les indigènes
+préféraient; d'autres animaux terribles étaient décrits, tels que se
+les représente l'imagination d'un peuple craintif et enfant. Il y a,
+d'après eux, à Sakhaline une bête malfaisante que l'on entend crier
+parfois dans la forêt; les Guiliaks se cachent alors et se jettent la
+figure contre la terre, ils ne continuent leur route que lorsque le
+silence le permet; le chasseur qui rencontre cette bête, est perdu;
+elle est plus petite qu'un chien, elle a le poil court de la couleur
+de la loutre des rivières; elle s'arrête devant le chasseur qui tire
+aussitôt sur elle; elle se transforme alors et ce n'est plus un seul
+animal qui menace, mais dix, vingt, cent bêtes qui finalement se
+précipitent sur le malheureux et le dévorent.
+
+«Si ceux qui l'ont rencontrée ne sont jamais revenus, demandai-je,
+comment savez-vous qu'elle existe?
+
+--Les vieux nous l'ont dit, et les vieux ne se trompent pas!»
+
+Les Guiliaks improvisent aussi des chansons en marchant dans la forêt;
+ils disent que le temps est beau, que le poisson est nombreux dans la
+rivière, que les enfants se portent bien; ils racontent tout ce qu'ils
+voient et tout ce qu'ils savent de nouveau. Ils chantent l'hôte qu'ils
+viennent de recevoir, célèbrent sa générosité, vantent le thé et les
+aliments qu'il leur a offerts. L'amour tient aussi une grande place
+dans leurs légendes et dans leurs chansons; quelques-unes sont plus que
+grivoises, et il y en a beaucoup que je ne saurais reproduire ici. Dans
+quelques autres, il y a beaucoup de poésie et de sentiment.
+
+Une jeune fille chante: «J'entends la voix de tes chiens, là-bas, au
+haut du village, ils courent joyeusement. Ah! mon bien-aimé, j'entends
+aussi ta voix qui passe par-dessus les peupliers chantants. Tu ne m'as
+pas oubliée, te voilà, te voilà! Le traîneau est devant le village.
+Mon Dieu, mon Dieu! tu le traverses sans t'y arrêter. Mes larmes
+tombent en claquant sur mes genoux, une de l'œil droit, puis une de
+l'œil gauche. Quel chagrin! je ne puis aller te chercher et te prendre
+dans la montagne où me guetteront tant de mauvais esprits. Méchant que
+j'aime tant, que je ne vois plus jamais, que je ne fais qu'entendre
+quand tu passes, oublieux, devant ma porte! Un petit oiseau m'a dit un
+jour en songe: tu t'es donnée à lui, dans la grande forêt, lorsque tu
+cueillais des sanglantes framboises, il retournera à la maison et ne se
+souviendra plus jamais de toi. Hélas, je t'aime toujours!»
+
+[Illustration: VOMITE, POÈTESSE GUILIAKE.]
+
+Dans ses chansons, le Guiliak se vante d'être volage; la suivante en
+est une preuve. L'âme d'une jeune femme qui vient de mourir chante:
+«Homme trompeur et méchant que j'aimais! Tu m'as dit: «Nous souffrons,
+nous ne pouvons nous aimer librement; fuyons dans la nuit de la mort;
+tuons-nous!» Puis tu m'as dit: «Commence». J'ai entendu en expirant les
+aboiements de tes chiens qui t'emportaient sur ton traîneau. La mort
+avec toi aurait été douce; étant seule, mon âme a peur et a froid.»
+
+L'idée du suicide poursuit les amants malheureux dans tous les
+récits que racontent les Guiliaks. Il y a des récits lamentables.
+Nianguine possédait un répertoire très riche. Il parlait d'une voix
+sourde, en fumant. Il buvait du thé et avait pour cela une capacité
+extraordinaire: je lui ai vu boire, en racontant une longue histoire,
+dix-huit grands verres de thé. Dans les moments palpitants, il poussait
+de sourds meuglements, et il envoyait sa fumée tristement en l'air:
+peuh! peuh! Les autres l'écoutaient avec recueillement.
+
+Un jour, il commença une histoire des plus banales, celle d'un Guiliak
+qui avait épousé une femme accomplie, devenue une mère féconde. Un
+jour, dans la forêt, ce Guiliak rencontra des esprits qui avaient
+pris la forme de petits renards. Ils apparaissaient sur la route, et
+lui barraient le passage quand il voulait revenir à la maison; ils
+disparaissaient quand le pauvre homme reprenait le chemin de la forêt.
+C'étaient les serviteurs d'un puissant esprit devenu amoureux de la
+femme guiliake. Le mari erra ainsi des jours et des nuits. Il put
+après quelques semaines revenir à la maison. Un spectacle horrible
+l'attendait: sa femme et ses enfants avaient été coupés par l'esprit en
+tout petits morceaux, et ses chiens pendus par la queue aux arbres du
+rivage!»
+
+Nianguine s'arrêta alors, sa voix était devenue lamentable! Il éclata
+en sanglots:
+
+«Qu'as-tu? es-tu malade, demandai-je?
+
+--Non, c'est ce que je raconte qui me fait pleurer moi-même!»
+
+Le pauvre homme essuya ses yeux avec sa manche et ajouta:
+
+«Une pareille émotion me prend toujours à cet endroit de mon récit; je
+raconte souvent cette histoire, mais je ne peux jamais la terminer.»
+
+Et comme moi, mes lecteurs ignoreront toujours la fin de cette
+épouvantable aventure!
+
+
+
+
+_CHAPITRE X_
+
+Chez les Aïnos.--Croyances et superstitions.--La maison aïno.--Le type
+aïno.
+
+
+Les Aïnos vivent dans la grande presqu'île méridionale de l'île de
+Sakhaline, sur les côtes et sur le bord des rivières. Lorsqu'on suit
+la route si mauvaise qui va de Korsakovsk jusqu'à la rivière Naïba, on
+trouve, après avoir franchi la ligne de partage des eaux formée par les
+monts Tounaï, qui séparent le bassin de la Soussouïa de celui de la
+Naïba, un premier campement aïno, à côté du village russe de Takoe; ce
+campement est situé à 63 verstes de Korsakovsk; 13 verstes plus loin
+vient, près du village russe de Galkine-Vravski, le village aïno appelé
+Séantsi. Le village aïno de Takoe ne comprend que huit maisons et celui
+de Séantsi n'en a que trois. Notons ensuite sur la Naïba, une série
+de campements de deux à sept habitations, chacun d'eux en général à
+l'embouchure d'une rivière.
+
+Sur la côte occidentale de la presqu'île s'échelonne une autre série
+de petits villages, parmi lesquels se distingue Estury. A Estury, les
+Aïnos se sont mêlés aux Guiliaks, et les demi-sangs nés de ces unions
+mixtes présentent presque tous les mêmes caractères: ils ont le crâne
+guiliak et le système pileux aïno.
+
+[Illustration: LA MONTAGNE AU PAYS DES AÏNOS.]
+
+Les Aïnos se donnent à eux-mêmes le nom d'Aïno qui dans leur langue
+signifie «homme», et l'île de Sakhaline est appelée par eux l'île des
+Aïnos «Aïnomisouri.» C'est à tort que bien des ethnographes prononcent
+le mot _Aïno_ comme s'il était écrit _Aïnosse_; l's que j'ajoute
+lorsque j'écris le pluriel du mot _Aïno_ est simplement le signe
+ordinaire de l'orthographe française.
+
+Les Aïnos et les Guiliaks ont un grand nombre de coutumes communes,
+qui sont nées des mêmes nécessités et des mêmes exigences de la
+vie. Ils habitent la même île, sont soumis aux mêmes conditions
+atmosphériques, sociales et économiques; ils sont, au nord comme au
+sud, des chasseurs et des pêcheurs. Les Aïnos vivent peut-être mieux
+que les Guiliaks, grâce aux Japonais, qui ont établi des pêcheries non
+loin de certains villages, et qui les emploient comme ouvriers. Les
+Japonais leur ont apporté et vendu des instruments moins primitifs que
+ceux dont se servaient jadis les indigènes de l'île, et leur ont donné
+une vague idée du confort, si l'on peut employer ce mot en parlant des
+Aïnos.
+
+Au premier abord, l'Aïno semble plus arriéré et plus bas dans
+l'échelle des peuples que le Guiliak lui-même. Il est plus réservé,
+moins confiant et moins communicatif. Dès qu'un étranger entre dans
+sa hutte, le Guiliak aime à rire, à plaisanter, à jouer comme un
+très jeune enfant; l'Aïno parle peu; il reste grave et sérieux. Les
+conversations que les Aïnos ont eues avec moi, et dont je relaterai
+quelques fragments, étaient empreintes de mélancolie, et les légendes
+qu'ils racontaient, le plus souvent pleines de tristesse. Ils sont
+certainement plus perfectibles que les Guiliaks. Il y a aujourd'hui
+au Japon, dans l'île de Yéso, des écoles florissantes que fréquentent
+les Aïnos, et il ne faut pas oublier que beaucoup de Japonais, parmi
+les plus intelligents de Tokio, sont, bien qu'ils s'en défendent, des
+descendants d'Aïnos. La population japonaise semble être un mélange
+de races diverses, parmi lesquelles les Aïnos n'ont pas produit les
+individus les moins intelligents.
+
+Les savants ne sont pas fixés sur la race à laquelle ils doivent
+rattacher les Aïnos. Certains voyageurs en font les autochtones des
+îles de Sakhaline et de Yéso; d'autres les considèrent comme les
+membres d'une grande famille qui comprendrait, en outre, les peuples
+primitifs de l'Amérique du Nord; il y en a qui les rapprochent, les
+uns des Mongols, les autres des Coréens. Le docteur Kirilov, qui a
+longtemps vécu à Sakhaline, comme médecin officiel du district, et
+qui a étudié avec le plus grand soin les Aïnos, les fait venir de
+Polynésie; l'opinion du docteur Kirilov est combattue par M. Bœlz, le
+médecin si connu de l'empereur du Japon. Le docteur Bœlz a surtout vu
+les Aïnos du Japon. Il admet que les invasions ont séparé des peuples
+de même race et rejeté vers l'est les ancêtres des Aïnos; dans une de
+ses brochures, il rapproche de curieux portraits de Russes et d'Aïnos,
+et il est évident qu'on est très étonné de voir la ressemblance qui
+existe entre certains d'entre eux, entre le comte Tolstoï, par exemple,
+et tel Aïno du Japon. Les mensurations que je faisais sur les Aïnos
+et sur les forçats venus du sud de la Russie étaient très semblables,
+et j'attends avec curiosité l'opinion que donnera en les étudiant le
+savant anthropologue du Muséum, M. le professeur Hamy, à qui elles ont
+été confiées à mon retour.
+
+On trouve moins d'Aïnos capables de comprendre la langue russe, que de
+Guiliaks; par contre, quelques-uns parlent le japonais et cinq d'entre
+eux l'écrivaient même, lors de mon passage dans leur village.
+
+Il y a aujourd'hui un petit dictionnaire russo-aïno, qui ne veut pas
+dire que les Aïnos aient ou aient eu une langue écrite, bien qu'ils
+s'en vantent couramment. Un jour, disent-ils, le Dieu japonais vint
+rendre visite au Dieu aïno: celui-ci pria son confrère à dîner: le
+repas fut copieux. Que peuvent faire deux Dieux lorsqu'ils se trouvent
+ensemble? ils se grisent. Le Dieu aïno fatigué, s'endormit bientôt,
+et le Japonais profita de son sommeil pour lui voler sa grammaire et
+sa langue écrite. Voilà pourquoi les Japonais savent lire et écrire,
+tandis que les Aïnos sont restés des ignorants.
+
+Je cite cette légende, car on la retrouve chez tous les indigènes de
+Sibérie: chez les Guiliaks, c'est le vent qui emporte dans la mer le
+livre du Dieu endormi.
+
+Ces deux légendes sont évidemment de date assez récente.
+
+Les Aïnos n'ont pas à la vérité un dieu, mais des dieux; toute force
+de la nature qui les accable sans qu'ils la comprennent devient dieu
+ou diable, selon le plus ou moins de mal qu'elle leur fait. Dieu vit
+dans l'espace et non dans le ciel et il est assisté de nombreux petits
+dieux, sous-dieux et esprits de toute espèce; il y a aussi des diables,
+toujours malicieux et cruels. Quand on cherche à obtenir à ce sujet une
+explication, on s'aperçoit qu'ils confondent les dieux et les diables,
+et que l'un nomme dieu ce que l'autre appelle diable. A mon avis le
+mot et l'idée de diable sont récents chez les Aïnos, et leur furent
+donnés par les Russes. Ils croient simplement qu'il existe une quantité
+innombrable de dieux ou d'esprits, qui sont capricieux, et qui ont les
+mêmes défauts que les hommes. Ils admettent très bien l'existence du
+dieu russe enseigné par les popes; ce n'est qu'une nouvelle puissance à
+ajouter à la liste si longue de leurs divinités.
+
+Les dieux sont très jaloux les uns des autres; non contents de jouer
+de mauvais tours aux hommes, ils se querellent et se battent, et
+malheur au pauvre Aïno qui passe au milieu d'eux pendant le combat!
+Le vent et la pluie sont des ennemis acharnés, ainsi que la mer et
+le tonnerre, le soleil et la neige, le feu et l'eau. Les esprits du
+feu même se haïssent entre eux, et s'il y a dans une même maison deux
+foyers, il ne faut pas porter de la cendre ou de la braise de l'un
+dans l'autre, car la guerre s'élèverait entre eux. Quand deux dieux se
+battent, l'un parfois tue l'autre; les Aïnos le croient fermement. Il
+est interdit aussi de porter du feu du foyer hors de la maison. Enfin,
+hiver comme été, le feu doit brûler dans le foyer sans s'éteindre, car
+le feu qui s'éteint est un dieu qui meurt. Quand ils s'endorment ou
+quand ils s'absentent, les Aïnos couvrent le feu de cendres, afin de
+trouver le lendemain ou à leur retour quelques braises rouges encore.
+Si le feu est éteint, on ne peut le rallumer qu'à l'aide du briquet;
+les allumettes ne peuvent guère servir que pour la pipe.
+
+Laisser tomber dans l'eau un tison, une allumette ou même une simple
+cigarette, est un péché; car le feu est vaincu par l'eau: un esprit
+de l'eau tue un esprit du feu. Le temps n'est pas encore loin où l'on
+faisait du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre.
+Deux hommes tenaient horizontalement un morceau de bois, dont le milieu
+reposait sur un autre, perpendiculairement placé, une extrémité en
+terre. Deux autres hommes prenaient des lanières attachées au second
+morceau, qu'ils faisaient vivement pivoter sur lui-même de droite à
+gauche, puis de gauche à droite, et ainsi de suite, tandis que leurs
+compagnons appuyaient de toutes leurs forces sur le premier. Le
+frottement produisait d'abord beaucoup de fumée, puis du feu. Les deux
+morceaux de bois étaient respectés, et participaient en quelque sorte à
+la divinité.
+
+Les Aïnos sont si terrifiés par les dieux, qu'ils pensent à eux à tout
+instant: quand ils mangent, quand ils boivent, quand ils fument, ils
+font toujours quelque offrande. Ils en font parfois en se couchant, et
+s'ils voyagent, ils trouvent, sur la route, des endroits où vivent des
+esprits avides de présents; il y a aussi des pierres sacrées, qu'il
+faut particulièrement vénérer.
+
+Ils offrent enfin à leurs dieux ce qu'ils appellent des «inaos»: ce
+sont des morceaux de bois terminés en copeaux, fixés souvent à de
+très longues perches. A chaque circonstance importante de la vie, ils
+dressent les inaos: il y en a de tous les côtés de la maison, on en
+pare la cage de l'ours, on en élève dans la plaine au bout de grandes
+perches plantées en terre; il y en a à la barque et au traîneau. Les
+inaos jouent un peu le rôle des cierges de la religion chrétienne, mais
+il faut voir surtout en eux un reste du culte chamaniste et un souvenir
+des sacrifices humains. Le haut de l'inao est la grossière image d'une
+tête à forte chevelure, et le bâton représente le corps; il y en a même
+qui montrent un sexe grossièrement façonné. Ces derniers se placent en
+général sur des tombeaux.
+
+[Illustration: INAOS OU OFFRANDES ÉLEVÉES EN L'HONNEUR DES DIEUX PAR
+LES AÏNOS.]
+
+Puisque j'ai parlé du chamanisme, je dois faire observer que les
+sorciers-prêtres, les chamanes, ont presque disparu chez les Aïnos, et
+qu'il n'y a pas chez eux de femmes chamanes. Un Russe de Sakhaline, qui
+connaissait très bien le pays et les Aïnos, m'a dit qu'on ne trouve
+guère aujourd'hui que trois ou quatre chamanes parmi les Aïnos. Comme
+les maladies sont des châtiments envoyés par les dieux et quelquefois
+même des méchancetés gratuitement faites par eux, le chamane vient au
+secours des malades. Il n'est au fond qu'un charlatan.
+
+Ce sont parfois les anecdotes qui peignent le mieux le caractère
+des peuples; en voici une qui me paraît typique. Poutka, un de mes
+compagnons, était un grand Aïno, assez jovial, d'une complaisance sans
+limites. Il portait une longue barbe noire, et sous ses vêtements
+déchirés, il avait l'air d'un vrai brigand; il était aussi doux qu'il
+paraissait terrible. Il venait souvent me voir avec un Aïno plus âgé,
+qui se nommait Otaka et qui était le plus intelligent de la région.
+Otaka me disait des légendes tristes d'une voix mélancolique; il
+parlait très bien le russe. Il m'expliquait les croyances populaires.
+
+«Le pope russe veut, disait-il, me convertir à sa religion, et il
+n'est que le prêtre d'un faux dieu. Il nous dépeint son dieu comme bon,
+comme toujours prêt à protéger les hommes et à leur pardonner. Un dieu
+si bon ne peut exister, et s'il existe, il est bien inutile qu'on le
+prie, puisqu'il ne peut pas faire le mal. Les esprits sont méchants,
+et ils s'amusent à nous voir souffrir. Souvent un pauvre petit rat
+sort de son trou près du campement, nos chiens courent à lui aussitôt;
+ils sautent, ils aboient, et le font trembler par ce bruit pour lui
+formidable; ils lui barrent le chemin qui le conduirait à sa tanière,
+ils le saisissent, jouent avec lui, et le font souffrir bien longtemps.
+Vois-tu, les esprits et les dieux sont pareils à des chiens, et le
+pauvre petit rat, c'est le malheureux Aïno qu'ils torturent à leur
+fantaisie!»
+
+Je demandai à Otaka s'il croyait qu'on pût attendrir, en priant, les
+dieux et les esprits.
+
+«Non, je ne le crois pas, répondit-il. Quand la neige tombe ou quand
+la mer est furieuse, l'Aïno perdu dans la forêt ou ballotté dans sa
+barque, pleure et prie quelquefois; mais la neige continue à tomber et
+la tempête est parfois plus forte. Les dieux épargnent seulement les
+hommes qui leur font souvent des offrandes et leur donnent à boire et à
+manger. Une prière pour eux ne signifie rien!»
+
+C'est le même Otaka qui me disait un jour:
+
+«Le pope m'a raconté que nous avons une âme, et que cette âme plus
+tard habitera avec Dieu. Je ne crois pas cela. Si les morts vivaient
+dans un autre monde, ils s'occuperaient encore de nous. J'ai eu un
+fils qui est mort jeune et un père qui vécut très longtemps; je pense
+souvent à eux, je me rappelle leurs paroles; s'ils étaient aujourd'hui
+avec Dieu, ils me l'auraient fait sentir; ils me l'auraient fait
+savoir; car ils m'aimaient trop pour me laisser inconsolable et pour me
+voir pleurer si longtemps.
+
+--Il y a un proverbe dans mon pays, dis-je à Otaka, qui prétend que
+lorsqu'on est mort, c'est pour longtemps.
+
+--Ton proverbe est un menteur, répartit Otaka, quand on est mort, c'est
+pour toujours.»
+
+Comme la plupart des autres Aïnos, Poutka, au contraire, croyait à la
+métempsychose; d'après ce qu'il m'expliquait, l'âme de l'homme qui vit
+honnêtement habitera plus tard le corps d'un animal d'ordre supérieur,
+c'est-à-dire qu'il deviendra phoque ou chien, ours peut-être.
+
+Otaka me fit assister à une scène originale, qui eut lieu vers le
+soir, et dont je fus le témoin secret. Des Aïnos d'un village voisin
+avaient été sur mer par un gros temps, et leur barque, emportée par
+un courant sans doute, se brisa contre un écueil, ou du moins ce fut
+ce qu'on se figura quand, quelques jours après, la mer en rejeta les
+épaves sur le rivage. Les gens du village attendirent quelques jours
+encore, et l'un d'eux découvrit, à la marée descendante, deux cadavres
+presque méconnaissables. On apporta alors devant la mer ce qui avait
+appartenu aux défunts, et on décida de donner aux dieux des eaux, les
+objets les plus importants, les lances et les sabres. Quelques hommes
+s'en saisirent et les brisèrent, puis ils coururent en criant vers la
+mer; ils agitaient en leurs mains les tronçons de sabres et de lances,
+et les frappaient les uns contre les autres; ils entrèrent dans la mer
+et y jetèrent tour à tour les débris qu'ils tenaient. Les spectateurs
+étaient nombreux, mais les femmes n'assistaient pas à la cérémonie.
+Les Aïnos poussaient des sanglots et des cris perçants; ils revinrent
+enfin silencieusement à la maison; la nuit était déjà profonde, et les
+chiens du campement, épouvantés par le bruit inaccoutumé qu'ils avaient
+entendu, aboyaient longuement et lugubrement dans les ténèbres.
+
+Il ne faudrait pas croire qu'Otaka eût l'esprit préoccupé par les
+grands problèmes de la vie; loin de là; ce n'était qu'un brave homme,
+doux et intelligent, qui se sentait tout petit et très faible devant
+les dangers trop fréquents, de la mer et de la forêt. Il me disait ses
+souffrances avec mélancolie, mais sans amertume; l'existence, dure
+pour lui, l'était aussi pour tous les autres, et comme eux, il était
+résigné à son sort. A quoi bon lutter? Aux pauvres gens tout est peine
+et misère!
+
+Il trouvait aussi que la vie avait des joies nombreuses; il était le
+plus souvent en proie à un vague effroi; mais comme il semblait, sinon
+heureux, du moins content, quand, dans sa maison, il jouait avec ses
+enfants! Il leur faisait avec son couteau des jouets bizarres, ayant
+toujours son bon sourire grave et ses yeux si rêveurs. Sa maison était
+la plus propre et la plus vaste du campement.
+
+Comme chez les Guiliaks, autour des maisons sont des dépôts de
+poissons, installés sur pilotis, une cage pour l'ours, et une longue
+perche horizontale à laquelle sont attachés les chiens. Plusieurs
+familles habitent souvent sous le même toit; trente personnes vivent
+parfois ensemble, et tel campement, qui ne comprend que trois huttes
+de bois, a pourtant quatre-vingts habitants. Il y a souvent plusieurs
+propriétaires et toujours un maître. Chez Otaka, chez Bigoumka, un
+autre Aïno, riche et intelligent, il y avait même des serviteurs, que
+leurs maîtres habillaient, nourrissaient et mariaient.
+
+La maison aïno est toujours plus grande que la maison guiliake. On
+y entre par une sorte de hutte, formant tambour; la pièce comprend
+souvent deux foyers, et j'ai vu des fenêtres dans deux ou trois
+endroits. Les foyers sont au ras du sol, et non surélevés, comme chez
+les Guiliaks. Outre les vêtements en peaux de bêtes, et les objets
+en bois ou en écorce, les Aïnos ont des vêtements en fils d'orties,
+qu'ils tissent eux-mêmes, et des pots et des marmites que leur ont
+vendus les pêcheurs japonais. Au fond, en face de la porte, est la
+place de l'hôte vénéré, et à gauche de l'entrée, sur des planches,
+ou le long du foyer, est celle du maître de la maison. Ils vendent,
+eux aussi, volontiers, les objets qu'un étranger désire, et celui-ci
+obtient tout plus facilement, s'il veut bien offrir de l'eau-de-vie à
+toute la maisonnée. Le tabac a aussi le plus grand succès; les femmes,
+et même de tout petits enfants, fument avec joie leurs longues pipes.
+Personnellement, j'offrais de l'argent, du tabac, du riz, du pain, mais
+jamais d'eau-de-vie, bien que toujours on m'en eût demandé.
+
+Ils refusaient de vendre les objets qui avaient un caractère
+religieux, mais offraient toujours d'en fabriquer de semblables à
+mon intention. Ils m'invitaient quelquefois à leur dîner, que je
+contemplais plus que je ne le partageais. Ils mangent la tête et la
+queue de saumons crus, et crus aussi, des harengs; ils ne salent jamais
+le poisson, si ce n'est avec de l'eau de mer. Le hareng se mange en
+général avec le chou de mer, qui est vivement préparé, arrosé seulement
+d'eau très chaude, et dont l'odeur est insupportable, même à un nez peu
+délicat.
+
+Les Aïnos se laissent mensurer assez facilement la tête, sinon le
+corps. Ils me disaient toujours que c'est un péché que de montrer son
+corps; et pourtant, quand le soir j'entrais dans les huttes je voyais
+presque toujours les maris et les femmes, couchés autour du foyer et
+nus sous la même peau ou la même couverture. Je dois à la vérité de
+déclarer que le corps de la femme aïno, de Sakhaline, ne tenterait que
+rarement le pinceau ou le ciseau d'un artiste.
+
+[Illustration: TYPE AÏNO.]
+
+Les Aïnos sont de taille moyenne, grands même quelquefois; ils ont
+de grandes mains et de grands pieds. La tête paraît toujours longue,
+à cause de la barbe qu'ils portent; mais, chez les types sans barbe,
+on la trouve plutôt ronde. Sur tout le visage est une expression de
+mélancolie et presque de crainte. Le front est semblable à celui des
+Européens. Les oreilles sont grandes, le lobe qui n'existe guère chez
+les Guiliaks est peu apparent; le nez est semblable à celui de la
+race blanche, et très différent du nez aquilin des Mongols; la bouche
+grossière, large, est dessinée de façon rudimentaire. Les yeux, d'un
+brun très foncé, sont tout à fait horizontaux; ceux des enfants sont
+ronds, jusqu'à un certain âge; les cils qui les abritent, ne sont pas
+plantés à la mongole; les sourcils épais rappellent ceux des petits
+russiens. En un mot, par leurs pommettes saillantes seulement, le type
+aïno pourrait être rangé parmi les Mongols.
+
+Le système pileux est très développé chez les Aïnos; ils ont en général
+une barbe noire, très touffue, qui leur cache la bouche; les joues
+disparaissent sous les poils, dont quelques-uns sortent des oreilles
+et du nez. J'ai constaté que si les jambes et les bras étaient velus,
+le corps l'était moins que je ne m'y attendais. Avec leurs grandes
+barbes et leurs longs cheveux, ils ressemblent souvent à des popes,
+et plus d'un Russe à qui je montrai, sans leur en dire l'origine, des
+photographies d'Aïnos, ont cru y retrouver des compatriotes.
+
+Lorsqu'on aperçoit de loin les femmes, qui sont notablement plus
+petites que les hommes, on hésite sur leur sexe, car elles semblent
+porter de formidables moustaches; au moment du mariage, elles se
+tatouent la lèvre supérieure, et elles y tracent une large bande
+bleue qui se relève en crocs sur le visage. L'opération a des suites
+désagréables, car le visage de la femme enfle de disgracieuse façon.
+Leur nez est quelquefois très amusant et ressemble à une petite boule
+de graisse, perdue entre deux joues rebondies. Elles ne sont pas
+toujours laides; il y en a même de très gentilles; on peut le constater
+par les photographies. Elles portent souvent de volumineuses ceintures,
+faites de gros anneaux, dans lesquels passent des anneaux plus petits.
+Les robes des enfants sont ornées d'anneaux, de boutons en métal, et
+dans le dos, de perles de couleur et de talismans.
+
+
+
+
+_CHAPITRE XI_
+
+Chez les Aïnos.--Mœurs et Coutumes.--Le Mariage.--La
+Maternité.--Occupations des indigènes.--Cérémonies funèbres.
+
+
+On a vu combien peu j'ai parlé des vêtements, de la cuisine, de la
+maison et du campement des Aïnos; c'est que je veux raconter ici les
+coutumes spéciales à ces indigènes, tandis qu'il suffit de noter d'un
+mot des mœurs, des habitudes et des objets qui sont décrits déjà dans
+le chapitre consacré aux Guiliaks.
+
+J'eus souvent l'occasion de photographier des enfants aïnos; les plus
+grands posaient gaiement et sans se faire prier, montrant, dans un bon
+gros rire, leurs dents blanches comme du lait. Les petits étaient plus
+méfiants.
+
+Les Aïnos adorent leurs enfants et les gâtent beaucoup; ceux-ci
+poussent en liberté dans le campement. Que de fois, lorsque je donnais
+des bonbons aux Aïnos, j'ai vu les gamins accourir! l'indigène cassait
+les friandises entre ses dents et les partageait en donnant la becquée
+à chaque enfant. Il y en avait parmi eux de tout petits, qui se
+traînaient avec peine encore, et qui me suivaient avidement en ouvrant
+une bouche gourmande.
+
+[Illustration: UN ENFANT AÏNO.]
+
+[Illustration: LES GAMINS D'UN VILLAGE AÏNO.]
+
+Dès le plus jeune âge, on reconnaît à la coiffure les filles et les
+garçons; les filles gardent toujours les cheveux comme les leur a
+donnés la nature, tandis que les garçons les portent très longs par
+derrière, mais coupés ras sur le front, coiffure qu'ils garderont
+d'ailleurs toute leur vie. Un petit triangle en étoffe ornée de perles
+blanches et bleues, leur pend sur le front; c'est une sorte d'amulette,
+que les parents refusent toujours de vendre. Les enfants, quoique
+sales, sont habillés avec un soin relatif.
+
+Les pères emmènent leurs fils encore très jeunes à la chasse et à la
+pêche; on leur montre les travaux qu'ils devront faire plus tard à
+leur tour; les petites filles, de leur côté, regardent leurs mères qui
+travaillent à la maison. Il est presque impossible de connaître l'âge
+des enfants; les Aïnos et les Guiliaks ne savent jamais leur âge. Un
+vieillard répond toujours qu'il est très vieux et qu'il n'a jamais
+pensé à compter chacune de ses années.
+
+La puberté ne vient pas très tôt chez les Aïnos; mais dès qu'elle
+apparaît, les enfants pensent au mariage; un garçon peut se marier à
+treize ans, et une fille à douze; c'est après le mariage que cette
+dernière commence à se tatouer la lèvre supérieure. Les parents
+fiancent leurs enfants, parfois au berceau et sans les consulter; on ne
+demande pas, en principe, l'avis des mères, bien qu'elles aient souvent
+une grande influence sur les décisions que prendront leurs maris.
+
+[Illustration: JEUNE FILLE AÏNO.]
+
+Lorsque chez les Aïnos, un jeune homme désire se marier, il s'en va
+à la chasse, et traverse quelques villages; si, dans l'un d'eux, il
+trouve la fille qui lui plaît, il s'inquiète aussitôt de la dot qui
+sera exigée, et le mariage est bientôt décidé. La jeune fille n'est pas
+consultée, la gloire d'avoir été choisie doit suffire à son ambition.
+Il n'y a aucune cérémonie à l'occasion du mariage: la dot est payée par
+les parents du jeune homme. Pour certains, elle se compose de quatre ou
+cinq chiens, pour d'autres, d'une dizaine de zibelines; elle comprend
+parfois une barque ou un traîneau. Souvent aussi, le jeune homme
+travaille un temps fixé chez son futur beau-père. On peut dire que, dès
+son entrée chez celui-ci, il a les droits de l'époux et qu'il en use.
+Si le beau-père n'a pas de fils, il garde toujours le jeune ménage avec
+lui; autrement le mari emmène sa femme, lorsque la dot est payée, chez
+son père, chez son frère aîné, ou bien encore dans une maison neuve,
+spécialement construite par lui.
+
+Dans un ménage sur six, à peu près, la femme est plus âgée que
+son mari; il y a même parfois dix ans, vingt ans de différence.
+Quelquefois, en effet, le frère aîné meurt, laissant une veuve et un
+frère cadet; celui-ci épouse alors la femme de son frère, ce qui est
+pour lui une économie, car cette femme appartenant déjà à sa famille,
+il n'a pas de dot à verser. Avec des unions si mal assorties, il est
+fréquent que la femme ne puisse pas longtemps suffire au travail de
+la maison: une femme chez les Aïnos est vieille à trente-cinq ans;
+elle est déjà déformée par la maternité et accablée par des travaux
+trop rudes. Le mari épouse alors une seconde femme, et il la prend la
+plus jeune possible pour qu'elle travaille plus longtemps. La première
+femme reste, en général, la vraie maîtresse de maison; chaque femme vit
+dans une hutte spéciale, mais les enfants des deux lits ont des droits
+égaux. Les Aïnos assez riches pour se payer le luxe de deux femmes
+jeunes, le font avec joie: celles-ci vivent ensemble sans jalousie, et
+dans ce cas, me disait un Aïno avec mépris, elles n'ont pas plus de
+valeur l'une que l'autre.
+
+Le docteur Kirilov a trouvé plusieurs cas de polyandrie: il a vu onze
+hommes qui vivaient avec cinq femmes, et une autre fois, une femme
+de plus de trente ans, qui habitait avec deux hommes, l'un âgé de
+vingt-cinq ans, et l'autre n'en ayant que treize. Je suis entré dans
+une maison où trois frères vivaient avec une seule femme; j'ignorais
+ce détail et je demandai à l'un d'eux, en montrant un gamin qui jouait
+dans le sable devant la porte:
+
+[Illustration: UN RICHE AÏNO.]
+
+«C'est ton fils?
+
+--Non, répondit-il, c'est le nôtre à tous les trois!...»
+
+Il y a aussi de malheureuses filles, très pauvres, qui vont servir
+dans les huttes voisines; leur vertu court grand risque pendant un
+tel voyage; quelquefois pourtant, elles trouvent un mari dans l'une
+d'elles; enfin, il y a des Aïnos qui recueillent chez eux une orpheline
+qu'ils élèvent, et qui devient souvent la concubine du père ou du fils
+de la maison, des deux même parfois. La femme légitime ne dit rien et
+doit fermer les yeux sur les infidélités de son mari qui ne lui rend
+pas toujours la pareille; la femme, en effet, qui trompe son mari peut
+être chassée par lui. Quant à son complice, il est jugé par les vieux
+du village qui le condamnent à des dommages-intérêts; l'amende est
+payée en chiens; mais si le condamné est trop pauvre, il entre comme
+domestique chez celui qu'il a offensé. Un vieux garçon n'a pas le droit
+d'être au nombre des juges; car, me disait Poutka, un vieux garçon est
+un être profondément méprisable.
+
+Il est vrai que le mari pourrait chasser sa femme et divorcer, mais il
+ne le fait que rarement, dans ce cas en effet, le beau-père ne rend pas
+la dot, et le mari perd alors et la femme et l'argent.
+
+Les femmes Aïnos ne sont pas très fécondes, parce qu'elles
+nourrissent beaucoup trop longtemps leurs enfants, presque toujours
+trois ans; elles ont de trois à cinq enfants. Quand une femme est
+grosse, chacun la respecte et l'honore; lorsqu'elle sent les premières
+douleurs, tous les hommes doivent quitter la maison, elle-même
+va souvent dans une petite cabane qu'on a construite pour elle à
+l'écart. Les femmes lui prêtent toujours assistance: on croit que
+l'accouchement est plus ou moins pénible, selon les péchés qu'elle a
+commis. Le mari, cependant, entre dans une maison voisine de la sienne,
+et il se couche sans mot dire auprès du foyer, il reste ainsi sans
+bouger et silencieux, jusqu'au moment où il apprend la naissance de
+l'enfant. Il lui est alors permis de boire un peu d'eau et de manger
+du poisson; mais il n'ose pas encore parler, il lui est défendu de
+boire de l'eau-de-vie, il doit éviter tout péché, car c'est le moment
+où une partie de son âme passe dans le corps de son enfant. Ses amis
+l'invitent à sortir, lui offrent d'aller chasser avec eux: il faut
+qu'il refuse leur invitation, et pendant six jours, il reste couché;
+le septième jour, tout lui est permis, il rentre alors dans sa maison,
+va voir sa femme et le nouveau-né, reprend ses travaux et sa vie
+habituelle.
+
+Il est toujours très rare de voir un mari assister à l'accouchement de
+sa femme. Celle-ci, de son côté, ne peut regarder son bébé que deux
+heures au moins après sa naissance. Pendant deux jours, elle ne peut
+manger que du riz, et l'eau lui est interdite; le troisième jour,
+le régime est déjà moins sévère et elle peut manger tout ce qui lui
+plaît; mais elle ne saurait toucher au foyer, les esprits du feu s'en
+fâcheraient, car elle est encore impure et souillée; le sixième jour,
+elle prépare un peu de nourriture avec de l'eau qu'elle va chercher
+elle-même, et le septième elle reprend ses occupations journalières.
+
+J'ai assisté au premier lavage d'un enfant nouveau-né: une femme
+l'avait couché dans de l'herbe, sur ses genoux, elle prenait de l'eau
+dans sa bouche et elle la crachait vivement sur le corps du bébé en le
+râclant avec un copeau mou. On m'a assuré que parfois le lavage est
+plus complet, et que, dans certains villages, on se sert l'hiver d'eau
+glacée. De toute façon le premier lavage de l'enfant est souvent aussi
+le dernier de son existence.
+
+La femme reprend donc son travail au bout de sept jours. Son rôle dans
+la maison est important: elle doit surveiller et élever les enfants,
+faire le ménage, soigner les bêtes et les gens, coudre les vêtements,
+nettoyer les fourrures rapportées de la chasse, fabriquer les robes et
+les bottes en peau de poisson, cueillir des baies et des racines, et
+les préparer pour l'hiver, aller chercher des orties, les nettoyer, les
+tisser, en faire de l'étoffe, et je suis sûr que j'oublie encore de
+noter ici quelques-uns de ses travaux.
+
+L'homme, lorsqu'il est au campement, fait des instruments de pêche
+et de chasse, fabrique des pièges à loutres et à zibelines, répare
+la barque et le traîneau. Il quitte souvent le village. Tantôt il
+va rendre visite à des amis: on peut dire que tous les Aïnos se
+connaissent et lorsque l'un d'eux en rencontre un autre, il demande
+toujours:
+
+«Comment se porte-t-on dans ton village?»
+
+La pêche occupe beaucoup les Aïnos. La rigueur du climat les oblige,
+en effet, pendant l'été, à prendre et mettre en réserve des poissons
+pour tout l'hiver. Ils se lèvent parfois avant le soleil, font glisser
+silencieusement leurs barques longues et étroites sur la rivière, et
+ils regardent ce que fait le poisson: si celui-ci est au fond de l'eau,
+ils le harponnent et le jettent sur la paille qui remplit le fond du
+canot. Au mois d'août, passent des bancs de poissons en rangs si serrés
+qu'on peut les prendre à la main; le plus souvent, les pêcheurs se
+servent de longs filets.
+
+Les chefs des pêcheries japonaises les engagent parfois comme
+ouvriers, par exemple dans les pêcheries dirigées par M. Damby et par
+M. Biritch; ils font bien leur travail, mais ils sont insouciants du
+lendemain, et, dès qu'ils ont gagné une petite somme, ils n'ont plus
+envie de travailler; ils ne s'aperçoivent qu'un morceau de pain est le
+dernier de la maison qu'après l'avoir mangé. Il y en a pourtant qui
+fournissent, dit-on, à l'industrie, 4 000 à 5 000 francs de poissons
+par an.
+
+Ils pratiquent la chasse, soit le long des rivières, où ils harponnent
+les phoques, soit dans la forêt, où ils tuent des animaux à fourrures;
+les uns ont des arcs et quelques autres des fusils. La moyenne de
+la chasse d'automne est, par chasseur, de six à dix zibelines, cinq
+écureuils et une ou deux loutres. Dans certains villages du nord, les
+Aïnos louaient jadis la chasse aux Guiliaks qui venaient du nord au sud
+en descendant la rivière Poronaï.
+
+Lorsqu'il devient vieux, l'Aïno est respecté: il reste à la maison,
+et c'est lui qui, l'hiver, raconte les histoires et les légendes qu'il
+a lui-même entendues pendant sa jeunesse. Il dit les guerres soutenues
+jadis contre les Japonais et les luttes terribles des villages ennemis.
+Il répète des histoires ou des chansons mélancoliques et tristes, dans
+lesquelles arrivent les aventures les plus épouvantables aux chasseurs
+et aux pêcheurs, et où les acteurs principaux sont l'ours, le phoque ou
+des bêtes fantastiques. On écoute ces légendes avec intérêt, et aussi
+avec respect, car les vieux, même les plus arriérés, sont supérieurs
+aux jeunes: ils ont vu et ils ont vécu. Lorsqu'un vieux meurt, le
+désespoir du village est infini, ils le pleurent avec des sanglots
+intarissables; ils ont très peur de la mort et il n'est pas rare de
+voir un Aïno sangloter sur la tombe d'un homme qu'il ne connaissait pas.
+
+Les maladies dont sont affligés les Aïnos, et qui souvent les
+emportent, viennent du manque d'hygiène et de la saleté; les maladies
+de peau sont fréquentes, et doivent être attribuées, sans doute, à
+l'abus qu'ils font des plats de poisson pourri; les poumons sont
+parfois malades, la tuberculose existe, mais est cependant plus rare
+qu'on pourrait le croire. La variole est l'ennemie la plus redoutable;
+sur les bords de la Naïba, plus de cent Aïnos moururent en 1894 de
+cette maladie. Les Japonais leur apportèrent une terrible influenza en
+1895; c'est avec eux aussi qu'est venue la syphilis.
+
+Les Aïnos sont aujourd'hui moins nombreux que jadis, et il semble aussi
+qu'autrefois ils avaient plus d'enfants. Quand un malade souffre d'une
+maladie nerveuse, de la petite vérole ou même d'une autre maladie,
+ils disent qu'un dragon est entré dans son corps et qu'il faut l'en
+chasser; ils nettoient à fond le foyer, puis entourent le malade
+en silence, et le battent en poussant de grands cris; ils jettent
+certaines plantes odoriférantes sur le sol, courent, en faisant de
+grands gestes, choquent des sabres pour effrayer le mauvais esprit. Le
+chamane, s'il en est un dans le village ou dans les campements voisins
+vient ensuite et a recours à la magie; si un médecin russe passe, on
+le consulte aussitôt. Le chamane, coiffé d'un grand bonnet orné de
+talismans, ne vient guère que la nuit chez les malades.
+
+[Illustration: FAMILLE AÏNO.]
+
+L'homme qui se sent mourir exprime ses dernières volontés, qui
+seront respectées. Lorsqu'il a rendu le dernier soupir, on lui ferme
+les yeux, on l'enveloppe dans une natte faite d'herbes spécialement
+coupées dans les marais, et on le porte à la place qu'il occupait
+d'ordinaire dans la maison, les pieds tournés vers la porte. On pleure
+abondamment; puis les hommes sortent, et pendant que, vautrées autour
+du cadavre, les femmes sanglotent, les hommes fabriquent un cercueil en
+bois.
+
+Le lendemain, on place le mort dans le cercueil et on l'enterre près de
+la maison, mais très peu profondément. On met près de lui des objets
+dont il pourrait avoir besoin, une pipe, du tabac, un couteau, un
+briquet. Sur le tombeau, on dresse un inao et on place une lance la
+pointe en terre; sur l'inao est grossièrement représenté ou sculpté le
+sexe du défunt. J'ai pris dans un de ces cimetières, une tête de phoque
+qui portait elle-même un inao dans les narines et dont nul ne voulut
+m'expliquer la signification.
+
+Le vol d'un crâne de phoque placé sur un tombeau est un crime, celui
+d'un crâne d'ours est plus grave encore; on comprend donc quels dangers
+courrait un voyageur qui, pour enrichir une collection d'anthropologie,
+rassemblerait des crânes humains.
+
+Ce fut grâce aux forçats que j'en pus rapporter pour le Muséum; eux
+seuls m'indiquèrent les endroits où il était possible d'en trouver.
+
+Après la mort d'un Aïno, on partage l'héritage entre les enfants, si
+le défunt n'en a pas décidé autrement. Les instruments de pêche et de
+chasse reviennent aux fils; les outils, les plats, les instruments
+de cuisine, sont pour les filles. Les femmes continuent à habiter la
+maison du défunt, qui est une propriété de famille et non une propriété
+particulière. Ce sont les vieux qui font le partage; le frère n'a pu
+disposer que des objets qui lui sont personnels, et c'est toujours, par
+tradition, le fils aîné qui devient le maître de la maison.
+
+On ne prononce plus jamais le nom du mort, et si un étranger le fait
+devant quelqu'un de la famille en deuil, celui-ci baisse la tête et
+s'en va sans répondre. Les enfants ne parlent plus jamais de leur père;
+on craint les morts, c'est pourquoi leur souvenir est mal conservé.
+
+Il ne reste, par conséquent, que quelques légendes dans la mémoire du
+peuple: les Aïnos n'ont pas d'histoire.
+
+Les Aïnos aiment à raconter des vieilles histoires, à chantonner des
+chansons d'amour: on y entend des amoureux pleurer la mort de celui
+ou de celle qu'ils ont aimé; les femmes sont moins matérielles que
+leurs époux, dont elles célèbrent surtout l'adresse, la bravoure et
+l'honnêteté; les hommes en effet pleurent leur femme, mais semblent
+regretter surtout la bonne soupe qui leur manquera désormais. Voici, à
+ce propos, un couplet d'une chanson caractéristique:
+
+«Jamais je ne retrouverai une ménagère pareille à toi! Quels bons repas
+tu savais me préparer; je me jetais dessus comme le chien sur sa proie,
+et la graisse me coulait sur la barbe et sur les mains, que je léchais
+ensuite avec tant de plaisir!»
+
+On conte que les femmes se sont jadis donné la mort sur le tombeau du
+bien-aimé, et l'on montre sur le bord de la mer une pierre, que l'on
+nomme la Désolée: elle ressemble grossièrement à une femme. La mer
+lui avait pris son mari, qu'elle appela des jours et des nuits sur le
+rivage; elle refusait toute nourriture et se tenait debout sans bouger;
+au bout de quelques semaines, ses cris cessèrent et peu à peu, les gens
+du village la virent se changer en pierre.
+
+Lorsque surgissent des difficultés entre des villages ou des
+particuliers, les vieux s'assemblent et jugent; ils le font d'ordinaire
+honnêtement. Le vol est sévèrement puni, on coupe le doigt du voleur,
+qui se laisse faire sans résistance, d'après ce que m'ont dit les
+indigènes. Quand le voyageur Poliakov quitta le pays des Aïnos, il
+venait d'être volé par une femme; il ne se douta jamais qu'on coupa à
+celle-ci trois doigts pour la punir.
+
+Dans certains villages, le principal juge est le «tchatcha», sorte de
+chef de village qui passe sa fonction en mourant à son fils préféré.
+Les crimes sont très rares et ils étaient avant l'arrivée des Russes,
+punis avec une atroce sévérité. Le temps n'est pas loin où les juges
+invitaient les gens d'un campement à piquer tour à tour un meurtrier
+avec leurs couteaux. L'assassin était ensuite attaché à sa victime et
+on enterrait le mort avec le vivant.
+
+
+
+
+_CHAPITRE XII_
+
+La Fête de l'Ours chez les Aïnos.--Respect religieux pour l'Ours.--La
+veille de la fête.--Discours à la victime.--Le sacrifice.--Après le
+sacrifice.
+
+
+Les Aïnos, comme les Guiliaks d'ailleurs, s'emparent, chaque année,
+d'un jeune ourson; ils l'enferment dans une cage de bois, et la plus
+vénérée de leurs femmes est chargée de le nourrir avec le plus grand
+soin. Lorsque la bête atteint l'âge de deux ans, les indigènes invitent
+leurs amis, et, au cours d'une fête pittoresque dont on lira plus loin
+les détails, ils immolent solennellement l'ours en le chargeant de
+leurs commissions pour le dieu de la forêt, près duquel son âme vivra
+désormais. L'ours, quoi qu'on en ait dit, n'est pas considéré comme
+un dieu, il est le messager que la divinité écoute favorablement. Son
+nom est si respecté qu'on le donne à l'hôte dont la visite semble
+un honneur: j'ai entendu dire parfois, quand j'entrais chez des
+Aïnos--réflexion flatteuse entre toutes:
+
+«Ah! voici l'ours qui vient.»
+
+Toutes les populations si diverses de la Sibérie ont, pour l'ours,
+une semblable vénération. Les Samoyèdes, qui habitent sur le bord de
+l'océan Glacial, disent que son âme est immortelle, et qu'il est le
+fruit de l'amour coupable d'une femme et d'un démon. Les Ostiaks du
+bassin de l'Ob le nomment fils du ciel, et chaque chasseur qui le
+rencontre fait, après l'avoir tué, des excuses à son cadavre. Les
+Bachkirs de l'Oural prétendent qu'il est le fils d'un dieu puissant, et
+qu'il sait tout. C'est un ancien khan, disent les habitants de l'Altaï,
+qui a eu la fantaisie de se métamorphoser en bête. Ce n'est pas un
+khan, répondent les Toungouses du fleuve Amour, c'est un prêtre et un
+sorcier!
+
+«Il est plus qu'un animal et moins qu'un homme, me disait gravement un
+vieux Khirghize nomade; mais il est plus fort que le premier et plus
+intelligent que le second; il est loin de nous en ce moment et pourtant
+il nous observe et il nous entend!»
