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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***
+
+
+
+
+ LÉON WERTH
+
+ LA MAISON BLANCHE
+
+ _Préface d’OCTAVE MIRBEAU_
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1913
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+ _5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_.
+
+
+ E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Léon Werth... celui-là, je n’ai pas à le prendre par la main et à le
+présenter comme on présente une jeune fille qui débute dans le monde.
+
+_La Maison Blanche_ est son premier livre. Mais Léon Werth s’est depuis
+longtemps présenté lui-même.
+
+Il a parlé des peintres que nous aimons... il a parlé des peintres que
+nous n’aimons pas... et son intelligence est si claire qu’elle lança
+comme une projection de lumière sur les hommes et sur les œuvres.
+Pourrions-nous désormais oublier le mouvement de sa phrase, la sonorité
+et l’accent de sa voix?
+
+Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la puissance de haine et à l’ardeur
+d’enthousiasme qu’il a su provoquer.
+
+Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la ferveur qui fait étreindre un
+compagnon très cher la veille d’un premier départ, je voudrais dire
+seulement quelle envie, quelle joie de vivre il a su me donner.
+
+A l’époque où je rencontrais encore ce ministre qui me fait regretter
+de n’être pas gendarme, cette grande dame qui me fait regretter de
+n’être pas gavroche, cet écrivain qui me fait regretter d’avoir essayé
+d’écrire, j’apercevais parfois devant la gare Saint-Lazare un trimardeur
+qui, las du chantier où le travail est toujours le même, contemplait
+avec toute l’ardeur d’une inlassable espérance un paquebot à cheminée
+rouge qui fumait sur une affiche bleue.
+
+Léon Werth, non plus, n’aime pas les chantiers, il s’évade toujours
+avant que le contremaître ait sorti sa montre et son sifflet et son
+carnet de paye. Il s’embête avec vous et s’en va en voyage; je pars
+souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller loin pour s’enrichir et
+pour nous enrichir. Il ne joue pas de la dolente musique des ailleurs et
+des autrefois, il n’est pas le poète qu’aiment les fruitières de rêve et
+les crémières neurasthéniques, il est violemment, il est brutalement un
+pauvre homme d’aujourd’hui...
+
+Une de ses dernières étapes fut une chambre d’hôpital, où la maladie
+l’avait conduit. Ce voyage, avec quel accent il nous le conte!... Nous
+savons maintenant quels autres livres nous pouvons attendre: fermes,
+rudes, riches et généreux.
+
+Avec ses yeux doux et féroces, Léon Werth est un fauve. Il a besoin
+d’agir, il a du sang et de la race. Pour le tenir en cage, il vous
+faudrait d’abord l’attirer avec une belle proie, mais il ne flaire pas
+vos cadavres, il ne saute pas comme une grenouille sur le ruban rouge,
+ni comme un brochet sur une cuiller d’argent. Il saute par-dessus les
+pièges parce qu’il a des jarrets de fauves comme il a des yeux et des
+dents de fauves.
+
+On serait intimidé parfois si, brusquement, on ne découvrait sur
+l’échine cambrée ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité.
+Car il est tendre au repos lorsqu’on ne le regarde pas en dessous pour
+lui offrir du sucre.
+
+Il est tendre et sa tendresse est d’une qualité que nous ne connaissons
+plus, puisque nous ne connaissons que des animaux domestiques. Elle est
+discrète, et il faut être seul avec Léon Werth, en voyage, pour en
+sentir la chaleur et la grave douceur.
+
+En voyage? Oui... voyage dans une chambre de _la Maison Blanche_,
+voyage de découvertes dans la vie.
+
+ OCTAVE MIRBEAU.
+
+
+
+
+LA MAISON BLANCHE
+
+
+Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer de la maladie une leçon
+de joie et de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance pour
+elle-même, par haine de la santé et de la vie, et se consolèrent par la
+magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils s’en détaillaient
+voluptueusement les symptômes, comme un père attendri contemple en
+chemin le cadeau qu’il vient d’acheter et qu’il porte à son enfant. En
+contraste, de gros hommes gloussent ridiculement à la seule pensée de la
+souffrance physique.
+
+Mais personne n’aime la maladie pour ce qu’elle contient d’imprévu, de
+comique ou de joyeux.
+
+Le comique... Nous croyons qu’il est décent de ne pas l’apercevoir là où
+est la tristesse, là où est le malheur. Les nègres sont moins bêtes que
+nous. Un explorateur qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant fait
+halte près d’un gué et s’étant endormi sous sa tente, il fut réveillé
+par les éclats de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et s’approcha
+d’eux, qui faisaient cercle près de la rivière. Ils étaient agités par
+la plus irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement penchés et
+redressés, basculaient sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs cuisses
+nues de grandes tapes sonores, du plat de la main. Il s’enquit du motif
+de leur hilarité: un nègre, en traversant la rivière, avait eu le pied
+sectionné net par un crocodile.
+
+Un malade débute dans la maladie, comme un enfant fait ses premiers pas.
+Il n’est pas ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant. Mais
+n’ayez pas la larme à l’œil, chaque fois que vous voyez un malade, ne
+pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie, le malade ne tire aucune
+joie, c’est qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est qu’il est
+indigne de la santé.
+
+Et ne prenez pas un air trop grave, si vous songez qu’il est menacé de
+mourir. La mort n’est pas un événement exceptionnel. Et le miracle, ce
+n’est pas la mort, c’est la vie.
+
+J’aimerais votre respect des malades, s’il n’était absurde. Vous
+acceptez, vous vénérez tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.
+
+Les malades ont des soins. Même les pauvres, qui sont mal soignés,
+cependant sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure de la maladie.
+Quand vous rencontrez un miséreux dans la rue, vous lui donnez deux
+sous, si vous avez bon cœur. Mais vous consentez pleinement à sa misère.
+Si ce miséreux est malade, vous lui bâtissez un hôpital. Pourquoi?
+
+Vous avez fait de la maladie le luxe des classes pauvres. Vous avez
+décidé qu’elles étaient indignes de tout autre luxe. Bien. Mais ne vous
+caressez pas vous-même de votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal
+et dépasse son objet. Vous me faites penser à ce gamin qui par un jour
+de juillet eut la pensée charmante d’apporter un éventail pour éventer
+sa mère, qui avait la migraine. Mais il approchait si soigneusement sa
+tête de l’éventail balancé, que le meilleur de la fraîcheur était pour
+lui. Modérez votre pitié de la maladie. Vous manquez d’imagination, ou
+du moins de perspicacité. Vous n’entrez en pitié qu’au spectacle de
+l’agonie.
+
+Dieu nous envoie la maladie comme une épreuve, disaient les mystiques.
+Et ils avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance à Dieu et
+de la recevoir de lui. Pour nous la maladie n’est pas une épreuve, mais
+elle a sa place dans notre vie. Elle est un moyen d’expérimenter la vie.
+Elle est aussi, bien souvent, le moyen de retrouver en soi les forces
+vraies qui permettent de vivre. Car elle est un repos, une station.
+
+Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon malade est celui qui n’a pas
+peur de la mort et qui explore gaîment la maladie. Le bon malade garde
+de la maladie un agréable souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain. Il
+ne désire pas recommencer. Mais il y pense comme, de retour en Europe,
+le voyageur pense à la brousse tropicale.
+
+On en meurt? C’est possible. Mais qui me dit que sans la maladie, dont
+j’ai guéri, je ne serais pas mort de dégoût?
+
+La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la belle maladie, de la maladie
+qui a un commencement et une fin, et non pas de ces maladies qu’on
+appelait autrefois de langueur.
+
+Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments haletants et dispersés.
+Mon adolescence s’en accommoda. Ma jeunesse commençait à en souffrir. La
+maladie m’apporta le calme. Tout d’abord elle m’étonna et m’exaspéra. Je
+ne connaissais pas le métier de malade. Mais bientôt je fus comme un
+nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la planche, détend ses muscles
+et s’abandonne.
+
+Les riches qui ont une vie molle et sont toujours au centre du monde
+comme des malades précieux, sur qui veillent les autres hommes, ne
+connaissent de la maladie que la souffrance corporelle. Les paresseux
+n’y trouvent qu’une occasion de paresse moins agréable. Enfin les
+malades professionnels n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise
+et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment pas leur mal. Ma rude
+santé et la vie que j’avais menée me prédisposaient à aimer, d’un amour
+sain et passager, ma maladie.
+
+
+
+
+Mon père était marchand de vins, avenue du Maine, tout près de la rue de
+la Gaîté. J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère. La clientèle de
+mon père était composée--pour le restaurant--de cochers et de quelques
+filles qui venaient en pantoufles de l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel
+de l’Avenir. Mais elle était--pour la limonade--beaucoup plus variée. En
+ai-je vu, devant le comptoir, des ouvriers, des camelots, des chanteurs
+ambulants, des acrobates de la rue et des employés sans place! Quand les
+lumières s’allumaient, les ménagères, parfois, en revenant du lavoir,
+buvaient des raspails, et le soir, les filles, entre deux passes ou
+entre deux quarts, buvaient des vins blancs.
+
+Assis sur la banquette, au fond de la boutique, j’écrivais mes devoirs
+sur une des tables de marbre.
+
+Mon père s’occupait peu de moi. «Les enfants, disait-il, c’est l’affaire
+des femmes...» Il avait des principes. Je ne devais pas l’embrasser le
+matin, quand je partais pour l’école, mais seulement le soir quand j’en
+revenais. Le client du matin boit vite et veut être servi de même. On
+sert des cafés et des vins blancs gommés. Mon père n’avait pas de temps
+à perdre. Mais quand je rentrais à l’heure de l’apéritif, il disait:
+
+--V’là le gamin.
+
+Je passais derrière le comptoir. Mon père se penchait, glissait sa
+serviette sous le bras et me tendait une joue épaisse, ronde et rude.
+S’il versait une consommation, il ne s’interrompait pas et ne se
+penchait vers moi qu’après avoir posé la bouteille dans le trou du zinc
+qui lui était destiné. Mais, après, il prenait son temps. L’heure de
+l’apéritif permet de la tendresse et du loisir. Il y a gros travail.
+Mais le client flâne et cause. Après ce baiser de l’apéritif, mon père
+ne s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais sommeil sur ma
+banquette, c’était une des filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel
+de l’Avenir qui m’envoyait au lit.
+
+Je jouais à la sortie de l’école avec les petites Italiennes qui déjà
+font métier de modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs des casernes
+d’ateliers.
+
+Deux ou trois fois par an, mon père disait:
+
+--Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau n’est pas fait pour les
+enfants...
+
+Je connus le ruisseau et la rue: la rue de la Gaîté qui est la plus
+belle du monde, la rue de la Gaîté qui est une transition entre le
+faubourg et la ville, et où le faubourg, laissant ses peines, apporte et
+rassemble ses joies.
+
+La meilleure de mes camarades de jeu fut Henriette Godillet, qui était
+la fille d’un homme de peine et d’une femme de ménage. Elle avait un
+visage très doux, ovale et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un
+bébé ou d’une femme en pleine maturité. Mais il est certain que, dès
+l’âge de dix ans, elle ne ressemblait guère à une fillette. Je l’aimais
+beaucoup. Le jeudi, nous allions nous promener jusqu’aux fortifications.
+Je lisais d’effroyables romans à treize sous et je les lui racontais.
+Très paresseuse, elle ne lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire
+ses devoirs.
+
+Je me souviens surtout de nos promenades. Henriette connaissait la rue
+beaucoup mieux que moi. Habitué aux longues méditations dans la boutique
+paternelle, surveillé malgré tout, habitué à faire la différence entre
+les gens comme il faut et les rien-du-tout, j’aimais la rue, comme une
+perpétuelle espérance d’aventures; mais aussi je la redoutais, je savais
+qu’elle était dangereuse. Je voyais que rien ne s’y passe comme dans les
+boutiques ou dans les livres, que rien n’y est prévu, qu’on y rencontre
+des voyous. Mon expérience déjà m’avait appris que l’enfant n’y est pas
+chez lui, qu’on l’y tolère seulement. J’ai entendu bien souvent des:
+
+--Que j’t’y reprenne à rôder par là, galopin.
+
+Ou des:
+
+--J’vas t’botter, gluant...
+
+Et cela, pour avoir simplement arrêté le cours d’un ruisseau, dans une
+rue transversale, en assemblant quelques pavés ou en déplaçant la toile
+de sac que les balayeurs du matin laissent souvent au niveau de la
+bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement, certes personne
+ne me chassait. Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait souvent
+qu’un vieux livreur à la moustache tombante ou qu’une ménagère portant
+son ventre comme un sac chargé, laissât tomber sur moi un:
+
+--Ce n’est pas la place des enfants...
+
+Je faisais semblant de ne pas entendre. Mais j’étais gêné. Timide, je ne
+protestais pas. Je ne répondais que bien rarement par un gros mot.
+
+Un jour, à la fête du Lion, une fille en cheveux, à moitié saoule, eut
+une crise nerveuse. Des agents, comme elle se roulait sur la chaussée,
+la prirent aux épaules, avec brutalité. La foule en cercle riait. Une
+boutiquière du quartier voulut m’emmener. Des gamins avaient les yeux
+fixés sur moi. Ce jour-là, je trouvai la riposte:
+
+--Hé, la petite mère, je t’empêche pas de te rouler aussi, si ça te
+démange...
+
+J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai pas. J’avais, comme la
+plupart des enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât.
+
+Henriette au contraire n’avait aucun souci de l’opinion.
+
+Son père était mort, comme elle avait six ans. Sa mère lavait au lavoir
+et faisait des ménages. C’était une femme travailleuse, mais qui ne
+voyait que le travail. Le travail fini, elle mangeait d’un appétit à
+peine distinct du sommeil. Je la vois encore assise lourdement sur sa
+chaise, tout au coin de la table, le pied de table creusant un sillon
+dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement et aussi avec un peu
+d’effroi. A onze ans, je savais déjà comment mangent les pauvres.
+
+Très douce avec Henriette, jamais elle ne s’occupait d’elle. Elle
+pensait qu’une fillette va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans, on
+prend quelques précautions pour qu’elle ne tourne pas mal. Elle
+l’embrassait, mais ne savait pas lui parler. Cette femme, dont j’ai bien
+des fois éprouvé la bonté, avait fini par ne plus trouver ses mots que
+pour parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors qu’on pût dire que
+madame Godillet était bavarde. J’ai compris plus tard combien était
+dramatique la vie de cette femme qui bavardait en tapant son linge,
+comme un soldat crie en montant à l’assaut et qui, le reste du temps, se
+réfugiait dans le silence, comme une bête au repos.
+
+Henriette était libre. Elle sentait déjà sa force dans la rue. J’avais
+un visage de gamin palot. On me criait: «Va-t’en à l’école, mauvaise
+graine...» Je comprends maintenant qu’on redoutait en moi déjà l’apache
+que peut devenir le gamin des rues. Mais déjà les hommes prévoyaient en
+elle le plaisir que bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait au
+premier rang des rassemblements avec une audace tranquille. Si je hâtais
+le pas pour traverser la rue devant un fiacre, elle me retenait par le
+bras:
+
+--Que tu es bête, il arrêtera bien.
+
+Je l’ai vue une fois se poser, immobile et souriante, en plein milieu de
+la chaussée, comme une voiture derrière elle arrivait au trot. Elle
+resta ainsi jusqu’au moment où les naseaux du cheval touchèrent ses
+cheveux. Et comme le cocher tirait brusquement sur les rênes, elle alla
+au trottoir d’une démarche molle...
+
+Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer. Elle me dit:
+
+--Tu m’ennuies... va jouer au Luxembourg...
+
+Je lui répondis:
+
+--Tu as attendu le cheval... Mais tu n’aurais pas osé le regarder... Tu
+lui tournais le dos...
+
+A quatorze ans, Henriette quitta sa mère, alla au bal de la Fauvette et
+changea de quartier. Elle fut arrêtée par la police et envoyée en
+correction. Je ne la revis qu’à sa majorité. Elle vint à moi, ardente et
+belle. Elle se souvenait de nos promenades et des livres que je lui
+racontais. Elle se souvenait de tout, sauf que nous avions été ensemble
+des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable mémoire.
+
+Les premiers éléments de ma formation spirituelle furent cette boutique
+de marchand de vins et la rue. La rue et l’avenue,--tout un quartier qui
+tient à la fois du faubourg de misère et d’on ne sait quel faubourg
+d’idylle et de joie. Mais un autre élément s’y vint bientôt ajouter qui
+fut: l’Université.
+
+Mon oncle Villeroi était professeur de physique à la Sorbonne. Il était
+le frère de ma mère. Mais du jour où elle se maria jusqu’au jour de sa
+mort, il ne la vit jamais qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite
+Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation avec les bistros de
+l’avenue du Maine.
+
+Mon oncle était très supérieur à l’homme remarquable ou au brave homme.
+Il pensait droit sur la vie et son caractère était ferme. De plus, il
+était, paraît-il, un physicien original. J’ai su plus tard qu’il ne lui
+manqua, pour atteindre à la grande célébrité, qu’un peu d’adresse et une
+âme moins dédaigneuse. Il négligea toujours de transformer en
+conclusions douteuses et claires les plus justes et les plus ingénieuses
+de ses expériences. Mais il était insensible aux détails de la vie. Il
+disait volontiers: «Je ne suis pas un héros de roman.» Il avait horreur
+de la fausse sentimentalité. Cela le conduisit à omettre des sentiments
+essentiels, sous prétexte qu’il ne faut pas les cultiver en esthète, et
+surtout à une véritable cécité morale, quand il jugeait ses proches. Il
+s’en remettait alors à l’usage et à la convention. Sa sensibilité aux
+idées était d’une richesse magnifique. Mais il se contentait pour la vie
+quotidienne d’une sensibilité décente.
+
+Il avait accepté une fois pour toutes, afin d’être tranquille et de se
+conformer à une règle, que sa femme fût sa femme. Incapable de lutter
+jour à jour, il avait préféré céder d’un coup et sur tout. Incapable
+d’un sentiment bas, il ignorait la bassesse des autres. Et je crois bien
+que ma tante Marguerite lui faisait peur. Cela est assez difficile à
+expliquer. Ce n’était pas de sa femme qu’il avait peur, c’était de la
+femme. Et non pas de la femme telle que la présentent des livres
+d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible en sa trivialité dont
+rien ne peut venir à bout. Mon oncle avait l’impression d’une force
+naturelle. Il ne songeait pas plus à lutter contre les sentiments de sa
+femme qu’il n’eût pensé à modifier le cours des marées.
+
+C’est ainsi que cet homme tendre et noble avait pu accepter de voir sa
+sœur clandestinement.
+
+Cependant, après la mort de ma mère, ma tante avait consenti à ce que
+mon oncle s’occupât de moi. J’étais un bon élève à l’école primaire.
+J’obtins une bourse au lycée. Mon oncle surveilla mes études. A
+m’expliquer le sens que recouvrait, à la façon d’une poussière modelée
+sur un objet, l’enseignement de mes livres ou de mes maîtres, il mettait
+une ardente patience. On me donnait au lycée des formules cabalistiques.
+Il avait du génie pour y substituer la vie. Plusieurs fois par semaine,
+je passais une heure dans son cabinet ou nous nous promenions au
+Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer une de mes anciennes
+compagnes de la rue de la Gaîté. Je devinais que mon oncle n’aurait pas
+compris, qu’il était d’un autre monde.
+
+Ma tante m’accueillait avec indulgence, je ne dis pas avec tendresse.
+Elle avait fini par parler à tout propos et à n’importe qui de son
+neveu. Elle espérait en «mes succès». Déjà elle en était fière. N’ayant
+pas d’enfant, elle reportait sur moi tout ce qui chez elle pouvait
+ressembler à de la tendresse maternelle: elle me voyait descendant, à la
+distribution des prix, les marches de l’estrade, ayant été couronné par
+le préfet, le général ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois
+sortes d’enfants: ceux qui ont des prix, ceux qui ont des nominations,
+ceux qui n’ont ni prix, ni nominations. Elle n’avait de respect que pour
+l’argent et pour l’Université. L’instinct des insectes a des
+manifestations qui semblent miraculeuses. L’ammophile pique sa proie au
+niveau de tel ganglion nerveux, en un point où elle reste à sa
+disposition, paralysée, mais vivante. Il fallait à ma tante un égal
+instinct pour concilier, sans qu’aucune en souffrît, la vénération
+qu’elle avait pour l’argent et la vénération qu’elle avait pour
+l’Université. Elle les portait ensemble avec une prodigieuse adresse,
+comme une ménagère porte deux œufs dans un panier, sans les casser,
+malgré les heurts inévitables. Son esprit tenait une juste balance des
+salaires. Les appointements gagnés hors du professorat ne comptaient
+pour elle que s’ils dépassaient le traitement des maîtres secondaires ou
+supérieurs. A égalité, ils ne comptaient pas.
+
+Boursier d’internat jusqu’à son entrée à l’École Normale, mon oncle,
+jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie que les jeudis
+et les dimanches. Nommé professeur dans une petite ville du Midi, il y
+avait épousé ma tante Marguerite, qui était la fille d’un marchand de
+vins en gros.
+
+Un jour que j’avais dit à ma tante:
+
+--Mon papa, il est aussi marchand de vins.
+
+Elle m’avait répondu sévèrement:
+
+--Les enfants doivent se taire, quand ils ne savent pas... Mon père n’a
+ni boutique, ni magasin... Il a des chais... tu entends... des chais...
+Tu ne sais pas ce que c’est que des chais... Un chais n’est pas un
+magasin... Un chais... c’est... des magasins...
+
+Je lui demandai:
+
+--Est-ce qu’il y a des chais à Paris?...
+
+Elle me répondit:
+
+--Non... A Bercy il y a bien des entrepôts, mais il n’y a pas de
+chais...
+
+Elle prononçait: chais, les deux lèvres en avant, la bouche grande
+ouverte. Elle me disait: «Tu n’as pas vu les chais», comme elle m’eût
+dit: «Petit, tu n’as pas vu la mer».
+
+Je fus jusqu’à la seconde un assez bon élève. Mais alors je fus perdu ou
+gagné par les cinémas et les bals. Le lycée, les visites assidues chez
+mon oncle m’avaient éloigné de mes compagnons et de mes compagnes de la
+rue. Je ne retrouvai pas mes compagnons qui tous, ouvriers d’usine,
+employés de bureau ou gouapes de quartier, s’étaient dispersés. Mais je
+retrouvai toutes mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles vivaient
+la plus glorieuse époque de leur existence, entre la sortie d’une maison
+de correction ou de préservation--ah! comme on les avait bien
+préservées!--et la noce de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes,
+elles avaient désappris tout ce qui de la vie n’était pas la recherche
+du pain quotidien et de la joie immédiate. Elles étaient les reines
+insolentes et magnifiques de l’avenue du Maine. Ceux même qui les
+traitaient en public d’apprenties-traînées tâchaient de les aborder, dès
+qu’elles avaient franchi le coin de la rue Vercingétorix ou de la rue de
+Vanves.
+
+Henriette Godillet me disait souvent:
+
+--Je fais ce que je veux... Hier, j’ai fait quarante francs...
+
+Deux années se passèrent ainsi. Mon application en classe diminua. A la
+fin de ma rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y eut entre mon
+père et mon oncle une sorte de conseil de famille, auquel ma tante
+Marguerite daigna assister. Mon père conclut:
+
+--Tu travailleras pour être professeur ou tu prendras la serviette et tu
+m’aideras au comptoir. Moi... toi... et un garçon... on pourra
+s’agrandir...
+
+Je ne voulais être ni garçon de café, ni professeur. Ma tante Marguerite
+me tint un long discours:
+
+--Tu seras professeur... Tu débuteras à 3.600.
+
+Ah non... Elle me disait déjà ça quand j’avais neuf ans.
+
+Je lui ai répondu:
+
+--La barbe...
+
+Et beaucoup d’autres choses... que je détestais les femmes des
+professeurs, que je ne voulais pas être professeur, parce que si je me
+mariais, ma femme serait une femme de professeur...
+
+Ma tante me répondit:
+
+--Tu préfères te promener avec des filles... je t’ai vu...
+
+Elle avait un accent étonnant pour dire le mot: des filles..., un accent
+de vieille actrice de tournée...
+
+Je lui répondis:
+
+--Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes... J’aime les filles, moi...
+Elles sont moins embêtantes que tes amies...
+
+Il y avait chez moi cet invincible besoin d’idéalisme et de
+généralisation qu’ont les jeunes gens. Je lui déclarai que les filles
+valaient mieux que les filles de marchands de vins. Et dans un cri qui
+devait rendre définitive notre rupture, je lui jetai à la face:
+
+--J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est qu’un chais. C’est un
+hangar... un sale hangar... Les chiffonniers ont des chais...
+
+Cependant l’année de philosophie nous rapprocha. J’y fus un brillant
+élève. Et, aujourd’hui encore, je ne crois pas y avoir perdu mon temps.
+Ce qu’il y a de logique dans la spéculation philosophique la rend plus
+accessible aux jeunes gens que les œuvres littéraires. Les plus beaux
+poèmes n’ont qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas encore
+expérimenté la vie.
+
+Mais après il fallut choisir une carrière. Par malheur, ce fut avec
+Henriette Godillet que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement de
+me mettre avec elle.
+
+Je refusai.
+
+Elle insista:
+
+--Tu seras comme un coq en pâte...
+
+Quand je pensais à la morale de ma tante, j’avais envie d’accepter. Il y
+avait dans celle de mon oncle de quoi me faire hésiter.
+
+Mais les vacances passées, comme je me refusais à préparer l’École
+Normale, ma tante réussit à me brouiller avec mon oncle et avec mon
+père. Et les derniers mots qu’elle me dit furent:
+
+--Tu n’es bon qu’à servir au comptoir...
+
+Je ne servis pas au comptoir.
+
+En deux jours, j’épuisai cinquante francs d’économies au bal de la
+Fauvette et dans une promenade à Clamart avec Henriette Godillet et deux
+de ses amies.
+
+Le troisième jour, je me trouvai dans Paris sans un sou dans ma poche et
+sans domicile...
+
+Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement libre, je trouvai une
+place à l’Institution Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais les
+fonctions de maître d’études et j’y enseignais le latin, le grec, le
+français, l’histoire, la géographie et l’arithmétique. J’étais de
+dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et logé et je touchais soixante
+francs d’appointements par mois, dont je devais verser un tiers à
+l’agence pendant les deux premiers mois. Le directeur, licencié
+ès-lettres, officier d’Académie, avait une belle barbe bouclée et se
+grisait. Quand il était saoul, il inspectait les classes. Mes collègues
+étaient trois vieillards résignés à tout, deux jeunes gens dont l’un
+espérait une place de comptable et dont l’autre attendait, pour donner
+sa démission, que sa maîtresse sortît de Saint-Lazare, où l’avait
+conduite le mépris des règlements sanitaires. Les élèves étaient tous
+internes. Quelques-uns avaient des parents, mais qui habitaient les
+colonies. Les autres avaient une mère, mais pas de père. Leurs mères,
+quand elles venaient les visiter au parloir, sentaient bon, mais trop
+fort.
+
+L’école possédait une fanfare, une sorte de fanfare muette. Des pistons
+et des trombones étaient exposés au parloir, mais les élèves n’en
+jouaient jamais.
+
+Je ne fus pas malheureux. Je gagnais ma vie. Il n’y avait pas six mois
+que j’avais chahuté mon dernier pion. La première fois que j’entrai en
+étude, j’en avais un peu de remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves
+ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne m’occupais d’eux. Je compris
+que c’étaient les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas des chiens
+de garde, les enfants ne songeraient pas à les exciter.
+
+Les trois garçons de réfectoire et de dortoir se chargeaient de la
+police générale et de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants. Les
+maîtres passaient. Eux restaient en place. J’ai entendu le chef des
+garçons dire au réfectoire à l’un des professeurs, qui se plaignait que
+la table n’eût pas été nettoyée:
+
+--Si tu continues, je te mettrai mon pied au derrière...
+
+Le troisième mois, je fus renvoyé, parce que je n’avais pas dénoncé deux
+grands qui fumaient au dortoir.
+
+Je louai un cabinet dans un hôtel meublé de la rue Lepic. J’aurais pu me
+loger dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en choisissant
+Montmartre, le sentiment d’un jeune provincial qui décide de tenter la
+gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait un peu d’air du couloir. Et
+par ce hasard, que l’un des carreaux de sa porte vitrée était brisé. Le
+couloir s’aérait lui-même sur une courette gluante, boyau commun à
+quatre immeubles. Je payai d’avance la location d’une quinzaine.
+
+Pendant huit jours, mes repas se composèrent alternativement de deux
+sous de pain et deux sous de cervelas, deux sous de pain et deux sous de
+pâté de foie, deux sous de pain et deux sous de frites. Le huitième
+jour, je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment que vînt le neuvième
+jour. Il vint. J’avais faim. Les premiers tiraillements de la faim sont
+désagréables, tout simplement, mais à peine douloureux. Le premier jour,
+l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée. Ce n’est pas la faim,
+la vraie faim, qui creuse tout dans un homme, l’esprit comme le corps.
+Le second jour, on pense à des repas possibles, comme un petit employé
+pense à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges. On n’a pas
+encore le vertige. Le troisième jour, on est saoul. Mes jambes allaient
+comme des ailes. Je ne sentais pas le trottoir. Une seule pensée
+remplissait mon esprit: manger, manger n’importe quoi. L’aliment devient
+une chose merveilleuse. J’y pense comme un naufragé pense à la terre,
+comme une idée pèse dans le cerveau d’un fou. L’idée de l’aliment est en
+moi. L’idée seulement. Derrière le creux de ma poitrine, il me semble
+qu’il y a le vide, le vide comme on le contemple du haut d’un précipice.
+
+Je me présentai comme figurant au théâtre des Batignolles, au théâtre
+Moncey, au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins. Dans la
+même journée. Il pleuvait. On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai
+pas au théâtre Montparnasse. On ne revient pas au village, avant d’avoir
+trouvé son pain.
+
+Je retournai à l’agence de l’enseignement libre. On m’indiqua une place
+à Bois-Colombes. C’était le quatrième jour sans pain. J’allai à
+Bois-Colombes à pied. La place venait d’être prise. Je revins à Paris, à
+pied.
+
+Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette panée. C’était à
+l’éventaire en gradins d’une grande épicerie, qui vendait aussi des
+produits de charcuterie. Dix ans ont passé. Je vois encore cette
+côtelette panée. Je la distinguai, comme on reconnaît un ami dans une
+foule. Je n’eus aucune envie des boîtes de thon ou de sardine,
+nourriture cachée à l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui
+d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà lointaine, au dernier
+gradin de l’éventaire. Mais la côtelette panée restait seule sur une
+assiette au second gradin. Elle eût été au premier gradin qu’il eût
+fallu pour la prendre le mouvement d’incliner mon corps et de le
+redresser. Mais elle était au second gradin, à la hauteur même de ma
+main pendante. L’acte de la saisir prolongeait et terminait
+naturellement le balancement distrait de mon bras droit. Je regardais la
+côtelette panée, comme un adolescent, en faction devant la porte des
+coulisses, contemple une actrice qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y
+avait que la côtelette panée. Derrière moi, c’était les passants de
+l’avenue de Clichy, les passants anonymes, que l’affamé ne distingue pas
+plus qu’on ne distingue les gouttes d’eau d’un fleuve. A la porte de
+l’épicerie, à ma droite, un garçon sortit, accompagnant une cliente à
+l’étalage. Tous deux, manipulant déjà des victuailles, me tournaient le
+dos. Dans l’embrasure de la porte, personne. C’était le moment.
+
+Dans mon bras brusquement immobile et raidi, je sentais comme un dessin
+du mouvement à accomplir. Ainsi un paresseux, somnolant le matin, a
+pendant de longues minutes l’illusion de sauter à bas de son lit.
+
+Si pourtant j’étais vu? On me traînera au poste. L’avenue de Clichy
+arrêtera son double courant. Un tourbillon de passants se formera autour
+de moi. Scène odieuse, ou non moins odieuse la pitié de l’épicier
+refusant de porter plainte: Allez et ne péchez plus...
+
+Déclarons la guerre à la société... Oui... en volant une côtelette
+panée. C’est lui déclarer la guerre en s’avouant vaincu.
+
+Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas pris la côtelette, j’ai marché
+jusqu’à la place Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais, l’image de
+cette côtelette.
+
+Je rentre dans mon cabinet meublé et je m’étends sur mon lit, entre sept
+heures et huit heures et demie. La ville dîne. Quand la ville a fini de
+dîner, je sors, rempli d’une espérance immense. Je discute en moi-même,
+opposant les uns aux autres des arguments abstraits, cette question:
+«Est-il vrai qu’on ne meurt pas de faim?» J’éprouve une certaine joie à
+me prouver la liberté de mon esprit, en refusant de tenir compte de mon
+cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger un cas particulier?
+Est-ce de bonne méthode? La méthode, tout est là... Nom de Dieu, que
+j’ai faim!... Je passe devant le Moulin-Rouge. Et si je tombe dans la
+rue, d’inanition? Le sergent de ville, qui en a vu d’autres:
+«Où habitez-vous?...» C’est aussi odieux que d’être pris en flagrant
+délit de vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de l’épicier en
+gros... Je pense aussi aux miséreux de Whitechapel... Suis-je le frère
+des malheureux de Whitechapel?... Un personnage en habit noir descend
+d’une automobile, accompagné d’une femme en toilette de bal. Serai-je un
+jour, après beaucoup de gloire, semblable à cet homme? Ou suis-je à tout
+jamais le frère des miséreux de Whitechapel. Le groom m’écarte.
+Larbin...
+
+Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste affirmer, à la fin d’un
+bon dîner, qu’il faut trois semaines pour qu’un homme meure de faim,
+dans de bonnes conditions expérimentales. Toute la question est de
+savoir si je suis dans de bonnes conditions expérimentales.
+
+Je pense aussi aux pièces de cinquante centimes qui glissent parfois
+dans la doublure d’une poche. Je tâte toutes mes poches, celles de mon
+gilet où j’ai l’habitude de mettre mon argent, et les autres aussi où je
+n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes poches, depuis ces quatre
+jours...! Je devrais pourtant m’être fait une certitude... Mes doigts
+rencontrent à nouveau ma montre d’acier qu’on m’a déjà refusée dans
+trois monts de piété. Boulevard des Batignolles, je passe devant
+l’étroite boutique d’un bijoutier. Il va «fermer». C’est un petit vieux
+à barbiche blanche. Il porte une blouse noire. Je lui propose d’acheter
+ma montre:
+
+--Oh, non... pas ces montres-là... On ne peut même pas les réparer...
+
+Je suis droit devant lui. Je sens mes jambes, comme un support unique,
+piqué au plancher de la boutique. Les montres et les bijoux d’occasion,
+dans la devanture, ont un balancement lent et régulier sous le bec Auer.
+Le petit vieux me dit:
+
+--Ça nous est défendu de prêter sur gage. Seulement, si vous voulez, je
+pourrais... tout de même... vous prêter deux francs... Je vous la
+rendrai quand vous aurez de l’argent... Mais sans bénéfices.
+
+Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire que j’attendais de l’argent
+sous peu?... Ce n’est plus de faim, c’est de honte que je tremble.
+
+Mais les minutes suivantes furent plus belles. Le petit vieux et moi,
+nous échangeons des mots si simples, à mi-voix. Il me dit:
+
+--Il y a de la misère partout...
+
+Deux francs!... Un jeune homme ne sait pas gérer un capital. J’entre
+dans un restaurant, j’étudie la carte. Je mange pour trente-quatre sous.
+Je laisse les six sous au garçon.
+
+Je retourne à mon cabinet meublé, où je vomis. Et le lendemain, le
+patron me donne congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots comme
+clients.
+
+Quand les agents me réveillent sur le banc où je dors, je fais semblant
+d’être un noctambule assoupi, qui s’est reposé en rentrant du Cercle.
+
+J’ai vécu six mois. Comment? Est-ce qu’on se souvient? J’ai vendu un
+pantalon, une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre neuf, en échange
+duquel un marchand m’a donné des marrons. J’ai surveillé aux Halles les
+chevaux des maraîchers, pour une soupe. J’ai déchargé des paniers
+jusqu’au matin.
+
+Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée. Je lui ai avoué que «ça
+n’allait pas très fort». Il m’a adressé au docteur Daguteau.
+
+--Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît tout Paris et c’est un
+cœur d’or.
+
+Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu une heure et demie, bien qu’il
+n’y eût pas de malades. Daguteau, ouvrant la porte de son cabinet, a eu,
+pour m’inviter à entrer, un geste de pédicure forain attirant son sujet.
+C’est un petit homme d’une cinquantaine d’années, gros et noir, aux
+paupières blettes, aux yeux jaunes.
+
+Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il connaît tout Paris. Je saurai
+plus tard qu’il n’a pas de clients, qu’il a épousé une paysanne riche,
+dont la dot lui a permis de s’installer, qu’il a fait sa médecine dans
+les cafés du quartier latin et dans les tripots, et qu’il écrit dans les
+journaux quotidiens et dans les revues pharmaceutiques sur les «à-côté»
+de la médecine et même sur des sujets de médecine qu’il étudie dans le
+Larousse.
+
+Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait. Il avait l’instinct de
+la protection comme le tigre est carnivore, comme le chien est
+coprophage. En me regardant, il avait l’air d’une bête qui renifle sa
+proie. Plus précisément, d’un chat qui joue avec une souris. Il n’en
+vint pas tout de suite à la protection. Il retarda, pour le raffiner,
+son plaisir. Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance qu’il
+portait tour à tour sur mes vêtements élimés et verdis, sur mes souliers
+éculés et béants, sur mon chapeau troué, j’aurais pu croire qu’il
+pensait à toute autre chose qu’à me protéger. Il me parla du
+matérialisme et du spiritualisme. Je fis tous mes efforts à poser
+subtilement les problèmes. Très sincèrement d’abord, subissant cette
+passion d’idéologie à laquelle les jeunes gens n’échappent pas. Moins
+ardemment ensuite, et seulement pour être indulgent à sa manie. Bientôt,
+je m’ennuyai comme à un examen et, si je ne détournai pas brutalement la
+conversation, ce fut pour n’avoir pas l’air d’un solliciteur indigne.
+Daguteau raisonnait comme un répétiteur de boîte à bachot. Et de temps
+en temps, il s’interrompait pour me dire:
+
+--Je suis très occupé... C’est effrayant... Plus une minute à moi...
+Mais je suis heureux, bien heureux de pouvoir causer avec vous. Cela me
+change... cela me change... Ah! la médecine!... Et les clients!...
+
+Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas.
+
+Il me montra sa collection: une ignoble copie d’un primitif italien,
+trois ivoires chinois, un vieux poignard ciselé, une fausse faïence
+persane. Les bibelots étaient enfermés dans une vitrine dorée. Le
+tableau dominait un canapé-pouf «de style oriental». Le docteur Daguteau
+me parla de peinture:
+
+--Ma foi... l’impressionnisme... je ne suis pas hostile à
+l’impressionnisme... Mais le dessin... le dessin avant tout... Les lois
+du dessin sont imprescriptibles.
+
+Et tout d’un coup, comme un chat qui donne un dernier coup de patte à
+une souris qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond et s’accroupit
+pour la manger, il me dit:
+
+--Une situation... mais on vous trouvera ça... Ne vous inquiétez pas...
+D’ailleurs la purée... ce n’est rien. J’ai connu ça... moi... au
+quartier latin... Ah! si j’avais autant de louis dans ma poche que j’ai
+fait de fois l’amour rue Monge et rue des Écoles... mais je serais
+millionnaire, mon cher ami... Vous m’entendez, mon cher ami...
+D’ailleurs, il n’y a de souffrance que la souffrance d’amour... Souffrir
+de la faim ce n’est rien... Souffrir par une femme... voilà qui est
+atroce... C’est pour ça que je me fous des ouvriers... et des pauvres...
+Mais j’aime les artistes... Je suis un sentimental... moi... Et pourtant
+j’ai été élevé à rude école... l’hôpital... Voilà qui vous
+intéresserait, l’hôpital... Voilà qui vous apprend la vie...
+
+Il m’énuméra plusieurs situations possibles. Il connaissait intimement
+tous les ministres, tous les directeurs de journaux, tous les écrivains
+célèbres.
+
+--Un bon secrétariat... je vous trouverai un bon petit secrétariat...
+Tenez... allez donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il a une clinique
+de rayons X à Montrouge... Il pourra peut-être vous utiliser pour des
+recherches de bibliothèque... Revenez me voir demain... Si ça n’a pas
+marché, je vous trouverai autre chose... Je vais réfléchir.
+
+Je le remerciai. Comme je prenais congé, une lueur de joie traversa ses
+yeux:
+
+--Voulez-vous me rendre un petit service?... me dit-il.
+
+Je balbutiai:
+
+--Je suis déjà votre obligé...
+
+Il me tendit une lettre.
+
+--Voulez-vous la mettre à la poste et la recommander? Je ne puis sortir
+aujourd’hui... Et je ne veux pas que ma femme ou mon domestique en
+voient l’adresse. C’est pour une dame... oui, pour une dame... Hé... mon
+garçon...
+
+On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes fortunes un personnage
+invisible.
+
+Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de vingt sous.
+
+--C’est que... lui dis-je, c’est que... je n’ai pas de monnaie sur
+moi...
+
+Son visage fripé fut tendu par la joie. Il s’écria:
+
+--Mais trop heureux de vous obliger... Vous plaisantez... Vous garderez
+les treize sous... Pour me faire plaisir... J’aurais scrupule à ne pas
+vous rétribuer... je connais la vie... moi... je connais la vie...
+
+Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler.
+
+Il eut peur.
+
+Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée traversa mon esprit; une
+pensée qui fut plus forte sur mon esprit que la faim ne l’était sur mon
+corps: «Je n’ai pas mangé...» J’avais assez de force dans mes bras pour
+tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus pris d’une humiliante
+hésitation. J’eus le sentiment d’une sorte d’indignité et que cet
+affront était mérité.
+
+Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il m’entourait maintenant le cou
+d’un bras, et de l’autre il me frappait cordialement sur l’épaule:
+
+--Pour me faire plaisir... pour me faire plaisir... Traitez-moi comme un
+vieux camarade... je vous en prie...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, j’allai quand même chez l’ami de Daguteau. Sans doute, je
+manquai de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et je trouvai de
+bonnes raisons: «C’est une adresse que le hasard a mis sur mon chemin...
+Un autre que lui aurait pu me la donner.»
+
+Le docteur Dalize se composait d’une barbe noire et d’un lorgnon. Il me
+proposa des recherches dans des traités de physique. Je ne savais pas un
+mot de physique. Je pris congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur
+à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me vois encore dans le cabinet
+encombré d’appareils, souriant d’un sourire contraint. Toute mon
+attitude signifiait: «Mais cela n’a pas d’importance... cela n’a aucune
+importance... Je n’étais venu que par acquit de conscience... pour me
+distraire...»
+
+Déjà je descendais les marches de l’escalier, quand, derrière moi, la
+porte du palier s’ouvrit. Et une voix m’appela:
+
+--Monsieur... Monsieur...
+
+C’était la bonne de la clinique, une vieille femme édentée, au ventre
+bombant, aux yeux sombres et brillants, comme passés au cirage et
+frottés à la brosse à reluire.
+
+--Entrez... entrez... me dit-elle, avec un vif accent méridional.
+
+Elle me conduisit dans une pièce obscure qui servait de cabinet de
+débarras et où, entre deux malades qu’elle introduisait, elle s’occupait
+à des travaux de couture.
+
+Ses paroles étaient accompagnées de petits mouvements saccadés de
+l’avant-bras et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle me dit:
+
+--Je sais... je sais... j’ai entendu... Vous ne pouvez pas faire le
+travail du docteur. Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une de mes
+amies, qui est somnambule, a besoin d’un bon prospectus... une petite
+brochure... pour distribuer dans la rue... Est-ce que vous sauriez faire
+ça?... Et ce n’est pas une somnambule, comme y en a... C’est une femme
+sérieuse... Elle fait _l’hynoptisme_... si vous voulez... et le marc de
+café pour les bonnes femmes... enfin tout...
+
+Je pris la carte de la somnambule.
+
+ MADAME EKATERINODAR DE LIORKA
+ _Diplômée des sciences occultes.
+ La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie.
+ Marc de café. Magnétisme. Graphologie.
+ Passé. Présent. Avenir.
+ Consulte par correspondance._
+
+Cette cartomancienne fut le meilleur de mes patrons. Je rédigeai pour
+elle une brochure de vingt pages sur l’occultisme, les rapports de la
+science et du mystère, et sur l’art de connaître et de vaincre la
+destinée. C’était d’ailleurs une excellente femme, qui donnait à ses
+clients les plus raisonnables conseils.
+
+A quelque temps de là un libraire des environs de la Sorbonne me confia
+le soin de rédiger les «corrigés» du baccalauréat. J’arrivais le matin à
+huit heures, je m’installais dans son arrière-boutique. J’assistais, le
+ventre vide, au petit déjeuner de sa femme, tandis que lui s’en allait
+rôder dans les couloirs de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur,
+moyennant pourboire, les sujets des compositions. Rapidement, à coups de
+dictionnaire, je traduisais les versions et je développais en trois
+points la matière proposée pour la dissertation française. Puis il
+passait mon «corrigé» à l’autocopiste. Et les candidats, vers dix
+heures, en venaient, moyennant dix centimes, acheter un exemplaire. Le
+jour de la version grecque, quelques candidats murmuraient sur le pas de
+la porte. Il paraît que j’avais fait des contresens.
+
+Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne me paya pas.
+
+Je rédigeai des articles pour une revue de publicité. Je fus secrétaire
+de rédaction d’un journal d’alimentation. Je gagnais de quoi vivre deux
+jours, huit jours, quelquefois quinze... Et chaque fois, il fallait
+franchir les intervalles sans besogne et sans pain, où l’on ne sait pas
+s’il faut aller chercher du travail ou se coucher, pour faire durer un
+jour de plus les souliers qui se coupent ou qui bâillent.
+
+Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai des assassins, des
+victimes, des grues, des escrocs,--ce qui m’était égal--des acteurs et
+des hommes de lettres--ce qui me répugnait...
+
+
+
+
+Une année j’interviewai tant d’assassins que je pus aller passer un mois
+de vacances au bord de la mer.
+
+Ce fut après avoir piqué du haut d’un rocher que je sentis l’eau
+pénétrer dans mon oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla qu’un
+projectile avait été tiré, passait violemment dans l’oreille et
+s’arrêtait au beau milieu de ma tête. Je continuai à nager. La douleur
+se calma. Mais lorsque je sortis de l’eau, je crus qu’une moitié de ma
+tête était enflée. Le surlendemain, j’avais une otite. Je ne souffrais
+pas. Mais mon oreille bourdonnait et suppurait et j’avais de la fièvre.
+
+Comme toutes les chambres de l’auberge étaient prises, on m’avait trouvé
+chez un pêcheur une chambre blanchie à la chaux, qui donnait sur un
+jardinet de sable clair, un de ces jardinets de pêcheur qui semblent
+dessinés par des enfants dans le sable d’une plage. Il y a là quelques
+plantes pauvres, mal fleuries. Et partout des débris de coquillages et
+des morceaux de filet.
+
+Je me couchai dans la journée et ne me levai pas pour le dîner. Je
+dormis d’un sommeil très lourd. Mon corps pesait au matelas. Quand je me
+réveillai, il faisait nuit déjà. Je regrettai cette journée vide. Je
+n’avais pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni cette monotone plaine
+d’ajoncs et de bruyères, douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits
+chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent à d’autres villages.
+Je n’avais pas vu non plus Angéline, la servante de l’auberge, qui porte
+la coiffe aux ailes de libellule. J’aime le visage ferme et les yeux
+clairs d’Angéline. Son visage de jeune femme gothique semble d’une seule
+masse et des sensations trop agiles ne lui ont pas donné le dessin
+facile et calligraphié qu’on trouve aux visages des jolies femmes dans
+les villes. Le visage d’Angéline est sérieux et, même quand elle sourit,
+elle ne se livre pas tout entière dans un sourire. Je ne suis pas
+amoureux d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur qui sait
+plaisanter avec les bonnes d’auberge. Je suis même avec elle d’une
+réserve si excessive que je finis par croire que j’ai un sentiment
+profond à lui cacher.
+
+Je n’ai pas pris un de ces bains violents, où j’ai l’illusion de lutter
+avec la mer, comme avec un bel animal. Je n’ai pas flâné sur la terrasse
+de l’auberge, que la mer vient battre à marée haute et qui domine la
+crique du port, vaseux à marée basse. Je n’ai pas regardé les troupeaux
+de canards, que souvent un goéland accompagne, mais en tenant ses
+distances, comme un lord égaré dans une caravane Cook. Je n’ai pas vu
+sur la terrasse, à l’heure du dessert de tristes biscuits secs, la belle
+Grecque, qui dîne avec un monsieur chauve en chandail blanc, allumer une
+cigarette... sans me regarder.
+
+Je ne suis pas inquiet. Ma santé est solide. Si la maladie vient pour de
+bon, nous serons deux. Mais je suis trop malade pour rester à Loguivy.
+Il faut revenir à Paris. Et c’est cela qui m’attriste. C’est l’autre vie
+qui va recommencer, la vie que je connais, que j’endosse chaque matin
+comme un vieux vêtement.
+
+Ici je ne lis même pas un journal. A Paris, je lis les journaux, parce
+que je répugne à m’évader lâchement du souci des hommes. Et puis, les
+journaux me démontrent ma propre existence. Si je doute trop de
+moi-même, je me retrouve un peu moi-même dans la colère quotidienne que
+les journaux me donnent. Je ne puis pas encore apercevoir sans dégoût
+cette transformation mécanique des pensées basses en grandes pensées. Et
+puis, il y a les journaux littéraires où l’on se congratule. La
+complicité des marchands de lignes me fait toujours penser, je ne sais
+pourquoi, à la complicité des marchands de viande. Les hommes de
+lettres, qui guettent dans les salles de rédaction, le classicisme et le
+patriotisme, s’accueillent entre eux comme les traitants qui attendent
+les jeunes voyageuses dans les gares.
+
+Un char-à-bancs, conduit par une paysanne, me mène à la gare de Paimpol.
+La fièvre, la chaleur, les cahots, la poussière de la route sont une
+même sensation.
+
+Il me semble que de la terrasse de Loguivy j’ai été transporté
+directement à Paris, dans mon lit.
+
+ * * * * *
+
+J’avais tort de redouter des soucis de travail ou d’argent. Je suis dans
+mon lit, tout naturellement, je ne me demande pas si je «m’écoute». Je
+me suis couché, comme se couchent les animaux malades. Je suis à l’abri.
+Comme un soldat reconnu malade, je ne crains plus rien de la vie. Je
+renonce au travail quotidien, aussi simplement que j’y renonçais quand
+j’étais au bord de la mer. Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition
+très intéressante, inespérée même. En temps ordinaire, je n’aurais pas
+hésité une seconde. J’aurais répondu: J’accepte, j’accepte avec joie,
+j’accepte pour vous et pour moi... Enfin j’aurais trouvé une formule
+éclatante et brève. J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte, une
+feuille de papier à lettres, de vrai papier à lettres, ou bien j’aurais
+pris la feuille blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais pliée,
+puis rognée à ses bords libres. Une occasion inespérée (et pourtant il
+m’est tout à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs la lettre
+que m’adressait Lina Montalina, cette actrice qui, depuis dix ans,
+débute tous les deux ans sous un nom nouveau:
+
+ «Mon cher ami,
+
+ «Je ne sais si cette lettre vous arrivera en temps voulu. Et pourtant
+ j’aurais le plus grand désir de vous voir. Voici ce dont il s’agit: je
+ dois faire à la rentrée une conférence sur la Bucolique en Grèce et la
+ Bucolique en France. C’est moi-même qui ai choisi le sujet. Je lirai
+ des vers de Théocrite et d’autres poètes grecs (je n’ai pas sous la
+ main d’histoire de la littérature grecque), mais je crois que c’est
+ Bion et Moschus. Il faut absolument que la traduction soit de moi.
+ Vous connaissez l’interview que j’ai donnée à _Comœdia_, il y a une
+ dizaine de jours: «Mademoiselle Lina Montalina n’a pas seulement le
+ goût des sports et de la peinture moderne. C’est une érudite qui en
+ remontrerait à plus d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur
+ texte, tous les auteurs latins et grecs.» D’ailleurs, reportez-vous au
+ numéro (11 août dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me faire une
+ traduction en vers de cinq ou six pièces de poésie grecque...? Quelque
+ chose avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur... et le grand
+ Pan pour les effets de voix. Pour les poètes français, je m’arrangerai
+ toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes, et puis un ou deux de ces
+ jeunes gens qui travaillent pour les théâtres de verdure et que nous
+ voyons dans les salons, quand nous allons y dire des vers. Enfin, je
+ compte aussi sur vous pour ma conférence. On en donnera des extraits
+ dans le _Figaro_, le _Gil Blas_, etc... Vous voyez ce qu’il faut. Vous
+ seul pourrez me rendre ce service: vous êtes un vrai ami et vous êtes
+ parisien jusqu’au bout des ongles. Pour la péroraison, je vous
+ demanderai (oh! ce n’est pas un conseil, vous savez ce que vous avez à
+ faire) un parallèle entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait
+ montrer que les héroïnes de l’églogue (pour les termes églogue,
+ bucolique, Paul a chez lui l’_Encyclopédie universelle_) sont déjà,
+ par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes. N’oubliez pas quelques
+ mots sur la culture grecque et la culture française: le public sera
+ très chic. Je vais faire acheter des traductions par ma femme de
+ chambre... Voulez-vous que je vous les fasse porter?... Ou plutôt
+ venez donc dîner avec moi, ce soir, demain, quand vous pourrez.
+ J’attends un pneumatique, je vous attends.
+
+ «Mes mains dans les vôtres.
+
+ «LINA MONTALINA.
+
+ «P.-S.--Paul a des relations vraiment bien dans les journaux (gros
+ actionnaire). Nous causerons de cela.»
+
+Je ne réponds même pas à Lina Montalina. Je ne lui écris même pas que je
+suis malade. Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie qu’elle vienne.
+Je n’ai pas envie de parler d’affaires. Je suis décidément assez malade
+pour faire un choix dans mes relations. Je parcours quelques livres et
+je somnole.
+
+Vers six heures du soir, je souffre abominablement dans toute une moitié
+de la tête. La douleur est arrivée comme un cheval au galop. Elle s’est
+installée et tourne dans ma tête comme dans un manège. Je souffre
+tellement que je ne puis rester dans mon lit. Je mets des pantoufles et,
+en chemise, je vais de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la tête. Je
+marche ainsi une partie de la nuit. Parfois je m’étends sur mon lit et
+je presse ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais écraser le mal.
+Quand arrive le petit matin, je m’habille et je descends dans la rue.
+J’ai trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au cocher de fiacre en
+station, assoupi sur son siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop
+mal. Il me semble que c’est un événement. Cependant, les chiffonniers ne
+font aucune attention à moi. Je vais rôder devant la porte fermée de
+l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller l’interne de garde. C’est trop
+compliqué. Je rentre chez moi.
+
+La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma femme de ménage, madame Tangue,
+m’apporte du lait, m’exhorte à me nourrir et m’affirme que tout mon mal
+vient d’un courant d’air. Elle parle interminablement. Elle est
+impitoyable à me consoler. Sa nièce a eu la même maladie. Elle-même a eu
+des coliques _énéphrétiques_. J’ai beau essayer de ne pas l’entendre: il
+me semble que la vie humaine est remplie d’événements innombrables. Elle
+me dit aussi:
+
+--Je sais ce que c’est que les malades... Ce n’est pas moi qui
+fatiguerais un malade à lui raconter des histoires... Les malades... ça
+a besoin de calme.
+
+Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la tourne, la retourne, la
+répète, en déduit des conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends
+vaguement:
+
+--Le médecin avait dit de ne pas lui parler... La mère était une femme
+sans instruction. A minuit, la petite fille était morte...
+
+Je ne suis pas ému... je ne suis même pas agacé... Il me semble que tout
+ce qui se passe sur la terre n’a d’autre but que d’être raconté par ma
+femme de ménage. Quand elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas
+l’instant où elle finit de parler. Je m’endors.
+
+Je dors des heures. On frappe à ma porte. La clef est dehors. Je crie:
+«Entrez». C’est une jeune femme. Elle s’est trompée de porte. Elle
+croyait frapper à la porte de l’atelier (il y a un peintre dans la
+maison). Elle venait se proposer comme modèle. Elle a des petites dents
+de rongeur. Elle parle d’une voix enfantine et semble grignoter les
+mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que j’ai souffert toute la
+nuit d’une voix un peu dolente, mais que je veux stoïque. Si on faisait
+du thé... La théière est sur la table. Il y a aussi une boîte de
+biscuits anglais. Elle va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire.
+Elle allume la lampe à alcool. Elle trouve des tasses dans l’armoire. La
+voici déjà amie et garde-malade. Elle me dit qu’elle a eu la fièvre
+typhoïde, qu’elle a été à l’hôpital... Une lancée dans l’oreille me fait
+souvenir que c’est moi qui suis malade. Je fais une grimace contractée.
+Alors elle pose ses mains sur mon front. Je ferme les yeux. Elle me
+caresse le visage très doucement avec ses mains. Je lui dis:
+
+--C’est délicieux d’être malade...
+
+Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas su la retenir. Elle
+n’aurait pas été plus loin que la porte entre-bâillée. Elle serait
+repartie en s’excusant. Et elle est là maintenant, comme une amie
+apprivoisée et toute neuve.
+
+Elle parle, comme un écureuil tourne dans sa cage. Elle me dit qu’elle
+pose depuis deux ans, qu’elle a de jolis seins et de jolies jambes.
+
+--C’est dommage que j’aie une sale gueule, ajoute-t-elle.
+
+Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin, est tantôt remué de
+sourires, tantôt tendu d’une excessive et charmante gravité.
+
+--Vous n’avez pas d’amie? me demande-t-elle.
+
+Je réponds très vite au hasard, mais comme on confesse un malheur
+immérité:
+
+--Non.
+
+--Et qui vous apporte à manger?
+
+Sur un ton de hautaine résignation, je réponds:
+
+--Ma femme de ménage.
+
+Je commence à aimer ma maladie. Je lui dois cette pitié imprévue et
+légère. Je dormais. Elle est venue. C’est aussi joli qu’un conte de
+fées.
+
+Ses mains glissent entre les tasses, dans le sucrier, autour de la
+théière, avec cette souplesse adroite d’un chat qui se promène sur une
+table servie. Tous ses mouvements sont pour le malade inconnu; toutes
+ses pensées, pour le consoler.
+
+Très simplement, charitable et chaste, elle me dit:
+
+--Vous devez vous ennuyer... Voulez-vous que je me déshabille... Cela
+vous distraira... Voulez-vous?...
+
+Elle a déjà les mains derrière son corsage. Elle est au milieu de la
+chambre, prête, sa jupe tombée, à la franchir et à dresser son corps
+complaisamment à mes regards.
+
+Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni assez peintre pour accepter
+avec la pureté, qui seule ferait mon consentement digne de son offre. Et
+si madame Tangue entrait! Que penserait-elle? Elle dirait: «Ce n’est pas
+étonnant qu’il soit malade.» Et si le docteur Lormont, auquel j’ai
+écrit, frappait à la porte! Comment lui expliquer? Ou bien ne rien dire
+et lui laisser croire qu’il y a toujours chez moi, pour le plaisir des
+yeux, une femme nue...
+
+Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait promettre de venir dîner avec
+moi, quand je serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le lendemain.
+Elle écrit son nom et son adresse sur une feuille de papier, qui traîne
+sur ma table et qu’elle glisse dans le tiroir après me l’avoir montrée:
+
+ GERMAINE DOLABEL
+ 19, rue Linné.
+
+Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est beaucoup plus violent, mais
+aussi bête qu’une rage de dents. Pendant mon accalmie, je pense à
+Germaine Dolabel. Nous irons dîner ensemble. La boutique du marchand de
+vins est chaude comme une étable. Germaine lit la carte. Nous demandons
+pour notre dessert deux pots de crème vanille. Nous boirons deux cafés
+filtre. Et nous irons à la Gaîté-Montparnasse.
+
+Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai consulté un spécialiste qui
+m’a indiqué un traitement et m’a invité à revenir au bout de huit jours.
+Mais je comprends qu’il ne s’agit plus de m’introduire patiemment de
+l’eau oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un thermomètre. J’ai
+39° de fièvre. J’ai lu les complications possibles dans un manuel
+d’otologie: mastoïdite, abcès méningé, abcès cérébral.
+
+Avant de mourir, cependant, je veux revoir la rue de la Gaîté. Je
+comprends mieux que jamais que c’est une des plus belles rues du monde,
+et je crois bien que c’est la plus belle de Paris.
+
+Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue du Maine. Le boulevard
+Edgar-Quinet possède un cimetière et une gare. L’avenue du Maine est
+large et n’est que la route des Gobelins à Montparnasse. La rue de la
+Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou la rue d’Odessa. Et pourtant
+la rue d’Odessa et la rue Delambre sont des rues semblables à mille
+autres rues. On y passe entre des maisons; on y longe des boutiques et
+on y rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles, sinon le dernier
+tronçon des routes qui mènent de tous les points du monde à la rue de la
+Gaîté?
+
+Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on n’est plus dans une rue, on est
+dans un pays. Les maisons y sont de hauteur inégale. Les unes ont cinq
+étages, mais les autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont pas comme
+les boutiques d’ailleurs. Elles vivent dans un échange perpétuel avec la
+rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire va du trottoir au mur
+du fond, laissant juste assez d’espace pour que la marchande puisse
+s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les pauvres collent leur nez. Et
+d’ailleurs, rue de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de pauvres.
+Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse, dans l’impasse du théâtre,
+devant les bars, des groupes de causeurs se serrent ou se dispersent.
+Mais cette rue n’est pas faite pour la marche molle des mendiants qui
+ont renoncé ou pour le pas pesant des ouvriers trop las. Ils l’évitent.
+Elle n’est que pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont à leur
+travail ou à leur plaisir, et pour ceux qui en reviennent sans fatigue
+et sans dégoût.
+
+Il n’y a pas ici de ces boutiques où les petits commerçants semblent
+vendre de l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles ou de
+linge, ont un aspect d’abondance. Partout on dirait la vitrine d’un
+charcutier.
+
+Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires, s’assemble la race
+du pays, qui n’est ni tragique comme à Belleville, ni impatiente comme à
+Clichy. Elle est composée uniquement de jeunes gens et de jeunes filles.
+La rue de la Gaîté a toujours l’aspect d’un soir de fête, en un village
+de Paris, entre deux danses.
+
+C’est un pays qui a son art. La rue de Vanves commence un autre pays.
+Le bal de la Fauvette et les cinémas de la rue de Vanves sont pour un
+autre public. Mais dans cette courte rue sont rassemblés la
+Gaîté-Montparnasse, Bobino, le casino Montparnasse, le théâtre
+Montparnasse, sans compter les deux cinémas. Et pendant les
+entr’actes, le soir, les spectateurs fusent des salles dans la rue, et
+quand on est au spectacle, à peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté
+la rue.
+
+Et partout se répand, odeur de fête villageoise, l’odeur des crêpes.
+
+La rue de la Gaîté est une patrie. La rue et non pas seulement ses
+maisons. Car il n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être. Ceux qui
+s’expatrient en ont la nostalgie. Une jeune femme qui assistait à tous
+les vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les mardis du Français)
+émigra à Belleville. Elle revint bien vite au pays. Les hommes de
+Belleville sont durs.
