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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 ***
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+
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+ H. BEZANÇON
+
+ A LA RECHERCHE
+ D’UNE PERLE
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ Tous droits réservés
+
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+
+
+LA LISEUSE
+
+COLLECTION DE ROMANS
+
+POUVANT ÊTRE MIS ENTRE TOUTES LES MAINS
+
+DÉJA PARUS (Février 1922)
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+
+ 1. Henri ARDEL TOUT ARRIVE.
+ 2. Henri GRÉVILLE PETITE PRINCESSE.
+ 3. CHAMPOL SŒUR ALEXANDRINE.
+ 4. M. AIGUEPERSE A DIX-HUIT ANS.
+ 5. A. LICHTENBERGER NOTRE MINNIE.
+ 6. Jean de LA BRÈTE AIMER QUAND MÊME.
+ 7. Éveline LE MAIRE LA MÉPRISE DE COLETTE.
+ 8. Paul BOURGET LAURENCE ALBANI.
+
+
+Il paraît un volume nouveau le 3e mercredi de chaque mois.
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+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+ Bas bleu 1 volume.
+ Madame Tartarin 1 volume.
+ Qui m’aime me suive 1 volume.
+ Marie-Aimée 1 volume.
+ Bourgeoises artistes. Le Préjugé 1 volume.
+ L’Absente 1 volume.
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+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
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+A LA RECHERCHE D’UNE PERLE
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+PREMIÈRE PARTIE
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+I
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+COMME UNE HÉROÏNE DE ZÉNAÏDE FLEURIOT
+
+
+Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de Maryvonne, fût-ce comme un
+point blanc dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux fixés sur les
+horizons familiers, sur ce passé visible, qui s’enfonçait dans la
+distance. Mais quand le point blanc lui-même fut devenu imperceptible,
+elle se retourna, le cœur douloureusement serré, comme si elle venait
+d’assister, pour la seconde fois, à l’enterrement de son cher
+grand-père, et se blottit dans son coin du wagon des dames seules... où,
+pour le moment, elle était une jeune fille toute seule...
+
+Elle en profita pour laisser couler ses larmes, non pas à flots: Jeanne
+n’était pas de celles qui expriment leurs chagrins par des pleurs si
+abondants que, parfois, ils en entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès
+l’enfance, elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, de sorte que
+certaines personnes mettaient en doute sa sensibilité. Pas
+grand-père!... Ils se comprenaient si bien qu’ils n’avaient guère besoin
+de paroles pour se dire qu’ils s’aimaient... Il suffisait à l’un de
+prononcer le nom de _Jeannette_, à l’autre celui de _grand-père_, pour
+mettre dans ces appellations autant de tendresse et de dévouement,
+autant de confiance et de gratitude que deux cœurs humains peuvent en
+contenir.
+
+Quinze ans auparavant, quand la toute jeune Mme Ferval, la mère de
+Jeanne, était morte en donnant le jour à un petit ange qui retrouva ses
+ailes pour la suivre, M. Plémeur, accouru de sa paisible retraite de
+Quimper, trop tard pour recevoir le dernier regard de cette fille
+chérie, insista auprès de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette,
+âgée de trois ans. Il avait alors sa femme et Maryvonne pour en prendre
+soin.
+
+--Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. L’enfant pourrait en
+souffrir. Maintenant même, qu’en feriez-vous? Tout le jour au _Crédit
+Mâconnais_, vous la laisseriez forcément entre les mains d’une
+inconnue... car vos bonnes de Paris ne font que passer dans vos maisons.
+
+Bref, il plaida si chaleureusement une cause si juste, qu’il emportait,
+quelques jours après, l’orpheline à Quimper.
+
+Moins d’un an plus tard, M. Ferval se remariait avec une toute jeune et
+jolie veuve, bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette... Et
+bientôt une troisième petite fille, demi-sœur des deux autres, naissait
+de ce mariage, effaçant dans le cœur du père le regret qu’aurait pu lui
+laisser l’absence de Jeannette.
+
+De grand’mère Plémeur, qui survécut peu d’années à sa fille, Jeanne
+conservait un doux souvenir quelque peu effacé. C’était une créole de la
+Martinique, qui avait été fort jolie, et que grand-père avait épousée au
+cours d’un voyage.
+
+Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, dans la première
+jeunesse, que vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, aient eu leur
+roman d’amour. Cependant Jeanne ne pouvait que constater le charme de
+son aïeule maternelle, dans la miniature qui la représentait avec la
+coiffure et le costume de sa compatriote l’impératrice Joséphine, dont
+elle avait les yeux couleur «café fort», mais avec de plus jolis traits,
+assurait grand-père.
+
+Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint en plein cœur, par la mort de sa
+fille, puis de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant plus
+fortement à cette Jeannette dont le physique les lui rappelait l’une et
+l’autre. Poète estimé dans sa province, soit qu’il célébrât dans le
+vieux dialecte les saints ou les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît
+fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs de la terre d’Armor, il
+avait chanté l’enfance de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat certes,
+mais non moins de tendresse et de conviction que le grand Hugo ne l’a
+fait de sa blonde _Jeanne_. Il aurait, lui aussi, sans nul doute,
+succombé à la tentation de glisser un pot de confitures dans les
+ténèbres du cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur ne se
+rappelait pas avoir jamais été punie... Qui donc s’en fût avisé?... Ce
+n’était ni grand-père, ni Maryvonne, la douce vieille... D’ailleurs,
+l’enfant était d’humeur paisible, raisonnable, un peu «difficile à
+apprivoiser», comme disait Maryvonne. Mais, en réalité, elle avait un
+petit cœur ardent, une intelligence très vive, bien que brillant peu au
+dehors, et des dispositions studieuses, qui avaient fait le bonheur de
+ses deux précepteurs: son grand-père et le meilleur ami de ce dernier,
+l’abbé Lejal, un ancien missionnaire, que sa santé, très éprouvée par de
+longues années d’apostolat aux Indes et en Chine, avait ramené au pays
+breton.
+
+L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie; cette similitude avait
+naturellement échappé à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée par
+les larges yeux noirs, la longue barbe argentée et touffue de
+l’ex-missionnaire, le saluait, en tremblant, du nom de _Mitaine_
+(diminutif de Croquemitaine). Avec le temps et force bonbons, ses
+préventions s’étaient dissipées. Elle avait découvert une plus juste
+ressemblance entre M. Lejal et les belles statues d’apôtres enluminées
+qu’on place dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise de lui
+voir entre les mains les grandes clefs dorées qui ouvrent les portes du
+Paradis.
+
+Plus tard, enfin, il l’avait instruite et charmée par les récits
+pittoresques de ses voyages et des mœurs curieuses des indigènes parmi
+lesquels il avait vécu. Grand-père et lui collaboraient ensemble pour
+une œuvre qui leur tenait au cœur: une histoire des _Saints de
+Bretagne_, et Jeanne, en grandissant, les avait aidés dans leurs
+recherches, compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits enrichis de
+précieuses miniatures. Ah c’était une vie si douce, bien qu’un peu
+sérieuse, un peu exceptionnelle pour une jeune fille.
+
+Et maintenant, tout était fini, brusquement fini!... M. Plémeur
+paraissait fatigué depuis quelque temps; mais Jeanne était loin de
+prévoir l’accident--une hémorragie cérébrale--qui le lui avait enlevé en
+peu de jours...
+
+Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau du rez-de-chaussée meublé de
+vieil acajou! Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite calotte de
+velours noir qui le coiffait de façon si respectable et si adéquate, le
+bon visage au regard bleu resté si frais, si jeune, dont la douce barbe
+blanche emprisonnait encore de vagues reflets blonds! La maison
+elle-même allait tomber dans des mains étrangères,... car, depuis de
+longues années, elle avait été lourdement hypothéquée pour payer les
+dettes que laissa en mourant un frère puîné de M. Plémeur.
+
+Chaque tour de roue du wagon rend sensible pour elle la fuite du cher
+passé familier... Elle n’aurait pas, l’été prochain, la consolation de
+porter sur la tombe de grand-père les roses de son jardin qu’il aimait
+tant! Elle ne verrait plus même ce Quimper où, jadis, il l’apporta comme
+une chère et précieuse petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, à
+dix-huit ans, le cœur si douloureusement serré!... Elle ne se promènera
+plus sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de Locmaria, ni dans les
+belles prairies que l’on rencontre en suivant la rivière!... Elle ne
+montera plus à la cathédrale, par une de ces rues grimpeuses et
+convergentes dont les vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues
+semblent se raconter tout bas des choses du temps passé!...
+
+Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont le tendre baiser d’adieu tiédit
+encore sa joue, et qui, heureusement pour elle, entre au service de
+l’abbé Lejal!
+
+Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression de vivre l’aventure tant
+de fois contée dans les fraîches et mélancoliques histoires de Zénaïde
+Fleuriot: celle de l’orpheline, pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en
+va, toute seule, toute frêle dans son deuil, et qui descend, avec son
+mince bagage, chez des parents inconnus, parfois hostiles... Et,
+pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son père,... sa sœur... Mais un
+père qu’elle a vu si rarement, une sœur qu’elle ne connaît pas,... une
+belle-mère qui, d’avance, l’intimide et la glace, car jamais elle ne lui
+a témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.
+
+
+
+
+II
+
+«PRIEZ POUR L’AME DE...»
+
+
+A la première station, Jeanne cessa d’être seule dans son compartiment:
+deux vieilles demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, et une dame
+en grand deuil vinrent y rejoindre la jeune voyageuse. La dame en deuil
+s’étant assise presque en face de Jeanne, leurs regards, tout
+naturellement, se rencontrèrent. Qui donc, surtout dans la jeunesse, où
+les impressions sont particulièrement impulsives, n’a éprouvé ce doux
+magnétisme qui résulte d’une sympathie soudaine, destinée sans doute à
+demeurer inexpliquée?
+
+Sans même songer qu’elle pouvait paraître indiscrète, Jeanne regardait
+ce visage de femme, comme elle eût contemplé un de ces portraits
+mélancoliques et attirants, auxquels le temps semble restituer une âme,
+en échange du coloris qu’il efface...
+
+La dame en deuil, d’une stature haute et noble, devait avoir dépassé la
+cinquantaine. L’ample voile qui retombait en arrière de son béguin de
+crêpe servait de _fond_ au visage très blanc, petit, délicatement fané;
+près des tempes, les cheveux ondés mettaient une lueur d’argent... La
+courbe fine du nez, le dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de
+ceux qui évoquent dans plus d’un visage féminin le célèbre profil de
+Marie-Antoinette, comme si la nature se plaisait à frapper en l’honneur
+de cette reine malheureuse de vivantes médailles commémoratives. Mais ce
+qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient les yeux, d’une teinte si
+douce rappelant celle des jacinthes mauves, des yeux remplis d’une
+tristesse suave et sereine, comme éclairés intérieurement.
+
+La dame, de son côté, regardait Jeanne avec cette bonté et cette
+sympathie que la jeunesse inspire de prime abord aux cœurs maternels.
+Elle voyait une petite silhouette gracile qu’étriquait un peu le costume
+de deuil taillé par une couturière quasi villageoise, un petit chapeau
+de crêpe, bien modeste, qui déjà semblait rougir... de lui-même, et qui
+était la dernière chose capable de mettre en valeur les cheveux d’un
+châtain presque noir et le teint cuivré qui faisait appeler Jeanne par
+son grand-père: _Mon petit sou de cuivre_. Les yeux, de moyenne
+grandeur, dont la couleur «café fort» s’était transmise de mère en
+fille, ne s’éclairaient d’aucun reflet, gardant la fixité un peu
+farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés... La bouche, mignonne, d’un
+rouge mat et vif de fraise des bois, mettait seule une touche éclatante
+dans ce jeune visage un peu sombre... Mais la lèvre inférieure
+dessinait, au naturel, une petite moue boudeuse ou chagrine, que le
+sourire, hélas! ne semblait plus devoir effacer.
+
+Oh! ce regard de la dame en deuil, ce regard compatissant et mystérieux
+comme une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, et, pourtant, il
+pénétrait jusqu’au fond de son cœur!... Elle comprenait pourquoi: c’est
+que, dans les yeux de cette étrangère, elle retrouvait la clarté
+intérieure qui rayonnait des yeux de grand-père. Il lui sembla que l’âme
+tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir pour regarder encore une fois,
+ici-bas, _son petit sou de cuivre_... L’illusion fut courte; les lèvres
+de la dame remuaient légèrement: Jeanne y voyait naître une question
+bienveillante.
+
+Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui obéit à son instinct, malgré la
+douceur qu’on lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses paupières... Son
+cœur battait plus vite, à l’idée qu’on pût l’interroger... Elle se
+sentait incapable de répondre froidement qu’elle venait de perdre son
+unique affection,... qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un père
+presque inconnu d’elle, et elle ne voulait pas pleurer sottement devant
+une étrangère. Pour éviter toute conversation, elle appuya sa tête dans
+l’encoignure et feignit de s’endormir, les mains croisées sur le petit
+panier à couvercle où Maryvonne avait mis à son intention des provisions
+de route.
+
+Les scènes paisibles et douces de sa jeune vie se retraçaient à son
+souvenir avec la poignante vivacité des choses récentes, dans une clarté
+mystique de _Légende dorée_. Et, bientôt, le mouvement du wagon aidant,
+elle glissa vraiment au sommeil.
+
+En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que trois de ses compagnes de route
+étaient descendues. Il ne restait plus, à l’autre extrémité du wagon,
+que les deux vieilles demoiselles, somnolentes elles aussi... Par une
+bizarre contradiction, elle eut un petit serrement de cœur devant la
+place vide de la dame dont elle avait fui tantôt les avances probables;
+mais elle aperçut à terre, devant la place que la voyageuse avait
+occupée, une image encadrée de noir... Avec sa vivacité furtive, sa
+vibration émue de petite sauvageonne, elle se pencha pour la ramasser.
+L’image mortuaire représentait, d’un côté, la Vierge au Calvaire,
+_Stabat Mater dolorosa_, de l’autre le souriant et charmant visage d’un
+jeune homme respirant la joie de vivre, au bas duquel Jeanne lut ces
+mots:
+
+ Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, mort à l’âge de
+ vingt-huit ans, victime de son dévouement, le 14 avril 1912, à bord du
+ _Titanic_...
+
+ Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée au sort parmi les
+ hommes présents, et gagnée par Alexis Brumme, fut cédée par lui à une
+ femme suppliante qui portait un jeune enfant dans ses bras...
+
+ _Vous aimerez votre prochain comme vous-même._
+
+ _Il était le fils unique d’une femme, et cette femme était veuve..._
+
+ Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le ciel ceux que vous avez
+ unis si étroitement sur la terre. (FÉNELON.)
+
+«C’était son fils! pensa Jeanne Ferval en contemplant avec une
+douloureuse admiration cette jeune tête charmante, qui s’était dévouée à
+la mort pour sauver une autre vie. La catastrophe du _Titanic_ remonte à
+huit mois à peine... C’est _son deuil_ qu’elle porte...»
+
+Oh! quelle pathétique, noble et complète histoire racontaient les lignes
+choisies pour cette image!...
+
+Sans doute afin d’avoir toujours sous les yeux ces traits chéris, la
+dame l’avait gardée dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle tenait
+tout à l’heure... En descendant hâtivement pour changer de train, elle
+ne s’était pas aperçue que l’image glissait à terre... Certainement elle
+en avait d’autres chez elle... Et celle-ci n’était pas tombée en des
+mains indignes, ni même indifférentes... Ce serait pour Jeanne un
+souvenir de la voyageuse au regard si triste et si lumineux dont elle se
+repentait maintenant d’avoir repoussé la sympathie... Elle le
+glisserait dans son paroissien, et elle «prierait pour l’âme de
+Marie-Joseph-Alexis...»
+
+
+
+
+III
+
+PÈRE ET FILLE
+
+
+La prompte nuit de décembre était venue depuis longtemps quand la jeune
+voyageuse, tout étourdie par le bruit, descendit à la gare Saint-Lazare,
+tenant d’une main son petit panier, de l’autre un parapluie remarquable
+par son manque de sveltesse.
+
+Habituée aux petites gares paisibles, intimes, plantées comme de grands
+joujoux, qu’elle a connues dans les localités bretonnes, la pauvrette se
+sent bousculée, désorientée, perdue... Ses yeux ne rencontrent que des
+figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand et fort, au visage glabre et
+pâle un peu empâté, aux traits bourboniens, s’avance en hésitant, comme
+s’il craignait de se tromper.
+
+--N’êtes-vous pas?...
+
+Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement précipité:
+
+--Jeannette,... c’est-à-dire Jeanne Ferval...
+
+--Ah! il me semblait bien. Tu as beaucoup grandi, mon enfant, depuis que
+je ne t’ai vue... Tu dois avoir seize ou dix-sept ans?
+
+--Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, sans réfléchir.
+
+--Comment? _monsieur_! fit-il avec un sourire embarrassé qui creusait de
+longues rides dans ses joues trop blanches; je n’ai pourtant pas grandi,
+moi, pour que tu ne me reconnaisses pas!...
+
+--Je vous demande pardon, mon père; je ne sais plus ce que je dis... Si
+fait, reprit-elle en le considérant, je vous reconnais un peu.
+
+--Eh bien! mon enfant, nous allons... Oui, pour tes bagages, on fera le
+nécessaire demain... Mieux vaut ne pas nous mettre en retard pour la
+rentrée de ma femme et de tes sœurs.
+
+Quelques instants après, le père et la fille prenaient place côte à côte
+dans un auto-taxi, à travers la vitre embuée duquel Jeanne jetait un
+regard étonné sur les innombrables véhicules et les lumières aveuglantes
+de Paris.
+
+M. Ferval toussota légèrement. Il avait l’air très bon et un peu mal à
+l’aise:
+
+--Ma chérie, je tiens à te dire quelle part j’ai prise à... la peine que
+tu viens d’éprouver... J’aurais désiré être auprès de toi, en ce moment
+si cruel. La malchance a voulu que je fusse au lit, avec une mauvaise
+grippe, dont je suis à peine remis... C’est pour cela que je ne suis pas
+allé te chercher moi-même à Quimper.
+
+Jeanne, qui le regardait avec une naissante confiance, put constater
+qu’en effet il paraissait las et déprimé. Elle aurait voulu lui
+adresser, à son tour, quelques paroles vraiment filiales, le remercier
+de sa bonne volonté affectueuse; mais la timidité, le manque d’habitude
+la paralysaient... Et, pourtant, elle le pressentait: chaque tour de
+roue qui les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, chaque minute
+de ce premier tête-à-tête emportaient peut-être l’occasion unique de
+renouer les liens naturels relâchés, presque rompus par l’absence...
+
+La dernière fois que M. Ferval avait embrassé sa fille, c’était--six
+années auparavant--à la faveur d’une villégiature de sa famille sur une
+plage bretonne. Il avait fait un détour pour venir, tout seul, revoir la
+fillette grandissante, dont sa seconde femme se désintéressait si
+absolument qu’il n’eût pas osé prendre l’initiative de la lui présenter.
+M. Plémeur, de son côté, ne manifestait aucun désir de connaître la
+remplaçante de sa chère fille... Quelque prévu et légitime que fût le
+second mariage de son gendre, la vue de cette nouvelle Mme Ferval lui
+eût été pénible... Tacitement, ils avaient donc vécu à distance les uns
+des autres. Les années s’étaient amassées insensiblement entre eux,
+comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, s’opposant aussi à tout
+contact, à tout rayonnement affectueux.
+
+Et maintenant, ce père et cette fille, soudain rapprochés, éprouvaient
+l’un et l’autre la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se parler.
+Les plus proches liens du sang ne suffisent pas, en effet, pour établir
+ce langage du cœur, basé sur les souvenirs, les petites habitudes de
+chaque jour... On ne replace pas un nid qu’on avait emporté, et l’on
+n’obtient toute la confiance de l’oiseau qu’avec ses premiers battements
+d’ailes.
+
+Jeanne fit effort pour murmurer:
+
+--Et ma petite sœur? Il me tarde bien de la connaître.
+
+Parfois, en effet, au milieu du bonheur dont elle jouissait chez son
+grand-père, l’image de cette «petite sœur» inconnue avait traversé son
+esprit sous des couleurs tentantes. Elle s’était figuré une tête
+bouclée, des joues fraîches, sur lesquelles elle mettrait de gros
+baisers, des yeux naïfs, se levant sur elle, émerveillés par ses récits
+de contes et de légendes, un rire argentin se mêlant à sa voix, de
+petits pieds agiles courant en même temps que les siens: toute une série
+de petites scènes où elle jouait avec conviction le joli rôle de sœur
+aînée.
+
+Aussi fut-elle un peu déçue, quand son père répondit avec cet air
+d’ironie bénévole qui semblait, chez lui, résumer toute une philosophie:
+
+--Oh! mais Georgette est presque une grande personne: quatorze ans et
+demi! (Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze ans en ont vingt.)
+Georgette, très intelligente, très avancée, suit les conférences de
+_Minerva_ avec sa grande sœur Marie-Louise... Elle prend des leçons de
+diction, va en soirée, et se fait applaudir dans la _Lettre de la
+Fauvette au Pinson_.
+
+L’auto avait débouché sur les grands boulevards, des boulevards
+d’avant-guerre, fulgurants des réclames lumineuses, rouges, vertes,
+blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient sous le ciel brumeux,
+comme de gigantesques clins d’œil,... des boulevards de cinq à sept,
+encombrés de véhicules de toutes formes, de toutes grandeurs, allant du
+brillant automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, en passant par
+l’horrible _auto_ gris, bas et long comme un caïman, voiturant presque
+au ras de terre d’hybrides créatures amies des sports et de la
+poussière, le tramway à traction électrique, le fiacre déjà presque
+archaïque, attelé de la pauvre _Cocotte_, qui se silhouette en cheval de
+bois rouge, le lourd camion automobile, mastodonte des temps nouveaux,
+tout cela rassemblé dans le plus inextricable enchevêtrement, pouffant,
+haletant, trépidant sur place, comme secoué de soubresauts de colère,
+hoquetant des menaces, exhalant une haleine chargée des vapeurs du
+pétrole ou de l’essence...
+
+--Voici un aspect qui ne doit guère te rappeler Quimper-Corentin,
+remarqua M. Ferval pendant un de ces arrêts forcés.
+
+--Est-ce que... c’est toujours ainsi?
+
+--Oh! oui, surtout dans ce quartier, à pareille heure. En s’éloignant du
+centre, on pourrait encore découvrir--par exemple aux alentours du
+Jardin des Plantes--de tranquilles rues quasi provinciales...
+
+--Et vous avez préféré... ce bruit?
+
+--Moi?... Comme la plupart des Parisiens, j’adorerais la campagne...
+Mais, d’abord, expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du bout de son
+gant, le grand bâtiment que tu vois ici n’est autre que le _Crédit
+Mâconnais_, où mon emploi m’appelle chaque jour, et puis ma femme aime
+par-dessus tout l’animation des boulevards, alors...
+
+Il achevait sa phrase par une flexion résignée des épaules. Certes,
+surtout en ces dernières années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère
+surchauffée des bureaux mettait parfois dans ses oreilles de pénibles
+sons de cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs papillonnantes, il
+lui était arrivé de formuler le souhait du poète:
+
+ Oh! n’entendre plus de paroles vaines!
+ Jouir des grands bois, des clairs horizons;
+ Marcher tout le jour dans les vastes plaines,
+ Sans voir de maisons!...
+
+Mais il était enchaîné par la double raison qu’il venait d’énoncer.
+
+De la haute et vaste façade du _Crédit Mâconnais_, le regard de M.
+Ferval se porta quelques instants plus tard, à la faveur d’un nouvel
+encombrement, sur la coquette vitrine d’un magasin de maroquinerie, où
+la vive clarté des ampoules électriques, voilées de fleurs de soie,
+mettait en valeur les bibelots coûteux et superflus, ces caprices
+tangibles de Paris.
+
+Au début de son veuvage, un soir d’hiver, tout semblable à celui-ci, il
+était entré par hasard dans ce magasin pour acheter un porte-cartes. Il
+y avait là deux dames, évidemment la mère et la fille. Cette dernière
+portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé, le plus bimbelotant
+de jolis petits accessoires, qui puisse transposer en mineur la
+coquetterie féminine. Ses cheveux et sa carnation de blonde
+contrastaient plus étrangement qu’harmonieusement avec ses yeux noirs:
+du jais dans du corail rose et de l’or pâle... Telle qu’elle était, en
+plein éclat de jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à peine), elle
+apparaissait éblouissante et minaudière, au milieu des superfluités qui
+lui formaient un cadre si adéquat. Elle n’était pas de celles dont le
+charme, plus discret, se dégage peu à peu... L’admiration que ressentit
+le jeune veuf eut la soudaineté d’un coup de soleil... Pour elle, du
+bout de ses doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta le
+porte-cartes dans son carton minuscule, en l’effleurant de son regard,
+comme taillé à facettes, qui semblait fait pour refléter la lumière, et
+en le gratifiant de ce sourire d’universelle coquetterie qu’elle
+prodiguait à quiconque, pour la gloire de ses dents de nacre.
+
+La triste solitude de son veuvage, la proximité du _Crédit Mâconnais_ et
+de la _Peau de chagrin_ (ainsi s’intitulait la maroquinerie des
+boulevards), concoururent à ramener Jean Ferval dans l’élégant magasin.
+La jolie femme ne tarda pas à comprendre quel attrait subissait ce
+nouveau client, tout à coup si assidu. Elle-même portait le deuil d’un
+mari, jeune officier qu’une banale et tragique chute de cheval avait
+jeté inerte, sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde Valérie,
+mariée à dix-huit ans, avait déjà une jolie petite fille de quatre ans,
+dont elle s’embarrassait le moins possible, bien «qu’elle l’adorât»...
+Depuis la mort de son mari, elle était revenue auprès de sa mère dont le
+commerce élégant lui plaisait, sur ces boulevards qui étaient sa
+véritable patrie. On causa. La fine mouche sut bientôt ce qui
+l’intéressait. Elle se procura des renseignements qui, sans représenter
+«le beau rêve», rendirent plus souple et plus gracieuse encore la
+pratique petite Parisienne qu’elle était. Avec une mince fortune et un
+enfant en bas âge, il lui serait assez difficile de se remarier. Jean
+Ferval avait de l’avenir au _Crédit Mâconnais_, une soixantaine de mille
+francs hérités de ses parents... Son enfant était élevée par le
+grand-père maternel... De plus, elle discernait en lui ce que, dans son
+for intérieur, un tantinet cynique, elle appelait «la bonne pâte
+d’homme», pâte malléable et tendre pour pâtisserie de ménage...
+
+En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante de la _Peau de chagrin_,
+que sa belle-mère avait cédée depuis quelques années, pourquoi M. Ferval
+poussait-il un involontaire soupir?... Si bien plié au joug de Valérie
+que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé d’ailleurs par son admiration
+pour elle, s’il avait souffert du caractère égoïste et volontaire de sa
+compagne, cela avait été en quelque sorte inconsciemment, avec la
+résignation optimiste et fataliste qu’on oppose aux inconvénients des
+saisons...
+
+Mais en présence de sa fille aînée, dont l’humble deuil et le petit
+visage effarouché lui inspiraient une pitié affectueuse, il se
+demandait, avec une secrète inquiétude, quel accueil Valérie réservait à
+la pauvre Jeanne et ce qu’allait être leur vie commune.
+
+
+
+
+IV
+
+PRÉSENTATION
+
+
+Le fiacre stoppa devant un immeuble du boulevard Saint-Denis.
+
+--C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la portière.
+
+Jeanne descendit; tandis qu’il payait le chauffeur, elle restait debout
+sur le trottoir, immobile, inexpressive en apparence; mais son cœur
+battait à gros coups, sous l’humble petite jaquette noire et sous
+l’étole de faux astrakan laineux.
+
+--Montons, dit son père en revenant vers elle, presque aussi ému, bien
+qu’un sourire encourageant flottât sur ses lèvres.
+
+Il soufflait un peu en gravissant l’escalier ciré, feutré d’une
+moquette, mais assez raide. A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du
+regard.
+
+Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire qui prenait une expression
+pénible, il lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel.
+
+--Encore deux étages, murmura-t-il, au quatrième. Nous payons ce
+perchoir deux mille cinq cents francs... et il n’y a pas même
+d’ascenseur!
+
+--Cela doit bien vous fatiguer, dit la jeune fille, qui sentait
+s’éveiller sa sollicitude filiale.
+
+L’éternel mouvement d’épaules, mimique des _Philosophes sans le savoir_,
+fut la seule réponse de M. Ferval; mais, au fond, il était touché et
+surpris de cette marque d’intérêt si simple, à laquelle il n’était pas
+habitué.
+
+Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de l’immeuble, sur un long
+palier que les Ferval, seuls locataires de l’étage, avaient décoré de
+plantes vertes et de sièges de jardin.
+
+--Notre serre, dit-il, avec sa douce ironie.
+
+Une jeune bonne, d’aspect très négligé, leur ouvrit la porte de
+l’appartement.
+
+--Madame est-elle rentrée?
+
+--Non, monsieur, pas encore.
+
+En fait de répit, le pauvre cœur humain est reconnaissant de la moindre
+offrande: en voyant différer la présentation qu’ils redoutaient l’un et
+l’autre, M. Ferval et Jeanne poussèrent, chacun de leur côté, un
+instinctif soupir de soulagement.
+
+La jeune bonne, qui, avec ses savates, son tablier maculé, ses cheveux
+mal peignés, se piquait d’être «à la mode», dans une robe aussi étroite
+que possible, jeta sur «cette nouvelle demoiselle» des regards d’avide
+curiosité et la jugea aussitôt _sans aucun chic_.
+
+M. Ferval et sa fille entrèrent dans le salon; il toucha le commutateur
+électrique; Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux fenêtres, dont
+le meuble de satin cerise et les bibelots provenant d’un rayon
+d’_articles de Paris_ étaient d’une frappante banalité.
+
+Jeanne avait été élevée dans la plus naïve simplicité, mais trop près de
+la nature, et parmi des choses trop imprégnées de l’âme du passé, pour
+n’avoir pas le sentiment du vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on
+pourrait appeler l’indigence morale de ce salon.
+
+--Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton manteau, mon enfant.
+
+A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on entendit carillonner le
+timbre de la porte.
+
+Instinctivement, elle regarda son père avec une expression qui le
+toucha. N’était-il pas désormais son unique appui dans ce milieu si
+étranger?...
+
+Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager, mais le regard qu’il lui
+jeta n’était pas lui-même sans anxiété.
+
+La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval entra, suivie de ses filles.
+Jeanne, toute palpitante de timidité, s’était levée brusquement. Elle ne
+vit d’abord que la jolie dame, encore très jeune, qui s’avançait, la
+tête haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de blanc, braquant sur
+elle un face-à-main.
+
+Mme Ferval portait un costume de velours vert, qui faisait ressortir ses
+cheveux d’or, son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts de Jeanne
+ne pouvaient discerner le léger mais savant arrangement. Sur son chapeau
+retombait, en duveteuse cascade, une _pleureuse_ de même couleur.
+
+Son mari se hâta de faire un geste de présentation:
+
+--Ma chère amie, voici ma fille Jeanne... La pauvre enfant est un peu
+dépaysée,... un peu troublée... Je la recommande à toute ta
+bienveillance... et à l’amitié de ses sœurs.
+
+M. Ferval, en achevant ces quelques mots, passa machinalement sur son
+front moite la pochette de soie qui dépassait la poche de son veston.
+Jamais orateur, à la tribune pour un débat orageux, n’eut à faire sur
+lui-même l’effort que venait de lui coûter ce petit exorde de la vie
+commune.
+
+Jeanne, légèrement poussée par son père, fit un pas en avant.
+
+--Bonjour, madame, murmura-t-elle d’une voix étouffée.
+
+Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses yeux noirs un peu saillants,
+continuait à l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité
+d’investigation particulière au regard féminin.
+
+En moins de temps qu’il n’en faut, certes, pour l’écrire, elle avait
+inventorié le petit chapeau de crêpe poussiéreux du voyage, le costume
+mal coupé, les chaussures trop fortes. Et aussi le teint cuivré, les
+yeux d’un brun d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs de ce
+visage sans éclat...
+
+Un sourire, où l’on eût vainement cherché la bienveillance sollicitée,
+mais qui n’était point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur la nacre de
+ses dents.
+
+--Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle, fit-elle en secouant du bout
+des doigts la main gantée de laine noire de sa belle-fille.
+
+--Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié de l’appeler par son
+prénom, et que Jeanne, de son côté...
+
+--Oh! mon ami, ne contrains pas Mlle Ferval à me donner un titre que je
+ne revendique nullement... Il me faut du temps pour me familiariser avec
+une présence aussi nouvelle... Je vais enlever mon chapeau et dire qu’on
+serve le dîner.
+
+Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons, et Jeanne vit alors
+seulement les deux jeunes filles dont l’une était «sa petite sœur».
+Hélas! elle la voyait trop tard pour éprouver le tendre attrait qu’elle
+avait espéré.
+
+Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise, dans un costume de
+velours taupe à ceinture «petit abbé», avait déjà la tournure d’une
+jeune personne. Son chapeau fleuri de minuscules roses de soie et ses
+cheveux bruns crépelés encadraient un minois pointu, futé, aux yeux
+noirs pétillants, qui serait sans doute séduisant dans quelques années,
+mais qui, pour le moment, donnait l’impression d’une précocité plutôt
+déplaisante.
+
+Marie-Louise Arvennes, née du premier mariage de Mme Ferval, était une
+grande et belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais et potelé,
+les traits charnus, les grands yeux bleus pleins de franchise formaient
+un ensemble sympathique; mais, d’une coxalgie qu’elle avait eue dans son
+enfance, il lui était resté une claudication très accentuée qui déparait
+son allure.
+
+--Georgette, embrasse donc ta sœur, dit M. Ferval, plus libre depuis que
+sa femme avait quitté le salon.
+
+--Bonsoir, ma chère, minauda la jeune péronnelle en lui effleurant la
+joue de sa petite bouche mièvre et dédaigneuse.
+
+Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun élan pour répondre à cette
+dérisoire caresse.
+
+Marie-Louise, qui observait cette scène, haussa les épaules.
+
+--Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au timbre agréable bien qu’un peu
+garçonnier, je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue.
+
+--Merci, mademoiselle.
+
+--Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes des quarts de sœurs... puisque
+je suis la demi-sœur de Georgette... L’arithmétique nous l’enseigne: la
+moitié de la moitié...
+
+M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance; il l’avait connue
+toute petite, elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait presque
+autant que sa fille Georgette, dont le caractère peu affectueux ne lui
+donnait guère satisfaction.
+
+Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler un peu, sous les bons baisers
+dont la gratifiait Mlle Arvennes.
+
+--En attendant le dîner, reprit celle-ci, venez dans ma chambre, si vous
+désirez vous recoiffer, vous laver les mains.
+
+--C’est cela, mes enfants, allez, approuva M. Ferval tout heureux.
+
+--Tu aurais pu dire: dans notre chambre, rectifia Georgette avec
+l’ombrageuse dignité des très jeunes personnes.
+
+--Ma petite, en ma qualité d’aînée...
+
+--Le droit d’aînesse n’existe plus en France. Ce n’est pas comme en
+Angleterre... Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons!
+
+Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire.
+
+--Jojotte, tu deviens pédante! Les conférences de _Minerva_ te tournent
+la tête.
+
+La porte du salon se referma sur les trois jeunes filles.
+
+Un couloir séparait l’appartement en deux: le salon, la salle à manger,
+pièces destinées _à être vues_, étaient assez vastes, et avaient chacune
+deux fenêtres sur le boulevard, tandis que les chambres, beaucoup moins
+grandes, donnaient sur une cour triste et resserrée. Mais l’électricité
+était installée partout, de sorte que, dans la chambre des deux sœurs où
+pénétra Jeanne, les meubles gentiment ripolinés ressortaient gaiement
+sous la claire lumière,... ainsi que les petits bibelots et souvenirs
+disposés sur des étagères ou épinglés aux murs.
+
+Georgette tendit son bras fluet vers une photographie encadrée de soie
+Pompadour: une femme en tunique orfévrée, levant au ciel ses mains
+chargées de bagues, ses lèvres entr’ouvertes, ses yeux extatiques
+étoilés de cils... Et, avec un trémolo dans la voix:
+
+--Ah! Marie-Louise, est-il assez ressemblant, ce portrait de notre
+grande Judith Vernon!
+
+--Oui, en plus jeune...
+
+--Oh! ma chère, les années glissent sur ces femmes-là...
+
+--Et sur leurs perruques...
+
+--Marie-Louise, tu es révoltante... Pour moi, il me semble avoir fait un
+rêve glorieux. Quand je pense que nous avons vu de près cette admirable
+Judith, la créatrice de _Jeanne Hachette_, de _Didon_, de _la Dame aux
+roses_,... que nous avons entendu sa voix,... sa céleste voix d’argent,
+nous faire cette délicieuse conférence: _Comment je me maquille_,... et
+que...
+
+--Oui, oui, mais tu m’empêches de faire à ta sœur les honneurs du
+cabinet qu’il serait plus juste d’appeler: l’armoire de toilette... Ma
+chère, vous connaissez le proverbe: «La plus jolie fille du monde...»
+Mais vous trouverez là ce qu’il faut pour vous recoiffer, _et cætera_.
+
+Mlle Georgette daigna tourner les yeux vers la nouvelle venue. Ses cils
+noirs distillèrent une malice soudaine:
+
+--Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas beaucoup d’art, à
+Quimper-Corentin?
+
+Depuis qu’elle était seule avec les jeunes filles, Jeanne commençait à
+se remettre de l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors. Piquée au jeu
+par l’air moqueur de sa cadette, elle répondit d’un ton ferme et posé:
+
+--Vous vous trompez, Georgette... Mon cher grand-père était poète et
+artiste... Il m’a enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle... Je
+ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai...
+
+La fillette poussa un petit cri aigu, et les mains jointes, les yeux
+levés comme la Judith Vernon du portrait:
+
+--_Jamais allée au théâtre!_... C’est inconcevable!...
+
+Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit avec la même fermeté, puisée
+moins encore dans son amour-propre que dans la volonté de rendre hommage
+à une chère mémoire:
+
+--Mais grand-père m’a lu et commenté les chefs-d’œuvre de Corneille, de
+Racine, de Molière... Quelques belles pièces modernes aussi, comme
+celles d’Henri de Bornier, de Rostand...
+
+--Bravo, ma chère! défendez-vous, approuva Marie-Louise... Mais trêve de
+conférence contradictoire... Apprêtons-nous pour le dîner.
+
+ * * * * *
+
+Dix minutes plus tard, la famille se trouvait réunie autour de la table,
+où Jeanne, en face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une invincible
+timidité. Cependant elle avait faim, n’ayant fait, durant le voyage, que
+peu d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes, elle n’avait été
+accoutumée, chez le sobre M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au
+gaspillage; mais on y mettait en pratique cette conception chrétienne de
+la vie matérielle, qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel
+ascétisme, comporte pour chacun, maîtres et serviteurs, le réconfort
+nécessaire; la province a le monopole de ces tables familiales où l’on
+sert, avec des ressources modestes, de beaux fruits, du lait pur, du
+beurre frais, où les plats, simples et peu nombreux, sont assez
+abondants pour satisfaire pleinement l’appétit.
+
+D’abord éblouie par l’élégance des dames Ferval, Jeanne éprouve
+maintenant un étonnement contraire, devant la soupière bien petite pour
+cinq personnes, où nagent, dans un bouillon maigre et inodore, quelques
+tranches de _flûte_... Et elle donne un souvenir attendri (car,
+maintenant, toutes ces choses--même les plus prosaïques--font partie du
+cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne, constellé d’_yeux_,
+sucré, onctueux... Oh! le geste familier de grand-père découvrant la
+soupière!
+
+--Un peu de potage, mon enfant?
+
+--_Oui, grand_... Oui, mon père, murmure-t-elle, rejetant la brève
+illusion, avec le frisson d’un oiseau qui s’ébroue.
+
+Dans le creux à peine rempli de l’assiette, chacun puise en silence
+quelques cuillerées. Puis la voix mécontente de Mme Ferval exprime ce
+que chacun pensait _in petto_:
+
+--Ce potage est tiède...
+
+La jeune bonne, appelée d’un coup de timbre, se présente, d’un air à la
+fois effronté et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné, avec
+lequel elle effectuait tantôt d’approximatifs nettoyages, contre un
+tablier à peu près blanc.
+
+--Vous n’avez donc pas fait chauffer le bouillon, Éva?
+
+--Oh! pensez-vous!... Madame pense-t-elle!... corrige-t-elle aussitôt
+sous un regard foudroyant de la «patronne». Il n’est peut-être pas resté
+assez longtemps sur le feu... Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour
+ajouter...
+
+--Il suffit! Changez les assiettes et servez-nous.
+
+Quel malin besoin éprouve cette intolérable Éva d’initier Jeanne Ferval
+aux expédients du ménage, en mentionnant le médiocre restaurant qui
+collabore aux menus de la dernière heure?...
+
+Au potage succédèrent de petits restes de bœuf bouilli nageant dans une
+sauce brune plus vinaigrée que beurrée; puis quelques tranches d’œufs
+durs et de pommes de terre engluées d’une sorte de colle décorée du nom
+de sauce blanche.
+
+Pour partager ces piètres mets entre cinq convives, tout en réservant la
+part de la bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette maëstria dans
+la parcimonie que connaissent certaines maîtresses de maison
+parisiennes. La frénésie contagieuse qui s’appelait _Paraître_, et qui,
+avant la guerre, s’étendait du monde à la moyenne bourgeoisie,
+condamnait souvent ses victimes à de véritables _restrictions
+alimentaires_. Ne fallait-il pas payer le loyer relativement cher, les
+costumes à la mode, les cours mondains, l’abonnement aux conférences de
+_Minerva_?
+
+Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment ces miettes peu
+savoureuses, tout en commentant la causerie à laquelle elles venaient
+d’assister. Georgette, pour laquelle Mme Ferval semblait avoir un faible
+prononcé, babillait avec autant de liberté qu’une grande personne.
+
+--Nous sommes toutes allées féliciter Judith Vernon, lui offrir des
+fleurs... Et, conclut-elle triomphalement, comme je suis la plus jeune
+auditrice de _Minerva_, j’ai eu le grand honneur d’être embrassée par
+l’illustre Judith!...
+
+M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage qui s’infiltre trop
+souvent dans les mœurs bourgeoises choquait ses principes, mais un homme
+occupé tout le jour dans les bureaux d’une banque n’a pas le temps ni la
+compétence nécessaires pour diriger une éducation féminine.
+
+_Minerva_ était une université mondaine que fréquentaient des jeunes
+femmes et jeunes filles distinguées... Craignant de passer pour arriéré
+et tyrannique en opposant son _veto_, il se contentait de combattre les
+enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon sens.
+
+--Une accolade de Judith Vernon! fit-il gravement; elle a dû te laisser
+sur la joue un échantillon de sa poudre et de sa crème de beauté:
+document précieux pour compléter sa conférence!
+
+Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher de sourire. Mais Georgette
+pinça une petite bouche scandalisée:
+
+--Oh! papa! Tu critiques toujours les programmes de _Minerva_... Ne
+trouvais-tu pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus, l’auteur des
+_Conseils à Simonne_, fût chargé de nous faire un cours de morale?
+
+--C’est qu’avant de s’improviser moraliste, avec ces fameux _Conseils à
+Simonne_, Claude Fabus a écrit des livres fort peu édifiants.
+
+--Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval, que ses cours de _Minerva_ sont
+parfaits de tact.
+
+--Soit! Mais ces éducateurs, pour le moins imprévus, me font toujours
+l’effet du loup déguisé en berger.
+
+--Vous avez raison, père, approuva Marie-Louise; pour ma part, je ne
+partage pas l’engouement général à l’égard de ces arrivistes qui
+prennent le chemin de Damas pour aller à l’Académie,... comme le dit ma
+tante Marnière...
+
+--Fais-nous grâce des idées de ta tante, interrompit sèchement Mme
+Ferval. Qu’elle élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et de Mme de
+Maintenon... si bon lui semble!
+
+--Mais, maman, Marguerite et Henriette ne sont pas des jeunes filles
+_démodées_. Ma tante les garde auprès d’elle, surtout depuis son
+veuvage; mais elle est loin de s’opposer à leur développement
+intellectuel...
+
+Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli significatif rapprocher les fins
+sourcils de Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé avec sa
+belle-sœur.
+
+Éva reparut, apportant une mince tranche de viande rouge sur une
+bouillie vert-pré: le rosbif aux épinards provenant de chez Rissolet.
+
+Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter comme ses sœurs, elle ne
+faisait que deux ou trois bouchées des illusoires rondelles de pain de
+fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille avait été vidée.
+
+--Etes-vous toujours aussi... affamée? demanda Mme Ferval avec un
+sourire contraint.
+
+--Je mange beaucoup de pain, il est vrai, balbutia-t-elle en rougissant.
+
+--Je n’ai nullement l’intention de vous le reprocher... Seulement, avec
+du pain riche on ne peut guère satisfaire un appétit... rustique. Éva,
+apportez de votre pain pour Mlle Jeanne...
+
+Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout à dix-huit ans, de posséder un
+appétit «rustique»... et il serait vraiment abusif d’étendre jusqu’au
+pain nourricier les distinctions sociales! Mais certaines nuances, à
+tort ou à raison, semblent traduire des intentions blessantes. Jeanne
+comprit qu’aux yeux dédaigneux de Georgette, par exemple, manger «du
+pain de la bonne» constituait une infériorité marquée. M. Ferval
+lui-même se sentit mécontent et gêné.
+
+Au dessert figurèrent quelques oranges décoratives, et de petites pommes
+à demi gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions de
+Maryvonne.
+
+--Si vous vouliez me permettre, madame. J’ai apporté quelques fruits...
+Le panier est resté, je crois, dans le salon...
+
+Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps absente. Quand l’humble
+panier noir à couvercle, tout poudreux du voyage, fit son apparition,
+Georgette eut un sourire moqueur. Mais il en sortit de belles et
+odorantes pommes, auprès desquelles celles de la table avaient l’air
+d’affreux avortons,... des poires duchesses, cueillies au dernier
+automne dans le jardin de M. Plémeur,... une galette dorée exhalant la
+plus appétissante odeur de pâte fraîche.
+
+--La galette du Chaperon rouge! murmura Georgette.
+
+--En effet! riposta Marie-Louise; car sa vue suffirait à donner une faim
+de loup...
+
+--Quels superbes fruits! dit M. Ferval en ouvrant une poire juteuse et
+parfumée, tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses investigations,
+chuchotait:
+
+--Il y a aussi du beurre, madame! Ce ne sera pas la peine d’en acheter
+demain...
+
+--Emportez ce panier à la cuisine, interrompit Mme Ferval avec
+impatience.
+
+Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient avec gourmandise les
+fruits tendres et savoureux, dont les pelures se déroulaient sous le
+couteau, en rubans vert pâle ou jaune d’or. Dans les yeux de la jeune
+bonne, chichement nourrie, Jeanne lut une convoitise quasi enfantine, et
+n’écoutant que son bon cœur:
+
+--Voulez-vous me permettre, madame, de donner un de ces fruits à... Éva?
+
+--Oh! vous êtes libre d’en disposer, fit Mme Ferval d’un air surpris et
+ombrageux. Prenez ce que mademoiselle vous offre.
+
+Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse, en murmurant à peine un
+«merci».
+
+La pauvre Jeanne succombait de fatigue; aussi accepta-t-elle volontiers
+d’aller se mettre au lit tout de suite.
+
+--Bonsoir, mon père, fit-elle avec un mouvement timide pour embrasser M.
+Ferval; lui-même aurait voulu lui donner cette marque d’affection, mais,
+craignant d’exciter des jalousies, il se contenta de serrer la petite
+main légèrement brunie qui s’avançait vers la sienne. Déçue, interdite,
+Jeanne dit un bonsoir plus timide encore à sa belle-mère, à ses sœurs...
+
+Un grand cabinet pourvu d’une petite fenêtre avait été meublé pour elle
+d’un lit de fer, d’une chaise, d’une table de toilette. Après une courte
+prière, la pauvrette, toute frissonnante, se glissa entre ses draps, que
+nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et elle s’endormit en pressant
+contre ses lèvres, avec une touchante ferveur d’orpheline, la médaille
+de la sainte Vierge qu’elle portait au cou.
+
+Jeanne rêva qu’elle s’en allait seulette, coiffée comme le Chaperon
+rouge, et, comme lui, portant une galette et un pot de beurre.
+Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur de coquelicot, était
+noir ainsi que son costume. Le cœur rempli d’une tendre anxiété, elle se
+dirigeait vers une maisonnette où devait se trouver grand-père Plémeur,
+malade,... quand deux louveteaux lui barraient le chemin. Détail
+particulier, à peine étrange en rêve: l’un d’eux avait le visage pointu,
+l’air moqueur de Georgette; l’autre, la figure hardie et commune d’Éva.
+Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient pot de beurre et
+galette... Jeanne leur échappait, pour courir, toute palpitante, vers la
+maisonnette aperçue. De ses deux mains étendues, de son buste projeté en
+avant, de tout son pauvre cœur haletant, elle heurtait la porte close en
+appelant: _Grand-père! Grand-père!_... Mais, au froid qui la pénétrait,
+elle sentit que grand-père Plémeur n’était plus là... Et elle se
+réveilla en pleurant.
+
+
+
+
+V
+
+DEMI-SŒURS ET QUARTS DE SŒUR
+
+
+La divergence que nous avons pu constater entre les idées de
+Marie-Louise Arvennes et celles de sa cadette provenait de leurs natures
+respectives, mais aussi de l’influence qu’avait eue, sur l’esprit de la
+première, Mme Marnière, sa tante paternelle.
+
+Lorsque sa mère s’était remariée avec M. Ferval, Marie-Louise était une
+jolie petite fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type même du «bel
+enfant». Mais, en dépit de ses florissantes apparences, elle commença
+insensiblement à traîner la jambe, puis à marcher en boitillant. Les
+jeunes bonnes, à l’inexpérience desquelles elle était abandonnée la
+plupart du temps, n’y faisaient même pas attention, et quand la mère
+s’en aperçut, il était trop tard: Marie-Louise était atteinte d’une
+coxalgie et devait, par suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse
+toute sa vie. D’abord soignée à Berck la pauvrette, si gaie, si
+remuante, dut rester étendue, pendant de longs mois, dans une gouttière.
+Elle en sortit amaigrie, pâlie, et les médecins exigèrent pour elle une
+vie libre, saine, au grand air.
+
+Mme Marnière, qui avait deux fillettes de son âge, et qui habitait, à
+Bourg-la-Reine, une gentille maison entourée d’un jardin, offrit alors
+de se charger d’elle. Il y avait incompatibilité d’humeur entre cette
+femme de trente ans, simple, sérieuse, profondément affectueuse sous des
+dehors un peu froids, et sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait en
+Marie-Louise que l’enfant de son frère. Celle-ci fut donc élevée avec
+ses cousines jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie familiale
+avaient laissé dans son cœur une profonde empreinte. Sans doute, au
+contact des jeunes filles «modernes» qu’elle fréquenta ultérieurement,
+elle prit une allure, un ton quelque peu garçonniers; mais elle ne
+devait pas oublier le vivant exemple que lui avait donné sa tante
+Mathilde, comme épouse et mère chrétienne.
+
+Veuve aujourd’hui, après avoir soigné avec le plus absolu dévouement un
+mari prématurément infirme, Mme Marnière vivait entre ses deux filles,
+Marguerite et Henriette, dans la petite maison de Bourg-la-Reine qu’elle
+n’avait pas quittée.
+
+Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter la veuve remariée de son
+frère, Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue Marie-Louise en se tenant
+à l’écart, se contraignait à figurer parfois au _jour_ de sa belle-sœur.
+M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait beaucoup d’estime; elle lui savait
+gré, surtout, de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise.
+
+Mme Ferval, secrètement piquée de sentir subsister l’influence de sa
+belle-sœur dans les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette une
+préférence marquée; elle était fière de cette enfant précoce, qui lui
+faisait déjà honneur «dans le monde».
+
+L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval avait été pour elle une très
+désagréable surprise. Elle avait toujours pensé que l’avenir de cette
+belle-fille inconnue était fixé auprès de son grand-père. M. Plémeur
+pouvait vivre de nombreuses années encore, et elle ignorait qu’il eût
+aliéné ses droits sur sa maison. Force lui fut pourtant de modérer,
+vis-à-vis de son mari, l’expression de son mécontentement. M. Ferval, si
+paternellement bon pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit d’espérer
+les mêmes procédés envers sa fille Jeanne?
+
+Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée de celle-ci, sans amener de
+changements notables dans les dispositions et les sentiments respectifs
+que nous avons vus s’ébaucher le premier soir. On était en pleine saison
+de visites, de conférences. Mme Ferval sortait beaucoup avec ses filles;
+Jeanne restait seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle
+n’avait pas encore le courage de reprendre aucune des occupations qui
+lui plaisaient tant _là-bas_: étudier, lire, dessiner. Est-ce que rien
+de tout cela pouvait s’imaginer sans la douce direction de grand-père
+Plémeur, son bon regard lumineux, approbateur? Cependant, au bout de
+quelques jours, le souvenir même de son aïeul lui inspira la volonté de
+réagir. Ne devait-elle pas à cette chère mémoire de ne pas donner à sa
+nouvelle famille le spectacle du découragement et de l’inaction?
+
+Elle se mit donc à retirer du fond de sa malle les quelques livres, les
+souvenirs rapportés de Quimper.
+
+Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne suspendit, avec la branchette
+verte des dernières _Pâques fleuries_, le petit crucifix d’ivoire que
+l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première communion et la
+photographie de son aïeul...
+
+Un instant, elle hésita, songeant à épingler au mur l’image mortuaire
+trouvée par elle dans le wagon... et qu’elle gardait comme un souvenir
+mystérieusement associé à ses impressions d’orpheline exilée... Mais il
+lui eût été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion que lui avait
+causée le regard de la dame inconnue, doux comme un regard
+d’outre-tombe. Elle se ravisa, et mit l’image dans son livre de messe,
+un joli missel dont elle avait aquarellé elle-même les pages.
+
+Elle retrouva également au fond de sa malle une petite étagère à son
+usage, dont elle rajusta les planchettes démontées, et sur laquelle elle
+disposa les quelques volumes apportés de Quimper. Elle poussa un soupir
+de satisfaction en contemplant ces brindilles du nid détruit. La pièce
+exiguë où elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère.
+
+A la fin de cette journée, elle s’endormit avec plus de douceur, non
+sans avoir pieusement effleuré d’un baiser le crucifix de sa première
+communion et le portrait de son grand-père... non sans avoir aussi
+murmuré une prière _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme_...
+
+Par suite du genre de vie qu’elle avait mené, l’esprit de Jeanne Ferval
+était à la fois plus sérieux et plus neuf que celui des autres jeunes
+filles; son imagination n’avait formé aucun de ces rêves candides, mais
+romanesques, qui sont les premiers balbutiements du cœur féminin. Non
+seulement le cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait pas le
+classique cousin ou l’ami d’enfance qui fournit le prétexte d’une
+idylle,... mais elle n’avait jamais eu la velléité de se choisir «un
+idéal» parmi les poètes, les peintres illustres, les grands capitaines.
+Jeanne pouvait admirer une page littéraire sans évoquer le fantôme de
+son auteur... Elle contemplait la pure beauté de la _Madone au
+Grand-Duc_ (dont l’abbé Lejal possédait une copie) sans que la beauté de
+Raphaël vînt mêler son souvenir à cette ravissante image. Son cœur
+demeurait la petite source limpide, où l’ombre même de l’amour ne s’est
+pas reflétée. Or, pour la première fois elle venait de concevoir une
+admiration, non plus abstraite,... une sympathie spontanée, enveloppant
+cette mère à peine entrevue et le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci
+n’appartînt plus à ce monde, cela n’empêchait nullement l’éveil ingénu
+de son premier rêve... Le passereau qui se pose sur un cyprès chante,
+comme les autres, sa romance printanière, et la petite touche de
+mélancolie qu’elle en reçoit la rend plus touchante et plus pure.
+
+Autour de cette jeune tête masculine, Jeanne voyait l’auréole du
+courage, de l’abnégation. Elle croyait, en l’admirant, ne vénérer que
+ces vertus,... de même qu’en priant _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis_
+elle avait l’intention de faire simplement un acte de foi et de
+charité... Mais quelque chose d’étrangement doux palpitait dans son
+cœur. Comment la naïve petite solitaire de dix-huit ans, élevée entre un
+grand-père, un prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître
+l’Amour voletant sur un tombeau avec des ailes d’ange?...
+
+Le lendemain du jour où Jeanne avait arrangé ses affaires dans le petit
+coin qui lui était dévolu, Mlle Georgette, passant par la porte
+entr’ouverte sa figure de furet, avisa l’étagère aux livres. Sa
+curiosité l’emporta sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle
+témoignait à Jeanne.
+
+--Voilà donc ta bibliothèque! fit-elle en entrant avec son sourire
+moqueur. Voyons!
+
+Et, copiant sa mère, le regard filtré entre les cils, elle lut tout haut
+le titre des volumes: le _Saint Évangile_, l’_Imitation_, _la Vie
+dévote_, _la Vraie dévotion à la Sainte Vierge_. Des livres de piété! Le
+_Latin liturgique_.
+
+--Oh! par exemple! Cela t’intéresse, ma chère?
+
+--Beaucoup, avoua Jeanne; je l’avais étudié avec l’abbé Lejal... Grâce à
+lui, je peux comprendre tous les offices en latin,... les psaumes, les
+hymnes dans leur concision si belle, si frappante.
+
+--Oh! ce doit être palpitant! railla Georgette, piquée de jalousie, en
+découvrant à «cette petite sauvage», comme l’appelait Mme Ferval, plus
+d’instruction qu’on ne pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,...
+Racine,... Molière,... La Fontaine,... Mme de Sévigné... Les éternels
+classiques dont on nous rebat les oreilles... En fait de littérature
+moderne, c’est plutôt court: _l’Art d’être grand-père_... et... des
+Zénaïde Fleuriot!
+
+--Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise, attirée par la voix
+surette de sa cadette, que, pour une bibliothèque portative, la vôtre
+est fort bien composée?... Des livres pieux, qui sont en même temps des
+chefs-d’œuvre... Nos meilleurs classiques... Le plus tendre sourire de
+Victor Hugo... Et, pour délassement, ces romans si frais, si limpides, à
+la fois gais et doucement mélancoliques, dont Zénaïde Fleuriot avait le
+secret...
+
+--Bien simplet, bien anodin, ma chère, minauda Georgette.
+
+--Vous appréciez notre romancière bretonne, Marie-Louise? fit Jeanne en
+tournant un regard éclairé vers celle qui s’intitulait amicalement son
+«quart de sœur». Non seulement elle m’a charmée par les qualités que
+vous énoncez, mais son nom m’est cher et familier pour l’avoir entendu
+souvent de la bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère avaient été
+liés d’amitié avec Mlle Fleuriot... et lorsque nous allions à
+Locmariaquer, nous déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans un beau
+vieux manoir de ce village que l’auteur d’_Aigle et Colombe_ passait
+l’été.
