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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 ***
+
+
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+ H. BEZANÇON
+
+ A LA RECHERCHE
+ D’UNE PERLE
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ Tous droits réservés
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+
+
+LA LISEUSE
+
+COLLECTION DE ROMANS
+
+POUVANT ÊTRE MIS ENTRE TOUTES LES MAINS
+
+DÉJA PARUS (Février 1922)
+
+
+ 1. Henri ARDEL TOUT ARRIVE.
+ 2. Henri GRÉVILLE PETITE PRINCESSE.
+ 3. CHAMPOL SŒUR ALEXANDRINE.
+ 4. M. AIGUEPERSE A DIX-HUIT ANS.
+ 5. A. LICHTENBERGER NOTRE MINNIE.
+ 6. Jean de LA BRÈTE AIMER QUAND MÊME.
+ 7. Éveline LE MAIRE LA MÉPRISE DE COLETTE.
+ 8. Paul BOURGET LAURENCE ALBANI.
+
+
+Il paraît un volume nouveau le 3e mercredi de chaque mois.
+
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+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+ Bas bleu 1 volume.
+ Madame Tartarin 1 volume.
+ Qui m’aime me suive 1 volume.
+ Marie-Aimée 1 volume.
+ Bourgeoises artistes. Le Préjugé 1 volume.
+ L’Absente 1 volume.
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+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
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+A LA RECHERCHE D’UNE PERLE
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+PREMIÈRE PARTIE
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+I
+
+COMME UNE HÉROÏNE DE ZÉNAÏDE FLEURIOT
+
+
+Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de Maryvonne, fût-ce comme un
+point blanc dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux fixés sur les
+horizons familiers, sur ce passé visible, qui s’enfonçait dans la
+distance. Mais quand le point blanc lui-même fut devenu imperceptible,
+elle se retourna, le cœur douloureusement serré, comme si elle venait
+d’assister, pour la seconde fois, à l’enterrement de son cher
+grand-père, et se blottit dans son coin du wagon des dames seules... où,
+pour le moment, elle était une jeune fille toute seule...
+
+Elle en profita pour laisser couler ses larmes, non pas à flots: Jeanne
+n’était pas de celles qui expriment leurs chagrins par des pleurs si
+abondants que, parfois, ils en entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès
+l’enfance, elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, de sorte que
+certaines personnes mettaient en doute sa sensibilité. Pas
+grand-père!... Ils se comprenaient si bien qu’ils n’avaient guère besoin
+de paroles pour se dire qu’ils s’aimaient... Il suffisait à l’un de
+prononcer le nom de _Jeannette_, à l’autre celui de _grand-père_, pour
+mettre dans ces appellations autant de tendresse et de dévouement,
+autant de confiance et de gratitude que deux cœurs humains peuvent en
+contenir.
+
+Quinze ans auparavant, quand la toute jeune Mme Ferval, la mère de
+Jeanne, était morte en donnant le jour à un petit ange qui retrouva ses
+ailes pour la suivre, M. Plémeur, accouru de sa paisible retraite de
+Quimper, trop tard pour recevoir le dernier regard de cette fille
+chérie, insista auprès de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette,
+âgée de trois ans. Il avait alors sa femme et Maryvonne pour en prendre
+soin.
+
+--Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. L’enfant pourrait en
+souffrir. Maintenant même, qu’en feriez-vous? Tout le jour au _Crédit
+Mâconnais_, vous la laisseriez forcément entre les mains d’une
+inconnue... car vos bonnes de Paris ne font que passer dans vos maisons.
+
+Bref, il plaida si chaleureusement une cause si juste, qu’il emportait,
+quelques jours après, l’orpheline à Quimper.
+
+Moins d’un an plus tard, M. Ferval se remariait avec une toute jeune et
+jolie veuve, bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette... Et
+bientôt une troisième petite fille, demi-sœur des deux autres, naissait
+de ce mariage, effaçant dans le cœur du père le regret qu’aurait pu lui
+laisser l’absence de Jeannette.
+
+De grand’mère Plémeur, qui survécut peu d’années à sa fille, Jeanne
+conservait un doux souvenir quelque peu effacé. C’était une créole de la
+Martinique, qui avait été fort jolie, et que grand-père avait épousée au
+cours d’un voyage.
+
+Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, dans la première
+jeunesse, que vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, aient eu leur
+roman d’amour. Cependant Jeanne ne pouvait que constater le charme de
+son aïeule maternelle, dans la miniature qui la représentait avec la
+coiffure et le costume de sa compatriote l’impératrice Joséphine, dont
+elle avait les yeux couleur «café fort», mais avec de plus jolis traits,
+assurait grand-père.
+
+Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint en plein cœur, par la mort de sa
+fille, puis de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant plus
+fortement à cette Jeannette dont le physique les lui rappelait l’une et
+l’autre. Poète estimé dans sa province, soit qu’il célébrât dans le
+vieux dialecte les saints ou les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît
+fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs de la terre d’Armor, il
+avait chanté l’enfance de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat certes,
+mais non moins de tendresse et de conviction que le grand Hugo ne l’a
+fait de sa blonde _Jeanne_. Il aurait, lui aussi, sans nul doute,
+succombé à la tentation de glisser un pot de confitures dans les
+ténèbres du cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur ne se
+rappelait pas avoir jamais été punie... Qui donc s’en fût avisé?... Ce
+n’était ni grand-père, ni Maryvonne, la douce vieille... D’ailleurs,
+l’enfant était d’humeur paisible, raisonnable, un peu «difficile à
+apprivoiser», comme disait Maryvonne. Mais, en réalité, elle avait un
+petit cœur ardent, une intelligence très vive, bien que brillant peu au
+dehors, et des dispositions studieuses, qui avaient fait le bonheur de
+ses deux précepteurs: son grand-père et le meilleur ami de ce dernier,
+l’abbé Lejal, un ancien missionnaire, que sa santé, très éprouvée par de
+longues années d’apostolat aux Indes et en Chine, avait ramené au pays
+breton.
+
+L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie; cette similitude avait
+naturellement échappé à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée par
+les larges yeux noirs, la longue barbe argentée et touffue de
+l’ex-missionnaire, le saluait, en tremblant, du nom de _Mitaine_
+(diminutif de Croquemitaine). Avec le temps et force bonbons, ses
+préventions s’étaient dissipées. Elle avait découvert une plus juste
+ressemblance entre M. Lejal et les belles statues d’apôtres enluminées
+qu’on place dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise de lui
+voir entre les mains les grandes clefs dorées qui ouvrent les portes du
+Paradis.
+
+Plus tard, enfin, il l’avait instruite et charmée par les récits
+pittoresques de ses voyages et des mœurs curieuses des indigènes parmi
+lesquels il avait vécu. Grand-père et lui collaboraient ensemble pour
+une œuvre qui leur tenait au cœur: une histoire des _Saints de
+Bretagne_, et Jeanne, en grandissant, les avait aidés dans leurs
+recherches, compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits enrichis de
+précieuses miniatures. Ah c’était une vie si douce, bien qu’un peu
+sérieuse, un peu exceptionnelle pour une jeune fille.
+
+Et maintenant, tout était fini, brusquement fini!... M. Plémeur
+paraissait fatigué depuis quelque temps; mais Jeanne était loin de
+prévoir l’accident--une hémorragie cérébrale--qui le lui avait enlevé en
+peu de jours...
+
+Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau du rez-de-chaussée meublé de
+vieil acajou! Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite calotte de
+velours noir qui le coiffait de façon si respectable et si adéquate, le
+bon visage au regard bleu resté si frais, si jeune, dont la douce barbe
+blanche emprisonnait encore de vagues reflets blonds! La maison
+elle-même allait tomber dans des mains étrangères,... car, depuis de
+longues années, elle avait été lourdement hypothéquée pour payer les
+dettes que laissa en mourant un frère puîné de M. Plémeur.
+
+Chaque tour de roue du wagon rend sensible pour elle la fuite du cher
+passé familier... Elle n’aurait pas, l’été prochain, la consolation de
+porter sur la tombe de grand-père les roses de son jardin qu’il aimait
+tant! Elle ne verrait plus même ce Quimper où, jadis, il l’apporta comme
+une chère et précieuse petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, à
+dix-huit ans, le cœur si douloureusement serré!... Elle ne se promènera
+plus sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de Locmaria, ni dans les
+belles prairies que l’on rencontre en suivant la rivière!... Elle ne
+montera plus à la cathédrale, par une de ces rues grimpeuses et
+convergentes dont les vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues
+semblent se raconter tout bas des choses du temps passé!...
+
+Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont le tendre baiser d’adieu tiédit
+encore sa joue, et qui, heureusement pour elle, entre au service de
+l’abbé Lejal!
+
+Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression de vivre l’aventure tant
+de fois contée dans les fraîches et mélancoliques histoires de Zénaïde
+Fleuriot: celle de l’orpheline, pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en
+va, toute seule, toute frêle dans son deuil, et qui descend, avec son
+mince bagage, chez des parents inconnus, parfois hostiles... Et,
+pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son père,... sa sœur... Mais un
+père qu’elle a vu si rarement, une sœur qu’elle ne connaît pas,... une
+belle-mère qui, d’avance, l’intimide et la glace, car jamais elle ne lui
+a témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.
+
+
+
+
+II
+
+«PRIEZ POUR L’AME DE...»
+
+
+A la première station, Jeanne cessa d’être seule dans son compartiment:
+deux vieilles demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, et une dame
+en grand deuil vinrent y rejoindre la jeune voyageuse. La dame en deuil
+s’étant assise presque en face de Jeanne, leurs regards, tout
+naturellement, se rencontrèrent. Qui donc, surtout dans la jeunesse, où
+les impressions sont particulièrement impulsives, n’a éprouvé ce doux
+magnétisme qui résulte d’une sympathie soudaine, destinée sans doute à
+demeurer inexpliquée?
+
+Sans même songer qu’elle pouvait paraître indiscrète, Jeanne regardait
+ce visage de femme, comme elle eût contemplé un de ces portraits
+mélancoliques et attirants, auxquels le temps semble restituer une âme,
+en échange du coloris qu’il efface...
+
+La dame en deuil, d’une stature haute et noble, devait avoir dépassé la
+cinquantaine. L’ample voile qui retombait en arrière de son béguin de
+crêpe servait de _fond_ au visage très blanc, petit, délicatement fané;
+près des tempes, les cheveux ondés mettaient une lueur d’argent... La
+courbe fine du nez, le dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de
+ceux qui évoquent dans plus d’un visage féminin le célèbre profil de
+Marie-Antoinette, comme si la nature se plaisait à frapper en l’honneur
+de cette reine malheureuse de vivantes médailles commémoratives. Mais ce
+qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient les yeux, d’une teinte si
+douce rappelant celle des jacinthes mauves, des yeux remplis d’une
+tristesse suave et sereine, comme éclairés intérieurement.
+
+La dame, de son côté, regardait Jeanne avec cette bonté et cette
+sympathie que la jeunesse inspire de prime abord aux cœurs maternels.
+Elle voyait une petite silhouette gracile qu’étriquait un peu le costume
+de deuil taillé par une couturière quasi villageoise, un petit chapeau
+de crêpe, bien modeste, qui déjà semblait rougir... de lui-même, et qui
+était la dernière chose capable de mettre en valeur les cheveux d’un
+châtain presque noir et le teint cuivré qui faisait appeler Jeanne par
+son grand-père: _Mon petit sou de cuivre_. Les yeux, de moyenne
+grandeur, dont la couleur «café fort» s’était transmise de mère en
+fille, ne s’éclairaient d’aucun reflet, gardant la fixité un peu
+farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés... La bouche, mignonne, d’un
+rouge mat et vif de fraise des bois, mettait seule une touche éclatante
+dans ce jeune visage un peu sombre... Mais la lèvre inférieure
+dessinait, au naturel, une petite moue boudeuse ou chagrine, que le
+sourire, hélas! ne semblait plus devoir effacer.
+
+Oh! ce regard de la dame en deuil, ce regard compatissant et mystérieux
+comme une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, et, pourtant, il
+pénétrait jusqu’au fond de son cœur!... Elle comprenait pourquoi: c’est
+que, dans les yeux de cette étrangère, elle retrouvait la clarté
+intérieure qui rayonnait des yeux de grand-père. Il lui sembla que l’âme
+tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir pour regarder encore une fois,
+ici-bas, _son petit sou de cuivre_... L’illusion fut courte; les lèvres
+de la dame remuaient légèrement: Jeanne y voyait naître une question
+bienveillante.
+
+Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui obéit à son instinct, malgré la
+douceur qu’on lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses paupières... Son
+cœur battait plus vite, à l’idée qu’on pût l’interroger... Elle se
+sentait incapable de répondre froidement qu’elle venait de perdre son
+unique affection,... qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un père
+presque inconnu d’elle, et elle ne voulait pas pleurer sottement devant
+une étrangère. Pour éviter toute conversation, elle appuya sa tête dans
+l’encoignure et feignit de s’endormir, les mains croisées sur le petit
+panier à couvercle où Maryvonne avait mis à son intention des provisions
+de route.
+
+Les scènes paisibles et douces de sa jeune vie se retraçaient à son
+souvenir avec la poignante vivacité des choses récentes, dans une clarté
+mystique de _Légende dorée_. Et, bientôt, le mouvement du wagon aidant,
+elle glissa vraiment au sommeil.
+
+En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que trois de ses compagnes de route
+étaient descendues. Il ne restait plus, à l’autre extrémité du wagon,
+que les deux vieilles demoiselles, somnolentes elles aussi... Par une
+bizarre contradiction, elle eut un petit serrement de cœur devant la
+place vide de la dame dont elle avait fui tantôt les avances probables;
+mais elle aperçut à terre, devant la place que la voyageuse avait
+occupée, une image encadrée de noir... Avec sa vivacité furtive, sa
+vibration émue de petite sauvageonne, elle se pencha pour la ramasser.
+L’image mortuaire représentait, d’un côté, la Vierge au Calvaire,
+_Stabat Mater dolorosa_, de l’autre le souriant et charmant visage d’un
+jeune homme respirant la joie de vivre, au bas duquel Jeanne lut ces
+mots:
+
+ Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, mort à l’âge de
+ vingt-huit ans, victime de son dévouement, le 14 avril 1912, à bord du
+ _Titanic_...
+
+ Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée au sort parmi les
+ hommes présents, et gagnée par Alexis Brumme, fut cédée par lui à une
+ femme suppliante qui portait un jeune enfant dans ses bras...
+
+ _Vous aimerez votre prochain comme vous-même._
+
+ _Il était le fils unique d’une femme, et cette femme était veuve..._
+
+ Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le ciel ceux que vous avez
+ unis si étroitement sur la terre. (FÉNELON.)
+
+«C’était son fils! pensa Jeanne Ferval en contemplant avec une
+douloureuse admiration cette jeune tête charmante, qui s’était dévouée à
+la mort pour sauver une autre vie. La catastrophe du _Titanic_ remonte à
+huit mois à peine... C’est _son deuil_ qu’elle porte...»
+
+Oh! quelle pathétique, noble et complète histoire racontaient les lignes
+choisies pour cette image!...
+
+Sans doute afin d’avoir toujours sous les yeux ces traits chéris, la
+dame l’avait gardée dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle tenait
+tout à l’heure... En descendant hâtivement pour changer de train, elle
+ne s’était pas aperçue que l’image glissait à terre... Certainement elle
+en avait d’autres chez elle... Et celle-ci n’était pas tombée en des
+mains indignes, ni même indifférentes... Ce serait pour Jeanne un
+souvenir de la voyageuse au regard si triste et si lumineux dont elle se
+repentait maintenant d’avoir repoussé la sympathie... Elle le
+glisserait dans son paroissien, et elle «prierait pour l’âme de
+Marie-Joseph-Alexis...»
+
+
+
+
+III
+
+PÈRE ET FILLE
+
+
+La prompte nuit de décembre était venue depuis longtemps quand la jeune
+voyageuse, tout étourdie par le bruit, descendit à la gare Saint-Lazare,
+tenant d’une main son petit panier, de l’autre un parapluie remarquable
+par son manque de sveltesse.
+
+Habituée aux petites gares paisibles, intimes, plantées comme de grands
+joujoux, qu’elle a connues dans les localités bretonnes, la pauvrette se
+sent bousculée, désorientée, perdue... Ses yeux ne rencontrent que des
+figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand et fort, au visage glabre et
+pâle un peu empâté, aux traits bourboniens, s’avance en hésitant, comme
+s’il craignait de se tromper.
+
+--N’êtes-vous pas?...
+
+Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement précipité:
+
+--Jeannette,... c’est-à-dire Jeanne Ferval...
+
+--Ah! il me semblait bien. Tu as beaucoup grandi, mon enfant, depuis que
+je ne t’ai vue... Tu dois avoir seize ou dix-sept ans?
+
+--Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, sans réfléchir.
+
+--Comment? _monsieur_! fit-il avec un sourire embarrassé qui creusait de
+longues rides dans ses joues trop blanches; je n’ai pourtant pas grandi,
+moi, pour que tu ne me reconnaisses pas!...
+
+--Je vous demande pardon, mon père; je ne sais plus ce que je dis... Si
+fait, reprit-elle en le considérant, je vous reconnais un peu.
+
+--Eh bien! mon enfant, nous allons... Oui, pour tes bagages, on fera le
+nécessaire demain... Mieux vaut ne pas nous mettre en retard pour la
+rentrée de ma femme et de tes sœurs.
+
+Quelques instants après, le père et la fille prenaient place côte à côte
+dans un auto-taxi, à travers la vitre embuée duquel Jeanne jetait un
+regard étonné sur les innombrables véhicules et les lumières aveuglantes
+de Paris.
+
+M. Ferval toussota légèrement. Il avait l’air très bon et un peu mal à
+l’aise:
+
+--Ma chérie, je tiens à te dire quelle part j’ai prise à... la peine que
+tu viens d’éprouver... J’aurais désiré être auprès de toi, en ce moment
+si cruel. La malchance a voulu que je fusse au lit, avec une mauvaise
+grippe, dont je suis à peine remis... C’est pour cela que je ne suis pas
+allé te chercher moi-même à Quimper.
+
+Jeanne, qui le regardait avec une naissante confiance, put constater
+qu’en effet il paraissait las et déprimé. Elle aurait voulu lui
+adresser, à son tour, quelques paroles vraiment filiales, le remercier
+de sa bonne volonté affectueuse; mais la timidité, le manque d’habitude
+la paralysaient... Et, pourtant, elle le pressentait: chaque tour de
+roue qui les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, chaque minute
+de ce premier tête-à-tête emportaient peut-être l’occasion unique de
+renouer les liens naturels relâchés, presque rompus par l’absence...
+
+La dernière fois que M. Ferval avait embrassé sa fille, c’était--six
+années auparavant--à la faveur d’une villégiature de sa famille sur une
+plage bretonne. Il avait fait un détour pour venir, tout seul, revoir la
+fillette grandissante, dont sa seconde femme se désintéressait si
+absolument qu’il n’eût pas osé prendre l’initiative de la lui présenter.
+M. Plémeur, de son côté, ne manifestait aucun désir de connaître la
+remplaçante de sa chère fille... Quelque prévu et légitime que fût le
+second mariage de son gendre, la vue de cette nouvelle Mme Ferval lui
+eût été pénible... Tacitement, ils avaient donc vécu à distance les uns
+des autres. Les années s’étaient amassées insensiblement entre eux,
+comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, s’opposant aussi à tout
+contact, à tout rayonnement affectueux.
+
+Et maintenant, ce père et cette fille, soudain rapprochés, éprouvaient
+l’un et l’autre la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se parler.
+Les plus proches liens du sang ne suffisent pas, en effet, pour établir
+ce langage du cœur, basé sur les souvenirs, les petites habitudes de
+chaque jour... On ne replace pas un nid qu’on avait emporté, et l’on
+n’obtient toute la confiance de l’oiseau qu’avec ses premiers battements
+d’ailes.
+
+Jeanne fit effort pour murmurer:
+
+--Et ma petite sœur? Il me tarde bien de la connaître.
+
+Parfois, en effet, au milieu du bonheur dont elle jouissait chez son
+grand-père, l’image de cette «petite sœur» inconnue avait traversé son
+esprit sous des couleurs tentantes. Elle s’était figuré une tête
+bouclée, des joues fraîches, sur lesquelles elle mettrait de gros
+baisers, des yeux naïfs, se levant sur elle, émerveillés par ses récits
+de contes et de légendes, un rire argentin se mêlant à sa voix, de
+petits pieds agiles courant en même temps que les siens: toute une série
+de petites scènes où elle jouait avec conviction le joli rôle de sœur
+aînée.
+
+Aussi fut-elle un peu déçue, quand son père répondit avec cet air
+d’ironie bénévole qui semblait, chez lui, résumer toute une philosophie:
+
+--Oh! mais Georgette est presque une grande personne: quatorze ans et
+demi! (Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze ans en ont vingt.)
+Georgette, très intelligente, très avancée, suit les conférences de
+_Minerva_ avec sa grande sœur Marie-Louise... Elle prend des leçons de
+diction, va en soirée, et se fait applaudir dans la _Lettre de la
+Fauvette au Pinson_.
+
+L’auto avait débouché sur les grands boulevards, des boulevards
+d’avant-guerre, fulgurants des réclames lumineuses, rouges, vertes,
+blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient sous le ciel brumeux,
+comme de gigantesques clins d’œil,... des boulevards de cinq à sept,
+encombrés de véhicules de toutes formes, de toutes grandeurs, allant du
+brillant automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, en passant par
+l’horrible _auto_ gris, bas et long comme un caïman, voiturant presque
+au ras de terre d’hybrides créatures amies des sports et de la
+poussière, le tramway à traction électrique, le fiacre déjà presque
+archaïque, attelé de la pauvre _Cocotte_, qui se silhouette en cheval de
+bois rouge, le lourd camion automobile, mastodonte des temps nouveaux,
+tout cela rassemblé dans le plus inextricable enchevêtrement, pouffant,
+haletant, trépidant sur place, comme secoué de soubresauts de colère,
+hoquetant des menaces, exhalant une haleine chargée des vapeurs du
+pétrole ou de l’essence...
+
+--Voici un aspect qui ne doit guère te rappeler Quimper-Corentin,
+remarqua M. Ferval pendant un de ces arrêts forcés.
+
+--Est-ce que... c’est toujours ainsi?
+
+--Oh! oui, surtout dans ce quartier, à pareille heure. En s’éloignant du
+centre, on pourrait encore découvrir--par exemple aux alentours du
+Jardin des Plantes--de tranquilles rues quasi provinciales...
+
+--Et vous avez préféré... ce bruit?
+
+--Moi?... Comme la plupart des Parisiens, j’adorerais la campagne...
+Mais, d’abord, expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du bout de son
+gant, le grand bâtiment que tu vois ici n’est autre que le _Crédit
+Mâconnais_, où mon emploi m’appelle chaque jour, et puis ma femme aime
+par-dessus tout l’animation des boulevards, alors...
+
+Il achevait sa phrase par une flexion résignée des épaules. Certes,
+surtout en ces dernières années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère
+surchauffée des bureaux mettait parfois dans ses oreilles de pénibles
+sons de cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs papillonnantes, il
+lui était arrivé de formuler le souhait du poète:
+
+ Oh! n’entendre plus de paroles vaines!
+ Jouir des grands bois, des clairs horizons;
+ Marcher tout le jour dans les vastes plaines,
+ Sans voir de maisons!...
+
+Mais il était enchaîné par la double raison qu’il venait d’énoncer.
+
+De la haute et vaste façade du _Crédit Mâconnais_, le regard de M.
+Ferval se porta quelques instants plus tard, à la faveur d’un nouvel
+encombrement, sur la coquette vitrine d’un magasin de maroquinerie, où
+la vive clarté des ampoules électriques, voilées de fleurs de soie,
+mettait en valeur les bibelots coûteux et superflus, ces caprices
+tangibles de Paris.
+
+Au début de son veuvage, un soir d’hiver, tout semblable à celui-ci, il
+était entré par hasard dans ce magasin pour acheter un porte-cartes. Il
+y avait là deux dames, évidemment la mère et la fille. Cette dernière
+portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé, le plus bimbelotant
+de jolis petits accessoires, qui puisse transposer en mineur la
+coquetterie féminine. Ses cheveux et sa carnation de blonde
+contrastaient plus étrangement qu’harmonieusement avec ses yeux noirs:
+du jais dans du corail rose et de l’or pâle... Telle qu’elle était, en
+plein éclat de jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à peine), elle
+apparaissait éblouissante et minaudière, au milieu des superfluités qui
+lui formaient un cadre si adéquat. Elle n’était pas de celles dont le
+charme, plus discret, se dégage peu à peu... L’admiration que ressentit
+le jeune veuf eut la soudaineté d’un coup de soleil... Pour elle, du
+bout de ses doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta le
+porte-cartes dans son carton minuscule, en l’effleurant de son regard,
+comme taillé à facettes, qui semblait fait pour refléter la lumière, et
+en le gratifiant de ce sourire d’universelle coquetterie qu’elle
+prodiguait à quiconque, pour la gloire de ses dents de nacre.
+
+La triste solitude de son veuvage, la proximité du _Crédit Mâconnais_ et
+de la _Peau de chagrin_ (ainsi s’intitulait la maroquinerie des
+boulevards), concoururent à ramener Jean Ferval dans l’élégant magasin.
+La jolie femme ne tarda pas à comprendre quel attrait subissait ce
+nouveau client, tout à coup si assidu. Elle-même portait le deuil d’un
+mari, jeune officier qu’une banale et tragique chute de cheval avait
+jeté inerte, sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde Valérie,
+mariée à dix-huit ans, avait déjà une jolie petite fille de quatre ans,
+dont elle s’embarrassait le moins possible, bien «qu’elle l’adorât»...
+Depuis la mort de son mari, elle était revenue auprès de sa mère dont le
+commerce élégant lui plaisait, sur ces boulevards qui étaient sa
+véritable patrie. On causa. La fine mouche sut bientôt ce qui
+l’intéressait. Elle se procura des renseignements qui, sans représenter
+«le beau rêve», rendirent plus souple et plus gracieuse encore la
+pratique petite Parisienne qu’elle était. Avec une mince fortune et un
+enfant en bas âge, il lui serait assez difficile de se remarier. Jean
+Ferval avait de l’avenir au _Crédit Mâconnais_, une soixantaine de mille
+francs hérités de ses parents... Son enfant était élevée par le
+grand-père maternel... De plus, elle discernait en lui ce que, dans son
+for intérieur, un tantinet cynique, elle appelait «la bonne pâte
+d’homme», pâte malléable et tendre pour pâtisserie de ménage...
+
+En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante de la _Peau de chagrin_,
+que sa belle-mère avait cédée depuis quelques années, pourquoi M. Ferval
+poussait-il un involontaire soupir?... Si bien plié au joug de Valérie
+que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé d’ailleurs par son admiration
+pour elle, s’il avait souffert du caractère égoïste et volontaire de sa
+compagne, cela avait été en quelque sorte inconsciemment, avec la
+résignation optimiste et fataliste qu’on oppose aux inconvénients des
+saisons...
+
+Mais en présence de sa fille aînée, dont l’humble deuil et le petit
+visage effarouché lui inspiraient une pitié affectueuse, il se
+demandait, avec une secrète inquiétude, quel accueil Valérie réservait à
+la pauvre Jeanne et ce qu’allait être leur vie commune.
+
+
+
+
+IV
+
+PRÉSENTATION
+
+
+Le fiacre stoppa devant un immeuble du boulevard Saint-Denis.
+
+--C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la portière.
+
+Jeanne descendit; tandis qu’il payait le chauffeur, elle restait debout
+sur le trottoir, immobile, inexpressive en apparence; mais son cœur
+battait à gros coups, sous l’humble petite jaquette noire et sous
+l’étole de faux astrakan laineux.
+
+--Montons, dit son père en revenant vers elle, presque aussi ému, bien
+qu’un sourire encourageant flottât sur ses lèvres.
+
+Il soufflait un peu en gravissant l’escalier ciré, feutré d’une
+moquette, mais assez raide. A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du
+regard.
+
+Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire qui prenait une expression
+pénible, il lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel.
