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+<html lang="fr"><head>
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+ <title>La Maison Blanche | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+
+<p class="c top2em">LÉON WERTH</p>
+
+<h1><span class="xsmall">LA</span><br>
+MAISON BLANCHE</h1>
+
+<p class="c gap"><i>Préface d’OCTAVE MIRBEAU</i></p>
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br>
+<span class="xsmall">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br>
+11, RUE DE GRENELLE, 11</span></p>
+
+<p class="c gap">1913<br>
+Tous droits réservés.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :</p>
+
+<p class="c"><i>5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande</i>.</p>
+
+<p class="c gap">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2>
+
+<p class="i">Léon Werth... celui-là, je n’ai pas à le
+prendre par la main et à le présenter
+comme on présente une jeune fille qui
+débute dans le monde.</p>
+
+<p class="i"><i class="rm">La Maison Blanche</i> est son premier livre.
+Mais Léon Werth s’est depuis longtemps
+présenté lui-même.</p>
+
+<p class="i">Il a parlé des peintres que nous aimons...
+il a parlé des peintres que nous
+n’aimons pas... et son intelligence est si
+claire qu’elle lança comme une projection
+de lumière sur les hommes et sur les
+œuvres. Pourrions-nous désormais oublier
+le mouvement de sa phrase, la sonorité et
+l’accent de sa voix ?</p>
+
+<p class="i">Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la
+puissance de haine et à l’ardeur d’enthousiasme
+qu’il a su provoquer.</p>
+
+<p class="i">Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la
+ferveur qui fait étreindre un compagnon
+très cher la veille d’un premier départ, je
+voudrais dire seulement quelle envie,
+quelle joie de vivre il a su me donner.</p>
+
+<p class="i">A l’époque où je rencontrais encore ce
+ministre qui me fait regretter de n’être
+pas gendarme, cette grande dame qui me
+fait regretter de n’être pas gavroche, cet
+écrivain qui me fait regretter d’avoir
+essayé d’écrire, j’apercevais parfois devant
+la gare Saint-Lazare un trimardeur qui,
+las du chantier où le travail est toujours
+le même, contemplait avec toute l’ardeur
+d’une inlassable espérance un paquebot à
+cheminée rouge qui fumait sur une affiche
+bleue.</p>
+
+<p class="i">Léon Werth, non plus, n’aime pas les
+chantiers, il s’évade toujours avant que le
+contremaître ait sorti sa montre et son
+sifflet et son carnet de paye. Il s’embête
+avec vous et s’en va en voyage ; je pars
+souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller
+loin pour s’enrichir et pour nous enrichir.
+Il ne joue pas de la dolente musique des
+ailleurs et des autrefois, il n’est pas le
+poète qu’aiment les fruitières de rêve et les
+crémières neurasthéniques, il est violemment,
+il est brutalement un pauvre homme
+d’aujourd’hui...</p>
+
+<p class="i">Une de ses dernières étapes fut une
+chambre d’hôpital, où la maladie l’avait
+conduit. Ce voyage, avec quel accent il
+nous le conte !... Nous savons maintenant
+quels autres livres nous pouvons attendre :
+fermes, rudes, riches et généreux.</p>
+
+<p class="i">Avec ses yeux doux et féroces, Léon
+Werth est un fauve. Il a besoin d’agir, il
+a du sang et de la race. Pour le tenir en
+cage, il vous faudrait d’abord l’attirer
+avec une belle proie, mais il ne flaire pas
+vos cadavres, il ne saute pas comme une
+grenouille sur le ruban rouge, ni comme
+un brochet sur une cuiller d’argent. Il
+saute par-dessus les pièges parce qu’il a
+des jarrets de fauves comme il a des yeux
+et des dents de fauves.</p>
+
+<p class="i">On serait intimidé parfois si, brusquement,
+on ne découvrait sur l’échine cambrée
+ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité.
+Car il est tendre au repos lorsqu’on
+ne le regarde pas en dessous pour
+lui offrir du sucre.</p>
+
+<p class="i">Il est tendre et sa tendresse est d’une
+qualité que nous ne connaissons plus,
+puisque nous ne connaissons que des animaux
+domestiques. Elle est discrète, et
+il faut être seul avec Léon Werth, en
+voyage, pour en sentir la chaleur et la
+grave douceur.</p>
+
+<p class="i">En voyage ? Oui... voyage dans une
+chambre de <i class="rm">la Maison Blanche</i>, voyage de
+découvertes dans la vie.</p>
+
+<p class="dedic"><i>OCTAVE MIRBEAU.</i></p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LA MAISON BLANCHE</p>
+
+<h2 class="nobreak" title="I"> </h2>
+
+<p>Peut-être les hommes sauront-ils un jour
+tirer de la maladie une leçon de joie et
+de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance
+pour elle-même, par haine de la
+santé et de la vie, et se consolèrent par la
+magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils
+s’en détaillaient voluptueusement les symptômes,
+comme un père attendri contemple
+en chemin le cadeau qu’il vient d’acheter
+et qu’il porte à son enfant. En contraste,
+de gros hommes gloussent ridiculement à
+la seule pensée de la souffrance physique.</p>
+
+<p>Mais personne n’aime la maladie pour ce
+qu’elle contient d’imprévu, de comique ou
+de joyeux.</p>
+
+<p>Le comique... Nous croyons qu’il est
+décent de ne pas l’apercevoir là où est la
+tristesse, là où est le malheur. Les nègres
+sont moins bêtes que nous. Un explorateur
+qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant
+fait halte près d’un gué et s’étant endormi
+sous sa tente, il fut réveillé par les éclats
+de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et
+s’approcha d’eux, qui faisaient cercle près
+de la rivière. Ils étaient agités par la plus
+irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement
+penchés et redressés, basculaient
+sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs
+cuisses nues de grandes tapes sonores, du
+plat de la main. Il s’enquit du motif de leur
+hilarité : un nègre, en traversant la rivière,
+avait eu le pied sectionné net par un crocodile.</p>
+
+<p>Un malade débute dans la maladie, comme
+un enfant fait ses premiers pas. Il n’est pas
+ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant.
+Mais n’ayez pas la larme à l’œil,
+chaque fois que vous voyez un malade, ne
+pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie,
+le malade ne tire aucune joie, c’est
+qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est
+qu’il est indigne de la santé.</p>
+
+<p>Et ne prenez pas un air trop grave, si
+vous songez qu’il est menacé de mourir. La
+mort n’est pas un événement exceptionnel.
+Et le miracle, ce n’est pas la mort, c’est la
+vie.</p>
+
+<p>J’aimerais votre respect des malades, s’il
+n’était absurde. Vous acceptez, vous vénérez
+tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.</p>
+
+<p>Les malades ont des soins. Même les
+pauvres, qui sont mal soignés, cependant
+sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure
+de la maladie. Quand vous rencontrez
+un miséreux dans la rue, vous lui donnez
+deux sous, si vous avez bon cœur. Mais
+vous consentez pleinement à sa misère. Si
+ce miséreux est malade, vous lui bâtissez
+un hôpital. Pourquoi ?</p>
+
+<p>Vous avez fait de la maladie le luxe des
+classes pauvres. Vous avez décidé qu’elles
+étaient indignes de tout autre luxe. Bien.
+Mais ne vous caressez pas vous-même de
+votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal
+et dépasse son objet. Vous me faites penser
+à ce gamin qui par un jour de juillet eut la
+pensée charmante d’apporter un éventail
+pour éventer sa mère, qui avait la migraine.
+Mais il approchait si soigneusement sa tête
+de l’éventail balancé, que le meilleur de la
+fraîcheur était pour lui. Modérez votre pitié
+de la maladie. Vous manquez d’imagination,
+ou du moins de perspicacité. Vous n’entrez
+en pitié qu’au spectacle de l’agonie.</p>
+
+<p>Dieu nous envoie la maladie comme une
+épreuve, disaient les mystiques. Et ils
+avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance
+à Dieu et de la recevoir de lui. Pour
+nous la maladie n’est pas une épreuve,
+mais elle a sa place dans notre vie. Elle
+est un moyen d’expérimenter la vie. Elle
+est aussi, bien souvent, le moyen de
+retrouver en soi les forces vraies qui permettent
+de vivre. Car elle est un repos, une
+station.</p>
+
+<p>Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon
+malade est celui qui n’a pas peur de la mort
+et qui explore gaîment la maladie. Le bon
+malade garde de la maladie un agréable
+souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain.
+Il ne désire pas recommencer. Mais il y
+pense comme, de retour en Europe, le
+voyageur pense à la brousse tropicale.</p>
+
+<p>On en meurt ? C’est possible. Mais qui me
+dit que sans la maladie, dont j’ai guéri, je
+ne serais pas mort de dégoût ?</p>
+
+<p>La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la
+belle maladie, de la maladie qui a un commencement
+et une fin, et non pas de ces maladies
+qu’on appelait autrefois de langueur.</p>
+
+<p>Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments
+haletants et dispersés. Mon adolescence
+s’en accommoda. Ma jeunesse commençait
+à en souffrir. La maladie m’apporta
+le calme. Tout d’abord elle m’étonna et
+m’exaspéra. Je ne connaissais pas le métier
+de malade. Mais bientôt je fus comme un
+nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la
+planche, détend ses muscles et s’abandonne.</p>
+
+<p>Les riches qui ont une vie molle et sont
+toujours au centre du monde comme des
+malades précieux, sur qui veillent les autres
+hommes, ne connaissent de la maladie que
+la souffrance corporelle. Les paresseux n’y
+trouvent qu’une occasion de paresse moins
+agréable. Enfin les malades professionnels
+n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise
+et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment
+pas leur mal. Ma rude santé et la vie
+que j’avais menée me prédisposaient à aimer,
+d’un amour sain et passager, ma maladie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="II"> </h2>
+
+<p>Mon père était marchand de vins, avenue
+du Maine, tout près de la rue de la Gaîté.
+J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère.
+La clientèle de mon père était composée — pour
+le restaurant — de cochers et de quelques
+filles qui venaient en pantoufles de
+l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel de l’Avenir.
+Mais elle était — pour la limonade — beaucoup
+plus variée. En ai-je vu, devant le comptoir,
+des ouvriers, des camelots, des chanteurs
+ambulants, des acrobates de la rue et
+des employés sans place ! Quand les lumières
+s’allumaient, les ménagères, parfois, en
+revenant du lavoir, buvaient des raspails, et
+le soir, les filles, entre deux passes ou
+entre deux quarts, buvaient des vins blancs.</p>
+
+<p>Assis sur la banquette, au fond de la boutique,
+j’écrivais mes devoirs sur une des
+tables de marbre.</p>
+
+<p>Mon père s’occupait peu de moi. « Les enfants,
+disait-il, c’est l’affaire des femmes... »
+Il avait des principes. Je ne devais pas
+l’embrasser le matin, quand je partais pour
+l’école, mais seulement le soir quand j’en
+revenais. Le client du matin boit vite et veut
+être servi de même. On sert des cafés et des
+vins blancs gommés. Mon père n’avait pas
+de temps à perdre. Mais quand je rentrais à
+l’heure de l’apéritif, il disait :</p>
+
+<p>— V’là le gamin.</p>
+
+<p>Je passais derrière le comptoir. Mon père
+se penchait, glissait sa serviette sous le bras
+et me tendait une joue épaisse, ronde et
+rude. S’il versait une consommation, il ne
+s’interrompait pas et ne se penchait vers moi
+qu’après avoir posé la bouteille dans le trou
+du zinc qui lui était destiné. Mais, après, il
+prenait son temps. L’heure de l’apéritif
+permet de la tendresse et du loisir. Il y a
+gros travail. Mais le client flâne et cause.
+Après ce baiser de l’apéritif, mon père ne
+s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais
+sommeil sur ma banquette, c’était une des
+filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel de
+l’Avenir qui m’envoyait au lit.</p>
+
+<p>Je jouais à la sortie de l’école avec les
+petites Italiennes qui déjà font métier de
+modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs
+des casernes d’ateliers.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois par an, mon père disait :</p>
+
+<p>— Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau
+n’est pas fait pour les enfants...</p>
+
+<p>Je connus le ruisseau et la rue : la rue
+de la Gaîté qui est la plus belle du monde,
+la rue de la Gaîté qui est une transition
+entre le faubourg et la ville, et où le faubourg,
+laissant ses peines, apporte et rassemble
+ses joies.</p>
+
+<p>La meilleure de mes camarades de jeu fut
+Henriette Godillet, qui était la fille d’un
+homme de peine et d’une femme de ménage.
+Elle avait un visage très doux, ovale
+et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un
+bébé ou d’une femme en pleine maturité.
+Mais il est certain que, dès l’âge de dix ans,
+elle ne ressemblait guère à une fillette. Je
+l’aimais beaucoup. Le jeudi, nous allions
+nous promener jusqu’aux fortifications. Je
+lisais d’effroyables romans à treize sous et
+je les lui racontais. Très paresseuse, elle ne
+lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire ses
+devoirs.</p>
+
+<p>Je me souviens surtout de nos promenades.
+Henriette connaissait la rue beaucoup
+mieux que moi. Habitué aux longues méditations
+dans la boutique paternelle, surveillé
+malgré tout, habitué à faire la différence
+entre les gens comme il faut et les rien-du-tout,
+j’aimais la rue, comme une perpétuelle
+espérance d’aventures ; mais aussi je la redoutais,
+je savais qu’elle était dangereuse.
+Je voyais que rien ne s’y passe comme dans
+les boutiques ou dans les livres, que rien
+n’y est prévu, qu’on y rencontre des voyous.
+Mon expérience déjà m’avait appris que
+l’enfant n’y est pas chez lui, qu’on l’y tolère
+seulement. J’ai entendu bien souvent des :</p>
+
+<p>— Que j’t’y reprenne à rôder par là,
+galopin.</p>
+
+<p>Ou des :</p>
+
+<p>— J’vas t’botter, gluant...</p>
+
+<p>Et cela, pour avoir simplement arrêté le
+cours d’un ruisseau, dans une rue transversale,
+en assemblant quelques pavés ou en
+déplaçant la toile de sac que les balayeurs
+du matin laissent souvent au niveau de la
+bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement,
+certes personne ne me chassait.
+Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait
+souvent qu’un vieux livreur à la moustache
+tombante ou qu’une ménagère portant
+son ventre comme un sac chargé, laissât
+tomber sur moi un :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas la place des enfants...</p>
+
+<p>Je faisais semblant de ne pas entendre.
+Mais j’étais gêné. Timide, je ne protestais
+pas. Je ne répondais que bien rarement par
+un gros mot.</p>
+
+<p>Un jour, à la fête du Lion, une fille en
+cheveux, à moitié saoule, eut une crise nerveuse.
+Des agents, comme elle se roulait
+sur la chaussée, la prirent aux épaules, avec
+brutalité. La foule en cercle riait. Une boutiquière
+du quartier voulut m’emmener. Des
+gamins avaient les yeux fixés sur moi. Ce
+jour-là, je trouvai la riposte :</p>
+
+<p>— Hé, la petite mère, je t’empêche pas de
+te rouler aussi, si ça te démange...</p>
+
+<p>J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai
+pas. J’avais, comme la plupart des
+enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât.</p>
+
+<p>Henriette au contraire n’avait aucun souci
+de l’opinion.</p>
+
+<p>Son père était mort, comme elle avait six
+ans. Sa mère lavait au lavoir et faisait des
+ménages. C’était une femme travailleuse,
+mais qui ne voyait que le travail. Le travail
+fini, elle mangeait d’un appétit à peine distinct
+du sommeil. Je la vois encore assise
+lourdement sur sa chaise, tout au coin de la
+table, le pied de table creusant un sillon
+dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement
+et aussi avec un peu d’effroi. A onze
+ans, je savais déjà comment mangent les
+pauvres.</p>
+
+<p>Très douce avec Henriette, jamais elle ne
+s’occupait d’elle. Elle pensait qu’une fillette
+va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans,
+on prend quelques précautions pour qu’elle
+ne tourne pas mal. Elle l’embrassait, mais
+ne savait pas lui parler. Cette femme, dont
+j’ai bien des fois éprouvé la bonté, avait
+fini par ne plus trouver ses mots que pour
+parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors
+qu’on pût dire que madame Godillet était
+bavarde. J’ai compris plus tard combien
+était dramatique la vie de cette femme qui
+bavardait en tapant son linge, comme un
+soldat crie en montant à l’assaut et qui, le
+reste du temps, se réfugiait dans le silence,
+comme une bête au repos.</p>
+
+<p>Henriette était libre. Elle sentait déjà sa
+force dans la rue. J’avais un visage de gamin
+palot. On me criait : « Va-t’en à l’école, mauvaise
+graine... » Je comprends maintenant
+qu’on redoutait en moi déjà l’apache que peut
+devenir le gamin des rues. Mais déjà les
+hommes prévoyaient en elle le plaisir que
+bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait
+au premier rang des rassemblements
+avec une audace tranquille. Si je hâtais le
+pas pour traverser la rue devant un fiacre,
+elle me retenait par le bras :</p>
+
+<p>— Que tu es bête, il arrêtera bien.</p>
+
+<p>Je l’ai vue une fois se poser, immobile et
+souriante, en plein milieu de la chaussée,
+comme une voiture derrière elle arrivait au
+trot. Elle resta ainsi jusqu’au moment où
+les naseaux du cheval touchèrent ses cheveux.
+Et comme le cocher tirait brusquement
+sur les rênes, elle alla au trottoir
+d’une démarche molle...</p>
+
+<p>Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer.
+Elle me dit :</p>
+
+<p>— Tu m’ennuies... va jouer au Luxembourg...</p>
+
+<p>Je lui répondis :</p>
+
+<p>— Tu as attendu le cheval... Mais tu n’aurais
+pas osé le regarder... Tu lui tournais
+le dos...</p>
+
+<p>A quatorze ans, Henriette quitta sa mère,
+alla au bal de la Fauvette et changea de
+quartier. Elle fut arrêtée par la police et
+envoyée en correction. Je ne la revis qu’à sa
+majorité. Elle vint à moi, ardente et belle.
+Elle se souvenait de nos promenades et des
+livres que je lui racontais. Elle se souvenait
+de tout, sauf que nous avions été ensemble
+des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable
+mémoire.</p>
+
+<p>Les premiers éléments de ma formation
+spirituelle furent cette boutique de marchand
+de vins et la rue. La rue et l’avenue, — tout
+un quartier qui tient à la fois du faubourg de
+misère et d’on ne sait quel faubourg d’idylle
+et de joie. Mais un autre élément s’y vint
+bientôt ajouter qui fut : l’Université.</p>
+
+<p>Mon oncle Villeroi était professeur de
+physique à la Sorbonne. Il était le frère de
+ma mère. Mais du jour où elle se maria
+jusqu’au jour de sa mort, il ne la vit jamais
+qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite
+Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation
+avec les bistros de l’avenue du Maine.</p>
+
+<p>Mon oncle était très supérieur à l’homme
+remarquable ou au brave homme. Il pensait
+droit sur la vie et son caractère était ferme.
+De plus, il était, paraît-il, un physicien original.
+J’ai su plus tard qu’il ne lui manqua,
+pour atteindre à la grande célébrité, qu’un
+peu d’adresse et une âme moins dédaigneuse.
+Il négligea toujours de transformer en conclusions
+douteuses et claires les plus justes
+et les plus ingénieuses de ses expériences.
+Mais il était insensible aux détails de la vie.
+Il disait volontiers : « Je ne suis pas un
+héros de roman. » Il avait horreur de la
+fausse sentimentalité. Cela le conduisit à
+omettre des sentiments essentiels, sous prétexte
+qu’il ne faut pas les cultiver en esthète,
+et surtout à une véritable cécité morale,
+quand il jugeait ses proches. Il s’en remettait
+alors à l’usage et à la convention. Sa
+sensibilité aux idées était d’une richesse
+magnifique. Mais il se contentait pour la vie
+quotidienne d’une sensibilité décente.</p>
+
+<p>Il avait accepté une fois pour toutes, afin
+d’être tranquille et de se conformer à une
+règle, que sa femme fût sa femme. Incapable
+de lutter jour à jour, il avait préféré céder
+d’un coup et sur tout. Incapable d’un sentiment
+bas, il ignorait la bassesse des autres.
+Et je crois bien que ma tante Marguerite lui
+faisait peur. Cela est assez difficile à expliquer.
+Ce n’était pas de sa femme qu’il avait
+peur, c’était de la femme. Et non pas de la
+femme telle que la présentent des livres
+d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible
+en sa trivialité dont rien ne peut venir
+à bout. Mon oncle avait l’impression d’une
+force naturelle. Il ne songeait pas plus à
+lutter contre les sentiments de sa femme
+qu’il n’eût pensé à modifier le cours des
+marées.</p>
+
+<p>C’est ainsi que cet homme tendre et noble
+avait pu accepter de voir sa sœur clandestinement.</p>
+
+<p>Cependant, après la mort de ma mère, ma
+tante avait consenti à ce que mon oncle s’occupât
+de moi. J’étais un bon élève à l’école
+primaire. J’obtins une bourse au lycée. Mon
+oncle surveilla mes études. A m’expliquer
+le sens que recouvrait, à la façon d’une
+poussière modelée sur un objet, l’enseignement
+de mes livres ou de mes maîtres, il
+mettait une ardente patience. On me donnait
+au lycée des formules cabalistiques. Il avait
+du génie pour y substituer la vie. Plusieurs
+fois par semaine, je passais une heure dans
+son cabinet ou nous nous promenions au
+Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer
+une de mes anciennes compagnes de
+la rue de la Gaîté. Je devinais que mon
+oncle n’aurait pas compris, qu’il était d’un
+autre monde.</p>
+
+<p>Ma tante m’accueillait avec indulgence, je
+ne dis pas avec tendresse. Elle avait fini par
+parler à tout propos et à n’importe qui de
+son neveu. Elle espérait en « mes succès ».
+Déjà elle en était fière. N’ayant pas d’enfant,
+elle reportait sur moi tout ce qui chez elle
+pouvait ressembler à de la tendresse maternelle :
+elle me voyait descendant, à la distribution
+des prix, les marches de l’estrade,
+ayant été couronné par le préfet, le général
+ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois
+sortes d’enfants : ceux qui ont des prix, ceux
+qui ont des nominations, ceux qui n’ont ni
+prix, ni nominations. Elle n’avait de respect
+que pour l’argent et pour l’Université. L’instinct
+des insectes a des manifestations qui
+semblent miraculeuses. L’ammophile pique
+sa proie au niveau de tel ganglion nerveux, en
+un point où elle reste à sa disposition, paralysée,
+mais vivante. Il fallait à ma tante un
+égal instinct pour concilier, sans qu’aucune
+en souffrît, la vénération qu’elle avait pour
+l’argent et la vénération qu’elle avait pour
+l’Université. Elle les portait ensemble avec
+une prodigieuse adresse, comme une ménagère
+porte deux œufs dans un panier, sans
+les casser, malgré les heurts inévitables. Son
+esprit tenait une juste balance des salaires.
+Les appointements gagnés hors du professorat
+ne comptaient pour elle que s’ils dépassaient
+le traitement des maîtres secondaires
+ou supérieurs. A égalité, ils ne comptaient
+pas.</p>
+
+<p>Boursier d’internat jusqu’à son entrée à
+l’École Normale, mon oncle, jusqu’à l’âge
+de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie
+que les jeudis et les dimanches. Nommé
+professeur dans une petite ville du Midi, il y
+avait épousé ma tante Marguerite, qui était
+la fille d’un marchand de vins en gros.</p>
+
+<p>Un jour que j’avais dit à ma tante :</p>
+
+<p>— Mon papa, il est aussi marchand de
+vins.</p>
+
+<p>Elle m’avait répondu sévèrement :</p>
+
+<p>— Les enfants doivent se taire, quand ils
+ne savent pas... Mon père n’a ni boutique,
+ni magasin... Il a des chais... tu entends...
+des chais... Tu ne sais pas ce que c’est que
+des chais... Un chais n’est pas un magasin...
+Un chais... c’est... des magasins...</p>
+
+<p>Je lui demandai :</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il y a des chais à Paris ?...</p>
+
+<p>Elle me répondit :</p>
+
+<p>— Non... A Bercy il y a bien des entrepôts,
+mais il n’y a pas de chais...</p>
+
+<p>Elle prononçait : chais, les deux lèvres en
+avant, la bouche grande ouverte. Elle me
+disait : « Tu n’as pas vu les chais », comme
+elle m’eût dit : « Petit, tu n’as pas vu la
+mer ».</p>
+
+<p>Je fus jusqu’à la seconde un assez bon
+élève. Mais alors je fus perdu ou gagné par
+les cinémas et les bals. Le lycée, les visites
+assidues chez mon oncle m’avaient éloigné
+de mes compagnons et de mes compagnes
+de la rue. Je ne retrouvai pas mes
+compagnons qui tous, ouvriers d’usine, employés
+de bureau ou gouapes de quartier,
+s’étaient dispersés. Mais je retrouvai toutes
+mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles
+vivaient la plus glorieuse époque de leur
+existence, entre la sortie d’une maison de
+correction ou de préservation — ah ! comme
+on les avait bien préservées ! — et la noce
+de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes,
+elles avaient désappris tout ce qui de la vie
+n’était pas la recherche du pain quotidien et
+de la joie immédiate. Elles étaient les reines
+insolentes et magnifiques de l’avenue du
+Maine. Ceux même qui les traitaient en
+public d’apprenties-traînées tâchaient de les
+aborder, dès qu’elles avaient franchi le coin
+de la rue Vercingétorix ou de la rue de
+Vanves.</p>
+
+<p>Henriette Godillet me disait souvent :</p>
+
+<p>— Je fais ce que je veux... Hier, j’ai fait
+quarante francs...</p>
+
+<p>Deux années se passèrent ainsi. Mon application
+en classe diminua. A la fin de ma
+rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y
+eut entre mon père et mon oncle une sorte
+de conseil de famille, auquel ma tante Marguerite
+daigna assister. Mon père conclut :</p>
+
+<p>— Tu travailleras pour être professeur ou
+tu prendras la serviette et tu m’aideras au
+comptoir. Moi... toi... et un garçon... on
+pourra s’agrandir...</p>
+
+<p>Je ne voulais être ni garçon de café, ni
+professeur. Ma tante Marguerite me tint un
+long discours :</p>
+
+<p>— Tu seras professeur... Tu débuteras à
+3.600.</p>
+
+<p>Ah non... Elle me disait déjà ça quand
+j’avais neuf ans.</p>
+
+<p>Je lui ai répondu :</p>
+
+<p>— La barbe...</p>
+
+<p>Et beaucoup d’autres choses... que je détestais
+les femmes des professeurs, que je
+ne voulais pas être professeur, parce que si
+je me mariais, ma femme serait une femme
+de professeur...</p>
+
+<p>Ma tante me répondit :</p>
+
+<p>— Tu préfères te promener avec des
+filles... je t’ai vu...</p>
+
+<p>Elle avait un accent étonnant pour dire le
+mot : des filles..., un accent de vieille actrice
+de tournée...</p>
+
+<p>Je lui répondis :</p>
+
+<p>— Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes...
+J’aime les filles, moi... Elles sont
+moins embêtantes que tes amies...</p>
+
+<p>Il y avait chez moi cet invincible besoin
+d’idéalisme et de généralisation qu’ont les
+jeunes gens. Je lui déclarai que les filles valaient
+mieux que les filles de marchands de
+vins. Et dans un cri qui devait rendre définitive
+notre rupture, je lui jetai à la face :</p>
+
+<p>— J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est
+qu’un chais. C’est un hangar... un sale hangar...
+Les chiffonniers ont des chais...</p>
+
+<p>Cependant l’année de philosophie nous
+rapprocha. J’y fus un brillant élève. Et, aujourd’hui
+encore, je ne crois pas y avoir
+perdu mon temps. Ce qu’il y a de logique
+dans la spéculation philosophique la rend
+plus accessible aux jeunes gens que les œuvres
+littéraires. Les plus beaux poèmes n’ont
+qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas
+encore expérimenté la vie.</p>
+
+<p>Mais après il fallut choisir une carrière.
+Par malheur, ce fut avec Henriette Godillet
+que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement
+de me mettre avec elle.</p>
+
+<p>Je refusai.</p>
+
+<p>Elle insista :</p>
+
+<p>— Tu seras comme un coq en pâte...</p>
+
+<p>Quand je pensais à la morale de ma tante,
+j’avais envie d’accepter. Il y avait dans celle
+de mon oncle de quoi me faire hésiter.</p>
+
+<p>Mais les vacances passées, comme je me
+refusais à préparer l’École Normale, ma
+tante réussit à me brouiller avec mon oncle
+et avec mon père. Et les derniers mots
+qu’elle me dit furent :</p>
+
+<p>— Tu n’es bon qu’à servir au comptoir...</p>
+
+<p>Je ne servis pas au comptoir.</p>
+
+<p>En deux jours, j’épuisai cinquante francs
+d’économies au bal de la Fauvette et dans
+une promenade à Clamart avec Henriette
+Godillet et deux de ses amies.</p>
+
+<p>Le troisième jour, je me trouvai dans
+Paris sans un sou dans ma poche et sans
+domicile...</p>
+
+<p>Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement
+libre, je trouvai une place à l’Institution
+Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais
+les fonctions de maître d’études et j’y
+enseignais le latin, le grec, le français, l’histoire,
+la géographie et l’arithmétique. J’étais
+de dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et
+logé et je touchais soixante francs d’appointements
+par mois, dont je devais verser un
+tiers à l’agence pendant les deux premiers
+mois. Le directeur, licencié ès-lettres, officier
+d’Académie, avait une belle barbe bouclée
+et se grisait. Quand il était saoul, il
+inspectait les classes. Mes collègues étaient
+trois vieillards résignés à tout, deux jeunes
+gens dont l’un espérait une place de comptable
+et dont l’autre attendait, pour donner
+sa démission, que sa maîtresse sortît de
+Saint-Lazare, où l’avait conduite le mépris
+des règlements sanitaires. Les élèves étaient
+tous internes. Quelques-uns avaient des parents,
+mais qui habitaient les colonies. Les
+autres avaient une mère, mais pas de père.
+Leurs mères, quand elles venaient les visiter
+au parloir, sentaient bon, mais trop fort.</p>
+
+<p>L’école possédait une fanfare, une sorte
+de fanfare muette. Des pistons et des trombones
+étaient exposés au parloir, mais les
+élèves n’en jouaient jamais.</p>
+
+<p>Je ne fus pas malheureux. Je gagnais
+ma vie. Il n’y avait pas six mois que j’avais
+chahuté mon dernier pion. La première fois
+que j’entrai en étude, j’en avais un peu de
+remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves
+ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne
+m’occupais d’eux. Je compris que c’étaient
+les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas
+des chiens de garde, les enfants ne songeraient
+pas à les exciter.</p>
+
+<p>Les trois garçons de réfectoire et de dortoir
+se chargeaient de la police générale et
+de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants.
+Les maîtres passaient. Eux restaient en
+place. J’ai entendu le chef des garçons dire
+au réfectoire à l’un des professeurs, qui se
+plaignait que la table n’eût pas été nettoyée :</p>
+
+<p>— Si tu continues, je te mettrai mon pied
+au derrière...</p>
+
+<p>Le troisième mois, je fus renvoyé, parce
+que je n’avais pas dénoncé deux grands qui
+fumaient au dortoir.</p>
+
+<p>Je louai un cabinet dans un hôtel meublé
+de la rue Lepic. J’aurais pu me loger
+dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en
+choisissant Montmartre, le sentiment d’un
+jeune provincial qui décide de tenter la
+gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait
+un peu d’air du couloir. Et par ce hasard,
+que l’un des carreaux de sa porte vitrée était
+brisé. Le couloir s’aérait lui-même sur une
+courette gluante, boyau commun à quatre
+immeubles. Je payai d’avance la location
+d’une quinzaine.</p>
+
+<p>Pendant huit jours, mes repas se composèrent
+alternativement de deux sous de pain
+et deux sous de cervelas, deux sous de pain
+et deux sous de pâté de foie, deux sous de
+pain et deux sous de frites. Le huitième jour,
+je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment
+que vînt le neuvième jour. Il vint.
+J’avais faim. Les premiers tiraillements de
+la faim sont désagréables, tout simplement,
+mais à peine douloureux. Le premier jour,
+l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée.
+Ce n’est pas la faim, la vraie faim, qui
+creuse tout dans un homme, l’esprit comme
+le corps. Le second jour, on pense à des repas
+possibles, comme un petit employé pense
+à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges.
+On n’a pas encore le vertige. Le troisième
+jour, on est saoul. Mes jambes allaient
+comme des ailes. Je ne sentais pas le
+trottoir. Une seule pensée remplissait mon
+esprit : manger, manger n’importe quoi.
+L’aliment devient une chose merveilleuse.
+J’y pense comme un naufragé pense à la
+terre, comme une idée pèse dans le cerveau
+d’un fou. L’idée de l’aliment est en moi.
+L’idée seulement. Derrière le creux de ma
+poitrine, il me semble qu’il y a le vide, le
+vide comme on le contemple du haut d’un
+précipice.</p>
+
+<p>Je me présentai comme figurant au
+théâtre des Batignolles, au théâtre Moncey,
+au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins.
+Dans la même journée. Il pleuvait.
