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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78346 ***
+
+
+
+
+ EDWARD S. ELLIS
+
+ LA CAPTIVE
+ DES MOHAWKS
+
+ PARIS
+ E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ PALAIS-ROYAL, 17, 19, GALERIE D’ORLÉANS
+
+ 1865
+
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
+
+Rue de Fleurus, 9, à Paris
+
+
+
+
+LA CAPTIVE
+
+DES MOHAWKS.
+
+
+
+
+I
+
+UN ÉTRANGER.
+
+
+Il y a trois quarts de siècle, le bruit sec d’une hache retentissait
+sous les voûtes d’une forêt immense. C’était un homme aux formes
+athlétiques, nommé Alfred Heverland, qui brandissait cet outil, dont il
+enfonçait profondément le fer étincelant dans le cœur d’un des plus
+puissants monarques de la forêt.
+
+Alfred était Américain; il avait émigré quelques années auparavant des
+provinces plus civilisées de l’Est, et s’était retiré dans cet endroit
+reculé de l’ouest du comté de New-York. Il avait élevé une modeste
+demeure au milieu de cette solitude, et, avec sa tendre compagne et une
+sœur, il avait posé les fondements d’une colonie. Cet établissement, il
+est vrai, était encore bien faible; il ne se composait que des trois
+personnes que nous venons de mentionner, et de la fille d’Haverland,
+jeune beauté aux yeux bleus. Toutefois, le hardi colon avait compris que
+le courant de l’émigration se dirigeait rapidement vers l’Ouest, et
+qu’avant peu d’années des villages et des villes s’élèveraient sur
+l’emplacement de cette forêt inhabitée, tandis que les Indiens seraient
+refoulés vers le couchant.
+
+Notre bûcheron était un type magnifique de cette espèce d’hommes qu’on
+appelle les rois de la nature. Sa lourde casaque reposait sur une bûche
+à quelques pas plus loin, et sa poitrine bombée n’était recouverte que
+d’un gilet de dessous qui collait sur ses membres et sur son torse comme
+un justaucorps. Le col de ce vêtement était ouvert et laissait voir le
+cou bruni et la poitrine haletante du bûcheron: un pantalon épais
+retombait sur les grossiers mocassins qu’il avait aux pieds. Une petite
+casquette en peau de loutre, rejetée sur le derrière de sa tête,
+laissait son front à découvert, tandis que ses cheveux noirs tombaient
+en boucles soyeuses sur ses larges épaules. Ses traits étaient
+réguliers, et fortement accentués, son front élevé, son nez aquilin, et
+ses yeux d’un noir étincelant. Tel était Haverland au milieu de la
+forêt. Il se tenait le pied gauche en avant, et ses muscles, qui
+semblaient toujours tendus, trahissaient une force herculéenne.
+
+Sa hache brillante s’enfonça dans le cœur, pour ainsi dire saignant, du
+chêne qu’elle avait attaqué, jusqu’à ce qu’elle l’eût traversé
+entièrement et qu’elle eût rencontré l’entaille pratiquée du côté
+opposé. Alors le majestueux monarque de la forêt commença à chanceler.
+Haverland se recula en jetant un regard vers le sommet du chêne qui
+cédait à ses efforts et qui s’inclinait lentement. Enfin, le colosse
+tomba, et, en touchant la terre, il fit entendre un craquement et un
+bruit semblables à ceux du tonnerre. Le bûcheron resta un moment
+immobile; sa respiration ardente sortait de sa poitrine comme un jet de
+vapeur; enfin il se dirigea vers l’arbre qu’il venait d’abattre. Au même
+instant, son oreille exercée crut entendre un bruit suspect; il laissa
+tomber sa hache, prit sa carabine, et se tint sur la défensive.
+
+«Comment vous portez-vous?... Comment vous portez-vous?... Vous n’avez
+pas peur, je suppose; ce n’est personne autre que Seth Jones, du
+New-Hampshire,» dit le nouveau venu avec un accent particulier.
+
+[Illustration: Seth Jones, du New-Hampshire.]
+
+Le bûcheron leva la tête et vit un curieux spécimen de la race humaine.
+Cet homme du New-Hampshire était ce que l’on appelle un Yankee, espèce
+que l’on rencontre rarement, et dont on parle beaucoup de nos jours. Il
+possédait un grand nez aquilin tout mince, deux petits yeux gris
+clignotants, et un corps frêle, mais nerveux, orné de longues
+extrémités; ses pieds étaient enfermés dans de beaux souliers, et le
+reste de son costume était conforme à celui que l’on portait sur les
+frontières au temps dont nous parlons. Sa voix avait ce timbre
+particulier et incertain qui appartient à cet organe quand il est en
+mue, et lorsqu’il était un peu agité, elle avait des sons étranges et
+inimaginables.
+
+Le bûcheron, avec une pénétration caractéristique, vit au premier coup
+d’œil à quel genre d’hommes appartenait son interlocuteur. Il prit sa
+carabine de la main gauche et lui tendit l’autre en lui disant:
+
+«Eh! non, mon ami, je n’ai certainement pas peur; mais, vous le savez,
+dans ces temps-ci, il faut agir avec prudence et circonspection; quand
+on se trouve dans un endroit aussi isolé que celui-ci, ce serait un
+crime d’être négligent, surtout lorsque l’on est l’aide et le soutien de
+plusieurs personnes.
+
+--Cela est très-vrai.... très-vrai; vous avez raison, monsieur.... Ah!
+au fait, je suis forcé d’avouer que je ne sais pas votre nom.
+
+--Haverland.
+
+--Bien.... merci.... Haverland.... ou comme vous voudrez. Nous vivons
+dans un temps dangereux.... il n’y a pas à disputer là-dessus, et j’ai
+été étrangement surpris lorsque j’ai entendu le bruit d’une hache dans
+ces contrées.
+
+--Moi aussi j’ai été surpris de rencontrer votre visage quand j’ai levé
+la tête. Jones, je crois, m’avez-vous dit, est votre nom?
+
+--Oui.... oui.... Seth Jones, du New-Hampshire; les Jones forment
+là-haut une nombreuse famille--peut-être trop nombreuse pour que chacun
+de ses membres s’y trouve à l’aise--aussi j’ai émigré. Vous connaissez
+peut-être ce nom-là?
+
+--Non, je ne connais personne de ce nom dans cette contrée.
+
+--Ah! vous ne le connaissez pas? Cependant les Jones sont bien connus
+dans le pays.... Quelques hommes remarquables sont sortis de cette
+famille.... Mais qui diable vous retient dans ce pays de païens?... Pour
+quelle raison vous y trouvez-vous, et qu’est-ce qui a pu vous y porter.
+
+--L’esprit d’entreprise, monsieur. J’étais fatigué des façons soi-disant
+civilisées de notre pays; et lorsqu’on offre à celui qui veut émigrer
+des champs aussi beaux que ceux qui sont devant nous, je considère que
+c’est un devoir d’en profiter, et je l’ai fait. Maintenant, monsieur, à
+votre tour d’être franc avec moi. Apprenez-moi qui vous a poussé à
+visiter un pays aussi dangereux, lorsque vous n’aviez aucune raison de
+supposer que des blancs y avaient déjà commencé un établissement: vous
+avez tout l’air d’un chasseur indien ou d’un coureur des bois.
+
+--Eh! peut-être! En tout cas, je l’ai été. J’ai été coureur avec les
+gars de la Montagne-Verte, sous le colonel Allen, et je suis resté avec
+eux jusqu’à la fin de la révolution. Alors je suis descendu à la ferme
+où j’ai travaillé avec le père; puis il est arrivé dans le voisinage une
+affaire qui m’a fait croire qu’il valait mieux pour moi de m’en aller;
+je vous en tairai les motifs, mais je puis vous déclarer que tout acte
+criminel y est étranger. Je m’arrêtai à l’établissement situé près du
+fleuve pendant quelques jours, et enfin je me décidai à faire un tour
+par ici.
+
+--Je suis bien aise que vous soyez venu, car je ne vois pas souvent de
+visage blanc. J’espère que vous accepterez l’hospitalité d’un bûcheron,
+et que vous resterez avec nous aussi longtemps que vous le pourrez;
+mais, surtout, vous n’oublierez pas que plus vous resterez ici, plus
+nous vous en témoignerons de joie.
+
+--Je resterai jusqu’à ce que vous soyez fatigué de ma personne, dit en
+riant l’excentrique Seth Jones.
+
+--Comme vous venez de l’Est, vous pourrez sans doute me donner des
+renseignements sur l’état des esprits et sur les dispositions des
+Indiens qui habitent votre contrée et la mienne. D’après vos remarques,
+je supposerais volontiers cependant que rien de très-sérieux ne nous
+menace.
+
+--Je ne sais pas, mais.... répondit Seth en secouant la tête et en
+regardant la terre.
+
+--Quoi donc, mon ami?
+
+--Je vais vous le dire; j’ai entendu raconter de terribles histoires
+tout le long de mon chemin. On dit que les damnés habits rouges ont mis
+les Indiens en mouvement. Du moins, ils l’ont essayé: c’est certain.
+
+--En êtes-vous sûr? demanda l’homme de la forêt en trahissant ses
+inquiétudes par cette parole.
+
+--J’en suis presque certain; il y a un petit établissement là en bas....
+j’en ai même oublié le nom.... qui a été attaqué par ces démons et qui a
+été entièrement brûlé.
+
+--Est-ce possible?... Pendant ces trois ou quatre derniers mois, j’ai
+entendu parler de la terrible hostilité qui existe entre les blancs et
+les Peaux-Rouges, mais je préférais ne pas y croire. Quelquefois,
+cependant, je sentais que j’avais tort.
+
+--Voilà l’état des choses: si vous tenez à la femme de votre cœur et à
+vos petits chérubins--car je suppose que vous en avez--vous ferez bien
+de vous diriger vers des parages plus sûrs; je ne sais même pas comment
+vous avez pu rester si longtemps ici sans être inquiétés.
+
+--Ma conduite à l’égard des Indiens a toujours été dictée par
+l’honnêteté et la bienveillance, et ils m’ont toujours témoigné des
+sentiments d’amitié, à moi comme aux miens, qui sont sans défense. Voilà
+l’unique motif de ma confiance, et, dans le fait, ma seule espérance.
+
+--C’est très-bien; mais, permettez-moi de vous le dire, il ne faut
+jamais se fier à un Indien: cette race est trop turbulente; vous croyez
+mettre le doigt sur eux, et ils sont déjà bien loin; c’est comme cela,
+fort malheureusement.
+
+--Je crains bien que vos soupçons ne soient trop fondés, répondit
+Haverland d’un ton triste.
+
+--Je suis bien aise de vous avoir rencontré; car je commençais à devenir
+misanthrope. J’aime rendre service à mon semblable, et je m’attacherais
+à vous, puisque c’est vous que le hasard m’a fait rencontrer.
+
+--Merci, ami; et maintenant, allons à la maison. J’avais l’intention de
+passer la journée à travailler, mais vos paroles m’en ont ôté le
+courage.
+
+--C’est malheureux; mais je ne devais pas vous cacher la vérité,
+n’est-il pas vrai?
+
+--Certainement, et c’eût été mal à vous de ne pas m’avertir des dangers
+qui me menacent. Allons à la maison.»
+
+En disant ces mots, Alfred remettait sa casaque, jetait sa carabine et
+sa hache sur son épaule, et s’enfonçait dans un sentier qu’il avait
+tracé lui-même à travers la forêt. Il se dirigea d’un pas pensif vers sa
+demeure, tandis que son nouvel ami marchait derrière lui et le suivait
+de près.
+
+
+
+
+II
+
+SOMBRE NUAGE.
+
+
+En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland ne prononça que quelques
+paroles, quoique son loquace ami causât sans cesse et toujours. Le
+bûcheron avait le cœur trop gros pour donner la réplique à Jones et à
+ses inoffensives plaisanteries; de sombres et terribles soupçons
+s’étaient déjà dressés bien des fois devant lui, et il avait fermé les
+yeux pour ne pas les voir; mais, maintenant, il était impossible de s’y
+méprendre: ils apparaissaient à chaque pas, et ils se changeaient en une
+effrayante certitude.
+
+La lutte révolutionnaire des colonies était terminée à l’époque dont
+nous parlons, et leur liberté était fondée sur une base solide:
+toutefois, la paix ne régnait pas partout. On voyait chaque jour de
+sombres, de cruelles et de sanglantes tragédies se passer sur les
+frontières, et elles devaient encore durer pendant une génération. La
+mère patrie, qui avait échoué dans son œuvre de despotisme et
+d’asservissement, excitait les Indiens et leur faisait commettre des
+atrocités révoltantes sur des hommes inoffensifs. Elle trouva en eux des
+instruments trop dociles, et elle suscita une guerre terrible qui dura
+fort longtemps; et, même lorsque la cause qui l’avait fait naître eut
+disparu, les sauvages continuèrent encore ce combat inégal. Tous ceux
+qui connaissent l’histoire des États-Unis doivent le savoir: la guerre,
+sur les frontières, a été pour ainsi dire interminable. Le courant de
+l’émigration, en se dirigeant vers l’Ouest, rencontra toujours ses
+vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après des combats et des efforts
+incessants. Aujourd’hui même, qu’on a presque atteint le rivage lointain
+du Pacifique, cette race entêtée fait encore briller de temps à autre
+les tristes lueurs des combats.
+
+La modeste demeure d’Alfred Haverland s’élevait dans une charmante
+vallée; son bras vigoureux avait dégagé tout autour un espace libre, de
+sorte que sa résidence se trouvait à une certaine distance de cette
+forêt qui avait une immense étendue. Dans cette clairière, il restait
+encore quelques arbres abattus; et, à certains endroits où l’on avait
+ouvert ce sol vierge, on pouvait juger des richesses inépuisables qu’il
+renfermait dans son sein, et qui n’attendaient que la main de l’homme
+pour produire abondamment.
+
+L’habitation était semblable à celles que l’on trouve généralement dans
+les nouveaux établissements. Un simple amas de grosses bûches, serrées
+les unes contre les autres, ayant une ouverture pour porte et une autre
+pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer l’attention du dehors;
+au dedans, on trouvait deux appartements, un rez-de-chaussée et un
+premier. La pièce du bas servait à tous les besoins et à tous les
+usages, excepté à y dormir; tout naturellement c’est dans le haut que
+l’on reposait. En bâtissant cette hutte, Haverland avait fait peu de
+préparatifs de défense, car il espérait bien qu’il n’en aurait jamais
+besoin, et il lui semblait que l’idée du danger ne le quitterait pas un
+instant s’il donnait à son habitation l’air d’une forteresse.
+D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux à un ouvrage qui ne lui
+servirait peut-être jamais à rien; dans tous les cas, il n’aurait jamais
+la possibilité de soutenir un siége prolongé, et une poignée
+d’assaillants pourraient toujours lui imposer toutes leurs conditions.
+
+Comme le bûcheron débouchait dans la clairière, Ina, sa fille, l’aperçut
+et sortit de la maison en courant pour aller à sa rencontre.
+
+«Père, je suis contente de te voir revenir sitôt; mais le dîner n’est
+pas prêt. Tu as peut-être cru qu’il l’était? Je disais justement à ma
+mère....»
+
+Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger.
+
+«Non, ma fille, je ne croyais pas que l’heure du dîner fût arrivée;
+mais, comme un ami est venu me voir, j’ai pensé que je pourrais mieux le
+recevoir à la maison que dans les bois; mais où est donc ton baiser
+habituel, ma chère enfant?»
+
+Le père se baissa et posa ses lèvres sur le front de sa fille; puis il
+la prit par la main et s’avança vers la cabane.
+
+«C’est une vraie beauté! s’écria Seth Jones; est-elle née dans ce
+pays?... C’est votre fille, je suppose?
+
+--Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas née dans ces contrées.»
+
+Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland reçût un pareil éloge de Seth
+Jones. Elle était en effet très-jolie; elle avait quinze ou seize
+printemps et en avait passé déjà plusieurs dans cette solitude qui était
+alors sa demeure. Elle était plutôt petite que grande, mais gracieuse
+comme une gazelle, et libre de toutes les contraintes que le monde
+impose ordinairement aux jeunes filles de son âge. Son costume
+ressemblait en partie à celui du monde civilisé. Elle portait un jupon
+court, de grandes guêtres magnifiquement brodées, et un large pardessus
+assez semblable à ceux que l’on voit aux dames de nos jours. Ses petits
+pieds étaient enfermés dans d’étroits mocassins admirablement travaillés
+et parsemés de perles et d’ornements indiens, et un collier de wampum
+était enroulé autour de son cou.
+
+Elle entra la première dans la maison et fut suivie par le bûcheron et
+le pionnier.
+
+Haverland présenta son nouvel ami à sa sœur et à sa femme, en leur
+disant qu’il était venu par le hasard dans cette direction, et qu’il
+resterait probablement chez eux pendant quelques jours. Mais l’œil fin
+de la femme eut bientôt remarqué l’expression pensive qu’avait prise la
+figure de son mari; elle comprit qu’il savait encore quelque chose qu’il
+cachait, et que ce quelque chose devait être plus sérieux et plus
+important que tout ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant ni le
+questionner, ni même lui parler, car elle savait qu’il dirait tout ce
+qui serait nécessaire lorsqu’il en serait temps.
+
+On engagea une conversation banale qui se prolongea jusqu’au moment où
+le repas fut servi par l’active femme de ménage, et tous se réunirent
+autour de la table, où le père commença à appeler avec ferveur la
+bénédiction du ciel sur le frugal repas qui fut pris en silence.
+
+«Femme, dit Haverland, je vais sortir un instant avec mon ami, tandis
+que toi et Marie, vous vous occuperez ici comme vous le jugerez
+convenable jusqu’à mon retour; je ne reviendrai probablement qu’à la
+nuit; n’ayez aucune inquiétude sur mon compte....
+
+--Je tâcherai de ne pas en avoir; mais, mon cher mari, ne t’éloignes pas
+trop de la maison, car d’étranges craintes m’assiégent depuis ce matin.»
+
+La figure ordinairement sérieuse et calme de Marie trahissait alors une
+expression d’inquiétude qui lui était peu habituelle.
+
+«Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin,» répondit Haverland.
+
+Et il sortit de la maison.
+
+Ina venait de paraître avec un petit seau à la main, comme si son
+intention eût été d’aller puiser de l’eau à une source qui se trouvait à
+quelque distance de la maison.
+
+«Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant pour prendre le seau;
+c’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.
+
+[Illustration: «C’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.»]
+
+--Non, je l’ai porté bien souvent; je vous remercie; ce n’est rien pour
+moi, cela.
+
+--Mais laissez-moi vous remplacer pour cette fois; je veux seulement
+vous montrer ma bonne volonté et mon agilité.»
+
+Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit de l’œil, tandis qu’il
+s’acheminait lentement vers l’endroit où le sentier conduisait dans la
+forêt.
+
+«Est-ce bien loin d’ici? demanda-t-il en se retournant lorsqu’il fut
+arrivé au sentier.
+
+--A quatre pas de vous, répondit Haverland; le sentier y conduit tout
+droit.»
+
+Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit pas, fit un mouvement de
+tête, et disparut dans la forêt.
+
+Le simple fait que nous venons de raconter, quoique frivole en lui-même,
+est un de ces riens qui sont la cause d’événements importants, et qui
+semblent montrer qu’une providence pleine de sagesse les fait naître
+pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait eu d’autre but qu’un
+amusement de quelques minutes; et cependant, avant de revenir, il vit
+qu’il avait été heureusement inspiré.
+
+Il s’avança rapidement, et, après avoir parcouru une petite distance, il
+atteignit la source.
+
+En se baissant, il entendit un léger bruit dans des buissons qui se
+trouvaient un peu plus loin, et comme il allait plonger le seau dans le
+bassin, il vit se refléter sur la surface unie de l’eau un mouvement
+imprimé aux feuilles d’un arbrisseau.
+
+Il était trop rusé et trop prudent pour laisser voir qu’il avait
+remarqué quelque chose; il remplit le seau sans trahir ni émotion ni
+soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un regard rapide autour de
+lui; mais il le fit avec autant d’indifférence que possible, et alors il
+aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui étaient blottis sous le
+feuillage! En tournant le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment
+tout particulier de malaise, car il savait que c’était la chose du monde
+la plus facile pour ces deux gaillards de lui envoyer une ou deux balles
+qui l’eussent tué sur-le-champ. Cependant, il ne hâta nullement le pas
+et ne manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva dans la clairière, il
+remit l’eau à Ina en riant.
+
+«Voyons, en route, dit Haverland en se dirigeant vers la source.
+
+--Non, pas de ce côté, et pour une bonne raison, dit Seth en faisant
+avec la tête un mouvement significatif.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je vais vous le dire.
+
+--Eh bien! allons à la rivière?
+
+--C’est bien, mais surtout ne nous éloignons pas trop de votre maison.»
+
+Haverland le regarda d’un œil inquiet, et il vit que ces paroles
+devaient avoir une importante signification; cependant, il n’en dit rien
+et marcha vers la rivière.
+
+Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines de pas de la cabane, et
+il allait du nord au sud. A cet endroit, il était très-calme et très-peu
+large; cependant, un quart de lieue plus bas, il se changeait en une
+grande rivière assez profonde; son lit était bordé presque partout
+d’arbustes épais et impénétrables, que dominaient des arbres
+gigantesques. Ces massifs formaient les limites de la triste solitude
+qui couvrait alors cette partie de l’État de New-York, et dont on voit
+encore aujourd’hui de grandes portions.
+
+Haverland s’avança vers un endroit où il s’était souvent arrêté pour
+causer avec sa femme, dans les premiers temps qu’ils s’étaient établis
+dans cette contrée. En y arrivant, il posa la crosse de sa carabine sur
+le sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna, et regarda Seth en
+plein visage.
+
+«Que vouliez-vous dire en me recommandant de ne pas trop m’éloigner de
+la maison?
+
+--Une minute,» répondit Seth, qui tendait l’oreille comme pour écouter.
+
+Haverland le regarda attentivement, et il entendit bientôt quelque chose
+d’inusité; on eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve. Le pionnier
+s’avança alors sur le bord de l’eau et fit signe à son compagnon
+d’approcher. Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit, à quelques
+centaines de mètres, un canot qui, poussé par les rames de trois
+Indiens, descendait rapidement le courant.
+
+«Voilà ce que je voulais dire, murmura Seth en reculant un peu.
+
+--Les aviez-vous vus? demanda Haverland.
+
+--Eh! oui. Ils étaient à la source; ils guettaient votre fille pour
+l’enlever et s’enfuir avec elle.»
+
+
+
+
+III
+
+L’ORAGE ÉCLATE.
+
+
+«En êtes-vous certain? demanda Haverland avec vivacité et émotion.
+
+--Bien certain, puisque je les ai vus.
+
+--Comment.... quand.... et où les avez-vous vus?... Répondez vite, je
+vous en prie, car je sais que la vie de personnes qui me sont chères se
+trouve en péril....
+
+--Je ne sais pas grand’chose, mais je sais que leur vie est en péril;
+lorsque j’étais à la source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée, et
+j’ai compris que ces drôles attendaient votre fille. C’était bien pour
+elle qu’ils étaient venus, sans quoi ils m’auraient joliment tanné la
+peau à coups de fusil. Je les ai vus se blottir, et j’ai comme fait si
+je ne soupçonnais rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici, ils
+sont redescendus pour chercher du renfort, et ils reviendront cette nuit
+avec toute leur bande. C’est certain!
+
+--Vous avez raison, et, au point où en sont les choses, c’est le moment
+d’agir.
+
+--Oui, oui. Mais que vous proposez-vous de faire?
+
+--Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici le plus grand intérêt, je dois
+vous demander conseil.
+
+--Ne savez-vous pas ce que vous avez à faire, mon ami?
+
+--J’ai un plan, mais je voudrais d’abord connaître le vôtre.
+
+--Eh bien! je puis vous le donner tout de suite; vous savez bien que
+vous êtes dans une contrée déserte, et que la meilleure chose que vous
+ayez à faire, c’est de vous en aller au plus vite. Les établissements ne
+sont pas à plus de vingt milles d’ici; et vous feriez bien de faire vos
+paquets et de partir sans perdre de temps.
+
+--C’était aussi mon projet. Mais, un instant, nous partirons par eau; et
+ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’à la nuit, afin que l’obscurité
+pût nous protéger? Nous venons de voir que la rivière cache assez
+d’ennemis pour déjouer nos desseins, s’ils étaient connus: nous devons
+donc attendre jusqu’à la nuit.
+
+--Vous avez raison, et comme il n’y a pas de lune, nous aurons toutes
+les chances, d’autant plus que nous devons descendre le courant au lieu
+de le remonter.
+
+--Vous le voyez, la guerre continue! Quand j’ai quitté le pays, je
+pensais qu’on arrangerait les choses de façon à empêcher ces infernales
+Peaux-Rouges de commettre leurs déprédations; mais ils ont l’air
+diablement braillards, et on ne doit pas se fier à ces gens faux et
+rusés.»
+
+Un instant après, Haverland retourna à la maison avec Seth. Il appela sa
+femme et sa sœur, et leur expliqua, en quelques mots, ce qui s’était
+passé. Les craintes qu’ils avaient conçues commençaient à se réaliser,
+et on ne perdit pas de temps en lamentations inutiles. On fit
+immédiatement les préparatifs du départ. Le bûcheron avait un grand
+bateau assez semblable à ces radeaux plats qu’on voit de nos jours sur
+les rivières de l’Ouest. Il était attaché à un arbre qui bordait le
+rivage; on le mit à l’eau et on y porta tous les effets de la petite
+colonie. Pendant ce temps, Seth était resté sur le bord de la rivière
+pour surveiller le courant, de peur que l’ennemi n’arrivât à
+l’improviste.
+
+Le chargement du bateau prit la plus grande partie de l’après-midi, et
+la nuit descendait déjà sur le fleuve, lorsque le dernier objet fut
+placé à bord. Cette besogne terminée, tous s’assirent dans le canot et
+attendirent que l’obscurité fût complète pour commencer à descendre le
+courant.
+
+«Il est dur, dit Haverland d’un ton assez triste, de quitter une maison
+que l’on a eu tant de peine à construire.
+
+--C’est vrai, répondit Seth, que Marie regardait très-attentivement,
+comme si elle n’eût pas été satisfaite des manières et de la tournure de
+l’étranger.
+
+--Mais il vaut mieux partir, mon cher Alfred, dit la femme. Espérons que
+la guerre sera bientôt terminée; nous avons traversé déjà d’aussi grands
+périls que ceux qui nous menacent maintenant, et je crois que le temps
+où nous pourrions revenir en toute sûreté n’est pas bien éloigné.
+
+--Nous ne pouvons mourir qu’une fois, dit Marie à moitié distraite, et
+je suis résignée à mon sort, quel qu’il soit.»
+
+Seth étudia le visage de la tante Marie d’un regard rapide et perçant;
+puis il sourit et dit:
+
+«Vous avez l’air d’un héros qui se prépare à mourir; mais je suis
+capitaine ici, et avec votre permission, bien entendu, mes chers amis,
+je ne puis permettre que mon équipage ait des idées noires.»
+
+Et sa figure joviale semblait encourager la petite bande.
+
+«Je n’aurais pas peur de rester ici maintenant, dit bravement Ina. Je
+suis sûre que nous reviendrons bientôt. Je le sens.»
+
+Haverland embrassa son enfant, et ce fut toute sa réponse. Nos passagers
+gardèrent de nouveau le silence et cessèrent de causer; l’obscurité qui
+se formait autour d’eux, aussi bien que la position singulière dans
+laquelle ils se trouvaient, les rendait tous tristes. Le bateau était
+encore amarré au rivage et on allait bientôt le détacher. Mme Haverland
+était entrée dans la grossière cabine dont la porte était restée
+ouverte, tandis que Seth et son mari se tenaient à l’arrière. Ina était
+assise tout près d’eux et gardait le silence comme les autres.
+
+«N’est-ce pas, que tout paraît sombre et terrible derrière nous?
+dit-elle à Seth à voix basse en montrant le rivage.
+
+--Oui, un peu.
+
+--Et pourtant je n’aurais pas peur de retourner à la maison.
+
+--Vous êtes bien mieux dans le bateau, jeune fille.
+
+--Vous croyez que j’ai peur, dit-elle en sautant sur le rivage.
+
+--Ina!... Ina!... Que veux-tu faire?... demanda le père d’un ton sévère.
+
+--Oh! rien; je veux seulement courir un peu pour me dégourdir les
+jambes.
+
+--Reviens ici à l’instant même!
+
+--Oui.... oh! père, vite, vite, au secours!
+
+--Prenez les rames et éloignez-vous, commanda Seth en sautant dans l’eau
+et en poussant le bateau au large.
+
+--Mais, pour l’amour de Dieu, et mon enfant?
+
+--Vous ne pouvez aller à son secours.... Ces Indiens l’ont prise. Je la
+vois; baissez-vous vite, ils vont faire feu! Attention!»
+
+Au même instant on entendit la décharge de plusieurs carabines, et des
+langues de feu brillèrent dans l’obscurité, tandis que les hurlements
+sauvages d’une troupe d’Indiens faisaient retentir tous les échos.
+
+Sans l’avertissement de Seth, tous eussent été perdus! Il avait compris
+la situation et il les avait sauvés.
+
+«Oh! mon père!... ma mère!... les Indiens m’emportent! criait Ina d’une
+voix lamentable et déchirante.
+
+--Ciel miséricordieux! dois-je laisser périr mon enfant sans écouter ses
+cris? grommela Haverland d’un air furieux.
+
+--Ne craignez rien, ils ne lui feront pas de mal, et nous devons prendre
+soin de nous, puisque nous le pouvons; ne relevez pas la tête, car ils
+pourraient nous voir.
+
+--Père, père, tu veux donc m’abandonner? criait de nouveau Ina avec des
+accents qui fendaient le cœur.
+
+--Ne soyez pas inquiète, jeune fille! lui cria Seth; ayez bon courage.
+Je vous délivrerai, si vous prenez patience. Oui, je le ferai, aussi
+vrai que je m’appelle Seth Jones; seulement, ne perdez pas courage, ma
+petite Ina.»
+
+Il lui cria ces derniers mots avec force, car le bateau glissait
+rapidement dans le courant.
+
+La mère avait tout entendu et ne disait rien. Elle comprenait son
+malheur, et elle tomba à la renverse sur son siége. Les yeux de Marie
+brillaient comme ceux d’une tigresse en furie; elle ne cessait de lancer
+des regards d’indignation à Seth pour lui reprocher d’avoir abandonné sa
+nièce à son horrible sort. Mais elle ne parlait pas; elle était aussi
+immobile et aussi pâle qu’une statue. Seth la regardait avec des yeux de
+lynx, et ses prunelles ressemblaient à des charbons ardents; mais il
+était aussi calme que si rien ne s’était passé, et il fit bientôt sentir
+à tout le monde qu’il était né pour faire face à des événements aussi
+terribles que ceux-là.
+
+Ils étaient alors au milieu du courant qu’ils descendaient rapidement,
+et l’obscurité était si grande qu’ils ne pouvaient même pas apercevoir
+les rives du fleuve.
+
+
+
+
+IV
+
+UNE MAISON DE MOINS ET UN AMI DE PLUS.
+
+
+C’était le matin de la journée que nous venons de voir s’écouler. Le
+ciel était clair, et le jour s’annonçait comme un des plus beaux et des
+plus agréables de l’année. L’atmosphère était parfaite, et l’on
+éprouvait cette sensation particulière de bien-être et de vigueur que
+produit en nous le temps quand il est tout à fait beau.