+
+J’ai la fièvre... Elle me pousse par saccades... ou je marche comme
+endormi. La rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine, aperçue
+dans un rêve. Et cependant j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur
+dans ma tête. C’est peut-être la dernière fois...
+
+ * * * * *
+
+Madame Tangue me propose un médecin qui est aussi celui de la concierge,
+un médecin qui guérit. J’ai horreur du médecin de quartier. J’ai connu
+des médecins de campagne ou de petite ville, des professeurs et des
+médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs. Mais le médecin de quartier
+est à Paris le plus odieux des petits commerçants. Il croit qu’il y a
+des maladies et des médicaments, comme il y a des assassins et des
+policiers. Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il prescrit des
+vins composés pour donner des forces. Il a les mains sales. Il joue aux
+courses. Il a fait ses quatre ans de médecine comme on fait son service
+militaire. Depuis le jour où il fut reçu à son bachot, il n’a plus
+travaillé «de tête».
+
+Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais exercé. Nous nous connaissons
+depuis l’enfance. Si j’ai la grippe et si je demande un conseil à
+Saunière, il me répond: «Il faut consulter un médecin.» Mais depuis que
+je suis revenu de Loguivy, il vient me voir deux fois par jour et il
+m’observe. Il a horreur des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai vu
+palper, les doigts attentifs, le regard lointain; jamais je ne l’ai
+entendu dire d’une voix autoritaire et nasillarde: «Est-ce que je vous
+fais mal?... Et là...? Là, ça ne fait pas mal...? Très bien...»
+
+Cependant il pose légèrement son index sur ma tempe. Nous attendons
+l’arrivée de Lormont. C’est un grand spécialiste. Un hasard nous a mis
+en relation voilà plusieurs années. C’est par les grands problèmes que
+nous nous sommes abordés. J’étais très jeune. Je voulais soulever le
+monde. Je lui ai fait part de ce projet.
+
+Il est venu très simplement en brave homme.
+
+C’est une collection de la fosse temporale. Il ne sait pas si l’abcès
+est profond ou superficiel, mais il faut l’opérer et sans tarder. Il
+insiste: sans tarder...
+
+Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je pense aux vieux malades
+coiffés d’un bonnet de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui se
+chauffent au soleil, fument leur pipe et remuent du bout d’un bâton le
+gravier d’une allée, et aux malades dont la tête est enveloppée d’un
+pansement et qui aplatissent leur nez aux vitres. Et cette odeur de
+fièvre dans la salle, cette odeur de graines sèches, cette odeur de
+chanvre. Les charpentiers tombés d’un échafaudage attendent le dimanche
+les parents qui leur apportent des oranges. Les mains pâles des voisins
+sont posées sur le drap et, le buste soulevé, ils regardent droit devant
+eux, avec égarement.
+
+Saunière et Lormont voudraient bien passer dans la pièce à côté, comme
+pour une vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce à côté. Par une
+politesse que la maladie m’inspire, je m’assoupis. Je les entends.
+Lormont dit:
+
+--A l’hôpital... jamais. Sur qui tombera-t-il? Les vacances ne sont pas
+terminées... Un chef de clinique, un interne, un externe, un bénévole...
+
+--Ou un étudiant en droit..., ajoute Saunière.
+
+La fièvre immobilise et alourdit mes membres, comme s’ils étaient dans
+une gouttière. Je suis en danger de mort. Je me dis bêtement: je suis
+aux portes de la mort. Je me répète ces mots: aux portes de la mort. Je
+les accueille, comme un voyageur note un aspect recommandé par le guide,
+avec une émotion sans profondeur, grosse comme une revue du 14 Juillet
+ou comme une image de première communion. La mort n’existe pas en moi.
+Elle prendra les responsabilités qui lui conviennent. La vie me réclame
+une adhésion minutieuse, délicate, appliquée, dont je ne suis plus
+capable. Mais je fais la comparaison: c’est la vie qui est émouvante.
+Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon sang dans les canaux de
+mes artères. Je ne suis plus qu’un spectateur. Quel repos!
+
+Saunière sort avec Lormont. Je fais mon testament. Je lègue mes livres
+et quelques pots rustiques à mes amis, et je charge Saunière de brûler
+mes papiers, tous mes papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses regards
+tombe sur une ligne d’écriture... Je le sais...
+
+Saunière revient au bout d’une heure:
+
+--J’ai téléphoné à Gillot... grouille-toi... j’ai un taxi en bas... On
+t’attend à la maison de santé.
+
+Gillot opère les princes russes et les milliardaires américains. C’est
+un chirurgien qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote sur sa vie
+d’étudiant, une anecdote sur la fière réponse qu’il fit un jour à un
+prince régnant, une anecdote sur son sang-froid d’opérateur, une
+anecdote sur sa générosité, une anecdote sur son adresse sportive, une
+anecdote sur sa sensibilité qui se raconte toujours après l’anecdote sur
+son sang-froid.
+
+--Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en grognant à Saunière.
+
+Il me répond:
+
+--Grouille-toi.
+
+Je me lève, je m’habille.
+
+Madame Tangue arrive et nous accompagne jusqu’au taxi en criant dans les
+escaliers, sur trois notes:
+
+--Du courage, monsieur... du courage!
+
+
+
+
+J’ai des souvenirs étranges d’une maison de santé, où j’ai visité
+souvent une amie de Lina Montalina, petite actrice sans engagement et
+qui avait une âme charmante, naïve et morte de couturière à la journée.
+Ce n’était pas une clinique soumise à la discipline d’un chirurgien,
+mais une luxueuse maison meublée, à laquelle était annexée une salle
+d’opération.
+
+Les chambres donnaient sur un jardin minuscule, que remplissait
+entièrement une assez vaste pelouse, ornée de trois massifs ovales
+plantés de bégonias. Un acacia et deux platanes suffisaient à dissimuler
+le mur de clôture et donnaient au jardin dans la ville un aspect de parc
+illimité.
+
+Je connus le directeur, médecin-marchand de soupe, un petit homme à face
+de bistro et au ventre invraisemblable. Il portait le bout de ses doigts
+boudinés à ses paupières, comme s’il eût voulu les empêcher de tomber
+sur son ventre. Il disait sans cesse aux malades et aux familles:
+
+--Nous ferons l’impossible pour vous être agréable...
+
+Et il passait dans les couloirs, dans la cour et dans le jardin, agitant
+ses deux minuscules jambes, comme si une mécanique leur eût imposé des
+saccades, et balançant de droite à gauche et de gauche à droite, comme
+sous l’effet d’une autre mécanique tout à fait indépendante, son buste
+gonflé, dont les mains seules semblaient se détacher.
+
+Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante, dont le fils venait de
+mourir. Il attendit un espace entre deux sanglots, et sur un ton presque
+menaçant, il lui dit:
+
+--Voyons, madame, voyons... Il faut vous calmer... nous avons fait notre
+possible pour vous être agréable...
+
+Un appartement voisin de la chambre de la petite actrice était occupé
+par un Russe, un prince russe bien entendu, qu’on soignait là, depuis
+deux mois, d’une inguérissable fistule. On ne savait rien de son passé
+sinon qu’il avait, en une nuit, perdu un million à Deauville. Son
+médecin l’autorisait à se lever une bonne partie de la journée. Mais on
+ne le voyait jamais. Son valet de chambre était installé à demeure
+derrière un paravent, dans le couloir, tout près de sa chambre. Mais la
+nuit, le Russe se promenait une heure, quelquefois deux, dans le
+couloir. Il était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait le couloir
+d’un air affairé, lisant à chaque fois qu’il passait devant une porte le
+nom de fleur ou le nom de sainte qui désignait la chambre. Souvent il
+marmottait. Une nuit, dans le couloir qu’éclairait à peine une ampoule
+électrique, dans le silence, je l’ai entendu. Il répétait d’une voix
+gutturale, liant les syllabes comme un écolier qui apprend sa leçon,
+comme s’il eût dit sa prière:
+
+--Les Hortensias, sainte Marguerite, les Glycines, sainte Gudule, sainte
+Clotilde, les Capucines...
+
+Et quand il avait fini, il recommençait en sens inverse:
+
+--Les Capucines, sainte Clotilde...
+
+Il avait fait enlever tous les meubles des trois chambres qui
+composaient son appartement, et les avait fait remplacer par des meubles
+choisis par lui-même dans une maison anglaise. Il avait acheté également
+de l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec respect d’un
+instrument en or ciselé qui servait à couper les œufs à la coque.
+C’était un très ingénieux appareil qui s’emboîtait au coquetier et qui
+supportait une sorte de coupole mobile, armée intérieurement d’une scie
+circulaire.
+
+Aucune des infirmières de la maison ne voulut rester à soigner le Russe.
+A peine avaient-elles pris leur service auprès de lui, qu’elles
+sortaient de la chambre, allaient trouver le directeur et menaçaient de
+quitter la maison, si on ne leur donnait pas un autre malade.
+
+Le Russe, couché dans son lit, ne retournait même pas la tête quand
+elles entraient. Il leur disait d’une voix sans inflexion, comme on
+demande un menu service:
+
+--Déshabillez-vous... je veux que vous soyez nue sous votre blouse.
+
+La première infirmière qui eut à le soigner crut ne pas avoir compris,
+et resta dans la chambre, à préparer le pansement. Le Russe ne l’avait
+même pas regardée. Mais quand elle s’approcha de lui pour le panser, il
+lui dit sur un ton très naturel:
+
+--Je veux voir vos seins, quand vous me pansez... Rabattez votre blouse.
+
+Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas. Comme elle défaisait le
+pansement de la veille, le Russe lui dit:
+
+--Pas tout de suite... Pas si vite... Avant...
+
+Elle rabattit les couvertures, sortit et alla chez le directeur. Chaque
+matin le directeur changeait l’infirmière. Il était furieux:
+
+--Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut leur faire?... Je n’en
+trouverai pas une qui soit gentille avec lui... Un malade de deux cents
+francs par jour!
+
+La première semaine écoulée, ce fut le Russe qui manda le directeur:
+
+--Si vous ne me donnez pas, lui dit-il, des infirmières plus...
+
+Il chercha le mot.
+
+--Plus... convenables... j’irai me faire soigner ailleurs.
+
+Le directeur était affolé:
+
+--Patientez... patientez... je ferai mon possible pour vous être
+agréable.
+
+Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne le revit pas de la journée.
+
+Le lendemain, le Russe avait deux infirmières, dont il se déclara
+satisfait.
+
+ * * * * *
+
+Un jour le valet de chambre lui amena un colley, pur de race, somptueux
+et bondissant.
+
+Le Russe ordonna qu’on le laissât seul avec la bête. Il prit une
+cravache dans une de ses malles. On entendit des aboiements d’abord,
+puis des hurlements de douleur et de rage mêlés. Le chien et le Russe
+hurlaient tous les deux. Mais quand on ouvrit la porte, le Russe,
+l’écume à la bouche et la sueur au visage, gémissait, tandis que le
+chien saignant grognait.
+
+Le Russe montrait une morsure qu’il avait à la main:
+
+--Il m’a mordu... Il m’a mordu...
+
+Il fit emporter le chien, qu’on ne revit plus.
+
+La mère du Russe vint le voir, on ne sait d’où. C’était une princesse
+russe. Elle ne se levait jamais. Et quand elle voyageait, elle se
+servait d’un lit démontable, que ses domestiques installaient dans un
+wagon loué. Elle était accompagnée d’un médecin allemand, à lunettes
+d’or, qui n’avait d’autre fonction que de la piquer à la morphine, quand
+elle lui en donnait l’ordre.
+
+Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère exact. Elle fit transporter
+son lit, d’une ville au milieu des steppes, dans un appartement de la
+maison de santé. Elle y resta huit jours couchée, sans demander à le
+voir. Puis elle se fit annoncer chez lui.
+
+Des enfants en visite jouaient dans le jardin. La princesse ordonna
+qu’on approchât son lit de la fenêtre; puis elle envoya chercher dans
+trois magasins des jouets. «Pour mille francs de jouets», disait-elle
+d’une voix dolente. Et de son lit elle les jeta dans le jardin, sans
+regarder.
+
+--Ces chers petits enfants... disait-elle.
+
+On opérait d’une hernie un général exotique, qui avait un domestique
+nègre. Le nègre sautillait dans les couloirs, pinçant les infirmières
+qui le giflaient à tour de bras. Il riait:
+
+--Général bien... tout bien...
+
+Il pleurait:
+
+--Général mal... tout mal.
+
+Et quand il partit, accompagnant le général guéri, il riait et pleurait
+tout à la fois:
+
+--Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas vouloir quitter jolie
+maison... Moi tout noir... infirmières tout blanc...
+
+
+
+
+Je n’ai pas une très bonne impression de la façade de la maison de
+santé. C’est un grand corps de bâtiment en briques jaunes, flanqué de
+deux ailes avançantes et séparé de la rue par un petit mur et une grille
+en fer. On dirait une faculté ou un musée de province. Je monte le
+perron sans enthousiasme. Mais Saunière n’a pas ouvert la porte que je
+suis conquis. Je me sens mal à mon aise dans la chambre la mieux
+chauffée, si elle reçoit la lumière du nord, sans tendresse et sans
+intelligence, qui montre les objets comme cristallisés à travers un bloc
+de glace et tristes comme dans une vitrine de musée. Ici, les carrelages
+et les murs blancs des couloirs, éclairés par de larges baies, sont
+joyeux comme une lessive qui sèche dans un pré au soleil.
+
+La surveillante et l’infirmière sont dans les couloirs du troisième
+étage et me conduisent à ma chambre. Je les regarde avec attention et
+plaisir, comme je regarde toutes les femmes, quelles qu’elles soient, où
+que je les rencontre, dans une rue, dans un salon, dans une gare, dans
+une maison publique. Ce n’est pas une manie de suiveur ou de plaisantin,
+et j’ai passé l’âge où l’on rêve les amours de crétin que racontent M.
+d’Annunzio et quelques autres romanciers, dramaturges ou poètes. Mais je
+n’ai jamais lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence de toute
+femme, à supposer ma vie jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un
+spasme de l’esprit. Je possède des femmes ce que leur apparence me fait
+connaître d’elles. Cela est fulgurant comme la vision d’un éclair. Je ne
+peux pas fermer les yeux. En chemin de fer, une femme emportée dans
+l’express qui croise mon train, une femme aperçue dans l’ombre d’un
+wagon, m’entraîne à travers le monde. A l’angle d’une fenêtre, d’autres
+m’ont fixé aux soirs réguliers d’un village. Une blanchisseuse, dans la
+buée d’une boutique, une blanchisseuse balançant son torse qui pèse sur
+l’avant-bras appuyé au fer, me donne l’espérance d’une étreinte chaude
+et tendre après les besognes de la journée et la fatigue d’avoir marché
+dans la rue.
+
+Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder la surveillante et
+l’infirmière. Je suis en danger de mort, c’est entendu... Je ne suis pas
+mort. Je n’ai que faire des problèmes de la mort, je m’attache de toute
+ma conscience à ceux de la vie.
+
+Avec une douceur indifférente, elles m’ont conduit dans ma chambre.
+J’éprouve près d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne s’enfuiront
+pas. Elles seront près de moi tous les jours qui suivront. Cette
+certitude m’apaise. Pour l’instant, je ne distingue nettement que leur
+costume: blouse blanche, tablier blanc à bavette, chaussures blanches.
+Sur la tête, une simple toile carrée, fixée aux cheveux, pend sur la
+nuque, seyante comme une coiffe.
+
+Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je ne sais pas regarder sans émotion
+le bras d’une femme, cette précision serrée du poignet, cet
+accroissement de la forme jusqu’à cette magnifique plénitude des courbes
+musculaires aux approches du coude. Et c’est avec une joie véritable de
+création, une joie de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre
+combinant dans l’espace, qu’on imagine ensuite les courbes opposées du
+bras et de l’épaule.
+
+Saunière est assis près du lit, près de mon lit.
+
+Il me quitte au moment où l’infirmière entre dans la chambre.
+
+Je ne suis encore qu’un malade qu’on a changé de lit. Rien dans la
+chambre n’a pris pour moi sa place familière. Je constate et j’énumère.
+Mais les objets ne sont pas encore de ma parenté. La chambre est à
+l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux larges fenêtres, l’une en face
+du lit, l’autre à gauche. Tout est blanc du carrelage au plafond, sauf
+l’armoire, la table de toilette, le fauteuil et la chaise qui sont en
+bois clair et d’un style hollandais. J’ai seulement la tranquillité d’un
+voyageur installé dans son compartiment.
+
+L’infirmière vient tapoter mes oreillers et les dispose avec adresse.
+Ses mains ont cette molle transparence de pétales des mains souvent
+baignées.
+
+J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance. Je pense à l’hôpital
+avec sa figure de malade anémique enveloppée d’un foulard. Les
+infirmières passent vite dans les salles. Et le pouce de l’infirmier est
+trop large, couvert d’une énorme envie et noir dans la rainure.
+
+ * * * * *
+
+Le matin, avant que Gillot n’entre dans ma chambre, j’entends les bruits
+de la visite, les portes qui s’ouvrent et se ferment dans le couloir.
+Des pas claquent, comme des coups de fouet, sur les carrelages, et
+d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot, son aide et les
+infirmières.
+
+Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader qui illustrait ma première
+histoire de France. Son visage est plein et net. Il palpe ma tempe. Il y
+a dans ses mouvements beaucoup de douceur et de décision. Je me _livre_.
+Je ne trouve pas d’autre mot pour exprimer le sentiment qui m’oblige à
+l’immobilité et qui m’interdit de crisper le visage, d’exprimer de la
+crainte ou de la douleur. Je fais de ma tête un objet que je lui confie,
+pour qu’il puisse à son aise l’examiner. J’ai lu dans mon enfance
+l’histoire d’un lion, qui s’était enfoncé dans la patte une épine qu’un
+petit garçon lui retira. Le lion se coucha et tendit sa patte à
+l’enfant, et chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte ensanglantée, il
+revenait trouver l’enfant. Je pense à ce lion qui s’abandonne.
+
+ * * * * *
+
+Avant l’opération, il faut me raser les cheveux près de la tempe. La
+surveillante entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière, qui pousse
+le chariot à pansements. Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant
+sur la peau, gratte, comme si de petits silex inégaux et raboteux
+adhéraient à la lame. Je me dresse, appuyant mes bras au bord du lit,
+pour me voir dans la glace rectangulaire enclavée dans un des panneaux
+de l’armoire. Le côté droit de ma tête est enflé et s’arrondit comme un
+œuf. Ma tempe est bleue comme un menton de cabot. Les cheveux supprimés,
+ma joue s’est allongée; cette inégale calvitie n’est pas répugnante
+comme une plaque de pelade; elle est burlesque. La plantation de mes
+cheveux est devenue arbitraire, comme sur une perruque de clown. Je
+m’étonne que mes cheveux, sur la gauche, ne se rassemblent pas en un
+toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.
+
+Je monterai gaîment sur la table d’opération. Je veux être docile comme
+l’enfant qui sort des rangs du public et qui vient aider le
+prestidigitateur. J’ai assisté autrefois à une opération, en spectateur.
+J’ai su me garder de l’émotion facile, de la peur animale, pour
+atteindre à un juste sentiment d’admiration pour les mouvements précis
+et coordonnés de l’opérateur. Comme il serait lâche et bas d’être pris
+d’épouvante pour cette raison que, maintenant, c’est moi le sujet.
+
+Je veux être sous les doigts du chirurgien une matière docile. Il a un
+si joli métier d’artisan. Une salle de chirurgie où l’on opère est gaie
+comme un petit atelier de menuiserie. La nette incision du bistouri
+marque la prévoyance autant que la ligne de crayon que l’ouvrier trace
+sur une planche. Et le sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne sont
+que les copeaux nécessaires, pour que le travail soit accompli. Et les
+instruments si jolis, de métal clair, dont les angles et les courbes et
+le galbe sont si exactement déterminés par l’usage. J’aime les
+instruments de chirurgie comme j’aime les poteries que tournèrent les
+vieux potiers de village. Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté!
+J’aime mieux me faire opérer que d’aller chez le coiffeur aux doigts
+puants de cosmétique.
+
+Le bon chirurgien a, quand il opère, un visage d’enfant sage qui
+s’applique. Et, quand il se sent en veine, un imperceptible sourire
+détend son visage, semblable au sourire de l’acrobate lancé, quand il
+est dans l’espace.
+
+Je ne veux pas avoir en moi la sale âme des malades... Je hais leur
+tremblement stupide, leur envie de fuir, le bond soudain de leur corps
+quand on les palpe ou qu’on les panse. Ils sont plus bêtes que les
+chiens qui se laissent soigner, qui domptent leur peur, qui prennent
+confiance. Ils n’ont pas de dégoût, si un coiffeur les touche de ses
+mains poisseuses et malodorantes, et ils sont épouvantés quand le
+chirurgien approche avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur qu’on leur
+déchire la peau. Est-elle donc si précieuse leur peau? Quand ils voient
+passer le chariot du malade qu’on conduit à la salle d’opération, ils
+sont pris d’une grande pitié, ils ont une crise de tendresse humaine,
+ils gémissent comme une vieille fille qui a perdu son canari. Mais ils
+laissent partout--loin d’eux et près d’eux,--tous les meurtres
+s’accomplir. A la pensée qu’un chirurgien va ouvrir un abcès, ils
+pleurent, ils s’agenouillent devant la souffrance humaine. Mais ni la
+guerre, ni la misère ne les inquiètent. Dieu a voulu les batailles,
+comme il a voulu les pauvres.
+
+Au fond, ils n’ont pas tellement peur du bistouri ou pitié de l’opéré.
+Mais ils détestent, dans l’intervention du chirurgien, l’acte humain qui
+n’a pas la mort pour but. Et ils le détestent d’autant plus, que le
+chirurgien travaille tout à côté de la mort.
+
+ * * * * *
+
+Je descends dans la salle d’opération. Large baie, laissant apercevoir,
+comme suspendues en l’air, des masses vertes de feuillages où le soleil
+s’émiette, blancheur des murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses de
+la table articulée et des escabeaux.
+
+--N’ayez pas peur, me dit Gillot.
+
+Pourquoi donc aurais-je peur?
+
+Je serais inquiet, si on m’opérait à la guerre, sur du foin. Mais ici,
+toutes les chances sont pour moi.
+
+J’ai vu une fois chez des amis, en consultation, un vieux chirurgien
+voûté qui ressemblait à un maître d’école, un vieux chirurgien triste.
+Je ne voudrais pas être opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur ici?
+Gillot a cette vertu, la seule peut-être dont je ne doute pas: la gaîté.
+Elle est inconnue de tous les joyeux drilles. C’est une solidité du
+regard, un pouvoir de s’égaler à la vie, une sécurité semblable à celle
+du nageur qui sait, avant de se jeter à l’eau, que l’eau le portera...
+
+Entre les aides de Gillot, je devine facilement «l’endormeur». Il n’a
+pas l’air chirurgical. Il y a une solidarité entre l’opéré et ceux qui
+l’opèrent. Le chloroformisateur, près du chirurgien, a l’air d’un
+riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.
+
+Je m’étends sur la table.
+
+--Respirez largement.
+
+Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle est la même que celle du
+chloroforme, l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement.
+L’aide soulève le linge qu’il a posé sur mes yeux. Je vois son visage et
+son buste à côté de moi. Mais je le vois _en hallucination_. Ce n’est
+plus un homme que je puis connaître et juger. C’est une forme que je ne
+compare à aucune autre. Il est là, à côté de moi, comme s’il y avait
+été, comme s’il y devait être toujours. Et il remplit sa part d’espace
+comme une image impondérable, et j’ai le sentiment que, si je pouvais le
+toucher, ma main ne rencontrerait aucune résistance.
+
+Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs méphitiques, les vapeurs
+lourdes, plus lourdes que moi-même et qui mettent sur ma poitrine un
+poids de plomb, et qui m’enveloppent d’un cercueil souple et qui
+m’épouse et sur lequel on marche. Qui donc, comme on foule le sol mou
+d’un gazon jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui donc se penche
+sur moi comme pour tarir une source?
+
+Il y avait en moi une source jaillissante que je ne connaissais pas, la
+source de la vie. Un homme, avec ses deux mains, presse à son issue et
+l’enferme.
+
+--Laissez-moi...
+
+Ah! m’en aller... loin, comme un chien se sauve...
+
+Je veux me soulever. Je sens la force des mains qui me fixent à la
+table.
+
+Je voudrais dire: «On s’est trompé de flacon. Ce qu’on me met sur la
+face, c’est la mort...»
+
+ * * * * *
+
+Le réveil est d’un bon sommeil sans rêves. Une infirmière me soutient de
+son bras passé autour de mon cou. L’aide de Gillot exécute autour de mon
+front un mouvement circulaire dont je ne comprends pas l’utilité. Je lui
+demande:
+
+--Est-ce que vous allez encore me faire mal?
+
+--C’est fini...
+
+J’ai posé cette question, sans but, comme un petit enfant veut se
+concilier la sympathie d’une grande personne.
+
+Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot où je suis étendu, dans
+une salle voisine. Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on m’a donné
+un coup de sabre à travers la tempe. L’infirmière s’est assise près de
+la fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance me paraît
+immense. Le soleil agite sur sa blouse des remous de velours liquide, et
+son visage et ses bras dans la lumière ont le contour mobile d’une
+flamme. Les cheveux et les sourcils noirs luisent comme des feuilles
+humides. L’ample poitrine, le buste dressé comme une tige me semblent
+alors l’image même de la nature vivante, avec ses sèves circulantes et
+ses jaillissements. Cette femme qui est là et qui me garde est, après
+mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle que la mer aperçue, pour la
+première fois, derrière les dunes, après une nuit en wagon.
+
+Elle me regarde avec tranquillité. Toute sa force s’oppose à
+l’incertitude de mes membres amollis. Jamais elle ne saura la muette et
+l’organique supplication qui du fond de moi-même allait vers elle. Elle
+me parle avec calme. De toute sa santé elle se défend contre moi, contre
+toutes les doléances de tous les malades.
+
+Réveil admirable. Naissance hésitante et lente. Non, ce n’est pas un
+réveil, c’est beau comme une résurrection. J’avais été mort. Et me voici
+non pas comme un enfant qui naît, mais comme un homme neuf. Et c’est
+cette image de fécondité qui m’éveille à la vie... Ces pensées ne se
+forment pas comme des pensées. Il me semble que je les respire et
+qu’elles viennent de l’infirmière paisible, comme une odeur vient d’une
+plante.
+
+L’infirmière pousse mon lit à roulettes. Elle le conduit jusqu’à
+l’ascenseur. Mes belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion que le
+wagonnet file à folle allure par des dédales de couloirs et qu’il ne
+s’arrêtera plus jamais. L’infirmière sans doute le pousse en galopant.
+Les murs blancs fuient, comme une eau courante. Je ne suis plus qu’un
+point mou jeté dans les couloirs. Les petites roues, au grincement aigu,
+emportent sur le carrelage lisse quelque chose qui n’est plus mon corps,
+mais qui est moi-même.
+
+Le wagonnet entre dans une chambre. Saunière, près du lit, me sourit.
+
+ * * * * *
+
+Le chariot est parallèle au lit. Il est au même niveau; il est tout à
+côté. J’ai un sentiment agréable d’arrivée dans un port, après un voyage
+vertigineux et chimérique, où le bateau tangua jusqu’à être proue en
+bas, poupe en haut, dressé comme un mât et parfois fila, sans toucher
+l’eau, comme une flèche dans l’espace.
+
+Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter le chariot pour entrer
+dans le lit. L’infirmière, me prenant par les épaules, m’y oblige. Je
+lui obéis, comme un petit enfant imite, de toute sa bonne volonté, sans
+comprendre. Me voici sur le lit, et confondant l’alèze avec une
+couverture, c’est sous l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière
+saisit mes jambes et les allonge par-dessus l’alèze. Elle sourit et
+Saunière sourit, comme on sourit des mouvements maladroits d’un tout
+petit enfant ou d’un jeune animal.
+
+
+
+
+Maintenant cette chambre est la mienne. Je ne saurais dire exactement
+pourquoi. Mes sentiments et mes pensées sont ralentis. Je n’ai plus
+comme la veille la force d’apercevoir le détail des objets. Je suis
+simplement dans la blancheur du lit et dans la blancheur de la chambre.
+Et pourtant je ne suis plus seulement un malade qu’on a transporté. Je
+suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce qu’une nouvelle infirmière
+est venue? A ses gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation
+presque curieuse de ses yeux, à une douceur très naturelle, mais qu’elle
+ne dissimule pas, à la façon dont elle met de l’ordre dans la chambre,
+je comprends immédiatement qu’elle restera. Elle ne passe pas comme dans
+une ambulance. Elle est déjà ma compagne.
+
+C’est une journée d’assoupissement, très douce et lente, comme sans
+minutes, une journée d’un seul tenant, dont le seul événement pour moi
+est une tasse de lait que m’apporte à quatre heures l’infirmière. Elle
+me soutient de son bras passé autour de mon cou et, tenant elle-même la
+tasse, elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une fois encore j’ai
+le sentiment d’être un petit enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie
+à être des enfants. Je m’abandonne à ce bras qui me protège, à ce bras
+où je me blottis.
+
+Je vécus deux jours dans une torpeur agréable et sans souffrance aucune.
+Mais avant de donner le thermomètre à l’infirmière, je le regardais, et
+ma température le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques amis
+vinrent me voir. L’infirmière restait assise près de moi. Tout le monde
+entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, et si l’on me disait
+quelques mots, c’était sur un ton de douceur réticente. On m’avait
+recommandé de ne pas parler.
+
+Je n’avais nullement le sentiment que j’étais en danger. Mais je le
+savais. Et j’appris, quand je quittai la maison de santé, que Gillot
+avait téléphoné plusieurs fois chacun de ces deux jours pour qu’on le
+renseignât sur ma température et sur mon état.
+
+Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais pas. Avec beaucoup de
+calme, car c’était une méditation. J’avais assez de notions anatomiques
+et physiologiques pour comprendre que, l’opération accomplie, je pouvais
+mourir d’infection ou d’un abcès plus profond, inopéré. Je savais aussi
+qu’on pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les symptômes d’un
+abcès profond, me transporter à nouveau sur la table d’opération. Je
+savais donc la mort possible, je savais que d’une heure à l’autre je
+pouvais entrer en agonie. Mais je savais aussi que le danger n’était
+qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais pas la mort en moi. Et la
+fièvre apparaît comme une transition naturelle entre la vie et la mort.
+Cette chaleur dans l’immobilité, ce sentiment que tous les organes et
+tous les téguments se resserrent et s’affermissent et deviennent plus
+denses, et que tout le corps est raidi et rassemblé comme pour
+s’abandonner à un saut définitif, obligent à la résignation. La mort ne
+s’oppose plus à la vie comme son contraire. La fièvre est un passage et
+le fiévreux est dans l’état d’un gymnaste qui a pris un breuvage
+puissant, avant un exercice difficile.
+
+J’éprouvais une sensation très douce de méditation en liberté, analogue
+à celle qu’éprouve un rameur qui s’est couché dans le fond d’une barque
+et qui se laisse aller au courant. Je m’abandonnais avec confiance à mon
+propre corps. C’était lui qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait
+pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi qui me hantait, sans me
+paralyser, lorsque, glacé par le froid en pleine mer, je dus nager
+jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne pas m’essouffler.
+
+Calme méditation, dans le bien-être de cette immobilité, sans autre
+divertissement que suivre les mouvements de l’infirmière blanche dans la
+blancheur de la chambre.
+
+Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine mon corps devenu cadavre
+et, contradiction à laquelle on n’échappe pas, je me connais comme mort,
+je me connais comme ne connaissant pas et je souffre du néant, comme si
+j’avais le pouvoir de le sentir. Je ne redoute pas la mort. Mais j’ai
+peur du saut, comme on a peur de sortir dans la rue quand il fait du
+vent, ou de se jeter dans l’eau froide.
+
+Si la mort vient à la limite de la fièvre et qu’elle soit un éclatement
+de la vie trop tendue par la fièvre, si l’agonie n’est pas le râle,
+ronflement plus dramatique et plus solennel, la mort ne doit pas être
+douloureuse. Mais je redoute l’agonie, si elle est semblable à
+l’étouffement qui précède l’anesthésie, à cet étouffement, qui, comme un
+vent pesant, flétrit, assèche et contracte.
+
+J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir à l’immortalité personnelle.
+Je n’ai pas l’âme assez basse pour croire à un magistrat interplanétaire
+décernant des châtiments ou des récompenses. Je ne crois pas au
+commissaire de police qui prononcerait des jugements éternels avec un
+accent de soldat de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional. Et je ne
+cède ni à l’appât des récompenses, ni à la crainte des châtiments. Le
+pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux bien accepter une loi, mais
+non pas un contrat unilatéral. Le silence infini des espaces éternels
+m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal ne connaissait que l’infini
+mathématique. Je connais l’infini biologique.
+
+La mathématique, pas plus que la religion, ne respecte le mystère. Elle
+résout et ne sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer ce qui se
+passe derrière les portes closes. Un homme digne de notre époque
+s’inquiète de la vérité. Mais il ne va pas regarder par une serrure sans
+trou et prétendre qu’il a vu quelque chose.
+
+Je pense à ceux qui resteront après moi. Les sanglots d’une mère, je les
+entends, et sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que la pensée de ma
+mort. On lui a pris son bien. Une mère qui a la foi espère retrouver son
+fils au ciel. La religion est sans pudeur. Elle nie la mort. Il est
+possible que la mort ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On
+croirait que vous n’en êtes pas absolument certains.
+
+Mes amis seront émus derrière mon cercueil. Ils penseront à l’ardeur de
+notre adolescence, à ce partage des grandes espérances vagues... Ils
+vont hésiter sur le costume à mettre. Ils préféreraient, pour moi, pour
+ne pas revêtir l’uniforme habituel des cérémonies, venir en veston,
+chapeau mou ou chapeau melon, en costume de tous les jours, parce que la
+mort est de tous les jours. Mais ils penseront à ma famille et alors ils
+viendront en tube et en jaquette.
+
+Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce qu’il veut dire. Je suis de
+ceux qui ne savent pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la vis
+avec puissance. Et quand je m’ennuie, je suis comme les jeunes gens
+timides qui restent dans un salon, sans oser se lever...
+
+Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza. J’ai l’amour
+intellectuel de la nécessité. Mais j’ai horreur de la boîte où l’on
+étouffe et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me brûle!
+
+La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir est aussi naturel que l’acte de
+respirer. Je ne sais rien à quoi je pourrais penser avec plus de calme.
+Si elle vient, sans que je puisse lutter contre elle, mille regrets. Je
+ne perdrai pas mes dernières minutes à me désoler. Mais ce qui
+m’inquiète, ce sont les problèmes qui peuvent se poser devant elle. Si
+je fais naufrage avec ma sœur, quand je serai à bout de forces, pour
+l’avoir soutenue au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi seul,
+quelques minutes, ou me laisser couler, à la minute même où mon bras
+l’abandonne?
+
+Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour l’idée de cause conçue trop
+simplement, je m’honore, en mourant, de n’avoir pas été, durant ma vie,
+un solliciteur obsédant. Je ne me suis pas vengé de ton silence, comme
+un reporter éconduit, en donnant des détails sur ta maison et sur ton
+cœur. Je n’ai pas fondé une religion... Je me suis conduit, avec toi,
+comme un honnête homme.
+
+
+
+
+Mademoiselle Crazannes, la surveillante de l’étage, est une grande jeune
+femme brune, dont le visage est d’une impératrice ou d’une jeune
+directrice de pensionnat. Elle aime à jouer au grand médecin. Elle
+médite longuement ma courbe de température, la remet au tiroir et sort
+sans dire un mot. Si je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière,
+je ne puis me la représenter qu’habillée tout de noir. Elle doit, son
+jour de sortie, se promener par les rues comme une veuve inconsolable ou
+comme une reine détrônée. Pourquoi détrônée? Elle est bien la reine de
+l’étage. Les autres infirmières s’en vont à petits pas ou glissent au
+long des murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes ne passe ni ne glisse.
+Elle s’avance. Et je m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge pas en
+traîne et que les petites servantes en tablier bleu ne s’élancent ni ne
+se penchent, pour lui porter sa traîne.
+
+L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran. Elle a des pommettes
+saillantes, un nez court, le teint pâle et de très grands yeux d’un gris
+de cendre: ce qu’on est convenu d’appeler un visage d’étudiante russe.
+Et c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage la difficulté
+qu’il y a à se servir des mots pour une autre intention que raconter des
+faits ou bien des idées. Je commence bêtement un portrait de Marguerite
+Carneran. Je rassemble ses traits, je me souviens de ses mouvements;
+comme un naturaliste décrit une plante ou un animal, comme s’il
+s’agissait, avec mille renseignements dispersés, de former une seule
+image définitive. Un photographe en ferait autant. Et c’est ainsi que
+nous opérons, quand nous sommes en bonne santé, pour avoir des hommes et
+des femmes une notion suffisante à l’usage quotidien. Ce n’est pas ainsi
+que j’ai connu Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des images
+successives à peine liées, qui ne se confondaient pas en une seule et
+qui émergeaient de la torpeur fiévreuse, comme des fleurs, à intervalles
+inégaux, piqueraient de points éclatants la terre lourde d’un massif. Un
+musicien peut-être saurait exprimer cela.
+
+D’abord elle entra... Et je ne remarquai que son allure _comme il faut_,
+son expression d’amertume souriante. Je me sentis protégé. Ce fut tout.
+Puis j’ai dans la journée trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle
+m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers avec des gestes soigneux
+et volontaires, très doux, mais un peu secs.
+
+Il lui manquait cette grâce animale, cette perfection souple qui nous
+lie aussitôt à certaines femmes d’une complicité sexuelle. Cette force
+et cette harmonie primitives, je les ai aperçues chez presque toutes les
+négresses d’exhibition... Je la distingue chez des femmes du peuple, du
+monde, des actrices ou des filles publiques. Elles sont indépendantes de
+leur milieu, de leurs mœurs, de leur caractère. Elles ne sont peut-être
+que la persistance d’une sagesse sauvage du corps. Les gestes de
+Marguerite Carneran sont d’une décence vertueuse... Il doit y avoir
+beaucoup d’infirmières semblables dans les hôpitaux de Genève ou de
+Londres. Déjà, je sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié. Elle ne
+se sourit pas à elle-même.
+
+ * * * * *
+
+Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition, aucun désir, mais aucun
+regret non plus ni aucune inquiétude. La fièvre applique mon corps au
+lit exactement, comme une planche à une planche. Je suis lourdement
+immobile. Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression, à l’arrêt.
+Et s’il faut que je me déplace dans mon lit, mon corps se meut tout
+d’une pièce, comme un bloc et comme si j’avais perdu le pouvoir des
+mouvements délicats et spéciaux.
+
+Je suis entouré de silence, d’ordre et de lumière. J’aime la monotonie
+blanche de cette chambre lisse, dont les murs sont semblables, où que je
+pose mes yeux, à un nuage opaque. La clochette qui sonne au plus
+lointain couloir règle l’ordre de la maison. Dans la clarté qui vient
+des deux larges fenêtres, je suis baigné comme en un bain tiède. Et je
+goûte, sans remords, ma torpeur. Je me réjouis d’une paresse
+bienheureuse. Je ne me sens même plus responsable de ma santé. D’autres
+y veillent.
+
+Je ne sais si tous les malades trouvent la même joie ici. Mais c’est le
+premier asile, la première oasis que je rencontre. Pour que mon bonheur
+soit plus complet encore, il suffit que je réveille légèrement en moi
+les soucis habituels de ma vie. Il suffit que je pense à Lina Montalina,
+au libraire de la rue de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux
+cartomanciennes et aux bandagistes herniaires, pour qui j’ai rédigé des
+prospectus, aux directeurs de journaux pour qui j’ai rédigé des
+articles.
+
+ * * * * *
+
+Les journées sont lourdes et calmes. Les nuits sont ardentes et lourdes.
+Mon corps ne pèse plus admirablement stable et compact au lit qui semble
+de toute éternité rivé au plancher par ses quatre pieds. Mon corps est
+tendu d’un bout à l’autre du lit, comme si des forces adverses
+l’écartelaient en des directions contraires. Je me dresse et m’appuie
+sur les coudes, regardant droit devant moi et je passe des heures ainsi,
+attendant je ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la
+multiplication douloureuse des idées agitantes.
+
+La lampe électrique, avec son abat-jour, se reflète dans la vitre de la
+fenêtre, en face de mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet, et c’est
+d’autres fois l’Homme à la pipe de Van Gogh. Mais l’image reste
+immobile, des heures, face à moi, fixe, comme moi, comme le silence,
+comme la nuit. L’espagnolette de la fenêtre, creuse et modèle le visage
+d’un adolescent aux traits nets, aux yeux trop sombres et piqués comme
+des points. Images fixes, dures, mais non terrifiantes.
+
+Je ne dors pas. Simplement, le sentiment, que mon corps a de son poids,
+augmente ou diminue. Et la nuit disparaît, comme la flamme d’une
+chandelle soufflée, à l’heure du matin où l’infirmière entre dans ma
+chambre pour prendre ma température.
+
+
+
+
+Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le docteur Dittenay qui passe dans
+les chambres. Mademoiselle Carneran défait mon pansement. Le docteur
+Dittenay presse la région et les bords de ma plaie. Puis il remplace le
+drain en s’aidant d’une sonde cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce
+dans le tête une tige raboteuse qui frotte aux bords nus et tendres de
+la plaie. Il m’est assez difficile de rester immobile. Un mouvement
+brusque de la tête me délivrerait. Toute ma volonté de faire proprement
+mon métier de malade n’empêche pas que cette pointe d’acier, remuée dans
+ma plaie, n’y promène une sensation presque intolérable de cinglement
+continu. Je suis couché sur le côté, les deux bras allongés vers le bord
+du lit, les mains plongeant dans le plus bas des oreillers et s’y
+agrippant. C’est en contractant davantage mes mains que j’arrive à ne
+pas crier. Mademoiselle Carneran fait le tour du lit et elle vient
+appuyer doucement ses deux mains sur les miennes.
+
+Le drain pénètre difficilement. Le docteur Dittenay s’y reprend à
+plusieurs fois. Je souffre, comme s’il pinçait les bords de la plaie et
+qu’il les déchirât à la façon d’un vieux carton qu’on jette au panier.
+
+Le docteur Dittenay parle avec douceur et sourit. Il a cette glaciale
+cordialité qui ne manque jamais aux petites natures. Le calme de Gillot
+est bien différent. Il est calme à la façon d’un athlète, qui sait avant
+tout exercice que ses muscles sont prêts. Dittenay est calme par
+mollesse naturelle et parce que l’impassibilité, corrigée d’un sourire,
+est nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux sont saillants,
+derrière son lorgnon aux verres libres. Ses traits sont gros et
+réguliers. Il est de cette classe d’hommes à l’humanité pauvre qui ne
+sont jamais en prise directe avec les autres hommes. Dittenay est
+médecin, parce que la médecine est une carrière libérale. Il occuperait
+aussi naturellement une charge d’avoué. C’est un animal domestique
+parfaitement dressé aux habitudes d’une profession. Il s’oriente à
+travers les maladies, comme un garçon livreur s’oriente dans Paris.
+Perdu dans une île déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il ne
+serait même pas capable d’inventer une civilisation. Il n’a pas de
+génie. Gillot a du génie. Mademoiselle Carneran a du génie. Madeleine,
+la petite servante qui balaya ma chambre ce matin, a du génie. Leur
+présence me donne une illusion de recommencer ma vie, me délivre du
+passé. Ils apportent en moi la même espérance illimitée que la décision
+d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent ma curiosité humaine, autant
+que si j’entrais dans une ville inconnue.
+
+Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage que je lui aurais offert ma
+souffrance en hommage. Mais quand Dittenay quitte ma chambre, c’est la
+sonde cannelée qui s’en va, et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet
+humain...
+
+
+
+
+L’incision, que Gillot a donnée dans ma tempe, a évacué le pus contenu
+dans l’abcès. Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi, je
+recommence à sentir les mêmes élancements au fond de l’oreille, la même
+tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris tant avant mon entrée
+dans la maison de santé.
+
+Des coups frappés dans ma tête se mêlent et se répercutent. C’est le
+bruit des grands chantiers maritimes, quand, sur la coque d’un cuirassé,
+les marteaux, frappant les boulons, éveillent au métal des sonorités
+grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent au choc, puis se
+propagent, plus libres et plus souples, et se croisent et
+s’entre-croisent, se combinent et s’entre-nourrissent, comme si elles
+étaient les notes d’une cyclopéenne symphonie. Il y a un chantier dans
+mon oreille. Et chacun des coups qui frappent l’invisible métal broie je
+ne sais quoi dans ma tête.
+
+Il se fait un silence, comme si on avait sonné une interruption du
+travail. Le mélange et le rythme des sons était si bien celui de mille
+marteaux bosselant une immense plaque de métal, que j’ai vraiment l’idée
+que les ouvriers sortent pour aller déjeuner.
+
+La douleur change brusquement, comme un numéro de cirque succède à un
+autre. Je ne pense pas au cirque où nous allons en spectateur qui flâne.
+Je pense au cirque de notre enfance, qui nous apparaît comme absolument
+distinct de notre vie à nous, invariable et prévue. C’est une sorte de
+monde renversé et cependant réel. Des femmes roses y trouent des
+cerceaux blancs entre les deux temps d’un galop de cheval. Des hommes y
+marchent la tête en bas. C’est le monde où les bêtes parlent.
+
+Il y a dans l’extrême souffrance une joie semblable à celle de l’enfant
+au cirque. On passe dans un autre monde. Je ne parle pas de la
+souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit pas de ce reploiement qui fut
+l’attitude professionnelle des romanciers psychologues. Ils n’ont
+d’ailleurs jamais analysé la souffrance physique, trop simple pour leurs
+méditations et bonne tout au plus pour des goujats.
+
+La souffrance physique, si elle est suffisamment prolongée, puissante et
+variée,--je ne parle pas d’une monotone rage de dents ou d’une colique
+poignante et convulsive--la souffrance physique peut être un spectacle.
+Et non pas un spectacle factice qu’on se crée.
+
+On ne la regarde pas, à la façon dont les écrivains ont regardé leur
+âme, en clignant des yeux, comme pour distinguer un petit objet éloigné.
+Elle est un spectacle véritable, comme la mer en tempête ou comme un
+rapide qui passe devant nous, quand nous rêvassons sur le banc d’une
+gare de village. Elle est en nous, mais, rompant notre habituel
+équilibre, elle nous surpasse et s’impose à nous, comme le spectacle le
+plus tangible et le plus provocant.
+
+Le bruit des grands chantiers s’étant donc apaisé, il y eut comme le
+tournoiement vertigineux d’une formidable roue dentée dans ma tête. Puis
+le mal devint moins régulier, plus oscillant, tantôt plus tendu et
+tantôt plus souple, comme la corde qui tient à la rive une barque en
+flottaison. Il fut irrégulier, mais d’une rage singulière à laquelle je
+n’étais pas encore accoutumé.
+
+J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue. Seulement le spectacle n’avait
+pas lieu dans ma tête. Je me souviens... C’est à la porte d’une ferme
+isolée, en Bretagne. Le chien est attaché à sa niche qui est rivée au
+mur. Tout le monde est aux champs. Et le chien, furieux que j’ose passer
+sur sa route, s’élance sur moi. Un instant je le vois dans l’espace au
+terme de son bond, comme suspendu à la chaîne, droite comme une barre.
+Puis en ressort, la chaîne se détend et semble attirer le chien vers la
+niche, comme s’il était une balle au bout d’un élastique. Alors il
+recommence deux ou trois élans semblables qui font osciller la niche et
+chaque fois il retombe, battant le sol. Puis il tourne, comme sur une
+piste, comme si sa chaîne était une longe. La chaîne se tend et se
+distend. Parfois elle s’enroule et s’emmêle autour du crampon qui la
+tient à la niche, et ses anneaux meurtris les uns contre les autres font
+le même bruit que s’ils se sciaient les uns les autres. La chaîne
+maintenant semble mouvoir le chien comme un projectile. Le collier
+arrête le chien et l’étrangle. Il repart furieusement et on ne sait
+comment il peut, dans ce minuscule espace, malgré l’interruption, à
+chaque tour, de cet étranglement, galoper sans arrêt et lancer son
+aboiement rauque.
+
+La chaîne et le chien sont dans ma tête.
+
+Je saurai maintenant distinguer mon mal, selon que j’aurai dans ma tête
+un chien furieux ou un atelier de constructions navales.
+
+Pendant la première heure, la douleur m’agita. Mes mouvements la
+fuyaient... Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait pas que mes
+mouvements et mes contractions sont les signes de la douleur me
+trouverait très comique. Mes mâchoires se serrent et mes dents se
+rapprochent, ou je mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les yeux avec
+autant de force que si je voulais user l’un contre l’autre les deux
+bords de mes paupières. Mes doigts se remuent, mes jambes tour à tour se
+ploient et s’allongent. Je suis comique, comme un chien qui, couché dans
+l’herbe, sur le dos, les pattes en l’air, se meut avec des mouvements
+saccadés de son dos.
+
+Mais la douleur devint si puissante, qu’elle m’obligea à une sorte de
+calme et que j’y assistai, comme on est le témoin résigné d’un
+cataclysme. Je suis à cette limite où il semble que la douleur ne puisse
+être plus forte. Elle perd alors tout caractère agressif et taquin. On
+sent distinctes les premières gouttes d’un orage. Mais quand l’orage
+éclate, on ne sent plus les gouttes, on est mouillé, on est dans
+l’orage. Les coups de tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons même
+qu’ils se multiplient. Ainsi un instant arrive où la douleur ne
+décompose plus son effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs, où
+elle fait l’assaut, où elle livre bataille comme un général qui
+rassemble ses unités. Alors elle entre dans la ville, elle prend
+possession de nous. Nous nous soumettons. Nous sommes une ville conquise
+dont les enfants aux fenêtres regardent passer les troupes assiégeantes.
+Nous prenons même à la douleur maîtresse de nous une sorte de plaisir,
+ou plutôt nous lui devenons consentants.
+
+Les mystiques offraient leur souffrance à Dieu. Un homme courageux
+devant le mystère et devant la vie offre sa souffrance à la nature. Cela
+n’est pas seulement une adhésion spinoziste. Il y a de la part de celui
+qui a atteint à une belle limite de la souffrance physique une sorte
+d’éblouissement admiratif devant un beau spectacle.
+
+Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et moulu, comme si j’avais été
+frappé de mille coups par tout le corps.
+
+Il me semble qu’une charge de cavalerie a passé sur moi. Je relève la
+tête, avec précaution. Les fourreaux de sabre entrechoqués et les fers
+des chevaux heurtant le sol ne sont plus qu’un bruit lointain et unique.
+Les coups de sabot, par places, ont meurtri mon corps. Le blessé
+s’étonne que tant de fracas ne soit plus qu’un frémissement et un peu de
+poussière qui flotte.
+
+ * * * * *
+
+Il faut à cette résignation ou plutôt à cette joie d’acceptation des
+conditions favorables. Il faut d’abord que la douleur soit belle et
+qu’elle ne nous tourmente pas par mille attaques, comme un moustique
+tourne autour de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il faut une
+bonne santé et la certitude que la douleur est passagère. Il faut aussi
+cette joie blanche de la maison de santé et ces soins multipliés et
+précis qui la consolent, s’ils ne la soulagent.
+
+Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment de souffrir en perfection,
+je n’ai jamais été le spectateur ébloui et consentant, que du jour où
+j’ai su que ma douleur, si elle était intolérable, pouvait être calmée
+par la morphine.
+
+Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle Carneran est entrée dans
+la chambre. Elle est restée un instant, tout près de mon lit, la tête un
+peu penchée, sous la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris, lourds comme
+un ciel d’orage, me regardaient avec une pitié très douce et un sourire
+navré pinçait les coins de sa bouche.
+
+Elle a posé un instant sa main fraîche sur mon front et je suis resté
+immobile comme si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main se
+répandrait en moi.
+
+--Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle demandé.
+
+Je répondis:
+
+--Oui... beaucoup... mais après une hésitation, comme si je voulais
+évaluer avec précision la gravité de ma douleur et comme un honnête
+malade qui ne veut pas tromper son monde.
+
+
+
+
+Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à nouveau le fracas des chantiers
+maritimes et les élans tournoyants du chien hors sa niche. Je commence à
+avoir une expérience du mal, qui me permet de l’accueillir avec plus de
+sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus de politesse. Je ne suis
+plus du tout l’enfant stupide qui fuit dans tous les coins, pour éviter
+une fessée. Je suis comme dans un salon et j’attends avec calme un
+visiteur redoutable.
+
+Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant personnage, bourdonnant,
+procédant par mille attaques brusques et sournoises. Le visiteur que je
+reçois n’est qu’un fou. Je suis là, attentif autant que réservé. Sans
+doute je ne saute pas au cou du visiteur. Mais je suis correct, prêt à
+l’écouter. Il entre, à pas très sourds, comme certains personnages de
+nos rêves que l’on n’entend pas marcher.
+
+Et aussitôt, au lieu de me raconter, selon que les convenances
+l’exigent, l’objet de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les jambes
+en l’air, saute à pieds joints sur la cheminée, retombe à terre,
+s’avance en grimaçant vers les murs, agite les bras, comme s’il tournait
+deux manivelles, éclate bêtement d’un rire sonore, puis vient s’asseoir
+de tout son long sur le canapé dans une attitude sombre et digne. Et là,
+il ne dit rien, il ne répond même pas à mes questions.
+
+Enfin, il se lève, marche droit à moi, se plante en face de moi, me
+jette un regard qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper, comme
+s’il accomplissait une besogne, comme s’il exécutait une consigne. Ses
+mouvements sont d’une exaspérante régularité. On dirait d’un ouvrier,
+qui a son marteau bien en main et qui enfonce des clous. Il tape
+rythmiquement. Mais à chaque fois qu’un clou va disparaître, il donne
+deux ou trois coups plus violents, plus espacés, des coups de grâce.
+
+Je ne suis plus un corps humain. Je suis une masse molle sur laquelle
+s’acharne le détestable visiteur. Il est devenu fou furieux. Il enfonce
+ses ongles en moi. Il me jette sur le plancher, me foule aux pieds et
+danse sur moi une danse de plus en plus rapide et crépitante, et
+parfois, d’une détente violente et brusque de sa jambe, il me fracasse à
+coups de talon.
+
+Le mauvais visiteur s’en va, comme un appariteur. Il a introduit une
+douleur plus calme et presque majestueuse. Je ne suis plus en proie qu’à
+des forces impassibles qui m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point, un
+être sans épaisseur et sans densité, perdu dans le lit blanc et dans la
+chambre blanche. Il me semble que le mal n’est plus en moi, ne m’affecte
+plus directement. Mais je suis entouré par lui. Je baigne en lui.
+
+Enfin, plus de souffrance aucune. Mon corps est un désert. C’est comme
+si j’avais fait une chute formidable, comme si j’étais tombé du haut du
+ciel tout droit sur mon lit...
+
+Mademoiselle Carneran est restée longtemps près de moi. Cela fut non pas
+un soulagement, mais une consolation, qu’elle ait pris la peine de me
+regarder souffrir. J’ai horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas, quand
+je souffre, ou quand d’autres souffrent, qu’on ferme les yeux, avec
+l’air de n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est ainsi que sont les
+gens du monde en visite, devant un malade. Mademoiselle Carneran n’eut
+pas l’indifférence aimable et cet air de vous parler du haut du
+quatrième étage qu’ont quelquefois les infirmières et tous ceux qui par
+métier vivent autour des malades. Elle me regarda. Il y avait beaucoup
+de noblesse dans son regard ferme, sans fausse pitié. Je puis dire
+qu’elle m’aida à souffrir. J’avais une grande joie à lui dire quand le
+mal diminuait: «Cela devient supportable.» J’ai souvent eu l’occasion de
+voir comme les malades exagéraient l’expression de leur souffrance.
+J’avais une grande joie à être précis, un peu sec, à dire sur un ton
+détaché: «Oui, je souffre beaucoup. Mais c’est presque amusant.»
+
+La vérité est que je n’avais jamais souffert et que la douleur
+m’intéressait comme un horrible et nouveau pays qu’on visite.
+
+Mademoiselle Carneran, tout près de mon lit, s’y appuyait de sa main
+étendue. Lorsque la souffrance plus aiguë contracta davantage mon
+visage, je saisis cette main. Et quand je souffrais plus, je la serrais
+davantage. Il faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son corps, pour
+sentir véritablement le secours d’une main de femme inconnue. Ni une
+mère, ni une sœur, ni une compagne--et je n’hésite pas devant la cruauté
+de cet aveu--n’auraient un pareil pouvoir de consolatrice.
+
+Je ne sais rien de mademoiselle Carneran. Et c’est pour cela que cette
+caresse humaine est d’un si haut prix et si absolument émouvante. Une
+mère, une sœur, une compagne sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y
+a pas dans leur tendresse ou leur dévouement l’imprévu qui satisfait
+notre goût du miracle. Je pense à des histoires bêtes de soldats
+épousant des ambulancières. Et la fièvre me donne un énorme pouvoir
+d’attention. Dans la vie, nous n’osons pas regarder les mains des femmes
+inconnues avec trop d’obstination. Les mains se dérobent et ont leur
+pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie de bruits barbares et
+d’éclatements fulgurants, comme si des projectiles partaient et
+s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je regarde cette main, un peu
+raidie, qui se prête et ne se livre pas. Elle est fine et sèche,
+anguleuse aux articulations. Elle est douloureuse et volontaire, sans
+aucun effilement souple, sans aucun passage arrondi.
+
+Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un jour avec une femme de lettres
+aux ongles rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher de penser que
+cette dame aurait bien pu se laver les mains avant de se mettre à table.
+La propreté d’une main d’infirmière soigneuse garde comme la fraîcheur
+de l’eau. Une main soignée de femme du monde n’est presque jamais que
+nettoyée. Il faut avoir touché du pus ou baigné des typhiques, pour
+avoir les mains propres.
+
+Quand la douleur s’accroît, je serre cette main, comme un naufragé se
+cramponne à une épave.
+
+Je pense alors que ce contact peut être désagréable à mademoiselle
+Carneran. J’ai la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement. Je
+suis le blessé des images, mais pas du tout le bel agonisant pâle, qui
+prononce de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette main qui me
+sauvait, avec l’héroïsme d’un naufragé qui lâche le bord du canot auquel
+il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer les naufragés qui sont à
+bord.
+
+Je me souviens de la belle infirmière, qui me garda, quand je me
+réveillai après l’opération. Elle se défendait par le jaillissement de
+sa force calme. Je ne puis dire qu’elle me repoussait. J’étais près
+d’elle comme devant la mer, comme devant un autre élément. L’infirmière
+qui m’accueillit le jour de mon arrivée, me soigna comme on déplace un
+objet délicat, qu’on ne veut pas briser, mais qui ne vous appartient
+pas. Ses yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran est toute
+différente. Elle ne semble pas exercer un métier. Ce qui se passe dans
+le lit de la chambre nº 2, ne lui est pas étranger. Elle veut savoir si
+je souffre moins ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes
+questions. Mais ses yeux s’agrandissent, comme si elle avait peur que ma
+souffrance augmente.
+
+Je lui demande:
+
+--Pourquoi êtes-vous si gentille?
+
+Elle sourit comme si elle ne comprenait pas.
+
+--Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que j’ai mal...?
+
+--Quelle question!
+
+--Dans la chambre 2, dans la chambre 3, dans toutes les chambres de cet
+étage, dans toutes les chambres des autres étages, il y a un malade. Et
+ce malade souffre. Il fait son métier de malade, un peu mieux, un peu
+plus mal, selon qu’il geint plus ou moins... Mais qu’est-ce que ça peut
+bien vous faire?
+
+Elle me répond très doucement:
+
+--Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait plus de fièvre.
+
+On décide de me faire une piqûre de morphine. La douleur disparaît en
+quelques minutes, laissant comme une empreinte d’elle-même. Elle ne s’en
+va pas comme quelqu’un qui prend la porte pour de bon, mais comme
+quelqu’un qui va se coucher dans la pièce à côté. Si elle reparaît
+atténuée, on dirait qu’elle a mis des pantoufles.
+
+Quelle paix! Dans ce lit souple et ferme, dont le matelas pose sur des
+lattes d’acier, mon corps a pris l’habitude de s’étendre avec
+obéissance. Mes yeux prennent maintenant à toute cette blancheur inondée
+de clarté le même plaisir que j’avais auparavant à contempler le
+demi-cercle qui ferme l’horizon marin. Si je suis seul dans ma chambre
+et que je m’assoupisse, je suis comme dans les limbes. A peine si je me
+souviens de ma vie, que je vois derrière moi comme une course haletante.
+Ainsi je me suis parfois reposé sous un arbre, au bord d’un chemin,
+quand, inondé de sueur, je laissais ma bicyclette piquer au sol un bout
+de son guidon; ainsi, dans une sorte d’engourdissement, je fermais les
+yeux, goûtant un étrange plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou
+bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais le ciel avec une
+inlassable attention, comme si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce
+fut, les premiers jours, un ciel poussiéreux de septembre, qui à partir
+de la fenêtre, flottait comme la toile souillée d’une baraque foraine.
+C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que plus tard qu’il devint un
+vivant compagnon, mon grand voisin d’en face.
+
+Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe hors de la chambre blanche
+et du rectangle de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on entre
+dans ma chambre, il me semble que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux
+que mon corps est immobile. Quiconque entre, flotte auprès de moi, avec
+bienveillance. Je repose sur mon lit comme sur un nuage. Les heures...
+elles ne tournent pas au cadran de ma montre, glissée sous l’oreiller le
+plus bas. Elles sont vivantes.
+
+Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain, ni un cran du temps; c’est
+la veilleuse de nuit, avec la jolie fatigue de son visage d’aube grise,
+qui entre et prend le thermomètre dans l’éprouvette et me le donne.
+
+Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante en blouse bleue à fins
+carreaux, comme les tabliers des petites filles, apportant le déjeuner:
+café au lait et deux tartines.
+
+Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran, dont le visage est plus
+triste quand il ne s’est pas encore échauffé aux travaux du jour. Le
+matin est un cercle qui se ferme à midi et que remplit la toilette et la
+visite du médecin. Mademoiselle Carneran approche du lit une cuvette
+d’eau tiède et lave la partie de mon visage que le pansement laisse
+libre.
+
+Midi, c’est le chariot qui roule dans le couloir avec les aliments.
+
+L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du temps bien mou. Mademoiselle
+Carneran vient parfois. C’est l’heure où les infirmières n’ont à donner
+nul soin déterminé. Elles sont libres, si elles ne sont pas de garde,
+d’aller dans leur chambre.
+
+Et puis les visites jusqu’à cinq heures. Elles apportent on ne sait
+quelle fraîcheur empruntée à la rue. Les hommes gardent l’odeur de la
+cigarette jetée au ruisseau, avant d’entrer. Et le parfum des femmes se
+balance avec agilité, avant qu’elles ne soient assises.
+
+Cinq heures: après le départ des visites, c’est une rentrée dans les
+limbes et le blanc de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle
+Carneran passent, pour prendre la température du soir.
+
+Le dîner de sept heures, à la lampe électrique. Après le dîner, jusqu’à
+huit heures, ce n’est pas une heure; ce n’est pas encore la nuit. C’est
+la servante emportant la vaisselle.
+
+Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit, qui ouvre la vraie nuit.