+On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai
+pas au théâtre Montparnasse. On ne revient
+pas au village, avant d’avoir trouvé son
+pain.</p>
+
+<p>Je retournai à l’agence de l’enseignement
+libre. On m’indiqua une place à Bois-Colombes.
+C’était le quatrième jour sans pain.
+J’allai à Bois-Colombes à pied. La place venait
+d’être prise. Je revins à Paris, à pied.</p>
+
+<p>Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette
+panée. C’était à l’éventaire en gradins
+d’une grande épicerie, qui vendait aussi des
+produits de charcuterie. Dix ans ont passé.
+Je vois encore cette côtelette panée. Je la
+distinguai, comme on reconnaît un ami dans
+une foule. Je n’eus aucune envie des boîtes
+de thon ou de sardine, nourriture cachée à
+l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui
+d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà
+lointaine, au dernier gradin de l’éventaire.
+Mais la côtelette panée restait seule sur une
+assiette au second gradin. Elle eût été au premier
+gradin qu’il eût fallu pour la prendre
+le mouvement d’incliner mon corps et de le
+redresser. Mais elle était au second gradin,
+à la hauteur même de ma main pendante.
+L’acte de la saisir prolongeait et terminait
+naturellement le balancement distrait de mon
+bras droit. Je regardais la côtelette panée,
+comme un adolescent, en faction devant la
+porte des coulisses, contemple une actrice
+qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y avait
+que la côtelette panée. Derrière moi, c’était
+les passants de l’avenue de Clichy, les passants
+anonymes, que l’affamé ne distingue
+pas plus qu’on ne distingue les gouttes
+d’eau d’un fleuve. A la porte de l’épicerie, à
+ma droite, un garçon sortit, accompagnant
+une cliente à l’étalage. Tous deux, manipulant
+déjà des victuailles, me tournaient le
+dos. Dans l’embrasure de la porte, personne.
+C’était le moment.</p>
+
+<p>Dans mon bras brusquement immobile et
+raidi, je sentais comme un dessin du mouvement
+à accomplir. Ainsi un paresseux,
+somnolant le matin, a pendant de longues
+minutes l’illusion de sauter à bas de son lit.</p>
+
+<p>Si pourtant j’étais vu ? On me traînera au
+poste. L’avenue de Clichy arrêtera son double
+courant. Un tourbillon de passants se
+formera autour de moi. Scène odieuse, ou
+non moins odieuse la pitié de l’épicier refusant
+de porter plainte : Allez et ne péchez
+plus...</p>
+
+<p>Déclarons la guerre à la société... Oui...
+en volant une côtelette panée. C’est lui
+déclarer la guerre en s’avouant vaincu.</p>
+
+<p>Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas
+pris la côtelette, j’ai marché jusqu’à la place
+Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais,
+l’image de cette côtelette.</p>
+
+<p>Je rentre dans mon cabinet meublé et je
+m’étends sur mon lit, entre sept heures et
+huit heures et demie. La ville dîne. Quand
+la ville a fini de dîner, je sors, rempli d’une
+espérance immense. Je discute en moi-même,
+opposant les uns aux autres des arguments
+abstraits, cette question : « Est-il vrai qu’on
+ne meurt pas de faim ? » J’éprouve une certaine
+joie à me prouver la liberté de mon
+esprit, en refusant de tenir compte de mon
+cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger
+un cas particulier ? Est-ce de bonne méthode ?
+La méthode, tout est là... Nom de
+Dieu, que j’ai faim !... Je passe devant le Moulin-Rouge.
+Et si je tombe dans la rue, d’inanition ?
+Le sergent de ville, qui en a vu
+d’autres : « Où habitez-vous ?... » C’est aussi
+odieux que d’être pris en flagrant délit de
+vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de
+l’épicier en gros... Je pense aussi aux
+miséreux de Whitechapel... Suis-je le frère
+des malheureux de Whitechapel ?... Un personnage
+en habit noir descend d’une automobile,
+accompagné d’une femme en toilette
+de bal. Serai-je un jour, après beaucoup de
+gloire, semblable à cet homme ? Ou suis-je
+à tout jamais le frère des miséreux de Whitechapel.
+Le groom m’écarte. Larbin...</p>
+
+<p>Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste
+affirmer, à la fin d’un bon dîner,
+qu’il faut trois semaines pour qu’un homme
+meure de faim, dans de bonnes conditions
+expérimentales. Toute la question est de
+savoir si je suis dans de bonnes conditions
+expérimentales.</p>
+
+<p>Je pense aussi aux pièces de cinquante
+centimes qui glissent parfois dans la doublure
+d’une poche. Je tâte toutes mes poches,
+celles de mon gilet où j’ai l’habitude de
+mettre mon argent, et les autres aussi où je
+n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes
+poches, depuis ces quatre jours... ! Je devrais
+pourtant m’être fait une certitude... Mes
+doigts rencontrent à nouveau ma montre
+d’acier qu’on m’a déjà refusée dans trois
+monts de piété. Boulevard des Batignolles, je
+passe devant l’étroite boutique d’un bijoutier.
+Il va « fermer ». C’est un petit vieux à
+barbiche blanche. Il porte une blouse noire.
+Je lui propose d’acheter ma montre :</p>
+
+<p>— Oh, non... pas ces montres-là... On ne
+peut même pas les réparer...</p>
+
+<p>Je suis droit devant lui. Je sens mes
+jambes, comme un support unique, piqué au
+plancher de la boutique. Les montres et les
+bijoux d’occasion, dans la devanture, ont un
+balancement lent et régulier sous le bec
+Auer. Le petit vieux me dit :</p>
+
+<p>— Ça nous est défendu de prêter sur gage.
+Seulement, si vous voulez, je pourrais...
+tout de même... vous prêter deux francs...
+Je vous la rendrai quand vous aurez de l’argent...
+Mais sans bénéfices.</p>
+
+<p>Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire
+que j’attendais de l’argent sous peu ?... Ce
+n’est plus de faim, c’est de honte que je
+tremble.</p>
+
+<p>Mais les minutes suivantes furent plus
+belles. Le petit vieux et moi, nous échangeons
+des mots si simples, à mi-voix. Il me
+dit :</p>
+
+<p>— Il y a de la misère partout...</p>
+
+<p>Deux francs !... Un jeune homme ne sait
+pas gérer un capital. J’entre dans un restaurant,
+j’étudie la carte. Je mange pour
+trente-quatre sous. Je laisse les six sous au
+garçon.</p>
+
+<p>Je retourne à mon cabinet meublé, où je
+vomis. Et le lendemain, le patron me donne
+congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots
+comme clients.</p>
+
+<p>Quand les agents me réveillent sur le banc
+où je dors, je fais semblant d’être un noctambule
+assoupi, qui s’est reposé en rentrant
+du Cercle.</p>
+
+<p>J’ai vécu six mois. Comment ? Est-ce
+qu’on se souvient ? J’ai vendu un pantalon,
+une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre
+neuf, en échange duquel un marchand m’a
+donné des marrons. J’ai surveillé aux
+Halles les chevaux des maraîchers, pour
+une soupe. J’ai déchargé des paniers jusqu’au
+matin.</p>
+
+<p>Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée.
+Je lui ai avoué que « ça n’allait pas très
+fort ». Il m’a adressé au docteur Daguteau.</p>
+
+<p>— Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît
+tout Paris et c’est un cœur d’or.</p>
+
+<p>Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu
+une heure et demie, bien qu’il n’y eût pas
+de malades. Daguteau, ouvrant la porte de
+son cabinet, a eu, pour m’inviter à entrer,
+un geste de pédicure forain attirant son
+sujet. C’est un petit homme d’une cinquantaine
+d’années, gros et noir, aux paupières
+blettes, aux yeux jaunes.</p>
+
+<p>Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il
+connaît tout Paris. Je saurai plus tard qu’il
+n’a pas de clients, qu’il a épousé une
+paysanne riche, dont la dot lui a permis de
+s’installer, qu’il a fait sa médecine dans les
+cafés du quartier latin et dans les tripots, et
+qu’il écrit dans les journaux quotidiens et
+dans les revues pharmaceutiques sur les
+« à-côté » de la médecine et même sur des
+sujets de médecine qu’il étudie dans le Larousse.</p>
+
+<p>Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait.
+Il avait l’instinct de la protection
+comme le tigre est carnivore, comme le chien
+est coprophage. En me regardant, il avait
+l’air d’une bête qui renifle sa proie. Plus
+précisément, d’un chat qui joue avec une souris.
+Il n’en vint pas tout de suite à la protection.
+Il retarda, pour le raffiner, son plaisir.
+Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance
+qu’il portait tour à tour sur mes vêtements
+élimés et verdis, sur mes souliers éculés
+et béants, sur mon chapeau troué,
+j’aurais pu croire qu’il pensait à toute autre
+chose qu’à me protéger. Il me parla du matérialisme
+et du spiritualisme. Je fis tous mes
+efforts à poser subtilement les problèmes.
+Très sincèrement d’abord, subissant cette
+passion d’idéologie à laquelle les jeunes
+gens n’échappent pas. Moins ardemment
+ensuite, et seulement pour être indulgent à
+sa manie. Bientôt, je m’ennuyai comme à
+un examen et, si je ne détournai pas brutalement
+la conversation, ce fut pour n’avoir
+pas l’air d’un solliciteur indigne. Daguteau
+raisonnait comme un répétiteur de boîte à
+bachot. Et de temps en temps, il s’interrompait
+pour me dire :</p>
+
+<p>— Je suis très occupé... C’est effrayant...
+Plus une minute à moi... Mais je suis heureux,
+bien heureux de pouvoir causer avec
+vous. Cela me change... cela me change...
+Ah ! la médecine !... Et les clients !...</p>
+
+<p>Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas.</p>
+
+<p>Il me montra sa collection : une ignoble
+copie d’un primitif italien, trois ivoires chinois,
+un vieux poignard ciselé, une fausse
+faïence persane. Les bibelots étaient enfermés
+dans une vitrine dorée. Le tableau dominait
+un canapé-pouf « de style oriental ». Le
+docteur Daguteau me parla de peinture :</p>
+
+<p>— Ma foi... l’impressionnisme... je ne
+suis pas hostile à l’impressionnisme... Mais
+le dessin... le dessin avant tout... Les lois du
+dessin sont imprescriptibles.</p>
+
+<p>Et tout d’un coup, comme un chat qui
+donne un dernier coup de patte à une souris
+qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond
+et s’accroupit pour la manger, il me dit :</p>
+
+<p>— Une situation... mais on vous trouvera
+ça... Ne vous inquiétez pas... D’ailleurs la
+purée... ce n’est rien. J’ai connu ça... moi...
+au quartier latin... Ah ! si j’avais autant
+de louis dans ma poche que j’ai fait de fois
+l’amour rue Monge et rue des Écoles... mais
+je serais millionnaire, mon cher ami... Vous
+m’entendez, mon cher ami... D’ailleurs, il
+n’y a de souffrance que la souffrance
+d’amour... Souffrir de la faim ce n’est
+rien... Souffrir par une femme... voilà qui
+est atroce... C’est pour ça que je me fous
+des ouvriers... et des pauvres... Mais j’aime
+les artistes... Je suis un sentimental... moi...
+Et pourtant j’ai été élevé à rude école...
+l’hôpital... Voilà qui vous intéresserait,
+l’hôpital... Voilà qui vous apprend la vie...</p>
+
+<p>Il m’énuméra plusieurs situations possibles.
+Il connaissait intimement tous les
+ministres, tous les directeurs de journaux,
+tous les écrivains célèbres.</p>
+
+<p>— Un bon secrétariat... je vous trouverai
+un bon petit secrétariat... Tenez... allez
+donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il
+a une clinique de rayons X à Montrouge...
+Il pourra peut-être vous utiliser pour des
+recherches de bibliothèque... Revenez me
+voir demain... Si ça n’a pas marché, je vous
+trouverai autre chose... Je vais réfléchir.</p>
+
+<p>Je le remerciai. Comme je prenais congé,
+une lueur de joie traversa ses yeux :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me rendre un petit service ?...
+me dit-il.</p>
+
+<p>Je balbutiai :</p>
+
+<p>— Je suis déjà votre obligé...</p>
+
+<p>Il me tendit une lettre.</p>
+
+<p>— Voulez-vous la mettre à la poste et la
+recommander ? Je ne puis sortir aujourd’hui...
+Et je ne veux pas que ma femme ou
+mon domestique en voient l’adresse. C’est
+pour une dame... oui, pour une dame...
+Hé... mon garçon...</p>
+
+<p>On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes
+fortunes un personnage invisible.</p>
+
+<p>Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de
+vingt sous.</p>
+
+<p>— C’est que... lui dis-je, c’est que... je
+n’ai pas de monnaie sur moi...</p>
+
+<p>Son visage fripé fut tendu par la joie. Il
+s’écria :</p>
+
+<p>— Mais trop heureux de vous obliger...
+Vous plaisantez... Vous garderez les treize
+sous... Pour me faire plaisir... J’aurais scrupule
+à ne pas vous rétribuer... je connais la
+vie... moi... je connais la vie...</p>
+
+<p>Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler.</p>
+
+<p>Il eut peur.</p>
+
+<p>Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée
+traversa mon esprit ; une pensée qui fut plus
+forte sur mon esprit que la faim ne l’était
+sur mon corps : « Je n’ai pas mangé... »
+J’avais assez de force dans mes bras pour
+tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus
+pris d’une humiliante hésitation. J’eus le
+sentiment d’une sorte d’indignité et que cet
+affront était mérité.</p>
+
+<p>Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il
+m’entourait maintenant le cou d’un bras, et
+de l’autre il me frappait cordialement sur
+l’épaule :</p>
+
+<p>— Pour me faire plaisir... pour me faire
+plaisir... Traitez-moi comme un vieux camarade...
+je vous en prie...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain, j’allai quand même chez
+l’ami de Daguteau. Sans doute, je manquai
+de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et
+je trouvai de bonnes raisons : « C’est une
+adresse que le hasard a mis sur mon chemin...
+Un autre que lui aurait pu me la
+donner. »</p>
+
+<p>Le docteur Dalize se composait d’une
+barbe noire et d’un lorgnon. Il me proposa
+des recherches dans des traités de physique.
+Je ne savais pas un mot de physique. Je pris
+congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur
+à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me
+vois encore dans le cabinet encombré d’appareils,
+souriant d’un sourire contraint.
+Toute mon attitude signifiait : « Mais cela
+n’a pas d’importance... cela n’a aucune
+importance... Je n’étais venu que par acquit
+de conscience... pour me distraire... »</p>
+
+<p>Déjà je descendais les marches de l’escalier,
+quand, derrière moi, la porte du palier
+s’ouvrit. Et une voix m’appela :</p>
+
+<p>— Monsieur... Monsieur...</p>
+
+<p>C’était la bonne de la clinique, une vieille
+femme édentée, au ventre bombant, aux
+yeux sombres et brillants, comme passés au
+cirage et frottés à la brosse à reluire.</p>
+
+<p>— Entrez... entrez... me dit-elle, avec un
+vif accent méridional.</p>
+
+<p>Elle me conduisit dans une pièce obscure
+qui servait de cabinet de débarras et où,
+entre deux malades qu’elle introduisait, elle
+s’occupait à des travaux de couture.</p>
+
+<p>Ses paroles étaient accompagnées de
+petits mouvements saccadés de l’avant-bras
+et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle
+me dit :</p>
+
+<p>— Je sais... je sais... j’ai entendu... Vous
+ne pouvez pas faire le travail du docteur.
+Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une
+de mes amies, qui est somnambule, a besoin
+d’un bon prospectus... une petite brochure...
+pour distribuer dans la rue... Est-ce que
+vous sauriez faire ça ?... Et ce n’est pas une
+somnambule, comme y en a... C’est une
+femme sérieuse... Elle fait <i>l’hynoptisme</i>...
+si vous voulez... et le marc de café pour les
+bonnes femmes... enfin tout...</p>
+
+<p>Je pris la carte de la somnambule.</p>
+
+<p class="c">MADAME EKATERINODAR DE LIORKA<br>
+<i>Diplômée des sciences occultes.<br>
+La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie.<br>
+Marc de café. Magnétisme. Graphologie.<br>
+Passé. Présent. Avenir.<br>
+Consulte par correspondance.</i></p>
+
+<p>Cette cartomancienne fut le meilleur de
+mes patrons. Je rédigeai pour elle une brochure
+de vingt pages sur l’occultisme, les
+rapports de la science et du mystère, et sur
+l’art de connaître et de vaincre la destinée.
+C’était d’ailleurs une excellente femme, qui
+donnait à ses clients les plus raisonnables
+conseils.</p>
+
+<p>A quelque temps de là un libraire des environs
+de la Sorbonne me confia le soin de
+rédiger les « corrigés » du baccalauréat.
+J’arrivais le matin à huit heures, je m’installais
+dans son arrière-boutique. J’assistais, le
+ventre vide, au petit déjeuner de sa femme,
+tandis que lui s’en allait rôder dans les couloirs
+de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur,
+moyennant pourboire, les sujets des
+compositions. Rapidement, à coups de dictionnaire,
+je traduisais les versions et je développais
+en trois points la matière proposée
+pour la dissertation française. Puis il passait
+mon « corrigé » à l’autocopiste. Et les candidats,
+vers dix heures, en venaient, moyennant
+dix centimes, acheter un exemplaire.
+Le jour de la version grecque, quelques
+candidats murmuraient sur le pas de la
+porte. Il paraît que j’avais fait des contresens.</p>
+
+<p>Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne
+me paya pas.</p>
+
+<p>Je rédigeai des articles pour une revue de
+publicité. Je fus secrétaire de rédaction d’un
+journal d’alimentation. Je gagnais de quoi
+vivre deux jours, huit jours, quelquefois
+quinze... Et chaque fois, il fallait franchir
+les intervalles sans besogne et sans pain, où
+l’on ne sait pas s’il faut aller chercher du
+travail ou se coucher, pour faire durer un
+jour de plus les souliers qui se coupent ou
+qui bâillent.</p>
+
+<p>Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai
+des assassins, des victimes, des
+grues, des escrocs, — ce qui m’était égal — des
+acteurs et des hommes de lettres — ce
+qui me répugnait...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="III"> </h2>
+
+<p>Une année j’interviewai tant d’assassins
+que je pus aller passer un mois de vacances
+au bord de la mer.</p>
+
+<p>Ce fut après avoir piqué du haut d’un
+rocher que je sentis l’eau pénétrer dans mon
+oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla
+qu’un projectile avait été tiré, passait violemment
+dans l’oreille et s’arrêtait au beau
+milieu de ma tête. Je continuai à nager. La
+douleur se calma. Mais lorsque je sortis de
+l’eau, je crus qu’une moitié de ma tête était
+enflée. Le surlendemain, j’avais une otite.
+Je ne souffrais pas. Mais mon oreille bourdonnait
+et suppurait et j’avais de la fièvre.</p>
+
+<p>Comme toutes les chambres de l’auberge
+étaient prises, on m’avait trouvé chez un
+pêcheur une chambre blanchie à la chaux,
+qui donnait sur un jardinet de sable clair,
+un de ces jardinets de pêcheur qui semblent
+dessinés par des enfants dans le sable
+d’une plage. Il y a là quelques plantes pauvres,
+mal fleuries. Et partout des débris de
+coquillages et des morceaux de filet.</p>
+
+<p>Je me couchai dans la journée et ne me
+levai pas pour le dîner. Je dormis d’un sommeil
+très lourd. Mon corps pesait au matelas.
+Quand je me réveillai, il faisait nuit déjà.
+Je regrettai cette journée vide. Je n’avais
+pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni
+cette monotone plaine d’ajoncs et de bruyères,
+douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits
+chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent
+à d’autres villages. Je n’avais pas vu
+non plus Angéline, la servante de l’auberge,
+qui porte la coiffe aux ailes de libellule.
+J’aime le visage ferme et les yeux clairs
+d’Angéline. Son visage de jeune femme
+gothique semble d’une seule masse et des
+sensations trop agiles ne lui ont pas donné
+le dessin facile et calligraphié qu’on trouve
+aux visages des jolies femmes dans les villes.
+Le visage d’Angéline est sérieux et, même
+quand elle sourit, elle ne se livre pas tout
+entière dans un sourire. Je ne suis pas amoureux
+d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur
+qui sait plaisanter avec les bonnes
+d’auberge. Je suis même avec elle d’une
+réserve si excessive que je finis par croire
+que j’ai un sentiment profond à lui cacher.</p>
+
+<p>Je n’ai pas pris un de ces bains violents,
+où j’ai l’illusion de lutter avec la mer,
+comme avec un bel animal. Je n’ai pas flâné
+sur la terrasse de l’auberge, que la mer vient
+battre à marée haute et qui domine la crique
+du port, vaseux à marée basse. Je n’ai pas
+regardé les troupeaux de canards, que souvent
+un goéland accompagne, mais en tenant
+ses distances, comme un lord égaré dans une
+caravane Cook. Je n’ai pas vu sur la terrasse,
+à l’heure du dessert de tristes biscuits
+secs, la belle Grecque, qui dîne avec un
+monsieur chauve en chandail blanc, allumer
+une cigarette... sans me regarder.</p>
+
+<p>Je ne suis pas inquiet. Ma santé est solide.
+Si la maladie vient pour de bon, nous serons
+deux. Mais je suis trop malade pour rester à
+Loguivy. Il faut revenir à Paris. Et c’est cela
+qui m’attriste. C’est l’autre vie qui va recommencer,
+la vie que je connais, que j’endosse
+chaque matin comme un vieux vêtement.</p>
+
+<p>Ici je ne lis même pas un journal. A
+Paris, je lis les journaux, parce que je répugne
+à m’évader lâchement du souci des
+hommes. Et puis, les journaux me démontrent
+ma propre existence. Si je doute trop
+de moi-même, je me retrouve un peu moi-même
+dans la colère quotidienne que les
+journaux me donnent. Je ne puis pas encore
+apercevoir sans dégoût cette transformation
+mécanique des pensées basses en grandes
+pensées. Et puis, il y a les journaux littéraires
+où l’on se congratule. La complicité
+des marchands de lignes me fait toujours
+penser, je ne sais pourquoi, à la complicité
+des marchands de viande. Les hommes de
+lettres, qui guettent dans les salles de rédaction,
+le classicisme et le patriotisme, s’accueillent
+entre eux comme les traitants qui
+attendent les jeunes voyageuses dans les
+gares.</p>
+
+<p>Un char-à-bancs, conduit par une paysanne,
+me mène à la gare de Paimpol. La fièvre, la
+chaleur, les cahots, la poussière de la route
+sont une même sensation.</p>
+
+<p>Il me semble que de la terrasse de Loguivy
+j’ai été transporté directement à Paris, dans
+mon lit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>J’avais tort de redouter des soucis de
+travail ou d’argent. Je suis dans mon lit,
+tout naturellement, je ne me demande pas
+si je « m’écoute ». Je me suis couché, comme
+se couchent les animaux malades. Je suis à
+l’abri. Comme un soldat reconnu malade,
+je ne crains plus rien de la vie. Je renonce
+au travail quotidien, aussi simplement que
+j’y renonçais quand j’étais au bord de la mer.
+Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition
+très intéressante, inespérée même. En temps
+ordinaire, je n’aurais pas hésité une seconde.
+J’aurais répondu : J’accepte, j’accepte avec
+joie, j’accepte pour vous et pour moi... Enfin
+j’aurais trouvé une formule éclatante et brève.
+J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte,
+une feuille de papier à lettres, de vrai papier
+à lettres, ou bien j’aurais pris la feuille
+blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais
+pliée, puis rognée à ses bords libres. Une
+occasion inespérée (et pourtant il m’est tout
+à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs
+la lettre que m’adressait Lina Montalina,
+cette actrice qui, depuis dix ans, débute
+tous les deux ans sous un nom nouveau :</p>
+
+<blockquote><div>
+<p class="ind">« Mon cher ami,</p>
+
+<p>« Je ne sais si cette lettre vous arrivera en
+temps voulu. Et pourtant j’aurais le plus
+grand désir de vous voir. Voici ce dont il
+s’agit : je dois faire à la rentrée une conférence
+sur la Bucolique en Grèce et la Bucolique
+en France. C’est moi-même qui ai choisi
+le sujet. Je lirai des vers de Théocrite et d’autres
+poètes grecs (je n’ai pas sous la main
+d’histoire de la littérature grecque), mais je
+crois que c’est Bion et Moschus. Il faut absolument
+que la traduction soit de moi. Vous
+connaissez l’interview que j’ai donnée à <i>Comœdia</i>,
+il y a une dizaine de jours : « Mademoiselle
+Lina Montalina n’a pas seulement
+le goût des sports et de la peinture moderne.
+C’est une érudite qui en remontrerait à plus
+d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur
+texte, tous les auteurs latins et grecs. » D’ailleurs,
+reportez-vous au numéro (11 août
+dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me
+faire une traduction en vers de cinq ou six
+pièces de poésie grecque... ? Quelque chose
+avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur...
+et le grand Pan pour les effets de voix.
+Pour les poètes français, je m’arrangerai
+toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes,
+et puis un ou deux de ces jeunes gens
+qui travaillent pour les théâtres de verdure
+et que nous voyons dans les salons, quand
+nous allons y dire des vers. Enfin, je compte
+aussi sur vous pour ma conférence. On en
+donnera des extraits dans le <i>Figaro</i>, le <i>Gil
+Blas</i>, etc... Vous voyez ce qu’il faut. Vous
+seul pourrez me rendre ce service : vous êtes
+un vrai ami et vous êtes parisien jusqu’au
+bout des ongles. Pour la péroraison, je vous
+demanderai (oh ! ce n’est pas un conseil, vous
+savez ce que vous avez à faire) un parallèle
+entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait
+montrer que les héroïnes de l’églogue
+(pour les termes églogue, bucolique, Paul a
+chez lui l’<i>Encyclopédie universelle</i>) sont déjà,
+par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes.
+N’oubliez pas quelques mots sur la culture
+grecque et la culture française : le public
+sera très chic. Je vais faire acheter des traductions
+par ma femme de chambre... Voulez-vous
+que je vous les fasse porter ?... Ou
+plutôt venez donc dîner avec moi, ce soir,
+demain, quand vous pourrez. J’attends un
+pneumatique, je vous attends.</p>
+
+<p>« Mes mains dans les vôtres.</p>
+
+<p class="dedic sc">« Lina Montalina.</p>
+
+<p>« P.-S. — Paul a des relations vraiment
+bien dans les journaux (gros actionnaire).
+Nous causerons de cela. »</p>
+</div></blockquote>
+
+<p class="gap">Je ne réponds même pas à Lina Montalina.
+Je ne lui écris même pas que je suis malade.
+Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie
+qu’elle vienne. Je n’ai pas envie de parler
+d’affaires. Je suis décidément assez malade
+pour faire un choix dans mes relations. Je
+parcours quelques livres et je somnole.</p>
+
+<p>Vers six heures du soir, je souffre abominablement
+dans toute une moitié de la tête.
+La douleur est arrivée comme un cheval au
+galop. Elle s’est installée et tourne dans ma
+tête comme dans un manège. Je souffre tellement
+que je ne puis rester dans mon lit.
+Je mets des pantoufles et, en chemise, je vais
+de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la
+tête. Je marche ainsi une partie de la nuit.
+Parfois je m’étends sur mon lit et je presse
+ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais
+écraser le mal. Quand arrive le petit matin,
+je m’habille et je descends dans la rue. J’ai
+trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au
+cocher de fiacre en station, assoupi sur son
+siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop
+mal. Il me semble que c’est un événement.
+Cependant, les chiffonniers ne font aucune
+attention à moi. Je vais rôder devant la porte
+fermée de l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller
+l’interne de garde. C’est trop compliqué.
+Je rentre chez moi.</p>
+
+<p>La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma
+femme de ménage, madame Tangue, m’apporte
+du lait, m’exhorte à me nourrir et
+m’affirme que tout mon mal vient d’un courant
+d’air. Elle parle interminablement. Elle
+est impitoyable à me consoler. Sa nièce a
+eu la même maladie. Elle-même a eu des
+coliques <i>énéphrétiques</i>. J’ai beau essayer de
+ne pas l’entendre : il me semble que la vie
+humaine est remplie d’événements innombrables.
+Elle me dit aussi :</p>
+
+<p>— Je sais ce que c’est que les malades...
+Ce n’est pas moi qui fatiguerais un malade
+à lui raconter des histoires... Les malades...
+ça a besoin de calme.</p>
+
+<p>Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la
+tourne, la retourne, la répète, en déduit des
+conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends
+vaguement :</p>
+
+<p>— Le médecin avait dit de ne pas lui parler...
+La mère était une femme sans instruction.
+A minuit, la petite fille était morte...</p>
+
+<p>Je ne suis pas ému... je ne suis même pas
+agacé... Il me semble que tout ce qui se
+passe sur la terre n’a d’autre but que d’être
+raconté par ma femme de ménage. Quand
+elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas
+l’instant où elle finit de parler. Je m’endors.</p>
+
+<p>Je dors des heures. On frappe à ma porte.
+La clef est dehors. Je crie : « Entrez ». C’est
+une jeune femme. Elle s’est trompée de
+porte. Elle croyait frapper à la porte de l’atelier
+(il y a un peintre dans la maison).
+Elle venait se proposer comme modèle. Elle
+a des petites dents de rongeur. Elle parle
+d’une voix enfantine et semble grignoter les
+mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que
+j’ai souffert toute la nuit d’une voix un peu
+dolente, mais que je veux stoïque. Si on
+faisait du thé... La théière est sur la table.
+Il y a aussi une boîte de biscuits anglais. Elle
+va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire.
+Elle allume la lampe à alcool. Elle
+trouve des tasses dans l’armoire. La voici
+déjà amie et garde-malade. Elle me dit
+qu’elle a eu la fièvre typhoïde, qu’elle a été
+à l’hôpital... Une lancée dans l’oreille me
+fait souvenir que c’est moi qui suis malade.
+Je fais une grimace contractée. Alors elle
+pose ses mains sur mon front. Je ferme les
+yeux. Elle me caresse le visage très doucement
+avec ses mains. Je lui dis :</p>
+
+<p>— C’est délicieux d’être malade...</p>
+
+<p>Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas
+su la retenir. Elle n’aurait pas été plus loin
+que la porte entre-bâillée. Elle serait repartie
+en s’excusant. Et elle est là maintenant,
+comme une amie apprivoisée et toute neuve.</p>
+
+<p>Elle parle, comme un écureuil tourne
+dans sa cage. Elle me dit qu’elle pose depuis
+deux ans, qu’elle a de jolis seins et de
+jolies jambes.</p>
+
+<p>— C’est dommage que j’aie une sale
+gueule, ajoute-t-elle.</p>
+
+<p>Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin,
+est tantôt remué de sourires, tantôt tendu
+d’une excessive et charmante gravité.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas d’amie ? me demande-t-elle.</p>
+
+<p>Je réponds très vite au hasard, mais
+comme on confesse un malheur immérité :</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Et qui vous apporte à manger ?</p>
+
+<p>Sur un ton de hautaine résignation, je
+réponds :</p>
+
+<p>— Ma femme de ménage.</p>
+
+<p>Je commence à aimer ma maladie. Je lui
+dois cette pitié imprévue et légère. Je dormais.
+Elle est venue. C’est aussi joli qu’un
+conte de fées.</p>
+
+<p>Ses mains glissent entre les tasses, dans le
+sucrier, autour de la théière, avec cette souplesse
+adroite d’un chat qui se promène sur
+une table servie. Tous ses mouvements sont
+pour le malade inconnu ; toutes ses pensées,
+pour le consoler.</p>
+
+<p>Très simplement, charitable et chaste, elle
+me dit :</p>
+
+<p>— Vous devez vous ennuyer... Voulez-vous
+que je me déshabille... Cela vous distraira...
+Voulez-vous ?...</p>
+
+<p>Elle a déjà les mains derrière son corsage.
+Elle est au milieu de la chambre,
+prête, sa jupe tombée, à la franchir et à
+dresser son corps complaisamment à mes
+regards.</p>
+
+<p>Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni
+assez peintre pour accepter avec la pureté,
+qui seule ferait mon consentement digne
+de son offre. Et si madame Tangue entrait !