+
+Cette partie de l’État de New-York, dans laquelle se passent les
+premières scènes de ce drame de la vie des frontières, était à cette
+époque coupée et diversifiée par de nombreux cours d’eaux; la plupart
+étaient d’une largeur comparativement petite, mais quelques-uns étaient
+d’une grandeur considérable; on voyait sur leurs bords et dans les
+espaces qu’ils séparaient, des milliers d’acres de forêts épaisses et
+luxuriantes, tandis que, dans certains autres endroits, on trouvait des
+plaines d’une grande étendue entièrement privées de bois.
+
+Ce jour-là donc, un cavalier longeait lentement un de ces endroits
+découverts qui était éloigné de quelques milles seulement de la maison
+d’Haverland. Au premier coup d’œil, on pouvait reconnaître qu’il venait
+de fort loin, car il paraissait fatigué, et le cheval qu’il montait
+semblait également épuisé. Notre cavalier était un jeune homme de vingt
+à vingt-cinq ans, portant le costume des chasseurs; et, quoiqu’il fût
+fatigué de sa longue course, l’attention qu’il apportait à ses moindres
+mouvements indiquait clairement qu’il n’était pas étranger à la vie des
+forêts. Son apparence prévenait en sa faveur; il avait de beaux yeux
+noirs, des cheveux bouclés, un nez aquilin et une bouche petite et
+finement dessinée. Une longue carabine luisante reposait sur le devant
+de sa selle, et il était prêt à s’en servir au premier moment opportun.
+Les flancs de son cheval fumaient et écumaient, et l’animal poursuivait
+son chemin avec une fatigue évidente.
+
+A mesure que le jour baissait, le voyageur regardait autour de lui avec
+une plus grande vigilance et un plus grand empressement. Il examinait
+soigneusement les bois et les cours d’eau qu’il traversait, comme s’il
+eût été en quête de la trace d’une habitation quelconque. Enfin, il
+parut satisfait comme s’il eût trouvé ce qu’il cherchait, et il activa
+le pas de sa monture.
+
+«Oui, se disait-il, la maison du bûcheron ne peut être bien éloignée
+maintenant; je me souviens de ce cours d’eau et de ce bois là-bas; je
+dois pouvoir l’atteindre avant la nuit; allons, mon brave cheval, en
+avant! et du courage, car nous touchons au terme de notre voyage.»
+
+[Illustration: Le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande
+vigilance.]
+
+Quelques instants après, il aperçut un petit ruisseau qui sautillait et
+écumait sur son lit rocailleux, et il entra dans la large percée qui
+conduisait à la clairière s’étendant devant la porte de la maison
+d’Haverland. Mais, quoiqu’il eût une idée assez exacte de la position où
+il se trouvait, il s’était grandement trompé sur la distance qui lui
+restait à parcourir, et la nuit était venue lorsqu’il approcha du
+ruisseau sur lequel nous avons vu s’embarquer les fugitifs. Il savait
+que ce cours d’eau conduisait directement à la maison qu’il cherchait,
+et il résolut de le suivre jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination.
+Sa marche se ralentit, car il fut souvent obligé de faire le tour des
+épaisses broussailles qui bordaient la rivière; et, quand il fut arrivé
+à un quart de lieue de la cabane d’Haverland, la nuit était déjà bien
+avancée.
+
+«Allons, ma bonne bête, la course a été plus longue que je ne m’y
+attendais; mais nous touchons maintenant au terme de notre voyage.
+Tiens!... Qu’est-ce que cela signifie?»
+
+Il avait poussé cette exclamation et cette interrogation en voyant
+briller tout droit devant lui une clarté lugubre qui s’élançait vers le
+ciel.
+
+«Est-ce que la maison du chasseur serait en feu?... c’est impossible!...
+et cependant c’est bien dans sa direction!... Ciel! quelque malheur est
+arrivé!»
+
+Agité par une émotion aussi violente que pénible, Éverard Graham (tel
+était le nom du cavalier) poussa rapidement son cheval vers l’endroit où
+brillait la clarté. En peu de temps, il s’en était approché aussi près
+qu’il avait osé le faire avec son cheval; il mit donc pied à terre,
+attacha sa monture, et marcha prudemment. La clarté était si forte,
+qu’il jugea nécessaire de choisir son chemin avec le plus grand soin.
+
+Quelques instants suffirent pour lui faire tout comprendre.
+
+La maison d’Haverland, dans laquelle il comptait passer la nuit, n’était
+plus qu’une gerbe de flammes, et une vingtaine d’ombres brunes sautaient
+et dansaient autour de ce feu effrayant, comme des démons dans une orgie
+de spectres.
+
+Graham resta un instant pétrifié d’horreur et d’étonnement. Il
+s’attendait à voir les corps grillés d’Haverland et de sa famille, ou à
+entendre leurs cris d’agonie; il ne cessa pas de regarder, mais il fut
+convaincu, ou qu’ils avaient été massacrés ou qu’ils s’étaient enfuis,
+car rien ne révélait leur présence. Il ne pouvait penser qu’ils eussent
+pu s’échapper, et il fut porté à croire qu’ils avaient été tués par le
+tomahawk ou qu’ils avaient péri dans les flammes.
+
+Ce spectacle était effrayant et n’avait presque rien de terrestre; la
+petite maison petillait et craquait sous une masse de flammes dévorantes
+qui jetaient des lueurs bizarres dans la clairière et répandaient sur
+les lisières de la forêt une lumière presque aussi grande que celle du
+soleil en plein midi; les vingt individus aux couleurs sombres sautaient
+et dansaient avec une joie sauvage, et autour de cette scène régnait une
+vaste solitude qui entourait tout comme un océan de ténèbres.
+
+Les flammes diminuèrent peu à peu et les bois semblèrent s’enfoncer dans
+l’obscurité. Les sauvages cessèrent leurs cris et bientôt même ils
+disparurent.
+
+L’habitation qui, jusqu’alors, avait paru une masse de flammes
+étincelantes, n’était plus qu’un amas de charbons et de cendres à moitié
+éteints qui brillaient d’une rougeur ardente au milieu de l’obscurité.
+
+Une heure ou deux plus tard, on aurait pu voir un individu qui se
+glissait furtivement et silencieusement autour de ces ruines fumantes.
+La lueur expirante de l’incendie lui donnait l’air d’un fantôme et on
+aurait pu le prendre pour l’ombre de quelque habitant de la cabane. Il
+s’arrêtait de temps en temps et écoutait comme s’il eût espéré entendre
+le bruit des pas d’une autre personne; puis il recommençait de nouveau
+sa marche de spectre autour des ruines. Plusieurs fois il s’arrêta pour
+regarder dans le brasier, comme s’il eût supposé que les os blanchis de
+plusieurs êtres humains allaient frapper sa vue; mais il reculait
+bientôt et restait immobile, plongé dans d’horribles et pénibles
+pensées. C’était Éverard Graham qui cherchait les restes d’Haverland et
+de sa famille.
+
+«Je ne vois rien, se disait-il, et il est probable qu’ils se seront
+échappés, ou peut-être leurs corps se calcinent-ils en ce moment dans
+cet amas de charbons; cependant quelque chose me dit qu’ils n’y sont
+pas, et s’ils ne sont pas là, que peuvent-ils être devenus?... Comment
+ont-ils pu se soustraire à la cruelle vengeance de leurs barbares
+ennemis? Qui peut les avoir avertis?... Ah! mon Dieu! malgré la vive
+espérance que je ressens, mon bon sens me dit qu’il n’y a aucun motif
+pour le supposer. Oh! combien est triste le sort de ceux qui dans ces
+temps ne sont pas protégés.
+
+--C’est vrai, par ma foi!»
+
+Graham tressaillit, comme si on lui avait tiré un coup de fusil, et il
+regarda avec inquiétude autour de lui. A quelques pas, il aperçut la
+silhouette d’un homme qui restait immobile et qui avait l’air de le
+contempler.
+
+«Et qui êtes-vous, demanda-t-il, vous qui apparaissez ici dans un pareil
+moment?
+
+--Je suis Seth Jones, du New-Hampshire. Et qui pouvez-vous être aussi,
+vous, qui arrivez dans un si mauvais moment?
+
+--Qui je suis?... Je suis Éverard Graham, un ami de l’homme dont la
+maison est en ruine et qui, je le crains, a été massacré avec sa
+famille.
+
+--C’est bien; mais ne parlez pas si haut. Il peut y avoir d’autres
+oreilles aux alentours; venez par ici, il n’est pas probable que nous
+soyons remarqués.»
+
+Tout en disant ces mots, il s’enfonça dans l’obscurité où Graham le
+suivit. Il eut d’abord quelques légers soupçons; mais l’accent et la
+voix de l’étranger le rassurèrent, et il continua sa route avec lui,
+sans méfiance et sans hésitation.
+
+«Vous dites que vous êtes un ami d’Haverland? murmura Seth à voix basse.
+
+--Oui, je l’ai connu avant qu’il vînt s’établir ici; c’était un intime
+ami de mon père; je lui avais promis de lui faire une visite aussitôt
+que je le pourrais, et j’étais venu dans cette intention.
+
+--C’est bien, mais vous avez choisi un bien mauvais moment, je crois.
+
+--Oui, certes; mais si j’avais voulu attendre que la tranquillité régnât
+partout, ma visite ne se serait probablement jamais faite.
+
+--Quant à cela, c’est bien possible.
+
+--Mais permettez-moi de vous demander si vous savez quelque chose sur la
+famille?
+
+--Je puis en savoir quelque chose, puisque j’étais par ici au moment
+même de l’événement.
+
+--Sont-ils captifs, ou ont-ils été tués?
+
+--Ni l’un ni l’autre.
+
+--Est-il possible qu’ils aient échappé?
+
+--Parfaitement: je les ai aidés moi-même à s’enfuir.
+
+--Dieu soit loué, et où sont-ils?
+
+--En bas de la rivière, à l’un des établissements....
+
+--Est-ce bien loin d’ici?
+
+--A trois ou quatre lieues, peut-être.
+
+--Bien! hâtons-nous d’aller vers eux, ou permettez-moi de prendre congé
+de vous, car je n’ai rien qui puisse me retenir ici.
+
+--Volontiers, répondit Seth qui fit un pas en avant; mais j’oubliais de
+vous dire que la jeune fille est avec les Indiens. Je n’avais pas encore
+pensé à vous informer de ce triste événement.»
+
+Graham tressaillit. Il maîtrisa cependant son émotion et fit un violent
+effort pour demander à son compagnon:
+
+«Mais quelle est la tribu qui a pris Ina?
+
+--Celle de ces infernaux Mohawks, je crois.»
+
+Et Seth lui raconta les incidents qu’on a lus dans le chapitre
+précédent; il ajouta cependant que les parents et la tante de la jeune
+fille étaient en sûreté. Il les avait accompagnés lui-même jusqu’à
+l’établissement voisin, où il les avait laissés sains et saufs et
+s’était hâté de revenir au lieu du sinistre où il était arrivé en même
+temps que Graham. Il lui dit qu’il l’avait d’abord pris pour un sauvage
+et que le voyant seul, il s’était disposé à lui tirer un coup de fusil;
+mais, qu’en l’entendant se parler à lui-même, il avait bientôt découvert
+qu’il avait à faire à un blanc.
+
+«Et quel motif vous amène ici? lui demanda Graham.
+
+--Belle question, par ma foi!... Quel motif me ramène ici? c’est le
+même, je suppose, que celui qui vous a fait venir vous-même. Je veux
+retrouver Ina, cette jolie fille....
+
+--Ah!... Pardonnez-moi, monsieur, je suis bien aise d’apprendre cela, et
+je suis déjà disposé à confesser que cette raison est pour ainsi dire la
+seule qui m’ait amené ici.
+
+--Puisque vous étiez venu seul pour aller à son secours, je présume que
+vous espérez la reprendre assez facilement, et je pense que vous avez
+une plus grande chance de réussir, si un autre joint ses efforts aux
+vôtres.
+
+--C’est exactement mon avis; donnons-nous la main.»
+
+Et ces deux hommes qui se donnaient ainsi une poignée de main de la
+façon la plus amicale, si l’obscurité ne les eût pas empêchés de se
+voir, auraient pu lire sur le visage l’un de l’autre une radieuse
+expression de sympathie. Ils s’enfoncèrent plus loin dans le bois et
+continuèrent leur conversation.
+
+Les Indiens qui avaient pris Ina étaient, comme Seth l’avait pensé, des
+guerriers de la tribu des Mohawks. Cette tribu elle-même faisait partie
+des Cinq-Nations réunies: les Senecas, les Cuyugas, les Onondagas, et
+les Oneidas devenus tout à fait célèbres dans l’histoire. Les Français
+les appelaient Iroquois et les Hollandais Maguas, tandis qu’en Amérique
+on les désigne sous le nom de Mingoes ou Agamuschim, ce qui veut dire
+Peuples-Unis. Les Mohawks ou Wabingi vécurent d’abord seuls et
+indépendants. Les Oneidas se joignirent ensuite à eux, et leur exemple
+fut suivi par les Onondagas, les Senecas et les Cuyugas. Au commencement
+du siècle dernier les Tuscaroras du Sud entrèrent dans l’union et la
+confédération fut nommée les Six-Nations, quoique encore aujourd’hui on
+l’appelle parfois les Cinq-Nations. Elles étaient naturellement
+solidaires, et celui qui déclarait la guerre à une tribu les avait
+toutes contre lui. Elles formaient une confédération formidable et la
+révolution montra de quelles actions elles étaient capables,
+lorsqu’elles étaient excitées par les Anglais. Durant la guerre de
+pillage et de rapine qui se prolongea tant sur la vieille frontière, les
+colons blancs usèrent principalement de stratagème pour déjouer leurs
+adversaires, et c’était par ce moyen seul que Seth espérait arracher Ina
+de leurs mains.
+
+
+
+
+V
+
+SETH TROUVE LA PISTE ET IL LA QUITTE.
+
+
+«Ce sont ces Mohawks, dites-vous, qui l’ont enlevée? remarqua Graham
+après une pause.
+
+--Oui.
+
+--Les avez-vous aperçus?
+
+--J’accourus aussi vite que possible, et ils s’en allaient au moment où
+j’arrivais, j’en ai aperçu un ou deux, et j’ai pensé que c’étaient les
+Mohawks. Quoi qu’il en soit, je ne fais aucune différence, que ce soit
+les Mohawks, les Oneidas, ou toute autre tribu des Cinq-Nations, peu
+importe; tous ces Indiens sont de vraies canailles, et tous sont
+capables de voler la fille d’un blanc.
+
+--Je suis de votre avis; nous aurons les mêmes difficultés à surmonter
+d’un côté comme de l’autre. Maintenant, il ne s’agit point de discuter
+si l’on essayera de sauver Ina, mais de savoir comment on s’y prendra.
+J’avoue que je suis dans l’embarras. Ces Mohawks sont excessivement
+rusés.
+
+--Oui.
+
+--Mais aussi, vous le savez, si nous parvenions à les tromper, nous ne
+serions pas les premiers blancs auxquels reviendrait cet honneur.
+
+--C’est encore vrai. Laissez-moi seulement réfléchir pendant une
+minute.»
+
+Graham cessa de parler, tandis que Seth semblait plongé dans des pensées
+profondes et sérieuses. Tout à coup, relevant la tête, il dit:
+
+«Je le tiens!
+
+--Quoi? Le plan que nous devons suivre?
+
+--Je crois que je le tiens.
+
+--Eh bien! dites-le.
+
+--Voici: nous devons aller à la recherche de la fille d’Haverland, il
+n’y a pas à balancer.»
+
+Malgré la tristesse qui s’était emparée de Graham, le pauvre jeune homme
+ne put s’empêcher de rire aux éclats en remarquant le ton sérieux avec
+lequel Seth lui avait dit ces paroles.
+
+«De quoi riez-vous? demanda Seth assez piqué.
+
+--Eh bien! je croyais que depuis longtemps nous étions arrivés à cette
+conclusion.
+
+--Je ne le savais pas; nous avions donc conclu! Quoi qu’il en soit, j’ai
+encore réfléchi.... Qu’y a-t-il là-bas?... Une autre maison qui brûle?»
+
+Graham regarda dans la direction indiquée, et il s’aperçut que c’était
+le jour qui paraissait. Il le fit remarquer à son compagnon.
+
+«Tiens, c’est vrai! voilà le jour; j’en suis bien aise, car nous avons
+besoin de lumière.»
+
+Le soleil parut bientôt au-dessus de la forêt et répandit un torrent de
+lumière dorée sur les bois et les cours d’eau. Les oiseaux faisaient
+éclater leur chant matinal dans chaque partie de la forêt, et toute la
+nature paraissait aussi gaie, aussi souriante que si aucun acte barbare
+n’avait été commis pendant la nuit. Aussitôt qu’il fit suffisamment
+clair, Seth et Graham se dirigèrent vers la rivière.
+
+«Comme nous nous mettrons bientôt en campagne, dit notre jeune homme, je
+vais donner quelques soins à mon cheval que j’ai amené avec moi. Il est
+à quelques pas d’ici, et je serai de retour dans un instant.»
+
+Et, tout en disant cela, il disparut dans le bois. Il trouva son cheval
+harassé et endormi sur le sol; il lui ôta le lien qui le retenait, et
+comme il pouvait trouver là une nourriture abondante dans de petites
+pousses jeunes et tendres et dans une herbe luxuriante, il lui ôta sa
+selle et sa bride, et lui laissa liberté entière jusqu’à son retour; il
+courait le risque de ne jamais le retrouver, mais il se confia en sa
+bonne étoile. Cela fait, il retourna vers son compagnon, qu’il trouva
+appuyé sur sa carabine, l’air pensif et le regard tourné vers la rivière
+qui coulait rapidement devant lui. Graham le regarda un moment avec
+curiosité et lui dit:
+
+«Je suis prêt, Seth, et vous?»
+
+Seth se retourna sans dire un mot et s’avança vers la clairière.
+Lorsqu’ils arrivèrent devant les ruines de la maison, ils s’arrêtèrent
+tous les deux, et Seth dit à voix basse:
+
+«A l’œuvre, il faut trouver leur piste.»
+
+Ils baissèrent la tête vers le sol et tournèrent autour de la clairière;
+tout à coup Graham s’avança rapidement, fit quelques pas dans le bois,
+puis s’arrêta et s’écria:
+
+«Seth, la voici!»
+
+Ce dernier se hâta de se rendre auprès de son ami; il se baissa un
+moment, inspecta le sol des yeux en avant et en arrière, et répondit:
+
+«C’est bien là leur piste; ils ne l’ont pas beaucoup dissimulée ici,
+mais je crois qu’il nous faudra ouvrir nos yeux bien grands pour la
+suivre, quand nous serons plus avancés dans le bois.
+
+--C’est probable, maintenant que nous tenons le point de départ; il faut
+prendre nos dispositions; vous ouvrirez la marche en suivant ces traces.
+
+--Ne pourriez-vous pas le faire vous-même? demanda Seth en le regardant
+dans le blanc des yeux.
+
+--Pas si bien que vous; je vous ai vu très-peu de temps, mais je suis
+sûr que vous connaissez la forêt beaucoup mieux que moi.
+
+--J’ai quelque expérience des combats, mais très-peu pour suivre la
+piste de l’ennemi à travers une solitude comme celle-ci.
+
+--Ne dites pas cela, c’est là-dessus que nous ne serions pas d’accord.
+C’est moi qui ai toujours suivi les tories ou les habits rouges pour le
+vieux colonel Allen, et je me rappelle qu’une fois.... mais je pense que
+ce n’est pas le moment de raconter des histoires, je n’ai pas assez de
+temps; toutefois, je puis dire, quoique peut-être je ne devrais pas m’en
+vanter, que je puis suivre le premier Peau-Rouge venu aussi loin qu’il
+lui plaira d’aller, sans m’inquiéter des peines qu’il pourrait prendre
+pour cacher sa piste. Vous le voyez, si j’entreprends de suivre
+celle-ci, c’est que j’ai l’habitude de tenir mon nez sur le sol, mais
+comme je ne pourrai probablement pas voir tous les dangers qui nous
+menaceront, ce sera votre affaire; vous vous tiendrez sur mes talons, et
+vous ferez voyager vos yeux tout autour de nous.
+
+--Je tâcherai de bien remplir mon rôle; cependant, j’espère que vous
+m’aiderez un peu.
+
+--Je vous aiderai autant que je pourrai en vous disant où ces démons ont
+passé; maintenant, en route; j’ai promis à Haverland que je ne me
+représenterais pas devant lui tant que je ne pourrais pas lui donner des
+nouvelles de sa fille, et, je le jure, je tiendrai ma parole.
+
+--Allons, en avant!»
+
+Et Seth partit d’un pas rapide. Il se tenait légèrement penché en avant,
+et son œil gris et perçant interrogeait continuellement le sol. Graham
+le suivait à quelques pas en arrière; il avait le canon de sa carabine
+passé sous son bras gauche et la crosse dans sa main droite, de façon à
+être prêt à faire feu au premier signal.
+
+Les traces que Seth Jones suivait étaient bien faibles; elles eussent
+été tout à fait invisibles pour un observateur moins exercé. Les
+Indiens, quoiqu’ils eussent peu de crainte d’être suivis, étaient
+cependant trop rusés et avaient trop d’expérience pour négliger aucune
+précaution qui pût mettre en défaut les ennemis disposés à les suivre.
+Ils étaient partis selon l’habitude indienne, à la file, c’est-à-dire
+que chacun d’eux marchait sur la piste de celui qui le précédait, de
+sorte qu’en regardant à terre on était porté à croire qu’un seul sauvage
+avait passé en cet endroit. Ina avait été forcée de voyager de cette
+façon, et plus d’une fois, lorsque par inadvertance elle avait fait un
+faux pas, un coup terrible lui avait rappelé son devoir; les feuilles
+portaient si peu l’empreinte d’une pression, elles étaient si peu
+foulées et si peu dérangées, qu’en se baissant et en examinant avec soin
+le terrain, on voyait à peine les traces que les mocassins y avaient
+laissées; on reconnaissait difficilement qu’une feuille était dérangée
+ou qu’une petite branche n’avait pas encore repris la position qu’elle
+occupait avant d’avoir été pliée par le pied d’un être humain. Ces
+légers indices, il est vrai, ne pouvaient cependant échapper à l’œil
+exercé du pionnier; ils étaient aussi visibles pour lui que les
+empreintes d’un pied sur un chemin poudreux. Tout à coup Seth s’arrêta,
+releva la tête, et, se tournant vers Graham, dit:
+
+«Nous gagnons du terrain.
+
+--Ah! vraiment!... Que je suis heureux de l’apprendre!... Quand
+pourrons-nous les atteindre?
+
+--Je ne saurais le dire au juste, mais il faudra encore du temps; ils
+vont d’un assez bon pas, et ils ne se sont arrêtés que de temps à autre
+la nuit dernière pour laisser reposer Ina. Dieu les damne, ces chiens!
+elle aura besoin de se reposer plus d’une fois avant d’en avoir fini
+avec eux.
+
+--Ne pouvez-vous estimer leur nombre?
+
+--Ils sont à peu près une vingtaine, des meilleurs guerriers mohawks. Je
+puis affirmer cela d’après leurs traces.
+
+--Comment cela? On n’en voit qu’une, cependant.
+
+--Naturellement, mais j’ai mes petites indications à moi.
+
+--Avez-vous faim?
+
+--Pas du tout; je puis rester sans manger jusqu’à l’après-midi sans le
+moindre inconvénient.
+
+--Je puis attendre aussi; veillez bien, et en avant!»
+
+Seth s’enfonça de nouveau dans les bois, et les deux amis poursuivirent
+leur voyage comme auparavant.
+
+Le soleil était déjà haut sur l’horizon; ses rayons brillants perçaient
+les voûtes de la forêt en plusieurs endroits, et ils pénétraient parfois
+en flots dorés jusque sur le sentier que suivaient nos voyageurs.
+
+Après avoir traversé quelques petits ruisseaux limpides où ils purent
+reconnaître que ceux qu’ils poursuivaient avaient étanché leur soif en
+passant, ils rencontrèrent des daims effrayés qui s’élançaient en avant,
+s’arrêtaient et regardaient avec étonnement, puis reprenaient de nouveau
+leur course dans leurs domaines solitaires. Graham eut de la peine à
+résister à la tentation d’abattre un de ces animaux, surtout lorsqu’il
+commença à sentir les premiers aiguillons de la faim; mais il
+connaissait trop le danger qu’il y avait à hasarder un coup de fusil,
+qui pouvait attirer sur eux en un instant leurs plus mortels ennemis.
+
+Tout à coup Seth s’arrêta et éleva la main.
+
+«Qu’est-ce que cela signifie?... dit-il en regardant sur le côté de la
+piste.
+
+--Quoi donc? demanda Graham en s’approchant de lui.
+
+--La piste se partage ici. Ils doivent s’être séparés en deux bandes,
+mais je ne puis deviner pourquoi.
+
+--N’est-ce pas une ruse pour dérouter ceux qui pourraient les
+poursuivre?
+
+--Oui, c’est cela; mais écoutez! Vous allez suivre la principale piste,
+tandis que moi je prendrai celle de côté et nous verrons bientôt.»
+
+Graham fit ce qu’il lui ordonnait, quoiqu’il eût beaucoup de peine à
+suivre les traces des fugitifs, mais c’était une ruse; comme ils s’y
+étaient attendus, les deux pistes se réunissaient quelques pas plus
+loin.
+
+«Il faut bien prendre garde à ne pas être déroutés par ces stratagèmes,
+remarqua Seth. Je dois surveiller le terrain de plus près, ayez l’œil
+bien ouvert pour que je ne fasse pas la culbute dans un nid de frelons.»
+
+Ils s’avancèrent alors avec prudence et rapidité; vers le milieu de
+l’après-midi, ils s’arrêtèrent au bord d’une rivière d’une largeur
+considérable. Seth sortit de ses poches quelques beaux quartiers de
+venaison séchés qu’il avait apportés avec lui de l’établissement, et nos
+deux amis firent un bon repas. Cela fait, ils se relevèrent et se mirent
+en route.
+
+«Voyez cela, dit Seth en montrant le milieu de la rivière; observez
+cette pierre, et remarquez comme elle est placée; voyez-vous à côté
+l’empreinte du mocassin? L’un d’eux a fait ici un faux pas, soyons
+prudents!»
+
+Il entra dans l’eau et traversa la rivière suivi de Graham. Lorsqu’ils
+furent de nouveau sur la terre ferme, les ombres du soir commençaient à
+s’amasser sur la forêt; déjà les oiseaux avaient cessé leurs chants; il
+y avait cependant une lune brillante, si brillante même, qu’ils
+résolurent de continuer leur poursuite.
+
+Leur marche alors se ralentit beaucoup, car Seth était obligé de faire
+grande attention pour conserver la piste, et s’il n’y avait pas eu dans
+le bois quelques clairières où ils pouvaient voir aussi bien qu’au
+milieu du jour, ils auraient été forcés d’attendre jusqu’au matin.
+Plusieurs fois Graham fut obligé de s’arrêter tandis que Seth se
+traînait sur les mains et sur les genoux pour découvrir la trace des
+Indiens. Ils ne trouvèrent aucun signe qui indiquât que les fugitifs
+avaient campé, et ils jugèrent d’après cela que leurs ennemis avaient
+l’intention d’atteindre leur tribu avant de se reposer, ou qu’ils
+étaient cachés quelque part dans le voisinage. Cette dernière
+supposition était la plus vraisemblable, et la prudence exigeait qu’ils
+fussent toujours sur leurs gardes.
+
+Tout à coup Graham s’aperçut que les arbres paraissaient plus petits et
+plus clairsemés, comme aux approches d’une grande clairière. Il appela
+l’attention de Seth sur cette particularité et ils furent du même avis.
+Quelques minutes plus tard, ils entendirent le bruit d’un torrent et ils
+se trouvèrent bientôt sur les bords d’une grande crique formée par une
+rivière. Le courant était très-rapide; mais ils n’hésitèrent pas à se
+jeter au milieu des flots qu’ils traversèrent à la nage. La nuit était
+douce et agréable, ils ne souffrirent donc guère de ce bain forcé, qui
+mouilla leurs vêtements et les rendit collants; mais l’exercice de la
+marche leur rendit bientôt une chaleur suffisante.
+
+En remontant sur la berge, ils se trouvèrent dans une plaine immense et
+pour ainsi dire sans bornes, où la piste semblait les conduire.
+
+«Allons-nous traverser ce grand espace? demanda Graham.
+
+--Je ne vois pas d’autre chemin; mais nous ne pouvons suivre le bord de
+l’eau, car nous aurions à faire quelques centaines de lieues, tandis
+qu’en marchant devant nous, il nous sera facile d’atteindre l’extrémité
+de la plaine.»
+
+Et cela était vrai, du moins en ce qui concernait la dernière partie de
+son assertion. La plaine qu’ils avaient devant eux était, selon toute
+apparence, une prairie d’une très-grande longueur, et d’une largeur
+comparativement petite. On pouvait distinguer fort bien la ligne sombre
+des bois qui formait la limite opposée et elle ne paraissait pas être à
+plus d’une heure de marche.
+
+«Je ne vois pas d’autre chemin, répéta Seth en se parlant à lui-même, et
+s’il faut traverser cette plaine, ce n’est pas une petite affaire, j’en
+réponds!
+
+--Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’au matin? demanda Graham.
+
+--Pourquoi?
+
+--Nous pouvons courir quelque danger pendant la nuit.
+
+--Et pensez-vous donc que nous traversions facilement la plaine pendant
+le jour? Nous servirions tout simplement de cible aux Indiens qui
+auraient l’idée de nous tirer dessus!
+
+--Ne pouvons-nous en faire le tour?
+
+--Ne vous ai-je pas dit que cette prairie s’étendait à des centaines de
+lieues de chaque côté; il nous faudrait trois ans pour faire la moitié
+de ce que vous dites!
+
+--Je ne savais pas que vous m’eussiez donné un renseignement aussi
+intéressant; mais, puisque tel est le cas, il ne nous reste
+naturellement rien autre à faire que d’avancer sans perdre notre temps à
+jaser.
+
+--La piste est assez droite, dit Seth en se retournant et en regardant
+la terre: je ne doute pas qu’elle ne conduise en ligne directe à l’autre
+extrémité. Je l’espère, parce que ce serait très-commode.
+
+--Vous m’aiderez à faire le guet, dit Graham, car vous n’aurez pas
+besoin d’examiner le terrain aussi souvent, et nous devons avoir l’œil
+partout.»
+
+Comme on peut facilement se le figurer, nos deux amis, quoique chasseurs
+pleins d’expérience, avaient fort mal calculé la distance qui les
+séparait de l’extrémité de la prairie. Il était minuit lorsqu’ils
+l’atteignirent.
+
+Tout était silencieux comme la mort, lorsqu’ils entrèrent prudemment et
+furtivement dans le bois.
+
+Pas un souffle de vent n’agitait les branches et le sommet des arbres,
+et le doux murmure de la rivière s’était depuis longtemps perdu dans ce
+profond silence; quelques nuages obscurcissaient de temps à autre la
+lune et rendaient sa lumière incertaine et trompeuse. Seth continua
+cependant à avancer. Ils avaient marché pendant quelques centaines de
+pas, lorsqu’ils entendirent des voix humaines. Ils continuaient toujours
+leur route avec la plus grande précaution et le plus grand silence, et
+ils aperçurent bientôt la lumière d’un feu qui se reflétait sur les
+branches supérieures des plus grands arbres; la lueur cependant était
+bien faible, mais ils ne pouvaient en être bien éloignés.