+
+--Encore deux étages, murmura-t-il, au quatrième. Nous payons ce
+perchoir deux mille cinq cents francs... et il n’y a pas même
+d’ascenseur!
+
+--Cela doit bien vous fatiguer, dit la jeune fille, qui sentait
+s’éveiller sa sollicitude filiale.
+
+L’éternel mouvement d’épaules, mimique des _Philosophes sans le savoir_,
+fut la seule réponse de M. Ferval; mais, au fond, il était touché et
+surpris de cette marque d’intérêt si simple, à laquelle il n’était pas
+habitué.
+
+Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de l’immeuble, sur un long
+palier que les Ferval, seuls locataires de l’étage, avaient décoré de
+plantes vertes et de sièges de jardin.
+
+--Notre serre, dit-il, avec sa douce ironie.
+
+Une jeune bonne, d’aspect très négligé, leur ouvrit la porte de
+l’appartement.
+
+--Madame est-elle rentrée?
+
+--Non, monsieur, pas encore.
+
+En fait de répit, le pauvre cœur humain est reconnaissant de la moindre
+offrande: en voyant différer la présentation qu’ils redoutaient l’un et
+l’autre, M. Ferval et Jeanne poussèrent, chacun de leur côté, un
+instinctif soupir de soulagement.
+
+La jeune bonne, qui, avec ses savates, son tablier maculé, ses cheveux
+mal peignés, se piquait d’être «à la mode», dans une robe aussi étroite
+que possible, jeta sur «cette nouvelle demoiselle» des regards d’avide
+curiosité et la jugea aussitôt _sans aucun chic_.
+
+M. Ferval et sa fille entrèrent dans le salon; il toucha le commutateur
+électrique; Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux fenêtres, dont
+le meuble de satin cerise et les bibelots provenant d’un rayon
+d’_articles de Paris_ étaient d’une frappante banalité.
+
+Jeanne avait été élevée dans la plus naïve simplicité, mais trop près de
+la nature, et parmi des choses trop imprégnées de l’âme du passé, pour
+n’avoir pas le sentiment du vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on
+pourrait appeler l’indigence morale de ce salon.
+
+--Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton manteau, mon enfant.
+
+A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on entendit carillonner le
+timbre de la porte.
+
+Instinctivement, elle regarda son père avec une expression qui le
+toucha. N’était-il pas désormais son unique appui dans ce milieu si
+étranger?...
+
+Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager, mais le regard qu’il lui
+jeta n’était pas lui-même sans anxiété.
+
+La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval entra, suivie de ses filles.
+Jeanne, toute palpitante de timidité, s’était levée brusquement. Elle ne
+vit d’abord que la jolie dame, encore très jeune, qui s’avançait, la
+tête haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de blanc, braquant sur
+elle un face-à-main.
+
+Mme Ferval portait un costume de velours vert, qui faisait ressortir ses
+cheveux d’or, son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts de Jeanne
+ne pouvaient discerner le léger mais savant arrangement. Sur son chapeau
+retombait, en duveteuse cascade, une _pleureuse_ de même couleur.
+
+Son mari se hâta de faire un geste de présentation:
+
+--Ma chère amie, voici ma fille Jeanne... La pauvre enfant est un peu
+dépaysée,... un peu troublée... Je la recommande à toute ta
+bienveillance... et à l’amitié de ses sœurs.
+
+M. Ferval, en achevant ces quelques mots, passa machinalement sur son
+front moite la pochette de soie qui dépassait la poche de son veston.
+Jamais orateur, à la tribune pour un débat orageux, n’eut à faire sur
+lui-même l’effort que venait de lui coûter ce petit exorde de la vie
+commune.
+
+Jeanne, légèrement poussée par son père, fit un pas en avant.
+
+--Bonjour, madame, murmura-t-elle d’une voix étouffée.
+
+Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses yeux noirs un peu saillants,
+continuait à l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité
+d’investigation particulière au regard féminin.
+
+En moins de temps qu’il n’en faut, certes, pour l’écrire, elle avait
+inventorié le petit chapeau de crêpe poussiéreux du voyage, le costume
+mal coupé, les chaussures trop fortes. Et aussi le teint cuivré, les
+yeux d’un brun d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs de ce
+visage sans éclat...
+
+Un sourire, où l’on eût vainement cherché la bienveillance sollicitée,
+mais qui n’était point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur la nacre de
+ses dents.
+
+--Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle, fit-elle en secouant du bout
+des doigts la main gantée de laine noire de sa belle-fille.
+
+--Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié de l’appeler par son
+prénom, et que Jeanne, de son côté...
+
+--Oh! mon ami, ne contrains pas Mlle Ferval à me donner un titre que je
+ne revendique nullement... Il me faut du temps pour me familiariser avec
+une présence aussi nouvelle... Je vais enlever mon chapeau et dire qu’on
+serve le dîner.
+
+Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons, et Jeanne vit alors
+seulement les deux jeunes filles dont l’une était «sa petite sœur».
+Hélas! elle la voyait trop tard pour éprouver le tendre attrait qu’elle
+avait espéré.
+
+Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise, dans un costume de
+velours taupe à ceinture «petit abbé», avait déjà la tournure d’une
+jeune personne. Son chapeau fleuri de minuscules roses de soie et ses
+cheveux bruns crépelés encadraient un minois pointu, futé, aux yeux
+noirs pétillants, qui serait sans doute séduisant dans quelques années,
+mais qui, pour le moment, donnait l’impression d’une précocité plutôt
+déplaisante.
+
+Marie-Louise Arvennes, née du premier mariage de Mme Ferval, était une
+grande et belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais et potelé,
+les traits charnus, les grands yeux bleus pleins de franchise formaient
+un ensemble sympathique; mais, d’une coxalgie qu’elle avait eue dans son
+enfance, il lui était resté une claudication très accentuée qui déparait
+son allure.
+
+--Georgette, embrasse donc ta sœur, dit M. Ferval, plus libre depuis que
+sa femme avait quitté le salon.
+
+--Bonsoir, ma chère, minauda la jeune péronnelle en lui effleurant la
+joue de sa petite bouche mièvre et dédaigneuse.
+
+Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun élan pour répondre à cette
+dérisoire caresse.
+
+Marie-Louise, qui observait cette scène, haussa les épaules.
+
+--Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au timbre agréable bien qu’un peu
+garçonnier, je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue.
+
+--Merci, mademoiselle.
+
+--Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes des quarts de sœurs... puisque
+je suis la demi-sœur de Georgette... L’arithmétique nous l’enseigne: la
+moitié de la moitié...
+
+M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance; il l’avait connue
+toute petite, elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait presque
+autant que sa fille Georgette, dont le caractère peu affectueux ne lui
+donnait guère satisfaction.
+
+Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler un peu, sous les bons baisers
+dont la gratifiait Mlle Arvennes.
+
+--En attendant le dîner, reprit celle-ci, venez dans ma chambre, si vous
+désirez vous recoiffer, vous laver les mains.
+
+--C’est cela, mes enfants, allez, approuva M. Ferval tout heureux.
+
+--Tu aurais pu dire: dans notre chambre, rectifia Georgette avec
+l’ombrageuse dignité des très jeunes personnes.
+
+--Ma petite, en ma qualité d’aînée...
+
+--Le droit d’aînesse n’existe plus en France. Ce n’est pas comme en
+Angleterre... Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons!
+
+Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire.
+
+--Jojotte, tu deviens pédante! Les conférences de _Minerva_ te tournent
+la tête.
+
+La porte du salon se referma sur les trois jeunes filles.
+
+Un couloir séparait l’appartement en deux: le salon, la salle à manger,
+pièces destinées _à être vues_, étaient assez vastes, et avaient chacune
+deux fenêtres sur le boulevard, tandis que les chambres, beaucoup moins
+grandes, donnaient sur une cour triste et resserrée. Mais l’électricité
+était installée partout, de sorte que, dans la chambre des deux sœurs où
+pénétra Jeanne, les meubles gentiment ripolinés ressortaient gaiement
+sous la claire lumière,... ainsi que les petits bibelots et souvenirs
+disposés sur des étagères ou épinglés aux murs.
+
+Georgette tendit son bras fluet vers une photographie encadrée de soie
+Pompadour: une femme en tunique orfévrée, levant au ciel ses mains
+chargées de bagues, ses lèvres entr’ouvertes, ses yeux extatiques
+étoilés de cils... Et, avec un trémolo dans la voix:
+
+--Ah! Marie-Louise, est-il assez ressemblant, ce portrait de notre
+grande Judith Vernon!
+
+--Oui, en plus jeune...
+
+--Oh! ma chère, les années glissent sur ces femmes-là...
+
+--Et sur leurs perruques...
+
+--Marie-Louise, tu es révoltante... Pour moi, il me semble avoir fait un
+rêve glorieux. Quand je pense que nous avons vu de près cette admirable
+Judith, la créatrice de _Jeanne Hachette_, de _Didon_, de _la Dame aux
+roses_,... que nous avons entendu sa voix,... sa céleste voix d’argent,
+nous faire cette délicieuse conférence: _Comment je me maquille_,... et
+que...
+
+--Oui, oui, mais tu m’empêches de faire à ta sœur les honneurs du
+cabinet qu’il serait plus juste d’appeler: l’armoire de toilette... Ma
+chère, vous connaissez le proverbe: «La plus jolie fille du monde...»
+Mais vous trouverez là ce qu’il faut pour vous recoiffer, _et cætera_.
+
+Mlle Georgette daigna tourner les yeux vers la nouvelle venue. Ses cils
+noirs distillèrent une malice soudaine:
+
+--Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas beaucoup d’art, à
+Quimper-Corentin?
+
+Depuis qu’elle était seule avec les jeunes filles, Jeanne commençait à
+se remettre de l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors. Piquée au jeu
+par l’air moqueur de sa cadette, elle répondit d’un ton ferme et posé:
+
+--Vous vous trompez, Georgette... Mon cher grand-père était poète et
+artiste... Il m’a enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle... Je
+ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai...
+
+La fillette poussa un petit cri aigu, et les mains jointes, les yeux
+levés comme la Judith Vernon du portrait:
+
+--_Jamais allée au théâtre!_... C’est inconcevable!...
+
+Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit avec la même fermeté, puisée
+moins encore dans son amour-propre que dans la volonté de rendre hommage
+à une chère mémoire:
+
+--Mais grand-père m’a lu et commenté les chefs-d’œuvre de Corneille, de
+Racine, de Molière... Quelques belles pièces modernes aussi, comme
+celles d’Henri de Bornier, de Rostand...
+
+--Bravo, ma chère! défendez-vous, approuva Marie-Louise... Mais trêve de
+conférence contradictoire... Apprêtons-nous pour le dîner.
+
+ * * * * *
+
+Dix minutes plus tard, la famille se trouvait réunie autour de la table,
+où Jeanne, en face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une invincible
+timidité. Cependant elle avait faim, n’ayant fait, durant le voyage, que
+peu d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes, elle n’avait été
+accoutumée, chez le sobre M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au
+gaspillage; mais on y mettait en pratique cette conception chrétienne de
+la vie matérielle, qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel
+ascétisme, comporte pour chacun, maîtres et serviteurs, le réconfort
+nécessaire; la province a le monopole de ces tables familiales où l’on
+sert, avec des ressources modestes, de beaux fruits, du lait pur, du
+beurre frais, où les plats, simples et peu nombreux, sont assez
+abondants pour satisfaire pleinement l’appétit.
+
+D’abord éblouie par l’élégance des dames Ferval, Jeanne éprouve
+maintenant un étonnement contraire, devant la soupière bien petite pour
+cinq personnes, où nagent, dans un bouillon maigre et inodore, quelques
+tranches de _flûte_... Et elle donne un souvenir attendri (car,
+maintenant, toutes ces choses--même les plus prosaïques--font partie du
+cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne, constellé d’_yeux_,
+sucré, onctueux... Oh! le geste familier de grand-père découvrant la
+soupière!
+
+--Un peu de potage, mon enfant?
+
+--_Oui, grand_... Oui, mon père, murmure-t-elle, rejetant la brève
+illusion, avec le frisson d’un oiseau qui s’ébroue.
+
+Dans le creux à peine rempli de l’assiette, chacun puise en silence
+quelques cuillerées. Puis la voix mécontente de Mme Ferval exprime ce
+que chacun pensait _in petto_:
+
+--Ce potage est tiède...
+
+La jeune bonne, appelée d’un coup de timbre, se présente, d’un air à la
+fois effronté et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné, avec
+lequel elle effectuait tantôt d’approximatifs nettoyages, contre un
+tablier à peu près blanc.
+
+--Vous n’avez donc pas fait chauffer le bouillon, Éva?
+
+--Oh! pensez-vous!... Madame pense-t-elle!... corrige-t-elle aussitôt
+sous un regard foudroyant de la «patronne». Il n’est peut-être pas resté
+assez longtemps sur le feu... Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour
+ajouter...
+
+--Il suffit! Changez les assiettes et servez-nous.
+
+Quel malin besoin éprouve cette intolérable Éva d’initier Jeanne Ferval
+aux expédients du ménage, en mentionnant le médiocre restaurant qui
+collabore aux menus de la dernière heure?...
+
+Au potage succédèrent de petits restes de bœuf bouilli nageant dans une
+sauce brune plus vinaigrée que beurrée; puis quelques tranches d’œufs
+durs et de pommes de terre engluées d’une sorte de colle décorée du nom
+de sauce blanche.
+
+Pour partager ces piètres mets entre cinq convives, tout en réservant la
+part de la bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette maëstria dans
+la parcimonie que connaissent certaines maîtresses de maison
+parisiennes. La frénésie contagieuse qui s’appelait _Paraître_, et qui,
+avant la guerre, s’étendait du monde à la moyenne bourgeoisie,
+condamnait souvent ses victimes à de véritables _restrictions
+alimentaires_. Ne fallait-il pas payer le loyer relativement cher, les
+costumes à la mode, les cours mondains, l’abonnement aux conférences de
+_Minerva_?
+
+Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment ces miettes peu
+savoureuses, tout en commentant la causerie à laquelle elles venaient
+d’assister. Georgette, pour laquelle Mme Ferval semblait avoir un faible
+prononcé, babillait avec autant de liberté qu’une grande personne.
+
+--Nous sommes toutes allées féliciter Judith Vernon, lui offrir des
+fleurs... Et, conclut-elle triomphalement, comme je suis la plus jeune
+auditrice de _Minerva_, j’ai eu le grand honneur d’être embrassée par
+l’illustre Judith!...
+
+M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage qui s’infiltre trop
+souvent dans les mœurs bourgeoises choquait ses principes, mais un homme
+occupé tout le jour dans les bureaux d’une banque n’a pas le temps ni la
+compétence nécessaires pour diriger une éducation féminine.
+
+_Minerva_ était une université mondaine que fréquentaient des jeunes
+femmes et jeunes filles distinguées... Craignant de passer pour arriéré
+et tyrannique en opposant son _veto_, il se contentait de combattre les
+enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon sens.
+
+--Une accolade de Judith Vernon! fit-il gravement; elle a dû te laisser
+sur la joue un échantillon de sa poudre et de sa crème de beauté:
+document précieux pour compléter sa conférence!
+
+Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher de sourire. Mais Georgette
+pinça une petite bouche scandalisée:
+
+--Oh! papa! Tu critiques toujours les programmes de _Minerva_... Ne
+trouvais-tu pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus, l’auteur des
+_Conseils à Simonne_, fût chargé de nous faire un cours de morale?
+
+--C’est qu’avant de s’improviser moraliste, avec ces fameux _Conseils à
+Simonne_, Claude Fabus a écrit des livres fort peu édifiants.
+
+--Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval, que ses cours de _Minerva_ sont
+parfaits de tact.
+
+--Soit! Mais ces éducateurs, pour le moins imprévus, me font toujours
+l’effet du loup déguisé en berger.
+
+--Vous avez raison, père, approuva Marie-Louise; pour ma part, je ne
+partage pas l’engouement général à l’égard de ces arrivistes qui
+prennent le chemin de Damas pour aller à l’Académie,... comme le dit ma
+tante Marnière...
+
+--Fais-nous grâce des idées de ta tante, interrompit sèchement Mme
+Ferval. Qu’elle élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et de Mme de
+Maintenon... si bon lui semble!
+
+--Mais, maman, Marguerite et Henriette ne sont pas des jeunes filles
+_démodées_. Ma tante les garde auprès d’elle, surtout depuis son
+veuvage; mais elle est loin de s’opposer à leur développement
+intellectuel...
+
+Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli significatif rapprocher les fins
+sourcils de Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé avec sa
+belle-sœur.
+
+Éva reparut, apportant une mince tranche de viande rouge sur une
+bouillie vert-pré: le rosbif aux épinards provenant de chez Rissolet.
+
+Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter comme ses sœurs, elle ne
+faisait que deux ou trois bouchées des illusoires rondelles de pain de
+fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille avait été vidée.
+
+--Etes-vous toujours aussi... affamée? demanda Mme Ferval avec un
+sourire contraint.
+
+--Je mange beaucoup de pain, il est vrai, balbutia-t-elle en rougissant.
+
+--Je n’ai nullement l’intention de vous le reprocher... Seulement, avec
+du pain riche on ne peut guère satisfaire un appétit... rustique. Éva,
+apportez de votre pain pour Mlle Jeanne...
+
+Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout à dix-huit ans, de posséder un
+appétit «rustique»... et il serait vraiment abusif d’étendre jusqu’au
+pain nourricier les distinctions sociales! Mais certaines nuances, à
+tort ou à raison, semblent traduire des intentions blessantes. Jeanne
+comprit qu’aux yeux dédaigneux de Georgette, par exemple, manger «du
+pain de la bonne» constituait une infériorité marquée. M. Ferval
+lui-même se sentit mécontent et gêné.
+
+Au dessert figurèrent quelques oranges décoratives, et de petites pommes
+à demi gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions de
+Maryvonne.
+
+--Si vous vouliez me permettre, madame. J’ai apporté quelques fruits...
+Le panier est resté, je crois, dans le salon...
+
+Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps absente. Quand l’humble
+panier noir à couvercle, tout poudreux du voyage, fit son apparition,
+Georgette eut un sourire moqueur. Mais il en sortit de belles et
+odorantes pommes, auprès desquelles celles de la table avaient l’air
+d’affreux avortons,... des poires duchesses, cueillies au dernier
+automne dans le jardin de M. Plémeur,... une galette dorée exhalant la
+plus appétissante odeur de pâte fraîche.
+
+--La galette du Chaperon rouge! murmura Georgette.
+
+--En effet! riposta Marie-Louise; car sa vue suffirait à donner une faim
+de loup...
+
+--Quels superbes fruits! dit M. Ferval en ouvrant une poire juteuse et
+parfumée, tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses investigations,
+chuchotait:
+
+--Il y a aussi du beurre, madame! Ce ne sera pas la peine d’en acheter
+demain...
+
+--Emportez ce panier à la cuisine, interrompit Mme Ferval avec
+impatience.
+
+Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient avec gourmandise les
+fruits tendres et savoureux, dont les pelures se déroulaient sous le
+couteau, en rubans vert pâle ou jaune d’or. Dans les yeux de la jeune
+bonne, chichement nourrie, Jeanne lut une convoitise quasi enfantine, et
+n’écoutant que son bon cœur:
+
+--Voulez-vous me permettre, madame, de donner un de ces fruits à... Éva?
+
+--Oh! vous êtes libre d’en disposer, fit Mme Ferval d’un air surpris et
+ombrageux. Prenez ce que mademoiselle vous offre.
+
+Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse, en murmurant à peine un
+«merci».
+
+La pauvre Jeanne succombait de fatigue; aussi accepta-t-elle volontiers
+d’aller se mettre au lit tout de suite.
+
+--Bonsoir, mon père, fit-elle avec un mouvement timide pour embrasser M.
+Ferval; lui-même aurait voulu lui donner cette marque d’affection, mais,
+craignant d’exciter des jalousies, il se contenta de serrer la petite
+main légèrement brunie qui s’avançait vers la sienne. Déçue, interdite,
+Jeanne dit un bonsoir plus timide encore à sa belle-mère, à ses sœurs...
+
+Un grand cabinet pourvu d’une petite fenêtre avait été meublé pour elle
+d’un lit de fer, d’une chaise, d’une table de toilette. Après une courte
+prière, la pauvrette, toute frissonnante, se glissa entre ses draps, que
+nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et elle s’endormit en pressant
+contre ses lèvres, avec une touchante ferveur d’orpheline, la médaille
+de la sainte Vierge qu’elle portait au cou.
+
+Jeanne rêva qu’elle s’en allait seulette, coiffée comme le Chaperon
+rouge, et, comme lui, portant une galette et un pot de beurre.
+Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur de coquelicot, était
+noir ainsi que son costume. Le cœur rempli d’une tendre anxiété, elle se
+dirigeait vers une maisonnette où devait se trouver grand-père Plémeur,
+malade,... quand deux louveteaux lui barraient le chemin. Détail
+particulier, à peine étrange en rêve: l’un d’eux avait le visage pointu,
+l’air moqueur de Georgette; l’autre, la figure hardie et commune d’Éva.
+Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient pot de beurre et
+galette... Jeanne leur échappait, pour courir, toute palpitante, vers la
+maisonnette aperçue. De ses deux mains étendues, de son buste projeté en
+avant, de tout son pauvre cœur haletant, elle heurtait la porte close en
+appelant: _Grand-père! Grand-père!_... Mais, au froid qui la pénétrait,
+elle sentit que grand-père Plémeur n’était plus là... Et elle se
+réveilla en pleurant.
+
+
+
+
+V
+
+DEMI-SŒURS ET QUARTS DE SŒUR
+
+
+La divergence que nous avons pu constater entre les idées de
+Marie-Louise Arvennes et celles de sa cadette provenait de leurs natures
+respectives, mais aussi de l’influence qu’avait eue, sur l’esprit de la
+première, Mme Marnière, sa tante paternelle.
+
+Lorsque sa mère s’était remariée avec M. Ferval, Marie-Louise était une
+jolie petite fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type même du «bel
+enfant». Mais, en dépit de ses florissantes apparences, elle commença
+insensiblement à traîner la jambe, puis à marcher en boitillant. Les
+jeunes bonnes, à l’inexpérience desquelles elle était abandonnée la
+plupart du temps, n’y faisaient même pas attention, et quand la mère
+s’en aperçut, il était trop tard: Marie-Louise était atteinte d’une
+coxalgie et devait, par suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse
+toute sa vie. D’abord soignée à Berck la pauvrette, si gaie, si
+remuante, dut rester étendue, pendant de longs mois, dans une gouttière.
+Elle en sortit amaigrie, pâlie, et les médecins exigèrent pour elle une
+vie libre, saine, au grand air.
+
+Mme Marnière, qui avait deux fillettes de son âge, et qui habitait, à
+Bourg-la-Reine, une gentille maison entourée d’un jardin, offrit alors
+de se charger d’elle. Il y avait incompatibilité d’humeur entre cette
+femme de trente ans, simple, sérieuse, profondément affectueuse sous des
+dehors un peu froids, et sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait en
+Marie-Louise que l’enfant de son frère. Celle-ci fut donc élevée avec
+ses cousines jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie familiale
+avaient laissé dans son cœur une profonde empreinte. Sans doute, au
+contact des jeunes filles «modernes» qu’elle fréquenta ultérieurement,
+elle prit une allure, un ton quelque peu garçonniers; mais elle ne
+devait pas oublier le vivant exemple que lui avait donné sa tante
+Mathilde, comme épouse et mère chrétienne.
+
+Veuve aujourd’hui, après avoir soigné avec le plus absolu dévouement un
+mari prématurément infirme, Mme Marnière vivait entre ses deux filles,
+Marguerite et Henriette, dans la petite maison de Bourg-la-Reine qu’elle
+n’avait pas quittée.
+
+Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter la veuve remariée de son
+frère, Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue Marie-Louise en se tenant
+à l’écart, se contraignait à figurer parfois au _jour_ de sa belle-sœur.
+M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait beaucoup d’estime; elle lui savait
+gré, surtout, de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise.
+
+Mme Ferval, secrètement piquée de sentir subsister l’influence de sa
+belle-sœur dans les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette une
+préférence marquée; elle était fière de cette enfant précoce, qui lui
+faisait déjà honneur «dans le monde».
+
+L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval avait été pour elle une très
+désagréable surprise. Elle avait toujours pensé que l’avenir de cette
+belle-fille inconnue était fixé auprès de son grand-père. M. Plémeur
+pouvait vivre de nombreuses années encore, et elle ignorait qu’il eût
+aliéné ses droits sur sa maison. Force lui fut pourtant de modérer,
+vis-à-vis de son mari, l’expression de son mécontentement. M. Ferval, si
+paternellement bon pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit d’espérer
+les mêmes procédés envers sa fille Jeanne?
+
+Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée de celle-ci, sans amener de
+changements notables dans les dispositions et les sentiments respectifs
+que nous avons vus s’ébaucher le premier soir. On était en pleine saison
+de visites, de conférences. Mme Ferval sortait beaucoup avec ses filles;
+Jeanne restait seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle
+n’avait pas encore le courage de reprendre aucune des occupations qui
+lui plaisaient tant _là-bas_: étudier, lire, dessiner. Est-ce que rien
+de tout cela pouvait s’imaginer sans la douce direction de grand-père
+Plémeur, son bon regard lumineux, approbateur? Cependant, au bout de
+quelques jours, le souvenir même de son aïeul lui inspira la volonté de
+réagir. Ne devait-elle pas à cette chère mémoire de ne pas donner à sa
+nouvelle famille le spectacle du découragement et de l’inaction?
+
+Elle se mit donc à retirer du fond de sa malle les quelques livres, les
+souvenirs rapportés de Quimper.
+
+Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne suspendit, avec la branchette
+verte des dernières _Pâques fleuries_, le petit crucifix d’ivoire que
+l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première communion et la
+photographie de son aïeul...
+
+Un instant, elle hésita, songeant à épingler au mur l’image mortuaire
+trouvée par elle dans le wagon... et qu’elle gardait comme un souvenir
+mystérieusement associé à ses impressions d’orpheline exilée... Mais il
+lui eût été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion que lui avait
+causée le regard de la dame inconnue, doux comme un regard
+d’outre-tombe. Elle se ravisa, et mit l’image dans son livre de messe,
+un joli missel dont elle avait aquarellé elle-même les pages.
+
+Elle retrouva également au fond de sa malle une petite étagère à son
+usage, dont elle rajusta les planchettes démontées, et sur laquelle elle
+disposa les quelques volumes apportés de Quimper. Elle poussa un soupir
+de satisfaction en contemplant ces brindilles du nid détruit. La pièce
+exiguë où elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère.
+
+A la fin de cette journée, elle s’endormit avec plus de douceur, non
+sans avoir pieusement effleuré d’un baiser le crucifix de sa première
+communion et le portrait de son grand-père... non sans avoir aussi
+murmuré une prière _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme_...
+
+Par suite du genre de vie qu’elle avait mené, l’esprit de Jeanne Ferval
+était à la fois plus sérieux et plus neuf que celui des autres jeunes
+filles; son imagination n’avait formé aucun de ces rêves candides, mais
+romanesques, qui sont les premiers balbutiements du cœur féminin. Non
+seulement le cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait pas le
+classique cousin ou l’ami d’enfance qui fournit le prétexte d’une
+idylle,... mais elle n’avait jamais eu la velléité de se choisir «un
+idéal» parmi les poètes, les peintres illustres, les grands capitaines.
+Jeanne pouvait admirer une page littéraire sans évoquer le fantôme de
+son auteur... Elle contemplait la pure beauté de la _Madone au
+Grand-Duc_ (dont l’abbé Lejal possédait une copie) sans que la beauté de
+Raphaël vînt mêler son souvenir à cette ravissante image. Son cœur
+demeurait la petite source limpide, où l’ombre même de l’amour ne s’est
+pas reflétée. Or, pour la première fois elle venait de concevoir une
+admiration, non plus abstraite,... une sympathie spontanée, enveloppant
+cette mère à peine entrevue et le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci
+n’appartînt plus à ce monde, cela n’empêchait nullement l’éveil ingénu
+de son premier rêve... Le passereau qui se pose sur un cyprès chante,
+comme les autres, sa romance printanière, et la petite touche de
+mélancolie qu’elle en reçoit la rend plus touchante et plus pure.