+
+Une exclamation pointue comme un cri de souris interrompit la
+conversation. C’était Mlle Georgette qui venait de découvrir le missel
+de Jeanne et le feuilletait.
+
+--Marie-Louise, vois donc!... L’image mortuaire du fils Brumme! Comment
+se trouve-t-elle là?
+
+Jeanne eut un mouvement instinctif pour arracher le pieux souvenir à ces
+mains maigrelettes et fureteuses, comme si elles l’eussent profané en le
+touchant. Il lui semblait qu’un petit roquet glapissant venait de faire
+irruption dans la chapelle blanche de son rêve. Mais elle s’arrêta,
+rougissante, puis un peu pâle.
+
+--Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne? demandait Marie-Louise en fixant
+sur elle le franc et clair regard de ses yeux bleus.
+
+--Ce doit être la dame qui se trouvait avec moi, quand j’ai quitté
+Quimper... Nous avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une de
+l’autre... Elle a changé de train pendant que je dormais..., puis j’ai
+ramassé cette image qu’elle avait dû laisser tomber...
+
+--Tout s’explique, fit Georgette. A voir ce souvenir dans ton
+paroissien, on aurait pu supposer que ce beau jeune homme était ton
+parent ou ton fiancé! Tandis que tu ne le connaissais nullement... et sa
+mère, pas davantage...
+
+Jeanne eût ressenti moins vivement une brutale injustice que cette
+réflexion de sa cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent les
+paupières, et la rougeur ardente qui lui monta au visage transforma le
+«petit sou de cuivre» en un petit sou de cuivre rouge.
+
+--On peut prier pour un défunt sans l’avoir connu, murmura-t-elle.
+D’ailleurs, sa mère m’a paru très sympathique, très bonne... Je suis
+sûre qu’elle allait me parler... lorsque j’ai fermé les yeux.
+
+Car Jeanne se le rappelait avec regret et confusion: elle avait clos ses
+paupières, par timidité, comme on ferme la porte au nez d’une
+indiscrète.
+
+--Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre assez curieuse. Mme Brumme
+est une très ancienne amie de ma tante Marnière; elle a vu naître mes
+cousines Marguerite et Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et m’a
+connue moi-même toute petite, quand j’étais en pension chez ma tante.
+
+--Est-ce qu’elle vient quelquefois ici?
+
+--Mais oui, s’empressa de répondre Georgette; elle visite petite mère.
+Oh! elle est très aimable, très distinguée,... beaucoup moins ennuyeuse
+que ta tante Mathilde, soit dit sans t’offenser, ma chère
+Marie-Louise... Pas assez mondaine peut-être...
+
+--Et... comment supporte-t-elle son grand chagrin?... demanda Jeanne
+timidement.
+
+--La mort de son fils? Mais très bien, ma chère! Elle n’a presque rien
+changé à ses habitudes: toujours obligeante, sociable, s’intéressant à
+tout et à tous... Dieu sait, pourtant, quelle perte elle a faite!... Ce
+jeune homme était admirablement doué: beau, intelligent, adorant sa
+mère... On avait craint d’abord que ce malheur ne la rendît folle... Il
+n’en est rien, heureusement!...
+
+--Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise, notre petite sœur est un
+véritable phonographe de salon... Elle possède la faculté naturelle
+d’enregistrer les bavardages, les médisances, et jusqu’aux insinuations
+dont tout le sens réside dans le ton dont elles sont dites... Oui, parmi
+les amies de maman, il en est quelques-unes qui critiquent la
+résignation si chrétienne de Mme Brumme, qui doutent de sa douleur! Mme
+Brumme est soutenue par deux sentiments: la légitime fierté que lui
+inspire la noble conduite de son fils... et surtout sa grande piété.
+
+A partir de ce moment, Jeanne cessa de goûter le charme mystérieux
+qu’elle avait ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait dans son
+souvenir la douceur d’une apparition. D’autre part, en recueillant, de
+la bouche de ses sœurs, des détails positifs sur la personne d’Alexis
+Brumme, sur les affaires qui l’appelaient à New-York pour le compte
+d’une importante maison anglaise, en apprenant qu’il était fiancé à une
+jeune fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait été étranger en
+effet. Certes, elle continuait à admirer l’héroïque sacrifice du
+passager du _Titanic_. Mais son premier rêve se détachait d’elle, comme
+les pétales d’une fleurette hâtive, frissonnante, qui s’est trompée de
+saison. Et, sans qu’elle en eût conscience, la perte de cet illusoire
+trésor la laissait un peu plus dénuée.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+La nouvelle année commença tristement pour la pauvre Jeannette. Le matin
+du 1er janvier, lorsqu’elle alla embrasser son père dans la petite pièce
+qui lui servait de bureau, il lui glissa dans la main un gentil
+porte-monnaie de cuir noir, en murmurant:
+
+--Pour ta toilette... C’est peu de chose; mais il y a tant de frais, à
+cette époque de l’année!
+
+Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver, M. Ferval, en veston
+d’appartement, en pantoufles, paraissait las et souffrant. Le geste dont
+il accompagnait ces quelques mots semblait soulever avec peine un
+fardeau de soucis et de charges.
+
+--Vous êtes trop bon, mon père... Il ne faut pas vous gêner pour moi...,
+murmura la jeune fille, très touchée de cette attention, mais que sa
+timidité, le manque d’habitude qu’elle avait de vivre avec lui,
+rendaient encore gauche et contrainte.
+
+--Pauvre enfant!... c’est assez naturel.
+
+Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si désireux de s’aimer, si
+malhabiles à s’exprimer leur bonne volonté affectueuse.
+
+Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce.
+
+--Hem!... toussota M. Ferval, avec l’évidente intention de la rappeler.
+
+--Mon père?...
+
+--Oui, je voulais te dire... Inutile de mentionner ce petit présent,
+vis-à-vis de Georgette ni de...
+
+Une faible rougeur monta aux joues pâles de M. Ferval et parut se
+communiquer au petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le comprenait
+parfaitement, ce n’était pas le nom de la bonne et franche Marie-Louise
+que sous-entendait la phrase inachevée, mais celui de sa belle-mère.
+Elle souffrit dans sa fierté, pour son père, pour elle-même; et elle eut
+un mouvement instinctif, comme pour déposer le porte-monnaie sur un coin
+du bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant les doigts qu’elle
+entr’ouvrait:
+
+--J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine fermeté, de faire un
+cadeau à ma fille... Je te priais seulement de ne pas en parler
+inutilement...
+
+Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres membres de la famille;
+Marie-Louise avait obtenu l’autorisation d’aller passer la journée chez
+sa tante; et Mlle Georgette, pour étrenner les mignonnes jumelles de
+nacre qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses parents à une matinée
+théâtrale; on irait ensuite dîner en musique, au restaurant du _Splendid
+Hôtel_. Le grand deuil de Jeanne l’évinçait, tout naturellement, de ce
+programme peu familial. Elle resta donc toute seule à la maison, où son
+chagrin et ses regrets se ravivèrent, comme il arrive toujours dans la
+solitude d’un jour de fête.
+
+Le lendemain seulement, elle reçut de l’abbé Lejal une lettre
+paternellement affectueuse, répondant à celle qu’elle lui avait
+adressée, et de Maryvonne un touchant petit paquet renfermant deux
+grosses paires de bas de laine noire tricotées à son intention, dont les
+énormes _côtes_ représentaient une exagération contraire à celle des
+ridicules bas de mousseline.
+
+
+
+
+VI
+
+UNE JOURNÉE DE MADAME BRUMME
+
+
+On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, ne pouvait
+se consoler de la mort de son fils, le brillant duc d’Orléans, que le
+tragique accident de la route de la Révolte venait de jeter soudainement
+d’une vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on assure aussi que les
+craintes indicibles qui suppliciaient ce cœur de mère chrétienne
+s’apaisèrent un jour, comme par miracle. _Elle savait_--il est probable
+que ce fut par une de ces intuitions toutes-puissantes qui ne se
+définissent pas plus qu’elles ne se discutent,--_elle savait_ que son
+fils était sauvé, et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité.
+
+Ces miracles intimes se produisent plus fréquemment que ne l’imaginent
+les esprits superficiels; mais les âmes qui en sont favorisées ont
+généralement la pudeur de l’aumône divine qu’elles reçoivent. Et elles
+se contentent, à travers leurs larmes, de sourire mystérieusement aux
+anges.
+
+Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines personnes incapables de
+rien voir en profondeur, constataient «qu’elle supportait étrangement
+bien son malheur». Il avait semblé, en effet, devoir accabler cette
+mère, restée veuve toute jeune, et qui avait clos sa vie sur le souvenir
+d’un unique amour, pour le transposer avec plus de force et de
+dévouement en tendresse maternelle.
+
+Alexis Brumme se dessina, en grandissant, comme un de ces êtres
+charmants dont le cordial sourire, le lumineux regard font éclore
+spontanément les sympathies. Doué d’un de ces esprits vifs et curieux
+qui, rapidement, s’assimilent une foule de connaissances, mais que leur
+mobilité rend impropres aux études spécialisées, il avait, tout en
+s’orientant vers la voie pratique des _affaires_, absorbé au hasard une
+énorme quantité de lectures graves ou frivoles. Son imagination
+impressionnable, que rebutaient les lourds traités de philosophie, fut
+séduite par le merveilleux de certains romans directement issus des
+erreurs théosophiques. Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son
+esprit, tout au moins à titre d’hypothèses curieuses. Or la foi ne
+saurait s’accommoder du _Que sais-je?_ des sceptiques.
+
+Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant des relations en
+Angleterre, Alexis avait accepté avec enthousiasme la situation
+avantageuse offerte à sa jeune activité par une importante maison de
+Liverpool. Mme Brumme eût, certes, préféré le garder près d’elle; mais
+elle ne l’avait jamais aimé avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par
+d’assez fréquentes réunions et par une correspondance assidue, lui
+permit de conserver certaines illusions sur la mentalité religieuse de
+son fils. Plus d’une mère au zèle prudent a été réduite à se demander
+tout bas: «Mon œuvre est-elle intacte?» à se répondre: «Non, sans
+doute... Les oiseaux du ciel ont enlevé une partie de la bonne semence,
+ou bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre était généreuse... Le
+bon grain n’est pas entièrement perdu. Viennent l’été de la vie, le
+chaud soleil des affections familiales..., et, Dieu aidant, les
+croyances dont j’avais déposé le germe dans son âme rendront alors cent
+pour un...»
+
+Oui, tant que le bien-aimé habite cette terre, tant que son regard
+affectueux, sa voix cordiale, son clair et jeune sourire peuvent
+engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs, les mères se bercent
+volontiers d’illusions...
+
+Les fiançailles d’Alexis avec une jeune Anglaise catholique, qui
+joignait aux dons physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis pour sa
+femme les qualités morales que Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa
+bru, vinrent confirmer ses espoirs.
+
+Ce fut à ce moment que se produisit le naufrage du _Titanic_. Mme Brumme
+subit alors le double supplice intérieur qu’avait enduré la reine
+Marie-Amélie: non seulement son cœur maternel saignait de l’incomparable
+arrachement; mais elle était en proie au doute poignant, que les lèvres
+se refusent à énoncer, comme le blasphème de leur amour, de leur
+espérance, et qui crée une plaie vive au cœur...
+
+Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de ses croyances altérées par la
+vaine curiosité des erreurs modernes... Il n’était pas redevenu le
+chrétien fidèlement pratiquant, qu’elle comptait revoir bientôt en lui,
+sous la douce influence de sa jeune femme. Or, si la confiance en Dieu
+et la charité nous font un devoir de ne désespérer du salut de personne,
+notre tendresse exige douloureusement, pour un être chéri, tous les
+gages de bonheur éternel..., et, avec une détresse sans nom, elle tend
+ses bras vides vers le ciel...
+
+Dieu ne résiste pas à la supplication d’une mère. Au moment où Agar et
+son enfant vont succomber dans le désert, un ange lui indique la source
+fraîche et bruissante qui leur rendra la vie. L’ange de consolation
+descendit, invisible, auprès de Mme Brumme, quand elle put reconstituer,
+d’après le récit d’un survivant, le geste d’héroïque charité par lequel
+Alexis, plein de jeunesse, de vie, d’espoir, avait accompli le sacrifice
+suprême pour sauver une femme inconnue... Elle eut alors l’apaisante, la
+surnaturelle _certitude_ qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots, à
+cette minute sublime où il aima son prochain plus que lui-même, Alexis
+avait eu vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise qui peut effacer
+toutes les erreurs.
+
+Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna ceux qui la voyaient, par la
+mystérieuse douceur dont s’enveloppa sa douleur si profonde...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Six semaines environ après le jour où nous l’avons vue prendre place en
+face de Jeanne dans le wagon des dames seules, Mme Brumme, rentrée de
+Bretagne, où elle a passé quelques jours près d’une amie, revient d’une
+messe matinale à la chapelle des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle
+habite, depuis de nombreuses années, ce quartier de la rive gauche dont
+elle apprécie le calme relatif. Presque chaque jour, on peut la voir
+passer ainsi, dans la grisaille du matin, silhouette noble et
+harmonieuse, dont le grand deuil semble désormais l’enveloppement
+naturel.
+
+Quel trésor sans prix est devenue, pour elle, la conviction qu’elle peut
+encore travailler au bonheur de son enfant, que chacun des actes de
+piété accomplis par la mère rachète les années d’indifférence et d’oubli
+du fils? Avant de rentrer chez elle, Mme Brumme se dirige vers la pauvre
+et vieille maison où demeure une de ses protégées, ex-institutrice, âgée
+de plus de quatre-vingts ans, qui vit toute seule d’une infime retraite.
+
+Mme Brumme monte les six étages de l’escalier étroit et roide. La clef
+est sur la porte de la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.
+
+--Entrez, répond au _toc toc_ de la visiteuse une faible voix cassée.
+
+Le spectacle qui s’offre aux yeux de Mme Brumme est lamentable et
+bizarre: sous la _tabatière_ dispensant un jour blafard, Mlle Eudoxie,
+falote et bossue comme une vieille fée, est assise dans un pauvre lit
+dont la couverture, mangée aux mites, n’offre plus, contre le froid,
+qu’une protection dérisoire. Alentour, sur le carreau même de la
+chambre, sont déposés, avec une espèce de symétrie dans le désordre,
+toutes sortes d’objets hétéroclites: ustensiles de cuisine, livres
+moisis et boursouflés, aux feuillets jaunis, noircis, qui semblent avoir
+traversé des incendies et des naufrages... Innombrables petits morceaux
+d’étoffes, qui pourraient servir à reconstituer l’histoire des tissus
+depuis Louis-Philippe; car on y rencontrerait, en cherchant bien, des
+échantillons de _gros de Naples_ ou de _velours épinglé_, de popeline,
+d’indienne...
+
+Au milieu de tout cela, deux tourterelles en liberté déambulent
+gravement sur leurs pieds roses, en regardant de côté, d’un œil
+doucement effaré.
+
+Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor pour témoigner le moindre
+étonnement, s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie Charité.
+
+Mlle Eudoxie a pris un rhume: «_Ce ne sera rien_», affirme-t-elle, d’une
+voix fêlée.
+
+Puis, surannée, elle porte, l’une après l’autre, à ses lèvres exsangues,
+les mains gantées de noir de sa visiteuse.
+
+--Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, avec un geste que n’eussent
+pas désavoué les Précieuses réclamant «les commodités de la
+conversation».
+
+Mme Brumme, assise sur l’unique chaise boiteuse, ouvre son sac et en
+tire du sucre, du chocolat, une boîte de lait concentré, des œufs frais.
+
+--Que d’attentions délicates!... Que de bontés!... s’extasie la vieille
+institutrice toujours maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. Oh!
+vous avez même songé à mes petites compagnes!...
+
+Devant le sac de graines destiné à ses chères tourterelles, ses yeux
+rougissent d’attendrissement. Elle va procéder à un nouveau baise-main
+dont Mme Brumme se défend.
+
+--Chère mademoiselle, murmure celle-ci d’un ton persuasif, avez-vous
+réfléchi à ce que je vous ai dit, lors de ma dernière visite? Vous êtes
+trop isolée, à votre âge...
+
+Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, quelles offres vont suivre,
+et toute sa pauvre joie s’envole.
+
+--Quitter mon quartier, mes habitudes, pour aller dans une maison de
+retraite... jamais!
+
+--Mais vous ne sortez plus!
+
+--Il faudrait laisser tout cela! reprend-elle avec un geste de détresse
+vers les vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. Et ce geste, qui
+paraîtrait comique à l’âge sans pitié, résume, aux yeux pensifs de Mme
+Brumme, l’instructif besoin de la pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier
+souffle, s’exténue à posséder, à garder quelque chose...
+
+A ce moment, une des tourterelles vint, en battant des ailes, se poser
+familièrement sur le grabat, où sa compagne ne manqua pas de la
+rejoindre.
+
+--Et ces pauvres mignonnes!... Il me faudrait les abandonner? sanglota
+la vieille fille.
+
+--Non, dit Mme Brumme, avec bonté; je connais une dame qui habite la
+campagne, et qui a de charmantes jeunes filles... Vos oiseaux seraient
+bien soignés chez elles. Vous-même, vous pourriez alors recevoir les
+soins qu’exige votre âge...
+
+Elle s’interrompit devant le regard angoissé de l’octogénaire. Sans
+doute, l’obstination de celle-ci était déraisonnable; au point de vue du
+bien-être comme à celui de l’hygiène, n’importe quel asile eût été
+préférable à sa mansarde... Mais si l’on déracine malgré lui un
+vieillard, il dépérit et meurt un peu plus vite, telle une plante à demi
+desséchée qu’on arrache sur un tas de ruines.
+
+Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance administrativement... Elle a
+cette charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre... celle _qui
+tolère, qui supporte tout_..., même les manies puériles d’une pauvre
+vieille fille.
+
+Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à la soulager. Elle ôte ses
+gants, son chapeau, allume le petit réchaud à pétrole... dont l’idée
+seule fait trembler en regardant les faibles mains de l’octogénaire...
+Mais l’Ange gardien des dernières années veille sans doute comme auprès
+des berceaux.
+
+Mme Brumme ne quitte sa protégée qu’après lui avoir servi une tasse de
+lait, un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour sa toilette, et avoir
+réparé le désordre du misérable lit... Elle lui fera porter, dès
+aujourd’hui, une chaude couverture, un châle de lainage. En attendant sa
+prochaine visite, elle la recommande aux soins de la concierge, dont une
+pièce blanche stimulera la philanthropie.
+
+En reprenant le chemin de chez elle, Mme Brumme aperçoit un garçon de
+treize à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite d’un libraire
+qui vend des livres d’_occasion_. Elle reconnaît le visage pâlot, les
+larges yeux noirs de son jeune voisin Roger Dumont, dont la mère, une
+veuve digne et laborieuse, confectionne de la lingerie pour une grande
+maison de blanc. Grâce à son travail, son fils, très intelligent, très
+studieux, peut continuer à s’instruire.
+
+Cet enfant, qui a la passion des livres, est, en ce moment, comme
+fasciné par l’étalage du libraire, et Mme Brumme peut s’en approcher
+sans attirer son attention. Une étrange émotion s’empare d’elle, en
+reconnaissant, sur certains volumes, des titres qui lui rappellent
+d’amers souvenirs... Oui, il y a là plusieurs de ces romans qui ont
+séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui ont suggéré un déplorable
+éclectisme religieux. Et maintenant, devant cette hasardeuse pâture, le
+jeune Roger Dumont ouvre de grands yeux affamés.
+
+Le prix modique des bouquins fatigués lui semble une aubaine; il cherche
+déjà quelques sous au fond de sa poche, quand Mme Brumme le prévient.
+Elle avance le bras pour enlever les volumes suspects, et son voile de
+crêpe effleure l’épaule de l’enfant, comme une aile sombre et tutélaire.
+Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de reproche timide, tout en
+portant la main à son béret.
+
+--Ne regrettez pas ces ouvrages, qui ne vous eussent appris rien
+d’utile, dit Mme Brumme avec une maternelle bonté; j’en ai, chez moi, de
+meilleurs, qui ont appartenu à mon fils... Venez les prendre ce soir,
+s’ils vous font plaisir...
+
+Le «merci» ravi du jeune garçon, l’éclair de joie qui brille dans ses
+yeux, dédommagent la mère d’Alexis du sacrifice auquel elle vient de
+consentir, car, jusqu’à présent, elle n’avait pu se résoudre à se
+séparer de cette petite bibliothèque composée par elle, avec quelle
+prudence, quel amour, pour son fils de douze ans!...
+
+Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle vient de faire; tandis que les
+romans, dangereux pour une jeune imagination, qu’elle vient d’acheter à
+vil prix, iront grossir les cendres de son feu, les _livres d’Alexis_
+procureront à cet enfant une saine distraction, peut-être un
+enseignement salutaire... Elle se sent pénétrée d’une joie immatérielle,
+étrangement douce, comme si, de très loin, ou de très près, qui
+sait?--son bien-aimé lui souriait.
+
+--Voici une lettre pour vous, madame, lui dit la concierge en la voyant
+rentrer.
+
+Une lettre... hélas! c’était, depuis la mort d’Alexis, une des plus
+pénibles épreuves de Mme Brumme... Son cœur avait, pendant plusieurs
+années, vécu de sa correspondance avec son fils..., au point qu’il lui
+arrivait encore de penser, à propos de tel ou tel incident de la vie
+quotidienne: «Je lui écrirai cela!»
+
+L’émotion de la pauvre mère s’accrut en reconnaissant, sur l’enveloppe
+qu’on lui présentait, le timbre des États-Unis, où Alexis faisait
+d’assez fréquents voyages pour la maison de Liverpool. Dans le libellé
+de l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait d’une manière
+troublante l’écriture du jeune homme... Ah! c’était trop dur de recevoir
+cette lettre, quand _l’autre_ ne pouvait plus venir!...
+
+Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement de l’amitié pour Maurice
+Valteyre, le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait aujourd’hui...
+Elle se rappelait d’heureux jours, où elle et sa cousine Geneviève
+mettaient en commun leurs joies maternelles, asseyant sur le même tapis
+les deux beaux petits garçons nés à deux mois de distance.
+
+Elle revoyait la paisible maison de province de ses parents, servant de
+cadre à ce tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, coiffant
+d’auréoles les deux petites têtes blondes... Et _Ourson_, le grand
+terre-neuve, qui avait pour elle une prédilection passionnée, léchant,
+de sa large langue rose, le visage de son petit à elle, sans le
+confondre avec l’autre...
+
+Mme Brumme se retrouve dans le petit intérieur où elle vit seule avec
+ses souvenirs (car elle a résolu par la négative la crise des
+domestiques, et n’emploie qu’une femme de ménage, ce qui lui permet de
+faire un peu plus de bien à ses protégés).
+
+ * * * * *
+
+Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au coin du feu, dans son
+fauteuil; et, triomphant de ses velléités amères, elle lit avec une
+mélancolique sympathie la lettre, datée de New-York, qui débute d’une
+façon tout affectueuse pour elle, pour la mémoire de son cher Alexis,
+ami d’enfance et de collège de Maurice, avant de dériver en confidences
+personnelles:
+
+ Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez le courage d’être
+ bonne pour tous, me pardonnerez-vous de vous parler à cœur ouvert,
+ comme je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore de ce
+ monde? Vous m’aimez un peu, je le sais, à cause d’elle, qui fut
+ presque une sœur pour vous... Toutes deux, vous avez eu la même
+ destinée: veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement
+ mères!... C’est après la mort de la mienne, vous le savez, que j’eus
+ le désir d’aller utiliser en Amérique mon diplôme d’ingénieur
+ nouvellement conquis.
+
+ J’étais bien moins attiré par ce mirage d’_Eldorado_ qu’exerce
+ toujours le Nouveau Monde, que poussé par le besoin de dépayser ma
+ douleur. Dans la patrie du génial Edison, ma situation a prospéré plus
+ vite qu’elle ne l’eût fait en France... J’ai noué ici de loyales et
+ solides amitiés, mais je n’ai pas même entrevu la fiancée rêvée... Les
+ Américaines sont généralement jolies; leur intelligence fort cultivée,
+ leur franchise en font de charmantes camarades. Mais leur esprit
+ positif et l’indépendance résultant de leur libre éducation
+ déconcertent mes idées--ou mes préjugés--d’enfant du vieux monde...
+ J’ai bien rencontré ici quelques Françaises... Aucune ne me plaît...
+ et je m’empresse de reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne
+ suis rien moins que fat.
+
+ Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je cherche une perle
+ joignant aux charmes physiques les dons de l’esprit, les qualités
+ exquises du cœur, et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de
+ doux, qui est à la femme ce que la _fleur_, cette poudre fine,
+ impalpable, est au fruit qu’elle pastellise...
+
+ Notre cher Alexis avait rencontré une perfection en la personne de
+ cette blonde Margaret, au teint nacré, aux traits d’une
+ invraisemblable finesse, et dont l’âme, si poétiquement, si tendrement
+ pieuse, semblait rayonner une _Lumière Invisible_... Alexis ne sera
+ jamais remplacé dans son cœur... J’ai appris dernièrement--le
+ saviez-vous?--que miss Margaret allait se faire _sister of Mercy_...
+ (sœur de charité).
+
+ Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire un voyage en
+ France, dans l’espoir d’y découvrir, avec votre aide, la perle
+ introuvée jusqu’à présent...
+
+Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux la lettre que Maurice terminait
+par d’affectueuses excuses, pour l’avoir entretenue ainsi de lui-même...
+
+«Pauvre enfant! songea-t-elle; il regrette sa mère; moi, je pleure mon
+fils. N’est-il pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec
+confiance?...»
+
+Elle l’excusait d’autant plus sincèrement qu’elle venait d’éprouver une
+émotion très douce en apprenant que la fiancée de son fils ne voulait
+pas devenir l’épouse d’un autre homme: il lui semblait qu’un beau lis,
+dont la prière était le parfum, fleurissait désormais sur la tombe
+d’Alexis.
+
+ * * * * *
+
+Dans l’après-midi de ce même jour, Mme Brumme, ayant préparé le paquet
+de lainages qu’elle allait faire porter chez la pauvre vieille
+institutrice, et les livres promis au jeune Roger, se disposa de nouveau
+à sortir. C’était le _second jeudi_ de janvier, le _jour_ de Mme Ferval,
+et bien qu’il lui fût pénible d’entendre des conversations frivoles,
+elle tenait à s’y trouver en même temps que Mme Marnière, toujours un
+peu isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette petite Jeanne
+Ferval, nouvellement arrivée, qui lui inspirait un compatissant intérêt.
+
+
+
+
+VII
+
+LE JOUR DE MADAME FERVAL
+
+
+Les deuxième et quatrième jeudis du mois, choisis par Mme Ferval pour la
+petite solennité du jour de réception, toute la maison est dès le matin
+en _état de siège_, comme dit plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et
+surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré de la veille, avec
+autant de prestesse que si des ailes s’attachaient à la place des deux
+grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne ses talons hors de leurs
+savates trop larges.
+
+Ces demoiselles mettent elles-mêmes la main à la parure du salon,
+essuyant les bibelots, disposant, dans les vases en forme de tubes ou de
+cornets, les roses de Noël frêles et guindées, les mimosas aux
+houppettes d’or duveteux, les narcisses blancs et figés, qui semblent
+les accessoires d’un lunch en miniature: minuscules tasses d’or sur des
+plateaux de porcelaine.
+
+Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le menu plus que jamais sacrifié;
+le mince bifteck se carbonise sur le gril; les pommes de terre frites
+sont à la fois crues et brûlées; on se passe de dessert; mais l’épicier
+est venu ce matin livrer des petits fours variés, un _plum-cake_ pour le
+thé... Le pâtissier voisin a fourni une élite de babas à la crème,
+d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand savait, dit-on, indiquer tous
+les degrés de la considération sociale, rien que par la manière dont il
+offrait à table une tranche de bœuf...
+
+Certains _five o’clock_ bourgeois offrent pareil exemple de graduation;
+mais au lieu de s’exprimer par le ton et la formule, elle consiste, plus
+positivement, dans le choix de la friandise offerte, depuis le gâteau à
+l’ananas réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez qui l’on danse...,
+jusqu’à l’humble petit-beurre (jadis à la portée de toutes les bourses)
+dont se contentera la cousine pauvre ou l’amie qui cherche des leçons de
+piano.
+
+Le déjeuner terminé, Madame et «ces demoiselles» vont s’habiller, se
+recoiffer. Éva elle-même se transforme, de souillon qu’elle est la
+plupart du temps, en petite bonne proprette avec un tablier blanc à
+bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les visites, et il
+est à souhaiter, pour l’honneur de la maison, qu’elles soient
+nombreuses. Conçoit-on un _jour_ comme celui de Mme Marnière ou de Mme
+Brumme, qui réunissent à peine, dans leur petit salon, cinq ou six amies
+intimes? Rien de surprenant à cela: elles font elles-mêmes très peu de
+visites, pas de nouvelles connaissances, et ne médisent jamais de
+personne, ce qui apporte vraiment trop de restrictions à la
+conversation.
+
+Mme Ferval, au contraire, se donne autant de peine pour préparer le
+succès de ses réceptions qu’un impresario pour lancer une pièce
+sensationnelle. Et il y a, dans ses annales, un _jour_ glorieux, qui ne
+sera jamais dépassé ni égalé sans doute, où _soixante-dix personnes_
+défilèrent chez elle.
+
+A la fin de cette journée, Madame était aphone, exténuée, et toutes les
+sucreries de la maison ravagées comme par une invasion de fourmis...
+Mais le salon cerise était consacré salon mondain... M. Ferval dut
+savourer le soir cette flatteuse nouvelle, à la place du rôti absent...
+
+ * * * * *
+
+Que devient Jeanne Ferval au milieu des préparatifs du jour de
+réception? Dès la veille, il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas.
+Elle est si sauvage, si gauche, si mal habillée!...
+
+Voyez-vous ce petit épouvantail présenté à l’opulente Mme Phare-Amineux,
+la femme du fabricant de pâtes alimentaires qui a _son auto_? ou bien à
+l’élégante Mme Le Tremplin, qui regarde tout le monde du haut de sa
+grandeur, sous prétexte que son mari est député socialiste?
+
+En conséquence, Mme Ferval a dit à sa belle-fille:
+
+--Étant donné votre deuil récent, Jeanne, il est plus convenable que
+vous ne paraissiez pas au salon.
+
+--Je n’y tiens pas du tout, madame.
+
+A cette réponse sincère, où l’enfant de la nature n’a voulu mettre ni
+impolitesse, ni dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se froncèrent
+légèrement.
+
+--Vous pourriez répondre d’une manière plus polie!...
+
+--Mais, madame..., balbutie Jeannette rougissante. (Jamais grand-père
+Plémeur ni M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle parlait simplement
+selon sa pensée.)
+
+D’un geste bref, Mme Ferval coupa court à toute explication; la petite
+_sauvageonne_ venait de la froisser dans son amour-propre de maîtresse
+de maison.
+
+Il est trois heures de l’après-midi quand un coup de timbre annonce les
+premières visiteuses.
+
+--Ce doit être ta tante Marnière, dit Georgette à Marie-Louise, d’un ton
+qui signifie clairement: «Il n’y a qu’une campagnarde qui puisse arriver
+d’aussi bonne heure.»
+
+Cette dame et ses filles entrent en effet. Marie-Louise profite de ce
+qu’il n’y a encore personne pour se jeter au cou de sa tante, comme une
+enfant. Elle échange avec ses cousines ces frais baisers sonores qui
+n’appartiennent qu’à la jeunesse, tandis que Mme Ferval et Georgette,
+restant au second plan avec des sourires ambigus, protestent
+silencieusement contre ces effusions déplacées.
+
+--Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en tendant le bout des doigts à sa
+belle-sœur... Ah! comme vos filles sont grandes!... Henriette
+surtout!... Quel géant il faudra pour la mener à l’autel!...
+
+Henriette Marnière, bien que trop grande en effet, était charmante sans
+beauté, avec son teint laiteux, son lourd chignon blond, la jeune
+franchise de son sourire.
+
+--Soyez tranquille, tante: il ne se présentera pour nous aucun
+prétendant, ni grand, ni petit..., dit-elle avec une résignation
+enjouée, mitigée de ce vague espoir dans l’avenir qui n’abandonne jamais
+tout à fait une fille de dix-huit ans.
+
+--C’est plus que probable, affirma sérieusement Mme Marnière.
+
+Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage à ses filles, pour lesquelles
+elle redoutait, à l’excès peut-être, les aléas de la symbolique
+«loterie».
+
+Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces hommes séduisants qui n’ont
+pas la vocation de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert sans
+se plaindre, jusqu’au jour où, cloué à trente-huit ans dans un fauteuil
+d’infirme, l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet constant de
+ses soins les plus dévoués.
+
+Certes, elle lui gardait, au delà de la tombe, toute l’affection
+qu’avaient ranimée et fortifiée ces années d’épreuve commune. Elle
+entretenait pieusement son souvenir dans le cœur de leurs filles...
+C’était sur l’inconnu qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite ou
+Henriette que se reportaient ses rancœurs, sous forme de suspicion. Et
+puis, bien que la vie simple et saine, au grand air, eût fait d’elles
+des jeunes filles bien portantes, Mme Marnière redoutait toujours que
+l’hérédité paternelle ne se manifestât plus tard, les rendant incapables
+de supporter les fatigues qui incombent à une mère de famille dans une
+situation modeste.
+
+C’est pour toutes ces raisons que, dès leur adolescence, elle avait dit
+aux deux sœurs:
+
+--Les jeunes filles de la classe bourgeoise ne se marient pas sans dot.
+Il faudra donc vous arranger pour rendre votre existence intéressante et
+utile dans le célibat.
+
+Mme Ferval sourit malignement en entendant affirmer par leur mère
+l’improbabilité du mariage de ses nièces.
+
+--Ma chère, vous leur enfoncez, de vive force, la coiffe de sainte
+Catherine comme un éteignoir... J’admirerais leur résignation..., si j’y
+croyais...
+
+Marguerite rougit légèrement sous le regard railleur de sa tante.
+C’était la frappante image de son père: le sang vif dont une prompte
+émotion colorait son teint mat de brune, ses grands yeux noirs traversés
+d’éclairs révélaient une âme ardente.
+
+Dans son enfance, elle rappelait, au moral, son homonyme du _Journal de
+Marguerite_, une des plus vivantes figures enfantines qui soient sorties
+de la plume d’une conteuse: Marguerite Marnière était alors sujette à de
+fréquents accès de colère, suivis de prompts et sincères repentirs...
+Elle fit sa première communion avec une ardeur de néophyte, et passa ses
+années d’adolescence dans un enthousiasme dont s’étonnait la pieuse,
+mais calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation avait disparu, ne
+laissant subsister dans son cœur qu’une foi et une piété solides. Toute
+l’ardeur de son imagination s’était concentrée dans la musique, qu’elle
+étudiait depuis son enfance..., mais qui n’entr’ouvre son sanctuaire à
+ses adeptes qu’après une longue et pénible initiation. Ce fut elle qui
+répondit à Mme Ferval:
+
+--Tante, je vous assure que mon piano m’occupe absolument... C’est
+tellement passionnant, et désespérant, à la fois, de poursuivre la
+perfection d’un art!...
+
+--Oui, cela devient une manie, fit aigrement Mme Ferval dont le talent
+de pianiste n’avait jamais dépassé les «transcriptions faciles»
+d’opéras-comiques ou d’opérettes.
+
+--Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite sans relever l’interruption,
+non contente de son brevet supérieur, elle continue ses études...
+
+--Pour le _bachot_? jeta Georgette d’un air capable.
+
+--Je ne sais encore, fit Henriette; mais, avec ou sans diplômes, je veux
+grossir mon bagage, en vue du professorat...
+
+L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à cette conversation. Les coups
+de timbre se succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent bientôt
+noyées dans un flot d’aigrettes, de fourrures, de manteaux de velours...
+
+C’était un des _jours_ brillants de la maison. Mme Ferval exultait.
+Georgette jacassait au milieu d’un petit groupe de jeunes filles
+ultramodernes, tandis que Marie-Louise se rapprochait de temps en temps
+de sa tante et de ses cousines.
+
+Mme Brumme entra dans ce salon, comme une ombre douce et bienveillante.
+Bien qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très simple mais si
+véritable distinction inspirait à Mme Ferval une certaine considération.
+Mme Brumme, tout en se montrant pour chacune d’une exquise urbanité, se
+rapprocha, elle aussi, de Mme Marnière.
+
+Tandis que Marie-Louise et Georgette offrent le thé et les gâteaux,
+secondées par leurs cousines un peu intimidées, mais simples et
+gracieuses, Mme Brumme contemple philosophiquement le tableau qui se
+présente à elle: celui de tous les salons bourgeois ambitieux de
+«mondanité». Elle aperçoit des lèvres d’un rouge factice, des minois
+vieillissants, que le rire sillonne de mille petites rides, sous leur
+badigeon de crème et de poudre..., de jeunes visages qui gâtent déjà
+leur fraîcheur par les mêmes artifices... Elle se demande par quel
+prodige de l’art ou de la nature la race des loutres et celle des
+hermines semble devenue aussi féconde que la gent lapine?...
+
+Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, Mme Le Tremplin, femme du
+député d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure royale, en attendant
+_le grand chambardement_ que réclame son mari en de virulents
+articles...
+
+Et, parmi les trop nombreux «manteaux de loutre» de la réunion, le plus
+authentique recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, cette grosse Mme
+Phare-Amineux, qui, sans esprit, sans distinction ni charme, est l’objet
+des attentions les plus marquées.
+
+Mme Brumme, un peu attristée de voir s’insinuer dans les salons
+bourgeois le _bluff_ et le snobisme, éprouve le besoin de reporter ses
+regards sur Mathilde Marnière, cette veuve encore jeune, si simple, si
+digne entre ses deux grandes filles... Celles-là sont bien les
+représentantes de cette classe modeste et distinguée à la fois, où
+l’éducation, les talents, les vertus familiales, sont toujours en
+honneur... Et elle se sent un peu consolée de tant de parades
+vaniteuses, de propos oiseux.
+
+Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié l’existence d’une certaine petite
+Jeanne Ferval invisible, dont personne ne s’informe... C’est dans
+l’espoir de la voir enfin qu’elle laisse partir les dames Marnière sans
+prendre congé en même temps qu’elles.
+
+Elle ne croit pas devoir rompre publiquement le silence que Mme Ferval
+affecte à l’égard de sa belle-fille; mais elle profite d’un instant où
+les jeunes filles de la maison s’approchent d’elle pour dire à
+Georgette:
+
+--J’espère que votre sœur Jeanne n’est pas souffrante?
+
+--Oh! pas du tout, madame; elle est seulement un peu sauvage, fit la
+petite personne, offusquée de cette question inattendue.
+
+--Eh bien, murmura Mme Brumme en souriant avec bonté, je voudrais
+essayer de l’apprivoiser..., comme j’ai fait jadis d’une pauvre
+moinelle, qu’on disait sauvage, elle aussi... J’espère qu’il me sera
+permis de la voir avant de partir?
+
+--Mais, certainement, madame..., et j’ai tout lieu de penser que Jeanne
+en sera très heureuse, dit vivement Marie-Louise.
+
+Mme Brumme prit rapidement congé de Mme Ferval accaparée par un dernier
+lot de loutres et d’hermines... Marie-Louise, se chargeant de la
+reconduire, l’introduisit d’abord dans sa chambre, où elle avait offert
+un asile à la solitude de Jeanne.
+
+
+
+
+VIII
+
+DE L’ART D’APPRIVOISER UNE MOINELLE
+
+
+Jeanne, assise dans la chambre des deux sœurs, tenait un livre ouvert
+sur ses genoux; mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les pages,
+s’abaissaient tristement vers le maigre feu nourri de débris de bois et
+de charbon, qui se mourait de consomption dans la cheminée.
+
+Elle avait été sincère en répondant à sa belle-mère _qu’elle ne tenait
+pas du tout_ à figurer au salon... Cependant, la solitude à deux pas
+d’une nombreuse réunion ne peut que provoquer un mélancolique retour sur
+soi-même. Sa pensée, prompte comme un coup d’aile, retournait éperdument
+_là-bas_... Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les flambées
+joyeuses de Maryvonne et tous les bonheurs friands couvés dans leurs
+cendres chaudes: pommes baveuses, qui se fendillent en tirelires,
+châtaignes dont l’écorce craque sur la chair dorée, pommes de terre
+rôties, savoureuses comme des gâteaux... Et tous les rêves, toutes les
+légendes, une _Légende des siècles_ en miniature, évoquée par les
+prestiges de la flamme!... Oh! être une petite fille au nez rouge, aux
+mains gourdes de froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec de la
+neige à ses semelles, s’entendre dire par des voix pleines d’amour:
+«Entre vite, ma chérie!... Viens te chauffer!...», et se sentir pénétrée
+jusqu’au cœur par cette chaleur ineffable, qui rayonne d’un invisible
+foyer de tendresse!...
+
+Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce de stupeur qu’on éprouve, dans
+la première jeunesse, à se dire: _Cela ne sera jamais plus!_... Le bruit
+léger de la porte qu’on ouvrait n’éveilla pas son attention, et Mme
+Brumme put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où elle apercevait la
+jeune fille, de profil. Cette petite silhouette sombre, frileusement
+blottie sur elle-même, rendit étrangement actuelle et touchante la
+comparaison qu’elle avait employée tout à l’heure en parlant de Jeanne:
+elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée et tourmentée par des
+enfants, puis inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux
+jacasseurs, aux couleurs brillantes..., l’ahurissement, la brusquerie
+gauche et affolée de la pauvrette, que houspillaient vingt petits becs
+de nacre, d’ébène, de corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux
+graines. De guerre lasse, la propriétaire de la volière l’avait reléguée
+dans une des tourelles, petite boule grise et terne, toute gonflée de
+tristesse..., mais pour laquelle, déjà, la liberté était devenue lettre
+morte. Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait été Mme Brumme
+résolut de l’adopter...
+
+Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie, tourna un peu la tête. Il y eut un
+double mouvement de surprise, suivi d’un de ces silences auxquels nous
+attribuons--à tort--la longue durée d’une minute. Bien que Jeanne eût
+été positivement renseignée sur l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en
+prenait pas moins, à cet instant, le caractère d’une douce apparition.
+
+La visiteuse, de son côté, reconnaissait la petite voyageuse en deuil du
+wagon des dames seules, découverte dont Marie-Louise avait voulu lui
+laisser la surprise.
+
+Jeanne se leva, très émue, et regarda la mère d’Alexis. Cette dernière
+avait vu naguère, dans les yeux de perles noires de sa moinelle, cette
+même douceur effarouchée où perce une instinctive confiance... Elle
+retrouva naturellement les intonations discrètement caressantes qu’elle
+avait eues pour rassurer l’oiseau:
+
+--Je n’ai pas voulu quitter la maison sans faire votre connaissance,
+chère enfant... Mais nous nous sommes déjà rencontrées..., vous le
+rappelez-vous?
+
+--Oh! oui, madame... Il y a six semaines, quand j’ai quitté Quimper...
+
+--Eh bien, je suis charmée de retrouver ma petite compagne de route, et
+de voir qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus...
+
+Puis, désignant avec une douce familiarité le volume entr’ouvert:
+
+--Quel beau livre lisiez-vous quand je suis entrée?
+
+--J’avais seulement pris ma méthode d’anglais..., pour essayer de
+travailler un peu...
+
+--Ah! vous apprenez l’anglais?...
+
+--Je l’avais commencé avec grand-père... Il le parlait très bien...
+
+La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine tremblota, comme si elle
+allait pleurer.
+
+--Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en s’efforçant de combattre son
+attendrissement, je vous laisse debout...
+
+Et, avec une grâce timide, elle offrit un siège à la visiteuse.
+
+Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir comment cela se fit, se
+trouvait assise elle-même auprès de Mme Brumme, les deux mains captives
+dans les mains de cette dernière. Elle parlait à cette personne, presque
+inconnue, avec une confiance, un abandon bien rares chez elle... Le cher
+passé d’hier reprenait vie dans ses confidences..., et la sympathie avec
+laquelle on l’écoutait le dépouillait de sa mélancolie, pour n’en
+laisser subsister que la douceur.
+
+Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces petites mains si vite
+soumises, Mme Brumme croyait sentir, après tant d’années écoulées, le
+contact si léger des frêles pattes de l’oiseau, quand, obéissant pour la
+première fois à son appel, il avait timidement sauté sur son doigt...
+Comme les progrès avaient été rapides!... Quel charme possède la bonté
+pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants et des bêtes!... Oui, en
+écoutant Jeanne, elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre
+oiselle au plumage terne, chassée de la trop brillante volière, était
+sortie de ce mutisme qui est le refuge sombre des faibles..., et où
+donnant libre cours, elle aussi, à de récents souvenirs, elle s’était
+remise à pépier, à battre des ailes, comme dans un nid...
+
+--Il faut que je vous quitte, à présent, chère enfant; mais nous nous
+reverrons... Surtout ne vous découragez pas... Votre bon grand-père vous
+protège, bien que vous n’ayez plus le bonheur de le voir... Veiller sur
+ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément un des privilèges du
+Paradis...
+
+--Oh! oui, madame, j’en suis sûre, répondit Jeanne très simplement.
+
+--Au revoir, petit oiseau, dit Mme Brumme en l’embrassant
+maternellement.
+
+La jeune fille resta comme interdite, sans oser lui rendre son baiser,
+dans la surprise heureuse qu’il lui causait.
+
+Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre, quand elle entendit derrière
+elle un pas pressé, une voix émue:
+
+--Madame..., excusez-moi..., j’oubliais...
+
+--Quoi donc, mon enfant?
+
+--De vous rendre cette image trouvée dans le wagon. Je l’avais mise dans
+mon paroissien..., et... j’ai prié pour lui...
+
+Une quinzaine de jours auparavant, c’eût été pour Jeanne un très grand
+sacrifice de renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour duquel s’était
+cristallisé son premier enthousiasme. Maintenant, elle savait qu’Alexis
+Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune fille... Dans sa naïveté,
+elle s’imaginait qu’elle n’avait pas le droit de garder son portrait...
+Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable au moment de s’en
+séparer.
+
+Mme Brumme prit le mince rectangle que lui tendaient les petits doigts
+bruns imperceptiblement frémissants; elle regarda une minute les traits
+chéris d’Alexis, son joyeux, son éphémère sourire de vivant, mélancolisé
+sur cette image... (car elle ne se blasait jamais de cette
+contemplation). Puis, relevant les yeux avec un soupir:
+
+--Gardez-la, mon enfant; elle est bien placée entre vos mains... Et
+continuez à prier pour lui... C’était mon enfant, voyez-vous,
+c’est-à-dire toute ma joie, comme vous étiez celle de votre
+grand-père...
+
+--Oh! madame...
+
+Cette faible exclamation renfermait toute la reconnaissance et la pitié,
+tendrement fondues ensemble, dont son cœur débordait.
+
+Il était très heureux que, là-bas, dans le salon cerise, Mme Ferval et
+ses filles fussent encore accaparées par les dernières visiteuses:
+qu’aurait-on pensé en apercevant tout à coup ce tableau inattendu:
+Jeanne redevenue pour un instant la _Jeannette_ primesautière et câline
+de grand-père et de Maryvonne, appuyant son front contre l’épaule de Mme
+Brumme?... ses cheveux bruns effleurant la joue de cette dernière,
+comme, jadis, les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie dans son
+cou, l’avaient caressée de leur douceur tiède et soyeuse...
+
+
+
+
+IX
+
+JEANNETTE MANQUE DE CŒUR
+
+
+--Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là, en déroulant sa serviette
+pour le déjeuner du matin; il me semble que le règlement de cette
+succession n’avance guère?...
+
+Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse d’imperceptibles feuilles de
+thé, son mari fit entendre ce léger toussotement qui correspond à une
+constriction nerveuse du gosier.
+
+--Tu ne réponds pas?... fit-elle avec étonnement.
+
+Georgette et Marie-Louise levèrent aussi des yeux interrogateurs
+au-dessus des tartines qu’elles beurraient.
+
+--C’est que, fit M. Ferval, se résignant à brûler ses vaisseaux, M.
+Plémeur n’a rien laissé...
+
+--Et sa maison?
+
+--Elle était hypothéquée, pour la totalité de sa valeur.
+
+La petite cuiller que tenait Mme Ferval retomba brusquement sur la
+soucoupe.
+
+--Depuis quand le sais-tu?
+
+--Mais, je ne l’ai jamais ignoré...
+
+--Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit?
+
+--Les nouvelles désagréables s’apprennent toujours assez tôt.
+
+--Je dois convenir que celle-ci est du nombre! Voilà donc Jeanne
+complètement à notre charge!...
+
+--Chut! pria-t-il en agitant sa main pâle et grasse.
+
+Jeanne rentrait à ce moment... Elle revenait de l’église
+Saint-Nicolas-des-Champs, où elle avait assisté à la messe de huit
+heures. Son visage reflétait encore la douceur et la confiance d’une
+fervente prière.
+
+Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris et le foyer paternel, la
+_petite sauvageonne_ commençait à s’apprivoiser. Elle circulait seule
+dans le quartier, principalement pour se rendre à l’église, car elle
+n’accompagnait pas Mme Ferval et ses filles à la _messe des
+paresseuses_; malgré l’affection que son père eût été prêt à lui
+témoigner, malgré la bonne volonté amicale de Marie-Louise, sa vie
+restait effectivement en dehors de celle du reste de la famille.
+
+Mme Brumme avait contribué, pour une grande part, à dissiper le premier
+effarement de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie un peu
+farouche derrière lequel se retranchait sa véritable personnalité.
+Jeanne était allée plusieurs fois passer l’après-midi chez Mme Brumme;
+elle y avait rencontré les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce si
+simple, si sincère, avait été pour elle une révélation. Au contact de
+ces jeunes filles aimables, elle sentait fondre peu à peu sa timidité,
+entrevoyant des paradis, jusqu’alors insoupçonnés, d’amitiés juvéniles.
+
+Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous, toute rafraîchie par la
+prière, et son petit visage un peu terne, sa modeste personne endeuillée
+en recevaient le touchant éclat d’une violette des bois sous la rosée.
+Déjà plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle s’avançait pour
+embrasser son père, saluer sa belle-mère... Mais le regard de celle-ci
+lui rendit sa gaucherie des premiers jours. A peine Jeanne faisait-elle
+demi-tour pour aller ôter son chapeau avant de s’asseoir à table, Mme
+Ferval reprit, avec un frémissement irrité dans la voix:
+
+--Est-il indiscret de demander _comment_ M. Plémeur s’est ruiné?
+
+--Nullement, ma chère amie, car cela est tout à son honneur.
+
+Et M. Ferval poursuivit, avec le désir visible de couper court aux
+récriminations:
+
+--Le frère cadet de M. Plémeur était un de ces êtres aventureux, un peu
+_brouillons_, toujours occupés à monter brillamment _une superbe
+affaire_... Quand Alain Plémeur mourut, assez brusquement, mon beau-père
+accepta, sans hésiter, sa succession, qui se chiffrait par un passif
+relativement considérable... Il ne voulait pas que le nom familial
+demeurât entaché d’insolvabilité.
+
+--Pur _don-quichottisme_!... Loin de l’admirer, je trouve coupable, moi,
+ce _beau geste_ qui, somme toute, réduit sa petite-fille à l’indigence
+_et nous la laisse sur les bras_!
+
+L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans l’irritation, des expressions
+assez vulgaires.
+
+--Pardon!... Jeanne étant _ma fille_, il n’y a aucune raison pour
+qu’elle soit plus _indigente_ que _sa sœur_ Georgette...
+
+L’époux débonnaire venait de manifester, dans cette réponse, une
+sévérité inattendue... Et son visage refléta soudain l’autorité presque
+majestueuse du véritable chef de famille.
+
+--Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval, un instant interdite par
+l’éclatante justesse de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur, dicté
+par un orgueil de famille qui n’a pas lieu d’être chez d’obscurs
+bourgeois, fut, en réalité, une indélicatesse envers nous,... et envers
+l’enfant qu’il prétendait aimer!...
+
+--Oh! madame, je ne peux vous laisser parler ainsi de mon cher
+grand-père... On voit que vous ne l’avez pas connu... Un orgueilleux!...
+lui si modeste et si simple!... Mais, comme il me le disait souvent,
+point n’est besoin de porter un grand nom pour avoir le culte de
+l’honneur... Quant à moi, il a été à la fois mon aïeul, mon père, ma
+mère... et vous dites _qu’il prétendait_ m’aimer!
+
+Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger, venait d’entendre les
+dernières paroles échangées, et cette protestation avait jailli
+spontanément de son cœur...
+
+Marie-Louise et Georgette la regardaient avec une vive curiosité,
+surprises de voir l’émotion la transfigurer un instant.
+
+--Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle, et n’admets nullement vos
+leçons, repartit Mme Ferval avec hauteur.
+
+--Cependant, madame...
+
+--Il suffit, mon enfant, intervint son père; le sentiment qui t’anime
+est louable,... mais...
+
+--Oh! si vous lui donnez raison, interrompit Mme Ferval avec un violent
+dépit. Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit mine de se lever de
+table. Mais, à ce moment, Jeanne étouffa une douloureuse exclamation:
+
+--Papa, qu’avez-vous? Voyez, madame, mon père se trouve mal!
+
+L’altération du visage de M. Ferval était frappante en effet; ses traits
+soudainement pincés, l’expression anxieuse de son regard, sa pâleur
+devenue de la lividité, tout révélait en lui une de ces souffrances
+indéfinissables et profondes, que le mot d’_angoisse_ peut seul
+exprimer.
+
+--Que vous arrive-t-il donc, mon ami?... questionna plus doucement Mme
+Ferval.
+
+Il eut ce geste instinctif mi-impérieux, mi-suppliant, qui semble
+écarter les paroles comme des mouches importunes.
+
+--Rien... J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement...
+
+--Mais où souffrez-vous?...
+
+Il indiqua silencieusement sa poitrine, que soulevait un souffle court
+et haletant.
+
+--Voilà votre œuvre, mademoiselle! murmura Mme Ferval en se tournant
+vers Jeanne.
+
+Ce reproche était, certes, injuste; la discussion qui venait à peine de
+s’ébaucher n’eût pas suffi à expliquer le soudain et violent malaise
+auquel son mari devait, en effet, être sujet. L’état de santé de ce
+dernier résultait, en réalité, d’un genre de vie contraire à son
+tempérament: claustration, le jour, dans les bureaux surchauffés d’une
+banque, et, le soir, trop fréquemment, dans les salles de spectacles et
+les salons où il lui fallait accompagner ces dames... soucis constants
+engendrés par cet obsédant besoin de _paraître_ qui était loin
+d’épargner son intérieur.
+
+Évidemment, quand la pauvre machine humaine est arrivée à un certain
+degré de tension et d’usure, il suffit du moindre heurt pour y jeter la
+perturbation.
+
+Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par les paroles de sa belle-mère, au
+point le plus sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître si vite,
+hélas! ce grand-père qui l’avait tant aimée, qu’elle ne possédait plus
+l’heureuse incrédulité de son âge, relativement à l’idée de la mort...
+Tandis que Mme Ferval, Marie-Louise, Georgette s’empressaient d’aller
+chercher de l’éther, des sels, pour soulager le malade, Jeanne restait
+debout, sans oser intervenir par un mot ni par un geste, ce qui lui
+valut de sa belle-mère cette nouvelle apostrophe:
+
+--Vous feriez mieux de vous retirer, mademoiselle, que de rester plantée
+comme un terme, à contempler le mal que vous avez causé.
+
+M. Ferval fit un geste, comme pour défendre sa fille. Mais il n’en eut
+pas la force, et une contraction si douloureuse parut sur son visage,
+que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt afin d’éviter tout nouveau débat.
+
+Cependant, M. Ferval se remit assez promptement; il n’aimait pas à
+consulter les médecins, et sa femme ne l’y engageait que du bout des
+lèvres, appréhendant les conseils de mise à la retraite et de vie
+rustique...
+
+«Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle à ses amies; mais je me
+dois à mes filles! Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent
+à Paris... D’ailleurs, mon mari lui-même aurait, au bout de huit jours,
+la nostalgie de son bureau!...»
+
+Leur vie continua donc, toute semblable en apparence... Mais la
+situation de Jeanne devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis
+de sa belle-mère; à l’indifférence du début, succédait, chez celle-ci,
+une hostilité mal déguisée: Jeanne ne possédait rien en propre, Jeanne,
+entièrement à la charge de son père, léserait Georgette, dont le futur
+mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante; car, dans le monde
+d’arrivistes et de parvenus où Mlle Georgette déployait ses précoces
+talents, les prétendants, jeunes ou mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du
+chiffre de la dot.
+
+La _petite sauvageonne_ se renferma plus que jamais en elle-même. Les
+affectueuses invitations de Mme Brumme se heurtèrent désormais à une
+soudaine et obstinée résolution. Certes, il lui fallut du courage, le
+jour où elle refusa d’aller passer la journée à Bourg-la-Reine, chez
+Mlles Marnière... Revoir une maison qui n’eût pas six étages, des arbres
+ailleurs que sur les boulevards, des fleurs, non plus coupées, entassées
+dans les petites voitures, mais vivantes dans la terre d’un jardin!...
+Entendre la belle et bonne musique promise par Marguerite!... Puiser à
+sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette mettait à sa disposition!...
+tout cela, d’avance, avait composé dans son imagination une de ces fêtes
+naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice; mais elle avait bravement
+renoncé à ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine de sa lèvre, et
+faisant: _non, non_ de la tête, comme un enfant buté qui se retient de
+pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme elle-même ne purent en obtenir
+davantage.
+
+Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable fièvre studieuse; on
+eût dit, à la voir, une de ces candidates préparant des examens,
+desquelles on peut dire, comme dans l’Écriture: _Elles ont des yeux et
+ne voient point, des oreilles et n’entendent point_...
+
+Elle avait employé une partie de l’argent de ses étrennes à l’achat
+d’une _Méthode d’anglais appris sans maître_, avec la prononciation
+figurée à côté de chaque mot, et, dans ses nombreux moments de solitude,
+elle l’étudiait assidument.
+
+De temps en temps, elle correspondait avec l’abbé Lejal; et, comme
+personne, à la maison, ne s’intéressait à cette correspondance, elle
+pouvait ainsi, librement, demander et recevoir les conseils qui lui
+étaient nécessaires dans sa situation.
+
+ * * * * *
+
+Il est six heures du soir, M. Ferval descend pesamment les marches du
+_Crédit Mâconnais_; il songe avec appréhension aux _plaisirs_ qui
+l’attendent ce soir, et qui vont porter à son comble la fatigue de la
+journée: dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée artistique à
+_Théâtrette_, société de très jeunes amateurs, où Mlle Georgette doit
+faire de sensationnels débuts. Son regard nostalgique embrasse le
+va-et-vient du boulevard... Le trottoir poudroie au soleil couchant...
