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GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2> + +<p class="i">Léon Werth... celui-là, je n’ai pas à le +prendre par la main et à le présenter +comme on présente une jeune fille qui +débute dans le monde.</p> + +<p class="i"><i class="rm">La Maison Blanche</i> est son premier livre. +Mais Léon Werth s’est depuis longtemps +présenté lui-même.</p> + +<p class="i">Il a parlé des peintres que nous aimons... +il a parlé des peintres que nous +n’aimons pas... et son intelligence est si +claire qu’elle lança comme une projection +de lumière sur les hommes et sur les +œuvres. Pourrions-nous désormais oublier +le mouvement de sa phrase, la sonorité et +l’accent de sa voix ?</p> + +<p class="i">Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la +puissance de haine et à l’ardeur d’enthousiasme +qu’il a su provoquer.</p> + +<p class="i">Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la +ferveur qui fait étreindre un compagnon +très cher la veille d’un premier départ, je +voudrais dire seulement quelle envie, +quelle joie de vivre il a su me donner.</p> + +<p class="i">A l’époque où je rencontrais encore ce +ministre qui me fait regretter de n’être +pas gendarme, cette grande dame qui me +fait regretter de n’être pas gavroche, cet +écrivain qui me fait regretter d’avoir +essayé d’écrire, j’apercevais parfois devant +la gare Saint-Lazare un trimardeur qui, +las du chantier où le travail est toujours +le même, contemplait avec toute l’ardeur +d’une inlassable espérance un paquebot à +cheminée rouge qui fumait sur une affiche +bleue.</p> + +<p class="i">Léon Werth, non plus, n’aime pas les +chantiers, il s’évade toujours avant que le +contremaître ait sorti sa montre et son +sifflet et son carnet de paye. Il s’embête +avec vous et s’en va en voyage ; je pars +souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller +loin pour s’enrichir et pour nous enrichir. +Il ne joue pas de la dolente musique des +ailleurs et des autrefois, il n’est pas le +poète qu’aiment les fruitières de rêve et les +crémières neurasthéniques, il est violemment, +il est brutalement un pauvre homme +d’aujourd’hui...</p> + +<p class="i">Une de ses dernières étapes fut une +chambre d’hôpital, où la maladie l’avait +conduit. Ce voyage, avec quel accent il +nous le conte !... Nous savons maintenant +quels autres livres nous pouvons attendre : +fermes, rudes, riches et généreux.</p> + +<p class="i">Avec ses yeux doux et féroces, Léon +Werth est un fauve. Il a besoin d’agir, il +a du sang et de la race. Pour le tenir en +cage, il vous faudrait d’abord l’attirer +avec une belle proie, mais il ne flaire pas +vos cadavres, il ne saute pas comme une +grenouille sur le ruban rouge, ni comme +un brochet sur une cuiller d’argent. Il +saute par-dessus les pièges parce qu’il a +des jarrets de fauves comme il a des yeux +et des dents de fauves.</p> + +<p class="i">On serait intimidé parfois si, brusquement, +on ne découvrait sur l’échine cambrée +ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité. +Car il est tendre au repos lorsqu’on +ne le regarde pas en dessous pour +lui offrir du sucre.</p> + +<p class="i">Il est tendre et sa tendresse est d’une +qualité que nous ne connaissons plus, +puisque nous ne connaissons que des animaux +domestiques. Elle est discrète, et +il faut être seul avec Léon Werth, en +voyage, pour en sentir la chaleur et la +grave douceur.</p> + +<p class="i">En voyage ? Oui... voyage dans une +chambre de <i class="rm">la Maison Blanche</i>, voyage de +découvertes dans la vie.</p> + +<p class="dedic"><i>OCTAVE MIRBEAU.</i></p> + + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LA MAISON BLANCHE</p> + +<h2 class="nobreak" title="I"> </h2> + +<p>Peut-être les hommes sauront-ils un jour +tirer de la maladie une leçon de joie et +de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance +pour elle-même, par haine de la +santé et de la vie, et se consolèrent par la +magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils +s’en détaillaient voluptueusement les symptômes, +comme un père attendri contemple +en chemin le cadeau qu’il vient d’acheter +et qu’il porte à son enfant. En contraste, +de gros hommes gloussent ridiculement à +la seule pensée de la souffrance physique.</p> + +<p>Mais personne n’aime la maladie pour ce +qu’elle contient d’imprévu, de comique ou +de joyeux.</p> + +<p>Le comique... Nous croyons qu’il est +décent de ne pas l’apercevoir là où est la +tristesse, là où est le malheur. Les nègres +sont moins bêtes que nous. Un explorateur +qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant +fait halte près d’un gué et s’étant endormi +sous sa tente, il fut réveillé par les éclats +de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et +s’approcha d’eux, qui faisaient cercle près +de la rivière. Ils étaient agités par la plus +irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement +penchés et redressés, basculaient +sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs +cuisses nues de grandes tapes sonores, du +plat de la main. Il s’enquit du motif de leur +hilarité : un nègre, en traversant la rivière, +avait eu le pied sectionné net par un crocodile.</p> + +<p>Un malade débute dans la maladie, comme +un enfant fait ses premiers pas. Il n’est pas +ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant. +Mais n’ayez pas la larme à l’œil, +chaque fois que vous voyez un malade, ne +pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie, +le malade ne tire aucune joie, c’est +qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est +qu’il est indigne de la santé.</p> + +<p>Et ne prenez pas un air trop grave, si +vous songez qu’il est menacé de mourir. La +mort n’est pas un événement exceptionnel. +Et le miracle, ce n’est pas la mort, c’est la +vie.</p> + +<p>J’aimerais votre respect des malades, s’il +n’était absurde. Vous acceptez, vous vénérez +tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.</p> + +<p>Les malades ont des soins. Même les +pauvres, qui sont mal soignés, cependant +sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure +de la maladie. Quand vous rencontrez +un miséreux dans la rue, vous lui donnez +deux sous, si vous avez bon cœur. Mais +vous consentez pleinement à sa misère. Si +ce miséreux est malade, vous lui bâtissez +un hôpital. Pourquoi ?</p> + +<p>Vous avez fait de la maladie le luxe des +classes pauvres. Vous avez décidé qu’elles +étaient indignes de tout autre luxe. Bien. +Mais ne vous caressez pas vous-même de +votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal +et dépasse son objet. Vous me faites penser +à ce gamin qui par un jour de juillet eut la +pensée charmante d’apporter un éventail +pour éventer sa mère, qui avait la migraine. +Mais il approchait si soigneusement sa tête +de l’éventail balancé, que le meilleur de la +fraîcheur était pour lui. Modérez votre pitié +de la maladie. Vous manquez d’imagination, +ou du moins de perspicacité. Vous n’entrez +en pitié qu’au spectacle de l’agonie.</p> + +<p>Dieu nous envoie la maladie comme une +épreuve, disaient les mystiques. Et ils +avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance +à Dieu et de la recevoir de lui. Pour +nous la maladie n’est pas une épreuve, +mais elle a sa place dans notre vie. Elle +est un moyen d’expérimenter la vie. Elle +est aussi, bien souvent, le moyen de +retrouver en soi les forces vraies qui permettent +de vivre. Car elle est un repos, une +station.</p> + +<p>Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon +malade est celui qui n’a pas peur de la mort +et qui explore gaîment la maladie. Le bon +malade garde de la maladie un agréable +souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain. +Il ne désire pas recommencer. Mais il y +pense comme, de retour en Europe, le +voyageur pense à la brousse tropicale.</p> + +<p>On en meurt ? C’est possible. Mais qui me +dit que sans la maladie, dont j’ai guéri, je +ne serais pas mort de dégoût ?</p> + +<p>La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la +belle maladie, de la maladie qui a un commencement +et une fin, et non pas de ces maladies +qu’on appelait autrefois de langueur.</p> + +<p>Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments +haletants et dispersés. Mon adolescence +s’en accommoda. Ma jeunesse commençait +à en souffrir. La maladie m’apporta +le calme. Tout d’abord elle m’étonna et +m’exaspéra. Je ne connaissais pas le métier +de malade. Mais bientôt je fus comme un +nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la +planche, détend ses muscles et s’abandonne.</p> + +<p>Les riches qui ont une vie molle et sont +toujours au centre du monde comme des +malades précieux, sur qui veillent les autres +hommes, ne connaissent de la maladie que +la souffrance corporelle. Les paresseux n’y +trouvent qu’une occasion de paresse moins +agréable. Enfin les malades professionnels +n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise +et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment +pas leur mal. Ma rude santé et la vie +que j’avais menée me prédisposaient à aimer, +d’un amour sain et passager, ma maladie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="II"> </h2> + +<p>Mon père était marchand de vins, avenue +du Maine, tout près de la rue de la Gaîté. +J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère. +La clientèle de mon père était composée — pour +le restaurant — de cochers et de quelques +filles qui venaient en pantoufles de +l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel de l’Avenir. +Mais elle était — pour la limonade — beaucoup +plus variée. En ai-je vu, devant le comptoir, +des ouvriers, des camelots, des chanteurs +ambulants, des acrobates de la rue et +des employés sans place ! Quand les lumières +s’allumaient, les ménagères, parfois, en +revenant du lavoir, buvaient des raspails, et +le soir, les filles, entre deux passes ou +entre deux quarts, buvaient des vins blancs.</p> + +<p>Assis sur la banquette, au fond de la boutique, +j’écrivais mes devoirs sur une des +tables de marbre.</p> + +<p>Mon père s’occupait peu de moi. « Les enfants, +disait-il, c’est l’affaire des femmes... » +Il avait des principes. Je ne devais pas +l’embrasser le matin, quand je partais pour +l’école, mais seulement le soir quand j’en +revenais. Le client du matin boit vite et veut +être servi de même. On sert des cafés et des +vins blancs gommés. Mon père n’avait pas +de temps à perdre. Mais quand je rentrais à +l’heure de l’apéritif, il disait :</p> + +<p>— V’là le gamin.</p> + +<p>Je passais derrière le comptoir. Mon père +se penchait, glissait sa serviette sous le bras +et me tendait une joue épaisse, ronde et +rude. S’il versait une consommation, il ne +s’interrompait pas et ne se penchait vers moi +qu’après avoir posé la bouteille dans le trou +du zinc qui lui était destiné. Mais, après, il +prenait son temps. L’heure de l’apéritif +permet de la tendresse et du loisir. Il y a +gros travail. Mais le client flâne et cause. +Après ce baiser de l’apéritif, mon père ne +s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais +sommeil sur ma banquette, c’était une des +filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel de +l’Avenir qui m’envoyait au lit.</p> + +<p>Je jouais à la sortie de l’école avec les +petites Italiennes qui déjà font métier de +modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs +des casernes d’ateliers.</p> + +<p>Deux ou trois fois par an, mon père disait :</p> + +<p>— Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau +n’est pas fait pour les enfants...</p> + +<p>Je connus le ruisseau et la rue : la rue +de la Gaîté qui est la plus belle du monde, +la rue de la Gaîté qui est une transition +entre le faubourg et la ville, et où le faubourg, +laissant ses peines, apporte et rassemble +ses joies.</p> + +<p>La meilleure de mes camarades de jeu fut +Henriette Godillet, qui était la fille d’un +homme de peine et d’une femme de ménage. +Elle avait un visage très doux, ovale +et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un +bébé ou d’une femme en pleine maturité. +Mais il est certain que, dès l’âge de dix ans, +elle ne ressemblait guère à une fillette. Je +l’aimais beaucoup. Le jeudi, nous allions +nous promener jusqu’aux fortifications. Je +lisais d’effroyables romans à treize sous et +je les lui racontais. Très paresseuse, elle ne +lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire ses +devoirs.</p> + +<p>Je me souviens surtout de nos promenades. +Henriette connaissait la rue beaucoup +mieux que moi. Habitué aux longues méditations +dans la boutique paternelle, surveillé +malgré tout, habitué à faire la différence +entre les gens comme il faut et les rien-du-tout, +j’aimais la rue, comme une perpétuelle +espérance d’aventures ; mais aussi je la redoutais, +je savais qu’elle était dangereuse. +Je voyais que rien ne s’y passe comme dans +les boutiques ou dans les livres, que rien +n’y est prévu, qu’on y rencontre des voyous. +Mon expérience déjà m’avait appris que +l’enfant n’y est pas chez lui, qu’on l’y tolère +seulement. J’ai entendu bien souvent des :</p> + +<p>— Que j’t’y reprenne à rôder par là, +galopin.</p> + +<p>Ou des :</p> + +<p>— J’vas t’botter, gluant...</p> + +<p>Et cela, pour avoir simplement arrêté le +cours d’un ruisseau, dans une rue transversale, +en assemblant quelques pavés ou en +déplaçant la toile de sac que les balayeurs +du matin laissent souvent au niveau de la +bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement, +certes personne ne me chassait. +Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait +souvent qu’un vieux livreur à la moustache +tombante ou qu’une ménagère portant +son ventre comme un sac chargé, laissât +tomber sur moi un :</p> + +<p>— Ce n’est pas la place des enfants...</p> + +<p>Je faisais semblant de ne pas entendre. +Mais j’étais gêné. Timide, je ne protestais +pas. Je ne répondais que bien rarement par +un gros mot.</p> + +<p>Un jour, à la fête du Lion, une fille en +cheveux, à moitié saoule, eut une crise nerveuse. +Des agents, comme elle se roulait +sur la chaussée, la prirent aux épaules, avec +brutalité. La foule en cercle riait. Une boutiquière +du quartier voulut m’emmener. Des +gamins avaient les yeux fixés sur moi. Ce +jour-là, je trouvai la riposte :</p> + +<p>— Hé, la petite mère, je t’empêche pas de +te rouler aussi, si ça te démange...</p> + +<p>J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai +pas. J’avais, comme la plupart des +enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât.</p> + +<p>Henriette au contraire n’avait aucun souci +de l’opinion.</p> + +<p>Son père était mort, comme elle avait six +ans. Sa mère lavait au lavoir et faisait des +ménages. C’était une femme travailleuse, +mais qui ne voyait que le travail. Le travail +fini, elle mangeait d’un appétit à peine distinct +du sommeil. Je la vois encore assise +lourdement sur sa chaise, tout au coin de la +table, le pied de table creusant un sillon +dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement +et aussi avec un peu d’effroi. A onze +ans, je savais déjà comment mangent les +pauvres.</p> + +<p>Très douce avec Henriette, jamais elle ne +s’occupait d’elle. Elle pensait qu’une fillette +va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans, +on prend quelques précautions pour qu’elle +ne tourne pas mal. Elle l’embrassait, mais +ne savait pas lui parler. Cette femme, dont +j’ai bien des fois éprouvé la bonté, avait +fini par ne plus trouver ses mots que pour +parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors +qu’on pût dire que madame Godillet était +bavarde. J’ai compris plus tard combien +était dramatique la vie de cette femme qui +bavardait en tapant son linge, comme un +soldat crie en montant à l’assaut et qui, le +reste du temps, se réfugiait dans le silence, +comme une bête au repos.</p> + +<p>Henriette était libre. Elle sentait déjà sa +force dans la rue. J’avais un visage de gamin +palot. On me criait : « Va-t’en à l’école, mauvaise +graine... » Je comprends maintenant +qu’on redoutait en moi déjà l’apache que peut +devenir le gamin des rues. Mais déjà les +hommes prévoyaient en elle le plaisir que +bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait +au premier rang des rassemblements +avec une audace tranquille. Si je hâtais le +pas pour traverser la rue devant un fiacre, +elle me retenait par le bras :</p> + +<p>— Que tu es bête, il arrêtera bien.</p> + +<p>Je l’ai vue une fois se poser, immobile et +souriante, en plein milieu de la chaussée, +comme une voiture derrière elle arrivait au +trot. Elle resta ainsi jusqu’au moment où +les naseaux du cheval touchèrent ses cheveux. +Et comme le cocher tirait brusquement +sur les rênes, elle alla au trottoir +d’une démarche molle...</p> + +<p>Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer. +Elle me dit :</p> + +<p>— Tu m’ennuies... va jouer au Luxembourg...</p> + +<p>Je lui répondis :</p> + +<p>— Tu as attendu le cheval... Mais tu n’aurais +pas osé le regarder... Tu lui tournais +le dos...</p> + +<p>A quatorze ans, Henriette quitta sa mère, +alla au bal de la Fauvette et changea de +quartier. Elle fut arrêtée par la police et +envoyée en correction. Je ne la revis qu’à sa +majorité. Elle vint à moi, ardente et belle. +Elle se souvenait de nos promenades et des +livres que je lui racontais. Elle se souvenait +de tout, sauf que nous avions été ensemble +des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable +mémoire.</p> + +<p>Les premiers éléments de ma formation +spirituelle furent cette boutique de marchand +de vins et la rue. La rue et l’avenue, — tout +un quartier qui tient à la fois du faubourg de +misère et d’on ne sait quel faubourg d’idylle +et de joie. Mais un autre élément s’y vint +bientôt ajouter qui fut : l’Université.</p> + +<p>Mon oncle Villeroi était professeur de +physique à la Sorbonne. Il était le frère de +ma mère. Mais du jour où elle se maria +jusqu’au jour de sa mort, il ne la vit jamais +qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite +Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation +avec les bistros de l’avenue du Maine.</p> + +<p>Mon oncle était très supérieur à l’homme +remarquable ou au brave homme. Il pensait +droit sur la vie et son caractère était ferme. +De plus, il était, paraît-il, un physicien original. +J’ai su plus tard qu’il ne lui manqua, +pour atteindre à la grande célébrité, qu’un +peu d’adresse et une âme moins dédaigneuse. +Il négligea toujours de transformer en conclusions +douteuses et claires les plus justes +et les plus ingénieuses de ses expériences. +Mais il était insensible aux détails de la vie. +Il disait volontiers : « Je ne suis pas un +héros de roman. » Il avait horreur de la +fausse sentimentalité. Cela le conduisit à +omettre des sentiments essentiels, sous prétexte +qu’il ne faut pas les cultiver en esthète, +et surtout à une véritable cécité morale, +quand il jugeait ses proches. Il s’en remettait +alors à l’usage et à la convention. Sa +sensibilité aux idées était d’une richesse +magnifique. Mais il se contentait pour la vie +quotidienne d’une sensibilité décente.</p> + +<p>Il avait accepté une fois pour toutes, afin +d’être tranquille et de se conformer à une +règle, que sa femme fût sa femme. Incapable +de lutter jour à jour, il avait préféré céder +d’un coup et sur tout. Incapable d’un sentiment +bas, il ignorait la bassesse des autres. +Et je crois bien que ma tante Marguerite lui +faisait peur. Cela est assez difficile à expliquer. +Ce n’était pas de sa femme qu’il avait +peur, c’était de la femme. Et non pas de la +femme telle que la présentent des livres +d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible +en sa trivialité dont rien ne peut venir +à bout. Mon oncle avait l’impression d’une +force naturelle. Il ne songeait pas plus à +lutter contre les sentiments de sa femme +qu’il n’eût pensé à modifier le cours des +marées.</p> + +<p>C’est ainsi que cet homme tendre et noble +avait pu accepter de voir sa sœur clandestinement.</p> + +<p>Cependant, après la mort de ma mère, ma +tante avait consenti à ce que mon oncle s’occupât +de moi. J’étais un bon élève à l’école +primaire. J’obtins une bourse au lycée. Mon +oncle surveilla mes études. A m’expliquer +le sens que recouvrait, à la façon d’une +poussière modelée sur un objet, l’enseignement +de mes livres ou de mes maîtres, il +mettait une ardente patience. On me donnait +au lycée des formules cabalistiques. Il avait +du génie pour y substituer la vie. Plusieurs +fois par semaine, je passais une heure dans +son cabinet ou nous nous promenions au +Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer +une de mes anciennes compagnes de +la rue de la Gaîté. Je devinais que mon +oncle n’aurait pas compris, qu’il était d’un +autre monde.</p> + +<p>Ma tante m’accueillait avec indulgence, je +ne dis pas avec tendresse. Elle avait fini par +parler à tout propos et à n’importe qui de +son neveu. Elle espérait en « mes succès ». +Déjà elle en était fière. N’ayant pas d’enfant, +elle reportait sur moi tout ce qui chez elle +pouvait ressembler à de la tendresse maternelle : +elle me voyait descendant, à la distribution +des prix, les marches de l’estrade, +ayant été couronné par le préfet, le général +ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois +sortes d’enfants : ceux qui ont des prix, ceux +qui ont des nominations, ceux qui n’ont ni +prix, ni nominations. Elle n’avait de respect +que pour l’argent et pour l’Université. L’instinct +des insectes a des manifestations qui +semblent miraculeuses. L’ammophile pique +sa proie au niveau de tel ganglion nerveux, en +un point où elle reste à sa disposition, paralysée, +mais vivante. Il fallait à ma tante un +égal instinct pour concilier, sans qu’aucune +en souffrît, la vénération qu’elle avait pour +l’argent et la vénération qu’elle avait pour +l’Université. Elle les portait ensemble avec +une prodigieuse adresse, comme une ménagère +porte deux œufs dans un panier, sans +les casser, malgré les heurts inévitables. Son +esprit tenait une juste balance des salaires. +Les appointements gagnés hors du professorat +ne comptaient pour elle que s’ils dépassaient +le traitement des maîtres secondaires +ou supérieurs. A égalité, ils ne comptaient +pas.</p> + +<p>Boursier d’internat jusqu’à son entrée à +l’École Normale, mon oncle, jusqu’à l’âge +de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie +que les jeudis et les dimanches. Nommé +professeur dans une petite ville du Midi, il y +avait épousé ma tante Marguerite, qui était +la fille d’un marchand de vins en gros.</p> + +<p>Un jour que j’avais dit à ma tante :</p> + +<p>— Mon papa, il est aussi marchand de +vins.</p> + +<p>Elle m’avait répondu sévèrement :</p> + +<p>— Les enfants doivent se taire, quand ils +ne savent pas... Mon père n’a ni boutique, +ni magasin... Il a des chais... tu entends... +des chais... Tu ne sais pas ce que c’est que +des chais... Un chais n’est pas un magasin... +Un chais... c’est... des magasins...</p> + +<p>Je lui demandai :</p> + +<p>— Est-ce qu’il y a des chais à Paris ?...</p> + +<p>Elle me répondit :</p> + +<p>— Non... A Bercy il y a bien des entrepôts, +mais il n’y a pas de chais...</p> + +<p>Elle prononçait : chais, les deux lèvres en +avant, la bouche grande ouverte. Elle me +disait : « Tu n’as pas vu les chais », comme +elle m’eût dit : « Petit, tu n’as pas vu la +mer ».</p> + +<p>Je fus jusqu’à la seconde un assez bon +élève. Mais alors je fus perdu ou gagné par +les cinémas et les bals. Le lycée, les visites +assidues chez mon oncle m’avaient éloigné +de mes compagnons et de mes compagnes +de la rue. Je ne retrouvai pas mes +compagnons qui tous, ouvriers d’usine, employés +de bureau ou gouapes de quartier, +s’étaient dispersés. Mais je retrouvai toutes +mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles +vivaient la plus glorieuse époque de leur +existence, entre la sortie d’une maison de +correction ou de préservation — ah ! comme +on les avait bien préservées ! — et la noce +de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes, +elles avaient désappris tout ce qui de la vie +n’était pas la recherche du pain quotidien et +de la joie immédiate. Elles étaient les reines +insolentes et magnifiques de l’avenue du +Maine. Ceux même qui les traitaient en +public d’apprenties-traînées tâchaient de les +aborder, dès qu’elles avaient franchi le coin +de la rue Vercingétorix ou de la rue de +Vanves.</p> + +<p>Henriette Godillet me disait souvent :</p> + +<p>— Je fais ce que je veux... Hier, j’ai fait +quarante francs...</p> + +<p>Deux années se passèrent ainsi. Mon application +en classe diminua. A la fin de ma +rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y +eut entre mon père et mon oncle une sorte +de conseil de famille, auquel ma tante Marguerite +daigna assister. Mon père conclut :</p> + +<p>— Tu travailleras pour être professeur ou +tu prendras la serviette et tu m’aideras au +comptoir. Moi... toi... et un garçon... on +pourra s’agrandir...</p> + +<p>Je ne voulais être ni garçon de café, ni +professeur. Ma tante Marguerite me tint un +long discours :</p> + +<p>— Tu seras professeur... Tu débuteras à +3.600.</p> + +<p>Ah non... Elle me disait déjà ça quand +j’avais neuf ans.</p> + +<p>Je lui ai répondu :</p> + +<p>— La barbe...</p> + +<p>Et beaucoup d’autres choses... que je détestais +les femmes des professeurs, que je +ne voulais pas être professeur, parce que si +je me mariais, ma femme serait une femme +de professeur...</p> + +<p>Ma tante me répondit :</p> + +<p>— Tu préfères te promener avec des +filles... je t’ai vu...</p> + +<p>Elle avait un accent étonnant pour dire le +mot : des filles..., un accent de vieille actrice +de tournée...</p> + +<p>Je lui répondis :</p> + +<p>— Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes... +J’aime les filles, moi... Elles sont +moins embêtantes que tes amies...</p> + +<p>Il y avait chez moi cet invincible besoin +d’idéalisme et de généralisation qu’ont les +jeunes gens. Je lui déclarai que les filles valaient +mieux que les filles de marchands de +vins. Et dans un cri qui devait rendre définitive +notre rupture, je lui jetai à la face :</p> + +<p>— J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est +qu’un chais. C’est un hangar... un sale hangar... +Les chiffonniers ont des chais...</p> + +<p>Cependant l’année de philosophie nous +rapprocha. J’y fus un brillant élève. Et, aujourd’hui +encore, je ne crois pas y avoir +perdu mon temps. Ce qu’il y a de logique +dans la spéculation philosophique la rend +plus accessible aux jeunes gens que les œuvres +littéraires. Les plus beaux poèmes n’ont +qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas +encore expérimenté la vie.</p> + +<p>Mais après il fallut choisir une carrière. +Par malheur, ce fut avec Henriette Godillet +que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement +de me mettre avec elle.</p> + +<p>Je refusai.</p> + +<p>Elle insista :</p> + +<p>— Tu seras comme un coq en pâte...</p> + +<p>Quand je pensais à la morale de ma tante, +j’avais envie d’accepter. Il y avait dans celle +de mon oncle de quoi me faire hésiter.</p> + +<p>Mais les vacances passées, comme je me +refusais à préparer l’École Normale, ma +tante réussit à me brouiller avec mon oncle +et avec mon père. Et les derniers mots +qu’elle me dit furent :</p> + +<p>— Tu n’es bon qu’à servir au comptoir...</p> + +<p>Je ne servis pas au comptoir.</p> + +<p>En deux jours, j’épuisai cinquante francs +d’économies au bal de la Fauvette et dans +une promenade à Clamart avec Henriette +Godillet et deux de ses amies.</p> + +<p>Le troisième jour, je me trouvai dans +Paris sans un sou dans ma poche et sans +domicile...</p> + +<p>Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement +libre, je trouvai une place à l’Institution +Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais +les fonctions de maître d’études et j’y +enseignais le latin, le grec, le français, l’histoire, +la géographie et l’arithmétique. J’étais +de dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et +logé et je touchais soixante francs d’appointements +par mois, dont je devais verser un +tiers à l’agence pendant les deux premiers +mois. Le directeur, licencié ès-lettres, officier +d’Académie, avait une belle barbe bouclée +et se grisait. Quand il était saoul, il +inspectait les classes. Mes collègues étaient +trois vieillards résignés à tout, deux jeunes +gens dont l’un espérait une place de comptable +et dont l’autre attendait, pour donner +sa démission, que sa maîtresse sortît de +Saint-Lazare, où l’avait conduite le mépris +des règlements sanitaires. Les élèves étaient +tous internes. Quelques-uns avaient des parents, +mais qui habitaient les colonies. Les +autres avaient une mère, mais pas de père. +Leurs mères, quand elles venaient les visiter +au parloir, sentaient bon, mais trop fort.</p> + +<p>L’école possédait une fanfare, une sorte +de fanfare muette. Des pistons et des trombones +étaient exposés au parloir, mais les +élèves n’en jouaient jamais.</p> + +<p>Je ne fus pas malheureux. Je gagnais +ma vie. Il n’y avait pas six mois que j’avais +chahuté mon dernier pion. La première fois +que j’entrai en étude, j’en avais un peu de +remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves +ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne +m’occupais d’eux. Je compris que c’étaient +les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas +des chiens de garde, les enfants ne songeraient +pas à les exciter.</p> + +<p>Les trois garçons de réfectoire et de dortoir +se chargeaient de la police générale et +de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants. +Les maîtres passaient. Eux restaient en +place. J’ai entendu le chef des garçons dire +au réfectoire à l’un des professeurs, qui se +plaignait que la table n’eût pas été nettoyée :</p> + +<p>— Si tu continues, je te mettrai mon pied +au derrière...</p> + +<p>Le troisième mois, je fus renvoyé, parce +que je n’avais pas dénoncé deux grands qui +fumaient au dortoir.</p> + +<p>Je louai un cabinet dans un hôtel meublé +de la rue Lepic. J’aurais pu me loger +dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en +choisissant Montmartre, le sentiment d’un +jeune provincial qui décide de tenter la +gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait +un peu d’air du couloir. Et par ce hasard, +que l’un des carreaux de sa porte vitrée était +brisé. Le couloir s’aérait lui-même sur une +courette gluante, boyau commun à quatre +immeubles. Je payai d’avance la location +d’une quinzaine.</p> + +<p>Pendant huit jours, mes repas se composèrent +alternativement de deux sous de pain +et deux sous de cervelas, deux sous de pain +et deux sous de pâté de foie, deux sous de +pain et deux sous de frites. Le huitième jour, +je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment +que vînt le neuvième jour. Il vint. +J’avais faim. Les premiers tiraillements de +la faim sont désagréables, tout simplement, +mais à peine douloureux. Le premier jour, +l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée. +Ce n’est pas la faim, la vraie faim, qui +creuse tout dans un homme, l’esprit comme +le corps. Le second jour, on pense à des repas +possibles, comme un petit employé pense +à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges. +On n’a pas encore le vertige. Le troisième +jour, on est saoul. Mes jambes allaient +comme des ailes. Je ne sentais pas le +trottoir. Une seule pensée remplissait mon +esprit : manger, manger n’importe quoi. +L’aliment devient une chose merveilleuse. +J’y pense comme un naufragé pense à la +terre, comme une idée pèse dans le cerveau +d’un fou. L’idée de l’aliment est en moi. +L’idée seulement. Derrière le creux de ma +poitrine, il me semble qu’il y a le vide, le +vide comme on le contemple du haut d’un +précipice.</p> + +<p>Je me présentai comme figurant au +théâtre des Batignolles, au théâtre Moncey, +au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins. +Dans la même journée. Il pleuvait. +On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai +pas au théâtre Montparnasse. On ne revient +pas au village, avant d’avoir trouvé son +pain.</p> + +<p>Je retournai à l’agence de l’enseignement +libre. On m’indiqua une place à Bois-Colombes. +C’était le quatrième jour sans pain. +J’allai à Bois-Colombes à pied. La place venait +d’être prise. Je revins à Paris, à pied.</p> + +<p>Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette +panée. C’était à l’éventaire en gradins +d’une grande épicerie, qui vendait aussi des +produits de charcuterie. Dix ans ont passé. +Je vois encore cette côtelette panée. Je la +distinguai, comme on reconnaît un ami dans +une foule. Je n’eus aucune envie des boîtes +de thon ou de sardine, nourriture cachée à +l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui +d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà +lointaine, au dernier gradin de l’éventaire. +Mais la côtelette panée restait seule sur une +assiette au second gradin. Elle eût été au premier +gradin qu’il eût fallu pour la prendre +le mouvement d’incliner mon corps et de le +redresser. Mais elle était au second gradin, +à la hauteur même de ma main pendante. +L’acte de la saisir prolongeait et terminait +naturellement le balancement distrait de mon +bras droit. Je regardais la côtelette panée, +comme un adolescent, en faction devant la +porte des coulisses, contemple une actrice +qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y avait +que la côtelette panée. Derrière moi, c’était +les passants de l’avenue de Clichy, les passants +anonymes, que l’affamé ne distingue +pas plus qu’on ne distingue les gouttes +d’eau d’un fleuve. A la porte de l’épicerie, à +ma droite, un garçon sortit, accompagnant +une cliente à l’étalage. Tous deux, manipulant +déjà des victuailles, me tournaient le +dos. Dans l’embrasure de la porte, personne. +C’était le moment.