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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78346 ***
+
+
+
+
+ EDWARD S. ELLIS
+
+ LA CAPTIVE
+ DES MOHAWKS
+
+ PARIS
+ E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ PALAIS-ROYAL, 17, 19, GALERIE D’ORLÉANS
+
+ 1865
+
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
+
+Rue de Fleurus, 9, à Paris
+
+
+
+
+LA CAPTIVE
+
+DES MOHAWKS.
+
+
+
+
+I
+
+UN ÉTRANGER.
+
+
+Il y a trois quarts de siècle, le bruit sec d’une hache retentissait
+sous les voûtes d’une forêt immense. C’était un homme aux formes
+athlétiques, nommé Alfred Heverland, qui brandissait cet outil, dont il
+enfonçait profondément le fer étincelant dans le cœur d’un des plus
+puissants monarques de la forêt.
+
+Alfred était Américain; il avait émigré quelques années auparavant des
+provinces plus civilisées de l’Est, et s’était retiré dans cet endroit
+reculé de l’ouest du comté de New-York. Il avait élevé une modeste
+demeure au milieu de cette solitude, et, avec sa tendre compagne et une
+sœur, il avait posé les fondements d’une colonie. Cet établissement, il
+est vrai, était encore bien faible; il ne se composait que des trois
+personnes que nous venons de mentionner, et de la fille d’Haverland,
+jeune beauté aux yeux bleus. Toutefois, le hardi colon avait compris que
+le courant de l’émigration se dirigeait rapidement vers l’Ouest, et
+qu’avant peu d’années des villages et des villes s’élèveraient sur
+l’emplacement de cette forêt inhabitée, tandis que les Indiens seraient
+refoulés vers le couchant.
+
+Notre bûcheron était un type magnifique de cette espèce d’hommes qu’on
+appelle les rois de la nature. Sa lourde casaque reposait sur une bûche
+à quelques pas plus loin, et sa poitrine bombée n’était recouverte que
+d’un gilet de dessous qui collait sur ses membres et sur son torse comme
+un justaucorps. Le col de ce vêtement était ouvert et laissait voir le
+cou bruni et la poitrine haletante du bûcheron: un pantalon épais
+retombait sur les grossiers mocassins qu’il avait aux pieds. Une petite
+casquette en peau de loutre, rejetée sur le derrière de sa tête,
+laissait son front à découvert, tandis que ses cheveux noirs tombaient
+en boucles soyeuses sur ses larges épaules. Ses traits étaient
+réguliers, et fortement accentués, son front élevé, son nez aquilin, et
+ses yeux d’un noir étincelant. Tel était Haverland au milieu de la
+forêt. Il se tenait le pied gauche en avant, et ses muscles, qui
+semblaient toujours tendus, trahissaient une force herculéenne.
+
+Sa hache brillante s’enfonça dans le cœur, pour ainsi dire saignant, du
+chêne qu’elle avait attaqué, jusqu’à ce qu’elle l’eût traversé
+entièrement et qu’elle eût rencontré l’entaille pratiquée du côté
+opposé. Alors le majestueux monarque de la forêt commença à chanceler.
+Haverland se recula en jetant un regard vers le sommet du chêne qui
+cédait à ses efforts et qui s’inclinait lentement. Enfin, le colosse
+tomba, et, en touchant la terre, il fit entendre un craquement et un
+bruit semblables à ceux du tonnerre. Le bûcheron resta un moment
+immobile; sa respiration ardente sortait de sa poitrine comme un jet de
+vapeur; enfin il se dirigea vers l’arbre qu’il venait d’abattre. Au même
+instant, son oreille exercée crut entendre un bruit suspect; il laissa
+tomber sa hache, prit sa carabine, et se tint sur la défensive.
+
+«Comment vous portez-vous?... Comment vous portez-vous?... Vous n’avez
+pas peur, je suppose; ce n’est personne autre que Seth Jones, du
+New-Hampshire,» dit le nouveau venu avec un accent particulier.
+
+[Illustration: Seth Jones, du New-Hampshire.]
+
+Le bûcheron leva la tête et vit un curieux spécimen de la race humaine.
+Cet homme du New-Hampshire était ce que l’on appelle un Yankee, espèce
+que l’on rencontre rarement, et dont on parle beaucoup de nos jours. Il
+possédait un grand nez aquilin tout mince, deux petits yeux gris
+clignotants, et un corps frêle, mais nerveux, orné de longues
+extrémités; ses pieds étaient enfermés dans de beaux souliers, et le
+reste de son costume était conforme à celui que l’on portait sur les
+frontières au temps dont nous parlons. Sa voix avait ce timbre
+particulier et incertain qui appartient à cet organe quand il est en
+mue, et lorsqu’il était un peu agité, elle avait des sons étranges et
+inimaginables.
+
+Le bûcheron, avec une pénétration caractéristique, vit au premier coup
+d’œil à quel genre d’hommes appartenait son interlocuteur. Il prit sa
+carabine de la main gauche et lui tendit l’autre en lui disant:
+
+«Eh! non, mon ami, je n’ai certainement pas peur; mais, vous le savez,
+dans ces temps-ci, il faut agir avec prudence et circonspection; quand
+on se trouve dans un endroit aussi isolé que celui-ci, ce serait un
+crime d’être négligent, surtout lorsque l’on est l’aide et le soutien de
+plusieurs personnes.
+
+--Cela est très-vrai.... très-vrai; vous avez raison, monsieur.... Ah!
+au fait, je suis forcé d’avouer que je ne sais pas votre nom.
+
+--Haverland.
+
+--Bien.... merci.... Haverland.... ou comme vous voudrez. Nous vivons
+dans un temps dangereux.... il n’y a pas à disputer là-dessus, et j’ai
+été étrangement surpris lorsque j’ai entendu le bruit d’une hache dans
+ces contrées.
+
+--Moi aussi j’ai été surpris de rencontrer votre visage quand j’ai levé
+la tête. Jones, je crois, m’avez-vous dit, est votre nom?
+
+--Oui.... oui.... Seth Jones, du New-Hampshire; les Jones forment
+là-haut une nombreuse famille--peut-être trop nombreuse pour que chacun
+de ses membres s’y trouve à l’aise--aussi j’ai émigré. Vous connaissez
+peut-être ce nom-là?
+
+--Non, je ne connais personne de ce nom dans cette contrée.
+
+--Ah! vous ne le connaissez pas? Cependant les Jones sont bien connus
+dans le pays.... Quelques hommes remarquables sont sortis de cette
+famille.... Mais qui diable vous retient dans ce pays de païens?... Pour
+quelle raison vous y trouvez-vous, et qu’est-ce qui a pu vous y porter.
+
+--L’esprit d’entreprise, monsieur. J’étais fatigué des façons soi-disant
+civilisées de notre pays; et lorsqu’on offre à celui qui veut émigrer
+des champs aussi beaux que ceux qui sont devant nous, je considère que
+c’est un devoir d’en profiter, et je l’ai fait. Maintenant, monsieur, à
+votre tour d’être franc avec moi. Apprenez-moi qui vous a poussé à
+visiter un pays aussi dangereux, lorsque vous n’aviez aucune raison de
+supposer que des blancs y avaient déjà commencé un établissement: vous
+avez tout l’air d’un chasseur indien ou d’un coureur des bois.
+
+--Eh! peut-être! En tout cas, je l’ai été. J’ai été coureur avec les
+gars de la Montagne-Verte, sous le colonel Allen, et je suis resté avec
+eux jusqu’à la fin de la révolution. Alors je suis descendu à la ferme
+où j’ai travaillé avec le père; puis il est arrivé dans le voisinage une
+affaire qui m’a fait croire qu’il valait mieux pour moi de m’en aller;
+je vous en tairai les motifs, mais je puis vous déclarer que tout acte
+criminel y est étranger. Je m’arrêtai à l’établissement situé près du
+fleuve pendant quelques jours, et enfin je me décidai à faire un tour
+par ici.
+
+--Je suis bien aise que vous soyez venu, car je ne vois pas souvent de
+visage blanc. J’espère que vous accepterez l’hospitalité d’un bûcheron,
+et que vous resterez avec nous aussi longtemps que vous le pourrez;
+mais, surtout, vous n’oublierez pas que plus vous resterez ici, plus
+nous vous en témoignerons de joie.
+
+--Je resterai jusqu’à ce que vous soyez fatigué de ma personne, dit en
+riant l’excentrique Seth Jones.
+
+--Comme vous venez de l’Est, vous pourrez sans doute me donner des
+renseignements sur l’état des esprits et sur les dispositions des
+Indiens qui habitent votre contrée et la mienne. D’après vos remarques,
+je supposerais volontiers cependant que rien de très-sérieux ne nous
+menace.
+
+--Je ne sais pas, mais.... répondit Seth en secouant la tête et en
+regardant la terre.
+
+--Quoi donc, mon ami?
+
+--Je vais vous le dire; j’ai entendu raconter de terribles histoires
+tout le long de mon chemin. On dit que les damnés habits rouges ont mis
+les Indiens en mouvement. Du moins, ils l’ont essayé: c’est certain.
+
+--En êtes-vous sûr? demanda l’homme de la forêt en trahissant ses
+inquiétudes par cette parole.
+
+--J’en suis presque certain; il y a un petit établissement là en bas....
+j’en ai même oublié le nom.... qui a été attaqué par ces démons et qui a
+été entièrement brûlé.
+
+--Est-ce possible?... Pendant ces trois ou quatre derniers mois, j’ai
+entendu parler de la terrible hostilité qui existe entre les blancs et
+les Peaux-Rouges, mais je préférais ne pas y croire. Quelquefois,
+cependant, je sentais que j’avais tort.
+
+--Voilà l’état des choses: si vous tenez à la femme de votre cœur et à
+vos petits chérubins--car je suppose que vous en avez--vous ferez bien
+de vous diriger vers des parages plus sûrs; je ne sais même pas comment
+vous avez pu rester si longtemps ici sans être inquiétés.
+
+--Ma conduite à l’égard des Indiens a toujours été dictée par
+l’honnêteté et la bienveillance, et ils m’ont toujours témoigné des
+sentiments d’amitié, à moi comme aux miens, qui sont sans défense. Voilà
+l’unique motif de ma confiance, et, dans le fait, ma seule espérance.
+
+--C’est très-bien; mais, permettez-moi de vous le dire, il ne faut
+jamais se fier à un Indien: cette race est trop turbulente; vous croyez
+mettre le doigt sur eux, et ils sont déjà bien loin; c’est comme cela,
+fort malheureusement.
+
+--Je crains bien que vos soupçons ne soient trop fondés, répondit
+Haverland d’un ton triste.
+
+--Je suis bien aise de vous avoir rencontré; car je commençais à devenir
+misanthrope. J’aime rendre service à mon semblable, et je m’attacherais
+à vous, puisque c’est vous que le hasard m’a fait rencontrer.
+
+--Merci, ami; et maintenant, allons à la maison. J’avais l’intention de
+passer la journée à travailler, mais vos paroles m’en ont ôté le
+courage.
+
+--C’est malheureux; mais je ne devais pas vous cacher la vérité,
+n’est-il pas vrai?
+
+--Certainement, et c’eût été mal à vous de ne pas m’avertir des dangers
+qui me menacent. Allons à la maison.»
+
+En disant ces mots, Alfred remettait sa casaque, jetait sa carabine et
+sa hache sur son épaule, et s’enfonçait dans un sentier qu’il avait
+tracé lui-même à travers la forêt. Il se dirigea d’un pas pensif vers sa
+demeure, tandis que son nouvel ami marchait derrière lui et le suivait
+de près.
+
+
+
+
+II
+
+SOMBRE NUAGE.
+
+
+En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland ne prononça que quelques
+paroles, quoique son loquace ami causât sans cesse et toujours. Le
+bûcheron avait le cœur trop gros pour donner la réplique à Jones et à
+ses inoffensives plaisanteries; de sombres et terribles soupçons
+s’étaient déjà dressés bien des fois devant lui, et il avait fermé les
+yeux pour ne pas les voir; mais, maintenant, il était impossible de s’y
+méprendre: ils apparaissaient à chaque pas, et ils se changeaient en une
+effrayante certitude.