+Bureaux et magasins commencent à y déverser un premier flot d’employés
+des deux sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels se mêle la
+théorie non moins affairée des Parisiennes qui ont élevé les visites,
+les conférences, les lunchs dans les maisons de thé à la hauteur d’un
+devoir d’état. Il eut un mouvement de surprise en voyant se détacher de
+la foule des passantes une frêle silhouette d’orpheline en deuil, avec
+un pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers beaux jours semblait
+railler cruellement le crêpe défraîchi: sa fille Jeanne était devant
+lui; et vraiment, à la maison, il avait si peu le loisir de la voir, il
+lui parlait avec tant de contrainte, que cette subite mise en présence
+lui fit l’effet d’une rencontre après une longue absence. Un sourire
+presque gai détendit son visage lassé:
+
+--Toi, Jeannette!... Tu es devenue Parisienne à ce point?
+
+Le petit visage au teint cuivré, aux yeux bruns d’émail, se leva
+timidement vers lui:
+
+--J’avais quelque chose à vous dire, papa... Alors, j’ai préféré...
+venir au-devant de vous...
+
+La physionomie de M. Ferval se rembrunit aussitôt; il craignait quelque
+plainte au sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir.
+
+--Qu’y a-t-il donc? murmura-t-il.
+
+La contraction pénible de ses traits n’échappa point à Jeanne, non plus
+que son teint blafard au grand jour, sa démarche appesantie, la fatigue
+profonde que trahissait toute sa personne, d’apparence robuste, mais
+légèrement voûtée.
+
+--Il ne se passe rien, père, mais j’ai quelque chose à vous demander,
+répondit-elle aussitôt, sans que son impénétrable physionomie de _petit
+sou de cuivre_ révélât son véritable sentiment.
+
+Il la regarda curieusement et toujours un peu anxieusement. Par la
+logique des circonstances, qui avaient fait d’elle, uniquement,
+_l’enfant de son grand-père_, sa fille était pour lui une énigme.
+«Taciturne et sournoise», lui assurait-on; «timide et dépaysée»,
+pensait-il plus justement. Elle osait donc enfin lui exprimer un désir.
+
+Le père et la fille, qui avaient fait quelques pas côte à côte, se
+trouvaient devant la vitrine d’un élégant marchand de chaussures... M.
+Ferval reporta machinalement les yeux, de ces coquets souliers de luxe,
+de ces fines bottes cambrées, dont le cuir délicat empruntait les
+nuances les plus recherchées, aux chaussures fatiguées de la
+pauvrette... Elle lui apparut clairement comme une de ces Cendrillons de
+la vie réelle, que n’effleure nulle baguette de fée, et dont le fils du
+Roi n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux... Le père de Jeanne
+supposa que celle-ci désirait un peu d’argent pour son habillement...
+Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux, sa modeste garde-robe
+n’avait pas été renouvelée!...
+
+--Tu as bien fait, ma chérie, de venir me trouver, dit-il avec bonté; il
+n’est que juste que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux de ta
+sœur... Peux-tu attendre jusqu’à la fin du mois? reprit-il plus
+soucieux, en songeant aux lourdes charges dont la façade mondaine de
+leur vie grevait ses appointements.
+
+Mais Jeanne rougit en répondant avec vivacité:
+
+--Oh! père, ce n’est pas cela! J’ai encore la moitié des cinquante
+francs que vous m’avez donnés pour mes étrennes.
+
+--Pauvre enfant! Dis-moi ce que tu désires.
+
+Affectueusement, il prit la petite main gantée de noir et la passa sous
+son bras. Pour quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment et
+publiquement père et fille.
+
+Jeanne se souvint du temps où grand-père Plémeur, tout fier, la
+promenait à son bras, sur le quai de l’Odet ou dans les allées de
+Locmaria... Une impression de douceur confiante lui effleura le cœur.
+Mais, se ressaisissant aussitôt, elle dit très vite, comme une leçon
+apprise:
+
+--Papa, je viens vous demander la permission de me placer en Angleterre.
+
+Devant cette requête inattendue, M. Ferval demeura interdit un instant.
+
+--Pourquoi en Angleterre? murmura-t-il.
+
+--Mais... parce que c’est là qu’on me propose un emploi...
+
+--Tu en cherchais donc un sans me le dire?
+
+Le reproche contenu dans cette question lui fit un peu courber la tête.
+
+--J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal... murmura-t-elle; et justement
+un ménage anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes, désire une jeune
+fille pour tenir compagnie à la dame et s’occuper de l’intérieur...
+Alors, papa, si vous vouliez me le permettre...
+
+Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé qui avait ému Mme
+Brumme; mais elle le détourna bien vite; comme si elle eût craint d’y
+laisser surprendre sa véritable pensée, quand M. Ferval l’interrompit
+avec une gravité un peu anxieuse:
+
+--Réponds-moi franchement, Jeannette. Est-ce parce que tu te trouves
+malheureuse chez nous que tu désires t’exiler?
+
+--Père, je ne suis malheureuse que d’une chose: c’est d’avoir perdu mon
+cher bon-papa... Et si je cherche à gagner ma vie, c’est bien naturel:
+je vais avoir dix-neuf ans!...
+
+Il la regarda un instant, si jeune et si touchante dans son humble
+deuil. Il n’avait pas de dot à lui donner; la résolution prise par elle
+était donc très sage.
+
+--Soit, concéda-t-il; je pourrai, d’ici quelque temps, te faire débuter
+dans les bureaux du _Crédit Mâconnais_... Tu continuerais ainsi à vivre
+près de nous.
+
+La petite moue de Jeanne s’accentua, tremblotante et puérile, tandis
+qu’elle murmurait, les yeux sur le macadam:
+
+--Avec grand-père, j’ai lu tous les romans de Dickens... Et, depuis ce
+temps-là, j’ai envie de connaître l’Angleterre...
+
+--Ah! si c’est pour ton plaisir...
+
+Il y avait dans l’accent de M. Ferval une soudaine froideur. Certes, les
+minutes auraient été bien courtes où ce père et cette fille, presque
+inconnus l’un à l’autre, goûtèrent l’illusion de marcher côte à côte, le
+cœur à l’unisson... Déjà, la petite main, cachée dans son terne gant
+noir, n’effleurait plus qu’à peine le bras sur lequel, tout à l’heure,
+elle se blottissait avec confiance.
+
+--S’il vous plaît, père, insista Jeanne dont la physionomie close,
+indéchiffrable, les paupières et les coins des lèvres abaissés
+semblaient plus que jamais ceux d’une fillette butée; s’il vous plaît,
+permettez-moi de profiter _du vent qui souffle_, comme disait
+grand-père. Mrs Littlebee attend une prompte réponse... Tenez, voici la
+lettre de M. l’abbé...
+
+Il la prit et la glissa dans sa poche:
+
+--C’est bien, mon enfant... Nous verrons, murmura-t-il, soucieux et
+perplexe.
+
+Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions, ils firent quelques pas en
+silence. Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une certaine hésitation:
+
+--Il est inutile que nous rentrions ensemble... Mieux vaut ne pas parler
+de notre entretien à la maison, car j’ai besoin d’y réfléchir
+sérieusement avant de prendre une décision.
+
+Jeanne retira vivement sa main: elle sentait trop bien que sa belle-mère
+aurait vu dans sa démarche une feinte pour se faire protéger par son
+père... Peut-être leur commune rentrée au logis eût-elle occasionné
+quelque discussion funeste à la santé de ce dernier... Et, tandis
+qu’elle se hâtait pour y arriver la première, elle s’affermit dans sa
+résolution de gagner sa vie en s’exilant du foyer paternel.
+
+ * * * * *
+
+Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait, pour la dernière fois de la
+saison. En ce jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation pouvait
+prendre un tour plus familier.
+
+--Oui, madame, ma belle-fille est partie hier matin pour l’Angleterre,
+répondit-elle à une question de Mme Brumme.
+
+--Pauvre enfant! J’aurais bien voulu l’embrasser avant son départ.
+
+--Oh! chère madame, c’est une nature vraiment déconcertante... Non
+seulement elle a _voulu_ partir,... mais elle l’a fait avec une
+insouciance... et, pour tout dire, avec un manque de cœur frappants! Je
+ne parle pas de moi; nous n’avons pas sympathisé un seul instant... Mais
+son père, ses sœurs! (car ma fille Marie-Louise a été pour elle une
+véritable sœur...) Pas un mot de regret, pas une larme!... Et une
+détermination, un sang-froid pour préparer ce départ sous main.
+
+--Elle est peu expansive; cependant, je la crois sensible et
+affectueuse, dit pensivement Mme Brumme, qui se souvenait avec émotion
+de leur premier entretien, terminé en quelque sorte sous les auspices
+d’Alexis, par un pacte de si douce confiance.
+
+--Chère madame, j’ai tort peut-être de porter atteinte à vos charitables
+illusions; mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle pas tenu à
+vous faire ses adieux?... Vous vous étiez montrée si bonne pour elle!...
+
+--Qui sait? murmura la mère d’Alexis, sans achever tout haut sa pensée.
+
+Depuis la mort de son fils, elle était trop accoutumée à vivre, pour une
+grande part, dans le monde invisible de l’âme, pour baser uniquement ses
+jugements sur les apparences. Le nom de _Jeanne_ venait d’amener dans
+son esprit un rapprochement qui eût semblé bizarre, mais qui, pour elle,
+éclairait d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre. Quand
+_Jehanne_--celle de Domrémy--quitta son village et sa famille, elle
+s’abstint d’aller embrasser sa compagne préférée, qui ne put le
+comprendre ni s’en consoler... _Elle l’aimait trop_; son secret lui
+aurait échappé...
+
+Or, Mme Brumme était persuadée que, sous l’indifférence et la froideur
+apparentes de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de tristesse,
+d’abnégation peut-être, qu’elle eût craint de laisser deviner à des yeux
+clairvoyants. Et, maternellement attendrie, sa pensée suivait à distance
+la petite voyageuse en deuil, qui venait de s’envoler brusquement, comme
+une hirondelle...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+UN NEVEU D’AMÉRIQUE
+
+
+Mme Brumme fixe son regard, un instant illusionné, sur la table où elle
+vient de disposer elle-même deux couverts, avec cette délicate
+coquetterie qui est le poème en action de l’hospitalité. La nappe, dont
+les broderies ajourées se détachent sur le transparent rose pâle, semble
+rebrodée de teintes plus vives par une jonchée d’œillets naturels et de
+pétales de roses. Dans la petite jardinière d’argent ciselé, qui en
+décore le milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances vertes, des
+roses d’un rouge-cerise. D’un rouge plus vif encore, minuscules et mates
+comme des perles de corail, les fraises des bois s’élèvent en pyramide
+dans leur coupe de cristal, tandis que la neigeuse blancheur d’une crème
+fouettée emplit la coupe jumelle. Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses
+divers compartiments, offre ces ingénieuses combinaisons par lesquelles
+une maîtresse de maison flatte la vue autant que le goût de ses invités.
+Enfin, devant l’assiette du convive attendu, s’alignent trois verres,
+dont une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié qui doit
+s’asseoir à cette table, habituellement si frugale?... Oui, une minute,
+elle a un éblouissement, la pauvre mère! N’est-ce pas son Alexis, joyeux
+et reconnaissant des gâteries maternelles, qui va venir, comme jadis,
+entre deux voyages d’affaires?... Ou plutôt, depuis deux ans déjà que
+sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui qui a fait généreusement son
+devoir sur les champs de bataille où la mort fauchait notre belle
+jeunesse: à la Marne, sur l’Yser, à Verdun?... et qui, blessé, glorieux
+convalescent, décoré de la Légion d’honneur, va être rendu enfin à sa
+tendresse?...
+
+Durant toute la matinée, elle s’est sentie rajeunie et presque heureuse,
+en vaquant à ses préparatifs pour fêter le jeune blessé; elle a choisi,
+d’instinct, les mets, les friandises, les vins préférés d’Alexis. Mais,
+en regardant cette table préparée avec amour, elle éprouve maintenant
+une poignante amertume: hélas! non, ce n’est pas son fils qu’elle
+attend! Plus jamais. Plus jamais ici-bas! Et quelque chose se déchire
+dans son cœur: quatre années ne sauraient user la douleur d’une mère!...
+D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt en pensant à la presque sœur de
+sa jeunesse, à sa cousine Geneviève, disparue elle aussi de ce monde:
+«Oui, Geneviève, songe-t-elle, oui, mon amie, j’accueillerai
+maternellement ton fils, afin qu’il sente moins le vide de ton absence».
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Bonjour, tante Marie!...
+
+--Bonjour, mon cher enfant!...
+
+Ce jeune homme, pâli par de longues semaines de souffrances, cette femme
+en noir, dont la blessure est plus inguérissable, échangent un regard où
+se traduit une émotion contenue, mais profonde, chez elle surtout, en
+revoyant le compagnon d’enfance d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble
+pas à son cousin; cependant, sa taille moyenne, élégante et svelte, en
+évoque la silhouette. Sa mise fort soignée a pour caractéristique une
+sobriété de bon goût: la perle fine épinglant la soie feuille-morte de
+sa cravate, le petit trait rouge du minuscule ruban liserant sa
+boutonnière sont les deux seules notes qui tranchent, bien discrètement,
+sur la neutralité de l’ensemble.
+
+Le physique de Maurice a plus de charme que de beauté; ses yeux, d’un
+gris changeant, offrent cette coupe légèrement relevée vers les tempes,
+qui prête à la finesse ironique du regard... Si ses traits manquent de
+régularité classique, ce nez bref aux narines mobiles et expressives,
+cette moustache brune aux pointes blondissantes, ombrageant une bouche
+fraîche et spirituelle, composent un visage agréable sans banalité.
+
+--Ma bonne tante!
+
+Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a besoin, lui aussi, de se
+faire illusion, car bien à plaindre est celui dont le retour à la vie ne
+cause plus de joie à personne!
+
+Mais, dans la salle à manger, quelques instants plus tard, l’aspect de
+la table parée en son honneur lui arrache un murmure de surprise émue:
+
+--Chère tante, je devrais vous gronder... Toutes ces gâteries sont
+prohibées en temps de guerre...
+
+--Oui, mon petit; mais, _à vous_, ces gâteries sont dues et réservées.
+
+La conversation ne tarda pas à s’engager, pleine de naturel et
+d’affectueuse confiance.
+
+Mme Brumme éprouvait maintenant cet apaisement, cette douceur qui
+succèdent souvent à une appréhension douloureuse... Deux absents, deux
+invisibles lui souriaient, de l’immatériel sourire des âmes...
+
+N’était-il pas juste et harmonieux que la mère d’Alexis accueillît le
+fils de Geneviève?...
+
+Sans phraséologie aucune (car la simplicité distingue ceux qui ont agi
+et souffert), Maurice se révélait généreux et vaillant, comme toute
+cette génération dent la guerre est venue révéler la haute valeur
+morale. Il regrettait que ses blessures eussent provoqué son retour à la
+vie civile; du moins sa science d’ingénieur serait-elle employée
+utilement dans l’une de nos usines travaillant pour l’aviation, cette
+_cinquième arme_ qui, selon lui, serait un des principaux instruments de
+la victoire. Une autre de ses convictions, c’était le rôle libérateur
+que les États-Unis d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer
+prochainement. Il parlait de ce pays, non pas d’après l’observation
+superficielle du voyageur, mais avec l’intelligente sympathie de l’hôte
+qui, pendant plusieurs années, a vécu de la vie d’un autre peuple,
+partagé ses travaux, compris ses aspirations.
+
+ * * * * *
+
+--Certains plaisantent ou murmurent des lenteurs de l’_Oncle Sam_...
+Moi, je vous dis, ma chère tante, que l’heure de son intervention est
+déjà marquée. L’Amérique _ne peut pas_ rester en dehors de cette guerre,
+qui doit, fatalement, grouper d’un seul côté tout ce qu’il y a de juste
+et de généreux dans le monde... Naturellement, reprit-il, le mot de
+Théophile Gautier sera toujours vrai: _On bat maman! j’accours..._ (Et
+nos religieux en exil l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas,
+actuellement, quand cela dépendrait de moi, vivre et travailler ailleurs
+qu’en France... Mais, après la guerre, je compte retourner chez nos amis
+de là-bas, où je retrouverai ma situation. J’étais déjà à demi _Yankee_,
+vous savez, dit-il, en découvrant dans un attrayant et fin sourire la
+blancheur nacrée d’une admirable denture.
+
+Et, devant Mme Brumme attentive, il se mit en devoir de justifier ses
+sympathies, par un éloge raisonné. Les voyageurs en chambre avaient-ils
+assez abusé, avant la guerre, des jugements clichés, englobant sous la
+dénomination de «marchands de porc salé» tous les «rois _industriels_»
+dont s’enorgueillissait la grande république! Comment ne pas rendre
+justice à la patrie d’Edison, où les sciences trouvaient une application
+souvent géniale? On y rencontrait, comme ailleurs, une élite
+intellectuelle, plus restreinte sans doute... Mais nos artistes y
+étaient appréciés, fêtés princièrement. Et puis, c’était encore une
+erreur de ne voir que le monceau d’or des fortunes célèbres... Tout le
+monde ne devenait pas milliardaire; la classe moyenne existait. Il était
+incontestable que l’appât de gains plus élevés, voire le mirage
+légendaire des anciens _Eldorados_, valait au Nouveau Monde beaucoup de
+ses fils d’adoption... Mais, dans ce pays neuf, chez ce peuple jeune et
+agissant, il semblait que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il
+manifeste parmi les civilisations vieillies... Là, pas d’Harpagons aux
+doigts crochus, mais de magnifiques parvenus dotant le monde de
+bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, exerçant royalement la
+charité...
+
+--Ainsi donc, songea tout haut madame Brumme comme conclusion à cette
+apologie, tu continueras à vivre en Amérique... Tu t’y marieras, sans
+doute?
+
+--Non, ma tante; rappelez-vous ce que je vous écrivais avant la
+guerre... Si charmantes que soient les Américaines, je ne choisirai pas
+ma femme parmi elles... Tenez, en août 1914, sur le paquebot qui me
+ramenait en France, j’ai voyagé avec une jeune New-Yorkaise de
+vingt-trois ans, très jolie, très intelligente, dont l’expérience et le
+_contrôle d’elle-même_, comme elles disent, étaient quelque chose
+d’admirable et de déconcertant. Elle avait étudié la médecine, la
+philosophie. Et la co-éducation lui avait donné le regard tranquille et
+intrépide d’un jeune Anglo-Saxon... Tante Marie, reprit Maurice avec ce
+demi-sourire dont un rêveur se croit tenu de railler un peu ses songes,
+je la cherche toujours, ma perle introuvable... Si vous saviez!... J’ai
+usé de ruses presque coupables... J’ai eu des _marraines de guerre_ qui
+m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, des tricots... Je distribuais
+leurs dons à de pauvres hères sans marraines... Je lisais et relisais
+leurs lettres, avec le désir sincère d’y épeler les premiers mots de ma
+destinée sentimentale... Mais je n’ai rien trouvé qui me satisfît!...
+L’une manquait d’orthographe; une autre _faisait du style_... La
+troisième laissait trop transparaître son espoir de trouver un mari...
+et acheva de se perdre dans mon esprit en m’adressant sa photographie
+sur carte postale.
+
+--La pauvrette manquait de beauté? taquina doucement Mme Brumme.
+
+--Moins que de prudence et de modestie, riposta vertement Maurice.
+Qu’une jeune fille livre son image à un inconnu, c’est une inconséquence
+que rien n’autorise... Une chance me restait, poursuivit-il en souriant:
+le roman classique de l’infirmière et du blessé... J’ai, en effet, aimé
+mon infirmière... Seulement, c’était une femme de cinquante ans, qui
+avait perdu deux fils à la guerre et soignait les blessés en souvenir
+d’eux.
+
+Il fit pirouetter entre ses doigts un des œillets roses de la nappe, et
+d’un ton câlin, persuasif:
+
+--Ma tante, vous devriez vous occuper de mon mariage.
+
+--Tu es trop difficile!
+
+--Peut-être... Eh bien, je ferai des retouches à mon rêve.
+
+Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, Mme Brumme songeait déjà aux
+familles qu’elle connaissait.
+
+Les Ferval?...
+
+Quelques semaines auparavant, M. Ferval venait de succomber brusquement
+à l’angine de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs années. Il
+n’avait pas revu sa fille Jeanne, placée en Angleterre, cette singulière
+enfant que Mme Brumme avait cru «apprivoiser» et dont elle ne savait
+plus rien.
+
+Bien que Mme Ferval fût désireuse de marier ses filles, le moment eût
+été mal choisi pour entamer des pourparlers matrimoniaux. D’ailleurs,
+Mme Brumme appréciait médiocrement l’éducation dite «moderne» que
+synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, Mlle Georgette Ferval,
+actuellement âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le bonheur de son
+jeune cousin, et sa pensée se fixa tout naturellement sur Marguerite et
+Henriette Marnière.
+
+--Je connais, murmura-t-elle en reprenant le mot de Maurice, deux
+perles..., deux sœurs... Mais...
+
+--Une paire de boutons d’oreilles! badina-t-il avec un accent joyeux.
+Des jumelles, peut-être?
+
+--Non; elles sont même assez différentes.
+
+Et Mme Brume se laissa aller à esquisser ce que les peintres de mœurs
+appellent «un crayon» de ces charmantes figures de vierges sages.
+
+--Remarque bien, conclut-elle, qu’elles sont agréables, mais non pas
+belles.
+
+--Qu’importe, si l’une d’elles me plaît... et m’accepte? Ne
+pourriez-vous me montrer leurs portraits? ajouta-t-il; j’ai beaucoup
+étudié les signes de la physionomie et je me flatte de déchiffrer un
+visage à première vue...
+
+--Je ne possède que leurs photographies de premières communiantes.
+
+--Alors, je me récuse, chère tante; ce jour-là toutes les fillettes se
+ressemblent comme des flocons de neige... Mais j’ai confiance en votre
+jugement: je crois à l’authenticité de vos perles... Ah! tante Marie,
+tante Marie, quelque chose me dit que je vous devrai le bonheur d’un
+foyer.
+
+On était au dessert; d’une petite bouteille à casque d’or le vin
+mousseux avait coulé dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment,
+tenait élevé entre ses doigts...
+
+--Je bois à la France!... A vous, ma tante!... Et, ajouta-t-il avec son
+joli sourire de sentimental railleur, à ma perle inconnue!...
+
+
+
+
+II
+
+GIROFLÉ-GIROFLA
+
+
+Mme Marnière, en vérité, avait pris cette lettre sans défiance... Elle
+n’avait nullement ressenti cet avertissement intime qui murmure au fond
+du cœur: «Tu vas souffrir!»
+
+C’était, il est vrai, par un de ces radieux matins d’été où la gloire du
+soleil se tempère d’une brise quasi printanière, et où, de toutes
+choses, émane ce charme pénétrant et doux qu’on exprime couramment en
+disant: _Il fait bon._
+
+Mme Marnière était allée à la grille du jardin ouvrir la boîte où le
+facteur déposait le courrier. Il n’y avait que des journaux, et une
+lettre dont l’enveloppe toujours filetée de noir et la suscription lui
+apprirent aussitôt la provenance.
+
+«De Mme Brumme», se dit-elle avec un tranquille et amical sourire.
+
+Elle revint lentement vers la maison.
+
+Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec son parterre de simples
+fleurs harmonieusement nuancées, au centre desquelles s’élevaient, comme
+pour revendiquer leur royauté, trois beaux rosiers en pleine floraison.
+
+En bordure d’une allée latérale, les plantes potagères présentaient un
+coup d’œil qui n’était pas non plus sans agrément pittoresque.
+
+Ce n’est qu’aux _snobs_ qu’il a fallu la plume d’une grande dame pour
+révéler la poésie des fruits et des légumes. Un cerisier encore paré du
+corail de ses dernières cerises, un poirier dont les fruits commençaient
+à grossir, un mirabellier chargé de prunes dorées représentaient le
+_verger_ dans ce jardin de peu d’étendue, mais où aucune parcelle de
+terrain ne restait inemployée.
+
+Un jardinier de la localité venait y effectuer périodiquement les
+travaux nécessaires. Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient
+de l’entretenir dans leurs moments de loisir; occupation de plein air
+qui procurait aux deux sœurs l’occasion d’un utile et sain dérivatif à
+leur vie studieuse.
+
+La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, d’un
+blanc lumineux, dans la clarté du matin, avec son toit de tuiles roses
+et ses persiennes vert clair, était de celles où le bonheur semble
+habiter.
+
+Mais, de fait, après une vie conjugale toute de pardon, d’abnégation,
+d’austère sacrifice, le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde
+Marnière, en la personne de ses deux filles, bonnes, charmantes, dont la
+santé pleinement raffermie ne lui causait plus aucune inquiétude, et
+qui, avec tant de belle et vaillante humeur, s’acheminaient vers leur
+avenir de célibat et de travail?
+
+Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui parvenaient les sons du piano
+de Marguerite, qui, à la fois professeur et élève, sans cesse
+progressant et sans cesse entraînée vers la perfection musicale, prenait
+dès le matin possession de son cher instrument.
+
+Henriette était allée faire son cours dans un pensionnat du voisinage,
+où, depuis la dernière rentrée, elle enseignait la littérature et
+l’histoire... mais, au bas du petit perron de pierre, elle avait laissé
+sur un siège, comme un gage de sa chère présence, la capeline de paille
+qu’elle portait au jardin... Sur une table rustique, était posée la cage
+ouverte des tourterelles, qui, familières, picoraient çà et là. Ces deux
+jumelles aux pieds roses, au col beige fileté de noir, étaient un vivant
+rappel de Mme Brumme et de sa bonté: à la mort de l’institutrice
+octogénaire dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait eu à cœur
+d’exaucer les désirs de la pauvre vieille fille, en assurant le sort de
+ses petites compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées à leurs
+nouvelles protectrices, surtout à Henriette qui aimait tendrement les
+oiseaux.
+
+A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, s’enlevant de terre,
+avec cette grâce un peu lourde qui caractérise leur espèce, alla se
+percher sur la capeline d’Henriette.
+
+Oh! comme la vue de ce chapeau abandonné, de cet oiseau familier, aurait
+pu être navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer tout à l’heure!
+Mais la certitude contraire, jointe à la glorieuse musique dans laquelle
+passait, comme un souffle pur et passionné, l’âme de Marguerite,
+enveloppait Mathilde Marnière d’une atmosphère si douce, si
+réconfortante!... Elle en était à cette période de la maternité,
+secrètement amère pour les coquettes, mais où les vraies mères voient
+leur jeunesse renouvelée en la personne de celles qui leur sont plus
+chères qu’elles-mêmes. Moment unique, où, son œuvre d’éducatrice
+achevée, la mère encore jeune peut devenir l’amie de ses filles; se
+départir peu à peu de son autorité, parfois même éprouver, en la
+consultant, leur naissante sagesse. La bonne, la douce vie à trois!
+
+Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent qui se mêlent à ses
+bandeaux bruns, Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se sent l’âme
+plus juvénile qu’à trente; car son existence, alors, était bien
+assombrie. Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner le bonheur, son
+pieux souvenir se reporte, maintenant, avec une tendresse renouvelée,
+elle aussi... Ses filles, _leurs_ filles, dont l’une est la vivante
+image de son père, ne maintiennent-elles pas entre eux le lien que la
+mort n’a rompu qu’en apparence? Comment Mathilde pourrait-elle déplorer
+encore un mariage qui a fait d’elle une mère heureuse? Comment
+n’oublierait-elle pas certaines amertumes de sa vie de femme, pour ne
+plus voir dans l’époux défunt que le père de Marguerite et
+d’Henriette?... Au milieu de son bonheur intime, les doux souvenirs
+subsistent seuls... Et l’on peut dire _qu’il fait bon_ dans l’âme
+rafraîchie de Mathilde, comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.
+
+Elle monte les marches du perron, laisse les journaux sur la table du
+vestibule, et, sa lettre toujours au bout des doigts, entre dans la
+cuisine pour donner quelques instructions à Victorine, la bonne, presque
+vieille maintenant, qui a vu naître «les enfants».
+
+Cette Victorine est une femme à laquelle son teint de homard cuit, sa
+lèvre moustachue et le murmure grognon, indistinct, par lequel elle
+remplace, le plus souvent, le langage articulé, donnent un aspect
+rébarbatif. En fait, c’est un agneau sous une cuirasse d’hippopotame;
+une timide violette dans un buisson d’épines. Oui, en pleine «crise des
+domestiques», Mathilde Marnière a la chance d’ignorer l’énervant défilé
+des bonnes éphémères qui laissent à votre foyer la poussière des
+chemins..., et de posséder un des rares spécimens encore existants de la
+_fidèle servante_; combien d’Élisas, de Joséphines, de Félicités, ont
+passé chez sa belle-sœur Valérie tandis que l’immuable Victorine
+vieillissait à son poste, partageant silencieusement les affections, les
+peines, les joies de sa maîtresse!... Mais peut-être a-t-on les
+domestiques que l’on mérite?...
+
+Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, où Marguerite est au piano.
+Un corsage crème, légèrement échancré, laisse voir la nuque ambrée de la
+jeune fille, au-dessus de laquelle ses cheveux noirs forment un nœud
+souple et brillant; ses épaules effacées, sa taille haute et fine, ses
+mains déliées, qui parcourent le clavier avec maîtrise, composent un
+ensemble gracieux sans mièvrerie. On aperçoit, en profil perdu, sa joue
+colorée par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante de ses longs cils
+noirs... Et la mère, jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe à
+la dérobée d’un regard heureux et fier, tout en ouvrant tranquillement
+la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières lignes,
+elle tressaille de surprise, et à mesure qu’elle lit, l’imperceptible
+tremblement de ses doigts se communique au papier couvert de la fine et
+élégante écriture de Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible de
+continuer cette lecture en présence de Marguerite, et elle va se
+réfugier dans sa chambre...
+
+Elle parcourt fébrilement la fin de la lettre,... puis s’efforce de
+mettre un peu d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, cette
+proposition de mariage pour l’une de ses filles, au moment où leur vie
+s’arrange si bien!... Marguerite s’achemine vers la vingt-cinquième
+année, sans un nuage au front, illuminée de ce pur rayonnement que les
+vraies musiciennes semblent emprunter à l’auréole de sainte Cécile,...
+tandis qu’Henriette, sérieuse et gaie, cultivant son esprit sans
+pédanterie, se trouve parfaitement heureuse entre sa mère et sa sœur,
+ses élèves, ses oiseaux, ses livres...
+
+Mme Marnière avait, on s’en souvient, la défiance et l’appréhension du
+mariage pour ses enfants... Mais les conditions de celui-ci dépassent
+toutes ses craintes; en vérité, c’est presque de l’indignation qu’elle
+éprouve...
+
+Eh quoi! lui proposer, à elle, sous prétexte qu’elle a deux filles,
+d’accepter un jeune homme qui doit retourner en Amérique après la
+guerre!... Quelle cruelle, quelle immense incompréhension de nos
+sentiments peut manifester la meilleure des amies!...
+
+Oui, Mathilde a deux filles... Mais le rosier le plus fleuri ne
+ressent-il pas la même blessure, à chaque rose qu’on lui retranche... Et
+la piqûre de ses épines est-elle autre chose que l’irritation de sa
+douleur?... _Que tu as de belles filles... Giroflé-Girofla...!_
+
+Par une de ces réminiscences puériles qui se mêlent parfois à nos
+émotions les plus profondes, Mathilde Marnière se souvient d’un vieux
+livre illustré qui charma son enfance. Elle revoit les jolies filles
+esquissant des révérences, avec leurs jupes gonflées comme des
+tulipes... Et l’énergique, la péremptoire réponse (qui semble bien
+s’appliquer à des filles-fleurs): _Pas seulement la queue d’une!_ se
+retrace mécaniquement dans son esprit... A quoi tient la paix d’un
+foyer!...
+
+Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de ses enfants... et de leur
+parfait contentement auprès d’elle... Cependant, elle ne peut s’empêcher
+de frémir un peu, en songeant qu’il aurait pu se trouver qu’avant d’en
+avoir pris connaissance, elle lût tout haut devant les deux sœurs cette
+malencontreuse lettre. La jeunesse est toujours susceptible de subir
+l’illusion traditionnelle que renferme le mot de mariage... C’est à
+elle, Mathilde, nourrie des fruits amers de l’expérience, qu’il
+appartient de préserver la sérénité de ces chères existences. D’un
+mouvement rapide, elle est sur le point de déchirer les pages qu’elle
+vient de parcourir... Mais non, elle se doit à elle-même de relire
+posément ces lignes, malgré la révolte douloureuse qu’elles lui causent,
+et d’y répondre avec une affectueuse politesse; car il est hors de doute
+que Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de ses jeunes amies, aussi bien
+que dans celui du neveu à la mode de Bretagne dont elle préconise les
+qualités: cœur, esprit, intelligence, avenir... «C’est le merle blanc,
+l’oiseau bleu, le phénix», songe la pauvre Mathilde, dont l’ironie un
+peu amère puise à plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans d’ailleurs
+mettre en doute la sincérité ni l’expérience de Mme Brumme. Eh bien,
+qu’il fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur!... Qu’il épouse une
+Cendrillon, ce Prince Charmant!... Cette après-midi même, elle va
+répondre à Mme Brumme. Marguerite et Henriette ignoreront toujours que
+l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.
+
+Mathilde glisse la lettre dans sa poche et descend à la salle à manger.
+Le piano de Marguerite s’est tu. La jeune fille, sortant avec une
+parfaite simplicité de son beau rêve artistique, aide Victorine à mettre
+le couvert.
+
+--Ta sœur devrait être là, observe Mme Marnière, dont la tendresse, peu
+expansive, mais si profonde, s’inquiète du moindre retard.
+
+--Voyons, petite mère, ce n’est pas comme à Paris... Les chances
+d’accidents se trouvent ici réduites au minimum... Et voici notre
+Henriette, chargée d’un superbe poupon... Ah! c’est le bébé de notre
+voisine!... Il ne veut plus quitter Henriette... Il se cramponne à son
+cou, de toute la force de ses gros petits bras... Henriette le couvre de
+baisers... Elle est, décidément, folle des enfants... Quelle bonne mère
+elle aurait fait!...
+
+Cette dernière réflexion--paraphrasant la petite scène dont elles sont
+témoins--amène une ombre pensive sur le front de Mathilde et dans ses
+yeux. Et quand Henriette, toute rose, toute souriante, rentre, avec sa
+vive et souple allure de grand lévrier, Mme Marnière murmure, avec cette
+apparence de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude maternelle:
+
+--Pourquoi te fatiguer à porter cet enfant?
+
+--Il est si gentil, et sa petite maman était chargée de provisions; mais
+il ne me fatiguait nullement, chère mère! Je ne suis plus l’adolescente
+trop vite poussée, dont la taille ployait à tous les vents...
+
+On se met à table. D’habitude, c’est pour les trois femmes réunies une
+heure charmante d’intimité, que ne rompent pas les allées et venues de
+la bonne Victorine... et qu’agrémentent celles des tourterelles
+familières, venant picorer, à petits coups de bec goulus et rythmiques,
+les miettes de la table.
+
+Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, préoccupée. Elle laisse
+les deux sœurs échafauder leurs projets pour «après la guerre», quand le
+monde sera délivré du grand cauchemar qui pèse sur lui..., et que
+fleuriront de nouveau les joies du travail et de la paix. Dans cet
+avenir, elles sont trois toujours... _Maman et nous_... voilà les mots
+qui servent de thème aux rêves de ces vierges sages...
+
+Mais, en entendant Henriette s’extasier sur la gentillesse du bébé
+qu’elle portait tout à l’heure dans ses bras avec une instinctive
+tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce naïve des _petites_ du
+pensionnat Renaudin, qu’elle préfère aux _moyennes_, Mme Marnière ne
+peut s’empêcher de penser, elle aussi: _Quelle bonne mère elle aurait
+fait!_ ou plutôt (car la résignation toute simple de cette formule au
+passé est, malgré tout, prématurée à l’égard d’une fille de vingt-deux
+ans): _Quelle bonne mère elle ferait!_
+
+En dépit des nombreuses exceptions honorables et charmantes, voire
+méritantes, que peuvent créer les circonstances, on ne saurait nier que
+ce ne soit l’ordre naturel et divin des choses... Les peintres de
+madones sont là pour nous le rappeler: la plus sublime, la plus pure de
+toutes les femmes ne tient pas un livre, mais un enfant...
+
+--Es-tu souffrante, maman? demande Marguerite, s’apercevant tout à coup
+de l’air absent et presque douloureux de sa mère.
+
+--Ce n’est rien, chérie... Mon point névralgique, prétexte brièvement la
+pauvre Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre le noir sourcil
+droit et sévère et le petit bandeau puritain, certain lancinement
+nerveux.
+
+ * * * * *
+
+Elle s’est retirée dans sa chambre dès qu’elle l’a pu... Là, en face du
+portrait de son mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, sur les
+pieds duquel elle eut la consolation de lui voir exhaler chrétiennement
+son dernier souffle, elle s’est interrogée anxieusement.
+
+Henriette et Marguerite ont vingt-deux et vingt-quatre ans; à cet âge où
+l’expérience de la vie fait encore défaut, où, cependant, les femmes de
+jadis groupaient déjà autour de leur jeune front plusieurs petites têtes
+d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser ignorer à ses filles la
+proposition inattendue que renferme la lettre de Mme Brumme? Mme
+Marnière n’est plus sûre qu’un regret inconscient ne sommeille pas au
+fond de leur limpide bonheur... Chez Henriette, surtout, dont le naturel
+aimant, simple et sincère est bien d’une _Henriette_ plutôt que d’une
+_Armande_, et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa vie studieuse,
+accepterait volontiers, elle aussi, _un bon mari, des enfants, un
+ménage_...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Marguerite... Henriette! Montez toutes les deux.
+
+Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de sa chambre, pour appeler ses
+filles, qui forment sous ses yeux un gracieux tableau vivant, en jouant
+dans le jardin avec les tourterelles.
+
+La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa gravité les inquiètent
+soudain.
+
+--Es-tu plus souffrante, maman? demandent-elles d’une seule voix en
+entrant dans la chambre.
+
+--Nullement... J’ai reçu ce matin une lettre de notre amie, Mme
+Brumme... et je crois devoir vous la communiquer avant d’y répondre...
+
+Mme Marnière s’exprime avec une froideur, un détachement apparents, sous
+lesquels elle cache stoïquement une anxiété poignante.
+
+Certes, Celui qui pénètre le secret des cœurs tiendra compte à cette
+mère, dont toutes les affections, toutes les joies sont concentrées sur
+ces deux chères têtes, du ton ferme, impartial, dont elle lit à ses
+filles l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner en Amérique après
+la guerre!...
+
+La surprise, l’intérêt ont fait passer une flambée rose sur le teint
+laiteux d’Henriette, fixé une flamme plus vive aux joues ambrées de
+Marguerite... Les yeux noirs brillent comme des escarboucles..., les
+yeux bleus s’ouvrent comme des fleurs... Un jeune homme distingué, doué
+des qualités du cœur et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige
+des héros de la Grande Guerre, pourrait devenir le mari de l’une
+d’elles, le frère de l’autre?... L’Oiseau bleu, entrant soudain par la
+fenêtre, pour se poser sur leur épaule ne leur causerait pas plus de
+surprise...
+
+«_Mais, je ne vous cache pas_, poursuit Mme Marnière, lisant sans
+commentaires la lettre de Mme Brumme, _que mon jeune parent a
+l’intention de retourner à New-York après la guerre, et de s’y fixer
+avec sa femme._»
+
+Une double exclamation l’interrompt. Le charme s’est brusquement rompu.
+
+L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de s’envoler!...
+
+--Maman! A quoi bon?... Nous ne voudrions jamais... N’est-ce pas,
+Henriette?
+
+--Aller vivre si loin de maman? Oh! non, jamais!
+
+Comment se méprendre au son de ces voix si affectueuses, si vraies?...
+Mathilde, pourtant, résiste à son bonheur.
+
+--Réfléchissez bien, mes enfants: sans dot, vous n’avez aucune chance de
+vous marier...
+
+--Mais nous le savons!... Nous y sommes résignées... Nous fonderons un
+cours: _Mlles Marnière... Français et piano._ Nous donnerons des
+auditions superbes... Et tu seras sur l’estrade avec nous, maman chérie!
+Nous aurons, toutes les trois, de solennelles robes de soie noires,
+traînantes, car les robes courtes passeront beaucoup plus sûrement que
+«Racine et le café»!...
+
+A la fois si raisonnables et si juvéniles, elles parlent toutes les deux
+ensemble, avec des rires émus. Elles couvrent de baisers les sévères
+petits bandeaux bruns où luisent quelques fils d’argent.
+
+--Méchante petite mère, tu pourrais, toi, te séparer de l’une de nous?
+
+Un bonheur profond dilate le pauvre cœur de Mathilde,--un bonheur
+qu’elle n’aurait pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation de
+communiquer loyalement à ses filles la proposition de leur amie.
+
+--Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous sommes apprivoisées, comme nos
+tourterelles; nous ne voulons pas nous envoler!...
+
+Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec une émotion silencieuse,
+il semble à Mathilde Marnière que l’époux pour lequel elle s’est dévouée
+pendant des années, et qu’elle sut ramener à des sentiments chrétiens
+par la seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement
+aujourd’hui, en inspirant à leurs filles une plus vive tendresse pour
+elle...
+
+
+
+
+III
+
+CE QU’ON VOIT DANS UNE PHOTOGRAPHIE
+
+
+Durant la semaine qui suivit son entretien avec Mme Brumme, Maurice
+Valteyre songea plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, mais
+assurément bonne et gracieuse, qu’elle lui tenait en réserve.
+
+Laquelle des deux sœurs accepterait de devenir sa femme? Laquelle aurait
+le don de lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, sans laquelle
+il ne concevait pas de véritable union?
+
+L’ignorance où il se trouvait à leur égard enveloppait d’un mystère non
+sans charme pour son esprit romanesque la figure de sa future compagne.
+Aussi fut-ce avec une curiosité émue qu’il se rendit le dimanche suivant
+chez l’excellente parente dont le jugement lui inspirait autant de
+confiance qu’il avait d’affectueuse vénération pour son caractère. Sans
+doute se serait-elle procuré, pour les lui montrer, les photographies de
+ses jeunes amies... Sa déception fut donc vive, lorsque Mme Brumme lui
+communiqua la réponse négative de Mme Marnière.
+
+--Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, à transiger raisonnablement
+avec mes rêves!... Pourvu que ma future eût de l’esprit, beaucoup de
+distinction et de bonté, je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté
+parfaite... N’étais-je pas bien conciliant? fit-il avec un rire
+légèrement amer.
+
+Mme Brumme le devinant blessé, non pas au cœur, mais déjà, en quelque
+sorte, près du cœur, lui expliqua la situation particulière de Mathilde,
+sa vie si étroitement unie à celle de ses filles.
+
+Maurice l’écoutait pensivement, en effilant sa fine moustache.
+
+--Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman a dû voir en moi un odieux
+ravisseur, d’ailleurs bien peu redoutable, puisque ses filles ne veulent
+pas la quitter. J’ai trop aimé ma mère pour méconnaître ce qu’une telle
+affection a de touchant... Pourtant, vous l’avouerai-je, chère tante?
+j’ai formé le rêve ambitieux d’être le premier dans le cœur de ma
+femme... Je souhaite donc, non, certes! qu’elle contriste sa mère, à
+cause de moi... mais qu’elle ait été moins couvée... et qu’elle soit,
+surtout, moins indispensable au bonheur maternel... Bref, je n’aurais
+pas voulu être le gendre de Mme de Sévigné!
+
+Tous deux sourirent de cette boutade, et l’on ne parla plus, ce jour-là,
+du mariage de Maurice.
+
+L’échec du projet Marnière remontait à une quinzaine de jours, quand Mme
+Brumme reçut de son jeune parent une lettre où perçait, sous l’_humour_
+un peu affecté, une véritable lassitude.
+
+«Je crains, écrivait-il, d’être, en punition de mes exigences, condamné
+au célibat... Si vous saviez quels partis on me propose!... Une Juive,
+puis une personne non baptisée, que ses parents ont appelée _Saïda_,
+afin qu’aucune sainte ne se mêlât de la protéger... Et jusqu’à une
+demi-Boche (fille d’un Autrichien)!!...
+
+«Tel est le bilan de la semaine. Au secours, chère tante! Aidez-moi à
+trouver ce que je cherche... Je n’ai pas même la ressource de m’adresser
+à saint Antoine de Padoue... car cette perle, hélas! je ne l’ai même pas
+vue!...
+
+«Est-il donc impossible de découvrir une jeune fille gracieuse et bonne,
+instruite sans pédanterie, pieuse sans austérité,... et disposée, selon
+le précepte de l’Évangile, _à quitter son père et sa mère pour suivre
+son époux?_... Je vous supplie, chère tante, de méditer sur mon cas...»
+
+Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se mit docilement à réfléchir.
+
+«La plupart des mamans françaises, songeait-elle, ont, plus ou moins,
+cette _Peur de vivre_, qui n’est que la peur de trop souffrir d’une
+séparation. Faut-il les en blâmer? Je ne sais... J’éprouve plutôt des
+remords d’avoir risqué de troubler le bonheur de la pauvre Mathilde. Ces
+mères un peu exclusives, ce sont celles qui ont prodigué leur dévouement
+sans compter, sacrifiant à l’enfant jeunesse, plaisirs, repos, et qui,
+après avoir tout donné, n’ont pas le courage de tout perdre... Si, au
+lieu de mon Alexis, j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je
+n’aurais pas été de celles-là?...»
+
+Elle poussa un de ces profonds soupirs, qui sont comme la respiration
+intermittente d’un cœur à jamais blessé...
+
+Mais, empêchant aussitôt ses pensées de dévier, elle poursuivit
+mentalement:
+
+«Il est cependant des mères moins tendres qu’ambitieuses qui, pour
+marier leurs filles, accepteraient de s’en séparer...»
+
+En même temps, l’image de la toujours plus blonde et plus rose Mme
+Ferval se présentait à son esprit, avec ses grands yeux noirs saillants,
+sans douceur, ses lèvres dédaigneuses souriant sur des dents parfaites.
+Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses filles très jeunes. Et
+comme elle n’avait pas de dot à leur donner, elle eût fait très
+volontiers le sacrifice de leur présence, surtout celle de Marie-Louise,
+que sa claudication rendait plus difficile à établir... Mme Ferval,
+mariée deux fois (dont la première à dix-huit ans), trouvait fort en
+retard, sous ce rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.
+
+«Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise ne plairait pas à Maurice?
+En dépit de sa légère infirmité, sa santé est devenue florissante...
+Elle est bonne, intelligente, jolie... Et tous les conférenciers
+mondains n’ont pu altérer en elle les principes de la vraie morale, dus
+aux enseignements de sa tante Mathilde.»
+
+Mme Brumme écrivit à cette dernière, s’excusant amicalement d’une
+proposition qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, et lui
+exposant le projet qu’elle venait de concevoir, relativement à
+Marie-Louise.
+
+Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait montrer à son neveu la
+photographie de la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle
+l’obligeance de lui en confier une?
+
+Mme Marnière s’empressa d’envoyer à Mme Brumme, en y joignant quelques
+lignes d’affectueuse absolution, une photographie de sa nièce qui datait
+de moins d’une année; c’était un groupe charmant des deux sœurs:
+Marie-Louise et Georgette, à la composition duquel avait présidé l’art
+d’un excellent photographe.
+
+La première, posée de trois quarts, était pleine de naturel et de vie,
+avec ses grands yeux largement ouverts, sous l’auréole de ses clairs
+cheveux de blonde, son visage rond, potelé, aux traits charnus d’un joli
+dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes à parler. Un col en
+pointe dégageait son cou un peu fort, mais bien modelé. Le buste, drapé
+de soie légère, s’estompait dans une sorte de buée... La grâce étudiée
+de Georgette formait contraste avec la simplicité si franche de son
+aînée... Mais Mme Brumme ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une
+séduisante jeune fille; son acidité d’agaçant petit fruit vert avait
+disparu... La tête légèrement inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa
+frêle personne tout ennuagée de tulle, elle contemplait une touffe de
+roses qu’elle pressait contre son corsage, abaissant de longs cils
+ombreux, qui poétisaient son visage délicat.
+
+«Voilà, pensa Mme Brumme, une pose bien théâtrale... Pourvu que Maurice
+n’aille pas préférer Georgette!»
+
+Le dimanche suivant ramena le jeune homme chez sa tante. Il ne doutait
+pas qu’elle ne se fût occupée de lui; ce fut donc avec plus de curiosité
+que de surprise qu’il reçut de ses mains la photographie prêtée par Mme
+Marnière. Debout, près de la fenêtre du petit salon, dont il écartait le
+rideau, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait
+gravement la double image... Au bout de quelques minutes de scrupuleux
+examen, Maurice releva les yeux et, hochant la tête avec un léger
+soupir:
+
+--Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus et le plus reconnaissant
+des neveux. Mais, hélas! mon bonheur n’est pas encore là...
+
+--Comment peux-tu le savoir? se récria Mme Brumme.
+
+--Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je puis déchiffrer une
+physionomie à première vue? Je me fie à votre sincérité... Vous me
+contredirez si je me trompe... Cette brunette aux yeux si poétiquement
+baissés a _posé_ comme une petite actrice... Sa vie se passe à jouer un
+rôle... En réalité, c’est une jeune personne sèche et positive, infatuée
+d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente...
+
+--Je t’abandonne cette pauvre enfant, qui a été élevée d’une façon trop
+artificielle; ce n’est pas elle que je te destinais, mais l’autre, sa
+demi-sœur, dont l’éducation première a été toute différente... Tu es un
+pauvre physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa franchise, ni sa
+bonté.
+
+--Ne vous fâchez pas, ma tante; cette jeune fille possède les qualités
+que vous énoncez; mais elle me rappelle mes _camarades_ américaines. Les
+yeux doivent être le miroir de l’âme... Mais ceux-ci sont des fenêtres
+toutes grandes ouvertes... et l’âme est à la fenêtre, sans plus de
+mystère.
+
+--Tu es vraiment trop difficile à contenter, mon pauvre ami; je
+désespère de toi...
+
+--Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.
+
+A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa plus demander à sa tante _de
+le marier_. Bien loin de la fréquenter moins assidument, il se rapprocha
+d’elle, au contraire, comme si, le foyer qu’il rêvait de construire
+s’éloignant dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait du moins, en
+compensation, goûter les douceurs de ce foyer quasi maternel ouvert à
+son isolement. Toute la semaine, il se plongeait dans un labeur acharné,
+appliquant sans réserve son intelligence et ses connaissances au travail
+urgent, presque tragique de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de
+l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare et cruel, afin d’arriver
+à le _bouter hors de France_?... Nous l’avons vu, il croyait avec
+ferveur à la victoire des Alliés. A travers toutes les fluctuations de
+la guerre, qui se prolongeait, il transposait son espoir en patientes
+recherches, aboutissant souvent à de géniales trouvailles. Malgré ce
+labeur acharné sa santé se raffermissait; mais il était si apprécié
+comme technicien, qu’il devait se résigner à ne pas retourner au front,
+malgré le désir sincère qu’il en aurait eu.
+
+Le dimanche, ah! par exemple, le dimanche, il donnait congé à toutes ses
+préoccupations, afin de goûter pleinement la douceur mélancolique de ses
+stations chez sa parente. Pour cette femme exquise, qu’il apprenait à
+vénérer chaque jour plus tendrement, il avait des attentions filiales et
+courtoises...
+
+C’étaient des gerbes de fleurs artistement groupées, parmi de légers
+feuillages, par les petites fées que sont les fleuristes parisiennes,
+mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, en se souvenant des
+préférences de «tante Marie».
+
+Ces attentions étaient à la fois cruelles et douces pour Mme Brumme, en
+lui rappelant les prodigalités affectueuses d’Alexis... Puis, après
+avoir déjeuné avec elle, Maurice «_l’enlevait_», disait-il, pour une
+promenade au Bois, un concert, une exposition au profit des blessés.
+Avec quels soins il l’installait en voiture, avant de prendre place à
+ses côtés! Qui donc n’aurait cru voir une mère et son fils, en cette
+femme vêtue de noir, aux cheveux argentés, accompagnée de ce grand jeune
+homme dont l’intéressante pâleur et la boutonnière liserée de rouge
+attiraient sympathiquement l’attention?...
+
+
+
+
+IV
+
+UNE LETTRE D’ANGLETERRE
+
+
+Les heures de «courrier» avaient perdu le pouvoir de faire battre le
+cœur de Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie ni douleur, depuis que
+son fils n’était plus de ce monde. Mais elle avait encore des amies, des
+protégés auxquels elle portait un affectueux et charitable intérêt. On
+venait de lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont l’une portait le
+cachet de la _correspondance militaire_. L’écriture, connue d’elle,
+amena sur ses lèvres un doux et pensif sourire: c’était celle de Roger
+Dumont, l’enfant affamé de lecture, en faveur duquel elle avait fait
+naguère le sacrifice des livres d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour
+gagner la confiance d’un jeune cœur; bien que sa mère et lui
+n’habitassent plus dans la maison, le souvenir du grand plaisir que Mme
+Brumme lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet enfant, devenu un
+jeune homme de dix-huit ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il lui
+écrivait en des termes respectueusement affectueux qui la touchaient.
+Roger Dumont avait une nature élevée, généreuse, des sentiments
+chrétiens... Et, parfois, Mme Brumme se surprenait à penser, avec une
+joie mélancolique, que les beaux exemples de loyauté, d’héroïsme, de foi
+de la «douce France», choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être
+pas été étrangers à la formation morale de cet adolescent, à l’âge où la
+lecture constitue un véritable phénomène d’imbibition...
+
+Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, avec l’admiration
+attendrie que lui inspirait le courage simple et vrai de cet enfant.
+
+Ensuite seulement, Mme Brumme prit la seconde enveloppe timbrée à
+l’effigie du roi George V, et dont la suscription ne lui était pas
+familière. Elle renfermait quatre longues pages, dont la signature
+provoqua chez Mme Brumme un mouvement de surprise et d’intérêt. Jeanne
+Ferval!... Près de trois années s’étaient écoulées depuis le départ de
+celle-ci pour l’Angleterre; la mère d’Alexis avait fini par accepter
+cette légende d’indifférence, répandue par Mme Ferval sur le compte de
+sa belle-fille, et que les apparences, il faut bien le dire,
+paraissaient confirmer.
+
+Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait du brouillard où commençait à
+s’effacer sa petite figure enfantine et boudeuse.
+
+Ce fut donc avec une vive et bienveillante curiosité que Mme Brumme lut
+ce qui suit:
+
+ _Green House_, 10 septembre 1916.
+
+ Madame,
+
+ J’ose à peine vous écrire après un tel silence... Je n’ai cependant
+ pas oublié la bonté que vous m’avez témoignée. Votre nom et celui de
+ votre fils défunt sont bien souvent mêlés à mes prières... N’est-ce
+ pas la meilleure manière de se souvenir?
+
+ Il est vrai que vous ne le saviez pas... et que vous aviez le droit de
+ me trouver ingrate, pensée qui me faisait beaucoup de peine. Quand
+ j’ai quitté Paris, pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien
+ jeune, bien «sauvageonne», comme disait la vieille bonne de
+ grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru devoir taire le motif qui me
+ poussait à partir; car, si mon pauvre père avait pu lire dans mon
+ cœur, jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a pu me croire
+ indifférente... A présent qu’il est mort, hélas! sans que je l’aie
+ revu, _il sait_, du moins, que je commençais à l’aimer vraiment, et
+ que je ne l’ai quitté que pour cela!... Je m’étais aperçue que ma
+ présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois des
+ discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, madame, de
+ n’être pas allée vous dire adieu... J’avais le cœur si gros: mon
+ secret m’aurait échappé...
+
+ C’est pour la même raison que je ne vous ai pas écrit. Ce n’était pas
+ un mot de politesse banale que j’aurais voulu vous adresser.
+
+ Maintenant que mon pauvre père n’est plus de ce monde, je n’ai plus
+ aucun motif pour taire mes véritables sentiments... Je ne sais si je
+ me suis trompée en croyant agir pour le mieux... et si mon absence
+ l’avait rendu plus heureux!... La nouvelle de sa mort m’a causé
+ beaucoup de chagrin (pas autant que celle de grand-père, mais beaucoup
+ cependant...). Oh! comme je me sens seule ici, parfois, malgré la
+ bonté très réelle du ménage chez lequel je vis depuis trois ans. Mr et
+ Mrs Littlebee me rappellent les excellents _Meagle_ de Dickens: eux
+ aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois une jolie petite
+ fille, dont le portrait fait mon admiration. Ils ont une autre fille,
+ mariée et mère de famille; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs
+ Littlebee ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu l’abbé Lejal
+ qui m’a recommandée à eux.)
+
+ Ils demeurent à présent aux environs de Londres, dans un joli cottage
+ entouré d’un grand jardin, avec verger, potager, etc., et une quantité
+ d’oiseaux aussi peu effarouchés que possible... car les oiseaux, _qui
+ sont des gens pratiques_, savent bien que ces bons et pratiques
+ _Meagle_ nº 2 ne leur feront point de mal.
+
+ Mon emploi à _Green-House_ est assez malaisé à définir, et la plupart
+ de mes multiples occupations paraîtraient subalternes en France. Ici,
+ on estime avant tout, très sincèrement, _le travail_. Lors donc que
+ j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la cueillette ou à la
+ conservation des fruits, préparé la pâtée des poules ou coupé de
+ l’herbe pour les lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee,
+ comme si j’étais... non pas leur fille, mais une jeune parente pour
+ laquelle ils seraient très bienveillants.
+
+ Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je lui fais la
+ lecture... car je prononce maintenant correctement l’anglais. J’aime
+ beaucoup les auteurs de ce pays: Scott, Thackeray, George Eliot, parce
+ qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) qu’on peut écrire,
+ _pour tout le monde_, des romans du plus haut intérêt, sans jamais
+ offenser la morale ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon
+ favori; j’ai lu et relu _le Magasin d’antiquités_, à cause du
+ grand-père et de la petite-fille, et _la Petite Dorrit_, à cause de...
+ la petite Dorrit... Je ne regrette qu’une chose: c’est que les bons
+ héros de ces livres soient protestants... comme leur auteur.
+
+ Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, et font plus que de
+ me laisser remplir mes devoirs religieux; ils m’en donnent l’exemple.
+ Malgré tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir la
+ France... surtout pendant la guerre. Je ne saurais y être d’aucune
+ utilité... Mais ne nous dit-on pas, dès l’enfance, que la patrie est
+ notre mère?... Eh bien! l’on souffrirait doublement, si l’on était
+ loin d’une mère dangereusement malade.
+
+ J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères amis de la
+ France et dans un pays allié. En combattant bravement sur le sol
+ français, les Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers
+ nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être contente d’eux.