</p> + +<p>Dans mon bras brusquement immobile et +raidi, je sentais comme un dessin du mouvement +à accomplir. Ainsi un paresseux, +somnolant le matin, a pendant de longues +minutes l’illusion de sauter à bas de son lit.</p> + +<p>Si pourtant j’étais vu ? On me traînera au +poste. L’avenue de Clichy arrêtera son double +courant. Un tourbillon de passants se +formera autour de moi. Scène odieuse, ou +non moins odieuse la pitié de l’épicier refusant +de porter plainte : Allez et ne péchez +plus...</p> + +<p>Déclarons la guerre à la société... Oui... +en volant une côtelette panée. C’est lui +déclarer la guerre en s’avouant vaincu.</p> + +<p>Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas +pris la côtelette, j’ai marché jusqu’à la place +Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais, +l’image de cette côtelette.</p> + +<p>Je rentre dans mon cabinet meublé et je +m’étends sur mon lit, entre sept heures et +huit heures et demie. La ville dîne. Quand +la ville a fini de dîner, je sors, rempli d’une +espérance immense. Je discute en moi-même, +opposant les uns aux autres des arguments +abstraits, cette question : « Est-il vrai qu’on +ne meurt pas de faim ? » J’éprouve une certaine +joie à me prouver la liberté de mon +esprit, en refusant de tenir compte de mon +cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger +un cas particulier ? Est-ce de bonne méthode ? +La méthode, tout est là... Nom de +Dieu, que j’ai faim !... Je passe devant le Moulin-Rouge. +Et si je tombe dans la rue, d’inanition ? +Le sergent de ville, qui en a vu +d’autres : « Où habitez-vous ?... » C’est aussi +odieux que d’être pris en flagrant délit de +vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de +l’épicier en gros... Je pense aussi aux +miséreux de Whitechapel... Suis-je le frère +des malheureux de Whitechapel ?... Un personnage +en habit noir descend d’une automobile, +accompagné d’une femme en toilette +de bal. Serai-je un jour, après beaucoup de +gloire, semblable à cet homme ? Ou suis-je +à tout jamais le frère des miséreux de Whitechapel. +Le groom m’écarte. Larbin...</p> + +<p>Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste +affirmer, à la fin d’un bon dîner, +qu’il faut trois semaines pour qu’un homme +meure de faim, dans de bonnes conditions +expérimentales. Toute la question est de +savoir si je suis dans de bonnes conditions +expérimentales.</p> + +<p>Je pense aussi aux pièces de cinquante +centimes qui glissent parfois dans la doublure +d’une poche. Je tâte toutes mes poches, +celles de mon gilet où j’ai l’habitude de +mettre mon argent, et les autres aussi où je +n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes +poches, depuis ces quatre jours... ! Je devrais +pourtant m’être fait une certitude... Mes +doigts rencontrent à nouveau ma montre +d’acier qu’on m’a déjà refusée dans trois +monts de piété. Boulevard des Batignolles, je +passe devant l’étroite boutique d’un bijoutier. +Il va « fermer ». C’est un petit vieux à +barbiche blanche. Il porte une blouse noire. +Je lui propose d’acheter ma montre :</p> + +<p>— Oh, non... pas ces montres-là... On ne +peut même pas les réparer...</p> + +<p>Je suis droit devant lui. Je sens mes +jambes, comme un support unique, piqué au +plancher de la boutique. Les montres et les +bijoux d’occasion, dans la devanture, ont un +balancement lent et régulier sous le bec +Auer. Le petit vieux me dit :</p> + +<p>— Ça nous est défendu de prêter sur gage. +Seulement, si vous voulez, je pourrais... +tout de même... vous prêter deux francs... +Je vous la rendrai quand vous aurez de l’argent... +Mais sans bénéfices.</p> + +<p>Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire +que j’attendais de l’argent sous peu ?... Ce +n’est plus de faim, c’est de honte que je +tremble.</p> + +<p>Mais les minutes suivantes furent plus +belles. Le petit vieux et moi, nous échangeons +des mots si simples, à mi-voix. Il me +dit :</p> + +<p>— Il y a de la misère partout...</p> + +<p>Deux francs !... Un jeune homme ne sait +pas gérer un capital. J’entre dans un restaurant, +j’étudie la carte. Je mange pour +trente-quatre sous. Je laisse les six sous au +garçon.</p> + +<p>Je retourne à mon cabinet meublé, où je +vomis. Et le lendemain, le patron me donne +congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots +comme clients.</p> + +<p>Quand les agents me réveillent sur le banc +où je dors, je fais semblant d’être un noctambule +assoupi, qui s’est reposé en rentrant +du Cercle.</p> + +<p>J’ai vécu six mois. Comment ? Est-ce +qu’on se souvient ? J’ai vendu un pantalon, +une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre +neuf, en échange duquel un marchand m’a +donné des marrons. J’ai surveillé aux +Halles les chevaux des maraîchers, pour +une soupe. J’ai déchargé des paniers jusqu’au +matin.</p> + +<p>Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée. +Je lui ai avoué que « ça n’allait pas très +fort ». Il m’a adressé au docteur Daguteau.</p> + +<p>— Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît +tout Paris et c’est un cœur d’or.</p> + +<p>Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu +une heure et demie, bien qu’il n’y eût pas +de malades. Daguteau, ouvrant la porte de +son cabinet, a eu, pour m’inviter à entrer, +un geste de pédicure forain attirant son +sujet. C’est un petit homme d’une cinquantaine +d’années, gros et noir, aux paupières +blettes, aux yeux jaunes.</p> + +<p>Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il +connaît tout Paris. Je saurai plus tard qu’il +n’a pas de clients, qu’il a épousé une +paysanne riche, dont la dot lui a permis de +s’installer, qu’il a fait sa médecine dans les +cafés du quartier latin et dans les tripots, et +qu’il écrit dans les journaux quotidiens et +dans les revues pharmaceutiques sur les +« à-côté » de la médecine et même sur des +sujets de médecine qu’il étudie dans le Larousse.</p> + +<p>Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait. +Il avait l’instinct de la protection +comme le tigre est carnivore, comme le chien +est coprophage. En me regardant, il avait +l’air d’une bête qui renifle sa proie. Plus +précisément, d’un chat qui joue avec une souris. +Il n’en vint pas tout de suite à la protection. +Il retarda, pour le raffiner, son plaisir. +Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance +qu’il portait tour à tour sur mes vêtements +élimés et verdis, sur mes souliers éculés +et béants, sur mon chapeau troué, +j’aurais pu croire qu’il pensait à toute autre +chose qu’à me protéger. Il me parla du matérialisme +et du spiritualisme. Je fis tous mes +efforts à poser subtilement les problèmes. +Très sincèrement d’abord, subissant cette +passion d’idéologie à laquelle les jeunes +gens n’échappent pas. Moins ardemment +ensuite, et seulement pour être indulgent à +sa manie. Bientôt, je m’ennuyai comme à +un examen et, si je ne détournai pas brutalement +la conversation, ce fut pour n’avoir +pas l’air d’un solliciteur indigne. Daguteau +raisonnait comme un répétiteur de boîte à +bachot. Et de temps en temps, il s’interrompait +pour me dire :</p> + +<p>— Je suis très occupé... C’est effrayant... +Plus une minute à moi... Mais je suis heureux, +bien heureux de pouvoir causer avec +vous. Cela me change... cela me change... +Ah ! la médecine !... Et les clients !...</p> + +<p>Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas.</p> + +<p>Il me montra sa collection : une ignoble +copie d’un primitif italien, trois ivoires chinois, +un vieux poignard ciselé, une fausse +faïence persane. Les bibelots étaient enfermés +dans une vitrine dorée. Le tableau dominait +un canapé-pouf « de style oriental ». Le +docteur Daguteau me parla de peinture :</p> + +<p>— Ma foi... l’impressionnisme... je ne +suis pas hostile à l’impressionnisme... Mais +le dessin... le dessin avant tout... Les lois du +dessin sont imprescriptibles.</p> + +<p>Et tout d’un coup, comme un chat qui +donne un dernier coup de patte à une souris +qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond +et s’accroupit pour la manger, il me dit :</p> + +<p>— Une situation... mais on vous trouvera +ça... Ne vous inquiétez pas... D’ailleurs la +purée... ce n’est rien. J’ai connu ça... moi... +au quartier latin... Ah ! si j’avais autant +de louis dans ma poche que j’ai fait de fois +l’amour rue Monge et rue des Écoles... mais +je serais millionnaire, mon cher ami... Vous +m’entendez, mon cher ami... D’ailleurs, il +n’y a de souffrance que la souffrance +d’amour... Souffrir de la faim ce n’est +rien... Souffrir par une femme... voilà qui +est atroce... C’est pour ça que je me fous +des ouvriers... et des pauvres... Mais j’aime +les artistes... Je suis un sentimental... moi... +Et pourtant j’ai été élevé à rude école... +l’hôpital... Voilà qui vous intéresserait, +l’hôpital... Voilà qui vous apprend la vie...</p> + +<p>Il m’énuméra plusieurs situations possibles. +Il connaissait intimement tous les +ministres, tous les directeurs de journaux, +tous les écrivains célèbres.</p> + +<p>— Un bon secrétariat... je vous trouverai +un bon petit secrétariat... Tenez... allez +donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il +a une clinique de rayons X à Montrouge... +Il pourra peut-être vous utiliser pour des +recherches de bibliothèque... Revenez me +voir demain... Si ça n’a pas marché, je vous +trouverai autre chose... Je vais réfléchir.</p> + +<p>Je le remerciai. Comme je prenais congé, +une lueur de joie traversa ses yeux :</p> + +<p>— Voulez-vous me rendre un petit service ?... +me dit-il.</p> + +<p>Je balbutiai :</p> + +<p>— Je suis déjà votre obligé...</p> + +<p>Il me tendit une lettre.</p> + +<p>— Voulez-vous la mettre à la poste et la +recommander ? Je ne puis sortir aujourd’hui... +Et je ne veux pas que ma femme ou +mon domestique en voient l’adresse. C’est +pour une dame... oui, pour une dame... +Hé... mon garçon...</p> + +<p>On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes +fortunes un personnage invisible.</p> + +<p>Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de +vingt sous.</p> + +<p>— C’est que... lui dis-je, c’est que... je +n’ai pas de monnaie sur moi...</p> + +<p>Son visage fripé fut tendu par la joie. Il +s’écria :</p> + +<p>— Mais trop heureux de vous obliger... +Vous plaisantez... Vous garderez les treize +sous... Pour me faire plaisir... J’aurais scrupule +à ne pas vous rétribuer... je connais la +vie... moi... je connais la vie...</p> + +<p>Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler.</p> + +<p>Il eut peur.</p> + +<p>Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée +traversa mon esprit ; une pensée qui fut plus +forte sur mon esprit que la faim ne l’était +sur mon corps : « Je n’ai pas mangé... » +J’avais assez de force dans mes bras pour +tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus +pris d’une humiliante hésitation. J’eus le +sentiment d’une sorte d’indignité et que cet +affront était mérité.</p> + +<p>Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il +m’entourait maintenant le cou d’un bras, et +de l’autre il me frappait cordialement sur +l’épaule :</p> + +<p>— Pour me faire plaisir... pour me faire +plaisir... Traitez-moi comme un vieux camarade... +je vous en prie...</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, j’allai quand même chez +l’ami de Daguteau. Sans doute, je manquai +de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et +je trouvai de bonnes raisons : « C’est une +adresse que le hasard a mis sur mon chemin... +Un autre que lui aurait pu me la +donner. »</p> + +<p>Le docteur Dalize se composait d’une +barbe noire et d’un lorgnon. Il me proposa +des recherches dans des traités de physique. +Je ne savais pas un mot de physique. Je pris +congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur +à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me +vois encore dans le cabinet encombré d’appareils, +souriant d’un sourire contraint. +Toute mon attitude signifiait : « Mais cela +n’a pas d’importance... cela n’a aucune +importance... Je n’étais venu que par acquit +de conscience... pour me distraire... »</p> + +<p>Déjà je descendais les marches de l’escalier, +quand, derrière moi, la porte du palier +s’ouvrit. Et une voix m’appela :</p> + +<p>— Monsieur... Monsieur...</p> + +<p>C’était la bonne de la clinique, une vieille +femme édentée, au ventre bombant, aux +yeux sombres et brillants, comme passés au +cirage et frottés à la brosse à reluire.</p> + +<p>— Entrez... entrez... me dit-elle, avec un +vif accent méridional.</p> + +<p>Elle me conduisit dans une pièce obscure +qui servait de cabinet de débarras et où, +entre deux malades qu’elle introduisait, elle +s’occupait à des travaux de couture.</p> + +<p>Ses paroles étaient accompagnées de +petits mouvements saccadés de l’avant-bras +et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle +me dit :</p> + +<p>— Je sais... je sais... j’ai entendu... Vous +ne pouvez pas faire le travail du docteur. +Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une +de mes amies, qui est somnambule, a besoin +d’un bon prospectus... une petite brochure... +pour distribuer dans la rue... Est-ce que +vous sauriez faire ça ?... Et ce n’est pas une +somnambule, comme y en a... C’est une +femme sérieuse... Elle fait <i>l’hynoptisme</i>... +si vous voulez... et le marc de café pour les +bonnes femmes... enfin tout...</p> + +<p>Je pris la carte de la somnambule.</p> + +<p class="c">MADAME EKATERINODAR DE LIORKA<br> +<i>Diplômée des sciences occultes.<br> +La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie.<br> +Marc de café. Magnétisme. Graphologie.<br> +Passé. Présent. Avenir.<br> +Consulte par correspondance.</i></p> + +<p>Cette cartomancienne fut le meilleur de +mes patrons. Je rédigeai pour elle une brochure +de vingt pages sur l’occultisme, les +rapports de la science et du mystère, et sur +l’art de connaître et de vaincre la destinée. +C’était d’ailleurs une excellente femme, qui +donnait à ses clients les plus raisonnables +conseils.</p> + +<p>A quelque temps de là un libraire des environs +de la Sorbonne me confia le soin de +rédiger les « corrigés » du baccalauréat. +J’arrivais le matin à huit heures, je m’installais +dans son arrière-boutique. J’assistais, le +ventre vide, au petit déjeuner de sa femme, +tandis que lui s’en allait rôder dans les couloirs +de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur, +moyennant pourboire, les sujets des +compositions. Rapidement, à coups de dictionnaire, +je traduisais les versions et je développais +en trois points la matière proposée +pour la dissertation française. Puis il passait +mon « corrigé » à l’autocopiste. Et les candidats, +vers dix heures, en venaient, moyennant +dix centimes, acheter un exemplaire. +Le jour de la version grecque, quelques +candidats murmuraient sur le pas de la +porte. Il paraît que j’avais fait des contresens.</p> + +<p>Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne +me paya pas.</p> + +<p>Je rédigeai des articles pour une revue de +publicité. Je fus secrétaire de rédaction d’un +journal d’alimentation. Je gagnais de quoi +vivre deux jours, huit jours, quelquefois +quinze... Et chaque fois, il fallait franchir +les intervalles sans besogne et sans pain, où +l’on ne sait pas s’il faut aller chercher du +travail ou se coucher, pour faire durer un +jour de plus les souliers qui se coupent ou +qui bâillent.</p> + +<p>Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai +des assassins, des victimes, des +grues, des escrocs, — ce qui m’était égal — des +acteurs et des hommes de lettres — ce +qui me répugnait...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="III"> </h2> + +<p>Une année j’interviewai tant d’assassins +que je pus aller passer un mois de vacances +au bord de la mer.</p> + +<p>Ce fut après avoir piqué du haut d’un +rocher que je sentis l’eau pénétrer dans mon +oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla +qu’un projectile avait été tiré, passait violemment +dans l’oreille et s’arrêtait au beau +milieu de ma tête. Je continuai à nager. La +douleur se calma. Mais lorsque je sortis de +l’eau, je crus qu’une moitié de ma tête était +enflée. Le surlendemain, j’avais une otite. +Je ne souffrais pas. Mais mon oreille bourdonnait +et suppurait et j’avais de la fièvre.</p> + +<p>Comme toutes les chambres de l’auberge +étaient prises, on m’avait trouvé chez un +pêcheur une chambre blanchie à la chaux, +qui donnait sur un jardinet de sable clair, +un de ces jardinets de pêcheur qui semblent +dessinés par des enfants dans le sable +d’une plage. Il y a là quelques plantes pauvres, +mal fleuries. Et partout des débris de +coquillages et des morceaux de filet.</p> + +<p>Je me couchai dans la journée et ne me +levai pas pour le dîner. Je dormis d’un sommeil +très lourd. Mon corps pesait au matelas. +Quand je me réveillai, il faisait nuit déjà. +Je regrettai cette journée vide. Je n’avais +pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni +cette monotone plaine d’ajoncs et de bruyères, +douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits +chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent +à d’autres villages. Je n’avais pas vu +non plus Angéline, la servante de l’auberge, +qui porte la coiffe aux ailes de libellule. +J’aime le visage ferme et les yeux clairs +d’Angéline. Son visage de jeune femme +gothique semble d’une seule masse et des +sensations trop agiles ne lui ont pas donné +le dessin facile et calligraphié qu’on trouve +aux visages des jolies femmes dans les villes. +Le visage d’Angéline est sérieux et, même +quand elle sourit, elle ne se livre pas tout +entière dans un sourire. Je ne suis pas amoureux +d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur +qui sait plaisanter avec les bonnes +d’auberge. Je suis même avec elle d’une +réserve si excessive que je finis par croire +que j’ai un sentiment profond à lui cacher.</p> + +<p>Je n’ai pas pris un de ces bains violents, +où j’ai l’illusion de lutter avec la mer, +comme avec un bel animal. Je n’ai pas flâné +sur la terrasse de l’auberge, que la mer vient +battre à marée haute et qui domine la crique +du port, vaseux à marée basse. Je n’ai pas +regardé les troupeaux de canards, que souvent +un goéland accompagne, mais en tenant +ses distances, comme un lord égaré dans une +caravane Cook. Je n’ai pas vu sur la terrasse, +à l’heure du dessert de tristes biscuits +secs, la belle Grecque, qui dîne avec un +monsieur chauve en chandail blanc, allumer +une cigarette... sans me regarder.</p> + +<p>Je ne suis pas inquiet. Ma santé est solide. +Si la maladie vient pour de bon, nous serons +deux. Mais je suis trop malade pour rester à +Loguivy. Il faut revenir à Paris. Et c’est cela +qui m’attriste. C’est l’autre vie qui va recommencer, +la vie que je connais, que j’endosse +chaque matin comme un vieux vêtement.</p> + +<p>Ici je ne lis même pas un journal. A +Paris, je lis les journaux, parce que je répugne +à m’évader lâchement du souci des +hommes. Et puis, les journaux me démontrent +ma propre existence. Si je doute trop +de moi-même, je me retrouve un peu moi-même +dans la colère quotidienne que les +journaux me donnent. Je ne puis pas encore +apercevoir sans dégoût cette transformation +mécanique des pensées basses en grandes +pensées. Et puis, il y a les journaux littéraires +où l’on se congratule. La complicité +des marchands de lignes me fait toujours +penser, je ne sais pourquoi, à la complicité +des marchands de viande. Les hommes de +lettres, qui guettent dans les salles de rédaction, +le classicisme et le patriotisme, s’accueillent +entre eux comme les traitants qui +attendent les jeunes voyageuses dans les +gares.</p> + +<p>Un char-à-bancs, conduit par une paysanne, +me mène à la gare de Paimpol. La fièvre, la +chaleur, les cahots, la poussière de la route +sont une même sensation.</p> + +<p>Il me semble que de la terrasse de Loguivy +j’ai été transporté directement à Paris, dans +mon lit.</p> + +<hr> + +<p>J’avais tort de redouter des soucis de +travail ou d’argent. Je suis dans mon lit, +tout naturellement, je ne me demande pas +si je « m’écoute ». Je me suis couché, comme +se couchent les animaux malades. Je suis à +l’abri. Comme un soldat reconnu malade, +je ne crains plus rien de la vie. Je renonce +au travail quotidien, aussi simplement que +j’y renonçais quand j’étais au bord de la mer. +Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition +très intéressante, inespérée même. En temps +ordinaire, je n’aurais pas hésité une seconde. +J’aurais répondu : J’accepte, j’accepte avec +joie, j’accepte pour vous et pour moi... Enfin +j’aurais trouvé une formule éclatante et brève. +J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte, +une feuille de papier à lettres, de vrai papier +à lettres, ou bien j’aurais pris la feuille +blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais +pliée, puis rognée à ses bords libres. Une +occasion inespérée (et pourtant il m’est tout +à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs +la lettre que m’adressait Lina Montalina, +cette actrice qui, depuis dix ans, débute +tous les deux ans sous un nom nouveau :</p> + +<blockquote><div> +<p class="ind">« Mon cher ami,</p> + +<p>« Je ne sais si cette lettre vous arrivera en +temps voulu. Et pourtant j’aurais le plus +grand désir de vous voir. Voici ce dont il +s’agit : je dois faire à la rentrée une conférence +sur la Bucolique en Grèce et la Bucolique +en France. C’est moi-même qui ai choisi +le sujet. Je lirai des vers de Théocrite et d’autres +poètes grecs (je n’ai pas sous la main +d’histoire de la littérature grecque), mais je +crois que c’est Bion et Moschus. Il faut absolument +que la traduction soit de moi. Vous +connaissez l’interview que j’ai donnée à <i>Comœdia</i>, +il y a une dizaine de jours : « Mademoiselle +Lina Montalina n’a pas seulement +le goût des sports et de la peinture moderne. +C’est une érudite qui en remontrerait à plus +d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur +texte, tous les auteurs latins et grecs. » D’ailleurs, +reportez-vous au numéro (11 août +dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me +faire une traduction en vers de cinq ou six +pièces de poésie grecque... ? Quelque chose +avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur... +et le grand Pan pour les effets de voix. +Pour les poètes français, je m’arrangerai +toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes, +et puis un ou deux de ces jeunes gens +qui travaillent pour les théâtres de verdure +et que nous voyons dans les salons, quand +nous allons y dire des vers. Enfin, je compte +aussi sur vous pour ma conférence. On en +donnera des extraits dans le <i>Figaro</i>, le <i>Gil +Blas</i>, etc... Vous voyez ce qu’il faut. Vous +seul pourrez me rendre ce service : vous êtes +un vrai ami et vous êtes parisien jusqu’au +bout des ongles. Pour la péroraison, je vous +demanderai (oh ! ce n’est pas un conseil, vous +savez ce que vous avez à faire) un parallèle +entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait +montrer que les héroïnes de l’églogue +(pour les termes églogue, bucolique, Paul a +chez lui l’<i>Encyclopédie universelle</i>) sont déjà, +par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes. +N’oubliez pas quelques mots sur la culture +grecque et la culture française : le public +sera très chic. Je vais faire acheter des traductions +par ma femme de chambre... Voulez-vous +que je vous les fasse porter ?... Ou +plutôt venez donc dîner avec moi, ce soir, +demain, quand vous pourrez. J’attends un +pneumatique, je vous attends.</p> + +<p>« Mes mains dans les vôtres.</p> + +<p class="dedic sc">« Lina Montalina.</p> + +<p>« P.-S. — Paul a des relations vraiment +bien dans les journaux (gros actionnaire). +Nous causerons de cela. »</p> +</div></blockquote> + +<p class="gap">Je ne réponds même pas à Lina Montalina. +Je ne lui écris même pas que je suis malade. +Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie +qu’elle vienne. Je n’ai pas envie de parler +d’affaires. Je suis décidément assez malade +pour faire un choix dans mes relations. Je +parcours quelques livres et je somnole.</p> + +<p>Vers six heures du soir, je souffre abominablement +dans toute une moitié de la tête. +La douleur est arrivée comme un cheval au +galop. Elle s’est installée et tourne dans ma +tête comme dans un manège. Je souffre tellement +que je ne puis rester dans mon lit. +Je mets des pantoufles et, en chemise, je vais +de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la +tête. Je marche ainsi une partie de la nuit. +Parfois je m’étends sur mon lit et je presse +ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais +écraser le mal. Quand arrive le petit matin, +je m’habille et je descends dans la rue. J’ai +trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au +cocher de fiacre en station, assoupi sur son +siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop +mal. Il me semble que c’est un événement. +Cependant, les chiffonniers ne font aucune +attention à moi. Je vais rôder devant la porte +fermée de l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller +l’interne de garde. C’est trop compliqué. +Je rentre chez moi.</p> + +<p>La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma +femme de ménage, madame Tangue, m’apporte +du lait, m’exhorte à me nourrir et +m’affirme que tout mon mal vient d’un courant +d’air. Elle parle interminablement. Elle +est impitoyable à me consoler. Sa nièce a +eu la même maladie. Elle-même a eu des +coliques <i>énéphrétiques</i>. J’ai beau essayer de +ne pas l’entendre : il me semble que la vie +humaine est remplie d’événements innombrables. +Elle me dit aussi :</p> + +<p>— Je sais ce que c’est que les malades... +Ce n’est pas moi qui fatiguerais un malade +à lui raconter des histoires... Les malades... +ça a besoin de calme.</p> + +<p>Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la +tourne, la retourne, la répète, en déduit des +conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends +vaguement :</p> + +<p>— Le médecin avait dit de ne pas lui parler... +La mère était une femme sans instruction. +A minuit, la petite fille était morte...</p> + +<p>Je ne suis pas ému... je ne suis même pas +agacé... Il me semble que tout ce qui se +passe sur la terre n’a d’autre but que d’être +raconté par ma femme de ménage. Quand +elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas +l’instant où elle finit de parler. Je m’endors.</p> + +<p>Je dors des heures. On frappe à ma porte. +La clef est dehors. Je crie : « Entrez ». C’est +une jeune femme. Elle s’est trompée de +porte. Elle croyait frapper à la porte de l’atelier +(il y a un peintre dans la maison). +Elle venait se proposer comme modèle. Elle +a des petites dents de rongeur. Elle parle +d’une voix enfantine et semble grignoter les +mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que +j’ai souffert toute la nuit d’une voix un peu +dolente, mais que je veux stoïque. Si on +faisait du thé... La théière est sur la table. +Il y a aussi une boîte de biscuits anglais. Elle +va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire. +Elle allume la lampe à alcool. Elle +trouve des tasses dans l’armoire. La voici +déjà amie et garde-malade. Elle me dit +qu’elle a eu la fièvre typhoïde, qu’elle a été +à l’hôpital... Une lancée dans l’oreille me +fait souvenir que c’est moi qui suis malade. +Je fais une grimace contractée. Alors elle +pose ses mains sur mon front. Je ferme les +yeux. Elle me caresse le visage très doucement +avec ses mains. Je lui dis :</p> + +<p>— C’est délicieux d’être malade...</p> + +<p>Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas +su la retenir. Elle n’aurait pas été plus loin +que la porte entre-bâillée. Elle serait repartie +en s’excusant. Et elle est là maintenant, +comme une amie apprivoisée et toute neuve.</p> + +<p>Elle parle, comme un écureuil tourne +dans sa cage. Elle me dit qu’elle pose depuis +deux ans, qu’elle a de jolis seins et de +jolies jambes.</p> + +<p>— C’est dommage que j’aie une sale +gueule, ajoute-t-elle.</p> + +<p>Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin, +est tantôt remué de sourires, tantôt tendu +d’une excessive et charmante gravité.</p> + +<p>— Vous n’avez pas d’amie ? me demande-t-elle.</p> + +<p>Je réponds très vite au hasard, mais +comme on confesse un malheur immérité :</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Et qui vous apporte à manger ?</p> + +<p>Sur un ton de hautaine résignation, je +réponds :</p> + +<p>— Ma femme de ménage.</p> + +<p>Je commence à aimer ma maladie. Je lui +dois cette pitié imprévue et légère. Je dormais. +Elle est venue. C’est aussi joli qu’un +conte de fées.</p> + +<p>Ses mains glissent entre les tasses, dans le +sucrier, autour de la théière, avec cette souplesse +adroite d’un chat qui se promène sur +une table servie. Tous ses mouvements sont +pour le malade inconnu ; toutes ses pensées, +pour le consoler.</p> + +<p>Très simplement, charitable et chaste, elle +me dit :</p> + +<p>— Vous devez vous ennuyer... Voulez-vous +que je me déshabille... Cela vous distraira... +Voulez-vous ?...</p> + +<p>Elle a déjà les mains derrière son corsage. +Elle est au milieu de la chambre, +prête, sa jupe tombée, à la franchir et à +dresser son corps complaisamment à mes +regards.</p> + +<p>Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni +assez peintre pour accepter avec la pureté, +qui seule ferait mon consentement digne +de son offre. Et si madame Tangue entrait ! +Que penserait-elle ? Elle dirait : « Ce n’est +pas étonnant qu’il soit malade. » Et si le +docteur Lormont, auquel j’ai écrit, frappait à +la porte ! Comment lui expliquer ? Ou bien +ne rien dire et lui laisser croire qu’il y a toujours +chez moi, pour le plaisir des yeux, une +femme nue...</p> + +<p>Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait +promettre de venir dîner avec moi, quand je +serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le +lendemain. Elle écrit son nom et son adresse +sur une feuille de papier, qui traîne sur ma +table et qu’elle glisse dans le tiroir après me +l’avoir montrée :</p> + +<p class="c sc">Germaine Dolabel</p> + +<p class="offright">19, rue Linné.</p> + +<p>Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est +beaucoup plus violent, mais aussi bête qu’une +rage de dents. Pendant mon accalmie, je +pense à Germaine Dolabel. Nous irons dîner +ensemble. La boutique du marchand de vins +est chaude comme une étable. Germaine lit +la carte. Nous demandons pour notre dessert +deux pots de crème vanille. Nous boirons +deux cafés filtre. Et nous irons à la +Gaîté-Montparnasse.</p> + +<p>Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai +consulté un spécialiste qui m’a indiqué un +traitement et m’a invité à revenir au bout de +huit jours. Mais je comprends qu’il ne s’agit +plus de m’introduire patiemment de l’eau +oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un +thermomètre. J’ai 39° de fièvre. J’ai lu les +complications possibles dans un manuel +d’otologie : mastoïdite, abcès méningé, abcès +cérébral.</p> + +<hr> + +<p>Avant de mourir, cependant, je veux revoir +la rue de la Gaîté. Je comprends mieux +que jamais que c’est une des plus belles +rues du monde, et je crois bien que c’est la +plus belle de Paris.</p> + +<p>Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue +du Maine. Le boulevard Edgar-Quinet +possède un cimetière et une gare. L’avenue +du Maine est large et n’est que la route +des Gobelins à Montparnasse. La rue de la +Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou +la rue d’Odessa. Et pourtant la rue d’Odessa +et la rue Delambre sont des rues semblables +à mille autres rues. On y passe entre des +maisons ; on y longe des boutiques et on y +rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles, +sinon le dernier tronçon des routes qui +mènent de tous les points du monde à la rue +de la Gaîté ?</p> + +<p>Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on +n’est plus dans une rue, on est dans un +pays. Les maisons y sont de hauteur inégale. +Les unes ont cinq étages, mais les +autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont +pas comme les boutiques d’ailleurs. Elles +vivent dans un échange perpétuel avec la +rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire +va du trottoir au mur du fond, laissant +juste assez d’espace pour que la marchande +puisse s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les +pauvres collent leur nez. Et d’ailleurs, rue +de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de +pauvres. Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse, +dans l’impasse du théâtre, +devant les bars, des groupes de causeurs se +serrent ou se dispersent. Mais cette rue n’est +pas faite pour la marche molle des mendiants +qui ont renoncé ou pour le pas pesant des +ouvriers trop las. Ils l’évitent. Elle n’est que +pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont +à leur travail ou à leur plaisir, et pour ceux +qui en reviennent sans fatigue et sans dégoût.