+
+Seth dit à Graham de se tenir tranquille, tandis qu’il irait à la
+découverte, et il s’avança prudemment tout seul; il atteignit bientôt un
+remblai naturel, qu’il monta en se traînant sur les mains et sur les
+genoux; et, en regardant par-dessus, il vit, dans une espèce de
+bas-fond, toute la bande des Indiens. Ils étaient assis plus de vingt
+réunis en cercles; plusieurs d’entre eux dormaient sur le sol, tandis
+que d’autres étaient assis négligemment par terre et fumaient en
+regardant le feu. Seth ne resta en observation qu’un instant, car il
+savait qu’il y avait tout autour des sentinelles vigilantes, et il était
+heureux de n’avoir pas été découvert; il se retira avec précaution et
+retourna vers Graham.
+
+«Quelles nouvelles? demanda le jeune homme.
+
+--Chut!... pas si haut!... Ils sont tous là.
+
+--Elle aussi?
+
+--Je le suppose, mais je ne l’ai pas vue.
+
+--Qu’avez-vous l’intention de faire?
+
+--Je ne sais pas; nous ne pouvons rien cette nuit, nous sommes trop près
+du matin; si toutefois nous parvenions à la délivrer, nous n’aurions
+guère de chances de nous échapper: ensuite, nous devons attendre jusqu’à
+la nuit prochaine; et, comme il y a beaucoup de sentinelles sur pied,
+nous devons nous tenir cachés jusqu’au jour; après cela nous les
+suivrons à distance.»
+
+Les deux amis se mirent à l’écart, de manière à ne pas être en vue, dans
+le cas où les sauvages reviendraient sur la piste dans la matinée. Ils
+restèrent là jusqu’au jour.
+
+Ils entendirent bientôt les Indiens qui préparaient leur repas du matin;
+et, comme ils pensaient qu’ils pourraient alors les examiner sans courir
+de risque, ils résolurent d’aller jeter un coup d’œil sur le remblai
+pour s’assurer si Ina était ou non parmi eux.
+
+Ils se glissèrent donc sans bruit vers le sommet du monticule. En cet
+endroit croissait une espèce d’églantiers assez forts, et leur buisson
+était heureusement assez épais pour cacher nos deux amis. Seth s’avança
+tout près et regarda par-dessus. Sa tête dépassait très-peu les
+dernières feuilles, et il pouvait voir tout ce qui se passait.
+
+Graham, emporté par sa vive curiosité, plaça son bras sur l’épaule de
+Seth et regarda par-dessus sa tête. Chose assez singulière, les Indiens
+ne l’aperçurent pas; il fit un mouvement en baissant la tête, les
+églantiers étaient si serrés qu’ils résistaient à la pression à peu près
+comme un ballot de laine; ils rebondirent bientôt, et Seth roula comme
+une bûche en bas du remblai, et alla tomber tête baissée au milieu des
+sauvages.
+
+
+
+
+VI
+
+LA MORT OU LA VIE.
+
+
+Lorsque Seth eut fait son entrée si peu cérémonieuse dans le camp des
+sauvages, Graham comprit qu’il était en danger, et que sa vie dépendait
+de ses propres forces. Combattre eût été folie, car il y avait bien là
+trente Indiens armés. La fuite était donc sa seule ressource; et, sans
+attendre plus longtemps pour connaître le sort de Seth, notre jeune
+homme sauta en bas du remblai et se dirigea tout droit à travers la
+plaine pour gagner le bois qui bordait la rivière. Il avait fait
+quelques centaines de pas lorsqu’un hurlement prolongé lui annonça qu’il
+était découvert et qu’on était à sa poursuite. Il regarda derrière lui,
+et il vit cinq ou six Indiens en pleine chasse en bas du talus.
+
+C’est alors que commença une véritable course de vie ou de mort. Graham
+avait le pied aussi léger qu’un daim, et il était bien dressé et bien
+discipliné. Mais il avait aujourd’hui à ses trousses cinq des meilleurs
+coureurs de la tribu des Mohawks, et il craignait d’avoir à la fin
+trouvé plus fort que lui. Cependant, il était aussi adroit et aussi rusé
+qu’il était vigoureux et agile. La plaine sur laquelle il courrait était
+parfaitement nue et aride, et il avait une lieue ou une lieue et demie à
+faire avant de trouver le plus petit refuge. Comme on le verra, il prit
+le seul moyen qui lui offrait quelque chance de salut, il se décida pour
+une course effrénée qui laissait aux deux parties des avantages à peu
+près égaux.
+
+Il avait bien compris que ceux qui le poursuivaient étaient capables de
+courir plus longtemps que lui, et que, si la course était trop longue,
+il aurait peu de chances de leur échapper; mais il sentait aussi que si
+la poursuite ne durait pas trop longtemps, il pourrait devancer le
+premier Indien venu; il résolut donc de mettre la célérité de ses
+ennemis à l’épreuve.
+
+Quand il entendit leurs hurlements, il s’élança en avant en déployant
+presque toute son agilité. Les Peaux-Rouges, cependant, conservèrent la
+même rapidité, et Graham continua ses efforts pendant cinq cents pas
+environ en se servant de ses bras et de ses jambes, de manière à faire
+croire qu’il déployait toutes ses forces. Après le premier quart de
+lieue, il commença à ralentir sa course, et ses membres pendants et
+affaissés, aussi bien que les regards furtifs qu’il jetait derrière lui,
+auraient pu faire croire à tout le monde qu’il était presque épuisé.
+
+Mais ce n’était qu’une ruse, et elle réussit aussi bien qu’il pouvait le
+souhaiter.
+
+Les Indiens crurent qu’il avait commis une faute bien ordinaire et bien
+fatale; qu’il avait déployé au départ toute la force et toute la
+célérité dont il était capable, et qu’il était maintenant harassé et
+fatigué, tandis qu’eux ne faisaient que s’échauffer davantage à l’ardeur
+de la chasse. En voyant cela, ils poussèrent des cris de joie et
+s’élancèrent en avant à toute vitesse, chacun d’eux s’efforçant
+d’atteindre le fugitif pour lui lancer son tomahawk avant son compagnon.
+
+Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils virent le fugitif repartir
+avec la vitesse d’un cheval de sang, tandis que ses nerfs reprenaient en
+un clin d’œil la vigueur qu’ils semblaient avoir perdue depuis quelque
+temps.
+
+Ils comprirent et reconnurent que si le fugitif conservait longtemps une
+telle rapidité, il serait bientôt hors de leur atteinte, et ils se
+mirent alors tous à courir comme ils ne l’avaient pas encore fait.
+
+Ceux qui le poursuivaient, ou du moins quelques-uns d’entre eux, étaient
+à peu près aussi agiles que lui, et quoiqu’il les eût devancés pendant
+un moment, il allait, avant que la moitié de la course fût terminée,
+perdre inévitablement le terrain qu’il avait gagné.
+
+Si quelqu’un avait pu être témoin de cette course où la vie d’un homme
+était en jeu, il aurait vu un spectacle bien effrayant et bien émouvant.
+Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc
+qui se sauvait à toutes jambes; son allure rapide et soutenue montrait
+que ses membres étaient bien exercés et soumis à une rude épreuve. Ses
+pieds allaient avec une telle rapidité, qu’ils étaient presque
+invisibles, et le terrain fuyait derrière lui comme un panorama.
+
+[Illustration: Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un
+fugitif blanc.]
+
+Venaient ensuite une demi-douzaine de sauvages; leurs visages étaient
+brillants et contractés par divers sentiments, la joie, la vengeance et
+le doute; leurs ornements flottaient au vent, et leur vigueur semblait
+incroyable. Ils étaient disséminés à différentes distances les uns des
+autres, et s’étaient partagé toutes les directions de la prairie, de
+façon à couper toute retraite au fugitif.
+
+Deux Indiens continuaient à courir côte à côte, et il était évident que
+les autres abandonneraient bientôt la poursuite, car Graham les voyait
+perdre rapidement du terrain et se relâcher déjà de leurs efforts. Il
+comprit la situation et alors il reprit espoir. Ne pouvait-il pas les
+dépasser aussi? S’il le faisait, n’abandonneraient-ils pas bientôt la
+partie? Et, d’ailleurs, ne pouvait-il pas s’échapper avant que la
+fatigue le forçât à céder?
+
+«En tout cas, j’essayerai, et que Dieu me vienne en aide!» murmura-t-il
+en lui-même.
+
+Il regarda derrière lui, et il vit que les Indiens qui le poursuivaient
+encore semblaient presque immobiles, tant il les avait laissés loin
+derrière lui.
+
+Mais comme la fatigue le contraignit de nouveau à modérer cette course
+terrible, il vit ses infatigables ennemis regagner le terrain qu’ils
+avaient perdu; les adversaires, maintenant, se comprenaient. Les Indiens
+devinèrent ses manœuvres et ils évitèrent le piége en conservant
+toujours la même rapidité; ils étaient certains que tôt ou tard il
+serait obligé de céder. De son côté, Graham savait que, pour prolonger
+la lutte, il devait reprendre son pas précipité et le continuer
+toujours.
+
+Ils prirent alors une course soutenue et effroyablement monotone.
+L’espace disparaissait derrière eux, et leur vitesse respective était si
+égale, si semblable, qu’il y avait toujours entre eux la même distance.
+Il ne restait plus que deux Indiens, mais ils étaient infatigables, et
+bien décidés à continuer jusqu’au bout.
+
+Enfin, Graham aperçut le bois hospitalier à une petite distance. Les
+arbres semblaient l’inviter à se réfugier sous leur ombre protectrice;
+essoufflé et harassé, il s’élança au milieu d’eux et courut tout droit
+devant lui, jusqu’à ce qu’il se trouvât sur la berge d’une grande
+rivière assez rapide.
+
+Lorsqu’un Anglo-Saxon lutte avec un Indien de l’Amérique du Nord, il
+cède quelquefois; mais lorsque l’esprit prend dans la lutte la place du
+corps, il ne perd jamais.
+
+Graham regarda à la hâte autour de lui, et, en quelques secondes, son
+intelligence lui avait fourni le plan qui devait lui sauver la vie.
+
+Il jeta sa carabine de côté et entra prudemment dans le torrent jusqu’à
+ce que l’eau lui vînt à la ceinture. Il se mit alors à nager rapidement,
+et il remonta la rivière à plus de cent mètres; il entra ensuite
+vigoureusement dans le courant, qu’il s’efforça de vaincre, de manière à
+ne pas être rejeté sur la berge plus bas qu’il ne l’avait décidé. Le
+courant était très-rapide; aussi notre héros, épuisé et déjà bien
+affaibli, dut déployer le reste de ses forces pour atteindre la rive
+opposée. Il sauta au plus vite sur le bord et courut rapidement pendant
+quelques instants, en laissant des traces aussi visibles qu’il le put;
+sautant de nouveau dans la rivière, il la remonta en nageant rapidement,
+et il eut soin de se tenir aussi près du bord que possible, pour éviter
+la force du courant. On comprendra bientôt la raison de ces singuliers
+mouvements.
+
+Le rivage était bordé d’épaisses broussailles dont les branches
+retombaient dans l’eau; après avoir nagé jusqu’au moment où il jugea que
+ceux qui le poursuivaient allaient arriver au fleuve, il glissa sous le
+feuillage, qui lui offrait un abri favorable, et attendit là ce qui
+allait se passer. Les deux Indiens parurent presque aussitôt sur la rive
+opposée, mais beaucoup plus bas que Graham; ils sautèrent dans la
+rivière sans hésiter une minute, la traversèrent promptement, et, dès
+qu’ils furent à terre, ils commencèrent leurs recherches, et un
+hurlement annonça qu’ils avaient découvert la piste, mais un second
+hurlement fit bientôt comprendre leur désappointement: ils l’avaient
+perdue dans la rivière!
+
+Les Indiens supposèrent probablement que le fugitif était tombé dans
+l’eau et qu’il s’y était noyé, ou que peut-être il avait atteint l’autre
+bord. En tout cas, ils avaient perdu ce qu’ils considéraient déjà comme
+une proie certaine, et, en laissant percer le regret de voir leur
+méchanceté déjouée, ils traversèrent tristement la rivière à la nage,
+explorèrent l’autre rive pendant une heure environ, et reprirent enfin
+leur course vers leurs compagnons.
+
+
+
+
+VII
+
+L’EXPÉRIENCE DE SETH.
+
+
+«Ah! oh! voilà une nouvelle manière de s’introduire!» s’écria Seth en
+roulant au milieu des sauvages réunis autour du feu du conseil.
+
+On peut s’imaginer quelle fut la surprise des Indiens lorsqu’ils virent
+un blanc tombant ainsi au milieu d’eux. Le bruit des broussailles les
+avait mis en émoi; mais l’arrivée de Seth fut si subite et si prompte,
+que notre pionnier pirouetta au milieu d’eux avant qu’ils eussent pu
+soupçonner comment cela s’était fait. Mais, selon leur habitude, ils ne
+furent pas longtemps à réfléchir; ils avaient remarqué que Graham se
+sauvait et prenait la fuite; et, comme nous l’avons vu, plusieurs
+s’élancèrent à sa poursuite, tandis qu’une douzaine d’autres sautèrent
+sur Seth et levèrent leurs tomahawks au-dessus de sa tête.
+
+«Allons, attendez une minute, leur dit sèchement Seth; vous n’avez pas
+besoin de vous presser; vous avez bien le temps de prendre ma chevelure,
+n’est-il pas vrai?»
+
+Et ses gestes, moitié sérieux, moitié comiques, arrêtèrent et amusèrent
+ceux qui s’étaient saisis de lui. Ils le regardèrent tous, comme s’ils
+eussent attendu qu’il continuât; mais le pionnier se contenta de les
+dévisager avec des airs de mépris et de dédain. L’un d’eux s’élança
+alors sur lui, prit sa chevelure, qu’il tordit dans sa main, et s’écria
+furieux:
+
+«Ah! maudit Yankee! Nous te brûlerons!
+
+--Sais-tu ce que tu as de mieux à faire, vieux drôle? Eh bien!
+dépêche-toi d’ôter ta patte de dessus ma tête, ou il t’arrivera
+malheur.»
+
+Le sauvage, comme pour lui complaire, ôta sa main; et, du même
+mouvement, enleva à Seth sa carabine. Le pionnier le regarda un instant
+dans le blanc des yeux, en prenant un certain air de supériorité, et lui
+dit:
+
+«Je te la prête pour un moment, pourvu que tu me la rendes en bon état.
+Fais attention: prends-y bien garde; ce fusil a coûté beaucoup d’argent,
+là-bas, dans le New-Hampshire.»
+
+D’après ces paroles, on comprendra facilement que Seth jouait la
+comédie. Lorsqu’il avait été jeté dans cette aventure par l’impatience
+de son compagnon, il avait compris tout de suite qu’il était inutile de
+prendre la fuite. Tout ce qu’il avait de mieux à faire était de se
+soumettre à son malheureux sort, avec la meilleure grâce possible; mais
+il y avait une manière de faire cette soumission qui pourrait donner de
+meilleurs résultats que toute autre; s’il avait opposé de la résistance,
+ou s’il s’était soumis en se désespérant, comme plus d’un homme l’aurait
+fait sans doute, il aurait probablement été scalpé sur-le-champ. Aussi,
+avec sa présence d’esprit étonnante, il prit facilement un air de
+bravade et d’insouciance. Ce stratagème, comme nous venons de le voir,
+avait eu le résultat désiré.
+
+Seth Jones était un homme dont on ne pouvait comprendre le caractère, ni
+en une heure, ni en un jour; il fallait l’avoir fréquenté longtemps pour
+arriver à en découvrir les nuances et les ressources. Doué d’un esprit
+vif et amusant, jovial et franc en apparence, il était cependant bien
+prévoyant et bien prudent! il pouvait lire les pensées d’un homme
+presque au premier regard, et il avait un extérieur qui semblait fait
+exprès pour voiler son âme; ses yeux mêmes étaient trompeurs; et,
+lorsqu’il voulait jouer un rôle, il pouvait le soutenir dans la
+perfection. Si quelque étranger l’avait vu, lorsqu’il engagea la
+conversation rapportée plus haut, il l’aurait sans aucune hésitation
+considéré comme un idiot ou un fou.
+
+«Ça t’ira-t-il d’être brûlé, hé! mon Yankee? lui demanda un sauvage en
+se baissant et contractant horriblement sa figure.
+
+--Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé, répondit Seth, avec autant
+d’insouciance que s’il eût parlé d’un dîner.
+
+--Hé, hé, hé, hé, tu l’essayeras, mon Yankee.
+
+--Je ne sais pas encore; il y a différentes opinions là-dessus;...
+peut-être... quand ce sera fini, je pourrai y croire.
+
+--Tu seras parfait!... bonne viande!... excellente à rôtir! ajouta un
+autre sauvage en tâtant les bras de notre pionnier.
+
+--S’il te plaît, mon ami, ne me pince pas ainsi.»
+
+Le sauvage roidit ses doigts comme une baguette de fer, et lui serra si
+fort le bras que Seth crut qu’il allait le lui briser. Mais, quoique sa
+douleur fût excessive, il ne manifesta pas la moindre sensation.
+L’Indien essaya encore, puis encore, et jusqu’à ce qu’il eût abandonné
+la partie, il dut reconnaître et admirer le courage de l’homme blanc.
+
+«Bon Yankee! il supporte bien la douleur.
+
+--Mais c’était une plaisanterie, tu ne voulais pas me serrer si fort,
+n’est-ce pas? je suis fâché de n’avoir rien senti. Essaye-donc encore
+une fois: tu pourras peut-être faire mieux.»
+
+Mais le sauvage se retira; un autre s’avança et prit la main du captif.
+
+«Douce, petite, une vraie main de femme; voyons que je la tâte,» dit-il,
+en l’enfermant dans la sienne comme une vis dans un écrou.
+
+Seth ne bougea pas; mais, comme l’Indien allait à son tour abandonner
+l’expérience qu’il avait tentée pour amuser ses camarades, Seth lui dit:
+
+«Ta patte n’a pas l’air d’être bien calleuse!»
+
+Et il la serra d’une façon horrible.
+
+Le sauvage souffrit le martyre. Seth sentit positivement les os de la
+main qu’il tenait s’aplatir comme une pomme cuite. Il avait résolu, car
+il avait souffert, lui aussi, de se venger le mieux qu’il pourrait, et
+il serra ses doigts tellement fort que le pauvre Indien se mit à danser
+sur ses pieds et à hurler de douleur.
+
+«Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une sollicitude feinte;
+tandis que la main du sauvage glissa hors de la sienne avec toutes les
+apparences d’un gant mouillé.
+
+[Illustration: «Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une
+sollicitude feinte.]
+
+L’Indien, déconfit, ne répondit rien, et il s’en alla s’asseoir au
+milieu des railleries de ses camarades. Seth, sans laisser percer la
+moindre émotion, s’assit gravement par terre et demanda froidement à un
+sauvage de lui prêter sa pipe. On sait que lorsqu’un Indien est témoin
+d’une hardiesse et d’une force aussi grande que celle que leur captif
+venait de déployer, il ne cherche pas à cacher son admiration. Aussi, il
+ne paraîtra pas singulier que la demande si étrange de Seth fut bien
+accueillie. Un sauvage lui tendit une pipe bien bourrée; mais il lui fit
+une grimace dans laquelle on pouvait facilement reconnaître l’admiration
+pour son triomphe et l’espoir d’une bonne vengeance pour plus tard. Les
+regards des autres Indiens indiquaient qu’ils attendaient de nouveaux
+amusements; notre héros fumait sa pipe, en suivant paresseusement de
+l’œil les nuages de fumée qui montaient lentement tout autour de sa
+tête. Ses bourreaux s’assirent autour de lui et causèrent dans leur
+langue (nous pouvons faire remarquer ici que Seth la comprenait
+parfaitement). Bientôt l’un d’eux se leva et s’avança vers le pionnier.
+
+«L’homme blanc est fort! il serre bien! mais moi je le ferai crier.»
+
+En disant ces mots, il se baissa, ôta le bonnet du captif, saisit une
+longue mèche de cheveux blonds qui prenait racine sur la tempe, et la
+tordit; un coup d’épée dans l’œil n’aurait pas causé une douleur plus
+vive; mais lorsqu’il les arracha avec leurs racines, Seth ne bougea pas;
+il lança seulement une plus forte bouffée de fumée. Les sauvages qui
+étaient autour de lui ne purent réprimer un murmure d’admiration.
+
+Voyant que cette torture ne faisait pas d’effet, le bourreau recommença
+son jeu; il lui prit une autre mèche sur le cou. Chaque cheveu qu’on lui
+arrachait lui faisait autant de mal que la pointe d’une aiguille qu’on
+enfonce dans la chair; aussi, quand l’Indien eut fini, ses camarades
+remarquèrent sur le visage du pionnier une grande pâleur, semblable à un
+nuage qui passe en courant dans le ciel.
+
+Le patient leva les yeux, et les fixa sur ceux de son bourreau avec une
+expression indescriptible. Pendant un instant le sauvage eut à soutenir
+un regard qui le fit tressaillir, tout sauvage qu’il était, et ses
+membres tremblèrent d’une crainte étrange.
+
+Dire que Seth ne faisait pas attention aux tortures qu’on lui
+infligeait, ce serait absurde. Si le sauvage avait pu supposer quelle
+quantité de haine et de vengeance il venait de soulever, il n’aurait
+jamais essayé d’avoir affaire à lui. Il fallut à Seth un empire
+incroyable sur lui-même pour supporter les horribles souffrances du
+corps et de l’esprit qu’il endurait. Il lui semblait qu’il était
+impossible de ne pas se tordre de douleur sur le sol et de ne pas sauter
+sur son persécuteur pour le mettre en pièces, membre par membre. Mais il
+avait appris à connaître la cruauté et les outrages des Indiens et il
+les supporta sans sourciller.
+
+Sa tempe avait l’apparence d’un parchemin blanchi et tacheté
+d’innombrables points rouges; le sang commençait à suinter de la
+blessure, et on aurait dit qu’on avait gratté et enlevé la peau de son
+cou. Sa pâleur momentanée avait été causée par la douleur qu’il
+éprouvait, et aussi par la colère la plus violente qu’il eût jamais
+ressentie. Le regard qu’il lança au sauvage avait pour but de lui dire
+qu’il s’en souviendrait. Après les faits qui venaient de se passer, les
+Indiens restèrent assis un moment sans dire une seule parole. Enfin,
+l’un d’eux qui paraissait être le chef, parla à voix basse à celui que
+nous venons de voir abandonner le rôle de bourreau.
+
+Seth, probablement, entendit ce qu’il lui dit, car sans cela, il n’est
+pas vraisemblable qu’il eût supporté la dernière épreuve.
+
+Le même sauvage s’avança de nouveau dans le centre du cercle qu’on avait
+formé autour du captif désarmé; il lui ôta son bonnet qui avait été
+replacé sur sa tête, saisit ses longs cheveux blonds de sa main gauche
+et les tordit en rejetant sa tête en arrière. Puis tirant lentement son
+couteau il le fit briller une seconde dans l’air et tourna sa froide
+lame autour de la tête de Seth, avec la rapidité de l’éclair. La peau
+n’était pas entamée et ce n’était qu’une feinte, mais Seth n’avait pas
+quitté des yeux le cruel Indien pendant cette terrible minute.
+
+Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits; mais Seth
+ne l’était pas.
+
+[Illustration: Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient
+satisfaits.]
+
+Il rendit sa pipe, remit son bonnet, et se dressant sur ses pieds, il
+regarda pendant quelques secondes le groupe formé autour de lui. Puis,
+il s’adressa aux Indiens en ces termes:
+
+«L’homme blanc peut-il maintenant mettre le courage de l’homme rouge à
+l’épreuve?»
+
+Sa voix n’avait plus son timbre ordinaire, cependant le chef n’y fit pas
+attention; et, d’un signe de tête, il lui accorda la permission qu’il
+avait demandée. Les regards des autres Indiens laissèrent percer le
+plaisir et l’intérêt qu’ils prenaient à ces terribles épreuves.
+
+Le sauvage qui avait infligé cette torture au pionnier s’était assis
+tout près du chef. Seth marcha droit à lui et lui prit le bras qu’il
+serra modérément. L’Indien poussa un grognement de mépris. Alors Seth se
+baissa et tira doucement le tomahawk de la ceinture de l’Indien. Il
+l’éleva lentement, et fit briller l’arme étincelante qu’il tournait dans
+l’air. Au même instant, le tomahawk retomba et fendit en deux la tête du
+sauvage qui ne s’attendait guère à une mort aussi prompte!
+
+
+
+
+VIII
+
+RENCONTRE INATTENDUE.
+
+
+Graham était fatigué et harassé; il se traîna hors de l’eau et s’étendit
+un instant sur le doux et frais gazon qui bordait la rivière. Le
+terrible effort que ses membres avaient été forcés de faire l’avait
+épuisé, et il tomba bientôt dans un profond sommeil, qui dura longtemps.
+Lorsqu’il se réveilla, le jour était avancé et le soleil avait déjà
+accompli plus de la moitié de sa course. Lorsqu’il fut complétement
+éveillé et qu’il eut remercié avec ferveur le ciel de l’avoir protégé et
+guidé dans sa fuite, il commença à se demander quelle était la meilleure
+marche à suivre. Il se voyait tout seul et abandonné au milieu d’une
+grande solitude. Que devait-il faire? Chercherait-il à découvrir son ami
+Haverland? ou bien continuerait-il ses recherches afin de délivrer la
+jeune Ina?
+
+Tandis qu’il se posait cette série de questions, auxquelles il ne
+trouvait pas de réponses, il tourna machinalement les yeux vers la
+rivière, et il tressaillit en voyant un petit canot qui apparaissait
+dans le lointain, à un détour du courant. Il n’eut que le temps de voir
+que cette embarcation portait deux personnes, car il se retira aussitôt;
+la prudence l’avertissait qu’il ne fallait pas se montrer. Il se cacha
+derrière le tronc d’un des plus gros arbres de la forêt, et là, il
+surveilla avec un vif intérêt l’approche des nouveaux venus. Le léger
+esquif courait rapidement sur la surface calme de l’eau, et, en quelques
+instants, il fut arrivé devant lui. Les deux individus qui le montaient
+étaient des blancs, et il examina minutieusement leur visage. Le plus
+fort des deux était assis au milieu du canot et plongeait profondément
+dans l’eau de plats avirons de frêne. L’autre paraissait âgé; il était
+assis à la poupe, et, tout en commandant les mouvements de son
+compagnon, il examinait le rivage avec l’expérience et l’habileté d’un
+homme de la frontière. Graham s’imagina qu’il avait été découvert,
+malgré toutes les précautions qu’il avait prises, car le canot,
+apparemment sans intention de ceux qui le montaient, se dirigea vers la
+rive opposée. Le jeune homme resta caché jusqu’à ce que l’embarcation
+fût arrivée en face de lui, et, au même moment, il soupçonna que l’un
+d’eux était Haverland; cependant, il y avait si longtemps qu’il ne
+l’avait vu, qu’il lui était impossible de le reconnaître tout à fait, à
+moins de le voir de plus près. Cependant, comme c’étaient des blancs, il
+se décida à voir si ce n’étaient pas des amis. Il déguisa sa voix et il
+les héla, sans toutefois se montrer. Il reconnut qu’on l’avait entendu,
+car celui qui tenait les rames s’arrêta une seconde et regarda
+furtivement sur la rive; mais, à un léger signe de l’autre, il se pencha
+de nouveau sur ses avirons, et ils continuèrent leur route comme s’ils
+ne soupçonnaient aucun danger.
+
+«Hé! les amis!» leur cria-t-il d’un ton plus fort, quoique en restant
+toujours caché.
+
+On ne prit pas garde à lui; toutefois, il s’imagina que le canot allait
+plus vite. Il s’avança alors rapidement sur la rive et leur cria:
+
+«Ne craignez rien! Je suis un ami!»
+
+Ces paroles les firent arrêter, et celui qui était à la proue répondit:
+
+«Nous ne nous contentons pas de cela; quelle affaire vous amène ici?
+
+--Je pourrais aussi bien, il me semble, vous faire la même question?...
+
+--Si vous ne voulez pas répondre, nous ne perdrons pas notre temps à
+faire assaut de paroles avec vous; en avant, Haverland!
+
+--Arrêtez donc! Est-ce Alfred Haverland qui est avec vous?
+
+--Et quand cela serait? Qu’est-ce que cela peut vous faire?
+
+--Eh! mais, c’est précisément Alfred Haverland que je cherche. Je suis
+Éverard Graham, et peut-être se rappelle-t-il ce nom.»
+
+Le bûcheron se retourna tout étonné vers le rivage. Quelques coups
+d’avirons l’amenèrent contre la berge; il sauta à terre et saisit la
+main de son jeune ami.
+
+«Eh bien! Graham, au nom des sept merveilles du monde, qui vous amène
+ici? Ah! je l’oubliais, vous m’aviez promis une visite pour cette
+époque; mais il m’est arrivé tant d’autres choses, que celle-ci était
+tout à fait sortie de mon esprit. Et, je puis vous le dire, j’en ai
+assez éprouvé pour briser le cœur de tout mortel,» dit-il d’une voix
+étouffée.
+
+On se donna des deux côtés des explications, et on peut s’imaginer
+l’étonnement, la reconnaissance et les craintes que suscita le récit de
+Graham. Haverland avait auparavant présenté à Graham son compagnon Ned
+Haldidge.
+
+«Seth a promis de ramener Ina, dit-il; mais je ne pouvais rester
+tranquille tandis qu’il la cherchait de tous côtés. Ce bon ami, qui a
+acquis une grande expérience dans les luttes des frontières, s’est joint
+à moi de bon cœur, dit-il en se tournant vers Haldidge. Je suppose que
+vous avez grande envie de voir ma femme; mais vous verriez une pauvre
+mère folle de douleur, et je ne puis me décider à la revoir, tant que je
+n’aurai pas appris quelque chose sur notre chère fille.
+
+--Et si ces lâches Mohawks ne regrettent pas bientôt le jour où ils ont
+commencé leur infernale besogne, Ned Haldidge perdra son nom! s’écria le
+troisième individu.
+
+--Je ne connais pas l’avenir, dit Graham en souriant, mais, tant que
+nous sommes animés de pareils sentiments, nous pouvons les attaquer
+ouvertement, d’autant plus que nous avons un ami dans leur camp.
+
+--Non, ce moyen ne réussira jamais! répondit le bûcheron en secouant la
+tête; nous ne pourrons jamais les vaincre de cette manière. Nous aurions
+pu amener une douzaine de guerriers avec nous pour réduire ces lâches en
+atomes; mais ce système ne vaut rien.
+
+--Alors, vous vous reposez entièrement sur les stratagèmes?
+
+--Aucun autre procédé ne réduira ces diables incarnés.
+
+--Et Dieu seul sait si celui-ci amènera un résultat! remarqua Haverland
+d’un ton triste et abattu.
+
+--Ah! ne vous désespérez pas à l’avance, Alfred; attendez que le moment
+en soit venu.
+
+--Vous devez me pardonner ma faiblesse, dit-il en se remettant. Quoique
+je sente la force d’une armée dans mes membres, j’ai le cœur d’un père
+dans ma poitrine, et je suis disposé à tout faire pour retrouver ma
+fille chérie. Oh! il me semble encore entendre les cris qu’elle poussait
+quand elle fut enlevée pendant cette nuit affreuse.»
+
+Graham et Haldidge restèrent silencieux; ils respectaient ce chagrin si
+grand et si navrant que rien ne pouvait consoler. Bientôt le père rompit
+le silence, et, cette fois, sa voix et son air étaient changés.
+
+«Mais pourquoi restons-nous inactifs? N’avons-nous rien à faire?