+Que penserait-elle ? Elle dirait : « Ce n’est
+pas étonnant qu’il soit malade. » Et si le
+docteur Lormont, auquel j’ai écrit, frappait à
+la porte ! Comment lui expliquer ? Ou bien
+ne rien dire et lui laisser croire qu’il y a toujours
+chez moi, pour le plaisir des yeux, une
+femme nue...</p>
+
+<p>Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait
+promettre de venir dîner avec moi, quand je
+serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le
+lendemain. Elle écrit son nom et son adresse
+sur une feuille de papier, qui traîne sur ma
+table et qu’elle glisse dans le tiroir après me
+l’avoir montrée :</p>
+
+<p class="c sc">Germaine Dolabel</p>
+
+<p class="offright">19, rue Linné.</p>
+
+<p>Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est
+beaucoup plus violent, mais aussi bête qu’une
+rage de dents. Pendant mon accalmie, je
+pense à Germaine Dolabel. Nous irons dîner
+ensemble. La boutique du marchand de vins
+est chaude comme une étable. Germaine lit
+la carte. Nous demandons pour notre dessert
+deux pots de crème vanille. Nous boirons
+deux cafés filtre. Et nous irons à la
+Gaîté-Montparnasse.</p>
+
+<p>Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai
+consulté un spécialiste qui m’a indiqué un
+traitement et m’a invité à revenir au bout de
+huit jours. Mais je comprends qu’il ne s’agit
+plus de m’introduire patiemment de l’eau
+oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un
+thermomètre. J’ai 39° de fièvre. J’ai lu les
+complications possibles dans un manuel
+d’otologie : mastoïdite, abcès méningé, abcès
+cérébral.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Avant de mourir, cependant, je veux revoir
+la rue de la Gaîté. Je comprends mieux
+que jamais que c’est une des plus belles
+rues du monde, et je crois bien que c’est la
+plus belle de Paris.</p>
+
+<p>Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue
+du Maine. Le boulevard Edgar-Quinet
+possède un cimetière et une gare. L’avenue
+du Maine est large et n’est que la route
+des Gobelins à Montparnasse. La rue de la
+Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou
+la rue d’Odessa. Et pourtant la rue d’Odessa
+et la rue Delambre sont des rues semblables
+à mille autres rues. On y passe entre des
+maisons ; on y longe des boutiques et on y
+rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles,
+sinon le dernier tronçon des routes qui
+mènent de tous les points du monde à la rue
+de la Gaîté ?</p>
+
+<p>Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on
+n’est plus dans une rue, on est dans un
+pays. Les maisons y sont de hauteur inégale.
+Les unes ont cinq étages, mais les
+autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont
+pas comme les boutiques d’ailleurs. Elles
+vivent dans un échange perpétuel avec la
+rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire
+va du trottoir au mur du fond, laissant
+juste assez d’espace pour que la marchande
+puisse s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les
+pauvres collent leur nez. Et d’ailleurs, rue
+de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de
+pauvres. Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse,
+dans l’impasse du théâtre,
+devant les bars, des groupes de causeurs se
+serrent ou se dispersent. Mais cette rue n’est
+pas faite pour la marche molle des mendiants
+qui ont renoncé ou pour le pas pesant des
+ouvriers trop las. Ils l’évitent. Elle n’est que
+pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont
+à leur travail ou à leur plaisir, et pour ceux
+qui en reviennent sans fatigue et sans dégoût.</p>
+
+<p>Il n’y a pas ici de ces boutiques où les
+petits commerçants semblent vendre de
+l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles
+ou de linge, ont un aspect d’abondance.
+Partout on dirait la vitrine d’un charcutier.</p>
+
+<p>Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires,
+s’assemble la race du pays, qui
+n’est ni tragique comme à Belleville, ni
+impatiente comme à Clichy. Elle est composée
+uniquement de jeunes gens et de
+jeunes filles. La rue de la Gaîté a toujours
+l’aspect d’un soir de fête, en un village de
+Paris, entre deux danses.</p>
+
+<p>C’est un pays qui a son art. La rue de
+Vanves commence un autre pays. Le bal
+de la Fauvette et les cinémas de la rue de
+Vanves sont pour un autre public. Mais dans
+cette courte rue sont rassemblés la Gaîté-Montparnasse,
+Bobino, le casino Montparnasse,
+le théâtre Montparnasse, sans compter
+les deux cinémas. Et pendant les entr’actes,
+le soir, les spectateurs fusent des salles
+dans la rue, et quand on est au spectacle, à
+peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté la
+rue.</p>
+
+<p>Et partout se répand, odeur de fête villageoise,
+l’odeur des crêpes.</p>
+
+<p>La rue de la Gaîté est une patrie. La rue
+et non pas seulement ses maisons. Car il
+n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être.
+Ceux qui s’expatrient en ont la nostalgie.
+Une jeune femme qui assistait à tous les
+vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les
+mardis du Français) émigra à Belleville.
+Elle revint bien vite au pays. Les hommes
+de Belleville sont durs.</p>
+
+<p>J’ai la fièvre... Elle me pousse par saccades...
+ou je marche comme endormi. La
+rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine,
+aperçue dans un rêve. Et cependant
+j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur
+dans ma tête. C’est peut-être la dernière
+fois...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Madame Tangue me propose un médecin
+qui est aussi celui de la concierge, un médecin
+qui guérit. J’ai horreur du médecin de
+quartier. J’ai connu des médecins de campagne
+ou de petite ville, des professeurs et
+des médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs.
+Mais le médecin de quartier est à Paris
+le plus odieux des petits commerçants. Il croit
+qu’il y a des maladies et des médicaments,
+comme il y a des assassins et des policiers.
+Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il
+prescrit des vins composés pour donner des
+forces. Il a les mains sales. Il joue aux
+courses. Il a fait ses quatre ans de médecine
+comme on fait son service militaire.
+Depuis le jour où il fut reçu à son bachot,
+il n’a plus travaillé « de tête ».</p>
+
+<p>Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais
+exercé. Nous nous connaissons depuis l’enfance.
+Si j’ai la grippe et si je demande un
+conseil à Saunière, il me répond : « Il faut
+consulter un médecin. » Mais depuis que je
+suis revenu de Loguivy, il vient me voir
+deux fois par jour et il m’observe. Il a horreur
+des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai
+vu palper, les doigts attentifs, le regard
+lointain ; jamais je ne l’ai entendu dire d’une
+voix autoritaire et nasillarde : « Est-ce que
+je vous fais mal ?... Et là... ? Là, ça ne fait pas
+mal... ? Très bien... »</p>
+
+<p>Cependant il pose légèrement son index
+sur ma tempe. Nous attendons l’arrivée de
+Lormont. C’est un grand spécialiste. Un
+hasard nous a mis en relation voilà plusieurs
+années. C’est par les grands problèmes que
+nous nous sommes abordés. J’étais très
+jeune. Je voulais soulever le monde. Je lui
+ai fait part de ce projet.</p>
+
+<p>Il est venu très simplement en brave
+homme.</p>
+
+<p>C’est une collection de la fosse temporale.
+Il ne sait pas si l’abcès est profond ou
+superficiel, mais il faut l’opérer et sans
+tarder. Il insiste : sans tarder...</p>
+
+<p>Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je
+pense aux vieux malades coiffés d’un bonnet
+de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui
+se chauffent au soleil, fument leur pipe et
+remuent du bout d’un bâton le gravier d’une
+allée, et aux malades dont la tête est enveloppée
+d’un pansement et qui aplatissent
+leur nez aux vitres. Et cette odeur de fièvre
+dans la salle, cette odeur de graines sèches,
+cette odeur de chanvre. Les charpentiers
+tombés d’un échafaudage attendent le dimanche
+les parents qui leur apportent des
+oranges. Les mains pâles des voisins sont
+posées sur le drap et, le buste soulevé, ils
+regardent droit devant eux, avec égarement.</p>
+
+<p>Saunière et Lormont voudraient bien
+passer dans la pièce à côté, comme pour une
+vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce
+à côté. Par une politesse que la maladie
+m’inspire, je m’assoupis. Je les entends.
+Lormont dit :</p>
+
+<p>— A l’hôpital... jamais. Sur qui tombera-t-il ?
+Les vacances ne sont pas terminées...
+Un chef de clinique, un interne, un
+externe, un bénévole...</p>
+
+<p>— Ou un étudiant en droit..., ajoute Saunière.</p>
+
+<p>La fièvre immobilise et alourdit mes
+membres, comme s’ils étaient dans une gouttière.
+Je suis en danger de mort. Je me dis
+bêtement : je suis aux portes de la mort. Je
+me répète ces mots : aux portes de la mort.
+Je les accueille, comme un voyageur note
+un aspect recommandé par le guide, avec
+une émotion sans profondeur, grosse comme
+une revue du 14 Juillet ou comme une image
+de première communion. La mort n’existe
+pas en moi. Elle prendra les responsabilités
+qui lui conviennent. La vie me réclame une
+adhésion minutieuse, délicate, appliquée,
+dont je ne suis plus capable. Mais je fais la
+comparaison : c’est la vie qui est émouvante.
+Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon
+sang dans les canaux de mes artères. Je ne
+suis plus qu’un spectateur. Quel repos !</p>
+
+<p>Saunière sort avec Lormont. Je fais mon
+testament. Je lègue mes livres et quelques
+pots rustiques à mes amis, et je charge
+Saunière de brûler mes papiers, tous mes
+papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses
+regards tombe sur une ligne d’écriture... Je
+le sais...</p>
+
+<p>Saunière revient au bout d’une heure :</p>
+
+<p>— J’ai téléphoné à Gillot... grouille-toi...
+j’ai un taxi en bas... On t’attend à la maison
+de santé.</p>
+
+<p>Gillot opère les princes russes et les milliardaires
+américains. C’est un chirurgien
+qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote
+sur sa vie d’étudiant, une anecdote sur
+la fière réponse qu’il fit un jour à un prince
+régnant, une anecdote sur son sang-froid
+d’opérateur, une anecdote sur sa générosité,
+une anecdote sur son adresse sportive, une
+anecdote sur sa sensibilité qui se raconte
+toujours après l’anecdote sur son sang-froid.</p>
+
+<p>— Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en
+grognant à Saunière.</p>
+
+<p>Il me répond :</p>
+
+<p>— Grouille-toi.</p>
+
+<p>Je me lève, je m’habille.</p>
+
+<p>Madame Tangue arrive et nous accompagne
+jusqu’au taxi en criant dans les escaliers,
+sur trois notes :</p>
+
+<p>— Du courage, monsieur... du courage !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="IV"> </h2>
+
+<p>J’ai des souvenirs étranges d’une maison
+de santé, où j’ai visité souvent une amie de
+Lina Montalina, petite actrice sans engagement
+et qui avait une âme charmante, naïve
+et morte de couturière à la journée. Ce
+n’était pas une clinique soumise à la discipline
+d’un chirurgien, mais une luxueuse
+maison meublée, à laquelle était annexée
+une salle d’opération.</p>
+
+<p>Les chambres donnaient sur un jardin
+minuscule, que remplissait entièrement une
+assez vaste pelouse, ornée de trois massifs
+ovales plantés de bégonias. Un acacia et
+deux platanes suffisaient à dissimuler le mur
+de clôture et donnaient au jardin dans la
+ville un aspect de parc illimité.</p>
+
+<p>Je connus le directeur, médecin-marchand
+de soupe, un petit homme à face de bistro et
+au ventre invraisemblable. Il portait le bout
+de ses doigts boudinés à ses paupières,
+comme s’il eût voulu les empêcher de tomber
+sur son ventre. Il disait sans cesse aux
+malades et aux familles :</p>
+
+<p>— Nous ferons l’impossible pour vous
+être agréable...</p>
+
+<p>Et il passait dans les couloirs, dans la
+cour et dans le jardin, agitant ses deux
+minuscules jambes, comme si une mécanique
+leur eût imposé des saccades, et balançant
+de droite à gauche et de gauche à droite,
+comme sous l’effet d’une autre mécanique
+tout à fait indépendante, son buste gonflé,
+dont les mains seules semblaient se détacher.</p>
+
+<p>Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante,
+dont le fils venait de mourir. Il
+attendit un espace entre deux sanglots, et
+sur un ton presque menaçant, il lui dit :</p>
+
+<p>— Voyons, madame, voyons... Il faut
+vous calmer... nous avons fait notre possible
+pour vous être agréable...</p>
+
+<p>Un appartement voisin de la chambre de
+la petite actrice était occupé par un Russe,
+un prince russe bien entendu, qu’on soignait
+là, depuis deux mois, d’une inguérissable
+fistule. On ne savait rien de son passé sinon
+qu’il avait, en une nuit, perdu un million à
+Deauville. Son médecin l’autorisait à se lever
+une bonne partie de la journée. Mais on ne
+le voyait jamais. Son valet de chambre était
+installé à demeure derrière un paravent,
+dans le couloir, tout près de sa chambre.
+Mais la nuit, le Russe se promenait une
+heure, quelquefois deux, dans le couloir. Il
+était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait
+le couloir d’un air affairé, lisant à chaque
+fois qu’il passait devant une porte le nom de
+fleur ou le nom de sainte qui désignait la
+chambre. Souvent il marmottait. Une nuit,
+dans le couloir qu’éclairait à peine une
+ampoule électrique, dans le silence, je l’ai entendu.
+Il répétait d’une voix gutturale, liant
+les syllabes comme un écolier qui apprend
+sa leçon, comme s’il eût dit sa prière :</p>
+
+<p>— Les Hortensias, sainte Marguerite, les
+Glycines, sainte Gudule, sainte Clotilde, les
+Capucines...</p>
+
+<p>Et quand il avait fini, il recommençait en
+sens inverse :</p>
+
+<p>— Les Capucines, sainte Clotilde...</p>
+
+<p>Il avait fait enlever tous les meubles des
+trois chambres qui composaient son appartement,
+et les avait fait remplacer par des
+meubles choisis par lui-même dans une maison
+anglaise. Il avait acheté également de
+l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec
+respect d’un instrument en or ciselé qui servait
+à couper les œufs à la coque. C’était
+un très ingénieux appareil qui s’emboîtait
+au coquetier et qui supportait une sorte de
+coupole mobile, armée intérieurement d’une
+scie circulaire.</p>
+
+<p>Aucune des infirmières de la maison ne
+voulut rester à soigner le Russe. A peine
+avaient-elles pris leur service auprès de lui,
+qu’elles sortaient de la chambre, allaient
+trouver le directeur et menaçaient de quitter
+la maison, si on ne leur donnait pas un autre
+malade.</p>
+
+<p>Le Russe, couché dans son lit, ne retournait
+même pas la tête quand elles entraient.
+Il leur disait d’une voix sans inflexion,
+comme on demande un menu service :</p>
+
+<p>— Déshabillez-vous... je veux que vous
+soyez nue sous votre blouse.</p>
+
+<p>La première infirmière qui eut à le soigner
+crut ne pas avoir compris, et resta
+dans la chambre, à préparer le pansement.
+Le Russe ne l’avait même pas regardée.
+Mais quand elle s’approcha de lui pour le
+panser, il lui dit sur un ton très naturel :</p>
+
+<p>— Je veux voir vos seins, quand vous me
+pansez... Rabattez votre blouse.</p>
+
+<p>Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas.
+Comme elle défaisait le pansement de la
+veille, le Russe lui dit :</p>
+
+<p>— Pas tout de suite... Pas si vite...
+Avant...</p>
+
+<p>Elle rabattit les couvertures, sortit et alla
+chez le directeur. Chaque matin le directeur
+changeait l’infirmière. Il était furieux :</p>
+
+<p>— Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut
+leur faire ?... Je n’en trouverai pas une qui
+soit gentille avec lui... Un malade de deux
+cents francs par jour !</p>
+
+<p>La première semaine écoulée, ce fut le
+Russe qui manda le directeur :</p>
+
+<p>— Si vous ne me donnez pas, lui dit-il,
+des infirmières plus...</p>
+
+<p>Il chercha le mot.</p>
+
+<p>— Plus... convenables... j’irai me faire
+soigner ailleurs.</p>
+
+<p>Le directeur était affolé :</p>
+
+<p>— Patientez... patientez... je ferai mon
+possible pour vous être agréable.</p>
+
+<p>Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne
+le revit pas de la journée.</p>
+
+<p>Le lendemain, le Russe avait deux infirmières,
+dont il se déclara satisfait.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un jour le valet de chambre lui amena un
+colley, pur de race, somptueux et bondissant.</p>
+
+<p>Le Russe ordonna qu’on le laissât seul
+avec la bête. Il prit une cravache dans une
+de ses malles. On entendit des aboiements
+d’abord, puis des hurlements de douleur et
+de rage mêlés. Le chien et le Russe hurlaient
+tous les deux. Mais quand on ouvrit
+la porte, le Russe, l’écume à la bouche et
+la sueur au visage, gémissait, tandis que le
+chien saignant grognait.</p>
+
+<p>Le Russe montrait une morsure qu’il avait
+à la main :</p>
+
+<p>— Il m’a mordu... Il m’a mordu...</p>
+
+<p>Il fit emporter le chien, qu’on ne revit
+plus.</p>
+
+<p>La mère du Russe vint le voir, on ne sait
+d’où. C’était une princesse russe. Elle ne se
+levait jamais. Et quand elle voyageait, elle
+se servait d’un lit démontable, que ses
+domestiques installaient dans un wagon
+loué. Elle était accompagnée d’un médecin
+allemand, à lunettes d’or, qui n’avait d’autre
+fonction que de la piquer à la morphine,
+quand elle lui en donnait l’ordre.</p>
+
+<p>Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère
+exact. Elle fit transporter son lit, d’une ville
+au milieu des steppes, dans un appartement
+de la maison de santé. Elle y resta huit
+jours couchée, sans demander à le voir.
+Puis elle se fit annoncer chez lui.</p>
+
+<p>Des enfants en visite jouaient dans le
+jardin. La princesse ordonna qu’on approchât
+son lit de la fenêtre ; puis elle envoya
+chercher dans trois magasins des jouets.
+« Pour mille francs de jouets », disait-elle
+d’une voix dolente. Et de son lit elle les
+jeta dans le jardin, sans regarder.</p>
+
+<p>— Ces chers petits enfants... disait-elle.</p>
+
+<p>On opérait d’une hernie un général exotique,
+qui avait un domestique nègre. Le
+nègre sautillait dans les couloirs, pinçant
+les infirmières qui le giflaient à tour de
+bras. Il riait :</p>
+
+<p>— Général bien... tout bien...</p>
+
+<p>Il pleurait :</p>
+
+<p>— Général mal... tout mal.</p>
+
+<p>Et quand il partit, accompagnant le général
+guéri, il riait et pleurait tout à la fois :</p>
+
+<p>— Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas
+vouloir quitter jolie maison... Moi tout
+noir... infirmières tout blanc...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="V"> </h2>
+
+<p>Je n’ai pas une très bonne impression de
+la façade de la maison de santé. C’est un
+grand corps de bâtiment en briques jaunes,
+flanqué de deux ailes avançantes et séparé
+de la rue par un petit mur et une grille en
+fer. On dirait une faculté ou un musée de
+province. Je monte le perron sans enthousiasme.
+Mais Saunière n’a pas ouvert la
+porte que je suis conquis. Je me sens mal
+à mon aise dans la chambre la mieux chauffée,
+si elle reçoit la lumière du nord, sans
+tendresse et sans intelligence, qui montre
+les objets comme cristallisés à travers un
+bloc de glace et tristes comme dans une
+vitrine de musée. Ici, les carrelages et les
+murs blancs des couloirs, éclairés par de
+larges baies, sont joyeux comme une lessive
+qui sèche dans un pré au soleil.</p>
+
+<p>La surveillante et l’infirmière sont dans
+les couloirs du troisième étage et me conduisent
+à ma chambre. Je les regarde avec
+attention et plaisir, comme je regarde toutes
+les femmes, quelles qu’elles soient, où que
+je les rencontre, dans une rue, dans un
+salon, dans une gare, dans une maison publique.
+Ce n’est pas une manie de suiveur ou
+de plaisantin, et j’ai passé l’âge où l’on rêve
+les amours de crétin que racontent M. d’Annunzio
+et quelques autres romanciers, dramaturges
+ou poètes. Mais je n’ai jamais
+lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence
+de toute femme, à supposer ma vie
+jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un
+spasme de l’esprit. Je possède des femmes
+ce que leur apparence me fait connaître
+d’elles. Cela est fulgurant comme la vision
+d’un éclair. Je ne peux pas fermer les yeux.
+En chemin de fer, une femme emportée
+dans l’express qui croise mon train, une
+femme aperçue dans l’ombre d’un wagon,
+m’entraîne à travers le monde. A l’angle
+d’une fenêtre, d’autres m’ont fixé aux soirs
+réguliers d’un village. Une blanchisseuse,
+dans la buée d’une boutique, une blanchisseuse
+balançant son torse qui pèse sur l’avant-bras
+appuyé au fer, me donne l’espérance
+d’une étreinte chaude et tendre après
+les besognes de la journée et la fatigue
+d’avoir marché dans la rue.</p>
+
+<p>Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder
+la surveillante et l’infirmière. Je suis
+en danger de mort, c’est entendu... Je ne
+suis pas mort. Je n’ai que faire des problèmes
+de la mort, je m’attache de toute ma
+conscience à ceux de la vie.</p>
+
+<p>Avec une douceur indifférente, elles m’ont
+conduit dans ma chambre. J’éprouve près
+d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne
+s’enfuiront pas. Elles seront près de moi tous
+les jours qui suivront. Cette certitude m’apaise.
+Pour l’instant, je ne distingue nettement
+que leur costume : blouse blanche,
+tablier blanc à bavette, chaussures blanches.
+Sur la tête, une simple toile carrée, fixée
+aux cheveux, pend sur la nuque, seyante
+comme une coiffe.</p>
+
+<p>Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je
+ne sais pas regarder sans émotion le bras
+d’une femme, cette précision serrée du poignet,
+cet accroissement de la forme jusqu’à
+cette magnifique plénitude des courbes musculaires
+aux approches du coude. Et c’est
+avec une joie véritable de création, une joie
+de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre
+combinant dans l’espace, qu’on imagine
+ensuite les courbes opposées du bras
+et de l’épaule.</p>
+
+<p>Saunière est assis près du lit, près de
+mon lit.</p>
+
+<p>Il me quitte au moment où l’infirmière
+entre dans la chambre.</p>
+
+<p>Je ne suis encore qu’un malade qu’on a
+changé de lit. Rien dans la chambre n’a
+pris pour moi sa place familière. Je constate
+et j’énumère. Mais les objets ne sont
+pas encore de ma parenté. La chambre est
+à l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux
+larges fenêtres, l’une en face du lit, l’autre
+à gauche. Tout est blanc du carrelage au
+plafond, sauf l’armoire, la table de toilette,
+le fauteuil et la chaise qui sont en bois
+clair et d’un style hollandais. J’ai seulement
+la tranquillité d’un voyageur installé dans
+son compartiment.</p>
+
+<p>L’infirmière vient tapoter mes oreillers et
+les dispose avec adresse. Ses mains ont
+cette molle transparence de pétales des
+mains souvent baignées.</p>
+
+<p>J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance.
+Je pense à l’hôpital avec sa figure
+de malade anémique enveloppée d’un foulard.
+Les infirmières passent vite dans les
+salles. Et le pouce de l’infirmier est trop
+large, couvert d’une énorme envie et noir
+dans la rainure.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le matin, avant que Gillot n’entre dans
+ma chambre, j’entends les bruits de la visite,
+les portes qui s’ouvrent et se ferment
+dans le couloir. Des pas claquent, comme
+des coups de fouet, sur les carrelages, et
+d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot,
+son aide et les infirmières.</p>
+
+<p>Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader
+qui illustrait ma première histoire de France.
+Son visage est plein et net. Il palpe ma
+tempe. Il y a dans ses mouvements beaucoup
+de douceur et de décision. Je me
+<i>livre</i>. Je ne trouve pas d’autre mot pour
+exprimer le sentiment qui m’oblige à l’immobilité
+et qui m’interdit de crisper le visage,
+d’exprimer de la crainte ou de la douleur.
+Je fais de ma tête un objet que je lui
+confie, pour qu’il puisse à son aise l’examiner.
+J’ai lu dans mon enfance l’histoire d’un
+lion, qui s’était enfoncé dans la patte une
+épine qu’un petit garçon lui retira. Le lion
+se coucha et tendit sa patte à l’enfant, et
+chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte
+ensanglantée, il revenait trouver l’enfant. Je
+pense à ce lion qui s’abandonne.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Avant l’opération, il faut me raser les
+cheveux près de la tempe. La surveillante
+entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière,
+qui pousse le chariot à pansements.
+Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant
+sur la peau, gratte, comme si de petits
+silex inégaux et raboteux adhéraient à la
+lame. Je me dresse, appuyant mes bras au
+bord du lit, pour me voir dans la glace
+rectangulaire enclavée dans un des panneaux
+de l’armoire. Le côté droit de ma tête est
+enflé et s’arrondit comme un œuf. Ma tempe
+est bleue comme un menton de cabot. Les
+cheveux supprimés, ma joue s’est allongée ;
+cette inégale calvitie n’est pas répugnante
+comme une plaque de pelade ; elle est burlesque.
+La plantation de mes cheveux est
+devenue arbitraire, comme sur une perruque
+de clown. Je m’étonne que mes cheveux,
+sur la gauche, ne se rassemblent pas en un
+toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.</p>
+
+<p>Je monterai gaîment sur la table d’opération.
+Je veux être docile comme l’enfant
+qui sort des rangs du public et qui vient
+aider le prestidigitateur. J’ai assisté autrefois
+à une opération, en spectateur. J’ai su me
+garder de l’émotion facile, de la peur animale,
+pour atteindre à un juste sentiment
+d’admiration pour les mouvements précis et
+coordonnés de l’opérateur. Comme il serait
+lâche et bas d’être pris d’épouvante pour
+cette raison que, maintenant, c’est moi le
+sujet.</p>
+
+<p>Je veux être sous les doigts du chirurgien
+une matière docile. Il a un si joli métier d’artisan.
+Une salle de chirurgie où l’on opère
+est gaie comme un petit atelier de menuiserie.
+La nette incision du bistouri marque
+la prévoyance autant que la ligne de crayon
+que l’ouvrier trace sur une planche. Et le
+sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne
+sont que les copeaux nécessaires, pour que
+le travail soit accompli. Et les instruments
+si jolis, de métal clair, dont les angles et
+les courbes et le galbe sont si exactement
+déterminés par l’usage. J’aime les instruments
+de chirurgie comme j’aime les poteries
+que tournèrent les vieux potiers de village.
+Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté !
+J’aime mieux me faire opérer que d’aller
+chez le coiffeur aux doigts puants de cosmétique.</p>
+
+<p>Le bon chirurgien a, quand il opère, un
+visage d’enfant sage qui s’applique. Et,
+quand il se sent en veine, un imperceptible
+sourire détend son visage, semblable au
+sourire de l’acrobate lancé, quand il est
+dans l’espace.</p>
+
+<p>Je ne veux pas avoir en moi la sale âme
+des malades... Je hais leur tremblement
+stupide, leur envie de fuir, le bond soudain
+de leur corps quand on les palpe ou qu’on
+les panse. Ils sont plus bêtes que les chiens
+qui se laissent soigner, qui domptent leur
+peur, qui prennent confiance. Ils n’ont pas
+de dégoût, si un coiffeur les touche de ses
+mains poisseuses et malodorantes, et ils sont
+épouvantés quand le chirurgien approche
+avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur
+qu’on leur déchire la peau. Est-elle donc si
+précieuse leur peau ? Quand ils voient passer
+le chariot du malade qu’on conduit à la
+salle d’opération, ils sont pris d’une grande
+pitié, ils ont une crise de tendresse humaine,
+ils gémissent comme une vieille fille qui a
+perdu son canari. Mais ils laissent partout — loin
+d’eux et près d’eux, — tous les
+meurtres s’accomplir. A la pensée qu’un
+chirurgien va ouvrir un abcès, ils pleurent,
+ils s’agenouillent devant la souffrance
+humaine. Mais ni la guerre, ni la misère ne
+les inquiètent. Dieu a voulu les batailles,
+comme il a voulu les pauvres.</p>
+
+<p>Au fond, ils n’ont pas tellement peur du
+bistouri ou pitié de l’opéré. Mais ils détestent,
+dans l’intervention du chirurgien, l’acte
+humain qui n’a pas la mort pour but. Et
+ils le détestent d’autant plus, que le chirurgien
+travaille tout à côté de la mort.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je descends dans la salle d’opération.
+Large baie, laissant apercevoir, comme suspendues
+en l’air, des masses vertes de feuillages
+où le soleil s’émiette, blancheur des
+murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses
+de la table articulée et des escabeaux.</p>
+
+<p>— N’ayez pas peur, me dit Gillot.</p>
+
+<p>Pourquoi donc aurais-je peur ?</p>
+
+<p>Je serais inquiet, si on m’opérait à la
+guerre, sur du foin. Mais ici, toutes les
+chances sont pour moi.</p>
+
+<p>J’ai vu une fois chez des amis, en consultation,
+un vieux chirurgien voûté qui
+ressemblait à un maître d’école, un vieux
+chirurgien triste. Je ne voudrais pas être
+opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur
+ici ? Gillot a cette vertu, la seule peut-être
+dont je ne doute pas : la gaîté. Elle est
+inconnue de tous les joyeux drilles. C’est
+une solidité du regard, un pouvoir de
+s’égaler à la vie, une sécurité semblable à
+celle du nageur qui sait, avant de se jeter à
+l’eau, que l’eau le portera...</p>
+
+<p>Entre les aides de Gillot, je devine facilement
+« l’endormeur ». Il n’a pas l’air
+chirurgical. Il y a une solidarité entre
+l’opéré et ceux qui l’opèrent. Le chloroformisateur,
+près du chirurgien, a l’air d’un
+riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.</p>
+
+<p>Je m’étends sur la table.</p>
+
+<p>— Respirez largement.</p>
+
+<p>Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle
+est la même que celle du chloroforme,
+l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement.
+L’aide soulève le linge qu’il
+a posé sur mes yeux. Je vois son visage et
+son buste à côté de moi. Mais je le vois <i>en
+hallucination</i>. Ce n’est plus un homme que
+je puis connaître et juger. C’est une forme
+que je ne compare à aucune autre. Il est là, à
+côté de moi, comme s’il y avait été, comme
+s’il y devait être toujours. Et il remplit sa
+part d’espace comme une image impondérable,
+et j’ai le sentiment que, si je pouvais
+le toucher, ma main ne rencontrerait aucune
+résistance.</p>
+
+<p>Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs
+méphitiques, les vapeurs lourdes, plus
+lourdes que moi-même et qui mettent sur
+ma poitrine un poids de plomb, et qui m’enveloppent
+d’un cercueil souple et qui
+m’épouse et sur lequel on marche. Qui
+donc, comme on foule le sol mou d’un gazon
+jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui
+donc se penche sur moi comme pour tarir
+une source ?</p>
+
+<p>Il y avait en moi une source jaillissante
+que je ne connaissais pas, la source de la
+vie. Un homme, avec ses deux mains, presse
+à son issue et l’enferme.</p>
+
+<p>— Laissez-moi...</p>
+
+<p>Ah ! m’en aller... loin, comme un chien
+se sauve...</p>
+
+<p>Je veux me soulever. Je sens la force des
+mains qui me fixent à la table.</p>
+
+<p>Je voudrais dire : « On s’est trompé de
+flacon. Ce qu’on me met sur la face, c’est la
+mort... »</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le réveil est d’un bon sommeil sans
+rêves. Une infirmière me soutient de son
+bras passé autour de mon cou. L’aide de
+Gillot exécute autour de mon front un mouvement
+circulaire dont je ne comprends pas
+l’utilité. Je lui demande :</p>
+
+<p>— Est-ce que vous allez encore me faire
+mal ?</p>
+
+<p>— C’est fini...</p>
+
+<p>J’ai posé cette question, sans but, comme
+un petit enfant veut se concilier la sympathie
+d’une grande personne.</p>
+
+<p>Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot
+où je suis étendu, dans une salle voisine.
+Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on
+m’a donné un coup de sabre à travers la
+tempe. L’infirmière s’est assise près de la
+fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance
+me paraît immense. Le soleil agite sur
+sa blouse des remous de velours liquide, et
+son visage et ses bras dans la lumière ont le
+contour mobile d’une flamme. Les cheveux
+et les sourcils noirs luisent comme des
+feuilles humides. L’ample poitrine, le buste
+dressé comme une tige me semblent alors
+l’image même de la nature vivante, avec ses
+sèves circulantes et ses jaillissements. Cette
+femme qui est là et qui me garde est, après
+mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle
+que la mer aperçue, pour la première fois,
+derrière les dunes, après une nuit en
+wagon.</p>
+
+<p>Elle me regarde avec tranquillité. Toute
+sa force s’oppose à l’incertitude de mes
+membres amollis. Jamais elle ne saura la
+muette et l’organique supplication qui du
+fond de moi-même allait vers elle. Elle me
+parle avec calme. De toute sa santé elle se
+défend contre moi, contre toutes les doléances
+de tous les malades.</p>
+
+<p>Réveil admirable. Naissance hésitante et
+lente. Non, ce n’est pas un réveil, c’est
+beau comme une résurrection. J’avais été
+mort. Et me voici non pas comme un enfant
+qui naît, mais comme un homme neuf. Et
+c’est cette image de fécondité qui m’éveille
+à la vie... Ces pensées ne se forment pas
+comme des pensées. Il me semble que je les
+respire et qu’elles viennent de l’infirmière
+paisible, comme une odeur vient d’une
+plante.</p>
+
+<p>L’infirmière pousse mon lit à roulettes.
+Elle le conduit jusqu’à l’ascenseur. Mes
+belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion
+que le wagonnet file à folle allure par des
+dédales de couloirs et qu’il ne s’arrêtera
+plus jamais. L’infirmière sans doute le
+pousse en galopant. Les murs blancs fuient,
+comme une eau courante. Je ne suis plus
+qu’un point mou jeté dans les couloirs. Les
+petites roues, au grincement aigu, emportent
+sur le carrelage lisse quelque chose qui
+n’est plus mon corps, mais qui est moi-même.</p>
+
+<p>Le wagonnet entre dans une chambre.