+
+Autour de cette jeune tête masculine, Jeanne voyait l’auréole du
+courage, de l’abnégation. Elle croyait, en l’admirant, ne vénérer que
+ces vertus,... de même qu’en priant _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis_
+elle avait l’intention de faire simplement un acte de foi et de
+charité... Mais quelque chose d’étrangement doux palpitait dans son
+cœur. Comment la naïve petite solitaire de dix-huit ans, élevée entre un
+grand-père, un prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître
+l’Amour voletant sur un tombeau avec des ailes d’ange?...
+
+Le lendemain du jour où Jeanne avait arrangé ses affaires dans le petit
+coin qui lui était dévolu, Mlle Georgette, passant par la porte
+entr’ouverte sa figure de furet, avisa l’étagère aux livres. Sa
+curiosité l’emporta sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle
+témoignait à Jeanne.
+
+--Voilà donc ta bibliothèque! fit-elle en entrant avec son sourire
+moqueur. Voyons!
+
+Et, copiant sa mère, le regard filtré entre les cils, elle lut tout haut
+le titre des volumes: le _Saint Évangile_, l’_Imitation_, _la Vie
+dévote_, _la Vraie dévotion à la Sainte Vierge_. Des livres de piété! Le
+_Latin liturgique_.
+
+--Oh! par exemple! Cela t’intéresse, ma chère?
+
+--Beaucoup, avoua Jeanne; je l’avais étudié avec l’abbé Lejal... Grâce à
+lui, je peux comprendre tous les offices en latin,... les psaumes, les
+hymnes dans leur concision si belle, si frappante.
+
+--Oh! ce doit être palpitant! railla Georgette, piquée de jalousie, en
+découvrant à «cette petite sauvage», comme l’appelait Mme Ferval, plus
+d’instruction qu’on ne pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,...
+Racine,... Molière,... La Fontaine,... Mme de Sévigné... Les éternels
+classiques dont on nous rebat les oreilles... En fait de littérature
+moderne, c’est plutôt court: _l’Art d’être grand-père_... et... des
+Zénaïde Fleuriot!
+
+--Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise, attirée par la voix
+surette de sa cadette, que, pour une bibliothèque portative, la vôtre
+est fort bien composée?... Des livres pieux, qui sont en même temps des
+chefs-d’œuvre... Nos meilleurs classiques... Le plus tendre sourire de
+Victor Hugo... Et, pour délassement, ces romans si frais, si limpides, à
+la fois gais et doucement mélancoliques, dont Zénaïde Fleuriot avait le
+secret...
+
+--Bien simplet, bien anodin, ma chère, minauda Georgette.
+
+--Vous appréciez notre romancière bretonne, Marie-Louise? fit Jeanne en
+tournant un regard éclairé vers celle qui s’intitulait amicalement son
+«quart de sœur». Non seulement elle m’a charmée par les qualités que
+vous énoncez, mais son nom m’est cher et familier pour l’avoir entendu
+souvent de la bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère avaient été
+liés d’amitié avec Mlle Fleuriot... et lorsque nous allions à
+Locmariaquer, nous déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans un beau
+vieux manoir de ce village que l’auteur d’_Aigle et Colombe_ passait
+l’été.
+
+Une exclamation pointue comme un cri de souris interrompit la
+conversation. C’était Mlle Georgette qui venait de découvrir le missel
+de Jeanne et le feuilletait.
+
+--Marie-Louise, vois donc!... L’image mortuaire du fils Brumme! Comment
+se trouve-t-elle là?
+
+Jeanne eut un mouvement instinctif pour arracher le pieux souvenir à ces
+mains maigrelettes et fureteuses, comme si elles l’eussent profané en le
+touchant. Il lui semblait qu’un petit roquet glapissant venait de faire
+irruption dans la chapelle blanche de son rêve. Mais elle s’arrêta,
+rougissante, puis un peu pâle.
+
+--Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne? demandait Marie-Louise en fixant
+sur elle le franc et clair regard de ses yeux bleus.
+
+--Ce doit être la dame qui se trouvait avec moi, quand j’ai quitté
+Quimper... Nous avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une de
+l’autre... Elle a changé de train pendant que je dormais..., puis j’ai
+ramassé cette image qu’elle avait dû laisser tomber...
+
+--Tout s’explique, fit Georgette. A voir ce souvenir dans ton
+paroissien, on aurait pu supposer que ce beau jeune homme était ton
+parent ou ton fiancé! Tandis que tu ne le connaissais nullement... et sa
+mère, pas davantage...
+
+Jeanne eût ressenti moins vivement une brutale injustice que cette
+réflexion de sa cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent les
+paupières, et la rougeur ardente qui lui monta au visage transforma le
+«petit sou de cuivre» en un petit sou de cuivre rouge.
+
+--On peut prier pour un défunt sans l’avoir connu, murmura-t-elle.
+D’ailleurs, sa mère m’a paru très sympathique, très bonne... Je suis
+sûre qu’elle allait me parler... lorsque j’ai fermé les yeux.
+
+Car Jeanne se le rappelait avec regret et confusion: elle avait clos ses
+paupières, par timidité, comme on ferme la porte au nez d’une
+indiscrète.
+
+--Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre assez curieuse. Mme Brumme
+est une très ancienne amie de ma tante Marnière; elle a vu naître mes
+cousines Marguerite et Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et m’a
+connue moi-même toute petite, quand j’étais en pension chez ma tante.
+
+--Est-ce qu’elle vient quelquefois ici?
+
+--Mais oui, s’empressa de répondre Georgette; elle visite petite mère.
+Oh! elle est très aimable, très distinguée,... beaucoup moins ennuyeuse
+que ta tante Mathilde, soit dit sans t’offenser, ma chère
+Marie-Louise... Pas assez mondaine peut-être...
+
+--Et... comment supporte-t-elle son grand chagrin?... demanda Jeanne
+timidement.
+
+--La mort de son fils? Mais très bien, ma chère! Elle n’a presque rien
+changé à ses habitudes: toujours obligeante, sociable, s’intéressant à
+tout et à tous... Dieu sait, pourtant, quelle perte elle a faite!... Ce
+jeune homme était admirablement doué: beau, intelligent, adorant sa
+mère... On avait craint d’abord que ce malheur ne la rendît folle... Il
+n’en est rien, heureusement!...
+
+--Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise, notre petite sœur est un
+véritable phonographe de salon... Elle possède la faculté naturelle
+d’enregistrer les bavardages, les médisances, et jusqu’aux insinuations
+dont tout le sens réside dans le ton dont elles sont dites... Oui, parmi
+les amies de maman, il en est quelques-unes qui critiquent la
+résignation si chrétienne de Mme Brumme, qui doutent de sa douleur! Mme
+Brumme est soutenue par deux sentiments: la légitime fierté que lui
+inspire la noble conduite de son fils... et surtout sa grande piété.
+
+A partir de ce moment, Jeanne cessa de goûter le charme mystérieux
+qu’elle avait ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait dans son
+souvenir la douceur d’une apparition. D’autre part, en recueillant, de
+la bouche de ses sœurs, des détails positifs sur la personne d’Alexis
+Brumme, sur les affaires qui l’appelaient à New-York pour le compte
+d’une importante maison anglaise, en apprenant qu’il était fiancé à une
+jeune fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait été étranger en
+effet. Certes, elle continuait à admirer l’héroïque sacrifice du
+passager du _Titanic_. Mais son premier rêve se détachait d’elle, comme
+les pétales d’une fleurette hâtive, frissonnante, qui s’est trompée de
+saison. Et, sans qu’elle en eût conscience, la perte de cet illusoire
+trésor la laissait un peu plus dénuée.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+La nouvelle année commença tristement pour la pauvre Jeannette. Le matin
+du 1er janvier, lorsqu’elle alla embrasser son père dans la petite pièce
+qui lui servait de bureau, il lui glissa dans la main un gentil
+porte-monnaie de cuir noir, en murmurant:
+
+--Pour ta toilette... C’est peu de chose; mais il y a tant de frais, à
+cette époque de l’année!
+
+Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver, M. Ferval, en veston
+d’appartement, en pantoufles, paraissait las et souffrant. Le geste dont
+il accompagnait ces quelques mots semblait soulever avec peine un
+fardeau de soucis et de charges.
+
+--Vous êtes trop bon, mon père... Il ne faut pas vous gêner pour moi...,
+murmura la jeune fille, très touchée de cette attention, mais que sa
+timidité, le manque d’habitude qu’elle avait de vivre avec lui,
+rendaient encore gauche et contrainte.
+
+--Pauvre enfant!... c’est assez naturel.
+
+Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si désireux de s’aimer, si
+malhabiles à s’exprimer leur bonne volonté affectueuse.
+
+Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce.
+
+--Hem!... toussota M. Ferval, avec l’évidente intention de la rappeler.
+
+--Mon père?...
+
+--Oui, je voulais te dire... Inutile de mentionner ce petit présent,
+vis-à-vis de Georgette ni de...
+
+Une faible rougeur monta aux joues pâles de M. Ferval et parut se
+communiquer au petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le comprenait
+parfaitement, ce n’était pas le nom de la bonne et franche Marie-Louise
+que sous-entendait la phrase inachevée, mais celui de sa belle-mère.
+Elle souffrit dans sa fierté, pour son père, pour elle-même; et elle eut
+un mouvement instinctif, comme pour déposer le porte-monnaie sur un coin
+du bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant les doigts qu’elle
+entr’ouvrait:
+
+--J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine fermeté, de faire un
+cadeau à ma fille... Je te priais seulement de ne pas en parler
+inutilement...
+
+Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres membres de la famille;
+Marie-Louise avait obtenu l’autorisation d’aller passer la journée chez
+sa tante; et Mlle Georgette, pour étrenner les mignonnes jumelles de
+nacre qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses parents à une matinée
+théâtrale; on irait ensuite dîner en musique, au restaurant du _Splendid
+Hôtel_. Le grand deuil de Jeanne l’évinçait, tout naturellement, de ce
+programme peu familial. Elle resta donc toute seule à la maison, où son
+chagrin et ses regrets se ravivèrent, comme il arrive toujours dans la
+solitude d’un jour de fête.
+
+Le lendemain seulement, elle reçut de l’abbé Lejal une lettre
+paternellement affectueuse, répondant à celle qu’elle lui avait
+adressée, et de Maryvonne un touchant petit paquet renfermant deux
+grosses paires de bas de laine noire tricotées à son intention, dont les
+énormes _côtes_ représentaient une exagération contraire à celle des
+ridicules bas de mousseline.
+
+
+
+
+VI
+
+UNE JOURNÉE DE MADAME BRUMME
+
+
+On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, ne pouvait
+se consoler de la mort de son fils, le brillant duc d’Orléans, que le
+tragique accident de la route de la Révolte venait de jeter soudainement
+d’une vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on assure aussi que les
+craintes indicibles qui suppliciaient ce cœur de mère chrétienne
+s’apaisèrent un jour, comme par miracle. _Elle savait_--il est probable
+que ce fut par une de ces intuitions toutes-puissantes qui ne se
+définissent pas plus qu’elles ne se discutent,--_elle savait_ que son
+fils était sauvé, et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité.
+
+Ces miracles intimes se produisent plus fréquemment que ne l’imaginent
+les esprits superficiels; mais les âmes qui en sont favorisées ont
+généralement la pudeur de l’aumône divine qu’elles reçoivent. Et elles
+se contentent, à travers leurs larmes, de sourire mystérieusement aux
+anges.
+
+Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines personnes incapables de
+rien voir en profondeur, constataient «qu’elle supportait étrangement
+bien son malheur». Il avait semblé, en effet, devoir accabler cette
+mère, restée veuve toute jeune, et qui avait clos sa vie sur le souvenir
+d’un unique amour, pour le transposer avec plus de force et de
+dévouement en tendresse maternelle.
+
+Alexis Brumme se dessina, en grandissant, comme un de ces êtres
+charmants dont le cordial sourire, le lumineux regard font éclore
+spontanément les sympathies. Doué d’un de ces esprits vifs et curieux
+qui, rapidement, s’assimilent une foule de connaissances, mais que leur
+mobilité rend impropres aux études spécialisées, il avait, tout en
+s’orientant vers la voie pratique des _affaires_, absorbé au hasard une
+énorme quantité de lectures graves ou frivoles. Son imagination
+impressionnable, que rebutaient les lourds traités de philosophie, fut
+séduite par le merveilleux de certains romans directement issus des
+erreurs théosophiques. Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son
+esprit, tout au moins à titre d’hypothèses curieuses. Or la foi ne
+saurait s’accommoder du _Que sais-je?_ des sceptiques.
+
+Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant des relations en
+Angleterre, Alexis avait accepté avec enthousiasme la situation
+avantageuse offerte à sa jeune activité par une importante maison de
+Liverpool. Mme Brumme eût, certes, préféré le garder près d’elle; mais
+elle ne l’avait jamais aimé avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par
+d’assez fréquentes réunions et par une correspondance assidue, lui
+permit de conserver certaines illusions sur la mentalité religieuse de
+son fils. Plus d’une mère au zèle prudent a été réduite à se demander
+tout bas: «Mon œuvre est-elle intacte?» à se répondre: «Non, sans
+doute... Les oiseaux du ciel ont enlevé une partie de la bonne semence,
+ou bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre était généreuse... Le
+bon grain n’est pas entièrement perdu. Viennent l’été de la vie, le
+chaud soleil des affections familiales..., et, Dieu aidant, les
+croyances dont j’avais déposé le germe dans son âme rendront alors cent
+pour un...»
+
+Oui, tant que le bien-aimé habite cette terre, tant que son regard
+affectueux, sa voix cordiale, son clair et jeune sourire peuvent
+engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs, les mères se bercent
+volontiers d’illusions...
+
+Les fiançailles d’Alexis avec une jeune Anglaise catholique, qui
+joignait aux dons physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis pour sa
+femme les qualités morales que Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa
+bru, vinrent confirmer ses espoirs.
+
+Ce fut à ce moment que se produisit le naufrage du _Titanic_. Mme Brumme
+subit alors le double supplice intérieur qu’avait enduré la reine
+Marie-Amélie: non seulement son cœur maternel saignait de l’incomparable
+arrachement; mais elle était en proie au doute poignant, que les lèvres
+se refusent à énoncer, comme le blasphème de leur amour, de leur
+espérance, et qui crée une plaie vive au cœur...
+
+Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de ses croyances altérées par la
+vaine curiosité des erreurs modernes... Il n’était pas redevenu le
+chrétien fidèlement pratiquant, qu’elle comptait revoir bientôt en lui,
+sous la douce influence de sa jeune femme. Or, si la confiance en Dieu
+et la charité nous font un devoir de ne désespérer du salut de personne,
+notre tendresse exige douloureusement, pour un être chéri, tous les
+gages de bonheur éternel..., et, avec une détresse sans nom, elle tend
+ses bras vides vers le ciel...
+
+Dieu ne résiste pas à la supplication d’une mère. Au moment où Agar et
+son enfant vont succomber dans le désert, un ange lui indique la source
+fraîche et bruissante qui leur rendra la vie. L’ange de consolation
+descendit, invisible, auprès de Mme Brumme, quand elle put reconstituer,
+d’après le récit d’un survivant, le geste d’héroïque charité par lequel
+Alexis, plein de jeunesse, de vie, d’espoir, avait accompli le sacrifice
+suprême pour sauver une femme inconnue... Elle eut alors l’apaisante, la
+surnaturelle _certitude_ qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots, à
+cette minute sublime où il aima son prochain plus que lui-même, Alexis
+avait eu vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise qui peut effacer
+toutes les erreurs.
+
+Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna ceux qui la voyaient, par la
+mystérieuse douceur dont s’enveloppa sa douleur si profonde...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Six semaines environ après le jour où nous l’avons vue prendre place en
+face de Jeanne dans le wagon des dames seules, Mme Brumme, rentrée de
+Bretagne, où elle a passé quelques jours près d’une amie, revient d’une
+messe matinale à la chapelle des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle
+habite, depuis de nombreuses années, ce quartier de la rive gauche dont
+elle apprécie le calme relatif. Presque chaque jour, on peut la voir
+passer ainsi, dans la grisaille du matin, silhouette noble et
+harmonieuse, dont le grand deuil semble désormais l’enveloppement
+naturel.
+
+Quel trésor sans prix est devenue, pour elle, la conviction qu’elle peut
+encore travailler au bonheur de son enfant, que chacun des actes de
+piété accomplis par la mère rachète les années d’indifférence et d’oubli
+du fils? Avant de rentrer chez elle, Mme Brumme se dirige vers la pauvre
+et vieille maison où demeure une de ses protégées, ex-institutrice, âgée
+de plus de quatre-vingts ans, qui vit toute seule d’une infime retraite.
+
+Mme Brumme monte les six étages de l’escalier étroit et roide. La clef
+est sur la porte de la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.
+
+--Entrez, répond au _toc toc_ de la visiteuse une faible voix cassée.
+
+Le spectacle qui s’offre aux yeux de Mme Brumme est lamentable et
+bizarre: sous la _tabatière_ dispensant un jour blafard, Mlle Eudoxie,
+falote et bossue comme une vieille fée, est assise dans un pauvre lit
+dont la couverture, mangée aux mites, n’offre plus, contre le froid,
+qu’une protection dérisoire. Alentour, sur le carreau même de la
+chambre, sont déposés, avec une espèce de symétrie dans le désordre,
+toutes sortes d’objets hétéroclites: ustensiles de cuisine, livres
+moisis et boursouflés, aux feuillets jaunis, noircis, qui semblent avoir
+traversé des incendies et des naufrages... Innombrables petits morceaux
+d’étoffes, qui pourraient servir à reconstituer l’histoire des tissus
+depuis Louis-Philippe; car on y rencontrerait, en cherchant bien, des
+échantillons de _gros de Naples_ ou de _velours épinglé_, de popeline,
+d’indienne...
+
+Au milieu de tout cela, deux tourterelles en liberté déambulent
+gravement sur leurs pieds roses, en regardant de côté, d’un œil
+doucement effaré.
+
+Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor pour témoigner le moindre
+étonnement, s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie Charité.
+
+Mlle Eudoxie a pris un rhume: «_Ce ne sera rien_», affirme-t-elle, d’une
+voix fêlée.
+
+Puis, surannée, elle porte, l’une après l’autre, à ses lèvres exsangues,
+les mains gantées de noir de sa visiteuse.
+
+--Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, avec un geste que n’eussent
+pas désavoué les Précieuses réclamant «les commodités de la
+conversation».
+
+Mme Brumme, assise sur l’unique chaise boiteuse, ouvre son sac et en
+tire du sucre, du chocolat, une boîte de lait concentré, des œufs frais.
+
+--Que d’attentions délicates!... Que de bontés!... s’extasie la vieille
+institutrice toujours maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. Oh!
+vous avez même songé à mes petites compagnes!...
+
+Devant le sac de graines destiné à ses chères tourterelles, ses yeux
+rougissent d’attendrissement. Elle va procéder à un nouveau baise-main
+dont Mme Brumme se défend.
+
+--Chère mademoiselle, murmure celle-ci d’un ton persuasif, avez-vous
+réfléchi à ce que je vous ai dit, lors de ma dernière visite? Vous êtes
+trop isolée, à votre âge...
+
+Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, quelles offres vont suivre,
+et toute sa pauvre joie s’envole.
+
+--Quitter mon quartier, mes habitudes, pour aller dans une maison de
+retraite... jamais!
+
+--Mais vous ne sortez plus!
+
+--Il faudrait laisser tout cela! reprend-elle avec un geste de détresse
+vers les vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. Et ce geste, qui
+paraîtrait comique à l’âge sans pitié, résume, aux yeux pensifs de Mme
+Brumme, l’instructif besoin de la pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier
+souffle, s’exténue à posséder, à garder quelque chose...
+
+A ce moment, une des tourterelles vint, en battant des ailes, se poser
+familièrement sur le grabat, où sa compagne ne manqua pas de la
+rejoindre.
+
+--Et ces pauvres mignonnes!... Il me faudrait les abandonner? sanglota
+la vieille fille.
+
+--Non, dit Mme Brumme, avec bonté; je connais une dame qui habite la
+campagne, et qui a de charmantes jeunes filles... Vos oiseaux seraient
+bien soignés chez elles. Vous-même, vous pourriez alors recevoir les
+soins qu’exige votre âge...
+
+Elle s’interrompit devant le regard angoissé de l’octogénaire. Sans
+doute, l’obstination de celle-ci était déraisonnable; au point de vue du
+bien-être comme à celui de l’hygiène, n’importe quel asile eût été
+préférable à sa mansarde... Mais si l’on déracine malgré lui un
+vieillard, il dépérit et meurt un peu plus vite, telle une plante à demi
+desséchée qu’on arrache sur un tas de ruines.
+
+Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance administrativement... Elle a
+cette charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre... celle _qui
+tolère, qui supporte tout_..., même les manies puériles d’une pauvre
+vieille fille.
+
+Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à la soulager. Elle ôte ses
+gants, son chapeau, allume le petit réchaud à pétrole... dont l’idée
+seule fait trembler en regardant les faibles mains de l’octogénaire...
+Mais l’Ange gardien des dernières années veille sans doute comme auprès
+des berceaux.
+
+Mme Brumme ne quitte sa protégée qu’après lui avoir servi une tasse de
+lait, un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour sa toilette, et avoir
+réparé le désordre du misérable lit... Elle lui fera porter, dès
+aujourd’hui, une chaude couverture, un châle de lainage. En attendant sa
+prochaine visite, elle la recommande aux soins de la concierge, dont une
+pièce blanche stimulera la philanthropie.
+
+En reprenant le chemin de chez elle, Mme Brumme aperçoit un garçon de
+treize à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite d’un libraire
+qui vend des livres d’_occasion_. Elle reconnaît le visage pâlot, les
+larges yeux noirs de son jeune voisin Roger Dumont, dont la mère, une
+veuve digne et laborieuse, confectionne de la lingerie pour une grande
+maison de blanc. Grâce à son travail, son fils, très intelligent, très
+studieux, peut continuer à s’instruire.
+
+Cet enfant, qui a la passion des livres, est, en ce moment, comme
+fasciné par l’étalage du libraire, et Mme Brumme peut s’en approcher
+sans attirer son attention. Une étrange émotion s’empare d’elle, en
+reconnaissant, sur certains volumes, des titres qui lui rappellent
+d’amers souvenirs... Oui, il y a là plusieurs de ces romans qui ont
+séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui ont suggéré un déplorable
+éclectisme religieux. Et maintenant, devant cette hasardeuse pâture, le
+jeune Roger Dumont ouvre de grands yeux affamés.
+
+Le prix modique des bouquins fatigués lui semble une aubaine; il cherche
+déjà quelques sous au fond de sa poche, quand Mme Brumme le prévient.
+Elle avance le bras pour enlever les volumes suspects, et son voile de
+crêpe effleure l’épaule de l’enfant, comme une aile sombre et tutélaire.
+Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de reproche timide, tout en
+portant la main à son béret.
+
+--Ne regrettez pas ces ouvrages, qui ne vous eussent appris rien
+d’utile, dit Mme Brumme avec une maternelle bonté; j’en ai, chez moi, de
+meilleurs, qui ont appartenu à mon fils... Venez les prendre ce soir,
+s’ils vous font plaisir...
+
+Le «merci» ravi du jeune garçon, l’éclair de joie qui brille dans ses
+yeux, dédommagent la mère d’Alexis du sacrifice auquel elle vient de
+consentir, car, jusqu’à présent, elle n’avait pu se résoudre à se
+séparer de cette petite bibliothèque composée par elle, avec quelle
+prudence, quel amour, pour son fils de douze ans!...
+
+Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle vient de faire; tandis que les
+romans, dangereux pour une jeune imagination, qu’elle vient d’acheter à
+vil prix, iront grossir les cendres de son feu, les _livres d’Alexis_
+procureront à cet enfant une saine distraction, peut-être un
+enseignement salutaire... Elle se sent pénétrée d’une joie immatérielle,
+étrangement douce, comme si, de très loin, ou de très près, qui
+sait?--son bien-aimé lui souriait.
+
+--Voici une lettre pour vous, madame, lui dit la concierge en la voyant
+rentrer.
+
+Une lettre... hélas! c’était, depuis la mort d’Alexis, une des plus
+pénibles épreuves de Mme Brumme... Son cœur avait, pendant plusieurs
+années, vécu de sa correspondance avec son fils..., au point qu’il lui
+arrivait encore de penser, à propos de tel ou tel incident de la vie
+quotidienne: «Je lui écrirai cela!»
+
+L’émotion de la pauvre mère s’accrut en reconnaissant, sur l’enveloppe
+qu’on lui présentait, le timbre des États-Unis, où Alexis faisait
+d’assez fréquents voyages pour la maison de Liverpool. Dans le libellé
+de l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait d’une manière
+troublante l’écriture du jeune homme... Ah! c’était trop dur de recevoir
+cette lettre, quand _l’autre_ ne pouvait plus venir!...
+
+Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement de l’amitié pour Maurice
+Valteyre, le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait aujourd’hui...
+Elle se rappelait d’heureux jours, où elle et sa cousine Geneviève
+mettaient en commun leurs joies maternelles, asseyant sur le même tapis
+les deux beaux petits garçons nés à deux mois de distance.
+
+Elle revoyait la paisible maison de province de ses parents, servant de
+cadre à ce tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, coiffant
+d’auréoles les deux petites têtes blondes... Et _Ourson_, le grand
+terre-neuve, qui avait pour elle une prédilection passionnée, léchant,
+de sa large langue rose, le visage de son petit à elle, sans le
+confondre avec l’autre...
+
+Mme Brumme se retrouve dans le petit intérieur où elle vit seule avec
+ses souvenirs (car elle a résolu par la négative la crise des
+domestiques, et n’emploie qu’une femme de ménage, ce qui lui permet de
+faire un peu plus de bien à ses protégés).
+
+ * * * * *
+
+Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au coin du feu, dans son
+fauteuil; et, triomphant de ses velléités amères, elle lit avec une
+mélancolique sympathie la lettre, datée de New-York, qui débute d’une
+façon tout affectueuse pour elle, pour la mémoire de son cher Alexis,
+ami d’enfance et de collège de Maurice, avant de dériver en confidences
+personnelles:
+
+ Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez le courage d’être
+ bonne pour tous, me pardonnerez-vous de vous parler à cœur ouvert,
+ comme je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore de ce
+ monde? Vous m’aimez un peu, je le sais, à cause d’elle, qui fut
+ presque une sœur pour vous... Toutes deux, vous avez eu la même
+ destinée: veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement
+ mères!... C’est après la mort de la mienne, vous le savez, que j’eus
+ le désir d’aller utiliser en Amérique mon diplôme d’ingénieur
+ nouvellement conquis.
+
+ J’étais bien moins attiré par ce mirage d’_Eldorado_ qu’exerce
+ toujours le Nouveau Monde, que poussé par le besoin de dépayser ma
+ douleur. Dans la patrie du génial Edison, ma situation a prospéré plus
+ vite qu’elle ne l’eût fait en France... J’ai noué ici de loyales et
+ solides amitiés, mais je n’ai pas même entrevu la fiancée rêvée... Les
+ Américaines sont généralement jolies; leur intelligence fort cultivée,
+ leur franchise en font de charmantes camarades. Mais leur esprit
+ positif et l’indépendance résultant de leur libre éducation
+ déconcertent mes idées--ou mes préjugés--d’enfant du vieux monde...
+ J’ai bien rencontré ici quelques Françaises... Aucune ne me plaît...
+ et je m’empresse de reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne
+ suis rien moins que fat.
+
+ Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je cherche une perle
+ joignant aux charmes physiques les dons de l’esprit, les qualités
+ exquises du cœur, et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de
+ doux, qui est à la femme ce que la _fleur_, cette poudre fine,
+ impalpable, est au fruit qu’elle pastellise...