+
+
+
+
+C’est à nouveau cet écartèlement du fond de mon oreille, ces
+fulgurations du centre de ma tête au sommet de mon crâne, les
+projectiles qui semblent traverser mon cerveau, et c’est le chien
+tournant devant sa niche, et c’est le bruit des grands chantiers
+maritimes. A cinq heures, en venant prendre ma température, mademoiselle
+Carneran me propose une piqûre de morphine. Mais j’ai peur de souffrir
+au milieu de la nuit. Je préfère retarder la piqûre et être sûr d’une
+nuit parfaite. Je consens à souffrir ces quelques heures. Le mal est un
+moindre personnage en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule en un
+creux du lit et dit: «A nous deux.» Il est semblable à ces charretiers
+brutaux qui n’assomment de coups leurs bêtes, que s’ils sont sûrs de
+n’être pas vus.
+
+Il est entendu que l’infirmière de nuit me fera une piqûre, dès que je
+le lui demanderai.
+
+De savoir que je pourrai, quand il me plaira, ne plus souffrir, la
+souffrance me devient plus légère. Je la trouve même un peu ridicule.
+Elle me fait l’effet d’un adversaire brutal et maladroit au pugilat, qui
+s’essouffle, qu’on laisse par moquerie s’agiter et dont on se
+débarrassera d’un coup précis et préparé. Je ne suis plus livré à la
+souffrance, comme les premiers jours de maladie, dans ma chambre, à la
+façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a même dans cette certitude
+qu’on pourra, et choisissant son heure, la supprimer, une joie de
+l’esprit, une sécurité dont nous nous sentons redevables à la
+civilisation et qui nous lie avec elle de solidarité... C’est un
+sentiment analogue à celui que j’éprouvai en entrant dans la salle
+d’opération. Un sauvage, à qui l’on ferait une piqûre de morphine,
+n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment d’un miracle... J’ai le
+sentiment d’une loi.
+
+C’est à huit heures que l’infirmière de nuit prend son service. Je mets
+une sorte de raffinement à ne pas la sonner aussitôt. Je garde ma
+douleur, comme on porte à bout de bras une haltère qu’on a décidé de
+tenir le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à huit heures et quart.
+
+L’infirmière de nuit, la «veilleuse», c’est mademoiselle Sirvaine, qui
+me reçut le jour de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je l’attends.
+Elle entre, et elle est, dans le silence absolu de la nuit commencée et
+dans la chambre lisse où la lampe électrique jette un rayonnement raidi,
+une apparition toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas prévu: la
+nuit, la nuit dans la chambre lisse et blanche, devient un élément. La
+solitude est aussi émouvante que si nous étions tous deux dans une
+barque sur la mer. L’électricité ne donne pas une de ces lumières qui
+tremblent, jouent, hésitent et nous aident à une progressive découverte
+des êtres et des formes.
+
+Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit, est d’abord une apparition
+blanche. Et la voici, qui depuis quelques minutes est une présence toute
+blanche.
+
+Je sais maintenant que, d’autres nuits, je vivrai cette minute où une
+inconnue, à la garde de qui je suis confié, entrera et posera, elle
+aussi pour la première fois, son regard sur mon visage emmailloté. Nulle
+musique, mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus sereine
+libération, la plus effleurante flatterie à la plus hautaine gravité,
+n’égalera jamais pour moi cette rencontre d’un regard, cette apparition
+d’une personne dans l’absolu de la nuit, dans le silence de la maison,
+dans la blancheur presque abstraite de la chambre. La lumière lustre le
+mur en face de moi. Mademoiselle Sirvaine est étrangement calme et
+silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa douceur un éloignement
+presque cruel. Elle ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais
+impénétrables et glacés comme un émail, fixes comme la nappe d’un lac de
+montagne, si bien que c’est le visage qui semble transparent et les yeux
+qui semblent opaques. Ils semblent agrandis comme en un portrait et sans
+proportion avec le visage. Ils ne se détournent pas; et quand ils se
+posent sur moi, ils regardent encore ailleurs... Elle n’est ni hostile,
+ni timide. Elle n’est pas distraite, elle est absente...
+
+Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé une parole. Elle revient avec la
+boîte métallique enfermant la seringue et le flacon de morphine.
+
+Je la regarde emplir la seringue en verre et je m’aperçois qu’elle la
+remplit, non plus d’un centigramme, mais d’un centigramme et demi.
+
+--C’est gentil de me faire bonne mesure...
+
+--C’est la dose qui m’a été indiquée...
+
+Sans doute est-ce l’augmentation de la dose... La disparition immédiate
+de la douleur provoque en moi une émotion de gratitude. De quel baiser,
+quelle fée a touché le mal? Quel maître s’est fait connaître, imposant
+le silence... C’est un brusque silence de la douleur.
+
+Une chaleur se répand dans mon corps. Je suis étendu dans la paix d’une
+sérénité animale. Je flotte. Seul existe le moment qui succède sans
+effort au moment. Aucun pourquoi ne me lie, aux moments qui précédèrent,
+aucune inquiétude à ceux qui suivront.
+
+Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur. Je ne voudrais pas
+briser cet équilibre par un mouvement. Cette immobilité consentie n’est
+pas de la torpeur. Je ne puis dire qu’accomplir un mouvement serait un
+monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci: le mouvement est d’un
+autre monde.
+
+L’ennui est loin. La variété des sentiments et des objets a disparu
+aussi. Je suis comme devant un désert, comme devant une mer étale.
+L’ennui des nuits sans sommeil, ce n’est pas assez dire que j’en suis
+protégé. Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu le pouvoir de
+m’ennuyer. Si je regarde l’heure, c’est par une curiosité comme
+désintéressée, comme un mathématicien note le passage d’une étoile. Et
+voici qui me paraît incompréhensible. Dans cette perfection de
+bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de monotonie, mais de
+l’unité, mon évaluation du temps est complètement erronée. Il y a juste
+une heure et demie que mademoiselle Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je
+jurerais que la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de ma montre,
+je n’éprouve aucune déception... Je constate... Je suis hors du temps.
+
+Hors de ce temps qu’il faut créer, pour bâtir, comme un mur moellon à
+moellon, la nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres malades qui
+apportent à la nuit les minutes dont elle est faite. Leur supplice est
+qu’ils n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent à la roue, ils
+tournent la roue de la nuit. Le malade est condamné à précéder la nuit
+d’insomnie, comme un chien qui dépasse son maître, retourne à lui, le
+dépasse encore, revient et s’élance à nouveau, faisant deux fois la
+route, tuant son impatience à courir en avant, contraint cependant
+d’attendre son maître et de fournir la même étape. Mais, quand la
+morphine est en nous, la nuit marche seule, distincte de nous...
+
+Mes pensées coulent fluides et libres, aussi spontanément que l’eau d’un
+fleuve entre ses rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle. Je ne fais
+non plus aucun effort pour qu’elles apparaissent. Il me semble presque
+qu’elles flottent à quelque distance de moi, devant moi, comme cette
+impalpable poussière de poussières qui danse aux fenêtres, dans les rais
+obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne sont pas nombreuses, ces
+pensées, et elles ne sont ni extraordinaires ni imprévues. Leur charme
+unique est d’échapper au dur mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les
+oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce n’est point elles qui sont
+exceptionnelles, c’est leur naissance qui est miraculeuse. Elles
+viennent comme une brume transparente se pose à l’horizon des prés. Et
+elles disparaissent, comme un son s’évanouit, sans qu’il me soit
+possible de les regretter ou de faire effort pour les retenir. Elles me
+quittent, comme si elles allaient à leur travail. Je n’ai pas cette
+angoisse que nous laissent les pensées qui fuient trop vite, comme un
+ami de passage, et que nous avons peur de ne plus jamais retrouver. Et,
+si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir ma vie, mon corps à
+contenter mon corps.
+
+Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple torpeur, semblable, en
+bien-être et confiance, à celle qui précède les bons sommeils. Elle dure
+jusqu’au petit matin, qui peu à peu envahit la nuit comme s’il tissait à
+la nuit une toile d’araignée; jusqu’au bruit,--le premier bruit depuis
+la veille,--que font les berthes entrechoquées dans une voiture de
+laitier.
+
+Alors je somnole jusqu’à sept heures. Mademoiselle Sirvaine vient
+prendre ma température. L’insomnie a tendu et empoussiéré son visage, en
+a diminué la transparence. Mais les yeux sont d’un plus vif éclat,
+encore agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les paupières plus
+grises, comme un cercle de mer fermé par une plage de sable.
+
+Elle me tend le thermomètre, sans prononcer une parole. Elle revient,
+regarde par transparence la colonne de mercure, met un signe au crayon
+bleu sur ma feuille de température; puis elle prend mon pouls et inscrit
+au crayon rouge le nombre des pulsations. Elle glisse la feuille de
+température dans le tiroir de la table. Je lui demande si elle n’est pas
+trop fatiguée.
+
+Elle me répond:
+
+--Mais non.
+
+Elle me dit: au revoir, d’une voix sans inflexion qui ne semble pas
+venir de son corps et que ses lèvres déposent avec précaution dans
+l’ouate grise du matin. Et quand elle sort, son corps droit semble
+glisser de la chambre au corridor.
+
+
+
+
+Mademoiselle Carneran, avec une serviette trempée dans de l’eau tiède,
+me lave les parties du visage que le pansement ne couvre pas. Et,
+pendant que je me lave les mains, elle maintient la cuvette sur le bord
+du lit. Elle m’apporte mon verre et ma brosse à dents. Elle-même,
+prenant mon peigne, me peigne doucement la barbe et la moustache.
+
+Madeleine balaye la chambre avec un balai enveloppé d’un linge humide.
+Mademoiselle Carneran essuie avec un torchon le marbre de la toilette et
+le métal ripoliné de la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte le
+seau à toilette hors de la chambre. Puis elle m’aide à me lever, à aller
+jusqu’au fauteuil canné qui se déploie en chaise longue. Et elle fait le
+lit avec une activité de sage ménagère. Elle retourne le matelas, lance
+les draps qui, un instant éployés dans l’espace, tombent, débordant en
+rejets égaux des deux côtés du matelas.
+
+A promener un linge sur les meubles, à déplacer et retourner le matelas,
+à poser une alèze sur le drap, à remettre à leur place, sous la
+toilette, le broc et le seau, mademoiselle Carneran est vaillante. Elle
+affronte les objets, et les contraint à sa volonté. Pendant qu’elle
+s’occupe à ces soins de ménage, elle fronce les sourcils et l’on ne sait
+si son visage exprime de l’attention ou de la sévérité.
+
+Nous causons. Nous sommes, elle et moi, en confiance. Cela est venu tout
+naturellement. Elle s’est intéressée à ce malade, qui souffre plus que
+les autres et qui ne veut pas geindre; elle s’est étonnée de la gaîté
+que la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de suite sa réserve
+naturelle, cette réserve sans hostilité, sans basse timidité et qui
+n’est ni défiance, ni défense, mais dignité envers soi et politesse
+envers les autres.
+
+Elle parle avec des mots très simples. Sa voix à la fin de chaque phrase
+se perd en une hésitation un peu tremblante.
+
+De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large ouverte, que le ciel,
+éclairci d’un soleil maigre, le ciel gris du Paris de septembre,
+sensible et tendu comme un visage inquiet.
+
+Il ne faut pas médire des conversations sur la température. Les mots ne
+sont rien que ce que nous y mettons. C’est en parlant du temps qu’il
+fait que mademoiselle Carneran et moi apprenons à nous connaître.
+
+--Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.
+
+Nous parlons de la mer et de la montagne, comme des baigneurs qui ne se
+connaissent pas et causent un jour de pluie dans la salle à manger d’un
+hôtel. Puis peu à peu c’est notre mer et nos montagnes que nous
+échangeons, c’est un peu de nous-mêmes, un peu de nos préférences les
+plus générales. Car il y a, de sa part comme de la mienne, un souci de
+feindre ne pas parler de soi. Nous donnons à toutes nos phrases l’aspect
+de jugements équitables.
+
+--La campagne, mais loin... pas les environs de Paris.
+
+--L’automobile... l’air qui vous fouette le visage.
+
+Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent, comme s’ils fouillaient
+au plus loin de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive, et sa
+bouche, ayant souri, redevient grave.
+
+ * * * * *
+
+La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans mon immobilité de malade au
+lit, je reconnais diverses façons d’ouvrir la porte. Les infirmières ou
+la surveillante, après avoir tourné le bouton, la meuvent des bras
+appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le corps un peu tourné, passent
+en frôlant le montant. Elles ont si souvent un plateau, une assiette ou
+une tasse dans les mains, ou poussent si souvent le chariot à
+pansements, qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir sans presque user de
+leurs mains, comme on se fraie un passage à travers un fourré. Et la
+nuit, quand elles passent ainsi, avec des mouvements silencieux, elles
+glissent comme de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher.
+Madeleine et les autres petites servantes donnent un tour brusque au
+bouton, attendent, même si l’on a crié: «Entrez», comme si elles
+allaient faire une farce. Les «visites» entrent avec hésitation, avec la
+peur de se tromper, malgré tous les renseignements qu’on leur a donnés,
+et la porte semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle. Mais
+Gillot ouvre d’une seule poussée et entre comme s’il avait fait une
+brèche. Il entre en vainqueur.
+
+--Bonjour, mon ami.
+
+Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air de cavalcader. Chaque fois
+qu’il vient dans ma chambre, il me semble qu’il accomplit le miracle de
+guérir le paralytique. On dirait aussi qu’on vient d’ouvrir les
+fenêtres, toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une chambre depuis
+longtemps sans air.
+
+--Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il.
+
+Et tout à coup, à la reconnaissance vague que je pouvais avoir pour lui,
+s’ajoute une idée, simple et claire comme une image:
+
+Il m’a sauvé la vie...
+
+Cet homme m’a sauvé la vie.
+
+Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.
+
+Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour tous les jours que je vivrai
+désormais. Il m’a sauvé la vie et non par un avertissement. Il s’est mis
+devant moi. Et c’est avec ses mains... La marque en est sur ma tempe, le
+coup de sabre... La cicatrice en restera. Comme un soldat aux ambulances
+revoit le visage du soldat ennemi qui lui fendit le crâne, avec une
+pareille force je me souviendrai de son visage.
+
+Lien matériel entre lui et moi, direct comme l’amour et la maternité. Un
+ami qui vous aide, un médecin qui vous soigne agissent ou conseillent.
+Mais lui eut ma vie entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais
+confiée...
+
+--Au revoir, mon ami...
+
+Mon ami, mot de passe et de cordialité qu’il dira dans d’autres chambres
+à d’autres opérés. Et cependant, son ami... oui, son ami.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Carneran m’annonce que, cet après-midi, elle sortira. Elle
+me prévient que j’aurai pour quelques heures une autre infirmière. Elle
+semble éprouver un peu du regret qu’éprouve une mère à confier son
+enfant à une étrangère.
+
+--Vous devez être contente, lui dis-je... Ne plus voir de malades... ne
+plus entendre de gémissements, ne plus contempler ces visages de
+suppliciés que prennent ces cabotins de malades. Ah! comme vous devez
+détester les malades... Moi, à votre place, j’en aurais l’horreur... Ce
+sont des brutes, d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur maladie, à
+leur fièvre, à leur souffrance, aux paroles du médecin... Hier j’ai
+souffert un peu moins... Ça me faisait mal un peu plus bas, un peu plus
+haut... Tenez... moi... je ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du
+tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur mal qui me semble dégoûtant,
+c’est qu’ils veulent que tout le monde y pense aussi... Vous devez vous
+sentir submergée, engloutie, étouffée sous le poids de leurs doléances,
+de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets fragiles et précieux
+qu’ils prennent, quand on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont de
+sales cabots.
+
+Elle sourit et me répond:
+
+--Mais je vous assure que j’aime beaucoup les malades...
+
+--Mais c’est une maladie... ça, d’aimer les malades...
+
+--Et cet après-midi, je vais voir une de mes anciennes malades.
+
+--Vous avez une excuse... elle est guérie.
+
+--Pas du tout... elle va mourir.
+
+Je me tais. Mademoiselle Carneran est triste. J’ai le sentiment qu’elle
+use sa tristesse à la maladie et aux malades. Toutes les autres
+infirmières sont gaies. Mademoiselle Carneran me fait penser à la
+religieuse des romans qui a pris le voile parce que son fiancé était
+mort à la guerre ou avait épousé une Américaine...
+
+
+
+
+Nuits admirables... J’ai dit déjà que mon lit était en face de la
+fenêtre. Le ciel est mon grand voisin d’en face. Si la nuit est sans
+lune, il est discret et se fait oublier, comme un ami qui dormirait près
+de moi. Mais par les nuits claires, il m’offre le passage de ses nuages
+cachant la lune et cachant les étoiles, comme une danseuse courbe une
+écharpe parfois autour de sa tête. Le ciel et les nuages deviennent des
+compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté, Lina Montalina, les
+somnambules extra-lucides, le directeur de la _Vie industrielle et
+artistique_ sont entre nous et les plus beaux spectacles. Mais ici, je
+suis seul avec le ciel, et sa lune, et ses nuages. Quant aux étoiles, je
+n’en parle pas, parce qu’elles sont des clous de tapissier à tête dorée.
+De temps en temps, le bon Dieu en sort une de sa bouche tordue, pour la
+clouer au ciel. Les étoiles ont été salies par les poètes. Il nous faut
+un effort pour les penser proprement. Elles ont été maniées par les
+romancières de beuglant, aux doigts gras, elles sont devenues le symbole
+de la gloire humaine. Elles sont au collet des généraux. Les financiers,
+les hommes politiques et les cabotins ont tous une étoile.
+
+Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses nuages.
+
+Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur, avec son silence, avec
+le silence aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant le
+silence de la chambre.
+
+Les mots que prononce la veilleuse y prennent une sonorité étrange et
+qui se prolonge.
+
+Et chaque jour désormais, dans la flottante heure grise entre sept et
+huit, après la disparition de Madeleine emportant les assiettes sur le
+chariot, j’attends que la veilleuse prenne son service, installe la
+nuit, et peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse inconnue qui
+apparaîtra au côté de mon lit et dont la voix soudain naîtra dans le
+silence, jaillissante ou timide.
+
+De celle qui viendra ce soir, je ne sais que le nom. Chaque jour je
+demande à mademoiselle Carneran le nom de la veilleuse, et ce nom
+jusqu’au soir suffit à m’occuper.
+
+ * * * * *
+
+L’infirmière de jour vous soigne, mais l’infirmière de nuit, la
+veilleuse, inévitablement se livre. Quand la nuit est venue, c’est comme
+si au terme d’un voyage, j’avais été transporté dans une maison morte au
+centre d’un désert entouré de déserts, une maison comme en racontent les
+_Mille et une Nuits_, une maison toute blanche dans la nuit grise ou
+bleue, une maison dont les murs et les cloisons et les portes sont en
+blancs pétales, une maison visible dans un jardin obscur, comme un drap
+sur un buisson.
+
+Et l’instant où la veilleuse entre dans ma chambre est semblable à celui
+où le fils du Sultan rencontre dans le pays nouveau le premier habitant.
+
+Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle Tonacci?
+
+Mince et longue, elle entre d’un pas rapide, avec une ardeur de jeune
+chèvre. Son visage est lisse, et creusé, en courbes très douces, sous
+les yeux et aux tempes. Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux sont
+d’un noir mat, opaque, sans reflets.
+
+Elle me fait ma piqûre.
+
+A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je sonne. J’entends un pas rapide
+et feutré dans le couloir. Elle se frotte les mains et ses épaules sont
+un peu serrées. Elle porte avec elle le froid du couloir et le froid de
+l’insomnie.
+
+Elle laisse la porte entr’ouverte.
+
+Une toux, dans le couloir, se traîne et cahote quelques secondes. Elle
+se penche dans l’entre-bâillement de la porte avec inquiétude.
+
+--J’ai peur, la nuit, quelquefois... me dit-elle.
+
+Elle me parle maintenant pour se rassurer. A chacun des trois étages de
+la maison veille seule une infirmière de nuit. Les autres dorment au
+quatrième étage dans leurs chambres.
+
+--Peur de quoi?...
+
+--Peur de rien... Si, l’année dernière... dans la chambre où vous
+êtes... il y avait un vieux... qui sonnait... qui sonnait toute la
+nuit... Il rongeait une croûte de pain... il buvait une topette de
+rhum... on aurait dit un singe... Il voulait à boire... toujours...
+C’était un alcoolique... Il buvait son eau dentifrice... Un jour je l’ai
+trouvé buvant son urine... et toujours une croûte de pain à la main ou
+la rongeant... Et il riait... et il s’agitait quand j’entrais...
+
+--Est-ce que je vous fais peur comme lui?
+
+Mademoiselle Tonacci rit, rassurée.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi les journées molles passeront, incertaines comme l’aube grise et
+prépareront l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je ne suis
+qu’une larve ensommeillée. Je suis un malade dans une maison de santé,
+un malade qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la nuit devant moi
+est tendue comme un drap blanc, comme un écran de lanterne magique, où
+je projette librement les mouvements agiles de ma pensée calme.
+
+La veilleuse de la onzième nuit s’appelle mademoiselle Veuillet. Je
+l’attends avec cette curiosité, qui chaque nuit me révèle de nouveaux
+pouvoirs d’attente. L’attente d’une maîtresse qui ne vient pas est un
+sentiment grossier dont n’importe quelle brute, dont n’importe quel
+écrivain même est capable. Mais l’attente de cette inconnue, de cette
+personne neuve, dont je ne sais rien que son nom et qui se cachera dans
+le blanc costume invariable qui la mêle à la chambre blanche!
+
+Mademoiselle Veuillet a bien trente ans. Elle est blonde, mais non pas
+d’un blond impalpable et poudreux, comme mademoiselle Sirvaine. Elle est
+blonde d’un blond sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel gris. Ses
+cheveux sont durs et nets, comme du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont
+bleus, mais non pas, comme les yeux de mademoiselle Sirvaine, d’un bleu
+impondérable et qui semble toujours tourner vers une autre couleur; ils
+sont d’un bleu solide et sans transparence. Lorsque je regardais
+mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se détournaient pas, fuyaient
+droit en arrière, ou se troublaient comme une eau limpide qui s’altère.
+Mademoiselle Veuillet me regarde, d’un regard que la bonté seule assure
+et raffermit, d’un regard sans reproche.
+
+Je souffre beaucoup, quand elle arrive. C’est l’heure du chien de garde
+tournant autour de sa niche. Elle déplace, tapote et dispose en gradins
+mes oreillers. Puis elle m’aide à m’étendre et, de ses deux mains
+ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête, lourde sur ma nuque
+raidie, et comme un objet fragile et précieux, la pose sur les
+oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur creux. Elle s’éloigne
+un peu du lit et contemple son œuvre. Quelques minutes, la tête soutenue
+par les oreillers regonflés, le corps bien allongé et bien au milieu du
+lit, je sens sur moi la protection de ce regard.
+
+Toutes celles qui entrent dans la chambre et qui, comme une note
+imprégnant le silence, apportent dans la solitude blanche leur soudaine
+présence, me laissent une inquiète curiosité. Quand elles sortent, quand
+de leur pas léger elles s’en vont, jeunes femmes souples, que j’ai
+reconnues pour des femmes, que j’ai imaginées dans leur vie à elles, que
+j’ai entourées de toutes les raisons pour lesquelles elles exercent ce
+métier qui les isole; quand je me suis donné cette joie de dégager du
+blanc fantôme phosphorescent sous la lueur faible de l’unique lampe
+électrique, leur personne réelle et leur apparence de femmes véritables,
+ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité d’homme. Je ne suis plus le
+blessé, le fiévreux dont la tête est enveloppée de bandelettes. Je suis
+l’homme qui les emportera loin des malades, et qui recommencera toute sa
+vie et leur vie, leur vie à chacune.
+
+Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas cette inquiétude.
+
+Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité féline ou de cette
+nervosité hypocrite qui nous excite au rapt. Il faut bien que je dise
+tout simplement qu’elle a un visage de bonté. Les visages bons sont pour
+nous d’ordinaire les visages ronds. Une vague et molle cordialité nous
+semble l’expression de la bonté. Et cependant le visage anguleux de
+mademoiselle Veuillet est le visage même de la bonté. Elle serait
+désespérée, si elle n’avait la certitude d’opposer toujours un
+dévouement implacable à tout ce que la vie peut lui apporter de
+souffrance ou d’ennui. Elle est toujours, devant n’importe quel malade,
+comme une mère au chevet de son enfant agonisant. Et voici que
+mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle Veuillet au visage triste
+d’institutrice fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante,
+comme une fée parée de tous les pouvoirs et de toutes les grâces.
+Comment expliquer cela? Le malade immobile est un centre. Il ne se mêle
+pas aux mouvements de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable et
+parfait. On apporte un pot de citronnade sur la table, on déplace un
+oreiller, on lui tend un thermomètre. Quel que soit le soin qu’on lui
+donne, il connaît la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine se
+débarrasse du pot de citronnade et s’éloigne. Mademoiselle Carneran le
+pose si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle abandonne une
+parcelle d’elle-même. Madeleine, la petite servante, place soigneusement
+le pot en un point de la table qu’elle a visé, et s’enfuit en souriant.
+Mais mademoiselle Veuillet semble dire: «Voici un pot de citronnade. Je
+n’ai rien donné encore. Pour tout ce que je puis donner encore, je suis
+prête. Je ne me libérerai pas par un vague don de moi-même. Invente, si
+je ne l’invente, quelque soin ou quelque soulagement. Je te le donnerai,
+comme s’il t’était, de toujours, destiné.» Et ses mouvements, nets et
+doux, mais sans l’hésitation balancée qu’y apporte mademoiselle
+Carneran, ne sont pas ceux que la tendresse amollit, mais ceux que la
+bonté dirige. Tout ce que je pourrais lui demander: déplacer mon
+oreiller, changer la place de la lampe électrique, m’apporter de la
+citronnade, me faire une piqûre de morphine, elle y mettrait une si
+minutieuse attention, une telle hâte et un si simple consentement,
+qu’elle aurait l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même songé.
+Elle est bien la fée, la fée qui exauce les vœux du malade.
+
+Et ses mains un peu larges et ses bras, libres des manches retroussées,
+se déplacent comme s’ils répandaient dans la chambre une clarté. Ils
+n’ondulent pas, ils vont droit au but. Ils ne racontent pas leur
+dévouement. Ils font leur tâche.
+
+Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté si douce à tous? Pourquoi?
+
+Mademoiselle Veuillet veillera ces trois nuits. Des paroles qu’elle m’a
+dites, et qui passaient sur ma fièvre comme une eau fraîche, je n’ai pas
+tout retenu. Elle a vécu aux Colonies, elle a accompagné ses parents qui
+faisaient du commerce en Turquie et en extrême Orient, elle a connu des
+lépreux. Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a fait qu’une
+allusion à ses visites aux lépreux. Elle n’a étalé aucun dévouement; ce
+n’était pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les bandelettes à
+pansements, les plaies et les bourgeonnements, et la jeune Européenne
+qui, souriante, s’avance au milieu des horribles vieillards. Elle me
+parle aussi d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler Tantine.
+
+ * * * * *
+
+A huit heures, mademoiselle Veuillet me fait une injection de morphine.
+Quelques minutes après l’injection, une caresse de chaleur se répand de
+mon cœur à travers tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au bout des
+doigts. Il semble que mon corps et mes humeurs soient d’une matière plus
+parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement de mon sang répandu,
+comme un liquide fertilisant, dans le réseau de mes artères et arrosant
+ma chair, limon d’une inépuisable richesse. Mais l’action, à cette dose,
+est maintenant plus lente. En vain, je cherche aussi la sérénité
+corporelle. Ce n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption d’une
+bonne tisane chaude; une molle sueur qui ne perle point en gouttelettes,
+mais simplement enveloppe mon corps de tiédeur. Une sueur, non
+localisée, un halo de sueur enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité.
+Je ne possède plus le sixième sens, que m’avait donné auparavant la
+morphine, le sens de l’Immobilité. Cette agitation est d’ailleurs
+distincte de celle de la fièvre. Elle est sans heurts. Mais c’en est
+fini du sentiment de sérénité et de plénitude. Je suis semblable au
+nageur imparfait, qui multiplie et accélère ses mouvements, sans
+atteindre à la souple et facile flottaison.
+
+
+
+
+Après le silence de la douleur ou son chuchotement pendant la torpeur de
+la journée, les premières tractions de la chaîne, les premiers bonds du
+chien, les premiers coups de marteau sur les boulons du dreadnought ont
+l’importance d’un premier roulement de tonnerre, lent et sourd,
+annonçant, par une après-midi pesante, l’éclatement libérateur d’un
+orage en tempête. Ce fut surtout la journée du chien. J’ai une certaine
+préférence pour les chantiers maritimes. J’y suis davantage spectateur
+désintéressé d’un spectacle puissant. Mais le chien, le chien de ferme
+est d’une inlassable rage tournoyante. Vers sept heures, à l’heure du
+dîner, il s’est couché en rond devant sa niche et ne tire plus sur sa
+chaîne. Je le sens qui pèse, maintenant immobile, de tout son poids, au
+fond de mon oreille. Je cède sous ce poids, je m’assoupis, je ne suis
+plus qu’une masse d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des
+moisissures grises sur les murs de la chambre blanche. Mademoiselle
+Carneran m’a annoncé que la veilleuse de nuit était une stagiaire, une
+remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita Laudor et qu’elle était créole.
+Cependant c’est sans impatience que je sonne à huit heures pour ma
+piqûre. Je me contente d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir
+et qui va se dresser près de mon lit.
+
+Je soulève à peine la tête. Elles sont deux. Mademoiselle Sirvaine est
+entrée avec décision, suivie de l’inconnue un peu hésitante. L’inconnue
+m’éveille de ma torpeur.
+
+A l’instant où elle entre, il me semble que ma vie commence. Les autres
+sont de blancs fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les carrelages
+crème et gris. Ce sont des anges gardiens. Je n’ai connu encore que des
+anges gardiens. Elles glisseraient au plafond, comme les anges des
+tableaux, que je ne m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à la terre
+de tout son poids charnel. Mes yeux palpent les courbes gonflées d’un
+corps qui ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran et mademoiselle
+Sirvaine transportent sous la blouse leurs muscles et leurs os comme des
+pièces anatomiques. Mais de mademoiselle Laudor qui suit, avec
+attention, les mouvements de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle
+Laudor stagiaire docile, de mademoiselle Laudor qui simplement respire,
+le buste un peu rejeté en arrière, les seins abaissés et soulevés, un
+même bonheur se dégage que d’un massif de fleurs arrosé après une
+journée chaude. Les yeux immenses, couleur de feuille morte, s’ouvrent
+et sont plus solides que les fragiles paupières. La nuque courte est
+cependant souple. Les cheveux noirs, en leurs torsades musculaires, ont
+de naturels reflets d’acajou mat. Comme elle repose sur ses jambes! Et
+cependant elle est baignée d’indolence. La tête, un peu renversée en
+arrière, s’abandonne à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle Laudor
+n’est pas encore habituée à entrer dans une chambre de malade, pour de
+courtes et minces besognes, tout simplement. Elle ignore s’il faut
+sourire ou prendre un air de gravité. Ses yeux ne savent où se poser,
+n’osent prendre possession du malade qui lui est confié, et regardent la
+surface lisse du mur. Elle retient un peu le sourire naturel qui passe
+sur son visage plein. Elle n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à
+moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se resserrent pas d’inquiétude;
+jointes, elles sont comme un fruit qui pend à la branche. Elles sont le
+luxe de la chambre. N’est-ce pas ma fièvre qui les rêve? Mademoiselle
+Laudor est si belle, qu’elle devient aussitôt la princesse des images
+enfantines, la sultane des _Mille et une Nuits_. Je ne suis plus un
+fiévreux dans un lit; je ne suis plus un homme qui espère une femme, je
+suis le héros qui lui est naturellement prédestiné. Elle est si belle
+qu’elle ne peut pas, de par sa seule présence, ne pas donner beaucoup de
+sa beauté.
+
+Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre de morphine. Elle montre à
+mademoiselle Laudor les traits qui marquent sur la seringue en verre la
+quantité du liquide. Mais elle n’est pour moi, maintenant, que la
+servante de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement.
+
+Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit commençante. Et je me pose
+cette question, qui suffit à remplir et balancer ma nuit: «Si je sonne,
+qui viendra? Mademoiselle Sirvaine ou mademoiselle Laudor?»
+
+ * * * * *
+
+Quand commence la nuit suivante, toute douleur s’est apaisée. Le chien
+dort dans sa niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre ne monte même
+pas à 39 degrés. Je pourrais dormir d’un calme sommeil. Mais c’est
+mademoiselle Laudor qui veille... Et je veux la voir encore. D’ailleurs,
+je n’ai pas de citronnade pour la nuit. Excellent prétexte.
+
+Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement. Mais elle entre, portant
+un pot de citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois. Ce n’est pas
+juste.
+
+Elle est un peu troublée. Elle craint de ne savoir comment s’y prendre.
+Elle a peur de l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien qu’il
+faudrait appeler dans la nuit. Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive?
+Heureusement, il y a les deux veilleuses des deux autres étages, qui ont
+de l’expérience.
+
+--Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut faire, me dit-elle en
+arrangeant mes oreillers, il faut me le dire, je ne suis que
+stagiaire...
+
+Elle avoue avec tranquillité son inexpérience. Elle ne prend pas en
+m’apportant de la citronnade ou en déplaçant mes oreillers cet air
+entendu que prennent souvent les gardes-malades: «J’ai l’air tout
+simplement de tapoter un oreiller, on pourrait croire que je pose sur
+cette table un pot de citronnade. Sans doute. Il semble que j’accomplis
+là des actes tout simples et que n’importe quelle femme pourrait
+accomplir à ma place. Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de mes
+mouvements, que l’apparence. Un sens profond s’y cache, une diversité
+aussi que vous ne connaissez pas.
+
+--Vous souffrez toujours beaucoup? me demande mademoiselle Laudor, prête
+à quitter la chambre.
+
+--En ce moment, pas du tout...
+
+Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le moyen de la revoir et je lui
+dis:
+
+--Il est probable que ça va recommencer tout à l’heure...
+
+Je ne crois pas du tout que ça recommence. Mais je sonnerai, je dirai
+que j’ai mal. Mademoiselle Laudor viendra. Je lui demanderai une piqûre.
+Et elle reviendra. Elle restera quelques instants dans la chambre. Je
+suis bien capable de supporter un centigramme et demi de morphine pour
+le plaisir de la revoir. J’éprouve un sentiment délicieux à penser qu’il
+me suffit de presser le bouton de la sonnette, pour qu’elle apparaisse.
+
+J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à peine mal, juste de quoi
+apaiser ma conscience et justifier la piqûre.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Laudor revient avec le flacon de morphine et la boîte
+métallique qui contient la seringue en verre et les aiguilles, une
+aiguille courte et une longue aiguille, qui ne sert que pour les
+injections intramusculaires.
+
+Mademoiselle Laudor hésite un instant, saisit alternativement par leur
+extrémité renflée la petite et la grande aiguille. Puis elle me demande
+laquelle sert pour moi d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la
+grande aiguille? Elle avoue son hésitation, elle ne cache pas non plus
+son trouble. La voilà comme une jeune fille, dont le hasard de la guerre
+a fait une ambulancière. Elle baisse les yeux. On dirait qu’elle se
+réfugie dans son sourire.
+
+Elle est un peu gênée. Déjà elle sait comme les malades sont exigeants.
+Ils gémissent ou réclament, si quelque détail n’a pas été prévu dans les
+soins qu’on leur donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle craint de
+perdre à tout jamais la confiance du malade de la chambre numéro 2. Un
+malade, un sale malade, ayant bien son âme de malade, ferait réveiller
+un chirurgien dans la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa fesse
+une aiguille de deux centimètres ou une aiguille de trois centimètres.
+
+Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre blanche, ceux qui n’ont pas
+passé plusieurs semaines sans autre métier que d’être malade, ne
+comprendront pas ce que contenait de comique l’hésitation de Lilita
+Laudor entre la petite et la grande aiguille.
+
+Tout est réglé, tout est prévu, pour que l’infirmière, docile au
+chirurgien, exécute sa consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il
+faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit, ses belles mains
+puissantes passent au-dessus de la boîte métallique et les pulpes de ses
+doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte et remuent les aiguilles.
+C’est comme une insignifiante avarie à la machine d’un grand
+transatlantique. C’est une mince rupture de l’ordre qui permet au beau
+vaisseau qu’est la Maison Blanche de flotter dans la nuit.
+
+Lilita Laudor est maintenant rassurée. Elle a, sur mes indications, pris
+la petite aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas fâché. Elle
+sourit, les yeux calmes et droits. Elle est belle.
+
+ * * * * *
+
+La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor me fait une piqûre. Par
+hasard la piqûre est douloureuse. Le liquide pressé par le piston de la
+seringue semble forcer pour trouver sa place. Il semble que Lilita
+Laudor enfonce dans ma peau un fil de fer garni de pointes, arraché à
+une clôture.
+
+Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore le calme de l’infirmière.
+Sur son visage, je lis une pitié de petite jeune fille. Elle n’aime pas
+à voir la souffrance. Elle n’y a point réfléchi. Elle n’en connaît pas
+les limites. Elle ne sait pas discerner le mal supportable du mal
+intolérable. Elle est toujours devant moi comme une dame en automobile
+devant un écrasé dans la rue. Je la réconforte:
+
+--C’est excellent, ça m’empêchera de devenir morphinomane...
+
+Cette consolation n’a rien de bien ingénieux. Elle suffit cependant à
+réconforter mademoiselle Laudor.
+
+--Vous avez le courage de rire?... me dit-elle.
+
+Elle continue à presser le piston de la seringue. Le fil de fer enfonce
+dans ma peau.
+
+--Il faudra me faire une piqûre dans l’autre fesse, pour calmer la
+douleur de celle-ci.
+
+Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle suffit cependant pour
+établir entre elle et moi une camaraderie, pour écarter de son esprit
+l’image d’un maussade malade ou même d’un trop douloureux malade, pour
+lui rendre un peu de joie et de tranquillité.
+
+Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire, d’un joli rire doux et
+mousseux. Tout son torse est incliné vers le lit. Elle tient la
+seringue. Et sa tête, tandis qu’elle rit, se balance un peu au-dessus de
+ma cuisse nue. Nous rions du plus sain des rires. Nous avons vaincu, moi
+la souffrance, elle, la pitié bête. Nous rions d’un rire héroïque.
+
+ * * * * *
+
+Le matin, Lilita vient prendre ma température et mon pouls. Sa petite
+montre d’acier bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme
+réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la chambre de garde. Elle
+compte les secondes, tenant d’une main le gros appareil de bazar, dont
+le tic-tac est bruyant. Toute autre infirmière eût emprunté une montre.
+Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans sa main le réveille-matin à
+sonnerie, le réveil inattendu, me fait penser à un clown, jouant un air
+sur un ustensile de cuisine. Elle même n’est pas insensible à ce tableau
+burlesque. Mais quand elle quitte ma chambre, on dirait qu’elle a oublié
+notre camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression de son visage
+est hautaine et lointaine. On dirait une grande dame qui vient de donner
+deux sous à un pauvre. Elle sort, noble comme une reine qui passe
+acclamée. Elle va droit à la porte. On ne devine pas sous sa blouse le
+trottinement actif de ses jambes. D’un seul mouvement, son corps semble
+se frayer un sillage vers la porte. Elle part comme un grand voilier,
+l’ancre une fois levée.
+
+Et chaque nuit et chaque matin, Lilita Laudor montrera ce contraste de
+son libre rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois pas que ce soit la
+fatigue de la veille. C’est le matin, c’est le jour, c’est la maison
+blanche qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale et qui n’est
+plus un grand vaisseau blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail de la
+vie dans la clarté coutumière qui de nouveau fait d’elle une correcte
+stagiaire.
+
+
+
+
+Dire que la morphine a transformé mon lit en un hamac ne serait pas
+exact. Je sens la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon lit, ni mon
+corps ne sont bercés. Mais telle est la délicatesse de mes perceptions,
+leur éclat qui transforme le lit en une toute récente invention, que le
+lit semble sur le plancher en un équilibre parfait et subtil. C’est une
+impression qu’on peut avoir sur une bonne barque, peut-être aussi en
+ballon. Et je suis si bien que la position même de mon corps me semble
+une ingénieuse adaptation, voulue de toute éternité, et que tout
+mouvement qui la modifierait serait un sacrilège.
+
+Bientôt cependant, le lit semble se balancer d’un imperceptible roulis,
+auquel correspond un roulis compensateur de mon propre corps. Mais
+l’équilibre de tous ces mouvements est parfait et facile. Je sais que la
+maison blanche est parfaite et qu’autour de la maison blanche le monde
+aussi est parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes limites.
+Les meubles dans la chambre me semblent miraculeusement à leur place,
+comme s’ils étaient les compagnons de cinquante ans de mon bonheur. Mais
+ils sont nets et saisis par mon esprit comme si, dans une île déserte,
+je venais de les fabriquer.
+
+Et maintenant mon corps est plus pesant. On dirait que par tous ses
+pores il tient au lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat sur le
+sol. Il semble aussi que mon esprit soit docile. Je pense dans un nuage.
+Mais si tel était mon bon plaisir, j’aurais à mon service toute la
+précision et tout le consentement de mes opérations mentales. Je m’amuse
+à cette expérience. Je délimite les objets et je pense nettement les
+personnes que j’ai vues dans la journée.
+
+J’ai le sentiment que ma voix aurait une sonorité étrange dans le dur et
+blanc silence de la chambre. Je prononce quelques mots. Et sitôt
+prononcés, ils prennent une étonnante consistance d’objets. Ils volent
+palpables au ras des murs, à la limite du plafond.
+
+Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne point prendre en pitié la
+détresse de mon système nerveux. Je suis dans un lit de la maison
+médico-chirurgicale. On m’a donné de la morphine. Je regarde et
+j’écoute, je m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste savait comme
+je regardais et j’écoutais, avant d’avoir jamais pris de morphine, c’est
+alors qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte certitude.
+
+Dans une légère torpeur, mon esprit s’abandonne. Il se laisse aller
+doucement, comme un enfant laisse son corps s’enfoncer dans la neige.
+L’électricité n’éveille plus les objets à mes yeux. Elle est devant moi
+comme un élément. Je regarde sa clarté, comme on regarde, du haut d’une
+falaise, la mer.
+
+Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis elle traverse la chambre. Elle
+va jusqu’à la toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle et ce
+n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition et ce n’est pas une
+personne. Il me semble qu’elle est là, et ce n’est pas en spectre, et ce
+n’est pas non plus en chair et en os. Elle se déplace aussi
+silencieusement qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle est là comme
+les confidents des dialogues de notre enfance. Il suffit de mon
+consentement, pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma plus faible
+résistance, pour qu’elle disparaisse.
+
+Mais elle n’est plus là en garde-malade. Elle a choisi l’instant et le
+lieu favorables. Désormais les paroles que nous échangerons entraîneront
+nos destinées, sinon pour l’amour, au moins pour une compréhension
+délicate qui établira entre nous un merveilleux secret. C’est l’heure,
+et il n’en pouvait être une autre. Ceux-là me comprendront qui ont
+échangé de nobles et tendres paroles avec des femmes qui n’étaient pas
+là, et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la rue, ou sur la route
+qui traverse un village. Ceux-là me comprendront qui ont décidé pour les
+paroles définitives d’attendre que la lampe soit allumée ou que l’enfant
+soit rentré de l’école et installé, pour ses devoirs, dans la pièce
+voisine.
+
+C’est l’heure où les paroles discrètes ont toute leur pénétration. C’est
+l’heure où les mots sont pleins de nous-mêmes, où les répliques comme au
+théâtre se balancent et se compensent, et cependant sont de fidèles
+messagères et s’envolent, comme un oiseau sort d’un fourré, et emportent
+avec elles le meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes. Je sens que ma
+voix est plus ferme et la sienne plus douce.
+
+--Je vous connais... Et ce qui me rend timide, c’est qu’il faut bien que
+j’aie l’air de ne pas vous connaître. Il faut que je vous parle comme un
+malade bien éduqué à une garde discrète. Si vous saviez comme je vous
+connais. Et si je vous le montrais, j’aurais l’air de violer vos plus
+secrètes pensées, parce que ce n’est pas vous qui me les avez
+découvertes, parce que vous ne me les avez pas livrées, parce que je les
+ai prises sans votre consentement, parce que je suis un voleur, un
+abominable voleur.
+
+Je me fais à moi-même les plus cruels reproches.
+
+J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à l’insu de Lilita Laudor, les
+pensées qu’elle cache le mieux, son trésor de réserve, son trésor de
+pudeur.
+
+Quelles sont ces pensées?... Je m’avoue que je n’en sais rien. Mais il
+me semble bien que je m’en suis emparé, comme on vole un coffret dont on
+n’a pas encore dénombré les objets qu’il contient.
+
+--Vous prendre la main, c’est impossible. Je suis un malade et vous êtes
+une garde. Je sais bien que vous êtes là par obligation de métier. Le
+moindre geste familier serait de ma part une goujaterie. Et cependant je
+vous connais et je vous aime. Et si jamais vous acceptiez, en souriant
+et en feignant de n’y pas croire, que je vous le dise, alors je ne serai
+même plus le malade à vos soins confié, je serais le «partant» de la
+chambre 2. Je ne serai même plus de la maison. Je n’aurai plus de
+pansement. Je serai l’opéré guéri, dont on attend avec impatience qu’il
+ait cédé sa chambre à un malade à opérer. Je partirai, vêtu de mon
+complet qui attend dans l’armoire. Je serai un monsieur du dehors. Je
+vous saluerai avec un respect dont j’exagérerai les marques, pour bien
+vous montrer mon estime. Et vous répondrez à mon salut, comme une jeune
+fille réservée et comme une garde sérieuse y doit répondre, comme on
+répond au salut d’un monsieur qu’on ne distingue pas des autres, qu’on
+ne saurait distinguer. «Car nous en voyons tant des malades! S’il
+fallait faire attention!...» Je partirai...
+
+Alors, parfaitement claire et distincte, j’entendis la voix de Lilita
+Laudor:
+
+--Quel besoin avez-vous de partir?...
+
+Elle prononça ces mots avec le plus admirable mélange de pudeur et
+d’impudeur. Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu. C’était à peine un
+consentement, plutôt un encouragement, mais si décidé, si loyal.
+
+--Quel besoin avez-vous de partir?
+
+Cela veut dire: Vous êtes un ingrat. N’êtes-vous pas bien ici?
+Seriez-vous indigne de la Maison Blanche et de Lilita Laudor qui vous
+écoute favorablement?
+
+--Quel besoin avez-vous de partir...? Elle était là et elle n’était pas
+là.
+
+ * * * * *
+
+Au matin, Lilita Laudor entre dans la chambre. Mais j’entends le bruit
+de ses minces souliers blancs sur le carrelage, le bruit de ses jupes,
+et, si elle déplace un objet, je perçois le bruit de l’objet sur la
+table. Et sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus d’elle-même.
+Elle ne voltige plus autour de sa personne impondérable.
+
+Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant moi, appendu dans le ciel, un
+globe de soleil opaque et incandescent projette un halo net, presque
+délimité, autour duquel _le ciel_ d’octobre est sage. L’air entre dans
+la chambre, matinal et portant des odeurs de fumées.
+
+--Il fait bon, dit-elle, avec un balancement de la voix, naturel et
+souple, aussi beau, aussi «visible» qu’un balancement des hanches.
+
+Et elle sort, comme si de rien n’était.
+
+A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot de citronnade.
+
+Par la porte entr’ouverte, nous entendons le bruit d’une sonnette.
+
+Résignée et souriante, elle s’en va vers le malade qui l’appelle. Mais
+avant de franchir la porte, elle me dit:
+
+--C’est toujours les mêmes qui sonnent.
+
+Et je devine la vieille dame ou le vieil homme grincheux, qui en veulent
+pour leur argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent la veilleuse
+pour qu’elle déplace leurs oreillers.
+
+Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais pendant une semaine, j’ai
+réclamé de la morphine. Non par une perversion de toxicomane, mais pour
+voir Lilita Laudor. Je sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre. Elle
+sort afin de préparer la seringue. J’ai quelques minutes d’une attente
+délicieuse. Puis quand elle est revenue, je la contemple, joignant la
+pulpe de ses doigts pour atteindre l’aiguille au fond de la boîte
+métallique. Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita Laudor--hasard
+ou maladresse--me fait très mal, mais je suis heureux, comme si j’avais
+obtenu un rendez-vous.
+
+ * * * * *
+
+Désormais Lilita Laudor ne veillera plus. Elle aidera le jour
+mademoiselle Carneran. C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte
+de l’eau pour ma toilette. Nous causons.
+
+Par la fenêtre, elle me montre la cour nette:
+
+--On y ferait un beau tennis.
+
+Lilita Laudor, vous avez lu des romans mondains.
+
+Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas les femmes lisent des romans
+et jouent de la musique. A Paris, tout le monde travaille, tout le monde
+remue. Oh! comme on remue!...
+
+Et ses paroles expriment un dégoût du travail et de l’agitation. Comme
+elle aimerait être étendue tout le jour!
+
+Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière?
+
+Comme je lui dis bêtement que sa vie de travail lui épargne l’ennui,
+elle me répond:
+
+--On a toujours le temps de s’ennuyer... Le temps est
+_indéfinissable_...
+
+Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle retourne mon matelas. Son
+bras, nu jusqu’au coude, semble fait d’anneaux parallèles, diminuant
+jusqu’à l’amincissement du poignet. Et au-dessus du coude, la blouse
+laisse encore un cercle nu, qui s’enfle comme un ventre d’amphore. Son
+bras rond, son bras puissant, son bras qui se déploie en pleines
+arabesques fait penser aux bras que peignit sauvagement, pour sa luxure,
+le père Ingres. Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace pas comme
+les plus douces voix italiennes qui chantent avec insistance, comme un
+accordéon fait danser. Et son sourire hésite...
+
+Aller aux Indes avec elle et que des nègres l’éventent... Mais je ne
+puis aller aux Indes. Et chaque matin, elle arrive, comme morte. Elle me
+parle, comme à travers un mur un voisin, avant de s’endormir, parle à
+son voisin. Où donc est sa vie? En quel endroit du monde l’a-t-elle
+laissée? Elle n’a même pas envie de jouer au tennis. Si elle avait
+voulu... Et les objets qu’elle touche semblent faire mal à ses doigts.
+Elle dort. Nul mot, nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant,
+après l’avoir aimée, la Cingalhaise au visage large, à la chevelure
+noire comme fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester, parce que son
+âme est morte et décomposée, parce qu’elle est belle comme un paysage
+paludéen, où la vie est impossible, où les hommes et les bêtes meurent
+en déliquescence.
+
+ * * * * *
+
+Lilita Laudor fut remplacée par une aimable vieille fille, sèche et
+blonde. Elle parle par aphorismes et suce chacun de ses mots, comme
+s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment d’ailleurs, elle m’exhorte au
+courage:
+
+--Quand vous serez guéri, vous ne vous souviendrez même pas que vous
+avez souffert. La nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie la
+souffrance...
+
+Je ne souffre pas en ce moment. Si je souffrais, ces encouragements
+seraient abominables.
+
+Elle regrette qu’il y ait autant de malades à l’étage. S’ils étaient
+moins nombreux, elle aurait le temps de me faire la lecture, pour me
+distraire.
+
+Que me lirait-elle, mon Dieu!
+
+Et quand elle sort, elle termine notre conversation par cette maxime:
+
+--On éprouve autant de plaisir à donner qu’à recevoir...
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi. Son visage d’étudiante
+russe m’est devenu familier. Je comprends que si je venais à mourir,
+elle en aurait une sorte de regret. Une autre infirmière, étant de
+service à l’heure de ma mort, n’aurait pour moi que l’indifférente
+attention des gardes et des médecins. Oh! elle se comporterait très
+convenablement. Elle aurait ce froncement du sourcil, cette fine
+crispation du visage, cette immobilité du corps, décents à l’heure d’un
+tel spectacle. Pauvre jeune homme! Le corps droit, le bras seul mobile,
+elle essuierait d’un geste minutieux la bave de mes lèvres ou la sueur
+de mes tempes. Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait l’événement à
+ses compagnes et elle l’oublierait en en parlant. Mais à m’aider à
+mourir, mademoiselle Carneran mettrait une sorte de tendresse.
+
+Elle est maintenant près de moi comme une sœur ou comme une amie. Je ne
+suis pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de sa pauvre vie. Si je
+pouvais l’aider à vivre, aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir...!
+
+Sa présence me paraît toute naturelle. Elle est comme une cousine que
+j’aurais prise dans un roman anglais. Sa présence me plaît, mais ne me
+ressuscite pas. Quand survient une femme inconnue, riche d’un beau corps
+animal, je me sens comme labouré. C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre
+à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée la charrue, livre à la
+lumière la fraîcheur de son sillon béant.
+
+Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune confidence. Et si je lui posais
+des questions sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas. Mais elle
+raconte volontiers ses stages d’hôpital, décrit les détails de son
+service, et l’organisation de la maison blanche, qu’elle aime autant
+qu’une religieuse respecte la règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa
+vie, mais elle éprouve un certain plaisir à m’en livrer, par allusion,
+des parcelles.
+
+Je devine qu’elle est d’une famille aisée, dont elle n’aimait pas la
+gaîté épaisse. Je suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion pour
+le mari de sa sœur. Simplement au ton dont elle dit: «Mon beau-frère...»
+Je sais seulement qu’il a une propriété à la campagne. Je le vois gros
+mangeur, gros rieur, bien avec le maire, bien avec le curé, pinçant les
+bonnes au passage, les troussant, si elles veulent, mais n’insistant
+pas, bon mari. Il est dans les affaires.
+
+Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre la vie comme on la lui donne.
+Elle a besoin de certitudes plus fines. Elle est intelligente et
+sensible.
+
+Si nous touchons à des événements ou à des sentiments trop personnels,
+nous évitons la gêne des confidences trop intimes par le moyen des
+problèmes, des grands problèmes. Ils ne sont ridicules que si l’on est
+trois. A deux, ils deviennent l’occasion de fines confidences et d’aveux
+détournés.
+
+Mademoiselle Carneran a eu, au cours de sa vie, une grosse déception.
+«... Quand j’ai été à l’hôpital pour la première fois, je venais d’avoir
+une grosse déception.» Amant ou fiancé? On ne peut deviner. On hésite.
+La raideur du corps, la discrétion de la voix, l’immobilité des bras
+sont d’une décence un peu provinciale. La blouse semble une gaine. Et
+les yeux gris, les larges yeux sont d’une grande mystique ou d’une
+propagandiste d’imprimerie clandestine, qui mourra pour la cause.
+
+Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle demande un Dieu. Elles
+sont innombrables ainsi.
+
+Et voici que j’ai mal. C’est comme un écartèlement. Tout le côté droit
+de ma tête me semble amplifié. Qui donc tire ainsi sur ma tempe droite,
+ou bien est-ce ma tempe droite qui devient folle. Elle est dans ma tête,
+comme une bête furieuse projetant des tentacules élastiques qui
+s’étendent jusqu’aux murs et convulsivement, par saccades molles, les
+frappent. Est-ce le chien tournant autour de sa niche ou bien les
+chantiers maritimes? J’avoue que je n’en sais rien. Et d’ailleurs cela
+me devient absolument égal. J’ai mal et je suis parvenu aujourd’hui à
+contempler ma douleur comme un spectacle. J’ai mal tout simplement. Je
+voudrais bien n’y pas penser. Mais mon esprit négligeant ma douleur, mon
+larynx irrésistiblement et monotonement la raconte. Je fais: _han! han_,
+comme les ouvriers qui enfoncent des pavés, à chaque coup de demoiselle.
+Ce _han! han_, que j’entends maintenant dans la chambre, n’est guère
+élégant. C’est un cri de bête d’hôpital. J’ai mal.
+
+Mademoiselle Carneran s’est approchée de mon lit. On dirait qu’elle
+s’excuse de ne pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce ma tête dans
+l’oreiller, comme un crabe poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens
+plus vivants que ma tempe et le côté droit de ma tête. Le reste de mon
+corps est absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi la main de
+mademoiselle Carneran. Je la porte à mon front, à la place de chair nue
+que laisse le pansement. La main de mademoiselle Carneran s’y pose
+ferme. La paume fraîche s’y applique. Puis elle se déplace comme par une
+lente ondulation et le bord de la main effleure mes cils. On dirait que
+la main de mademoiselle Carneran modèle mon mal et le pétrit. Puis la
+main à nouveau se pose à plat. Et mademoiselle Carneran est debout,
+contre mon lit, les yeux fixes.
+
+Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas. Sa main s’est détachée de mon
+front. Mais elle reste tendue sur ma tête, comme une main qui bénit.
+Mademoiselle Carneran hésite à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je
+tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement ou même au consentement
+de son regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai glissé sa main
+entre ma tête et l’oreiller. Les yeux fermés, les paupières serrées,
+j’appuie longuement mes lèvres au dos de sa main. Est-ce un baiser?
+Est-ce le remerciement convulsif d’un fiévreux?
+
+Droite dans sa blouse, infirmière active, mademoiselle Carneran s’en va
+vers la porte.
+
+Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces jours j’ai menti à
+mademoiselle Carneran. Toutes les paroles que je lui ai dites étaient
+véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même qui ne fût sincère. La
+sollicitude que je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à ses
+fatigues était véritable. Mais le ton en était mensonger. Ma réserve et
+ma discrétion ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient le vrai
+désir, absolu, animal, irraisonné, que je n’éprouvais pas. Je parlais
+comme un amoureux qui hésite. Je mentais. On ment toujours. Pourquoi lui
+ai-je pris la main, comme si j’avais pendant des jours souffert de ne
+l’avoir pas fait? Pourquoi ai-je feint que ma réserve et ma discrétion
+fussent autre chose qu’un souci de bonne éducation? Pourquoi les
+présentais-je comme une victoire sur moi-même? Je suis un sale individu.
+
+Il y a une heure, je pensais: Le fiancé... l’amant qui l’abandonna ou
+qui lui mentit est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le don
+merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même et ce courage, qui n’est
+qu’aux femmes, d’accepter toute souffrance pour une joie qu’elles
+espèrent plus haute.
+
+Et moi. Quand elle est là, je lui prends la main. Mais quand elle n’est
+pas là, j’accepte, comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas. Je ne
+l’attends pas, comme on attend le matin que la fenêtre entre-bâillée
+s’ouvre plus grande. Je pense à elle, parfois. Mais je pense aux bras,
+aux jambes, au corps de Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est un
+pauvre être paresseux, j’irais aux Indes. Et je ne serais pas capable
+d’aller jusqu’à Asnières pour mademoiselle Carneran.
+
+Voilà bien des jours passés. Elle m’a soigné. Elle m’a consolé. Elle ne
+fut pas une garde; elle fut une amie; elle ne fut pas dévouée; elle fut
+aimante. Elle ne fut pas bonne; elle fut tendre. J’ai pris sa main entre
+ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres sur sa main. J’ai été comme
+une vieille machine d’amour qui marche dans la fièvre. Et je n’ai même
+pas pris le soin de connaître son prénom. Elle est mademoiselle
+Carneran, garde-malade.
+
+Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur de colombes domestiques.
+J’ai raconté mon adolescence au milieu des filles. Avec elles, j’ai
+bondi joyeusement. Elles m’offraient joyeusement les miettes de leur
+vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi. Elle avait lu Ibsen. On
+dirait qu’elles n’ont pas besoin de moi.
+
+Je sais la force du désir et ce que vaut, sans lui, l’estime morale et
+la curiosité psychologique. Je sais bien qu’en amour on ne peut pas
+choisir son action comme maxime universelle. Je sais que l’amour n’est
+pas d’essence évangélique. Je sais qu’on n’aime pas les femmes pour leur
+belle âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous émeut plus
+profondément qu’une parure de vertus.
+
+Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille laide me montre son amour,
+je suis aussi troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant moi. Je
+crois à je ne sais quelle transfiguration, à je ne sais quelle
+résurrection, par l’amour qu’elle me consentira, par l’amour que je lui
+donnerai. Et je l’étreins. Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la
+plains. Et je la hais de toute ma pitié.
+
+Et cela est une malédiction sur moi. Partout où je passe, partout où je
+séjourne, une vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu
+qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que je la lui rendrai... Et je
+m’enfuis. Elle n’a plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais prendre la
+responsabilité de tous mes actes, même de mes actes d’amour. Mais
+comment faire! Non... les revoir... c’est impossible. Ah! comme je
+fonderais volontiers un sanatorium pour mes maîtresses abandonnées!...
+
+Je ne prendrai plus la main de mademoiselle Carneran... plus jamais. Je
+vais partir, partir immédiatement...
+
+Partir... mademoiselle Carneran m’apporte un thermomètre. J’ai 39,9.
+
+
+
+
+La fenêtre est en face de mon lit. Elle est le cadre d’un tableau dont
+l’unique motif est le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez
+maintenant pour ne pas consentir au jeu de discerner la ressemblance de
+leurs formes. Je ne me dis pas: Celui-là est un dromadaire, celui-là est
+un lion... J’aime pour elles-mêmes leurs taches et leurs transparences
+variables.
+
+Le jour, la Maison Blanche appartient à la ville. Gillot vient le matin.
+Le docteur Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent quelques
+instants près de moi. Les gardes sont actives à des besognes désignées.
+Le jour, j’échange avec tous des paroles semblables aux paroles usuelles
+de la vie. Je sens autour de la Maison Blanche un quartier de Paris.
+J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent et qui partent. Un bruit de
+porte, un pas net dans le couloir traversent la confuse rumeur continue,
+le bourdonnement lointain de Paris. Une torpeur me protège des
+mouvements et des bruits, qui me sont étrangers, qui me sont devenus
+étrangers. Mais dès la nuit commençante, quand la Maison Blanche cingle
+vers l’aube, les nuages sont mes compagnons véritables.
+
+Je me souviens d’une nuit où, par mouvements et passages, ils semblaient
+composer un spectacle. Ils arrivent par minces languettes, comme des
+écailles sur le ciel. Ils passent sur la lune et semblent des
+éclaboussures d’or. Puis ils se groupent en larges nappes que tout
+d’abord traverse la lune. Mais la lune devient invisible. On dirait que
+sur elle on a posé un loup, puis un masque. Le nuage maintenant flotte
+devant elle comme un manteau déplié. Puis c’est un grand écran noir,
+d’un noir prodigieux et profond. Le grand nuage noir s’aplatit et couvre
+tout. Puis un peu de lune apparaît, comme un collier sous un voile. Et
+le grand nuage me fait penser au beau cavalier noir qui, sur les
+peintures chinoises, passe devant les arbres roses.
+
+Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que du haut d’une montagne, où
+on a l’âme stupide d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de bataille qui
+commande à ses paysages et ressemble à un Napoléon méditant, sur le
+front des troupes, à l’aube, avant que le combat s’engage. Pendant des
+semaines, le soleil s’est levé pour moi seul, comme un ami discret qui
+va à son travail.
+
+Il est cinq heures et demie. Quelques camions quittent les entrepôts,
+quelques voitures de laitiers roulent sur les pavés leur fanfare
+grinçante et cahotée.
+
+Le ciel, mon grand voisin d’en face, est d’un bleu translucide. Il porte
+encore sa faucille de lune et une seule étoile est posée sur lui, comme
+une décoration. Je distingue de mon lit le haut des maisons mangées
+d’ombre. C’est un déroulement de crénelures. On dirait une ville
+ancienne, aperçue en voyage. Ces maisons d’ombre étonneraient dans le
+ciel lumineux, si dans la perfection de cette heure naissante quelque
+chose pouvait étonner. Dans ma chambre, où seule brûle une
+lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de lumière solaire, que cette
+lumière du ciel de nuit donne aux couleurs une vie latente, modeste et
+parfaite qui est seule la leur. Une tasse oubliée sur la chaise, la
+table devant le mur, l’armoire, tout est discrètement magnifique et
+s’assemble, selon des liens mystérieux.