+Saunière, près du lit, me sourit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le chariot est parallèle au lit. Il est au
+même niveau ; il est tout à côté. J’ai un sentiment
+agréable d’arrivée dans un port,
+après un voyage vertigineux et chimérique,
+où le bateau tangua jusqu’à être proue en
+bas, poupe en haut, dressé comme un mât
+et parfois fila, sans toucher l’eau, comme
+une flèche dans l’espace.</p>
+
+<p>Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter
+le chariot pour entrer dans le lit. L’infirmière,
+me prenant par les épaules, m’y
+oblige. Je lui obéis, comme un petit enfant
+imite, de toute sa bonne volonté, sans comprendre.
+Me voici sur le lit, et confondant
+l’alèze avec une couverture, c’est sous
+l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière
+saisit mes jambes et les allonge par-dessus
+l’alèze. Elle sourit et Saunière sourit,
+comme on sourit des mouvements maladroits
+d’un tout petit enfant ou d’un jeune
+animal.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="VI"> </h2>
+
+<p>Maintenant cette chambre est la mienne.
+Je ne saurais dire exactement pourquoi. Mes
+sentiments et mes pensées sont ralentis. Je
+n’ai plus comme la veille la force d’apercevoir
+le détail des objets. Je suis simplement
+dans la blancheur du lit et dans la blancheur
+de la chambre. Et pourtant je ne suis plus
+seulement un malade qu’on a transporté. Je
+suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce
+qu’une nouvelle infirmière est venue ? A ses
+gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation
+presque curieuse de ses yeux, à une
+douceur très naturelle, mais qu’elle ne dissimule
+pas, à la façon dont elle met de
+l’ordre dans la chambre, je comprends immédiatement
+qu’elle restera. Elle ne passe pas
+comme dans une ambulance. Elle est déjà
+ma compagne.</p>
+
+<p>C’est une journée d’assoupissement, très
+douce et lente, comme sans minutes, une
+journée d’un seul tenant, dont le seul événement
+pour moi est une tasse de lait que
+m’apporte à quatre heures l’infirmière.
+Elle me soutient de son bras passé autour
+de mon cou et, tenant elle-même la tasse,
+elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une
+fois encore j’ai le sentiment d’être un petit
+enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie à
+être des enfants. Je m’abandonne à ce bras
+qui me protège, à ce bras où je me blottis.</p>
+
+<p>Je vécus deux jours dans une torpeur
+agréable et sans souffrance aucune. Mais
+avant de donner le thermomètre à l’infirmière,
+je le regardais, et ma température
+le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques
+amis vinrent me voir. L’infirmière restait
+assise près de moi. Tout le monde entrait
+dans ma chambre sur la pointe des pieds, et
+si l’on me disait quelques mots, c’était sur
+un ton de douceur réticente. On m’avait
+recommandé de ne pas parler.</p>
+
+<p>Je n’avais nullement le sentiment que
+j’étais en danger. Mais je le savais. Et j’appris,
+quand je quittai la maison de santé,
+que Gillot avait téléphoné plusieurs fois
+chacun de ces deux jours pour qu’on le renseignât
+sur ma température et sur mon état.</p>
+
+<p>Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais
+pas. Avec beaucoup de calme, car
+c’était une méditation. J’avais assez de
+notions anatomiques et physiologiques pour
+comprendre que, l’opération accomplie, je
+pouvais mourir d’infection ou d’un abcès
+plus profond, inopéré. Je savais aussi qu’on
+pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les
+symptômes d’un abcès profond, me transporter
+à nouveau sur la table d’opération.
+Je savais donc la mort possible, je savais
+que d’une heure à l’autre je pouvais entrer
+en agonie. Mais je savais aussi que le danger
+n’était qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais
+pas la mort en moi. Et la fièvre apparaît
+comme une transition naturelle entre la
+vie et la mort. Cette chaleur dans l’immobilité,
+ce sentiment que tous les organes et
+tous les téguments se resserrent et s’affermissent
+et deviennent plus denses, et que
+tout le corps est raidi et rassemblé comme
+pour s’abandonner à un saut définitif, obligent
+à la résignation. La mort ne s’oppose
+plus à la vie comme son contraire. La fièvre
+est un passage et le fiévreux est dans l’état
+d’un gymnaste qui a pris un breuvage puissant,
+avant un exercice difficile.</p>
+
+<p>J’éprouvais une sensation très douce de
+méditation en liberté, analogue à celle
+qu’éprouve un rameur qui s’est couché
+dans le fond d’une barque et qui se laisse
+aller au courant. Je m’abandonnais avec
+confiance à mon propre corps. C’était lui
+qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait
+pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi
+qui me hantait, sans me paralyser, lorsque,
+glacé par le froid en pleine mer, je dus nager
+jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne
+pas m’essouffler.</p>
+
+<p>Calme méditation, dans le bien-être de
+cette immobilité, sans autre divertissement
+que suivre les mouvements de l’infirmière
+blanche dans la blancheur de la chambre.</p>
+
+<p>Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine
+mon corps devenu cadavre et, contradiction
+à laquelle on n’échappe pas, je me
+connais comme mort, je me connais comme
+ne connaissant pas et je souffre du néant,
+comme si j’avais le pouvoir de le sentir. Je
+ne redoute pas la mort. Mais j’ai peur du
+saut, comme on a peur de sortir dans la
+rue quand il fait du vent, ou de se jeter dans
+l’eau froide.</p>
+
+<p>Si la mort vient à la limite de la fièvre et
+qu’elle soit un éclatement de la vie trop tendue
+par la fièvre, si l’agonie n’est pas le
+râle, ronflement plus dramatique et plus solennel,
+la mort ne doit pas être douloureuse.
+Mais je redoute l’agonie, si elle est
+semblable à l’étouffement qui précède l’anesthésie,
+à cet étouffement, qui, comme un
+vent pesant, flétrit, assèche et contracte.</p>
+
+<p>J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir
+à l’immortalité personnelle. Je n’ai pas
+l’âme assez basse pour croire à un magistrat
+interplanétaire décernant des châtiments
+ou des récompenses. Je ne crois pas au commissaire
+de police qui prononcerait des jugements
+éternels avec un accent de soldat
+de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional.
+Et je ne cède ni à l’appât des récompenses,
+ni à la crainte des châtiments. Le
+pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux
+bien accepter une loi, mais non pas un contrat
+unilatéral. Le silence infini des espaces
+éternels m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal
+ne connaissait que l’infini mathématique.
+Je connais l’infini biologique.</p>
+
+<p>La mathématique, pas plus que la religion,
+ne respecte le mystère. Elle résout et ne
+sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer
+ce qui se passe derrière les portes closes.
+Un homme digne de notre époque s’inquiète
+de la vérité. Mais il ne va pas regarder
+par une serrure sans trou et prétendre qu’il
+a vu quelque chose.</p>
+
+<p>Je pense à ceux qui resteront après moi.
+Les sanglots d’une mère, je les entends, et
+sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que
+la pensée de ma mort. On lui a pris son
+bien. Une mère qui a la foi espère retrouver
+son fils au ciel. La religion est sans pudeur.
+Elle nie la mort. Il est possible que la mort
+ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On
+croirait que vous n’en êtes pas absolument
+certains.</p>
+
+<p>Mes amis seront émus derrière mon cercueil.
+Ils penseront à l’ardeur de notre adolescence,
+à ce partage des grandes espérances
+vagues... Ils vont hésiter sur le
+costume à mettre. Ils préféreraient, pour
+moi, pour ne pas revêtir l’uniforme habituel
+des cérémonies, venir en veston, chapeau
+mou ou chapeau melon, en costume de tous
+les jours, parce que la mort est de tous les
+jours. Mais ils penseront à ma famille et
+alors ils viendront en tube et en jaquette.</p>
+
+<p>Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce
+qu’il veut dire. Je suis de ceux qui ne savent
+pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la
+vis avec puissance. Et quand je m’ennuie, je
+suis comme les jeunes gens timides qui
+restent dans un salon, sans oser se lever...</p>
+
+<p>Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza.
+J’ai l’amour intellectuel de la nécessité.
+Mais j’ai horreur de la boîte où l’on étouffe
+et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me
+brûle !</p>
+
+<p>La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir
+est aussi naturel que l’acte de respirer. Je
+ne sais rien à quoi je pourrais penser avec
+plus de calme. Si elle vient, sans que je
+puisse lutter contre elle, mille regrets. Je
+ne perdrai pas mes dernières minutes à me
+désoler. Mais ce qui m’inquiète, ce sont les
+problèmes qui peuvent se poser devant elle.
+Si je fais naufrage avec ma sœur, quand je
+serai à bout de forces, pour l’avoir soutenue
+au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi
+seul, quelques minutes, ou me laisser couler,
+à la minute même où mon bras l’abandonne ?</p>
+
+<p>Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour
+l’idée de cause conçue trop simplement, je
+m’honore, en mourant, de n’avoir pas été,
+durant ma vie, un solliciteur obsédant. Je
+ne me suis pas vengé de ton silence, comme
+un reporter éconduit, en donnant des détails
+sur ta maison et sur ton cœur. Je n’ai pas
+fondé une religion... Je me suis conduit,
+avec toi, comme un honnête homme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="VII"> </h2>
+
+<p>Mademoiselle Crazannes, la surveillante
+de l’étage, est une grande jeune femme brune,
+dont le visage est d’une impératrice ou d’une
+jeune directrice de pensionnat. Elle aime à
+jouer au grand médecin. Elle médite longuement
+ma courbe de température, la remet
+au tiroir et sort sans dire un mot. Si
+je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière,
+je ne puis me la représenter qu’habillée
+tout de noir. Elle doit, son jour de
+sortie, se promener par les rues comme une
+veuve inconsolable ou comme une reine détrônée.
+Pourquoi détrônée ? Elle est bien la
+reine de l’étage. Les autres infirmières s’en
+vont à petits pas ou glissent au long des
+murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes
+ne passe ni ne glisse. Elle s’avance. Et je
+m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge
+pas en traîne et que les petites servantes en
+tablier bleu ne s’élancent ni ne se penchent,
+pour lui porter sa traîne.</p>
+
+<p>L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran.
+Elle a des pommettes saillantes, un nez
+court, le teint pâle et de très grands yeux
+d’un gris de cendre : ce qu’on est convenu
+d’appeler un visage d’étudiante russe. Et
+c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage
+la difficulté qu’il y a à se servir des
+mots pour une autre intention que raconter
+des faits ou bien des idées. Je commence bêtement
+un portrait de Marguerite Carneran.
+Je rassemble ses traits, je me souviens de
+ses mouvements ; comme un naturaliste décrit
+une plante ou un animal, comme s’il
+s’agissait, avec mille renseignements dispersés,
+de former une seule image définitive.
+Un photographe en ferait autant. Et c’est
+ainsi que nous opérons, quand nous sommes
+en bonne santé, pour avoir des hommes et
+des femmes une notion suffisante à l’usage
+quotidien. Ce n’est pas ainsi que j’ai connu
+Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des
+images successives à peine liées, qui ne se
+confondaient pas en une seule et qui émergeaient
+de la torpeur fiévreuse, comme des
+fleurs, à intervalles inégaux, piqueraient de
+points éclatants la terre lourde d’un massif.
+Un musicien peut-être saurait exprimer
+cela.</p>
+
+<p>D’abord elle entra... Et je ne remarquai
+que son allure <i>comme il faut</i>, son expression
+d’amertume souriante. Je me sentis
+protégé. Ce fut tout. Puis j’ai dans la journée
+trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle
+m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers
+avec des gestes soigneux et volontaires,
+très doux, mais un peu secs.</p>
+
+<p>Il lui manquait cette grâce animale, cette
+perfection souple qui nous lie aussitôt à
+certaines femmes d’une complicité sexuelle.
+Cette force et cette harmonie primitives, je les
+ai aperçues chez presque toutes les négresses
+d’exhibition... Je la distingue chez des
+femmes du peuple, du monde, des actrices
+ou des filles publiques. Elles sont indépendantes
+de leur milieu, de leurs mœurs, de
+leur caractère. Elles ne sont peut-être que la
+persistance d’une sagesse sauvage du corps.
+Les gestes de Marguerite Carneran sont
+d’une décence vertueuse... Il doit y avoir
+beaucoup d’infirmières semblables dans les
+hôpitaux de Genève ou de Londres. Déjà, je
+sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié.
+Elle ne se sourit pas à elle-même.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition,
+aucun désir, mais aucun regret non plus ni
+aucune inquiétude. La fièvre applique mon
+corps au lit exactement, comme une planche
+à une planche. Je suis lourdement immobile.
+Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression,
+à l’arrêt. Et s’il faut que je me déplace
+dans mon lit, mon corps se meut tout d’une
+pièce, comme un bloc et comme si j’avais
+perdu le pouvoir des mouvements délicats et
+spéciaux.</p>
+
+<p>Je suis entouré de silence, d’ordre et de
+lumière. J’aime la monotonie blanche de
+cette chambre lisse, dont les murs sont semblables,
+où que je pose mes yeux, à un
+nuage opaque. La clochette qui sonne au
+plus lointain couloir règle l’ordre de la maison.
+Dans la clarté qui vient des deux larges
+fenêtres, je suis baigné comme en un bain
+tiède. Et je goûte, sans remords, ma torpeur.
+Je me réjouis d’une paresse bienheureuse.
+Je ne me sens même plus responsable
+de ma santé. D’autres y veillent.</p>
+
+<p>Je ne sais si tous les malades trouvent la
+même joie ici. Mais c’est le premier asile, la
+première oasis que je rencontre. Pour que
+mon bonheur soit plus complet encore, il
+suffit que je réveille légèrement en moi les
+soucis habituels de ma vie. Il suffit que je
+pense à Lina Montalina, au libraire de la rue
+de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux
+cartomanciennes et aux bandagistes herniaires,
+pour qui j’ai rédigé des prospectus,
+aux directeurs de journaux pour qui j’ai
+rédigé des articles.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les journées sont lourdes et calmes. Les
+nuits sont ardentes et lourdes. Mon corps
+ne pèse plus admirablement stable et compact
+au lit qui semble de toute éternité rivé
+au plancher par ses quatre pieds. Mon corps
+est tendu d’un bout à l’autre du lit, comme
+si des forces adverses l’écartelaient en des
+directions contraires. Je me dresse et m’appuie
+sur les coudes, regardant droit devant
+moi et je passe des heures ainsi, attendant je
+ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la
+multiplication douloureuse des idées agitantes.</p>
+
+<p>La lampe électrique, avec son abat-jour, se
+reflète dans la vitre de la fenêtre, en face de
+mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet,
+et c’est d’autres fois l’Homme à la pipe de
+Van Gogh. Mais l’image reste immobile, des
+heures, face à moi, fixe, comme moi, comme
+le silence, comme la nuit. L’espagnolette de
+la fenêtre, creuse et modèle le visage d’un
+adolescent aux traits nets, aux yeux trop
+sombres et piqués comme des points. Images
+fixes, dures, mais non terrifiantes.</p>
+
+<p>Je ne dors pas. Simplement, le sentiment,
+que mon corps a de son poids, augmente ou
+diminue. Et la nuit disparaît, comme la
+flamme d’une chandelle soufflée, à l’heure du
+matin où l’infirmière entre dans ma chambre
+pour prendre ma température.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="VIII"> </h2>
+
+<p>Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le
+docteur Dittenay qui passe dans les chambres.
+Mademoiselle Carneran défait mon
+pansement. Le docteur Dittenay presse la
+région et les bords de ma plaie. Puis il
+remplace le drain en s’aidant d’une sonde
+cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce dans
+le tête une tige raboteuse qui frotte aux
+bords nus et tendres de la plaie. Il m’est
+assez difficile de rester immobile. Un mouvement
+brusque de la tête me délivrerait.
+Toute ma volonté de faire proprement mon
+métier de malade n’empêche pas que cette
+pointe d’acier, remuée dans ma plaie, n’y
+promène une sensation presque intolérable
+de cinglement continu. Je suis couché sur
+le côté, les deux bras allongés vers le bord
+du lit, les mains plongeant dans le plus bas
+des oreillers et s’y agrippant. C’est en contractant
+davantage mes mains que j’arrive à
+ne pas crier. Mademoiselle Carneran fait le
+tour du lit et elle vient appuyer doucement
+ses deux mains sur les miennes.</p>
+
+<p>Le drain pénètre difficilement. Le docteur
+Dittenay s’y reprend à plusieurs fois. Je
+souffre, comme s’il pinçait les bords de la
+plaie et qu’il les déchirât à la façon d’un
+vieux carton qu’on jette au panier.</p>
+
+<p>Le docteur Dittenay parle avec douceur et
+sourit. Il a cette glaciale cordialité qui ne
+manque jamais aux petites natures. Le calme
+de Gillot est bien différent. Il est calme à la
+façon d’un athlète, qui sait avant tout exercice
+que ses muscles sont prêts. Dittenay est
+calme par mollesse naturelle et parce que
+l’impassibilité, corrigée d’un sourire, est
+nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux
+sont saillants, derrière son lorgnon aux
+verres libres. Ses traits sont gros et réguliers.
+Il est de cette classe d’hommes à l’humanité
+pauvre qui ne sont jamais en prise
+directe avec les autres hommes. Dittenay est
+médecin, parce que la médecine est une carrière
+libérale. Il occuperait aussi naturellement
+une charge d’avoué. C’est un animal
+domestique parfaitement dressé aux habitudes
+d’une profession. Il s’oriente à travers
+les maladies, comme un garçon livreur
+s’oriente dans Paris. Perdu dans une île
+déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il
+ne serait même pas capable d’inventer une
+civilisation. Il n’a pas de génie. Gillot a du
+génie. Mademoiselle Carneran a du génie.
+Madeleine, la petite servante qui balaya ma
+chambre ce matin, a du génie. Leur présence
+me donne une illusion de recommencer
+ma vie, me délivre du passé. Ils apportent
+en moi la même espérance illimitée que la
+décision d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent
+ma curiosité humaine, autant que si
+j’entrais dans une ville inconnue.</p>
+
+<p>Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage
+que je lui aurais offert ma souffrance en
+hommage. Mais quand Dittenay quitte ma
+chambre, c’est la sonde cannelée qui s’en va,
+et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet
+humain...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="IX"> </h2>
+
+<p>L’incision, que Gillot a donnée dans ma
+tempe, a évacué le pus contenu dans l’abcès.
+Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi,
+je recommence à sentir les mêmes
+élancements au fond de l’oreille, la même
+tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris
+tant avant mon entrée dans la maison de
+santé.</p>
+
+<p>Des coups frappés dans ma tête se mêlent
+et se répercutent. C’est le bruit des grands
+chantiers maritimes, quand, sur la coque
+d’un cuirassé, les marteaux, frappant les
+boulons, éveillent au métal des sonorités
+grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent
+au choc, puis se propagent, plus libres et
+plus souples, et se croisent et s’entre-croisent,
+se combinent et s’entre-nourrissent,
+comme si elles étaient les notes d’une cyclopéenne
+symphonie. Il y a un chantier dans
+mon oreille. Et chacun des coups qui frappent
+l’invisible métal broie je ne sais quoi
+dans ma tête.</p>
+
+<p>Il se fait un silence, comme si on avait
+sonné une interruption du travail. Le mélange
+et le rythme des sons était si bien
+celui de mille marteaux bosselant une immense
+plaque de métal, que j’ai vraiment
+l’idée que les ouvriers sortent pour aller
+déjeuner.</p>
+
+<p>La douleur change brusquement, comme
+un numéro de cirque succède à un autre. Je
+ne pense pas au cirque où nous allons en
+spectateur qui flâne. Je pense au cirque de
+notre enfance, qui nous apparaît comme
+absolument distinct de notre vie à nous, invariable
+et prévue. C’est une sorte de monde
+renversé et cependant réel. Des femmes
+roses y trouent des cerceaux blancs entre les
+deux temps d’un galop de cheval. Des
+hommes y marchent la tête en bas. C’est le
+monde où les bêtes parlent.</p>
+
+<p>Il y a dans l’extrême souffrance une joie
+semblable à celle de l’enfant au cirque. On
+passe dans un autre monde. Je ne parle pas
+de la souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit
+pas de ce reploiement qui fut l’attitude professionnelle
+des romanciers psychologues. Ils
+n’ont d’ailleurs jamais analysé la souffrance
+physique, trop simple pour leurs méditations
+et bonne tout au plus pour des goujats.</p>
+
+<p>La souffrance physique, si elle est suffisamment
+prolongée, puissante et variée, — je
+ne parle pas d’une monotone rage de dents
+ou d’une colique poignante et convulsive — la
+souffrance physique peut être un spectacle.
+Et non pas un spectacle factice qu’on se
+crée.</p>
+
+<p>On ne la regarde pas, à la façon dont les
+écrivains ont regardé leur âme, en clignant
+des yeux, comme pour distinguer un petit
+objet éloigné. Elle est un spectacle véritable,
+comme la mer en tempête ou comme un
+rapide qui passe devant nous, quand nous
+rêvassons sur le banc d’une gare de village.
+Elle est en nous, mais, rompant notre habituel
+équilibre, elle nous surpasse et s’impose
+à nous, comme le spectacle le plus tangible
+et le plus provocant.</p>
+
+<p>Le bruit des grands chantiers s’étant donc
+apaisé, il y eut comme le tournoiement vertigineux
+d’une formidable roue dentée dans
+ma tête. Puis le mal devint moins régulier,
+plus oscillant, tantôt plus tendu et tantôt
+plus souple, comme la corde qui tient à la
+rive une barque en flottaison. Il fut irrégulier,
+mais d’une rage singulière à laquelle je
+n’étais pas encore accoutumé.</p>
+
+<p>J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue.
+Seulement le spectacle n’avait pas lieu dans
+ma tête. Je me souviens... C’est à la porte
+d’une ferme isolée, en Bretagne. Le chien
+est attaché à sa niche qui est rivée au mur.
+Tout le monde est aux champs. Et le chien,
+furieux que j’ose passer sur sa route, s’élance
+sur moi. Un instant je le vois dans l’espace
+au terme de son bond, comme suspendu à la
+chaîne, droite comme une barre. Puis en
+ressort, la chaîne se détend et semble attirer
+le chien vers la niche, comme s’il était une
+balle au bout d’un élastique. Alors il recommence
+deux ou trois élans semblables qui
+font osciller la niche et chaque fois il retombe,
+battant le sol. Puis il tourne, comme
+sur une piste, comme si sa chaîne était une
+longe. La chaîne se tend et se distend. Parfois
+elle s’enroule et s’emmêle autour du
+crampon qui la tient à la niche, et ses
+anneaux meurtris les uns contre les autres
+font le même bruit que s’ils se sciaient les
+uns les autres. La chaîne maintenant semble
+mouvoir le chien comme un projectile. Le
+collier arrête le chien et l’étrangle. Il repart
+furieusement et on ne sait comment il peut,
+dans ce minuscule espace, malgré l’interruption,
+à chaque tour, de cet étranglement,
+galoper sans arrêt et lancer son aboiement
+rauque.</p>
+
+<p>La chaîne et le chien sont dans ma tête.</p>
+
+<p>Je saurai maintenant distinguer mon mal,
+selon que j’aurai dans ma tête un chien
+furieux ou un atelier de constructions
+navales.</p>
+
+<p>Pendant la première heure, la douleur
+m’agita. Mes mouvements la fuyaient...
+Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait
+pas que mes mouvements et mes contractions
+sont les signes de la douleur me trouverait
+très comique. Mes mâchoires se
+serrent et mes dents se rapprochent, ou je
+mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les
+yeux avec autant de force que si je voulais
+user l’un contre l’autre les deux bords de
+mes paupières. Mes doigts se remuent, mes
+jambes tour à tour se ploient et s’allongent.
+Je suis comique, comme un chien qui, couché
+dans l’herbe, sur le dos, les pattes en
+l’air, se meut avec des mouvements saccadés
+de son dos.</p>
+
+<p>Mais la douleur devint si puissante, qu’elle
+m’obligea à une sorte de calme et que j’y
+assistai, comme on est le témoin résigné
+d’un cataclysme. Je suis à cette limite où il
+semble que la douleur ne puisse être plus
+forte. Elle perd alors tout caractère agressif
+et taquin. On sent distinctes les premières
+gouttes d’un orage. Mais quand l’orage
+éclate, on ne sent plus les gouttes, on est
+mouillé, on est dans l’orage. Les coups de
+tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons
+même qu’ils se multiplient. Ainsi un instant
+arrive où la douleur ne décompose plus son
+effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs,
+où elle fait l’assaut, où elle livre
+bataille comme un général qui rassemble ses
+unités. Alors elle entre dans la ville, elle
+prend possession de nous. Nous nous soumettons.
+Nous sommes une ville conquise
+dont les enfants aux fenêtres regardent passer
+les troupes assiégeantes. Nous prenons
+même à la douleur maîtresse de nous une
+sorte de plaisir, ou plutôt nous lui devenons
+consentants.</p>
+
+<p>Les mystiques offraient leur souffrance à
+Dieu. Un homme courageux devant le mystère
+et devant la vie offre sa souffrance à la
+nature. Cela n’est pas seulement une adhésion
+spinoziste. Il y a de la part de celui qui
+a atteint à une belle limite de la souffrance
+physique une sorte d’éblouissement admiratif
+devant un beau spectacle.</p>
+
+<p>Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et
+moulu, comme si j’avais été frappé de mille
+coups par tout le corps.</p>
+
+<p>Il me semble qu’une charge de cavalerie a
+passé sur moi. Je relève la tête, avec précaution.
+Les fourreaux de sabre entrechoqués
+et les fers des chevaux heurtant le sol ne
+sont plus qu’un bruit lointain et unique. Les
+coups de sabot, par places, ont meurtri mon
+corps. Le blessé s’étonne que tant de fracas
+ne soit plus qu’un frémissement et un peu
+de poussière qui flotte.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il faut à cette résignation ou plutôt à cette
+joie d’acceptation des conditions favorables.
+Il faut d’abord que la douleur soit belle et
+qu’elle ne nous tourmente pas par mille
+attaques, comme un moustique tourne autour
+de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il
+faut une bonne santé et la certitude que la
+douleur est passagère. Il faut aussi cette joie
+blanche de la maison de santé et ces soins
+multipliés et précis qui la consolent, s’ils ne
+la soulagent.</p>
+
+<p>Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment
+de souffrir en perfection, je n’ai jamais
+été le spectateur ébloui et consentant, que du
+jour où j’ai su que ma douleur, si elle était
+intolérable, pouvait être calmée par la morphine.</p>
+
+<p>Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle
+Carneran est entrée dans la
+chambre. Elle est restée un instant, tout
+près de mon lit, la tête un peu penchée, sous
+la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris,
+lourds comme un ciel d’orage, me regardaient
+avec une pitié très douce et un sourire
+navré pinçait les coins de sa bouche.</p>
+
+<p>Elle a posé un instant sa main fraîche sur
+mon front et je suis resté immobile comme
+si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main
+se répandrait en moi.</p>
+
+<p>— Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle
+demandé.</p>
+
+<p>Je répondis :</p>
+
+<p>— Oui... beaucoup... mais après une hésitation,
+comme si je voulais évaluer avec précision
+la gravité de ma douleur et comme
+un honnête malade qui ne veut pas tromper
+son monde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="X"> </h2>
+
+<p>Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à
+nouveau le fracas des chantiers maritimes et
+les élans tournoyants du chien hors sa niche.
+Je commence à avoir une expérience du mal,
+qui me permet de l’accueillir avec plus de
+sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus
+de politesse. Je ne suis plus du tout l’enfant
+stupide qui fuit dans tous les coins, pour
+éviter une fessée. Je suis comme dans un
+salon et j’attends avec calme un visiteur
+redoutable.</p>
+
+<p>Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant
+personnage, bourdonnant, procédant
+par mille attaques brusques et sournoises.
+Le visiteur que je reçois n’est qu’un fou. Je
+suis là, attentif autant que réservé. Sans
+doute je ne saute pas au cou du visiteur.
+Mais je suis correct, prêt à l’écouter. Il entre,
+à pas très sourds, comme certains personnages
+de nos rêves que l’on n’entend pas
+marcher.</p>
+
+<p>Et aussitôt, au lieu de me raconter,
+selon que les convenances l’exigent, l’objet
+de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les
+jambes en l’air, saute à pieds joints sur la
+cheminée, retombe à terre, s’avance en grimaçant
+vers les murs, agite les bras, comme
+s’il tournait deux manivelles, éclate bêtement
+d’un rire sonore, puis vient s’asseoir de tout
+son long sur le canapé dans une attitude
+sombre et digne. Et là, il ne dit rien, il ne
+répond même pas à mes questions.</p>
+
+<p>Enfin, il se lève, marche droit à moi, se
+plante en face de moi, me jette un regard
+qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper,
+comme s’il accomplissait une besogne,
+comme s’il exécutait une consigne. Ses
+mouvements sont d’une exaspérante régularité.
+On dirait d’un ouvrier, qui a son
+marteau bien en main et qui enfonce des
+clous. Il tape rythmiquement. Mais à chaque
+fois qu’un clou va disparaître, il donne deux
+ou trois coups plus violents, plus espacés,
+des coups de grâce.</p>
+
+<p>Je ne suis plus un corps humain. Je suis
+une masse molle sur laquelle s’acharne le
+détestable visiteur. Il est devenu fou furieux.
+Il enfonce ses ongles en moi. Il me jette
+sur le plancher, me foule aux pieds et danse
+sur moi une danse de plus en plus rapide et
+crépitante, et parfois, d’une détente violente
+et brusque de sa jambe, il me fracasse à
+coups de talon.</p>
+
+<p>Le mauvais visiteur s’en va, comme un
+appariteur. Il a introduit une douleur plus
+calme et presque majestueuse. Je ne suis
+plus en proie qu’à des forces impassibles qui
+m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point,
+un être sans épaisseur et sans densité, perdu
+dans le lit blanc et dans la chambre blanche.
+Il me semble que le mal n’est plus en moi,
+ne m’affecte plus directement. Mais je suis
+entouré par lui. Je baigne en lui.</p>
+
+<p>Enfin, plus de souffrance aucune. Mon
+corps est un désert. C’est comme si j’avais
+fait une chute formidable, comme si j’étais
+tombé du haut du ciel tout droit sur mon lit...</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran est restée longtemps
+près de moi. Cela fut non pas un soulagement,
+mais une consolation, qu’elle ait
+pris la peine de me regarder souffrir. J’ai
+horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas,
+quand je souffre, ou quand d’autres souffrent,
+qu’on ferme les yeux, avec l’air de
+n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est
+ainsi que sont les gens du monde en visite,
+devant un malade. Mademoiselle Carneran
+n’eut pas l’indifférence aimable et cet air de
+vous parler du haut du quatrième étage
+qu’ont quelquefois les infirmières et tous
+ceux qui par métier vivent autour des malades.
+Elle me regarda. Il y avait beaucoup
+de noblesse dans son regard ferme, sans
+fausse pitié. Je puis dire qu’elle m’aida à
+souffrir. J’avais une grande joie à lui dire
+quand le mal diminuait : « Cela devient
+supportable. » J’ai souvent eu l’occasion de
+voir comme les malades exagéraient l’expression
+de leur souffrance. J’avais une
+grande joie à être précis, un peu sec, à dire
+sur un ton détaché : « Oui, je souffre beaucoup.
+Mais c’est presque amusant. »</p>
+
+<p>La vérité est que je n’avais jamais souffert
+et que la douleur m’intéressait comme
+un horrible et nouveau pays qu’on visite.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran, tout près de mon
+lit, s’y appuyait de sa main étendue. Lorsque
+la souffrance plus aiguë contracta davantage
+mon visage, je saisis cette main. Et quand
+je souffrais plus, je la serrais davantage. Il
+faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son
+corps, pour sentir véritablement le secours
+d’une main de femme inconnue. Ni une
+mère, ni une sœur, ni une compagne — et
+je n’hésite pas devant la cruauté de cet
+aveu — n’auraient un pareil pouvoir de
+consolatrice.</p>
+
+<p>Je ne sais rien de mademoiselle Carneran.
+Et c’est pour cela que cette caresse humaine
+est d’un si haut prix et si absolument émouvante.
+Une mère, une sœur, une compagne
+sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y
+a pas dans leur tendresse ou leur dévouement
+l’imprévu qui satisfait notre goût du
+miracle. Je pense à des histoires bêtes de
+soldats épousant des ambulancières. Et la
+fièvre me donne un énorme pouvoir d’attention.
+Dans la vie, nous n’osons pas regarder
+les mains des femmes inconnues avec trop
+d’obstination. Les mains se dérobent et ont
+leur pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie
+de bruits barbares et d’éclatements fulgurants,
+comme si des projectiles partaient
+et s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je
+regarde cette main, un peu raidie, qui se
+prête et ne se livre pas. Elle est fine et
+sèche, anguleuse aux articulations. Elle est
+douloureuse et volontaire, sans aucun
+effilement souple, sans aucun passage
+arrondi.</p>
+
+<p>Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un
+jour avec une femme de lettres aux ongles
+rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher
+de penser que cette dame aurait bien
+pu se laver les mains avant de se mettre à
+table. La propreté d’une main d’infirmière
+soigneuse garde comme la fraîcheur de l’eau.
+Une main soignée de femme du monde n’est
+presque jamais que nettoyée. Il faut avoir
+touché du pus ou baigné des typhiques, pour
+avoir les mains propres.</p>
+
+<p>Quand la douleur s’accroît, je serre cette
+main, comme un naufragé se cramponne à
+une épave.</p>
+
+<p>Je pense alors que ce contact peut être
+désagréable à mademoiselle Carneran. J’ai
+la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement.