+
+ Notre cher Alexis avait rencontré une perfection en la personne de
+ cette blonde Margaret, au teint nacré, aux traits d’une
+ invraisemblable finesse, et dont l’âme, si poétiquement, si tendrement
+ pieuse, semblait rayonner une _Lumière Invisible_... Alexis ne sera
+ jamais remplacé dans son cœur... J’ai appris dernièrement--le
+ saviez-vous?--que miss Margaret allait se faire _sister of Mercy_...
+ (sœur de charité).
+
+ Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire un voyage en
+ France, dans l’espoir d’y découvrir, avec votre aide, la perle
+ introuvée jusqu’à présent...
+
+Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux la lettre que Maurice terminait
+par d’affectueuses excuses, pour l’avoir entretenue ainsi de lui-même...
+
+«Pauvre enfant! songea-t-elle; il regrette sa mère; moi, je pleure mon
+fils. N’est-il pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec
+confiance?...»
+
+Elle l’excusait d’autant plus sincèrement qu’elle venait d’éprouver une
+émotion très douce en apprenant que la fiancée de son fils ne voulait
+pas devenir l’épouse d’un autre homme: il lui semblait qu’un beau lis,
+dont la prière était le parfum, fleurissait désormais sur la tombe
+d’Alexis.
+
+ * * * * *
+
+Dans l’après-midi de ce même jour, Mme Brumme, ayant préparé le paquet
+de lainages qu’elle allait faire porter chez la pauvre vieille
+institutrice, et les livres promis au jeune Roger, se disposa de nouveau
+à sortir. C’était le _second jeudi_ de janvier, le _jour_ de Mme Ferval,
+et bien qu’il lui fût pénible d’entendre des conversations frivoles,
+elle tenait à s’y trouver en même temps que Mme Marnière, toujours un
+peu isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette petite Jeanne
+Ferval, nouvellement arrivée, qui lui inspirait un compatissant intérêt.
+
+
+
+
+VII
+
+LE JOUR DE MADAME FERVAL
+
+
+Les deuxième et quatrième jeudis du mois, choisis par Mme Ferval pour la
+petite solennité du jour de réception, toute la maison est dès le matin
+en _état de siège_, comme dit plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et
+surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré de la veille, avec
+autant de prestesse que si des ailes s’attachaient à la place des deux
+grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne ses talons hors de leurs
+savates trop larges.
+
+Ces demoiselles mettent elles-mêmes la main à la parure du salon,
+essuyant les bibelots, disposant, dans les vases en forme de tubes ou de
+cornets, les roses de Noël frêles et guindées, les mimosas aux
+houppettes d’or duveteux, les narcisses blancs et figés, qui semblent
+les accessoires d’un lunch en miniature: minuscules tasses d’or sur des
+plateaux de porcelaine.
+
+Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le menu plus que jamais sacrifié;
+le mince bifteck se carbonise sur le gril; les pommes de terre frites
+sont à la fois crues et brûlées; on se passe de dessert; mais l’épicier
+est venu ce matin livrer des petits fours variés, un _plum-cake_ pour le
+thé... Le pâtissier voisin a fourni une élite de babas à la crème,
+d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand savait, dit-on, indiquer tous
+les degrés de la considération sociale, rien que par la manière dont il
+offrait à table une tranche de bœuf...
+
+Certains _five o’clock_ bourgeois offrent pareil exemple de graduation;
+mais au lieu de s’exprimer par le ton et la formule, elle consiste, plus
+positivement, dans le choix de la friandise offerte, depuis le gâteau à
+l’ananas réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez qui l’on danse...,
+jusqu’à l’humble petit-beurre (jadis à la portée de toutes les bourses)
+dont se contentera la cousine pauvre ou l’amie qui cherche des leçons de
+piano.
+
+Le déjeuner terminé, Madame et «ces demoiselles» vont s’habiller, se
+recoiffer. Éva elle-même se transforme, de souillon qu’elle est la
+plupart du temps, en petite bonne proprette avec un tablier blanc à
+bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les visites, et il
+est à souhaiter, pour l’honneur de la maison, qu’elles soient
+nombreuses. Conçoit-on un _jour_ comme celui de Mme Marnière ou de Mme
+Brumme, qui réunissent à peine, dans leur petit salon, cinq ou six amies
+intimes? Rien de surprenant à cela: elles font elles-mêmes très peu de
+visites, pas de nouvelles connaissances, et ne médisent jamais de
+personne, ce qui apporte vraiment trop de restrictions à la
+conversation.
+
+Mme Ferval, au contraire, se donne autant de peine pour préparer le
+succès de ses réceptions qu’un impresario pour lancer une pièce
+sensationnelle. Et il y a, dans ses annales, un _jour_ glorieux, qui ne
+sera jamais dépassé ni égalé sans doute, où _soixante-dix personnes_
+défilèrent chez elle.
+
+A la fin de cette journée, Madame était aphone, exténuée, et toutes les
+sucreries de la maison ravagées comme par une invasion de fourmis...
+Mais le salon cerise était consacré salon mondain... M. Ferval dut
+savourer le soir cette flatteuse nouvelle, à la place du rôti absent...
+
+ * * * * *
+
+Que devient Jeanne Ferval au milieu des préparatifs du jour de
+réception? Dès la veille, il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas.
+Elle est si sauvage, si gauche, si mal habillée!...
+
+Voyez-vous ce petit épouvantail présenté à l’opulente Mme Phare-Amineux,
+la femme du fabricant de pâtes alimentaires qui a _son auto_? ou bien à
+l’élégante Mme Le Tremplin, qui regarde tout le monde du haut de sa
+grandeur, sous prétexte que son mari est député socialiste?
+
+En conséquence, Mme Ferval a dit à sa belle-fille:
+
+--Étant donné votre deuil récent, Jeanne, il est plus convenable que
+vous ne paraissiez pas au salon.
+
+--Je n’y tiens pas du tout, madame.
+
+A cette réponse sincère, où l’enfant de la nature n’a voulu mettre ni
+impolitesse, ni dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se froncèrent
+légèrement.
+
+--Vous pourriez répondre d’une manière plus polie!...
+
+--Mais, madame..., balbutie Jeannette rougissante. (Jamais grand-père
+Plémeur ni M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle parlait simplement
+selon sa pensée.)
+
+D’un geste bref, Mme Ferval coupa court à toute explication; la petite
+_sauvageonne_ venait de la froisser dans son amour-propre de maîtresse
+de maison.
+
+Il est trois heures de l’après-midi quand un coup de timbre annonce les
+premières visiteuses.
+
+--Ce doit être ta tante Marnière, dit Georgette à Marie-Louise, d’un ton
+qui signifie clairement: «Il n’y a qu’une campagnarde qui puisse arriver
+d’aussi bonne heure.»
+
+Cette dame et ses filles entrent en effet. Marie-Louise profite de ce
+qu’il n’y a encore personne pour se jeter au cou de sa tante, comme une
+enfant. Elle échange avec ses cousines ces frais baisers sonores qui
+n’appartiennent qu’à la jeunesse, tandis que Mme Ferval et Georgette,
+restant au second plan avec des sourires ambigus, protestent
+silencieusement contre ces effusions déplacées.
+
+--Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en tendant le bout des doigts à sa
+belle-sœur... Ah! comme vos filles sont grandes!... Henriette
+surtout!... Quel géant il faudra pour la mener à l’autel!...
+
+Henriette Marnière, bien que trop grande en effet, était charmante sans
+beauté, avec son teint laiteux, son lourd chignon blond, la jeune
+franchise de son sourire.
+
+--Soyez tranquille, tante: il ne se présentera pour nous aucun
+prétendant, ni grand, ni petit..., dit-elle avec une résignation
+enjouée, mitigée de ce vague espoir dans l’avenir qui n’abandonne jamais
+tout à fait une fille de dix-huit ans.
+
+--C’est plus que probable, affirma sérieusement Mme Marnière.
+
+Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage à ses filles, pour lesquelles
+elle redoutait, à l’excès peut-être, les aléas de la symbolique
+«loterie».
+
+Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces hommes séduisants qui n’ont
+pas la vocation de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert sans
+se plaindre, jusqu’au jour où, cloué à trente-huit ans dans un fauteuil
+d’infirme, l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet constant de
+ses soins les plus dévoués.
+
+Certes, elle lui gardait, au delà de la tombe, toute l’affection
+qu’avaient ranimée et fortifiée ces années d’épreuve commune. Elle
+entretenait pieusement son souvenir dans le cœur de leurs filles...
+C’était sur l’inconnu qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite ou
+Henriette que se reportaient ses rancœurs, sous forme de suspicion. Et
+puis, bien que la vie simple et saine, au grand air, eût fait d’elles
+des jeunes filles bien portantes, Mme Marnière redoutait toujours que
+l’hérédité paternelle ne se manifestât plus tard, les rendant incapables
+de supporter les fatigues qui incombent à une mère de famille dans une
+situation modeste.
+
+C’est pour toutes ces raisons que, dès leur adolescence, elle avait dit
+aux deux sœurs:
+
+--Les jeunes filles de la classe bourgeoise ne se marient pas sans dot.
+Il faudra donc vous arranger pour rendre votre existence intéressante et
+utile dans le célibat.
+
+Mme Ferval sourit malignement en entendant affirmer par leur mère
+l’improbabilité du mariage de ses nièces.
+
+--Ma chère, vous leur enfoncez, de vive force, la coiffe de sainte
+Catherine comme un éteignoir... J’admirerais leur résignation..., si j’y
+croyais...
+
+Marguerite rougit légèrement sous le regard railleur de sa tante.
+C’était la frappante image de son père: le sang vif dont une prompte
+émotion colorait son teint mat de brune, ses grands yeux noirs traversés
+d’éclairs révélaient une âme ardente.
+
+Dans son enfance, elle rappelait, au moral, son homonyme du _Journal de
+Marguerite_, une des plus vivantes figures enfantines qui soient sorties
+de la plume d’une conteuse: Marguerite Marnière était alors sujette à de
+fréquents accès de colère, suivis de prompts et sincères repentirs...
+Elle fit sa première communion avec une ardeur de néophyte, et passa ses
+années d’adolescence dans un enthousiasme dont s’étonnait la pieuse,
+mais calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation avait disparu, ne
+laissant subsister dans son cœur qu’une foi et une piété solides. Toute
+l’ardeur de son imagination s’était concentrée dans la musique, qu’elle
+étudiait depuis son enfance..., mais qui n’entr’ouvre son sanctuaire à
+ses adeptes qu’après une longue et pénible initiation. Ce fut elle qui
+répondit à Mme Ferval:
+
+--Tante, je vous assure que mon piano m’occupe absolument... C’est
+tellement passionnant, et désespérant, à la fois, de poursuivre la
+perfection d’un art!...
+
+--Oui, cela devient une manie, fit aigrement Mme Ferval dont le talent
+de pianiste n’avait jamais dépassé les «transcriptions faciles»
+d’opéras-comiques ou d’opérettes.
+
+--Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite sans relever l’interruption,
+non contente de son brevet supérieur, elle continue ses études...
+
+--Pour le _bachot_? jeta Georgette d’un air capable.
+
+--Je ne sais encore, fit Henriette; mais, avec ou sans diplômes, je veux
+grossir mon bagage, en vue du professorat...
+
+L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à cette conversation. Les coups
+de timbre se succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent bientôt
+noyées dans un flot d’aigrettes, de fourrures, de manteaux de velours...
+
+C’était un des _jours_ brillants de la maison. Mme Ferval exultait.
+Georgette jacassait au milieu d’un petit groupe de jeunes filles
+ultramodernes, tandis que Marie-Louise se rapprochait de temps en temps
+de sa tante et de ses cousines.
+
+Mme Brumme entra dans ce salon, comme une ombre douce et bienveillante.
+Bien qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très simple mais si
+véritable distinction inspirait à Mme Ferval une certaine considération.
+Mme Brumme, tout en se montrant pour chacune d’une exquise urbanité, se
+rapprocha, elle aussi, de Mme Marnière.
+
+Tandis que Marie-Louise et Georgette offrent le thé et les gâteaux,
+secondées par leurs cousines un peu intimidées, mais simples et
+gracieuses, Mme Brumme contemple philosophiquement le tableau qui se
+présente à elle: celui de tous les salons bourgeois ambitieux de
+«mondanité». Elle aperçoit des lèvres d’un rouge factice, des minois
+vieillissants, que le rire sillonne de mille petites rides, sous leur
+badigeon de crème et de poudre..., de jeunes visages qui gâtent déjà
+leur fraîcheur par les mêmes artifices... Elle se demande par quel
+prodige de l’art ou de la nature la race des loutres et celle des
+hermines semble devenue aussi féconde que la gent lapine?...
+
+Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, Mme Le Tremplin, femme du
+député d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure royale, en attendant
+_le grand chambardement_ que réclame son mari en de virulents
+articles...
+
+Et, parmi les trop nombreux «manteaux de loutre» de la réunion, le plus
+authentique recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, cette grosse Mme
+Phare-Amineux, qui, sans esprit, sans distinction ni charme, est l’objet
+des attentions les plus marquées.
+
+Mme Brumme, un peu attristée de voir s’insinuer dans les salons
+bourgeois le _bluff_ et le snobisme, éprouve le besoin de reporter ses
+regards sur Mathilde Marnière, cette veuve encore jeune, si simple, si
+digne entre ses deux grandes filles... Celles-là sont bien les
+représentantes de cette classe modeste et distinguée à la fois, où
+l’éducation, les talents, les vertus familiales, sont toujours en
+honneur... Et elle se sent un peu consolée de tant de parades
+vaniteuses, de propos oiseux.
+
+Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié l’existence d’une certaine petite
+Jeanne Ferval invisible, dont personne ne s’informe... C’est dans
+l’espoir de la voir enfin qu’elle laisse partir les dames Marnière sans
+prendre congé en même temps qu’elles.
+
+Elle ne croit pas devoir rompre publiquement le silence que Mme Ferval
+affecte à l’égard de sa belle-fille; mais elle profite d’un instant où
+les jeunes filles de la maison s’approchent d’elle pour dire à
+Georgette:
+
+--J’espère que votre sœur Jeanne n’est pas souffrante?
+
+--Oh! pas du tout, madame; elle est seulement un peu sauvage, fit la
+petite personne, offusquée de cette question inattendue.
+
+--Eh bien, murmura Mme Brumme en souriant avec bonté, je voudrais
+essayer de l’apprivoiser..., comme j’ai fait jadis d’une pauvre
+moinelle, qu’on disait sauvage, elle aussi... J’espère qu’il me sera
+permis de la voir avant de partir?
+
+--Mais, certainement, madame..., et j’ai tout lieu de penser que Jeanne
+en sera très heureuse, dit vivement Marie-Louise.
+
+Mme Brumme prit rapidement congé de Mme Ferval accaparée par un dernier
+lot de loutres et d’hermines... Marie-Louise, se chargeant de la
+reconduire, l’introduisit d’abord dans sa chambre, où elle avait offert
+un asile à la solitude de Jeanne.
+
+
+
+
+VIII
+
+DE L’ART D’APPRIVOISER UNE MOINELLE
+
+
+Jeanne, assise dans la chambre des deux sœurs, tenait un livre ouvert
+sur ses genoux; mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les pages,
+s’abaissaient tristement vers le maigre feu nourri de débris de bois et
+de charbon, qui se mourait de consomption dans la cheminée.
+
+Elle avait été sincère en répondant à sa belle-mère _qu’elle ne tenait
+pas du tout_ à figurer au salon... Cependant, la solitude à deux pas
+d’une nombreuse réunion ne peut que provoquer un mélancolique retour sur
+soi-même. Sa pensée, prompte comme un coup d’aile, retournait éperdument
+_là-bas_... Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les flambées
+joyeuses de Maryvonne et tous les bonheurs friands couvés dans leurs
+cendres chaudes: pommes baveuses, qui se fendillent en tirelires,
+châtaignes dont l’écorce craque sur la chair dorée, pommes de terre
+rôties, savoureuses comme des gâteaux... Et tous les rêves, toutes les
+légendes, une _Légende des siècles_ en miniature, évoquée par les
+prestiges de la flamme!... Oh! être une petite fille au nez rouge, aux
+mains gourdes de froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec de la
+neige à ses semelles, s’entendre dire par des voix pleines d’amour:
+«Entre vite, ma chérie!... Viens te chauffer!...», et se sentir pénétrée
+jusqu’au cœur par cette chaleur ineffable, qui rayonne d’un invisible
+foyer de tendresse!...
+
+Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce de stupeur qu’on éprouve, dans
+la première jeunesse, à se dire: _Cela ne sera jamais plus!_... Le bruit
+léger de la porte qu’on ouvrait n’éveilla pas son attention, et Mme
+Brumme put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où elle apercevait la
+jeune fille, de profil. Cette petite silhouette sombre, frileusement
+blottie sur elle-même, rendit étrangement actuelle et touchante la
+comparaison qu’elle avait employée tout à l’heure en parlant de Jeanne:
+elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée et tourmentée par des
+enfants, puis inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux
+jacasseurs, aux couleurs brillantes..., l’ahurissement, la brusquerie
+gauche et affolée de la pauvrette, que houspillaient vingt petits becs
+de nacre, d’ébène, de corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux
+graines. De guerre lasse, la propriétaire de la volière l’avait reléguée
+dans une des tourelles, petite boule grise et terne, toute gonflée de
+tristesse..., mais pour laquelle, déjà, la liberté était devenue lettre
+morte. Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait été Mme Brumme
+résolut de l’adopter...
+
+Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie, tourna un peu la tête. Il y eut un
+double mouvement de surprise, suivi d’un de ces silences auxquels nous
+attribuons--à tort--la longue durée d’une minute. Bien que Jeanne eût
+été positivement renseignée sur l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en
+prenait pas moins, à cet instant, le caractère d’une douce apparition.
+
+La visiteuse, de son côté, reconnaissait la petite voyageuse en deuil du
+wagon des dames seules, découverte dont Marie-Louise avait voulu lui
+laisser la surprise.
+
+Jeanne se leva, très émue, et regarda la mère d’Alexis. Cette dernière
+avait vu naguère, dans les yeux de perles noires de sa moinelle, cette
+même douceur effarouchée où perce une instinctive confiance... Elle
+retrouva naturellement les intonations discrètement caressantes qu’elle
+avait eues pour rassurer l’oiseau:
+
+--Je n’ai pas voulu quitter la maison sans faire votre connaissance,
+chère enfant... Mais nous nous sommes déjà rencontrées..., vous le
+rappelez-vous?
+
+--Oh! oui, madame... Il y a six semaines, quand j’ai quitté Quimper...
+
+--Eh bien, je suis charmée de retrouver ma petite compagne de route, et
+de voir qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus...
+
+Puis, désignant avec une douce familiarité le volume entr’ouvert:
+
+--Quel beau livre lisiez-vous quand je suis entrée?
+
+--J’avais seulement pris ma méthode d’anglais..., pour essayer de
+travailler un peu...
+
+--Ah! vous apprenez l’anglais?...
+
+--Je l’avais commencé avec grand-père... Il le parlait très bien...
+
+La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine tremblota, comme si elle
+allait pleurer.
+
+--Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en s’efforçant de combattre son
+attendrissement, je vous laisse debout...
+
+Et, avec une grâce timide, elle offrit un siège à la visiteuse.
+
+Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir comment cela se fit, se
+trouvait assise elle-même auprès de Mme Brumme, les deux mains captives
+dans les mains de cette dernière. Elle parlait à cette personne, presque
+inconnue, avec une confiance, un abandon bien rares chez elle... Le cher
+passé d’hier reprenait vie dans ses confidences..., et la sympathie avec
+laquelle on l’écoutait le dépouillait de sa mélancolie, pour n’en
+laisser subsister que la douceur.
+
+Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces petites mains si vite
+soumises, Mme Brumme croyait sentir, après tant d’années écoulées, le
+contact si léger des frêles pattes de l’oiseau, quand, obéissant pour la
+première fois à son appel, il avait timidement sauté sur son doigt...
+Comme les progrès avaient été rapides!... Quel charme possède la bonté
+pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants et des bêtes!... Oui, en
+écoutant Jeanne, elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre
+oiselle au plumage terne, chassée de la trop brillante volière, était
+sortie de ce mutisme qui est le refuge sombre des faibles..., et où
+donnant libre cours, elle aussi, à de récents souvenirs, elle s’était
+remise à pépier, à battre des ailes, comme dans un nid...
+
+--Il faut que je vous quitte, à présent, chère enfant; mais nous nous
+reverrons... Surtout ne vous découragez pas... Votre bon grand-père vous
+protège, bien que vous n’ayez plus le bonheur de le voir... Veiller sur
+ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément un des privilèges du
+Paradis...
+
+--Oh! oui, madame, j’en suis sûre, répondit Jeanne très simplement.
+
+--Au revoir, petit oiseau, dit Mme Brumme en l’embrassant
+maternellement.
+
+La jeune fille resta comme interdite, sans oser lui rendre son baiser,
+dans la surprise heureuse qu’il lui causait.
+
+Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre, quand elle entendit derrière
+elle un pas pressé, une voix émue:
+
+--Madame..., excusez-moi..., j’oubliais...
+
+--Quoi donc, mon enfant?
+
+--De vous rendre cette image trouvée dans le wagon. Je l’avais mise dans
+mon paroissien..., et... j’ai prié pour lui...
+
+Une quinzaine de jours auparavant, c’eût été pour Jeanne un très grand
+sacrifice de renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour duquel s’était
+cristallisé son premier enthousiasme. Maintenant, elle savait qu’Alexis
+Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune fille... Dans sa naïveté,
+elle s’imaginait qu’elle n’avait pas le droit de garder son portrait...
+Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable au moment de s’en
+séparer.
+
+Mme Brumme prit le mince rectangle que lui tendaient les petits doigts
+bruns imperceptiblement frémissants; elle regarda une minute les traits
+chéris d’Alexis, son joyeux, son éphémère sourire de vivant, mélancolisé
+sur cette image... (car elle ne se blasait jamais de cette
+contemplation). Puis, relevant les yeux avec un soupir:
+
+--Gardez-la, mon enfant; elle est bien placée entre vos mains... Et
+continuez à prier pour lui... C’était mon enfant, voyez-vous,
+c’est-à-dire toute ma joie, comme vous étiez celle de votre
+grand-père...
+
+--Oh! madame...
+
+Cette faible exclamation renfermait toute la reconnaissance et la pitié,
+tendrement fondues ensemble, dont son cœur débordait.
+
+Il était très heureux que, là-bas, dans le salon cerise, Mme Ferval et
+ses filles fussent encore accaparées par les dernières visiteuses:
+qu’aurait-on pensé en apercevant tout à coup ce tableau inattendu:
+Jeanne redevenue pour un instant la _Jeannette_ primesautière et câline
+de grand-père et de Maryvonne, appuyant son front contre l’épaule de Mme
+Brumme?... ses cheveux bruns effleurant la joue de cette dernière,
+comme, jadis, les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie dans son
+cou, l’avaient caressée de leur douceur tiède et soyeuse...
+
+
+
+
+IX
+
+JEANNETTE MANQUE DE CŒUR
+
+
+--Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là, en déroulant sa serviette
+pour le déjeuner du matin; il me semble que le règlement de cette
+succession n’avance guère?...
+
+Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse d’imperceptibles feuilles de
+thé, son mari fit entendre ce léger toussotement qui correspond à une
+constriction nerveuse du gosier.
+
+--Tu ne réponds pas?... fit-elle avec étonnement.
+
+Georgette et Marie-Louise levèrent aussi des yeux interrogateurs
+au-dessus des tartines qu’elles beurraient.
+
+--C’est que, fit M. Ferval, se résignant à brûler ses vaisseaux, M.
+Plémeur n’a rien laissé...
+
+--Et sa maison?
+
+--Elle était hypothéquée, pour la totalité de sa valeur.
+
+La petite cuiller que tenait Mme Ferval retomba brusquement sur la
+soucoupe.
+
+--Depuis quand le sais-tu?
+
+--Mais, je ne l’ai jamais ignoré...
+
+--Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit?
+
+--Les nouvelles désagréables s’apprennent toujours assez tôt.
+
+--Je dois convenir que celle-ci est du nombre! Voilà donc Jeanne
+complètement à notre charge!...
+
+--Chut! pria-t-il en agitant sa main pâle et grasse.
+
+Jeanne rentrait à ce moment... Elle revenait de l’église
+Saint-Nicolas-des-Champs, où elle avait assisté à la messe de huit
+heures. Son visage reflétait encore la douceur et la confiance d’une
+fervente prière.
+
+Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris et le foyer paternel, la
+_petite sauvageonne_ commençait à s’apprivoiser. Elle circulait seule
+dans le quartier, principalement pour se rendre à l’église, car elle
+n’accompagnait pas Mme Ferval et ses filles à la _messe des
+paresseuses_; malgré l’affection que son père eût été prêt à lui
+témoigner, malgré la bonne volonté amicale de Marie-Louise, sa vie
+restait effectivement en dehors de celle du reste de la famille.
+
+Mme Brumme avait contribué, pour une grande part, à dissiper le premier
+effarement de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie un peu
+farouche derrière lequel se retranchait sa véritable personnalité.
+Jeanne était allée plusieurs fois passer l’après-midi chez Mme Brumme;
+elle y avait rencontré les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce si
+simple, si sincère, avait été pour elle une révélation. Au contact de
+ces jeunes filles aimables, elle sentait fondre peu à peu sa timidité,
+entrevoyant des paradis, jusqu’alors insoupçonnés, d’amitiés juvéniles.
+
+Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous, toute rafraîchie par la
+prière, et son petit visage un peu terne, sa modeste personne endeuillée
+en recevaient le touchant éclat d’une violette des bois sous la rosée.
+Déjà plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle s’avançait pour
+embrasser son père, saluer sa belle-mère... Mais le regard de celle-ci
+lui rendit sa gaucherie des premiers jours. A peine Jeanne faisait-elle
+demi-tour pour aller ôter son chapeau avant de s’asseoir à table, Mme
+Ferval reprit, avec un frémissement irrité dans la voix:
+
+--Est-il indiscret de demander _comment_ M. Plémeur s’est ruiné?
+
+--Nullement, ma chère amie, car cela est tout à son honneur.
+
+Et M. Ferval poursuivit, avec le désir visible de couper court aux
+récriminations:
+
+--Le frère cadet de M. Plémeur était un de ces êtres aventureux, un peu
+_brouillons_, toujours occupés à monter brillamment _une superbe
+affaire_... Quand Alain Plémeur mourut, assez brusquement, mon beau-père
+accepta, sans hésiter, sa succession, qui se chiffrait par un passif
+relativement considérable... Il ne voulait pas que le nom familial
+demeurât entaché d’insolvabilité.
+
+--Pur _don-quichottisme_!... Loin de l’admirer, je trouve coupable, moi,
+ce _beau geste_ qui, somme toute, réduit sa petite-fille à l’indigence
+_et nous la laisse sur les bras_!
+
+L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans l’irritation, des expressions
+assez vulgaires.
+
+--Pardon!... Jeanne étant _ma fille_, il n’y a aucune raison pour
+qu’elle soit plus _indigente_ que _sa sœur_ Georgette...
+
+L’époux débonnaire venait de manifester, dans cette réponse, une
+sévérité inattendue... Et son visage refléta soudain l’autorité presque
+majestueuse du véritable chef de famille.
+
+--Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval, un instant interdite par
+l’éclatante justesse de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur, dicté
+par un orgueil de famille qui n’a pas lieu d’être chez d’obscurs
+bourgeois, fut, en réalité, une indélicatesse envers nous,... et envers
+l’enfant qu’il prétendait aimer!...
+
+--Oh! madame, je ne peux vous laisser parler ainsi de mon cher
+grand-père... On voit que vous ne l’avez pas connu... Un orgueilleux!...
+lui si modeste et si simple!... Mais, comme il me le disait souvent,
+point n’est besoin de porter un grand nom pour avoir le culte de
+l’honneur... Quant à moi, il a été à la fois mon aïeul, mon père, ma
+mère... et vous dites _qu’il prétendait_ m’aimer!
+
+Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger, venait d’entendre les
+dernières paroles échangées, et cette protestation avait jailli
+spontanément de son cœur...
+
+Marie-Louise et Georgette la regardaient avec une vive curiosité,
+surprises de voir l’émotion la transfigurer un instant.