+
+Je me soulève un peu sur mes oreillers. Les réverbères dans la rue
+jettent aux murs une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville en
+contre-bas, la nuit, quand on regarde par la portière d’un wagon. Ainsi
+elle vient à nous, d’un jet, inattendue et à jamais.
+
+Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de faibles nuages, jetés comme à
+coups de balai. Les maisons se délimitent, en cages séparées. Il n’y a
+plus maintenant qu’une lueur moisie d’aube perçant la ville, et qui se
+glisse chez moi tristement, comme l’eau plate, qui passe d’une cour de
+ferme dans la chambre de plain-pied.
+
+Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois les pans du ciel, comme vidé
+d’atmosphère, semblent au-dessus des maisons, des vitres cassées,
+ternies, oubliées là dans le creux des gouttières. Par le brouillard,
+dans le ciel ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques secondes,
+en un disque plat, et blanc comme un masque de plâtre.
+
+Quand l’aube met au ciel des poussières de couleurs, qui se
+métamorphosent les unes dans les autres, le soleil vient ensuite, simple
+signal sur la voie, disque rouge. Puis il pâlit, monte et n’est plus au
+mur d’en face qu’une belle assiette en vermeil.
+
+Souvent des litières jaunes couvrent le ciel, un peu maculées, comme si
+des bêtes avaient dormi sur elles. Elles disparaissent. Le ciel sous
+elles jaunit à plat. Deux nuages s’amusent à se passer l’un à l’autre du
+rose et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent finalement en
+fines aiguilles. Autour d’eux, le ciel illumine son bleu toujours
+davantage. Enfin, tout contre une maison de six étages se présente
+l’astre en globe, si semblable à un objet, qu’on dirait vraiment une
+lampe offerte aux hommes par un Dieu bénévole.
+
+C’est le soleil qui le plus souvent a des airs de pauvre diable. L’aube
+est riche souvent de magnificences fuligineuses. Elle possède alors le
+ciel de ses masses épaisses et troubles qui s’amincissent en lames
+pleines, d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces vermeilles, métal en
+fusion dans un brasier. Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent le
+ciel, troués de cette lueur vermeille. Et c’est enfin le pauvre matin,
+après tant de splendeurs qui l’accouchèrent.
+
+Parfois aussi c’est le soleil qui semble vaincre l’aube. Le ciel
+d’octobre est si bas, si souillé qu’on dirait un front de criminel. Au
+Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le ciel, comme une mauvaise
+pensée sur un front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit une bande
+cuivrée, casserole accrochée au mur de la plus basse, pour des usages
+domestiques. Puis un jet vermeil chasse la casserole, s’étend à sa
+place, prend force et s’agrandit comme une nappe liquide. Alors, c’est
+vraiment la gloire du jour. Octobre aujourd’hui sera limpide.
+
+
+
+
+Depuis des jours je me suis dit: «Il est possible que je meure.» Depuis
+des jours, j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux gardes, un regard de
+joueur interrogeant la chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait
+qu’ils viennent de donner leur langue au chat et qu’ils attendent de
+moi-même la révélation d’un secret. C’est en moi que la vie et la mort
+se balancent. Sur mon visage sans doute ils liront l’avenir. Et
+j’éprouvais parfois une sorte de fierté à être le dépositaire de ce
+secret de vie ou de mort. Je pense qu’un souverain, qui pour la première
+fois traverse une foule en landau, doit connaître de la même façon la
+dignité dont il est investi.
+
+J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et brûlantes transitions, me
+conduire jusqu’à la mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une ville,
+bien décidé à ne pas franchir les grilles de l’octroi. Ce n’était guère
+qu’une promenade dominicale.
+
+J’ai médité la mort. Je me suis imaginé n’existant pas, gardant le
+regret de n’exister pas, emportant dans mon cercueil le souvenir de la
+vie, comme une bague reste au doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme
+en suspens dans les espaces. Et cette âme incorporelle, sans épaisseur
+ni densité, je m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que comme une trace
+blanche semblable à une aile tombée des plumes d’un ange ou que sous
+l’aspect du corps matériel de M. Bergson. Je veux dire du corps de M.
+Bergson enveloppé de sa redingote.
+
+Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de m’amuser en chemin. La fièvre m’a
+pris par la main et me tire vers la mort, comme un enfant maussade qui
+traîne les pieds sur le chemin de l’école.
+
+Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre, avant que j’aie pu le
+lire par transparence. Je lui demande:
+
+--Combien...?
+
+Elle me répond:
+
+--38... un peu au-dessus de 38.
+
+Quand elle est sortie, je me lève, je vais au tiroir de la table, j’y
+prends ma feuille de température. La courbe est montée au-dessus de 40.
+
+On a la même impression quand on se réveille en chemin de fer, ayant
+dépassé la gare où l’on devait descendre. La maladie est un pays.
+
+Mon corps est à la fois lourd et flottant. Mais cette sensation n’a pas
+la subtilité de celles que donne la morphine. Mon corps me semble un
+ballon lourd, chargé de lest, qui tend à s’enlever un peu, mais que des
+cordes attachées à ses extrémités, fixent dur à des piquets latéraux. Et
+ces cordes obliques sont tendues et tirent au sol.
+
+De cinq à six heures de l’après-midi, je suis cette chose dense et
+flottante, cette chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles liens
+retiennent au lit où parfois elle adhère, au lit vaste comme la terre.
+
+Je n’ai même plus le loisir de penser au chien tournoyant ou aux
+chantiers maritimes. D’ailleurs le mal installé dans ma tête ne compte
+plus. La fièvre traverse mon corps, comme si elle le corrodait, de la
+peau aux os. La fièvre est au creux de mes os et y travaille. Elle se
+fraie un chemin. Elle distend mes articulations. Cela fait plus mal que
+toute douleur. Car ce n’est pas une douleur qui insiste ou se commente
+elle-même. C’est une douleur qui s’invente continûment et qui me fait
+toucher à des limites inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce n’est
+même pas la fièvre. Il me semble que c’est la mort elle-même qui filtre
+en moi et qui bientôt aura touché le centre même de ma vie. Respirer me
+fait mal.
+
+Cette fois, je ne médite pas la mort, ni même ma mort. La mort est là.
+Elle n’a ni figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur. Elle est
+nécessaire. Elle est là, comme la mer au pied d’une falaise. Je _crois_
+en elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse pour l’esprit,
+comme elle est en mon corps angoissante et convulsive! Je touche à de
+telles limites de la souffrance que j’ai le sentiment que je vais mourir
+par rupture, pas une dissociation complète des parcelles de mon corps...
+
+Mademoiselle Carneran est d’un côté de mon lit. De l’autre, mademoiselle
+Veuillet. De mes genoux ployés et soulevés, je défais mes couvertures.
+Je veux me lever. Mes jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle
+Carneran les saisit et les pose sur le drap. Je me tourne à gauche. Je
+suis assis sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle Veuillet me prend
+aux épaules et m’étend jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout
+pourquoi je veux me lever. Je crois que c’est une espèce de jeu, une
+taquinerie de moribond. J’ai très nettement la pensée que dans des
+milliers d’hôpitaux, des milliers de vieux, agonisant, soulèvent ainsi
+leurs couvertures.
+
+Mademoiselle Carneran, mademoiselle Veuillet... ce sont les deux plus
+fragiles, les deux plus décentes, les deux plus _âme_, qui, parmi les
+gardes de la Maison Blanche, m’assistent pour ma mort. C’est là un signe
+du destin.
+
+Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je suis la bête à fièvre, la bête
+ou l’homme, ce qui meurt sur la route, oublié par la caravane.
+
+A sept heures, mademoiselle Carneran m’apporte une tasse de lait. Je
+n’ai pas faim. Et cette tasse de lait me semble une faute de goût. Un
+agonisant n’a pas besoin de lait.
+
+La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance aussi qu’elle déposa et
+qu’elle vint ensuite chercher jusque dans mes os. La mort n’est plus là.
+La mort n’est plus qu’un danger, qu’un risque.
+
+A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a pris le service de veille, me
+fait une injection de morphine. La morphine ne pacifie pas la fièvre
+comme la souffrance. Elle est, ce soir, incohérente, je veux dire
+qu’elle ne sait pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile. La
+morphine consent bien à soulager de la fièvre, mais avec le
+mécontentement d’un chien longtemps choyé, qu’un nouveau maître attache
+le jour pour en faire la nuit un chien de garde.
+
+La subtile morphine n’est pas faite pour garder les cochons de la
+fièvre, cette paysanne. La fièvre a je ne sais quelle odeur de marécage
+et de purin. On dirait que la morphine se bouche le nez.
+
+Elle consent cependant à son office. Je ne souffre plus. Mais ce que
+j’éprouve est bien étrange. Il me semble que j’ai deux corps, l’un
+pesant et reposant au lit, un corps plein de fièvre, l’autre superposé
+et léger, flottant au-dessus du corps fiévreux, un corps allégé par la
+morphine.
+
+A deux heures du matin, la fièvre et la morphine et la mort sont loin.
+Mais la fièvre a laissé des places douloureuses, comme des plaies et des
+contusions après une chute. Je me sens un fiévreux refroidi.
+
+ * * * * *
+
+On m’a donné un lavement... oui, un lavement... un lavement... quoi. On
+m’en a donné deux. On m’en a donné trois. Le lavement dont abusent, dans
+la vie réelle, les poétesses les plus relâchées, le lavement qui corrige
+cette constipation dont souffrent inlassablement les plus lyriques parmi
+les femmes, tient peu de place dans la littérature depuis Molière.
+
+Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai pas peur de la mort, je veux
+bien qu’on m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de plus abominable
+qu’un premier lavement. Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent
+par le moyen d’une cartouche de dynamite, doivent éprouver une sensation
+analogue. J’ai demandé à mademoiselle Crazannes qu’on me chloroformisât
+avant de me donner le second. Mademoiselle Crazannes m’a répondu avec
+une noblesse hautaine que «ce serait bien la première fois...»
+
+Mais si le lavement est désagréable, que la vie est donc belle et
+qu’elle compose de merveilleux spectacles! C’est mademoiselle Crazannes
+qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre mon lavement. Son bras,
+dirigeant la canule, s’infléchit doucement vers le lit. Lilita Laudor,
+droite et grave comme une statue, porte le bock émaillé, d’un geste
+annonciateur de Liberté éclairant le monde. Puis son bras s’élève
+davantage. Son buste, penché maintenant, pèse bien sur la hanche. Elle
+ressemble aussi aux porteuses d’amphores qui tiennent noblement leur
+cruche sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers elle. Il n’y a plus
+de lavement. Je ne sais plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue
+plus que le jaillissement de ce corps tendu, que termine ce bras dressé,
+qui oscille un peu, à la façon d’une fusée qui monte vers le ciel.
+
+La poétesse du coin ne me comprendra pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor
+cesserait-elle d’être belle, parce qu’elle me donne un lavement? Et la
+poétesse ajoutera: «Moi, ça me dégoûterait de vous donner un lavement.»
+
+Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de salir du papier à écrire tes
+vers, tu étais infirmière, le lavement ne t’obséderait pas. Il serait
+pour toi une des mille réalités de la vie. Et tout de même, c’est moins
+dégoûtant que ta poésie ou que ton roman...
+
+L’amour chez les femmes n’est qu’un apprivoisement. Ne dites pas qu’un
+lavement dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui le reçoit. Il
+n’est que prétexte à nous accoutumer les uns aux autres. Un lavement
+vaut bien une présentation dans un salon.
+
+
+
+
+Désormais, je suis digne de la magnificence des nuits de la Maison
+Blanche. Entre sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans mon lit, et
+huit heures, où la veilleuse de nuit commence son service, l’heure est
+neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité d’une maison qui n’est
+après tout que médico-chirurgicale, n’ont cessé tout à fait. Et la
+Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau qui flotte. A sept heures et
+demie, la clochette a tinté pour le dîner des gardes. Ce n’est encore
+que l’appareillage. Des cordages grincent. La Maison tire sur l’ancre.
+On accomplit les dernières tâches du jour avec hâte. Elles ne s’offrent
+pas à être contemplées. Les infirmières sont comme des écolières en
+retard.
+
+Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je souffre. Je n’ai pas d’autre
+soin que me préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout d’une pièce,
+s’étendra jusqu’à l’aube. Ce ne sont plus les nuits du début, les nuits
+d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce ne sont plus les nuits où
+la lampe électrique projetait sur les murs un rayonnement sans merci et
+les faisait semblables à des murs de mosquée sous un soleil torride. Les
+nuits de maintenant sont bienveillantes. Je m’y prépare, comme on se
+prépare à l’état d’oraison. Elles sont fidèlement accueillantes et elles
+ont, si je souffre, la morphine pour compagne. Je goûte leur silence.
+Parfois, dans le lointain, un train lance un sifflement bref qui, comme
+un cri de crapaud, semble choir.
+
+Le jour, les infirmières ont de fins souliers blancs, des souliers de
+bains de mer. Mais la nuit, elles portent des savates en feutre, qui
+glissent au carrelage du couloir, d’un bruit si ouaté et si doux qu’on
+ne pense pas que le silence soit troublé, mais qu’on a l’illusion qu’il
+parle.
+
+Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un malade évadant son cahot par
+la porte un instant ouverte d’une chambre, menace le silence, le silence
+est puissant et l’étouffe. Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se
+répand pas. Il hésite et se pose, comme un oiseau après son vol.
+
+Je goûte la blancheur qui m’environne. J’ai fait l’apprentissage de la
+blancheur. Je la connais. Je la possède. Les peintres connaissent les
+blancs, leurs qualités et leurs variétés. Mais le blanc est, dans la
+vie, une couleur méconnue. C’est une fade couleur de première
+communiante. Ou bien elle est pimpante et seyante aux corsages des
+femmes, ou elle est dramatique, en suaire. On ne connaît pas sa douceur
+et sa puissance calme.
+
+Je possède le talisman qui fait apparaître à mon gré, au pied de mon
+lit, la fée en robe blanche, en robe couleur de lune. Je presse le
+bouton de ma sonnette électrique. Elle entre et ne dit pas: «Voici un
+breuvage divin.» Elle m’apporte de la citronnade. Elle entre et ne dit
+pas: «Je te donnerai la sérénité et ta tête reposera.» Elle frappe et
+dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit pas: «Je t’apporte l’oubli
+et la délivrance»; elle me fait une piqûre de morphine.
+
+Infirmière blanche, je ne discute plus avec toi; je ne cherche plus à te
+sauver de ta pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu daignes être
+douce. Mais, avant de m’assoupir, de rêver ou de dormir, je veux réparer
+l’injuste pensée que j’ai eu envers toi. Je t’ai sottement comparée à
+une fée. Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une lanterne magique. Ce
+sont d’humbles soins que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime. Tu es
+bien plus belle qu’une fée, et tu es bien meilleure. On te tient presque
+pour une servante. Et c’est le consentement que tu mets à tes soins, qui
+me donne un instant cette illusion magnifique d’avoir si pleinement
+rempli ma tâche, que l’humanité désormais, n’a plus d’attention qu’à me
+guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas le pouvoir de chasser
+magiquement la douleur. Il y faut l’application de tes mains. Il y faut
+ta fatigue. Pour que je m’assoupisse, tu ne dors pas. Pour que ma tête
+repose mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que je n’aie pas soif, tu
+as pressé du citron dans de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même
+pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis malade, on a séparé la
+réalité en deux parts. On t’a donné la peine et à moi le repos.
+
+C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits de calme insomnie. Ce n’est
+plus pour la morphine. J’ai eu avec la morphine une liaison. C’est tout.
+Dès la première piqûre, mon corps s’appliqua au lit avec une exacte
+densité, également répartie. Puis je connus cet équilibre merveilleux
+entre la pesanteur et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs
+avec ce que nous imaginons du flottement dans l’espace, sans rapport
+avec la sensation banale de certains rêves, sans rapport avec le vol
+aérien, qui n’est qu’une gymnastique. J’ai connu aussi la sensation
+d’avoir un corps amolli où passait sans cesse l’aura d’on ne sait quel
+plaisir partout répandu, un corps d’une plus fine matière, tout en
+flocons neigeux.
+
+Alors la morphine me paraissait vraiment une substance mystérieuse, un
+philtre. Ce n’était pas un médicament. Je donnais la plus grande
+attention aux doses qu’on m’accordait. Je regardais à travers le verre
+de la seringue si on faisait bonne mesure. Et quand venait l’heure de la
+piqûre, je quittais mon pyjama de jour. Je mettais une chemise de nuit
+fraîche. Je me préparais comme une fiancée à l’époux.
+
+Mais bien vite la morphine fut capricieuse. Je ne fus plus, par elle, un
+Dieu intemporel, mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme,
+maladroit en ses paradis.
+
+Mon sang était chassé plus vite, plus chaud. Quelques heures après la
+piqûre, j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée des narines,
+quelquefois sous les paupières, comme si on y promenait le bout d’une
+plume d’oiseau.
+
+Souvent la morphine était incohérente et ne me donnait aucune sérénité
+corporelle. Ou bien mon corps glissait dans la béatitude d’un
+amollissement. Il avait des «billes partout». Mais mon esprit ne
+participait plus à la fête. Ma béatitude était sans contenu. La morphine
+n’est plus une amie subtile, une confidente délicate. Elle ne me procure
+plus qu’un vague bien-être, un vague sentiment de plénitude. C’est une
+drogue et rien d’autre. Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle
+vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai pris, je «suis bien». Il ne
+me suffit pas d’être bien, comme un mercier de petite ville en sa
+boutique. Je n’ai jamais cherché ce bonheur-là, dont la torpeur
+morphinique devient l’image. La morphine fut d’abord une grande dame,
+qui me consentit d’exceptionnelles faveurs. Elle ne m’apporte plus que
+la sensation du mariage riche. J’en ai assez.
+
+Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller les jambes. Je ne puis
+pourtant pas sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte qu’elle me
+chatouille les jambes.
+
+Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais pas, j’ai pris de la
+morphine, huit nuits de suite, simplement pour voir apparaître Lilita
+Laudor. La morphine alors insinuait en moi une agréable tiédeur. Puis
+elle m’inclinait à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns des
+symptômes agréables du début, moins--et pour cause--la suppression de la
+douleur. Était-ce là le meilleur? Toujours est-il que, Lilita disparue,
+je ne prêtais plus aucune attention à la drogue que j’avais dans le
+corps. Elle était en moi comme un parasite auquel on s’accoutume. Une
+grande dame! Peut-être... mais monotone.
+
+Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux présent: une immobilité
+parfaite goûtée comme une vertu, comme une qualité admirable et
+exceptionnelle.
+
+Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective gratitude, j’en suis
+réduit à une sorte de politesse déférente, telle que nous la marquons
+aux anciens camarades qui nous ennuient. Souvent, quand Lilita me
+piquait à dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à minuit, pour
+être poli avec la morphine.
+
+Pauvre amie, qui ne sait pas être belle même huit jours... Elle n’est
+même plus une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est une vieille dame, une
+très vieille dame...
+
+Quand je souffre, elle garde son empire. Un soir, après plusieurs
+journées de répit, j’eus de nouveau des battements et des élancements
+dans l’oreille. On frappait dans ma tête des coups de marteau
+cyclopéens. Je pourrais cependant si je voulais résister à cette
+souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance et la morphine sont deux
+personnes entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller avec l’autre:
+la souffrance... m’encanailler. La souffrance est une mégère, avec un
+balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas une princesse, c’est un
+sergent de ville.
+
+ * * * * *
+
+Il y eut, comme en toute liaison, des incidents comiques. Je souffre. On
+me pique à six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur qui doit
+passer dans mon corps. J’attends la pacification de la douleur.
+J’attends en vain. A neuf heures, la garde me fait une seconde piqûre.
+Rien... rien... rien... J’appelle la garde et je lui déclare que si elle
+s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée pour de la morphine, c’est
+pure illusion de sa part. Elle semble très sincère à me jurer qu’elle
+employa la solution habituelle. Je souffre toujours. Je souffre tant et
+si continûment qu’à trois heures du matin, la garde consent à me piquer
+encore. Sa docilité à me donner de la morphine m’impose ce dilemme: ou
+bien les deux premières injections étaient d’eau pure ou bien je suis
+dans un état si grave qu’on lui a donné l’ordre de ne pas me laisser
+souffrir inutilement. Cette troisième piqûre ne modifie pas le moins du
+monde l’écartèlement du fond de mon oreille et les irradiations
+fulgurantes qui passent dans ma tête. Et cependant, confiant en ma
+piqûre, j’attends que la douleur s’en aille.
+
+Ceux qui n’ont pas souffert longtemps, dans l’immobilité du lit, ceux
+qui n’ont pas reçu, à de brefs intervalles, la douleur comme un hôte,
+ceux qui oublient trop vite et ne pensent plus à la douleur, dès qu’elle
+est partie, ne saisiront pas l’irrésistible comique de cette attente
+confiante. D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que la morphine a
+fait, par le corps, son premier tour de garde. On l’a sentie, qui,
+jusqu’aux extrémités des pieds et des mains, remuait le sang. Dès cet
+instant, on s’en remet à elle. On fait la nique à la douleur. On a la
+tranquillité de l’enfant qui, menacé par un voyou, a appelé ses parents.
+J’attendais. Mes mains étaient attentives; mes pieds étaient attentifs.
+Tout mon corps était attentif. Ma _cœanesthésie_ était attentive.
+J’attendais que la morphine se manifestât. J’attendais que la douleur
+disparût. J’auscultais ma douleur, tout mon corps l’auscultait. Si elle
+feignait de s’apaiser, je m’imaginais que la discrète et capricieuse
+morphine voulait cette fois accomplir son office en se cachant. Mais les
+fulgurations recommençaient bien vite et s’épanouissaient dans ma tête
+en gerbes de fusée. J’ai attendu ainsi, jusqu’à cinq heures du matin.
+Alors je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible comique de
+l’aventure...? Vous ne le saisissez pas, parce que vous remettez votre
+douleur au médecin de votre quartier, pour qu’il l’examine, comme un
+crachat. Pendant toute une nuit, j’étais le bon clown dans l’arène qui
+se fie aux promesses de son cousin ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout
+de tout, son éternel coup de pied au cul.
+
+Ce que la morphine m’a donné de meilleur, je l’ai eu déjà aux heures de
+parfaite santé et de bon équilibre. C’est le parfait accord de mon
+expérience et du moment présent. Quand on se porte bien, on a son passé
+à portée de la main. Il ne faut pas d’effort pour le saisir. Le passé
+n’est alors ni indocile ni obsédant. On en use à sa volonté, comme d’un
+flacon de parfum qu’on respire à son caprice.
+
+Un après-midi, je recevais la visite d’un ami. J’étais morphinisé.
+J’avais envie de beaucoup parler et l’on m’interdisait de parler. J’ai
+pu, par un agréable renversement, me faire uniquement auditeur. J’ai dit
+à mon ami, avec l’autorité d’un malade, comme un enfant demande une
+chanson avant de s’endormir: «Racontez-moi une histoire». Et il m’a
+redit une jolie aventure de sa vie, que déjà je connaissais.
+
+Et je m’associais à son récit, comme un enfant écoute une histoire pour
+la millième fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie et lui-même dans
+une histoire. Tous les sentiments dont je dispose venaient avec
+souplesse entourer son récit. Mes souvenirs de partout et de toujours se
+mariaient aux siens. Et c’est cela, l’amitié.
+
+Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne veux pas que la morphine croie
+me l’avoir révélée.
+
+La morphine n’est rien sans la souffrance. La moiteur du lit,
+l’immobilité préparent à ses plaisirs et ne savent même pas les faire
+durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut mieux qu’elle.
+
+Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit, j’éprouve une torpeur assez
+douce. Mais que cette raideur de mes membres serait cruelle, si j’étais
+dans la vie, que cet engourdissement serait atroce, si seulement j’étais
+dans la rue! C’est fini.
+
+ * * * * *
+
+Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un bleu de voyage en Sibérie,
+d’un bleu de méditation russe. C’est sous un ciel semblable qu’on
+rencontre le convoi où sont mêlés les filles et les politiques.
+
+Voilà trois nuits que sans souffrir le moins du monde, je réclame de la
+morphine pour me distraire. Tu me traites de toxicomane, aliéniste, mon
+ami. Et que ferais-tu donc à ma place? Envoie-moi ta femme et je n’en
+prendrai pas...
+
+Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils sont tous convaincus que je
+vais devenir morphinomane. Saunière seul est tout à fait rassuré.
+
+J’ai un autre ami, médecin, qui prépare tristement des concours. Il m’a
+fait de la morale:
+
+--Tu es un nerveux, un grand nerveux. Il ne faut pas jouer avec ça. Tu
+ne sais pas ce que c’est que l’accoutumance...
+
+Et il me propose... quoi...? De l’antipyrine.
+
+En voilà un qui ne sait pas rigoler avec l’organisme...
+
+Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait bien qu’il n’y a pas la
+classe des névropathes et la classe des charretiers. Il sait mieux
+calculer la résistance d’un système nerveux. Il sait que j’accepte la
+vie et que j’accepterais la mort, mais que je n’accepte pas la morphine.
+
+Mais, au fond, les autres ont peut-être raison. Qui peut jamais mesurer
+l’acte de foi dont dépend notre résistance aux poisons qui soulagent.
+L’acte de foi... qu’accomplit non pas une volonté du cerveau qui
+raisonne, mais l’être tout entier, puisant en ses profondeurs le désir
+de vivre. L’acte de foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui va se
+noyer. Qui peut savoir celui qui luttera le mieux...?
+
+Cependant, on m’a apporté un sac de chocolats. Je suis autorisé à
+grignoter quelques bonbons. On m’a apporté aussi quelques noix confites.
+Ces bonbons sont pour moi plus irrésistibles que la morphine! J’accepte
+le risque de l’indigestion. Mais le risque de la mort en cachexie! La
+drogue abuse huit jours celui qu’elle pourrira. Quand il sait qu’il en
+meurt, déjà il ne l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris au
+mot parce qu’une nuit il aura dit: «Cela m’est égal d’en mourir, si
+c’est ainsi qu’on en meurt». Et elle ne le lâche à la mort qu’après la
+suprême humiliation d’avoir fait de lui un menteur.
+
+Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à cesser complètement de prendre
+de la morphine. La première nuit de privation, mon courage fut
+surhumain: je dormis. Une seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie
+de demander une piqûre. Je n’avais rien pour m’occuper l’esprit. Mais
+j’avais trop sommeil, je me suis rendormi.
+
+Seul le réveil matinal fut pénible. Les nuits précédentes, après l’effet
+direct de la morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait peu à peu
+et me portait tout doucement dans la lumière. Ce matin-là, ce matin
+d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante me fut pénible et
+m’étonna. Je la trouvais sans délicatesse de venir ainsi me chercher
+jusque dans mon lit.
+
+Ce sentiment de réprobation dura cinq minutes et j’eus hâte que
+l’infirmière, entrant dans la chambre et prenant mon pouls, apportât
+cette autre clarté d’une présence humaine.
+
+ * * * * *
+
+L’univers tout entier, plein de formes qui s’entremêlent dans de la
+suie, s’étend autour de la Maison Blanche, comme une forêt pleine de
+monstres. Et moi-même il me semble que je suis au centre de la Maison
+Blanche. Les infirmières me gardent contre les monstres du dehors. Elles
+écartent de moi l’homme au pouce rayé de noir, l’homme au pouce
+d’assassin, qui baigne les typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont
+jolies sont des reines qui ont quitté leur royaume pour soigner les
+blessés. Et celles qui sont laides ont des visages affectueux de chiens
+vigilants. Et, s’il me plaît, je les vêts des étoffes qui couvrent les
+autres femmes. Je les dépouille de la tunique blanche, qui leur fait un
+vêtement si seyant mais abstrait comme un uniforme. J’imagine ma vie
+avec chacune d’elles, et leurs vies loin de moi, près d’autres hommes,
+leurs vies dans la vie. Je les devine dans leurs joies et leurs
+souffrances, libérées des soins exténuants et monotones qu’elles donnent
+aux malades. La paresse de mon esprit ne me permet d’autre rêverie que
+celle où les femmes entraînent. Les infirmières passent et ma pensée les
+suit et s’aimante vers elles. Ce n’est pas l’amour, mais cette attention
+qui le précède. La mort proche lui donne plus de prix. Et la beauté des
+femmes est la seule qui soit facile à contempler. La fièvre et l’agonie
+même y consentent.
+
+Cela m’amuse beaucoup de songer que madame Archambault, qui fonda et qui
+dirige la maison de santé, juge et classe, selon leurs aptitudes
+professionnelles, ces apparitions blanches, que je laisse à mon gré
+flotter autour de moi ou que je transforme en femmes véritables.
+
+Et je leur suis reconnaissant d’être restées des femmes exposées aux
+risques de la vie. La diversité de leurs soins s’en accroît.
+J’accepterais avec joie que l’une d’elles montrât de l’indifférence et
+même de l’ennui, pour le contraste de la tendresse et de la douceur
+d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je me souviens de soins donnés
+par des religieuses: si dévouées fussent-elles, leur dévouement allait
+au delà des malades, jusqu’à leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles se
+dévouent. Le malade n’est qu’un objet cultuel. Elles l’entretiennent
+avec dévotion plus qu’elles ne le soignent avec dévouement. Le malade
+est un bibelot qu’une femme de ménage attentive époussette pour le
+service d’un maître. Je ne veux pas être un objet qu’on époussette. Je
+n’aurais pas de gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du maître.
+
+
+
+
+Et voici la convalescence. Pour la première fois, depuis vingt jours, je
+me suis levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc autre chose qu’un
+ciel, derrière une fenêtre. Après la cour de la maison de santé, c’est
+le jardin d’un horticulteur. Les couleurs passent par mes yeux, en
+vrilles innombrables. Les choux ont une patine bronzée. Les salades et
+les légumes me semblent d’un vert presque corrosif. Ils me piquent les
+yeux, comme si on les frottait d’une moitié de citron. Les tuiles rouges
+d’une baraque sont comme une grenade ouverte. Les vitres des serres sont
+troubles comme de l’opale. Des palmiers pour appartements et pour fêtes
+officielles sont alignés devant la rouille des vignes vierges.
+
+Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de grippé ou de malade en ville.
+C’est à peine si maintenant je ne regrette pas la fièvre ardente et
+puissante des premiers jours, les heures lourdes et charmantes,
+qu’ornaient tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière blanche
+passait dans ma fièvre et disparaissait, comme un mouvement de brise
+rafraîchit un après-midi de juillet.
+
+J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle Carneran me
+soutenait d’une main passée sous mon épaule. Elle suivait avec
+précaution chacun de mes pas. «Un jeune malade à pas lents...» On eût
+dit qu’elle m’éveillait doucement à la lumière neuve de l’espace vaste
+du couloir.
+
+Je lis sur les murs:
+
+ 2e ÉTAGE
+ SILENCE
+
+Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui est encore une couleur de
+fanfare. Elles sont grises, couleur de sommeil, matelas pour les yeux.
+
+Mais bientôt la Maison perdra pour moi de son mystère. Moins malade, je
+suis moins complètement digne d’elle. Je n’ai plus de torpeur pour aider
+à l’effort qu’elle fait vers le silence. Impatient dans mon lit, je
+m’amuse du bruit que font les chariots à roulettes, traînant les
+pansements, traînant les aliments, le bruit des chariots superbe comme
+un bruit de guerre. Je m’amuse du cri des sirènes d’usines. Je distingue
+le pépiement tumultueux qui vient du préau de l’école voisine. Et les
+chiens, ces sacrés chiens de banlieue, à mœurs campagnardes, chiens sans
+larbin, presque sans maître, libres, paillards, braillards dans les rues
+sans voitures.
+
+Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je vois l’école carrée et les
+bâtisses de six étages, qui semblent inhabitées, où jamais personne ne
+se montre aux fenêtres. Elles ne contiennent que des logements
+d’employés, qui toute la journée sont dehors. Ce sont, jusqu’au coucher
+du soleil, des maisons mortes, et une concierge, parfois, sur le pas
+d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un palais enchanté où des
+princesses dorment depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de mon
+fauteuil, un palmier géant s’avancer dans la rue, s’avancer tout seul,
+sans que rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en m’approchant de la
+fenêtre, je reconnus qu’il était posé sur un camion.
+
+Quand je vis pour la première fois le défilé des enfants qui sortaient
+de l’école, ce fut le premier spectacle où remua la vie du dehors. Toute
+en noir, et, de là-haut, charmante, une institutrice maintient en rangs
+les gamines à pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête droite. Elle
+tient une serviette. Ses cheveux sont bruns sous le canotier simple. Je
+distingue à peine son visage aux traits longs et nets, ni rose, ni pâle,
+d’un teint où transparaissent des lueurs bleues d’acier. Comme je veux
+qu’elle soit espérante et vaillante! Depuis quatre semaines, les
+infirmières, autour de moi, sont comme les fées blanches d’un harem
+évangélique. Celle-ci passe, toute droite dans la rue d’automne, avec la
+vie pour cadre. Ah! je ne suis plus un fiévreux qui contemple, je ne
+suis plus un malade attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant
+sa citronnade. Ah! l’emporter... voyager avec elle jusqu’aux glaciers,
+jusqu’aux fjords. Et la Méditerranée! Et la vie, toute la vie! Mon Dieu,
+que d’institutrices et d’employées des postes à sauver!...
+
+Les employées des postes, surtout. Car les institutrices risquent d’être
+pédantes. Je pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les employés
+qui répondent de leur grimaçante voix méridionale et les vieilles
+postières, tristes et courtoises, comme des juments de diligence. Mais
+les jeunes... Je m’émeus de les voir derrière ces grillages. Ce sont des
+captives... Ah! les délivrer!... Je les préfère, de tout mon cœur, aux
+filles des receveurs de province, qui jouent du piano dans les bourgs.
+
+Mademoiselle Carneran me raconte une charmante histoire d’opération.
+Gillot a opéré de l’appendicite une petite fille de sept ans. L’enfant
+n’était pas en danger. On lui enlevait son appendice, voilà tout. Elle
+s’amusait à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille, dans son bain.
+Elle jouait le matin dans son lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle
+tomba «comme un oiseau». Et, dix minutes après, en se réveillant, elle
+souriait à son père.
+
+ * * * * *
+
+Les journées ne sont plus d’un seul tenant. Je ne suis plus étendu sur
+mon lit, comme sur un nuage. Je me promène dans ma chambre. Je ne suis
+plus un grand malade et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis rien.
+Les typhiques guéris affirment que leur convalescence fut une époque
+admirable. C’est possible. Il est bien regrettable que je n’aie pas eu
+la fièvre typhoïde. L’ennui naît, surtout entre chien et loup, quand les
+murs blancs prennent des moisissures. Et aussi un grand besoin d’agir:
+je déplace mon godet à savon et ma brosse à dents dans mon verre, le
+thermomètre dans l’éprouvette, la sonnette mobile sur la table de nuit.
+
+Je fais la chasse aux mouches. Un journal tordu en manche d’un côté,
+éployé en palette de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste immobile
+par ruse. C’est alors le grand éclatement plat du coup, sur le drap ou
+sur la table. Les cadavres s’entassent près de la courbe qui joint le
+mur au carrelage, et le souffle de la bouche de chaleur les agite et les
+rassemble.
+
+J’avais à peine aperçu, pendant les jours de dure fièvre, les petites
+servantes qui portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée dont
+on fait les tabliers d’écolières. C’étaient des jours voués au blanc. Ce
+qui n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait pas, s’évanouissait
+comme un objet mangé par la brume. Quand passaient les petites servantes
+bleues, sans doute je fermais les yeux, ainsi que, la nuit, dans une
+chambre de campagne, on tâche d’oublier le vol haletant d’un papillon
+maladroit, entré par la fenêtre.
+
+Maintenant, je les vois. Celle qui vient le plus souvent est presque une
+fillette encore. Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est tremblante
+et fraîche. Elle est jolie comme un souvenir d’enfance.
+
+Les autres sont de petits gnômes et font penser à de petites butordes
+paysannes, mangeant leur tartine, abritées derrière un tas de fumier.
+
+Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent les chariots, apportent
+les repas, nettoient les chambres ou font semblant, posent partout des
+doigts sales et déjà déformés, hélas!
+
+D’où viennent-elles? Où iront-elles?
+
+En quelle maison de bourgeois? En quel bordel à soldats?
+
+Et l’essaim des petites servantes bleues se répand dans les couloirs.
+
+Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis, et n’ont sans doute
+d’autre fonction que de me réveiller.
+
+ * * * * *
+
+Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque, copié d’une lente
+écriture sur un cahier d’écolier. Le mélange des noms est amusant:
+Comtesse de Ségur, Lamartine, Topffer, Cherbuliez, Edmond About,
+Saintine, Louis Veuillot, Joseph de Maistre, François Coppée. On pense
+bien dans la maison. Je lis: _Examen critique de la Vie de Jésus de
+Renan_, par l’abbé Freppel, _Progrès de l’âme dans la vie spirituelle_,
+_Traité de l’Assurance sur la Vie_, _Les Outlaws du Missouri_, par
+Gustave Aymard, _Le véritable Esprit de saint François de Sales_, par
+l’abbé de Baudry.
+
+Admirable choix: ayant progressé dans la vie spirituelle, les malades se
+documentent afin de contracter une assurance sur la vie. Alors l’esprit
+libre, en règle avec ce monde et avec l’autre, ils lisent: _Les Outlaws
+du Missouri_...
+
+ * * * * *
+
+La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle Flavoni. C’est une
+Italienne, toute petite, dont les cheveux sont de crin noir. Ses yeux
+sont d’une émigrante espérant toute l’Amérique. Et ses bras et ses
+jambes sont mus par des ressorts à boudin très serrés. Son sourire
+excessif ne se répartit pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le
+visage. C’est un petit singe agressif et charmant.
+
+Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc de papier à lettres sur ma
+table de nuit, elle croit que c’est un livre. Elle dit:
+
+--C’est oun livre...? De l’amour...?
+
+Elle me demande aussi:
+
+--Quand vous avez su que c’était moi qui veillais, est-ce que ça vous a
+fait plaisir...?
+
+Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet air d’agir comme en rêve ou
+ces gestes assemblés selon la perfection d’un métier. Le moindre soin
+qu’elle donne, elle semble s’y acharner.
+
+Elle est coquette et dévouée.
+
+Mais je suis indigne de la juger. Je suis presque guéri. Je la place
+trop vite dans le cadre de la vie. Je la détache trop brutalement du
+silence de la Maison Blanche. Peut-être ses gestes un peu brusques, qui
+s’assouplissent et s’adoucissent précautionneusement, si elle doit
+toucher à mon pansement, m’eussent-ils auparavant donné l’illusion
+qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte une épine. Elle-même n’a
+devant elle qu’un convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion d’un
+grand dévouement. Mon chevet n’est même plus un chevet d’agonie.
+
+--J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est poétique... Vous avez de la
+chance de voir le ciel, sans vous lever...
+
+La lune passe entre des nuages.
+
+--La lune... c’est une gentille jeune fille qui vous regarde...
+
+Elle enlève le carré de toile qui couvre ses cheveux. Et devant la
+petite glace, encastrée au panneau de l’armoire, elle égalise ses
+cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe.
+
+Elle passe devant la fenêtre, regarde au dehors et dit:
+
+--C’est un quartier populaire...
+
+Elle aime le lit des moribonds et les grands salons dorés avec des tapis
+rouges. Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs de la guerre et de
+jeter nonchalamment sa sortie de bal sur une chaise-longue, en rentrant
+d’une fête, où elle eût été la plus belle.
+
+Et quand elle est sortie, son pas dans le couloir frappe, comme sur un
+trottoir provincial où les jeunes filles échangent des œillades.
+
+Pendant que mademoiselle Flavoni était veilleuse, j’ai deux fois demandé
+de la morphine par simple distraction. Elle l’a soupçonné et m’a fait de
+la morale:
+
+--Quand on prend de la morphine, on a le sang empoisonné... on devient
+fou...
+
+Elle répète sans rémission ces deux lambeaux de phrases:
+
+--On a le sang empoisonné... on devient fou.
+
+Elle me donnerait follement envie de devenir morphinomane.
+
+Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond. Elle reprend avec l’insistance
+d’un jeune chien qui aboie:
+
+--On a le sang empoisonné... on devient fou... Mon père prenait de la
+morphine à la fin de sa vie. Après sa mort il est devenu tout noir...
+C’est qu’il avait le sang empoisonné... Il est devenu tout noir...
+
+Au fond, ça m’est égal d’être tout noir après ma mort.
+
+ * * * * *
+
+Une nuit que je ne pouvais dormir, je me suis promené dans le long
+couloir. Je suis entré dans la salle de garde, meublée comme les
+chambres, mais où le lit est remplacé par une chaise-longue d’osier.
+Cela suffit pour lui donner un air de boudoir. C’est sur cette
+chaise-longue que le corps appesanti des infirmières repose, entre deux
+coups de sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la table:
+
+ _16 octobre._
+
+ Numéro 4: deux centigrammes de morphine, si nécessaire.
+
+ Numéro 6: bourdaine à neuf heures.
+
+ Numéro 8: lui apporter: 1º sulfate de magnésie, 20 grammes à neuf
+ heures; 2º le bon Dieu à 7 heures et quart.
+
+ LA SURVEILLANTE...
+
+J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle Flavoni:
+
+--Voulez-vous bien vous en aller?
+
+Elle me propose de la citronnade:
+
+--Ça vous fera dormir,... méchant...
+
+Je l’accompagne à l’office. On dirait dans le couloir une souris qui
+trottine. La souris me guide dans le couloir. Elle me parle. Je la
+comprends.
+
+Les armoires sont bien rangées. Elles sont pleines de linge. On pense à
+des armoires de campagne. Il y a aussi l’armoire aux tasses, l’armoire
+aux pots, l’armoire aux passoires.
+
+Ma démarche est hésitante, presque vacillante. Je ne suis pas encore
+habitué à vivre hors de mon lit. Et c’est maintenant autour de moi,
+après tous ces jours et toutes ces nuits de blancheur immobile, une
+blancheur tremblante. Les tasses blanches tremblent, comme tremblent les
+murs blancs. Et mademoiselle Flavoni, blanc sur blanc, passe contre les
+murailles, en vol de moustique.
+
+ * * * * *
+
+Une nuit, les veilleuses des trois étages furent un instant toutes les
+trois dans ma chambre. Simple hasard: la veilleuse du premier n’avait
+plus de citron, la veilleuse du troisième avait une mauvaise aiguille à
+injection. Elles avaient trouvé mademoiselle Flavoni dans ma chambre. Je
+leur offris des chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante, en lutte
+avec leur gravité. Elles avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma
+chambre était tiède. Elles croquaient des bonbons. Elles partirent,
+parce que ces idiots de malades sonnaient.
+
+ * * * * *
+
+La Maison Blanche n’est plus un navire merveilleux. Les veilleuses de
+nuit ne sont plus les matelots larguant des voiles impalpables. Je ne
+suis plus l’unique passager, que sert, soigne et protège un équipage
+fantômal. Je ne suis plus le prince, le fils du Sultan, la précieuse
+cargaison. Je sais maintenant que d’autres malades sont là, qui ne sont
+que des malades, de sales malades qui geignent. Car le malade geint,
+comme la brebis bêle, comme la vache meugle, comme le cochon grogne.
+
+Le nº 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne quitte pas le bouton de la
+sonnette, tant que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la sonnerie
+de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un jour dans le couloir. C’est un gros
+homme, à viande blanche, aux bajoues molles, au ventre flottant. Il
+porte un pyjama d’un mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant
+brille au petit doigt de sa main gauche. Il est dans la banque ou dans
+les affaires...
+
+On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite. Il ne souffre pas. Mais
+il vit dans l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui pleurait dans son
+fauteuil de grosses larmes de veau.
+
+Le médecin lui a recommandé de boire beaucoup, pour ses reins. Il a vidé
+en une minute le premier pot de citronnade que la garde lui apportait.
+Elle n’était pas sortie de sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de
+sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui. Et quand elle fut revenue,
+d’un geste d’empoisonné qui demande un contre-poison, il lui désigna le
+pot vide de citronnade. Et il faisait un petit gémissement d’enfant qui
+va passer. La garde ne comprit pas. Elle crut un instant qu’un malheur
+était arrivé, qu’on avait vidé dans le pot de l’essence minérale, de
+l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle saisit le pot où restait
+seulement un morceau de l’écorce, se plaça à contre-jour pour mieux voir
+à l’intérieur, en approcha ses narines, pour y découvrir une odeur
+suspecte.
+
+--Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il?... lui demandait-elle.
+
+Mais lui ne répondait pas. Il gémissait.
+
+--Heu... heu... heu...
+
+Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête.
+
+--Où avez-vous mal?... lui demandait-elle...
+
+Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne souffrait pas et il répéta, du
+ton dont un noyé crie au secours:
+
+--Boire... boire... boire...
+
+ * * * * *
+
+Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre. Il le glissa dans son
+anus. L’infirmière brusquement indisposée est remplacée par une autre,
+qui oublie de venir noter la température. Le gros homme garde son
+thermomètre et reste couché sur le côté, attentif à ne pas le briser. On
+lui apporte à dîner. Il dîne, gardant toujours son thermomètre. Il passe
+la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre, soulevant son corps à
+la force des bras, pour changer de position. Et il attend toute la nuit,
+sans dormir, le thermomètre toujours dans l’anus.
+
+
+
+
+Gillot ne s’occupe pas de mon oreille.
+
+--Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit, sur un ton d’enfant sage qui ne
+touche pas à la boîte d’allumettes.
+
+Un spécialiste vient chaque jour et, une petite ampoule électrique
+appliquée à son front, examine mon oreille, dans laquelle il introduit
+un spéculum. Il y passe un stylet entouré d’un morceau de coton. Il
+travaille avec une application de bon ouvrier. J’ai le sentiment d’être
+une machine compliquée qu’on répare.
+
+Un oculiste est venu aussi un matin.
+
+C’est un petit homme d’une trentaine d’années, déjà chauve. Ses yeux
+bleus ont un aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses doigts, le globe
+de l’œil se creuserait et reviendrait tout seul à sa forme. Les pointes
+de ses moustaches sont faites de poils blonds très longs et très rares.
+On dirait des moustaches de chat. Il a de très grandes manchettes, de
+petits gestes et une petite voix.
+
+--Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous mal?...
+
+J’ai quelque difficulté à préciser.
+
+Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais je ne me suis jamais
+promené dans l’intérieur de ma tête. Et ma douleur s’irradie.
+
+--Dans la tête... dans la tête... c’est très joli, ça, d’avoir mal dans
+la tête... Mais enfin localisez... il faut localiser...
+
+Je touche un point au sommet de mon crâne. Il me semble bien que c’est
+là, mais en dessous, dans les profondeurs de la tête...
+
+--Oui... oui... Ah... bien... bien... bien.
+
+Il palpe ma tête.
+
+--Ici... ah non... c’est impossible... Décidément vous ne localisez
+pas... vous ne savez pas localiser...
+
+Ah! je ne sais pas localiser.
+
+Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt l’air de me confesser. Il me
+regarde avec méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires.
+
+--Très important, vous savez... ou plutôt non, vous ne savez pas...
+l’examen des yeux. Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils sont vos
+yeux. Vous croyez qu’ils sont au milieu de la tête, de chaque côté du
+nez. Ce n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce pas?... De chaque
+côté du nez... Eh bien... je vous dirais bien où ils sont vos yeux. Mais
+vous ne comprendriez pas... Ils sont dans une circonvolution de votre
+cerveau... Ça vous étonne... hein? Eh bien... il faut dix ans de
+médecine pour comprendre ça...
+
+Et il s’en va, en rentrant ses manchettes, d’un petit pas de danseur.
+
+ * * * * *
+
+Gillot passe si vite, le matin, dans ma chambre, qu’à peine ai-je eu le
+temps de me soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une malade qu’il
+opéra me disait un jour de lui: «Je n’ai jamais pu voir exactement quel
+était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on ne le voit pas. Il
+apparaît, il se manifeste; mais il ne voisine pas...»
+
+Cette malade était une femme bavarde. Sans doute eut-elle voulu lui
+raconter par le détail non seulement sa maladie, mais aussi son âme, qui
+est exceptionnelle parmi toutes les âmes, et les succès de ses fils dans
+leurs examens.
+
+Je crois qu’il passe vite, simplement, parce qu’il est pressé et parce
+qu’il prend plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant la victoire
+après soi lui est naturel. Il ne vient pas au lit de son malade, comme
+s’il lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne semble pas
+chercher, par menus tâtonnements, une conclusion difficile. Il ouvre la
+porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici qui va droit à mon lit,
+comme s’il s’élançait pour une conquête. Et quand il est parti, je suis
+comme le blessé des tableaux d’histoire, à qui son général a accroché la
+croix d’honneur.
+
+J’ai toujours envie de lui dire: «Voici mes bras, mes jambes, et mon
+ventre et ma tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je vous les
+donne».
+
+Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls dans ma chambre, un air
+d’autorité, mais à la façon du déménageur qui dit: «Je viens pour le
+piano...» Quand ils me palpent la tête, ils semblent prendre livraison
+de secrets importants qu’ils se confient à eux-mêmes. Je les regarde,
+quand ils me palpent ou me pansent, comme je regarde travailler un
+ouvrier qui viendrait pour une réparation.
+
+Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville dans ma chambre. Il n’a
+pas le sourire du médecin, qui vaut le sourire de la danseuse. Il n’a
+pas non plus apprêté son visage comme un sous-préfet qui préside une
+distribution de prix. S’il reste quelques secondes près de mon lit, je
+suis étonné comme le matin, quand le globe de soleil posé en face de mes
+vitres m’oblige à fermer les yeux.
+
+Il y a beaucoup de douceur dans sa voix brusque et dans ses mouvements
+d’animal musclé, cette douceur qui jamais ne manque à ceux qui savent où
+appliquer leur force.
+
+Sans doute il porte en lui sa légende de grand chirurgien. On dit que
+des femmes veulent se faire opérer par lui, sans nul besoin, pour le
+plaisir. Il opère les princes et les milliardaires, qui, devant lui,
+dorment le sommeil du chloroforme et ne gardent plus vivant que leur
+bulbe pour respirer, leur bulbe tout semblable au bulbe des pauvres.
+Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut. La gloire est morte. Les
+journaux l’ont monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut avoir l’illusion de
+la gloire, s’il a la certitude de la publicité. La gloire ne se mesure
+plus à son amplitude, mais à sa qualité.
+
+Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler à la vie. Et cette
+gaieté-là, c’est la seule vertu qu’il faille demander aux hommes. Un
+jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit seulement: «Il faut
+être gai avec les malades.»
+
+Sa présence me donne envie de guérir. J’ai, devant lui, un peu honte
+d’être malade. La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais la lui
+montrer, comme un soldat convaincu fait du zèle pour que son chef
+l’estime. Je voudrais ne plus être un enfant malade qui ne peut rien. Je
+voudrais... qu’il fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau, le
+sauver...
+
+Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un matin Gillot me dit:
+
+--Il faut aller prendre l’air...
+
+Je ne suis plus de la Maison Blanche...
+
+Ces mots de Gillot ont brisé le lien...
+
+Je puis partir. Je suis presqu’un homme bien portant. Je suis impatient.
+Je suis ingrat.
+
+Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré une malade déjà endormie,
+sur un chariot que deux infirmières poussaient vers l’ascenseur.
+
+Et voici je ne sais quel silence qui se glisse en moi et me remplit.
+J’éprouve un vague besoin de m’agenouiller devant la souffrance. Entre
+cette malade endormie et moi-même une pitié conventionnelle s’insinue.
+J’ai envie d’écarter devant le chariot d’invisibles obstacles. Je ne
+songe pas aux joies magnifiques qui l’attendent, à la belle joie de
+Gillot qui, tout à l’heure, dans la claire salle d’opération,
+travaillera de son métier précis.
+
+ * * * * *
+
+Est-il bien vrai que j’ai souffert? Elle avait raison l’infirmière aux
+maximes morales, qui déclarait que la nature humaine est ainsi faite
+qu’elle oublie plus vite la souffrance que le plaisir.
+
+Je ne suis plus digne de la Maison Blanche. Je m’y ennuie. Les
+infirmières ne sont plus que des personnes humaines. Je leur attribue
+des qualités professionnelles. Elles ne sont plus des apparitions
+blanches. Je les connais comme des membres de ma famille.
+
+Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais plus lire le blanc.
+
+Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur de fleuve en temps
+d’inondation. De la boue des rues aux devantures des boutiques, tout est
+sali des nuances innombrables du jaune et du brun. J’avais oublié qu’il
+y avait tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en éprouvent comme une
+nausée.
+
+Comme la vie doit être difficile, hors du blanc.
+
+Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une malle pas encore déballée. Je
+m’installe à une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui fut une si
+gentille consolatrice. Je m’applique à écrire l’adresse pour que le
+facteur puisse bien lire.
+
+ GERMAINE DOLABEL
+ _19, rue Linné._
+
+La lettre me revient deux jours après, avec la mention:
+
+«Partie sans laisser d’adresse.»
+
+Il faut recommencer à vivre hors du blanc.
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img alt="" src="images/cover.jpg" id="img_images_cover.jpg"></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+
+<p class="c top2em">LÉON WERTH</p>
+
+<h1><span class="xsmall">LA</span><br>
+MAISON BLANCHE</h1>
+
+<p class="c gap"><i>Préface d’OCTAVE MIRBEAU</i></p>
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br>
+<span class="xsmall">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br>
+11, RUE DE GRENELLE, 11</span></p>
+
+<p class="c gap">1913<br>
+Tous droits réservés.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :</p>
+
+<p class="c"><i>5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande</i>.</p>
+
+<p class="c gap">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2>
+
+<p class="i">Léon Werth... celui-là, je n’ai pas à le
+prendre par la main et à le présenter
+comme on présente une jeune fille qui
+débute dans le monde.</p>
+
+<p class="i"><i class="rm">La Maison Blanche</i> est son premier livre.
+Mais Léon Werth s’est depuis longtemps
+présenté lui-même.</p>
+
+<p class="i">Il a parlé des peintres que nous aimons...
+il a parlé des peintres que nous
+n’aimons pas... et son intelligence est si
+claire qu’elle lança comme une projection
+de lumière sur les hommes et sur les
+œuvres. Pourrions-nous désormais oublier
+le mouvement de sa phrase, la sonorité et
+l’accent de sa voix ?</p>
+
+<p class="i">Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la
+puissance de haine et à l’ardeur d’enthousiasme
+qu’il a su provoquer.</p>
+
+<p class="i">Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la
+ferveur qui fait étreindre un compagnon
+très cher la veille d’un premier départ, je
+voudrais dire seulement quelle envie,
+quelle joie de vivre il a su me donner.</p>
+
+<p class="i">A l’époque où je rencontrais encore ce
+ministre qui me fait regretter de n’être
+pas gendarme, cette grande dame qui me
+fait regretter de n’être pas gavroche, cet
+écrivain qui me fait regretter d’avoir
+essayé d’écrire, j’apercevais parfois devant
+la gare Saint-Lazare un trimardeur qui,
+las du chantier où le travail est toujours
+le même, contemplait avec toute l’ardeur
+d’une inlassable espérance un paquebot à
+cheminée rouge qui fumait sur une affiche
+bleue.</p>
+
+<p class="i">Léon Werth, non plus, n’aime pas les
+chantiers, il s’évade toujours avant que le
+contremaître ait sorti sa montre et son
+sifflet et son carnet de paye. Il s’embête
+avec vous et s’en va en voyage ; je pars
+souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller
+loin pour s’enrichir et pour nous enrichir.
+Il ne joue pas de la dolente musique des
+ailleurs et des autrefois, il n’est pas le
+poète qu’aiment les fruitières de rêve et les
+crémières neurasthéniques, il est violemment,
+il est brutalement un pauvre homme
+d’aujourd’hui...</p>
+
+<p class="i">Une de ses dernières étapes fut une
+chambre d’hôpital, où la maladie l’avait
+conduit. Ce voyage, avec quel accent il
+nous le conte !... Nous savons maintenant
+quels autres livres nous pouvons attendre :
+fermes, rudes, riches et généreux.</p>
+
+<p class="i">Avec ses yeux doux et féroces, Léon
+Werth est un fauve. Il a besoin d’agir, il
+a du sang et de la race. Pour le tenir en
+cage, il vous faudrait d’abord l’attirer
+avec une belle proie, mais il ne flaire pas
+vos cadavres, il ne saute pas comme une
+grenouille sur le ruban rouge, ni comme
+un brochet sur une cuiller d’argent. Il
+saute par-dessus les pièges parce qu’il a
+des jarrets de fauves comme il a des yeux
+et des dents de fauves.</p>
+
+<p class="i">On serait intimidé parfois si, brusquement,
+on ne découvrait sur l’échine cambrée
+ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité.
+Car il est tendre au repos lorsqu’on
+ne le regarde pas en dessous pour
+lui offrir du sucre.</p>
+
+<p class="i">Il est tendre et sa tendresse est d’une
+qualité que nous ne connaissons plus,
+puisque nous ne connaissons que des animaux
+domestiques. Elle est discrète, et
+il faut être seul avec Léon Werth, en
+voyage, pour en sentir la chaleur et la
+grave douceur.</p>
+
+<p class="i">En voyage ? Oui... voyage dans une
+chambre de <i class="rm">la Maison Blanche</i>, voyage de
+découvertes dans la vie.</p>
+
+<p class="dedic"><i>OCTAVE MIRBEAU.</i></p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LA MAISON BLANCHE</p>
+
+<h2 class="nobreak" title="I"> </h2>
+
+<p>Peut-être les hommes sauront-ils un jour
+tirer de la maladie une leçon de joie et
+de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance
+pour elle-même, par haine de la
+santé et de la vie, et se consolèrent par la
+magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils
+s’en détaillaient voluptueusement les symptômes,
+comme un père attendri contemple
+en chemin le cadeau qu’il vient d’acheter
+et qu’il porte à son enfant. En contraste,
+de gros hommes gloussent ridiculement à
+la seule pensée de la souffrance physique.</p>
+
+<p>Mais personne n’aime la maladie pour ce
+qu’elle contient d’imprévu, de comique ou
+de joyeux.</p>
+
+<p>Le comique... Nous croyons qu’il est
+décent de ne pas l’apercevoir là où est la
+tristesse, là où est le malheur. Les nègres
+sont moins bêtes que nous. Un explorateur
+qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant
+fait halte près d’un gué et s’étant endormi
+sous sa tente, il fut réveillé par les éclats
+de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et
+s’approcha d’eux, qui faisaient cercle près
+de la rivière. Ils étaient agités par la plus
+irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement
+penchés et redressés, basculaient
+sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs
+cuisses nues de grandes tapes sonores, du
+plat de la main. Il s’enquit du motif de leur
+hilarité : un nègre, en traversant la rivière,
+avait eu le pied sectionné net par un crocodile.</p>
+
+<p>Un malade débute dans la maladie, comme
+un enfant fait ses premiers pas. Il n’est pas
+ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant.
+Mais n’ayez pas la larme à l’œil,
+chaque fois que vous voyez un malade, ne
+pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie,
+le malade ne tire aucune joie, c’est
+qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est
+qu’il est indigne de la santé.</p>
+
+<p>Et ne prenez pas un air trop grave, si
+vous songez qu’il est menacé de mourir. La
+mort n’est pas un événement exceptionnel.
+Et le miracle, ce n’est pas la mort, c’est la
+vie.</p>
+
+<p>J’aimerais votre respect des malades, s’il
+n’était absurde. Vous acceptez, vous vénérez
+tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.</p>
+
+<p>Les malades ont des soins. Même les
+pauvres, qui sont mal soignés, cependant
+sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure
+de la maladie. Quand vous rencontrez
+un miséreux dans la rue, vous lui donnez
+deux sous, si vous avez bon cœur. Mais
+vous consentez pleinement à sa misère. Si
+ce miséreux est malade, vous lui bâtissez
+un hôpital. Pourquoi ?</p>
+
+<p>Vous avez fait de la maladie le luxe des
+classes pauvres. Vous avez décidé qu’elles
+étaient indignes de tout autre luxe. Bien.
+Mais ne vous caressez pas vous-même de
+votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal
+et dépasse son objet. Vous me faites penser
+à ce gamin qui par un jour de juillet eut la
+pensée charmante d’apporter un éventail
+pour éventer sa mère, qui avait la migraine.
+Mais il approchait si soigneusement sa tête
+de l’éventail balancé, que le meilleur de la
+fraîcheur était pour lui. Modérez votre pitié
+de la maladie. Vous manquez d’imagination,
+ou du moins de perspicacité. Vous n’entrez
+en pitié qu’au spectacle de l’agonie.</p>
+
+<p>Dieu nous envoie la maladie comme une
+épreuve, disaient les mystiques. Et ils
+avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance
+à Dieu et de la recevoir de lui. Pour
+nous la maladie n’est pas une épreuve,
+mais elle a sa place dans notre vie. Elle
+est un moyen d’expérimenter la vie. Elle
+est aussi, bien souvent, le moyen de
+retrouver en soi les forces vraies qui permettent
+de vivre. Car elle est un repos, une
+station.</p>
+
+<p>Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon
+malade est celui qui n’a pas peur de la mort
+et qui explore gaîment la maladie. Le bon
+malade garde de la maladie un agréable
+souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain.
+Il ne désire pas recommencer. Mais il y
+pense comme, de retour en Europe, le
+voyageur pense à la brousse tropicale.</p>
+
+<p>On en meurt ? C’est possible. Mais qui me
+dit que sans la maladie, dont j’ai guéri, je
+ne serais pas mort de dégoût ?</p>
+
+<p>La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la
+belle maladie, de la maladie qui a un commencement
+et une fin, et non pas de ces maladies
+qu’on appelait autrefois de langueur.</p>
+
+<p>Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments
+haletants et dispersés. Mon adolescence
+s’en accommoda. Ma jeunesse commençait
+à en souffrir. La maladie m’apporta
+le calme. Tout d’abord elle m’étonna et
+m’exaspéra. Je ne connaissais pas le métier
+de malade. Mais bientôt je fus comme un
+nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la
+planche, détend ses muscles et s’abandonne.</p>
+
+<p>Les riches qui ont une vie molle et sont
+toujours au centre du monde comme des
+malades précieux, sur qui veillent les autres
+hommes, ne connaissent de la maladie que
+la souffrance corporelle. Les paresseux n’y
+trouvent qu’une occasion de paresse moins
+agréable. Enfin les malades professionnels
+n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise
+et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment
+pas leur mal. Ma rude santé et la vie
+que j’avais menée me prédisposaient à aimer,
+d’un amour sain et passager, ma maladie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="II"> </h2>
+
+<p>Mon père était marchand de vins, avenue
+du Maine, tout près de la rue de la Gaîté.
+J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère.
+La clientèle de mon père était composée — pour
+le restaurant — de cochers et de quelques
+filles qui venaient en pantoufles de
+l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel de l’Avenir.
+Mais elle était — pour la limonade — beaucoup
+plus variée. En ai-je vu, devant le comptoir,
+des ouvriers, des camelots, des chanteurs
+ambulants, des acrobates de la rue et
+des employés sans place ! Quand les lumières
+s’allumaient, les ménagères, parfois, en
+revenant du lavoir, buvaient des raspails, et
+le soir, les filles, entre deux passes ou
+entre deux quarts, buvaient des vins blancs.</p>
+
+<p>Assis sur la banquette, au fond de la boutique,
+j’écrivais mes devoirs sur une des
+tables de marbre.</p>
+
+<p>Mon père s’occupait peu de moi. « Les enfants,
+disait-il, c’est l’affaire des femmes... »
+Il avait des principes. Je ne devais pas
+l’embrasser le matin, quand je partais pour
+l’école, mais seulement le soir quand j’en
+revenais. Le client du matin boit vite et veut
+être servi de même. On sert des cafés et des
+vins blancs gommés. Mon père n’avait pas
+de temps à perdre. Mais quand je rentrais à
+l’heure de l’apéritif, il disait :</p>
+
+<p>— V’là le gamin.</p>
+
+<p>Je passais derrière le comptoir. Mon père
+se penchait, glissait sa serviette sous le bras
+et me tendait une joue épaisse, ronde et
+rude. S’il versait une consommation, il ne
+s’interrompait pas et ne se penchait vers moi
+qu’après avoir posé la bouteille dans le trou
+du zinc qui lui était destiné. Mais, après, il
+prenait son temps. L’heure de l’apéritif
+permet de la tendresse et du loisir. Il y a
+gros travail. Mais le client flâne et cause.
