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Paul BOURGET LAURENCE ALBANI. + + +Il paraît un volume nouveau le 3e mercredi de chaque mois. + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +A LA MÊME LIBRAIRIE + + + Bas bleu 1 volume. + Madame Tartarin 1 volume. + Qui m’aime me suive 1 volume. + Marie-Aimée 1 volume. + Bourgeoises artistes. Le Préjugé 1 volume. + L’Absente 1 volume. + + + + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + + + + +A LA RECHERCHE D’UNE PERLE + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + +COMME UNE HÉROÏNE DE ZÉNAÏDE FLEURIOT + + +Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de Maryvonne, fût-ce comme un +point blanc dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux fixés sur les +horizons familiers, sur ce passé visible, qui s’enfonçait dans la +distance. Mais quand le point blanc lui-même fut devenu imperceptible, +elle se retourna, le cœur douloureusement serré, comme si elle venait +d’assister, pour la seconde fois, à l’enterrement de son cher +grand-père, et se blottit dans son coin du wagon des dames seules... où, +pour le moment, elle était une jeune fille toute seule... + +Elle en profita pour laisser couler ses larmes, non pas à flots: Jeanne +n’était pas de celles qui expriment leurs chagrins par des pleurs si +abondants que, parfois, ils en entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès +l’enfance, elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, de sorte que +certaines personnes mettaient en doute sa sensibilité. Pas +grand-père!... Ils se comprenaient si bien qu’ils n’avaient guère besoin +de paroles pour se dire qu’ils s’aimaient... Il suffisait à l’un de +prononcer le nom de _Jeannette_, à l’autre celui de _grand-père_, pour +mettre dans ces appellations autant de tendresse et de dévouement, +autant de confiance et de gratitude que deux cœurs humains peuvent en +contenir. + +Quinze ans auparavant, quand la toute jeune Mme Ferval, la mère de +Jeanne, était morte en donnant le jour à un petit ange qui retrouva ses +ailes pour la suivre, M. Plémeur, accouru de sa paisible retraite de +Quimper, trop tard pour recevoir le dernier regard de cette fille +chérie, insista auprès de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette, +âgée de trois ans. Il avait alors sa femme et Maryvonne pour en prendre +soin. + +--Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. L’enfant pourrait en +souffrir. Maintenant même, qu’en feriez-vous? Tout le jour au _Crédit +Mâconnais_, vous la laisseriez forcément entre les mains d’une +inconnue... car vos bonnes de Paris ne font que passer dans vos maisons. + +Bref, il plaida si chaleureusement une cause si juste, qu’il emportait, +quelques jours après, l’orpheline à Quimper. + +Moins d’un an plus tard, M. Ferval se remariait avec une toute jeune et +jolie veuve, bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette... Et +bientôt une troisième petite fille, demi-sœur des deux autres, naissait +de ce mariage, effaçant dans le cœur du père le regret qu’aurait pu lui +laisser l’absence de Jeannette. + +De grand’mère Plémeur, qui survécut peu d’années à sa fille, Jeanne +conservait un doux souvenir quelque peu effacé. C’était une créole de la +Martinique, qui avait été fort jolie, et que grand-père avait épousée au +cours d’un voyage. + +Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, dans la première +jeunesse, que vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, aient eu leur +roman d’amour. Cependant Jeanne ne pouvait que constater le charme de +son aïeule maternelle, dans la miniature qui la représentait avec la +coiffure et le costume de sa compatriote l’impératrice Joséphine, dont +elle avait les yeux couleur «café fort», mais avec de plus jolis traits, +assurait grand-père. + +Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint en plein cœur, par la mort de sa +fille, puis de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant plus +fortement à cette Jeannette dont le physique les lui rappelait l’une et +l’autre. Poète estimé dans sa province, soit qu’il célébrât dans le +vieux dialecte les saints ou les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît +fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs de la terre d’Armor, il +avait chanté l’enfance de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat certes, +mais non moins de tendresse et de conviction que le grand Hugo ne l’a +fait de sa blonde _Jeanne_. Il aurait, lui aussi, sans nul doute, +succombé à la tentation de glisser un pot de confitures dans les +ténèbres du cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur ne se +rappelait pas avoir jamais été punie... Qui donc s’en fût avisé?... Ce +n’était ni grand-père, ni Maryvonne, la douce vieille... D’ailleurs, +l’enfant était d’humeur paisible, raisonnable, un peu «difficile à +apprivoiser», comme disait Maryvonne. Mais, en réalité, elle avait un +petit cœur ardent, une intelligence très vive, bien que brillant peu au +dehors, et des dispositions studieuses, qui avaient fait le bonheur de +ses deux précepteurs: son grand-père et le meilleur ami de ce dernier, +l’abbé Lejal, un ancien missionnaire, que sa santé, très éprouvée par de +longues années d’apostolat aux Indes et en Chine, avait ramené au pays +breton. + +L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie; cette similitude avait +naturellement échappé à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée par +les larges yeux noirs, la longue barbe argentée et touffue de +l’ex-missionnaire, le saluait, en tremblant, du nom de _Mitaine_ +(diminutif de Croquemitaine). Avec le temps et force bonbons, ses +préventions s’étaient dissipées. Elle avait découvert une plus juste +ressemblance entre M. Lejal et les belles statues d’apôtres enluminées +qu’on place dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise de lui +voir entre les mains les grandes clefs dorées qui ouvrent les portes du +Paradis. + +Plus tard, enfin, il l’avait instruite et charmée par les récits +pittoresques de ses voyages et des mœurs curieuses des indigènes parmi +lesquels il avait vécu. Grand-père et lui collaboraient ensemble pour +une œuvre qui leur tenait au cœur: une histoire des _Saints de +Bretagne_, et Jeanne, en grandissant, les avait aidés dans leurs +recherches, compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits enrichis de +précieuses miniatures. Ah c’était une vie si douce, bien qu’un peu +sérieuse, un peu exceptionnelle pour une jeune fille. + +Et maintenant, tout était fini, brusquement fini!... M. Plémeur +paraissait fatigué depuis quelque temps; mais Jeanne était loin de +prévoir l’accident--une hémorragie cérébrale--qui le lui avait enlevé en +peu de jours... + +Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau du rez-de-chaussée meublé de +vieil acajou! Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite calotte de +velours noir qui le coiffait de façon si respectable et si adéquate, le +bon visage au regard bleu resté si frais, si jeune, dont la douce barbe +blanche emprisonnait encore de vagues reflets blonds! La maison +elle-même allait tomber dans des mains étrangères,... car, depuis de +longues années, elle avait été lourdement hypothéquée pour payer les +dettes que laissa en mourant un frère puîné de M. Plémeur. + +Chaque tour de roue du wagon rend sensible pour elle la fuite du cher +passé familier... Elle n’aurait pas, l’été prochain, la consolation de +porter sur la tombe de grand-père les roses de son jardin qu’il aimait +tant! Elle ne verrait plus même ce Quimper où, jadis, il l’apporta comme +une chère et précieuse petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, à +dix-huit ans, le cœur si douloureusement serré!... Elle ne se promènera +plus sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de Locmaria, ni dans les +belles prairies que l’on rencontre en suivant la rivière!... Elle ne +montera plus à la cathédrale, par une de ces rues grimpeuses et +convergentes dont les vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues +semblent se raconter tout bas des choses du temps passé!... + +Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont le tendre baiser d’adieu tiédit +encore sa joue, et qui, heureusement pour elle, entre au service de +l’abbé Lejal! + +Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression de vivre l’aventure tant +de fois contée dans les fraîches et mélancoliques histoires de Zénaïde +Fleuriot: celle de l’orpheline, pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en +va, toute seule, toute frêle dans son deuil, et qui descend, avec son +mince bagage, chez des parents inconnus, parfois hostiles... Et, +pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son père,... sa sœur... Mais un +père qu’elle a vu si rarement, une sœur qu’elle ne connaît pas,... une +belle-mère qui, d’avance, l’intimide et la glace, car jamais elle ne lui +a témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt. + + + + +II + +«PRIEZ POUR L’AME DE...» + + +A la première station, Jeanne cessa d’être seule dans son compartiment: +deux vieilles demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, et une dame +en grand deuil vinrent y rejoindre la jeune voyageuse. La dame en deuil +s’étant assise presque en face de Jeanne, leurs regards, tout +naturellement, se rencontrèrent. Qui donc, surtout dans la jeunesse, où +les impressions sont particulièrement impulsives, n’a éprouvé ce doux +magnétisme qui résulte d’une sympathie soudaine, destinée sans doute à +demeurer inexpliquée? + +Sans même songer qu’elle pouvait paraître indiscrète, Jeanne regardait +ce visage de femme, comme elle eût contemplé un de ces portraits +mélancoliques et attirants, auxquels le temps semble restituer une âme, +en échange du coloris qu’il efface... + +La dame en deuil, d’une stature haute et noble, devait avoir dépassé la +cinquantaine. L’ample voile qui retombait en arrière de son béguin de +crêpe servait de _fond_ au visage très blanc, petit, délicatement fané; +près des tempes, les cheveux ondés mettaient une lueur d’argent... La +courbe fine du nez, le dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de +ceux qui évoquent dans plus d’un visage féminin le célèbre profil de +Marie-Antoinette, comme si la nature se plaisait à frapper en l’honneur +de cette reine malheureuse de vivantes médailles commémoratives. Mais ce +qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient les yeux, d’une teinte si +douce rappelant celle des jacinthes mauves, des yeux remplis d’une +tristesse suave et sereine, comme éclairés intérieurement. + +La dame, de son côté, regardait Jeanne avec cette bonté et cette +sympathie que la jeunesse inspire de prime abord aux cœurs maternels. +Elle voyait une petite silhouette gracile qu’étriquait un peu le costume +de deuil taillé par une couturière quasi villageoise, un petit chapeau +de crêpe, bien modeste, qui déjà semblait rougir... de lui-même, et qui +était la dernière chose capable de mettre en valeur les cheveux d’un +châtain presque noir et le teint cuivré qui faisait appeler Jeanne par +son grand-père: _Mon petit sou de cuivre_. Les yeux, de moyenne +grandeur, dont la couleur «café fort» s’était transmise de mère en +fille, ne s’éclairaient d’aucun reflet, gardant la fixité un peu +farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés... La bouche, mignonne, d’un +rouge mat et vif de fraise des bois, mettait seule une touche éclatante +dans ce jeune visage un peu sombre... Mais la lèvre inférieure +dessinait, au naturel, une petite moue boudeuse ou chagrine, que le +sourire, hélas! ne semblait plus devoir effacer. + +Oh! ce regard de la dame en deuil, ce regard compatissant et mystérieux +comme une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, et, pourtant, il +pénétrait jusqu’au fond de son cœur!... Elle comprenait pourquoi: c’est +que, dans les yeux de cette étrangère, elle retrouvait la clarté +intérieure qui rayonnait des yeux de grand-père. Il lui sembla que l’âme +tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir pour regarder encore une fois, +ici-bas, _son petit sou de cuivre_... L’illusion fut courte; les lèvres +de la dame remuaient légèrement: Jeanne y voyait naître une question +bienveillante. + +Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui obéit à son instinct, malgré la +douceur qu’on lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses paupières... Son +cœur battait plus vite, à l’idée qu’on pût l’interroger... Elle se +sentait incapable de répondre froidement qu’elle venait de perdre son +unique affection,... qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un père +presque inconnu d’elle, et elle ne voulait pas pleurer sottement devant +une étrangère. Pour éviter toute conversation, elle appuya sa tête dans +l’encoignure et feignit de s’endormir, les mains croisées sur le petit +panier à couvercle où Maryvonne avait mis à son intention des provisions +de route. + +Les scènes paisibles et douces de sa jeune vie se retraçaient à son +souvenir avec la poignante vivacité des choses récentes, dans une clarté +mystique de _Légende dorée_. Et, bientôt, le mouvement du wagon aidant, +elle glissa vraiment au sommeil. + +En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que trois de ses compagnes de route +étaient descendues. Il ne restait plus, à l’autre extrémité du wagon, +que les deux vieilles demoiselles, somnolentes elles aussi... Par une +bizarre contradiction, elle eut un petit serrement de cœur devant la +place vide de la dame dont elle avait fui tantôt les avances probables; +mais elle aperçut à terre, devant la place que la voyageuse avait +occupée, une image encadrée de noir... Avec sa vivacité furtive, sa +vibration émue de petite sauvageonne, elle se pencha pour la ramasser. +L’image mortuaire représentait, d’un côté, la Vierge au Calvaire, +_Stabat Mater dolorosa_, de l’autre le souriant et charmant visage d’un +jeune homme respirant la joie de vivre, au bas duquel Jeanne lut ces +mots: + + Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, mort à l’âge de + vingt-huit ans, victime de son dévouement, le 14 avril 1912, à bord du + _Titanic_... + + Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée au sort parmi les + hommes présents, et gagnée par Alexis Brumme, fut cédée par lui à une + femme suppliante qui portait un jeune enfant dans ses bras... + + _Vous aimerez votre prochain comme vous-même._ + + _Il était le fils unique d’une femme, et cette femme était veuve..._ + + Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le ciel ceux que vous avez + unis si étroitement sur la terre. (FÉNELON.) + +«C’était son fils! pensa Jeanne Ferval en contemplant avec une +douloureuse admiration cette jeune tête charmante, qui s’était dévouée à +la mort pour sauver une autre vie. La catastrophe du _Titanic_ remonte à +huit mois à peine... C’est _son deuil_ qu’elle porte...» + +Oh! quelle pathétique, noble et complète histoire racontaient les lignes +choisies pour cette image!... + +Sans doute afin d’avoir toujours sous les yeux ces traits chéris, la +dame l’avait gardée dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle tenait +tout à l’heure... En descendant hâtivement pour changer de train, elle +ne s’était pas aperçue que l’image glissait à terre... Certainement elle +en avait d’autres chez elle... Et celle-ci n’était pas tombée en des +mains indignes, ni même indifférentes... Ce serait pour Jeanne un +souvenir de la voyageuse au regard si triste et si lumineux dont elle se +repentait maintenant d’avoir repoussé la sympathie... Elle le +glisserait dans son paroissien, et elle «prierait pour l’âme de +Marie-Joseph-Alexis...» + + + + +III + +PÈRE ET FILLE + + +La prompte nuit de décembre était venue depuis longtemps quand la jeune +voyageuse, tout étourdie par le bruit, descendit à la gare Saint-Lazare, +tenant d’une main son petit panier, de l’autre un parapluie remarquable +par son manque de sveltesse. + +Habituée aux petites gares paisibles, intimes, plantées comme de grands +joujoux, qu’elle a connues dans les localités bretonnes, la pauvrette se +sent bousculée, désorientée, perdue... Ses yeux ne rencontrent que des +figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand et fort, au visage glabre et +pâle un peu empâté, aux traits bourboniens, s’avance en hésitant, comme +s’il craignait de se tromper. + +--N’êtes-vous pas?... + +Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement précipité: + +--Jeannette,... c’est-à-dire Jeanne Ferval... + +--Ah! il me semblait bien. Tu as beaucoup grandi, mon enfant, depuis que +je ne t’ai vue... Tu dois avoir seize ou dix-sept ans? + +--Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, sans réfléchir. + +--Comment? _monsieur_! fit-il avec un sourire embarrassé qui creusait de +longues rides dans ses joues trop blanches; je n’ai pourtant pas grandi, +moi, pour que tu ne me reconnaisses pas!... + +--Je vous demande pardon, mon père; je ne sais plus ce que je dis... Si +fait, reprit-elle en le considérant, je vous reconnais un peu. + +--Eh bien! mon enfant, nous allons... Oui, pour tes bagages, on fera le +nécessaire demain... Mieux vaut ne pas nous mettre en retard pour la +rentrée de ma femme et de tes sœurs. + +Quelques instants après, le père et la fille prenaient place côte à côte +dans un auto-taxi, à travers la vitre embuée duquel Jeanne jetait un +regard étonné sur les innombrables véhicules et les lumières aveuglantes +de Paris. + +M. Ferval toussota légèrement. Il avait l’air très bon et un peu mal à +l’aise: + +--Ma chérie, je tiens à te dire quelle part j’ai prise à... la peine que +tu viens d’éprouver... J’aurais désiré être auprès de toi, en ce moment +si cruel. La malchance a voulu que je fusse au lit, avec une mauvaise +grippe, dont je suis à peine remis... C’est pour cela que je ne suis pas +allé te chercher moi-même à Quimper. + +Jeanne, qui le regardait avec une naissante confiance, put constater +qu’en effet il paraissait las et déprimé. Elle aurait voulu lui +adresser, à son tour, quelques paroles vraiment filiales, le remercier +de sa bonne volonté affectueuse; mais la timidité, le manque d’habitude +la paralysaient... Et, pourtant, elle le pressentait: chaque tour de +roue qui les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, chaque minute +de ce premier tête-à-tête emportaient peut-être l’occasion unique de +renouer les liens naturels relâchés, presque rompus par l’absence... + +La dernière fois que M. Ferval avait embrassé sa fille, c’était--six +années auparavant--à la faveur d’une villégiature de sa famille sur une +plage bretonne. Il avait fait un détour pour venir, tout seul, revoir la +fillette grandissante, dont sa seconde femme se désintéressait si +absolument qu’il n’eût pas osé prendre l’initiative de la lui présenter. +M. Plémeur, de son côté, ne manifestait aucun désir de connaître la +remplaçante de sa chère fille... Quelque prévu et légitime que fût le +second mariage de son gendre, la vue de cette nouvelle Mme Ferval lui +eût été pénible... Tacitement, ils avaient donc vécu à distance les uns +des autres. Les années s’étaient amassées insensiblement entre eux, +comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, s’opposant aussi à tout +contact, à tout rayonnement affectueux. + +Et maintenant, ce père et cette fille, soudain rapprochés, éprouvaient +l’un et l’autre la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se parler. +Les plus proches liens du sang ne suffisent pas, en effet, pour établir +ce langage du cœur, basé sur les souvenirs, les petites habitudes de +chaque jour... On ne replace pas un nid qu’on avait emporté, et l’on +n’obtient toute la confiance de l’oiseau qu’avec ses premiers battements +d’ailes. + +Jeanne fit effort pour murmurer: + +--Et ma petite sœur? Il me tarde bien de la connaître. + +Parfois, en effet, au milieu du bonheur dont elle jouissait chez son +grand-père, l’image de cette «petite sœur» inconnue avait traversé son +esprit sous des couleurs tentantes. Elle s’était figuré une tête +bouclée, des joues fraîches, sur lesquelles elle mettrait de gros +baisers, des yeux naïfs, se levant sur elle, émerveillés par ses récits +de contes et de légendes, un rire argentin se mêlant à sa voix, de +petits pieds agiles courant en même temps que les siens: toute une série +de petites scènes où elle jouait avec conviction le joli rôle de sœur +aînée. + +Aussi fut-elle un peu déçue, quand son père répondit avec cet air +d’ironie bénévole qui semblait, chez lui, résumer toute une philosophie: + +--Oh! mais Georgette est presque une grande personne: quatorze ans et +demi! (Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze ans en ont vingt.) +Georgette, très intelligente, très avancée, suit les conférences de +_Minerva_ avec sa grande sœur Marie-Louise... Elle prend des leçons de +diction, va en soirée, et se fait applaudir dans la _Lettre de la +Fauvette au Pinson_. + +L’auto avait débouché sur les grands boulevards, des boulevards +d’avant-guerre, fulgurants des réclames lumineuses, rouges, vertes, +blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient sous le ciel brumeux, +comme de gigantesques clins d’œil,... des boulevards de cinq à sept, +encombrés de véhicules de toutes formes, de toutes grandeurs, allant du +brillant automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, en passant par +l’horrible _auto_ gris, bas et long comme un caïman, voiturant presque +au ras de terre d’hybrides créatures amies des sports et de la +poussière, le tramway à traction électrique, le fiacre déjà presque +archaïque, attelé de la pauvre _Cocotte_, qui se silhouette en cheval de +bois rouge, le lourd camion automobile, mastodonte des temps nouveaux, +tout cela rassemblé dans le plus inextricable enchevêtrement, pouffant, +haletant, trépidant sur place, comme secoué de soubresauts de colère, +hoquetant des menaces, exhalant une haleine chargée des vapeurs du +pétrole ou de l’essence... + +--Voici un aspect qui ne doit guère te rappeler Quimper-Corentin, +remarqua M. Ferval pendant un de ces arrêts forcés. + +--Est-ce que... c’est toujours ainsi? + +--Oh! oui, surtout dans ce quartier, à pareille heure. En s’éloignant du +centre, on pourrait encore découvrir--par exemple aux alentours du +Jardin des Plantes--de tranquilles rues quasi provinciales... + +--Et vous avez préféré... ce bruit? + +--Moi?... Comme la plupart des Parisiens, j’adorerais la campagne... +Mais, d’abord, expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du bout de son +gant, le grand bâtiment que tu vois ici n’est autre que le _Crédit +Mâconnais_, où mon emploi m’appelle chaque jour, et puis ma femme aime +par-dessus tout l’animation des boulevards, alors... + +Il achevait sa phrase par une flexion résignée des épaules. Certes, +surtout en ces dernières années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère +surchauffée des bureaux mettait parfois dans ses oreilles de pénibles +sons de cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs papillonnantes, il +lui était arrivé de formuler le souhait du poète: + + Oh! n’entendre plus de paroles vaines! + Jouir des grands bois, des clairs horizons; + Marcher tout le jour dans les vastes plaines, + Sans voir de maisons!... + +Mais il était enchaîné par la double raison qu’il venait d’énoncer. + +De la haute et vaste façade du _Crédit Mâconnais_, le regard de M. +Ferval se porta quelques instants plus tard, à la faveur d’un nouvel +encombrement, sur la coquette vitrine d’un magasin de maroquinerie, où +la vive clarté des ampoules électriques, voilées de fleurs de soie, +mettait en valeur les bibelots coûteux et superflus, ces caprices +tangibles de Paris. + +Au début de son veuvage, un soir d’hiver, tout semblable à celui-ci, il +était entré par hasard dans ce magasin pour acheter un porte-cartes. Il +y avait là deux dames, évidemment la mère et la fille. Cette dernière +portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé, le plus bimbelotant +de jolis petits accessoires, qui puisse transposer en mineur la +coquetterie féminine. Ses cheveux et sa carnation de blonde +contrastaient plus étrangement qu’harmonieusement avec ses yeux noirs: +du jais dans du corail rose et de l’or pâle... Telle qu’elle était, en +plein éclat de jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à peine), elle +apparaissait éblouissante et minaudière, au milieu des superfluités qui +lui formaient un cadre si adéquat. Elle n’était pas de celles dont le +charme, plus discret, se dégage peu à peu... L’admiration que ressentit +le jeune veuf eut la soudaineté d’un coup de soleil... Pour elle, du +bout de ses doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta le +porte-cartes dans son carton minuscule, en l’effleurant de son regard, +comme taillé à facettes, qui semblait fait pour refléter la lumière, et +en le gratifiant de ce sourire d’universelle coquetterie qu’elle +prodiguait à quiconque, pour la gloire de ses dents de nacre. + +La triste solitude de son veuvage, la proximité du _Crédit Mâconnais_ et +de la _Peau de chagrin_ (ainsi s’intitulait la maroquinerie des +boulevards), concoururent à ramener Jean Ferval dans l’élégant magasin. +La jolie femme ne tarda pas à comprendre quel attrait subissait ce +nouveau client, tout à coup si assidu. Elle-même portait le deuil d’un +mari, jeune officier qu’une banale et tragique chute de cheval avait +jeté inerte, sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde Valérie, +mariée à dix-huit ans, avait déjà une jolie petite fille de quatre ans, +dont elle s’embarrassait le moins possible, bien «qu’elle l’adorât»... +Depuis la mort de son mari, elle était revenue auprès de sa mère dont le +commerce élégant lui plaisait, sur ces boulevards qui étaient sa +véritable patrie. On causa. La fine mouche sut bientôt ce qui +l’intéressait. Elle se procura des renseignements qui, sans représenter +«le beau rêve», rendirent plus souple et plus gracieuse encore la +pratique petite Parisienne qu’elle était. Avec une mince fortune et un +enfant en bas âge, il lui serait assez difficile de se remarier. Jean +Ferval avait de l’avenir au _Crédit Mâconnais_, une soixantaine de mille +francs hérités de ses parents... Son enfant était élevée par le +grand-père maternel... De plus, elle discernait en lui ce que, dans son +for intérieur, un tantinet cynique, elle appelait «la bonne pâte +d’homme», pâte malléable et tendre pour pâtisserie de ménage... + +En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante de la _Peau de chagrin_, +que sa belle-mère avait cédée depuis quelques années, pourquoi M. Ferval +poussait-il un involontaire soupir?... Si bien plié au joug de Valérie +que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé d’ailleurs par son admiration +pour elle, s’il avait souffert du caractère égoïste et volontaire de sa +compagne, cela avait été en quelque sorte inconsciemment, avec la +résignation optimiste et fataliste qu’on oppose aux inconvénients des +saisons... + +Mais en présence de sa fille aînée, dont l’humble deuil et le petit +visage effarouché lui inspiraient une pitié affectueuse, il se +demandait, avec une secrète inquiétude, quel accueil Valérie réservait à +la pauvre Jeanne et ce qu’allait être leur vie commune. + + + + +IV + +PRÉSENTATION + + +Le fiacre stoppa devant un immeuble du boulevard Saint-Denis. + +--C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la portière. + +Jeanne descendit; tandis qu’il payait le chauffeur, elle restait debout +sur le trottoir, immobile, inexpressive en apparence; mais son cœur +battait à gros coups, sous l’humble petite jaquette noire et sous +l’étole de faux astrakan laineux. + +--Montons, dit son père en revenant vers elle, presque aussi ému, bien +qu’un sourire encourageant flottât sur ses lèvres. + +Il soufflait un peu en gravissant l’escalier ciré, feutré d’une +moquette, mais assez raide. A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du +regard. + +Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire qui prenait une expression +pénible, il lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel. + +--Encore deux étages, murmura-t-il, au quatrième. Nous payons ce +perchoir deux mille cinq cents francs... et il n’y a pas même +d’ascenseur! + +--Cela doit bien vous fatiguer, dit la jeune fille, qui sentait +s’éveiller sa sollicitude filiale. + +L’éternel mouvement d’épaules, mimique des _Philosophes sans le savoir_, +fut la seule réponse de M. Ferval; mais, au fond, il était touché et +surpris de cette marque d’intérêt si simple, à laquelle il n’était pas +habitué. + +Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de l’immeuble, sur un long +palier que les Ferval, seuls locataires de l’étage, avaient décoré de +plantes vertes et de sièges de jardin. + +--Notre serre, dit-il, avec sa douce ironie. + +Une jeune bonne, d’aspect très négligé, leur ouvrit la porte de +l’appartement. + +--Madame est-elle rentrée? + +--Non, monsieur, pas encore. + +En fait de répit, le pauvre cœur humain est reconnaissant de la moindre +offrande: en voyant différer la présentation qu’ils redoutaient l’un et +l’autre, M. Ferval et Jeanne poussèrent, chacun de leur côté, un +instinctif soupir de soulagement. + +La jeune bonne, qui, avec ses savates, son tablier maculé, ses cheveux +mal peignés, se piquait d’être «à la mode», dans une robe aussi étroite +que possible, jeta sur «cette nouvelle demoiselle» des regards d’avide +curiosité et la jugea aussitôt _sans aucun chic_. + +M. Ferval et sa fille entrèrent dans le salon; il toucha le commutateur +électrique; Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux fenêtres, dont +le meuble de satin cerise et les bibelots provenant d’un rayon +d’_articles de Paris_ étaient d’une frappante banalité. + +Jeanne avait été élevée dans la plus naïve simplicité, mais trop près de +la nature, et parmi des choses trop imprégnées de l’âme du passé, pour +n’avoir pas le sentiment du vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on +pourrait appeler l’indigence morale de ce salon. + +--Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton manteau, mon enfant. + +A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on entendit carillonner le +timbre de la porte. + +Instinctivement, elle regarda son père avec une expression qui le +toucha. N’était-il pas désormais son unique appui dans ce milieu si +étranger?... + +Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager, mais le regard qu’il lui +jeta n’était pas lui-même sans anxiété. + +La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval entra, suivie de ses filles. +Jeanne, toute palpitante de timidité, s’était levée brusquement. Elle ne +vit d’abord que la jolie dame, encore très jeune, qui s’avançait, la +tête haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de blanc, braquant sur +elle un face-à-main. + +Mme Ferval portait un costume de velours vert, qui faisait ressortir ses +cheveux d’or, son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts de Jeanne +ne pouvaient discerner le léger mais savant arrangement. Sur son chapeau +retombait, en duveteuse cascade, une _pleureuse_ de même couleur. + +Son mari se hâta de faire un geste de présentation: + +--Ma chère amie, voici ma fille Jeanne... La pauvre enfant est un peu +dépaysée,... un peu troublée... Je la recommande à toute ta +bienveillance... et à l’amitié de ses sœurs. + +M. Ferval, en achevant ces quelques mots, passa machinalement sur son +front moite la pochette de soie qui dépassait la poche de son veston. +Jamais orateur, à la tribune pour un débat orageux, n’eut à faire sur +lui-même l’effort que venait de lui coûter ce petit exorde de la vie +commune. + +Jeanne, légèrement poussée par son père, fit un pas en avant. + +--Bonjour, madame, murmura-t-elle d’une voix étouffée. + +Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses yeux noirs un peu saillants, +continuait à l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité +d’investigation particulière au regard féminin. + +En moins de temps qu’il n’en faut, certes, pour l’écrire, elle avait +inventorié le petit chapeau de crêpe poussiéreux du voyage, le costume +mal coupé, les chaussures trop fortes. Et aussi le teint cuivré, les +yeux d’un brun d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs de ce +visage sans éclat... + +Un sourire, où l’on eût vainement cherché la bienveillance sollicitée, +mais qui n’était point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur la nacre de +ses dents. + +--Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle, fit-elle en secouant du bout +des doigts la main gantée de laine noire de sa belle-fille. + +--Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié de l’appeler par son +prénom, et que Jeanne, de son côté... + +--Oh! mon ami, ne contrains pas Mlle Ferval à me donner un titre que je +ne revendique nullement... Il me faut du temps pour me familiariser avec +une présence aussi nouvelle... Je vais enlever mon chapeau et dire qu’on +serve le dîner. + +Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons, et Jeanne vit alors +seulement les deux jeunes filles dont l’une était «sa petite sœur». +Hélas! elle la voyait trop tard pour éprouver le tendre attrait qu’elle +avait espéré. + +Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise, dans un costume de +velours taupe à ceinture «petit abbé», avait déjà la tournure d’une +jeune personne. Son chapeau fleuri de minuscules roses de soie et ses +cheveux bruns crépelés encadraient un minois pointu, futé, aux yeux +noirs pétillants, qui serait sans doute séduisant dans quelques années, +mais qui, pour le moment, donnait l’impression d’une précocité plutôt +déplaisante. + +Marie-Louise Arvennes, née du premier mariage de Mme Ferval, était une +grande et belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais et potelé, +les traits charnus, les grands yeux bleus pleins de franchise formaient +un ensemble sympathique; mais, d’une coxalgie qu’elle avait eue dans son +enfance, il lui était resté une claudication très accentuée qui déparait +son allure. + +--Georgette, embrasse donc ta sœur, dit M. Ferval, plus libre depuis que +sa femme avait quitté le salon. + +--Bonsoir, ma chère, minauda la jeune péronnelle en lui effleurant la +joue de sa petite bouche mièvre et dédaigneuse. + +Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun élan pour répondre à cette +dérisoire caresse. + +Marie-Louise, qui observait cette scène, haussa les épaules. + +--Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au timbre agréable bien qu’un peu +garçonnier, je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue. + +--Merci, mademoiselle. + +--Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes des quarts de sœurs... puisque +je suis la demi-sœur de Georgette... L’arithmétique nous l’enseigne: la +moitié de la moitié... + +M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance; il l’avait connue +toute petite, elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait presque +autant que sa fille Georgette, dont le caractère peu affectueux ne lui +donnait guère satisfaction. + +Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler un peu, sous les bons baisers +dont la gratifiait Mlle Arvennes. + +--En attendant le dîner, reprit celle-ci, venez dans ma chambre, si vous +désirez vous recoiffer, vous laver les mains. + +--C’est cela, mes enfants, allez, approuva M. Ferval tout heureux. + +--Tu aurais pu dire: dans notre chambre, rectifia Georgette avec +l’ombrageuse dignité des très jeunes personnes. + +--Ma petite, en ma qualité d’aînée... + +--Le droit d’aînesse n’existe plus en France. Ce n’est pas comme en +Angleterre... Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons! + +Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire. + +--Jojotte, tu deviens pédante! Les conférences de _Minerva_ te tournent +la tête. + +La porte du salon se referma sur les trois jeunes filles. + +Un couloir séparait l’appartement en deux: le salon, la salle à manger, +pièces destinées _à être vues_, étaient assez vastes, et avaient chacune +deux fenêtres sur le boulevard, tandis que les chambres, beaucoup moins +grandes, donnaient sur une cour triste et resserrée. Mais l’électricité +était installée partout, de sorte que, dans la chambre des deux sœurs où +pénétra Jeanne, les meubles gentiment ripolinés ressortaient gaiement +sous la claire lumière,... ainsi que les petits bibelots et souvenirs +disposés sur des étagères ou épinglés aux murs. + +Georgette tendit son bras fluet vers une photographie encadrée de soie +Pompadour: une femme en tunique orfévrée, levant au ciel ses mains +chargées de bagues, ses lèvres entr’ouvertes, ses yeux extatiques +étoilés de cils... Et, avec un trémolo dans la voix: + +--Ah! Marie-Louise, est-il assez ressemblant, ce portrait de notre +grande Judith Vernon! + +--Oui, en plus jeune... + +--Oh! ma chère, les années glissent sur ces femmes-là... + +--Et sur leurs perruques... + +--Marie-Louise, tu es révoltante... Pour moi, il me semble avoir fait un +rêve glorieux. Quand je pense que nous avons vu de près cette admirable +Judith, la créatrice de _Jeanne Hachette_, de _Didon_, de _la Dame aux +roses_,... que nous avons entendu sa voix,... sa céleste voix d’argent, +nous faire cette délicieuse conférence: _Comment je me maquille_,... et +que... + +--Oui, oui, mais tu m’empêches de faire à ta sœur les honneurs du +cabinet qu’il serait plus juste d’appeler: l’armoire de toilette... Ma +chère, vous connaissez le proverbe: «La plus jolie fille du monde...» +Mais vous trouverez là ce qu’il faut pour vous recoiffer, _et cætera_. + +Mlle Georgette daigna tourner les yeux vers la nouvelle venue. Ses cils +noirs distillèrent une malice soudaine: + +--Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas beaucoup d’art, à +Quimper-Corentin? + +Depuis qu’elle était seule avec les jeunes filles, Jeanne commençait à +se remettre de l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors. Piquée au jeu +par l’air moqueur de sa cadette, elle répondit d’un ton ferme et posé: + +--Vous vous trompez, Georgette... Mon cher grand-père était poète et +artiste... Il m’a enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle... Je +ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai... + +La fillette poussa un petit cri aigu, et les mains jointes, les yeux +levés comme la Judith Vernon du portrait: + +--_Jamais allée au théâtre!_... C’est inconcevable!... + +Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit avec la même fermeté, puisée +moins encore dans son amour-propre que dans la volonté de rendre hommage +à une chère mémoire: + +--Mais grand-père m’a lu et commenté les chefs-d’œuvre de Corneille, de +Racine, de Molière... Quelques belles pièces modernes aussi, comme +celles d’Henri de Bornier, de Rostand... + +--Bravo, ma chère! défendez-vous, approuva Marie-Louise... Mais trêve de +conférence contradictoire... Apprêtons-nous pour le dîner. + + * * * * * + +Dix minutes plus tard, la famille se trouvait réunie autour de la table, +où Jeanne, en face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une invincible +timidité. Cependant elle avait faim, n’ayant fait, durant le voyage, que +peu d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes, elle n’avait été +accoutumée, chez le sobre M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au +gaspillage; mais on y mettait en pratique cette conception chrétienne de +la vie matérielle, qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel +ascétisme, comporte pour chacun, maîtres et serviteurs, le réconfort +nécessaire; la province a le monopole de ces tables familiales où l’on +sert, avec des ressources modestes, de beaux fruits, du lait pur, du +beurre frais, où les plats, simples et peu nombreux, sont assez +abondants pour satisfaire pleinement l’appétit. + +D’abord éblouie par l’élégance des dames Ferval, Jeanne éprouve +maintenant un étonnement contraire, devant la soupière bien petite pour +cinq personnes, où nagent, dans un bouillon maigre et inodore, quelques +tranches de _flûte_... Et elle donne un souvenir attendri (car, +maintenant, toutes ces choses--même les plus prosaïques--font partie du +cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne, constellé d’_yeux_, +sucré, onctueux... Oh! le geste familier de grand-père découvrant la +soupière! + +--Un peu de potage, mon enfant? + +--_Oui, grand_... Oui, mon père, murmure-t-elle, rejetant la brève +illusion, avec le frisson d’un oiseau qui s’ébroue. + +Dans le creux à peine rempli de l’assiette, chacun puise en silence +quelques cuillerées. Puis la voix mécontente de Mme Ferval exprime ce +que chacun pensait _in petto_: + +--Ce potage est tiède... + +La jeune bonne, appelée d’un coup de timbre, se présente, d’un air à la +fois effronté et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné, avec +lequel elle effectuait tantôt d’approximatifs nettoyages, contre un +tablier à peu près blanc. + +--Vous n’avez donc pas fait chauffer le bouillon, Éva? + +--Oh! pensez-vous!... Madame pense-t-elle!... corrige-t-elle aussitôt +sous un regard foudroyant de la «patronne». Il n’est peut-être pas resté +assez longtemps sur le feu... Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour +ajouter... + +--Il suffit! Changez les assiettes et servez-nous. + +Quel malin besoin éprouve cette intolérable Éva d’initier Jeanne Ferval +aux expédients du ménage, en mentionnant le médiocre restaurant qui +collabore aux menus de la dernière heure?... + +Au potage succédèrent de petits restes de bœuf bouilli nageant dans une +sauce brune plus vinaigrée que beurrée; puis quelques tranches d’œufs +durs et de pommes de terre engluées d’une sorte de colle décorée du nom +de sauce blanche. + +Pour partager ces piètres mets entre cinq convives, tout en réservant la +part de la bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette maëstria dans +la parcimonie que connaissent certaines maîtresses de maison +parisiennes. La frénésie contagieuse qui s’appelait _Paraître_, et qui, +avant la guerre, s’étendait du monde à la moyenne bourgeoisie, +condamnait souvent ses victimes à de véritables _restrictions +alimentaires_. Ne fallait-il pas payer le loyer relativement cher, les +costumes à la mode, les cours mondains, l’abonnement aux conférences de +_Minerva_? + +Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment ces miettes peu +savoureuses, tout en commentant la causerie à laquelle elles venaient +d’assister. Georgette, pour laquelle Mme Ferval semblait avoir un faible +prononcé, babillait avec autant de liberté qu’une grande personne. + +--Nous sommes toutes allées féliciter Judith Vernon, lui offrir des +fleurs... Et, conclut-elle triomphalement, comme je suis la plus jeune +auditrice de _Minerva_, j’ai eu le grand honneur d’être embrassée par +l’illustre Judith!... + +M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage qui s’infiltre trop +souvent dans les mœurs bourgeoises choquait ses principes, mais un homme +occupé tout le jour dans les bureaux d’une banque n’a pas le temps ni la +compétence nécessaires pour diriger une éducation féminine. + +_Minerva_ était une université mondaine que fréquentaient des jeunes +femmes et jeunes filles distinguées... Craignant de passer pour arriéré +et tyrannique en opposant son _veto_, il se contentait de combattre les +enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon sens. + +--Une accolade de Judith Vernon! fit-il gravement; elle a dû te laisser +sur la joue un échantillon de sa poudre et de sa crème de beauté: +document précieux pour compléter sa conférence! + +Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher de sourire. Mais Georgette +pinça une petite bouche scandalisée: + +--Oh! papa! Tu critiques toujours les programmes de _Minerva_... Ne +trouvais-tu pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus, l’auteur des +_Conseils à Simonne_, fût chargé de nous faire un cours de morale? + +--C’est qu’avant de s’improviser moraliste, avec ces fameux _Conseils à +Simonne_, Claude Fabus a écrit des livres fort peu édifiants. + +--Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval, que ses cours de _Minerva_ sont +parfaits de tact. + +--Soit! Mais ces éducateurs, pour le moins imprévus, me font toujours +l’effet du loup déguisé en berger. + +--Vous avez raison, père, approuva Marie-Louise; pour ma part, je ne +partage pas l’engouement général à l’égard de ces arrivistes qui +prennent le chemin de Damas pour aller à l’Académie,... comme le dit ma +tante Marnière... + +--Fais-nous grâce des idées de ta tante, interrompit sèchement Mme +Ferval. Qu’elle élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et de Mme de +Maintenon... si bon lui semble! + +--Mais, maman, Marguerite et Henriette ne sont pas des jeunes filles +_démodées_. Ma tante les garde auprès d’elle, surtout depuis son +veuvage; mais elle est loin de s’opposer à leur développement +intellectuel... + +Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli significatif rapprocher les fins +sourcils de Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé avec sa +belle-sœur. + +Éva reparut, apportant une mince tranche de viande rouge sur une +bouillie vert-pré: le rosbif aux épinards provenant de chez Rissolet. + +Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter comme ses sœurs, elle ne +faisait que deux ou trois bouchées des illusoires rondelles de pain de +fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille avait été vidée. + +--Etes-vous toujours aussi... affamée? demanda Mme Ferval avec un +sourire contraint. + +--Je mange beaucoup de pain, il est vrai, balbutia-t-elle en rougissant. + +--Je n’ai nullement l’intention de vous le reprocher... Seulement, avec +du pain riche on ne peut guère satisfaire un appétit... rustique. Éva, +apportez de votre pain pour Mlle Jeanne... + +Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout à dix-huit ans, de posséder un +appétit «rustique»... et il serait vraiment abusif d’étendre jusqu’au +pain nourricier les distinctions sociales! Mais certaines nuances, à +tort ou à raison, semblent traduire des intentions blessantes. Jeanne +comprit qu’aux yeux dédaigneux de Georgette, par exemple, manger «du +pain de la bonne» constituait une infériorité marquée. M. Ferval +lui-même se sentit mécontent et gêné. + +Au dessert figurèrent quelques oranges décoratives, et de petites pommes +à demi gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions de +Maryvonne. + +--Si vous vouliez me permettre, madame. J’ai apporté quelques fruits... +Le panier est resté, je crois, dans le salon... + +Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps absente. Quand l’humble +panier noir à couvercle, tout poudreux du voyage, fit son apparition, +Georgette eut un sourire moqueur. Mais il en sortit de belles et +odorantes pommes, auprès desquelles celles de la table avaient l’air +d’affreux avortons,... des poires duchesses, cueillies au dernier +automne dans le jardin de M. Plémeur,... une galette dorée exhalant la +plus appétissante odeur de pâte fraîche. + +--La galette du Chaperon rouge! murmura Georgette. + +--En effet! riposta Marie-Louise; car sa vue suffirait à donner une faim +de loup... + +--Quels superbes fruits! dit M. Ferval en ouvrant une poire juteuse et +parfumée, tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses investigations, +chuchotait: + +--Il y a aussi du beurre, madame! Ce ne sera pas la peine d’en acheter +demain... + +--Emportez ce panier à la cuisine, interrompit Mme Ferval avec +impatience. + +Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient avec gourmandise les +fruits tendres et savoureux, dont les pelures se déroulaient sous le +couteau, en rubans vert pâle ou jaune d’or. Dans les yeux de la jeune +bonne, chichement nourrie, Jeanne lut une convoitise quasi enfantine, et +n’écoutant que son bon cœur: + +--Voulez-vous me permettre, madame, de donner un de ces fruits à... Éva? + +--Oh! vous êtes libre d’en disposer, fit Mme Ferval d’un air surpris et +ombrageux. Prenez ce que mademoiselle vous offre. + +Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse, en murmurant à peine un +«merci». + +La pauvre Jeanne succombait de fatigue; aussi accepta-t-elle volontiers +d’aller se mettre au lit tout de suite. + +--Bonsoir, mon père, fit-elle avec un mouvement timide pour embrasser M. +Ferval; lui-même aurait voulu lui donner cette marque d’affection, mais, +craignant d’exciter des jalousies, il se contenta de serrer la petite +main légèrement brunie qui s’avançait vers la sienne. Déçue, interdite, +Jeanne dit un bonsoir plus timide encore à sa belle-mère, à ses sœurs... + +Un grand cabinet pourvu d’une petite fenêtre avait été meublé pour elle +d’un lit de fer, d’une chaise, d’une table de toilette. Après une courte +prière, la pauvrette, toute frissonnante, se glissa entre ses draps, que +nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et elle s’endormit en pressant +contre ses lèvres, avec une touchante ferveur d’orpheline, la médaille +de la sainte Vierge qu’elle portait au cou. + +Jeanne rêva qu’elle s’en allait seulette, coiffée comme le Chaperon +rouge, et, comme lui, portant une galette et un pot de beurre. +Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur de coquelicot, était +noir ainsi que son costume. Le cœur rempli d’une tendre anxiété, elle se +dirigeait vers une maisonnette où devait se trouver grand-père Plémeur, +malade,... quand deux louveteaux lui barraient le chemin. Détail +particulier, à peine étrange en rêve: l’un d’eux avait le visage pointu, +l’air moqueur de Georgette; l’autre, la figure hardie et commune d’Éva. +Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient pot de beurre et +galette... Jeanne leur échappait, pour courir, toute palpitante, vers la +maisonnette aperçue. De ses deux mains étendues, de son buste projeté en +avant, de tout son pauvre cœur haletant, elle heurtait la porte close en +appelant: _Grand-père! Grand-père!_... Mais, au froid qui la pénétrait, +elle sentit que grand-père Plémeur n’était plus là... Et elle se +réveilla en pleurant. + + + + +V + +DEMI-SŒURS ET QUARTS DE SŒUR + + +La divergence que nous avons pu constater entre les idées de +Marie-Louise Arvennes et celles de sa cadette provenait de leurs natures +respectives, mais aussi de l’influence qu’avait eue, sur l’esprit de la +première, Mme Marnière, sa tante paternelle. + +Lorsque sa mère s’était remariée avec M. Ferval, Marie-Louise était une +jolie petite fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type même du «bel +enfant». Mais, en dépit de ses florissantes apparences, elle commença +insensiblement à traîner la jambe, puis à marcher en boitillant. Les +jeunes bonnes, à l’inexpérience desquelles elle était abandonnée la +plupart du temps, n’y faisaient même pas attention, et quand la mère +s’en aperçut, il était trop tard: Marie-Louise était atteinte d’une +coxalgie et devait, par suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse +toute sa vie. D’abord soignée à Berck la pauvrette, si gaie, si +remuante, dut rester étendue, pendant de longs mois, dans une gouttière. +Elle en sortit amaigrie, pâlie, et les médecins exigèrent pour elle une +vie libre, saine, au grand air. + +Mme Marnière, qui avait deux fillettes de son âge, et qui habitait, à +Bourg-la-Reine, une gentille maison entourée d’un jardin, offrit alors +de se charger d’elle. Il y avait incompatibilité d’humeur entre cette +femme de trente ans, simple, sérieuse, profondément affectueuse sous des +dehors un peu froids, et sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait en +Marie-Louise que l’enfant de son frère. Celle-ci fut donc élevée avec +ses cousines jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie familiale +avaient laissé dans son cœur une profonde empreinte. Sans doute, au +contact des jeunes filles «modernes» qu’elle fréquenta ultérieurement, +elle prit une allure, un ton quelque peu garçonniers; mais elle ne +devait pas oublier le vivant exemple que lui avait donné sa tante +Mathilde, comme épouse et mère chrétienne. + +Veuve aujourd’hui, après avoir soigné avec le plus absolu dévouement un +mari prématurément infirme, Mme Marnière vivait entre ses deux filles, +Marguerite et Henriette, dans la petite maison de Bourg-la-Reine qu’elle +n’avait pas quittée. + +Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter la veuve remariée de son +frère, Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue Marie-Louise en se tenant +à l’écart, se contraignait à figurer parfois au _jour_ de sa belle-sœur. +M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait beaucoup d’estime; elle lui savait +gré, surtout, de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise. + +Mme Ferval, secrètement piquée de sentir subsister l’influence de sa +belle-sœur dans les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette une +préférence marquée; elle était fière de cette enfant précoce, qui lui +faisait déjà honneur «dans le monde». + +L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval avait été pour elle une très +désagréable surprise. Elle avait toujours pensé que l’avenir de cette +belle-fille inconnue était fixé auprès de son grand-père. M. Plémeur +pouvait vivre de nombreuses années encore, et elle ignorait qu’il eût +aliéné ses droits sur sa maison. Force lui fut pourtant de modérer, +vis-à-vis de son mari, l’expression de son mécontentement. M. Ferval, si +paternellement bon pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit d’espérer +les mêmes procédés envers sa fille Jeanne? + +Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée de celle-ci, sans amener de +changements notables dans les dispositions et les sentiments respectifs +que nous avons vus s’ébaucher le premier soir. On était en pleine saison +de visites, de conférences. Mme Ferval sortait beaucoup avec ses filles; +Jeanne restait seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle +n’avait pas encore le courage de reprendre aucune des occupations qui +lui plaisaient tant _là-bas_: étudier, lire, dessiner. Est-ce que rien +de tout cela pouvait s’imaginer sans la douce direction de grand-père +Plémeur, son bon regard lumineux, approbateur? Cependant, au bout de +quelques jours, le souvenir même de son aïeul lui inspira la volonté de +réagir. Ne devait-elle pas à cette chère mémoire de ne pas donner à sa +nouvelle famille le spectacle du découragement et de l’inaction? + +Elle se mit donc à retirer du fond de sa malle les quelques livres, les +souvenirs rapportés de Quimper. + +Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne suspendit, avec la branchette +verte des dernières _Pâques fleuries_, le petit crucifix d’ivoire que +l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première communion et la +photographie de son aïeul... + +Un instant, elle hésita, songeant à épingler au mur l’image mortuaire +trouvée par elle dans le wagon... et qu’elle gardait comme un souvenir +mystérieusement associé à ses impressions d’orpheline exilée... Mais il +lui eût été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion que lui avait +causée le regard de la dame inconnue, doux comme un regard +d’outre-tombe. Elle se ravisa, et mit l’image dans son livre de messe, +un joli missel dont elle avait aquarellé elle-même les pages. + +Elle retrouva également au fond de sa malle une petite étagère à son +usage, dont elle rajusta les planchettes démontées, et sur laquelle elle +disposa les quelques volumes apportés de Quimper. Elle poussa un soupir +de satisfaction en contemplant ces brindilles du nid détruit. La pièce +exiguë où elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère. + +A la fin de cette journée, elle s’endormit avec plus de douceur, non +sans avoir pieusement effleuré d’un baiser le crucifix de sa première +communion et le portrait de son grand-père... non sans avoir aussi +murmuré une prière _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme_... + +Par suite du genre de vie qu’elle avait mené, l’esprit de Jeanne Ferval +était à la fois plus sérieux et plus neuf que celui des autres jeunes +filles; son imagination n’avait formé aucun de ces rêves candides, mais +romanesques, qui sont les premiers balbutiements du cœur féminin. Non +seulement le cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait pas le +classique cousin ou l’ami d’enfance qui fournit le prétexte d’une +idylle,... mais elle n’avait jamais eu la velléité de se choisir «un +idéal» parmi les poètes, les peintres illustres, les grands capitaines. +Jeanne pouvait admirer une page littéraire sans évoquer le fantôme de +son auteur... Elle contemplait la pure beauté de la _Madone au +Grand-Duc_ (dont l’abbé Lejal possédait une copie) sans que la beauté de +Raphaël vînt mêler son souvenir à cette ravissante image. Son cœur +demeurait la petite source limpide, où l’ombre même de l’amour ne s’est +pas reflétée. Or, pour la première fois elle venait de concevoir une +admiration, non plus abstraite,... une sympathie spontanée, enveloppant +cette mère à peine entrevue et le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci +n’appartînt plus à ce monde, cela n’empêchait nullement l’éveil ingénu +de son premier rêve... Le passereau qui se pose sur un cyprès chante, +comme les autres, sa romance printanière, et la petite touche de +mélancolie qu’elle en reçoit la rend plus touchante et plus pure. + +Autour de cette jeune tête masculine, Jeanne voyait l’auréole du +courage, de l’abnégation. Elle croyait, en l’admirant, ne vénérer que +ces vertus,... de même qu’en priant _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis_ +elle avait l’intention de faire simplement un acte de foi et de +charité... Mais quelque chose d’étrangement doux palpitait dans son +cœur. Comment la naïve petite solitaire de dix-huit ans, élevée entre un +grand-père, un prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître +l’Amour voletant sur un tombeau avec des ailes d’ange?... + +Le lendemain du jour où Jeanne avait arrangé ses affaires dans le petit +coin qui lui était dévolu, Mlle Georgette, passant par la porte +entr’ouverte sa figure de furet, avisa l’étagère aux livres. Sa +curiosité l’emporta sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle +témoignait à Jeanne. + +--Voilà donc ta bibliothèque! fit-elle en entrant avec son sourire +moqueur. Voyons! + +Et, copiant sa mère, le regard filtré entre les cils, elle lut tout haut +le titre des volumes: le _Saint Évangile_, l’_Imitation_, _la Vie +dévote_, _la Vraie dévotion à la Sainte Vierge_. Des livres de piété! Le +_Latin liturgique_. + +--Oh! par exemple! Cela t’intéresse, ma chère? + +--Beaucoup, avoua Jeanne; je l’avais étudié avec l’abbé Lejal... Grâce à +lui, je peux comprendre tous les offices en latin,... les psaumes, les +hymnes dans leur concision si belle, si frappante. + +--Oh! ce doit être palpitant! railla Georgette, piquée de jalousie, en +découvrant à «cette petite sauvage», comme l’appelait Mme Ferval, plus +d’instruction qu’on ne pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,... +Racine,... Molière,... La Fontaine,... Mme de Sévigné... Les éternels +classiques dont on nous rebat les oreilles... En fait de littérature +moderne, c’est plutôt court: _l’Art d’être grand-père_... et... des +Zénaïde Fleuriot! + +--Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise, attirée par la voix +surette de sa cadette, que, pour une bibliothèque portative, la vôtre +est fort bien composée?... Des livres pieux, qui sont en même temps des +chefs-d’œuvre... Nos meilleurs classiques... Le plus tendre sourire de +Victor Hugo... Et, pour délassement, ces romans si frais, si limpides, à +la fois gais et doucement mélancoliques, dont Zénaïde Fleuriot avait le +secret... + +--Bien simplet, bien anodin, ma chère, minauda Georgette. + +--Vous appréciez notre romancière bretonne, Marie-Louise? fit Jeanne en +tournant un regard éclairé vers celle qui s’intitulait amicalement son +«quart de sœur». Non seulement elle m’a charmée par les qualités que +vous énoncez, mais son nom m’est cher et familier pour l’avoir entendu +souvent de la bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère avaient été +liés d’amitié avec Mlle Fleuriot... et lorsque nous allions à +Locmariaquer, nous déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans un beau +vieux manoir de ce village que l’auteur d’_Aigle et Colombe_ passait +l’été. + +Une exclamation pointue comme un cri de souris interrompit la +conversation. C’était Mlle Georgette qui venait de découvrir le missel +de Jeanne et le feuilletait. + +--Marie-Louise, vois donc!... L’image mortuaire du fils Brumme! Comment +se trouve-t-elle là? + +Jeanne eut un mouvement instinctif pour arracher le pieux souvenir à ces +mains maigrelettes et fureteuses, comme si elles l’eussent profané en le +touchant. Il lui semblait qu’un petit roquet glapissant venait de faire +irruption dans la chapelle blanche de son rêve. Mais elle s’arrêta, +rougissante, puis un peu pâle. + +--Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne? demandait Marie-Louise en fixant +sur elle le franc et clair regard de ses yeux bleus. + +--Ce doit être la dame qui se trouvait avec moi, quand j’ai quitté +Quimper... Nous avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une de +l’autre... Elle a changé de train pendant que je dormais..., puis j’ai +ramassé cette image qu’elle avait dû laisser tomber... + +--Tout s’explique, fit Georgette. A voir ce souvenir dans ton +paroissien, on aurait pu supposer que ce beau jeune homme était ton +parent ou ton fiancé! Tandis que tu ne le connaissais nullement... et sa +mère, pas davantage... + +Jeanne eût ressenti moins vivement une brutale injustice que cette +réflexion de sa cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent les +paupières, et la rougeur ardente qui lui monta au visage transforma le +«petit sou de cuivre» en un petit sou de cuivre rouge. + +--On peut prier pour un défunt sans l’avoir connu, murmura-t-elle. +D’ailleurs, sa mère m’a paru très sympathique, très bonne... Je suis +sûre qu’elle allait me parler... lorsque j’ai fermé les yeux. + +Car Jeanne se le rappelait avec regret et confusion: elle avait clos ses +paupières, par timidité, comme on ferme la porte au nez d’une +indiscrète. + +--Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre assez curieuse. Mme Brumme +est une très ancienne amie de ma tante Marnière; elle a vu naître mes +cousines Marguerite et Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et m’a +connue moi-même toute petite, quand j’étais en pension chez ma tante. + +--Est-ce qu’elle vient quelquefois ici? + +--Mais oui, s’empressa de répondre Georgette; elle visite petite mère. +Oh! elle est très aimable, très distinguée,... beaucoup moins ennuyeuse +que ta tante Mathilde, soit dit sans t’offenser, ma chère +Marie-Louise... Pas assez mondaine peut-être... + +--Et... comment supporte-t-elle son grand chagrin?... demanda Jeanne +timidement. + +--La mort de son fils? Mais très bien, ma chère! Elle n’a presque rien +changé à ses habitudes: toujours obligeante, sociable, s’intéressant à +tout et à tous... Dieu sait, pourtant, quelle perte elle a faite!... Ce +jeune homme était admirablement doué: beau, intelligent, adorant sa +mère... On avait craint d’abord que ce malheur ne la rendît folle... Il +n’en est rien, heureusement!... + +--Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise, notre petite sœur est un +véritable phonographe de salon... Elle possède la faculté naturelle +d’enregistrer les bavardages, les médisances, et jusqu’aux insinuations +dont tout le sens réside dans le ton dont elles sont dites... Oui, parmi +les amies de maman, il en est quelques-unes qui critiquent la +résignation si chrétienne de Mme Brumme, qui doutent de sa douleur! Mme +Brumme est soutenue par deux sentiments: la légitime fierté que lui +inspire la noble conduite de son fils... et surtout sa grande piété. + +A partir de ce moment, Jeanne cessa de goûter le charme mystérieux +qu’elle avait ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait dans son +souvenir la douceur d’une apparition. D’autre part, en recueillant, de +la bouche de ses sœurs, des détails positifs sur la personne d’Alexis +Brumme, sur les affaires qui l’appelaient à New-York pour le compte +d’une importante maison anglaise, en apprenant qu’il était fiancé à une +jeune fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait été étranger en +effet. Certes, elle continuait à admirer l’héroïque sacrifice du +passager du _Titanic_. Mais son premier rêve se détachait d’elle, comme +les pétales d’une fleurette hâtive, frissonnante, qui s’est trompée de +saison. Et, sans qu’elle en eût conscience, la perte de cet illusoire +trésor la laissait un peu plus dénuée. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +La nouvelle année commença tristement pour la pauvre Jeannette. Le matin +du 1er janvier, lorsqu’elle alla embrasser son père dans la petite pièce +qui lui servait de bureau, il lui glissa dans la main un gentil +porte-monnaie de cuir noir, en murmurant: + +--Pour ta toilette... C’est peu de chose; mais il y a tant de frais, à +cette époque de l’année! + +Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver, M. Ferval, en veston +d’appartement, en pantoufles, paraissait las et souffrant. Le geste dont +il accompagnait ces quelques mots semblait soulever avec peine un +fardeau de soucis et de charges. + +--Vous êtes trop bon, mon père... Il ne faut pas vous gêner pour moi..., +murmura la jeune fille, très touchée de cette attention, mais que sa +timidité, le manque d’habitude qu’elle avait de vivre avec lui, +rendaient encore gauche et contrainte. + +--Pauvre enfant!... c’est assez naturel. + +Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si désireux de s’aimer, si +malhabiles à s’exprimer leur bonne volonté affectueuse. + +Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce. + +--Hem!... toussota M. Ferval, avec l’évidente intention de la rappeler. + +--Mon père?... + +--Oui, je voulais te dire... Inutile de mentionner ce petit présent, +vis-à-vis de Georgette ni de... + +Une faible rougeur monta aux joues pâles de M. Ferval et parut se +communiquer au petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le comprenait +parfaitement, ce n’était pas le nom de la bonne et franche Marie-Louise +que sous-entendait la phrase inachevée, mais celui de sa belle-mère. +Elle souffrit dans sa fierté, pour son père, pour elle-même; et elle eut +un mouvement instinctif, comme pour déposer le porte-monnaie sur un coin +du bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant les doigts qu’elle +entr’ouvrait: + +--J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine fermeté, de faire un +cadeau à ma fille... Je te priais seulement de ne pas en parler +inutilement... + +Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres membres de la famille; +Marie-Louise avait obtenu l’autorisation d’aller passer la journée chez +sa tante; et Mlle Georgette, pour étrenner les mignonnes jumelles de +nacre qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses parents à une matinée +théâtrale; on irait ensuite dîner en musique, au restaurant du _Splendid +Hôtel_. Le grand deuil de Jeanne l’évinçait, tout naturellement, de ce +programme peu familial. Elle resta donc toute seule à la maison, où son +chagrin et ses regrets se ravivèrent, comme il arrive toujours dans la +solitude d’un jour de fête. + +Le lendemain seulement, elle reçut de l’abbé Lejal une lettre +paternellement affectueuse, répondant à celle qu’elle lui avait +adressée, et de Maryvonne un touchant petit paquet renfermant deux +grosses paires de bas de laine noire tricotées à son intention, dont les +énormes _côtes_ représentaient une exagération contraire à celle des +ridicules bas de mousseline. + + + + +VI + +UNE JOURNÉE DE MADAME BRUMME + + +On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, ne pouvait +se consoler de la mort de son fils, le brillant duc d’Orléans, que le +tragique accident de la route de la Révolte venait de jeter soudainement +d’une vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on assure aussi que les +craintes indicibles qui suppliciaient ce cœur de mère chrétienne +s’apaisèrent un jour, comme par miracle. _Elle savait_--il est probable +que ce fut par une de ces intuitions toutes-puissantes qui ne se +définissent pas plus qu’elles ne se discutent,--_elle savait_ que son +fils était sauvé, et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité. + +Ces miracles intimes se produisent plus fréquemment que ne l’imaginent +les esprits superficiels; mais les âmes qui en sont favorisées ont +généralement la pudeur de l’aumône divine qu’elles reçoivent. Et elles +se contentent, à travers leurs larmes, de sourire mystérieusement aux +anges. + +Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines personnes incapables de +rien voir en profondeur, constataient «qu’elle supportait étrangement +bien son malheur». Il avait semblé, en effet, devoir accabler cette +mère, restée veuve toute jeune, et qui avait clos sa vie sur le souvenir +d’un unique amour, pour le transposer avec plus de force et de +dévouement en tendresse maternelle. + +Alexis Brumme se dessina, en grandissant, comme un de ces êtres +charmants dont le cordial sourire, le lumineux regard font éclore +spontanément les sympathies. Doué d’un de ces esprits vifs et curieux +qui, rapidement, s’assimilent une foule de connaissances, mais que leur +mobilité rend impropres aux études spécialisées, il avait, tout en +s’orientant vers la voie pratique des _affaires_, absorbé au hasard une +énorme quantité de lectures graves ou frivoles. Son imagination +impressionnable, que rebutaient les lourds traités de philosophie, fut +séduite par le merveilleux de certains romans directement issus des +erreurs théosophiques. Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son +esprit, tout au moins à titre d’hypothèses curieuses. Or la foi ne +saurait s’accommoder du _Que sais-je?_ des sceptiques. + +Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant des relations en +Angleterre, Alexis avait accepté avec enthousiasme la situation +avantageuse offerte à sa jeune activité par une importante maison de +Liverpool. Mme Brumme eût, certes, préféré le garder près d’elle; mais +elle ne l’avait jamais aimé avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par +d’assez fréquentes réunions et par une correspondance assidue, lui +permit de conserver certaines illusions sur la mentalité religieuse de +son fils. Plus d’une mère au zèle prudent a été réduite à se demander +tout bas: «Mon œuvre est-elle intacte?» à se répondre: «Non, sans +doute... Les oiseaux du ciel ont enlevé une partie de la bonne semence, +ou bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre était généreuse... Le +bon grain n’est pas entièrement perdu. Viennent l’été de la vie, le +chaud soleil des affections familiales..., et, Dieu aidant, les +croyances dont j’avais déposé le germe dans son âme rendront alors cent +pour un...» + +Oui, tant que le bien-aimé habite cette terre, tant que son regard +affectueux, sa voix cordiale, son clair et jeune sourire peuvent +engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs, les mères se bercent +volontiers d’illusions... + +Les fiançailles d’Alexis avec une jeune Anglaise catholique, qui +joignait aux dons physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis pour sa +femme les qualités morales que Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa +bru, vinrent confirmer ses espoirs. + +Ce fut à ce moment que se produisit le naufrage du _Titanic_. Mme Brumme +subit alors le double supplice intérieur qu’avait enduré la reine +Marie-Amélie: non seulement son cœur maternel saignait de l’incomparable +arrachement; mais elle était en proie au doute poignant, que les lèvres +se refusent à énoncer, comme le blasphème de leur amour, de leur +espérance, et qui crée une plaie vive au cœur... + +Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de ses croyances altérées par la +vaine curiosité des erreurs modernes... Il n’était pas redevenu le +chrétien fidèlement pratiquant, qu’elle comptait revoir bientôt en lui, +sous la douce influence de sa jeune femme. Or, si la confiance en Dieu +et la charité nous font un devoir de ne désespérer du salut de personne, +notre tendresse exige douloureusement, pour un être chéri, tous les +gages de bonheur éternel..., et, avec une détresse sans nom, elle tend +ses bras vides vers le ciel... + +Dieu ne résiste pas à la supplication d’une mère. Au moment où Agar et +son enfant vont succomber dans le désert, un ange lui indique la source +fraîche et bruissante qui leur rendra la vie. L’ange de consolation +descendit, invisible, auprès de Mme Brumme, quand elle put reconstituer, +d’après le récit d’un survivant, le geste d’héroïque charité par lequel +Alexis, plein de jeunesse, de vie, d’espoir, avait accompli le sacrifice +suprême pour sauver une femme inconnue... Elle eut alors l’apaisante, la +surnaturelle _certitude_ qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots, à +cette minute sublime où il aima son prochain plus que lui-même, Alexis +avait eu vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise qui peut effacer +toutes les erreurs. + +Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna ceux qui la voyaient, par la +mystérieuse douceur dont s’enveloppa sa douleur si profonde... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Six semaines environ après le jour où nous l’avons vue prendre place en +face de Jeanne dans le wagon des dames seules, Mme Brumme, rentrée de +Bretagne, où elle a passé quelques jours près d’une amie, revient d’une +messe matinale à la chapelle des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle +habite, depuis de nombreuses années, ce quartier de la rive gauche dont +elle apprécie le calme relatif. Presque chaque jour, on peut la voir +passer ainsi, dans la grisaille du matin, silhouette noble et +harmonieuse, dont le grand deuil semble désormais l’enveloppement +naturel. + +Quel trésor sans prix est devenue, pour elle, la conviction qu’elle peut +encore travailler au bonheur de son enfant, que chacun des actes de +piété accomplis par la mère rachète les années d’indifférence et d’oubli +du fils? Avant de rentrer chez elle, Mme Brumme se dirige vers la pauvre +et vieille maison où demeure une de ses protégées, ex-institutrice, âgée +de plus de quatre-vingts ans, qui vit toute seule d’une infime retraite. + +Mme Brumme monte les six étages de l’escalier étroit et roide. La clef +est sur la porte de la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin. + +--Entrez, répond au _toc toc_ de la visiteuse une faible voix cassée. + +Le spectacle qui s’offre aux yeux de Mme Brumme est lamentable et +bizarre: sous la _tabatière_ dispensant un jour blafard, Mlle Eudoxie, +falote et bossue comme une vieille fée, est assise dans un pauvre lit +dont la couverture, mangée aux mites, n’offre plus, contre le froid, +qu’une protection dérisoire. Alentour, sur le carreau même de la +chambre, sont déposés, avec une espèce de symétrie dans le désordre, +toutes sortes d’objets hétéroclites: ustensiles de cuisine, livres +moisis et boursouflés, aux feuillets jaunis, noircis, qui semblent avoir +traversé des incendies et des naufrages... Innombrables petits morceaux +d’étoffes, qui pourraient servir à reconstituer l’histoire des tissus +depuis Louis-Philippe; car on y rencontrerait, en cherchant bien, des +échantillons de _gros de Naples_ ou de _velours épinglé_, de popeline, +d’indienne... + +Au milieu de tout cela, deux tourterelles en liberté déambulent +gravement sur leurs pieds roses, en regardant de côté, d’un œil +doucement effaré. + +Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor pour témoigner le moindre +étonnement, s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie Charité. + +Mlle Eudoxie a pris un rhume: «_Ce ne sera rien_», affirme-t-elle, d’une +voix fêlée. + +Puis, surannée, elle porte, l’une après l’autre, à ses lèvres exsangues, +les mains gantées de noir de sa visiteuse. + +--Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, avec un geste que n’eussent +pas désavoué les Précieuses réclamant «les commodités de la +conversation». + +Mme Brumme, assise sur l’unique chaise boiteuse, ouvre son sac et en +tire du sucre, du chocolat, une boîte de lait concentré, des œufs frais. + +--Que d’attentions délicates!... Que de bontés!... s’extasie la vieille +institutrice toujours maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. Oh! +vous avez même songé à mes petites compagnes!... + +Devant le sac de graines destiné à ses chères tourterelles, ses yeux +rougissent d’attendrissement. Elle va procéder à un nouveau baise-main +dont Mme Brumme se défend. + +--Chère mademoiselle, murmure celle-ci d’un ton persuasif, avez-vous +réfléchi à ce que je vous ai dit, lors de ma dernière visite? Vous êtes +trop isolée, à votre âge... + +Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, quelles offres vont suivre, +et toute sa pauvre joie s’envole. + +--Quitter mon quartier, mes habitudes, pour aller dans une maison de +retraite... jamais! + +--Mais vous ne sortez plus! + +--Il faudrait laisser tout cela! reprend-elle avec un geste de détresse +vers les vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. Et ce geste, qui +paraîtrait comique à l’âge sans pitié, résume, aux yeux pensifs de Mme +Brumme, l’instructif besoin de la pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier +souffle, s’exténue à posséder, à garder quelque chose... + +A ce moment, une des tourterelles vint, en battant des ailes, se poser +familièrement sur le grabat, où sa compagne ne manqua pas de la +rejoindre. + +--Et ces pauvres mignonnes!... Il me faudrait les abandonner? sanglota +la vieille fille. + +--Non, dit Mme Brumme, avec bonté; je connais une dame qui habite la +campagne, et qui a de charmantes jeunes filles... Vos oiseaux seraient +bien soignés chez elles. Vous-même, vous pourriez alors recevoir les +soins qu’exige votre âge... + +Elle s’interrompit devant le regard angoissé de l’octogénaire. Sans +doute, l’obstination de celle-ci était déraisonnable; au point de vue du +bien-être comme à celui de l’hygiène, n’importe quel asile eût été +préférable à sa mansarde... Mais si l’on déracine malgré lui un +vieillard, il dépérit et meurt un peu plus vite, telle une plante à demi +desséchée qu’on arrache sur un tas de ruines. + +Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance administrativement... Elle a +cette charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre... celle _qui +tolère, qui supporte tout_..., même les manies puériles d’une pauvre +vieille fille. + +Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à la soulager. Elle ôte ses +gants, son chapeau, allume le petit réchaud à pétrole... dont l’idée +seule fait trembler en regardant les faibles mains de l’octogénaire... +Mais l’Ange gardien des dernières années veille sans doute comme auprès +des berceaux. + +Mme Brumme ne quitte sa protégée qu’après lui avoir servi une tasse de +lait, un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour sa toilette, et avoir +réparé le désordre du misérable lit... Elle lui fera porter, dès +aujourd’hui, une chaude couverture, un châle de lainage. En attendant sa +prochaine visite, elle la recommande aux soins de la concierge, dont une +pièce blanche stimulera la philanthropie. + +En reprenant le chemin de chez elle, Mme Brumme aperçoit un garçon de +treize à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite d’un libraire +qui vend des livres d’_occasion_. Elle reconnaît le visage pâlot, les +larges yeux noirs de son jeune voisin Roger Dumont, dont la mère, une +veuve digne et laborieuse, confectionne de la lingerie pour une grande +maison de blanc. Grâce à son travail, son fils, très intelligent, très +studieux, peut continuer à s’instruire. + +Cet enfant, qui a la passion des livres, est, en ce moment, comme +fasciné par l’étalage du libraire, et Mme Brumme peut s’en approcher +sans attirer son attention. Une étrange émotion s’empare d’elle, en +reconnaissant, sur certains volumes, des titres qui lui rappellent +d’amers souvenirs... Oui, il y a là plusieurs de ces romans qui ont +séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui ont suggéré un déplorable +éclectisme religieux. Et maintenant, devant cette hasardeuse pâture, le +jeune Roger Dumont ouvre de grands yeux affamés. + +Le prix modique des bouquins fatigués lui semble une aubaine; il cherche +déjà quelques sous au fond de sa poche, quand Mme Brumme le prévient. +Elle avance le bras pour enlever les volumes suspects, et son voile de +crêpe effleure l’épaule de l’enfant, comme une aile sombre et tutélaire. +Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de reproche timide, tout en +portant la main à son béret. + +--Ne regrettez pas ces ouvrages, qui ne vous eussent appris rien +d’utile, dit Mme Brumme avec une maternelle bonté; j’en ai, chez moi, de +meilleurs, qui ont appartenu à mon fils... Venez les prendre ce soir, +s’ils vous font plaisir... + +Le «merci» ravi du jeune garçon, l’éclair de joie qui brille dans ses +yeux, dédommagent la mère d’Alexis du sacrifice auquel elle vient de +consentir, car, jusqu’à présent, elle n’avait pu se résoudre à se +séparer de cette petite bibliothèque composée par elle, avec quelle +prudence, quel amour, pour son fils de douze ans!... + +Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle vient de faire; tandis que les +romans, dangereux pour une jeune imagination, qu’elle vient d’acheter à +vil prix, iront grossir les cendres de son feu, les _livres d’Alexis_ +procureront à cet enfant une saine distraction, peut-être un +enseignement salutaire... Elle se sent pénétrée d’une joie immatérielle, +étrangement douce, comme si, de très loin, ou de très près, qui +sait?--son bien-aimé lui souriait. + +--Voici une lettre pour vous, madame, lui dit la concierge en la voyant +rentrer. + +Une lettre... hélas! c’était, depuis la mort d’Alexis, une des plus +pénibles épreuves de Mme Brumme... Son cœur avait, pendant plusieurs +années, vécu de sa correspondance avec son fils..., au point qu’il lui +arrivait encore de penser, à propos de tel ou tel incident de la vie +quotidienne: «Je lui écrirai cela!» + +L’émotion de la pauvre mère s’accrut en reconnaissant, sur l’enveloppe +qu’on lui présentait, le timbre des États-Unis, où Alexis faisait +d’assez fréquents voyages pour la maison de Liverpool. Dans le libellé +de l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait d’une manière +troublante l’écriture du jeune homme... Ah! c’était trop dur de recevoir +cette lettre, quand _l’autre_ ne pouvait plus venir!... + +Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement de l’amitié pour Maurice +Valteyre, le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait aujourd’hui... +Elle se rappelait d’heureux jours, où elle et sa cousine Geneviève +mettaient en commun leurs joies maternelles, asseyant sur le même tapis +les deux beaux petits garçons nés à deux mois de distance. + +Elle revoyait la paisible maison de province de ses parents, servant de +cadre à ce tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, coiffant +d’auréoles les deux petites têtes blondes... Et _Ourson_, le grand +terre-neuve, qui avait pour elle une prédilection passionnée, léchant, +de sa large langue rose, le visage de son petit à elle, sans le +confondre avec l’autre... + +Mme Brumme se retrouve dans le petit intérieur où elle vit seule avec +ses souvenirs (car elle a résolu par la négative la crise des +domestiques, et n’emploie qu’une femme de ménage, ce qui lui permet de +faire un peu plus de bien à ses protégés). + + * * * * * + +Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au coin du feu, dans son +fauteuil; et, triomphant de ses velléités amères, elle lit avec une +mélancolique sympathie la lettre, datée de New-York, qui débute d’une +façon tout affectueuse pour elle, pour la mémoire de son cher Alexis, +ami d’enfance et de collège de Maurice, avant de dériver en confidences +personnelles: + + Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez le courage d’être + bonne pour tous, me pardonnerez-vous de vous parler à cœur ouvert, + comme je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore de ce + monde? Vous m’aimez un peu, je le sais, à cause d’elle, qui fut + presque une sœur pour vous... Toutes deux, vous avez eu la même + destinée: veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement + mères!... C’est après la mort de la mienne, vous le savez, que j’eus + le désir d’aller utiliser en Amérique mon diplôme d’ingénieur + nouvellement conquis. + + J’étais bien moins attiré par ce mirage d’_Eldorado_ qu’exerce + toujours le Nouveau Monde, que poussé par le besoin de dépayser ma + douleur. Dans la patrie du génial Edison, ma situation a prospéré plus + vite qu’elle ne l’eût fait en France... J’ai noué ici de loyales et + solides amitiés, mais je n’ai pas même entrevu la fiancée rêvée... Les + Américaines sont généralement jolies; leur intelligence fort cultivée, + leur franchise en font de charmantes camarades. Mais leur esprit + positif et l’indépendance résultant de leur libre éducation + déconcertent mes idées--ou mes préjugés--d’enfant du vieux monde... + J’ai bien rencontré ici quelques Françaises... Aucune ne me plaît... + et je m’empresse de reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne + suis rien moins que fat. + + Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je cherche une perle + joignant aux charmes physiques les dons de l’esprit, les qualités + exquises du cœur, et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de + doux, qui est à la femme ce que la _fleur_, cette poudre fine, + impalpable, est au fruit qu’elle pastellise... + + Notre cher Alexis avait rencontré une perfection en la personne de + cette blonde Margaret, au teint nacré, aux traits d’une + invraisemblable finesse, et dont l’âme, si poétiquement, si tendrement + pieuse, semblait rayonner une _Lumière Invisible_... Alexis ne sera + jamais remplacé dans son cœur... J’ai appris dernièrement--le + saviez-vous?--que miss Margaret allait se faire _sister of Mercy_... + (sœur de charité). + + Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire un voyage en + France, dans l’espoir d’y découvrir, avec votre aide, la perle + introuvée jusqu’à présent... + +Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux la lettre que Maurice terminait +par d’affectueuses excuses, pour l’avoir entretenue ainsi de lui-même... + +«Pauvre enfant! songea-t-elle; il regrette sa mère; moi, je pleure mon +fils. N’est-il pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec +confiance?...» + +Elle l’excusait d’autant plus sincèrement qu’elle venait d’éprouver une +émotion très douce en apprenant que la fiancée de son fils ne voulait +pas devenir l’épouse d’un autre homme: il lui semblait qu’un beau lis, +dont la prière était le parfum, fleurissait désormais sur la tombe +d’Alexis. + + * * * * * + +Dans l’après-midi de ce même jour, Mme Brumme, ayant préparé le paquet +de lainages qu’elle allait faire porter chez la pauvre vieille +institutrice, et les livres promis au jeune Roger, se disposa de nouveau +à sortir. C’était le _second jeudi_ de janvier, le _jour_ de Mme Ferval, +et bien qu’il lui fût pénible d’entendre des conversations frivoles, +elle tenait à s’y trouver en même temps que Mme Marnière, toujours un +peu isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette petite Jeanne +Ferval, nouvellement arrivée, qui lui inspirait un compatissant intérêt. + + + + +VII + +LE JOUR DE MADAME FERVAL + + +Les deuxième et quatrième jeudis du mois, choisis par Mme Ferval pour la +petite solennité du jour de réception, toute la maison est dès le matin +en _état de siège_, comme dit plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et +surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré de la veille, avec +autant de prestesse que si des ailes s’attachaient à la place des deux +grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne ses talons hors de leurs +savates trop larges. + +Ces demoiselles mettent elles-mêmes la main à la parure du salon, +essuyant les bibelots, disposant, dans les vases en forme de tubes ou de +cornets, les roses de Noël frêles et guindées, les mimosas aux +houppettes d’or duveteux, les narcisses blancs et figés, qui semblent +les accessoires d’un lunch en miniature: minuscules tasses d’or sur des +plateaux de porcelaine. + +Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le menu plus que jamais sacrifié; +le mince bifteck se carbonise sur le gril; les pommes de terre frites +sont à la fois crues et brûlées; on se passe de dessert; mais l’épicier +est venu ce matin livrer des petits fours variés, un _plum-cake_ pour le +thé... Le pâtissier voisin a fourni une élite de babas à la crème, +d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand savait, dit-on, indiquer tous +les degrés de la considération sociale, rien que par la manière dont il +offrait à table une tranche de bœuf... + +Certains _five o’clock_ bourgeois offrent pareil exemple de graduation; +mais au lieu de s’exprimer par le ton et la formule, elle consiste, plus +positivement, dans le choix de la friandise offerte, depuis le gâteau à +l’ananas réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez qui l’on danse..., +jusqu’à l’humble petit-beurre (jadis à la portée de toutes les bourses) +dont se contentera la cousine pauvre ou l’amie qui cherche des leçons de +piano. + +Le déjeuner terminé, Madame et «ces demoiselles» vont s’habiller, se +recoiffer. Éva elle-même se transforme, de souillon qu’elle est la +plupart du temps, en petite bonne proprette avec un tablier blanc à +bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les visites, et il +est à souhaiter, pour l’honneur de la maison, qu’elles soient +nombreuses. Conçoit-on un _jour_ comme celui de Mme Marnière ou de Mme +Brumme, qui réunissent à peine, dans leur petit salon, cinq ou six amies +intimes? Rien de surprenant à cela: elles font elles-mêmes très peu de +visites, pas de nouvelles connaissances, et ne médisent jamais de +personne, ce qui apporte vraiment trop de restrictions à la +conversation. + +Mme Ferval, au contraire, se donne autant de peine pour préparer le +succès de ses réceptions qu’un impresario pour lancer une pièce +sensationnelle. Et il y a, dans ses annales, un _jour_ glorieux, qui ne +sera jamais dépassé ni égalé sans doute, où _soixante-dix personnes_ +défilèrent chez elle. + +A la fin de cette journée, Madame était aphone, exténuée, et toutes les +sucreries de la maison ravagées comme par une invasion de fourmis... +Mais le salon cerise était consacré salon mondain... M. Ferval dut +savourer le soir cette flatteuse nouvelle, à la place du rôti absent... + + * * * * * + +Que devient Jeanne Ferval au milieu des préparatifs du jour de +réception? Dès la veille, il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas. +Elle est si sauvage, si gauche, si mal habillée!... + +Voyez-vous ce petit épouvantail présenté à l’opulente Mme Phare-Amineux, +la femme du fabricant de pâtes alimentaires qui a _son auto_? ou bien à +l’élégante Mme Le Tremplin, qui regarde tout le monde du haut de sa +grandeur, sous prétexte que son mari est député socialiste? + +En conséquence, Mme Ferval a dit à sa belle-fille: + +--Étant donné votre deuil récent, Jeanne, il est plus convenable que +vous ne paraissiez pas au salon. + +--Je n’y tiens pas du tout, madame. + +A cette réponse sincère, où l’enfant de la nature n’a voulu mettre ni +impolitesse, ni dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se froncèrent +légèrement. + +--Vous pourriez répondre d’une manière plus polie!... + +--Mais, madame..., balbutie Jeannette rougissante. (Jamais grand-père +Plémeur ni M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle parlait simplement +selon sa pensée.) + +D’un geste bref, Mme Ferval coupa court à toute explication; la petite +_sauvageonne_ venait de la froisser dans son amour-propre de maîtresse +de maison. + +Il est trois heures de l’après-midi quand un coup de timbre annonce les +premières visiteuses. + +--Ce doit être ta tante Marnière, dit Georgette à Marie-Louise, d’un ton +qui signifie clairement: «Il n’y a qu’une campagnarde qui puisse arriver +d’aussi bonne heure.» + +Cette dame et ses filles entrent en effet. Marie-Louise profite de ce +qu’il n’y a encore personne pour se jeter au cou de sa tante, comme une +enfant. Elle échange avec ses cousines ces frais baisers sonores qui +n’appartiennent qu’à la jeunesse, tandis que Mme Ferval et Georgette, +restant au second plan avec des sourires ambigus, protestent +silencieusement contre ces effusions déplacées. + +--Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en tendant le bout des doigts à sa +belle-sœur... Ah! comme vos filles sont grandes!... Henriette +surtout!... Quel géant il faudra pour la mener à l’autel!... + +Henriette Marnière, bien que trop grande en effet, était charmante sans +beauté, avec son teint laiteux, son lourd chignon blond, la jeune +franchise de son sourire. + +--Soyez tranquille, tante: il ne se présentera pour nous aucun +prétendant, ni grand, ni petit..., dit-elle avec une résignation +enjouée, mitigée de ce vague espoir dans l’avenir qui n’abandonne jamais +tout à fait une fille de dix-huit ans. + +--C’est plus que probable, affirma sérieusement Mme Marnière. + +Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage à ses filles, pour lesquelles +elle redoutait, à l’excès peut-être, les aléas de la symbolique +«loterie». + +Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces hommes séduisants qui n’ont +pas la vocation de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert sans +se plaindre, jusqu’au jour où, cloué à trente-huit ans dans un fauteuil +d’infirme, l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet constant de +ses soins les plus dévoués. + +Certes, elle lui gardait, au delà de la tombe, toute l’affection +qu’avaient ranimée et fortifiée ces années d’épreuve commune. Elle +entretenait pieusement son souvenir dans le cœur de leurs filles... +C’était sur l’inconnu qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite ou +Henriette que se reportaient ses rancœurs, sous forme de suspicion. Et +puis, bien que la vie simple et saine, au grand air, eût fait d’elles +des jeunes filles bien portantes, Mme Marnière redoutait toujours que +l’hérédité paternelle ne se manifestât plus tard, les rendant incapables +de supporter les fatigues qui incombent à une mère de famille dans une +situation modeste. + +C’est pour toutes ces raisons que, dès leur adolescence, elle avait dit +aux deux sœurs: + +--Les jeunes filles de la classe bourgeoise ne se marient pas sans dot. +Il faudra donc vous arranger pour rendre votre existence intéressante et +utile dans le célibat. + +Mme Ferval sourit malignement en entendant affirmer par leur mère +l’improbabilité du mariage de ses nièces. + +--Ma chère, vous leur enfoncez, de vive force, la coiffe de sainte +Catherine comme un éteignoir... J’admirerais leur résignation..., si j’y +croyais... + +Marguerite rougit légèrement sous le regard railleur de sa tante. +C’était la frappante image de son père: le sang vif dont une prompte +émotion colorait son teint mat de brune, ses grands yeux noirs traversés +d’éclairs révélaient une âme ardente. + +Dans son enfance, elle rappelait, au moral, son homonyme du _Journal de +Marguerite_, une des plus vivantes figures enfantines qui soient sorties +de la plume d’une conteuse: Marguerite Marnière était alors sujette à de +fréquents accès de colère, suivis de prompts et sincères repentirs... +Elle fit sa première communion avec une ardeur de néophyte, et passa ses +années d’adolescence dans un enthousiasme dont s’étonnait la pieuse, +mais calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation avait disparu, ne +laissant subsister dans son cœur qu’une foi et une piété solides. Toute +l’ardeur de son imagination s’était concentrée dans la musique, qu’elle +étudiait depuis son enfance..., mais qui n’entr’ouvre son sanctuaire à +ses adeptes qu’après une longue et pénible initiation. Ce fut elle qui +répondit à Mme Ferval: + +--Tante, je vous assure que mon piano m’occupe absolument... C’est +tellement passionnant, et désespérant, à la fois, de poursuivre la +perfection d’un art!... + +--Oui, cela devient une manie, fit aigrement Mme Ferval dont le talent +de pianiste n’avait jamais dépassé les «transcriptions faciles» +d’opéras-comiques ou d’opérettes. + +--Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite sans relever l’interruption, +non contente de son brevet supérieur, elle continue ses études... + +--Pour le _bachot_? jeta Georgette d’un air capable. + +--Je ne sais encore, fit Henriette; mais, avec ou sans diplômes, je veux +grossir mon bagage, en vue du professorat... + +L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à cette conversation. Les coups +de timbre se succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent bientôt +noyées dans un flot d’aigrettes, de fourrures, de manteaux de velours... + +C’était un des _jours_ brillants de la maison. Mme Ferval exultait. +Georgette jacassait au milieu d’un petit groupe de jeunes filles +ultramodernes, tandis que Marie-Louise se rapprochait de temps en temps +de sa tante et de ses cousines. + +Mme Brumme entra dans ce salon, comme une ombre douce et bienveillante. +Bien qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très simple mais si +véritable distinction inspirait à Mme Ferval une certaine considération. +Mme Brumme, tout en se montrant pour chacune d’une exquise urbanité, se +rapprocha, elle aussi, de Mme Marnière. + +Tandis que Marie-Louise et Georgette offrent le thé et les gâteaux, +secondées par leurs cousines un peu intimidées, mais simples et +gracieuses, Mme Brumme contemple philosophiquement le tableau qui se +présente à elle: celui de tous les salons bourgeois ambitieux de +«mondanité». Elle aperçoit des lèvres d’un rouge factice, des minois +vieillissants, que le rire sillonne de mille petites rides, sous leur +badigeon de crème et de poudre..., de jeunes visages qui gâtent déjà +leur fraîcheur par les mêmes artifices... Elle se demande par quel +prodige de l’art ou de la nature la race des loutres et celle des +hermines semble devenue aussi féconde que la gent lapine?... + +Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, Mme Le Tremplin, femme du +député d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure royale, en attendant +_le grand chambardement_ que réclame son mari en de virulents +articles... + +Et, parmi les trop nombreux «manteaux de loutre» de la réunion, le plus +authentique recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, cette grosse Mme +Phare-Amineux, qui, sans esprit, sans distinction ni charme, est l’objet +des attentions les plus marquées. + +Mme Brumme, un peu attristée de voir s’insinuer dans les salons +bourgeois le _bluff_ et le snobisme, éprouve le besoin de reporter ses +regards sur Mathilde Marnière, cette veuve encore jeune, si simple, si +digne entre ses deux grandes filles... Celles-là sont bien les +représentantes de cette classe modeste et distinguée à la fois, où +l’éducation, les talents, les vertus familiales, sont toujours en +honneur... Et elle se sent un peu consolée de tant de parades +vaniteuses, de propos oiseux. + +Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié l’existence d’une certaine petite +Jeanne Ferval invisible, dont personne ne s’informe... C’est dans +l’espoir de la voir enfin qu’elle laisse partir les dames Marnière sans +prendre congé en même temps qu’elles. + +Elle ne croit pas devoir rompre publiquement le silence que Mme Ferval +affecte à l’égard de sa belle-fille; mais elle profite d’un instant où +les jeunes filles de la maison s’approchent d’elle pour dire à +Georgette: + +--J’espère que votre sœur Jeanne n’est pas souffrante? + +--Oh! pas du tout, madame; elle est seulement un peu sauvage, fit la +petite personne, offusquée de cette question inattendue. + +--Eh bien, murmura Mme Brumme en souriant avec bonté, je voudrais +essayer de l’apprivoiser..., comme j’ai fait jadis d’une pauvre +moinelle, qu’on disait sauvage, elle aussi... J’espère qu’il me sera +permis de la voir avant de partir? + +--Mais, certainement, madame..., et j’ai tout lieu de penser que Jeanne +en sera très heureuse, dit vivement Marie-Louise. + +Mme Brumme prit rapidement congé de Mme Ferval accaparée par un dernier +lot de loutres et d’hermines... Marie-Louise, se chargeant de la +reconduire, l’introduisit d’abord dans sa chambre, où elle avait offert +un asile à la solitude de Jeanne. + + + + +VIII + +DE L’ART D’APPRIVOISER UNE MOINELLE + + +Jeanne, assise dans la chambre des deux sœurs, tenait un livre ouvert +sur ses genoux; mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les pages, +s’abaissaient tristement vers le maigre feu nourri de débris de bois et +de charbon, qui se mourait de consomption dans la cheminée. + +Elle avait été sincère en répondant à sa belle-mère _qu’elle ne tenait +pas du tout_ à figurer au salon... Cependant, la solitude à deux pas +d’une nombreuse réunion ne peut que provoquer un mélancolique retour sur +soi-même. Sa pensée, prompte comme un coup d’aile, retournait éperdument +_là-bas_... Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les flambées +joyeuses de Maryvonne et tous les bonheurs friands couvés dans leurs +cendres chaudes: pommes baveuses, qui se fendillent en tirelires, +châtaignes dont l’écorce craque sur la chair dorée, pommes de terre +rôties, savoureuses comme des gâteaux... Et tous les rêves, toutes les +légendes, une _Légende des siècles_ en miniature, évoquée par les +prestiges de la flamme!... Oh! être une petite fille au nez rouge, aux +mains gourdes de froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec de la +neige à ses semelles, s’entendre dire par des voix pleines d’amour: +«Entre vite, ma chérie!... Viens te chauffer!...», et se sentir pénétrée +jusqu’au cœur par cette chaleur ineffable, qui rayonne d’un invisible +foyer de tendresse!... + +Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce de stupeur qu’on éprouve, dans +la première jeunesse, à se dire: _Cela ne sera jamais plus!_... Le bruit +léger de la porte qu’on ouvrait n’éveilla pas son attention, et Mme +Brumme put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où elle apercevait la +jeune fille, de profil. Cette petite silhouette sombre, frileusement +blottie sur elle-même, rendit étrangement actuelle et touchante la +comparaison qu’elle avait employée tout à l’heure en parlant de Jeanne: +elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée et tourmentée par des +enfants, puis inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux +jacasseurs, aux couleurs brillantes..., l’ahurissement, la brusquerie +gauche et affolée de la pauvrette, que houspillaient vingt petits becs +de nacre, d’ébène, de corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux +graines. De guerre lasse, la propriétaire de la volière l’avait reléguée +dans une des tourelles, petite boule grise et terne, toute gonflée de +tristesse..., mais pour laquelle, déjà, la liberté était devenue lettre +morte. Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait été Mme Brumme +résolut de l’adopter... + +Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie, tourna un peu la tête. Il y eut un +double mouvement de surprise, suivi d’un de ces silences auxquels nous +attribuons--à tort--la longue durée d’une minute. Bien que Jeanne eût +été positivement renseignée sur l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en +prenait pas moins, à cet instant, le caractère d’une douce apparition. + +La visiteuse, de son côté, reconnaissait la petite voyageuse en deuil du +wagon des dames seules, découverte dont Marie-Louise avait voulu lui +laisser la surprise. + +Jeanne se leva, très émue, et regarda la mère d’Alexis. Cette dernière +avait vu naguère, dans les yeux de perles noires de sa moinelle, cette +même douceur effarouchée où perce une instinctive confiance... Elle +retrouva naturellement les intonations discrètement caressantes qu’elle +avait eues pour rassurer l’oiseau: + +--Je n’ai pas voulu quitter la maison sans faire votre connaissance, +chère enfant... Mais nous nous sommes déjà rencontrées..., vous le +rappelez-vous? + +--Oh! oui, madame... Il y a six semaines, quand j’ai quitté Quimper... + +--Eh bien, je suis charmée de retrouver ma petite compagne de route, et +de voir qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus... + +Puis, désignant avec une douce familiarité le volume entr’ouvert: + +--Quel beau livre lisiez-vous quand je suis entrée? + +--J’avais seulement pris ma méthode d’anglais..., pour essayer de +travailler un peu... + +--Ah! vous apprenez l’anglais?... + +--Je l’avais commencé avec grand-père... Il le parlait très bien... + +La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine tremblota, comme si elle +allait pleurer. + +--Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en s’efforçant de combattre son +attendrissement, je vous laisse debout... + +Et, avec une grâce timide, elle offrit un siège à la visiteuse. + +Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir comment cela se fit, se +trouvait assise elle-même auprès de Mme Brumme, les deux mains captives +dans les mains de cette dernière. Elle parlait à cette personne, presque +inconnue, avec une confiance, un abandon bien rares chez elle... Le cher +passé d’hier reprenait vie dans ses confidences..., et la sympathie avec +laquelle on l’écoutait le dépouillait de sa mélancolie, pour n’en +laisser subsister que la douceur. + +Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces petites mains si vite +soumises, Mme Brumme croyait sentir, après tant d’années écoulées, le +contact si léger des frêles pattes de l’oiseau, quand, obéissant pour la +première fois à son appel, il avait timidement sauté sur son doigt... +Comme les progrès avaient été rapides!... Quel charme possède la bonté +pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants et des bêtes!... Oui, en +écoutant Jeanne, elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre +oiselle au plumage terne, chassée de la trop brillante volière, était +sortie de ce mutisme qui est le refuge sombre des faibles..., et où +donnant libre cours, elle aussi, à de récents souvenirs, elle s’était +remise à pépier, à battre des ailes, comme dans un nid... + +--Il faut que je vous quitte, à présent, chère enfant; mais nous nous +reverrons... Surtout ne vous découragez pas... Votre bon grand-père vous +protège, bien que vous n’ayez plus le bonheur de le voir... Veiller sur +ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément un des privilèges du +Paradis... + +--Oh! oui, madame, j’en suis sûre, répondit Jeanne très simplement. + +--Au revoir, petit oiseau, dit Mme Brumme en l’embrassant +maternellement. + +La jeune fille resta comme interdite, sans oser lui rendre son baiser, +dans la surprise heureuse qu’il lui causait. + +Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre, quand elle entendit derrière +elle un pas pressé, une voix émue: + +--Madame..., excusez-moi..., j’oubliais... + +--Quoi donc, mon enfant? + +--De vous rendre cette image trouvée dans le wagon. Je l’avais mise dans +mon paroissien..., et... j’ai prié pour lui... + +Une quinzaine de jours auparavant, c’eût été pour Jeanne un très grand +sacrifice de renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour duquel s’était +cristallisé son premier enthousiasme. Maintenant, elle savait qu’Alexis +Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune fille... Dans sa naïveté, +elle s’imaginait qu’elle n’avait pas le droit de garder son portrait... +Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable au moment de s’en +séparer. + +Mme Brumme prit le mince rectangle que lui tendaient les petits doigts +bruns imperceptiblement frémissants; elle regarda une minute les traits +chéris d’Alexis, son joyeux, son éphémère sourire de vivant, mélancolisé +sur cette image... (car elle ne se blasait jamais de cette +contemplation). Puis, relevant les yeux avec un soupir: + +--Gardez-la, mon enfant; elle est bien placée entre vos mains... Et +continuez à prier pour lui... C’était mon enfant, voyez-vous, +c’est-à-dire toute ma joie, comme vous étiez celle de votre +grand-père... + +--Oh! madame... + +Cette faible exclamation renfermait toute la reconnaissance et la pitié, +tendrement fondues ensemble, dont son cœur débordait. + +Il était très heureux que, là-bas, dans le salon cerise, Mme Ferval et +ses filles fussent encore accaparées par les dernières visiteuses: +qu’aurait-on pensé en apercevant tout à coup ce tableau inattendu: +Jeanne redevenue pour un instant la _Jeannette_ primesautière et câline +de grand-père et de Maryvonne, appuyant son front contre l’épaule de Mme +Brumme?... ses cheveux bruns effleurant la joue de cette dernière, +comme, jadis, les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie dans son +cou, l’avaient caressée de leur douceur tiède et soyeuse... + + + + +IX + +JEANNETTE MANQUE DE CŒUR + + +--Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là, en déroulant sa serviette +pour le déjeuner du matin; il me semble que le règlement de cette +succession n’avance guère?... + +Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse d’imperceptibles feuilles de +thé, son mari fit entendre ce léger toussotement qui correspond à une +constriction nerveuse du gosier. + +--Tu ne réponds pas?... fit-elle avec étonnement. + +Georgette et Marie-Louise levèrent aussi des yeux interrogateurs +au-dessus des tartines qu’elles beurraient. + +--C’est que, fit M. Ferval, se résignant à brûler ses vaisseaux, M. +Plémeur n’a rien laissé... + +--Et sa maison? + +--Elle était hypothéquée, pour la totalité de sa valeur. + +La petite cuiller que tenait Mme Ferval retomba brusquement sur la +soucoupe. + +--Depuis quand le sais-tu? + +--Mais, je ne l’ai jamais ignoré... + +--Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit? + +--Les nouvelles désagréables s’apprennent toujours assez tôt. + +--Je dois convenir que celle-ci est du nombre! Voilà donc Jeanne +complètement à notre charge!... + +--Chut! pria-t-il en agitant sa main pâle et grasse. + +Jeanne rentrait à ce moment... Elle revenait de l’église +Saint-Nicolas-des-Champs, où elle avait assisté à la messe de huit +heures. Son visage reflétait encore la douceur et la confiance d’une +fervente prière. + +Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris et le foyer paternel, la +_petite sauvageonne_ commençait à s’apprivoiser. Elle circulait seule +dans le quartier, principalement pour se rendre à l’église, car elle +n’accompagnait pas Mme Ferval et ses filles à la _messe des +paresseuses_; malgré l’affection que son père eût été prêt à lui +témoigner, malgré la bonne volonté amicale de Marie-Louise, sa vie +restait effectivement en dehors de celle du reste de la famille. + +Mme Brumme avait contribué, pour une grande part, à dissiper le premier +effarement de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie un peu +farouche derrière lequel se retranchait sa véritable personnalité. +Jeanne était allée plusieurs fois passer l’après-midi chez Mme Brumme; +elle y avait rencontré les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce si +simple, si sincère, avait été pour elle une révélation. Au contact de +ces jeunes filles aimables, elle sentait fondre peu à peu sa timidité, +entrevoyant des paradis, jusqu’alors insoupçonnés, d’amitiés juvéniles. + +Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous, toute rafraîchie par la +prière, et son petit visage un peu terne, sa modeste personne endeuillée +en recevaient le touchant éclat d’une violette des bois sous la rosée. +Déjà plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle s’avançait pour +embrasser son père, saluer sa belle-mère... Mais le regard de celle-ci +lui rendit sa gaucherie des premiers jours. A peine Jeanne faisait-elle +demi-tour pour aller ôter son chapeau avant de s’asseoir à table, Mme +Ferval reprit, avec un frémissement irrité dans la voix: + +--Est-il indiscret de demander _comment_ M. Plémeur s’est ruiné? + +--Nullement, ma chère amie, car cela est tout à son honneur. + +Et M. Ferval poursuivit, avec le désir visible de couper court aux +récriminations: + +--Le frère cadet de M. Plémeur était un de ces êtres aventureux, un peu +_brouillons_, toujours occupés à monter brillamment _une superbe +affaire_... Quand Alain Plémeur mourut, assez brusquement, mon beau-père +accepta, sans hésiter, sa succession, qui se chiffrait par un passif +relativement considérable... Il ne voulait pas que le nom familial +demeurât entaché d’insolvabilité. + +--Pur _don-quichottisme_!... Loin de l’admirer, je trouve coupable, moi, +ce _beau geste_ qui, somme toute, réduit sa petite-fille à l’indigence +_et nous la laisse sur les bras_! + +L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans l’irritation, des expressions +assez vulgaires. + +--Pardon!... Jeanne étant _ma fille_, il n’y a aucune raison pour +qu’elle soit plus _indigente_ que _sa sœur_ Georgette... + +L’époux débonnaire venait de manifester, dans cette réponse, une +sévérité inattendue... Et son visage refléta soudain l’autorité presque +majestueuse du véritable chef de famille. + +--Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval, un instant interdite par +l’éclatante justesse de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur, dicté +par un orgueil de famille qui n’a pas lieu d’être chez d’obscurs +bourgeois, fut, en réalité, une indélicatesse envers nous,... et envers +l’enfant qu’il prétendait aimer!... + +--Oh! madame, je ne peux vous laisser parler ainsi de mon cher +grand-père... On voit que vous ne l’avez pas connu... Un orgueilleux!... +lui si modeste et si simple!... Mais, comme il me le disait souvent, +point n’est besoin de porter un grand nom pour avoir le culte de +l’honneur... Quant à moi, il a été à la fois mon aïeul, mon père, ma +mère... et vous dites _qu’il prétendait_ m’aimer! + +Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger, venait d’entendre les +dernières paroles échangées, et cette protestation avait jailli +spontanément de son cœur... + +Marie-Louise et Georgette la regardaient avec une vive curiosité, +surprises de voir l’émotion la transfigurer un instant. + +--Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle, et n’admets nullement vos +leçons, repartit Mme Ferval avec hauteur. + +--Cependant, madame... + +--Il suffit, mon enfant, intervint son père; le sentiment qui t’anime +est louable,... mais... + +--Oh! si vous lui donnez raison, interrompit Mme Ferval avec un violent +dépit. Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit mine de se lever de +table. Mais, à ce moment, Jeanne étouffa une douloureuse exclamation: + +--Papa, qu’avez-vous? Voyez, madame, mon père se trouve mal! + +L’altération du visage de M. Ferval était frappante en effet; ses traits +soudainement pincés, l’expression anxieuse de son regard, sa pâleur +devenue de la lividité, tout révélait en lui une de ces souffrances +indéfinissables et profondes, que le mot d’_angoisse_ peut seul +exprimer. + +--Que vous arrive-t-il donc, mon ami?... questionna plus doucement Mme +Ferval. + +Il eut ce geste instinctif mi-impérieux, mi-suppliant, qui semble +écarter les paroles comme des mouches importunes. + +--Rien... J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement... + +--Mais où souffrez-vous?... + +Il indiqua silencieusement sa poitrine, que soulevait un souffle court +et haletant. + +--Voilà votre œuvre, mademoiselle! murmura Mme Ferval en se tournant +vers Jeanne. + +Ce reproche était, certes, injuste; la discussion qui venait à peine de +s’ébaucher n’eût pas suffi à expliquer le soudain et violent malaise +auquel son mari devait, en effet, être sujet. L’état de santé de ce +dernier résultait, en réalité, d’un genre de vie contraire à son +tempérament: claustration, le jour, dans les bureaux surchauffés d’une +banque, et, le soir, trop fréquemment, dans les salles de spectacles et +les salons où il lui fallait accompagner ces dames... soucis constants +engendrés par cet obsédant besoin de _paraître_ qui était loin +d’épargner son intérieur. + +Évidemment, quand la pauvre machine humaine est arrivée à un certain +degré de tension et d’usure, il suffit du moindre heurt pour y jeter la +perturbation. + +Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par les paroles de sa belle-mère, au +point le plus sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître si vite, +hélas! ce grand-père qui l’avait tant aimée, qu’elle ne possédait plus +l’heureuse incrédulité de son âge, relativement à l’idée de la mort... +Tandis que Mme Ferval, Marie-Louise, Georgette s’empressaient d’aller +chercher de l’éther, des sels, pour soulager le malade, Jeanne restait +debout, sans oser intervenir par un mot ni par un geste, ce qui lui +valut de sa belle-mère cette nouvelle apostrophe: + +--Vous feriez mieux de vous retirer, mademoiselle, que de rester plantée +comme un terme, à contempler le mal que vous avez causé. + +M. Ferval fit un geste, comme pour défendre sa fille. Mais il n’en eut +pas la force, et une contraction si douloureuse parut sur son visage, +que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt afin d’éviter tout nouveau débat. + +Cependant, M. Ferval se remit assez promptement; il n’aimait pas à +consulter les médecins, et sa femme ne l’y engageait que du bout des +lèvres, appréhendant les conseils de mise à la retraite et de vie +rustique... + +«Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle à ses amies; mais je me +dois à mes filles! Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent +à Paris... D’ailleurs, mon mari lui-même aurait, au bout de huit jours, +la nostalgie de son bureau!...» + +Leur vie continua donc, toute semblable en apparence... Mais la +situation de Jeanne devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis +de sa belle-mère; à l’indifférence du début, succédait, chez celle-ci, +une hostilité mal déguisée: Jeanne ne possédait rien en propre, Jeanne, +entièrement à la charge de son père, léserait Georgette, dont le futur +mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante; car, dans le monde +d’arrivistes et de parvenus où Mlle Georgette déployait ses précoces +talents, les prétendants, jeunes ou mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du +chiffre de la dot. + +La _petite sauvageonne_ se renferma plus que jamais en elle-même. Les +affectueuses invitations de Mme Brumme se heurtèrent désormais à une +soudaine et obstinée résolution. Certes, il lui fallut du courage, le +jour où elle refusa d’aller passer la journée à Bourg-la-Reine, chez +Mlles Marnière... Revoir une maison qui n’eût pas six étages, des arbres +ailleurs que sur les boulevards, des fleurs, non plus coupées, entassées +dans les petites voitures, mais vivantes dans la terre d’un jardin!... +Entendre la belle et bonne musique promise par Marguerite!... Puiser à +sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette mettait à sa disposition!... +tout cela, d’avance, avait composé dans son imagination une de ces fêtes +naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice; mais elle avait bravement +renoncé à ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine de sa lèvre, et +faisant: _non, non_ de la tête, comme un enfant buté qui se retient de +pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme elle-même ne purent en obtenir +davantage. + +Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable fièvre studieuse; on +eût dit, à la voir, une de ces candidates préparant des examens, +desquelles on peut dire, comme dans l’Écriture: _Elles ont des yeux et +ne voient point, des oreilles et n’entendent point_... + +Elle avait employé une partie de l’argent de ses étrennes à l’achat +d’une _Méthode d’anglais appris sans maître_, avec la prononciation +figurée à côté de chaque mot, et, dans ses nombreux moments de solitude, +elle l’étudiait assidument. + +De temps en temps, elle correspondait avec l’abbé Lejal; et, comme +personne, à la maison, ne s’intéressait à cette correspondance, elle +pouvait ainsi, librement, demander et recevoir les conseils qui lui +étaient nécessaires dans sa situation. + + * * * * * + +Il est six heures du soir, M. Ferval descend pesamment les marches du +_Crédit Mâconnais_; il songe avec appréhension aux _plaisirs_ qui +l’attendent ce soir, et qui vont porter à son comble la fatigue de la +journée: dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée artistique à +_Théâtrette_, société de très jeunes amateurs, où Mlle Georgette doit +faire de sensationnels débuts. Son regard nostalgique embrasse le +va-et-vient du boulevard... Le trottoir poudroie au soleil couchant... +Bureaux et magasins commencent à y déverser un premier flot d’employés +des deux sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels se mêle la +théorie non moins affairée des Parisiennes qui ont élevé les visites, +les conférences, les lunchs dans les maisons de thé à la hauteur d’un +devoir d’état. Il eut un mouvement de surprise en voyant se détacher de +la foule des passantes une frêle silhouette d’orpheline en deuil, avec +un pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers beaux jours semblait +railler cruellement le crêpe défraîchi: sa fille Jeanne était devant +lui; et vraiment, à la maison, il avait si peu le loisir de la voir, il +lui parlait avec tant de contrainte, que cette subite mise en présence +lui fit l’effet d’une rencontre après une longue absence. Un sourire +presque gai détendit son visage lassé: + +--Toi, Jeannette!... Tu es devenue Parisienne à ce point? + +Le petit visage au teint cuivré, aux yeux bruns d’émail, se leva +timidement vers lui: + +--J’avais quelque chose à vous dire, papa... Alors, j’ai préféré... +venir au-devant de vous... + +La physionomie de M. Ferval se rembrunit aussitôt; il craignait quelque +plainte au sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir. + +--Qu’y a-t-il donc? murmura-t-il. + +La contraction pénible de ses traits n’échappa point à Jeanne, non plus +que son teint blafard au grand jour, sa démarche appesantie, la fatigue +profonde que trahissait toute sa personne, d’apparence robuste, mais +légèrement voûtée. + +--Il ne se passe rien, père, mais j’ai quelque chose à vous demander, +répondit-elle aussitôt, sans que son impénétrable physionomie de _petit +sou de cuivre_ révélât son véritable sentiment. + +Il la regarda curieusement et toujours un peu anxieusement. Par la +logique des circonstances, qui avaient fait d’elle, uniquement, +_l’enfant de son grand-père_, sa fille était pour lui une énigme. +«Taciturne et sournoise», lui assurait-on; «timide et dépaysée», +pensait-il plus justement. Elle osait donc enfin lui exprimer un désir. + +Le père et la fille, qui avaient fait quelques pas côte à côte, se +trouvaient devant la vitrine d’un élégant marchand de chaussures... M. +Ferval reporta machinalement les yeux, de ces coquets souliers de luxe, +de ces fines bottes cambrées, dont le cuir délicat empruntait les +nuances les plus recherchées, aux chaussures fatiguées de la +pauvrette... Elle lui apparut clairement comme une de ces Cendrillons de +la vie réelle, que n’effleure nulle baguette de fée, et dont le fils du +Roi n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux... Le père de Jeanne +supposa que celle-ci désirait un peu d’argent pour son habillement... +Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux, sa modeste garde-robe +n’avait pas été renouvelée!... + +--Tu as bien fait, ma chérie, de venir me trouver, dit-il avec bonté; il +n’est que juste que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux de ta +sœur... Peux-tu attendre jusqu’à la fin du mois? reprit-il plus +soucieux, en songeant aux lourdes charges dont la façade mondaine de +leur vie grevait ses appointements. + +Mais Jeanne rougit en répondant avec vivacité: + +--Oh! père, ce n’est pas cela! J’ai encore la moitié des cinquante +francs que vous m’avez donnés pour mes étrennes. + +--Pauvre enfant! Dis-moi ce que tu désires. + +Affectueusement, il prit la petite main gantée de noir et la passa sous +son bras. Pour quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment et +publiquement père et fille. + +Jeanne se souvint du temps où grand-père Plémeur, tout fier, la +promenait à son bras, sur le quai de l’Odet ou dans les allées de +Locmaria... Une impression de douceur confiante lui effleura le cœur. +Mais, se ressaisissant aussitôt, elle dit très vite, comme une leçon +apprise: + +--Papa, je viens vous demander la permission de me placer en Angleterre. + +Devant cette requête inattendue, M. Ferval demeura interdit un instant. + +--Pourquoi en Angleterre? murmura-t-il. + +--Mais... parce que c’est là qu’on me propose un emploi... + +--Tu en cherchais donc un sans me le dire? + +Le reproche contenu dans cette question lui fit un peu courber la tête. + +--J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal... murmura-t-elle; et justement +un ménage anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes, désire une jeune +fille pour tenir compagnie à la dame et s’occuper de l’intérieur... +Alors, papa, si vous vouliez me le permettre... + +Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé qui avait ému Mme +Brumme; mais elle le détourna bien vite; comme si elle eût craint d’y +laisser surprendre sa véritable pensée, quand M. Ferval l’interrompit +avec une gravité un peu anxieuse: + +--Réponds-moi franchement, Jeannette. Est-ce parce que tu te trouves +malheureuse chez nous que tu désires t’exiler? + +--Père, je ne suis malheureuse que d’une chose: c’est d’avoir perdu mon +cher bon-papa... Et si je cherche à gagner ma vie, c’est bien naturel: +je vais avoir dix-neuf ans!... + +Il la regarda un instant, si jeune et si touchante dans son humble +deuil. Il n’avait pas de dot à lui donner; la résolution prise par elle +était donc très sage. + +--Soit, concéda-t-il; je pourrai, d’ici quelque temps, te faire débuter +dans les bureaux du _Crédit Mâconnais_... Tu continuerais ainsi à vivre +près de nous. + +La petite moue de Jeanne s’accentua, tremblotante et puérile, tandis +qu’elle murmurait, les yeux sur le macadam: + +--Avec grand-père, j’ai lu tous les romans de Dickens... Et, depuis ce +temps-là, j’ai envie de connaître l’Angleterre... + +--Ah! si c’est pour ton plaisir... + +Il y avait dans l’accent de M. Ferval une soudaine froideur. Certes, les +minutes auraient été bien courtes où ce père et cette fille, presque +inconnus l’un à l’autre, goûtèrent l’illusion de marcher côte à côte, le +cœur à l’unisson... Déjà, la petite main, cachée dans son terne gant +noir, n’effleurait plus qu’à peine le bras sur lequel, tout à l’heure, +elle se blottissait avec confiance. + +--S’il vous plaît, père, insista Jeanne dont la physionomie close, +indéchiffrable, les paupières et les coins des lèvres abaissés +semblaient plus que jamais ceux d’une fillette butée; s’il vous plaît, +permettez-moi de profiter _du vent qui souffle_, comme disait +grand-père. Mrs Littlebee attend une prompte réponse... Tenez, voici la +lettre de M. l’abbé... + +Il la prit et la glissa dans sa poche: + +--C’est bien, mon enfant... Nous verrons, murmura-t-il, soucieux et +perplexe. + +Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions, ils firent quelques pas en +silence. Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une certaine hésitation: + +--Il est inutile que nous rentrions ensemble... Mieux vaut ne pas parler +de notre entretien à la maison, car j’ai besoin d’y réfléchir +sérieusement avant de prendre une décision. + +Jeanne retira vivement sa main: elle sentait trop bien que sa belle-mère +aurait vu dans sa démarche une feinte pour se faire protéger par son +père... Peut-être leur commune rentrée au logis eût-elle occasionné +quelque discussion funeste à la santé de ce dernier... Et, tandis +qu’elle se hâtait pour y arriver la première, elle s’affermit dans sa +résolution de gagner sa vie en s’exilant du foyer paternel. + + * * * * * + +Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait, pour la dernière fois de la +saison. En ce jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation pouvait +prendre un tour plus familier. + +--Oui, madame, ma belle-fille est partie hier matin pour l’Angleterre, +répondit-elle à une question de Mme Brumme. + +--Pauvre enfant! J’aurais bien voulu l’embrasser avant son départ. + +--Oh! chère madame, c’est une nature vraiment déconcertante... Non +seulement elle a _voulu_ partir,... mais elle l’a fait avec une +insouciance... et, pour tout dire, avec un manque de cœur frappants! Je +ne parle pas de moi; nous n’avons pas sympathisé un seul instant... Mais +son père, ses sœurs! (car ma fille Marie-Louise a été pour elle une +véritable sœur...) Pas un mot de regret, pas une larme!... Et une +détermination, un sang-froid pour préparer ce départ sous main. + +--Elle est peu expansive; cependant, je la crois sensible et +affectueuse, dit pensivement Mme Brumme, qui se souvenait avec émotion +de leur premier entretien, terminé en quelque sorte sous les auspices +d’Alexis, par un pacte de si douce confiance. + +--Chère madame, j’ai tort peut-être de porter atteinte à vos charitables +illusions; mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle pas tenu à +vous faire ses adieux?... Vous vous étiez montrée si bonne pour elle!... + +--Qui sait? murmura la mère d’Alexis, sans achever tout haut sa pensée. + +Depuis la mort de son fils, elle était trop accoutumée à vivre, pour une +grande part, dans le monde invisible de l’âme, pour baser uniquement ses +jugements sur les apparences. Le nom de _Jeanne_ venait d’amener dans +son esprit un rapprochement qui eût semblé bizarre, mais qui, pour elle, +éclairait d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre. Quand +_Jehanne_--celle de Domrémy--quitta son village et sa famille, elle +s’abstint d’aller embrasser sa compagne préférée, qui ne put le +comprendre ni s’en consoler... _Elle l’aimait trop_; son secret lui +aurait échappé... + +Or, Mme Brumme était persuadée que, sous l’indifférence et la froideur +apparentes de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de tristesse, +d’abnégation peut-être, qu’elle eût craint de laisser deviner à des yeux +clairvoyants. Et, maternellement attendrie, sa pensée suivait à distance +la petite voyageuse en deuil, qui venait de s’envoler brusquement, comme +une hirondelle... + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + +UN NEVEU D’AMÉRIQUE + + +Mme Brumme fixe son regard, un instant illusionné, sur la table où elle +vient de disposer elle-même deux couverts, avec cette délicate +coquetterie qui est le poème en action de l’hospitalité. La nappe, dont +les broderies ajourées se détachent sur le transparent rose pâle, semble +rebrodée de teintes plus vives par une jonchée d’œillets naturels et de +pétales de roses. Dans la petite jardinière d’argent ciselé, qui en +décore le milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances vertes, des +roses d’un rouge-cerise. D’un rouge plus vif encore, minuscules et mates +comme des perles de corail, les fraises des bois s’élèvent en pyramide +dans leur coupe de cristal, tandis que la neigeuse blancheur d’une crème +fouettée emplit la coupe jumelle. Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses +divers compartiments, offre ces ingénieuses combinaisons par lesquelles +une maîtresse de maison flatte la vue autant que le goût de ses invités. +Enfin, devant l’assiette du convive attendu, s’alignent trois verres, +dont une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié qui doit +s’asseoir à cette table, habituellement si frugale?... Oui, une minute, +elle a un éblouissement, la pauvre mère! N’est-ce pas son Alexis, joyeux +et reconnaissant des gâteries maternelles, qui va venir, comme jadis, +entre deux voyages d’affaires?... Ou plutôt, depuis deux ans déjà que +sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui qui a fait généreusement son +devoir sur les champs de bataille où la mort fauchait notre belle +jeunesse: à la Marne, sur l’Yser, à Verdun?... et qui, blessé, glorieux +convalescent, décoré de la Légion d’honneur, va être rendu enfin à sa +tendresse?... + +Durant toute la matinée, elle s’est sentie rajeunie et presque heureuse, +en vaquant à ses préparatifs pour fêter le jeune blessé; elle a choisi, +d’instinct, les mets, les friandises, les vins préférés d’Alexis. Mais, +en regardant cette table préparée avec amour, elle éprouve maintenant +une poignante amertume: hélas! non, ce n’est pas son fils qu’elle +attend! Plus jamais. Plus jamais ici-bas! Et quelque chose se déchire +dans son cœur: quatre années ne sauraient user la douleur d’une mère!... +D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt en pensant à la presque sœur de +sa jeunesse, à sa cousine Geneviève, disparue elle aussi de ce monde: +«Oui, Geneviève, songe-t-elle, oui, mon amie, j’accueillerai +maternellement ton fils, afin qu’il sente moins le vide de ton absence». + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--Bonjour, tante Marie!... + +--Bonjour, mon cher enfant!... + +Ce jeune homme, pâli par de longues semaines de souffrances, cette femme +en noir, dont la blessure est plus inguérissable, échangent un regard où +se traduit une émotion contenue, mais profonde, chez elle surtout, en +revoyant le compagnon d’enfance d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble +pas à son cousin; cependant, sa taille moyenne, élégante et svelte, en +évoque la silhouette. Sa mise fort soignée a pour caractéristique une +sobriété de bon goût: la perle fine épinglant la soie feuille-morte de +sa cravate, le petit trait rouge du minuscule ruban liserant sa +boutonnière sont les deux seules notes qui tranchent, bien discrètement, +sur la neutralité de l’ensemble. + +Le physique de Maurice a plus de charme que de beauté; ses yeux, d’un +gris changeant, offrent cette coupe légèrement relevée vers les tempes, +qui prête à la finesse ironique du regard... Si ses traits manquent de +régularité classique, ce nez bref aux narines mobiles et expressives, +cette moustache brune aux pointes blondissantes, ombrageant une bouche +fraîche et spirituelle, composent un visage agréable sans banalité. + +--Ma bonne tante! + +Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a besoin, lui aussi, de se +faire illusion, car bien à plaindre est celui dont le retour à la vie ne +cause plus de joie à personne! + +Mais, dans la salle à manger, quelques instants plus tard, l’aspect de +la table parée en son honneur lui arrache un murmure de surprise émue: + +--Chère tante, je devrais vous gronder... Toutes ces gâteries sont +prohibées en temps de guerre... + +--Oui, mon petit; mais, _à vous_, ces gâteries sont dues et réservées. + +La conversation ne tarda pas à s’engager, pleine de naturel et +d’affectueuse confiance. + +Mme Brumme éprouvait maintenant cet apaisement, cette douceur qui +succèdent souvent à une appréhension douloureuse... Deux absents, deux +invisibles lui souriaient, de l’immatériel sourire des âmes... + +N’était-il pas juste et harmonieux que la mère d’Alexis accueillît le +fils de Geneviève?... + +Sans phraséologie aucune (car la simplicité distingue ceux qui ont agi +et souffert), Maurice se révélait généreux et vaillant, comme toute +cette génération dent la guerre est venue révéler la haute valeur +morale. Il regrettait que ses blessures eussent provoqué son retour à la +vie civile; du moins sa science d’ingénieur serait-elle employée +utilement dans l’une de nos usines travaillant pour l’aviation, cette +_cinquième arme_ qui, selon lui, serait un des principaux instruments de +la victoire. Une autre de ses convictions, c’était le rôle libérateur +que les États-Unis d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer +prochainement. Il parlait de ce pays, non pas d’après l’observation +superficielle du voyageur, mais avec l’intelligente sympathie de l’hôte +qui, pendant plusieurs années, a vécu de la vie d’un autre peuple, +partagé ses travaux, compris ses aspirations. + + * * * * * + +--Certains plaisantent ou murmurent des lenteurs de l’_Oncle Sam_... +Moi, je vous dis, ma chère tante, que l’heure de son intervention est +déjà marquée. L’Amérique _ne peut pas_ rester en dehors de cette guerre, +qui doit, fatalement, grouper d’un seul côté tout ce qu’il y a de juste +et de généreux dans le monde... Naturellement, reprit-il, le mot de +Théophile Gautier sera toujours vrai: _On bat maman! j’accours..._ (Et +nos religieux en exil l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas, +actuellement, quand cela dépendrait de moi, vivre et travailler ailleurs +qu’en France... Mais, après la guerre, je compte retourner chez nos amis +de là-bas, où je retrouverai ma situation. J’étais déjà à demi _Yankee_, +vous savez, dit-il, en découvrant dans un attrayant et fin sourire la +blancheur nacrée d’une admirable denture. + +Et, devant Mme Brumme attentive, il se mit en devoir de justifier ses +sympathies, par un éloge raisonné. Les voyageurs en chambre avaient-ils +assez abusé, avant la guerre, des jugements clichés, englobant sous la +dénomination de «marchands de porc salé» tous les «rois _industriels_» +dont s’enorgueillissait la grande république! Comment ne pas rendre +justice à la patrie d’Edison, où les sciences trouvaient une application +souvent géniale? On y rencontrait, comme ailleurs, une élite +intellectuelle, plus restreinte sans doute... Mais nos artistes y +étaient appréciés, fêtés princièrement. Et puis, c’était encore une +erreur de ne voir que le monceau d’or des fortunes célèbres... Tout le +monde ne devenait pas milliardaire; la classe moyenne existait. Il était +incontestable que l’appât de gains plus élevés, voire le mirage +légendaire des anciens _Eldorados_, valait au Nouveau Monde beaucoup de +ses fils d’adoption... Mais, dans ce pays neuf, chez ce peuple jeune et +agissant, il semblait que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il +manifeste parmi les civilisations vieillies... Là, pas d’Harpagons aux +doigts crochus, mais de magnifiques parvenus dotant le monde de +bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, exerçant royalement la +charité... + +--Ainsi donc, songea tout haut madame Brumme comme conclusion à cette +apologie, tu continueras à vivre en Amérique... Tu t’y marieras, sans +doute? + +--Non, ma tante; rappelez-vous ce que je vous écrivais avant la +guerre... Si charmantes que soient les Américaines, je ne choisirai pas +ma femme parmi elles... Tenez, en août 1914, sur le paquebot qui me +ramenait en France, j’ai voyagé avec une jeune New-Yorkaise de +vingt-trois ans, très jolie, très intelligente, dont l’expérience et le +_contrôle d’elle-même_, comme elles disent, étaient quelque chose +d’admirable et de déconcertant. Elle avait étudié la médecine, la +philosophie. Et la co-éducation lui avait donné le regard tranquille et +intrépide d’un jeune Anglo-Saxon... Tante Marie, reprit Maurice avec ce +demi-sourire dont un rêveur se croit tenu de railler un peu ses songes, +je la cherche toujours, ma perle introuvable... Si vous saviez!... J’ai +usé de ruses presque coupables... J’ai eu des _marraines de guerre_ qui +m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, des tricots... Je distribuais +leurs dons à de pauvres hères sans marraines... Je lisais et relisais +leurs lettres, avec le désir sincère d’y épeler les premiers mots de ma +destinée sentimentale... Mais je n’ai rien trouvé qui me satisfît!... +L’une manquait d’orthographe; une autre _faisait du style_... La +troisième laissait trop transparaître son espoir de trouver un mari... +et acheva de se perdre dans mon esprit en m’adressant sa photographie +sur carte postale. + +--La pauvrette manquait de beauté? taquina doucement Mme Brumme. + +--Moins que de prudence et de modestie, riposta vertement Maurice. +Qu’une jeune fille livre son image à un inconnu, c’est une inconséquence +que rien n’autorise... Une chance me restait, poursuivit-il en souriant: +le roman classique de l’infirmière et du blessé... J’ai, en effet, aimé +mon infirmière... Seulement, c’était une femme de cinquante ans, qui +avait perdu deux fils à la guerre et soignait les blessés en souvenir +d’eux. + +Il fit pirouetter entre ses doigts un des œillets roses de la nappe, et +d’un ton câlin, persuasif: + +--Ma tante, vous devriez vous occuper de mon mariage. + +--Tu es trop difficile! + +--Peut-être... Eh bien, je ferai des retouches à mon rêve. + +Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, Mme Brumme songeait déjà aux +familles qu’elle connaissait. + +Les Ferval?... + +Quelques semaines auparavant, M. Ferval venait de succomber brusquement +à l’angine de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs années. Il +n’avait pas revu sa fille Jeanne, placée en Angleterre, cette singulière +enfant que Mme Brumme avait cru «apprivoiser» et dont elle ne savait +plus rien. + +Bien que Mme Ferval fût désireuse de marier ses filles, le moment eût +été mal choisi pour entamer des pourparlers matrimoniaux. D’ailleurs, +Mme Brumme appréciait médiocrement l’éducation dite «moderne» que +synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, Mlle Georgette Ferval, +actuellement âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le bonheur de son +jeune cousin, et sa pensée se fixa tout naturellement sur Marguerite et +Henriette Marnière. + +--Je connais, murmura-t-elle en reprenant le mot de Maurice, deux +perles..., deux sœurs... Mais... + +--Une paire de boutons d’oreilles! badina-t-il avec un accent joyeux. +Des jumelles, peut-être? + +--Non; elles sont même assez différentes. + +Et Mme Brume se laissa aller à esquisser ce que les peintres de mœurs +appellent «un crayon» de ces charmantes figures de vierges sages. + +--Remarque bien, conclut-elle, qu’elles sont agréables, mais non pas +belles. + +--Qu’importe, si l’une d’elles me plaît... et m’accepte? Ne +pourriez-vous me montrer leurs portraits? ajouta-t-il; j’ai beaucoup +étudié les signes de la physionomie et je me flatte de déchiffrer un +visage à première vue... + +--Je ne possède que leurs photographies de premières communiantes. + +--Alors, je me récuse, chère tante; ce jour-là toutes les fillettes se +ressemblent comme des flocons de neige... Mais j’ai confiance en votre +jugement: je crois à l’authenticité de vos perles... Ah! tante Marie, +tante Marie, quelque chose me dit que je vous devrai le bonheur d’un +foyer. + +On était au dessert; d’une petite bouteille à casque d’or le vin +mousseux avait coulé dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment, +tenait élevé entre ses doigts... + +--Je bois à la France!... A vous, ma tante!... Et, ajouta-t-il avec son +joli sourire de sentimental railleur, à ma perle inconnue!... + + + + +II + +GIROFLÉ-GIROFLA + + +Mme Marnière, en vérité, avait pris cette lettre sans défiance... Elle +n’avait nullement ressenti cet avertissement intime qui murmure au fond +du cœur: «Tu vas souffrir!» + +C’était, il est vrai, par un de ces radieux matins d’été où la gloire du +soleil se tempère d’une brise quasi printanière, et où, de toutes +choses, émane ce charme pénétrant et doux qu’on exprime couramment en +disant: _Il fait bon._ + +Mme Marnière était allée à la grille du jardin ouvrir la boîte où le +facteur déposait le courrier. Il n’y avait que des journaux, et une +lettre dont l’enveloppe toujours filetée de noir et la suscription lui +apprirent aussitôt la provenance. + +«De Mme Brumme», se dit-elle avec un tranquille et amical sourire. + +Elle revint lentement vers la maison. + +Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec son parterre de simples +fleurs harmonieusement nuancées, au centre desquelles s’élevaient, comme +pour revendiquer leur royauté, trois beaux rosiers en pleine floraison. + +En bordure d’une allée latérale, les plantes potagères présentaient un +coup d’œil qui n’était pas non plus sans agrément pittoresque. + +Ce n’est qu’aux _snobs_ qu’il a fallu la plume d’une grande dame pour +révéler la poésie des fruits et des légumes. Un cerisier encore paré du +corail de ses dernières cerises, un poirier dont les fruits commençaient +à grossir, un mirabellier chargé de prunes dorées représentaient le +_verger_ dans ce jardin de peu d’étendue, mais où aucune parcelle de +terrain ne restait inemployée. + +Un jardinier de la localité venait y effectuer périodiquement les +travaux nécessaires. Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient +de l’entretenir dans leurs moments de loisir; occupation de plein air +qui procurait aux deux sœurs l’occasion d’un utile et sain dérivatif à +leur vie studieuse. + +La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, d’un +blanc lumineux, dans la clarté du matin, avec son toit de tuiles roses +et ses persiennes vert clair, était de celles où le bonheur semble +habiter. + +Mais, de fait, après une vie conjugale toute de pardon, d’abnégation, +d’austère sacrifice, le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde +Marnière, en la personne de ses deux filles, bonnes, charmantes, dont la +santé pleinement raffermie ne lui causait plus aucune inquiétude, et +qui, avec tant de belle et vaillante humeur, s’acheminaient vers leur +avenir de célibat et de travail? + +Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui parvenaient les sons du piano +de Marguerite, qui, à la fois professeur et élève, sans cesse +progressant et sans cesse entraînée vers la perfection musicale, prenait +dès le matin possession de son cher instrument. + +Henriette était allée faire son cours dans un pensionnat du voisinage, +où, depuis la dernière rentrée, elle enseignait la littérature et +l’histoire... mais, au bas du petit perron de pierre, elle avait laissé +sur un siège, comme un gage de sa chère présence, la capeline de paille +qu’elle portait au jardin... Sur une table rustique, était posée la cage +ouverte des tourterelles, qui, familières, picoraient çà et là. Ces deux +jumelles aux pieds roses, au col beige fileté de noir, étaient un vivant +rappel de Mme Brumme et de sa bonté: à la mort de l’institutrice +octogénaire dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait eu à cœur +d’exaucer les désirs de la pauvre vieille fille, en assurant le sort de +ses petites compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées à leurs +nouvelles protectrices, surtout à Henriette qui aimait tendrement les +oiseaux. + +A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, s’enlevant de terre, +avec cette grâce un peu lourde qui caractérise leur espèce, alla se +percher sur la capeline d’Henriette. + +Oh! comme la vue de ce chapeau abandonné, de cet oiseau familier, aurait +pu être navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer tout à l’heure! +Mais la certitude contraire, jointe à la glorieuse musique dans laquelle +passait, comme un souffle pur et passionné, l’âme de Marguerite, +enveloppait Mathilde Marnière d’une atmosphère si douce, si +réconfortante!... Elle en était à cette période de la maternité, +secrètement amère pour les coquettes, mais où les vraies mères voient +leur jeunesse renouvelée en la personne de celles qui leur sont plus +chères qu’elles-mêmes. Moment unique, où, son œuvre d’éducatrice +achevée, la mère encore jeune peut devenir l’amie de ses filles; se +départir peu à peu de son autorité, parfois même éprouver, en la +consultant, leur naissante sagesse. La bonne, la douce vie à trois! + +Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent qui se mêlent à ses +bandeaux bruns, Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se sent l’âme +plus juvénile qu’à trente; car son existence, alors, était bien +assombrie. Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner le bonheur, son +pieux souvenir se reporte, maintenant, avec une tendresse renouvelée, +elle aussi... Ses filles, _leurs_ filles, dont l’une est la vivante +image de son père, ne maintiennent-elles pas entre eux le lien que la +mort n’a rompu qu’en apparence? Comment Mathilde pourrait-elle déplorer +encore un mariage qui a fait d’elle une mère heureuse? Comment +n’oublierait-elle pas certaines amertumes de sa vie de femme, pour ne +plus voir dans l’époux défunt que le père de Marguerite et +d’Henriette?... Au milieu de son bonheur intime, les doux souvenirs +subsistent seuls... Et l’on peut dire _qu’il fait bon_ dans l’âme +rafraîchie de Mathilde, comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine. + +Elle monte les marches du perron, laisse les journaux sur la table du +vestibule, et, sa lettre toujours au bout des doigts, entre dans la +cuisine pour donner quelques instructions à Victorine, la bonne, presque +vieille maintenant, qui a vu naître «les enfants». + +Cette Victorine est une femme à laquelle son teint de homard cuit, sa +lèvre moustachue et le murmure grognon, indistinct, par lequel elle +remplace, le plus souvent, le langage articulé, donnent un aspect +rébarbatif. En fait, c’est un agneau sous une cuirasse d’hippopotame; +une timide violette dans un buisson d’épines. Oui, en pleine «crise des +domestiques», Mathilde Marnière a la chance d’ignorer l’énervant défilé +des bonnes éphémères qui laissent à votre foyer la poussière des +chemins..., et de posséder un des rares spécimens encore existants de la +_fidèle servante_; combien d’Élisas, de Joséphines, de Félicités, ont +passé chez sa belle-sœur Valérie tandis que l’immuable Victorine +vieillissait à son poste, partageant silencieusement les affections, les +peines, les joies de sa maîtresse!... Mais peut-être a-t-on les +domestiques que l’on mérite?... + +Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, où Marguerite est au piano. +Un corsage crème, légèrement échancré, laisse voir la nuque ambrée de la +jeune fille, au-dessus de laquelle ses cheveux noirs forment un nœud +souple et brillant; ses épaules effacées, sa taille haute et fine, ses +mains déliées, qui parcourent le clavier avec maîtrise, composent un +ensemble gracieux sans mièvrerie. On aperçoit, en profil perdu, sa joue +colorée par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante de ses longs cils +noirs... Et la mère, jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe à +la dérobée d’un regard heureux et fier, tout en ouvrant tranquillement +la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières lignes, +elle tressaille de surprise, et à mesure qu’elle lit, l’imperceptible +tremblement de ses doigts se communique au papier couvert de la fine et +élégante écriture de Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible de +continuer cette lecture en présence de Marguerite, et elle va se +réfugier dans sa chambre... + +Elle parcourt fébrilement la fin de la lettre,... puis s’efforce de +mettre un peu d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, cette +proposition de mariage pour l’une de ses filles, au moment où leur vie +s’arrange si bien!... Marguerite s’achemine vers la vingt-cinquième +année, sans un nuage au front, illuminée de ce pur rayonnement que les +vraies musiciennes semblent emprunter à l’auréole de sainte Cécile,... +tandis qu’Henriette, sérieuse et gaie, cultivant son esprit sans +pédanterie, se trouve parfaitement heureuse entre sa mère et sa sœur, +ses élèves, ses oiseaux, ses livres... + +Mme Marnière avait, on s’en souvient, la défiance et l’appréhension du +mariage pour ses enfants... Mais les conditions de celui-ci dépassent +toutes ses craintes; en vérité, c’est presque de l’indignation qu’elle +éprouve... + +Eh quoi! lui proposer, à elle, sous prétexte qu’elle a deux filles, +d’accepter un jeune homme qui doit retourner en Amérique après la +guerre!... Quelle cruelle, quelle immense incompréhension de nos +sentiments peut manifester la meilleure des amies!... + +Oui, Mathilde a deux filles... Mais le rosier le plus fleuri ne +ressent-il pas la même blessure, à chaque rose qu’on lui retranche... Et +la piqûre de ses épines est-elle autre chose que l’irritation de sa +douleur?... _Que tu as de belles filles... Giroflé-Girofla...!_ + +Par une de ces réminiscences puériles qui se mêlent parfois à nos +émotions les plus profondes, Mathilde Marnière se souvient d’un vieux +livre illustré qui charma son enfance. Elle revoit les jolies filles +esquissant des révérences, avec leurs jupes gonflées comme des +tulipes... Et l’énergique, la péremptoire réponse (qui semble bien +s’appliquer à des filles-fleurs): _Pas seulement la queue d’une!_ se +retrace mécaniquement dans son esprit... A quoi tient la paix d’un +foyer!... + +Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de ses enfants... et de leur +parfait contentement auprès d’elle... Cependant, elle ne peut s’empêcher +de frémir un peu, en songeant qu’il aurait pu se trouver qu’avant d’en +avoir pris connaissance, elle lût tout haut devant les deux sœurs cette +malencontreuse lettre. La jeunesse est toujours susceptible de subir +l’illusion traditionnelle que renferme le mot de mariage... C’est à +elle, Mathilde, nourrie des fruits amers de l’expérience, qu’il +appartient de préserver la sérénité de ces chères existences. D’un +mouvement rapide, elle est sur le point de déchirer les pages qu’elle +vient de parcourir... Mais non, elle se doit à elle-même de relire +posément ces lignes, malgré la révolte douloureuse qu’elles lui causent, +et d’y répondre avec une affectueuse politesse; car il est hors de doute +que Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de ses jeunes amies, aussi bien +que dans celui du neveu à la mode de Bretagne dont elle préconise les +qualités: cœur, esprit, intelligence, avenir... «C’est le merle blanc, +l’oiseau bleu, le phénix», songe la pauvre Mathilde, dont l’ironie un +peu amère puise à plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans d’ailleurs +mettre en doute la sincérité ni l’expérience de Mme Brumme. Eh bien, +qu’il fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur!... Qu’il épouse une +Cendrillon, ce Prince Charmant!... Cette après-midi même, elle va +répondre à Mme Brumme. Marguerite et Henriette ignoreront toujours que +l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse. + +Mathilde glisse la lettre dans sa poche et descend à la salle à manger. +Le piano de Marguerite s’est tu. La jeune fille, sortant avec une +parfaite simplicité de son beau rêve artistique, aide Victorine à mettre +le couvert. + +--Ta sœur devrait être là, observe Mme Marnière, dont la tendresse, peu +expansive, mais si profonde, s’inquiète du moindre retard. + +--Voyons, petite mère, ce n’est pas comme à Paris... Les chances +d’accidents se trouvent ici réduites au minimum... Et voici notre +Henriette, chargée d’un superbe poupon... Ah! c’est le bébé de notre +voisine!... Il ne veut plus quitter Henriette... Il se cramponne à son +cou, de toute la force de ses gros petits bras... Henriette le couvre de +baisers... Elle est, décidément, folle des enfants... Quelle bonne mère +elle aurait fait!... + +Cette dernière réflexion--paraphrasant la petite scène dont elles sont +témoins--amène une ombre pensive sur le front de Mathilde et dans ses +yeux. Et quand Henriette, toute rose, toute souriante, rentre, avec sa +vive et souple allure de grand lévrier, Mme Marnière murmure, avec cette +apparence de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude maternelle: + +--Pourquoi te fatiguer à porter cet enfant? + +--Il est si gentil, et sa petite maman était chargée de provisions; mais +il ne me fatiguait nullement, chère mère! Je ne suis plus l’adolescente +trop vite poussée, dont la taille ployait à tous les vents... + +On se met à table. D’habitude, c’est pour les trois femmes réunies une +heure charmante d’intimité, que ne rompent pas les allées et venues de +la bonne Victorine... et qu’agrémentent celles des tourterelles +familières, venant picorer, à petits coups de bec goulus et rythmiques, +les miettes de la table. + +Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, préoccupée. Elle laisse +les deux sœurs échafauder leurs projets pour «après la guerre», quand le +monde sera délivré du grand cauchemar qui pèse sur lui..., et que +fleuriront de nouveau les joies du travail et de la paix. Dans cet +avenir, elles sont trois toujours... _Maman et nous_... voilà les mots +qui servent de thème aux rêves de ces vierges sages... + +Mais, en entendant Henriette s’extasier sur la gentillesse du bébé +qu’elle portait tout à l’heure dans ses bras avec une instinctive +tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce naïve des _petites_ du +pensionnat Renaudin, qu’elle préfère aux _moyennes_, Mme Marnière ne +peut s’empêcher de penser, elle aussi: _Quelle bonne mère elle aurait +fait!_ ou plutôt (car la résignation toute simple de cette formule au +passé est, malgré tout, prématurée à l’égard d’une fille de vingt-deux +ans): _Quelle bonne mère elle ferait!_ + +En dépit des nombreuses exceptions honorables et charmantes, voire +méritantes, que peuvent créer les circonstances, on ne saurait nier que +ce ne soit l’ordre naturel et divin des choses... Les peintres de +madones sont là pour nous le rappeler: la plus sublime, la plus pure de +toutes les femmes ne tient pas un livre, mais un enfant... + +--Es-tu souffrante, maman? demande Marguerite, s’apercevant tout à coup +de l’air absent et presque douloureux de sa mère. + +--Ce n’est rien, chérie... Mon point névralgique, prétexte brièvement la +pauvre Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre le noir sourcil +droit et sévère et le petit bandeau puritain, certain lancinement +nerveux. + + * * * * * + +Elle s’est retirée dans sa chambre dès qu’elle l’a pu... Là, en face du +portrait de son mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, sur les +pieds duquel elle eut la consolation de lui voir exhaler chrétiennement +son dernier souffle, elle s’est interrogée anxieusement. + +Henriette et Marguerite ont vingt-deux et vingt-quatre ans; à cet âge où +l’expérience de la vie fait encore défaut, où, cependant, les femmes de +jadis groupaient déjà autour de leur jeune front plusieurs petites têtes +d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser ignorer à ses filles la +proposition inattendue que renferme la lettre de Mme Brumme? Mme +Marnière n’est plus sûre qu’un regret inconscient ne sommeille pas au +fond de leur limpide bonheur... Chez Henriette, surtout, dont le naturel +aimant, simple et sincère est bien d’une _Henriette_ plutôt que d’une +_Armande_, et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa vie studieuse, +accepterait volontiers, elle aussi, _un bon mari, des enfants, un +ménage_... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--Marguerite... Henriette! Montez toutes les deux. + +Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de sa chambre, pour appeler ses +filles, qui forment sous ses yeux un gracieux tableau vivant, en jouant +dans le jardin avec les tourterelles. + +La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa gravité les inquiètent +soudain. + +--Es-tu plus souffrante, maman? demandent-elles d’une seule voix en +entrant dans la chambre. + +--Nullement... J’ai reçu ce matin une lettre de notre amie, Mme +Brumme... et je crois devoir vous la communiquer avant d’y répondre... + +Mme Marnière s’exprime avec une froideur, un détachement apparents, sous +lesquels elle cache stoïquement une anxiété poignante. + +Certes, Celui qui pénètre le secret des cœurs tiendra compte à cette +mère, dont toutes les affections, toutes les joies sont concentrées sur +ces deux chères têtes, du ton ferme, impartial, dont elle lit à ses +filles l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner en Amérique après +la guerre!... + +La surprise, l’intérêt ont fait passer une flambée rose sur le teint +laiteux d’Henriette, fixé une flamme plus vive aux joues ambrées de +Marguerite... Les yeux noirs brillent comme des escarboucles..., les +yeux bleus s’ouvrent comme des fleurs... Un jeune homme distingué, doué +des qualités du cœur et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige +des héros de la Grande Guerre, pourrait devenir le mari de l’une +d’elles, le frère de l’autre?... L’Oiseau bleu, entrant soudain par la +fenêtre, pour se poser sur leur épaule ne leur causerait pas plus de +surprise... + +«_Mais, je ne vous cache pas_, poursuit Mme Marnière, lisant sans +commentaires la lettre de Mme Brumme, _que mon jeune parent a +l’intention de retourner à New-York après la guerre, et de s’y fixer +avec sa femme._» + +Une double exclamation l’interrompt. Le charme s’est brusquement rompu. + +L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de s’envoler!... + +--Maman! A quoi bon?... Nous ne voudrions jamais... N’est-ce pas, +Henriette? + +--Aller vivre si loin de maman? Oh! non, jamais! + +Comment se méprendre au son de ces voix si affectueuses, si vraies?... +Mathilde, pourtant, résiste à son bonheur. + +--Réfléchissez bien, mes enfants: sans dot, vous n’avez aucune chance de +vous marier... + +--Mais nous le savons!... Nous y sommes résignées... Nous fonderons un +cours: _Mlles Marnière... Français et piano._ Nous donnerons des +auditions superbes... Et tu seras sur l’estrade avec nous, maman chérie! +Nous aurons, toutes les trois, de solennelles robes de soie noires, +traînantes, car les robes courtes passeront beaucoup plus sûrement que +«Racine et le café»!... + +A la fois si raisonnables et si juvéniles, elles parlent toutes les deux +ensemble, avec des rires émus. Elles couvrent de baisers les sévères +petits bandeaux bruns où luisent quelques fils d’argent. + +--Méchante petite mère, tu pourrais, toi, te séparer de l’une de nous? + +Un bonheur profond dilate le pauvre cœur de Mathilde,--un bonheur +qu’elle n’aurait pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation de +communiquer loyalement à ses filles la proposition de leur amie. + +--Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous sommes apprivoisées, comme nos +tourterelles; nous ne voulons pas nous envoler!... + +Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec une émotion silencieuse, +il semble à Mathilde Marnière que l’époux pour lequel elle s’est dévouée +pendant des années, et qu’elle sut ramener à des sentiments chrétiens +par la seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement +aujourd’hui, en inspirant à leurs filles une plus vive tendresse pour +elle... + + + + +III + +CE QU’ON VOIT DANS UNE PHOTOGRAPHIE + + +Durant la semaine qui suivit son entretien avec Mme Brumme, Maurice +Valteyre songea plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, mais +assurément bonne et gracieuse, qu’elle lui tenait en réserve. + +Laquelle des deux sœurs accepterait de devenir sa femme? Laquelle aurait +le don de lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, sans laquelle +il ne concevait pas de véritable union? + +L’ignorance où il se trouvait à leur égard enveloppait d’un mystère non +sans charme pour son esprit romanesque la figure de sa future compagne. +Aussi fut-ce avec une curiosité émue qu’il se rendit le dimanche suivant +chez l’excellente parente dont le jugement lui inspirait autant de +confiance qu’il avait d’affectueuse vénération pour son caractère. Sans +doute se serait-elle procuré, pour les lui montrer, les photographies de +ses jeunes amies... Sa déception fut donc vive, lorsque Mme Brumme lui +communiqua la réponse négative de Mme Marnière. + +--Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, à transiger raisonnablement +avec mes rêves!... Pourvu que ma future eût de l’esprit, beaucoup de +distinction et de bonté, je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté +parfaite... N’étais-je pas bien conciliant? fit-il avec un rire +légèrement amer. + +Mme Brumme le devinant blessé, non pas au cœur, mais déjà, en quelque +sorte, près du cœur, lui expliqua la situation particulière de Mathilde, +sa vie si étroitement unie à celle de ses filles. + +Maurice l’écoutait pensivement, en effilant sa fine moustache. + +--Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman a dû voir en moi un odieux +ravisseur, d’ailleurs bien peu redoutable, puisque ses filles ne veulent +pas la quitter. J’ai trop aimé ma mère pour méconnaître ce qu’une telle +affection a de touchant... Pourtant, vous l’avouerai-je, chère tante? +j’ai formé le rêve ambitieux d’être le premier dans le cœur de ma +femme... Je souhaite donc, non, certes! qu’elle contriste sa mère, à +cause de moi... mais qu’elle ait été moins couvée... et qu’elle soit, +surtout, moins indispensable au bonheur maternel... Bref, je n’aurais +pas voulu être le gendre de Mme de Sévigné! + +Tous deux sourirent de cette boutade, et l’on ne parla plus, ce jour-là, +du mariage de Maurice. + +L’échec du projet Marnière remontait à une quinzaine de jours, quand Mme +Brumme reçut de son jeune parent une lettre où perçait, sous l’_humour_ +un peu affecté, une véritable lassitude. + +«Je crains, écrivait-il, d’être, en punition de mes exigences, condamné +au célibat... Si vous saviez quels partis on me propose!... Une Juive, +puis une personne non baptisée, que ses parents ont appelée _Saïda_, +afin qu’aucune sainte ne se mêlât de la protéger... Et jusqu’à une +demi-Boche (fille d’un Autrichien)!!... + +«Tel est le bilan de la semaine. Au secours, chère tante! Aidez-moi à +trouver ce que je cherche... Je n’ai pas même la ressource de m’adresser +à saint Antoine de Padoue... car cette perle, hélas! je ne l’ai même pas +vue!... + +«Est-il donc impossible de découvrir une jeune fille gracieuse et bonne, +instruite sans pédanterie, pieuse sans austérité,... et disposée, selon +le précepte de l’Évangile, _à quitter son père et sa mère pour suivre +son époux?_... Je vous supplie, chère tante, de méditer sur mon cas...» + +Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se mit docilement à réfléchir. + +«La plupart des mamans françaises, songeait-elle, ont, plus ou moins, +cette _Peur de vivre_, qui n’est que la peur de trop souffrir d’une +séparation. Faut-il les en blâmer? Je ne sais... J’éprouve plutôt des +remords d’avoir risqué de troubler le bonheur de la pauvre Mathilde. Ces +mères un peu exclusives, ce sont celles qui ont prodigué leur dévouement +sans compter, sacrifiant à l’enfant jeunesse, plaisirs, repos, et qui, +après avoir tout donné, n’ont pas le courage de tout perdre... Si, au +lieu de mon Alexis, j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je +n’aurais pas été de celles-là?...» + +Elle poussa un de ces profonds soupirs, qui sont comme la respiration +intermittente d’un cœur à jamais blessé... + +Mais, empêchant aussitôt ses pensées de dévier, elle poursuivit +mentalement: + +«Il est cependant des mères moins tendres qu’ambitieuses qui, pour +marier leurs filles, accepteraient de s’en séparer...» + +En même temps, l’image de la toujours plus blonde et plus rose Mme +Ferval se présentait à son esprit, avec ses grands yeux noirs saillants, +sans douceur, ses lèvres dédaigneuses souriant sur des dents parfaites. +Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses filles très jeunes. Et +comme elle n’avait pas de dot à leur donner, elle eût fait très +volontiers le sacrifice de leur présence, surtout celle de Marie-Louise, +que sa claudication rendait plus difficile à établir... Mme Ferval, +mariée deux fois (dont la première à dix-huit ans), trouvait fort en +retard, sous ce rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans. + +«Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise ne plairait pas à Maurice? +En dépit de sa légère infirmité, sa santé est devenue florissante... +Elle est bonne, intelligente, jolie... Et tous les conférenciers +mondains n’ont pu altérer en elle les principes de la vraie morale, dus +aux enseignements de sa tante Mathilde.» + +Mme Brumme écrivit à cette dernière, s’excusant amicalement d’une +proposition qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, et lui +exposant le projet qu’elle venait de concevoir, relativement à +Marie-Louise. + +Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait montrer à son neveu la +photographie de la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle +l’obligeance de lui en confier une? + +Mme Marnière s’empressa d’envoyer à Mme Brumme, en y joignant quelques +lignes d’affectueuse absolution, une photographie de sa nièce qui datait +de moins d’une année; c’était un groupe charmant des deux sœurs: +Marie-Louise et Georgette, à la composition duquel avait présidé l’art +d’un excellent photographe. + +La première, posée de trois quarts, était pleine de naturel et de vie, +avec ses grands yeux largement ouverts, sous l’auréole de ses clairs +cheveux de blonde, son visage rond, potelé, aux traits charnus d’un joli +dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes à parler. Un col en +pointe dégageait son cou un peu fort, mais bien modelé. Le buste, drapé +de soie légère, s’estompait dans une sorte de buée... La grâce étudiée +de Georgette formait contraste avec la simplicité si franche de son +aînée... Mais Mme Brumme ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une +séduisante jeune fille; son acidité d’agaçant petit fruit vert avait +disparu... La tête légèrement inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa +frêle personne tout ennuagée de tulle, elle contemplait une touffe de +roses qu’elle pressait contre son corsage, abaissant de longs cils +ombreux, qui poétisaient son visage délicat. + +«Voilà, pensa Mme Brumme, une pose bien théâtrale... Pourvu que Maurice +n’aille pas préférer Georgette!» + +Le dimanche suivant ramena le jeune homme chez sa tante. Il ne doutait +pas qu’elle ne se fût occupée de lui; ce fut donc avec plus de curiosité +que de surprise qu’il reçut de ses mains la photographie prêtée par Mme +Marnière. Debout, près de la fenêtre du petit salon, dont il écartait le +rideau, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait +gravement la double image... Au bout de quelques minutes de scrupuleux +examen, Maurice releva les yeux et, hochant la tête avec un léger +soupir: + +--Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus et le plus reconnaissant +des neveux. Mais, hélas! mon bonheur n’est pas encore là... + +--Comment peux-tu le savoir? se récria Mme Brumme. + +--Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je puis déchiffrer une +physionomie à première vue? Je me fie à votre sincérité... Vous me +contredirez si je me trompe... Cette brunette aux yeux si poétiquement +baissés a _posé_ comme une petite actrice... Sa vie se passe à jouer un +rôle... En réalité, c’est une jeune personne sèche et positive, infatuée +d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente... + +--Je t’abandonne cette pauvre enfant, qui a été élevée d’une façon trop +artificielle; ce n’est pas elle que je te destinais, mais l’autre, sa +demi-sœur, dont l’éducation première a été toute différente... Tu es un +pauvre physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa franchise, ni sa +bonté. + +--Ne vous fâchez pas, ma tante; cette jeune fille possède les qualités +que vous énoncez; mais elle me rappelle mes _camarades_ américaines. Les +yeux doivent être le miroir de l’âme... Mais ceux-ci sont des fenêtres +toutes grandes ouvertes... et l’âme est à la fenêtre, sans plus de +mystère. + +--Tu es vraiment trop difficile à contenter, mon pauvre ami; je +désespère de toi... + +--Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique. + +A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa plus demander à sa tante _de +le marier_. Bien loin de la fréquenter moins assidument, il se rapprocha +d’elle, au contraire, comme si, le foyer qu’il rêvait de construire +s’éloignant dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait du moins, en +compensation, goûter les douceurs de ce foyer quasi maternel ouvert à +son isolement. Toute la semaine, il se plongeait dans un labeur acharné, +appliquant sans réserve son intelligence et ses connaissances au travail +urgent, presque tragique de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de +l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare et cruel, afin d’arriver +à le _bouter hors de France_?... Nous l’avons vu, il croyait avec +ferveur à la victoire des Alliés. A travers toutes les fluctuations de +la guerre, qui se prolongeait, il transposait son espoir en patientes +recherches, aboutissant souvent à de géniales trouvailles. Malgré ce +labeur acharné sa santé se raffermissait; mais il était si apprécié +comme technicien, qu’il devait se résigner à ne pas retourner au front, +malgré le désir sincère qu’il en aurait eu. + +Le dimanche, ah! par exemple, le dimanche, il donnait congé à toutes ses +préoccupations, afin de goûter pleinement la douceur mélancolique de ses +stations chez sa parente. Pour cette femme exquise, qu’il apprenait à +vénérer chaque jour plus tendrement, il avait des attentions filiales et +courtoises... + +C’étaient des gerbes de fleurs artistement groupées, parmi de légers +feuillages, par les petites fées que sont les fleuristes parisiennes, +mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, en se souvenant des +préférences de «tante Marie». + +Ces attentions étaient à la fois cruelles et douces pour Mme Brumme, en +lui rappelant les prodigalités affectueuses d’Alexis... Puis, après +avoir déjeuné avec elle, Maurice «_l’enlevait_», disait-il, pour une +promenade au Bois, un concert, une exposition au profit des blessés. +Avec quels soins il l’installait en voiture, avant de prendre place à +ses côtés! Qui donc n’aurait cru voir une mère et son fils, en cette +femme vêtue de noir, aux cheveux argentés, accompagnée de ce grand jeune +homme dont l’intéressante pâleur et la boutonnière liserée de rouge +attiraient sympathiquement l’attention?... + + + + +IV + +UNE LETTRE D’ANGLETERRE + + +Les heures de «courrier» avaient perdu le pouvoir de faire battre le +cœur de Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie ni douleur, depuis que +son fils n’était plus de ce monde. Mais elle avait encore des amies, des +protégés auxquels elle portait un affectueux et charitable intérêt. On +venait de lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont l’une portait le +cachet de la _correspondance militaire_. L’écriture, connue d’elle, +amena sur ses lèvres un doux et pensif sourire: c’était celle de Roger +Dumont, l’enfant affamé de lecture, en faveur duquel elle avait fait +naguère le sacrifice des livres d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour +gagner la confiance d’un jeune cœur; bien que sa mère et lui +n’habitassent plus dans la maison, le souvenir du grand plaisir que Mme +Brumme lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet enfant, devenu un +jeune homme de dix-huit ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il lui +écrivait en des termes respectueusement affectueux qui la touchaient. +Roger Dumont avait une nature élevée, généreuse, des sentiments +chrétiens... Et, parfois, Mme Brumme se surprenait à penser, avec une +joie mélancolique, que les beaux exemples de loyauté, d’héroïsme, de foi +de la «douce France», choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être +pas été étrangers à la formation morale de cet adolescent, à l’âge où la +lecture constitue un véritable phénomène d’imbibition... + +Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, avec l’admiration +attendrie que lui inspirait le courage simple et vrai de cet enfant. + +Ensuite seulement, Mme Brumme prit la seconde enveloppe timbrée à +l’effigie du roi George V, et dont la suscription ne lui était pas +familière. Elle renfermait quatre longues pages, dont la signature +provoqua chez Mme Brumme un mouvement de surprise et d’intérêt. Jeanne +Ferval!... Près de trois années s’étaient écoulées depuis le départ de +celle-ci pour l’Angleterre; la mère d’Alexis avait fini par accepter +cette légende d’indifférence, répandue par Mme Ferval sur le compte de +sa belle-fille, et que les apparences, il faut bien le dire, +paraissaient confirmer. + +Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait du brouillard où commençait à +s’effacer sa petite figure enfantine et boudeuse. + +Ce fut donc avec une vive et bienveillante curiosité que Mme Brumme lut +ce qui suit: + + _Green House_, 10 septembre 1916. + + Madame, + + J’ose à peine vous écrire après un tel silence... Je n’ai cependant + pas oublié la bonté que vous m’avez témoignée. Votre nom et celui de + votre fils défunt sont bien souvent mêlés à mes prières... N’est-ce + pas la meilleure manière de se souvenir? + + Il est vrai que vous ne le saviez pas... et que vous aviez le droit de + me trouver ingrate, pensée qui me faisait beaucoup de peine. Quand + j’ai quitté Paris, pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien + jeune, bien «sauvageonne», comme disait la vieille bonne de + grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru devoir taire le motif qui me + poussait à partir; car, si mon pauvre père avait pu lire dans mon + cœur, jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a pu me croire + indifférente... A présent qu’il est mort, hélas! sans que je l’aie + revu, _il sait_, du moins, que je commençais à l’aimer vraiment, et + que je ne l’ai quitté que pour cela!... Je m’étais aperçue que ma + présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois des + discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, madame, de + n’être pas allée vous dire adieu... J’avais le cœur si gros: mon + secret m’aurait échappé... + + C’est pour la même raison que je ne vous ai pas écrit. Ce n’était pas + un mot de politesse banale que j’aurais voulu vous adresser. + + Maintenant que mon pauvre père n’est plus de ce monde, je n’ai plus + aucun motif pour taire mes véritables sentiments... Je ne sais si je + me suis trompée en croyant agir pour le mieux... et si mon absence + l’avait rendu plus heureux!... La nouvelle de sa mort m’a causé + beaucoup de chagrin (pas autant que celle de grand-père, mais beaucoup + cependant...). Oh! comme je me sens seule ici, parfois, malgré la + bonté très réelle du ménage chez lequel je vis depuis trois ans. Mr et + Mrs Littlebee me rappellent les excellents _Meagle_ de Dickens: eux + aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois une jolie petite + fille, dont le portrait fait mon admiration. Ils ont une autre fille, + mariée et mère de famille; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs + Littlebee ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu l’abbé Lejal + qui m’a recommandée à eux.) + + Ils demeurent à présent aux environs de Londres, dans un joli cottage + entouré d’un grand jardin, avec verger, potager, etc., et une quantité + d’oiseaux aussi peu effarouchés que possible... car les oiseaux, _qui + sont des gens pratiques_, savent bien que ces bons et pratiques + _Meagle_ nº 2 ne leur feront point de mal. + + Mon emploi à _Green-House_ est assez malaisé à définir, et la plupart + de mes multiples occupations paraîtraient subalternes en France. Ici, + on estime avant tout, très sincèrement, _le travail_. Lors donc que + j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la cueillette ou à la + conservation des fruits, préparé la pâtée des poules ou coupé de + l’herbe pour les lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee, + comme si j’étais... non pas leur fille, mais une jeune parente pour + laquelle ils seraient très bienveillants. + + Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je lui fais la + lecture... car je prononce maintenant correctement l’anglais. J’aime + beaucoup les auteurs de ce pays: Scott, Thackeray, George Eliot, parce + qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) qu’on peut écrire, + _pour tout le monde_, des romans du plus haut intérêt, sans jamais + offenser la morale ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon + favori; j’ai lu et relu _le Magasin d’antiquités_, à cause du + grand-père et de la petite-fille, et _la Petite Dorrit_, à cause de... + la petite Dorrit... Je ne regrette qu’une chose: c’est que les bons + héros de ces livres soient protestants... comme leur auteur. + + Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, et font plus que de + me laisser remplir mes devoirs religieux; ils m’en donnent l’exemple. + Malgré tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir la + France... surtout pendant la guerre. Je ne saurais y être d’aucune + utilité... Mais ne nous dit-on pas, dès l’enfance, que la patrie est + notre mère?... Eh bien! l’on souffrirait doublement, si l’on était + loin d’une mère dangereusement malade. + + J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères amis de la + France et dans un pays allié. En combattant bravement sur le sol + français, les Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers + nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être contente d’eux. + + L’Angleterre reçoit souvent la visite des _zeppelins_... Leurs crimes + sont déjà nombreux, et les environs de Londres ne sont pas à l’abri de + leurs incursions. Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de quitter + leur joli cottage, où ils sont accoutumés à vivre toute l’année. _A la + grâce de Dieu!_... Pour ma part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me + semble que grand-père me protège. + + Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop tardive lettre... Je n’ose + espérer que vous me répondiez; je ne le mérite pas, après tant de + négligence apparente... Mais priez avec moi pour mon cher grand-père + et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, sans trop de sévérité, à + votre petite + + Jeanne FERVAL. + +Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent qui se confondaient avec +ses cheveux, une rosée humectait les verres des lunettes derrière +lesquelles s’abritaient les doux yeux de Mme Brumme. + +Il est des âmes aigries, misanthropes, qui jouissent malignement de voir +se confirmer leurs soupçons malveillants... Celle-ci, au contraire, +éprouvait l’émotion la plus douce, en constatant que Jeanne Ferval +n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même avait bien deviné, +naguère, la raison touchante pour laquelle «Jeannette» n’était pas venue +lui dire adieu. + +«Pauvre mignonne!» murmura cette femme au cœur vraiment maternel. + +Et passant un coin de son mouchoir sur les verres embués de ses +lunettes, elle se mit en devoir de répondre aussitôt à «ces deux pauvres +enfants»: la petite Française exilée et le petit soldat du front. + + + + +V + +«GOOD NIGHT, MY DEAR...» + + +Depuis trois ans qu’elle vivait chez les Littlebee, Jeanne Ferval avait +subi le phénomène d’adaptation que produit dans la première jeunesse un +séjour prolongé à l’étranger. Les images du passé subsistent, avec un +charme accru, rendu émouvant par la distance; mais de nouvelles formules +s’imposent au langage, à la pensée elle-même. Toujours aussi Française +de cœur, ainsi qu’on vient de le voir, Jeannette commençait _à rêver_, +la nuit, _en anglais_. + +La vie laborieuse et saine qu’elle menait avait sensiblement fortifié sa +santé; elle était plus grande, plus développée; et l’emploi déterminé de +chaque instant du jour donnait à ses mouvements quelque chose de net, de +précis, aussi éloigné de l’agitation que de la langueur. + +Elle portait des vêtements simples et commodes, sans nulle coquetterie, +des chapeaux de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait du soleil +ou du vent. + +Son allure libre et paisible était trop active pour qu’on pût la +qualifier de mélancolique; mais elle dénotait le sérieux, la résignation +d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni douleur. + +L’aspect de _Green-House_ et de ses environs, leur atmosphère calme, +rêveuse, étaient bien ceux de cette verte campagne anglaise, que les +vieilles gravures reproduisent avec tant de charme. Et c’était sur cette +herbe finement veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible +voile, que, jadis, dans une partie de campagne, David Copperfield avait +vécu des heures innocentes et enchantées, auprès de l’éphémère petite +_femme-enfant_... + +C’est en de tels décors que Kate Greenaway nouait les mains de ses +longues fillettes, tournoyant comme des fleurs au souffle de la brise, +ou bien alignait, en brochettes d’oiselets, ses délicieux _babies_... + +Mais _Green-House_ manquait de jeunesse. La servante elle-même, +l’honnête Polly, rousse de cheveux et de visage, qui avait l’air d’un +garçon déguisé, avait passé depuis longtemps le cap de la trentaine. La +petite figure brune et sérieuse de Jeanne était seule à représenter, un +peu tristement, le plus bel âge de la vie. + +Sans doute, en France, patrie des nids prolongés, on eût plaint +l’orpheline avec plus de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait +de l’estimer grandement, la jugeant raisonnable, docile, laborieuse... +Et, bien qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes comme le miel, au +teint de roses effeuillées sur du lait, ils voyaient avec amitié et +plaisir cette jeune Française évoluer autour de leur placide maturité. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Septembre, précurseur de l’automne, règne à _Green-House_, mélancolique +et libéral comme un riche sans héritiers. Les poiriers chargés de fruits +lourds, aux tons d’or assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre +sous lequel Van Dyck peignit son _Duc de Richmond_... Les frondaisons +offrent ces verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, ces +tons de bronze, présages d’une chute encore éloignée, qui ne sont, pour +le moment, qu’une parure de plus... Mais déjà les oiseaux migrateurs +s’envolent avec des cris nostalgiques... Une brume gris-perle +s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe humide... Les soirées plus +longues, plus fraîches, font apprécier le _home_, malgré les +restrictions apportées au bien-être: pas de flambées précoces égayant +l’âtre; un éclairage plus modéré, dont les lueurs ne doivent pas filtrer +au dehors; un _lunch_ moins copieux, sans friandises. C’est la guerre, +avec ses privations et ses embûches... N’importe; il fait bon encore, +dans ce _home_ aménagé non pour l’effet à produire, mais pour la +commodité réelle de la vie; ces pièces claires, élevées, tendues de +gaies cretonnes à fleurs, où chaque encoignure a son siège pratique et +confortable, où l’heure du thé voit briller des ustensiles d’une netteté +étincelante,... où les livres favoris ne sont point captifs dans une +armoire vitrée, mais restent à la portée de la main, en de petites +bibliothèques rotatives, ou bien sur des rayons, le long des +boiseries,... tandis que de vieilles gravures en couleurs, d’une +pénétrante poésie, quelques belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, y +mettent sobrement un rappel d’art. + +La rousse et anguleuse Polly a enlevé le plateau du thé. La douce clarté +des lampes caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles à tricoter, +Mrs Littlebee et Jeanne travaillent si activement que les pelotes de +grosse laine brune placées devant elles s’épuisent à vue d’œil... Mrs +Littlebee tricote pour les soldats britanniques; mais elle a déclaré que +les objets confectionnés par _miss Jane_ iraient à ceux de France. «Cela +est juste, n’est-ce pas?» a-t-elle ajouté flegmatiquement. Mrs Littlebee +conçoit ainsi plus d’une pensée délicate, que la grâce française saurait +enguirlander de fleurs, mais qui, chez elle, semblent faire partie tout +simplement d’une sorte de _droit des gens_. + +Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous ses cheveux gris-argent, lit +à haute voix, pour les deux femmes, les journaux relatant les événements +de la guerre. Et Jeanne, passionnément attentive, écoute les nouvelles +de France, qui lui parviennent à travers cette voix, ce langage +étrangers... Combien son pays est universellement aimé, glorifié!... Sa +qualité de Française suffirait, aujourd’hui, à lui attirer l’intérêt, la +bienveillance... Elle en éprouve un sentiment à la fois humble et fier, +en se disant qu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre de noblesse, +mais que, dans son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer digne de +plus en plus, chaque jour, par son courage, sa patience, son attachement +aux devoirs quotidiens... Et puis, dans l’immense chœur de supplications +qui montent vers le ciel, elle peut être une faible voix ignorée +ici-bas, mais entendue cependant, mais exaucée! + +Cette vérité consolante lui a été rappelée, le matin même, par une +lettre de France, qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux embûches +sous-marines, et qu’elle a baisée furtivement, en la qualifiant de +«chère vaillante petite chose». + +Quel réconfort a été pour elle la réponse si indulgente, si bonne de Mme +Brumme, et la perspective d’entretenir désormais une correspondance avec +cette femme d’élite, vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard, +son instinctive sympathie de «petite sauvageonne!...» Il semble qu’un +souffle vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes les aspirations +affectueuses, qui commençaient à s’engourdir. Certes, elle n’est pas +ingrate envers les maîtres de _Green-House_; ils ont, à leur insu, une +part plus sensible de son amitié, de sa reconnaissance,... car elle les +aime, ce soir, à la française... Elle jette, de temps en temps, un coup +d’œil vers Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans la lumière, +avec ses cheveux argentés relevés à la chinoise, qui découvrent un front +presque sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous les verres +brillants de ses lunettes, ses traits, dont la ligne brève n’est pas +sans fermeté, et ce teint clair et lisse comme un savon rose... Mrs +Littlebee, de son côté, pose de temps en temps sur la petite tête brune +et les doigts diligents de «miss Jane» son regard si sérieux, si direct, +que la bonté y revêt l’aspect de la sévérité. Avec la même expression, +elle le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon inséparable de sa +vie. Mais on pourrait y surprendre une lueur d’attendrissement, quand il +effleure le délicieux pastel sous verre représentant leur petite Mary, +morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de leur fille Louisa, mariée +aux Indes, qui, vêtue de neigeuses mousselines, et groupant ses cinq +_babies_ autour d’elle, évoque l’idée d’une belle rose blanche entourée +de petits boutons. + +La pendule vient de sonner dix heures. Les deux époux enlèvent, l’un son +pince-nez, l’autre ses lunettes, dont ils essuient les verres, du même +geste méthodique. Le mari plie ses journaux; la femme étire son tricot +sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée... + +--Jane, il est temps d’aller dormir... + +Et la regardant avec attention: + +--Vous semblez fatiguée, ma chère... Ne l’êtes-vous pas? + +--Oh! non, madame; j’ai seulement un peu sommeil... + +--Eh bien, allez vite dans votre chambre... Et si vous avez besoin de +dormir une heure de plus demain, ne vous gênez pas, ma chère... + +--Je vous remercie, madame... + +Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, et la bonté de cette excellente +femme lui apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir soudain de +l’embrasser... mais que penserait de cette effusion hors de propos la +flegmatique maîtresse de _Green-House_? Pour elle, comme pour le vieux +_gentleman_, il faut se borner à l’habituel _shake-hand_... + +--_Good night, my dear._ + +C’est du même ton bienveillant que Mr et Mrs Littlebee profèrent leur +_bonne nuit, ma chère_, du même geste un peu automatique qu’ils secouent +la main de «miss Jane». + +_Good night_... Oh! comme ces trois syllabes vont se graver, pour +jamais, dans la mémoire de Jeanne, comme ce regard de l’excellente femme +doit rester, lui aussi, présent à son souvenir, tandis que le paisible +et confortable salon de _Green-House_ va prendre rang parmi les visions +inoubliables! + +--_Good night_, madame... _Good night_, monsieur Littlebee. + +--Ah! miss Jane?... + +C’est la voix du vieux _gentleman_ qui la rappelle: + +--N’oubliez pas de fermer vos rideaux et de voiler votre lumière... + +--_Yes, sir_... + +Cette recommandation, si flegmatiquement faite, est un rappel de la +menace qui plane chaque nuit sur les cottages anglais... Jeanne se +conforme docilement, mais sans émoi, aux mesures de prudence édictées... +Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle croit sentir autour d’elle une +invisible et tendre protection. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +A peine au lit, elle s’endormait, comme une enfant qui cède à la saine +et bonne fatigue de ses jeux, de ses courses au grand air. Ses yeux se +fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient sur une dernière prière. Puis le +sommeil, s’emparant de ses pensées, formait une trame confuse, où les +souvenirs de Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités présentes de +_Green-House_. + +Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route bordée de grands arbres, dans +ce crépuscule, qui est la lumière naturelle des rêves; à côté d’elle +chemine un vieillard aux cheveux blancs, qui tient à la main un bâton, +comme les voyageurs bibliques. + +A l’impression de tendresse qu’elle éprouve, elle reconnaît son +grand-père... Il marche un peu courbé, silencieux... Et Jeanne, bien +qu’elle distingue à peine ses traits, s’aperçoit que des larmes glissent +lentement sur le visage du vieillard... Cette mystérieuse tristesse la +pénètre graduellement. + +On entend un vent aigre et sifflant comme un sanglot; des feuilles +d’arbres se détachent, tourbillonnent... Alors le vieillard prend Jeanne +par la main; il se ploie davantage sur son bâton... Il fuit dans la +tempête... Jeannette est redevenue enfant; ses petites jambes ont peine +à le suivre. + +--Grand-père... Grand-père, pas si vite!... + +Mais leur marche ne cesse de se précipiter et son émoi redouble en +apercevant un fossé noir et profond qui barre le chemin... Mais au delà, +dans une clarté d’aube, Mme Brumme, suave, et comme stylisée, lui tend +les bras en souriant. A ses côtés se tient un jeune homme, ressemblant à +son fils Alexis, qui regarde aussi Jeannette avec un lumineux sourire. + +--_Jane! make haste!... Jane! do you not hear?_[1] + + [1] «Jeanne! hâtez-vous!... Jeanne! n’entendez-vous pas?» + +Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis que les chères figures de +son rêve se taisent? + +Oh! le fossé, le grand trou noir! elle est maintenant tout au bord... +Elle perd pied... Elle tombe... Ah! ciel! quel bruit effroyable!... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +En cette nuit de septembre 1916, où, dans son profond sommeil, les +bruits extérieurs s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, les zeppelins +venaient de déployer sur l’Angleterre leur vol sinistre, et d’accomplir +un nouveau massacre d’innocents..., amoncelant sur la criminelle +Allemagne les charbons ardents de la vengeance divine... + +Des débris humains gisaient sous des ruines de cottages... _Green-House_ +et ses maîtres avaient vécu. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + +LA PERLE CACHÉE + + +En cette brumeuse journée de janvier, moins froide que sombre et humide, +les passants se hâtaient vers les demeures des parents, des amis, +auxquels ils allaient porter leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an. + +Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il pas, en effet, pour que le +Parisien, dérogeant à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les +morts le 1er novembre, les vivants le 1er janvier?... + +Pour la troisième fois depuis la guerre, une année commençait..., et +cette année 1917 ne devait pas encore être celle qui verrait la fin de +la terrible épreuve, le retour d’une juste paix! + +Mais la pauvre humanité n’en savait rien, et cette ignorance l’aidait à +vivre, à faire face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. Bien qu’un +changement de millésime ne soit qu’une convention, au commencement de +chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs... Nous saluons comme une +libératrice cette figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous croyons +qu’elle accède à tous nos désirs. + +Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait à cette illusion, espérant de +nouveau rencontrer cette _perle_ introuvable qu’il était las de +chercher. + +Il le comprenait désormais: on ne peut demander à personne de _vous +marier_, lorsqu’on prétend rester fidèle à un type idéal que l’on serait +d’ailleurs assez embarrassé de définir. + +«Mais, songeait-il, si jamais le destin _la_ met en ma présence, je _la_ +reconnaîtrai à l’émotion de mon cœur.» + +En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec des bonbons et des fleurs, +impatient de se retrouver dans le petit salon héliotrope, le seul où, +depuis la mort de sa mère, il eût savouré la douceur du foyer. + +Il était d’autant plus impatient de revoir sa tante que divers +empêchements s’étaient opposés, depuis quelque temps, à leur réunion du +dimanche; en dernier lieu, c’était elle qui lui avait adressé un +pneumatique, l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison: un petit +blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire, puis «une pauvre enfant, +bien intéressante», qu’elle devait aller recevoir à la gare, +occuperaient son après-midi. Et Maurice, tout en rendant hommage à la +maternelle charité de Mme Brumme, s’était senti un peu jaloux de ses +protégés. + +Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour. Quelle joie délicate il avait +eue à choisir le coffret de satin mauve perlé d’une branche de gui, +renfermant d’exquis chocolats à la violette, et le gros bouquet de +violettes sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée, qui +semblait en deuil comme elle, et qui répandait aussi les plus doux, les +plus purs effluves. + +La femme de ménage de Mme Brumme ouvre la porte à Maurice: + +--Entrez, monsieur... Madame vous attend. + +L’après-midi triste et fuligineuse touche à sa fin; une lueur blonde +filtre dans la minuscule antichambre... Le cœur de Maurice vole vers +cette lampe comme un papillon. Il pousse la porte entr’ouverte du cher +petit salon héliotrope. + +--Tante Marie, daignez recevoir mes souhaits... + +Mais les notes chaudes et joyeuses qui vibraient dans sa voix +s’éteignent aussitôt. Mme Brumme n’est pas seule. + +--Bonjour, mon cher enfant. Toujours des gâteries!... Tu abuses de mon +faible pour les violettes... Mais ce coffret est trop joli!... Enfin, ma +petite amie croquera les bonbons. Ne vous sauvez pas ainsi, mon +enfant... Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice... + +Au salut du jeune homme, dont le regard surpris ne la quitte pas, la +«petite amie» répond avec une brusquerie un peu effarouchée. Elle +regarde la porte du salon comme une hirondelle capturée qui aperçoit une +fenêtre ouverte. + +--Madame, murmure-t-elle, si vous le permettez, je vais écrire à M. +l’Abbé et à Maryvonne... Et puis Mlles Marnière m’ont envoyé une carte +si gentille... + +Mme Brumme sourit malicieusement: + +--Que d’obligations vous vous découvrez soudain, chérie! Eh bien, soit, +allez faire votre correspondance... Vous trouverez tout ce qu’il faut +dans le petit bureau de ma chambre. + +A peine était-elle sortie, que Maurice murmura d’une voix basse, mais +pathétique: + +--Oh! tante Marie..., c’est mal, très mal! Pourquoi me l’avoir cachée? + +--Que veux-tu dire? demanda madame Brumme avec un étonnement sincère. + +--Cette jeune fille?... Qui est-elle? Excusez mon indiscrétion, si c’en +est une... + +--Oh! tu n’es nullement indiscret: Jeanne Ferval est une orpheline +doublement intéressante; bien que, par miracle, elle n’ait été blessée +que légèrement, elle peut compter parmi les victimes de la barbarie +allemande... + +--Racontez-moi cela, ma tante; vous m’intéressez plus que vous ne +sauriez le croire. + +Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les faits que nous connaissons, +jusqu’à la catastrophe de _Green-House_. + +--Mr et Mrs Littlebee sont morts... Leur servante, grièvement blessée, +était à peine hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre. Pour +ce qui est de ma petite amie, elle a été, je le répète, miraculeusement +épargnée, car son lit est resté suspendu dans le vide, contre l’unique +pan de mur, sur le seul fragment de plancher qui ne se soit pas +écroulé... Mais elle a été blessée par des éclats de vitres et la chute +de quelques moellons. A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son +grand désir de revoir la France. Comme sa belle-mère n’a jamais eu +aucune amitié pour elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir +l’hospitalité. + +--Je reconnais là votre exquise bonté, dit vivement Maurice. Et... vous +comptez la garder auprès de vous? + +--Aussi longtemps qu’elle le voudra; vois-tu, mon ami, la présence d’une +jeune compagne n’est point à dédaigner; je me fais vieille, dit-elle +avec un fin sourire. + +--Tante Marie, je commence à soupçonner que les saintes pouvaient être +coquettes... + +--Ah! je ne suis pas plus coquette que sainte... Il n’est pas besoin de +compter quatre-vingts hivers pour devenir semblable à ces idoles de +l’Écriture, «qui ont des yeux et ne voient point...» Jeanne remplace +avantageusement mes lunettes...; sa jeune mémoire, ses pieds alertes +suppléent les miens... Je t’assure que je lui suis redevable... + +Maurice Valteyre se laissa glisser près de Mme Brumme, un genou ployé +sur le coussin qui était aux pieds de cette dernière: + +--Tante Marie, vous seriez donc fâchée, si je vous l’enlevais?... + +--Que veux-tu dire?... + +--Ne le devinez-vous pas? Je viens de reconnaître celle que j’ai si +longtemps cherchée. + +--Jeannette! s’écria Mme Brumme, aussi surprise que si elle eût vu un +chercheur d’oiseaux rares tomber en extase devant une moinelle. Tu ne +parles pas sérieusement?... + +--Il serait pour le moins singulier que je plaisantasse à ses dépens... +et aux vôtres!... + +--Mais Jeannette est une pauvre orpheline. La vie mondaine de Mme Ferval +ayant réduit à néant la modeste fortune du ménage, elle n’a rien hérité +de son père. La veuve elle-même se trouverait plus qu’embarrassée, sans +l’assurance qu’elle avait eu la précaution de faire contracter à son +profit par M. Ferval. + +--Que n’importe! Le mariage n’est pas _une affaire_ pour moi... Je suis, +en cela, très Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient pas dans +la question sentimentale... Et le désir de la fortune n’est peut-être +fait, chez les Yankees, que de leur dévouement à la compagne élue, du +désir chevaleresque d’aplanir pour elle toutes les difficultés de la +vie, de verser sans compter, entre ses petites mains, beaucoup d’or pour +de royales parures et de royales aumônes. + +--Mais... mais..., balbutie Mme Brumme dont la surprise ne fait que +s’accroître, tu semblais si difficile... Jeannette n’est pas jolie... + +--Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît! Ne vous rappelez-vous pas que +je déchiffre un visage à première vue? D’ailleurs, ne suis-je pas +grandement aidée par votre récit... Cette jeune fille, élevée loin du +monde entre un grand-père érudit, un vieux prêtre et une vieille bonne, +doit avoir une âme d’une pureté rare... Sa fermeté de décision, dans ce +qu’elle a cru son devoir, ne me frappe pas moins... A dix-huit ans, +avoir eu le courage de partir ainsi, _en silence_, en acceptant d’être +mal comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre des siens et de +troubler le repos de son père... Non, cela n’est pas le fait d’une âme +vulgaire. En elle, rien de factice; le sentiment gît profondément au +cœur... Bienheureux celui qui saura l’en faire jaillir! J’aime cet +instinct de timidité un peu farouche, qui est celui de l’oiseau libre, +de la fleur des sous-bois, de la source fuyante et secrète. Enfin, elle +vient d’échapper, par miracle, à une épouvantable catastrophe, ce qui +achève de la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous? Mais je +cherchais bien moins la beauté, les qualités brillantes, que cet +indéfinissable charme d’où naît la tendresse... C’est elle, vous +dis-je..., une petite perle grise... Mais une perle!... Je lui ferai un +doux nid. Elle n’aura que moi au monde?... Tant mieux... Je suis égoïste +et jaloux, vous le voyez. Elle est pauvre... Eh bien, je travaillerai +pour lui gagner une fortune!... + +Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre tous le conte de _Cendrillon_, +commençait à revenir de son étonnement. + +--Tu oublies de te demander, observa-t-elle en souriant, si Jeannette +consentira, pour tes beaux yeux, à quitter la France et sa vieille +amie... + +--C’est vrai, fou que je suis!... Permettez-moi, du moins, d’essayer de +la conquérir... + +--Réfléchis mûrement, mon ami; songe que cette enfant n’a plus d’autre +protection que la mienne, d’autre asile, en ce moment, que ma maison, et +qu’à vingt-deux ans, son cœur, son imagination même, je le crois, sont +vierges de tout sentiment romanesque... A quelle prudence ne suis-je +donc pas tenue envers elle! + +--Ma tante, déclara Maurice avec une gravité émue, donnez-moi cette +preuve de confiance; faites-moi cet honneur de ne pas me fermer votre +maison parce qu’elle renferme ce trésor précieux: une vraie jeune fille. +Je serais un misérable si je cherchais à conquérir sa sympathie avant +d’être bien sûr de l’aimer pour la vie... Mais je ne crois pas me +tromper... et je vous demande de me la laisser connaître... puis essayer +de l’apprivoiser sous vos yeux. + +--Soit. J’ai confiance en ta délicatesse... Tu viendras donc le +dimanche, comme par le passé... Et pour commencer, tu dînes ce soir avec +nous. + + + + +II + +DIALOGUE ENTRE DEUX SŒURS + + +Six mois plus tard, par une belle et chaude soirée de juin, Marguerite +et Henriette Marnière prenaient le frais dans le jardin de +Bourg-la-Reine. + +En plein jour, ce petit jardin si soigneusement entretenu, si fertile, +où les arbres donnaient à la fois de l’ombrage et des fruits, était la +riante image d’une vie bien employée. Mais, le soir, il s’enveloppait du +charme rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt même les jardins de +banlieue. Les deux sœurs subissaient, à leur insu, une transformation +analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs simples robes blanches qui +prenaient un aspect poétique... Leur imagination ouvrait ses ailes +tandis qu’elles contemplaient le ciel diamanté; _cette obscure clarté +qui tombe des étoiles_ évoquait moins à leur souvenir le récit épique du +_Cid_ que l’étoile de _Mireille_ pointant au firmament de la jeunesse et +des pures amours. Et, suivant la pente de leur rêverie, elles parlaient +à mi-voix de deux couples de fiancés... + +Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et Juliette, ni Paul et Virginie, +Vincent et Mireille,... ni aucun de ceux que l’art littéraire et musical +a doués d’une vie idéale: les deux sœurs avaient vu se dérouler tout +près d’elles, dans le cadre moins prestigieux de l’existence réelle, ces +simples romans d’amour qui possédaient la double supériorité d’être +_vrais_ et de «bien finir»... L’un avait pour héros le jeune parent et +la protégée de Mme Brumme: Maurice Valteyre et Jeanne Ferval; l’autre, +leur propre cousine Marie-Louise et l’un de ses blessés; car +Marie-Louise, lasse de la vie inutile, un peu ridicule, de «demoiselle à +marier» mondaine et sans dot, avait fini par obtenir de sa mère +l’autorisation de suivre les cours de la Croix-Rouge et de soigner les +blessés de la guerre dans un hôpital de Paris. Très vite, bien que +novice dans la pratique, elle avait fait apprécier son zèle, son +intelligence, son sang-froid. Sa nature énergique, agissante, semblait +là dans son véritable élément. Elle n’avait eu, certes, aucune +arrière-pensée de _flirt_ ni de mariage, en mettant sur sa jolie tête +blonde la coiffe d’infirmière... Mais, comme il arrive souvent, le +bonheur d’un amour partagé était venu à elle sans qu’elle le cherchât. + +Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai mariage de guerre, avec tout ce +que ces unions comportent d’acceptation généreuse. Après de longues et +cruelles souffrances, le fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital +amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation glorieuse ne nuirait pas +à son avenir. Il allait reprendre sa chaire de professeur d’histoire au +lycée de Pau. + +--Je comprends que Marie-Louise ait accueilli sans hésitation la demande +de Jean Fabrice, conclut Henriette, après que les deux sœurs eurent +rappelé, pour le plaisir de se les raconter l’une à l’autre, les +incidents de ce petit roman vécu. + +--Au physique, il est fort bien, avec sa pâleur intéressante, son front +et ses yeux de penseur... Et sa conversation ne dément pas son aspect; +c’est l’homme à la fois intelligent et modeste, qui ne cherche jamais à +_produire un effet_, mais qui se tait plutôt que de dire des banalités. + +--Certes, observa Marguerite, l’intelligence et une physionomie +sympathique sont exigibles chez un mari: mais elles ne suffiraient pas à +assurer le bonheur... Réjouissons-nous, pour notre cousine, de ce que +son fiancé possède en outre la foi, le courage, la délicatesse du cœur. +Marie-Louise sera heureuse... Elle le mérite. + +--Oh! oui, j’en suis bien contente aussi. Et, reprit Henriette d’un air +malicieux, sais-tu que les dédains de Georgette, à l’égard de son futur +beau-frère, me rappellent un peu ceux du renard de la fable? A +l’entendre, Jean Fabrice a les épaules voûtées du _rat de +bibliothèque_... et la seule pensée d’une mutilation cause à Georgette +une répugnance invincible... + +--Pauvre Georgette! murmura sérieusement Marguerite. + +--Pourquoi «pauvre Georgette»? + +--Parce qu’elles sont réellement à plaindre, les rares jeunes filles +auxquelles la guerre n’aura rien appris!... Et aussi pour ce que tu sais +bien, fit-elle peinée et gênée de formuler un blâme. + +--Oui, l’enseignement de _Minerva_ a porté ses fruits: elle veut entrer +au théâtre et a obtenu de tante Valérie l’autorisation de se présenter +au Conservatoire. + +--Souhaitons-lui d’échouer!... + +Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si charitables, qu’elles +eussent voulu partager l’huile de leurs lampes avec les pauvres +imprudentes, détournèrent leur pensée de ce qu’elles ne pouvaient que +déplorer, dans la sincérité de leurs principes. + +--Le mariage de Jeanne Ferval, reprit Henriette, est une autre jolie +histoire vraie, et elle a tout le piquant de l’imprévu, Mme Brumme nous +l’a contée. C’est, comme elle le dit, une véritable réédition du conte +de _Cendrillon_. + +--Moins la marraine-fée... et les robes d’or. + +--Mais si: la bonne fée, c’est madame Brumme... Quant aux robes d’or, +elles gâtent plutôt la touchante figure de _Cendrillon_..., ne +trouves-tu pas? + +--Tu as raison. Espérons donc que, malgré son grand désir de la rendre +riche un jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette toute sa +simplicité... Mais n’est-ce pas curieux, providentiel et charmant? Ce +jeune homme, que l’on croyait et qui se croyait lui-même si difficile à +satisfaire, voit inopinément Jeanne Ferval chez Mme Brumme... Et +l’étincelle jaillit aussitôt... Pourquoi? Nul ne le saurait dire; il +avait certainement rencontré des jeunes filles plus jolies, plus +gracieuses, plus expansives... Aucune ne lui avait plu. Mais, derrière +ce petit masque boudeur, avec un vrai don de divination, il découvrait +une âme exquise. + +Henriette approuva: + +--Il ne se trompait pas! Plus on connaît Jeanne, plus on apprécie son +intelligence et son cœur... Mais il ne suffisait pas de la rencontrer; +il fallait gagner sa confiance et lui plaire... Chose assez difficile; +car Mlle Cendrillon était encore plus fuyante que celle à la +pantoufle... Mais, orpheline à vingt-trois ans, elle a bientôt compris +la douceur d’être aimée avec un entier dévouement... Cela doit lui +sembler un rêve, après tant d’épreuves!... + +--Marie-Louise et Jeanne seront heureuses, répéta Marguerite; mais pas +plus que nous, Henriette!... Jamais plus que nous... Le trésor +d’affection que nous possédons est si grand! + +--Oh! répondit doucement la cadette, si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu +n’y trouverais pas un atome d’envie ni de regret, bien que Mme Brumme +ait songé à l’une de nous pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre +nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis... Il ne nous serait même +pas possible d’accepter un mariage dans une ville de province, comme +notre cousine Marie-Louise... A moins que maman consentît à y vivre +aussi? Mais non... Cela lui ferait trop de peine de quitter sa maison, +ses souvenirs... + +--Nous devons _tout_ à maman, déclara Marguerite avec cette espèce de +ferveur qu’elle mettait dans ses convictions et dans ses sentiments. + +Et levant ses grands yeux noirs, comme inspirés, vers le ciel de velours +sombre où scintillaient les étoiles: + +--La sagesse divine éclate, avec la bonté, dans l’arrangement de nos +petites vies... A chacune sa part de joies: l’orpheline isolée connaîtra +l’affection d’un mari et la tendresse des enfants... Et nous, Henriette, +non seulement nous avons une mère incomparable, mais nous sommes deux +sœurs si unies! + +--Oui, fit Henriette en appuyant sa tête blonde contre la tête brune de +Marguerite; nous nous tiendrons compagnie, comme ces vieilles sœurs +désuètes et touchantes, toujours _habillées pareil_ à plus de +soixante-dix ans... avec le même petit bouquet de fleurs posé exactement +de la même façon sur leur chapeau... Chérie, je ne te demande qu’une +chose: nous varierons un peu. Notre petit bouquet, nous ne le placerons +pas tout à fait du même côté, tu veux bien?... Oui, reprit-elle, +pensive, tel sera notre doux et paisible avenir, à moins que... + +Elles se turent un instant. Le souffle parfumé du soir caressait leurs +fronts... Les fleurs et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du chemin +de fer déchira soudain le silence de la nuit, comme l’imprévu modifie +parfois, étrangement, nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement, si +tendrement soumises qu’elles fussent à leur sort probable, elles se +disaient tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait sur sa +route un autre Jean Fabrice ou un autre Maurice Valteyre, habitant +Paris, qui lui permît de voir très souvent leur mère, il serait doux de +connaître toutes les affections de la vie... Dans leur esprit se +dessinait en même temps la figure encore un peu vague, mais sympathique, +d’un ami de Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles de +Marie-Louise, et qu’elles reverraient à son mariage: un officier de la +Grande Guerre, puisque tous les jeunes hommes de ce temps héroïque sont +officiers ou soldats. + +Marguerite, avec son abnégation habituelle, formait le souhait que, si +l’une d’elles seulement devait être aimée un jour, ce fût Henriette, +parce que son cœur renfermait une telle tendresse pour les tout +petits... et qu’elle, Marguerite, avait «sa musique»! + +--Il faut rentrer, mes enfants!... L’air commence à être trop frais, dit +tout à coup la voix de Mme Marnière. + +Elle venait d’apparaître sur le perron, où se détachait sa silhouette +mince et noire. + +Et les deux silhouettes blanches, enlacées, sortirent de l’ombre du +jardin, laissant derrière elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir, +pour rentrer dans le présent, dans la maison tutélaire, où le devoir et +le bonheur ne faisaient qu’un pour elles. + + + + +III + +DIALOGUE ENTRE DEUX FIANCÉS + + +Le même soir, presque au même moment, Maurice et Jeanne causaient, eux +aussi, sur le balcon de Mme Brumme; leur mariage devait avoir lieu +quinze jours plus tard; aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir +souvent sa fiancée. + +Mme Ferval continuant à se désintéresser complètement de sa belle-fille, +l’orpheline n’avait donc, pour lui servir de chaperon, que Mme Brumme, +laquelle s’acquittait maternellement de ce soin. Du mouvement régulier, +presque automatique, que donne la grande habitude, Mme Brumme avait +tricoté jusqu’aux dernières lueurs du jour (car le quatrième hiver de +guerre s’annonçait comme certain). A présent que ce long jour de juin +faisait place à la nuit tiède et lumineuse, elle avait laissé son +ouvrage, et, les mains croisées sur les genoux, elle regardait les +fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient contre la barre +d’appui du balcon. Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par ce goût +féminin, qui s’éveille chez les moins coquettes avec le légitime désir +de plaire, savait allier maintenant la grâce à la simplicité. Un long +ruban de velours noir ceinturait sa robe de léger crépon blanc, qui +découvrait des pieds d’une gentillesse naguère ignorée: deux véritables +pieds de Cendrillon, en petits souliers de velours... Sur l’ambre de son +cou flexible et délicat luisait la ligne d’or d’une chaînette, à +laquelle était suspendue une pieuse et artistique médaille, présent de +Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses cheveux, simplement enroulés +derrière sa tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent la souple +coiffure des jeunes filles grecques. + +En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps terne et recroquevillée, se +révélait papillon, à l’aurore de son bonheur,... et ce papillon en +valait bien un autre. + +Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire: elle possédait l’incomparable +charme de celle qu’on aime uniquement et pour la vie. + +Il y avait dans son affection pour elle un sentiment infiniment délicat: +l’attendrissement né des malheurs de cette jeune fille et l’attrait bien +connu de tous ceux qui ont dû gagner peu à peu la confiance d’une petite +créature effarouchée: enfant ou passereau,... jeune fille ou biche +furtive... + +Jeannette était depuis longtemps apprivoisée, et ce n’était pas +seulement sa silhouette dont la grâce se dégageait; sa physionomie +s’était, elle aussi, transformée... A l’inconsciente moue qui lui +donnait l’air d’un enfant chagriné, avait succédé ce vague et frémissant +sourire qui, à tout propos, semble dire: «Je suis heureuse!...» Au fond +de ses prunelles couleur _café fort_, comme celles de l’aïeule créole et +de l’impératrice Joséphine, se révélaient des profondeurs dorées et +lumineuses, et ses traits mignons étaient embellis par leur expression +suave et touchante. + +Les fiancés causaient... Comme tous ceux qui les ont précédés, comme +tous ceux qui les suivront, tant que le monde sera monde, ils parlaient +d’eux-mêmes; ils rassemblaient leurs souvenirs frais éclos pour s’en +tresser des liens et des couronnes, tels des enfants dans un champ de +pâquerettes,... car l’amour heureux s’accompagne toujours de puérilités. +Mais ils parlaient aussi de choses graves; comment en eût-il été +autrement? Ce jour même, Paris venait d’acclamer les premiers soldats +américains débarqués en France, précurseurs de la grande force qui +devait, un jour prochain, servir d’instrument à la Justice de Dieu... Et +Maurice, voyant se réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente, +saluait avec joie l’intervention généreuse du grand pays qu’il avait +adopté pour sa seconde patrie... Il répétait à Jeanne l’éloge qu’il en +avait fait à Mme Brumme: + +--Nulle part, conclut-il, la femme n’est à la fois aussi libre, et aussi +respectée. J’espère, Jeannette, que vous vous plairez à New-York, quand +nous irons nous y installer après la guerre... Ce nouvel exil ne sera +d’ailleurs pas complet... Tous les ans, nous ferons un voyage en France, +je vous l’ai promis, afin de voir notre bonne tante Marie et votre pays +de Bretagne,... votre vieille Maryvonne,... la tombe de votre cher +grand-père... + +Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé de reconnaissance; mais il +savait si bien y lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude: + +--Est-ce que cette idée de départ vous cause déjà du chagrin? + +--Non, fit-elle avec sincérité, puisque je serai avec vous, et que nous +verrons la France chaque année... Mais... + +--Achevez, ma chérie, vous pouvez me parler en toute confiance. + +--Eh bien, je me demande parfois... Pardonnez-moi, Maurice, si je me +trompe... Je suis bien incompétente en ces questions et en beaucoup +d’autres... + +--Oh! ma chérie, je vous dirai comme Alceste à l’auteur du sonnet: _Nous +verrons bien..._ + +--Je me demande, reprit-elle lentement, si la France n’aura pas besoin +de tous ceux de ses fils qui survivront à cette terrible guerre?... Vous +lui avez offert votre vie et donné de votre sang; vous consacrez tous +les jours votre intelligence à la doter d’instruments de victoire. Mais, +si vous aviez le bonheur de posséder encore votre mère, la +quitteriez-vous, au lendemain d’une grave maladie, même pour retourner +auprès de la meilleure, de la plus généreuse hôtesse?... + +Maurice prit, sans répondre, la main de Jeanne entre les siennes, et, +comme un gage tangible de son bonheur, il effleura du bout des doigts le +mince anneau d’or et la perle fine de la bague de fiançailles. + +--_Petite Jeanne ou le devoir!_... murmura-t-il avec ce léger sourire +qui n’était chez lui que le masque bien transparent de l’émotion; vous +parlez mieux qu’un livre, Jeannette... Vous parlez comme une conscience. +La question que vous soulevez s’est déjà formulée en moi, depuis quelque +temps. Mais la réponse dépendra des circonstances... Voulez-vous me +faire crédit, _my dearest_, et croire qu’après la guerre, comme +maintenant, mon devoir de Français passera toujours avant mes intérêts +particuliers?... + +--Oui... Et je vous en aimerais davantage, si je ne l’avais toujours +cru. + +Il y eut entre eux un doux silence. Maurice considérait avec une joie +égale les deux faces de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait assez +pour le suivre au bout du monde et s’y trouver heureuse... Mais il +l’admirait de renoncer au besoin, sans un regret, à l’espoir d’une vie +large, par une délicate et filiale tendresse envers la France. + +--Ah! reprit-il, je vous avais bien devinée, ma chère petite perle +ambrée!... + +--De _petit sou de cuivre_, me voilà devenue perle, murmura Jeannette +dont le sourire se nuançait de mélancolie au souvenir de son grand-père. + +Les joies de cette enfant seraient toujours comme tamisées d’une brume +légère par les souvenirs qu’elle gardait fidèlement; Mr et Mrs Littlebee +et _Green-House_, ce nid verdoyant si tragiquement détruit, avaient +souvent une part de ses pensées... Et, bien qu’elle pût se dire que les +bons vieux époux n’avaient pas eu la douleur de se survivre l’un à +l’autre, que leurs âmes de justes avaient sans doute rejoint l’âme +innocente de la petite Mary blonde et rose du portrait, son cœur se +serrait douloureusement, à l’évocation de leur dernière soirée!... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Les longs jours de juin et les nuits claires qui les prolongent semblent +faits pour favoriser les interminables causeries de deux fiancés, +accoudés à un balcon. Ils prenaient plaisir à se répéter les détails de +leur avenir immédiat, déjà fixé depuis des semaines... Le bon abbé +Lejal, malgré sa précaire santé, viendrait de Quimper pour bénir le +mariage de celle qu’il avait vue tout enfant... Puis le jeune ménage +s’installerait provisoirement dans un petit appartement, situé au-dessus +de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé vacant juste à point. + +Une brise fraîche et caressante leur soufflait au visage. Un nouveau +silence régna entre eux, tout rempli de choses douces, indicibles... +Jeanne, cependant, les exprima en murmurant: + +--Oh! Maurice, comme grand-père serait heureux s’il nous voyait!... Mais +je sens qu’il nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui aussi. + + + + +IV + +DIALOGUE ENTRE DEUX AMES + + +Pendant que les jeunes gens causaient ainsi, Mme Brumme gardait une +immobilité de portrait. A voir ressortir, sur sa robe noire, la pâleur +de ses mains blanches, et l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer +les traits de son visage, on eût dit que Henner avait collaboré avec +Carrière. + +La mère d’Alexis avait rempli son rôle de bonne fée auprès de la petite +Cendrillon et donné à Maurice _la perle_ tant cherchée. Le sentiment +qu’elle éprouvait ressemblait à celui des bons ouvriers d’autrefois, +quand ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il s’y mêlait, en outre, +une satisfaction plus secrète et plus subtile. + +En face d’elle, au-dessus de la double silhouette des jeunes gens +penchés l’un vers l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon offrait à sa +vue un fragment de ciel, sur lequel étincelait une étoile pure comme un +diamant, vivante comme un regard. + +Mme Brumme, n’ayant que de confuses notions d’astronomie, ignorait le +nom de cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir dans son coin de +ciel... Quand elle était une toute petite fille, on lui disait, en lui +montrant la voûte constellée: + +--Ce sont les yeux des anges qui nous regardent. + +Plus tard, son esprit, empreint d’un doux mysticisme, avait accueilli +l’hypothèse, nullement incompatible avec la foi chrétienne, que ces +sphères radieuses pouvaient être la demeure des Anges et des +Bienheureux. Et, maintenant que tous ceux qu’elle a aimés: parents, +époux, enfant, ont quitté cette terre, elle contemple pensivement ce +diamant solitaire dans l’infini. + +Certes, ils sont doublement à plaindre, les pauvres insensés qui vont +demander l’illusion d’une chère présence aux pratiques suspectes du +spiritisme, cette forme grossière et déchue du spiritualisme!... Mme +Brumme, ce soir, converse silencieusement avec une âme, qu’elle croit +sentir tout près d’elle... Et si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même +qui la lui donne... + +--Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai prié, agi, vécu pour toi... Le +plus dur, vois-tu, ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres, pleins +d’espoir, de vie, d’avenir... Tu n’en es pas jaloux, mon chéri? + +--_Non... oh! non!..._ + +--Quand j’ai donné à un enfant tes livres, devenus pour moi des +reliques, j’ai accompli un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre +brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été, je suis allée le voir, sur +son lit de blessé... J’ai baisé son front pâle... Et c’était ton front +que je croyais voir... J’ai pleuré avec sa mère... Et c’était toi que je +pleurais... Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de me réjouir +avec elle, quand Roger est revenu à la vie; c’est d’apporter des fleurs, +des fruits des gâteries sur ce lit de convalescent... + +--_Sois bénie de l’avoir fait!..._ + +--A présent je vais donner pour femme à Maurice, le compagnon de ton +enfance, l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit... + +--_Sois bénie de l’avoir fait!..._ + +--Je continuerai, mon aimé... Il ne se passera pas un seul jour où je ne +cherche, comme une glaneuse, un peu de bien à faire en ton nom... Ah! +dis-moi que mon espoir ne m’a pas trompée: que ta dernière pensée a été +pour Dieu, qu’il t’a pardonné... + +Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux secrets divins de la +Miséricorde... + +L’étoile scintillait, éblouissante et pure... Et la voix immatérielle +qu’elle entendait dans son cœur lui répondait tout bas: + +--_Dieu exauce toujours la prière d’une mère!_ + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PREMIÈRE PARTIE Pages + I.--Comme une héroïne de Zénaïde Fleuriot 5 + II.--«Priez pour l’âme de...» 12 + III.--Père et fille 17 + IV.--Présentation 26 + V.--Demi-sœurs et quarts de sœur 44 + VI.--Une journée de Mme Brumme 58 + VII.--Le jour de Mme Ferval 73 + VIII.--De l’art d’apprivoiser une moinelle 83 + IX.--Jeannette manque de cœur 90 + + DEUXIÈME PARTIE + I.--Un neveu d’Amérique 107 + II.--Giroflé-Girofla 117 + III.--Ce qu’on voit dans une photographie 132 + IV.--Une lettre d’Angleterre 141 + V.--«Good night, my dear...» 147 + + TROISIÈME PARTIE + I.--La perle cachée 157 + II.--Dialogue entre deux sœurs 166 + III.--Dialogue entre deux fiancés 174 + IV.--Dialogue entre deux âmes 181 + + +PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--27262. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 *** diff --git a/78438-h/78438-h.htm b/78438-h/78438-h.htm new file mode 100644 index 0000000..669b78c --- /dev/null +++ b/78438-h/78438-h.htm @@ -0,0 +1,6475 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>A la recherche d’une perle | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i2 { text-indent: -1em; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.h2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 3em; text-align: left; } +td.w4 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">H. BEZANÇON</p> + +<h1>A LA RECHERCHE<br> +D’UNE PERLE</h1> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br> +PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p> + +<p class="c i small">Tous droits réservés</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em large ssf b">LA LISEUSE</p> + +<p class="c small ssf b">COLLECTION DE ROMANS<br> +POUVANT ÊTRE MIS ENTRE TOUTES LES MAINS</p> + +<p class="c i ssf b">DÉJA PARUS (Février 1922)</p> + + +<div class="flex"> +<table class="small"> +<tr><td class="sc">1. Henri ARDEL</td> +<td class="h2 ssf b">TOUT ARRIVE.</td></tr> +<tr><td class="sc">2. Henri GRÉVILLE</td> +<td class="h2 ssf b">PETITE PRINCESSE.</td></tr> +<tr><td class="sc">3. CHAMPOL</td> +<td class="h2 ssf b">SŒUR ALEXANDRINE.</td></tr> +<tr><td class="sc">4. M. AIGUEPERSE</td> +<td class="h2 ssf b">A DIX-HUIT ANS.</td></tr> +<tr><td class="sc">5. A. LICHTENBERGER</td> +<td class="h2 ssf b">NOTRE MINNIE.</td></tr> +<tr><td class="sc">6. Jean de LA BRÈTE</td> +<td class="h2 ssf b">AIMER QUAND MÊME.</td></tr> +<tr><td class="sc">7. Éveline LE MAIRE</td> +<td class="h2 ssf b">LA MÉPRISE DE COLETTE.</td></tr> +<tr><td class="sc">8. Paul BOURGET</td> +<td class="h2 ssf b">LAURENCE ALBANI.</td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap">Il paraît un volume nouveau le 3<sup>e</sup> mercredi de chaque mois.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br> +A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="h"><b>Bas bleu</b></td> +<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Madame Tartarin</b></td> +<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Qui m’aime me suive</b></td> +<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Marie-Aimée</b></td> +<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Bourgeoises artistes.</b> <i>Le Préjugé</i></td> +<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>L’Absente</b></td> +<td class="bot r w4"><div>1 volume.</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em small">Droits de reproduction et de traduction +réservés pour tous pays.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">A LA RECHERCHE D’UNE PERLE</p> + + + + +<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2> + + + + +<h3 id="p1c1">I<br> +<span class="xsmall">COMME UNE HÉROÏNE DE +ZÉNAÏDE FLEURIOT</span></h3> + + +<p>Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de +Maryvonne, fût-ce comme un point blanc +dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux +fixés sur les horizons familiers, sur ce passé +visible, qui s’enfonçait dans la distance. +Mais quand le point blanc lui-même fut +devenu imperceptible, elle se retourna, le +cœur douloureusement serré, comme si elle +venait d’assister, pour la seconde fois, à +l’enterrement de son cher grand-père, et se +blottit dans son coin du wagon des dames +seules… où, pour le moment, elle était une +jeune fille toute seule…</p> + +<p>Elle en profita pour laisser couler ses +larmes, non pas à flots : Jeanne n’était pas +de celles qui expriment leurs chagrins par +des pleurs si abondants que, parfois, ils en +entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès l’enfance, +elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, +de sorte que certaines personnes +mettaient en doute sa sensibilité. Pas grand-père !… +Ils se comprenaient si bien qu’ils +n’avaient guère besoin de paroles pour se +dire qu’ils s’aimaient… Il suffisait à l’un de +prononcer le nom de <i>Jeannette</i>, à l’autre +celui de <i>grand-père</i>, pour mettre dans ces +appellations autant de tendresse et de dévouement, +autant de confiance et de gratitude +que deux cœurs humains peuvent en +contenir.</p> + +<p>Quinze ans auparavant, quand la toute +jeune Mme Ferval, la mère de Jeanne, était +morte en donnant le jour à un petit ange +qui retrouva ses ailes pour la suivre, M. Plémeur, +accouru de sa paisible retraite de +Quimper, trop tard pour recevoir le dernier +regard de cette fille chérie, insista auprès +de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette, +âgée de trois ans. Il avait alors sa +femme et Maryvonne pour en prendre soin.</p> + +<p>— Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. +L’enfant pourrait en souffrir. Maintenant +même, qu’en feriez-vous ? Tout le +jour au <i>Crédit Mâconnais</i>, vous la laisseriez +forcément entre les mains d’une inconnue… +car vos bonnes de Paris ne font que passer +dans vos maisons.</p> + +<p>Bref, il plaida si chaleureusement une +cause si juste, qu’il emportait, quelques +jours après, l’orpheline à Quimper.</p> + +<p>Moins d’un an plus tard, M. Ferval se +remariait avec une toute jeune et jolie veuve, +bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette… +Et bientôt une troisième petite fille, +demi-sœur des deux autres, naissait de ce +mariage, effaçant dans le cœur du père le +regret qu’aurait pu lui laisser l’absence de +Jeannette.</p> + +<p>De grand’mère Plémeur, qui survécut peu +d’années à sa fille, Jeanne conservait un +doux souvenir quelque peu effacé. C’était +une créole de la Martinique, qui avait été +fort jolie, et que grand-père avait épousée +au cours d’un voyage.</p> + +<p>Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, +dans la première jeunesse, que +vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, +aient eu leur roman d’amour. Cependant +Jeanne ne pouvait que constater le charme +de son aïeule maternelle, dans la miniature +qui la représentait avec la coiffure et le costume +de sa compatriote l’impératrice Joséphine, +dont elle avait les yeux couleur « café +fort », mais avec de plus jolis traits, assurait +grand-père.</p> + +<p>Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint +en plein cœur, par la mort de sa fille, puis +de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant +plus fortement à cette Jeannette dont +le physique les lui rappelait l’une et l’autre. +Poète estimé dans sa province, soit qu’il +célébrât dans le vieux dialecte les saints ou +les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît +fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs +de la terre d’Armor, il avait chanté l’enfance +de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat +certes, mais non moins de tendresse et de +conviction que le grand Hugo ne l’a fait de +sa blonde <i>Jeanne</i>. Il aurait, lui aussi, sans +nul doute, succombé à la tentation de glisser +un pot de confitures dans les ténèbres du +cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur +ne se rappelait pas avoir jamais +été punie… Qui donc s’en fût avisé ?… +Ce n’était ni grand-père, ni Maryvonne, +la douce vieille… D’ailleurs, l’enfant était +d’humeur paisible, raisonnable, un peu « difficile +à apprivoiser », comme disait Maryvonne. +Mais, en réalité, elle avait un petit +cœur ardent, une intelligence très vive, bien +que brillant peu au dehors, et des dispositions +studieuses, qui avaient fait le bonheur +de ses deux précepteurs : son grand-père et le +meilleur ami de ce dernier, l’abbé Lejal, un ancien +missionnaire, que sa santé, très éprouvée +par de longues années d’apostolat aux Indes +et en Chine, avait ramené au pays breton.