+Je suis le blessé des images, mais pas
+du tout le bel agonisant pâle, qui prononce
+de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette
+main qui me sauvait, avec l’héroïsme d’un
+naufragé qui lâche le bord du canot auquel
+il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer
+les naufragés qui sont à bord.</p>
+
+<p>Je me souviens de la belle infirmière, qui
+me garda, quand je me réveillai après l’opération.
+Elle se défendait par le jaillissement
+de sa force calme. Je ne puis dire qu’elle
+me repoussait. J’étais près d’elle comme
+devant la mer, comme devant un autre élément.
+L’infirmière qui m’accueillit le jour
+de mon arrivée, me soigna comme on déplace
+un objet délicat, qu’on ne veut pas
+briser, mais qui ne vous appartient pas. Ses
+yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran
+est toute différente. Elle ne semble
+pas exercer un métier. Ce qui se passe dans
+le lit de la chambre n<sup>o</sup> 2, ne lui est pas
+étranger. Elle veut savoir si je souffre moins
+ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes
+questions. Mais ses yeux s’agrandissent,
+comme si elle avait peur que ma
+souffrance augmente.</p>
+
+<p>Je lui demande :</p>
+
+<p>— Pourquoi êtes-vous si gentille ?</p>
+
+<p>Elle sourit comme si elle ne comprenait
+pas.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ça peut bien vous faire
+que j’ai mal... ?</p>
+
+<p>— Quelle question !</p>
+
+<p>— Dans la chambre 2, dans la chambre 3,
+dans toutes les chambres de cet étage, dans
+toutes les chambres des autres étages, il y
+a un malade. Et ce malade souffre. Il fait
+son métier de malade, un peu mieux, un
+peu plus mal, selon qu’il geint plus ou
+moins... Mais qu’est-ce que ça peut bien
+vous faire ?</p>
+
+<p>Elle me répond très doucement :</p>
+
+<p>— Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait
+plus de fièvre.</p>
+
+<p>On décide de me faire une piqûre de morphine.
+La douleur disparaît en quelques
+minutes, laissant comme une empreinte
+d’elle-même. Elle ne s’en va pas comme
+quelqu’un qui prend la porte pour de bon,
+mais comme quelqu’un qui va se coucher
+dans la pièce à côté. Si elle reparaît atténuée,
+on dirait qu’elle a mis des pantoufles.</p>
+
+<p>Quelle paix ! Dans ce lit souple et ferme,
+dont le matelas pose sur des lattes d’acier,
+mon corps a pris l’habitude de s’étendre
+avec obéissance. Mes yeux prennent maintenant
+à toute cette blancheur inondée de
+clarté le même plaisir que j’avais auparavant
+à contempler le demi-cercle qui ferme l’horizon
+marin. Si je suis seul dans ma chambre
+et que je m’assoupisse, je suis comme dans
+les limbes. A peine si je me souviens de ma
+vie, que je vois derrière moi comme une
+course haletante. Ainsi je me suis parfois
+reposé sous un arbre, au bord d’un chemin,
+quand, inondé de sueur, je laissais ma
+bicyclette piquer au sol un bout de son guidon ;
+ainsi, dans une sorte d’engourdissement,
+je fermais les yeux, goûtant un étrange
+plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou
+bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais
+le ciel avec une inlassable attention, comme
+si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce fut,
+les premiers jours, un ciel poussiéreux de
+septembre, qui à partir de la fenêtre, flottait
+comme la toile souillée d’une baraque foraine.
+C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que
+plus tard qu’il devint un vivant compagnon,
+mon grand voisin d’en face.</p>
+
+<p>Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe
+hors de la chambre blanche et du rectangle
+de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on
+entre dans ma chambre, il me semble
+que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux
+que mon corps est immobile. Quiconque
+entre, flotte auprès de moi, avec bienveillance.
+Je repose sur mon lit comme sur
+un nuage. Les heures... elles ne tournent
+pas au cadran de ma montre, glissée sous
+l’oreiller le plus bas. Elles sont vivantes.</p>
+
+<p>Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain,
+ni un cran du temps ; c’est la veilleuse
+de nuit, avec la jolie fatigue de son visage
+d’aube grise, qui entre et prend le thermomètre
+dans l’éprouvette et me le donne.</p>
+
+<p>Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante
+en blouse bleue à fins carreaux,
+comme les tabliers des petites filles, apportant
+le déjeuner : café au lait et deux tartines.</p>
+
+<p>Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran,
+dont le visage est plus triste quand
+il ne s’est pas encore échauffé aux travaux
+du jour. Le matin est un cercle qui se ferme
+à midi et que remplit la toilette et la visite
+du médecin. Mademoiselle Carneran approche
+du lit une cuvette d’eau tiède et lave la partie
+de mon visage que le pansement laisse libre.</p>
+
+<p>Midi, c’est le chariot qui roule dans le
+couloir avec les aliments.</p>
+
+<p>L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du
+temps bien mou. Mademoiselle Carneran
+vient parfois. C’est l’heure où les infirmières
+n’ont à donner nul soin déterminé. Elles
+sont libres, si elles ne sont pas de garde,
+d’aller dans leur chambre.</p>
+
+<p>Et puis les visites jusqu’à cinq heures.
+Elles apportent on ne sait quelle fraîcheur
+empruntée à la rue. Les hommes gardent
+l’odeur de la cigarette jetée au ruisseau,
+avant d’entrer. Et le parfum des femmes
+se balance avec agilité, avant qu’elles ne
+soient assises.</p>
+
+<p>Cinq heures : après le départ des visites,
+c’est une rentrée dans les limbes et le blanc
+de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle
+Carneran passent, pour prendre la
+température du soir.</p>
+
+<p>Le dîner de sept heures, à la lampe électrique.
+Après le dîner, jusqu’à huit heures,
+ce n’est pas une heure ; ce n’est pas encore
+la nuit. C’est la servante emportant la vaisselle.</p>
+
+<p>Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit,
+qui ouvre la vraie nuit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XI"> </h2>
+
+<p>C’est à nouveau cet écartèlement du fond
+de mon oreille, ces fulgurations du centre
+de ma tête au sommet de mon crâne, les projectiles
+qui semblent traverser mon cerveau,
+et c’est le chien tournant devant sa niche,
+et c’est le bruit des grands chantiers maritimes.
+A cinq heures, en venant prendre ma
+température, mademoiselle Carneran me propose
+une piqûre de morphine. Mais j’ai peur
+de souffrir au milieu de la nuit. Je préfère
+retarder la piqûre et être sûr d’une nuit
+parfaite. Je consens à souffrir ces quelques
+heures. Le mal est un moindre personnage
+en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule
+en un creux du lit et dit : « A nous deux. »
+Il est semblable à ces charretiers brutaux
+qui n’assomment de coups leurs bêtes,
+que s’ils sont sûrs de n’être pas vus.</p>
+
+<p>Il est entendu que l’infirmière de nuit me
+fera une piqûre, dès que je le lui demanderai.</p>
+
+<p>De savoir que je pourrai, quand il me
+plaira, ne plus souffrir, la souffrance me
+devient plus légère. Je la trouve même
+un peu ridicule. Elle me fait l’effet d’un
+adversaire brutal et maladroit au pugilat,
+qui s’essouffle, qu’on laisse par moquerie
+s’agiter et dont on se débarrassera d’un
+coup précis et préparé. Je ne suis plus
+livré à la souffrance, comme les premiers
+jours de maladie, dans ma chambre, à la
+façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a
+même dans cette certitude qu’on pourra, et
+choisissant son heure, la supprimer, une joie
+de l’esprit, une sécurité dont nous nous
+sentons redevables à la civilisation et qui
+nous lie avec elle de solidarité... C’est un
+sentiment analogue à celui que j’éprouvai en
+entrant dans la salle d’opération. Un sauvage,
+à qui l’on ferait une piqûre de morphine,
+n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment
+d’un miracle... J’ai le sentiment
+d’une loi.</p>
+
+<p>C’est à huit heures que l’infirmière de nuit
+prend son service. Je mets une sorte de raffinement
+à ne pas la sonner aussitôt. Je
+garde ma douleur, comme on porte à bout
+de bras une haltère qu’on a décidé de tenir
+le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à
+huit heures et quart.</p>
+
+<p>L’infirmière de nuit, la « veilleuse », c’est
+mademoiselle Sirvaine, qui me reçut le jour
+de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je
+l’attends. Elle entre, et elle est, dans le
+silence absolu de la nuit commencée et dans
+la chambre lisse où la lampe électrique
+jette un rayonnement raidi, une apparition
+toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas
+prévu : la nuit, la nuit dans la chambre lisse
+et blanche, devient un élément. La solitude
+est aussi émouvante que si nous étions tous
+deux dans une barque sur la mer. L’électricité
+ne donne pas une de ces lumières qui
+tremblent, jouent, hésitent et nous aident à
+une progressive découverte des êtres et des
+formes.</p>
+
+<p>Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit,
+est d’abord une apparition blanche. Et la
+voici, qui depuis quelques minutes est une
+présence toute blanche.</p>
+
+<p>Je sais maintenant que, d’autres nuits, je
+vivrai cette minute où une inconnue, à la
+garde de qui je suis confié, entrera et posera,
+elle aussi pour la première fois, son regard
+sur mon visage emmailloté. Nulle musique,
+mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus
+sereine libération, la plus effleurante flatterie
+à la plus hautaine gravité, n’égalera jamais
+pour moi cette rencontre d’un regard, cette
+apparition d’une personne dans l’absolu de
+la nuit, dans le silence de la maison, dans la
+blancheur presque abstraite de la chambre.
+La lumière lustre le mur en face de moi. Mademoiselle
+Sirvaine est étrangement calme et
+silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa
+douceur un éloignement presque cruel. Elle
+ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais
+impénétrables et glacés comme un émail,
+fixes comme la nappe d’un lac de montagne,
+si bien que c’est le visage qui semble transparent
+et les yeux qui semblent opaques. Ils
+semblent agrandis comme en un portrait et
+sans proportion avec le visage. Ils ne se détournent
+pas ; et quand ils se posent sur moi,
+ils regardent encore ailleurs... Elle n’est
+ni hostile, ni timide. Elle n’est pas distraite,
+elle est absente...</p>
+
+<p>Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé
+une parole. Elle revient avec la boîte métallique
+enfermant la seringue et le flacon de
+morphine.</p>
+
+<p>Je la regarde emplir la seringue en verre
+et je m’aperçois qu’elle la remplit, non plus
+d’un centigramme, mais d’un centigramme et
+demi.</p>
+
+<p>— C’est gentil de me faire bonne mesure...</p>
+
+<p>— C’est la dose qui m’a été indiquée...</p>
+
+<p>Sans doute est-ce l’augmentation de la
+dose... La disparition immédiate de la douleur
+provoque en moi une émotion de gratitude.
+De quel baiser, quelle fée a touché le
+mal ? Quel maître s’est fait connaître, imposant
+le silence... C’est un brusque silence de
+la douleur.</p>
+
+<p>Une chaleur se répand dans mon corps.
+Je suis étendu dans la paix d’une sérénité
+animale. Je flotte. Seul existe le moment qui
+succède sans effort au moment. Aucun pourquoi
+ne me lie, aux moments qui précédèrent,
+aucune inquiétude à ceux qui suivront.</p>
+
+<p>Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur.
+Je ne voudrais pas briser cet équilibre
+par un mouvement. Cette immobilité
+consentie n’est pas de la torpeur. Je ne puis
+dire qu’accomplir un mouvement serait un
+monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci :
+le mouvement est d’un autre monde.</p>
+
+<p>L’ennui est loin. La variété des sentiments
+et des objets a disparu aussi. Je suis
+comme devant un désert, comme devant une
+mer étale. L’ennui des nuits sans sommeil,
+ce n’est pas assez dire que j’en suis protégé.
+Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu
+le pouvoir de m’ennuyer. Si je regarde
+l’heure, c’est par une curiosité comme désintéressée,
+comme un mathématicien note le
+passage d’une étoile. Et voici qui me paraît
+incompréhensible. Dans cette perfection de
+bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de
+monotonie, mais de l’unité, mon évaluation
+du temps est complètement erronée. Il y a
+juste une heure et demie que mademoiselle
+Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je jurerais que
+la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de
+ma montre, je n’éprouve aucune déception...
+Je constate... Je suis hors du temps.</p>
+
+<p>Hors de ce temps qu’il faut créer, pour
+bâtir, comme un mur moellon à moellon, la
+nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres
+malades qui apportent à la nuit les minutes
+dont elle est faite. Leur supplice est qu’ils
+n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent
+à la roue, ils tournent la roue de la nuit. Le
+malade est condamné à précéder la nuit
+d’insomnie, comme un chien qui dépasse son
+maître, retourne à lui, le dépasse encore,
+revient et s’élance à nouveau, faisant deux
+fois la route, tuant son impatience à courir
+en avant, contraint cependant d’attendre son
+maître et de fournir la même étape. Mais,
+quand la morphine est en nous, la nuit
+marche seule, distincte de nous...</p>
+
+<p>Mes pensées coulent fluides et libres, aussi
+spontanément que l’eau d’un fleuve entre ses
+rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle.
+Je ne fais non plus aucun effort pour qu’elles
+apparaissent. Il me semble presque qu’elles
+flottent à quelque distance de moi, devant
+moi, comme cette impalpable poussière de
+poussières qui danse aux fenêtres, dans les
+rais obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne
+sont pas nombreuses, ces pensées, et elles
+ne sont ni extraordinaires ni imprévues.
+Leur charme unique est d’échapper au dur
+mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les
+oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce
+n’est point elles qui sont exceptionnelles,
+c’est leur naissance qui est miraculeuse.
+Elles viennent comme une brume transparente
+se pose à l’horizon des prés. Et elles
+disparaissent, comme un son s’évanouit,
+sans qu’il me soit possible de les regretter
+ou de faire effort pour les retenir. Elles me
+quittent, comme si elles allaient à leur travail.
+Je n’ai pas cette angoisse que nous
+laissent les pensées qui fuient trop vite,
+comme un ami de passage, et que nous
+avons peur de ne plus jamais retrouver. Et,
+si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir
+ma vie, mon corps à contenter mon corps.</p>
+
+<p>Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple
+torpeur, semblable, en bien-être et confiance,
+à celle qui précède les bons sommeils. Elle
+dure jusqu’au petit matin, qui peu à peu
+envahit la nuit comme s’il tissait à la nuit
+une toile d’araignée ; jusqu’au bruit, — le
+premier bruit depuis la veille, — que font les
+berthes entrechoquées dans une voiture de
+laitier.</p>
+
+<p>Alors je somnole jusqu’à sept heures.
+Mademoiselle Sirvaine vient prendre ma température.
+L’insomnie a tendu et empoussiéré
+son visage, en a diminué la transparence.
+Mais les yeux sont d’un plus vif éclat, encore
+agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les
+paupières plus grises, comme un cercle de
+mer fermé par une plage de sable.</p>
+
+<p>Elle me tend le thermomètre, sans prononcer
+une parole. Elle revient, regarde par
+transparence la colonne de mercure, met un
+signe au crayon bleu sur ma feuille de température ;
+puis elle prend mon pouls et inscrit
+au crayon rouge le nombre des pulsations.
+Elle glisse la feuille de température
+dans le tiroir de la table. Je lui demande si
+elle n’est pas trop fatiguée.</p>
+
+<p>Elle me répond :</p>
+
+<p>— Mais non.</p>
+
+<p>Elle me dit : au revoir, d’une voix sans
+inflexion qui ne semble pas venir de son
+corps et que ses lèvres déposent avec précaution
+dans l’ouate grise du matin. Et
+quand elle sort, son corps droit semble
+glisser de la chambre au corridor.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XII"> </h2>
+
+<p>Mademoiselle Carneran, avec une serviette
+trempée dans de l’eau tiède, me lave les parties
+du visage que le pansement ne couvre
+pas. Et, pendant que je me lave les mains,
+elle maintient la cuvette sur le bord du lit.
+Elle m’apporte mon verre et ma brosse à
+dents. Elle-même, prenant mon peigne, me
+peigne doucement la barbe et la moustache.</p>
+
+<p>Madeleine balaye la chambre avec un
+balai enveloppé d’un linge humide. Mademoiselle
+Carneran essuie avec un torchon le
+marbre de la toilette et le métal ripoliné de
+la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte
+le seau à toilette hors de la chambre. Puis
+elle m’aide à me lever, à aller jusqu’au fauteuil
+canné qui se déploie en chaise longue.
+Et elle fait le lit avec une activité de sage
+ménagère. Elle retourne le matelas, lance
+les draps qui, un instant éployés dans l’espace,
+tombent, débordant en rejets égaux
+des deux côtés du matelas.</p>
+
+<p>A promener un linge sur les meubles, à
+déplacer et retourner le matelas, à poser
+une alèze sur le drap, à remettre à leur
+place, sous la toilette, le broc et le seau,
+mademoiselle Carneran est vaillante. Elle
+affronte les objets, et les contraint à sa volonté.
+Pendant qu’elle s’occupe à ces soins
+de ménage, elle fronce les sourcils et l’on
+ne sait si son visage exprime de l’attention
+ou de la sévérité.</p>
+
+<p>Nous causons. Nous sommes, elle et moi,
+en confiance. Cela est venu tout naturellement.
+Elle s’est intéressée à ce malade, qui
+souffre plus que les autres et qui ne veut
+pas geindre ; elle s’est étonnée de la gaîté que
+la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de
+suite sa réserve naturelle, cette réserve sans
+hostilité, sans basse timidité et qui n’est ni
+défiance, ni défense, mais dignité envers
+soi et politesse envers les autres.</p>
+
+<p>Elle parle avec des mots très simples. Sa
+voix à la fin de chaque phrase se perd en
+une hésitation un peu tremblante.</p>
+
+<p>De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large
+ouverte, que le ciel, éclairci d’un soleil
+maigre, le ciel gris du Paris de septembre,
+sensible et tendu comme un visage inquiet.</p>
+
+<p>Il ne faut pas médire des conversations
+sur la température. Les mots ne sont rien
+que ce que nous y mettons. C’est en parlant
+du temps qu’il fait que mademoiselle Carneran
+et moi apprenons à nous connaître.</p>
+
+<p>— Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.</p>
+
+<p>Nous parlons de la mer et de la montagne,
+comme des baigneurs qui ne se connaissent
+pas et causent un jour de pluie dans la salle
+à manger d’un hôtel. Puis peu à peu c’est
+notre mer et nos montagnes que nous échangeons,
+c’est un peu de nous-mêmes, un peu
+de nos préférences les plus générales. Car il
+y a, de sa part comme de la mienne, un souci
+de feindre ne pas parler de soi. Nous donnons
+à toutes nos phrases l’aspect de jugements
+équitables.</p>
+
+<p>— La campagne, mais loin... pas les environs
+de Paris.</p>
+
+<p>— L’automobile... l’air qui vous fouette
+le visage.</p>
+
+<p>Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent,
+comme s’ils fouillaient au plus loin
+de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive,
+et sa bouche, ayant souri, redevient grave.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans
+mon immobilité de malade au lit, je reconnais
+diverses façons d’ouvrir la porte. Les
+infirmières ou la surveillante, après avoir
+tourné le bouton, la meuvent des bras
+appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le
+corps un peu tourné, passent en frôlant le
+montant. Elles ont si souvent un plateau,
+une assiette ou une tasse dans les mains,
+ou poussent si souvent le chariot à pansements,
+qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir
+sans presque user de leurs mains, comme on
+se fraie un passage à travers un fourré. Et
+la nuit, quand elles passent ainsi, avec des
+mouvements silencieux, elles glissent comme
+de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher.
+Madeleine et les autres petites servantes
+donnent un tour brusque au bouton,
+attendent, même si l’on a crié : « Entrez »,
+comme si elles allaient faire une farce. Les
+« visites » entrent avec hésitation, avec la
+peur de se tromper, malgré tous les renseignements
+qu’on leur a donnés, et la porte
+semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle.
+Mais Gillot ouvre d’une seule poussée
+et entre comme s’il avait fait une brèche.
+Il entre en vainqueur.</p>
+
+<p>— Bonjour, mon ami.</p>
+
+<p>Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air
+de cavalcader. Chaque fois qu’il vient dans
+ma chambre, il me semble qu’il accomplit le
+miracle de guérir le paralytique. On dirait
+aussi qu’on vient d’ouvrir les fenêtres,
+toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une
+chambre depuis longtemps sans air.</p>
+
+<p>— Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il.</p>
+
+<p>Et tout à coup, à la reconnaissance vague
+que je pouvais avoir pour lui, s’ajoute une
+idée, simple et claire comme une image :</p>
+
+<p>Il m’a sauvé la vie...</p>
+
+<p>Cet homme m’a sauvé la vie.</p>
+
+<p>Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.</p>
+
+<p>Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour
+tous les jours que je vivrai désormais. Il
+m’a sauvé la vie et non par un avertissement.
+Il s’est mis devant moi. Et c’est avec
+ses mains... La marque en est sur ma tempe,
+le coup de sabre... La cicatrice en restera.
+Comme un soldat aux ambulances revoit le
+visage du soldat ennemi qui lui fendit le
+crâne, avec une pareille force je me souviendrai
+de son visage.</p>
+
+<p>Lien matériel entre lui et moi, direct
+comme l’amour et la maternité. Un ami qui
+vous aide, un médecin qui vous soigne agissent
+ou conseillent. Mais lui eut ma vie
+entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais
+confiée...</p>
+
+<p>— Au revoir, mon ami...</p>
+
+<p>Mon ami, mot de passe et de cordialité
+qu’il dira dans d’autres chambres à d’autres
+opérés. Et cependant, son ami... oui, son
+ami.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mademoiselle Carneran m’annonce que,
+cet après-midi, elle sortira. Elle me prévient
+que j’aurai pour quelques heures une autre
+infirmière. Elle semble éprouver un peu du
+regret qu’éprouve une mère à confier son
+enfant à une étrangère.</p>
+
+<p>— Vous devez être contente, lui dis-je...
+Ne plus voir de malades... ne plus entendre
+de gémissements, ne plus contempler ces
+visages de suppliciés que prennent ces cabotins
+de malades. Ah ! comme vous devez
+détester les malades... Moi, à votre place,
+j’en aurais l’horreur... Ce sont des brutes,
+d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur
+maladie, à leur fièvre, à leur souffrance, aux
+paroles du médecin... Hier j’ai souffert un
+peu moins... Ça me faisait mal un peu plus
+bas, un peu plus haut... Tenez... moi... je
+ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du
+tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur
+mal qui me semble dégoûtant, c’est qu’ils
+veulent que tout le monde y pense aussi...
+Vous devez vous sentir submergée, engloutie,
+étouffée sous le poids de leurs doléances,
+de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets
+fragiles et précieux qu’ils prennent, quand
+on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont
+de sales cabots.</p>
+
+<p>Elle sourit et me répond :</p>
+
+<p>— Mais je vous assure que j’aime beaucoup
+les malades...</p>
+
+<p>— Mais c’est une maladie... ça, d’aimer
+les malades...</p>
+
+<p>— Et cet après-midi, je vais voir une de
+mes anciennes malades.</p>
+
+<p>— Vous avez une excuse... elle est guérie.</p>
+
+<p>— Pas du tout... elle va mourir.</p>
+
+<p>Je me tais. Mademoiselle Carneran est
+triste. J’ai le sentiment qu’elle use sa tristesse
+à la maladie et aux malades. Toutes
+les autres infirmières sont gaies. Mademoiselle
+Carneran me fait penser à la religieuse
+des romans qui a pris le voile parce que son
+fiancé était mort à la guerre ou avait épousé
+une Américaine...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XIII"> </h2>
+
+<p>Nuits admirables... J’ai dit déjà que mon
+lit était en face de la fenêtre. Le ciel est
+mon grand voisin d’en face. Si la nuit est
+sans lune, il est discret et se fait oublier,
+comme un ami qui dormirait près de moi.
+Mais par les nuits claires, il m’offre le passage
+de ses nuages cachant la lune et
+cachant les étoiles, comme une danseuse
+courbe une écharpe parfois autour de sa
+tête. Le ciel et les nuages deviennent des
+compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté,
+Lina Montalina, les somnambules
+extra-lucides, le directeur de la <i>Vie industrielle
+et artistique</i> sont entre nous et les
+plus beaux spectacles. Mais ici, je suis seul
+avec le ciel, et sa lune, et ses nuages.
+Quant aux étoiles, je n’en parle pas, parce
+qu’elles sont des clous de tapissier à tête
+dorée. De temps en temps, le bon Dieu en
+sort une de sa bouche tordue, pour la clouer
+au ciel. Les étoiles ont été salies par les
+poètes. Il nous faut un effort pour les penser
+proprement. Elles ont été maniées par
+les romancières de beuglant, aux doigts
+gras, elles sont devenues le symbole de la
+gloire humaine. Elles sont au collet des
+généraux. Les financiers, les hommes politiques
+et les cabotins ont tous une étoile.</p>
+
+<p>Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses
+nuages.</p>
+
+<p>Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur,
+avec son silence, avec le silence
+aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant
+le silence de la chambre.</p>
+
+<p>Les mots que prononce la veilleuse y prennent
+une sonorité étrange et qui se prolonge.</p>
+
+<p>Et chaque jour désormais, dans la flottante
+heure grise entre sept et huit, après
+la disparition de Madeleine emportant les
+assiettes sur le chariot, j’attends que la veilleuse
+prenne son service, installe la nuit, et
+peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse
+inconnue qui apparaîtra au côté de mon lit
+et dont la voix soudain naîtra dans le silence,
+jaillissante ou timide.</p>
+
+<p>De celle qui viendra ce soir, je ne sais que
+le nom. Chaque jour je demande à mademoiselle
+Carneran le nom de la veilleuse,
+et ce nom jusqu’au soir suffit à m’occuper.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’infirmière de jour vous soigne, mais
+l’infirmière de nuit, la veilleuse, inévitablement
+se livre. Quand la nuit est venue, c’est
+comme si au terme d’un voyage, j’avais été
+transporté dans une maison morte au centre
+d’un désert entouré de déserts, une maison
+comme en racontent les <i>Mille et une Nuits</i>,
+une maison toute blanche dans la nuit grise
+ou bleue, une maison dont les murs et les
+cloisons et les portes sont en blancs pétales,
+une maison visible dans un jardin obscur,
+comme un drap sur un buisson.</p>
+
+<p>Et l’instant où la veilleuse entre dans ma
+chambre est semblable à celui où le fils du
+Sultan rencontre dans le pays nouveau le
+premier habitant.</p>
+
+<p>Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle
+Tonacci ?</p>
+
+<p>Mince et longue, elle entre d’un pas
+rapide, avec une ardeur de jeune chèvre.
+Son visage est lisse, et creusé, en courbes
+très douces, sous les yeux et aux tempes.
+Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux
+sont d’un noir mat, opaque, sans reflets.</p>
+
+<p>Elle me fait ma piqûre.</p>
+
+<p>A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je
+sonne. J’entends un pas rapide et feutré
+dans le couloir. Elle se frotte les mains et
+ses épaules sont un peu serrées. Elle porte
+avec elle le froid du couloir et le froid de
+l’insomnie.</p>
+
+<p>Elle laisse la porte entr’ouverte.</p>
+
+<p>Une toux, dans le couloir, se traîne et
+cahote quelques secondes. Elle se penche
+dans l’entre-bâillement de la porte avec
+inquiétude.</p>
+
+<p>— J’ai peur, la nuit, quelquefois... me
+dit-elle.</p>
+
+<p>Elle me parle maintenant pour se rassurer.
+A chacun des trois étages de la
+maison veille seule une infirmière de nuit.
+Les autres dorment au quatrième étage dans
+leurs chambres.</p>
+
+<p>— Peur de quoi ?...</p>
+
+<p>— Peur de rien... Si, l’année dernière...
+dans la chambre où vous êtes... il y avait un
+vieux... qui sonnait... qui sonnait toute la
+nuit... Il rongeait une croûte de pain... il
+buvait une topette de rhum... on aurait dit
+un singe... Il voulait à boire... toujours...
+C’était un alcoolique... Il buvait son eau dentifrice...
+Un jour je l’ai trouvé buvant son
+urine... et toujours une croûte de pain à la
+main ou la rongeant... Et il riait... et il s’agitait
+quand j’entrais...</p>
+
+<p>— Est-ce que je vous fais peur comme
+lui ?</p>
+
+<p>Mademoiselle Tonacci rit, rassurée.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ainsi les journées molles passeront, incertaines
+comme l’aube grise et prépareront
+l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je
+ne suis qu’une larve ensommeillée. Je suis un
+malade dans une maison de santé, un malade
+qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la
+nuit devant moi est tendue comme un drap
+blanc, comme un écran de lanterne magique,
+où je projette librement les mouvements
+agiles de ma pensée calme.</p>
+
+<p>La veilleuse de la onzième nuit s’appelle
+mademoiselle Veuillet. Je l’attends avec
+cette curiosité, qui chaque nuit me révèle
+de nouveaux pouvoirs d’attente. L’attente
+d’une maîtresse qui ne vient pas est un sentiment
+grossier dont n’importe quelle brute,
+dont n’importe quel écrivain même est
+capable. Mais l’attente de cette inconnue, de
+cette personne neuve, dont je ne sais rien
+que son nom et qui se cachera dans le blanc
+costume invariable qui la mêle à la chambre
+blanche !</p>
+
+<p>Mademoiselle Veuillet a bien trente ans.
+Elle est blonde, mais non pas d’un blond
+impalpable et poudreux, comme mademoiselle
+Sirvaine. Elle est blonde d’un blond
+sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel
+gris. Ses cheveux sont durs et nets, comme
+du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont
+bleus, mais non pas, comme les yeux de
+mademoiselle Sirvaine, d’un bleu impondérable
+et qui semble toujours tourner vers
+une autre couleur ; ils sont d’un bleu solide
+et sans transparence. Lorsque je regardais
+mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se
+détournaient pas, fuyaient droit en arrière,
+ou se troublaient comme une eau limpide
+qui s’altère. Mademoiselle Veuillet me
+regarde, d’un regard que la bonté seule
+assure et raffermit, d’un regard sans reproche.</p>
+
+<p>Je souffre beaucoup, quand elle arrive.
+C’est l’heure du chien de garde tournant
+autour de sa niche. Elle déplace, tapote et
+dispose en gradins mes oreillers. Puis elle
+m’aide à m’étendre et, de ses deux mains
+ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête,
+lourde sur ma nuque raidie, et comme un
+objet fragile et précieux, la pose sur les
+oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur
+creux. Elle s’éloigne un peu du lit et
+contemple son œuvre. Quelques minutes, la
+tête soutenue par les oreillers regonflés, le
+corps bien allongé et bien au milieu du lit,
+je sens sur moi la protection de ce regard.</p>
+
+<p>Toutes celles qui entrent dans la chambre
+et qui, comme une note imprégnant le
+silence, apportent dans la solitude blanche
+leur soudaine présence, me laissent une
+inquiète curiosité. Quand elles sortent,
+quand de leur pas léger elles s’en vont,
+jeunes femmes souples, que j’ai reconnues
+pour des femmes, que j’ai imaginées dans
+leur vie à elles, que j’ai entourées de toutes
+les raisons pour lesquelles elles exercent
+ce métier qui les isole ; quand je me suis
+donné cette joie de dégager du blanc fantôme
+phosphorescent sous la lueur faible de l’unique
+lampe électrique, leur personne réelle
+et leur apparence de femmes véritables,
+ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité
+d’homme. Je ne suis plus le blessé, le fiévreux
+dont la tête est enveloppée de bandelettes.
+Je suis l’homme qui les emportera
+loin des malades, et qui recommencera toute
+sa vie et leur vie, leur vie à chacune.</p>
+
+<p>Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas
+cette inquiétude.</p>
+
+<p>Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité
+féline ou de cette nervosité hypocrite
+qui nous excite au rapt. Il faut bien que je
+dise tout simplement qu’elle a un visage de
+bonté. Les visages bons sont pour nous d’ordinaire
+les visages ronds. Une vague et
+molle cordialité nous semble l’expression de
+la bonté. Et cependant le visage anguleux
+de mademoiselle Veuillet est le visage même
+de la bonté. Elle serait désespérée, si elle
+n’avait la certitude d’opposer toujours un
+dévouement implacable à tout ce que la
+vie peut lui apporter de souffrance ou d’ennui.
+Elle est toujours, devant n’importe
+quel malade, comme une mère au chevet
+de son enfant agonisant. Et voici que
+mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle
+Veuillet au visage triste d’institutrice
+fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante,
+comme une fée parée de tous les
+pouvoirs et de toutes les grâces. Comment
+expliquer cela ? Le malade immobile est un
+centre. Il ne se mêle pas aux mouvements
+de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable
+et parfait. On apporte un pot de
+citronnade sur la table, on déplace un
+oreiller, on lui tend un thermomètre.
+Quel que soit le soin qu’on lui donne, il connaît
+la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine
+se débarrasse du pot de citronnade et
+s’éloigne. Mademoiselle Carneran le pose
+si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle
+abandonne une parcelle d’elle-même. Madeleine,
+la petite servante, place soigneusement
+le pot en un point de la table qu’elle a
+visé, et s’enfuit en souriant. Mais mademoiselle
+Veuillet semble dire : « Voici un pot de
+citronnade. Je n’ai rien donné encore. Pour
+tout ce que je puis donner encore, je suis
+prête. Je ne me libérerai pas par un vague
+don de moi-même. Invente, si je ne l’invente,
+quelque soin ou quelque soulagement.