+Après ce baiser de l’apéritif, mon père ne
+s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais
+sommeil sur ma banquette, c’était une des
+filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel de
+l’Avenir qui m’envoyait au lit.</p>
+
+<p>Je jouais à la sortie de l’école avec les
+petites Italiennes qui déjà font métier de
+modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs
+des casernes d’ateliers.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois par an, mon père disait :</p>
+
+<p>— Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau
+n’est pas fait pour les enfants...</p>
+
+<p>Je connus le ruisseau et la rue : la rue
+de la Gaîté qui est la plus belle du monde,
+la rue de la Gaîté qui est une transition
+entre le faubourg et la ville, et où le faubourg,
+laissant ses peines, apporte et rassemble
+ses joies.</p>
+
+<p>La meilleure de mes camarades de jeu fut
+Henriette Godillet, qui était la fille d’un
+homme de peine et d’une femme de ménage.
+Elle avait un visage très doux, ovale
+et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un
+bébé ou d’une femme en pleine maturité.
+Mais il est certain que, dès l’âge de dix ans,
+elle ne ressemblait guère à une fillette. Je
+l’aimais beaucoup. Le jeudi, nous allions
+nous promener jusqu’aux fortifications. Je
+lisais d’effroyables romans à treize sous et
+je les lui racontais. Très paresseuse, elle ne
+lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire ses
+devoirs.</p>
+
+<p>Je me souviens surtout de nos promenades.
+Henriette connaissait la rue beaucoup
+mieux que moi. Habitué aux longues méditations
+dans la boutique paternelle, surveillé
+malgré tout, habitué à faire la différence
+entre les gens comme il faut et les rien-du-tout,
+j’aimais la rue, comme une perpétuelle
+espérance d’aventures ; mais aussi je la redoutais,
+je savais qu’elle était dangereuse.
+Je voyais que rien ne s’y passe comme dans
+les boutiques ou dans les livres, que rien
+n’y est prévu, qu’on y rencontre des voyous.
+Mon expérience déjà m’avait appris que
+l’enfant n’y est pas chez lui, qu’on l’y tolère
+seulement. J’ai entendu bien souvent des :</p>
+
+<p>— Que j’t’y reprenne à rôder par là,
+galopin.</p>
+
+<p>Ou des :</p>
+
+<p>— J’vas t’botter, gluant...</p>
+
+<p>Et cela, pour avoir simplement arrêté le
+cours d’un ruisseau, dans une rue transversale,
+en assemblant quelques pavés ou en
+déplaçant la toile de sac que les balayeurs
+du matin laissent souvent au niveau de la
+bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement,
+certes personne ne me chassait.
+Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait
+souvent qu’un vieux livreur à la moustache
+tombante ou qu’une ménagère portant
+son ventre comme un sac chargé, laissât
+tomber sur moi un :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas la place des enfants...</p>
+
+<p>Je faisais semblant de ne pas entendre.
+Mais j’étais gêné. Timide, je ne protestais
+pas. Je ne répondais que bien rarement par
+un gros mot.</p>
+
+<p>Un jour, à la fête du Lion, une fille en
+cheveux, à moitié saoule, eut une crise nerveuse.
+Des agents, comme elle se roulait
+sur la chaussée, la prirent aux épaules, avec
+brutalité. La foule en cercle riait. Une boutiquière
+du quartier voulut m’emmener. Des
+gamins avaient les yeux fixés sur moi. Ce
+jour-là, je trouvai la riposte :</p>
+
+<p>— Hé, la petite mère, je t’empêche pas de
+te rouler aussi, si ça te démange...</p>
+
+<p>J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai
+pas. J’avais, comme la plupart des
+enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât.</p>
+
+<p>Henriette au contraire n’avait aucun souci
+de l’opinion.</p>
+
+<p>Son père était mort, comme elle avait six
+ans. Sa mère lavait au lavoir et faisait des
+ménages. C’était une femme travailleuse,
+mais qui ne voyait que le travail. Le travail
+fini, elle mangeait d’un appétit à peine distinct
+du sommeil. Je la vois encore assise
+lourdement sur sa chaise, tout au coin de la
+table, le pied de table creusant un sillon
+dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement
+et aussi avec un peu d’effroi. A onze
+ans, je savais déjà comment mangent les
+pauvres.</p>
+
+<p>Très douce avec Henriette, jamais elle ne
+s’occupait d’elle. Elle pensait qu’une fillette
+va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans,
+on prend quelques précautions pour qu’elle
+ne tourne pas mal. Elle l’embrassait, mais
+ne savait pas lui parler. Cette femme, dont
+j’ai bien des fois éprouvé la bonté, avait
+fini par ne plus trouver ses mots que pour
+parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors
+qu’on pût dire que madame Godillet était
+bavarde. J’ai compris plus tard combien
+était dramatique la vie de cette femme qui
+bavardait en tapant son linge, comme un
+soldat crie en montant à l’assaut et qui, le
+reste du temps, se réfugiait dans le silence,
+comme une bête au repos.</p>
+
+<p>Henriette était libre. Elle sentait déjà sa
+force dans la rue. J’avais un visage de gamin
+palot. On me criait : « Va-t’en à l’école, mauvaise
+graine... » Je comprends maintenant
+qu’on redoutait en moi déjà l’apache que peut
+devenir le gamin des rues. Mais déjà les
+hommes prévoyaient en elle le plaisir que
+bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait
+au premier rang des rassemblements
+avec une audace tranquille. Si je hâtais le
+pas pour traverser la rue devant un fiacre,
+elle me retenait par le bras :</p>
+
+<p>— Que tu es bête, il arrêtera bien.</p>
+
+<p>Je l’ai vue une fois se poser, immobile et
+souriante, en plein milieu de la chaussée,
+comme une voiture derrière elle arrivait au
+trot. Elle resta ainsi jusqu’au moment où
+les naseaux du cheval touchèrent ses cheveux.
+Et comme le cocher tirait brusquement
+sur les rênes, elle alla au trottoir
+d’une démarche molle...</p>
+
+<p>Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer.
+Elle me dit :</p>
+
+<p>— Tu m’ennuies... va jouer au Luxembourg...</p>
+
+<p>Je lui répondis :</p>
+
+<p>— Tu as attendu le cheval... Mais tu n’aurais
+pas osé le regarder... Tu lui tournais
+le dos...</p>
+
+<p>A quatorze ans, Henriette quitta sa mère,
+alla au bal de la Fauvette et changea de
+quartier. Elle fut arrêtée par la police et
+envoyée en correction. Je ne la revis qu’à sa
+majorité. Elle vint à moi, ardente et belle.
+Elle se souvenait de nos promenades et des
+livres que je lui racontais. Elle se souvenait
+de tout, sauf que nous avions été ensemble
+des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable
+mémoire.</p>
+
+<p>Les premiers éléments de ma formation
+spirituelle furent cette boutique de marchand
+de vins et la rue. La rue et l’avenue, — tout
+un quartier qui tient à la fois du faubourg de
+misère et d’on ne sait quel faubourg d’idylle
+et de joie. Mais un autre élément s’y vint
+bientôt ajouter qui fut : l’Université.</p>
+
+<p>Mon oncle Villeroi était professeur de
+physique à la Sorbonne. Il était le frère de
+ma mère. Mais du jour où elle se maria
+jusqu’au jour de sa mort, il ne la vit jamais
+qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite
+Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation
+avec les bistros de l’avenue du Maine.</p>
+
+<p>Mon oncle était très supérieur à l’homme
+remarquable ou au brave homme. Il pensait
+droit sur la vie et son caractère était ferme.
+De plus, il était, paraît-il, un physicien original.
+J’ai su plus tard qu’il ne lui manqua,
+pour atteindre à la grande célébrité, qu’un
+peu d’adresse et une âme moins dédaigneuse.
+Il négligea toujours de transformer en conclusions
+douteuses et claires les plus justes
+et les plus ingénieuses de ses expériences.
+Mais il était insensible aux détails de la vie.
+Il disait volontiers : « Je ne suis pas un
+héros de roman. » Il avait horreur de la
+fausse sentimentalité. Cela le conduisit à
+omettre des sentiments essentiels, sous prétexte
+qu’il ne faut pas les cultiver en esthète,
+et surtout à une véritable cécité morale,
+quand il jugeait ses proches. Il s’en remettait
+alors à l’usage et à la convention. Sa
+sensibilité aux idées était d’une richesse
+magnifique. Mais il se contentait pour la vie
+quotidienne d’une sensibilité décente.</p>
+
+<p>Il avait accepté une fois pour toutes, afin
+d’être tranquille et de se conformer à une
+règle, que sa femme fût sa femme. Incapable
+de lutter jour à jour, il avait préféré céder
+d’un coup et sur tout. Incapable d’un sentiment
+bas, il ignorait la bassesse des autres.
+Et je crois bien que ma tante Marguerite lui
+faisait peur. Cela est assez difficile à expliquer.
+Ce n’était pas de sa femme qu’il avait
+peur, c’était de la femme. Et non pas de la
+femme telle que la présentent des livres
+d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible
+en sa trivialité dont rien ne peut venir
+à bout. Mon oncle avait l’impression d’une
+force naturelle. Il ne songeait pas plus à
+lutter contre les sentiments de sa femme
+qu’il n’eût pensé à modifier le cours des
+marées.</p>
+
+<p>C’est ainsi que cet homme tendre et noble
+avait pu accepter de voir sa sœur clandestinement.</p>
+
+<p>Cependant, après la mort de ma mère, ma
+tante avait consenti à ce que mon oncle s’occupât
+de moi. J’étais un bon élève à l’école
+primaire. J’obtins une bourse au lycée. Mon
+oncle surveilla mes études. A m’expliquer
+le sens que recouvrait, à la façon d’une
+poussière modelée sur un objet, l’enseignement
+de mes livres ou de mes maîtres, il
+mettait une ardente patience. On me donnait
+au lycée des formules cabalistiques. Il avait
+du génie pour y substituer la vie. Plusieurs
+fois par semaine, je passais une heure dans
+son cabinet ou nous nous promenions au
+Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer
+une de mes anciennes compagnes de
+la rue de la Gaîté. Je devinais que mon
+oncle n’aurait pas compris, qu’il était d’un
+autre monde.</p>
+
+<p>Ma tante m’accueillait avec indulgence, je
+ne dis pas avec tendresse. Elle avait fini par
+parler à tout propos et à n’importe qui de
+son neveu. Elle espérait en « mes succès ».
+Déjà elle en était fière. N’ayant pas d’enfant,
+elle reportait sur moi tout ce qui chez elle
+pouvait ressembler à de la tendresse maternelle :
+elle me voyait descendant, à la distribution
+des prix, les marches de l’estrade,
+ayant été couronné par le préfet, le général
+ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois
+sortes d’enfants : ceux qui ont des prix, ceux
+qui ont des nominations, ceux qui n’ont ni
+prix, ni nominations. Elle n’avait de respect
+que pour l’argent et pour l’Université. L’instinct
+des insectes a des manifestations qui
+semblent miraculeuses. L’ammophile pique
+sa proie au niveau de tel ganglion nerveux, en
+un point où elle reste à sa disposition, paralysée,
+mais vivante. Il fallait à ma tante un
+égal instinct pour concilier, sans qu’aucune
+en souffrît, la vénération qu’elle avait pour
+l’argent et la vénération qu’elle avait pour
+l’Université. Elle les portait ensemble avec
+une prodigieuse adresse, comme une ménagère
+porte deux œufs dans un panier, sans
+les casser, malgré les heurts inévitables. Son
+esprit tenait une juste balance des salaires.
+Les appointements gagnés hors du professorat
+ne comptaient pour elle que s’ils dépassaient
+le traitement des maîtres secondaires
+ou supérieurs. A égalité, ils ne comptaient
+pas.</p>
+
+<p>Boursier d’internat jusqu’à son entrée à
+l’École Normale, mon oncle, jusqu’à l’âge
+de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie
+que les jeudis et les dimanches. Nommé
+professeur dans une petite ville du Midi, il y
+avait épousé ma tante Marguerite, qui était
+la fille d’un marchand de vins en gros.</p>
+
+<p>Un jour que j’avais dit à ma tante :</p>
+
+<p>— Mon papa, il est aussi marchand de
+vins.</p>
+
+<p>Elle m’avait répondu sévèrement :</p>
+
+<p>— Les enfants doivent se taire, quand ils
+ne savent pas... Mon père n’a ni boutique,
+ni magasin... Il a des chais... tu entends...
+des chais... Tu ne sais pas ce que c’est que
+des chais... Un chais n’est pas un magasin...
+Un chais... c’est... des magasins...</p>
+
+<p>Je lui demandai :</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il y a des chais à Paris ?...</p>
+
+<p>Elle me répondit :</p>
+
+<p>— Non... A Bercy il y a bien des entrepôts,
+mais il n’y a pas de chais...</p>
+
+<p>Elle prononçait : chais, les deux lèvres en
+avant, la bouche grande ouverte. Elle me
+disait : « Tu n’as pas vu les chais », comme
+elle m’eût dit : « Petit, tu n’as pas vu la
+mer ».</p>
+
+<p>Je fus jusqu’à la seconde un assez bon
+élève. Mais alors je fus perdu ou gagné par
+les cinémas et les bals. Le lycée, les visites
+assidues chez mon oncle m’avaient éloigné
+de mes compagnons et de mes compagnes
+de la rue. Je ne retrouvai pas mes
+compagnons qui tous, ouvriers d’usine, employés
+de bureau ou gouapes de quartier,
+s’étaient dispersés. Mais je retrouvai toutes
+mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles
+vivaient la plus glorieuse époque de leur
+existence, entre la sortie d’une maison de
+correction ou de préservation — ah ! comme
+on les avait bien préservées ! — et la noce
+de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes,
+elles avaient désappris tout ce qui de la vie
+n’était pas la recherche du pain quotidien et
+de la joie immédiate. Elles étaient les reines
+insolentes et magnifiques de l’avenue du
+Maine. Ceux même qui les traitaient en
+public d’apprenties-traînées tâchaient de les
+aborder, dès qu’elles avaient franchi le coin
+de la rue Vercingétorix ou de la rue de
+Vanves.</p>
+
+<p>Henriette Godillet me disait souvent :</p>
+
+<p>— Je fais ce que je veux... Hier, j’ai fait
+quarante francs...</p>
+
+<p>Deux années se passèrent ainsi. Mon application
+en classe diminua. A la fin de ma
+rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y
+eut entre mon père et mon oncle une sorte
+de conseil de famille, auquel ma tante Marguerite
+daigna assister. Mon père conclut :</p>
+
+<p>— Tu travailleras pour être professeur ou
+tu prendras la serviette et tu m’aideras au
+comptoir. Moi... toi... et un garçon... on
+pourra s’agrandir...</p>
+
+<p>Je ne voulais être ni garçon de café, ni
+professeur. Ma tante Marguerite me tint un
+long discours :</p>
+
+<p>— Tu seras professeur... Tu débuteras à
+3.600.</p>
+
+<p>Ah non... Elle me disait déjà ça quand
+j’avais neuf ans.</p>
+
+<p>Je lui ai répondu :</p>
+
+<p>— La barbe...</p>
+
+<p>Et beaucoup d’autres choses... que je détestais
+les femmes des professeurs, que je
+ne voulais pas être professeur, parce que si
+je me mariais, ma femme serait une femme
+de professeur...</p>
+
+<p>Ma tante me répondit :</p>
+
+<p>— Tu préfères te promener avec des
+filles... je t’ai vu...</p>
+
+<p>Elle avait un accent étonnant pour dire le
+mot : des filles..., un accent de vieille actrice
+de tournée...</p>
+
+<p>Je lui répondis :</p>
+
+<p>— Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes...
+J’aime les filles, moi... Elles sont
+moins embêtantes que tes amies...</p>
+
+<p>Il y avait chez moi cet invincible besoin
+d’idéalisme et de généralisation qu’ont les
+jeunes gens. Je lui déclarai que les filles valaient
+mieux que les filles de marchands de
+vins. Et dans un cri qui devait rendre définitive
+notre rupture, je lui jetai à la face :</p>
+
+<p>— J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est
+qu’un chais. C’est un hangar... un sale hangar...
+Les chiffonniers ont des chais...</p>
+
+<p>Cependant l’année de philosophie nous
+rapprocha. J’y fus un brillant élève. Et, aujourd’hui
+encore, je ne crois pas y avoir
+perdu mon temps. Ce qu’il y a de logique
+dans la spéculation philosophique la rend
+plus accessible aux jeunes gens que les œuvres
+littéraires. Les plus beaux poèmes n’ont
+qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas
+encore expérimenté la vie.</p>
+
+<p>Mais après il fallut choisir une carrière.
+Par malheur, ce fut avec Henriette Godillet
+que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement
+de me mettre avec elle.</p>
+
+<p>Je refusai.</p>
+
+<p>Elle insista :</p>
+
+<p>— Tu seras comme un coq en pâte...</p>
+
+<p>Quand je pensais à la morale de ma tante,
+j’avais envie d’accepter. Il y avait dans celle
+de mon oncle de quoi me faire hésiter.</p>
+
+<p>Mais les vacances passées, comme je me
+refusais à préparer l’École Normale, ma
+tante réussit à me brouiller avec mon oncle
+et avec mon père. Et les derniers mots
+qu’elle me dit furent :</p>
+
+<p>— Tu n’es bon qu’à servir au comptoir...</p>
+
+<p>Je ne servis pas au comptoir.</p>
+
+<p>En deux jours, j’épuisai cinquante francs
+d’économies au bal de la Fauvette et dans
+une promenade à Clamart avec Henriette
+Godillet et deux de ses amies.</p>
+
+<p>Le troisième jour, je me trouvai dans
+Paris sans un sou dans ma poche et sans
+domicile...</p>
+
+<p>Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement
+libre, je trouvai une place à l’Institution
+Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais
+les fonctions de maître d’études et j’y
+enseignais le latin, le grec, le français, l’histoire,
+la géographie et l’arithmétique. J’étais
+de dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et
+logé et je touchais soixante francs d’appointements
+par mois, dont je devais verser un
+tiers à l’agence pendant les deux premiers
+mois. Le directeur, licencié ès-lettres, officier
+d’Académie, avait une belle barbe bouclée
+et se grisait. Quand il était saoul, il
+inspectait les classes. Mes collègues étaient
+trois vieillards résignés à tout, deux jeunes
+gens dont l’un espérait une place de comptable
+et dont l’autre attendait, pour donner
+sa démission, que sa maîtresse sortît de
+Saint-Lazare, où l’avait conduite le mépris
+des règlements sanitaires. Les élèves étaient
+tous internes. Quelques-uns avaient des parents,
+mais qui habitaient les colonies. Les
+autres avaient une mère, mais pas de père.
+Leurs mères, quand elles venaient les visiter
+au parloir, sentaient bon, mais trop fort.</p>
+
+<p>L’école possédait une fanfare, une sorte
+de fanfare muette. Des pistons et des trombones
+étaient exposés au parloir, mais les
+élèves n’en jouaient jamais.</p>
+
+<p>Je ne fus pas malheureux. Je gagnais
+ma vie. Il n’y avait pas six mois que j’avais
+chahuté mon dernier pion. La première fois
+que j’entrai en étude, j’en avais un peu de
+remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves
+ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne
+m’occupais d’eux. Je compris que c’étaient
+les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas
+des chiens de garde, les enfants ne songeraient
+pas à les exciter.</p>
+
+<p>Les trois garçons de réfectoire et de dortoir
+se chargeaient de la police générale et
+de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants.
+Les maîtres passaient. Eux restaient en
+place. J’ai entendu le chef des garçons dire
+au réfectoire à l’un des professeurs, qui se
+plaignait que la table n’eût pas été nettoyée :</p>
+
+<p>— Si tu continues, je te mettrai mon pied
+au derrière...</p>
+
+<p>Le troisième mois, je fus renvoyé, parce
+que je n’avais pas dénoncé deux grands qui
+fumaient au dortoir.</p>
+
+<p>Je louai un cabinet dans un hôtel meublé
+de la rue Lepic. J’aurais pu me loger
+dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en
+choisissant Montmartre, le sentiment d’un
+jeune provincial qui décide de tenter la
+gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait
+un peu d’air du couloir. Et par ce hasard,
+que l’un des carreaux de sa porte vitrée était
+brisé. Le couloir s’aérait lui-même sur une
+courette gluante, boyau commun à quatre
+immeubles. Je payai d’avance la location
+d’une quinzaine.</p>
+
+<p>Pendant huit jours, mes repas se composèrent
+alternativement de deux sous de pain
+et deux sous de cervelas, deux sous de pain
+et deux sous de pâté de foie, deux sous de
+pain et deux sous de frites. Le huitième jour,
+je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment
+que vînt le neuvième jour. Il vint.
+J’avais faim. Les premiers tiraillements de
+la faim sont désagréables, tout simplement,
+mais à peine douloureux. Le premier jour,
+l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée.
+Ce n’est pas la faim, la vraie faim, qui
+creuse tout dans un homme, l’esprit comme
+le corps. Le second jour, on pense à des repas
+possibles, comme un petit employé pense
+à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges.
+On n’a pas encore le vertige. Le troisième
+jour, on est saoul. Mes jambes allaient
+comme des ailes. Je ne sentais pas le
+trottoir. Une seule pensée remplissait mon
+esprit : manger, manger n’importe quoi.
+L’aliment devient une chose merveilleuse.
+J’y pense comme un naufragé pense à la
+terre, comme une idée pèse dans le cerveau
+d’un fou. L’idée de l’aliment est en moi.
+L’idée seulement. Derrière le creux de ma
+poitrine, il me semble qu’il y a le vide, le
+vide comme on le contemple du haut d’un
+précipice.</p>
+
+<p>Je me présentai comme figurant au
+théâtre des Batignolles, au théâtre Moncey,
+au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins.
+Dans la même journée. Il pleuvait.
+On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai
+pas au théâtre Montparnasse. On ne revient
+pas au village, avant d’avoir trouvé son
+pain.</p>
+
+<p>Je retournai à l’agence de l’enseignement
+libre. On m’indiqua une place à Bois-Colombes.
+C’était le quatrième jour sans pain.
+J’allai à Bois-Colombes à pied. La place venait
+d’être prise. Je revins à Paris, à pied.</p>
+
+<p>Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette
+panée. C’était à l’éventaire en gradins
+d’une grande épicerie, qui vendait aussi des
+produits de charcuterie. Dix ans ont passé.
+Je vois encore cette côtelette panée. Je la
+distinguai, comme on reconnaît un ami dans
+une foule. Je n’eus aucune envie des boîtes
+de thon ou de sardine, nourriture cachée à
+l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui
+d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà
+lointaine, au dernier gradin de l’éventaire.
+Mais la côtelette panée restait seule sur une
+assiette au second gradin. Elle eût été au premier
+gradin qu’il eût fallu pour la prendre
+le mouvement d’incliner mon corps et de le
+redresser. Mais elle était au second gradin,
+à la hauteur même de ma main pendante.
+L’acte de la saisir prolongeait et terminait
+naturellement le balancement distrait de mon
+bras droit. Je regardais la côtelette panée,
+comme un adolescent, en faction devant la
+porte des coulisses, contemple une actrice
+qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y avait
+que la côtelette panée. Derrière moi, c’était
+les passants de l’avenue de Clichy, les passants
+anonymes, que l’affamé ne distingue
+pas plus qu’on ne distingue les gouttes
+d’eau d’un fleuve. A la porte de l’épicerie, à
+ma droite, un garçon sortit, accompagnant
+une cliente à l’étalage. Tous deux, manipulant
+déjà des victuailles, me tournaient le
+dos. Dans l’embrasure de la porte, personne.
+C’était le moment.</p>
+
+<p>Dans mon bras brusquement immobile et
+raidi, je sentais comme un dessin du mouvement
+à accomplir. Ainsi un paresseux,
+somnolant le matin, a pendant de longues
+minutes l’illusion de sauter à bas de son lit.</p>
+
+<p>Si pourtant j’étais vu ? On me traînera au
+poste. L’avenue de Clichy arrêtera son double
+courant. Un tourbillon de passants se
+formera autour de moi. Scène odieuse, ou
+non moins odieuse la pitié de l’épicier refusant
+de porter plainte : Allez et ne péchez
+plus...</p>
+
+<p>Déclarons la guerre à la société... Oui...
+en volant une côtelette panée. C’est lui
+déclarer la guerre en s’avouant vaincu.</p>
+
+<p>Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas
+pris la côtelette, j’ai marché jusqu’à la place
+Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais,
+l’image de cette côtelette.</p>
+
+<p>Je rentre dans mon cabinet meublé et je
+m’étends sur mon lit, entre sept heures et
+huit heures et demie. La ville dîne. Quand
+la ville a fini de dîner, je sors, rempli d’une
+espérance immense. Je discute en moi-même,
+opposant les uns aux autres des arguments
+abstraits, cette question : « Est-il vrai qu’on
+ne meurt pas de faim ? » J’éprouve une certaine
+joie à me prouver la liberté de mon
+esprit, en refusant de tenir compte de mon
+cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger
+un cas particulier ? Est-ce de bonne méthode ?
+La méthode, tout est là... Nom de
+Dieu, que j’ai faim !... Je passe devant le Moulin-Rouge.
+Et si je tombe dans la rue, d’inanition ?
+Le sergent de ville, qui en a vu
+d’autres : « Où habitez-vous ?... » C’est aussi
+odieux que d’être pris en flagrant délit de
+vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de
+l’épicier en gros... Je pense aussi aux
+miséreux de Whitechapel... Suis-je le frère
+des malheureux de Whitechapel ?... Un personnage
+en habit noir descend d’une automobile,
+accompagné d’une femme en toilette
+de bal. Serai-je un jour, après beaucoup de
+gloire, semblable à cet homme ? Ou suis-je
+à tout jamais le frère des miséreux de Whitechapel.
+Le groom m’écarte. Larbin...</p>
+
+<p>Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste
+affirmer, à la fin d’un bon dîner,
+qu’il faut trois semaines pour qu’un homme
+meure de faim, dans de bonnes conditions
+expérimentales. Toute la question est de
+savoir si je suis dans de bonnes conditions
+expérimentales.</p>
+
+<p>Je pense aussi aux pièces de cinquante
+centimes qui glissent parfois dans la doublure
+d’une poche. Je tâte toutes mes poches,
+celles de mon gilet où j’ai l’habitude de
+mettre mon argent, et les autres aussi où je
+n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes
+poches, depuis ces quatre jours... ! Je devrais
+pourtant m’être fait une certitude... Mes
+doigts rencontrent à nouveau ma montre
+d’acier qu’on m’a déjà refusée dans trois
+monts de piété. Boulevard des Batignolles, je
+passe devant l’étroite boutique d’un bijoutier.
+Il va « fermer ». C’est un petit vieux à
+barbiche blanche. Il porte une blouse noire.
+Je lui propose d’acheter ma montre :</p>
+
+<p>— Oh, non... pas ces montres-là... On ne
+peut même pas les réparer...</p>
+
+<p>Je suis droit devant lui. Je sens mes
+jambes, comme un support unique, piqué au
+plancher de la boutique. Les montres et les
+bijoux d’occasion, dans la devanture, ont un
+balancement lent et régulier sous le bec
+Auer. Le petit vieux me dit :</p>
+
+<p>— Ça nous est défendu de prêter sur gage.
+Seulement, si vous voulez, je pourrais...
+tout de même... vous prêter deux francs...
+Je vous la rendrai quand vous aurez de l’argent...
+Mais sans bénéfices.</p>
+
+<p>Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire
+que j’attendais de l’argent sous peu ?... Ce
+n’est plus de faim, c’est de honte que je
+tremble.</p>
+
+<p>Mais les minutes suivantes furent plus
+belles. Le petit vieux et moi, nous échangeons
+des mots si simples, à mi-voix. Il me
+dit :</p>
+
+<p>— Il y a de la misère partout...</p>
+
+<p>Deux francs !... Un jeune homme ne sait
+pas gérer un capital. J’entre dans un restaurant,
+j’étudie la carte. Je mange pour
+trente-quatre sous. Je laisse les six sous au
+garçon.</p>
+
+<p>Je retourne à mon cabinet meublé, où je
+vomis. Et le lendemain, le patron me donne
+congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots
+comme clients.</p>
+
+<p>Quand les agents me réveillent sur le banc
+où je dors, je fais semblant d’être un noctambule
+assoupi, qui s’est reposé en rentrant
+du Cercle.</p>
+
+<p>J’ai vécu six mois. Comment ? Est-ce
+qu’on se souvient ? J’ai vendu un pantalon,
+une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre
+neuf, en échange duquel un marchand m’a
+donné des marrons. J’ai surveillé aux
+Halles les chevaux des maraîchers, pour
+une soupe. J’ai déchargé des paniers jusqu’au
+matin.</p>
+
+<p>Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée.
+Je lui ai avoué que « ça n’allait pas très
+fort ». Il m’a adressé au docteur Daguteau.</p>
+
+<p>— Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît
+tout Paris et c’est un cœur d’or.</p>
+
+<p>Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu
+une heure et demie, bien qu’il n’y eût pas
+de malades. Daguteau, ouvrant la porte de
+son cabinet, a eu, pour m’inviter à entrer,
+un geste de pédicure forain attirant son
+sujet. C’est un petit homme d’une cinquantaine
+d’années, gros et noir, aux paupières
+blettes, aux yeux jaunes.</p>
+
+<p>Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il
+connaît tout Paris. Je saurai plus tard qu’il
+n’a pas de clients, qu’il a épousé une
+paysanne riche, dont la dot lui a permis de
+s’installer, qu’il a fait sa médecine dans les
+cafés du quartier latin et dans les tripots, et
+qu’il écrit dans les journaux quotidiens et
+dans les revues pharmaceutiques sur les
+« à-côté » de la médecine et même sur des
+sujets de médecine qu’il étudie dans le Larousse.</p>
+
+<p>Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait.
+Il avait l’instinct de la protection
+comme le tigre est carnivore, comme le chien
+est coprophage. En me regardant, il avait
+l’air d’une bête qui renifle sa proie. Plus
+précisément, d’un chat qui joue avec une souris.
+Il n’en vint pas tout de suite à la protection.
+Il retarda, pour le raffiner, son plaisir.
+Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance
+qu’il portait tour à tour sur mes vêtements
+élimés et verdis, sur mes souliers éculés
+et béants, sur mon chapeau troué,
+j’aurais pu croire qu’il pensait à toute autre
+chose qu’à me protéger. Il me parla du matérialisme
+et du spiritualisme. Je fis tous mes
+efforts à poser subtilement les problèmes.
+Très sincèrement d’abord, subissant cette
+passion d’idéologie à laquelle les jeunes
+gens n’échappent pas. Moins ardemment
+ensuite, et seulement pour être indulgent à
+sa manie. Bientôt, je m’ennuyai comme à
+un examen et, si je ne détournai pas brutalement
+la conversation, ce fut pour n’avoir
+pas l’air d’un solliciteur indigne. Daguteau
+raisonnait comme un répétiteur de boîte à
+bachot. Et de temps en temps, il s’interrompait
+pour me dire :</p>
+
+<p>— Je suis très occupé... C’est effrayant...
+Plus une minute à moi... Mais je suis heureux,
+bien heureux de pouvoir causer avec
+vous. Cela me change... cela me change...
+Ah ! la médecine !... Et les clients !...</p>
+
+<p>Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas.</p>
+
+<p>Il me montra sa collection : une ignoble
+copie d’un primitif italien, trois ivoires chinois,
+un vieux poignard ciselé, une fausse
+faïence persane. Les bibelots étaient enfermés
+dans une vitrine dorée. Le tableau dominait
+un canapé-pouf « de style oriental ». Le
+docteur Daguteau me parla de peinture :</p>
+
+<p>— Ma foi... l’impressionnisme... je ne
+suis pas hostile à l’impressionnisme... Mais
+le dessin... le dessin avant tout... Les lois du
+dessin sont imprescriptibles.</p>
+
+<p>Et tout d’un coup, comme un chat qui
+donne un dernier coup de patte à une souris
+qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond
+et s’accroupit pour la manger, il me dit :</p>
+
+<p>— Une situation... mais on vous trouvera
+ça... Ne vous inquiétez pas... D’ailleurs la
+purée... ce n’est rien. J’ai connu ça... moi...
+au quartier latin... Ah ! si j’avais autant
+de louis dans ma poche que j’ai fait de fois
+l’amour rue Monge et rue des Écoles... mais
+je serais millionnaire, mon cher ami... Vous
+m’entendez, mon cher ami... D’ailleurs, il
+n’y a de souffrance que la souffrance
+d’amour... Souffrir de la faim ce n’est
+rien... Souffrir par une femme... voilà qui
+est atroce... C’est pour ça que je me fous
+des ouvriers... et des pauvres... Mais j’aime
+les artistes... Je suis un sentimental... moi...
+Et pourtant j’ai été élevé à rude école...
+l’hôpital... Voilà qui vous intéresserait,
+l’hôpital... Voilà qui vous apprend la vie...</p>
+
+<p>Il m’énuméra plusieurs situations possibles.
+Il connaissait intimement tous les
+ministres, tous les directeurs de journaux,
+tous les écrivains célèbres.</p>
+
+<p>— Un bon secrétariat... je vous trouverai
+un bon petit secrétariat... Tenez... allez
+donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il
+a une clinique de rayons X à Montrouge...
+Il pourra peut-être vous utiliser pour des
+recherches de bibliothèque... Revenez me
+voir demain... Si ça n’a pas marché, je vous
+trouverai autre chose... Je vais réfléchir.</p>
+
+<p>Je le remerciai. Comme je prenais congé,
+une lueur de joie traversa ses yeux :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me rendre un petit service ?...
+me dit-il.</p>
+
+<p>Je balbutiai :</p>
+
+<p>— Je suis déjà votre obligé...</p>
+
+<p>Il me tendit une lettre.</p>
+
+<p>— Voulez-vous la mettre à la poste et la
+recommander ? Je ne puis sortir aujourd’hui...
+Et je ne veux pas que ma femme ou
+mon domestique en voient l’adresse. C’est
+pour une dame... oui, pour une dame...
+Hé... mon garçon...</p>
+
+<p>On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes
+fortunes un personnage invisible.</p>
+
+<p>Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de
+vingt sous.</p>
+
+<p>— C’est que... lui dis-je, c’est que... je
+n’ai pas de monnaie sur moi...</p>
+
+<p>Son visage fripé fut tendu par la joie. Il
+s’écria :</p>
+
+<p>— Mais trop heureux de vous obliger...
+Vous plaisantez... Vous garderez les treize
+sous... Pour me faire plaisir... J’aurais scrupule
+à ne pas vous rétribuer... je connais la
+vie... moi... je connais la vie...</p>
+
+<p>Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler.</p>
+
+<p>Il eut peur.</p>
+
+<p>Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée
+traversa mon esprit ; une pensée qui fut plus
+forte sur mon esprit que la faim ne l’était
+sur mon corps : « Je n’ai pas mangé... »
+J’avais assez de force dans mes bras pour
+tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus
+pris d’une humiliante hésitation. J’eus le
+sentiment d’une sorte d’indignité et que cet
+affront était mérité.</p>
+
+<p>Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il
+m’entourait maintenant le cou d’un bras, et
+de l’autre il me frappait cordialement sur
+l’épaule :</p>
+
+<p>— Pour me faire plaisir... pour me faire
+plaisir... Traitez-moi comme un vieux camarade...
+je vous en prie...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain, j’allai quand même chez
+l’ami de Daguteau. Sans doute, je manquai
+de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et
+je trouvai de bonnes raisons : « C’est une
+adresse que le hasard a mis sur mon chemin...
+Un autre que lui aurait pu me la
+donner. »</p>
+
+<p>Le docteur Dalize se composait d’une
+barbe noire et d’un lorgnon. Il me proposa
+des recherches dans des traités de physique.
+Je ne savais pas un mot de physique. Je pris
+congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur
+à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me
+vois encore dans le cabinet encombré d’appareils,
+souriant d’un sourire contraint.
+Toute mon attitude signifiait : « Mais cela
+n’a pas d’importance... cela n’a aucune
+importance... Je n’étais venu que par acquit
+de conscience... pour me distraire... »</p>
+
+<p>Déjà je descendais les marches de l’escalier,
+quand, derrière moi, la porte du palier
+s’ouvrit. Et une voix m’appela :</p>
+
+<p>— Monsieur... Monsieur...</p>
+
+<p>C’était la bonne de la clinique, une vieille
+femme édentée, au ventre bombant, aux
+yeux sombres et brillants, comme passés au
+cirage et frottés à la brosse à reluire.</p>
+
+<p>— Entrez... entrez... me dit-elle, avec un
+vif accent méridional.</p>
+
+<p>Elle me conduisit dans une pièce obscure
+qui servait de cabinet de débarras et où,
+entre deux malades qu’elle introduisait, elle
+s’occupait à des travaux de couture.</p>
+
+<p>Ses paroles étaient accompagnées de
+petits mouvements saccadés de l’avant-bras
+et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle
+me dit :</p>
+
+<p>— Je sais... je sais... j’ai entendu... Vous
+ne pouvez pas faire le travail du docteur.
+Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une
+de mes amies, qui est somnambule, a besoin
+d’un bon prospectus... une petite brochure...
+pour distribuer dans la rue... Est-ce que
+vous sauriez faire ça ?... Et ce n’est pas une
+somnambule, comme y en a... C’est une
+femme sérieuse... Elle fait <i>l’hynoptisme</i>...
+si vous voulez... et le marc de café pour les
+bonnes femmes... enfin tout...</p>
+
+<p>Je pris la carte de la somnambule.</p>
+
+<p class="c">MADAME EKATERINODAR DE LIORKA<br>
+<i>Diplômée des sciences occultes.<br>
+La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie.<br>
+Marc de café. Magnétisme. Graphologie.<br>
+Passé. Présent. Avenir.<br>
+Consulte par correspondance.</i></p>
+
+<p>Cette cartomancienne fut le meilleur de
+mes patrons. Je rédigeai pour elle une brochure
+de vingt pages sur l’occultisme, les
+rapports de la science et du mystère, et sur
+l’art de connaître et de vaincre la destinée.
+C’était d’ailleurs une excellente femme, qui
+donnait à ses clients les plus raisonnables
+conseils.</p>
+
+<p>A quelque temps de là un libraire des environs
+de la Sorbonne me confia le soin de
+rédiger les « corrigés » du baccalauréat.
+J’arrivais le matin à huit heures, je m’installais
+dans son arrière-boutique. J’assistais, le
+ventre vide, au petit déjeuner de sa femme,
+tandis que lui s’en allait rôder dans les couloirs
+de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur,
+moyennant pourboire, les sujets des
+compositions. Rapidement, à coups de dictionnaire,
+je traduisais les versions et je développais
+en trois points la matière proposée
+pour la dissertation française. Puis il passait
+mon « corrigé » à l’autocopiste. Et les candidats,
+vers dix heures, en venaient, moyennant
+dix centimes, acheter un exemplaire.
+Le jour de la version grecque, quelques
+candidats murmuraient sur le pas de la
+porte. Il paraît que j’avais fait des contresens.</p>
+
+<p>Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne
+me paya pas.</p>
+
+<p>Je rédigeai des articles pour une revue de
+publicité. Je fus secrétaire de rédaction d’un
+journal d’alimentation. Je gagnais de quoi
+vivre deux jours, huit jours, quelquefois
+quinze... Et chaque fois, il fallait franchir
+les intervalles sans besogne et sans pain, où
+l’on ne sait pas s’il faut aller chercher du
+travail ou se coucher, pour faire durer un
+jour de plus les souliers qui se coupent ou
+qui bâillent.</p>
+
+<p>Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai
+des assassins, des victimes, des
+grues, des escrocs, — ce qui m’était égal — des
+acteurs et des hommes de lettres — ce
+qui me répugnait...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="III"> </h2>
+
+<p>Une année j’interviewai tant d’assassins
+que je pus aller passer un mois de vacances
+au bord de la mer.</p>
+
+<p>Ce fut après avoir piqué du haut d’un
+rocher que je sentis l’eau pénétrer dans mon
+oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla
+qu’un projectile avait été tiré, passait violemment
+dans l’oreille et s’arrêtait au beau
+milieu de ma tête. Je continuai à nager. La
+douleur se calma. Mais lorsque je sortis de
+l’eau, je crus qu’une moitié de ma tête était
+enflée. Le surlendemain, j’avais une otite.
+Je ne souffrais pas. Mais mon oreille bourdonnait
+et suppurait et j’avais de la fièvre.</p>
+
+<p>Comme toutes les chambres de l’auberge
+étaient prises, on m’avait trouvé chez un
+pêcheur une chambre blanchie à la chaux,
+qui donnait sur un jardinet de sable clair,
+un de ces jardinets de pêcheur qui semblent
+dessinés par des enfants dans le sable
+d’une plage. Il y a là quelques plantes pauvres,
+mal fleuries. Et partout des débris de
+coquillages et des morceaux de filet.</p>
+
+<p>Je me couchai dans la journée et ne me
+levai pas pour le dîner. Je dormis d’un sommeil
+très lourd. Mon corps pesait au matelas.
+Quand je me réveillai, il faisait nuit déjà.
+Je regrettai cette journée vide. Je n’avais
+pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni
+cette monotone plaine d’ajoncs et de bruyères,
+douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits
+chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent
+à d’autres villages. Je n’avais pas vu
+non plus Angéline, la servante de l’auberge,
+qui porte la coiffe aux ailes de libellule.
+J’aime le visage ferme et les yeux clairs
+d’Angéline. Son visage de jeune femme
+gothique semble d’une seule masse et des
+sensations trop agiles ne lui ont pas donné
+le dessin facile et calligraphié qu’on trouve
+aux visages des jolies femmes dans les villes.
+Le visage d’Angéline est sérieux et, même
+quand elle sourit, elle ne se livre pas tout
+entière dans un sourire. Je ne suis pas amoureux
+d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur
+qui sait plaisanter avec les bonnes
+d’auberge. Je suis même avec elle d’une
+réserve si excessive que je finis par croire
+que j’ai un sentiment profond à lui cacher.</p>
+
+<p>Je n’ai pas pris un de ces bains violents,
+où j’ai l’illusion de lutter avec la mer,
+comme avec un bel animal. Je n’ai pas flâné
+sur la terrasse de l’auberge, que la mer vient
+battre à marée haute et qui domine la crique
+du port, vaseux à marée basse. Je n’ai pas
+regardé les troupeaux de canards, que souvent
+un goéland accompagne, mais en tenant
+ses distances, comme un lord égaré dans une
+caravane Cook. Je n’ai pas vu sur la terrasse,
+à l’heure du dessert de tristes biscuits
+secs, la belle Grecque, qui dîne avec un
+monsieur chauve en chandail blanc, allumer
+une cigarette... sans me regarder.</p>
+
+<p>Je ne suis pas inquiet. Ma santé est solide.
+Si la maladie vient pour de bon, nous serons
+deux. Mais je suis trop malade pour rester à
+Loguivy. Il faut revenir à Paris. Et c’est cela
+qui m’attriste. C’est l’autre vie qui va recommencer,
+la vie que je connais, que j’endosse
+chaque matin comme un vieux vêtement.</p>
+
+<p>Ici je ne lis même pas un journal. A
+Paris, je lis les journaux, parce que je répugne
+à m’évader lâchement du souci des
+hommes. Et puis, les journaux me démontrent
+ma propre existence. Si je doute trop
+de moi-même, je me retrouve un peu moi-même
+dans la colère quotidienne que les
+journaux me donnent. Je ne puis pas encore
+apercevoir sans dégoût cette transformation
+mécanique des pensées basses en grandes
+pensées. Et puis, il y a les journaux littéraires
+où l’on se congratule. La complicité
+des marchands de lignes me fait toujours
+penser, je ne sais pourquoi, à la complicité
+des marchands de viande. Les hommes de
+lettres, qui guettent dans les salles de rédaction,
+le classicisme et le patriotisme, s’accueillent
+entre eux comme les traitants qui
+attendent les jeunes voyageuses dans les
+gares.</p>
+
+<p>Un char-à-bancs, conduit par une paysanne,
+me mène à la gare de Paimpol. La fièvre, la
+chaleur, les cahots, la poussière de la route
+sont une même sensation.</p>
+
+<p>Il me semble que de la terrasse de Loguivy
+j’ai été transporté directement à Paris, dans
+mon lit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>J’avais tort de redouter des soucis de
+travail ou d’argent. Je suis dans mon lit,
+tout naturellement, je ne me demande pas
+si je « m’écoute ». Je me suis couché, comme
+se couchent les animaux malades. Je suis à
+l’abri. Comme un soldat reconnu malade,
+je ne crains plus rien de la vie. Je renonce
+au travail quotidien, aussi simplement que
+j’y renonçais quand j’étais au bord de la mer.
+Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition
+très intéressante, inespérée même. En temps
+ordinaire, je n’aurais pas hésité une seconde.
+J’aurais répondu : J’accepte, j’accepte avec
+joie, j’accepte pour vous et pour moi... Enfin
+j’aurais trouvé une formule éclatante et brève.
+J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte,
+une feuille de papier à lettres, de vrai papier
+à lettres, ou bien j’aurais pris la feuille
+blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais
+pliée, puis rognée à ses bords libres. Une
+occasion inespérée (et pourtant il m’est tout
+à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs
+la lettre que m’adressait Lina Montalina,
+cette actrice qui, depuis dix ans, débute
+tous les deux ans sous un nom nouveau :</p>
+
+<blockquote><div>
+<p class="ind">« Mon cher ami,</p>
+
+<p>« Je ne sais si cette lettre vous arrivera en
+temps voulu. Et pourtant j’aurais le plus
+grand désir de vous voir. Voici ce dont il
+s’agit : je dois faire à la rentrée une conférence
+sur la Bucolique en Grèce et la Bucolique
+en France. C’est moi-même qui ai choisi
+le sujet. Je lirai des vers de Théocrite et d’autres
+poètes grecs (je n’ai pas sous la main
+d’histoire de la littérature grecque), mais je
+crois que c’est Bion et Moschus. Il faut absolument
+que la traduction soit de moi. Vous
+connaissez l’interview que j’ai donnée à <i>Comœdia</i>,
+il y a une dizaine de jours : « Mademoiselle
+Lina Montalina n’a pas seulement
+le goût des sports et de la peinture moderne.
+C’est une érudite qui en remontrerait à plus
+d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur
+texte, tous les auteurs latins et grecs. » D’ailleurs,
+reportez-vous au numéro (11 août
+dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me
+faire une traduction en vers de cinq ou six
+pièces de poésie grecque... ? Quelque chose
+avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur...
+et le grand Pan pour les effets de voix.
+Pour les poètes français, je m’arrangerai
+toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes,
+et puis un ou deux de ces jeunes gens
+qui travaillent pour les théâtres de verdure
+et que nous voyons dans les salons, quand
+nous allons y dire des vers. Enfin, je compte
+aussi sur vous pour ma conférence. On en
+donnera des extraits dans le <i>Figaro</i>, le <i>Gil
+Blas</i>, etc... Vous voyez ce qu’il faut. Vous
+seul pourrez me rendre ce service : vous êtes
+un vrai ami et vous êtes parisien jusqu’au
+bout des ongles. Pour la péroraison, je vous
+demanderai (oh ! ce n’est pas un conseil, vous
+savez ce que vous avez à faire) un parallèle
+entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait
+montrer que les héroïnes de l’églogue
+(pour les termes églogue, bucolique, Paul a
+chez lui l’<i>Encyclopédie universelle</i>) sont déjà,
+par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes.
+N’oubliez pas quelques mots sur la culture
+grecque et la culture française : le public
+sera très chic. Je vais faire acheter des traductions
+par ma femme de chambre... Voulez-vous
+que je vous les fasse porter ?... Ou
+plutôt venez donc dîner avec moi, ce soir,
+demain, quand vous pourrez. J’attends un
+pneumatique, je vous attends.</p>
+
+<p>« Mes mains dans les vôtres.</p>
+
+<p class="dedic sc">« Lina Montalina.</p>
+
+<p>« P.-S. — Paul a des relations vraiment
+bien dans les journaux (gros actionnaire).
+Nous causerons de cela. »</p>
+</div></blockquote>
+
+<p class="gap">Je ne réponds même pas à Lina Montalina.
+Je ne lui écris même pas que je suis malade.
+Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie
+qu’elle vienne. Je n’ai pas envie de parler
+d’affaires. Je suis décidément assez malade
+pour faire un choix dans mes relations. Je
+parcours quelques livres et je somnole.</p>
+
+<p>Vers six heures du soir, je souffre abominablement
+dans toute une moitié de la tête.
+La douleur est arrivée comme un cheval au
+galop. Elle s’est installée et tourne dans ma
+tête comme dans un manège. Je souffre tellement
+que je ne puis rester dans mon lit.
+Je mets des pantoufles et, en chemise, je vais
+de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la
+tête. Je marche ainsi une partie de la nuit.
+Parfois je m’étends sur mon lit et je presse
+ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais
+écraser le mal. Quand arrive le petit matin,
+je m’habille et je descends dans la rue. J’ai
+trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au
+cocher de fiacre en station, assoupi sur son
+siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop
+mal. Il me semble que c’est un événement.
+Cependant, les chiffonniers ne font aucune
+attention à moi. Je vais rôder devant la porte
+fermée de l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller
+l’interne de garde. C’est trop compliqué.
+Je rentre chez moi.</p>
+
+<p>La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma
+femme de ménage, madame Tangue, m’apporte
+du lait, m’exhorte à me nourrir et
+m’affirme que tout mon mal vient d’un courant
+d’air. Elle parle interminablement. Elle
+est impitoyable à me consoler. Sa nièce a
+eu la même maladie. Elle-même a eu des
+coliques <i>énéphrétiques</i>. J’ai beau essayer de
+ne pas l’entendre : il me semble que la vie
+humaine est remplie d’événements innombrables.
+Elle me dit aussi :</p>
+
+<p>— Je sais ce que c’est que les malades...
+Ce n’est pas moi qui fatiguerais un malade
+à lui raconter des histoires... Les malades...
+ça a besoin de calme.</p>
+
+<p>Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la
+tourne, la retourne, la répète, en déduit des
+conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends
+vaguement :</p>
+
+<p>— Le médecin avait dit de ne pas lui parler...
+La mère était une femme sans instruction.
+A minuit, la petite fille était morte...</p>
+
+<p>Je ne suis pas ému... je ne suis même pas
+agacé... Il me semble que tout ce qui se
+passe sur la terre n’a d’autre but que d’être
+raconté par ma femme de ménage. Quand
+elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas
+l’instant où elle finit de parler. Je m’endors.</p>
+
+<p>Je dors des heures. On frappe à ma porte.
+La clef est dehors. Je crie : « Entrez ». C’est
+une jeune femme. Elle s’est trompée de
+porte. Elle croyait frapper à la porte de l’atelier
+(il y a un peintre dans la maison).
+Elle venait se proposer comme modèle. Elle
+a des petites dents de rongeur. Elle parle
+d’une voix enfantine et semble grignoter les
+mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que
+j’ai souffert toute la nuit d’une voix un peu
+dolente, mais que je veux stoïque. Si on
+faisait du thé... La théière est sur la table.
+Il y a aussi une boîte de biscuits anglais. Elle
+va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire.
+Elle allume la lampe à alcool. Elle
+trouve des tasses dans l’armoire. La voici
+déjà amie et garde-malade. Elle me dit
+qu’elle a eu la fièvre typhoïde, qu’elle a été
+à l’hôpital... Une lancée dans l’oreille me
+fait souvenir que c’est moi qui suis malade.
+Je fais une grimace contractée. Alors elle
+pose ses mains sur mon front. Je ferme les
+yeux. Elle me caresse le visage très doucement
+avec ses mains. Je lui dis :</p>
+
+<p>— C’est délicieux d’être malade...</p>
+
+<p>Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas
+su la retenir. Elle n’aurait pas été plus loin
+que la porte entre-bâillée. Elle serait repartie
+en s’excusant. Et elle est là maintenant,
+comme une amie apprivoisée et toute neuve.</p>
+
+<p>Elle parle, comme un écureuil tourne
+dans sa cage. Elle me dit qu’elle pose depuis
+deux ans, qu’elle a de jolis seins et de
+jolies jambes.</p>
+
+<p>— C’est dommage que j’aie une sale
+gueule, ajoute-t-elle.</p>
+
+<p>Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin,
+est tantôt remué de sourires, tantôt tendu
+d’une excessive et charmante gravité.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas d’amie ? me demande-t-elle.</p>
+
+<p>Je réponds très vite au hasard, mais
+comme on confesse un malheur immérité :</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Et qui vous apporte à manger ?</p>
+
+<p>Sur un ton de hautaine résignation, je
+réponds :</p>
+
+<p>— Ma femme de ménage.</p>
+
+<p>Je commence à aimer ma maladie. Je lui
+dois cette pitié imprévue et légère. Je dormais.
+Elle est venue. C’est aussi joli qu’un
+conte de fées.</p>
+
+<p>Ses mains glissent entre les tasses, dans le
+sucrier, autour de la théière, avec cette souplesse
+adroite d’un chat qui se promène sur
+une table servie. Tous ses mouvements sont
+pour le malade inconnu ; toutes ses pensées,
+pour le consoler.</p>
+
+<p>Très simplement, charitable et chaste, elle
+me dit :</p>
+
+<p>— Vous devez vous ennuyer... Voulez-vous
+que je me déshabille... Cela vous distraira...
+Voulez-vous ?...</p>
+
+<p>Elle a déjà les mains derrière son corsage.
+Elle est au milieu de la chambre,
+prête, sa jupe tombée, à la franchir et à
+dresser son corps complaisamment à mes
+regards.</p>
+
+<p>Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni
+assez peintre pour accepter avec la pureté,
+qui seule ferait mon consentement digne
+de son offre. Et si madame Tangue entrait !
+Que penserait-elle ? Elle dirait : « Ce n’est
+pas étonnant qu’il soit malade. » Et si le
+docteur Lormont, auquel j’ai écrit, frappait à
+la porte ! Comment lui expliquer ? Ou bien
+ne rien dire et lui laisser croire qu’il y a toujours
+chez moi, pour le plaisir des yeux, une
+femme nue...</p>
+
+<p>Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait
+promettre de venir dîner avec moi, quand je
+serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le
+lendemain. Elle écrit son nom et son adresse
+sur une feuille de papier, qui traîne sur ma
+table et qu’elle glisse dans le tiroir après me
+l’avoir montrée :</p>
+
+<p class="c sc">Germaine Dolabel</p>
+
+<p class="offright">19, rue Linné.</p>
+
+<p>Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est
+beaucoup plus violent, mais aussi bête qu’une
+rage de dents. Pendant mon accalmie, je
+pense à Germaine Dolabel. Nous irons dîner
+ensemble. La boutique du marchand de vins
+est chaude comme une étable. Germaine lit
+la carte. Nous demandons pour notre dessert
+deux pots de crème vanille. Nous boirons
+deux cafés filtre. Et nous irons à la
+Gaîté-Montparnasse.</p>
+
+<p>Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai
+consulté un spécialiste qui m’a indiqué un
+traitement et m’a invité à revenir au bout de
+huit jours. Mais je comprends qu’il ne s’agit
+plus de m’introduire patiemment de l’eau
+oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un
+thermomètre. J’ai 39° de fièvre. J’ai lu les
+complications possibles dans un manuel
+d’otologie : mastoïdite, abcès méningé, abcès
+cérébral.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Avant de mourir, cependant, je veux revoir
+la rue de la Gaîté. Je comprends mieux
+que jamais que c’est une des plus belles
+rues du monde, et je crois bien que c’est la
+plus belle de Paris.</p>
+
+<p>Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue
+du Maine. Le boulevard Edgar-Quinet
+possède un cimetière et une gare. L’avenue
+du Maine est large et n’est que la route
+des Gobelins à Montparnasse. La rue de la
+Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou
+la rue d’Odessa. Et pourtant la rue d’Odessa
+et la rue Delambre sont des rues semblables
+à mille autres rues. On y passe entre des
+maisons ; on y longe des boutiques et on y
+rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles,
+sinon le dernier tronçon des routes qui
+mènent de tous les points du monde à la rue
+de la Gaîté ?</p>
+
+<p>Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on
+n’est plus dans une rue, on est dans un
+pays. Les maisons y sont de hauteur inégale.
+Les unes ont cinq étages, mais les
+autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont
+pas comme les boutiques d’ailleurs. Elles
+vivent dans un échange perpétuel avec la
+rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire
+va du trottoir au mur du fond, laissant
+juste assez d’espace pour que la marchande
+puisse s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les
+pauvres collent leur nez. Et d’ailleurs, rue
+de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de
+pauvres. Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse,
+dans l’impasse du théâtre,
+devant les bars, des groupes de causeurs se
+serrent ou se dispersent. Mais cette rue n’est
+pas faite pour la marche molle des mendiants
+qui ont renoncé ou pour le pas pesant des
+ouvriers trop las. Ils l’évitent. Elle n’est que
+pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont
+à leur travail ou à leur plaisir, et pour ceux
+qui en reviennent sans fatigue et sans dégoût.</p>
+
+<p>Il n’y a pas ici de ces boutiques où les
+petits commerçants semblent vendre de
+l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles
+ou de linge, ont un aspect d’abondance.
+Partout on dirait la vitrine d’un charcutier.</p>
+
+<p>Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires,
+s’assemble la race du pays, qui
+n’est ni tragique comme à Belleville, ni
+impatiente comme à Clichy. Elle est composée
+uniquement de jeunes gens et de
+jeunes filles. La rue de la Gaîté a toujours
+l’aspect d’un soir de fête, en un village de
+Paris, entre deux danses.</p>
+
+<p>C’est un pays qui a son art. La rue de
+Vanves commence un autre pays. Le bal
+de la Fauvette et les cinémas de la rue de
+Vanves sont pour un autre public. Mais dans
+cette courte rue sont rassemblés la Gaîté-Montparnasse,
+Bobino, le casino Montparnasse,
+le théâtre Montparnasse, sans compter
+les deux cinémas. Et pendant les entr’actes,
+le soir, les spectateurs fusent des salles
+dans la rue, et quand on est au spectacle, à
+peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté la
+rue.</p>
+
+<p>Et partout se répand, odeur de fête villageoise,
+l’odeur des crêpes.</p>
+
+<p>La rue de la Gaîté est une patrie. La rue
+et non pas seulement ses maisons. Car il
+n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être.
+Ceux qui s’expatrient en ont la nostalgie.
+Une jeune femme qui assistait à tous les
+vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les
+mardis du Français) émigra à Belleville.
+Elle revint bien vite au pays. Les hommes
+de Belleville sont durs.</p>
+
+<p>J’ai la fièvre... Elle me pousse par saccades...
+ou je marche comme endormi. La
+rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine,
+aperçue dans un rêve. Et cependant
+j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur
+dans ma tête. C’est peut-être la dernière
+fois...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Madame Tangue me propose un médecin
+qui est aussi celui de la concierge, un médecin
+qui guérit. J’ai horreur du médecin de
+quartier. J’ai connu des médecins de campagne
+ou de petite ville, des professeurs et
+des médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs.
+Mais le médecin de quartier est à Paris
+le plus odieux des petits commerçants. Il croit
+qu’il y a des maladies et des médicaments,
+comme il y a des assassins et des policiers.
+Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il
+prescrit des vins composés pour donner des
+forces. Il a les mains sales. Il joue aux
+courses. Il a fait ses quatre ans de médecine
+comme on fait son service militaire.
+Depuis le jour où il fut reçu à son bachot,
+il n’a plus travaillé « de tête ».</p>
+
+<p>Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais
+exercé. Nous nous connaissons depuis l’enfance.
+Si j’ai la grippe et si je demande un
+conseil à Saunière, il me répond : « Il faut
+consulter un médecin. » Mais depuis que je
+suis revenu de Loguivy, il vient me voir
+deux fois par jour et il m’observe. Il a horreur
+des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai
+vu palper, les doigts attentifs, le regard
+lointain ; jamais je ne l’ai entendu dire d’une
+voix autoritaire et nasillarde : « Est-ce que
+je vous fais mal ?... Et là... ? Là, ça ne fait pas
+mal... ? Très bien... »</p>
+
+<p>Cependant il pose légèrement son index
+sur ma tempe. Nous attendons l’arrivée de
+Lormont. C’est un grand spécialiste. Un
+hasard nous a mis en relation voilà plusieurs
+années. C’est par les grands problèmes que
+nous nous sommes abordés. J’étais très
+jeune. Je voulais soulever le monde. Je lui
+ai fait part de ce projet.</p>
+
+<p>Il est venu très simplement en brave
+homme.</p>
+
+<p>C’est une collection de la fosse temporale.
+Il ne sait pas si l’abcès est profond ou
+superficiel, mais il faut l’opérer et sans
+tarder. Il insiste : sans tarder...</p>
+
+<p>Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je
+pense aux vieux malades coiffés d’un bonnet
+de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui
+se chauffent au soleil, fument leur pipe et
+remuent du bout d’un bâton le gravier d’une
+allée, et aux malades dont la tête est enveloppée
+d’un pansement et qui aplatissent
+leur nez aux vitres. Et cette odeur de fièvre
+dans la salle, cette odeur de graines sèches,
+cette odeur de chanvre. Les charpentiers
+tombés d’un échafaudage attendent le dimanche
+les parents qui leur apportent des
+oranges. Les mains pâles des voisins sont
+posées sur le drap et, le buste soulevé, ils
+regardent droit devant eux, avec égarement.</p>
+
+<p>Saunière et Lormont voudraient bien
+passer dans la pièce à côté, comme pour une
+vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce
+à côté. Par une politesse que la maladie
+m’inspire, je m’assoupis. Je les entends.
+Lormont dit :</p>
+
+<p>— A l’hôpital... jamais. Sur qui tombera-t-il ?
+Les vacances ne sont pas terminées...
+Un chef de clinique, un interne, un
+externe, un bénévole...</p>
+
+<p>— Ou un étudiant en droit..., ajoute Saunière.</p>
+
+<p>La fièvre immobilise et alourdit mes
+membres, comme s’ils étaient dans une gouttière.
+Je suis en danger de mort. Je me dis
+bêtement : je suis aux portes de la mort. Je
+me répète ces mots : aux portes de la mort.
+Je les accueille, comme un voyageur note
+un aspect recommandé par le guide, avec
+une émotion sans profondeur, grosse comme
+une revue du 14 Juillet ou comme une image
+de première communion. La mort n’existe
+pas en moi. Elle prendra les responsabilités
+qui lui conviennent. La vie me réclame une
+adhésion minutieuse, délicate, appliquée,
+dont je ne suis plus capable. Mais je fais la
+comparaison : c’est la vie qui est émouvante.
+Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon
+sang dans les canaux de mes artères. Je ne
+suis plus qu’un spectateur. Quel repos !</p>
+
+<p>Saunière sort avec Lormont. Je fais mon
+testament. Je lègue mes livres et quelques
+pots rustiques à mes amis, et je charge
+Saunière de brûler mes papiers, tous mes
+papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses
+regards tombe sur une ligne d’écriture... Je
+le sais...</p>
+
+<p>Saunière revient au bout d’une heure :</p>
+
+<p>— J’ai téléphoné à Gillot... grouille-toi...