+
+--Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle, et n’admets nullement vos
+leçons, repartit Mme Ferval avec hauteur.
+
+--Cependant, madame...
+
+--Il suffit, mon enfant, intervint son père; le sentiment qui t’anime
+est louable,... mais...
+
+--Oh! si vous lui donnez raison, interrompit Mme Ferval avec un violent
+dépit. Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit mine de se lever de
+table. Mais, à ce moment, Jeanne étouffa une douloureuse exclamation:
+
+--Papa, qu’avez-vous? Voyez, madame, mon père se trouve mal!
+
+L’altération du visage de M. Ferval était frappante en effet; ses traits
+soudainement pincés, l’expression anxieuse de son regard, sa pâleur
+devenue de la lividité, tout révélait en lui une de ces souffrances
+indéfinissables et profondes, que le mot d’_angoisse_ peut seul
+exprimer.
+
+--Que vous arrive-t-il donc, mon ami?... questionna plus doucement Mme
+Ferval.
+
+Il eut ce geste instinctif mi-impérieux, mi-suppliant, qui semble
+écarter les paroles comme des mouches importunes.
+
+--Rien... J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement...
+
+--Mais où souffrez-vous?...
+
+Il indiqua silencieusement sa poitrine, que soulevait un souffle court
+et haletant.
+
+--Voilà votre œuvre, mademoiselle! murmura Mme Ferval en se tournant
+vers Jeanne.
+
+Ce reproche était, certes, injuste; la discussion qui venait à peine de
+s’ébaucher n’eût pas suffi à expliquer le soudain et violent malaise
+auquel son mari devait, en effet, être sujet. L’état de santé de ce
+dernier résultait, en réalité, d’un genre de vie contraire à son
+tempérament: claustration, le jour, dans les bureaux surchauffés d’une
+banque, et, le soir, trop fréquemment, dans les salles de spectacles et
+les salons où il lui fallait accompagner ces dames... soucis constants
+engendrés par cet obsédant besoin de _paraître_ qui était loin
+d’épargner son intérieur.
+
+Évidemment, quand la pauvre machine humaine est arrivée à un certain
+degré de tension et d’usure, il suffit du moindre heurt pour y jeter la
+perturbation.
+
+Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par les paroles de sa belle-mère, au
+point le plus sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître si vite,
+hélas! ce grand-père qui l’avait tant aimée, qu’elle ne possédait plus
+l’heureuse incrédulité de son âge, relativement à l’idée de la mort...
+Tandis que Mme Ferval, Marie-Louise, Georgette s’empressaient d’aller
+chercher de l’éther, des sels, pour soulager le malade, Jeanne restait
+debout, sans oser intervenir par un mot ni par un geste, ce qui lui
+valut de sa belle-mère cette nouvelle apostrophe:
+
+--Vous feriez mieux de vous retirer, mademoiselle, que de rester plantée
+comme un terme, à contempler le mal que vous avez causé.
+
+M. Ferval fit un geste, comme pour défendre sa fille. Mais il n’en eut
+pas la force, et une contraction si douloureuse parut sur son visage,
+que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt afin d’éviter tout nouveau débat.
+
+Cependant, M. Ferval se remit assez promptement; il n’aimait pas à
+consulter les médecins, et sa femme ne l’y engageait que du bout des
+lèvres, appréhendant les conseils de mise à la retraite et de vie
+rustique...
+
+«Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle à ses amies; mais je me
+dois à mes filles! Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent
+à Paris... D’ailleurs, mon mari lui-même aurait, au bout de huit jours,
+la nostalgie de son bureau!...»
+
+Leur vie continua donc, toute semblable en apparence... Mais la
+situation de Jeanne devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis
+de sa belle-mère; à l’indifférence du début, succédait, chez celle-ci,
+une hostilité mal déguisée: Jeanne ne possédait rien en propre, Jeanne,
+entièrement à la charge de son père, léserait Georgette, dont le futur
+mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante; car, dans le monde
+d’arrivistes et de parvenus où Mlle Georgette déployait ses précoces
+talents, les prétendants, jeunes ou mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du
+chiffre de la dot.
+
+La _petite sauvageonne_ se renferma plus que jamais en elle-même. Les
+affectueuses invitations de Mme Brumme se heurtèrent désormais à une
+soudaine et obstinée résolution. Certes, il lui fallut du courage, le
+jour où elle refusa d’aller passer la journée à Bourg-la-Reine, chez
+Mlles Marnière... Revoir une maison qui n’eût pas six étages, des arbres
+ailleurs que sur les boulevards, des fleurs, non plus coupées, entassées
+dans les petites voitures, mais vivantes dans la terre d’un jardin!...
+Entendre la belle et bonne musique promise par Marguerite!... Puiser à
+sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette mettait à sa disposition!...
+tout cela, d’avance, avait composé dans son imagination une de ces fêtes
+naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice; mais elle avait bravement
+renoncé à ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine de sa lèvre, et
+faisant: _non, non_ de la tête, comme un enfant buté qui se retient de
+pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme elle-même ne purent en obtenir
+davantage.
+
+Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable fièvre studieuse; on
+eût dit, à la voir, une de ces candidates préparant des examens,
+desquelles on peut dire, comme dans l’Écriture: _Elles ont des yeux et
+ne voient point, des oreilles et n’entendent point_...
+
+Elle avait employé une partie de l’argent de ses étrennes à l’achat
+d’une _Méthode d’anglais appris sans maître_, avec la prononciation
+figurée à côté de chaque mot, et, dans ses nombreux moments de solitude,
+elle l’étudiait assidument.
+
+De temps en temps, elle correspondait avec l’abbé Lejal; et, comme
+personne, à la maison, ne s’intéressait à cette correspondance, elle
+pouvait ainsi, librement, demander et recevoir les conseils qui lui
+étaient nécessaires dans sa situation.
+
+ * * * * *
+
+Il est six heures du soir, M. Ferval descend pesamment les marches du
+_Crédit Mâconnais_; il songe avec appréhension aux _plaisirs_ qui
+l’attendent ce soir, et qui vont porter à son comble la fatigue de la
+journée: dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée artistique à
+_Théâtrette_, société de très jeunes amateurs, où Mlle Georgette doit
+faire de sensationnels débuts. Son regard nostalgique embrasse le
+va-et-vient du boulevard... Le trottoir poudroie au soleil couchant...
+Bureaux et magasins commencent à y déverser un premier flot d’employés
+des deux sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels se mêle la
+théorie non moins affairée des Parisiennes qui ont élevé les visites,
+les conférences, les lunchs dans les maisons de thé à la hauteur d’un
+devoir d’état. Il eut un mouvement de surprise en voyant se détacher de
+la foule des passantes une frêle silhouette d’orpheline en deuil, avec
+un pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers beaux jours semblait
+railler cruellement le crêpe défraîchi: sa fille Jeanne était devant
+lui; et vraiment, à la maison, il avait si peu le loisir de la voir, il
+lui parlait avec tant de contrainte, que cette subite mise en présence
+lui fit l’effet d’une rencontre après une longue absence. Un sourire
+presque gai détendit son visage lassé:
+
+--Toi, Jeannette!... Tu es devenue Parisienne à ce point?
+
+Le petit visage au teint cuivré, aux yeux bruns d’émail, se leva
+timidement vers lui:
+
+--J’avais quelque chose à vous dire, papa... Alors, j’ai préféré...
+venir au-devant de vous...
+
+La physionomie de M. Ferval se rembrunit aussitôt; il craignait quelque
+plainte au sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir.
+
+--Qu’y a-t-il donc? murmura-t-il.
+
+La contraction pénible de ses traits n’échappa point à Jeanne, non plus
+que son teint blafard au grand jour, sa démarche appesantie, la fatigue
+profonde que trahissait toute sa personne, d’apparence robuste, mais
+légèrement voûtée.
+
+--Il ne se passe rien, père, mais j’ai quelque chose à vous demander,
+répondit-elle aussitôt, sans que son impénétrable physionomie de _petit
+sou de cuivre_ révélât son véritable sentiment.
+
+Il la regarda curieusement et toujours un peu anxieusement. Par la
+logique des circonstances, qui avaient fait d’elle, uniquement,
+_l’enfant de son grand-père_, sa fille était pour lui une énigme.
+«Taciturne et sournoise», lui assurait-on; «timide et dépaysée»,
+pensait-il plus justement. Elle osait donc enfin lui exprimer un désir.
+
+Le père et la fille, qui avaient fait quelques pas côte à côte, se
+trouvaient devant la vitrine d’un élégant marchand de chaussures... M.
+Ferval reporta machinalement les yeux, de ces coquets souliers de luxe,
+de ces fines bottes cambrées, dont le cuir délicat empruntait les
+nuances les plus recherchées, aux chaussures fatiguées de la
+pauvrette... Elle lui apparut clairement comme une de ces Cendrillons de
+la vie réelle, que n’effleure nulle baguette de fée, et dont le fils du
+Roi n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux... Le père de Jeanne
+supposa que celle-ci désirait un peu d’argent pour son habillement...
+Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux, sa modeste garde-robe
+n’avait pas été renouvelée!...
+
+--Tu as bien fait, ma chérie, de venir me trouver, dit-il avec bonté; il
+n’est que juste que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux de ta
+sœur... Peux-tu attendre jusqu’à la fin du mois? reprit-il plus
+soucieux, en songeant aux lourdes charges dont la façade mondaine de
+leur vie grevait ses appointements.
+
+Mais Jeanne rougit en répondant avec vivacité:
+
+--Oh! père, ce n’est pas cela! J’ai encore la moitié des cinquante
+francs que vous m’avez donnés pour mes étrennes.
+
+--Pauvre enfant! Dis-moi ce que tu désires.
+
+Affectueusement, il prit la petite main gantée de noir et la passa sous
+son bras. Pour quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment et
+publiquement père et fille.
+
+Jeanne se souvint du temps où grand-père Plémeur, tout fier, la
+promenait à son bras, sur le quai de l’Odet ou dans les allées de
+Locmaria... Une impression de douceur confiante lui effleura le cœur.
+Mais, se ressaisissant aussitôt, elle dit très vite, comme une leçon
+apprise:
+
+--Papa, je viens vous demander la permission de me placer en Angleterre.
+
+Devant cette requête inattendue, M. Ferval demeura interdit un instant.
+
+--Pourquoi en Angleterre? murmura-t-il.
+
+--Mais... parce que c’est là qu’on me propose un emploi...
+
+--Tu en cherchais donc un sans me le dire?
+
+Le reproche contenu dans cette question lui fit un peu courber la tête.
+
+--J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal... murmura-t-elle; et justement
+un ménage anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes, désire une jeune
+fille pour tenir compagnie à la dame et s’occuper de l’intérieur...
+Alors, papa, si vous vouliez me le permettre...
+
+Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé qui avait ému Mme
+Brumme; mais elle le détourna bien vite; comme si elle eût craint d’y
+laisser surprendre sa véritable pensée, quand M. Ferval l’interrompit
+avec une gravité un peu anxieuse:
+
+--Réponds-moi franchement, Jeannette. Est-ce parce que tu te trouves
+malheureuse chez nous que tu désires t’exiler?
+
+--Père, je ne suis malheureuse que d’une chose: c’est d’avoir perdu mon
+cher bon-papa... Et si je cherche à gagner ma vie, c’est bien naturel:
+je vais avoir dix-neuf ans!...
+
+Il la regarda un instant, si jeune et si touchante dans son humble
+deuil. Il n’avait pas de dot à lui donner; la résolution prise par elle
+était donc très sage.
+
+--Soit, concéda-t-il; je pourrai, d’ici quelque temps, te faire débuter
+dans les bureaux du _Crédit Mâconnais_... Tu continuerais ainsi à vivre
+près de nous.
+
+La petite moue de Jeanne s’accentua, tremblotante et puérile, tandis
+qu’elle murmurait, les yeux sur le macadam:
+
+--Avec grand-père, j’ai lu tous les romans de Dickens... Et, depuis ce
+temps-là, j’ai envie de connaître l’Angleterre...
+
+--Ah! si c’est pour ton plaisir...
+
+Il y avait dans l’accent de M. Ferval une soudaine froideur. Certes, les
+minutes auraient été bien courtes où ce père et cette fille, presque
+inconnus l’un à l’autre, goûtèrent l’illusion de marcher côte à côte, le
+cœur à l’unisson... Déjà, la petite main, cachée dans son terne gant
+noir, n’effleurait plus qu’à peine le bras sur lequel, tout à l’heure,
+elle se blottissait avec confiance.
+
+--S’il vous plaît, père, insista Jeanne dont la physionomie close,
+indéchiffrable, les paupières et les coins des lèvres abaissés
+semblaient plus que jamais ceux d’une fillette butée; s’il vous plaît,
+permettez-moi de profiter _du vent qui souffle_, comme disait
+grand-père. Mrs Littlebee attend une prompte réponse... Tenez, voici la
+lettre de M. l’abbé...
+
+Il la prit et la glissa dans sa poche:
+
+--C’est bien, mon enfant... Nous verrons, murmura-t-il, soucieux et
+perplexe.
+
+Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions, ils firent quelques pas en
+silence. Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une certaine hésitation:
+
+--Il est inutile que nous rentrions ensemble... Mieux vaut ne pas parler
+de notre entretien à la maison, car j’ai besoin d’y réfléchir
+sérieusement avant de prendre une décision.
+
+Jeanne retira vivement sa main: elle sentait trop bien que sa belle-mère
+aurait vu dans sa démarche une feinte pour se faire protéger par son
+père... Peut-être leur commune rentrée au logis eût-elle occasionné
+quelque discussion funeste à la santé de ce dernier... Et, tandis
+qu’elle se hâtait pour y arriver la première, elle s’affermit dans sa
+résolution de gagner sa vie en s’exilant du foyer paternel.
+
+ * * * * *
+
+Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait, pour la dernière fois de la
+saison. En ce jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation pouvait
+prendre un tour plus familier.
+
+--Oui, madame, ma belle-fille est partie hier matin pour l’Angleterre,
+répondit-elle à une question de Mme Brumme.
+
+--Pauvre enfant! J’aurais bien voulu l’embrasser avant son départ.
+
+--Oh! chère madame, c’est une nature vraiment déconcertante... Non
+seulement elle a _voulu_ partir,... mais elle l’a fait avec une
+insouciance... et, pour tout dire, avec un manque de cœur frappants! Je
+ne parle pas de moi; nous n’avons pas sympathisé un seul instant... Mais
+son père, ses sœurs! (car ma fille Marie-Louise a été pour elle une
+véritable sœur...) Pas un mot de regret, pas une larme!... Et une
+détermination, un sang-froid pour préparer ce départ sous main.
+
+--Elle est peu expansive; cependant, je la crois sensible et
+affectueuse, dit pensivement Mme Brumme, qui se souvenait avec émotion
+de leur premier entretien, terminé en quelque sorte sous les auspices
+d’Alexis, par un pacte de si douce confiance.
+
+--Chère madame, j’ai tort peut-être de porter atteinte à vos charitables
+illusions; mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle pas tenu à
+vous faire ses adieux?... Vous vous étiez montrée si bonne pour elle!...
+
+--Qui sait? murmura la mère d’Alexis, sans achever tout haut sa pensée.
+
+Depuis la mort de son fils, elle était trop accoutumée à vivre, pour une
+grande part, dans le monde invisible de l’âme, pour baser uniquement ses
+jugements sur les apparences. Le nom de _Jeanne_ venait d’amener dans
+son esprit un rapprochement qui eût semblé bizarre, mais qui, pour elle,
+éclairait d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre. Quand
+_Jehanne_--celle de Domrémy--quitta son village et sa famille, elle
+s’abstint d’aller embrasser sa compagne préférée, qui ne put le
+comprendre ni s’en consoler... _Elle l’aimait trop_; son secret lui
+aurait échappé...
+
+Or, Mme Brumme était persuadée que, sous l’indifférence et la froideur
+apparentes de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de tristesse,
+d’abnégation peut-être, qu’elle eût craint de laisser deviner à des yeux
+clairvoyants. Et, maternellement attendrie, sa pensée suivait à distance
+la petite voyageuse en deuil, qui venait de s’envoler brusquement, comme
+une hirondelle...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+UN NEVEU D’AMÉRIQUE
+
+
+Mme Brumme fixe son regard, un instant illusionné, sur la table où elle
+vient de disposer elle-même deux couverts, avec cette délicate
+coquetterie qui est le poème en action de l’hospitalité. La nappe, dont
+les broderies ajourées se détachent sur le transparent rose pâle, semble
+rebrodée de teintes plus vives par une jonchée d’œillets naturels et de
+pétales de roses. Dans la petite jardinière d’argent ciselé, qui en
+décore le milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances vertes, des
+roses d’un rouge-cerise. D’un rouge plus vif encore, minuscules et mates
+comme des perles de corail, les fraises des bois s’élèvent en pyramide
+dans leur coupe de cristal, tandis que la neigeuse blancheur d’une crème
+fouettée emplit la coupe jumelle. Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses
+divers compartiments, offre ces ingénieuses combinaisons par lesquelles
+une maîtresse de maison flatte la vue autant que le goût de ses invités.
+Enfin, devant l’assiette du convive attendu, s’alignent trois verres,
+dont une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié qui doit
+s’asseoir à cette table, habituellement si frugale?... Oui, une minute,
+elle a un éblouissement, la pauvre mère! N’est-ce pas son Alexis, joyeux
+et reconnaissant des gâteries maternelles, qui va venir, comme jadis,
+entre deux voyages d’affaires?... Ou plutôt, depuis deux ans déjà que
+sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui qui a fait généreusement son
+devoir sur les champs de bataille où la mort fauchait notre belle
+jeunesse: à la Marne, sur l’Yser, à Verdun?... et qui, blessé, glorieux
+convalescent, décoré de la Légion d’honneur, va être rendu enfin à sa
+tendresse?...
+
+Durant toute la matinée, elle s’est sentie rajeunie et presque heureuse,
+en vaquant à ses préparatifs pour fêter le jeune blessé; elle a choisi,
+d’instinct, les mets, les friandises, les vins préférés d’Alexis. Mais,
+en regardant cette table préparée avec amour, elle éprouve maintenant
+une poignante amertume: hélas! non, ce n’est pas son fils qu’elle
+attend! Plus jamais. Plus jamais ici-bas! Et quelque chose se déchire
+dans son cœur: quatre années ne sauraient user la douleur d’une mère!...
+D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt en pensant à la presque sœur de
+sa jeunesse, à sa cousine Geneviève, disparue elle aussi de ce monde:
+«Oui, Geneviève, songe-t-elle, oui, mon amie, j’accueillerai
+maternellement ton fils, afin qu’il sente moins le vide de ton absence».
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Bonjour, tante Marie!...
+
+--Bonjour, mon cher enfant!...
+
+Ce jeune homme, pâli par de longues semaines de souffrances, cette femme
+en noir, dont la blessure est plus inguérissable, échangent un regard où
+se traduit une émotion contenue, mais profonde, chez elle surtout, en
+revoyant le compagnon d’enfance d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble
+pas à son cousin; cependant, sa taille moyenne, élégante et svelte, en
+évoque la silhouette. Sa mise fort soignée a pour caractéristique une
+sobriété de bon goût: la perle fine épinglant la soie feuille-morte de
+sa cravate, le petit trait rouge du minuscule ruban liserant sa
+boutonnière sont les deux seules notes qui tranchent, bien discrètement,
+sur la neutralité de l’ensemble.
+
+Le physique de Maurice a plus de charme que de beauté; ses yeux, d’un
+gris changeant, offrent cette coupe légèrement relevée vers les tempes,
+qui prête à la finesse ironique du regard... Si ses traits manquent de
+régularité classique, ce nez bref aux narines mobiles et expressives,
+cette moustache brune aux pointes blondissantes, ombrageant une bouche
+fraîche et spirituelle, composent un visage agréable sans banalité.
+
+--Ma bonne tante!
+
+Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a besoin, lui aussi, de se
+faire illusion, car bien à plaindre est celui dont le retour à la vie ne
+cause plus de joie à personne!
+
+Mais, dans la salle à manger, quelques instants plus tard, l’aspect de
+la table parée en son honneur lui arrache un murmure de surprise émue:
+
+--Chère tante, je devrais vous gronder... Toutes ces gâteries sont
+prohibées en temps de guerre...
+
+--Oui, mon petit; mais, _à vous_, ces gâteries sont dues et réservées.
+
+La conversation ne tarda pas à s’engager, pleine de naturel et
+d’affectueuse confiance.
+
+Mme Brumme éprouvait maintenant cet apaisement, cette douceur qui
+succèdent souvent à une appréhension douloureuse... Deux absents, deux
+invisibles lui souriaient, de l’immatériel sourire des âmes...
+
+N’était-il pas juste et harmonieux que la mère d’Alexis accueillît le
+fils de Geneviève?...
+
+Sans phraséologie aucune (car la simplicité distingue ceux qui ont agi
+et souffert), Maurice se révélait généreux et vaillant, comme toute
+cette génération dent la guerre est venue révéler la haute valeur
+morale. Il regrettait que ses blessures eussent provoqué son retour à la
+vie civile; du moins sa science d’ingénieur serait-elle employée
+utilement dans l’une de nos usines travaillant pour l’aviation, cette
+_cinquième arme_ qui, selon lui, serait un des principaux instruments de
+la victoire. Une autre de ses convictions, c’était le rôle libérateur
+que les États-Unis d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer
+prochainement. Il parlait de ce pays, non pas d’après l’observation
+superficielle du voyageur, mais avec l’intelligente sympathie de l’hôte
+qui, pendant plusieurs années, a vécu de la vie d’un autre peuple,
+partagé ses travaux, compris ses aspirations.
+
+ * * * * *
+
+--Certains plaisantent ou murmurent des lenteurs de l’_Oncle Sam_...
+Moi, je vous dis, ma chère tante, que l’heure de son intervention est
+déjà marquée. L’Amérique _ne peut pas_ rester en dehors de cette guerre,
+qui doit, fatalement, grouper d’un seul côté tout ce qu’il y a de juste
+et de généreux dans le monde... Naturellement, reprit-il, le mot de
+Théophile Gautier sera toujours vrai: _On bat maman! j’accours..._ (Et
+nos religieux en exil l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas,
+actuellement, quand cela dépendrait de moi, vivre et travailler ailleurs
+qu’en France... Mais, après la guerre, je compte retourner chez nos amis
+de là-bas, où je retrouverai ma situation. J’étais déjà à demi _Yankee_,
+vous savez, dit-il, en découvrant dans un attrayant et fin sourire la
+blancheur nacrée d’une admirable denture.
+
+Et, devant Mme Brumme attentive, il se mit en devoir de justifier ses
+sympathies, par un éloge raisonné. Les voyageurs en chambre avaient-ils
+assez abusé, avant la guerre, des jugements clichés, englobant sous la
+dénomination de «marchands de porc salé» tous les «rois _industriels_»
+dont s’enorgueillissait la grande république! Comment ne pas rendre
+justice à la patrie d’Edison, où les sciences trouvaient une application
+souvent géniale? On y rencontrait, comme ailleurs, une élite
+intellectuelle, plus restreinte sans doute... Mais nos artistes y
+étaient appréciés, fêtés princièrement. Et puis, c’était encore une
+erreur de ne voir que le monceau d’or des fortunes célèbres... Tout le
+monde ne devenait pas milliardaire; la classe moyenne existait. Il était
+incontestable que l’appât de gains plus élevés, voire le mirage
+légendaire des anciens _Eldorados_, valait au Nouveau Monde beaucoup de
+ses fils d’adoption... Mais, dans ce pays neuf, chez ce peuple jeune et
+agissant, il semblait que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il
+manifeste parmi les civilisations vieillies... Là, pas d’Harpagons aux
+doigts crochus, mais de magnifiques parvenus dotant le monde de
+bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, exerçant royalement la
+charité...
+
+--Ainsi donc, songea tout haut madame Brumme comme conclusion à cette
+apologie, tu continueras à vivre en Amérique... Tu t’y marieras, sans
+doute?
+
+--Non, ma tante; rappelez-vous ce que je vous écrivais avant la
+guerre... Si charmantes que soient les Américaines, je ne choisirai pas
+ma femme parmi elles... Tenez, en août 1914, sur le paquebot qui me
+ramenait en France, j’ai voyagé avec une jeune New-Yorkaise de
+vingt-trois ans, très jolie, très intelligente, dont l’expérience et le
+_contrôle d’elle-même_, comme elles disent, étaient quelque chose
+d’admirable et de déconcertant. Elle avait étudié la médecine, la
+philosophie. Et la co-éducation lui avait donné le regard tranquille et
+intrépide d’un jeune Anglo-Saxon... Tante Marie, reprit Maurice avec ce
+demi-sourire dont un rêveur se croit tenu de railler un peu ses songes,
+je la cherche toujours, ma perle introuvable... Si vous saviez!... J’ai
+usé de ruses presque coupables... J’ai eu des _marraines de guerre_ qui
+m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, des tricots... Je distribuais
+leurs dons à de pauvres hères sans marraines... Je lisais et relisais
+leurs lettres, avec le désir sincère d’y épeler les premiers mots de ma
+destinée sentimentale... Mais je n’ai rien trouvé qui me satisfît!...
+L’une manquait d’orthographe; une autre _faisait du style_... La
+troisième laissait trop transparaître son espoir de trouver un mari...
+et acheva de se perdre dans mon esprit en m’adressant sa photographie
+sur carte postale.
+
+--La pauvrette manquait de beauté? taquina doucement Mme Brumme.
+
+--Moins que de prudence et de modestie, riposta vertement Maurice.
+Qu’une jeune fille livre son image à un inconnu, c’est une inconséquence
+que rien n’autorise... Une chance me restait, poursuivit-il en souriant:
+le roman classique de l’infirmière et du blessé... J’ai, en effet, aimé
+mon infirmière... Seulement, c’était une femme de cinquante ans, qui
+avait perdu deux fils à la guerre et soignait les blessés en souvenir
+d’eux.
+
+Il fit pirouetter entre ses doigts un des œillets roses de la nappe, et
+d’un ton câlin, persuasif:
+
+--Ma tante, vous devriez vous occuper de mon mariage.
+
+--Tu es trop difficile!
+
+--Peut-être... Eh bien, je ferai des retouches à mon rêve.
+
+Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, Mme Brumme songeait déjà aux
+familles qu’elle connaissait.
+
+Les Ferval?...
+
+Quelques semaines auparavant, M. Ferval venait de succomber brusquement
+à l’angine de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs années. Il
+n’avait pas revu sa fille Jeanne, placée en Angleterre, cette singulière
+enfant que Mme Brumme avait cru «apprivoiser» et dont elle ne savait
+plus rien.
+
+Bien que Mme Ferval fût désireuse de marier ses filles, le moment eût
+été mal choisi pour entamer des pourparlers matrimoniaux. D’ailleurs,
+Mme Brumme appréciait médiocrement l’éducation dite «moderne» que
+synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, Mlle Georgette Ferval,
+actuellement âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le bonheur de son
+jeune cousin, et sa pensée se fixa tout naturellement sur Marguerite et
+Henriette Marnière.
+
+--Je connais, murmura-t-elle en reprenant le mot de Maurice, deux
+perles..., deux sœurs... Mais...
+
+--Une paire de boutons d’oreilles! badina-t-il avec un accent joyeux.
+Des jumelles, peut-être?
+
+--Non; elles sont même assez différentes.
+
+Et Mme Brume se laissa aller à esquisser ce que les peintres de mœurs
+appellent «un crayon» de ces charmantes figures de vierges sages.
+
+--Remarque bien, conclut-elle, qu’elles sont agréables, mais non pas
+belles.
+
+--Qu’importe, si l’une d’elles me plaît... et m’accepte? Ne
+pourriez-vous me montrer leurs portraits? ajouta-t-il; j’ai beaucoup
+étudié les signes de la physionomie et je me flatte de déchiffrer un
+visage à première vue...
+
+--Je ne possède que leurs photographies de premières communiantes.
+
+--Alors, je me récuse, chère tante; ce jour-là toutes les fillettes se
+ressemblent comme des flocons de neige... Mais j’ai confiance en votre
+jugement: je crois à l’authenticité de vos perles... Ah! tante Marie,
+tante Marie, quelque chose me dit que je vous devrai le bonheur d’un
+foyer.