+
+ L’Angleterre reçoit souvent la visite des _zeppelins_... Leurs crimes
+ sont déjà nombreux, et les environs de Londres ne sont pas à l’abri de
+ leurs incursions. Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de quitter
+ leur joli cottage, où ils sont accoutumés à vivre toute l’année. _A la
+ grâce de Dieu!_... Pour ma part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me
+ semble que grand-père me protège.
+
+ Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop tardive lettre... Je n’ose
+ espérer que vous me répondiez; je ne le mérite pas, après tant de
+ négligence apparente... Mais priez avec moi pour mon cher grand-père
+ et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, sans trop de sévérité, à
+ votre petite
+
+ Jeanne FERVAL.
+
+Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent qui se confondaient avec
+ses cheveux, une rosée humectait les verres des lunettes derrière
+lesquelles s’abritaient les doux yeux de Mme Brumme.
+
+Il est des âmes aigries, misanthropes, qui jouissent malignement de voir
+se confirmer leurs soupçons malveillants... Celle-ci, au contraire,
+éprouvait l’émotion la plus douce, en constatant que Jeanne Ferval
+n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même avait bien deviné,
+naguère, la raison touchante pour laquelle «Jeannette» n’était pas venue
+lui dire adieu.
+
+«Pauvre mignonne!» murmura cette femme au cœur vraiment maternel.
+
+Et passant un coin de son mouchoir sur les verres embués de ses
+lunettes, elle se mit en devoir de répondre aussitôt à «ces deux pauvres
+enfants»: la petite Française exilée et le petit soldat du front.
+
+
+
+
+V
+
+«GOOD NIGHT, MY DEAR...»
+
+
+Depuis trois ans qu’elle vivait chez les Littlebee, Jeanne Ferval avait
+subi le phénomène d’adaptation que produit dans la première jeunesse un
+séjour prolongé à l’étranger. Les images du passé subsistent, avec un
+charme accru, rendu émouvant par la distance; mais de nouvelles formules
+s’imposent au langage, à la pensée elle-même. Toujours aussi Française
+de cœur, ainsi qu’on vient de le voir, Jeannette commençait _à rêver_,
+la nuit, _en anglais_.
+
+La vie laborieuse et saine qu’elle menait avait sensiblement fortifié sa
+santé; elle était plus grande, plus développée; et l’emploi déterminé de
+chaque instant du jour donnait à ses mouvements quelque chose de net, de
+précis, aussi éloigné de l’agitation que de la langueur.
+
+Elle portait des vêtements simples et commodes, sans nulle coquetterie,
+des chapeaux de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait du soleil
+ou du vent.
+
+Son allure libre et paisible était trop active pour qu’on pût la
+qualifier de mélancolique; mais elle dénotait le sérieux, la résignation
+d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni douleur.
+
+L’aspect de _Green-House_ et de ses environs, leur atmosphère calme,
+rêveuse, étaient bien ceux de cette verte campagne anglaise, que les
+vieilles gravures reproduisent avec tant de charme. Et c’était sur cette
+herbe finement veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible
+voile, que, jadis, dans une partie de campagne, David Copperfield avait
+vécu des heures innocentes et enchantées, auprès de l’éphémère petite
+_femme-enfant_...
+
+C’est en de tels décors que Kate Greenaway nouait les mains de ses
+longues fillettes, tournoyant comme des fleurs au souffle de la brise,
+ou bien alignait, en brochettes d’oiselets, ses délicieux _babies_...
+
+Mais _Green-House_ manquait de jeunesse. La servante elle-même,
+l’honnête Polly, rousse de cheveux et de visage, qui avait l’air d’un
+garçon déguisé, avait passé depuis longtemps le cap de la trentaine. La
+petite figure brune et sérieuse de Jeanne était seule à représenter, un
+peu tristement, le plus bel âge de la vie.
+
+Sans doute, en France, patrie des nids prolongés, on eût plaint
+l’orpheline avec plus de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait
+de l’estimer grandement, la jugeant raisonnable, docile, laborieuse...
+Et, bien qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes comme le miel, au
+teint de roses effeuillées sur du lait, ils voyaient avec amitié et
+plaisir cette jeune Française évoluer autour de leur placide maturité.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Septembre, précurseur de l’automne, règne à _Green-House_, mélancolique
+et libéral comme un riche sans héritiers. Les poiriers chargés de fruits
+lourds, aux tons d’or assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre
+sous lequel Van Dyck peignit son _Duc de Richmond_... Les frondaisons
+offrent ces verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, ces
+tons de bronze, présages d’une chute encore éloignée, qui ne sont, pour
+le moment, qu’une parure de plus... Mais déjà les oiseaux migrateurs
+s’envolent avec des cris nostalgiques... Une brume gris-perle
+s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe humide... Les soirées plus
+longues, plus fraîches, font apprécier le _home_, malgré les
+restrictions apportées au bien-être: pas de flambées précoces égayant
+l’âtre; un éclairage plus modéré, dont les lueurs ne doivent pas filtrer
+au dehors; un _lunch_ moins copieux, sans friandises. C’est la guerre,
+avec ses privations et ses embûches... N’importe; il fait bon encore,
+dans ce _home_ aménagé non pour l’effet à produire, mais pour la
+commodité réelle de la vie; ces pièces claires, élevées, tendues de
+gaies cretonnes à fleurs, où chaque encoignure a son siège pratique et
+confortable, où l’heure du thé voit briller des ustensiles d’une netteté
+étincelante,... où les livres favoris ne sont point captifs dans une
+armoire vitrée, mais restent à la portée de la main, en de petites
+bibliothèques rotatives, ou bien sur des rayons, le long des
+boiseries,... tandis que de vieilles gravures en couleurs, d’une
+pénétrante poésie, quelques belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, y
+mettent sobrement un rappel d’art.
+
+La rousse et anguleuse Polly a enlevé le plateau du thé. La douce clarté
+des lampes caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles à tricoter,
+Mrs Littlebee et Jeanne travaillent si activement que les pelotes de
+grosse laine brune placées devant elles s’épuisent à vue d’œil... Mrs
+Littlebee tricote pour les soldats britanniques; mais elle a déclaré que
+les objets confectionnés par _miss Jane_ iraient à ceux de France. «Cela
+est juste, n’est-ce pas?» a-t-elle ajouté flegmatiquement. Mrs Littlebee
+conçoit ainsi plus d’une pensée délicate, que la grâce française saurait
+enguirlander de fleurs, mais qui, chez elle, semblent faire partie tout
+simplement d’une sorte de _droit des gens_.
+
+Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous ses cheveux gris-argent, lit
+à haute voix, pour les deux femmes, les journaux relatant les événements
+de la guerre. Et Jeanne, passionnément attentive, écoute les nouvelles
+de France, qui lui parviennent à travers cette voix, ce langage
+étrangers... Combien son pays est universellement aimé, glorifié!... Sa
+qualité de Française suffirait, aujourd’hui, à lui attirer l’intérêt, la
+bienveillance... Elle en éprouve un sentiment à la fois humble et fier,
+en se disant qu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre de noblesse,
+mais que, dans son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer digne de
+plus en plus, chaque jour, par son courage, sa patience, son attachement
+aux devoirs quotidiens... Et puis, dans l’immense chœur de supplications
+qui montent vers le ciel, elle peut être une faible voix ignorée
+ici-bas, mais entendue cependant, mais exaucée!
+
+Cette vérité consolante lui a été rappelée, le matin même, par une
+lettre de France, qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux embûches
+sous-marines, et qu’elle a baisée furtivement, en la qualifiant de
+«chère vaillante petite chose».
+
+Quel réconfort a été pour elle la réponse si indulgente, si bonne de Mme
+Brumme, et la perspective d’entretenir désormais une correspondance avec
+cette femme d’élite, vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard,
+son instinctive sympathie de «petite sauvageonne!...» Il semble qu’un
+souffle vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes les aspirations
+affectueuses, qui commençaient à s’engourdir. Certes, elle n’est pas
+ingrate envers les maîtres de _Green-House_; ils ont, à leur insu, une
+part plus sensible de son amitié, de sa reconnaissance,... car elle les
+aime, ce soir, à la française... Elle jette, de temps en temps, un coup
+d’œil vers Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans la lumière,
+avec ses cheveux argentés relevés à la chinoise, qui découvrent un front
+presque sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous les verres
+brillants de ses lunettes, ses traits, dont la ligne brève n’est pas
+sans fermeté, et ce teint clair et lisse comme un savon rose... Mrs
+Littlebee, de son côté, pose de temps en temps sur la petite tête brune
+et les doigts diligents de «miss Jane» son regard si sérieux, si direct,
+que la bonté y revêt l’aspect de la sévérité. Avec la même expression,
+elle le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon inséparable de sa
+vie. Mais on pourrait y surprendre une lueur d’attendrissement, quand il
+effleure le délicieux pastel sous verre représentant leur petite Mary,
+morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de leur fille Louisa, mariée
+aux Indes, qui, vêtue de neigeuses mousselines, et groupant ses cinq
+_babies_ autour d’elle, évoque l’idée d’une belle rose blanche entourée
+de petits boutons.
+
+La pendule vient de sonner dix heures. Les deux époux enlèvent, l’un son
+pince-nez, l’autre ses lunettes, dont ils essuient les verres, du même
+geste méthodique. Le mari plie ses journaux; la femme étire son tricot
+sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée...
+
+--Jane, il est temps d’aller dormir...
+
+Et la regardant avec attention:
+
+--Vous semblez fatiguée, ma chère... Ne l’êtes-vous pas?
+
+--Oh! non, madame; j’ai seulement un peu sommeil...
+
+--Eh bien, allez vite dans votre chambre... Et si vous avez besoin de
+dormir une heure de plus demain, ne vous gênez pas, ma chère...
+
+--Je vous remercie, madame...
+
+Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, et la bonté de cette excellente
+femme lui apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir soudain de
+l’embrasser... mais que penserait de cette effusion hors de propos la
+flegmatique maîtresse de _Green-House_? Pour elle, comme pour le vieux
+_gentleman_, il faut se borner à l’habituel _shake-hand_...
+
+--_Good night, my dear._
+
+C’est du même ton bienveillant que Mr et Mrs Littlebee profèrent leur
+_bonne nuit, ma chère_, du même geste un peu automatique qu’ils secouent
+la main de «miss Jane».
+
+_Good night_... Oh! comme ces trois syllabes vont se graver, pour
+jamais, dans la mémoire de Jeanne, comme ce regard de l’excellente femme
+doit rester, lui aussi, présent à son souvenir, tandis que le paisible
+et confortable salon de _Green-House_ va prendre rang parmi les visions
+inoubliables!
+
+--_Good night_, madame... _Good night_, monsieur Littlebee.
+
+--Ah! miss Jane?...
+
+C’est la voix du vieux _gentleman_ qui la rappelle:
+
+--N’oubliez pas de fermer vos rideaux et de voiler votre lumière...
+
+--_Yes, sir_...
+
+Cette recommandation, si flegmatiquement faite, est un rappel de la
+menace qui plane chaque nuit sur les cottages anglais... Jeanne se
+conforme docilement, mais sans émoi, aux mesures de prudence édictées...
+Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle croit sentir autour d’elle une
+invisible et tendre protection.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+A peine au lit, elle s’endormait, comme une enfant qui cède à la saine
+et bonne fatigue de ses jeux, de ses courses au grand air. Ses yeux se
+fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient sur une dernière prière. Puis le
+sommeil, s’emparant de ses pensées, formait une trame confuse, où les
+souvenirs de Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités présentes de
+_Green-House_.
+
+Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route bordée de grands arbres, dans
+ce crépuscule, qui est la lumière naturelle des rêves; à côté d’elle
+chemine un vieillard aux cheveux blancs, qui tient à la main un bâton,
+comme les voyageurs bibliques.
+
+A l’impression de tendresse qu’elle éprouve, elle reconnaît son
+grand-père... Il marche un peu courbé, silencieux... Et Jeanne, bien
+qu’elle distingue à peine ses traits, s’aperçoit que des larmes glissent
+lentement sur le visage du vieillard... Cette mystérieuse tristesse la
+pénètre graduellement.
+
+On entend un vent aigre et sifflant comme un sanglot; des feuilles
+d’arbres se détachent, tourbillonnent... Alors le vieillard prend Jeanne
+par la main; il se ploie davantage sur son bâton... Il fuit dans la
+tempête... Jeannette est redevenue enfant; ses petites jambes ont peine
+à le suivre.
+
+--Grand-père... Grand-père, pas si vite!...
+
+Mais leur marche ne cesse de se précipiter et son émoi redouble en
+apercevant un fossé noir et profond qui barre le chemin... Mais au delà,
+dans une clarté d’aube, Mme Brumme, suave, et comme stylisée, lui tend
+les bras en souriant. A ses côtés se tient un jeune homme, ressemblant à
+son fils Alexis, qui regarde aussi Jeannette avec un lumineux sourire.
+
+--_Jane! make haste!... Jane! do you not hear?_[1]
+
+ [1] «Jeanne! hâtez-vous!... Jeanne! n’entendez-vous pas?»
+
+Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis que les chères figures de
+son rêve se taisent?
+
+Oh! le fossé, le grand trou noir! elle est maintenant tout au bord...
+Elle perd pied... Elle tombe... Ah! ciel! quel bruit effroyable!...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+En cette nuit de septembre 1916, où, dans son profond sommeil, les
+bruits extérieurs s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, les zeppelins
+venaient de déployer sur l’Angleterre leur vol sinistre, et d’accomplir
+un nouveau massacre d’innocents..., amoncelant sur la criminelle
+Allemagne les charbons ardents de la vengeance divine...
+
+Des débris humains gisaient sous des ruines de cottages... _Green-House_
+et ses maîtres avaient vécu.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+LA PERLE CACHÉE
+
+
+En cette brumeuse journée de janvier, moins froide que sombre et humide,
+les passants se hâtaient vers les demeures des parents, des amis,
+auxquels ils allaient porter leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.
+
+Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il pas, en effet, pour que le
+Parisien, dérogeant à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les
+morts le 1er novembre, les vivants le 1er janvier?...
+
+Pour la troisième fois depuis la guerre, une année commençait..., et
+cette année 1917 ne devait pas encore être celle qui verrait la fin de
+la terrible épreuve, le retour d’une juste paix!
+
+Mais la pauvre humanité n’en savait rien, et cette ignorance l’aidait à
+vivre, à faire face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. Bien qu’un
+changement de millésime ne soit qu’une convention, au commencement de
+chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs... Nous saluons comme une
+libératrice cette figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous croyons
+qu’elle accède à tous nos désirs.
+
+Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait à cette illusion, espérant de
+nouveau rencontrer cette _perle_ introuvable qu’il était las de
+chercher.
+
+Il le comprenait désormais: on ne peut demander à personne de _vous
+marier_, lorsqu’on prétend rester fidèle à un type idéal que l’on serait
+d’ailleurs assez embarrassé de définir.
+
+«Mais, songeait-il, si jamais le destin _la_ met en ma présence, je _la_
+reconnaîtrai à l’émotion de mon cœur.»
+
+En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec des bonbons et des fleurs,
+impatient de se retrouver dans le petit salon héliotrope, le seul où,
+depuis la mort de sa mère, il eût savouré la douceur du foyer.
+
+Il était d’autant plus impatient de revoir sa tante que divers
+empêchements s’étaient opposés, depuis quelque temps, à leur réunion du
+dimanche; en dernier lieu, c’était elle qui lui avait adressé un
+pneumatique, l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison: un petit
+blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire, puis «une pauvre enfant,
+bien intéressante», qu’elle devait aller recevoir à la gare,
+occuperaient son après-midi. Et Maurice, tout en rendant hommage à la
+maternelle charité de Mme Brumme, s’était senti un peu jaloux de ses
+protégés.
+
+Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour. Quelle joie délicate il avait
+eue à choisir le coffret de satin mauve perlé d’une branche de gui,
+renfermant d’exquis chocolats à la violette, et le gros bouquet de
+violettes sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée, qui
+semblait en deuil comme elle, et qui répandait aussi les plus doux, les
+plus purs effluves.
+
+La femme de ménage de Mme Brumme ouvre la porte à Maurice:
+
+--Entrez, monsieur... Madame vous attend.
+
+L’après-midi triste et fuligineuse touche à sa fin; une lueur blonde
+filtre dans la minuscule antichambre... Le cœur de Maurice vole vers
+cette lampe comme un papillon. Il pousse la porte entr’ouverte du cher
+petit salon héliotrope.
+
+--Tante Marie, daignez recevoir mes souhaits...
+
+Mais les notes chaudes et joyeuses qui vibraient dans sa voix
+s’éteignent aussitôt. Mme Brumme n’est pas seule.
+
+--Bonjour, mon cher enfant. Toujours des gâteries!... Tu abuses de mon
+faible pour les violettes... Mais ce coffret est trop joli!... Enfin, ma
+petite amie croquera les bonbons. Ne vous sauvez pas ainsi, mon
+enfant... Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice...
+
+Au salut du jeune homme, dont le regard surpris ne la quitte pas, la
+«petite amie» répond avec une brusquerie un peu effarouchée. Elle
+regarde la porte du salon comme une hirondelle capturée qui aperçoit une
+fenêtre ouverte.
+
+--Madame, murmure-t-elle, si vous le permettez, je vais écrire à M.
+l’Abbé et à Maryvonne... Et puis Mlles Marnière m’ont envoyé une carte
+si gentille...
+
+Mme Brumme sourit malicieusement:
+
+--Que d’obligations vous vous découvrez soudain, chérie! Eh bien, soit,
+allez faire votre correspondance... Vous trouverez tout ce qu’il faut
+dans le petit bureau de ma chambre.
+
+A peine était-elle sortie, que Maurice murmura d’une voix basse, mais
+pathétique:
+
+--Oh! tante Marie..., c’est mal, très mal! Pourquoi me l’avoir cachée?
+
+--Que veux-tu dire? demanda madame Brumme avec un étonnement sincère.
+
+--Cette jeune fille?... Qui est-elle? Excusez mon indiscrétion, si c’en
+est une...
+
+--Oh! tu n’es nullement indiscret: Jeanne Ferval est une orpheline
+doublement intéressante; bien que, par miracle, elle n’ait été blessée
+que légèrement, elle peut compter parmi les victimes de la barbarie
+allemande...
+
+--Racontez-moi cela, ma tante; vous m’intéressez plus que vous ne
+sauriez le croire.
+
+Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les faits que nous connaissons,
+jusqu’à la catastrophe de _Green-House_.
+
+--Mr et Mrs Littlebee sont morts... Leur servante, grièvement blessée,
+était à peine hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre. Pour
+ce qui est de ma petite amie, elle a été, je le répète, miraculeusement
+épargnée, car son lit est resté suspendu dans le vide, contre l’unique
+pan de mur, sur le seul fragment de plancher qui ne se soit pas
+écroulé... Mais elle a été blessée par des éclats de vitres et la chute
+de quelques moellons. A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son
+grand désir de revoir la France. Comme sa belle-mère n’a jamais eu
+aucune amitié pour elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir
+l’hospitalité.
+
+--Je reconnais là votre exquise bonté, dit vivement Maurice. Et... vous
+comptez la garder auprès de vous?
+
+--Aussi longtemps qu’elle le voudra; vois-tu, mon ami, la présence d’une
+jeune compagne n’est point à dédaigner; je me fais vieille, dit-elle
+avec un fin sourire.
+
+--Tante Marie, je commence à soupçonner que les saintes pouvaient être
+coquettes...
+
+--Ah! je ne suis pas plus coquette que sainte... Il n’est pas besoin de
+compter quatre-vingts hivers pour devenir semblable à ces idoles de
+l’Écriture, «qui ont des yeux et ne voient point...» Jeanne remplace
+avantageusement mes lunettes...; sa jeune mémoire, ses pieds alertes
+suppléent les miens... Je t’assure que je lui suis redevable...
+
+Maurice Valteyre se laissa glisser près de Mme Brumme, un genou ployé
+sur le coussin qui était aux pieds de cette dernière:
+
+--Tante Marie, vous seriez donc fâchée, si je vous l’enlevais?...
+
+--Que veux-tu dire?...
+
+--Ne le devinez-vous pas? Je viens de reconnaître celle que j’ai si
+longtemps cherchée.
+
+--Jeannette! s’écria Mme Brumme, aussi surprise que si elle eût vu un
+chercheur d’oiseaux rares tomber en extase devant une moinelle. Tu ne
+parles pas sérieusement?...
+
+--Il serait pour le moins singulier que je plaisantasse à ses dépens...
+et aux vôtres!...
+
+--Mais Jeannette est une pauvre orpheline. La vie mondaine de Mme Ferval
+ayant réduit à néant la modeste fortune du ménage, elle n’a rien hérité
+de son père. La veuve elle-même se trouverait plus qu’embarrassée, sans
+l’assurance qu’elle avait eu la précaution de faire contracter à son
+profit par M. Ferval.
+
+--Que n’importe! Le mariage n’est pas _une affaire_ pour moi... Je suis,
+en cela, très Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient pas dans
+la question sentimentale... Et le désir de la fortune n’est peut-être
+fait, chez les Yankees, que de leur dévouement à la compagne élue, du
+désir chevaleresque d’aplanir pour elle toutes les difficultés de la
+vie, de verser sans compter, entre ses petites mains, beaucoup d’or pour
+de royales parures et de royales aumônes.
+
+--Mais... mais..., balbutie Mme Brumme dont la surprise ne fait que
+s’accroître, tu semblais si difficile... Jeannette n’est pas jolie...
+
+--Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît! Ne vous rappelez-vous pas que
+je déchiffre un visage à première vue? D’ailleurs, ne suis-je pas
+grandement aidée par votre récit... Cette jeune fille, élevée loin du
+monde entre un grand-père érudit, un vieux prêtre et une vieille bonne,
+doit avoir une âme d’une pureté rare... Sa fermeté de décision, dans ce
+qu’elle a cru son devoir, ne me frappe pas moins... A dix-huit ans,
+avoir eu le courage de partir ainsi, _en silence_, en acceptant d’être
+mal comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre des siens et de
+troubler le repos de son père... Non, cela n’est pas le fait d’une âme
+vulgaire. En elle, rien de factice; le sentiment gît profondément au
+cœur... Bienheureux celui qui saura l’en faire jaillir! J’aime cet
+instinct de timidité un peu farouche, qui est celui de l’oiseau libre,
+de la fleur des sous-bois, de la source fuyante et secrète. Enfin, elle
+vient d’échapper, par miracle, à une épouvantable catastrophe, ce qui
+achève de la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous? Mais je
+cherchais bien moins la beauté, les qualités brillantes, que cet
+indéfinissable charme d’où naît la tendresse... C’est elle, vous
+dis-je..., une petite perle grise... Mais une perle!... Je lui ferai un
+doux nid. Elle n’aura que moi au monde?... Tant mieux... Je suis égoïste
+et jaloux, vous le voyez. Elle est pauvre... Eh bien, je travaillerai
+pour lui gagner une fortune!...
+
+Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre tous le conte de _Cendrillon_,
+commençait à revenir de son étonnement.
+
+--Tu oublies de te demander, observa-t-elle en souriant, si Jeannette
+consentira, pour tes beaux yeux, à quitter la France et sa vieille
+amie...
+
+--C’est vrai, fou que je suis!... Permettez-moi, du moins, d’essayer de
+la conquérir...
+
+--Réfléchis mûrement, mon ami; songe que cette enfant n’a plus d’autre
+protection que la mienne, d’autre asile, en ce moment, que ma maison, et
+qu’à vingt-deux ans, son cœur, son imagination même, je le crois, sont
+vierges de tout sentiment romanesque... A quelle prudence ne suis-je
+donc pas tenue envers elle!
+
+--Ma tante, déclara Maurice avec une gravité émue, donnez-moi cette
+preuve de confiance; faites-moi cet honneur de ne pas me fermer votre
+maison parce qu’elle renferme ce trésor précieux: une vraie jeune fille.
+Je serais un misérable si je cherchais à conquérir sa sympathie avant
+d’être bien sûr de l’aimer pour la vie... Mais je ne crois pas me
+tromper... et je vous demande de me la laisser connaître... puis essayer
+de l’apprivoiser sous vos yeux.
+
+--Soit. J’ai confiance en ta délicatesse... Tu viendras donc le
+dimanche, comme par le passé... Et pour commencer, tu dînes ce soir avec
+nous.
+
+
+
+
+II
+
+DIALOGUE ENTRE DEUX SŒURS
+
+
+Six mois plus tard, par une belle et chaude soirée de juin, Marguerite
+et Henriette Marnière prenaient le frais dans le jardin de
+Bourg-la-Reine.
+
+En plein jour, ce petit jardin si soigneusement entretenu, si fertile,
+où les arbres donnaient à la fois de l’ombrage et des fruits, était la
+riante image d’une vie bien employée. Mais, le soir, il s’enveloppait du
+charme rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt même les jardins de
+banlieue. Les deux sœurs subissaient, à leur insu, une transformation
+analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs simples robes blanches qui
+prenaient un aspect poétique... Leur imagination ouvrait ses ailes
+tandis qu’elles contemplaient le ciel diamanté; _cette obscure clarté
+qui tombe des étoiles_ évoquait moins à leur souvenir le récit épique du
+_Cid_ que l’étoile de _Mireille_ pointant au firmament de la jeunesse et
+des pures amours. Et, suivant la pente de leur rêverie, elles parlaient
+à mi-voix de deux couples de fiancés...
+
+Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et Juliette, ni Paul et Virginie,
+Vincent et Mireille,... ni aucun de ceux que l’art littéraire et musical
+a doués d’une vie idéale: les deux sœurs avaient vu se dérouler tout
+près d’elles, dans le cadre moins prestigieux de l’existence réelle, ces
+simples romans d’amour qui possédaient la double supériorité d’être
+_vrais_ et de «bien finir»... L’un avait pour héros le jeune parent et
+la protégée de Mme Brumme: Maurice Valteyre et Jeanne Ferval; l’autre,
+leur propre cousine Marie-Louise et l’un de ses blessés; car
+Marie-Louise, lasse de la vie inutile, un peu ridicule, de «demoiselle à
+marier» mondaine et sans dot, avait fini par obtenir de sa mère
+l’autorisation de suivre les cours de la Croix-Rouge et de soigner les
+blessés de la guerre dans un hôpital de Paris. Très vite, bien que
+novice dans la pratique, elle avait fait apprécier son zèle, son
+intelligence, son sang-froid. Sa nature énergique, agissante, semblait
+là dans son véritable élément. Elle n’avait eu, certes, aucune
+arrière-pensée de _flirt_ ni de mariage, en mettant sur sa jolie tête
+blonde la coiffe d’infirmière... Mais, comme il arrive souvent, le
+bonheur d’un amour partagé était venu à elle sans qu’elle le cherchât.
+
+Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai mariage de guerre, avec tout ce
+que ces unions comportent d’acceptation généreuse. Après de longues et
+cruelles souffrances, le fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital
+amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation glorieuse ne nuirait pas
+à son avenir. Il allait reprendre sa chaire de professeur d’histoire au
+lycée de Pau.
+
+--Je comprends que Marie-Louise ait accueilli sans hésitation la demande
+de Jean Fabrice, conclut Henriette, après que les deux sœurs eurent
+rappelé, pour le plaisir de se les raconter l’une à l’autre, les
+incidents de ce petit roman vécu.
+
+--Au physique, il est fort bien, avec sa pâleur intéressante, son front
+et ses yeux de penseur... Et sa conversation ne dément pas son aspect;
+c’est l’homme à la fois intelligent et modeste, qui ne cherche jamais à
+_produire un effet_, mais qui se tait plutôt que de dire des banalités.
+
+--Certes, observa Marguerite, l’intelligence et une physionomie
+sympathique sont exigibles chez un mari: mais elles ne suffiraient pas à
+assurer le bonheur... Réjouissons-nous, pour notre cousine, de ce que
+son fiancé possède en outre la foi, le courage, la délicatesse du cœur.
+Marie-Louise sera heureuse... Elle le mérite.
+
+--Oh! oui, j’en suis bien contente aussi. Et, reprit Henriette d’un air
+malicieux, sais-tu que les dédains de Georgette, à l’égard de son futur
+beau-frère, me rappellent un peu ceux du renard de la fable? A
+l’entendre, Jean Fabrice a les épaules voûtées du _rat de
+bibliothèque_... et la seule pensée d’une mutilation cause à Georgette
+une répugnance invincible...
+
+--Pauvre Georgette! murmura sérieusement Marguerite.
+
+--Pourquoi «pauvre Georgette»?
+
+--Parce qu’elles sont réellement à plaindre, les rares jeunes filles
+auxquelles la guerre n’aura rien appris!... Et aussi pour ce que tu sais
+bien, fit-elle peinée et gênée de formuler un blâme.
+
+--Oui, l’enseignement de _Minerva_ a porté ses fruits: elle veut entrer
+au théâtre et a obtenu de tante Valérie l’autorisation de se présenter
+au Conservatoire.
+
+--Souhaitons-lui d’échouer!...
+
+Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si charitables, qu’elles
+eussent voulu partager l’huile de leurs lampes avec les pauvres
+imprudentes, détournèrent leur pensée de ce qu’elles ne pouvaient que
+déplorer, dans la sincérité de leurs principes.
+
+--Le mariage de Jeanne Ferval, reprit Henriette, est une autre jolie
+histoire vraie, et elle a tout le piquant de l’imprévu, Mme Brumme nous
+l’a contée. C’est, comme elle le dit, une véritable réédition du conte
+de _Cendrillon_.
+
+--Moins la marraine-fée... et les robes d’or.
+
+--Mais si: la bonne fée, c’est madame Brumme... Quant aux robes d’or,
+elles gâtent plutôt la touchante figure de _Cendrillon_..., ne
+trouves-tu pas?
+
+--Tu as raison. Espérons donc que, malgré son grand désir de la rendre
+riche un jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette toute sa
+simplicité... Mais n’est-ce pas curieux, providentiel et charmant? Ce
+jeune homme, que l’on croyait et qui se croyait lui-même si difficile à
+satisfaire, voit inopinément Jeanne Ferval chez Mme Brumme... Et
+l’étincelle jaillit aussitôt... Pourquoi? Nul ne le saurait dire; il
+avait certainement rencontré des jeunes filles plus jolies, plus
+gracieuses, plus expansives... Aucune ne lui avait plu. Mais, derrière
+ce petit masque boudeur, avec un vrai don de divination, il découvrait
+une âme exquise.
+
+Henriette approuva:
+
+--Il ne se trompait pas! Plus on connaît Jeanne, plus on apprécie son
+intelligence et son cœur... Mais il ne suffisait pas de la rencontrer;
+il fallait gagner sa confiance et lui plaire... Chose assez difficile;
+car Mlle Cendrillon était encore plus fuyante que celle à la
+pantoufle... Mais, orpheline à vingt-trois ans, elle a bientôt compris
+la douceur d’être aimée avec un entier dévouement... Cela doit lui
+sembler un rêve, après tant d’épreuves!...
+
+--Marie-Louise et Jeanne seront heureuses, répéta Marguerite; mais pas
+plus que nous, Henriette!... Jamais plus que nous... Le trésor
+d’affection que nous possédons est si grand!
+
+--Oh! répondit doucement la cadette, si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu
+n’y trouverais pas un atome d’envie ni de regret, bien que Mme Brumme
+ait songé à l’une de nous pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre
+nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis... Il ne nous serait même
+pas possible d’accepter un mariage dans une ville de province, comme
+notre cousine Marie-Louise... A moins que maman consentît à y vivre
+aussi? Mais non... Cela lui ferait trop de peine de quitter sa maison,
+ses souvenirs...
+
+--Nous devons _tout_ à maman, déclara Marguerite avec cette espèce de
+ferveur qu’elle mettait dans ses convictions et dans ses sentiments.
+
+Et levant ses grands yeux noirs, comme inspirés, vers le ciel de velours
+sombre où scintillaient les étoiles:
+
+--La sagesse divine éclate, avec la bonté, dans l’arrangement de nos
+petites vies... A chacune sa part de joies: l’orpheline isolée connaîtra
+l’affection d’un mari et la tendresse des enfants... Et nous, Henriette,
+non seulement nous avons une mère incomparable, mais nous sommes deux
+sœurs si unies!
+
+--Oui, fit Henriette en appuyant sa tête blonde contre la tête brune de
+Marguerite; nous nous tiendrons compagnie, comme ces vieilles sœurs
+désuètes et touchantes, toujours _habillées pareil_ à plus de
+soixante-dix ans... avec le même petit bouquet de fleurs posé exactement
+de la même façon sur leur chapeau... Chérie, je ne te demande qu’une
+chose: nous varierons un peu. Notre petit bouquet, nous ne le placerons
+pas tout à fait du même côté, tu veux bien?... Oui, reprit-elle,
+pensive, tel sera notre doux et paisible avenir, à moins que...
+
+Elles se turent un instant. Le souffle parfumé du soir caressait leurs
+fronts... Les fleurs et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du chemin
+de fer déchira soudain le silence de la nuit, comme l’imprévu modifie
+parfois, étrangement, nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement, si
+tendrement soumises qu’elles fussent à leur sort probable, elles se
+disaient tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait sur sa
+route un autre Jean Fabrice ou un autre Maurice Valteyre, habitant
+Paris, qui lui permît de voir très souvent leur mère, il serait doux de
+connaître toutes les affections de la vie... Dans leur esprit se
+dessinait en même temps la figure encore un peu vague, mais sympathique,
+d’un ami de Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles de
+Marie-Louise, et qu’elles reverraient à son mariage: un officier de la
+Grande Guerre, puisque tous les jeunes hommes de ce temps héroïque sont
+officiers ou soldats.
+
+Marguerite, avec son abnégation habituelle, formait le souhait que, si
+l’une d’elles seulement devait être aimée un jour, ce fût Henriette,
+parce que son cœur renfermait une telle tendresse pour les tout
+petits... et qu’elle, Marguerite, avait «sa musique»!
+
+--Il faut rentrer, mes enfants!... L’air commence à être trop frais, dit
+tout à coup la voix de Mme Marnière.
+
+Elle venait d’apparaître sur le perron, où se détachait sa silhouette
+mince et noire.
+
+Et les deux silhouettes blanches, enlacées, sortirent de l’ombre du
+jardin, laissant derrière elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir,
+pour rentrer dans le présent, dans la maison tutélaire, où le devoir et
+le bonheur ne faisaient qu’un pour elles.
+
+
+
+
+III
+
+DIALOGUE ENTRE DEUX FIANCÉS
+
+
+Le même soir, presque au même moment, Maurice et Jeanne causaient, eux
+aussi, sur le balcon de Mme Brumme; leur mariage devait avoir lieu
+quinze jours plus tard; aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir
+souvent sa fiancée.
+
+Mme Ferval continuant à se désintéresser complètement de sa belle-fille,
+l’orpheline n’avait donc, pour lui servir de chaperon, que Mme Brumme,
+laquelle s’acquittait maternellement de ce soin. Du mouvement régulier,
+presque automatique, que donne la grande habitude, Mme Brumme avait
+tricoté jusqu’aux dernières lueurs du jour (car le quatrième hiver de
+guerre s’annonçait comme certain). A présent que ce long jour de juin
+faisait place à la nuit tiède et lumineuse, elle avait laissé son
+ouvrage, et, les mains croisées sur les genoux, elle regardait les
+fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient contre la barre
+d’appui du balcon. Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par ce goût
+féminin, qui s’éveille chez les moins coquettes avec le légitime désir
+de plaire, savait allier maintenant la grâce à la simplicité. Un long
+ruban de velours noir ceinturait sa robe de léger crépon blanc, qui
+découvrait des pieds d’une gentillesse naguère ignorée: deux véritables
+pieds de Cendrillon, en petits souliers de velours... Sur l’ambre de son
+cou flexible et délicat luisait la ligne d’or d’une chaînette, à
+laquelle était suspendue une pieuse et artistique médaille, présent de
+Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses cheveux, simplement enroulés
+derrière sa tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent la souple
+coiffure des jeunes filles grecques.
+
+En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps terne et recroquevillée, se
+révélait papillon, à l’aurore de son bonheur,... et ce papillon en
+valait bien un autre.
+
+Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire: elle possédait l’incomparable
+charme de celle qu’on aime uniquement et pour la vie.
+
+Il y avait dans son affection pour elle un sentiment infiniment délicat:
+l’attendrissement né des malheurs de cette jeune fille et l’attrait bien
+connu de tous ceux qui ont dû gagner peu à peu la confiance d’une petite
+créature effarouchée: enfant ou passereau,... jeune fille ou biche
+furtive...
+
+Jeannette était depuis longtemps apprivoisée, et ce n’était pas
+seulement sa silhouette dont la grâce se dégageait; sa physionomie
+s’était, elle aussi, transformée... A l’inconsciente moue qui lui
+donnait l’air d’un enfant chagriné, avait succédé ce vague et frémissant
+sourire qui, à tout propos, semble dire: «Je suis heureuse!...» Au fond
+de ses prunelles couleur _café fort_, comme celles de l’aïeule créole et
+de l’impératrice Joséphine, se révélaient des profondeurs dorées et
+lumineuses, et ses traits mignons étaient embellis par leur expression
+suave et touchante.
+
+Les fiancés causaient... Comme tous ceux qui les ont précédés, comme
+tous ceux qui les suivront, tant que le monde sera monde, ils parlaient
+d’eux-mêmes; ils rassemblaient leurs souvenirs frais éclos pour s’en
+tresser des liens et des couronnes, tels des enfants dans un champ de
+pâquerettes,... car l’amour heureux s’accompagne toujours de puérilités.
+Mais ils parlaient aussi de choses graves; comment en eût-il été
+autrement? Ce jour même, Paris venait d’acclamer les premiers soldats
+américains débarqués en France, précurseurs de la grande force qui
+devait, un jour prochain, servir d’instrument à la Justice de Dieu... Et
+Maurice, voyant se réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente,
+saluait avec joie l’intervention généreuse du grand pays qu’il avait
+adopté pour sa seconde patrie... Il répétait à Jeanne l’éloge qu’il en
+avait fait à Mme Brumme:
+
+--Nulle part, conclut-il, la femme n’est à la fois aussi libre, et aussi
+respectée. J’espère, Jeannette, que vous vous plairez à New-York, quand
+nous irons nous y installer après la guerre... Ce nouvel exil ne sera
+d’ailleurs pas complet... Tous les ans, nous ferons un voyage en France,
+je vous l’ai promis, afin de voir notre bonne tante Marie et votre pays
+de Bretagne,... votre vieille Maryvonne,... la tombe de votre cher
+grand-père...
+
+Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé de reconnaissance; mais il
+savait si bien y lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude:
+
+--Est-ce que cette idée de départ vous cause déjà du chagrin?
+
+--Non, fit-elle avec sincérité, puisque je serai avec vous, et que nous
+verrons la France chaque année... Mais...
+
+--Achevez, ma chérie, vous pouvez me parler en toute confiance.
+
+--Eh bien, je me demande parfois... Pardonnez-moi, Maurice, si je me
+trompe... Je suis bien incompétente en ces questions et en beaucoup
+d’autres...
+
+--Oh! ma chérie, je vous dirai comme Alceste à l’auteur du sonnet: _Nous
+verrons bien..._
+
+--Je me demande, reprit-elle lentement, si la France n’aura pas besoin
+de tous ceux de ses fils qui survivront à cette terrible guerre?... Vous
+lui avez offert votre vie et donné de votre sang; vous consacrez tous
+les jours votre intelligence à la doter d’instruments de victoire. Mais,
+si vous aviez le bonheur de posséder encore votre mère, la
+quitteriez-vous, au lendemain d’une grave maladie, même pour retourner
+auprès de la meilleure, de la plus généreuse hôtesse?...
+
+Maurice prit, sans répondre, la main de Jeanne entre les siennes, et,
+comme un gage tangible de son bonheur, il effleura du bout des doigts le
+mince anneau d’or et la perle fine de la bague de fiançailles.
+
+--_Petite Jeanne ou le devoir!_... murmura-t-il avec ce léger sourire
+qui n’était chez lui que le masque bien transparent de l’émotion; vous
+parlez mieux qu’un livre, Jeannette... Vous parlez comme une conscience.
+La question que vous soulevez s’est déjà formulée en moi, depuis quelque
+temps. Mais la réponse dépendra des circonstances... Voulez-vous me
+faire crédit, _my dearest_, et croire qu’après la guerre, comme
+maintenant, mon devoir de Français passera toujours avant mes intérêts
+particuliers?...
+
+--Oui... Et je vous en aimerais davantage, si je ne l’avais toujours
+cru.
+
+Il y eut entre eux un doux silence. Maurice considérait avec une joie
+égale les deux faces de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait assez
+pour le suivre au bout du monde et s’y trouver heureuse... Mais il
+l’admirait de renoncer au besoin, sans un regret, à l’espoir d’une vie
+large, par une délicate et filiale tendresse envers la France.
+
+--Ah! reprit-il, je vous avais bien devinée, ma chère petite perle
+ambrée!...
+
+--De _petit sou de cuivre_, me voilà devenue perle, murmura Jeannette
+dont le sourire se nuançait de mélancolie au souvenir de son grand-père.
+
+Les joies de cette enfant seraient toujours comme tamisées d’une brume
+légère par les souvenirs qu’elle gardait fidèlement; Mr et Mrs Littlebee
+et _Green-House_, ce nid verdoyant si tragiquement détruit, avaient
+souvent une part de ses pensées... Et, bien qu’elle pût se dire que les
+bons vieux époux n’avaient pas eu la douleur de se survivre l’un à
+l’autre, que leurs âmes de justes avaient sans doute rejoint l’âme
+innocente de la petite Mary blonde et rose du portrait, son cœur se
+serrait douloureusement, à l’évocation de leur dernière soirée!...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Les longs jours de juin et les nuits claires qui les prolongent semblent
+faits pour favoriser les interminables causeries de deux fiancés,
+accoudés à un balcon. Ils prenaient plaisir à se répéter les détails de
+leur avenir immédiat, déjà fixé depuis des semaines... Le bon abbé
+Lejal, malgré sa précaire santé, viendrait de Quimper pour bénir le
+mariage de celle qu’il avait vue tout enfant... Puis le jeune ménage
+s’installerait provisoirement dans un petit appartement, situé au-dessus
+de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé vacant juste à point.
+
+Une brise fraîche et caressante leur soufflait au visage. Un nouveau
+silence régna entre eux, tout rempli de choses douces, indicibles...
+Jeanne, cependant, les exprima en murmurant:
+
+--Oh! Maurice, comme grand-père serait heureux s’il nous voyait!... Mais
+je sens qu’il nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui aussi.
+
+
+
+
+IV
+
+DIALOGUE ENTRE DEUX AMES
+
+
+Pendant que les jeunes gens causaient ainsi, Mme Brumme gardait une
+immobilité de portrait. A voir ressortir, sur sa robe noire, la pâleur
+de ses mains blanches, et l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer
+les traits de son visage, on eût dit que Henner avait collaboré avec
+Carrière.
+
+La mère d’Alexis avait rempli son rôle de bonne fée auprès de la petite
+Cendrillon et donné à Maurice _la perle_ tant cherchée. Le sentiment
+qu’elle éprouvait ressemblait à celui des bons ouvriers d’autrefois,
+quand ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il s’y mêlait, en outre,
+une satisfaction plus secrète et plus subtile.
+
+En face d’elle, au-dessus de la double silhouette des jeunes gens
+penchés l’un vers l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon offrait à sa
+vue un fragment de ciel, sur lequel étincelait une étoile pure comme un
+diamant, vivante comme un regard.
+
+Mme Brumme, n’ayant que de confuses notions d’astronomie, ignorait le
+nom de cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir dans son coin de
+ciel... Quand elle était une toute petite fille, on lui disait, en lui
+montrant la voûte constellée:
+
+--Ce sont les yeux des anges qui nous regardent.
+
+Plus tard, son esprit, empreint d’un doux mysticisme, avait accueilli
+l’hypothèse, nullement incompatible avec la foi chrétienne, que ces
+sphères radieuses pouvaient être la demeure des Anges et des
+Bienheureux. Et, maintenant que tous ceux qu’elle a aimés: parents,
+époux, enfant, ont quitté cette terre, elle contemple pensivement ce
+diamant solitaire dans l’infini.
+
+Certes, ils sont doublement à plaindre, les pauvres insensés qui vont
+demander l’illusion d’une chère présence aux pratiques suspectes du
+spiritisme, cette forme grossière et déchue du spiritualisme!... Mme
+Brumme, ce soir, converse silencieusement avec une âme, qu’elle croit
+sentir tout près d’elle... Et si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même
+qui la lui donne...
+
+--Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai prié, agi, vécu pour toi... Le
+plus dur, vois-tu, ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres, pleins
+d’espoir, de vie, d’avenir... Tu n’en es pas jaloux, mon chéri?
+
+--_Non... oh! non!..._
+
+--Quand j’ai donné à un enfant tes livres, devenus pour moi des
+reliques, j’ai accompli un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre
+brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été, je suis allée le voir, sur
+son lit de blessé... J’ai baisé son front pâle... Et c’était ton front
+que je croyais voir... J’ai pleuré avec sa mère... Et c’était toi que je
+pleurais... Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de me réjouir
+avec elle, quand Roger est revenu à la vie; c’est d’apporter des fleurs,
+des fruits des gâteries sur ce lit de convalescent...
+
+--_Sois bénie de l’avoir fait!..._
+
+--A présent je vais donner pour femme à Maurice, le compagnon de ton
+enfance, l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit...
+
+--_Sois bénie de l’avoir fait!..._
+
+--Je continuerai, mon aimé... Il ne se passera pas un seul jour où je ne
+cherche, comme une glaneuse, un peu de bien à faire en ton nom... Ah!
+dis-moi que mon espoir ne m’a pas trompée: que ta dernière pensée a été
+pour Dieu, qu’il t’a pardonné...
+
+Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux secrets divins de la
+Miséricorde...
+
+L’étoile scintillait, éblouissante et pure... Et la voix immatérielle
+qu’elle entendait dans son cœur lui répondait tout bas:
+
+--_Dieu exauce toujours la prière d’une mère!_
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE Pages
+ I.--Comme une héroïne de Zénaïde Fleuriot 5
+ II.--«Priez pour l’âme de...» 12
+ III.--Père et fille 17
+ IV.--Présentation 26
+ V.--Demi-sœurs et quarts de sœur 44
+ VI.--Une journée de Mme Brumme 58
+ VII.--Le jour de Mme Ferval 73
+ VIII.--De l’art d’apprivoiser une moinelle 83
+ IX.--Jeannette manque de cœur 90
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+ I.--Un neveu d’Amérique 107
+ II.--Giroflé-Girofla 117
+ III.--Ce qu’on voit dans une photographie 132
+ IV.--Une lettre d’Angleterre 141
+ V.--«Good night, my dear...» 147
+
+ TROISIÈME PARTIE
+ I.--La perle cachée 157
+ II.--Dialogue entre deux sœurs 166
+ III.--Dialogue entre deux fiancés 174
+ IV.--Dialogue entre deux âmes 181
+
+
+PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--27262.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 ***
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+ <title>A la recherche d’une perle | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">H. BEZANÇON</p>
+
+<h1>A LA RECHERCHE<br>
+D’UNE PERLE</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
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+
+<p class="c i small">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em large ssf b">LA LISEUSE</p>
+
+<p class="c small ssf b">COLLECTION DE ROMANS<br>
+POUVANT ÊTRE MIS ENTRE TOUTES LES MAINS</p>
+
+<p class="c i ssf b">DÉJA PARUS (Février 1922)</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table class="small">
+<tr><td class="sc">1. Henri ARDEL</td>
+<td class="h2 ssf b">TOUT ARRIVE.</td></tr>
+<tr><td class="sc">2. Henri GRÉVILLE</td>
+<td class="h2 ssf b">PETITE PRINCESSE.</td></tr>
+<tr><td class="sc">3. CHAMPOL</td>
+<td class="h2 ssf b">SŒUR ALEXANDRINE.</td></tr>
+<tr><td class="sc">4. M. AIGUEPERSE</td>
+<td class="h2 ssf b">A DIX-HUIT ANS.</td></tr>
+<tr><td class="sc">5. A. LICHTENBERGER</td>
+<td class="h2 ssf b">NOTRE MINNIE.</td></tr>
+<tr><td class="sc">6. Jean de LA BRÈTE</td>
+<td class="h2 ssf b">AIMER QUAND MÊME.</td></tr>
+<tr><td class="sc">7. Éveline LE MAIRE</td>
+<td class="h2 ssf b">LA MÉPRISE DE COLETTE.</td></tr>
+<tr><td class="sc">8. Paul BOURGET</td>
+<td class="h2 ssf b">LAURENCE ALBANI.</td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap">Il paraît un volume nouveau le 3<sup>e</sup> mercredi de chaque mois.</p>
+
+<div class="break"></div>
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+<p class="c top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br>
+A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
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+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h"><b>Bas bleu</b></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Madame Tartarin</b></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Qui m’aime me suive</b></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Marie-Aimée</b></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>Bourgeoises artistes.</b> <i>Le Préjugé</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b>L’Absente</b></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em small">Droits de reproduction et de traduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">A LA RECHERCHE D’UNE PERLE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="p1c1">I<br>
+<span class="xsmall">COMME UNE HÉROÏNE DE
+ZÉNAÏDE FLEURIOT</span></h3>
+
+
+<p>Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de
+Maryvonne, fût-ce comme un point blanc
+dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux
+fixés sur les horizons familiers, sur ce passé
+visible, qui s’enfonçait dans la distance.
+Mais quand le point blanc lui-même fut
+devenu imperceptible, elle se retourna, le
+cœur douloureusement serré, comme si elle
+venait d’assister, pour la seconde fois, à
+l’enterrement de son cher grand-père, et se
+blottit dans son coin du wagon des dames
+seules… où, pour le moment, elle était une
+jeune fille toute seule…</p>
+
+<p>Elle en profita pour laisser couler ses
+larmes, non pas à flots : Jeanne n’était pas
+de celles qui expriment leurs chagrins par
+des pleurs si abondants que, parfois, ils en
+entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès l’enfance,
+elle se montrait plus réfléchie qu’expansive,
+de sorte que certaines personnes
+mettaient en doute sa sensibilité. Pas grand-père !…
+Ils se comprenaient si bien qu’ils
+n’avaient guère besoin de paroles pour se
+dire qu’ils s’aimaient… Il suffisait à l’un de
+prononcer le nom de <i>Jeannette</i>, à l’autre
+celui de <i>grand-père</i>, pour mettre dans ces
+appellations autant de tendresse et de dévouement,
+autant de confiance et de gratitude
+que deux cœurs humains peuvent en
+contenir.</p>
+
+<p>Quinze ans auparavant, quand la toute
+jeune Mme Ferval, la mère de Jeanne, était
+morte en donnant le jour à un petit ange
+qui retrouva ses ailes pour la suivre, M. Plémeur,
+accouru de sa paisible retraite de
+Quimper, trop tard pour recevoir le dernier
+regard de cette fille chérie, insista auprès
+de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette,
+âgée de trois ans. Il avait alors sa
+femme et Maryvonne pour en prendre soin.</p>
+
+<p>— Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez.
+L’enfant pourrait en souffrir. Maintenant
+même, qu’en feriez-vous ? Tout le
+jour au <i>Crédit Mâconnais</i>, vous la laisseriez
+forcément entre les mains d’une inconnue…
+car vos bonnes de Paris ne font que passer
+dans vos maisons.</p>
+
+<p>Bref, il plaida si chaleureusement une
+cause si juste, qu’il emportait, quelques
+jours après, l’orpheline à Quimper.</p>
+
+<p>Moins d’un an plus tard, M. Ferval se
+remariait avec une toute jeune et jolie veuve,
+bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette…
+Et bientôt une troisième petite fille,
+demi-sœur des deux autres, naissait de ce
+mariage, effaçant dans le cœur du père le
+regret qu’aurait pu lui laisser l’absence de
+Jeannette.</p>
+
+<p>De grand’mère Plémeur, qui survécut peu
+d’années à sa fille, Jeanne conservait un
+doux souvenir quelque peu effacé. C’était
+une créole de la Martinique, qui avait été
+fort jolie, et que grand-père avait épousée
+au cours d’un voyage.</p>
+
+<p>Il semble toujours étrange, presque invraisemblable,
+dans la première jeunesse, que
+vos parents, à plus forte raison vos aïeuls,
+aient eu leur roman d’amour. Cependant
+Jeanne ne pouvait que constater le charme
+de son aïeule maternelle, dans la miniature
+qui la représentait avec la coiffure et le costume
+de sa compatriote l’impératrice Joséphine,
+dont elle avait les yeux couleur « café
+fort », mais avec de plus jolis traits, assurait
+grand-père.</p>
+
+<p>Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint
+en plein cœur, par la mort de sa fille, puis
+de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant
+plus fortement à cette Jeannette dont
+le physique les lui rappelait l’une et l’autre.
+Poète estimé dans sa province, soit qu’il
+célébrât dans le vieux dialecte les saints ou
+les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît
+fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs
+de la terre d’Armor, il avait chanté l’enfance
+de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat
+certes, mais non moins de tendresse et de
+conviction que le grand Hugo ne l’a fait de
+sa blonde <i>Jeanne</i>. Il aurait, lui aussi, sans
+nul doute, succombé à la tentation de glisser
+un pot de confitures dans les ténèbres du
+cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur
+ne se rappelait pas avoir jamais
+été punie… Qui donc s’en fût avisé ?…
+Ce n’était ni grand-père, ni Maryvonne,
+la douce vieille… D’ailleurs, l’enfant était
+d’humeur paisible, raisonnable, un peu « difficile
+à apprivoiser », comme disait Maryvonne.
+Mais, en réalité, elle avait un petit
+cœur ardent, une intelligence très vive, bien
+que brillant peu au dehors, et des dispositions
+studieuses, qui avaient fait le bonheur
+de ses deux précepteurs : son grand-père et le
+meilleur ami de ce dernier, l’abbé Lejal, un ancien
+missionnaire, que sa santé, très éprouvée
+par de longues années d’apostolat aux Indes
+et en Chine, avait ramené au pays breton.</p>
+
+<p>L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie ;
+cette similitude avait naturellement échappé
+à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée
+par les larges yeux noirs, la longue barbe
+argentée et touffue de l’ex-missionnaire, le
+saluait, en tremblant, du nom de <i>Mitaine</i>
+(diminutif de Croquemitaine). Avec le temps
+et force bonbons, ses préventions s’étaient
+dissipées. Elle avait découvert une plus juste
+ressemblance entre M. Lejal et les belles
+statues d’apôtres enluminées qu’on place
+dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise
+de lui voir entre les mains les grandes
+clefs dorées qui ouvrent les portes du Paradis.</p>
+
+<p>Plus tard, enfin, il l’avait instruite et
+charmée par les récits pittoresques de ses
+voyages et des mœurs curieuses des indigènes
+parmi lesquels il avait vécu. Grand-père
+et lui collaboraient ensemble pour une
+œuvre qui leur tenait au cœur : une histoire
+des <i>Saints de Bretagne</i>, et Jeanne, en grandissant,
+les avait aidés dans leurs recherches,
+compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits
+enrichis de précieuses miniatures. Ah c’était
+une vie si douce, bien qu’un peu sérieuse, un
+peu exceptionnelle pour une jeune fille.</p>
+
+<p>Et maintenant, tout était fini, brusquement
+fini !… M. Plémeur paraissait fatigué
+depuis quelque temps ; mais Jeanne était
+loin de prévoir l’accident — une hémorragie
+cérébrale — qui le lui avait enlevé en peu
+de jours…</p>
+
+<p>Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau
+du rez-de-chaussée meublé de vieil acajou !
+Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite
+calotte de velours noir qui le coiffait de
+façon si respectable et si adéquate, le bon
+visage au regard bleu resté si frais, si jeune,
+dont la douce barbe blanche emprisonnait
+encore de vagues reflets blonds ! La maison
+elle-même allait tomber dans des mains
+étrangères,… car, depuis de longues années,
+elle avait été lourdement hypothéquée pour
+payer les dettes que laissa en mourant un
+frère puîné de M. Plémeur.</p>
+
+<p>Chaque tour de roue du wagon rend sensible
+pour elle la fuite du cher passé familier…
+Elle n’aurait pas, l’été prochain, la
+consolation de porter sur la tombe de grand-père
+les roses de son jardin qu’il aimait tant !
+Elle ne verrait plus même ce Quimper où,
+jadis, il l’apporta comme une chère et précieuse
+petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui,
+à dix-huit ans, le cœur si douloureusement
+serré !… Elle ne se promènera plus
+sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de
+Locmaria, ni dans les belles prairies que l’on
+rencontre en suivant la rivière !… Elle ne
+montera plus à la cathédrale, par une de ces
+rues grimpeuses et convergentes dont les
+vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues
+semblent se raconter tout bas des
+choses du temps passé !…</p>
+
+<p>Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont
+le tendre baiser d’adieu tiédit encore sa joue,
+et qui, heureusement pour elle, entre au service
+de l’abbé Lejal !</p>
+
+<p>Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression
+de vivre l’aventure tant de fois contée
+dans les fraîches et mélancoliques histoires
+de Zénaïde Fleuriot : celle de l’orpheline,
+pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en va,
+toute seule, toute frêle dans son deuil, et
+qui descend, avec son mince bagage, chez
+des parents inconnus, parfois hostiles… Et,
+pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son
+père,… sa sœur… Mais un père qu’elle a vu
+si rarement, une sœur qu’elle ne connaît
+pas,… une belle-mère qui, d’avance, l’intimide
+et la glace, car jamais elle ne lui a
+témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c2">II<br>
+<span class="xsmall">« PRIEZ POUR L’AME DE… »</span></h3>
+
+
+<p>A la première station, Jeanne cessa d’être
+seule dans son compartiment : deux vieilles
+demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère,
+et une dame en grand deuil vinrent y rejoindre
+la jeune voyageuse. La dame en
+deuil s’étant assise presque en face de Jeanne,
+leurs regards, tout naturellement, se rencontrèrent.
+Qui donc, surtout dans la jeunesse,
+où les impressions sont particulièrement
+impulsives, n’a éprouvé ce doux
+magnétisme qui résulte d’une sympathie
+soudaine, destinée sans doute à demeurer
+inexpliquée ?</p>
+
+<p>Sans même songer qu’elle pouvait paraître
+indiscrète, Jeanne regardait ce visage
+de femme, comme elle eût contemplé un de
+ces portraits mélancoliques et attirants, auxquels
+le temps semble restituer une âme, en
+échange du coloris qu’il efface…</p>
+
+<p>La dame en deuil, d’une stature haute et
+noble, devait avoir dépassé la cinquantaine.