+j’ai un taxi en bas... On t’attend à la maison
+de santé.</p>
+
+<p>Gillot opère les princes russes et les milliardaires
+américains. C’est un chirurgien
+qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote
+sur sa vie d’étudiant, une anecdote sur
+la fière réponse qu’il fit un jour à un prince
+régnant, une anecdote sur son sang-froid
+d’opérateur, une anecdote sur sa générosité,
+une anecdote sur son adresse sportive, une
+anecdote sur sa sensibilité qui se raconte
+toujours après l’anecdote sur son sang-froid.</p>
+
+<p>— Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en
+grognant à Saunière.</p>
+
+<p>Il me répond :</p>
+
+<p>— Grouille-toi.</p>
+
+<p>Je me lève, je m’habille.</p>
+
+<p>Madame Tangue arrive et nous accompagne
+jusqu’au taxi en criant dans les escaliers,
+sur trois notes :</p>
+
+<p>— Du courage, monsieur... du courage !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="IV"> </h2>
+
+<p>J’ai des souvenirs étranges d’une maison
+de santé, où j’ai visité souvent une amie de
+Lina Montalina, petite actrice sans engagement
+et qui avait une âme charmante, naïve
+et morte de couturière à la journée. Ce
+n’était pas une clinique soumise à la discipline
+d’un chirurgien, mais une luxueuse
+maison meublée, à laquelle était annexée
+une salle d’opération.</p>
+
+<p>Les chambres donnaient sur un jardin
+minuscule, que remplissait entièrement une
+assez vaste pelouse, ornée de trois massifs
+ovales plantés de bégonias. Un acacia et
+deux platanes suffisaient à dissimuler le mur
+de clôture et donnaient au jardin dans la
+ville un aspect de parc illimité.</p>
+
+<p>Je connus le directeur, médecin-marchand
+de soupe, un petit homme à face de bistro et
+au ventre invraisemblable. Il portait le bout
+de ses doigts boudinés à ses paupières,
+comme s’il eût voulu les empêcher de tomber
+sur son ventre. Il disait sans cesse aux
+malades et aux familles :</p>
+
+<p>— Nous ferons l’impossible pour vous
+être agréable...</p>
+
+<p>Et il passait dans les couloirs, dans la
+cour et dans le jardin, agitant ses deux
+minuscules jambes, comme si une mécanique
+leur eût imposé des saccades, et balançant
+de droite à gauche et de gauche à droite,
+comme sous l’effet d’une autre mécanique
+tout à fait indépendante, son buste gonflé,
+dont les mains seules semblaient se détacher.</p>
+
+<p>Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante,
+dont le fils venait de mourir. Il
+attendit un espace entre deux sanglots, et
+sur un ton presque menaçant, il lui dit :</p>
+
+<p>— Voyons, madame, voyons... Il faut
+vous calmer... nous avons fait notre possible
+pour vous être agréable...</p>
+
+<p>Un appartement voisin de la chambre de
+la petite actrice était occupé par un Russe,
+un prince russe bien entendu, qu’on soignait
+là, depuis deux mois, d’une inguérissable
+fistule. On ne savait rien de son passé sinon
+qu’il avait, en une nuit, perdu un million à
+Deauville. Son médecin l’autorisait à se lever
+une bonne partie de la journée. Mais on ne
+le voyait jamais. Son valet de chambre était
+installé à demeure derrière un paravent,
+dans le couloir, tout près de sa chambre.
+Mais la nuit, le Russe se promenait une
+heure, quelquefois deux, dans le couloir. Il
+était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait
+le couloir d’un air affairé, lisant à chaque
+fois qu’il passait devant une porte le nom de
+fleur ou le nom de sainte qui désignait la
+chambre. Souvent il marmottait. Une nuit,
+dans le couloir qu’éclairait à peine une
+ampoule électrique, dans le silence, je l’ai entendu.
+Il répétait d’une voix gutturale, liant
+les syllabes comme un écolier qui apprend
+sa leçon, comme s’il eût dit sa prière :</p>
+
+<p>— Les Hortensias, sainte Marguerite, les
+Glycines, sainte Gudule, sainte Clotilde, les
+Capucines...</p>
+
+<p>Et quand il avait fini, il recommençait en
+sens inverse :</p>
+
+<p>— Les Capucines, sainte Clotilde...</p>
+
+<p>Il avait fait enlever tous les meubles des
+trois chambres qui composaient son appartement,
+et les avait fait remplacer par des
+meubles choisis par lui-même dans une maison
+anglaise. Il avait acheté également de
+l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec
+respect d’un instrument en or ciselé qui servait
+à couper les œufs à la coque. C’était
+un très ingénieux appareil qui s’emboîtait
+au coquetier et qui supportait une sorte de
+coupole mobile, armée intérieurement d’une
+scie circulaire.</p>
+
+<p>Aucune des infirmières de la maison ne
+voulut rester à soigner le Russe. A peine
+avaient-elles pris leur service auprès de lui,
+qu’elles sortaient de la chambre, allaient
+trouver le directeur et menaçaient de quitter
+la maison, si on ne leur donnait pas un autre
+malade.</p>
+
+<p>Le Russe, couché dans son lit, ne retournait
+même pas la tête quand elles entraient.
+Il leur disait d’une voix sans inflexion,
+comme on demande un menu service :</p>
+
+<p>— Déshabillez-vous... je veux que vous
+soyez nue sous votre blouse.</p>
+
+<p>La première infirmière qui eut à le soigner
+crut ne pas avoir compris, et resta
+dans la chambre, à préparer le pansement.
+Le Russe ne l’avait même pas regardée.
+Mais quand elle s’approcha de lui pour le
+panser, il lui dit sur un ton très naturel :</p>
+
+<p>— Je veux voir vos seins, quand vous me
+pansez... Rabattez votre blouse.</p>
+
+<p>Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas.
+Comme elle défaisait le pansement de la
+veille, le Russe lui dit :</p>
+
+<p>— Pas tout de suite... Pas si vite...
+Avant...</p>
+
+<p>Elle rabattit les couvertures, sortit et alla
+chez le directeur. Chaque matin le directeur
+changeait l’infirmière. Il était furieux :</p>
+
+<p>— Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut
+leur faire ?... Je n’en trouverai pas une qui
+soit gentille avec lui... Un malade de deux
+cents francs par jour !</p>
+
+<p>La première semaine écoulée, ce fut le
+Russe qui manda le directeur :</p>
+
+<p>— Si vous ne me donnez pas, lui dit-il,
+des infirmières plus...</p>
+
+<p>Il chercha le mot.</p>
+
+<p>— Plus... convenables... j’irai me faire
+soigner ailleurs.</p>
+
+<p>Le directeur était affolé :</p>
+
+<p>— Patientez... patientez... je ferai mon
+possible pour vous être agréable.</p>
+
+<p>Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne
+le revit pas de la journée.</p>
+
+<p>Le lendemain, le Russe avait deux infirmières,
+dont il se déclara satisfait.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Un jour le valet de chambre lui amena un
+colley, pur de race, somptueux et bondissant.</p>
+
+<p>Le Russe ordonna qu’on le laissât seul
+avec la bête. Il prit une cravache dans une
+de ses malles. On entendit des aboiements
+d’abord, puis des hurlements de douleur et
+de rage mêlés. Le chien et le Russe hurlaient
+tous les deux. Mais quand on ouvrit
+la porte, le Russe, l’écume à la bouche et
+la sueur au visage, gémissait, tandis que le
+chien saignant grognait.</p>
+
+<p>Le Russe montrait une morsure qu’il avait
+à la main :</p>
+
+<p>— Il m’a mordu... Il m’a mordu...</p>
+
+<p>Il fit emporter le chien, qu’on ne revit
+plus.</p>
+
+<p>La mère du Russe vint le voir, on ne sait
+d’où. C’était une princesse russe. Elle ne se
+levait jamais. Et quand elle voyageait, elle
+se servait d’un lit démontable, que ses
+domestiques installaient dans un wagon
+loué. Elle était accompagnée d’un médecin
+allemand, à lunettes d’or, qui n’avait d’autre
+fonction que de la piquer à la morphine,
+quand elle lui en donnait l’ordre.</p>
+
+<p>Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère
+exact. Elle fit transporter son lit, d’une ville
+au milieu des steppes, dans un appartement
+de la maison de santé. Elle y resta huit
+jours couchée, sans demander à le voir.
+Puis elle se fit annoncer chez lui.</p>
+
+<p>Des enfants en visite jouaient dans le
+jardin. La princesse ordonna qu’on approchât
+son lit de la fenêtre ; puis elle envoya
+chercher dans trois magasins des jouets.
+« Pour mille francs de jouets », disait-elle
+d’une voix dolente. Et de son lit elle les
+jeta dans le jardin, sans regarder.</p>
+
+<p>— Ces chers petits enfants... disait-elle.</p>
+
+<p>On opérait d’une hernie un général exotique,
+qui avait un domestique nègre. Le
+nègre sautillait dans les couloirs, pinçant
+les infirmières qui le giflaient à tour de
+bras. Il riait :</p>
+
+<p>— Général bien... tout bien...</p>
+
+<p>Il pleurait :</p>
+
+<p>— Général mal... tout mal.</p>
+
+<p>Et quand il partit, accompagnant le général
+guéri, il riait et pleurait tout à la fois :</p>
+
+<p>— Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas
+vouloir quitter jolie maison... Moi tout
+noir... infirmières tout blanc...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="V"> </h2>
+
+<p>Je n’ai pas une très bonne impression de
+la façade de la maison de santé. C’est un
+grand corps de bâtiment en briques jaunes,
+flanqué de deux ailes avançantes et séparé
+de la rue par un petit mur et une grille en
+fer. On dirait une faculté ou un musée de
+province. Je monte le perron sans enthousiasme.
+Mais Saunière n’a pas ouvert la
+porte que je suis conquis. Je me sens mal
+à mon aise dans la chambre la mieux chauffée,
+si elle reçoit la lumière du nord, sans
+tendresse et sans intelligence, qui montre
+les objets comme cristallisés à travers un
+bloc de glace et tristes comme dans une
+vitrine de musée. Ici, les carrelages et les
+murs blancs des couloirs, éclairés par de
+larges baies, sont joyeux comme une lessive
+qui sèche dans un pré au soleil.</p>
+
+<p>La surveillante et l’infirmière sont dans
+les couloirs du troisième étage et me conduisent
+à ma chambre. Je les regarde avec
+attention et plaisir, comme je regarde toutes
+les femmes, quelles qu’elles soient, où que
+je les rencontre, dans une rue, dans un
+salon, dans une gare, dans une maison publique.
+Ce n’est pas une manie de suiveur ou
+de plaisantin, et j’ai passé l’âge où l’on rêve
+les amours de crétin que racontent M. d’Annunzio
+et quelques autres romanciers, dramaturges
+ou poètes. Mais je n’ai jamais
+lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence
+de toute femme, à supposer ma vie
+jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un
+spasme de l’esprit. Je possède des femmes
+ce que leur apparence me fait connaître
+d’elles. Cela est fulgurant comme la vision
+d’un éclair. Je ne peux pas fermer les yeux.
+En chemin de fer, une femme emportée
+dans l’express qui croise mon train, une
+femme aperçue dans l’ombre d’un wagon,
+m’entraîne à travers le monde. A l’angle
+d’une fenêtre, d’autres m’ont fixé aux soirs
+réguliers d’un village. Une blanchisseuse,
+dans la buée d’une boutique, une blanchisseuse
+balançant son torse qui pèse sur l’avant-bras
+appuyé au fer, me donne l’espérance
+d’une étreinte chaude et tendre après
+les besognes de la journée et la fatigue
+d’avoir marché dans la rue.</p>
+
+<p>Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder
+la surveillante et l’infirmière. Je suis
+en danger de mort, c’est entendu... Je ne
+suis pas mort. Je n’ai que faire des problèmes
+de la mort, je m’attache de toute ma
+conscience à ceux de la vie.</p>
+
+<p>Avec une douceur indifférente, elles m’ont
+conduit dans ma chambre. J’éprouve près
+d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne
+s’enfuiront pas. Elles seront près de moi tous
+les jours qui suivront. Cette certitude m’apaise.
+Pour l’instant, je ne distingue nettement
+que leur costume : blouse blanche,
+tablier blanc à bavette, chaussures blanches.
+Sur la tête, une simple toile carrée, fixée
+aux cheveux, pend sur la nuque, seyante
+comme une coiffe.</p>
+
+<p>Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je
+ne sais pas regarder sans émotion le bras
+d’une femme, cette précision serrée du poignet,
+cet accroissement de la forme jusqu’à
+cette magnifique plénitude des courbes musculaires
+aux approches du coude. Et c’est
+avec une joie véritable de création, une joie
+de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre
+combinant dans l’espace, qu’on imagine
+ensuite les courbes opposées du bras
+et de l’épaule.</p>
+
+<p>Saunière est assis près du lit, près de
+mon lit.</p>
+
+<p>Il me quitte au moment où l’infirmière
+entre dans la chambre.</p>
+
+<p>Je ne suis encore qu’un malade qu’on a
+changé de lit. Rien dans la chambre n’a
+pris pour moi sa place familière. Je constate
+et j’énumère. Mais les objets ne sont
+pas encore de ma parenté. La chambre est
+à l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux
+larges fenêtres, l’une en face du lit, l’autre
+à gauche. Tout est blanc du carrelage au
+plafond, sauf l’armoire, la table de toilette,
+le fauteuil et la chaise qui sont en bois
+clair et d’un style hollandais. J’ai seulement
+la tranquillité d’un voyageur installé dans
+son compartiment.</p>
+
+<p>L’infirmière vient tapoter mes oreillers et
+les dispose avec adresse. Ses mains ont
+cette molle transparence de pétales des
+mains souvent baignées.</p>
+
+<p>J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance.
+Je pense à l’hôpital avec sa figure
+de malade anémique enveloppée d’un foulard.
+Les infirmières passent vite dans les
+salles. Et le pouce de l’infirmier est trop
+large, couvert d’une énorme envie et noir
+dans la rainure.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le matin, avant que Gillot n’entre dans
+ma chambre, j’entends les bruits de la visite,
+les portes qui s’ouvrent et se ferment
+dans le couloir. Des pas claquent, comme
+des coups de fouet, sur les carrelages, et
+d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot,
+son aide et les infirmières.</p>
+
+<p>Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader
+qui illustrait ma première histoire de France.
+Son visage est plein et net. Il palpe ma
+tempe. Il y a dans ses mouvements beaucoup
+de douceur et de décision. Je me
+<i>livre</i>. Je ne trouve pas d’autre mot pour
+exprimer le sentiment qui m’oblige à l’immobilité
+et qui m’interdit de crisper le visage,
+d’exprimer de la crainte ou de la douleur.
+Je fais de ma tête un objet que je lui
+confie, pour qu’il puisse à son aise l’examiner.
+J’ai lu dans mon enfance l’histoire d’un
+lion, qui s’était enfoncé dans la patte une
+épine qu’un petit garçon lui retira. Le lion
+se coucha et tendit sa patte à l’enfant, et
+chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte
+ensanglantée, il revenait trouver l’enfant. Je
+pense à ce lion qui s’abandonne.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Avant l’opération, il faut me raser les
+cheveux près de la tempe. La surveillante
+entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière,
+qui pousse le chariot à pansements.
+Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant
+sur la peau, gratte, comme si de petits
+silex inégaux et raboteux adhéraient à la
+lame. Je me dresse, appuyant mes bras au
+bord du lit, pour me voir dans la glace
+rectangulaire enclavée dans un des panneaux
+de l’armoire. Le côté droit de ma tête est
+enflé et s’arrondit comme un œuf. Ma tempe
+est bleue comme un menton de cabot. Les
+cheveux supprimés, ma joue s’est allongée ;
+cette inégale calvitie n’est pas répugnante
+comme une plaque de pelade ; elle est burlesque.
+La plantation de mes cheveux est
+devenue arbitraire, comme sur une perruque
+de clown. Je m’étonne que mes cheveux,
+sur la gauche, ne se rassemblent pas en un
+toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.</p>
+
+<p>Je monterai gaîment sur la table d’opération.
+Je veux être docile comme l’enfant
+qui sort des rangs du public et qui vient
+aider le prestidigitateur. J’ai assisté autrefois
+à une opération, en spectateur. J’ai su me
+garder de l’émotion facile, de la peur animale,
+pour atteindre à un juste sentiment
+d’admiration pour les mouvements précis et
+coordonnés de l’opérateur. Comme il serait
+lâche et bas d’être pris d’épouvante pour
+cette raison que, maintenant, c’est moi le
+sujet.</p>
+
+<p>Je veux être sous les doigts du chirurgien
+une matière docile. Il a un si joli métier d’artisan.
+Une salle de chirurgie où l’on opère
+est gaie comme un petit atelier de menuiserie.
+La nette incision du bistouri marque
+la prévoyance autant que la ligne de crayon
+que l’ouvrier trace sur une planche. Et le
+sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne
+sont que les copeaux nécessaires, pour que
+le travail soit accompli. Et les instruments
+si jolis, de métal clair, dont les angles et
+les courbes et le galbe sont si exactement
+déterminés par l’usage. J’aime les instruments
+de chirurgie comme j’aime les poteries
+que tournèrent les vieux potiers de village.
+Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté !
+J’aime mieux me faire opérer que d’aller
+chez le coiffeur aux doigts puants de cosmétique.</p>
+
+<p>Le bon chirurgien a, quand il opère, un
+visage d’enfant sage qui s’applique. Et,
+quand il se sent en veine, un imperceptible
+sourire détend son visage, semblable au
+sourire de l’acrobate lancé, quand il est
+dans l’espace.</p>
+
+<p>Je ne veux pas avoir en moi la sale âme
+des malades... Je hais leur tremblement
+stupide, leur envie de fuir, le bond soudain
+de leur corps quand on les palpe ou qu’on
+les panse. Ils sont plus bêtes que les chiens
+qui se laissent soigner, qui domptent leur
+peur, qui prennent confiance. Ils n’ont pas
+de dégoût, si un coiffeur les touche de ses
+mains poisseuses et malodorantes, et ils sont
+épouvantés quand le chirurgien approche
+avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur
+qu’on leur déchire la peau. Est-elle donc si
+précieuse leur peau ? Quand ils voient passer
+le chariot du malade qu’on conduit à la
+salle d’opération, ils sont pris d’une grande
+pitié, ils ont une crise de tendresse humaine,
+ils gémissent comme une vieille fille qui a
+perdu son canari. Mais ils laissent partout — loin
+d’eux et près d’eux, — tous les
+meurtres s’accomplir. A la pensée qu’un
+chirurgien va ouvrir un abcès, ils pleurent,
+ils s’agenouillent devant la souffrance
+humaine. Mais ni la guerre, ni la misère ne
+les inquiètent. Dieu a voulu les batailles,
+comme il a voulu les pauvres.</p>
+
+<p>Au fond, ils n’ont pas tellement peur du
+bistouri ou pitié de l’opéré. Mais ils détestent,
+dans l’intervention du chirurgien, l’acte
+humain qui n’a pas la mort pour but. Et
+ils le détestent d’autant plus, que le chirurgien
+travaille tout à côté de la mort.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je descends dans la salle d’opération.
+Large baie, laissant apercevoir, comme suspendues
+en l’air, des masses vertes de feuillages
+où le soleil s’émiette, blancheur des
+murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses
+de la table articulée et des escabeaux.</p>
+
+<p>— N’ayez pas peur, me dit Gillot.</p>
+
+<p>Pourquoi donc aurais-je peur ?</p>
+
+<p>Je serais inquiet, si on m’opérait à la
+guerre, sur du foin. Mais ici, toutes les
+chances sont pour moi.</p>
+
+<p>J’ai vu une fois chez des amis, en consultation,
+un vieux chirurgien voûté qui
+ressemblait à un maître d’école, un vieux
+chirurgien triste. Je ne voudrais pas être
+opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur
+ici ? Gillot a cette vertu, la seule peut-être
+dont je ne doute pas : la gaîté. Elle est
+inconnue de tous les joyeux drilles. C’est
+une solidité du regard, un pouvoir de
+s’égaler à la vie, une sécurité semblable à
+celle du nageur qui sait, avant de se jeter à
+l’eau, que l’eau le portera...</p>
+
+<p>Entre les aides de Gillot, je devine facilement
+« l’endormeur ». Il n’a pas l’air
+chirurgical. Il y a une solidarité entre
+l’opéré et ceux qui l’opèrent. Le chloroformisateur,
+près du chirurgien, a l’air d’un
+riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.</p>
+
+<p>Je m’étends sur la table.</p>
+
+<p>— Respirez largement.</p>
+
+<p>Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle
+est la même que celle du chloroforme,
+l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement.
+L’aide soulève le linge qu’il
+a posé sur mes yeux. Je vois son visage et
+son buste à côté de moi. Mais je le vois <i>en
+hallucination</i>. Ce n’est plus un homme que
+je puis connaître et juger. C’est une forme
+que je ne compare à aucune autre. Il est là, à
+côté de moi, comme s’il y avait été, comme
+s’il y devait être toujours. Et il remplit sa
+part d’espace comme une image impondérable,
+et j’ai le sentiment que, si je pouvais
+le toucher, ma main ne rencontrerait aucune
+résistance.</p>
+
+<p>Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs
+méphitiques, les vapeurs lourdes, plus
+lourdes que moi-même et qui mettent sur
+ma poitrine un poids de plomb, et qui m’enveloppent
+d’un cercueil souple et qui
+m’épouse et sur lequel on marche. Qui
+donc, comme on foule le sol mou d’un gazon
+jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui
+donc se penche sur moi comme pour tarir
+une source ?</p>
+
+<p>Il y avait en moi une source jaillissante
+que je ne connaissais pas, la source de la
+vie. Un homme, avec ses deux mains, presse
+à son issue et l’enferme.</p>
+
+<p>— Laissez-moi...</p>
+
+<p>Ah ! m’en aller... loin, comme un chien
+se sauve...</p>
+
+<p>Je veux me soulever. Je sens la force des
+mains qui me fixent à la table.</p>
+
+<p>Je voudrais dire : « On s’est trompé de
+flacon. Ce qu’on me met sur la face, c’est la
+mort... »</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le réveil est d’un bon sommeil sans
+rêves. Une infirmière me soutient de son
+bras passé autour de mon cou. L’aide de
+Gillot exécute autour de mon front un mouvement
+circulaire dont je ne comprends pas
+l’utilité. Je lui demande :</p>
+
+<p>— Est-ce que vous allez encore me faire
+mal ?</p>
+
+<p>— C’est fini...</p>
+
+<p>J’ai posé cette question, sans but, comme
+un petit enfant veut se concilier la sympathie
+d’une grande personne.</p>
+
+<p>Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot
+où je suis étendu, dans une salle voisine.
+Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on
+m’a donné un coup de sabre à travers la
+tempe. L’infirmière s’est assise près de la
+fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance
+me paraît immense. Le soleil agite sur
+sa blouse des remous de velours liquide, et
+son visage et ses bras dans la lumière ont le
+contour mobile d’une flamme. Les cheveux
+et les sourcils noirs luisent comme des
+feuilles humides. L’ample poitrine, le buste
+dressé comme une tige me semblent alors
+l’image même de la nature vivante, avec ses
+sèves circulantes et ses jaillissements. Cette
+femme qui est là et qui me garde est, après
+mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle
+que la mer aperçue, pour la première fois,
+derrière les dunes, après une nuit en
+wagon.</p>
+
+<p>Elle me regarde avec tranquillité. Toute
+sa force s’oppose à l’incertitude de mes
+membres amollis. Jamais elle ne saura la
+muette et l’organique supplication qui du
+fond de moi-même allait vers elle. Elle me
+parle avec calme. De toute sa santé elle se
+défend contre moi, contre toutes les doléances
+de tous les malades.</p>
+
+<p>Réveil admirable. Naissance hésitante et
+lente. Non, ce n’est pas un réveil, c’est
+beau comme une résurrection. J’avais été
+mort. Et me voici non pas comme un enfant
+qui naît, mais comme un homme neuf. Et
+c’est cette image de fécondité qui m’éveille
+à la vie... Ces pensées ne se forment pas
+comme des pensées. Il me semble que je les
+respire et qu’elles viennent de l’infirmière
+paisible, comme une odeur vient d’une
+plante.</p>
+
+<p>L’infirmière pousse mon lit à roulettes.
+Elle le conduit jusqu’à l’ascenseur. Mes
+belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion
+que le wagonnet file à folle allure par des
+dédales de couloirs et qu’il ne s’arrêtera
+plus jamais. L’infirmière sans doute le
+pousse en galopant. Les murs blancs fuient,
+comme une eau courante. Je ne suis plus
+qu’un point mou jeté dans les couloirs. Les
+petites roues, au grincement aigu, emportent
+sur le carrelage lisse quelque chose qui
+n’est plus mon corps, mais qui est moi-même.</p>
+
+<p>Le wagonnet entre dans une chambre.
+Saunière, près du lit, me sourit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le chariot est parallèle au lit. Il est au
+même niveau ; il est tout à côté. J’ai un sentiment
+agréable d’arrivée dans un port,
+après un voyage vertigineux et chimérique,
+où le bateau tangua jusqu’à être proue en
+bas, poupe en haut, dressé comme un mât
+et parfois fila, sans toucher l’eau, comme
+une flèche dans l’espace.</p>
+
+<p>Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter
+le chariot pour entrer dans le lit. L’infirmière,
+me prenant par les épaules, m’y
+oblige. Je lui obéis, comme un petit enfant
+imite, de toute sa bonne volonté, sans comprendre.
+Me voici sur le lit, et confondant
+l’alèze avec une couverture, c’est sous
+l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière
+saisit mes jambes et les allonge par-dessus
+l’alèze. Elle sourit et Saunière sourit,
+comme on sourit des mouvements maladroits
+d’un tout petit enfant ou d’un jeune
+animal.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="VI"> </h2>
+
+<p>Maintenant cette chambre est la mienne.
+Je ne saurais dire exactement pourquoi. Mes
+sentiments et mes pensées sont ralentis. Je
+n’ai plus comme la veille la force d’apercevoir
+le détail des objets. Je suis simplement
+dans la blancheur du lit et dans la blancheur
+de la chambre. Et pourtant je ne suis plus
+seulement un malade qu’on a transporté. Je
+suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce
+qu’une nouvelle infirmière est venue ? A ses
+gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation
+presque curieuse de ses yeux, à une
+douceur très naturelle, mais qu’elle ne dissimule
+pas, à la façon dont elle met de
+l’ordre dans la chambre, je comprends immédiatement
+qu’elle restera. Elle ne passe pas
+comme dans une ambulance. Elle est déjà
+ma compagne.</p>
+
+<p>C’est une journée d’assoupissement, très
+douce et lente, comme sans minutes, une
+journée d’un seul tenant, dont le seul événement
+pour moi est une tasse de lait que
+m’apporte à quatre heures l’infirmière.
+Elle me soutient de son bras passé autour
+de mon cou et, tenant elle-même la tasse,
+elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une
+fois encore j’ai le sentiment d’être un petit
+enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie à
+être des enfants. Je m’abandonne à ce bras
+qui me protège, à ce bras où je me blottis.</p>
+
+<p>Je vécus deux jours dans une torpeur
+agréable et sans souffrance aucune. Mais
+avant de donner le thermomètre à l’infirmière,
+je le regardais, et ma température
+le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques
+amis vinrent me voir. L’infirmière restait
+assise près de moi. Tout le monde entrait
+dans ma chambre sur la pointe des pieds, et
+si l’on me disait quelques mots, c’était sur
+un ton de douceur réticente. On m’avait
+recommandé de ne pas parler.</p>
+
+<p>Je n’avais nullement le sentiment que
+j’étais en danger. Mais je le savais. Et j’appris,
+quand je quittai la maison de santé,
+que Gillot avait téléphoné plusieurs fois
+chacun de ces deux jours pour qu’on le renseignât
+sur ma température et sur mon état.</p>
+
+<p>Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais
+pas. Avec beaucoup de calme, car
+c’était une méditation. J’avais assez de
+notions anatomiques et physiologiques pour
+comprendre que, l’opération accomplie, je
+pouvais mourir d’infection ou d’un abcès
+plus profond, inopéré. Je savais aussi qu’on
+pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les
+symptômes d’un abcès profond, me transporter
+à nouveau sur la table d’opération.
+Je savais donc la mort possible, je savais
+que d’une heure à l’autre je pouvais entrer
+en agonie. Mais je savais aussi que le danger
+n’était qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais
+pas la mort en moi. Et la fièvre apparaît
+comme une transition naturelle entre la
+vie et la mort. Cette chaleur dans l’immobilité,
+ce sentiment que tous les organes et
+tous les téguments se resserrent et s’affermissent
+et deviennent plus denses, et que
+tout le corps est raidi et rassemblé comme
+pour s’abandonner à un saut définitif, obligent
+à la résignation. La mort ne s’oppose
+plus à la vie comme son contraire. La fièvre
+est un passage et le fiévreux est dans l’état
+d’un gymnaste qui a pris un breuvage puissant,
+avant un exercice difficile.</p>
+
+<p>J’éprouvais une sensation très douce de
+méditation en liberté, analogue à celle
+qu’éprouve un rameur qui s’est couché
+dans le fond d’une barque et qui se laisse
+aller au courant. Je m’abandonnais avec
+confiance à mon propre corps. C’était lui
+qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait
+pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi
+qui me hantait, sans me paralyser, lorsque,
+glacé par le froid en pleine mer, je dus nager
+jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne
+pas m’essouffler.</p>
+
+<p>Calme méditation, dans le bien-être de
+cette immobilité, sans autre divertissement
+que suivre les mouvements de l’infirmière
+blanche dans la blancheur de la chambre.</p>
+
+<p>Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine
+mon corps devenu cadavre et, contradiction
+à laquelle on n’échappe pas, je me
+connais comme mort, je me connais comme
+ne connaissant pas et je souffre du néant,
+comme si j’avais le pouvoir de le sentir. Je
+ne redoute pas la mort. Mais j’ai peur du
+saut, comme on a peur de sortir dans la
+rue quand il fait du vent, ou de se jeter dans
+l’eau froide.</p>
+
+<p>Si la mort vient à la limite de la fièvre et
+qu’elle soit un éclatement de la vie trop tendue
+par la fièvre, si l’agonie n’est pas le
+râle, ronflement plus dramatique et plus solennel,
+la mort ne doit pas être douloureuse.
+Mais je redoute l’agonie, si elle est
+semblable à l’étouffement qui précède l’anesthésie,
+à cet étouffement, qui, comme un
+vent pesant, flétrit, assèche et contracte.</p>
+
+<p>J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir
+à l’immortalité personnelle. Je n’ai pas
+l’âme assez basse pour croire à un magistrat
+interplanétaire décernant des châtiments
+ou des récompenses. Je ne crois pas au commissaire
+de police qui prononcerait des jugements
+éternels avec un accent de soldat
+de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional.
+Et je ne cède ni à l’appât des récompenses,
+ni à la crainte des châtiments. Le
+pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux
+bien accepter une loi, mais non pas un contrat
+unilatéral. Le silence infini des espaces
+éternels m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal
+ne connaissait que l’infini mathématique.
+Je connais l’infini biologique.</p>
+
+<p>La mathématique, pas plus que la religion,
+ne respecte le mystère. Elle résout et ne
+sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer
+ce qui se passe derrière les portes closes.
+Un homme digne de notre époque s’inquiète
+de la vérité. Mais il ne va pas regarder
+par une serrure sans trou et prétendre qu’il
+a vu quelque chose.</p>
+
+<p>Je pense à ceux qui resteront après moi.
+Les sanglots d’une mère, je les entends, et
+sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que
+la pensée de ma mort. On lui a pris son
+bien. Une mère qui a la foi espère retrouver
+son fils au ciel. La religion est sans pudeur.
+Elle nie la mort. Il est possible que la mort
+ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On
+croirait que vous n’en êtes pas absolument
+certains.</p>
+
+<p>Mes amis seront émus derrière mon cercueil.
+Ils penseront à l’ardeur de notre adolescence,
+à ce partage des grandes espérances
+vagues... Ils vont hésiter sur le
+costume à mettre. Ils préféreraient, pour
+moi, pour ne pas revêtir l’uniforme habituel
+des cérémonies, venir en veston, chapeau
+mou ou chapeau melon, en costume de tous
+les jours, parce que la mort est de tous les
+jours. Mais ils penseront à ma famille et
+alors ils viendront en tube et en jaquette.</p>
+
+<p>Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce
+qu’il veut dire. Je suis de ceux qui ne savent
+pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la
+vis avec puissance. Et quand je m’ennuie, je
+suis comme les jeunes gens timides qui
+restent dans un salon, sans oser se lever...</p>
+
+<p>Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza.
+J’ai l’amour intellectuel de la nécessité.
+Mais j’ai horreur de la boîte où l’on étouffe
+et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me
+brûle !</p>
+
+<p>La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir
+est aussi naturel que l’acte de respirer. Je
+ne sais rien à quoi je pourrais penser avec
+plus de calme. Si elle vient, sans que je
+puisse lutter contre elle, mille regrets. Je
+ne perdrai pas mes dernières minutes à me
+désoler. Mais ce qui m’inquiète, ce sont les
+problèmes qui peuvent se poser devant elle.
+Si je fais naufrage avec ma sœur, quand je
+serai à bout de forces, pour l’avoir soutenue
+au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi
+seul, quelques minutes, ou me laisser couler,
+à la minute même où mon bras l’abandonne ?</p>
+
+<p>Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour
+l’idée de cause conçue trop simplement, je
+m’honore, en mourant, de n’avoir pas été,
+durant ma vie, un solliciteur obsédant. Je
+ne me suis pas vengé de ton silence, comme
+un reporter éconduit, en donnant des détails
+sur ta maison et sur ton cœur. Je n’ai pas
+fondé une religion... Je me suis conduit,
+avec toi, comme un honnête homme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="VII"> </h2>
+
+<p>Mademoiselle Crazannes, la surveillante
+de l’étage, est une grande jeune femme brune,
+dont le visage est d’une impératrice ou d’une
+jeune directrice de pensionnat. Elle aime à
+jouer au grand médecin. Elle médite longuement
+ma courbe de température, la remet
+au tiroir et sort sans dire un mot. Si
+je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière,
+je ne puis me la représenter qu’habillée
+tout de noir. Elle doit, son jour de
+sortie, se promener par les rues comme une
+veuve inconsolable ou comme une reine détrônée.
+Pourquoi détrônée ? Elle est bien la
+reine de l’étage. Les autres infirmières s’en
+vont à petits pas ou glissent au long des
+murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes
+ne passe ni ne glisse. Elle s’avance. Et je
+m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge
+pas en traîne et que les petites servantes en
+tablier bleu ne s’élancent ni ne se penchent,
+pour lui porter sa traîne.</p>
+
+<p>L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran.
+Elle a des pommettes saillantes, un nez
+court, le teint pâle et de très grands yeux
+d’un gris de cendre : ce qu’on est convenu
+d’appeler un visage d’étudiante russe. Et
+c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage
+la difficulté qu’il y a à se servir des
+mots pour une autre intention que raconter
+des faits ou bien des idées. Je commence bêtement
+un portrait de Marguerite Carneran.
+Je rassemble ses traits, je me souviens de
+ses mouvements ; comme un naturaliste décrit
+une plante ou un animal, comme s’il
+s’agissait, avec mille renseignements dispersés,
+de former une seule image définitive.
+Un photographe en ferait autant. Et c’est
+ainsi que nous opérons, quand nous sommes
+en bonne santé, pour avoir des hommes et
+des femmes une notion suffisante à l’usage
+quotidien. Ce n’est pas ainsi que j’ai connu
+Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des
+images successives à peine liées, qui ne se
+confondaient pas en une seule et qui émergeaient
+de la torpeur fiévreuse, comme des
+fleurs, à intervalles inégaux, piqueraient de
+points éclatants la terre lourde d’un massif.
+Un musicien peut-être saurait exprimer
+cela.</p>
+
+<p>D’abord elle entra... Et je ne remarquai
+que son allure <i>comme il faut</i>, son expression
+d’amertume souriante. Je me sentis
+protégé. Ce fut tout. Puis j’ai dans la journée
+trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle
+m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers
+avec des gestes soigneux et volontaires,
+très doux, mais un peu secs.</p>
+
+<p>Il lui manquait cette grâce animale, cette
+perfection souple qui nous lie aussitôt à
+certaines femmes d’une complicité sexuelle.
+Cette force et cette harmonie primitives, je les
+ai aperçues chez presque toutes les négresses
+d’exhibition... Je la distingue chez des
+femmes du peuple, du monde, des actrices
+ou des filles publiques. Elles sont indépendantes
+de leur milieu, de leurs mœurs, de
+leur caractère. Elles ne sont peut-être que la
+persistance d’une sagesse sauvage du corps.
+Les gestes de Marguerite Carneran sont
+d’une décence vertueuse... Il doit y avoir
+beaucoup d’infirmières semblables dans les
+hôpitaux de Genève ou de Londres. Déjà, je
+sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié.
+Elle ne se sourit pas à elle-même.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition,
+aucun désir, mais aucun regret non plus ni
+aucune inquiétude. La fièvre applique mon
+corps au lit exactement, comme une planche
+à une planche. Je suis lourdement immobile.
+Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression,
+à l’arrêt. Et s’il faut que je me déplace
+dans mon lit, mon corps se meut tout d’une
+pièce, comme un bloc et comme si j’avais
+perdu le pouvoir des mouvements délicats et
+spéciaux.</p>
+
+<p>Je suis entouré de silence, d’ordre et de
+lumière. J’aime la monotonie blanche de
+cette chambre lisse, dont les murs sont semblables,
+où que je pose mes yeux, à un
+nuage opaque. La clochette qui sonne au
+plus lointain couloir règle l’ordre de la maison.
+Dans la clarté qui vient des deux larges
+fenêtres, je suis baigné comme en un bain
+tiède. Et je goûte, sans remords, ma torpeur.
+Je me réjouis d’une paresse bienheureuse.
+Je ne me sens même plus responsable
+de ma santé. D’autres y veillent.</p>
+
+<p>Je ne sais si tous les malades trouvent la
+même joie ici. Mais c’est le premier asile, la
+première oasis que je rencontre. Pour que
+mon bonheur soit plus complet encore, il
+suffit que je réveille légèrement en moi les
+soucis habituels de ma vie. Il suffit que je
+pense à Lina Montalina, au libraire de la rue
+de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux
+cartomanciennes et aux bandagistes herniaires,
+pour qui j’ai rédigé des prospectus,
+aux directeurs de journaux pour qui j’ai
+rédigé des articles.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les journées sont lourdes et calmes. Les
+nuits sont ardentes et lourdes. Mon corps
+ne pèse plus admirablement stable et compact
+au lit qui semble de toute éternité rivé
+au plancher par ses quatre pieds. Mon corps
+est tendu d’un bout à l’autre du lit, comme
+si des forces adverses l’écartelaient en des
+directions contraires. Je me dresse et m’appuie
+sur les coudes, regardant droit devant
+moi et je passe des heures ainsi, attendant je
+ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la
+multiplication douloureuse des idées agitantes.</p>
+
+<p>La lampe électrique, avec son abat-jour, se
+reflète dans la vitre de la fenêtre, en face de
+mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet,
+et c’est d’autres fois l’Homme à la pipe de
+Van Gogh. Mais l’image reste immobile, des
+heures, face à moi, fixe, comme moi, comme
+le silence, comme la nuit. L’espagnolette de
+la fenêtre, creuse et modèle le visage d’un
+adolescent aux traits nets, aux yeux trop
+sombres et piqués comme des points. Images
+fixes, dures, mais non terrifiantes.</p>
+
+<p>Je ne dors pas. Simplement, le sentiment,
+que mon corps a de son poids, augmente ou
+diminue. Et la nuit disparaît, comme la
+flamme d’une chandelle soufflée, à l’heure du
+matin où l’infirmière entre dans ma chambre
+pour prendre ma température.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="VIII"> </h2>
+
+<p>Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le
+docteur Dittenay qui passe dans les chambres.
+Mademoiselle Carneran défait mon
+pansement. Le docteur Dittenay presse la
+région et les bords de ma plaie. Puis il
+remplace le drain en s’aidant d’une sonde
+cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce dans
+le tête une tige raboteuse qui frotte aux
+bords nus et tendres de la plaie. Il m’est
+assez difficile de rester immobile. Un mouvement
+brusque de la tête me délivrerait.
+Toute ma volonté de faire proprement mon
+métier de malade n’empêche pas que cette
+pointe d’acier, remuée dans ma plaie, n’y
+promène une sensation presque intolérable
+de cinglement continu. Je suis couché sur
+le côté, les deux bras allongés vers le bord
+du lit, les mains plongeant dans le plus bas
+des oreillers et s’y agrippant. C’est en contractant
+davantage mes mains que j’arrive à
+ne pas crier. Mademoiselle Carneran fait le
+tour du lit et elle vient appuyer doucement
+ses deux mains sur les miennes.</p>
+
+<p>Le drain pénètre difficilement. Le docteur
+Dittenay s’y reprend à plusieurs fois. Je
+souffre, comme s’il pinçait les bords de la
+plaie et qu’il les déchirât à la façon d’un
+vieux carton qu’on jette au panier.</p>
+
+<p>Le docteur Dittenay parle avec douceur et
+sourit. Il a cette glaciale cordialité qui ne
+manque jamais aux petites natures. Le calme
+de Gillot est bien différent. Il est calme à la
+façon d’un athlète, qui sait avant tout exercice
+que ses muscles sont prêts. Dittenay est
+calme par mollesse naturelle et parce que
+l’impassibilité, corrigée d’un sourire, est
+nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux
+sont saillants, derrière son lorgnon aux
+verres libres. Ses traits sont gros et réguliers.
+Il est de cette classe d’hommes à l’humanité
+pauvre qui ne sont jamais en prise
+directe avec les autres hommes. Dittenay est
+médecin, parce que la médecine est une carrière
+libérale. Il occuperait aussi naturellement
+une charge d’avoué. C’est un animal
+domestique parfaitement dressé aux habitudes
+d’une profession. Il s’oriente à travers
+les maladies, comme un garçon livreur
+s’oriente dans Paris. Perdu dans une île
+déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il
+ne serait même pas capable d’inventer une
+civilisation. Il n’a pas de génie. Gillot a du
+génie. Mademoiselle Carneran a du génie.
+Madeleine, la petite servante qui balaya ma
+chambre ce matin, a du génie. Leur présence
+me donne une illusion de recommencer
+ma vie, me délivre du passé. Ils apportent
+en moi la même espérance illimitée que la
+décision d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent
+ma curiosité humaine, autant que si
+j’entrais dans une ville inconnue.</p>
+
+<p>Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage
+que je lui aurais offert ma souffrance en
+hommage. Mais quand Dittenay quitte ma
+chambre, c’est la sonde cannelée qui s’en va,
+et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet
+humain...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="IX"> </h2>
+
+<p>L’incision, que Gillot a donnée dans ma
+tempe, a évacué le pus contenu dans l’abcès.
+Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi,
+je recommence à sentir les mêmes
+élancements au fond de l’oreille, la même
+tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris
+tant avant mon entrée dans la maison de
+santé.</p>
+
+<p>Des coups frappés dans ma tête se mêlent
+et se répercutent. C’est le bruit des grands
+chantiers maritimes, quand, sur la coque
+d’un cuirassé, les marteaux, frappant les
+boulons, éveillent au métal des sonorités
+grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent
+au choc, puis se propagent, plus libres et
+plus souples, et se croisent et s’entre-croisent,
+se combinent et s’entre-nourrissent,
+comme si elles étaient les notes d’une cyclopéenne
+symphonie. Il y a un chantier dans
+mon oreille. Et chacun des coups qui frappent
+l’invisible métal broie je ne sais quoi
+dans ma tête.</p>
+
+<p>Il se fait un silence, comme si on avait
+sonné une interruption du travail. Le mélange
+et le rythme des sons était si bien
+celui de mille marteaux bosselant une immense
+plaque de métal, que j’ai vraiment
+l’idée que les ouvriers sortent pour aller
+déjeuner.</p>
+
+<p>La douleur change brusquement, comme
+un numéro de cirque succède à un autre. Je
+ne pense pas au cirque où nous allons en
+spectateur qui flâne. Je pense au cirque de
+notre enfance, qui nous apparaît comme
+absolument distinct de notre vie à nous, invariable
+et prévue. C’est une sorte de monde
+renversé et cependant réel. Des femmes
+roses y trouent des cerceaux blancs entre les
+deux temps d’un galop de cheval. Des
+hommes y marchent la tête en bas. C’est le
+monde où les bêtes parlent.</p>
+
+<p>Il y a dans l’extrême souffrance une joie
+semblable à celle de l’enfant au cirque. On
+passe dans un autre monde. Je ne parle pas
+de la souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit
+pas de ce reploiement qui fut l’attitude professionnelle
+des romanciers psychologues. Ils
+n’ont d’ailleurs jamais analysé la souffrance
+physique, trop simple pour leurs méditations
+et bonne tout au plus pour des goujats.</p>
+
+<p>La souffrance physique, si elle est suffisamment
+prolongée, puissante et variée, — je
+ne parle pas d’une monotone rage de dents
+ou d’une colique poignante et convulsive — la
+souffrance physique peut être un spectacle.
+Et non pas un spectacle factice qu’on se
+crée.</p>
+
+<p>On ne la regarde pas, à la façon dont les
+écrivains ont regardé leur âme, en clignant
+des yeux, comme pour distinguer un petit
+objet éloigné. Elle est un spectacle véritable,
+comme la mer en tempête ou comme un
+rapide qui passe devant nous, quand nous
+rêvassons sur le banc d’une gare de village.
+Elle est en nous, mais, rompant notre habituel
+équilibre, elle nous surpasse et s’impose
+à nous, comme le spectacle le plus tangible
+et le plus provocant.</p>
+
+<p>Le bruit des grands chantiers s’étant donc
+apaisé, il y eut comme le tournoiement vertigineux
+d’une formidable roue dentée dans
+ma tête. Puis le mal devint moins régulier,
+plus oscillant, tantôt plus tendu et tantôt
+plus souple, comme la corde qui tient à la
+rive une barque en flottaison. Il fut irrégulier,
+mais d’une rage singulière à laquelle je
+n’étais pas encore accoutumé.</p>
+
+<p>J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue.
+Seulement le spectacle n’avait pas lieu dans
+ma tête. Je me souviens... C’est à la porte
+d’une ferme isolée, en Bretagne. Le chien
+est attaché à sa niche qui est rivée au mur.
+Tout le monde est aux champs. Et le chien,
+furieux que j’ose passer sur sa route, s’élance
+sur moi. Un instant je le vois dans l’espace
+au terme de son bond, comme suspendu à la
+chaîne, droite comme une barre. Puis en
+ressort, la chaîne se détend et semble attirer
+le chien vers la niche, comme s’il était une
+balle au bout d’un élastique. Alors il recommence
+deux ou trois élans semblables qui
+font osciller la niche et chaque fois il retombe,
+battant le sol. Puis il tourne, comme
+sur une piste, comme si sa chaîne était une
+longe. La chaîne se tend et se distend. Parfois
+elle s’enroule et s’emmêle autour du
+crampon qui la tient à la niche, et ses
+anneaux meurtris les uns contre les autres
+font le même bruit que s’ils se sciaient les
+uns les autres. La chaîne maintenant semble
+mouvoir le chien comme un projectile. Le
+collier arrête le chien et l’étrangle. Il repart
+furieusement et on ne sait comment il peut,
+dans ce minuscule espace, malgré l’interruption,
+à chaque tour, de cet étranglement,
+galoper sans arrêt et lancer son aboiement
+rauque.</p>
+
+<p>La chaîne et le chien sont dans ma tête.</p>
+
+<p>Je saurai maintenant distinguer mon mal,
+selon que j’aurai dans ma tête un chien
+furieux ou un atelier de constructions
+navales.</p>
+
+<p>Pendant la première heure, la douleur
+m’agita. Mes mouvements la fuyaient...
+Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait
+pas que mes mouvements et mes contractions
+sont les signes de la douleur me trouverait
+très comique. Mes mâchoires se
+serrent et mes dents se rapprochent, ou je
+mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les
+yeux avec autant de force que si je voulais
+user l’un contre l’autre les deux bords de
+mes paupières. Mes doigts se remuent, mes
+jambes tour à tour se ploient et s’allongent.
+Je suis comique, comme un chien qui, couché
+dans l’herbe, sur le dos, les pattes en
+l’air, se meut avec des mouvements saccadés
+de son dos.</p>
+
+<p>Mais la douleur devint si puissante, qu’elle
+m’obligea à une sorte de calme et que j’y
+assistai, comme on est le témoin résigné
+d’un cataclysme. Je suis à cette limite où il
+semble que la douleur ne puisse être plus
+forte. Elle perd alors tout caractère agressif
+et taquin. On sent distinctes les premières
+gouttes d’un orage. Mais quand l’orage
+éclate, on ne sent plus les gouttes, on est
+mouillé, on est dans l’orage. Les coups de
+tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons
+même qu’ils se multiplient. Ainsi un instant
+arrive où la douleur ne décompose plus son
+effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs,
+où elle fait l’assaut, où elle livre
+bataille comme un général qui rassemble ses
+unités. Alors elle entre dans la ville, elle
+prend possession de nous. Nous nous soumettons.
+Nous sommes une ville conquise
+dont les enfants aux fenêtres regardent passer
+les troupes assiégeantes. Nous prenons
+même à la douleur maîtresse de nous une
+sorte de plaisir, ou plutôt nous lui devenons
+consentants.</p>
+
+<p>Les mystiques offraient leur souffrance à
+Dieu. Un homme courageux devant le mystère
+et devant la vie offre sa souffrance à la
+nature. Cela n’est pas seulement une adhésion
+spinoziste. Il y a de la part de celui qui
+a atteint à une belle limite de la souffrance
+physique une sorte d’éblouissement admiratif
+devant un beau spectacle.</p>
+
+<p>Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et
+moulu, comme si j’avais été frappé de mille
+coups par tout le corps.</p>
+
+<p>Il me semble qu’une charge de cavalerie a
+passé sur moi. Je relève la tête, avec précaution.
+Les fourreaux de sabre entrechoqués
+et les fers des chevaux heurtant le sol ne
+sont plus qu’un bruit lointain et unique. Les
+coups de sabot, par places, ont meurtri mon
+corps. Le blessé s’étonne que tant de fracas
+ne soit plus qu’un frémissement et un peu
+de poussière qui flotte.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il faut à cette résignation ou plutôt à cette
+joie d’acceptation des conditions favorables.
+Il faut d’abord que la douleur soit belle et
+qu’elle ne nous tourmente pas par mille
+attaques, comme un moustique tourne autour
+de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il
+faut une bonne santé et la certitude que la
+douleur est passagère. Il faut aussi cette joie
+blanche de la maison de santé et ces soins
+multipliés et précis qui la consolent, s’ils ne
+la soulagent.</p>
+
+<p>Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment
+de souffrir en perfection, je n’ai jamais
+été le spectateur ébloui et consentant, que du
+jour où j’ai su que ma douleur, si elle était
+intolérable, pouvait être calmée par la morphine.</p>
+
+<p>Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle
+Carneran est entrée dans la
+chambre. Elle est restée un instant, tout
+près de mon lit, la tête un peu penchée, sous
+la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris,
+lourds comme un ciel d’orage, me regardaient
+avec une pitié très douce et un sourire
+navré pinçait les coins de sa bouche.</p>
+
+<p>Elle a posé un instant sa main fraîche sur
+mon front et je suis resté immobile comme
+si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main
+se répandrait en moi.</p>
+
+<p>— Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle
+demandé.</p>
+
+<p>Je répondis :</p>
+
+<p>— Oui... beaucoup... mais après une hésitation,
+comme si je voulais évaluer avec précision
+la gravité de ma douleur et comme
+un honnête malade qui ne veut pas tromper
+son monde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="X"> </h2>
+
+<p>Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à
+nouveau le fracas des chantiers maritimes et
+les élans tournoyants du chien hors sa niche.
+Je commence à avoir une expérience du mal,
+qui me permet de l’accueillir avec plus de
+sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus
+de politesse. Je ne suis plus du tout l’enfant
+stupide qui fuit dans tous les coins, pour
+éviter une fessée. Je suis comme dans un
+salon et j’attends avec calme un visiteur
+redoutable.</p>
+
+<p>Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant
+personnage, bourdonnant, procédant
+par mille attaques brusques et sournoises.
+Le visiteur que je reçois n’est qu’un fou. Je
+suis là, attentif autant que réservé. Sans
+doute je ne saute pas au cou du visiteur.
+Mais je suis correct, prêt à l’écouter. Il entre,
+à pas très sourds, comme certains personnages
+de nos rêves que l’on n’entend pas
+marcher.</p>
+
+<p>Et aussitôt, au lieu de me raconter,
+selon que les convenances l’exigent, l’objet
+de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les
+jambes en l’air, saute à pieds joints sur la
+cheminée, retombe à terre, s’avance en grimaçant
+vers les murs, agite les bras, comme
+s’il tournait deux manivelles, éclate bêtement
+d’un rire sonore, puis vient s’asseoir de tout
+son long sur le canapé dans une attitude
+sombre et digne. Et là, il ne dit rien, il ne
+répond même pas à mes questions.</p>
+
+<p>Enfin, il se lève, marche droit à moi, se
+plante en face de moi, me jette un regard
+qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper,
+comme s’il accomplissait une besogne,
+comme s’il exécutait une consigne. Ses
+mouvements sont d’une exaspérante régularité.
+On dirait d’un ouvrier, qui a son
+marteau bien en main et qui enfonce des
+clous. Il tape rythmiquement. Mais à chaque
+fois qu’un clou va disparaître, il donne deux
+ou trois coups plus violents, plus espacés,
+des coups de grâce.</p>
+
+<p>Je ne suis plus un corps humain. Je suis
+une masse molle sur laquelle s’acharne le
+détestable visiteur. Il est devenu fou furieux.
+Il enfonce ses ongles en moi. Il me jette
+sur le plancher, me foule aux pieds et danse
+sur moi une danse de plus en plus rapide et
+crépitante, et parfois, d’une détente violente
+et brusque de sa jambe, il me fracasse à
+coups de talon.</p>
+
+<p>Le mauvais visiteur s’en va, comme un
+appariteur. Il a introduit une douleur plus
+calme et presque majestueuse. Je ne suis
+plus en proie qu’à des forces impassibles qui
+m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point,
+un être sans épaisseur et sans densité, perdu
+dans le lit blanc et dans la chambre blanche.
+Il me semble que le mal n’est plus en moi,
+ne m’affecte plus directement. Mais je suis
+entouré par lui. Je baigne en lui.</p>
+
+<p>Enfin, plus de souffrance aucune. Mon
+corps est un désert. C’est comme si j’avais
+fait une chute formidable, comme si j’étais
+tombé du haut du ciel tout droit sur mon lit...</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran est restée longtemps
+près de moi. Cela fut non pas un soulagement,
+mais une consolation, qu’elle ait
+pris la peine de me regarder souffrir. J’ai
+horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas,
+quand je souffre, ou quand d’autres souffrent,
+qu’on ferme les yeux, avec l’air de
+n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est
+ainsi que sont les gens du monde en visite,
+devant un malade. Mademoiselle Carneran
+n’eut pas l’indifférence aimable et cet air de
+vous parler du haut du quatrième étage
+qu’ont quelquefois les infirmières et tous
+ceux qui par métier vivent autour des malades.
+Elle me regarda. Il y avait beaucoup
+de noblesse dans son regard ferme, sans
+fausse pitié. Je puis dire qu’elle m’aida à
+souffrir. J’avais une grande joie à lui dire
+quand le mal diminuait : « Cela devient
+supportable. » J’ai souvent eu l’occasion de
+voir comme les malades exagéraient l’expression
+de leur souffrance. J’avais une
+grande joie à être précis, un peu sec, à dire
+sur un ton détaché : « Oui, je souffre beaucoup.
+Mais c’est presque amusant. »</p>
+
+<p>La vérité est que je n’avais jamais souffert
+et que la douleur m’intéressait comme
+un horrible et nouveau pays qu’on visite.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran, tout près de mon
+lit, s’y appuyait de sa main étendue. Lorsque
+la souffrance plus aiguë contracta davantage
+mon visage, je saisis cette main. Et quand
+je souffrais plus, je la serrais davantage. Il
+faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son
+corps, pour sentir véritablement le secours
+d’une main de femme inconnue. Ni une
+mère, ni une sœur, ni une compagne — et
+je n’hésite pas devant la cruauté de cet
+aveu — n’auraient un pareil pouvoir de
+consolatrice.</p>
+
+<p>Je ne sais rien de mademoiselle Carneran.
+Et c’est pour cela que cette caresse humaine
+est d’un si haut prix et si absolument émouvante.
+Une mère, une sœur, une compagne
+sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y
+a pas dans leur tendresse ou leur dévouement
+l’imprévu qui satisfait notre goût du
+miracle. Je pense à des histoires bêtes de
+soldats épousant des ambulancières. Et la
+fièvre me donne un énorme pouvoir d’attention.
+Dans la vie, nous n’osons pas regarder
+les mains des femmes inconnues avec trop
+d’obstination. Les mains se dérobent et ont
+leur pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie
+de bruits barbares et d’éclatements fulgurants,
+comme si des projectiles partaient
+et s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je
+regarde cette main, un peu raidie, qui se
+prête et ne se livre pas. Elle est fine et
+sèche, anguleuse aux articulations. Elle est
+douloureuse et volontaire, sans aucun
+effilement souple, sans aucun passage
+arrondi.</p>
+
+<p>Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un
+jour avec une femme de lettres aux ongles
+rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher
+de penser que cette dame aurait bien
+pu se laver les mains avant de se mettre à
+table. La propreté d’une main d’infirmière
+soigneuse garde comme la fraîcheur de l’eau.
+Une main soignée de femme du monde n’est
+presque jamais que nettoyée. Il faut avoir
+touché du pus ou baigné des typhiques, pour
+avoir les mains propres.</p>
+
+<p>Quand la douleur s’accroît, je serre cette
+main, comme un naufragé se cramponne à
+une épave.</p>
+
+<p>Je pense alors que ce contact peut être
+désagréable à mademoiselle Carneran. J’ai
+la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement.
+Je suis le blessé des images, mais pas
+du tout le bel agonisant pâle, qui prononce
+de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette
+main qui me sauvait, avec l’héroïsme d’un
+naufragé qui lâche le bord du canot auquel
+il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer
+les naufragés qui sont à bord.</p>
+
+<p>Je me souviens de la belle infirmière, qui
+me garda, quand je me réveillai après l’opération.
+Elle se défendait par le jaillissement
+de sa force calme. Je ne puis dire qu’elle
+me repoussait. J’étais près d’elle comme
+devant la mer, comme devant un autre élément.
+L’infirmière qui m’accueillit le jour
+de mon arrivée, me soigna comme on déplace
+un objet délicat, qu’on ne veut pas
+briser, mais qui ne vous appartient pas. Ses
+yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran
+est toute différente. Elle ne semble
+pas exercer un métier. Ce qui se passe dans
+le lit de la chambre n<sup>o</sup> 2, ne lui est pas
+étranger. Elle veut savoir si je souffre moins
+ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes
+questions. Mais ses yeux s’agrandissent,
+comme si elle avait peur que ma
+souffrance augmente.</p>
+
+<p>Je lui demande :</p>
+
+<p>— Pourquoi êtes-vous si gentille ?</p>
+
+<p>Elle sourit comme si elle ne comprenait
+pas.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ça peut bien vous faire
+que j’ai mal... ?</p>
+
+<p>— Quelle question !</p>
+
+<p>— Dans la chambre 2, dans la chambre 3,
+dans toutes les chambres de cet étage, dans
+toutes les chambres des autres étages, il y
+a un malade. Et ce malade souffre. Il fait
+son métier de malade, un peu mieux, un
+peu plus mal, selon qu’il geint plus ou
+moins... Mais qu’est-ce que ça peut bien
+vous faire ?</p>
+
+<p>Elle me répond très doucement :</p>
+
+<p>— Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait
+plus de fièvre.</p>
+
+<p>On décide de me faire une piqûre de morphine.
+La douleur disparaît en quelques
+minutes, laissant comme une empreinte
+d’elle-même. Elle ne s’en va pas comme
+quelqu’un qui prend la porte pour de bon,
+mais comme quelqu’un qui va se coucher
+dans la pièce à côté. Si elle reparaît atténuée,
+on dirait qu’elle a mis des pantoufles.</p>
+
+<p>Quelle paix ! Dans ce lit souple et ferme,
+dont le matelas pose sur des lattes d’acier,
+mon corps a pris l’habitude de s’étendre
+avec obéissance. Mes yeux prennent maintenant
+à toute cette blancheur inondée de
+clarté le même plaisir que j’avais auparavant
+à contempler le demi-cercle qui ferme l’horizon
+marin. Si je suis seul dans ma chambre
+et que je m’assoupisse, je suis comme dans
+les limbes. A peine si je me souviens de ma
+vie, que je vois derrière moi comme une
+course haletante. Ainsi je me suis parfois
+reposé sous un arbre, au bord d’un chemin,
+quand, inondé de sueur, je laissais ma
+bicyclette piquer au sol un bout de son guidon ;
+ainsi, dans une sorte d’engourdissement,
+je fermais les yeux, goûtant un étrange
+plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou
+bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais
+le ciel avec une inlassable attention, comme
+si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce fut,
+les premiers jours, un ciel poussiéreux de
+septembre, qui à partir de la fenêtre, flottait
+comme la toile souillée d’une baraque foraine.
+C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que
+plus tard qu’il devint un vivant compagnon,
+mon grand voisin d’en face.</p>
+
+<p>Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe
+hors de la chambre blanche et du rectangle
+de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on
+entre dans ma chambre, il me semble
+que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux
+que mon corps est immobile. Quiconque
+entre, flotte auprès de moi, avec bienveillance.
+Je repose sur mon lit comme sur
+un nuage. Les heures... elles ne tournent
+pas au cadran de ma montre, glissée sous
+l’oreiller le plus bas. Elles sont vivantes.</p>
+
+<p>Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain,
+ni un cran du temps ; c’est la veilleuse
+de nuit, avec la jolie fatigue de son visage
+d’aube grise, qui entre et prend le thermomètre
+dans l’éprouvette et me le donne.</p>
+
+<p>Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante
+en blouse bleue à fins carreaux,
+comme les tabliers des petites filles, apportant
+le déjeuner : café au lait et deux tartines.</p>
+
+<p>Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran,
+dont le visage est plus triste quand
+il ne s’est pas encore échauffé aux travaux
+du jour. Le matin est un cercle qui se ferme
+à midi et que remplit la toilette et la visite
+du médecin. Mademoiselle Carneran approche
+du lit une cuvette d’eau tiède et lave la partie
+de mon visage que le pansement laisse libre.</p>
+
+<p>Midi, c’est le chariot qui roule dans le
+couloir avec les aliments.</p>
+
+<p>L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du
+temps bien mou. Mademoiselle Carneran
+vient parfois. C’est l’heure où les infirmières
+n’ont à donner nul soin déterminé. Elles
+sont libres, si elles ne sont pas de garde,
+d’aller dans leur chambre.</p>
+
+<p>Et puis les visites jusqu’à cinq heures.
+Elles apportent on ne sait quelle fraîcheur
+empruntée à la rue. Les hommes gardent
+l’odeur de la cigarette jetée au ruisseau,
+avant d’entrer. Et le parfum des femmes
+se balance avec agilité, avant qu’elles ne
+soient assises.</p>
+
+<p>Cinq heures : après le départ des visites,
+c’est une rentrée dans les limbes et le blanc
+de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle
+Carneran passent, pour prendre la
+température du soir.</p>
+
+<p>Le dîner de sept heures, à la lampe électrique.