</p> + +<p>L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie ; +cette similitude avait naturellement échappé +à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée +par les larges yeux noirs, la longue barbe +argentée et touffue de l’ex-missionnaire, le +saluait, en tremblant, du nom de <i>Mitaine</i> +(diminutif de Croquemitaine). Avec le temps +et force bonbons, ses préventions s’étaient +dissipées. Elle avait découvert une plus juste +ressemblance entre M. Lejal et les belles +statues d’apôtres enluminées qu’on place +dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise +de lui voir entre les mains les grandes +clefs dorées qui ouvrent les portes du Paradis.</p> + +<p>Plus tard, enfin, il l’avait instruite et +charmée par les récits pittoresques de ses +voyages et des mœurs curieuses des indigènes +parmi lesquels il avait vécu. Grand-père +et lui collaboraient ensemble pour une +œuvre qui leur tenait au cœur : une histoire +des <i>Saints de Bretagne</i>, et Jeanne, en grandissant, +les avait aidés dans leurs recherches, +compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits +enrichis de précieuses miniatures. Ah c’était +une vie si douce, bien qu’un peu sérieuse, un +peu exceptionnelle pour une jeune fille.</p> + +<p>Et maintenant, tout était fini, brusquement +fini !… M. Plémeur paraissait fatigué +depuis quelque temps ; mais Jeanne était +loin de prévoir l’accident — une hémorragie +cérébrale — qui le lui avait enlevé en peu +de jours…</p> + +<p>Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau +du rez-de-chaussée meublé de vieil acajou ! +Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite +calotte de velours noir qui le coiffait de +façon si respectable et si adéquate, le bon +visage au regard bleu resté si frais, si jeune, +dont la douce barbe blanche emprisonnait +encore de vagues reflets blonds ! La maison +elle-même allait tomber dans des mains +étrangères,… car, depuis de longues années, +elle avait été lourdement hypothéquée pour +payer les dettes que laissa en mourant un +frère puîné de M. Plémeur.</p> + +<p>Chaque tour de roue du wagon rend sensible +pour elle la fuite du cher passé familier… +Elle n’aurait pas, l’été prochain, la +consolation de porter sur la tombe de grand-père +les roses de son jardin qu’il aimait tant ! +Elle ne verrait plus même ce Quimper où, +jadis, il l’apporta comme une chère et précieuse +petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, +à dix-huit ans, le cœur si douloureusement +serré !… Elle ne se promènera plus +sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de +Locmaria, ni dans les belles prairies que l’on +rencontre en suivant la rivière !… Elle ne +montera plus à la cathédrale, par une de ces +rues grimpeuses et convergentes dont les +vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues +semblent se raconter tout bas des +choses du temps passé !…</p> + +<p>Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont +le tendre baiser d’adieu tiédit encore sa joue, +et qui, heureusement pour elle, entre au service +de l’abbé Lejal !</p> + +<p>Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression +de vivre l’aventure tant de fois contée +dans les fraîches et mélancoliques histoires +de Zénaïde Fleuriot : celle de l’orpheline, +pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en va, +toute seule, toute frêle dans son deuil, et +qui descend, avec son mince bagage, chez +des parents inconnus, parfois hostiles… Et, +pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son +père,… sa sœur… Mais un père qu’elle a vu +si rarement, une sœur qu’elle ne connaît +pas,… une belle-mère qui, d’avance, l’intimide +et la glace, car jamais elle ne lui a +témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c2">II<br> +<span class="xsmall">« PRIEZ POUR L’AME DE… »</span></h3> + + +<p>A la première station, Jeanne cessa d’être +seule dans son compartiment : deux vieilles +demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, +et une dame en grand deuil vinrent y rejoindre +la jeune voyageuse. La dame en +deuil s’étant assise presque en face de Jeanne, +leurs regards, tout naturellement, se rencontrèrent. +Qui donc, surtout dans la jeunesse, +où les impressions sont particulièrement +impulsives, n’a éprouvé ce doux +magnétisme qui résulte d’une sympathie +soudaine, destinée sans doute à demeurer +inexpliquée ?</p> + +<p>Sans même songer qu’elle pouvait paraître +indiscrète, Jeanne regardait ce visage +de femme, comme elle eût contemplé un de +ces portraits mélancoliques et attirants, auxquels +le temps semble restituer une âme, en +échange du coloris qu’il efface…</p> + +<p>La dame en deuil, d’une stature haute et +noble, devait avoir dépassé la cinquantaine. +L’ample voile qui retombait en arrière de +son béguin de crêpe servait de <i>fond</i> au visage +très blanc, petit, délicatement fané ; près des +tempes, les cheveux ondés mettaient une +lueur d’argent… La courbe fine du nez, le +dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de +ceux qui évoquent dans plus d’un visage +féminin le célèbre profil de Marie-Antoinette, +comme si la nature se plaisait à frapper en +l’honneur de cette reine malheureuse de +vivantes médailles commémoratives. Mais +ce qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient +les yeux, d’une teinte si douce rappelant +celle des jacinthes mauves, des yeux remplis +d’une tristesse suave et sereine, comme +éclairés intérieurement.</p> + +<p>La dame, de son côté, regardait Jeanne +avec cette bonté et cette sympathie que la +jeunesse inspire de prime abord aux cœurs +maternels. Elle voyait une petite silhouette +gracile qu’étriquait un peu le costume de +deuil taillé par une couturière quasi villageoise, +un petit chapeau de crêpe, bien modeste, +qui déjà semblait rougir… de lui-même, +et qui était la dernière chose capable +de mettre en valeur les cheveux d’un châtain +presque noir et le teint cuivré qui faisait +appeler Jeanne par son grand-père : +<i>Mon petit sou de cuivre</i>. Les yeux, de moyenne +grandeur, dont la couleur « café fort » s’était +transmise de mère en fille, ne s’éclairaient +d’aucun reflet, gardant la fixité un peu +farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés… +La bouche, mignonne, d’un rouge mat et +vif de fraise des bois, mettait seule une +touche éclatante dans ce jeune visage un +peu sombre… Mais la lèvre inférieure dessinait, +au naturel, une petite moue boudeuse +ou chagrine, que le sourire, hélas ! ne +semblait plus devoir effacer.</p> + +<p>Oh ! ce regard de la dame en deuil, ce +regard compatissant et mystérieux comme +une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, +et, pourtant, il pénétrait jusqu’au fond de +son cœur !… Elle comprenait pourquoi : c’est +que, dans les yeux de cette étrangère, elle +retrouvait la clarté intérieure qui rayonnait +des yeux de grand-père. Il lui sembla que +l’âme tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir +pour regarder encore une fois, ici-bas, +<i>son petit sou de cuivre</i>… L’illusion fut courte ; +les lèvres de la dame remuaient légèrement : +Jeanne y voyait naître une question bienveillante.</p> + +<p>Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui +obéit à son instinct, malgré la douceur qu’on +lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses +paupières… Son cœur battait plus vite, à +l’idée qu’on pût l’interroger… Elle se sentait +incapable de répondre froidement qu’elle +venait de perdre son unique affection,… +qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un +père presque inconnu d’elle, et elle ne voulait +pas pleurer sottement devant une étrangère. +Pour éviter toute conversation, elle +appuya sa tête dans l’encoignure et feignit +de s’endormir, les mains croisées sur le petit +panier à couvercle où Maryvonne avait mis +à son intention des provisions de route.</p> + +<p>Les scènes paisibles et douces de sa jeune +vie se retraçaient à son souvenir avec la poignante +vivacité des choses récentes, dans +une clarté mystique de <i>Légende dorée</i>. Et, +bientôt, le mouvement du wagon aidant, +elle glissa vraiment au sommeil.</p> + +<p>En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que +trois de ses compagnes de route étaient descendues. +Il ne restait plus, à l’autre extrémité +du wagon, que les deux vieilles demoiselles, +somnolentes elles aussi… Par une +bizarre contradiction, elle eut un petit serrement +de cœur devant la place vide de la +dame dont elle avait fui tantôt les avances +probables ; mais elle aperçut à terre, devant +la place que la voyageuse avait occupée, +une image encadrée de noir… Avec sa vivacité +furtive, sa vibration émue de petite sauvageonne, +elle se pencha pour la ramasser. +L’image mortuaire représentait, d’un côté, +la Vierge au Calvaire, <i lang="la" xml:lang="la">Stabat Mater dolorosa</i>, +de l’autre le souriant et charmant visage +d’un jeune homme respirant la joie de vivre, +au bas duquel Jeanne lut ces mots :</p> + +<blockquote> +<p>Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, +mort à l’âge de vingt-huit ans, victime de son dévouement, +le 14 avril 1912, à bord du <i>Titanic</i>…</p> + +<p>Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée +au sort parmi les hommes présents, et gagnée par +Alexis Brumme, fut cédée par lui à une femme suppliante +qui portait un jeune enfant dans ses bras…</p> + +<p><i>Vous aimerez votre prochain comme vous-même.</i></p> + +<p><i>Il était le fils unique d’une femme, et cette femme +était veuve…</i></p> + +<p>Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le +ciel ceux que vous avez unis si étroitement sur la +terre. (<span class="sc">Fénelon</span>.)</p> +</blockquote> + +<p>« C’était son fils ! pensa Jeanne Ferval en +contemplant avec une douloureuse admiration +cette jeune tête charmante, qui s’était +dévouée à la mort pour sauver une autre +vie. La catastrophe du <i>Titanic</i> remonte à +huit mois à peine… C’est <i>son deuil</i> qu’elle +porte… »</p> + +<p>Oh ! quelle pathétique, noble et complète +histoire racontaient les lignes choisies pour +cette image !…</p> + +<p>Sans doute afin d’avoir toujours sous les +yeux ces traits chéris, la dame l’avait gardée +dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle +tenait tout à l’heure… En descendant hâtivement +pour changer de train, elle ne s’était +pas aperçue que l’image glissait à terre… +Certainement elle en avait d’autres chez +elle… Et celle-ci n’était pas tombée en des +mains indignes, ni même indifférentes… Ce +serait pour Jeanne un souvenir de la voyageuse +au regard si triste et si lumineux dont +elle se repentait maintenant d’avoir repoussé +la sympathie… Elle le glisserait dans +son paroissien, et elle « prierait pour l’âme +de Marie-Joseph-Alexis… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c3">III<br> +<span class="xsmall">PÈRE ET FILLE</span></h3> + + +<p>La prompte nuit de décembre était venue +depuis longtemps quand la jeune voyageuse, +tout étourdie par le bruit, descendit à la +gare Saint-Lazare, tenant d’une main son +petit panier, de l’autre un parapluie remarquable +par son manque de sveltesse.</p> + +<p>Habituée aux petites gares paisibles, intimes, +plantées comme de grands joujoux, +qu’elle a connues dans les localités bretonnes, +la pauvrette se sent bousculée, désorientée, +perdue… Ses yeux ne rencontrent que des +figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand +et fort, au visage glabre et pâle un peu empâté, +aux traits bourboniens, s’avance en +hésitant, comme s’il craignait de se tromper.</p> + +<p>— N’êtes-vous pas ?…</p> + +<p>Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement +précipité :</p> + +<p>— Jeannette,… c’est-à-dire Jeanne Ferval…</p> + +<p>— Ah ! il me semblait bien. Tu as beaucoup +grandi, mon enfant, depuis que je ne +t’ai vue… Tu dois avoir seize ou dix-sept ans ?</p> + +<p>— Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, +sans réfléchir.</p> + +<p>— Comment ? <i>monsieur</i> ! fit-il avec un +sourire embarrassé qui creusait de longues +rides dans ses joues trop blanches ; je n’ai +pourtant pas grandi, moi, pour que tu ne +me reconnaisses pas !…</p> + +<p>— Je vous demande pardon, mon père ; +je ne sais plus ce que je dis… Si fait, reprit-elle +en le considérant, je vous reconnais un +peu.</p> + +<p>— Eh bien ! mon enfant, nous allons… +Oui, pour tes bagages, on fera le nécessaire +demain… Mieux vaut ne pas nous mettre en +retard pour la rentrée de ma femme et de +tes sœurs.</p> + +<p>Quelques instants après, le père et la fille +prenaient place côte à côte dans un auto-taxi, +à travers la vitre embuée duquel +Jeanne jetait un regard étonné sur les innombrables +véhicules et les lumières aveuglantes +de Paris.</p> + +<p>M. Ferval toussota légèrement. Il avait +l’air très bon et un peu mal à l’aise :</p> + +<p>— Ma chérie, je tiens à te dire quelle part +j’ai prise à… la peine que tu viens d’éprouver… +J’aurais désiré être auprès de toi, en +ce moment si cruel. La malchance a voulu +que je fusse au lit, avec une mauvaise grippe, +dont je suis à peine remis… C’est pour cela +que je ne suis pas allé te chercher moi-même +à Quimper.</p> + +<p>Jeanne, qui le regardait avec une naissante +confiance, put constater qu’en effet il paraissait +las et déprimé. Elle aurait voulu lui +adresser, à son tour, quelques paroles vraiment +filiales, le remercier de sa bonne volonté +affectueuse ; mais la timidité, le manque +d’habitude la paralysaient… Et, pourtant, +elle le pressentait : chaque tour de roue qui +les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, +chaque minute de ce premier tête-à-tête +emportaient peut-être l’occasion unique +de renouer les liens naturels relâchés, presque +rompus par l’absence…</p> + +<p>La dernière fois que M. Ferval avait embrassé +sa fille, c’était — six années auparavant — à +la faveur d’une villégiature de sa +famille sur une plage bretonne. Il avait fait +un détour pour venir, tout seul, revoir la +fillette grandissante, dont sa seconde femme +se désintéressait si absolument qu’il n’eût +pas osé prendre l’initiative de la lui présenter. +M. Plémeur, de son côté, ne manifestait +aucun désir de connaître la remplaçante +de sa chère fille… Quelque prévu et légitime +que fût le second mariage de son gendre, la +vue de cette nouvelle Mme Ferval lui eût +été pénible… Tacitement, ils avaient donc +vécu à distance les uns des autres. Les années +s’étaient amassées insensiblement entre eux, +comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, +s’opposant aussi à tout contact, à tout +rayonnement affectueux.</p> + +<p>Et maintenant, ce père et cette fille, soudain +rapprochés, éprouvaient l’un et l’autre +la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se +parler. Les plus proches liens du sang ne suffisent +pas, en effet, pour établir ce langage +du cœur, basé sur les souvenirs, les petites +habitudes de chaque jour… On ne replace +pas un nid qu’on avait emporté, et l’on +n’obtient toute la confiance de l’oiseau +qu’avec ses premiers battements d’ailes.</p> + +<p>Jeanne fit effort pour murmurer :</p> + +<p>— Et ma petite sœur ? Il me tarde bien +de la connaître.</p> + +<p>Parfois, en effet, au milieu du bonheur +dont elle jouissait chez son grand-père, +l’image de cette « petite sœur » inconnue +avait traversé son esprit sous des couleurs +tentantes. Elle s’était figuré une tête bouclée, +des joues fraîches, sur lesquelles elle +mettrait de gros baisers, des yeux naïfs, se +levant sur elle, émerveillés par ses récits de +contes et de légendes, un rire argentin se +mêlant à sa voix, de petits pieds agiles courant +en même temps que les siens : toute une +série de petites scènes où elle jouait avec +conviction le joli rôle de sœur aînée.</p> + +<p>Aussi fut-elle un peu déçue, quand son +père répondit avec cet air d’ironie bénévole +qui semblait, chez lui, résumer toute une +philosophie :</p> + +<p>— Oh ! mais Georgette est presque une +grande personne : quatorze ans et demi ! +(Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze +ans en ont vingt.) Georgette, très +intelligente, très avancée, suit les conférences +de <i>Minerva</i> avec sa grande sœur +Marie-Louise… Elle prend des leçons de diction, +va en soirée, et se fait applaudir dans +la <i>Lettre de la Fauvette au Pinson</i>.</p> + +<p>L’auto avait débouché sur les grands boulevards, +des boulevards d’avant-guerre, fulgurants +des réclames lumineuses, rouges, +vertes, blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient +sous le ciel brumeux, comme de +gigantesques clins d’œil,… des boulevards de +cinq à sept, encombrés de véhicules de toutes +formes, de toutes grandeurs, allant du brillant +automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, +en passant par l’horrible <i>auto</i> gris, +bas et long comme un caïman, voiturant +presque au ras de terre d’hybrides créatures +amies des sports et de la poussière, le tramway +à traction électrique, le fiacre déjà presque +archaïque, attelé de la pauvre <i>Cocotte</i>, qui +se silhouette en cheval de bois rouge, le +lourd camion automobile, mastodonte des +temps nouveaux, tout cela rassemblé dans +le plus inextricable enchevêtrement, pouffant, +haletant, trépidant sur place, comme +secoué de soubresauts de colère, hoquetant +des menaces, exhalant une haleine +chargée des vapeurs du pétrole ou de l’essence…</p> + +<p>— Voici un aspect qui ne doit guère te +rappeler Quimper-Corentin, remarqua M. Ferval +pendant un de ces arrêts forcés.</p> + +<p>— Est-ce que… c’est toujours ainsi ?</p> + +<p>— Oh ! oui, surtout dans ce quartier, à +pareille heure. En s’éloignant du centre, on +pourrait encore découvrir — par exemple +aux alentours du Jardin des Plantes — de +tranquilles rues quasi provinciales…</p> + +<p>— Et vous avez préféré… ce bruit ?</p> + +<p>— Moi ?… Comme la plupart des Parisiens, +j’adorerais la campagne… Mais, d’abord, +expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du +bout de son gant, le grand bâtiment que tu +vois ici n’est autre que le <i>Crédit Mâconnais</i>, +où mon emploi m’appelle chaque jour, et +puis ma femme aime par-dessus tout l’animation +des boulevards, alors…</p> + +<p>Il achevait sa phrase par une flexion résignée +des épaules. Certes, surtout en ces dernières +années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère +surchauffée des bureaux mettait +parfois dans ses oreilles de pénibles sons de +cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs +papillonnantes, il lui était arrivé de formuler +le souhait du poète :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Oh ! n’entendre plus de paroles vaines !</div> +<div class="verse">Jouir des grands bois, des clairs horizons ;</div> +<div class="verse">Marcher tout le jour dans les vastes plaines,</div> +<div class="verse i2">Sans voir de maisons !…</div> +</div> + +</div> +<p>Mais il était enchaîné par la double raison +qu’il venait d’énoncer.</p> + +<p>De la haute et vaste façade du <i>Crédit +Mâconnais</i>, le regard de M. Ferval se porta +quelques instants plus tard, à la faveur d’un +nouvel encombrement, sur la coquette vitrine +d’un magasin de maroquinerie, où la vive +clarté des ampoules électriques, voilées de +fleurs de soie, mettait en valeur les bibelots +coûteux et superflus, ces caprices tangibles +de Paris.</p> + +<p>Au début de son veuvage, un soir d’hiver, +tout semblable à celui-ci, il était entré par +hasard dans ce magasin pour acheter un +porte-cartes. Il y avait là deux dames, évidemment +la mère et la fille. Cette dernière +portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé, +le plus bimbelotant de jolis petits +accessoires, qui puisse transposer en mineur +la coquetterie féminine. Ses cheveux et sa +carnation de blonde contrastaient plus étrangement +qu’harmonieusement avec ses yeux +noirs : du jais dans du corail rose et de l’or +pâle… Telle qu’elle était, en plein éclat de +jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à +peine), elle apparaissait éblouissante et minaudière, +au milieu des superfluités qui lui +formaient un cadre si adéquat. Elle n’était +pas de celles dont le charme, plus discret, se +dégage peu à peu… L’admiration que ressentit +le jeune veuf eut la soudaineté d’un +coup de soleil… Pour elle, du bout de ses +doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta +le porte-cartes dans son carton minuscule, +en l’effleurant de son regard, comme taillé +à facettes, qui semblait fait pour refléter la +lumière, et en le gratifiant de ce sourire +d’universelle coquetterie qu’elle prodiguait +à quiconque, pour la gloire de ses dents de +nacre.</p> + +<p>La triste solitude de son veuvage, la proximité +du <i>Crédit Mâconnais</i> et de la <i>Peau de +chagrin</i> (ainsi s’intitulait la maroquinerie des +boulevards), concoururent à ramener Jean +Ferval dans l’élégant magasin. La jolie +femme ne tarda pas à comprendre quel +attrait subissait ce nouveau client, tout à +coup si assidu. Elle-même portait le deuil +d’un mari, jeune officier qu’une banale et +tragique chute de cheval avait jeté inerte, +sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde +Valérie, mariée à dix-huit ans, avait déjà +une jolie petite fille de quatre ans, dont elle +s’embarrassait le moins possible, bien « qu’elle +l’adorât »… Depuis la mort de son mari, elle +était revenue auprès de sa mère dont le commerce +élégant lui plaisait, sur ces boulevards +qui étaient sa véritable patrie. On causa. La +fine mouche sut bientôt ce qui l’intéressait. +Elle se procura des renseignements qui, sans +représenter « le beau rêve », rendirent plus +souple et plus gracieuse encore la pratique +petite Parisienne qu’elle était. Avec une +mince fortune et un enfant en bas âge, il lui +serait assez difficile de se remarier. Jean +Ferval avait de l’avenir au <i>Crédit Mâconnais</i>, +une soixantaine de mille francs hérités +de ses parents… Son enfant était élevée par +le grand-père maternel… De plus, elle discernait +en lui ce que, dans son for intérieur, +un tantinet cynique, elle appelait « la bonne +pâte d’homme », pâte malléable et tendre +pour pâtisserie de ménage…</p> + +<p>En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante +de la <i>Peau de chagrin</i>, que sa belle-mère +avait cédée depuis quelques années, +pourquoi M. Ferval poussait-il un involontaire +soupir ?… Si bien plié au joug de Valérie +que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé +d’ailleurs par son admiration pour elle, s’il +avait souffert du caractère égoïste et volontaire +de sa compagne, cela avait été en +quelque sorte inconsciemment, avec la résignation +optimiste et fataliste qu’on oppose +aux inconvénients des saisons…</p> + +<p>Mais en présence de sa fille aînée, dont +l’humble deuil et le petit visage effarouché +lui inspiraient une pitié affectueuse, il se +demandait, avec une secrète inquiétude, quel +accueil Valérie réservait à la pauvre Jeanne +et ce qu’allait être leur vie commune.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c4">IV<br> +<span class="xsmall">PRÉSENTATION</span></h3> + + +<p>Le fiacre stoppa devant un immeuble du +boulevard Saint-Denis.</p> + +<p>— C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la +portière.</p> + +<p>Jeanne descendit ; tandis qu’il payait le +chauffeur, elle restait debout sur le trottoir, +immobile, inexpressive en apparence ; mais +son cœur battait à gros coups, sous l’humble +petite jaquette noire et sous l’étole de faux +astrakan laineux.</p> + +<p>— Montons, dit son père en revenant vers +elle, presque aussi ému, bien qu’un sourire +encourageant flottât sur ses lèvres.</p> + +<p>Il soufflait un peu en gravissant l’escalier +ciré, feutré d’une moquette, mais assez raide. +A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du +regard.</p> + +<p>Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire +qui prenait une expression pénible, il +lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel.</p> + +<p>— Encore deux étages, murmura-t-il, au +quatrième. Nous payons ce perchoir deux +mille cinq cents francs… et il n’y a pas même +d’ascenseur !</p> + +<p>— Cela doit bien vous fatiguer, dit la +jeune fille, qui sentait s’éveiller sa sollicitude +filiale.</p> + +<p>L’éternel mouvement d’épaules, mimique +des <i>Philosophes sans le savoir</i>, fut la seule +réponse de M. Ferval ; mais, au fond, il était +touché et surpris de cette marque d’intérêt +si simple, à laquelle il n’était pas habitué.</p> + +<p>Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de +l’immeuble, sur un long palier que les Ferval, +seuls locataires de l’étage, avaient décoré de +plantes vertes et de sièges de jardin.</p> + +<p>— Notre serre, dit-il, avec sa douce +ironie.</p> + +<p>Une jeune bonne, d’aspect très négligé, +leur ouvrit la porte de l’appartement.</p> + +<p>— Madame est-elle rentrée ?</p> + +<p>— Non, monsieur, pas encore.</p> + +<p>En fait de répit, le pauvre cœur humain +est reconnaissant de la moindre offrande : en +voyant différer la présentation qu’ils redoutaient +l’un et l’autre, M. Ferval et Jeanne +poussèrent, chacun de leur côté, un instinctif +soupir de soulagement.</p> + +<p>La jeune bonne, qui, avec ses savates, son +tablier maculé, ses cheveux mal peignés, se +piquait d’être « à la mode », dans une robe +aussi étroite que possible, jeta sur « cette +nouvelle demoiselle » des regards d’avide +curiosité et la jugea aussitôt <i>sans aucun chic</i>.</p> + +<p>M. Ferval et sa fille entrèrent dans le +salon ; il toucha le commutateur électrique ; +Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux +fenêtres, dont le meuble de satin cerise et les +bibelots provenant d’un rayon d’<i>articles de +Paris</i> étaient d’une frappante banalité.</p> + +<p>Jeanne avait été élevée dans la plus naïve +simplicité, mais trop près de la nature, et +parmi des choses trop imprégnées de l’âme +du passé, pour n’avoir pas le sentiment du +vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on +pourrait appeler l’indigence morale de ce +salon.</p> + +<p>— Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton +manteau, mon enfant.</p> + +<p>A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on +entendit carillonner le timbre de la porte.</p> + +<p>Instinctivement, elle regarda son père avec +une expression qui le toucha. N’était-il pas +désormais son unique appui dans ce milieu +si étranger ?…</p> + +<p>Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager, +mais le regard qu’il lui jeta n’était pas +lui-même sans anxiété.</p> + +<p>La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval +entra, suivie de ses filles. Jeanne, toute palpitante +de timidité, s’était levée brusquement. +Elle ne vit d’abord que la jolie dame, +encore très jeune, qui s’avançait, la tête +haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de +blanc, braquant sur elle un face-à-main.</p> + +<p>Mme Ferval portait un costume de velours +vert, qui faisait ressortir ses cheveux d’or, +son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts +de Jeanne ne pouvaient discerner le +léger mais savant arrangement. Sur son chapeau +retombait, en duveteuse cascade, une +<i>pleureuse</i> de même couleur.</p> + +<p>Son mari se hâta de faire un geste de présentation :</p> + +<p>— Ma chère amie, voici ma fille Jeanne… +La pauvre enfant est un peu dépaysée,… un +peu troublée… Je la recommande à toute ta +bienveillance… et à l’amitié de ses sœurs.</p> + +<p>M. Ferval, en achevant ces quelques mots, +passa machinalement sur son front moite la +pochette de soie qui dépassait la poche de +son veston. Jamais orateur, à la tribune pour +un débat orageux, n’eut à faire sur lui-même +l’effort que venait de lui coûter ce petit +exorde de la vie commune.</p> + +<p>Jeanne, légèrement poussée par son père, +fit un pas en avant.</p> + +<p>— Bonjour, madame, murmura-t-elle +d’une voix étouffée.</p> + +<p>Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses +yeux noirs un peu saillants, continuait à +l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité +d’investigation particulière au regard +féminin.</p> + +<p>En moins de temps qu’il n’en faut, certes, +pour l’écrire, elle avait inventorié le petit chapeau +de crêpe poussiéreux du voyage, le costume +mal coupé, les chaussures trop fortes. +Et aussi le teint cuivré, les yeux d’un brun +d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs +de ce visage sans éclat…</p> + +<p>Un sourire, où l’on eût vainement cherché +la bienveillance sollicitée, mais qui n’était +point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur +la nacre de ses dents.</p> + +<p>— Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle, +fit-elle en secouant du bout des doigts +la main gantée de laine noire de sa belle-fille.</p> + +<p>— Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié +de l’appeler par son prénom, et que Jeanne, +de son côté…</p> + +<p>— Oh ! mon ami, ne contrains pas +Mlle Ferval à me donner un titre que je ne +revendique nullement… Il me faut du temps +pour me familiariser avec une présence aussi +nouvelle… Je vais enlever mon chapeau et +dire qu’on serve le dîner.</p> + +<p>Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons, +et Jeanne vit alors seulement les deux jeunes +filles dont l’une était « sa petite sœur ». +Hélas ! elle la voyait trop tard pour éprouver +le tendre attrait qu’elle avait espéré.</p> + +<p>Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise, +dans un costume de velours taupe à +ceinture « petit abbé », avait déjà la tournure +d’une jeune personne. Son chapeau fleuri de +minuscules roses de soie et ses cheveux bruns +crépelés encadraient un minois pointu, futé, +aux yeux noirs pétillants, qui serait sans +doute séduisant dans quelques années, mais +qui, pour le moment, donnait l’impression +d’une précocité plutôt déplaisante.</p> + +<p>Marie-Louise Arvennes, née du premier +mariage de Mme Ferval, était une grande et +belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais +et potelé, les traits charnus, les grands yeux +bleus pleins de franchise formaient un ensemble +sympathique ; mais, d’une coxalgie +qu’elle avait eue dans son enfance, il lui était +resté une claudication très accentuée qui +déparait son allure.</p> + +<p>— Georgette, embrasse donc ta sœur, dit +M. Ferval, plus libre depuis que sa femme +avait quitté le salon.</p> + +<p>— Bonsoir, ma chère, minauda la jeune +péronnelle en lui effleurant la joue de sa +petite bouche mièvre et dédaigneuse.</p> + +<p>Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun +élan pour répondre à cette dérisoire caresse.</p> + +<p>Marie-Louise, qui observait cette scène, +haussa les épaules.</p> + +<p>— Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au +timbre agréable bien qu’un peu garçonnier, +je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue.</p> + +<p>— Merci, mademoiselle.</p> + +<p>— Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes +des quarts de sœurs… puisque je suis la +demi-sœur de Georgette… L’arithmétique +nous l’enseigne : la moitié de la moitié…</p> + +<p>M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance ; +il l’avait connue toute petite, +elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait +presque autant que sa fille Georgette, dont +le caractère peu affectueux ne lui donnait +guère satisfaction.</p> + +<p>Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler +un peu, sous les bons baisers dont la gratifiait +Mlle Arvennes.</p> + +<p>— En attendant le dîner, reprit celle-ci, +venez dans ma chambre, si vous désirez vous +recoiffer, vous laver les mains.</p> + +<p>— C’est cela, mes enfants, allez, approuva +M. Ferval tout heureux.</p> + +<p>— Tu aurais pu dire : dans notre chambre, +rectifia Georgette avec l’ombrageuse dignité +des très jeunes personnes.</p> + +<p>— Ma petite, en ma qualité d’aînée…</p> + +<p>— Le droit d’aînesse n’existe plus en +France. Ce n’est pas comme en Angleterre… +Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons !</p> + +<p>Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire.</p> + +<p>— Jojotte, tu deviens pédante ! Les conférences +de <i>Minerva</i> te tournent la tête.</p> + +<p>La porte du salon se referma sur les trois +jeunes filles.</p> + +<p>Un couloir séparait l’appartement en +deux : le salon, la salle à manger, pièces destinées +<i>à être vues</i>, étaient assez vastes, et +avaient chacune deux fenêtres sur le boulevard, +tandis que les chambres, beaucoup +moins grandes, donnaient sur une cour triste +et resserrée. Mais l’électricité était installée +partout, de sorte que, dans la chambre des +deux sœurs où pénétra Jeanne, les meubles +gentiment ripolinés ressortaient gaiement +sous la claire lumière,… ainsi que les petits +bibelots et souvenirs disposés sur des étagères +ou épinglés aux murs.</p> + +<p>Georgette tendit son bras fluet vers une +photographie encadrée de soie Pompadour : +une femme en tunique orfévrée, levant au +ciel ses mains chargées de bagues, ses lèvres +entr’ouvertes, ses yeux extatiques étoilés de +cils… Et, avec un trémolo dans la voix :</p> + +<p>— Ah ! Marie-Louise, est-il assez ressemblant, +ce portrait de notre grande Judith +Vernon !</p> + +<p>— Oui, en plus jeune…</p> + +<p>— Oh ! ma chère, les années glissent sur +ces femmes-là…</p> + +<p>— Et sur leurs perruques…</p> + +<p>— Marie-Louise, tu es révoltante… Pour +moi, il me semble avoir fait un rêve glorieux. +Quand je pense que nous avons vu de près +cette admirable Judith, la créatrice de +<i>Jeanne Hachette</i>, de <i>Didon</i>, de <i>la Dame aux +roses</i>,… que nous avons entendu sa voix,… sa +céleste voix d’argent, nous faire cette délicieuse +conférence : <i>Comment je me maquille</i>,… +et que…</p> + +<p>— Oui, oui, mais tu m’empêches de faire +à ta sœur les honneurs du cabinet qu’il serait +plus juste d’appeler : l’armoire de toilette… +Ma chère, vous connaissez le proverbe : « La +plus jolie fille du monde… » Mais vous trouverez +là ce qu’il faut pour vous recoiffer, <i lang="la" xml:lang="la">et +cætera</i>.</p> + +<p>Mlle Georgette daigna tourner les yeux +vers la nouvelle venue. Ses cils noirs distillèrent +une malice soudaine :</p> + +<p>— Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas +beaucoup d’art, à Quimper-Corentin ?</p> + +<p>Depuis qu’elle était seule avec les jeunes +filles, Jeanne commençait à se remettre de +l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors. +Piquée au jeu par l’air moqueur de sa cadette, +elle répondit d’un ton ferme et posé :</p> + +<p>— Vous vous trompez, Georgette… Mon +cher grand-père était poète et artiste… Il m’a +enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle… +Je ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai…</p> + +<p>La fillette poussa un petit cri aigu, et les +mains jointes, les yeux levés comme la +Judith Vernon du portrait :</p> + +<p>— <i>Jamais allée au théâtre !</i>… C’est inconcevable !…</p> + +<p>Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit +avec la même fermeté, puisée moins encore +dans son amour-propre que dans la volonté +de rendre hommage à une chère mémoire :</p> + +<p>— Mais grand-père m’a lu et commenté +les chefs-d’œuvre de Corneille, de Racine, de +Molière… Quelques belles pièces modernes +aussi, comme celles d’Henri de Bornier, de +Rostand…</p> + +<p>— Bravo, ma chère ! défendez-vous, approuva +Marie-Louise… Mais trêve de conférence +contradictoire… Apprêtons-nous pour +le dîner.</p> + +<hr> + + +<p>Dix minutes plus tard, la famille se trouvait +réunie autour de la table, où Jeanne, en +face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une +invincible timidité. Cependant elle avait +faim, n’ayant fait, durant le voyage, que peu +d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes, +elle n’avait été accoutumée, chez le sobre +M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au gaspillage ; +mais on y mettait en pratique cette +conception chrétienne de la vie matérielle, +qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel +ascétisme, comporte pour chacun, maîtres +et serviteurs, le réconfort nécessaire ; la province +a le monopole de ces tables familiales +où l’on sert, avec des ressources modestes, +de beaux fruits, du lait pur, du beurre frais, +où les plats, simples et peu nombreux, sont +assez abondants pour satisfaire pleinement +l’appétit.</p> + +<p>D’abord éblouie par l’élégance des dames +Ferval, Jeanne éprouve maintenant un étonnement +contraire, devant la soupière bien +petite pour cinq personnes, où nagent, dans +un bouillon maigre et inodore, quelques +tranches de <i>flûte</i>… Et elle donne un souvenir +attendri (car, maintenant, toutes ces choses — même +les plus prosaïques — font partie +du cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne, +constellé d’<i>yeux</i>, sucré, onctueux… +Oh ! le geste familier de grand-père découvrant +la soupière !</p> + +<p>— Un peu de potage, mon enfant ?</p> + +<p>— <i>Oui, grand</i>… Oui, mon père, murmure-t-elle, +rejetant la brève illusion, avec le frisson +d’un oiseau qui s’ébroue.</p> + +<p>Dans le creux à peine rempli de l’assiette, +chacun puise en silence quelques cuillerées. +Puis la voix mécontente de Mme Ferval +exprime ce que chacun pensait <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> :</p> + +<p>— Ce potage est tiède…</p> + +<p>La jeune bonne, appelée d’un coup de +timbre, se présente, d’un air à la fois effronté +et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné, +avec lequel elle effectuait tantôt +d’approximatifs nettoyages, contre un tablier +à peu près blanc.</p> + +<p>— Vous n’avez donc pas fait chauffer le +bouillon, Éva ?</p> + +<p>— Oh ! pensez-vous !… Madame pense-t-elle !… +corrige-t-elle aussitôt sous un regard +foudroyant de la « patronne ». Il n’est peut-être +pas resté assez longtemps sur le feu… +Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour +ajouter…</p> + +<p>— Il suffit ! Changez les assiettes et servez-nous.</p> + +<p>Quel malin besoin éprouve cette intolérable +Éva d’initier Jeanne Ferval aux expédients +du ménage, en mentionnant le médiocre +restaurant qui collabore aux menus +de la dernière heure ?…</p> + +<p>Au potage succédèrent de petits restes de +bœuf bouilli nageant dans une sauce brune +plus vinaigrée que beurrée ; puis quelques +tranches d’œufs durs et de pommes de terre +engluées d’une sorte de colle décorée du nom +de sauce blanche.</p> + +<p>Pour partager ces piètres mets entre cinq +convives, tout en réservant la part de la +bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette +maëstria dans la parcimonie que connaissent +certaines maîtresses de maison parisiennes. +La frénésie contagieuse qui s’appelait <i>Paraître</i>, +et qui, avant la guerre, s’étendait du +monde à la moyenne bourgeoisie, condamnait +souvent ses victimes à de véritables +<i>restrictions alimentaires</i>. Ne fallait-il pas +payer le loyer relativement cher, les costumes +à la mode, les cours mondains, +l’abonnement aux conférences de <i>Minerva</i> ?</p> + +<p>Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment +ces miettes peu savoureuses, tout +en commentant la causerie à laquelle elles +venaient d’assister. Georgette, pour laquelle +Mme Ferval semblait avoir un faible prononcé, +babillait avec autant de liberté qu’une +grande personne.</p> + +<p>— Nous sommes toutes allées féliciter +Judith Vernon, lui offrir des fleurs… Et, +conclut-elle triomphalement, comme je suis +la plus jeune auditrice de <i>Minerva</i>, j’ai eu +le grand honneur d’être embrassée par l’illustre +Judith !…</p> + +<p>M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage +qui s’infiltre trop souvent dans les +mœurs bourgeoises choquait ses principes, +mais un homme occupé tout le jour dans les +bureaux d’une banque n’a pas le temps ni +la compétence nécessaires pour diriger une +éducation féminine.</p> + +<p><i>Minerva</i> était une université mondaine +que fréquentaient des jeunes femmes et +jeunes filles distinguées… Craignant de passer +pour arriéré et tyrannique en opposant +son <i>veto</i>, il se contentait de combattre les +enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon +sens.</p> + +<p>— Une accolade de Judith Vernon ! fit-il +gravement ; elle a dû te laisser sur la joue +un échantillon de sa poudre et de sa crème +de beauté : document précieux pour compléter +sa conférence !</p> + +<p>Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher +de sourire. Mais Georgette pinça une +petite bouche scandalisée :</p> + +<p>— Oh ! papa ! Tu critiques toujours les +programmes de <i>Minerva</i>… Ne trouvais-tu +pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus, +l’auteur des <i>Conseils à Simonne</i>, fût chargé +de nous faire un cours de morale ?</p> + +<p>— C’est qu’avant de s’improviser moraliste, +avec ces fameux <i>Conseils à Simonne</i>, Claude +Fabus a écrit des livres fort peu édifiants.</p> + +<p>— Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval, +que ses cours de <i>Minerva</i> sont parfaits de +tact.</p> + +<p>— Soit ! Mais ces éducateurs, pour le +moins imprévus, me font toujours l’effet du +loup déguisé en berger.</p> + +<p>— Vous avez raison, père, approuva +Marie-Louise ; pour ma part, je ne partage +pas l’engouement général à l’égard de ces +arrivistes qui prennent le chemin de Damas +pour aller à l’Académie,… comme le dit ma +tante Marnière…</p> + +<p>— Fais-nous grâce des idées de ta tante, +interrompit sèchement Mme Ferval. Qu’elle +élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et +de Mme de Maintenon… si bon lui semble !</p> + +<p>— Mais, maman, Marguerite et Henriette +ne sont pas des jeunes filles <i>démodées</i>. Ma +tante les garde auprès d’elle, surtout depuis +son veuvage ; mais elle est loin de s’opposer +à leur développement intellectuel…</p> + +<p>Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli +significatif rapprocher les fins sourcils de +Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé +avec sa belle-sœur.</p> + +<p>Éva reparut, apportant une mince tranche +de viande rouge sur une bouillie vert-pré : +le rosbif aux épinards provenant de chez +Rissolet.</p> + +<p>Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter +comme ses sœurs, elle ne faisait que deux ou +trois bouchées des illusoires rondelles de +pain de fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille +avait été vidée.</p> + +<p>— Etes-vous toujours aussi… affamée ? +demanda Mme Ferval avec un sourire contraint.</p> + +<p>— Je mange beaucoup de pain, il est vrai, +balbutia-t-elle en rougissant.</p> + +<p>— Je n’ai nullement l’intention de vous +le reprocher… Seulement, avec du pain riche +on ne peut guère satisfaire un appétit… rustique. +Éva, apportez de votre pain pour +Mlle Jeanne…</p> + +<p>Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout +à dix-huit ans, de posséder un appétit « rustique »… +et il serait vraiment abusif d’étendre +jusqu’au pain nourricier les distinctions sociales ! +Mais certaines nuances, à tort ou à +raison, semblent traduire des intentions blessantes. +Jeanne comprit qu’aux yeux dédaigneux +de Georgette, par exemple, manger +« du pain de la bonne » constituait une infériorité +marquée. M. Ferval lui-même se sentit +mécontent et gêné.</p> + +<p>Au dessert figurèrent quelques oranges +décoratives, et de petites pommes à demi +gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions +de Maryvonne.</p> + +<p>— Si vous vouliez me permettre, madame. +J’ai apporté quelques fruits… Le panier est +resté, je crois, dans le salon…</p> + +<p>Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps +absente. Quand l’humble panier noir +à couvercle, tout poudreux du voyage, fit +son apparition, Georgette eut un sourire +moqueur. Mais il en sortit de belles et odorantes +pommes, auprès desquelles celles de +la table avaient l’air d’affreux avortons,… +des poires duchesses, cueillies au dernier +automne dans le jardin de M. Plémeur,… une +galette dorée exhalant la plus appétissante +odeur de pâte fraîche.</p> + +<p>— La galette du Chaperon rouge ! murmura +Georgette.</p> + +<p>— En effet ! riposta Marie-Louise ; car sa +vue suffirait à donner une faim de loup…</p> + +<p>— Quels superbes fruits ! dit M. Ferval +en ouvrant une poire juteuse et parfumée, +tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses +investigations, chuchotait :</p> + +<p>— Il y a aussi du beurre, madame ! Ce ne +sera pas la peine d’en acheter demain…</p> + +<p>— Emportez ce panier à la cuisine, interrompit +Mme Ferval avec impatience.</p> + +<p>Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient +avec gourmandise les fruits tendres +et savoureux, dont les pelures se déroulaient +sous le couteau, en rubans vert pâle ou jaune +d’or. Dans les yeux de la jeune bonne, chichement +nourrie, Jeanne lut une convoitise +quasi enfantine, et n’écoutant que son bon +cœur :</p> + +<p>— Voulez-vous me permettre, madame, +de donner un de ces fruits à… Éva ?</p> + +<p>— Oh ! vous êtes libre d’en disposer, fit +Mme Ferval d’un air surpris et ombrageux. +Prenez ce que mademoiselle vous offre.</p> + +<p>Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse, +en murmurant à peine un « merci ».</p> + +<p>La pauvre Jeanne succombait de fatigue ; +aussi accepta-t-elle volontiers d’aller se +mettre au lit tout de suite.</p> + +<p>— Bonsoir, mon père, fit-elle avec un +mouvement timide pour embrasser M. Ferval ; +lui-même aurait voulu lui donner cette +marque d’affection, mais, craignant d’exciter +des jalousies, il se contenta de serrer la petite +main légèrement brunie qui s’avançait vers +la sienne. Déçue, interdite, Jeanne dit un +bonsoir plus timide encore à sa belle-mère, +à ses sœurs…</p> + +<p>Un grand cabinet pourvu d’une petite +fenêtre avait été meublé pour elle d’un lit +de fer, d’une chaise, d’une table de toilette. +Après une courte prière, la pauvrette, toute +frissonnante, se glissa entre ses draps, que +nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et +elle s’endormit en pressant contre ses lèvres, +avec une touchante ferveur d’orpheline, la +médaille de la sainte Vierge qu’elle portait +au cou.</p> + +<p>Jeanne rêva qu’elle s’en allait seulette, +coiffée comme le Chaperon rouge, et, comme +lui, portant une galette et un pot de beurre. +Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur +de coquelicot, était noir ainsi que son +costume. Le cœur rempli d’une tendre +anxiété, elle se dirigeait vers une maisonnette +où devait se trouver grand-père Plémeur, +malade,… quand deux louveteaux lui +barraient le chemin. Détail particulier, à +peine étrange en rêve : l’un d’eux avait le +visage pointu, l’air moqueur de Georgette ; +l’autre, la figure hardie et commune d’Éva. +Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient +pot de beurre et galette… Jeanne +leur échappait, pour courir, toute palpitante, +vers la maisonnette aperçue. De ses deux +mains étendues, de son buste projeté en +avant, de tout son pauvre cœur haletant, +elle heurtait la porte close en appelant : +<i>Grand-père ! Grand-père !</i>… Mais, au froid +qui la pénétrait, elle sentit que grand-père +Plémeur n’était plus là… Et elle se réveilla +en pleurant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c5">V<br> +<span class="xsmall">DEMI-SŒURS ET QUARTS DE SŒUR</span></h3> + + +<p>La divergence que nous avons pu constater +entre les idées de Marie-Louise Arvennes +et celles de sa cadette provenait de +leurs natures respectives, mais aussi de l’influence +qu’avait eue, sur l’esprit de la première, +Mme Marnière, sa tante paternelle.</p> + +<p>Lorsque sa mère s’était remariée avec +M. Ferval, Marie-Louise était une jolie petite +fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type +même du « bel enfant ». Mais, en dépit de ses +florissantes apparences, elle commença insensiblement +à traîner la jambe, puis à +marcher en boitillant. Les jeunes bonnes, à +l’inexpérience desquelles elle était abandonnée +la plupart du temps, n’y faisaient +même pas attention, et quand la mère s’en +aperçut, il était trop tard : Marie-Louise +était atteinte d’une coxalgie et devait, par +suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse +toute sa vie. D’abord soignée à Berck +la pauvrette, si gaie, si remuante, dut rester +étendue, pendant de longs mois, dans une +gouttière. Elle en sortit amaigrie, pâlie, et +les médecins exigèrent pour elle une vie libre, +saine, au grand air.</p> + +<p>Mme Marnière, qui avait deux fillettes de +son âge, et qui habitait, à Bourg-la-Reine, +une gentille maison entourée d’un jardin, +offrit alors de se charger d’elle. Il y avait +incompatibilité d’humeur entre cette femme +de trente ans, simple, sérieuse, profondément +affectueuse sous des dehors un peu froids, et +sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait +en Marie-Louise que l’enfant de son frère. +Celle-ci fut donc élevée avec ses cousines +jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie +familiale avaient laissé dans son cœur une +profonde empreinte. Sans doute, au contact +des jeunes filles « modernes » qu’elle fréquenta +ultérieurement, elle prit une allure, +un ton quelque peu garçonniers ; mais elle +ne devait pas oublier le vivant exemple que +lui avait donné sa tante Mathilde, comme +épouse et mère chrétienne.</p> + +<p>Veuve aujourd’hui, après avoir soigné +avec le plus absolu dévouement un mari prématurément +infirme, Mme Marnière vivait +entre ses deux filles, Marguerite et Henriette, +dans la petite maison de Bourg-la-Reine +qu’elle n’avait pas quittée.</p> + +<p>Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter +la veuve remariée de son frère, +Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue +Marie-Louise en se tenant à l’écart, se contraignait +à figurer parfois au <i>jour</i> de sa belle-sœur. +M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait +beaucoup d’estime ; elle lui savait gré, surtout, +de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise.</p> + +<p>Mme Ferval, secrètement piquée de sentir +subsister l’influence de sa belle-sœur dans +les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette +une préférence marquée ; elle était +fière de cette enfant précoce, qui lui faisait +déjà honneur « dans le monde ».</p> + +<p>L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval +avait été pour elle une très désagréable surprise. +Elle avait toujours pensé que l’avenir +de cette belle-fille inconnue était fixé auprès +de son grand-père. M. Plémeur pouvait vivre +de nombreuses années encore, et elle ignorait +qu’il eût aliéné ses droits sur sa maison. +Force lui fut pourtant de modérer, vis-à-vis de +son mari, l’expression de son mécontentement. +M. Ferval, si paternellement bon +pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit +d’espérer les mêmes procédés envers sa fille +Jeanne ?</p> + +<p>Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée +de celle-ci, sans amener de changements notables +dans les dispositions et les sentiments +respectifs que nous avons vus s’ébaucher le +premier soir. On était en pleine saison de +visites, de conférences. Mme Ferval sortait +beaucoup avec ses filles ; Jeanne restait +seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle +n’avait pas encore le courage de reprendre +aucune des occupations qui lui plaisaient +tant <i>là-bas</i> : étudier, lire, dessiner. Est-ce +que rien de tout cela pouvait s’imaginer sans +la douce direction de grand-père Plémeur, +son bon regard lumineux, approbateur ? Cependant, +au bout de quelques jours, le souvenir +même de son aïeul lui inspira la volonté +de réagir. Ne devait-elle pas à cette chère +mémoire de ne pas donner à sa nouvelle +famille le spectacle du découragement et de +l’inaction ?</p> + +<p>Elle se mit donc à retirer du fond de sa +malle les quelques livres, les souvenirs rapportés +de Quimper.</p> + +<p>Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne +suspendit, avec la branchette verte des dernières +<i>Pâques fleuries</i>, le petit crucifix d’ivoire +que l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première +communion et la photographie de son +aïeul…</p> + +<p>Un instant, elle hésita, songeant à épingler +au mur l’image mortuaire trouvée par elle +dans le wagon… et qu’elle gardait comme un +souvenir mystérieusement associé à ses impressions +d’orpheline exilée… Mais il lui eût +été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion +que lui avait causée le regard de la dame +inconnue, doux comme un regard d’outre-tombe. +Elle se ravisa, et mit l’image dans +son livre de messe, un joli missel dont elle +avait aquarellé elle-même les pages.</p> + +<p>Elle retrouva également au fond de sa +malle une petite étagère à son usage, dont +elle rajusta les planchettes démontées, et +sur laquelle elle disposa les quelques volumes +apportés de Quimper. Elle poussa un +soupir de satisfaction en contemplant ces +brindilles du nid détruit. La pièce exiguë où +elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère.</p> + +<p>A la fin de cette journée, elle s’endormit +avec plus de douceur, non sans avoir pieusement +effleuré d’un baiser le crucifix de sa +première communion et le portrait de son +grand-père… non sans avoir aussi murmuré +une prière <i>pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis +Brumme</i>…</p> + +<p>Par suite du genre de vie qu’elle avait +mené, l’esprit de Jeanne Ferval était à la +fois plus sérieux et plus neuf que celui des +autres jeunes filles ; son imagination n’avait +formé aucun de ces rêves candides, mais romanesques, +qui sont les premiers balbutiements +du cœur féminin. Non seulement le +cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait +pas le classique cousin ou l’ami d’enfance +qui fournit le prétexte d’une idylle,… +mais elle n’avait jamais eu la velléité de se +choisir « un idéal » parmi les poètes, les +peintres illustres, les grands capitaines. +Jeanne pouvait admirer une page littéraire +sans évoquer le fantôme de son auteur… Elle +contemplait la pure beauté de la <i>Madone au +Grand-Duc</i> (dont l’abbé Lejal possédait une +copie) sans que la beauté de Raphaël vînt +mêler son souvenir à cette ravissante image. +Son cœur demeurait la petite source limpide, +où l’ombre même de l’amour ne s’est +pas reflétée. Or, pour la première fois elle +venait de concevoir une admiration, non +plus abstraite,… une sympathie spontanée, +enveloppant cette mère à peine entrevue et +le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci n’appartînt +plus à ce monde, cela n’empêchait nullement +l’éveil ingénu de son premier rêve… +Le passereau qui se pose sur un cyprès +chante, comme les autres, sa romance printanière, +et la petite touche de mélancolie +qu’elle en reçoit la rend plus touchante et +plus pure.</p> + +<p>Autour de cette jeune tête masculine, +Jeanne voyait l’auréole du courage, de l’abnégation. +Elle croyait, en l’admirant, ne +vénérer que ces vertus,… de même qu’en +priant <i>pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis</i> +elle avait l’intention de faire simplement un +acte de foi et de charité… Mais quelque chose +d’étrangement doux palpitait dans son cœur. +Comment la naïve petite solitaire de dix-huit +ans, élevée entre un grand-père, un +prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître +l’Amour voletant sur un tombeau +avec des ailes d’ange ?…</p> + +<p>Le lendemain du jour où Jeanne avait +arrangé ses affaires dans le petit coin qui lui +était dévolu, Mlle Georgette, passant par la +porte entr’ouverte sa figure de furet, avisa +l’étagère aux livres. Sa curiosité l’emporta +sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle +témoignait à Jeanne.</p> + +<p>— Voilà donc ta bibliothèque ! fit-elle en +entrant avec son sourire moqueur. Voyons !</p> + +<p>Et, copiant sa mère, le regard filtré entre +les cils, elle lut tout haut le titre des volumes : +le <i>Saint Évangile</i>, l’<i>Imitation</i>, <i>la Vie dévote</i>, +<i>la Vraie dévotion à la Sainte Vierge</i>. Des +livres de piété ! Le <i>Latin liturgique</i>.</p> + +<p>— Oh ! par exemple ! Cela t’intéresse, ma +chère ?</p> + +<p>— Beaucoup, avoua Jeanne ; je l’avais +étudié avec l’abbé Lejal… Grâce à lui, je +peux comprendre tous les offices en latin,… +les psaumes, les hymnes dans leur concision +si belle, si frappante.</p> + +<p>— Oh ! ce doit être palpitant ! railla Georgette, +piquée de jalousie, en découvrant à +« cette petite sauvage », comme l’appelait +Mme Ferval, plus d’instruction qu’on ne +pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,… Racine,… +Molière,… La Fontaine,… Mme de +Sévigné… Les éternels classiques dont on +nous rebat les oreilles… En fait de littérature +moderne, c’est plutôt court : <i>l’Art d’être +grand-père</i>… et… des Zénaïde Fleuriot !</p> + +<p>— Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise, +attirée par la voix surette de sa +cadette, que, pour une bibliothèque portative, +la vôtre est fort bien composée ?… Des +livres pieux, qui sont en même temps des +chefs-d’œuvre… Nos meilleurs classiques… +Le plus tendre sourire de Victor Hugo… Et, +pour délassement, ces romans si frais, si +limpides, à la fois gais et doucement mélancoliques, +dont Zénaïde Fleuriot avait le +secret…</p> + +<p>— Bien simplet, bien anodin, ma chère, +minauda Georgette.</p> + +<p>— Vous appréciez notre romancière bretonne, +Marie-Louise ? fit Jeanne en tournant +un regard éclairé vers celle qui s’intitulait +amicalement son « quart de sœur ». Non seulement +elle m’a charmée par les qualités que +vous énoncez, mais son nom m’est cher et +familier pour l’avoir entendu souvent de la +bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère +avaient été liés d’amitié avec Mlle Fleuriot… +et lorsque nous allions à Locmariaquer, nous +déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans +un beau vieux manoir de ce village que l’auteur +d’<i>Aigle et Colombe</i> passait l’été.</p> + +<p>Une exclamation pointue comme un cri +de souris interrompit la conversation. C’était +Mlle Georgette qui venait de découvrir le +missel de Jeanne et le feuilletait.</p> + +<p>— Marie-Louise, vois donc !… L’image +mortuaire du fils Brumme ! Comment se +trouve-t-elle là ?</p> + +<p>Jeanne eut un mouvement instinctif pour +arracher le pieux souvenir à ces mains maigrelettes +et fureteuses, comme si elles l’eussent +profané en le touchant. Il lui semblait qu’un +petit roquet glapissant venait de faire irruption +dans la chapelle blanche de son rêve. +Mais elle s’arrêta, rougissante, puis un peu +pâle.</p> + +<p>— Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne ? +demandait Marie-Louise en fixant sur elle +le franc et clair regard de ses yeux bleus.</p> + +<p>— Ce doit être la dame qui se trouvait +avec moi, quand j’ai quitté Quimper… Nous +avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une +de l’autre… Elle a changé de train pendant +que je dormais…, puis j’ai ramassé cette +image qu’elle avait dû laisser tomber…</p> + +<p>— Tout s’explique, fit Georgette. A voir +ce souvenir dans ton paroissien, on aurait +pu supposer que ce beau jeune homme était +ton parent ou ton fiancé ! Tandis que tu ne +le connaissais nullement… et sa mère, pas +davantage…</p> + +<p>Jeanne eût ressenti moins vivement une +brutale injustice que cette réflexion de sa +cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent +les paupières, et la rougeur ardente qui +lui monta au visage transforma le « petit +sou de cuivre » en un petit sou de cuivre +rouge.