+L’ample voile qui retombait en arrière de
+son béguin de crêpe servait de <i>fond</i> au visage
+très blanc, petit, délicatement fané ; près des
+tempes, les cheveux ondés mettaient une
+lueur d’argent… La courbe fine du nez, le
+dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de
+ceux qui évoquent dans plus d’un visage
+féminin le célèbre profil de Marie-Antoinette,
+comme si la nature se plaisait à frapper en
+l’honneur de cette reine malheureuse de
+vivantes médailles commémoratives. Mais
+ce qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient
+les yeux, d’une teinte si douce rappelant
+celle des jacinthes mauves, des yeux remplis
+d’une tristesse suave et sereine, comme
+éclairés intérieurement.</p>
+
+<p>La dame, de son côté, regardait Jeanne
+avec cette bonté et cette sympathie que la
+jeunesse inspire de prime abord aux cœurs
+maternels. Elle voyait une petite silhouette
+gracile qu’étriquait un peu le costume de
+deuil taillé par une couturière quasi villageoise,
+un petit chapeau de crêpe, bien modeste,
+qui déjà semblait rougir… de lui-même,
+et qui était la dernière chose capable
+de mettre en valeur les cheveux d’un châtain
+presque noir et le teint cuivré qui faisait
+appeler Jeanne par son grand-père :
+<i>Mon petit sou de cuivre</i>. Les yeux, de moyenne
+grandeur, dont la couleur « café fort » s’était
+transmise de mère en fille, ne s’éclairaient
+d’aucun reflet, gardant la fixité un peu
+farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés…
+La bouche, mignonne, d’un rouge mat et
+vif de fraise des bois, mettait seule une
+touche éclatante dans ce jeune visage un
+peu sombre… Mais la lèvre inférieure dessinait,
+au naturel, une petite moue boudeuse
+ou chagrine, que le sourire, hélas ! ne
+semblait plus devoir effacer.</p>
+
+<p>Oh ! ce regard de la dame en deuil, ce
+regard compatissant et mystérieux comme
+une étoile, il effleurait Jeanne si doucement,
+et, pourtant, il pénétrait jusqu’au fond de
+son cœur !… Elle comprenait pourquoi : c’est
+que, dans les yeux de cette étrangère, elle
+retrouvait la clarté intérieure qui rayonnait
+des yeux de grand-père. Il lui sembla que
+l’âme tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir
+pour regarder encore une fois, ici-bas,
+<i>son petit sou de cuivre</i>… L’illusion fut courte ;
+les lèvres de la dame remuaient légèrement :
+Jeanne y voyait naître une question bienveillante.</p>
+
+<p>Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui
+obéit à son instinct, malgré la douceur qu’on
+lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses
+paupières… Son cœur battait plus vite, à
+l’idée qu’on pût l’interroger… Elle se sentait
+incapable de répondre froidement qu’elle
+venait de perdre son unique affection,…
+qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un
+père presque inconnu d’elle, et elle ne voulait
+pas pleurer sottement devant une étrangère.
+Pour éviter toute conversation, elle
+appuya sa tête dans l’encoignure et feignit
+de s’endormir, les mains croisées sur le petit
+panier à couvercle où Maryvonne avait mis
+à son intention des provisions de route.</p>
+
+<p>Les scènes paisibles et douces de sa jeune
+vie se retraçaient à son souvenir avec la poignante
+vivacité des choses récentes, dans
+une clarté mystique de <i>Légende dorée</i>. Et,
+bientôt, le mouvement du wagon aidant,
+elle glissa vraiment au sommeil.</p>
+
+<p>En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que
+trois de ses compagnes de route étaient descendues.
+Il ne restait plus, à l’autre extrémité
+du wagon, que les deux vieilles demoiselles,
+somnolentes elles aussi… Par une
+bizarre contradiction, elle eut un petit serrement
+de cœur devant la place vide de la
+dame dont elle avait fui tantôt les avances
+probables ; mais elle aperçut à terre, devant
+la place que la voyageuse avait occupée,
+une image encadrée de noir… Avec sa vivacité
+furtive, sa vibration émue de petite sauvageonne,
+elle se pencha pour la ramasser.
+L’image mortuaire représentait, d’un côté,
+la Vierge au Calvaire, <i lang="la" xml:lang="la">Stabat Mater dolorosa</i>,
+de l’autre le souriant et charmant visage
+d’un jeune homme respirant la joie de vivre,
+au bas duquel Jeanne lut ces mots :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme,
+mort à l’âge de vingt-huit ans, victime de son dévouement,
+le 14 avril 1912, à bord du <i>Titanic</i>…</p>
+
+<p>Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée
+au sort parmi les hommes présents, et gagnée par
+Alexis Brumme, fut cédée par lui à une femme suppliante
+qui portait un jeune enfant dans ses bras…</p>
+
+<p><i>Vous aimerez votre prochain comme vous-même.</i></p>
+
+<p><i>Il était le fils unique d’une femme, et cette femme
+était veuve…</i></p>
+
+<p>Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le
+ciel ceux que vous avez unis si étroitement sur la
+terre. (<span class="sc">Fénelon</span>.)</p>
+</blockquote>
+
+<p>« C’était son fils ! pensa Jeanne Ferval en
+contemplant avec une douloureuse admiration
+cette jeune tête charmante, qui s’était
+dévouée à la mort pour sauver une autre
+vie. La catastrophe du <i>Titanic</i> remonte à
+huit mois à peine… C’est <i>son deuil</i> qu’elle
+porte… »</p>
+
+<p>Oh ! quelle pathétique, noble et complète
+histoire racontaient les lignes choisies pour
+cette image !…</p>
+
+<p>Sans doute afin d’avoir toujours sous les
+yeux ces traits chéris, la dame l’avait gardée
+dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle
+tenait tout à l’heure… En descendant hâtivement
+pour changer de train, elle ne s’était
+pas aperçue que l’image glissait à terre…
+Certainement elle en avait d’autres chez
+elle… Et celle-ci n’était pas tombée en des
+mains indignes, ni même indifférentes… Ce
+serait pour Jeanne un souvenir de la voyageuse
+au regard si triste et si lumineux dont
+elle se repentait maintenant d’avoir repoussé
+la sympathie… Elle le glisserait dans
+son paroissien, et elle « prierait pour l’âme
+de Marie-Joseph-Alexis… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c3">III<br>
+<span class="xsmall">PÈRE ET FILLE</span></h3>
+
+
+<p>La prompte nuit de décembre était venue
+depuis longtemps quand la jeune voyageuse,
+tout étourdie par le bruit, descendit à la
+gare Saint-Lazare, tenant d’une main son
+petit panier, de l’autre un parapluie remarquable
+par son manque de sveltesse.</p>
+
+<p>Habituée aux petites gares paisibles, intimes,
+plantées comme de grands joujoux,
+qu’elle a connues dans les localités bretonnes,
+la pauvrette se sent bousculée, désorientée,
+perdue… Ses yeux ne rencontrent que des
+figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand
+et fort, au visage glabre et pâle un peu empâté,
+aux traits bourboniens, s’avance en
+hésitant, comme s’il craignait de se tromper.</p>
+
+<p>— N’êtes-vous pas ?…</p>
+
+<p>Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement
+précipité :</p>
+
+<p>— Jeannette,… c’est-à-dire Jeanne Ferval…</p>
+
+<p>— Ah ! il me semblait bien. Tu as beaucoup
+grandi, mon enfant, depuis que je ne
+t’ai vue… Tu dois avoir seize ou dix-sept ans ?</p>
+
+<p>— Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle,
+sans réfléchir.</p>
+
+<p>— Comment ? <i>monsieur</i> ! fit-il avec un
+sourire embarrassé qui creusait de longues
+rides dans ses joues trop blanches ; je n’ai
+pourtant pas grandi, moi, pour que tu ne
+me reconnaisses pas !…</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, mon père ;
+je ne sais plus ce que je dis… Si fait, reprit-elle
+en le considérant, je vous reconnais un
+peu.</p>
+
+<p>— Eh bien ! mon enfant, nous allons…
+Oui, pour tes bagages, on fera le nécessaire
+demain… Mieux vaut ne pas nous mettre en
+retard pour la rentrée de ma femme et de
+tes sœurs.</p>
+
+<p>Quelques instants après, le père et la fille
+prenaient place côte à côte dans un auto-taxi,
+à travers la vitre embuée duquel
+Jeanne jetait un regard étonné sur les innombrables
+véhicules et les lumières aveuglantes
+de Paris.</p>
+
+<p>M. Ferval toussota légèrement. Il avait
+l’air très bon et un peu mal à l’aise :</p>
+
+<p>— Ma chérie, je tiens à te dire quelle part
+j’ai prise à… la peine que tu viens d’éprouver…
+J’aurais désiré être auprès de toi, en
+ce moment si cruel. La malchance a voulu
+que je fusse au lit, avec une mauvaise grippe,
+dont je suis à peine remis… C’est pour cela
+que je ne suis pas allé te chercher moi-même
+à Quimper.</p>
+
+<p>Jeanne, qui le regardait avec une naissante
+confiance, put constater qu’en effet il paraissait
+las et déprimé. Elle aurait voulu lui
+adresser, à son tour, quelques paroles vraiment
+filiales, le remercier de sa bonne volonté
+affectueuse ; mais la timidité, le manque
+d’habitude la paralysaient… Et, pourtant,
+elle le pressentait : chaque tour de roue qui
+les entraînait rapidement vers le foyer inconnu,
+chaque minute de ce premier tête-à-tête
+emportaient peut-être l’occasion unique
+de renouer les liens naturels relâchés, presque
+rompus par l’absence…</p>
+
+<p>La dernière fois que M. Ferval avait embrassé
+sa fille, c’était — six années auparavant — à
+la faveur d’une villégiature de sa
+famille sur une plage bretonne. Il avait fait
+un détour pour venir, tout seul, revoir la
+fillette grandissante, dont sa seconde femme
+se désintéressait si absolument qu’il n’eût
+pas osé prendre l’initiative de la lui présenter.
+M. Plémeur, de son côté, ne manifestait
+aucun désir de connaître la remplaçante
+de sa chère fille… Quelque prévu et légitime
+que fût le second mariage de son gendre, la
+vue de cette nouvelle Mme Ferval lui eût
+été pénible… Tacitement, ils avaient donc
+vécu à distance les uns des autres. Les années
+s’étaient amassées insensiblement entre eux,
+comme des flocons d’ouate, évitant les chocs,
+s’opposant aussi à tout contact, à tout
+rayonnement affectueux.</p>
+
+<p>Et maintenant, ce père et cette fille, soudain
+rapprochés, éprouvaient l’un et l’autre
+la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se
+parler. Les plus proches liens du sang ne suffisent
+pas, en effet, pour établir ce langage
+du cœur, basé sur les souvenirs, les petites
+habitudes de chaque jour… On ne replace
+pas un nid qu’on avait emporté, et l’on
+n’obtient toute la confiance de l’oiseau
+qu’avec ses premiers battements d’ailes.</p>
+
+<p>Jeanne fit effort pour murmurer :</p>
+
+<p>— Et ma petite sœur ? Il me tarde bien
+de la connaître.</p>
+
+<p>Parfois, en effet, au milieu du bonheur
+dont elle jouissait chez son grand-père,
+l’image de cette « petite sœur » inconnue
+avait traversé son esprit sous des couleurs
+tentantes. Elle s’était figuré une tête bouclée,
+des joues fraîches, sur lesquelles elle
+mettrait de gros baisers, des yeux naïfs, se
+levant sur elle, émerveillés par ses récits de
+contes et de légendes, un rire argentin se
+mêlant à sa voix, de petits pieds agiles courant
+en même temps que les siens : toute une
+série de petites scènes où elle jouait avec
+conviction le joli rôle de sœur aînée.</p>
+
+<p>Aussi fut-elle un peu déçue, quand son
+père répondit avec cet air d’ironie bénévole
+qui semblait, chez lui, résumer toute une
+philosophie :</p>
+
+<p>— Oh ! mais Georgette est presque une
+grande personne : quatorze ans et demi !
+(Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze
+ans en ont vingt.) Georgette, très
+intelligente, très avancée, suit les conférences
+de <i>Minerva</i> avec sa grande sœur
+Marie-Louise… Elle prend des leçons de diction,
+va en soirée, et se fait applaudir dans
+la <i>Lettre de la Fauvette au Pinson</i>.</p>
+
+<p>L’auto avait débouché sur les grands boulevards,
+des boulevards d’avant-guerre, fulgurants
+des réclames lumineuses, rouges,
+vertes, blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient
+sous le ciel brumeux, comme de
+gigantesques clins d’œil,… des boulevards de
+cinq à sept, encombrés de véhicules de toutes
+formes, de toutes grandeurs, allant du brillant
+automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette,
+en passant par l’horrible <i>auto</i> gris,
+bas et long comme un caïman, voiturant
+presque au ras de terre d’hybrides créatures
+amies des sports et de la poussière, le tramway
+à traction électrique, le fiacre déjà presque
+archaïque, attelé de la pauvre <i>Cocotte</i>, qui
+se silhouette en cheval de bois rouge, le
+lourd camion automobile, mastodonte des
+temps nouveaux, tout cela rassemblé dans
+le plus inextricable enchevêtrement, pouffant,
+haletant, trépidant sur place, comme
+secoué de soubresauts de colère, hoquetant
+des menaces, exhalant une haleine
+chargée des vapeurs du pétrole ou de l’essence…</p>
+
+<p>— Voici un aspect qui ne doit guère te
+rappeler Quimper-Corentin, remarqua M. Ferval
+pendant un de ces arrêts forcés.</p>
+
+<p>— Est-ce que… c’est toujours ainsi ?</p>
+
+<p>— Oh ! oui, surtout dans ce quartier, à
+pareille heure. En s’éloignant du centre, on
+pourrait encore découvrir — par exemple
+aux alentours du Jardin des Plantes — de
+tranquilles rues quasi provinciales…</p>
+
+<p>— Et vous avez préféré… ce bruit ?</p>
+
+<p>— Moi ?… Comme la plupart des Parisiens,
+j’adorerais la campagne… Mais, d’abord,
+expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du
+bout de son gant, le grand bâtiment que tu
+vois ici n’est autre que le <i>Crédit Mâconnais</i>,
+où mon emploi m’appelle chaque jour, et
+puis ma femme aime par-dessus tout l’animation
+des boulevards, alors…</p>
+
+<p>Il achevait sa phrase par une flexion résignée
+des épaules. Certes, surtout en ces dernières
+années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère
+surchauffée des bureaux mettait
+parfois dans ses oreilles de pénibles sons de
+cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs
+papillonnantes, il lui était arrivé de formuler
+le souhait du poète :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Oh ! n’entendre plus de paroles vaines !</div>
+<div class="verse">Jouir des grands bois, des clairs horizons ;</div>
+<div class="verse">Marcher tout le jour dans les vastes plaines,</div>
+<div class="verse i2">Sans voir de maisons !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais il était enchaîné par la double raison
+qu’il venait d’énoncer.</p>
+
+<p>De la haute et vaste façade du <i>Crédit
+Mâconnais</i>, le regard de M. Ferval se porta
+quelques instants plus tard, à la faveur d’un
+nouvel encombrement, sur la coquette vitrine
+d’un magasin de maroquinerie, où la vive
+clarté des ampoules électriques, voilées de
+fleurs de soie, mettait en valeur les bibelots
+coûteux et superflus, ces caprices tangibles
+de Paris.</p>
+
+<p>Au début de son veuvage, un soir d’hiver,
+tout semblable à celui-ci, il était entré par
+hasard dans ce magasin pour acheter un
+porte-cartes. Il y avait là deux dames, évidemment
+la mère et la fille. Cette dernière
+portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé,
+le plus bimbelotant de jolis petits
+accessoires, qui puisse transposer en mineur
+la coquetterie féminine. Ses cheveux et sa
+carnation de blonde contrastaient plus étrangement
+qu’harmonieusement avec ses yeux
+noirs : du jais dans du corail rose et de l’or
+pâle… Telle qu’elle était, en plein éclat de
+jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à
+peine), elle apparaissait éblouissante et minaudière,
+au milieu des superfluités qui lui
+formaient un cadre si adéquat. Elle n’était
+pas de celles dont le charme, plus discret, se
+dégage peu à peu… L’admiration que ressentit
+le jeune veuf eut la soudaineté d’un
+coup de soleil… Pour elle, du bout de ses
+doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta
+le porte-cartes dans son carton minuscule,
+en l’effleurant de son regard, comme taillé
+à facettes, qui semblait fait pour refléter la
+lumière, et en le gratifiant de ce sourire
+d’universelle coquetterie qu’elle prodiguait
+à quiconque, pour la gloire de ses dents de
+nacre.</p>
+
+<p>La triste solitude de son veuvage, la proximité
+du <i>Crédit Mâconnais</i> et de la <i>Peau de
+chagrin</i> (ainsi s’intitulait la maroquinerie des
+boulevards), concoururent à ramener Jean
+Ferval dans l’élégant magasin. La jolie
+femme ne tarda pas à comprendre quel
+attrait subissait ce nouveau client, tout à
+coup si assidu. Elle-même portait le deuil
+d’un mari, jeune officier qu’une banale et
+tragique chute de cheval avait jeté inerte,
+sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde
+Valérie, mariée à dix-huit ans, avait déjà
+une jolie petite fille de quatre ans, dont elle
+s’embarrassait le moins possible, bien « qu’elle
+l’adorât »… Depuis la mort de son mari, elle
+était revenue auprès de sa mère dont le commerce
+élégant lui plaisait, sur ces boulevards
+qui étaient sa véritable patrie. On causa. La
+fine mouche sut bientôt ce qui l’intéressait.
+Elle se procura des renseignements qui, sans
+représenter « le beau rêve », rendirent plus
+souple et plus gracieuse encore la pratique
+petite Parisienne qu’elle était. Avec une
+mince fortune et un enfant en bas âge, il lui
+serait assez difficile de se remarier. Jean
+Ferval avait de l’avenir au <i>Crédit Mâconnais</i>,
+une soixantaine de mille francs hérités
+de ses parents… Son enfant était élevée par
+le grand-père maternel… De plus, elle discernait
+en lui ce que, dans son for intérieur,
+un tantinet cynique, elle appelait « la bonne
+pâte d’homme », pâte malléable et tendre
+pour pâtisserie de ménage…</p>
+
+<p>En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante
+de la <i>Peau de chagrin</i>, que sa belle-mère
+avait cédée depuis quelques années,
+pourquoi M. Ferval poussait-il un involontaire
+soupir ?… Si bien plié au joug de Valérie
+que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé
+d’ailleurs par son admiration pour elle, s’il
+avait souffert du caractère égoïste et volontaire
+de sa compagne, cela avait été en
+quelque sorte inconsciemment, avec la résignation
+optimiste et fataliste qu’on oppose
+aux inconvénients des saisons…</p>
+
+<p>Mais en présence de sa fille aînée, dont
+l’humble deuil et le petit visage effarouché
+lui inspiraient une pitié affectueuse, il se
+demandait, avec une secrète inquiétude, quel
+accueil Valérie réservait à la pauvre Jeanne
+et ce qu’allait être leur vie commune.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c4">IV<br>
+<span class="xsmall">PRÉSENTATION</span></h3>
+
+
+<p>Le fiacre stoppa devant un immeuble du
+boulevard Saint-Denis.</p>
+
+<p>— C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la
+portière.</p>
+
+<p>Jeanne descendit ; tandis qu’il payait le
+chauffeur, elle restait debout sur le trottoir,
+immobile, inexpressive en apparence ; mais
+son cœur battait à gros coups, sous l’humble
+petite jaquette noire et sous l’étole de faux
+astrakan laineux.</p>
+
+<p>— Montons, dit son père en revenant vers
+elle, presque aussi ému, bien qu’un sourire
+encourageant flottât sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Il soufflait un peu en gravissant l’escalier
+ciré, feutré d’une moquette, mais assez raide.
+A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du
+regard.</p>
+
+<p>Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire
+qui prenait une expression pénible, il
+lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel.</p>
+
+<p>— Encore deux étages, murmura-t-il, au
+quatrième. Nous payons ce perchoir deux
+mille cinq cents francs… et il n’y a pas même
+d’ascenseur !</p>
+
+<p>— Cela doit bien vous fatiguer, dit la
+jeune fille, qui sentait s’éveiller sa sollicitude
+filiale.</p>
+
+<p>L’éternel mouvement d’épaules, mimique
+des <i>Philosophes sans le savoir</i>, fut la seule
+réponse de M. Ferval ; mais, au fond, il était
+touché et surpris de cette marque d’intérêt
+si simple, à laquelle il n’était pas habitué.</p>
+
+<p>Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de
+l’immeuble, sur un long palier que les Ferval,
+seuls locataires de l’étage, avaient décoré de
+plantes vertes et de sièges de jardin.</p>
+
+<p>— Notre serre, dit-il, avec sa douce
+ironie.</p>
+
+<p>Une jeune bonne, d’aspect très négligé,
+leur ouvrit la porte de l’appartement.</p>
+
+<p>— Madame est-elle rentrée ?</p>
+
+<p>— Non, monsieur, pas encore.</p>
+
+<p>En fait de répit, le pauvre cœur humain
+est reconnaissant de la moindre offrande : en
+voyant différer la présentation qu’ils redoutaient
+l’un et l’autre, M. Ferval et Jeanne
+poussèrent, chacun de leur côté, un instinctif
+soupir de soulagement.</p>
+
+<p>La jeune bonne, qui, avec ses savates, son
+tablier maculé, ses cheveux mal peignés, se
+piquait d’être « à la mode », dans une robe
+aussi étroite que possible, jeta sur « cette
+nouvelle demoiselle » des regards d’avide
+curiosité et la jugea aussitôt <i>sans aucun chic</i>.</p>
+
+<p>M. Ferval et sa fille entrèrent dans le
+salon ; il toucha le commutateur électrique ;
+Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux
+fenêtres, dont le meuble de satin cerise et les
+bibelots provenant d’un rayon d’<i>articles de
+Paris</i> étaient d’une frappante banalité.</p>
+
+<p>Jeanne avait été élevée dans la plus naïve
+simplicité, mais trop près de la nature, et
+parmi des choses trop imprégnées de l’âme
+du passé, pour n’avoir pas le sentiment du
+vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on
+pourrait appeler l’indigence morale de ce
+salon.</p>
+
+<p>— Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton
+manteau, mon enfant.</p>
+
+<p>A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on
+entendit carillonner le timbre de la porte.</p>
+
+<p>Instinctivement, elle regarda son père avec
+une expression qui le toucha. N’était-il pas
+désormais son unique appui dans ce milieu
+si étranger ?…</p>
+
+<p>Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager,
+mais le regard qu’il lui jeta n’était pas
+lui-même sans anxiété.</p>
+
+<p>La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval
+entra, suivie de ses filles. Jeanne, toute palpitante
+de timidité, s’était levée brusquement.
+Elle ne vit d’abord que la jolie dame,
+encore très jeune, qui s’avançait, la tête
+haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de
+blanc, braquant sur elle un face-à-main.</p>
+
+<p>Mme Ferval portait un costume de velours
+vert, qui faisait ressortir ses cheveux d’or,
+son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts
+de Jeanne ne pouvaient discerner le
+léger mais savant arrangement. Sur son chapeau
+retombait, en duveteuse cascade, une
+<i>pleureuse</i> de même couleur.</p>
+
+<p>Son mari se hâta de faire un geste de présentation :</p>
+
+<p>— Ma chère amie, voici ma fille Jeanne…
+La pauvre enfant est un peu dépaysée,… un
+peu troublée… Je la recommande à toute ta
+bienveillance… et à l’amitié de ses sœurs.</p>
+
+<p>M. Ferval, en achevant ces quelques mots,
+passa machinalement sur son front moite la
+pochette de soie qui dépassait la poche de
+son veston. Jamais orateur, à la tribune pour
+un débat orageux, n’eut à faire sur lui-même
+l’effort que venait de lui coûter ce petit
+exorde de la vie commune.</p>
+
+<p>Jeanne, légèrement poussée par son père,
+fit un pas en avant.</p>
+
+<p>— Bonjour, madame, murmura-t-elle
+d’une voix étouffée.</p>
+
+<p>Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses
+yeux noirs un peu saillants, continuait à
+l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité
+d’investigation particulière au regard
+féminin.</p>
+
+<p>En moins de temps qu’il n’en faut, certes,
+pour l’écrire, elle avait inventorié le petit chapeau
+de crêpe poussiéreux du voyage, le costume
+mal coupé, les chaussures trop fortes.
+Et aussi le teint cuivré, les yeux d’un brun
+d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs
+de ce visage sans éclat…</p>
+
+<p>Un sourire, où l’on eût vainement cherché
+la bienveillance sollicitée, mais qui n’était
+point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur
+la nacre de ses dents.</p>
+
+<p>— Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle,
+fit-elle en secouant du bout des doigts
+la main gantée de laine noire de sa belle-fille.</p>
+
+<p>— Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié
+de l’appeler par son prénom, et que Jeanne,
+de son côté…</p>
+
+<p>— Oh ! mon ami, ne contrains pas
+Mlle Ferval à me donner un titre que je ne
+revendique nullement… Il me faut du temps
+pour me familiariser avec une présence aussi
+nouvelle… Je vais enlever mon chapeau et
+dire qu’on serve le dîner.</p>
+
+<p>Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons,
+et Jeanne vit alors seulement les deux jeunes
+filles dont l’une était « sa petite sœur ».
+Hélas ! elle la voyait trop tard pour éprouver
+le tendre attrait qu’elle avait espéré.</p>
+
+<p>Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise,
+dans un costume de velours taupe à
+ceinture « petit abbé », avait déjà la tournure
+d’une jeune personne. Son chapeau fleuri de
+minuscules roses de soie et ses cheveux bruns
+crépelés encadraient un minois pointu, futé,
+aux yeux noirs pétillants, qui serait sans
+doute séduisant dans quelques années, mais
+qui, pour le moment, donnait l’impression
+d’une précocité plutôt déplaisante.</p>
+
+<p>Marie-Louise Arvennes, née du premier
+mariage de Mme Ferval, était une grande et
+belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais
+et potelé, les traits charnus, les grands yeux
+bleus pleins de franchise formaient un ensemble
+sympathique ; mais, d’une coxalgie
+qu’elle avait eue dans son enfance, il lui était
+resté une claudication très accentuée qui
+déparait son allure.</p>
+
+<p>— Georgette, embrasse donc ta sœur, dit
+M. Ferval, plus libre depuis que sa femme
+avait quitté le salon.</p>
+
+<p>— Bonsoir, ma chère, minauda la jeune
+péronnelle en lui effleurant la joue de sa
+petite bouche mièvre et dédaigneuse.</p>
+
+<p>Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun
+élan pour répondre à cette dérisoire caresse.</p>
+
+<p>Marie-Louise, qui observait cette scène,
+haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au
+timbre agréable bien qu’un peu garçonnier,
+je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue.</p>
+
+<p>— Merci, mademoiselle.</p>
+
+<p>— Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes
+des quarts de sœurs… puisque je suis la
+demi-sœur de Georgette… L’arithmétique
+nous l’enseigne : la moitié de la moitié…</p>
+
+<p>M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance ;
+il l’avait connue toute petite,
+elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait
+presque autant que sa fille Georgette, dont
+le caractère peu affectueux ne lui donnait
+guère satisfaction.</p>
+
+<p>Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler
+un peu, sous les bons baisers dont la gratifiait
+Mlle Arvennes.</p>
+
+<p>— En attendant le dîner, reprit celle-ci,
+venez dans ma chambre, si vous désirez vous
+recoiffer, vous laver les mains.</p>
+
+<p>— C’est cela, mes enfants, allez, approuva
+M. Ferval tout heureux.</p>
+
+<p>— Tu aurais pu dire : dans notre chambre,
+rectifia Georgette avec l’ombrageuse dignité
+des très jeunes personnes.</p>
+
+<p>— Ma petite, en ma qualité d’aînée…</p>
+
+<p>— Le droit d’aînesse n’existe plus en
+France. Ce n’est pas comme en Angleterre…
+Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons !</p>
+
+<p>Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire.</p>
+
+<p>— Jojotte, tu deviens pédante ! Les conférences
+de <i>Minerva</i> te tournent la tête.</p>
+
+<p>La porte du salon se referma sur les trois
+jeunes filles.</p>
+
+<p>Un couloir séparait l’appartement en
+deux : le salon, la salle à manger, pièces destinées
+<i>à être vues</i>, étaient assez vastes, et
+avaient chacune deux fenêtres sur le boulevard,
+tandis que les chambres, beaucoup
+moins grandes, donnaient sur une cour triste
+et resserrée. Mais l’électricité était installée
+partout, de sorte que, dans la chambre des
+deux sœurs où pénétra Jeanne, les meubles
+gentiment ripolinés ressortaient gaiement
+sous la claire lumière,… ainsi que les petits
+bibelots et souvenirs disposés sur des étagères
+ou épinglés aux murs.</p>
+
+<p>Georgette tendit son bras fluet vers une
+photographie encadrée de soie Pompadour :
+une femme en tunique orfévrée, levant au
+ciel ses mains chargées de bagues, ses lèvres
+entr’ouvertes, ses yeux extatiques étoilés de
+cils… Et, avec un trémolo dans la voix :</p>
+
+<p>— Ah ! Marie-Louise, est-il assez ressemblant,
+ce portrait de notre grande Judith
+Vernon !</p>
+
+<p>— Oui, en plus jeune…</p>
+
+<p>— Oh ! ma chère, les années glissent sur
+ces femmes-là…</p>
+
+<p>— Et sur leurs perruques…</p>
+
+<p>— Marie-Louise, tu es révoltante… Pour
+moi, il me semble avoir fait un rêve glorieux.
+Quand je pense que nous avons vu de près
+cette admirable Judith, la créatrice de
+<i>Jeanne Hachette</i>, de <i>Didon</i>, de <i>la Dame aux
+roses</i>,… que nous avons entendu sa voix,… sa
+céleste voix d’argent, nous faire cette délicieuse
+conférence : <i>Comment je me maquille</i>,…
+et que…</p>
+
+<p>— Oui, oui, mais tu m’empêches de faire
+à ta sœur les honneurs du cabinet qu’il serait
+plus juste d’appeler : l’armoire de toilette…
+Ma chère, vous connaissez le proverbe : « La
+plus jolie fille du monde… » Mais vous trouverez
+là ce qu’il faut pour vous recoiffer, <i lang="la" xml:lang="la">et
+cætera</i>.</p>
+
+<p>Mlle Georgette daigna tourner les yeux
+vers la nouvelle venue. Ses cils noirs distillèrent
+une malice soudaine :</p>
+
+<p>— Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas
+beaucoup d’art, à Quimper-Corentin ?</p>
+
+<p>Depuis qu’elle était seule avec les jeunes
+filles, Jeanne commençait à se remettre de
+l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors.
+Piquée au jeu par l’air moqueur de sa cadette,
+elle répondit d’un ton ferme et posé :</p>
+
+<p>— Vous vous trompez, Georgette… Mon
+cher grand-père était poète et artiste… Il m’a
+enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle…
+Je ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai…</p>
+
+<p>La fillette poussa un petit cri aigu, et les
+mains jointes, les yeux levés comme la
+Judith Vernon du portrait :</p>
+
+<p>— <i>Jamais allée au théâtre !</i>… C’est inconcevable !…</p>
+
+<p>Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit
+avec la même fermeté, puisée moins encore
+dans son amour-propre que dans la volonté
+de rendre hommage à une chère mémoire :</p>
+
+<p>— Mais grand-père m’a lu et commenté
+les chefs-d’œuvre de Corneille, de Racine, de
+Molière… Quelques belles pièces modernes
+aussi, comme celles d’Henri de Bornier, de
+Rostand…</p>
+
+<p>— Bravo, ma chère ! défendez-vous, approuva
+Marie-Louise… Mais trêve de conférence
+contradictoire… Apprêtons-nous pour
+le dîner.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dix minutes plus tard, la famille se trouvait
+réunie autour de la table, où Jeanne, en
+face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une
+invincible timidité. Cependant elle avait
+faim, n’ayant fait, durant le voyage, que peu
+d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes,
+elle n’avait été accoutumée, chez le sobre
+M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au gaspillage ;
+mais on y mettait en pratique cette
+conception chrétienne de la vie matérielle,
+qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel
+ascétisme, comporte pour chacun, maîtres
+et serviteurs, le réconfort nécessaire ; la province
+a le monopole de ces tables familiales
+où l’on sert, avec des ressources modestes,
+de beaux fruits, du lait pur, du beurre frais,
+où les plats, simples et peu nombreux, sont
+assez abondants pour satisfaire pleinement
+l’appétit.</p>
+
+<p>D’abord éblouie par l’élégance des dames
+Ferval, Jeanne éprouve maintenant un étonnement
+contraire, devant la soupière bien
+petite pour cinq personnes, où nagent, dans
+un bouillon maigre et inodore, quelques
+tranches de <i>flûte</i>… Et elle donne un souvenir
+attendri (car, maintenant, toutes ces choses — même
+les plus prosaïques — font partie
+du cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne,
+constellé d’<i>yeux</i>, sucré, onctueux…
+Oh ! le geste familier de grand-père découvrant
+la soupière !</p>
+
+<p>— Un peu de potage, mon enfant ?</p>
+
+<p>— <i>Oui, grand</i>… Oui, mon père, murmure-t-elle,
+rejetant la brève illusion, avec le frisson
+d’un oiseau qui s’ébroue.</p>
+
+<p>Dans le creux à peine rempli de l’assiette,
+chacun puise en silence quelques cuillerées.
+Puis la voix mécontente de Mme Ferval
+exprime ce que chacun pensait <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> :</p>
+
+<p>— Ce potage est tiède…</p>
+
+<p>La jeune bonne, appelée d’un coup de
+timbre, se présente, d’un air à la fois effronté
+et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné,
+avec lequel elle effectuait tantôt
+d’approximatifs nettoyages, contre un tablier
+à peu près blanc.</p>
+
+<p>— Vous n’avez donc pas fait chauffer le
+bouillon, Éva ?</p>
+
+<p>— Oh ! pensez-vous !… Madame pense-t-elle !…
+corrige-t-elle aussitôt sous un regard
+foudroyant de la « patronne ». Il n’est peut-être
+pas resté assez longtemps sur le feu…
+Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour
+ajouter…</p>
+
+<p>— Il suffit ! Changez les assiettes et servez-nous.</p>
+
+<p>Quel malin besoin éprouve cette intolérable
+Éva d’initier Jeanne Ferval aux expédients
+du ménage, en mentionnant le médiocre
+restaurant qui collabore aux menus
+de la dernière heure ?…</p>
+
+<p>Au potage succédèrent de petits restes de
+bœuf bouilli nageant dans une sauce brune
+plus vinaigrée que beurrée ; puis quelques
+tranches d’œufs durs et de pommes de terre
+engluées d’une sorte de colle décorée du nom
+de sauce blanche.</p>
+
+<p>Pour partager ces piètres mets entre cinq
+convives, tout en réservant la part de la
+bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette
+maëstria dans la parcimonie que connaissent
+certaines maîtresses de maison parisiennes.
+La frénésie contagieuse qui s’appelait <i>Paraître</i>,
+et qui, avant la guerre, s’étendait du
+monde à la moyenne bourgeoisie, condamnait
+souvent ses victimes à de véritables
+<i>restrictions alimentaires</i>. Ne fallait-il pas
+payer le loyer relativement cher, les costumes
+à la mode, les cours mondains,
+l’abonnement aux conférences de <i>Minerva</i> ?</p>
+
+<p>Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment
+ces miettes peu savoureuses, tout
+en commentant la causerie à laquelle elles
+venaient d’assister. Georgette, pour laquelle
+Mme Ferval semblait avoir un faible prononcé,
+babillait avec autant de liberté qu’une
+grande personne.</p>
+
+<p>— Nous sommes toutes allées féliciter
+Judith Vernon, lui offrir des fleurs… Et,
+conclut-elle triomphalement, comme je suis
+la plus jeune auditrice de <i>Minerva</i>, j’ai eu
+le grand honneur d’être embrassée par l’illustre
+Judith !…</p>
+
+<p>M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage
+qui s’infiltre trop souvent dans les
+mœurs bourgeoises choquait ses principes,
+mais un homme occupé tout le jour dans les
+bureaux d’une banque n’a pas le temps ni
+la compétence nécessaires pour diriger une
+éducation féminine.</p>
+
+<p><i>Minerva</i> était une université mondaine
+que fréquentaient des jeunes femmes et
+jeunes filles distinguées… Craignant de passer
+pour arriéré et tyrannique en opposant
+son <i>veto</i>, il se contentait de combattre les
+enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon
+sens.</p>
+
+<p>— Une accolade de Judith Vernon ! fit-il
+gravement ; elle a dû te laisser sur la joue
+un échantillon de sa poudre et de sa crème
+de beauté : document précieux pour compléter
+sa conférence !</p>
+
+<p>Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher
+de sourire. Mais Georgette pinça une
+petite bouche scandalisée :</p>
+
+<p>— Oh ! papa ! Tu critiques toujours les
+programmes de <i>Minerva</i>… Ne trouvais-tu
+pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus,
+l’auteur des <i>Conseils à Simonne</i>, fût chargé
+de nous faire un cours de morale ?</p>
+
+<p>— C’est qu’avant de s’improviser moraliste,
+avec ces fameux <i>Conseils à Simonne</i>, Claude
+Fabus a écrit des livres fort peu édifiants.</p>
+
+<p>— Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval,
+que ses cours de <i>Minerva</i> sont parfaits de
+tact.</p>
+
+<p>— Soit ! Mais ces éducateurs, pour le
+moins imprévus, me font toujours l’effet du
+loup déguisé en berger.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, père, approuva
+Marie-Louise ; pour ma part, je ne partage
+pas l’engouement général à l’égard de ces
+arrivistes qui prennent le chemin de Damas
+pour aller à l’Académie,… comme le dit ma
+tante Marnière…</p>
+
+<p>— Fais-nous grâce des idées de ta tante,
+interrompit sèchement Mme Ferval. Qu’elle
+élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et
+de Mme de Maintenon… si bon lui semble !</p>
+
+<p>— Mais, maman, Marguerite et Henriette
+ne sont pas des jeunes filles <i>démodées</i>. Ma
+tante les garde auprès d’elle, surtout depuis
+son veuvage ; mais elle est loin de s’opposer
+à leur développement intellectuel…</p>
+
+<p>Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli
+significatif rapprocher les fins sourcils de
+Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé
+avec sa belle-sœur.</p>
+
+<p>Éva reparut, apportant une mince tranche
+de viande rouge sur une bouillie vert-pré :
+le rosbif aux épinards provenant de chez
+Rissolet.</p>
+
+<p>Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter
+comme ses sœurs, elle ne faisait que deux ou
+trois bouchées des illusoires rondelles de
+pain de fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille
+avait été vidée.</p>
+
+<p>— Etes-vous toujours aussi… affamée ?
+demanda Mme Ferval avec un sourire contraint.</p>
+
+<p>— Je mange beaucoup de pain, il est vrai,
+balbutia-t-elle en rougissant.</p>
+
+<p>— Je n’ai nullement l’intention de vous
+le reprocher… Seulement, avec du pain riche
+on ne peut guère satisfaire un appétit… rustique.
+Éva, apportez de votre pain pour
+Mlle Jeanne…</p>
+
+<p>Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout
+à dix-huit ans, de posséder un appétit « rustique »…
+et il serait vraiment abusif d’étendre
+jusqu’au pain nourricier les distinctions sociales !
+Mais certaines nuances, à tort ou à
+raison, semblent traduire des intentions blessantes.
+Jeanne comprit qu’aux yeux dédaigneux
+de Georgette, par exemple, manger
+« du pain de la bonne » constituait une infériorité
+marquée. M. Ferval lui-même se sentit
+mécontent et gêné.</p>
+
+<p>Au dessert figurèrent quelques oranges
+décoratives, et de petites pommes à demi
+gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions
+de Maryvonne.</p>
+
+<p>— Si vous vouliez me permettre, madame.
+J’ai apporté quelques fruits… Le panier est
+resté, je crois, dans le salon…</p>
+
+<p>Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps
+absente. Quand l’humble panier noir
+à couvercle, tout poudreux du voyage, fit
+son apparition, Georgette eut un sourire
+moqueur. Mais il en sortit de belles et odorantes
+pommes, auprès desquelles celles de
+la table avaient l’air d’affreux avortons,…
+des poires duchesses, cueillies au dernier
+automne dans le jardin de M. Plémeur,… une
+galette dorée exhalant la plus appétissante
+odeur de pâte fraîche.</p>
+
+<p>— La galette du Chaperon rouge ! murmura
+Georgette.</p>
+
+<p>— En effet ! riposta Marie-Louise ; car sa
+vue suffirait à donner une faim de loup…</p>
+
+<p>— Quels superbes fruits ! dit M. Ferval
+en ouvrant une poire juteuse et parfumée,
+tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses
+investigations, chuchotait :</p>
+
+<p>— Il y a aussi du beurre, madame ! Ce ne
+sera pas la peine d’en acheter demain…</p>
+
+<p>— Emportez ce panier à la cuisine, interrompit
+Mme Ferval avec impatience.</p>
+
+<p>Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient
+avec gourmandise les fruits tendres
+et savoureux, dont les pelures se déroulaient
+sous le couteau, en rubans vert pâle ou jaune
+d’or. Dans les yeux de la jeune bonne, chichement
+nourrie, Jeanne lut une convoitise
+quasi enfantine, et n’écoutant que son bon
+cœur :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre, madame,
+de donner un de ces fruits à… Éva ?</p>
+
+<p>— Oh ! vous êtes libre d’en disposer, fit
+Mme Ferval d’un air surpris et ombrageux.
+Prenez ce que mademoiselle vous offre.</p>
+
+<p>Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse,
+en murmurant à peine un « merci ».</p>
+
+<p>La pauvre Jeanne succombait de fatigue ;
+aussi accepta-t-elle volontiers d’aller se
+mettre au lit tout de suite.</p>
+
+<p>— Bonsoir, mon père, fit-elle avec un
+mouvement timide pour embrasser M. Ferval ;
+lui-même aurait voulu lui donner cette
+marque d’affection, mais, craignant d’exciter
+des jalousies, il se contenta de serrer la petite
+main légèrement brunie qui s’avançait vers
+la sienne. Déçue, interdite, Jeanne dit un
+bonsoir plus timide encore à sa belle-mère,
+à ses sœurs…</p>
+
+<p>Un grand cabinet pourvu d’une petite
+fenêtre avait été meublé pour elle d’un lit
+de fer, d’une chaise, d’une table de toilette.
+Après une courte prière, la pauvrette, toute
+frissonnante, se glissa entre ses draps, que
+nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et
+elle s’endormit en pressant contre ses lèvres,
+avec une touchante ferveur d’orpheline, la
+médaille de la sainte Vierge qu’elle portait
+au cou.</p>
+
+<p>Jeanne rêva qu’elle s’en allait seulette,
+coiffée comme le Chaperon rouge, et, comme
+lui, portant une galette et un pot de beurre.
+Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur
+de coquelicot, était noir ainsi que son
+costume. Le cœur rempli d’une tendre
+anxiété, elle se dirigeait vers une maisonnette
+où devait se trouver grand-père Plémeur,
+malade,… quand deux louveteaux lui
+barraient le chemin. Détail particulier, à
+peine étrange en rêve : l’un d’eux avait le
+visage pointu, l’air moqueur de Georgette ;
+l’autre, la figure hardie et commune d’Éva.
+Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient
+pot de beurre et galette… Jeanne
+leur échappait, pour courir, toute palpitante,
+vers la maisonnette aperçue. De ses deux
+mains étendues, de son buste projeté en
+avant, de tout son pauvre cœur haletant,
+elle heurtait la porte close en appelant :
+<i>Grand-père ! Grand-père !</i>… Mais, au froid
+qui la pénétrait, elle sentit que grand-père
+Plémeur n’était plus là… Et elle se réveilla
+en pleurant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c5">V<br>
+<span class="xsmall">DEMI-SŒURS ET QUARTS DE SŒUR</span></h3>
+
+
+<p>La divergence que nous avons pu constater
+entre les idées de Marie-Louise Arvennes
+et celles de sa cadette provenait de
+leurs natures respectives, mais aussi de l’influence
+qu’avait eue, sur l’esprit de la première,
+Mme Marnière, sa tante paternelle.</p>
+
+<p>Lorsque sa mère s’était remariée avec
+M. Ferval, Marie-Louise était une jolie petite
+fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type
+même du « bel enfant ». Mais, en dépit de ses
+florissantes apparences, elle commença insensiblement
+à traîner la jambe, puis à
+marcher en boitillant. Les jeunes bonnes, à
+l’inexpérience desquelles elle était abandonnée
+la plupart du temps, n’y faisaient
+même pas attention, et quand la mère s’en
+aperçut, il était trop tard : Marie-Louise
+était atteinte d’une coxalgie et devait, par
+suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse
+toute sa vie. D’abord soignée à Berck
+la pauvrette, si gaie, si remuante, dut rester
+étendue, pendant de longs mois, dans une
+gouttière. Elle en sortit amaigrie, pâlie, et
+les médecins exigèrent pour elle une vie libre,
+saine, au grand air.</p>
+
+<p>Mme Marnière, qui avait deux fillettes de
+son âge, et qui habitait, à Bourg-la-Reine,
+une gentille maison entourée d’un jardin,
+offrit alors de se charger d’elle. Il y avait
+incompatibilité d’humeur entre cette femme
+de trente ans, simple, sérieuse, profondément
+affectueuse sous des dehors un peu froids, et
+sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait
+en Marie-Louise que l’enfant de son frère.
+Celle-ci fut donc élevée avec ses cousines
+jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie
+familiale avaient laissé dans son cœur une
+profonde empreinte. Sans doute, au contact
+des jeunes filles « modernes » qu’elle fréquenta
+ultérieurement, elle prit une allure,
+un ton quelque peu garçonniers ; mais elle
+ne devait pas oublier le vivant exemple que
+lui avait donné sa tante Mathilde, comme
+épouse et mère chrétienne.</p>
+
+<p>Veuve aujourd’hui, après avoir soigné
+avec le plus absolu dévouement un mari prématurément
+infirme, Mme Marnière vivait
+entre ses deux filles, Marguerite et Henriette,
+dans la petite maison de Bourg-la-Reine
+qu’elle n’avait pas quittée.</p>
+
+<p>Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter
+la veuve remariée de son frère,
+Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue
+Marie-Louise en se tenant à l’écart, se contraignait
+à figurer parfois au <i>jour</i> de sa belle-sœur.
+M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait
+beaucoup d’estime ; elle lui savait gré, surtout,
+de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise.</p>
+
+<p>Mme Ferval, secrètement piquée de sentir
+subsister l’influence de sa belle-sœur dans
+les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette
+une préférence marquée ; elle était
+fière de cette enfant précoce, qui lui faisait
+déjà honneur « dans le monde ».</p>
+
+<p>L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval
+avait été pour elle une très désagréable surprise.
+Elle avait toujours pensé que l’avenir
+de cette belle-fille inconnue était fixé auprès
+de son grand-père. M. Plémeur pouvait vivre
+de nombreuses années encore, et elle ignorait
+qu’il eût aliéné ses droits sur sa maison.
+Force lui fut pourtant de modérer, vis-à-vis de
+son mari, l’expression de son mécontentement.
+M. Ferval, si paternellement bon
+pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit
+d’espérer les mêmes procédés envers sa fille
+Jeanne ?</p>
+
+<p>Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée
+de celle-ci, sans amener de changements notables
+dans les dispositions et les sentiments
+respectifs que nous avons vus s’ébaucher le
+premier soir. On était en pleine saison de
+visites, de conférences. Mme Ferval sortait
+beaucoup avec ses filles ; Jeanne restait
+seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle
+n’avait pas encore le courage de reprendre
+aucune des occupations qui lui plaisaient
+tant <i>là-bas</i> : étudier, lire, dessiner. Est-ce
+que rien de tout cela pouvait s’imaginer sans
+la douce direction de grand-père Plémeur,
+son bon regard lumineux, approbateur ? Cependant,
+au bout de quelques jours, le souvenir
+même de son aïeul lui inspira la volonté
+de réagir. Ne devait-elle pas à cette chère
+mémoire de ne pas donner à sa nouvelle
+famille le spectacle du découragement et de
+l’inaction ?</p>
+
+<p>Elle se mit donc à retirer du fond de sa
+malle les quelques livres, les souvenirs rapportés
+de Quimper.</p>
+
+<p>Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne
+suspendit, avec la branchette verte des dernières
+<i>Pâques fleuries</i>, le petit crucifix d’ivoire
+que l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première
+communion et la photographie de son
+aïeul…</p>
+
+<p>Un instant, elle hésita, songeant à épingler
+au mur l’image mortuaire trouvée par elle
+dans le wagon… et qu’elle gardait comme un
+souvenir mystérieusement associé à ses impressions
+d’orpheline exilée… Mais il lui eût
+été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion
+que lui avait causée le regard de la dame
+inconnue, doux comme un regard d’outre-tombe.
+Elle se ravisa, et mit l’image dans
+son livre de messe, un joli missel dont elle
+avait aquarellé elle-même les pages.</p>
+
+<p>Elle retrouva également au fond de sa
+malle une petite étagère à son usage, dont
+elle rajusta les planchettes démontées, et
+sur laquelle elle disposa les quelques volumes
+apportés de Quimper. Elle poussa un
+soupir de satisfaction en contemplant ces
+brindilles du nid détruit. La pièce exiguë où
+elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère.</p>
+
+<p>A la fin de cette journée, elle s’endormit
+avec plus de douceur, non sans avoir pieusement
+effleuré d’un baiser le crucifix de sa
+première communion et le portrait de son
+grand-père… non sans avoir aussi murmuré
+une prière <i>pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis
+Brumme</i>…</p>
+
+<p>Par suite du genre de vie qu’elle avait
+mené, l’esprit de Jeanne Ferval était à la
+fois plus sérieux et plus neuf que celui des
+autres jeunes filles ; son imagination n’avait
+formé aucun de ces rêves candides, mais romanesques,
+qui sont les premiers balbutiements
+du cœur féminin. Non seulement le
+cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait
+pas le classique cousin ou l’ami d’enfance
+qui fournit le prétexte d’une idylle,…
+mais elle n’avait jamais eu la velléité de se
+choisir « un idéal » parmi les poètes, les
+peintres illustres, les grands capitaines.
+Jeanne pouvait admirer une page littéraire
+sans évoquer le fantôme de son auteur… Elle
+contemplait la pure beauté de la <i>Madone au
+Grand-Duc</i> (dont l’abbé Lejal possédait une
+copie) sans que la beauté de Raphaël vînt
+mêler son souvenir à cette ravissante image.
+Son cœur demeurait la petite source limpide,
+où l’ombre même de l’amour ne s’est
+pas reflétée. Or, pour la première fois elle
+venait de concevoir une admiration, non
+plus abstraite,… une sympathie spontanée,
+enveloppant cette mère à peine entrevue et
+le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci n’appartînt
+plus à ce monde, cela n’empêchait nullement
+l’éveil ingénu de son premier rêve…
+Le passereau qui se pose sur un cyprès
+chante, comme les autres, sa romance printanière,
+et la petite touche de mélancolie
+qu’elle en reçoit la rend plus touchante et
+plus pure.</p>
+
+<p>Autour de cette jeune tête masculine,
+Jeanne voyait l’auréole du courage, de l’abnégation.
+Elle croyait, en l’admirant, ne
+vénérer que ces vertus,… de même qu’en
+priant <i>pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis</i>
+elle avait l’intention de faire simplement un
+acte de foi et de charité… Mais quelque chose
+d’étrangement doux palpitait dans son cœur.
+Comment la naïve petite solitaire de dix-huit
+ans, élevée entre un grand-père, un
+prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître
+l’Amour voletant sur un tombeau
+avec des ailes d’ange ?…</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où Jeanne avait
+arrangé ses affaires dans le petit coin qui lui
+était dévolu, Mlle Georgette, passant par la
+porte entr’ouverte sa figure de furet, avisa
+l’étagère aux livres. Sa curiosité l’emporta
+sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle
+témoignait à Jeanne.</p>
+
+<p>— Voilà donc ta bibliothèque ! fit-elle en
+entrant avec son sourire moqueur. Voyons !</p>
+
+<p>Et, copiant sa mère, le regard filtré entre
+les cils, elle lut tout haut le titre des volumes :
+le <i>Saint Évangile</i>, l’<i>Imitation</i>, <i>la Vie dévote</i>,
+<i>la Vraie dévotion à la Sainte Vierge</i>. Des
+livres de piété ! Le <i>Latin liturgique</i>.</p>
+
+<p>— Oh ! par exemple ! Cela t’intéresse, ma
+chère ?</p>
+
+<p>— Beaucoup, avoua Jeanne ; je l’avais
+étudié avec l’abbé Lejal… Grâce à lui, je
+peux comprendre tous les offices en latin,…
+les psaumes, les hymnes dans leur concision
+si belle, si frappante.</p>
+
+<p>— Oh ! ce doit être palpitant ! railla Georgette,
+piquée de jalousie, en découvrant à
+« cette petite sauvage », comme l’appelait
+Mme Ferval, plus d’instruction qu’on ne
+pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,… Racine,…
+Molière,… La Fontaine,… Mme de
+Sévigné… Les éternels classiques dont on
+nous rebat les oreilles… En fait de littérature
+moderne, c’est plutôt court : <i>l’Art d’être
+grand-père</i>… et… des Zénaïde Fleuriot !</p>
+
+<p>— Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise,
+attirée par la voix surette de sa
+cadette, que, pour une bibliothèque portative,
+la vôtre est fort bien composée ?… Des
+livres pieux, qui sont en même temps des
+chefs-d’œuvre… Nos meilleurs classiques…
+Le plus tendre sourire de Victor Hugo… Et,
+pour délassement, ces romans si frais, si
+limpides, à la fois gais et doucement mélancoliques,
+dont Zénaïde Fleuriot avait le
+secret…</p>
+
+<p>— Bien simplet, bien anodin, ma chère,
+minauda Georgette.</p>
+
+<p>— Vous appréciez notre romancière bretonne,
+Marie-Louise ? fit Jeanne en tournant
+un regard éclairé vers celle qui s’intitulait
+amicalement son « quart de sœur ». Non seulement
+elle m’a charmée par les qualités que
+vous énoncez, mais son nom m’est cher et
+familier pour l’avoir entendu souvent de la
+bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère
+avaient été liés d’amitié avec Mlle Fleuriot…
+et lorsque nous allions à Locmariaquer, nous
+déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans
+un beau vieux manoir de ce village que l’auteur
+d’<i>Aigle et Colombe</i> passait l’été.</p>
+
+<p>Une exclamation pointue comme un cri
+de souris interrompit la conversation. C’était
+Mlle Georgette qui venait de découvrir le
+missel de Jeanne et le feuilletait.</p>
+
+<p>— Marie-Louise, vois donc !… L’image
+mortuaire du fils Brumme ! Comment se
+trouve-t-elle là ?</p>
+
+<p>Jeanne eut un mouvement instinctif pour
+arracher le pieux souvenir à ces mains maigrelettes
+et fureteuses, comme si elles l’eussent
+profané en le touchant. Il lui semblait qu’un
+petit roquet glapissant venait de faire irruption
+dans la chapelle blanche de son rêve.
+Mais elle s’arrêta, rougissante, puis un peu
+pâle.</p>
+
+<p>— Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne ?
+demandait Marie-Louise en fixant sur elle
+le franc et clair regard de ses yeux bleus.</p>
+
+<p>— Ce doit être la dame qui se trouvait
+avec moi, quand j’ai quitté Quimper… Nous
+avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une
+de l’autre… Elle a changé de train pendant
+que je dormais…, puis j’ai ramassé cette
+image qu’elle avait dû laisser tomber…</p>
+
+<p>— Tout s’explique, fit Georgette. A voir
+ce souvenir dans ton paroissien, on aurait
+pu supposer que ce beau jeune homme était
+ton parent ou ton fiancé ! Tandis que tu ne
+le connaissais nullement… et sa mère, pas
+davantage…</p>
+
+<p>Jeanne eût ressenti moins vivement une
+brutale injustice que cette réflexion de sa
+cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent
+les paupières, et la rougeur ardente qui
+lui monta au visage transforma le « petit
+sou de cuivre » en un petit sou de cuivre
+rouge.</p>
+
+<p>— On peut prier pour un défunt sans
+l’avoir connu, murmura-t-elle. D’ailleurs, sa
+mère m’a paru très sympathique, très
+bonne… Je suis sûre qu’elle allait me parler…
+lorsque j’ai fermé les yeux.</p>
+
+<p>Car Jeanne se le rappelait avec regret et
+confusion : elle avait clos ses paupières, par
+timidité, comme on ferme la porte au nez
+d’une indiscrète.</p>
+
+<p>— Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre
+assez curieuse. Mme Brumme est une
+très ancienne amie de ma tante Marnière ;
+elle a vu naître mes cousines Marguerite et
+Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et
+m’a connue moi-même toute petite, quand
+j’étais en pension chez ma tante.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’elle vient quelquefois ici ?</p>
+
+<p>— Mais oui, s’empressa de répondre Georgette ;
+elle visite petite mère. Oh ! elle est
+très aimable, très distinguée,… beaucoup
+moins ennuyeuse que ta tante Mathilde, soit
+dit sans t’offenser, ma chère Marie-Louise…
+Pas assez mondaine peut-être…</p>
+
+<p>— Et… comment supporte-t-elle son
+grand chagrin ?… demanda Jeanne timidement.</p>
+
+<p>— La mort de son fils ? Mais très bien,
+ma chère ! Elle n’a presque rien changé à
+ses habitudes : toujours obligeante, sociable,
+s’intéressant à tout et à tous… Dieu sait,
+pourtant, quelle perte elle a faite !… Ce jeune
+homme était admirablement doué : beau,
+intelligent, adorant sa mère… On avait
+craint d’abord que ce malheur ne la rendît
+folle… Il n’en est rien, heureusement !…</p>
+
+<p>— Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise,
+notre petite sœur est un véritable
+phonographe de salon… Elle possède la faculté
+naturelle d’enregistrer les bavardages,
+les médisances, et jusqu’aux insinuations
+dont tout le sens réside dans le ton dont elles
+sont dites… Oui, parmi les amies de maman,
+il en est quelques-unes qui critiquent la résignation
+si chrétienne de Mme Brumme, qui
+doutent de sa douleur ! Mme Brumme est
+soutenue par deux sentiments : la légitime
+fierté que lui inspire la noble conduite de son
+fils… et surtout sa grande piété.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, Jeanne cessa de
+goûter le charme mystérieux qu’elle avait
+ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait
+dans son souvenir la douceur d’une
+apparition. D’autre part, en recueillant, de
+la bouche de ses sœurs, des détails positifs
+sur la personne d’Alexis Brumme, sur les
+affaires qui l’appelaient à New-York pour
+le compte d’une importante maison anglaise,
+en apprenant qu’il était fiancé à une jeune
+fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait
+été étranger en effet. Certes, elle continuait
+à admirer l’héroïque sacrifice du passager
+du <i>Titanic</i>. Mais son premier rêve se détachait
+d’elle, comme les pétales d’une fleurette
+hâtive, frissonnante, qui s’est trompée
+de saison. Et, sans qu’elle en eût conscience,
+la perte de cet illusoire trésor la laissait un
+peu plus dénuée.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>La nouvelle année commença tristement
+pour la pauvre Jeannette. Le matin du
+1<sup>er</sup> janvier, lorsqu’elle alla embrasser son
+père dans la petite pièce qui lui servait de
+bureau, il lui glissa dans la main un gentil
+porte-monnaie de cuir noir, en murmurant :</p>
+
+<p>— Pour ta toilette… C’est peu de chose ;
+mais il y a tant de frais, à cette époque de
+l’année !</p>
+
+<p>Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver,
+M. Ferval, en veston d’appartement, en pantoufles,
+paraissait las et souffrant. Le geste
+dont il accompagnait ces quelques mots
+semblait soulever avec peine un fardeau de
+soucis et de charges.</p>
+
+<p>— Vous êtes trop bon, mon père… Il ne
+faut pas vous gêner pour moi…, murmura
+la jeune fille, très touchée de cette attention,
+mais que sa timidité, le manque d’habitude
+qu’elle avait de vivre avec lui, rendaient
+encore gauche et contrainte.</p>
+
+<p>— Pauvre enfant !… c’est assez naturel.</p>
+
+<p>Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si
+désireux de s’aimer, si malhabiles à s’exprimer
+leur bonne volonté affectueuse.</p>
+
+<p>Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce.</p>
+
+<p>— Hem !… toussota M. Ferval, avec l’évidente
+intention de la rappeler.</p>
+
+<p>— Mon père ?…</p>
+
+<p>— Oui, je voulais te dire… Inutile de
+mentionner ce petit présent, vis-à-vis de
+Georgette ni de…</p>
+
+<p>Une faible rougeur monta aux joues pâles
+de M. Ferval et parut se communiquer au
+petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le
+comprenait parfaitement, ce n’était pas le
+nom de la bonne et franche Marie-Louise que
+sous-entendait la phrase inachevée, mais
+celui de sa belle-mère. Elle souffrit dans sa
+fierté, pour son père, pour elle-même ; et elle
+eut un mouvement instinctif, comme pour
+déposer le porte-monnaie sur un coin du
+bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant
+les doigts qu’elle entr’ouvrait :</p>
+
+<p>— J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine
+fermeté, de faire un cadeau à ma fille…
+Je te priais seulement de ne pas en parler
+inutilement…</p>
+
+<p>Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres
+membres de la famille ; Marie-Louise avait
+obtenu l’autorisation d’aller passer la journée
+chez sa tante ; et Mlle Georgette, pour
+étrenner les mignonnes jumelles de nacre
+qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses
+parents à une matinée théâtrale ; on irait
+ensuite dîner en musique, au restaurant du
+<i>Splendid Hôtel</i>. Le grand deuil de Jeanne
+l’évinçait, tout naturellement, de ce programme
+peu familial. Elle resta donc toute
+seule à la maison, où son chagrin et ses regrets
+se ravivèrent, comme il arrive toujours
+dans la solitude d’un jour de fête.</p>
+
+<p>Le lendemain seulement, elle reçut de
+l’abbé Lejal une lettre paternellement affectueuse,
+répondant à celle qu’elle lui avait
+adressée, et de Maryvonne un touchant
+petit paquet renfermant deux grosses paires
+de bas de laine noire tricotées à son intention,
+dont les énormes <i>côtes</i> représentaient
+une exagération contraire à celle des ridicules
+bas de mousseline.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c6">VI<br>
+<span class="xsmall">UNE JOURNÉE DE MADAME BRUMME</span></h3>
+
+
+<p>On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de
+Louis-Philippe, ne pouvait se consoler de la
+mort de son fils, le brillant duc d’Orléans,
+que le tragique accident de la route de la
+Révolte venait de jeter soudainement d’une
+vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on
+assure aussi que les craintes indicibles qui
+suppliciaient ce cœur de mère chrétienne
+s’apaisèrent un jour, comme par miracle.