+
+La lutte révolutionnaire des colonies était terminée à l’époque dont
+nous parlons, et leur liberté était fondée sur une base solide:
+toutefois, la paix ne régnait pas partout. On voyait chaque jour de
+sombres, de cruelles et de sanglantes tragédies se passer sur les
+frontières, et elles devaient encore durer pendant une génération. La
+mère patrie, qui avait échoué dans son œuvre de despotisme et
+d’asservissement, excitait les Indiens et leur faisait commettre des
+atrocités révoltantes sur des hommes inoffensifs. Elle trouva en eux des
+instruments trop dociles, et elle suscita une guerre terrible qui dura
+fort longtemps; et, même lorsque la cause qui l’avait fait naître eut
+disparu, les sauvages continuèrent encore ce combat inégal. Tous ceux
+qui connaissent l’histoire des États-Unis doivent le savoir: la guerre,
+sur les frontières, a été pour ainsi dire interminable. Le courant de
+l’émigration, en se dirigeant vers l’Ouest, rencontra toujours ses
+vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après des combats et des efforts
+incessants. Aujourd’hui même, qu’on a presque atteint le rivage lointain
+du Pacifique, cette race entêtée fait encore briller de temps à autre
+les tristes lueurs des combats.
+
+La modeste demeure d’Alfred Haverland s’élevait dans une charmante
+vallée; son bras vigoureux avait dégagé tout autour un espace libre, de
+sorte que sa résidence se trouvait à une certaine distance de cette
+forêt qui avait une immense étendue. Dans cette clairière, il restait
+encore quelques arbres abattus; et, à certains endroits où l’on avait
+ouvert ce sol vierge, on pouvait juger des richesses inépuisables qu’il
+renfermait dans son sein, et qui n’attendaient que la main de l’homme
+pour produire abondamment.
+
+L’habitation était semblable à celles que l’on trouve généralement dans
+les nouveaux établissements. Un simple amas de grosses bûches, serrées
+les unes contre les autres, ayant une ouverture pour porte et une autre
+pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer l’attention du dehors;
+au dedans, on trouvait deux appartements, un rez-de-chaussée et un
+premier. La pièce du bas servait à tous les besoins et à tous les
+usages, excepté à y dormir; tout naturellement c’est dans le haut que
+l’on reposait. En bâtissant cette hutte, Haverland avait fait peu de
+préparatifs de défense, car il espérait bien qu’il n’en aurait jamais
+besoin, et il lui semblait que l’idée du danger ne le quitterait pas un
+instant s’il donnait à son habitation l’air d’une forteresse.
+D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux à un ouvrage qui ne lui
+servirait peut-être jamais à rien; dans tous les cas, il n’aurait jamais
+la possibilité de soutenir un siége prolongé, et une poignée
+d’assaillants pourraient toujours lui imposer toutes leurs conditions.
+
+Comme le bûcheron débouchait dans la clairière, Ina, sa fille, l’aperçut
+et sortit de la maison en courant pour aller à sa rencontre.
+
+«Père, je suis contente de te voir revenir sitôt; mais le dîner n’est
+pas prêt. Tu as peut-être cru qu’il l’était? Je disais justement à ma
+mère....»
+
+Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger.
+
+«Non, ma fille, je ne croyais pas que l’heure du dîner fût arrivée;
+mais, comme un ami est venu me voir, j’ai pensé que je pourrais mieux le
+recevoir à la maison que dans les bois; mais où est donc ton baiser
+habituel, ma chère enfant?»
+
+Le père se baissa et posa ses lèvres sur le front de sa fille; puis il
+la prit par la main et s’avança vers la cabane.
+
+«C’est une vraie beauté! s’écria Seth Jones; est-elle née dans ce
+pays?... C’est votre fille, je suppose?
+
+--Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas née dans ces contrées.»
+
+Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland reçût un pareil éloge de Seth
+Jones. Elle était en effet très-jolie; elle avait quinze ou seize
+printemps et en avait passé déjà plusieurs dans cette solitude qui était
+alors sa demeure. Elle était plutôt petite que grande, mais gracieuse
+comme une gazelle, et libre de toutes les contraintes que le monde
+impose ordinairement aux jeunes filles de son âge. Son costume
+ressemblait en partie à celui du monde civilisé. Elle portait un jupon
+court, de grandes guêtres magnifiquement brodées, et un large pardessus
+assez semblable à ceux que l’on voit aux dames de nos jours. Ses petits
+pieds étaient enfermés dans d’étroits mocassins admirablement travaillés
+et parsemés de perles et d’ornements indiens, et un collier de wampum
+était enroulé autour de son cou.
+
+Elle entra la première dans la maison et fut suivie par le bûcheron et
+le pionnier.
+
+Haverland présenta son nouvel ami à sa sœur et à sa femme, en leur
+disant qu’il était venu par le hasard dans cette direction, et qu’il
+resterait probablement chez eux pendant quelques jours. Mais l’œil fin
+de la femme eut bientôt remarqué l’expression pensive qu’avait prise la
+figure de son mari; elle comprit qu’il savait encore quelque chose qu’il
+cachait, et que ce quelque chose devait être plus sérieux et plus
+important que tout ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant ni le
+questionner, ni même lui parler, car elle savait qu’il dirait tout ce
+qui serait nécessaire lorsqu’il en serait temps.
+
+On engagea une conversation banale qui se prolongea jusqu’au moment où
+le repas fut servi par l’active femme de ménage, et tous se réunirent
+autour de la table, où le père commença à appeler avec ferveur la
+bénédiction du ciel sur le frugal repas qui fut pris en silence.
+
+«Femme, dit Haverland, je vais sortir un instant avec mon ami, tandis
+que toi et Marie, vous vous occuperez ici comme vous le jugerez
+convenable jusqu’à mon retour; je ne reviendrai probablement qu’à la
+nuit; n’ayez aucune inquiétude sur mon compte....
+
+--Je tâcherai de ne pas en avoir; mais, mon cher mari, ne t’éloignes pas
+trop de la maison, car d’étranges craintes m’assiégent depuis ce matin.»
+
+La figure ordinairement sérieuse et calme de Marie trahissait alors une
+expression d’inquiétude qui lui était peu habituelle.
+
+«Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin,» répondit Haverland.
+
+Et il sortit de la maison.
+
+Ina venait de paraître avec un petit seau à la main, comme si son
+intention eût été d’aller puiser de l’eau à une source qui se trouvait à
+quelque distance de la maison.
+
+«Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant pour prendre le seau;
+c’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.
+
+[Illustration: «C’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.»]
+
+--Non, je l’ai porté bien souvent; je vous remercie; ce n’est rien pour
+moi, cela.
+
+--Mais laissez-moi vous remplacer pour cette fois; je veux seulement
+vous montrer ma bonne volonté et mon agilité.»
+
+Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit de l’œil, tandis qu’il
+s’acheminait lentement vers l’endroit où le sentier conduisait dans la
+forêt.
+
+«Est-ce bien loin d’ici? demanda-t-il en se retournant lorsqu’il fut
+arrivé au sentier.
+
+--A quatre pas de vous, répondit Haverland; le sentier y conduit tout
+droit.»
+
+Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit pas, fit un mouvement de
+tête, et disparut dans la forêt.
+
+Le simple fait que nous venons de raconter, quoique frivole en lui-même,
+est un de ces riens qui sont la cause d’événements importants, et qui
+semblent montrer qu’une providence pleine de sagesse les fait naître
+pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait eu d’autre but qu’un
+amusement de quelques minutes; et cependant, avant de revenir, il vit
+qu’il avait été heureusement inspiré.
+
+Il s’avança rapidement, et, après avoir parcouru une petite distance, il
+atteignit la source.
+
+En se baissant, il entendit un léger bruit dans des buissons qui se
+trouvaient un peu plus loin, et comme il allait plonger le seau dans le
+bassin, il vit se refléter sur la surface unie de l’eau un mouvement
+imprimé aux feuilles d’un arbrisseau.
+
+Il était trop rusé et trop prudent pour laisser voir qu’il avait
+remarqué quelque chose; il remplit le seau sans trahir ni émotion ni
+soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un regard rapide autour de
+lui; mais il le fit avec autant d’indifférence que possible, et alors il
+aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui étaient blottis sous le
+feuillage! En tournant le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment
+tout particulier de malaise, car il savait que c’était la chose du monde
+la plus facile pour ces deux gaillards de lui envoyer une ou deux balles
+qui l’eussent tué sur-le-champ. Cependant, il ne hâta nullement le pas
+et ne manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva dans la clairière, il
+remit l’eau à Ina en riant.
+
+«Voyons, en route, dit Haverland en se dirigeant vers la source.
+
+--Non, pas de ce côté, et pour une bonne raison, dit Seth en faisant
+avec la tête un mouvement significatif.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je vais vous le dire.
+
+--Eh bien! allons à la rivière?
+
+--C’est bien, mais surtout ne nous éloignons pas trop de votre maison.»
+
+Haverland le regarda d’un œil inquiet, et il vit que ces paroles
+devaient avoir une importante signification; cependant, il n’en dit rien
+et marcha vers la rivière.
+
+Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines de pas de la cabane, et
+il allait du nord au sud. A cet endroit, il était très-calme et très-peu
+large; cependant, un quart de lieue plus bas, il se changeait en une
+grande rivière assez profonde; son lit était bordé presque partout
+d’arbustes épais et impénétrables, que dominaient des arbres
+gigantesques. Ces massifs formaient les limites de la triste solitude
+qui couvrait alors cette partie de l’État de New-York, et dont on voit
+encore aujourd’hui de grandes portions.
+
+Haverland s’avança vers un endroit où il s’était souvent arrêté pour
+causer avec sa femme, dans les premiers temps qu’ils s’étaient établis
+dans cette contrée. En y arrivant, il posa la crosse de sa carabine sur
+le sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna, et regarda Seth en
+plein visage.
+
+«Que vouliez-vous dire en me recommandant de ne pas trop m’éloigner de
+la maison?
+
+--Une minute,» répondit Seth, qui tendait l’oreille comme pour écouter.
+
+Haverland le regarda attentivement, et il entendit bientôt quelque chose
+d’inusité; on eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve. Le pionnier
+s’avança alors sur le bord de l’eau et fit signe à son compagnon
+d’approcher. Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit, à quelques
+centaines de mètres, un canot qui, poussé par les rames de trois
+Indiens, descendait rapidement le courant.
+
+«Voilà ce que je voulais dire, murmura Seth en reculant un peu.
+
+--Les aviez-vous vus? demanda Haverland.
+
+--Eh! oui. Ils étaient à la source; ils guettaient votre fille pour
+l’enlever et s’enfuir avec elle.»
+
+
+
+
+III
+
+L’ORAGE ÉCLATE.
+
+
+«En êtes-vous certain? demanda Haverland avec vivacité et émotion.
+
+--Bien certain, puisque je les ai vus.
+
+--Comment.... quand.... et où les avez-vous vus?... Répondez vite, je
+vous en prie, car je sais que la vie de personnes qui me sont chères se
+trouve en péril....
+
+--Je ne sais pas grand’chose, mais je sais que leur vie est en péril;
+lorsque j’étais à la source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée, et
+j’ai compris que ces drôles attendaient votre fille. C’était bien pour
+elle qu’ils étaient venus, sans quoi ils m’auraient joliment tanné la
+peau à coups de fusil. Je les ai vus se blottir, et j’ai comme fait si
+je ne soupçonnais rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici, ils
+sont redescendus pour chercher du renfort, et ils reviendront cette nuit
+avec toute leur bande. C’est certain!
+
+--Vous avez raison, et, au point où en sont les choses, c’est le moment
+d’agir.
+
+--Oui, oui. Mais que vous proposez-vous de faire?