+
+[Illustration: DÉPART POUR LA FÊTE DE L'OURS CHEZ LES AÏNOS.]
+
+Les Bouriates de la région du Baïkal prétendent que Dieu passait
+un jour à cheval: il rencontra sur sa route, le plus fort de tous les
+hommes qui le fit tomber. Furieux de sa mésaventure, Dieu changea
+l'homme en ours; celui-ci conserva sa force et son intelligence, et
+reçut quelques privilèges divins, dont les hommes ne connaissent pas
+exactement l'importance.
+
+De pauvres Mongols, qui pratiquent la religion bouddhique, m'ont dit
+que l'Homme-Dieu, incarnation vivante de Bouddha, vit dans un monastère
+du Thibet, et élève un ours, dont il écoute les conseils. Certains
+Orotchones considèrent l'ours comme un dieu déchu, qui fut vaincu par
+un dieu plus fort.
+
+J'ai remarqué, en outre, que les indigènes de Sibérie n'aiment pas à
+prononcer le mot d'ours: ils disent «le petit vieillard, le maître de
+la forêt, le respecté, le savant», et le plus souvent ils le nomment
+d'un seul mot court et typique: «lui»! Certains sont plus familiers
+et l'appellent «mon cousin»; pour le paysan russe, il est simplement
+«Michka», ce qui est le diminutif du prénom Michel. Et Michka est très
+malin et très intelligent; il est bon aussi parfois, et il a épargné
+bien des gens épouvantés à sa vue, qui se sont excusés de venir le
+déranger dans sa solitude.
+
+Même en Europe, on a pour l'ours une considération particulière, très
+méritée au dire des plus célèbres dompteurs, qui voient en l'ours le
+plus intelligent et le plus perfectible de tous les animaux féroces.
+Les Allemands des bords du Rhin l'appellent «mon oncle», et dans
+tous les jardins zoologiques la cage de Martin est la plus entourée;
+voyez son succès au Jardin des Plantes. A Saint-Pétersbourg il en a
+plus encore: il fait des cabrioles, il joue à saute-mouton avec ses
+compagnons, à la grande joie du public; et dans une vaste cage, sont
+de gentils oursons, auxquels les enfants font boire de l'hydromel et
+qui, reconnaissants, lèchent affectueusement les mains de leurs petits
+bienfaiteurs.
+
+La fête de l'ours a lieu dans l'île de Sakhaline, chez les Guiliaks
+comme chez les Aïnos. Les condamnés politiques qui ont habité parmi les
+Guiliaks et qui ont étudié leurs mœurs, prétendent que la fête a perdu
+chez ces indigènes du moins, tout caractère religieux: il semble que la
+fête de l'ours n'ait pas toujours existé chez eux; elle est surtout une
+fête aïno.
+
+[Illustration: PROMENADE DE L'OURS.]
+
+L'ours qui doit devenir chez les Aïnos le héros et la victime de la
+fête, est pris très jeune dans la forêt; il est enfermé dans une cage
+en bois, de forme cubique, non loin de la maison de son maître, et il
+n'en sort que l'été pour aller, harnaché de cordes et de lanières,
+se baigner dans la rivière voisine; tous les gens du campement le
+suivent et le contemplent en lui adressant des paroles amicales. Il
+appartient presque toujours au plus riche du village, mais chacun tient
+à honneur de contribuer à sa nourriture. C'est, en général, l'aïeule
+respectée qui lui apporte sa pitance, mais il est quelquefois nourri
+par des jeunes filles; il reçoit sa part de tous les plats que mangent
+les Aïnos et souvent la meilleure part. On lui donne de la soupe de
+poisson, du saumon cru, une côtelette de chien, et, en été, des baies,
+groseilles ou framboises sauvages, dont les ours sont toujours très
+friands. La nourriture lui est apportée sur une pelle en bois, qu'on
+passe à travers les barreaux de la cage, et celle-ci est protégée par
+des inaos. J'ai déjà expliqué ce que sont ces inaos, dans le chapitre
+précédent.
+
+La fête de l'ours a toujours lieu l'hiver et pendant la nuit. Deux ou
+trois jours avant la cérémonie, de tous les villages même les plus
+éloignés, viennent des Aïnos; il faut être bien malade ou bien impotent
+pour n'y pas y assister. Le jour qui précède la fête est consacré aux
+pleurs; l'avant-veille on a surtout bu, dansé et chanté.
+
+Les hommes fabriquent des inaos de grandeur différente, c'est là un
+travail qu'une femme ne saurait exécuter sans péché; les inaos faits,
+il faut préparer le dîner, et par conséquent tuer quelques chiens. Les
+femmes cependant tressent, avec des lianes, une longue ceinture que
+l'ours devra revêtir à l'heure du sacrifice, et à laquelle pendent de
+petits sacs, où l'on enferme un peu de chacun des mets préparés pour
+la fête: poisson sec, graisse de phoque, viande de chien, riz, tabac,
+etc. Ce sont là des provisions pour la route, assez longue, que suivra
+l'âme de l'ours dans son voyage vers la divinité. Les jeunes filles ont
+une tâche spéciale, elles font avec des lianes et des herbes de longues
+boucles d'oreilles qui pareront la tête de la victime.
+
+[Illustration: LA CAGE OÙ L'ON ENFERME L'OURS QU'UNE FEMME VIENT
+NOURRIR]
+
+[Illustration: BAIGNADE DE L'OURS EN ÉTÉ, IL EST ACCOMPAGNÉ DE TOUS LES
+GENS DU CAMPEMENT.]
+
+[Illustration: FABRICATION DES INAOS POUR LA FÊTE DE L'OURS.]
+
+Les vieilles ont aussi leur fonction, et leur rôle n'est pas le
+moins fatigant. Rangées autour de la cage, à quatre pattes, presque
+vautrées, la figure couchée sur les mains et le derrière en l'air,
+elles pleurent, elles gémissent, elles sanglotent. Chaque fois qu'une
+vieille arrive au campement, elle descend du traîneau, et se dirige
+vers la cage pour prendre part à l'étrange concert. Les vieilles se
+relayent, et, à tour de rôle, vont dans une des huttes du campement
+dormir et manger. Devant un tel spectacle, on conçoit que l'ours
+devienne nerveux; il comprend que quelque chose d'extraordinaire se
+prépare, et tourne effrayé dans sa cage en hurlant lugubrement. Le
+signal des pleurs est toujours donné par celle qui, pendant deux ans, a
+pris soin de l'ours, et qui lui a chaque jour porté sa nourriture.
+
+Ces longues lamentations des vieilles n'existent plus aujourd'hui dans
+tous les villages; elles ont même presque disparu chez les Aïnos du
+sud. Ce sont là des mœurs, à la fois très sauvages et très bizarres, et
+ce qui va suivre devant l'être encore davantage, j'éprouve le besoin
+d'affirmer ici que tous les détails qu'on lira ont été scrupuleusement
+contrôlés.
+
+Des danses ont lieu dans la maison et auprès de la cage; les hommes
+dansent d'un côté, les femmes de l'autre; l'accompagnement n'est pas
+fait par des instruments, mais par des sons inarticulés et rythmés,
+poussés bouche fermée et avec le gosier. Nul n'a fait, bien entendu,
+toilette pour la cérémonie: un Aïno n'a qu'une chemise, et il la porte
+jusqu'à ce qu'elle tombe en lambeaux.
+
+Tous ces préparatifs, travaux, danses et lamentations durent deux
+ou trois jours. Quand vient le dernier soir, tout est prêt, les
+chiens sont tués et cuits, la graisse de phoque est fumante, le riz
+bouilli, les feuilles de tabac déchirées, et les pots remplis de
+«saké», eau-de-vie de riz que les Japonais ont fait connaître aux
+Aïnos. Pendant la soirée, il y a une scène de pleurs dans la maison
+du propriétaire de l'ours. Celui-ci a fait l'exposition de toutes ses
+richesses; sabres japonais, lances primitives, fourrures, tout est
+étendu au fond de sa cabane ornée d'inaos neufs. Dans la plupart des
+villages, la scène de pleurs est courte, et le saké tout chaud délie
+les langues et réjouit les cœurs.
+
+Vers deux heures du matin, les vieux se lèvent, quittent la hutte et
+se dirigent vers la cage de l'ours, devant laquelle quelques vieilles
+infatigables gémissent encore. Le plus éloquent des vieillards,
+particulièrement respecté, fait un signe, chacun se tait, et il adresse
+doucement à l'ours un long discours. Les termes du discours diffèrent
+selon les orateurs; mais, à part quelques phrases d'improvisation
+personnelle, le fond en est toujours le même:
+
+«N'aie pas peur, ours, ami vénéré, que nous aimons tous. Tu sais
+combien nous nous sommes montrés bons pour toi. Rappelle-toi ta
+naissance dans la forêt mystérieuse et terrible! Tu étais petit quand
+nous t'avons rencontré, que serais-tu devenu sans nous! Nous t'avons
+pris dans nos bras; pour te réchauffer nous te serrions contre notre
+poitrine, et nous t'avons donné une bonne soupe pour calmer ta faim.
+Tu as eu vite confiance en nous, tu jouais comme un petit gamin, et tu
+nous léchais la figure et les mains. Mais après t'avoir nourri, cher
+ami, nous aurions pu te laisser dans la forêt; nous sommes de pauvres
+gens et une bouche de plus à nourrir épuise vite nos maigres provisions
+d'hiver, surtout quand le nouveau venu a un appétit comme le tien, soit
+dit sans reproche. Et cependant nous t'avons pris chez nous, tu as vécu
+dans notre village, nous t'avons nourri et choyé comme notre plus cher
+enfant! Tu t'en souviens, n'est-ce pas? Et quelle belle cage toute
+neuve nous avons construite! Et quels bons bains dans notre rivière! Et
+les poissons que nous avons pêchés pour toi; les gigots de chiens que
+nous t'avons offerts, et les framboises que femmes et enfants allaient
+cueillir pour toi, parce qu'ils connaissaient tes goûts, gourmand
+que tu es! Car tu es gourmand, cher vieil ami, et dans la forêt où
+tu devais vivre, tu n'aurais jamais pu manger à ta faim. L'hiver, tu
+aurais eu froid dans la neige, tandis qu'ici nous entourions ta cage de
+paille et tu dormais tranquillement au chaud. Tu n'as jamais manqué de
+rien. Aussi vois comme tu es gras, et comme tu es beau!
+
+«Eh bien, aujourd'hui, nous célébrons une grande fête, dont tu es le
+héros vénéré. Les cris, les pleurs, les danses, te l'ont déjà fait
+comprendre. N'aie pas peur pourtant; nous n'allons pas te faire de
+mal; nous voulons simplement te tuer et t'envoyer au dieu de la forêt,
+qui t'aime et que nous craignons. Nous allons t'offrir un bon dîner,
+le meilleur de tous ceux que tu auras mangés chez nous, et nous te
+pleurerons tous ensemble! L'Aïno qui te tuera est le meilleur tireur
+d'entre nous, il est là, il pleure et il te demande pardon; tu ne
+sentiras presque rien, ce sera si vite fait!
+
+«Nous ne pouvons pas toujours te nourrir, tu dois bien le comprendre.
+Nous avons assez fait pour toi; c'est à ton tour maintenant de te
+sacrifier pour nous. Tu demanderas à Dieu de nous envoyer, pour
+l'hiver, beaucoup de loutres et de zibelines, et pour l'été prochain,
+des phoques et du poisson en abondance. N'oublie pas nos commissions,
+nous t'aimons bien et nos enfants ne t'oublieront jamais!»
+
+La femme chargée de nourrir l'ours s'avance alors tristement, portant
+les derniers mets destinés à la victime; elle les lui donne à travers
+les barreaux, puis se laisse tomber comme une masse, près de la
+cage, en poussant des sanglots. L'émotion est bientôt générale, les
+vieilles retrouvent de nouvelles larmes et les hommes poussent des cris
+étouffés. L'ours n'ose pas manger, de plus en plus épouvanté, bien
+qu'entre deux sanglots, les vieillards lui crient:
+
+«Mange, cher ami, notre enfant, mange et ne crains rien!»
+
+La gourmandise est enfin la plus forte, et l'odeur de la délicieuse
+graisse de phoque, et d'un excellent filet de chien, décide l'ours, qui
+reprend courage et croit trouver dans l'apaisement de son appétit la
+fin de tous ses tourments.
+
+[Illustration: LES INSTRUMENTS DE LA FÊTE DE L'OURS.]
+
+Un peu de clarté apparaît à l'horizon, le jour va bientôt naître
+et les jeunes gens accourent; ils enlèvent quelques planches de la
+cage et cherchent à passer une corde ou une courroie autour du corps
+de la bête; ils piquent l'ours avec un grand bâton, afin qu'il se
+lève et qu'on puisse plus facilement le harnacher. L'ours est parfois
+très énervé, partant très méchant, il cherche à mordre et à griffer.
+La courroie passée, on ne laisse que quelques barreaux de la cage,
+et l'ours saute aussitôt par-dessus. A la courroie sont attachées de
+longues lanières, les Aïnos s'y cramponnent de chaque côté de l'ours et
+en nombre égal. Ainsi tenue, la bête ne peut qu'avancer ou reculer, les
+mouvements à droite ou à gauche lui sont rendus impossibles.
+
+C'est alors qu'il faut lui passer l'autre ceinture, celle dont nous
+avons parlé plus haut, et que les femmes ont tressée avec tant de
+soin; la tâche n'est pas facile, elle est même dangereuse, et un brave
+seul, auquel de copieuses libations ont donné du courage, est capable
+de tenter l'aventure. Il s'approche, et doit, d'un mouvement brusque,
+passer les mains sous les pattes de devant, en appuyant en même temps
+sa poitrine sur le front de la bête afin de n'être pas mordu. L'ours
+est souvent très fort et plus grand qu'un homme; et l'imprudent ivrogne
+est souvent renversé et va rouler dans la neige, salué par les cris
+et les plaisanteries ironiques des spectateurs; il se pique au jeu,
+recommence, et parfois le sang coule; mais l'ours est si énergiquement
+garrotté, qu'il ne peut faire de blessures bien graves; d'ailleurs,
+une blessure en pareille fête est un honneur et un présage de joie et
+de richesse pour la vie entière. Un jeune homme est toujours avide de
+gloire et désireux de conquérir, sous les yeux des femmes, un renom de
+bravoure, et les félicitations des vieillards.
+
+La ceinture attachée, les jeunes gens percent les oreilles de l'ours
+et lui passent les longues boucles d'oreilles préparées par les jeunes
+filles. On entoure son cou de quelques inaos, on lui fait faire trois
+fois le tour de la cage, puis le tour de la maison de ses maîtres,
+et de celle du vieillard qui a prononcé le discours. Si l'ours est
+trop agacé, il faut l'entraîner, et il se prête de mauvaise humeur
+aux différents épisodes de la cérémonie. Parfois pourtant il comprend
+que toute résistance est inutile, et il obéit sans plaintes et sans
+gémissements. Il en est aussi de plus pratiques, qui flairent les
+provisions de route suspendues à la ceinture, déchirent les sacs et en
+dévorent le contenu.
+
+On attache alors l'ours à un arbre, qui a été préalablement orné
+d'inaos, et près duquel est un arbre paré lui aussi, mais moins
+somptueusement. L'animal tourne autour de l'arbre, tandis que l'orateur
+désigné s'approche, tenant dans la main un long bâton, portant un inao.
+Son discours est parfois très long, il dure jusqu'aux premiers rayons
+de l'aurore; il y a des villages où le premier discours n'a pas lieu
+et où les recommandations paternelles du vieillard ne sont dites que
+devant l'arbre du sacrifice.
+
+[Illustration: LE SACRIFICE.]
+
+«Souviens-toi! s'écrie le vieillard, souviens-toi. Je te rappelle
+encore ta vie entière et les services que nous t'avons rendus! A toi
+maintenant de faire ton devoir. N'oublie pas ce que je t'ai demandé:
+tu diras aux dieux de nous donner la richesse; que nos chasseurs
+reviennent de la forêt chargés de fourrures rares, et d'animaux à la
+chair nourrissante; que nos pêcheurs trouvent des bandes de phoques
+sur le rivage et en mer et que leurs filets craquent sous le poids
+des poissons. Nous n'espérons qu'en toi; les mauvais esprits rient de
+nous, et trop souvent nous sont défavorables et malfaisants, mais ils
+s'inclineront devant toi. Nous t'avons donné la nourriture et partant
+la joie et la santé; nous te tuons maintenant, pour qu'en revanche tu
+envoies la richesse à nous et à nos enfants.»
+
+L'ours, de plus en plus agité, écoute tous ces longs discours sans
+conviction; il tourne autour de l'arbre, et gémit tristement. Pour lui
+donner du courage, et pour lui montrer la route à suivre, on appelle un
+chien, et on le pend devant lui à l'arbre voisin.
+
+Dès que paraît le premier rayon du soleil, un Aïno, debout à quelques
+pas de l'ours, tend son arc, vise au cœur et lance une flèche
+meurtrière dans la poitrine de la malheureuse bête. Comme l'a dit le
+vieillard, on a choisi le meilleur tireur, et presque toujours la mort
+est instantanée. Près du cadavre, aussitôt, le tireur abandonnant son
+arc, se jette à terre, et la femme qui a, chaque jour, porté à l'ours
+sa nourriture, tombe à côté de lui en sanglotant; les vieux et vieilles
+les imitent, pleurant et criant.
+
+On apporte alors à la bête morte un peu de nourriture, du riz, des
+pommes de terre sauvages, on lui parle, on la plaint, on la remercie.
+Des enfants effrayés se sauvent tout en larmes, d'autres sont félicités
+de leur courage, quand ils s'approchent sans peur du cadavre. On enlève
+avec respect les inaos qui forment la parure du défunt; on coupe
+ensuite la tête et les pattes de la bête que l'on dépèce aussitôt; la
+peau sera employée, on en fera une pelisse ou une couverture, elle peut
+même être vendue; mais les pattes et surtout la tête sont des choses
+sacrées, et on commettrait un gros péché en les vendant, ou même en les
+donnant; terrible serait la responsabilité de celui qui commettrait un
+tel crime.
+
+Attirés par la vue et l'odeur du sang, les chiens du campement
+s'approchent, désireux d'avoir leur part au festin qui s'apprête; on
+les chasse brutalement.
+
+[Illustration: TIREURS D'OURS.]
+
+«Mon grand-père, disait un vieil Aïno, m'apprit que jadis nos ancêtres
+ne permettaient pas aux femmes de manger la viande de la fête; ç'aurait
+été considéré comme un sacrilège; aujourd'hui, nous qui valons moins
+que nos pères, nous sommes assez faibles pour inviter les femmes; mais
+nous n'oserions pas néanmoins inviter les chiens.»
+
+Le sang de l'ours est bu encore chaud par tous les assistants. La peau
+est confiée à un vieillard, il la tient précieusement et la porte comme
+il porterait un petit enfant. La chair de la bête est bouillie, la
+coutume interdisant de la faire rôtir. Quand on en demande la raison,
+les Aïnos répondent:
+
+«Il en est ainsi parce qu'il en fut toujours ainsi: nous n'en savons
+pas la raison, nous faisons ce que faisaient nos grands-pères qui
+imitaient eux-mêmes leurs grands-parents!»
+
+C'est d'ailleurs la réponse que l'on entend chaque fois qu'on demande
+l'explication d'un des nombreux faits bizarres de cette fête si étrange.
+
+Détail curieux: la peau et la chair cuite ne peuvent entrer dans la
+maison par la porte. Or, en principe, les maisons des Aïnos n'ont pas
+de fenêtres, sauf quelques-unes construites sur le modèle des maisons
+russes. Un Aïno monte donc sur le toit et fait passer la viande, la
+tête et la peau par le trou de la cheminée. La peau est soigneusement
+pliée sur un des coins du foyer rectangulaire, la tête de l'ours est
+placée en général sur la peau avec de petits bâtons dans les oreilles.
+Comme il ne serait pas juste que le pauvre chien qui a été immolé, et
+qui a montré à l'ours la route à suivre ne soit pas à l'honneur après
+avoir été à l'épreuve, sa tête est, elle aussi, placée près du foyer.
+On offre aux deux bêtes défuntes des aliments, du riz, des pommes de
+terre sauvages, et on met à côté de la tête de l'ours un briquet, une
+pipe et du tabac.
+
+«Il écoute très attentif nos conversations, me disait une femme, et
+parfois remue les oreilles!»
+
+L'usage veut que les invités dévorent, avant de se quitter, toute
+la bête; on réserve pourtant la part de ceux que la maladie tient
+éloignés. On a vu qu'il est défendu de donner aux chiens un seul
+morceau de l'ours sacré, il n'est pas permis non plus de l'assaisonner:
+l'emploi du sel et du poivre est interdit. Le repas dure longtemps, on
+boit, on danse, on se grise de nouveau; puis, l'ivresse passée, les
+hommes vont porter au fond de la forêt la tête du héros de la fête;
+ils la déposent sur un tas d'ossements où blanchissent les crânes
+séculaires d'ours tués dans les fêtes passées.
+
+Les invités rentrent chez eux sur leurs traîneaux attelés de chiens;
+d'autres qui habitent les villages voisins, s'en vont sur leurs skys.
+Ils s'en retournent sans plus de cérémonie; on ne se dit jamais au
+revoir ou adieu chez les Aïnos de Sakhaline.
+
+J'ai pu pénétrer une fois seulement et bien difficilement jusqu'à l'un
+de ces petits monticules faits de crânes et d'ossements. La forêt
+était, comme toujours à Sakhaline, presque inaccessible: il y avait des
+troncs pourris à enjamber et des lianes inextricables à franchir. Les
+Aïnos m'auraient certes traité en ennemi s'ils avaient su que j'eusse
+ramassé là plusieurs crânes d'ours pour le Muséum d'Histoire naturelle;
+c'est dans la grande forêt où il est né, que le crâne de l'ours doit à
+jamais reposer; le vol que j'ai commis est un sacrilège.
+
+Il y avait à Naïboutchi quelques Aïnos intéressants que j'interrogeais
+volontiers sur les détails des fêtes passées. Nous nous réunissions
+dans la plus grande maison du campement; les habitants des villages
+voisins assistaient chaque jour et prenaient part à nos conversations;
+je voulus plusieurs fois apprendre les origines de la cérémonie.
+
+Je compris, d'après eux, que l'ours connaît toujours le sort qui
+l'attend; il est résolu à subir la destinée, car il sait que c'est
+pour son bien et pour le bien des hommes qu'il doit être immolé. Quand
+il a peur, c'est son corps qui tremble et non son âme; la souffrance
+l'effraie pourtant. S'il est furieux et s'il se débat, c'est que
+quelqu'un sans doute l'a offensé; il est bon, mais il ne reconnaît
+à personne le droit de l'insulter ou de le brutaliser. Les faits le
+prouvent surabondamment. L'âme de l'ours défunt se venge toujours de
+ceux qui l'ont offensé ou qui l'ont fait souffrir.
+
+«Ce ne sont pas des légendes que nous te racontons, me dit un Aïno, ce
+sont des vérités!»
+
+Ces vérités cependant étaient de vraies légendes, qui ne pouvaient
+naître que dans le cerveau d'un peuple enfant.
+
+
+
+
+_CHAPITRE XIII_
+
+L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin et jeux
+divers.--Croyances et coutumes.
+
+
+Les ours ont, d'après les Aïnos, beaucoup de dédain pour les femmes;
+mais ils sont, à ce point de vue, chez les Guiliaks, beaucoup plus
+civilisés et beaucoup plus galants. On raconte en effet, afin
+d'expliquer la passion des Guiliaks pour la chasse à l'ours, la légende
+suivante.
+
+Deux frères habitaient seuls avec leur sœur une hutte au bord de
+l'eau, sur la lisière même de la forêt; leurs parents étaient morts
+et ils vivaient très fraternellement ensemble. Un jour, que les deux
+frères étaient absents, un ours passa qui aperçut la jeune fille; il
+la trouva gentille et l'enleva malgré ses cris. Les frères revinrent
+à la maison; inquiets de ne pas voir leur sœur, ils la cherchèrent,
+l'appelèrent, mais en vain. Les grosses pattes de l'ours avaient laissé
+de larges traces sur le sable, et les jeunes gens pensèrent que leur
+sœur était morte sous la dent du féroce carnassier; morte ou vivante,
+ils résolurent de la venger. Ils parcoururent la forêt voisine,
+en fouillèrent tous les coins, mais l'ours restait invisible; ils
+résolurent d'aller plus loin et de visiter la montagne. Après quelques
+jours de marche, ils aperçurent une cabane d'où s'échappait une fumée,
+et ils ne purent retenir un cri de surprise en apercevant leur sœur
+assise devant la porte. L'ours, amoureux d'elle, l'avait épargnée, et
+prenant une forme humaine, il en avait fait sa femme. Les deux frères
+le comprirent et envoyèrent deux flèches dans le cœur de l'ours. Ils
+ramenèrent leur sœur évanouie à la maison, mais celle-ci refusa toute
+nourriture, et se laissa mourir d'épuisement et de faim: la vie lui
+était désormais intolérable sans les douceurs que l'ours lui avait fait
+connaître. C'est pour venger cette femme que les Guiliaks font depuis
+des siècles la chasse à l'ours dans les forêts de Sakhaline.
+
+Plusieurs récits et chansons prouvent aussi que l'ours guiliak est
+passablement polisson et les indigènes affirment qu'il aime à faire aux
+femmes un brin de cour le soir à la lisière des forêts. Les jeunes gens
+en profitent pour mettre bien des méfaits sur le compte de l'ours.
+
+Les Guiliaks enferment l'ours dans une cage et l'immolent
+solennellement, eux aussi, pendant l'hiver; mais la cérémonie a un
+caractère beaucoup moins religieux que chez les Aïnos; ils traitent
+l'ours beaucoup plus familièrement. Raconter cette fête serait vouloir
+répéter le récit précédent, très simplifié d'ailleurs, car les
+détails de la fête guiliake sont à la fois moins nombreux et moins
+pittoresques, et ne diffèrent de la fête des Aïnos que d'insignifiante
+façon.
+
+Les Guiliaks n'ont pas pour l'ours un respect aussi profond que les
+Aïnos, mais ils montrent une grande vénération pour celui d'entre eux
+qui se distingue par ses exploits à la chasse à l'ours. Pareil chasseur
+porte à la ceinture un petit bâton où le nombre d'entailles indique
+le nombre d'ours tués. Le chasseur place son piège dans la forêt;
+l'ours, attiré par un appât, met en mouvement le piège et est percé
+d'une flèche; souvent aussi, le Guiliak attaque l'ours le fusil à la
+main; d'autres plus courageux encore n'ont pour armes que l'arc et le
+couteau, qu'ils manient avec une adresse incomparable. La vraie fête de
+l'ours guiliak serait plus justement appelée la fête du chasseur: elle
+a lieu chaque fois qu'un Guiliak tue un ours, et, très typique elle
+aussi, mérite d'être racontée.
+
+Non loin du village tranquille où jouent les chiens et les enfants,
+retentit un cri; quelques hommes font taire les enfants et écoutent
+pour être bien sûrs de ne pas se tromper. La voix, encore lointaine,
+semble plus proche, et c'est bien le cri de triomphe que l'on entend:
+c'est un cri modulé, un cri-chanson, comme me disait un Guiliak. Le
+chasseur s'avance au plus vite en répétant: Oïonte! Oïonte! Ce mot n'a
+par lui-même aucune signification, mais il annonce qu'un ours a été
+tué, et le chasseur apparaît tout ensanglanté, avec les preuves de son
+exploit, il traîne en effet la peau de l'ours dont il porte la tête.
+Tous les hommes frappent une planchette de bois sonore avec de petites
+baguettes, les femmes qui travaillaient dans les maisons sortent
+curieuses, les enfants sautent de joie, tandis que les chiens lèchent
+le sang qui tombe de la tête et de la peau; le chasseur se tait,
+s'arrête et jouit de l'accueil triomphal qu'il sait avoir mérité.
+
+Les hommes alors l'interrogent: comment a-t-il tué l'ours? le corps
+est-il resté loin d'ici? Il faut aller le chercher, l'amener au
+campement, car les bêtes et les oiseaux sauvages, attirés par l'odeur,
+s'offrent peut-être déjà un festin auquel ils n'ont pas droit. Le
+chasseur alors prend la direction de la troupe et conduit ses amis au
+lieu même où se trouve son sanglant trophée.
+
+Le lendemain, on va annoncer aux amis, habitants des environs, qu'un
+grand repas se prépare auquel ils sont invités; on indique l'endroit où
+aura lieu la fête, non loin de la place où l'on va d'ordinaire déposer
+les ossements des ours tués pendant la chasse. Les Guiliaks qui sont
+allés souvent, autrefois du moins, le long de la Poronaï, jusqu'au
+campement des Aïnos, y ont appris à faire grossièrement des inaos,
+qu'ils appellent naos. Ils n'en font pas dans tous les villages, mais
+j'en ai vu quelquefois. On fait pour le repas une sorte de table que
+l'on décore avec des naos; si l'on se trouve au bord d'une rivière et
+qu'il faille la traverser pour aller porter dans la forêt les os après
+le repas, la barque est elle-même ornée de quelques naos. Le repas ne
+comprend pas seulement de la viande d'ours, mais du riz, quelquefois
+des haricots, et toujours des pommes de terre sauvages et des merises
+à grappes. La viande est cuite en plein air dans de vastes marmites:
+elle est en partie bouillie, en partie rôtie. Les hommes peuvent manger
+l'ours sous les deux formes, les femmes commettraient un péché si elles
+osaient toucher au rôti; en été seulement elles sont admises au festin,
+mais hiver comme été, on fait appel à leur concours pour cuire la
+viande et pour la servir.
+
+Sur la table, on met la tête de l'ours que l'on a préalablement
+dépecée. Les hommes aiment de temps à autre à appeler un enfant dont
+ils placent un moment le front sur le crâne de l'ours en s'écriant:
+
+«Fais connaissance avec le vieux camarade!»
+
+Les enfants en général détestent ce jeu et pleurent; quelques-uns,
+plus braves, tirent les oreilles de l'ours et sont félicités par
+l'assemblée: ce sont des braves qui seront à leur tour de brillants
+chasseurs dans quelques années.
+
+Le repas est présidé toujours par un hôte vénéré, qui est le plus
+souvent un vieillard; on l'appelle le «Narkh» et pendant toute cette
+journée les invités lui doivent témoigner leur respect.
+
+La peau de la bête est tantôt sur la table, tantôt pendue près des
+invités. Quand tout est prêt pour le repas, on appelle les invités, car
+il y a des gens qui ne sont venus que pour voir et qui n'ont pas la
+chance de prendre part au festin. Les hommes se placent alors en rond
+près de la hutte et les femmes sont autour de la marmite. Des jeunes
+gens offrent du riz et des pommes de terre sauvages, commençant par
+l'hôte le plus vénéré pour finir par le moins important.
+
+Le maître de maison découpe l'ours et fait la part de chacun; le
+partage est difficile, car il importe de donner à tous un peu des
+diverses parties de la bête; il faut faire des parts sensiblement
+égales, en avantageant quelque peu les vieux et surtout le Narkh;
+chaque invité reçoit en outre un petit os et le Narkh l'os de la
+poitrine.
+
+Sur la table, est un couteau spécial dont les invités doivent se servir
+pour couper leur viande; s'ils oublient ce détail, s'ils tirent de
+leurs poches leurs propres couteaux, ceux-ci deviennent la propriété du
+maître de la maison. Il faut bien que l'amphitryon gagne quelque chose
+au repas; c'est lui qui tue l'ours et qui donne la fête; il dépense
+pour cela ses provisions et ne récolte guère que de la gloire, ce qui
+lui semble agréable, mais un peu insuffisant. Son exploit est connu et
+célébré au loin.
+
+Il a pourtant à espérer quelques gains de caractère très particulier.
+Chaque invité tire de sa poche une ficelle qu'il enroule autour de
+l'os qui lui a été donné; et toutes ces ficelles entourant les os sont
+offertes en présent au maître de la maison; le Narkh qui a reçu un os
+énorme doit l'entourer d'une forte lanière en peau de phoque ou de
+dauphin.
+
+On force les invités à manger jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus, et
+alors seulement les femmes reçoivent leur part; on leur donne, à elles
+aussi, un petit os qu'elles devront entourer d'herbes sèches, nouveau
+cadeau, moins important encore que celui des hommes.
+
+Les parts de viande sont souvent très grosses, et il est impossible de
+tout manger; chacun passe dans les morceaux qui restent un bâton ou
+emprunte une corbeille à son hôte et emporte sa viande en s'en allant.
+Les os seuls sont laissés dans la maison du maître. Celui-ci et sa
+femme ne prennent part au repas que si les invités les y engagent.
+
+Des jeux sont alors organisés entre les jeunes gens, ce sont des
+luttes et des sauts. On saute à cloche-pied à qui ira le plus loin,
+puis viennent les sauts en hauteur, par-dessus une corde qu'il faut
+en sautant toucher avec le pied. Tout à coup le Narkh se lève et dit
+qu'il est temps de partir; on se sépare aussitôt sans se dire adieu. Le
+maître de la maison, ses invités partis, fait le compte de la dépense
+et voit que toutes ses provisions sont épuisées. Les Guiliaks sont
+d'ailleurs très pauvres, car ils comptent comme richesses des objets
+bien vulgaires.
+
+«Il reste toujours au maître de la maison, me disait un jeune Guiliak,
+des objets qui ne sont pas sans valeur.»
+
+Ce qu'il nommait ainsi, c'étaient les os entourés de ficelles, les
+morceaux de bois auxquels après dîner les invités s'étaient essuyé
+les mains, et l'eau de la marmite! La peau reste la propriété du
+chasseur qui peut la vendre un bon prix; malheureusement elle est
+vendue incomplète, puisque la tête et les pattes ont été préalablement
+coupées. Pour la faire sécher, on l'étend au soleil; mais il faut que
+le côté des poils soit toujours tourné vers le sud; la tête de l'ours
+est mise dans la maisonnette bâtie sur pilotis, qui sert de dépôt
+pour les poissons, d'où elle sera transportée au fond de la forêt. Le
+chasseur ne doit pas égarer la courroie qui l'attache, car, celle-ci
+perdue, il ne pourrait plus jamais tuer d'ours pendant le reste de sa
+vie.
+
+Quelques jours après la fête, la maîtresse de maison va chercher chez
+les invités les plats ou les corbeilles qu'elle leur a prêtés pour
+emporter la viande jusqu'à leur maison; chaque invité doit y déposer
+quelques cadeaux, un peu de riz, du tabac ou des pommes de terre
+sauvages. Ce n'est qu'après cette visite que la coutume permet au mari
+de retourner à la chasse.
+
+Il est bon que les familles des chasseurs fassent des offrandes aux
+esprits maîtres de la forêt; ceux-ci sont nombreux, exigeants et
+malicieux. Les femmes n'ont pas le droit d'assister aux offrandes,
+leur présence déplaît aux esprits; les hommes seuls jettent dans la
+forêt des feuilles de tabac et des grains de riz, et les divinités leur
+prouvent leur satisfaction en ne leur faisant pas de mal et en mettant
+du gibier sur leur route. Pendant que le père chasse, les enfants
+doivent éviter de tracer des dessins sur le bois ou dans le sable,
+car dans la forêt les sentiers deviendraient aussi compliqués que les
+dessins, et le chasseur risquerait de s'égarer sans espoir de retour.
+
+Un condamné politique qui avait entrepris d'apprendre la langue russe
+à des enfants guiliaks, les faisait parfois lire et même écrire; mais
+les parents leur défendaient d'écrire quand un des leurs était absent;
+l'écriture leur semblait un dessin très compliqué, et leur superstition
+s'exaspérait à l'idée du danger qu'un tel dessin faisait courir aux
+chasseurs qui traversaient la forêt!
+
+La fête de l'ours chez les Guiliaks est, en été, une sorte de fête de
+la chasse; or ils sont pêcheurs plus encore que chasseurs; on comprend
+donc que le dieu des eaux serait jaloux de son confrère de la forêt
+s'il n'y avait pas de cérémonie en son honneur. Aussi les Guiliaks
+font-ils, chaque année, des offrandes aux divinités des eaux qui
+leur envoient les phoques et les poissons. Ils se réunissent au mois
+d'avril devant la mer et au bord des rivières; ils portent alors des
+plats en bois, pleins de riz, et surtout de baies sauvages séchées et
+conservées. Le plus éloquent fait un petit discours à ces divinités, si
+capricieuses entre toutes, à qui il jette les présents. La cérémonie
+finit toujours par un dîner auquel seuls les hommes sont admis.
+
+Les divinités des eaux ont encore plus d'horreur de la femme que celles
+de la forêt; les femmes qui ont perdu un enfant sont détestées par
+elles; quant aux femmes enceintes, il suffit qu'elles se promènent le
+long de la rivière pour que le poisson épouvanté s'enfuie pendant des
+mois.
+
+C'est un péché aussi que de verser de l'eau sale dans la rivière; on
+n'y doit pas cracher, et tel indigène me reprochait un jour d'avoir
+jeté un bout de cigarette allumée dans la rivière Naïba; double péché:
+j'avais offensé le dieu des eaux et anéanti un des esprits du feu.
+
+
+
+
+_CONCLUSION_
+
+
+De toutes ces notes prises sur le vif, avec le le souci constant
+de la vérité, je voudrais pouvoir tirer enseignement et profit.
+L'enseignement, qui s'en dégage tout seul, c'est que la Russie
+a complètement échoué dans sa tentative de colonisation par les
+forçats. Après des années d'expérience, Sakhaline n'a vu se produire
+aucun progrès matériel ni moral. Les forçats n'ont pu rendre fertile
+une terre à peine cultivable. Mauvais à leur arrivée, ils sont
+devenus pires. Aux inconvénients ordinaires de la promiscuité entre
+malfaiteurs, se sont ajoutés les vices particuliers du système
+pénitencier de l'île.
+
+D'autre part, les populations indigènes, primitivement douces et de
+mœurs avouables, se corrompent tous les jours au contact malfaisant
+des transportés. On les ruine peu à peu et on leur apporte des vices
+qu'elles ne connaissaient pas.
+
+Donc, aucun progrès, ni pour les forçats, ni pour les indigènes.
+S'il est facile d'ailleurs de constater le mal, il est beaucoup plus
+difficile d'indiquer le remède.
+
+Le seul remède serait dans une refonte complète des méthodes
+employées pour l'utilisation et l'amélioration des forçats. C'est aux
+criminalistes d'y songer s'ils veulent s'inspirer des observations
+d'un profane, j'ose espérer qu'ils y trouveront leur compte. Je serais
+heureux personnellement que ces observations, passant par-dessus la
+tête des gens intéressés à la continuation des errements actuels,
+pussent atteindre jusqu'aux sincères réformateurs, et je croirais avoir
+fait œuvre utile, puisque je les aurai mis sur la bonne voie.
+
+PAUL LABBÉ.
+
+
+
+
+_TABLE DES MATIÈRES_
+
+
+_CHAPITRE I_
+
+Description et situation de l'île.--Généralités.--Arrivée
+à Alexandrovsk. 1
+
+
+_CHAPITRE II_
+
+Séjour à Alexandrovsk.--Le transport des condamnés
+d'Odessa à Sakhaline.--Bagnes et hôpitaux. 27
+
+
+_CHAPITRE III_
+
+La vie des forçats emprisonnés.--Prison d'amélioration.--Peines
+et châtiments.--Malversations. 47
+
+
+_CHAPITRE IV_
+
+Les villages.--La vie des forçats-colons.--Femmes et
+familles de forçats. 77
+
+
+_CHAPITRE V_
+
+Les richesses de l'île.--Les mines.--Visite à un charbonnage.--Un
+type de forçat. 95
+
+
+_CHAPITRE VI_
+
+La question des pêcheries.--Les pêcheries japonaises.--Leurs
+difficultés avec la Russie.--L'engrais et les
+conserves de harengs.--La faune marine de Sakhaline. 107
+
+
+_CHAPITRE VII_
+
+La faune de l'île.--Les indigènes Oroks et Toungouses.--Vieux
+Chien et ses croyances. 125
+
+
+_CHAPITRE VIII_
+
+Chez les Guiliaks.--Un Village indigène.--La Maison.--Vêtements
+et instruments domestiques.--Cuisine.--Mes
+rapports avec les indigènes. 137
+
+
+_CHAPITRE IX_
+
+Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances
+religieuses.--Légendes et Chansons. 165
+
+
+_CHAPITRE X_
+
+Chez les Aïnos.--Croyances et superstitions.--La
+maison aïno.--Le type aïno. 185
+
+
+_CHAPITRE XI_
+
+Chez les Aïnos.--Mœurs et Coutumes.--Le Mariage.--La
+Maternité.--Occupations des indigènes.--Cérémonies
+funèbres. 207
+
+
+_CHAPITRE XII_
+
+La Fête de l'Ours chez les Aïnos.--Respect religieux
+pour l'Ours.--La veille de la fête.--Discours à la
+victime.--Le sacrifice.--Après le sacrifice. 227
+
+
+_CHAPITRE XIII_
+
+L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin
+et jeux divers.--Croyances et coutumes. 259
+
+_CONCLUSION_
+
+
+
+
+_TABLE DES GRAVURES_
+
+
+Carte de l'île de Sakhaline 9
+Les rochers des Trois-Frères près d'Alexandrovsk 17
+Les forçats au travail sur le port d'Alexandrovsk 19
+Type de forçat 23
+Une étrangleuse 29
+Le débarquement des forçats 33
+Alexandrovsk l'hiver 39
+L'officier fou Zaïtsev (profil dans une glace) 43
+Intérieur de prison 49
+Les murs de la prison 57
+Une prison d'amélioration 61
+La pendaison 65
+Les fers 68
+Le knout 69
+Un forçat tatar 71
+Une route à Sakhaline 79
+Fonctionnaires et pope russes 80
+Une mine en exploitation 81
+Une femme forçat 91
+Construction d'un village de forçats libérés 99
+La pêcherie de Maouka 114
+Préparation de l'engrais de harengs 115
+Jonques japonaises attendant leur chargement de poissons 119
+Types d'Oroks 127
+Campement Toungouse 129
+Type d'indigène 133
+La pêche des Guiliaks, à Ourkov 139
+Un séchoir à poissons 143
+Femme Guiliake, face 146
+Femme Guiliake, profil 147
+Maison Guiliake 149
+Berceau Guiliak 155
+Barque Guiliake 157
+Type Guiliak: portrait du vieux Tounk 161
+Vomite, poètesse Guiliake 181
+La montagne au pays des Aïnos 187
+Inaos ou offrandes élevées en l'honneur des Dieux par les
+Aïnos 195
+Type Aïno 203
+Les gamins d'un village Aïno 208
+Un enfant Aïno 209
+Jeune fille Aïno 211
+Un riche Aïno 213
+Famille Aïno 221
+Départ pour la fête de l'ours chez les Aïnos 229
+Promenade de l'ours 233
+La cage ou l'on enferme l'ours qu'une femme vient nourrir 236
+Baignade de l'ours en été, il est accompagné de tous les
+ gens du campement 237
+Fabrication des inaos pour la fête de l'ours 239
+Les instruments de la fête de l'ours 245
+Le sacrifice 249
+Tireurs d'ours 253
+
+
+Imp. F. SCHMIDT, Paris-Montrouge.
+
+
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE & Cie
+
+Collection de Voyages illustrés (form. in-16)
+
+_Chaque volume: broché. 4 fr.--relié en percaline. 5 fr. 50._
+
+
+ABOUT (Ed.): _La Grèce contemporaine_ un vol.
+ALBERTIS (D.): _La Nouvelle Guinée_ un vol.
+AMICIS (De): _Souvenirs de Paris et de Londres_ un vol.
+BELLE (H.): _Trois années en Grèce_ un vol.
+BERCHON (Ch.): _En Danemark_ un vol.
+BOVET (Mme M.-A. De): _Trois mois en Irlande_ un vol.
+CAMERON: _Notre future route de l'Inde_ un vol.
+CAROL (J.): _Les deux routes du Caucase_ un vol.
+CHAFFANJON: _L'Orénoque et le Caura_ un vol.
+CONWAY: _Ascensions et explorations dans l'Himalaya_ un vol.
+COTTEAU (Edmond): _Un touriste dans l'Extrême-Orient_ un vol.
+-- _En Océanie_ un vol.
+DESCHAMPS (E.): _Au pays d'Aphrodite. Chypre_ un vol.
+FARINI (G.-A.): _Huit mois au Kalahari_ un vol.
+FONVIELLE: _Les affamés du Pôle Nord_ un vol.
+FOUCHER (H.): _La frontière indo-afghane_ un vol.
+GARNIER (Francis): _De Paris au Tibet_ un vol.
+GERVAIS-COURTELLEMONT: _Mon voyage à la Mecque_ un vol.
+HUBNER (Cte de): _Promenade autour du monde_ deux v.
+-- _A travers l'empire britannique_ deux v.
+LABBÉ (Paul): _Un bagne russe_ un vol.
+LABONNE: _L'Islande_ un vol.
+LARGEAU (Victor): _Le pays de Rirba_ un vol.
+-- _Le Sahara algérien_ un vol.
+LA VAULX (Cte de): _Voyage en Patagonie_ un vol.
+LECLERCQ: _Voyage au Mexique_ un vol.
+-- _La Terre des Merveilles_ un vol.
+MARCHE (A.): _Trois voyages dans l'Afrique occident_ un vol.
+-- _Luçon et Palaouan_ un vol.
+MARKHAM: _La mer glacée du pôle_ un vol.
+MATHUISIEULX (De): _A travers la Tripolitaine_ un vol.
+MONTANO (Dr): _Voyage aux Philippines_ un vol.
+MONTÉGUT (E.): _En Bourbonnais et en Forez_ un vol.
+-- _Souvenirs de Bourgogne_ un vol.
+-- _Les Pays-Bas_ un vol.
+PFEIFFER (Mme): _Mon second voyage autour du M._ un vol.
+RABOT (Ch.): _A travers la Russie boréale_ un vol.
+-- _Au Cap Nord_ un vol.
+-- _Aux Fjords de Norvège_ un vol.
+-- _L'Alpinisme au Spitsberg_ un vol.
+-- _La Terre de Feu_ un vol.
+RECLUS (Armand): _Panama et Darien_ un vol.
+RECLUS (Elisée): _Voyage à la Sierra Névada de
+ Sainte-Marthe_ un vol.
+TAINE (H.): _Voyage en Italie_ un vol.
+-- _Voyage aux Pyrénées_ un vol.
+-- _Notes sur l'Angleterre_ un vol.
+TANNEGUY DE WOGAN: _Voyage du canot en papier
+ Le «Qui Vive»_ un vol.
+THOMSON (J.): _Au Pays des Massaï_ un vol.
+THOUAR: _Explorations dans l'Amérique du Sud_ un vol.
+TUROT (H.): _La guerre Gréco-Turque_ un vol.
+UJFALVY-BOURDON (Mme de): _Voyage d'une parisienne dans
+l'Himalaya occidental_ un vol.
+VANDERHEYM: _Une expédition avec Ménelick_ un vol.
+VERSCHUUR: _Aux Antipodes_ un vol.
+-- _Voyage aux trois Guyanes et aux Antilles_ un vol.
+-- _Aux colonies d'Asie_ un vol.
+VILLETARD DE LAGUERIE: _La Corée_ un vol.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78671 ***
diff --git a/78671-h/78671-h.htm b/78671-h/78671-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..7bf0041
--- /dev/null
+++ b/78671-h/78671-h.htm
@@ -0,0 +1,7259 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <meta name="viewport" content="width=device-width, initial-scale=1">
+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>
+ Un bagne russe | Project Gutenberg
+ </title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+body {
+ margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+}
+
+h1,h2,h3,h4{
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+}
+
+p {
+ margin-top: .5em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .5em;
+}
+
+hr {
+ width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: 33.5%;
+ margin-right: 33.5%;
+ clear: both;
+}
+
+hr.tb {width: 45%; margin-left: 27.5%; margin-right: 27.5%;}
+hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;}
+@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} }
+
+
+div.chapter {page-break-before: always;}
+h2.nobreak {page-break-before: avoid;}
+
+
+
+table {
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+}
+table.autotable { border-collapse: collapse; }
+table.autotable td,
+table.autotable th { padding: 0.25em; }
+
+.tdl {text-align: left;}
+
+.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
+ /* visibility: hidden; */
+ position: absolute;
+ left: 92%;
+ font-size: small;
+ text-align: right;
+ font-style: normal;
+ font-weight: normal;
+ font-variant: normal;
+ text-indent: 0;
+} /* page numbers */
+
+.center {text-align: center; text-indent: 0;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps;}
+
+.allsmcap {font-variant: small-caps; text-transform: lowercase;}
+
+figcaption {font-weight: bold;}
+figcaption p {margin-top: 0; margin-bottom: .2em; text-align: inherit;}
+
+/* Images */
+
+img {
+ max-width: 100%;
+ height: auto;
+}
+img.w100 {width: 100%;}
+
+
+.figcenter {
+ margin: auto;
+ text-align: center;
+ page-break-inside: avoid;
+ max-width: 100%;
+}
+
+/* Illustration classes */
+.illowp47 {width: 47%;}
+.x-ebookmaker .illowp47 {width: 100%;}
+.illowp79 {width: 79%;}
+.x-ebookmaker .illowp79 {width: 100%;}
+.illowp48 {width: 48%;}
+.x-ebookmaker .illowp48 {width: 100%;}
+.illowp100 {width: 100%;}
+.illowp57 {width: 57%;}
+.x-ebookmaker .illowp57 {width: 100%;}
+.illowp46 {width: 46%;}
+.x-ebookmaker .illowp46 {width: 100%;}
+.illowp50 {width: 50%;}
+.x-ebookmaker .illowp50 {width: 100%;}
+.illowp53 {width: 53%;}
+.x-ebookmaker .illowp53 {width: 100%;}
+.illowp94 {width: 94%;}
+.x-ebookmaker .illowp94 {width: 100%;}
+.illowp99 {width: 99%;}
+.x-ebookmaker .illowp99 {width: 100%;}
+.illowp78 {width: 78%;}
+.x-ebookmaker .illowp78 {width: 100%;}
+.illowp86 {width: 86%;}
+.x-ebookmaker .illowp86 {width: 100%;}
+.illowp43 {width: 43%;}
+.x-ebookmaker .illowp43 {width: 100%;}
+.illowp45 {width: 45%;}
+.x-ebookmaker .illowp45 {width: 100%;}
+.illowp96 {width: 96%;}
+.x-ebookmaker .illowp96 {width: 100%;}
+.illowp72 {width: 72%;}
+.x-ebookmaker .illowp72 {width: 100%;}
+.illowp42 {width: 42%;}
+.x-ebookmaker .illowp42 {width: 100%;}
+.illowp52 {width: 52%;}
+.x-ebookmaker .illowp52 {width: 100%;}
+.illowp54 {width: 54%;}
+.x-ebookmaker .illowp54 {width: 100%;}
+.illowp93 {width: 93%;}
+.x-ebookmaker .illowp93 {width: 100%;}
+ </style>
+</head>
+
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78671 ***</div>
+
+
+<h1>
+UN BAGNE RUSSE
+</h1>
+
+
+<figure class="figcenter illowp47" id="002" style="max-width: 34.75em;">
+ <img class="w100" src="images/069.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LA PENDAISON.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2>
+ PAUL LABBÉ</h2>
+ <h2 class="nobreak">
+
+ UN BAGNE RUSSE</h2>
+ <h2 class="nobreak">
+ L'ILE DE SAKHALINE</h2>
+ <h3>
+ OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 51 GRAVURES</h3>
+
+ <figure class="figcenter illowp79" id="003" style="max-width: 19.6875em;">
+ <img class="w100" src="images/003.jpg" alt="">
+</figure>
+ <h4>
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
+ PARIS, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN<br>
+ 1903
+ </h4>
+ <h4>Droits de traduction et de reproduction réservés.</h4>
+</div>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p class="center">
+ Copyright by Librairie HACHETTE, Paris,<br>
+ 1923. Tous droits de reproduction, de traduction<br>
+ et d'adaptation réservés pour tous pays.