+<i>Elle savait</i> — il est probable que ce fut par
+une de ces intuitions toutes-puissantes qui
+ne se définissent pas plus qu’elles ne se discutent, — <i>elle
+savait</i> que son fils était sauvé,
+et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité.</p>
+
+<p>Ces miracles intimes se produisent plus
+fréquemment que ne l’imaginent les esprits
+superficiels ; mais les âmes qui en sont favorisées
+ont généralement la pudeur de l’aumône
+divine qu’elles reçoivent. Et elles se
+contentent, à travers leurs larmes, de sourire
+mystérieusement aux anges.</p>
+
+<p>Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines
+personnes incapables de rien voir en
+profondeur, constataient « qu’elle supportait
+étrangement bien son malheur ». Il avait
+semblé, en effet, devoir accabler cette mère,
+restée veuve toute jeune, et qui avait clos
+sa vie sur le souvenir d’un unique amour,
+pour le transposer avec plus de force et de
+dévouement en tendresse maternelle.</p>
+
+<p>Alexis Brumme se dessina, en grandissant,
+comme un de ces êtres charmants dont le
+cordial sourire, le lumineux regard font
+éclore spontanément les sympathies. Doué
+d’un de ces esprits vifs et curieux qui, rapidement,
+s’assimilent une foule de connaissances,
+mais que leur mobilité rend impropres
+aux études spécialisées, il avait, tout
+en s’orientant vers la voie pratique des
+<i>affaires</i>, absorbé au hasard une énorme
+quantité de lectures graves ou frivoles. Son
+imagination impressionnable, que rebutaient
+les lourds traités de philosophie, fut séduite
+par le merveilleux de certains romans directement
+issus des erreurs théosophiques.
+Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son
+esprit, tout au moins à titre d’hypothèses
+curieuses. Or la foi ne saurait s’accommoder
+du <i>Que sais-je ?</i> des sceptiques.</p>
+
+<p>Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant
+des relations en Angleterre, Alexis
+avait accepté avec enthousiasme la situation
+avantageuse offerte à sa jeune activité
+par une importante maison de Liverpool.
+Mme Brumme eût, certes, préféré le garder
+près d’elle ; mais elle ne l’avait jamais aimé
+avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par
+d’assez fréquentes réunions et par une correspondance
+assidue, lui permit de conserver
+certaines illusions sur la mentalité religieuse
+de son fils. Plus d’une mère au zèle prudent
+a été réduite à se demander tout bas : « Mon
+œuvre est-elle intacte ? » à se répondre :
+« Non, sans doute… Les oiseaux du ciel ont
+enlevé une partie de la bonne semence, ou
+bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre
+était généreuse… Le bon grain n’est pas entièrement
+perdu. Viennent l’été de la vie, le
+chaud soleil des affections familiales…, et,
+Dieu aidant, les croyances dont j’avais déposé
+le germe dans son âme rendront alors
+cent pour un… »</p>
+
+<p>Oui, tant que le bien-aimé habite cette
+terre, tant que son regard affectueux, sa voix
+cordiale, son clair et jeune sourire peuvent
+engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs,
+les mères se bercent volontiers d’illusions…</p>
+
+<p>Les fiançailles d’Alexis avec une jeune
+Anglaise catholique, qui joignait aux dons
+physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis
+pour sa femme les qualités morales que
+Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa
+bru, vinrent confirmer ses espoirs.</p>
+
+<p>Ce fut à ce moment que se produisit le
+naufrage du <i>Titanic</i>. Mme Brumme subit
+alors le double supplice intérieur qu’avait
+enduré la reine Marie-Amélie : non seulement
+son cœur maternel saignait de l’incomparable
+arrachement ; mais elle était
+en proie au doute poignant, que les lèvres
+se refusent à énoncer, comme le blasphème
+de leur amour, de leur espérance, et qui crée
+une plaie vive au cœur…</p>
+
+<p>Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de
+ses croyances altérées par la vaine curiosité
+des erreurs modernes… Il n’était pas redevenu
+le chrétien fidèlement pratiquant,
+qu’elle comptait revoir bientôt en lui, sous
+la douce influence de sa jeune femme. Or,
+si la confiance en Dieu et la charité nous
+font un devoir de ne désespérer du salut de
+personne, notre tendresse exige douloureusement,
+pour un être chéri, tous les gages
+de bonheur éternel…, et, avec une détresse
+sans nom, elle tend ses bras vides vers le
+ciel…</p>
+
+<p>Dieu ne résiste pas à la supplication d’une
+mère. Au moment où Agar et son enfant
+vont succomber dans le désert, un ange lui
+indique la source fraîche et bruissante qui
+leur rendra la vie. L’ange de consolation
+descendit, invisible, auprès de Mme Brumme,
+quand elle put reconstituer, d’après le récit
+d’un survivant, le geste d’héroïque charité
+par lequel Alexis, plein de jeunesse, de vie,
+d’espoir, avait accompli le sacrifice suprême
+pour sauver une femme inconnue… Elle eut
+alors l’apaisante, la surnaturelle <i>certitude</i>
+qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots,
+à cette minute sublime où il aima son prochain
+plus que lui-même, Alexis avait eu
+vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise
+qui peut effacer toutes les erreurs.</p>
+
+<p>Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna
+ceux qui la voyaient, par la mystérieuse douceur
+dont s’enveloppa sa douleur si profonde…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Six semaines environ après le jour où
+nous l’avons vue prendre place en face de
+Jeanne dans le wagon des dames seules,
+Mme Brumme, rentrée de Bretagne, où elle
+a passé quelques jours près d’une amie,
+revient d’une messe matinale à la chapelle
+des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle
+habite, depuis de nombreuses années, ce
+quartier de la rive gauche dont elle apprécie
+le calme relatif. Presque chaque jour, on
+peut la voir passer ainsi, dans la grisaille du
+matin, silhouette noble et harmonieuse, dont
+le grand deuil semble désormais l’enveloppement
+naturel.</p>
+
+<p>Quel trésor sans prix est devenue, pour
+elle, la conviction qu’elle peut encore travailler
+au bonheur de son enfant, que chacun
+des actes de piété accomplis par la
+mère rachète les années d’indifférence et
+d’oubli du fils ? Avant de rentrer chez elle,
+Mme Brumme se dirige vers la pauvre et
+vieille maison où demeure une de ses protégées,
+ex-institutrice, âgée de plus de quatre-vingts
+ans, qui vit toute seule d’une infime
+retraite.</p>
+
+<p>Mme Brumme monte les six étages de l’escalier
+étroit et roide. La clef est sur la porte de
+la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.</p>
+
+<p>— Entrez, répond au <i>toc toc</i> de la visiteuse
+une faible voix cassée.</p>
+
+<p>Le spectacle qui s’offre aux yeux de
+Mme Brumme est lamentable et bizarre :
+sous la <i>tabatière</i> dispensant un jour blafard,
+Mlle Eudoxie, falote et bossue comme une
+vieille fée, est assise dans un pauvre lit dont
+la couverture, mangée aux mites, n’offre
+plus, contre le froid, qu’une protection dérisoire.
+Alentour, sur le carreau même de la
+chambre, sont déposés, avec une espèce de
+symétrie dans le désordre, toutes sortes
+d’objets hétéroclites : ustensiles de cuisine,
+livres moisis et boursouflés, aux feuillets
+jaunis, noircis, qui semblent avoir traversé
+des incendies et des naufrages… Innombrables
+petits morceaux d’étoffes, qui pourraient
+servir à reconstituer l’histoire des
+tissus depuis Louis-Philippe ; car on y rencontrerait,
+en cherchant bien, des échantillons
+de <i>gros de Naples</i> ou de <i>velours épinglé</i>,
+de popeline, d’indienne…</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela, deux tourterelles
+en liberté déambulent gravement sur leurs
+pieds roses, en regardant de côté, d’un œil
+doucement effaré.</p>
+
+<p>Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor
+pour témoigner le moindre étonnement,
+s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie
+Charité.</p>
+
+<p>Mlle Eudoxie a pris un rhume : « <i>Ce ne
+sera rien</i> », affirme-t-elle, d’une voix fêlée.</p>
+
+<p>Puis, surannée, elle porte, l’une après
+l’autre, à ses lèvres exsangues, les mains
+gantées de noir de sa visiteuse.</p>
+
+<p>— Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle,
+avec un geste que n’eussent pas désavoué
+les Précieuses réclamant « les commodités de
+la conversation ».</p>
+
+<p>Mme Brumme, assise sur l’unique chaise
+boiteuse, ouvre son sac et en tire du sucre,
+du chocolat, une boîte de lait concentré, des
+œufs frais.</p>
+
+<p>— Que d’attentions délicates !… Que de
+bontés !… s’extasie la vieille institutrice toujours
+maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance.
+Oh ! vous avez même songé à mes
+petites compagnes !…</p>
+
+<p>Devant le sac de graines destiné à ses
+chères tourterelles, ses yeux rougissent d’attendrissement.
+Elle va procéder à un nouveau
+baise-main dont Mme Brumme se
+défend.</p>
+
+<p>— Chère mademoiselle, murmure celle-ci
+d’un ton persuasif, avez-vous réfléchi à ce
+que je vous ai dit, lors de ma dernière visite ?
+Vous êtes trop isolée, à votre âge…</p>
+
+<p>Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils,
+quelles offres vont suivre, et toute sa pauvre
+joie s’envole.</p>
+
+<p>— Quitter mon quartier, mes habitudes,
+pour aller dans une maison de retraite…
+jamais !</p>
+
+<p>— Mais vous ne sortez plus !</p>
+
+<p>— Il faudrait laisser tout cela ! reprend-elle
+avec un geste de détresse vers les
+vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés.
+Et ce geste, qui paraîtrait comique à l’âge
+sans pitié, résume, aux yeux pensifs de
+Mme Brumme, l’instructif besoin de la
+pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier
+souffle, s’exténue à posséder, à garder
+quelque chose…</p>
+
+<p>A ce moment, une des tourterelles vint,
+en battant des ailes, se poser familièrement
+sur le grabat, où sa compagne ne manqua
+pas de la rejoindre.</p>
+
+<p>— Et ces pauvres mignonnes !… Il me
+faudrait les abandonner ? sanglota la vieille
+fille.</p>
+
+<p>— Non, dit Mme Brumme, avec bonté ;
+je connais une dame qui habite la campagne,
+et qui a de charmantes jeunes filles… Vos
+oiseaux seraient bien soignés chez elles.
+Vous-même, vous pourriez alors recevoir les
+soins qu’exige votre âge…</p>
+
+<p>Elle s’interrompit devant le regard angoissé
+de l’octogénaire. Sans doute, l’obstination
+de celle-ci était déraisonnable ; au
+point de vue du bien-être comme à celui de
+l’hygiène, n’importe quel asile eût été préférable
+à sa mansarde… Mais si l’on déracine
+malgré lui un vieillard, il dépérit et meurt un
+peu plus vite, telle une plante à demi desséchée
+qu’on arrache sur un tas de ruines.</p>
+
+<p>Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance
+administrativement… Elle a cette
+charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre…
+celle <i>qui tolère, qui supporte tout</i>…, même les
+manies puériles d’une pauvre vieille fille.</p>
+
+<p>Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à
+la soulager. Elle ôte ses gants, son chapeau,
+allume le petit réchaud à pétrole… dont
+l’idée seule fait trembler en regardant les
+faibles mains de l’octogénaire… Mais l’Ange
+gardien des dernières années veille sans doute
+comme auprès des berceaux.</p>
+
+<p>Mme Brumme ne quitte sa protégée
+qu’après lui avoir servi une tasse de lait,
+un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour
+sa toilette, et avoir réparé le désordre du
+misérable lit… Elle lui fera porter, dès aujourd’hui,
+une chaude couverture, un châle
+de lainage. En attendant sa prochaine visite,
+elle la recommande aux soins de la concierge,
+dont une pièce blanche stimulera la philanthropie.</p>
+
+<p>En reprenant le chemin de chez elle,
+Mme Brumme aperçoit un garçon de treize
+à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite
+d’un libraire qui vend des livres
+d’<i>occasion</i>. Elle reconnaît le visage pâlot,
+les larges yeux noirs de son jeune voisin
+Roger Dumont, dont la mère, une veuve
+digne et laborieuse, confectionne de la lingerie
+pour une grande maison de blanc.
+Grâce à son travail, son fils, très intelligent,
+très studieux, peut continuer à s’instruire.</p>
+
+<p>Cet enfant, qui a la passion des livres, est,
+en ce moment, comme fasciné par l’étalage
+du libraire, et Mme Brumme peut s’en
+approcher sans attirer son attention. Une
+étrange émotion s’empare d’elle, en reconnaissant,
+sur certains volumes, des titres
+qui lui rappellent d’amers souvenirs… Oui,
+il y a là plusieurs de ces romans qui ont
+séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui
+ont suggéré un déplorable éclectisme religieux.
+Et maintenant, devant cette hasardeuse
+pâture, le jeune Roger Dumont ouvre
+de grands yeux affamés.</p>
+
+<p>Le prix modique des bouquins fatigués
+lui semble une aubaine ; il cherche déjà
+quelques sous au fond de sa poche, quand
+Mme Brumme le prévient. Elle avance le
+bras pour enlever les volumes suspects, et
+son voile de crêpe effleure l’épaule de l’enfant,
+comme une aile sombre et tutélaire.
+Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de
+reproche timide, tout en portant la main à
+son béret.</p>
+
+<p>— Ne regrettez pas ces ouvrages, qui
+ne vous eussent appris rien d’utile, dit
+Mme Brumme avec une maternelle bonté ;
+j’en ai, chez moi, de meilleurs, qui ont appartenu
+à mon fils… Venez les prendre ce soir,
+s’ils vous font plaisir…</p>
+
+<p>Le « merci » ravi du jeune garçon, l’éclair
+de joie qui brille dans ses yeux, dédommagent
+la mère d’Alexis du sacrifice auquel
+elle vient de consentir, car, jusqu’à présent,
+elle n’avait pu se résoudre à se séparer
+de cette petite bibliothèque composée par
+elle, avec quelle prudence, quel amour, pour
+son fils de douze ans !…</p>
+
+<p>Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle
+vient de faire ; tandis que les romans, dangereux
+pour une jeune imagination, qu’elle
+vient d’acheter à vil prix, iront grossir les
+cendres de son feu, les <i>livres d’Alexis</i> procureront
+à cet enfant une saine distraction,
+peut-être un enseignement salutaire… Elle
+se sent pénétrée d’une joie immatérielle,
+étrangement douce, comme si, de très loin,
+ou de très près, qui sait ? — son bien-aimé
+lui souriait.</p>
+
+<p>— Voici une lettre pour vous, madame,
+lui dit la concierge en la voyant rentrer.</p>
+
+<p>Une lettre… hélas ! c’était, depuis la mort
+d’Alexis, une des plus pénibles épreuves de
+Mme Brumme… Son cœur avait, pendant
+plusieurs années, vécu de sa correspondance
+avec son fils…, au point qu’il lui arrivait
+encore de penser, à propos de tel ou tel
+incident de la vie quotidienne : « Je lui
+écrirai cela ! »</p>
+
+<p>L’émotion de la pauvre mère s’accrut en
+reconnaissant, sur l’enveloppe qu’on lui présentait,
+le timbre des États-Unis, où Alexis
+faisait d’assez fréquents voyages pour la
+maison de Liverpool. Dans le libellé de
+l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait
+d’une manière troublante l’écriture
+du jeune homme… Ah ! c’était trop dur de
+recevoir cette lettre, quand <i>l’autre</i> ne pouvait
+plus venir !…</p>
+
+<p>Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement
+de l’amitié pour Maurice Valteyre,
+le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait
+aujourd’hui… Elle se rappelait d’heureux
+jours, où elle et sa cousine Geneviève
+mettaient en commun leurs joies maternelles,
+asseyant sur le même tapis les deux beaux
+petits garçons nés à deux mois de distance.</p>
+
+<p>Elle revoyait la paisible maison de province
+de ses parents, servant de cadre à ce
+tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant,
+coiffant d’auréoles les deux petites têtes
+blondes… Et <i>Ourson</i>, le grand terre-neuve,
+qui avait pour elle une prédilection passionnée,
+léchant, de sa large langue rose, le
+visage de son petit à elle, sans le confondre
+avec l’autre…</p>
+
+<p>Mme Brumme se retrouve dans le petit
+intérieur où elle vit seule avec ses souvenirs
+(car elle a résolu par la négative la crise des
+domestiques, et n’emploie qu’une femme de
+ménage, ce qui lui permet de faire un peu
+plus de bien à ses protégés).</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au
+coin du feu, dans son fauteuil ; et, triomphant
+de ses velléités amères, elle lit avec une mélancolique
+sympathie la lettre, datée de
+New-York, qui débute d’une façon tout
+affectueuse pour elle, pour la mémoire de
+son cher Alexis, ami d’enfance et de collège
+de Maurice, avant de dériver en confidences
+personnelles :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez
+le courage d’être bonne pour tous, me pardonnerez-vous
+de vous parler à cœur ouvert, comme
+je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore
+de ce monde ? Vous m’aimez un peu, je le sais, à
+cause d’elle, qui fut presque une sœur pour vous…
+Toutes deux, vous avez eu la même destinée :
+veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement
+mères !… C’est après la mort de la mienne,
+vous le savez, que j’eus le désir d’aller utiliser en
+Amérique mon diplôme d’ingénieur nouvellement
+conquis.</p>
+
+<p>J’étais bien moins attiré par ce mirage d’<i>Eldorado</i>
+qu’exerce toujours le Nouveau Monde, que poussé
+par le besoin de dépayser ma douleur. Dans la
+patrie du génial Edison, ma situation a prospéré
+plus vite qu’elle ne l’eût fait en France… J’ai noué
+ici de loyales et solides amitiés, mais je n’ai pas
+même entrevu la fiancée rêvée… Les Américaines
+sont généralement jolies ; leur intelligence fort cultivée,
+leur franchise en font de charmantes camarades.
+Mais leur esprit positif et l’indépendance résultant
+de leur libre éducation déconcertent mes
+idées — ou mes préjugés — d’enfant du vieux
+monde… J’ai bien rencontré ici quelques Françaises…
+Aucune ne me plaît… et je m’empresse de
+reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne suis
+rien moins que fat.</p>
+
+<p>Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je
+cherche une perle joignant aux charmes physiques
+les dons de l’esprit, les qualités exquises du cœur,
+et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de doux,
+qui est à la femme ce que la <i>fleur</i>, cette poudre fine,
+impalpable, est au fruit qu’elle pastellise…</p>
+
+<p>Notre cher Alexis avait rencontré une perfection
+en la personne de cette blonde Margaret, au teint
+nacré, aux traits d’une invraisemblable finesse, et
+dont l’âme, si poétiquement, si tendrement pieuse,
+semblait rayonner une <i>Lumière Invisible</i>… Alexis
+ne sera jamais remplacé dans son cœur… J’ai appris
+dernièrement — le saviez-vous ? — que miss Margaret
+allait se faire <i lang="en" xml:lang="en">sister of Mercy</i>… (sœur de charité).</p>
+
+<p>Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire
+un voyage en France, dans l’espoir d’y découvrir,
+avec votre aide, la perle introuvée jusqu’à présent…</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux
+la lettre que Maurice terminait par d’affectueuses
+excuses, pour l’avoir entretenue ainsi
+de lui-même…</p>
+
+<p>« Pauvre enfant ! songea-t-elle ; il regrette
+sa mère ; moi, je pleure mon fils. N’est-il
+pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec
+confiance ?… »</p>
+
+<p>Elle l’excusait d’autant plus sincèrement
+qu’elle venait d’éprouver une émotion très
+douce en apprenant que la fiancée de son
+fils ne voulait pas devenir l’épouse d’un
+autre homme : il lui semblait qu’un beau
+lis, dont la prière était le parfum, fleurissait
+désormais sur la tombe d’Alexis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans l’après-midi de ce même jour,
+Mme Brumme, ayant préparé le paquet de
+lainages qu’elle allait faire porter chez la
+pauvre vieille institutrice, et les livres promis
+au jeune Roger, se disposa de nouveau à
+sortir. C’était le <i>second jeudi</i> de janvier, le
+<i>jour</i> de Mme Ferval, et bien qu’il lui fût
+pénible d’entendre des conversations frivoles,
+elle tenait à s’y trouver en même
+temps que Mme Marnière, toujours un peu
+isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette
+petite Jeanne Ferval, nouvellement arrivée,
+qui lui inspirait un compatissant intérêt.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c7">VII<br>
+<span class="xsmall">LE JOUR DE MADAME FERVAL</span></h3>
+
+
+<p>Les deuxième et quatrième jeudis du mois,
+choisis par Mme Ferval pour la petite solennité
+du jour de réception, toute la maison
+est dès le matin en <i>état de siège</i>, comme dit
+plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et
+surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré
+de la veille, avec autant de prestesse que si
+des ailes s’attachaient à la place des deux
+grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne
+ses talons hors de leurs savates trop
+larges.</p>
+
+<p>Ces demoiselles mettent elles-mêmes la
+main à la parure du salon, essuyant les bibelots,
+disposant, dans les vases en forme de
+tubes ou de cornets, les roses de Noël frêles
+et guindées, les mimosas aux houppettes d’or
+duveteux, les narcisses blancs et figés, qui
+semblent les accessoires d’un lunch en miniature :
+minuscules tasses d’or sur des plateaux
+de porcelaine.</p>
+
+<p>Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le
+menu plus que jamais sacrifié ; le mince
+bifteck se carbonise sur le gril ; les pommes
+de terre frites sont à la fois crues et brûlées ;
+on se passe de dessert ; mais l’épicier est venu
+ce matin livrer des petits fours variés, un
+<i lang="en" xml:lang="en">plum-cake</i> pour le thé… Le pâtissier voisin
+a fourni une élite de babas à la crème,
+d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand
+savait, dit-on, indiquer tous les degrés de la
+considération sociale, rien que par la manière
+dont il offrait à table une tranche de bœuf…</p>
+
+<p>Certains <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i> bourgeois offrent pareil
+exemple de graduation ; mais au lieu de s’exprimer
+par le ton et la formule, elle consiste,
+plus positivement, dans le choix de la friandise
+offerte, depuis le gâteau à l’ananas
+réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez
+qui l’on danse…, jusqu’à l’humble petit-beurre
+(jadis à la portée de toutes les bourses)
+dont se contentera la cousine pauvre ou
+l’amie qui cherche des leçons de piano.</p>
+
+<p>Le déjeuner terminé, Madame et « ces
+demoiselles » vont s’habiller, se recoiffer.
+Éva elle-même se transforme, de souillon
+qu’elle est la plupart du temps, en petite
+bonne proprette avec un tablier blanc à
+bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à
+attendre les visites, et il est à souhaiter, pour
+l’honneur de la maison, qu’elles soient nombreuses.
+Conçoit-on un <i>jour</i> comme celui de
+Mme Marnière ou de Mme Brumme, qui réunissent
+à peine, dans leur petit salon, cinq
+ou six amies intimes ? Rien de surprenant à
+cela : elles font elles-mêmes très peu de
+visites, pas de nouvelles connaissances, et
+ne médisent jamais de personne, ce qui
+apporte vraiment trop de restrictions à la
+conversation.</p>
+
+<p>Mme Ferval, au contraire, se donne autant
+de peine pour préparer le succès de ses réceptions
+qu’un impresario pour lancer une
+pièce sensationnelle. Et il y a, dans ses
+annales, un <i>jour</i> glorieux, qui ne sera jamais
+dépassé ni égalé sans doute, où <i>soixante-dix
+personnes</i> défilèrent chez elle.</p>
+
+<p>A la fin de cette journée, Madame était
+aphone, exténuée, et toutes les sucreries de
+la maison ravagées comme par une invasion
+de fourmis… Mais le salon cerise était consacré
+salon mondain… M. Ferval dut savourer
+le soir cette flatteuse nouvelle, à la
+place du rôti absent…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Que devient Jeanne Ferval au milieu des
+préparatifs du jour de réception ? Dès la veille,
+il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas. Elle
+est si sauvage, si gauche, si mal habillée !…</p>
+
+<p>Voyez-vous ce petit épouvantail présenté
+à l’opulente Mme Phare-Amineux, la femme
+du fabricant de pâtes alimentaires qui a <i>son
+auto</i> ? ou bien à l’élégante Mme Le Tremplin,
+qui regarde tout le monde du haut de sa
+grandeur, sous prétexte que son mari est
+député socialiste ?</p>
+
+<p>En conséquence, Mme Ferval a dit à sa
+belle-fille :</p>
+
+<p>— Étant donné votre deuil récent, Jeanne,
+il est plus convenable que vous ne paraissiez
+pas au salon.</p>
+
+<p>— Je n’y tiens pas du tout, madame.</p>
+
+<p>A cette réponse sincère, où l’enfant de la
+nature n’a voulu mettre ni impolitesse, ni
+dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se
+froncèrent légèrement.</p>
+
+<p>— Vous pourriez répondre d’une manière
+plus polie !…</p>
+
+<p>— Mais, madame…, balbutie Jeannette
+rougissante. (Jamais grand-père Plémeur ni
+M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle
+parlait simplement selon sa pensée.)</p>
+
+<p>D’un geste bref, Mme Ferval coupa court
+à toute explication ; la petite <i>sauvageonne</i>
+venait de la froisser dans son amour-propre
+de maîtresse de maison.</p>
+
+<p>Il est trois heures de l’après-midi quand
+un coup de timbre annonce les premières
+visiteuses.</p>
+
+<p>— Ce doit être ta tante Marnière, dit
+Georgette à Marie-Louise, d’un ton qui signifie
+clairement : « Il n’y a qu’une campagnarde
+qui puisse arriver d’aussi bonne
+heure. »</p>
+
+<p>Cette dame et ses filles entrent en effet.
+Marie-Louise profite de ce qu’il n’y a encore
+personne pour se jeter au cou de sa tante,
+comme une enfant. Elle échange avec ses
+cousines ces frais baisers sonores qui n’appartiennent
+qu’à la jeunesse, tandis que
+Mme Ferval et Georgette, restant au second
+plan avec des sourires ambigus, protestent
+silencieusement contre ces effusions déplacées.</p>
+
+<p>— Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en
+tendant le bout des doigts à sa belle-sœur…
+Ah ! comme vos filles sont grandes !… Henriette
+surtout !… Quel géant il faudra pour
+la mener à l’autel !…</p>
+
+<p>Henriette Marnière, bien que trop grande
+en effet, était charmante sans beauté, avec
+son teint laiteux, son lourd chignon blond,
+la jeune franchise de son sourire.</p>
+
+<p>— Soyez tranquille, tante : il ne se présentera
+pour nous aucun prétendant, ni
+grand, ni petit…, dit-elle avec une résignation
+enjouée, mitigée de ce vague espoir dans
+l’avenir qui n’abandonne jamais tout à fait
+une fille de dix-huit ans.</p>
+
+<p>— C’est plus que probable, affirma sérieusement
+Mme Marnière.</p>
+
+<p>Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage
+à ses filles, pour lesquelles elle redoutait, à
+l’excès peut-être, les aléas de la symbolique
+« loterie ».</p>
+
+<p>Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces
+hommes séduisants qui n’ont pas la vocation
+de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert
+sans se plaindre, jusqu’au jour où, cloué
+à trente-huit ans dans un fauteuil d’infirme,
+l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet
+constant de ses soins les plus dévoués.</p>
+
+<p>Certes, elle lui gardait, au delà de la
+tombe, toute l’affection qu’avaient ranimée
+et fortifiée ces années d’épreuve commune.
+Elle entretenait pieusement son souvenir
+dans le cœur de leurs filles… C’était sur l’inconnu
+qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite
+ou Henriette que se reportaient ses
+rancœurs, sous forme de suspicion. Et puis,
+bien que la vie simple et saine, au grand air,
+eût fait d’elles des jeunes filles bien portantes,
+Mme Marnière redoutait toujours que
+l’hérédité paternelle ne se manifestât plus
+tard, les rendant incapables de supporter les
+fatigues qui incombent à une mère de famille
+dans une situation modeste.</p>
+
+<p>C’est pour toutes ces raisons que, dès leur
+adolescence, elle avait dit aux deux sœurs :</p>
+
+<p>— Les jeunes filles de la classe bourgeoise
+ne se marient pas sans dot. Il faudra donc
+vous arranger pour rendre votre existence
+intéressante et utile dans le célibat.</p>
+
+<p>Mme Ferval sourit malignement en entendant
+affirmer par leur mère l’improbabilité
+du mariage de ses nièces.</p>
+
+<p>— Ma chère, vous leur enfoncez, de vive
+force, la coiffe de sainte Catherine comme un
+éteignoir… J’admirerais leur résignation…,
+si j’y croyais…</p>
+
+<p>Marguerite rougit légèrement sous le regard
+railleur de sa tante. C’était la frappante
+image de son père : le sang vif dont
+une prompte émotion colorait son teint mat
+de brune, ses grands yeux noirs traversés
+d’éclairs révélaient une âme ardente.</p>
+
+<p>Dans son enfance, elle rappelait, au moral,
+son homonyme du <i>Journal de Marguerite</i>,
+une des plus vivantes figures enfantines qui
+soient sorties de la plume d’une conteuse :
+Marguerite Marnière était alors sujette à de
+fréquents accès de colère, suivis de prompts
+et sincères repentirs… Elle fit sa première
+communion avec une ardeur de néophyte,
+et passa ses années d’adolescence dans un
+enthousiasme dont s’étonnait la pieuse, mais
+calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation
+avait disparu, ne laissant subsister
+dans son cœur qu’une foi et une piété solides.
+Toute l’ardeur de son imagination
+s’était concentrée dans la musique, qu’elle
+étudiait depuis son enfance…, mais qui n’entr’ouvre
+son sanctuaire à ses adeptes qu’après
+une longue et pénible initiation. Ce fut elle
+qui répondit à Mme Ferval :</p>
+
+<p>— Tante, je vous assure que mon piano
+m’occupe absolument… C’est tellement passionnant,
+et désespérant, à la fois, de poursuivre
+la perfection d’un art !…</p>
+
+<p>— Oui, cela devient une manie, fit aigrement
+Mme Ferval dont le talent de pianiste
+n’avait jamais dépassé les « transcriptions
+faciles » d’opéras-comiques ou d’opérettes.</p>
+
+<p>— Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite
+sans relever l’interruption, non contente de
+son brevet supérieur, elle continue ses études…</p>
+
+<p>— Pour le <i>bachot</i> ? jeta Georgette d’un
+air capable.</p>
+
+<p>— Je ne sais encore, fit Henriette ; mais,
+avec ou sans diplômes, je veux grossir mon
+bagage, en vue du professorat…</p>
+
+<p>L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à
+cette conversation. Les coups de timbre se
+succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent
+bientôt noyées dans un flot d’aigrettes,
+de fourrures, de manteaux de velours…</p>
+
+<p>C’était un des <i>jours</i> brillants de la maison.
+Mme Ferval exultait. Georgette jacassait au
+milieu d’un petit groupe de jeunes filles ultramodernes,
+tandis que Marie-Louise se rapprochait
+de temps en temps de sa tante et de
+ses cousines.</p>
+
+<p>Mme Brumme entra dans ce salon, comme
+une ombre douce et bienveillante. Bien
+qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très
+simple mais si véritable distinction inspirait
+à Mme Ferval une certaine considération.
+Mme Brumme, tout en se montrant pour
+chacune d’une exquise urbanité, se rapprocha,
+elle aussi, de Mme Marnière.</p>
+
+<p>Tandis que Marie-Louise et Georgette
+offrent le thé et les gâteaux, secondées par
+leurs cousines un peu intimidées, mais
+simples et gracieuses, Mme Brumme contemple
+philosophiquement le tableau qui se
+présente à elle : celui de tous les salons bourgeois
+ambitieux de « mondanité ». Elle aperçoit
+des lèvres d’un rouge factice, des minois
+vieillissants, que le rire sillonne de mille
+petites rides, sous leur badigeon de crème et
+de poudre…, de jeunes visages qui gâtent
+déjà leur fraîcheur par les mêmes artifices…
+Elle se demande par quel prodige de l’art
+ou de la nature la race des loutres et celle des
+hermines semble devenue aussi féconde que
+la gent lapine ?…</p>
+
+<p>Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon,
+Mme Le Tremplin, femme du député
+d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure
+royale, en attendant <i>le grand chambardement</i>
+que réclame son mari en de virulents
+articles…</p>
+
+<p>Et, parmi les trop nombreux « manteaux
+de loutre » de la réunion, le plus authentique
+recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas,
+cette grosse Mme Phare-Amineux, qui, sans
+esprit, sans distinction ni charme, est l’objet
+des attentions les plus marquées.</p>
+
+<p>Mme Brumme, un peu attristée de voir
+s’insinuer dans les salons bourgeois le <i>bluff</i>
+et le snobisme, éprouve le besoin de reporter
+ses regards sur Mathilde Marnière, cette
+veuve encore jeune, si simple, si digne entre
+ses deux grandes filles… Celles-là sont bien
+les représentantes de cette classe modeste et
+distinguée à la fois, où l’éducation, les talents,
+les vertus familiales, sont toujours en honneur…
+Et elle se sent un peu consolée de
+tant de parades vaniteuses, de propos oiseux.</p>
+
+<p>Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié
+l’existence d’une certaine petite Jeanne Ferval
+invisible, dont personne ne s’informe…
+C’est dans l’espoir de la voir enfin qu’elle
+laisse partir les dames Marnière sans prendre
+congé en même temps qu’elles.</p>
+
+<p>Elle ne croit pas devoir rompre publiquement
+le silence que Mme Ferval affecte à
+l’égard de sa belle-fille ; mais elle profite d’un
+instant où les jeunes filles de la maison s’approchent
+d’elle pour dire à Georgette :</p>
+
+<p>— J’espère que votre sœur Jeanne n’est
+pas souffrante ?</p>
+
+<p>— Oh ! pas du tout, madame ; elle est seulement
+un peu sauvage, fit la petite personne,
+offusquée de cette question inattendue.</p>
+
+<p>— Eh bien, murmura Mme Brumme en
+souriant avec bonté, je voudrais essayer de
+l’apprivoiser…, comme j’ai fait jadis d’une
+pauvre moinelle, qu’on disait sauvage, elle
+aussi… J’espère qu’il me sera permis de la
+voir avant de partir ?</p>
+
+<p>— Mais, certainement, madame…, et j’ai
+tout lieu de penser que Jeanne en sera très
+heureuse, dit vivement Marie-Louise.</p>
+
+<p>Mme Brumme prit rapidement congé de
+Mme Ferval accaparée par un dernier lot de
+loutres et d’hermines… Marie-Louise, se
+chargeant de la reconduire, l’introduisit
+d’abord dans sa chambre, où elle avait
+offert un asile à la solitude de Jeanne.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">DE L’ART D’APPRIVOISER
+UNE MOINELLE</span></h3>
+
+
+<p>Jeanne, assise dans la chambre des deux
+sœurs, tenait un livre ouvert sur ses genoux ;
+mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les
+pages, s’abaissaient tristement vers le maigre
+feu nourri de débris de bois et de charbon,
+qui se mourait de consomption dans la cheminée.</p>
+
+<p>Elle avait été sincère en répondant à sa
+belle-mère <i>qu’elle ne tenait pas du tout</i> à
+figurer au salon… Cependant, la solitude à
+deux pas d’une nombreuse réunion ne peut
+que provoquer un mélancolique retour sur
+soi-même. Sa pensée, prompte comme un
+coup d’aile, retournait éperdument <i>là-bas</i>…
+Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les
+flambées joyeuses de Maryvonne et tous les
+bonheurs friands couvés dans leurs cendres
+chaudes : pommes baveuses, qui se fendillent
+en tirelires, châtaignes dont l’écorce craque
+sur la chair dorée, pommes de terre rôties,
+savoureuses comme des gâteaux… Et tous
+les rêves, toutes les légendes, une <i>Légende
+des siècles</i> en miniature, évoquée par les
+prestiges de la flamme !… Oh ! être une petite
+fille au nez rouge, aux mains gourdes de
+froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec
+de la neige à ses semelles, s’entendre dire par
+des voix pleines d’amour : « Entre vite, ma
+chérie !… Viens te chauffer !… », et se sentir
+pénétrée jusqu’au cœur par cette chaleur
+ineffable, qui rayonne d’un invisible foyer
+de tendresse !…</p>
+
+<p>Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce
+de stupeur qu’on éprouve, dans la première
+jeunesse, à se dire : <i>Cela ne sera jamais plus !</i>…
+Le bruit léger de la porte qu’on ouvrait
+n’éveilla pas son attention, et Mme Brumme
+put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où
+elle apercevait la jeune fille, de profil. Cette
+petite silhouette sombre, frileusement blottie
+sur elle-même, rendit étrangement actuelle
+et touchante la comparaison qu’elle avait
+employée tout à l’heure en parlant de Jeanne :
+elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée
+et tourmentée par des enfants, puis
+inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux
+jacasseurs, aux couleurs brillantes…,
+l’ahurissement, la brusquerie gauche et
+affolée de la pauvrette, que houspillaient
+vingt petits becs de nacre, d’ébène, de
+corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux
+graines. De guerre lasse, la propriétaire
+de la volière l’avait reléguée dans une des
+tourelles, petite boule grise et terne, toute
+gonflée de tristesse…, mais pour laquelle,
+déjà, la liberté était devenue lettre morte.
+Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait
+été Mme Brumme résolut de l’adopter…</p>
+
+<p>Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie,
+tourna un peu la tête. Il y eut un double
+mouvement de surprise, suivi d’un de ces
+silences auxquels nous attribuons — à tort — la
+longue durée d’une minute. Bien que
+Jeanne eût été positivement renseignée sur
+l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en prenait
+pas moins, à cet instant, le caractère
+d’une douce apparition.</p>
+
+<p>La visiteuse, de son côté, reconnaissait la
+petite voyageuse en deuil du wagon des
+dames seules, découverte dont Marie-Louise
+avait voulu lui laisser la surprise.</p>
+
+<p>Jeanne se leva, très émue, et regarda la
+mère d’Alexis. Cette dernière avait vu naguère,
+dans les yeux de perles noires de sa
+moinelle, cette même douceur effarouchée
+où perce une instinctive confiance… Elle
+retrouva naturellement les intonations discrètement
+caressantes qu’elle avait eues pour
+rassurer l’oiseau :</p>
+
+<p>— Je n’ai pas voulu quitter la maison
+sans faire votre connaissance, chère enfant…
+Mais nous nous sommes déjà rencontrées…,
+vous le rappelez-vous ?</p>
+
+<p>— Oh ! oui, madame… Il y a six semaines,
+quand j’ai quitté Quimper…</p>
+
+<p>— Eh bien, je suis charmée de retrouver
+ma petite compagne de route, et de voir
+qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus…</p>
+
+<p>Puis, désignant avec une douce familiarité
+le volume entr’ouvert :</p>
+
+<p>— Quel beau livre lisiez-vous quand je
+suis entrée ?</p>
+
+<p>— J’avais seulement pris ma méthode
+d’anglais…, pour essayer de travailler un
+peu…</p>
+
+<p>— Ah ! vous apprenez l’anglais ?…</p>
+
+<p>— Je l’avais commencé avec grand-père…
+Il le parlait très bien…</p>
+
+<p>La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine
+tremblota, comme si elle allait pleurer.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en
+s’efforçant de combattre son attendrissement,
+je vous laisse debout…</p>
+
+<p>Et, avec une grâce timide, elle offrit un
+siège à la visiteuse.</p>
+
+<p>Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir
+comment cela se fit, se trouvait assise elle-même
+auprès de Mme Brumme, les deux
+mains captives dans les mains de cette dernière.
+Elle parlait à cette personne, presque
+inconnue, avec une confiance, un abandon
+bien rares chez elle… Le cher passé d’hier
+reprenait vie dans ses confidences…, et la
+sympathie avec laquelle on l’écoutait le dépouillait
+de sa mélancolie, pour n’en laisser
+subsister que la douceur.</p>
+
+<p>Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces
+petites mains si vite soumises, Mme Brumme
+croyait sentir, après tant d’années écoulées,
+le contact si léger des frêles pattes de l’oiseau,
+quand, obéissant pour la première fois
+à son appel, il avait timidement sauté sur
+son doigt… Comme les progrès avaient été
+rapides !… Quel charme possède la bonté
+pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants
+et des bêtes !… Oui, en écoutant Jeanne,
+elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre
+oiselle au plumage terne, chassée de
+la trop brillante volière, était sortie de ce
+mutisme qui est le refuge sombre des faibles…,
+et où donnant libre cours, elle aussi,
+à de récents souvenirs, elle s’était remise
+à pépier, à battre des ailes, comme dans un
+nid…</p>
+
+<p>— Il faut que je vous quitte, à présent,
+chère enfant ; mais nous nous reverrons…
+Surtout ne vous découragez pas… Votre
+bon grand-père vous protège, bien que vous
+n’ayez plus le bonheur de le voir… Veiller
+sur ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément
+un des privilèges du Paradis…</p>
+
+<p>— Oh ! oui, madame, j’en suis sûre, répondit
+Jeanne très simplement.</p>
+
+<p>— Au revoir, petit oiseau, dit
+Mme Brumme en l’embrassant maternellement.</p>
+
+<p>La jeune fille resta comme interdite, sans
+oser lui rendre son baiser, dans la surprise
+heureuse qu’il lui causait.</p>
+
+<p>Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre,
+quand elle entendit derrière elle
+un pas pressé, une voix émue :</p>
+
+<p>— Madame…, excusez-moi…, j’oubliais…</p>
+
+<p>— Quoi donc, mon enfant ?</p>
+
+<p>— De vous rendre cette image trouvée
+dans le wagon. Je l’avais mise dans mon paroissien…,
+et… j’ai prié pour lui…</p>
+
+<p>Une quinzaine de jours auparavant, c’eût
+été pour Jeanne un très grand sacrifice de
+renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour
+duquel s’était cristallisé son premier enthousiasme.
+Maintenant, elle savait qu’Alexis
+Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune
+fille… Dans sa naïveté, elle s’imaginait qu’elle
+n’avait pas le droit de garder son portrait…
+Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable
+au moment de s’en séparer.</p>
+
+<p>Mme Brumme prit le mince rectangle que
+lui tendaient les petits doigts bruns imperceptiblement
+frémissants ; elle regarda une
+minute les traits chéris d’Alexis, son joyeux,
+son éphémère sourire de vivant, mélancolisé
+sur cette image… (car elle ne se blasait
+jamais de cette contemplation). Puis, relevant
+les yeux avec un soupir :</p>
+
+<p>— Gardez-la, mon enfant ; elle est bien
+placée entre vos mains… Et continuez à
+prier pour lui… C’était mon enfant, voyez-vous,
+c’est-à-dire toute ma joie, comme vous
+étiez celle de votre grand-père…</p>
+
+<p>— Oh ! madame…</p>
+
+<p>Cette faible exclamation renfermait toute
+la reconnaissance et la pitié, tendrement
+fondues ensemble, dont son cœur débordait.</p>
+
+<p>Il était très heureux que, là-bas, dans le
+salon cerise, Mme Ferval et ses filles fussent
+encore accaparées par les dernières visiteuses :
+qu’aurait-on pensé en apercevant
+tout à coup ce tableau inattendu : Jeanne
+redevenue pour un instant la <i>Jeannette</i> primesautière
+et câline de grand-père et de Maryvonne,
+appuyant son front contre l’épaule
+de Mme Brumme ?… ses cheveux bruns effleurant
+la joue de cette dernière, comme, jadis,
+les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie
+dans son cou, l’avaient caressée de leur douceur
+tiède et soyeuse…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c9">IX<br>
+<span class="xsmall">JEANNETTE MANQUE DE CŒUR</span></h3>
+
+
+<p>— Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là,
+en déroulant sa serviette pour le
+déjeuner du matin ; il me semble que le règlement
+de cette succession n’avance guère ?…</p>
+
+<p>Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse
+d’imperceptibles feuilles de thé, son mari
+fit entendre ce léger toussotement qui correspond
+à une constriction nerveuse du
+gosier.</p>
+
+<p>— Tu ne réponds pas ?… fit-elle avec
+étonnement.</p>
+
+<p>Georgette et Marie-Louise levèrent aussi
+des yeux interrogateurs au-dessus des tartines
+qu’elles beurraient.</p>
+
+<p>— C’est que, fit M. Ferval, se résignant
+à brûler ses vaisseaux, M. Plémeur n’a rien
+laissé…</p>
+
+<p>— Et sa maison ?</p>
+
+<p>— Elle était hypothéquée, pour la totalité
+de sa valeur.</p>
+
+<p>La petite cuiller que tenait Mme Ferval
+retomba brusquement sur la soucoupe.</p>
+
+<p>— Depuis quand le sais-tu ?</p>
+
+<p>— Mais, je ne l’ai jamais ignoré…</p>
+
+<p>— Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit ?</p>
+
+<p>— Les nouvelles désagréables s’apprennent
+toujours assez tôt.</p>
+
+<p>— Je dois convenir que celle-ci est du
+nombre ! Voilà donc Jeanne complètement
+à notre charge !…</p>
+
+<p>— Chut ! pria-t-il en agitant sa main
+pâle et grasse.</p>
+
+<p>Jeanne rentrait à ce moment… Elle revenait
+de l’église Saint-Nicolas-des-Champs, où
+elle avait assisté à la messe de huit heures.
+Son visage reflétait encore la douceur et la
+confiance d’une fervente prière.</p>
+
+<p>Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris
+et le foyer paternel, la <i>petite sauvageonne</i>
+commençait à s’apprivoiser. Elle circulait
+seule dans le quartier, principalement pour
+se rendre à l’église, car elle n’accompagnait
+pas Mme Ferval et ses filles à la <i>messe des
+paresseuses</i> ; malgré l’affection que son père
+eût été prêt à lui témoigner, malgré la bonne
+volonté amicale de Marie-Louise, sa vie restait
+effectivement en dehors de celle du reste
+de la famille.</p>
+
+<p>Mme Brumme avait contribué, pour une
+grande part, à dissiper le premier effarement
+de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie
+un peu farouche derrière lequel se retranchait
+sa véritable personnalité. Jeanne
+était allée plusieurs fois passer l’après-midi
+chez Mme Brumme ; elle y avait rencontré
+les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce
+si simple, si sincère, avait été pour elle une
+révélation. Au contact de ces jeunes filles
+aimables, elle sentait fondre peu à peu sa
+timidité, entrevoyant des paradis, jusqu’alors
+insoupçonnés, d’amitiés juvéniles.</p>
+
+<p>Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous,
+toute rafraîchie par la prière, et son petit
+visage un peu terne, sa modeste personne
+endeuillée en recevaient le touchant éclat
+d’une violette des bois sous la rosée. Déjà
+plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle
+s’avançait pour embrasser son père, saluer
+sa belle-mère… Mais le regard de celle-ci lui
+rendit sa gaucherie des premiers jours. A
+peine Jeanne faisait-elle demi-tour pour aller
+ôter son chapeau avant de s’asseoir à table,
+Mme Ferval reprit, avec un frémissement
+irrité dans la voix :</p>
+
+<p>— Est-il indiscret de demander <i>comment</i>
+M. Plémeur s’est ruiné ?</p>
+
+<p>— Nullement, ma chère amie, car cela est
+tout à son honneur.</p>
+
+<p>Et M. Ferval poursuivit, avec le désir
+visible de couper court aux récriminations :</p>
+
+<p>— Le frère cadet de M. Plémeur était un
+de ces êtres aventureux, un peu <i>brouillons</i>,
+toujours occupés à monter brillamment <i>une
+superbe affaire</i>… Quand Alain Plémeur
+mourut, assez brusquement, mon beau-père
+accepta, sans hésiter, sa succession, qui se
+chiffrait par un passif relativement considérable…
+Il ne voulait pas que le nom familial
+demeurât entaché d’insolvabilité.</p>
+
+<p>— Pur <i>don-quichottisme</i> !… Loin de l’admirer,
+je trouve coupable, moi, ce <i>beau geste</i>
+qui, somme toute, réduit sa petite-fille à
+l’indigence <i>et nous la laisse sur les bras</i> !</p>
+
+<p>L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans
+l’irritation, des expressions assez vulgaires.</p>
+
+<p>— Pardon !… Jeanne étant <i>ma fille</i>, il n’y
+a aucune raison pour qu’elle soit plus <i>indigente</i>
+que <i>sa sœur</i> Georgette…</p>
+
+<p>L’époux débonnaire venait de manifester,
+dans cette réponse, une sévérité inattendue…
+Et son visage refléta soudain l’autorité
+presque majestueuse du véritable chef de
+famille.</p>
+
+<p>— Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval,
+un instant interdite par l’éclatante justesse
+de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur,
+dicté par un orgueil de famille qui n’a pas
+lieu d’être chez d’obscurs bourgeois, fut, en
+réalité, une indélicatesse envers nous,… et
+envers l’enfant qu’il prétendait aimer !…</p>
+
+<p>— Oh ! madame, je ne peux vous laisser
+parler ainsi de mon cher grand-père… On voit
+que vous ne l’avez pas connu… Un orgueilleux !…
+lui si modeste et si simple !… Mais,
+comme il me le disait souvent, point n’est
+besoin de porter un grand nom pour avoir le
+culte de l’honneur… Quant à moi, il a été à
+la fois mon aïeul, mon père, ma mère… et
+vous dites <i>qu’il prétendait</i> m’aimer !</p>
+
+<p>Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger,
+venait d’entendre les dernières paroles échangées,
+et cette protestation avait jailli spontanément
+de son cœur…</p>
+
+<p>Marie-Louise et Georgette la regardaient
+avec une vive curiosité, surprises de voir
+l’émotion la transfigurer un instant.</p>
+
+<p>— Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle,
+et n’admets nullement vos leçons, repartit
+Mme Ferval avec hauteur.</p>
+
+<p>— Cependant, madame…</p>
+
+<p>— Il suffit, mon enfant, intervint son
+père ; le sentiment qui t’anime est louable,…
+mais…</p>
+
+<p>— Oh ! si vous lui donnez raison, interrompit
+Mme Ferval avec un violent dépit.
+Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit
+mine de se lever de table. Mais, à ce moment,
+Jeanne étouffa une douloureuse exclamation :</p>
+
+<p>— Papa, qu’avez-vous ? Voyez, madame,
+mon père se trouve mal !</p>
+
+<p>L’altération du visage de M. Ferval était
+frappante en effet ; ses traits soudainement
+pincés, l’expression anxieuse de son regard,
+sa pâleur devenue de la lividité, tout révélait
+en lui une de ces souffrances indéfinissables
+et profondes, que le mot d’<i>angoisse</i> peut seul
+exprimer.</p>
+
+<p>— Que vous arrive-t-il donc, mon ami ?…
+questionna plus doucement Mme Ferval.</p>
+
+<p>Il eut ce geste instinctif mi-impérieux,
+mi-suppliant, qui semble écarter les paroles
+comme des mouches importunes.</p>
+
+<p>— Rien… J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement…</p>
+
+<p>— Mais où souffrez-vous ?…</p>
+
+<p>Il indiqua silencieusement sa poitrine, que
+soulevait un souffle court et haletant.</p>
+
+<p>— Voilà votre œuvre, mademoiselle ! murmura
+Mme Ferval en se tournant vers
+Jeanne.</p>
+
+<p>Ce reproche était, certes, injuste ; la discussion
+qui venait à peine de s’ébaucher n’eût
+pas suffi à expliquer le soudain et violent
+malaise auquel son mari devait, en effet,
+être sujet. L’état de santé de ce dernier résultait,
+en réalité, d’un genre de vie contraire
+à son tempérament : claustration, le jour,
+dans les bureaux surchauffés d’une banque,
+et, le soir, trop fréquemment, dans les salles
+de spectacles et les salons où il lui fallait
+accompagner ces dames… soucis constants
+engendrés par cet obsédant besoin de <i>paraître</i>
+qui était loin d’épargner son intérieur.</p>
+
+<p>Évidemment, quand la pauvre machine
+humaine est arrivée à un certain degré de
+tension et d’usure, il suffit du moindre heurt
+pour y jeter la perturbation.</p>
+
+<p>Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par
+les paroles de sa belle-mère, au point le plus
+sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître
+si vite, hélas ! ce grand-père qui l’avait
+tant aimée, qu’elle ne possédait plus l’heureuse
+incrédulité de son âge, relativement à
+l’idée de la mort… Tandis que Mme Ferval,
+Marie-Louise, Georgette s’empressaient
+d’aller chercher de l’éther, des sels, pour
+soulager le malade, Jeanne restait debout,
+sans oser intervenir par un mot ni par un
+geste, ce qui lui valut de sa belle-mère cette
+nouvelle apostrophe :</p>
+
+<p>— Vous feriez mieux de vous retirer,
+mademoiselle, que de rester plantée comme
+un terme, à contempler le mal que vous avez
+causé.</p>
+
+<p>M. Ferval fit un geste, comme pour défendre
+sa fille. Mais il n’en eut pas la force,
+et une contraction si douloureuse parut sur
+son visage, que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt
+afin d’éviter tout nouveau débat.</p>
+
+<p>Cependant, M. Ferval se remit assez
+promptement ; il n’aimait pas à consulter
+les médecins, et sa femme ne l’y engageait
+que du bout des lèvres, appréhendant les
+conseils de mise à la retraite et de vie rustique…</p>
+
+<p>« Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle
+à ses amies ; mais je me dois à mes filles !
+Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent
+à Paris… D’ailleurs, mon mari lui-même
+aurait, au bout de huit jours, la nostalgie
+de son bureau !… »</p>
+
+<p>Leur vie continua donc, toute semblable
+en apparence… Mais la situation de Jeanne
+devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis
+de sa belle-mère ; à l’indifférence du
+début, succédait, chez celle-ci, une hostilité
+mal déguisée : Jeanne ne possédait rien en
+propre, Jeanne, entièrement à la charge de
+son père, léserait Georgette, dont le futur
+mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante ;
+car, dans le monde d’arrivistes et
+de parvenus où Mlle Georgette déployait ses
+précoces talents, les prétendants, jeunes ou
+mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du chiffre
+de la dot.</p>
+
+<p>La <i>petite sauvageonne</i> se renferma plus que
+jamais en elle-même. Les affectueuses invitations
+de Mme Brumme se heurtèrent désormais
+à une soudaine et obstinée résolution.