+
+--Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici le plus grand intérêt, je dois
+vous demander conseil.
+
+--Ne savez-vous pas ce que vous avez à faire, mon ami?
+
+--J’ai un plan, mais je voudrais d’abord connaître le vôtre.
+
+--Eh bien! je puis vous le donner tout de suite; vous savez bien que
+vous êtes dans une contrée déserte, et que la meilleure chose que vous
+ayez à faire, c’est de vous en aller au plus vite. Les établissements ne
+sont pas à plus de vingt milles d’ici; et vous feriez bien de faire vos
+paquets et de partir sans perdre de temps.
+
+--C’était aussi mon projet. Mais, un instant, nous partirons par eau; et
+ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’à la nuit, afin que l’obscurité
+pût nous protéger? Nous venons de voir que la rivière cache assez
+d’ennemis pour déjouer nos desseins, s’ils étaient connus: nous devons
+donc attendre jusqu’à la nuit.
+
+--Vous avez raison, et comme il n’y a pas de lune, nous aurons toutes
+les chances, d’autant plus que nous devons descendre le courant au lieu
+de le remonter.
+
+--Vous le voyez, la guerre continue! Quand j’ai quitté le pays, je
+pensais qu’on arrangerait les choses de façon à empêcher ces infernales
+Peaux-Rouges de commettre leurs déprédations; mais ils ont l’air
+diablement braillards, et on ne doit pas se fier à ces gens faux et
+rusés.»
+
+Un instant après, Haverland retourna à la maison avec Seth. Il appela sa
+femme et sa sœur, et leur expliqua, en quelques mots, ce qui s’était
+passé. Les craintes qu’ils avaient conçues commençaient à se réaliser,
+et on ne perdit pas de temps en lamentations inutiles. On fit
+immédiatement les préparatifs du départ. Le bûcheron avait un grand
+bateau assez semblable à ces radeaux plats qu’on voit de nos jours sur
+les rivières de l’Ouest. Il était attaché à un arbre qui bordait le
+rivage; on le mit à l’eau et on y porta tous les effets de la petite
+colonie. Pendant ce temps, Seth était resté sur le bord de la rivière
+pour surveiller le courant, de peur que l’ennemi n’arrivât à
+l’improviste.
+
+Le chargement du bateau prit la plus grande partie de l’après-midi, et
+la nuit descendait déjà sur le fleuve, lorsque le dernier objet fut
+placé à bord. Cette besogne terminée, tous s’assirent dans le canot et
+attendirent que l’obscurité fût complète pour commencer à descendre le
+courant.
+
+«Il est dur, dit Haverland d’un ton assez triste, de quitter une maison
+que l’on a eu tant de peine à construire.
+
+--C’est vrai, répondit Seth, que Marie regardait très-attentivement,
+comme si elle n’eût pas été satisfaite des manières et de la tournure de
+l’étranger.
+
+--Mais il vaut mieux partir, mon cher Alfred, dit la femme. Espérons que
+la guerre sera bientôt terminée; nous avons traversé déjà d’aussi grands
+périls que ceux qui nous menacent maintenant, et je crois que le temps
+où nous pourrions revenir en toute sûreté n’est pas bien éloigné.
+
+--Nous ne pouvons mourir qu’une fois, dit Marie à moitié distraite, et
+je suis résignée à mon sort, quel qu’il soit.»
+
+Seth étudia le visage de la tante Marie d’un regard rapide et perçant;
+puis il sourit et dit:
+
+«Vous avez l’air d’un héros qui se prépare à mourir; mais je suis
+capitaine ici, et avec votre permission, bien entendu, mes chers amis,
+je ne puis permettre que mon équipage ait des idées noires.»
+
+Et sa figure joviale semblait encourager la petite bande.
+
+«Je n’aurais pas peur de rester ici maintenant, dit bravement Ina. Je
+suis sûre que nous reviendrons bientôt. Je le sens.»
+
+Haverland embrassa son enfant, et ce fut toute sa réponse. Nos passagers
+gardèrent de nouveau le silence et cessèrent de causer; l’obscurité qui
+se formait autour d’eux, aussi bien que la position singulière dans
+laquelle ils se trouvaient, les rendait tous tristes. Le bateau était
+encore amarré au rivage et on allait bientôt le détacher. Mme Haverland
+était entrée dans la grossière cabine dont la porte était restée
+ouverte, tandis que Seth et son mari se tenaient à l’arrière. Ina était
+assise tout près d’eux et gardait le silence comme les autres.
+
+«N’est-ce pas, que tout paraît sombre et terrible derrière nous?
+dit-elle à Seth à voix basse en montrant le rivage.
+
+--Oui, un peu.
+
+--Et pourtant je n’aurais pas peur de retourner à la maison.
+
+--Vous êtes bien mieux dans le bateau, jeune fille.
+
+--Vous croyez que j’ai peur, dit-elle en sautant sur le rivage.
+
+--Ina!... Ina!... Que veux-tu faire?... demanda le père d’un ton sévère.
+
+--Oh! rien; je veux seulement courir un peu pour me dégourdir les
+jambes.
+
+--Reviens ici à l’instant même!
+
+--Oui.... oh! père, vite, vite, au secours!
+
+--Prenez les rames et éloignez-vous, commanda Seth en sautant dans l’eau
+et en poussant le bateau au large.
+
+--Mais, pour l’amour de Dieu, et mon enfant?
+
+--Vous ne pouvez aller à son secours.... Ces Indiens l’ont prise. Je la
+vois; baissez-vous vite, ils vont faire feu! Attention!»
+
+Au même instant on entendit la décharge de plusieurs carabines, et des
+langues de feu brillèrent dans l’obscurité, tandis que les hurlements
+sauvages d’une troupe d’Indiens faisaient retentir tous les échos.
+
+Sans l’avertissement de Seth, tous eussent été perdus! Il avait compris
+la situation et il les avait sauvés.
+
+«Oh! mon père!... ma mère!... les Indiens m’emportent! criait Ina d’une
+voix lamentable et déchirante.
+
+--Ciel miséricordieux! dois-je laisser périr mon enfant sans écouter ses
+cris? grommela Haverland d’un air furieux.
+
+--Ne craignez rien, ils ne lui feront pas de mal, et nous devons prendre
+soin de nous, puisque nous le pouvons; ne relevez pas la tête, car ils
+pourraient nous voir.
+
+--Père, père, tu veux donc m’abandonner? criait de nouveau Ina avec des
+accents qui fendaient le cœur.
+
+--Ne soyez pas inquiète, jeune fille! lui cria Seth; ayez bon courage.
+Je vous délivrerai, si vous prenez patience. Oui, je le ferai, aussi
+vrai que je m’appelle Seth Jones; seulement, ne perdez pas courage, ma
+petite Ina.»
+
+Il lui cria ces derniers mots avec force, car le bateau glissait
+rapidement dans le courant.
+
+La mère avait tout entendu et ne disait rien. Elle comprenait son
+malheur, et elle tomba à la renverse sur son siége. Les yeux de Marie
+brillaient comme ceux d’une tigresse en furie; elle ne cessait de lancer
+des regards d’indignation à Seth pour lui reprocher d’avoir abandonné sa
+nièce à son horrible sort. Mais elle ne parlait pas; elle était aussi
+immobile et aussi pâle qu’une statue. Seth la regardait avec des yeux de
+lynx, et ses prunelles ressemblaient à des charbons ardents; mais il
+était aussi calme que si rien ne s’était passé, et il fit bientôt sentir
+à tout le monde qu’il était né pour faire face à des événements aussi
+terribles que ceux-là.
+
+Ils étaient alors au milieu du courant qu’ils descendaient rapidement,
+et l’obscurité était si grande qu’ils ne pouvaient même pas apercevoir
+les rives du fleuve.
+
+
+
+
+IV
+
+UNE MAISON DE MOINS ET UN AMI DE PLUS.
+
+
+C’était le matin de la journée que nous venons de voir s’écouler. Le
+ciel était clair, et le jour s’annonçait comme un des plus beaux et des
+plus agréables de l’année. L’atmosphère était parfaite, et l’on
+éprouvait cette sensation particulière de bien-être et de vigueur que
+produit en nous le temps quand il est tout à fait beau.
+
+Cette partie de l’État de New-York, dans laquelle se passent les
+premières scènes de ce drame de la vie des frontières, était à cette
+époque coupée et diversifiée par de nombreux cours d’eaux; la plupart
+étaient d’une largeur comparativement petite, mais quelques-uns étaient
+d’une grandeur considérable; on voyait sur leurs bords et dans les
+espaces qu’ils séparaient, des milliers d’acres de forêts épaisses et
+luxuriantes, tandis que, dans certains autres endroits, on trouvait des
+plaines d’une grande étendue entièrement privées de bois.
+
+Ce jour-là donc, un cavalier longeait lentement un de ces endroits
+découverts qui était éloigné de quelques milles seulement de la maison
+d’Haverland. Au premier coup d’œil, on pouvait reconnaître qu’il venait
+de fort loin, car il paraissait fatigué, et le cheval qu’il montait
+semblait également épuisé. Notre cavalier était un jeune homme de vingt
+à vingt-cinq ans, portant le costume des chasseurs; et, quoiqu’il fût
+fatigué de sa longue course, l’attention qu’il apportait à ses moindres
+mouvements indiquait clairement qu’il n’était pas étranger à la vie des
+forêts. Son apparence prévenait en sa faveur; il avait de beaux yeux
+noirs, des cheveux bouclés, un nez aquilin et une bouche petite et
+finement dessinée. Une longue carabine luisante reposait sur le devant
+de sa selle, et il était prêt à s’en servir au premier moment opportun.
+Les flancs de son cheval fumaient et écumaient, et l’animal poursuivait
+son chemin avec une fatigue évidente.
+
+A mesure que le jour baissait, le voyageur regardait autour de lui avec
+une plus grande vigilance et un plus grand empressement. Il examinait
+soigneusement les bois et les cours d’eau qu’il traversait, comme s’il
+eût été en quête de la trace d’une habitation quelconque. Enfin, il
+parut satisfait comme s’il eût trouvé ce qu’il cherchait, et il activa
+le pas de sa monture.
+
+«Oui, se disait-il, la maison du bûcheron ne peut être bien éloignée
+maintenant; je me souviens de ce cours d’eau et de ce bois là-bas; je
+dois pouvoir l’atteindre avant la nuit; allons, mon brave cheval, en
+avant! et du courage, car nous touchons au terme de notre voyage.»
+
+[Illustration: Le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande
+vigilance.]
+
+Quelques instants après, il aperçut un petit ruisseau qui sautillait et
+écumait sur son lit rocailleux, et il entra dans la large percée qui
+conduisait à la clairière s’étendant devant la porte de la maison
+d’Haverland. Mais, quoiqu’il eût une idée assez exacte de la position où
+il se trouvait, il s’était grandement trompé sur la distance qui lui
+restait à parcourir, et la nuit était venue lorsqu’il approcha du
+ruisseau sur lequel nous avons vu s’embarquer les fugitifs. Il savait
+que ce cours d’eau conduisait directement à la maison qu’il cherchait,
+et il résolut de le suivre jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination.
+Sa marche se ralentit, car il fut souvent obligé de faire le tour des
+épaisses broussailles qui bordaient la rivière; et, quand il fut arrivé
+à un quart de lieue de la cabane d’Haverland, la nuit était déjà bien
+avancée.
+
+«Allons, ma bonne bête, la course a été plus longue que je ne m’y
+attendais; mais nous touchons maintenant au terme de notre voyage.
+Tiens!... Qu’est-ce que cela signifie?»
+
+Il avait poussé cette exclamation et cette interrogation en voyant
+briller tout droit devant lui une clarté lugubre qui s’élançait vers le
+ciel.
+
+«Est-ce que la maison du chasseur serait en feu?... c’est impossible!...
+et cependant c’est bien dans sa direction!... Ciel! quelque malheur est
+arrivé!»