</p> + +<p>— On peut prier pour un défunt sans +l’avoir connu, murmura-t-elle. D’ailleurs, sa +mère m’a paru très sympathique, très +bonne… Je suis sûre qu’elle allait me parler… +lorsque j’ai fermé les yeux.</p> + +<p>Car Jeanne se le rappelait avec regret et +confusion : elle avait clos ses paupières, par +timidité, comme on ferme la porte au nez +d’une indiscrète.</p> + +<p>— Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre +assez curieuse. Mme Brumme est une +très ancienne amie de ma tante Marnière ; +elle a vu naître mes cousines Marguerite et +Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et +m’a connue moi-même toute petite, quand +j’étais en pension chez ma tante.</p> + +<p>— Est-ce qu’elle vient quelquefois ici ?</p> + +<p>— Mais oui, s’empressa de répondre Georgette ; +elle visite petite mère. Oh ! elle est +très aimable, très distinguée,… beaucoup +moins ennuyeuse que ta tante Mathilde, soit +dit sans t’offenser, ma chère Marie-Louise… +Pas assez mondaine peut-être…</p> + +<p>— Et… comment supporte-t-elle son +grand chagrin ?… demanda Jeanne timidement.</p> + +<p>— La mort de son fils ? Mais très bien, +ma chère ! Elle n’a presque rien changé à +ses habitudes : toujours obligeante, sociable, +s’intéressant à tout et à tous… Dieu sait, +pourtant, quelle perte elle a faite !… Ce jeune +homme était admirablement doué : beau, +intelligent, adorant sa mère… On avait +craint d’abord que ce malheur ne la rendît +folle… Il n’en est rien, heureusement !…</p> + +<p>— Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise, +notre petite sœur est un véritable +phonographe de salon… Elle possède la faculté +naturelle d’enregistrer les bavardages, +les médisances, et jusqu’aux insinuations +dont tout le sens réside dans le ton dont elles +sont dites… Oui, parmi les amies de maman, +il en est quelques-unes qui critiquent la résignation +si chrétienne de Mme Brumme, qui +doutent de sa douleur ! Mme Brumme est +soutenue par deux sentiments : la légitime +fierté que lui inspire la noble conduite de son +fils… et surtout sa grande piété.</p> + +<p>A partir de ce moment, Jeanne cessa de +goûter le charme mystérieux qu’elle avait +ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait +dans son souvenir la douceur d’une +apparition. D’autre part, en recueillant, de +la bouche de ses sœurs, des détails positifs +sur la personne d’Alexis Brumme, sur les +affaires qui l’appelaient à New-York pour +le compte d’une importante maison anglaise, +en apprenant qu’il était fiancé à une jeune +fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait +été étranger en effet. Certes, elle continuait +à admirer l’héroïque sacrifice du passager +du <i>Titanic</i>. Mais son premier rêve se détachait +d’elle, comme les pétales d’une fleurette +hâtive, frissonnante, qui s’est trompée +de saison. Et, sans qu’elle en eût conscience, +la perte de cet illusoire trésor la laissait un +peu plus dénuée.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>La nouvelle année commença tristement +pour la pauvre Jeannette. Le matin du +1<sup>er</sup> janvier, lorsqu’elle alla embrasser son +père dans la petite pièce qui lui servait de +bureau, il lui glissa dans la main un gentil +porte-monnaie de cuir noir, en murmurant :</p> + +<p>— Pour ta toilette… C’est peu de chose ; +mais il y a tant de frais, à cette époque de +l’année !</p> + +<p>Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver, +M. Ferval, en veston d’appartement, en pantoufles, +paraissait las et souffrant. Le geste +dont il accompagnait ces quelques mots +semblait soulever avec peine un fardeau de +soucis et de charges.</p> + +<p>— Vous êtes trop bon, mon père… Il ne +faut pas vous gêner pour moi…, murmura +la jeune fille, très touchée de cette attention, +mais que sa timidité, le manque d’habitude +qu’elle avait de vivre avec lui, rendaient +encore gauche et contrainte.</p> + +<p>— Pauvre enfant !… c’est assez naturel.</p> + +<p>Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si +désireux de s’aimer, si malhabiles à s’exprimer +leur bonne volonté affectueuse.</p> + +<p>Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce.</p> + +<p>— Hem !… toussota M. Ferval, avec l’évidente +intention de la rappeler.</p> + +<p>— Mon père ?…</p> + +<p>— Oui, je voulais te dire… Inutile de +mentionner ce petit présent, vis-à-vis de +Georgette ni de…</p> + +<p>Une faible rougeur monta aux joues pâles +de M. Ferval et parut se communiquer au +petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le +comprenait parfaitement, ce n’était pas le +nom de la bonne et franche Marie-Louise que +sous-entendait la phrase inachevée, mais +celui de sa belle-mère. Elle souffrit dans sa +fierté, pour son père, pour elle-même ; et elle +eut un mouvement instinctif, comme pour +déposer le porte-monnaie sur un coin du +bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant +les doigts qu’elle entr’ouvrait :</p> + +<p>— J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine +fermeté, de faire un cadeau à ma fille… +Je te priais seulement de ne pas en parler +inutilement…</p> + +<p>Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres +membres de la famille ; Marie-Louise avait +obtenu l’autorisation d’aller passer la journée +chez sa tante ; et Mlle Georgette, pour +étrenner les mignonnes jumelles de nacre +qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses +parents à une matinée théâtrale ; on irait +ensuite dîner en musique, au restaurant du +<i>Splendid Hôtel</i>. Le grand deuil de Jeanne +l’évinçait, tout naturellement, de ce programme +peu familial. Elle resta donc toute +seule à la maison, où son chagrin et ses regrets +se ravivèrent, comme il arrive toujours +dans la solitude d’un jour de fête.</p> + +<p>Le lendemain seulement, elle reçut de +l’abbé Lejal une lettre paternellement affectueuse, +répondant à celle qu’elle lui avait +adressée, et de Maryvonne un touchant +petit paquet renfermant deux grosses paires +de bas de laine noire tricotées à son intention, +dont les énormes <i>côtes</i> représentaient +une exagération contraire à celle des ridicules +bas de mousseline.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c6">VI<br> +<span class="xsmall">UNE JOURNÉE DE MADAME BRUMME</span></h3> + + +<p>On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de +Louis-Philippe, ne pouvait se consoler de la +mort de son fils, le brillant duc d’Orléans, +que le tragique accident de la route de la +Révolte venait de jeter soudainement d’une +vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on +assure aussi que les craintes indicibles qui +suppliciaient ce cœur de mère chrétienne +s’apaisèrent un jour, comme par miracle. +<i>Elle savait</i> — il est probable que ce fut par +une de ces intuitions toutes-puissantes qui +ne se définissent pas plus qu’elles ne se discutent, — <i>elle +savait</i> que son fils était sauvé, +et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité.</p> + +<p>Ces miracles intimes se produisent plus +fréquemment que ne l’imaginent les esprits +superficiels ; mais les âmes qui en sont favorisées +ont généralement la pudeur de l’aumône +divine qu’elles reçoivent. Et elles se +contentent, à travers leurs larmes, de sourire +mystérieusement aux anges.</p> + +<p>Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines +personnes incapables de rien voir en +profondeur, constataient « qu’elle supportait +étrangement bien son malheur ». Il avait +semblé, en effet, devoir accabler cette mère, +restée veuve toute jeune, et qui avait clos +sa vie sur le souvenir d’un unique amour, +pour le transposer avec plus de force et de +dévouement en tendresse maternelle.</p> + +<p>Alexis Brumme se dessina, en grandissant, +comme un de ces êtres charmants dont le +cordial sourire, le lumineux regard font +éclore spontanément les sympathies. Doué +d’un de ces esprits vifs et curieux qui, rapidement, +s’assimilent une foule de connaissances, +mais que leur mobilité rend impropres +aux études spécialisées, il avait, tout +en s’orientant vers la voie pratique des +<i>affaires</i>, absorbé au hasard une énorme +quantité de lectures graves ou frivoles. Son +imagination impressionnable, que rebutaient +les lourds traités de philosophie, fut séduite +par le merveilleux de certains romans directement +issus des erreurs théosophiques. +Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son +esprit, tout au moins à titre d’hypothèses +curieuses. Or la foi ne saurait s’accommoder +du <i>Que sais-je ?</i> des sceptiques.</p> + +<p>Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant +des relations en Angleterre, Alexis +avait accepté avec enthousiasme la situation +avantageuse offerte à sa jeune activité +par une importante maison de Liverpool. +Mme Brumme eût, certes, préféré le garder +près d’elle ; mais elle ne l’avait jamais aimé +avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par +d’assez fréquentes réunions et par une correspondance +assidue, lui permit de conserver +certaines illusions sur la mentalité religieuse +de son fils. Plus d’une mère au zèle prudent +a été réduite à se demander tout bas : « Mon +œuvre est-elle intacte ? » à se répondre : +« Non, sans doute… Les oiseaux du ciel ont +enlevé une partie de la bonne semence, ou +bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre +était généreuse… Le bon grain n’est pas entièrement +perdu. Viennent l’été de la vie, le +chaud soleil des affections familiales…, et, +Dieu aidant, les croyances dont j’avais déposé +le germe dans son âme rendront alors +cent pour un… »</p> + +<p>Oui, tant que le bien-aimé habite cette +terre, tant que son regard affectueux, sa voix +cordiale, son clair et jeune sourire peuvent +engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs, +les mères se bercent volontiers d’illusions…</p> + +<p>Les fiançailles d’Alexis avec une jeune +Anglaise catholique, qui joignait aux dons +physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis +pour sa femme les qualités morales que +Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa +bru, vinrent confirmer ses espoirs.</p> + +<p>Ce fut à ce moment que se produisit le +naufrage du <i>Titanic</i>. Mme Brumme subit +alors le double supplice intérieur qu’avait +enduré la reine Marie-Amélie : non seulement +son cœur maternel saignait de l’incomparable +arrachement ; mais elle était +en proie au doute poignant, que les lèvres +se refusent à énoncer, comme le blasphème +de leur amour, de leur espérance, et qui crée +une plaie vive au cœur…</p> + +<p>Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de +ses croyances altérées par la vaine curiosité +des erreurs modernes… Il n’était pas redevenu +le chrétien fidèlement pratiquant, +qu’elle comptait revoir bientôt en lui, sous +la douce influence de sa jeune femme. Or, +si la confiance en Dieu et la charité nous +font un devoir de ne désespérer du salut de +personne, notre tendresse exige douloureusement, +pour un être chéri, tous les gages +de bonheur éternel…, et, avec une détresse +sans nom, elle tend ses bras vides vers le +ciel…</p> + +<p>Dieu ne résiste pas à la supplication d’une +mère. Au moment où Agar et son enfant +vont succomber dans le désert, un ange lui +indique la source fraîche et bruissante qui +leur rendra la vie. L’ange de consolation +descendit, invisible, auprès de Mme Brumme, +quand elle put reconstituer, d’après le récit +d’un survivant, le geste d’héroïque charité +par lequel Alexis, plein de jeunesse, de vie, +d’espoir, avait accompli le sacrifice suprême +pour sauver une femme inconnue… Elle eut +alors l’apaisante, la surnaturelle <i>certitude</i> +qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots, +à cette minute sublime où il aima son prochain +plus que lui-même, Alexis avait eu +vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise +qui peut effacer toutes les erreurs.</p> + +<p>Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna +ceux qui la voyaient, par la mystérieuse douceur +dont s’enveloppa sa douleur si profonde…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Six semaines environ après le jour où +nous l’avons vue prendre place en face de +Jeanne dans le wagon des dames seules, +Mme Brumme, rentrée de Bretagne, où elle +a passé quelques jours près d’une amie, +revient d’une messe matinale à la chapelle +des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle +habite, depuis de nombreuses années, ce +quartier de la rive gauche dont elle apprécie +le calme relatif. Presque chaque jour, on +peut la voir passer ainsi, dans la grisaille du +matin, silhouette noble et harmonieuse, dont +le grand deuil semble désormais l’enveloppement +naturel.</p> + +<p>Quel trésor sans prix est devenue, pour +elle, la conviction qu’elle peut encore travailler +au bonheur de son enfant, que chacun +des actes de piété accomplis par la +mère rachète les années d’indifférence et +d’oubli du fils ? Avant de rentrer chez elle, +Mme Brumme se dirige vers la pauvre et +vieille maison où demeure une de ses protégées, +ex-institutrice, âgée de plus de quatre-vingts +ans, qui vit toute seule d’une infime +retraite.</p> + +<p>Mme Brumme monte les six étages de l’escalier +étroit et roide. La clef est sur la porte de +la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.</p> + +<p>— Entrez, répond au <i>toc toc</i> de la visiteuse +une faible voix cassée.</p> + +<p>Le spectacle qui s’offre aux yeux de +Mme Brumme est lamentable et bizarre : +sous la <i>tabatière</i> dispensant un jour blafard, +Mlle Eudoxie, falote et bossue comme une +vieille fée, est assise dans un pauvre lit dont +la couverture, mangée aux mites, n’offre +plus, contre le froid, qu’une protection dérisoire. +Alentour, sur le carreau même de la +chambre, sont déposés, avec une espèce de +symétrie dans le désordre, toutes sortes +d’objets hétéroclites : ustensiles de cuisine, +livres moisis et boursouflés, aux feuillets +jaunis, noircis, qui semblent avoir traversé +des incendies et des naufrages… Innombrables +petits morceaux d’étoffes, qui pourraient +servir à reconstituer l’histoire des +tissus depuis Louis-Philippe ; car on y rencontrerait, +en cherchant bien, des échantillons +de <i>gros de Naples</i> ou de <i>velours épinglé</i>, +de popeline, d’indienne…</p> + +<p>Au milieu de tout cela, deux tourterelles +en liberté déambulent gravement sur leurs +pieds roses, en regardant de côté, d’un œil +doucement effaré.</p> + +<p>Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor +pour témoigner le moindre étonnement, +s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie +Charité.</p> + +<p>Mlle Eudoxie a pris un rhume : « <i>Ce ne +sera rien</i> », affirme-t-elle, d’une voix fêlée.</p> + +<p>Puis, surannée, elle porte, l’une après +l’autre, à ses lèvres exsangues, les mains +gantées de noir de sa visiteuse.</p> + +<p>— Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, +avec un geste que n’eussent pas désavoué +les Précieuses réclamant « les commodités de +la conversation ».</p> + +<p>Mme Brumme, assise sur l’unique chaise +boiteuse, ouvre son sac et en tire du sucre, +du chocolat, une boîte de lait concentré, des +œufs frais.</p> + +<p>— Que d’attentions délicates !… Que de +bontés !… s’extasie la vieille institutrice toujours +maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. +Oh ! vous avez même songé à mes +petites compagnes !…</p> + +<p>Devant le sac de graines destiné à ses +chères tourterelles, ses yeux rougissent d’attendrissement. +Elle va procéder à un nouveau +baise-main dont Mme Brumme se +défend.</p> + +<p>— Chère mademoiselle, murmure celle-ci +d’un ton persuasif, avez-vous réfléchi à ce +que je vous ai dit, lors de ma dernière visite ? +Vous êtes trop isolée, à votre âge…</p> + +<p>Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, +quelles offres vont suivre, et toute sa pauvre +joie s’envole.</p> + +<p>— Quitter mon quartier, mes habitudes, +pour aller dans une maison de retraite… +jamais !</p> + +<p>— Mais vous ne sortez plus !</p> + +<p>— Il faudrait laisser tout cela ! reprend-elle +avec un geste de détresse vers les +vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. +Et ce geste, qui paraîtrait comique à l’âge +sans pitié, résume, aux yeux pensifs de +Mme Brumme, l’instructif besoin de la +pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier +souffle, s’exténue à posséder, à garder +quelque chose…</p> + +<p>A ce moment, une des tourterelles vint, +en battant des ailes, se poser familièrement +sur le grabat, où sa compagne ne manqua +pas de la rejoindre.</p> + +<p>— Et ces pauvres mignonnes !… Il me +faudrait les abandonner ? sanglota la vieille +fille.</p> + +<p>— Non, dit Mme Brumme, avec bonté ; +je connais une dame qui habite la campagne, +et qui a de charmantes jeunes filles… Vos +oiseaux seraient bien soignés chez elles. +Vous-même, vous pourriez alors recevoir les +soins qu’exige votre âge…</p> + +<p>Elle s’interrompit devant le regard angoissé +de l’octogénaire. Sans doute, l’obstination +de celle-ci était déraisonnable ; au +point de vue du bien-être comme à celui de +l’hygiène, n’importe quel asile eût été préférable +à sa mansarde… Mais si l’on déracine +malgré lui un vieillard, il dépérit et meurt un +peu plus vite, telle une plante à demi desséchée +qu’on arrache sur un tas de ruines.</p> + +<p>Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance +administrativement… Elle a cette +charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre… +celle <i>qui tolère, qui supporte tout</i>…, même les +manies puériles d’une pauvre vieille fille.</p> + +<p>Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à +la soulager. Elle ôte ses gants, son chapeau, +allume le petit réchaud à pétrole… dont +l’idée seule fait trembler en regardant les +faibles mains de l’octogénaire… Mais l’Ange +gardien des dernières années veille sans doute +comme auprès des berceaux.</p> + +<p>Mme Brumme ne quitte sa protégée +qu’après lui avoir servi une tasse de lait, +un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour +sa toilette, et avoir réparé le désordre du +misérable lit… Elle lui fera porter, dès aujourd’hui, +une chaude couverture, un châle +de lainage. En attendant sa prochaine visite, +elle la recommande aux soins de la concierge, +dont une pièce blanche stimulera la philanthropie.</p> + +<p>En reprenant le chemin de chez elle, +Mme Brumme aperçoit un garçon de treize +à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite +d’un libraire qui vend des livres +d’<i>occasion</i>. Elle reconnaît le visage pâlot, +les larges yeux noirs de son jeune voisin +Roger Dumont, dont la mère, une veuve +digne et laborieuse, confectionne de la lingerie +pour une grande maison de blanc. +Grâce à son travail, son fils, très intelligent, +très studieux, peut continuer à s’instruire.</p> + +<p>Cet enfant, qui a la passion des livres, est, +en ce moment, comme fasciné par l’étalage +du libraire, et Mme Brumme peut s’en +approcher sans attirer son attention. Une +étrange émotion s’empare d’elle, en reconnaissant, +sur certains volumes, des titres +qui lui rappellent d’amers souvenirs… Oui, +il y a là plusieurs de ces romans qui ont +séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui +ont suggéré un déplorable éclectisme religieux. +Et maintenant, devant cette hasardeuse +pâture, le jeune Roger Dumont ouvre +de grands yeux affamés.</p> + +<p>Le prix modique des bouquins fatigués +lui semble une aubaine ; il cherche déjà +quelques sous au fond de sa poche, quand +Mme Brumme le prévient. Elle avance le +bras pour enlever les volumes suspects, et +son voile de crêpe effleure l’épaule de l’enfant, +comme une aile sombre et tutélaire. +Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de +reproche timide, tout en portant la main à +son béret.</p> + +<p>— Ne regrettez pas ces ouvrages, qui +ne vous eussent appris rien d’utile, dit +Mme Brumme avec une maternelle bonté ; +j’en ai, chez moi, de meilleurs, qui ont appartenu +à mon fils… Venez les prendre ce soir, +s’ils vous font plaisir…</p> + +<p>Le « merci » ravi du jeune garçon, l’éclair +de joie qui brille dans ses yeux, dédommagent +la mère d’Alexis du sacrifice auquel +elle vient de consentir, car, jusqu’à présent, +elle n’avait pu se résoudre à se séparer +de cette petite bibliothèque composée par +elle, avec quelle prudence, quel amour, pour +son fils de douze ans !…</p> + +<p>Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle +vient de faire ; tandis que les romans, dangereux +pour une jeune imagination, qu’elle +vient d’acheter à vil prix, iront grossir les +cendres de son feu, les <i>livres d’Alexis</i> procureront +à cet enfant une saine distraction, +peut-être un enseignement salutaire… Elle +se sent pénétrée d’une joie immatérielle, +étrangement douce, comme si, de très loin, +ou de très près, qui sait ? — son bien-aimé +lui souriait.</p> + +<p>— Voici une lettre pour vous, madame, +lui dit la concierge en la voyant rentrer.</p> + +<p>Une lettre… hélas ! c’était, depuis la mort +d’Alexis, une des plus pénibles épreuves de +Mme Brumme… Son cœur avait, pendant +plusieurs années, vécu de sa correspondance +avec son fils…, au point qu’il lui arrivait +encore de penser, à propos de tel ou tel +incident de la vie quotidienne : « Je lui +écrirai cela ! »</p> + +<p>L’émotion de la pauvre mère s’accrut en +reconnaissant, sur l’enveloppe qu’on lui présentait, +le timbre des États-Unis, où Alexis +faisait d’assez fréquents voyages pour la +maison de Liverpool. Dans le libellé de +l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait +d’une manière troublante l’écriture +du jeune homme… Ah ! c’était trop dur de +recevoir cette lettre, quand <i>l’autre</i> ne pouvait +plus venir !…</p> + +<p>Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement +de l’amitié pour Maurice Valteyre, +le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait +aujourd’hui… Elle se rappelait d’heureux +jours, où elle et sa cousine Geneviève +mettaient en commun leurs joies maternelles, +asseyant sur le même tapis les deux beaux +petits garçons nés à deux mois de distance.</p> + +<p>Elle revoyait la paisible maison de province +de ses parents, servant de cadre à ce +tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, +coiffant d’auréoles les deux petites têtes +blondes… Et <i>Ourson</i>, le grand terre-neuve, +qui avait pour elle une prédilection passionnée, +léchant, de sa large langue rose, le +visage de son petit à elle, sans le confondre +avec l’autre…</p> + +<p>Mme Brumme se retrouve dans le petit +intérieur où elle vit seule avec ses souvenirs +(car elle a résolu par la négative la crise des +domestiques, et n’emploie qu’une femme de +ménage, ce qui lui permet de faire un peu +plus de bien à ses protégés).</p> + +<hr> + + +<p>Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au +coin du feu, dans son fauteuil ; et, triomphant +de ses velléités amères, elle lit avec une mélancolique +sympathie la lettre, datée de +New-York, qui débute d’une façon tout +affectueuse pour elle, pour la mémoire de +son cher Alexis, ami d’enfance et de collège +de Maurice, avant de dériver en confidences +personnelles :</p> + +<blockquote> +<p>Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez +le courage d’être bonne pour tous, me pardonnerez-vous +de vous parler à cœur ouvert, comme +je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore +de ce monde ? Vous m’aimez un peu, je le sais, à +cause d’elle, qui fut presque une sœur pour vous… +Toutes deux, vous avez eu la même destinée : +veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement +mères !… C’est après la mort de la mienne, +vous le savez, que j’eus le désir d’aller utiliser en +Amérique mon diplôme d’ingénieur nouvellement +conquis.</p> + +<p>J’étais bien moins attiré par ce mirage d’<i>Eldorado</i> +qu’exerce toujours le Nouveau Monde, que poussé +par le besoin de dépayser ma douleur. Dans la +patrie du génial Edison, ma situation a prospéré +plus vite qu’elle ne l’eût fait en France… J’ai noué +ici de loyales et solides amitiés, mais je n’ai pas +même entrevu la fiancée rêvée… Les Américaines +sont généralement jolies ; leur intelligence fort cultivée, +leur franchise en font de charmantes camarades. +Mais leur esprit positif et l’indépendance résultant +de leur libre éducation déconcertent mes +idées — ou mes préjugés — d’enfant du vieux +monde… J’ai bien rencontré ici quelques Françaises… +Aucune ne me plaît… et je m’empresse de +reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne suis +rien moins que fat.</p> + +<p>Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je +cherche une perle joignant aux charmes physiques +les dons de l’esprit, les qualités exquises du cœur, +et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de doux, +qui est à la femme ce que la <i>fleur</i>, cette poudre fine, +impalpable, est au fruit qu’elle pastellise…</p> + +<p>Notre cher Alexis avait rencontré une perfection +en la personne de cette blonde Margaret, au teint +nacré, aux traits d’une invraisemblable finesse, et +dont l’âme, si poétiquement, si tendrement pieuse, +semblait rayonner une <i>Lumière Invisible</i>… Alexis +ne sera jamais remplacé dans son cœur… J’ai appris +dernièrement — le saviez-vous ? — que miss Margaret +allait se faire <i lang="en" xml:lang="en">sister of Mercy</i>… (sœur de charité).</p> + +<p>Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire +un voyage en France, dans l’espoir d’y découvrir, +avec votre aide, la perle introuvée jusqu’à présent…</p> +</blockquote> + +<p>Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux +la lettre que Maurice terminait par d’affectueuses +excuses, pour l’avoir entretenue ainsi +de lui-même…</p> + +<p>« Pauvre enfant ! songea-t-elle ; il regrette +sa mère ; moi, je pleure mon fils. N’est-il +pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec +confiance ?… »</p> + +<p>Elle l’excusait d’autant plus sincèrement +qu’elle venait d’éprouver une émotion très +douce en apprenant que la fiancée de son +fils ne voulait pas devenir l’épouse d’un +autre homme : il lui semblait qu’un beau +lis, dont la prière était le parfum, fleurissait +désormais sur la tombe d’Alexis.</p> + +<hr> + + +<p>Dans l’après-midi de ce même jour, +Mme Brumme, ayant préparé le paquet de +lainages qu’elle allait faire porter chez la +pauvre vieille institutrice, et les livres promis +au jeune Roger, se disposa de nouveau à +sortir. C’était le <i>second jeudi</i> de janvier, le +<i>jour</i> de Mme Ferval, et bien qu’il lui fût +pénible d’entendre des conversations frivoles, +elle tenait à s’y trouver en même +temps que Mme Marnière, toujours un peu +isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette +petite Jeanne Ferval, nouvellement arrivée, +qui lui inspirait un compatissant intérêt.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c7">VII<br> +<span class="xsmall">LE JOUR DE MADAME FERVAL</span></h3> + + +<p>Les deuxième et quatrième jeudis du mois, +choisis par Mme Ferval pour la petite solennité +du jour de réception, toute la maison +est dès le matin en <i>état de siège</i>, comme dit +plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et +surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré +de la veille, avec autant de prestesse que si +des ailes s’attachaient à la place des deux +grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne +ses talons hors de leurs savates trop +larges.</p> + +<p>Ces demoiselles mettent elles-mêmes la +main à la parure du salon, essuyant les bibelots, +disposant, dans les vases en forme de +tubes ou de cornets, les roses de Noël frêles +et guindées, les mimosas aux houppettes d’or +duveteux, les narcisses blancs et figés, qui +semblent les accessoires d’un lunch en miniature : +minuscules tasses d’or sur des plateaux +de porcelaine.</p> + +<p>Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le +menu plus que jamais sacrifié ; le mince +bifteck se carbonise sur le gril ; les pommes +de terre frites sont à la fois crues et brûlées ; +on se passe de dessert ; mais l’épicier est venu +ce matin livrer des petits fours variés, un +<i lang="en" xml:lang="en">plum-cake</i> pour le thé… Le pâtissier voisin +a fourni une élite de babas à la crème, +d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand +savait, dit-on, indiquer tous les degrés de la +considération sociale, rien que par la manière +dont il offrait à table une tranche de bœuf…</p> + +<p>Certains <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i> bourgeois offrent pareil +exemple de graduation ; mais au lieu de s’exprimer +par le ton et la formule, elle consiste, +plus positivement, dans le choix de la friandise +offerte, depuis le gâteau à l’ananas +réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez +qui l’on danse…, jusqu’à l’humble petit-beurre +(jadis à la portée de toutes les bourses) +dont se contentera la cousine pauvre ou +l’amie qui cherche des leçons de piano.</p> + +<p>Le déjeuner terminé, Madame et « ces +demoiselles » vont s’habiller, se recoiffer. +Éva elle-même se transforme, de souillon +qu’elle est la plupart du temps, en petite +bonne proprette avec un tablier blanc à +bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à +attendre les visites, et il est à souhaiter, pour +l’honneur de la maison, qu’elles soient nombreuses. +Conçoit-on un <i>jour</i> comme celui de +Mme Marnière ou de Mme Brumme, qui réunissent +à peine, dans leur petit salon, cinq +ou six amies intimes ? Rien de surprenant à +cela : elles font elles-mêmes très peu de +visites, pas de nouvelles connaissances, et +ne médisent jamais de personne, ce qui +apporte vraiment trop de restrictions à la +conversation.</p> + +<p>Mme Ferval, au contraire, se donne autant +de peine pour préparer le succès de ses réceptions +qu’un impresario pour lancer une +pièce sensationnelle. Et il y a, dans ses +annales, un <i>jour</i> glorieux, qui ne sera jamais +dépassé ni égalé sans doute, où <i>soixante-dix +personnes</i> défilèrent chez elle.</p> + +<p>A la fin de cette journée, Madame était +aphone, exténuée, et toutes les sucreries de +la maison ravagées comme par une invasion +de fourmis… Mais le salon cerise était consacré +salon mondain… M. Ferval dut savourer +le soir cette flatteuse nouvelle, à la +place du rôti absent…</p> + +<hr> + + +<p>Que devient Jeanne Ferval au milieu des +préparatifs du jour de réception ? Dès la veille, +il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas. Elle +est si sauvage, si gauche, si mal habillée !…</p> + +<p>Voyez-vous ce petit épouvantail présenté +à l’opulente Mme Phare-Amineux, la femme +du fabricant de pâtes alimentaires qui a <i>son +auto</i> ? ou bien à l’élégante Mme Le Tremplin, +qui regarde tout le monde du haut de sa +grandeur, sous prétexte que son mari est +député socialiste ?</p> + +<p>En conséquence, Mme Ferval a dit à sa +belle-fille :</p> + +<p>— Étant donné votre deuil récent, Jeanne, +il est plus convenable que vous ne paraissiez +pas au salon.</p> + +<p>— Je n’y tiens pas du tout, madame.</p> + +<p>A cette réponse sincère, où l’enfant de la +nature n’a voulu mettre ni impolitesse, ni +dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se +froncèrent légèrement.</p> + +<p>— Vous pourriez répondre d’une manière +plus polie !…</p> + +<p>— Mais, madame…, balbutie Jeannette +rougissante. (Jamais grand-père Plémeur ni +M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle +parlait simplement selon sa pensée.)</p> + +<p>D’un geste bref, Mme Ferval coupa court +à toute explication ; la petite <i>sauvageonne</i> +venait de la froisser dans son amour-propre +de maîtresse de maison.</p> + +<p>Il est trois heures de l’après-midi quand +un coup de timbre annonce les premières +visiteuses.</p> + +<p>— Ce doit être ta tante Marnière, dit +Georgette à Marie-Louise, d’un ton qui signifie +clairement : « Il n’y a qu’une campagnarde +qui puisse arriver d’aussi bonne +heure. »</p> + +<p>Cette dame et ses filles entrent en effet. +Marie-Louise profite de ce qu’il n’y a encore +personne pour se jeter au cou de sa tante, +comme une enfant. Elle échange avec ses +cousines ces frais baisers sonores qui n’appartiennent +qu’à la jeunesse, tandis que +Mme Ferval et Georgette, restant au second +plan avec des sourires ambigus, protestent +silencieusement contre ces effusions déplacées.</p> + +<p>— Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en +tendant le bout des doigts à sa belle-sœur… +Ah ! comme vos filles sont grandes !… Henriette +surtout !… Quel géant il faudra pour +la mener à l’autel !…</p> + +<p>Henriette Marnière, bien que trop grande +en effet, était charmante sans beauté, avec +son teint laiteux, son lourd chignon blond, +la jeune franchise de son sourire.</p> + +<p>— Soyez tranquille, tante : il ne se présentera +pour nous aucun prétendant, ni +grand, ni petit…, dit-elle avec une résignation +enjouée, mitigée de ce vague espoir dans +l’avenir qui n’abandonne jamais tout à fait +une fille de dix-huit ans.</p> + +<p>— C’est plus que probable, affirma sérieusement +Mme Marnière.</p> + +<p>Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage +à ses filles, pour lesquelles elle redoutait, à +l’excès peut-être, les aléas de la symbolique +« loterie ».</p> + +<p>Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces +hommes séduisants qui n’ont pas la vocation +de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert +sans se plaindre, jusqu’au jour où, cloué +à trente-huit ans dans un fauteuil d’infirme, +l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet +constant de ses soins les plus dévoués.</p> + +<p>Certes, elle lui gardait, au delà de la +tombe, toute l’affection qu’avaient ranimée +et fortifiée ces années d’épreuve commune. +Elle entretenait pieusement son souvenir +dans le cœur de leurs filles… C’était sur l’inconnu +qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite +ou Henriette que se reportaient ses +rancœurs, sous forme de suspicion. Et puis, +bien que la vie simple et saine, au grand air, +eût fait d’elles des jeunes filles bien portantes, +Mme Marnière redoutait toujours que +l’hérédité paternelle ne se manifestât plus +tard, les rendant incapables de supporter les +fatigues qui incombent à une mère de famille +dans une situation modeste.</p> + +<p>C’est pour toutes ces raisons que, dès leur +adolescence, elle avait dit aux deux sœurs :</p> + +<p>— Les jeunes filles de la classe bourgeoise +ne se marient pas sans dot. Il faudra donc +vous arranger pour rendre votre existence +intéressante et utile dans le célibat.</p> + +<p>Mme Ferval sourit malignement en entendant +affirmer par leur mère l’improbabilité +du mariage de ses nièces.</p> + +<p>— Ma chère, vous leur enfoncez, de vive +force, la coiffe de sainte Catherine comme un +éteignoir… J’admirerais leur résignation…, +si j’y croyais…</p> + +<p>Marguerite rougit légèrement sous le regard +railleur de sa tante. C’était la frappante +image de son père : le sang vif dont +une prompte émotion colorait son teint mat +de brune, ses grands yeux noirs traversés +d’éclairs révélaient une âme ardente.</p> + +<p>Dans son enfance, elle rappelait, au moral, +son homonyme du <i>Journal de Marguerite</i>, +une des plus vivantes figures enfantines qui +soient sorties de la plume d’une conteuse : +Marguerite Marnière était alors sujette à de +fréquents accès de colère, suivis de prompts +et sincères repentirs… Elle fit sa première +communion avec une ardeur de néophyte, +et passa ses années d’adolescence dans un +enthousiasme dont s’étonnait la pieuse, mais +calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation +avait disparu, ne laissant subsister +dans son cœur qu’une foi et une piété solides. +Toute l’ardeur de son imagination +s’était concentrée dans la musique, qu’elle +étudiait depuis son enfance…, mais qui n’entr’ouvre +son sanctuaire à ses adeptes qu’après +une longue et pénible initiation. Ce fut elle +qui répondit à Mme Ferval :</p> + +<p>— Tante, je vous assure que mon piano +m’occupe absolument… C’est tellement passionnant, +et désespérant, à la fois, de poursuivre +la perfection d’un art !…</p> + +<p>— Oui, cela devient une manie, fit aigrement +Mme Ferval dont le talent de pianiste +n’avait jamais dépassé les « transcriptions +faciles » d’opéras-comiques ou d’opérettes.</p> + +<p>— Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite +sans relever l’interruption, non contente de +son brevet supérieur, elle continue ses études…</p> + +<p>— Pour le <i>bachot</i> ? jeta Georgette d’un +air capable.</p> + +<p>— Je ne sais encore, fit Henriette ; mais, +avec ou sans diplômes, je veux grossir mon +bagage, en vue du professorat…</p> + +<p>L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à +cette conversation. Les coups de timbre se +succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent +bientôt noyées dans un flot d’aigrettes, +de fourrures, de manteaux de velours…</p> + +<p>C’était un des <i>jours</i> brillants de la maison. +Mme Ferval exultait. Georgette jacassait au +milieu d’un petit groupe de jeunes filles ultramodernes, +tandis que Marie-Louise se rapprochait +de temps en temps de sa tante et de +ses cousines.</p> + +<p>Mme Brumme entra dans ce salon, comme +une ombre douce et bienveillante. Bien +qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très +simple mais si véritable distinction inspirait +à Mme Ferval une certaine considération. +Mme Brumme, tout en se montrant pour +chacune d’une exquise urbanité, se rapprocha, +elle aussi, de Mme Marnière.</p> + +<p>Tandis que Marie-Louise et Georgette +offrent le thé et les gâteaux, secondées par +leurs cousines un peu intimidées, mais +simples et gracieuses, Mme Brumme contemple +philosophiquement le tableau qui se +présente à elle : celui de tous les salons bourgeois +ambitieux de « mondanité ». Elle aperçoit +des lèvres d’un rouge factice, des minois +vieillissants, que le rire sillonne de mille +petites rides, sous leur badigeon de crème et +de poudre…, de jeunes visages qui gâtent +déjà leur fraîcheur par les mêmes artifices… +Elle se demande par quel prodige de l’art +ou de la nature la race des loutres et celle des +hermines semble devenue aussi féconde que +la gent lapine ?…</p> + +<p>Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, +Mme Le Tremplin, femme du député +d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure +royale, en attendant <i>le grand chambardement</i> +que réclame son mari en de virulents +articles…</p> + +<p>Et, parmi les trop nombreux « manteaux +de loutre » de la réunion, le plus authentique +recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, +cette grosse Mme Phare-Amineux, qui, sans +esprit, sans distinction ni charme, est l’objet +des attentions les plus marquées.</p> + +<p>Mme Brumme, un peu attristée de voir +s’insinuer dans les salons bourgeois le <i>bluff</i> +et le snobisme, éprouve le besoin de reporter +ses regards sur Mathilde Marnière, cette +veuve encore jeune, si simple, si digne entre +ses deux grandes filles… Celles-là sont bien +les représentantes de cette classe modeste et +distinguée à la fois, où l’éducation, les talents, +les vertus familiales, sont toujours en honneur… +Et elle se sent un peu consolée de +tant de parades vaniteuses, de propos oiseux.</p> + +<p>Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié +l’existence d’une certaine petite Jeanne Ferval +invisible, dont personne ne s’informe… +C’est dans l’espoir de la voir enfin qu’elle +laisse partir les dames Marnière sans prendre +congé en même temps qu’elles.</p> + +<p>Elle ne croit pas devoir rompre publiquement +le silence que Mme Ferval affecte à +l’égard de sa belle-fille ; mais elle profite d’un +instant où les jeunes filles de la maison s’approchent +d’elle pour dire à Georgette :</p> + +<p>— J’espère que votre sœur Jeanne n’est +pas souffrante ?</p> + +<p>— Oh ! pas du tout, madame ; elle est seulement +un peu sauvage, fit la petite personne, +offusquée de cette question inattendue.</p> + +<p>— Eh bien, murmura Mme Brumme en +souriant avec bonté, je voudrais essayer de +l’apprivoiser…, comme j’ai fait jadis d’une +pauvre moinelle, qu’on disait sauvage, elle +aussi… J’espère qu’il me sera permis de la +voir avant de partir ?</p> + +<p>— Mais, certainement, madame…, et j’ai +tout lieu de penser que Jeanne en sera très +heureuse, dit vivement Marie-Louise.</p> + +<p>Mme Brumme prit rapidement congé de +Mme Ferval accaparée par un dernier lot de +loutres et d’hermines… Marie-Louise, se +chargeant de la reconduire, l’introduisit +d’abord dans sa chambre, où elle avait +offert un asile à la solitude de Jeanne.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c8">VIII<br> +<span class="xsmall">DE L’ART D’APPRIVOISER +UNE MOINELLE</span></h3> + + +<p>Jeanne, assise dans la chambre des deux +sœurs, tenait un livre ouvert sur ses genoux ; +mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les +pages, s’abaissaient tristement vers le maigre +feu nourri de débris de bois et de charbon, +qui se mourait de consomption dans la cheminée.</p> + +<p>Elle avait été sincère en répondant à sa +belle-mère <i>qu’elle ne tenait pas du tout</i> à +figurer au salon… Cependant, la solitude à +deux pas d’une nombreuse réunion ne peut +que provoquer un mélancolique retour sur +soi-même. Sa pensée, prompte comme un +coup d’aile, retournait éperdument <i>là-bas</i>… +Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les +flambées joyeuses de Maryvonne et tous les +bonheurs friands couvés dans leurs cendres +chaudes : pommes baveuses, qui se fendillent +en tirelires, châtaignes dont l’écorce craque +sur la chair dorée, pommes de terre rôties, +savoureuses comme des gâteaux… Et tous +les rêves, toutes les légendes, une <i>Légende +des siècles</i> en miniature, évoquée par les +prestiges de la flamme !… Oh ! être une petite +fille au nez rouge, aux mains gourdes de +froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec +de la neige à ses semelles, s’entendre dire par +des voix pleines d’amour : « Entre vite, ma +chérie !… Viens te chauffer !… », et se sentir +pénétrée jusqu’au cœur par cette chaleur +ineffable, qui rayonne d’un invisible foyer +de tendresse !…</p> + +<p>Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce +de stupeur qu’on éprouve, dans la première +jeunesse, à se dire : <i>Cela ne sera jamais plus !</i>… +Le bruit léger de la porte qu’on ouvrait +n’éveilla pas son attention, et Mme Brumme +put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où +elle apercevait la jeune fille, de profil. Cette +petite silhouette sombre, frileusement blottie +sur elle-même, rendit étrangement actuelle +et touchante la comparaison qu’elle avait +employée tout à l’heure en parlant de Jeanne : +elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée +et tourmentée par des enfants, puis +inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux +jacasseurs, aux couleurs brillantes…, +l’ahurissement, la brusquerie gauche et +affolée de la pauvrette, que houspillaient +vingt petits becs de nacre, d’ébène, de +corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux +graines. De guerre lasse, la propriétaire +de la volière l’avait reléguée dans une des +tourelles, petite boule grise et terne, toute +gonflée de tristesse…, mais pour laquelle, +déjà, la liberté était devenue lettre morte. +Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait +été Mme Brumme résolut de l’adopter…</p> + +<p>Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie, +tourna un peu la tête. Il y eut un double +mouvement de surprise, suivi d’un de ces +silences auxquels nous attribuons — à tort — la +longue durée d’une minute. Bien que +Jeanne eût été positivement renseignée sur +l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en prenait +pas moins, à cet instant, le caractère +d’une douce apparition.</p> + +<p>La visiteuse, de son côté, reconnaissait la +petite voyageuse en deuil du wagon des +dames seules, découverte dont Marie-Louise +avait voulu lui laisser la surprise.</p> + +<p>Jeanne se leva, très émue, et regarda la +mère d’Alexis. Cette dernière avait vu naguère, +dans les yeux de perles noires de sa +moinelle, cette même douceur effarouchée +où perce une instinctive confiance… Elle +retrouva naturellement les intonations discrètement +caressantes qu’elle avait eues pour +rassurer l’oiseau :</p> + +<p>— Je n’ai pas voulu quitter la maison +sans faire votre connaissance, chère enfant… +Mais nous nous sommes déjà rencontrées…, +vous le rappelez-vous ?</p> + +<p>— Oh ! oui, madame… Il y a six semaines, +quand j’ai quitté Quimper…</p> + +<p>— Eh bien, je suis charmée de retrouver +ma petite compagne de route, et de voir +qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus…</p> + +<p>Puis, désignant avec une douce familiarité +le volume entr’ouvert :</p> + +<p>— Quel beau livre lisiez-vous quand je +suis entrée ?</p> + +<p>— J’avais seulement pris ma méthode +d’anglais…, pour essayer de travailler un +peu…</p> + +<p>— Ah ! vous apprenez l’anglais ?…</p> + +<p>— Je l’avais commencé avec grand-père… +Il le parlait très bien…</p> + +<p>La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine +tremblota, comme si elle allait pleurer.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en +s’efforçant de combattre son attendrissement, +je vous laisse debout…</p> + +<p>Et, avec une grâce timide, elle offrit un +siège à la visiteuse.</p> + +<p>Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir +comment cela se fit, se trouvait assise elle-même +auprès de Mme Brumme, les deux +mains captives dans les mains de cette dernière. +Elle parlait à cette personne, presque +inconnue, avec une confiance, un abandon +bien rares chez elle… Le cher passé d’hier +reprenait vie dans ses confidences…, et la +sympathie avec laquelle on l’écoutait le dépouillait +de sa mélancolie, pour n’en laisser +subsister que la douceur.</p> + +<p>Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces +petites mains si vite soumises, Mme Brumme +croyait sentir, après tant d’années écoulées, +le contact si léger des frêles pattes de l’oiseau, +quand, obéissant pour la première fois +à son appel, il avait timidement sauté sur +son doigt… Comme les progrès avaient été +rapides !… Quel charme possède la bonté +pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants +et des bêtes !… Oui, en écoutant Jeanne, +elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre +oiselle au plumage terne, chassée de +la trop brillante volière, était sortie de ce +mutisme qui est le refuge sombre des faibles…, +et où donnant libre cours, elle aussi, +à de récents souvenirs, elle s’était remise +à pépier, à battre des ailes, comme dans un +nid…</p> + +<p>— Il faut que je vous quitte, à présent, +chère enfant ; mais nous nous reverrons… +Surtout ne vous découragez pas… Votre +bon grand-père vous protège, bien que vous +n’ayez plus le bonheur de le voir… Veiller +sur ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément +un des privilèges du Paradis…</p> + +<p>— Oh ! oui, madame, j’en suis sûre, répondit +Jeanne très simplement.</p> + +<p>— Au revoir, petit oiseau, dit +Mme Brumme en l’embrassant maternellement.</p> + +<p>La jeune fille resta comme interdite, sans +oser lui rendre son baiser, dans la surprise +heureuse qu’il lui causait.</p> + +<p>Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre, +quand elle entendit derrière elle +un pas pressé, une voix émue :</p> + +<p>— Madame…, excusez-moi…, j’oubliais…</p> + +<p>— Quoi donc, mon enfant ?</p> + +<p>— De vous rendre cette image trouvée +dans le wagon. Je l’avais mise dans mon paroissien…, +et… j’ai prié pour lui…</p> + +<p>Une quinzaine de jours auparavant, c’eût +été pour Jeanne un très grand sacrifice de +renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour +duquel s’était cristallisé son premier enthousiasme. +Maintenant, elle savait qu’Alexis +Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune +fille… Dans sa naïveté, elle s’imaginait qu’elle +n’avait pas le droit de garder son portrait… +Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable +au moment de s’en séparer.</p> + +<p>Mme Brumme prit le mince rectangle que +lui tendaient les petits doigts bruns imperceptiblement +frémissants ; elle regarda une +minute les traits chéris d’Alexis, son joyeux, +son éphémère sourire de vivant, mélancolisé +sur cette image… (car elle ne se blasait +jamais de cette contemplation). Puis, relevant +les yeux avec un soupir :</p> + +<p>— Gardez-la, mon enfant ; elle est bien +placée entre vos mains… Et continuez à +prier pour lui… C’était mon enfant, voyez-vous, +c’est-à-dire toute ma joie, comme vous +étiez celle de votre grand-père…</p> + +<p>— Oh ! madame…</p> + +<p>Cette faible exclamation renfermait toute +la reconnaissance et la pitié, tendrement +fondues ensemble, dont son cœur débordait.</p> + +<p>Il était très heureux que, là-bas, dans le +salon cerise, Mme Ferval et ses filles fussent +encore accaparées par les dernières visiteuses : +qu’aurait-on pensé en apercevant +tout à coup ce tableau inattendu : Jeanne +redevenue pour un instant la <i>Jeannette</i> primesautière +et câline de grand-père et de Maryvonne, +appuyant son front contre l’épaule +de Mme Brumme ?… ses cheveux bruns effleurant +la joue de cette dernière, comme, jadis, +les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie +dans son cou, l’avaient caressée de leur douceur +tiède et soyeuse…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c9">IX<br> +<span class="xsmall">JEANNETTE MANQUE DE CŒUR</span></h3> + + +<p>— Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là, +en déroulant sa serviette pour le +déjeuner du matin ; il me semble que le règlement +de cette succession n’avance guère ?…</p> + +<p>Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse +d’imperceptibles feuilles de thé, son mari +fit entendre ce léger toussotement qui correspond +à une constriction nerveuse du +gosier.</p> + +<p>— Tu ne réponds pas ?… fit-elle avec +étonnement.</p> + +<p>Georgette et Marie-Louise levèrent aussi +des yeux interrogateurs au-dessus des tartines +qu’elles beurraient.</p> + +<p>— C’est que, fit M. Ferval, se résignant +à brûler ses vaisseaux, M. Plémeur n’a rien +laissé…</p> + +<p>— Et sa maison ?</p> + +<p>— Elle était hypothéquée, pour la totalité +de sa valeur.</p> + +<p>La petite cuiller que tenait Mme Ferval +retomba brusquement sur la soucoupe.</p> + +<p>— Depuis quand le sais-tu ?</p> + +<p>— Mais, je ne l’ai jamais ignoré…</p> + +<p>— Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit ?</p> + +<p>— Les nouvelles désagréables s’apprennent +toujours assez tôt.</p> + +<p>— Je dois convenir que celle-ci est du +nombre ! Voilà donc Jeanne complètement +à notre charge !…</p> + +<p>— Chut ! pria-t-il en agitant sa main +pâle et grasse.</p> + +<p>Jeanne rentrait à ce moment… Elle revenait +de l’église Saint-Nicolas-des-Champs, où +elle avait assisté à la messe de huit heures. +Son visage reflétait encore la douceur et la +confiance d’une fervente prière.</p> + +<p>Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris +et le foyer paternel, la <i>petite sauvageonne</i> +commençait à s’apprivoiser. Elle circulait +seule dans le quartier, principalement pour +se rendre à l’église, car elle n’accompagnait +pas Mme Ferval et ses filles à la <i>messe des +paresseuses</i> ; malgré l’affection que son père +eût été prêt à lui témoigner, malgré la bonne +volonté amicale de Marie-Louise, sa vie restait +effectivement en dehors de celle du reste +de la famille.</p> + +<p>Mme Brumme avait contribué, pour une +grande part, à dissiper le premier effarement +de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie +un peu farouche derrière lequel se retranchait +sa véritable personnalité. Jeanne +était allée plusieurs fois passer l’après-midi +chez Mme Brumme ; elle y avait rencontré +les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce +si simple, si sincère, avait été pour elle une +révélation. Au contact de ces jeunes filles +aimables, elle sentait fondre peu à peu sa +timidité, entrevoyant des paradis, jusqu’alors +insoupçonnés, d’amitiés juvéniles.</p> + +<p>Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous, +toute rafraîchie par la prière, et son petit +visage un peu terne, sa modeste personne +endeuillée en recevaient le touchant éclat +d’une violette des bois sous la rosée. Déjà +plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle +s’avançait pour embrasser son père, saluer +sa belle-mère… Mais le regard de celle-ci lui +rendit sa gaucherie des premiers jours. A +peine Jeanne faisait-elle demi-tour pour aller +ôter son chapeau avant de s’asseoir à table, +Mme Ferval reprit, avec un frémissement +irrité dans la voix :</p> + +<p>— Est-il indiscret de demander <i>comment</i> +M. Plémeur s’est ruiné ?</p> + +<p>— Nullement, ma chère amie, car cela est +tout à son honneur.</p> + +<p>Et M. Ferval poursuivit, avec le désir +visible de couper court aux récriminations :</p> + +<p>— Le frère cadet de M. Plémeur était un +de ces êtres aventureux, un peu <i>brouillons</i>, +toujours occupés à monter brillamment <i>une +superbe affaire</i>… Quand Alain Plémeur +mourut, assez brusquement, mon beau-père +accepta, sans hésiter, sa succession, qui se +chiffrait par un passif relativement considérable… +Il ne voulait pas que le nom familial +demeurât entaché d’insolvabilité.</p> + +<p>— Pur <i>don-quichottisme</i> !… Loin de l’admirer, +je trouve coupable, moi, ce <i>beau geste</i> +qui, somme toute, réduit sa petite-fille à +l’indigence <i>et nous la laisse sur les bras</i> !</p> + +<p>L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans +l’irritation, des expressions assez vulgaires.</p> + +<p>— Pardon !… Jeanne étant <i>ma fille</i>, il n’y +a aucune raison pour qu’elle soit plus <i>indigente</i> +que <i>sa sœur</i> Georgette…</p> + +<p>L’époux débonnaire venait de manifester, +dans cette réponse, une sévérité inattendue… +Et son visage refléta soudain l’autorité +presque majestueuse du véritable chef de +famille.</p> + +<p>— Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval, +un instant interdite par l’éclatante justesse +de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur, +dicté par un orgueil de famille qui n’a pas +lieu d’être chez d’obscurs bourgeois, fut, en +réalité, une indélicatesse envers nous,… et +envers l’enfant qu’il prétendait aimer !…</p> + +<p>— Oh ! madame, je ne peux vous laisser +parler ainsi de mon cher grand-père… On voit +que vous ne l’avez pas connu… Un orgueilleux !… +lui si modeste et si simple !… Mais, +comme il me le disait souvent, point n’est +besoin de porter un grand nom pour avoir le +culte de l’honneur… Quant à moi, il a été à +la fois mon aïeul, mon père, ma mère… et +vous dites <i>qu’il prétendait</i> m’aimer !</p> + +<p>Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger, +venait d’entendre les dernières paroles échangées, +et cette protestation avait jailli spontanément +de son cœur…</p> + +<p>Marie-Louise et Georgette la regardaient +avec une vive curiosité, surprises de voir +l’émotion la transfigurer un instant.</p> + +<p>— Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle, +et n’admets nullement vos leçons, repartit +Mme Ferval avec hauteur.</p> + +<p>— Cependant, madame…</p> + +<p>— Il suffit, mon enfant, intervint son +père ; le sentiment qui t’anime est louable,… +mais…</p> + +<p>— Oh ! si vous lui donnez raison, interrompit +Mme Ferval avec un violent dépit. +Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit +mine de se lever de table. Mais, à ce moment, +Jeanne étouffa une douloureuse exclamation :</p> + +<p>— Papa, qu’avez-vous ? Voyez, madame, +mon père se trouve mal !</p> + +<p>L’altération du visage de M. Ferval était +frappante en effet ; ses traits soudainement +pincés, l’expression anxieuse de son regard, +sa pâleur devenue de la lividité, tout révélait +en lui une de ces souffrances indéfinissables +et profondes, que le mot d’<i>angoisse</i> peut seul +exprimer.</p> + +<p>— Que vous arrive-t-il donc, mon ami ?… +questionna plus doucement Mme Ferval.</p> + +<p>Il eut ce geste instinctif mi-impérieux, +mi-suppliant, qui semble écarter les paroles +comme des mouches importunes.</p> + +<p>— Rien… J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement…</p> + +<p>— Mais où souffrez-vous ?…</p> + +<p>Il indiqua silencieusement sa poitrine, que +soulevait un souffle court et haletant.</p> + +<p>— Voilà votre œuvre, mademoiselle ! murmura +Mme Ferval en se tournant vers +Jeanne.</p> + +<p>Ce reproche était, certes, injuste ; la discussion +qui venait à peine de s’ébaucher n’eût +pas suffi à expliquer le soudain et violent +malaise auquel son mari devait, en effet, +être sujet. L’état de santé de ce dernier résultait, +en réalité, d’un genre de vie contraire +à son tempérament : claustration, le jour, +dans les bureaux surchauffés d’une banque, +et, le soir, trop fréquemment, dans les salles +de spectacles et les salons où il lui fallait +accompagner ces dames… soucis constants +engendrés par cet obsédant besoin de <i>paraître</i> +qui était loin d’épargner son intérieur.</p> + +<p>Évidemment, quand la pauvre machine +humaine est arrivée à un certain degré de +tension et d’usure, il suffit du moindre heurt +pour y jeter la perturbation.</p> + +<p>Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par +les paroles de sa belle-mère, au point le plus +sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître +si vite, hélas ! ce grand-père qui l’avait +tant aimée, qu’elle ne possédait plus l’heureuse +incrédulité de son âge, relativement à +l’idée de la mort… Tandis que Mme Ferval, +Marie-Louise, Georgette s’empressaient +d’aller chercher de l’éther, des sels, pour +soulager le malade, Jeanne restait debout, +sans oser intervenir par un mot ni par un +geste, ce qui lui valut de sa belle-mère cette +nouvelle apostrophe :</p> + +<p>— Vous feriez mieux de vous retirer, +mademoiselle, que de rester plantée comme +un terme, à contempler le mal que vous avez +causé.</p> + +<p>M. Ferval fit un geste, comme pour défendre +sa fille. Mais il n’en eut pas la force, +et une contraction si douloureuse parut sur +son visage, que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt +afin d’éviter tout nouveau débat.</p> + +<p>Cependant, M. Ferval se remit assez +promptement ; il n’aimait pas à consulter +les médecins, et sa femme ne l’y engageait +que du bout des lèvres, appréhendant les +conseils de mise à la retraite et de vie rustique…</p> + +<p>« Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle +à ses amies ; mais je me dois à mes filles ! +Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent +à Paris… D’ailleurs, mon mari lui-même +aurait, au bout de huit jours, la nostalgie +de son bureau !