+Devons-nous demeurer dans l’abattement, quand un seul effort peut la
+sauver?
+
+--C’est justement ce à quoi je pensais depuis que nous sommes arrêtés
+ici, répondit Haldidge; je ne vois pas à quoi il nous sert d’attendre,
+surtout quand il y a tant à faire.
+
+--Alors, partons! Vous nous accompagnerez, Graham?
+
+--Certainement! Mais je voudrais vous demander quelles sont vos
+intentions? lui dit-il en s’arrêtant un instant sur la berge, tandis que
+les autres reprenaient leurs places.
+
+--Je croyais que vous vous souviendriez que nous ne pouvons avoir qu’une
+seule intention, répondit Haverland avec un léger ton de reproche.
+
+--Vous n’avez pas compris exactement ce que je voulais vous demander.
+
+--Naturellement, je connais votre suprême intention; mais je voulais
+savoir quel plan vous aviez l’intention de suivre?
+
+--Oh! pour cela, répondit Haldidge, j’ai beaucoup fréquenté les
+Peaux-Rouges de ce pays, et je sais qu’on peut facilement les atteindre
+en descendant la rivière plusieurs lieues au-dessous de cette courbe, et
+en reprenant ensuite la terre.
+
+--Mais mon expérience me dit que vous êtes dans l’erreur aujourd’hui!
+Ceux qui ont pris Ina ne sont pas à une grande distance de nous, et le
+chemin le plus court pour aller vers eux, vous le reconnaîtrez, c’est de
+prendre en ligne directe à travers la prairie découverte qui est de
+l’autre côté de la rivière.
+
+--En tout cas, nous passerons sur la rive opposée; ainsi, entrez dans la
+barque.
+
+--Attendez une minute! Qu’est-ce que cela signifie?»
+
+Graham, tout en parlant ainsi, était monté lestement sur l’endroit le
+plus élevé de la rive; mais les deux autres ne pouvaient rien voir dans
+la position où ils se trouvaient.
+
+«Sautez bien vite à terre, et tirez le canot hors de l’eau! Il y a
+quelque chose là-bas, et vous ne devez pas vous faire voir!» dit Graham
+avec animation et à voix basse.
+
+Il se baissa aussitôt et saisit la proue du canot. Les deux autres
+sautèrent à terre, et, en une seconde, l’embarcation fut cachée. Nos
+trois amis se blottirent dans les broussailles, et, de leurs cachettes,
+ils surveillèrent attentivement la rivière.
+
+[Illustration: Nos trois amis se blottirent dans les broussailles.]
+
+L’objet qui avait attiré l’attention de Graham était un second canot qui
+venait de se montrer au tournant où le jeune homme avait d’abord aperçu
+ses amis. Cette seconde embarcation était à peu près de la même taille
+que la première, et on voyait qu’elle portait trois ou quatre personnes.
+Les têtes brunes de ceux qui la montaient indiquaient, d’une façon à ne
+pas s’y méprendre, que c’étaient des Indiens.
+
+Comme le canot approchait davantage, Haldidge dit tout bas qu’il y avait
+une quatrième personne à la poupe, et que c’était une femme. Haverland
+et Graham respirèrent fortement, car une lueur d’espérance venait de
+réchauffer leurs cœurs; lorsque le canot arriva devant eux, ils
+distinguaient nettement les traits des trois sauvages, mais ils ne
+purent même pas entrevoir le quatrième passager, qui était recouvert
+d’un châle indien. Toutefois, sa tête était profondément inclinée sur sa
+poitrine, comme s’il eût été plongé dans de profondes et pénibles
+pensées.
+
+«Tirons dessus et envoyons ces trois chiens dans l’éternité,» dit Graham
+à voix basse.
+
+Haldidge leva la main.
+
+«Non, non; il y a quelqu’un avec eux, et, si cette autre personne était
+Ina, notre équipée ne servirait qu’à la faire tuer. Alfred, croyez-vous
+que ce soit elle?
+
+--Je ne puis le dire.... Oui, par le ciel! c’est elle! Regardez, elle a
+soulevé son châle; allons de suite à son secours! s’écria le père, qui
+se levait et qui était tout prêt à partir.
+
+--Arrêtez! ordonna Haldidge d’un ton impérieux et presque irrité. Vous
+gâterez tout par votre précipitation. Ne voyez-vous pas qu’il est
+presque nuit. Ils sont maintenant au-dessous de nous, et nous ne pouvons
+être assez sûrs de les rattraper pour nous emparer d’eux. Attendez qu’il
+fasse plus sombre, et alors nous les poursuivrons. J’ai un projet qui,
+je crois, ne peut pas manquer de réussir. Maîtrisez-vous seulement
+pendant un moment, et j’arrangerai les choses d’une façon qui les
+surprendra autant que vous.»
+
+Haverland se laissa retomber à côté de ses deux amis. La nuit arrivait
+rapidement; quelques minutes plus tard, le léger canot de bouleau fut
+poussé sans bruit dans la rivière, et les trois blancs se préparèrent à
+donner la chasse aux Indiens.
+
+
+
+
+IX
+
+LA POURSUITE.
+
+
+La nuit était même plus proche que nos amis ne le soupçonnaient. Dans
+les forêts, l’obscurité arrive presque aussitôt que le soleil disparaît,
+et pour ainsi dire tout d’un coup. Les ténèbres s’étendaient déjà sur la
+rivière, et Haverland retira immédiatement le canot de dessous les
+broussailles pour le remettre à flot. Ils avaient une double paire de
+rames pour une seconde personne. Graham en prit une paire et joignit ses
+efforts à ceux de son ami, tandis qu’Haldidge se mettait au gouvernail.
+Comme ils entraient hardiment dans le courant, le canot qui était en
+avant disparaissait derrière le tournant qui se trouvait plus bas.
+
+«Allons, ça ne sera pas! Nous ne les perdrons pas de vue,» dit Haverland
+en plongeant vigoureusement ses rames dans les flots.
+
+Une obscurité profonde régnait sur la rivière, et nos amis ne purent
+bientôt plus rien apercevoir. Un brouillard épais et particulier, une
+espèce de brume, comme on en voit souvent pendant les nuits d’été sur
+les cours d’eau, commençait déjà à envelopper les rives et la rivière.
+Il était évident que si ce brouillard permettait à ceux qui donnaient la
+chasse aux Indiens de s’approcher plus près de leur canot, par contre,
+il donnait aussi à l’ennemi une bien plus grande chance d’échapper.
+Haldidge ne savait s’il devait se réjouir ou non de cet incident.
+
+«Allons, mes enfants, ce brouillard pourra nous servir dans le
+commencement; mais nous devons attendre qu’il nous ait bien enveloppés.
+Si ces coquins nous apercevaient auparavant, ils nous échapperaient
+aussi facilement que la fortune. Posez vos rames pendant quelques
+minutes; nous pouvons nous abandonner au courant.
+
+--Je veux bien croire que ce soit le meilleur moyen, mais, quant à moi,
+je préférerais aller de l’avant pour en finir de suite avec cette
+affaire, répondit Graham qui maniait vigoureusement ses rames.
+
+--Pendant que j’y pense, reprit Haldidge, je ne vois pas où serait le
+mal d’assourdir les avirons.»
+
+Ils s’étaient abondamment pourvus, avant de partir, de tout ce qui leur
+était nécessaire pour cette opération; et, en quelques instants, les
+rames furent garnies de linge, de façon à leur laisser tout le jeu
+possible sans qu’il en résultât un bruit assez fort pour attirer les
+soupçons, à moins qu’on ne prêtât une oreille plus attentive que de
+coutume.
+
+Sur ces entrefaites, l’épaisse brume dont nous avons parlé avait
+enveloppé la rivière d’un nuage impénétrable, et nos trois amis
+glissaient rapidement sur l’eau. Leur petite embarcation volait aussi
+légère et aussi silencieuse qu’un oiseau. Haldidge connaissait chaque
+détour et chaque accident du fleuve, aussi dirigeait-il le canot avec
+une assurance merveilleuse le long des rives et autour de ces rochers
+dont les sommets noircis s’élançaient par-ci, par-là, à quelques pieds
+au-dessus du niveau de l’eau.
+
+Ils avaient déjà fait un mille environ, quand le pilote éleva la main
+pour indiquer à ses amis qu’ils devaient cesser de ramer pendant un
+instant.
+
+«Écoutez!» murmura-t-il.
+
+Ils écoutèrent et ils entendirent faiblement, mais distinctement, dans
+le lointain, un bruit presque imperceptible de rames.
+
+«Est-ce au-dessus ou au-dessous de nous? demanda Haverland en penchant
+la tête et en prêtant l’oreille.
+
+--Je croirais volontiers que nous les avons dépassés,» répondit Graham.
+
+Le bruit paraissait réellement venir de plus haut qu’eux, et ils furent
+amenés à croire qu’en ramant aussi rapidement et aussi vigoureusement
+qu’ils l’avaient fait, ils devaient avoir passé à côté de l’autre canot
+sans s’en douter.
+
+«Est-ce possible?» demanda Haldidge étonné et indécis.
+
+Mais la nature des berges de la rivière était telle à cet endroit,
+qu’elle les avait tous trompés. Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les
+Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière eux. Lorsqu’ils
+entendirent d’une façon qui ne permettait pas de s’y méprendre, le bruit
+des rames qui se perdait dans le lointain, ils eurent enfin conscience
+du véritable état des choses. Le son s’en allait en mourant, et ils
+virent clairement que les Indiens devaient être en ce moment bien plus
+bas qu’eux.
+
+«Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge vexé. Il faut nous mettre
+vivement à l’œuvre maintenant pour les rattraper.
+
+--Mais n’y a-t-il pas de danger à courir ainsi?
+
+--Non; il faut faire attention, je crois qu’ils aborderont bientôt, et
+alors ils descendront sur le rivage oriental. Je veux m’en approcher et
+prêter l’oreille.»
+
+Les deux rameurs se baissèrent alors sur leurs avirons et redoublèrent
+de force et de courage.
+
+Ils plongeaient profondément leurs rames dans le courant et ils les
+enfonçaient tant qu’elles pliaient d’une façon dangereuse.
+
+Les flots se partageaient en deux nappes sous le canot qui se
+précipitait furieusement en avant et qui laissait derrière lui une
+longue traînée d’écume.
+
+On vit bientôt le résultat de cette course effrénée. Le bruit des rames
+du premier canot devenait de plus en plus distinct, et il était évident
+qu’ils arrivaient rapidement sur lui.
+
+Haverland sentit ses forces se décupler au moment de toucher au but,
+n’allait-il pas au secours de son enfant chérie! Il ne formait qu’un
+désir, celui de pouvoir tomber au milieu des ravisseurs, de les
+massacrer tous et de reprendre sa fille bien-aimée.
+
+Haldidge restait assis, beau de calme et de sang-froid. Il avait formé
+son plan et il le communiqua à ses compagnons: il voulait suivre le
+canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils seraient assez près pour
+distinguer les Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en avant et
+reprendraient Ina au milieu de la bagarre.
+
+Cet Haldidge que nous venons de voir arriver était un homme dans la
+force de l’âge; dix ans auparavant il avait émigré des établissements
+qui se trouvaient le long de la baie d’Hudson, et il était venu, avec un
+certain nombre de colons, fonder l’établissement où Haverland avait
+conduit et mis en sûreté sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait
+bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. Il s’était bientôt joint
+aux blancs et il les avait conduits dans plusieurs excursions contre les
+sauvages, lorsque ces derniers étaient devenus trop inquiétants; aussi
+il devint l’objet signalé de la haine des Indiens. Ils apprirent où
+était sa demeure; et, pendant une nuit sombre et orageuse, ils y firent
+une descente à une demi-douzaine. Par le plus heureux des hasards,
+Haldidge était alors dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à
+leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale espérance, les sauvages
+firent tomber leur haine sur sa femme et son enfant sans défense; et,
+quand le père revint, il les trouva tous les deux étendus côte à côte,
+et baignés dans leur sang; ils avaient été tués à coups de tomahawks. Ce
+massacre avait été commis si furtivement qu’aucun des voisins ne
+soupçonna qu’un double meurtre venait d’être consommé si près d’eux, et
+ils furent terrifiés à l’idée du danger qu’ils avaient couru eux-mêmes.
+Haldidge tira une éclatante vengeance de ceux qui avaient détruit son
+bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à découvrir les assassins; et,
+avant que six mois se fussent écoulés, il les avait tous tués! Comme on
+peut bien le supposer son aversion naturelle pour cette race maudite fut
+augmentée par cet événement tragique, et sa haine était si connue que
+son nom était un sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. Ce
+renseignement expliquera pourquoi il se décida si vite à accompagner
+Haverland dans sa dangereuse expédition.
+
+Comme nous l’avons déjà dit, nos amis avançaient rapidement sur le canot
+indien; et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur fallait plus
+guère qu’une demi-heure pour l’atteindre. Ils étaient si près de la rive
+qu’ils voyaient la ligne sombre des broussailles qui croissaient le long
+de la berge; et, plusieurs fois, les branches qui pendaient au-dessus de
+l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup Haldidge éleva de nouveau la
+main. Ils cessèrent de ramer et ils écoutèrent. A leur grande
+consternation, ils n’entendirent pas le plus petit bruit. Graham se
+pencha par-dessus le bord et plaça son oreille presqu’au niveau de
+l’eau; mais il ne distingua que le doux murmure du courant qui se
+brisait contre les rames, et les branches du rivage.
+
+«Est-ce possible? dit-il tristement à voix basse en relevant la tête.
+Nous auraient-ils entendus?
+
+--Je ne le pense pas, répondit Haldidge qui doutait cependant autant que
+les autres.
+
+--Alors ils ont abordé au rivage et ils sont partis.
+
+--Je crains que ce ne soit malheureusement que trop vrai.
+
+--Mais nous nous sommes tenus si près du bord, que nous les aurions vus
+ou entendus.
+
+--Pourvu qu’ils aient seulement abordé. Ils peuvent l’avoir fait depuis
+une minute seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés que de quelques
+pas.
+
+--S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, il ne faut donc pas
+courir sur eux, aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous tomberions
+dans le piége que nous voulions leur tendre.
+
+--C’est très-vrai et vous avez là une bonne idée,» remarqua Haldidge.
+
+Et, au même instant, il saisit une branche qui pendait au-dessus de la
+rivière et il arrêta le canot.
+
+«Maintenant, mes enfants, si vous avez des oreilles....
+
+--Chut!... regardez là-bas!» interrompit vivement Haverland à voix
+basse.
+
+Ils tournèrent la tête et ils virent flotter sur la rivière quelque
+chose qui ressemblait à une mèche allumée. C’était un petit point
+lumineux qui brillait par intervalles avec une rougeur éclatante, et qui
+confondit complétement nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement que
+la mort, et glissait en avant avec une vitesse si calme, si régulière,
+qu’on devait croire qu’il était certainement porté par le courant.
+
+«Au nom du....
+
+--Arrêtez, dit Haldidge; c’est le canot que nous cherchons; c’est le feu
+d’une de leurs pipes que nous voyons! vos fusils sont-ils prêts?
+
+--Oui! répondirent les deux autres tout juste assez haut pour qu’il pût
+les entendre.
+
+--Dirigez-vous tout droit sur la lumière et vous tirerez aussitôt que
+vous verrez votre but. En avant!»
+
+Au même instant, il lâcha la branche qu’il tenait et les deux rameurs
+firent manœuvrer leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot
+bondissait en avant comme une balle, et on eût dit qu’il voulait couper
+l’autre en deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir faiblement
+trois silhouettes sombres qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et
+les carabines vengeresses étaient déjà prêtes lorsque la lumière qui les
+guidait s’éteignit tout à coup, et le canot indien disparut comme par
+enchantement.
+
+[Illustration: Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.]
+
+«Voilà encore un de leurs tours! s’écria vivement Haldidge: en avant!
+qu’ils soient maudits, les chiens? ils ne peuvent être bien loin.»
+
+Graham et Haverland abandonnèrent leurs carabines pour reprendre les
+rames, et Haldidge gouverna contre le courant de la rivière, car il
+s’imaginait qu’ils étaient retournés en arrière. Il pencha la tête en
+avant, et il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le canot de leurs
+ennemis se détacher dans l’épaisseur du brouillard.
+
+Il dirigea l’embarcation dans toutes les directions et parcourut la
+rivière en haut et en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement
+perdu leur proie pour ce jour-là. Les Indiens pouvaient avoir entendu
+ceux qui les pourchassaient et ils avaient sans doute assourdi leurs
+propres avirons pour marcher aussi silencieusement que les blancs.
+
+«Arrêtez une minute!» commanda Haldidge.
+
+Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement.
+
+«Entendez-vous quelque chose? demanda-t-il en se penchant en avant et en
+retenant son souffle. Là? écoutez encore?»
+
+Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait de plus en plus
+faible.
+
+«Ils sont de nouveau devant nous, et il faut lutter de vitesse.»
+
+Les deux rameurs n’avaient pas besoin d’encouragements, et, pendant un
+moment, le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. La lune
+s’était levée, et il y avait dans la rivière des endroits où le vent
+avait chassé le brouillard; ils étaient donc exposés à une lumière
+presque aussi brillante que celle du milieu du jour. De temps en temps
+ils traversaient ces parties éclairées qui, parfois, avaient seulement
+quelques pieds de large, et d’autres fois étaient plus étendues. Ils
+voyaient alors se dessiner les deux rives à droite et à gauche, et ils
+glissaient dans le courant avec une espèce de terreur instinctive, car
+ils savaient qu’un ennemi pouvait fort bien être caché sur la berge.
+
+En traversant un de ces intervalles de lumière plus large que tous les
+autres, ils entrevirent le canot indien qui disparaissait sur la rive.
+Ils n’en étaient pas à plus de cent pas, et ils s’élancèrent vers lui
+avec la plus grande rapidité. Les endroits éclairés devenaient plus
+nombreux, et le brouillard disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une
+véritable brise qui le balayait assez rapidement.
+
+Haldidge serrait de près le rivage oriental, car il était sûr que
+l’ennemi aborderait de ce côté.
+
+Tout à coup la brume tout entière disparut de la surface de l’eau; elle
+s’éleva comme un nuage et se dissipa dans les bois. La lune brillante
+était reflétée par la rivière, et les blancs regardaient partout d’un
+œil avide, car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à une douzaine de
+pas de leur canot. Mais ils étaient encore une fois condamnés à la
+déception. Pas une ride ne troublait l’eau, excepté celles produites par
+leur embarcation. La lune était juste au-dessus de leurs têtes, de telle
+sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre projetée sur les rives pour
+cacher au regard le plus petit objet. Les Indiens avaient évidemment
+pris terre, et ils étaient déjà loin dans la forêt.
+
+«C’est jouer de malheur, disait Haverland avec tristesse. Ils sont
+partis, et nous pourrions tout aussi bien....
+
+--C’est une rude déception, ajouta Graham.
+
+--J’ai un compte à régler avec ces misérables démons de l’enfer, et il
+faudra bien des années pour le solder. J’espérais faire quelque chose
+cette nuit, mais nous avons été prévenus. Il ne faut plus rien espérer
+pour le moment; ils nous ont évités, cela saute aux yeux, et nous devons
+aviser à d’autres moyens. Votre corps aussi bien que votre esprit doit
+être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse vous faire désirer de
+rester plus longtemps sur la rivière; là, nous servirions de cible au
+premier venu qui aurait envie de tirer; ainsi, allons au rivage,
+reposons-nous et parlons de nos affaires.»
+
+Ils étaient tristes et abattus; ils dirigèrent le canot vers la rive, et
+ils mirent pied à terre.
+
+
+
+
+X
+
+DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS.
+
+
+Le coup de tomahawk que Seth avait assené sur la tête du sauvage choisi
+pour sa vengeance avait été si prompt, si inattendu, si étonnant, que,
+pendant plusieurs minutes, aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête
+du Peau-Rouge était presque fendue en deux (car le bras du pionnier
+avait frappé avec toute la vigueur de la colère), et la cervelle avait
+rejailli sur ceux qui étaient assis autour de lui. Seth lui-même resta
+une seconde immobile, comme pour se convaincre que son œuvre était
+terminée; puis il se retourna, revint à sa place, s’assit, croisa
+froidement les bras, et se mit à siffler. Quelques instants après, tous
+les sauvages poussèrent un profond soupir, comme s’ils avaient déchargé
+leur poitrine d’un énorme poids, et chacun d’eux regarda son voisin.
+Leurs fronts étaient menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, leurs
+visages contractés, leur respiration pénible et leurs dents serrées;
+tout trahissait leur courroux et leurs mauvaises intentions. Ils étaient
+livides de rage, excepté toutefois le chef qui restait assis et semblait
+parfaitement calme.
+
+Trois Indiens se levèrent, prirent leurs couteaux et se placèrent devant
+lui prêts à exécuter l’ordre impatiemment attendu.
+
+«Ne le touchez pas, dit-il en secouant la tête; il n’a rien là!»
+
+En disant ces mots, il frappa son front d’une façon significative avec
+le bout de son doigt, pour indiquer que le prisonnier était fou. Les
+autres furent de son avis; cependant, c’était chose difficile d’apaiser
+la colère qui bouillait dans leurs veines.
+
+Mais la parole du chef était une loi inviolable, et ils s’assirent de
+nouveau sur le sol sans proférer un seul murmure. Quoique ses yeux
+semblassent vagues et sans expression, Seth avait veillé sur tous ses
+mouvements avec la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, qu’un signe
+du chef suffisait pour le faire hacher en mille morceaux. Lorsqu’il
+était devant son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk à la main,
+rien, pas même la certitude d’une mort instantanée ou d’une torture
+prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire la cruelle vengeance
+qu’il voulait accomplir. Maintenant que c’était fini, il était redevenu
+lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent le dessus, et avec eux le
+désir bien naturel de vivre. La parole du chef le convainquit qu’il
+était considéré comme fou ou comme idiot, et que, par conséquent, il ne
+méritait pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour le moment, il
+restait toujours environné de périls imminents. Le sauvage qui avait
+succombé avait des amis qui vivaient encore et qui pourraient bien
+saisir la première occasion pour venger sa mort. En tout cas, Seth
+comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, et que le plus sûr était
+d’en sortir le plus tôt qu’il pourrait.
+
+Dix minutes environ après cette horrible scène, les sauvages
+commencèrent à remuer. Plusieurs se levèrent et emportèrent leur
+camarade, tandis que les autres se mirent à faire les préparatifs du
+départ. Au même moment, les coureurs qui avaient poursuivi Graham
+jusqu’au bord de la rivière revinrent, et on leur eut bientôt raconté le
+tragique événement. Une véritable batterie de regards foudroyants fut
+alors tournée contre Seth; mais il la supporta sans sourciller. Les
+Indiens auraient bien voulu assouvir leur vengeance sur le captif
+désarmé qui était entre leurs mains; mais la présence imposante de leur
+chef empêcha la plus légère démonstration hostile, et ils se
+contentèrent de lui lancer des regards significatifs.
+
+Quelque chose avait tout de suite frappé l’imagination de Seth, et ce
+fut pour lui un sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait rien pu
+savoir d’Ina, et, d’après les apparences, il était porté à croire que
+les sauvages ne la connaissaient même pas. Était-il possible que Graham
+et lui se fussent trompés sur les ravisseurs? Était-ce une autre tribu
+qui l’avait enlevée? ou bien les sauvages s’étaient-ils séparés et
+l’avaient-ils emmenée dans une autre direction? Après avoir médité sur
+ces diverses questions, il fut convaincu que la dernière hypothèse était
+la plus admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé quant aux
+ravisseurs, car du moment où il avait trouvé la piste, il l’avait suivie
+sans la perdre un moment; d’ailleurs, il remarqua bientôt quelques
+légers indices qui le convainquirent qu’il était réellement avec la
+troupe qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. Si l’on fait
+attention aux précautions que les agresseurs avaient prises dans leur
+fuite et à la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, on
+comprendra facilement qu’ils avaient craint d’être suivis. Alors, pour
+conserver leur capture, ils avaient détaché quelques-uns d’entre eux en
+arrivant à un endroit propice, et leur avaient dit de rejoindre le corps
+principal lorsque l’on n’aurait plus à craindre de poursuites, ou bien
+lorsque ceux qui pourraient les pourchasser auraient été suffisamment
+dépistés. En réfléchissant à tout cela, Seth fut convaincu que telle
+était la véritable cause de l’absence momentanée de la belle Ina.
+
+Les préparatifs furent bientôt terminés, et les Indiens commencèrent à
+se mettre en marche. Si Seth avait entretenu des doutes sur leurs
+intentions à son égard, il aurait bientôt appris à quoi s’en tenir. Il
+n’était guère probable qu’ils le garderaient comme prisonnier, à moins
+qu’ils n’eussent l’intention de se servir de lui. Aussi, au départ, il
+se vit chargé d’un énorme fardeau composé en grande partie de vivres et
+de viande de daim, que les sauvages avaient apportés avec eux. Ils
+donnèrent la sépulture à leur camarade qui avait été tué, sans faire de
+cérémonie et sans pousser les lamentations auxquelles on pouvait
+s’attendre. Les Indiens de l’Amérique du Nord s’abandonnent rarement à
+leurs émotions, excepté dans des occasions telles que l’enterrement de
+l’un des leurs. Ils forment alors une ronde guerrière ou quelque chose
+de semblable, qui donne à leurs passions diaboliques la liberté de se
+déchaîner. Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à de semblables
+cérémonies, si on peut appeler cela des cérémonies; ils creusèrent une
+tombe peu profonde et ils y placèrent le défunt, le visage tourné vers
+l’Orient; sa carabine, ses couteaux et tous ses vêtements furent
+enterrés avec lui.
+
+[Illustration: Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.]
+
+On était au mois d’août. La chaleur était suffocante, et les souffrances
+de Seth étaient véritablement insupportables. Il était naturellement
+souple, avait des muscles de fer et capable de supporter assez longtemps
+la fatigue; mais, malheureusement pour lui, les sauvages savaient ce
+qu’il pouvait faire, et ils l’avaient chargé en conséquence. La plus
+grande partie du voyage fut faite à travers la forêt, et les feuilles
+des arbres qui formaient une voûte impénétrable empêchaient les rayons
+brûlants du soleil d’arriver jusqu’à lui. S’il avait rencontré une de
+ces plaines découvertes comme celle qu’il avait traversée avant
+d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait jamais pu résister à la
+chaleur; sa charge était si forte qu’elle le rendait presque insensible
+à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait sans cesse, bien qu’il
+trouvât souvent l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux sans nombre
+qui murmuraient doucement à travers cette solitude.
+
+«Comment le Yankee trouve-t-il cela? lui dit un sauvage qui vint
+grimacer à ses côtés et fixer sur lui son œil de démon.
+
+--Parfait! ça va bien! Dis donc, eh! toi, veux-tu en essayer?
+
+--Pouah! Marche plus vite.»
+
+Et un rude horion accompagna ces paroles.
+
+«Mais je pense que je marche tout aussi vite que je puis le faire, et si
+tu ne veux pas m’attendre, tu peux marcher en avant.»
+
+Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers midi, il vit qu’il serait
+obligé de prendre un peu de repos ou de tout abandonner. Il savait qu’il
+était inutile d’en demander la permission, et, en conséquence, il se
+décida à la prendre sans la demander. Dénouant alors la corde qui liait
+la charge sur ses épaules, il laissa tomber le fardeau à terre, s’assit
+dessus et se mit à siffler.
+
+«Allons! plus vite, Yankee! tu ne vas pas assez vite! s’écria un sauvage
+en lui donnant un coup terrible.
+
+--Fais donc attention, l’ami; tu ne sais pas qui tu insultes de cette
+façon! Je suis Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras bien de t’en
+souvenir!»
+
+Le sauvage auquel il parlait était sur le point de l’assommer, lorsque
+le chef intervint.
+
+«Ne touchez pas le visage pâle; il est fatigué, il lui faut un peu de
+repos.»
+
+Quelque caprice inconcevable s’était sans doute emparé du sauvage, et
+Seth ne s’attendait guère à cette miséricorde. Il ne savait comment se
+l’expliquer, à moins que ce ne fût pour le réserver pour quelque
+horrible torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but que de le
+laisser un peu respirer, et à peine avait-il commencé à en jouir, que le
+chef lui ordonna de reprendre son fardeau. Seth se sentait disposé à
+discuter pendant quelques minutes, pour prolonger un peu ce plaisir;
+mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne
+pas contrarier le chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce moment.
+Aussi, tout en faisant une foule de remarques originales et
+d’observations plaisantes sur la manière de porter un fardeau, il remit
+le sien sur son épaule et partit en avant.
+
+Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina étaient parfaitement justes;
+vers la fin de la journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis
+par nos autres amis, rejoignirent le principal corps de la bande en
+amenant la jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout de suite son
+compagnon de captivité; mais elle n’échangea pas un seul mot avec lui.
+Un triste regard de consolation lui échappa quand elle se fut assurée
+que ses parents étaient en sûreté, et que son nouvel ami était avec
+elle, le seul malheureux condamné aux souffrances et aux horreurs de la
+captivité. Mais son malheur particulier était bien suffisant pour
+décourager un cœur si jeune et si plein d’espérances.
+
+
+
+
+XI
+
+TOUJOURS EN CHASSE.
+
+
+«Il semble que le diable aide ces démons! s’écria Haldidge en
+débarquant.
+
+--Mais j’espère que le ciel nous aidera! répondit Haverland.
+
+--Le ciel nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes; et maintenant que
+je suis dans ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons la piste.
+
+--Ce sera difficile à la clarté de cette lune! dit Graham.
+
+--Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il y a de l’espérance. Allez le
+long de cette berge et examinez chaque pouce de terrain. Pour moi, je
+remonterai un peu le courant, car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué
+bien loin d’ici.»
+
+Et le vieux chasseur disparut, tandis que Graham et Haverland
+cherchaient dans la direction opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement
+les branches qui pendaient au-dessus de l’eau, et examinèrent le rivage
+argileux. Les sentiers et les broussailles qui paraissaient dérangées
+d’une façon suspecte furent inspectés minutieusement; et, quoiqu’ils
+eussent contre eux une assez grande obscurité, il aurait fallu que la
+piste fût des mieux déguisée pour échapper à leurs investigations. Mais
+leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent aucune trace, et ils
+furent convaincus que les sauvages devaient avoir abordé de l’autre côté
+de la rivière; ils revinrent donc sur leurs pas. Tout à coup le sifflet
+du vieux chasseur frappa leurs oreilles.
+
+«Qu’est-ce que cela signifie? dit Graham.
+
+--Il a découvert quelque chose; hâtons-nous.
+
+--Qu’est-ce donc, Haldidge? demanda Graham en arrivant auprès du
+chasseur.
+
+--Voici leur piste, aussi vrai que je suis chasseur et pêcheur; et,
+selon moi, ils ne sont pas bien loin d’ici.
+
+--Attendrons-nous jusqu’au jour pour la suivre?
+
+--J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de le faire, car certains
+signes pourraient nous échapper pendant l’obscurité. Le jour ne peut
+tarder beaucoup, d’ailleurs.
+
+--Encore quelques heures!
+
+--Bien! bien! arrangeons-nous commodément jusque-là?»
+
+Après avoir échangé ces mots, les trois blancs s’assirent à terre et
+causèrent à voix basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première aube du
+jour parut, ils découvrirent le canot indien caché à l’entrée d’un petit
+affluent de la rivière, sous une épaisse masse de broussailles. Comme on
+était en été, leur poursuite recommença de grand matin, et les sauvages
+pouvaient avoir tout au plus quelques heures d’avance sur eux. Mais Ina
+ne pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient bien les atteindre
+avant la chute du jour.