+Après le dîner, jusqu’à huit heures,
+ce n’est pas une heure ; ce n’est pas encore
+la nuit. C’est la servante emportant la vaisselle.</p>
+
+<p>Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit,
+qui ouvre la vraie nuit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XI"> </h2>
+
+<p>C’est à nouveau cet écartèlement du fond
+de mon oreille, ces fulgurations du centre
+de ma tête au sommet de mon crâne, les projectiles
+qui semblent traverser mon cerveau,
+et c’est le chien tournant devant sa niche,
+et c’est le bruit des grands chantiers maritimes.
+A cinq heures, en venant prendre ma
+température, mademoiselle Carneran me propose
+une piqûre de morphine. Mais j’ai peur
+de souffrir au milieu de la nuit. Je préfère
+retarder la piqûre et être sûr d’une nuit
+parfaite. Je consens à souffrir ces quelques
+heures. Le mal est un moindre personnage
+en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule
+en un creux du lit et dit : « A nous deux. »
+Il est semblable à ces charretiers brutaux
+qui n’assomment de coups leurs bêtes,
+que s’ils sont sûrs de n’être pas vus.</p>
+
+<p>Il est entendu que l’infirmière de nuit me
+fera une piqûre, dès que je le lui demanderai.</p>
+
+<p>De savoir que je pourrai, quand il me
+plaira, ne plus souffrir, la souffrance me
+devient plus légère. Je la trouve même
+un peu ridicule. Elle me fait l’effet d’un
+adversaire brutal et maladroit au pugilat,
+qui s’essouffle, qu’on laisse par moquerie
+s’agiter et dont on se débarrassera d’un
+coup précis et préparé. Je ne suis plus
+livré à la souffrance, comme les premiers
+jours de maladie, dans ma chambre, à la
+façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a
+même dans cette certitude qu’on pourra, et
+choisissant son heure, la supprimer, une joie
+de l’esprit, une sécurité dont nous nous
+sentons redevables à la civilisation et qui
+nous lie avec elle de solidarité... C’est un
+sentiment analogue à celui que j’éprouvai en
+entrant dans la salle d’opération. Un sauvage,
+à qui l’on ferait une piqûre de morphine,
+n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment
+d’un miracle... J’ai le sentiment
+d’une loi.</p>
+
+<p>C’est à huit heures que l’infirmière de nuit
+prend son service. Je mets une sorte de raffinement
+à ne pas la sonner aussitôt. Je
+garde ma douleur, comme on porte à bout
+de bras une haltère qu’on a décidé de tenir
+le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à
+huit heures et quart.</p>
+
+<p>L’infirmière de nuit, la « veilleuse », c’est
+mademoiselle Sirvaine, qui me reçut le jour
+de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je
+l’attends. Elle entre, et elle est, dans le
+silence absolu de la nuit commencée et dans
+la chambre lisse où la lampe électrique
+jette un rayonnement raidi, une apparition
+toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas
+prévu : la nuit, la nuit dans la chambre lisse
+et blanche, devient un élément. La solitude
+est aussi émouvante que si nous étions tous
+deux dans une barque sur la mer. L’électricité
+ne donne pas une de ces lumières qui
+tremblent, jouent, hésitent et nous aident à
+une progressive découverte des êtres et des
+formes.</p>
+
+<p>Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit,
+est d’abord une apparition blanche. Et la
+voici, qui depuis quelques minutes est une
+présence toute blanche.</p>
+
+<p>Je sais maintenant que, d’autres nuits, je
+vivrai cette minute où une inconnue, à la
+garde de qui je suis confié, entrera et posera,
+elle aussi pour la première fois, son regard
+sur mon visage emmailloté. Nulle musique,
+mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus
+sereine libération, la plus effleurante flatterie
+à la plus hautaine gravité, n’égalera jamais
+pour moi cette rencontre d’un regard, cette
+apparition d’une personne dans l’absolu de
+la nuit, dans le silence de la maison, dans la
+blancheur presque abstraite de la chambre.
+La lumière lustre le mur en face de moi. Mademoiselle
+Sirvaine est étrangement calme et
+silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa
+douceur un éloignement presque cruel. Elle
+ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais
+impénétrables et glacés comme un émail,
+fixes comme la nappe d’un lac de montagne,
+si bien que c’est le visage qui semble transparent
+et les yeux qui semblent opaques. Ils
+semblent agrandis comme en un portrait et
+sans proportion avec le visage. Ils ne se détournent
+pas ; et quand ils se posent sur moi,
+ils regardent encore ailleurs... Elle n’est
+ni hostile, ni timide. Elle n’est pas distraite,
+elle est absente...</p>
+
+<p>Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé
+une parole. Elle revient avec la boîte métallique
+enfermant la seringue et le flacon de
+morphine.</p>
+
+<p>Je la regarde emplir la seringue en verre
+et je m’aperçois qu’elle la remplit, non plus
+d’un centigramme, mais d’un centigramme et
+demi.</p>
+
+<p>— C’est gentil de me faire bonne mesure...</p>
+
+<p>— C’est la dose qui m’a été indiquée...</p>
+
+<p>Sans doute est-ce l’augmentation de la
+dose... La disparition immédiate de la douleur
+provoque en moi une émotion de gratitude.
+De quel baiser, quelle fée a touché le
+mal ? Quel maître s’est fait connaître, imposant
+le silence... C’est un brusque silence de
+la douleur.</p>
+
+<p>Une chaleur se répand dans mon corps.
+Je suis étendu dans la paix d’une sérénité
+animale. Je flotte. Seul existe le moment qui
+succède sans effort au moment. Aucun pourquoi
+ne me lie, aux moments qui précédèrent,
+aucune inquiétude à ceux qui suivront.</p>
+
+<p>Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur.
+Je ne voudrais pas briser cet équilibre
+par un mouvement. Cette immobilité
+consentie n’est pas de la torpeur. Je ne puis
+dire qu’accomplir un mouvement serait un
+monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci :
+le mouvement est d’un autre monde.</p>
+
+<p>L’ennui est loin. La variété des sentiments
+et des objets a disparu aussi. Je suis
+comme devant un désert, comme devant une
+mer étale. L’ennui des nuits sans sommeil,
+ce n’est pas assez dire que j’en suis protégé.
+Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu
+le pouvoir de m’ennuyer. Si je regarde
+l’heure, c’est par une curiosité comme désintéressée,
+comme un mathématicien note le
+passage d’une étoile. Et voici qui me paraît
+incompréhensible. Dans cette perfection de
+bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de
+monotonie, mais de l’unité, mon évaluation
+du temps est complètement erronée. Il y a
+juste une heure et demie que mademoiselle
+Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je jurerais que
+la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de
+ma montre, je n’éprouve aucune déception...
+Je constate... Je suis hors du temps.</p>
+
+<p>Hors de ce temps qu’il faut créer, pour
+bâtir, comme un mur moellon à moellon, la
+nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres
+malades qui apportent à la nuit les minutes
+dont elle est faite. Leur supplice est qu’ils
+n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent
+à la roue, ils tournent la roue de la nuit. Le
+malade est condamné à précéder la nuit
+d’insomnie, comme un chien qui dépasse son
+maître, retourne à lui, le dépasse encore,
+revient et s’élance à nouveau, faisant deux
+fois la route, tuant son impatience à courir
+en avant, contraint cependant d’attendre son
+maître et de fournir la même étape. Mais,
+quand la morphine est en nous, la nuit
+marche seule, distincte de nous...</p>
+
+<p>Mes pensées coulent fluides et libres, aussi
+spontanément que l’eau d’un fleuve entre ses
+rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle.
+Je ne fais non plus aucun effort pour qu’elles
+apparaissent. Il me semble presque qu’elles
+flottent à quelque distance de moi, devant
+moi, comme cette impalpable poussière de
+poussières qui danse aux fenêtres, dans les
+rais obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne
+sont pas nombreuses, ces pensées, et elles
+ne sont ni extraordinaires ni imprévues.
+Leur charme unique est d’échapper au dur
+mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les
+oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce
+n’est point elles qui sont exceptionnelles,
+c’est leur naissance qui est miraculeuse.
+Elles viennent comme une brume transparente
+se pose à l’horizon des prés. Et elles
+disparaissent, comme un son s’évanouit,
+sans qu’il me soit possible de les regretter
+ou de faire effort pour les retenir. Elles me
+quittent, comme si elles allaient à leur travail.
+Je n’ai pas cette angoisse que nous
+laissent les pensées qui fuient trop vite,
+comme un ami de passage, et que nous
+avons peur de ne plus jamais retrouver. Et,
+si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir
+ma vie, mon corps à contenter mon corps.</p>
+
+<p>Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple
+torpeur, semblable, en bien-être et confiance,
+à celle qui précède les bons sommeils. Elle
+dure jusqu’au petit matin, qui peu à peu
+envahit la nuit comme s’il tissait à la nuit
+une toile d’araignée ; jusqu’au bruit, — le
+premier bruit depuis la veille, — que font les
+berthes entrechoquées dans une voiture de
+laitier.</p>
+
+<p>Alors je somnole jusqu’à sept heures.
+Mademoiselle Sirvaine vient prendre ma température.
+L’insomnie a tendu et empoussiéré
+son visage, en a diminué la transparence.
+Mais les yeux sont d’un plus vif éclat, encore
+agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les
+paupières plus grises, comme un cercle de
+mer fermé par une plage de sable.</p>
+
+<p>Elle me tend le thermomètre, sans prononcer
+une parole. Elle revient, regarde par
+transparence la colonne de mercure, met un
+signe au crayon bleu sur ma feuille de température ;
+puis elle prend mon pouls et inscrit
+au crayon rouge le nombre des pulsations.
+Elle glisse la feuille de température
+dans le tiroir de la table. Je lui demande si
+elle n’est pas trop fatiguée.</p>
+
+<p>Elle me répond :</p>
+
+<p>— Mais non.</p>
+
+<p>Elle me dit : au revoir, d’une voix sans
+inflexion qui ne semble pas venir de son
+corps et que ses lèvres déposent avec précaution
+dans l’ouate grise du matin. Et
+quand elle sort, son corps droit semble
+glisser de la chambre au corridor.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XII"> </h2>
+
+<p>Mademoiselle Carneran, avec une serviette
+trempée dans de l’eau tiède, me lave les parties
+du visage que le pansement ne couvre
+pas. Et, pendant que je me lave les mains,
+elle maintient la cuvette sur le bord du lit.
+Elle m’apporte mon verre et ma brosse à
+dents. Elle-même, prenant mon peigne, me
+peigne doucement la barbe et la moustache.</p>
+
+<p>Madeleine balaye la chambre avec un
+balai enveloppé d’un linge humide. Mademoiselle
+Carneran essuie avec un torchon le
+marbre de la toilette et le métal ripoliné de
+la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte
+le seau à toilette hors de la chambre. Puis
+elle m’aide à me lever, à aller jusqu’au fauteuil
+canné qui se déploie en chaise longue.
+Et elle fait le lit avec une activité de sage
+ménagère. Elle retourne le matelas, lance
+les draps qui, un instant éployés dans l’espace,
+tombent, débordant en rejets égaux
+des deux côtés du matelas.</p>
+
+<p>A promener un linge sur les meubles, à
+déplacer et retourner le matelas, à poser
+une alèze sur le drap, à remettre à leur
+place, sous la toilette, le broc et le seau,
+mademoiselle Carneran est vaillante. Elle
+affronte les objets, et les contraint à sa volonté.
+Pendant qu’elle s’occupe à ces soins
+de ménage, elle fronce les sourcils et l’on
+ne sait si son visage exprime de l’attention
+ou de la sévérité.</p>
+
+<p>Nous causons. Nous sommes, elle et moi,
+en confiance. Cela est venu tout naturellement.
+Elle s’est intéressée à ce malade, qui
+souffre plus que les autres et qui ne veut
+pas geindre ; elle s’est étonnée de la gaîté que
+la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de
+suite sa réserve naturelle, cette réserve sans
+hostilité, sans basse timidité et qui n’est ni
+défiance, ni défense, mais dignité envers
+soi et politesse envers les autres.</p>
+
+<p>Elle parle avec des mots très simples. Sa
+voix à la fin de chaque phrase se perd en
+une hésitation un peu tremblante.</p>
+
+<p>De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large
+ouverte, que le ciel, éclairci d’un soleil
+maigre, le ciel gris du Paris de septembre,
+sensible et tendu comme un visage inquiet.</p>
+
+<p>Il ne faut pas médire des conversations
+sur la température. Les mots ne sont rien
+que ce que nous y mettons. C’est en parlant
+du temps qu’il fait que mademoiselle Carneran
+et moi apprenons à nous connaître.</p>
+
+<p>— Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.</p>
+
+<p>Nous parlons de la mer et de la montagne,
+comme des baigneurs qui ne se connaissent
+pas et causent un jour de pluie dans la salle
+à manger d’un hôtel. Puis peu à peu c’est
+notre mer et nos montagnes que nous échangeons,
+c’est un peu de nous-mêmes, un peu
+de nos préférences les plus générales. Car il
+y a, de sa part comme de la mienne, un souci
+de feindre ne pas parler de soi. Nous donnons
+à toutes nos phrases l’aspect de jugements
+équitables.</p>
+
+<p>— La campagne, mais loin... pas les environs
+de Paris.</p>
+
+<p>— L’automobile... l’air qui vous fouette
+le visage.</p>
+
+<p>Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent,
+comme s’ils fouillaient au plus loin
+de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive,
+et sa bouche, ayant souri, redevient grave.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans
+mon immobilité de malade au lit, je reconnais
+diverses façons d’ouvrir la porte. Les
+infirmières ou la surveillante, après avoir
+tourné le bouton, la meuvent des bras
+appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le
+corps un peu tourné, passent en frôlant le
+montant. Elles ont si souvent un plateau,
+une assiette ou une tasse dans les mains,
+ou poussent si souvent le chariot à pansements,
+qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir
+sans presque user de leurs mains, comme on
+se fraie un passage à travers un fourré. Et
+la nuit, quand elles passent ainsi, avec des
+mouvements silencieux, elles glissent comme
+de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher.
+Madeleine et les autres petites servantes
+donnent un tour brusque au bouton,
+attendent, même si l’on a crié : « Entrez »,
+comme si elles allaient faire une farce. Les
+« visites » entrent avec hésitation, avec la
+peur de se tromper, malgré tous les renseignements
+qu’on leur a donnés, et la porte
+semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle.
+Mais Gillot ouvre d’une seule poussée
+et entre comme s’il avait fait une brèche.
+Il entre en vainqueur.</p>
+
+<p>— Bonjour, mon ami.</p>
+
+<p>Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air
+de cavalcader. Chaque fois qu’il vient dans
+ma chambre, il me semble qu’il accomplit le
+miracle de guérir le paralytique. On dirait
+aussi qu’on vient d’ouvrir les fenêtres,
+toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une
+chambre depuis longtemps sans air.</p>
+
+<p>— Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il.</p>
+
+<p>Et tout à coup, à la reconnaissance vague
+que je pouvais avoir pour lui, s’ajoute une
+idée, simple et claire comme une image :</p>
+
+<p>Il m’a sauvé la vie...</p>
+
+<p>Cet homme m’a sauvé la vie.</p>
+
+<p>Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.</p>
+
+<p>Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour
+tous les jours que je vivrai désormais. Il
+m’a sauvé la vie et non par un avertissement.
+Il s’est mis devant moi. Et c’est avec
+ses mains... La marque en est sur ma tempe,
+le coup de sabre... La cicatrice en restera.
+Comme un soldat aux ambulances revoit le
+visage du soldat ennemi qui lui fendit le
+crâne, avec une pareille force je me souviendrai
+de son visage.</p>
+
+<p>Lien matériel entre lui et moi, direct
+comme l’amour et la maternité. Un ami qui
+vous aide, un médecin qui vous soigne agissent
+ou conseillent. Mais lui eut ma vie
+entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais
+confiée...</p>
+
+<p>— Au revoir, mon ami...</p>
+
+<p>Mon ami, mot de passe et de cordialité
+qu’il dira dans d’autres chambres à d’autres
+opérés. Et cependant, son ami... oui, son
+ami.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mademoiselle Carneran m’annonce que,
+cet après-midi, elle sortira. Elle me prévient
+que j’aurai pour quelques heures une autre
+infirmière. Elle semble éprouver un peu du
+regret qu’éprouve une mère à confier son
+enfant à une étrangère.</p>
+
+<p>— Vous devez être contente, lui dis-je...
+Ne plus voir de malades... ne plus entendre
+de gémissements, ne plus contempler ces
+visages de suppliciés que prennent ces cabotins
+de malades. Ah ! comme vous devez
+détester les malades... Moi, à votre place,
+j’en aurais l’horreur... Ce sont des brutes,
+d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur
+maladie, à leur fièvre, à leur souffrance, aux
+paroles du médecin... Hier j’ai souffert un
+peu moins... Ça me faisait mal un peu plus
+bas, un peu plus haut... Tenez... moi... je
+ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du
+tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur
+mal qui me semble dégoûtant, c’est qu’ils
+veulent que tout le monde y pense aussi...
+Vous devez vous sentir submergée, engloutie,
+étouffée sous le poids de leurs doléances,
+de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets
+fragiles et précieux qu’ils prennent, quand
+on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont
+de sales cabots.</p>
+
+<p>Elle sourit et me répond :</p>
+
+<p>— Mais je vous assure que j’aime beaucoup
+les malades...</p>
+
+<p>— Mais c’est une maladie... ça, d’aimer
+les malades...</p>
+
+<p>— Et cet après-midi, je vais voir une de
+mes anciennes malades.</p>
+
+<p>— Vous avez une excuse... elle est guérie.</p>
+
+<p>— Pas du tout... elle va mourir.</p>
+
+<p>Je me tais. Mademoiselle Carneran est
+triste. J’ai le sentiment qu’elle use sa tristesse
+à la maladie et aux malades. Toutes
+les autres infirmières sont gaies. Mademoiselle
+Carneran me fait penser à la religieuse
+des romans qui a pris le voile parce que son
+fiancé était mort à la guerre ou avait épousé
+une Américaine...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XIII"> </h2>
+
+<p>Nuits admirables... J’ai dit déjà que mon
+lit était en face de la fenêtre. Le ciel est
+mon grand voisin d’en face. Si la nuit est
+sans lune, il est discret et se fait oublier,
+comme un ami qui dormirait près de moi.
+Mais par les nuits claires, il m’offre le passage
+de ses nuages cachant la lune et
+cachant les étoiles, comme une danseuse
+courbe une écharpe parfois autour de sa
+tête. Le ciel et les nuages deviennent des
+compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté,
+Lina Montalina, les somnambules
+extra-lucides, le directeur de la <i>Vie industrielle
+et artistique</i> sont entre nous et les
+plus beaux spectacles. Mais ici, je suis seul
+avec le ciel, et sa lune, et ses nuages.
+Quant aux étoiles, je n’en parle pas, parce
+qu’elles sont des clous de tapissier à tête
+dorée. De temps en temps, le bon Dieu en
+sort une de sa bouche tordue, pour la clouer
+au ciel. Les étoiles ont été salies par les
+poètes. Il nous faut un effort pour les penser
+proprement. Elles ont été maniées par
+les romancières de beuglant, aux doigts
+gras, elles sont devenues le symbole de la
+gloire humaine. Elles sont au collet des
+généraux. Les financiers, les hommes politiques
+et les cabotins ont tous une étoile.</p>
+
+<p>Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses
+nuages.</p>
+
+<p>Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur,
+avec son silence, avec le silence
+aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant
+le silence de la chambre.</p>
+
+<p>Les mots que prononce la veilleuse y prennent
+une sonorité étrange et qui se prolonge.</p>
+
+<p>Et chaque jour désormais, dans la flottante
+heure grise entre sept et huit, après
+la disparition de Madeleine emportant les
+assiettes sur le chariot, j’attends que la veilleuse
+prenne son service, installe la nuit, et
+peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse
+inconnue qui apparaîtra au côté de mon lit
+et dont la voix soudain naîtra dans le silence,
+jaillissante ou timide.</p>
+
+<p>De celle qui viendra ce soir, je ne sais que
+le nom. Chaque jour je demande à mademoiselle
+Carneran le nom de la veilleuse,
+et ce nom jusqu’au soir suffit à m’occuper.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’infirmière de jour vous soigne, mais
+l’infirmière de nuit, la veilleuse, inévitablement
+se livre. Quand la nuit est venue, c’est
+comme si au terme d’un voyage, j’avais été
+transporté dans une maison morte au centre
+d’un désert entouré de déserts, une maison
+comme en racontent les <i>Mille et une Nuits</i>,
+une maison toute blanche dans la nuit grise
+ou bleue, une maison dont les murs et les
+cloisons et les portes sont en blancs pétales,
+une maison visible dans un jardin obscur,
+comme un drap sur un buisson.</p>
+
+<p>Et l’instant où la veilleuse entre dans ma
+chambre est semblable à celui où le fils du
+Sultan rencontre dans le pays nouveau le
+premier habitant.</p>
+
+<p>Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle
+Tonacci ?</p>
+
+<p>Mince et longue, elle entre d’un pas
+rapide, avec une ardeur de jeune chèvre.
+Son visage est lisse, et creusé, en courbes
+très douces, sous les yeux et aux tempes.
+Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux
+sont d’un noir mat, opaque, sans reflets.</p>
+
+<p>Elle me fait ma piqûre.</p>
+
+<p>A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je
+sonne. J’entends un pas rapide et feutré
+dans le couloir. Elle se frotte les mains et
+ses épaules sont un peu serrées. Elle porte
+avec elle le froid du couloir et le froid de
+l’insomnie.</p>
+
+<p>Elle laisse la porte entr’ouverte.</p>
+
+<p>Une toux, dans le couloir, se traîne et
+cahote quelques secondes. Elle se penche
+dans l’entre-bâillement de la porte avec
+inquiétude.</p>
+
+<p>— J’ai peur, la nuit, quelquefois... me
+dit-elle.</p>
+
+<p>Elle me parle maintenant pour se rassurer.
+A chacun des trois étages de la
+maison veille seule une infirmière de nuit.
+Les autres dorment au quatrième étage dans
+leurs chambres.</p>
+
+<p>— Peur de quoi ?...</p>
+
+<p>— Peur de rien... Si, l’année dernière...
+dans la chambre où vous êtes... il y avait un
+vieux... qui sonnait... qui sonnait toute la
+nuit... Il rongeait une croûte de pain... il
+buvait une topette de rhum... on aurait dit
+un singe... Il voulait à boire... toujours...
+C’était un alcoolique... Il buvait son eau dentifrice...
+Un jour je l’ai trouvé buvant son
+urine... et toujours une croûte de pain à la
+main ou la rongeant... Et il riait... et il s’agitait
+quand j’entrais...</p>
+
+<p>— Est-ce que je vous fais peur comme
+lui ?</p>
+
+<p>Mademoiselle Tonacci rit, rassurée.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Ainsi les journées molles passeront, incertaines
+comme l’aube grise et prépareront
+l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je
+ne suis qu’une larve ensommeillée. Je suis un
+malade dans une maison de santé, un malade
+qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la
+nuit devant moi est tendue comme un drap
+blanc, comme un écran de lanterne magique,
+où je projette librement les mouvements
+agiles de ma pensée calme.</p>
+
+<p>La veilleuse de la onzième nuit s’appelle
+mademoiselle Veuillet. Je l’attends avec
+cette curiosité, qui chaque nuit me révèle
+de nouveaux pouvoirs d’attente. L’attente
+d’une maîtresse qui ne vient pas est un sentiment
+grossier dont n’importe quelle brute,
+dont n’importe quel écrivain même est
+capable. Mais l’attente de cette inconnue, de
+cette personne neuve, dont je ne sais rien
+que son nom et qui se cachera dans le blanc
+costume invariable qui la mêle à la chambre
+blanche !</p>
+
+<p>Mademoiselle Veuillet a bien trente ans.
+Elle est blonde, mais non pas d’un blond
+impalpable et poudreux, comme mademoiselle
+Sirvaine. Elle est blonde d’un blond
+sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel
+gris. Ses cheveux sont durs et nets, comme
+du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont
+bleus, mais non pas, comme les yeux de
+mademoiselle Sirvaine, d’un bleu impondérable
+et qui semble toujours tourner vers
+une autre couleur ; ils sont d’un bleu solide
+et sans transparence. Lorsque je regardais
+mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se
+détournaient pas, fuyaient droit en arrière,
+ou se troublaient comme une eau limpide
+qui s’altère. Mademoiselle Veuillet me
+regarde, d’un regard que la bonté seule
+assure et raffermit, d’un regard sans reproche.</p>
+
+<p>Je souffre beaucoup, quand elle arrive.
+C’est l’heure du chien de garde tournant
+autour de sa niche. Elle déplace, tapote et
+dispose en gradins mes oreillers. Puis elle
+m’aide à m’étendre et, de ses deux mains
+ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête,
+lourde sur ma nuque raidie, et comme un
+objet fragile et précieux, la pose sur les
+oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur
+creux. Elle s’éloigne un peu du lit et
+contemple son œuvre. Quelques minutes, la
+tête soutenue par les oreillers regonflés, le
+corps bien allongé et bien au milieu du lit,
+je sens sur moi la protection de ce regard.</p>
+
+<p>Toutes celles qui entrent dans la chambre
+et qui, comme une note imprégnant le
+silence, apportent dans la solitude blanche
+leur soudaine présence, me laissent une
+inquiète curiosité. Quand elles sortent,
+quand de leur pas léger elles s’en vont,
+jeunes femmes souples, que j’ai reconnues
+pour des femmes, que j’ai imaginées dans
+leur vie à elles, que j’ai entourées de toutes
+les raisons pour lesquelles elles exercent
+ce métier qui les isole ; quand je me suis
+donné cette joie de dégager du blanc fantôme
+phosphorescent sous la lueur faible de l’unique
+lampe électrique, leur personne réelle
+et leur apparence de femmes véritables,
+ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité
+d’homme. Je ne suis plus le blessé, le fiévreux
+dont la tête est enveloppée de bandelettes.
+Je suis l’homme qui les emportera
+loin des malades, et qui recommencera toute
+sa vie et leur vie, leur vie à chacune.</p>
+
+<p>Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas
+cette inquiétude.</p>
+
+<p>Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité
+féline ou de cette nervosité hypocrite
+qui nous excite au rapt. Il faut bien que je
+dise tout simplement qu’elle a un visage de
+bonté. Les visages bons sont pour nous d’ordinaire
+les visages ronds. Une vague et
+molle cordialité nous semble l’expression de
+la bonté. Et cependant le visage anguleux
+de mademoiselle Veuillet est le visage même
+de la bonté. Elle serait désespérée, si elle
+n’avait la certitude d’opposer toujours un
+dévouement implacable à tout ce que la
+vie peut lui apporter de souffrance ou d’ennui.
+Elle est toujours, devant n’importe
+quel malade, comme une mère au chevet
+de son enfant agonisant. Et voici que
+mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle
+Veuillet au visage triste d’institutrice
+fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante,
+comme une fée parée de tous les
+pouvoirs et de toutes les grâces. Comment
+expliquer cela ? Le malade immobile est un
+centre. Il ne se mêle pas aux mouvements
+de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable
+et parfait. On apporte un pot de
+citronnade sur la table, on déplace un
+oreiller, on lui tend un thermomètre.
+Quel que soit le soin qu’on lui donne, il connaît
+la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine
+se débarrasse du pot de citronnade et
+s’éloigne. Mademoiselle Carneran le pose
+si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle
+abandonne une parcelle d’elle-même. Madeleine,
+la petite servante, place soigneusement
+le pot en un point de la table qu’elle a
+visé, et s’enfuit en souriant. Mais mademoiselle
+Veuillet semble dire : « Voici un pot de
+citronnade. Je n’ai rien donné encore. Pour
+tout ce que je puis donner encore, je suis
+prête. Je ne me libérerai pas par un vague
+don de moi-même. Invente, si je ne l’invente,
+quelque soin ou quelque soulagement.
+Je te le donnerai, comme s’il t’était,
+de toujours, destiné. » Et ses mouvements,
+nets et doux, mais sans l’hésitation
+balancée qu’y apporte mademoiselle Carneran,
+ne sont pas ceux que la tendresse
+amollit, mais ceux que la bonté dirige. Tout
+ce que je pourrais lui demander : déplacer
+mon oreiller, changer la place de la lampe
+électrique, m’apporter de la citronnade, me
+faire une piqûre de morphine, elle y mettrait
+une si minutieuse attention, une telle hâte
+et un si simple consentement, qu’elle aurait
+l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même
+songé. Elle est bien la fée, la fée qui
+exauce les vœux du malade.</p>
+
+<p>Et ses mains un peu larges et ses bras,
+libres des manches retroussées, se déplacent
+comme s’ils répandaient dans la chambre
+une clarté. Ils n’ondulent pas, ils vont droit
+au but. Ils ne racontent pas leur dévouement.
+Ils font leur tâche.</p>
+
+<p>Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté
+si douce à tous ? Pourquoi ?</p>
+
+<p>Mademoiselle Veuillet veillera ces trois
+nuits. Des paroles qu’elle m’a dites, et qui
+passaient sur ma fièvre comme une eau
+fraîche, je n’ai pas tout retenu. Elle a vécu
+aux Colonies, elle a accompagné ses parents
+qui faisaient du commerce en Turquie et en
+extrême Orient, elle a connu des lépreux.
+Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a
+fait qu’une allusion à ses visites aux lépreux.
+Elle n’a étalé aucun dévouement ; ce n’était
+pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les
+bandelettes à pansements, les plaies et les
+bourgeonnements, et la jeune Européenne
+qui, souriante, s’avance au milieu des
+horribles vieillards. Elle me parle aussi
+d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler
+Tantine.</p>
+
+<hr>
+
+<p>A huit heures, mademoiselle Veuillet me
+fait une injection de morphine. Quelques
+minutes après l’injection, une caresse de
+chaleur se répand de mon cœur à travers
+tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au
+bout des doigts. Il semble que mon corps
+et mes humeurs soient d’une matière plus
+parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement
+de mon sang répandu, comme un
+liquide fertilisant, dans le réseau de mes
+artères et arrosant ma chair, limon d’une
+inépuisable richesse. Mais l’action, à cette
+dose, est maintenant plus lente. En vain,
+je cherche aussi la sérénité corporelle. Ce
+n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption
+d’une bonne tisane chaude ; une molle
+sueur qui ne perle point en gouttelettes, mais
+simplement enveloppe mon corps de tiédeur.
+Une sueur, non localisée, un halo de sueur
+enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité.
+Je ne possède plus le sixième sens, que
+m’avait donné auparavant la morphine, le
+sens de l’Immobilité. Cette agitation est
+d’ailleurs distincte de celle de la fièvre. Elle
+est sans heurts. Mais c’en est fini du sentiment
+de sérénité et de plénitude. Je suis
+semblable au nageur imparfait, qui multiplie
+et accélère ses mouvements, sans atteindre à
+la souple et facile flottaison.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XIV"> </h2>
+
+<p>Après le silence de la douleur ou son chuchotement
+pendant la torpeur de la journée,
+les premières tractions de la chaîne, les
+premiers bonds du chien, les premiers coups
+de marteau sur les boulons du dreadnought
+ont l’importance d’un premier roulement de
+tonnerre, lent et sourd, annonçant, par une
+après-midi pesante, l’éclatement libérateur
+d’un orage en tempête. Ce fut surtout la
+journée du chien. J’ai une certaine préférence
+pour les chantiers maritimes. J’y suis
+davantage spectateur désintéressé d’un spectacle
+puissant. Mais le chien, le chien de
+ferme est d’une inlassable rage tournoyante.
+Vers sept heures, à l’heure du dîner, il s’est
+couché en rond devant sa niche et ne tire
+plus sur sa chaîne. Je le sens qui pèse,
+maintenant immobile, de tout son poids, au
+fond de mon oreille. Je cède sous ce poids,
+je m’assoupis, je ne suis plus qu’une masse
+d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des
+moisissures grises sur les murs de la chambre
+blanche. Mademoiselle Carneran m’a annoncé
+que la veilleuse de nuit était une stagiaire,
+une remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita
+Laudor et qu’elle était créole. Cependant
+c’est sans impatience que je sonne à huit
+heures pour ma piqûre. Je me contente
+d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir
+et qui va se dresser près de mon lit.</p>
+
+<p>Je soulève à peine la tête. Elles sont deux.
+Mademoiselle Sirvaine est entrée avec décision,
+suivie de l’inconnue un peu hésitante.
+L’inconnue m’éveille de ma torpeur.</p>
+
+<p>A l’instant où elle entre, il me semble que
+ma vie commence. Les autres sont de blancs
+fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les
+carrelages crème et gris. Ce sont des anges
+gardiens. Je n’ai connu encore que des anges
+gardiens. Elles glisseraient au plafond,
+comme les anges des tableaux, que je ne
+m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à
+la terre de tout son poids charnel. Mes yeux
+palpent les courbes gonflées d’un corps qui
+ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran
+et mademoiselle Sirvaine transportent sous la
+blouse leurs muscles et leurs os comme des
+pièces anatomiques. Mais de mademoiselle
+Laudor qui suit, avec attention, les mouvements
+de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle
+Laudor stagiaire docile, de mademoiselle
+Laudor qui simplement respire, le
+buste un peu rejeté en arrière, les seins
+abaissés et soulevés, un même bonheur se
+dégage que d’un massif de fleurs arrosé
+après une journée chaude. Les yeux immenses,
+couleur de feuille morte, s’ouvrent
+et sont plus solides que les fragiles paupières.
+La nuque courte est cependant souple.
+Les cheveux noirs, en leurs torsades
+musculaires, ont de naturels reflets d’acajou
+mat. Comme elle repose sur ses jambes ! Et
+cependant elle est baignée d’indolence. La
+tête, un peu renversée en arrière, s’abandonne
+à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle
+Laudor n’est pas encore habituée à
+entrer dans une chambre de malade, pour
+de courtes et minces besognes, tout simplement.
+Elle ignore s’il faut sourire ou prendre
+un air de gravité. Ses yeux ne savent où se
+poser, n’osent prendre possession du malade
+qui lui est confié, et regardent la surface
+lisse du mur. Elle retient un peu le sourire
+naturel qui passe sur son visage plein. Elle
+n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à
+moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se
+resserrent pas d’inquiétude ; jointes, elles
+sont comme un fruit qui pend à la branche.
+Elles sont le luxe de la chambre. N’est-ce
+pas ma fièvre qui les rêve ? Mademoiselle
+Laudor est si belle, qu’elle devient
+aussitôt la princesse des images enfantines,
+la sultane des <i>Mille et une Nuits</i>. Je ne suis
+plus un fiévreux dans un lit ; je ne suis plus
+un homme qui espère une femme, je suis le
+héros qui lui est naturellement prédestiné.
+Elle est si belle qu’elle ne peut pas, de par
+sa seule présence, ne pas donner beaucoup
+de sa beauté.</p>
+
+<p>Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre
+de morphine. Elle montre à mademoiselle
+Laudor les traits qui marquent sur la seringue
+en verre la quantité du liquide. Mais elle
+n’est pour moi, maintenant, que la servante
+de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit
+commençante. Et je me pose cette question,
+qui suffit à remplir et balancer ma nuit :
+« Si je sonne, qui viendra ? Mademoiselle
+Sirvaine ou mademoiselle Laudor ? »</p>
+
+<hr>
+
+<p>Quand commence la nuit suivante, toute
+douleur s’est apaisée. Le chien dort dans sa
+niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre
+ne monte même pas à 39 degrés. Je pourrais
+dormir d’un calme sommeil. Mais c’est mademoiselle
+Laudor qui veille... Et je veux la
+voir encore. D’ailleurs, je n’ai pas de citronnade
+pour la nuit. Excellent prétexte.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement.
+Mais elle entre, portant un pot de
+citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois.
+Ce n’est pas juste.</p>
+
+<p>Elle est un peu troublée. Elle craint de ne
+savoir comment s’y prendre. Elle a peur de
+l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien
+qu’il faudrait appeler dans la nuit.
+Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive ? Heureusement,
+il y a les deux veilleuses des
+deux autres étages, qui ont de l’expérience.</p>
+
+<p>— Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut
+faire, me dit-elle en arrangeant mes oreillers,
+il faut me le dire, je ne suis que stagiaire...</p>
+
+<p>Elle avoue avec tranquillité son inexpérience.
+Elle ne prend pas en m’apportant de
+la citronnade ou en déplaçant mes oreillers
+cet air entendu que prennent souvent les
+gardes-malades : « J’ai l’air tout simplement
+de tapoter un oreiller, on pourrait croire
+que je pose sur cette table un pot de citronnade.
+Sans doute. Il semble que j’accomplis
+là des actes tout simples et que n’importe
+quelle femme pourrait accomplir à ma place.
+Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de
+mes mouvements, que l’apparence. Un sens
+profond s’y cache, une diversité aussi que
+vous ne connaissez pas.</p>
+
+<p>— Vous souffrez toujours beaucoup ? me
+demande mademoiselle Laudor, prête à quitter
+la chambre.</p>
+
+<p>— En ce moment, pas du tout...</p>
+
+<p>Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le
+moyen de la revoir et je lui dis :</p>
+
+<p>— Il est probable que ça va recommencer
+tout à l’heure...</p>
+
+<p>Je ne crois pas du tout que ça recommence.
+Mais je sonnerai, je dirai que j’ai mal. Mademoiselle
+Laudor viendra. Je lui demanderai
+une piqûre. Et elle reviendra. Elle restera
+quelques instants dans la chambre. Je suis
+bien capable de supporter un centigramme et
+demi de morphine pour le plaisir de la revoir.
+J’éprouve un sentiment délicieux à
+penser qu’il me suffit de presser le bouton
+de la sonnette, pour qu’elle apparaisse.</p>
+
+<p>J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à
+peine mal, juste de quoi apaiser ma conscience
+et justifier la piqûre.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mademoiselle Laudor revient avec le flacon
+de morphine et la boîte métallique qui
+contient la seringue en verre et les aiguilles,
+une aiguille courte et une longue aiguille,
+qui ne sert que pour les injections intramusculaires.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laudor hésite un instant,
+saisit alternativement par leur extrémité
+renflée la petite et la grande aiguille. Puis
+elle me demande laquelle sert pour moi
+d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la
+grande aiguille ? Elle avoue son hésitation,
+elle ne cache pas non plus son trouble. La
+voilà comme une jeune fille, dont le hasard
+de la guerre a fait une ambulancière. Elle
+baisse les yeux. On dirait qu’elle se réfugie
+dans son sourire.</p>
+
+<p>Elle est un peu gênée. Déjà elle sait
+comme les malades sont exigeants. Ils
+gémissent ou réclament, si quelque détail
+n’a pas été prévu dans les soins qu’on leur
+donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle
+craint de perdre à tout jamais la confiance
+du malade de la chambre numéro 2. Un malade,
+un sale malade, ayant bien son âme de
+malade, ferait réveiller un chirurgien dans
+la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa
+fesse une aiguille de deux centimètres ou
+une aiguille de trois centimètres.</p>
+
+<p>Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre
+blanche, ceux qui n’ont pas passé plusieurs
+semaines sans autre métier que d’être
+malade, ne comprendront pas ce que contenait
+de comique l’hésitation de Lilita Laudor
+entre la petite et la grande aiguille.</p>
+
+<p>Tout est réglé, tout est prévu, pour que
+l’infirmière, docile au chirurgien, exécute sa
+consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il
+faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit,
+ses belles mains puissantes passent au-dessus
+de la boîte métallique et les pulpes de ses
+doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte
+et remuent les aiguilles. C’est comme une
+insignifiante avarie à la machine d’un grand
+transatlantique. C’est une mince rupture de
+l’ordre qui permet au beau vaisseau qu’est la
+Maison Blanche de flotter dans la nuit.</p>
+
+<p>Lilita Laudor est maintenant rassurée.
+Elle a, sur mes indications, pris la petite
+aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas
+fâché. Elle sourit, les yeux calmes et droits.
+Elle est belle.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor
+me fait une piqûre. Par hasard la piqûre est
+douloureuse. Le liquide pressé par le piston
+de la seringue semble forcer pour trouver sa
+place. Il semble que Lilita Laudor enfonce
+dans ma peau un fil de fer garni de pointes,
+arraché à une clôture.</p>
+
+<p>Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore
+le calme de l’infirmière. Sur son visage,
+je lis une pitié de petite jeune fille. Elle
+n’aime pas à voir la souffrance. Elle n’y a
+point réfléchi. Elle n’en connaît pas les
+limites. Elle ne sait pas discerner le mal
+supportable du mal intolérable. Elle est
+toujours devant moi comme une dame en
+automobile devant un écrasé dans la rue. Je
+la réconforte :</p>
+
+<p>— C’est excellent, ça m’empêchera de devenir
+morphinomane...</p>
+
+<p>Cette consolation n’a rien de bien ingénieux.
+Elle suffit cependant à réconforter
+mademoiselle Laudor.</p>
+
+<p>— Vous avez le courage de rire ?... me
+dit-elle.</p>
+
+<p>Elle continue à presser le piston de la
+seringue. Le fil de fer enfonce dans ma
+peau.</p>
+
+<p>— Il faudra me faire une piqûre dans
+l’autre fesse, pour calmer la douleur de
+celle-ci.</p>
+
+<p>Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle
+suffit cependant pour établir entre elle et
+moi une camaraderie, pour écarter de son
+esprit l’image d’un maussade malade ou
+même d’un trop douloureux malade, pour
+lui rendre un peu de joie et de tranquillité.</p>
+
+<p>Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire,
+d’un joli rire doux et mousseux. Tout son
+torse est incliné vers le lit. Elle tient la seringue.
+Et sa tête, tandis qu’elle rit, se
+balance un peu au-dessus de ma cuisse nue.
+Nous rions du plus sain des rires. Nous
+avons vaincu, moi la souffrance, elle, la pitié
+bête. Nous rions d’un rire héroïque.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le matin, Lilita vient prendre ma température
+et mon pouls. Sa petite montre d’acier
+bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme
+réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la
+chambre de garde. Elle compte les secondes,
+tenant d’une main le gros appareil
+de bazar, dont le tic-tac est bruyant. Toute
+autre infirmière eût emprunté une montre.
+Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans
+sa main le réveille-matin à sonnerie, le
+réveil inattendu, me fait penser à un clown,
+jouant un air sur un ustensile de cuisine.
+Elle même n’est pas insensible à ce tableau
+burlesque. Mais quand elle quitte ma
+chambre, on dirait qu’elle a oublié notre
+camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression
+de son visage est hautaine et lointaine.
+On dirait une grande dame qui vient
+de donner deux sous à un pauvre. Elle sort,
+noble comme une reine qui passe acclamée.
+Elle va droit à la porte. On ne devine pas
+sous sa blouse le trottinement actif de ses
+jambes. D’un seul mouvement, son corps
+semble se frayer un sillage vers la porte.
+Elle part comme un grand voilier, l’ancre
+une fois levée.</p>
+
+<p>Et chaque nuit et chaque matin, Lilita
+Laudor montrera ce contraste de son libre
+rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois
+pas que ce soit la fatigue de la veille. C’est
+le matin, c’est le jour, c’est la maison blanche
+qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale
+et qui n’est plus un grand vaisseau
+blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail
+de la vie dans la clarté coutumière qui
+de nouveau fait d’elle une correcte stagiaire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XV"> </h2>
+
+<p>Dire que la morphine a transformé mon
+lit en un hamac ne serait pas exact. Je sens
+la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon
+lit, ni mon corps ne sont bercés. Mais telle
+est la délicatesse de mes perceptions, leur
+éclat qui transforme le lit en une toute récente
+invention, que le lit semble sur le
+plancher en un équilibre parfait et subtil.
+C’est une impression qu’on peut avoir sur
+une bonne barque, peut-être aussi en ballon.
+Et je suis si bien que la position même de
+mon corps me semble une ingénieuse
+adaptation, voulue de toute éternité, et que
+tout mouvement qui la modifierait serait un
+sacrilège.</p>
+
+<p>Bientôt cependant, le lit semble se balancer
+d’un imperceptible roulis, auquel correspond
+un roulis compensateur de mon
+propre corps. Mais l’équilibre de tous ces
+mouvements est parfait et facile. Je sais que
+la maison blanche est parfaite et qu’autour
+de la maison blanche le monde aussi est
+parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes
+limites. Les meubles dans la chambre
+me semblent miraculeusement à leur place,
+comme s’ils étaient les compagnons de cinquante
+ans de mon bonheur. Mais ils sont
+nets et saisis par mon esprit comme si, dans
+une île déserte, je venais de les fabriquer.</p>
+
+<p>Et maintenant mon corps est plus pesant.
+On dirait que par tous ses pores il tient au
+lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat
+sur le sol. Il semble aussi que mon esprit
+soit docile. Je pense dans un nuage. Mais
+si tel était mon bon plaisir, j’aurais à
+mon service toute la précision et tout le
+consentement de mes opérations mentales.
+Je m’amuse à cette expérience. Je délimite
+les objets et je pense nettement les personnes
+que j’ai vues dans la journée.</p>
+
+<p>J’ai le sentiment que ma voix aurait une
+sonorité étrange dans le dur et blanc silence
+de la chambre. Je prononce quelques
+mots. Et sitôt prononcés, ils prennent une
+étonnante consistance d’objets. Ils volent
+palpables au ras des murs, à la limite du
+plafond.</p>
+
+<p>Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne
+point prendre en pitié la détresse de mon
+système nerveux. Je suis dans un lit de la
+maison médico-chirurgicale. On m’a donné
+de la morphine. Je regarde et j’écoute, je
+m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste
+savait comme je regardais et j’écoutais, avant
+d’avoir jamais pris de morphine, c’est alors
+qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte
+certitude.</p>
+
+<p>Dans une légère torpeur, mon esprit
+s’abandonne. Il se laisse aller doucement,
+comme un enfant laisse son corps s’enfoncer
+dans la neige. L’électricité n’éveille plus les
+objets à mes yeux. Elle est devant moi
+comme un élément. Je regarde sa clarté,
+comme on regarde, du haut d’une falaise,
+la mer.</p>
+
+<p>Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis
+elle traverse la chambre. Elle va jusqu’à la
+toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle
+et ce n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition
+et ce n’est pas une personne. Il me
+semble qu’elle est là, et ce n’est pas en
+spectre, et ce n’est pas non plus en chair et
+en os. Elle se déplace aussi silencieusement
+qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle
+est là comme les confidents des dialogues de
+notre enfance. Il suffit de mon consentement,
+pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma
+plus faible résistance, pour qu’elle disparaisse.</p>
+
+<p>Mais elle n’est plus là en garde-malade.
+Elle a choisi l’instant et le lieu favorables.
+Désormais les paroles que nous échangerons
+entraîneront nos destinées, sinon pour
+l’amour, au moins pour une compréhension
+délicate qui établira entre nous un merveilleux
+secret. C’est l’heure, et il n’en pouvait
+être une autre. Ceux-là me comprendront
+qui ont échangé de nobles et tendres paroles
+avec des femmes qui n’étaient pas là,
+et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la
+rue, ou sur la route qui traverse un village.
+Ceux-là me comprendront qui ont décidé
+pour les paroles définitives d’attendre que
+la lampe soit allumée ou que l’enfant soit
+rentré de l’école et installé, pour ses devoirs,
+dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>C’est l’heure où les paroles discrètes ont
+toute leur pénétration. C’est l’heure où les
+mots sont pleins de nous-mêmes, où les
+répliques comme au théâtre se balancent et
+se compensent, et cependant sont de fidèles
+messagères et s’envolent, comme un oiseau
+sort d’un fourré, et emportent avec elles le
+meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes.
+Je sens que ma voix est plus ferme et la
+sienne plus douce.</p>
+
+<p>— Je vous connais... Et ce qui me rend
+timide, c’est qu’il faut bien que j’aie l’air de
+ne pas vous connaître. Il faut que je vous
+parle comme un malade bien éduqué à une
+garde discrète. Si vous saviez comme je vous
+connais. Et si je vous le montrais, j’aurais
+l’air de violer vos plus secrètes pensées,
+parce que ce n’est pas vous qui me les avez
+découvertes, parce que vous ne me les avez
+pas livrées, parce que je les ai prises sans
+votre consentement, parce que je suis un
+voleur, un abominable voleur.</p>
+
+<p>Je me fais à moi-même les plus cruels
+reproches.</p>
+
+<p>J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à
+l’insu de Lilita Laudor, les pensées qu’elle
+cache le mieux, son trésor de réserve, son
+trésor de pudeur.</p>
+
+<p>Quelles sont ces pensées ?... Je m’avoue
+que je n’en sais rien. Mais il me semble bien
+que je m’en suis emparé, comme on vole
+un coffret dont on n’a pas encore dénombré
+les objets qu’il contient.</p>
+
+<p>— Vous prendre la main, c’est impossible.
+Je suis un malade et vous êtes une garde.
+Je sais bien que vous êtes là par obligation
+de métier. Le moindre geste familier serait
+de ma part une goujaterie. Et cependant je
+vous connais et je vous aime. Et si jamais
+vous acceptiez, en souriant et en feignant
+de n’y pas croire, que je vous le dise, alors
+je ne serai même plus le malade à vos soins
+confié, je serais le « partant » de la chambre
+2. Je ne serai même plus de la maison.
+Je n’aurai plus de pansement. Je serai
+l’opéré guéri, dont on attend avec impatience
+qu’il ait cédé sa chambre à un malade à
+opérer. Je partirai, vêtu de mon complet qui
+attend dans l’armoire. Je serai un monsieur
+du dehors. Je vous saluerai avec un respect
+dont j’exagérerai les marques, pour bien
+vous montrer mon estime. Et vous répondrez
+à mon salut, comme une jeune fille
+réservée et comme une garde sérieuse y doit
+répondre, comme on répond au salut d’un
+monsieur qu’on ne distingue pas des autres,
+qu’on ne saurait distinguer. « Car nous en
+voyons tant des malades ! S’il fallait faire
+attention !... » Je partirai...</p>
+
+<p>Alors, parfaitement claire et distincte,
+j’entendis la voix de Lilita Laudor :</p>
+
+<p>— Quel besoin avez-vous de partir ?...</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots avec le plus admirable
+mélange de pudeur et d’impudeur.
+Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu.
+C’était à peine un consentement, plutôt un
+encouragement, mais si décidé, si loyal.</p>
+
+<p>— Quel besoin avez-vous de partir ?</p>
+
+<p>Cela veut dire : Vous êtes un ingrat.
+N’êtes-vous pas bien ici ? Seriez-vous indigne
+de la Maison Blanche et de Lilita Laudor
+qui vous écoute favorablement ?</p>
+
+<p>— Quel besoin avez-vous de partir... ?
+Elle était là et elle n’était pas là.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Au matin, Lilita Laudor entre dans la
+chambre. Mais j’entends le bruit de ses
+minces souliers blancs sur le carrelage, le
+bruit de ses jupes, et, si elle déplace un objet,
+je perçois le bruit de l’objet sur la table. Et
+sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus
+d’elle-même. Elle ne voltige plus autour de
+sa personne impondérable.</p>
+
+<p>Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant
+moi, appendu dans le ciel, un globe de
+soleil opaque et incandescent projette un
+halo net, presque délimité, autour duquel
+<i>le ciel</i> d’octobre est sage. L’air entre dans
+la chambre, matinal et portant des odeurs
+de fumées.</p>
+
+<p>— Il fait bon, dit-elle, avec un balancement
+de la voix, naturel et souple, aussi
+beau, aussi « visible » qu’un balancement
+des hanches.</p>
+
+<p>Et elle sort, comme si de rien n’était.</p>
+
+<p>A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot
+de citronnade.</p>
+
+<p>Par la porte entr’ouverte, nous entendons
+le bruit d’une sonnette.</p>
+
+<p>Résignée et souriante, elle s’en va vers le
+malade qui l’appelle. Mais avant de franchir
+la porte, elle me dit :</p>
+
+<p>— C’est toujours les mêmes qui sonnent.</p>
+
+<p>Et je devine la vieille dame ou le vieil
+homme grincheux, qui en veulent pour leur
+argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent
+la veilleuse pour qu’elle déplace leurs
+oreillers.</p>
+
+<p>Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais
+pendant une semaine, j’ai réclamé de la morphine.
+Non par une perversion de toxicomane,
+mais pour voir Lilita Laudor. Je
+sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre.
+Elle sort afin de préparer la seringue. J’ai
+quelques minutes d’une attente délicieuse.
+Puis quand elle est revenue, je la contemple,
+joignant la pulpe de ses doigts pour atteindre
+l’aiguille au fond de la boîte métallique.
+Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita
+Laudor — hasard ou maladresse — me fait
+très mal, mais je suis heureux, comme si
+j’avais obtenu un rendez-vous.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Désormais Lilita Laudor ne veillera plus.
+Elle aidera le jour mademoiselle Carneran.
+C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte
+de l’eau pour ma toilette. Nous causons.</p>
+
+<p>Par la fenêtre, elle me montre la cour
+nette :</p>
+
+<p>— On y ferait un beau tennis.</p>
+
+<p>Lilita Laudor, vous avez lu des romans
+mondains.</p>
+
+<p>Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas
+les femmes lisent des romans et jouent
+de la musique. A Paris, tout le monde travaille,
+tout le monde remue. Oh ! comme on
+remue !...</p>
+
+<p>Et ses paroles expriment un dégoût du
+travail et de l’agitation. Comme elle aimerait
+être étendue tout le jour !</p>
+
+<p>Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière ?</p>
+
+<p>Comme je lui dis bêtement que sa vie de
+travail lui épargne l’ennui, elle me répond :</p>
+
+<p>— On a toujours le temps de s’ennuyer...
+Le temps est <i>indéfinissable</i>...</p>
+
+<p>Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle
+retourne mon matelas. Son bras, nu jusqu’au
+coude, semble fait d’anneaux parallèles,
+diminuant jusqu’à l’amincissement du poignet.
+Et au-dessus du coude, la blouse laisse
+encore un cercle nu, qui s’enfle comme un
+ventre d’amphore. Son bras rond, son bras
+puissant, son bras qui se déploie en pleines
+arabesques fait penser aux bras que peignit
+sauvagement, pour sa luxure, le père Ingres.
+Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace
+pas comme les plus douces voix
+italiennes qui chantent avec insistance,
+comme un accordéon fait danser. Et son
+sourire hésite...</p>
+
+<p>Aller aux Indes avec elle et que des nègres
+l’éventent... Mais je ne puis aller aux Indes.
+Et chaque matin, elle arrive, comme morte.
+Elle me parle, comme à travers un mur un
+voisin, avant de s’endormir, parle à son
+voisin. Où donc est sa vie ? En quel endroit
+du monde l’a-t-elle laissée ? Elle n’a même
+pas envie de jouer au tennis. Si elle avait
+voulu... Et les objets qu’elle touche semblent
+faire mal à ses doigts. Elle dort. Nul mot,
+nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant,
+après l’avoir aimée, la Cingalhaise
+au visage large, à la chevelure noire comme
+fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester,
+parce que son âme est morte et décomposée,
+parce qu’elle est belle comme un paysage
+paludéen, où la vie est impossible, où les
+hommes et les bêtes meurent en déliquescence.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Lilita Laudor fut remplacée par une aimable
+vieille fille, sèche et blonde. Elle parle
+par aphorismes et suce chacun de ses mots,
+comme s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment
+d’ailleurs, elle m’exhorte au courage :</p>
+
+<p>— Quand vous serez guéri, vous ne vous
+souviendrez même pas que vous avez souffert.
+La nature humaine est ainsi faite
+qu’elle oublie la souffrance...</p>
+
+<p>Je ne souffre pas en ce moment. Si je
+souffrais, ces encouragements seraient abominables.</p>
+
+<p>Elle regrette qu’il y ait autant de malades
+à l’étage. S’ils étaient moins nombreux, elle
+aurait le temps de me faire la lecture, pour
+me distraire.</p>
+
+<p>Que me lirait-elle, mon Dieu !</p>
+
+<p>Et quand elle sort, elle termine notre conversation
+par cette maxime :</p>
+
+<p>— On éprouve autant de plaisir à donner
+qu’à recevoir...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi.
+Son visage d’étudiante russe m’est
+devenu familier. Je comprends que si je
+venais à mourir, elle en aurait une sorte de
+regret. Une autre infirmière, étant de service
+à l’heure de ma mort, n’aurait pour
+moi que l’indifférente attention des gardes
+et des médecins. Oh ! elle se comporterait
+très convenablement. Elle aurait ce froncement
+du sourcil, cette fine crispation du
+visage, cette immobilité du corps, décents
+à l’heure d’un tel spectacle. Pauvre jeune
+homme ! Le corps droit, le bras seul mobile,
+elle essuierait d’un geste minutieux la bave
+de mes lèvres ou la sueur de mes tempes.
+Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait
+l’événement à ses compagnes et elle l’oublierait
+en en parlant. Mais à m’aider à
+mourir, mademoiselle Carneran mettrait
+une sorte de tendresse.</p>
+
+<p>Elle est maintenant près de moi comme
+une sœur ou comme une amie. Je ne suis
+pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de
+sa pauvre vie. Si je pouvais l’aider à vivre,
+aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir... !</p>
+
+<p>Sa présence me paraît toute naturelle.
+Elle est comme une cousine que j’aurais
+prise dans un roman anglais. Sa présence
+me plaît, mais ne me ressuscite pas. Quand
+survient une femme inconnue, riche d’un
+beau corps animal, je me sens comme labouré.
+C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre
+à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée
+la charrue, livre à la lumière la fraîcheur de
+son sillon béant.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune
+confidence. Et si je lui posais des questions
+sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas.
+Mais elle raconte volontiers ses stages d’hôpital,
+décrit les détails de son service, et
+l’organisation de la maison blanche, qu’elle
+aime autant qu’une religieuse respecte la
+règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa
+vie, mais elle éprouve un certain plaisir à
+m’en livrer, par allusion, des parcelles.</p>
+
+<p>Je devine qu’elle est d’une famille aisée,
+dont elle n’aimait pas la gaîté épaisse. Je
+suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion
+pour le mari de sa sœur. Simplement
+au ton dont elle dit : « Mon beau-frère... »
+Je sais seulement qu’il a une propriété
+à la campagne. Je le vois gros mangeur,
+gros rieur, bien avec le maire, bien
+avec le curé, pinçant les bonnes au passage,
+les troussant, si elles veulent, mais n’insistant
+pas, bon mari. Il est dans les affaires.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre
+la vie comme on la lui donne. Elle a besoin
+de certitudes plus fines. Elle est intelligente
+et sensible.</p>
+
+<p>Si nous touchons à des événements ou à
+des sentiments trop personnels, nous évitons
+la gêne des confidences trop intimes
+par le moyen des problèmes, des grands problèmes.
+Ils ne sont ridicules que si l’on est
+trois. A deux, ils deviennent l’occasion de
+fines confidences et d’aveux détournés.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran a eu, au cours de
+sa vie, une grosse déception. « ... Quand j’ai
+été à l’hôpital pour la première fois, je
+venais d’avoir une grosse déception. » Amant
+ou fiancé ? On ne peut deviner. On hésite. La
+raideur du corps, la discrétion de la voix,
+l’immobilité des bras sont d’une décence
+un peu provinciale. La blouse semble une
+gaine. Et les yeux gris, les larges yeux
+sont d’une grande mystique ou d’une propagandiste
+d’imprimerie clandestine, qui
+mourra pour la cause.</p>
+
+<p>Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle
+demande un Dieu. Elles sont innombrables
+ainsi.</p>
+
+<p>Et voici que j’ai mal. C’est comme un
+écartèlement. Tout le côté droit de ma tête
+me semble amplifié. Qui donc tire ainsi
+sur ma tempe droite, ou bien est-ce ma
+tempe droite qui devient folle. Elle est dans
+ma tête, comme une bête furieuse projetant
+des tentacules élastiques qui s’étendent jusqu’aux
+murs et convulsivement, par saccades
+molles, les frappent. Est-ce le chien
+tournant autour de sa niche ou bien les
+chantiers maritimes ? J’avoue que je n’en
+sais rien. Et d’ailleurs cela me devient absolument
+égal. J’ai mal et je suis parvenu
+aujourd’hui à contempler ma douleur
+comme un spectacle. J’ai mal tout simplement.
+Je voudrais bien n’y pas penser. Mais
+mon esprit négligeant ma douleur, mon
+larynx irrésistiblement et monotonement la
+raconte. Je fais : <i>han ! han</i>, comme les ouvriers
+qui enfoncent des pavés, à chaque
+coup de demoiselle. Ce <i>han ! han</i>, que j’entends
+maintenant dans la chambre, n’est
+guère élégant. C’est un cri de bête d’hôpital.
+J’ai mal.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran s’est approchée de
+mon lit. On dirait qu’elle s’excuse de ne
+pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce
+ma tête dans l’oreiller, comme un crabe
+poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens
+plus vivants que ma tempe et le côté droit
+de ma tête. Le reste de mon corps est
+absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi
+la main de mademoiselle Carneran. Je la
+porte à mon front, à la place de chair nue
+que laisse le pansement. La main de mademoiselle
+Carneran s’y pose ferme. La paume
+fraîche s’y applique. Puis elle se déplace
+comme par une lente ondulation et le bord
+de la main effleure mes cils. On dirait que
+la main de mademoiselle Carneran modèle
+mon mal et le pétrit. Puis la main à nouveau
+se pose à plat. Et mademoiselle Carneran
+est debout, contre mon lit, les yeux
+fixes.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas.
+Sa main s’est détachée de mon front. Mais
+elle reste tendue sur ma tête, comme une
+main qui bénit. Mademoiselle Carneran hésite
+à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je
+tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement
+ou même au consentement de son
+regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai
+glissé sa main entre ma tête et l’oreiller. Les
+yeux fermés, les paupières serrées, j’appuie
+longuement mes lèvres au dos de sa main.
+Est-ce un baiser ? Est-ce le remerciement
+convulsif d’un fiévreux ?</p>
+
+<p>Droite dans sa blouse, infirmière active,
+mademoiselle Carneran s’en va vers la porte.</p>
+
+<p>Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces
+jours j’ai menti à mademoiselle Carneran.
+Toutes les paroles que je lui ai dites étaient
+véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même
+qui ne fût sincère. La sollicitude que
+je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à
+ses fatigues était véritable. Mais le ton en
+était mensonger. Ma réserve et ma discrétion
+ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient
+le vrai désir, absolu, animal, irraisonné, que
+je n’éprouvais pas. Je parlais comme un
+amoureux qui hésite. Je mentais. On ment
+toujours. Pourquoi lui ai-je pris la main,
+comme si j’avais pendant des jours souffert
+de ne l’avoir pas fait ? Pourquoi ai-je feint
+que ma réserve et ma discrétion fussent autre
+chose qu’un souci de bonne éducation ? Pourquoi
+les présentais-je comme une victoire
+sur moi-même ? Je suis un sale individu.</p>
+
+<p>Il y a une heure, je pensais : Le fiancé...
+l’amant qui l’abandonna ou qui lui mentit
+est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le
+don merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même
+et ce courage, qui n’est qu’aux femmes,
+d’accepter toute souffrance pour une joie
+qu’elles espèrent plus haute.</p>
+
+<p>Et moi. Quand elle est là, je lui prends la
+main. Mais quand elle n’est pas là, j’accepte,
+comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas.
+Je ne l’attends pas, comme on attend le matin
+que la fenêtre entre-bâillée s’ouvre plus
+grande. Je pense à elle, parfois. Mais je
+pense aux bras, aux jambes, au corps de
+Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est
+un pauvre être paresseux, j’irais aux Indes.