+</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_1">[Pg 1]</span></p>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+ <h2 class="nobreak" id="UN_BAGNE_RUSSE">
+ <i>UN BAGNE RUSSE</i>
+ </h2>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_I">
+ <i>CHAPITRE I</i>
+ <br>
+ Description et situation de l'île.—Généralités.
+ Arrivée à Alexandrovsk.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>L'île de Sakhaline, que nos géographes nommaient
+jadis île Saghalien, sert de colonie
+pénitentiaire à la Russie: elle est située au nord
+du Japon, entre 45°54 et 54°24 de latitude; sa longueur
+est de 900 kilomètres environ et sa largeur
+varie entre 25 et 150; sa superficie est égale au
+sixième de celle de la France (75 360 kil. c.). Bien
+que les points extrêmes de ses latitudes correspondent
+sensiblement à celles de Hambourg et
+d'Avignon, elle a un climat très dur: le courant
+froid qui vient du Kamtchatka et qui arrose la côte
+orientale de l'île, y apporte parfois des blocs de
+glace au mois de juin: on y a connu des moyennes
+<span class="pagenum" id="Page_2">[Pg 2]</span>de -30° en janvier. La neige y tombe épaisse en
+octobre, et on peut en décembre gagner le continent
+en traversant la mer sur des traîneaux attelés
+de chiens.</p>
+
+<p>Un des premiers explorateurs de la région fut
+La Pérouse, et les noms géographiques qu'il a
+donnés ont été le plus souvent respectés par les
+Russes: il y a encore aujourd'hui un cap Crillon,
+une pointe de Jonquières, un détroit de La Pérouse.
+Tous ces parages sont dangereux et tristement
+célèbres dans les annales de la navigation; libre
+quelques mois seulement, la mer est presque constamment
+couverte d'épais brouillards, et les tempêtes
+y sont fréquentes. Au nord du golfe de Castries,
+la manche de Tartarie est très resserrée entre
+l'île et le continent, et ses eaux sont si basses que
+les gros navires n'osent s'y hasarder: c'est un bras
+de mer qui réunit les bouches de l'Amour à la mer
+du Japon, moins qu'il ne les en sépare. On y rencontre
+peu de bateaux; le <i>Yaroslav</i>, qui appartient
+à la flotte volontaire, amène à Alexandrovsk, capitale
+de l'île, deux fois par an, de nouveaux forçats;
+quelques autres font le service entre Vladivostok
+et les bouches de l'Amour, avec escales dans les
+baies continentales de Sainte-Olga, de Port-Impérial
+et de Castries et devant les petites villes de
+<span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span>Sakhaline, Alexandrovsk et Korsakovsk; d'autres
+encore font parfois relâche devant l'île, et ce sont
+des bateaux russes, norvégiens, japonais, qui vont
+à travers la mer d'Okhotsk jusqu'au Kamtchatka.
+J'en ai rencontré bien peu dans mon voyage; mais
+trop souvent j'ai aperçu, échoués sur le sable ou
+couchés, désemparés sur des brisants, des navires
+abandonnés et dont parfois l'équipage entier avait
+péri. Devant Alexandrovsk, quand la mer était
+basse, on voyait apparaître, non loin de la côte, les
+mâts et la cheminée d'un navire qui sombra, à
+jamais perdu.</p>
+
+<p>Le mot de Sakhaline est mandchourien et signifie
+«rocher en face de la rivière noire» (sakhalian
+anga hata). Au <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, l'île était possession
+chinoise, lorsque les Japonais en occupèrent la
+partie méridionale. Les Russes vinrent ensuite, et
+par une convention avec le Japon, du 26 janvier
+1856, la partie septentrionale de l'île passa à leurs
+mains au détriment des Chinois. En 1867, les Russes
+décidèrent d'organiser l'extraction de la houille
+en employant à ce travail des forçats déportés. En
+1869, eut lieu le premier envoi considérable de forçats:
+ils étaient au nombre de huit cents. En 1875,
+l'île, par traité, devint russe entièrement, et le
+Japon dans ce marché de dupe reçut en échange
+<span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span>les îles Kouriles, dont il ne peut guère tirer parti.</p>
+
+<p>Une première colonie fut créée à Korsakovsk,
+puis d'autres apparurent. Comprenant que la colonisation
+ne réussirait que si des familles se constituaient
+dans l'île, on décida en 1883 d'y déporter
+les femmes. Depuis 1884, les condamnés sont transportés
+par bateau d'Odessa à Alexandrovsk. Il y
+avait à Sakhaline lors de mon séjour vingt-huit
+mille cent soixante-six forçats, et les femmes ne
+représentaient pas le cinquième de la population
+totale. Outre les forçats, on trouve dans l'île des
+indigènes de races différentes: des Guiliaks, des
+Oroks, des Toungouses et des Aïnos.</p>
+
+<p>Le gouverneur de l'île est aujourd'hui un général,
+ancien procureur des tribunaux militaires; il
+dépend du ministère de la Justice et du général
+gouverneur de la région du fleuve Amour. L'île
+est divisée, au point de vue administratif, en trois
+districts qui portent le nom d'un village principal:
+Alexandrovsk, Korsakovsk et Tymovsk; le siège
+du chef du dernier district n'est pourtant pas à
+Tymovsk, mais à Rykovski. Les chefs de districts
+sont assistés d'un aide, de directeurs de prison,
+d'inspecteurs de colonisation, de médecins et d'un
+juge. Dans chaque chef-lieu de district, est un
+détachement militaire sous les ordres d'un lieutenant-colonel.
+<span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span>Le gouverneur vit à Alexandrovsk
+avec sa maison militaire, sa chancellerie, et les
+chefs des principaux services, ingénieur, médecin-chef,
+agronome, géomètre, procureur, etc.</p>
+
+<p>Trois choses, très mal étudiées, attirent à
+Sakhaline, l'attention du voyageur: la géographie
+physique, politique et économique, la question
+pénitentiaire, les populations indigènes.</p>
+
+<p>Les deux premières questions se tiennent et sont
+presque inséparables l'une de l'autre. Ce sont les
+déportés, en effet, pour lesquels on crée, chaque
+année, de nouveaux villages, qui transforment de
+jour en jour la géographie de l'île: ils en sont les
+colons et les ouvriers.</p>
+
+<p>J'avais dit au procureur général à Vladivostok
+que je voulais visiter toutes les prisons: il m'interrompit.
+«Ne dites pas les <i>prisons</i>, dites les
+<i>auberges</i>!»</p>
+
+<p>Ce mot me surprit, et pourtant en effet les prisons
+de Sakhaline ressemblent un peu à de grandes
+auberges malsaines et les prisonniers y vivent dans
+des conditions d'hygiène déplorables, mais sans
+trop de souci du lendemain: la prison cellulaire
+n'existait pas, on s'apprêtait à en faire l'essai à
+Rykovski lors de mon départ. L'expiation pour le
+forçat commence à vrai dire au moment où il
+<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span>quitte la prison, toujours bien avant le terme de
+sa condamnation. Il doit vivre alors dans l'intérieur
+de l'île, dans un lieu non défriché, y bâtir sa maison,
+créer son champ et le cultiver, et il est muni
+pour ce travail d'une provision de farine qu'il reçoit
+chaque mois pendant un an ou deux, d'une scie,
+d'une hache et de cordes qu'on lui donne à crédit.
+C'est donc quand on considère qu'il a payé, en
+quelque sorte, sa dette à la société, puisqu'on lui
+permet de quitter la prison, que les difficultés les
+plus cruelles commencent pour lui. A l'heure du
+rachat, on lui rend ce rachat presque impossible, et
+le malheureux est amené par la force des choses
+à commettre un nouveau délit; il retournera volontiers
+en prison, où il sera sûr de manger en
+ne travaillant presque pas. A quoi bon le séjour en
+prison, puisque le forçat libéré le regrette lorsqu'il
+devient colon? Les résultats de la colonisation pénitentiaire
+n'ont pas été ceux qu'on espérait, et
+c'est la faute du système lui-même qui fait qu'un
+paresseux n'apprend jamais à travailler dans une
+prison de Sakhaline et qu'un travailleur y apprend
+la paresse; c'est la faute de la société qui, puisqu'elle
+prend le droit de punir, a le devoir de
+donner au libéré les moyens de redevenir un
+homme; c'est la faute enfin de tous ceux qui
+<span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span>oublient qu'un crime pour lequel un condamné a
+subi la peine exigée par la loi, est un crime expié
+et dont personne, sauf le coupable, ne devrait plus
+se souvenir!</p>
+
+<p>On a commis, en outre, une erreur en voulant
+consacrer les forces des condamnés à l'agriculture:
+les céréales n'arrivent pas à maturité dans
+une terre où l'on trouve parfois de la glace au mois
+d'août à un mètre du sol; les pommes de terre, les
+choux et les raves y ont par contre complètement
+réussi. Dans les vallées, la terre est bonne; elle
+est souvent formée d'argile et de sable, et il y a
+malheureusement des marais immenses couverts
+de grandes herbes et de roseaux, les uns formés
+par des sources, les autres stagnants sur un sol qui
+n'absorbe pas l'eau; souvent aussi la terre n'est
+qu'une couche peu épaisse qui repose sur des cailloux
+et dont les qualités nourrissantes sont vite
+affaiblies. Les fleuves et les rivières ont en outre
+le même caractère, ce sont même, et surtout les
+plus grands, des torrents de montagne dont les
+inondations sont terribles.</p>
+
+<p>On peut diviser l'île en cinq bassins principaux;
+les plus importants sont ceux de la Poronaï et de
+la Tym. Au 52<sup>e</sup> degré de latitude, la montagne qui
+forme l'ossature de l'île est ramifiée en deux
+<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span>chaînes par une vallée longitudinale au fond de
+laquelle, descendant du nœud qui réunit les deux
+chaînes, coulent dans la direction même du méridien,
+mais en sens inverse, la Tym et la Poronaï,
+rivières à peu près d'égale longueur. La Poronaï a
+environ 250 kilomètres, et des jonques japonaises
+la remontent pendant quelques kilomètres seulement.
+Son bassin renferme de grands marécages
+et des toundras. Celui de la Tym est meilleur pour
+la colonisation, mais il est situé plus au nord, et
+l'hiver y dure plus longtemps.</p>
+
+<p>Voici les moyennes de température de l'année:
+janvier -21°2, février -15°2, mars -8°7,
+avril -0°7, mai +5°0, juin +11°, juillet +16°2,
+août +17°, septembre +13°4, octobre +4°7,
+novembre -4°, décembre -14°7. Le climat n'est
+pas excessif pour un Russe, et il existe le long
+même du Transsibérien des régions où la vie est
+plus dure. Les forçats eux-mêmes me l'ont répété:
+celui qui sait travailler voit finalement à Sakhaline
+ses efforts récompensés. Certains m'ont dit qu'au
+village natal ils vivaient moins bien que sur la
+terre d'exil; d'autres, leur peine finie, sont restés
+volontairement dans leur nouveau village, et il en
+est qui, partis vers les bords de l'Amour, sont revenus
+demander des champs au gouverneur de l'île.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp48" id="013" style="max-width: 36.0625em;">
+ <img class="w100" src="images/013.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ CARTE DE L'ILE DE SAKHALINE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"></a><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span></p>
+
+<p>L'administration fait travailler les forçats dans
+les mines: il y a à Sakhaline des charbonnages
+importants, on y a trouvé du naphte, de l'ambre,
+du marbre, et, dit-on, des sables aurifères; et l'on
+ne connaît pas encore toutes les richesses que
+renferment les montagnes abruptes, composées de
+roches volcaniques et de basalte et dont l'altitude
+atteint 1 200 mètres. Les exploitations sont difficiles,
+dans un pays où il n'existe aucun port. Il n'y a pas
+en effet une baie qui soit praticable sur les côtes
+de l'île: sur la côte orientale, seul le golfe de Nabil
+est profond, mais le chenal en est étroit et difficile;
+sur la côte opposée, il y a une grande quantité de
+baies très petites et inabordables pour un bateau
+d'assez gros tonnage. Les jours de gros temps, les
+bateaux s'enfuient et vont se réfugier de l'autre
+côté du détroit, dans un des golfes bien abrités,
+qui sont nombreux sur le continent.</p>
+
+<p>Les montagnes occupent une grande partie de
+l'île; elles ont le sommet dénudé; la cime n'est pas
+rocheuse, mais la rigueur de la température ne
+permet à cette hauteur aucune végétation. A leur
+pied, on trouve le sapin, le pectiné, le mélèze,
+l'orme, le bouleau, le peuplier, l'érable, le frêne
+et le saule; dans une zone plus élevée, on ne voit
+plus que le pectiné et le mélèze, plus haut vient le
+<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span>bouleau jaune (ortala Ermani), puis le cèdre Slonietz
+(cembra puncila) et enfin le sommet dénudé.</p>
+
+<p>Les vallées, souvent très pittoresques, se présentent
+sous deux aspects bien différents: tantôt
+c'est la «toundra», tantôt une végétation luxuriante.
+La toundra est faite de terres noires et
+friables, où le pied s'enfonce profondément; elle est
+couverte d'herbes et de mousses parmi lesquelles
+paissent, parmi de petits mélèzes rabougris, des
+troupeaux de rennes sauvages; on y trouve parfois
+de vastes marécages ou des lacs, cachés sous de
+grands roseaux, près desquels vivent nombreux
+des oies, des canards, des sarcelles et des bécasses.
+Le voyage est triste et pénible dans ces régions
+désolées.</p>
+
+<p>D'autres fois, les routes, presque toujours détestables,
+suivent les rivières sinueuses et rapides,
+encaissées entre des montagnes escarpées. Souvent
+la forêt est morte, et, pendant plusieurs kilomètres,
+on avance lentement au milieu de troncs
+calcinés, fumant parfois encore; jusqu'à l'horizon,
+on n'aperçoit qu'eux, et l'hiver, au milieu de la
+neige, c'est une succession de morceaux de charbon
+gigantesques, dont l'aspect est alors fantastique.
+Puis viennent des régions luxuriantes, où les
+herbes sont plus hautes qu'un homme, émaillées
+<span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span>de fleurs à longues tiges, marguerites bleues et
+pervenches roses; elles forment des dômes de verdure
+sous lesquels de petits ruisseaux coulent en
+chantant sur des cailloux. La forêt est alors pleine
+d'arbres brisés, de troncs pourris, de racines arrachées,
+de lianes infranchissables; l'accès en est
+impénétrable, les forçats évadés hésitent à s'y
+cacher; seuls, les indigènes en connaissent les
+secrets, et dans leurs profondeurs mystérieuses
+vivent des ours, des gloutons, des renards et des
+cerfs musqués. Les loutres, les zibelines et les
+hermines sont nombreuses au bord des rivières,
+et les arbres abritent une grande variété d'oiseaux.
+Chose curieuse, la saison chaude passe si vite à
+Sakhaline qu'on y voit à la fois toutes les teintes
+des forêts: au milieu des verts du printemps et
+des jaunes de l'automne, les sorbiers et les érables
+jettent leurs tons rouges et éclatants. Le sol est
+couvert de baies et de roses sauvages dont l'odeur
+remplit les vallées: celle de la Naïba était couverte
+de neige quand je la quittai, les feuilles
+étaient tombées et les branches glacées, et pourtant
+un parfum de fleurs fanées y persistait encore.</p>
+
+<p>Outre les forçats, il y avait dans l'île 1 912 Guiliaks,
+1 296 Aïnos, 773 Oroks, 157 Toungouses. Les Oroks
+et les Toungouses ont été baptisés sans trop savoir
+<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span>ni pourquoi ni comment: ce sont aujourd'hui des
+orthodoxes qui ne comprennent rien à leur religion
+nouvelle, et qui ont simplement un Dieu de plus
+qu'auparavant. Ils s'adonnent à l'élevage des rennes;
+mais les grandes occupations de ces indigènes
+sont la pêche et la chasse. On pourrait
+appeler Sakhaline le pays des fourrures. Si la zibeline,
+quoique très belle, y est inférieure à celle du
+Kamtchatka, les ours, les loutres, les renards et
+les hermines y ont des robes admirables, et les
+échantillons exposés en 1900 à la section russe
+auraient pu décider au voyage les plus coquettes
+de nos Parisiennes.</p>
+
+<p>La pêche est la plus grande source de richesses,
+et la main-d'œuvre pénitentiaire, employée dans
+des pêcheries et dans des fabriques de conserves,
+donnerait des résultats dont on ne peut s'imaginer
+l'importance. Les poissons passent parfois par bancs
+si épais que les Aïnos les prennent à la main: les
+sardines, les anchois et toutes les espèces de saumon
+arrivent en quantités innombrables selon la
+saison de l'année; les homards, et d'autres crustacés
+monstrueux sont nombreux au printemps, et
+les huîtres, très grandes, y sont délicieuses; enfin
+j'ai aperçu très souvent en vue de la côte de petites
+baleines dont la prise semble n'intéresser que
+<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span>les Japonais. Ceux-ci ont conservé à Sakhaline de
+grandes pêcheries qui font la richesse des marchands
+des ports de l'île d'Yeso; la présence d'un
+consul japonais a été rendue nécessaire à Korsakovsk
+par les difficultés sans nombre qui surgissent
+entre Russes et Japonais. La question des
+pêcheurs japonais en Extrême-Orient russe a pour
+le Japon une telle importance, qu'elle pourrait bien
+devenir un jour une cause de guerre entre les deux
+pays; la Russie sera sans doute plus accommodante
+que ne le pensent les Japonais, car, en leur
+accordant quelques concessions, tant au Kamtchatka
+qu'à Sakhaline, elle obtiendra peut-être la
+liberté d'agir à sa guise en Mandchourie.</p>
+
+<p>En résumé, l'île de Sakhaline pourrait, malgré
+tout, devenir florissante, mais elle n'est qu'un
+point dans les si vastes possessions asiatiques de
+la Russie, où se trouvent tant d'autres provinces
+plus riches, d'accès plus commode et partant moins
+difficiles à coloniser. La Russie a tout à faire et tout
+à commencer dans son immense empire d'Asie, et
+elle ne trouverait aucun résultat pratique à disséminer
+partout ses efforts. Sakhaline coûte déjà très
+cher à la métropole, qui y a dépensé et y dépensera
+encore beaucoup d'argent; mes lecteurs jugeront
+si elle a réussi dans sa tâche, et si la colonisation
+<span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span>pénale a été un succès; personnellement, je ne le
+crois pas...</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Les Russes ne parlent de l'île de Sakhaline
+qu'avec un vague effroi, et tous mes amis de
+Moscou et de Saint-Pétersbourg me déconseillèrent
+le voyage. Je partis pourtant. C'était pendant
+l'été de 1899. De Vladivostok, le vapeur <i>Baïkal</i>
+me conduisit devant la petite ville qui est le chef-lieu
+de l'île de Sakhaline, le poste d'Alexandrovsk;
+après de courtes escales sur la côte du
+continent, dans les baies de Sainte-Olga et du
+Port Impérial, au bout de quelques jours, nous
+aperçûmes le grand promontoire pittoresque où a
+été élevé un phare, et qui est terminé par des
+rochers monstrueux appelés les Trois-Frères, dont
+la forme rappelle les Tas-de-Foin, si justement
+célèbres dans notre Bretagne. La côte est faite
+de grandes falaises brunes et parfois rougeâtres,
+toutes déchiquetées; des éboulements y ont formé
+de nombreux écueils et tout le rivage apparaît
+grandiose, triste et sauvage, au milieu d'un espace
+en forme de cuvette; la ville est bâtie en amphithéâtre
+au pied de hautes montagnes au sommet
+dénudé, et le rayon de soleil qui l'enveloppait lors
+de mon arrivée la parait d'une trompeuse beauté;
+<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span>au-dessus de la ville, à mi-côte, une forêt de sapins
+brûlait.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="021" style="max-width: 25.75em;">
+ <img class="w100" src="images/021.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LES ROCHERS DES TROIS FRÈRES PRÈS D'ALEXANDROVSK.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Une petite chaloupe vint à nous, car le capitaine
+avait fait jeter l'ancre assez loin du rivage; le chef
+de district venait m'inviter à descendre à terre;
+et je suis heureux de pouvoir écrire ici son nom,
+car M. Sémevski, qui est encore un nouveau venu
+à Sakhaline, a apporté dans un métier pour lequel
+il n'était pas fait, une droiture et une sincérité qui
+l'ont fait apprécier et estimer par tous ceux qui
+l'ont approché.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="023" style="max-width: 63.1875em;">
+ <img class="w100" src="images/023.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LES FORÇATS AU TRAVAIL SUR LE PORT D'ALEXANDROVSK.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Des hommes, la tête à moitié rasée, en costume
+de prisonniers, jonglaient déjà avec mes bagages,
+<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span>sur lesquels le capitaine du bateau me conseilla
+de veiller avec la plus grande attention, les habiles
+jongleurs dont j'admirais l'adresse étant aussi des
+escamoteurs très expérimentés. Accompagné par
+eux, je gagnai le rivage, où une voiture m'attendait.
+Sur la jetée en bois, une foule de forçats travaillaient
+mollement au déchargement de grosses
+barques pleines de charbon, et chacun d'eux me
+regardait en dessous, d'un œil inquisiteur et mauvais,
+se demandant sans aucun doute quel nouvel
+ennemi venait de débarquer chez eux. Certains
+d'entre eux poussaient sur des rails et jusqu'à la
+ville des wagonnets chargés de sacs et de marchandises;
+ils s'arrêtaient souvent sur la route, à
+la grande fureur des soldats surveillants; ils se hâtaient
+lentement, se désintéressant évidemment de
+la tâche qu'on leur avait imposée. Ils ôtaient leur
+bonnet sur mon passage, mais c'était ma voiture
+qu'ils saluaient. Les fonctionnaires russes sont
+toujours en uniforme; quand il ne porte pas une
+casquette officielle et un habit à col de couleur et
+à boutons d'or ou d'argent, un homme n'est qu'un
+vulgaire marchand, un moujik même, et je ne tardai
+pas à en faire l'expérience. Le soir de mon arrivée,
+j'arrêtai dans la rue un soldat de la police pour lui
+demander si par hasard il n'avait pas vu passer le
+<span class="pagenum"><a id="Page_19"></a><a id="Page_20"></a><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span>chef du district: «Tu as des jambes pour courir
+après lui, frère, me répondit le soldat. Et surtout
+n'oublie pas désormais que la police n'est pas faite
+pour renseigner des gens de ton espèce.»</p>
+
+<p>Dans ma voiture, j'avais semblé un personnage
+aux déportés parmi lesquels j'étais passé; à pied
+j'étais pris pour un forçat par les soldats.</p>
+
+<p>Il est curieux de noter que mon premier soin,
+en arrivant dans ce pays éloigné, fut de me mettre
+en habit, tenue réglementaire dans toutes les Russies
+pour aller saluer un gouverneur. Le général
+Lapounov me fit d'ailleurs un très aimable accueil,
+ainsi que tous les fonctionnaires auxquels il me
+présenta et auxquels j'eus affaire dans la suite, soit
+à Alexandrovsk, soit dans les autres villages de l'île.
+Parmi eux, se trouvait l'agronome, M. von Fricken.
+J'ai rarement trouvé dans mes voyages un homme
+plus aimable et plus complaisant, et je lui garderai
+toujours un très affectueux souvenir. Chasseur
+d'ours renommé, ce qui est d'autant plus remarquable
+qu'il a depuis longtemps perdu un bras, il
+est aussi un photographe fort habile et quelques-unes
+de ses œuvres inédites illustrent aujourd'hui
+mon travail.</p>
+
+<p>Le gouverneur m'avertit que toutes les portes
+me seraient ouvertes, et que partout dans l'île je
+<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span>pourrais voir, jour et nuit, ce que je voudrais. J'en
+ai profité et, bien souvent, je suis allé la nuit dans
+les prisons; il n'en est pas moins vrai que je n'ai
+vu que ce que certains chefs de district ou certains
+maîtres de prison ont bien voulu me laisser voir.</p>
+
+<p>Beaucoup de livres ont été écrits, très sévères
+pour les fonctionnaires des prisons et des bagnes
+russes. La censure ne les a pas toujours arrêtés,
+et la plupart des Russes ont lu les cruautés et les
+vexations de toutes sortes qui ont rendu tristement
+célèbre le nom de Sakhaline. L'âme russe est si
+vraiment et si profondément humaine que j'avais
+toujours taxé tous ces récits d'exagération; ils
+étaient malheureusement vrais.</p>
+
+<p>Il est évident qu'il y a aujourd'hui, parmi les
+fonctionnaires de Sakhaline, des hommes honnêtes
+en plus grand nombre qu'on ne veut bien l'avouer.
+Leur métier est déjà assez dur et assez décrié pour
+qu'on doive s'exprimer sur leur compte avec un
+peu de charité et de générosité. Je me souviens
+que l'un d'eux me parlait, en pleurant, de sa famille
+qu'il avait laissée en Russie; les enfants étaient
+nombreux et les charges lourdes, aussi le père et
+la mère travaillaient-ils tristement, loin l'un de
+l'autre, pour élever moins difficilement leurs petits.
+Ce fonctionnaire n'était pas le seul dans son cas.
+<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span>D'autres aussi étaient venus jeunes, séduits par
+l'espoir d'une pension de retraite plus belle et
+qu'on ne peut gagner que par un long séjour en
+Extrême-Orient.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp57" id="027" style="max-width: 20.5625em;">
+ <img class="w100" src="images/027.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ TYPE DE FORÇAT.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que le séjour de
+Sakhaline est mauvais pour ceux qui y vivent trop
+longtemps; il est en somme très démoralisateur;
+la vie y est difficile, les distractions manquent
+<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span>complètement, et l'hiver y dure de longs mois.
+Dans cette atmosphère si lourde du bagne, l'homme
+perd facilement la notion du juste et de l'injuste,
+il devient sévère pour les autres et trop indulgent
+pour lui-même. Si le voyageur qui passe ne voit
+pas tout, il entend de tristes choses, et ceux qui
+n'ont pas la conscience bien nette, racontent volontiers
+de vilaines histoires sur le compte des voisins.</p>
+
+<p>Le Russe a deux défauts, il aime l'eau-de-vie et
+les cartes; à Sakhaline, les défauts deviennent vite
+des vices. Les dettes de jeu atteignent souvent un
+très gros chiffre, mais les représentants des industriels
+ou des maisons de commerce russes ou allemandes
+de Vladivostok ont le prêt facile; ils savent
+en effet qu'on tient bien ceux qui ne pourront
+jamais rendre, et ils abusent de la situation. Je
+ne veux pas ici dévoiler trop de scandales, je note
+simplement ce dont tout le monde parle en Extrême-Sibérie;
+trop souvent le tribunal commence d'interminables
+enquêtes au sujet de faits graves
+reprochés à des fonctionnaires de Sakhaline. Il est
+fâcheux d'en voir qui font en cachette commerce
+de peaux ou d'alcool; il est triste de savoir que
+certains reçoivent des prêts ou des dons (qu'on
+nomme cela comme on voudra), offerts par des
+commerçants avides de commandes; il est regrettable
+<span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span>enfin de penser que des directeurs de prison
+peuvent gagner sur les fournitures des prisonniers,
+leur donner fausse mesure de farine et des
+coups par-dessus le marché.</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas cependant étendre sur tous
+le blâme mérité par quelques-uns. Il y a eu des
+livres dont les auteurs semblaient établir en principe
+qu'on ne saurait être trop doux pour les prisonniers
+et trop sévère pour ceux qui les gardent;
+il faut pourtant se montrer juste envers tout le
+monde, et c'est ce que je tâcherai d'être, sans faire
+de personnalités.</p>
+
+<p>Certains forçats libérés m'ont rendu de grands
+services, et l'un d'eux même a été quelque temps
+mon compagnon de voyage pendant mon excursion
+chez les Aïnos: je les remercie en ces lignes, bien
+que je ne les nomme pas. Je crois inutile de
+rappeler qu'ils ont été condamnés: j'aurais l'air
+d'imiter la loi dure et cruelle qui veut que tout
+libéré de Sakhaline porte écrite sur ses papiers
+officiels sa triste qualité d'ex-forçat.</p>
+
+<p>Je dirai enfin peu de chose sur les condamnés
+politiques, qui sont heureusement moins nombreux
+qu'autrefois à Sakhaline. Je tiens cependant
+à relater tous les services qu'ils ont rendus au pays
+qui les exilait. La plupart des travaux et des
+<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span>publications sur les indigènes de l'île sont dus à
+leur plume, ce sont eux qui ont rempli la tâche
+difficile de maître d'école pour les enfants des forçats;
+ils ont aussi dirigé les stations météorologiques.
+Leur rôle a été à la fois scientifique et
+moralisateur. Quelques-uns se sont occupés gratuitement
+et de tout leur cœur à civiliser les indigènes;
+l'un d'eux leur apprit entre autres la culture
+des pommes de terre, un autre enseigna la
+langue russe à leurs enfants; c'est par eux et par
+eux seuls que les Guiliaks ont connu et apprécié
+les qualités du caractère russe, dont les forçats
+ne leur avaient montré que les défauts. Chaque fois
+que l'administration a fait appel au concours des
+condamnés politiques, ceux-ci n'ont pas marchandé
+leurs efforts, s'il s'agissait d'une œuvre
+d'humanité.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">
+ <i>CHAPITRE II</i>
+ <br>
+ Séjour à Alexandrovsk.—Le transport des condamnés
+ d'Odessa à Sakhaline.—Bagnes et hôpitaux.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Malgré l'invitation que m'en fit le gouverneur,
+je n'acceptai pas à Alexandrovsk l'hospitalité
+chez un fonctionnaire: je voulais vivre au milieu
+des forçats, et, selon mes désirs, on me donna
+une maison qu'ils occupent habituellement. Elle
+manquait de confort, mais j'avais dans une
+chambre une table pour travailler, et dans l'autre
+un lit pour dormir. Un domestique, grand gaillard
+à barbe épaisse, habitait avec moi, et je ne
+sais pourquoi je le prenais pour un homme de la
+police chargé de veiller sur moi et de me protéger
+au besoin; il me fut d'ailleurs aussitôt sympathique.
+Quelques jours après mon arrivée, je lui
+demandai s'il connaissait un forçat capable de me
+donner quelques renseignements sur les travaux
+forcés de Nertchinsk en Sibérie:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span></p>
+
+<p>«Je suis à vos ordres, répondit-il aussitôt.</p>
+
+<p>—Comment! tu as été prisonnier à Nertchinsk?
+m'écriai-je.</p>
+
+<p>—Oui, après mon premier crime.»</p>
+
+<p>Et Vassily Tcherkachine m'expliqua qu'on l'accusait
+de crimes assez nombreux:</p>
+
+<p>«Je n'ai tué que deux fois,» ajoutait-il, modestement.</p>
+
+<p>Vassily (Basile en français) me raconta sa vie.
+Il avait assassiné un camarade et avait été envoyé
+à Nertchinsk; il s'évada, on le rejoignit, et il
+tua quelqu'un en luttant avec les soldats qui
+l'arrêtaient. On le transporta à Sakhaline, et il ne
+pensa plus qu'à tenter une évasion nouvelle. Il
+eut l'audace de traverser la mer dans une sorte de
+tonneau qui lui servait de barque.</p>
+
+<p>«Nous connaissons toujours des scribes, ajoutait
+Vassily, qui vivent le long de l'Amour et qui
+fabriquent pour quarante roubles de faux passeports
+aux évadés. J'avais trouvé de l'argent, et je
+pus gagner mon village natal, dans le sud de la
+Russie, près de la ville de Kharkov, où l'on me
+repinça.</p>
+
+<p>—Et te voilà de nouveau dans l'île, toujours
+prêt à t'évader?</p>
+
+<figure class="figcenter illowp47" id="033" style="max-width: 30.875em;">
+ <img class="w100" src="images/033.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UNE ÉTRANGLEUSE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>—Non, car je ne suis plus si fort, répondit
+<span class="pagenum"><a id="Page_29"></a><a id="Page_30"></a><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span>Vassily, ma santé s'est affaiblie, et je vis mieux
+ici que je ne vivrais dans mon village natal.»</p>
+
+<p>Vassily me proposa de me raconter son voyage
+sur le bateau <i>Yaroslav</i>, qui emmène deux fois par
+an d'Odessa les forçats destinés à Sakhaline. Pour
+avoir un récit fidèle, je lui demandai d'aller chercher
+un ou deux voisins qui en compléteraient
+les lacunes. Il m'amena une femme et un vieillard:
+la première avait tué son enfant âgé de
+deux ans; le second avait arrêté une femme au
+coin d'un bois et l'avait étranglée.</p>
+
+<p>Quand le bateau quitte Odessa, on met les
+condamnés dans la cale, et on les enferme dans
+des cages grillées. Il y a une visite médicale
+avant le départ, mais elle est très mal faite, et les
+médecins laissent partir parfois des malades atteints
+d'affections graves et des tuberculeux au
+dernier degré: il y en a qui n'arrivent à Sakhaline
+que pour mourir, quand ils n'expirent pas en
+route.</p>
+
+<p>On leur met les fers aux pieds jusqu'à la mer
+Rouge; la chaleur devient alors trop forte, et ils
+ne peuvent plus les supporter. Chaque jour on les
+fait monter, fournée par fournée, dans une pièce
+où ils passent sous un gros tuyau, et reçoivent
+une douche qui paraît délicieuse aux malheureux,
+<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span>car dans leurs cages l'air est rare et irrespirable.
+Il fait si chaud sous les tropiques qu'on
+leur permet d'ôter leurs vêtements, et ils vivent
+alors presque nus dans une épouvantable odeur:
+ils sont parfois plus de quatre-vingts par cage et
+si serrés qu'ils dorment tête contre tête. La nourriture
+est très suffisante, et Vassily la trouvait
+même bonne.</p>
+
+<p>Le médecin vient les voir tous les jours, et une
+infirmerie est organisée pour les malades. Jamais
+ils ne peuvent monter sur le pont.</p>
+
+<p>Les femmes sont enfermées à part, et elles sont
+traitées durement elles aussi.</p>
+
+<p>«A quelques exceptions près, dit le vieux forçat
+en interrompant Vassily et en montrant la femme
+qui les écoutait.</p>
+
+<p>—Oui, dit alors celle-ci, j'ai été gentille avec les
+surveillants et ils m'en ont été reconnaissants!»</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="037" style="max-width: 52.875em;">
+ <img class="w100" src="images/037.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LE DÉBARQUEMENT DES FORÇATS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Quelle vie! quelles mœurs! Les punitions sur le
+bateau ne sont pas douces: ce sont les verges et les
+fers, et souvent le cachot, noir et sans air, et dans
+lequel le prisonnier étouffe. En 1901, en plein été,
+le <i>Yaroslav</i> eut un accident grave qui le força à
+relâcher à Saïgon, et, pendant plusieurs semaines,
+sept cent onze forçats endurèrent devant le port,
+sous une chaleur accablante et dans leur dégoûtante
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"></a><a id="Page_34"></a><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span>promiscuité, des souffrances qu'on a peine à
+se représenter!</p>
+
+<p>Dès que le navire arrive devant Sakhaline, il
+est mis en quarantaine; le médecin vient voir les
+malades, on conduit au bain les prisonniers, et
+on désinfecte leurs effets. La visite n'est pas toujours
+bien sérieuse, puisque Hélène Boubelis,
+individu au sexe douteux, plutôt homme que
+femme, fut, en arrivant, il y a quelques années,
+mariée avec un prisonnier: elle tua, dit-on, d'ailleurs,
+son mari peu de temps après.</p>
+
+<p>L'administration de l'île répartit les forçats entre
+les différentes prisons, et chacun d'eux quitte le
+bateau après avoir reçu une certaine somme d'argent,
+dix kopeks par rat tué pendant le voyage,
+car les rats pullulent et dévorent les marchandises
+sur les bâtiments russes.</p>
+
+<p>Lorsque le vieillard et la femme qui avaient
+aidé Vassily dans son récit sortirent, je dis à ce
+dernier:</p>
+
+<p>«Ce sont des amis à toi que tu m'as amenés?</p>
+
+<p>—Comment pouvez-vous le croire? Ce sont des
+assassins!...»</p>
+
+<p>Vassily avait la plus grande peur des voleurs,
+et il n'ouvrait pas facilement la porte quand je
+rentrais un peu tard. Il me répétait que les rues
+<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span>d'Alexandrovsk étaient peu sûres pendant la nuit
+et qu'on pouvait y faire de dangereuses rencontres.
+En remerciement de ses bons conseils, je lui offrais
+les miens, et je faisais sur lui l'expérience de mes
+qualités de moralisateur. Quiconque lirait mes
+notes de voyage pourrait croire que j'ai réussi
+dans ma tâche, et y trouverait parfois le nom de
+mon serviteur suivi d'une amicale épithète: le
+brave Vassily! A la vérité, le brave Vassily me
+vola avec une dextérité prodigieuse, et quand je
+m'aperçus du vol, mes soupçons s'arrêtèrent sur
+tout autre que lui: il versa de si grosses larmes
+quand il crut que j'allais l'accuser! Je quittai
+Sakhaline sans connaître le nom de mon voleur,
+ou de mes voleurs, car, par la suite, outre les
+500 francs volés à Alexandrovsk, ma lorgnette, un
+appareil photographique et mon fusil disparurent
+tour à tour.</p>
+
+<p>Vassily avait caché chez un boutiquier de la
+ville, dans la crainte d'une descente de police,
+l'argent qu'il m'avait volé. Après mon départ,
+lorsque vint l'hiver et qu'il fut possible de traverser
+la mer en traîneau, il alla chercher son argent
+chez le receleur. Celui-ci savait parfaitement que
+la somme qui lui avait été confiée, avait été volée.
+«De quel argent parles-tu? dit-il à Vassily.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span></p>
+
+<p>—De l'argent du Français!</p>
+
+<p>—Mais tu deviens fou, mon pauvre Vassily;
+jamais tu ne m'as confié d'argent!»</p>
+
+<p>Le forçat fut d'abord interloqué, mais ensuite il
+cria, menaça, tempêta: tout fut en vain. Il alla
+conter son aventure à deux vauriens de son espèce,
+et, la nuit suivante, ils défoncèrent le magasin
+et en assommèrent à coups de bouteille le
+maître du logis, sa femme et le garçon; ils mirent
+la maison sens dessus dessous, mais l'argent avait
+été bien caché et ils ne trouvèrent rien.</p>
+
+<p>Le lendemain, on arrêtait Vassily qui parvint à
+s'évader, mais qui fut repris presque aussitôt. Il
+est devenu, m'a-t-on dit, un des plus féroces
+parmi les prisonniers: il semble avoir aujourd'hui,
+lui si tranquille il y a deux ans, la folie du crime,
+et je commence à douter maintenant de mon pouvoir
+moralisateur!</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas, d'ailleurs, quitter décemment
+Sakhaline sans avoir été volé. Tous les voyageurs
+l'ont été; le directeur général des prisons
+lui-même, qui s'était bien gardé de me le dire
+lorsque je le vis à Saint-Pétersbourg. Il m'avoua
+ensuite, quand il vit que je connaissais l'anecdote,
+que les forçats ne lui avaient pris que des valises
+sans valeur, et que c'était là une façon spirituelle
+<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span>de lui dire: «Tu vois, toi, le grand chef, nous
+pourrions te voler autant que les autres!»</p>
+
+<p>La ville d'Alexandrovsk ressemble, avec ses
+larges rues coupées à angle droit, à tous les villages
+de la Russie. Les maisons, bâties en bois,
+ont été presque toutes construites sur le même
+modèle: celles des fonctionnaires sont simplement
+un peu plus spacieuses, celles des forçats
+un peu plus inconfortables. Les déportés d'Alexandrovsk,
+comme ceux qui habitent dans l'intérieur
+de l'île, appartiennent aux races les plus diverses,
+et les religions sont presque aussi nombreuses
+que les nationalités. Pour citer toutes les races
+représentées, il faudrait faire la statistique complète
+de l'ethnographie russe, compliquée entre
+toutes. Outre l'église russe, il y a à Alexandrovsk
+une église catholique et une mosquée. Les musulmans
+ont leurs prêtres, déportés eux aussi, pour
+raisons à demi politiques; le curé catholique et le
+pasteur protestant ont à Sakhaline des paroissiens
+nombreux; mais ils ne viennent guère de
+Vladivostok, où ils résident, et leur séjour dans
+l'île ne dure que le temps d'escale d'un bateau.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="043" style="max-width: 56.5em;">
+ <img class="w100" src="images/043.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ ALEXANDROVSK L'HIVER.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Il y a une école dont le maître est un sympathique
+exilé politique, et un asile, dont je ne parlerai
+pas, car à mon passage à Alexandrovsk, il
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a><a id="Page_40"></a><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span>était insuffisant pour le nombre d'enfants qui y
+avaient trouvé refuge; il a été reconstruit, agrandi
+et mis à neuf, et le nouvel asile sera une des
+meilleures œuvres à l'actif de l'administration de
+l'île sous la direction du général Lapounov.</p>
+
+<p>Les autres monuments de la ville sont la prison,
+les ateliers, les hôpitaux, le musée: le mot
+<i>monument</i> est bien pompeux, car ces édifices ne
+sont que des baraques qui se ressemblent toutes
+et qu'on peut prendre parfois les unes pour les
+autres.</p>
+
+<p>Les hôpitaux d'Alexandrovsk sont malheureusement
+semblables aux autres hôpitaux de l'île: ils
+sont beaucoup trop petits pour le nombre de malades
+auxquels ils accordent l'hospitalité, et il est
+impossible dans ces conditions qu'ils soient tenus
+proprement; c'est un triste spectacle de les voir
+et les médecins sont honteux de les faire visiter
+à un étranger. Les malades étouffent, serrés dans
+des salles trop étroites; c'est à peine si l'on peut
+isoler les maladies contagieuses, et j'y ai compris
+le mot que me disait un jour un forçat:</p>
+
+<p>«Nous avons plus peur de l'hôpital que de la
+maladie!»</p>
+
+<p>Les médecins ne sont pas responsables de ce
+lamentable état de choses: on ne voit plus à Sakhaline
+<span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span>de ces praticiens sinistres d'autrefois qui
+étaient les alliés des chefs de prison et qui laissaient
+battre les forçats avec la plus coupable insouciance.
+Les vieux déportés le disent: ils ont
+aujourd'hui confiance dans l'humanité de presque
+tous leurs médecins, et c'est le plus bel éloge
+qu'on puisse en faire. L'un d'eux a même eu le
+courage de blâmer très hautement les punitions
+corporelles: «Quand la police, déclarait-il, me
+demandera si un prisonnier est assez fort pour
+supporter le fouet ou les verges, je répondrai toujours
+non, car cette punition inhumaine est aussi
+dégradante pour celui qui la donne que pour celui
+qui la reçoit!» Le docteur Volkenstein, a fait
+en effet dans l'île l'œuvre bonne et utile que tout
+le monde attendait de lui.</p>
+
+<p>Les maladies sont nombreuses à Sakhaline,
+mais cependant les épidémies sont rares, et quand
+elles sévissent, elles sont apportées par les bateaux.
+Les affections nées de la débauche, les maladies
+de peau contractées dans la promiscuité et
+la saleté des prisons, sont particulièrement nombreuses.
+Enfin, il y a beaucoup de fous à Sakhaline;
+je crois personnellement que la Russie est un des
+pays où il y a le plus de cas de folie; mais parmi
+les forçats, cette maladie est fréquente.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="047" style="max-width: 23.75em;">
+ <img class="w100" src="images/047.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ L'OFFICIER FOU ZAÏTSEV (PROFIL DANS UNE GLACE).
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Il existe à Alexandrovsk un hôpital de fous que
+j'ai visité avec le plus grand soin, et qui comprend
+plusieurs sections assez éloignées les unes
+des autres: la plupart des pensionnaires sont des
+déportés devenus fous ou pour mieux dire, idiots,
+à la suite d'ivresses prolongées; d'autres idiots
+sont des enfants nés dans l'île et dont les parents
+étaient des alcooliques invétérés. L'alcoolisme produit
+aussi des fous furieux, que les gardiens doivent
+surveiller constamment. Aucun des malades,
+d'après le docteur qui fut chargé jusqu'en 1900 du
+service des aliénés, n'est devenu fou par remords;
+<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span>pas un seul ne revoit le crime qu'il a commis. Le
+docteur me fit visiter les hôpitaux en détail, et il
+me présenta, en outre, les sujets les plus curieux.</p>
+
+<p>L'un d'eux, nommé Zaïtsev, était un officier
+condamné pour meurtre à la déportation, et son
+crime avait été le crime d'un fou. Rentrant chez
+lui, il aurait surpris son brosseur avec une fille
+dont il serait devenu aussitôt amoureux; poussé
+par la jalousie, il tua son brosseur. Zaïtsev entra,
+tendit très aimablement la main au docteur qui lui
+expliqua ce que je venais faire à Sakhaline. «Étudier
+notre île! s'écria l'ex-officier, voilà, Monsieur,
+un but intéressant; mais comment pouvez-vous
+vivre dans cette région sauvage, au milieu des
+pires criminels?...»</p>
+
+<p>Après avoir visité les hôpitaux, je causai le soir
+avec Vassily et un vieux forçat, notre voisin. Tous
+deux me disaient que l'hôpital des fous était un
+lieu béni du ciel, et le seul endroit de l'île où l'on
+fût bien nourri sans rien faire.</p>
+
+<p>«J'ai fait mon possible pour être fou, me dit le
+vieillard, j'ai contrefait l'idiot et simulé la folie
+furieuse; cela ne m'a pas réussi, et comme récompense,
+j'ai reçu les verges après ces deux tentatives;
+ce n'était pas là la nourriture que je demandais!»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span></p>
+
+<p>Puis il ajouta: «Mon camarade a été plus heureux.</p>
+
+<p>—Raconte-moi cela, oncle, lui dis-je? (On appelle
+presque toujours «oncle» les moujiks et les
+vieux paysans.)</p>
+
+<p>—Oui, il me dit souvent quand je le rencontre.
+«Vois comme je fais bien l'idiot, toi, tu n'es qu'un
+imbécile.» Il est enfermé et se fait nourrir en
+flattant les idées du docteur qui n'y voit que du
+feu et qui écrit des rapports sur son compte!</p>
+
+<p>—Est-ce que je l'ai vu aujourd'hui, ton camarade?»</p>
+
+<p>Le forçat eut peur d'en avoir trop dit; il hésita
+puis déclara froidement:</p>
+
+<p>«Il est mort à la suite d'un bon repas: on nourrit
+trop bien les malades à l'hôpital! Il a eu la
+plus belle fin que puisse rêver un forçat. Nous
+qui avons faim tous les jours, voilà notre seul vœu,
+notre seul désir: Mourir d'une indigestion!»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"></a><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">
+ <i>CHAPITRE III</i>
+ <br>
+ La vie des forçats emprisonnés.—Prison d'amélioration.—Peines
+ et châtiments.—Malversations.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Ainsi que le racontait Vassily, les forçats sont
+mis en quarantaine dès leur arrivée dans l'île
+de Sakhaline: l'administration doit les répartir,
+suivant les besoins du service, entre les différentes
+prisons. En principe, les déportés nés au
+Turkestan et au Caucase, qui ne sont pas habitués
+aux rigueurs de l'hiver russe, sont désignés
+pour Korsakovsk, poste principal dans la partie
+méridionale de l'île, où la température est plus
+clémente et plus facile à supporter. Le médecin
+examine préalablement les nouveaux venus, et
+envoie d'urgence les malades à l'hôpital: une sage-femme
+est chargée de la visite des femmes.</p>
+
+<p>Il y avait à Sakhaline, lors de mon voyage, six
+prisons où vivaient 8 333 condamnés: deux d'entre
+elles étaient presque voisines, c'étaient celles
+d'Alexandrovsk et de Doué sur la côte du détroit
+<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span>de Tartarie; trois autres avaient été construites
+dans le centre même de l'île: à Rykovski, à Derbinski
+dans le bassin supérieur de la Tym et à
+Onor dans celui de la Poronaï; la sixième prison
+se trouvait à Korsakovsk. J'ai visité chacune de
+ces prisons, et j'ai même vécu dans l'une d'elles.