+Je te le donnerai, comme s’il t’était,
+de toujours, destiné. » Et ses mouvements,
+nets et doux, mais sans l’hésitation
+balancée qu’y apporte mademoiselle Carneran,
+ne sont pas ceux que la tendresse
+amollit, mais ceux que la bonté dirige. Tout
+ce que je pourrais lui demander : déplacer
+mon oreiller, changer la place de la lampe
+électrique, m’apporter de la citronnade, me
+faire une piqûre de morphine, elle y mettrait
+une si minutieuse attention, une telle hâte
+et un si simple consentement, qu’elle aurait
+l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même
+songé. Elle est bien la fée, la fée qui
+exauce les vœux du malade.</p>
+
+<p>Et ses mains un peu larges et ses bras,
+libres des manches retroussées, se déplacent
+comme s’ils répandaient dans la chambre
+une clarté. Ils n’ondulent pas, ils vont droit
+au but. Ils ne racontent pas leur dévouement.
+Ils font leur tâche.</p>
+
+<p>Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté
+si douce à tous ? Pourquoi ?</p>
+
+<p>Mademoiselle Veuillet veillera ces trois
+nuits. Des paroles qu’elle m’a dites, et qui
+passaient sur ma fièvre comme une eau
+fraîche, je n’ai pas tout retenu. Elle a vécu
+aux Colonies, elle a accompagné ses parents
+qui faisaient du commerce en Turquie et en
+extrême Orient, elle a connu des lépreux.
+Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a
+fait qu’une allusion à ses visites aux lépreux.
+Elle n’a étalé aucun dévouement ; ce n’était
+pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les
+bandelettes à pansements, les plaies et les
+bourgeonnements, et la jeune Européenne
+qui, souriante, s’avance au milieu des
+horribles vieillards. Elle me parle aussi
+d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler
+Tantine.</p>
+
+<hr>
+
+<p>A huit heures, mademoiselle Veuillet me
+fait une injection de morphine. Quelques
+minutes après l’injection, une caresse de
+chaleur se répand de mon cœur à travers
+tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au
+bout des doigts. Il semble que mon corps
+et mes humeurs soient d’une matière plus
+parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement
+de mon sang répandu, comme un
+liquide fertilisant, dans le réseau de mes
+artères et arrosant ma chair, limon d’une
+inépuisable richesse. Mais l’action, à cette
+dose, est maintenant plus lente. En vain,
+je cherche aussi la sérénité corporelle. Ce
+n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption
+d’une bonne tisane chaude ; une molle
+sueur qui ne perle point en gouttelettes, mais
+simplement enveloppe mon corps de tiédeur.
+Une sueur, non localisée, un halo de sueur
+enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité.
+Je ne possède plus le sixième sens, que
+m’avait donné auparavant la morphine, le
+sens de l’Immobilité. Cette agitation est
+d’ailleurs distincte de celle de la fièvre. Elle
+est sans heurts. Mais c’en est fini du sentiment
+de sérénité et de plénitude. Je suis
+semblable au nageur imparfait, qui multiplie
+et accélère ses mouvements, sans atteindre à
+la souple et facile flottaison.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XIV"> </h2>
+
+<p>Après le silence de la douleur ou son chuchotement
+pendant la torpeur de la journée,
+les premières tractions de la chaîne, les
+premiers bonds du chien, les premiers coups
+de marteau sur les boulons du dreadnought
+ont l’importance d’un premier roulement de
+tonnerre, lent et sourd, annonçant, par une
+après-midi pesante, l’éclatement libérateur
+d’un orage en tempête. Ce fut surtout la
+journée du chien. J’ai une certaine préférence
+pour les chantiers maritimes. J’y suis
+davantage spectateur désintéressé d’un spectacle
+puissant. Mais le chien, le chien de
+ferme est d’une inlassable rage tournoyante.
+Vers sept heures, à l’heure du dîner, il s’est
+couché en rond devant sa niche et ne tire
+plus sur sa chaîne. Je le sens qui pèse,
+maintenant immobile, de tout son poids, au
+fond de mon oreille. Je cède sous ce poids,
+je m’assoupis, je ne suis plus qu’une masse
+d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des
+moisissures grises sur les murs de la chambre
+blanche. Mademoiselle Carneran m’a annoncé
+que la veilleuse de nuit était une stagiaire,
+une remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita
+Laudor et qu’elle était créole. Cependant
+c’est sans impatience que je sonne à huit
+heures pour ma piqûre. Je me contente
+d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir
+et qui va se dresser près de mon lit.</p>
+
+<p>Je soulève à peine la tête. Elles sont deux.
+Mademoiselle Sirvaine est entrée avec décision,
+suivie de l’inconnue un peu hésitante.
+L’inconnue m’éveille de ma torpeur.</p>
+
+<p>A l’instant où elle entre, il me semble que
+ma vie commence. Les autres sont de blancs
+fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les
+carrelages crème et gris. Ce sont des anges
+gardiens. Je n’ai connu encore que des anges
+gardiens. Elles glisseraient au plafond,
+comme les anges des tableaux, que je ne
+m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à
+la terre de tout son poids charnel. Mes yeux
+palpent les courbes gonflées d’un corps qui
+ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran
+et mademoiselle Sirvaine transportent sous la
+blouse leurs muscles et leurs os comme des
+pièces anatomiques. Mais de mademoiselle
+Laudor qui suit, avec attention, les mouvements
+de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle
+Laudor stagiaire docile, de mademoiselle
+Laudor qui simplement respire, le
+buste un peu rejeté en arrière, les seins
+abaissés et soulevés, un même bonheur se
+dégage que d’un massif de fleurs arrosé
+après une journée chaude. Les yeux immenses,
+couleur de feuille morte, s’ouvrent
+et sont plus solides que les fragiles paupières.
+La nuque courte est cependant souple.
+Les cheveux noirs, en leurs torsades
+musculaires, ont de naturels reflets d’acajou
+mat. Comme elle repose sur ses jambes ! Et
+cependant elle est baignée d’indolence. La
+tête, un peu renversée en arrière, s’abandonne
+à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle
+Laudor n’est pas encore habituée à
+entrer dans une chambre de malade, pour
+de courtes et minces besognes, tout simplement.
+Elle ignore s’il faut sourire ou prendre
+un air de gravité. Ses yeux ne savent où se
+poser, n’osent prendre possession du malade
+qui lui est confié, et regardent la surface
+lisse du mur. Elle retient un peu le sourire
+naturel qui passe sur son visage plein. Elle
+n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à
+moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se
+resserrent pas d’inquiétude ; jointes, elles
+sont comme un fruit qui pend à la branche.
+Elles sont le luxe de la chambre. N’est-ce
+pas ma fièvre qui les rêve ? Mademoiselle
+Laudor est si belle, qu’elle devient
+aussitôt la princesse des images enfantines,
+la sultane des <i>Mille et une Nuits</i>. Je ne suis
+plus un fiévreux dans un lit ; je ne suis plus
+un homme qui espère une femme, je suis le
+héros qui lui est naturellement prédestiné.
+Elle est si belle qu’elle ne peut pas, de par
+sa seule présence, ne pas donner beaucoup
+de sa beauté.</p>
+
+<p>Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre
+de morphine. Elle montre à mademoiselle
+Laudor les traits qui marquent sur la seringue
+en verre la quantité du liquide. Mais elle
+n’est pour moi, maintenant, que la servante
+de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit
+commençante. Et je me pose cette question,
+qui suffit à remplir et balancer ma nuit :
+« Si je sonne, qui viendra ? Mademoiselle
+Sirvaine ou mademoiselle Laudor ? »</p>
+
+<hr>
+
+<p>Quand commence la nuit suivante, toute
+douleur s’est apaisée. Le chien dort dans sa
+niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre
+ne monte même pas à 39 degrés. Je pourrais
+dormir d’un calme sommeil. Mais c’est mademoiselle
+Laudor qui veille... Et je veux la
+voir encore. D’ailleurs, je n’ai pas de citronnade
+pour la nuit. Excellent prétexte.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement.
+Mais elle entre, portant un pot de
+citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois.
+Ce n’est pas juste.</p>
+
+<p>Elle est un peu troublée. Elle craint de ne
+savoir comment s’y prendre. Elle a peur de
+l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien
+qu’il faudrait appeler dans la nuit.
+Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive ? Heureusement,
+il y a les deux veilleuses des
+deux autres étages, qui ont de l’expérience.</p>
+
+<p>— Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut
+faire, me dit-elle en arrangeant mes oreillers,
+il faut me le dire, je ne suis que stagiaire...</p>
+
+<p>Elle avoue avec tranquillité son inexpérience.
+Elle ne prend pas en m’apportant de
+la citronnade ou en déplaçant mes oreillers
+cet air entendu que prennent souvent les
+gardes-malades : « J’ai l’air tout simplement
+de tapoter un oreiller, on pourrait croire
+que je pose sur cette table un pot de citronnade.
+Sans doute. Il semble que j’accomplis
+là des actes tout simples et que n’importe
+quelle femme pourrait accomplir à ma place.
+Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de
+mes mouvements, que l’apparence. Un sens
+profond s’y cache, une diversité aussi que
+vous ne connaissez pas.</p>
+
+<p>— Vous souffrez toujours beaucoup ? me
+demande mademoiselle Laudor, prête à quitter
+la chambre.</p>
+
+<p>— En ce moment, pas du tout...</p>
+
+<p>Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le
+moyen de la revoir et je lui dis :</p>
+
+<p>— Il est probable que ça va recommencer
+tout à l’heure...</p>
+
+<p>Je ne crois pas du tout que ça recommence.
+Mais je sonnerai, je dirai que j’ai mal. Mademoiselle
+Laudor viendra. Je lui demanderai
+une piqûre. Et elle reviendra. Elle restera
+quelques instants dans la chambre. Je suis
+bien capable de supporter un centigramme et
+demi de morphine pour le plaisir de la revoir.
+J’éprouve un sentiment délicieux à
+penser qu’il me suffit de presser le bouton
+de la sonnette, pour qu’elle apparaisse.</p>
+
+<p>J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à
+peine mal, juste de quoi apaiser ma conscience
+et justifier la piqûre.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mademoiselle Laudor revient avec le flacon
+de morphine et la boîte métallique qui
+contient la seringue en verre et les aiguilles,
+une aiguille courte et une longue aiguille,
+qui ne sert que pour les injections intramusculaires.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laudor hésite un instant,
+saisit alternativement par leur extrémité
+renflée la petite et la grande aiguille. Puis
+elle me demande laquelle sert pour moi
+d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la
+grande aiguille ? Elle avoue son hésitation,
+elle ne cache pas non plus son trouble. La
+voilà comme une jeune fille, dont le hasard
+de la guerre a fait une ambulancière. Elle
+baisse les yeux. On dirait qu’elle se réfugie
+dans son sourire.</p>
+
+<p>Elle est un peu gênée. Déjà elle sait
+comme les malades sont exigeants. Ils
+gémissent ou réclament, si quelque détail
+n’a pas été prévu dans les soins qu’on leur
+donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle
+craint de perdre à tout jamais la confiance
+du malade de la chambre numéro 2. Un malade,
+un sale malade, ayant bien son âme de
+malade, ferait réveiller un chirurgien dans
+la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa
+fesse une aiguille de deux centimètres ou
+une aiguille de trois centimètres.</p>
+
+<p>Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre
+blanche, ceux qui n’ont pas passé plusieurs
+semaines sans autre métier que d’être
+malade, ne comprendront pas ce que contenait
+de comique l’hésitation de Lilita Laudor
+entre la petite et la grande aiguille.</p>
+
+<p>Tout est réglé, tout est prévu, pour que
+l’infirmière, docile au chirurgien, exécute sa
+consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il
+faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit,
+ses belles mains puissantes passent au-dessus
+de la boîte métallique et les pulpes de ses
+doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte
+et remuent les aiguilles. C’est comme une
+insignifiante avarie à la machine d’un grand
+transatlantique. C’est une mince rupture de
+l’ordre qui permet au beau vaisseau qu’est la
+Maison Blanche de flotter dans la nuit.</p>
+
+<p>Lilita Laudor est maintenant rassurée.
+Elle a, sur mes indications, pris la petite
+aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas
+fâché. Elle sourit, les yeux calmes et droits.
+Elle est belle.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor
+me fait une piqûre. Par hasard la piqûre est
+douloureuse. Le liquide pressé par le piston
+de la seringue semble forcer pour trouver sa
+place. Il semble que Lilita Laudor enfonce
+dans ma peau un fil de fer garni de pointes,
+arraché à une clôture.</p>
+
+<p>Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore
+le calme de l’infirmière. Sur son visage,
+je lis une pitié de petite jeune fille. Elle
+n’aime pas à voir la souffrance. Elle n’y a
+point réfléchi. Elle n’en connaît pas les
+limites. Elle ne sait pas discerner le mal
+supportable du mal intolérable. Elle est
+toujours devant moi comme une dame en
+automobile devant un écrasé dans la rue. Je
+la réconforte :</p>
+
+<p>— C’est excellent, ça m’empêchera de devenir
+morphinomane...</p>
+
+<p>Cette consolation n’a rien de bien ingénieux.
+Elle suffit cependant à réconforter
+mademoiselle Laudor.</p>
+
+<p>— Vous avez le courage de rire ?... me
+dit-elle.</p>
+
+<p>Elle continue à presser le piston de la
+seringue. Le fil de fer enfonce dans ma
+peau.</p>
+
+<p>— Il faudra me faire une piqûre dans
+l’autre fesse, pour calmer la douleur de
+celle-ci.</p>
+
+<p>Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle
+suffit cependant pour établir entre elle et
+moi une camaraderie, pour écarter de son
+esprit l’image d’un maussade malade ou
+même d’un trop douloureux malade, pour
+lui rendre un peu de joie et de tranquillité.</p>
+
+<p>Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire,
+d’un joli rire doux et mousseux. Tout son
+torse est incliné vers le lit. Elle tient la seringue.
+Et sa tête, tandis qu’elle rit, se
+balance un peu au-dessus de ma cuisse nue.
+Nous rions du plus sain des rires. Nous
+avons vaincu, moi la souffrance, elle, la pitié
+bête. Nous rions d’un rire héroïque.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le matin, Lilita vient prendre ma température
+et mon pouls. Sa petite montre d’acier
+bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme
+réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la
+chambre de garde. Elle compte les secondes,
+tenant d’une main le gros appareil
+de bazar, dont le tic-tac est bruyant. Toute
+autre infirmière eût emprunté une montre.
+Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans
+sa main le réveille-matin à sonnerie, le
+réveil inattendu, me fait penser à un clown,
+jouant un air sur un ustensile de cuisine.
+Elle même n’est pas insensible à ce tableau
+burlesque. Mais quand elle quitte ma
+chambre, on dirait qu’elle a oublié notre
+camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression
+de son visage est hautaine et lointaine.
+On dirait une grande dame qui vient
+de donner deux sous à un pauvre. Elle sort,
+noble comme une reine qui passe acclamée.
+Elle va droit à la porte. On ne devine pas
+sous sa blouse le trottinement actif de ses
+jambes. D’un seul mouvement, son corps
+semble se frayer un sillage vers la porte.
+Elle part comme un grand voilier, l’ancre
+une fois levée.</p>
+
+<p>Et chaque nuit et chaque matin, Lilita
+Laudor montrera ce contraste de son libre
+rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois
+pas que ce soit la fatigue de la veille. C’est
+le matin, c’est le jour, c’est la maison blanche
+qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale
+et qui n’est plus un grand vaisseau
+blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail
+de la vie dans la clarté coutumière qui
+de nouveau fait d’elle une correcte stagiaire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XV"> </h2>
+
+<p>Dire que la morphine a transformé mon
+lit en un hamac ne serait pas exact. Je sens
+la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon
+lit, ni mon corps ne sont bercés. Mais telle
+est la délicatesse de mes perceptions, leur
+éclat qui transforme le lit en une toute récente
+invention, que le lit semble sur le
+plancher en un équilibre parfait et subtil.
+C’est une impression qu’on peut avoir sur
+une bonne barque, peut-être aussi en ballon.
+Et je suis si bien que la position même de
+mon corps me semble une ingénieuse
+adaptation, voulue de toute éternité, et que
+tout mouvement qui la modifierait serait un
+sacrilège.</p>
+
+<p>Bientôt cependant, le lit semble se balancer
+d’un imperceptible roulis, auquel correspond
+un roulis compensateur de mon
+propre corps. Mais l’équilibre de tous ces
+mouvements est parfait et facile. Je sais que
+la maison blanche est parfaite et qu’autour
+de la maison blanche le monde aussi est
+parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes
+limites. Les meubles dans la chambre
+me semblent miraculeusement à leur place,
+comme s’ils étaient les compagnons de cinquante
+ans de mon bonheur. Mais ils sont
+nets et saisis par mon esprit comme si, dans
+une île déserte, je venais de les fabriquer.</p>
+
+<p>Et maintenant mon corps est plus pesant.
+On dirait que par tous ses pores il tient au
+lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat
+sur le sol. Il semble aussi que mon esprit
+soit docile. Je pense dans un nuage. Mais
+si tel était mon bon plaisir, j’aurais à
+mon service toute la précision et tout le
+consentement de mes opérations mentales.
+Je m’amuse à cette expérience. Je délimite
+les objets et je pense nettement les personnes
+que j’ai vues dans la journée.</p>
+
+<p>J’ai le sentiment que ma voix aurait une
+sonorité étrange dans le dur et blanc silence
+de la chambre. Je prononce quelques
+mots. Et sitôt prononcés, ils prennent une
+étonnante consistance d’objets. Ils volent
+palpables au ras des murs, à la limite du
+plafond.</p>
+
+<p>Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne
+point prendre en pitié la détresse de mon
+système nerveux. Je suis dans un lit de la
+maison médico-chirurgicale. On m’a donné
+de la morphine. Je regarde et j’écoute, je
+m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste
+savait comme je regardais et j’écoutais, avant
+d’avoir jamais pris de morphine, c’est alors
+qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte
+certitude.</p>
+
+<p>Dans une légère torpeur, mon esprit
+s’abandonne. Il se laisse aller doucement,
+comme un enfant laisse son corps s’enfoncer
+dans la neige. L’électricité n’éveille plus les
+objets à mes yeux. Elle est devant moi
+comme un élément. Je regarde sa clarté,
+comme on regarde, du haut d’une falaise,
+la mer.</p>
+
+<p>Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis
+elle traverse la chambre. Elle va jusqu’à la
+toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle
+et ce n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition
+et ce n’est pas une personne. Il me
+semble qu’elle est là, et ce n’est pas en
+spectre, et ce n’est pas non plus en chair et
+en os. Elle se déplace aussi silencieusement
+qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle
+est là comme les confidents des dialogues de
+notre enfance. Il suffit de mon consentement,
+pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma
+plus faible résistance, pour qu’elle disparaisse.</p>
+
+<p>Mais elle n’est plus là en garde-malade.
+Elle a choisi l’instant et le lieu favorables.
+Désormais les paroles que nous échangerons
+entraîneront nos destinées, sinon pour
+l’amour, au moins pour une compréhension
+délicate qui établira entre nous un merveilleux
+secret. C’est l’heure, et il n’en pouvait
+être une autre. Ceux-là me comprendront
+qui ont échangé de nobles et tendres paroles
+avec des femmes qui n’étaient pas là,
+et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la
+rue, ou sur la route qui traverse un village.
+Ceux-là me comprendront qui ont décidé
+pour les paroles définitives d’attendre que
+la lampe soit allumée ou que l’enfant soit
+rentré de l’école et installé, pour ses devoirs,
+dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>C’est l’heure où les paroles discrètes ont
+toute leur pénétration. C’est l’heure où les
+mots sont pleins de nous-mêmes, où les
+répliques comme au théâtre se balancent et
+se compensent, et cependant sont de fidèles
+messagères et s’envolent, comme un oiseau
+sort d’un fourré, et emportent avec elles le
+meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes.
+Je sens que ma voix est plus ferme et la
+sienne plus douce.</p>
+
+<p>— Je vous connais... Et ce qui me rend
+timide, c’est qu’il faut bien que j’aie l’air de
+ne pas vous connaître. Il faut que je vous
+parle comme un malade bien éduqué à une
+garde discrète. Si vous saviez comme je vous
+connais. Et si je vous le montrais, j’aurais
+l’air de violer vos plus secrètes pensées,
+parce que ce n’est pas vous qui me les avez
+découvertes, parce que vous ne me les avez
+pas livrées, parce que je les ai prises sans
+votre consentement, parce que je suis un
+voleur, un abominable voleur.</p>
+
+<p>Je me fais à moi-même les plus cruels
+reproches.</p>
+
+<p>J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à
+l’insu de Lilita Laudor, les pensées qu’elle
+cache le mieux, son trésor de réserve, son
+trésor de pudeur.</p>
+
+<p>Quelles sont ces pensées ?... Je m’avoue
+que je n’en sais rien. Mais il me semble bien
+que je m’en suis emparé, comme on vole
+un coffret dont on n’a pas encore dénombré
+les objets qu’il contient.</p>
+
+<p>— Vous prendre la main, c’est impossible.
+Je suis un malade et vous êtes une garde.
+Je sais bien que vous êtes là par obligation
+de métier. Le moindre geste familier serait
+de ma part une goujaterie. Et cependant je
+vous connais et je vous aime. Et si jamais
+vous acceptiez, en souriant et en feignant
+de n’y pas croire, que je vous le dise, alors
+je ne serai même plus le malade à vos soins
+confié, je serais le « partant » de la chambre
+2. Je ne serai même plus de la maison.
+Je n’aurai plus de pansement. Je serai
+l’opéré guéri, dont on attend avec impatience
+qu’il ait cédé sa chambre à un malade à
+opérer. Je partirai, vêtu de mon complet qui
+attend dans l’armoire. Je serai un monsieur
+du dehors. Je vous saluerai avec un respect
+dont j’exagérerai les marques, pour bien
+vous montrer mon estime. Et vous répondrez
+à mon salut, comme une jeune fille
+réservée et comme une garde sérieuse y doit
+répondre, comme on répond au salut d’un
+monsieur qu’on ne distingue pas des autres,
+qu’on ne saurait distinguer. « Car nous en
+voyons tant des malades ! S’il fallait faire
+attention !... » Je partirai...</p>
+
+<p>Alors, parfaitement claire et distincte,
+j’entendis la voix de Lilita Laudor :</p>
+
+<p>— Quel besoin avez-vous de partir ?...</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots avec le plus admirable
+mélange de pudeur et d’impudeur.
+Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu.
+C’était à peine un consentement, plutôt un
+encouragement, mais si décidé, si loyal.</p>
+
+<p>— Quel besoin avez-vous de partir ?</p>
+
+<p>Cela veut dire : Vous êtes un ingrat.
+N’êtes-vous pas bien ici ? Seriez-vous indigne
+de la Maison Blanche et de Lilita Laudor
+qui vous écoute favorablement ?</p>
+
+<p>— Quel besoin avez-vous de partir... ?
+Elle était là et elle n’était pas là.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Au matin, Lilita Laudor entre dans la
+chambre. Mais j’entends le bruit de ses
+minces souliers blancs sur le carrelage, le
+bruit de ses jupes, et, si elle déplace un objet,
+je perçois le bruit de l’objet sur la table. Et
+sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus
+d’elle-même. Elle ne voltige plus autour de
+sa personne impondérable.</p>
+
+<p>Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant
+moi, appendu dans le ciel, un globe de
+soleil opaque et incandescent projette un
+halo net, presque délimité, autour duquel
+<i>le ciel</i> d’octobre est sage. L’air entre dans
+la chambre, matinal et portant des odeurs
+de fumées.</p>
+
+<p>— Il fait bon, dit-elle, avec un balancement
+de la voix, naturel et souple, aussi
+beau, aussi « visible » qu’un balancement
+des hanches.</p>
+
+<p>Et elle sort, comme si de rien n’était.</p>
+
+<p>A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot
+de citronnade.</p>
+
+<p>Par la porte entr’ouverte, nous entendons
+le bruit d’une sonnette.</p>
+
+<p>Résignée et souriante, elle s’en va vers le
+malade qui l’appelle. Mais avant de franchir
+la porte, elle me dit :</p>
+
+<p>— C’est toujours les mêmes qui sonnent.</p>
+
+<p>Et je devine la vieille dame ou le vieil
+homme grincheux, qui en veulent pour leur
+argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent
+la veilleuse pour qu’elle déplace leurs
+oreillers.</p>
+
+<p>Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais
+pendant une semaine, j’ai réclamé de la morphine.
+Non par une perversion de toxicomane,
+mais pour voir Lilita Laudor. Je
+sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre.
+Elle sort afin de préparer la seringue. J’ai
+quelques minutes d’une attente délicieuse.
+Puis quand elle est revenue, je la contemple,
+joignant la pulpe de ses doigts pour atteindre
+l’aiguille au fond de la boîte métallique.
+Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita
+Laudor — hasard ou maladresse — me fait
+très mal, mais je suis heureux, comme si
+j’avais obtenu un rendez-vous.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Désormais Lilita Laudor ne veillera plus.
+Elle aidera le jour mademoiselle Carneran.
+C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte
+de l’eau pour ma toilette. Nous causons.</p>
+
+<p>Par la fenêtre, elle me montre la cour
+nette :</p>
+
+<p>— On y ferait un beau tennis.</p>
+
+<p>Lilita Laudor, vous avez lu des romans
+mondains.</p>
+
+<p>Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas
+les femmes lisent des romans et jouent
+de la musique. A Paris, tout le monde travaille,
+tout le monde remue. Oh ! comme on
+remue !...</p>
+
+<p>Et ses paroles expriment un dégoût du
+travail et de l’agitation. Comme elle aimerait
+être étendue tout le jour !</p>
+
+<p>Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière ?</p>
+
+<p>Comme je lui dis bêtement que sa vie de
+travail lui épargne l’ennui, elle me répond :</p>
+
+<p>— On a toujours le temps de s’ennuyer...
+Le temps est <i>indéfinissable</i>...</p>
+
+<p>Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle
+retourne mon matelas. Son bras, nu jusqu’au
+coude, semble fait d’anneaux parallèles,
+diminuant jusqu’à l’amincissement du poignet.
+Et au-dessus du coude, la blouse laisse
+encore un cercle nu, qui s’enfle comme un
+ventre d’amphore. Son bras rond, son bras
+puissant, son bras qui se déploie en pleines
+arabesques fait penser aux bras que peignit
+sauvagement, pour sa luxure, le père Ingres.
+Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace
+pas comme les plus douces voix
+italiennes qui chantent avec insistance,
+comme un accordéon fait danser. Et son
+sourire hésite...</p>
+
+<p>Aller aux Indes avec elle et que des nègres
+l’éventent... Mais je ne puis aller aux Indes.
+Et chaque matin, elle arrive, comme morte.
+Elle me parle, comme à travers un mur un
+voisin, avant de s’endormir, parle à son
+voisin. Où donc est sa vie ? En quel endroit
+du monde l’a-t-elle laissée ? Elle n’a même
+pas envie de jouer au tennis. Si elle avait
+voulu... Et les objets qu’elle touche semblent
+faire mal à ses doigts. Elle dort. Nul mot,
+nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant,
+après l’avoir aimée, la Cingalhaise
+au visage large, à la chevelure noire comme
+fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester,
+parce que son âme est morte et décomposée,
+parce qu’elle est belle comme un paysage
+paludéen, où la vie est impossible, où les
+hommes et les bêtes meurent en déliquescence.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Lilita Laudor fut remplacée par une aimable
+vieille fille, sèche et blonde. Elle parle
+par aphorismes et suce chacun de ses mots,
+comme s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment
+d’ailleurs, elle m’exhorte au courage :</p>
+
+<p>— Quand vous serez guéri, vous ne vous
+souviendrez même pas que vous avez souffert.
+La nature humaine est ainsi faite
+qu’elle oublie la souffrance...</p>
+
+<p>Je ne souffre pas en ce moment. Si je
+souffrais, ces encouragements seraient abominables.</p>
+
+<p>Elle regrette qu’il y ait autant de malades
+à l’étage. S’ils étaient moins nombreux, elle
+aurait le temps de me faire la lecture, pour
+me distraire.</p>
+
+<p>Que me lirait-elle, mon Dieu !</p>
+
+<p>Et quand elle sort, elle termine notre conversation
+par cette maxime :</p>
+
+<p>— On éprouve autant de plaisir à donner
+qu’à recevoir...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi.
+Son visage d’étudiante russe m’est
+devenu familier. Je comprends que si je
+venais à mourir, elle en aurait une sorte de
+regret. Une autre infirmière, étant de service
+à l’heure de ma mort, n’aurait pour
+moi que l’indifférente attention des gardes
+et des médecins. Oh ! elle se comporterait
+très convenablement. Elle aurait ce froncement
+du sourcil, cette fine crispation du
+visage, cette immobilité du corps, décents
+à l’heure d’un tel spectacle. Pauvre jeune
+homme ! Le corps droit, le bras seul mobile,
+elle essuierait d’un geste minutieux la bave
+de mes lèvres ou la sueur de mes tempes.
+Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait
+l’événement à ses compagnes et elle l’oublierait
+en en parlant. Mais à m’aider à
+mourir, mademoiselle Carneran mettrait
+une sorte de tendresse.</p>
+
+<p>Elle est maintenant près de moi comme
+une sœur ou comme une amie. Je ne suis
+pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de
+sa pauvre vie. Si je pouvais l’aider à vivre,
+aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir... !</p>
+
+<p>Sa présence me paraît toute naturelle.
+Elle est comme une cousine que j’aurais
+prise dans un roman anglais. Sa présence
+me plaît, mais ne me ressuscite pas. Quand
+survient une femme inconnue, riche d’un
+beau corps animal, je me sens comme labouré.
+C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre
+à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée
+la charrue, livre à la lumière la fraîcheur de
+son sillon béant.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune
+confidence. Et si je lui posais des questions
+sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas.
+Mais elle raconte volontiers ses stages d’hôpital,
+décrit les détails de son service, et
+l’organisation de la maison blanche, qu’elle
+aime autant qu’une religieuse respecte la
+règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa
+vie, mais elle éprouve un certain plaisir à
+m’en livrer, par allusion, des parcelles.</p>
+
+<p>Je devine qu’elle est d’une famille aisée,
+dont elle n’aimait pas la gaîté épaisse. Je
+suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion
+pour le mari de sa sœur. Simplement
+au ton dont elle dit : « Mon beau-frère... »
+Je sais seulement qu’il a une propriété
+à la campagne. Je le vois gros mangeur,
+gros rieur, bien avec le maire, bien
+avec le curé, pinçant les bonnes au passage,
+les troussant, si elles veulent, mais n’insistant
+pas, bon mari. Il est dans les affaires.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre
+la vie comme on la lui donne. Elle a besoin
+de certitudes plus fines. Elle est intelligente
+et sensible.</p>
+
+<p>Si nous touchons à des événements ou à
+des sentiments trop personnels, nous évitons
+la gêne des confidences trop intimes
+par le moyen des problèmes, des grands problèmes.
+Ils ne sont ridicules que si l’on est
+trois. A deux, ils deviennent l’occasion de
+fines confidences et d’aveux détournés.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran a eu, au cours de
+sa vie, une grosse déception. « ... Quand j’ai
+été à l’hôpital pour la première fois, je
+venais d’avoir une grosse déception. » Amant
+ou fiancé ? On ne peut deviner. On hésite. La
+raideur du corps, la discrétion de la voix,
+l’immobilité des bras sont d’une décence
+un peu provinciale. La blouse semble une
+gaine. Et les yeux gris, les larges yeux
+sont d’une grande mystique ou d’une propagandiste
+d’imprimerie clandestine, qui
+mourra pour la cause.</p>
+
+<p>Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle
+demande un Dieu. Elles sont innombrables
+ainsi.</p>
+
+<p>Et voici que j’ai mal. C’est comme un
+écartèlement. Tout le côté droit de ma tête
+me semble amplifié. Qui donc tire ainsi
+sur ma tempe droite, ou bien est-ce ma
+tempe droite qui devient folle. Elle est dans
+ma tête, comme une bête furieuse projetant
+des tentacules élastiques qui s’étendent jusqu’aux
+murs et convulsivement, par saccades
+molles, les frappent. Est-ce le chien
+tournant autour de sa niche ou bien les
+chantiers maritimes ? J’avoue que je n’en
+sais rien. Et d’ailleurs cela me devient absolument
+égal. J’ai mal et je suis parvenu
+aujourd’hui à contempler ma douleur
+comme un spectacle. J’ai mal tout simplement.
+Je voudrais bien n’y pas penser. Mais
+mon esprit négligeant ma douleur, mon
+larynx irrésistiblement et monotonement la
+raconte. Je fais : <i>han ! han</i>, comme les ouvriers
+qui enfoncent des pavés, à chaque
+coup de demoiselle. Ce <i>han ! han</i>, que j’entends
+maintenant dans la chambre, n’est
+guère élégant. C’est un cri de bête d’hôpital.