+Et je ne serais pas capable d’aller jusqu’à
+Asnières pour mademoiselle Carneran.</p>
+
+<p>Voilà bien des jours passés. Elle m’a
+soigné. Elle m’a consolé. Elle ne fut pas une
+garde ; elle fut une amie ; elle ne fut pas
+dévouée ; elle fut aimante. Elle ne fut pas
+bonne ; elle fut tendre. J’ai pris sa main
+entre ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres
+sur sa main. J’ai été comme une vieille machine
+d’amour qui marche dans la fièvre. Et
+je n’ai même pas pris le soin de connaître
+son prénom. Elle est mademoiselle Carneran,
+garde-malade.</p>
+
+<p>Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur
+de colombes domestiques. J’ai raconté
+mon adolescence au milieu des filles.
+Avec elles, j’ai bondi joyeusement. Elles
+m’offraient joyeusement les miettes de leur
+vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi.
+Elle avait lu Ibsen. On dirait qu’elles n’ont
+pas besoin de moi.</p>
+
+<p>Je sais la force du désir et ce que vaut,
+sans lui, l’estime morale et la curiosité
+psychologique. Je sais bien qu’en amour on
+ne peut pas choisir son action comme
+maxime universelle. Je sais que l’amour
+n’est pas d’essence évangélique. Je sais
+qu’on n’aime pas les femmes pour leur belle
+âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous
+émeut plus profondément qu’une parure de
+vertus.</p>
+
+<p>Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille
+laide me montre son amour, je suis aussi
+troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant
+moi. Je crois à je ne sais quelle transfiguration,
+à je ne sais quelle résurrection,
+par l’amour qu’elle me consentira, par
+l’amour que je lui donnerai. Et je l’étreins.
+Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la
+plains. Et je la hais de toute ma pitié.</p>
+
+<p>Et cela est une malédiction sur moi. Partout
+où je passe, partout où je séjourne, une
+vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu
+qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que
+je la lui rendrai... Et je m’enfuis. Elle n’a
+plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais
+prendre la responsabilité de tous mes actes,
+même de mes actes d’amour. Mais comment
+faire ! Non... les revoir... c’est impossible.
+Ah ! comme je fonderais volontiers un sanatorium
+pour mes maîtresses abandonnées !...</p>
+
+<p>Je ne prendrai plus la main de mademoiselle
+Carneran... plus jamais. Je vais partir,
+partir immédiatement...</p>
+
+<p>Partir... mademoiselle Carneran m’apporte
+un thermomètre. J’ai 39,9.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XVI"> </h2>
+
+<p>La fenêtre est en face de mon lit. Elle est
+le cadre d’un tableau dont l’unique motif est
+le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez
+maintenant pour ne pas consentir au jeu de
+discerner la ressemblance de leurs formes.
+Je ne me dis pas : Celui-là est un dromadaire,
+celui-là est un lion... J’aime pour elles-mêmes
+leurs taches et leurs transparences variables.</p>
+
+<p>Le jour, la Maison Blanche appartient à
+la ville. Gillot vient le matin. Le docteur
+Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent
+quelques instants près de moi. Les gardes
+sont actives à des besognes désignées. Le
+jour, j’échange avec tous des paroles semblables
+aux paroles usuelles de la vie. Je sens
+autour de la Maison Blanche un quartier de
+Paris. J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent
+et qui partent. Un bruit de porte,
+un pas net dans le couloir traversent la
+confuse rumeur continue, le bourdonnement
+lointain de Paris. Une torpeur me protège
+des mouvements et des bruits, qui me sont
+étrangers, qui me sont devenus étrangers.
+Mais dès la nuit commençante, quand la
+Maison Blanche cingle vers l’aube, les
+nuages sont mes compagnons véritables.</p>
+
+<p>Je me souviens d’une nuit où, par mouvements
+et passages, ils semblaient composer
+un spectacle. Ils arrivent par minces
+languettes, comme des écailles sur le ciel.
+Ils passent sur la lune et semblent des éclaboussures
+d’or. Puis ils se groupent en
+larges nappes que tout d’abord traverse la
+lune. Mais la lune devient invisible. On
+dirait que sur elle on a posé un loup, puis un
+masque. Le nuage maintenant flotte devant
+elle comme un manteau déplié. Puis c’est un
+grand écran noir, d’un noir prodigieux et
+profond. Le grand nuage noir s’aplatit et
+couvre tout. Puis un peu de lune apparaît,
+comme un collier sous un voile. Et le grand
+nuage me fait penser au beau cavalier noir
+qui, sur les peintures chinoises, passe devant
+les arbres roses.</p>
+
+<p>Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que
+du haut d’une montagne, où on a l’âme stupide
+d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de
+bataille qui commande à ses paysages et
+ressemble à un Napoléon méditant, sur le
+front des troupes, à l’aube, avant que le
+combat s’engage. Pendant des semaines, le
+soleil s’est levé pour moi seul, comme un
+ami discret qui va à son travail.</p>
+
+<p>Il est cinq heures et demie. Quelques camions
+quittent les entrepôts, quelques voitures
+de laitiers roulent sur les pavés leur
+fanfare grinçante et cahotée.</p>
+
+<p>Le ciel, mon grand voisin d’en face, est
+d’un bleu translucide. Il porte encore sa faucille
+de lune et une seule étoile est posée sur
+lui, comme une décoration. Je distingue de
+mon lit le haut des maisons mangées d’ombre.
+C’est un déroulement de crénelures. On
+dirait une ville ancienne, aperçue en voyage.
+Ces maisons d’ombre étonneraient dans le
+ciel lumineux, si dans la perfection de cette
+heure naissante quelque chose pouvait étonner.
+Dans ma chambre, où seule brûle une
+lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de
+lumière solaire, que cette lumière du ciel de
+nuit donne aux couleurs une vie latente,
+modeste et parfaite qui est seule la leur.
+Une tasse oubliée sur la chaise, la table devant
+le mur, l’armoire, tout est discrètement
+magnifique et s’assemble, selon des liens
+mystérieux.</p>
+
+<p>Je me soulève un peu sur mes oreillers.
+Les réverbères dans la rue jettent aux murs
+une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville
+en contre-bas, la nuit, quand on regarde par
+la portière d’un wagon. Ainsi elle vient à
+nous, d’un jet, inattendue et à jamais.</p>
+
+<p>Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de
+faibles nuages, jetés comme à coups de balai.
+Les maisons se délimitent, en cages séparées.
+Il n’y a plus maintenant qu’une lueur
+moisie d’aube perçant la ville, et qui se
+glisse chez moi tristement, comme l’eau
+plate, qui passe d’une cour de ferme dans la
+chambre de plain-pied.</p>
+
+<p>Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois
+les pans du ciel, comme vidé d’atmosphère,
+semblent au-dessus des maisons, des vitres
+cassées, ternies, oubliées là dans le creux
+des gouttières. Par le brouillard, dans le ciel
+ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques
+secondes, en un disque plat, et blanc comme
+un masque de plâtre.</p>
+
+<p>Quand l’aube met au ciel des poussières
+de couleurs, qui se métamorphosent les unes
+dans les autres, le soleil vient ensuite, simple
+signal sur la voie, disque rouge. Puis il
+pâlit, monte et n’est plus au mur d’en face
+qu’une belle assiette en vermeil.</p>
+
+<p>Souvent des litières jaunes couvrent le
+ciel, un peu maculées, comme si des bêtes
+avaient dormi sur elles. Elles disparaissent.
+Le ciel sous elles jaunit à plat. Deux nuages
+s’amusent à se passer l’un à l’autre du rose
+et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent
+finalement en fines aiguilles. Autour
+d’eux, le ciel illumine son bleu toujours
+davantage. Enfin, tout contre une maison de
+six étages se présente l’astre en globe, si
+semblable à un objet, qu’on dirait vraiment
+une lampe offerte aux hommes par un Dieu
+bénévole.</p>
+
+<p>C’est le soleil qui le plus souvent a des
+airs de pauvre diable. L’aube est riche souvent
+de magnificences fuligineuses. Elle
+possède alors le ciel de ses masses épaisses
+et troubles qui s’amincissent en lames pleines,
+d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces
+vermeilles, métal en fusion dans un brasier.
+Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent
+le ciel, troués de cette lueur vermeille.
+Et c’est enfin le pauvre matin, après tant de
+splendeurs qui l’accouchèrent.</p>
+
+<p>Parfois aussi c’est le soleil qui semble
+vaincre l’aube. Le ciel d’octobre est si bas, si
+souillé qu’on dirait un front de criminel. Au
+Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le
+ciel, comme une mauvaise pensée sur un
+front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit
+une bande cuivrée, casserole accrochée
+au mur de la plus basse, pour des
+usages domestiques. Puis un jet vermeil
+chasse la casserole, s’étend à sa place, prend
+force et s’agrandit comme une nappe liquide.
+Alors, c’est vraiment la gloire du jour.
+Octobre aujourd’hui sera limpide.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XVII"> </h2>
+
+<p>Depuis des jours je me suis dit : « Il est
+possible que je meure. » Depuis des jours,
+j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux
+gardes, un regard de joueur interrogeant la
+chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait
+qu’ils viennent de donner leur langue au
+chat et qu’ils attendent de moi-même la révélation
+d’un secret. C’est en moi que la vie et
+la mort se balancent. Sur mon visage sans
+doute ils liront l’avenir. Et j’éprouvais parfois
+une sorte de fierté à être le dépositaire
+de ce secret de vie ou de mort. Je pense
+qu’un souverain, qui pour la première fois
+traverse une foule en landau, doit connaître
+de la même façon la dignité dont il est investi.</p>
+
+<p>J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et
+brûlantes transitions, me conduire jusqu’à la
+mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une
+ville, bien décidé à ne pas franchir les grilles
+de l’octroi. Ce n’était guère qu’une promenade
+dominicale.</p>
+
+<p>J’ai médité la mort. Je me suis imaginé
+n’existant pas, gardant le regret de n’exister
+pas, emportant dans mon cercueil le souvenir
+de la vie, comme une bague reste au
+doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme
+en suspens dans les espaces. Et cette âme
+incorporelle, sans épaisseur ni densité, je
+m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que
+comme une trace blanche semblable à une
+aile tombée des plumes d’un ange ou que
+sous l’aspect du corps matériel de M. Bergson.
+Je veux dire du corps de M. Bergson
+enveloppé de sa redingote.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de
+m’amuser en chemin. La fièvre m’a pris par
+la main et me tire vers la mort, comme un
+enfant maussade qui traîne les pieds sur le
+chemin de l’école.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre,
+avant que j’aie pu le lire par transparence.
+Je lui demande :</p>
+
+<p>— Combien... ?</p>
+
+<p>Elle me répond :</p>
+
+<p>— 38... un peu au-dessus de 38.</p>
+
+<p>Quand elle est sortie, je me lève, je vais
+au tiroir de la table, j’y prends ma feuille
+de température. La courbe est montée au-dessus
+de 40.</p>
+
+<p>On a la même impression quand on se
+réveille en chemin de fer, ayant dépassé la
+gare où l’on devait descendre. La maladie
+est un pays.</p>
+
+<p>Mon corps est à la fois lourd et flottant.
+Mais cette sensation n’a pas la subtilité de
+celles que donne la morphine. Mon corps
+me semble un ballon lourd, chargé de lest,
+qui tend à s’enlever un peu, mais que des
+cordes attachées à ses extrémités, fixent dur
+à des piquets latéraux. Et ces cordes obliques
+sont tendues et tirent au sol.</p>
+
+<p>De cinq à six heures de l’après-midi, je
+suis cette chose dense et flottante, cette
+chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles
+liens retiennent au lit où parfois elle
+adhère, au lit vaste comme la terre.</p>
+
+<p>Je n’ai même plus le loisir de penser au
+chien tournoyant ou aux chantiers maritimes.
+D’ailleurs le mal installé dans ma
+tête ne compte plus. La fièvre traverse mon
+corps, comme si elle le corrodait, de la peau
+aux os. La fièvre est au creux de mes os et
+y travaille. Elle se fraie un chemin. Elle
+distend mes articulations. Cela fait plus mal
+que toute douleur. Car ce n’est pas une
+douleur qui insiste ou se commente elle-même.
+C’est une douleur qui s’invente continûment
+et qui me fait toucher à des limites
+inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce
+n’est même pas la fièvre. Il me semble que
+c’est la mort elle-même qui filtre en moi et
+qui bientôt aura touché le centre même de
+ma vie. Respirer me fait mal.</p>
+
+<p>Cette fois, je ne médite pas la mort, ni
+même ma mort. La mort est là. Elle n’a ni
+figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur.
+Elle est nécessaire. Elle est là, comme
+la mer au pied d’une falaise. Je <i>crois</i> en
+elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse
+pour l’esprit, comme elle est en mon
+corps angoissante et convulsive ! Je touche
+à de telles limites de la souffrance que j’ai
+le sentiment que je vais mourir par rupture,
+pas une dissociation complète des parcelles
+de mon corps...</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran est d’un côté de
+mon lit. De l’autre, mademoiselle Veuillet.
+De mes genoux ployés et soulevés, je défais
+mes couvertures. Je veux me lever. Mes
+jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle
+Carneran les saisit et les pose sur le
+drap. Je me tourne à gauche. Je suis assis
+sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle
+Veuillet me prend aux épaules et m’étend
+jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout
+pourquoi je veux me lever. Je crois que
+c’est une espèce de jeu, une taquinerie de moribond.
+J’ai très nettement la pensée que
+dans des milliers d’hôpitaux, des milliers
+de vieux, agonisant, soulèvent ainsi leurs
+couvertures.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran, mademoiselle
+Veuillet... ce sont les deux plus fragiles, les
+deux plus décentes, les deux plus <i>âme</i>, qui,
+parmi les gardes de la Maison Blanche,
+m’assistent pour ma mort. C’est là un signe
+du destin.</p>
+
+<p>Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je
+suis la bête à fièvre, la bête ou l’homme, ce
+qui meurt sur la route, oublié par la caravane.</p>
+
+<p>A sept heures, mademoiselle Carneran
+m’apporte une tasse de lait. Je n’ai pas faim.
+Et cette tasse de lait me semble une faute
+de goût. Un agonisant n’a pas besoin de
+lait.</p>
+
+<p>La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance
+aussi qu’elle déposa et qu’elle vint ensuite
+chercher jusque dans mes os. La mort n’est
+plus là. La mort n’est plus qu’un danger,
+qu’un risque.</p>
+
+<p>A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a
+pris le service de veille, me fait une injection
+de morphine. La morphine ne pacifie pas
+la fièvre comme la souffrance. Elle est, ce
+soir, incohérente, je veux dire qu’elle ne sait
+pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile.
+La morphine consent bien à soulager
+de la fièvre, mais avec le mécontentement
+d’un chien longtemps choyé, qu’un
+nouveau maître attache le jour pour en faire
+la nuit un chien de garde.</p>
+
+<p>La subtile morphine n’est pas faite pour
+garder les cochons de la fièvre, cette
+paysanne. La fièvre a je ne sais quelle
+odeur de marécage et de purin. On dirait
+que la morphine se bouche le nez.</p>
+
+<p>Elle consent cependant à son office. Je ne
+souffre plus. Mais ce que j’éprouve est bien
+étrange. Il me semble que j’ai deux corps,
+l’un pesant et reposant au lit, un corps plein
+de fièvre, l’autre superposé et léger, flottant
+au-dessus du corps fiévreux, un corps
+allégé par la morphine.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, la fièvre et la
+morphine et la mort sont loin. Mais la
+fièvre a laissé des places douloureuses,
+comme des plaies et des contusions après
+une chute. Je me sens un fiévreux refroidi.</p>
+
+<hr>
+
+<p>On m’a donné un lavement... oui, un
+lavement... un lavement... quoi. On m’en a
+donné deux. On m’en a donné trois. Le
+lavement dont abusent, dans la vie réelle,
+les poétesses les plus relâchées, le lavement
+qui corrige cette constipation dont souffrent
+inlassablement les plus lyriques parmi les
+femmes, tient peu de place dans la littérature
+depuis Molière.</p>
+
+<p>Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai
+pas peur de la mort, je veux bien qu’on
+m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de
+plus abominable qu’un premier lavement.
+Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent
+par le moyen d’une cartouche de
+dynamite, doivent éprouver une sensation
+analogue. J’ai demandé à mademoiselle
+Crazannes qu’on me chloroformisât avant
+de me donner le second. Mademoiselle Crazannes
+m’a répondu avec une noblesse hautaine
+que « ce serait bien la première
+fois... »</p>
+
+<p>Mais si le lavement est désagréable, que
+la vie est donc belle et qu’elle compose de
+merveilleux spectacles ! C’est mademoiselle
+Crazannes qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre
+mon lavement. Son bras, dirigeant
+la canule, s’infléchit doucement vers le lit.
+Lilita Laudor, droite et grave comme une
+statue, porte le bock émaillé, d’un geste
+annonciateur de Liberté éclairant le monde.
+Puis son bras s’élève davantage. Son buste,
+penché maintenant, pèse bien sur la hanche.
+Elle ressemble aussi aux porteuses d’amphores
+qui tiennent noblement leur cruche
+sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers
+elle. Il n’y a plus de lavement. Je ne sais
+plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue
+plus que le jaillissement de ce corps
+tendu, que termine ce bras dressé, qui oscille
+un peu, à la façon d’une fusée qui monte
+vers le ciel.</p>
+
+<p>La poétesse du coin ne me comprendra
+pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor cesserait-elle
+d’être belle, parce qu’elle me donne
+un lavement ? Et la poétesse ajoutera : « Moi,
+ça me dégoûterait de vous donner un lavement. »</p>
+
+<p>Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de
+salir du papier à écrire tes vers, tu étais
+infirmière, le lavement ne t’obséderait pas.
+Il serait pour toi une des mille réalités de la
+vie. Et tout de même, c’est moins dégoûtant
+que ta poésie ou que ton roman...</p>
+
+<p>L’amour chez les femmes n’est qu’un
+apprivoisement. Ne dites pas qu’un lavement
+dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui
+le reçoit. Il n’est que prétexte à nous accoutumer
+les uns aux autres. Un lavement vaut
+bien une présentation dans un salon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XVIII"> </h2>
+
+<p>Désormais, je suis digne de la magnificence
+des nuits de la Maison Blanche. Entre
+sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans
+mon lit, et huit heures, où la veilleuse de
+nuit commence son service, l’heure est
+neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité
+d’une maison qui n’est après tout que médico-chirurgicale,
+n’ont cessé tout à fait. Et
+la Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau
+qui flotte. A sept heures et demie, la clochette
+a tinté pour le dîner des gardes. Ce
+n’est encore que l’appareillage. Des cordages
+grincent. La Maison tire sur l’ancre. On
+accomplit les dernières tâches du jour avec
+hâte. Elles ne s’offrent pas à être contemplées.
+Les infirmières sont comme des écolières
+en retard.</p>
+
+<p>Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je
+souffre. Je n’ai pas d’autre soin que me
+préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout
+d’une pièce, s’étendra jusqu’à l’aube. Ce
+ne sont plus les nuits du début, les nuits
+d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce
+ne sont plus les nuits où la lampe électrique
+projetait sur les murs un rayonnement sans
+merci et les faisait semblables à des murs
+de mosquée sous un soleil torride. Les nuits
+de maintenant sont bienveillantes. Je m’y
+prépare, comme on se prépare à l’état d’oraison.
+Elles sont fidèlement accueillantes et
+elles ont, si je souffre, la morphine pour
+compagne. Je goûte leur silence. Parfois,
+dans le lointain, un train lance un sifflement
+bref qui, comme un cri de crapaud, semble
+choir.</p>
+
+<p>Le jour, les infirmières ont de fins souliers
+blancs, des souliers de bains de mer.
+Mais la nuit, elles portent des savates en
+feutre, qui glissent au carrelage du couloir,
+d’un bruit si ouaté et si doux qu’on ne pense
+pas que le silence soit troublé, mais qu’on a
+l’illusion qu’il parle.</p>
+
+<p>Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un
+malade évadant son cahot par la porte un
+instant ouverte d’une chambre, menace le
+silence, le silence est puissant et l’étouffe.
+Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se
+répand pas. Il hésite et se pose, comme un
+oiseau après son vol.</p>
+
+<p>Je goûte la blancheur qui m’environne.
+J’ai fait l’apprentissage de la blancheur. Je
+la connais. Je la possède. Les peintres connaissent
+les blancs, leurs qualités et leurs
+variétés. Mais le blanc est, dans la vie, une
+couleur méconnue. C’est une fade couleur
+de première communiante. Ou bien elle est
+pimpante et seyante aux corsages des
+femmes, ou elle est dramatique, en suaire.
+On ne connaît pas sa douceur et sa puissance
+calme.</p>
+
+<p>Je possède le talisman qui fait apparaître
+à mon gré, au pied de mon lit, la fée en robe
+blanche, en robe couleur de lune. Je presse
+le bouton de ma sonnette électrique. Elle
+entre et ne dit pas : « Voici un breuvage
+divin. » Elle m’apporte de la citronnade.
+Elle entre et ne dit pas : « Je te donnerai la
+sérénité et ta tête reposera. » Elle frappe et
+dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit
+pas : « Je t’apporte l’oubli et la délivrance » ;
+elle me fait une piqûre de morphine.</p>
+
+<p>Infirmière blanche, je ne discute plus avec
+toi ; je ne cherche plus à te sauver de ta
+pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu
+daignes être douce. Mais, avant de m’assoupir,
+de rêver ou de dormir, je veux
+réparer l’injuste pensée que j’ai eu envers
+toi. Je t’ai sottement comparée à une fée.
+Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une
+lanterne magique. Ce sont d’humbles soins
+que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime.
+Tu es bien plus belle qu’une fée, et tu es
+bien meilleure. On te tient presque pour une
+servante. Et c’est le consentement que tu
+mets à tes soins, qui me donne un instant
+cette illusion magnifique d’avoir si pleinement
+rempli ma tâche, que l’humanité
+désormais, n’a plus d’attention qu’à me
+guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas
+le pouvoir de chasser magiquement la douleur.
+Il y faut l’application de tes mains. Il
+y faut ta fatigue. Pour que je m’assoupisse,
+tu ne dors pas. Pour que ma tête repose
+mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que
+je n’aie pas soif, tu as pressé du citron dans
+de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même
+pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis
+malade, on a séparé la réalité en deux parts.
+On t’a donné la peine et à moi le repos.</p>
+
+<p>C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits
+de calme insomnie. Ce n’est plus pour la
+morphine. J’ai eu avec la morphine une
+liaison. C’est tout. Dès la première piqûre,
+mon corps s’appliqua au lit avec une exacte
+densité, également répartie. Puis je connus
+cet équilibre merveilleux entre la pesanteur
+et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs
+avec ce que nous imaginons du flottement
+dans l’espace, sans rapport avec la
+sensation banale de certains rêves, sans rapport
+avec le vol aérien, qui n’est qu’une
+gymnastique. J’ai connu aussi la sensation
+d’avoir un corps amolli où passait sans cesse
+l’aura d’on ne sait quel plaisir partout répandu,
+un corps d’une plus fine matière,
+tout en flocons neigeux.</p>
+
+<p>Alors la morphine me paraissait vraiment
+une substance mystérieuse, un philtre. Ce
+n’était pas un médicament. Je donnais la
+plus grande attention aux doses qu’on m’accordait.
+Je regardais à travers le verre de la
+seringue si on faisait bonne mesure. Et
+quand venait l’heure de la piqûre, je quittais
+mon pyjama de jour. Je mettais une
+chemise de nuit fraîche. Je me préparais
+comme une fiancée à l’époux.</p>
+
+<p>Mais bien vite la morphine fut capricieuse.
+Je ne fus plus, par elle, un Dieu intemporel,
+mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme,
+maladroit en ses paradis.</p>
+
+<p>Mon sang était chassé plus vite, plus
+chaud. Quelques heures après la piqûre,
+j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée
+des narines, quelquefois sous les paupières,
+comme si on y promenait le bout d’une
+plume d’oiseau.</p>
+
+<p>Souvent la morphine était incohérente et
+ne me donnait aucune sérénité corporelle.
+Ou bien mon corps glissait dans la béatitude
+d’un amollissement. Il avait des « billes partout ».
+Mais mon esprit ne participait plus à
+la fête. Ma béatitude était sans contenu. La
+morphine n’est plus une amie subtile, une
+confidente délicate. Elle ne me procure plus
+qu’un vague bien-être, un vague sentiment
+de plénitude. C’est une drogue et rien d’autre.
+Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle
+vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai
+pris, je « suis bien ». Il ne me suffit pas
+d’être bien, comme un mercier de petite
+ville en sa boutique. Je n’ai jamais cherché
+ce bonheur-là, dont la torpeur morphinique
+devient l’image. La morphine fut d’abord
+une grande dame, qui me consentit d’exceptionnelles
+faveurs. Elle ne m’apporte plus
+que la sensation du mariage riche. J’en ai
+assez.</p>
+
+<p>Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller
+les jambes. Je ne puis pourtant pas
+sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte
+qu’elle me chatouille les jambes.</p>
+
+<p>Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais
+pas, j’ai pris de la morphine, huit nuits de
+suite, simplement pour voir apparaître Lilita
+Laudor. La morphine alors insinuait en moi
+une agréable tiédeur. Puis elle m’inclinait
+à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns
+des symptômes agréables du début,
+moins — et pour cause — la suppression de
+la douleur. Était-ce là le meilleur ? Toujours
+est-il que, Lilita disparue, je ne prêtais plus
+aucune attention à la drogue que j’avais
+dans le corps. Elle était en moi comme un
+parasite auquel on s’accoutume. Une grande
+dame ! Peut-être... mais monotone.</p>
+
+<p>Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux
+présent : une immobilité parfaite
+goûtée comme une vertu, comme une qualité
+admirable et exceptionnelle.</p>
+
+<p>Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective
+gratitude, j’en suis réduit à une sorte de
+politesse déférente, telle que nous la marquons
+aux anciens camarades qui nous ennuient.
+Souvent, quand Lilita me piquait à
+dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à
+minuit, pour être poli avec la morphine.</p>
+
+<p>Pauvre amie, qui ne sait pas être belle
+même huit jours... Elle n’est même plus
+une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est
+une vieille dame, une très vieille dame...</p>
+
+<p>Quand je souffre, elle garde son empire.
+Un soir, après plusieurs journées de répit,
+j’eus de nouveau des battements et des élancements
+dans l’oreille. On frappait dans ma tête
+des coups de marteau cyclopéens. Je pourrais
+cependant si je voulais résister à cette
+souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance
+et la morphine sont deux personnes
+entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller
+avec l’autre : la souffrance... m’encanailler.
+La souffrance est une mégère, avec un
+balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas
+une princesse, c’est un sergent de ville.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il y eut, comme en toute liaison, des incidents
+comiques. Je souffre. On me pique à
+six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur
+qui doit passer dans mon corps. J’attends
+la pacification de la douleur. J’attends
+en vain. A neuf heures, la garde me fait une
+seconde piqûre. Rien... rien... rien... J’appelle
+la garde et je lui déclare que si elle
+s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée
+pour de la morphine, c’est pure illusion de
+sa part. Elle semble très sincère à me jurer
+qu’elle employa la solution habituelle. Je
+souffre toujours. Je souffre tant et si continûment
+qu’à trois heures du matin, la garde
+consent à me piquer encore. Sa docilité à
+me donner de la morphine m’impose ce
+dilemme : ou bien les deux premières injections
+étaient d’eau pure ou bien je suis dans
+un état si grave qu’on lui a donné l’ordre
+de ne pas me laisser souffrir inutilement.
+Cette troisième piqûre ne modifie pas le
+moins du monde l’écartèlement du fond
+de mon oreille et les irradiations fulgurantes
+qui passent dans ma tête. Et cependant,
+confiant en ma piqûre, j’attends que
+la douleur s’en aille.</p>
+
+<p>Ceux qui n’ont pas souffert longtemps,
+dans l’immobilité du lit, ceux qui n’ont pas
+reçu, à de brefs intervalles, la douleur
+comme un hôte, ceux qui oublient trop
+vite et ne pensent plus à la douleur, dès
+qu’elle est partie, ne saisiront pas l’irrésistible
+comique de cette attente confiante.
+D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que
+la morphine a fait, par le corps, son premier
+tour de garde. On l’a sentie, qui, jusqu’aux
+extrémités des pieds et des mains,
+remuait le sang. Dès cet instant, on s’en
+remet à elle. On fait la nique à la douleur.
+On a la tranquillité de l’enfant qui, menacé
+par un voyou, a appelé ses parents. J’attendais.
+Mes mains étaient attentives ; mes
+pieds étaient attentifs. Tout mon corps était
+attentif. Ma <i>cœanesthésie</i> était attentive.
+J’attendais que la morphine se manifestât.
+J’attendais que la douleur disparût. J’auscultais
+ma douleur, tout mon corps l’auscultait.
+Si elle feignait de s’apaiser, je m’imaginais
+que la discrète et capricieuse morphine
+voulait cette fois accomplir son office
+en se cachant. Mais les fulgurations recommençaient
+bien vite et s’épanouissaient dans
+ma tête en gerbes de fusée. J’ai attendu
+ainsi, jusqu’à cinq heures du matin. Alors
+je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible
+comique de l’aventure... ? Vous ne le
+saisissez pas, parce que vous remettez votre
+douleur au médecin de votre quartier, pour
+qu’il l’examine, comme un crachat. Pendant
+toute une nuit, j’étais le bon clown dans
+l’arène qui se fie aux promesses de son cousin
+ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout de
+tout, son éternel coup de pied au cul.</p>
+
+<p>Ce que la morphine m’a donné de meilleur,
+je l’ai eu déjà aux heures de parfaite santé
+et de bon équilibre. C’est le parfait accord
+de mon expérience et du moment présent.
+Quand on se porte bien, on a son passé à
+portée de la main. Il ne faut pas d’effort
+pour le saisir. Le passé n’est alors ni indocile
+ni obsédant. On en use à sa volonté,
+comme d’un flacon de parfum qu’on respire
+à son caprice.</p>
+
+<p>Un après-midi, je recevais la visite d’un
+ami. J’étais morphinisé. J’avais envie de
+beaucoup parler et l’on m’interdisait de
+parler. J’ai pu, par un agréable renversement,
+me faire uniquement auditeur. J’ai
+dit à mon ami, avec l’autorité d’un malade,
+comme un enfant demande une chanson
+avant de s’endormir : « Racontez-moi une
+histoire ». Et il m’a redit une jolie aventure
+de sa vie, que déjà je connaissais.</p>
+
+<p>Et je m’associais à son récit, comme un
+enfant écoute une histoire pour la millième
+fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie
+et lui-même dans une histoire. Tous les sentiments
+dont je dispose venaient avec souplesse
+entourer son récit. Mes souvenirs de
+partout et de toujours se mariaient aux
+siens. Et c’est cela, l’amitié.</p>
+
+<p>Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne
+veux pas que la morphine croie me l’avoir
+révélée.</p>
+
+<p>La morphine n’est rien sans la souffrance.
+La moiteur du lit, l’immobilité préparent à
+ses plaisirs et ne savent même pas les faire
+durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut
+mieux qu’elle.</p>
+
+<p>Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit,
+j’éprouve une torpeur assez douce. Mais que
+cette raideur de mes membres serait cruelle,
+si j’étais dans la vie, que cet engourdissement
+serait atroce, si seulement j’étais dans
+la rue ! C’est fini.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un
+bleu de voyage en Sibérie, d’un bleu de
+méditation russe. C’est sous un ciel semblable
+qu’on rencontre le convoi où sont
+mêlés les filles et les politiques.</p>
+
+<p>Voilà trois nuits que sans souffrir le
+moins du monde, je réclame de la morphine
+pour me distraire. Tu me traites de
+toxicomane, aliéniste, mon ami. Et que
+ferais-tu donc à ma place ? Envoie-moi ta
+femme et je n’en prendrai pas...</p>
+
+<p>Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils
+sont tous convaincus que je vais devenir
+morphinomane. Saunière seul est tout à fait
+rassuré.</p>
+
+<p>J’ai un autre ami, médecin, qui prépare
+tristement des concours. Il m’a fait de la
+morale :</p>
+
+<p>— Tu es un nerveux, un grand nerveux.
+Il ne faut pas jouer avec ça. Tu ne sais pas
+ce que c’est que l’accoutumance...</p>
+
+<p>Et il me propose... quoi... ? De l’antipyrine.</p>
+
+<p>En voilà un qui ne sait pas rigoler avec
+l’organisme...</p>
+
+<p>Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait
+bien qu’il n’y a pas la classe des névropathes
+et la classe des charretiers. Il sait
+mieux calculer la résistance d’un système
+nerveux. Il sait que j’accepte la vie et que
+j’accepterais la mort, mais que je n’accepte
+pas la morphine.</p>
+
+<p>Mais, au fond, les autres ont peut-être
+raison. Qui peut jamais mesurer l’acte de
+foi dont dépend notre résistance aux poisons
+qui soulagent. L’acte de foi... qu’accomplit
+non pas une volonté du cerveau qui
+raisonne, mais l’être tout entier, puisant en
+ses profondeurs le désir de vivre. L’acte de
+foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui
+va se noyer. Qui peut savoir celui qui luttera
+le mieux... ?</p>
+
+<p>Cependant, on m’a apporté un sac de
+chocolats. Je suis autorisé à grignoter
+quelques bonbons. On m’a apporté aussi
+quelques noix confites. Ces bonbons sont
+pour moi plus irrésistibles que la morphine !
+J’accepte le risque de l’indigestion. Mais le
+risque de la mort en cachexie ! La drogue
+abuse huit jours celui qu’elle pourrira.
+Quand il sait qu’il en meurt, déjà il ne
+l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris
+au mot parce qu’une nuit il aura dit : « Cela
+m’est égal d’en mourir, si c’est ainsi qu’on
+en meurt ». Et elle ne le lâche à la mort
+qu’après la suprême humiliation d’avoir fait
+de lui un menteur.</p>
+
+<p>Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à
+cesser complètement de prendre de la morphine.
+La première nuit de privation, mon
+courage fut surhumain : je dormis. Une
+seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie
+de demander une piqûre. Je n’avais rien
+pour m’occuper l’esprit. Mais j’avais trop
+sommeil, je me suis rendormi.</p>
+
+<p>Seul le réveil matinal fut pénible. Les
+nuits précédentes, après l’effet direct de la
+morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait
+peu à peu et me portait tout doucement
+dans la lumière. Ce matin-là, ce matin
+d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante
+me fut pénible et m’étonna. Je la
+trouvais sans délicatesse de venir ainsi me
+chercher jusque dans mon lit.</p>
+
+<p>Ce sentiment de réprobation dura cinq
+minutes et j’eus hâte que l’infirmière, entrant
+dans la chambre et prenant mon pouls,
+apportât cette autre clarté d’une présence
+humaine.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’univers tout entier, plein de formes qui
+s’entremêlent dans de la suie, s’étend autour
+de la Maison Blanche, comme une forêt
+pleine de monstres. Et moi-même il me
+semble que je suis au centre de la Maison
+Blanche. Les infirmières me gardent contre
+les monstres du dehors. Elles écartent de
+moi l’homme au pouce rayé de noir,
+l’homme au pouce d’assassin, qui baigne les
+typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont
+jolies sont des reines qui ont quitté leur
+royaume pour soigner les blessés. Et celles
+qui sont laides ont des visages affectueux de
+chiens vigilants. Et, s’il me plaît, je les
+vêts des étoffes qui couvrent les autres
+femmes. Je les dépouille de la tunique
+blanche, qui leur fait un vêtement si seyant
+mais abstrait comme un uniforme. J’imagine
+ma vie avec chacune d’elles, et leurs vies
+loin de moi, près d’autres hommes, leurs
+vies dans la vie. Je les devine dans leurs
+joies et leurs souffrances, libérées des soins
+exténuants et monotones qu’elles donnent
+aux malades. La paresse de mon esprit ne
+me permet d’autre rêverie que celle où les
+femmes entraînent. Les infirmières passent
+et ma pensée les suit et s’aimante vers elles.
+Ce n’est pas l’amour, mais cette attention
+qui le précède. La mort proche lui donne
+plus de prix. Et la beauté des femmes est la
+seule qui soit facile à contempler. La fièvre
+et l’agonie même y consentent.</p>
+
+<p>Cela m’amuse beaucoup de songer que
+madame Archambault, qui fonda et qui
+dirige la maison de santé, juge et classe,
+selon leurs aptitudes professionnelles, ces
+apparitions blanches, que je laisse à mon
+gré flotter autour de moi ou que je transforme
+en femmes véritables.</p>
+
+<p>Et je leur suis reconnaissant d’être restées
+des femmes exposées aux risques de la vie.
+La diversité de leurs soins s’en accroît. J’accepterais
+avec joie que l’une d’elles montrât
+de l’indifférence et même de l’ennui, pour
+le contraste de la tendresse et de la douceur
+d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je
+me souviens de soins donnés par des religieuses :
+si dévouées fussent-elles, leur
+dévouement allait au delà des malades, jusqu’à
+leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles
+se dévouent. Le malade n’est qu’un objet
+cultuel. Elles l’entretiennent avec dévotion
+plus qu’elles ne le soignent avec dévouement.
+Le malade est un bibelot qu’une femme
+de ménage attentive époussette pour le service
+d’un maître. Je ne veux pas être un
+objet qu’on époussette. Je n’aurais pas de
+gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du
+maître.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XIX"> </h2>
+
+<p>Et voici la convalescence. Pour la première
+fois, depuis vingt jours, je me suis
+levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc
+autre chose qu’un ciel, derrière une fenêtre.
+Après la cour de la maison de santé, c’est
+le jardin d’un horticulteur. Les couleurs
+passent par mes yeux, en vrilles innombrables.
+Les choux ont une patine bronzée. Les
+salades et les légumes me semblent d’un
+vert presque corrosif. Ils me piquent les
+yeux, comme si on les frottait d’une moitié
+de citron. Les tuiles rouges d’une baraque
+sont comme une grenade ouverte. Les vitres
+des serres sont troubles comme de l’opale.
+Des palmiers pour appartements et pour fêtes
+officielles sont alignés devant la rouille des
+vignes vierges.</p>
+
+<p>Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de
+grippé ou de malade en ville. C’est à peine
+si maintenant je ne regrette pas la fièvre
+ardente et puissante des premiers jours, les
+heures lourdes et charmantes, qu’ornaient
+tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière
+blanche passait dans ma fièvre et disparaissait,
+comme un mouvement de brise
+rafraîchit un après-midi de juillet.</p>
+
+<p>J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle
+Carneran me soutenait d’une
+main passée sous mon épaule. Elle suivait
+avec précaution chacun de mes pas. « Un
+jeune malade à pas lents... » On eût dit
+qu’elle m’éveillait doucement à la lumière
+neuve de l’espace vaste du couloir.</p>
+
+<p>Je lis sur les murs :</p>
+
+<p class="c large">2<sup>e</sup> ÉTAGE<br>
+SILENCE</p>
+
+<p>Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui
+est encore une couleur de fanfare. Elles sont
+grises, couleur de sommeil, matelas pour
+les yeux.</p>
+
+<p>Mais bientôt la Maison perdra pour moi
+de son mystère. Moins malade, je suis moins
+complètement digne d’elle. Je n’ai plus de
+torpeur pour aider à l’effort qu’elle fait vers
+le silence. Impatient dans mon lit, je m’amuse
+du bruit que font les chariots à roulettes,
+traînant les pansements, traînant les
+aliments, le bruit des chariots superbe
+comme un bruit de guerre. Je m’amuse du
+cri des sirènes d’usines. Je distingue le
+pépiement tumultueux qui vient du préau
+de l’école voisine. Et les chiens, ces sacrés
+chiens de banlieue, à mœurs campagnardes,
+chiens sans larbin, presque sans maître,
+libres, paillards, braillards dans les rues
+sans voitures.</p>
+
+<p>Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je
+vois l’école carrée et les bâtisses de six
+étages, qui semblent inhabitées, où jamais
+personne ne se montre aux fenêtres. Elles ne
+contiennent que des logements d’employés,
+qui toute la journée sont dehors. Ce sont,
+jusqu’au coucher du soleil, des maisons
+mortes, et une concierge, parfois, sur le pas
+d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un
+palais enchanté où des princesses dorment
+depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de
+mon fauteuil, un palmier géant s’avancer
+dans la rue, s’avancer tout seul, sans que
+rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en
+m’approchant de la fenêtre, je reconnus qu’il
+était posé sur un camion.</p>
+
+<p>Quand je vis pour la première fois le défilé
+des enfants qui sortaient de l’école, ce fut le
+premier spectacle où remua la vie du dehors.
+Toute en noir, et, de là-haut, charmante, une
+institutrice maintient en rangs les gamines à
+pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête
+droite. Elle tient une serviette. Ses cheveux
+sont bruns sous le canotier simple. Je distingue
+à peine son visage aux traits longs et
+nets, ni rose, ni pâle, d’un teint où transparaissent
+des lueurs bleues d’acier. Comme je
+veux qu’elle soit espérante et vaillante ! Depuis
+quatre semaines, les infirmières, autour
+de moi, sont comme les fées blanches d’un
+harem évangélique. Celle-ci passe, toute
+droite dans la rue d’automne, avec la vie
+pour cadre. Ah ! je ne suis plus un fiévreux
+qui contemple, je ne suis plus un malade
+attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant
+sa citronnade. Ah ! l’emporter... voyager
+avec elle jusqu’aux glaciers, jusqu’aux
+fjords. Et la Méditerranée ! Et la vie, toute la
+vie ! Mon Dieu, que d’institutrices et d’employées
+des postes à sauver !...</p>
+
+<p>Les employées des postes, surtout. Car les
+institutrices risquent d’être pédantes. Je
+pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les
+employés qui répondent de leur grimaçante
+voix méridionale et les vieilles postières,
+tristes et courtoises, comme des juments de
+diligence. Mais les jeunes... Je m’émeus de
+les voir derrière ces grillages. Ce sont des
+captives... Ah ! les délivrer !... Je les préfère,
+de tout mon cœur, aux filles des receveurs
+de province, qui jouent du piano dans les
+bourgs.</p>
+
+<p>Mademoiselle Carneran me raconte une
+charmante histoire d’opération. Gillot a opéré
+de l’appendicite une petite fille de sept ans.
+L’enfant n’était pas en danger. On lui enlevait
+son appendice, voilà tout. Elle s’amusait
+à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille,
+dans son bain. Elle jouait le matin dans son
+lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle
+tomba « comme un oiseau ». Et, dix minutes
+après, en se réveillant, elle souriait à son
+père.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les journées ne sont plus d’un seul tenant.
+Je ne suis plus étendu sur mon lit,
+comme sur un nuage. Je me promène dans
+ma chambre. Je ne suis plus un grand malade
+et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis
+rien. Les typhiques guéris affirment que leur
+convalescence fut une époque admirable.
+C’est possible. Il est bien regrettable que je
+n’aie pas eu la fièvre typhoïde. L’ennui naît,
+surtout entre chien et loup, quand les murs
+blancs prennent des moisissures. Et aussi
+un grand besoin d’agir : je déplace mon godet
+à savon et ma brosse à dents dans mon
+verre, le thermomètre dans l’éprouvette, la
+sonnette mobile sur la table de nuit.</p>
+
+<p>Je fais la chasse aux mouches. Un journal
+tordu en manche d’un côté, éployé en palette
+de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste
+immobile par ruse. C’est alors le grand éclatement
+plat du coup, sur le drap ou sur la
+table. Les cadavres s’entassent près de la
+courbe qui joint le mur au carrelage, et le
+souffle de la bouche de chaleur les agite et
+les rassemble.</p>
+
+<p>J’avais à peine aperçu, pendant les jours
+de dure fièvre, les petites servantes qui
+portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée
+dont on fait les tabliers d’écolières.
+C’étaient des jours voués au blanc. Ce qui
+n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait
+pas, s’évanouissait comme un objet mangé
+par la brume. Quand passaient les petites
+servantes bleues, sans doute je fermais les
+yeux, ainsi que, la nuit, dans une chambre de
+campagne, on tâche d’oublier le vol haletant
+d’un papillon maladroit, entré par la fenêtre.</p>
+
+<p>Maintenant, je les vois. Celle qui vient le
+plus souvent est presque une fillette encore.
+Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est
+tremblante et fraîche. Elle est jolie comme
+un souvenir d’enfance.</p>
+
+<p>Les autres sont de petits gnômes et font
+penser à de petites butordes paysannes, mangeant
+leur tartine, abritées derrière un tas de
+fumier.</p>
+
+<p>Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent
+les chariots, apportent les repas, nettoient
+les chambres ou font semblant,
+posent partout des doigts sales et déjà déformés,
+hélas !</p>
+
+<p>D’où viennent-elles ? Où iront-elles ?</p>
+
+<p>En quelle maison de bourgeois ? En quel
+bordel à soldats ?</p>
+
+<p>Et l’essaim des petites servantes bleues se
+répand dans les couloirs.</p>
+
+<p>Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis,
+et n’ont sans doute d’autre fonction
+que de me réveiller.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque,
+copié d’une lente écriture sur un
+cahier d’écolier. Le mélange des noms est
+amusant : Comtesse de Ségur, Lamartine,
+Topffer, Cherbuliez, Edmond About, Saintine,
+Louis Veuillot, Joseph de Maistre,
+François Coppée. On pense bien dans la
+maison. Je lis : <i>Examen critique de la Vie
+de Jésus de Renan</i>, par l’abbé Freppel, <i>Progrès
+de l’âme dans la vie spirituelle</i>, <i>Traité
+de l’Assurance sur la Vie</i>, <i>Les Outlaws du
+Missouri</i>, par Gustave Aymard, <i>Le véritable
+Esprit de saint François de Sales</i>, par l’abbé
+de Baudry.</p>
+
+<p>Admirable choix : ayant progressé dans
+la vie spirituelle, les malades se documentent
+afin de contracter une assurance sur la
+vie. Alors l’esprit libre, en règle avec ce
+monde et avec l’autre, ils lisent : <i>Les Outlaws
+du Missouri</i>...</p>
+
+<hr>
+
+<p>La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle
+Flavoni. C’est une Italienne, toute
+petite, dont les cheveux sont de crin noir.
+Ses yeux sont d’une émigrante espérant
+toute l’Amérique. Et ses bras et ses jambes
+sont mus par des ressorts à boudin très
+serrés. Son sourire excessif ne se répartit
+pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le
+visage. C’est un petit singe agressif et charmant.</p>
+
+<p>Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc
+de papier à lettres sur ma table de nuit, elle
+croit que c’est un livre. Elle dit :</p>
+
+<p>— C’est oun livre... ? De l’amour... ?</p>
+
+<p>Elle me demande aussi :</p>
+
+<p>— Quand vous avez su que c’était moi
+qui veillais, est-ce que ça vous a fait plaisir... ?</p>
+
+<p>Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet
+air d’agir comme en rêve ou ces gestes
+assemblés selon la perfection d’un métier.
+Le moindre soin qu’elle donne, elle semble
+s’y acharner.</p>
+
+<p>Elle est coquette et dévouée.</p>
+
+<p>Mais je suis indigne de la juger. Je suis
+presque guéri. Je la place trop vite dans le
+cadre de la vie. Je la détache trop brutalement
+du silence de la Maison Blanche. Peut-être
+ses gestes un peu brusques, qui s’assouplissent
+et s’adoucissent précautionneusement,
+si elle doit toucher à mon pansement,
+m’eussent-ils auparavant donné l’illusion
+qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte
+une épine. Elle-même n’a devant elle qu’un
+convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion
+d’un grand dévouement. Mon chevet n’est
+même plus un chevet d’agonie.</p>
+
+<p>— J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est
+poétique... Vous avez de la chance de voir
+le ciel, sans vous lever...</p>
+
+<p>La lune passe entre des nuages.</p>
+
+<p>— La lune... c’est une gentille jeune fille
+qui vous regarde...</p>
+
+<p>Elle enlève le carré de toile qui couvre ses
+cheveux. Et devant la petite glace, encastrée
+au panneau de l’armoire, elle égalise ses
+cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe.</p>
+
+<p>Elle passe devant la fenêtre, regarde au
+dehors et dit :</p>
+
+<p>— C’est un quartier populaire...</p>
+
+<p>Elle aime le lit des moribonds et les
+grands salons dorés avec des tapis rouges.
+Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs
+de la guerre et de jeter nonchalamment sa
+sortie de bal sur une chaise-longue, en
+rentrant d’une fête, où elle eût été la plus
+belle.</p>
+
+<p>Et quand elle est sortie, son pas dans le
+couloir frappe, comme sur un trottoir provincial
+où les jeunes filles échangent des
+œillades.</p>
+
+<p>Pendant que mademoiselle Flavoni était
+veilleuse, j’ai deux fois demandé de la morphine
+par simple distraction. Elle l’a soupçonné
+et m’a fait de la morale :</p>
+
+<p>— Quand on prend de la morphine, on a le
+sang empoisonné... on devient fou...</p>
+
+<p>Elle répète sans rémission ces deux lambeaux
+de phrases :</p>
+
+<p>— On a le sang empoisonné... on devient
+fou.</p>
+
+<p>Elle me donnerait follement envie de devenir
+morphinomane.</p>
+
+<p>Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond.
+Elle reprend avec l’insistance d’un jeune
+chien qui aboie :</p>
+
+<p>— On a le sang empoisonné... on devient
+fou... Mon père prenait de la morphine à la
+fin de sa vie. Après sa mort il est devenu
+tout noir... C’est qu’il avait le sang empoisonné...
+Il est devenu tout noir...</p>
+
+<p>Au fond, ça m’est égal d’être tout noir
+après ma mort.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une nuit que je ne pouvais dormir, je me
+suis promené dans le long couloir. Je suis
+entré dans la salle de garde, meublée comme
+les chambres, mais où le lit est remplacé
+par une chaise-longue d’osier. Cela suffit
+pour lui donner un air de boudoir. C’est sur
+cette chaise-longue que le corps appesanti
+des infirmières repose, entre deux coups de
+sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la
+table :</p>
+
+<blockquote><div>
+<p class="top1em"><i>16 octobre.</i></p>
+
+<p>Numéro 4 : deux centigrammes de morphine,
+si nécessaire.</p>
+
+<p>Numéro 6 : bourdaine à neuf heures.</p>
+
+<p>Numéro 8 : lui apporter : 1<sup>o</sup> sulfate de
+magnésie, 20 grammes à neuf heures ; 2<sup>o</sup> le
+bon Dieu à 7 heures et quart.</p>
+</div></blockquote>
+<p class="sign sc">La surveillante...</p>
+
+<p class="top1em">J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle
+Flavoni :</p>
+
+<p>— Voulez-vous bien vous en aller ?</p>
+
+<p>Elle me propose de la citronnade :</p>
+
+<p>— Ça vous fera dormir,... méchant...</p>
+
+<p>Je l’accompagne à l’office. On dirait dans
+le couloir une souris qui trottine. La souris
+me guide dans le couloir. Elle me parle. Je
+la comprends.</p>
+
+<p>Les armoires sont bien rangées. Elles
+sont pleines de linge. On pense à des armoires
+de campagne. Il y a aussi l’armoire
+aux tasses, l’armoire aux pots, l’armoire
+aux passoires.</p>
+
+<p>Ma démarche est hésitante, presque vacillante.
+Je ne suis pas encore habitué à vivre
+hors de mon lit. Et c’est maintenant autour
+de moi, après tous ces jours et toutes ces
+nuits de blancheur immobile, une blancheur
+tremblante. Les tasses blanches tremblent,
+comme tremblent les murs blancs. Et mademoiselle
+Flavoni, blanc sur blanc, passe
+contre les murailles, en vol de moustique.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une nuit, les veilleuses des trois étages
+furent un instant toutes les trois dans ma
+chambre. Simple hasard : la veilleuse du
+premier n’avait plus de citron, la veilleuse du
+troisième avait une mauvaise aiguille à injection.
+Elles avaient trouvé mademoiselle
+Flavoni dans ma chambre. Je leur offris des
+chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante,
+en lutte avec leur gravité. Elles
+avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma
+chambre était tiède. Elles croquaient des
+bonbons. Elles partirent, parce que ces
+idiots de malades sonnaient.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La Maison Blanche n’est plus un navire
+merveilleux. Les veilleuses de nuit ne sont
+plus les matelots larguant des voiles impalpables.
+Je ne suis plus l’unique passager,
+que sert, soigne et protège un équipage fantômal.
+Je ne suis plus le prince, le fils du
+Sultan, la précieuse cargaison. Je sais maintenant
+que d’autres malades sont là, qui ne
+sont que des malades, de sales malades qui
+geignent. Car le malade geint, comme la
+brebis bêle, comme la vache meugle, comme
+le cochon grogne.</p>
+
+<p>Le n<sup>o</sup> 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne
+quitte pas le bouton de la sonnette, tant
+que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la
+sonnerie de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un
+jour dans le couloir. C’est un gros homme,
+à viande blanche, aux bajoues molles, au
+ventre flottant. Il porte un pyjama d’un
+mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant
+brille au petit doigt de sa main gauche.
+Il est dans la banque ou dans les affaires...</p>
+
+<p>On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite.
+Il ne souffre pas. Mais il vit dans
+l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui
+pleurait dans son fauteuil de grosses larmes
+de veau.</p>
+
+<p>Le médecin lui a recommandé de boire
+beaucoup, pour ses reins. Il a vidé en une
+minute le premier pot de citronnade que la
+garde lui apportait. Elle n’était pas sortie de
+sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de
+sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui.
+Et quand elle fut revenue, d’un geste d’empoisonné
+qui demande un contre-poison, il lui
+désigna le pot vide de citronnade. Et il
+faisait un petit gémissement d’enfant qui va
+passer. La garde ne comprit pas. Elle crut
+un instant qu’un malheur était arrivé, qu’on
+avait vidé dans le pot de l’essence minérale,
+de l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle
+saisit le pot où restait seulement un morceau
+de l’écorce, se plaça à contre-jour pour
+mieux voir à l’intérieur, en approcha ses
+narines, pour y découvrir une odeur suspecte.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il ?... lui demandait-elle.</p>
+
+<p>Mais lui ne répondait pas. Il gémissait.</p>
+
+<p>— Heu... heu... heu...</p>
+
+<p>Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête.</p>
+
+<p>— Où avez-vous mal ?... lui demandait-elle...</p>
+
+<p>Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne
+souffrait pas et il répéta, du ton dont un
+noyé crie au secours :</p>
+
+<p>— Boire... boire... boire...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre.
+Il le glissa dans son anus. L’infirmière
+brusquement indisposée est remplacée
+par une autre, qui oublie de venir noter la
+température. Le gros homme garde son thermomètre
+et reste couché sur le côté, attentif
+à ne pas le briser. On lui apporte à dîner. Il
+dîne, gardant toujours son thermomètre. Il
+passe la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur
+l’autre, soulevant son corps à la force des
+bras, pour changer de position. Et il attend
+toute la nuit, sans dormir, le thermomètre
+toujours dans l’anus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" title="XX"> </h2>
+
+<p>Gillot ne s’occupe pas de mon oreille.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit,
+sur un ton d’enfant sage qui ne touche pas à
+la boîte d’allumettes.</p>
+
+<p>Un spécialiste vient chaque jour et, une
+petite ampoule électrique appliquée à son
+front, examine mon oreille, dans laquelle il
+introduit un spéculum. Il y passe un stylet
+entouré d’un morceau de coton. Il travaille
+avec une application de bon ouvrier. J’ai le
+sentiment d’être une machine compliquée
+qu’on répare.</p>
+
+<p>Un oculiste est venu aussi un matin.</p>
+
+<p>C’est un petit homme d’une trentaine d’années,
+déjà chauve. Ses yeux bleus ont un
+aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses
+doigts, le globe de l’œil se creuserait et reviendrait
+tout seul à sa forme. Les pointes
+de ses moustaches sont faites de poils blonds
+très longs et très rares. On dirait des moustaches
+de chat. Il a de très grandes manchettes,
+de petits gestes et une petite voix.</p>
+
+<p>— Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous
+mal ?...</p>
+
+<p>J’ai quelque difficulté à préciser.</p>
+
+<p>Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais
+je ne me suis jamais promené dans l’intérieur
+de ma tête. Et ma douleur s’irradie.</p>
+
+<p>— Dans la tête... dans la tête... c’est très
+joli, ça, d’avoir mal dans la tête... Mais
+enfin localisez... il faut localiser...</p>
+
+<p>Je touche un point au sommet de mon
+crâne. Il me semble bien que c’est là, mais
+en dessous, dans les profondeurs de la tête...</p>
+
+<p>— Oui... oui... Ah... bien... bien... bien.</p>
+
+<p>Il palpe ma tête.</p>
+
+<p>— Ici... ah non... c’est impossible... Décidément
+vous ne localisez pas... vous ne savez
+pas localiser...</p>
+
+<p>Ah ! je ne sais pas localiser.</p>
+
+<p>Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt
+l’air de me confesser. Il me regarde avec
+méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires.</p>
+
+<p>— Très important, vous savez... ou plutôt
+non, vous ne savez pas... l’examen des yeux.
+Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils
+sont vos yeux. Vous croyez qu’ils sont au
+milieu de la tête, de chaque côté du nez. Ce
+n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce
+pas ?... De chaque côté du nez... Eh bien...
+je vous dirais bien où ils sont vos yeux.
+Mais vous ne comprendriez pas... Ils sont
+dans une circonvolution de votre cerveau...
+Ça vous étonne... hein ? Eh bien... il faut
+dix ans de médecine pour comprendre ça...</p>
+
+<p>Et il s’en va, en rentrant ses manchettes,
+d’un petit pas de danseur.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Gillot passe si vite, le matin, dans ma
+chambre, qu’à peine ai-je eu le temps de me
+soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une
+malade qu’il opéra me disait un jour de lui :
+« Je n’ai jamais pu voir exactement quel
+était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on
+ne le voit pas. Il apparaît, il se manifeste ;
+mais il ne voisine pas... »</p>
+
+<p>Cette malade était une femme bavarde.
+Sans doute eut-elle voulu lui raconter par
+le détail non seulement sa maladie, mais
+aussi son âme, qui est exceptionnelle parmi
+toutes les âmes, et les succès de ses fils dans
+leurs examens.</p>
+
+<p>Je crois qu’il passe vite, simplement,
+parce qu’il est pressé et parce qu’il prend
+plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant
+la victoire après soi lui est naturel. Il ne
+vient pas au lit de son malade, comme s’il
+lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne
+semble pas chercher, par menus tâtonnements,
+une conclusion difficile. Il ouvre la
+porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici
+qui va droit à mon lit, comme s’il s’élançait
+pour une conquête. Et quand il est parti, je
+suis comme le blessé des tableaux d’histoire,
+à qui son général a accroché la croix d’honneur.</p>
+
+<p>J’ai toujours envie de lui dire : « Voici
+mes bras, mes jambes, et mon ventre et ma
+tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je
+vous les donne ».</p>
+
+<p>Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls
+dans ma chambre, un air d’autorité, mais à
+la façon du déménageur qui dit : « Je viens
+pour le piano... » Quand ils me palpent la
+tête, ils semblent prendre livraison de secrets
+importants qu’ils se confient à eux-mêmes.
+Je les regarde, quand ils me palpent
+ou me pansent, comme je regarde travailler
+un ouvrier qui viendrait pour une réparation.</p>
+
+<p>Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville
+dans ma chambre. Il n’a pas le sourire du
+médecin, qui vaut le sourire de la danseuse.
+Il n’a pas non plus apprêté son visage comme
+un sous-préfet qui préside une distribution
+de prix. S’il reste quelques secondes près de
+mon lit, je suis étonné comme le matin,
+quand le globe de soleil posé en face de mes
+vitres m’oblige à fermer les yeux.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de douceur dans sa voix
+brusque et dans ses mouvements d’animal
+musclé, cette douceur qui jamais ne manque
+à ceux qui savent où appliquer leur force.</p>
+
+<p>Sans doute il porte en lui sa légende de
+grand chirurgien. On dit que des femmes
+veulent se faire opérer par lui, sans nul
+besoin, pour le plaisir. Il opère les princes
+et les milliardaires, qui, devant lui, dorment
+le sommeil du chloroforme et ne gardent
+plus vivant que leur bulbe pour respirer, leur
+bulbe tout semblable au bulbe des pauvres.
+Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut.
+La gloire est morte. Les journaux l’ont
+monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut
+avoir l’illusion de la gloire, s’il a la certitude
+de la publicité. La gloire ne se mesure plus
+à son amplitude, mais à sa qualité.</p>
+
+<p>Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler
+à la vie. Et cette gaieté-là, c’est la seule
+vertu qu’il faille demander aux hommes. Un
+jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit
+seulement : « Il faut être gai avec les
+malades. »</p>
+
+<p>Sa présence me donne envie de guérir.
+J’ai, devant lui, un peu honte d’être malade.
+La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais
+la lui montrer, comme un soldat convaincu
+fait du zèle pour que son chef l’estime.
+Je voudrais ne plus être un enfant
+malade qui ne peut rien. Je voudrais... qu’il
+fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau,
+le sauver...</p>
+
+<p>Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un
+matin Gillot me dit :</p>
+
+<p>— Il faut aller prendre l’air...</p>
+
+<p>Je ne suis plus de la Maison Blanche...</p>
+
+<p>Ces mots de Gillot ont brisé le lien...</p>
+
+<p>Je puis partir. Je suis presqu’un homme
+bien portant. Je suis impatient. Je suis ingrat.</p>
+
+<p>Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré
+une malade déjà endormie, sur un
+chariot que deux infirmières poussaient vers
+l’ascenseur.</p>
+
+<p>Et voici je ne sais quel silence qui se
+glisse en moi et me remplit. J’éprouve un
+vague besoin de m’agenouiller devant la
+souffrance. Entre cette malade endormie et
+moi-même une pitié conventionnelle s’insinue.
+J’ai envie d’écarter devant le chariot
+d’invisibles obstacles. Je ne songe pas aux
+joies magnifiques qui l’attendent, à la belle
+joie de Gillot qui, tout à l’heure, dans la
+claire salle d’opération, travaillera de son
+métier précis.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Est-il bien vrai que j’ai souffert ? Elle
+avait raison l’infirmière aux maximes morales,
+qui déclarait que la nature humaine
+est ainsi faite qu’elle oublie plus vite la souffrance
+que le plaisir.</p>
+
+<p>Je ne suis plus digne de la Maison Blanche.
+Je m’y ennuie. Les infirmières ne sont
+plus que des personnes humaines. Je leur
+attribue des qualités professionnelles. Elles
+ne sont plus des apparitions blanches. Je les
+connais comme des membres de ma famille.</p>
+
+<p>Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais
+plus lire le blanc.</p>
+
+<p>Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur
+de fleuve en temps d’inondation. De la
+boue des rues aux devantures des boutiques,
+tout est sali des nuances innombrables du
+jaune et du brun. J’avais oublié qu’il y avait
+tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en
+éprouvent comme une nausée.</p>
+
+<p>Comme la vie doit être difficile, hors du
+blanc.</p>
+
+<p>Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une
+malle pas encore déballée. Je m’installe à
+une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui
+fut une si gentille consolatrice. Je m’applique
+à écrire l’adresse pour que le facteur puisse
+bien lire.</p>
+
+<p class="c">GERMAINE DOLABEL</p>
+
+<p class="offright"><i>19, rue Linné.</i></p>
+
+<p>La lettre me revient deux jours après,
+avec la mention :</p>
+
+<p>« Partie sans laisser d’adresse. »</p>
+
+<p>Il faut recommencer à vivre hors du blanc.</p>
+
+<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***</div>
+</body>
+</html>
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78418
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