+
+Agité par une émotion aussi violente que pénible, Éverard Graham (tel
+était le nom du cavalier) poussa rapidement son cheval vers l’endroit où
+brillait la clarté. En peu de temps, il s’en était approché aussi près
+qu’il avait osé le faire avec son cheval; il mit donc pied à terre,
+attacha sa monture, et marcha prudemment. La clarté était si forte,
+qu’il jugea nécessaire de choisir son chemin avec le plus grand soin.
+
+Quelques instants suffirent pour lui faire tout comprendre.
+
+La maison d’Haverland, dans laquelle il comptait passer la nuit, n’était
+plus qu’une gerbe de flammes, et une vingtaine d’ombres brunes sautaient
+et dansaient autour de ce feu effrayant, comme des démons dans une orgie
+de spectres.
+
+Graham resta un instant pétrifié d’horreur et d’étonnement. Il
+s’attendait à voir les corps grillés d’Haverland et de sa famille, ou à
+entendre leurs cris d’agonie; il ne cessa pas de regarder, mais il fut
+convaincu, ou qu’ils avaient été massacrés ou qu’ils s’étaient enfuis,
+car rien ne révélait leur présence. Il ne pouvait penser qu’ils eussent
+pu s’échapper, et il fut porté à croire qu’ils avaient été tués par le
+tomahawk ou qu’ils avaient péri dans les flammes.
+
+Ce spectacle était effrayant et n’avait presque rien de terrestre; la
+petite maison petillait et craquait sous une masse de flammes dévorantes
+qui jetaient des lueurs bizarres dans la clairière et répandaient sur
+les lisières de la forêt une lumière presque aussi grande que celle du
+soleil en plein midi; les vingt individus aux couleurs sombres sautaient
+et dansaient avec une joie sauvage, et autour de cette scène régnait une
+vaste solitude qui entourait tout comme un océan de ténèbres.
+
+Les flammes diminuèrent peu à peu et les bois semblèrent s’enfoncer dans
+l’obscurité. Les sauvages cessèrent leurs cris et bientôt même ils
+disparurent.
+
+L’habitation qui, jusqu’alors, avait paru une masse de flammes
+étincelantes, n’était plus qu’un amas de charbons et de cendres à moitié
+éteints qui brillaient d’une rougeur ardente au milieu de l’obscurité.
+
+Une heure ou deux plus tard, on aurait pu voir un individu qui se
+glissait furtivement et silencieusement autour de ces ruines fumantes.
+La lueur expirante de l’incendie lui donnait l’air d’un fantôme et on
+aurait pu le prendre pour l’ombre de quelque habitant de la cabane. Il
+s’arrêtait de temps en temps et écoutait comme s’il eût espéré entendre
+le bruit des pas d’une autre personne; puis il recommençait de nouveau
+sa marche de spectre autour des ruines. Plusieurs fois il s’arrêta pour
+regarder dans le brasier, comme s’il eût supposé que les os blanchis de
+plusieurs êtres humains allaient frapper sa vue; mais il reculait
+bientôt et restait immobile, plongé dans d’horribles et pénibles
+pensées. C’était Éverard Graham qui cherchait les restes d’Haverland et
+de sa famille.
+
+«Je ne vois rien, se disait-il, et il est probable qu’ils se seront
+échappés, ou peut-être leurs corps se calcinent-ils en ce moment dans
+cet amas de charbons; cependant quelque chose me dit qu’ils n’y sont
+pas, et s’ils ne sont pas là, que peuvent-ils être devenus?... Comment
+ont-ils pu se soustraire à la cruelle vengeance de leurs barbares
+ennemis? Qui peut les avoir avertis?... Ah! mon Dieu! malgré la vive
+espérance que je ressens, mon bon sens me dit qu’il n’y a aucun motif
+pour le supposer. Oh! combien est triste le sort de ceux qui dans ces
+temps ne sont pas protégés.
+
+--C’est vrai, par ma foi!»
+
+Graham tressaillit, comme si on lui avait tiré un coup de fusil, et il
+regarda avec inquiétude autour de lui. A quelques pas, il aperçut la
+silhouette d’un homme qui restait immobile et qui avait l’air de le
+contempler.
+
+«Et qui êtes-vous, demanda-t-il, vous qui apparaissez ici dans un pareil
+moment?
+
+--Je suis Seth Jones, du New-Hampshire. Et qui pouvez-vous être aussi,
+vous, qui arrivez dans un si mauvais moment?
+
+--Qui je suis?... Je suis Éverard Graham, un ami de l’homme dont la
+maison est en ruine et qui, je le crains, a été massacré avec sa
+famille.
+
+--C’est bien; mais ne parlez pas si haut. Il peut y avoir d’autres
+oreilles aux alentours; venez par ici, il n’est pas probable que nous
+soyons remarqués.»
+
+Tout en disant ces mots, il s’enfonça dans l’obscurité où Graham le
+suivit. Il eut d’abord quelques légers soupçons; mais l’accent et la
+voix de l’étranger le rassurèrent, et il continua sa route avec lui,
+sans méfiance et sans hésitation.
+
+«Vous dites que vous êtes un ami d’Haverland? murmura Seth à voix basse.
+
+--Oui, je l’ai connu avant qu’il vînt s’établir ici; c’était un intime
+ami de mon père; je lui avais promis de lui faire une visite aussitôt
+que je le pourrais, et j’étais venu dans cette intention.
+
+--C’est bien, mais vous avez choisi un bien mauvais moment, je crois.
+
+--Oui, certes; mais si j’avais voulu attendre que la tranquillité régnât
+partout, ma visite ne se serait probablement jamais faite.
+
+--Quant à cela, c’est bien possible.
+
+--Mais permettez-moi de vous demander si vous savez quelque chose sur la
+famille?
+
+--Je puis en savoir quelque chose, puisque j’étais par ici au moment
+même de l’événement.
+
+--Sont-ils captifs, ou ont-ils été tués?
+
+--Ni l’un ni l’autre.
+
+--Est-il possible qu’ils aient échappé?
+
+--Parfaitement: je les ai aidés moi-même à s’enfuir.
+
+--Dieu soit loué, et où sont-ils?
+
+--En bas de la rivière, à l’un des établissements....
+
+--Est-ce bien loin d’ici?
+
+--A trois ou quatre lieues, peut-être.
+
+--Bien! hâtons-nous d’aller vers eux, ou permettez-moi de prendre congé
+de vous, car je n’ai rien qui puisse me retenir ici.
+
+--Volontiers, répondit Seth qui fit un pas en avant; mais j’oubliais de
+vous dire que la jeune fille est avec les Indiens. Je n’avais pas encore
+pensé à vous informer de ce triste événement.»
+
+Graham tressaillit. Il maîtrisa cependant son émotion et fit un violent
+effort pour demander à son compagnon:
+
+«Mais quelle est la tribu qui a pris Ina?
+
+--Celle de ces infernaux Mohawks, je crois.»
+
+Et Seth lui raconta les incidents qu’on a lus dans le chapitre
+précédent; il ajouta cependant que les parents et la tante de la jeune
+fille étaient en sûreté. Il les avait accompagnés lui-même jusqu’à
+l’établissement voisin, où il les avait laissés sains et saufs et
+s’était hâté de revenir au lieu du sinistre où il était arrivé en même
+temps que Graham. Il lui dit qu’il l’avait d’abord pris pour un sauvage
+et que le voyant seul, il s’était disposé à lui tirer un coup de fusil;
+mais, qu’en l’entendant se parler à lui-même, il avait bientôt découvert
+qu’il avait à faire à un blanc.
+
+«Et quel motif vous amène ici? lui demanda Graham.
+
+--Belle question, par ma foi!... Quel motif me ramène ici? c’est le
+même, je suppose, que celui qui vous a fait venir vous-même. Je veux
+retrouver Ina, cette jolie fille....
+
+--Ah!... Pardonnez-moi, monsieur, je suis bien aise d’apprendre cela, et
+je suis déjà disposé à confesser que cette raison est pour ainsi dire la
+seule qui m’ait amené ici.
+
+--Puisque vous étiez venu seul pour aller à son secours, je présume que
+vous espérez la reprendre assez facilement, et je pense que vous avez
+une plus grande chance de réussir, si un autre joint ses efforts aux
+vôtres.
+
+--C’est exactement mon avis; donnons-nous la main.»
+
+Et ces deux hommes qui se donnaient ainsi une poignée de main de la
+façon la plus amicale, si l’obscurité ne les eût pas empêchés de se
+voir, auraient pu lire sur le visage l’un de l’autre une radieuse
+expression de sympathie. Ils s’enfoncèrent plus loin dans le bois et
+continuèrent leur conversation.
+
+Les Indiens qui avaient pris Ina étaient, comme Seth l’avait pensé, des
+guerriers de la tribu des Mohawks. Cette tribu elle-même faisait partie
+des Cinq-Nations réunies: les Senecas, les Cuyugas, les Onondagas, et
+les Oneidas devenus tout à fait célèbres dans l’histoire. Les Français
+les appelaient Iroquois et les Hollandais Maguas, tandis qu’en Amérique
+on les désigne sous le nom de Mingoes ou Agamuschim, ce qui veut dire
+Peuples-Unis. Les Mohawks ou Wabingi vécurent d’abord seuls et
+indépendants. Les Oneidas se joignirent ensuite à eux, et leur exemple
+fut suivi par les Onondagas, les Senecas et les Cuyugas. Au commencement
+du siècle dernier les Tuscaroras du Sud entrèrent dans l’union et la
+confédération fut nommée les Six-Nations, quoique encore aujourd’hui on
+l’appelle parfois les Cinq-Nations. Elles étaient naturellement
+solidaires, et celui qui déclarait la guerre à une tribu les avait
+toutes contre lui. Elles formaient une confédération formidable et la
+révolution montra de quelles actions elles étaient capables,
+lorsqu’elles étaient excitées par les Anglais. Durant la guerre de
+pillage et de rapine qui se prolongea tant sur la vieille frontière, les
+colons blancs usèrent principalement de stratagème pour déjouer leurs
+adversaires, et c’était par ce moyen seul que Seth espérait arracher Ina
+de leurs mains.
+
+
+
+
+V
+
+SETH TROUVE LA PISTE ET IL LA QUITTE.
+
+
+«Ce sont ces Mohawks, dites-vous, qui l’ont enlevée? remarqua Graham
+après une pause.
+
+--Oui.
+
+--Les avez-vous aperçus?
+
+--J’accourus aussi vite que possible, et ils s’en allaient au moment où
+j’arrivais, j’en ai aperçu un ou deux, et j’ai pensé que c’étaient les
+Mohawks. Quoi qu’il en soit, je ne fais aucune différence, que ce soit
+les Mohawks, les Oneidas, ou toute autre tribu des Cinq-Nations, peu
+importe; tous ces Indiens sont de vraies canailles, et tous sont
+capables de voler la fille d’un blanc.
+
+--Je suis de votre avis; nous aurons les mêmes difficultés à surmonter
+d’un côté comme de l’autre. Maintenant, il ne s’agit point de discuter
+si l’on essayera de sauver Ina, mais de savoir comment on s’y prendra.
+J’avoue que je suis dans l’embarras. Ces Mohawks sont excessivement
+rusés.
+
+--Oui.
+
+--Mais aussi, vous le savez, si nous parvenions à les tromper, nous ne
+serions pas les premiers blancs auxquels reviendrait cet honneur.
+
+--C’est encore vrai. Laissez-moi seulement réfléchir pendant une
+minute.»
+
+Graham cessa de parler, tandis que Seth semblait plongé dans des pensées
+profondes et sérieuses. Tout à coup, relevant la tête, il dit:
+
+«Je le tiens!
+
+--Quoi? Le plan que nous devons suivre?
+
+--Je crois que je le tiens.
+
+--Eh bien! dites-le.
+
+--Voici: nous devons aller à la recherche de la fille d’Haverland, il
+n’y a pas à balancer.»
+
+Malgré la tristesse qui s’était emparée de Graham, le pauvre jeune homme
+ne put s’empêcher de rire aux éclats en remarquant le ton sérieux avec
+lequel Seth lui avait dit ces paroles.