+J’ai mal.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran s’est approchée de
+mon lit. On dirait qu’elle s’excuse de ne
+pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce
+ma tête dans l’oreiller, comme un crabe
+poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens
+plus vivants que ma tempe et le côté droit
+de ma tête. Le reste de mon corps est
+absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi
+la main de mademoiselle Carneran. Je la
+porte à mon front, à la place de chair nue
+que laisse le pansement. La main de mademoiselle
+Carneran s’y pose ferme. La paume
+fraîche s’y applique. Puis elle se déplace
+comme par une lente ondulation et le bord
+de la main effleure mes cils. On dirait que
+la main de mademoiselle Carneran modèle
+mon mal et le pétrit. Puis la main à nouveau
+se pose à plat. Et mademoiselle Carneran
+est debout, contre mon lit, les yeux
+fixes.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas.
+Sa main s’est détachée de mon front. Mais
+elle reste tendue sur ma tête, comme une
+main qui bénit. Mademoiselle Carneran hésite
+à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je
+tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement
+ou même au consentement de son
+regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai
+glissé sa main entre ma tête et l’oreiller. Les
+yeux fermés, les paupières serrées, j’appuie
+longuement mes lèvres au dos de sa main.
+Est-ce un baiser ? Est-ce le remerciement
+convulsif d’un fiévreux ?</p>
+
+<p>Droite dans sa blouse, infirmière active,
+mademoiselle Carneran s’en va vers la porte.</p>
+
+<p>Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces
+jours j’ai menti à mademoiselle Carneran.
+Toutes les paroles que je lui ai dites étaient
+véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même
+qui ne fût sincère. La sollicitude que
+je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à
+ses fatigues était véritable. Mais le ton en
+était mensonger. Ma réserve et ma discrétion
+ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient
+le vrai désir, absolu, animal, irraisonné, que
+je n’éprouvais pas. Je parlais comme un
+amoureux qui hésite. Je mentais. On ment
+toujours. Pourquoi lui ai-je pris la main,
+comme si j’avais pendant des jours souffert
+de ne l’avoir pas fait ? Pourquoi ai-je feint
+que ma réserve et ma discrétion fussent autre
+chose qu’un souci de bonne éducation ? Pourquoi
+les présentais-je comme une victoire
+sur moi-même ? Je suis un sale individu.</p>
+
+<p>Il y a une heure, je pensais : Le fiancé...
+l’amant qui l’abandonna ou qui lui mentit
+est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le
+don merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même
+et ce courage, qui n’est qu’aux femmes,
+d’accepter toute souffrance pour une joie
+qu’elles espèrent plus haute.</p>
+
+<p>Et moi. Quand elle est là, je lui prends la
+main. Mais quand elle n’est pas là, j’accepte,
+comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas.
+Je ne l’attends pas, comme on attend le matin
+que la fenêtre entre-bâillée s’ouvre plus
+grande. Je pense à elle, parfois. Mais je
+pense aux bras, aux jambes, au corps de
+Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est
+un pauvre être paresseux, j’irais aux Indes.
+Et je ne serais pas capable d’aller jusqu’à
+Asnières pour mademoiselle Carneran.</p>
+
+<p>Voilà bien des jours passés. Elle m’a
+soigné. Elle m’a consolé. Elle ne fut pas une
+garde ; elle fut une amie ; elle ne fut pas
+dévouée ; elle fut aimante. Elle ne fut pas
+bonne ; elle fut tendre. J’ai pris sa main
+entre ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres
+sur sa main. J’ai été comme une vieille machine
+d’amour qui marche dans la fièvre. Et
+je n’ai même pas pris le soin de connaître
+son prénom. Elle est mademoiselle Carneran,
+garde-malade.</p>
+
+<p>Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur
+de colombes domestiques. J’ai raconté
+mon adolescence au milieu des filles.
+Avec elles, j’ai bondi joyeusement. Elles
+m’offraient joyeusement les miettes de leur
+vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi.
+Elle avait lu Ibsen. On dirait qu’elles n’ont
+pas besoin de moi.</p>
+
+<p>Je sais la force du désir et ce que vaut,
+sans lui, l’estime morale et la curiosité
+psychologique. Je sais bien qu’en amour on
+ne peut pas choisir son action comme
+maxime universelle. Je sais que l’amour
+n’est pas d’essence évangélique. Je sais
+qu’on n’aime pas les femmes pour leur belle
+âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous
+émeut plus profondément qu’une parure de
+vertus.</p>
+
+<p>Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille
+laide me montre son amour, je suis aussi
+troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant
+moi. Je crois à je ne sais quelle transfiguration,
+à je ne sais quelle résurrection,
+par l’amour qu’elle me consentira, par
+l’amour que je lui donnerai. Et je l’étreins.
+Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la
+plains. Et je la hais de toute ma pitié.</p>
+
+<p>Et cela est une malédiction sur moi. Partout
+où je passe, partout où je séjourne, une
+vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu
+qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que
+je la lui rendrai... Et je m’enfuis. Elle n’a
+plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais
+prendre la responsabilité de tous mes actes,
+même de mes actes d’amour. Mais comment
+faire ! Non... les revoir... c’est impossible.
+Ah ! comme je fonderais volontiers un sanatorium
+pour mes maîtresses abandonnées !...</p>
+
+<p>Je ne prendrai plus la main de mademoiselle
+Carneran... plus jamais. Je vais partir,
+partir immédiatement...</p>
+
+<p>Partir... mademoiselle Carneran m’apporte
+un thermomètre. J’ai 39,9.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XVI"> </h2>
+
+<p>La fenêtre est en face de mon lit. Elle est
+le cadre d’un tableau dont l’unique motif est
+le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez
+maintenant pour ne pas consentir au jeu de
+discerner la ressemblance de leurs formes.
+Je ne me dis pas : Celui-là est un dromadaire,
+celui-là est un lion... J’aime pour elles-mêmes
+leurs taches et leurs transparences variables.</p>
+
+<p>Le jour, la Maison Blanche appartient à
+la ville. Gillot vient le matin. Le docteur
+Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent
+quelques instants près de moi. Les gardes
+sont actives à des besognes désignées. Le
+jour, j’échange avec tous des paroles semblables
+aux paroles usuelles de la vie. Je sens
+autour de la Maison Blanche un quartier de
+Paris. J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent
+et qui partent. Un bruit de porte,
+un pas net dans le couloir traversent la
+confuse rumeur continue, le bourdonnement
+lointain de Paris. Une torpeur me protège
+des mouvements et des bruits, qui me sont
+étrangers, qui me sont devenus étrangers.
+Mais dès la nuit commençante, quand la
+Maison Blanche cingle vers l’aube, les
+nuages sont mes compagnons véritables.</p>
+
+<p>Je me souviens d’une nuit où, par mouvements
+et passages, ils semblaient composer
+un spectacle. Ils arrivent par minces
+languettes, comme des écailles sur le ciel.
+Ils passent sur la lune et semblent des éclaboussures
+d’or. Puis ils se groupent en
+larges nappes que tout d’abord traverse la
+lune. Mais la lune devient invisible. On
+dirait que sur elle on a posé un loup, puis un
+masque. Le nuage maintenant flotte devant
+elle comme un manteau déplié. Puis c’est un
+grand écran noir, d’un noir prodigieux et
+profond. Le grand nuage noir s’aplatit et
+couvre tout. Puis un peu de lune apparaît,
+comme un collier sous un voile. Et le grand
+nuage me fait penser au beau cavalier noir
+qui, sur les peintures chinoises, passe devant
+les arbres roses.</p>
+
+<p>Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que
+du haut d’une montagne, où on a l’âme stupide
+d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de
+bataille qui commande à ses paysages et
+ressemble à un Napoléon méditant, sur le
+front des troupes, à l’aube, avant que le
+combat s’engage. Pendant des semaines, le
+soleil s’est levé pour moi seul, comme un
+ami discret qui va à son travail.</p>
+
+<p>Il est cinq heures et demie. Quelques camions
+quittent les entrepôts, quelques voitures
+de laitiers roulent sur les pavés leur
+fanfare grinçante et cahotée.</p>
+
+<p>Le ciel, mon grand voisin d’en face, est
+d’un bleu translucide. Il porte encore sa faucille
+de lune et une seule étoile est posée sur
+lui, comme une décoration. Je distingue de
+mon lit le haut des maisons mangées d’ombre.
+C’est un déroulement de crénelures. On
+dirait une ville ancienne, aperçue en voyage.
+Ces maisons d’ombre étonneraient dans le
+ciel lumineux, si dans la perfection de cette
+heure naissante quelque chose pouvait étonner.
+Dans ma chambre, où seule brûle une
+lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de
+lumière solaire, que cette lumière du ciel de
+nuit donne aux couleurs une vie latente,
+modeste et parfaite qui est seule la leur.
+Une tasse oubliée sur la chaise, la table devant
+le mur, l’armoire, tout est discrètement
+magnifique et s’assemble, selon des liens
+mystérieux.</p>
+
+<p>Je me soulève un peu sur mes oreillers.
+Les réverbères dans la rue jettent aux murs
+une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville
+en contre-bas, la nuit, quand on regarde par
+la portière d’un wagon. Ainsi elle vient à
+nous, d’un jet, inattendue et à jamais.</p>
+
+<p>Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de
+faibles nuages, jetés comme à coups de balai.
+Les maisons se délimitent, en cages séparées.
+Il n’y a plus maintenant qu’une lueur
+moisie d’aube perçant la ville, et qui se
+glisse chez moi tristement, comme l’eau
+plate, qui passe d’une cour de ferme dans la
+chambre de plain-pied.</p>
+
+<p>Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois
+les pans du ciel, comme vidé d’atmosphère,
+semblent au-dessus des maisons, des vitres
+cassées, ternies, oubliées là dans le creux
+des gouttières. Par le brouillard, dans le ciel
+ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques
+secondes, en un disque plat, et blanc comme
+un masque de plâtre.</p>
+
+<p>Quand l’aube met au ciel des poussières
+de couleurs, qui se métamorphosent les unes
+dans les autres, le soleil vient ensuite, simple
+signal sur la voie, disque rouge. Puis il
+pâlit, monte et n’est plus au mur d’en face
+qu’une belle assiette en vermeil.</p>
+
+<p>Souvent des litières jaunes couvrent le
+ciel, un peu maculées, comme si des bêtes
+avaient dormi sur elles. Elles disparaissent.
+Le ciel sous elles jaunit à plat. Deux nuages
+s’amusent à se passer l’un à l’autre du rose
+et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent
+finalement en fines aiguilles. Autour
+d’eux, le ciel illumine son bleu toujours
+davantage. Enfin, tout contre une maison de
+six étages se présente l’astre en globe, si
+semblable à un objet, qu’on dirait vraiment
+une lampe offerte aux hommes par un Dieu
+bénévole.</p>
+
+<p>C’est le soleil qui le plus souvent a des
+airs de pauvre diable. L’aube est riche souvent
+de magnificences fuligineuses. Elle
+possède alors le ciel de ses masses épaisses
+et troubles qui s’amincissent en lames pleines,
+d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces
+vermeilles, métal en fusion dans un brasier.
+Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent
+le ciel, troués de cette lueur vermeille.
+Et c’est enfin le pauvre matin, après tant de
+splendeurs qui l’accouchèrent.</p>
+
+<p>Parfois aussi c’est le soleil qui semble
+vaincre l’aube. Le ciel d’octobre est si bas, si
+souillé qu’on dirait un front de criminel. Au
+Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le
+ciel, comme une mauvaise pensée sur un
+front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit
+une bande cuivrée, casserole accrochée
+au mur de la plus basse, pour des
+usages domestiques. Puis un jet vermeil
+chasse la casserole, s’étend à sa place, prend
+force et s’agrandit comme une nappe liquide.
+Alors, c’est vraiment la gloire du jour.
+Octobre aujourd’hui sera limpide.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XVII"> </h2>
+
+<p>Depuis des jours je me suis dit : « Il est
+possible que je meure. » Depuis des jours,
+j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux
+gardes, un regard de joueur interrogeant la
+chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait
+qu’ils viennent de donner leur langue au
+chat et qu’ils attendent de moi-même la révélation
+d’un secret. C’est en moi que la vie et
+la mort se balancent. Sur mon visage sans
+doute ils liront l’avenir. Et j’éprouvais parfois
+une sorte de fierté à être le dépositaire
+de ce secret de vie ou de mort. Je pense
+qu’un souverain, qui pour la première fois
+traverse une foule en landau, doit connaître
+de la même façon la dignité dont il est investi.</p>
+
+<p>J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et
+brûlantes transitions, me conduire jusqu’à la
+mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une
+ville, bien décidé à ne pas franchir les grilles
+de l’octroi. Ce n’était guère qu’une promenade
+dominicale.</p>
+
+<p>J’ai médité la mort. Je me suis imaginé
+n’existant pas, gardant le regret de n’exister
+pas, emportant dans mon cercueil le souvenir
+de la vie, comme une bague reste au
+doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme
+en suspens dans les espaces. Et cette âme
+incorporelle, sans épaisseur ni densité, je
+m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que
+comme une trace blanche semblable à une
+aile tombée des plumes d’un ange ou que
+sous l’aspect du corps matériel de M. Bergson.
+Je veux dire du corps de M. Bergson
+enveloppé de sa redingote.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de
+m’amuser en chemin. La fièvre m’a pris par
+la main et me tire vers la mort, comme un
+enfant maussade qui traîne les pieds sur le
+chemin de l’école.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre,
+avant que j’aie pu le lire par transparence.
+Je lui demande :</p>
+
+<p>— Combien... ?</p>
+
+<p>Elle me répond :</p>
+
+<p>— 38... un peu au-dessus de 38.</p>
+
+<p>Quand elle est sortie, je me lève, je vais
+au tiroir de la table, j’y prends ma feuille
+de température. La courbe est montée au-dessus
+de 40.</p>
+
+<p>On a la même impression quand on se
+réveille en chemin de fer, ayant dépassé la
+gare où l’on devait descendre. La maladie
+est un pays.</p>
+
+<p>Mon corps est à la fois lourd et flottant.
+Mais cette sensation n’a pas la subtilité de
+celles que donne la morphine. Mon corps
+me semble un ballon lourd, chargé de lest,
+qui tend à s’enlever un peu, mais que des
+cordes attachées à ses extrémités, fixent dur
+à des piquets latéraux. Et ces cordes obliques
+sont tendues et tirent au sol.</p>
+
+<p>De cinq à six heures de l’après-midi, je
+suis cette chose dense et flottante, cette
+chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles
+liens retiennent au lit où parfois elle
+adhère, au lit vaste comme la terre.</p>
+
+<p>Je n’ai même plus le loisir de penser au
+chien tournoyant ou aux chantiers maritimes.
+D’ailleurs le mal installé dans ma
+tête ne compte plus. La fièvre traverse mon
+corps, comme si elle le corrodait, de la peau
+aux os. La fièvre est au creux de mes os et
+y travaille. Elle se fraie un chemin. Elle
+distend mes articulations. Cela fait plus mal
+que toute douleur. Car ce n’est pas une
+douleur qui insiste ou se commente elle-même.
+C’est une douleur qui s’invente continûment
+et qui me fait toucher à des limites
+inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce
+n’est même pas la fièvre. Il me semble que
+c’est la mort elle-même qui filtre en moi et
+qui bientôt aura touché le centre même de
+ma vie. Respirer me fait mal.</p>
+
+<p>Cette fois, je ne médite pas la mort, ni
+même ma mort. La mort est là. Elle n’a ni
+figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur.
+Elle est nécessaire. Elle est là, comme
+la mer au pied d’une falaise. Je <i>crois</i> en
+elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse
+pour l’esprit, comme elle est en mon
+corps angoissante et convulsive ! Je touche
+à de telles limites de la souffrance que j’ai
+le sentiment que je vais mourir par rupture,
+pas une dissociation complète des parcelles
+de mon corps...</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran est d’un côté de
+mon lit. De l’autre, mademoiselle Veuillet.
+De mes genoux ployés et soulevés, je défais
+mes couvertures. Je veux me lever. Mes
+jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle
+Carneran les saisit et les pose sur le
+drap. Je me tourne à gauche. Je suis assis
+sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle
+Veuillet me prend aux épaules et m’étend
+jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout
+pourquoi je veux me lever. Je crois que
+c’est une espèce de jeu, une taquinerie de moribond.
+J’ai très nettement la pensée que
+dans des milliers d’hôpitaux, des milliers
+de vieux, agonisant, soulèvent ainsi leurs
+couvertures.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran, mademoiselle
+Veuillet... ce sont les deux plus fragiles, les
+deux plus décentes, les deux plus <i>âme</i>, qui,
+parmi les gardes de la Maison Blanche,
+m’assistent pour ma mort. C’est là un signe
+du destin.</p>
+
+<p>Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je
+suis la bête à fièvre, la bête ou l’homme, ce
+qui meurt sur la route, oublié par la caravane.</p>
+
+<p>A sept heures, mademoiselle Carneran
+m’apporte une tasse de lait. Je n’ai pas faim.
+Et cette tasse de lait me semble une faute
+de goût. Un agonisant n’a pas besoin de
+lait.</p>
+
+<p>La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance
+aussi qu’elle déposa et qu’elle vint ensuite
+chercher jusque dans mes os. La mort n’est
+plus là. La mort n’est plus qu’un danger,
+qu’un risque.</p>
+
+<p>A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a
+pris le service de veille, me fait une injection
+de morphine. La morphine ne pacifie pas
+la fièvre comme la souffrance. Elle est, ce
+soir, incohérente, je veux dire qu’elle ne sait
+pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile.
+La morphine consent bien à soulager
+de la fièvre, mais avec le mécontentement
+d’un chien longtemps choyé, qu’un
+nouveau maître attache le jour pour en faire
+la nuit un chien de garde.</p>
+
+<p>La subtile morphine n’est pas faite pour
+garder les cochons de la fièvre, cette
+paysanne. La fièvre a je ne sais quelle
+odeur de marécage et de purin. On dirait
+que la morphine se bouche le nez.</p>
+
+<p>Elle consent cependant à son office. Je ne
+souffre plus. Mais ce que j’éprouve est bien
+étrange. Il me semble que j’ai deux corps,
+l’un pesant et reposant au lit, un corps plein
+de fièvre, l’autre superposé et léger, flottant
+au-dessus du corps fiévreux, un corps
+allégé par la morphine.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, la fièvre et la
+morphine et la mort sont loin. Mais la
+fièvre a laissé des places douloureuses,
+comme des plaies et des contusions après
+une chute. Je me sens un fiévreux refroidi.</p>
+
+<hr>
+
+<p>On m’a donné un lavement... oui, un
+lavement... un lavement... quoi. On m’en a
+donné deux. On m’en a donné trois. Le
+lavement dont abusent, dans la vie réelle,
+les poétesses les plus relâchées, le lavement
+qui corrige cette constipation dont souffrent
+inlassablement les plus lyriques parmi les
+femmes, tient peu de place dans la littérature
+depuis Molière.</p>
+
+<p>Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai
+pas peur de la mort, je veux bien qu’on
+m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de
+plus abominable qu’un premier lavement.
+Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent
+par le moyen d’une cartouche de
+dynamite, doivent éprouver une sensation
+analogue. J’ai demandé à mademoiselle
+Crazannes qu’on me chloroformisât avant
+de me donner le second. Mademoiselle Crazannes
+m’a répondu avec une noblesse hautaine
+que « ce serait bien la première
+fois... »</p>
+
+<p>Mais si le lavement est désagréable, que
+la vie est donc belle et qu’elle compose de
+merveilleux spectacles ! C’est mademoiselle
+Crazannes qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre
+mon lavement. Son bras, dirigeant
+la canule, s’infléchit doucement vers le lit.
+Lilita Laudor, droite et grave comme une
+statue, porte le bock émaillé, d’un geste
+annonciateur de Liberté éclairant le monde.
+Puis son bras s’élève davantage. Son buste,
+penché maintenant, pèse bien sur la hanche.
+Elle ressemble aussi aux porteuses d’amphores
+qui tiennent noblement leur cruche
+sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers
+elle. Il n’y a plus de lavement. Je ne sais
+plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue
+plus que le jaillissement de ce corps
+tendu, que termine ce bras dressé, qui oscille
+un peu, à la façon d’une fusée qui monte
+vers le ciel.</p>
+
+<p>La poétesse du coin ne me comprendra
+pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor cesserait-elle
+d’être belle, parce qu’elle me donne
+un lavement ? Et la poétesse ajoutera : « Moi,
+ça me dégoûterait de vous donner un lavement. »</p>
+
+<p>Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de
+salir du papier à écrire tes vers, tu étais
+infirmière, le lavement ne t’obséderait pas.
+Il serait pour toi une des mille réalités de la
+vie. Et tout de même, c’est moins dégoûtant
+que ta poésie ou que ton roman...</p>
+
+<p>L’amour chez les femmes n’est qu’un
+apprivoisement. Ne dites pas qu’un lavement
+dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui
+le reçoit. Il n’est que prétexte à nous accoutumer
+les uns aux autres. Un lavement vaut
+bien une présentation dans un salon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XVIII"> </h2>
+
+<p>Désormais, je suis digne de la magnificence
+des nuits de la Maison Blanche. Entre
+sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans
+mon lit, et huit heures, où la veilleuse de
+nuit commence son service, l’heure est
+neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité
+d’une maison qui n’est après tout que médico-chirurgicale,
+n’ont cessé tout à fait. Et
+la Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau
+qui flotte. A sept heures et demie, la clochette
+a tinté pour le dîner des gardes. Ce
+n’est encore que l’appareillage. Des cordages
+grincent. La Maison tire sur l’ancre. On
+accomplit les dernières tâches du jour avec
+hâte. Elles ne s’offrent pas à être contemplées.
+Les infirmières sont comme des écolières
+en retard.</p>
+
+<p>Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je
+souffre. Je n’ai pas d’autre soin que me
+préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout
+d’une pièce, s’étendra jusqu’à l’aube. Ce
+ne sont plus les nuits du début, les nuits
+d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce
+ne sont plus les nuits où la lampe électrique
+projetait sur les murs un rayonnement sans
+merci et les faisait semblables à des murs
+de mosquée sous un soleil torride. Les nuits
+de maintenant sont bienveillantes. Je m’y
+prépare, comme on se prépare à l’état d’oraison.
+Elles sont fidèlement accueillantes et
+elles ont, si je souffre, la morphine pour
+compagne. Je goûte leur silence. Parfois,
+dans le lointain, un train lance un sifflement
+bref qui, comme un cri de crapaud, semble
+choir.</p>
+
+<p>Le jour, les infirmières ont de fins souliers
+blancs, des souliers de bains de mer.
+Mais la nuit, elles portent des savates en
+feutre, qui glissent au carrelage du couloir,
+d’un bruit si ouaté et si doux qu’on ne pense
+pas que le silence soit troublé, mais qu’on a
+l’illusion qu’il parle.</p>
+
+<p>Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un
+malade évadant son cahot par la porte un
+instant ouverte d’une chambre, menace le
+silence, le silence est puissant et l’étouffe.
+Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se
+répand pas. Il hésite et se pose, comme un
+oiseau après son vol.</p>
+
+<p>Je goûte la blancheur qui m’environne.
+J’ai fait l’apprentissage de la blancheur. Je
+la connais. Je la possède. Les peintres connaissent
+les blancs, leurs qualités et leurs
+variétés. Mais le blanc est, dans la vie, une
+couleur méconnue. C’est une fade couleur
+de première communiante. Ou bien elle est
+pimpante et seyante aux corsages des
+femmes, ou elle est dramatique, en suaire.
+On ne connaît pas sa douceur et sa puissance
+calme.</p>
+
+<p>Je possède le talisman qui fait apparaître
+à mon gré, au pied de mon lit, la fée en robe
+blanche, en robe couleur de lune. Je presse
+le bouton de ma sonnette électrique. Elle
+entre et ne dit pas : « Voici un breuvage
+divin. » Elle m’apporte de la citronnade.
+Elle entre et ne dit pas : « Je te donnerai la
+sérénité et ta tête reposera. » Elle frappe et
+dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit
+pas : « Je t’apporte l’oubli et la délivrance » ;
+elle me fait une piqûre de morphine.</p>
+
+<p>Infirmière blanche, je ne discute plus avec
+toi ; je ne cherche plus à te sauver de ta
+pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu
+daignes être douce. Mais, avant de m’assoupir,
+de rêver ou de dormir, je veux
+réparer l’injuste pensée que j’ai eu envers
+toi. Je t’ai sottement comparée à une fée.
+Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une
+lanterne magique. Ce sont d’humbles soins
+que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime.
+Tu es bien plus belle qu’une fée, et tu es
+bien meilleure. On te tient presque pour une
+servante. Et c’est le consentement que tu
+mets à tes soins, qui me donne un instant
+cette illusion magnifique d’avoir si pleinement
+rempli ma tâche, que l’humanité
+désormais, n’a plus d’attention qu’à me
+guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas
+le pouvoir de chasser magiquement la douleur.
+Il y faut l’application de tes mains. Il
+y faut ta fatigue. Pour que je m’assoupisse,
+tu ne dors pas. Pour que ma tête repose
+mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que
+je n’aie pas soif, tu as pressé du citron dans
+de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même
+pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis
+malade, on a séparé la réalité en deux parts.
+On t’a donné la peine et à moi le repos.</p>
+
+<p>C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits
+de calme insomnie. Ce n’est plus pour la
+morphine. J’ai eu avec la morphine une
+liaison. C’est tout. Dès la première piqûre,
+mon corps s’appliqua au lit avec une exacte
+densité, également répartie. Puis je connus
+cet équilibre merveilleux entre la pesanteur
+et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs
+avec ce que nous imaginons du flottement
+dans l’espace, sans rapport avec la
+sensation banale de certains rêves, sans rapport
+avec le vol aérien, qui n’est qu’une
+gymnastique. J’ai connu aussi la sensation
+d’avoir un corps amolli où passait sans cesse
+l’aura d’on ne sait quel plaisir partout répandu,
+un corps d’une plus fine matière,
+tout en flocons neigeux.</p>
+
+<p>Alors la morphine me paraissait vraiment
+une substance mystérieuse, un philtre. Ce
+n’était pas un médicament. Je donnais la
+plus grande attention aux doses qu’on m’accordait.
+Je regardais à travers le verre de la
+seringue si on faisait bonne mesure. Et
+quand venait l’heure de la piqûre, je quittais
+mon pyjama de jour. Je mettais une
+chemise de nuit fraîche. Je me préparais
+comme une fiancée à l’époux.</p>
+
+<p>Mais bien vite la morphine fut capricieuse.
+Je ne fus plus, par elle, un Dieu intemporel,
+mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme,
+maladroit en ses paradis.</p>
+
+<p>Mon sang était chassé plus vite, plus
+chaud. Quelques heures après la piqûre,
+j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée
+des narines, quelquefois sous les paupières,
+comme si on y promenait le bout d’une
+plume d’oiseau.</p>
+
+<p>Souvent la morphine était incohérente et
+ne me donnait aucune sérénité corporelle.
+Ou bien mon corps glissait dans la béatitude
+d’un amollissement. Il avait des « billes partout ».
+Mais mon esprit ne participait plus à
+la fête. Ma béatitude était sans contenu. La
+morphine n’est plus une amie subtile, une
+confidente délicate. Elle ne me procure plus
+qu’un vague bien-être, un vague sentiment
+de plénitude. C’est une drogue et rien d’autre.
+Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle
+vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai
+pris, je « suis bien ». Il ne me suffit pas
+d’être bien, comme un mercier de petite
+ville en sa boutique. Je n’ai jamais cherché
+ce bonheur-là, dont la torpeur morphinique
+devient l’image. La morphine fut d’abord
+une grande dame, qui me consentit d’exceptionnelles
+faveurs. Elle ne m’apporte plus
+que la sensation du mariage riche. J’en ai
+assez.</p>
+
+<p>Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller
+les jambes. Je ne puis pourtant pas
+sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte
+qu’elle me chatouille les jambes.</p>
+
+<p>Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais
+pas, j’ai pris de la morphine, huit nuits de
+suite, simplement pour voir apparaître Lilita
+Laudor. La morphine alors insinuait en moi
+une agréable tiédeur. Puis elle m’inclinait
+à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns
+des symptômes agréables du début,
+moins — et pour cause — la suppression de
+la douleur. Était-ce là le meilleur ? Toujours
+est-il que, Lilita disparue, je ne prêtais plus
+aucune attention à la drogue que j’avais
+dans le corps. Elle était en moi comme un
+parasite auquel on s’accoutume. Une grande
+dame ! Peut-être... mais monotone.</p>
+
+<p>Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux
+présent : une immobilité parfaite
+goûtée comme une vertu, comme une qualité
+admirable et exceptionnelle.</p>
+
+<p>Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective
+gratitude, j’en suis réduit à une sorte de
+politesse déférente, telle que nous la marquons
+aux anciens camarades qui nous ennuient.
+Souvent, quand Lilita me piquait à
+dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à
+minuit, pour être poli avec la morphine.</p>
+
+<p>Pauvre amie, qui ne sait pas être belle
+même huit jours... Elle n’est même plus
+une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est
+une vieille dame, une très vieille dame...</p>
+
+<p>Quand je souffre, elle garde son empire.
+Un soir, après plusieurs journées de répit,
+j’eus de nouveau des battements et des élancements
+dans l’oreille. On frappait dans ma tête
+des coups de marteau cyclopéens. Je pourrais
+cependant si je voulais résister à cette
+souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance
+et la morphine sont deux personnes
+entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller
+avec l’autre : la souffrance... m’encanailler.
+La souffrance est une mégère, avec un
+balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas
+une princesse, c’est un sergent de ville.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il y eut, comme en toute liaison, des incidents
+comiques. Je souffre. On me pique à
+six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur
+qui doit passer dans mon corps. J’attends
+la pacification de la douleur. J’attends
+en vain. A neuf heures, la garde me fait une
+seconde piqûre. Rien... rien... rien... J’appelle
+la garde et je lui déclare que si elle
+s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée
+pour de la morphine, c’est pure illusion de
+sa part. Elle semble très sincère à me jurer
+qu’elle employa la solution habituelle. Je
+souffre toujours. Je souffre tant et si continûment
+qu’à trois heures du matin, la garde
+consent à me piquer encore. Sa docilité à
+me donner de la morphine m’impose ce
+dilemme : ou bien les deux premières injections
+étaient d’eau pure ou bien je suis dans
+un état si grave qu’on lui a donné l’ordre
+de ne pas me laisser souffrir inutilement.
+Cette troisième piqûre ne modifie pas le
+moins du monde l’écartèlement du fond
+de mon oreille et les irradiations fulgurantes
+qui passent dans ma tête. Et cependant,
+confiant en ma piqûre, j’attends que
+la douleur s’en aille.</p>
+
+<p>Ceux qui n’ont pas souffert longtemps,
+dans l’immobilité du lit, ceux qui n’ont pas
+reçu, à de brefs intervalles, la douleur
+comme un hôte, ceux qui oublient trop
+vite et ne pensent plus à la douleur, dès
+qu’elle est partie, ne saisiront pas l’irrésistible
+comique de cette attente confiante.
+D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que
+la morphine a fait, par le corps, son premier
+tour de garde. On l’a sentie, qui, jusqu’aux
+extrémités des pieds et des mains,
+remuait le sang. Dès cet instant, on s’en
+remet à elle. On fait la nique à la douleur.
+On a la tranquillité de l’enfant qui, menacé
+par un voyou, a appelé ses parents. J’attendais.
+Mes mains étaient attentives ; mes
+pieds étaient attentifs. Tout mon corps était
+attentif. Ma <i>cœanesthésie</i> était attentive.
+J’attendais que la morphine se manifestât.
+J’attendais que la douleur disparût. J’auscultais
+ma douleur, tout mon corps l’auscultait.
+Si elle feignait de s’apaiser, je m’imaginais
+que la discrète et capricieuse morphine
+voulait cette fois accomplir son office
+en se cachant. Mais les fulgurations recommençaient
+bien vite et s’épanouissaient dans
+ma tête en gerbes de fusée. J’ai attendu
+ainsi, jusqu’à cinq heures du matin. Alors
+je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible
+comique de l’aventure... ? Vous ne le
+saisissez pas, parce que vous remettez votre
+douleur au médecin de votre quartier, pour
+qu’il l’examine, comme un crachat. Pendant
+toute une nuit, j’étais le bon clown dans
+l’arène qui se fie aux promesses de son cousin
+ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout de
+tout, son éternel coup de pied au cul.</p>
+
+<p>Ce que la morphine m’a donné de meilleur,
+je l’ai eu déjà aux heures de parfaite santé
+et de bon équilibre. C’est le parfait accord
+de mon expérience et du moment présent.
+Quand on se porte bien, on a son passé à
+portée de la main. Il ne faut pas d’effort
+pour le saisir. Le passé n’est alors ni indocile
+ni obsédant. On en use à sa volonté,
+comme d’un flacon de parfum qu’on respire
+à son caprice.</p>
+
+<p>Un après-midi, je recevais la visite d’un
+ami. J’étais morphinisé. J’avais envie de
+beaucoup parler et l’on m’interdisait de
+parler. J’ai pu, par un agréable renversement,
+me faire uniquement auditeur. J’ai
+dit à mon ami, avec l’autorité d’un malade,
+comme un enfant demande une chanson
+avant de s’endormir : « Racontez-moi une
+histoire ». Et il m’a redit une jolie aventure
+de sa vie, que déjà je connaissais.</p>
+
+<p>Et je m’associais à son récit, comme un
+enfant écoute une histoire pour la millième
+fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie
+et lui-même dans une histoire. Tous les sentiments
+dont je dispose venaient avec souplesse
+entourer son récit. Mes souvenirs de
+partout et de toujours se mariaient aux
+siens. Et c’est cela, l’amitié.</p>
+
+<p>Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne
+veux pas que la morphine croie me l’avoir
+révélée.</p>
+
+<p>La morphine n’est rien sans la souffrance.