+Bien qu'elles ne fussent pas bâties toutes sur le
+même modèle, elles avaient le même caractère et
+presque le même aspect: c'étaient des baraques
+en bois plus ou moins grandes, plus ou moins
+anciennes et plus ou moins sales; elles comprenaient
+une vaste cour intérieure, des salles pour
+les prisonniers, des cuisines, des bains, des ateliers;
+les chambres étaient mal éclairées et très
+insuffisamment aérées et souvent plus de cinquante
+forçats y étouffaient entassés les uns sur
+les autres. Les murs n'étaient que des palissades
+près desquelles passaient, la chaîne aux pieds,
+quelques forçats sous la surveillance de gardiens
+et de soldats.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="053" style="max-width: 50.75em;">
+ <img class="w100" src="images/053.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ INTÉRIEUR DE PRISON.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Chaque prison comprend deux divisions très
+distinctes: une prison de correction et une prison
+d'amélioration. Les déportés qui sont condamnés
+à perpétuité, restent huit ans dans la première et
+trois ans dans la seconde; les condamnés à plus
+de vingt ans de travaux forcés font cinq ans de
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"></a><a id="Page_50"></a><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span>correction et trois d'amélioration; une peine de
+quinze à vingt ans entraîne quatre ans de correction
+et trois d'amélioration; de douze à quinze
+ans, deux et trois; de huit à douze, un an et demi
+et deux. Les forçats, condamnés à moins de huit
+ans, restent seulement un an dans chacune des
+deux prisons.</p>
+
+<p>Ce temps terminé, les déportés deviennent des
+«posselentsy»; ils ont alors la situation de notre
+forçat libéré, astreint par la loi de 1854 à ce que
+nous nommons le doublage; ce sont, en quelque
+sorte, des libérés avec résidence forcée. On leur
+impose la tâche très dure de coloniser l'île: on
+les envoie, munis de haches, de scies et de cordes,
+dans une clairière où ils doivent bâtir leurs maisons,
+ensemencer des champs, créer en un mot
+un village. Au bout de deux ans, on cesse de leur
+donner les quelques aliments qui les empêchaient
+jusqu'alors de mourir de faim: ils sont beaucoup
+plus malheureux que pendant la période de captivité,
+et on en voit qui commettent un délit ou
+même un crime dans le seul but de retourner en
+prison. Ils restent quatorze ans dans leur nouveau
+village, et deviennent ensuite des paysans; ils
+peuvent alors habiter sur le continent, et même
+recevoir, par manifeste impérial, la permission de
+<span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span>rentrer en Russie; mais le séjour de Moscou et de
+Saint-Pétersbourg leur est pour toujours interdit.
+Un manifeste impérial peut aussi abréger la peine
+de tous les forçats, mais il n'est promulgué qu'à
+l'occasion d'un couronnement ou de la naissance
+d'un héritier. Les forçats ont appris avec déception
+les naissances successives de quatre petites
+grandes-duchesses.</p>
+
+<p>Il y a des forçats qui ne passent pas par la prison
+de correction; quelques-uns sont même «posselentsy»
+dès leur arrivée dans l'île. Les vagabonds,
+arrêtés sans papiers et qui refusent de dire
+leur nom, sont transportés à Sakhaline, et reçoivent
+des terres dans un des villages: ce sont
+parfois des gens vraiment intéressants, mais les
+meilleurs d'entre les forçats sont de pauvres gens
+qui ont commis un meurtre dans un jour d'ivresse:
+pour ceux-là, souvent bons et sympathiques malgré
+leur crime, la colonie pénitentiaire est un
+séjour funeste, où ils perdent leurs qualités et
+sont gagnés peu à peu par la corruption environnante.
+On commet à la fois une cruauté et une
+injustice en les traitant comme les pires malfaiteurs.</p>
+
+<p>Lorsqu'une femme non coupable suit volontairement
+son mari, celui-ci se trouve sauvé de la
+<span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span>prison par le dévouement de sa compagne: ils
+sont envoyés tous deux comme colons dans un
+village, où ils devront construire une maison sur
+des terres mises à leur disposition.</p>
+
+<p>Dès leur entrée dans la prison de correction, on
+rase la tête des forçats, qui doivent en principe
+avoir toujours les fers aux pieds; on n'imprime
+plus sur leur visage, comme on le faisait autrefois,
+les trois lettres qui restaient pendant toute
+leur vie la preuve infamante de leur condamnation.
+Ils se lèvent à quatre heures en été et à cinq
+en hiver: ils se lavent, et combien insuffisamment!
+Puis ils prennent le thé. Le premier gardien
+distribue alors les corvées, et lit la liste des
+travaux à exécuter pendant la journée: il désigne
+les hommes qui devront travailler sur le port,
+ceux qui iront réparer un pont écroulé; d'autres
+construiront une route, etc. A onze heures, a lieu
+le déjeuner, et les prisonniers peuvent alors se
+reposer un peu. Le travail recommence à une
+heure et dure jusqu'à six, en été du moins; car,
+pendant l'hiver, la nuit vient vite à Sakhaline. A
+six heures, a lieu le souper, suivi de l'appel: des
+prières sont ensuite chantées en chœur. Le tabac
+est toléré dans les prisons, mais l'eau-de-vie et
+les cartes sont défendues; on y boit pourtant
+<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span>quelquefois et on y joue souvent. Chaque jour on
+peut confisquer des cartes: les prisonniers sont
+habiles et ils en fabriquent de nouvelles avec du
+carton, du papier, du linge même; j'en ai rapporté
+qui furent faites les unes avec de vieilles semelles,
+les autres avec des feuilles d'arbre. Comme enjeux,
+ils mettent tout ce qu'ils possèdent, voire
+même leurs vêtements ou leur nourriture. Je les
+ai surpris jouant pendant la nuit sous l'œil complaisant
+de gardiens qui avaient reçu certainement
+le prix de leur indulgence.</p>
+
+<p>La nourriture dans la prison n'est que suffisante;
+elle était bonne pourtant, d'après les prisonniers
+eux-mêmes, à Onor. Ils me disaient parfois
+qu'ils étaient heureux quand on annonçait
+que la prison serait visitée par un voyageur ou par
+un personnage: la soupe était toujours plus
+soignée ce jour-là, car le visiteur était chaque fois
+invité à apprécier le plat du jour. Deux fois
+par semaine, on doit donner du poisson, et les
+autres jours de la viande salée; le poisson cependant
+n'apparaît pas sur les menus de certaines
+prisons, dans une île dont les pêcheries sont pourtant
+la plus grande richesse. La viande salée est
+bouillie, et chaque homme reçoit, pour sa part,
+une mesure équivalant à cent six grammes et
+<span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span>demi; le dimanche, la nourriture se compose de
+gruau et de viande fraîche. Le pain fait par les
+prisonniers est bon, et les fonctionnaires eux-mêmes
+en achètent pour leur propre table. La
+soupe contient habituellement de la farine, du riz,
+des pommes de terre et des choux; quant à la
+viande fraîche du dimanche, elle est souvent
+remplacée par de la viande salée, car le maître
+de prison y trouve son compte et réalise un
+bénéfice. Le prisonnier reçoit enfin, chaque
+mois, une brique de thé qui pèse une livre. La
+brique de thé est très connue et très employée en
+Sibérie: les indigènes, les paysans et même de
+petits fonctionnaires en achètent et en usent.
+C'est une tablette de couleur noirâtre qui ressemble
+à un morceau de bois; on la fabrique en
+soumettant à une forte pression des feuilles de
+thé qui ont subi auparavant une préparation spéciale;
+on casse la brique en petits morceaux et
+chacun d'eux doit être mis à infuser, comme des
+feuilles de thé ordinaire.</p>
+
+<p>Presque toujours enchaînés, les malheureux
+forçats deviennent méchants: le médecin, pour
+raison de santé, et le maître de prison, comme
+récompense, peuvent les débarrasser de leurs
+fers. On comprend ce que doivent être leurs
+<span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span>habitudes et leurs conversations; ils préparent de
+mauvais coups pour le jour où ils quitteront la
+prison de correction; les moins corrompus prennent
+peu à peu les vices des autres, et personne
+n'essaie de les moraliser: le pope qui vient les
+visiter n'est pas capable de mener à bien pareille
+œuvre, sa conduite est souvent trop connue et
+peu recommandable. Les surveillants et les maîtres
+de prison donnent encore de plus mauvais
+exemples et tour à tour se montrent à eux cruellement
+méchants ou coupablement négligents.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="061" style="max-width: 51.625em;">
+ <img class="w100" src="images/061.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LES MURS DE LA PRISON.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les prisonniers n'ont aucun goût au travail:
+«A quoi bon nous fatiguer, me disait l'un d'eux,
+nous trouverons toujours la soupe prête: les
+paysans de Russie qui paient l'impôt nous nourrissent
+et travaillent pour nous!» Pourquoi d'ailleurs
+travailler sans profit? Ils ne font que juste
+ce qu'il faut pour n'être pas punis ou battus.
+Cependant lorsqu'un bateau jette l'ancre devant
+Alexandrovsk ou devant Korsakovsk, apportant
+des marchandises ou du charbon, ils ont le droit
+d'espérer une juste rémunération. Le capitaine
+doit, en effet, payer pour chaque homme que
+l'administration de l'île met à sa disposition, et la
+trésorerie qui encaisse ces sommes leur abandonne
+dix pour cent de l'argent touché. Ce salaire
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"></a><a id="Page_58"></a><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span>est déposé dans la trésorerie, avec l'argent apporté
+de Russie par les forçats, qui ont dû, d'après la
+loi, s'en démunir dès leur arrivée à Sakhaline.
+Si l'un d'eux veut recevoir un peu de son argent,
+il doit en faire la demande au maître de prison
+qui la soumet au chef de l'arrondissement; si
+elle est admise, le forçat peut employer l'argent
+qui lui est remis à l'achat de ce dont il a besoin,
+mais il ne peut se procurer de l'eau-de-vie, objet
+constant de son secret désir.</p>
+
+<p>Ce sont les maîtres de prison qui reçoivent et
+ouvrent les lettres chargées, venant de Russie à
+l'adresse des forçats, et on en a connu qui ont
+fait avec l'argent envoyé des achats et des opérations
+dont ils ont tiré bénéfice à l'insu des
+destinataires; ils doivent lire toutes les lettres
+adressées aux forçats par leurs amis ou par leur
+famille, ainsi que celles qui sont écrites en réponse.
+Peu de déportés d'ailleurs savent lire
+et écrire, quelques-uns savent lire seulement.</p>
+
+<p>La prison d'amélioration est moins dure que la
+prison de correction: le forçat qui y habite n'a
+pas la tête rasée, et il est débarrassé de ses fers;
+il va au travail sans être accompagné par des
+soldats, bien que régulièrement un surveillant
+doive rester avec lui. Quelquefois cependant,
+<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span>dans les premiers jours, un soldat l'accompagne
+pour rendre compte à l'administration de ce que
+le forçat fait ou peut faire. S'il se conduit bien,
+il reçoit la permission d'habiter dans le village
+qui entoure la prison et où il trouve facilement
+un logement au prix modique d'un rouble ou
+d'un rouble et demi, c'est-à-dire de 3 à 4 francs.
+Il y a des gens qui ont plusieurs chambres à
+louer; ils doivent donner le nom de leurs locataires
+au chef de prison qui peut toujours venir
+à l'improviste pour voir comment vit le déporté.
+Celui-ci doit, chaque matin, se présenter à l'appel
+pour savoir le travail qui lui est réservé, ou se
+rendre à l'atelier auquel il est attaché. Le chef de
+prison a d'ailleurs tout intérêt à ce que ses pensionnaires
+habitent dans le village; car s'il leur
+donne encore de la viande, de la farine et des
+briques de thé à emporter, il considère la soupe
+qu'il oublie de servir comme mangée, ce qui est
+pour lui un nouveau bénéfice.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="065" style="max-width: 55.625em;">
+ <img class="w100" src="images/065.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UNE PRISON D'AMÉLIORATION.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Seuls, les forçats de la prison d'amélioration
+peuvent travailler dans les ateliers où ils restent
+parfois, moyennant salaire et sur leur demande,
+lorsqu'ils sont devenus des «posselentsy». Chaque
+homme, en débarquant, a sur ses papiers la notification
+du métier ou des métiers qu'il a exercés;
+<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a><a id="Page_62"></a><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span>quelques-uns demandent même à apprendre tel
+métier qui leur plairait, et on leur en accorde la
+permission, si leurs forces physiques le permettent
+et selon les exigences du service; mais le
+plus souvent, ils préfèrent ce qu'ils appellent le
+travail noir sur le port ou sur les routes à l'occupation
+régulière des ateliers; le travail noir semble
+pourtant au premier abord le plus dur. A la vérité,
+dans les ateliers, cordonnerie, menuiserie, forge,
+serrurerie, carrosserie, le déporté est forcé de
+travailler et peut difficilement tricher; chaque
+homme, en effet, reçoit une tâche à exécuter dans
+un temps donné; des surveillants passent et
+repassent; les contre-maîtres qui tiennent à leur
+place se montrent exigeants, et le chef de district
+n'épargne pas les rondes; la paresse est rendue
+difficile dans un atelier. Dans les gros travaux
+exécutés sur les routes, au contraire, bois à
+couper ou à porter, charbons à décharger, ponts à
+rétablir, les forçats sont loin du village, ils
+peuvent dormir, jouer ou ne rien faire; enfin
+l'évasion est alors chose tentante et relativement
+facile. L'aventure est pourtant dangereuse, car
+les soldats portent sur l'épaule des fusils toujours
+chargés, ils ont le droit de tirer sur les fugitifs,
+et ils reçoivent une prime de trois roubles
+<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span>pour chaque évadé qu'ils ramènent à la prison.</p>
+
+<p>Beaucoup de forçats parviennent à s'évader: en
+1899 un chef de district me disait que plus de cinquante
+évasions avaient été signalées, pendant
+une période de dix mois, rien que dans son arrondissement.
+L'été, les forçats se cachent dans une
+cale de bateau ou passent en barque le détroit,
+qu'ils traversent l'hiver sur des traîneaux attelés
+de chiens. Parfois on ramène de Sibérie des vagabonds
+que l'administration croit reconnaître, mais
+ils ont donné un faux nom et tous leurs anciens
+camarades font semblant de les voir pour la première
+fois.</p>
+
+<p>Vassily put, on l'a vu, traverser la Sibérie et la
+Russie d'Europe, et il n'est pas le seul qui ait su
+accomplir un voyage si difficile. J'ai trouvé dans
+une baraque d'émigrants, en Transbaïkalie, une
+femme qui me reconnut: elle m'avait vu à Sakhaline,
+d'où elle avouait s'être échappée. Elle avait
+fait, à pied, plus de 3 000 kilomètres, avec ses trois
+enfants qui marchaient pieds nus et dont l'aîné
+n'avait pas encore dix ans.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="069" style="max-width: 34.4375em;">
+ <img class="w100" src="images/069.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LA PENDAISON.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Jadis, quand un forçat s'échappait, le chef de
+district télégraphiait au procureur de Vladivostok.
+Si le coupable était pris ou revenait dans sa prison,
+dans les sept jours qui suivaient son évasion, il
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"></a><a id="Page_66"></a><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span>était puni de verges; ce laps de temps écoulé, la
+peine était plus sévère, et le tribunal condamnait
+le malheureux à quelques années de prison et à
+un certain nombre de coups de fouet. On est un
+peu plus clément aujourd'hui: le chef de district
+attend quelques jours avant de télégraphier, et la
+période de sept jours ne commence qu'au moment
+de l'envoi de la dépêche accusatrice.</p>
+
+<p>Par suite de la nouvelle peine décidée par le
+tribunal, on voit des forçats condamnés à perpétuité
+plus cinq ans: certains, par suite de condamnations
+successives, devraient rester en prison
+pendant la durée de deux ou trois vies humaines,
+quelques-uns même se paient le luxe de plusieurs
+perpétuités. La peine de mort n'existe en Russie
+qu'en cas de tentative contre l'empereur; un conseil
+de guerre peut aussi la prononcer. En dix ans,
+il y a eu trois exécutions capitales à Sakhaline; les
+deux dernières eurent lieu en 1899. On pendit alors
+deux misérables qui avaient formé une bande et
+qui terrifiaient tous les villageois; ils portaient
+partout avec eux l'incendie, le pillage et l'assassinat.
+Selon l'usage, on les plaça dans un sac sous
+une potence et sur un escabeau; lorsque la corde
+fut passée à leur cou, l'escabeau s'écroula et leurs
+corps se balancèrent dans le vide.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp50" id="072" style="max-width: 15.125em;">
+ <img class="w100" src="images/072.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LES FERS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les punitions à Sakhaline sont le cachot, les
+fers, la brouette, les verges et le fouet, toutes
+aussi cruelles qu'inutiles. Le cachot est noir et
+rarement aéré;
+l'homme y est enfermé
+les fers aux
+pieds, et je revois
+toujours un malheureux,
+à genoux,
+demandant
+sa grâce au chef de
+prison, qui refusa
+de l'accorder, même
+quand je lui
+demandai de le
+faire par condescendance
+pour
+moi. Les fers qui
+sont mis aux
+mains, réunis par des anneaux, sont attachés aux
+pieds par une lourde chaîne qui pend entre les
+jambes du forçat; parfois les chaînes sont longues,
+et l'infortuné doit marcher longtemps en
+poussant devant lui une brouette. C'est là une
+condamnation que seul peut prononcer le tribunal,
+et qui est moins terrible qu'elle n'en a
+<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span>l'air, d'après ce que m'ont dit quelques forçats.</p>
+
+<p>Les verges ne leur font pas très peur; mais le
+fouet, le terrible knout, les épouvante. L'homme
+est couché à plat
+ventre sur une sorte
+de banc; ses pieds
+passent à travers deux
+trous, et il y a des
+encoches pour sa tête
+et ses bras; il est attaché,
+et le bourreau,
+qui est souvent un
+camarade, est chargé
+de le frapper; si les
+coups étaient donnés
+de toute force, le martyr
+n'y survivrait pas.
+Cette punition devient
+rare, car les médecins sont consultés et ils
+s'y opposent, et déclarent en général que le condamné
+est trop faible pour la supporter. Un tribunal
+peut condamner un forçat à cent coups de
+fouet, un chef de district peut faire donner vingt
+coups de fouet et cent coups de verges, un chef
+de prison vingt coups de verges seulement.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="073" style="max-width: 12.4375em;">
+ <img class="w100" src="images/073.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LE KNOUT.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les chefs de prison passent en général pour être
+<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span>cruels. Des livres ont été écrits par des condamnés
+politiques dans lesquels ils ont été très sévèrement
+jugés. Le public peut quelquefois considérer ces
+livres comme des œuvres de vengeance et, partant,
+sujets à caution; mais il existe aussi des rapports
+officiels signés de jurisconsultes, comme M. Dril
+par exemple, qui furent envoyés en mission et
+qu'on ne saurait taxer d'exagération. La conclusion
+qu'on tire de la lecture de ces livres et de ces
+rapports, c'est que les chefs de prison sont trop
+souvent de sinistres personnages. Ils sont les vrais
+maîtres de l'île et les autres fonctionnaires de l'île
+se trouvent pour bien des choses sous leur dépendance.
+Ils font espionner ces derniers par des
+forçats, heureux s'ils peuvent trouver dans leur
+vie quelque faiblesse, quelque faute de mœurs,
+quelque indélicatesse dont ils pourront profiter.
+En gagnant sur le foin, le cuir et les autres choses
+préparées dans les ateliers, en s'entendant avec les
+magasins fournisseurs de l'île, ils font de bonnes
+affaires, et ils peuvent quitter l'île, ayant économisé
+sur leurs appointements des sommes supérieures
+à ces appointements même; le jeu cependant fait
+parfois rentrer dans la circulation le gain qu'ils
+ont plus ou moins délicatement encaissé.</p>
+
+<p>Les «posselentsy» viennent chercher, à la prison,
+<span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span>la farine que la loi leur accorde, mais ils doivent
+avoir un sac pour la mettre et pour l'emporter. Les
+maîtres de prison pèsent le sac, qui est assez lourd,
+avec la farine; la différence entre le poids livré et
+le poids à livrer est encore un important bénéfice,
+car il y a beaucoup de colons à fournir et les petits
+ruisseaux font les grandes rivières.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp53" id="075" style="max-width: 16.1875em;">
+ <img class="w100" src="images/075.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UN FORÇAT TATAR.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>C'est si facile de gagner de l'argent! Il faut
+donner de la viande fraîche chaque dimanche aux
+<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span>prisonniers: on la remplace par de la viande salée,
+qui coûte moins cher, et, avec l'argent économisé,
+le chef de prison peut se faire peu à peu un petit
+troupeau de bêtes à cornes, qui grossit d'année en
+année. Du cuir est refusé comme mauvais par la
+commission et mis en vente au rabais; le chef de
+prison l'achète en sous-main, et c'est ce même
+cuir qui, bien que réformé, servira pour les
+prisonniers; l'autre, le bon, sera revendu à bénéfice
+à une maison du continent ou à une autre
+prison de l'île. Tel maître de prison s'amusa jadis
+à enfermer un forçat dans un tonneau, qu'il fit
+rouler sur la pente d'une colline: tel autre, qui n'a
+pas quitté l'île depuis bien longtemps, faisait
+fouetter ses prisonniers, en fumant sa cigarette:
+à chaque bouffée qu'il tirait, on devait frapper un
+coup. Et ce ne sont pas, loin de là, les seules
+cruautés que j'aurais à citer.</p>
+
+<p>Il est évident que les gardiens y trouvent aussi
+leur compte, et que le chef de prison ferme les
+yeux sur leurs exactions: tel surveillant qui reçoit
+quarante roubles vit comme s'il avait deux cents
+roubles d'appointements; il est d'ailleurs aussi
+cruel que malhonnête. Ce sont des fonctionnaires
+et même des prêtres qui m'ont confié ces détails,
+malheureusement trop vrais.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span></p>
+
+<p>Ce qui étonne, c'est qu'il n'y ait pas plus souvent
+de tentatives criminelles sur la personne des directeurs
+de prison. A la vérité, les forçats sont terrifiés
+par leurs chefs et leurs gardiens. Sauf à Onor, où
+je les ai vus revenir gaiement de la forêt apportant
+des assiettes de fraises qu'ils mangeaient en bavardant,
+j'ai toujours trouvé dans les prisons un aspect
+de froide tristesse et de haine non déguisée: les
+forçats regardaient férocement le visiteur et ne
+croyaient plus qu'un homme pût être capable de
+bonté.</p>
+
+<p>Il y a parfois une assez grande inégalité dans
+les traitements infligés aux prisonniers; les femmes
+savent toujours comment s'attirer les complaisances
+des gardiens ou même de leurs chefs; les
+hommes qui n'ont pas cette ressource peuvent,
+s'ils ont un peu d'argent, s'assurer la complicité
+des soldats surveillants. Un homme un peu instruit
+est favorisé par le sort, car on le dispense de
+prison et il est employé à la chancellerie ou dans
+des services spéciaux, téléphone ou station météorologique.
+Un jeune criminel de bonne famille sera
+toujours mieux traité qu'un malheureux, coupable
+d'homicide étant pourtant alors en état d'ivresse;
+on transformera au besoin son crime de droit
+commun en crime politique. C'est dans la chancellerie
+<span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span>de Sakhaline qu'on emploie certain officier
+supérieur traître à sa patrie, et coupable d'avoir
+vendu des plans à l'étranger. Il a fait ses preuves
+dans sa spécialité, et c'est pourquoi sans doute on
+l'admet dans les bureaux où sont les papiers importants
+de l'île. Cet ex-colonel a perdu tout sentiment
+de pudeur, puisqu'il vint, quelques jours
+après mon arrivée, me proposer de me faire des
+cartes et des plans; il me parlait sans le moindre
+embarras, et il fallait vraiment que cet homme,
+criminel plus que tout autre, fût tombé bien bas
+pour ne pas comprendre le dégoût qu'il inspirait à
+tout homme civilisé.</p>
+
+<p>Mais, me dira-t-on, comment toutes ces choses,
+cruautés et injustices, sont-elles possibles? Il n'y a
+donc jamais d'inspecteurs venus de Pétersbourg?
+Que fait le gouverneur? La première question
+serait un peu naïve: quel est l'inspecteur qui voit
+quelque chose? Des personnages importants sont
+venus de Pétersbourg, ils n'ont fait que paraître et
+disparaître, et il ne reste aujourd'hui que le souvenir
+des promesses qu'ils ont faites et qui n'ont
+pas été accomplies. Quant au gouverneur, il est
+plein de bonnes intentions, mais il n'est nommé
+que pour un temps trop court; il est dans la même
+situation que les visiteurs étrangers; il ne voit que
+<span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span>ce qu'on lui laisse voir: il entend même beaucoup
+moins de choses qu'eux, car on se gêne pour parler
+avec lui et on lui cache tout ce qu'on peut lui
+cacher. Les fonctionnaires honnêtes n'osent rien
+dire; on se souvient que l'un d'eux fut blâmé, parce
+que dans une circulaire, il s'était étonné des
+sommes énormes que perdaient chaque jour, au
+jeu, des subalternes touchant des appointements
+modestes. Il ne fut pas seulement blâmé, mais
+déplacé et accusé de jeter la suspicion sur les
+gens qui se trouvaient sous ses ordres.</p>
+
+<p>«Ce que nous vous racontons vous effraie, me
+disait un forçat, c'est ce que nous vous taisons
+qui est le plus terrible.»</p>
+
+<p>«Vous avez appris bien des choses, me répétait
+un fonctionnaire, mais croyez bien que nous
+n'avons pas pu tout vous dire! Il y a des faits dont
+on n'ose pas parler.»</p>
+
+<p>Et quand on pense que, malgré tout, il y a des
+forçats qui, devenus colons dans l'île, regrettent
+la prison: les paresseux, parce qu'ils y vivaient
+sans rien faire; les vieillards, parce qu'ils étaient
+sûrs d'y manger presque à leur faim!</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"></a><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">
+ <i>CHAPITRE IV</i>
+ <br>
+ Les villages.—La vie des forçats-colons.—Femmes
+ et familles de forçats.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Les villages, créés par les forçats chargés de coloniser
+Sakhaline, ont été construits dans le
+centre et le sud de l'île. Une route part d'Alexandrovsk,
+elle côtoie la mer au pied de hautes et
+dangereuses falaises, jusqu'à la rivière d'Arkovo,
+qui se jette dans le détroit de Tartarie, un peu au
+nord d'Alexandrovsk. Un village guiliak, abandonné
+pendant l'été et composé seulement de
+quelques petites cabanes bâties sur pilotis, se
+trouve en cet endroit: la route tourne brusquement
+vers l'est et remonte l'étroite et délicieuse
+vallée que descend rapidement la rivière. A la
+traversée des trois villages d'Arkovo, les forçats-colons
+sortent au bruit de la voiture, et les fillettes
+dévisagent effrontément le voyageur qui passe. La
+montagne très élevée est escarpée, et la route qui
+conduit au col est faite de glaise sur laquelle les
+<span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span>chevaux glissent et l'équipage recule. Des forêts
+de bouleaux et d'érables succèdent à de grands
+sapins noirs qui ne sont plus que les ruines charbonneuses
+d'un formidable incendie: tout le sol
+est parfumé par l'odeur des fraises et des roses.
+Le col franchi, on entre dans le bassin de la Tym,
+on atteint Armoudane et le village important de
+Derbinski où se trouve une prison. La route continue
+toute droite vers le sud, à travers un pays
+plat, entre des forêts à demi-brûlées jusqu'à
+Rykovski, siège du chef de l'arrondissement; elle
+gravit ensuite le col de Palévo, franchit la ligne de
+partage des eaux, et descend dans le bassin de la
+Poronaï, traversant plusieurs villages, dont l'un
+est abandonné, jusqu'au village d'Onor.</p>
+
+<p>De Derbinski, une autre route beaucoup plus
+mauvaise conduit jusqu'au village de Slavo, d'où
+l'on gagne à cheval ou en barque celui d'Ado-Tym.
+La forêt venait d'être dévastée par un incendie,
+et, lorsque je la traversai, l'aspect en était terrible:
+les oiseaux semblaient en avoir fui et une odeur
+de feu mal éteint nous prenait à la gorge. Plus
+loin, la forêt était faite de mélèzes, pleine de lianes
+et de troncs déracinés, arrosée de ruisseaux coulant
+dans des gorges profondes où les ours habitaient
+nombreux. La colonisation ne poussera pas
+<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span>plus avant dans le nord de l'île, ou du moins ce
+n'est pas probable, et c'est au sud d'Onor, dans le
+bassin de la Poronaï, que se construiront de nouveaux
+villages dont les plans déjà sont à l'étude.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp94" id="083" style="max-width: 25.6875em;">
+ <img class="w100" src="images/083.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UNE ROUTE A SAKHALINE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Dans le sud de l'île, une route défoncée et presque
+impraticable va de Korsakovsk jusqu'à la rivière
+Naïba, en remontant la vallée de la Soussouia:
+c'est la partie de l'île la plus propre à la colonisation,
+bien que, comme toutes les autres, les rivières
+y aient le caractère de torrents aux rapides et terribles
+inondations. La route était si mauvaise que
+<span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span>les voyageurs la maudissaient; plus heureux que
+beaucoup d'autres, je n'y ai versé que deux fois.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp94" id="084" style="max-width: 30.875em;">
+ <img class="w100" src="images/084.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ FONCTIONNAIRES ET POPE RUSSES.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>J'ai reçu l'hospitalité, tantôt chez des fonctionnaires,
+tantôt chez des popes, et, le plus souvent,
+chez les forçats. On me vola plusieurs fois, mais
+rien de plus grave ne m'arriva.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="085" style="max-width: 54.25em;">
+ <img class="w100" src="images/085.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UNE MINE EN EXPLOITATION.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Il existe dans les villages trois sortes d'individus:
+1<sup>o</sup> des «posselentsy», qui sont, nous l'avons vu,
+des forçats libérés astreints à la résidence forcée,
+2<sup>o</sup> des forçats qui, au lieu d'être enfermés en prison,
+ont reçu la permission de vivre au village parce
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a><a id="Page_82"></a><a id="Page_83"></a>[Pg 83]</span>que leurs femmes, non coupables, ont bien voulu
+les suivre, 3<sup>o</sup> des «posselentsy», qui, après quatre
+ans, sont devenus des paysans, et qui, cependant,
+restent dans l'île, malgré le droit qu'ils ont d'habiter
+en Sibérie ou même de revenir en Russie d'Europe.
+Jadis tous les habitants de villages dépendaient du
+chef de prison; on a créé depuis quelques années,
+des inspecteurs de la colonisation, ou, pour traduire
+mot à mot, «des surveillants des posselentsy».
+Les forçats seuls, dans les villages,
+relèvent aujourd'hui du chef de prison.</p>
+
+<p>L'inspecteur choisit le lieu où doit être construit
+le nouveau village; il est mis à la disposition de
+forçats qui vont quitter la prison ou de ménages
+qui arrivent de Russie avec le bateau. J'ai vu, par
+exemple, non loin d'Onor, un village en construction;
+trente couples, débarqués récemment, y
+travaillaient, et dans chacun d'eux, soit le mari,
+soit la femme, avait volontairement suivi dans
+l'exil l'autre conjoint coupable.</p>
+
+<p>L'agronome et le géomètre sont consultés avant
+la création du village; l'un doit faire l'analyse du
+sol: il importe, en effet, de savoir si la terre est
+bonne dans la clairière que l'inspecteur a choisie
+et combien de familles elle pourra nourrir; l'autre
+est chargé de tracer le plan: on fixe avant tout la
+<span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span>place de la rue dont la largeur est toujours de
+30 sajènes (63 mètres). Chaque famille reçoit le
+long de la rue un terrain large de 20 sajènes; si
+la largeur du terrain est fixée, la longueur en est
+variable, puisqu'il est admis qu'on peut cultiver
+derrière la maison jusqu'à la forêt ou jusqu'à la
+rivière. Dans certains villages, il y a des rues
+parallèles qui sont séparées par une distance de
+120 sajènes (242 mètres): chaque maison occupant
+un espace de 20 sajènes carrées, chaque famille a,
+dans ce cas, à sa disposition un champ long de
+63 mètres et large seulement de 42<sup>m</sup>68 centimètres.</p>
+
+<p>Lorsque la construction du village est décidée,
+on envoie au lieu désigné les forçats destinés à
+créer et à habiter le village. On leur donne ou,
+pour mieux dire, on leur prête à chacun une hache,
+une scie et des cordes; ils obtiennent ces différents
+objets à crédit et devront les rembourser plus tard.
+Ils reçoivent pendant deux ans, chaque mois, de la
+nourriture composée de 1 poud 27 livres de farine
+par tête, avec 5 livres de gruau, 5 de viande salée
+et 18 de poisson salé;—rappelons, à ce sujet, que
+le poud russe vaut 16 kilos 38, et que la livre russe
+n'est que de 410 grammes. Les «posselentsy» ne
+reçoivent pas de thé, et l'inspecteur peut même ne
+leur rien donner du tout, s'il juge qu'ils possèdent
+<span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span>personnellement assez de fortune pour se suffire.
+Les condamnés à perpétuité qui ont la chance
+d'avoir été suivis par leurs femmes, et qui vivent
+avec elles dans les villages, sont mieux traités que
+les autres villageois; ils sont considérés comme
+étant en prison et ont droit, à ce titre, à l'ordinaire
+des prisonniers; quelquefois même, toute leur vie
+durant, ils reçoivent, plus heureux que les colons,
+du thé et du savon.</p>
+
+<p>Pendant les deux années que l'administration
+vient en aide aux habitants d'un nouveau village,
+elle leur donne deux fois un vêtement de forçat,
+trois fois, un peu de cirage et quatre, des chaussures.
+Une femme venue volontairement et non
+coupable reçoit 16 kilogrammes de farine chaque
+mois, les enfants âgés de moins de dix ans, un
+rouble et demi, c'est-à-dire environ 4 francs par
+mois, de dix à quatorze ans 16 kilogrammes de
+farine par tête, passé cet âge, ils doivent travailler
+à leur tour et se suffire à eux-mêmes.</p>
+
+<p>Les colons peuvent demander du bétail à l'administration;
+ceux qui ont de la famille, et même
+des célibataires reçoivent une vache et parfois
+un cheval. Les vaches appartiennent en général
+à la race du Charolais. Les autres bêtes domestiques
+sont des poules de Russie, des cochons
+<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span>de Sibérie et quelques chèvres; il n'y a pas un
+mouton. On a fait quelques essais d'apiculture,
+mais l'été est trop court pour que les abeilles
+aient le temps de ramasser leur butin et de le
+travailler suffisamment. Les chevaux et les vaches
+seuls sont donnés par l'administration, et toujours
+à crédit; les déportés ont trois ans pour s'acquitter
+de leur dette; la vache leur est comptée de 110
+à 140 francs et le cheval de 140 à 180. En fait, la
+dette n'est payée que longtemps après le délai
+légal; les pauvres gens ne savent pas et souvent
+ne peuvent pas faire d'économies, et plus d'un a
+depuis quelques années déjà, le droit de retourner
+sur le continent lorsqu'il règle définitivement ses
+comptes avec la trésorerie.</p>
+
+<p>La tâche qu'on impose au forçat-colon est, il faut
+bien le dire, effrayante, et l'effort qu'on exige de
+lui, exagéré: pour réussir, il lui faut le courage et
+l'opiniâtreté que seul peut posséder un honnête
+homme; dans une exploitation aussi difficile, il lui
+faudrait, en outre et surtout, retrouver l'habitude
+du travail et les forces qu'il a perdues, quelquefois
+à jamais, sous le régime anémiant de la prison.
+Un homme sain de corps et d'esprit échouerait
+parfois dans pareille entreprise; or le déporté est
+souvent un malade, déprimé à tout point de vue: la
+<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span>société s'est inquiétée un peu de sa santé physique
+lorsqu'il était enfermé, et pas du tout de sa santé
+morale. Le malheureux n'a plus confiance en personne,
+il est le chien battu toujours prêt à mordre,
+il doute de ses chefs, qu'il ne connaît que par leurs
+défauts, de ses camarades, qui le voleront si son
+travail produit quelques résultats, et de lui-même,
+parce qu'on n'a jamais cherché à lui rendre le
+respect de sa propre personne et parce qu'il n'a
+plus que de la mauvaise volonté. Si, dès son arrivée,
+on lui avait confié le travail qu'on lui impose
+quand il n'est plus ni physiquement ni moralement
+capable de l'accomplir, l'œuvre colonisatrice de la
+Russie y aurait gagné, et la tâche aurait peut-être
+eu, aux yeux du déporté lui-même, un caractère
+de régénération.</p>
+
+<p>J'ai vu telle place qu'on avait résolu de transformer
+en village: la clairière était petite, mais
+elle avait été agrandie en brûlant la forêt qui l'entourait;
+avant de commencer tout travail agricole,
+il y avait des troncs calcinés à abattre et des racines
+à arracher; les forçats vivaient dans des baraquements
+et coupaient du bois pour construire
+leurs maisons. Les futurs colons travaillaient mollement,
+ayant, en même temps que leurs forces,
+perdu toute espérance!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span></p>
+
+<p>Une maison, d'ailleurs, ne vaut guère plus de
+10 à 15 roubles; on en trouve pourtant dans les
+gros villages qui en valent 200; les villages les
+plus florissants sont, en général, au sud; pourtant,
+au centre de l'île, il y a plus de quatre
+cents maisons à Rykovski, et à Onor, plus de trois
+cents.</p>
+
+<p>Une maison qui vaut plus de 200 roubles fait
+supposer que le propriétaire vit dans l'aisance; il
+y a, en effet, des libérés qui sont relativement
+riches; les forçats, qui se sont trouvés retranchés
+de la société, s'empressent d'en fonder une plus
+petite, mais ressemblant à celle dont ils ne font
+plus partie. La classe aisée peut être divisée en
+quatre groupes: il y a d'abord les gens qui ont été
+déportés, possédant déjà une petite fortune; viennent
+ensuite ceux qui se sont mis de tout leur
+cœur à l'ouvrage, qui ont travaillé la terre ou
+exercé un métier avec honnêteté et économie;
+enfin viennent les commerçants usuriers et les
+gens qui vivent d'expédients. Le reste de la population—et
+c'est le plus grand nombre—est composé
+de gens qui, par paresse, par malchance, ou
+par infirmité vivent dans la misère, souvent dans
+le vice et sont presque toujours prêts à faire un
+mauvais coup.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span></p>
+
+<p>Les plus fortunés prennent bientôt les allures
+de nos bourgeois et de nos capitalistes, parlent
+avec mépris et indignation des crimes de leurs
+ex-compagnons et accusent la police de ne pas
+faire son devoir.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il ne se passe pas un jour sans
+qu'on ait à enregistrer plusieurs vols parfois dans
+un seul village, et les assassinats sont très fréquents.
+Il y a des bandes qui vivent dans la forêt
+et terrorisent les villages; elles ne se contentent
+pas de voler, elles tuent, et on a vu même des
+forçats affamés qui ont assassiné pour se nourrir
+de chair humaine.</p>
+
+<p>Ils peuvent se procurer les choses dont ils ont
+besoin en s'adressant aux succursales du «fonds»
+qui se trouve dans les gros villages. Le fonds est
+fait en principe pour vendre à bon marché les
+objets nécessaires aux paysans: il y a d'autres
+boutiques qui doivent recevoir une permission
+spéciale pour la vente du tabac ou pour être
+tenues par un gérant. Le fonds vend beaucoup
+plus cher que les autres boutiques, il achète à
+des commissionnaires au lieu de chercher à trouver
+de la marchandise de première main; il se
+passe là, si tout ce qu'on raconte est vrai, mille
+choses passablement scandaleuses, mais les fonctionnaires
+<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span>ne peuvent rien dire, car le fonds leur
+vend habilement à crédit, et les dettes contractées
+les obligent au silence.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp57" id="095" style="max-width: 19.125em;">
+ <img class="w100" src="images/095.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UNE FEMME FORÇAT.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Nul, pas même le fonds, ne peut vendre d'eau-de-vie;
+mais on a vu des employés du fonds et
+même des fonctionnaires plus importants faire,
+de façon interlope, le commerce de l'alcool. Les
+forçats paient n'importe quel prix un litre d'alcool;
+ils vendraient leurs femmes ou leurs filles à
+qui leur en proposerait un peu. A Noël, à Pâques,
+le 1<sup>er</sup> octobre et le 1<sup>er</sup> janvier, qui sont de grandes
+fêtes religieuses, ainsi qu'aux fêtes impériales,
+chaque villageois reçoit un quart de litre d'alcool;
+et ce sont pour les déportés les plus beaux
+jours de l'année, qu'ils attendent toujours impatiemment:
+c'est alors une ivresse générale. Celui
+qui fait la distribution de l'alcool est le «staroste»,
+sorte de représentant du village, choisi par les
+camarades. C'est aussi le staroste qui est chargé
+d'engager et de payer le pâtre qui garde le troupeau
+du village, et les veilleurs de nuit; il envoie
+les malades à l'hôpital, fait réparer les routes et
+les ponts. S'il est en bons termes avec un soldat
+surveillant, il peut s'entendre avec lui pour bon
+nombre de petits profits louches; il ferme généralement
+les yeux sur certains faits; par exemple
+<span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span>il ne dénonce jamais les paysans qui établissent
+des distilleries dans la forêt, ce qui est très fréquent,
+quoique sévèrement puni par la loi. Il y a
+des villages entiers qui font en effet et de façon
+très primitive de l'eau-de-vie, et, jusqu'au moment
+où le scandale éclate, bien des gens ferment les
+yeux; ceux qui l'achètent et la boivent en sont
+enchantés, les fabricants interlopes en tirent profit,
+<span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span>et ceux qui devraient parler, starostes ou soldats
+surveillants, se taisent, parce qu'ils y trouvent
+largement leur compte.</p>
+
+<p>Voilà de tristes mœurs et des choses bien
+étranges; qu'a-t-on fait pour moraliser et ramener
+au bien les forçats-colons? On a cru trouver
+trois moyens de moralisation dans l'influence de
+la femme, des enfants et des prêtres.</p>
+
+<p>Il y a, à Sakhaline, deux sortes de femmes: la
+déportée et la volontaire. La première est mariée
+dès son arrivée, il fut même un temps où elle
+était donnée à un colon, selon les caprices du
+chef de district et sans qu'elle fût consultée; aujourd'hui,
+on exige le consentement de la femme.
+Ce n'est pas à vrai dire un mariage, mais un
+concubinage légal, que décide et permet le chef
+de district sur la demande des deux intéressés,
+transmise par l'inspecteur de colonisation. Le
+mariage n'est souvent pas possible, car on doute
+parfois de la personnalité d'un des conjoints qui a
+refusé de dire son nom ou présenté des papiers
+évidemment faux. D'autres fois, l'un d'eux est
+marié en Russie et le divorce n'est pas prononcé.
+On permet pourtant à ceux qui le demandent de
+se mettre en ménage: ils promettent seulement
+de faire bénir leur union dès que la loi le permettra.
+<span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span>En fait, cette promesse n'est pas toujours
+tenue, le ménage d'ailleurs parfois se disloque, et
+j'ai connu tel forçat qui en était à son troisième
+concubinage, toujours avec promesse d'épouser.</p>
+
+<p>La deuxième catégorie de femmes est plus intéressante:
+elle est composée de braves filles qui
+ont suivi volontairement leurs maris coupables.
+Mais si les femmes forçats ne valent pas grand'chose,
+les volontaires sont malheureusement trop
+vite corrompues. Les colons-forçats qui sont en
+ménage légitime ou non, ne travaillent plus et
+vivent de la prostitution de leurs femmes, qu'ils
+vendent ou jouent aux cartes.</p>
+
+<p>Quels enfants peuvent naître de pareils parents?
+Je le laisse à penser. Les générations nées sur la
+terre du bagne sont plus corrompues que celles
+qui les ont précédées. Les enfants s'amusent aux
+jeux les plus scandaleux, les garçons volent et se
+grisent, et les filles sont souvent vendues, à l'âge
+de quatorze ans, et par leurs parents eux-mêmes.</p>
+
+<p>On a ouvert des asiles et des écoles, et il faut
+avouer que depuis quelque temps on semble s'occuper
+plus sérieusement du sort des enfants. Les
+maîtres sont le plus souvent des exilés politiques
+qui se consacrent de tout cœur à leur tâche,
+mais ce sont parfois des condamnés de droit
+<span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span>commun qui n'ont qu'une influence déplorable sur
+les enfants. Quel ascendant moral pourraient-ils
+avoir sur eux? A Derbinski, la maîtresse d'école
+était une baronne, qui avait mis elle-même le feu
+à sa maison afin d'en toucher l'assurance; très
+joueuse, elle voulait risquer cet argent. Voilà donc
+des enfants, fils de voleurs et d'assassins, qui
+étaient éduqués par une joueuse et une incendiaire!</p>
+
+<p>Les popes de Sakhaline comme tant de prêtres
+en Sibérie, aiment le jeu, le vin et les filles. S'ils
+ont d'ailleurs certaines qualités, leurs défauts les
+empêchent de pouvoir grand'chose pour l'amélioration
+de leur entourage. Les meilleurs d'entre
+eux sont ceux qui se montrent indulgents pour
+les fautes des autres comme ils le sont pour leurs
+propres péchés.</p>
+
+<p>Bien des fonctionnaires comprennent qu'il faudrait
+trouver d'autres moyens de moralisation;
+mais on ne les y aide pas. Les directeurs qui
+viennent de Pétersbourg ne voient rien, ou pour
+mieux dire, ne prennent pas le temps de voir: il
+est vrai qu'ils promettent beaucoup.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">
+ <i>CHAPITRE V</i>
+ <br>
+ Les richesses de l'île.—Les mines.—Visite à un charbonnage.—Un
+ type de forçat.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>La Russie a donc dépensé en vain de grosses
+sommes d'argent à Sakhaline; sa tentative de
+colonisation pénale a abouti à un échec, tout le
+monde en convient aujourd'hui. Convaincue des
+défauts et des dangers de la prison commune,
+l'administration de l'île allait faire, lors de mon
+départ, un essai de prison cellulaire, et déjà une
+grande baraque était à peu près construite à
+Rykovski. Je crains que le résultat n'en soit pas
+meilleur. Il est curieux de songer que les gens
+qui, comme l'a fait M. Drill, ont étudié sur place
+les colonies pénitentiaires de différents pays, déclarent
+que le forçat le moins malheureux est
+peut-être encore le déporté de Russie; le savant
+spécialiste que je viens de nommer critique pourtant
+avec une juste sévérité les prisons de Sakhaline,
+et quand on lit ses œuvres, on est tenté de
+croire qu'en matière de transportation pénale le
+<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span>meilleur des systèmes employés actuellement n'est
+pas sensiblement moins mauvais que les autres.</p>
+
+<p>L'idée de coloniser une terre encore en friche
+par le travail des forçats n'est pourtant pas critiquable
+en soi, mais encore faut-il que cette
+terre soit cultivable: l'île de Sakhaline est peu
+propre à la culture, elle contient pourtant d'incontestables
+richesses, et c'est à celles-là qu'on
+aurait dû consacrer les efforts des déportés.</p>
+
+<p>Le manque de ports, la difficulté de pénétration
+dans l'île, la rigueur du climat font que les richesses
+de l'île seront, longtemps encore, toujours
+peut-être, inexploitables. J'ai personnellement peu
+confiance dans les naphtes découverts au nord de
+l'île, et surtout dans les sables aurifères dont les
+habitants sont trop disposés à s'exagérer l'importance.
+On nous vante, avec emphase, les découvertes
+récentes: cuivre, or, argent, marbre, rien
+ne manquerait à Sakhaline. Il serait imprudent
+de dire que les montagnes ne renferment pas les
+richesses dont on parle, elles sont à peu près
+inexplorées, et la géologie de l'île est fort peu
+connue; mais en Extrême-Orient russe, comme
+dans toute la Sibérie, chaque personne a toujours
+une mine merveilleuse à proposer au voyageur
+qui passe, et trop de gens se sont laissé séduire
+<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span>par des paroles et des illusions. Quand les filons
+proposés sont réels et riches, l'exploitation en est
+encore matériellement impossible; les sommes
+d'argent englouties dans de chimériques entreprises
+dépassent tout ce qu'on peut imaginer et
+sont très inférieures à celles qu'ont rapportées les
+quelques affaires actuellement bonnes.</p>
+
+<p>Abstraction faite de l'ambre qu'on trouve en
+assez grande quantité le long du golfe de la Patience,
+l'avenir de Sakhaline semble être dans les
+charbonnages et surtout dans les pêcheries.</p>
+
+<p>La côte occidentale de l'île tombe en pentes
+abruptes dans la mer, au-dessus de laquelle elle
+s'élève jusqu'à une altitude de 1200 mètres; si
+elle n'offre aucun port commode, elle met pourtant
+à découvert quelques gisements de charbon,
+dont la qualité, si l'on en croit les capitaines de
+bateaux, est inférieure à celle qu'on lui accorde
+ordinairement surtout dans les statistiques officielles.