</p> + +<p>Il n’y a pas ici de ces boutiques où les +petits commerçants semblent vendre de +l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles +ou de linge, ont un aspect d’abondance. +Partout on dirait la vitrine d’un charcutier.</p> + +<p>Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires, +s’assemble la race du pays, qui +n’est ni tragique comme à Belleville, ni +impatiente comme à Clichy. Elle est composée +uniquement de jeunes gens et de +jeunes filles. La rue de la Gaîté a toujours +l’aspect d’un soir de fête, en un village de +Paris, entre deux danses.</p> + +<p>C’est un pays qui a son art. La rue de +Vanves commence un autre pays. Le bal +de la Fauvette et les cinémas de la rue de +Vanves sont pour un autre public. Mais dans +cette courte rue sont rassemblés la Gaîté-Montparnasse, +Bobino, le casino Montparnasse, +le théâtre Montparnasse, sans compter +les deux cinémas. Et pendant les entr’actes, +le soir, les spectateurs fusent des salles +dans la rue, et quand on est au spectacle, à +peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté la +rue.</p> + +<p>Et partout se répand, odeur de fête villageoise, +l’odeur des crêpes.</p> + +<p>La rue de la Gaîté est une patrie. La rue +et non pas seulement ses maisons. Car il +n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être. +Ceux qui s’expatrient en ont la nostalgie. +Une jeune femme qui assistait à tous les +vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les +mardis du Français) émigra à Belleville. +Elle revint bien vite au pays. Les hommes +de Belleville sont durs.</p> + +<p>J’ai la fièvre... Elle me pousse par saccades... +ou je marche comme endormi. La +rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine, +aperçue dans un rêve. Et cependant +j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur +dans ma tête. C’est peut-être la dernière +fois...</p> + +<hr> + +<p>Madame Tangue me propose un médecin +qui est aussi celui de la concierge, un médecin +qui guérit. J’ai horreur du médecin de +quartier. J’ai connu des médecins de campagne +ou de petite ville, des professeurs et +des médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs. +Mais le médecin de quartier est à Paris +le plus odieux des petits commerçants. Il croit +qu’il y a des maladies et des médicaments, +comme il y a des assassins et des policiers. +Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il +prescrit des vins composés pour donner des +forces. Il a les mains sales. Il joue aux +courses. Il a fait ses quatre ans de médecine +comme on fait son service militaire. +Depuis le jour où il fut reçu à son bachot, +il n’a plus travaillé « de tête ».</p> + +<p>Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais +exercé. Nous nous connaissons depuis l’enfance. +Si j’ai la grippe et si je demande un +conseil à Saunière, il me répond : « Il faut +consulter un médecin. » Mais depuis que je +suis revenu de Loguivy, il vient me voir +deux fois par jour et il m’observe. Il a horreur +des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai +vu palper, les doigts attentifs, le regard +lointain ; jamais je ne l’ai entendu dire d’une +voix autoritaire et nasillarde : « Est-ce que +je vous fais mal ?... Et là... ? Là, ça ne fait pas +mal... ? Très bien... »</p> + +<p>Cependant il pose légèrement son index +sur ma tempe. Nous attendons l’arrivée de +Lormont. C’est un grand spécialiste. Un +hasard nous a mis en relation voilà plusieurs +années. C’est par les grands problèmes que +nous nous sommes abordés. J’étais très +jeune. Je voulais soulever le monde. Je lui +ai fait part de ce projet.</p> + +<p>Il est venu très simplement en brave +homme.</p> + +<p>C’est une collection de la fosse temporale. +Il ne sait pas si l’abcès est profond ou +superficiel, mais il faut l’opérer et sans +tarder. Il insiste : sans tarder...</p> + +<p>Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je +pense aux vieux malades coiffés d’un bonnet +de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui +se chauffent au soleil, fument leur pipe et +remuent du bout d’un bâton le gravier d’une +allée, et aux malades dont la tête est enveloppée +d’un pansement et qui aplatissent +leur nez aux vitres. Et cette odeur de fièvre +dans la salle, cette odeur de graines sèches, +cette odeur de chanvre. Les charpentiers +tombés d’un échafaudage attendent le dimanche +les parents qui leur apportent des +oranges. Les mains pâles des voisins sont +posées sur le drap et, le buste soulevé, ils +regardent droit devant eux, avec égarement.</p> + +<p>Saunière et Lormont voudraient bien +passer dans la pièce à côté, comme pour une +vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce +à côté. Par une politesse que la maladie +m’inspire, je m’assoupis. Je les entends. +Lormont dit :</p> + +<p>— A l’hôpital... jamais. Sur qui tombera-t-il ? +Les vacances ne sont pas terminées... +Un chef de clinique, un interne, un +externe, un bénévole...</p> + +<p>— Ou un étudiant en droit..., ajoute Saunière.</p> + +<p>La fièvre immobilise et alourdit mes +membres, comme s’ils étaient dans une gouttière. +Je suis en danger de mort. Je me dis +bêtement : je suis aux portes de la mort. Je +me répète ces mots : aux portes de la mort. +Je les accueille, comme un voyageur note +un aspect recommandé par le guide, avec +une émotion sans profondeur, grosse comme +une revue du 14 Juillet ou comme une image +de première communion. La mort n’existe +pas en moi. Elle prendra les responsabilités +qui lui conviennent. La vie me réclame une +adhésion minutieuse, délicate, appliquée, +dont je ne suis plus capable. Mais je fais la +comparaison : c’est la vie qui est émouvante. +Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon +sang dans les canaux de mes artères. Je ne +suis plus qu’un spectateur. Quel repos !</p> + +<p>Saunière sort avec Lormont. Je fais mon +testament. Je lègue mes livres et quelques +pots rustiques à mes amis, et je charge +Saunière de brûler mes papiers, tous mes +papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses +regards tombe sur une ligne d’écriture... Je +le sais...</p> + +<p>Saunière revient au bout d’une heure :</p> + +<p>— J’ai téléphoné à Gillot... grouille-toi... +j’ai un taxi en bas... On t’attend à la maison +de santé.</p> + +<p>Gillot opère les princes russes et les milliardaires +américains. C’est un chirurgien +qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote +sur sa vie d’étudiant, une anecdote sur +la fière réponse qu’il fit un jour à un prince +régnant, une anecdote sur son sang-froid +d’opérateur, une anecdote sur sa générosité, +une anecdote sur son adresse sportive, une +anecdote sur sa sensibilité qui se raconte +toujours après l’anecdote sur son sang-froid.</p> + +<p>— Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en +grognant à Saunière.</p> + +<p>Il me répond :</p> + +<p>— Grouille-toi.</p> + +<p>Je me lève, je m’habille.</p> + +<p>Madame Tangue arrive et nous accompagne +jusqu’au taxi en criant dans les escaliers, +sur trois notes :</p> + +<p>— Du courage, monsieur... du courage !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="IV"> </h2> + +<p>J’ai des souvenirs étranges d’une maison +de santé, où j’ai visité souvent une amie de +Lina Montalina, petite actrice sans engagement +et qui avait une âme charmante, naïve +et morte de couturière à la journée. Ce +n’était pas une clinique soumise à la discipline +d’un chirurgien, mais une luxueuse +maison meublée, à laquelle était annexée +une salle d’opération.</p> + +<p>Les chambres donnaient sur un jardin +minuscule, que remplissait entièrement une +assez vaste pelouse, ornée de trois massifs +ovales plantés de bégonias. Un acacia et +deux platanes suffisaient à dissimuler le mur +de clôture et donnaient au jardin dans la +ville un aspect de parc illimité.</p> + +<p>Je connus le directeur, médecin-marchand +de soupe, un petit homme à face de bistro et +au ventre invraisemblable. Il portait le bout +de ses doigts boudinés à ses paupières, +comme s’il eût voulu les empêcher de tomber +sur son ventre. Il disait sans cesse aux +malades et aux familles :</p> + +<p>— Nous ferons l’impossible pour vous +être agréable...</p> + +<p>Et il passait dans les couloirs, dans la +cour et dans le jardin, agitant ses deux +minuscules jambes, comme si une mécanique +leur eût imposé des saccades, et balançant +de droite à gauche et de gauche à droite, +comme sous l’effet d’une autre mécanique +tout à fait indépendante, son buste gonflé, +dont les mains seules semblaient se détacher.</p> + +<p>Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante, +dont le fils venait de mourir. Il +attendit un espace entre deux sanglots, et +sur un ton presque menaçant, il lui dit :</p> + +<p>— Voyons, madame, voyons... Il faut +vous calmer... nous avons fait notre possible +pour vous être agréable...</p> + +<p>Un appartement voisin de la chambre de +la petite actrice était occupé par un Russe, +un prince russe bien entendu, qu’on soignait +là, depuis deux mois, d’une inguérissable +fistule. On ne savait rien de son passé sinon +qu’il avait, en une nuit, perdu un million à +Deauville. Son médecin l’autorisait à se lever +une bonne partie de la journée. Mais on ne +le voyait jamais. Son valet de chambre était +installé à demeure derrière un paravent, +dans le couloir, tout près de sa chambre. +Mais la nuit, le Russe se promenait une +heure, quelquefois deux, dans le couloir. Il +était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait +le couloir d’un air affairé, lisant à chaque +fois qu’il passait devant une porte le nom de +fleur ou le nom de sainte qui désignait la +chambre. Souvent il marmottait. Une nuit, +dans le couloir qu’éclairait à peine une +ampoule électrique, dans le silence, je l’ai entendu. +Il répétait d’une voix gutturale, liant +les syllabes comme un écolier qui apprend +sa leçon, comme s’il eût dit sa prière :</p> + +<p>— Les Hortensias, sainte Marguerite, les +Glycines, sainte Gudule, sainte Clotilde, les +Capucines...</p> + +<p>Et quand il avait fini, il recommençait en +sens inverse :</p> + +<p>— Les Capucines, sainte Clotilde...</p> + +<p>Il avait fait enlever tous les meubles des +trois chambres qui composaient son appartement, +et les avait fait remplacer par des +meubles choisis par lui-même dans une maison +anglaise. Il avait acheté également de +l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec +respect d’un instrument en or ciselé qui servait +à couper les œufs à la coque. C’était +un très ingénieux appareil qui s’emboîtait +au coquetier et qui supportait une sorte de +coupole mobile, armée intérieurement d’une +scie circulaire.</p> + +<p>Aucune des infirmières de la maison ne +voulut rester à soigner le Russe. A peine +avaient-elles pris leur service auprès de lui, +qu’elles sortaient de la chambre, allaient +trouver le directeur et menaçaient de quitter +la maison, si on ne leur donnait pas un autre +malade.</p> + +<p>Le Russe, couché dans son lit, ne retournait +même pas la tête quand elles entraient. +Il leur disait d’une voix sans inflexion, +comme on demande un menu service :</p> + +<p>— Déshabillez-vous... je veux que vous +soyez nue sous votre blouse.</p> + +<p>La première infirmière qui eut à le soigner +crut ne pas avoir compris, et resta +dans la chambre, à préparer le pansement. +Le Russe ne l’avait même pas regardée. +Mais quand elle s’approcha de lui pour le +panser, il lui dit sur un ton très naturel :</p> + +<p>— Je veux voir vos seins, quand vous me +pansez... Rabattez votre blouse.</p> + +<p>Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas. +Comme elle défaisait le pansement de la +veille, le Russe lui dit :</p> + +<p>— Pas tout de suite... Pas si vite... +Avant...</p> + +<p>Elle rabattit les couvertures, sortit et alla +chez le directeur. Chaque matin le directeur +changeait l’infirmière. Il était furieux :</p> + +<p>— Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut +leur faire ?... Je n’en trouverai pas une qui +soit gentille avec lui... Un malade de deux +cents francs par jour !</p> + +<p>La première semaine écoulée, ce fut le +Russe qui manda le directeur :</p> + +<p>— Si vous ne me donnez pas, lui dit-il, +des infirmières plus...</p> + +<p>Il chercha le mot.</p> + +<p>— Plus... convenables... j’irai me faire +soigner ailleurs.</p> + +<p>Le directeur était affolé :</p> + +<p>— Patientez... patientez... je ferai mon +possible pour vous être agréable.</p> + +<p>Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne +le revit pas de la journée.</p> + +<p>Le lendemain, le Russe avait deux infirmières, +dont il se déclara satisfait.</p> + +<hr> + +<p>Un jour le valet de chambre lui amena un +colley, pur de race, somptueux et bondissant.</p> + +<p>Le Russe ordonna qu’on le laissât seul +avec la bête. Il prit une cravache dans une +de ses malles. On entendit des aboiements +d’abord, puis des hurlements de douleur et +de rage mêlés. Le chien et le Russe hurlaient +tous les deux. Mais quand on ouvrit +la porte, le Russe, l’écume à la bouche et +la sueur au visage, gémissait, tandis que le +chien saignant grognait.</p> + +<p>Le Russe montrait une morsure qu’il avait +à la main :</p> + +<p>— Il m’a mordu... Il m’a mordu...</p> + +<p>Il fit emporter le chien, qu’on ne revit +plus.</p> + +<p>La mère du Russe vint le voir, on ne sait +d’où. C’était une princesse russe. Elle ne se +levait jamais. Et quand elle voyageait, elle +se servait d’un lit démontable, que ses +domestiques installaient dans un wagon +loué. Elle était accompagnée d’un médecin +allemand, à lunettes d’or, qui n’avait d’autre +fonction que de la piquer à la morphine, +quand elle lui en donnait l’ordre.</p> + +<p>Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère +exact. Elle fit transporter son lit, d’une ville +au milieu des steppes, dans un appartement +de la maison de santé. Elle y resta huit +jours couchée, sans demander à le voir. +Puis elle se fit annoncer chez lui.</p> + +<p>Des enfants en visite jouaient dans le +jardin. La princesse ordonna qu’on approchât +son lit de la fenêtre ; puis elle envoya +chercher dans trois magasins des jouets. +« Pour mille francs de jouets », disait-elle +d’une voix dolente. Et de son lit elle les +jeta dans le jardin, sans regarder.</p> + +<p>— Ces chers petits enfants... disait-elle.</p> + +<p>On opérait d’une hernie un général exotique, +qui avait un domestique nègre. Le +nègre sautillait dans les couloirs, pinçant +les infirmières qui le giflaient à tour de +bras. Il riait :</p> + +<p>— Général bien... tout bien...</p> + +<p>Il pleurait :</p> + +<p>— Général mal... tout mal.</p> + +<p>Et quand il partit, accompagnant le général +guéri, il riait et pleurait tout à la fois :</p> + +<p>— Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas +vouloir quitter jolie maison... Moi tout +noir... infirmières tout blanc...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="V"> </h2> + +<p>Je n’ai pas une très bonne impression de +la façade de la maison de santé. C’est un +grand corps de bâtiment en briques jaunes, +flanqué de deux ailes avançantes et séparé +de la rue par un petit mur et une grille en +fer. On dirait une faculté ou un musée de +province. Je monte le perron sans enthousiasme. +Mais Saunière n’a pas ouvert la +porte que je suis conquis. Je me sens mal +à mon aise dans la chambre la mieux chauffée, +si elle reçoit la lumière du nord, sans +tendresse et sans intelligence, qui montre +les objets comme cristallisés à travers un +bloc de glace et tristes comme dans une +vitrine de musée. Ici, les carrelages et les +murs blancs des couloirs, éclairés par de +larges baies, sont joyeux comme une lessive +qui sèche dans un pré au soleil.</p> + +<p>La surveillante et l’infirmière sont dans +les couloirs du troisième étage et me conduisent +à ma chambre. Je les regarde avec +attention et plaisir, comme je regarde toutes +les femmes, quelles qu’elles soient, où que +je les rencontre, dans une rue, dans un +salon, dans une gare, dans une maison publique. +Ce n’est pas une manie de suiveur ou +de plaisantin, et j’ai passé l’âge où l’on rêve +les amours de crétin que racontent M. d’Annunzio +et quelques autres romanciers, dramaturges +ou poètes. Mais je n’ai jamais +lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence +de toute femme, à supposer ma vie +jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un +spasme de l’esprit. Je possède des femmes +ce que leur apparence me fait connaître +d’elles. Cela est fulgurant comme la vision +d’un éclair. Je ne peux pas fermer les yeux. +En chemin de fer, une femme emportée +dans l’express qui croise mon train, une +femme aperçue dans l’ombre d’un wagon, +m’entraîne à travers le monde. A l’angle +d’une fenêtre, d’autres m’ont fixé aux soirs +réguliers d’un village. Une blanchisseuse, +dans la buée d’une boutique, une blanchisseuse +balançant son torse qui pèse sur l’avant-bras +appuyé au fer, me donne l’espérance +d’une étreinte chaude et tendre après +les besognes de la journée et la fatigue +d’avoir marché dans la rue.</p> + +<p>Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder +la surveillante et l’infirmière. Je suis +en danger de mort, c’est entendu... Je ne +suis pas mort. Je n’ai que faire des problèmes +de la mort, je m’attache de toute ma +conscience à ceux de la vie.</p> + +<p>Avec une douceur indifférente, elles m’ont +conduit dans ma chambre. J’éprouve près +d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne +s’enfuiront pas. Elles seront près de moi tous +les jours qui suivront. Cette certitude m’apaise. +Pour l’instant, je ne distingue nettement +que leur costume : blouse blanche, +tablier blanc à bavette, chaussures blanches. +Sur la tête, une simple toile carrée, fixée +aux cheveux, pend sur la nuque, seyante +comme une coiffe.</p> + +<p>Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je +ne sais pas regarder sans émotion le bras +d’une femme, cette précision serrée du poignet, +cet accroissement de la forme jusqu’à +cette magnifique plénitude des courbes musculaires +aux approches du coude. Et c’est +avec une joie véritable de création, une joie +de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre +combinant dans l’espace, qu’on imagine +ensuite les courbes opposées du bras +et de l’épaule.</p> + +<p>Saunière est assis près du lit, près de +mon lit.</p> + +<p>Il me quitte au moment où l’infirmière +entre dans la chambre.</p> + +<p>Je ne suis encore qu’un malade qu’on a +changé de lit. Rien dans la chambre n’a +pris pour moi sa place familière. Je constate +et j’énumère. Mais les objets ne sont +pas encore de ma parenté. La chambre est +à l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux +larges fenêtres, l’une en face du lit, l’autre +à gauche. Tout est blanc du carrelage au +plafond, sauf l’armoire, la table de toilette, +le fauteuil et la chaise qui sont en bois +clair et d’un style hollandais. J’ai seulement +la tranquillité d’un voyageur installé dans +son compartiment.</p> + +<p>L’infirmière vient tapoter mes oreillers et +les dispose avec adresse. Ses mains ont +cette molle transparence de pétales des +mains souvent baignées.</p> + +<p>J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance. +Je pense à l’hôpital avec sa figure +de malade anémique enveloppée d’un foulard. +Les infirmières passent vite dans les +salles. Et le pouce de l’infirmier est trop +large, couvert d’une énorme envie et noir +dans la rainure.</p> + +<hr> + +<p>Le matin, avant que Gillot n’entre dans +ma chambre, j’entends les bruits de la visite, +les portes qui s’ouvrent et se ferment +dans le couloir. Des pas claquent, comme +des coups de fouet, sur les carrelages, et +d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot, +son aide et les infirmières.</p> + +<p>Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader +qui illustrait ma première histoire de France. +Son visage est plein et net. Il palpe ma +tempe. Il y a dans ses mouvements beaucoup +de douceur et de décision. Je me +<i>livre</i>. Je ne trouve pas d’autre mot pour +exprimer le sentiment qui m’oblige à l’immobilité +et qui m’interdit de crisper le visage, +d’exprimer de la crainte ou de la douleur. +Je fais de ma tête un objet que je lui +confie, pour qu’il puisse à son aise l’examiner. +J’ai lu dans mon enfance l’histoire d’un +lion, qui s’était enfoncé dans la patte une +épine qu’un petit garçon lui retira. Le lion +se coucha et tendit sa patte à l’enfant, et +chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte +ensanglantée, il revenait trouver l’enfant. Je +pense à ce lion qui s’abandonne.</p> + +<hr> + +<p>Avant l’opération, il faut me raser les +cheveux près de la tempe. La surveillante +entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière, +qui pousse le chariot à pansements. +Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant +sur la peau, gratte, comme si de petits +silex inégaux et raboteux adhéraient à la +lame. Je me dresse, appuyant mes bras au +bord du lit, pour me voir dans la glace +rectangulaire enclavée dans un des panneaux +de l’armoire. Le côté droit de ma tête est +enflé et s’arrondit comme un œuf. Ma tempe +est bleue comme un menton de cabot. Les +cheveux supprimés, ma joue s’est allongée ; +cette inégale calvitie n’est pas répugnante +comme une plaque de pelade ; elle est burlesque. +La plantation de mes cheveux est +devenue arbitraire, comme sur une perruque +de clown. Je m’étonne que mes cheveux, +sur la gauche, ne se rassemblent pas en un +toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.</p> + +<p>Je monterai gaîment sur la table d’opération. +Je veux être docile comme l’enfant +qui sort des rangs du public et qui vient +aider le prestidigitateur. J’ai assisté autrefois +à une opération, en spectateur. J’ai su me +garder de l’émotion facile, de la peur animale, +pour atteindre à un juste sentiment +d’admiration pour les mouvements précis et +coordonnés de l’opérateur. Comme il serait +lâche et bas d’être pris d’épouvante pour +cette raison que, maintenant, c’est moi le +sujet.</p> + +<p>Je veux être sous les doigts du chirurgien +une matière docile. Il a un si joli métier d’artisan. +Une salle de chirurgie où l’on opère +est gaie comme un petit atelier de menuiserie. +La nette incision du bistouri marque +la prévoyance autant que la ligne de crayon +que l’ouvrier trace sur une planche. Et le +sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne +sont que les copeaux nécessaires, pour que +le travail soit accompli. Et les instruments +si jolis, de métal clair, dont les angles et +les courbes et le galbe sont si exactement +déterminés par l’usage. J’aime les instruments +de chirurgie comme j’aime les poteries +que tournèrent les vieux potiers de village. +Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté ! +J’aime mieux me faire opérer que d’aller +chez le coiffeur aux doigts puants de cosmétique.</p> + +<p>Le bon chirurgien a, quand il opère, un +visage d’enfant sage qui s’applique. Et, +quand il se sent en veine, un imperceptible +sourire détend son visage, semblable au +sourire de l’acrobate lancé, quand il est +dans l’espace.</p> + +<p>Je ne veux pas avoir en moi la sale âme +des malades... Je hais leur tremblement +stupide, leur envie de fuir, le bond soudain +de leur corps quand on les palpe ou qu’on +les panse. Ils sont plus bêtes que les chiens +qui se laissent soigner, qui domptent leur +peur, qui prennent confiance. Ils n’ont pas +de dégoût, si un coiffeur les touche de ses +mains poisseuses et malodorantes, et ils sont +épouvantés quand le chirurgien approche +avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur +qu’on leur déchire la peau. Est-elle donc si +précieuse leur peau ? Quand ils voient passer +le chariot du malade qu’on conduit à la +salle d’opération, ils sont pris d’une grande +pitié, ils ont une crise de tendresse humaine, +ils gémissent comme une vieille fille qui a +perdu son canari. Mais ils laissent partout — loin +d’eux et près d’eux, — tous les +meurtres s’accomplir. A la pensée qu’un +chirurgien va ouvrir un abcès, ils pleurent, +ils s’agenouillent devant la souffrance +humaine. Mais ni la guerre, ni la misère ne +les inquiètent. Dieu a voulu les batailles, +comme il a voulu les pauvres.</p> + +<p>Au fond, ils n’ont pas tellement peur du +bistouri ou pitié de l’opéré. Mais ils détestent, +dans l’intervention du chirurgien, l’acte +humain qui n’a pas la mort pour but. Et +ils le détestent d’autant plus, que le chirurgien +travaille tout à côté de la mort.</p> + +<hr> + +<p>Je descends dans la salle d’opération. +Large baie, laissant apercevoir, comme suspendues +en l’air, des masses vertes de feuillages +où le soleil s’émiette, blancheur des +murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses +de la table articulée et des escabeaux.</p> + +<p>— N’ayez pas peur, me dit Gillot.</p> + +<p>Pourquoi donc aurais-je peur ?</p> + +<p>Je serais inquiet, si on m’opérait à la +guerre, sur du foin. Mais ici, toutes les +chances sont pour moi.</p> + +<p>J’ai vu une fois chez des amis, en consultation, +un vieux chirurgien voûté qui +ressemblait à un maître d’école, un vieux +chirurgien triste. Je ne voudrais pas être +opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur +ici ? Gillot a cette vertu, la seule peut-être +dont je ne doute pas : la gaîté. Elle est +inconnue de tous les joyeux drilles. C’est +une solidité du regard, un pouvoir de +s’égaler à la vie, une sécurité semblable à +celle du nageur qui sait, avant de se jeter à +l’eau, que l’eau le portera...</p> + +<p>Entre les aides de Gillot, je devine facilement +« l’endormeur ». Il n’a pas l’air +chirurgical. Il y a une solidarité entre +l’opéré et ceux qui l’opèrent. Le chloroformisateur, +près du chirurgien, a l’air d’un +riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.</p> + +<p>Je m’étends sur la table.</p> + +<p>— Respirez largement.</p> + +<p>Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle +est la même que celle du chloroforme, +l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement. +L’aide soulève le linge qu’il +a posé sur mes yeux. Je vois son visage et +son buste à côté de moi. Mais je le vois <i>en +hallucination</i>. Ce n’est plus un homme que +je puis connaître et juger. C’est une forme +que je ne compare à aucune autre. Il est là, à +côté de moi, comme s’il y avait été, comme +s’il y devait être toujours. Et il remplit sa +part d’espace comme une image impondérable, +et j’ai le sentiment que, si je pouvais +le toucher, ma main ne rencontrerait aucune +résistance.</p> + +<p>Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs +méphitiques, les vapeurs lourdes, plus +lourdes que moi-même et qui mettent sur +ma poitrine un poids de plomb, et qui m’enveloppent +d’un cercueil souple et qui +m’épouse et sur lequel on marche. Qui +donc, comme on foule le sol mou d’un gazon +jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui +donc se penche sur moi comme pour tarir +une source ?</p> + +<p>Il y avait en moi une source jaillissante +que je ne connaissais pas, la source de la +vie. Un homme, avec ses deux mains, presse +à son issue et l’enferme.</p> + +<p>— Laissez-moi...</p> + +<p>Ah ! m’en aller... loin, comme un chien +se sauve...</p> + +<p>Je veux me soulever. Je sens la force des +mains qui me fixent à la table.</p> + +<p>Je voudrais dire : « On s’est trompé de +flacon. Ce qu’on me met sur la face, c’est la +mort... »</p> + +<hr> + +<p>Le réveil est d’un bon sommeil sans +rêves. Une infirmière me soutient de son +bras passé autour de mon cou. L’aide de +Gillot exécute autour de mon front un mouvement +circulaire dont je ne comprends pas +l’utilité. Je lui demande :</p> + +<p>— Est-ce que vous allez encore me faire +mal ?</p> + +<p>— C’est fini...</p> + +<p>J’ai posé cette question, sans but, comme +un petit enfant veut se concilier la sympathie +d’une grande personne.</p> + +<p>Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot +où je suis étendu, dans une salle voisine. +Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on +m’a donné un coup de sabre à travers la +tempe. L’infirmière s’est assise près de la +fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance +me paraît immense. Le soleil agite sur +sa blouse des remous de velours liquide, et +son visage et ses bras dans la lumière ont le +contour mobile d’une flamme. Les cheveux +et les sourcils noirs luisent comme des +feuilles humides. L’ample poitrine, le buste +dressé comme une tige me semblent alors +l’image même de la nature vivante, avec ses +sèves circulantes et ses jaillissements. Cette +femme qui est là et qui me garde est, après +mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle +que la mer aperçue, pour la première fois, +derrière les dunes, après une nuit en +wagon.</p> + +<p>Elle me regarde avec tranquillité. Toute +sa force s’oppose à l’incertitude de mes +membres amollis. Jamais elle ne saura la +muette et l’organique supplication qui du +fond de moi-même allait vers elle. Elle me +parle avec calme. De toute sa santé elle se +défend contre moi, contre toutes les doléances +de tous les malades.</p> + +<p>Réveil admirable. Naissance hésitante et +lente. Non, ce n’est pas un réveil, c’est +beau comme une résurrection. J’avais été +mort. Et me voici non pas comme un enfant +qui naît, mais comme un homme neuf. Et +c’est cette image de fécondité qui m’éveille +à la vie... Ces pensées ne se forment pas +comme des pensées. Il me semble que je les +respire et qu’elles viennent de l’infirmière +paisible, comme une odeur vient d’une +plante.</p> + +<p>L’infirmière pousse mon lit à roulettes. +Elle le conduit jusqu’à l’ascenseur. Mes +belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion +que le wagonnet file à folle allure par des +dédales de couloirs et qu’il ne s’arrêtera +plus jamais. L’infirmière sans doute le +pousse en galopant. Les murs blancs fuient, +comme une eau courante. Je ne suis plus +qu’un point mou jeté dans les couloirs. Les +petites roues, au grincement aigu, emportent +sur le carrelage lisse quelque chose qui +n’est plus mon corps, mais qui est moi-même.</p> + +<p>Le wagonnet entre dans une chambre. +Saunière, près du lit, me sourit.</p> + +<hr> + +<p>Le chariot est parallèle au lit. Il est au +même niveau ; il est tout à côté. J’ai un sentiment +agréable d’arrivée dans un port, +après un voyage vertigineux et chimérique, +où le bateau tangua jusqu’à être proue en +bas, poupe en haut, dressé comme un mât +et parfois fila, sans toucher l’eau, comme +une flèche dans l’espace.</p> + +<p>Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter +le chariot pour entrer dans le lit. L’infirmière, +me prenant par les épaules, m’y +oblige. Je lui obéis, comme un petit enfant +imite, de toute sa bonne volonté, sans comprendre. +Me voici sur le lit, et confondant +l’alèze avec une couverture, c’est sous +l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière +saisit mes jambes et les allonge par-dessus +l’alèze. Elle sourit et Saunière sourit, +comme on sourit des mouvements maladroits +d’un tout petit enfant ou d’un jeune +animal.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="VI"> </h2> + +<p>Maintenant cette chambre est la mienne. +Je ne saurais dire exactement pourquoi. Mes +sentiments et mes pensées sont ralentis. Je +n’ai plus comme la veille la force d’apercevoir +le détail des objets. Je suis simplement +dans la blancheur du lit et dans la blancheur +de la chambre. Et pourtant je ne suis plus +seulement un malade qu’on a transporté. Je +suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce +qu’une nouvelle infirmière est venue ? A ses +gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation +presque curieuse de ses yeux, à une +douceur très naturelle, mais qu’elle ne dissimule +pas, à la façon dont elle met de +l’ordre dans la chambre, je comprends immédiatement +qu’elle restera. Elle ne passe pas +comme dans une ambulance. Elle est déjà +ma compagne.</p> + +<p>C’est une journée d’assoupissement, très +douce et lente, comme sans minutes, une +journée d’un seul tenant, dont le seul événement +pour moi est une tasse de lait que +m’apporte à quatre heures l’infirmière. +Elle me soutient de son bras passé autour +de mon cou et, tenant elle-même la tasse, +elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une +fois encore j’ai le sentiment d’être un petit +enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie à +être des enfants. Je m’abandonne à ce bras +qui me protège, à ce bras où je me blottis.</p> + +<p>Je vécus deux jours dans une torpeur +agréable et sans souffrance aucune. Mais +avant de donner le thermomètre à l’infirmière, +je le regardais, et ma température +le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques +amis vinrent me voir. L’infirmière restait +assise près de moi. Tout le monde entrait +dans ma chambre sur la pointe des pieds, et +si l’on me disait quelques mots, c’était sur +un ton de douceur réticente. On m’avait +recommandé de ne pas parler.</p> + +<p>Je n’avais nullement le sentiment que +j’étais en danger. Mais je le savais. Et j’appris, +quand je quittai la maison de santé, +que Gillot avait téléphoné plusieurs fois +chacun de ces deux jours pour qu’on le renseignât +sur ma température et sur mon état.