+La moiteur du lit, l’immobilité préparent à
+ses plaisirs et ne savent même pas les faire
+durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut
+mieux qu’elle.</p>
+
+<p>Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit,
+j’éprouve une torpeur assez douce. Mais que
+cette raideur de mes membres serait cruelle,
+si j’étais dans la vie, que cet engourdissement
+serait atroce, si seulement j’étais dans
+la rue ! C’est fini.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un
+bleu de voyage en Sibérie, d’un bleu de
+méditation russe. C’est sous un ciel semblable
+qu’on rencontre le convoi où sont
+mêlés les filles et les politiques.</p>
+
+<p>Voilà trois nuits que sans souffrir le
+moins du monde, je réclame de la morphine
+pour me distraire. Tu me traites de
+toxicomane, aliéniste, mon ami. Et que
+ferais-tu donc à ma place ? Envoie-moi ta
+femme et je n’en prendrai pas...</p>
+
+<p>Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils
+sont tous convaincus que je vais devenir
+morphinomane. Saunière seul est tout à fait
+rassuré.</p>
+
+<p>J’ai un autre ami, médecin, qui prépare
+tristement des concours. Il m’a fait de la
+morale :</p>
+
+<p>— Tu es un nerveux, un grand nerveux.
+Il ne faut pas jouer avec ça. Tu ne sais pas
+ce que c’est que l’accoutumance...</p>
+
+<p>Et il me propose... quoi... ? De l’antipyrine.</p>
+
+<p>En voilà un qui ne sait pas rigoler avec
+l’organisme...</p>
+
+<p>Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait
+bien qu’il n’y a pas la classe des névropathes
+et la classe des charretiers. Il sait
+mieux calculer la résistance d’un système
+nerveux. Il sait que j’accepte la vie et que
+j’accepterais la mort, mais que je n’accepte
+pas la morphine.</p>
+
+<p>Mais, au fond, les autres ont peut-être
+raison. Qui peut jamais mesurer l’acte de
+foi dont dépend notre résistance aux poisons
+qui soulagent. L’acte de foi... qu’accomplit
+non pas une volonté du cerveau qui
+raisonne, mais l’être tout entier, puisant en
+ses profondeurs le désir de vivre. L’acte de
+foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui
+va se noyer. Qui peut savoir celui qui luttera
+le mieux... ?</p>
+
+<p>Cependant, on m’a apporté un sac de
+chocolats. Je suis autorisé à grignoter
+quelques bonbons. On m’a apporté aussi
+quelques noix confites. Ces bonbons sont
+pour moi plus irrésistibles que la morphine !
+J’accepte le risque de l’indigestion. Mais le
+risque de la mort en cachexie ! La drogue
+abuse huit jours celui qu’elle pourrira.
+Quand il sait qu’il en meurt, déjà il ne
+l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris
+au mot parce qu’une nuit il aura dit : « Cela
+m’est égal d’en mourir, si c’est ainsi qu’on
+en meurt ». Et elle ne le lâche à la mort
+qu’après la suprême humiliation d’avoir fait
+de lui un menteur.</p>
+
+<p>Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à
+cesser complètement de prendre de la morphine.
+La première nuit de privation, mon
+courage fut surhumain : je dormis. Une
+seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie
+de demander une piqûre. Je n’avais rien
+pour m’occuper l’esprit. Mais j’avais trop
+sommeil, je me suis rendormi.</p>
+
+<p>Seul le réveil matinal fut pénible. Les
+nuits précédentes, après l’effet direct de la
+morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait
+peu à peu et me portait tout doucement
+dans la lumière. Ce matin-là, ce matin
+d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante
+me fut pénible et m’étonna. Je la
+trouvais sans délicatesse de venir ainsi me
+chercher jusque dans mon lit.</p>
+
+<p>Ce sentiment de réprobation dura cinq
+minutes et j’eus hâte que l’infirmière, entrant
+dans la chambre et prenant mon pouls,
+apportât cette autre clarté d’une présence
+humaine.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’univers tout entier, plein de formes qui
+s’entremêlent dans de la suie, s’étend autour
+de la Maison Blanche, comme une forêt
+pleine de monstres. Et moi-même il me
+semble que je suis au centre de la Maison
+Blanche. Les infirmières me gardent contre
+les monstres du dehors. Elles écartent de
+moi l’homme au pouce rayé de noir,
+l’homme au pouce d’assassin, qui baigne les
+typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont
+jolies sont des reines qui ont quitté leur
+royaume pour soigner les blessés. Et celles
+qui sont laides ont des visages affectueux de
+chiens vigilants. Et, s’il me plaît, je les
+vêts des étoffes qui couvrent les autres
+femmes. Je les dépouille de la tunique
+blanche, qui leur fait un vêtement si seyant
+mais abstrait comme un uniforme. J’imagine
+ma vie avec chacune d’elles, et leurs vies
+loin de moi, près d’autres hommes, leurs
+vies dans la vie. Je les devine dans leurs
+joies et leurs souffrances, libérées des soins
+exténuants et monotones qu’elles donnent
+aux malades. La paresse de mon esprit ne
+me permet d’autre rêverie que celle où les
+femmes entraînent. Les infirmières passent
+et ma pensée les suit et s’aimante vers elles.
+Ce n’est pas l’amour, mais cette attention
+qui le précède. La mort proche lui donne
+plus de prix. Et la beauté des femmes est la
+seule qui soit facile à contempler. La fièvre
+et l’agonie même y consentent.</p>
+
+<p>Cela m’amuse beaucoup de songer que
+madame Archambault, qui fonda et qui
+dirige la maison de santé, juge et classe,
+selon leurs aptitudes professionnelles, ces
+apparitions blanches, que je laisse à mon
+gré flotter autour de moi ou que je transforme
+en femmes véritables.</p>
+
+<p>Et je leur suis reconnaissant d’être restées
+des femmes exposées aux risques de la vie.
+La diversité de leurs soins s’en accroît. J’accepterais
+avec joie que l’une d’elles montrât
+de l’indifférence et même de l’ennui, pour
+le contraste de la tendresse et de la douceur
+d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je
+me souviens de soins donnés par des religieuses :
+si dévouées fussent-elles, leur
+dévouement allait au delà des malades, jusqu’à
+leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles
+se dévouent. Le malade n’est qu’un objet
+cultuel. Elles l’entretiennent avec dévotion
+plus qu’elles ne le soignent avec dévouement.
+Le malade est un bibelot qu’une femme
+de ménage attentive époussette pour le service
+d’un maître. Je ne veux pas être un
+objet qu’on époussette. Je n’aurais pas de
+gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du
+maître.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XIX"> </h2>
+
+<p>Et voici la convalescence. Pour la première
+fois, depuis vingt jours, je me suis
+levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc
+autre chose qu’un ciel, derrière une fenêtre.
+Après la cour de la maison de santé, c’est
+le jardin d’un horticulteur. Les couleurs
+passent par mes yeux, en vrilles innombrables.
+Les choux ont une patine bronzée. Les
+salades et les légumes me semblent d’un
+vert presque corrosif. Ils me piquent les
+yeux, comme si on les frottait d’une moitié
+de citron. Les tuiles rouges d’une baraque
+sont comme une grenade ouverte. Les vitres
+des serres sont troubles comme de l’opale.
+Des palmiers pour appartements et pour fêtes
+officielles sont alignés devant la rouille des
+vignes vierges.</p>
+
+<p>Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de
+grippé ou de malade en ville. C’est à peine
+si maintenant je ne regrette pas la fièvre
+ardente et puissante des premiers jours, les
+heures lourdes et charmantes, qu’ornaient
+tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière
+blanche passait dans ma fièvre et disparaissait,
+comme un mouvement de brise
+rafraîchit un après-midi de juillet.</p>
+
+<p>J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle
+Carneran me soutenait d’une
+main passée sous mon épaule. Elle suivait
+avec précaution chacun de mes pas. « Un
+jeune malade à pas lents... » On eût dit
+qu’elle m’éveillait doucement à la lumière
+neuve de l’espace vaste du couloir.</p>
+
+<p>Je lis sur les murs :</p>
+
+<p class="c large">2<sup>e</sup> ÉTAGE<br>
+SILENCE</p>
+
+<p>Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui
+est encore une couleur de fanfare. Elles sont
+grises, couleur de sommeil, matelas pour
+les yeux.</p>
+
+<p>Mais bientôt la Maison perdra pour moi
+de son mystère. Moins malade, je suis moins
+complètement digne d’elle. Je n’ai plus de
+torpeur pour aider à l’effort qu’elle fait vers
+le silence. Impatient dans mon lit, je m’amuse
+du bruit que font les chariots à roulettes,
+traînant les pansements, traînant les
+aliments, le bruit des chariots superbe
+comme un bruit de guerre. Je m’amuse du
+cri des sirènes d’usines. Je distingue le
+pépiement tumultueux qui vient du préau
+de l’école voisine. Et les chiens, ces sacrés
+chiens de banlieue, à mœurs campagnardes,
+chiens sans larbin, presque sans maître,
+libres, paillards, braillards dans les rues
+sans voitures.</p>
+
+<p>Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je
+vois l’école carrée et les bâtisses de six
+étages, qui semblent inhabitées, où jamais
+personne ne se montre aux fenêtres. Elles ne
+contiennent que des logements d’employés,
+qui toute la journée sont dehors. Ce sont,
+jusqu’au coucher du soleil, des maisons
+mortes, et une concierge, parfois, sur le pas
+d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un
+palais enchanté où des princesses dorment
+depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de
+mon fauteuil, un palmier géant s’avancer
+dans la rue, s’avancer tout seul, sans que
+rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en
+m’approchant de la fenêtre, je reconnus qu’il
+était posé sur un camion.</p>
+
+<p>Quand je vis pour la première fois le défilé
+des enfants qui sortaient de l’école, ce fut le
+premier spectacle où remua la vie du dehors.
+Toute en noir, et, de là-haut, charmante, une
+institutrice maintient en rangs les gamines à
+pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête
+droite. Elle tient une serviette. Ses cheveux
+sont bruns sous le canotier simple. Je distingue
+à peine son visage aux traits longs et
+nets, ni rose, ni pâle, d’un teint où transparaissent
+des lueurs bleues d’acier. Comme je
+veux qu’elle soit espérante et vaillante ! Depuis
+quatre semaines, les infirmières, autour
+de moi, sont comme les fées blanches d’un
+harem évangélique. Celle-ci passe, toute
+droite dans la rue d’automne, avec la vie
+pour cadre. Ah ! je ne suis plus un fiévreux
+qui contemple, je ne suis plus un malade
+attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant
+sa citronnade. Ah ! l’emporter... voyager
+avec elle jusqu’aux glaciers, jusqu’aux
+fjords. Et la Méditerranée ! Et la vie, toute la
+vie ! Mon Dieu, que d’institutrices et d’employées
+des postes à sauver !...</p>
+
+<p>Les employées des postes, surtout. Car les
+institutrices risquent d’être pédantes. Je
+pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les
+employés qui répondent de leur grimaçante
+voix méridionale et les vieilles postières,
+tristes et courtoises, comme des juments de
+diligence. Mais les jeunes... Je m’émeus de
+les voir derrière ces grillages. Ce sont des
+captives... Ah ! les délivrer !... Je les préfère,
+de tout mon cœur, aux filles des receveurs
+de province, qui jouent du piano dans les
+bourgs.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran me raconte une
+charmante histoire d’opération. Gillot a opéré
+de l’appendicite une petite fille de sept ans.
+L’enfant n’était pas en danger. On lui enlevait
+son appendice, voilà tout. Elle s’amusait
+à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille,
+dans son bain. Elle jouait le matin dans son
+lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle
+tomba « comme un oiseau ». Et, dix minutes
+après, en se réveillant, elle souriait à son
+père.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les journées ne sont plus d’un seul tenant.
+Je ne suis plus étendu sur mon lit,
+comme sur un nuage. Je me promène dans
+ma chambre. Je ne suis plus un grand malade
+et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis
+rien. Les typhiques guéris affirment que leur
+convalescence fut une époque admirable.
+C’est possible. Il est bien regrettable que je
+n’aie pas eu la fièvre typhoïde. L’ennui naît,
+surtout entre chien et loup, quand les murs
+blancs prennent des moisissures. Et aussi
+un grand besoin d’agir : je déplace mon godet
+à savon et ma brosse à dents dans mon
+verre, le thermomètre dans l’éprouvette, la
+sonnette mobile sur la table de nuit.</p>
+
+<p>Je fais la chasse aux mouches. Un journal
+tordu en manche d’un côté, éployé en palette
+de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste
+immobile par ruse. C’est alors le grand éclatement
+plat du coup, sur le drap ou sur la
+table. Les cadavres s’entassent près de la
+courbe qui joint le mur au carrelage, et le
+souffle de la bouche de chaleur les agite et
+les rassemble.</p>
+
+<p>J’avais à peine aperçu, pendant les jours
+de dure fièvre, les petites servantes qui
+portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée
+dont on fait les tabliers d’écolières.
+C’étaient des jours voués au blanc. Ce qui
+n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait
+pas, s’évanouissait comme un objet mangé
+par la brume. Quand passaient les petites
+servantes bleues, sans doute je fermais les
+yeux, ainsi que, la nuit, dans une chambre de
+campagne, on tâche d’oublier le vol haletant
+d’un papillon maladroit, entré par la fenêtre.</p>
+
+<p>Maintenant, je les vois. Celle qui vient le
+plus souvent est presque une fillette encore.
+Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est
+tremblante et fraîche. Elle est jolie comme
+un souvenir d’enfance.</p>
+
+<p>Les autres sont de petits gnômes et font
+penser à de petites butordes paysannes, mangeant
+leur tartine, abritées derrière un tas de
+fumier.</p>
+
+<p>Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent
+les chariots, apportent les repas, nettoient
+les chambres ou font semblant,
+posent partout des doigts sales et déjà déformés,
+hélas !</p>
+
+<p>D’où viennent-elles ? Où iront-elles ?</p>
+
+<p>En quelle maison de bourgeois ? En quel
+bordel à soldats ?</p>
+
+<p>Et l’essaim des petites servantes bleues se
+répand dans les couloirs.</p>
+
+<p>Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis,
+et n’ont sans doute d’autre fonction
+que de me réveiller.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque,
+copié d’une lente écriture sur un
+cahier d’écolier. Le mélange des noms est
+amusant : Comtesse de Ségur, Lamartine,
+Topffer, Cherbuliez, Edmond About, Saintine,
+Louis Veuillot, Joseph de Maistre,
+François Coppée. On pense bien dans la
+maison. Je lis : <i>Examen critique de la Vie
+de Jésus de Renan</i>, par l’abbé Freppel, <i>Progrès
+de l’âme dans la vie spirituelle</i>, <i>Traité
+de l’Assurance sur la Vie</i>, <i>Les Outlaws du
+Missouri</i>, par Gustave Aymard, <i>Le véritable
+Esprit de saint François de Sales</i>, par l’abbé
+de Baudry.</p>
+
+<p>Admirable choix : ayant progressé dans
+la vie spirituelle, les malades se documentent
+afin de contracter une assurance sur la
+vie. Alors l’esprit libre, en règle avec ce
+monde et avec l’autre, ils lisent : <i>Les Outlaws
+du Missouri</i>...</p>
+
+<hr>
+
+<p>La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle
+Flavoni. C’est une Italienne, toute
+petite, dont les cheveux sont de crin noir.
+Ses yeux sont d’une émigrante espérant
+toute l’Amérique. Et ses bras et ses jambes
+sont mus par des ressorts à boudin très
+serrés. Son sourire excessif ne se répartit
+pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le
+visage. C’est un petit singe agressif et charmant.</p>
+
+<p>Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc
+de papier à lettres sur ma table de nuit, elle
+croit que c’est un livre. Elle dit :</p>
+
+<p>— C’est oun livre... ? De l’amour... ?</p>
+
+<p>Elle me demande aussi :</p>
+
+<p>— Quand vous avez su que c’était moi
+qui veillais, est-ce que ça vous a fait plaisir... ?</p>
+
+<p>Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet
+air d’agir comme en rêve ou ces gestes
+assemblés selon la perfection d’un métier.
+Le moindre soin qu’elle donne, elle semble
+s’y acharner.</p>
+
+<p>Elle est coquette et dévouée.</p>
+
+<p>Mais je suis indigne de la juger. Je suis
+presque guéri. Je la place trop vite dans le
+cadre de la vie. Je la détache trop brutalement
+du silence de la Maison Blanche. Peut-être
+ses gestes un peu brusques, qui s’assouplissent
+et s’adoucissent précautionneusement,
+si elle doit toucher à mon pansement,
+m’eussent-ils auparavant donné l’illusion
+qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte
+une épine. Elle-même n’a devant elle qu’un
+convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion
+d’un grand dévouement. Mon chevet n’est
+même plus un chevet d’agonie.</p>
+
+<p>— J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est
+poétique... Vous avez de la chance de voir
+le ciel, sans vous lever...</p>
+
+<p>La lune passe entre des nuages.</p>
+
+<p>— La lune... c’est une gentille jeune fille
+qui vous regarde...</p>
+
+<p>Elle enlève le carré de toile qui couvre ses
+cheveux. Et devant la petite glace, encastrée
+au panneau de l’armoire, elle égalise ses
+cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe.</p>
+
+<p>Elle passe devant la fenêtre, regarde au
+dehors et dit :</p>
+
+<p>— C’est un quartier populaire...</p>
+
+<p>Elle aime le lit des moribonds et les
+grands salons dorés avec des tapis rouges.
+Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs
+de la guerre et de jeter nonchalamment sa
+sortie de bal sur une chaise-longue, en
+rentrant d’une fête, où elle eût été la plus
+belle.</p>
+
+<p>Et quand elle est sortie, son pas dans le
+couloir frappe, comme sur un trottoir provincial
+où les jeunes filles échangent des
+œillades.</p>
+
+<p>Pendant que mademoiselle Flavoni était
+veilleuse, j’ai deux fois demandé de la morphine
+par simple distraction. Elle l’a soupçonné
+et m’a fait de la morale :</p>
+
+<p>— Quand on prend de la morphine, on a le
+sang empoisonné... on devient fou...</p>
+
+<p>Elle répète sans rémission ces deux lambeaux
+de phrases :</p>
+
+<p>— On a le sang empoisonné... on devient
+fou.</p>
+
+<p>Elle me donnerait follement envie de devenir
+morphinomane.</p>
+
+<p>Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond.
+Elle reprend avec l’insistance d’un jeune
+chien qui aboie :</p>
+
+<p>— On a le sang empoisonné... on devient
+fou... Mon père prenait de la morphine à la
+fin de sa vie. Après sa mort il est devenu
+tout noir... C’est qu’il avait le sang empoisonné...
+Il est devenu tout noir...</p>
+
+<p>Au fond, ça m’est égal d’être tout noir
+après ma mort.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une nuit que je ne pouvais dormir, je me
+suis promené dans le long couloir. Je suis
+entré dans la salle de garde, meublée comme
+les chambres, mais où le lit est remplacé
+par une chaise-longue d’osier. Cela suffit
+pour lui donner un air de boudoir. C’est sur
+cette chaise-longue que le corps appesanti
+des infirmières repose, entre deux coups de
+sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la
+table :</p>
+
+<blockquote><div>
+<p class="top1em"><i>16 octobre.</i></p>
+
+<p>Numéro 4 : deux centigrammes de morphine,
+si nécessaire.</p>
+
+<p>Numéro 6 : bourdaine à neuf heures.</p>
+
+<p>Numéro 8 : lui apporter : 1<sup>o</sup> sulfate de
+magnésie, 20 grammes à neuf heures ; 2<sup>o</sup> le
+bon Dieu à 7 heures et quart.</p>
+</div></blockquote>
+<p class="sign sc">La surveillante...</p>
+
+<p class="top1em">J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle
+Flavoni :</p>
+
+<p>— Voulez-vous bien vous en aller ?</p>
+
+<p>Elle me propose de la citronnade :</p>
+
+<p>— Ça vous fera dormir,... méchant...</p>
+
+<p>Je l’accompagne à l’office. On dirait dans
+le couloir une souris qui trottine. La souris
+me guide dans le couloir. Elle me parle. Je
+la comprends.</p>
+
+<p>Les armoires sont bien rangées. Elles
+sont pleines de linge. On pense à des armoires
+de campagne. Il y a aussi l’armoire
+aux tasses, l’armoire aux pots, l’armoire
+aux passoires.</p>
+
+<p>Ma démarche est hésitante, presque vacillante.
+Je ne suis pas encore habitué à vivre
+hors de mon lit. Et c’est maintenant autour
+de moi, après tous ces jours et toutes ces
+nuits de blancheur immobile, une blancheur
+tremblante. Les tasses blanches tremblent,
+comme tremblent les murs blancs. Et mademoiselle
+Flavoni, blanc sur blanc, passe
+contre les murailles, en vol de moustique.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une nuit, les veilleuses des trois étages
+furent un instant toutes les trois dans ma
+chambre. Simple hasard : la veilleuse du
+premier n’avait plus de citron, la veilleuse du
+troisième avait une mauvaise aiguille à injection.
+Elles avaient trouvé mademoiselle
+Flavoni dans ma chambre. Je leur offris des
+chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante,
+en lutte avec leur gravité. Elles
+avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma
+chambre était tiède. Elles croquaient des
+bonbons. Elles partirent, parce que ces
+idiots de malades sonnaient.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La Maison Blanche n’est plus un navire
+merveilleux. Les veilleuses de nuit ne sont
+plus les matelots larguant des voiles impalpables.
+Je ne suis plus l’unique passager,
+que sert, soigne et protège un équipage fantômal.
+Je ne suis plus le prince, le fils du
+Sultan, la précieuse cargaison. Je sais maintenant
+que d’autres malades sont là, qui ne
+sont que des malades, de sales malades qui
+geignent. Car le malade geint, comme la
+brebis bêle, comme la vache meugle, comme
+le cochon grogne.</p>
+
+<p>Le n<sup>o</sup> 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne
+quitte pas le bouton de la sonnette, tant
+que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la
+sonnerie de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un
+jour dans le couloir. C’est un gros homme,
+à viande blanche, aux bajoues molles, au
+ventre flottant. Il porte un pyjama d’un
+mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant
+brille au petit doigt de sa main gauche.
+Il est dans la banque ou dans les affaires...</p>
+
+<p>On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite.
+Il ne souffre pas. Mais il vit dans
+l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui
+pleurait dans son fauteuil de grosses larmes
+de veau.</p>
+
+<p>Le médecin lui a recommandé de boire
+beaucoup, pour ses reins. Il a vidé en une
+minute le premier pot de citronnade que la
+garde lui apportait. Elle n’était pas sortie de
+sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de
+sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui.
+Et quand elle fut revenue, d’un geste d’empoisonné
+qui demande un contre-poison, il lui
+désigna le pot vide de citronnade. Et il
+faisait un petit gémissement d’enfant qui va
+passer. La garde ne comprit pas. Elle crut
+un instant qu’un malheur était arrivé, qu’on
+avait vidé dans le pot de l’essence minérale,
+de l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle
+saisit le pot où restait seulement un morceau
+de l’écorce, se plaça à contre-jour pour
+mieux voir à l’intérieur, en approcha ses
+narines, pour y découvrir une odeur suspecte.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il ?... lui demandait-elle.</p>
+
+<p>Mais lui ne répondait pas. Il gémissait.</p>
+
+<p>— Heu... heu... heu...</p>
+
+<p>Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête.</p>
+
+<p>— Où avez-vous mal ?... lui demandait-elle...</p>
+
+<p>Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne
+souffrait pas et il répéta, du ton dont un
+noyé crie au secours :</p>
+
+<p>— Boire... boire... boire...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre.
+Il le glissa dans son anus. L’infirmière
+brusquement indisposée est remplacée
+par une autre, qui oublie de venir noter la
+température. Le gros homme garde son thermomètre
+et reste couché sur le côté, attentif
+à ne pas le briser. On lui apporte à dîner. Il
+dîne, gardant toujours son thermomètre. Il
+passe la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur
+l’autre, soulevant son corps à la force des
+bras, pour changer de position. Et il attend
+toute la nuit, sans dormir, le thermomètre
+toujours dans l’anus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XX"> </h2>
+
+<p>Gillot ne s’occupe pas de mon oreille.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit,
+sur un ton d’enfant sage qui ne touche pas à
+la boîte d’allumettes.</p>
+
+<p>Un spécialiste vient chaque jour et, une
+petite ampoule électrique appliquée à son
+front, examine mon oreille, dans laquelle il
+introduit un spéculum. Il y passe un stylet
+entouré d’un morceau de coton. Il travaille
+avec une application de bon ouvrier. J’ai le
+sentiment d’être une machine compliquée
+qu’on répare.</p>
+
+<p>Un oculiste est venu aussi un matin.</p>
+
+<p>C’est un petit homme d’une trentaine d’années,
+déjà chauve. Ses yeux bleus ont un
+aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses
+doigts, le globe de l’œil se creuserait et reviendrait
+tout seul à sa forme. Les pointes
+de ses moustaches sont faites de poils blonds
+très longs et très rares. On dirait des moustaches
+de chat. Il a de très grandes manchettes,
+de petits gestes et une petite voix.</p>
+
+<p>— Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous
+mal ?...</p>
+
+<p>J’ai quelque difficulté à préciser.</p>
+
+<p>Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais
+je ne me suis jamais promené dans l’intérieur
+de ma tête. Et ma douleur s’irradie.</p>
+
+<p>— Dans la tête... dans la tête... c’est très
+joli, ça, d’avoir mal dans la tête... Mais
+enfin localisez... il faut localiser...</p>
+
+<p>Je touche un point au sommet de mon
+crâne. Il me semble bien que c’est là, mais
+en dessous, dans les profondeurs de la tête...</p>
+
+<p>— Oui... oui... Ah... bien... bien... bien.</p>
+
+<p>Il palpe ma tête.</p>
+
+<p>— Ici... ah non... c’est impossible... Décidément
+vous ne localisez pas... vous ne savez
+pas localiser...</p>
+
+<p>Ah ! je ne sais pas localiser.</p>
+
+<p>Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt
+l’air de me confesser. Il me regarde avec
+méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires.</p>
+
+<p>— Très important, vous savez... ou plutôt
+non, vous ne savez pas... l’examen des yeux.
+Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils
+sont vos yeux. Vous croyez qu’ils sont au
+milieu de la tête, de chaque côté du nez. Ce
+n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce
+pas ?... De chaque côté du nez... Eh bien...
+je vous dirais bien où ils sont vos yeux.
+Mais vous ne comprendriez pas... Ils sont
+dans une circonvolution de votre cerveau...
+Ça vous étonne... hein ? Eh bien... il faut
+dix ans de médecine pour comprendre ça...</p>
+
+<p>Et il s’en va, en rentrant ses manchettes,
+d’un petit pas de danseur.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Gillot passe si vite, le matin, dans ma
+chambre, qu’à peine ai-je eu le temps de me
+soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une
+malade qu’il opéra me disait un jour de lui :
+« Je n’ai jamais pu voir exactement quel
+était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on
+ne le voit pas. Il apparaît, il se manifeste ;
+mais il ne voisine pas... »</p>
+
+<p>Cette malade était une femme bavarde.
+Sans doute eut-elle voulu lui raconter par
+le détail non seulement sa maladie, mais
+aussi son âme, qui est exceptionnelle parmi
+toutes les âmes, et les succès de ses fils dans
+leurs examens.</p>
+
+<p>Je crois qu’il passe vite, simplement,
+parce qu’il est pressé et parce qu’il prend
+plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant
+la victoire après soi lui est naturel. Il ne
+vient pas au lit de son malade, comme s’il
+lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne
+semble pas chercher, par menus tâtonnements,
+une conclusion difficile. Il ouvre la
+porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici
+qui va droit à mon lit, comme s’il s’élançait
+pour une conquête. Et quand il est parti, je
+suis comme le blessé des tableaux d’histoire,
+à qui son général a accroché la croix d’honneur.</p>
+
+<p>J’ai toujours envie de lui dire : « Voici
+mes bras, mes jambes, et mon ventre et ma
+tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je
+vous les donne ».</p>
+
+<p>Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls
+dans ma chambre, un air d’autorité, mais à
+la façon du déménageur qui dit : « Je viens
+pour le piano... » Quand ils me palpent la
+tête, ils semblent prendre livraison de secrets
+importants qu’ils se confient à eux-mêmes.
+Je les regarde, quand ils me palpent
+ou me pansent, comme je regarde travailler
+un ouvrier qui viendrait pour une réparation.</p>
+
+<p>Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville
+dans ma chambre. Il n’a pas le sourire du
+médecin, qui vaut le sourire de la danseuse.
+Il n’a pas non plus apprêté son visage comme
+un sous-préfet qui préside une distribution
+de prix. S’il reste quelques secondes près de
+mon lit, je suis étonné comme le matin,
+quand le globe de soleil posé en face de mes
+vitres m’oblige à fermer les yeux.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de douceur dans sa voix
+brusque et dans ses mouvements d’animal
+musclé, cette douceur qui jamais ne manque
+à ceux qui savent où appliquer leur force.</p>
+
+<p>Sans doute il porte en lui sa légende de
+grand chirurgien. On dit que des femmes
+veulent se faire opérer par lui, sans nul
+besoin, pour le plaisir. Il opère les princes
+et les milliardaires, qui, devant lui, dorment
+le sommeil du chloroforme et ne gardent
+plus vivant que leur bulbe pour respirer, leur
+bulbe tout semblable au bulbe des pauvres.
+Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut.
+La gloire est morte. Les journaux l’ont
+monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut
+avoir l’illusion de la gloire, s’il a la certitude
+de la publicité. La gloire ne se mesure plus
+à son amplitude, mais à sa qualité.</p>
+
+<p>Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler
+à la vie. Et cette gaieté-là, c’est la seule
+vertu qu’il faille demander aux hommes. Un
+jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit
+seulement : « Il faut être gai avec les
+malades. »</p>
+
+<p>Sa présence me donne envie de guérir.
+J’ai, devant lui, un peu honte d’être malade.
+La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais
+la lui montrer, comme un soldat convaincu
+fait du zèle pour que son chef l’estime.
+Je voudrais ne plus être un enfant
+malade qui ne peut rien. Je voudrais... qu’il
+fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau,
+le sauver...</p>
+
+<p>Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un
+matin Gillot me dit :</p>
+
+<p>— Il faut aller prendre l’air...</p>
+
+<p>Je ne suis plus de la Maison Blanche...</p>
+
+<p>Ces mots de Gillot ont brisé le lien...</p>
+
+<p>Je puis partir. Je suis presqu’un homme
+bien portant. Je suis impatient. Je suis ingrat.</p>
+
+<p>Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré
+une malade déjà endormie, sur un
+chariot que deux infirmières poussaient vers
+l’ascenseur.</p>
+
+<p>Et voici je ne sais quel silence qui se
+glisse en moi et me remplit. J’éprouve un
+vague besoin de m’agenouiller devant la
+souffrance. Entre cette malade endormie et
+moi-même une pitié conventionnelle s’insinue.
+J’ai envie d’écarter devant le chariot
+d’invisibles obstacles. Je ne songe pas aux
+joies magnifiques qui l’attendent, à la belle
+joie de Gillot qui, tout à l’heure, dans la
+claire salle d’opération, travaillera de son
+métier précis.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Est-il bien vrai que j’ai souffert ? Elle
+avait raison l’infirmière aux maximes morales,
+qui déclarait que la nature humaine
+est ainsi faite qu’elle oublie plus vite la souffrance
+que le plaisir.</p>
+
+<p>Je ne suis plus digne de la Maison Blanche.
+Je m’y ennuie. Les infirmières ne sont
+plus que des personnes humaines. Je leur
+attribue des qualités professionnelles. Elles
+ne sont plus des apparitions blanches. Je les
+connais comme des membres de ma famille.</p>
+
+<p>Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais
+plus lire le blanc.</p>
+
+<p>Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur
+de fleuve en temps d’inondation. De la
+boue des rues aux devantures des boutiques,
+tout est sali des nuances innombrables du
+jaune et du brun. J’avais oublié qu’il y avait
+tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en
+éprouvent comme une nausée.</p>
+
+<p>Comme la vie doit être difficile, hors du
+blanc.</p>
+
+<p>Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une
+malle pas encore déballée. Je m’installe à
+une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui
+fut une si gentille consolatrice. Je m’applique
+à écrire l’adresse pour que le facteur puisse
+bien lire.</p>
+
+<p class="c">GERMAINE DOLABEL</p>
+
+<p class="offright"><i>19, rue Linné.</i></p>
+
+<p>La lettre me revient deux jours après,
+avec la mention :</p>
+
+<p>« Partie sans laisser d’adresse. »</p>
+
+<p>Il faut recommencer à vivre hors du blanc.</p>
+
+<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***</div>
+</body>
+</html>
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