+L'un d'eux me racontait, cette année précisément,
+que le charbon ne pouvait pas encore
+être employé sans danger et qu'il produisait des
+flammes susceptibles de causer un incendie; ce
+qu'il me disait fut prouvé quelques jours plus tard,
+puisqu'il y eut sur le bateau, <i>la Soungari</i>, un
+commencement d'incendie, dû au charbon de
+<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span>Sakhaline qui ne semble pas arrivé à complète
+maturité. Il n'en est pas moins vrai qu'actuellement
+on extrait plus de 16 millions de kilogrammes
+de houille des charbonnages exploités:
+les principaux sont ceux de Doué et de Vladimirovski,
+placés sous la direction des prisons, et
+ceux de Mgatchinski, qui appartiennent à la Compagnie
+Makovski.</p>
+
+<p>Un capitaine de bateau norvégien, qui avait
+jeté l'ancre devant Alexandrovsk, et demandé la
+permission d'acheter du charbon à la mine de Vladimirovski,
+m'offrit de me transporter jusqu'à ces
+charbonnages, situés au nord d'Alexandrovsk:
+j'acceptai la proposition. Le voyage ne fut pas très
+long, et nous nous arrêtâmes devant une étroite
+vallée; sur le rivage étaient quelques maisons et
+une jetée en bois assez branlante s'allongeait
+dans la mer; on apercevait la petite ligne ferrée,
+à voie étroite, sur laquelle descendaient des wagonnets.
+Une chaloupe à vapeur remorquait les
+grandes barques servant à l'embarquement du
+charbon. «Dans un port d'Extrême-Orient, me dit
+le capitaine, des travailleurs chinois mettraient
+trois heures pour m'apporter le chargement dont
+j'ai besoin; avec les forçats j'en ai pour plus d'un
+jour peut-être!...»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="103" style="max-width: 51.75em;">
+ <img class="w100" src="images/103.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ CONSTRUCTION D'UN VILLAGE DE FORÇATS LIBÉRÉS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_100"></a><a id="Page_101"></a>[Pg 101]</span></p>
+
+<p>Le fait est que, sur la jetée, la plupart des
+hommes étaient couchés, et les autres travaillaient
+mollement. Un fonctionnaire vint à ma rencontre:
+il s'avançait au milieu de forçats vautrés, et nous
+enjambâmes quelques corps pour aller nous serrer
+la main. Il me proposa de visiter la mine, et m'invita
+à m'asseoir sur un petit wagonnet, sorte de
+char-à-bancs, que traînait un cheval sur le chemin
+de fer à voie étroite. Un forçat servait de
+cocher. La vallée de la rivière de Vladimirovski est
+ravissante, le torrent y coule avec un bruit joyeux,
+capricieux et léger, sur un lit de cailloux brillants.</p>
+
+<p>«Ce pays me plaît», dis-je alors.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas le fonctionnaire, mais le cocher
+qui répondit:</p>
+
+<p>«Par Dieu, vous n'êtes pas forcé d'y vivre!»</p>
+
+<p>Et ce mot me ramena à la réalité, c'était encore
+un bagne que je visitais! Les sombres couloirs de
+la mine, humides, pleins de flaques d'eau, avaient
+l'aspect ordinaire des charbonnages déjà vus; tout
+y était primitif et rudimentaire, mais je m'étonnais
+surtout de n'y pas trouver de travailleurs. A
+la vérité, c'est une exploitation qui commence
+mal, et qu'il faudrait changer et poursuivre par
+des moyens plus rationnels. Les ouvriers mineurs
+<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span>sont des forçats et la compagnie qui exploite paie
+un impôt de 1/4 de kopek par 16 kilogrammes de
+charbon extrait. Le nombre des ouvriers est fixé
+par un contrat passé entre l'état et la compagnie
+qui verse chaque jour à la trésorerie de l'île,
+20 kopeks par homme employé. Si le chef de prison
+ne peut fournir le nombre d'hommes exigés, c'est
+la trésorerie qui doit à la compagnie un dédommagement
+d'un rouble par travailleur manquant:
+de là, les dettes pour la trésorerie de l'île et des
+combinaisons, parfois bizarres, souvent peu scrupuleuses.</p>
+
+<p>Une maisonnette, ornée d'une petite véranda,
+avait été construite pour le fonctionnaire surveillant,
+à côté des casernes destinées aux ouvriers.
+Ceux-ci vivaient en tas dans une repoussante
+saleté; en été, les misérables ne peuvent certes
+pas dormir dans leurs mauvais baraquements, et
+en hiver, ils doivent atrocement souffrir dans cette
+atmosphère qui me semblait insupportable. Dès
+que j'entrai, les forçats cachèrent leurs cartes:
+la plupart d'entre eux étaient occupés à jouer, et
+le fonctionnaire qui m'accompagnait leur dit:</p>
+
+<p>«Ne craignez rien, vous pouvez jouer!»</p>
+
+<p>Et se tournant vers moi, il ajouta:</p>
+
+<p>«A quoi bon leur défendre le jeu, ils jouent
+<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span>tous ouvertement; si je le leur interdis, ils iront
+jouer dans les bois, nous sommes impuissants
+pour lutter contre une telle passion, et, après tout,
+c'est là leur seul plaisir!»</p>
+
+<p>Je passai tout le jour avec les ouvriers, et
+vers dix heures du soir, je revins sur le wagonnet
+jusqu'au rivage. Le téléphone (car le téléphone
+existe à Sakhaline! On y manque de tout, mais on
+a le téléphone!) m'avait averti qu'une chaloupe à
+vapeur viendrait me chercher pendant la nuit, et
+je l'attendis dans une affreuse baraque, habitée
+par un gardien, dans laquelle pêle-mêle, les uns
+sur les autres, dormaient quelques forçats. Le
+repos m'y aurait semblé impossible, les mouches
+y volaient par centaines en bourdonnant de façon
+monotone, les murs étaient couverts de gros cafards
+jaunes qui s'y promenaient par bandes: parfois
+ils se hasardaient au plafond d'où ils tombaient
+lourdement sur nos visages et sur nos
+mains. Un mélange d'odeurs nauséabondes, produit
+par les vêtements et par les peaux à moitié
+pourries, par la cuisine et par la graisse, par la
+vermine et par les gens, semblait intolérable dès
+qu'on entrait dans la cabane.</p>
+
+<p>«Vous voyez ici ce qu'est un intérieur à Sakhaline,
+me dit le fonctionnaire; les gens vivent dans
+<span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span>la saleté et dans la puanteur, sans distractions,
+sans plaisirs, sans famille et sans femmes!»</p>
+
+<p>Une petite chaloupe venait d'arriver; la mer
+était superbe, mais la nuit glacée; un soldat me
+remit une peau d'ours, dans laquelle je m'enveloppai
+frileusement, malgré l'odeur qu'elle dégageait;
+outre les matelots ordinaires de la chaloupe,
+quatre autres forçats revenaient avec moi.</p>
+
+<p>J'interrogeai l'un d'eux sur son passé, et il ne
+mit aucune difficulté à me répondre. Il me fit,
+comme tant d'autres, de la façon la plus naturelle,
+une confession monstrueuse; il parlait d'une
+voix monotone et brutale, méchamment et avec
+indifférence pour ce qu'il me racontait. Il était né
+dans la province d'Oufa, sur le versant européen
+des monts Oural; il aurait pu vivre presque dans
+l'aisance, s'il avait voulu s'en donner la peine,
+mais, avouait-il, il n'aimait pas à travailler tous
+les jours et adorait le jeu et l'eau-de-vie. Il s'entendit
+avec quelques misérables de son espèce,
+arrêta avec eux des marchands qui passaient,
+qu'ils dépouillèrent après les avoir assommés. Il
+fut condamné aux travaux forcés, mais sa femme
+ne le suivit pas à Sakhaline.</p>
+
+<p>«Pensez-vous quelquefois à elle? Vous écrit-elle?
+Aviez-vous des enfants, lui demandais-je?»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span></p>
+
+<p>Le forçat eut un éclat de rire presque sinistre,
+et avec un geste de brutale insouciance, il me
+dit:</p>
+
+<p>«Elle était assez bien bâtie pour se trouver un
+autre homme; elle m'a oublié. Quant au petit,
+il était trop jeune quand je l'ai quitté. Je ne pense
+jamais au passé. Connaissez-vous mon village?»</p>
+
+<p>Il m'en dit le nom; souvent j'avais traversé en
+tarantas le district dont il était originaire. Je répondis
+affirmativement à sa question pour le faire
+parler encore, et j'eus même l'aplomb de lui décrire
+son village, que pourtant je ne connaissais
+pas; mais tous les hameaux russes se ressemblent,
+et je lui parlai de la large rue au milieu de
+laquelle s'élevait une petite église. Il m'interrompit
+tout à coup:</p>
+
+<p>«Oui, c'est bien cela; eh bien, souvenez-vous,
+la maison, la dernière à droite avant l'église,
+c'était la mienne, et c'est là que j'ai laissé pour
+toujours toute seule... maman!»</p>
+
+<p>Il hésita en finissant sa phrase, sa voix s'assourdit
+et trembla, et comme presque tous les
+Russes parlant de leur mère, il employa le mot
+de «mamacha», petite maman! Honteux de son
+émotion, il s'éloigna et se mit bruyamment à siffler
+un air qu'il s'efforçait de rendre joyeux, mais je
+<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span>le vis plusieurs fois qui portait la main à ses yeux.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que nous atteignîmes la jetée: les
+falaises prenaient dans l'ombre des formes bizarres,
+quelques feux vacillants nous indiquaient
+la place de la ville; la mer brillait silencieuse
+sous la clarté des étoiles, et je rêvai mélancoliquement
+à côté de ce forçat qui pleurait!</p>
+
+<p>J'entrai dans la ville qui tout entière dormait;
+çà et là des lanternes sourdes brûlaient au coin
+des rues; les veilleurs de nuit, réveillés par le
+bruit de la voiture, frappèrent, selon l'usage, avec
+des baguettes, leurs planches sonores pour prouver
+qu'ils étaient là, prêts à écarter les voleurs
+des maisons où reposaient les forçats. Ma porte
+était barricadée, et j'y frappai plusieurs fois:
+«Parlez, maître, s'écria le condamné qui me
+servait de domestique, il y a tant de voleurs à
+Alexandrovsk! Je n'ouvrirai la porte que lorsque
+je serai sûr que c'est bien vous!»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">
+ <i>CHAPITRE VI</i>
+ <br>
+ La question des pêcheries.—Les pêcheries japonaises.—Leurs
+ difficultés avec la Russie.—L'engrais et les conserves de
+ harengs.—La faune marine de Sakhaline.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>On prête à l'administration à la suite de
+l'échec qui a suivi l'essai de colonisation
+pénale à Sakhaline, l'idée de consacrer les efforts
+et le travail des forçats aux industries poissonnières.
+Cette idée, car ce n'est qu'une idée, pourrait
+être étudiée et le résultat de l'exploitation
+nouvelle ne saurait être plus mauvais que celui
+qu'a donné la colonisation, peut-être même serait-il
+très satisfaisant, car le poisson est incontestablement
+la grande richesse de l'île. La question
+des pêcheries n'a d'ailleurs pas seulement à
+Sakhaline une importance économique de premier
+ordre, elle peut en outre devenir le pivot de
+la politique russo-japonaise d'Extrême-Orient.</p>
+
+<p>Dès le commencement du siècle dernier, le Japon,
+dont la population croissait déjà avec une
+prodigieuse rapidité, avait en effet senti le besoin
+<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span>de développer partout où il le pourrait le nombre
+de ses industries poissonnières: la nourriture
+des Japonais se compose en grande partie de
+poissons crus ou cuits. L'île de Sakhaline était
+voisine de l'empire du Soleil Levant; arrosée par
+deux courants, l'un froid et l'autre chaud, elle présentait
+une incroyable quantité de petites baies
+où le hareng venait en bancs pressés; les rivières
+et les torrents qui arrosaient l'île étaient fréquentés
+par des bandes de saumons qui, chaque année,
+y déposaient leurs œufs; les côtes de l'île devinrent
+le lieu de rendez-vous préféré des pêcheurs
+japonais.</p>
+
+<p>Le poisson n'est pas seulement l'aliment essentiel
+des habitants du Japon, il leur fournit en
+outre l'engrais qu'ils considèrent comme le meilleur
+et dont ils ne peuvent plus se passer. Les
+richesses du Japon sont l'indigo, le riz et le mûrier
+qui nourrit les vers à soie: la population augmentant
+tous les jours, on comprend que les endroits
+cultivés deviennent de plus en plus nombreux.
+Les cultivateurs se servaient jadis, pour fumer
+les champs et les rizières, des haricots que des
+bateaux allaient chercher en Corée, dans les ports
+de Fou-san et de Tchemoulpo, et en Chine, dans
+ceux de Tchi-fou et de Tien-tsin. L'engrais, produit
+<span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span>par les cosses de haricots écrasées, a le grand
+avantage de revenir à très bon marché, il coûte à
+peine le cinquième du prix que vaut l'engrais de
+poisson; mais celui-ci a une action chimique dix
+fois plus forte: c'est donc encore une économie
+que de l'employer de préférence à tout autre. Les
+Japonais l'ont apprécié surtout pendant la guerre
+de Chine, à l'époque où il leur était impossible
+d'aller chercher dans des ports ennemis les marchandises
+dont leur pays avait besoin.</p>
+
+<p>Lorsque je quittai Sakhaline, je partis avec le
+consul du Japon dont la résidence est à Korsakovsk.
+Mon ami Kouzé—tel est son nom—me
+fit visiter les principales villes de l'île d'Yéso,
+que nous traversâmes ensemble. Yéso est l'île la
+plus septentrionale du Japon, très proche de la
+terre russe. Cette île est le grand marché du
+poisson dont les pêcheurs de Sakhaline sont les
+fournisseurs. Je pus facilement me convaincre
+de l'importance qu'attachait le peuple entier à la
+question des pêcheries. Des fonctionnaires, des
+journalistes, les directeurs des douanes, des marchands
+venaient à tout moment voir le consul et
+lui demander si vraiment la Russie pensait à leur
+enlever les privilèges gardés jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de poissons dans les mers japonaises,
+<span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span>mais ils ne suffisent pas à la consommation.
+Les harengs, si nombreux jadis autour de
+Yéso, ont disparu, effrayés sans doute par le bruit
+des très nombreux bateaux à vapeur; ils se sont
+réunis à ceux qui vont dans les eaux tranquilles
+de Sakhaline. Les saumons, maladroitement pourchassés
+à l'époque où ils venaient frayer dans les
+rivières des îles japonaises, sont beaucoup moins
+nombreux qu'autrefois. Or ce sont des harengs
+destinés à fumer les champs, et des saumons
+pour les conserves, dont ne peuvent se passer les
+Japonais. Si le droit de pêcher le saumon sur les
+côtes russes leur était enlevé, les conséquences
+de ce fait seraient graves, mais la perte du droit
+de pêche au hareng porterait un coup plus terrible
+encore à l'industrie japonaise: un grand nombre
+d'industriels et de marchands seraient ruinés, et
+le pays entier traverserait une crise économique
+de la plus haute gravité.</p>
+
+<p>Les diplomates russes ont bien compris la situation
+et cherchent à en tirer pour le pays qu'ils
+représentent tous les avantages possibles. Ils
+savent que c'est par des concessions dans les
+baies du Kamtchatka, où les saumons sont innombrables,
+et dans celles de Sakhaline, où les harengs
+arrivent en bancs multiples, que la Russie forcera
+<span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span>le Japon à se taire et à fermer les yeux, en un
+mot à accepter malgré lui les événements qui se
+passeront prochainement peut-être en Extrême-Orient.
+Les journaux de langue anglaise qui
+paraissent au Japon excitent chaque jour les Japonais
+contre les Russes, en leur parlant de Mandchourie;
+le Japon et la Russie peuvent pourtant
+encore, présentement du moins, trouver une solution
+amiable sur bien des points. C'est en partie
+dans cette crainte que l'Angleterre s'est alliée à
+l'Empire du Mikado.</p>
+
+<p>Les Russes et les Japonais exagèrent chacun à
+leur façon quand on discute avec eux la question
+des pêches. Pour un Russe, priver le Japon du
+droit de pêcher le hareng, c'est ruiner le Japon
+tout entier. Un Japonais au contraire affirmera
+que la situation n'est pas si grave; que des essais
+d'engrais artificiel ont été déjà faits avec succès,
+que le Japon, après un moment un peu difficile,
+sortirait vainqueur de difficultés qu'il envisage
+très froidement d'ailleurs.</p>
+
+<p>«Grâce à la question des harengs, nous avons
+barre sur les Japonais, me disait un diplomate
+russe.</p>
+
+<p>—Ce qui fait la supériorité des Russes, me
+disait un autre diplomate, japonais celui-là, c'est
+<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span>qu'ils ont sur ce point une politique affirmative,
+tandis que la nôtre est toute négative; ils savent
+ce qu'ils veulent, tandis que nous, nous savons
+seulement ce que nous ne voulons pas.»</p>
+
+<p>Ce que les Russes ne disent pas pourtant, c'est
+qu'en mettant des droits de pêche plus élevés, ou
+en écartant de leurs eaux les bateaux de leurs
+voisins et en s'occupant eux-mêmes de l'industrie
+poissonnière, ils devront chercher des clients pour
+leur acheter les poissons: or ce n'est pas sur le
+continent qu'ils écouleront leur marchandise, et
+ils seront trop heureux de trouver encore l'argent
+des Japonais. Si le Japon n'est pas riche, la
+Russie, elle aussi, n'en a pas moins besoin d'argent,
+et l'Europe entière le sait bien. La question, très
+grave évidemment pour les Japonais, n'a pas
+seulement une face, comme le voudraient faire
+croire les Russes. Bien que la partie méridionale
+de Sakhaline ne soit plus terre japonaise, il sera
+difficile de faire comprendre aux Japonais qu'ils
+n'ont pas sur le poisson de l'île des droits acquis
+et consacrés par le temps.</p>
+
+<p>Actuellement le poisson exporté à l'étranger
+paie par poud, c'est-à-dire par seize kilogrammes,
+cinq kopeks (0 fr. 135) si l'exportateur est un
+Russe, et s'il est un étranger, sept kopeks (0 fr. 189).
+<span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span>On prélève aussi sur les commerçants japonais
+un droit correspondant au tonnage du bateau
+pêcheur. C'est le rivage occidental de l'île qui est
+considéré comme le plus favorable à la pêche, du
+moins dans la moitié méridionale de Sakhaline. Il
+y a sur cette côte, entre les mains d'industriels
+russes, des pêcheries très importantes.</p>
+
+<p>Les harengs viennent sur les côtes de Sakhaline
+deux fois par an, au printemps et en été. Au
+printemps, ils arrivent en bancs serrés et restent
+un mois environ dans les nombreuses petites
+baies de l'île. Chaque année, pendant cette période,
+ils s'approchent trois fois du rivage. Il
+arrive souvent qu'un banc de harengs s'arrête si
+près du bord au moment du flux qu'il reste en
+partie échoué sur le rivage: une grande partie
+des poissons est en effet surprise alors par le reflux,
+et la mer se retire au loin, les laissant en
+tas, hauts de plus d'un mètre. C'est une bonne
+aubaine pour les pêcheurs, qui ramassent les
+harengs à la pelle, les jettent dans des corbeilles
+ou en emplissent des voitures. Ce fait, qui n'est
+pas rare, n'a pas lieu aussi abondamment chaque
+année, mais la mer laisse souvent des harengs sur
+le rivage. Un rien suffit d'ailleurs pour effrayer
+le banc tout entier, et les Aïnos, indigènes de
+<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span>l'île dont je parlerai dans la suite, affirment qu'un
+coup de fusil suffit parfois pour écarter d'une baie
+tous les poissons qui d'ordinaire y entraient.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp99" id="118" style="max-width: 25.875em;">
+ <img class="w100" src="images/118.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LA PÊCHERIE DE MAOUKA.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>En été, les harengs ne ressemblent pas à ceux
+qui furent vus au printemps: ils sont plus ronds
+et plus petits, mais leur chair est par contre plus
+grasse, et, lorsqu'elle est salée, beaucoup plus
+délicate. Les Japonais prétendent qu'ils appartiennent
+à une espèce particulière et qu'ils ne sont
+pas les produits de ceux du printemps, comme
+l'affirment, sans doute à tort, les pêcheurs russes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp78" id="119" style="max-width: 25.3125em;">
+ <img class="w100" src="images/119.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ PRÉPARATION DE L'ENGRAIS DE HARENGS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>C'est dans l'île même que les Japonais préparent
+l'engrais de poisson, qui est fait exclusivement
+avec des harengs. Lorsque les poissons sont pris,
+les ouvriers les mettent sur la plage, puis les
+jettent dans de grandes marmites où ils cuisent
+avec un peu d'eau. Quand ils jugent la cuisson
+suffisante, ils retirent les harengs, et les mettent
+sous presse, de telle façon que l'eau et la graisse
+<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span>sortent complètement et qu'il n'en reste plus la
+moindre goutte.</p>
+
+<p>Cela fait, les Japonais étendent sur le sol de
+grandes nattes, qui ne sont pas faites, comme
+celles qu'emploient ordinairement les Russes, avec
+l'écorce du tilleul, mais avec de la paille de riz; si
+le tilleul est nombreux dans les forêts russes, on
+sait aussi que le Japon est en partie occupé par des
+rizières. La pâte, obtenue après que le corps des
+harengs a été sorti de la presse, est étendue sur
+la paille de riz et reste longtemps à sécher au
+soleil, puis on l'emballe dans des sacs faits avec
+des nattes japonaises. Cet engrais, qui a des qualités
+chimiques incomparables et avait merveilleusement
+réussi pour la culture du riz et de l'indigo,
+n'a pas donné des résultats moins satisfaisant lorsqu'on
+en a fait l'expérience pour la culture du
+mûrier. Chacun connaît l'importance du mûrier
+pour les Japonais; toutes les grandes maisons de
+Lyon ont des succursales au Japon et des représentants
+chargés de leur acheter de la soie.</p>
+
+<p>La façon dont les Japonais conservent le poisson
+est intéressante, elle aussi. Ils le vident, tout
+d'abord, et le salent; ils mettent ensuite, sur des
+nattes ou des sacs, une épaisse couche de sel,
+sur laquelle ils placent les poissons les uns près
+<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span>des autres, mais en sens inverse, la queue de l'un
+près de la tête de l'autre; ils font deux rangées
+superposées l'une à l'autre, et sur lesquelles ils
+mettent une nouvelle couche de sel; puis ils
+placent d'autres poissons, perpendiculairement à
+ceux qu'ils ont posés les premiers, et ainsi de
+suite; le tas obtenu a parfois plus de 2 mètres de
+hauteur, sur 1<sup>m</sup>50 de largeur. Autour des nattes,
+on a fabriqué grossièrement des gouttières en
+terre, par lesquelles le sang et l'eau s'écoulent;
+le poisson devient dur comme du bois, il semble
+très salé et n'a pas bon goût.</p>
+
+<p>La quantité de harengs exportés au Japon,
+chaque année, conserves ou engrais, atteint de
+quatre à cinq millions de kilogrammes.</p>
+
+<p>Les ouvriers employés dans les industries ne
+sont pas des Russes, mais des Japonais, et je ne
+crois pas que les Russes pourraient produire un
+travail comparable à celui des Japonais. Il est
+évident que les forçats n'auront jamais l'ardeur
+des ouvriers libres qui se donnent de la peine
+pour un gain qu'ils espèrent rendre meilleur;
+d'un autre côté, pour des raisons physiques, un
+Japonais réussira toujours mieux qu'un Russe
+dans une pêcherie de Sakhaline.</p>
+
+<p>La première pêche à lieu au printemps, et le
+<span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span>printemps de Sakhaline est une époque froide;
+l'eau est glaciale, et pourtant les Japonais travaillent
+toute la journée dans l'eau, les jambes
+nues parfois jusqu'aux genoux. On voit à leur
+visage qu'ils sont gelés et qu'ils grelottent, mais
+ils restent pourtant courageusement occupés à
+leur tâche, chantant leurs chansons pour oublier
+la rigueur de la température. Les appointements
+qu'on leur donne sont d'ailleurs assez forts pour
+les contenter; il faut dire que la vie n'est pas
+chère au Japon et que les salaires y paraîtraient
+ridicules aux ouvriers français; mais ce qui les
+séduit dans les pêcheries de Sakhaline, c'est qu'au
+fixe alloué à tous vient s'ajouter un tant pour
+cent sur la prise journalière de chacun.</p>
+
+<p>Outre les ouvriers japonais, on voit travailler
+dans les pêcheries les indigènes de Sakhaline,
+surtout sur la côte orientale de l'île: ce sont
+des Aïnos, des Guiliaks et même des Oroks. Ces
+ouvriers indigènes ne sont guère payés qu'en
+nature. L'un deux me disait qu'un travailleur,
+homme ou femme, reçoit en général pour une
+saison de pêche, soit au hareng, soit au saumon,
+quelques kilogrammes de riz, un vêtement japonais,
+plusieurs mètres d'étoffe, des pelotes de fil
+et des aiguilles, le tout valant de 22 à 23 francs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="123" style="max-width: 56.25em;">
+ <img class="w100" src="images/123.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ JONQUES JAPONAISES ATTENDANT LEUR CHARGEMENT DE POISSONS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_120"></a><a id="Page_121"></a>[Pg 121]</span></p>
+
+<p>«On nous donne toujours, me disait un sauvage,
+du tabac et des allumettes. Et puis nous
+avons beaucoup d'arêtes de poisson!»</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de rire de ce dernier
+cadeau que l'Aïno relatait triomphalement; mais,
+on le verra plus loin, la richesse des indigènes est
+constituée par des chiens dont la peau leur sert de
+vêtement et la chair de nourriture; beaucoup
+d'arêtes de poisson constituent donc une succession
+de repas exquis pour les malheureux chiens
+de Sakhaline, qui n'ont pas à manger tous les jours
+en hiver. Les sauvages font aussi des aiguilles
+avec les arêtes de poissons.</p>
+
+<p>Les indigènes pêchent surtout pour leurs besoins
+personnels dans les rivières de l'île; le poisson
+qu'ils y poursuivent est le saumon. Le saumon
+est représenté à Sakhaline par des espèces nombreuses,
+les mêmes d'ailleurs que celles qui vivent
+le long du continent et dans les baies du Kamtchatka.
+Il est curieux d'observer que plus ce poisson
+vit au nord, plus sa qualité est fine et sa chair
+succulente. Les deux espèces principales dont
+vivent les habitants de l'île sont la «gorboucha»
+ou bossue et la «keta» (<i>salmo lagocephalus</i>). Frais,
+ces poissons sont délicieux, mais la keta se conserve
+mieux dans le sel que la bossue. Ces poissons
+<span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span>arrivent par bandes à époques fixes pour
+déposer leurs œufs dans le ruisseau même où ils
+sont nés. Ils viennent si nombreux qu'on peut
+parfois les prendre à la main; il semble cependant
+que jadis il y en avait davantage et cela tient à ce
+que les indigènes les pêchent avant qu'ils aient
+eu le temps de déposer leur frai dans le lit de la
+rivière. Au Kamtchatka où ils sont moins inquiétés,
+les saumons nagent en bandes si importantes
+et en rangs si serrés qu'ils peuvent renverser un
+bateau de pêche.</p>
+
+<p>Les autres poissons, qu'on trouve à Sakhaline
+en si grand nombre, sont dédaignés. J'ai vu un
+pêcheur aïno qui jetait un jour avec mépris à son
+chien un superbe turbot qu'il avait pris:</p>
+
+<p>«Cela ne vaut rien, me dit-il, c'est tout au plus
+bon pour les chiens!»</p>
+
+<p>Les rivières contiennent des gardons, des perches,
+des brochets, mais la faune marine surtout
+est curieuse; nulle part, la faune des mers polaires
+ne pénètre si avant vers le sud que dans les mers
+de Behring et d'Okhostk, où avec les courants et
+les glaçons, viennent en grande quantité les animaux
+et les poissons de l'océan du Nord.</p>
+
+<p>La pêche à la baleine a commencé à se développer
+au nord de Sakhaline vers 1840. C'est depuis
+<span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span>1847 que les armateurs américains s'y sont
+adonnés sans relâche; ce sont les fanons et la
+graisse qu'ils exportent. Chaque fois que j'ai navigué
+dans la baie de Korsakov, j'ai aperçu une ou
+plusieurs baleines nageant non loin du bateau.
+Un navire japonais venait d'en prendre une lorsque
+j'arrivai; j'en vis une autre, qui était venue, blessée
+sans doute, mourir et pourrir non loin de la
+côte. Les Guiliaks me disaient que ce fait n'était
+pas rare, et que, sur la côte occidentale de l'île, ils
+l'avaient constaté plusieurs fois. Ils mangeaient
+autrefois la viande de la baleine, mais un jour une
+baleine blessée par un harpon échoua à l'embouchure
+de la rivière Tyme. Des indigènes Guiliaks
+qui en mangèrent un morceau moururent pour
+la plupart, et c'est un péché aujourd'hui que de
+manger de la viande de baleine.</p>
+
+<p>«C'est un animal, me disait un jour un Guiliak,
+dont le corps est plein de mauvais esprits, et les
+mauvais esprits empoisonnent toujours ceux qui
+les mangent!» Ce sont les indigènes seuls qui
+chassent le phoque, et il y aurait sur les côtes de
+Sakhaline un grand nombre de ces animaux marins
+qu'on pourrait, d'après eux, répartir en six espèces.
+Ils en tuent beaucoup chaque année, car une partie
+de leurs vêtements, et surtout de leurs bottes, de
+<span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span>leurs lanières et de leurs sacs, est faite avec de
+la peau de phoque, noire ou grise souvent, mais
+souvent aussi tachetée.</p>
+
+<p>Les mollusques et les crustacés, très nombreux
+sur les rochers de l'île, sont à peine inquiétés; les
+Japonais de passage vont parfois récolter quelques
+huîtres et prennent au printemps des crabes gigantesques
+dont la chair est très savoureuse. En
+revanche, ils exploitent beaucoup de choux de mer
+qui sont envoyés en Chine, car les Chinois en sont
+grands amateurs et en offrent souvent sur leur
+table au grand désespoir de leurs invités européens.</p>
+
+<p>La Russie aurait donc le plus grand intérêt à
+organiser rationnellement les pêches de Sakhaline,
+à y provoquer la création d'industries poissonnières,
+fabriques de conserves et autres; il y a
+là une source de richesses dont on ne connaît pas
+encore l'importance. Jusqu'ici, elle s'est trompée
+sur l'exploitation de Sakhaline: la colonisation
+pénale lui a coûté plus cher qu'on ne l'a dit, la
+moralisation des forçats a été nulle. Seuls, depuis
+longtemps, les Japonais ont su tirer parti et profit
+de l'île géographiquement japonaise, mais qui est
+russe aujourd'hui.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">
+ <i>CHAPITRE VII</i>
+ <br>
+ La faune de l'île.—Les indigènes Orokis et Toungouses.—Vieux
+ Chien et ses croyances.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Les industries forestières, les forêts étant abondantes,
+auraient pu devenir facilement prospères
+dans les vallées de l'île; grâce aux rivières
+flottables, on aurait pu en outre fabriquer de la
+résine et du goudron; rien encore n'a été fait, et
+dans les forêts ne vivent que des populations très
+primitives, qui s'occupent de chasse et de pêche.
+La chasse est l'occupation d'une partie des indigènes:
+parmi les animaux sauvages, ils chassent
+surtout l'écureuil ordinaire et l'écureuil strié, puis
+le putois, l'hermine, la zibeline, la loutre, le glouton,
+la martre, le renard; le gros gibier existe
+aussi, très nombreux, ours, élan, chevreuil, chèvre
+sauvage et cerf musqué; quant aux oiseaux, ce
+sont des coqs de bruyère, des gelinottes, des oies
+et des canards sauvages, et surtout d'énormes
+tétras. Les indigènes prétendent que la chasse
+<span class="pagenum" id="Page_126">[Pg 126]</span>est moins productive que jadis; elle leur rapporte
+pourtant davantage. Autrefois, en effet, ils ignoraient
+l'importance des objets qu'on leur donnait
+en échange de peaux de grand prix; ils donnaient
+une zibeline à celui qui leur proposait un sabre
+sans valeur, et encore aujourd'hui avec de l'eau-de-vie,
+des marchands et quelquefois des fonctionnaires
+font d'excellentes affaires avec les Guiliaks
+ou les Oroks.</p>
+
+<p>Dans de telles conditions, il est difficile de dire
+ce que la chasse peut rapporter à chacun des
+chasseurs, et une statistique de la pêche serait
+plus difficile encore à établir. C'est la pêche qui
+est la ressource principale de la plupart des sauvages
+de l'île. Le poisson est la nourriture des
+habitants et même celle des chiens de leur attelage.
+Malheureusement pour eux, les forçats leur
+prennent peu à peu les meilleures places, et pour
+cette raison, les rendements de la pêche dans le
+centre de l'île subissent de grandes variations;
+les indigènes prétendent qu'avant l'arrivée des
+Russes, ils n'avaient pas connu la disette.</p>
+
+<p>«J'ai dû manger mes chiens, me disait un jour
+naïvement l'un d'eux, pendant le précédent hiver,
+pour les empêcher de mourir de faim!»</p>
+
+<p>Les indigènes ne font pas la pêche à la baleine,
+<span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span>mais ils chassent avec ardeur les phoques si nombreux
+aux embouchures des rivières.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp86" id="131" style="max-width: 28.8125em;">
+ <img class="w100" src="images/131.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ TYPES D'OROKS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>J'ai déjà donné le nom des peuples qui habitent
+l'île, et on a pu voir qu'ils étaient peu nombreux:
+ce sont des Aïnos, des Guiliaks, des Oroks et des
+Toungouses. J'ai étudié spécialement les Aïnos et
+les Guiliaks qui sont particulièrement originaux.</p>
+
+<p>La création de la colonie pénitentiaire a été
+pour tous les indigènes un grand malheur, car les
+forçats ne leur ont apporté que des vices. Tout ce
+<span class="pagenum" id="Page_128">[Pg 128]</span>qui a été fait en leur faveur est dû aux condamnés
+politiques, qui ont essayé de leur apprendre à cultiver
+la terre; ceux-ci se sont efforcés de leur
+inculquer, en vain d'ailleurs, des principes d'une
+hygiène élémentaire, et pleins de pitié pour leurs
+misères, ils les ont soignés dans leurs maladies
+et ils ont vacciné ceux qui ont eu la bravoure de
+se prêter à pareille opération.</p>
+
+<p>Les Oroks habitent sur la côte orientale et les
+Toungouses dans la vallée de la Poronaï.</p>
+
+<p>Les Toungouses sont, avec les Oroks, les seuls
+indigènes de l'île qui se soient tout particulièrement
+consacrés à l'élevage du renne. Le renne
+leur fournit une grande partie de leur nourriture,
+leurs vêtements et une quantité d'objets domestiques.
+Ils racontent qu'il y eut jadis, parmi eux,
+des chefs qui possédèrent quelques milliers de
+rennes, mais il faut sans doute considérer ces
+récits comme des légendes, faciles à raconter. Le
+renne est d'ailleurs le seul animal qui puisse
+vivre dans les toundras de l'île, où la flore est si
+pauvre en espèces.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="133" style="max-width: 55.4375em;">
+ <img class="w100" src="images/133.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ CAMPEMENT TOUNGOUSE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les Toungouses de Sakhaline sont d'une taille
+moyenne, assez bien bâtis d'ailleurs; la poitrine
+est large, les muscles forts et apparents, surtout
+ceux des jambes. Leur nez est semblable au nez
+<span class="pagenum"><a id="Page_129"></a><a id="Page_130"></a><a id="Page_131"></a>[Pg 131]</span>mongol, large et parfois un peu aplati. Ils ont
+des lèvres très épaisses et la pomme d'Adam très
+développée. Comme ils sont des chasseurs très
+décidés, ils ont, grâce à cet exercice qui leur est
+quotidien, une grande souplesse dans les mouvements.
+Si les femmes sont vieilles avant l'âge, les
+vieillards restent longtemps très verts et supportent
+sans trop de souffrances et le froid et la faim.
+Leur langue est très semblable à celles des Oroks,
+ils se ressemblent d'ailleurs beaucoup; ils ne
+portent plus la natte, et ont les cheveux coupés
+assez courts; souvent des pieds à la tête, ils sont
+habillés en peaux de cerf. L'homme chasse ou
+pêche, la femme reste à la maison et s'occupe du
+ménage; les distractions sont les histoires que les
+vieux racontent au coin du feu; tous fument et
+même les plus petites filles ont leur pipe dont elles
+se servent gravement.</p>
+
+<p>Les Toungouses et les Oroks sont les indigènes
+préférés par les popes à Sakhaline. Les Guiliaks et
+les Aïnos en effet ont été réfractaires à l'enseignement
+chrétien, et seuls, les deux premières
+peuplades sont comptées aujourd'hui comme composées
+presque exclusivement d'orthodoxes, baptisés,
+mais non convaincus.</p>
+
+<p>Lorsque j'allais visiter la prison d'Onor, située
+<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span>sur une petite colline, nous traversâmes un village
+où je voulus m'arrêter. Le cocher me confia que
+de vilaines histoires couraient sur le village:</p>
+
+<p>«Ces maisons sont habitées par des brigands
+qui s'y cachent,» ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Nous y entrâmes pourtant et quelques Toungouses
+qui s'y étaient réfugiés avant nous, se
+levèrent épouvantés: leur déjeuner était sur le
+plancher: dans une marmite, un morceau de poisson
+cuisait en répandant une odeur intolérable,
+et il y avait à terre une sorte de tablette que je
+pris pour du bois pourri, et qui était de la viande
+de renne salée et séchée au soleil.</p>
+
+<p>Mon cocher connaissait l'un des sauvages et
+l'appela par le sobriquet que lui donnaient ordinairement
+les Russes:</p>
+
+<p>«Tiens, c'est le Vieux Chien!»</p>
+
+<p>J'ouvris à mon tour mon sac de provisions. Lorsque
+mon déjeuner fut prêt, le sauvage me dit:</p>
+
+<p>«Tu n'as donc pas d'eau-de-vie?</p>
+
+<p>—Je n'en prends jamais: je trouve l'eau-de-vie
+russe détestable.»</p>
+
+<p>Le sauvage tira une bouteille qu'il avait cachée
+lorsque j'étais entré; il pouvait boire hardiment,
+maintenant qu'il savait que je ne réclamerais pas
+ma part.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span></p>
+
+<p>«Voyez le Vieux Chien, dit mon cocher, qui
+est venu jusqu'ici apporter des peaux de zibelines
+pour se procurer de l'alcool en échange!»</p>
+
+<figure class="figcenter illowp43" id="137" style="max-width: 17.75em;">
+ <img class="w100" src="images/137.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ TYPE D'INDIGÈNE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>C'était la vérité, le Toungouse buvait de l'alcool
+presque pur, fabriqué frauduleusement par un
+forçat au fond de la forêt.</p>
+
+<p>Je lui demandai s'il était chrétien.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span></p>
+
+<p>«Oui, dit-il, le pope est venu me voir, il m'a mis
+de l'eau sur la tête et du sel dans la bouche;
+ensuite il m'a donné un Dieu.»</p>
+
+<p>Ce que le Toungouse appelait un Dieu, c'était
+l'icône qu'il avait reçue.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu fait de ce Dieu?</p>
+
+<p>—Je l'ai mis dans ma cabane. J'avais très peur
+qu'il ne se querellât avec mes dieux à moi, mais
+il a été très bon et est resté tranquille. Tu penses
+bien que je n'avais pas confiance; somme toute,
+c'est le Dieu des popes, le tien, c'est-à-dire le Dieu
+des forçats!»</p>
+
+<p>Vieux Chien qui voyait que je ne portais pas
+d'uniforme était persuadé que j'étais, moi aussi,
+un condamné.</p>
+
+<p>«Les Toungouses, demandai-je, pensent qu'il
+y a des Dieux dans le feu, dans l'air et dans les
+eaux; où crois-tu que le Dieu du pope habite?»
+Mon interlocuteur eut un grand rire et me montra
+la bouteille d'eau-de-vie:</p>
+
+<p>«Là-dedans!... Oui, reprit-il, c'est là-dedans qu'il
+habite, et c'est pourquoi les Russes, forçats, popes
+et fonctionnaires, boivent si souvent de l'eau-de-vie.
+Bois-en toi-même une petite bouteille, et
+tu verras si Dieu aussitôt ne te fera pas chaud
+dans tout le corps!»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span></p>
+
+<p>Je me levai alors, et j'offris le reste de mes provisions
+au Toungouse qui les accepta sans se faire
+prier. Il me demanda ensuite de ne jamais dire
+qu'il était venu acheter à un forçat de l'eau-de-vie
+de contrebande. Je promis tout ce qu'il voulut.</p>
+
+<p>«Si on me demande si j'ai vu Vieux Chien, lui
+dis-je, je répondrai que je ne le connais pas.</p>
+
+<p>—C'est bien cela, fit-il, et quant à moi, je dirai
+aux miens, en rentrant au campement, que j'ai fait
+aujourd'hui connaissance avec le meilleur de tous
+les forçats!»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"></a><a id="Page_137"></a>[Pg 137]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">
+ <i>CHAPITRE VIII</i>
+ <br>
+ Chez les Guiliaks.—Un village indigène.—La Maison.—Vêtements
+ et instruments domestiques.—Cuisine.—Mes
+ rapports avec les indigènes.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Les Guiliaks donnent le nom de «Kilé» aux
+peuples toungouses. C'est de ce mot qu'on a
+tiré le nom de «Guiliak» qui fut écrit jusqu'ici à
+tort «Ghiliak»; les savants furent trompés sur la
+prononciation de ce dernier mot et crurent que
+la lettre «h» indiquait une aspiration, ce qui est
+inexact.</p>
+
+<p>Les Guiliaks de Sakhaline quittèrent le continent
+à une époque difficile à déterminer; ils
+appellent aujourd'hui «Iabessé» leurs frères
+restés dans le bassin du fleuve Amour et se donnent
+à eux-mêmes le nom de «Nivoukh». Il y a
+donc aujourd'hui, séparés par le détroit de Tartarie,
+deux groupes de même race, ayant les
+mêmes croyances et les mêmes mœurs; ils se
+comprennent facilement entre eux; mais à Sakhaline,
+<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span>leur langue diffère légèrement, même d'un
+village à l'autre. Au point de vue anthropologique,
+il faut les rapprocher des peuples de race
+toungouse qui habitent la région de l'Amour;
+leurs habitations, leurs instruments, leurs coutumes,
+rappellent en outre ceux des populations
+primitives de l'Amérique du Nord. Ils se classent
+eux-mêmes dans ce qu'ils nomment la grande
+famille des Mandchoux, dont font partie, selon eux,
+les Chinois et les Japonais. Ils habitent dans l'île
+de Sakhaline sur les bords du détroit de Tartarie
+jusqu'à Kousounaï et sur le long de l'océan jusqu'au
+golfe de Nabel dans la partie septentrionale.
+Ils ont bâti de nombreuses cabanes dans le bassin
+de la Tym, et c'est là que je suis allé les étudier. Ils
+donnent le nom de Tym non seulement à la rivière
+sur les bords de laquelle ils vivent, mais au pays
+tout entier.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="143" style="max-width: 25.125em;">
+ <img class="w100" src="images/143.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LA PÊCHE DES GUILIAKS, A OURKOV.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Ils ont souffert de l'arrivée des forçats; ceux-ci
+ont construit, en effet, des villages dans le bassin
+supérieur de la Tym, ils les ont peu à peu refoulés
+vers le Nord, et cherchent à leur prendre les
+meilleures places pour la pêche. Les forçats en
+ont corrompu quelques-uns et ruiné beaucoup.
+Les Guiliaks parlent souvent de la terreur qu'ils
+ont éprouvée lorsqu'ils ont vu pour la première
+<span class="pagenum"><a id="Page_139"></a><a id="Page_140"></a><a id="Page_141"></a>[Pg 141]</span>fois des hommes blancs, qu'ils prirent pour des
+monstres et des sauvages.</p>
+
+<p>Les villages indigènes ont rarement plus de six
+maisons; lorsqu'on approche de l'un d'eux, on
+entend tout à coup, dans la forêt silencieuse, des
+aboiements furieux. Une longue perche, fixée à
+des poteaux plantés en terre, constitue l'insuffisant
+chenil auquel les chiens sont attachés avec
+des licous faits en peau de phoque. Les chiens qui
+sont libres dans le campement viennent flairer
+l'étranger avec des intentions visiblement hostiles,
+et l'imprudent qui se hasarderait tout près
+du chenil serait dévoré par eux: ils n'ont pas
+encore pu, en effet, s'accoutumer à l'odeur de la
+race blanche.</p>
+
+<p>C'est par le nombre de ses chiens qu'on juge de
+la richesse d'un Guiliak; celui-ci tantôt les emploie
+à la chasse, tantôt les attelle au traîneau. Le chien
+de trait est l'animal le plus utile aux populations
+de la zone des Toundras en Sibérie et à celles de
+l'île de Sakhaline: il est de taille moyenne, il a
+des pattes courtes et fortes, le corps trapu, les
+oreilles droites et pointues, les yeux souvent de
+couleur différente, bleus, noirs ou verts, blancs
+parfois. Il est robuste et intelligent, et se contente
+d'une très petite quantité de nourriture composée
+<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span>de poisson principalement. Le poil est laineux,
+noir ou blanc, gris ou fauve, quelquefois tacheté.
+On attelle les chiens au traîneau par nombre
+impair; un attelage complet en comprend treize.
+Le maître du traîneau est muni d'une longue
+perche armée de fer, qu'il appuie fortement à
+terre dans les descentes, frein très primitif qui
+n'empêche d'ailleurs pas de verser; mais sur les
+routes si mauvaises de Sakhaline, où l'été on roule
+souvent dans les fossés, verser l'hiver dans une
+neige épaisse est considéré presque comme un
+plaisir. Le maître ne se sert ni de brides ni de
+rênes, il dirige l'équipage de la voix: les chiens
+courent furieux et dangereux pour les piétons
+qu'ils rencontrent. Ils vont ainsi deux par deux,
+le chien de tête sert de conducteur, c'est le plus
+intelligent; les autres chiens l'imitent et lui obéissent,
+et il a subi toujours un dressage spécial.
+Tandis que les autres ne valent guère que
+20 francs, celui-ci est parfois vendu plus de 200.
+Les chiens font facilement de 12 à 15 kilomètres
+à l'heure et jusqu'à 80, 100 même, dans une seule
+journée.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="147" style="max-width: 52.125em;">
+ <img class="w100" src="images/147.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UN SÉCHOIR A POISSONS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Une forte odeur de poisson est répandue dans
+tout le village, situé toujours au bord d'une rivière;
+hommes et bêtes sentent le poisson, qui est leur
+<span class="pagenum"><a id="Page_143"></a><a id="Page_144"></a><a id="Page_145"></a>[Pg 145]</span>principale nourriture. En outre, au bord de l'eau,
+des poissons de toute espèce pendent, débarrassés
+de leurs têtes et de leurs arêtes, à de nombreuses
+perches transversales: ils sèchent au soleil et
+seront, en hiver, la nourriture préférée des habitants.</p>
+
+<p>Au bruit fait par les chiens, ceux-ci sortent,
+curieux, de leurs demeures. Le type est laid, mais
+sympathique; en général, ils ont les yeux bridés,
+les pommettes saillantes, la tête ronde, le visage
+plat, les oreilles très grandes, mal ourlées et
+presque sans lobes; leur peau est d'un jaune
+brun, leurs yeux sont très foncés, leurs cheveux
+gros, noirs et luisants. Ils sont petits, peu barbus,
+ils ont de larges épaules et des jambes courtes;
+leur bouche énorme rit toujours et d'un bon gros
+rire d'enfant; très sales, ils ne se lavent jamais,
+excepté en hiver, aux jours de grand froid, et avec
+de la graisse de phoque. Une femme qui se lave
+commet un péché. Il est assez difficile d'ailleurs
+de distinguer les femmes des hommes non barbus,
+car ils sont vêtus de costumes semblables;
+les deux sexes ont tous une raie au milieu du
+front, mais les hommes portent la natte, tandis
+que les femmes laissent leurs cheveux en liberté.
+Celles-ci moins braves que les hommes, s'enfuient
+<span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span>dès qu'on les regarde ou qu'on braque sur elles
+un appareil photographique.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="150" style="max-width: 14.9375em;">
+ <img class="w100" src="images/150.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ FEMME GUILIAKE, FACE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<figure class="figcenter illowp45" id="151" style="max-width: 17.4375em;">
+ <img class="w100" src="images/151.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ FEMME GUILIAKE, PROFIL.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les Guiliaks sont hospitaliers: leur pauvreté
+même les y oblige, et il leur semble tout naturel,
+lorsqu'ils n'ont rien à la maison, d'aller dîner chez
+le voisin, qui, aux jours de misère, leur demandera
+le même service. Pourtant, ils offrent rarement
+<span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span>quelque chose à l'étranger, car ils savent
+que le Russe méprise leur cuisine; mais ils l'invitent
+toujours à entrer chez eux, ce qui souvent
+n'est pas facile. Beaucoup de maisons, en effet,
+sont bâties sur pilotis, et l'escalier qui y conduit
+est un petit tronc d'arbre où ils ont avec la hache
+pratiqué des marches grossières; le voyageur se
+<span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span>hisse péniblement, il craint de glisser et de tomber,
+et il est peu rassuré en sentant le nez des
+chiens qui lui flairent les mollets. La maison
+s'appelle le «taf»; elle est faite de bois et d'écorce
+d'arbres; le «toraf» ou maison d'hiver est une
+hutte en terre. Sur les toits, sont entassés des
+paniers et des seaux en écorce de bouleau et des
+plats en bois remplis d'œufs de saumon; près de
+la maison, est une petite cabane qui sert de dépôt
+de poisson, et parfois une cage en bois où tourne
+silencieusement un ours.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="153" style="max-width: 32.0em;">
+ <img class="w100" src="images/153.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ MAISON GUILIAKE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>La maison est pleine de fumée qui pique les
+yeux du voyageur; au bout de quelques instants
+seulement, l'étranger peut distinguer les objets
+nombreux pendus au plafond et aux murs ou entassés
+dans les coins. La porte par laquelle il est
+entré n'a jamais plus d'un mètre de haut; mais,
+bien que le toit de la maison soit assez bas, on
+peut cependant se tenir debout dans la pièce. Un
+grand foyer plein de cendre, rectangulaire, occupe
+un bon tiers de la place; de chaque côté de lui,
+est un étroit passage, puis des planches assez
+larges qui servent de lit. Les invités s'asseyent à
+la place d'honneur, c'est-à-dire au fond, en face
+de la porte, près de laquelle restent les femmes.