+
+«De quoi riez-vous? demanda Seth assez piqué.
+
+--Eh bien! je croyais que depuis longtemps nous étions arrivés à cette
+conclusion.
+
+--Je ne le savais pas; nous avions donc conclu! Quoi qu’il en soit, j’ai
+encore réfléchi.... Qu’y a-t-il là-bas?... Une autre maison qui brûle?»
+
+Graham regarda dans la direction indiquée, et il s’aperçut que c’était
+le jour qui paraissait. Il le fit remarquer à son compagnon.
+
+«Tiens, c’est vrai! voilà le jour; j’en suis bien aise, car nous avons
+besoin de lumière.»
+
+Le soleil parut bientôt au-dessus de la forêt et répandit un torrent de
+lumière dorée sur les bois et les cours d’eau. Les oiseaux faisaient
+éclater leur chant matinal dans chaque partie de la forêt, et toute la
+nature paraissait aussi gaie, aussi souriante que si aucun acte barbare
+n’avait été commis pendant la nuit. Aussitôt qu’il fit suffisamment
+clair, Seth et Graham se dirigèrent vers la rivière.
+
+«Comme nous nous mettrons bientôt en campagne, dit notre jeune homme, je
+vais donner quelques soins à mon cheval que j’ai amené avec moi. Il est
+à quelques pas d’ici, et je serai de retour dans un instant.»
+
+Et, tout en disant cela, il disparut dans le bois. Il trouva son cheval
+harassé et endormi sur le sol; il lui ôta le lien qui le retenait, et
+comme il pouvait trouver là une nourriture abondante dans de petites
+pousses jeunes et tendres et dans une herbe luxuriante, il lui ôta sa
+selle et sa bride, et lui laissa liberté entière jusqu’à son retour; il
+courait le risque de ne jamais le retrouver, mais il se confia en sa
+bonne étoile. Cela fait, il retourna vers son compagnon, qu’il trouva
+appuyé sur sa carabine, l’air pensif et le regard tourné vers la rivière
+qui coulait rapidement devant lui. Graham le regarda un moment avec
+curiosité et lui dit:
+
+«Je suis prêt, Seth, et vous?»
+
+Seth se retourna sans dire un mot et s’avança vers la clairière.
+Lorsqu’ils arrivèrent devant les ruines de la maison, ils s’arrêtèrent
+tous les deux, et Seth dit à voix basse:
+
+«A l’œuvre, il faut trouver leur piste.»
+
+Ils baissèrent la tête vers le sol et tournèrent autour de la clairière;
+tout à coup Graham s’avança rapidement, fit quelques pas dans le bois,
+puis s’arrêta et s’écria:
+
+«Seth, la voici!»
+
+Ce dernier se hâta de se rendre auprès de son ami; il se baissa un
+moment, inspecta le sol des yeux en avant et en arrière, et répondit:
+
+«C’est bien là leur piste; ils ne l’ont pas beaucoup dissimulée ici,
+mais je crois qu’il nous faudra ouvrir nos yeux bien grands pour la
+suivre, quand nous serons plus avancés dans le bois.
+
+--C’est probable, maintenant que nous tenons le point de départ; il faut
+prendre nos dispositions; vous ouvrirez la marche en suivant ces traces.
+
+--Ne pourriez-vous pas le faire vous-même? demanda Seth en le regardant
+dans le blanc des yeux.
+
+--Pas si bien que vous; je vous ai vu très-peu de temps, mais je suis
+sûr que vous connaissez la forêt beaucoup mieux que moi.
+
+--J’ai quelque expérience des combats, mais très-peu pour suivre la
+piste de l’ennemi à travers une solitude comme celle-ci.
+
+--Ne dites pas cela, c’est là-dessus que nous ne serions pas d’accord.
+C’est moi qui ai toujours suivi les tories ou les habits rouges pour le
+vieux colonel Allen, et je me rappelle qu’une fois.... mais je pense que
+ce n’est pas le moment de raconter des histoires, je n’ai pas assez de
+temps; toutefois, je puis dire, quoique peut-être je ne devrais pas m’en
+vanter, que je puis suivre le premier Peau-Rouge venu aussi loin qu’il
+lui plaira d’aller, sans m’inquiéter des peines qu’il pourrait prendre
+pour cacher sa piste. Vous le voyez, si j’entreprends de suivre
+celle-ci, c’est que j’ai l’habitude de tenir mon nez sur le sol, mais
+comme je ne pourrai probablement pas voir tous les dangers qui nous
+menaceront, ce sera votre affaire; vous vous tiendrez sur mes talons, et
+vous ferez voyager vos yeux tout autour de nous.
+
+--Je tâcherai de bien remplir mon rôle; cependant, j’espère que vous
+m’aiderez un peu.
+
+--Je vous aiderai autant que je pourrai en vous disant où ces démons ont
+passé; maintenant, en route; j’ai promis à Haverland que je ne me
+représenterais pas devant lui tant que je ne pourrais pas lui donner des
+nouvelles de sa fille, et, je le jure, je tiendrai ma parole.
+
+--Allons, en avant!»
+
+Et Seth partit d’un pas rapide. Il se tenait légèrement penché en avant,
+et son œil gris et perçant interrogeait continuellement le sol. Graham
+le suivait à quelques pas en arrière; il avait le canon de sa carabine
+passé sous son bras gauche et la crosse dans sa main droite, de façon à
+être prêt à faire feu au premier signal.
+
+Les traces que Seth Jones suivait étaient bien faibles; elles eussent
+été tout à fait invisibles pour un observateur moins exercé. Les
+Indiens, quoiqu’ils eussent peu de crainte d’être suivis, étaient
+cependant trop rusés et avaient trop d’expérience pour négliger aucune
+précaution qui pût mettre en défaut les ennemis disposés à les suivre.
+Ils étaient partis selon l’habitude indienne, à la file, c’est-à-dire
+que chacun d’eux marchait sur la piste de celui qui le précédait, de
+sorte qu’en regardant à terre on était porté à croire qu’un seul sauvage
+avait passé en cet endroit. Ina avait été forcée de voyager de cette
+façon, et plus d’une fois, lorsque par inadvertance elle avait fait un
+faux pas, un coup terrible lui avait rappelé son devoir; les feuilles
+portaient si peu l’empreinte d’une pression, elles étaient si peu
+foulées et si peu dérangées, qu’en se baissant et en examinant avec soin
+le terrain, on voyait à peine les traces que les mocassins y avaient
+laissées; on reconnaissait difficilement qu’une feuille était dérangée
+ou qu’une petite branche n’avait pas encore repris la position qu’elle
+occupait avant d’avoir été pliée par le pied d’un être humain. Ces
+légers indices, il est vrai, ne pouvaient cependant échapper à l’œil
+exercé du pionnier; ils étaient aussi visibles pour lui que les
+empreintes d’un pied sur un chemin poudreux. Tout à coup Seth s’arrêta,
+releva la tête, et, se tournant vers Graham, dit:
+
+«Nous gagnons du terrain.
+
+--Ah! vraiment!... Que je suis heureux de l’apprendre!... Quand
+pourrons-nous les atteindre?
+
+--Je ne saurais le dire au juste, mais il faudra encore du temps; ils
+vont d’un assez bon pas, et ils ne se sont arrêtés que de temps à autre
+la nuit dernière pour laisser reposer Ina. Dieu les damne, ces chiens!
+elle aura besoin de se reposer plus d’une fois avant d’en avoir fini
+avec eux.
+
+--Ne pouvez-vous estimer leur nombre?
+
+--Ils sont à peu près une vingtaine, des meilleurs guerriers mohawks. Je
+puis affirmer cela d’après leurs traces.
+
+--Comment cela? On n’en voit qu’une, cependant.
+
+--Naturellement, mais j’ai mes petites indications à moi.
+
+--Avez-vous faim?
+
+--Pas du tout; je puis rester sans manger jusqu’à l’après-midi sans le
+moindre inconvénient.
+
+--Je puis attendre aussi; veillez bien, et en avant!»
+
+Seth s’enfonça de nouveau dans les bois, et les deux amis poursuivirent
+leur voyage comme auparavant.
+
+Le soleil était déjà haut sur l’horizon; ses rayons brillants perçaient
+les voûtes de la forêt en plusieurs endroits, et ils pénétraient parfois
+en flots dorés jusque sur le sentier que suivaient nos voyageurs.
+
+Après avoir traversé quelques petits ruisseaux limpides où ils purent
+reconnaître que ceux qu’ils poursuivaient avaient étanché leur soif en
+passant, ils rencontrèrent des daims effrayés qui s’élançaient en avant,
+s’arrêtaient et regardaient avec étonnement, puis reprenaient de nouveau
+leur course dans leurs domaines solitaires. Graham eut de la peine à
+résister à la tentation d’abattre un de ces animaux, surtout lorsqu’il
+commença à sentir les premiers aiguillons de la faim; mais il
+connaissait trop le danger qu’il y avait à hasarder un coup de fusil,
+qui pouvait attirer sur eux en un instant leurs plus mortels ennemis.
+
+Tout à coup Seth s’arrêta et éleva la main.
+
+«Qu’est-ce que cela signifie?... dit-il en regardant sur le côté de la
+piste.
+
+--Quoi donc? demanda Graham en s’approchant de lui.
+
+--La piste se partage ici. Ils doivent s’être séparés en deux bandes,
+mais je ne puis deviner pourquoi.
+
+--N’est-ce pas une ruse pour dérouter ceux qui pourraient les
+poursuivre?
+
+--Oui, c’est cela; mais écoutez! Vous allez suivre la principale piste,
+tandis que moi je prendrai celle de côté et nous verrons bientôt.»
+
+Graham fit ce qu’il lui ordonnait, quoiqu’il eût beaucoup de peine à
+suivre les traces des fugitifs, mais c’était une ruse; comme ils s’y
+étaient attendus, les deux pistes se réunissaient quelques pas plus
+loin.
+
+«Il faut bien prendre garde à ne pas être déroutés par ces stratagèmes,
+remarqua Seth. Je dois surveiller le terrain de plus près, ayez l’œil
+bien ouvert pour que je ne fasse pas la culbute dans un nid de frelons.»
+
+Ils s’avancèrent alors avec prudence et rapidité; vers le milieu de
+l’après-midi, ils s’arrêtèrent au bord d’une rivière d’une largeur
+considérable. Seth sortit de ses poches quelques beaux quartiers de
+venaison séchés qu’il avait apportés avec lui de l’établissement, et nos
+deux amis firent un bon repas. Cela fait, ils se relevèrent et se mirent
+en route.
+
+«Voyez cela, dit Seth en montrant le milieu de la rivière; observez
+cette pierre, et remarquez comme elle est placée; voyez-vous à côté
+l’empreinte du mocassin? L’un d’eux a fait ici un faux pas, soyons
+prudents!»
+
+Il entra dans l’eau et traversa la rivière suivi de Graham. Lorsqu’ils
+furent de nouveau sur la terre ferme, les ombres du soir commençaient à
+s’amasser sur la forêt; déjà les oiseaux avaient cessé leurs chants; il
+y avait cependant une lune brillante, si brillante même, qu’ils
+résolurent de continuer leur poursuite.
+
+Leur marche alors se ralentit beaucoup, car Seth était obligé de faire
+grande attention pour conserver la piste, et s’il n’y avait pas eu dans
+le bois quelques clairières où ils pouvaient voir aussi bien qu’au
+milieu du jour, ils auraient été forcés d’attendre jusqu’au matin.
+Plusieurs fois Graham fut obligé de s’arrêter tandis que Seth se
+traînait sur les mains et sur les genoux pour découvrir la trace des
+Indiens. Ils ne trouvèrent aucun signe qui indiquât que les fugitifs
+avaient campé, et ils jugèrent d’après cela que leurs ennemis avaient
+l’intention d’atteindre leur tribu avant de se reposer, ou qu’ils
+étaient cachés quelque part dans le voisinage. Cette dernière
+supposition était la plus vraisemblable, et la prudence exigeait qu’ils
+fussent toujours sur leurs gardes.