… »</p> + +<p>Leur vie continua donc, toute semblable +en apparence… Mais la situation de Jeanne +devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis +de sa belle-mère ; à l’indifférence du +début, succédait, chez celle-ci, une hostilité +mal déguisée : Jeanne ne possédait rien en +propre, Jeanne, entièrement à la charge de +son père, léserait Georgette, dont le futur +mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante ; +car, dans le monde d’arrivistes et +de parvenus où Mlle Georgette déployait ses +précoces talents, les prétendants, jeunes ou +mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du chiffre +de la dot.</p> + +<p>La <i>petite sauvageonne</i> se renferma plus que +jamais en elle-même. Les affectueuses invitations +de Mme Brumme se heurtèrent désormais +à une soudaine et obstinée résolution. +Certes, il lui fallut du courage, le jour +où elle refusa d’aller passer la journée à +Bourg-la-Reine, chez Mlles Marnière… Revoir +une maison qui n’eût pas six étages, des +arbres ailleurs que sur les boulevards, des +fleurs, non plus coupées, entassées dans les +petites voitures, mais vivantes dans la terre +d’un jardin !… Entendre la belle et bonne +musique promise par Marguerite !… Puiser à +sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette +mettait à sa disposition !… tout cela, d’avance, +avait composé dans son imagination une de +ces fêtes naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice ; +mais elle avait bravement renoncé à +ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine +de sa lèvre, et faisant : <i>non, non</i> de la +tête, comme un enfant buté qui se retient +de pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme +elle-même ne purent en obtenir davantage.</p> + +<p>Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable +fièvre studieuse ; on eût dit, à la voir, +une de ces candidates préparant des examens, +desquelles on peut dire, comme dans +l’Écriture : <i>Elles ont des yeux et ne voient +point, des oreilles et n’entendent point</i>…</p> + +<p>Elle avait employé une partie de l’argent +de ses étrennes à l’achat d’une <i>Méthode +d’anglais appris sans maître</i>, avec la prononciation +figurée à côté de chaque mot, et, +dans ses nombreux moments de solitude, elle +l’étudiait assidument.</p> + +<p>De temps en temps, elle correspondait +avec l’abbé Lejal ; et, comme personne, à la +maison, ne s’intéressait à cette correspondance, +elle pouvait ainsi, librement, demander +et recevoir les conseils qui lui étaient +nécessaires dans sa situation.</p> + +<hr> + + +<p>Il est six heures du soir, M. Ferval descend +pesamment les marches du <i>Crédit Mâconnais</i> ; +il songe avec appréhension aux +<i>plaisirs</i> qui l’attendent ce soir, et qui vont +porter à son comble la fatigue de la journée : +dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée +artistique à <i>Théâtrette</i>, société de très jeunes +amateurs, où Mlle Georgette doit faire de +sensationnels débuts. Son regard nostalgique +embrasse le va-et-vient du boulevard… +Le trottoir poudroie au soleil couchant… +Bureaux et magasins commencent à y déverser +un premier flot d’employés des deux +sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels +se mêle la théorie non moins affairée +des Parisiennes qui ont élevé les visites, les +conférences, les lunchs dans les maisons de +thé à la hauteur d’un devoir d’état. Il eut +un mouvement de surprise en voyant se détacher +de la foule des passantes une frêle +silhouette d’orpheline en deuil, avec un +pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers +beaux jours semblait railler cruellement +le crêpe défraîchi : sa fille Jeanne était +devant lui ; et vraiment, à la maison, il avait +si peu le loisir de la voir, il lui parlait avec +tant de contrainte, que cette subite mise en +présence lui fit l’effet d’une rencontre après +une longue absence. Un sourire presque gai +détendit son visage lassé :</p> + +<p>— Toi, Jeannette !… Tu es devenue Parisienne +à ce point ?</p> + +<p>Le petit visage au teint cuivré, aux yeux +bruns d’émail, se leva timidement vers lui :</p> + +<p>— J’avais quelque chose à vous dire, +papa… Alors, j’ai préféré… venir au-devant +de vous…</p> + +<p>La physionomie de M. Ferval se rembrunit +aussitôt ; il craignait quelque plainte au +sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il donc ? murmura-t-il.</p> + +<p>La contraction pénible de ses traits +n’échappa point à Jeanne, non plus que son +teint blafard au grand jour, sa démarche +appesantie, la fatigue profonde que trahissait +toute sa personne, d’apparence robuste, +mais légèrement voûtée.</p> + +<p>— Il ne se passe rien, père, mais j’ai +quelque chose à vous demander, répondit-elle +aussitôt, sans que son impénétrable physionomie +de <i>petit sou de cuivre</i> révélât son +véritable sentiment.</p> + +<p>Il la regarda curieusement et toujours un +peu anxieusement. Par la logique des circonstances, +qui avaient fait d’elle, uniquement, +<i>l’enfant de son grand-père</i>, sa fille était +pour lui une énigme. « Taciturne et sournoise », +lui assurait-on ; « timide et dépaysée », +pensait-il plus justement. Elle osait donc +enfin lui exprimer un désir.</p> + +<p>Le père et la fille, qui avaient fait quelques +pas côte à côte, se trouvaient devant la +vitrine d’un élégant marchand de chaussures… +M. Ferval reporta machinalement les +yeux, de ces coquets souliers de luxe, de ces +fines bottes cambrées, dont le cuir délicat +empruntait les nuances les plus recherchées, +aux chaussures fatiguées de la pauvrette… +Elle lui apparut clairement comme une de +ces Cendrillons de la vie réelle, que n’effleure +nulle baguette de fée, et dont le fils du Roi +n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux… +Le père de Jeanne supposa que celle-ci désirait +un peu d’argent pour son habillement… +Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux, +sa modeste garde-robe n’avait pas été renouvelée !…</p> + +<p>— Tu as bien fait, ma chérie, de venir me +trouver, dit-il avec bonté ; il n’est que juste +que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux +de ta sœur… Peux-tu attendre jusqu’à la fin +du mois ? reprit-il plus soucieux, en songeant +aux lourdes charges dont la façade mondaine +de leur vie grevait ses appointements.</p> + +<p>Mais Jeanne rougit en répondant avec +vivacité :</p> + +<p>— Oh ! père, ce n’est pas cela ! J’ai encore +la moitié des cinquante francs que vous +m’avez donnés pour mes étrennes.</p> + +<p>— Pauvre enfant ! Dis-moi ce que tu +désires.</p> + +<p>Affectueusement, il prit la petite main +gantée de noir et la passa sous son bras. Pour +quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment +et publiquement père et fille.</p> + +<p>Jeanne se souvint du temps où grand-père +Plémeur, tout fier, la promenait à son bras, +sur le quai de l’Odet ou dans les allées de +Locmaria… Une impression de douceur confiante +lui effleura le cœur. Mais, se ressaisissant +aussitôt, elle dit très vite, comme une +leçon apprise :</p> + +<p>— Papa, je viens vous demander la permission +de me placer en Angleterre.</p> + +<p>Devant cette requête inattendue, M. Ferval +demeura interdit un instant.</p> + +<p>— Pourquoi en Angleterre ? murmura-t-il.</p> + +<p>— Mais… parce que c’est là qu’on me +propose un emploi…</p> + +<p>— Tu en cherchais donc un sans me le +dire ?</p> + +<p>Le reproche contenu dans cette question +lui fit un peu courber la tête.</p> + +<p>— J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal… +murmura-t-elle ; et justement un ménage +anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes, +désire une jeune fille pour tenir compagnie +à la dame et s’occuper de l’intérieur… Alors, +papa, si vous vouliez me le permettre…</p> + +<p>Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé +qui avait ému Mme Brumme ; mais +elle le détourna bien vite ; comme si elle +eût craint d’y laisser surprendre sa véritable +pensée, quand M. Ferval l’interrompit avec +une gravité un peu anxieuse :</p> + +<p>— Réponds-moi franchement, Jeannette. +Est-ce parce que tu te trouves malheureuse +chez nous que tu désires t’exiler ?</p> + +<p>— Père, je ne suis malheureuse que d’une +chose : c’est d’avoir perdu mon cher bon-papa… +Et si je cherche à gagner ma vie, +c’est bien naturel : je vais avoir dix-neuf +ans !…</p> + +<p>Il la regarda un instant, si jeune et si touchante +dans son humble deuil. Il n’avait pas +de dot à lui donner ; la résolution prise par +elle était donc très sage.</p> + +<p>— Soit, concéda-t-il ; je pourrai, d’ici +quelque temps, te faire débuter dans les +bureaux du <i>Crédit Mâconnais</i>… Tu continuerais +ainsi à vivre près de nous.</p> + +<p>La petite moue de Jeanne s’accentua, +tremblotante et puérile, tandis qu’elle murmurait, +les yeux sur le macadam :</p> + +<p>— Avec grand-père, j’ai lu tous les romans +de Dickens… Et, depuis ce temps-là, +j’ai envie de connaître l’Angleterre…</p> + +<p>— Ah ! si c’est pour ton plaisir…</p> + +<p>Il y avait dans l’accent de M. Ferval une +soudaine froideur. Certes, les minutes auraient +été bien courtes où ce père et cette +fille, presque inconnus l’un à l’autre, goûtèrent +l’illusion de marcher côte à côte, le +cœur à l’unisson… Déjà, la petite main, +cachée dans son terne gant noir, n’effleurait +plus qu’à peine le bras sur lequel, tout +à l’heure, elle se blottissait avec confiance.</p> + +<p>— S’il vous plaît, père, insista Jeanne +dont la physionomie close, indéchiffrable, +les paupières et les coins des lèvres abaissés +semblaient plus que jamais ceux d’une fillette +butée ; s’il vous plaît, permettez-moi de +profiter <i>du vent qui souffle</i>, comme disait grand-père. +Mrs Littlebee attend une prompte réponse… +Tenez, voici la lettre de M. l’abbé…</p> + +<p>Il la prit et la glissa dans sa poche :</p> + +<p>— C’est bien, mon enfant… Nous verrons, +murmura-t-il, soucieux et perplexe.</p> + +<p>Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions, +ils firent quelques pas en silence. +Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une +certaine hésitation :</p> + +<p>— Il est inutile que nous rentrions ensemble… +Mieux vaut ne pas parler de notre +entretien à la maison, car j’ai besoin d’y +réfléchir sérieusement avant de prendre une +décision.</p> + +<p>Jeanne retira vivement sa main : elle sentait +trop bien que sa belle-mère aurait vu +dans sa démarche une feinte pour se faire +protéger par son père… Peut-être leur commune +rentrée au logis eût-elle occasionné +quelque discussion funeste à la santé de ce +dernier… Et, tandis qu’elle se hâtait pour y +arriver la première, elle s’affermit dans sa +résolution de gagner sa vie en s’exilant du +foyer paternel.</p> + +<hr> + + +<p>Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait, +pour la dernière fois de la saison. En ce +jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation +pouvait prendre un tour plus familier.</p> + +<p>— Oui, madame, ma belle-fille est partie +hier matin pour l’Angleterre, répondit-elle +à une question de Mme Brumme.</p> + +<p>— Pauvre enfant ! J’aurais bien voulu +l’embrasser avant son départ.</p> + +<p>— Oh ! chère madame, c’est une nature +vraiment déconcertante… Non seulement +elle a <i>voulu</i> partir,… mais elle l’a fait avec +une insouciance… et, pour tout dire, avec +un manque de cœur frappants ! Je ne parle +pas de moi ; nous n’avons pas sympathisé +un seul instant… Mais son père, ses sœurs ! +(car ma fille Marie-Louise a été pour elle une +véritable sœur…) Pas un mot de regret, pas +une larme !… Et une détermination, un sang-froid +pour préparer ce départ sous main.</p> + +<p>— Elle est peu expansive ; cependant, je +la crois sensible et affectueuse, dit pensivement +Mme Brumme, qui se souvenait avec +émotion de leur premier entretien, terminé +en quelque sorte sous les auspices d’Alexis, +par un pacte de si douce confiance.</p> + +<p>— Chère madame, j’ai tort peut-être de +porter atteinte à vos charitables illusions ; +mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle +pas tenu à vous faire ses adieux ?… Vous +vous étiez montrée si bonne pour elle !…</p> + +<p>— Qui sait ? murmura la mère d’Alexis, +sans achever tout haut sa pensée.</p> + +<p>Depuis la mort de son fils, elle était trop +accoutumée à vivre, pour une grande part, +dans le monde invisible de l’âme, pour baser +uniquement ses jugements sur les apparences. +Le nom de <i>Jeanne</i> venait d’amener +dans son esprit un rapprochement qui eût +semblé bizarre, mais qui, pour elle, éclairait +d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre. +Quand <i>Jehanne</i> — celle de Domrémy — quitta +son village et sa famille, elle s’abstint +d’aller embrasser sa compagne préférée, qui +ne put le comprendre ni s’en consoler… <i>Elle +l’aimait trop</i> ; son secret lui aurait échappé…</p> + +<p>Or, Mme Brumme était persuadée que, +sous l’indifférence et la froideur apparentes +de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de +tristesse, d’abnégation peut-être, qu’elle eût +craint de laisser deviner à des yeux clairvoyants. +Et, maternellement attendrie, sa +pensée suivait à distance la petite voyageuse +en deuil, qui venait de s’envoler brusquement, +comme une hirondelle…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3 id="p2c1">I<br> +<span class="xsmall">UN NEVEU D’AMÉRIQUE</span></h3> + + +<p>Mme Brumme fixe son regard, un instant +illusionné, sur la table où elle vient de disposer +elle-même deux couverts, avec cette +délicate coquetterie qui est le poème en +action de l’hospitalité. La nappe, dont les +broderies ajourées se détachent sur le transparent +rose pâle, semble rebrodée de teintes +plus vives par une jonchée d’œillets naturels +et de pétales de roses. Dans la petite +jardinière d’argent ciselé, qui en décore le +milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances +vertes, des roses d’un rouge-cerise. D’un +rouge plus vif encore, minuscules et mates +comme des perles de corail, les fraises des +bois s’élèvent en pyramide dans leur coupe +de cristal, tandis que la neigeuse blancheur +d’une crème fouettée emplit la coupe jumelle. +Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses +divers compartiments, offre ces ingénieuses +combinaisons par lesquelles une maîtresse +de maison flatte la vue autant que le goût +de ses invités. Enfin, devant l’assiette du +convive attendu, s’alignent trois verres, dont +une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié +qui doit s’asseoir à cette table, habituellement +si frugale ?… Oui, une minute, +elle a un éblouissement, la pauvre mère ! +N’est-ce pas son Alexis, joyeux et reconnaissant +des gâteries maternelles, qui va +venir, comme jadis, entre deux voyages +d’affaires ?… Ou plutôt, depuis deux ans déjà +que sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui +qui a fait généreusement son devoir sur les +champs de bataille où la mort fauchait notre +belle jeunesse : à la Marne, sur l’Yser, à +Verdun ?… et qui, blessé, glorieux convalescent, +décoré de la Légion d’honneur, va +être rendu enfin à sa tendresse ?…</p> + +<p>Durant toute la matinée, elle s’est sentie +rajeunie et presque heureuse, en vaquant à +ses préparatifs pour fêter le jeune blessé ; +elle a choisi, d’instinct, les mets, les friandises, +les vins préférés d’Alexis. Mais, en +regardant cette table préparée avec amour, +elle éprouve maintenant une poignante amertume : +hélas ! non, ce n’est pas son fils qu’elle +attend ! Plus jamais. Plus jamais ici-bas ! +Et quelque chose se déchire dans son cœur : +quatre années ne sauraient user la douleur +d’une mère !… D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt +en pensant à la presque sœur de sa jeunesse, +à sa cousine Geneviève, disparue elle +aussi de ce monde : « Oui, Geneviève, songe-t-elle, +oui, mon amie, j’accueillerai maternellement +ton fils, afin qu’il sente moins le +vide de ton absence ».</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— Bonjour, tante Marie !…</p> + +<p>— Bonjour, mon cher enfant !…</p> + +<p>Ce jeune homme, pâli par de longues semaines +de souffrances, cette femme en noir, +dont la blessure est plus inguérissable, +échangent un regard où se traduit une émotion +contenue, mais profonde, chez elle surtout, +en revoyant le compagnon d’enfance +d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble pas +à son cousin ; cependant, sa taille moyenne, +élégante et svelte, en évoque la silhouette. +Sa mise fort soignée a pour caractéristique +une sobriété de bon goût : la perle fine épinglant +la soie feuille-morte de sa cravate, le +petit trait rouge du minuscule ruban liserant +sa boutonnière sont les deux seules notes +qui tranchent, bien discrètement, sur la +neutralité de l’ensemble.</p> + +<p>Le physique de Maurice a plus de charme +que de beauté ; ses yeux, d’un gris changeant, +offrent cette coupe légèrement relevée vers +les tempes, qui prête à la finesse ironique +du regard… Si ses traits manquent de régularité +classique, ce nez bref aux narines mobiles +et expressives, cette moustache brune +aux pointes blondissantes, ombrageant une +bouche fraîche et spirituelle, composent un +visage agréable sans banalité.</p> + +<p>— Ma bonne tante !</p> + +<p>Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a +besoin, lui aussi, de se faire illusion, car bien +à plaindre est celui dont le retour à la vie +ne cause plus de joie à personne !</p> + +<p>Mais, dans la salle à manger, quelques instants +plus tard, l’aspect de la table parée en +son honneur lui arrache un murmure de surprise +émue :</p> + +<p>— Chère tante, je devrais vous gronder… +Toutes ces gâteries sont prohibées en temps +de guerre…</p> + +<p>— Oui, mon petit ; mais, <i>à vous</i>, ces gâteries +sont dues et réservées.</p> + +<p>La conversation ne tarda pas à s’engager, +pleine de naturel et d’affectueuse confiance.</p> + +<p>Mme Brumme éprouvait maintenant cet +apaisement, cette douceur qui succèdent +souvent à une appréhension douloureuse… +Deux absents, deux invisibles lui souriaient, +de l’immatériel sourire des âmes…</p> + +<p>N’était-il pas juste et harmonieux que la +mère d’Alexis accueillît le fils de Geneviève ?…</p> + +<p>Sans phraséologie aucune (car la simplicité +distingue ceux qui ont agi et souffert), +Maurice se révélait généreux et vaillant, +comme toute cette génération dent la guerre +est venue révéler la haute valeur morale. Il +regrettait que ses blessures eussent provoqué +son retour à la vie civile ; du moins sa science +d’ingénieur serait-elle employée utilement +dans l’une de nos usines travaillant pour +l’aviation, cette <i>cinquième arme</i> qui, selon +lui, serait un des principaux instruments de +la victoire. Une autre de ses convictions, +c’était le rôle libérateur que les États-Unis +d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer +prochainement. Il parlait de ce pays, non +pas d’après l’observation superficielle du +voyageur, mais avec l’intelligente sympathie +de l’hôte qui, pendant plusieurs années, +a vécu de la vie d’un autre peuple, partagé +ses travaux, compris ses aspirations.</p> + +<hr> + + +<p>— Certains plaisantent ou murmurent des +lenteurs de l’<i>Oncle Sam</i>… Moi, je vous dis, +ma chère tante, que l’heure de son intervention +est déjà marquée. L’Amérique <i>ne peut +pas</i> rester en dehors de cette guerre, qui doit, +fatalement, grouper d’un seul côté tout ce +qu’il y a de juste et de généreux dans le +monde… Naturellement, reprit-il, le mot de +Théophile Gautier sera toujours vrai : <i>On bat +maman ! j’accours…</i> (Et nos religieux en exil +l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas, +actuellement, quand cela dépendrait de moi, +vivre et travailler ailleurs qu’en France… +Mais, après la guerre, je compte retourner +chez nos amis de là-bas, où je retrouverai +ma situation. J’étais déjà à demi <i>Yankee</i>, +vous savez, dit-il, en découvrant dans un +attrayant et fin sourire la blancheur nacrée +d’une admirable denture.</p> + +<p>Et, devant Mme Brumme attentive, il se +mit en devoir de justifier ses sympathies, +par un éloge raisonné. Les voyageurs en +chambre avaient-ils assez abusé, avant la +guerre, des jugements clichés, englobant sous +la dénomination de « marchands de porc +salé » tous les « rois <i>industriels</i> » dont s’enorgueillissait +la grande république ! Comment +ne pas rendre justice à la patrie d’Edison, où +les sciences trouvaient une application souvent +géniale ? On y rencontrait, comme +ailleurs, une élite intellectuelle, plus restreinte +sans doute… Mais nos artistes y +étaient appréciés, fêtés princièrement. Et +puis, c’était encore une erreur de ne voir que +le monceau d’or des fortunes célèbres… Tout +le monde ne devenait pas milliardaire ; la +classe moyenne existait. Il était incontestable +que l’appât de gains plus élevés, voire +le mirage légendaire des anciens <i>Eldorados</i>, +valait au Nouveau Monde beaucoup de ses +fils d’adoption… Mais, dans ce pays neuf, +chez ce peuple jeune et agissant, il semblait +que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il +manifeste parmi les civilisations vieillies… +Là, pas d’Harpagons aux doigts crochus, +mais de magnifiques parvenus dotant le +monde de bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, +exerçant royalement la charité…</p> + +<p>— Ainsi donc, songea tout haut madame +Brumme comme conclusion à cette +apologie, tu continueras à vivre en Amérique… +Tu t’y marieras, sans doute ?</p> + +<p>— Non, ma tante ; rappelez-vous ce que +je vous écrivais avant la guerre… Si charmantes +que soient les Américaines, je ne +choisirai pas ma femme parmi elles… Tenez, +en août 1914, sur le paquebot qui me ramenait +en France, j’ai voyagé avec une jeune +New-Yorkaise de vingt-trois ans, très jolie, +très intelligente, dont l’expérience et le <i>contrôle +d’elle-même</i>, comme elles disent, étaient +quelque chose d’admirable et de déconcertant. +Elle avait étudié la médecine, la philosophie. +Et la co-éducation lui avait donné +le regard tranquille et intrépide d’un jeune +Anglo-Saxon… Tante Marie, reprit Maurice +avec ce demi-sourire dont un rêveur se croit +tenu de railler un peu ses songes, je la cherche +toujours, ma perle introuvable… Si vous +saviez !… J’ai usé de ruses presque coupables… +J’ai eu des <i>marraines de guerre</i> qui +m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, +des tricots… Je distribuais leurs dons à de +pauvres hères sans marraines… Je lisais et +relisais leurs lettres, avec le désir sincère d’y +épeler les premiers mots de ma destinée sentimentale… +Mais je n’ai rien trouvé qui me +satisfît !… L’une manquait d’orthographe ; +une autre <i>faisait du style</i>… La troisième laissait +trop transparaître son espoir de trouver +un mari… et acheva de se perdre dans mon +esprit en m’adressant sa photographie sur +carte postale.</p> + +<p>— La pauvrette manquait de beauté ? +taquina doucement Mme Brumme.</p> + +<p>— Moins que de prudence et de modestie, +riposta vertement Maurice. Qu’une jeune +fille livre son image à un inconnu, c’est une +inconséquence que rien n’autorise… Une +chance me restait, poursuivit-il en souriant : +le roman classique de l’infirmière et du +blessé… J’ai, en effet, aimé mon infirmière… +Seulement, c’était une femme de cinquante +ans, qui avait perdu deux fils à la guerre et +soignait les blessés en souvenir d’eux.</p> + +<p>Il fit pirouetter entre ses doigts un des +œillets roses de la nappe, et d’un ton câlin, +persuasif :</p> + +<p>— Ma tante, vous devriez vous occuper +de mon mariage.</p> + +<p>— Tu es trop difficile !</p> + +<p>— Peut-être… Eh bien, je ferai des retouches +à mon rêve.</p> + +<p>Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, +Mme Brumme songeait déjà aux familles +qu’elle connaissait.</p> + +<p>Les Ferval ?…</p> + +<p>Quelques semaines auparavant, M. Ferval +venait de succomber brusquement à l’angine +de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs +années. Il n’avait pas revu sa fille Jeanne, +placée en Angleterre, cette singulière enfant +que Mme Brumme avait cru « apprivoiser » +et dont elle ne savait plus rien.</p> + +<p>Bien que Mme Ferval fût désireuse de +marier ses filles, le moment eût été mal choisi +pour entamer des pourparlers matrimoniaux. +D’ailleurs, Mme Brumme appréciait médiocrement +l’éducation dite « moderne » que +synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, +Mlle Georgette Ferval, actuellement +âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le +bonheur de son jeune cousin, et sa pensée se +fixa tout naturellement sur Marguerite et +Henriette Marnière.</p> + +<p>— Je connais, murmura-t-elle en reprenant +le mot de Maurice, deux perles…, deux +sœurs… Mais…</p> + +<p>— Une paire de boutons d’oreilles ! badina-t-il +avec un accent joyeux. Des jumelles, +peut-être ?</p> + +<p>— Non ; elles sont même assez différentes.</p> + +<p>Et Mme Brume se laissa aller à esquisser +ce que les peintres de mœurs appellent « un +crayon » de ces charmantes figures de vierges +sages.</p> + +<p>— Remarque bien, conclut-elle, qu’elles +sont agréables, mais non pas belles.</p> + +<p>— Qu’importe, si l’une d’elles me plaît… +et m’accepte ? Ne pourriez-vous me montrer +leurs portraits ? ajouta-t-il ; j’ai beaucoup +étudié les signes de la physionomie et je +me flatte de déchiffrer un visage à première +vue…</p> + +<p>— Je ne possède que leurs photographies +de premières communiantes.</p> + +<p>— Alors, je me récuse, chère tante ; ce +jour-là toutes les fillettes se ressemblent +comme des flocons de neige… Mais j’ai confiance +en votre jugement : je crois à l’authenticité +de vos perles… Ah ! tante Marie, tante +Marie, quelque chose me dit que je vous +devrai le bonheur d’un foyer.</p> + +<p>On était au dessert ; d’une petite bouteille +à casque d’or le vin mousseux avait coulé +dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment, +tenait élevé entre ses doigts…</p> + +<p>— Je bois à la France !… A vous, ma +tante !… Et, ajouta-t-il avec son joli sourire +de sentimental railleur, à ma perle inconnue !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c2">II<br> +<span class="xsmall">GIROFLÉ-GIROFLA</span></h3> + + +<p>Mme Marnière, en vérité, avait pris cette +lettre sans défiance… Elle n’avait nullement +ressenti cet avertissement intime qui murmure +au fond du cœur : « Tu vas souffrir ! »</p> + +<p>C’était, il est vrai, par un de ces radieux +matins d’été où la gloire du soleil se tempère +d’une brise quasi printanière, et où, de toutes +choses, émane ce charme pénétrant et doux +qu’on exprime couramment en disant : <i>Il +fait bon.</i></p> + +<p>Mme Marnière était allée à la grille du +jardin ouvrir la boîte où le facteur déposait +le courrier. Il n’y avait que des journaux, et +une lettre dont l’enveloppe toujours filetée +de noir et la suscription lui apprirent aussitôt +la provenance.</p> + +<p>« De Mme Brumme », se dit-elle avec un +tranquille et amical sourire.</p> + +<p>Elle revint lentement vers la maison.</p> + +<p>Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec +son parterre de simples fleurs harmonieusement +nuancées, au centre desquelles s’élevaient, +comme pour revendiquer leur royauté, +trois beaux rosiers en pleine floraison.</p> + +<p>En bordure d’une allée latérale, les plantes +potagères présentaient un coup d’œil qui +n’était pas non plus sans agrément pittoresque.</p> + +<p>Ce n’est qu’aux <i>snobs</i> qu’il a fallu la plume +d’une grande dame pour révéler la poésie des +fruits et des légumes. Un cerisier encore paré +du corail de ses dernières cerises, un poirier +dont les fruits commençaient à grossir, un +mirabellier chargé de prunes dorées représentaient +le <i>verger</i> dans ce jardin de peu +d’étendue, mais où aucune parcelle de terrain +ne restait inemployée.</p> + +<p>Un jardinier de la localité venait y effectuer +périodiquement les travaux nécessaires. +Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient +de l’entretenir dans leurs moments +de loisir ; occupation de plein air qui procurait +aux deux sœurs l’occasion d’un utile et +sain dérivatif à leur vie studieuse.</p> + +<p>La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée +et d’un étage, d’un blanc lumineux, +dans la clarté du matin, avec son toit de +tuiles roses et ses persiennes vert clair, était +de celles où le bonheur semble habiter.</p> + +<p>Mais, de fait, après une vie conjugale toute +de pardon, d’abnégation, d’austère sacrifice, +le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde +Marnière, en la personne de ses deux +filles, bonnes, charmantes, dont la santé pleinement +raffermie ne lui causait plus aucune +inquiétude, et qui, avec tant de belle et vaillante +humeur, s’acheminaient vers leur avenir +de célibat et de travail ?</p> + +<p>Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui +parvenaient les sons du piano de Marguerite, +qui, à la fois professeur et élève, sans +cesse progressant et sans cesse entraînée +vers la perfection musicale, prenait dès le +matin possession de son cher instrument.</p> + +<p>Henriette était allée faire son cours dans +un pensionnat du voisinage, où, depuis la +dernière rentrée, elle enseignait la littérature +et l’histoire… mais, au bas du petit +perron de pierre, elle avait laissé sur un siège, +comme un gage de sa chère présence, la capeline +de paille qu’elle portait au jardin… Sur +une table rustique, était posée la cage ouverte +des tourterelles, qui, familières, picoraient +çà et là. Ces deux jumelles aux pieds +roses, au col beige fileté de noir, étaient un +vivant rappel de Mme Brumme et de sa +bonté : à la mort de l’institutrice octogénaire +dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait +eu à cœur d’exaucer les désirs de la pauvre +vieille fille, en assurant le sort de ses petites +compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées +à leurs nouvelles protectrices, surtout +à Henriette qui aimait tendrement les +oiseaux.</p> + +<p>A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, +s’enlevant de terre, avec cette grâce +un peu lourde qui caractérise leur espèce, +alla se percher sur la capeline d’Henriette.</p> + +<p>Oh ! comme la vue de ce chapeau abandonné, +de cet oiseau familier, aurait pu être +navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer +tout à l’heure ! Mais la certitude contraire, +jointe à la glorieuse musique dans laquelle +passait, comme un souffle pur et passionné, +l’âme de Marguerite, enveloppait Mathilde +Marnière d’une atmosphère si douce, si réconfortante !… +Elle en était à cette période +de la maternité, secrètement amère pour les +coquettes, mais où les vraies mères voient +leur jeunesse renouvelée en la personne de +celles qui leur sont plus chères qu’elles-mêmes. +Moment unique, où, son œuvre +d’éducatrice achevée, la mère encore jeune +peut devenir l’amie de ses filles ; se départir +peu à peu de son autorité, parfois même +éprouver, en la consultant, leur naissante +sagesse. La bonne, la douce vie à trois !</p> + +<p>Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent +qui se mêlent à ses bandeaux bruns, +Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se +sent l’âme plus juvénile qu’à trente ; car +son existence, alors, était bien assombrie. +Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner +le bonheur, son pieux souvenir se reporte, +maintenant, avec une tendresse renouvelée, +elle aussi… Ses filles, <i>leurs</i> filles, dont l’une +est la vivante image de son père, ne maintiennent-elles +pas entre eux le lien que la +mort n’a rompu qu’en apparence ? Comment +Mathilde pourrait-elle déplorer encore un +mariage qui a fait d’elle une mère heureuse ? +Comment n’oublierait-elle pas certaines +amertumes de sa vie de femme, pour +ne plus voir dans l’époux défunt que le +père de Marguerite et d’Henriette ?… Au milieu +de son bonheur intime, les doux souvenirs +subsistent seuls… Et l’on peut dire +<i>qu’il fait bon</i> dans l’âme rafraîchie de Mathilde, +comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.</p> + +<p>Elle monte les marches du perron, laisse +les journaux sur la table du vestibule, et, sa +lettre toujours au bout des doigts, entre dans +la cuisine pour donner quelques instructions +à Victorine, la bonne, presque vieille maintenant, +qui a vu naître « les enfants ».</p> + +<p>Cette Victorine est une femme à laquelle +son teint de homard cuit, sa lèvre moustachue +et le murmure grognon, indistinct, par +lequel elle remplace, le plus souvent, le langage +articulé, donnent un aspect rébarbatif. +En fait, c’est un agneau sous une cuirasse +d’hippopotame ; une timide violette dans un +buisson d’épines. Oui, en pleine « crise des +domestiques », Mathilde Marnière a la chance +d’ignorer l’énervant défilé des bonnes éphémères +qui laissent à votre foyer la poussière +des chemins…, et de posséder un des rares +spécimens encore existants de la <i>fidèle servante</i> ; +combien d’Élisas, de Joséphines, de +Félicités, ont passé chez sa belle-sœur Valérie +tandis que l’immuable Victorine vieillissait +à son poste, partageant silencieusement les +affections, les peines, les joies de sa maîtresse !… +Mais peut-être a-t-on les domestiques +que l’on mérite ?…</p> + +<p>Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, +où Marguerite est au piano. Un corsage +crème, légèrement échancré, laisse voir la +nuque ambrée de la jeune fille, au-dessus de +laquelle ses cheveux noirs forment un nœud +souple et brillant ; ses épaules effacées, sa +taille haute et fine, ses mains déliées, qui +parcourent le clavier avec maîtrise, composent +un ensemble gracieux sans mièvrerie. +On aperçoit, en profil perdu, sa joue colorée +par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante +de ses longs cils noirs… Et la mère, +jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe +à la dérobée d’un regard heureux et +fier, tout en ouvrant tranquillement la lettre +qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières +lignes, elle tressaille de surprise, et à +mesure qu’elle lit, l’imperceptible tremblement +de ses doigts se communique au papier +couvert de la fine et élégante écriture de +Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible +de continuer cette lecture en présence +de Marguerite, et elle va se réfugier dans sa +chambre…</p> + +<p>Elle parcourt fébrilement la fin de la +lettre,… puis s’efforce de mettre un peu +d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, +cette proposition de mariage pour l’une de +ses filles, au moment où leur vie s’arrange +si bien !… Marguerite s’achemine vers la +vingt-cinquième année, sans un nuage au +front, illuminée de ce pur rayonnement que +les vraies musiciennes semblent emprunter +à l’auréole de sainte Cécile,… tandis qu’Henriette, +sérieuse et gaie, cultivant son esprit +sans pédanterie, se trouve parfaitement heureuse +entre sa mère et sa sœur, ses élèves, +ses oiseaux, ses livres…</p> + +<p>Mme Marnière avait, on s’en souvient, la +défiance et l’appréhension du mariage pour +ses enfants… Mais les conditions de celui-ci +dépassent toutes ses craintes ; en vérité, c’est +presque de l’indignation qu’elle éprouve…</p> + +<p>Eh quoi ! lui proposer, à elle, sous prétexte +qu’elle a deux filles, d’accepter un jeune +homme qui doit retourner en Amérique +après la guerre !… Quelle cruelle, quelle +immense incompréhension de nos sentiments +peut manifester la meilleure des amies !…</p> + +<p>Oui, Mathilde a deux filles… Mais le rosier +le plus fleuri ne ressent-il pas la même blessure, +à chaque rose qu’on lui retranche… Et +la piqûre de ses épines est-elle autre chose +que l’irritation de sa douleur ?… <i>Que tu as +de belles filles… Giroflé-Girofla…!</i></p> + +<p>Par une de ces réminiscences puériles qui +se mêlent parfois à nos émotions les plus profondes, +Mathilde Marnière se souvient d’un +vieux livre illustré qui charma son enfance. +Elle revoit les jolies filles esquissant des révérences, +avec leurs jupes gonflées comme des +tulipes… Et l’énergique, la péremptoire réponse +(qui semble bien s’appliquer à des +filles-fleurs) : <i>Pas seulement la queue d’une !</i> +se retrace mécaniquement dans son esprit… +A quoi tient la paix d’un foyer !…</p> + +<p>Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de +ses enfants… et de leur parfait contentement +auprès d’elle… Cependant, elle ne peut s’empêcher +de frémir un peu, en songeant qu’il +aurait pu se trouver qu’avant d’en avoir pris +connaissance, elle lût tout haut devant les +deux sœurs cette malencontreuse lettre. La +jeunesse est toujours susceptible de subir +l’illusion traditionnelle que renferme le mot +de mariage… C’est à elle, Mathilde, nourrie +des fruits amers de l’expérience, qu’il appartient +de préserver la sérénité de ces chères +existences. D’un mouvement rapide, elle est +sur le point de déchirer les pages qu’elle vient +de parcourir… Mais non, elle se doit à elle-même +de relire posément ces lignes, malgré +la révolte douloureuse qu’elles lui causent, +et d’y répondre avec une affectueuse politesse ; +car il est hors de doute que +Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de +ses jeunes amies, aussi bien que dans celui +du neveu à la mode de Bretagne dont elle +préconise les qualités : cœur, esprit, intelligence, +avenir… « C’est le merle blanc, l’oiseau +bleu, le phénix », songe la pauvre Mathilde, +dont l’ironie un peu amère puise à +plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans +d’ailleurs mettre en doute la sincérité ni +l’expérience de Mme Brumme. Eh bien, qu’il +fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur !… +Qu’il épouse une Cendrillon, ce +Prince Charmant !… Cette après-midi même, +elle va répondre à Mme Brumme. Marguerite +et Henriette ignoreront toujours que +l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.</p> + +<p>Mathilde glisse la lettre dans sa poche et +descend à la salle à manger. Le piano de Marguerite +s’est tu. La jeune fille, sortant avec +une parfaite simplicité de son beau rêve +artistique, aide Victorine à mettre le couvert.</p> + +<p>— Ta sœur devrait être là, observe +Mme Marnière, dont la tendresse, peu expansive, +mais si profonde, s’inquiète du moindre +retard.</p> + +<p>— Voyons, petite mère, ce n’est pas +comme à Paris… Les chances d’accidents se +trouvent ici réduites au minimum… Et voici +notre Henriette, chargée d’un superbe poupon… +Ah ! c’est le bébé de notre voisine !… Il +ne veut plus quitter Henriette… Il se cramponne +à son cou, de toute la force de ses gros +petits bras… Henriette le couvre de baisers… +Elle est, décidément, folle des enfants… Quelle +bonne mère elle aurait fait !…</p> + +<p>Cette dernière réflexion — paraphrasant +la petite scène dont elles sont témoins — amène +une ombre pensive sur le front de +Mathilde et dans ses yeux. Et quand Henriette, +toute rose, toute souriante, rentre, +avec sa vive et souple allure de grand lévrier, +Mme Marnière murmure, avec cette apparence +de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude +maternelle :</p> + +<p>— Pourquoi te fatiguer à porter cet +enfant ?</p> + +<p>— Il est si gentil, et sa petite maman +était chargée de provisions ; mais il ne me +fatiguait nullement, chère mère ! Je ne suis +plus l’adolescente trop vite poussée, dont la +taille ployait à tous les vents…</p> + +<p>On se met à table. D’habitude, c’est pour +les trois femmes réunies une heure charmante +d’intimité, que ne rompent pas les allées et +venues de la bonne Victorine… et qu’agrémentent +celles des tourterelles familières, +venant picorer, à petits coups de bec goulus +et rythmiques, les miettes de la table.</p> + +<p>Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, +préoccupée. Elle laisse les deux sœurs +échafauder leurs projets pour « après la guerre », +quand le monde sera délivré du grand cauchemar +qui pèse sur lui…, et que fleuriront de +nouveau les joies du travail et de la paix. +Dans cet avenir, elles sont trois toujours… +<i>Maman et nous</i>… voilà les mots qui servent +de thème aux rêves de ces vierges sages…</p> + +<p>Mais, en entendant Henriette s’extasier +sur la gentillesse du bébé qu’elle portait tout +à l’heure dans ses bras avec une instinctive +tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce +naïve des <i>petites</i> du pensionnat Renaudin, +qu’elle préfère aux <i>moyennes</i>, Mme Marnière +ne peut s’empêcher de penser, elle aussi : +<i>Quelle bonne mère elle aurait fait !</i> ou plutôt +(car la résignation toute simple de cette formule +au passé est, malgré tout, prématurée +à l’égard d’une fille de vingt-deux ans) : +<i>Quelle bonne mère elle ferait !</i></p> + +<p>En dépit des nombreuses exceptions honorables +et charmantes, voire méritantes, que +peuvent créer les circonstances, on ne saurait +nier que ce ne soit l’ordre naturel et divin +des choses… Les peintres de madones sont +là pour nous le rappeler : la plus sublime, la +plus pure de toutes les femmes ne tient pas +un livre, mais un enfant…</p> + +<p>— Es-tu souffrante, maman ? demande +Marguerite, s’apercevant tout à coup de l’air +absent et presque douloureux de sa mère.</p> + +<p>— Ce n’est rien, chérie… Mon point névralgique, +prétexte brièvement la pauvre +Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre +le noir sourcil droit et sévère et le petit bandeau +puritain, certain lancinement nerveux.</p> + +<hr> + + +<p>Elle s’est retirée dans sa chambre dès +qu’elle l’a pu… Là, en face du portrait de son +mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, +sur les pieds duquel elle eut la consolation de +lui voir exhaler chrétiennement son dernier +souffle, elle s’est interrogée anxieusement.</p> + +<p>Henriette et Marguerite ont vingt-deux +et vingt-quatre ans ; à cet âge où l’expérience +de la vie fait encore défaut, où, cependant, +les femmes de jadis groupaient déjà +autour de leur jeune front plusieurs petites +têtes d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser +ignorer à ses filles la proposition inattendue +que renferme la lettre de Mme Brumme ? +Mme Marnière n’est plus sûre qu’un regret +inconscient ne sommeille pas au fond de leur +limpide bonheur… Chez Henriette, surtout, +dont le naturel aimant, simple et sincère est +bien d’une <i>Henriette</i> plutôt que d’une <i>Armande</i>, +et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa +vie studieuse, accepterait volontiers, elle +aussi, <i>un bon mari, des enfants, un ménage</i>…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— Marguerite… Henriette ! Montez toutes +les deux.</p> + +<p>Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de +sa chambre, pour appeler ses filles, qui forment +sous ses yeux un gracieux tableau +vivant, en jouant dans le jardin avec les tourterelles.</p> + +<p>La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa +gravité les inquiètent soudain.</p> + +<p>— Es-tu plus souffrante, maman ? demandent-elles +d’une seule voix en entrant +dans la chambre.</p> + +<p>— Nullement… J’ai reçu ce matin une +lettre de notre amie, Mme Brumme… et je +crois devoir vous la communiquer avant d’y +répondre…</p> + +<p>Mme Marnière s’exprime avec une froideur, +un détachement apparents, sous lesquels +elle cache stoïquement une anxiété +poignante.</p> + +<p>Certes, Celui qui pénètre le secret des +cœurs tiendra compte à cette mère, dont +toutes les affections, toutes les joies sont concentrées +sur ces deux chères têtes, du ton +ferme, impartial, dont elle lit à ses filles +l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner +en Amérique après la guerre !…</p> + +<p>La surprise, l’intérêt ont fait passer une +flambée rose sur le teint laiteux d’Henriette, +fixé une flamme plus vive aux joues ambrées +de Marguerite… Les yeux noirs brillent +comme des escarboucles…, les yeux bleus +s’ouvrent comme des fleurs… Un jeune +homme distingué, doué des qualités du cœur +et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige +des héros de la Grande Guerre, pourrait +devenir le mari de l’une d’elles, le frère de +l’autre ?… L’Oiseau bleu, entrant soudain +par la fenêtre, pour se poser sur leur épaule +ne leur causerait pas plus de surprise…</p> + +<p>« <i>Mais, je ne vous cache pas</i>, poursuit +Mme Marnière, lisant sans commentaires la +lettre de Mme Brumme, <i>que mon jeune parent +a l’intention de retourner à New-York après +la guerre, et de s’y fixer avec sa femme.</i> »</p> + +<p>Une double exclamation l’interrompt. Le +charme s’est brusquement rompu.</p> + +<p>L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de +s’envoler !…</p> + +<p>— Maman ! A quoi bon ?… Nous ne voudrions +jamais… N’est-ce pas, Henriette ?</p> + +<p>— Aller vivre si loin de maman ? Oh ! non, +jamais !</p> + +<p>Comment se méprendre au son de ces voix +si affectueuses, si vraies ?… Mathilde, pourtant, +résiste à son bonheur.</p> + +<p>— Réfléchissez bien, mes enfants : sans +dot, vous n’avez aucune chance de vous +marier…</p> + +<p>— Mais nous le savons !… Nous y sommes +résignées… Nous fonderons un cours : +<i>Mlles Marnière… Français et piano.</i> Nous +donnerons des auditions superbes… Et tu +seras sur l’estrade avec nous, maman chérie ! +Nous aurons, toutes les trois, de solennelles +robes de soie noires, traînantes, car les robes +courtes passeront beaucoup plus sûrement +que « Racine et le café » !…</p> + +<p>A la fois si raisonnables et si juvéniles, +elles parlent toutes les deux ensemble, avec +des rires émus. Elles couvrent de baisers les +sévères petits bandeaux bruns où luisent +quelques fils d’argent.</p> + +<p>— Méchante petite mère, tu pourrais, toi, +te séparer de l’une de nous ?</p> + +<p>Un bonheur profond dilate le pauvre cœur +de Mathilde, — un bonheur qu’elle n’aurait +pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation +de communiquer loyalement à ses filles la +proposition de leur amie.</p> + +<p>— Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous +sommes apprivoisées, comme nos tourterelles ; +nous ne voulons pas nous envoler !…</p> + +<p>Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec +une émotion silencieuse, il semble à Mathilde +Marnière que l’époux pour lequel elle s’est +dévouée pendant des années, et qu’elle sut +ramener à des sentiments chrétiens par la +seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement +aujourd’hui, en inspirant à +leurs filles une plus vive tendresse pour elle…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c3">III<br> +<span class="xsmall">CE QU’ON VOIT +DANS UNE PHOTOGRAPHIE</span></h3> + + +<p>Durant la semaine qui suivit son entretien +avec Mme Brumme, Maurice Valteyre songea +plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, +mais assurément bonne et gracieuse, +qu’elle lui tenait en réserve.</p> + +<p>Laquelle des deux sœurs accepterait de +devenir sa femme ? Laquelle aurait le don de +lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, +sans laquelle il ne concevait pas de véritable +union ?</p> + +<p>L’ignorance où il se trouvait à leur égard +enveloppait d’un mystère non sans charme +pour son esprit romanesque la figure de sa +future compagne. Aussi fut-ce avec une +curiosité émue qu’il se rendit le dimanche +suivant chez l’excellente parente dont le +jugement lui inspirait autant de confiance +qu’il avait d’affectueuse vénération pour son +caractère. Sans doute se serait-elle procuré, +pour les lui montrer, les photographies de +ses jeunes amies… Sa déception fut donc +vive, lorsque Mme Brumme lui communiqua +la réponse négative de Mme Marnière.</p> + +<p>— Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, +à transiger raisonnablement avec mes +rêves !… Pourvu que ma future eût de l’esprit, +beaucoup de distinction et de bonté, +je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté +parfaite… N’étais-je pas bien conciliant ? +fit-il avec un rire légèrement amer.</p> + +<p>Mme Brumme le devinant blessé, non pas +au cœur, mais déjà, en quelque sorte, près +du cœur, lui expliqua la situation particulière +de Mathilde, sa vie si étroitement unie +à celle de ses filles.</p> + +<p>Maurice l’écoutait pensivement, en effilant +sa fine moustache.</p> + +<p>— Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman +a dû voir en moi un odieux ravisseur, d’ailleurs +bien peu redoutable, puisque ses filles +ne veulent pas la quitter. J’ai trop aimé ma +mère pour méconnaître ce qu’une telle affection +a de touchant… Pourtant, vous l’avouerai-je, +chère tante ? j’ai formé le rêve ambitieux +d’être le premier dans le cœur de ma +femme… Je souhaite donc, non, certes ! +qu’elle contriste sa mère, à cause de moi… +mais qu’elle ait été moins couvée… et qu’elle +soit, surtout, moins indispensable au bonheur +maternel… Bref, je n’aurais pas voulu être le +gendre de Mme de Sévigné !</p> + +<p>Tous deux sourirent de cette boutade, et +l’on ne parla plus, ce jour-là, du mariage de +Maurice.</p> + +<p>L’échec du projet Marnière remontait à +une quinzaine de jours, quand Mme Brumme +reçut de son jeune parent une lettre où perçait, +sous l’<i>humour</i> un peu affecté, une véritable +lassitude.</p> + +<p>« Je crains, écrivait-il, d’être, en punition +de mes exigences, condamné au célibat… Si +vous saviez quels partis on me propose !… +Une Juive, puis une personne non baptisée, +que ses parents ont appelée <i>Saïda</i>, afin qu’aucune +sainte ne se mêlât de la protéger… Et +jusqu’à une demi-Boche (fille d’un Autrichien) !!…</p> + +<p>« Tel est le bilan de la semaine. Au secours, +chère tante ! Aidez-moi à trouver ce +que je cherche… Je n’ai pas même la ressource +de m’adresser à saint Antoine de +Padoue… car cette perle, hélas ! je ne l’ai +même pas vue !…</p> + +<p>« Est-il donc impossible de découvrir une +jeune fille gracieuse et bonne, instruite sans +pédanterie, pieuse sans austérité,… et disposée, +selon le précepte de l’Évangile, <i>à +quitter son père et sa mère pour suivre son +époux ?</i>… Je vous supplie, chère tante, de +méditer sur mon cas… »</p> + +<p>Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se +mit docilement à réfléchir.</p> + +<p>« La plupart des mamans françaises, songeait-elle, +ont, plus ou moins, cette <i>Peur de +vivre</i>, qui n’est que la peur de trop souffrir +d’une séparation. Faut-il les en blâmer ? Je +ne sais… J’éprouve plutôt des remords +d’avoir risqué de troubler le bonheur de la +pauvre Mathilde. Ces mères un peu exclusives, +ce sont celles qui ont prodigué leur +dévouement sans compter, sacrifiant à l’enfant +jeunesse, plaisirs, repos, et qui, après +avoir tout donné, n’ont pas le courage de +tout perdre… Si, au lieu de mon Alexis, +j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je +n’aurais pas été de celles-là ?… »</p> + +<p>Elle poussa un de ces profonds soupirs, +qui sont comme la respiration intermittente +d’un cœur à jamais blessé…</p> + +<p>Mais, empêchant aussitôt ses pensées de +dévier, elle poursuivit mentalement :</p> + +<p>« Il est cependant des mères moins tendres +qu’ambitieuses qui, pour marier leurs filles, +accepteraient de s’en séparer… »</p> + +<p>En même temps, l’image de la toujours +plus blonde et plus rose Mme Ferval se présentait +à son esprit, avec ses grands yeux +noirs saillants, sans douceur, ses lèvres dédaigneuses +souriant sur des dents parfaites. +Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses +filles très jeunes. Et comme elle n’avait pas +de dot à leur donner, elle eût fait très volontiers +le sacrifice de leur présence, surtout +celle de Marie-Louise, que sa claudication +rendait plus difficile à établir… Mme Ferval, +mariée deux fois (dont la première à dix-huit +ans), trouvait fort en retard, sous ce +rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.</p> + +<p>« Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise +ne plairait pas à Maurice ? En dépit +de sa légère infirmité, sa santé est devenue +florissante… Elle est bonne, intelligente, +jolie… Et tous les conférenciers mondains +n’ont pu altérer en elle les principes de la +vraie morale, dus aux enseignements de sa +tante Mathilde. »</p> + +<p>Mme Brumme écrivit à cette dernière, +s’excusant amicalement d’une proposition +qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, +et lui exposant le projet qu’elle +venait de concevoir, relativement à Marie-Louise.</p> + +<p>Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait +montrer à son neveu la photographie de +la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle +l’obligeance de lui en confier une ?</p> + +<p>Mme Marnière s’empressa d’envoyer à +Mme Brumme, en y joignant quelques lignes +d’affectueuse absolution, une photographie +de sa nièce qui datait de moins d’une année ; +c’était un groupe charmant des deux sœurs : +Marie-Louise et Georgette, à la composition +duquel avait présidé l’art d’un excellent +photographe.</p> + +<p>La première, posée de trois quarts, était +pleine de naturel et de vie, avec ses grands +yeux largement ouverts, sous l’auréole de +ses clairs cheveux de blonde, son visage +rond, potelé, aux traits charnus d’un joli +dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes +à parler. Un col en pointe dégageait son cou +un peu fort, mais bien modelé. Le buste, +drapé de soie légère, s’estompait dans une +sorte de buée… La grâce étudiée de Georgette +formait contraste avec la simplicité si +franche de son aînée… Mais Mme Brumme +ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une +séduisante jeune fille ; son acidité d’agaçant +petit fruit vert avait disparu… La tête légèrement +inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa +frêle personne tout ennuagée de tulle, elle +contemplait une touffe de roses qu’elle pressait +contre son corsage, abaissant de longs +cils ombreux, qui poétisaient son visage +délicat.</p> + +<p>« Voilà, pensa Mme Brumme, une pose +bien théâtrale… Pourvu que Maurice n’aille +pas préférer Georgette ! »</p> + +<p>Le dimanche suivant ramena le jeune +homme chez sa tante. Il ne doutait pas qu’elle +ne se fût occupée de lui ; ce fut donc avec +plus de curiosité que de surprise qu’il reçut +de ses mains la photographie prêtée par +Mme Marnière. Debout, près de la fenêtre +du petit salon, dont il écartait le rideau, les +sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait +gravement la double image… Au bout +de quelques minutes de scrupuleux examen, +Maurice releva les yeux et, hochant la tête +avec un léger soupir :</p> + +<p>— Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus +et le plus reconnaissant des neveux. Mais, +hélas ! mon bonheur n’est pas encore là…</p> + +<p>— Comment peux-tu le savoir ? se récria +Mme Brumme.</p> + +<p>— Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je +puis déchiffrer une physionomie à première +vue ? Je me fie à votre sincérité… Vous me +contredirez si je me trompe… Cette brunette +aux yeux si poétiquement baissés a +<i>posé</i> comme une petite actrice… Sa vie se +passe à jouer un rôle… En réalité, c’est une +jeune personne sèche et positive, infatuée +d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente…</p> + +<p>— Je t’abandonne cette pauvre enfant, +qui a été élevée d’une façon trop artificielle ; +ce n’est pas elle que je te destinais, mais +l’autre, sa demi-sœur, dont l’éducation première +a été toute différente… Tu es un pauvre +physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa +franchise, ni sa bonté.</p> + +<p>— Ne vous fâchez pas, ma tante ; cette +jeune fille possède les qualités que vous +énoncez ; mais elle me rappelle mes <i>camarades</i> +américaines. Les yeux doivent être le +miroir de l’âme… Mais ceux-ci sont des fenêtres +toutes grandes ouvertes… et l’âme est +à la fenêtre, sans plus de mystère.</p> + +<p>— Tu es vraiment trop difficile à contenter, +mon pauvre ami ; je désespère de +toi…</p> + +<p>— Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.</p> + +<p>A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa +plus demander à sa tante <i>de le marier</i>. Bien +loin de la fréquenter moins assidument, il se +rapprocha d’elle, au contraire, comme si, le +foyer qu’il rêvait de construire s’éloignant +dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait +du moins, en compensation, goûter les douceurs +de ce foyer quasi maternel ouvert à +son isolement. Toute la semaine, il se plongeait +dans un labeur acharné, appliquant +sans réserve son intelligence et ses connaissances +au travail urgent, presque tragique +de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de +l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare +et cruel, afin d’arriver à le <i>bouter hors +de France</i> ?… Nous l’avons vu, il croyait avec +ferveur à la victoire des Alliés. A travers +toutes les fluctuations de la guerre, qui se +prolongeait, il transposait son espoir en patientes +recherches, aboutissant souvent à de +géniales trouvailles. Malgré ce labeur acharné +sa santé se raffermissait ; mais il était si +apprécié comme technicien, qu’il devait se +résigner à ne pas retourner au front, malgré +le désir sincère qu’il en aurait eu.</p> + +<p>Le dimanche, ah ! par exemple, le dimanche, +il donnait congé à toutes ses préoccupations, +afin de goûter pleinement la douceur +mélancolique de ses stations chez sa +parente. Pour cette femme exquise, qu’il +apprenait à vénérer chaque jour plus tendrement, +il avait des attentions filiales et courtoises…</p> + +<p>C’étaient des gerbes de fleurs artistement +groupées, parmi de légers feuillages, par les +petites fées que sont les fleuristes parisiennes, +mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, +en se souvenant des préférences de +« tante Marie ».</p> + +<p>Ces attentions étaient à la fois cruelles et +douces pour Mme Brumme, en lui rappelant +les prodigalités affectueuses d’Alexis… Puis, +après avoir déjeuné avec elle, Maurice « <i>l’enlevait</i> », +disait-il, pour une promenade au Bois, +un concert, une exposition au profit des +blessés. Avec quels soins il l’installait en voiture, +avant de prendre place à ses côtés ! +Qui donc n’aurait cru voir une mère et son +fils, en cette femme vêtue de noir, aux cheveux +argentés, accompagnée de ce grand +jeune homme dont l’intéressante pâleur et +la boutonnière liserée de rouge attiraient +sympathiquement l’attention ?…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c4">IV<br> +<span class="xsmall">UNE LETTRE D’ANGLETERRE</span></h3> + + +<p>Les heures de « courrier » avaient perdu +le pouvoir de faire battre le cœur de +Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie +ni douleur, depuis que son fils n’était plus +de ce monde. Mais elle avait encore des amies, +des protégés auxquels elle portait un affectueux +et charitable intérêt. On venait de +lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont +l’une portait le cachet de la <i>correspondance +militaire</i>. L’écriture, connue d’elle, amena +sur ses lèvres un doux et pensif sourire : +c’était celle de Roger Dumont, l’enfant +affamé de lecture, en faveur duquel elle +avait fait naguère le sacrifice des livres +d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour gagner +la confiance d’un jeune cœur ; bien que sa +mère et lui n’habitassent plus dans la maison, +le souvenir du grand plaisir que Mme Brumme +lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet +enfant, devenu un jeune homme de dix-huit +ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il +lui écrivait en des termes respectueusement +affectueux qui la touchaient. Roger Dumont +avait une nature élevée, généreuse, des sentiments +chrétiens… Et, parfois, Mme Brumme +se surprenait à penser, avec une joie mélancolique, +que les beaux exemples de loyauté, +d’héroïsme, de foi de la « douce France », +choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être +pas été étrangers à la formation morale +de cet adolescent, à l’âge où la lecture constitue +un véritable phénomène d’imbibition…</p> + +<p>Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, +avec l’admiration attendrie que lui +inspirait le courage simple et vrai de cet +enfant.