+Il n'y a pas de fenêtres à la maison, et la fumée
+<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span>qui monte du foyer sort par un trou assez large
+pratiqué dans le toit; le vent la rabat quelquefois
+dans la pièce, et les malheureux sauvages ont
+tous les yeux malades à force de vivre dans
+pareille atmosphère; le feu doit d'ailleurs brûler
+été comme hiver, et c'est un gros péché que
+de le laisser éteindre. Pour le rallumer, on frotte
+deux morceaux de bois, ou l'on prend un briquet,
+et l'on obtient un feu bien meilleur d'après
+les indigènes, que celui que produisent les
+allumettes qu'ont inventées, me disait-on, les
+<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span>Russes, en collaboration peut-être avec le diable.</p>
+
+<p>Les objets que renferme la maison sont des
+vêtements, des instruments de chasse, de pêche
+ou de cuisine. Hommes et femmes portent tous
+un pantalon, une sorte de douillette ou de chemise
+et des bottes. Les vêtements sont faits
+d'étoffes ou de peaux; les Guiliaks achètent les
+premiers aux Russes ou aux Japonais, car ils ne
+savent pas fabriquer comme les Aïnos des vêtements
+en fils d'ortie. Les peaux employées pour
+les chapeaux et les manteaux sont celles de l'ours,
+du renard, du chien et du renne; leurs bottes sont,
+en général, faites avec des peaux de pattes de
+renne ou des peaux de phoque; quant aux peaux
+de loutres ou de zibelines, ils préfèrent les vendre
+et acheter avec l'argent qu'ils en tirent, du thé,
+du sucre, du tabac... et de l'eau-de-vie, quand ils
+en trouvent. Ils ont, en été, des robes légères en
+peau de poisson, ornées de dessins étranges bleus
+et rouges.</p>
+
+<p>Les instruments de chasse et de pêche sont
+des filets, des harpons, des arcs, des pièges et
+parfois des fusils: de très vieux fusils, qui, au
+dire des sorciers, sont beaucoup plus malins que
+les neufs, et qui savent bien mieux tuer, puisqu'ils
+servent depuis plus longtemps. Les instruments
+<span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span>de ménage sont faits en écorce d'arbres ou
+en bois: ce sont des seaux, des corbeilles, des
+plats, de grandes louches, des cuillers, des pilons
+et des fourchettes pour attiser le feu. Les Guiliaks
+ont un talent réel pour travailler le bois et
+font sur les manches des cuillers des dessins très
+originaux. J'ai trouvé chez l'un d'eux un peigne
+exposé aujourd'hui dans mes collections au Trocadéro:
+un garçon d'écurie l'aurait jugé insuffisant
+pour étriller un âne; je demandais à un jeune
+Guiliak s'il s'en servait:</p>
+
+<p>«Jamais, me dit-il, mais Nioufkouk s'en sert
+quelquefois trop longtemps!»</p>
+
+<p>La créature qui répondait au nom harmonieux
+de Nioufkouk était sa fiancée, et je vis que, même
+chez les peuples les plus primitifs, les femmes
+sont coquettes. Nioufkouk, par exemple, portait
+des bagues de fer et d'argent à tous les doigts;
+à ses oreilles pendaient de gros anneaux qui les
+déformaient, et supportaient d'autres anneaux
+ornés de perles fausses. Sa mère, Pomyk, une
+excellente vieille qui dégageait une horrible odeur
+de poisson pourri, avait un bracelet semblable aux
+anneaux dans lesquels on fait passer des tringles
+de rideaux, et une de ses amies, Troulounyk, portait
+gravement un anneau dans son nez sur lequel
+<span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span>elle allongeait de temps à autre sa grosse langue,
+rouge et gourmande. L'anneau dans le nez est un
+luxe rare chez les femmes guiliakes, dont les
+bagues portées surtout au pouce et au médius,
+sont les parures préférées.</p>
+
+<p>Dans chaque maison où j'entrais, les hommes
+venaient bavarder: leur seul travail est la chasse
+ou la pêche. Revenus au campement, ils s'occupent
+à réparer leur barque ou leur traîneau;
+mais tous les autres travaux sont l'apanage de la
+femme.</p>
+
+<p>«Quand une femme travaille, me disait Nianguine,
+un des Guiliaks qui me furent le plus
+utiles, elle ne parle pas, et c'est pour l'homme
+autant de gagné.»</p>
+
+<p>C'est lui aussi qui me disait un jour:</p>
+
+<p>«La femme est la servante de l'homme, mais
+les Guiliaks sont bons pour elle, et quand une
+femme sage, travailleuse, féconde et pas bavarde
+vient à mourir, nous la pleurons presque autant
+que si elle avait été un homme!»</p>
+
+<p>Les femmes ont un rôle difficile: elles font tout
+à la maison, préparent la soupe, donnent la nourriture
+à l'ours et aux chiens, remaillent les filets,
+vident les poissons, vont au bois cueillir des
+herbes et des baies, et fabriquent des vêtements
+<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span>pour elles, pour leurs enfants et pour leurs maris.
+Les femmes sauvages de Sakhaline sont parfois
+meilleures ménagères et surtout meilleures couturières
+que leurs voisines, femmes des forçats
+russes.</p>
+
+<p>La cuisine qu'elles préparent et qui cuit dans
+les chambres au-dessus du foyer, semble peu
+appétissante; le plat préféré des Guiliaks est une
+gelée de graisse de phoque dans laquelle se trouvent
+quelques framboises et fraises sauvages avec
+des petits morceaux de poisson cru. Le «moudjé»,
+moelle des os fémurs du cerf, est apprécié même
+par les Russes, qui aiment plus encore le «kinguetcho».
+Ce dernier mets est un pâté de truite
+et de keta (sorte de saumon); on laisse geler ce
+mélange qui devient dur comme du bois, on le
+coupe en languettes qui s'enroulent comme des
+papillotes; mangé à la croque au sel, ce pâté,
+dit-on, serait un mets délicieux. Mais les pauvres
+Guiliaks n'ont pas souvent, sur leur table, des
+plats de cette importance. La viande d'ours, elle
+aussi, est rare, et l'on ne peut pas tuer un chien
+tous les mois; on mange donc du poisson, et quand
+le poisson manque, des racines. Lorsqu'ils prennent
+un poisson, ils en sucent presque toujours, et
+avec une évidente gourmandise, la tête crue.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span></p>
+
+<p>Les femmes, lorsque je me trouvais dans leurs
+maisons, travaillaient comme si je n'étais pas là,
+et ma présence ne semblait nullement les gêner.
+Elles nettoyaient leurs marmites, remaillaient un
+filet, cousaient un habit déchiré, cherchaient les
+poux dans la tête de leurs enfants. Près d'elles,
+au plafond, pendait le berceau de leur plus jeune
+enfant; c'était une sorte de planche en bois travaillé,
+munie d'encoches à chaque côté; l'enfant
+y était ficelé et restait ainsi suspendu pendant le
+jour seulement, car la nuit les bébés dorment près
+de leur mère, dans des berceaux en bouleau. Pour
+endormir l'enfant attaché à la planche, on ne le
+berce pas, on le balance. Les femmes allaitent
+leurs petits, jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans,
+parfois. Lorsqu'elles donnent à téter à un bébé,
+les gamins de trois, quatre et même cinq ans, se
+battent et se disputent le sein resté libre.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="159" style="max-width: 30.875em;">
+ <img class="w100" src="images/159.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ BERCEAU GUILIAK.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<figure class="figcenter illowp79" id="161" style="max-width: 26.0em;">
+ <img class="w100" src="images/161.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ BARQUE GUILIAKE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>La fumée, l'odeur de la cuisine et des gens,
+m'obligeaient bien souvent à sortir de la maison,
+désireux d'aller respirer un peu d'air pur; je parcourais
+le campement, suivi de tous les habitants;
+on me montrait les travaux d'hiver dont il y avait
+tant de modèles à l'Exposition de 1900, et on me
+proposait une promenade en barque. La barque,
+qu'ils appellent «tou», est en bois de peuplier,
+<span class="pagenum"><a id="Page_155"></a><a id="Page_156"></a><a id="Page_157"></a>[Pg 157]</span>les rames sont en mélèze ou en sapin, et la grande
+perche en saule. La Tyme est une large rivière
+au courant très impétueux; elle présente parfois
+des rapides peu sensibles, mais dangereux pour
+les frêles canots employés par les Guiliaks et qui
+ressemblent à des périssoires; le voyageur doit
+s'asseoir au milieu, presque toujours au frais, car
+il y a de l'eau dans le fond de la barque, le moindre
+mouvement, d'ailleurs, fait vaciller la fragile nacelle.
+<span class="pagenum" id="Page_158">[Pg 158]</span>Les Guiliaks se meuvent cependant, et avec
+une merveilleuse agilité; celui qui tient la perche
+est en avant. Pendant tout mon voyage, l'eau
+était grosse et profonde, mes compagnons ramaient
+et n'employaient que rarement la perche. J'aimais
+pourtant ces excursions sur la rivière; mais la
+plupart du temps il fallait revenir à pied au campement,
+tant il était long et pénible aux rameurs
+de remonter le courant; le retour s'effectuait donc
+dans des marécages; on devait passer à gué des
+ruisseaux, heureux lorsqu'un arbre, tombé sur la
+rivière, pouvait servir de pont parfois dangereux.
+Les affluents de la Tyme sont tous des torrents,
+qui coulent bruyamment sur les cailloux; et c'est
+sur leurs bords que les chasseurs viennent surprendre
+l'ours à son passage.</p>
+
+<p>Je remarquais souvent, dans le campement, des
+tas d'herbes sèches que les indigènes mettent en
+guise de chaussettes dans leurs bottes, et qu'ils ne
+changent pas très souvent. Des enfants jouant
+avec les chiens s'y roulaient; d'autres, plus tranquilles,
+s'amusaient avec des morceaux de bois
+grossièrement travaillés et qui représentaient les
+différents mammifères et poissons connus par les
+Guiliaks, et surtout des ours, des chiens et des
+phoques.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span></p>
+
+<p>C'était une occasion pour moi de compléter la
+collection d'objets que j'avais commencée; ils
+vendaient d'ailleurs volontiers les objets qu'ils
+pouvaient remplacer ou qu'ils avaient en double.
+Ils me les offraient contre du thé, du pain ou du
+tabac. Ils n'avaient, il est vrai, aucune idée du
+prix à demander, ils exigeaient pour un objet de
+fer, un morceau d'étoffe qui était un talisman, le
+double ou le triple du prix, et ne voulaient pas en
+démordre; pour les autres objets, ils disaient au
+hasard un chiffre et tendaient l'objet dès qu'ils
+voyaient sortir de ma poche la moindre pièce de
+monnaie.</p>
+
+<p>Ceux qui vivaient plus près des Russes connaissaient
+mieux la valeur de l'argent; ils exigeaient
+même quelques pièces de bronze pour se laisser
+photographier. C'étaient d'ailleurs ceux que j'aimais
+le moins, car les forçats les avaient corrompus.</p>
+
+<p>Toutes nos conversations avaient lieu, moitié en
+langue guiliake, moitié en langue russe; ceux qui
+parlaient cette dernière langue me servaient d'interprètes.
+Ceux-là avaient, pour la plupart, appris
+le russe grâce à un exilé politique qui s'occupait
+d'eux et qui les aimait; l'un d'eux est même aujourd'hui
+élève à l'école de Vladivostok: c'est mon
+<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span>guide Indine, un brave garçon qui voyagea longtemps
+avec moi. Parmi les meilleurs, qui me
+rendirent service et dont les noms reviendront
+plusieurs fois sous ma plume, je citerai Sanka,
+qui, menuisier habile, me fit des modèles de maisons,
+de barques, de traîneaux; Nianguine, que
+l'on disait sorcier, et qui me racontait des légendes;
+Ytchi, un vieux bonhomme original;
+Tounk, un autre vieux, inépuisable de complaisance;
+Konaksein, et Samgbine, et Lezgeng, et
+tant d'autres, auxquels j'ajouterai deux jeunes
+gens très intelligents: Bigonaïka, un peu corrompu
+par les Russes, et Driren, un aimable mauvais
+sujet, le coq de son village, un véritable don
+Juan. Tous les Guiliaks que je viens de citer n'habitaient
+pas tous le même village, mais quelques-uns
+furent tour à tour mes compagnons de route.</p>
+
+<p>Si je pus ainsi commander à Sanka bien des
+objets, et acheter aux autres tous les instruments
+domestiques, il y a une chose que je ne pus jamais
+me procurer: un berceau ayant servi. Celui que
+j'ai exposé au musée du Trocadéro est un berceau
+neuf; donner un berceau ayant servi, c'est porter
+malheur à l'enfant qui y dormit.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp50" id="165" style="max-width: 16.8125em;">
+ <img class="w100" src="images/165.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ TYPE GUILIAK: PORTRAIT DU VIEUX TOUNK.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Nianguine m'offrit deux instruments de musique;
+le premier, le «tinguil» est une sorte de
+<span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span>violon, dont la corde est faite avec des crins de
+cheval, et un «kongkong», lance de bois mince
+que l'on met dans sa bouche, et que l'on fait
+chanter en secouant à petits coups la ficelle qui
+y est attachée. Depuis l'Oural, les indigènes de
+Sibérie connaissent presque tous cet instrument,
+<span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span>dont le nom varie suivant les peuplades.</p>
+
+<p>Il me fut très difficile de décider les Guiliaks
+à se faire mensurer, mais bientôt ce fut pour eux
+un véritable jeu de savoir lequel avait le plus
+gros nez, ou la plus large bouche. Je leur citai des
+chiffres fantastiques, et fier était celui à qui je
+disais:</p>
+
+<p>«Toi, tu as une bouche énorme!»</p>
+
+<p>Les observations sur le corps humain furent
+rares; Indine seul se laissa complètement mensurer,
+ainsi que son frère.</p>
+
+<p>Par exemple, il est une chose que je ne pus
+presque jamais obtenir d'eux. Le Muséum d'Histoire
+naturelle fait, entre autres collections, celle
+des cheveux des différentes races. Konaksein fut
+le premier à me permettre de lui couper une
+mèche de cheveux; il fallait, en général, échanger
+les cheveux contre des assiettes pleines de soupe,
+ou des verres remplis de thé.</p>
+
+<p>Quand un Guiliak me vendait quelque chose, il
+avait une logique d'Extrême-Orient. Je demandais
+un jour à Tounk de me vendre un petit chien.</p>
+
+<p>«Cela te coûtera un rouble, me répondit-il.</p>
+
+<p>—Mais je veux le mâle et la femelle.</p>
+
+<p>—Alors ce sera trois roubles!»</p>
+
+<p>Je me récriai et j'expliquai à l'indigène que,
+<span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span>je prenais deux bêtes au lieu d'une, il fallait faire
+une diminution sur le prix total.</p>
+
+<p>«Ce n'est pourtant pas cher, me répondit Tounk,
+un rouble pour le mâle, un rouble pour la femelle
+et un pour les petits qu'ils auront plus tard!»</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_164"></a><a id="Page_165"></a>[Pg 165]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IX">
+ <i>CHAPITRE IX</i>
+ <br>
+ Chez les Guiliaks.—Mœurs et Coutumes.—Dots et Mariages.—Croyances
+ religieuses.—Légendes et Chansons.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Les villages sont en général habités par les
+membres d'une même famille; chaque Guiliak
+vient au monde avec tant de pères et tant de
+mères, qu'il est assez difficile de se retrouver dans
+le système des parentés. Il appelle toujours «ytk»,
+c'est-à-dire père, non seulement son père, mais les
+frères et les cousins germains de son père, et
+«ymk», c'est-à-dire mère, les sœurs et les cousines
+germaines de sa mère. Tous les enfants de
+frères et cousins germains sont considérés comme
+frères et sœurs, et sont distingués sous le nom de
+«rouer», sorte de mot collectif comme l'est en
+allemand le mot «Geschwister». La famille forme
+un clan très fermé, mais le mariage entre parents
+n'est pas permis; le père a une très grande autorité
+sur ses fils, et le frère aîné sur les frères cadets.
+Les familles sont groupées en tribus, se vantant
+<span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span>de descendre du même père, et chaque Guiliak
+sait toujours le nom de sa tribu. Lorsqu'un
+enfant vient au monde, il reçoit un nom; il existe
+un cycle de noms dans chaque tribu, où deux personnes
+ne peuvent porter le même nom; si un enfant
+reçoit un nom déjà porté par un homme encore
+vivant, l'homme ou l'enfant mourront dans l'année.
+Lorsqu'un homme meurt, il est défendu de
+prononcer son nom; quand vient la fête de l'ours,
+que l'on immole et envoie comme messager à la
+divinité, afin d'obtenir du gibier et des poissons
+en abondance, on bat la peau de l'ours en criant
+le nom du défunt; à partir de ce jour, le nom peut
+être prononcé par tous, et sera donné à un enfant
+qui naîtra dans la suite. Les noms de garçons
+sont choisis par le père qui consulte sur cet objet
+les vieux de la famille; ils signifient souvent force,
+courage, bravoure, intelligence, etc. Les noms de
+femmes ne sont pas pris forcément dans le cycle
+de la tribu.</p>
+
+<p>J'ai vu telle fille qui s'appelait «incendie», parce
+qu'il y avait eu le feu le jour de sa naissance, et
+telle autre qu'on nommait «abondance de poissons»,
+parce qu'elle était née au moment d'une
+pêche quasi miraculeuse. Les enfants changent de
+nom quelquefois. Indine s'appelait jadis Orone, il
+<span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span>était alors chétif et mal portant. Le père vit en
+songe son aïeul, qui lui conseilla de changer le
+nom de l'enfant: celui-ci guérit aussitôt.</p>
+
+<p>Les enfants portent des talismans qu'un étranger
+peut difficilement se procurer; les plus petits
+ont un grelot primitif attaché au cou, afin qu'on
+les entende s'ils s'éloignent trop du campement.
+Ils vivent et jouent ensemble, filles ou garçons;
+mais lorsque arrive l'époque de la formation, les
+frères et sœurs ne doivent plus se parler, et s'ils
+le font, c'est en détournant les yeux. C'est alors
+qu'on emmène les garçons à la chasse, et que les
+filles travaillent à la maison. On a vu combien
+petites sont les maisons, dix personnes y sont mal
+à l'aise; il n'est pas rare d'y trouver cependant
+vingt habitants, composés d'un vieillard, de ses
+enfants et petits-enfants.</p>
+
+<p>Les Guiliaks aiment beaucoup leurs enfants, ils
+sont fous surtout de leurs fils; mais ils apprécient
+aussi leurs filles, qu'ils ne marieront que contre
+une dot variant selon leur fortune. Beaucoup d'enfants
+meurent en bas âge à cause du manque
+d'hygiène, de la saleté et de la superstition. Quand
+les Guiliaks venaient me voir, c'était une joie véritable
+pour eux que de recevoir quelques friandises
+pour les petits. Il était amusant d'exciter leur indignation
+<span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span>en leur proposant, par plaisanterie, de
+leur acheter l'un d'eux.</p>
+
+<p>Ytchi avait deux femmes, il m'en aurait volontiers
+vendu une, affirmait-il, mais c'est la jeune
+qu'il aurait gardée.</p>
+
+<p>«La première était pourtant la mieux, me dit-il,
+et, pour l'avoir, j'ai payé la dot en donnant trois
+chiens au beau-père. La seconde est beaucoup
+moins bien, et, ce qui n'est pas juste, elle m'a
+coûté plus cher: j'ai donné au beau-père une
+barque, une lance, une marmite. Il y a dix ans
+de cela, et je n'ai pas fini de payer la dot. Le beau-père
+est mort, mais les frères de ma femme m'obligent
+à leur donner un chien tous les ans! Je suis
+à l'âge aujourd'hui où l'on apprécie plus un chien
+qu'une femme!»</p>
+
+<p>La dot que les Guiliaks appellent aujourd'hui,
+comme les peuples musulmans d'Asie, le «kalym»
+est en effet constituée en chiens, traîneaux, barques,
+marmites, etc. Les enfants sont parfois fiancés
+au berceau, et l'on se marie très jeune; une
+femme est souvent mère à treize ou quatorze ans,
+elle est très vite déformée et paraît fort vieille à
+trente; elle vit moins longtemps que l'homme, et
+comme elle est constamment dans la fumée, elle
+perd la vue en vieillissant. Quand le père de la
+<span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span>femme est vieux, il prend son gendre avec lui et
+la dot est payée en jours ou mois de travail; si le
+père est mort, ce sont les frères de la femme ou
+le tuteur qui reçoivent le kalym; j'appelle tuteur
+l'homme qui a recueilli chez lui des orphelins, ce
+qui est fréquent parmi les Guiliaks. Les fiancés
+vivent comme mari et femme avant que le kalym
+ne soit complètement payé. Les parents de la
+fiancée doivent lui donner une dot selon leurs
+moyens. Le mot mariage n'est qu'à moitié juste,
+car il n'y a ni formalités, ni cérémonie; il y a
+cependant un repas en quittant la maison paternelle,
+et un autre en entrant sous le toit conjugal.
+Le mariage se défait aussi facilement qu'il a
+été conclu; un mari peut renvoyer sa femme et
+réclamer la reddition de la dot, un père qui trouve
+sa fille mal nourrie peut la reprendre en rendant
+l'argent reçu. Les enfants appartiennent alors au
+père.</p>
+
+<p>On remarque qu'en tout cela le consentement
+de la femme n'est pas demandé. Le mari exige
+qu'elle soit douce et travailleuse, bonne cuisinière
+et couturière expérimentée; elle doit lui donner
+des enfants et surtout des fils. S'il se marie plusieurs
+fois, c'est que la première femme vieillit et que ses
+moyens le lui permettent. Il ne faut pas croire que
+<span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span>la femme soit une esclave, on ne la bat pas et les
+enfants l'honorent comme il sied. Souvent un
+Guiliak me faisait une promesse que le lendemain il
+ne tenait pas; il me disait qu'il reprenait sa parole
+et que la nuit lui avait porté conseil; c'était simplement
+sa femme qui avait changé ses intentions.</p>
+
+<p>«Aimes-tu ton fiancé? disais-je à la jeune
+Nioufkouk.</p>
+
+<p>—Comment ne l'aimerais-je pas, puisqu'il a bien
+voulu me choisir, me répondit la jeune fille!»</p>
+
+<p>Toute la femme guiliake est dans cette réponse,
+où elle reconnaît d'aussi gentille façon la supériorité
+de l'homme et surtout le droit du plus fort.</p>
+
+<p>Les femmes mariées se tiennent bien, elles travaillent
+à la maison, et si elles sont dans la forêt à
+récolter des baies ou des racines, elles sont accompagnées
+par un vieillard. Elles ont pourtant aussi
+leurs faiblesses, si j'en crois mon jeune ami Driren,
+un Guiliak très intelligent, assez joli garçon et beau
+parleur, l'effroi des maris et le séducteur de l'île.</p>
+
+<p>«Je ne me suis pas encore marié, me disait-il
+un jour, à quoi bon choisir mes femmes, quand
+elles me choisissent toutes.»</p>
+
+<p>L'infidélité d'une femme est admise dans un
+cas: lorsqu'un frère aîné est en voyage, le cadet
+a le devoir de consoler sa belle-sœur: il a sur elle
+<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span>pendant cette absence tous les droits du mari; la
+réciproque n'est pas vraie, et jamais l'aîné n'a de
+droits sur la femme du cadet. Ce serait presque
+là un cas de polyandrie, et si j'en crois les exilés
+politiques qui ont vécu au milieu des Guiliaks, la
+polyandrie serait très rare chez eux, mais existerait
+parfois cependant. Jadis, on aurait vu, dit-on,
+des maris tuer leurs femmes prises en flagrant
+délit. Il y a même chez les Guiliaks des suicides
+d'amoureux malheureux.</p>
+
+<p>Autrefois pour ne pas payer de dot, un Guiliak
+enlevait une fille dans un village voisin, et un des
+gars du village frustré rendait à l'ennemi la pareille;
+des guerres entre villages, des duels entre particuliers,
+disent les vieux Guiliaks, vengeaient les rapts
+et les enlèvements; on se battait en barques sur la
+rivière. Tout cela a disparu, sauf les duels au bâton
+dans lesquels les Guiliaks sont passés maîtres,
+mais qui ne sont plus aujourd'hui que des simulacres
+de combats. Le vol est peu fréquent chez eux,
+et le meurtre plus rare encore; ils ont d'ailleurs du
+jugement russe une peur affreuse, qui est pour eux
+mieux qu'un commencement de sagesse.</p>
+
+<p>Le souvenir des guerres entre différentes familles
+est resté dans les mémoires, et l'on raconte encore
+à ce sujet bien des légendes. C'était presque un
+<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span>axiome qu'un meurtre devait être vengé par un
+autre. Il n'y avait pas de déclaration de guerre; la
+famille dont un membre avait été tué ou gravement
+offensé, attaquait l'ennemi pendant la nuit.
+Les femmes et les enfants n'avaient rien à craindre,
+on ne leur faisait jamais de mal.</p>
+
+<p>Quand un Guiliak meurt, on le brûle généralement;
+il y a cependant des familles qui enterrent
+le corps sans le brûler. Chaque famille a son cimetière
+et tous les amis sont invités à assister à l'incinération.
+On fait une petite butte à l'endroit où
+le corps a été brûlé, et on place une petite boîte en
+bois qui contient la tasse, la soucoupe et la pipe
+du défunt; une petite poupée en bois est sur le
+tombeau des hommes et un ornement quelconque
+sur celui des femmes. La moitié des objets appartenant
+en propre au mort doit être détruite, et la
+moitié de ses chiens immolés; plus on brûle de
+choses, plus le respect témoigné au mort est
+grand. Certains Guiliaks croient que l'âme des
+morts passe dans un autre monde où les riches
+seront pauvres et où les pauvres deviendront
+riches. D'autres assurent, il est vrai, qu'après la
+mort tout est fini.</p>
+
+<p>«Nous avons brûlé le corps de notre oncle, me
+disait un Guiliak, d'ailleurs assez gaiement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span></p>
+
+<p>—Et son âme, où crois-tu qu'elle soit maintenant?
+demandai-je.</p>
+
+<p>—Elle est brûlée aussi!» me répondit-il tranquillement.</p>
+
+<p>Le mort ne laisse pas de fortune à proprement
+parler, puisque la propriété est collective, et que
+la maison appartient à la famille dans laquelle il y
+a pourtant un maître qui est presque toujours le
+vieux. Mais s'il a des objets qui lui sont personnels,
+ce sont les fils qui en héritent, ou à leur défaut
+les frères. Les filles même peuvent recevoir quelques
+objets, et le défunt en mourant a parfois
+exprimé des désirs toujours respectés dans la
+suite. Les femmes et les enfants du mort passent
+à son frère, mais si le fils aîné est déjà homme,
+c'est à lui qu'il appartient de pourvoir à l'entretien
+de la famille. S'il ne reste que des filles, la
+puissance paternelle passe au futur mari de leur
+mère.</p>
+
+<p>Les maladies sont envoyées par Dieu qui punit
+par elles les péchés, et les péchés des hommes sont
+toujours nombreux. Les plus graves sont les suivants:
+le meurtre, le vol, le fait de laisser éteindre
+le foyer ou d'y cracher, de faire cuire au feu et non
+au soleil la graisse de phoque, etc. Les remèdes
+employés sont très primitifs, on soigne la fièvre
+<span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span>et les maux de tête en s'égratignant le front et
+en se pinçant la peau jusqu'au sang; on guérit les
+yeux malades en y apposant du bois de merisier
+humide; on s'applique sur le ventre de la terre
+sans glaise ni cailloux en guise de cataplasme; les
+meilleurs remèdes d'ailleurs sont des talismans.
+Il existe encore chez les Guiliaks des «chamanes»,
+sortes de médecins prêtres-sorciers qu'on appelle
+dans les maladies, qu'on craint et qu'on vénère,
+car ils peuvent de loin envoyer bien des maux. Ils
+ont toutefois perdu le caractère religieux, qu'ils
+ont encore dans la région de l'Amour et du Baïkal.
+Ils viennent, coiffés d'un inénarrable chapeau,
+vêtus de loques, ornés de grelots, de sonnettes,
+de rubans où pendent des pattes de bêtes, des
+serres d'oiseaux, des objets de fer; ils portent
+de grands bâtons ornés de chiffons et de peaux de
+bêtes et parfois un tambour et un chapeau couvert
+de plumes et de coquillages.</p>
+
+<p>Je désespérais de voir un chamane à Sakhaline,
+et Nianguine se défendait d'en être un, bien que
+je fusse persuadé du contraire. Tous les Guiliaks
+me demandaient des remèdes, et l'un d'eux me
+faisait le plus mauvais accueil; je me doutais bien
+que c'était un chamane, furieux de trouver en moi
+un concurrent. Un jour, un Guiliak s'était blessé
+<span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span>au bras; je me mis en devoir de lui laver la plaie
+et de lui faire un pansement antiseptique; un
+sorcier survint et m'accusa de vouloir tuer le
+malade en employant de l'eau pour le soigner.
+Effrayé, celui-ci se fit panser par le sorcier qui lui
+mit sur la blessure des herbes et des cheveux, et
+lui banda le bras avec un torchon sale. Le plus
+étonnant fut qu'il guérit. Content de son succès,
+le sorcier devint mon ami, et il me donna même
+un talisman que je conserve encore: c'est une
+patte de jeune zibeline, entourée de trois cheveux
+gris de vieille femme, qui doit me guérir de toute
+maladie de cœur, et que je tiens à la disposition
+des lecteurs qui voudraient en faire l'essai.</p>
+
+<p>La seule prière du chamane est courte: «Mon
+Dieu, s'il vous plaît!» Il réclame un chien pour
+payer ses services. Les chamanes disparaissent
+peu à peu faute de clients, et l'on ne se réunit plus
+autour d'eux pour prier comme autrefois: les
+Guiliaks m'ont dit qu'ils ne prient jamais.</p>
+
+<p>Ils croient à Dieu pourtant sans trop savoir ce
+qu'il peut être.</p>
+
+<p>«Où est Dieu,» demandai-je un jour?</p>
+
+<p>Et Nianguine de répondre:</p>
+
+<p>«Le Diable peut-être le sait!»</p>
+
+<p>Ils supposent cependant qu'il habite dans l'espace
+<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span>et non dans le ciel. Il y a d'ailleurs une foule de
+petits dieux, de diables et d'esprits qui habitent les
+eaux et les bois et cherchent presque toujours à
+faire des farces aux malheureux mortels. Les
+esprits et les dieux ne s'entendent certes pas toujours
+entre eux, ils se querellent, et quelques-uns
+déjà sont morts ou disparus. C'est un péché
+de faire mourir un dieu, et comme le foyer est
+quelque peu dieu, c'est un péché que de le laisser
+éteindre. Le foyer est, pour ainsi dire, le dieu de
+la famille. Quand celle-ci est trop nombreuse, que
+la vie devient difficile pour tous, qu'il faut se séparer,
+l'aïeul donne au plus vieux de ceux qui s'éloignent
+une partie du foyer. Bien que Sternberg,
+qui connaît si bien les Guiliaks, le nie, je crois
+qu'il y a des idoles en bois sculpté dans les
+arbres.</p>
+
+<p>J'ai d'ailleurs passé toute une soirée avec un
+dieu. J'habitais en effet le plus souvent chez un
+forçat des environs; tout le jour, j'étais chez les
+Guiliaks, le soir ils venaient chez moi; ils mangeaient
+tout ce qu'ils pouvaient, puis s'étendaient
+sur le dos et causaient avec moi en digérant. Deux
+d'entre eux jouaient avec des cartes grossières et
+des allumettes servaient d'enjeux. Ils me racontaient
+leurs misères, leurs démêlés avec les forçats,
+<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span>leurs traditions et leurs légendes. Un jour, le vieil
+Ytchi me dit qu'il avait un dieu chez lui. La
+mère d'Ytchi avait mis aux monde deux jumeaux
+qui ne vécurent pas et le père tailla dans un arbre
+une idole, représentation divine des défunts.</p>
+
+<p>«Va chercher ton Dieu, dis-je!</p>
+
+<p>—Je ne peux pas, car si j'y touche avec les
+doigts, je mourrai?»</p>
+
+<p>Un forçat consentit à aller chercher l'idole.
+Celle-ci fit bientôt son entrée dans la chambre,
+Ytchi l'avait entourée d'herbes sèches, et le forçat
+la portait au bout d'une ficelle. C'était une petite
+poupée de bois, dont les yeux, la bouche, le nez et
+le sexe étaient grossièrement indiqués.</p>
+
+<p>«Est-ce qu'il mange, ton Dieu, demandais-je au
+sauvage.</p>
+
+<p>—Oui! et de tout, mais de façon imperceptible!</p>
+
+<p>—Est-il bon?</p>
+
+<p>—Oh non, très méchant.</p>
+
+<p>—Alors, dis-je en riant, ce n'est pas un Dieu,
+mais un Diable!»</p>
+
+<p>Et Ytchi me répondit d'un ton convaincu:</p>
+
+<p>«C'est un petit peu un Dieu, et un petit peu un
+Diable!»</p>
+
+<p>Dieu pour ces pauvres gens est toujours en effet
+un être terrible: il est tour à tour le vent qui
+<span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span>souffle et qui fait chavirer leurs barques, l'eau qui
+inonde leur campement et emporte leurs instruments
+et leurs traîneaux, le feu qui brûle leur
+maison et les quelques objets qu'elle renferme.</p>
+
+<p>«Tiens, voilà ton Dieu», dit le forçat en renversant
+d'une claque la petite idole!</p>
+
+<p>Les Guiliaks se levèrent épouvantés. Je chassai
+le forçat et, tirant sur la ficelle, je parvins à remettre
+le Dieu sur ses pieds. Pour le calmer, je fis
+des offrandes, je lui offris du riz et du tabac.</p>
+
+<p>«Dieu est bon aujourd'hui, me dit alors Ytchi,
+tu vois, il ne s'est pas fâché!»</p>
+
+<p>Dans les légendes qu'ils me racontaient, les
+esprits, les diables et les dieux tenaient aussi la
+plus grande place, et c'était toujours du mal et non
+du bien qu'ils faisaient aux hommes. Les légendes
+étaient simples, tristes et monotones comme leur
+vie; elles duraient des heures entières, elles prenaient
+l'enfant au berceau pour le conduire vieillard
+à la tombe; celui-ci vivait simplement presque
+sans aventure, c'était l'existence même d'un Guiliak
+que les vieux me racontaient; de temps à
+autre, quelques détails obscènes qui les faisaient
+rire tous aux éclats. Les chiens, les phoques et les
+ours surtout étaient les héros ordinaires des fables
+et des histoires que les indigènes préféraient;
+<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span>d'autres animaux terribles étaient décrits, tels que
+se les représente l'imagination d'un peuple craintif
+et enfant. Il y a, d'après eux, à Sakhaline une
+bête malfaisante que l'on entend crier parfois dans
+la forêt; les Guiliaks se cachent alors et se jettent
+la figure contre la terre, ils ne continuent leur
+route que lorsque le silence le permet; le chasseur
+qui rencontre cette bête, est perdu; elle est plus
+petite qu'un chien, elle a le poil court de la couleur
+de la loutre des rivières; elle s'arrête devant le
+chasseur qui tire aussitôt sur elle; elle se transforme
+alors et ce n'est plus un seul animal qui
+menace, mais dix, vingt, cent bêtes qui finalement
+se précipitent sur le malheureux et le dévorent.</p>
+
+<p>«Si ceux qui l'ont rencontrée ne sont jamais
+revenus, demandai-je, comment savez-vous qu'elle
+existe?</p>
+
+<p>—Les vieux nous l'ont dit, et les vieux ne se
+trompent pas!»</p>
+
+<p>Les Guiliaks improvisent aussi des chansons en
+marchant dans la forêt; ils disent que le temps
+est beau, que le poisson est nombreux dans la rivière,
+que les enfants se portent bien; ils racontent
+tout ce qu'ils voient et tout ce qu'ils savent de
+nouveau. Ils chantent l'hôte qu'ils viennent de
+recevoir, célèbrent sa générosité, vantent le thé et
+<span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span>les aliments qu'il leur a offerts. L'amour tient aussi
+une grande place dans leurs légendes et dans leurs
+chansons; quelques-unes sont plus que grivoises,
+et il y en a beaucoup que je ne saurais reproduire
+ici. Dans quelques autres, il y a beaucoup de
+poésie et de sentiment.</p>
+
+<p>Une jeune fille chante: «J'entends la voix de
+tes chiens, là-bas, au haut du village, ils courent
+joyeusement. Ah! mon bien-aimé, j'entends aussi
+ta voix qui passe par-dessus les peupliers chantants.
+Tu ne m'as pas oubliée, te voilà, te voilà!
+Le traîneau est devant le village. Mon Dieu, mon
+Dieu! tu le traverses sans t'y arrêter. Mes larmes
+tombent en claquant sur mes genoux, une de l'œil
+droit, puis une de l'œil gauche. Quel chagrin! je ne
+puis aller te chercher et te prendre dans la montagne
+où me guetteront tant de mauvais esprits.
+Méchant que j'aime tant, que je ne vois plus jamais,
+que je ne fais qu'entendre quand tu passes,
+oublieux, devant ma porte! Un petit oiseau m'a
+dit un jour en songe: tu t'es donnée à lui, dans
+la grande forêt, lorsque tu cueillais des sanglantes
+framboises, il retournera à la maison et
+ne se souviendra plus jamais de toi. Hélas, je
+t'aime toujours!»</p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="185" style="max-width: 18.875em;">
+ <img class="w100" src="images/185.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ VOMITE, POÈTESSE GUILIAKE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Dans ses chansons, le Guiliak se vante d'être
+<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span>volage; la suivante en est une preuve. L'âme d'une
+jeune femme qui vient de mourir chante: «Homme
+trompeur et méchant que j'aimais! Tu m'as dit:
+«Nous souffrons, nous ne pouvons nous aimer
+librement; fuyons dans la nuit de la mort; tuons-nous!»
+Puis tu m'as dit: «Commence». J'ai
+entendu en expirant les aboiements de tes chiens
+<span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span>qui t'emportaient sur ton traîneau. La mort avec
+toi aurait été douce; étant seule, mon âme a peur
+et a froid.»</p>
+
+<p>L'idée du suicide poursuit les amants malheureux
+dans tous les récits que racontent les Guiliaks.
+Il y a des récits lamentables. Nianguine possédait
+un répertoire très riche. Il parlait d'une voix
+sourde, en fumant. Il buvait du thé et avait pour
+cela une capacité extraordinaire: je lui ai vu boire,
+en racontant une longue histoire, dix-huit grands
+verres de thé. Dans les moments palpitants, il
+poussait de sourds meuglements, et il envoyait sa
+fumée tristement en l'air: peuh! peuh! Les autres
+l'écoutaient avec recueillement.</p>
+
+<p>Un jour, il commença une histoire des plus
+banales, celle d'un Guiliak qui avait épousé une
+femme accomplie, devenue une mère féconde. Un
+jour, dans la forêt, ce Guiliak rencontra des esprits
+qui avaient pris la forme de petits renards. Ils
+apparaissaient sur la route, et lui barraient le
+passage quand il voulait revenir à la maison; ils
+disparaissaient quand le pauvre homme reprenait
+le chemin de la forêt. C'étaient les serviteurs d'un
+puissant esprit devenu amoureux de la femme
+guiliake. Le mari erra ainsi des jours et des nuits.
+Il put après quelques semaines revenir à la maison.
+<span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span>Un spectacle horrible l'attendait: sa femme et ses
+enfants avaient été coupés par l'esprit en tout petits
+morceaux, et ses chiens pendus par la queue aux
+arbres du rivage!»</p>
+
+<p>Nianguine s'arrêta alors, sa voix était devenue
+lamentable! Il éclata en sanglots:</p>
+
+<p>«Qu'as-tu? es-tu malade, demandai-je?</p>
+
+<p>—Non, c'est ce que je raconte qui me fait pleurer
+moi-même!»</p>
+
+<p>Le pauvre homme essuya ses yeux avec sa
+manche et ajouta:</p>
+
+<p>«Une pareille émotion me prend toujours à cet
+endroit de mon récit; je raconte souvent cette
+histoire, mais je ne peux jamais la terminer.»</p>
+
+<p>Et comme moi, mes lecteurs ignoreront toujours
+la fin de cette épouvantable aventure!</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_184"></a><a id="Page_185"></a>[Pg 185]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_X">
+ <i>CHAPITRE X</i>
+ <br>
+ Chez les Aïnos.—Croyances et superstitions.—La maison
+ aïno.—Le type aïno.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Les Aïnos vivent dans la grande presqu'île méridionale
+de l'île de Sakhaline, sur les côtes et
+sur le bord des rivières. Lorsqu'on suit la route si
+mauvaise qui va de Korsakovsk jusqu'à la rivière
+Naïba, on trouve, après avoir franchi la ligne de
+partage des eaux formée par les monts Tounaï,
+qui séparent le bassin de la Soussouïa de celui de
+la Naïba, un premier campement aïno, à côté du
+village russe de Takoe; ce campement est situé à
+63 verstes de Korsakovsk; 13 verstes plus loin
+vient, près du village russe de Galkine-Vravski, le
+village aïno appelé Séantsi. Le village aïno de
+Takoe ne comprend que huit maisons et celui de
+Séantsi n'en a que trois. Notons ensuite sur la
+Naïba, une série de campements de deux à sept
+habitations, chacun d'eux en général à l'embouchure
+d'une rivière.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span></p>
+
+<p>Sur la côte occidentale de la presqu'île s'échelonne
+une autre série de petits villages, parmi lesquels
+se distingue Estury. A Estury, les Aïnos se
+sont mêlés aux Guiliaks, et les demi-sangs nés de
+ces unions mixtes présentent presque tous les
+mêmes caractères: ils ont le crâne guiliak et le
+système pileux aïno.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="191" style="max-width: 50.5625em;">
+ <img class="w100" src="images/191.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LA MONTAGNE AU PAYS DES AÏNOS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les Aïnos se donnent à eux-mêmes le nom
+d'Aïno qui dans leur langue signifie «homme», et
+l'île de Sakhaline est appelée par eux l'île des
+Aïnos «Aïnomisouri.» C'est à tort que bien des
+ethnographes prononcent le mot <i>Aïno</i> comme s'il
+était écrit <i>Aïnosse</i>; l's que j'ajoute lorsque j'écris
+le pluriel du mot <i>Aïno</i> est simplement le signe
+ordinaire de l'orthographe française.</p>
+
+<p>Les Aïnos et les Guiliaks ont un grand nombre
+de coutumes communes, qui sont nées des mêmes
+nécessités et des mêmes exigences de la vie. Ils
+habitent la même île, sont soumis aux mêmes
+conditions atmosphériques, sociales et économiques;
+ils sont, au nord comme au sud, des chasseurs
+et des pêcheurs. Les Aïnos vivent peut-être
+mieux que les Guiliaks, grâce aux Japonais, qui
+ont établi des pêcheries non loin de certains villages,
+et qui les emploient comme ouvriers. Les
+Japonais leur ont apporté et vendu des instruments
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"></a><a id="Page_188"></a><a id="Page_189"></a>[Pg 189]</span>moins primitifs que ceux dont se servaient
+jadis les indigènes de l'île, et leur ont donné une
+vague idée du confort, si l'on peut employer ce
+mot en parlant des Aïnos.</p>
+
+<p>Au premier abord, l'Aïno semble plus arriéré et
+plus bas dans l'échelle des peuples que le Guiliak
+lui-même. Il est plus réservé, moins confiant et
+moins communicatif. Dès qu'un étranger entre
+dans sa hutte, le Guiliak aime à rire, à plaisanter,
+à jouer comme un très jeune enfant; l'Aïno parle
+peu; il reste grave et sérieux. Les conversations
+que les Aïnos ont eues avec moi, et dont je relaterai
+quelques fragments, étaient empreintes de
+mélancolie, et les légendes qu'ils racontaient, le
+plus souvent pleines de tristesse. Ils sont certainement
+plus perfectibles que les Guiliaks. Il y a
+aujourd'hui au Japon, dans l'île de Yéso, des écoles
+florissantes que fréquentent les Aïnos, et il ne faut
+pas oublier que beaucoup de Japonais, parmi les
+plus intelligents de Tokio, sont, bien qu'ils s'en
+défendent, des descendants d'Aïnos. La population
+japonaise semble être un mélange de races diverses,
+parmi lesquelles les Aïnos n'ont pas produit
+les individus les moins intelligents.</p>
+
+<p>Les savants ne sont pas fixés sur la race à laquelle
+ils doivent rattacher les Aïnos. Certains
+<span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span>voyageurs en font les autochtones des îles de
+Sakhaline et de Yéso; d'autres les considèrent
+comme les membres d'une grande famille qui comprendrait,
+en outre, les peuples primitifs de l'Amérique
+du Nord; il y en a qui les rapprochent, les
+uns des Mongols, les autres des Coréens. Le docteur
+Kirilov, qui a longtemps vécu à Sakhaline,
+comme médecin officiel du district, et qui a étudié
+avec le plus grand soin les Aïnos, les fait venir de
+Polynésie; l'opinion du docteur Kirilov est combattue
+par M. Bœlz, le médecin si connu de l'empereur
+du Japon. Le docteur Bœlz a surtout vu les
+Aïnos du Japon. Il admet que les invasions ont
+séparé des peuples de même race et rejeté vers
+l'est les ancêtres des Aïnos; dans une de ses brochures,
+il rapproche de curieux portraits de Russes
+et d'Aïnos, et il est évident qu'on est très étonné
+de voir la ressemblance qui existe entre certains
+d'entre eux, entre le comte Tolstoï, par exemple,
+et tel Aïno du Japon. Les mensurations que je faisais
+sur les Aïnos et sur les forçats venus du sud de
+la Russie étaient très semblables, et j'attends avec
+curiosité l'opinion que donnera en les étudiant le
+savant anthropologue du Muséum, M. le professeur
+Hamy, à qui elles ont été confiées à mon
+retour.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span></p>
+
+<p>On trouve moins d'Aïnos capables de comprendre
+la langue russe, que de Guiliaks; par
+contre, quelques-uns parlent le japonais et cinq
+d'entre eux l'écrivaient même, lors de mon passage
+dans leur village.</p>
+
+<p>Il y a aujourd'hui un petit dictionnaire russo-aïno,
+qui ne veut pas dire que les Aïnos aient ou
+aient eu une langue écrite, bien qu'ils s'en vantent
+couramment. Un jour, disent-ils, le Dieu japonais
+vint rendre visite au Dieu aïno: celui-ci pria son
+confrère à dîner: le repas fut copieux. Que peuvent
+faire deux Dieux lorsqu'ils se trouvent ensemble?
+ils se grisent. Le Dieu aïno fatigué, s'endormit
+bientôt, et le Japonais profita de son
+sommeil pour lui voler sa grammaire et sa langue
+écrite. Voilà pourquoi les Japonais savent lire et
+écrire, tandis que les Aïnos sont restés des ignorants.</p>
+
+<p>Je cite cette légende, car on la retrouve chez
+tous les indigènes de Sibérie: chez les Guiliaks,
+c'est le vent qui emporte dans la mer le livre du
+Dieu endormi.</p>
+
+<p>Ces deux légendes sont évidemment de date
+assez récente.</p>
+
+<p>Les Aïnos n'ont pas à la vérité un dieu, mais des
+dieux; toute force de la nature qui les accable
+<span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span>sans qu'ils la comprennent devient dieu ou diable,
+selon le plus ou moins de mal qu'elle leur fait.