+
+Tout à coup Graham s’aperçut que les arbres paraissaient plus petits et
+plus clairsemés, comme aux approches d’une grande clairière. Il appela
+l’attention de Seth sur cette particularité et ils furent du même avis.
+Quelques minutes plus tard, ils entendirent le bruit d’un torrent et ils
+se trouvèrent bientôt sur les bords d’une grande crique formée par une
+rivière. Le courant était très-rapide; mais ils n’hésitèrent pas à se
+jeter au milieu des flots qu’ils traversèrent à la nage. La nuit était
+douce et agréable, ils ne souffrirent donc guère de ce bain forcé, qui
+mouilla leurs vêtements et les rendit collants; mais l’exercice de la
+marche leur rendit bientôt une chaleur suffisante.
+
+En remontant sur la berge, ils se trouvèrent dans une plaine immense et
+pour ainsi dire sans bornes, où la piste semblait les conduire.
+
+«Allons-nous traverser ce grand espace? demanda Graham.
+
+--Je ne vois pas d’autre chemin; mais nous ne pouvons suivre le bord de
+l’eau, car nous aurions à faire quelques centaines de lieues, tandis
+qu’en marchant devant nous, il nous sera facile d’atteindre l’extrémité
+de la plaine.»
+
+Et cela était vrai, du moins en ce qui concernait la dernière partie de
+son assertion. La plaine qu’ils avaient devant eux était, selon toute
+apparence, une prairie d’une très-grande longueur, et d’une largeur
+comparativement petite. On pouvait distinguer fort bien la ligne sombre
+des bois qui formait la limite opposée et elle ne paraissait pas être à
+plus d’une heure de marche.
+
+«Je ne vois pas d’autre chemin, répéta Seth en se parlant à lui-même, et
+s’il faut traverser cette plaine, ce n’est pas une petite affaire, j’en
+réponds!
+
+--Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’au matin? demanda Graham.
+
+--Pourquoi?
+
+--Nous pouvons courir quelque danger pendant la nuit.
+
+--Et pensez-vous donc que nous traversions facilement la plaine pendant
+le jour? Nous servirions tout simplement de cible aux Indiens qui
+auraient l’idée de nous tirer dessus!
+
+--Ne pouvons-nous en faire le tour?
+
+--Ne vous ai-je pas dit que cette prairie s’étendait à des centaines de
+lieues de chaque côté; il nous faudrait trois ans pour faire la moitié
+de ce que vous dites!
+
+--Je ne savais pas que vous m’eussiez donné un renseignement aussi
+intéressant; mais, puisque tel est le cas, il ne nous reste
+naturellement rien autre à faire que d’avancer sans perdre notre temps à
+jaser.
+
+--La piste est assez droite, dit Seth en se retournant et en regardant
+la terre: je ne doute pas qu’elle ne conduise en ligne directe à l’autre
+extrémité. Je l’espère, parce que ce serait très-commode.
+
+--Vous m’aiderez à faire le guet, dit Graham, car vous n’aurez pas
+besoin d’examiner le terrain aussi souvent, et nous devons avoir l’œil
+partout.»
+
+Comme on peut facilement se le figurer, nos deux amis, quoique chasseurs
+pleins d’expérience, avaient fort mal calculé la distance qui les
+séparait de l’extrémité de la prairie. Il était minuit lorsqu’ils
+l’atteignirent.
+
+Tout était silencieux comme la mort, lorsqu’ils entrèrent prudemment et
+furtivement dans le bois.
+
+Pas un souffle de vent n’agitait les branches et le sommet des arbres,
+et le doux murmure de la rivière s’était depuis longtemps perdu dans ce
+profond silence; quelques nuages obscurcissaient de temps à autre la
+lune et rendaient sa lumière incertaine et trompeuse. Seth continua
+cependant à avancer. Ils avaient marché pendant quelques centaines de
+pas, lorsqu’ils entendirent des voix humaines. Ils continuaient toujours
+leur route avec la plus grande précaution et le plus grand silence, et
+ils aperçurent bientôt la lumière d’un feu qui se reflétait sur les
+branches supérieures des plus grands arbres; la lueur cependant était
+bien faible, mais ils ne pouvaient en être bien éloignés.
+
+Seth dit à Graham de se tenir tranquille, tandis qu’il irait à la
+découverte, et il s’avança prudemment tout seul; il atteignit bientôt un
+remblai naturel, qu’il monta en se traînant sur les mains et sur les
+genoux; et, en regardant par-dessus, il vit, dans une espèce de
+bas-fond, toute la bande des Indiens. Ils étaient assis plus de vingt
+réunis en cercles; plusieurs d’entre eux dormaient sur le sol, tandis
+que d’autres étaient assis négligemment par terre et fumaient en
+regardant le feu. Seth ne resta en observation qu’un instant, car il
+savait qu’il y avait tout autour des sentinelles vigilantes, et il était
+heureux de n’avoir pas été découvert; il se retira avec précaution et
+retourna vers Graham.
+
+«Quelles nouvelles? demanda le jeune homme.
+
+--Chut!... pas si haut!... Ils sont tous là.
+
+--Elle aussi?
+
+--Je le suppose, mais je ne l’ai pas vue.
+
+--Qu’avez-vous l’intention de faire?
+
+--Je ne sais pas; nous ne pouvons rien cette nuit, nous sommes trop près
+du matin; si toutefois nous parvenions à la délivrer, nous n’aurions
+guère de chances de nous échapper: ensuite, nous devons attendre jusqu’à
+la nuit prochaine; et, comme il y a beaucoup de sentinelles sur pied,
+nous devons nous tenir cachés jusqu’au jour; après cela nous les
+suivrons à distance.»
+
+Les deux amis se mirent à l’écart, de manière à ne pas être en vue, dans
+le cas où les sauvages reviendraient sur la piste dans la matinée. Ils
+restèrent là jusqu’au jour.
+
+Ils entendirent bientôt les Indiens qui préparaient leur repas du matin;
+et, comme ils pensaient qu’ils pourraient alors les examiner sans courir
+de risque, ils résolurent d’aller jeter un coup d’œil sur le remblai
+pour s’assurer si Ina était ou non parmi eux.
+
+Ils se glissèrent donc sans bruit vers le sommet du monticule. En cet
+endroit croissait une espèce d’églantiers assez forts, et leur buisson
+était heureusement assez épais pour cacher nos deux amis. Seth s’avança
+tout près et regarda par-dessus. Sa tête dépassait très-peu les
+dernières feuilles, et il pouvait voir tout ce qui se passait.
+
+Graham, emporté par sa vive curiosité, plaça son bras sur l’épaule de
+Seth et regarda par-dessus sa tête. Chose assez singulière, les Indiens
+ne l’aperçurent pas; il fit un mouvement en baissant la tête, les
+églantiers étaient si serrés qu’ils résistaient à la pression à peu près
+comme un ballot de laine; ils rebondirent bientôt, et Seth roula comme
+une bûche en bas du remblai, et alla tomber tête baissée au milieu des
+sauvages.
+
+
+
+
+VI
+
+LA MORT OU LA VIE.
+
+
+Lorsque Seth eut fait son entrée si peu cérémonieuse dans le camp des
+sauvages, Graham comprit qu’il était en danger, et que sa vie dépendait
+de ses propres forces. Combattre eût été folie, car il y avait bien là
+trente Indiens armés. La fuite était donc sa seule ressource; et, sans
+attendre plus longtemps pour connaître le sort de Seth, notre jeune
+homme sauta en bas du remblai et se dirigea tout droit à travers la
+plaine pour gagner le bois qui bordait la rivière. Il avait fait
+quelques centaines de pas lorsqu’un hurlement prolongé lui annonça qu’il
+était découvert et qu’on était à sa poursuite. Il regarda derrière lui,
+et il vit cinq ou six Indiens en pleine chasse en bas du talus.
+
+C’est alors que commença une véritable course de vie ou de mort. Graham
+avait le pied aussi léger qu’un daim, et il était bien dressé et bien
+discipliné. Mais il avait aujourd’hui à ses trousses cinq des meilleurs
+coureurs de la tribu des Mohawks, et il craignait d’avoir à la fin
+trouvé plus fort que lui. Cependant, il était aussi adroit et aussi rusé
+qu’il était vigoureux et agile. La plaine sur laquelle il courrait était
+parfaitement nue et aride, et il avait une lieue ou une lieue et demie à
+faire avant de trouver le plus petit refuge. Comme on le verra, il prit
+le seul moyen qui lui offrait quelque chance de salut, il se décida pour
+une course effrénée qui laissait aux deux parties des avantages à peu
+près égaux.
+
+Il avait bien compris que ceux qui le poursuivaient étaient capables de
+courir plus longtemps que lui, et que, si la course était trop longue,
+il aurait peu de chances de leur échapper; mais il sentait aussi que si
+la poursuite ne durait pas trop longtemps, il pourrait devancer le
+premier Indien venu; il résolut donc de mettre la célérité de ses
+ennemis à l’épreuve.
+
+Quand il entendit leurs hurlements, il s’élança en avant en déployant
+presque toute son agilité. Les Peaux-Rouges, cependant, conservèrent la
+même rapidité, et Graham continua ses efforts pendant cinq cents pas
+environ en se servant de ses bras et de ses jambes, de manière à faire
+croire qu’il déployait toutes ses forces. Après le premier quart de
+lieue, il commença à ralentir sa course, et ses membres pendants et
+affaissés, aussi bien que les regards furtifs qu’il jetait derrière lui,
+auraient pu faire croire à tout le monde qu’il était presque épuisé.
+
+Mais ce n’était qu’une ruse, et elle réussit aussi bien qu’il pouvait le
+souhaiter.
+
+Les Indiens crurent qu’il avait commis une faute bien ordinaire et bien
+fatale; qu’il avait déployé au départ toute la force et toute la
+célérité dont il était capable, et qu’il était maintenant harassé et
+fatigué, tandis qu’eux ne faisaient que s’échauffer davantage à l’ardeur
+de la chasse. En voyant cela, ils poussèrent des cris de joie et
+s’élancèrent en avant à toute vitesse, chacun d’eux s’efforçant
+d’atteindre le fugitif pour lui lancer son tomahawk avant son compagnon.
+
+Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils virent le fugitif repartir
+avec la vitesse d’un cheval de sang, tandis que ses nerfs reprenaient en
+un clin d’œil la vigueur qu’ils semblaient avoir perdue depuis quelque
+temps.
+
+Ils comprirent et reconnurent que si le fugitif conservait longtemps une
+telle rapidité, il serait bientôt hors de leur atteinte, et ils se
+mirent alors tous à courir comme ils ne l’avaient pas encore fait.
+
+Ceux qui le poursuivaient, ou du moins quelques-uns d’entre eux, étaient
+à peu près aussi agiles que lui, et quoiqu’il les eût devancés pendant
+un moment, il allait, avant que la moitié de la course fût terminée,
+perdre inévitablement le terrain qu’il avait gagné.
+
+Si quelqu’un avait pu être témoin de cette course où la vie d’un homme
+était en jeu, il aurait vu un spectacle bien effrayant et bien émouvant.
+Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc
+qui se sauvait à toutes jambes; son allure rapide et soutenue montrait
+que ses membres étaient bien exercés et soumis à une rude épreuve. Ses
+pieds allaient avec une telle rapidité, qu’ils étaient presque
+invisibles, et le terrain fuyait derrière lui comme un panorama.
+
+[Illustration: Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un
+fugitif blanc.]
+
+Venaient ensuite une demi-douzaine de sauvages; leurs visages étaient
+brillants et contractés par divers sentiments, la joie, la vengeance et
+le doute; leurs ornements flottaient au vent, et leur vigueur semblait
+incroyable. Ils étaient disséminés à différentes distances les uns des
+autres, et s’étaient partagé toutes les directions de la prairie, de
+façon à couper toute retraite au fugitif.