</p> + +<p>Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais +pas. Avec beaucoup de calme, car +c’était une méditation. J’avais assez de +notions anatomiques et physiologiques pour +comprendre que, l’opération accomplie, je +pouvais mourir d’infection ou d’un abcès +plus profond, inopéré. Je savais aussi qu’on +pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les +symptômes d’un abcès profond, me transporter +à nouveau sur la table d’opération. +Je savais donc la mort possible, je savais +que d’une heure à l’autre je pouvais entrer +en agonie. Mais je savais aussi que le danger +n’était qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais +pas la mort en moi. Et la fièvre apparaît +comme une transition naturelle entre la +vie et la mort. Cette chaleur dans l’immobilité, +ce sentiment que tous les organes et +tous les téguments se resserrent et s’affermissent +et deviennent plus denses, et que +tout le corps est raidi et rassemblé comme +pour s’abandonner à un saut définitif, obligent +à la résignation. La mort ne s’oppose +plus à la vie comme son contraire. La fièvre +est un passage et le fiévreux est dans l’état +d’un gymnaste qui a pris un breuvage puissant, +avant un exercice difficile.</p> + +<p>J’éprouvais une sensation très douce de +méditation en liberté, analogue à celle +qu’éprouve un rameur qui s’est couché +dans le fond d’une barque et qui se laisse +aller au courant. Je m’abandonnais avec +confiance à mon propre corps. C’était lui +qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait +pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi +qui me hantait, sans me paralyser, lorsque, +glacé par le froid en pleine mer, je dus nager +jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne +pas m’essouffler.</p> + +<p>Calme méditation, dans le bien-être de +cette immobilité, sans autre divertissement +que suivre les mouvements de l’infirmière +blanche dans la blancheur de la chambre.</p> + +<p>Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine +mon corps devenu cadavre et, contradiction +à laquelle on n’échappe pas, je me +connais comme mort, je me connais comme +ne connaissant pas et je souffre du néant, +comme si j’avais le pouvoir de le sentir. Je +ne redoute pas la mort. Mais j’ai peur du +saut, comme on a peur de sortir dans la +rue quand il fait du vent, ou de se jeter dans +l’eau froide.</p> + +<p>Si la mort vient à la limite de la fièvre et +qu’elle soit un éclatement de la vie trop tendue +par la fièvre, si l’agonie n’est pas le +râle, ronflement plus dramatique et plus solennel, +la mort ne doit pas être douloureuse. +Mais je redoute l’agonie, si elle est +semblable à l’étouffement qui précède l’anesthésie, +à cet étouffement, qui, comme un +vent pesant, flétrit, assèche et contracte.</p> + +<p>J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir +à l’immortalité personnelle. Je n’ai pas +l’âme assez basse pour croire à un magistrat +interplanétaire décernant des châtiments +ou des récompenses. Je ne crois pas au commissaire +de police qui prononcerait des jugements +éternels avec un accent de soldat +de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional. +Et je ne cède ni à l’appât des récompenses, +ni à la crainte des châtiments. Le +pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux +bien accepter une loi, mais non pas un contrat +unilatéral. Le silence infini des espaces +éternels m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal +ne connaissait que l’infini mathématique. +Je connais l’infini biologique.</p> + +<p>La mathématique, pas plus que la religion, +ne respecte le mystère. Elle résout et ne +sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer +ce qui se passe derrière les portes closes. +Un homme digne de notre époque s’inquiète +de la vérité. Mais il ne va pas regarder +par une serrure sans trou et prétendre qu’il +a vu quelque chose.</p> + +<p>Je pense à ceux qui resteront après moi. +Les sanglots d’une mère, je les entends, et +sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que +la pensée de ma mort. On lui a pris son +bien. Une mère qui a la foi espère retrouver +son fils au ciel. La religion est sans pudeur. +Elle nie la mort. Il est possible que la mort +ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On +croirait que vous n’en êtes pas absolument +certains.</p> + +<p>Mes amis seront émus derrière mon cercueil. +Ils penseront à l’ardeur de notre adolescence, +à ce partage des grandes espérances +vagues... Ils vont hésiter sur le +costume à mettre. Ils préféreraient, pour +moi, pour ne pas revêtir l’uniforme habituel +des cérémonies, venir en veston, chapeau +mou ou chapeau melon, en costume de tous +les jours, parce que la mort est de tous les +jours. Mais ils penseront à ma famille et +alors ils viendront en tube et en jaquette.</p> + +<p>Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce +qu’il veut dire. Je suis de ceux qui ne savent +pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la +vis avec puissance. Et quand je m’ennuie, je +suis comme les jeunes gens timides qui +restent dans un salon, sans oser se lever...</p> + +<p>Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza. +J’ai l’amour intellectuel de la nécessité. +Mais j’ai horreur de la boîte où l’on étouffe +et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me +brûle !</p> + +<p>La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir +est aussi naturel que l’acte de respirer. Je +ne sais rien à quoi je pourrais penser avec +plus de calme. Si elle vient, sans que je +puisse lutter contre elle, mille regrets. Je +ne perdrai pas mes dernières minutes à me +désoler. Mais ce qui m’inquiète, ce sont les +problèmes qui peuvent se poser devant elle. +Si je fais naufrage avec ma sœur, quand je +serai à bout de forces, pour l’avoir soutenue +au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi +seul, quelques minutes, ou me laisser couler, +à la minute même où mon bras l’abandonne ?</p> + +<p>Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour +l’idée de cause conçue trop simplement, je +m’honore, en mourant, de n’avoir pas été, +durant ma vie, un solliciteur obsédant. Je +ne me suis pas vengé de ton silence, comme +un reporter éconduit, en donnant des détails +sur ta maison et sur ton cœur. Je n’ai pas +fondé une religion... Je me suis conduit, +avec toi, comme un honnête homme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="VII"> </h2> + +<p>Mademoiselle Crazannes, la surveillante +de l’étage, est une grande jeune femme brune, +dont le visage est d’une impératrice ou d’une +jeune directrice de pensionnat. Elle aime à +jouer au grand médecin. Elle médite longuement +ma courbe de température, la remet +au tiroir et sort sans dire un mot. Si +je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière, +je ne puis me la représenter qu’habillée +tout de noir. Elle doit, son jour de +sortie, se promener par les rues comme une +veuve inconsolable ou comme une reine détrônée. +Pourquoi détrônée ? Elle est bien la +reine de l’étage. Les autres infirmières s’en +vont à petits pas ou glissent au long des +murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes +ne passe ni ne glisse. Elle s’avance. Et je +m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge +pas en traîne et que les petites servantes en +tablier bleu ne s’élancent ni ne se penchent, +pour lui porter sa traîne.</p> + +<p>L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran. +Elle a des pommettes saillantes, un nez +court, le teint pâle et de très grands yeux +d’un gris de cendre : ce qu’on est convenu +d’appeler un visage d’étudiante russe. Et +c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage +la difficulté qu’il y a à se servir des +mots pour une autre intention que raconter +des faits ou bien des idées. Je commence bêtement +un portrait de Marguerite Carneran. +Je rassemble ses traits, je me souviens de +ses mouvements ; comme un naturaliste décrit +une plante ou un animal, comme s’il +s’agissait, avec mille renseignements dispersés, +de former une seule image définitive. +Un photographe en ferait autant. Et c’est +ainsi que nous opérons, quand nous sommes +en bonne santé, pour avoir des hommes et +des femmes une notion suffisante à l’usage +quotidien. Ce n’est pas ainsi que j’ai connu +Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des +images successives à peine liées, qui ne se +confondaient pas en une seule et qui émergeaient +de la torpeur fiévreuse, comme des +fleurs, à intervalles inégaux, piqueraient de +points éclatants la terre lourde d’un massif. +Un musicien peut-être saurait exprimer +cela.</p> + +<p>D’abord elle entra... Et je ne remarquai +que son allure <i>comme il faut</i>, son expression +d’amertume souriante. Je me sentis +protégé. Ce fut tout. Puis j’ai dans la journée +trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle +m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers +avec des gestes soigneux et volontaires, +très doux, mais un peu secs.</p> + +<p>Il lui manquait cette grâce animale, cette +perfection souple qui nous lie aussitôt à +certaines femmes d’une complicité sexuelle. +Cette force et cette harmonie primitives, je les +ai aperçues chez presque toutes les négresses +d’exhibition... Je la distingue chez des +femmes du peuple, du monde, des actrices +ou des filles publiques. Elles sont indépendantes +de leur milieu, de leurs mœurs, de +leur caractère. Elles ne sont peut-être que la +persistance d’une sagesse sauvage du corps. +Les gestes de Marguerite Carneran sont +d’une décence vertueuse... Il doit y avoir +beaucoup d’infirmières semblables dans les +hôpitaux de Genève ou de Londres. Déjà, je +sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié. +Elle ne se sourit pas à elle-même.</p> + +<hr> + +<p>Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition, +aucun désir, mais aucun regret non plus ni +aucune inquiétude. La fièvre applique mon +corps au lit exactement, comme une planche +à une planche. Je suis lourdement immobile. +Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression, +à l’arrêt. Et s’il faut que je me déplace +dans mon lit, mon corps se meut tout d’une +pièce, comme un bloc et comme si j’avais +perdu le pouvoir des mouvements délicats et +spéciaux.</p> + +<p>Je suis entouré de silence, d’ordre et de +lumière. J’aime la monotonie blanche de +cette chambre lisse, dont les murs sont semblables, +où que je pose mes yeux, à un +nuage opaque. La clochette qui sonne au +plus lointain couloir règle l’ordre de la maison. +Dans la clarté qui vient des deux larges +fenêtres, je suis baigné comme en un bain +tiède. Et je goûte, sans remords, ma torpeur. +Je me réjouis d’une paresse bienheureuse. +Je ne me sens même plus responsable +de ma santé. D’autres y veillent.</p> + +<p>Je ne sais si tous les malades trouvent la +même joie ici. Mais c’est le premier asile, la +première oasis que je rencontre. Pour que +mon bonheur soit plus complet encore, il +suffit que je réveille légèrement en moi les +soucis habituels de ma vie. Il suffit que je +pense à Lina Montalina, au libraire de la rue +de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux +cartomanciennes et aux bandagistes herniaires, +pour qui j’ai rédigé des prospectus, +aux directeurs de journaux pour qui j’ai +rédigé des articles.</p> + +<hr> + +<p>Les journées sont lourdes et calmes. Les +nuits sont ardentes et lourdes. Mon corps +ne pèse plus admirablement stable et compact +au lit qui semble de toute éternité rivé +au plancher par ses quatre pieds. Mon corps +est tendu d’un bout à l’autre du lit, comme +si des forces adverses l’écartelaient en des +directions contraires. Je me dresse et m’appuie +sur les coudes, regardant droit devant +moi et je passe des heures ainsi, attendant je +ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la +multiplication douloureuse des idées agitantes.</p> + +<p>La lampe électrique, avec son abat-jour, se +reflète dans la vitre de la fenêtre, en face de +mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet, +et c’est d’autres fois l’Homme à la pipe de +Van Gogh. Mais l’image reste immobile, des +heures, face à moi, fixe, comme moi, comme +le silence, comme la nuit. L’espagnolette de +la fenêtre, creuse et modèle le visage d’un +adolescent aux traits nets, aux yeux trop +sombres et piqués comme des points. Images +fixes, dures, mais non terrifiantes.</p> + +<p>Je ne dors pas. Simplement, le sentiment, +que mon corps a de son poids, augmente ou +diminue. Et la nuit disparaît, comme la +flamme d’une chandelle soufflée, à l’heure du +matin où l’infirmière entre dans ma chambre +pour prendre ma température.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="VIII"> </h2> + +<p>Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le +docteur Dittenay qui passe dans les chambres. +Mademoiselle Carneran défait mon +pansement. Le docteur Dittenay presse la +région et les bords de ma plaie. Puis il +remplace le drain en s’aidant d’une sonde +cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce dans +le tête une tige raboteuse qui frotte aux +bords nus et tendres de la plaie. Il m’est +assez difficile de rester immobile. Un mouvement +brusque de la tête me délivrerait. +Toute ma volonté de faire proprement mon +métier de malade n’empêche pas que cette +pointe d’acier, remuée dans ma plaie, n’y +promène une sensation presque intolérable +de cinglement continu. Je suis couché sur +le côté, les deux bras allongés vers le bord +du lit, les mains plongeant dans le plus bas +des oreillers et s’y agrippant. C’est en contractant +davantage mes mains que j’arrive à +ne pas crier. Mademoiselle Carneran fait le +tour du lit et elle vient appuyer doucement +ses deux mains sur les miennes.</p> + +<p>Le drain pénètre difficilement. Le docteur +Dittenay s’y reprend à plusieurs fois. Je +souffre, comme s’il pinçait les bords de la +plaie et qu’il les déchirât à la façon d’un +vieux carton qu’on jette au panier.</p> + +<p>Le docteur Dittenay parle avec douceur et +sourit. Il a cette glaciale cordialité qui ne +manque jamais aux petites natures. Le calme +de Gillot est bien différent. Il est calme à la +façon d’un athlète, qui sait avant tout exercice +que ses muscles sont prêts. Dittenay est +calme par mollesse naturelle et parce que +l’impassibilité, corrigée d’un sourire, est +nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux +sont saillants, derrière son lorgnon aux +verres libres. Ses traits sont gros et réguliers. +Il est de cette classe d’hommes à l’humanité +pauvre qui ne sont jamais en prise +directe avec les autres hommes. Dittenay est +médecin, parce que la médecine est une carrière +libérale. Il occuperait aussi naturellement +une charge d’avoué. C’est un animal +domestique parfaitement dressé aux habitudes +d’une profession. Il s’oriente à travers +les maladies, comme un garçon livreur +s’oriente dans Paris. Perdu dans une île +déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il +ne serait même pas capable d’inventer une +civilisation. Il n’a pas de génie. Gillot a du +génie. Mademoiselle Carneran a du génie. +Madeleine, la petite servante qui balaya ma +chambre ce matin, a du génie. Leur présence +me donne une illusion de recommencer +ma vie, me délivre du passé. Ils apportent +en moi la même espérance illimitée que la +décision d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent +ma curiosité humaine, autant que si +j’entrais dans une ville inconnue.</p> + +<p>Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage +que je lui aurais offert ma souffrance en +hommage. Mais quand Dittenay quitte ma +chambre, c’est la sonde cannelée qui s’en va, +et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet +humain...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="IX"> </h2> + +<p>L’incision, que Gillot a donnée dans ma +tempe, a évacué le pus contenu dans l’abcès. +Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi, +je recommence à sentir les mêmes +élancements au fond de l’oreille, la même +tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris +tant avant mon entrée dans la maison de +santé.</p> + +<p>Des coups frappés dans ma tête se mêlent +et se répercutent. C’est le bruit des grands +chantiers maritimes, quand, sur la coque +d’un cuirassé, les marteaux, frappant les +boulons, éveillent au métal des sonorités +grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent +au choc, puis se propagent, plus libres et +plus souples, et se croisent et s’entre-croisent, +se combinent et s’entre-nourrissent, +comme si elles étaient les notes d’une cyclopéenne +symphonie. Il y a un chantier dans +mon oreille. Et chacun des coups qui frappent +l’invisible métal broie je ne sais quoi +dans ma tête.</p> + +<p>Il se fait un silence, comme si on avait +sonné une interruption du travail. Le mélange +et le rythme des sons était si bien +celui de mille marteaux bosselant une immense +plaque de métal, que j’ai vraiment +l’idée que les ouvriers sortent pour aller +déjeuner.</p> + +<p>La douleur change brusquement, comme +un numéro de cirque succède à un autre. Je +ne pense pas au cirque où nous allons en +spectateur qui flâne. Je pense au cirque de +notre enfance, qui nous apparaît comme +absolument distinct de notre vie à nous, invariable +et prévue. C’est une sorte de monde +renversé et cependant réel. Des femmes +roses y trouent des cerceaux blancs entre les +deux temps d’un galop de cheval. Des +hommes y marchent la tête en bas. C’est le +monde où les bêtes parlent.</p> + +<p>Il y a dans l’extrême souffrance une joie +semblable à celle de l’enfant au cirque. On +passe dans un autre monde. Je ne parle pas +de la souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit +pas de ce reploiement qui fut l’attitude professionnelle +des romanciers psychologues. Ils +n’ont d’ailleurs jamais analysé la souffrance +physique, trop simple pour leurs méditations +et bonne tout au plus pour des goujats.</p> + +<p>La souffrance physique, si elle est suffisamment +prolongée, puissante et variée, — je +ne parle pas d’une monotone rage de dents +ou d’une colique poignante et convulsive — la +souffrance physique peut être un spectacle. +Et non pas un spectacle factice qu’on se +crée.</p> + +<p>On ne la regarde pas, à la façon dont les +écrivains ont regardé leur âme, en clignant +des yeux, comme pour distinguer un petit +objet éloigné. Elle est un spectacle véritable, +comme la mer en tempête ou comme un +rapide qui passe devant nous, quand nous +rêvassons sur le banc d’une gare de village. +Elle est en nous, mais, rompant notre habituel +équilibre, elle nous surpasse et s’impose +à nous, comme le spectacle le plus tangible +et le plus provocant.</p> + +<p>Le bruit des grands chantiers s’étant donc +apaisé, il y eut comme le tournoiement vertigineux +d’une formidable roue dentée dans +ma tête. Puis le mal devint moins régulier, +plus oscillant, tantôt plus tendu et tantôt +plus souple, comme la corde qui tient à la +rive une barque en flottaison. Il fut irrégulier, +mais d’une rage singulière à laquelle je +n’étais pas encore accoutumé.</p> + +<p>J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue. +Seulement le spectacle n’avait pas lieu dans +ma tête. Je me souviens... C’est à la porte +d’une ferme isolée, en Bretagne. Le chien +est attaché à sa niche qui est rivée au mur. +Tout le monde est aux champs. Et le chien, +furieux que j’ose passer sur sa route, s’élance +sur moi. Un instant je le vois dans l’espace +au terme de son bond, comme suspendu à la +chaîne, droite comme une barre. Puis en +ressort, la chaîne se détend et semble attirer +le chien vers la niche, comme s’il était une +balle au bout d’un élastique. Alors il recommence +deux ou trois élans semblables qui +font osciller la niche et chaque fois il retombe, +battant le sol. Puis il tourne, comme +sur une piste, comme si sa chaîne était une +longe. La chaîne se tend et se distend. Parfois +elle s’enroule et s’emmêle autour du +crampon qui la tient à la niche, et ses +anneaux meurtris les uns contre les autres +font le même bruit que s’ils se sciaient les +uns les autres. La chaîne maintenant semble +mouvoir le chien comme un projectile. Le +collier arrête le chien et l’étrangle. Il repart +furieusement et on ne sait comment il peut, +dans ce minuscule espace, malgré l’interruption, +à chaque tour, de cet étranglement, +galoper sans arrêt et lancer son aboiement +rauque.</p> + +<p>La chaîne et le chien sont dans ma tête.</p> + +<p>Je saurai maintenant distinguer mon mal, +selon que j’aurai dans ma tête un chien +furieux ou un atelier de constructions +navales.</p> + +<p>Pendant la première heure, la douleur +m’agita. Mes mouvements la fuyaient... +Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait +pas que mes mouvements et mes contractions +sont les signes de la douleur me trouverait +très comique. Mes mâchoires se +serrent et mes dents se rapprochent, ou je +mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les +yeux avec autant de force que si je voulais +user l’un contre l’autre les deux bords de +mes paupières. Mes doigts se remuent, mes +jambes tour à tour se ploient et s’allongent. +Je suis comique, comme un chien qui, couché +dans l’herbe, sur le dos, les pattes en +l’air, se meut avec des mouvements saccadés +de son dos.</p> + +<p>Mais la douleur devint si puissante, qu’elle +m’obligea à une sorte de calme et que j’y +assistai, comme on est le témoin résigné +d’un cataclysme. Je suis à cette limite où il +semble que la douleur ne puisse être plus +forte. Elle perd alors tout caractère agressif +et taquin. On sent distinctes les premières +gouttes d’un orage. Mais quand l’orage +éclate, on ne sent plus les gouttes, on est +mouillé, on est dans l’orage. Les coups de +tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons +même qu’ils se multiplient. Ainsi un instant +arrive où la douleur ne décompose plus son +effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs, +où elle fait l’assaut, où elle livre +bataille comme un général qui rassemble ses +unités. Alors elle entre dans la ville, elle +prend possession de nous. Nous nous soumettons. +Nous sommes une ville conquise +dont les enfants aux fenêtres regardent passer +les troupes assiégeantes. Nous prenons +même à la douleur maîtresse de nous une +sorte de plaisir, ou plutôt nous lui devenons +consentants.</p> + +<p>Les mystiques offraient leur souffrance à +Dieu. Un homme courageux devant le mystère +et devant la vie offre sa souffrance à la +nature. Cela n’est pas seulement une adhésion +spinoziste. Il y a de la part de celui qui +a atteint à une belle limite de la souffrance +physique une sorte d’éblouissement admiratif +devant un beau spectacle.</p> + +<p>Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et +moulu, comme si j’avais été frappé de mille +coups par tout le corps.</p> + +<p>Il me semble qu’une charge de cavalerie a +passé sur moi. Je relève la tête, avec précaution. +Les fourreaux de sabre entrechoqués +et les fers des chevaux heurtant le sol ne +sont plus qu’un bruit lointain et unique. Les +coups de sabot, par places, ont meurtri mon +corps. Le blessé s’étonne que tant de fracas +ne soit plus qu’un frémissement et un peu +de poussière qui flotte.</p> + +<hr> + +<p>Il faut à cette résignation ou plutôt à cette +joie d’acceptation des conditions favorables. +Il faut d’abord que la douleur soit belle et +qu’elle ne nous tourmente pas par mille +attaques, comme un moustique tourne autour +de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il +faut une bonne santé et la certitude que la +douleur est passagère. Il faut aussi cette joie +blanche de la maison de santé et ces soins +multipliés et précis qui la consolent, s’ils ne +la soulagent.</p> + +<p>Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment +de souffrir en perfection, je n’ai jamais +été le spectateur ébloui et consentant, que du +jour où j’ai su que ma douleur, si elle était +intolérable, pouvait être calmée par la morphine.</p> + +<p>Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle +Carneran est entrée dans la +chambre. Elle est restée un instant, tout +près de mon lit, la tête un peu penchée, sous +la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris, +lourds comme un ciel d’orage, me regardaient +avec une pitié très douce et un sourire +navré pinçait les coins de sa bouche.</p> + +<p>Elle a posé un instant sa main fraîche sur +mon front et je suis resté immobile comme +si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main +se répandrait en moi.</p> + +<p>— Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle +demandé.</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p>— Oui... beaucoup... mais après une hésitation, +comme si je voulais évaluer avec précision +la gravité de ma douleur et comme +un honnête malade qui ne veut pas tromper +son monde.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="X"> </h2> + +<p>Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à +nouveau le fracas des chantiers maritimes et +les élans tournoyants du chien hors sa niche. +Je commence à avoir une expérience du mal, +qui me permet de l’accueillir avec plus de +sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus +de politesse. Je ne suis plus du tout l’enfant +stupide qui fuit dans tous les coins, pour +éviter une fessée. Je suis comme dans un +salon et j’attends avec calme un visiteur +redoutable.</p> + +<p>Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant +personnage, bourdonnant, procédant +par mille attaques brusques et sournoises. +Le visiteur que je reçois n’est qu’un fou. Je +suis là, attentif autant que réservé. Sans +doute je ne saute pas au cou du visiteur. +Mais je suis correct, prêt à l’écouter. Il entre, +à pas très sourds, comme certains personnages +de nos rêves que l’on n’entend pas +marcher.</p> + +<p>Et aussitôt, au lieu de me raconter, +selon que les convenances l’exigent, l’objet +de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les +jambes en l’air, saute à pieds joints sur la +cheminée, retombe à terre, s’avance en grimaçant +vers les murs, agite les bras, comme +s’il tournait deux manivelles, éclate bêtement +d’un rire sonore, puis vient s’asseoir de tout +son long sur le canapé dans une attitude +sombre et digne. Et là, il ne dit rien, il ne +répond même pas à mes questions.</p> + +<p>Enfin, il se lève, marche droit à moi, se +plante en face de moi, me jette un regard +qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper, +comme s’il accomplissait une besogne, +comme s’il exécutait une consigne. Ses +mouvements sont d’une exaspérante régularité. +On dirait d’un ouvrier, qui a son +marteau bien en main et qui enfonce des +clous. Il tape rythmiquement. Mais à chaque +fois qu’un clou va disparaître, il donne deux +ou trois coups plus violents, plus espacés, +des coups de grâce.</p> + +<p>Je ne suis plus un corps humain. Je suis +une masse molle sur laquelle s’acharne le +détestable visiteur. Il est devenu fou furieux. +Il enfonce ses ongles en moi. Il me jette +sur le plancher, me foule aux pieds et danse +sur moi une danse de plus en plus rapide et +crépitante, et parfois, d’une détente violente +et brusque de sa jambe, il me fracasse à +coups de talon.</p> + +<p>Le mauvais visiteur s’en va, comme un +appariteur. Il a introduit une douleur plus +calme et presque majestueuse. Je ne suis +plus en proie qu’à des forces impassibles qui +m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point, +un être sans épaisseur et sans densité, perdu +dans le lit blanc et dans la chambre blanche. +Il me semble que le mal n’est plus en moi, +ne m’affecte plus directement. Mais je suis +entouré par lui. Je baigne en lui.</p> + +<p>Enfin, plus de souffrance aucune. Mon +corps est un désert. C’est comme si j’avais +fait une chute formidable, comme si j’étais +tombé du haut du ciel tout droit sur mon lit...</p> + +<p>Mademoiselle Carneran est restée longtemps +près de moi. Cela fut non pas un soulagement, +mais une consolation, qu’elle ait +pris la peine de me regarder souffrir. J’ai +horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas, +quand je souffre, ou quand d’autres souffrent, +qu’on ferme les yeux, avec l’air de +n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est +ainsi que sont les gens du monde en visite, +devant un malade. Mademoiselle Carneran +n’eut pas l’indifférence aimable et cet air de +vous parler du haut du quatrième étage +qu’ont quelquefois les infirmières et tous +ceux qui par métier vivent autour des malades. +Elle me regarda. Il y avait beaucoup +de noblesse dans son regard ferme, sans +fausse pitié. Je puis dire qu’elle m’aida à +souffrir. J’avais une grande joie à lui dire +quand le mal diminuait : « Cela devient +supportable. » J’ai souvent eu l’occasion de +voir comme les malades exagéraient l’expression +de leur souffrance. J’avais une +grande joie à être précis, un peu sec, à dire +sur un ton détaché : « Oui, je souffre beaucoup. +Mais c’est presque amusant. »</p> + +<p>La vérité est que je n’avais jamais souffert +et que la douleur m’intéressait comme +un horrible et nouveau pays qu’on visite.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran, tout près de mon +lit, s’y appuyait de sa main étendue. Lorsque +la souffrance plus aiguë contracta davantage +mon visage, je saisis cette main. Et quand +je souffrais plus, je la serrais davantage. Il +faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son +corps, pour sentir véritablement le secours +d’une main de femme inconnue. Ni une +mère, ni une sœur, ni une compagne — et +je n’hésite pas devant la cruauté de cet +aveu — n’auraient un pareil pouvoir de +consolatrice.</p> + +<p>Je ne sais rien de mademoiselle Carneran. +Et c’est pour cela que cette caresse humaine +est d’un si haut prix et si absolument émouvante. +Une mère, une sœur, une compagne +sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y +a pas dans leur tendresse ou leur dévouement +l’imprévu qui satisfait notre goût du +miracle. Je pense à des histoires bêtes de +soldats épousant des ambulancières. Et la +fièvre me donne un énorme pouvoir d’attention. +Dans la vie, nous n’osons pas regarder +les mains des femmes inconnues avec trop +d’obstination. Les mains se dérobent et ont +leur pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie +de bruits barbares et d’éclatements fulgurants, +comme si des projectiles partaient +et s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je +regarde cette main, un peu raidie, qui se +prête et ne se livre pas. Elle est fine et +sèche, anguleuse aux articulations. Elle est +douloureuse et volontaire, sans aucun +effilement souple, sans aucun passage +arrondi.</p> + +<p>Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un +jour avec une femme de lettres aux ongles +rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher +de penser que cette dame aurait bien +pu se laver les mains avant de se mettre à +table. La propreté d’une main d’infirmière +soigneuse garde comme la fraîcheur de l’eau. +Une main soignée de femme du monde n’est +presque jamais que nettoyée. Il faut avoir +touché du pus ou baigné des typhiques, pour +avoir les mains propres.</p> + +<p>Quand la douleur s’accroît, je serre cette +main, comme un naufragé se cramponne à +une épave.</p> + +<p>Je pense alors que ce contact peut être +désagréable à mademoiselle Carneran. J’ai +la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement. +Je suis le blessé des images, mais pas +du tout le bel agonisant pâle, qui prononce +de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette +main qui me sauvait, avec l’héroïsme d’un +naufragé qui lâche le bord du canot auquel +il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer +les naufragés qui sont à bord.</p> + +<p>Je me souviens de la belle infirmière, qui +me garda, quand je me réveillai après l’opération. +Elle se défendait par le jaillissement +de sa force calme. Je ne puis dire qu’elle +me repoussait. J’étais près d’elle comme +devant la mer, comme devant un autre élément. +L’infirmière qui m’accueillit le jour +de mon arrivée, me soigna comme on déplace +un objet délicat, qu’on ne veut pas +briser, mais qui ne vous appartient pas. Ses +yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran +est toute différente. Elle ne semble +pas exercer un métier. Ce qui se passe dans +le lit de la chambre n<sup>o</sup> 2, ne lui est pas +étranger. Elle veut savoir si je souffre moins +ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes +questions. Mais ses yeux s’agrandissent, +comme si elle avait peur que ma +souffrance augmente.</p> + +<p>Je lui demande :</p> + +<p>— Pourquoi êtes-vous si gentille ?</p> + +<p>Elle sourit comme si elle ne comprenait +pas.</p> + +<p>— Qu’est-ce que ça peut bien vous faire +que j’ai mal... ?</p> + +<p>— Quelle question !</p> + +<p>— Dans la chambre 2, dans la chambre 3, +dans toutes les chambres de cet étage, dans +toutes les chambres des autres étages, il y +a un malade. Et ce malade souffre. Il fait +son métier de malade, un peu mieux, un +peu plus mal, selon qu’il geint plus ou +moins... Mais qu’est-ce que ça peut bien +vous faire ?</p> + +<p>Elle me répond très doucement :</p> + +<p>— Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait +plus de fièvre.</p> + +<p>On décide de me faire une piqûre de morphine. +La douleur disparaît en quelques +minutes, laissant comme une empreinte +d’elle-même. Elle ne s’en va pas comme +quelqu’un qui prend la porte pour de bon, +mais comme quelqu’un qui va se coucher +dans la pièce à côté. Si elle reparaît atténuée, +on dirait qu’elle a mis des pantoufles.