+
+Ils appréhendaient seulement que les trois sauvages, instruits de la
+poursuite dont ils étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre le
+corps principal pour leur ôter toute espérance. Ils ne pouvaient pas
+être bien éloignés, et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans ce
+but.
+
+La piste était bonne et facile à suivre pour le chasseur. Il ouvrit donc
+la marche et se porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland et Graham
+étaient continuellement occupés à faire le guet. Le bûcheron craignait
+que les sauvages, désespérant d’éviter les blancs, ne fissent halte et
+ne dressassent une embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait
+aveuglément.
+
+Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire et insouciant,
+connaissait parfaitement bien la tactique des Indiens; il savait que les
+sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins d’y être forcés.
+
+«Ah!... voyez cela! s’écria Haldidge en s’arrêtant tout court.
+
+--Quoi donc? demanda Graham en s’avançant rapidement près d’Haverland.
+
+--L’endroit où ils ont campé!»
+
+Ils avaient en effet devant eux des traces plus visibles que jamais de
+leur passage; on voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland
+le renversa d’un coup de pied, il mit à découvert des braises encore
+rouges et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là des bâtons
+brisés, et enfin toutes les choses qui peuvent faire reconnaître un camp
+d’Indiens abandonné.
+
+«Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté cet endroit? demanda
+Graham.
+
+--Il n’y a pas trois heures.
+
+--Alors, nous devons être tout près d’eux.
+
+--Je le pense.
+
+--Hâtons-nous donc.
+
+--Vous voyez, par ces charbons, qu’ils ne sont pas partis avant le jour;
+et comme votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite, ils auront
+naturellement pris leur temps.
+
+--C’est très-vrai; quoique la fatalité nous ait poursuivis si longtemps,
+je commence à sentir l’espérance renaître dans mon cœur. J’espère que,
+cette fois, ils ne nous échapperont pas.
+
+--Ah! encore un indice! s’écria Graham, qui avait examiné la terre à
+plusieurs pas autour du camp.
+
+--Quoi donc?
+
+--Voici un morceau des vêtements d’Ina; n’est-il pas vrai?»
+
+Et il montra un morceau d’étoffe; le père le prit et l’examina avec
+empressement.
+
+«Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but de nous guider, remarqua
+Graham.
+
+--Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta Haldidge.
+
+--Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout ce qu’elle peut pour nous
+guider.
+
+--C’est très-probable; mais je pense que nous n’obtiendrons rien de bien
+important en restant ici. Souvenez-vous que les sauvages marchent
+pendant ce temps.»
+
+Ainsi avertis, les trois blancs partirent de nouveau rapidement. Le
+chasseur ouvrait la marche comme auparavant. Ils marchèrent sans
+s’arrêter jusque vers midi; et, comme ils comprenaient qu’ils gagnaient
+rapidement du terrain sur les fugitifs, ils furent obligés d’avancer
+avec la plus grande prudence. Le craquement d’une branche ou la chute
+d’une feuille les faisait tressaillir et arrêter leurs pas. Ils
+n’échangeaient que quelques mots et à voix basse. Haldidge était à une
+douzaine de pas en avant, et les yeux de ses compagnons étaient
+constamment attachés sur lui, lorsqu’ils le virent s’arrêter subitement
+et lever la main comme pour leur dire de ne pas avancer. Ils
+s’arrêtèrent, tandis que le chasseur se baissait et examinait l’herbe
+tout autour de lui. Un instant lui suffit. Il se retourna et fit signe à
+ses deux compagnons d’avancer.
+
+«Juste ce que je craignais! dit-il tristement à mi-voix.
+
+--Qu’est-ce que c’est? demanda Haverland d’un air inquiet.
+
+--Les deux pistes se rejoignent ici! répondit-il.
+
+--Ne vous trompez-vous pas?» reprit Haverland.
+
+Il savait que le chasseur était pour ainsi dire infaillible, et
+cependant il voulait douter encore, il aimait à se rattacher à la
+moindre espérance qui lui était offerte.
+
+«Non, je ne me trompe pas. Au lieu de trois Indiens, nous en avons
+maintenant quarante à poursuivre.
+
+--Les poursuivrons-nous?
+
+--Les poursuivrons-nous?... Eh! oui, naturellement, nous les
+poursuivrons! c’est le seul espoir que nous ayons de jamais revoir Ina!
+
+--Je le sais, et cependant nous avons si peu de chances de réussir! Ils
+doivent savoir que nous les poursuivons; et que pouvons-nous faire
+contre des ennemis dix fois plus nombreux que nous?
+
+--On ne peut rien dire maintenant. Allons, marchons toujours en avant.»
+
+En disant cela, le chasseur se retourna et s’enfonça plus avant dans la
+forêt. Graham et Haverland le suivaient silencieusement, et, quelques
+instants après, les trois blancs s’avançaient à travers le bois épais
+aussi prudemment et aussi silencieusement qu’auparavant.
+
+Nos amis n’avaient encore rien mangé et ils commençaient à sentir les
+tiraillements de la faim, auxquels ils ne firent d’abord que peu
+d’attention. Vers le milieu de l’après-midi, ils arrivèrent à un autre
+endroit où les sauvages avaient fait une halte. Si Haverland et Graham
+gardaient encore quelques doutes sur ce que le chasseur leur avait dit,
+ils durent être bientôt dissipés; car on voyait parfaitement que les
+Indiens étaient très-nombreux lorsqu’ils s’étaient arrêtés en cet
+endroit, seulement quelques heures auparavant, et il était évident
+qu’ils n’avaient pris aucune précaution pour cacher les traces de leur
+passage.
+
+Ils soupçonnaient bien qu’ils étaient poursuivis, mais ils ne
+craignaient pas leurs ennemis; ils se moquaient des blancs, car
+maintenant ils se sentaient les plus forts.
+
+Sous certains rapports le chasseur n’en était pas fâché; il savait fort
+bien qu’au point où en étaient les choses, ils ne pouvaient rien espérer
+que de la ruse et des stratagèmes, et il est très-probable que, pour
+cette raison, les Indiens étaient convaincus qu’on ne tenterait rien
+contre eux. Imprudents! ils ne faisaient pas attention qu’ils avaient un
+ennemi dans leur camp!
+
+Les blancs trouvèrent des restes considérables du repas des sauvages, et
+ils en profitèrent pour satisfaire leurs besoins les plus pressants.
+L’après-midi n’était pas trop avancée, ce qui les convainquit qu’ils
+avaient déjà beaucoup gagné sur leurs ennemis, et leur désir le plus
+ardent était d’atteindre les Indiens à la tombée de la nuit, mais cette
+espérance fut encore trompée. Au bout de quelques heures, ils arrivèrent
+à un endroit où la piste se divisait de nouveau.
+
+Le chasseur lui-même ne comprenait rien à cela, et, pendant quelques
+instants, nos amis se trouvèrent très-embarrassés. Ils ne s’étaient pas
+attendus à cet incident, et ils ne trouvaient pas la plus petite raison
+pour l’expliquer.
+
+«Voilà quelque chose qui me surpasse! dit Haldidge en examinant de
+nouveau la piste.
+
+--Il doit y avoir quelque chose là-dessous! dit Haverland qui paraissait
+tout chagrin.
+
+--C’est quelque stratagème de ces démons, et nous devons nous
+l’expliquer avant d’aller plus loin!
+
+--Ils doivent avoir sur nous des idées différentes de celles que nous
+pensions. Vous pouvez croire en toute certitude que ceci a été fait pour
+nous dérouter; et, si nous devons jamais avoir besoin de nos facultés,
+c’est bien en ce moment!»
+
+Pendant cette conversation entrecoupée, le chasseur examinait
+minutieusement la piste; Graham et Haverland le regardèrent pendant
+quelques secondes en silence, et ce dernier lui dit enfin:
+
+«Découvrez-vous quelque chose?
+
+--Rien du tout, si ce n’est que la piste se partage ici; le principal
+corps est allé en avant en ligne directe, tandis que la plus petite
+bande a pris à l’ouest. Ces deux bandes sont loin d’être aussi
+nombreuses l’une que l’autre; car, autant que je puis en juger, la plus
+petite ne doit pas compter plus de trois ou quatre hommes. Ils n’ont
+fait aucun effort pour cacher leurs traces, et il y a là une machination
+diabolique ou une preuve qu’ils ne s’inquiètent nullement de nous!
+
+--Et très-probablement ce sont ces deux choses à la fois, dit Graham.
+Ils font assez attention à nous pour prendre bien soin de rester hors de
+notre portée, lorsqu’ils n’ont pas d’avantages sur nous; ils ont déjà
+montré qu’ils étaient capables, non-seulement de former un plan, mais
+encore de l’exécuter.
+
+--Si nous pouvions seulement faire savoir à ce Seth Jones que nous
+sommes si près de lui et quelles sont nos intentions, je reprendrais
+confiance, dit Haverland.
+
+--Il est très-probable que si votre Jones pouvait nous informer de
+l’endroit où il est et de ce qu’il sait, vous perdriez un peu moins de
+temps à attendre ici, reprit le chasseur avec un ton et un regard
+significatifs.
+
+--Mais nous perdons nos paroles et un temps précieux, dit Graham;
+rassemblons nos trois têtes, et décidons de suite ce qu’il faut faire.
+
+--Quant à moi, je vote pour que l’on suive la plus petite bande!
+
+--Quelle est la raison qui motive votre avis? demanda Haverland.
+
+--J’avoue que je ne puis donner beaucoup de raisons pour motiver ce que
+j’avance; mais je crois qu’Ina est avec la plus petite bande.
+
+--C’est très-peu probable! reprit Haverland.
+
+--Et ce serait très-peu raisonnable, je l’avoue, dit le chasseur; mais
+c’est assez drôle que la même idée me soit venue aussi.
+
+--Eh bien! alors, donnez vos raisons!
+
+--Je puis vous dire ce qui me paraît, à moi, un semblant de raison. J’ai
+fait beaucoup de réflexions pendant ces dernières minutes, et je suis
+presque arrivé à une conclusion. Je crois que la jeune fille est avec la
+plus petite bande, et que les sauvages désirent que nous suivions la
+troupe principale. Nous serions ainsi attirés dans un piége, et ils
+n’auraient pas de peine à se débarrasser de nous.
+
+--Il me semble très-peu probable que les sauvages courent ainsi le
+risque de perdre leur prisonnière, lorsque rien ne les oblige à agir
+ainsi, dit Haverland.
+
+--Cela ne vous paraît pas probable; mais ce n’est pas la première fois,
+si du moins il en est ainsi à présent, qu’ils nous auraient obligés à
+ouvrir les yeux. Je crois que ces Mohawks sont convaincus que nous ne
+pourrons soupçonner qu’ils aient laissé partir la jeune fille avec deux
+ou trois des leurs, tandis qu’ils étaient en nombre suffisant pour la
+surveiller, la garder, et l’empêcher de tomber entre les mains d’une
+douzaine d’hommes comme nous. Partant de là, je dis qu’ils l’ont confiée
+à la plus petite bande; et, comme ils sont sûrs que nous les
+poursuivrons, ils ont fait des préparatifs à quelque distance d’ici pour
+nous faire tomber en leur pouvoir.
+
+--C’est parfaitement bien raisonné, j’en conviens; mais voici quelque
+chose qui me dit tout le contraire, répondit Graham en montrant un
+nouveau morceau du vêtement d’Ina qui flottait à un buisson.
+
+--Comment cela peut-il vous faire voir la chose sous un autre jour?
+demanda le chasseur.
+
+--Si vous voulez bien faire attention au buisson sur lequel j’ai pris
+cette étoffe, vous verrez qu’il est sur la plus grande piste. Par
+conséquent, Ina doit être avec la troupe la plus nombreuse.
+
+--Faites-moi seulement voir la branche où vous l’avez trouvé,» demanda
+tranquillement Haldidge.
+
+Graham la lui montra. Le chasseur se baissa et examina soigneusement le
+buisson.
+
+«Je suis convaincu maintenant, dit-il, que j’avais raison: ce chiffon a
+été placé là exprès par un sauvage, dans l’intention bien arrêtée de
+nous tromper; nous devons chercher Ina dans l’autre direction.
+
+--Haldidge! dit Haverland d’un ton animé, j’ai grande confiance dans
+votre habileté et dans votre jugement; mais, en ce moment, je suis
+étonné que vous agissiez d’une façon si capricieuse et si contraire à la
+raison.
+
+--Il ne me reste plus qu’un moyen pour trancher la difficulté;
+voulez-vous l’employer?» demanda le chasseur en souriant.
+
+Comme les deux autres y consentirent, il prit son couteau de chasse.
+Après s’être reculé d’un pas ou deux, le chasseur le saisit entre le
+pouce et l’index et le lança par-dessus sa tête.
+
+Lorsque l’arme retomba à terre, la pointe était tournée vers la piste de
+la plus petite bande.
+
+«C’est juste ce que je pensais!» s’écria le chasseur en souriant de
+nouveau.
+
+La question en litige étant réglée à la satisfaction de tous, nos trois
+amis se dirigèrent sans hésitation du côté de l’Ouest, où se trouvait la
+piste de la plus petite bande, avec laquelle Ina Haverland était partie.
+
+
+
+
+XII
+
+CORRESPONDANCE DE SETH.
+
+
+Le chasseur avait raison. Le hasard qui avait dirigé la pointe du
+couteau de chasse, non-seulement sauva la vie aux blancs, mais les
+conduisit encore dans la bonne voie.
+
+Il faut avouer qu’Haverland lui-même avait quelque crainte sur
+l’expédition qu’ils allaient entreprendre. Il ne pouvait croire que les
+sauvages fussent bornés au point de confier à deux ou trois des leurs
+une captive qui était en sûreté entre leurs mains, lorsqu’ils savaient
+qu’ils étaient poursuivis. Mais il ne pouvait en appeler de l’arrêt
+prononcé par le couteau de chasse, et il suivit, triste et silencieux,
+les pas du vieux chasseur.
+
+L’après-midi touchait à sa fin, et les sauvages qu’ils poursuivaient ne
+pouvaient être éloignés. Leur piste était parfaitement visible, comme
+s’ils n’avaient pris aucune précaution pour la cacher; mais, quoique
+Haldidge fît tout son possible pour découvrir les traces du mocassin
+délicat de la belle Ina, il ne put y parvenir et ne vit rien du tout,
+et, en dépit des assurances qu’il avait manifestées au départ, il dut
+bientôt éprouver quelques craintes lui-même.
+
+Le chasseur, malgré la ruse consommée et l’adresse incroyable qu’il
+avait déployées jusqu’ici en suivant les sauvages, avait cependant fait
+une triste erreur. Il s’était trompé sur le nombre de la petite bande;
+au lieu de trois ou quatre Indiens, il y en avait six; et, comme leurs
+pas étaient visibles par moments, il commença à croire qu’il avait
+entrepris une affaire plus hasardeuse qu’il ne l’avait pensé. Cependant,
+ce n’était pas le moment de s’arrêter ou de reculer; il marcha
+résolûment en avant.
+
+«Ah! encore des indices! s’écria-t-il en s’arrêtant subitement.
+
+--Où sont-ils? demandèrent vivement ses compagnons.
+
+--Examinez seulement ce buisson, s’il vous plaît, et dites-moi ce que
+vous y voyez!»
+
+Les deux amis regardèrent aussitôt; ils virent qu’une des branches des
+rejetons qui croissaient sur le tronc d’un châtaignier, avait été cassée
+et placée avec intention sur la piste.
+
+«Je vois là quelque chose de favorable; c’est Ina qui aura fait cela
+pour nous guider, dit Haverland.
+
+--C’est exactement mon opinion, ajouta Graham.
+
+--Vous êtes dans l’erreur sur un point; ce n’est pas Ina qui l’a fait.
+
+--Ce n’est pas Ina? s’écrièrent les deux autres; et qui donc?
+
+--Ah! voilà la question! Je suis d’avis que c’est ce blanc dont vous
+m’avez parlé.
+
+--Mais il est impossible qu’il soit aussi avec eux.
+
+--Assurément, c’est impossible que les Indiens aient laissé les deux
+prisonniers sous la garde de deux ou trois des leurs seulement!
+
+--Deux ou trois! il y a bien six Mohawks de ce côté. Je n’ai pas encore
+découvert la piste de la jeune fille, mais j’ai eu plusieurs fois des
+preuves irréfutables qu’il y avait un blanc parmi eux. Si vous voulez
+bien encore regarder cette branche, vous verrez qu’il n’est pas probable
+que ce soit votre fille qui l’ait cassée! En premier lieu, je ne pense
+pas qu’elle aurait pu le faire; car, remarquez, cette branche est
+grosse, et lors même qu’elle l’aurait pu, cela lui eût pris trop de
+temps, et on l’en aurait empêchée!
+
+--Il est très-probable que Seth est parmi eux, quoique cela soit
+très-singulier, pour ne pas dire autre chose. Quel est donc cet étrange
+caprice qui s’est emparé des Indiens?
+
+--Et vous dites que vous ne voyez aucune trace d’Ina? demanda Graham.
+
+--C’est vrai!
+
+--Croyez-vous qu’elle soit avec eux?
+
+--Je le crois!
+
+--Où est sa piste, alors?
+
+--Quelque part sur la terre, je suppose.
+
+--Eh bien! alors, pourquoi ne l’avons-nous pas vue?
+
+--Parce qu’elle a sans doute échappé à nos yeux.
+
+--La belle explication, dit Graham en souriant; mais, si nous n’avons pu
+jusqu’à présent la découvrir, est-il probable qu’elle soit parmi eux?
+
+--Je crois qu’elle est avec eux. Vous devez vous rappeler que ces cinq
+ou six Mohawks marchent pêle-mêle et non pas à la file, comme c’est
+généralement l’habitude indienne. Il est très-probable alors que la
+jeune fille est la première, et que les traces que ses petits mocassins
+ont pu faire ont été entièrement recouvertes par les larges pieds des
+Indiens.
+
+--Fasse le ciel que vous ne vous trompiez pas! dit Haverland avec un ton
+qui indiquait qu’il lui restait encore des doutes.
+
+--Ceci ne pourra être décidé que lorsque nous verrons ces lâches
+Peaux-Rouges, et la seule chose que nous ayons à faire, c’est de pousser
+toujours en avant!
+
+--Je pense qu’ils ne peuvent être bien éloignés, et si nous arrivons à
+leur feu de bivac ce soir, nous les expédierons lestement.
+
+--Venez, alors!»
+
+Le chasseur partit de nouveau en avant, mais avec plus de précautions et
+de prudence que jamais. D’après les différents indices qu’il rencontra,
+il eut des preuves certaines que les Indiens n’étaient pas bien loin en
+avant.
+
+Vers le coucher du soleil, les trois blancs arrivèrent à un petit cours
+d’eau bondissant et écumant qui traversait la piste. Ils s’arrêtèrent un
+instant pour étancher leur soif; puis le chasseur se leva et se remit en
+route. Mais Graham se faisait un devoir de chercher à chaque halte
+quelques signes qui pussent les guider, et il pria ses compagnons de
+l’attendre encore un instant.
+
+«Le temps est trop précieux, répondirent-ils, et vous ne trouverez rien
+ici.
+
+--Je.... je.... ne trouverai rien ici? eh! venez donc voir cela!»
+
+Le chasseur traversa de nouveau les pierres du ruisseau, et, suivi par
+Haverland, il s’approcha de Graham. Le jeune homme leur montrait une
+large pierre plate qui était à ses pieds; on y voyait griffonné, avec
+une espèce de craie, les mots suivants:
+
+[Illustration: Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui
+était à ses pieds.]
+
+ «_Hâtez-vous d’avancer. Il y a six Indiens, et Ina est avec eux. Ils
+ ne soupçonnent pas que vous les poursuivez, et ils se hâtent de
+ regagner leur village. Je crois que nous camperons à deux ou trois
+ milles d’ici. Poussez le cri du whipporwil quand vous voudrez faire
+ l’affaire, et je comprendrai_,
+
+ «_Votre respectueux_
+
+ «SETH JONES.»
+
+«Si je n’avais pas peur que ces démons ne nous entendissent, je voterais
+trois vivats pour votre Jones! s’écria Haldidge; c’est un gaillard rusé,
+après tout.
+
+--Oh! vous pouvez être certain de cela, ajouta Graham; car le peu de
+temps que je suis resté avec lui a suffi pour me faire voir ce qu’il
+était.
+
+--Voyons, reprit le chasseur en lisant encore une fois ce qui était
+tracé sur la pierre, il dit qu’ils camperont à deux ou trois milles
+d’ici. Le soleil est couché maintenant, mais nous avons encore du jour
+pour une heure au moins; c’est suffisant pour nous guider. Il nous faut
+avancer, car il n’y a pas de temps à perdre.
+
+--Je me demande comment Jones est entré dans cette bande, dit Graham en
+partant.
+
+--Il y est, nous le savons, et c’est assez pour le moment; quand nous
+aurons du temps à perdre, nous pourrons réfléchir sur la cause et les
+motifs. Tout va bien.
+
+--Oui, mais une minute, mon ami Haldidge; décidons comment nous allons
+marcher. Il faut maintenant prendre de grandes précautions.
+
+--J’aurai l’œil sur la piste comme je l’ai eu jusqu’ici, pour que nous
+n’allions pas les yeux fermés tomber dans un nid de frelons. Haverland,
+vous pourrez faire le guet, tandis que vous, Graham, vous qui avez été
+assez heureux pour deviner ce qu’aucun de nous n’avait découvert, vous
+chercherez d’autres signes et d’autres indications; car il est probable
+que Jones aura été assez habile pour nous donner encore quelques bons
+avis.»
+
+Chacun d’eux, comprenant son devoir, se prépara à le remplir le mieux
+possible. La marche était nécessairement lente, car il fallait agir avec
+la plus grande prudence.
+
+Le chasseur n’avait parcouru qu’une petite distance, lorsqu’il remarqua
+son ombre sur la terre; il leva les yeux et vit, à son grand regret,
+qu’une belle pleine lune brillait au ciel. C’était malheureux pour eux;
+car, quoique la clarté de la lune pût leur permettre de suivre la piste
+aussi facilement que celle du jour et les aider dans leur poursuite,
+d’un autre côté, il était presque certain qu’elle ferait découvrir leur
+approche par les Indiens.
+
+«Psit! fit tout à coup Graham.
+
+--Qu’y a-t-il donc? demanda le chasseur en se retournant prestement.
+
+--Un nouveau mot d’ordre de Seth.»
+
+Haverland et Haldidge s’approchèrent vivement. Graham était penché
+au-dessus d’une pierre plate et cherchait à y déchiffrer quelques
+lettres. La lumière de la lune, quoique assez brillante, était à peine
+suffisante. A force de patience et de persévérance, ils parvinrent à
+lire ce qui suit.
+
+ «_Soyez très-prudents. Les démons commencent à avoir des soupçons;
+ ils m’ont vu faire des signes, et ils sont sur leurs gardes. Ils
+ surveillent de près la jeune fille. Souvenez-vous du signal quand vous
+ vous approcherez de nous._
+
+ «_Je suis votre serviteur à la hâte, mais néanmoins avec grand
+ respect_,
+
+ «SETH JONES ESQ.»
+
+Il était évident qu’ils étaient bien près des sauvages. Après une vive
+discussion, qui ne dura qu’un instant, il fut décidé qu’Haldidge
+marcherait en avant à une plus grande distance, et qu’il ferait signe à
+ses compagnons quand il découvrirait le camp.
+
+Ils avancèrent donc lentement, silencieusement et prudemment. Une
+demi-heure plus tard, Graham toucha l’épaule d’Haverland et leva son
+doigt en avant d’une manière significative.
+
+On voyait un reflet rougeâtre sur la cime des arbres, et comme ils se
+tenaient immobiles, ils aperçurent une lumière à travers le feuillage.
+Un instant après, le chasseur était à côté d’eux.
+
+«Nous voici enfin arrivés près d’eux, dit-il à voix basse; veillez à vos
+amorces, et préparez-vous à une chaude besogne.»
+
+Ils étaient prêts, et ils ne demandaient qu’à combattre pour décider
+enfin la question. Leurs cœurs battaient fortement, car ils allaient
+engager une lutte à mort. La respiration du chasseur était courte et
+saccadée, mais il ne fallait ni hésiter, ni reculer, et ils avancèrent
+résolûment.
+
+
+
+
+XIII
+
+EXPLICATIONS.
+
+
+Le village des Mohawks était très-éloigné de l’endroit où s’élevait
+jadis l’habitation du bûcheron, et les sauvages, chargés et embarrassés
+de leur pillage, n’avaient pu marcher que très-lentement; en outre,
+comme ils pensaient que toute poursuite des blancs ne pourrait aboutir,
+ils n’avaient aucune raison de se hâter. Cependant, lorsque le vieux
+chef apprit l’arrivée peu cérémonieuse de Seth parmi ses hommes, la
+fuite de son compagnon, et ensuite le rapport de la petite bande qui
+était avec Ina, il commença à avoir quelques doutes sur cette sécurité
+apparente. Il lui vint à l’esprit qu’il pouvait y avoir une nombreuse
+troupe de blancs sur leurs traces, et qu’alors il devait déployer la
+plus grande adresse pour conserver ses prisonniers, et, sur ce point, il
+ne pouvait y avoir de doute, leur marche devait être plus rapide, ceux
+qui étaient sur leur piste les poursuivant avec toute l’ardeur de la
+vengeance. Le butin qu’ils avaient fait retardait leur marche, et enfin
+il comprit qu’il fallait recourir à un stratagème quelconque.
+
+Il choisit parmi les plus braves et les plus agiles six hommes, dont
+deux avaient été les ennemis les plus acharnés de Graham lors de sa
+terrible course, et il leur confia la garde d’Ina, avec l’ordre de se
+rendre en toute hâte au village indien. Avant de les laisser partir, il
+lui vint à l’esprit qu’il valait mieux envoyer aussi le blanc avec eux.
+S’il restait avec la plus grande troupe, en cas d’attaque, sa présence,
+on avait quelque raison de le craindre, ne pourrait que leur nuire,
+tandis que six sauvages bien armés et toujours sur le qui vive,
+garderaient facilement un idiot sans armes et une femme sans défense.
+
+Le chef, comme on le voit, était bien convaincu qu’ils étaient
+poursuivis. Si donc il pouvait dépister ceux qui les poursuivaient, leur
+défaite était certaine, et il croyait qu’on pouvait y parvenir.
+Réussit-il dans ses calculs? c’est ce que nous avons déjà montré. Les
+six sauvages et les deux blancs confiés à leur garde se séparèrent de la
+plus grande bande et s’éloignèrent rapidement dans la direction de
+l’Ouest. Leur piste fut dissimulée de façon à faire croire qu’ils
+n’étaient que trois, et nous avons vu que cette ruse induisit le
+chasseur en erreur. Un morceau du vêtement d’Ina fut placé à dessein sur
+un buisson qui se trouvait près de la piste de la plus grande troupe, et
+le chef, plein d’espérance et de confiance, continua tranquillement son
+chemin avec ses sombres compagnons.
+
+Dès que les deux bandes se furent séparées, la plus petite marcha
+rapidement en avant; Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique
+Indien, allait la première, pour que l’on pût dissimuler plus facilement
+sa piste, tandis que Seth se tenait au centre de la bande. On lui laissa
+le libre usage de ses mains; mais, comme nous l’avons dit, il était sans
+armes. Tout en voyageant rapidement, il se faisait un devoir de les
+égayer autant que possible par sa conversation et surtout par ses
+remarques originales.
+
+«Si tu n’as pas d’objections à faire à ma demande, je voudrais bien
+savoir pourquoi nous quittons ainsi les autres Indiens?» dit-il d’un air
+railleur au sauvage qui était devant lui.
+
+Ne recevant aucune réponse, il continua:
+
+«Je suppose que tu songes à cette maison que tu as brûlée, et que tu
+sens que tu as mal agi. Ah! tu y songes, n’est-ce pas? reprit-il
+vivement en voyant le sauvage qui le regardait avec colère. C’est un
+mauvais tour, j’en conviens, continua-t-il; je jure qu’il y en a bien
+assez pour rendre un homme fou. Cette maison, j’en suis certain, a coûté
+à Haverland une semaine de travail; c’est là une vilaine besogne!...
+oui, monsieur, sur mon âme!»
+
+Par moments les sauvages échangeaient ensemble quelques mots, et une ou
+deux fois l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment pour s’assurer
+s’il n’y avait personne à leur poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient
+pas pourchassés, ils ralentirent un peu le pas; et, comme Ina paraissait
+assez fatiguée, ils pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter. Mais
+leur belle captive fut bientôt si harassée, que, même avant que le
+soleil eût atteint la moitié de sa course, ils furent forcés de
+s’arrêter pour prendre une demi-heure de repos, et s’assirent sur le
+bord d’un petit ruisseau écumant. Comme le soleil était extrêmement
+brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le repos pris sous les frais
+ombrages de ces arbres délassait doublement. Ina s’assit sur la terre
+froide et humide, et ses ravisseurs, chose assez singulière, firent une
+garde bien plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth Jones.
+Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier une bien grande liberté. Deux
+Indiens retournèrent encore une fois sur la piste pour des raisons de
+prudence; mais ils ne trouvèrent rien qui pût éveiller leurs craintes.
+
+Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire des trous dans la terre; tantôt
+il entonnait une chanson, tantôt il causait et faisait de sages
+remarques; il ramassa ensuite furtivement un petit caillou crayeux sur
+le bord du ruisseau, et il se dirigea vers une grande pierre plate où il
+écrivit, au milieu d’un tas de paraphes, les quelques mots dont nous
+avons parlé. Le tour avait été habilement joué; mais il n’échappa pas
+aux yeux méfiants des sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement et se
+dirigea vers lui, et, en lui montrant la pierre, il lui demanda d’un air
+bourru:
+
+«Qu’est-ce que c’est que cela?
+
+--Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement Seth.
+
+--Qu’est-ce que cela? répéta le sauvage en faisant un geste menaçant.
+
+--Eh! parbleu, des dessins que j’ai faits pour m’amuser et passer le
+temps!
+
+--Hum!» grommela l’Indien.
+
+Et, plongeant sa large main dans le ruisseau, il la passa sans respect
+sur la pierre et effaça complétement la belle écriture de Seth.
+
+«Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as épargné la peine. Je pourrai
+encore écrire quand ce sera sec.»
+
+Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant après, les éclaireurs
+revinrent au camp, et on continua la marche. Mais Seth savait bien qu’il
+avait réussi autant qu’il pouvait le désirer. Il avait eu soin que le
+caillou fût assez dur pour graver dans la pierre tendre chaque mot qu’il
+écrivait; aussi, il n’y avait pas une demi-heure que la troupe était
+partie, que chaque lettre avait déjà reparu aussi nette et aussi
+distincte qu’auparavant, malgré le barbouillage humide que le sauvage
+indigné s’était permis.
+
+Leur marche fut assez rapide pendant quelque temps. Seth, sous un
+prétexte ou sous un autre, s’écartait insensiblement de la bande,
+cassait des branches sur son passage, se heurtait aux pierres qui
+n’étaient pas sur le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens et
+les horions qu’ils lui donnaient par-ci, par-là, il rendait la piste
+distincte et visible.
+
+Ils firent une autre halte vers midi pour prendre quelque nourriture.
+Ina avait le cœur gros, et elle ne mangea que très-peu. Une cruelle
+appréhension de son épouvantable position l’envahit, et son courage
+chancela lorsqu’elle commença à se représenter les épreuves qui
+l’attendaient encore. Seth se disputa avec deux de ses gardiens, parce
+que, disait-il, ils avaient mangé plus que leur part à dîner.