+
+Deux Indiens continuaient à courir côte à côte, et il était évident que
+les autres abandonneraient bientôt la poursuite, car Graham les voyait
+perdre rapidement du terrain et se relâcher déjà de leurs efforts. Il
+comprit la situation et alors il reprit espoir. Ne pouvait-il pas les
+dépasser aussi? S’il le faisait, n’abandonneraient-ils pas bientôt la
+partie? Et, d’ailleurs, ne pouvait-il pas s’échapper avant que la
+fatigue le forçât à céder?
+
+«En tout cas, j’essayerai, et que Dieu me vienne en aide!» murmura-t-il
+en lui-même.
+
+Il regarda derrière lui, et il vit que les Indiens qui le poursuivaient
+encore semblaient presque immobiles, tant il les avait laissés loin
+derrière lui.
+
+Mais comme la fatigue le contraignit de nouveau à modérer cette course
+terrible, il vit ses infatigables ennemis regagner le terrain qu’ils
+avaient perdu; les adversaires, maintenant, se comprenaient. Les Indiens
+devinèrent ses manœuvres et ils évitèrent le piége en conservant
+toujours la même rapidité; ils étaient certains que tôt ou tard il
+serait obligé de céder. De son côté, Graham savait que, pour prolonger
+la lutte, il devait reprendre son pas précipité et le continuer
+toujours.
+
+Ils prirent alors une course soutenue et effroyablement monotone.
+L’espace disparaissait derrière eux, et leur vitesse respective était si
+égale, si semblable, qu’il y avait toujours entre eux la même distance.
+Il ne restait plus que deux Indiens, mais ils étaient infatigables, et
+bien décidés à continuer jusqu’au bout.
+
+Enfin, Graham aperçut le bois hospitalier à une petite distance. Les
+arbres semblaient l’inviter à se réfugier sous leur ombre protectrice;
+essoufflé et harassé, il s’élança au milieu d’eux et courut tout droit
+devant lui, jusqu’à ce qu’il se trouvât sur la berge d’une grande
+rivière assez rapide.
+
+Lorsqu’un Anglo-Saxon lutte avec un Indien de l’Amérique du Nord, il
+cède quelquefois; mais lorsque l’esprit prend dans la lutte la place du
+corps, il ne perd jamais.
+
+Graham regarda à la hâte autour de lui, et, en quelques secondes, son
+intelligence lui avait fourni le plan qui devait lui sauver la vie.
+
+Il jeta sa carabine de côté et entra prudemment dans le torrent jusqu’à
+ce que l’eau lui vînt à la ceinture. Il se mit alors à nager rapidement,
+et il remonta la rivière à plus de cent mètres; il entra ensuite
+vigoureusement dans le courant, qu’il s’efforça de vaincre, de manière à
+ne pas être rejeté sur la berge plus bas qu’il ne l’avait décidé. Le
+courant était très-rapide; aussi notre héros, épuisé et déjà bien
+affaibli, dut déployer le reste de ses forces pour atteindre la rive
+opposée. Il sauta au plus vite sur le bord et courut rapidement pendant
+quelques instants, en laissant des traces aussi visibles qu’il le put;
+sautant de nouveau dans la rivière, il la remonta en nageant rapidement,
+et il eut soin de se tenir aussi près du bord que possible, pour éviter
+la force du courant. On comprendra bientôt la raison de ces singuliers
+mouvements.
+
+Le rivage était bordé d’épaisses broussailles dont les branches
+retombaient dans l’eau; après avoir nagé jusqu’au moment où il jugea que
+ceux qui le poursuivaient allaient arriver au fleuve, il glissa sous le
+feuillage, qui lui offrait un abri favorable, et attendit là ce qui
+allait se passer. Les deux Indiens parurent presque aussitôt sur la rive
+opposée, mais beaucoup plus bas que Graham; ils sautèrent dans la
+rivière sans hésiter une minute, la traversèrent promptement, et, dès
+qu’ils furent à terre, ils commencèrent leurs recherches, et un
+hurlement annonça qu’ils avaient découvert la piste, mais un second
+hurlement fit bientôt comprendre leur désappointement: ils l’avaient
+perdue dans la rivière!
+
+Les Indiens supposèrent probablement que le fugitif était tombé dans
+l’eau et qu’il s’y était noyé, ou que peut-être il avait atteint l’autre
+bord. En tout cas, ils avaient perdu ce qu’ils considéraient déjà comme
+une proie certaine, et, en laissant percer le regret de voir leur
+méchanceté déjouée, ils traversèrent tristement la rivière à la nage,
+explorèrent l’autre rive pendant une heure environ, et reprirent enfin
+leur course vers leurs compagnons.
+
+
+
+
+VII
+
+L’EXPÉRIENCE DE SETH.
+
+
+«Ah! oh! voilà une nouvelle manière de s’introduire!» s’écria Seth en
+roulant au milieu des sauvages réunis autour du feu du conseil.
+
+On peut s’imaginer quelle fut la surprise des Indiens lorsqu’ils virent
+un blanc tombant ainsi au milieu d’eux. Le bruit des broussailles les
+avait mis en émoi; mais l’arrivée de Seth fut si subite et si prompte,
+que notre pionnier pirouetta au milieu d’eux avant qu’ils eussent pu
+soupçonner comment cela s’était fait. Mais, selon leur habitude, ils ne
+furent pas longtemps à réfléchir; ils avaient remarqué que Graham se
+sauvait et prenait la fuite; et, comme nous l’avons vu, plusieurs
+s’élancèrent à sa poursuite, tandis qu’une douzaine d’autres sautèrent
+sur Seth et levèrent leurs tomahawks au-dessus de sa tête.
+
+«Allons, attendez une minute, leur dit sèchement Seth; vous n’avez pas
+besoin de vous presser; vous avez bien le temps de prendre ma chevelure,
+n’est-il pas vrai?»
+
+Et ses gestes, moitié sérieux, moitié comiques, arrêtèrent et amusèrent
+ceux qui s’étaient saisis de lui. Ils le regardèrent tous, comme s’ils
+eussent attendu qu’il continuât; mais le pionnier se contenta de les
+dévisager avec des airs de mépris et de dédain. L’un d’eux s’élança
+alors sur lui, prit sa chevelure, qu’il tordit dans sa main, et s’écria
+furieux:
+
+«Ah! maudit Yankee! Nous te brûlerons!
+
+--Sais-tu ce que tu as de mieux à faire, vieux drôle? Eh bien!
+dépêche-toi d’ôter ta patte de dessus ma tête, ou il t’arrivera
+malheur.»
+
+Le sauvage, comme pour lui complaire, ôta sa main; et, du même
+mouvement, enleva à Seth sa carabine. Le pionnier le regarda un instant
+dans le blanc des yeux, en prenant un certain air de supériorité, et lui
+dit:
+
+«Je te la prête pour un moment, pourvu que tu me la rendes en bon état.
+Fais attention: prends-y bien garde; ce fusil a coûté beaucoup d’argent,
+là-bas, dans le New-Hampshire.»
+
+D’après ces paroles, on comprendra facilement que Seth jouait la
+comédie. Lorsqu’il avait été jeté dans cette aventure par l’impatience
+de son compagnon, il avait compris tout de suite qu’il était inutile de
+prendre la fuite. Tout ce qu’il avait de mieux à faire était de se
+soumettre à son malheureux sort, avec la meilleure grâce possible; mais
+il y avait une manière de faire cette soumission qui pourrait donner de
+meilleurs résultats que toute autre; s’il avait opposé de la résistance,
+ou s’il s’était soumis en se désespérant, comme plus d’un homme l’aurait
+fait sans doute, il aurait probablement été scalpé sur-le-champ. Aussi,
+avec sa présence d’esprit étonnante, il prit facilement un air de
+bravade et d’insouciance. Ce stratagème, comme nous venons de le voir,
+avait eu le résultat désiré.
+
+Seth Jones était un homme dont on ne pouvait comprendre le caractère, ni
+en une heure, ni en un jour; il fallait l’avoir fréquenté longtemps pour
+arriver à en découvrir les nuances et les ressources. Doué d’un esprit
+vif et amusant, jovial et franc en apparence, il était cependant bien
+prévoyant et bien prudent! il pouvait lire les pensées d’un homme
+presque au premier regard, et il avait un extérieur qui semblait fait
+exprès pour voiler son âme; ses yeux mêmes étaient trompeurs; et,
+lorsqu’il voulait jouer un rôle, il pouvait le soutenir dans la
+perfection. Si quelque étranger l’avait vu, lorsqu’il engagea la
+conversation rapportée plus haut, il l’aurait sans aucune hésitation
+considéré comme un idiot ou un fou.
+
+«Ça t’ira-t-il d’être brûlé, hé! mon Yankee? lui demanda un sauvage en
+se baissant et contractant horriblement sa figure.
+
+--Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé, répondit Seth, avec autant
+d’insouciance que s’il eût parlé d’un dîner.
+
+--Hé, hé, hé, hé, tu l’essayeras, mon Yankee.
+
+--Je ne sais pas encore; il y a différentes opinions là-dessus;...
+peut-être... quand ce sera fini, je pourrai y croire.
+
+--Tu seras parfait!... bonne viande!... excellente à rôtir! ajouta un
+autre sauvage en tâtant les bras de notre pionnier.
+
+--S’il te plaît, mon ami, ne me pince pas ainsi.»
+
+Le sauvage roidit ses doigts comme une baguette de fer, et lui serra si
+fort le bras que Seth crut qu’il allait le lui briser. Mais, quoique sa
+douleur fût excessive, il ne manifesta pas la moindre sensation.
+L’Indien essaya encore, puis encore, et jusqu’à ce qu’il eût abandonné
+la partie, il dut reconnaître et admirer le courage de l’homme blanc.
+
+«Bon Yankee! il supporte bien la douleur.
+
+--Mais c’était une plaisanterie, tu ne voulais pas me serrer si fort,
+n’est-ce pas? je suis fâché de n’avoir rien senti. Essaye-donc encore
+une fois: tu pourras peut-être faire mieux.»
+
+Mais le sauvage se retira; un autre s’avança et prit la main du captif.
+
+«Douce, petite, une vraie main de femme; voyons que je la tâte,» dit-il,
+en l’enfermant dans la sienne comme une vis dans un écrou.
+
+Seth ne bougea pas; mais, comme l’Indien allait à son tour abandonner
+l’expérience qu’il avait tentée pour amuser ses camarades, Seth lui dit:
+
+«Ta patte n’a pas l’air d’être bien calleuse!»
+
+Et il la serra d’une façon horrible.
+
+Le sauvage souffrit le martyre. Seth sentit positivement les os de la
+main qu’il tenait s’aplatir comme une pomme cuite. Il avait résolu, car
+il avait souffert, lui aussi, de se venger le mieux qu’il pourrait, et
+il serra ses doigts tellement fort que le pauvre Indien se mit à danser
+sur ses pieds et à hurler de douleur.
+
+«Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une sollicitude feinte;
+tandis que la main du sauvage glissa hors de la sienne avec toutes les
+apparences d’un gant mouillé.
+
+[Illustration: «Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une
+sollicitude feinte.]
+
+L’Indien, déconfit, ne répondit rien, et il s’en alla s’asseoir au
+milieu des railleries de ses camarades. Seth, sans laisser percer la
+moindre émotion, s’assit gravement par terre et demanda froidement à un
+sauvage de lui prêter sa pipe. On sait que lorsqu’un Indien est témoin
+d’une hardiesse et d’une force aussi grande que celle que leur captif
+venait de déployer, il ne cherche pas à cacher son admiration. Aussi, il
+ne paraîtra pas singulier que la demande si étrange de Seth fut bien
+accueillie. Un sauvage lui tendit une pipe bien bourrée; mais il lui fit
+une grimace dans laquelle on pouvait facilement reconnaître l’admiration
+pour son triomphe et l’espoir d’une bonne vengeance pour plus tard. Les
+regards des autres Indiens indiquaient qu’ils attendaient de nouveaux
+amusements; notre héros fumait sa pipe, en suivant paresseusement de
+l’œil les nuages de fumée qui montaient lentement tout autour de sa
+tête. Ses bourreaux s’assirent autour de lui et causèrent dans leur
+langue (nous pouvons faire remarquer ici que Seth la comprenait
+parfaitement). Bientôt l’un d’eux se leva et s’avança vers le pionnier.