+
+On était au dessert; d’une petite bouteille à casque d’or le vin
+mousseux avait coulé dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment,
+tenait élevé entre ses doigts...
+
+--Je bois à la France!... A vous, ma tante!... Et, ajouta-t-il avec son
+joli sourire de sentimental railleur, à ma perle inconnue!...
+
+
+
+
+II
+
+GIROFLÉ-GIROFLA
+
+
+Mme Marnière, en vérité, avait pris cette lettre sans défiance... Elle
+n’avait nullement ressenti cet avertissement intime qui murmure au fond
+du cœur: «Tu vas souffrir!»
+
+C’était, il est vrai, par un de ces radieux matins d’été où la gloire du
+soleil se tempère d’une brise quasi printanière, et où, de toutes
+choses, émane ce charme pénétrant et doux qu’on exprime couramment en
+disant: _Il fait bon._
+
+Mme Marnière était allée à la grille du jardin ouvrir la boîte où le
+facteur déposait le courrier. Il n’y avait que des journaux, et une
+lettre dont l’enveloppe toujours filetée de noir et la suscription lui
+apprirent aussitôt la provenance.
+
+«De Mme Brumme», se dit-elle avec un tranquille et amical sourire.
+
+Elle revint lentement vers la maison.
+
+Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec son parterre de simples
+fleurs harmonieusement nuancées, au centre desquelles s’élevaient, comme
+pour revendiquer leur royauté, trois beaux rosiers en pleine floraison.
+
+En bordure d’une allée latérale, les plantes potagères présentaient un
+coup d’œil qui n’était pas non plus sans agrément pittoresque.
+
+Ce n’est qu’aux _snobs_ qu’il a fallu la plume d’une grande dame pour
+révéler la poésie des fruits et des légumes. Un cerisier encore paré du
+corail de ses dernières cerises, un poirier dont les fruits commençaient
+à grossir, un mirabellier chargé de prunes dorées représentaient le
+_verger_ dans ce jardin de peu d’étendue, mais où aucune parcelle de
+terrain ne restait inemployée.
+
+Un jardinier de la localité venait y effectuer périodiquement les
+travaux nécessaires. Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient
+de l’entretenir dans leurs moments de loisir; occupation de plein air
+qui procurait aux deux sœurs l’occasion d’un utile et sain dérivatif à
+leur vie studieuse.
+
+La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, d’un
+blanc lumineux, dans la clarté du matin, avec son toit de tuiles roses
+et ses persiennes vert clair, était de celles où le bonheur semble
+habiter.
+
+Mais, de fait, après une vie conjugale toute de pardon, d’abnégation,
+d’austère sacrifice, le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde
+Marnière, en la personne de ses deux filles, bonnes, charmantes, dont la
+santé pleinement raffermie ne lui causait plus aucune inquiétude, et
+qui, avec tant de belle et vaillante humeur, s’acheminaient vers leur
+avenir de célibat et de travail?
+
+Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui parvenaient les sons du piano
+de Marguerite, qui, à la fois professeur et élève, sans cesse
+progressant et sans cesse entraînée vers la perfection musicale, prenait
+dès le matin possession de son cher instrument.
+
+Henriette était allée faire son cours dans un pensionnat du voisinage,
+où, depuis la dernière rentrée, elle enseignait la littérature et
+l’histoire... mais, au bas du petit perron de pierre, elle avait laissé
+sur un siège, comme un gage de sa chère présence, la capeline de paille
+qu’elle portait au jardin... Sur une table rustique, était posée la cage
+ouverte des tourterelles, qui, familières, picoraient çà et là. Ces deux
+jumelles aux pieds roses, au col beige fileté de noir, étaient un vivant
+rappel de Mme Brumme et de sa bonté: à la mort de l’institutrice
+octogénaire dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait eu à cœur
+d’exaucer les désirs de la pauvre vieille fille, en assurant le sort de
+ses petites compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées à leurs
+nouvelles protectrices, surtout à Henriette qui aimait tendrement les
+oiseaux.
+
+A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, s’enlevant de terre,
+avec cette grâce un peu lourde qui caractérise leur espèce, alla se
+percher sur la capeline d’Henriette.
+
+Oh! comme la vue de ce chapeau abandonné, de cet oiseau familier, aurait
+pu être navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer tout à l’heure!
+Mais la certitude contraire, jointe à la glorieuse musique dans laquelle
+passait, comme un souffle pur et passionné, l’âme de Marguerite,
+enveloppait Mathilde Marnière d’une atmosphère si douce, si
+réconfortante!... Elle en était à cette période de la maternité,
+secrètement amère pour les coquettes, mais où les vraies mères voient
+leur jeunesse renouvelée en la personne de celles qui leur sont plus
+chères qu’elles-mêmes. Moment unique, où, son œuvre d’éducatrice
+achevée, la mère encore jeune peut devenir l’amie de ses filles; se
+départir peu à peu de son autorité, parfois même éprouver, en la
+consultant, leur naissante sagesse. La bonne, la douce vie à trois!
+
+Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent qui se mêlent à ses
+bandeaux bruns, Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se sent l’âme
+plus juvénile qu’à trente; car son existence, alors, était bien
+assombrie. Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner le bonheur, son
+pieux souvenir se reporte, maintenant, avec une tendresse renouvelée,
+elle aussi... Ses filles, _leurs_ filles, dont l’une est la vivante
+image de son père, ne maintiennent-elles pas entre eux le lien que la
+mort n’a rompu qu’en apparence? Comment Mathilde pourrait-elle déplorer
+encore un mariage qui a fait d’elle une mère heureuse? Comment
+n’oublierait-elle pas certaines amertumes de sa vie de femme, pour ne
+plus voir dans l’époux défunt que le père de Marguerite et
+d’Henriette?... Au milieu de son bonheur intime, les doux souvenirs
+subsistent seuls... Et l’on peut dire _qu’il fait bon_ dans l’âme
+rafraîchie de Mathilde, comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.
+
+Elle monte les marches du perron, laisse les journaux sur la table du
+vestibule, et, sa lettre toujours au bout des doigts, entre dans la
+cuisine pour donner quelques instructions à Victorine, la bonne, presque
+vieille maintenant, qui a vu naître «les enfants».
+
+Cette Victorine est une femme à laquelle son teint de homard cuit, sa
+lèvre moustachue et le murmure grognon, indistinct, par lequel elle
+remplace, le plus souvent, le langage articulé, donnent un aspect
+rébarbatif. En fait, c’est un agneau sous une cuirasse d’hippopotame;
+une timide violette dans un buisson d’épines. Oui, en pleine «crise des
+domestiques», Mathilde Marnière a la chance d’ignorer l’énervant défilé
+des bonnes éphémères qui laissent à votre foyer la poussière des
+chemins..., et de posséder un des rares spécimens encore existants de la
+_fidèle servante_; combien d’Élisas, de Joséphines, de Félicités, ont
+passé chez sa belle-sœur Valérie tandis que l’immuable Victorine
+vieillissait à son poste, partageant silencieusement les affections, les
+peines, les joies de sa maîtresse!... Mais peut-être a-t-on les
+domestiques que l’on mérite?...
+
+Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, où Marguerite est au piano.
+Un corsage crème, légèrement échancré, laisse voir la nuque ambrée de la
+jeune fille, au-dessus de laquelle ses cheveux noirs forment un nœud
+souple et brillant; ses épaules effacées, sa taille haute et fine, ses
+mains déliées, qui parcourent le clavier avec maîtrise, composent un
+ensemble gracieux sans mièvrerie. On aperçoit, en profil perdu, sa joue
+colorée par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante de ses longs cils
+noirs... Et la mère, jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe à
+la dérobée d’un regard heureux et fier, tout en ouvrant tranquillement
+la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières lignes,
+elle tressaille de surprise, et à mesure qu’elle lit, l’imperceptible
+tremblement de ses doigts se communique au papier couvert de la fine et
+élégante écriture de Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible de
+continuer cette lecture en présence de Marguerite, et elle va se
+réfugier dans sa chambre...
+
+Elle parcourt fébrilement la fin de la lettre,... puis s’efforce de
+mettre un peu d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, cette
+proposition de mariage pour l’une de ses filles, au moment où leur vie
+s’arrange si bien!... Marguerite s’achemine vers la vingt-cinquième
+année, sans un nuage au front, illuminée de ce pur rayonnement que les
+vraies musiciennes semblent emprunter à l’auréole de sainte Cécile,...
+tandis qu’Henriette, sérieuse et gaie, cultivant son esprit sans
+pédanterie, se trouve parfaitement heureuse entre sa mère et sa sœur,
+ses élèves, ses oiseaux, ses livres...
+
+Mme Marnière avait, on s’en souvient, la défiance et l’appréhension du
+mariage pour ses enfants... Mais les conditions de celui-ci dépassent
+toutes ses craintes; en vérité, c’est presque de l’indignation qu’elle
+éprouve...
+
+Eh quoi! lui proposer, à elle, sous prétexte qu’elle a deux filles,
+d’accepter un jeune homme qui doit retourner en Amérique après la
+guerre!... Quelle cruelle, quelle immense incompréhension de nos
+sentiments peut manifester la meilleure des amies!...
+
+Oui, Mathilde a deux filles... Mais le rosier le plus fleuri ne
+ressent-il pas la même blessure, à chaque rose qu’on lui retranche... Et
+la piqûre de ses épines est-elle autre chose que l’irritation de sa
+douleur?... _Que tu as de belles filles... Giroflé-Girofla...!_
+
+Par une de ces réminiscences puériles qui se mêlent parfois à nos
+émotions les plus profondes, Mathilde Marnière se souvient d’un vieux
+livre illustré qui charma son enfance. Elle revoit les jolies filles
+esquissant des révérences, avec leurs jupes gonflées comme des
+tulipes... Et l’énergique, la péremptoire réponse (qui semble bien
+s’appliquer à des filles-fleurs): _Pas seulement la queue d’une!_ se
+retrace mécaniquement dans son esprit... A quoi tient la paix d’un
+foyer!...
+
+Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de ses enfants... et de leur
+parfait contentement auprès d’elle... Cependant, elle ne peut s’empêcher
+de frémir un peu, en songeant qu’il aurait pu se trouver qu’avant d’en
+avoir pris connaissance, elle lût tout haut devant les deux sœurs cette
+malencontreuse lettre. La jeunesse est toujours susceptible de subir
+l’illusion traditionnelle que renferme le mot de mariage... C’est à
+elle, Mathilde, nourrie des fruits amers de l’expérience, qu’il
+appartient de préserver la sérénité de ces chères existences. D’un
+mouvement rapide, elle est sur le point de déchirer les pages qu’elle
+vient de parcourir... Mais non, elle se doit à elle-même de relire
+posément ces lignes, malgré la révolte douloureuse qu’elles lui causent,
+et d’y répondre avec une affectueuse politesse; car il est hors de doute
+que Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de ses jeunes amies, aussi bien
+que dans celui du neveu à la mode de Bretagne dont elle préconise les
+qualités: cœur, esprit, intelligence, avenir... «C’est le merle blanc,
+l’oiseau bleu, le phénix», songe la pauvre Mathilde, dont l’ironie un
+peu amère puise à plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans d’ailleurs
+mettre en doute la sincérité ni l’expérience de Mme Brumme. Eh bien,
+qu’il fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur!... Qu’il épouse une
+Cendrillon, ce Prince Charmant!... Cette après-midi même, elle va
+répondre à Mme Brumme. Marguerite et Henriette ignoreront toujours que
+l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.
+
+Mathilde glisse la lettre dans sa poche et descend à la salle à manger.
+Le piano de Marguerite s’est tu. La jeune fille, sortant avec une
+parfaite simplicité de son beau rêve artistique, aide Victorine à mettre
+le couvert.
+
+--Ta sœur devrait être là, observe Mme Marnière, dont la tendresse, peu
+expansive, mais si profonde, s’inquiète du moindre retard.
+
+--Voyons, petite mère, ce n’est pas comme à Paris... Les chances
+d’accidents se trouvent ici réduites au minimum... Et voici notre
+Henriette, chargée d’un superbe poupon... Ah! c’est le bébé de notre
+voisine!... Il ne veut plus quitter Henriette... Il se cramponne à son
+cou, de toute la force de ses gros petits bras... Henriette le couvre de
+baisers... Elle est, décidément, folle des enfants... Quelle bonne mère
+elle aurait fait!...
+
+Cette dernière réflexion--paraphrasant la petite scène dont elles sont
+témoins--amène une ombre pensive sur le front de Mathilde et dans ses
+yeux. Et quand Henriette, toute rose, toute souriante, rentre, avec sa
+vive et souple allure de grand lévrier, Mme Marnière murmure, avec cette
+apparence de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude maternelle:
+
+--Pourquoi te fatiguer à porter cet enfant?
+
+--Il est si gentil, et sa petite maman était chargée de provisions; mais
+il ne me fatiguait nullement, chère mère! Je ne suis plus l’adolescente
+trop vite poussée, dont la taille ployait à tous les vents...
+
+On se met à table. D’habitude, c’est pour les trois femmes réunies une
+heure charmante d’intimité, que ne rompent pas les allées et venues de
+la bonne Victorine... et qu’agrémentent celles des tourterelles
+familières, venant picorer, à petits coups de bec goulus et rythmiques,
+les miettes de la table.
+
+Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, préoccupée. Elle laisse
+les deux sœurs échafauder leurs projets pour «après la guerre», quand le
+monde sera délivré du grand cauchemar qui pèse sur lui..., et que
+fleuriront de nouveau les joies du travail et de la paix. Dans cet
+avenir, elles sont trois toujours... _Maman et nous_... voilà les mots
+qui servent de thème aux rêves de ces vierges sages...
+
+Mais, en entendant Henriette s’extasier sur la gentillesse du bébé
+qu’elle portait tout à l’heure dans ses bras avec une instinctive
+tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce naïve des _petites_ du
+pensionnat Renaudin, qu’elle préfère aux _moyennes_, Mme Marnière ne
+peut s’empêcher de penser, elle aussi: _Quelle bonne mère elle aurait
+fait!_ ou plutôt (car la résignation toute simple de cette formule au
+passé est, malgré tout, prématurée à l’égard d’une fille de vingt-deux
+ans): _Quelle bonne mère elle ferait!_
+
+En dépit des nombreuses exceptions honorables et charmantes, voire
+méritantes, que peuvent créer les circonstances, on ne saurait nier que
+ce ne soit l’ordre naturel et divin des choses... Les peintres de
+madones sont là pour nous le rappeler: la plus sublime, la plus pure de
+toutes les femmes ne tient pas un livre, mais un enfant...
+
+--Es-tu souffrante, maman? demande Marguerite, s’apercevant tout à coup
+de l’air absent et presque douloureux de sa mère.
+
+--Ce n’est rien, chérie... Mon point névralgique, prétexte brièvement la
+pauvre Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre le noir sourcil
+droit et sévère et le petit bandeau puritain, certain lancinement
+nerveux.
+
+ * * * * *
+
+Elle s’est retirée dans sa chambre dès qu’elle l’a pu... Là, en face du
+portrait de son mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, sur les
+pieds duquel elle eut la consolation de lui voir exhaler chrétiennement
+son dernier souffle, elle s’est interrogée anxieusement.
+
+Henriette et Marguerite ont vingt-deux et vingt-quatre ans; à cet âge où
+l’expérience de la vie fait encore défaut, où, cependant, les femmes de
+jadis groupaient déjà autour de leur jeune front plusieurs petites têtes
+d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser ignorer à ses filles la
+proposition inattendue que renferme la lettre de Mme Brumme? Mme
+Marnière n’est plus sûre qu’un regret inconscient ne sommeille pas au
+fond de leur limpide bonheur... Chez Henriette, surtout, dont le naturel
+aimant, simple et sincère est bien d’une _Henriette_ plutôt que d’une
+_Armande_, et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa vie studieuse,
+accepterait volontiers, elle aussi, _un bon mari, des enfants, un
+ménage_...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Marguerite... Henriette! Montez toutes les deux.
+
+Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de sa chambre, pour appeler ses
+filles, qui forment sous ses yeux un gracieux tableau vivant, en jouant
+dans le jardin avec les tourterelles.
+
+La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa gravité les inquiètent
+soudain.
+
+--Es-tu plus souffrante, maman? demandent-elles d’une seule voix en
+entrant dans la chambre.
+
+--Nullement... J’ai reçu ce matin une lettre de notre amie, Mme
+Brumme... et je crois devoir vous la communiquer avant d’y répondre...
+
+Mme Marnière s’exprime avec une froideur, un détachement apparents, sous
+lesquels elle cache stoïquement une anxiété poignante.
+
+Certes, Celui qui pénètre le secret des cœurs tiendra compte à cette
+mère, dont toutes les affections, toutes les joies sont concentrées sur
+ces deux chères têtes, du ton ferme, impartial, dont elle lit à ses
+filles l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner en Amérique après
+la guerre!...
+
+La surprise, l’intérêt ont fait passer une flambée rose sur le teint
+laiteux d’Henriette, fixé une flamme plus vive aux joues ambrées de
+Marguerite... Les yeux noirs brillent comme des escarboucles..., les
+yeux bleus s’ouvrent comme des fleurs... Un jeune homme distingué, doué
+des qualités du cœur et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige
+des héros de la Grande Guerre, pourrait devenir le mari de l’une
+d’elles, le frère de l’autre?... L’Oiseau bleu, entrant soudain par la
+fenêtre, pour se poser sur leur épaule ne leur causerait pas plus de
+surprise...
+
+«_Mais, je ne vous cache pas_, poursuit Mme Marnière, lisant sans
+commentaires la lettre de Mme Brumme, _que mon jeune parent a
+l’intention de retourner à New-York après la guerre, et de s’y fixer
+avec sa femme._»
+
+Une double exclamation l’interrompt. Le charme s’est brusquement rompu.
+
+L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de s’envoler!...
+
+--Maman! A quoi bon?... Nous ne voudrions jamais... N’est-ce pas,
+Henriette?
+
+--Aller vivre si loin de maman? Oh! non, jamais!
+
+Comment se méprendre au son de ces voix si affectueuses, si vraies?...
+Mathilde, pourtant, résiste à son bonheur.
+
+--Réfléchissez bien, mes enfants: sans dot, vous n’avez aucune chance de
+vous marier...
+
+--Mais nous le savons!... Nous y sommes résignées... Nous fonderons un
+cours: _Mlles Marnière... Français et piano._ Nous donnerons des
+auditions superbes... Et tu seras sur l’estrade avec nous, maman chérie!
+Nous aurons, toutes les trois, de solennelles robes de soie noires,
+traînantes, car les robes courtes passeront beaucoup plus sûrement que
+«Racine et le café»!...
+
+A la fois si raisonnables et si juvéniles, elles parlent toutes les deux
+ensemble, avec des rires émus. Elles couvrent de baisers les sévères
+petits bandeaux bruns où luisent quelques fils d’argent.
+
+--Méchante petite mère, tu pourrais, toi, te séparer de l’une de nous?
+
+Un bonheur profond dilate le pauvre cœur de Mathilde,--un bonheur
+qu’elle n’aurait pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation de
+communiquer loyalement à ses filles la proposition de leur amie.
+
+--Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous sommes apprivoisées, comme nos
+tourterelles; nous ne voulons pas nous envoler!...
+
+Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec une émotion silencieuse,
+il semble à Mathilde Marnière que l’époux pour lequel elle s’est dévouée
+pendant des années, et qu’elle sut ramener à des sentiments chrétiens
+par la seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement
+aujourd’hui, en inspirant à leurs filles une plus vive tendresse pour
+elle...
+
+
+
+
+III
+
+CE QU’ON VOIT DANS UNE PHOTOGRAPHIE
+
+
+Durant la semaine qui suivit son entretien avec Mme Brumme, Maurice
+Valteyre songea plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, mais
+assurément bonne et gracieuse, qu’elle lui tenait en réserve.
+
+Laquelle des deux sœurs accepterait de devenir sa femme? Laquelle aurait
+le don de lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, sans laquelle
+il ne concevait pas de véritable union?
+
+L’ignorance où il se trouvait à leur égard enveloppait d’un mystère non
+sans charme pour son esprit romanesque la figure de sa future compagne.
+Aussi fut-ce avec une curiosité émue qu’il se rendit le dimanche suivant
+chez l’excellente parente dont le jugement lui inspirait autant de
+confiance qu’il avait d’affectueuse vénération pour son caractère. Sans
+doute se serait-elle procuré, pour les lui montrer, les photographies de
+ses jeunes amies... Sa déception fut donc vive, lorsque Mme Brumme lui
+communiqua la réponse négative de Mme Marnière.
+
+--Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, à transiger raisonnablement
+avec mes rêves!... Pourvu que ma future eût de l’esprit, beaucoup de
+distinction et de bonté, je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté
+parfaite... N’étais-je pas bien conciliant? fit-il avec un rire
+légèrement amer.
+
+Mme Brumme le devinant blessé, non pas au cœur, mais déjà, en quelque
+sorte, près du cœur, lui expliqua la situation particulière de Mathilde,
+sa vie si étroitement unie à celle de ses filles.
+
+Maurice l’écoutait pensivement, en effilant sa fine moustache.
+
+--Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman a dû voir en moi un odieux
+ravisseur, d’ailleurs bien peu redoutable, puisque ses filles ne veulent
+pas la quitter. J’ai trop aimé ma mère pour méconnaître ce qu’une telle
+affection a de touchant... Pourtant, vous l’avouerai-je, chère tante?
+j’ai formé le rêve ambitieux d’être le premier dans le cœur de ma
+femme... Je souhaite donc, non, certes! qu’elle contriste sa mère, à
+cause de moi... mais qu’elle ait été moins couvée... et qu’elle soit,
+surtout, moins indispensable au bonheur maternel... Bref, je n’aurais
+pas voulu être le gendre de Mme de Sévigné!
+
+Tous deux sourirent de cette boutade, et l’on ne parla plus, ce jour-là,
+du mariage de Maurice.
+
+L’échec du projet Marnière remontait à une quinzaine de jours, quand Mme
+Brumme reçut de son jeune parent une lettre où perçait, sous l’_humour_
+un peu affecté, une véritable lassitude.
+
+«Je crains, écrivait-il, d’être, en punition de mes exigences, condamné
+au célibat... Si vous saviez quels partis on me propose!... Une Juive,
+puis une personne non baptisée, que ses parents ont appelée _Saïda_,
+afin qu’aucune sainte ne se mêlât de la protéger... Et jusqu’à une
+demi-Boche (fille d’un Autrichien)!!...
+
+«Tel est le bilan de la semaine. Au secours, chère tante! Aidez-moi à
+trouver ce que je cherche... Je n’ai pas même la ressource de m’adresser
+à saint Antoine de Padoue... car cette perle, hélas! je ne l’ai même pas
+vue!...
+
+«Est-il donc impossible de découvrir une jeune fille gracieuse et bonne,
+instruite sans pédanterie, pieuse sans austérité,... et disposée, selon
+le précepte de l’Évangile, _à quitter son père et sa mère pour suivre
+son époux?_... Je vous supplie, chère tante, de méditer sur mon cas...»
+
+Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se mit docilement à réfléchir.
+
+«La plupart des mamans françaises, songeait-elle, ont, plus ou moins,
+cette _Peur de vivre_, qui n’est que la peur de trop souffrir d’une
+séparation. Faut-il les en blâmer? Je ne sais... J’éprouve plutôt des
+remords d’avoir risqué de troubler le bonheur de la pauvre Mathilde. Ces
+mères un peu exclusives, ce sont celles qui ont prodigué leur dévouement
+sans compter, sacrifiant à l’enfant jeunesse, plaisirs, repos, et qui,
+après avoir tout donné, n’ont pas le courage de tout perdre... Si, au
+lieu de mon Alexis, j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je
+n’aurais pas été de celles-là?...»
+
+Elle poussa un de ces profonds soupirs, qui sont comme la respiration
+intermittente d’un cœur à jamais blessé...
+
+Mais, empêchant aussitôt ses pensées de dévier, elle poursuivit
+mentalement:
+
+«Il est cependant des mères moins tendres qu’ambitieuses qui, pour
+marier leurs filles, accepteraient de s’en séparer...»
+
+En même temps, l’image de la toujours plus blonde et plus rose Mme
+Ferval se présentait à son esprit, avec ses grands yeux noirs saillants,
+sans douceur, ses lèvres dédaigneuses souriant sur des dents parfaites.
+Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses filles très jeunes. Et
+comme elle n’avait pas de dot à leur donner, elle eût fait très
+volontiers le sacrifice de leur présence, surtout celle de Marie-Louise,
+que sa claudication rendait plus difficile à établir... Mme Ferval,
+mariée deux fois (dont la première à dix-huit ans), trouvait fort en
+retard, sous ce rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.
+
+«Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise ne plairait pas à Maurice?
+En dépit de sa légère infirmité, sa santé est devenue florissante...
+Elle est bonne, intelligente, jolie... Et tous les conférenciers
+mondains n’ont pu altérer en elle les principes de la vraie morale, dus
+aux enseignements de sa tante Mathilde.»
+
+Mme Brumme écrivit à cette dernière, s’excusant amicalement d’une
+proposition qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, et lui
+exposant le projet qu’elle venait de concevoir, relativement à
+Marie-Louise.
+
+Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait montrer à son neveu la
+photographie de la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle
+l’obligeance de lui en confier une?
+
+Mme Marnière s’empressa d’envoyer à Mme Brumme, en y joignant quelques
+lignes d’affectueuse absolution, une photographie de sa nièce qui datait
+de moins d’une année; c’était un groupe charmant des deux sœurs:
+Marie-Louise et Georgette, à la composition duquel avait présidé l’art
+d’un excellent photographe.
+
+La première, posée de trois quarts, était pleine de naturel et de vie,
+avec ses grands yeux largement ouverts, sous l’auréole de ses clairs
+cheveux de blonde, son visage rond, potelé, aux traits charnus d’un joli
+dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes à parler. Un col en
+pointe dégageait son cou un peu fort, mais bien modelé. Le buste, drapé
+de soie légère, s’estompait dans une sorte de buée... La grâce étudiée
+de Georgette formait contraste avec la simplicité si franche de son
+aînée... Mais Mme Brumme ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une
+séduisante jeune fille; son acidité d’agaçant petit fruit vert avait
+disparu... La tête légèrement inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa
+frêle personne tout ennuagée de tulle, elle contemplait une touffe de
+roses qu’elle pressait contre son corsage, abaissant de longs cils
+ombreux, qui poétisaient son visage délicat.
+
+«Voilà, pensa Mme Brumme, une pose bien théâtrale... Pourvu que Maurice
+n’aille pas préférer Georgette!»
+
+Le dimanche suivant ramena le jeune homme chez sa tante. Il ne doutait
+pas qu’elle ne se fût occupée de lui; ce fut donc avec plus de curiosité
+que de surprise qu’il reçut de ses mains la photographie prêtée par Mme
+Marnière. Debout, près de la fenêtre du petit salon, dont il écartait le
+rideau, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait
+gravement la double image... Au bout de quelques minutes de scrupuleux
+examen, Maurice releva les yeux et, hochant la tête avec un léger
+soupir:
+
+--Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus et le plus reconnaissant
+des neveux. Mais, hélas! mon bonheur n’est pas encore là...
+
+--Comment peux-tu le savoir? se récria Mme Brumme.
+
+--Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je puis déchiffrer une
+physionomie à première vue? Je me fie à votre sincérité... Vous me
+contredirez si je me trompe... Cette brunette aux yeux si poétiquement
+baissés a _posé_ comme une petite actrice... Sa vie se passe à jouer un
+rôle... En réalité, c’est une jeune personne sèche et positive, infatuée
+d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente...
+
+--Je t’abandonne cette pauvre enfant, qui a été élevée d’une façon trop
+artificielle; ce n’est pas elle que je te destinais, mais l’autre, sa
+demi-sœur, dont l’éducation première a été toute différente... Tu es un
+pauvre physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa franchise, ni sa
+bonté.