+Dieu vit dans l'espace et non dans le ciel et il est
+assisté de nombreux petits dieux, sous-dieux et
+esprits de toute espèce; il y a aussi des diables,
+toujours malicieux et cruels. Quand on cherche à
+obtenir à ce sujet une explication, on s'aperçoit
+qu'ils confondent les dieux et les diables, et que
+l'un nomme dieu ce que l'autre appelle diable. A
+mon avis le mot et l'idée de diable sont récents
+chez les Aïnos, et leur furent donnés par les
+Russes. Ils croient simplement qu'il existe une
+quantité innombrable de dieux ou d'esprits, qui
+sont capricieux, et qui ont les mêmes défauts que
+les hommes. Ils admettent très bien l'existence du
+dieu russe enseigné par les popes; ce n'est qu'une
+nouvelle puissance à ajouter à la liste si longue
+de leurs divinités.</p>
+
+<p>Les dieux sont très jaloux les uns des autres;
+non contents de jouer de mauvais tours aux
+hommes, ils se querellent et se battent, et malheur
+au pauvre Aïno qui passe au milieu d'eux pendant
+le combat! Le vent et la pluie sont des ennemis
+acharnés, ainsi que la mer et le tonnerre, le soleil
+et la neige, le feu et l'eau. Les esprits du feu
+même se haïssent entre eux, et s'il y a dans une
+<span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span>même maison deux foyers, il ne faut pas porter
+de la cendre ou de la braise de l'un dans l'autre,
+car la guerre s'élèverait entre eux. Quand deux
+dieux se battent, l'un parfois tue l'autre; les Aïnos
+le croient fermement. Il est interdit aussi de porter
+du feu du foyer hors de la maison. Enfin, hiver
+comme été, le feu doit brûler dans le foyer sans
+s'éteindre, car le feu qui s'éteint est un dieu qui
+meurt. Quand ils s'endorment ou quand ils s'absentent,
+les Aïnos couvrent le feu de cendres, afin
+de trouver le lendemain ou à leur retour quelques
+braises rouges encore. Si le feu est éteint, on ne
+peut le rallumer qu'à l'aide du briquet; les allumettes
+ne peuvent guère servir que pour la pipe.</p>
+
+<p>Laisser tomber dans l'eau un tison, une allumette
+ou même une simple cigarette, est un péché;
+car le feu est vaincu par l'eau: un esprit de l'eau
+tue un esprit du feu. Le temps n'est pas encore
+loin où l'on faisait du feu en frottant deux morceaux
+de bois l'un contre l'autre. Deux hommes
+tenaient horizontalement un morceau de bois, dont
+le milieu reposait sur un autre, perpendiculairement
+placé, une extrémité en terre. Deux autres
+hommes prenaient des lanières attachées au second
+morceau, qu'ils faisaient vivement pivoter sur lui-même
+de droite à gauche, puis de gauche à droite,
+<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span>et ainsi de suite, tandis que leurs compagnons
+appuyaient de toutes leurs forces sur le premier.
+Le frottement produisait d'abord beaucoup de fumée,
+puis du feu. Les deux morceaux de bois
+étaient respectés, et participaient en quelque sorte
+à la divinité.</p>
+
+<p>Les Aïnos sont si terrifiés par les dieux, qu'ils
+pensent à eux à tout instant: quand ils mangent,
+quand ils boivent, quand ils fument, ils font toujours
+quelque offrande. Ils en font parfois en se
+couchant, et s'ils voyagent, ils trouvent, sur la
+route, des endroits où vivent des esprits avides
+de présents; il y a aussi des pierres sacrées, qu'il
+faut particulièrement vénérer.</p>
+
+<p>Ils offrent enfin à leurs dieux ce qu'ils appellent
+des «inaos»: ce sont des morceaux de bois terminés
+en copeaux, fixés souvent à de très longues
+perches. A chaque circonstance importante de la
+vie, ils dressent les inaos: il y en a de tous les
+côtés de la maison, on en pare la cage de l'ours,
+on en élève dans la plaine au bout de grandes
+perches plantées en terre; il y en a à la barque et
+au traîneau. Les inaos jouent un peu le rôle des
+cierges de la religion chrétienne, mais il faut voir
+surtout en eux un reste du culte chamaniste et un
+souvenir des sacrifices humains. Le haut de l'inao
+<span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span>est la grossière image d'une tête à forte chevelure,
+et le bâton représente le corps; il y en a même qui
+montrent un sexe grossièrement façonné. Ces derniers
+se placent en général sur des tombeaux.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp96" id="199" style="max-width: 27.3125em;">
+ <img class="w100" src="images/199.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ INAOS OU OFFRANDES ÉLEVÉES EN L'HONNEUR DES DIEUX PAR LES AÏNOS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Puisque j'ai parlé du chamanisme, je dois faire
+observer que les sorciers-prêtres, les chamanes, ont
+presque disparu chez les Aïnos, et qu'il n'y a pas
+chez eux de femmes chamanes. Un Russe de Sakhaline,
+qui connaissait très bien le pays et les Aïnos,
+m'a dit qu'on ne trouve guère aujourd'hui que
+<span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span>trois ou quatre chamanes parmi les Aïnos. Comme
+les maladies sont des châtiments envoyés par les
+dieux et quelquefois même des méchancetés gratuitement
+faites par eux, le chamane vient au
+secours des malades. Il n'est au fond qu'un charlatan.</p>
+
+<p>Ce sont parfois les anecdotes qui peignent le
+mieux le caractère des peuples; en voici une qui
+me paraît typique. Poutka, un de mes compagnons,
+était un grand Aïno, assez jovial, d'une
+complaisance sans limites. Il portait une longue
+barbe noire, et sous ses vêtements déchirés, il
+avait l'air d'un vrai brigand; il était aussi doux
+qu'il paraissait terrible. Il venait souvent me voir
+avec un Aïno plus âgé, qui se nommait Otaka et qui
+était le plus intelligent de la région. Otaka me
+disait des légendes tristes d'une voix mélancolique;
+il parlait très bien le russe. Il m'expliquait
+les croyances populaires.</p>
+
+<p>«Le pope russe veut, disait-il, me convertir à sa
+religion, et il n'est que le prêtre d'un faux dieu.
+Il nous dépeint son dieu comme bon, comme toujours
+prêt à protéger les hommes et à leur pardonner.
+Un dieu si bon ne peut exister, et s'il existe,
+il est bien inutile qu'on le prie, puisqu'il ne peut
+pas faire le mal. Les esprits sont méchants, et ils
+<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span>s'amusent à nous voir souffrir. Souvent un pauvre
+petit rat sort de son trou près du campement, nos
+chiens courent à lui aussitôt; ils sautent, ils
+aboient, et le font trembler par ce bruit pour lui
+formidable; ils lui barrent le chemin qui le conduirait
+à sa tanière, ils le saisissent, jouent avec
+lui, et le font souffrir bien longtemps. Vois-tu, les
+esprits et les dieux sont pareils à des chiens, et
+le pauvre petit rat, c'est le malheureux Aïno qu'ils
+torturent à leur fantaisie!»</p>
+
+<p>Je demandai à Otaka s'il croyait qu'on pût attendrir,
+en priant, les dieux et les esprits.</p>
+
+<p>«Non, je ne le crois pas, répondit-il. Quand la
+neige tombe ou quand la mer est furieuse, l'Aïno
+perdu dans la forêt ou ballotté dans sa barque,
+pleure et prie quelquefois; mais la neige continue
+à tomber et la tempête est parfois plus forte. Les
+dieux épargnent seulement les hommes qui leur
+font souvent des offrandes et leur donnent à boire
+et à manger. Une prière pour eux ne signifie
+rien!»</p>
+
+<p>C'est le même Otaka qui me disait un jour:</p>
+
+<p>«Le pope m'a raconté que nous avons une âme,
+et que cette âme plus tard habitera avec Dieu. Je
+ne crois pas cela. Si les morts vivaient dans un
+autre monde, ils s'occuperaient encore de nous.
+<span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span>J'ai eu un fils qui est mort jeune et un père qui
+vécut très longtemps; je pense souvent à eux, je
+me rappelle leurs paroles; s'ils étaient aujourd'hui
+avec Dieu, ils me l'auraient fait sentir; ils me
+l'auraient fait savoir; car ils m'aimaient trop pour
+me laisser inconsolable et pour me voir pleurer si
+longtemps.</p>
+
+<p>—Il y a un proverbe dans mon pays, dis-je à
+Otaka, qui prétend que lorsqu'on est mort, c'est
+pour longtemps.</p>
+
+<p>—Ton proverbe est un menteur, répartit Otaka,
+quand on est mort, c'est pour toujours.»</p>
+
+<p>Comme la plupart des autres Aïnos, Poutka, au
+contraire, croyait à la métempsychose; d'après ce
+qu'il m'expliquait, l'âme de l'homme qui vit honnêtement
+habitera plus tard le corps d'un animal
+d'ordre supérieur, c'est-à-dire qu'il deviendra
+phoque ou chien, ours peut-être.</p>
+
+<p>Otaka me fit assister à une scène originale, qui
+eut lieu vers le soir, et dont je fus le témoin secret.
+Des Aïnos d'un village voisin avaient été sur
+mer par un gros temps, et leur barque, emportée
+par un courant sans doute, se brisa contre un
+écueil, ou du moins ce fut ce qu'on se figura
+quand, quelques jours après, la mer en rejeta les
+épaves sur le rivage. Les gens du village attendirent
+<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span>quelques jours encore, et l'un d'eux découvrit,
+à la marée descendante, deux cadavres
+presque méconnaissables. On apporta alors devant
+la mer ce qui avait appartenu aux défunts, et on
+décida de donner aux dieux des eaux, les objets
+les plus importants, les lances et les sabres. Quelques
+hommes s'en saisirent et les brisèrent, puis
+ils coururent en criant vers la mer; ils agitaient
+en leurs mains les tronçons de sabres et de lances,
+et les frappaient les uns contre les autres; ils
+entrèrent dans la mer et y jetèrent tour à tour les
+débris qu'ils tenaient. Les spectateurs étaient
+nombreux, mais les femmes n'assistaient pas à la
+cérémonie. Les Aïnos poussaient des sanglots et
+des cris perçants; ils revinrent enfin silencieusement
+à la maison; la nuit était déjà profonde, et
+les chiens du campement, épouvantés par le bruit
+inaccoutumé qu'ils avaient entendu, aboyaient
+longuement et lugubrement dans les ténèbres.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire qu'Otaka eût l'esprit
+préoccupé par les grands problèmes de la vie;
+loin de là; ce n'était qu'un brave homme, doux
+et intelligent, qui se sentait tout petit et très
+faible devant les dangers trop fréquents, de la mer
+et de la forêt. Il me disait ses souffrances avec
+mélancolie, mais sans amertume; l'existence, dure
+<span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span>pour lui, l'était aussi pour tous les autres, et
+comme eux, il était résigné à son sort. A quoi bon
+lutter? Aux pauvres gens tout est peine et misère!</p>
+
+<p>Il trouvait aussi que la vie avait des joies nombreuses;
+il était le plus souvent en proie à un
+vague effroi; mais comme il semblait, sinon heureux,
+du moins content, quand, dans sa maison,
+il jouait avec ses enfants! Il leur faisait avec son
+couteau des jouets bizarres, ayant toujours son
+bon sourire grave et ses yeux si rêveurs. Sa maison
+était la plus propre et la plus vaste du campement.</p>
+
+<p>Comme chez les Guiliaks, autour des maisons
+sont des dépôts de poissons, installés sur pilotis,
+une cage pour l'ours, et une longue perche horizontale
+à laquelle sont attachés les chiens. Plusieurs
+familles habitent souvent sous le même
+toit; trente personnes vivent parfois ensemble, et
+tel campement, qui ne comprend que trois huttes
+de bois, a pourtant quatre-vingts habitants. Il y
+a souvent plusieurs propriétaires et toujours un
+maître. Chez Otaka, chez Bigoumka, un autre
+Aïno, riche et intelligent, il y avait même des
+serviteurs, que leurs maîtres habillaient, nourrissaient
+et mariaient.</p>
+
+<p>La maison aïno est toujours plus grande que la
+<span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span>maison guiliake. On y entre par une sorte de
+hutte, formant tambour; la pièce comprend souvent
+deux foyers, et j'ai vu des fenêtres dans deux
+ou trois endroits. Les foyers sont au ras du sol, et
+non surélevés, comme chez les Guiliaks. Outre les
+vêtements en peaux de bêtes, et les objets en bois
+ou en écorce, les Aïnos ont des vêtements en fils
+d'orties, qu'ils tissent eux-mêmes, et des pots et
+des marmites que leur ont vendus les pêcheurs
+japonais. Au fond, en face de la porte, est la place
+de l'hôte vénéré, et à gauche de l'entrée, sur des
+planches, ou le long du foyer, est celle du maître
+de la maison. Ils vendent, eux aussi, volontiers,
+les objets qu'un étranger désire, et celui-ci obtient
+tout plus facilement, s'il veut bien offrir de l'eau-de-vie
+à toute la maisonnée. Le tabac a aussi le
+plus grand succès; les femmes, et même de tout
+petits enfants, fument avec joie leurs longues
+pipes. Personnellement, j'offrais de l'argent, du
+tabac, du riz, du pain, mais jamais d'eau-de-vie,
+bien que toujours on m'en eût demandé.</p>
+
+<p>Ils refusaient de vendre les objets qui avaient
+un caractère religieux, mais offraient toujours
+d'en fabriquer de semblables à mon intention. Ils
+m'invitaient quelquefois à leur dîner, que je contemplais
+plus que je ne le partageais. Ils mangent
+<span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span>la tête et la queue de saumons crus, et crus aussi,
+des harengs; ils ne salent jamais le poisson, si ce
+n'est avec de l'eau de mer. Le hareng se mange
+en général avec le chou de mer, qui est vivement
+préparé, arrosé seulement d'eau très chaude, et
+dont l'odeur est insupportable, même à un nez peu
+délicat.</p>
+
+<p>Les Aïnos se laissent mensurer assez facilement
+la tête, sinon le corps. Ils me disaient toujours
+que c'est un péché que de montrer son corps; et
+pourtant, quand le soir j'entrais dans les huttes je
+voyais presque toujours les maris et les femmes,
+couchés autour du foyer et nus sous la même peau
+ou la même couverture. Je dois à la vérité de déclarer
+que le corps de la femme aïno, de Sakhaline,
+ne tenterait que rarement le pinceau ou le
+ciseau d'un artiste.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="207" style="max-width: 18.0em;">
+ <img class="w100" src="images/207.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ TYPE AÏNO.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les Aïnos sont de taille moyenne, grands même
+quelquefois; ils ont de grandes mains et de grands
+pieds. La tête paraît toujours longue, à cause de
+la barbe qu'ils portent; mais, chez les types sans
+barbe, on la trouve plutôt ronde. Sur tout le visage
+est une expression de mélancolie et presque de
+crainte. Le front est semblable à celui des Européens.
+Les oreilles sont grandes, le lobe qui n'existe
+guère chez les Guiliaks est peu apparent; le nez
+<span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span>est semblable à celui de la race blanche, et très
+différent du nez aquilin des Mongols; la bouche
+grossière, large, est dessinée de façon rudimentaire.
+Les yeux, d'un brun très foncé, sont tout à
+fait horizontaux; ceux des enfants sont ronds, jusqu'à
+un certain âge; les cils qui les abritent, ne
+sont pas plantés à la mongole; les sourcils épais
+<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span>rappellent ceux des petits russiens. En un mot,
+par leurs pommettes saillantes seulement, le type
+aïno pourrait être rangé parmi les Mongols.</p>
+
+<p>Le système pileux est très développé chez les
+Aïnos; ils ont en général une barbe noire, très
+touffue, qui leur cache la bouche; les joues disparaissent
+sous les poils, dont quelques-uns sortent
+des oreilles et du nez. J'ai constaté que si les
+jambes et les bras étaient velus, le corps l'était
+moins que je ne m'y attendais. Avec leurs grandes
+barbes et leurs longs cheveux, ils ressemblent
+souvent à des popes, et plus d'un Russe à qui je
+montrai, sans leur en dire l'origine, des photographies
+d'Aïnos, ont cru y retrouver des compatriotes.</p>
+
+<p>Lorsqu'on aperçoit de loin les femmes, qui sont
+notablement plus petites que les hommes, on
+hésite sur leur sexe, car elles semblent porter de
+formidables moustaches; au moment du mariage,
+elles se tatouent la lèvre supérieure, et elles y
+tracent une large bande bleue qui se relève en
+crocs sur le visage. L'opération a des suites désagréables,
+car le visage de la femme enfle de disgracieuse
+façon. Leur nez est quelquefois très
+amusant et ressemble à une petite boule de graisse,
+perdue entre deux joues rebondies. Elles ne sont
+<span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span>pas toujours laides; il y en a même de très gentilles;
+on peut le constater par les photographies.
+Elles portent souvent de volumineuses ceintures,
+faites de gros anneaux, dans lesquels passent des
+anneaux plus petits. Les robes des enfants sont
+ornées d'anneaux, de boutons en métal, et dans le
+dos, de perles de couleur et de talismans.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"></a><a id="Page_207"></a>[Pg 207]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XI">
+ <i>CHAPITRE XI</i>
+ <br>
+ Chez les Aïnos.—Mœurs et Coutumes.—Le Mariage.—La
+ Maternité.—Occupations des indigènes.—Cérémonies funèbres.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>On a vu combien peu j'ai parlé des vêtements,
+de la cuisine, de la maison et du campement
+des Aïnos; c'est que je veux raconter ici les coutumes
+spéciales à ces indigènes, tandis qu'il suffit
+de noter d'un mot des mœurs, des habitudes et des
+objets qui sont décrits déjà dans le chapitre consacré
+aux Guiliaks.</p>
+
+<p>J'eus souvent l'occasion de photographier des
+enfants aïnos; les plus grands posaient gaiement
+et sans se faire prier, montrant, dans un bon gros
+rire, leurs dents blanches comme du lait. Les
+petits étaient plus méfiants.</p>
+
+<p>Les Aïnos adorent leurs enfants et les gâtent
+beaucoup; ceux-ci poussent en liberté dans le
+campement. Que de fois, lorsque je donnais des
+bonbons aux Aïnos, j'ai vu les gamins accourir!
+l'indigène cassait les friandises entre ses dents et
+<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span>les partageait en donnant la becquée à chaque
+enfant. Il y en avait parmi eux de tout petits, qui
+se traînaient avec peine encore, et qui me suivaient
+avidement en ouvrant une bouche gourmande.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp48" id="212" style="max-width: 15.6875em;">
+ <img class="w100" src="images/212.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UN ENFANT AÏNO.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<figure class="figcenter illowp72" id="213" style="max-width: 23.5625em;">
+ <img class="w100" src="images/213.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LES GAMINS D'UN VILLAGE AÏNO.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Dès le plus jeune âge, on reconnaît à la coiffure
+les filles et les garçons; les filles gardent toujours
+<span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span>les cheveux comme les leur a donnés la nature,
+tandis que les garçons les portent très longs par
+derrière, mais coupés ras sur le front, coiffure
+qu'ils garderont d'ailleurs toute leur vie. Un petit
+triangle en étoffe ornée de perles blanches et
+bleues, leur pend sur le front; c'est une sorte
+d'amulette, que les parents refusent toujours de
+<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span>vendre. Les enfants, quoique sales, sont habillés
+avec un soin relatif.</p>
+
+<p>Les pères emmènent leurs fils encore très jeunes
+à la chasse et à la pêche; on leur montre les travaux
+qu'ils devront faire plus tard à leur tour; les
+petites filles, de leur côté, regardent leurs mères
+qui travaillent à la maison. Il est presque impossible
+de connaître l'âge des enfants; les Aïnos et
+les Guiliaks ne savent jamais leur âge. Un vieillard
+répond toujours qu'il est très vieux et qu'il n'a
+jamais pensé à compter chacune de ses années.</p>
+
+<p>La puberté ne vient pas très tôt chez les Aïnos;
+mais dès qu'elle apparaît, les enfants pensent au
+mariage; un garçon peut se marier à treize ans,
+et une fille à douze; c'est après le mariage que
+cette dernière commence à se tatouer la lèvre
+supérieure. Les parents fiancent leurs enfants,
+parfois au berceau et sans les consulter; on ne
+demande pas, en principe, l'avis des mères, bien
+qu'elles aient souvent une grande influence sur
+les décisions que prendront leurs maris.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp42" id="215" style="max-width: 15.75em;">
+ <img class="w100" src="images/215.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ JEUNE FILLE AÏNO.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Lorsque chez les Aïnos, un jeune homme désire
+se marier, il s'en va à la chasse, et traverse quelques
+villages; si, dans l'un d'eux, il trouve la fille
+qui lui plaît, il s'inquiète aussitôt de la dot qui
+sera exigée, et le mariage est bientôt décidé. La
+<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span>jeune fille n'est pas consultée, la gloire d'avoir
+été choisie doit suffire à son ambition. Il n'y a
+aucune cérémonie à l'occasion du mariage: la dot
+est payée par les
+parents du jeune
+homme. Pour certains,
+elle se compose
+de quatre ou
+cinq chiens, pour
+d'autres, d'une dizaine
+de zibelines;
+elle comprend parfois
+une barque ou
+un traîneau. Souvent
+aussi, le jeune
+homme travaille
+un temps fixé
+chez son futur
+beau-père. On peut
+dire que, dès son
+entrée chez celui-ci,
+il a les droits de
+l'époux et qu'il en use. Si le beau-père n'a pas de
+fils, il garde toujours le jeune ménage avec lui;
+autrement le mari emmène sa femme, lorsque la
+dot est payée, chez son père, chez son frère aîné,
+<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span>ou bien encore dans une maison neuve, spécialement
+construite par lui.</p>
+
+<p>Dans un ménage sur six, à peu près, la femme
+est plus âgée que son mari; il y a même parfois
+dix ans, vingt ans de différence. Quelquefois, en
+effet, le frère aîné meurt, laissant une veuve et un
+frère cadet; celui-ci épouse alors la femme de son
+frère, ce qui est pour lui une économie, car cette
+femme appartenant déjà à sa famille, il n'a pas de
+dot à verser. Avec des unions si mal assorties, il
+est fréquent que la femme ne puisse pas longtemps
+suffire au travail de la maison: une femme chez
+les Aïnos est vieille à trente-cinq ans; elle est déjà
+déformée par la maternité et accablée par des travaux
+trop rudes. Le mari épouse alors une seconde
+femme, et il la prend la plus jeune possible pour
+qu'elle travaille plus longtemps. La première
+femme reste, en général, la vraie maîtresse de
+maison; chaque femme vit dans une hutte spéciale,
+mais les enfants des deux lits ont des droits
+égaux. Les Aïnos assez riches pour se payer le
+luxe de deux femmes jeunes, le font avec joie:
+celles-ci vivent ensemble sans jalousie, et dans ce
+cas, me disait un Aïno avec mépris, elles n'ont pas
+plus de valeur l'une que l'autre.</p>
+
+<p>Le docteur Kirilov a trouvé plusieurs cas de
+<span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span>polyandrie: il a vu onze hommes qui vivaient avec
+cinq femmes, et une autre fois, une femme de plus
+de trente ans, qui habitait avec deux hommes, l'un
+âgé de vingt-cinq ans, et l'autre n'en ayant que
+treize. Je suis entré dans une maison où trois
+frères vivaient avec une seule femme; j'ignorais
+ce détail et je demandai à l'un d'eux, en montrant
+un gamin qui jouait dans le sable devant la porte:</p>
+
+<figure class="figcenter illowp52" id="217" style="max-width: 17.875em;">
+ <img class="w100" src="images/217.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ UN RICHE AÏNO.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>«C'est ton fils?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span></p>
+
+<p>—Non, répondit-il, c'est le nôtre à tous les
+trois!...»</p>
+
+<p>Il y a aussi de malheureuses filles, très pauvres,
+qui vont servir dans les huttes voisines; leur
+vertu court grand risque pendant un tel voyage;
+quelquefois pourtant, elles trouvent un mari dans
+l'une d'elles; enfin, il y a des Aïnos qui recueillent
+chez eux une orpheline qu'ils élèvent, et qui
+devient souvent la concubine du père ou du fils
+de la maison, des deux même parfois. La femme
+légitime ne dit rien et doit fermer les yeux sur les
+infidélités de son mari qui ne lui rend pas toujours
+la pareille; la femme, en effet, qui trompe
+son mari peut être chassée par lui. Quant à son
+complice, il est jugé par les vieux du village qui
+le condamnent à des dommages-intérêts; l'amende
+est payée en chiens; mais si le condamné est trop
+pauvre, il entre comme domestique chez celui qu'il
+a offensé. Un vieux garçon n'a pas le droit d'être au
+nombre des juges; car, me disait Poutka, un vieux
+garçon est un être profondément méprisable.</p>
+
+<p>Il est vrai que le mari pourrait chasser sa femme
+et divorcer, mais il ne le fait que rarement, dans
+ce cas en effet, le beau-père ne rend pas la dot, et
+le mari perd alors et la femme et l'argent.</p>
+
+<p>Les femmes Aïnos ne sont pas très fécondes,
+<span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span>parce qu'elles nourrissent beaucoup trop longtemps
+leurs enfants, presque toujours trois ans;
+elles ont de trois à cinq enfants. Quand une
+femme est grosse, chacun la respecte et l'honore;
+lorsqu'elle sent les premières douleurs, tous les
+hommes doivent quitter la maison, elle-même va
+souvent dans une petite cabane qu'on a construite
+pour elle à l'écart. Les femmes lui prêtent
+toujours assistance: on croit que l'accouchement
+est plus ou moins pénible, selon les péchés qu'elle
+a commis. Le mari, cependant, entre dans une
+maison voisine de la sienne, et il se couche sans
+mot dire auprès du foyer, il reste ainsi sans bouger
+et silencieux, jusqu'au moment où il apprend
+la naissance de l'enfant. Il lui est alors permis de
+boire un peu d'eau et de manger du poisson; mais
+il n'ose pas encore parler, il lui est défendu de
+boire de l'eau-de-vie, il doit éviter tout péché, car
+c'est le moment où une partie de son âme passe
+dans le corps de son enfant. Ses amis l'invitent à
+sortir, lui offrent d'aller chasser avec eux: il faut
+qu'il refuse leur invitation, et pendant six jours, il
+reste couché; le septième jour, tout lui est permis,
+il rentre alors dans sa maison, va voir sa femme
+et le nouveau-né, reprend ses travaux et sa vie
+habituelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span></p>
+
+<p>Il est toujours très rare de voir un mari assister
+à l'accouchement de sa femme. Celle-ci,
+de son côté, ne peut regarder son bébé que deux
+heures au moins après sa naissance. Pendant deux
+jours, elle ne peut manger que du riz, et l'eau lui
+est interdite; le troisième jour, le régime est déjà
+moins sévère et elle peut manger tout ce qui lui
+plaît; mais elle ne saurait toucher au foyer, les
+esprits du feu s'en fâcheraient, car elle est encore
+impure et souillée; le sixième jour, elle prépare
+un peu de nourriture avec de l'eau qu'elle va
+chercher elle-même, et le septième elle reprend
+ses occupations journalières.</p>
+
+<p>J'ai assisté au premier lavage d'un enfant
+nouveau-né: une femme l'avait couché dans de
+l'herbe, sur ses genoux, elle prenait de l'eau dans
+sa bouche et elle la crachait vivement sur le
+corps du bébé en le râclant avec un copeau mou.
+On m'a assuré que parfois le lavage est plus
+complet, et que, dans certains villages, on se sert
+l'hiver d'eau glacée. De toute façon le premier
+lavage de l'enfant est souvent aussi le dernier de
+son existence.</p>
+
+<p>La femme reprend donc son travail au bout de
+sept jours. Son rôle dans la maison est important:
+elle doit surveiller et élever les enfants, faire le
+<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span>ménage, soigner les bêtes et les gens, coudre les
+vêtements, nettoyer les fourrures rapportées de la
+chasse, fabriquer les robes et les bottes en peau
+de poisson, cueillir des baies et des racines, et
+les préparer pour l'hiver, aller chercher des orties,
+les nettoyer, les tisser, en faire de l'étoffe, et je
+suis sûr que j'oublie encore de noter ici quelques-uns
+de ses travaux.</p>
+
+<p>L'homme, lorsqu'il est au campement, fait des
+instruments de pêche et de chasse, fabrique des
+pièges à loutres et à zibelines, répare la barque et
+le traîneau. Il quitte souvent le village. Tantôt il
+va rendre visite à des amis: on peut dire que
+tous les Aïnos se connaissent et lorsque l'un
+d'eux en rencontre un autre, il demande toujours:</p>
+
+<p>«Comment se porte-t-on dans ton village?»</p>
+
+<p>La pêche occupe beaucoup les Aïnos. La rigueur
+du climat les oblige, en effet, pendant l'été, à
+prendre et mettre en réserve des poissons pour
+tout l'hiver. Ils se lèvent parfois avant le soleil,
+font glisser silencieusement leurs barques longues
+et étroites sur la rivière, et ils regardent ce que
+fait le poisson: si celui-ci est au fond de l'eau, ils
+le harponnent et le jettent sur la paille qui remplit
+le fond du canot. Au mois d'août, passent des
+<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span>bancs de poissons en rangs si serrés qu'on peut
+les prendre à la main; le plus souvent, les pêcheurs
+se servent de longs filets.</p>
+
+<p>Les chefs des pêcheries japonaises les engagent
+parfois comme ouvriers, par exemple dans
+les pêcheries dirigées par M. Damby et par M. Biritch;
+ils font bien leur travail, mais ils sont
+insouciants du lendemain, et, dès qu'ils ont gagné
+une petite somme, ils n'ont plus envie de travailler;
+ils ne s'aperçoivent qu'un morceau de
+pain est le dernier de la maison qu'après l'avoir
+mangé. Il y en a pourtant qui fournissent, dit-on, à
+l'industrie, 4 000 à 5 000 francs de poissons par an.</p>
+
+<p>Ils pratiquent la chasse, soit le long des rivières,
+où ils harponnent les phoques, soit dans la forêt,
+où ils tuent des animaux à fourrures; les uns ont
+des arcs et quelques autres des fusils. La moyenne
+de la chasse d'automne est, par chasseur, de six
+à dix zibelines, cinq écureuils et une ou deux
+loutres. Dans certains villages du nord, les Aïnos
+louaient jadis la chasse aux Guiliaks qui venaient
+du nord au sud en descendant la rivière Poronaï.</p>
+
+<p>Lorsqu'il devient vieux, l'Aïno est respecté: il
+reste à la maison, et c'est lui qui, l'hiver, raconte
+les histoires et les légendes qu'il a lui-même
+entendues pendant sa jeunesse. Il dit les guerres
+<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span>soutenues jadis contre les Japonais et les luttes
+terribles des villages ennemis. Il répète des histoires
+ou des chansons mélancoliques et tristes,
+dans lesquelles arrivent les aventures les plus
+épouvantables aux chasseurs et aux pêcheurs, et
+où les acteurs principaux sont l'ours, le phoque
+ou des bêtes fantastiques. On écoute ces légendes
+avec intérêt, et aussi avec respect, car les vieux,
+même les plus arriérés, sont supérieurs aux jeunes:
+ils ont vu et ils ont vécu. Lorsqu'un vieux meurt,
+le désespoir du village est infini, ils le pleurent
+avec des sanglots intarissables; ils ont très peur
+de la mort et il n'est pas rare de voir un Aïno
+sangloter sur la tombe d'un homme qu'il ne connaissait
+pas.</p>
+
+<p>Les maladies dont sont affligés les Aïnos, et qui
+souvent les emportent, viennent du manque d'hygiène
+et de la saleté; les maladies de peau sont
+fréquentes, et doivent être attribuées, sans doute,
+à l'abus qu'ils font des plats de poisson pourri;
+les poumons sont parfois malades, la tuberculose
+existe, mais est cependant plus rare qu'on pourrait
+le croire. La variole est l'ennemie la plus
+redoutable; sur les bords de la Naïba, plus de
+cent Aïnos moururent en 1894 de cette maladie.
+Les Japonais leur apportèrent une terrible influenza
+<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span>en 1895; c'est avec eux aussi qu'est venue
+la syphilis.</p>
+
+<p>Les Aïnos sont aujourd'hui moins nombreux que
+jadis, et il semble aussi qu'autrefois ils avaient
+plus d'enfants. Quand un malade souffre d'une
+maladie nerveuse, de la petite vérole ou même
+d'une autre maladie, ils disent qu'un dragon est
+entré dans son corps et qu'il faut l'en chasser; ils
+nettoient à fond le foyer, puis entourent le malade
+en silence, et le battent en poussant de grands
+cris; ils jettent certaines plantes odoriférantes sur
+le sol, courent, en faisant de grands gestes,
+choquent des sabres pour effrayer le mauvais esprit.
+Le chamane, s'il en est un dans le village ou dans
+les campements voisins vient ensuite et a recours
+à la magie; si un médecin russe passe, on le
+consulte aussitôt. Le chamane, coiffé d'un grand
+bonnet orné de talismans, ne vient guère que la
+nuit chez les malades.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp54" id="225" style="max-width: 31.8125em;">
+ <img class="w100" src="images/225.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ FAMILLE AÏNO.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>L'homme qui se sent mourir exprime ses dernières
+volontés, qui seront respectées. Lorsqu'il a
+rendu le dernier soupir, on lui ferme les yeux,
+on l'enveloppe dans une natte faite d'herbes spécialement
+coupées dans les marais, et on le porte
+à la place qu'il occupait d'ordinaire dans la maison,
+les pieds tournés vers la porte. On pleure
+<span class="pagenum"><a id="Page_221"></a><a id="Page_222"></a><a id="Page_223"></a>[Pg 223]</span>abondamment; puis les hommes sortent, et pendant
+que, vautrées autour du cadavre, les femmes
+sanglotent, les hommes fabriquent un cercueil en
+bois.</p>
+
+<p>Le lendemain, on place le mort dans le cercueil
+et on l'enterre près de la maison, mais très
+peu profondément. On met près de lui des objets
+dont il pourrait avoir besoin, une pipe, du tabac,
+un couteau, un briquet. Sur le tombeau, on dresse
+un inao et on place une lance la pointe en terre;
+sur l'inao est grossièrement représenté ou sculpté
+le sexe du défunt. J'ai pris dans un de ces cimetières,
+une tête de phoque qui portait elle-même
+un inao dans les narines et dont nul ne voulut
+m'expliquer la signification.</p>
+
+<p>Le vol d'un crâne de phoque placé sur un tombeau
+est un crime, celui d'un crâne d'ours est
+plus grave encore; on comprend donc quels
+dangers courrait un voyageur qui, pour enrichir
+une collection d'anthropologie, rassemblerait des
+crânes humains.</p>
+
+<p>Ce fut grâce aux forçats que j'en pus rapporter
+pour le Muséum; eux seuls m'indiquèrent les endroits
+où il était possible d'en trouver.</p>
+
+<p>Après la mort d'un Aïno, on partage l'héritage
+entre les enfants, si le défunt n'en a pas décidé
+<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span>autrement. Les instruments de pêche et de chasse
+reviennent aux fils; les outils, les plats, les instruments
+de cuisine, sont pour les filles. Les
+femmes continuent à habiter la maison du défunt,
+qui est une propriété de famille et non une propriété
+particulière. Ce sont les vieux qui font le
+partage; le frère n'a pu disposer que des objets
+qui lui sont personnels, et c'est toujours, par
+tradition, le fils aîné qui devient le maître de la
+maison.</p>
+
+<p>On ne prononce plus jamais le nom du mort, et
+si un étranger le fait devant quelqu'un de la
+famille en deuil, celui-ci baisse la tête et s'en va
+sans répondre. Les enfants ne parlent plus jamais
+de leur père; on craint les morts, c'est pourquoi
+leur souvenir est mal conservé.</p>
+
+<p>Il ne reste, par conséquent, que quelques légendes
+dans la mémoire du peuple: les Aïnos
+n'ont pas d'histoire.</p>
+
+<p>Les Aïnos aiment à raconter des vieilles
+histoires, à chantonner des chansons d'amour:
+on y entend des amoureux pleurer la mort
+de celui ou de celle qu'ils ont aimé; les
+femmes sont moins matérielles que leurs époux,
+dont elles célèbrent surtout l'adresse, la bravoure
+et l'honnêteté; les hommes en effet pleurent leur
+<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span>femme, mais semblent regretter surtout la bonne
+soupe qui leur manquera désormais. Voici, à ce
+propos, un couplet d'une chanson caractéristique:</p>
+
+<p>«Jamais je ne retrouverai une ménagère pareille
+à toi! Quels bons repas tu savais me préparer; je
+me jetais dessus comme le chien sur sa proie, et
+la graisse me coulait sur la barbe et sur les mains,
+que je léchais ensuite avec tant de plaisir!»</p>
+
+<p>On conte que les femmes se sont jadis donné
+la mort sur le tombeau du bien-aimé, et l'on
+montre sur le bord de la mer une pierre, que l'on
+nomme la Désolée: elle ressemble grossièrement
+à une femme. La mer lui avait pris son mari,
+qu'elle appela des jours et des nuits sur le rivage;
+elle refusait toute nourriture et se tenait debout
+sans bouger; au bout de quelques semaines, ses
+cris cessèrent et peu à peu, les gens du village la
+virent se changer en pierre.</p>
+
+<p>Lorsque surgissent des difficultés entre des villages
+ou des particuliers, les vieux s'assemblent
+et jugent; ils le font d'ordinaire honnêtement. Le
+vol est sévèrement puni, on coupe le doigt du
+voleur, qui se laisse faire sans résistance, d'après
+ce que m'ont dit les indigènes. Quand le voyageur
+Poliakov quitta le pays des Aïnos, il venait
+d'être volé par une femme; il ne se douta jamais
+<span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span>qu'on coupa à celle-ci trois doigts pour la punir.</p>
+
+<p>Dans certains villages, le principal juge est le
+«tchatcha», sorte de chef de village qui passe sa
+fonction en mourant à son fils préféré. Les crimes
+sont très rares et ils étaient avant l'arrivée des
+Russes, punis avec une atroce sévérité. Le temps
+n'est pas loin où les juges invitaient les gens d'un
+campement à piquer tour à tour un meurtrier avec
+leurs couteaux. L'assassin était ensuite attaché à
+sa victime et on enterrait le mort avec le vivant.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XII">
+ <i>CHAPITRE XII</i>
+ <br>
+ La Fête de l'Ours chez les Aïnos.—Respect religieux pour
+ l'Ours.—La veille de la fête.—Discours à la victime.—Le
+ sacrifice.—Après le sacrifice.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Les Aïnos, comme les Guiliaks d'ailleurs, s'emparent,
+chaque année, d'un jeune ourson; ils
+l'enferment dans une cage de bois, et la plus vénérée
+de leurs femmes est chargée de le nourrir
+avec le plus grand soin. Lorsque la bête atteint
+l'âge de deux ans, les indigènes invitent leurs
+amis, et, au cours d'une fête pittoresque dont on
+lira plus loin les détails, ils immolent solennellement
+l'ours en le chargeant de leurs commissions
+pour le dieu de la forêt, près duquel son âme vivra
+désormais. L'ours, quoi qu'on en ait dit, n'est pas
+considéré comme un dieu, il est le messager que
+la divinité écoute favorablement. Son nom est si
+respecté qu'on le donne à l'hôte dont la visite
+semble un honneur: j'ai entendu dire parfois,
+quand j'entrais chez des Aïnos—réflexion flatteuse
+entre toutes:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span></p>
+
+<p>«Ah! voici l'ours qui vient.»</p>
+
+<p>Toutes les populations si diverses de la Sibérie
+ont, pour l'ours, une semblable vénération. Les
+Samoyèdes, qui habitent sur le bord de l'océan
+Glacial, disent que son âme est immortelle, et qu'il
+est le fruit de l'amour coupable d'une femme et
+d'un démon. Les Ostiaks du bassin de l'Ob le nomment
+fils du ciel, et chaque chasseur qui le rencontre
+fait, après l'avoir tué, des excuses à son
+cadavre. Les Bachkirs de l'Oural prétendent qu'il
+est le fils d'un dieu puissant, et qu'il sait tout. C'est
+un ancien khan, disent les habitants de l'Altaï, qui
+a eu la fantaisie de se métamorphoser en bête. Ce
+n'est pas un khan, répondent les Toungouses du
+fleuve Amour, c'est un prêtre et un sorcier!</p>
+
+<p>«Il est plus qu'un animal et moins qu'un homme,
+me disait gravement un vieux Khirghize nomade;
+mais il est plus fort que le premier et plus intelligent
+que le second; il est loin de nous en ce
+moment et pourtant il nous observe et il nous
+entend!»</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="233" style="max-width: 47.0em;">
+ <img class="w100" src="images/233.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ DÉPART POUR LA FÊTE DE L'OURS CHEZ LES AÏNOS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les Bouriates de la région du Baïkal prétendent
+que Dieu passait un jour à cheval: il rencontra sur
+sa route, le plus fort de tous les hommes qui le fit
+tomber. Furieux de sa mésaventure, Dieu changea
+l'homme en ours; celui-ci conserva sa force et son
+<span class="pagenum"><a id="Page_229"></a><a id="Page_230"></a><a id="Page_231"></a>[Pg 231]</span>intelligence, et reçut quelques privilèges divins,
+dont les hommes ne connaissent pas exactement
+l'importance.</p>
+
+<p>De pauvres Mongols, qui pratiquent la religion
+bouddhique, m'ont dit que l'Homme-Dieu, incarnation
+vivante de Bouddha, vit dans un monastère du
+Thibet, et élève un ours, dont il écoute les conseils.
+Certains Orotchones considèrent l'ours comme
+un dieu déchu, qui fut vaincu par un dieu plus fort.</p>
+
+<p>J'ai remarqué, en outre, que les indigènes de
+Sibérie n'aiment pas à prononcer le mot d'ours:
+ils disent «le petit vieillard, le maître de la forêt,
+le respecté, le savant», et le plus souvent ils le
+nomment d'un seul mot court et typique: «lui»!
+Certains sont plus familiers et l'appellent «mon
+cousin»; pour le paysan russe, il est simplement
+«Michka», ce qui est le diminutif du prénom Michel.
+Et Michka est très malin et très intelligent; il
+est bon aussi parfois, et il a épargné bien des gens
+épouvantés à sa vue, qui se sont excusés de venir
+le déranger dans sa solitude.</p>
+
+<p>Même en Europe, on a pour l'ours une considération
+particulière, très méritée au dire des plus
+célèbres dompteurs, qui voient en l'ours le plus
+intelligent et le plus perfectible de tous les animaux
+féroces. Les Allemands des bords du Rhin
+<span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span>l'appellent «mon oncle», et dans tous les jardins
+zoologiques la cage de Martin est la plus entourée;
+voyez son succès au Jardin des Plantes. A Saint-Pétersbourg
+il en a plus encore: il fait des cabrioles,
+il joue à saute-mouton avec ses compagnons,
+à la grande joie du public; et dans une
+vaste cage, sont de gentils oursons, auxquels les
+enfants font boire de l'hydromel et qui, reconnaissants,
+lèchent affectueusement les mains de
+leurs petits bienfaiteurs.</p>
+
+<p>La fête de l'ours a lieu dans l'île de Sakhaline,
+chez les Guiliaks comme chez les Aïnos. Les condamnés
+politiques qui ont habité parmi les Guiliaks
+et qui ont étudié leurs mœurs, prétendent
+que la fête a perdu chez ces indigènes du moins,
+tout caractère religieux: il semble que la fête de
+l'ours n'ait pas toujours existé chez eux; elle est
+surtout une fête aïno.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="237" style="max-width: 47.4375em;">
+ <img class="w100" src="images/237.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ PROMENADE DE L'OURS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>L'ours qui doit devenir chez les Aïnos le héros
+et la victime de la fête, est pris très jeune dans la
+forêt; il est enfermé dans une cage en bois, de
+forme cubique, non loin de la maison de son
+maître, et il n'en sort que l'été pour aller, harnaché
+de cordes et de lanières, se baigner dans la rivière
+voisine; tous les gens du campement le suivent et
+le contemplent en lui adressant des paroles amicales.
+<span class="pagenum"><a id="Page_233"></a><a id="Page_234"></a><a id="Page_235"></a>[Pg 235]</span>Il appartient presque toujours au plus riche
+du village, mais chacun tient à honneur de contribuer
+à sa nourriture. C'est, en général, l'aïeule
+respectée qui lui apporte sa pitance, mais il est
+quelquefois nourri par des jeunes filles; il reçoit sa
+part de tous les plats que mangent les Aïnos et
+souvent la meilleure part. On lui donne de la soupe
+de poisson, du saumon cru, une côtelette de chien,
+et, en été, des baies, groseilles ou framboises sauvages,
+dont les ours sont toujours très friands. La
+nourriture lui est apportée sur une pelle en bois,
+qu'on passe à travers les barreaux de la cage, et
+celle-ci est protégée par des inaos. J'ai déjà expliqué
+ce que sont ces inaos, dans le chapitre précédent.</p>
+
+<p>La fête de l'ours a toujours lieu l'hiver et pendant
+la nuit. Deux ou trois jours avant la cérémonie, de
+tous les villages même les plus éloignés, viennent
+des Aïnos; il faut être bien malade ou bien impotent
+pour n'y pas y assister. Le jour qui précède
+la fête est consacré aux pleurs; l'avant-veille on a
+surtout bu, dansé et chanté.</p>
+
+<p>Les hommes fabriquent des inaos de grandeur
+différente, c'est là un travail qu'une femme ne
+saurait exécuter sans péché; les inaos faits, il faut
+préparer le dîner, et par conséquent tuer quelques
+chiens. Les femmes cependant tressent, avec des
+<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span>lianes, une longue ceinture que l'ours devra revêtir
+à l'heure du sacrifice, et à laquelle pendent de
+petits sacs, où l'on enferme un peu de chacun des
+mets préparés pour la fête: poisson sec, graisse
+de phoque, viande de chien, riz, tabac, etc. Ce sont
+là des provisions pour la route, assez longue, que
+suivra l'âme de l'ours dans son voyage vers la
+divinité. Les jeunes filles ont une tâche spéciale,
+elles font avec des lianes et des herbes de longues
+boucles d'oreilles qui pareront la tête de la victime.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp93" id="240" style="max-width: 24.875em;">
+ <img class="w100" src="images/240.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LA CAGE OÙ L'ON ENFERME L'OURS QU'UNE FEMME VIENT NOURRIR
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="241" style="max-width: 51.0625em;">
+ <img class="w100" src="images/241.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ BAIGNADE DE L'OURS EN ÉTÉ, IL EST ACCOMPAGNÉ DE TOUS LES GENS DU CAMPEMENT.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<figure class="figcenter illowp86" id="243" style="max-width: 26.375em;">
+ <img class="w100" src="images/243.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ FABRICATION DES INAOS POUR LA FÊTE DE L'OURS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Les vieilles ont aussi leur fonction, et leur rôle
+<span class="pagenum"><a id="Page_237"></a><a id="Page_238"></a><a id="Page_239"></a>[Pg 239]</span>n'est pas le moins fatigant. Rangées autour de la
+cage, à quatre pattes, presque vautrées, la figure
+couchée sur les mains et le derrière en l'air, elles
+pleurent, elles gémissent, elles sanglotent. Chaque
+fois qu'une vieille arrive au campement, elle descend
+du traîneau, et se dirige vers la cage pour
+prendre part à l'étrange concert. Les vieilles se
+relayent, et, à tour de rôle, vont dans une des huttes
+du campement dormir et manger. Devant un tel
+spectacle, on conçoit que l'ours devienne nerveux;
+<span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span>il comprend que quelque chose d'extraordinaire se
+prépare, et tourne effrayé dans sa cage en hurlant
+lugubrement. Le signal des pleurs est toujours
+donné par celle qui, pendant deux ans, a pris soin
+de l'ours, et qui lui a chaque jour porté sa nourriture.</p>
+
+<p>Ces longues lamentations des vieilles n'existent
+plus aujourd'hui dans tous les villages; elles ont
+même presque disparu chez les Aïnos du sud. Ce
+sont là des mœurs, à la fois très sauvages et très
+bizarres, et ce qui va suivre devant l'être encore
+davantage, j'éprouve le besoin d'affirmer ici que
+tous les détails qu'on lira ont été scrupuleusement
+contrôlés.</p>
+
+<p>Des danses ont lieu dans la maison et auprès de
+la cage; les hommes dansent d'un côté, les femmes
+de l'autre; l'accompagnement n'est pas fait par
+des instruments, mais par des sons inarticulés et
+rythmés, poussés bouche fermée et avec le gosier.
+Nul n'a fait, bien entendu, toilette pour la cérémonie:
+un Aïno n'a qu'une chemise, et il la porte
+jusqu'à ce qu'elle tombe en lambeaux.</p>
+
+<p>Tous ces préparatifs, travaux, danses et lamentations
+durent deux ou trois jours. Quand vient le
+dernier soir, tout est prêt, les chiens sont tués et
+cuits, la graisse de phoque est fumante, le riz
+<span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span>bouilli, les feuilles de tabac déchirées, et les pots
+remplis de «saké», eau-de-vie de riz que les Japonais
+ont fait connaître aux Aïnos. Pendant la soirée,
+il y a une scène de pleurs dans la maison du propriétaire
+de l'ours. Celui-ci a fait l'exposition de
+toutes ses richesses; sabres japonais, lances primitives,
+fourrures, tout est étendu au fond de
+sa cabane ornée d'inaos neufs. Dans la plupart
+des villages, la scène de pleurs est courte, et le
+saké tout chaud délie les langues et réjouit les
+cœurs.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, les vieux se lèvent,
+quittent la hutte et se dirigent vers la cage de
+l'ours, devant laquelle quelques vieilles infatigables
+gémissent encore. Le plus éloquent des vieillards,
+particulièrement respecté, fait un signe,
+chacun se tait, et il adresse doucement à l'ours un
+long discours. Les termes du discours diffèrent
+selon les orateurs; mais, à part quelques phrases
+d'improvisation personnelle, le fond en est toujours
+le même:</p>
+
+<p>«N'aie pas peur, ours, ami vénéré, que nous
+aimons tous. Tu sais combien nous nous sommes
+montrés bons pour toi. Rappelle-toi ta naissance
+dans la forêt mystérieuse et terrible! Tu étais
+petit quand nous t'avons rencontré, que serais-tu
+<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span>devenu sans nous! Nous t'avons pris dans nos
+bras; pour te réchauffer nous te serrions contre
+notre poitrine, et nous t'avons donné une bonne
+soupe pour calmer ta faim. Tu as eu vite confiance
+en nous, tu jouais comme un petit gamin, et tu
+nous léchais la figure et les mains. Mais après
+t'avoir nourri, cher ami, nous aurions pu te laisser
+dans la forêt; nous sommes de pauvres gens et une
+bouche de plus à nourrir épuise vite nos maigres
+provisions d'hiver, surtout quand le nouveau venu
+a un appétit comme le tien, soit dit sans reproche.