</p> + +<p>Quelle paix ! Dans ce lit souple et ferme, +dont le matelas pose sur des lattes d’acier, +mon corps a pris l’habitude de s’étendre +avec obéissance. Mes yeux prennent maintenant +à toute cette blancheur inondée de +clarté le même plaisir que j’avais auparavant +à contempler le demi-cercle qui ferme l’horizon +marin. Si je suis seul dans ma chambre +et que je m’assoupisse, je suis comme dans +les limbes. A peine si je me souviens de ma +vie, que je vois derrière moi comme une +course haletante. Ainsi je me suis parfois +reposé sous un arbre, au bord d’un chemin, +quand, inondé de sueur, je laissais ma +bicyclette piquer au sol un bout de son guidon ; +ainsi, dans une sorte d’engourdissement, +je fermais les yeux, goûtant un étrange +plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou +bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais +le ciel avec une inlassable attention, comme +si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce fut, +les premiers jours, un ciel poussiéreux de +septembre, qui à partir de la fenêtre, flottait +comme la toile souillée d’une baraque foraine. +C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que +plus tard qu’il devint un vivant compagnon, +mon grand voisin d’en face.</p> + +<p>Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe +hors de la chambre blanche et du rectangle +de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on +entre dans ma chambre, il me semble +que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux +que mon corps est immobile. Quiconque +entre, flotte auprès de moi, avec bienveillance. +Je repose sur mon lit comme sur +un nuage. Les heures... elles ne tournent +pas au cadran de ma montre, glissée sous +l’oreiller le plus bas. Elles sont vivantes.</p> + +<p>Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain, +ni un cran du temps ; c’est la veilleuse +de nuit, avec la jolie fatigue de son visage +d’aube grise, qui entre et prend le thermomètre +dans l’éprouvette et me le donne.</p> + +<p>Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante +en blouse bleue à fins carreaux, +comme les tabliers des petites filles, apportant +le déjeuner : café au lait et deux tartines.</p> + +<p>Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran, +dont le visage est plus triste quand +il ne s’est pas encore échauffé aux travaux +du jour. Le matin est un cercle qui se ferme +à midi et que remplit la toilette et la visite +du médecin. Mademoiselle Carneran approche +du lit une cuvette d’eau tiède et lave la partie +de mon visage que le pansement laisse libre.</p> + +<p>Midi, c’est le chariot qui roule dans le +couloir avec les aliments.</p> + +<p>L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du +temps bien mou. Mademoiselle Carneran +vient parfois. C’est l’heure où les infirmières +n’ont à donner nul soin déterminé. Elles +sont libres, si elles ne sont pas de garde, +d’aller dans leur chambre.</p> + +<p>Et puis les visites jusqu’à cinq heures. +Elles apportent on ne sait quelle fraîcheur +empruntée à la rue. Les hommes gardent +l’odeur de la cigarette jetée au ruisseau, +avant d’entrer. Et le parfum des femmes +se balance avec agilité, avant qu’elles ne +soient assises.</p> + +<p>Cinq heures : après le départ des visites, +c’est une rentrée dans les limbes et le blanc +de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle +Carneran passent, pour prendre la +température du soir.</p> + +<p>Le dîner de sept heures, à la lampe électrique. +Après le dîner, jusqu’à huit heures, +ce n’est pas une heure ; ce n’est pas encore +la nuit. C’est la servante emportant la vaisselle.</p> + +<p>Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit, +qui ouvre la vraie nuit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XI"> </h2> + +<p>C’est à nouveau cet écartèlement du fond +de mon oreille, ces fulgurations du centre +de ma tête au sommet de mon crâne, les projectiles +qui semblent traverser mon cerveau, +et c’est le chien tournant devant sa niche, +et c’est le bruit des grands chantiers maritimes. +A cinq heures, en venant prendre ma +température, mademoiselle Carneran me propose +une piqûre de morphine. Mais j’ai peur +de souffrir au milieu de la nuit. Je préfère +retarder la piqûre et être sûr d’une nuit +parfaite. Je consens à souffrir ces quelques +heures. Le mal est un moindre personnage +en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule +en un creux du lit et dit : « A nous deux. » +Il est semblable à ces charretiers brutaux +qui n’assomment de coups leurs bêtes, +que s’ils sont sûrs de n’être pas vus.</p> + +<p>Il est entendu que l’infirmière de nuit me +fera une piqûre, dès que je le lui demanderai.</p> + +<p>De savoir que je pourrai, quand il me +plaira, ne plus souffrir, la souffrance me +devient plus légère. Je la trouve même +un peu ridicule. Elle me fait l’effet d’un +adversaire brutal et maladroit au pugilat, +qui s’essouffle, qu’on laisse par moquerie +s’agiter et dont on se débarrassera d’un +coup précis et préparé. Je ne suis plus +livré à la souffrance, comme les premiers +jours de maladie, dans ma chambre, à la +façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a +même dans cette certitude qu’on pourra, et +choisissant son heure, la supprimer, une joie +de l’esprit, une sécurité dont nous nous +sentons redevables à la civilisation et qui +nous lie avec elle de solidarité... C’est un +sentiment analogue à celui que j’éprouvai en +entrant dans la salle d’opération. Un sauvage, +à qui l’on ferait une piqûre de morphine, +n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment +d’un miracle... J’ai le sentiment +d’une loi.</p> + +<p>C’est à huit heures que l’infirmière de nuit +prend son service. Je mets une sorte de raffinement +à ne pas la sonner aussitôt. Je +garde ma douleur, comme on porte à bout +de bras une haltère qu’on a décidé de tenir +le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à +huit heures et quart.</p> + +<p>L’infirmière de nuit, la « veilleuse », c’est +mademoiselle Sirvaine, qui me reçut le jour +de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je +l’attends. Elle entre, et elle est, dans le +silence absolu de la nuit commencée et dans +la chambre lisse où la lampe électrique +jette un rayonnement raidi, une apparition +toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas +prévu : la nuit, la nuit dans la chambre lisse +et blanche, devient un élément. La solitude +est aussi émouvante que si nous étions tous +deux dans une barque sur la mer. L’électricité +ne donne pas une de ces lumières qui +tremblent, jouent, hésitent et nous aident à +une progressive découverte des êtres et des +formes.</p> + +<p>Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit, +est d’abord une apparition blanche. Et la +voici, qui depuis quelques minutes est une +présence toute blanche.</p> + +<p>Je sais maintenant que, d’autres nuits, je +vivrai cette minute où une inconnue, à la +garde de qui je suis confié, entrera et posera, +elle aussi pour la première fois, son regard +sur mon visage emmailloté. Nulle musique, +mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus +sereine libération, la plus effleurante flatterie +à la plus hautaine gravité, n’égalera jamais +pour moi cette rencontre d’un regard, cette +apparition d’une personne dans l’absolu de +la nuit, dans le silence de la maison, dans la +blancheur presque abstraite de la chambre. +La lumière lustre le mur en face de moi. Mademoiselle +Sirvaine est étrangement calme et +silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa +douceur un éloignement presque cruel. Elle +ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais +impénétrables et glacés comme un émail, +fixes comme la nappe d’un lac de montagne, +si bien que c’est le visage qui semble transparent +et les yeux qui semblent opaques. Ils +semblent agrandis comme en un portrait et +sans proportion avec le visage. Ils ne se détournent +pas ; et quand ils se posent sur moi, +ils regardent encore ailleurs... Elle n’est +ni hostile, ni timide. Elle n’est pas distraite, +elle est absente...</p> + +<p>Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé +une parole. Elle revient avec la boîte métallique +enfermant la seringue et le flacon de +morphine.</p> + +<p>Je la regarde emplir la seringue en verre +et je m’aperçois qu’elle la remplit, non plus +d’un centigramme, mais d’un centigramme et +demi.</p> + +<p>— C’est gentil de me faire bonne mesure...</p> + +<p>— C’est la dose qui m’a été indiquée...</p> + +<p>Sans doute est-ce l’augmentation de la +dose... La disparition immédiate de la douleur +provoque en moi une émotion de gratitude. +De quel baiser, quelle fée a touché le +mal ? Quel maître s’est fait connaître, imposant +le silence... C’est un brusque silence de +la douleur.</p> + +<p>Une chaleur se répand dans mon corps. +Je suis étendu dans la paix d’une sérénité +animale. Je flotte. Seul existe le moment qui +succède sans effort au moment. Aucun pourquoi +ne me lie, aux moments qui précédèrent, +aucune inquiétude à ceux qui suivront.</p> + +<p>Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur. +Je ne voudrais pas briser cet équilibre +par un mouvement. Cette immobilité +consentie n’est pas de la torpeur. Je ne puis +dire qu’accomplir un mouvement serait un +monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci : +le mouvement est d’un autre monde.</p> + +<p>L’ennui est loin. La variété des sentiments +et des objets a disparu aussi. Je suis +comme devant un désert, comme devant une +mer étale. L’ennui des nuits sans sommeil, +ce n’est pas assez dire que j’en suis protégé. +Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu +le pouvoir de m’ennuyer. Si je regarde +l’heure, c’est par une curiosité comme désintéressée, +comme un mathématicien note le +passage d’une étoile. Et voici qui me paraît +incompréhensible. Dans cette perfection de +bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de +monotonie, mais de l’unité, mon évaluation +du temps est complètement erronée. Il y a +juste une heure et demie que mademoiselle +Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je jurerais que +la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de +ma montre, je n’éprouve aucune déception... +Je constate... Je suis hors du temps.</p> + +<p>Hors de ce temps qu’il faut créer, pour +bâtir, comme un mur moellon à moellon, la +nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres +malades qui apportent à la nuit les minutes +dont elle est faite. Leur supplice est qu’ils +n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent +à la roue, ils tournent la roue de la nuit. Le +malade est condamné à précéder la nuit +d’insomnie, comme un chien qui dépasse son +maître, retourne à lui, le dépasse encore, +revient et s’élance à nouveau, faisant deux +fois la route, tuant son impatience à courir +en avant, contraint cependant d’attendre son +maître et de fournir la même étape. Mais, +quand la morphine est en nous, la nuit +marche seule, distincte de nous...</p> + +<p>Mes pensées coulent fluides et libres, aussi +spontanément que l’eau d’un fleuve entre ses +rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle. +Je ne fais non plus aucun effort pour qu’elles +apparaissent. Il me semble presque qu’elles +flottent à quelque distance de moi, devant +moi, comme cette impalpable poussière de +poussières qui danse aux fenêtres, dans les +rais obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne +sont pas nombreuses, ces pensées, et elles +ne sont ni extraordinaires ni imprévues. +Leur charme unique est d’échapper au dur +mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les +oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce +n’est point elles qui sont exceptionnelles, +c’est leur naissance qui est miraculeuse. +Elles viennent comme une brume transparente +se pose à l’horizon des prés. Et elles +disparaissent, comme un son s’évanouit, +sans qu’il me soit possible de les regretter +ou de faire effort pour les retenir. Elles me +quittent, comme si elles allaient à leur travail. +Je n’ai pas cette angoisse que nous +laissent les pensées qui fuient trop vite, +comme un ami de passage, et que nous +avons peur de ne plus jamais retrouver. Et, +si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir +ma vie, mon corps à contenter mon corps.</p> + +<p>Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple +torpeur, semblable, en bien-être et confiance, +à celle qui précède les bons sommeils. Elle +dure jusqu’au petit matin, qui peu à peu +envahit la nuit comme s’il tissait à la nuit +une toile d’araignée ; jusqu’au bruit, — le +premier bruit depuis la veille, — que font les +berthes entrechoquées dans une voiture de +laitier.</p> + +<p>Alors je somnole jusqu’à sept heures. +Mademoiselle Sirvaine vient prendre ma température. +L’insomnie a tendu et empoussiéré +son visage, en a diminué la transparence. +Mais les yeux sont d’un plus vif éclat, encore +agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les +paupières plus grises, comme un cercle de +mer fermé par une plage de sable.</p> + +<p>Elle me tend le thermomètre, sans prononcer +une parole. Elle revient, regarde par +transparence la colonne de mercure, met un +signe au crayon bleu sur ma feuille de température ; +puis elle prend mon pouls et inscrit +au crayon rouge le nombre des pulsations. +Elle glisse la feuille de température +dans le tiroir de la table. Je lui demande si +elle n’est pas trop fatiguée.</p> + +<p>Elle me répond :</p> + +<p>— Mais non.</p> + +<p>Elle me dit : au revoir, d’une voix sans +inflexion qui ne semble pas venir de son +corps et que ses lèvres déposent avec précaution +dans l’ouate grise du matin. Et +quand elle sort, son corps droit semble +glisser de la chambre au corridor.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XII"> </h2> + +<p>Mademoiselle Carneran, avec une serviette +trempée dans de l’eau tiède, me lave les parties +du visage que le pansement ne couvre +pas. Et, pendant que je me lave les mains, +elle maintient la cuvette sur le bord du lit. +Elle m’apporte mon verre et ma brosse à +dents. Elle-même, prenant mon peigne, me +peigne doucement la barbe et la moustache.</p> + +<p>Madeleine balaye la chambre avec un +balai enveloppé d’un linge humide. Mademoiselle +Carneran essuie avec un torchon le +marbre de la toilette et le métal ripoliné de +la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte +le seau à toilette hors de la chambre. Puis +elle m’aide à me lever, à aller jusqu’au fauteuil +canné qui se déploie en chaise longue. +Et elle fait le lit avec une activité de sage +ménagère. Elle retourne le matelas, lance +les draps qui, un instant éployés dans l’espace, +tombent, débordant en rejets égaux +des deux côtés du matelas.</p> + +<p>A promener un linge sur les meubles, à +déplacer et retourner le matelas, à poser +une alèze sur le drap, à remettre à leur +place, sous la toilette, le broc et le seau, +mademoiselle Carneran est vaillante. Elle +affronte les objets, et les contraint à sa volonté. +Pendant qu’elle s’occupe à ces soins +de ménage, elle fronce les sourcils et l’on +ne sait si son visage exprime de l’attention +ou de la sévérité.</p> + +<p>Nous causons. Nous sommes, elle et moi, +en confiance. Cela est venu tout naturellement. +Elle s’est intéressée à ce malade, qui +souffre plus que les autres et qui ne veut +pas geindre ; elle s’est étonnée de la gaîté que +la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de +suite sa réserve naturelle, cette réserve sans +hostilité, sans basse timidité et qui n’est ni +défiance, ni défense, mais dignité envers +soi et politesse envers les autres.</p> + +<p>Elle parle avec des mots très simples. Sa +voix à la fin de chaque phrase se perd en +une hésitation un peu tremblante.</p> + +<p>De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large +ouverte, que le ciel, éclairci d’un soleil +maigre, le ciel gris du Paris de septembre, +sensible et tendu comme un visage inquiet.</p> + +<p>Il ne faut pas médire des conversations +sur la température. Les mots ne sont rien +que ce que nous y mettons. C’est en parlant +du temps qu’il fait que mademoiselle Carneran +et moi apprenons à nous connaître.</p> + +<p>— Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.</p> + +<p>Nous parlons de la mer et de la montagne, +comme des baigneurs qui ne se connaissent +pas et causent un jour de pluie dans la salle +à manger d’un hôtel. Puis peu à peu c’est +notre mer et nos montagnes que nous échangeons, +c’est un peu de nous-mêmes, un peu +de nos préférences les plus générales. Car il +y a, de sa part comme de la mienne, un souci +de feindre ne pas parler de soi. Nous donnons +à toutes nos phrases l’aspect de jugements +équitables.</p> + +<p>— La campagne, mais loin... pas les environs +de Paris.</p> + +<p>— L’automobile... l’air qui vous fouette +le visage.</p> + +<p>Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent, +comme s’ils fouillaient au plus loin +de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive, +et sa bouche, ayant souri, redevient grave.</p> + +<hr> + +<p>La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans +mon immobilité de malade au lit, je reconnais +diverses façons d’ouvrir la porte. Les +infirmières ou la surveillante, après avoir +tourné le bouton, la meuvent des bras +appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le +corps un peu tourné, passent en frôlant le +montant. Elles ont si souvent un plateau, +une assiette ou une tasse dans les mains, +ou poussent si souvent le chariot à pansements, +qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir +sans presque user de leurs mains, comme on +se fraie un passage à travers un fourré. Et +la nuit, quand elles passent ainsi, avec des +mouvements silencieux, elles glissent comme +de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher. +Madeleine et les autres petites servantes +donnent un tour brusque au bouton, +attendent, même si l’on a crié : « Entrez », +comme si elles allaient faire une farce. Les +« visites » entrent avec hésitation, avec la +peur de se tromper, malgré tous les renseignements +qu’on leur a donnés, et la porte +semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle. +Mais Gillot ouvre d’une seule poussée +et entre comme s’il avait fait une brèche. +Il entre en vainqueur.</p> + +<p>— Bonjour, mon ami.</p> + +<p>Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air +de cavalcader. Chaque fois qu’il vient dans +ma chambre, il me semble qu’il accomplit le +miracle de guérir le paralytique. On dirait +aussi qu’on vient d’ouvrir les fenêtres, +toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une +chambre depuis longtemps sans air.</p> + +<p>— Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il.</p> + +<p>Et tout à coup, à la reconnaissance vague +que je pouvais avoir pour lui, s’ajoute une +idée, simple et claire comme une image :</p> + +<p>Il m’a sauvé la vie...</p> + +<p>Cet homme m’a sauvé la vie.</p> + +<p>Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.</p> + +<p>Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour +tous les jours que je vivrai désormais. Il +m’a sauvé la vie et non par un avertissement. +Il s’est mis devant moi. Et c’est avec +ses mains... La marque en est sur ma tempe, +le coup de sabre... La cicatrice en restera. +Comme un soldat aux ambulances revoit le +visage du soldat ennemi qui lui fendit le +crâne, avec une pareille force je me souviendrai +de son visage.</p> + +<p>Lien matériel entre lui et moi, direct +comme l’amour et la maternité. Un ami qui +vous aide, un médecin qui vous soigne agissent +ou conseillent. Mais lui eut ma vie +entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais +confiée...</p> + +<p>— Au revoir, mon ami...</p> + +<p>Mon ami, mot de passe et de cordialité +qu’il dira dans d’autres chambres à d’autres +opérés. Et cependant, son ami... oui, son +ami.</p> + +<hr> + +<p>Mademoiselle Carneran m’annonce que, +cet après-midi, elle sortira. Elle me prévient +que j’aurai pour quelques heures une autre +infirmière. Elle semble éprouver un peu du +regret qu’éprouve une mère à confier son +enfant à une étrangère.</p> + +<p>— Vous devez être contente, lui dis-je... +Ne plus voir de malades... ne plus entendre +de gémissements, ne plus contempler ces +visages de suppliciés que prennent ces cabotins +de malades. Ah ! comme vous devez +détester les malades... Moi, à votre place, +j’en aurais l’horreur... Ce sont des brutes, +d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur +maladie, à leur fièvre, à leur souffrance, aux +paroles du médecin... Hier j’ai souffert un +peu moins... Ça me faisait mal un peu plus +bas, un peu plus haut... Tenez... moi... je +ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du +tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur +mal qui me semble dégoûtant, c’est qu’ils +veulent que tout le monde y pense aussi... +Vous devez vous sentir submergée, engloutie, +étouffée sous le poids de leurs doléances, +de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets +fragiles et précieux qu’ils prennent, quand +on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont +de sales cabots.</p> + +<p>Elle sourit et me répond :</p> + +<p>— Mais je vous assure que j’aime beaucoup +les malades...</p> + +<p>— Mais c’est une maladie... ça, d’aimer +les malades...</p> + +<p>— Et cet après-midi, je vais voir une de +mes anciennes malades.</p> + +<p>— Vous avez une excuse... elle est guérie.</p> + +<p>— Pas du tout... elle va mourir.</p> + +<p>Je me tais. Mademoiselle Carneran est +triste. J’ai le sentiment qu’elle use sa tristesse +à la maladie et aux malades. Toutes +les autres infirmières sont gaies. Mademoiselle +Carneran me fait penser à la religieuse +des romans qui a pris le voile parce que son +fiancé était mort à la guerre ou avait épousé +une Américaine...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XIII"> </h2> + +<p>Nuits admirables... J’ai dit déjà que mon +lit était en face de la fenêtre. Le ciel est +mon grand voisin d’en face. Si la nuit est +sans lune, il est discret et se fait oublier, +comme un ami qui dormirait près de moi. +Mais par les nuits claires, il m’offre le passage +de ses nuages cachant la lune et +cachant les étoiles, comme une danseuse +courbe une écharpe parfois autour de sa +tête. Le ciel et les nuages deviennent des +compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté, +Lina Montalina, les somnambules +extra-lucides, le directeur de la <i>Vie industrielle +et artistique</i> sont entre nous et les +plus beaux spectacles. Mais ici, je suis seul +avec le ciel, et sa lune, et ses nuages. +Quant aux étoiles, je n’en parle pas, parce +qu’elles sont des clous de tapissier à tête +dorée. De temps en temps, le bon Dieu en +sort une de sa bouche tordue, pour la clouer +au ciel. Les étoiles ont été salies par les +poètes. Il nous faut un effort pour les penser +proprement. Elles ont été maniées par +les romancières de beuglant, aux doigts +gras, elles sont devenues le symbole de la +gloire humaine. Elles sont au collet des +généraux. Les financiers, les hommes politiques +et les cabotins ont tous une étoile.</p> + +<p>Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses +nuages.</p> + +<p>Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur, +avec son silence, avec le silence +aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant +le silence de la chambre.</p> + +<p>Les mots que prononce la veilleuse y prennent +une sonorité étrange et qui se prolonge.</p> + +<p>Et chaque jour désormais, dans la flottante +heure grise entre sept et huit, après +la disparition de Madeleine emportant les +assiettes sur le chariot, j’attends que la veilleuse +prenne son service, installe la nuit, et +peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse +inconnue qui apparaîtra au côté de mon lit +et dont la voix soudain naîtra dans le silence, +jaillissante ou timide.</p> + +<p>De celle qui viendra ce soir, je ne sais que +le nom. Chaque jour je demande à mademoiselle +Carneran le nom de la veilleuse, +et ce nom jusqu’au soir suffit à m’occuper.</p> + +<hr> + +<p>L’infirmière de jour vous soigne, mais +l’infirmière de nuit, la veilleuse, inévitablement +se livre. Quand la nuit est venue, c’est +comme si au terme d’un voyage, j’avais été +transporté dans une maison morte au centre +d’un désert entouré de déserts, une maison +comme en racontent les <i>Mille et une Nuits</i>, +une maison toute blanche dans la nuit grise +ou bleue, une maison dont les murs et les +cloisons et les portes sont en blancs pétales, +une maison visible dans un jardin obscur, +comme un drap sur un buisson.</p> + +<p>Et l’instant où la veilleuse entre dans ma +chambre est semblable à celui où le fils du +Sultan rencontre dans le pays nouveau le +premier habitant.</p> + +<p>Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle +Tonacci ?</p> + +<p>Mince et longue, elle entre d’un pas +rapide, avec une ardeur de jeune chèvre. +Son visage est lisse, et creusé, en courbes +très douces, sous les yeux et aux tempes. +Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux +sont d’un noir mat, opaque, sans reflets.</p> + +<p>Elle me fait ma piqûre.</p> + +<p>A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je +sonne. J’entends un pas rapide et feutré +dans le couloir. Elle se frotte les mains et +ses épaules sont un peu serrées. Elle porte +avec elle le froid du couloir et le froid de +l’insomnie.</p> + +<p>Elle laisse la porte entr’ouverte.</p> + +<p>Une toux, dans le couloir, se traîne et +cahote quelques secondes. Elle se penche +dans l’entre-bâillement de la porte avec +inquiétude.</p> + +<p>— J’ai peur, la nuit, quelquefois... me +dit-elle.</p> + +<p>Elle me parle maintenant pour se rassurer. +A chacun des trois étages de la +maison veille seule une infirmière de nuit. +Les autres dorment au quatrième étage dans +leurs chambres.</p> + +<p>— Peur de quoi ?...</p> + +<p>— Peur de rien... Si, l’année dernière... +dans la chambre où vous êtes... il y avait un +vieux... qui sonnait... qui sonnait toute la +nuit... Il rongeait une croûte de pain... il +buvait une topette de rhum... on aurait dit +un singe... Il voulait à boire... toujours... +C’était un alcoolique... Il buvait son eau dentifrice... +Un jour je l’ai trouvé buvant son +urine... et toujours une croûte de pain à la +main ou la rongeant... Et il riait... et il s’agitait +quand j’entrais...</p> + +<p>— Est-ce que je vous fais peur comme +lui ?</p> + +<p>Mademoiselle Tonacci rit, rassurée.</p> + +<hr> + +<p>Ainsi les journées molles passeront, incertaines +comme l’aube grise et prépareront +l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je +ne suis qu’une larve ensommeillée. Je suis un +malade dans une maison de santé, un malade +qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la +nuit devant moi est tendue comme un drap +blanc, comme un écran de lanterne magique, +où je projette librement les mouvements +agiles de ma pensée calme.</p> + +<p>La veilleuse de la onzième nuit s’appelle +mademoiselle Veuillet. Je l’attends avec +cette curiosité, qui chaque nuit me révèle +de nouveaux pouvoirs d’attente. L’attente +d’une maîtresse qui ne vient pas est un sentiment +grossier dont n’importe quelle brute, +dont n’importe quel écrivain même est +capable. Mais l’attente de cette inconnue, de +cette personne neuve, dont je ne sais rien +que son nom et qui se cachera dans le blanc +costume invariable qui la mêle à la chambre +blanche !</p> + +<p>Mademoiselle Veuillet a bien trente ans. +Elle est blonde, mais non pas d’un blond +impalpable et poudreux, comme mademoiselle +Sirvaine. Elle est blonde d’un blond +sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel +gris. Ses cheveux sont durs et nets, comme +du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont +bleus, mais non pas, comme les yeux de +mademoiselle Sirvaine, d’un bleu impondérable +et qui semble toujours tourner vers +une autre couleur ; ils sont d’un bleu solide +et sans transparence. Lorsque je regardais +mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se +détournaient pas, fuyaient droit en arrière, +ou se troublaient comme une eau limpide +qui s’altère. Mademoiselle Veuillet me +regarde, d’un regard que la bonté seule +assure et raffermit, d’un regard sans reproche.</p> + +<p>Je souffre beaucoup, quand elle arrive. +C’est l’heure du chien de garde tournant +autour de sa niche. Elle déplace, tapote et +dispose en gradins mes oreillers. Puis elle +m’aide à m’étendre et, de ses deux mains +ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête, +lourde sur ma nuque raidie, et comme un +objet fragile et précieux, la pose sur les +oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur +creux. Elle s’éloigne un peu du lit et +contemple son œuvre. Quelques minutes, la +tête soutenue par les oreillers regonflés, le +corps bien allongé et bien au milieu du lit, +je sens sur moi la protection de ce regard.</p> + +<p>Toutes celles qui entrent dans la chambre +et qui, comme une note imprégnant le +silence, apportent dans la solitude blanche +leur soudaine présence, me laissent une +inquiète curiosité. Quand elles sortent, +quand de leur pas léger elles s’en vont, +jeunes femmes souples, que j’ai reconnues +pour des femmes, que j’ai imaginées dans +leur vie à elles, que j’ai entourées de toutes +les raisons pour lesquelles elles exercent +ce métier qui les isole ; quand je me suis +donné cette joie de dégager du blanc fantôme +phosphorescent sous la lueur faible de l’unique +lampe électrique, leur personne réelle +et leur apparence de femmes véritables, +ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité +d’homme. Je ne suis plus le blessé, le fiévreux +dont la tête est enveloppée de bandelettes. +Je suis l’homme qui les emportera +loin des malades, et qui recommencera toute +sa vie et leur vie, leur vie à chacune.</p> + +<p>Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas +cette inquiétude.</p> + +<p>Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité +féline ou de cette nervosité hypocrite +qui nous excite au rapt. Il faut bien que je +dise tout simplement qu’elle a un visage de +bonté. Les visages bons sont pour nous d’ordinaire +les visages ronds. Une vague et +molle cordialité nous semble l’expression de +la bonté. Et cependant le visage anguleux +de mademoiselle Veuillet est le visage même +de la bonté. Elle serait désespérée, si elle +n’avait la certitude d’opposer toujours un +dévouement implacable à tout ce que la +vie peut lui apporter de souffrance ou d’ennui. +Elle est toujours, devant n’importe +quel malade, comme une mère au chevet +de son enfant agonisant. Et voici que +mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle +Veuillet au visage triste d’institutrice +fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante, +comme une fée parée de tous les +pouvoirs et de toutes les grâces. Comment +expliquer cela ? Le malade immobile est un +centre. Il ne se mêle pas aux mouvements +de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable +et parfait. On apporte un pot de +citronnade sur la table, on déplace un +oreiller, on lui tend un thermomètre. +Quel que soit le soin qu’on lui donne, il connaît +la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine +se débarrasse du pot de citronnade et +s’éloigne. Mademoiselle Carneran le pose +si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle +abandonne une parcelle d’elle-même. Madeleine, +la petite servante, place soigneusement +le pot en un point de la table qu’elle a +visé, et s’enfuit en souriant. Mais mademoiselle +Veuillet semble dire : « Voici un pot de +citronnade. Je n’ai rien donné encore. Pour +tout ce que je puis donner encore, je suis +prête. Je ne me libérerai pas par un vague +don de moi-même. Invente, si je ne l’invente, +quelque soin ou quelque soulagement. +Je te le donnerai, comme s’il t’était, +de toujours, destiné. » Et ses mouvements, +nets et doux, mais sans l’hésitation +balancée qu’y apporte mademoiselle Carneran, +ne sont pas ceux que la tendresse +amollit, mais ceux que la bonté dirige. Tout +ce que je pourrais lui demander : déplacer +mon oreiller, changer la place de la lampe +électrique, m’apporter de la citronnade, me +faire une piqûre de morphine, elle y mettrait +une si minutieuse attention, une telle hâte +et un si simple consentement, qu’elle aurait +l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même +songé. Elle est bien la fée, la fée qui +exauce les vœux du malade.</p> + +<p>Et ses mains un peu larges et ses bras, +libres des manches retroussées, se déplacent +comme s’ils répandaient dans la chambre +une clarté. Ils n’ondulent pas, ils vont droit +au but. Ils ne racontent pas leur dévouement. +Ils font leur tâche.</p> + +<p>Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté +si douce à tous ? Pourquoi ?</p> + +<p>Mademoiselle Veuillet veillera ces trois +nuits. Des paroles qu’elle m’a dites, et qui +passaient sur ma fièvre comme une eau +fraîche, je n’ai pas tout retenu. Elle a vécu +aux Colonies, elle a accompagné ses parents +qui faisaient du commerce en Turquie et en +extrême Orient, elle a connu des lépreux. +Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a +fait qu’une allusion à ses visites aux lépreux. +Elle n’a étalé aucun dévouement ; ce n’était +pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les +bandelettes à pansements, les plaies et les +bourgeonnements, et la jeune Européenne +qui, souriante, s’avance au milieu des +horribles vieillards. Elle me parle aussi +d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler +Tantine.