+
+--Ne vous fâchez pas, ma tante; cette jeune fille possède les qualités
+que vous énoncez; mais elle me rappelle mes _camarades_ américaines. Les
+yeux doivent être le miroir de l’âme... Mais ceux-ci sont des fenêtres
+toutes grandes ouvertes... et l’âme est à la fenêtre, sans plus de
+mystère.
+
+--Tu es vraiment trop difficile à contenter, mon pauvre ami; je
+désespère de toi...
+
+--Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.
+
+A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa plus demander à sa tante _de
+le marier_. Bien loin de la fréquenter moins assidument, il se rapprocha
+d’elle, au contraire, comme si, le foyer qu’il rêvait de construire
+s’éloignant dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait du moins, en
+compensation, goûter les douceurs de ce foyer quasi maternel ouvert à
+son isolement. Toute la semaine, il se plongeait dans un labeur acharné,
+appliquant sans réserve son intelligence et ses connaissances au travail
+urgent, presque tragique de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de
+l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare et cruel, afin d’arriver
+à le _bouter hors de France_?... Nous l’avons vu, il croyait avec
+ferveur à la victoire des Alliés. A travers toutes les fluctuations de
+la guerre, qui se prolongeait, il transposait son espoir en patientes
+recherches, aboutissant souvent à de géniales trouvailles. Malgré ce
+labeur acharné sa santé se raffermissait; mais il était si apprécié
+comme technicien, qu’il devait se résigner à ne pas retourner au front,
+malgré le désir sincère qu’il en aurait eu.
+
+Le dimanche, ah! par exemple, le dimanche, il donnait congé à toutes ses
+préoccupations, afin de goûter pleinement la douceur mélancolique de ses
+stations chez sa parente. Pour cette femme exquise, qu’il apprenait à
+vénérer chaque jour plus tendrement, il avait des attentions filiales et
+courtoises...
+
+C’étaient des gerbes de fleurs artistement groupées, parmi de légers
+feuillages, par les petites fées que sont les fleuristes parisiennes,
+mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, en se souvenant des
+préférences de «tante Marie».
+
+Ces attentions étaient à la fois cruelles et douces pour Mme Brumme, en
+lui rappelant les prodigalités affectueuses d’Alexis... Puis, après
+avoir déjeuné avec elle, Maurice «_l’enlevait_», disait-il, pour une
+promenade au Bois, un concert, une exposition au profit des blessés.
+Avec quels soins il l’installait en voiture, avant de prendre place à
+ses côtés! Qui donc n’aurait cru voir une mère et son fils, en cette
+femme vêtue de noir, aux cheveux argentés, accompagnée de ce grand jeune
+homme dont l’intéressante pâleur et la boutonnière liserée de rouge
+attiraient sympathiquement l’attention?...
+
+
+
+
+IV
+
+UNE LETTRE D’ANGLETERRE
+
+
+Les heures de «courrier» avaient perdu le pouvoir de faire battre le
+cœur de Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie ni douleur, depuis que
+son fils n’était plus de ce monde. Mais elle avait encore des amies, des
+protégés auxquels elle portait un affectueux et charitable intérêt. On
+venait de lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont l’une portait le
+cachet de la _correspondance militaire_. L’écriture, connue d’elle,
+amena sur ses lèvres un doux et pensif sourire: c’était celle de Roger
+Dumont, l’enfant affamé de lecture, en faveur duquel elle avait fait
+naguère le sacrifice des livres d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour
+gagner la confiance d’un jeune cœur; bien que sa mère et lui
+n’habitassent plus dans la maison, le souvenir du grand plaisir que Mme
+Brumme lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet enfant, devenu un
+jeune homme de dix-huit ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il lui
+écrivait en des termes respectueusement affectueux qui la touchaient.
+Roger Dumont avait une nature élevée, généreuse, des sentiments
+chrétiens... Et, parfois, Mme Brumme se surprenait à penser, avec une
+joie mélancolique, que les beaux exemples de loyauté, d’héroïsme, de foi
+de la «douce France», choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être
+pas été étrangers à la formation morale de cet adolescent, à l’âge où la
+lecture constitue un véritable phénomène d’imbibition...
+
+Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, avec l’admiration
+attendrie que lui inspirait le courage simple et vrai de cet enfant.
+
+Ensuite seulement, Mme Brumme prit la seconde enveloppe timbrée à
+l’effigie du roi George V, et dont la suscription ne lui était pas
+familière. Elle renfermait quatre longues pages, dont la signature
+provoqua chez Mme Brumme un mouvement de surprise et d’intérêt. Jeanne
+Ferval!... Près de trois années s’étaient écoulées depuis le départ de
+celle-ci pour l’Angleterre; la mère d’Alexis avait fini par accepter
+cette légende d’indifférence, répandue par Mme Ferval sur le compte de
+sa belle-fille, et que les apparences, il faut bien le dire,
+paraissaient confirmer.
+
+Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait du brouillard où commençait à
+s’effacer sa petite figure enfantine et boudeuse.
+
+Ce fut donc avec une vive et bienveillante curiosité que Mme Brumme lut
+ce qui suit:
+
+ _Green House_, 10 septembre 1916.
+
+ Madame,
+
+ J’ose à peine vous écrire après un tel silence... Je n’ai cependant
+ pas oublié la bonté que vous m’avez témoignée. Votre nom et celui de
+ votre fils défunt sont bien souvent mêlés à mes prières... N’est-ce
+ pas la meilleure manière de se souvenir?
+
+ Il est vrai que vous ne le saviez pas... et que vous aviez le droit de
+ me trouver ingrate, pensée qui me faisait beaucoup de peine. Quand
+ j’ai quitté Paris, pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien
+ jeune, bien «sauvageonne», comme disait la vieille bonne de
+ grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru devoir taire le motif qui me
+ poussait à partir; car, si mon pauvre père avait pu lire dans mon
+ cœur, jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a pu me croire
+ indifférente... A présent qu’il est mort, hélas! sans que je l’aie
+ revu, _il sait_, du moins, que je commençais à l’aimer vraiment, et
+ que je ne l’ai quitté que pour cela!... Je m’étais aperçue que ma
+ présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois des
+ discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, madame, de
+ n’être pas allée vous dire adieu... J’avais le cœur si gros: mon
+ secret m’aurait échappé...
+
+ C’est pour la même raison que je ne vous ai pas écrit. Ce n’était pas
+ un mot de politesse banale que j’aurais voulu vous adresser.
+
+ Maintenant que mon pauvre père n’est plus de ce monde, je n’ai plus
+ aucun motif pour taire mes véritables sentiments... Je ne sais si je
+ me suis trompée en croyant agir pour le mieux... et si mon absence
+ l’avait rendu plus heureux!... La nouvelle de sa mort m’a causé
+ beaucoup de chagrin (pas autant que celle de grand-père, mais beaucoup
+ cependant...). Oh! comme je me sens seule ici, parfois, malgré la
+ bonté très réelle du ménage chez lequel je vis depuis trois ans. Mr et
+ Mrs Littlebee me rappellent les excellents _Meagle_ de Dickens: eux
+ aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois une jolie petite
+ fille, dont le portrait fait mon admiration. Ils ont une autre fille,
+ mariée et mère de famille; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs
+ Littlebee ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu l’abbé Lejal
+ qui m’a recommandée à eux.)
+
+ Ils demeurent à présent aux environs de Londres, dans un joli cottage
+ entouré d’un grand jardin, avec verger, potager, etc., et une quantité
+ d’oiseaux aussi peu effarouchés que possible... car les oiseaux, _qui
+ sont des gens pratiques_, savent bien que ces bons et pratiques
+ _Meagle_ nº 2 ne leur feront point de mal.
+
+ Mon emploi à _Green-House_ est assez malaisé à définir, et la plupart
+ de mes multiples occupations paraîtraient subalternes en France. Ici,
+ on estime avant tout, très sincèrement, _le travail_. Lors donc que
+ j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la cueillette ou à la
+ conservation des fruits, préparé la pâtée des poules ou coupé de
+ l’herbe pour les lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee,
+ comme si j’étais... non pas leur fille, mais une jeune parente pour
+ laquelle ils seraient très bienveillants.
+
+ Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je lui fais la
+ lecture... car je prononce maintenant correctement l’anglais. J’aime
+ beaucoup les auteurs de ce pays: Scott, Thackeray, George Eliot, parce
+ qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) qu’on peut écrire,
+ _pour tout le monde_, des romans du plus haut intérêt, sans jamais
+ offenser la morale ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon
+ favori; j’ai lu et relu _le Magasin d’antiquités_, à cause du
+ grand-père et de la petite-fille, et _la Petite Dorrit_, à cause de...
+ la petite Dorrit... Je ne regrette qu’une chose: c’est que les bons
+ héros de ces livres soient protestants... comme leur auteur.
+
+ Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, et font plus que de
+ me laisser remplir mes devoirs religieux; ils m’en donnent l’exemple.
+ Malgré tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir la
+ France... surtout pendant la guerre. Je ne saurais y être d’aucune
+ utilité... Mais ne nous dit-on pas, dès l’enfance, que la patrie est
+ notre mère?... Eh bien! l’on souffrirait doublement, si l’on était
+ loin d’une mère dangereusement malade.
+
+ J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères amis de la
+ France et dans un pays allié. En combattant bravement sur le sol
+ français, les Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers
+ nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être contente d’eux.
+
+ L’Angleterre reçoit souvent la visite des _zeppelins_... Leurs crimes
+ sont déjà nombreux, et les environs de Londres ne sont pas à l’abri de
+ leurs incursions. Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de quitter
+ leur joli cottage, où ils sont accoutumés à vivre toute l’année. _A la
+ grâce de Dieu!_... Pour ma part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me
+ semble que grand-père me protège.
+
+ Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop tardive lettre... Je n’ose
+ espérer que vous me répondiez; je ne le mérite pas, après tant de
+ négligence apparente... Mais priez avec moi pour mon cher grand-père
+ et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, sans trop de sévérité, à
+ votre petite
+
+ Jeanne FERVAL.
+
+Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent qui se confondaient avec
+ses cheveux, une rosée humectait les verres des lunettes derrière
+lesquelles s’abritaient les doux yeux de Mme Brumme.
+
+Il est des âmes aigries, misanthropes, qui jouissent malignement de voir
+se confirmer leurs soupçons malveillants... Celle-ci, au contraire,
+éprouvait l’émotion la plus douce, en constatant que Jeanne Ferval
+n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même avait bien deviné,
+naguère, la raison touchante pour laquelle «Jeannette» n’était pas venue
+lui dire adieu.
+
+«Pauvre mignonne!» murmura cette femme au cœur vraiment maternel.
+
+Et passant un coin de son mouchoir sur les verres embués de ses
+lunettes, elle se mit en devoir de répondre aussitôt à «ces deux pauvres
+enfants»: la petite Française exilée et le petit soldat du front.
+
+
+
+
+V
+
+«GOOD NIGHT, MY DEAR...»
+
+
+Depuis trois ans qu’elle vivait chez les Littlebee, Jeanne Ferval avait
+subi le phénomène d’adaptation que produit dans la première jeunesse un
+séjour prolongé à l’étranger. Les images du passé subsistent, avec un
+charme accru, rendu émouvant par la distance; mais de nouvelles formules
+s’imposent au langage, à la pensée elle-même. Toujours aussi Française
+de cœur, ainsi qu’on vient de le voir, Jeannette commençait _à rêver_,
+la nuit, _en anglais_.
+
+La vie laborieuse et saine qu’elle menait avait sensiblement fortifié sa
+santé; elle était plus grande, plus développée; et l’emploi déterminé de
+chaque instant du jour donnait à ses mouvements quelque chose de net, de
+précis, aussi éloigné de l’agitation que de la langueur.
+
+Elle portait des vêtements simples et commodes, sans nulle coquetterie,
+des chapeaux de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait du soleil
+ou du vent.
+
+Son allure libre et paisible était trop active pour qu’on pût la
+qualifier de mélancolique; mais elle dénotait le sérieux, la résignation
+d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni douleur.
+
+L’aspect de _Green-House_ et de ses environs, leur atmosphère calme,
+rêveuse, étaient bien ceux de cette verte campagne anglaise, que les
+vieilles gravures reproduisent avec tant de charme. Et c’était sur cette
+herbe finement veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible
+voile, que, jadis, dans une partie de campagne, David Copperfield avait
+vécu des heures innocentes et enchantées, auprès de l’éphémère petite
+_femme-enfant_...
+
+C’est en de tels décors que Kate Greenaway nouait les mains de ses
+longues fillettes, tournoyant comme des fleurs au souffle de la brise,
+ou bien alignait, en brochettes d’oiselets, ses délicieux _babies_...
+
+Mais _Green-House_ manquait de jeunesse. La servante elle-même,
+l’honnête Polly, rousse de cheveux et de visage, qui avait l’air d’un
+garçon déguisé, avait passé depuis longtemps le cap de la trentaine. La
+petite figure brune et sérieuse de Jeanne était seule à représenter, un
+peu tristement, le plus bel âge de la vie.
+
+Sans doute, en France, patrie des nids prolongés, on eût plaint
+l’orpheline avec plus de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait
+de l’estimer grandement, la jugeant raisonnable, docile, laborieuse...
+Et, bien qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes comme le miel, au
+teint de roses effeuillées sur du lait, ils voyaient avec amitié et
+plaisir cette jeune Française évoluer autour de leur placide maturité.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Septembre, précurseur de l’automne, règne à _Green-House_, mélancolique
+et libéral comme un riche sans héritiers. Les poiriers chargés de fruits
+lourds, aux tons d’or assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre
+sous lequel Van Dyck peignit son _Duc de Richmond_... Les frondaisons
+offrent ces verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, ces
+tons de bronze, présages d’une chute encore éloignée, qui ne sont, pour
+le moment, qu’une parure de plus... Mais déjà les oiseaux migrateurs
+s’envolent avec des cris nostalgiques... Une brume gris-perle
+s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe humide... Les soirées plus
+longues, plus fraîches, font apprécier le _home_, malgré les
+restrictions apportées au bien-être: pas de flambées précoces égayant
+l’âtre; un éclairage plus modéré, dont les lueurs ne doivent pas filtrer
+au dehors; un _lunch_ moins copieux, sans friandises. C’est la guerre,
+avec ses privations et ses embûches... N’importe; il fait bon encore,
+dans ce _home_ aménagé non pour l’effet à produire, mais pour la
+commodité réelle de la vie; ces pièces claires, élevées, tendues de
+gaies cretonnes à fleurs, où chaque encoignure a son siège pratique et
+confortable, où l’heure du thé voit briller des ustensiles d’une netteté
+étincelante,... où les livres favoris ne sont point captifs dans une
+armoire vitrée, mais restent à la portée de la main, en de petites
+bibliothèques rotatives, ou bien sur des rayons, le long des
+boiseries,... tandis que de vieilles gravures en couleurs, d’une
+pénétrante poésie, quelques belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, y
+mettent sobrement un rappel d’art.
+
+La rousse et anguleuse Polly a enlevé le plateau du thé. La douce clarté
+des lampes caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles à tricoter,
+Mrs Littlebee et Jeanne travaillent si activement que les pelotes de
+grosse laine brune placées devant elles s’épuisent à vue d’œil... Mrs
+Littlebee tricote pour les soldats britanniques; mais elle a déclaré que
+les objets confectionnés par _miss Jane_ iraient à ceux de France. «Cela
+est juste, n’est-ce pas?» a-t-elle ajouté flegmatiquement. Mrs Littlebee
+conçoit ainsi plus d’une pensée délicate, que la grâce française saurait
+enguirlander de fleurs, mais qui, chez elle, semblent faire partie tout
+simplement d’une sorte de _droit des gens_.
+
+Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous ses cheveux gris-argent, lit
+à haute voix, pour les deux femmes, les journaux relatant les événements
+de la guerre. Et Jeanne, passionnément attentive, écoute les nouvelles
+de France, qui lui parviennent à travers cette voix, ce langage
+étrangers... Combien son pays est universellement aimé, glorifié!... Sa
+qualité de Française suffirait, aujourd’hui, à lui attirer l’intérêt, la
+bienveillance... Elle en éprouve un sentiment à la fois humble et fier,
+en se disant qu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre de noblesse,
+mais que, dans son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer digne de
+plus en plus, chaque jour, par son courage, sa patience, son attachement
+aux devoirs quotidiens... Et puis, dans l’immense chœur de supplications
+qui montent vers le ciel, elle peut être une faible voix ignorée
+ici-bas, mais entendue cependant, mais exaucée!
+
+Cette vérité consolante lui a été rappelée, le matin même, par une
+lettre de France, qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux embûches
+sous-marines, et qu’elle a baisée furtivement, en la qualifiant de
+«chère vaillante petite chose».
+
+Quel réconfort a été pour elle la réponse si indulgente, si bonne de Mme
+Brumme, et la perspective d’entretenir désormais une correspondance avec
+cette femme d’élite, vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard,
+son instinctive sympathie de «petite sauvageonne!...» Il semble qu’un
+souffle vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes les aspirations
+affectueuses, qui commençaient à s’engourdir. Certes, elle n’est pas
+ingrate envers les maîtres de _Green-House_; ils ont, à leur insu, une
+part plus sensible de son amitié, de sa reconnaissance,... car elle les
+aime, ce soir, à la française... Elle jette, de temps en temps, un coup
+d’œil vers Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans la lumière,
+avec ses cheveux argentés relevés à la chinoise, qui découvrent un front
+presque sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous les verres
+brillants de ses lunettes, ses traits, dont la ligne brève n’est pas
+sans fermeté, et ce teint clair et lisse comme un savon rose... Mrs
+Littlebee, de son côté, pose de temps en temps sur la petite tête brune
+et les doigts diligents de «miss Jane» son regard si sérieux, si direct,
+que la bonté y revêt l’aspect de la sévérité. Avec la même expression,
+elle le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon inséparable de sa
+vie. Mais on pourrait y surprendre une lueur d’attendrissement, quand il
+effleure le délicieux pastel sous verre représentant leur petite Mary,
+morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de leur fille Louisa, mariée
+aux Indes, qui, vêtue de neigeuses mousselines, et groupant ses cinq
+_babies_ autour d’elle, évoque l’idée d’une belle rose blanche entourée
+de petits boutons.
+
+La pendule vient de sonner dix heures. Les deux époux enlèvent, l’un son
+pince-nez, l’autre ses lunettes, dont ils essuient les verres, du même
+geste méthodique. Le mari plie ses journaux; la femme étire son tricot
+sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée...
+
+--Jane, il est temps d’aller dormir...
+
+Et la regardant avec attention:
+
+--Vous semblez fatiguée, ma chère... Ne l’êtes-vous pas?
+
+--Oh! non, madame; j’ai seulement un peu sommeil...
+
+--Eh bien, allez vite dans votre chambre... Et si vous avez besoin de
+dormir une heure de plus demain, ne vous gênez pas, ma chère...
+
+--Je vous remercie, madame...
+
+Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, et la bonté de cette excellente
+femme lui apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir soudain de
+l’embrasser... mais que penserait de cette effusion hors de propos la
+flegmatique maîtresse de _Green-House_? Pour elle, comme pour le vieux
+_gentleman_, il faut se borner à l’habituel _shake-hand_...
+
+--_Good night, my dear._
+
+C’est du même ton bienveillant que Mr et Mrs Littlebee profèrent leur
+_bonne nuit, ma chère_, du même geste un peu automatique qu’ils secouent
+la main de «miss Jane».
+
+_Good night_... Oh! comme ces trois syllabes vont se graver, pour
+jamais, dans la mémoire de Jeanne, comme ce regard de l’excellente femme
+doit rester, lui aussi, présent à son souvenir, tandis que le paisible
+et confortable salon de _Green-House_ va prendre rang parmi les visions
+inoubliables!
+
+--_Good night_, madame... _Good night_, monsieur Littlebee.
+
+--Ah! miss Jane?...
+
+C’est la voix du vieux _gentleman_ qui la rappelle:
+
+--N’oubliez pas de fermer vos rideaux et de voiler votre lumière...
+
+--_Yes, sir_...
+
+Cette recommandation, si flegmatiquement faite, est un rappel de la
+menace qui plane chaque nuit sur les cottages anglais... Jeanne se
+conforme docilement, mais sans émoi, aux mesures de prudence édictées...
+Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle croit sentir autour d’elle une
+invisible et tendre protection.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+A peine au lit, elle s’endormait, comme une enfant qui cède à la saine
+et bonne fatigue de ses jeux, de ses courses au grand air. Ses yeux se
+fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient sur une dernière prière. Puis le
+sommeil, s’emparant de ses pensées, formait une trame confuse, où les
+souvenirs de Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités présentes de
+_Green-House_.
+
+Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route bordée de grands arbres, dans
+ce crépuscule, qui est la lumière naturelle des rêves; à côté d’elle
+chemine un vieillard aux cheveux blancs, qui tient à la main un bâton,
+comme les voyageurs bibliques.
+
+A l’impression de tendresse qu’elle éprouve, elle reconnaît son
+grand-père... Il marche un peu courbé, silencieux... Et Jeanne, bien
+qu’elle distingue à peine ses traits, s’aperçoit que des larmes glissent
+lentement sur le visage du vieillard... Cette mystérieuse tristesse la
+pénètre graduellement.
+
+On entend un vent aigre et sifflant comme un sanglot; des feuilles
+d’arbres se détachent, tourbillonnent... Alors le vieillard prend Jeanne
+par la main; il se ploie davantage sur son bâton... Il fuit dans la
+tempête... Jeannette est redevenue enfant; ses petites jambes ont peine
+à le suivre.
+
+--Grand-père... Grand-père, pas si vite!...
+
+Mais leur marche ne cesse de se précipiter et son émoi redouble en
+apercevant un fossé noir et profond qui barre le chemin... Mais au delà,
+dans une clarté d’aube, Mme Brumme, suave, et comme stylisée, lui tend
+les bras en souriant. A ses côtés se tient un jeune homme, ressemblant à
+son fils Alexis, qui regarde aussi Jeannette avec un lumineux sourire.
+
+--_Jane! make haste!... Jane! do you not hear?_[1]
+
+ [1] «Jeanne! hâtez-vous!... Jeanne! n’entendez-vous pas?»
+
+Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis que les chères figures de
+son rêve se taisent?
+
+Oh! le fossé, le grand trou noir! elle est maintenant tout au bord...
+Elle perd pied... Elle tombe... Ah! ciel! quel bruit effroyable!...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+En cette nuit de septembre 1916, où, dans son profond sommeil, les
+bruits extérieurs s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, les zeppelins
+venaient de déployer sur l’Angleterre leur vol sinistre, et d’accomplir
+un nouveau massacre d’innocents..., amoncelant sur la criminelle
+Allemagne les charbons ardents de la vengeance divine...
+
+Des débris humains gisaient sous des ruines de cottages... _Green-House_
+et ses maîtres avaient vécu.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+LA PERLE CACHÉE
+
+
+En cette brumeuse journée de janvier, moins froide que sombre et humide,
+les passants se hâtaient vers les demeures des parents, des amis,
+auxquels ils allaient porter leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.
+
+Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il pas, en effet, pour que le
+Parisien, dérogeant à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les
+morts le 1er novembre, les vivants le 1er janvier?...
+
+Pour la troisième fois depuis la guerre, une année commençait..., et
+cette année 1917 ne devait pas encore être celle qui verrait la fin de
+la terrible épreuve, le retour d’une juste paix!
+
+Mais la pauvre humanité n’en savait rien, et cette ignorance l’aidait à
+vivre, à faire face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. Bien qu’un
+changement de millésime ne soit qu’une convention, au commencement de
+chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs... Nous saluons comme une
+libératrice cette figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous croyons
+qu’elle accède à tous nos désirs.
+
+Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait à cette illusion, espérant de
+nouveau rencontrer cette _perle_ introuvable qu’il était las de
+chercher.
+
+Il le comprenait désormais: on ne peut demander à personne de _vous
+marier_, lorsqu’on prétend rester fidèle à un type idéal que l’on serait
+d’ailleurs assez embarrassé de définir.
+
+«Mais, songeait-il, si jamais le destin _la_ met en ma présence, je _la_
+reconnaîtrai à l’émotion de mon cœur.»
+
+En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec des bonbons et des fleurs,
+impatient de se retrouver dans le petit salon héliotrope, le seul où,
+depuis la mort de sa mère, il eût savouré la douceur du foyer.
+
+Il était d’autant plus impatient de revoir sa tante que divers
+empêchements s’étaient opposés, depuis quelque temps, à leur réunion du
+dimanche; en dernier lieu, c’était elle qui lui avait adressé un
+pneumatique, l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison: un petit
+blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire, puis «une pauvre enfant,
+bien intéressante», qu’elle devait aller recevoir à la gare,
+occuperaient son après-midi. Et Maurice, tout en rendant hommage à la
+maternelle charité de Mme Brumme, s’était senti un peu jaloux de ses
+protégés.
+
+Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour. Quelle joie délicate il avait
+eue à choisir le coffret de satin mauve perlé d’une branche de gui,
+renfermant d’exquis chocolats à la violette, et le gros bouquet de
+violettes sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée, qui
+semblait en deuil comme elle, et qui répandait aussi les plus doux, les
+plus purs effluves.
+
+La femme de ménage de Mme Brumme ouvre la porte à Maurice:
+
+--Entrez, monsieur... Madame vous attend.
+
+L’après-midi triste et fuligineuse touche à sa fin; une lueur blonde
+filtre dans la minuscule antichambre... Le cœur de Maurice vole vers
+cette lampe comme un papillon. Il pousse la porte entr’ouverte du cher
+petit salon héliotrope.
+
+--Tante Marie, daignez recevoir mes souhaits...
+
+Mais les notes chaudes et joyeuses qui vibraient dans sa voix
+s’éteignent aussitôt. Mme Brumme n’est pas seule.
+
+--Bonjour, mon cher enfant. Toujours des gâteries!... Tu abuses de mon
+faible pour les violettes... Mais ce coffret est trop joli!... Enfin, ma
+petite amie croquera les bonbons. Ne vous sauvez pas ainsi, mon
+enfant... Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice...
+
+Au salut du jeune homme, dont le regard surpris ne la quitte pas, la
+«petite amie» répond avec une brusquerie un peu effarouchée. Elle
+regarde la porte du salon comme une hirondelle capturée qui aperçoit une
+fenêtre ouverte.
+
+--Madame, murmure-t-elle, si vous le permettez, je vais écrire à M.
+l’Abbé et à Maryvonne... Et puis Mlles Marnière m’ont envoyé une carte
+si gentille...
+
+Mme Brumme sourit malicieusement:
+
+--Que d’obligations vous vous découvrez soudain, chérie! Eh bien, soit,
+allez faire votre correspondance... Vous trouverez tout ce qu’il faut
+dans le petit bureau de ma chambre.
+
+A peine était-elle sortie, que Maurice murmura d’une voix basse, mais
+pathétique:
+
+--Oh! tante Marie..., c’est mal, très mal! Pourquoi me l’avoir cachée?
+
+--Que veux-tu dire? demanda madame Brumme avec un étonnement sincère.
+
+--Cette jeune fille?... Qui est-elle? Excusez mon indiscrétion, si c’en
+est une...
+
+--Oh! tu n’es nullement indiscret: Jeanne Ferval est une orpheline
+doublement intéressante; bien que, par miracle, elle n’ait été blessée
+que légèrement, elle peut compter parmi les victimes de la barbarie
+allemande...
+
+--Racontez-moi cela, ma tante; vous m’intéressez plus que vous ne
+sauriez le croire.
+
+Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les faits que nous connaissons,
+jusqu’à la catastrophe de _Green-House_.
+
+--Mr et Mrs Littlebee sont morts... Leur servante, grièvement blessée,
+était à peine hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre. Pour
+ce qui est de ma petite amie, elle a été, je le répète, miraculeusement
+épargnée, car son lit est resté suspendu dans le vide, contre l’unique
+pan de mur, sur le seul fragment de plancher qui ne se soit pas
+écroulé... Mais elle a été blessée par des éclats de vitres et la chute
+de quelques moellons. A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son
+grand désir de revoir la France. Comme sa belle-mère n’a jamais eu
+aucune amitié pour elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir
+l’hospitalité.
+
+--Je reconnais là votre exquise bonté, dit vivement Maurice. Et... vous
+comptez la garder auprès de vous?