+Et cependant nous t'avons pris chez nous, tu as
+vécu dans notre village, nous t'avons nourri et
+choyé comme notre plus cher enfant! Tu t'en souviens,
+n'est-ce pas? Et quelle belle cage toute neuve
+nous avons construite! Et quels bons bains dans
+notre rivière! Et les poissons que nous avons
+pêchés pour toi; les gigots de chiens que nous
+t'avons offerts, et les framboises que femmes et
+enfants allaient cueillir pour toi, parce qu'ils connaissaient
+tes goûts, gourmand que tu es! Car tu
+es gourmand, cher vieil ami, et dans la forêt où
+tu devais vivre, tu n'aurais jamais pu manger à
+ta faim. L'hiver, tu aurais eu froid dans la neige,
+tandis qu'ici nous entourions ta cage de paille et
+tu dormais tranquillement au chaud. Tu n'as jamais
+<span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span>manqué de rien. Aussi vois comme tu es gras,
+et comme tu es beau!</p>
+
+<p>«Eh bien, aujourd'hui, nous célébrons une
+grande fête, dont tu es le héros vénéré. Les cris,
+les pleurs, les danses, te l'ont déjà fait comprendre.
+N'aie pas peur pourtant; nous n'allons pas te faire
+de mal; nous voulons simplement te tuer et t'envoyer
+au dieu de la forêt, qui t'aime et que nous
+craignons. Nous allons t'offrir un bon dîner, le
+meilleur de tous ceux que tu auras mangés chez
+nous, et nous te pleurerons tous ensemble! L'Aïno
+qui te tuera est le meilleur tireur d'entre nous,
+il est là, il pleure et il te demande pardon; tu ne
+sentiras presque rien, ce sera si vite fait!</p>
+
+<p>«Nous ne pouvons pas toujours te nourrir, tu
+dois bien le comprendre. Nous avons assez fait
+pour toi; c'est à ton tour maintenant de te sacrifier
+pour nous. Tu demanderas à Dieu de nous envoyer,
+pour l'hiver, beaucoup de loutres et de zibelines, et
+pour l'été prochain, des phoques et du poisson en
+abondance. N'oublie pas nos commissions, nous
+t'aimons bien et nos enfants ne t'oublieront
+jamais!»</p>
+
+<p>La femme chargée de nourrir l'ours s'avance
+alors tristement, portant les derniers mets destinés
+à la victime; elle les lui donne à travers les barreaux,
+<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span>puis se laisse tomber comme une masse,
+près de la cage, en poussant des sanglots. L'émotion
+est bientôt générale, les vieilles retrouvent de
+nouvelles larmes et les hommes poussent des cris
+étouffés. L'ours n'ose pas manger, de plus en plus
+épouvanté, bien qu'entre deux sanglots, les vieillards
+lui crient:</p>
+
+<p>«Mange, cher ami, notre enfant, mange et ne
+crains rien!»</p>
+
+<p>La gourmandise est enfin la plus forte, et l'odeur
+de la délicieuse graisse de phoque, et d'un excellent
+filet de chien, décide l'ours, qui reprend courage
+et croit trouver dans l'apaisement de son appétit
+la fin de tous ses tourments.</p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="249" style="max-width: 50.75em;">
+ <img class="w100" src="images/249.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LES INSTRUMENTS DE LA FÊTE DE L'OURS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p>Un peu de clarté apparaît à l'horizon, le jour va
+bientôt naître et les jeunes gens accourent; ils
+enlèvent quelques planches de la cage et cherchent
+à passer une corde ou une courroie autour
+du corps de la bête; ils piquent l'ours avec un
+grand bâton, afin qu'il se lève et qu'on puisse
+plus facilement le harnacher. L'ours est parfois
+très énervé, partant très méchant, il cherche à
+mordre et à griffer. La courroie passée, on ne
+laisse que quelques barreaux de la cage, et l'ours
+saute aussitôt par-dessus. A la courroie sont attachées
+de longues lanières, les Aïnos s'y cramponnent
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"></a><a id="Page_246"></a><a id="Page_247"></a>[Pg 247]</span>de chaque côté de l'ours et en nombre
+égal. Ainsi tenue, la bête ne peut qu'avancer ou
+reculer, les mouvements à droite ou à gauche lui
+sont rendus impossibles.</p>
+
+<p>C'est alors qu'il faut lui passer l'autre ceinture,
+celle dont nous avons parlé plus haut, et que les
+femmes ont tressée avec tant de soin; la tâche
+n'est pas facile, elle est même dangereuse, et un
+brave seul, auquel de copieuses libations ont
+donné du courage, est capable de tenter l'aventure.
+Il s'approche, et doit, d'un mouvement brusque,
+passer les mains sous les pattes de devant, en
+appuyant en même temps sa poitrine sur le front
+de la bête afin de n'être pas mordu. L'ours est
+souvent très fort et plus grand qu'un homme;
+et l'imprudent ivrogne est souvent renversé et
+va rouler dans la neige, salué par les cris et les
+plaisanteries ironiques des spectateurs; il se pique
+au jeu, recommence, et parfois le sang coule; mais
+l'ours est si énergiquement garrotté, qu'il ne peut
+faire de blessures bien graves; d'ailleurs, une blessure
+en pareille fête est un honneur et un présage
+de joie et de richesse pour la vie entière. Un jeune
+homme est toujours avide de gloire et désireux de
+conquérir, sous les yeux des femmes, un renom de
+bravoure, et les félicitations des vieillards.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span></p>
+
+<p>La ceinture attachée, les jeunes gens percent
+les oreilles de l'ours et lui passent les longues
+boucles d'oreilles préparées par les jeunes filles.
+On entoure son cou de quelques inaos, on lui fait
+faire trois fois le tour de la cage, puis le tour de
+la maison de ses maîtres, et de celle du vieillard
+qui a prononcé le discours. Si l'ours est trop
+agacé, il faut l'entraîner, et il se prête de mauvaise
+humeur aux différents épisodes de la cérémonie.
+Parfois pourtant il comprend que toute
+résistance est inutile, et il obéit sans plaintes
+et sans gémissements. Il en est aussi de plus
+pratiques, qui flairent les provisions de route suspendues
+à la ceinture, déchirent les sacs et en
+dévorent le contenu.</p>
+
+<p>On attache alors l'ours à un arbre, qui a été
+préalablement orné d'inaos, et près duquel est un
+arbre paré lui aussi, mais moins somptueusement.
+L'animal tourne autour de l'arbre, tandis que
+l'orateur désigné s'approche, tenant dans la main
+un long bâton, portant un inao. Son discours est
+parfois très long, il dure jusqu'aux premiers
+rayons de l'aurore; il y a des villages où le premier
+discours n'a pas lieu et où les recommandations
+paternelles du vieillard ne sont dites que
+devant l'arbre du sacrifice.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp100" id="253" style="max-width: 48.25em;">
+ <img class="w100" src="images/253.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ LE SACRIFICE.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"></a><a id="Page_251"></a>[Pg 251]</span></p>
+
+<p>«Souviens-toi! s'écrie le vieillard, souviens-toi.
+Je te rappelle encore ta vie entière et les
+services que nous t'avons rendus! A toi maintenant
+de faire ton devoir. N'oublie pas ce que je
+t'ai demandé: tu diras aux dieux de nous donner
+la richesse; que nos chasseurs reviennent de la
+forêt chargés de fourrures rares, et d'animaux à
+la chair nourrissante; que nos pêcheurs trouvent
+des bandes de phoques sur le rivage et en mer et
+que leurs filets craquent sous le poids des poissons.
+Nous n'espérons qu'en toi; les mauvais
+esprits rient de nous, et trop souvent nous sont
+défavorables et malfaisants, mais ils s'inclineront
+devant toi. Nous t'avons donné la nourriture et
+partant la joie et la santé; nous te tuons maintenant,
+pour qu'en revanche tu envoies la richesse
+à nous et à nos enfants.»</p>
+
+<p>L'ours, de plus en plus agité, écoute tous ces
+longs discours sans conviction; il tourne autour
+de l'arbre, et gémit tristement. Pour lui donner
+du courage, et pour lui montrer la route à suivre,
+on appelle un chien, et on le pend devant lui à
+l'arbre voisin.</p>
+
+<p>Dès que paraît le premier rayon du soleil, un
+Aïno, debout à quelques pas de l'ours, tend son
+arc, vise au cœur et lance une flèche meurtrière
+<span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span>dans la poitrine de la malheureuse bête. Comme
+l'a dit le vieillard, on a choisi le meilleur tireur,
+et presque toujours la mort est instantanée. Près
+du cadavre, aussitôt, le tireur abandonnant son
+arc, se jette à terre, et la femme qui a, chaque
+jour, porté à l'ours sa nourriture, tombe à côté de
+lui en sanglotant; les vieux et vieilles les imitent,
+pleurant et criant.</p>
+
+<p>On apporte alors à la bête morte un peu de
+nourriture, du riz, des pommes de terre sauvages,
+on lui parle, on la plaint, on la remercie. Des
+enfants effrayés se sauvent tout en larmes, d'autres
+sont félicités de leur courage, quand ils s'approchent
+sans peur du cadavre. On enlève avec
+respect les inaos qui forment la parure du défunt;
+on coupe ensuite la tête et les pattes de la bête
+que l'on dépèce aussitôt; la peau sera employée,
+on en fera une pelisse ou une couverture, elle
+peut même être vendue; mais les pattes et surtout
+la tête sont des choses sacrées, et on commettrait
+un gros péché en les vendant, ou même
+en les donnant; terrible serait la responsabilité
+de celui qui commettrait un tel crime.</p>
+
+<p>Attirés par la vue et l'odeur du sang, les chiens du
+campement s'approchent, désireux d'avoir leur part
+au festin qui s'apprête; on les chasse brutalement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span></p>
+
+<figure class="figcenter illowp46" id="257" style="max-width: 28.875em;">
+ <img class="w100" src="images/257.jpg" alt="">
+ <figcaption>
+ TIREURS D'OURS.
+ </figcaption>
+</figure>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"></a><a id="Page_255"></a>[Pg 255]</span></p>
+
+<p>«Mon grand-père, disait un vieil Aïno, m'apprit
+que jadis nos ancêtres ne permettaient pas aux
+femmes de manger la viande de la fête; ç'aurait
+été considéré comme un sacrilège; aujourd'hui,
+nous qui valons moins que nos pères, nous
+sommes assez faibles pour inviter les femmes;
+mais nous n'oserions pas néanmoins inviter les
+chiens.»</p>
+
+<p>Le sang de l'ours est bu encore chaud par tous
+les assistants. La peau est confiée à un vieillard,
+il la tient précieusement et la porte comme il porterait
+un petit enfant. La chair de la bête est
+bouillie, la coutume interdisant de la faire rôtir.
+Quand on en demande la raison, les Aïnos répondent:</p>
+
+<p>«Il en est ainsi parce qu'il en fut toujours
+ainsi: nous n'en savons pas la raison, nous faisons
+ce que faisaient nos grands-pères qui imitaient
+eux-mêmes leurs grands-parents!»</p>
+
+<p>C'est d'ailleurs la réponse que l'on entend
+chaque fois qu'on demande l'explication d'un des
+nombreux faits bizarres de cette fête si étrange.</p>
+
+<p>Détail curieux: la peau et la chair cuite ne
+peuvent entrer dans la maison par la porte. Or,
+en principe, les maisons des Aïnos n'ont pas de
+fenêtres, sauf quelques-unes construites sur le
+<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span>modèle des maisons russes. Un Aïno monte donc
+sur le toit et fait passer la viande, la tête et la
+peau par le trou de la cheminée. La peau est
+soigneusement pliée sur un des coins du foyer
+rectangulaire, la tête de l'ours est placée en
+général sur la peau avec de petits bâtons dans
+les oreilles. Comme il ne serait pas juste que le
+pauvre chien qui a été immolé, et qui a montré à
+l'ours la route à suivre ne soit pas à l'honneur
+après avoir été à l'épreuve, sa tête est, elle aussi,
+placée près du foyer. On offre aux deux bêtes
+défuntes des aliments, du riz, des pommes de terre
+sauvages, et on met à côté de la tête de l'ours
+un briquet, une pipe et du tabac.</p>
+
+<p>«Il écoute très attentif nos conversations, me
+disait une femme, et parfois remue les oreilles!»</p>
+
+<p>L'usage veut que les invités dévorent, avant de
+se quitter, toute la bête; on réserve pourtant la
+part de ceux que la maladie tient éloignés. On a
+vu qu'il est défendu de donner aux chiens un seul
+morceau de l'ours sacré, il n'est pas permis non
+plus de l'assaisonner: l'emploi du sel et du poivre
+est interdit. Le repas dure longtemps, on boit, on
+danse, on se grise de nouveau; puis, l'ivresse
+passée, les hommes vont porter au fond de la
+forêt la tête du héros de la fête; ils la déposent
+<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span>sur un tas d'ossements où blanchissent les crânes
+séculaires d'ours tués dans les fêtes passées.</p>
+
+<p>Les invités rentrent chez eux sur leurs traîneaux
+attelés de chiens; d'autres qui habitent les villages
+voisins, s'en vont sur leurs skys. Ils s'en retournent
+sans plus de cérémonie; on ne se dit
+jamais au revoir ou adieu chez les Aïnos de Sakhaline.</p>
+
+<p>J'ai pu pénétrer une fois seulement et bien
+difficilement jusqu'à l'un de ces petits monticules
+faits de crânes et d'ossements. La forêt était,
+comme toujours à Sakhaline, presque inaccessible:
+il y avait des troncs pourris à enjamber et
+des lianes inextricables à franchir. Les Aïnos
+m'auraient certes traité en ennemi s'ils avaient
+su que j'eusse ramassé là plusieurs crânes d'ours
+pour le Muséum d'Histoire naturelle; c'est dans la
+grande forêt où il est né, que le crâne de l'ours
+doit à jamais reposer; le vol que j'ai commis est
+un sacrilège.</p>
+
+<p>Il y avait à Naïboutchi quelques Aïnos intéressants
+que j'interrogeais volontiers sur les détails
+des fêtes passées. Nous nous réunissions dans la
+plus grande maison du campement; les habitants
+des villages voisins assistaient chaque jour et
+prenaient part à nos conversations; je voulus
+<span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span>plusieurs fois apprendre les origines de la cérémonie.</p>
+
+<p>Je compris, d'après eux, que l'ours connaît toujours
+le sort qui l'attend; il est résolu à subir la
+destinée, car il sait que c'est pour son bien et
+pour le bien des hommes qu'il doit être immolé.
+Quand il a peur, c'est son corps qui tremble et
+non son âme; la souffrance l'effraie pourtant. S'il
+est furieux et s'il se débat, c'est que quelqu'un
+sans doute l'a offensé; il est bon, mais il ne reconnaît
+à personne le droit de l'insulter ou de le brutaliser.
+Les faits le prouvent surabondamment.
+L'âme de l'ours défunt se venge toujours de ceux
+qui l'ont offensé ou qui l'ont fait souffrir.</p>
+
+<p>«Ce ne sont pas des légendes que nous te
+racontons, me dit un Aïno, ce sont des vérités!»</p>
+
+<p>Ces vérités cependant étaient de vraies légendes,
+qui ne pouvaient naître que dans le cerveau
+d'un peuple enfant.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_XIII">
+ <i>CHAPITRE XIII</i>
+ <br>
+ L'Ours chez les Guiliaks.—La Fête du chasseur.—Festin et
+ jeux divers.—Croyances et coutumes.
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>Les ours ont, d'après les Aïnos, beaucoup de dédain
+pour les femmes; mais ils sont, à ce point
+de vue, chez les Guiliaks, beaucoup plus civilisés
+et beaucoup plus galants. On raconte en effet,
+afin d'expliquer la passion des Guiliaks pour la
+chasse à l'ours, la légende suivante.</p>
+
+<p>Deux frères habitaient seuls avec leur sœur une
+hutte au bord de l'eau, sur la lisière même de la
+forêt; leurs parents étaient morts et ils vivaient
+très fraternellement ensemble. Un jour, que les
+deux frères étaient absents, un ours passa qui
+aperçut la jeune fille; il la trouva gentille et
+l'enleva malgré ses cris. Les frères revinrent à
+la maison; inquiets de ne pas voir leur sœur, ils
+la cherchèrent, l'appelèrent, mais en vain. Les
+grosses pattes de l'ours avaient laissé de larges
+traces sur le sable, et les jeunes gens pensèrent
+<span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span>que leur sœur était morte sous la dent du féroce
+carnassier; morte ou vivante, ils résolurent de
+la venger. Ils parcoururent la forêt voisine, en
+fouillèrent tous les coins, mais l'ours restait invisible;
+ils résolurent d'aller plus loin et de visiter
+la montagne. Après quelques jours de marche,
+ils aperçurent une cabane d'où s'échappait une
+fumée, et ils ne purent retenir un cri de surprise
+en apercevant leur sœur assise devant la porte.
+L'ours, amoureux d'elle, l'avait épargnée, et prenant
+une forme humaine, il en avait fait sa femme.
+Les deux frères le comprirent et envoyèrent deux
+flèches dans le cœur de l'ours. Ils ramenèrent leur
+sœur évanouie à la maison, mais celle-ci refusa
+toute nourriture, et se laissa mourir d'épuisement
+et de faim: la vie lui était désormais intolérable
+sans les douceurs que l'ours lui avait fait connaître.
+C'est pour venger cette femme que les
+Guiliaks font depuis des siècles la chasse à l'ours
+dans les forêts de Sakhaline.</p>
+
+<p>Plusieurs récits et chansons prouvent aussi que
+l'ours guiliak est passablement polisson et les
+indigènes affirment qu'il aime à faire aux femmes
+un brin de cour le soir à la lisière des forêts. Les
+jeunes gens en profitent pour mettre bien des
+méfaits sur le compte de l'ours.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span></p>
+
+<p>Les Guiliaks enferment l'ours dans une cage
+et l'immolent solennellement, eux aussi, pendant
+l'hiver; mais la cérémonie a un caractère beaucoup
+moins religieux que chez les Aïnos; ils traitent
+l'ours beaucoup plus familièrement. Raconter
+cette fête serait vouloir répéter le récit précédent,
+très simplifié d'ailleurs, car les détails de la fête
+guiliake sont à la fois moins nombreux et moins
+pittoresques, et ne diffèrent de la fête des Aïnos
+que d'insignifiante façon.</p>
+
+<p>Les Guiliaks n'ont pas pour l'ours un respect
+aussi profond que les Aïnos, mais ils montrent une
+grande vénération pour celui d'entre eux qui se
+distingue par ses exploits à la chasse à l'ours.
+Pareil chasseur porte à la ceinture un petit bâton
+où le nombre d'entailles indique le nombre d'ours
+tués. Le chasseur place son piège dans la forêt;
+l'ours, attiré par un appât, met en mouvement le
+piège et est percé d'une flèche; souvent aussi, le
+Guiliak attaque l'ours le fusil à la main; d'autres
+plus courageux encore n'ont pour armes que l'arc
+et le couteau, qu'ils manient avec une adresse
+incomparable. La vraie fête de l'ours guiliak serait
+plus justement appelée la fête du chasseur: elle a
+lieu chaque fois qu'un Guiliak tue un ours, et, très
+typique elle aussi, mérite d'être racontée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span></p>
+
+<p>Non loin du village tranquille où jouent les
+chiens et les enfants, retentit un cri; quelques
+hommes font taire les enfants et écoutent pour
+être bien sûrs de ne pas se tromper. La voix,
+encore lointaine, semble plus proche, et c'est bien
+le cri de triomphe que l'on entend: c'est un cri
+modulé, un cri-chanson, comme me disait un Guiliak.
+Le chasseur s'avance au plus vite en répétant:
+Oïonte! Oïonte! Ce mot n'a par lui-même
+aucune signification, mais il annonce qu'un ours
+a été tué, et le chasseur apparaît tout ensanglanté,
+avec les preuves de son exploit, il traîne en effet
+la peau de l'ours dont il porte la tête. Tous les
+hommes frappent une planchette de bois sonore
+avec de petites baguettes, les femmes qui travaillaient
+dans les maisons sortent curieuses, les
+enfants sautent de joie, tandis que les chiens
+lèchent le sang qui tombe de la tête et de la peau;
+le chasseur se tait, s'arrête et jouit de l'accueil
+triomphal qu'il sait avoir mérité.</p>
+
+<p>Les hommes alors l'interrogent: comment a-t-il
+tué l'ours? le corps est-il resté loin d'ici? Il faut
+aller le chercher, l'amener au campement, car les
+bêtes et les oiseaux sauvages, attirés par l'odeur,
+s'offrent peut-être déjà un festin auquel ils n'ont
+pas droit. Le chasseur alors prend la direction de
+<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span>la troupe et conduit ses amis au lieu même où se
+trouve son sanglant trophée.</p>
+
+<p>Le lendemain, on va annoncer aux amis, habitants
+des environs, qu'un grand repas se prépare
+auquel ils sont invités; on indique l'endroit où
+aura lieu la fête, non loin de la place où l'on va
+d'ordinaire déposer les ossements des ours tués
+pendant la chasse. Les Guiliaks qui sont allés souvent,
+autrefois du moins, le long de la Poronaï,
+jusqu'au campement des Aïnos, y ont appris à
+faire grossièrement des inaos, qu'ils appellent
+naos. Ils n'en font pas dans tous les villages, mais
+j'en ai vu quelquefois. On fait pour le repas une
+sorte de table que l'on décore avec des naos; si
+l'on se trouve au bord d'une rivière et qu'il faille
+la traverser pour aller porter dans la forêt les os
+après le repas, la barque est elle-même ornée de
+quelques naos. Le repas ne comprend pas seulement
+de la viande d'ours, mais du riz, quelquefois
+des haricots, et toujours des pommes de terre sauvages
+et des merises à grappes. La viande est cuite
+en plein air dans de vastes marmites: elle est en
+partie bouillie, en partie rôtie. Les hommes peuvent
+manger l'ours sous les deux formes, les
+femmes commettraient un péché si elles osaient
+toucher au rôti; en été seulement elles sont
+<span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span>admises au festin, mais hiver comme été, on fait
+appel à leur concours pour cuire la viande et pour
+la servir.</p>
+
+<p>Sur la table, on met la tête de l'ours que l'on
+a préalablement dépecée. Les hommes aiment de
+temps à autre à appeler un enfant dont ils placent
+un moment le front sur le crâne de l'ours en
+s'écriant:</p>
+
+<p>«Fais connaissance avec le vieux camarade!»</p>
+
+<p>Les enfants en général détestent ce jeu et
+pleurent; quelques-uns, plus braves, tirent les
+oreilles de l'ours et sont félicités par l'assemblée:
+ce sont des braves qui seront à leur tour de brillants
+chasseurs dans quelques années.</p>
+
+<p>Le repas est présidé toujours par un hôte vénéré,
+qui est le plus souvent un vieillard; on l'appelle le
+«Narkh» et pendant toute cette journée les invités
+lui doivent témoigner leur respect.</p>
+
+<p>La peau de la bête est tantôt sur la table, tantôt
+pendue près des invités. Quand tout est prêt pour
+le repas, on appelle les invités, car il y a des gens
+qui ne sont venus que pour voir et qui n'ont pas
+la chance de prendre part au festin. Les hommes
+se placent alors en rond près de la hutte et les
+femmes sont autour de la marmite. Des jeunes
+gens offrent du riz et des pommes de terre sauvages,
+<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span>commençant par l'hôte le plus vénéré pour
+finir par le moins important.</p>
+
+<p>Le maître de maison découpe l'ours et fait la
+part de chacun; le partage est difficile, car il importe
+de donner à tous un peu des diverses parties
+de la bête; il faut faire des parts sensiblement
+égales, en avantageant quelque peu les vieux et
+surtout le Narkh; chaque invité reçoit en outre un
+petit os et le Narkh l'os de la poitrine.</p>
+
+<p>Sur la table, est un couteau spécial dont les invités
+doivent se servir pour couper leur viande; s'ils
+oublient ce détail, s'ils tirent de leurs poches leurs
+propres couteaux, ceux-ci deviennent la propriété
+du maître de la maison. Il faut bien que l'amphitryon
+gagne quelque chose au repas; c'est lui qui
+tue l'ours et qui donne la fête; il dépense pour cela
+ses provisions et ne récolte guère que de la gloire,
+ce qui lui semble agréable, mais un peu insuffisant.
+Son exploit est connu et célébré au loin.</p>
+
+<p>Il a pourtant à espérer quelques gains de caractère
+très particulier. Chaque invité tire de sa poche
+une ficelle qu'il enroule autour de l'os qui lui a été
+donné; et toutes ces ficelles entourant les os sont
+offertes en présent au maître de la maison; le Narkh
+qui a reçu un os énorme doit l'entourer d'une forte
+lanière en peau de phoque ou de dauphin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span></p>
+
+<p>On force les invités à manger jusqu'à ce qu'ils
+n'en puissent plus, et alors seulement les femmes
+reçoivent leur part; on leur donne, à elles aussi, un
+petit os qu'elles devront entourer d'herbes sèches,
+nouveau cadeau, moins important encore que
+celui des hommes.</p>
+
+<p>Les parts de viande sont souvent très grosses,
+et il est impossible de tout manger; chacun passe
+dans les morceaux qui restent un bâton ou emprunte
+une corbeille à son hôte et emporte sa
+viande en s'en allant. Les os seuls sont laissés dans
+la maison du maître. Celui-ci et sa femme ne prennent
+part au repas que si les invités les y engagent.</p>
+
+<p>Des jeux sont alors organisés entre les jeunes
+gens, ce sont des luttes et des sauts. On saute à
+cloche-pied à qui ira le plus loin, puis viennent les
+sauts en hauteur, par-dessus une corde qu'il faut
+en sautant toucher avec le pied. Tout à coup le
+Narkh se lève et dit qu'il est temps de partir; on se
+sépare aussitôt sans se dire adieu. Le maître de
+la maison, ses invités partis, fait le compte de la
+dépense et voit que toutes ses provisions sont
+épuisées. Les Guiliaks sont d'ailleurs très pauvres,
+car ils comptent comme richesses des objets bien
+vulgaires.</p>
+
+<p>«Il reste toujours au maître de la maison, me
+<span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span>disait un jeune Guiliak, des objets qui ne sont pas
+sans valeur.»</p>
+
+<p>Ce qu'il nommait ainsi, c'étaient les os entourés
+de ficelles, les morceaux de bois auxquels après
+dîner les invités s'étaient essuyé les mains, et l'eau
+de la marmite! La peau reste la propriété du chasseur
+qui peut la vendre un bon prix; malheureusement
+elle est vendue incomplète, puisque la tête
+et les pattes ont été préalablement coupées. Pour
+la faire sécher, on l'étend au soleil; mais il faut
+que le côté des poils soit toujours tourné vers le
+sud; la tête de l'ours est mise dans la maisonnette
+bâtie sur pilotis, qui sert de dépôt pour les
+poissons, d'où elle sera transportée au fond de la
+forêt. Le chasseur ne doit pas égarer la courroie
+qui l'attache, car, celle-ci perdue, il ne pourrait
+plus jamais tuer d'ours pendant le reste de sa vie.</p>
+
+<p>Quelques jours après la fête, la maîtresse de
+maison va chercher chez les invités les plats ou
+les corbeilles qu'elle leur a prêtés pour emporter
+la viande jusqu'à leur maison; chaque invité doit
+y déposer quelques cadeaux, un peu de riz, du
+tabac ou des pommes de terre sauvages. Ce n'est
+qu'après cette visite que la coutume permet au
+mari de retourner à la chasse.</p>
+
+<p>Il est bon que les familles des chasseurs fassent
+<span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span>des offrandes aux esprits maîtres de la forêt; ceux-ci
+sont nombreux, exigeants et malicieux. Les
+femmes n'ont pas le droit d'assister aux offrandes,
+leur présence déplaît aux esprits; les hommes
+seuls jettent dans la forêt des feuilles de tabac et
+des grains de riz, et les divinités leur prouvent
+leur satisfaction en ne leur faisant pas de mal
+et en mettant du gibier sur leur route. Pendant
+que le père chasse, les enfants doivent éviter de
+tracer des dessins sur le bois ou dans le sable,
+car dans la forêt les sentiers deviendraient aussi
+compliqués que les dessins, et le chasseur risquerait
+de s'égarer sans espoir de retour.</p>
+
+<p>Un condamné politique qui avait entrepris d'apprendre
+la langue russe à des enfants guiliaks, les
+faisait parfois lire et même écrire; mais les parents
+leur défendaient d'écrire quand un des leurs était
+absent; l'écriture leur semblait un dessin très
+compliqué, et leur superstition s'exaspérait à l'idée
+du danger qu'un tel dessin faisait courir aux chasseurs
+qui traversaient la forêt!</p>
+
+<p>La fête de l'ours chez les Guiliaks est, en été,
+une sorte de fête de la chasse; or ils sont pêcheurs
+plus encore que chasseurs; on comprend donc que
+le dieu des eaux serait jaloux de son confrère de
+la forêt s'il n'y avait pas de cérémonie en son honneur.
+<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span>Aussi les Guiliaks font-ils, chaque année, des
+offrandes aux divinités des eaux qui leur envoient
+les phoques et les poissons. Ils se réunissent au
+mois d'avril devant la mer et au bord des rivières;
+ils portent alors des plats en bois, pleins de riz, et
+surtout de baies sauvages séchées et conservées.
+Le plus éloquent fait un petit discours à ces divinités,
+si capricieuses entre toutes, à qui il jette les
+présents. La cérémonie finit toujours par un dîner
+auquel seuls les hommes sont admis.</p>
+
+<p>Les divinités des eaux ont encore plus d'horreur
+de la femme que celles de la forêt; les femmes qui
+ont perdu un enfant sont détestées par elles; quant
+aux femmes enceintes, il suffit qu'elles se promènent
+le long de la rivière pour que le poisson
+épouvanté s'enfuie pendant des mois.</p>
+
+<p>C'est un péché aussi que de verser de l'eau sale
+dans la rivière; on n'y doit pas cracher, et tel indigène
+me reprochait un jour d'avoir jeté un bout
+de cigarette allumée dans la rivière Naïba; double
+péché: j'avais offensé le dieu des eaux et anéanti
+un des esprits du feu.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_270"></a><a id="Page_271"></a>[Pg 271]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="CONCLUSION">
+ <i>CONCLUSION</i>
+ </h2>
+</div>
+
+
+<p>De toutes ces notes prises sur le vif, avec le
+le souci constant de la vérité, je voudrais pouvoir
+tirer enseignement et profit. L'enseignement,
+qui s'en dégage tout seul, c'est que la Russie a
+complètement échoué dans sa tentative de colonisation
+par les forçats. Après des années d'expérience,
+Sakhaline n'a vu se produire aucun progrès
+matériel ni moral. Les forçats n'ont pu rendre fertile
+une terre à peine cultivable. Mauvais à leur
+arrivée, ils sont devenus pires. Aux inconvénients
+ordinaires de la promiscuité entre malfaiteurs,
+se sont ajoutés les vices particuliers du système
+pénitencier de l'île.</p>
+
+<p>D'autre part, les populations indigènes, primitivement
+douces et de mœurs avouables, se corrompent
+tous les jours au contact malfaisant des
+transportés. On les ruine peu à peu et on leur
+apporte des vices qu'elles ne connaissaient pas.</p>
+
+<p>Donc, aucun progrès, ni pour les forçats, ni
+pour les indigènes. S'il est facile d'ailleurs de
+<span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span>constater le mal, il est beaucoup plus difficile
+d'indiquer le remède.</p>
+
+<p>Le seul remède serait dans une refonte complète
+des méthodes employées pour l'utilisation et
+l'amélioration des forçats. C'est aux criminalistes
+d'y songer s'ils veulent s'inspirer des observations
+d'un profane, j'ose espérer qu'ils y trouveront leur
+compte. Je serais heureux personnellement que
+ces observations, passant par-dessus la tête des
+gens intéressés à la continuation des errements
+actuels, pussent atteindre jusqu'aux sincères réformateurs,
+et je croirais avoir fait œuvre utile,
+puisque je les aurai mis sur la bonne voie.</p>
+
+<p>
+ <span class="smcap">Paul Labbé.</span>
+</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="TABLE_DES_MATIERES">
+ <i>TABLE DES MATIÈRES</i>
+ </h2>
+</div>
+
+
+<table>
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_I"><i>CHAPITRE I</i></a><br>
+
+ Description et situation de l'île.—Généralités.—Arrivée<br>
+ à Alexandrovsk. </td><td> 1</td></tr>
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_II"><i>CHAPITRE II</i></a><br>
+
+ Séjour à Alexandrovsk.—Le transport des condamnés<br>
+ d'Odessa à Sakhaline.—Bagnes et hôpitaux. </td><td> 27</td></tr>
+
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_III"><i>CHAPITRE III</i></a><br>
+
+ La vie des forçats emprisonnés.—Prison d'amélioration.—Peines<br>
+ et châtiments.—Malversations. </td><td> 47</td></tr>
+
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_IV"><i>CHAPITRE IV</i></a><br>
+
+ Les villages.—La vie des forçats-colons.—Femmes et<br>
+ familles de forçats. </td><td> 77</td></tr>
+
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_V"><i>CHAPITRE V</i></a><br>
+
+ Les richesses de l'île.—Les mines.—Visite à un charbonnage.—Un<br>
+ type de forçat. </td><td> 95</td></tr>
+
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_VI"><i>CHAPITRE VI</i></a><br>
+
+ La question des pêcheries.—Les pêcheries japonaises.—Leurs<br>
+ difficultés avec la Russie.—L'engrais et les<br>
+ conserves de harengs.—La faune marine de Sakhaline. </td><td> 107</td></tr>
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_VII"><i>CHAPITRE VII</i></a><br>
+
+ La faune de l'île.—Les indigènes Oroks et Toungouses.—Vieux<br>
+ Chien et ses croyances. </td><td> 125</td></tr>
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_VIII"><i>CHAPITRE VIII</i></a><br>
+
+ Chez les Guiliaks.—Un Village indigène.—La Maison.—Vêtements<br>
+ et instruments domestiques.—Cuisine.—Mes<br>
+ rapports avec les indigènes. </td><td> 137</td></tr>
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_IX"><i>CHAPITRE IX</i></a><br>
+
+ Chez les Guiliaks.—Mœurs et Coutumes.—Dots et Mariages.—Croyances<br>
+ religieuses.—Légendes et Chansons. </td><td> 165</td></tr>
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_X"><i>CHAPITRE X</i></a><br>
+
+ Chez les Aïnos.—Croyances et superstitions.—La<br>
+ maison aïno.—Le type aïno. </td><td> 185</td></tr>
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_XI"><i>CHAPITRE XI</i></a><br>
+
+ Chez les Aïnos.—Mœurs et Coutumes.—Le Mariage.—La<br>
+ Maternité.—Occupations des indigènes.—Cérémonies<br>
+ funèbres. </td><td> 207</td></tr>
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_XII"><i>CHAPITRE XII</i></a><br>
+
+ La Fête de l'Ours chez les Aïnos.—Respect religieux<br>
+ pour l'Ours.—La veille de la fête.—Discours à la<br>
+ victime.—Le sacrifice.—Après le sacrifice. </td><td> 227</td></tr>
+
+ <tr><td><a href="#CHAPITRE_XIII"><i>CHAPITRE XIII</i></a><br>
+
+ L'Ours chez les Guiliaks.—La Fête du chasseur.—Festin<br>
+ et jeux divers.—Croyances et coutumes. </td><td> 259</td></tr>
+
+ <tr><td><a href="#CONCLUSION"><i>CONCLUSION</i></a></td><td></td></tr>
+</table>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="TABLE_DES_GRAVURES">
+ <i>TABLE DES GRAVURES</i>
+ </h2>
+</div>
+
+
+
+<table class="autotable">
+
+<tr>
+<td class="tdl">
+Carte de l'île de Sakhaline
+</td>
+<td class="tdl">
+9
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Les rochers des Trois-Frères près d'Alexandrovsk
+</td>
+<td class="tdl">
+17
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Les forçats au travail sur le port d'Alexandrovsk
+</td>
+<td class="tdl">
+19
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Type de forçat
+</td>
+<td class="tdl">
+23
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Une étrangleuse
+</td>
+<td class="tdl">
+29
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Le débarquement des forçats
+</td>
+<td class="tdl">
+33
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Alexandrovsk l'hiver
+</td>
+<td class="tdl">
+39
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+L'officier fou Zaïtsev (profil dans une glace)
+</td>
+<td class="tdl">
+43
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Intérieur de prison
+</td>
+<td class="tdl">
+49
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Les murs de la prison
+</td>
+<td class="tdl">
+57
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Une prison d'amélioration
+</td>
+<td class="tdl">
+61
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+La pendaison
+</td>
+<td class="tdl">
+65
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Les fers
+</td>
+<td class="tdl">
+68
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Le knout
+</td>
+<td class="tdl">
+69
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Un forçat tatar
+</td>
+<td class="tdl">
+71
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Une route à Sakhaline
+</td>
+<td class="tdl">
+79
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Fonctionnaires et pope russes
+</td>
+<td class="tdl">
+80
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Une mine en exploitation
+</td>
+<td class="tdl">
+81
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Une femme forçat
+</td>
+<td class="tdl">
+91
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Construction d'un village de forçats libérés
+</td>
+<td class="tdl">
+99
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+La pêcherie de Maouka
+</td>
+<td class="tdl">
+114
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Préparation de l'engrais de harengs
+</td>
+<td class="tdl">
+115
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Jonques japonaises attendant leur chargement de poissons
+</td>
+<td class="tdl">
+119
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Types d'Oroks
+</td>
+<td class="tdl">
+127
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Campement Toungouse
+</td>
+<td class="tdl">
+129
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Type d'indigène
+</td>
+<td class="tdl">
+133
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+La pêche des Guiliaks, à Ourkov
+</td>
+<td class="tdl">
+139
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Un séchoir à poissons
+</td>
+<td class="tdl">
+143
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Femme Guiliake, face
+</td>
+<td class="tdl">
+146
+</td>
+
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Femme Guiliake, profil
+</td>
+<td class="tdl">
+147
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Maison Guiliake
+</td>
+<td class="tdl">
+149
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Berceau Guiliak
+</td>
+<td class="tdl">
+155
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Barque Guiliake
+</td>
+<td class="tdl">
+157
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Type Guiliak: portrait du vieux Tounk
+</td>
+<td class="tdl">
+161
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Vomite, poètesse Guiliake
+</td>
+<td class="tdl">
+181
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+La montagne au pays des Aïnos
+</td>
+<td class="tdl">
+187
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Inaos ou offrandes élevées en l'honneur des Dieux par les Aïnos
+</td>
+<td class="tdl">
+195
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Type Aïno
+</td>
+<td class="tdl">
+203
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Les gamins d'un village Aïno
+</td>
+<td class="tdl">
+208
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Un enfant Aïno
+</td>
+<td class="tdl">
+209
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Jeune fille Aïno
+</td>
+<td class="tdl">
+211
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Un riche Aïno
+</td>
+<td class="tdl">
+213
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Famille Aïno
+</td>
+<td class="tdl">
+221
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Départ pour la fête de l'ours chez les Aïnos
+</td>
+<td class="tdl">
+229
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Promenade de l'ours
+</td>
+<td class="tdl">
+233
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+La cage ou l'on enferme l'ours qu'une femme vient nourrir
+</td>
+<td class="tdl">
+236
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Baignade de l'ours en été, il est accompagné de tous les
+gens du campement
+</td>
+<td class="tdl">
+237
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Fabrication des inaos pour la fête de l'ours
+</td>
+<td class="tdl">
+239
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Les instruments de la fête de l'ours
+</td>
+<td class="tdl">
+245
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Le sacrifice
+</td>
+<td class="tdl">
+249
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+Tireurs d'ours
+</td>
+<td class="tdl">
+253
+</td>
+</tr>
+
+</table>
+
+
+<p class="center">Imp. <span class="smcap">F. Schmidt</span>, Paris-Montrouge.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_277"></a><a id="Page_278"></a>[Pg 278]</span></p>
+
+
+ <h2 class="nobreak" id="LIBRAIRIE_HACHETTE_Cie">
+ LIBRAIRIE HACHETTE &amp; C<sup>ie</sup>
+ <br>
+ Collection de Voyages illustrés (form. in-16)
+ <br>
+ <i>Chaque volume: broché. 4 fr.—relié en percaline. 5 fr. 50.</i>
+ </h2>
+</div>
+
+
+<table class="autotable">
+
+<tr>
+<td class="tdl">
+ABOUT (Ed.): <i>La Grèce contemporaine</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+ALBERTIS (D.): <i>La Nouvelle Guinée</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+AMICIS (De): <i>Souvenirs de Paris et de Londres</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+BELLE (H.): <i>Trois années en Grèce</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+BERCHON (Ch.): <i>En Danemark</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+BOVET (Mme M.-A. De): <i>Trois mois en Irlande</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+CAMERON: <i>Notre future route de l'Inde</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+CAROL (J.): <i>Les deux routes du Caucase</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+CHAFFANJON: <i>L'Orénoque et le Caura</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+CONWAY: <i>Ascensions et explorations dans l'Himalaya</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+COTTEAU (Edmond): <i>Un touriste dans l'Extrême-Orient</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>En Océanie</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+DESCHAMPS (E.): <i>Au pays d'Aphrodite. Chypre</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+FARINI (G.-A.): <i>Huit mois au Kalahari</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+FONVIELLE: <i>Les affamés du Pôle Nord</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+FOUCHER (H.): <i>La frontière indo-afghane</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+GARNIER (Francis): <i>De Paris au Tibet</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+GERVAIS-COURTELLEMONT: <i>Mon voyage à la Mecque</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+HUBNER (Cte de): <i>Promenade autour du monde</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+deux v.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>A travers l'empire britannique</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+deux v.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+LABBÉ (Paul): <i>Un bagne russe</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+LABONNE: <i>L'Islande</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+LARGEAU (Victor): <i>Le pays de Rirba</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Le Sahara algérien</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+LA VAULX (Cte de): <i>Voyage en Patagonie</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+LECLERCQ: <i>Voyage au Mexique</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>La Terre des Merveilles</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+MARCHE (A.): <i>Trois voyages dans l'Afrique occident</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Luçon et Palaouan</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+MARKHAM: <i>La mer glacée du pôle</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+MATHUISIEULX (De): <i>A travers la Tripolitaine</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+MONTANO (Dr): <i>Voyage aux Philippines</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+MONTÉGUT (E.): <i>En Bourbonnais et en Forez</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Souvenirs de Bourgogne</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Les Pays-Bas</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+PFEIFFER (Mme): <i>Mon second voyage autour du M.</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+RABOT (Ch.): <i>A travers la Russie boréale</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Au Cap Nord</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Aux Fjords de Norvège</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>L'Alpinisme au Spitsberg</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>La Terre de Feu</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+RECLUS (Armand): <i>Panama et Darien</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+RECLUS (Elisée): <i>Voyage à la Sierra Névada de
+Sainte-Marthe</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+TAINE (H.): <i>Voyage en Italie</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Voyage aux Pyrénées</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Notes sur l'Angleterre</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+TANNEGUY DE WOGAN: <i>Voyage du canot en papier
+Le «Qui Vive»</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+THOMSON (J.): <i>Au Pays des Massaï</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+THOUAR: <i>Explorations dans l'Amérique du Sud</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+TUROT (H.): <i>La guerre Gréco-Turque</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+UJFALVY-BOURDON (Mme de): <i>Voyage d'une parisienne dans
+l'Himalaya occidental</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+VANDERHEYM: <i>Une expédition avec Ménelick</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+VERSCHUUR: <i>Aux Antipodes</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Voyage aux trois Guyanes et aux Antilles</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+— <i>Aux colonies d'Asie</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">
+VILLETARD DE LAGUERIE: <i>La Corée</i>
+</td>
+<td class="tdl">
+un vol.
+</td>
+</tr>
+
+</table>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78671 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/78671-h/images/003.jpg b/78671-h/images/003.jpg
new file mode 100644
index 0000000..70db832
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/003.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/013.jpg b/78671-h/images/013.jpg
new file mode 100644
index 0000000..c72f79a
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/013.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/021.jpg b/78671-h/images/021.jpg
new file mode 100644
index 0000000..77f459d
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/021.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/023.jpg b/78671-h/images/023.jpg
new file mode 100644
index 0000000..3e6c900
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/023.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/027.jpg b/78671-h/images/027.jpg
new file mode 100644
index 0000000..fb837a5
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/027.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/033.jpg b/78671-h/images/033.jpg
new file mode 100644
index 0000000..928b204
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/033.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/037.jpg b/78671-h/images/037.jpg
new file mode 100644
index 0000000..28799a3
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/037.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/043.jpg b/78671-h/images/043.jpg
new file mode 100644
index 0000000..6a0e5e1
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/043.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/047.jpg b/78671-h/images/047.jpg
new file mode 100644
index 0000000..8c35a0c
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/047.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/053.jpg b/78671-h/images/053.jpg
new file mode 100644
index 0000000..34b007c
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/053.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/061.jpg b/78671-h/images/061.jpg
new file mode 100644
index 0000000..e632080
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/061.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/065.jpg b/78671-h/images/065.jpg
new file mode 100644
index 0000000..aa87b92
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/065.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/069.jpg b/78671-h/images/069.jpg
new file mode 100644
index 0000000..dc39f54
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/069.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/072.jpg b/78671-h/images/072.jpg
new file mode 100644
index 0000000..fb2ebf2
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/072.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/073.jpg b/78671-h/images/073.jpg
new file mode 100644
index 0000000..a7554e3
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/073.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/075.jpg b/78671-h/images/075.jpg
new file mode 100644
index 0000000..7009757
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/075.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/083.jpg b/78671-h/images/083.jpg
new file mode 100644
index 0000000..443dfd6
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/083.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/084.jpg b/78671-h/images/084.jpg
new file mode 100644
index 0000000..bbc098e
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/084.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/085.jpg b/78671-h/images/085.jpg
new file mode 100644
index 0000000..06a9a18
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/085.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/095.jpg b/78671-h/images/095.jpg
new file mode 100644
index 0000000..d5a1360
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/095.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/103.jpg b/78671-h/images/103.jpg
new file mode 100644
index 0000000..9fd670e
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/103.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/118.jpg b/78671-h/images/118.jpg
new file mode 100644
index 0000000..e66839c
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/118.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/119.jpg b/78671-h/images/119.jpg
new file mode 100644
index 0000000..2d1008c
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/119.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/123.jpg b/78671-h/images/123.jpg
new file mode 100644
index 0000000..73dd70a
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/123.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/131.jpg b/78671-h/images/131.jpg
new file mode 100644
index 0000000..e97eb52
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/131.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/133.jpg b/78671-h/images/133.jpg
new file mode 100644
index 0000000..fdb8017
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/133.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/137.jpg b/78671-h/images/137.jpg
new file mode 100644
index 0000000..f518482
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/137.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/143.jpg b/78671-h/images/143.jpg
new file mode 100644
index 0000000..3434162
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/143.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/147.jpg b/78671-h/images/147.jpg
new file mode 100644
index 0000000..7c7c76a
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/147.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/150.jpg b/78671-h/images/150.jpg
new file mode 100644
index 0000000..0898fe5
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/150.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/151.jpg b/78671-h/images/151.jpg
new file mode 100644
index 0000000..734c1eb
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/151.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/153.jpg b/78671-h/images/153.jpg
new file mode 100644
index 0000000..12a4f7a
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/153.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/159.jpg b/78671-h/images/159.jpg
new file mode 100644
index 0000000..d59dec4
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/159.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/161.jpg b/78671-h/images/161.jpg
new file mode 100644
index 0000000..4c52b4c
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/161.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/165.jpg b/78671-h/images/165.jpg
new file mode 100644
index 0000000..d0bc03c
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/165.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/185.jpg b/78671-h/images/185.jpg
new file mode 100644
index 0000000..fb4f51a
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/185.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/191.jpg b/78671-h/images/191.jpg
new file mode 100644
index 0000000..d2ad021
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/191.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/199.jpg b/78671-h/images/199.jpg
new file mode 100644
index 0000000..2ad32b7
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/199.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/207.jpg b/78671-h/images/207.jpg
new file mode 100644
index 0000000..741e9f2
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/207.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/212.jpg b/78671-h/images/212.jpg
new file mode 100644
index 0000000..d318a49
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/212.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/213.jpg b/78671-h/images/213.jpg
new file mode 100644
index 0000000..7d1d9e1
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/213.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/215.jpg b/78671-h/images/215.jpg
new file mode 100644
index 0000000..4d28835
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/215.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/217.jpg b/78671-h/images/217.jpg
new file mode 100644
index 0000000..d2495e7
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/217.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/225.jpg b/78671-h/images/225.jpg
new file mode 100644
index 0000000..4b79936
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/225.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/233.jpg b/78671-h/images/233.jpg
new file mode 100644
index 0000000..e9f6af6
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/233.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/237.jpg b/78671-h/images/237.jpg
new file mode 100644
index 0000000..849a28d
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/237.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/240.jpg b/78671-h/images/240.jpg
new file mode 100644
index 0000000..80ca632
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/240.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/241.jpg b/78671-h/images/241.jpg
new file mode 100644
index 0000000..b46d38b
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/241.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/243.jpg b/78671-h/images/243.jpg
new file mode 100644
index 0000000..c8eec71
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/243.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/249.jpg b/78671-h/images/249.jpg
new file mode 100644
index 0000000..79c732b
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/249.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/253.jpg b/78671-h/images/253.jpg
new file mode 100644
index 0000000..589d91a
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/253.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/257.jpg b/78671-h/images/257.jpg
new file mode 100644
index 0000000..743f839
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/257.jpg
Binary files differ
diff --git a/78671-h/images/cover.jpg b/78671-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..3befac2
--- /dev/null
+++ b/78671-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6c72794
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..908c3a3
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78671
+(https://www.gutenberg.org/ebooks/78671)