+
+Le repas terminé, ils se remirent de nouveau en route. D’après la
+conversation que les sauvages eurent ensemble à voix basse, d’après les
+quelques mots qui arrivèrent aux oreilles de Seth, et d’après leur
+complète insouciance de la douloureuse fatigue d’Ina, ce dernier
+commença à croire que les Indiens soupçonnaient que leur stratagème
+n’avait pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses et craignaient
+d’être poursuivis; mais il fut bientôt convaincu qu’il n’en était rien;
+et quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi, il écrivit de
+nouveau ses indications sur une pierre propice qui se trouva par hasard
+sur son passage, et son épître fut de nouveau essuyée violemment par le
+pied du même sauvage; mais les mots reparurent comme la première fois et
+produisirent tout l’effet que le hardi captif pouvait espérer.
+
+Les manières de Seth augmentèrent les soupçons de ses gardiens, et ils
+exercèrent sur lui une surveillance plus sévère; mais il ne trouva plus
+l’occasion d’écrire un nouvel avis, et comme il s’était attendu à ce que
+les choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa plus. Il espérait, et
+pourtant sans raisons apparentes, qu’Haverland et Graham étaient sur
+leur piste, et il sentait que si leurs yeux pouvaient seulement tomber
+sur ce qu’il avait écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien
+seraient décidés.
+
+La lune était dans son plein et brillait d’une splendeur sans pareille
+au-dessus de la forêt. Elle éclairait tellement la route, que les
+sauvages continuèrent leur fuite (comme il est bien permis d’appeler
+leur voyage) pendant une heure ou deux dans la soirée. Ils fussent
+probablement encore allés plus loin, s’il n’eût été trop évident, hélas!
+qu’Ina était prête à succomber. Le vieux chef leur avait impérieusement
+ordonné de ne pas trop la presser, et de s’arrêter quand ils verraient
+qu’elle en avait besoin; aussi, quoiqu’ils fussent assez grossiers pour
+l’insulter par des menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent
+obligés de faire halte pour la nuit.
+
+Il est nécessaire de faire connaître la position des sauvages et celle
+de leurs prisonniers, pour que l’on puisse comprendre les événements qui
+vont suivre.
+
+Ils avaient allumé un grand feu auprès duquel se tenait Ina à moitié
+couchée sur la terre et enveloppée dans un épais châle indien. Elle
+n’avait pris aucune nourriture, et elle était déjà à moitié endormie. A
+chacun de ses côtés était assis un sauvage vigilant, bien armé, et
+préparé à tout événement. En face d’elle était Seth, les pieds fortement
+attachés ensemble; mais ses mains étaient libres. Deux Indiens étaient à
+sa droite et un autre à sa gauche; le sixième était resté à une centaine
+de pas en arrière pour veiller sur la piste.
+
+Couché le visage contre terre, il attendait silencieusement l’approche
+de l’ennemi.
+
+
+
+
+XIV
+
+DANS LE CAMP ENNEMI.
+
+
+Les sauvages, après avoir allumé leur feu, le laissèrent diminuer, puis
+s’éteindre, dans la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était tout ce
+qui pouvait arriver de plus favorable à ceux qui les poursuivaient; car,
+en premier lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer à nos amis où
+étaient Ina et Seth; et, dès que sa clarté ne put leur être d’aucun
+secours, l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants. Les
+Indiens furent assez bons pour le laisser mourir complétement.
+
+Avant de donner le signal de l’attaque, le chasseur jugea qu’il était
+important de s’assurer de l’endroit où étaient les sauvages qui
+manquaient dans le camp. Laissant sa carabine aux soins d’Haverland, et
+recommandant à ses compagnons de ne pas bouger, il se glissa furtivement
+en avant.
+
+Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse que celle d’un serpent.
+Le sauvage qui était au milieu de la route n’eut pas le plus léger
+soupçon de son approche.
+
+La première chose qui attira son attention fut un léger bruit qu’il
+s’imagina entendre. Il leva un peu la tête et regarda prudemment en
+avant; son œil perçant n’apercevant rien, il se rejeta en arrière.
+
+Le chasseur et le sauvage étaient tous les deux couchés sur le sol, au
+milieu d’une obscurité complète; s’ils eussent été sur leurs pieds, ils
+auraient pu se voir distinctement; mais, sous les ombres épaisses des
+broussailles, ils pouvaient presque se toucher sans le savoir. Le
+chasseur aperçut cependant le contour de la tête de son ennemi à la
+lueur du feu qui se mourait derrière lui; lorsque le sauvage se souleva
+un peu, ce mouvement lui fit connaître sa position, et il arrêta la
+façon dont il allait agir.
+
+Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement en avant, et il
+arriva si près de l’Indien, qu’il put positivement l’entendre respirer.
+Alors il fit à dessein un léger mouvement. L’Indien leva la tête et se
+dressa peu à peu sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui comme une
+panthère, le saisit à la gorge, le renversa par terre comme une masse,
+et lui plongea à plusieurs reprises son couteau de chasse dans le cœur
+jusqu’à la garde. C’était une action horrible; cependant il ne fallait
+pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait qu’il devait agir ainsi.
+
+Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle ne donna plus aucun
+signe de vie. Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès de ses
+compagnons et leur expliqua en quelques mots ce qui était arrivé. Les
+Indiens étaient si prudents et si vigilants, que les blancs avaient
+besoin de l’adresse la plus consommée pour remplir leur terrible
+besogne.
+
+Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à l’esprit de Graham. C’était
+de prendre le costume de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment dans le
+camp, et de se laisser guider par les circonstances. Après quelques
+minutes de discussion, ce projet fut unanimement approuvé. Haldidge se
+rendit donc à l’endroit où le sauvage était étendu; il le déshabilla à
+la hâte et revint avec ses vêtements. Graham les revêtit lestement, et
+il fut bientôt prêt; on convint que l’audacieux jeune homme se rendrait
+tranquillement vers les Indiens tandis qu’Haverland et Haldidge le
+suivraient et resteraient assez près de lui pour lui prêter main-forte
+au premier signal.
+
+S’il était découvert, il devait s’emparer à tout prix d’Ina et se sauver
+dans le bois, tandis que ses deux amis s’élanceraient en avant pour
+délivrer Seth et massacrer les autres ennemis.
+
+Le feu était alors si faible, que Graham ne craignit guère d’être
+reconnu; mais il résolut d’éviter toute conversation. Les sauvages se
+levèrent en l’apercevant; mais, heureusement, ils ne lui parlèrent pas,
+ayant la ferme conviction que c’était leur camarade. Graham s’avança
+vers le feu, qui était presque éteint, et il s’assit à côté de Seth,
+tandis que les sauvages continuaient à fumer tranquillement leurs pipes.
+
+«Hum!» grommela Graham en regardant le visage de Seth.
+
+Ce dernier tressaillit légèrement, leva les yeux et comprit; il montra
+ses pieds, et Graham lui fit aussi un signe d’intelligence.
+
+«Dis donc, eh! toi, qui as été assez habile pour m’attacher les pieds,
+ne pourrais-tu pas être assez bon pour me les approcher du feu? Allons,
+fais cela pour moi, et je me souviendrai de toi dans mon testament.»
+
+Graham marmotta quelque chose entre ses dents, se pencha en avant, et,
+en bougeant légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement la
+courroie qui les attachait.
+
+«Bien obligé, dit Seth, ça ira comme cela; tu n’auras plus besoin de te
+déranger, vieux païen peinturluré!»
+
+Graham comprit que, s’il pouvait mettre Ina sur ses gardes, il n’aurait
+plus qu’à agir. Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait sur
+le moyen qu’il emploierait, un Indien s’adressa à lui en langue
+indienne, et Graham fut très-embarrassé; il songeait déjà à commencer le
+massacre, lorsque la vivacité d’esprit et le sang-froid de Seth lui
+vinrent en aide. Déguisant sa voix de la façon la plus complète, notre
+excentrique personnage répondit au sauvage en langue indienne. Ce léger
+stratagème fut exécuté si habilement, que pas un sauvage ne douta que ce
+ne fût leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur fit une
+seconde demande; mais, avant que Seth eût répondu, le cri effrayant du
+whipporwil se fit entendre tout près du camp.
+
+Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux levait déjà son tomahawk pour
+fendre le crâne de leur captive, dans le cas où on chercherait à la leur
+enlever. Un autre s’élança sur Seth; mais sa surprise fut grande quand
+celui-ci, à son tour, se dressa lestement sur ses pieds, et son
+étonnement fut sans borne lorsque Seth, serrant les deux poings, le
+frappa avec fureur dans l’estomac et le renversa sans connaissance.
+Aussi prompt que la pensée, Graham assomma le sauvage qui se tenait près
+d’Ina; et, prenant la jeune fille dans ses bras, il se sauva dans les
+bois en poussant en même temps un cri terrible. La mêlée devenait
+effrayante. Haldidge et Haverland, excités jusqu’à la frénésie, se
+précipitèrent en avant en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages.
+Dix minutes plus tard on ne voyait plus un seul Indien. Comprenant qu’il
+n’y avait pas moyen de résister à cette terrible attaque, ils se
+sauvaient avec précipitation, emportant avec eux plusieurs blessures
+mortelles et une haine implacable.
+
+[Illustration: Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans
+l’estomac.]
+
+Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent même pas une blessure
+digne d’être signalée. La déroute des sauvages était complète.
+
+Mais il y avait encore quelque danger à redouter, car les Indiens qui
+s’étaient sauvés allaient, sans aucun doute, se rendre en toute hâte
+auprès de la troupe principale, qui à son tour, ne manquerait pas de
+poursuivre les blancs.
+
+Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant dans la forêt, il appela
+ses amis pour ne pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du danger
+à se séparer.
+
+«Pardieu! qu’en dites-vous, Haverland, les affaires commencent à devenir
+meilleures.
+
+--Dieu merci!» répondit le père d’une voix tremblante.
+
+Ina resta pendant quelques minutes si émue et si effrayée, qu’elle ne
+comprit pas d’abord le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut
+qu’elle était dans des bras amis.
+
+«Suis-je en sûreté?... Où est mon père? s’écria-t-elle.
+
+--Le voici, mon enfant adorée! répondit le père en la pressant sur son
+cœur.
+
+--Est-ce que ma mère et ma tante sont aussi en sûreté?
+
+--Oui, elles sont toutes les deux à l’abri de tout danger, je l’espère!
+
+--Mais, mon père, quels sont donc ces messieurs qui vous accompagnent?
+
+--Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué, auquel nous devons ta
+délivrance, et....
+
+--Assez pour le moment, Alfred, s’il vous plaît; cela suffit!
+interrompit le chasseur.
+
+--Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier Seth ni....
+
+--Non, pardieu! ça ne vaudrait rien, surtout quand vous vous souviendrez
+comment Graham et moi nous leur avons joliment brûlé la politesse.
+
+--Vous et qui?... demanda vivement Ina.
+
+--M. Graham! cet individu que vous voyez là, celui qui est venu ici pour
+vous épouser; n’avez-vous pas encore entendu parler de lui?»
+
+Ina s’avança et examina le visage qu’elle avait devant elle.
+
+«Ne vous souvenez-vous pas de moi? demanda Graham d’un ton doux et
+aimable.
+
+--Oh! c’est vous! Que je suis heureuse de vous voir ici! reprit-elle en
+plaçant ses deux mains dans celles du jeune homme et en le regardant
+avec tendresse.
+
+--Assez, assez! s’écria Seth en s’avançant vivement entre eux; je
+m’oppose à tout cela, d’abord, parce que vous n’avez pas le temps
+d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite parce que vous seriez
+observés; je vous conseille de la remettre jusqu’à ce que vous soyez
+chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire?
+
+--Votre motion est à peine nécessaire, dit Graham en riant. L’affaire
+dont vous parlez sera certainement remise à une époque plus convenable.
+
+--J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir cette réunion d’amis, et je
+remercie Dieu de m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur le point
+d’être perdue pour toujours; mais il y a une autre personne dont le cœur
+est presque brisé, et on ne devrait pas la faire attendre. En outre,
+nous sommes encore loin d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir
+de ces endroits dangereux aussi vite et aussi rapidement que possible.
+
+--Voilà la question, ajouta Haldidge, et vous ne pourrez vous considérer
+en sûreté que lorsque vous ne serez plus par ici.... Nous ne sommes pas
+encore bien loin.
+
+--C’est parfaitement vrai! Que tout le monde se mette donc en marche.»
+
+Nos amis partirent alors d’un pas rapide pour regagner leur demeure.
+Comme nous l’avons fait remarquer, ils avaient une longue distance à
+parcourir, et même, au milieu de l’obscurité, il ne fallait ni
+s’arrêter, ni marcher lentement. Haldidge et Seth décidèrent qu’on ne
+s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait pas besoin de repos. Ils savaient
+bien tous les deux que les Mohawks n’abandonneraient pas leur proie tant
+qu’ils entreverraient la chance de la reprendre.
+
+Seth craignait surtout qu’ils ne fussent poursuivis et surpris par
+quelques sauvages.
+
+
+
+
+XV
+
+PLANS ET MANŒUVRES.
+
+
+Nos fugitifs, car on peut bien maintenant leur donner ce nom,
+continuèrent leur route pendant toute la nuit, en faisant de temps en
+temps une halte de quelques minutes. Lorsque le jour commença à poindre,
+ils s’arrêtèrent dans une vallée traversée par un petit torrent
+étincelant, dont chaque rive était bordée d’arbres touffus qui se
+penchaient au-dessus de l’eau, et de broussailles plus épaisses encore à
+travers lesquelles l’œil d’aigle d’un chasseur ou celui d’un sauvage
+pouvaient seuls découvrir un passage.
+
+Quand ils firent leur première halte, Seth s’enfonça dans la forêt et
+revint au bout d’une demi-heure avec un beau coq de bruyère. On pluma
+aussitôt cette jolie pièce de gibier, on alluma un bon feu, et on la fit
+rôtir en quelques instants; le coq de bruyère fournit à tous nos amis un
+déjeuner abondant, substantiel et succulent dont ils avaient grand
+besoin. Après le repas, on tint conseil, et on décida qu’on se
+reposerait là une heure ou deux. On étendit des feuilles sèches sur le
+gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix minutes après la jeune
+fille dormait d’un profond sommeil.
+
+Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur voyage à pied pour plusieurs
+raisons, dont chacune séparée suffisait pour leur faire prendre cette
+résolution. D’abord, le trajet était plus court et plus direct, et
+semblait présenter réellement moins de dangers; ensuite, quand bien même
+ils auraient voulu prendre par eau, ils n’avaient pas sous la main les
+moyens de le faire.
+
+«Pardieu! s’écria Seth après quelques minutes de réflexions profondes,
+je crois, mes amis, que nous allons tomber dans un guêpier avant
+d’arriver chez nous. Je vous dis cela parce que je le sens!
+
+--Et moi aussi, ajouta Haldidge; je ne sais pas pourquoi cette idée-là
+me tourmente, et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être. Si ces
+Mohawks voient qu’ils ont quelque chance de risquer le tout pour le
+tout, ils tenteront la partie; vous pouvez vous attendre à cela!
+
+--Croyez-vous qu’ils aient quelques chances? demanda Haverland.
+
+--J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque mauvais tour.
+
+--Que voulez-vous dire?... De quoi parlez-vous?
+
+--Ces Indiens savent tout naturellement le chemin que nous devons
+prendre pour retourner dans nos foyers; et qui les empêchera d’aller
+au-devant de nous et de nous donner un peu d’embarras?
+
+--Rien du tout, à coup sûr! Nous avons besoin de déployer la plus grande
+vigilance à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que l’un de nous
+devrait aller en avant comme éclaireur?
+
+--Oui, je le pense; non-seulement un, mais deux. Aussitôt que nous
+partirons, j’irai en avant et vous guiderai, tandis que l’un de vous
+devra se tenir un peu à l’arrière, pour annoncer tous les visiteurs qui
+se présenteront. C’est la seule manière de voyager avec sûreté.
+
+--Quels moyens pensez-vous que les sauvages emploieront? demanda Graham.
+
+--Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage, quoiqu’il serait
+diablement difficile de dire positivement où ils sont. Vous pouvez vous
+attendre à ce qu’ils se montreront avant que nous soyons bien loin
+d’ici. Ils se promèneront par-ci, par-là, dans les bois, jusqu’à ce
+qu’ils aient découvert où nous sommes; et, alors, ils emploieront
+quelque ruse pour nous attirer dans une embûche, et je puis vous dire
+aussi que de plus fins que nous ont donné tête baissée dans leurs
+infernales machinations.»
+
+Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs pour continuer la
+route furent terminés, Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle venait de
+prendre l’avait grandement délassée, et les autres blancs se sentirent
+pleins de courage et d’espérance en voyant qu’ils pourraient marcher
+rapidement pendant la journée.
+
+Le soin et la responsabilité de la petite caravane retombaient
+naturellement sur Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique chasseur fini
+et homme des forêts expérimenté, avait peu étudié les manières de
+combattre les Indiens, et, par conséquent, il manquait de cette
+vigilance toujours inquiète qui fait le succès des coureurs de
+frontières. Quant à Graham, il était assez prudent, mais il manquait
+aussi des leçons de ce grand maître: l’expérience. Seth et Haldidge,
+placés ainsi en avant, se consultèrent pendant quelques minutes et
+arrêtèrent les mesures de précaution qu’il fallait prendre dans tous les
+cas. On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait à une centaine de pas
+en arrière et profiterait de toutes les occasions qui s’offriraient à
+lui pour surveiller les mouvements et l’approche de l’ennemi. La même
+surveillance fut confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait l’entière
+sécurité de la bande.
+
+Haverland et Graham marchaient généralement à côté l’un de l’autre, Ina
+était entre eux, et ils étaient aussi circonspects que si personne
+n’avait été chargé de veiller sur eux. Ils se permettaient rarement de
+causer, excepté pour échanger quelques mots.
+
+Seth Jones était bien convaincu qu’il occupait le poste le plus
+périlleux; c’est donc lui que nous suivrons au milieu de ses aventures.
+Après être sortis de la vallée où ils avaient campé, les blancs
+devaient, pendant une distance considérable, traverser une forêt vierge
+sans colline ni vallée, assez bien garnie d’arbres touffus et de
+buissons épais. Si quelqu’un eut traversé par hasard le sentier que
+suivait Seth, le seul indice qu’il aurait eu de la présence d’un être
+humain aurait été une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre de
+son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être un coup de sifflet
+perçant qui ressemblait à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait
+un signal à ceux qui étaient à l’arrière.
+
+Dans la matinée, il ne rencontra rien qui pût éveiller ses soupçons;
+mais, à un moment donné, il arriva dans un endroit qui lui inspira tout
+à coup quelques craintes. Ce lieu était si favorable pour une embuscade,
+qu’il fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il résolut de
+reconnaître parfaitement la localité avant de la leur faire franchir.
+Cet endroit paraissait avoir été primitivement le lit de quelque lac
+assez étendu, dont les eaux s’étaient taries bien des années auparavant,
+en laissant un sol riche et productif qui était alors entièrement
+recouvert de broussailles épaisses dont la végétation était luxuriante;
+mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette espèce de vallée était si
+bien inclinée, que, de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait la
+voir parfaitement. Elle avait environ deux cents pas de largeur et mille
+de longueur.
+
+Seth resta longtemps à la parcourir des yeux et à examiner chaque
+endroit où il paraissait probable qu’un ennemi se tînt caché. A peine si
+un seul point échappa à son œil pénétrant.
+
+Pendant qu’il inspectait bien attentivement cette vallée, ses regards
+furent tout à coup attirés vers le centre, où s’élevait une légère
+colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque embarrassa beaucoup notre ami.
+Il avait les habitudes curieuses et analytiques si généralement
+attribuées aux individus de sa race, et cet événement l’intrigua
+beaucoup; il devait, à son avis, cacher quelque chose de mystérieux. Ce
+n’était encore qu’une supposition, mais il résolut, avant de permettre à
+ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la vallée, de connaître le
+dernier mot de l’énigme. Son premier soin fut de retourner sur la piste
+pour rejoindre Haverland et Graham, auxquels il fit part de son
+intention. Cela fait, il repartit de nouveau en avant.
+
+En arrivant à l’endroit où il avait d’abord découvert cet indice
+suspect, il s’arrêta un instant pour examiner derechef. La fumée se
+voyait encore un peu; elle s’élevait très-lentement dans l’air, et était
+si légère, que si son œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée
+pendant longtemps. Seth réfléchit un certain temps et finit par
+reconnaître qu’il ne pouvait comprendre ce qui produisait cette fumée
+sans se hasarder dans la vallée. Arrivé à cette conclusion, il n’hésita
+plus. Il descendit et entra dans les broussailles épaisses.
+
+Lorsqu’il y fut complétement engagé, il détourna à droite, de façon à
+tourner autour du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement et
+prudemment; de temps à autre il s’arrêtait et écoutait attentivement.
+Quelquefois il collait son oreille sur la terre et restait ainsi pendant
+plusieurs minutes. Mais il n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il
+jugea qu’il devait être près du feu qui avait excité sa curiosité. Le
+petillement d’un brasier le guida, et, en quelques instants, il y était
+arrivé.
+
+Il vit alors un spectacle qui le fit reculer d’horreur.
+
+Une malheureuse créature humaine était attachée à un poteau, où elle
+avait été brûlée. Elle était aussi noire que la mort, et sa tête scalpée
+retombait sur sa poitrine, de telle sorte que, de l’endroit où il était,
+Seth ne pouvait voir ses traits; mais il en voyait assez pour le faire
+frissonner, en songeant au sort affreux auquel il venait d’échapper.
+Toutes les chairs étaient consumées jusqu’aux genoux, et des os blancs
+et brillants pendaient des membres supérieurs crispés et noircis. Les
+mains attachées derrière le dos, étaient restées intactes, mais tout le
+reste du corps était littéralement rôti! La fumée qu’il avait vue était
+celle de ce corps humain, dont Seth avait remarqué la mauvaise odeur
+bien avant qu’il n’en soupçonnât la cause.
+
+[Illustration: De l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses
+traits.]
+
+«Grand Dieu!... murmura-t-il; c’est la première fois que je vois une
+personne brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au ciel! que ce sera
+la dernière!... Serait-ce un blanc?»
+
+Après quelques évolutions prudentes, il gagna un endroit d’où il pouvait
+voir le visage du supplicié, et il éprouva un grand soulagement en
+découvrant que ce n’était pas un blanc. C’était probablement un
+malheureux Indien d’une tribu étrangère, et il avait sans doute été pris
+par ses ennemis, qui avaient exercé sur lui cette vengeance. Était-ce un
+Mohawk? ou appartenait-il à une autre tribu. C’est ce qu’il fut
+impossible à Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier et
+incompréhensible, ce fut de ne pas apercevoir d’autres sauvages dans les
+environs. Il savait que ce n’était pas leur habitude d’abandonner ainsi
+un prisonnier, et le fait même de leur absence le rendit doublement
+prudent et soupçonneux.
+
+Pendant qu’il réfléchissait devant ce terrible spectacle, il fut pour
+ainsi dire réveillé en sursaut par la détonation de la carabine
+d’Haldidge.
+
+Il était convaincu que c’était celle du chasseur, d’après la direction,
+et aussi d’après la force de la détonation, sur laquelle il ne pouvait
+se tromper; car il l’avait remarquée pendant le combat de la nuit
+précédente, et la chose était d’autant plus facile, que cette arme avait
+un son particulier qui ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit à
+celles des sauvages. C’était pour lui un nouveau sujet d’étonnement et
+de perplexité, et il était fort embarrassé de la tournure extraordinaire
+que les affaires semblaient prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y
+fût forcé pour se décider à décharger sa carabine; mais quel était le
+motif de ce coup de feu? il ne pouvait que le conjecturer.
+
+Plein de doutes et toujours sur ses gardes, il résolut de reconnaître sa
+propre position avant de retourner vers ses compagnons. Se baissant
+presque à terre, il fit furtivement le tour du feu. En arrivant sur le
+côté opposé, il s’étendit à plat ventre et colla son oreille sur le sol.
+Il entendit un léger mouvement, leva la tête, et reconnut que quelqu’un
+traversait le bois. Une minute après, cinq guerriers mohawks, dans tout
+l’éclat de leur horrible peinture de guerre, entrèrent dans l’espace
+découvert qui se trouvait devant l’Indien attaché et brûlé au poteau.
+
+La détonation de la carabine paraissait leur avoir causé quelques
+craintes. Ils parlaient avec vivacité, mais à voix basse; ils
+gesticulaient vivement, sans faire attention le moins du monde au
+spectacle affreux et écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut
+convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa présence, car peu à peu ils
+parlèrent plus haut, et enfin il put entendre presque tout ce qu’ils
+disaient. Comme il s’y attendait, c’était la détonation de la carabine
+qui les avait émus. Ils paraissaient comprendre que le coup n’avait pas
+été tiré par un des leurs, et ils avaient peur que leur présence ne fût
+découverte. Seth apprit encore qu’il y avait au moins une douzaine
+d’Indiens dans le voisinage, et que chacun d’eux avait été amené là pour
+le même objet.
+
+Par conséquent, il devait avoir aperçu les autres en faisant ses
+évolutions, ou c’est qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils avaient
+été découverts par Haldidge. Cette dernière supposition lui semblait la
+plus naturelle; selon toute probabilité, il y avait une collision entre
+eux et le chasseur, et Seth sentit que sa présence devait être
+nécessaire près de ses amis. Il retourna donc sur ses pas.
+
+Sa présence était en effet nécessaire, car des dangers terribles et
+menaçants entouraient la petite bande des blancs.
+
+
+
+
+XVI
+
+ÉPREUVES.
+
+
+Lorsque nos amis partirent le matin pour faire le voyage, Haldidge,
+comme nous l’avons dit, resta en arrière pour garder la petite troupe et
+empêcher toute surprise dans cette direction. Quoiqu’il s’attendît à
+aussi peu de démonstrations que Seth sur ce point, il était cependant
+trop habitué à la vie des forêts, pour se relâcher de sa prudence et de
+sa vigilance habituelles. Quelquefois, il revenait assez loin sur la
+piste, et s’en éloignait à droite ou à gauche pour examiner le terrain à
+un quart de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait une surveillance
+continuelle, non-seulement sur la piste même, mais encore sur les
+environs et à une assez grande distance de la petite bande. Pour le cas
+où l’on viendrait à les poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des
+marques nombreuses qui se contredisaient toutes, de telle sorte qu’elles
+ne pouvaient qu’embarrasser et retarder leurs ennemis.
+
+Vers midi, au moment même où Seth s’était arrêté pour examiner le vallon
+suspect, et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent cinquante pas en
+arrière, Haldidge aperçut trois Indiens en face de lui. Ils étaient
+assis par terre et gardaient un silence complet; ils avaient l’air
+d’attendre quelqu’un. Le chasseur se trouva aussi embarrassé que l’était
+Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce ou non un stratagème pour
+s’emparer de lui? Il ne pouvait le dire; mais avant de s’aventurer plus
+loin, il résolut de connaître davantage leurs intentions.
+
+Haldidge avait une grande difficulté à surmonter. Le bois, à cet
+endroit, était découvert et presque privé de broussailles; de sorte
+qu’il était à peu près impossible de s’approcher plus près sans se faire
+voir. Il aperçut, à une petite distance derrière eux, un grand et gros
+tronc d’arbre qui semblait à moitié pourri; le tronc était si près
+d’eux, que s’il parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre tout ce
+qu’ils diraient. Il connaissait un peu la langue Mohawk, pas assez pour
+la parler, mais assez cependant pour bien comprendre le sens d’une
+conversation. Il résolut donc d’atteindre cet endroit à tout hasard.
+
+Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été possible, communiquer avec
+Haverland et l’avertir du danger; mais, pour cela, il devait faire un
+long détour, et, après réflexion, il se décida à ne pas l’entreprendre;
+il se coucha à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre, qu’il
+avait soin de laisser toujours entre lui et les Indiens; il approcha de
+ses ennemis aussi silencieusement et aussi furtivement qu’un serpent. Ce
+tour de force fut exécuté avec tant de prudence et tant de soin, qu’il
+lui prit au moins vingt minutes; et, pendant tout ce temps, les Indiens
+conservèrent le même silence. Enfin il atteignit le tronc d’arbre, et il
+vit avec plaisir qu’il était creux. Il ne perdit pas de temps à s’y
+fourrer, et, se repliant dans le plus petit espace possible, il se mit à
+écouter. Comme surcroît de chance, il trouva une petite fente qui lui
+permettait d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages, sans compter
+qu’elle laissait encore passer un léger rayon de lumière.
+
+Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter attentivement; mais les
+Indiens n’échangèrent pas une seule parole, et ils restèrent aussi
+immobiles que des statues. Tout à coup il entendit des pas sur les
+feuilles sèches, et, une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient
+sur le tronc même où il était caché! Il jugea qu’ils étaient environ une
+demi-douzaine. Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient s’être levés pour
+aller à la rencontre des autres, et ils s’étaient tous assis sur le même
+tronc d’arbre.
+
+Ils commencèrent immédiatement à causer, mais d’un ton si bas et si
+guttural, que leurs voix creuses communiquaient une espèce de
+tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit aussitôt qu’il
+comprit qu’ils parlaient de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient
+pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit qu’ils avaient
+tendu un piége pour y faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et ils
+discutaient ce qu’on ferait de lui-même. Ils savaient qu’il marchait en
+éclaireur et faisait sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît
+le piége, ou du moins que lui-même n’y échappât.
+
+En ce moment un des Indiens, poussé probablement par quelque caprice, se
+baissa et regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut par l’obscurité
+et l’ombre que sa tête projetait dans l’ouverture, et c’est à peine s’il
+respira pendant quelques secondes. Mais le visage de l’Indien s’éloigna,
+et comme le tronc de l’arbre était sombre à l’intérieur, car la petite
+fente se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se sentit rassuré et
+reprit part à la conversation.
+
+Haldidge était condamné à une épreuve à laquelle il n’avait guère songé;
+il était entré dans le tronc d’arbre la tête la première, de telle sorte
+que ses pieds se trouvaient vers l’ouverture et que son visage était
+dans l’obscurité. Il pensa que la cavité s’étendait encore à plusieurs
+pieds; mais, comme il n’était pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage,
+il n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond.
+
+Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles tendues pour écouter, il
+tressaillit à l’épouvantable sifflement d’un serpent à sonnettes! Il
+comprit sa situation en une minute. Il y avait un de ces reptiles au
+fond du tronc!
+
+Il est difficile de s’imaginer une situation plus horrible que celle du
+chasseur. Il était littéralement enveloppé de tous côtés par la mort;
+elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous et au-dessus de lui, et il
+lui était impossible de fuir. Il venait d’apprendre que sa tête était
+mise à prix par les Indiens, de telle sorte que s’il sortait et tombait
+dans leurs griffes, c’était absolument comme s’il commettait un suicide.
+Rester où il était, c’était mépriser le second et le dernier
+avertissement du serpent à sonnettes. Que devait-il faire? Rien! si ce
+n’est mourir en homme, et il résolut de braver la morsure du terrible
+reptile.
+
+Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent exerçait sur lui son
+horrible fascination. Ses petits yeux, brillants comme des étoiles de
+feu, semblaient lancer un rayon magique violent et acéré qui frappait
+son cerveau; il y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme
+irrésistible. Tantôt le petit point lumineux semblait se reculer pour se
+rapprocher ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant et semblable à un
+éclair, scintillait et tremblait, puis il prenait la rigidité d’un métal
+et s’insinuait dans tout son être, comme la pointe d’une lance
+invisible.