</p> + +<hr> + +<p>A huit heures, mademoiselle Veuillet me +fait une injection de morphine. Quelques +minutes après l’injection, une caresse de +chaleur se répand de mon cœur à travers +tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au +bout des doigts. Il semble que mon corps +et mes humeurs soient d’une matière plus +parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement +de mon sang répandu, comme un +liquide fertilisant, dans le réseau de mes +artères et arrosant ma chair, limon d’une +inépuisable richesse. Mais l’action, à cette +dose, est maintenant plus lente. En vain, +je cherche aussi la sérénité corporelle. Ce +n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption +d’une bonne tisane chaude ; une molle +sueur qui ne perle point en gouttelettes, mais +simplement enveloppe mon corps de tiédeur. +Une sueur, non localisée, un halo de sueur +enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité. +Je ne possède plus le sixième sens, que +m’avait donné auparavant la morphine, le +sens de l’Immobilité. Cette agitation est +d’ailleurs distincte de celle de la fièvre. Elle +est sans heurts. Mais c’en est fini du sentiment +de sérénité et de plénitude. Je suis +semblable au nageur imparfait, qui multiplie +et accélère ses mouvements, sans atteindre à +la souple et facile flottaison.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XIV"> </h2> + +<p>Après le silence de la douleur ou son chuchotement +pendant la torpeur de la journée, +les premières tractions de la chaîne, les +premiers bonds du chien, les premiers coups +de marteau sur les boulons du dreadnought +ont l’importance d’un premier roulement de +tonnerre, lent et sourd, annonçant, par une +après-midi pesante, l’éclatement libérateur +d’un orage en tempête. Ce fut surtout la +journée du chien. J’ai une certaine préférence +pour les chantiers maritimes. J’y suis +davantage spectateur désintéressé d’un spectacle +puissant. Mais le chien, le chien de +ferme est d’une inlassable rage tournoyante. +Vers sept heures, à l’heure du dîner, il s’est +couché en rond devant sa niche et ne tire +plus sur sa chaîne. Je le sens qui pèse, +maintenant immobile, de tout son poids, au +fond de mon oreille. Je cède sous ce poids, +je m’assoupis, je ne suis plus qu’une masse +d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des +moisissures grises sur les murs de la chambre +blanche. Mademoiselle Carneran m’a annoncé +que la veilleuse de nuit était une stagiaire, +une remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita +Laudor et qu’elle était créole. Cependant +c’est sans impatience que je sonne à huit +heures pour ma piqûre. Je me contente +d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir +et qui va se dresser près de mon lit.</p> + +<p>Je soulève à peine la tête. Elles sont deux. +Mademoiselle Sirvaine est entrée avec décision, +suivie de l’inconnue un peu hésitante. +L’inconnue m’éveille de ma torpeur.</p> + +<p>A l’instant où elle entre, il me semble que +ma vie commence. Les autres sont de blancs +fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les +carrelages crème et gris. Ce sont des anges +gardiens. Je n’ai connu encore que des anges +gardiens. Elles glisseraient au plafond, +comme les anges des tableaux, que je ne +m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à +la terre de tout son poids charnel. Mes yeux +palpent les courbes gonflées d’un corps qui +ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran +et mademoiselle Sirvaine transportent sous la +blouse leurs muscles et leurs os comme des +pièces anatomiques. Mais de mademoiselle +Laudor qui suit, avec attention, les mouvements +de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle +Laudor stagiaire docile, de mademoiselle +Laudor qui simplement respire, le +buste un peu rejeté en arrière, les seins +abaissés et soulevés, un même bonheur se +dégage que d’un massif de fleurs arrosé +après une journée chaude. Les yeux immenses, +couleur de feuille morte, s’ouvrent +et sont plus solides que les fragiles paupières. +La nuque courte est cependant souple. +Les cheveux noirs, en leurs torsades +musculaires, ont de naturels reflets d’acajou +mat. Comme elle repose sur ses jambes ! Et +cependant elle est baignée d’indolence. La +tête, un peu renversée en arrière, s’abandonne +à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle +Laudor n’est pas encore habituée à +entrer dans une chambre de malade, pour +de courtes et minces besognes, tout simplement. +Elle ignore s’il faut sourire ou prendre +un air de gravité. Ses yeux ne savent où se +poser, n’osent prendre possession du malade +qui lui est confié, et regardent la surface +lisse du mur. Elle retient un peu le sourire +naturel qui passe sur son visage plein. Elle +n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à +moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se +resserrent pas d’inquiétude ; jointes, elles +sont comme un fruit qui pend à la branche. +Elles sont le luxe de la chambre. N’est-ce +pas ma fièvre qui les rêve ? Mademoiselle +Laudor est si belle, qu’elle devient +aussitôt la princesse des images enfantines, +la sultane des <i>Mille et une Nuits</i>. Je ne suis +plus un fiévreux dans un lit ; je ne suis plus +un homme qui espère une femme, je suis le +héros qui lui est naturellement prédestiné. +Elle est si belle qu’elle ne peut pas, de par +sa seule présence, ne pas donner beaucoup +de sa beauté.</p> + +<p>Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre +de morphine. Elle montre à mademoiselle +Laudor les traits qui marquent sur la seringue +en verre la quantité du liquide. Mais elle +n’est pour moi, maintenant, que la servante +de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement.</p> + +<p>Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit +commençante. Et je me pose cette question, +qui suffit à remplir et balancer ma nuit : +« Si je sonne, qui viendra ? Mademoiselle +Sirvaine ou mademoiselle Laudor ? »</p> + +<hr> + +<p>Quand commence la nuit suivante, toute +douleur s’est apaisée. Le chien dort dans sa +niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre +ne monte même pas à 39 degrés. Je pourrais +dormir d’un calme sommeil. Mais c’est mademoiselle +Laudor qui veille... Et je veux la +voir encore. D’ailleurs, je n’ai pas de citronnade +pour la nuit. Excellent prétexte.</p> + +<p>Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement. +Mais elle entre, portant un pot de +citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois. +Ce n’est pas juste.</p> + +<p>Elle est un peu troublée. Elle craint de ne +savoir comment s’y prendre. Elle a peur de +l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien +qu’il faudrait appeler dans la nuit. +Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive ? Heureusement, +il y a les deux veilleuses des +deux autres étages, qui ont de l’expérience.</p> + +<p>— Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut +faire, me dit-elle en arrangeant mes oreillers, +il faut me le dire, je ne suis que stagiaire...</p> + +<p>Elle avoue avec tranquillité son inexpérience. +Elle ne prend pas en m’apportant de +la citronnade ou en déplaçant mes oreillers +cet air entendu que prennent souvent les +gardes-malades : « J’ai l’air tout simplement +de tapoter un oreiller, on pourrait croire +que je pose sur cette table un pot de citronnade. +Sans doute. Il semble que j’accomplis +là des actes tout simples et que n’importe +quelle femme pourrait accomplir à ma place. +Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de +mes mouvements, que l’apparence. Un sens +profond s’y cache, une diversité aussi que +vous ne connaissez pas.</p> + +<p>— Vous souffrez toujours beaucoup ? me +demande mademoiselle Laudor, prête à quitter +la chambre.</p> + +<p>— En ce moment, pas du tout...</p> + +<p>Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le +moyen de la revoir et je lui dis :</p> + +<p>— Il est probable que ça va recommencer +tout à l’heure...</p> + +<p>Je ne crois pas du tout que ça recommence. +Mais je sonnerai, je dirai que j’ai mal. Mademoiselle +Laudor viendra. Je lui demanderai +une piqûre. Et elle reviendra. Elle restera +quelques instants dans la chambre. Je suis +bien capable de supporter un centigramme et +demi de morphine pour le plaisir de la revoir. +J’éprouve un sentiment délicieux à +penser qu’il me suffit de presser le bouton +de la sonnette, pour qu’elle apparaisse.</p> + +<p>J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à +peine mal, juste de quoi apaiser ma conscience +et justifier la piqûre.</p> + +<hr> + +<p>Mademoiselle Laudor revient avec le flacon +de morphine et la boîte métallique qui +contient la seringue en verre et les aiguilles, +une aiguille courte et une longue aiguille, +qui ne sert que pour les injections intramusculaires.</p> + +<p>Mademoiselle Laudor hésite un instant, +saisit alternativement par leur extrémité +renflée la petite et la grande aiguille. Puis +elle me demande laquelle sert pour moi +d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la +grande aiguille ? Elle avoue son hésitation, +elle ne cache pas non plus son trouble. La +voilà comme une jeune fille, dont le hasard +de la guerre a fait une ambulancière. Elle +baisse les yeux. On dirait qu’elle se réfugie +dans son sourire.</p> + +<p>Elle est un peu gênée. Déjà elle sait +comme les malades sont exigeants. Ils +gémissent ou réclament, si quelque détail +n’a pas été prévu dans les soins qu’on leur +donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle +craint de perdre à tout jamais la confiance +du malade de la chambre numéro 2. Un malade, +un sale malade, ayant bien son âme de +malade, ferait réveiller un chirurgien dans +la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa +fesse une aiguille de deux centimètres ou +une aiguille de trois centimètres.</p> + +<p>Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre +blanche, ceux qui n’ont pas passé plusieurs +semaines sans autre métier que d’être +malade, ne comprendront pas ce que contenait +de comique l’hésitation de Lilita Laudor +entre la petite et la grande aiguille.</p> + +<p>Tout est réglé, tout est prévu, pour que +l’infirmière, docile au chirurgien, exécute sa +consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il +faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit, +ses belles mains puissantes passent au-dessus +de la boîte métallique et les pulpes de ses +doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte +et remuent les aiguilles. C’est comme une +insignifiante avarie à la machine d’un grand +transatlantique. C’est une mince rupture de +l’ordre qui permet au beau vaisseau qu’est la +Maison Blanche de flotter dans la nuit.</p> + +<p>Lilita Laudor est maintenant rassurée. +Elle a, sur mes indications, pris la petite +aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas +fâché. Elle sourit, les yeux calmes et droits. +Elle est belle.</p> + +<hr> + +<p>La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor +me fait une piqûre. Par hasard la piqûre est +douloureuse. Le liquide pressé par le piston +de la seringue semble forcer pour trouver sa +place. Il semble que Lilita Laudor enfonce +dans ma peau un fil de fer garni de pointes, +arraché à une clôture.</p> + +<p>Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore +le calme de l’infirmière. Sur son visage, +je lis une pitié de petite jeune fille. Elle +n’aime pas à voir la souffrance. Elle n’y a +point réfléchi. Elle n’en connaît pas les +limites. Elle ne sait pas discerner le mal +supportable du mal intolérable. Elle est +toujours devant moi comme une dame en +automobile devant un écrasé dans la rue. Je +la réconforte :</p> + +<p>— C’est excellent, ça m’empêchera de devenir +morphinomane...</p> + +<p>Cette consolation n’a rien de bien ingénieux. +Elle suffit cependant à réconforter +mademoiselle Laudor.</p> + +<p>— Vous avez le courage de rire ?... me +dit-elle.</p> + +<p>Elle continue à presser le piston de la +seringue. Le fil de fer enfonce dans ma +peau.</p> + +<p>— Il faudra me faire une piqûre dans +l’autre fesse, pour calmer la douleur de +celle-ci.</p> + +<p>Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle +suffit cependant pour établir entre elle et +moi une camaraderie, pour écarter de son +esprit l’image d’un maussade malade ou +même d’un trop douloureux malade, pour +lui rendre un peu de joie et de tranquillité.</p> + +<p>Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire, +d’un joli rire doux et mousseux. Tout son +torse est incliné vers le lit. Elle tient la seringue. +Et sa tête, tandis qu’elle rit, se +balance un peu au-dessus de ma cuisse nue. +Nous rions du plus sain des rires. Nous +avons vaincu, moi la souffrance, elle, la pitié +bête. Nous rions d’un rire héroïque.</p> + +<hr> + +<p>Le matin, Lilita vient prendre ma température +et mon pouls. Sa petite montre d’acier +bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme +réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la +chambre de garde. Elle compte les secondes, +tenant d’une main le gros appareil +de bazar, dont le tic-tac est bruyant. Toute +autre infirmière eût emprunté une montre. +Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans +sa main le réveille-matin à sonnerie, le +réveil inattendu, me fait penser à un clown, +jouant un air sur un ustensile de cuisine. +Elle même n’est pas insensible à ce tableau +burlesque. Mais quand elle quitte ma +chambre, on dirait qu’elle a oublié notre +camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression +de son visage est hautaine et lointaine. +On dirait une grande dame qui vient +de donner deux sous à un pauvre. Elle sort, +noble comme une reine qui passe acclamée. +Elle va droit à la porte. On ne devine pas +sous sa blouse le trottinement actif de ses +jambes. D’un seul mouvement, son corps +semble se frayer un sillage vers la porte. +Elle part comme un grand voilier, l’ancre +une fois levée.</p> + +<p>Et chaque nuit et chaque matin, Lilita +Laudor montrera ce contraste de son libre +rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois +pas que ce soit la fatigue de la veille. C’est +le matin, c’est le jour, c’est la maison blanche +qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale +et qui n’est plus un grand vaisseau +blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail +de la vie dans la clarté coutumière qui +de nouveau fait d’elle une correcte stagiaire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XV"> </h2> + +<p>Dire que la morphine a transformé mon +lit en un hamac ne serait pas exact. Je sens +la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon +lit, ni mon corps ne sont bercés. Mais telle +est la délicatesse de mes perceptions, leur +éclat qui transforme le lit en une toute récente +invention, que le lit semble sur le +plancher en un équilibre parfait et subtil. +C’est une impression qu’on peut avoir sur +une bonne barque, peut-être aussi en ballon. +Et je suis si bien que la position même de +mon corps me semble une ingénieuse +adaptation, voulue de toute éternité, et que +tout mouvement qui la modifierait serait un +sacrilège.</p> + +<p>Bientôt cependant, le lit semble se balancer +d’un imperceptible roulis, auquel correspond +un roulis compensateur de mon +propre corps. Mais l’équilibre de tous ces +mouvements est parfait et facile. Je sais que +la maison blanche est parfaite et qu’autour +de la maison blanche le monde aussi est +parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes +limites. Les meubles dans la chambre +me semblent miraculeusement à leur place, +comme s’ils étaient les compagnons de cinquante +ans de mon bonheur. Mais ils sont +nets et saisis par mon esprit comme si, dans +une île déserte, je venais de les fabriquer.</p> + +<p>Et maintenant mon corps est plus pesant. +On dirait que par tous ses pores il tient au +lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat +sur le sol. Il semble aussi que mon esprit +soit docile. Je pense dans un nuage. Mais +si tel était mon bon plaisir, j’aurais à +mon service toute la précision et tout le +consentement de mes opérations mentales. +Je m’amuse à cette expérience. Je délimite +les objets et je pense nettement les personnes +que j’ai vues dans la journée.</p> + +<p>J’ai le sentiment que ma voix aurait une +sonorité étrange dans le dur et blanc silence +de la chambre. Je prononce quelques +mots. Et sitôt prononcés, ils prennent une +étonnante consistance d’objets. Ils volent +palpables au ras des murs, à la limite du +plafond.</p> + +<p>Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne +point prendre en pitié la détresse de mon +système nerveux. Je suis dans un lit de la +maison médico-chirurgicale. On m’a donné +de la morphine. Je regarde et j’écoute, je +m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste +savait comme je regardais et j’écoutais, avant +d’avoir jamais pris de morphine, c’est alors +qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte +certitude.</p> + +<p>Dans une légère torpeur, mon esprit +s’abandonne. Il se laisse aller doucement, +comme un enfant laisse son corps s’enfoncer +dans la neige. L’électricité n’éveille plus les +objets à mes yeux. Elle est devant moi +comme un élément. Je regarde sa clarté, +comme on regarde, du haut d’une falaise, +la mer.</p> + +<p>Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis +elle traverse la chambre. Elle va jusqu’à la +toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle +et ce n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition +et ce n’est pas une personne. Il me +semble qu’elle est là, et ce n’est pas en +spectre, et ce n’est pas non plus en chair et +en os. Elle se déplace aussi silencieusement +qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle +est là comme les confidents des dialogues de +notre enfance. Il suffit de mon consentement, +pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma +plus faible résistance, pour qu’elle disparaisse.</p> + +<p>Mais elle n’est plus là en garde-malade. +Elle a choisi l’instant et le lieu favorables. +Désormais les paroles que nous échangerons +entraîneront nos destinées, sinon pour +l’amour, au moins pour une compréhension +délicate qui établira entre nous un merveilleux +secret. C’est l’heure, et il n’en pouvait +être une autre. Ceux-là me comprendront +qui ont échangé de nobles et tendres paroles +avec des femmes qui n’étaient pas là, +et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la +rue, ou sur la route qui traverse un village. +Ceux-là me comprendront qui ont décidé +pour les paroles définitives d’attendre que +la lampe soit allumée ou que l’enfant soit +rentré de l’école et installé, pour ses devoirs, +dans la pièce voisine.</p> + +<p>C’est l’heure où les paroles discrètes ont +toute leur pénétration. C’est l’heure où les +mots sont pleins de nous-mêmes, où les +répliques comme au théâtre se balancent et +se compensent, et cependant sont de fidèles +messagères et s’envolent, comme un oiseau +sort d’un fourré, et emportent avec elles le +meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes. +Je sens que ma voix est plus ferme et la +sienne plus douce.</p> + +<p>— Je vous connais... Et ce qui me rend +timide, c’est qu’il faut bien que j’aie l’air de +ne pas vous connaître. Il faut que je vous +parle comme un malade bien éduqué à une +garde discrète. Si vous saviez comme je vous +connais. Et si je vous le montrais, j’aurais +l’air de violer vos plus secrètes pensées, +parce que ce n’est pas vous qui me les avez +découvertes, parce que vous ne me les avez +pas livrées, parce que je les ai prises sans +votre consentement, parce que je suis un +voleur, un abominable voleur.</p> + +<p>Je me fais à moi-même les plus cruels +reproches.</p> + +<p>J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à +l’insu de Lilita Laudor, les pensées qu’elle +cache le mieux, son trésor de réserve, son +trésor de pudeur.</p> + +<p>Quelles sont ces pensées ?... Je m’avoue +que je n’en sais rien. Mais il me semble bien +que je m’en suis emparé, comme on vole +un coffret dont on n’a pas encore dénombré +les objets qu’il contient.</p> + +<p>— Vous prendre la main, c’est impossible. +Je suis un malade et vous êtes une garde. +Je sais bien que vous êtes là par obligation +de métier. Le moindre geste familier serait +de ma part une goujaterie. Et cependant je +vous connais et je vous aime. Et si jamais +vous acceptiez, en souriant et en feignant +de n’y pas croire, que je vous le dise, alors +je ne serai même plus le malade à vos soins +confié, je serais le « partant » de la chambre +2. Je ne serai même plus de la maison. +Je n’aurai plus de pansement. Je serai +l’opéré guéri, dont on attend avec impatience +qu’il ait cédé sa chambre à un malade à +opérer. Je partirai, vêtu de mon complet qui +attend dans l’armoire. Je serai un monsieur +du dehors. Je vous saluerai avec un respect +dont j’exagérerai les marques, pour bien +vous montrer mon estime. Et vous répondrez +à mon salut, comme une jeune fille +réservée et comme une garde sérieuse y doit +répondre, comme on répond au salut d’un +monsieur qu’on ne distingue pas des autres, +qu’on ne saurait distinguer. « Car nous en +voyons tant des malades ! S’il fallait faire +attention !... » Je partirai...</p> + +<p>Alors, parfaitement claire et distincte, +j’entendis la voix de Lilita Laudor :</p> + +<p>— Quel besoin avez-vous de partir ?...</p> + +<p>Elle prononça ces mots avec le plus admirable +mélange de pudeur et d’impudeur. +Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu. +C’était à peine un consentement, plutôt un +encouragement, mais si décidé, si loyal.</p> + +<p>— Quel besoin avez-vous de partir ?</p> + +<p>Cela veut dire : Vous êtes un ingrat. +N’êtes-vous pas bien ici ? Seriez-vous indigne +de la Maison Blanche et de Lilita Laudor +qui vous écoute favorablement ?</p> + +<p>— Quel besoin avez-vous de partir... ? +Elle était là et elle n’était pas là.</p> + +<hr> + +<p>Au matin, Lilita Laudor entre dans la +chambre. Mais j’entends le bruit de ses +minces souliers blancs sur le carrelage, le +bruit de ses jupes, et, si elle déplace un objet, +je perçois le bruit de l’objet sur la table. Et +sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus +d’elle-même. Elle ne voltige plus autour de +sa personne impondérable.</p> + +<p>Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant +moi, appendu dans le ciel, un globe de +soleil opaque et incandescent projette un +halo net, presque délimité, autour duquel +<i>le ciel</i> d’octobre est sage. L’air entre dans +la chambre, matinal et portant des odeurs +de fumées.</p> + +<p>— Il fait bon, dit-elle, avec un balancement +de la voix, naturel et souple, aussi +beau, aussi « visible » qu’un balancement +des hanches.</p> + +<p>Et elle sort, comme si de rien n’était.</p> + +<p>A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot +de citronnade.</p> + +<p>Par la porte entr’ouverte, nous entendons +le bruit d’une sonnette.</p> + +<p>Résignée et souriante, elle s’en va vers le +malade qui l’appelle. Mais avant de franchir +la porte, elle me dit :</p> + +<p>— C’est toujours les mêmes qui sonnent.</p> + +<p>Et je devine la vieille dame ou le vieil +homme grincheux, qui en veulent pour leur +argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent +la veilleuse pour qu’elle déplace leurs +oreillers.</p> + +<p>Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais +pendant une semaine, j’ai réclamé de la morphine. +Non par une perversion de toxicomane, +mais pour voir Lilita Laudor. Je +sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre. +Elle sort afin de préparer la seringue. J’ai +quelques minutes d’une attente délicieuse. +Puis quand elle est revenue, je la contemple, +joignant la pulpe de ses doigts pour atteindre +l’aiguille au fond de la boîte métallique. +Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita +Laudor — hasard ou maladresse — me fait +très mal, mais je suis heureux, comme si +j’avais obtenu un rendez-vous.</p> + +<hr> + +<p>Désormais Lilita Laudor ne veillera plus. +Elle aidera le jour mademoiselle Carneran. +C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte +de l’eau pour ma toilette. Nous causons.</p> + +<p>Par la fenêtre, elle me montre la cour +nette :</p> + +<p>— On y ferait un beau tennis.</p> + +<p>Lilita Laudor, vous avez lu des romans +mondains.</p> + +<p>Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas +les femmes lisent des romans et jouent +de la musique. A Paris, tout le monde travaille, +tout le monde remue. Oh ! comme on +remue !...</p> + +<p>Et ses paroles expriment un dégoût du +travail et de l’agitation. Comme elle aimerait +être étendue tout le jour !</p> + +<p>Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière ?</p> + +<p>Comme je lui dis bêtement que sa vie de +travail lui épargne l’ennui, elle me répond :</p> + +<p>— On a toujours le temps de s’ennuyer... +Le temps est <i>indéfinissable</i>...</p> + +<p>Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle +retourne mon matelas. Son bras, nu jusqu’au +coude, semble fait d’anneaux parallèles, +diminuant jusqu’à l’amincissement du poignet. +Et au-dessus du coude, la blouse laisse +encore un cercle nu, qui s’enfle comme un +ventre d’amphore. Son bras rond, son bras +puissant, son bras qui se déploie en pleines +arabesques fait penser aux bras que peignit +sauvagement, pour sa luxure, le père Ingres. +Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace +pas comme les plus douces voix +italiennes qui chantent avec insistance, +comme un accordéon fait danser. Et son +sourire hésite...</p> + +<p>Aller aux Indes avec elle et que des nègres +l’éventent... Mais je ne puis aller aux Indes. +Et chaque matin, elle arrive, comme morte. +Elle me parle, comme à travers un mur un +voisin, avant de s’endormir, parle à son +voisin. Où donc est sa vie ? En quel endroit +du monde l’a-t-elle laissée ? Elle n’a même +pas envie de jouer au tennis. Si elle avait +voulu... Et les objets qu’elle touche semblent +faire mal à ses doigts. Elle dort. Nul mot, +nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant, +après l’avoir aimée, la Cingalhaise +au visage large, à la chevelure noire comme +fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester, +parce que son âme est morte et décomposée, +parce qu’elle est belle comme un paysage +paludéen, où la vie est impossible, où les +hommes et les bêtes meurent en déliquescence.</p> + +<hr> + +<p>Lilita Laudor fut remplacée par une aimable +vieille fille, sèche et blonde. Elle parle +par aphorismes et suce chacun de ses mots, +comme s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment +d’ailleurs, elle m’exhorte au courage :</p> + +<p>— Quand vous serez guéri, vous ne vous +souviendrez même pas que vous avez souffert. +La nature humaine est ainsi faite +qu’elle oublie la souffrance...</p> + +<p>Je ne souffre pas en ce moment. Si je +souffrais, ces encouragements seraient abominables.</p> + +<p>Elle regrette qu’il y ait autant de malades +à l’étage. S’ils étaient moins nombreux, elle +aurait le temps de me faire la lecture, pour +me distraire.</p> + +<p>Que me lirait-elle, mon Dieu !</p> + +<p>Et quand elle sort, elle termine notre conversation +par cette maxime :</p> + +<p>— On éprouve autant de plaisir à donner +qu’à recevoir...</p> + +<hr> + +<p>Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi. +Son visage d’étudiante russe m’est +devenu familier. Je comprends que si je +venais à mourir, elle en aurait une sorte de +regret. Une autre infirmière, étant de service +à l’heure de ma mort, n’aurait pour +moi que l’indifférente attention des gardes +et des médecins. Oh ! elle se comporterait +très convenablement. Elle aurait ce froncement +du sourcil, cette fine crispation du +visage, cette immobilité du corps, décents +à l’heure d’un tel spectacle. Pauvre jeune +homme ! Le corps droit, le bras seul mobile, +elle essuierait d’un geste minutieux la bave +de mes lèvres ou la sueur de mes tempes. +Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait +l’événement à ses compagnes et elle l’oublierait +en en parlant. Mais à m’aider à +mourir, mademoiselle Carneran mettrait +une sorte de tendresse.</p> + +<p>Elle est maintenant près de moi comme +une sœur ou comme une amie. Je ne suis +pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de +sa pauvre vie. Si je pouvais l’aider à vivre, +aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir... !</p> + +<p>Sa présence me paraît toute naturelle. +Elle est comme une cousine que j’aurais +prise dans un roman anglais. Sa présence +me plaît, mais ne me ressuscite pas. Quand +survient une femme inconnue, riche d’un +beau corps animal, je me sens comme labouré. +C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre +à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée +la charrue, livre à la lumière la fraîcheur de +son sillon béant.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune +confidence. Et si je lui posais des questions +sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas. +Mais elle raconte volontiers ses stages d’hôpital, +décrit les détails de son service, et +l’organisation de la maison blanche, qu’elle +aime autant qu’une religieuse respecte la +règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa +vie, mais elle éprouve un certain plaisir à +m’en livrer, par allusion, des parcelles.</p> + +<p>Je devine qu’elle est d’une famille aisée, +dont elle n’aimait pas la gaîté épaisse. Je +suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion +pour le mari de sa sœur. Simplement +au ton dont elle dit : « Mon beau-frère... » +Je sais seulement qu’il a une propriété +à la campagne. Je le vois gros mangeur, +gros rieur, bien avec le maire, bien +avec le curé, pinçant les bonnes au passage, +les troussant, si elles veulent, mais n’insistant +pas, bon mari. Il est dans les affaires.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre +la vie comme on la lui donne. Elle a besoin +de certitudes plus fines. Elle est intelligente +et sensible.</p> + +<p>Si nous touchons à des événements ou à +des sentiments trop personnels, nous évitons +la gêne des confidences trop intimes +par le moyen des problèmes, des grands problèmes. +Ils ne sont ridicules que si l’on est +trois. A deux, ils deviennent l’occasion de +fines confidences et d’aveux détournés.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran a eu, au cours de +sa vie, une grosse déception. « ... Quand j’ai +été à l’hôpital pour la première fois, je +venais d’avoir une grosse déception. » Amant +ou fiancé ? On ne peut deviner. On hésite. La +raideur du corps, la discrétion de la voix, +l’immobilité des bras sont d’une décence +un peu provinciale. La blouse semble une +gaine. Et les yeux gris, les larges yeux +sont d’une grande mystique ou d’une propagandiste +d’imprimerie clandestine, qui +mourra pour la cause.</p> + +<p>Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle +demande un Dieu. Elles sont innombrables +ainsi.</p> + +<p>Et voici que j’ai mal. C’est comme un +écartèlement. Tout le côté droit de ma tête +me semble amplifié. Qui donc tire ainsi +sur ma tempe droite, ou bien est-ce ma +tempe droite qui devient folle. Elle est dans +ma tête, comme une bête furieuse projetant +des tentacules élastiques qui s’étendent jusqu’aux +murs et convulsivement, par saccades +molles, les frappent. Est-ce le chien +tournant autour de sa niche ou bien les +chantiers maritimes ? J’avoue que je n’en +sais rien. Et d’ailleurs cela me devient absolument +égal. J’ai mal et je suis parvenu +aujourd’hui à contempler ma douleur +comme un spectacle. J’ai mal tout simplement. +Je voudrais bien n’y pas penser. Mais +mon esprit négligeant ma douleur, mon +larynx irrésistiblement et monotonement la +raconte. Je fais : <i>han ! han</i>, comme les ouvriers +qui enfoncent des pavés, à chaque +coup de demoiselle. Ce <i>han ! han</i>, que j’entends +maintenant dans la chambre, n’est +guère élégant. C’est un cri de bête d’hôpital. +J’ai mal.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran s’est approchée de +mon lit. On dirait qu’elle s’excuse de ne +pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce +ma tête dans l’oreiller, comme un crabe +poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens +plus vivants que ma tempe et le côté droit +de ma tête. Le reste de mon corps est +absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi +la main de mademoiselle Carneran. Je la +porte à mon front, à la place de chair nue +que laisse le pansement. La main de mademoiselle +Carneran s’y pose ferme. La paume +fraîche s’y applique. Puis elle se déplace +comme par une lente ondulation et le bord +de la main effleure mes cils. On dirait que +la main de mademoiselle Carneran modèle +mon mal et le pétrit. Puis la main à nouveau +se pose à plat. Et mademoiselle Carneran +est debout, contre mon lit, les yeux +fixes.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas. +Sa main s’est détachée de mon front. Mais +elle reste tendue sur ma tête, comme une +main qui bénit. Mademoiselle Carneran hésite +à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je +tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement +ou même au consentement de son +regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai +glissé sa main entre ma tête et l’oreiller. Les +yeux fermés, les paupières serrées, j’appuie +longuement mes lèvres au dos de sa main. +Est-ce un baiser ? Est-ce le remerciement +convulsif d’un fiévreux ?</p> + +<p>Droite dans sa blouse, infirmière active, +mademoiselle Carneran s’en va vers la porte.