+Certes, il lui fallut du courage, le jour
+où elle refusa d’aller passer la journée à
+Bourg-la-Reine, chez Mlles Marnière… Revoir
+une maison qui n’eût pas six étages, des
+arbres ailleurs que sur les boulevards, des
+fleurs, non plus coupées, entassées dans les
+petites voitures, mais vivantes dans la terre
+d’un jardin !… Entendre la belle et bonne
+musique promise par Marguerite !… Puiser à
+sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette
+mettait à sa disposition !… tout cela, d’avance,
+avait composé dans son imagination une de
+ces fêtes naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice ;
+mais elle avait bravement renoncé à
+ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine
+de sa lèvre, et faisant : <i>non, non</i> de la
+tête, comme un enfant buté qui se retient
+de pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme
+elle-même ne purent en obtenir davantage.</p>
+
+<p>Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable
+fièvre studieuse ; on eût dit, à la voir,
+une de ces candidates préparant des examens,
+desquelles on peut dire, comme dans
+l’Écriture : <i>Elles ont des yeux et ne voient
+point, des oreilles et n’entendent point</i>…</p>
+
+<p>Elle avait employé une partie de l’argent
+de ses étrennes à l’achat d’une <i>Méthode
+d’anglais appris sans maître</i>, avec la prononciation
+figurée à côté de chaque mot, et,
+dans ses nombreux moments de solitude, elle
+l’étudiait assidument.</p>
+
+<p>De temps en temps, elle correspondait
+avec l’abbé Lejal ; et, comme personne, à la
+maison, ne s’intéressait à cette correspondance,
+elle pouvait ainsi, librement, demander
+et recevoir les conseils qui lui étaient
+nécessaires dans sa situation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est six heures du soir, M. Ferval descend
+pesamment les marches du <i>Crédit Mâconnais</i> ;
+il songe avec appréhension aux
+<i>plaisirs</i> qui l’attendent ce soir, et qui vont
+porter à son comble la fatigue de la journée :
+dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée
+artistique à <i>Théâtrette</i>, société de très jeunes
+amateurs, où Mlle Georgette doit faire de
+sensationnels débuts. Son regard nostalgique
+embrasse le va-et-vient du boulevard…
+Le trottoir poudroie au soleil couchant…
+Bureaux et magasins commencent à y déverser
+un premier flot d’employés des deux
+sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels
+se mêle la théorie non moins affairée
+des Parisiennes qui ont élevé les visites, les
+conférences, les lunchs dans les maisons de
+thé à la hauteur d’un devoir d’état. Il eut
+un mouvement de surprise en voyant se détacher
+de la foule des passantes une frêle
+silhouette d’orpheline en deuil, avec un
+pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers
+beaux jours semblait railler cruellement
+le crêpe défraîchi : sa fille Jeanne était
+devant lui ; et vraiment, à la maison, il avait
+si peu le loisir de la voir, il lui parlait avec
+tant de contrainte, que cette subite mise en
+présence lui fit l’effet d’une rencontre après
+une longue absence. Un sourire presque gai
+détendit son visage lassé :</p>
+
+<p>— Toi, Jeannette !… Tu es devenue Parisienne
+à ce point ?</p>
+
+<p>Le petit visage au teint cuivré, aux yeux
+bruns d’émail, se leva timidement vers lui :</p>
+
+<p>— J’avais quelque chose à vous dire,
+papa… Alors, j’ai préféré… venir au-devant
+de vous…</p>
+
+<p>La physionomie de M. Ferval se rembrunit
+aussitôt ; il craignait quelque plainte au
+sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il donc ? murmura-t-il.</p>
+
+<p>La contraction pénible de ses traits
+n’échappa point à Jeanne, non plus que son
+teint blafard au grand jour, sa démarche
+appesantie, la fatigue profonde que trahissait
+toute sa personne, d’apparence robuste,
+mais légèrement voûtée.</p>
+
+<p>— Il ne se passe rien, père, mais j’ai
+quelque chose à vous demander, répondit-elle
+aussitôt, sans que son impénétrable physionomie
+de <i>petit sou de cuivre</i> révélât son
+véritable sentiment.</p>
+
+<p>Il la regarda curieusement et toujours un
+peu anxieusement. Par la logique des circonstances,
+qui avaient fait d’elle, uniquement,
+<i>l’enfant de son grand-père</i>, sa fille était
+pour lui une énigme. « Taciturne et sournoise »,
+lui assurait-on ; « timide et dépaysée »,
+pensait-il plus justement. Elle osait donc
+enfin lui exprimer un désir.</p>
+
+<p>Le père et la fille, qui avaient fait quelques
+pas côte à côte, se trouvaient devant la
+vitrine d’un élégant marchand de chaussures…
+M. Ferval reporta machinalement les
+yeux, de ces coquets souliers de luxe, de ces
+fines bottes cambrées, dont le cuir délicat
+empruntait les nuances les plus recherchées,
+aux chaussures fatiguées de la pauvrette…
+Elle lui apparut clairement comme une de
+ces Cendrillons de la vie réelle, que n’effleure
+nulle baguette de fée, et dont le fils du Roi
+n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux…
+Le père de Jeanne supposa que celle-ci désirait
+un peu d’argent pour son habillement…
+Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux,
+sa modeste garde-robe n’avait pas été renouvelée !…</p>
+
+<p>— Tu as bien fait, ma chérie, de venir me
+trouver, dit-il avec bonté ; il n’est que juste
+que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux
+de ta sœur… Peux-tu attendre jusqu’à la fin
+du mois ? reprit-il plus soucieux, en songeant
+aux lourdes charges dont la façade mondaine
+de leur vie grevait ses appointements.</p>
+
+<p>Mais Jeanne rougit en répondant avec
+vivacité :</p>
+
+<p>— Oh ! père, ce n’est pas cela ! J’ai encore
+la moitié des cinquante francs que vous
+m’avez donnés pour mes étrennes.</p>
+
+<p>— Pauvre enfant ! Dis-moi ce que tu
+désires.</p>
+
+<p>Affectueusement, il prit la petite main
+gantée de noir et la passa sous son bras. Pour
+quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment
+et publiquement père et fille.</p>
+
+<p>Jeanne se souvint du temps où grand-père
+Plémeur, tout fier, la promenait à son bras,
+sur le quai de l’Odet ou dans les allées de
+Locmaria… Une impression de douceur confiante
+lui effleura le cœur. Mais, se ressaisissant
+aussitôt, elle dit très vite, comme une
+leçon apprise :</p>
+
+<p>— Papa, je viens vous demander la permission
+de me placer en Angleterre.</p>
+
+<p>Devant cette requête inattendue, M. Ferval
+demeura interdit un instant.</p>
+
+<p>— Pourquoi en Angleterre ? murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Mais… parce que c’est là qu’on me
+propose un emploi…</p>
+
+<p>— Tu en cherchais donc un sans me le
+dire ?</p>
+
+<p>Le reproche contenu dans cette question
+lui fit un peu courber la tête.</p>
+
+<p>— J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal…
+murmura-t-elle ; et justement un ménage
+anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes,
+désire une jeune fille pour tenir compagnie
+à la dame et s’occuper de l’intérieur… Alors,
+papa, si vous vouliez me le permettre…</p>
+
+<p>Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé
+qui avait ému Mme Brumme ; mais
+elle le détourna bien vite ; comme si elle
+eût craint d’y laisser surprendre sa véritable
+pensée, quand M. Ferval l’interrompit avec
+une gravité un peu anxieuse :</p>
+
+<p>— Réponds-moi franchement, Jeannette.
+Est-ce parce que tu te trouves malheureuse
+chez nous que tu désires t’exiler ?</p>
+
+<p>— Père, je ne suis malheureuse que d’une
+chose : c’est d’avoir perdu mon cher bon-papa…
+Et si je cherche à gagner ma vie,
+c’est bien naturel : je vais avoir dix-neuf
+ans !…</p>
+
+<p>Il la regarda un instant, si jeune et si touchante
+dans son humble deuil. Il n’avait pas
+de dot à lui donner ; la résolution prise par
+elle était donc très sage.</p>
+
+<p>— Soit, concéda-t-il ; je pourrai, d’ici
+quelque temps, te faire débuter dans les
+bureaux du <i>Crédit Mâconnais</i>… Tu continuerais
+ainsi à vivre près de nous.</p>
+
+<p>La petite moue de Jeanne s’accentua,
+tremblotante et puérile, tandis qu’elle murmurait,
+les yeux sur le macadam :</p>
+
+<p>— Avec grand-père, j’ai lu tous les romans
+de Dickens… Et, depuis ce temps-là,
+j’ai envie de connaître l’Angleterre…</p>
+
+<p>— Ah ! si c’est pour ton plaisir…</p>
+
+<p>Il y avait dans l’accent de M. Ferval une
+soudaine froideur. Certes, les minutes auraient
+été bien courtes où ce père et cette
+fille, presque inconnus l’un à l’autre, goûtèrent
+l’illusion de marcher côte à côte, le
+cœur à l’unisson… Déjà, la petite main,
+cachée dans son terne gant noir, n’effleurait
+plus qu’à peine le bras sur lequel, tout
+à l’heure, elle se blottissait avec confiance.</p>
+
+<p>— S’il vous plaît, père, insista Jeanne
+dont la physionomie close, indéchiffrable,
+les paupières et les coins des lèvres abaissés
+semblaient plus que jamais ceux d’une fillette
+butée ; s’il vous plaît, permettez-moi de
+profiter <i>du vent qui souffle</i>, comme disait grand-père.
+Mrs Littlebee attend une prompte réponse…
+Tenez, voici la lettre de M. l’abbé…</p>
+
+<p>Il la prit et la glissa dans sa poche :</p>
+
+<p>— C’est bien, mon enfant… Nous verrons,
+murmura-t-il, soucieux et perplexe.</p>
+
+<p>Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions,
+ils firent quelques pas en silence.
+Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une
+certaine hésitation :</p>
+
+<p>— Il est inutile que nous rentrions ensemble…
+Mieux vaut ne pas parler de notre
+entretien à la maison, car j’ai besoin d’y
+réfléchir sérieusement avant de prendre une
+décision.</p>
+
+<p>Jeanne retira vivement sa main : elle sentait
+trop bien que sa belle-mère aurait vu
+dans sa démarche une feinte pour se faire
+protéger par son père… Peut-être leur commune
+rentrée au logis eût-elle occasionné
+quelque discussion funeste à la santé de ce
+dernier… Et, tandis qu’elle se hâtait pour y
+arriver la première, elle s’affermit dans sa
+résolution de gagner sa vie en s’exilant du
+foyer paternel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait,
+pour la dernière fois de la saison. En ce
+jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation
+pouvait prendre un tour plus familier.</p>
+
+<p>— Oui, madame, ma belle-fille est partie
+hier matin pour l’Angleterre, répondit-elle
+à une question de Mme Brumme.</p>
+
+<p>— Pauvre enfant ! J’aurais bien voulu
+l’embrasser avant son départ.</p>
+
+<p>— Oh ! chère madame, c’est une nature
+vraiment déconcertante… Non seulement
+elle a <i>voulu</i> partir,… mais elle l’a fait avec
+une insouciance… et, pour tout dire, avec
+un manque de cœur frappants ! Je ne parle
+pas de moi ; nous n’avons pas sympathisé
+un seul instant… Mais son père, ses sœurs !
+(car ma fille Marie-Louise a été pour elle une
+véritable sœur…) Pas un mot de regret, pas
+une larme !… Et une détermination, un sang-froid
+pour préparer ce départ sous main.</p>
+
+<p>— Elle est peu expansive ; cependant, je
+la crois sensible et affectueuse, dit pensivement
+Mme Brumme, qui se souvenait avec
+émotion de leur premier entretien, terminé
+en quelque sorte sous les auspices d’Alexis,
+par un pacte de si douce confiance.</p>
+
+<p>— Chère madame, j’ai tort peut-être de
+porter atteinte à vos charitables illusions ;
+mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle
+pas tenu à vous faire ses adieux ?… Vous
+vous étiez montrée si bonne pour elle !…</p>
+
+<p>— Qui sait ? murmura la mère d’Alexis,
+sans achever tout haut sa pensée.</p>
+
+<p>Depuis la mort de son fils, elle était trop
+accoutumée à vivre, pour une grande part,
+dans le monde invisible de l’âme, pour baser
+uniquement ses jugements sur les apparences.
+Le nom de <i>Jeanne</i> venait d’amener
+dans son esprit un rapprochement qui eût
+semblé bizarre, mais qui, pour elle, éclairait
+d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre.
+Quand <i>Jehanne</i> — celle de Domrémy — quitta
+son village et sa famille, elle s’abstint
+d’aller embrasser sa compagne préférée, qui
+ne put le comprendre ni s’en consoler… <i>Elle
+l’aimait trop</i> ; son secret lui aurait échappé…</p>
+
+<p>Or, Mme Brumme était persuadée que,
+sous l’indifférence et la froideur apparentes
+de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de
+tristesse, d’abnégation peut-être, qu’elle eût
+craint de laisser deviner à des yeux clairvoyants.
+Et, maternellement attendrie, sa
+pensée suivait à distance la petite voyageuse
+en deuil, qui venait de s’envoler brusquement,
+comme une hirondelle…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="p2c1">I<br>
+<span class="xsmall">UN NEVEU D’AMÉRIQUE</span></h3>
+
+
+<p>Mme Brumme fixe son regard, un instant
+illusionné, sur la table où elle vient de disposer
+elle-même deux couverts, avec cette
+délicate coquetterie qui est le poème en
+action de l’hospitalité. La nappe, dont les
+broderies ajourées se détachent sur le transparent
+rose pâle, semble rebrodée de teintes
+plus vives par une jonchée d’œillets naturels
+et de pétales de roses. Dans la petite
+jardinière d’argent ciselé, qui en décore le
+milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances
+vertes, des roses d’un rouge-cerise. D’un
+rouge plus vif encore, minuscules et mates
+comme des perles de corail, les fraises des
+bois s’élèvent en pyramide dans leur coupe
+de cristal, tandis que la neigeuse blancheur
+d’une crème fouettée emplit la coupe jumelle.
+Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses
+divers compartiments, offre ces ingénieuses
+combinaisons par lesquelles une maîtresse
+de maison flatte la vue autant que le goût
+de ses invités. Enfin, devant l’assiette du
+convive attendu, s’alignent trois verres, dont
+une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié
+qui doit s’asseoir à cette table, habituellement
+si frugale ?… Oui, une minute,
+elle a un éblouissement, la pauvre mère !
+N’est-ce pas son Alexis, joyeux et reconnaissant
+des gâteries maternelles, qui va
+venir, comme jadis, entre deux voyages
+d’affaires ?… Ou plutôt, depuis deux ans déjà
+que sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui
+qui a fait généreusement son devoir sur les
+champs de bataille où la mort fauchait notre
+belle jeunesse : à la Marne, sur l’Yser, à
+Verdun ?… et qui, blessé, glorieux convalescent,
+décoré de la Légion d’honneur, va
+être rendu enfin à sa tendresse ?…</p>
+
+<p>Durant toute la matinée, elle s’est sentie
+rajeunie et presque heureuse, en vaquant à
+ses préparatifs pour fêter le jeune blessé ;
+elle a choisi, d’instinct, les mets, les friandises,
+les vins préférés d’Alexis. Mais, en
+regardant cette table préparée avec amour,
+elle éprouve maintenant une poignante amertume :
+hélas ! non, ce n’est pas son fils qu’elle
+attend ! Plus jamais. Plus jamais ici-bas !
+Et quelque chose se déchire dans son cœur :
+quatre années ne sauraient user la douleur
+d’une mère !… D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt
+en pensant à la presque sœur de sa jeunesse,
+à sa cousine Geneviève, disparue elle
+aussi de ce monde : « Oui, Geneviève, songe-t-elle,
+oui, mon amie, j’accueillerai maternellement
+ton fils, afin qu’il sente moins le
+vide de ton absence ».</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Bonjour, tante Marie !…</p>
+
+<p>— Bonjour, mon cher enfant !…</p>
+
+<p>Ce jeune homme, pâli par de longues semaines
+de souffrances, cette femme en noir,
+dont la blessure est plus inguérissable,
+échangent un regard où se traduit une émotion
+contenue, mais profonde, chez elle surtout,
+en revoyant le compagnon d’enfance
+d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble pas
+à son cousin ; cependant, sa taille moyenne,
+élégante et svelte, en évoque la silhouette.
+Sa mise fort soignée a pour caractéristique
+une sobriété de bon goût : la perle fine épinglant
+la soie feuille-morte de sa cravate, le
+petit trait rouge du minuscule ruban liserant
+sa boutonnière sont les deux seules notes
+qui tranchent, bien discrètement, sur la
+neutralité de l’ensemble.</p>
+
+<p>Le physique de Maurice a plus de charme
+que de beauté ; ses yeux, d’un gris changeant,
+offrent cette coupe légèrement relevée vers
+les tempes, qui prête à la finesse ironique
+du regard… Si ses traits manquent de régularité
+classique, ce nez bref aux narines mobiles
+et expressives, cette moustache brune
+aux pointes blondissantes, ombrageant une
+bouche fraîche et spirituelle, composent un
+visage agréable sans banalité.</p>
+
+<p>— Ma bonne tante !</p>
+
+<p>Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a
+besoin, lui aussi, de se faire illusion, car bien
+à plaindre est celui dont le retour à la vie
+ne cause plus de joie à personne !</p>
+
+<p>Mais, dans la salle à manger, quelques instants
+plus tard, l’aspect de la table parée en
+son honneur lui arrache un murmure de surprise
+émue :</p>
+
+<p>— Chère tante, je devrais vous gronder…
+Toutes ces gâteries sont prohibées en temps
+de guerre…</p>
+
+<p>— Oui, mon petit ; mais, <i>à vous</i>, ces gâteries
+sont dues et réservées.</p>
+
+<p>La conversation ne tarda pas à s’engager,
+pleine de naturel et d’affectueuse confiance.</p>
+
+<p>Mme Brumme éprouvait maintenant cet
+apaisement, cette douceur qui succèdent
+souvent à une appréhension douloureuse…
+Deux absents, deux invisibles lui souriaient,
+de l’immatériel sourire des âmes…</p>
+
+<p>N’était-il pas juste et harmonieux que la
+mère d’Alexis accueillît le fils de Geneviève ?…</p>
+
+<p>Sans phraséologie aucune (car la simplicité
+distingue ceux qui ont agi et souffert),
+Maurice se révélait généreux et vaillant,
+comme toute cette génération dent la guerre
+est venue révéler la haute valeur morale. Il
+regrettait que ses blessures eussent provoqué
+son retour à la vie civile ; du moins sa science
+d’ingénieur serait-elle employée utilement
+dans l’une de nos usines travaillant pour
+l’aviation, cette <i>cinquième arme</i> qui, selon
+lui, serait un des principaux instruments de
+la victoire. Une autre de ses convictions,
+c’était le rôle libérateur que les États-Unis
+d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer
+prochainement. Il parlait de ce pays, non
+pas d’après l’observation superficielle du
+voyageur, mais avec l’intelligente sympathie
+de l’hôte qui, pendant plusieurs années,
+a vécu de la vie d’un autre peuple, partagé
+ses travaux, compris ses aspirations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Certains plaisantent ou murmurent des
+lenteurs de l’<i>Oncle Sam</i>… Moi, je vous dis,
+ma chère tante, que l’heure de son intervention
+est déjà marquée. L’Amérique <i>ne peut
+pas</i> rester en dehors de cette guerre, qui doit,
+fatalement, grouper d’un seul côté tout ce
+qu’il y a de juste et de généreux dans le
+monde… Naturellement, reprit-il, le mot de
+Théophile Gautier sera toujours vrai : <i>On bat
+maman ! j’accours…</i> (Et nos religieux en exil
+l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas,
+actuellement, quand cela dépendrait de moi,
+vivre et travailler ailleurs qu’en France…
+Mais, après la guerre, je compte retourner
+chez nos amis de là-bas, où je retrouverai
+ma situation. J’étais déjà à demi <i>Yankee</i>,
+vous savez, dit-il, en découvrant dans un
+attrayant et fin sourire la blancheur nacrée
+d’une admirable denture.</p>
+
+<p>Et, devant Mme Brumme attentive, il se
+mit en devoir de justifier ses sympathies,
+par un éloge raisonné. Les voyageurs en
+chambre avaient-ils assez abusé, avant la
+guerre, des jugements clichés, englobant sous
+la dénomination de « marchands de porc
+salé » tous les « rois <i>industriels</i> » dont s’enorgueillissait
+la grande république ! Comment
+ne pas rendre justice à la patrie d’Edison, où
+les sciences trouvaient une application souvent
+géniale ? On y rencontrait, comme
+ailleurs, une élite intellectuelle, plus restreinte
+sans doute… Mais nos artistes y
+étaient appréciés, fêtés princièrement. Et
+puis, c’était encore une erreur de ne voir que
+le monceau d’or des fortunes célèbres… Tout
+le monde ne devenait pas milliardaire ; la
+classe moyenne existait. Il était incontestable
+que l’appât de gains plus élevés, voire
+le mirage légendaire des anciens <i>Eldorados</i>,
+valait au Nouveau Monde beaucoup de ses
+fils d’adoption… Mais, dans ce pays neuf,
+chez ce peuple jeune et agissant, il semblait
+que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il
+manifeste parmi les civilisations vieillies…
+Là, pas d’Harpagons aux doigts crochus,
+mais de magnifiques parvenus dotant le
+monde de bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux,
+exerçant royalement la charité…</p>
+
+<p>— Ainsi donc, songea tout haut madame
+Brumme comme conclusion à cette
+apologie, tu continueras à vivre en Amérique…
+Tu t’y marieras, sans doute ?</p>
+
+<p>— Non, ma tante ; rappelez-vous ce que
+je vous écrivais avant la guerre… Si charmantes
+que soient les Américaines, je ne
+choisirai pas ma femme parmi elles… Tenez,
+en août 1914, sur le paquebot qui me ramenait
+en France, j’ai voyagé avec une jeune
+New-Yorkaise de vingt-trois ans, très jolie,
+très intelligente, dont l’expérience et le <i>contrôle
+d’elle-même</i>, comme elles disent, étaient
+quelque chose d’admirable et de déconcertant.
+Elle avait étudié la médecine, la philosophie.
+Et la co-éducation lui avait donné
+le regard tranquille et intrépide d’un jeune
+Anglo-Saxon… Tante Marie, reprit Maurice
+avec ce demi-sourire dont un rêveur se croit
+tenu de railler un peu ses songes, je la cherche
+toujours, ma perle introuvable… Si vous
+saviez !… J’ai usé de ruses presque coupables…
+J’ai eu des <i>marraines de guerre</i> qui
+m’envoyaient du chocolat, des cigarettes,
+des tricots… Je distribuais leurs dons à de
+pauvres hères sans marraines… Je lisais et
+relisais leurs lettres, avec le désir sincère d’y
+épeler les premiers mots de ma destinée sentimentale…
+Mais je n’ai rien trouvé qui me
+satisfît !… L’une manquait d’orthographe ;
+une autre <i>faisait du style</i>… La troisième laissait
+trop transparaître son espoir de trouver
+un mari… et acheva de se perdre dans mon
+esprit en m’adressant sa photographie sur
+carte postale.</p>
+
+<p>— La pauvrette manquait de beauté ?
+taquina doucement Mme Brumme.</p>
+
+<p>— Moins que de prudence et de modestie,
+riposta vertement Maurice. Qu’une jeune
+fille livre son image à un inconnu, c’est une
+inconséquence que rien n’autorise… Une
+chance me restait, poursuivit-il en souriant :
+le roman classique de l’infirmière et du
+blessé… J’ai, en effet, aimé mon infirmière…
+Seulement, c’était une femme de cinquante
+ans, qui avait perdu deux fils à la guerre et
+soignait les blessés en souvenir d’eux.</p>
+
+<p>Il fit pirouetter entre ses doigts un des
+œillets roses de la nappe, et d’un ton câlin,
+persuasif :</p>
+
+<p>— Ma tante, vous devriez vous occuper
+de mon mariage.</p>
+
+<p>— Tu es trop difficile !</p>
+
+<p>— Peut-être… Eh bien, je ferai des retouches
+à mon rêve.</p>
+
+<p>Ainsi mise en demeure d’aider la destinée,
+Mme Brumme songeait déjà aux familles
+qu’elle connaissait.</p>
+
+<p>Les Ferval ?…</p>
+
+<p>Quelques semaines auparavant, M. Ferval
+venait de succomber brusquement à l’angine
+de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs
+années. Il n’avait pas revu sa fille Jeanne,
+placée en Angleterre, cette singulière enfant
+que Mme Brumme avait cru « apprivoiser »
+et dont elle ne savait plus rien.</p>
+
+<p>Bien que Mme Ferval fût désireuse de
+marier ses filles, le moment eût été mal choisi
+pour entamer des pourparlers matrimoniaux.
+D’ailleurs, Mme Brumme appréciait médiocrement
+l’éducation dite « moderne » que
+synthétisait, dans sa frêle et coquette personne,
+Mlle Georgette Ferval, actuellement
+âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le
+bonheur de son jeune cousin, et sa pensée se
+fixa tout naturellement sur Marguerite et
+Henriette Marnière.</p>
+
+<p>— Je connais, murmura-t-elle en reprenant
+le mot de Maurice, deux perles…, deux
+sœurs… Mais…</p>
+
+<p>— Une paire de boutons d’oreilles ! badina-t-il
+avec un accent joyeux. Des jumelles,
+peut-être ?</p>
+
+<p>— Non ; elles sont même assez différentes.</p>
+
+<p>Et Mme Brume se laissa aller à esquisser
+ce que les peintres de mœurs appellent « un
+crayon » de ces charmantes figures de vierges
+sages.</p>
+
+<p>— Remarque bien, conclut-elle, qu’elles
+sont agréables, mais non pas belles.</p>
+
+<p>— Qu’importe, si l’une d’elles me plaît…
+et m’accepte ? Ne pourriez-vous me montrer
+leurs portraits ? ajouta-t-il ; j’ai beaucoup
+étudié les signes de la physionomie et je
+me flatte de déchiffrer un visage à première
+vue…</p>
+
+<p>— Je ne possède que leurs photographies
+de premières communiantes.</p>
+
+<p>— Alors, je me récuse, chère tante ; ce
+jour-là toutes les fillettes se ressemblent
+comme des flocons de neige… Mais j’ai confiance
+en votre jugement : je crois à l’authenticité
+de vos perles… Ah ! tante Marie, tante
+Marie, quelque chose me dit que je vous
+devrai le bonheur d’un foyer.</p>
+
+<p>On était au dessert ; d’une petite bouteille
+à casque d’or le vin mousseux avait coulé
+dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment,
+tenait élevé entre ses doigts…</p>
+
+<p>— Je bois à la France !… A vous, ma
+tante !… Et, ajouta-t-il avec son joli sourire
+de sentimental railleur, à ma perle inconnue !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c2">II<br>
+<span class="xsmall">GIROFLÉ-GIROFLA</span></h3>
+
+
+<p>Mme Marnière, en vérité, avait pris cette
+lettre sans défiance… Elle n’avait nullement
+ressenti cet avertissement intime qui murmure
+au fond du cœur : « Tu vas souffrir ! »</p>
+
+<p>C’était, il est vrai, par un de ces radieux
+matins d’été où la gloire du soleil se tempère
+d’une brise quasi printanière, et où, de toutes
+choses, émane ce charme pénétrant et doux
+qu’on exprime couramment en disant : <i>Il
+fait bon.</i></p>
+
+<p>Mme Marnière était allée à la grille du
+jardin ouvrir la boîte où le facteur déposait
+le courrier. Il n’y avait que des journaux, et
+une lettre dont l’enveloppe toujours filetée
+de noir et la suscription lui apprirent aussitôt
+la provenance.</p>
+
+<p>« De Mme Brumme », se dit-elle avec un
+tranquille et amical sourire.</p>
+
+<p>Elle revint lentement vers la maison.</p>
+
+<p>Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec
+son parterre de simples fleurs harmonieusement
+nuancées, au centre desquelles s’élevaient,
+comme pour revendiquer leur royauté,
+trois beaux rosiers en pleine floraison.</p>
+
+<p>En bordure d’une allée latérale, les plantes
+potagères présentaient un coup d’œil qui
+n’était pas non plus sans agrément pittoresque.</p>
+
+<p>Ce n’est qu’aux <i>snobs</i> qu’il a fallu la plume
+d’une grande dame pour révéler la poésie des
+fruits et des légumes. Un cerisier encore paré
+du corail de ses dernières cerises, un poirier
+dont les fruits commençaient à grossir, un
+mirabellier chargé de prunes dorées représentaient
+le <i>verger</i> dans ce jardin de peu
+d’étendue, mais où aucune parcelle de terrain
+ne restait inemployée.</p>
+
+<p>Un jardinier de la localité venait y effectuer
+périodiquement les travaux nécessaires.
+Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient
+de l’entretenir dans leurs moments
+de loisir ; occupation de plein air qui procurait
+aux deux sœurs l’occasion d’un utile et
+sain dérivatif à leur vie studieuse.</p>
+
+<p>La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée
+et d’un étage, d’un blanc lumineux,
+dans la clarté du matin, avec son toit de
+tuiles roses et ses persiennes vert clair, était
+de celles où le bonheur semble habiter.</p>
+
+<p>Mais, de fait, après une vie conjugale toute
+de pardon, d’abnégation, d’austère sacrifice,
+le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde
+Marnière, en la personne de ses deux
+filles, bonnes, charmantes, dont la santé pleinement
+raffermie ne lui causait plus aucune
+inquiétude, et qui, avec tant de belle et vaillante
+humeur, s’acheminaient vers leur avenir
+de célibat et de travail ?</p>
+
+<p>Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui
+parvenaient les sons du piano de Marguerite,
+qui, à la fois professeur et élève, sans
+cesse progressant et sans cesse entraînée
+vers la perfection musicale, prenait dès le
+matin possession de son cher instrument.</p>
+
+<p>Henriette était allée faire son cours dans
+un pensionnat du voisinage, où, depuis la
+dernière rentrée, elle enseignait la littérature
+et l’histoire… mais, au bas du petit
+perron de pierre, elle avait laissé sur un siège,
+comme un gage de sa chère présence, la capeline
+de paille qu’elle portait au jardin… Sur
+une table rustique, était posée la cage ouverte
+des tourterelles, qui, familières, picoraient
+çà et là. Ces deux jumelles aux pieds
+roses, au col beige fileté de noir, étaient un
+vivant rappel de Mme Brumme et de sa
+bonté : à la mort de l’institutrice octogénaire
+dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait
+eu à cœur d’exaucer les désirs de la pauvre
+vieille fille, en assurant le sort de ses petites
+compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées
+à leurs nouvelles protectrices, surtout
+à Henriette qui aimait tendrement les
+oiseaux.</p>
+
+<p>A l’approche de Mathilde, une des tourterelles,
+s’enlevant de terre, avec cette grâce
+un peu lourde qui caractérise leur espèce,
+alla se percher sur la capeline d’Henriette.</p>
+
+<p>Oh ! comme la vue de ce chapeau abandonné,
+de cet oiseau familier, aurait pu être
+navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer
+tout à l’heure ! Mais la certitude contraire,
+jointe à la glorieuse musique dans laquelle
+passait, comme un souffle pur et passionné,
+l’âme de Marguerite, enveloppait Mathilde
+Marnière d’une atmosphère si douce, si réconfortante !…
+Elle en était à cette période
+de la maternité, secrètement amère pour les
+coquettes, mais où les vraies mères voient
+leur jeunesse renouvelée en la personne de
+celles qui leur sont plus chères qu’elles-mêmes.
+Moment unique, où, son œuvre
+d’éducatrice achevée, la mère encore jeune
+peut devenir l’amie de ses filles ; se départir
+peu à peu de son autorité, parfois même
+éprouver, en la consultant, leur naissante
+sagesse. La bonne, la douce vie à trois !</p>
+
+<p>Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent
+qui se mêlent à ses bandeaux bruns,
+Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se
+sent l’âme plus juvénile qu’à trente ; car
+son existence, alors, était bien assombrie.
+Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner
+le bonheur, son pieux souvenir se reporte,
+maintenant, avec une tendresse renouvelée,
+elle aussi… Ses filles, <i>leurs</i> filles, dont l’une
+est la vivante image de son père, ne maintiennent-elles
+pas entre eux le lien que la
+mort n’a rompu qu’en apparence ? Comment
+Mathilde pourrait-elle déplorer encore un
+mariage qui a fait d’elle une mère heureuse ?
+Comment n’oublierait-elle pas certaines
+amertumes de sa vie de femme, pour
+ne plus voir dans l’époux défunt que le
+père de Marguerite et d’Henriette ?… Au milieu
+de son bonheur intime, les doux souvenirs
+subsistent seuls… Et l’on peut dire
+<i>qu’il fait bon</i> dans l’âme rafraîchie de Mathilde,
+comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.</p>
+
+<p>Elle monte les marches du perron, laisse
+les journaux sur la table du vestibule, et, sa
+lettre toujours au bout des doigts, entre dans
+la cuisine pour donner quelques instructions
+à Victorine, la bonne, presque vieille maintenant,
+qui a vu naître « les enfants ».</p>
+
+<p>Cette Victorine est une femme à laquelle
+son teint de homard cuit, sa lèvre moustachue
+et le murmure grognon, indistinct, par
+lequel elle remplace, le plus souvent, le langage
+articulé, donnent un aspect rébarbatif.
+En fait, c’est un agneau sous une cuirasse
+d’hippopotame ; une timide violette dans un
+buisson d’épines. Oui, en pleine « crise des
+domestiques », Mathilde Marnière a la chance
+d’ignorer l’énervant défilé des bonnes éphémères
+qui laissent à votre foyer la poussière
+des chemins…, et de posséder un des rares
+spécimens encore existants de la <i>fidèle servante</i> ;
+combien d’Élisas, de Joséphines, de
+Félicités, ont passé chez sa belle-sœur Valérie
+tandis que l’immuable Victorine vieillissait
+à son poste, partageant silencieusement les
+affections, les peines, les joies de sa maîtresse !…
+Mais peut-être a-t-on les domestiques
+que l’on mérite ?…</p>
+
+<p>Mme Marnière rentre ensuite dans le salon,
+où Marguerite est au piano. Un corsage
+crème, légèrement échancré, laisse voir la
+nuque ambrée de la jeune fille, au-dessus de
+laquelle ses cheveux noirs forment un nœud
+souple et brillant ; ses épaules effacées, sa
+taille haute et fine, ses mains déliées, qui
+parcourent le clavier avec maîtrise, composent
+un ensemble gracieux sans mièvrerie.
+On aperçoit, en profil perdu, sa joue colorée
+par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante
+de ses longs cils noirs… Et la mère,
+jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe
+à la dérobée d’un regard heureux et
+fier, tout en ouvrant tranquillement la lettre
+qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières
+lignes, elle tressaille de surprise, et à
+mesure qu’elle lit, l’imperceptible tremblement
+de ses doigts se communique au papier
+couvert de la fine et élégante écriture de
+Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible
+de continuer cette lecture en présence
+de Marguerite, et elle va se réfugier dans sa
+chambre…</p>
+
+<p>Elle parcourt fébrilement la fin de la
+lettre,… puis s’efforce de mettre un peu
+d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu,
+cette proposition de mariage pour l’une de
+ses filles, au moment où leur vie s’arrange
+si bien !… Marguerite s’achemine vers la
+vingt-cinquième année, sans un nuage au
+front, illuminée de ce pur rayonnement que
+les vraies musiciennes semblent emprunter
+à l’auréole de sainte Cécile,… tandis qu’Henriette,
+sérieuse et gaie, cultivant son esprit
+sans pédanterie, se trouve parfaitement heureuse
+entre sa mère et sa sœur, ses élèves,
+ses oiseaux, ses livres…</p>
+
+<p>Mme Marnière avait, on s’en souvient, la
+défiance et l’appréhension du mariage pour
+ses enfants… Mais les conditions de celui-ci
+dépassent toutes ses craintes ; en vérité, c’est
+presque de l’indignation qu’elle éprouve…</p>
+
+<p>Eh quoi ! lui proposer, à elle, sous prétexte
+qu’elle a deux filles, d’accepter un jeune
+homme qui doit retourner en Amérique
+après la guerre !… Quelle cruelle, quelle
+immense incompréhension de nos sentiments
+peut manifester la meilleure des amies !…</p>
+
+<p>Oui, Mathilde a deux filles… Mais le rosier
+le plus fleuri ne ressent-il pas la même blessure,
+à chaque rose qu’on lui retranche… Et
+la piqûre de ses épines est-elle autre chose
+que l’irritation de sa douleur ?… <i>Que tu as
+de belles filles… Giroflé-Girofla…!</i></p>
+
+<p>Par une de ces réminiscences puériles qui
+se mêlent parfois à nos émotions les plus profondes,
+Mathilde Marnière se souvient d’un
+vieux livre illustré qui charma son enfance.
+Elle revoit les jolies filles esquissant des révérences,
+avec leurs jupes gonflées comme des
+tulipes… Et l’énergique, la péremptoire réponse
+(qui semble bien s’appliquer à des
+filles-fleurs) : <i>Pas seulement la queue d’une !</i>
+se retrace mécaniquement dans son esprit…
+A quoi tient la paix d’un foyer !…</p>
+
+<p>Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de
+ses enfants… et de leur parfait contentement
+auprès d’elle… Cependant, elle ne peut s’empêcher
+de frémir un peu, en songeant qu’il
+aurait pu se trouver qu’avant d’en avoir pris
+connaissance, elle lût tout haut devant les
+deux sœurs cette malencontreuse lettre. La
+jeunesse est toujours susceptible de subir
+l’illusion traditionnelle que renferme le mot
+de mariage… C’est à elle, Mathilde, nourrie
+des fruits amers de l’expérience, qu’il appartient
+de préserver la sérénité de ces chères
+existences. D’un mouvement rapide, elle est
+sur le point de déchirer les pages qu’elle vient
+de parcourir… Mais non, elle se doit à elle-même
+de relire posément ces lignes, malgré
+la révolte douloureuse qu’elles lui causent,
+et d’y répondre avec une affectueuse politesse ;
+car il est hors de doute que
+Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de
+ses jeunes amies, aussi bien que dans celui
+du neveu à la mode de Bretagne dont elle
+préconise les qualités : cœur, esprit, intelligence,
+avenir… « C’est le merle blanc, l’oiseau
+bleu, le phénix », songe la pauvre Mathilde,
+dont l’ironie un peu amère puise à
+plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans
+d’ailleurs mettre en doute la sincérité ni
+l’expérience de Mme Brumme. Eh bien, qu’il
+fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur !…
+Qu’il épouse une Cendrillon, ce
+Prince Charmant !… Cette après-midi même,
+elle va répondre à Mme Brumme. Marguerite
+et Henriette ignoreront toujours que
+l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.</p>
+
+<p>Mathilde glisse la lettre dans sa poche et
+descend à la salle à manger. Le piano de Marguerite
+s’est tu. La jeune fille, sortant avec
+une parfaite simplicité de son beau rêve
+artistique, aide Victorine à mettre le couvert.</p>
+
+<p>— Ta sœur devrait être là, observe
+Mme Marnière, dont la tendresse, peu expansive,
+mais si profonde, s’inquiète du moindre
+retard.</p>
+
+<p>— Voyons, petite mère, ce n’est pas
+comme à Paris… Les chances d’accidents se
+trouvent ici réduites au minimum… Et voici
+notre Henriette, chargée d’un superbe poupon…
+Ah ! c’est le bébé de notre voisine !… Il
+ne veut plus quitter Henriette… Il se cramponne
+à son cou, de toute la force de ses gros
+petits bras… Henriette le couvre de baisers…
+Elle est, décidément, folle des enfants… Quelle
+bonne mère elle aurait fait !…</p>
+
+<p>Cette dernière réflexion — paraphrasant
+la petite scène dont elles sont témoins — amène
+une ombre pensive sur le front de
+Mathilde et dans ses yeux. Et quand Henriette,
+toute rose, toute souriante, rentre,
+avec sa vive et souple allure de grand lévrier,
+Mme Marnière murmure, avec cette apparence
+de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude
+maternelle :</p>
+
+<p>— Pourquoi te fatiguer à porter cet
+enfant ?</p>
+
+<p>— Il est si gentil, et sa petite maman
+était chargée de provisions ; mais il ne me
+fatiguait nullement, chère mère ! Je ne suis
+plus l’adolescente trop vite poussée, dont la
+taille ployait à tous les vents…</p>
+
+<p>On se met à table. D’habitude, c’est pour
+les trois femmes réunies une heure charmante
+d’intimité, que ne rompent pas les allées et
+venues de la bonne Victorine… et qu’agrémentent
+celles des tourterelles familières,
+venant picorer, à petits coups de bec goulus
+et rythmiques, les miettes de la table.</p>
+
+<p>Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite,
+préoccupée. Elle laisse les deux sœurs
+échafauder leurs projets pour « après la guerre »,
+quand le monde sera délivré du grand cauchemar
+qui pèse sur lui…, et que fleuriront de
+nouveau les joies du travail et de la paix.
+Dans cet avenir, elles sont trois toujours…
+<i>Maman et nous</i>… voilà les mots qui servent
+de thème aux rêves de ces vierges sages…</p>
+
+<p>Mais, en entendant Henriette s’extasier
+sur la gentillesse du bébé qu’elle portait tout
+à l’heure dans ses bras avec une instinctive
+tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce
+naïve des <i>petites</i> du pensionnat Renaudin,
+qu’elle préfère aux <i>moyennes</i>, Mme Marnière
+ne peut s’empêcher de penser, elle aussi :
+<i>Quelle bonne mère elle aurait fait !</i> ou plutôt
+(car la résignation toute simple de cette formule
+au passé est, malgré tout, prématurée
+à l’égard d’une fille de vingt-deux ans) :
+<i>Quelle bonne mère elle ferait !</i></p>
+
+<p>En dépit des nombreuses exceptions honorables
+et charmantes, voire méritantes, que
+peuvent créer les circonstances, on ne saurait
+nier que ce ne soit l’ordre naturel et divin
+des choses… Les peintres de madones sont
+là pour nous le rappeler : la plus sublime, la
+plus pure de toutes les femmes ne tient pas
+un livre, mais un enfant…</p>
+
+<p>— Es-tu souffrante, maman ? demande
+Marguerite, s’apercevant tout à coup de l’air
+absent et presque douloureux de sa mère.</p>
+
+<p>— Ce n’est rien, chérie… Mon point névralgique,
+prétexte brièvement la pauvre
+Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre
+le noir sourcil droit et sévère et le petit bandeau
+puritain, certain lancinement nerveux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle s’est retirée dans sa chambre dès
+qu’elle l’a pu… Là, en face du portrait de son
+mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni,
+sur les pieds duquel elle eut la consolation de
+lui voir exhaler chrétiennement son dernier
+souffle, elle s’est interrogée anxieusement.</p>
+
+<p>Henriette et Marguerite ont vingt-deux
+et vingt-quatre ans ; à cet âge où l’expérience
+de la vie fait encore défaut, où, cependant,
+les femmes de jadis groupaient déjà
+autour de leur jeune front plusieurs petites
+têtes d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser
+ignorer à ses filles la proposition inattendue
+que renferme la lettre de Mme Brumme ?
+Mme Marnière n’est plus sûre qu’un regret
+inconscient ne sommeille pas au fond de leur
+limpide bonheur… Chez Henriette, surtout,
+dont le naturel aimant, simple et sincère est
+bien d’une <i>Henriette</i> plutôt que d’une <i>Armande</i>,
+et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa
+vie studieuse, accepterait volontiers, elle
+aussi, <i>un bon mari, des enfants, un ménage</i>…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Marguerite… Henriette ! Montez toutes
+les deux.</p>
+
+<p>Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de
+sa chambre, pour appeler ses filles, qui forment
+sous ses yeux un gracieux tableau
+vivant, en jouant dans le jardin avec les tourterelles.</p>
+
+<p>La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa
+gravité les inquiètent soudain.</p>
+
+<p>— Es-tu plus souffrante, maman ? demandent-elles
+d’une seule voix en entrant
+dans la chambre.</p>
+
+<p>— Nullement… J’ai reçu ce matin une
+lettre de notre amie, Mme Brumme… et je
+crois devoir vous la communiquer avant d’y
+répondre…</p>
+
+<p>Mme Marnière s’exprime avec une froideur,
+un détachement apparents, sous lesquels
+elle cache stoïquement une anxiété
+poignante.</p>
+
+<p>Certes, Celui qui pénètre le secret des
+cœurs tiendra compte à cette mère, dont
+toutes les affections, toutes les joies sont concentrées
+sur ces deux chères têtes, du ton
+ferme, impartial, dont elle lit à ses filles
+l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner
+en Amérique après la guerre !…</p>
+
+<p>La surprise, l’intérêt ont fait passer une
+flambée rose sur le teint laiteux d’Henriette,
+fixé une flamme plus vive aux joues ambrées
+de Marguerite… Les yeux noirs brillent
+comme des escarboucles…, les yeux bleus
+s’ouvrent comme des fleurs… Un jeune
+homme distingué, doué des qualités du cœur
+et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige
+des héros de la Grande Guerre, pourrait
+devenir le mari de l’une d’elles, le frère de
+l’autre ?… L’Oiseau bleu, entrant soudain
+par la fenêtre, pour se poser sur leur épaule
+ne leur causerait pas plus de surprise…</p>
+
+<p>« <i>Mais, je ne vous cache pas</i>, poursuit
+Mme Marnière, lisant sans commentaires la
+lettre de Mme Brumme, <i>que mon jeune parent
+a l’intention de retourner à New-York après
+la guerre, et de s’y fixer avec sa femme.</i> »</p>
+
+<p>Une double exclamation l’interrompt. Le
+charme s’est brusquement rompu.</p>
+
+<p>L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de
+s’envoler !…</p>
+
+<p>— Maman ! A quoi bon ?… Nous ne voudrions
+jamais… N’est-ce pas, Henriette ?</p>
+
+<p>— Aller vivre si loin de maman ? Oh ! non,
+jamais !</p>
+
+<p>Comment se méprendre au son de ces voix
+si affectueuses, si vraies ?… Mathilde, pourtant,
+résiste à son bonheur.</p>
+
+<p>— Réfléchissez bien, mes enfants : sans
+dot, vous n’avez aucune chance de vous
+marier…</p>
+
+<p>— Mais nous le savons !… Nous y sommes
+résignées… Nous fonderons un cours :
+<i>Mlles Marnière… Français et piano.</i> Nous
+donnerons des auditions superbes… Et tu
+seras sur l’estrade avec nous, maman chérie !
+Nous aurons, toutes les trois, de solennelles
+robes de soie noires, traînantes, car les robes
+courtes passeront beaucoup plus sûrement
+que « Racine et le café » !…</p>
+
+<p>A la fois si raisonnables et si juvéniles,
+elles parlent toutes les deux ensemble, avec
+des rires émus. Elles couvrent de baisers les
+sévères petits bandeaux bruns où luisent
+quelques fils d’argent.</p>
+
+<p>— Méchante petite mère, tu pourrais, toi,
+te séparer de l’une de nous ?</p>
+
+<p>Un bonheur profond dilate le pauvre cœur
+de Mathilde, — un bonheur qu’elle n’aurait
+pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation
+de communiquer loyalement à ses filles la
+proposition de leur amie.</p>
+
+<p>— Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous
+sommes apprivoisées, comme nos tourterelles ;
+nous ne voulons pas nous envoler !…</p>
+
+<p>Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec
+une émotion silencieuse, il semble à Mathilde
+Marnière que l’époux pour lequel elle s’est
+dévouée pendant des années, et qu’elle sut
+ramener à des sentiments chrétiens par la
+seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement
+aujourd’hui, en inspirant à
+leurs filles une plus vive tendresse pour elle…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c3">III<br>
+<span class="xsmall">CE QU’ON VOIT
+DANS UNE PHOTOGRAPHIE</span></h3>
+
+
+<p>Durant la semaine qui suivit son entretien
+avec Mme Brumme, Maurice Valteyre songea
+plus d’une fois à la fiancée encore inconnue,
+mais assurément bonne et gracieuse,
+qu’elle lui tenait en réserve.</p>
+
+<p>Laquelle des deux sœurs accepterait de
+devenir sa femme ? Laquelle aurait le don de
+lui inspirer cette vive et attrayante sympathie,
+sans laquelle il ne concevait pas de véritable
+union ?</p>
+
+<p>L’ignorance où il se trouvait à leur égard
+enveloppait d’un mystère non sans charme
+pour son esprit romanesque la figure de sa
+future compagne. Aussi fut-ce avec une
+curiosité émue qu’il se rendit le dimanche
+suivant chez l’excellente parente dont le
+jugement lui inspirait autant de confiance
+qu’il avait d’affectueuse vénération pour son
+caractère. Sans doute se serait-elle procuré,
+pour les lui montrer, les photographies de
+ses jeunes amies… Sa déception fut donc
+vive, lorsque Mme Brumme lui communiqua
+la réponse négative de Mme Marnière.</p>
+
+<p>— Et moi qui m’exhortais, chemin faisant,
+à transiger raisonnablement avec mes
+rêves !… Pourvu que ma future eût de l’esprit,
+beaucoup de distinction et de bonté,
+je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté
+parfaite… N’étais-je pas bien conciliant ?
+fit-il avec un rire légèrement amer.</p>
+
+<p>Mme Brumme le devinant blessé, non pas
+au cœur, mais déjà, en quelque sorte, près
+du cœur, lui expliqua la situation particulière
+de Mathilde, sa vie si étroitement unie
+à celle de ses filles.</p>
+
+<p>Maurice l’écoutait pensivement, en effilant
+sa fine moustache.</p>
+
+<p>— Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman
+a dû voir en moi un odieux ravisseur, d’ailleurs
+bien peu redoutable, puisque ses filles
+ne veulent pas la quitter. J’ai trop aimé ma
+mère pour méconnaître ce qu’une telle affection
+a de touchant… Pourtant, vous l’avouerai-je,
+chère tante ? j’ai formé le rêve ambitieux
+d’être le premier dans le cœur de ma
+femme… Je souhaite donc, non, certes !
+qu’elle contriste sa mère, à cause de moi…
+mais qu’elle ait été moins couvée… et qu’elle
+soit, surtout, moins indispensable au bonheur
+maternel… Bref, je n’aurais pas voulu être le
+gendre de Mme de Sévigné !</p>
+
+<p>Tous deux sourirent de cette boutade, et
+l’on ne parla plus, ce jour-là, du mariage de
+Maurice.</p>
+
+<p>L’échec du projet Marnière remontait à
+une quinzaine de jours, quand Mme Brumme
+reçut de son jeune parent une lettre où perçait,
+sous l’<i>humour</i> un peu affecté, une véritable
+lassitude.</p>
+
+<p>« Je crains, écrivait-il, d’être, en punition
+de mes exigences, condamné au célibat… Si
+vous saviez quels partis on me propose !…
+Une Juive, puis une personne non baptisée,
+que ses parents ont appelée <i>Saïda</i>, afin qu’aucune
+sainte ne se mêlât de la protéger… Et
+jusqu’à une demi-Boche (fille d’un Autrichien) !!…</p>
+
+<p>« Tel est le bilan de la semaine. Au secours,
+chère tante ! Aidez-moi à trouver ce
+que je cherche… Je n’ai pas même la ressource
+de m’adresser à saint Antoine de
+Padoue… car cette perle, hélas ! je ne l’ai
+même pas vue !…</p>
+
+<p>« Est-il donc impossible de découvrir une
+jeune fille gracieuse et bonne, instruite sans
+pédanterie, pieuse sans austérité,… et disposée,
+selon le précepte de l’Évangile, <i>à
+quitter son père et sa mère pour suivre son
+époux ?</i>… Je vous supplie, chère tante, de
+méditer sur mon cas… »</p>
+
+<p>Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se
+mit docilement à réfléchir.</p>
+
+<p>« La plupart des mamans françaises, songeait-elle,
+ont, plus ou moins, cette <i>Peur de
+vivre</i>, qui n’est que la peur de trop souffrir
+d’une séparation. Faut-il les en blâmer ? Je
+ne sais… J’éprouve plutôt des remords
+d’avoir risqué de troubler le bonheur de la
+pauvre Mathilde. Ces mères un peu exclusives,
+ce sont celles qui ont prodigué leur
+dévouement sans compter, sacrifiant à l’enfant
+jeunesse, plaisirs, repos, et qui, après
+avoir tout donné, n’ont pas le courage de
+tout perdre… Si, au lieu de mon Alexis,
+j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je
+n’aurais pas été de celles-là ?… »</p>
+
+<p>Elle poussa un de ces profonds soupirs,
+qui sont comme la respiration intermittente
+d’un cœur à jamais blessé…</p>
+
+<p>Mais, empêchant aussitôt ses pensées de
+dévier, elle poursuivit mentalement :</p>
+
+<p>« Il est cependant des mères moins tendres
+qu’ambitieuses qui, pour marier leurs filles,
+accepteraient de s’en séparer… »</p>
+
+<p>En même temps, l’image de la toujours
+plus blonde et plus rose Mme Ferval se présentait
+à son esprit, avec ses grands yeux
+noirs saillants, sans douceur, ses lèvres dédaigneuses
+souriant sur des dents parfaites.
+Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses
+filles très jeunes. Et comme elle n’avait pas
+de dot à leur donner, elle eût fait très volontiers
+le sacrifice de leur présence, surtout
+celle de Marie-Louise, que sa claudication
+rendait plus difficile à établir… Mme Ferval,
+mariée deux fois (dont la première à dix-huit
+ans), trouvait fort en retard, sous ce
+rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.</p>
+
+<p>« Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise
+ne plairait pas à Maurice ? En dépit
+de sa légère infirmité, sa santé est devenue
+florissante… Elle est bonne, intelligente,
+jolie… Et tous les conférenciers mondains
+n’ont pu altérer en elle les principes de la
+vraie morale, dus aux enseignements de sa
+tante Mathilde. »</p>
+
+<p>Mme Brumme écrivit à cette dernière,
+s’excusant amicalement d’une proposition
+qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée,
+et lui exposant le projet qu’elle
+venait de concevoir, relativement à Marie-Louise.</p>
+
+<p>Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait
+montrer à son neveu la photographie de
+la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle
+l’obligeance de lui en confier une ?</p>
+
+<p>Mme Marnière s’empressa d’envoyer à
+Mme Brumme, en y joignant quelques lignes
+d’affectueuse absolution, une photographie
+de sa nièce qui datait de moins d’une année ;
+c’était un groupe charmant des deux sœurs :
+Marie-Louise et Georgette, à la composition
+duquel avait présidé l’art d’un excellent
+photographe.</p>
+
+<p>La première, posée de trois quarts, était
+pleine de naturel et de vie, avec ses grands
+yeux largement ouverts, sous l’auréole de
+ses clairs cheveux de blonde, son visage
+rond, potelé, aux traits charnus d’un joli
+dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes
+à parler. Un col en pointe dégageait son cou
+un peu fort, mais bien modelé. Le buste,
+drapé de soie légère, s’estompait dans une
+sorte de buée… La grâce étudiée de Georgette
+formait contraste avec la simplicité si
+franche de son aînée… Mais Mme Brumme
+ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une
+séduisante jeune fille ; son acidité d’agaçant
+petit fruit vert avait disparu… La tête légèrement
+inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa
+frêle personne tout ennuagée de tulle, elle
+contemplait une touffe de roses qu’elle pressait
+contre son corsage, abaissant de longs
+cils ombreux, qui poétisaient son visage
+délicat.</p>
+
+<p>« Voilà, pensa Mme Brumme, une pose
+bien théâtrale… Pourvu que Maurice n’aille
+pas préférer Georgette ! »</p>
+
+<p>Le dimanche suivant ramena le jeune
+homme chez sa tante. Il ne doutait pas qu’elle
+ne se fût occupée de lui ; ce fut donc avec
+plus de curiosité que de surprise qu’il reçut
+de ses mains la photographie prêtée par
+Mme Marnière. Debout, près de la fenêtre
+du petit salon, dont il écartait le rideau, les
+sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait
+gravement la double image… Au bout
+de quelques minutes de scrupuleux examen,
+Maurice releva les yeux et, hochant la tête
+avec un léger soupir :</p>
+
+<p>— Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus
+et le plus reconnaissant des neveux. Mais,
+hélas ! mon bonheur n’est pas encore là…</p>
+
+<p>— Comment peux-tu le savoir ? se récria
+Mme Brumme.</p>
+
+<p>— Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je
+puis déchiffrer une physionomie à première
+vue ? Je me fie à votre sincérité… Vous me
+contredirez si je me trompe… Cette brunette
+aux yeux si poétiquement baissés a
+<i>posé</i> comme une petite actrice… Sa vie se
+passe à jouer un rôle… En réalité, c’est une
+jeune personne sèche et positive, infatuée
+d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente…</p>
+
+<p>— Je t’abandonne cette pauvre enfant,
+qui a été élevée d’une façon trop artificielle ;
+ce n’est pas elle que je te destinais, mais
+l’autre, sa demi-sœur, dont l’éducation première
+a été toute différente… Tu es un pauvre
+physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa
+franchise, ni sa bonté.</p>
+
+<p>— Ne vous fâchez pas, ma tante ; cette
+jeune fille possède les qualités que vous
+énoncez ; mais elle me rappelle mes <i>camarades</i>
+américaines. Les yeux doivent être le
+miroir de l’âme… Mais ceux-ci sont des fenêtres
+toutes grandes ouvertes… et l’âme est
+à la fenêtre, sans plus de mystère.</p>
+
+<p>— Tu es vraiment trop difficile à contenter,
+mon pauvre ami ; je désespère de
+toi…</p>
+
+<p>— Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa
+plus demander à sa tante <i>de le marier</i>. Bien
+loin de la fréquenter moins assidument, il se
+rapprocha d’elle, au contraire, comme si, le
+foyer qu’il rêvait de construire s’éloignant
+dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait
+du moins, en compensation, goûter les douceurs
+de ce foyer quasi maternel ouvert à
+son isolement. Toute la semaine, il se plongeait
+dans un labeur acharné, appliquant
+sans réserve son intelligence et ses connaissances
+au travail urgent, presque tragique
+de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de
+l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare
+et cruel, afin d’arriver à le <i>bouter hors
+de France</i> ?… Nous l’avons vu, il croyait avec
+ferveur à la victoire des Alliés. A travers
+toutes les fluctuations de la guerre, qui se
+prolongeait, il transposait son espoir en patientes
+recherches, aboutissant souvent à de
+géniales trouvailles. Malgré ce labeur acharné
+sa santé se raffermissait ; mais il était si
+apprécié comme technicien, qu’il devait se
+résigner à ne pas retourner au front, malgré
+le désir sincère qu’il en aurait eu.</p>
+
+<p>Le dimanche, ah ! par exemple, le dimanche,
+il donnait congé à toutes ses préoccupations,
+afin de goûter pleinement la douceur
+mélancolique de ses stations chez sa
+parente. Pour cette femme exquise, qu’il
+apprenait à vénérer chaque jour plus tendrement,
+il avait des attentions filiales et courtoises…</p>
+
+<p>C’étaient des gerbes de fleurs artistement
+groupées, parmi de légers feuillages, par les
+petites fées que sont les fleuristes parisiennes,
+mais au choix desquelles il avait présidé lui-même,
+en se souvenant des préférences de
+« tante Marie ».</p>
+
+<p>Ces attentions étaient à la fois cruelles et
+douces pour Mme Brumme, en lui rappelant
+les prodigalités affectueuses d’Alexis… Puis,
+après avoir déjeuné avec elle, Maurice « <i>l’enlevait</i> »,
+disait-il, pour une promenade au Bois,
+un concert, une exposition au profit des
+blessés. Avec quels soins il l’installait en voiture,
+avant de prendre place à ses côtés !