+
+Haldidge aurait voulu secouer cette influence qui l’enveloppait comme un
+pesant manteau. Il en avait le désir, et cependant il s’abandonnait à
+une insouciance pleine de langueur; il lui répugnait de faire aucun
+effort. La sensation qu’il éprouvait ressemblait quelquefois à celle
+produite par un puissant narcotique au moment où nous nous réveillons.
+Il n’avait plus qu’une conscience vague de lui-même et un souvenir
+indécis du monde extérieur; il était certain qu’il aurait pu briser le
+lien qui le tenait enchaîné, en faisant un vigoureux effort, mais il
+ressentait une indifférence nonchalante qui l’empêchait de le faire.
+
+Haldidge respirait faiblement et lentement: il cédait de plus en plus à
+cette subtile et fatale influence. Il savait qu’il était sous le charme,
+et cependant il ne pouvait s’y soustraire. Il lui était alors impossible
+de secouer le fardeau qui l’oppressait comme un cauchemar. Le monde
+extérieur, pour ainsi dire, s’était évanoui, et il était dans une autre
+sphère, d’où il ne pouvait revenir sans un secours étranger. Il se
+voyait voltiger, plonger, et fendre les airs porté partout sur une aile
+de feu. Le charme était complet; cette puissance extraordinaire que
+l’instinct prend sur la raison, cette étonnante supériorité qu’un
+reptile montre, qu’il peut usurper sur l’homme, le serpent l’exerçait
+alors sur le chasseur.
+
+En ce moment, pour une cause ou pour une autre, un des sauvages frappa
+le tronc d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit. Il respira
+longuement, ferma les yeux, et, quand il les rouvrit, il regarda ses
+mains, sur lesquelles il appuyait son menton.
+
+Le charme était rompu! le chasseur l’avait secoué!
+
+Ainsi que les coups frappés à la porte de Macbeth dispersent l’obscurité
+et les épouvantables ténèbres dans lesquelles les meurtriers s’agitent
+et respirent, ainsi ce coup de tomahawk de l’Indien brisa le charme
+subtil et magnétique du serpent, et dissipa la lourde influence qui
+enveloppait Haldidge.
+
+Il détourna la tête et résolut de ne pas lever les yeux, car il savait
+qu’alors la même puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le serpent
+paraissait comprendre qu’il avait perdu son influence; il fit entendre
+encore une fois son sifflement et se prépara à s’élancer. Haldidge ne
+remua pas un seul muscle. D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis
+qu’il était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent ne mordit pas;
+l’immobilité constante du chasseur, semblable à celle de la mort,
+paraissait être évidemment, pour le serpent, la mort elle-même. Il se
+plia et se déplia plusieurs fois; puis, soulevant sa tête, il rampa et
+s’avança sur lui-même, et sortit du tronc. Il fut aussitôt tué par les
+Indiens.
+
+Maintenant que le chasseur était redevenu lui-même, il se prépara à
+agir. Les Indiens s’étaient levés du tronc et en étaient à une certaine
+distance. Il pouvait encore entendre leurs voix, mais il ne pouvait plus
+distinguer leurs paroles, qui se perdaient dans la distance. Un instant
+plus tard, il n’entendit plus rien.
+
+Haldidge était inquiet sur le sort de ses compagnons. Il avait assez de
+confiance dans la force et dans la ruse de Seth pour être presque
+certain qu’il ne les conduirait pas au milieu d’une embuscade et n’y
+tomberait pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec laquelle elle pût
+être tendue, mais aussi, il pouvait bien ignorer qu’il y avait en
+arrière des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland et Graham d’un
+moment à l’autre.
+
+Le chasseur devint à la fin si inquiet et si agité, qu’il sortit de sa
+cachette aussi rapidement et aussi silencieusement que possible. Il
+regarda soigneusement autour de lui, mais il ne vit aucun sauvage. En
+proie aux appréhensions les plus douloureuses, il se hâta de marcher à
+travers le bois, en évitant cependant la piste de ses amis, et il arriva
+enfin assez près d’eux. Avant de se montrer, il voulut reconnaître le
+lieu; tandis qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui se levait
+lentement au-dessus d’un buisson et regardait les blancs, qui ne
+soupçonnaient pas sa présence. Sans perdre une minute, il leva sa
+carabine, l’ajusta rapidement, mais sûrement et fit feu.
+
+Puis, appelant Haverland et Graham, il s’élança vers eux en leur criant:
+
+«Cherchez un refuge, les Indiens sont sur nous!»
+
+En une minute les blancs furent invisibles.
+
+
+
+
+XVII
+
+DANGERS.
+
+
+Au premier mot que lui cria Haldidge, Haverland comprit le danger qui
+les menaçait. Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança dans le bois et
+s’abrita derrière un arbre; il fit ce mouvement avec tant de rapidité,
+qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait autour d’elle.
+
+«Qu’y a-t-il, père? murmura-t-elle.
+
+--Sois calme, ma fille, et ne bouge pas!»
+
+Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia derrière son protecteur,
+sûre que ce bras vigoureux était capable de la protéger contre tout
+ennemi, si formidable qu’il fût.
+
+Graham s’était précipité vers Haldidge, et ils s’abritèrent tous les
+deux à quelques pieds l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été
+bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement que l’Indien de l’Amérique
+du Nord pousse, comme l’animal, quand il reçoit une blessure mortelle.
+Le bruit de la chute du corps du sauvage parvint aussi à leurs oreilles.
+
+Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit plus rien. Ce silence
+était aussi plein de signification et de dangers que toute démonstration
+ouverte de la part des Indiens. Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir
+formé? Là était le mystère! Enfin, Graham se décida à parler.
+
+«A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés, Haldidge?
+
+--A former quelque complot diabolique, je pense.
+
+--Il paraît qu’il leur faut du temps pour l’exécuter.
+
+--Ne soyez pas impatient, ils se montreront bien assez vite.
+
+--Avez-vous quelque idée de leur nombre?
+
+--Il y en avait quelque chose comme une demi-douzaine qui rôdaient
+autour de nous.
+
+--Il y en a un de moins maintenant, en tous cas!
+
+--Je le suppose; mais il en reste assez pour nous donner un peu de
+peine.
+
+--Où sont allés Alfred et sa fille?
+
+--Là-bas, à quelques pas; ne ferions-nous pas mieux de nous rapprocher
+d’eux?
+
+--Hum! je ne sais pas si cela est bien nécessaire; nous sommes les uns
+et les autres aussi en sûreté où nous nous trouvons que si nous étions
+ensemble.
+
+--J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de nous entourer; dans ce cas,
+Haverland ne serait-il pas en grand danger?
+
+--Ils ne peuvent arriver auprès de lui sans mettre leurs têtes à portée
+de nos carabines, et Alfred est un homme qui peut assez facilement
+découvrir leurs machinations.
+
+--Où est donc Seth?
+
+--Pas bien loin; mon coup de fusil le ramènera certainement.
+
+--Haldidge, comment avez-vous découvert ces Mohawks? Saviez-vous qu’ils
+étaient là longtemps avant de faire feu?
+
+--Oui, bien longtemps avant! J’ai idée qu’ils nous ont suivis depuis une
+heure ou deux.
+
+--Alors, pourquoi ont-ils différé leur attaque?
+
+--Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien cela. Je ne crois pas même
+qu’ils en eussent l’intention. Ils ont dressé une embuscade quelque part
+en avant, et ils voulaient nous y faire tomber.
+
+--Mais quelle était leur intention en nous surveillant de si près?
+
+--Ils étaient à ma recherche, car je le leur ai entendu dire, et je
+pense que, dans le cas où vous ne seriez pas tombés dans le piége, ils
+se seraient décidés à nous attaquer.
+
+--Seth serait-il tombé dans le piége? demanda Graham d’un air inquiet.
+
+--Non, non, une pareille chose ne peut pas être, il n’est pas assez fou
+pour cela, vous pouvez en être sûr! C’est un habile gaillard, quoique,
+avec ses longues jambes, il soit l’individu le plus gauche et le plus
+drôle que j’aie jamais vu!
+
+--Je suis curieux de savoir qui il est; il me semble qu’il joue quelque
+comédie. Plusieurs fois, en causant avec moi, il a employé un langage
+qu’on rencontre seulement chez un savant ou un homme bien élevé;
+d’autres fois, et même la plupart du temps, il s’exprime mal et d’une
+façon ridicule. En tout cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami
+véritable, et l’intérêt qu’il prend à la sûreté d’Haverland et de sa
+famille est aussi efficace qu’il est singulier.
+
+--Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement tombé entre les mains
+des Indiens, quand ils vous ont si rudement pourchassés?
+
+--Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais d’abord assez prudent, mais
+je devins si impatient et si négligent, que je me précipitai dans un
+danger qui aurait été fatal à tout autre; il n’y a rien de sa faute.
+
+--Je suis bien aise de l’apprendre, car cela me semblait singulier.»
+
+Cette conversation n’avait pas lieu sur un ton ordinaire ni avec une
+animation qui aurait pu diminuer leur prudence habituelle; elle se
+faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils regardés une fois en
+causant; quelques fois ils étaient restés plusieurs minutes sans parler,
+puis avaient échangé une question ou une réponse. On était vers le
+milieu de l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait passer la
+nuit dans ces parages.
+
+«J’espère que Seth fera son apparition avant la nuit, dit Graham.
+
+--Oui, je l’espère, car son approche serait dangereux si nous ne
+pouvions le voir venir.
+
+--Il doit avoir connaissance du danger qui nous menace.
+
+--Oui, je crois être certain qu’il n’est pas bien loin.
+
+--Eh! qu’est-ce donc? murmura Graham.
+
+--Ah!... Ne bougez pas, il y a quelque chose qui remue là-bas.»
+
+Un silence de mort régna pendant quelques minutes; puis un léger
+bruissement se fit entendre près d’Haldidge, et quand il retourna son
+regard alarmé de ce côté, Seth Jones se relevait tout près de lui.
+
+«D’où venez-vous? lui demanda Graham étonné.
+
+--Je surveillais! Je vous ai un peu troublés, eh?
+
+--Nous avons découvert que nous avions des voisins.
+
+--Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés, du moins.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Il n’y a pas un Indien à deux cents pas d’ici!»
+
+Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement celui qui parlait ainsi.
+
+«Je vous dis ce qui est. Eh! Haverland! cria-t-il, venez ici, il n’y a
+rien.»
+
+Le ton de Seth était étrange; mais ses compagnons savaient bien qu’il
+n’était pas homme à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se
+réunirent autour de lui.
+
+«N’avez-vous pas couru un grand danger? lui demanda Haverland qui avait
+encore quelques craintes en s’avançant dans un endroit qu’il savait
+avoir été si périlleux une minute auparavant.
+
+--Non, non; je crois que vous n’avez pas besoin d’être si inquiets les
+uns et les autres, car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne
+resterais pas ici.
+
+--La nuit arrive, Seth, et nous devrions décider de suite ce que nous
+allons faire, où et comment nous allons la passer.
+
+--Savez-vous manier un fusil? demanda Seth à Ina.
+
+--Je ne crois pas que vous puissiez m’en remontrer sur ce point,
+répondit-elle vivement.
+
+--Très-bien!»
+
+En disant ces mots, il entrait dans les broussailles où était étendu le
+cadavre de l’Indien; il se baissa sur lui, enleva la carabine de ses
+mains roidies, prit son sac à balles et sa poire à poudre et les tendit
+à Ina.
+
+«Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien armés, dit-il, et si l’un de
+ces infernaux Mohawks se présente devant nous sans recevoir son compte,
+nous mériterons des bonnets de nuit rouges!
+
+[Illustration: «Maintenant nous voilà cinq guerriers bien armés.»]
+
+--Comment pourrons-nous les en empêcher, puisqu’il paraît qu’ils sont
+dix fois plus nombreux que nous? demanda Haverland.
+
+--Voici leur manière d’agir; il y en a environ une douzaine qui doivent
+essayer de nous envelopper. Ils sont maintenant en avant, et ils nous
+ont dressé une embuscade. Si nous parvenons à traverser cette embuscade,
+nous serons aussi en sûreté que si nous étions arrivés au logis sains et
+saufs. Et il ne doit pas y avoir de _si_ là-dessus, il faut que nous
+traversions cette embuscade cette nuit même.»
+
+
+
+
+XVIII
+
+HORS DE LA VALLÉE DE LA MORT.
+
+
+Une nuit obscure et triste tombait lentement sur la forêt; on
+n’entendait rien que le souffle mélancolique du vent à travers le sommet
+des arbres, ou parfois le hurlement d’un loup dans le lointain, ou
+encore le cri plus rapproché de la panthère. Des nuages épais et
+tumultueux erraient dans le ciel et rendaient la nuit noire comme de
+l’encre.
+
+Par moments, le grondement lointain du tonnerre résonnait faiblement
+dans les airs, et une langue de feu, semblable à un torrent de sang,
+s’agitait un moment sur le bord de la nuée chargée d’orage; de gros
+nuages, devenant de plus en plus noirs et plus terribles, semblaient se
+concentrer à l’occident, et former, en s’entassant les uns sur les
+autres, un vieux château crénelé. Le tonnerre devenait plus violent et
+il gronda bientôt comme le roulement d’un chariot sur la voûte des
+cieux; des torrents rougeâtres de feu liquide couraient le long des
+sombres murailles du château des Tempêtes. De temps en temps le subtil
+élément s’enflammait avec un jet éblouissant, les éclairs brillaient, la
+foudre éclatait.
+
+«Tenez-vous près de moi et marchez lestement, car il y a assez d’éclairs
+pour nous conduire.»
+
+Seth avait entièrement reconnu la vallée. C’était là, dans cette espèce
+d’entonnoir, que les Indiens pensaient entourer et prendre les fugitifs,
+quand la mort d’un des leurs, trop audacieux, leur fit soupçonner que
+leurs intentions étaient découvertes.
+
+La petite troupe mit des heures pour traverser la vallée. Seth
+s’arrêtait souvent en murmurant un «chut!» presque imperceptible; et
+alors ses compagnons, pendant plusieurs minutes pleines d’inquiétude,
+écoutaient avidement si le danger ne les menaçait pas; puis ils
+reprenaient leur marche pénible et lente.
+
+Il y avait au moins trois heures que nos fugitifs avaient repris leur
+course, et Seth pensait déjà qu’ils devaient être à peu près hors
+d’embarras, lorsqu’il s’aperçut qu’il se trouvait dans le sentier même
+qu’il s’était efforcé si soigneusement d’éviter. Il en fut extrêmement
+effrayé et changea de suite de direction.
+
+«Chut! à terre!» murmura-t-il en tournant la tête.
+
+Ils n’étaient pas à dix pas du sentier lorsqu’ils se laissèrent choir
+sur le sol. Ils entendirent alors marcher dans les environs. L’obscurité
+était trop grande pour leur permettre de discerner quelque chose, mais
+ils comprirent que leurs ennemis étaient si près qu’ils auraient pu les
+toucher en étendant la main.
+
+La position de nos amis était tout à fait critique. Les Mohawks
+n’étaient pas dans le sentier, comme ils l’avaient supposé d’abord, mais
+ils le cherchaient évidemment. Haldidge et Seth sentaient que les
+sauvages ne les savaient pas si rapprochés d’eux; et cependant ils
+avaient la conviction qu’ils seraient inévitablement découverts.
+
+Seth Jones s’éleva sur ses pieds, mais tellement silencieusement,
+qu’Haldidge lui-même, qui était à un pas de lui, n’entendit rien. Il mit
+sa bouche sur l’oreille d’Haverland et lui dit:
+
+«Sauvez-vous avec votre fille aussi vite que l’éclair, car nous serons
+découverts dans une minute.»
+
+Haverland emporta dans ses bras vigoureux Ina, qui n’avait pas besoin
+d’avertissement, et marcha résolûment en avant. Il leur était impossible
+de ne pas faire de bruit, quand les buissons humides s’accrochaient à
+eux. Les sauvages les entendirent et s’avancèrent prudemment. Ils
+soupçonnaient évidemment que c’étaient les fugitifs, et ne pensaient pas
+que quelqu’un fût resté en arrière. Seth fut averti du danger par un
+sauvage qui se heurta brusquement contre lui.
+
+«Je vous demande pardon, je ne vous voyais pas, s’écria-t-il, tandis
+qu’ils se rejetaient tous les deux en arrière; que le diable vous
+emporte! je désire seulement vous voir une minute.»
+
+Seth, Haldidge et Graham se défendirent alors contre cinq ou six
+Indiens. Si un brillant éclair eût illuminé la scène en ce moment, il
+est probable que tous auraient ri franchement de leur attitude et de
+leurs mouvements. Les Indiens, en voyant qu’ils étaient si près de leurs
+ennemis les plus mortels, bondirent immédiatement de plusieurs pieds en
+arrière, pour éviter une collision trop brusque avec eux. Les trois
+blancs firent précisément la même chose, chacun à sa manière; Seth sauta
+d’un côté et s’accroupit par terre, selon son habitude, comme une
+véritable panthère; sa carabine dans la main gauche et son couteau dans
+la droite, il attendit qu’il pût être sûr de l’endroit précis où était
+un des sauvages avant de sauter sur lui.
+
+Il serait fastidieux de raconter les ruses et les stratagèmes employés
+par les deux troupes ennemies. Simon Kenton et Daniel Boone atteignirent
+une fois, au même moment, les bords opposés de l’Ohio, et tous les deux
+croyaient qu’il y avait une autre personne sur l’autre bord. Ces deux
+vieux chasseurs, qui se connaissaient depuis longtemps, passèrent plus
+de vingt-quatre heures avant de découvrir qu’ils étaient amis. Pendant
+près de deux heures, les Mohawks et les blancs se battirent les uns
+contre les autres avec l’habileté la plus consommée. Tantôt ils
+reculaient et tantôt ils avançaient; ils allaient tantôt à droite et
+tantôt à gauche; chaque troupe s’efforça d’entraîner l’autre dans
+quelque piége, qui était habilement évité; enfin, jugeant qu’Haverland
+était en sûreté, Seth résolut de se retirer, et il partit prudemment;
+dix minutes après, il était sur la limite de la vallée.
+
+Dès que Seth fut parti, Haldidge s’éloigna aussi et précisément dans la
+même direction. Graham adopta bientôt la même marche. Ils sortirent de
+la dangereuse vallée à vingt pas l’un de l’autre; il s’écoula quelque
+temps avant qu’ils pussent se retrouver ensemble; mais, enfin, ils se
+réunirent assez facilement, chacun soupçonnant l’identité de l’autre.
+
+«Maintenant, mes amis, murmura Seth, je pense que nous sommes sortis de
+la vallée de la mort; il faut prendre le large, c’est l’opinion
+particulière de Seth Jones.
+
+--Mais comment retrouver Haverland? demanda Graham.
+
+--Je crois qu’il doit être par ici, répondit l’autre.
+
+--Cherchons, alors, et nous trouverons! car le jour ne peut être bien
+loin, et je me demande si les Indiens sauront que nous sommes partis;
+et, certainement ils l’apprendront à bon marché.»
+
+Au moment où la lumière du jour se montrait à l’orient, ils arrivèrent
+auprès d’Haverland et reprirent leur voyage; ils ne s’arrêtèrent pas
+pour déjeuner, car ils étaient trop désireux d’avancer. Une heure après,
+environ, ils étaient sur une espèce de sentier tracé par des animaux
+sauvages; la terre était si dure qu’on n’y voyait pas leurs empreintes,
+et il était facile d’y marcher.
+
+Seth et Haldidge, comme chasseurs consommés, avaient trop d’expérience
+pour se relâcher de leur vigilance. Ils conservèrent les mêmes fonctions
+qu’auparavant; le premier se chargea de conduire ses compagnons à
+travers le pays désert, et le dernier de les protéger contre les dangers
+qui pourraient survenir à l’arrière. L’établissement vers lequel ils se
+dirigeaient avec tant d’anxiété était encore à plusieurs journées de
+marche; et, pour l’atteindre, ils devaient traverser une rivière d’une
+largeur considérable. Seth atteignit cette rivière à midi.
+
+«Vraiment! j’oubliais cela! s’écria-t-il. Je me demande si la jeune
+fille sait nager? Si elle ne le sait pas, comment ferons-nous pour
+traverser la rivière? Je pense qu’il faudra la placer sur un morceau de
+bois, et qu’alors la brise la poussera; quant aux hommes, ils savent
+nager, tout naturellement.»
+
+Quelques minutes plus tard, nos amis tenaient conseil sur le bord de la
+rivière.
+
+Ils décidèrent qu’ils devaient préparer un radeau le plus vite possible;
+découvrir des matériaux pour le construire, tel était l’ordre du jour,
+et c’était un travail d’une énorme difficulté; ils n’avaient pas
+d’autres outils que leurs couteaux de chasse, et ils ne valaient pas
+grand’chose. On cassa de grandes branches pourries aux arbres
+qu’Haverland réunit ensemble avec de l’osier, tandis que les autres
+ramassaient le bois.
+
+Haldidge remonta la rivière, et Seth et Graham la descendirent; celui-ci
+remarqua bientôt un gros tronc d’arbre à moitié pourri qui se trouvait
+en partie dans l’eau.
+
+«Voilà justement notre affaire! C’est cela! c’est un radeau tout fait,
+une peine de moins; lançons-le de suite et mettons-le à flot sur place!»
+dit-il joyeusement.
+
+Ils s’approchèrent et se baissaient déjà pour le pousser dans l’eau,
+lorsque Seth s’éloigna subitement et se mit à le regarder.
+
+«Allons, aidez-moi, dit Graham.
+
+--Graham, je pense que je ne prendrai pas ce tronc; je ne crois pas
+qu’il fasse notre affaire.
+
+--Pourquoi pas? Au nom du sens commun, donnez-moi une raison.
+
+--Laissez ce tronc, m’entendez-vous?»
+
+Graham leva la tête et tressaillit en voyant la figure de Seth; ses yeux
+lançaient des flammes, et il semblait prêt à sauter sur lui s’il osait
+dire encore un mot.
+
+«Venez avec moi!» commanda Seth d’une voix que la colère rendait rude.
+
+Il n’aurait pas fallu mépriser cet ordre. Graham ramassa sa carabine et
+ne perdit pas de temps à lui obéir. Mais il se demandait avec étonnement
+si Seth était devenu tout à coup fou ou idiot. Il le suivit à quelque
+distance, puis se hâta bientôt de revenir près de lui. Voyant que son
+visage avait repris son expression habituelle, il se décida à lui
+demander ce qu’il avait à lui dire.
+
+«N’avez-vous pas remarqué que ce tronc d’arbre était creux?
+
+--Je le crois, quoique je ne l’aie pas examiné de près.
+
+--Eh bien! si vous l’aviez examiné de près ou même de loin, et si vous
+aviez regardé dans ce tronc, vous y auriez vu un grand Mohawk blotti
+proprement et gentiment.
+
+--Est-ce possible! Comment avez-vous pu le voir?
+
+--Lorsque je vis que le tronc était creux, je soupçonnai qu’il pouvait y
+avoir dedans une chose ou une autre, et je ne voulais pas l’emporter
+tant que je ne saurais pas ce qu’il contenait. Lorsque j’y regardai de
+plus près, je vis qu’il y avait certainement quelque chose, car la façon
+dont l’écorce était grattée à l’entrée me l’indiquait assez clairement;
+je ne devais pas, vous comprenez, me baisser assez pour regarder dedans,
+car aussitôt le Peau-Rouge m’aurait craché quelque chose à la figure.
+Aussi, je laissai tomber mon bonnet, et, en me baissant pour le
+ramasser, j’ai vu là un grand mocassin, aussi vrai qu’il fait jour; oui,
+je l’ai vu. Je me mis alors à discuter la question; et, après une longue
+discussion pour et contre, j’arrivai à conclure que, puisque j’avais vu
+le pied d’un Indien, si je voulais remonter plus haut, je trouverais
+certainement l’Indien lui-même; et, en outre, que s’il y avait un Indien
+dans cet endroit, je pouvais être sûr qu’il y en avait beaucoup dans les
+environs. Si je n’avais pas eu l’air un peu décidé, vous n’auriez pas
+lâché ce tronc si vite, eh?
+
+--Non! Vous m’alarmez réellement; mais, que faut-il faire?
+
+--Les coquins rôdent autour du bois et nous dressent encore quelque
+embûche. Ils ne pensent pas que nous ayons trouvé le rat qui gratte dans
+son trou, et ils sont trop lâches pour montrer leurs visages avant
+d’être sûrs de la victoire, ou bien avant qu’ils ne supposent que nous
+nous sommes échappés.
+
+--Le dirons-nous à Haverland?
+
+--Non; j’en informerai Haldidge, s’il ne l’a pas déjà découvert
+lui-même. Il faut faire le radeau, et nous devons y travailler jusqu’à
+ce qu’il soit fini, comme si nous croyions que tout va bien. Taisez-vous
+maintenant, ou Alfred remarquera que nous causons.»
+
+Ils étaient si près du bûcheron, qu’ils changèrent subitement de
+conversation.
+
+«Pas de bois! dit Haverland en levant les yeux.
+
+--Il est un peu rare aussi où nous sommes allés, répondit Graham.
+
+--Ne vous aiderai-je pas? demanda malicieusement Ina.
+
+--Je pense que nous n’aurons pas besoin de votre aide, car Haldidge
+semble déjà en avoir assez.»
+
+Le chasseur arrivait en ce moment et pliait sous le poids de deux
+pesantes branches qui furent immédiatement attachées ensemble; mais on
+vit bientôt que le radeau était trop faible et trop léger, et qu’il
+fallait plus de bois pour qu’il fût capable de porter Ina. Haldidge
+s’enfonça donc de nouveau dans la forêt. Seth marcha à ses côtés pendant
+quelques yards, et il lui dit:
+
+«Comprenez-vous?
+
+--Quoi? demanda le chasseur étonné.
+
+--Là-bas! répondit Seth en levant son pouce par-dessus ses épaules pour
+indiquer le tronc.
+
+--Des Peaux-Rouges?
+
+--J’en suis presque certain.
+
+--Je les sentais depuis un moment; vous ferez bien de retourner et de
+veiller sur Haverland, je ramasserai assez de bois et je saurai éviter
+le danger.
+
+--Non, ils vont essayer quelque ruse; veillez sur vous!»
+
+Seth, après avoir dit ces mots, tourna sur ses talons et rejoignit
+Haverland. Graham était à quelque distance et coupait de l’osier que le
+bûcheron employait activement. Lorsque Seth arriva, il aperçut Ina qui
+était assise à terre à quelques pas de son père; son attention semblait
+entièrement absorbée par quelque chose qui était sur la rivière. Seth la
+surveilla de près.
+
+«N’est-ce pas un tronc d’arbre, là-bas?» demanda-t-elle.
+
+[Illustration: «N’est-ce pas un tronc d’arbre là-bas?» demanda-t-elle.]
+
+Seth regarda dans la direction qu’elle indiquait, et ce ne fut pas sans
+étonnement qu’il vit flotter sur l’eau exactement le même tronc d’arbre
+pour lequel il s’était disputé avec Graham. Cette découverte éveilla ses
+soupçons, et il fit de suite signe à Haldidge.
+
+«Qu’y a-t-il?» demanda le chasseur quand il arriva.
+
+Seth, au lieu de répondre, fit un signe de tête en montrant la rivière;
+et il ajouta ensuite:
+
+«Ne laissez pas voir que vous les surveillez, car vous pourriez les
+effrayer!»
+
+Haldidge se retourna cependant, et il regarda longtemps et attentivement
+l’objet suspect.
+
+«Qu’en pensez-vous?
+
+--Ces Mohawks sont les plus grands imbéciles dont j’aie jamais entendu
+parler, s’ils croient qu’une ruse aussi vieille que celle-là puisse nous
+tromper.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Haverland.
+
+--Vous voyez ce tronc à moitié enfoncé dans l’eau, eh bien! il y a
+derrière quatre ou cinq Mohawks qui attendent que nous lancions notre
+radeau.
+
+--Ce n’est peut-être pas autre chose qu’un arbre ou une grosse bûche qui
+flotte sur l’eau, dit le bûcheron.
+
+--Oui, dit le chasseur d’un ton moqueur et en pesant sur les mots, et il
+est tout naturel, sans doute, qu’une bûche toute seule puisse remonter
+ainsi le courant, n’est-ce pas?
+
+--Est-ce qu’elle s’approche? demanda Graham.
+
+--Pas très-vite, répondit Seth, car je suppose que c’est une rude
+besogne pour ces individus de remonter le courant. Ah! pardieu! je
+comprends leur jeu. Regardez, ne voyez-vous pas que le tronc d’arbre est
+plus loin du bord que tout à l’heure? Ils vont se rapprocher du milieu
+de l’eau autant qu’ils pourront le faire, et si près de nous que,
+lorsque nous voudrons traverser, le courant nous portera en plein contre
+eux; et alors ils se livreront à toute leur colère pour nous dévorer.
+C’est certain, c’est aussi sûr que vous existez!
+
+--Nous pourrions bien aviser de suite à cela, dit Haldidge. Le plan des
+Indiens est sans nul doute celui que Seth leur prête. En traversant la
+rivière, nous ne pourrons empêcher le radeau d’être poussé par le
+courant, et ils essayeront de se placer de manière à se rencontrer avec
+nous; mais ils ne nous attaqueront pas avant que nous ne soyons dans
+l’eau. Ainsi, vous pouvez continuer de travailler au radeau sans rien
+craindre, Alfred, tandis que Seth et moi nous allons faire une
+reconnaissance. Venez, Graham, vous pouvez nous accompagner. Entrons
+dans le bois séparément, et nous nous réunirons aussitôt que nous serons
+hors de vue; agissons comme si nous ne soupçonnions rien, et je parie ma
+carabine contre votre chapeau que nous déjouerons ces lâches.»
+
+Les trois amis entrèrent dans le bois séparément, et se réunirent après
+avoir fait quelques pas.
+
+«Maintenant, murmura Seth, vous allez rire; suivez-moi de près, mes
+amis, et tenez-vous à couvert!»
+
+Ils s’avancèrent alors dans une direction parallèle au courant de la
+rivière, en usant d’une prudence extrême, car il était plus que probable
+qu’il y avait des éclaireurs Indiens dans le bois, et ils se tinrent
+éloignés de la rivière jusqu’à ce que Seth pensa qu’ils étaient
+au-dessous du tronc d’arbre suspect; ils commencèrent alors à s’en
+approcher. A ce moment, le moindre mouvement inconsidéré aurait été
+fatal. Heureusement qu’une espèce d’herbe, dont les racines croissaient
+dans le bois, s’avançait dans l’eau à une distance considérable. A
+travers ces hautes herbes, ils frayèrent leur chemin à la manière des
+serpents, en rampant sur le sol. Seth, comme d’habitude, était le
+premier, et Graham fut étonné de le voir positivement glisser sur la
+terre sans faire aucun effort.
+
+En un instant ils furent au bord de la rivière; ils levèrent alors
+lentement la tête et regardèrent par-dessus l’herbe dans la direction de
+la rivière; le tronc était un peu au-dessus, mais d’Indiens pas de
+trace, et le tronc d’arbre semblait être à l’ancre au milieu du courant.
+
+«Y aurait-il quelque chose là-dessous? murmura Graham.
+
+--Chut! Taisez-vous, regardez, et vous allez voir!» lui dit Seth.
+
+Un moment après, le tronc, en apparence sans aucune aide humaine,
+changea légèrement de position, et Graham vit briller quelque chose à
+son extrémité. Il ne pouvait comprendre ce que cela signifiait, et il se
+retourna pour interroger Haldidge. Ce dernier avait son œil pénétrant
+fixé dans cette direction, et l’on voyait un sourire de triomphe sur ses
+lèvres. Il fit signe à Graham de garder le silence.