+
+--Aussi longtemps qu’elle le voudra; vois-tu, mon ami, la présence d’une
+jeune compagne n’est point à dédaigner; je me fais vieille, dit-elle
+avec un fin sourire.
+
+--Tante Marie, je commence à soupçonner que les saintes pouvaient être
+coquettes...
+
+--Ah! je ne suis pas plus coquette que sainte... Il n’est pas besoin de
+compter quatre-vingts hivers pour devenir semblable à ces idoles de
+l’Écriture, «qui ont des yeux et ne voient point...» Jeanne remplace
+avantageusement mes lunettes...; sa jeune mémoire, ses pieds alertes
+suppléent les miens... Je t’assure que je lui suis redevable...
+
+Maurice Valteyre se laissa glisser près de Mme Brumme, un genou ployé
+sur le coussin qui était aux pieds de cette dernière:
+
+--Tante Marie, vous seriez donc fâchée, si je vous l’enlevais?...
+
+--Que veux-tu dire?...
+
+--Ne le devinez-vous pas? Je viens de reconnaître celle que j’ai si
+longtemps cherchée.
+
+--Jeannette! s’écria Mme Brumme, aussi surprise que si elle eût vu un
+chercheur d’oiseaux rares tomber en extase devant une moinelle. Tu ne
+parles pas sérieusement?...
+
+--Il serait pour le moins singulier que je plaisantasse à ses dépens...
+et aux vôtres!...
+
+--Mais Jeannette est une pauvre orpheline. La vie mondaine de Mme Ferval
+ayant réduit à néant la modeste fortune du ménage, elle n’a rien hérité
+de son père. La veuve elle-même se trouverait plus qu’embarrassée, sans
+l’assurance qu’elle avait eu la précaution de faire contracter à son
+profit par M. Ferval.
+
+--Que n’importe! Le mariage n’est pas _une affaire_ pour moi... Je suis,
+en cela, très Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient pas dans
+la question sentimentale... Et le désir de la fortune n’est peut-être
+fait, chez les Yankees, que de leur dévouement à la compagne élue, du
+désir chevaleresque d’aplanir pour elle toutes les difficultés de la
+vie, de verser sans compter, entre ses petites mains, beaucoup d’or pour
+de royales parures et de royales aumônes.
+
+--Mais... mais..., balbutie Mme Brumme dont la surprise ne fait que
+s’accroître, tu semblais si difficile... Jeannette n’est pas jolie...
+
+--Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît! Ne vous rappelez-vous pas que
+je déchiffre un visage à première vue? D’ailleurs, ne suis-je pas
+grandement aidée par votre récit... Cette jeune fille, élevée loin du
+monde entre un grand-père érudit, un vieux prêtre et une vieille bonne,
+doit avoir une âme d’une pureté rare... Sa fermeté de décision, dans ce
+qu’elle a cru son devoir, ne me frappe pas moins... A dix-huit ans,
+avoir eu le courage de partir ainsi, _en silence_, en acceptant d’être
+mal comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre des siens et de
+troubler le repos de son père... Non, cela n’est pas le fait d’une âme
+vulgaire. En elle, rien de factice; le sentiment gît profondément au
+cœur... Bienheureux celui qui saura l’en faire jaillir! J’aime cet
+instinct de timidité un peu farouche, qui est celui de l’oiseau libre,
+de la fleur des sous-bois, de la source fuyante et secrète. Enfin, elle
+vient d’échapper, par miracle, à une épouvantable catastrophe, ce qui
+achève de la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous? Mais je
+cherchais bien moins la beauté, les qualités brillantes, que cet
+indéfinissable charme d’où naît la tendresse... C’est elle, vous
+dis-je..., une petite perle grise... Mais une perle!... Je lui ferai un
+doux nid. Elle n’aura que moi au monde?... Tant mieux... Je suis égoïste
+et jaloux, vous le voyez. Elle est pauvre... Eh bien, je travaillerai
+pour lui gagner une fortune!...
+
+Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre tous le conte de _Cendrillon_,
+commençait à revenir de son étonnement.
+
+--Tu oublies de te demander, observa-t-elle en souriant, si Jeannette
+consentira, pour tes beaux yeux, à quitter la France et sa vieille
+amie...
+
+--C’est vrai, fou que je suis!... Permettez-moi, du moins, d’essayer de
+la conquérir...
+
+--Réfléchis mûrement, mon ami; songe que cette enfant n’a plus d’autre
+protection que la mienne, d’autre asile, en ce moment, que ma maison, et
+qu’à vingt-deux ans, son cœur, son imagination même, je le crois, sont
+vierges de tout sentiment romanesque... A quelle prudence ne suis-je
+donc pas tenue envers elle!
+
+--Ma tante, déclara Maurice avec une gravité émue, donnez-moi cette
+preuve de confiance; faites-moi cet honneur de ne pas me fermer votre
+maison parce qu’elle renferme ce trésor précieux: une vraie jeune fille.
+Je serais un misérable si je cherchais à conquérir sa sympathie avant
+d’être bien sûr de l’aimer pour la vie... Mais je ne crois pas me
+tromper... et je vous demande de me la laisser connaître... puis essayer
+de l’apprivoiser sous vos yeux.
+
+--Soit. J’ai confiance en ta délicatesse... Tu viendras donc le
+dimanche, comme par le passé... Et pour commencer, tu dînes ce soir avec
+nous.
+
+
+
+
+II
+
+DIALOGUE ENTRE DEUX SŒURS
+
+
+Six mois plus tard, par une belle et chaude soirée de juin, Marguerite
+et Henriette Marnière prenaient le frais dans le jardin de
+Bourg-la-Reine.
+
+En plein jour, ce petit jardin si soigneusement entretenu, si fertile,
+où les arbres donnaient à la fois de l’ombrage et des fruits, était la
+riante image d’une vie bien employée. Mais, le soir, il s’enveloppait du
+charme rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt même les jardins de
+banlieue. Les deux sœurs subissaient, à leur insu, une transformation
+analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs simples robes blanches qui
+prenaient un aspect poétique... Leur imagination ouvrait ses ailes
+tandis qu’elles contemplaient le ciel diamanté; _cette obscure clarté
+qui tombe des étoiles_ évoquait moins à leur souvenir le récit épique du
+_Cid_ que l’étoile de _Mireille_ pointant au firmament de la jeunesse et
+des pures amours. Et, suivant la pente de leur rêverie, elles parlaient
+à mi-voix de deux couples de fiancés...
+
+Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et Juliette, ni Paul et Virginie,
+Vincent et Mireille,... ni aucun de ceux que l’art littéraire et musical
+a doués d’une vie idéale: les deux sœurs avaient vu se dérouler tout
+près d’elles, dans le cadre moins prestigieux de l’existence réelle, ces
+simples romans d’amour qui possédaient la double supériorité d’être
+_vrais_ et de «bien finir»... L’un avait pour héros le jeune parent et
+la protégée de Mme Brumme: Maurice Valteyre et Jeanne Ferval; l’autre,
+leur propre cousine Marie-Louise et l’un de ses blessés; car
+Marie-Louise, lasse de la vie inutile, un peu ridicule, de «demoiselle à
+marier» mondaine et sans dot, avait fini par obtenir de sa mère
+l’autorisation de suivre les cours de la Croix-Rouge et de soigner les
+blessés de la guerre dans un hôpital de Paris. Très vite, bien que
+novice dans la pratique, elle avait fait apprécier son zèle, son
+intelligence, son sang-froid. Sa nature énergique, agissante, semblait
+là dans son véritable élément. Elle n’avait eu, certes, aucune
+arrière-pensée de _flirt_ ni de mariage, en mettant sur sa jolie tête
+blonde la coiffe d’infirmière... Mais, comme il arrive souvent, le
+bonheur d’un amour partagé était venu à elle sans qu’elle le cherchât.
+
+Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai mariage de guerre, avec tout ce
+que ces unions comportent d’acceptation généreuse. Après de longues et
+cruelles souffrances, le fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital
+amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation glorieuse ne nuirait pas
+à son avenir. Il allait reprendre sa chaire de professeur d’histoire au
+lycée de Pau.
+
+--Je comprends que Marie-Louise ait accueilli sans hésitation la demande
+de Jean Fabrice, conclut Henriette, après que les deux sœurs eurent
+rappelé, pour le plaisir de se les raconter l’une à l’autre, les
+incidents de ce petit roman vécu.
+
+--Au physique, il est fort bien, avec sa pâleur intéressante, son front
+et ses yeux de penseur... Et sa conversation ne dément pas son aspect;
+c’est l’homme à la fois intelligent et modeste, qui ne cherche jamais à
+_produire un effet_, mais qui se tait plutôt que de dire des banalités.
+
+--Certes, observa Marguerite, l’intelligence et une physionomie
+sympathique sont exigibles chez un mari: mais elles ne suffiraient pas à
+assurer le bonheur... Réjouissons-nous, pour notre cousine, de ce que
+son fiancé possède en outre la foi, le courage, la délicatesse du cœur.
+Marie-Louise sera heureuse... Elle le mérite.
+
+--Oh! oui, j’en suis bien contente aussi. Et, reprit Henriette d’un air
+malicieux, sais-tu que les dédains de Georgette, à l’égard de son futur
+beau-frère, me rappellent un peu ceux du renard de la fable? A
+l’entendre, Jean Fabrice a les épaules voûtées du _rat de
+bibliothèque_... et la seule pensée d’une mutilation cause à Georgette
+une répugnance invincible...
+
+--Pauvre Georgette! murmura sérieusement Marguerite.
+
+--Pourquoi «pauvre Georgette»?
+
+--Parce qu’elles sont réellement à plaindre, les rares jeunes filles
+auxquelles la guerre n’aura rien appris!... Et aussi pour ce que tu sais
+bien, fit-elle peinée et gênée de formuler un blâme.
+
+--Oui, l’enseignement de _Minerva_ a porté ses fruits: elle veut entrer
+au théâtre et a obtenu de tante Valérie l’autorisation de se présenter
+au Conservatoire.
+
+--Souhaitons-lui d’échouer!...
+
+Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si charitables, qu’elles
+eussent voulu partager l’huile de leurs lampes avec les pauvres
+imprudentes, détournèrent leur pensée de ce qu’elles ne pouvaient que
+déplorer, dans la sincérité de leurs principes.
+
+--Le mariage de Jeanne Ferval, reprit Henriette, est une autre jolie
+histoire vraie, et elle a tout le piquant de l’imprévu, Mme Brumme nous
+l’a contée. C’est, comme elle le dit, une véritable réédition du conte
+de _Cendrillon_.
+
+--Moins la marraine-fée... et les robes d’or.
+
+--Mais si: la bonne fée, c’est madame Brumme... Quant aux robes d’or,
+elles gâtent plutôt la touchante figure de _Cendrillon_..., ne
+trouves-tu pas?
+
+--Tu as raison. Espérons donc que, malgré son grand désir de la rendre
+riche un jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette toute sa
+simplicité... Mais n’est-ce pas curieux, providentiel et charmant? Ce
+jeune homme, que l’on croyait et qui se croyait lui-même si difficile à
+satisfaire, voit inopinément Jeanne Ferval chez Mme Brumme... Et
+l’étincelle jaillit aussitôt... Pourquoi? Nul ne le saurait dire; il
+avait certainement rencontré des jeunes filles plus jolies, plus
+gracieuses, plus expansives... Aucune ne lui avait plu. Mais, derrière
+ce petit masque boudeur, avec un vrai don de divination, il découvrait
+une âme exquise.
+
+Henriette approuva:
+
+--Il ne se trompait pas! Plus on connaît Jeanne, plus on apprécie son
+intelligence et son cœur... Mais il ne suffisait pas de la rencontrer;
+il fallait gagner sa confiance et lui plaire... Chose assez difficile;
+car Mlle Cendrillon était encore plus fuyante que celle à la
+pantoufle... Mais, orpheline à vingt-trois ans, elle a bientôt compris
+la douceur d’être aimée avec un entier dévouement... Cela doit lui
+sembler un rêve, après tant d’épreuves!...
+
+--Marie-Louise et Jeanne seront heureuses, répéta Marguerite; mais pas
+plus que nous, Henriette!... Jamais plus que nous... Le trésor
+d’affection que nous possédons est si grand!
+
+--Oh! répondit doucement la cadette, si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu
+n’y trouverais pas un atome d’envie ni de regret, bien que Mme Brumme
+ait songé à l’une de nous pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre
+nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis... Il ne nous serait même
+pas possible d’accepter un mariage dans une ville de province, comme
+notre cousine Marie-Louise... A moins que maman consentît à y vivre
+aussi? Mais non... Cela lui ferait trop de peine de quitter sa maison,
+ses souvenirs...
+
+--Nous devons _tout_ à maman, déclara Marguerite avec cette espèce de
+ferveur qu’elle mettait dans ses convictions et dans ses sentiments.
+
+Et levant ses grands yeux noirs, comme inspirés, vers le ciel de velours
+sombre où scintillaient les étoiles:
+
+--La sagesse divine éclate, avec la bonté, dans l’arrangement de nos
+petites vies... A chacune sa part de joies: l’orpheline isolée connaîtra
+l’affection d’un mari et la tendresse des enfants... Et nous, Henriette,
+non seulement nous avons une mère incomparable, mais nous sommes deux
+sœurs si unies!
+
+--Oui, fit Henriette en appuyant sa tête blonde contre la tête brune de
+Marguerite; nous nous tiendrons compagnie, comme ces vieilles sœurs
+désuètes et touchantes, toujours _habillées pareil_ à plus de
+soixante-dix ans... avec le même petit bouquet de fleurs posé exactement
+de la même façon sur leur chapeau... Chérie, je ne te demande qu’une
+chose: nous varierons un peu. Notre petit bouquet, nous ne le placerons
+pas tout à fait du même côté, tu veux bien?... Oui, reprit-elle,
+pensive, tel sera notre doux et paisible avenir, à moins que...
+
+Elles se turent un instant. Le souffle parfumé du soir caressait leurs
+fronts... Les fleurs et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du chemin
+de fer déchira soudain le silence de la nuit, comme l’imprévu modifie
+parfois, étrangement, nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement, si
+tendrement soumises qu’elles fussent à leur sort probable, elles se
+disaient tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait sur sa
+route un autre Jean Fabrice ou un autre Maurice Valteyre, habitant
+Paris, qui lui permît de voir très souvent leur mère, il serait doux de
+connaître toutes les affections de la vie... Dans leur esprit se
+dessinait en même temps la figure encore un peu vague, mais sympathique,
+d’un ami de Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles de
+Marie-Louise, et qu’elles reverraient à son mariage: un officier de la
+Grande Guerre, puisque tous les jeunes hommes de ce temps héroïque sont
+officiers ou soldats.
+
+Marguerite, avec son abnégation habituelle, formait le souhait que, si
+l’une d’elles seulement devait être aimée un jour, ce fût Henriette,
+parce que son cœur renfermait une telle tendresse pour les tout
+petits... et qu’elle, Marguerite, avait «sa musique»!
+
+--Il faut rentrer, mes enfants!... L’air commence à être trop frais, dit
+tout à coup la voix de Mme Marnière.
+
+Elle venait d’apparaître sur le perron, où se détachait sa silhouette
+mince et noire.
+
+Et les deux silhouettes blanches, enlacées, sortirent de l’ombre du
+jardin, laissant derrière elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir,
+pour rentrer dans le présent, dans la maison tutélaire, où le devoir et
+le bonheur ne faisaient qu’un pour elles.
+
+
+
+
+III
+
+DIALOGUE ENTRE DEUX FIANCÉS
+
+
+Le même soir, presque au même moment, Maurice et Jeanne causaient, eux
+aussi, sur le balcon de Mme Brumme; leur mariage devait avoir lieu
+quinze jours plus tard; aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir
+souvent sa fiancée.
+
+Mme Ferval continuant à se désintéresser complètement de sa belle-fille,
+l’orpheline n’avait donc, pour lui servir de chaperon, que Mme Brumme,
+laquelle s’acquittait maternellement de ce soin. Du mouvement régulier,
+presque automatique, que donne la grande habitude, Mme Brumme avait
+tricoté jusqu’aux dernières lueurs du jour (car le quatrième hiver de
+guerre s’annonçait comme certain). A présent que ce long jour de juin
+faisait place à la nuit tiède et lumineuse, elle avait laissé son
+ouvrage, et, les mains croisées sur les genoux, elle regardait les
+fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient contre la barre
+d’appui du balcon. Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par ce goût
+féminin, qui s’éveille chez les moins coquettes avec le légitime désir
+de plaire, savait allier maintenant la grâce à la simplicité. Un long
+ruban de velours noir ceinturait sa robe de léger crépon blanc, qui
+découvrait des pieds d’une gentillesse naguère ignorée: deux véritables
+pieds de Cendrillon, en petits souliers de velours... Sur l’ambre de son
+cou flexible et délicat luisait la ligne d’or d’une chaînette, à
+laquelle était suspendue une pieuse et artistique médaille, présent de
+Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses cheveux, simplement enroulés
+derrière sa tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent la souple
+coiffure des jeunes filles grecques.
+
+En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps terne et recroquevillée, se
+révélait papillon, à l’aurore de son bonheur,... et ce papillon en
+valait bien un autre.
+
+Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire: elle possédait l’incomparable
+charme de celle qu’on aime uniquement et pour la vie.
+
+Il y avait dans son affection pour elle un sentiment infiniment délicat:
+l’attendrissement né des malheurs de cette jeune fille et l’attrait bien
+connu de tous ceux qui ont dû gagner peu à peu la confiance d’une petite
+créature effarouchée: enfant ou passereau,... jeune fille ou biche
+furtive...
+
+Jeannette était depuis longtemps apprivoisée, et ce n’était pas
+seulement sa silhouette dont la grâce se dégageait; sa physionomie
+s’était, elle aussi, transformée... A l’inconsciente moue qui lui
+donnait l’air d’un enfant chagriné, avait succédé ce vague et frémissant
+sourire qui, à tout propos, semble dire: «Je suis heureuse!...» Au fond
+de ses prunelles couleur _café fort_, comme celles de l’aïeule créole et
+de l’impératrice Joséphine, se révélaient des profondeurs dorées et
+lumineuses, et ses traits mignons étaient embellis par leur expression
+suave et touchante.
+
+Les fiancés causaient... Comme tous ceux qui les ont précédés, comme
+tous ceux qui les suivront, tant que le monde sera monde, ils parlaient
+d’eux-mêmes; ils rassemblaient leurs souvenirs frais éclos pour s’en
+tresser des liens et des couronnes, tels des enfants dans un champ de
+pâquerettes,... car l’amour heureux s’accompagne toujours de puérilités.
+Mais ils parlaient aussi de choses graves; comment en eût-il été
+autrement? Ce jour même, Paris venait d’acclamer les premiers soldats
+américains débarqués en France, précurseurs de la grande force qui
+devait, un jour prochain, servir d’instrument à la Justice de Dieu... Et
+Maurice, voyant se réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente,
+saluait avec joie l’intervention généreuse du grand pays qu’il avait
+adopté pour sa seconde patrie... Il répétait à Jeanne l’éloge qu’il en
+avait fait à Mme Brumme:
+
+--Nulle part, conclut-il, la femme n’est à la fois aussi libre, et aussi
+respectée. J’espère, Jeannette, que vous vous plairez à New-York, quand
+nous irons nous y installer après la guerre... Ce nouvel exil ne sera
+d’ailleurs pas complet... Tous les ans, nous ferons un voyage en France,
+je vous l’ai promis, afin de voir notre bonne tante Marie et votre pays
+de Bretagne,... votre vieille Maryvonne,... la tombe de votre cher
+grand-père...
+
+Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé de reconnaissance; mais il
+savait si bien y lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude:
+
+--Est-ce que cette idée de départ vous cause déjà du chagrin?
+
+--Non, fit-elle avec sincérité, puisque je serai avec vous, et que nous
+verrons la France chaque année... Mais...
+
+--Achevez, ma chérie, vous pouvez me parler en toute confiance.
+
+--Eh bien, je me demande parfois... Pardonnez-moi, Maurice, si je me
+trompe... Je suis bien incompétente en ces questions et en beaucoup
+d’autres...
+
+--Oh! ma chérie, je vous dirai comme Alceste à l’auteur du sonnet: _Nous
+verrons bien..._
+
+--Je me demande, reprit-elle lentement, si la France n’aura pas besoin
+de tous ceux de ses fils qui survivront à cette terrible guerre?... Vous
+lui avez offert votre vie et donné de votre sang; vous consacrez tous
+les jours votre intelligence à la doter d’instruments de victoire. Mais,
+si vous aviez le bonheur de posséder encore votre mère, la
+quitteriez-vous, au lendemain d’une grave maladie, même pour retourner
+auprès de la meilleure, de la plus généreuse hôtesse?...
+
+Maurice prit, sans répondre, la main de Jeanne entre les siennes, et,
+comme un gage tangible de son bonheur, il effleura du bout des doigts le
+mince anneau d’or et la perle fine de la bague de fiançailles.
+
+--_Petite Jeanne ou le devoir!_... murmura-t-il avec ce léger sourire
+qui n’était chez lui que le masque bien transparent de l’émotion; vous
+parlez mieux qu’un livre, Jeannette... Vous parlez comme une conscience.
+La question que vous soulevez s’est déjà formulée en moi, depuis quelque
+temps. Mais la réponse dépendra des circonstances... Voulez-vous me
+faire crédit, _my dearest_, et croire qu’après la guerre, comme
+maintenant, mon devoir de Français passera toujours avant mes intérêts
+particuliers?...
+
+--Oui... Et je vous en aimerais davantage, si je ne l’avais toujours
+cru.
+
+Il y eut entre eux un doux silence. Maurice considérait avec une joie
+égale les deux faces de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait assez
+pour le suivre au bout du monde et s’y trouver heureuse... Mais il
+l’admirait de renoncer au besoin, sans un regret, à l’espoir d’une vie
+large, par une délicate et filiale tendresse envers la France.
+
+--Ah! reprit-il, je vous avais bien devinée, ma chère petite perle
+ambrée!...
+
+--De _petit sou de cuivre_, me voilà devenue perle, murmura Jeannette
+dont le sourire se nuançait de mélancolie au souvenir de son grand-père.
+
+Les joies de cette enfant seraient toujours comme tamisées d’une brume
+légère par les souvenirs qu’elle gardait fidèlement; Mr et Mrs Littlebee
+et _Green-House_, ce nid verdoyant si tragiquement détruit, avaient
+souvent une part de ses pensées... Et, bien qu’elle pût se dire que les
+bons vieux époux n’avaient pas eu la douleur de se survivre l’un à
+l’autre, que leurs âmes de justes avaient sans doute rejoint l’âme
+innocente de la petite Mary blonde et rose du portrait, son cœur se
+serrait douloureusement, à l’évocation de leur dernière soirée!...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Les longs jours de juin et les nuits claires qui les prolongent semblent
+faits pour favoriser les interminables causeries de deux fiancés,
+accoudés à un balcon. Ils prenaient plaisir à se répéter les détails de
+leur avenir immédiat, déjà fixé depuis des semaines... Le bon abbé
+Lejal, malgré sa précaire santé, viendrait de Quimper pour bénir le
+mariage de celle qu’il avait vue tout enfant... Puis le jeune ménage
+s’installerait provisoirement dans un petit appartement, situé au-dessus
+de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé vacant juste à point.
+
+Une brise fraîche et caressante leur soufflait au visage. Un nouveau
+silence régna entre eux, tout rempli de choses douces, indicibles...
+Jeanne, cependant, les exprima en murmurant:
+
+--Oh! Maurice, comme grand-père serait heureux s’il nous voyait!... Mais
+je sens qu’il nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui aussi.
+
+
+
+
+IV
+
+DIALOGUE ENTRE DEUX AMES
+
+
+Pendant que les jeunes gens causaient ainsi, Mme Brumme gardait une
+immobilité de portrait. A voir ressortir, sur sa robe noire, la pâleur
+de ses mains blanches, et l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer
+les traits de son visage, on eût dit que Henner avait collaboré avec
+Carrière.
+
+La mère d’Alexis avait rempli son rôle de bonne fée auprès de la petite
+Cendrillon et donné à Maurice _la perle_ tant cherchée. Le sentiment
+qu’elle éprouvait ressemblait à celui des bons ouvriers d’autrefois,
+quand ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il s’y mêlait, en outre,
+une satisfaction plus secrète et plus subtile.
+
+En face d’elle, au-dessus de la double silhouette des jeunes gens
+penchés l’un vers l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon offrait à sa
+vue un fragment de ciel, sur lequel étincelait une étoile pure comme un
+diamant, vivante comme un regard.
+
+Mme Brumme, n’ayant que de confuses notions d’astronomie, ignorait le
+nom de cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir dans son coin de
+ciel... Quand elle était une toute petite fille, on lui disait, en lui
+montrant la voûte constellée:
+
+--Ce sont les yeux des anges qui nous regardent.
+
+Plus tard, son esprit, empreint d’un doux mysticisme, avait accueilli
+l’hypothèse, nullement incompatible avec la foi chrétienne, que ces
+sphères radieuses pouvaient être la demeure des Anges et des
+Bienheureux. Et, maintenant que tous ceux qu’elle a aimés: parents,
+époux, enfant, ont quitté cette terre, elle contemple pensivement ce
+diamant solitaire dans l’infini.
+
+Certes, ils sont doublement à plaindre, les pauvres insensés qui vont
+demander l’illusion d’une chère présence aux pratiques suspectes du
+spiritisme, cette forme grossière et déchue du spiritualisme!... Mme
+Brumme, ce soir, converse silencieusement avec une âme, qu’elle croit
+sentir tout près d’elle... Et si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même
+qui la lui donne...
+
+--Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai prié, agi, vécu pour toi... Le
+plus dur, vois-tu, ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres, pleins
+d’espoir, de vie, d’avenir... Tu n’en es pas jaloux, mon chéri?
+
+--_Non... oh! non!..._
+
+--Quand j’ai donné à un enfant tes livres, devenus pour moi des
+reliques, j’ai accompli un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre
+brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été, je suis allée le voir, sur
+son lit de blessé... J’ai baisé son front pâle... Et c’était ton front
+que je croyais voir... J’ai pleuré avec sa mère... Et c’était toi que je
+pleurais... Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de me réjouir
+avec elle, quand Roger est revenu à la vie; c’est d’apporter des fleurs,
+des fruits des gâteries sur ce lit de convalescent...
+
+--_Sois bénie de l’avoir fait!..._
+
+--A présent je vais donner pour femme à Maurice, le compagnon de ton
+enfance, l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit...
+
+--_Sois bénie de l’avoir fait!..._
+
+--Je continuerai, mon aimé... Il ne se passera pas un seul jour où je ne
+cherche, comme une glaneuse, un peu de bien à faire en ton nom... Ah!
+dis-moi que mon espoir ne m’a pas trompée: que ta dernière pensée a été
+pour Dieu, qu’il t’a pardonné...
+
+Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux secrets divins de la
+Miséricorde...
+
+L’étoile scintillait, éblouissante et pure... Et la voix immatérielle
+qu’elle entendait dans son cœur lui répondait tout bas:
+
+--_Dieu exauce toujours la prière d’une mère!_
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE Pages
+ I.--Comme une héroïne de Zénaïde Fleuriot 5
+ II.--«Priez pour l’âme de...» 12
+ III.--Père et fille 17
+ IV.--Présentation 26
+ V.--Demi-sœurs et quarts de sœur 44
+ VI.--Une journée de Mme Brumme 58
+ VII.--Le jour de Mme Ferval 73
+ VIII.--De l’art d’apprivoiser une moinelle 83
+ IX.--Jeannette manque de cœur 90
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+ I.--Un neveu d’Amérique 107
+ II.--Giroflé-Girofla 117
+ III.--Ce qu’on voit dans une photographie 132
+ IV.--Une lettre d’Angleterre 141
+ V.--«Good night, my dear...» 147
+
+ TROISIÈME PARTIE
+ I.--La perle cachée 157
+ II.--Dialogue entre deux sœurs 166
+ III.--Dialogue entre deux fiancés 174
+ IV.--Dialogue entre deux âmes 181
+
+
+PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--27262.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78438 ***