</p> + +<p>Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces +jours j’ai menti à mademoiselle Carneran. +Toutes les paroles que je lui ai dites étaient +véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même +qui ne fût sincère. La sollicitude que +je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à +ses fatigues était véritable. Mais le ton en +était mensonger. Ma réserve et ma discrétion +ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient +le vrai désir, absolu, animal, irraisonné, que +je n’éprouvais pas. Je parlais comme un +amoureux qui hésite. Je mentais. On ment +toujours. Pourquoi lui ai-je pris la main, +comme si j’avais pendant des jours souffert +de ne l’avoir pas fait ? Pourquoi ai-je feint +que ma réserve et ma discrétion fussent autre +chose qu’un souci de bonne éducation ? Pourquoi +les présentais-je comme une victoire +sur moi-même ? Je suis un sale individu.</p> + +<p>Il y a une heure, je pensais : Le fiancé... +l’amant qui l’abandonna ou qui lui mentit +est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le +don merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même +et ce courage, qui n’est qu’aux femmes, +d’accepter toute souffrance pour une joie +qu’elles espèrent plus haute.</p> + +<p>Et moi. Quand elle est là, je lui prends la +main. Mais quand elle n’est pas là, j’accepte, +comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas. +Je ne l’attends pas, comme on attend le matin +que la fenêtre entre-bâillée s’ouvre plus +grande. Je pense à elle, parfois. Mais je +pense aux bras, aux jambes, au corps de +Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est +un pauvre être paresseux, j’irais aux Indes. +Et je ne serais pas capable d’aller jusqu’à +Asnières pour mademoiselle Carneran.</p> + +<p>Voilà bien des jours passés. Elle m’a +soigné. Elle m’a consolé. Elle ne fut pas une +garde ; elle fut une amie ; elle ne fut pas +dévouée ; elle fut aimante. Elle ne fut pas +bonne ; elle fut tendre. J’ai pris sa main +entre ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres +sur sa main. J’ai été comme une vieille machine +d’amour qui marche dans la fièvre. Et +je n’ai même pas pris le soin de connaître +son prénom. Elle est mademoiselle Carneran, +garde-malade.</p> + +<p>Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur +de colombes domestiques. J’ai raconté +mon adolescence au milieu des filles. +Avec elles, j’ai bondi joyeusement. Elles +m’offraient joyeusement les miettes de leur +vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi. +Elle avait lu Ibsen. On dirait qu’elles n’ont +pas besoin de moi.</p> + +<p>Je sais la force du désir et ce que vaut, +sans lui, l’estime morale et la curiosité +psychologique. Je sais bien qu’en amour on +ne peut pas choisir son action comme +maxime universelle. Je sais que l’amour +n’est pas d’essence évangélique. Je sais +qu’on n’aime pas les femmes pour leur belle +âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous +émeut plus profondément qu’une parure de +vertus.</p> + +<p>Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille +laide me montre son amour, je suis aussi +troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant +moi. Je crois à je ne sais quelle transfiguration, +à je ne sais quelle résurrection, +par l’amour qu’elle me consentira, par +l’amour que je lui donnerai. Et je l’étreins. +Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la +plains. Et je la hais de toute ma pitié.</p> + +<p>Et cela est une malédiction sur moi. Partout +où je passe, partout où je séjourne, une +vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu +qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que +je la lui rendrai... Et je m’enfuis. Elle n’a +plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais +prendre la responsabilité de tous mes actes, +même de mes actes d’amour. Mais comment +faire ! Non... les revoir... c’est impossible. +Ah ! comme je fonderais volontiers un sanatorium +pour mes maîtresses abandonnées !...</p> + +<p>Je ne prendrai plus la main de mademoiselle +Carneran... plus jamais. Je vais partir, +partir immédiatement...</p> + +<p>Partir... mademoiselle Carneran m’apporte +un thermomètre. J’ai 39,9.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XVI"> </h2> + +<p>La fenêtre est en face de mon lit. Elle est +le cadre d’un tableau dont l’unique motif est +le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez +maintenant pour ne pas consentir au jeu de +discerner la ressemblance de leurs formes. +Je ne me dis pas : Celui-là est un dromadaire, +celui-là est un lion... J’aime pour elles-mêmes +leurs taches et leurs transparences variables.</p> + +<p>Le jour, la Maison Blanche appartient à +la ville. Gillot vient le matin. Le docteur +Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent +quelques instants près de moi. Les gardes +sont actives à des besognes désignées. Le +jour, j’échange avec tous des paroles semblables +aux paroles usuelles de la vie. Je sens +autour de la Maison Blanche un quartier de +Paris. J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent +et qui partent. Un bruit de porte, +un pas net dans le couloir traversent la +confuse rumeur continue, le bourdonnement +lointain de Paris. Une torpeur me protège +des mouvements et des bruits, qui me sont +étrangers, qui me sont devenus étrangers. +Mais dès la nuit commençante, quand la +Maison Blanche cingle vers l’aube, les +nuages sont mes compagnons véritables.</p> + +<p>Je me souviens d’une nuit où, par mouvements +et passages, ils semblaient composer +un spectacle. Ils arrivent par minces +languettes, comme des écailles sur le ciel. +Ils passent sur la lune et semblent des éclaboussures +d’or. Puis ils se groupent en +larges nappes que tout d’abord traverse la +lune. Mais la lune devient invisible. On +dirait que sur elle on a posé un loup, puis un +masque. Le nuage maintenant flotte devant +elle comme un manteau déplié. Puis c’est un +grand écran noir, d’un noir prodigieux et +profond. Le grand nuage noir s’aplatit et +couvre tout. Puis un peu de lune apparaît, +comme un collier sous un voile. Et le grand +nuage me fait penser au beau cavalier noir +qui, sur les peintures chinoises, passe devant +les arbres roses.</p> + +<p>Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que +du haut d’une montagne, où on a l’âme stupide +d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de +bataille qui commande à ses paysages et +ressemble à un Napoléon méditant, sur le +front des troupes, à l’aube, avant que le +combat s’engage. Pendant des semaines, le +soleil s’est levé pour moi seul, comme un +ami discret qui va à son travail.</p> + +<p>Il est cinq heures et demie. Quelques camions +quittent les entrepôts, quelques voitures +de laitiers roulent sur les pavés leur +fanfare grinçante et cahotée.</p> + +<p>Le ciel, mon grand voisin d’en face, est +d’un bleu translucide. Il porte encore sa faucille +de lune et une seule étoile est posée sur +lui, comme une décoration. Je distingue de +mon lit le haut des maisons mangées d’ombre. +C’est un déroulement de crénelures. On +dirait une ville ancienne, aperçue en voyage. +Ces maisons d’ombre étonneraient dans le +ciel lumineux, si dans la perfection de cette +heure naissante quelque chose pouvait étonner. +Dans ma chambre, où seule brûle une +lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de +lumière solaire, que cette lumière du ciel de +nuit donne aux couleurs une vie latente, +modeste et parfaite qui est seule la leur. +Une tasse oubliée sur la chaise, la table devant +le mur, l’armoire, tout est discrètement +magnifique et s’assemble, selon des liens +mystérieux.</p> + +<p>Je me soulève un peu sur mes oreillers. +Les réverbères dans la rue jettent aux murs +une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville +en contre-bas, la nuit, quand on regarde par +la portière d’un wagon. Ainsi elle vient à +nous, d’un jet, inattendue et à jamais.</p> + +<p>Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de +faibles nuages, jetés comme à coups de balai. +Les maisons se délimitent, en cages séparées. +Il n’y a plus maintenant qu’une lueur +moisie d’aube perçant la ville, et qui se +glisse chez moi tristement, comme l’eau +plate, qui passe d’une cour de ferme dans la +chambre de plain-pied.</p> + +<p>Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois +les pans du ciel, comme vidé d’atmosphère, +semblent au-dessus des maisons, des vitres +cassées, ternies, oubliées là dans le creux +des gouttières. Par le brouillard, dans le ciel +ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques +secondes, en un disque plat, et blanc comme +un masque de plâtre.</p> + +<p>Quand l’aube met au ciel des poussières +de couleurs, qui se métamorphosent les unes +dans les autres, le soleil vient ensuite, simple +signal sur la voie, disque rouge. Puis il +pâlit, monte et n’est plus au mur d’en face +qu’une belle assiette en vermeil.</p> + +<p>Souvent des litières jaunes couvrent le +ciel, un peu maculées, comme si des bêtes +avaient dormi sur elles. Elles disparaissent. +Le ciel sous elles jaunit à plat. Deux nuages +s’amusent à se passer l’un à l’autre du rose +et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent +finalement en fines aiguilles. Autour +d’eux, le ciel illumine son bleu toujours +davantage. Enfin, tout contre une maison de +six étages se présente l’astre en globe, si +semblable à un objet, qu’on dirait vraiment +une lampe offerte aux hommes par un Dieu +bénévole.</p> + +<p>C’est le soleil qui le plus souvent a des +airs de pauvre diable. L’aube est riche souvent +de magnificences fuligineuses. Elle +possède alors le ciel de ses masses épaisses +et troubles qui s’amincissent en lames pleines, +d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces +vermeilles, métal en fusion dans un brasier. +Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent +le ciel, troués de cette lueur vermeille. +Et c’est enfin le pauvre matin, après tant de +splendeurs qui l’accouchèrent.</p> + +<p>Parfois aussi c’est le soleil qui semble +vaincre l’aube. Le ciel d’octobre est si bas, si +souillé qu’on dirait un front de criminel. Au +Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le +ciel, comme une mauvaise pensée sur un +front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit +une bande cuivrée, casserole accrochée +au mur de la plus basse, pour des +usages domestiques. Puis un jet vermeil +chasse la casserole, s’étend à sa place, prend +force et s’agrandit comme une nappe liquide. +Alors, c’est vraiment la gloire du jour. +Octobre aujourd’hui sera limpide.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XVII"> </h2> + +<p>Depuis des jours je me suis dit : « Il est +possible que je meure. » Depuis des jours, +j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux +gardes, un regard de joueur interrogeant la +chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait +qu’ils viennent de donner leur langue au +chat et qu’ils attendent de moi-même la révélation +d’un secret. C’est en moi que la vie et +la mort se balancent. Sur mon visage sans +doute ils liront l’avenir. Et j’éprouvais parfois +une sorte de fierté à être le dépositaire +de ce secret de vie ou de mort. Je pense +qu’un souverain, qui pour la première fois +traverse une foule en landau, doit connaître +de la même façon la dignité dont il est investi.</p> + +<p>J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et +brûlantes transitions, me conduire jusqu’à la +mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une +ville, bien décidé à ne pas franchir les grilles +de l’octroi. Ce n’était guère qu’une promenade +dominicale.</p> + +<p>J’ai médité la mort. Je me suis imaginé +n’existant pas, gardant le regret de n’exister +pas, emportant dans mon cercueil le souvenir +de la vie, comme une bague reste au +doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme +en suspens dans les espaces. Et cette âme +incorporelle, sans épaisseur ni densité, je +m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que +comme une trace blanche semblable à une +aile tombée des plumes d’un ange ou que +sous l’aspect du corps matériel de M. Bergson. +Je veux dire du corps de M. Bergson +enveloppé de sa redingote.</p> + +<p>Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de +m’amuser en chemin. La fièvre m’a pris par +la main et me tire vers la mort, comme un +enfant maussade qui traîne les pieds sur le +chemin de l’école.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre, +avant que j’aie pu le lire par transparence. +Je lui demande :</p> + +<p>— Combien... ?</p> + +<p>Elle me répond :</p> + +<p>— 38... un peu au-dessus de 38.</p> + +<p>Quand elle est sortie, je me lève, je vais +au tiroir de la table, j’y prends ma feuille +de température. La courbe est montée au-dessus +de 40.</p> + +<p>On a la même impression quand on se +réveille en chemin de fer, ayant dépassé la +gare où l’on devait descendre. La maladie +est un pays.</p> + +<p>Mon corps est à la fois lourd et flottant. +Mais cette sensation n’a pas la subtilité de +celles que donne la morphine. Mon corps +me semble un ballon lourd, chargé de lest, +qui tend à s’enlever un peu, mais que des +cordes attachées à ses extrémités, fixent dur +à des piquets latéraux. Et ces cordes obliques +sont tendues et tirent au sol.</p> + +<p>De cinq à six heures de l’après-midi, je +suis cette chose dense et flottante, cette +chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles +liens retiennent au lit où parfois elle +adhère, au lit vaste comme la terre.</p> + +<p>Je n’ai même plus le loisir de penser au +chien tournoyant ou aux chantiers maritimes. +D’ailleurs le mal installé dans ma +tête ne compte plus. La fièvre traverse mon +corps, comme si elle le corrodait, de la peau +aux os. La fièvre est au creux de mes os et +y travaille. Elle se fraie un chemin. Elle +distend mes articulations. Cela fait plus mal +que toute douleur. Car ce n’est pas une +douleur qui insiste ou se commente elle-même. +C’est une douleur qui s’invente continûment +et qui me fait toucher à des limites +inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce +n’est même pas la fièvre. Il me semble que +c’est la mort elle-même qui filtre en moi et +qui bientôt aura touché le centre même de +ma vie. Respirer me fait mal.</p> + +<p>Cette fois, je ne médite pas la mort, ni +même ma mort. La mort est là. Elle n’a ni +figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur. +Elle est nécessaire. Elle est là, comme +la mer au pied d’une falaise. Je <i>crois</i> en +elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse +pour l’esprit, comme elle est en mon +corps angoissante et convulsive ! Je touche +à de telles limites de la souffrance que j’ai +le sentiment que je vais mourir par rupture, +pas une dissociation complète des parcelles +de mon corps...</p> + +<p>Mademoiselle Carneran est d’un côté de +mon lit. De l’autre, mademoiselle Veuillet. +De mes genoux ployés et soulevés, je défais +mes couvertures. Je veux me lever. Mes +jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle +Carneran les saisit et les pose sur le +drap. Je me tourne à gauche. Je suis assis +sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle +Veuillet me prend aux épaules et m’étend +jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout +pourquoi je veux me lever. Je crois que +c’est une espèce de jeu, une taquinerie de moribond. +J’ai très nettement la pensée que +dans des milliers d’hôpitaux, des milliers +de vieux, agonisant, soulèvent ainsi leurs +couvertures.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran, mademoiselle +Veuillet... ce sont les deux plus fragiles, les +deux plus décentes, les deux plus <i>âme</i>, qui, +parmi les gardes de la Maison Blanche, +m’assistent pour ma mort. C’est là un signe +du destin.</p> + +<p>Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je +suis la bête à fièvre, la bête ou l’homme, ce +qui meurt sur la route, oublié par la caravane.</p> + +<p>A sept heures, mademoiselle Carneran +m’apporte une tasse de lait. Je n’ai pas faim. +Et cette tasse de lait me semble une faute +de goût. Un agonisant n’a pas besoin de +lait.</p> + +<p>La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance +aussi qu’elle déposa et qu’elle vint ensuite +chercher jusque dans mes os. La mort n’est +plus là. La mort n’est plus qu’un danger, +qu’un risque.</p> + +<p>A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a +pris le service de veille, me fait une injection +de morphine. La morphine ne pacifie pas +la fièvre comme la souffrance. Elle est, ce +soir, incohérente, je veux dire qu’elle ne sait +pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile. +La morphine consent bien à soulager +de la fièvre, mais avec le mécontentement +d’un chien longtemps choyé, qu’un +nouveau maître attache le jour pour en faire +la nuit un chien de garde.</p> + +<p>La subtile morphine n’est pas faite pour +garder les cochons de la fièvre, cette +paysanne. La fièvre a je ne sais quelle +odeur de marécage et de purin. On dirait +que la morphine se bouche le nez.</p> + +<p>Elle consent cependant à son office. Je ne +souffre plus. Mais ce que j’éprouve est bien +étrange. Il me semble que j’ai deux corps, +l’un pesant et reposant au lit, un corps plein +de fièvre, l’autre superposé et léger, flottant +au-dessus du corps fiévreux, un corps +allégé par la morphine.</p> + +<p>A deux heures du matin, la fièvre et la +morphine et la mort sont loin. Mais la +fièvre a laissé des places douloureuses, +comme des plaies et des contusions après +une chute. Je me sens un fiévreux refroidi.</p> + +<hr> + +<p>On m’a donné un lavement... oui, un +lavement... un lavement... quoi. On m’en a +donné deux. On m’en a donné trois. Le +lavement dont abusent, dans la vie réelle, +les poétesses les plus relâchées, le lavement +qui corrige cette constipation dont souffrent +inlassablement les plus lyriques parmi les +femmes, tient peu de place dans la littérature +depuis Molière.</p> + +<p>Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai +pas peur de la mort, je veux bien qu’on +m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de +plus abominable qu’un premier lavement. +Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent +par le moyen d’une cartouche de +dynamite, doivent éprouver une sensation +analogue. J’ai demandé à mademoiselle +Crazannes qu’on me chloroformisât avant +de me donner le second. Mademoiselle Crazannes +m’a répondu avec une noblesse hautaine +que « ce serait bien la première +fois... »</p> + +<p>Mais si le lavement est désagréable, que +la vie est donc belle et qu’elle compose de +merveilleux spectacles ! C’est mademoiselle +Crazannes qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre +mon lavement. Son bras, dirigeant +la canule, s’infléchit doucement vers le lit. +Lilita Laudor, droite et grave comme une +statue, porte le bock émaillé, d’un geste +annonciateur de Liberté éclairant le monde. +Puis son bras s’élève davantage. Son buste, +penché maintenant, pèse bien sur la hanche. +Elle ressemble aussi aux porteuses d’amphores +qui tiennent noblement leur cruche +sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers +elle. Il n’y a plus de lavement. Je ne sais +plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue +plus que le jaillissement de ce corps +tendu, que termine ce bras dressé, qui oscille +un peu, à la façon d’une fusée qui monte +vers le ciel.</p> + +<p>La poétesse du coin ne me comprendra +pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor cesserait-elle +d’être belle, parce qu’elle me donne +un lavement ? Et la poétesse ajoutera : « Moi, +ça me dégoûterait de vous donner un lavement. »</p> + +<p>Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de +salir du papier à écrire tes vers, tu étais +infirmière, le lavement ne t’obséderait pas. +Il serait pour toi une des mille réalités de la +vie. Et tout de même, c’est moins dégoûtant +que ta poésie ou que ton roman...</p> + +<p>L’amour chez les femmes n’est qu’un +apprivoisement. Ne dites pas qu’un lavement +dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui +le reçoit. Il n’est que prétexte à nous accoutumer +les uns aux autres. Un lavement vaut +bien une présentation dans un salon.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XVIII"> </h2> + +<p>Désormais, je suis digne de la magnificence +des nuits de la Maison Blanche. Entre +sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans +mon lit, et huit heures, où la veilleuse de +nuit commence son service, l’heure est +neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité +d’une maison qui n’est après tout que médico-chirurgicale, +n’ont cessé tout à fait. Et +la Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau +qui flotte. A sept heures et demie, la clochette +a tinté pour le dîner des gardes. Ce +n’est encore que l’appareillage. Des cordages +grincent. La Maison tire sur l’ancre. On +accomplit les dernières tâches du jour avec +hâte. Elles ne s’offrent pas à être contemplées. +Les infirmières sont comme des écolières +en retard.</p> + +<p>Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je +souffre. Je n’ai pas d’autre soin que me +préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout +d’une pièce, s’étendra jusqu’à l’aube. Ce +ne sont plus les nuits du début, les nuits +d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce +ne sont plus les nuits où la lampe électrique +projetait sur les murs un rayonnement sans +merci et les faisait semblables à des murs +de mosquée sous un soleil torride. Les nuits +de maintenant sont bienveillantes. Je m’y +prépare, comme on se prépare à l’état d’oraison. +Elles sont fidèlement accueillantes et +elles ont, si je souffre, la morphine pour +compagne. Je goûte leur silence. Parfois, +dans le lointain, un train lance un sifflement +bref qui, comme un cri de crapaud, semble +choir.</p> + +<p>Le jour, les infirmières ont de fins souliers +blancs, des souliers de bains de mer. +Mais la nuit, elles portent des savates en +feutre, qui glissent au carrelage du couloir, +d’un bruit si ouaté et si doux qu’on ne pense +pas que le silence soit troublé, mais qu’on a +l’illusion qu’il parle.</p> + +<p>Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un +malade évadant son cahot par la porte un +instant ouverte d’une chambre, menace le +silence, le silence est puissant et l’étouffe. +Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se +répand pas. Il hésite et se pose, comme un +oiseau après son vol.</p> + +<p>Je goûte la blancheur qui m’environne. +J’ai fait l’apprentissage de la blancheur. Je +la connais. Je la possède. Les peintres connaissent +les blancs, leurs qualités et leurs +variétés. Mais le blanc est, dans la vie, une +couleur méconnue. C’est une fade couleur +de première communiante. Ou bien elle est +pimpante et seyante aux corsages des +femmes, ou elle est dramatique, en suaire. +On ne connaît pas sa douceur et sa puissance +calme.</p> + +<p>Je possède le talisman qui fait apparaître +à mon gré, au pied de mon lit, la fée en robe +blanche, en robe couleur de lune. Je presse +le bouton de ma sonnette électrique. Elle +entre et ne dit pas : « Voici un breuvage +divin. » Elle m’apporte de la citronnade. +Elle entre et ne dit pas : « Je te donnerai la +sérénité et ta tête reposera. » Elle frappe et +dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit +pas : « Je t’apporte l’oubli et la délivrance » ; +elle me fait une piqûre de morphine.</p> + +<p>Infirmière blanche, je ne discute plus avec +toi ; je ne cherche plus à te sauver de ta +pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu +daignes être douce. Mais, avant de m’assoupir, +de rêver ou de dormir, je veux +réparer l’injuste pensée que j’ai eu envers +toi. Je t’ai sottement comparée à une fée. +Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une +lanterne magique. Ce sont d’humbles soins +que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime. +Tu es bien plus belle qu’une fée, et tu es +bien meilleure. On te tient presque pour une +servante. Et c’est le consentement que tu +mets à tes soins, qui me donne un instant +cette illusion magnifique d’avoir si pleinement +rempli ma tâche, que l’humanité +désormais, n’a plus d’attention qu’à me +guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas +le pouvoir de chasser magiquement la douleur. +Il y faut l’application de tes mains. Il +y faut ta fatigue. Pour que je m’assoupisse, +tu ne dors pas. Pour que ma tête repose +mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que +je n’aie pas soif, tu as pressé du citron dans +de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même +pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis +malade, on a séparé la réalité en deux parts. +On t’a donné la peine et à moi le repos.</p> + +<p>C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits +de calme insomnie. Ce n’est plus pour la +morphine. J’ai eu avec la morphine une +liaison. C’est tout. Dès la première piqûre, +mon corps s’appliqua au lit avec une exacte +densité, également répartie. Puis je connus +cet équilibre merveilleux entre la pesanteur +et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs +avec ce que nous imaginons du flottement +dans l’espace, sans rapport avec la +sensation banale de certains rêves, sans rapport +avec le vol aérien, qui n’est qu’une +gymnastique. J’ai connu aussi la sensation +d’avoir un corps amolli où passait sans cesse +l’aura d’on ne sait quel plaisir partout répandu, +un corps d’une plus fine matière, +tout en flocons neigeux.</p> + +<p>Alors la morphine me paraissait vraiment +une substance mystérieuse, un philtre. Ce +n’était pas un médicament. Je donnais la +plus grande attention aux doses qu’on m’accordait. +Je regardais à travers le verre de la +seringue si on faisait bonne mesure. Et +quand venait l’heure de la piqûre, je quittais +mon pyjama de jour. Je mettais une +chemise de nuit fraîche. Je me préparais +comme une fiancée à l’époux.</p> + +<p>Mais bien vite la morphine fut capricieuse. +Je ne fus plus, par elle, un Dieu intemporel, +mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme, +maladroit en ses paradis.</p> + +<p>Mon sang était chassé plus vite, plus +chaud. Quelques heures après la piqûre, +j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée +des narines, quelquefois sous les paupières, +comme si on y promenait le bout d’une +plume d’oiseau.</p> + +<p>Souvent la morphine était incohérente et +ne me donnait aucune sérénité corporelle. +Ou bien mon corps glissait dans la béatitude +d’un amollissement. Il avait des « billes partout ». +Mais mon esprit ne participait plus à +la fête. Ma béatitude était sans contenu. La +morphine n’est plus une amie subtile, une +confidente délicate. Elle ne me procure plus +qu’un vague bien-être, un vague sentiment +de plénitude. C’est une drogue et rien d’autre. +Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle +vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai +pris, je « suis bien ». Il ne me suffit pas +d’être bien, comme un mercier de petite +ville en sa boutique. Je n’ai jamais cherché +ce bonheur-là, dont la torpeur morphinique +devient l’image. La morphine fut d’abord +une grande dame, qui me consentit d’exceptionnelles +faveurs. Elle ne m’apporte plus +que la sensation du mariage riche. J’en ai +assez.</p> + +<p>Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller +les jambes. Je ne puis pourtant pas +sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte +qu’elle me chatouille les jambes.</p> + +<p>Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais +pas, j’ai pris de la morphine, huit nuits de +suite, simplement pour voir apparaître Lilita +Laudor. La morphine alors insinuait en moi +une agréable tiédeur. Puis elle m’inclinait +à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns +des symptômes agréables du début, +moins — et pour cause — la suppression de +la douleur. Était-ce là le meilleur ? Toujours +est-il que, Lilita disparue, je ne prêtais plus +aucune attention à la drogue que j’avais +dans le corps. Elle était en moi comme un +parasite auquel on s’accoutume. Une grande +dame ! Peut-être... mais monotone.</p> + +<p>Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux +présent : une immobilité parfaite +goûtée comme une vertu, comme une qualité +admirable et exceptionnelle.</p> + +<p>Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective +gratitude, j’en suis réduit à une sorte de +politesse déférente, telle que nous la marquons +aux anciens camarades qui nous ennuient. +Souvent, quand Lilita me piquait à +dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à +minuit, pour être poli avec la morphine.</p> + +<p>Pauvre amie, qui ne sait pas être belle +même huit jours... Elle n’est même plus +une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est +une vieille dame, une très vieille dame...</p> + +<p>Quand je souffre, elle garde son empire. +Un soir, après plusieurs journées de répit, +j’eus de nouveau des battements et des élancements +dans l’oreille. On frappait dans ma tête +des coups de marteau cyclopéens. Je pourrais +cependant si je voulais résister à cette +souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance +et la morphine sont deux personnes +entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller +avec l’autre : la souffrance... m’encanailler. +La souffrance est une mégère, avec un +balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas +une princesse, c’est un sergent de ville.</p> + +<hr> + +<p>Il y eut, comme en toute liaison, des incidents +comiques. Je souffre. On me pique à +six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur +qui doit passer dans mon corps. J’attends +la pacification de la douleur. J’attends +en vain. A neuf heures, la garde me fait une +seconde piqûre. Rien... rien... rien... J’appelle +la garde et je lui déclare que si elle +s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée +pour de la morphine, c’est pure illusion de +sa part. Elle semble très sincère à me jurer +qu’elle employa la solution habituelle. Je +souffre toujours. Je souffre tant et si continûment +qu’à trois heures du matin, la garde +consent à me piquer encore. Sa docilité à +me donner de la morphine m’impose ce +dilemme : ou bien les deux premières injections +étaient d’eau pure ou bien je suis dans +un état si grave qu’on lui a donné l’ordre +de ne pas me laisser souffrir inutilement. +Cette troisième piqûre ne modifie pas le +moins du monde l’écartèlement du fond +de mon oreille et les irradiations fulgurantes +qui passent dans ma tête. Et cependant, +confiant en ma piqûre, j’attends que +la douleur s’en aille.</p> + +<p>Ceux qui n’ont pas souffert longtemps, +dans l’immobilité du lit, ceux qui n’ont pas +reçu, à de brefs intervalles, la douleur +comme un hôte, ceux qui oublient trop +vite et ne pensent plus à la douleur, dès +qu’elle est partie, ne saisiront pas l’irrésistible +comique de cette attente confiante. +D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que +la morphine a fait, par le corps, son premier +tour de garde. On l’a sentie, qui, jusqu’aux +extrémités des pieds et des mains, +remuait le sang. Dès cet instant, on s’en +remet à elle. On fait la nique à la douleur. +On a la tranquillité de l’enfant qui, menacé +par un voyou, a appelé ses parents. J’attendais. +Mes mains étaient attentives ; mes +pieds étaient attentifs. Tout mon corps était +attentif. Ma <i>cœanesthésie</i> était attentive. +J’attendais que la morphine se manifestât. +J’attendais que la douleur disparût. J’auscultais +ma douleur, tout mon corps l’auscultait. +Si elle feignait de s’apaiser, je m’imaginais +que la discrète et capricieuse morphine +voulait cette fois accomplir son office +en se cachant. Mais les fulgurations recommençaient +bien vite et s’épanouissaient dans +ma tête en gerbes de fusée. J’ai attendu +ainsi, jusqu’à cinq heures du matin. Alors +je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible +comique de l’aventure... ? Vous ne le +saisissez pas, parce que vous remettez votre +douleur au médecin de votre quartier, pour +qu’il l’examine, comme un crachat. Pendant +toute une nuit, j’étais le bon clown dans +l’arène qui se fie aux promesses de son cousin +ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout de +tout, son éternel coup de pied au cul.</p> + +<p>Ce que la morphine m’a donné de meilleur, +je l’ai eu déjà aux heures de parfaite santé +et de bon équilibre. C’est le parfait accord +de mon expérience et du moment présent. +Quand on se porte bien, on a son passé à +portée de la main. Il ne faut pas d’effort +pour le saisir. Le passé n’est alors ni indocile +ni obsédant. On en use à sa volonté, +comme d’un flacon de parfum qu’on respire +à son caprice.</p> + +<p>Un après-midi, je recevais la visite d’un +ami. J’étais morphinisé. J’avais envie de +beaucoup parler et l’on m’interdisait de +parler. J’ai pu, par un agréable renversement, +me faire uniquement auditeur. J’ai +dit à mon ami, avec l’autorité d’un malade, +comme un enfant demande une chanson +avant de s’endormir : « Racontez-moi une +histoire ». Et il m’a redit une jolie aventure +de sa vie, que déjà je connaissais.</p> + +<p>Et je m’associais à son récit, comme un +enfant écoute une histoire pour la millième +fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie +et lui-même dans une histoire. Tous les sentiments +dont je dispose venaient avec souplesse +entourer son récit. Mes souvenirs de +partout et de toujours se mariaient aux +siens. Et c’est cela, l’amitié.