</p> + +<p>Ensuite seulement, Mme Brumme prit la +seconde enveloppe timbrée à l’effigie du roi +George V, et dont la suscription ne lui était +pas familière. Elle renfermait quatre longues +pages, dont la signature provoqua chez +Mme Brumme un mouvement de surprise +et d’intérêt. Jeanne Ferval !… Près de trois +années s’étaient écoulées depuis le départ +de celle-ci pour l’Angleterre ; la mère d’Alexis +avait fini par accepter cette légende d’indifférence, +répandue par Mme Ferval sur le +compte de sa belle-fille, et que les apparences, +il faut bien le dire, paraissaient confirmer.</p> + +<p>Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait +du brouillard où commençait à s’effacer sa +petite figure enfantine et boudeuse.</p> + +<p>Ce fut donc avec une vive et bienveillante +curiosité que Mme Brumme lut ce qui +suit :</p> + +<blockquote> +<p class="date"><i lang="en" xml:lang="en">Green House</i>, 10 septembre 1916.</p> + +<p class="ind sc">Madame,</p> + +<p>J’ose à peine vous écrire après un tel silence… Je +n’ai cependant pas oublié la bonté que vous m’avez +témoignée. Votre nom et celui de votre fils défunt +sont bien souvent mêlés à mes prières… N’est-ce +pas la meilleure manière de se souvenir ?</p> + +<p>Il est vrai que vous ne le saviez pas… et que vous +aviez le droit de me trouver ingrate, pensée qui me +faisait beaucoup de peine. Quand j’ai quitté Paris, +pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien +jeune, bien « sauvageonne », comme disait la vieille +bonne de grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru +devoir taire le motif qui me poussait à partir ; car, +si mon pauvre père avait pu lire dans mon cœur, +jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a +pu me croire indifférente… A présent qu’il est mort, +hélas ! sans que je l’aie revu, <i>il sait</i>, du moins, que +je commençais à l’aimer vraiment, et que je ne l’ai +quitté que pour cela !… Je m’étais aperçue que ma +présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois +des discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, +madame, de n’être pas allée vous dire +adieu… J’avais le cœur si gros : mon secret m’aurait +échappé…</p> + +<p>C’est pour la même raison que je ne vous ai pas +écrit. Ce n’était pas un mot de politesse banale +que j’aurais voulu vous adresser.</p> + +<p>Maintenant que mon pauvre père n’est plus de +ce monde, je n’ai plus aucun motif pour taire mes +véritables sentiments… Je ne sais si je me suis +trompée en croyant agir pour le mieux… et si mon +absence l’avait rendu plus heureux !… La nouvelle +de sa mort m’a causé beaucoup de chagrin (pas +autant que celle de grand-père, mais beaucoup +cependant…). Oh ! comme je me sens seule ici, parfois, +malgré la bonté très réelle du ménage chez +lequel je vis depuis trois ans. Mr et Mrs Littlebee +me rappellent les excellents <i>Meagle</i> de Dickens : +eux aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois +une jolie petite fille, dont le portrait fait mon admiration. +Ils ont une autre fille, mariée et mère de +famille ; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs Littlebee +ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu +l’abbé Lejal qui m’a recommandée à eux.)</p> + +<p>Ils demeurent à présent aux environs de Londres, +dans un joli cottage entouré d’un grand jardin, avec +verger, potager, etc., et une quantité d’oiseaux aussi +peu effarouchés que possible… car les oiseaux, <i>qui +sont des gens pratiques</i>, savent bien que ces bons +et pratiques <i>Meagle</i> n<sup>o</sup> 2 ne leur feront point de +mal.</p> + +<p>Mon emploi à <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> est assez malaisé à +définir, et la plupart de mes multiples occupations +paraîtraient subalternes en France. Ici, on estime +avant tout, très sincèrement, <i>le travail</i>. Lors donc +que j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la +cueillette ou à la conservation des fruits, préparé +la pâtée des poules ou coupé de l’herbe pour les +lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee, +comme si j’étais… non pas leur fille, mais une jeune +parente pour laquelle ils seraient très bienveillants.</p> + +<p>Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je +lui fais la lecture… car je prononce maintenant correctement +l’anglais. J’aime beaucoup les auteurs de +ce pays : Scott, Thackeray, George Eliot, parce +qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) +qu’on peut écrire, <i>pour tout le monde</i>, des romans du +plus haut intérêt, sans jamais offenser la morale +ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon +favori ; j’ai lu et relu <i>le Magasin d’antiquités</i>, à cause +du grand-père et de la petite-fille, et <i>la Petite +Dorrit</i>, à cause de… la petite Dorrit… Je ne regrette +qu’une chose : c’est que les bons héros de ces livres +soient protestants… comme leur auteur.</p> + +<p>Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, +et font plus que de me laisser remplir mes +devoirs religieux ; ils m’en donnent l’exemple. Malgré +tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir +la France… surtout pendant la guerre. Je ne saurais +y être d’aucune utilité… Mais ne nous dit-on pas, dès +l’enfance, que la patrie est notre mère ?… Eh bien ! +l’on souffrirait doublement, si l’on était loin d’une +mère dangereusement malade.</p> + +<p>J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères +amis de la France et dans un pays allié. En +combattant bravement sur le sol français, les +Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers +nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être +contente d’eux.</p> + +<p>L’Angleterre reçoit souvent la visite des <i>zeppelins</i>… +Leurs crimes sont déjà nombreux, et les environs +de Londres ne sont pas à l’abri de leurs incursions. +Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de +quitter leur joli cottage, où ils sont accoutumés à +vivre toute l’année. <i>A la grâce de Dieu !</i>… Pour ma +part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me semble que +grand-père me protège.</p> + +<p>Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop +tardive lettre… Je n’ose espérer que vous me répondiez ; +je ne le mérite pas, après tant de négligence +apparente… Mais priez avec moi pour mon cher +grand-père et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, +sans trop de sévérité, à votre petite</p> + +<p class="sign">Jeanne <span class="sc">Ferval</span>.</p> +</blockquote> + +<p>Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent +qui se confondaient avec ses cheveux, +une rosée humectait les verres des lunettes +derrière lesquelles s’abritaient les doux yeux +de Mme Brumme.</p> + +<p>Il est des âmes aigries, misanthropes, qui +jouissent malignement de voir se confirmer +leurs soupçons malveillants… Celle-ci, au +contraire, éprouvait l’émotion la plus douce, +en constatant que Jeanne Ferval n’était pas +dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même +avait bien deviné, naguère, la raison touchante +pour laquelle « Jeannette » n’était +pas venue lui dire adieu.</p> + +<p>« Pauvre mignonne ! » murmura cette +femme au cœur vraiment maternel.</p> + +<p>Et passant un coin de son mouchoir sur +les verres embués de ses lunettes, elle se mit +en devoir de répondre aussitôt à « ces deux +pauvres enfants » : la petite Française exilée +et le petit soldat du front.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c5">V<br> +<span class="xsmall">« <span lang="en" xml:lang="en">GOOD NIGHT, MY DEAR…</span> »</span></h3> + + +<p>Depuis trois ans qu’elle vivait chez les +Littlebee, Jeanne Ferval avait subi le phénomène +d’adaptation que produit dans la +première jeunesse un séjour prolongé à +l’étranger. Les images du passé subsistent, +avec un charme accru, rendu émouvant par +la distance ; mais de nouvelles formules s’imposent +au langage, à la pensée elle-même. +Toujours aussi Française de cœur, ainsi qu’on +vient de le voir, Jeannette commençait <i>à +rêver</i>, la nuit, <i>en anglais</i>.</p> + +<p>La vie laborieuse et saine qu’elle menait +avait sensiblement fortifié sa santé ; elle +était plus grande, plus développée ; et l’emploi +déterminé de chaque instant du jour +donnait à ses mouvements quelque chose de +net, de précis, aussi éloigné de l’agitation que +de la langueur.</p> + +<p>Elle portait des vêtements simples et commodes, +sans nulle coquetterie, des chapeaux +de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait +du soleil ou du vent.</p> + +<p>Son allure libre et paisible était trop active +pour qu’on pût la qualifier de mélancolique ; +mais elle dénotait le sérieux, la résignation +d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni +douleur.</p> + +<p>L’aspect de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> et de ses environs, +leur atmosphère calme, rêveuse, étaient +bien ceux de cette verte campagne anglaise, +que les vieilles gravures reproduisent avec tant +de charme. Et c’était sur cette herbe finement +veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible +voile, que, jadis, dans une partie +de campagne, David Copperfield avait vécu +des heures innocentes et enchantées, auprès +de l’éphémère petite <i>femme-enfant</i>…</p> + +<p>C’est en de tels décors que Kate Greenaway +nouait les mains de ses longues fillettes, +tournoyant comme des fleurs au +souffle de la brise, ou bien alignait, en brochettes +d’oiselets, ses délicieux <i lang="en" xml:lang="en">babies</i>…</p> + +<p>Mais <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> manquait de jeunesse. +La servante elle-même, l’honnête Polly, +rousse de cheveux et de visage, qui avait +l’air d’un garçon déguisé, avait passé depuis +longtemps le cap de la trentaine. La petite +figure brune et sérieuse de Jeanne était seule +à représenter, un peu tristement, le plus bel +âge de la vie.</p> + +<p>Sans doute, en France, patrie des nids +prolongés, on eût plaint l’orpheline avec plus +de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait +de l’estimer grandement, la jugeant +raisonnable, docile, laborieuse… Et, bien +qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes +comme le miel, au teint de roses effeuillées +sur du lait, ils voyaient avec amitié et plaisir +cette jeune Française évoluer autour de leur +placide maturité.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Septembre, précurseur de l’automne, +règne à <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i>, mélancolique et libéral +comme un riche sans héritiers. Les poiriers +chargés de fruits lourds, aux tons d’or +assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre +sous lequel Van Dyck peignit son <i>Duc de +Richmond</i>… Les frondaisons offrent ces +verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, +ces tons de bronze, présages d’une +chute encore éloignée, qui ne sont, pour le +moment, qu’une parure de plus… Mais déjà +les oiseaux migrateurs s’envolent avec des +cris nostalgiques… Une brume gris-perle +s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe +humide… Les soirées plus longues, plus +fraîches, font apprécier le <i lang="en" xml:lang="en">home</i>, malgré les +restrictions apportées au bien-être : pas de +flambées précoces égayant l’âtre ; un éclairage +plus modéré, dont les lueurs ne doivent +pas filtrer au dehors ; un <i lang="en" xml:lang="en">lunch</i> moins copieux, +sans friandises. C’est la guerre, avec +ses privations et ses embûches… N’importe ; +il fait bon encore, dans ce <i lang="en" xml:lang="en">home</i> aménagé +non pour l’effet à produire, mais pour la +commodité réelle de la vie ; ces pièces claires, +élevées, tendues de gaies cretonnes à fleurs, +où chaque encoignure a son siège pratique +et confortable, où l’heure du thé voit briller +des ustensiles d’une netteté étincelante,… +où les livres favoris ne sont point captifs dans +une armoire vitrée, mais restent à la portée +de la main, en de petites bibliothèques rotatives, +ou bien sur des rayons, le long des boiseries,… +tandis que de vieilles gravures en +couleurs, d’une pénétrante poésie, quelques +belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, +y mettent sobrement un rappel d’art.</p> + +<p>La rousse et anguleuse Polly a enlevé le +plateau du thé. La douce clarté des lampes +caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles +à tricoter, Mrs Littlebee et Jeanne +travaillent si activement que les pelotes de +grosse laine brune placées devant elles +s’épuisent à vue d’œil… Mrs Littlebee tricote +pour les soldats britanniques ; mais elle a +déclaré que les objets confectionnés par <i lang="en" xml:lang="en">miss +Jane</i> iraient à ceux de France. « Cela est +juste, n’est-ce pas ? » a-t-elle ajouté flegmatiquement. +Mrs Littlebee conçoit ainsi plus +d’une pensée délicate, que la grâce française +saurait enguirlander de fleurs, mais qui, chez +elle, semblent faire partie tout simplement +d’une sorte de <i>droit des gens</i>.</p> + +<p>Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous +ses cheveux gris-argent, lit à haute voix, +pour les deux femmes, les journaux relatant +les événements de la guerre. Et Jeanne, passionnément +attentive, écoute les nouvelles +de France, qui lui parviennent à travers cette +voix, ce langage étrangers… Combien son +pays est universellement aimé, glorifié !… +Sa qualité de Française suffirait, aujourd’hui, +à lui attirer l’intérêt, la bienveillance… Elle +en éprouve un sentiment à la fois humble et +fier, en se disant qu’elle n’a rien fait pour +mériter ce titre de noblesse, mais que, dans +son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer +digne de plus en plus, chaque jour, par +son courage, sa patience, son attachement +aux devoirs quotidiens… Et puis, dans l’immense +chœur de supplications qui montent +vers le ciel, elle peut être une faible voix +ignorée ici-bas, mais entendue cependant, +mais exaucée !</p> + +<p>Cette vérité consolante lui a été rappelée, +le matin même, par une lettre de France, +qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux +embûches sous-marines, et qu’elle a baisée +furtivement, en la qualifiant de « chère vaillante +petite chose ».</p> + +<p>Quel réconfort a été pour elle la réponse +si indulgente, si bonne de Mme Brumme, et +la perspective d’entretenir désormais une +correspondance avec cette femme d’élite, +vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard, +son instinctive sympathie de « petite +sauvageonne !… » Il semble qu’un souffle +vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes +les aspirations affectueuses, qui commençaient +à s’engourdir. Certes, elle n’est pas +ingrate envers les maîtres de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> ; +ils ont, à leur insu, une part plus sensible de +son amitié, de sa reconnaissance,… car elle +les aime, ce soir, à la française… Elle jette, +de temps en temps, un coup d’œil vers +Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans +la lumière, avec ses cheveux argentés relevés +à la chinoise, qui découvrent un front presque +sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous +les verres brillants de ses lunettes, ses traits, +dont la ligne brève n’est pas sans fermeté, +et ce teint clair et lisse comme un savon rose… +Mrs Littlebee, de son côté, pose de temps en +temps sur la petite tête brune et les doigts +diligents de « <span lang="en" xml:lang="en">miss Jane</span> » son regard si sérieux, +si direct, que la bonté y revêt l’aspect +de la sévérité. Avec la même expression, elle +le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon +inséparable de sa vie. Mais on pourrait +y surprendre une lueur d’attendrissement, +quand il effleure le délicieux pastel +sous verre représentant leur petite Mary, +morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de +leur fille Louisa, mariée aux Indes, qui, +vêtue de neigeuses mousselines, et groupant +ses cinq <i lang="en" xml:lang="en">babies</i> autour d’elle, évoque l’idée +d’une belle rose blanche entourée de petits +boutons.</p> + +<p>La pendule vient de sonner dix heures. +Les deux époux enlèvent, l’un son pince-nez, +l’autre ses lunettes, dont ils essuient les +verres, du même geste méthodique. Le mari +plie ses journaux ; la femme étire son tricot +sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée…</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Jane</span>, il est temps d’aller dormir…</p> + +<p>Et la regardant avec attention :</p> + +<p>— Vous semblez fatiguée, ma chère… Ne +l’êtes-vous pas ?</p> + +<p>— Oh ! non, madame ; j’ai seulement un +peu sommeil…</p> + +<p>— Eh bien, allez vite dans votre +chambre… Et si vous avez besoin de dormir +une heure de plus demain, ne vous gênez +pas, ma chère…</p> + +<p>— Je vous remercie, madame…</p> + +<p>Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, +et la bonté de cette excellente femme lui +apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir +soudain de l’embrasser… mais que penserait +de cette effusion hors de propos la flegmatique +maîtresse de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> ? Pour elle, +comme pour le vieux <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>, il faut se +borner à l’habituel <i lang="en" xml:lang="en">shake-hand</i>…</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good night, my dear.</i></p> + +<p>C’est du même ton bienveillant que +Mr et Mrs Littlebee profèrent leur <i>bonne +nuit, ma chère</i>, du même geste un peu automatique +qu’ils secouent la main de « <span lang="en" xml:lang="en">miss +Jane</span> ».</p> + +<p><i lang="en" xml:lang="en">Good night</i>… Oh ! comme ces trois syllabes +vont se graver, pour jamais, dans la mémoire +de Jeanne, comme ce regard de l’excellente +femme doit rester, lui aussi, présent à son +souvenir, tandis que le paisible et confortable +salon de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> va prendre rang parmi +les visions inoubliables !</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good night</i>, madame… <i lang="en" xml:lang="en">Good night</i>, +monsieur Littlebee.</p> + +<p>— Ah ! <span lang="en" xml:lang="en">miss Jane</span> ?…</p> + +<p>C’est la voix du vieux <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> qui la +rappelle :</p> + +<p>— N’oubliez pas de fermer vos rideaux et +de voiler votre lumière…</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Yes, sir</i>…</p> + +<p>Cette recommandation, si flegmatiquement +faite, est un rappel de la menace qui +plane chaque nuit sur les cottages anglais… +Jeanne se conforme docilement, mais sans +émoi, aux mesures de prudence édictées… +Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle +croit sentir autour d’elle une invisible et +tendre protection.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>A peine au lit, elle s’endormait, comme +une enfant qui cède à la saine et bonne fatigue +de ses jeux, de ses courses au grand +air. Ses yeux se fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient +sur une dernière prière. Puis le +sommeil, s’emparant de ses pensées, formait +une trame confuse, où les souvenirs de +Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités +présentes de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i>.</p> + +<p>Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route +bordée de grands arbres, dans ce crépuscule, +qui est la lumière naturelle des rêves ; à côté +d’elle chemine un vieillard aux cheveux +blancs, qui tient à la main un bâton, comme +les voyageurs bibliques.</p> + +<p>A l’impression de tendresse qu’elle +éprouve, elle reconnaît son grand-père… +Il marche un peu courbé, silencieux… Et +Jeanne, bien qu’elle distingue à peine ses +traits, s’aperçoit que des larmes glissent lentement +sur le visage du vieillard… Cette mystérieuse +tristesse la pénètre graduellement.</p> + +<p>On entend un vent aigre et sifflant comme +un sanglot ; des feuilles d’arbres se détachent, +tourbillonnent… Alors le vieillard prend +Jeanne par la main ; il se ploie davantage sur +son bâton… Il fuit dans la tempête… Jeannette +est redevenue enfant ; ses petites jambes +ont peine à le suivre.</p> + +<p>— Grand-père… Grand-père, pas si vite !…</p> + +<p>Mais leur marche ne cesse de se précipiter +et son émoi redouble en apercevant un fossé +noir et profond qui barre le chemin… Mais au +delà, dans une clarté d’aube, Mme Brumme, +suave, et comme stylisée, lui tend les bras +en souriant. A ses côtés se tient un jeune +homme, ressemblant à son fils Alexis, qui +regarde aussi Jeannette avec un lumineux +sourire.</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Jane ! make haste !… Jane ! do you not +hear ?</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> « Jeanne ! hâtez-vous !… Jeanne ! n’entendez-vous +pas ? »</p> +</div> +<p>Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis +que les chères figures de son rêve se taisent ?</p> + +<p>Oh ! le fossé, le grand trou noir ! elle est +maintenant tout au bord… Elle perd pied… +Elle tombe… Ah ! ciel ! quel bruit effroyable !…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>En cette nuit de septembre 1916, où, dans +son profond sommeil, les bruits extérieurs +s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, +les zeppelins venaient de déployer sur l’Angleterre +leur vol sinistre, et d’accomplir un +nouveau massacre d’innocents…, amoncelant +sur la criminelle Allemagne les charbons +ardents de la vengeance divine…</p> + +<p>Des débris humains gisaient sous des +ruines de cottages… <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i> et ses +maîtres avaient vécu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3 id="p3c1">I<br> +<span class="xsmall">LA PERLE CACHÉE</span></h3> + + +<p>En cette brumeuse journée de janvier, +moins froide que sombre et humide, les passants +se hâtaient vers les demeures des parents, +des amis, auxquels ils allaient porter +leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.</p> + +<p>Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il +pas, en effet, pour que le Parisien, dérogeant +à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les +morts le 1<sup>er</sup> novembre, les vivants le 1<sup>er</sup> janvier ?…</p> + +<p>Pour la troisième fois depuis la guerre, une +année commençait…, et cette année 1917 ne +devait pas encore être celle qui verrait la fin +de la terrible épreuve, le retour d’une juste +paix !</p> + +<p>Mais la pauvre humanité n’en savait rien, +et cette ignorance l’aidait à vivre, à faire +face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. +Bien qu’un changement de millésime ne soit +qu’une convention, au commencement de +chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs… +Nous saluons comme une libératrice cette +figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous +croyons qu’elle accède à tous nos désirs.</p> + +<p>Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait +à cette illusion, espérant de nouveau +rencontrer cette <i>perle</i> introuvable qu’il était +las de chercher.</p> + +<p>Il le comprenait désormais : on ne peut +demander à personne de <i>vous marier</i>, lorsqu’on +prétend rester fidèle à un type idéal +que l’on serait d’ailleurs assez embarrassé de +définir.</p> + +<p>« Mais, songeait-il, si jamais le destin <i>la</i> +met en ma présence, je <i>la</i> reconnaîtrai à +l’émotion de mon cœur. »</p> + +<p>En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec +des bonbons et des fleurs, impatient de se +retrouver dans le petit salon héliotrope, le +seul où, depuis la mort de sa mère, il eût +savouré la douceur du foyer.</p> + +<p>Il était d’autant plus impatient de revoir +sa tante que divers empêchements s’étaient +opposés, depuis quelque temps, à leur réunion +du dimanche ; en dernier lieu, c’était +elle qui lui avait adressé un pneumatique, +l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison : +un petit blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire, +puis « une pauvre enfant, bien intéressante », +qu’elle devait aller recevoir à la +gare, occuperaient son après-midi. Et Maurice, +tout en rendant hommage à la maternelle +charité de Mme Brumme, s’était senti +un peu jaloux de ses protégés.</p> + +<p>Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour. +Quelle joie délicate il avait eue à choisir le +coffret de satin mauve perlé d’une branche +de gui, renfermant d’exquis chocolats à la +violette, et le gros bouquet de violettes +sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée, +qui semblait en deuil comme elle, et +qui répandait aussi les plus doux, les plus +purs effluves.</p> + +<p>La femme de ménage de Mme Brumme +ouvre la porte à Maurice :</p> + +<p>— Entrez, monsieur… Madame vous +attend.</p> + +<p>L’après-midi triste et fuligineuse touche à +sa fin ; une lueur blonde filtre dans la minuscule +antichambre… Le cœur de Maurice vole +vers cette lampe comme un papillon. Il +pousse la porte entr’ouverte du cher petit +salon héliotrope.</p> + +<p>— Tante Marie, daignez recevoir mes +souhaits…</p> + +<p>Mais les notes chaudes et joyeuses qui +vibraient dans sa voix s’éteignent aussitôt. +Mme Brumme n’est pas seule.</p> + +<p>— Bonjour, mon cher enfant. Toujours +des gâteries !… Tu abuses de mon faible pour +les violettes… Mais ce coffret est trop joli !… +Enfin, ma petite amie croquera les bonbons. +Ne vous sauvez pas ainsi, mon enfant… +Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice…</p> + +<p>Au salut du jeune homme, dont le regard +surpris ne la quitte pas, la « petite amie » +répond avec une brusquerie un peu effarouchée. +Elle regarde la porte du salon comme +une hirondelle capturée qui aperçoit une +fenêtre ouverte.</p> + +<p>— Madame, murmure-t-elle, si vous le +permettez, je vais écrire à M. l’Abbé et à +Maryvonne… Et puis Mlles Marnière m’ont +envoyé une carte si gentille…</p> + +<p>Mme Brumme sourit malicieusement :</p> + +<p>— Que d’obligations vous vous découvrez +soudain, chérie ! Eh bien, soit, allez faire votre +correspondance… Vous trouverez tout ce +qu’il faut dans le petit bureau de ma chambre.</p> + +<p>A peine était-elle sortie, que Maurice murmura +d’une voix basse, mais pathétique :</p> + +<p>— Oh ! tante Marie…, c’est mal, très mal ! +Pourquoi me l’avoir cachée ?</p> + +<p>— Que veux-tu dire ? demanda madame +Brumme avec un étonnement sincère.</p> + +<p>— Cette jeune fille ?… Qui est-elle ? Excusez +mon indiscrétion, si c’en est une…</p> + +<p>— Oh ! tu n’es nullement indiscret : +Jeanne Ferval est une orpheline doublement +intéressante ; bien que, par miracle, +elle n’ait été blessée que légèrement, elle +peut compter parmi les victimes de la barbarie +allemande…</p> + +<p>— Racontez-moi cela, ma tante ; vous m’intéressez +plus que vous ne sauriez le croire.</p> + +<p>Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les +faits que nous connaissons, jusqu’à la catastrophe +de <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i>.</p> + +<p>— Mr et Mrs Littlebee sont morts… Leur +servante, grièvement blessée, était à peine +hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre. +Pour ce qui est de ma petite amie, +elle a été, je le répète, miraculeusement épargnée, +car son lit est resté suspendu dans le +vide, contre l’unique pan de mur, sur le seul +fragment de plancher qui ne se soit pas +écroulé… Mais elle a été blessée par des éclats +de vitres et la chute de quelques moellons. +A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son +grand désir de revoir la France. Comme sa +belle-mère n’a jamais eu aucune amitié pour +elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir +l’hospitalité.</p> + +<p>— Je reconnais là votre exquise bonté, dit +vivement Maurice. Et… vous comptez la +garder auprès de vous ?</p> + +<p>— Aussi longtemps qu’elle le voudra ; +vois-tu, mon ami, la présence d’une jeune +compagne n’est point à dédaigner ; je me fais +vieille, dit-elle avec un fin sourire.</p> + +<p>— Tante Marie, je commence à soupçonner +que les saintes pouvaient être coquettes…</p> + +<p>— Ah ! je ne suis pas plus coquette que +sainte… Il n’est pas besoin de compter quatre-vingts +hivers pour devenir semblable à ces +idoles de l’Écriture, « qui ont des yeux et ne +voient point… » Jeanne remplace avantageusement +mes lunettes…; sa jeune mémoire, +ses pieds alertes suppléent les miens… +Je t’assure que je lui suis redevable…</p> + +<p>Maurice Valteyre se laissa glisser près de +Mme Brumme, un genou ployé sur le coussin +qui était aux pieds de cette dernière :</p> + +<p>— Tante Marie, vous seriez donc fâchée, +si je vous l’enlevais ?…</p> + +<p>— Que veux-tu dire ?…</p> + +<p>— Ne le devinez-vous pas ? Je viens de +reconnaître celle que j’ai si longtemps cherchée.</p> + +<p>— Jeannette ! s’écria Mme Brumme, aussi +surprise que si elle eût vu un chercheur d’oiseaux +rares tomber en extase devant une +moinelle. Tu ne parles pas sérieusement ?…</p> + +<p>— Il serait pour le moins singulier que je +plaisantasse à ses dépens… et aux vôtres !…</p> + +<p>— Mais Jeannette est une pauvre orpheline. +La vie mondaine de Mme Ferval ayant +réduit à néant la modeste fortune du ménage, +elle n’a rien hérité de son père. La veuve +elle-même se trouverait plus qu’embarrassée, +sans l’assurance qu’elle avait eu la précaution +de faire contracter à son profit par +M. Ferval.</p> + +<p>— Que n’importe ! Le mariage n’est pas +<i>une affaire</i> pour moi… Je suis, en cela, très +Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient +pas dans la question sentimentale… +Et le désir de la fortune n’est peut-être +fait, chez les Yankees, que de leur dévouement +à la compagne élue, du désir chevaleresque +d’aplanir pour elle toutes les difficultés +de la vie, de verser sans compter, +entre ses petites mains, beaucoup d’or pour +de royales parures et de royales aumônes.</p> + +<p>— Mais… mais…, balbutie Mme Brumme +dont la surprise ne fait que s’accroître, tu semblais +si difficile… Jeannette n’est pas jolie…</p> + +<p>— Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît ! +Ne vous rappelez-vous pas que je déchiffre +un visage à première vue ? D’ailleurs, ne suis-je +pas grandement aidée par votre récit… +Cette jeune fille, élevée loin du monde entre +un grand-père érudit, un vieux prêtre et une +vieille bonne, doit avoir une âme d’une pureté +rare… Sa fermeté de décision, dans ce qu’elle +a cru son devoir, ne me frappe pas moins… +A dix-huit ans, avoir eu le courage de partir +ainsi, <i>en silence</i>, en acceptant d’être mal +comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre +des siens et de troubler le repos de son père… +Non, cela n’est pas le fait d’une âme vulgaire. +En elle, rien de factice ; le sentiment +gît profondément au cœur… Bienheureux +celui qui saura l’en faire jaillir ! J’aime cet +instinct de timidité un peu farouche, qui est +celui de l’oiseau libre, de la fleur des sous-bois, +de la source fuyante et secrète. Enfin, +elle vient d’échapper, par miracle, à une +épouvantable catastrophe, ce qui achève de +la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous ? +Mais je cherchais bien moins la beauté, +les qualités brillantes, que cet indéfinissable +charme d’où naît la tendresse… C’est elle, +vous dis-je…, une petite perle grise… Mais +une perle !… Je lui ferai un doux nid. Elle +n’aura que moi au monde ?… Tant mieux… +Je suis égoïste et jaloux, vous le voyez. Elle +est pauvre… Eh bien, je travaillerai pour lui +gagner une fortune !…</p> + +<p>Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre +tous le conte de <i>Cendrillon</i>, commençait à +revenir de son étonnement.</p> + +<p>— Tu oublies de te demander, observa-t-elle +en souriant, si Jeannette consentira, +pour tes beaux yeux, à quitter la France et +sa vieille amie…</p> + +<p>— C’est vrai, fou que je suis !… Permettez-moi, +du moins, d’essayer de la conquérir…</p> + +<p>— Réfléchis mûrement, mon ami ; songe +que cette enfant n’a plus d’autre protection +que la mienne, d’autre asile, en ce moment, +que ma maison, et qu’à vingt-deux ans, son +cœur, son imagination même, je le crois, sont +vierges de tout sentiment romanesque… A +quelle prudence ne suis-je donc pas tenue +envers elle !</p> + +<p>— Ma tante, déclara Maurice avec une +gravité émue, donnez-moi cette preuve de +confiance ; faites-moi cet honneur de ne pas +me fermer votre maison parce qu’elle renferme +ce trésor précieux : une vraie jeune +fille. Je serais un misérable si je cherchais à +conquérir sa sympathie avant d’être bien +sûr de l’aimer pour la vie… Mais je ne crois +pas me tromper… et je vous demande de me +la laisser connaître… puis essayer de l’apprivoiser +sous vos yeux.</p> + +<p>— Soit. J’ai confiance en ta délicatesse… +Tu viendras donc le dimanche, comme par +le passé… Et pour commencer, tu dînes ce +soir avec nous.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c2">II<br> +<span class="xsmall">DIALOGUE ENTRE DEUX SŒURS</span></h3> + + +<p>Six mois plus tard, par une belle et chaude +soirée de juin, Marguerite et Henriette Marnière +prenaient le frais dans le jardin de +Bourg-la-Reine.</p> + +<p>En plein jour, ce petit jardin si soigneusement +entretenu, si fertile, où les arbres donnaient +à la fois de l’ombrage et des fruits, +était la riante image d’une vie bien employée. +Mais, le soir, il s’enveloppait du charme +rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt +même les jardins de banlieue. Les deux sœurs +subissaient, à leur insu, une transformation +analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs +simples robes blanches qui prenaient un +aspect poétique… Leur imagination ouvrait +ses ailes tandis qu’elles contemplaient le ciel +diamanté ; <i>cette obscure clarté qui tombe des +étoiles</i> évoquait moins à leur souvenir le récit +épique du <i>Cid</i> que l’étoile de <i>Mireille</i> pointant +au firmament de la jeunesse et des pures +amours. Et, suivant la pente de leur rêverie, +elles parlaient à mi-voix de deux couples de +fiancés…</p> + +<p>Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et +Juliette, ni Paul et Virginie, Vincent et +Mireille,… ni aucun de ceux que l’art littéraire +et musical a doués d’une vie idéale : les +deux sœurs avaient vu se dérouler tout près +d’elles, dans le cadre moins prestigieux de +l’existence réelle, ces simples romans d’amour +qui possédaient la double supériorité d’être +<i>vrais</i> et de « bien finir »… L’un avait pour +héros le jeune parent et la protégée de +Mme Brumme : Maurice Valteyre et Jeanne +Ferval ; l’autre, leur propre cousine Marie-Louise +et l’un de ses blessés ; car Marie-Louise, +lasse de la vie inutile, un peu ridicule, +de « demoiselle à marier » mondaine et sans +dot, avait fini par obtenir de sa mère l’autorisation +de suivre les cours de la Croix-Rouge +et de soigner les blessés de la guerre dans un +hôpital de Paris. Très vite, bien que novice +dans la pratique, elle avait fait apprécier +son zèle, son intelligence, son sang-froid. Sa +nature énergique, agissante, semblait là dans +son véritable élément. Elle n’avait eu, certes, +aucune arrière-pensée de <i>flirt</i> ni de mariage, +en mettant sur sa jolie tête blonde la coiffe +d’infirmière… Mais, comme il arrive souvent, +le bonheur d’un amour partagé était venu à +elle sans qu’elle le cherchât.</p> + +<p>Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai +mariage de guerre, avec tout ce que ces +unions comportent d’acceptation généreuse. +Après de longues et cruelles souffrances, le +fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital +amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation +glorieuse ne nuirait pas à son avenir. +Il allait reprendre sa chaire de professeur +d’histoire au lycée de Pau.</p> + +<p>— Je comprends que Marie-Louise ait +accueilli sans hésitation la demande de Jean +Fabrice, conclut Henriette, après que les +deux sœurs eurent rappelé, pour le plaisir +de se les raconter l’une à l’autre, les incidents +de ce petit roman vécu.</p> + +<p>— Au physique, il est fort bien, avec sa +pâleur intéressante, son front et ses yeux de +penseur… Et sa conversation ne dément pas +son aspect ; c’est l’homme à la fois intelligent +et modeste, qui ne cherche jamais à <i>produire +un effet</i>, mais qui se tait plutôt que de dire +des banalités.</p> + +<p>— Certes, observa Marguerite, l’intelligence +et une physionomie sympathique sont +exigibles chez un mari : mais elles ne suffiraient +pas à assurer le bonheur… Réjouissons-nous, +pour notre cousine, de ce que son +fiancé possède en outre la foi, le courage, la +délicatesse du cœur. Marie-Louise sera heureuse… +Elle le mérite.</p> + +<p>— Oh ! oui, j’en suis bien contente aussi. +Et, reprit Henriette d’un air malicieux, sais-tu +que les dédains de Georgette, à l’égard de +son futur beau-frère, me rappellent un peu +ceux du renard de la fable ? A l’entendre, +Jean Fabrice a les épaules voûtées du <i>rat de +bibliothèque</i>… et la seule pensée d’une mutilation +cause à Georgette une répugnance +invincible…</p> + +<p>— Pauvre Georgette ! murmura sérieusement +Marguerite.</p> + +<p>— Pourquoi « pauvre Georgette » ?</p> + +<p>— Parce qu’elles sont réellement à +plaindre, les rares jeunes filles auxquelles la +guerre n’aura rien appris !… Et aussi pour ce +que tu sais bien, fit-elle peinée et gênée de +formuler un blâme.</p> + +<p>— Oui, l’enseignement de <i>Minerva</i> a porté +ses fruits : elle veut entrer au théâtre et a +obtenu de tante Valérie l’autorisation de se +présenter au Conservatoire.</p> + +<p>— Souhaitons-lui d’échouer !…</p> + +<p>Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si +charitables, qu’elles eussent voulu partager +l’huile de leurs lampes avec les pauvres imprudentes, +détournèrent leur pensée de ce +qu’elles ne pouvaient que déplorer, dans la +sincérité de leurs principes.</p> + +<p>— Le mariage de Jeanne Ferval, reprit +Henriette, est une autre jolie histoire vraie, +et elle a tout le piquant de l’imprévu, +Mme Brumme nous l’a contée. C’est, comme +elle le dit, une véritable réédition du conte +de <i>Cendrillon</i>.</p> + +<p>— Moins la marraine-fée… et les robes +d’or.</p> + +<p>— Mais si : la bonne fée, c’est madame +Brumme… Quant aux robes d’or, elles +gâtent plutôt la touchante figure de <i>Cendrillon</i>…, +ne trouves-tu pas ?</p> + +<p>— Tu as raison. Espérons donc que, malgré +son grand désir de la rendre riche un +jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette +toute sa simplicité… Mais n’est-ce pas +curieux, providentiel et charmant ? Ce jeune +homme, que l’on croyait et qui se croyait +lui-même si difficile à satisfaire, voit inopinément +Jeanne Ferval chez Mme Brumme… +Et l’étincelle jaillit aussitôt… Pourquoi ? Nul +ne le saurait dire ; il avait certainement rencontré +des jeunes filles plus jolies, plus gracieuses, +plus expansives… Aucune ne lui +avait plu. Mais, derrière ce petit masque +boudeur, avec un vrai don de divination, il +découvrait une âme exquise.</p> + +<p>Henriette approuva :</p> + +<p>— Il ne se trompait pas ! Plus on connaît +Jeanne, plus on apprécie son intelligence et +son cœur… Mais il ne suffisait pas de la rencontrer ; +il fallait gagner sa confiance et lui +plaire… Chose assez difficile ; car Mlle Cendrillon +était encore plus fuyante que celle à +la pantoufle… Mais, orpheline à vingt-trois +ans, elle a bientôt compris la douceur +d’être aimée avec un entier dévouement… +Cela doit lui sembler un rêve, après tant +d’épreuves !…</p> + +<p>— Marie-Louise et Jeanne seront heureuses, +répéta Marguerite ; mais pas plus +que nous, Henriette !… Jamais plus que +nous… Le trésor d’affection que nous possédons +est si grand !</p> + +<p>— Oh ! répondit doucement la cadette, +si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu n’y trouverais +pas un atome d’envie ni de regret, bien +que Mme Brumme ait songé à l’une de nous +pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre +nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis… +Il ne nous serait même pas possible +d’accepter un mariage dans une ville de province, +comme notre cousine Marie-Louise… +A moins que maman consentît à y vivre +aussi ? Mais non… Cela lui ferait trop de +peine de quitter sa maison, ses souvenirs…</p> + +<p>— Nous devons <i>tout</i> à maman, déclara +Marguerite avec cette espèce de ferveur +qu’elle mettait dans ses convictions et dans +ses sentiments.</p> + +<p>Et levant ses grands yeux noirs, comme +inspirés, vers le ciel de velours sombre où +scintillaient les étoiles :</p> + +<p>— La sagesse divine éclate, avec la bonté, +dans l’arrangement de nos petites vies… A +chacune sa part de joies : l’orpheline isolée +connaîtra l’affection d’un mari et la tendresse +des enfants… Et nous, Henriette, non seulement +nous avons une mère incomparable, +mais nous sommes deux sœurs si unies !</p> + +<p>— Oui, fit Henriette en appuyant sa tête +blonde contre la tête brune de Marguerite ; +nous nous tiendrons compagnie, comme ces +vieilles sœurs désuètes et touchantes, toujours +<i>habillées pareil</i> à plus de soixante-dix +ans… avec le même petit bouquet de fleurs +posé exactement de la même façon sur leur +chapeau… Chérie, je ne te demande qu’une +chose : nous varierons un peu. Notre petit +bouquet, nous ne le placerons pas tout à fait +du même côté, tu veux bien ?… Oui, reprit-elle, +pensive, tel sera notre doux et paisible +avenir, à moins que…</p> + +<p>Elles se turent un instant. Le souffle parfumé +du soir caressait leurs fronts… Les fleurs +et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du +chemin de fer déchira soudain le silence de la +nuit, comme l’imprévu modifie parfois, étrangement, +nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement, +si tendrement soumises qu’elles +fussent à leur sort probable, elles se disaient +tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait +sur sa route un autre Jean Fabrice +ou un autre Maurice Valteyre, habitant +Paris, qui lui permît de voir très souvent +leur mère, il serait doux de connaître toutes +les affections de la vie… Dans leur esprit se +dessinait en même temps la figure encore un +peu vague, mais sympathique, d’un ami de +Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles +de Marie-Louise, et qu’elles reverraient +à son mariage : un officier de la Grande +Guerre, puisque tous les jeunes hommes de +ce temps héroïque sont officiers ou soldats.</p> + +<p>Marguerite, avec son abnégation habituelle, +formait le souhait que, si l’une d’elles seulement +devait être aimée un jour, ce fût Henriette, +parce que son cœur renfermait une +telle tendresse pour les tout petits… et qu’elle, +Marguerite, avait « sa musique » !</p> + +<p>— Il faut rentrer, mes enfants !… L’air +commence à être trop frais, dit tout à coup +la voix de Mme Marnière.</p> + +<p>Elle venait d’apparaître sur le perron, où +se détachait sa silhouette mince et noire.</p> + +<p>Et les deux silhouettes blanches, enlacées, +sortirent de l’ombre du jardin, laissant derrière +elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir, +pour rentrer dans le présent, dans la maison +tutélaire, où le devoir et le bonheur ne faisaient +qu’un pour elles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c3">III<br> +<span class="xsmall">DIALOGUE ENTRE DEUX FIANCÉS</span></h3> + + +<p>Le même soir, presque au même moment, +Maurice et Jeanne causaient, eux aussi, sur +le balcon de Mme Brumme ; leur mariage +devait avoir lieu quinze jours plus tard ; +aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir +souvent sa fiancée.</p> + +<p>Mme Ferval continuant à se désintéresser +complètement de sa belle-fille, l’orpheline +n’avait donc, pour lui servir de chaperon, +que Mme Brumme, laquelle s’acquittait maternellement +de ce soin. Du mouvement régulier, +presque automatique, que donne la +grande habitude, Mme Brumme avait tricoté +jusqu’aux dernières lueurs du jour (car +le quatrième hiver de guerre s’annonçait +comme certain). A présent que ce long jour +de juin faisait place à la nuit tiède et lumineuse, +elle avait laissé son ouvrage, et, les +mains croisées sur les genoux, elle regardait +les fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient +contre la barre d’appui du balcon. +Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par +ce goût féminin, qui s’éveille chez les moins +coquettes avec le légitime désir de plaire, +savait allier maintenant la grâce à la simplicité. +Un long ruban de velours noir ceinturait +sa robe de léger crépon blanc, qui découvrait +des pieds d’une gentillesse naguère +ignorée : deux véritables pieds de Cendrillon, +en petits souliers de velours… Sur l’ambre +de son cou flexible et délicat luisait la ligne +d’or d’une chaînette, à laquelle était suspendue +une pieuse et artistique médaille, +présent de Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses +cheveux, simplement enroulés derrière sa +tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent +la souple coiffure des jeunes filles +grecques.</p> + +<p>En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps +terne et recroquevillée, se révélait +papillon, à l’aurore de son bonheur,… et ce +papillon en valait bien un autre.</p> + +<p>Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire : +elle possédait l’incomparable charme de celle +qu’on aime uniquement et pour la vie.</p> + +<p>Il y avait dans son affection pour elle un +sentiment infiniment délicat : l’attendrissement +né des malheurs de cette jeune fille et +l’attrait bien connu de tous ceux qui ont dû +gagner peu à peu la confiance d’une petite +créature effarouchée : enfant ou passereau,… +jeune fille ou biche furtive…</p> + +<p>Jeannette était depuis longtemps apprivoisée, +et ce n’était pas seulement sa silhouette +dont la grâce se dégageait ; sa physionomie +s’était, elle aussi, transformée… A l’inconsciente +moue qui lui donnait l’air d’un enfant +chagriné, avait succédé ce vague et frémissant +sourire qui, à tout propos, semble dire : +« Je suis heureuse !… » Au fond de ses prunelles +couleur <i>café fort</i>, comme celles de +l’aïeule créole et de l’impératrice Joséphine, +se révélaient des profondeurs dorées et lumineuses, +et ses traits mignons étaient embellis +par leur expression suave et touchante.</p> + +<p>Les fiancés causaient… Comme tous ceux +qui les ont précédés, comme tous ceux qui +les suivront, tant que le monde sera monde, +ils parlaient d’eux-mêmes ; ils rassemblaient +leurs souvenirs frais éclos pour s’en tresser +des liens et des couronnes, tels des enfants +dans un champ de pâquerettes,… car l’amour +heureux s’accompagne toujours de puérilités. +Mais ils parlaient aussi de choses graves ; +comment en eût-il été autrement ? Ce jour +même, Paris venait d’acclamer les premiers +soldats américains débarqués en France, +précurseurs de la grande force qui devait, +un jour prochain, servir d’instrument à la +Justice de Dieu… Et Maurice, voyant se +réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente, +saluait avec joie l’intervention généreuse +du grand pays qu’il avait adopté pour +sa seconde patrie… Il répétait à Jeanne +l’éloge qu’il en avait fait à Mme Brumme :</p> + +<p>— Nulle part, conclut-il, la femme n’est +à la fois aussi libre, et aussi respectée. J’espère, +Jeannette, que vous vous plairez à +New-York, quand nous irons nous y installer +après la guerre… Ce nouvel exil ne sera d’ailleurs +pas complet… Tous les ans, nous ferons +un voyage en France, je vous l’ai promis, afin +de voir notre bonne tante Marie et votre +pays de Bretagne,… votre vieille Maryvonne,… +la tombe de votre cher grand-père…</p> + +<p>Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé +de reconnaissance ; mais il savait si bien y +lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude :</p> + +<p>— Est-ce que cette idée de départ vous +cause déjà du chagrin ?</p> + +<p>— Non, fit-elle avec sincérité, puisque je +serai avec vous, et que nous verrons la +France chaque année… Mais…</p> + +<p>— Achevez, ma chérie, vous pouvez me +parler en toute confiance.</p> + +<p>— Eh bien, je me demande parfois… Pardonnez-moi, +Maurice, si je me trompe… Je +suis bien incompétente en ces questions et +en beaucoup d’autres…</p> + +<p>— Oh ! ma chérie, je vous dirai comme +Alceste à l’auteur du sonnet : <i>Nous verrons +bien…</i></p> + +<p>— Je me demande, reprit-elle lentement, +si la France n’aura pas besoin de tous ceux +de ses fils qui survivront à cette terrible +guerre ?… Vous lui avez offert votre vie et +donné de votre sang ; vous consacrez tous +les jours votre intelligence à la doter d’instruments +de victoire. Mais, si vous aviez le +bonheur de posséder encore votre mère, la +quitteriez-vous, au lendemain d’une grave +maladie, même pour retourner auprès de la +meilleure, de la plus généreuse hôtesse ?…</p> + +<p>Maurice prit, sans répondre, la main de +Jeanne entre les siennes, et, comme un gage +tangible de son bonheur, il effleura du bout +des doigts le mince anneau d’or et la perle +fine de la bague de fiançailles.</p> + +<p>— <i>Petite Jeanne ou le devoir !</i>… murmura-t-il +avec ce léger sourire qui n’était chez lui +que le masque bien transparent de l’émotion ; +vous parlez mieux qu’un livre, Jeannette… +Vous parlez comme une conscience. +La question que vous soulevez s’est déjà formulée +en moi, depuis quelque temps. Mais +la réponse dépendra des circonstances… +Voulez-vous me faire crédit, <i lang="en" xml:lang="en">my dearest</i>, et +croire qu’après la guerre, comme maintenant, +mon devoir de Français passera toujours +avant mes intérêts particuliers ?…</p> + +<p>— Oui… Et je vous en aimerais davantage, +si je ne l’avais toujours cru.</p> + +<p>Il y eut entre eux un doux silence. Maurice +considérait avec une joie égale les deux faces +de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait +assez pour le suivre au bout du monde et s’y +trouver heureuse… Mais il l’admirait de renoncer +au besoin, sans un regret, à l’espoir +d’une vie large, par une délicate et filiale +tendresse envers la France.</p> + +<p>— Ah ! reprit-il, je vous avais bien devinée, +ma chère petite perle ambrée !…</p> + +<p>— De <i>petit sou de cuivre</i>, me voilà devenue +perle, murmura Jeannette dont le sourire se +nuançait de mélancolie au souvenir de son +grand-père.</p> + +<p>Les joies de cette enfant seraient toujours +comme tamisées d’une brume légère par les +souvenirs qu’elle gardait fidèlement ; Mr et +Mrs Littlebee et <i lang="en" xml:lang="en">Green-House</i>, ce nid verdoyant +si tragiquement détruit, avaient souvent +une part de ses pensées… Et, bien +qu’elle pût se dire que les bons vieux +époux n’avaient pas eu la douleur de se +survivre l’un à l’autre, que leurs âmes +de justes avaient sans doute rejoint l’âme +innocente de la petite Mary blonde et rose +du portrait, son cœur se serrait douloureusement, +à l’évocation de leur dernière +soirée !…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Les longs jours de juin et les nuits claires +qui les prolongent semblent faits pour favoriser +les interminables causeries de deux +fiancés, accoudés à un balcon. Ils prenaient +plaisir à se répéter les détails de leur avenir +immédiat, déjà fixé depuis des semaines… +Le bon abbé Lejal, malgré sa précaire santé, +viendrait de Quimper pour bénir le mariage +de celle qu’il avait vue tout enfant… Puis le +jeune ménage s’installerait provisoirement +dans un petit appartement, situé au-dessus +de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé +vacant juste à point.</p> + +<p>Une brise fraîche et caressante leur soufflait +au visage. Un nouveau silence régna +entre eux, tout rempli de choses douces, +indicibles… Jeanne, cependant, les exprima +en murmurant :</p> + +<p>— Oh ! Maurice, comme grand-père serait +heureux s’il nous voyait !… Mais je sens qu’il +nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui +aussi.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c4">IV<br> +<span class="xsmall">DIALOGUE ENTRE DEUX AMES</span></h3> + + +<p>Pendant que les jeunes gens causaient +ainsi, Mme Brumme gardait une immobilité +de portrait. A voir ressortir, sur sa robe +noire, la pâleur de ses mains blanches, et +l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer +les traits de son visage, on eût dit que Henner +avait collaboré avec Carrière.</p> + +<p>La mère d’Alexis avait rempli son rôle de +bonne fée auprès de la petite Cendrillon et +donné à Maurice <i>la perle</i> tant cherchée. Le +sentiment qu’elle éprouvait ressemblait à +celui des bons ouvriers d’autrefois, quand +ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il +s’y mêlait, en outre, une satisfaction plus +secrète et plus subtile.</p> + +<p>En face d’elle, au-dessus de la double +silhouette des jeunes gens penchés l’un vers +l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon +offrait à sa vue un fragment de ciel, sur +lequel étincelait une étoile pure comme un +diamant, vivante comme un regard.</p> + +<p>Mme Brumme, n’ayant que de confuses +notions d’astronomie, ignorait le nom de +cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir +dans son coin de ciel… Quand elle était une +toute petite fille, on lui disait, en lui montrant +la voûte constellée :</p> + +<p>— Ce sont les yeux des anges qui nous +regardent.</p> + +<p>Plus tard, son esprit, empreint d’un doux +mysticisme, avait accueilli l’hypothèse, nullement +incompatible avec la foi chrétienne, +que ces sphères radieuses pouvaient être la +demeure des Anges et des Bienheureux. Et, +maintenant que tous ceux qu’elle a aimés : +parents, époux, enfant, ont quitté cette terre, +elle contemple pensivement ce diamant solitaire +dans l’infini.</p> + +<p>Certes, ils sont doublement à plaindre, les +pauvres insensés qui vont demander l’illusion +d’une chère présence aux pratiques suspectes +du spiritisme, cette forme grossière +et déchue du spiritualisme !… Mme Brumme, +ce soir, converse silencieusement avec une +âme, qu’elle croit sentir tout près d’elle… Et +si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même +qui la lui donne…</p> + +<p>— Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai +prié, agi, vécu pour toi… Le plus dur, vois-tu, +ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres, +pleins d’espoir, de vie, d’avenir… Tu n’en es +pas jaloux, mon chéri ?</p> + +<p>— <i>Non… oh ! non !…</i></p> + +<p>— Quand j’ai donné à un enfant tes livres, +devenus pour moi des reliques, j’ai accompli +un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre +brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été, +je suis allée le voir, sur son lit de blessé… +J’ai baisé son front pâle… Et c’était ton +front que je croyais voir… J’ai pleuré avec +sa mère… Et c’était toi que je pleurais… +Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de +me réjouir avec elle, quand Roger est revenu +à la vie ; c’est d’apporter des fleurs, des fruits +des gâteries sur ce lit de convalescent…</p> + +<p>— <i>Sois bénie de l’avoir fait !…</i></p> + +<p>— A présent je vais donner pour femme +à Maurice, le compagnon de ton enfance, +l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit…</p> + +<p>— <i>Sois bénie de l’avoir fait !…</i></p> + +<p>— Je continuerai, mon aimé… Il ne se +passera pas un seul jour où je ne cherche, +comme une glaneuse, un peu de bien à faire +en ton nom… Ah ! dis-moi que mon espoir +ne m’a pas trompée : que ta dernière pensée +a été pour Dieu, qu’il t’a pardonné…</p> + +<p>Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux +secrets divins de la Miséricorde…</p> + +<p>L’étoile scintillait, éblouissante et pure… +Et la voix immatérielle qu’elle entendait +dans son cœur lui répondait tout bas :</p> + +<p>— <i>Dieu exauce toujours la prière d’une +mère !</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="3" class="c"><div>PREMIÈRE PARTIE</div></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">— Comme une héroïne de Zénaïde Fleuriot</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— « Priez pour l’âme de… »</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">12</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— Père et fille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">17</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— Présentation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">26</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">— Demi-sœurs et quarts de sœur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">44</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">— Une journée de Mme Brumme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">58</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">— Le jour de Mme Ferval</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c7">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">— De l’art d’apprivoiser une moinelle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c8">83</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="h">— Jeannette manque de cœur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c9">90</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div>DEUXIÈME PARTIE</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">— Un neveu d’Amérique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">107</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— Giroflé-Girofla</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">117</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— Ce qu’on voit dans une photographie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">132</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— Une lettre d’Angleterre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">141</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">— « <span lang="en" xml:lang="en">Good night, my dear…</span> »</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">147</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div>TROISIÈME PARTIE</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">— La perle cachée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">157</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— Dialogue entre deux sœurs</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">166</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— Dialogue entre deux fiancés</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">174</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— Dialogue entre deux âmes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">181</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE. — 27262.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78438-h/images/cover.jpg b/78438-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0069caa --- /dev/null +++ b/78438-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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