+
+Comme notre héros tournait de nouveau ses regards vers la rivière, il
+s’aperçut que le tronc était encore plus loin dans le courant, et il vit
+quelque chose comme du métal poli qui brillait encore plus
+merveilleusement qu’auparavant. Il regarda attentivement, et, au bout
+d’un instant, il reconnut que plusieurs carabines s’appuyaient sur le
+tronc d’arbre.
+
+Tandis qu’il regardait et se demandait où les propriétaires de ces armes
+pouvaient être cachés, l’eau sembla tout à coup se fendre du côté où le
+tronc était tourné vers eux, et la face bronzée d’un Indien leur
+apparut. Il se hissa jusqu’à ce qu’il eût les épaules hors de l’eau;
+alors il resta immobile pendant un instant et regarda Haverland
+par-dessus le tronc. Il parut satisfait et se replongea de nouveau: mais
+Graham remarqua qu’il ne disparaissait pas sous l’eau, comme il semblait
+s’y être tenu jusqu’ici, caché si près du tronc que tout le monde aurait
+supposé qu’il en faisait partie; sa tête ressemblait parfaitement à un
+gros nœud dans le bois de l’arbre. Graham remarqua aussi qu’il y voyait
+deux autres protubérances exactement semblables à la première. La
+conclusion était facile. Il y avait trois Mohawks bien armés cachés
+derrière le tronc, et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se
+glisser inaperçus vers les fugitifs.
+
+[Illustration: Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le
+tronc.]
+
+«Juste chacun le nôtre! aussi sûr que vous existez, dit Seth
+triomphalement; que chacun de vous soit prêt à faire feu sur son homme.
+Graham, ajustez celui qui est le plus près par ici; vous, le second,
+Haldidge; et moi, j’abattrai le dernier de la belle manière.»
+
+Les trois amis dirigèrent leurs instruments de mort vers les sauvages
+sans soupçons. Ils visèrent longtemps et froidement.
+
+«Allons, ensemble!... Feu!»
+
+On entendit une terrible décharge; mais la carabine de Seth rata. Les
+deux autres expédièrent leur homme. Deux hurlements d’agonie retentirent
+dans les airs, et l’un des sauvages bondit hors de l’eau presque à la
+moitié de sa hauteur, pour retomber ensuite comme un plomb au fond de la
+rivière; l’autre se débattit et se tint au tronc pendant un moment, puis
+il lâcha prise et disparut sous l’eau.
+
+«Tonnerre et éclairs! s’écria Seth en sautant sur ses pieds; passez-moi
+votre carabine, Graham! Il y a quelque chose dans la mienne, et cet
+autre démon va échapper! Vite, vite, donnez-la par ici!»
+
+Il prit la carabine et commença à la charger aussi rapidement que
+possible, en tenant ses yeux fixés sur l’Indien, qui nageait alors avec
+ardeur vers la rive.
+
+«Est-ce que votre fusil est rechargé, Haldidge?
+
+--Non, je me suis amusé à vous regarder et à suivre les mouvements de
+cet Indien, pour voir lequel aurait le dessus, et je n’ai pas pensé à le
+recharger.
+
+--Rechargez, car si ce fusil allait rater aussi! Par le ciel! qu’il ne
+s’échappe pas maintenant!»
+
+L’Indien, comme s’il eût méprisé le danger, sortait tranquillement de
+l’eau et marchait à travers le bois.
+
+«Maintenant, mon bel ami, vois si tu peux éviter cela!»
+
+Seth visa l’Indien qui se retirait, et lâcha la détente de son arme;
+mais, à son grand chagrin, la poudre brûla dans le bassinet sans faire
+feu.
+
+Avant qu’Haldidge eût fini de recharger son fusil et que Seth eût pu
+même reprendre le sien, l’Indien avait disparu dans le bois.
+
+«Et mais, qu’est-il donc arrivé à ces fusils? se demanda Seth
+véritablement en colère; voici la seconde fois que j’y suis pris! Eh!
+qu’est-ce maintenant que cela?»
+
+Une carabine, tirée de l’autre côté de la rivière, venait d’envoyer une
+balle si près de lui, qu’elle avait enlevé une touffe de ses longs
+cheveux blonds!
+
+«Vrai! ce n’était pas trop mal, s’écria-t-il en se grattant la tête,
+comme s’il était légèrement blessé.
+
+--Prenez garde, pour l’amour de Dieu! Couchez-vous par terre! lui dit
+Graham en le saisissant par le pan de son habit de chasse et en
+l’attirant à lui.
+
+--Je ne sais pas quelle est la meilleure manière, répondit
+l’imperturbable Seth en se mettant à genoux, juste assez à temps pour
+éviter un autre coup mieux ajusté encore. Il doit y avoir beaucoup de
+ces démons par-là.»
+
+Les coups de feu alarmèrent Haverland; il abandonna son ouvrage et
+chercha un abri dans le bois. Pendant ce temps, l’après-midi s’était
+tellement avancée, que l’obscurité commençait déjà à s’étendre sur l’eau
+et sur le bois. Il ne fallait plus maintenant penser à traverser la
+rivière sur le radeau, car, en l’essayant, c’était courir au-devant de
+la mort. Leurs ennemis leur avaient donné un témoignage trop évident de
+leur adresse à manier une carabine. Mais il leur fallait traverser la
+rivière, et le seul moyen qui leur restât était de changer de place et
+de construire un nouveau radeau, pour se diriger vers l’autre rive.
+
+Il n’y avait pas de raisons pour tarder davantage, et ils partirent
+immédiatement. Le ciel annonçait un nouvel orage; plusieurs grondements
+de tonnerre se faisaient entendre, mais les éclairs étaient si éloignés
+qu’ils ne pouvaient en profiter d’aucune façon. Le ciel était rempli de
+gros nuages tumultueux qui rendaient l’obscurité complète et
+impénétrable; et, comme aucun d’eux ne connaissait un pouce du terrain
+sur lequel ils marchaient, on peut supposer que leur voyage n’était ni
+bien rapide, ni bien agréable. Le bruit du tonnerre continuait toujours;
+la pluie commença bientôt à tomber; les gouttes étaient grandes et
+larges, comme on en voit souvent en été; elles résonnaient sur les
+feuilles comme une pluie de balles.
+
+«Seth, pouvez-vous voir devant vous? demanda Graham.
+
+--Naturellement, je le puis; l’obscurité ne me fait rien, je puis voir
+tout aussi bien pendant une nuit obscure que pendant le jour, et, qui
+plus est, en ce moment je vois parfaitement. Je voudrais bien qu’il
+m’arrivât de faire un faux pas ou même de trébucher!»
+
+La phrase fut interrompue par la chute de celui qui la commençait; notre
+ami Seth pirouetta la tête en avant, et tomba dedans ou par-dessus
+quelque chose.
+
+«Êtes-vous blessé, Seth? lui demanda Graham alarmé, et cependant à
+moitié tenté de s’abandonner à la gaieté qui faisait éclater de rire
+ceux qui étaient derrière lui.
+
+--Blessé! s’écria l’infortuné en cherchant à se remettre sur ses pieds;
+je crois que tous les os de mon corps sont brisés. Ma tête est fendue;
+mes deux jambes sont démises; mon bras gauche est cassé au-dessus du
+coude, et le droit contusionné partout.»
+
+Malgré ces terribles blessures, celui qui disait les avoir se remuait
+avec une étonnante agilité.
+
+«Ah çà! dans quoi supposez-vous donc que je sois tombé? demanda-t-il
+tout à coup.
+
+--Dans une trappe ou dans un trou creusé dans le sol, répondit Graham;
+mais je pense aussi qu’il serait très-facile, avec le bruit que nous
+faisons, de tomber entre les mains des Mohawks!
+
+--Vous n’avez pas supposé que je sois tombé, je pense, reprit Seth avec
+colère. J’ai aperçu quelque chose, et je me suis avancé pour voir si
+cela supporterait mon poids. De quoi riez-vous donc, je voudrais bien le
+savoir?
+
+--Dans quoi êtes-vous tombé? demanda Haverland.
+
+--Ma foi! ce n’est rien moins que dans un bateau qui a été traîné
+jusqu’ici par ces vermines, je suppose!»
+
+Et c’était vrai! Il y avait devant eux un canot d’une très-grande
+dimension, et personne autour, selon toute apparence. Rien ne pouvait
+leur arriver de plus favorable. En examinant leur trouvaille, ils virent
+que ce bateau était d’une longueur et d’une largeur extraordinaires, et
+très-suffisant pour porter vingt personnes. Ils le poussèrent rapidement
+dans la rivière.
+
+«Allons, sautez là dedans et partons,» dit Seth.
+
+Les fugitifs entrèrent sans hésiter dans le bateau; Seth et Haldidge le
+lancèrent dans la rivière et sautèrent dedans à leur tour, pendant qu’il
+s’éloignait sur l’eau.
+
+
+
+
+XIX
+
+LE RETOUR.
+
+
+Les blancs comprirent en un instant qu’ils avaient commis une grande
+faute en lançant le bateau comme ils l’avaient fait. En premier lieu il
+n’y avait pas de rames dans le canot, et ils ne pouvaient pas le
+diriger. En outre, la rivière était aussi sombre que le Styx, et le ciel
+et l’atmosphère étaient noirs comme de l’encre. Ils n’avaient pas la
+plus petite idée de l’endroit où ils allaient; rencontreraient-ils
+quelque chute, descendraient-ils quelque rapide, ou seraient-ils jetés
+sur un bord hospitalier? ils n’en savaient rien.
+
+«Je me demande lequel est le plus nigaud, Haldidge, de vous ou de moi,
+pour être partis ainsi dans ce canot, que nous leur avons emprunté pour
+un petit moment?»
+
+En disant cela, Seth s’avança vers la proue où il s’assit, non pas sur
+la planche, comme il s’y attendait, mais sur quelque chose de doux, qui
+poussa un grognement que tout le monde entendit aussi bien que lui.
+
+«Eh maintenant, qu’y a-t-il donc sous moi? s’écria Seth en baissant la
+main et en tâtant dans l’obscurité. Un Indien tout vivant, aussi vrai
+que je m’appelle Seth Jones! Ah! mon singe à tête cuivrée!»
+
+C’était comme il le disait. Un Indien était couché là sur le dos, les
+pieds appuyés sur le bord du canot; et Seth, sans soupçonner sa
+présence, s’était assis en plein sur son estomac. Comme on peut bien le
+supposer, la chose n’était nullement du goût du sauvage, et il fit
+plusieurs efforts violents pour s’en débarrasser.
+
+«Reste tranquille, lui dit Seth, car je suis convaincu que je ne puis
+trouver un siége plus confortable.»
+
+Le sauvage était si effrayé, qu’il cessa tout effort et resta
+parfaitement calme et immobile.
+
+«Est-ce un véritable Indien que vous avez trouvé là? demanda Haldidge en
+allant vers Seth.
+
+--Certainement oui! tâtez seulement et vous verrez si ce n’est pas un
+Peau-Rouge!
+
+--Qu’allez-vous en faire?
+
+--Rien!
+
+--Allez-vous le laisser partir? jetons-le par-dessus le bord.
+
+--Hum! je ne veux pas, Haldidge; j’ai deux ou trois bonnes raisons pour
+ne pas faire cela. En premier lieu, ce n’est pas nécessaire; le pauvre
+diable ne nous a pas fait de mal; et, quoique je déteste toute sa race,
+je n’aime pas à les tuer tant qu’ils ne m’ont pas fait de mal, ou n’ont
+pas essayé de m’en faire. Toutefois, la raison la plus importante, c’est
+que je me trouve bien assis et que je ne veux pas me déranger.
+
+--C’est un fameux niais de se laisser ainsi étouffer; à sa place, je
+vous donnerais une bonne secousse, et je vous enverrais par-dessus bord!
+
+--Non pas, si vous compreniez votre position... Ah! coquin!»
+
+L’Indien entendit peut-être les paroles du chasseur. En tout cas, il
+essaya d’exécuter ce qu’il avait dit, et il y réussit. Au moment où Seth
+poussait son exclamation, il tombait la tête en avant sur Haverland,
+qu’il renversait en roulant avec lui. Au même instant, le sauvage sauta
+par-dessus bord et s’éloigna rapidement à la nage.
+
+«C’est un vilain tour, dit Seth, en reprenant sa place; je m’étais
+justement assis sur lui pour le préserver de la pluie; comme le chien
+est ingrat.»
+
+Leur attention fut reportée sur la marche du canot, ils étaient
+entraînés rapidement par le courant et leur position commençait à
+devenir inquiétante. Il n’y avait aucun moyen de le diriger, et, s’ils
+venaient à rencontrer soit un arbre, soit un rocher, ils couleraient à
+fond à l’instant. Mais ils n’y pouvaient rien, et tous restaient assis
+et se préparaient au choc qui pouvait leur survenir d’un instant à
+l’autre. Pendant qu’ils avançaient ainsi, ils entendirent le fond du
+canot qui frottait sur quelque chose; il vacilla un instant; et, tout à
+coup, il resta immobile: la proue s’emplissait rapidement et il
+commençait à s’enfoncer.
+
+«Par dessus bord! tous, nous enfonçons!» s’écria Haldidge.
+
+Ils sautèrent dans l’eau qui n’avait pas plus de deux pieds de
+profondeur et le canot, ainsi allégé de son chargement, se dégagea et
+disparut dans l’obscurité.
+
+«Ne bougez pas que je n’aie fait quelques sondages!» dit Seth.
+
+Il pensa, tout naturellement, que pour atteindre la rive, il devait se
+diriger à angle droit sur le courant. Quelques pas lui montrèrent qu’il
+n’était plus dans la rivière même, mais dans l’eau qui avait débordé sur
+la rive.
+
+«Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!» cria-t-il.
+
+[Illustration: «Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!»
+cria-t-il.]
+
+Les buissons et les hautes herbes embarrassaient leurs pieds, les
+branches qui étaient au-dessus de leur tête fouettaient leurs visages,
+pendant qu’ils cherchaient à sortir de l’eau. Quelques instants après
+ils étaient de nouveau sur la terre ferme. Le canot leur avait fait
+traverser la rivière, de telle sorte que cette pénible besogne était
+terminée.
+
+«Maintenant, si nous avions seulement un bon feu! dit Haverland.
+
+--Oui! car Ina doit beaucoup souffrir!
+
+«Oh! ne pensez pas à moi!» répondit gaiement la brave jeune fille.
+
+Seth découvrit, avec sa pénétration ordinaire, que l’orage avait été
+très-peu de chose en cet endroit, et que le bois était relativement sec.
+En déblayant les feuilles qui étaient à la surface, il en trouva
+d’autres dessous qui n’étaient pas humides. Il en fit un gros tas sur
+lequel il plaça de petites brindilles surchargées elles-mêmes de grosses
+branches empilées les unes sur les autres. Après beaucoup de peine, Seth
+parvint à faire jaillir une étincelle de son briquet, et, en quelques
+instants, ils eurent un bon feu réconfortant et petillant.
+
+«C’est bien, dit Graham, mais n’est-ce pas imprudent, Seth?
+
+--Bah! il faut que je sèche ma peau cette nuit, si le feu a quelque
+vertu.»
+
+Mais les Indiens ne vinrent pas les inquiéter, quoiqu’il eût été
+très-peu prudent à eux d’allumer du feu. Il était plus que probable,
+comme Seth Jones le fit remarquer, que les sauvages qui les
+poursuivaient avaient perdu leur piste, et qu’ils auraient beaucoup de
+difficultés à la retrouver et à la suivre.
+
+La première aube se leva enfin sur nos pauvres fugitifs, qui mouraient
+de faim. Lorsque le jour augmenta, ils regardèrent autour d’eux, et ils
+découvrirent qu’ils avaient campé au pied d’une colline extrêmement
+boisée. Ils s’aperçurent aussi qu’Haldidge, le chasseur, était absent.
+Comme on s’en étonnait, la détonation de sa carabine se fit entendre;
+et, au bout de quelques instants, on le vit descendre la colline pliant
+sous le poids d’un jeune cerf dix-cors qui fut rapidement dépouillé;
+plusieurs gros morceaux furent mis à la broche ou grillés sur le feu, et
+nos cinq amis firent un repas plus abondant et plus substantiel que ceux
+que l’on fait jamais dans le monde.
+
+«Avant de reprendre notre voyage, dit Haldidge, je désire que vous
+veniez tous avec moi au sommet de cette colline, pour voir de quel beau
+point de vue l’on peut jouir.
+
+--Oh! nous n’avons pas le temps d’admirer les points de vue, répondit
+Seth.
+
+--Je sais bien que nous n’avons pas de temps à perdre, ajouta le
+chasseur, mais cet endroit est d’une beauté particulière, et je pense
+que vous en serez satisfaits.»
+
+Le chasseur était si pressant que ses amis furent obligés d’accéder à sa
+demande. Ils commencèrent donc l’ascension, tandis qu’Haldidge, qui les
+conduisait, semblait avoir abandonné toute anxiété, et être tout
+souriant et plein d’espoir.
+
+«Voyez si vous aimez cette vue!» dit-il en désignant l’occident.
+
+Les fugitifs regardèrent dans la direction qu’il indiquait. Le spectacle
+qu’ils aperçurent était bien celui qui devait leur plaire, plus qu’aucun
+autre dans l’univers; car, au-dessous d’eux, à cinq cents pas environ,
+se trouvait le village même vers lequel ils s’avançaient depuis si
+longtemps. Il paraissait d’une beauté merveilleuse à la brillante clarté
+du soleil du matin. Une vingtaine de maisonnettes étaient serrées les
+unes contre les autres, et la fumée de plusieurs cheminées s’élevait
+dans l’atmosphère, tandis que, çà et là, on voyait quelques colons aller
+et venir. A un coin du village, on découvrait le fort et la gueule
+béante de son canon qui brillait au soleil du matin comme de l’argent
+bruni. Un ou deux petits bateaux couraient sur la rivière, et leurs
+avirons étaient maniés par des bras vigoureux et agiles. La rivière, que
+le bûcheron avait suivie en se sauvant avec sa femme et sa sœur, coulait
+au pied du village, et l’œil pouvait suivre ses contours pendant
+plusieurs lieues. On voyait çà et là, dans la campagne, les chaumières
+des établissements de quelques hardis colons; elles ressemblaient de
+loin à de toutes petites ruches d’abeilles.
+
+«Vous ne m’avez pas dit si ce paysage vous plaisait? reprit le chasseur.
+
+--Ah! Haldidge, vous le saviez avant de me le demander! répondit
+Haverland d’une voix émue. Dieu soit loué! car il a été bien
+miséricordieux pour nous.»
+
+Ils se mirent alors à descendre la colline, mais sans échanger un seul
+mot; car leurs cœurs étaient trop pleins d’émotion. Un charme étrange
+semblait s’être emparé de Seth Jones. A la vue du village, il était
+devenu tout à coup pensif et silencieux; il refusait même de parler; son
+esprit était évidemment occupé par quelque pensée absorbante. Plusieurs
+fois, il soupira profondément et pressa ses mains contre sa poitrine,
+comme si les palpitations tumultueuses de son cœur le faisaient
+souffrir. L’expression de sa figure était étonnamment changée, son air
+railleur et plaisant avait entièrement disparu, en même temps que les
+rides de son front et de son nez paraissaient effacées. Son visage en ce
+moment était réellement beau. C’était une merveilleuse métamorphose; et
+ses compagnons se demandaient: «Est-ce bien là Seth Jones?»
+
+Tout à coup, il crut s’apercevoir que les yeux de ses compagnons étaient
+fixés sur lui, et qu’il s’était oublié; son ancienne expression étrange
+reparut sur son visage. Il reprit sa vieille allure et Seth Jones
+redevint encore lui-même.
+
+Les sentinelles du fort avaient aperçu et reconnu les fugitifs; et,
+quand ceux-ci arrivèrent à la palissade qui entourait le village, ils
+trouvèrent une foule considérable qui les attendait.
+
+«Je vous reverrai tous!» dit Haldidge, en se séparant des autres et en
+passant à l’extrémité supérieure de l’établissement.
+
+Après s’être arrêté, pendant quelques instants, pour répondre aux
+demandes de ses amis, Haverland se dirigea vers la maisonnette où il
+avait laissé sa femme et sa sœur; il vit bientôt que les bons colons lui
+avaient construit et donné une maison. Comme il s’avançait doucement
+vers la porte, dans l’intention de surprendre gaiement sa femme,
+celle-ci le rencontra par hasard. Elle poussa un cri de joie étouffé,
+s’élança vers lui et le serra dans ses bras. Un instant après, elle
+pressa Ina sur son sein, et toutes deux laissaient couler de douces
+larmes.
+
+[Illustration: Un instant après, elle pressa Ina sur son sein.]
+
+«Que le ciel soit béni!... Que le ciel soit béni!... Oh! ma chère.... ma
+chère enfant;... je te croyais perdue pour toujours!...»
+
+Graham et Seth se tinrent respectueusement à l’écart pendant quelques
+instants. Le dernier toussa plusieurs fois et passa furtivement sa main
+sur ses yeux. Quand la mère se fut remise, elle se retourna et reconnut
+Graham qu’elle salua cordialement.
+
+«Et vous aussi! dit-elle, en prenant la main de Seth et en le regardant
+fixement: vous avez été plus qu’un ami pour nous; puisse le ciel vous
+récompenser, car nous ne pourrons jamais le faire!
+
+--Là!... Là!... ne dites pas cela!... hum!... hum!... Je crois que j’ai
+pris froid pendant la nuit!»
+
+Mais la ruse était inutile. Les larmes devaient finir par couler, et
+Seth, pendant quelques secondes, pleura comme un enfant; mais on le
+voyait sourire à travers ses larmes. Ils entrèrent tous dans la maison.
+
+«Notre premier devoir est de remercier Dieu pour sa miséricorde;
+remercions-le tous!» dit le bûcheron.
+
+Ils tombèrent à genoux et adressèrent de ferventes actions de grâce à
+l’Être suprême qui leur avait témoigné sa bonté d’une façon si
+merveilleuse. Les colons, avec une véritable délicatesse de cœur,
+voulaient se retirer, et ne cédèrent qu’aux instances de la famille.
+Comme ils se relevaient, Marie, la sœur d’Haverland, entra dans la
+maison. Graham, qui regardait alors Seth, tressaillit à l’émotion que
+celui-ci laissa percer. Le pionnier devint pourpre et trembla de tous
+ses membres; mais il fit un violent effort et il se remit assez à temps
+pour la saluer. Marie le remercia et commença à parler, parce qu’elle
+vit qu’il était embarrassé de le faire et peu à son aise. Un soupçon
+brilla sur son beau visage si calme; elle pâlit et rougit tour à tour.
+Son visage redevint bientôt calme et pensif, et une expression touchante
+brilla dans ses yeux tristes et languissants. Seth sortit rapidement
+pour méditer sur les mystères de ses propres pensées.
+
+La maisonnette fut encombrée jusqu’à près de minuit par des amis qui
+étaient venus pour les féliciter.
+
+La réunion fut gaie et heureuse, ce fut une soirée enfin dont on se
+souviendra longtemps.
+
+ * * * * *
+
+Une semaine après, la maison d’Haverland voyait encore réunis Ina, Seth
+Jones, le bûcheron, Mme Haverland, et Marie. Seth s’assit dans un coin
+et causa avec Ina tandis que les trois autres parlaient ensemble. On
+lisait le bonheur sur chaque visage. La douce et mélancolique beauté de
+Marie était illuminée d’un sourire. Elle était belle ainsi et avait un
+air de reine. Ses cheveux, noirs comme la nuit, étaient rassemblés
+derrière sa tête, comme pour les empêcher de friser; mais, malgré cela,
+une mèche rebelle se plaisait à la contrarier et à voltiger. Une légère
+rougeur colorait ses joues, et son œil bleu avait une expression qui
+dénotait la joie et la satisfaction.
+
+Seth était resté la plupart du temps avec le bûcheron. Son langage
+cependant changeait souvent. Il y avait dans sa conversation des mots si
+polis et si choisis qu’ils faisaient croire que, sans aucun doute, il
+était très-instruit.
+
+En ce moment, ses manières étaient nerveuses; et, quoiqu’il causât
+joyeusement avec Ina, ses yeux étaient constamment fixés sur le visage
+de Marie Haverland.
+
+Après un moment de silence, il se leva, prit sa chaise et alla s’asseoir
+à côté d’elle. Elle ne le regarda pas, ni personne non plus. Il s’assit
+un instant; puis il murmura:
+
+«Marie?»
+
+Elle tressaillit! ses yeux lancèrent un instant, sur le visage de Seth,
+des lueurs de météore; puis elle devint pâle comme la mort et elle
+serait tombée de sa chaise, si Seth ne l’avait soutenue dans ses bras.
+Haverland leva les yeux et fut frappé de stupeur; toute la famille était
+remplie d’étonnement.
+
+«Ciel miséricordieux!... Eugène Morton!... s’écria Haverland en se
+levant tout droit.
+
+--Oui, en vérité, dit celui-ci à qui l’on s’adressait.
+
+--Vous êtes-vous relevé d’entre les morts?
+
+--Je suis revenu à la vie, Alfred, mais je n’ai jamais été avec les
+morts.»
+
+Au lieu de cette faible voix et criarde qui avait jusqu’ici caractérisé
+son organe, il avait maintenant une voix basse taille, riche et
+mélodieuse.
+
+Haldidge et Graham, entrèrent dans la maison, et Seth parut, sous son
+véritable caractère, grand, noble, gracieux et imposant.
+
+«Où est Seth? demanda Graham, ne remarquant pas l’étranger présent.
+
+--Voici celui que vous avez jusqu’ici pris pour cet individu, dit
+l’étranger en riant et en jouissant de son étonnement.
+
+--Seth, en vérité; mais ce n’est plus Seth! s’écrièrent-ils tous les
+deux.
+
+--Ah! leur dit-il, je vais tout vous expliquer en deux mots. Je n’ai pas
+besoin de vous dire, mes amis, que mon caractère, depuis que je suis
+parmi vous, a été un rôle joué. Seth Jones est un mythe et, à ma
+connaissance, cet individu n’a jamais existé. Mon véritable nom est
+Eugène Morton. Il y a dix ans, Marie Haverland et moi, nous engageâmes
+notre foi l’un à l’autre. Nous devions nous marier un an après; mais,
+quelques mois plus tard, la guerre de la Révolution éclata, et on fit un
+appel de volontaires dans notre petit village du New-Hampshire. Je
+n’avais aucune envie, ni aucun droit de ne pas accomplir mon devoir;
+notre petite compagnie fut envoyée dans le Massachussets où la guerre
+régnait alors. Dans une escarmouche, quelque temps après la bataille de
+Bunker-Hill, je fus dangereusement blessé et laissé chez un fermier
+habitant au bord du chemin. J’envoyai un mot par un de mes camarades à
+Marie, pour lui faire savoir que j’étais blessé, mais que j’espérais la
+revoir sous peu. Le porteur de ce message fut probablement tué; car il
+est certain que ce mot ne parvint jamais à Marie, et qu’au contraire on
+lui fit un rapport tout différent. Il y avait dans notre compagnie, un
+individu qui l’aimait aussi; et, en apprenant mon malheur, il lui fit
+dire que j’avais été tué. Lorsque je rejoignis mon corps, quelques mois
+plus tard, j’appris que cet individu avait déserté. Je pensai qu’il
+était retourné au pays, et je résolus de demander un congé pour revoir
+mon pays natal; j’appris là qu’Haverland, sa femme, et sa sœur avaient
+quitté le village pour aller dans l’Ouest. Un de mes amis m’informa que
+le déserteur était parti avec eux, et qu’il était certain qu’il
+épouserait Marie. Je ne pus douter de la vérité de ce récit. Pour
+adoucir ce grand chagrin, je retournai de suite sous les drapeaux et me
+mêlai à tous les combats, autant que je pus le faire; souvent je
+m’exposais à dessein au danger demandant la mort à grands cris. Pendant
+l’hiver de 1776, je me trouvais sous les ordres du général Washington, à
+Trenton; j’avais traversé le Delaware avec lui et nous engageâmes
+bientôt un combat désespéré avec les Hessiens. Dans la chaleur même de
+l’action, il me vint tout à coup à l’esprit que l’histoire du mariage de
+Marie n’était pas vraie; et, chose assez singulière, quand la bataille
+fut terminée, je n’y pensai plus. Mais, au milieu de l’engagement
+suivant, qui eut lieu à Princeton, la même pensée me revint et me
+poursuivit depuis lors jusqu’à la fin de la guerre. Je résolus de
+chercher Marie. Tout ce que je pus apprendre, c’est qu’Haverland avait
+émigré, et avait quitté le pays. Si elle avait épousé le déserteur, je
+savais que c’était avec la ferme croyance que j’étais mort. En
+conséquence, je n’avais pas le droit de la rendre malheureuse et de la
+faire souffrir par ma présence, et c’est pour cette raison que je pris
+un déguisement. Je teignis mes cheveux, depuis longtemps déjà mal
+soignés, et cela changea tellement toute ma physionomie, que je me
+reconnus à peine moi-même; le teint de ma jeunesse s’était bronzé au
+rude métier de la guerre, et le chagrin avait complété le changement; ce
+n’est pas étrange, alors, qu’un vieil ami ne m’ait pas reconnu, surtout
+quand je jouai le rôle de «gars de la montagne Verte», en prenant sa
+voix et ses manières, mon identité était alors, je le savais,
+parfaitement à l’abri de toute découverte. Je vins dans ce pays; et
+après des recherches longues et persévérantes, je trouvai Haverland qui
+coupait du bois dans la forêt. Je me présentai à lui comme étant Seth
+Jones, et je retrouvai Marie. Le récit de son mariage était faux. Je me
+serais fait connaître alors, si le danger qui menaçait Haverland n’était
+pas tombé sur lui presque aussitôt. Comme la famille était tourmentée
+sur le sort d’Ina, je pensai que me faire reconnaître ne servirait qu’à
+embarrasser et à distraire leurs mouvements.
+
+«Il me reste peu de choses à ajouter! Je vous félicite, Graham, du choix
+que vous avez fait; vous allez vous marier demain? Eh bien! Marie, ne
+m’épouserez-vous pas en même temps?
+
+--Oui! répondit-elle en plaçant ses mains dans celles de Seth.
+
+--Maintenant, félicitez-moi, mes amis,» dit-il, avec un visage radieux.
+
+Et tous se réunirent autour de lui.
+
+Ils éprouvèrent d’abord, il est vrai, quelque difficulté à croire que
+Seth Jones avait disparu pour toujours; ils regrettaient même ce visage
+singulier et excentrique; mais ils avaient gagné à sa place un ami
+sincère et dévoué dont ils étaient tous fiers.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+ I. Un étranger 5
+ II. Sombre nuage 19
+ III. L’orage éclate 35
+ IV. Une maison de moins et un ami de plus 45
+ V. Seth trouve la piste et il la quitte 63
+ VI. La mort ou la vie 85
+ VII. L’expérience de Seth 97
+ VIII. Rencontre inattendue 113
+ IX. La poursuite 129
+ X. Deux captifs chez les Indiens 149
+ XI. Toujours en chasse 163
+ XII. Correspondance de Seth 181
+ XIII. Explications 195
+ XIV. Dans le camp ennemi 207
+ XV. Plans et manœuvres 221
+ XVI. Épreuves 237
+ XVII. Dangers 249
+ XVIII. Hors de la vallée de la mort 261
+ XIX. Le retour 293
+
+
+FIN DE LA TABLE.
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78346 ***