</p> + +<p>Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne +veux pas que la morphine croie me l’avoir +révélée.</p> + +<p>La morphine n’est rien sans la souffrance. +La moiteur du lit, l’immobilité préparent à +ses plaisirs et ne savent même pas les faire +durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut +mieux qu’elle.</p> + +<p>Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit, +j’éprouve une torpeur assez douce. Mais que +cette raideur de mes membres serait cruelle, +si j’étais dans la vie, que cet engourdissement +serait atroce, si seulement j’étais dans +la rue ! C’est fini.</p> + +<hr> + +<p>Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un +bleu de voyage en Sibérie, d’un bleu de +méditation russe. C’est sous un ciel semblable +qu’on rencontre le convoi où sont +mêlés les filles et les politiques.</p> + +<p>Voilà trois nuits que sans souffrir le +moins du monde, je réclame de la morphine +pour me distraire. Tu me traites de +toxicomane, aliéniste, mon ami. Et que +ferais-tu donc à ma place ? Envoie-moi ta +femme et je n’en prendrai pas...</p> + +<p>Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils +sont tous convaincus que je vais devenir +morphinomane. Saunière seul est tout à fait +rassuré.</p> + +<p>J’ai un autre ami, médecin, qui prépare +tristement des concours. Il m’a fait de la +morale :</p> + +<p>— Tu es un nerveux, un grand nerveux. +Il ne faut pas jouer avec ça. Tu ne sais pas +ce que c’est que l’accoutumance...</p> + +<p>Et il me propose... quoi... ? De l’antipyrine.</p> + +<p>En voilà un qui ne sait pas rigoler avec +l’organisme...</p> + +<p>Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait +bien qu’il n’y a pas la classe des névropathes +et la classe des charretiers. Il sait +mieux calculer la résistance d’un système +nerveux. Il sait que j’accepte la vie et que +j’accepterais la mort, mais que je n’accepte +pas la morphine.</p> + +<p>Mais, au fond, les autres ont peut-être +raison. Qui peut jamais mesurer l’acte de +foi dont dépend notre résistance aux poisons +qui soulagent. L’acte de foi... qu’accomplit +non pas une volonté du cerveau qui +raisonne, mais l’être tout entier, puisant en +ses profondeurs le désir de vivre. L’acte de +foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui +va se noyer. Qui peut savoir celui qui luttera +le mieux... ?</p> + +<p>Cependant, on m’a apporté un sac de +chocolats. Je suis autorisé à grignoter +quelques bonbons. On m’a apporté aussi +quelques noix confites. Ces bonbons sont +pour moi plus irrésistibles que la morphine ! +J’accepte le risque de l’indigestion. Mais le +risque de la mort en cachexie ! La drogue +abuse huit jours celui qu’elle pourrira. +Quand il sait qu’il en meurt, déjà il ne +l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris +au mot parce qu’une nuit il aura dit : « Cela +m’est égal d’en mourir, si c’est ainsi qu’on +en meurt ». Et elle ne le lâche à la mort +qu’après la suprême humiliation d’avoir fait +de lui un menteur.</p> + +<p>Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à +cesser complètement de prendre de la morphine. +La première nuit de privation, mon +courage fut surhumain : je dormis. Une +seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie +de demander une piqûre. Je n’avais rien +pour m’occuper l’esprit. Mais j’avais trop +sommeil, je me suis rendormi.</p> + +<p>Seul le réveil matinal fut pénible. Les +nuits précédentes, après l’effet direct de la +morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait +peu à peu et me portait tout doucement +dans la lumière. Ce matin-là, ce matin +d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante +me fut pénible et m’étonna. Je la +trouvais sans délicatesse de venir ainsi me +chercher jusque dans mon lit.</p> + +<p>Ce sentiment de réprobation dura cinq +minutes et j’eus hâte que l’infirmière, entrant +dans la chambre et prenant mon pouls, +apportât cette autre clarté d’une présence +humaine.</p> + +<hr> + +<p>L’univers tout entier, plein de formes qui +s’entremêlent dans de la suie, s’étend autour +de la Maison Blanche, comme une forêt +pleine de monstres. Et moi-même il me +semble que je suis au centre de la Maison +Blanche. Les infirmières me gardent contre +les monstres du dehors. Elles écartent de +moi l’homme au pouce rayé de noir, +l’homme au pouce d’assassin, qui baigne les +typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont +jolies sont des reines qui ont quitté leur +royaume pour soigner les blessés. Et celles +qui sont laides ont des visages affectueux de +chiens vigilants. Et, s’il me plaît, je les +vêts des étoffes qui couvrent les autres +femmes. Je les dépouille de la tunique +blanche, qui leur fait un vêtement si seyant +mais abstrait comme un uniforme. J’imagine +ma vie avec chacune d’elles, et leurs vies +loin de moi, près d’autres hommes, leurs +vies dans la vie. Je les devine dans leurs +joies et leurs souffrances, libérées des soins +exténuants et monotones qu’elles donnent +aux malades. La paresse de mon esprit ne +me permet d’autre rêverie que celle où les +femmes entraînent. Les infirmières passent +et ma pensée les suit et s’aimante vers elles. +Ce n’est pas l’amour, mais cette attention +qui le précède. La mort proche lui donne +plus de prix. Et la beauté des femmes est la +seule qui soit facile à contempler. La fièvre +et l’agonie même y consentent.</p> + +<p>Cela m’amuse beaucoup de songer que +madame Archambault, qui fonda et qui +dirige la maison de santé, juge et classe, +selon leurs aptitudes professionnelles, ces +apparitions blanches, que je laisse à mon +gré flotter autour de moi ou que je transforme +en femmes véritables.</p> + +<p>Et je leur suis reconnaissant d’être restées +des femmes exposées aux risques de la vie. +La diversité de leurs soins s’en accroît. J’accepterais +avec joie que l’une d’elles montrât +de l’indifférence et même de l’ennui, pour +le contraste de la tendresse et de la douceur +d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je +me souviens de soins donnés par des religieuses : +si dévouées fussent-elles, leur +dévouement allait au delà des malades, jusqu’à +leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles +se dévouent. Le malade n’est qu’un objet +cultuel. Elles l’entretiennent avec dévotion +plus qu’elles ne le soignent avec dévouement. +Le malade est un bibelot qu’une femme +de ménage attentive époussette pour le service +d’un maître. Je ne veux pas être un +objet qu’on époussette. Je n’aurais pas de +gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du +maître.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XIX"> </h2> + +<p>Et voici la convalescence. Pour la première +fois, depuis vingt jours, je me suis +levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc +autre chose qu’un ciel, derrière une fenêtre. +Après la cour de la maison de santé, c’est +le jardin d’un horticulteur. Les couleurs +passent par mes yeux, en vrilles innombrables. +Les choux ont une patine bronzée. Les +salades et les légumes me semblent d’un +vert presque corrosif. Ils me piquent les +yeux, comme si on les frottait d’une moitié +de citron. Les tuiles rouges d’une baraque +sont comme une grenade ouverte. Les vitres +des serres sont troubles comme de l’opale. +Des palmiers pour appartements et pour fêtes +officielles sont alignés devant la rouille des +vignes vierges.</p> + +<p>Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de +grippé ou de malade en ville. C’est à peine +si maintenant je ne regrette pas la fièvre +ardente et puissante des premiers jours, les +heures lourdes et charmantes, qu’ornaient +tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière +blanche passait dans ma fièvre et disparaissait, +comme un mouvement de brise +rafraîchit un après-midi de juillet.</p> + +<p>J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle +Carneran me soutenait d’une +main passée sous mon épaule. Elle suivait +avec précaution chacun de mes pas. « Un +jeune malade à pas lents... » On eût dit +qu’elle m’éveillait doucement à la lumière +neuve de l’espace vaste du couloir.</p> + +<p>Je lis sur les murs :</p> + +<p class="c large">2<sup>e</sup> ÉTAGE<br> +SILENCE</p> + +<p>Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui +est encore une couleur de fanfare. Elles sont +grises, couleur de sommeil, matelas pour +les yeux.</p> + +<p>Mais bientôt la Maison perdra pour moi +de son mystère. Moins malade, je suis moins +complètement digne d’elle. Je n’ai plus de +torpeur pour aider à l’effort qu’elle fait vers +le silence. Impatient dans mon lit, je m’amuse +du bruit que font les chariots à roulettes, +traînant les pansements, traînant les +aliments, le bruit des chariots superbe +comme un bruit de guerre. Je m’amuse du +cri des sirènes d’usines. Je distingue le +pépiement tumultueux qui vient du préau +de l’école voisine. Et les chiens, ces sacrés +chiens de banlieue, à mœurs campagnardes, +chiens sans larbin, presque sans maître, +libres, paillards, braillards dans les rues +sans voitures.</p> + +<p>Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je +vois l’école carrée et les bâtisses de six +étages, qui semblent inhabitées, où jamais +personne ne se montre aux fenêtres. Elles ne +contiennent que des logements d’employés, +qui toute la journée sont dehors. Ce sont, +jusqu’au coucher du soleil, des maisons +mortes, et une concierge, parfois, sur le pas +d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un +palais enchanté où des princesses dorment +depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de +mon fauteuil, un palmier géant s’avancer +dans la rue, s’avancer tout seul, sans que +rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en +m’approchant de la fenêtre, je reconnus qu’il +était posé sur un camion.</p> + +<p>Quand je vis pour la première fois le défilé +des enfants qui sortaient de l’école, ce fut le +premier spectacle où remua la vie du dehors. +Toute en noir, et, de là-haut, charmante, une +institutrice maintient en rangs les gamines à +pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête +droite. Elle tient une serviette. Ses cheveux +sont bruns sous le canotier simple. Je distingue +à peine son visage aux traits longs et +nets, ni rose, ni pâle, d’un teint où transparaissent +des lueurs bleues d’acier. Comme je +veux qu’elle soit espérante et vaillante ! Depuis +quatre semaines, les infirmières, autour +de moi, sont comme les fées blanches d’un +harem évangélique. Celle-ci passe, toute +droite dans la rue d’automne, avec la vie +pour cadre. Ah ! je ne suis plus un fiévreux +qui contemple, je ne suis plus un malade +attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant +sa citronnade. Ah ! l’emporter... voyager +avec elle jusqu’aux glaciers, jusqu’aux +fjords. Et la Méditerranée ! Et la vie, toute la +vie ! Mon Dieu, que d’institutrices et d’employées +des postes à sauver !...</p> + +<p>Les employées des postes, surtout. Car les +institutrices risquent d’être pédantes. Je +pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les +employés qui répondent de leur grimaçante +voix méridionale et les vieilles postières, +tristes et courtoises, comme des juments de +diligence. Mais les jeunes... Je m’émeus de +les voir derrière ces grillages. Ce sont des +captives... Ah ! les délivrer !... Je les préfère, +de tout mon cœur, aux filles des receveurs +de province, qui jouent du piano dans les +bourgs.</p> + +<p>Mademoiselle Carneran me raconte une +charmante histoire d’opération. Gillot a opéré +de l’appendicite une petite fille de sept ans. +L’enfant n’était pas en danger. On lui enlevait +son appendice, voilà tout. Elle s’amusait +à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille, +dans son bain. Elle jouait le matin dans son +lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle +tomba « comme un oiseau ». Et, dix minutes +après, en se réveillant, elle souriait à son +père.</p> + +<hr> + +<p>Les journées ne sont plus d’un seul tenant. +Je ne suis plus étendu sur mon lit, +comme sur un nuage. Je me promène dans +ma chambre. Je ne suis plus un grand malade +et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis +rien. Les typhiques guéris affirment que leur +convalescence fut une époque admirable. +C’est possible. Il est bien regrettable que je +n’aie pas eu la fièvre typhoïde. L’ennui naît, +surtout entre chien et loup, quand les murs +blancs prennent des moisissures. Et aussi +un grand besoin d’agir : je déplace mon godet +à savon et ma brosse à dents dans mon +verre, le thermomètre dans l’éprouvette, la +sonnette mobile sur la table de nuit.</p> + +<p>Je fais la chasse aux mouches. Un journal +tordu en manche d’un côté, éployé en palette +de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste +immobile par ruse. C’est alors le grand éclatement +plat du coup, sur le drap ou sur la +table. Les cadavres s’entassent près de la +courbe qui joint le mur au carrelage, et le +souffle de la bouche de chaleur les agite et +les rassemble.</p> + +<p>J’avais à peine aperçu, pendant les jours +de dure fièvre, les petites servantes qui +portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée +dont on fait les tabliers d’écolières. +C’étaient des jours voués au blanc. Ce qui +n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait +pas, s’évanouissait comme un objet mangé +par la brume. Quand passaient les petites +servantes bleues, sans doute je fermais les +yeux, ainsi que, la nuit, dans une chambre de +campagne, on tâche d’oublier le vol haletant +d’un papillon maladroit, entré par la fenêtre.</p> + +<p>Maintenant, je les vois. Celle qui vient le +plus souvent est presque une fillette encore. +Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est +tremblante et fraîche. Elle est jolie comme +un souvenir d’enfance.</p> + +<p>Les autres sont de petits gnômes et font +penser à de petites butordes paysannes, mangeant +leur tartine, abritées derrière un tas de +fumier.</p> + +<p>Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent +les chariots, apportent les repas, nettoient +les chambres ou font semblant, +posent partout des doigts sales et déjà déformés, +hélas !</p> + +<p>D’où viennent-elles ? Où iront-elles ?</p> + +<p>En quelle maison de bourgeois ? En quel +bordel à soldats ?</p> + +<p>Et l’essaim des petites servantes bleues se +répand dans les couloirs.</p> + +<p>Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis, +et n’ont sans doute d’autre fonction +que de me réveiller.</p> + +<hr> + +<p>Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque, +copié d’une lente écriture sur un +cahier d’écolier. Le mélange des noms est +amusant : Comtesse de Ségur, Lamartine, +Topffer, Cherbuliez, Edmond About, Saintine, +Louis Veuillot, Joseph de Maistre, +François Coppée. On pense bien dans la +maison. Je lis : <i>Examen critique de la Vie +de Jésus de Renan</i>, par l’abbé Freppel, <i>Progrès +de l’âme dans la vie spirituelle</i>, <i>Traité +de l’Assurance sur la Vie</i>, <i>Les Outlaws du +Missouri</i>, par Gustave Aymard, <i>Le véritable +Esprit de saint François de Sales</i>, par l’abbé +de Baudry.</p> + +<p>Admirable choix : ayant progressé dans +la vie spirituelle, les malades se documentent +afin de contracter une assurance sur la +vie. Alors l’esprit libre, en règle avec ce +monde et avec l’autre, ils lisent : <i>Les Outlaws +du Missouri</i>...</p> + +<hr> + +<p>La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle +Flavoni. C’est une Italienne, toute +petite, dont les cheveux sont de crin noir. +Ses yeux sont d’une émigrante espérant +toute l’Amérique. Et ses bras et ses jambes +sont mus par des ressorts à boudin très +serrés. Son sourire excessif ne se répartit +pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le +visage. C’est un petit singe agressif et charmant.</p> + +<p>Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc +de papier à lettres sur ma table de nuit, elle +croit que c’est un livre. Elle dit :</p> + +<p>— C’est oun livre... ? De l’amour... ?</p> + +<p>Elle me demande aussi :</p> + +<p>— Quand vous avez su que c’était moi +qui veillais, est-ce que ça vous a fait plaisir... ?</p> + +<p>Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet +air d’agir comme en rêve ou ces gestes +assemblés selon la perfection d’un métier. +Le moindre soin qu’elle donne, elle semble +s’y acharner.</p> + +<p>Elle est coquette et dévouée.</p> + +<p>Mais je suis indigne de la juger. Je suis +presque guéri. Je la place trop vite dans le +cadre de la vie. Je la détache trop brutalement +du silence de la Maison Blanche. Peut-être +ses gestes un peu brusques, qui s’assouplissent +et s’adoucissent précautionneusement, +si elle doit toucher à mon pansement, +m’eussent-ils auparavant donné l’illusion +qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte +une épine. Elle-même n’a devant elle qu’un +convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion +d’un grand dévouement. Mon chevet n’est +même plus un chevet d’agonie.</p> + +<p>— J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est +poétique... Vous avez de la chance de voir +le ciel, sans vous lever...</p> + +<p>La lune passe entre des nuages.</p> + +<p>— La lune... c’est une gentille jeune fille +qui vous regarde...</p> + +<p>Elle enlève le carré de toile qui couvre ses +cheveux. Et devant la petite glace, encastrée +au panneau de l’armoire, elle égalise ses +cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe.</p> + +<p>Elle passe devant la fenêtre, regarde au +dehors et dit :</p> + +<p>— C’est un quartier populaire...</p> + +<p>Elle aime le lit des moribonds et les +grands salons dorés avec des tapis rouges. +Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs +de la guerre et de jeter nonchalamment sa +sortie de bal sur une chaise-longue, en +rentrant d’une fête, où elle eût été la plus +belle.</p> + +<p>Et quand elle est sortie, son pas dans le +couloir frappe, comme sur un trottoir provincial +où les jeunes filles échangent des +œillades.</p> + +<p>Pendant que mademoiselle Flavoni était +veilleuse, j’ai deux fois demandé de la morphine +par simple distraction. Elle l’a soupçonné +et m’a fait de la morale :</p> + +<p>— Quand on prend de la morphine, on a le +sang empoisonné... on devient fou...</p> + +<p>Elle répète sans rémission ces deux lambeaux +de phrases :</p> + +<p>— On a le sang empoisonné... on devient +fou.</p> + +<p>Elle me donnerait follement envie de devenir +morphinomane.</p> + +<p>Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond. +Elle reprend avec l’insistance d’un jeune +chien qui aboie :</p> + +<p>— On a le sang empoisonné... on devient +fou... Mon père prenait de la morphine à la +fin de sa vie. Après sa mort il est devenu +tout noir... C’est qu’il avait le sang empoisonné... +Il est devenu tout noir...</p> + +<p>Au fond, ça m’est égal d’être tout noir +après ma mort.</p> + +<hr> + +<p>Une nuit que je ne pouvais dormir, je me +suis promené dans le long couloir. Je suis +entré dans la salle de garde, meublée comme +les chambres, mais où le lit est remplacé +par une chaise-longue d’osier. Cela suffit +pour lui donner un air de boudoir. C’est sur +cette chaise-longue que le corps appesanti +des infirmières repose, entre deux coups de +sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la +table :</p> + +<blockquote><div> +<p class="top1em"><i>16 octobre.</i></p> + +<p>Numéro 4 : deux centigrammes de morphine, +si nécessaire.</p> + +<p>Numéro 6 : bourdaine à neuf heures.</p> + +<p>Numéro 8 : lui apporter : 1<sup>o</sup> sulfate de +magnésie, 20 grammes à neuf heures ; 2<sup>o</sup> le +bon Dieu à 7 heures et quart.</p> +</div></blockquote> +<p class="sign sc">La surveillante...</p> + +<p class="top1em">J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle +Flavoni :</p> + +<p>— Voulez-vous bien vous en aller ?</p> + +<p>Elle me propose de la citronnade :</p> + +<p>— Ça vous fera dormir,... méchant...</p> + +<p>Je l’accompagne à l’office. On dirait dans +le couloir une souris qui trottine. La souris +me guide dans le couloir. Elle me parle. Je +la comprends.</p> + +<p>Les armoires sont bien rangées. Elles +sont pleines de linge. On pense à des armoires +de campagne. Il y a aussi l’armoire +aux tasses, l’armoire aux pots, l’armoire +aux passoires.</p> + +<p>Ma démarche est hésitante, presque vacillante. +Je ne suis pas encore habitué à vivre +hors de mon lit. Et c’est maintenant autour +de moi, après tous ces jours et toutes ces +nuits de blancheur immobile, une blancheur +tremblante. Les tasses blanches tremblent, +comme tremblent les murs blancs. Et mademoiselle +Flavoni, blanc sur blanc, passe +contre les murailles, en vol de moustique.</p> + +<hr> + +<p>Une nuit, les veilleuses des trois étages +furent un instant toutes les trois dans ma +chambre. Simple hasard : la veilleuse du +premier n’avait plus de citron, la veilleuse du +troisième avait une mauvaise aiguille à injection. +Elles avaient trouvé mademoiselle +Flavoni dans ma chambre. Je leur offris des +chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante, +en lutte avec leur gravité. Elles +avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma +chambre était tiède. Elles croquaient des +bonbons. Elles partirent, parce que ces +idiots de malades sonnaient.</p> + +<hr> + +<p>La Maison Blanche n’est plus un navire +merveilleux. Les veilleuses de nuit ne sont +plus les matelots larguant des voiles impalpables. +Je ne suis plus l’unique passager, +que sert, soigne et protège un équipage fantômal. +Je ne suis plus le prince, le fils du +Sultan, la précieuse cargaison. Je sais maintenant +que d’autres malades sont là, qui ne +sont que des malades, de sales malades qui +geignent. Car le malade geint, comme la +brebis bêle, comme la vache meugle, comme +le cochon grogne.</p> + +<p>Le n<sup>o</sup> 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne +quitte pas le bouton de la sonnette, tant +que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la +sonnerie de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un +jour dans le couloir. C’est un gros homme, +à viande blanche, aux bajoues molles, au +ventre flottant. Il porte un pyjama d’un +mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant +brille au petit doigt de sa main gauche. +Il est dans la banque ou dans les affaires...</p> + +<p>On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite. +Il ne souffre pas. Mais il vit dans +l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui +pleurait dans son fauteuil de grosses larmes +de veau.</p> + +<p>Le médecin lui a recommandé de boire +beaucoup, pour ses reins. Il a vidé en une +minute le premier pot de citronnade que la +garde lui apportait. Elle n’était pas sortie de +sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de +sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui. +Et quand elle fut revenue, d’un geste d’empoisonné +qui demande un contre-poison, il lui +désigna le pot vide de citronnade. Et il +faisait un petit gémissement d’enfant qui va +passer. La garde ne comprit pas. Elle crut +un instant qu’un malheur était arrivé, qu’on +avait vidé dans le pot de l’essence minérale, +de l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle +saisit le pot où restait seulement un morceau +de l’écorce, se plaça à contre-jour pour +mieux voir à l’intérieur, en approcha ses +narines, pour y découvrir une odeur suspecte.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il ?... lui demandait-elle.</p> + +<p>Mais lui ne répondait pas. Il gémissait.</p> + +<p>— Heu... heu... heu...</p> + +<p>Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête.</p> + +<p>— Où avez-vous mal ?... lui demandait-elle...</p> + +<p>Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne +souffrait pas et il répéta, du ton dont un +noyé crie au secours :</p> + +<p>— Boire... boire... boire...</p> + +<hr> + +<p>Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre. +Il le glissa dans son anus. L’infirmière +brusquement indisposée est remplacée +par une autre, qui oublie de venir noter la +température. Le gros homme garde son thermomètre +et reste couché sur le côté, attentif +à ne pas le briser. On lui apporte à dîner. Il +dîne, gardant toujours son thermomètre. Il +passe la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur +l’autre, soulevant son corps à la force des +bras, pour changer de position. Et il attend +toute la nuit, sans dormir, le thermomètre +toujours dans l’anus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" title="XX"> </h2> + +<p>Gillot ne s’occupe pas de mon oreille.</p> + +<p>— Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit, +sur un ton d’enfant sage qui ne touche pas à +la boîte d’allumettes.</p> + +<p>Un spécialiste vient chaque jour et, une +petite ampoule électrique appliquée à son +front, examine mon oreille, dans laquelle il +introduit un spéculum. Il y passe un stylet +entouré d’un morceau de coton. Il travaille +avec une application de bon ouvrier. J’ai le +sentiment d’être une machine compliquée +qu’on répare.</p> + +<p>Un oculiste est venu aussi un matin.</p> + +<p>C’est un petit homme d’une trentaine d’années, +déjà chauve. Ses yeux bleus ont un +aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses +doigts, le globe de l’œil se creuserait et reviendrait +tout seul à sa forme. Les pointes +de ses moustaches sont faites de poils blonds +très longs et très rares. On dirait des moustaches +de chat. Il a de très grandes manchettes, +de petits gestes et une petite voix.</p> + +<p>— Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous +mal ?...</p> + +<p>J’ai quelque difficulté à préciser.</p> + +<p>Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais +je ne me suis jamais promené dans l’intérieur +de ma tête. Et ma douleur s’irradie.</p> + +<p>— Dans la tête... dans la tête... c’est très +joli, ça, d’avoir mal dans la tête... Mais +enfin localisez... il faut localiser...</p> + +<p>Je touche un point au sommet de mon +crâne. Il me semble bien que c’est là, mais +en dessous, dans les profondeurs de la tête...</p> + +<p>— Oui... oui... Ah... bien... bien... bien.</p> + +<p>Il palpe ma tête.</p> + +<p>— Ici... ah non... c’est impossible... Décidément +vous ne localisez pas... vous ne savez +pas localiser...</p> + +<p>Ah ! je ne sais pas localiser.</p> + +<p>Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt +l’air de me confesser. Il me regarde avec +méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires.</p> + +<p>— Très important, vous savez... ou plutôt +non, vous ne savez pas... l’examen des yeux. +Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils +sont vos yeux. Vous croyez qu’ils sont au +milieu de la tête, de chaque côté du nez. Ce +n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce +pas ?... De chaque côté du nez... Eh bien... +je vous dirais bien où ils sont vos yeux. +Mais vous ne comprendriez pas... Ils sont +dans une circonvolution de votre cerveau... +Ça vous étonne... hein ? Eh bien... il faut +dix ans de médecine pour comprendre ça...</p> + +<p>Et il s’en va, en rentrant ses manchettes, +d’un petit pas de danseur.</p> + +<hr> + +<p>Gillot passe si vite, le matin, dans ma +chambre, qu’à peine ai-je eu le temps de me +soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une +malade qu’il opéra me disait un jour de lui : +« Je n’ai jamais pu voir exactement quel +était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on +ne le voit pas. Il apparaît, il se manifeste ; +mais il ne voisine pas... »</p> + +<p>Cette malade était une femme bavarde. +Sans doute eut-elle voulu lui raconter par +le détail non seulement sa maladie, mais +aussi son âme, qui est exceptionnelle parmi +toutes les âmes, et les succès de ses fils dans +leurs examens.</p> + +<p>Je crois qu’il passe vite, simplement, +parce qu’il est pressé et parce qu’il prend +plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant +la victoire après soi lui est naturel. Il ne +vient pas au lit de son malade, comme s’il +lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne +semble pas chercher, par menus tâtonnements, +une conclusion difficile. Il ouvre la +porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici +qui va droit à mon lit, comme s’il s’élançait +pour une conquête. Et quand il est parti, je +suis comme le blessé des tableaux d’histoire, +à qui son général a accroché la croix d’honneur.</p> + +<p>J’ai toujours envie de lui dire : « Voici +mes bras, mes jambes, et mon ventre et ma +tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je +vous les donne ».</p> + +<p>Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls +dans ma chambre, un air d’autorité, mais à +la façon du déménageur qui dit : « Je viens +pour le piano... » Quand ils me palpent la +tête, ils semblent prendre livraison de secrets +importants qu’ils se confient à eux-mêmes. +Je les regarde, quand ils me palpent +ou me pansent, comme je regarde travailler +un ouvrier qui viendrait pour une réparation.</p> + +<p>Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville +dans ma chambre. Il n’a pas le sourire du +médecin, qui vaut le sourire de la danseuse. +Il n’a pas non plus apprêté son visage comme +un sous-préfet qui préside une distribution +de prix. S’il reste quelques secondes près de +mon lit, je suis étonné comme le matin, +quand le globe de soleil posé en face de mes +vitres m’oblige à fermer les yeux.</p> + +<p>Il y a beaucoup de douceur dans sa voix +brusque et dans ses mouvements d’animal +musclé, cette douceur qui jamais ne manque +à ceux qui savent où appliquer leur force.</p> + +<p>Sans doute il porte en lui sa légende de +grand chirurgien. On dit que des femmes +veulent se faire opérer par lui, sans nul +besoin, pour le plaisir. Il opère les princes +et les milliardaires, qui, devant lui, dorment +le sommeil du chloroforme et ne gardent +plus vivant que leur bulbe pour respirer, leur +bulbe tout semblable au bulbe des pauvres. +Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut. +La gloire est morte. Les journaux l’ont +monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut +avoir l’illusion de la gloire, s’il a la certitude +de la publicité. La gloire ne se mesure plus +à son amplitude, mais à sa qualité.</p> + +<p>Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler +à la vie. Et cette gaieté-là, c’est la seule +vertu qu’il faille demander aux hommes. Un +jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit +seulement : « Il faut être gai avec les +malades. »</p> + +<p>Sa présence me donne envie de guérir. +J’ai, devant lui, un peu honte d’être malade. +La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais +la lui montrer, comme un soldat convaincu +fait du zèle pour que son chef l’estime. +Je voudrais ne plus être un enfant +malade qui ne peut rien. Je voudrais... qu’il +fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau, +le sauver...</p> + +<p>Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un +matin Gillot me dit :</p> + +<p>— Il faut aller prendre l’air...</p> + +<p>Je ne suis plus de la Maison Blanche...</p> + +<p>Ces mots de Gillot ont brisé le lien...</p> + +<p>Je puis partir. Je suis presqu’un homme +bien portant. Je suis impatient. Je suis ingrat.</p> + +<p>Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré +une malade déjà endormie, sur un +chariot que deux infirmières poussaient vers +l’ascenseur.</p> + +<p>Et voici je ne sais quel silence qui se +glisse en moi et me remplit. J’éprouve un +vague besoin de m’agenouiller devant la +souffrance. Entre cette malade endormie et +moi-même une pitié conventionnelle s’insinue. +J’ai envie d’écarter devant le chariot +d’invisibles obstacles. Je ne songe pas aux +joies magnifiques qui l’attendent, à la belle +joie de Gillot qui, tout à l’heure, dans la +claire salle d’opération, travaillera de son +métier précis.</p> + +<hr> + +<p>Est-il bien vrai que j’ai souffert ? Elle +avait raison l’infirmière aux maximes morales, +qui déclarait que la nature humaine +est ainsi faite qu’elle oublie plus vite la souffrance +que le plaisir.</p> + +<p>Je ne suis plus digne de la Maison Blanche. +Je m’y ennuie. Les infirmières ne sont +plus que des personnes humaines. Je leur +attribue des qualités professionnelles. Elles +ne sont plus des apparitions blanches. Je les +connais comme des membres de ma famille.</p> + +<p>Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais +plus lire le blanc.</p> + +<p>Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur +de fleuve en temps d’inondation. De la +boue des rues aux devantures des boutiques, +tout est sali des nuances innombrables du +jaune et du brun. J’avais oublié qu’il y avait +tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en +éprouvent comme une nausée.</p> + +<p>Comme la vie doit être difficile, hors du +blanc.</p> + +<p>Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une +malle pas encore déballée. Je m’installe à +une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui +fut une si gentille consolatrice. Je m’applique +à écrire l’adresse pour que le facteur puisse +bien lire.</p> + +<p class="c">GERMAINE DOLABEL</p> + +<p class="offright"><i>19, rue Linné.</i></p> + +<p>La lettre me revient deux jours après, +avec la mention :</p> + +<p>« Partie sans laisser d’adresse. »</p> + +<p>Il faut recommencer à vivre hors du blanc.</p> + +<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78418-h/images/cover.jpg b/78418-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5a88b1e --- /dev/null +++ b/78418-h/images/cover.jpg |