+Qui donc n’aurait cru voir une mère et son
+fils, en cette femme vêtue de noir, aux cheveux
+argentés, accompagnée de ce grand
+jeune homme dont l’intéressante pâleur et
+la boutonnière liserée de rouge attiraient
+sympathiquement l’attention ?…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c4">IV<br>
+<span class="xsmall">UNE LETTRE D’ANGLETERRE</span></h3>
+
+
+<p>Les heures de « courrier » avaient perdu
+le pouvoir de faire battre le cœur de
+Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie
+ni douleur, depuis que son fils n’était plus
+de ce monde. Mais elle avait encore des amies,
+des protégés auxquels elle portait un affectueux
+et charitable intérêt. On venait de
+lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont
+l’une portait le cachet de la <i>correspondance
+militaire</i>. L’écriture, connue d’elle, amena
+sur ses lèvres un doux et pensif sourire :
+c’était celle de Roger Dumont, l’enfant
+affamé de lecture, en faveur duquel elle
+avait fait naguère le sacrifice des livres
+d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour gagner
+la confiance d’un jeune cœur ; bien que sa
+mère et lui n’habitassent plus dans la maison,
+le souvenir du grand plaisir que Mme Brumme
+lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet
+enfant, devenu un jeune homme de dix-huit
+ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il
+lui écrivait en des termes respectueusement
+affectueux qui la touchaient. Roger Dumont
+avait une nature élevée, généreuse, des sentiments
+chrétiens… Et, parfois, Mme Brumme
+se surprenait à penser, avec une joie mélancolique,
+que les beaux exemples de loyauté,
+d’héroïsme, de foi de la « douce France »,
+choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être
+pas été étrangers à la formation morale
+de cet adolescent, à l’âge où la lecture constitue
+un véritable phénomène d’imbibition…</p>
+
+<p>Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première,
+avec l’admiration attendrie que lui
+inspirait le courage simple et vrai de cet
+enfant.</p>
+
+<p>Ensuite seulement, Mme Brumme prit la
+seconde enveloppe timbrée à l’effigie du roi
+George V, et dont la suscription ne lui était
+pas familière. Elle renfermait quatre longues
+pages, dont la signature provoqua chez
+Mme Brumme un mouvement de surprise
+et d’intérêt. Jeanne Ferval !… Près de trois
+années s’étaient écoulées depuis le départ
+de celle-ci pour l’Angleterre ; la mère d’Alexis
+avait fini par accepter cette légende d’indifférence,
+répandue par Mme Ferval sur le
+compte de sa belle-fille, et que les apparences,
+il faut bien le dire, paraissaient confirmer.</p>
+
+<p>Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait
+du brouillard où commençait à s’effacer sa
+petite figure enfantine et boudeuse.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une vive et bienveillante
+curiosité que Mme Brumme lut ce qui
+suit :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date"><i lang="en" xml:lang="en">Green House</i>, 10 septembre 1916.</p>
+
+<p class="ind sc">Madame,</p>
+
+<p>J’ose à peine vous écrire après un tel silence… Je
+n’ai cependant pas oublié la bonté que vous m’avez
+témoignée. Votre nom et celui de votre fils défunt
+sont bien souvent mêlés à mes prières… N’est-ce
+pas la meilleure manière de se souvenir ?</p>
+
+<p>Il est vrai que vous ne le saviez pas… et que vous
+aviez le droit de me trouver ingrate, pensée qui me
+faisait beaucoup de peine. Quand j’ai quitté Paris,
+pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien
+jeune, bien « sauvageonne », comme disait la vieille
+bonne de grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru
+devoir taire le motif qui me poussait à partir ; car,
+si mon pauvre père avait pu lire dans mon cœur,
+jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a
+pu me croire indifférente… A présent qu’il est mort,
+hélas ! sans que je l’aie revu, <i>il sait</i>, du moins, que
+je commençais à l’aimer vraiment, et que je ne l’ai
+quitté que pour cela !… Je m’étais aperçue que ma
+présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois
+des discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi,
+madame, de n’être pas allée vous dire
+adieu… J’avais le cœur si gros : mon secret m’aurait
+échappé…</p>
+
+<p>C’est pour la même raison que je ne vous ai pas
+écrit. Ce n’était pas un mot de politesse banale
+que j’aurais voulu vous adresser.</p>
+
+<p>Maintenant que mon pauvre père n’est plus de
+ce monde, je n’ai plus aucun motif pour taire mes
+véritables sentiments… Je ne sais si je me suis
+trompée en croyant agir pour le mieux… et si mon
+absence l’avait rendu plus heureux !… La nouvelle
+de sa mort m’a causé beaucoup de chagrin (pas
+autant que celle de grand-père, mais beaucoup
+cependant…). Oh ! comme je me sens seule ici, parfois,
+malgré la bonté très réelle du ménage chez
+lequel je vis depuis trois ans. Mr et Mrs Littlebee
+me rappellent les excellents <i>Meagle</i> de Dickens :
+eux aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois
+une jolie petite fille, dont le portrait fait mon admiration.
+Ils ont une autre fille, mariée et mère de
+famille ; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs Littlebee
+ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu
+l’abbé Lejal qui m’a recommandée à eux.)</p>
+
+<p>Ils demeurent à présent aux environs de Londres,
+dans un joli cottage entouré d’un grand jardin, avec
+verger, potager, etc., et une quantité d’oiseaux aussi
+peu effarouchés que possible… car les oiseaux, <i>qui
+sont des gens pratiques</i>, savent bien que ces bons
+et pratiques <i>Meagle</i> n<sup>o</sup> 2 ne leur feront point de
+mal.</p>
+
+<p>Mon emploi à <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> est assez malaisé à
+définir, et la plupart de mes multiples occupations
+paraîtraient subalternes en France. Ici, on estime
+avant tout, très sincèrement, <i>le travail</i>. Lors donc
+que j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la
+cueillette ou à la conservation des fruits, préparé
+la pâtée des poules ou coupé de l’herbe pour les
+lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee,
+comme si j’étais… non pas leur fille, mais une jeune
+parente pour laquelle ils seraient très bienveillants.</p>
+
+<p>Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je
+lui fais la lecture… car je prononce maintenant correctement
+l’anglais. J’aime beaucoup les auteurs de
+ce pays : Scott, Thackeray, George Eliot, parce
+qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait)
+qu’on peut écrire, <i>pour tout le monde</i>, des romans du
+plus haut intérêt, sans jamais offenser la morale
+ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon
+favori ; j’ai lu et relu <i>le Magasin d’antiquités</i>, à cause
+du grand-père et de la petite-fille, et <i>la Petite
+Dorrit</i>, à cause de… la petite Dorrit… Je ne regrette
+qu’une chose : c’est que les bons héros de ces livres
+soient protestants… comme leur auteur.</p>
+
+<p>Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques,
+et font plus que de me laisser remplir mes
+devoirs religieux ; ils m’en donnent l’exemple. Malgré
+tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir
+la France… surtout pendant la guerre. Je ne saurais
+y être d’aucune utilité… Mais ne nous dit-on pas, dès
+l’enfance, que la patrie est notre mère ?… Eh bien !
+l’on souffrirait doublement, si l’on était loin d’une
+mère dangereusement malade.</p>
+
+<p>J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères
+amis de la France et dans un pays allié. En
+combattant bravement sur le sol français, les
+Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers
+nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être
+contente d’eux.</p>
+
+<p>L’Angleterre reçoit souvent la visite des <i>zeppelins</i>…
+Leurs crimes sont déjà nombreux, et les environs
+de Londres ne sont pas à l’abri de leurs incursions.
+Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de
+quitter leur joli cottage, où ils sont accoutumés à
+vivre toute l’année. <i>A la grâce de Dieu !</i>… Pour ma
+part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me semble que
+grand-père me protège.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop
+tardive lettre… Je n’ose espérer que vous me répondiez ;
+je ne le mérite pas, après tant de négligence
+apparente… Mais priez avec moi pour mon cher
+grand-père et mon pauvre papa, et pensez quelquefois,
+sans trop de sévérité, à votre petite</p>
+
+<p class="sign">Jeanne <span class="sc">Ferval</span>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent
+qui se confondaient avec ses cheveux,
+une rosée humectait les verres des lunettes
+derrière lesquelles s’abritaient les doux yeux
+de Mme Brumme.</p>
+
+<p>Il est des âmes aigries, misanthropes, qui
+jouissent malignement de voir se confirmer
+leurs soupçons malveillants… Celle-ci, au
+contraire, éprouvait l’émotion la plus douce,
+en constatant que Jeanne Ferval n’était pas
+dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même
+avait bien deviné, naguère, la raison touchante
+pour laquelle « Jeannette » n’était
+pas venue lui dire adieu.</p>
+
+<p>« Pauvre mignonne ! » murmura cette
+femme au cœur vraiment maternel.</p>
+
+<p>Et passant un coin de son mouchoir sur
+les verres embués de ses lunettes, elle se mit
+en devoir de répondre aussitôt à « ces deux
+pauvres enfants » : la petite Française exilée
+et le petit soldat du front.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c5">V<br>
+<span class="xsmall">« <span lang="en" xml:lang="en">GOOD NIGHT, MY DEAR…</span> »</span></h3>
+
+
+<p>Depuis trois ans qu’elle vivait chez les
+Littlebee, Jeanne Ferval avait subi le phénomène
+d’adaptation que produit dans la
+première jeunesse un séjour prolongé à
+l’étranger. Les images du passé subsistent,
+avec un charme accru, rendu émouvant par
+la distance ; mais de nouvelles formules s’imposent
+au langage, à la pensée elle-même.
+Toujours aussi Française de cœur, ainsi qu’on
+vient de le voir, Jeannette commençait <i>à
+rêver</i>, la nuit, <i>en anglais</i>.</p>
+
+<p>La vie laborieuse et saine qu’elle menait
+avait sensiblement fortifié sa santé ; elle
+était plus grande, plus développée ; et l’emploi
+déterminé de chaque instant du jour
+donnait à ses mouvements quelque chose de
+net, de précis, aussi éloigné de l’agitation que
+de la langueur.</p>
+
+<p>Elle portait des vêtements simples et commodes,
+sans nulle coquetterie, des chapeaux
+de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait
+du soleil ou du vent.</p>
+
+<p>Son allure libre et paisible était trop active
+pour qu’on pût la qualifier de mélancolique ;
+mais elle dénotait le sérieux, la résignation
+d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni
+douleur.</p>
+
+<p>L’aspect de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> et de ses environs,
+leur atmosphère calme, rêveuse, étaient
+bien ceux de cette verte campagne anglaise,
+que les vieilles gravures reproduisent avec tant
+de charme. Et c’était sur cette herbe finement
+veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible
+voile, que, jadis, dans une partie
+de campagne, David Copperfield avait vécu
+des heures innocentes et enchantées, auprès
+de l’éphémère petite <i>femme-enfant</i>…</p>
+
+<p>C’est en de tels décors que Kate Greenaway
+nouait les mains de ses longues fillettes,
+tournoyant comme des fleurs au
+souffle de la brise, ou bien alignait, en brochettes
+d’oiselets, ses délicieux <i lang="en" xml:lang="en">babies</i>…</p>
+
+<p>Mais <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> manquait de jeunesse.
+La servante elle-même, l’honnête Polly,
+rousse de cheveux et de visage, qui avait
+l’air d’un garçon déguisé, avait passé depuis
+longtemps le cap de la trentaine. La petite
+figure brune et sérieuse de Jeanne était seule
+à représenter, un peu tristement, le plus bel
+âge de la vie.</p>
+
+<p>Sans doute, en France, patrie des nids
+prolongés, on eût plaint l’orpheline avec plus
+de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait
+de l’estimer grandement, la jugeant
+raisonnable, docile, laborieuse… Et, bien
+qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes
+comme le miel, au teint de roses effeuillées
+sur du lait, ils voyaient avec amitié et plaisir
+cette jeune Française évoluer autour de leur
+placide maturité.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Septembre, précurseur de l’automne,
+règne à <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i>, mélancolique et libéral
+comme un riche sans héritiers. Les poiriers
+chargés de fruits lourds, aux tons d’or
+assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre
+sous lequel Van Dyck peignit son <i>Duc de
+Richmond</i>… Les frondaisons offrent ces
+verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes,
+ces tons de bronze, présages d’une
+chute encore éloignée, qui ne sont, pour le
+moment, qu’une parure de plus… Mais déjà
+les oiseaux migrateurs s’envolent avec des
+cris nostalgiques… Une brume gris-perle
+s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe
+humide… Les soirées plus longues, plus
+fraîches, font apprécier le <i lang="en" xml:lang="en">home</i>, malgré les
+restrictions apportées au bien-être : pas de
+flambées précoces égayant l’âtre ; un éclairage
+plus modéré, dont les lueurs ne doivent
+pas filtrer au dehors ; un <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i> moins copieux,
+sans friandises. C’est la guerre, avec
+ses privations et ses embûches… N’importe ;
+il fait bon encore, dans ce <i lang="en" xml:lang="en">home</i> aménagé
+non pour l’effet à produire, mais pour la
+commodité réelle de la vie ; ces pièces claires,
+élevées, tendues de gaies cretonnes à fleurs,
+où chaque encoignure a son siège pratique
+et confortable, où l’heure du thé voit briller
+des ustensiles d’une netteté étincelante,…
+où les livres favoris ne sont point captifs dans
+une armoire vitrée, mais restent à la portée
+de la main, en de petites bibliothèques rotatives,
+ou bien sur des rayons, le long des boiseries,…
+tandis que de vieilles gravures en
+couleurs, d’une pénétrante poésie, quelques
+belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds,
+y mettent sobrement un rappel d’art.</p>
+
+<p>La rousse et anguleuse Polly a enlevé le
+plateau du thé. La douce clarté des lampes
+caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles
+à tricoter, Mrs Littlebee et Jeanne
+travaillent si activement que les pelotes de
+grosse laine brune placées devant elles
+s’épuisent à vue d’œil… Mrs Littlebee tricote
+pour les soldats britanniques ; mais elle a
+déclaré que les objets confectionnés par <i lang="en" xml:lang="en">miss
+Jane</i> iraient à ceux de France. « Cela est
+juste, n’est-ce pas ? » a-t-elle ajouté flegmatiquement.
+Mrs Littlebee conçoit ainsi plus
+d’une pensée délicate, que la grâce française
+saurait enguirlander de fleurs, mais qui, chez
+elle, semblent faire partie tout simplement
+d’une sorte de <i>droit des gens</i>.</p>
+
+<p>Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous
+ses cheveux gris-argent, lit à haute voix,
+pour les deux femmes, les journaux relatant
+les événements de la guerre. Et Jeanne, passionnément
+attentive, écoute les nouvelles
+de France, qui lui parviennent à travers cette
+voix, ce langage étrangers… Combien son
+pays est universellement aimé, glorifié !…
+Sa qualité de Française suffirait, aujourd’hui,
+à lui attirer l’intérêt, la bienveillance… Elle
+en éprouve un sentiment à la fois humble et
+fier, en se disant qu’elle n’a rien fait pour
+mériter ce titre de noblesse, mais que, dans
+son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer
+digne de plus en plus, chaque jour, par
+son courage, sa patience, son attachement
+aux devoirs quotidiens… Et puis, dans l’immense
+chœur de supplications qui montent
+vers le ciel, elle peut être une faible voix
+ignorée ici-bas, mais entendue cependant,
+mais exaucée !</p>
+
+<p>Cette vérité consolante lui a été rappelée,
+le matin même, par une lettre de France,
+qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux
+embûches sous-marines, et qu’elle a baisée
+furtivement, en la qualifiant de « chère vaillante
+petite chose ».</p>
+
+<p>Quel réconfort a été pour elle la réponse
+si indulgente, si bonne de Mme Brumme, et
+la perspective d’entretenir désormais une
+correspondance avec cette femme d’élite,
+vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard,
+son instinctive sympathie de « petite
+sauvageonne !… » Il semble qu’un souffle
+vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes
+les aspirations affectueuses, qui commençaient
+à s’engourdir. Certes, elle n’est pas
+ingrate envers les maîtres de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> ;
+ils ont, à leur insu, une part plus sensible de
+son amitié, de sa reconnaissance,… car elle
+les aime, ce soir, à la française… Elle jette,
+de temps en temps, un coup d’œil vers
+Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans
+la lumière, avec ses cheveux argentés relevés
+à la chinoise, qui découvrent un front presque
+sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous
+les verres brillants de ses lunettes, ses traits,
+dont la ligne brève n’est pas sans fermeté,
+et ce teint clair et lisse comme un savon rose…
+Mrs Littlebee, de son côté, pose de temps en
+temps sur la petite tête brune et les doigts
+diligents de « <span lang="en" xml:lang="en">miss Jane</span> » son regard si sérieux,
+si direct, que la bonté y revêt l’aspect
+de la sévérité. Avec la même expression, elle
+le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon
+inséparable de sa vie. Mais on pourrait
+y surprendre une lueur d’attendrissement,
+quand il effleure le délicieux pastel
+sous verre représentant leur petite Mary,
+morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de
+leur fille Louisa, mariée aux Indes, qui,
+vêtue de neigeuses mousselines, et groupant
+ses cinq <i lang="en" xml:lang="en">babies</i> autour d’elle, évoque l’idée
+d’une belle rose blanche entourée de petits
+boutons.</p>
+
+<p>La pendule vient de sonner dix heures.
+Les deux époux enlèvent, l’un son pince-nez,
+l’autre ses lunettes, dont ils essuient les
+verres, du même geste méthodique. Le mari
+plie ses journaux ; la femme étire son tricot
+sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée…</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Jane</span>, il est temps d’aller dormir…</p>
+
+<p>Et la regardant avec attention :</p>
+
+<p>— Vous semblez fatiguée, ma chère… Ne
+l’êtes-vous pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! non, madame ; j’ai seulement un
+peu sommeil…</p>
+
+<p>— Eh bien, allez vite dans votre
+chambre… Et si vous avez besoin de dormir
+une heure de plus demain, ne vous gênez
+pas, ma chère…</p>
+
+<p>— Je vous remercie, madame…</p>
+
+<p>Jeanne est debout devant Mrs Littlebee,
+et la bonté de cette excellente femme lui
+apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir
+soudain de l’embrasser… mais que penserait
+de cette effusion hors de propos la flegmatique
+maîtresse de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> ? Pour elle,
+comme pour le vieux <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, il faut se
+borner à l’habituel <i lang="en" xml:lang="en">shake-hand</i>…</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good night, my dear.</i></p>
+
+<p>C’est du même ton bienveillant que
+Mr et Mrs Littlebee profèrent leur <i>bonne
+nuit, ma chère</i>, du même geste un peu automatique
+qu’ils secouent la main de « <span lang="en" xml:lang="en">miss
+Jane</span> ».</p>
+
+<p><i lang="en" xml:lang="en">Good night</i>… Oh ! comme ces trois syllabes
+vont se graver, pour jamais, dans la mémoire
+de Jeanne, comme ce regard de l’excellente
+femme doit rester, lui aussi, présent à son
+souvenir, tandis que le paisible et confortable
+salon de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> va prendre rang parmi
+les visions inoubliables !</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good night</i>, madame… <i lang="en" xml:lang="en">Good night</i>,
+monsieur Littlebee.</p>
+
+<p>— Ah ! <span lang="en" xml:lang="en">miss Jane</span> ?…</p>
+
+<p>C’est la voix du vieux <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> qui la
+rappelle :</p>
+
+<p>— N’oubliez pas de fermer vos rideaux et
+de voiler votre lumière…</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Yes, sir</i>…</p>
+
+<p>Cette recommandation, si flegmatiquement
+faite, est un rappel de la menace qui
+plane chaque nuit sur les cottages anglais…
+Jeanne se conforme docilement, mais sans
+émoi, aux mesures de prudence édictées…
+Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle
+croit sentir autour d’elle une invisible et
+tendre protection.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>A peine au lit, elle s’endormait, comme
+une enfant qui cède à la saine et bonne fatigue
+de ses jeux, de ses courses au grand
+air. Ses yeux se fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient
+sur une dernière prière. Puis le
+sommeil, s’emparant de ses pensées, formait
+une trame confuse, où les souvenirs de
+Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités
+présentes de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i>.</p>
+
+<p>Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route
+bordée de grands arbres, dans ce crépuscule,
+qui est la lumière naturelle des rêves ; à côté
+d’elle chemine un vieillard aux cheveux
+blancs, qui tient à la main un bâton, comme
+les voyageurs bibliques.</p>
+
+<p>A l’impression de tendresse qu’elle
+éprouve, elle reconnaît son grand-père…
+Il marche un peu courbé, silencieux… Et
+Jeanne, bien qu’elle distingue à peine ses
+traits, s’aperçoit que des larmes glissent lentement
+sur le visage du vieillard… Cette mystérieuse
+tristesse la pénètre graduellement.</p>
+
+<p>On entend un vent aigre et sifflant comme
+un sanglot ; des feuilles d’arbres se détachent,
+tourbillonnent… Alors le vieillard prend
+Jeanne par la main ; il se ploie davantage sur
+son bâton… Il fuit dans la tempête… Jeannette
+est redevenue enfant ; ses petites jambes
+ont peine à le suivre.</p>
+
+<p>— Grand-père… Grand-père, pas si vite !…</p>
+
+<p>Mais leur marche ne cesse de se précipiter
+et son émoi redouble en apercevant un fossé
+noir et profond qui barre le chemin… Mais au
+delà, dans une clarté d’aube, Mme Brumme,
+suave, et comme stylisée, lui tend les bras
+en souriant. A ses côtés se tient un jeune
+homme, ressemblant à son fils Alexis, qui
+regarde aussi Jeannette avec un lumineux
+sourire.</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Jane ! make haste !… Jane ! do you not
+hear ?</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> « Jeanne ! hâtez-vous !… Jeanne ! n’entendez-vous
+pas ? »</p>
+</div>
+<p>Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis
+que les chères figures de son rêve se taisent ?</p>
+
+<p>Oh ! le fossé, le grand trou noir ! elle est
+maintenant tout au bord… Elle perd pied…
+Elle tombe… Ah ! ciel ! quel bruit effroyable !…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>En cette nuit de septembre 1916, où, dans
+son profond sommeil, les bruits extérieurs
+s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne,
+les zeppelins venaient de déployer sur l’Angleterre
+leur vol sinistre, et d’accomplir un
+nouveau massacre d’innocents…, amoncelant
+sur la criminelle Allemagne les charbons
+ardents de la vengeance divine…</p>
+
+<p>Des débris humains gisaient sous des
+ruines de cottages… <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> et ses
+maîtres avaient vécu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="p3c1">I<br>
+<span class="xsmall">LA PERLE CACHÉE</span></h3>
+
+
+<p>En cette brumeuse journée de janvier,
+moins froide que sombre et humide, les passants
+se hâtaient vers les demeures des parents,
+des amis, auxquels ils allaient porter
+leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.</p>
+
+<p>Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il
+pas, en effet, pour que le Parisien, dérogeant
+à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les
+morts le 1<sup>er</sup> novembre, les vivants le 1<sup>er</sup> janvier ?…</p>
+
+<p>Pour la troisième fois depuis la guerre, une
+année commençait…, et cette année 1917 ne
+devait pas encore être celle qui verrait la fin
+de la terrible épreuve, le retour d’une juste
+paix !</p>
+
+<p>Mais la pauvre humanité n’en savait rien,
+et cette ignorance l’aidait à vivre, à faire
+face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens.
+Bien qu’un changement de millésime ne soit
+qu’une convention, au commencement de
+chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs…
+Nous saluons comme une libératrice cette
+figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous
+croyons qu’elle accède à tous nos désirs.</p>
+
+<p>Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait
+à cette illusion, espérant de nouveau
+rencontrer cette <i>perle</i> introuvable qu’il était
+las de chercher.</p>
+
+<p>Il le comprenait désormais : on ne peut
+demander à personne de <i>vous marier</i>, lorsqu’on
+prétend rester fidèle à un type idéal
+que l’on serait d’ailleurs assez embarrassé de
+définir.</p>
+
+<p>« Mais, songeait-il, si jamais le destin <i>la</i>
+met en ma présence, je <i>la</i> reconnaîtrai à
+l’émotion de mon cœur. »</p>
+
+<p>En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec
+des bonbons et des fleurs, impatient de se
+retrouver dans le petit salon héliotrope, le
+seul où, depuis la mort de sa mère, il eût
+savouré la douceur du foyer.</p>
+
+<p>Il était d’autant plus impatient de revoir
+sa tante que divers empêchements s’étaient
+opposés, depuis quelque temps, à leur réunion
+du dimanche ; en dernier lieu, c’était
+elle qui lui avait adressé un pneumatique,
+l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison :
+un petit blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire,
+puis « une pauvre enfant, bien intéressante »,
+qu’elle devait aller recevoir à la
+gare, occuperaient son après-midi. Et Maurice,
+tout en rendant hommage à la maternelle
+charité de Mme Brumme, s’était senti
+un peu jaloux de ses protégés.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour.
+Quelle joie délicate il avait eue à choisir le
+coffret de satin mauve perlé d’une branche
+de gui, renfermant d’exquis chocolats à la
+violette, et le gros bouquet de violettes
+sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée,
+qui semblait en deuil comme elle, et
+qui répandait aussi les plus doux, les plus
+purs effluves.</p>
+
+<p>La femme de ménage de Mme Brumme
+ouvre la porte à Maurice :</p>
+
+<p>— Entrez, monsieur… Madame vous
+attend.</p>
+
+<p>L’après-midi triste et fuligineuse touche à
+sa fin ; une lueur blonde filtre dans la minuscule
+antichambre… Le cœur de Maurice vole
+vers cette lampe comme un papillon. Il
+pousse la porte entr’ouverte du cher petit
+salon héliotrope.</p>
+
+<p>— Tante Marie, daignez recevoir mes
+souhaits…</p>
+
+<p>Mais les notes chaudes et joyeuses qui
+vibraient dans sa voix s’éteignent aussitôt.
+Mme Brumme n’est pas seule.</p>
+
+<p>— Bonjour, mon cher enfant. Toujours
+des gâteries !… Tu abuses de mon faible pour
+les violettes… Mais ce coffret est trop joli !…
+Enfin, ma petite amie croquera les bonbons.
+Ne vous sauvez pas ainsi, mon enfant…
+Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice…</p>
+
+<p>Au salut du jeune homme, dont le regard
+surpris ne la quitte pas, la « petite amie »
+répond avec une brusquerie un peu effarouchée.
+Elle regarde la porte du salon comme
+une hirondelle capturée qui aperçoit une
+fenêtre ouverte.</p>
+
+<p>— Madame, murmure-t-elle, si vous le
+permettez, je vais écrire à M. l’Abbé et à
+Maryvonne… Et puis Mlles Marnière m’ont
+envoyé une carte si gentille…</p>
+
+<p>Mme Brumme sourit malicieusement :</p>
+
+<p>— Que d’obligations vous vous découvrez
+soudain, chérie ! Eh bien, soit, allez faire votre
+correspondance… Vous trouverez tout ce
+qu’il faut dans le petit bureau de ma chambre.</p>
+
+<p>A peine était-elle sortie, que Maurice murmura
+d’une voix basse, mais pathétique :</p>
+
+<p>— Oh ! tante Marie…, c’est mal, très mal !
+Pourquoi me l’avoir cachée ?</p>
+
+<p>— Que veux-tu dire ? demanda madame
+Brumme avec un étonnement sincère.</p>
+
+<p>— Cette jeune fille ?… Qui est-elle ? Excusez
+mon indiscrétion, si c’en est une…</p>
+
+<p>— Oh ! tu n’es nullement indiscret :
+Jeanne Ferval est une orpheline doublement
+intéressante ; bien que, par miracle,
+elle n’ait été blessée que légèrement, elle
+peut compter parmi les victimes de la barbarie
+allemande…</p>
+
+<p>— Racontez-moi cela, ma tante ; vous m’intéressez
+plus que vous ne sauriez le croire.</p>
+
+<p>Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les
+faits que nous connaissons, jusqu’à la catastrophe
+de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i>.</p>
+
+<p>— Mr et Mrs Littlebee sont morts… Leur
+servante, grièvement blessée, était à peine
+hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre.
+Pour ce qui est de ma petite amie,
+elle a été, je le répète, miraculeusement épargnée,
+car son lit est resté suspendu dans le
+vide, contre l’unique pan de mur, sur le seul
+fragment de plancher qui ne se soit pas
+écroulé… Mais elle a été blessée par des éclats
+de vitres et la chute de quelques moellons.
+A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son
+grand désir de revoir la France. Comme sa
+belle-mère n’a jamais eu aucune amitié pour
+elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir
+l’hospitalité.</p>
+
+<p>— Je reconnais là votre exquise bonté, dit
+vivement Maurice. Et… vous comptez la
+garder auprès de vous ?</p>
+
+<p>— Aussi longtemps qu’elle le voudra ;
+vois-tu, mon ami, la présence d’une jeune
+compagne n’est point à dédaigner ; je me fais
+vieille, dit-elle avec un fin sourire.</p>
+
+<p>— Tante Marie, je commence à soupçonner
+que les saintes pouvaient être coquettes…</p>
+
+<p>— Ah ! je ne suis pas plus coquette que
+sainte… Il n’est pas besoin de compter quatre-vingts
+hivers pour devenir semblable à ces
+idoles de l’Écriture, « qui ont des yeux et ne
+voient point… » Jeanne remplace avantageusement
+mes lunettes…; sa jeune mémoire,
+ses pieds alertes suppléent les miens…
+Je t’assure que je lui suis redevable…</p>
+
+<p>Maurice Valteyre se laissa glisser près de
+Mme Brumme, un genou ployé sur le coussin
+qui était aux pieds de cette dernière :</p>
+
+<p>— Tante Marie, vous seriez donc fâchée,
+si je vous l’enlevais ?…</p>
+
+<p>— Que veux-tu dire ?…</p>
+
+<p>— Ne le devinez-vous pas ? Je viens de
+reconnaître celle que j’ai si longtemps cherchée.</p>
+
+<p>— Jeannette ! s’écria Mme Brumme, aussi
+surprise que si elle eût vu un chercheur d’oiseaux
+rares tomber en extase devant une
+moinelle. Tu ne parles pas sérieusement ?…</p>
+
+<p>— Il serait pour le moins singulier que je
+plaisantasse à ses dépens… et aux vôtres !…</p>
+
+<p>— Mais Jeannette est une pauvre orpheline.
+La vie mondaine de Mme Ferval ayant
+réduit à néant la modeste fortune du ménage,
+elle n’a rien hérité de son père. La veuve
+elle-même se trouverait plus qu’embarrassée,
+sans l’assurance qu’elle avait eu la précaution
+de faire contracter à son profit par
+M. Ferval.</p>
+
+<p>— Que n’importe ! Le mariage n’est pas
+<i>une affaire</i> pour moi… Je suis, en cela, très
+Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient
+pas dans la question sentimentale…
+Et le désir de la fortune n’est peut-être
+fait, chez les Yankees, que de leur dévouement
+à la compagne élue, du désir chevaleresque
+d’aplanir pour elle toutes les difficultés
+de la vie, de verser sans compter,
+entre ses petites mains, beaucoup d’or pour
+de royales parures et de royales aumônes.</p>
+
+<p>— Mais… mais…, balbutie Mme Brumme
+dont la surprise ne fait que s’accroître, tu semblais
+si difficile… Jeannette n’est pas jolie…</p>
+
+<p>— Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît !
+Ne vous rappelez-vous pas que je déchiffre
+un visage à première vue ? D’ailleurs, ne suis-je
+pas grandement aidée par votre récit…
+Cette jeune fille, élevée loin du monde entre
+un grand-père érudit, un vieux prêtre et une
+vieille bonne, doit avoir une âme d’une pureté
+rare… Sa fermeté de décision, dans ce qu’elle
+a cru son devoir, ne me frappe pas moins…
+A dix-huit ans, avoir eu le courage de partir
+ainsi, <i>en silence</i>, en acceptant d’être mal
+comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre
+des siens et de troubler le repos de son père…
+Non, cela n’est pas le fait d’une âme vulgaire.
+En elle, rien de factice ; le sentiment
+gît profondément au cœur… Bienheureux
+celui qui saura l’en faire jaillir ! J’aime cet
+instinct de timidité un peu farouche, qui est
+celui de l’oiseau libre, de la fleur des sous-bois,
+de la source fuyante et secrète. Enfin,
+elle vient d’échapper, par miracle, à une
+épouvantable catastrophe, ce qui achève de
+la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous ?
+Mais je cherchais bien moins la beauté,
+les qualités brillantes, que cet indéfinissable
+charme d’où naît la tendresse… C’est elle,
+vous dis-je…, une petite perle grise… Mais
+une perle !… Je lui ferai un doux nid. Elle
+n’aura que moi au monde ?… Tant mieux…
+Je suis égoïste et jaloux, vous le voyez. Elle
+est pauvre… Eh bien, je travaillerai pour lui
+gagner une fortune !…</p>
+
+<p>Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre
+tous le conte de <i>Cendrillon</i>, commençait à
+revenir de son étonnement.</p>
+
+<p>— Tu oublies de te demander, observa-t-elle
+en souriant, si Jeannette consentira,
+pour tes beaux yeux, à quitter la France et
+sa vieille amie…</p>
+
+<p>— C’est vrai, fou que je suis !… Permettez-moi,
+du moins, d’essayer de la conquérir…</p>
+
+<p>— Réfléchis mûrement, mon ami ; songe
+que cette enfant n’a plus d’autre protection
+que la mienne, d’autre asile, en ce moment,
+que ma maison, et qu’à vingt-deux ans, son
+cœur, son imagination même, je le crois, sont
+vierges de tout sentiment romanesque… A
+quelle prudence ne suis-je donc pas tenue
+envers elle !</p>
+
+<p>— Ma tante, déclara Maurice avec une
+gravité émue, donnez-moi cette preuve de
+confiance ; faites-moi cet honneur de ne pas
+me fermer votre maison parce qu’elle renferme
+ce trésor précieux : une vraie jeune
+fille. Je serais un misérable si je cherchais à
+conquérir sa sympathie avant d’être bien
+sûr de l’aimer pour la vie… Mais je ne crois
+pas me tromper… et je vous demande de me
+la laisser connaître… puis essayer de l’apprivoiser
+sous vos yeux.</p>
+
+<p>— Soit. J’ai confiance en ta délicatesse…
+Tu viendras donc le dimanche, comme par
+le passé… Et pour commencer, tu dînes ce
+soir avec nous.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c2">II<br>
+<span class="xsmall">DIALOGUE ENTRE DEUX SŒURS</span></h3>
+
+
+<p>Six mois plus tard, par une belle et chaude
+soirée de juin, Marguerite et Henriette Marnière
+prenaient le frais dans le jardin de
+Bourg-la-Reine.</p>
+
+<p>En plein jour, ce petit jardin si soigneusement
+entretenu, si fertile, où les arbres donnaient
+à la fois de l’ombrage et des fruits,
+était la riante image d’une vie bien employée.
+Mais, le soir, il s’enveloppait du charme
+rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt
+même les jardins de banlieue. Les deux sœurs
+subissaient, à leur insu, une transformation
+analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs
+simples robes blanches qui prenaient un
+aspect poétique… Leur imagination ouvrait
+ses ailes tandis qu’elles contemplaient le ciel
+diamanté ; <i>cette obscure clarté qui tombe des
+étoiles</i> évoquait moins à leur souvenir le récit
+épique du <i>Cid</i> que l’étoile de <i>Mireille</i> pointant
+au firmament de la jeunesse et des pures
+amours. Et, suivant la pente de leur rêverie,
+elles parlaient à mi-voix de deux couples de
+fiancés…</p>
+
+<p>Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et
+Juliette, ni Paul et Virginie, Vincent et
+Mireille,… ni aucun de ceux que l’art littéraire
+et musical a doués d’une vie idéale : les
+deux sœurs avaient vu se dérouler tout près
+d’elles, dans le cadre moins prestigieux de
+l’existence réelle, ces simples romans d’amour
+qui possédaient la double supériorité d’être
+<i>vrais</i> et de « bien finir »… L’un avait pour
+héros le jeune parent et la protégée de
+Mme Brumme : Maurice Valteyre et Jeanne
+Ferval ; l’autre, leur propre cousine Marie-Louise
+et l’un de ses blessés ; car Marie-Louise,
+lasse de la vie inutile, un peu ridicule,
+de « demoiselle à marier » mondaine et sans
+dot, avait fini par obtenir de sa mère l’autorisation
+de suivre les cours de la Croix-Rouge
+et de soigner les blessés de la guerre dans un
+hôpital de Paris. Très vite, bien que novice
+dans la pratique, elle avait fait apprécier
+son zèle, son intelligence, son sang-froid. Sa
+nature énergique, agissante, semblait là dans
+son véritable élément. Elle n’avait eu, certes,
+aucune arrière-pensée de <i>flirt</i> ni de mariage,
+en mettant sur sa jolie tête blonde la coiffe
+d’infirmière… Mais, comme il arrive souvent,
+le bonheur d’un amour partagé était venu à
+elle sans qu’elle le cherchât.</p>
+
+<p>Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai
+mariage de guerre, avec tout ce que ces
+unions comportent d’acceptation généreuse.
+Après de longues et cruelles souffrances, le
+fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital
+amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation
+glorieuse ne nuirait pas à son avenir.
+Il allait reprendre sa chaire de professeur
+d’histoire au lycée de Pau.</p>
+
+<p>— Je comprends que Marie-Louise ait
+accueilli sans hésitation la demande de Jean
+Fabrice, conclut Henriette, après que les
+deux sœurs eurent rappelé, pour le plaisir
+de se les raconter l’une à l’autre, les incidents
+de ce petit roman vécu.</p>
+
+<p>— Au physique, il est fort bien, avec sa
+pâleur intéressante, son front et ses yeux de
+penseur… Et sa conversation ne dément pas
+son aspect ; c’est l’homme à la fois intelligent
+et modeste, qui ne cherche jamais à <i>produire
+un effet</i>, mais qui se tait plutôt que de dire
+des banalités.</p>
+
+<p>— Certes, observa Marguerite, l’intelligence
+et une physionomie sympathique sont
+exigibles chez un mari : mais elles ne suffiraient
+pas à assurer le bonheur… Réjouissons-nous,
+pour notre cousine, de ce que son
+fiancé possède en outre la foi, le courage, la
+délicatesse du cœur. Marie-Louise sera heureuse…
+Elle le mérite.</p>
+
+<p>— Oh ! oui, j’en suis bien contente aussi.
+Et, reprit Henriette d’un air malicieux, sais-tu
+que les dédains de Georgette, à l’égard de
+son futur beau-frère, me rappellent un peu
+ceux du renard de la fable ? A l’entendre,
+Jean Fabrice a les épaules voûtées du <i>rat de
+bibliothèque</i>… et la seule pensée d’une mutilation
+cause à Georgette une répugnance
+invincible…</p>
+
+<p>— Pauvre Georgette ! murmura sérieusement
+Marguerite.</p>
+
+<p>— Pourquoi « pauvre Georgette » ?</p>
+
+<p>— Parce qu’elles sont réellement à
+plaindre, les rares jeunes filles auxquelles la
+guerre n’aura rien appris !… Et aussi pour ce
+que tu sais bien, fit-elle peinée et gênée de
+formuler un blâme.</p>
+
+<p>— Oui, l’enseignement de <i>Minerva</i> a porté
+ses fruits : elle veut entrer au théâtre et a
+obtenu de tante Valérie l’autorisation de se
+présenter au Conservatoire.</p>
+
+<p>— Souhaitons-lui d’échouer !…</p>
+
+<p>Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si
+charitables, qu’elles eussent voulu partager
+l’huile de leurs lampes avec les pauvres imprudentes,
+détournèrent leur pensée de ce
+qu’elles ne pouvaient que déplorer, dans la
+sincérité de leurs principes.</p>
+
+<p>— Le mariage de Jeanne Ferval, reprit
+Henriette, est une autre jolie histoire vraie,
+et elle a tout le piquant de l’imprévu,
+Mme Brumme nous l’a contée. C’est, comme
+elle le dit, une véritable réédition du conte
+de <i>Cendrillon</i>.</p>
+
+<p>— Moins la marraine-fée… et les robes
+d’or.</p>
+
+<p>— Mais si : la bonne fée, c’est madame
+Brumme… Quant aux robes d’or, elles
+gâtent plutôt la touchante figure de <i>Cendrillon</i>…,
+ne trouves-tu pas ?</p>
+
+<p>— Tu as raison. Espérons donc que, malgré
+son grand désir de la rendre riche un
+jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette
+toute sa simplicité… Mais n’est-ce pas
+curieux, providentiel et charmant ? Ce jeune
+homme, que l’on croyait et qui se croyait
+lui-même si difficile à satisfaire, voit inopinément
+Jeanne Ferval chez Mme Brumme…
+Et l’étincelle jaillit aussitôt… Pourquoi ? Nul
+ne le saurait dire ; il avait certainement rencontré
+des jeunes filles plus jolies, plus gracieuses,
+plus expansives… Aucune ne lui
+avait plu. Mais, derrière ce petit masque
+boudeur, avec un vrai don de divination, il
+découvrait une âme exquise.</p>
+
+<p>Henriette approuva :</p>
+
+<p>— Il ne se trompait pas ! Plus on connaît
+Jeanne, plus on apprécie son intelligence et
+son cœur… Mais il ne suffisait pas de la rencontrer ;
+il fallait gagner sa confiance et lui
+plaire… Chose assez difficile ; car Mlle Cendrillon
+était encore plus fuyante que celle à
+la pantoufle… Mais, orpheline à vingt-trois
+ans, elle a bientôt compris la douceur
+d’être aimée avec un entier dévouement…
+Cela doit lui sembler un rêve, après tant
+d’épreuves !…</p>
+
+<p>— Marie-Louise et Jeanne seront heureuses,
+répéta Marguerite ; mais pas plus
+que nous, Henriette !… Jamais plus que
+nous… Le trésor d’affection que nous possédons
+est si grand !</p>
+
+<p>— Oh ! répondit doucement la cadette,
+si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu n’y trouverais
+pas un atome d’envie ni de regret, bien
+que Mme Brumme ait songé à l’une de nous
+pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre
+nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis…
+Il ne nous serait même pas possible
+d’accepter un mariage dans une ville de province,
+comme notre cousine Marie-Louise…
+A moins que maman consentît à y vivre
+aussi ? Mais non… Cela lui ferait trop de
+peine de quitter sa maison, ses souvenirs…</p>
+
+<p>— Nous devons <i>tout</i> à maman, déclara
+Marguerite avec cette espèce de ferveur
+qu’elle mettait dans ses convictions et dans
+ses sentiments.</p>
+
+<p>Et levant ses grands yeux noirs, comme
+inspirés, vers le ciel de velours sombre où
+scintillaient les étoiles :</p>
+
+<p>— La sagesse divine éclate, avec la bonté,
+dans l’arrangement de nos petites vies… A
+chacune sa part de joies : l’orpheline isolée
+connaîtra l’affection d’un mari et la tendresse
+des enfants… Et nous, Henriette, non seulement
+nous avons une mère incomparable,
+mais nous sommes deux sœurs si unies !</p>
+
+<p>— Oui, fit Henriette en appuyant sa tête
+blonde contre la tête brune de Marguerite ;
+nous nous tiendrons compagnie, comme ces
+vieilles sœurs désuètes et touchantes, toujours
+<i>habillées pareil</i> à plus de soixante-dix
+ans… avec le même petit bouquet de fleurs
+posé exactement de la même façon sur leur
+chapeau… Chérie, je ne te demande qu’une
+chose : nous varierons un peu. Notre petit
+bouquet, nous ne le placerons pas tout à fait
+du même côté, tu veux bien ?… Oui, reprit-elle,
+pensive, tel sera notre doux et paisible
+avenir, à moins que…</p>
+
+<p>Elles se turent un instant. Le souffle parfumé
+du soir caressait leurs fronts… Les fleurs
+et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du
+chemin de fer déchira soudain le silence de la
+nuit, comme l’imprévu modifie parfois, étrangement,
+nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement,
+si tendrement soumises qu’elles
+fussent à leur sort probable, elles se disaient
+tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait
+sur sa route un autre Jean Fabrice
+ou un autre Maurice Valteyre, habitant
+Paris, qui lui permît de voir très souvent
+leur mère, il serait doux de connaître toutes
+les affections de la vie… Dans leur esprit se
+dessinait en même temps la figure encore un
+peu vague, mais sympathique, d’un ami de
+Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles
+de Marie-Louise, et qu’elles reverraient
+à son mariage : un officier de la Grande
+Guerre, puisque tous les jeunes hommes de
+ce temps héroïque sont officiers ou soldats.</p>
+
+<p>Marguerite, avec son abnégation habituelle,
+formait le souhait que, si l’une d’elles seulement
+devait être aimée un jour, ce fût Henriette,
+parce que son cœur renfermait une
+telle tendresse pour les tout petits… et qu’elle,
+Marguerite, avait « sa musique » !</p>
+
+<p>— Il faut rentrer, mes enfants !… L’air
+commence à être trop frais, dit tout à coup
+la voix de Mme Marnière.</p>
+
+<p>Elle venait d’apparaître sur le perron, où
+se détachait sa silhouette mince et noire.</p>
+
+<p>Et les deux silhouettes blanches, enlacées,
+sortirent de l’ombre du jardin, laissant derrière
+elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir,
+pour rentrer dans le présent, dans la maison
+tutélaire, où le devoir et le bonheur ne faisaient
+qu’un pour elles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c3">III<br>
+<span class="xsmall">DIALOGUE ENTRE DEUX FIANCÉS</span></h3>
+
+
+<p>Le même soir, presque au même moment,
+Maurice et Jeanne causaient, eux aussi, sur
+le balcon de Mme Brumme ; leur mariage
+devait avoir lieu quinze jours plus tard ;
+aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir
+souvent sa fiancée.</p>
+
+<p>Mme Ferval continuant à se désintéresser
+complètement de sa belle-fille, l’orpheline
+n’avait donc, pour lui servir de chaperon,
+que Mme Brumme, laquelle s’acquittait maternellement
+de ce soin. Du mouvement régulier,
+presque automatique, que donne la
+grande habitude, Mme Brumme avait tricoté
+jusqu’aux dernières lueurs du jour (car
+le quatrième hiver de guerre s’annonçait
+comme certain). A présent que ce long jour
+de juin faisait place à la nuit tiède et lumineuse,
+elle avait laissé son ouvrage, et, les
+mains croisées sur les genoux, elle regardait
+les fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient
+contre la barre d’appui du balcon.
+Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par
+ce goût féminin, qui s’éveille chez les moins
+coquettes avec le légitime désir de plaire,
+savait allier maintenant la grâce à la simplicité.
+Un long ruban de velours noir ceinturait
+sa robe de léger crépon blanc, qui découvrait
+des pieds d’une gentillesse naguère
+ignorée : deux véritables pieds de Cendrillon,
+en petits souliers de velours… Sur l’ambre
+de son cou flexible et délicat luisait la ligne
+d’or d’une chaînette, à laquelle était suspendue
+une pieuse et artistique médaille,
+présent de Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses
+cheveux, simplement enroulés derrière sa
+tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent
+la souple coiffure des jeunes filles
+grecques.</p>
+
+<p>En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps
+terne et recroquevillée, se révélait
+papillon, à l’aurore de son bonheur,… et ce
+papillon en valait bien un autre.</p>
+
+<p>Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire :
+elle possédait l’incomparable charme de celle
+qu’on aime uniquement et pour la vie.</p>
+
+<p>Il y avait dans son affection pour elle un
+sentiment infiniment délicat : l’attendrissement
+né des malheurs de cette jeune fille et
+l’attrait bien connu de tous ceux qui ont dû
+gagner peu à peu la confiance d’une petite
+créature effarouchée : enfant ou passereau,…
+jeune fille ou biche furtive…</p>
+
+<p>Jeannette était depuis longtemps apprivoisée,
+et ce n’était pas seulement sa silhouette
+dont la grâce se dégageait ; sa physionomie
+s’était, elle aussi, transformée… A l’inconsciente
+moue qui lui donnait l’air d’un enfant
+chagriné, avait succédé ce vague et frémissant
+sourire qui, à tout propos, semble dire :
+« Je suis heureuse !… » Au fond de ses prunelles
+couleur <i>café fort</i>, comme celles de
+l’aïeule créole et de l’impératrice Joséphine,
+se révélaient des profondeurs dorées et lumineuses,
+et ses traits mignons étaient embellis
+par leur expression suave et touchante.</p>
+
+<p>Les fiancés causaient… Comme tous ceux
+qui les ont précédés, comme tous ceux qui
+les suivront, tant que le monde sera monde,
+ils parlaient d’eux-mêmes ; ils rassemblaient
+leurs souvenirs frais éclos pour s’en tresser
+des liens et des couronnes, tels des enfants
+dans un champ de pâquerettes,… car l’amour
+heureux s’accompagne toujours de puérilités.
+Mais ils parlaient aussi de choses graves ;
+comment en eût-il été autrement ? Ce jour
+même, Paris venait d’acclamer les premiers
+soldats américains débarqués en France,
+précurseurs de la grande force qui devait,
+un jour prochain, servir d’instrument à la
+Justice de Dieu… Et Maurice, voyant se
+réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente,
+saluait avec joie l’intervention généreuse
+du grand pays qu’il avait adopté pour
+sa seconde patrie… Il répétait à Jeanne
+l’éloge qu’il en avait fait à Mme Brumme :</p>
+
+<p>— Nulle part, conclut-il, la femme n’est
+à la fois aussi libre, et aussi respectée. J’espère,
+Jeannette, que vous vous plairez à
+New-York, quand nous irons nous y installer
+après la guerre… Ce nouvel exil ne sera d’ailleurs
+pas complet… Tous les ans, nous ferons
+un voyage en France, je vous l’ai promis, afin
+de voir notre bonne tante Marie et votre
+pays de Bretagne,… votre vieille Maryvonne,…
+la tombe de votre cher grand-père…</p>
+
+<p>Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé
+de reconnaissance ; mais il savait si bien y
+lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude :</p>
+
+<p>— Est-ce que cette idée de départ vous
+cause déjà du chagrin ?</p>
+
+<p>— Non, fit-elle avec sincérité, puisque je
+serai avec vous, et que nous verrons la
+France chaque année… Mais…</p>
+
+<p>— Achevez, ma chérie, vous pouvez me
+parler en toute confiance.</p>
+
+<p>— Eh bien, je me demande parfois… Pardonnez-moi,
+Maurice, si je me trompe… Je
+suis bien incompétente en ces questions et
+en beaucoup d’autres…</p>
+
+<p>— Oh ! ma chérie, je vous dirai comme
+Alceste à l’auteur du sonnet : <i>Nous verrons
+bien…</i></p>
+
+<p>— Je me demande, reprit-elle lentement,
+si la France n’aura pas besoin de tous ceux
+de ses fils qui survivront à cette terrible
+guerre ?… Vous lui avez offert votre vie et
+donné de votre sang ; vous consacrez tous
+les jours votre intelligence à la doter d’instruments
+de victoire. Mais, si vous aviez le
+bonheur de posséder encore votre mère, la
+quitteriez-vous, au lendemain d’une grave
+maladie, même pour retourner auprès de la
+meilleure, de la plus généreuse hôtesse ?…</p>
+
+<p>Maurice prit, sans répondre, la main de
+Jeanne entre les siennes, et, comme un gage
+tangible de son bonheur, il effleura du bout
+des doigts le mince anneau d’or et la perle
+fine de la bague de fiançailles.</p>
+
+<p>— <i>Petite Jeanne ou le devoir !</i>… murmura-t-il
+avec ce léger sourire qui n’était chez lui
+que le masque bien transparent de l’émotion ;
+vous parlez mieux qu’un livre, Jeannette…
+Vous parlez comme une conscience.
+La question que vous soulevez s’est déjà formulée
+en moi, depuis quelque temps. Mais
+la réponse dépendra des circonstances…
+Voulez-vous me faire crédit, <i lang="en" xml:lang="en">my dearest</i>, et
+croire qu’après la guerre, comme maintenant,
+mon devoir de Français passera toujours
+avant mes intérêts particuliers ?…</p>
+
+<p>— Oui… Et je vous en aimerais davantage,
+si je ne l’avais toujours cru.</p>
+
+<p>Il y eut entre eux un doux silence. Maurice
+considérait avec une joie égale les deux faces
+de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait
+assez pour le suivre au bout du monde et s’y
+trouver heureuse… Mais il l’admirait de renoncer
+au besoin, sans un regret, à l’espoir
+d’une vie large, par une délicate et filiale
+tendresse envers la France.</p>
+
+<p>— Ah ! reprit-il, je vous avais bien devinée,
+ma chère petite perle ambrée !…</p>
+
+<p>— De <i>petit sou de cuivre</i>, me voilà devenue
+perle, murmura Jeannette dont le sourire se
+nuançait de mélancolie au souvenir de son
+grand-père.</p>
+
+<p>Les joies de cette enfant seraient toujours
+comme tamisées d’une brume légère par les
+souvenirs qu’elle gardait fidèlement ; Mr et
+Mrs Littlebee et <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i>, ce nid verdoyant
+si tragiquement détruit, avaient souvent
+une part de ses pensées… Et, bien
+qu’elle pût se dire que les bons vieux
+époux n’avaient pas eu la douleur de se
+survivre l’un à l’autre, que leurs âmes
+de justes avaient sans doute rejoint l’âme
+innocente de la petite Mary blonde et rose
+du portrait, son cœur se serrait douloureusement,
+à l’évocation de leur dernière
+soirée !…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Les longs jours de juin et les nuits claires
+qui les prolongent semblent faits pour favoriser
+les interminables causeries de deux
+fiancés, accoudés à un balcon. Ils prenaient
+plaisir à se répéter les détails de leur avenir
+immédiat, déjà fixé depuis des semaines…
+Le bon abbé Lejal, malgré sa précaire santé,
+viendrait de Quimper pour bénir le mariage
+de celle qu’il avait vue tout enfant… Puis le
+jeune ménage s’installerait provisoirement
+dans un petit appartement, situé au-dessus
+de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé
+vacant juste à point.</p>
+
+<p>Une brise fraîche et caressante leur soufflait
+au visage. Un nouveau silence régna
+entre eux, tout rempli de choses douces,
+indicibles… Jeanne, cependant, les exprima
+en murmurant :</p>
+
+<p>— Oh ! Maurice, comme grand-père serait
+heureux s’il nous voyait !… Mais je sens qu’il
+nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui
+aussi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c4">IV<br>
+<span class="xsmall">DIALOGUE ENTRE DEUX AMES</span></h3>
+
+
+<p>Pendant que les jeunes gens causaient
+ainsi, Mme Brumme gardait une immobilité
+de portrait. A voir ressortir, sur sa robe
+noire, la pâleur de ses mains blanches, et
+l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer
+les traits de son visage, on eût dit que Henner
+avait collaboré avec Carrière.</p>
+
+<p>La mère d’Alexis avait rempli son rôle de
+bonne fée auprès de la petite Cendrillon et
+donné à Maurice <i>la perle</i> tant cherchée. Le
+sentiment qu’elle éprouvait ressemblait à
+celui des bons ouvriers d’autrefois, quand
+ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il
+s’y mêlait, en outre, une satisfaction plus
+secrète et plus subtile.</p>
+
+<p>En face d’elle, au-dessus de la double
+silhouette des jeunes gens penchés l’un vers
+l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon
+offrait à sa vue un fragment de ciel, sur
+lequel étincelait une étoile pure comme un
+diamant, vivante comme un regard.</p>
+
+<p>Mme Brumme, n’ayant que de confuses
+notions d’astronomie, ignorait le nom de
+cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir
+dans son coin de ciel… Quand elle était une
+toute petite fille, on lui disait, en lui montrant
+la voûte constellée :</p>
+
+<p>— Ce sont les yeux des anges qui nous
+regardent.</p>
+
+<p>Plus tard, son esprit, empreint d’un doux
+mysticisme, avait accueilli l’hypothèse, nullement
+incompatible avec la foi chrétienne,
+que ces sphères radieuses pouvaient être la
+demeure des Anges et des Bienheureux. Et,
+maintenant que tous ceux qu’elle a aimés :
+parents, époux, enfant, ont quitté cette terre,
+elle contemple pensivement ce diamant solitaire
+dans l’infini.</p>
+
+<p>Certes, ils sont doublement à plaindre, les
+pauvres insensés qui vont demander l’illusion
+d’une chère présence aux pratiques suspectes
+du spiritisme, cette forme grossière
+et déchue du spiritualisme !… Mme Brumme,
+ce soir, converse silencieusement avec une
+âme, qu’elle croit sentir tout près d’elle… Et
+si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même
+qui la lui donne…</p>
+
+<p>— Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai
+prié, agi, vécu pour toi… Le plus dur, vois-tu,
+ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres,
+pleins d’espoir, de vie, d’avenir… Tu n’en es
+pas jaloux, mon chéri ?</p>
+
+<p>— <i>Non… oh ! non !…</i></p>
+
+<p>— Quand j’ai donné à un enfant tes livres,
+devenus pour moi des reliques, j’ai accompli
+un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre
+brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été,
+je suis allée le voir, sur son lit de blessé…
+J’ai baisé son front pâle… Et c’était ton
+front que je croyais voir… J’ai pleuré avec
+sa mère… Et c’était toi que je pleurais…
+Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de
+me réjouir avec elle, quand Roger est revenu
+à la vie ; c’est d’apporter des fleurs, des fruits
+des gâteries sur ce lit de convalescent…</p>
+
+<p>— <i>Sois bénie de l’avoir fait !…</i></p>
+
+<p>— A présent je vais donner pour femme
+à Maurice, le compagnon de ton enfance,
+l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit…</p>
+
+<p>— <i>Sois bénie de l’avoir fait !…</i></p>
+
+<p>— Je continuerai, mon aimé… Il ne se
+passera pas un seul jour où je ne cherche,
+comme une glaneuse, un peu de bien à faire
+en ton nom… Ah ! dis-moi que mon espoir
+ne m’a pas trompée : que ta dernière pensée
+a été pour Dieu, qu’il t’a pardonné…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux
+secrets divins de la Miséricorde…</p>
+
+<p>L’étoile scintillait, éblouissante et pure…
+Et la voix immatérielle qu’elle entendait
+dans son cœur lui répondait tout bas :</p>
+
+<p>— <i>Dieu exauce toujours la prière d’une
+mère !</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div>PREMIÈRE PARTIE</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">— Comme une héroïne de Zénaïde Fleuriot</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">— « Priez pour l’âme de… »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">12</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">— Père et fille</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">— Présentation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">26</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">— Demi-sœurs et quarts de sœur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">44</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">— Une journée de Mme Brumme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">58</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">— Le jour de Mme Ferval</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c7">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">— De l’art d’apprivoiser une moinelle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c8">83</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="h">— Jeannette manque de cœur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c9">90</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div>DEUXIÈME PARTIE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">— Un neveu d’Amérique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">107</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">— Giroflé-Girofla</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">117</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">— Ce qu’on voit dans une photographie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">132</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">— Une lettre d’Angleterre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">141</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">— « <span lang="en" xml:lang="en">Good night, my dear…</span> »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">147</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div>TROISIÈME PARTIE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">— La perle cachée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">157</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">— Dialogue entre deux sœurs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">166</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">— Dialogue entre deux fiancés</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">174</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">— Dialogue entre deux âmes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">181</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE. — 27262.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78438
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