+
+«L’homme blanc est fort! il serre bien! mais moi je le ferai crier.»
+
+En disant ces mots, il se baissa, ôta le bonnet du captif, saisit une
+longue mèche de cheveux blonds qui prenait racine sur la tempe, et la
+tordit; un coup d’épée dans l’œil n’aurait pas causé une douleur plus
+vive; mais lorsqu’il les arracha avec leurs racines, Seth ne bougea pas;
+il lança seulement une plus forte bouffée de fumée. Les sauvages qui
+étaient autour de lui ne purent réprimer un murmure d’admiration.
+
+Voyant que cette torture ne faisait pas d’effet, le bourreau recommença
+son jeu; il lui prit une autre mèche sur le cou. Chaque cheveu qu’on lui
+arrachait lui faisait autant de mal que la pointe d’une aiguille qu’on
+enfonce dans la chair; aussi, quand l’Indien eut fini, ses camarades
+remarquèrent sur le visage du pionnier une grande pâleur, semblable à un
+nuage qui passe en courant dans le ciel.
+
+Le patient leva les yeux, et les fixa sur ceux de son bourreau avec une
+expression indescriptible. Pendant un instant le sauvage eut à soutenir
+un regard qui le fit tressaillir, tout sauvage qu’il était, et ses
+membres tremblèrent d’une crainte étrange.
+
+Dire que Seth ne faisait pas attention aux tortures qu’on lui
+infligeait, ce serait absurde. Si le sauvage avait pu supposer quelle
+quantité de haine et de vengeance il venait de soulever, il n’aurait
+jamais essayé d’avoir affaire à lui. Il fallut à Seth un empire
+incroyable sur lui-même pour supporter les horribles souffrances du
+corps et de l’esprit qu’il endurait. Il lui semblait qu’il était
+impossible de ne pas se tordre de douleur sur le sol et de ne pas sauter
+sur son persécuteur pour le mettre en pièces, membre par membre. Mais il
+avait appris à connaître la cruauté et les outrages des Indiens et il
+les supporta sans sourciller.
+
+Sa tempe avait l’apparence d’un parchemin blanchi et tacheté
+d’innombrables points rouges; le sang commençait à suinter de la
+blessure, et on aurait dit qu’on avait gratté et enlevé la peau de son
+cou. Sa pâleur momentanée avait été causée par la douleur qu’il
+éprouvait, et aussi par la colère la plus violente qu’il eût jamais
+ressentie. Le regard qu’il lança au sauvage avait pour but de lui dire
+qu’il s’en souviendrait. Après les faits qui venaient de se passer, les
+Indiens restèrent assis un moment sans dire une seule parole. Enfin,
+l’un d’eux qui paraissait être le chef, parla à voix basse à celui que
+nous venons de voir abandonner le rôle de bourreau.
+
+Seth, probablement, entendit ce qu’il lui dit, car sans cela, il n’est
+pas vraisemblable qu’il eût supporté la dernière épreuve.
+
+Le même sauvage s’avança de nouveau dans le centre du cercle qu’on avait
+formé autour du captif désarmé; il lui ôta son bonnet qui avait été
+replacé sur sa tête, saisit ses longs cheveux blonds de sa main gauche
+et les tordit en rejetant sa tête en arrière. Puis tirant lentement son
+couteau il le fit briller une seconde dans l’air et tourna sa froide
+lame autour de la tête de Seth, avec la rapidité de l’éclair. La peau
+n’était pas entamée et ce n’était qu’une feinte, mais Seth n’avait pas
+quitté des yeux le cruel Indien pendant cette terrible minute.
+
+Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits; mais Seth
+ne l’était pas.
+
+[Illustration: Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient
+satisfaits.]
+
+Il rendit sa pipe, remit son bonnet, et se dressant sur ses pieds, il
+regarda pendant quelques secondes le groupe formé autour de lui. Puis,
+il s’adressa aux Indiens en ces termes:
+
+«L’homme blanc peut-il maintenant mettre le courage de l’homme rouge à
+l’épreuve?»
+
+Sa voix n’avait plus son timbre ordinaire, cependant le chef n’y fit pas
+attention; et, d’un signe de tête, il lui accorda la permission qu’il
+avait demandée. Les regards des autres Indiens laissèrent percer le
+plaisir et l’intérêt qu’ils prenaient à ces terribles épreuves.
+
+Le sauvage qui avait infligé cette torture au pionnier s’était assis
+tout près du chef. Seth marcha droit à lui et lui prit le bras qu’il
+serra modérément. L’Indien poussa un grognement de mépris. Alors Seth se
+baissa et tira doucement le tomahawk de la ceinture de l’Indien. Il
+l’éleva lentement, et fit briller l’arme étincelante qu’il tournait dans
+l’air. Au même instant, le tomahawk retomba et fendit en deux la tête du
+sauvage qui ne s’attendait guère à une mort aussi prompte!
+
+
+
+
+VIII
+
+RENCONTRE INATTENDUE.
+
+
+Graham était fatigué et harassé; il se traîna hors de l’eau et s’étendit
+un instant sur le doux et frais gazon qui bordait la rivière. Le
+terrible effort que ses membres avaient été forcés de faire l’avait
+épuisé, et il tomba bientôt dans un profond sommeil, qui dura longtemps.
+Lorsqu’il se réveilla, le jour était avancé et le soleil avait déjà
+accompli plus de la moitié de sa course. Lorsqu’il fut complétement
+éveillé et qu’il eut remercié avec ferveur le ciel de l’avoir protégé et
+guidé dans sa fuite, il commença à se demander quelle était la meilleure
+marche à suivre. Il se voyait tout seul et abandonné au milieu d’une
+grande solitude. Que devait-il faire? Chercherait-il à découvrir son ami
+Haverland? ou bien continuerait-il ses recherches afin de délivrer la
+jeune Ina?
+
+Tandis qu’il se posait cette série de questions, auxquelles il ne
+trouvait pas de réponses, il tourna machinalement les yeux vers la
+rivière, et il tressaillit en voyant un petit canot qui apparaissait
+dans le lointain, à un détour du courant. Il n’eut que le temps de voir
+que cette embarcation portait deux personnes, car il se retira aussitôt;
+la prudence l’avertissait qu’il ne fallait pas se montrer. Il se cacha
+derrière le tronc d’un des plus gros arbres de la forêt, et là, il
+surveilla avec un vif intérêt l’approche des nouveaux venus. Le léger
+esquif courait rapidement sur la surface calme de l’eau, et, en quelques
+instants, il fut arrivé devant lui. Les deux individus qui le montaient
+étaient des blancs, et il examina minutieusement leur visage. Le plus
+fort des deux était assis au milieu du canot et plongeait profondément
+dans l’eau de plats avirons de frêne. L’autre paraissait âgé; il était
+assis à la poupe, et, tout en commandant les mouvements de son
+compagnon, il examinait le rivage avec l’expérience et l’habileté d’un
+homme de la frontière. Graham s’imagina qu’il avait été découvert,
+malgré toutes les précautions qu’il avait prises, car le canot,
+apparemment sans intention de ceux qui le montaient, se dirigea vers la
+rive opposée. Le jeune homme resta caché jusqu’à ce que l’embarcation
+fût arrivée en face de lui, et, au même moment, il soupçonna que l’un
+d’eux était Haverland; cependant, il y avait si longtemps qu’il ne
+l’avait vu, qu’il lui était impossible de le reconnaître tout à fait, à
+moins de le voir de plus près. Cependant, comme c’étaient des blancs, il
+se décida à voir si ce n’étaient pas des amis. Il déguisa sa voix et il
+les héla, sans toutefois se montrer. Il reconnut qu’on l’avait entendu,
+car celui qui tenait les rames s’arrêta une seconde et regarda
+furtivement sur la rive; mais, à un léger signe de l’autre, il se pencha
+de nouveau sur ses avirons, et ils continuèrent leur route comme s’ils
+ne soupçonnaient aucun danger.
+
+«Hé! les amis!» leur cria-t-il d’un ton plus fort, quoique en restant
+toujours caché.
+
+On ne prit pas garde à lui; toutefois, il s’imagina que le canot allait
+plus vite. Il s’avança alors rapidement sur la rive et leur cria:
+
+«Ne craignez rien! Je suis un ami!»
+
+Ces paroles les firent arrêter, et celui qui était à la proue répondit:
+
+«Nous ne nous contentons pas de cela; quelle affaire vous amène ici?
+
+--Je pourrais aussi bien, il me semble, vous faire la même question?...
+
+--Si vous ne voulez pas répondre, nous ne perdrons pas notre temps à
+faire assaut de paroles avec vous; en avant, Haverland!
+
+--Arrêtez donc! Est-ce Alfred Haverland qui est avec vous?
+
+--Et quand cela serait? Qu’est-ce que cela peut vous faire?
+
+--Eh! mais, c’est précisément Alfred Haverland que je cherche. Je suis
+Éverard Graham, et peut-être se rappelle-t-il ce nom.»
+
+Le bûcheron se retourna tout étonné vers le rivage. Quelques coups
+d’avirons l’amenèrent contre la berge; il sauta à terre et saisit la
+main de son jeune ami.
+
+«Eh bien! Graham, au nom des sept merveilles du monde, qui vous amène
+ici? Ah! je l’oubliais, vous m’aviez promis une visite pour cette
+époque; mais il m’est arrivé tant d’autres choses, que celle-ci était
+tout à fait sortie de mon esprit. Et, je puis vous le dire, j’en ai
+assez éprouvé pour briser le cœur de tout mortel,» dit-il d’une voix
+étouffée.
+
+On se donna des deux côtés des explications, et on peut s’imaginer
+l’étonnement, la reconnaissance et les craintes que suscita le récit de
+Graham. Haverland avait auparavant présenté à Graham son compagnon Ned
+Haldidge.
+
+«Seth a promis de ramener Ina, dit-il; mais je ne pouvais rester
+tranquille tandis qu’il la cherchait de tous côtés. Ce bon ami, qui a
+acquis une grande expérience dans les luttes des frontières, s’est joint
+à moi de bon cœur, dit-il en se tournant vers Haldidge. Je suppose que
+vous avez grande envie de voir ma femme; mais vous verriez une pauvre
+mère folle de douleur, et je ne puis me décider à la revoir, tant que je
+n’aurai pas appris quelque chose sur notre chère fille.
+
+--Et si ces lâches Mohawks ne regrettent pas bientôt le jour où ils ont
+commencé leur infernale besogne, Ned Haldidge perdra son nom! s’écria le
+troisième individu.
+
+--Je ne connais pas l’avenir, dit Graham en souriant, mais, tant que
+nous sommes animés de pareils sentiments, nous pouvons les attaquer
+ouvertement, d’autant plus que nous avons un ami dans leur camp.
+
+--Non, ce moyen ne réussira jamais! répondit le bûcheron en secouant la
+tête; nous ne pourrons jamais les vaincre de cette manière. Nous aurions
+pu amener une douzaine de guerriers avec nous pour réduire ces lâches en
+atomes; mais ce système ne vaut rien.
+
+--Alors, vous vous reposez entièrement sur les stratagèmes?
+
+--Aucun autre procédé ne réduira ces diables incarnés.
+
+--Et Dieu seul sait si celui-ci amènera un résultat! remarqua Haverland
+d’un ton triste et abattu.
+
+--Ah! ne vous désespérez pas à l’avance, Alfred; attendez que le moment
+en soit venu.
+
+--Vous devez me pardonner ma faiblesse, dit-il en se remettant. Quoique
+je sente la force d’une armée dans mes membres, j’ai le cœur d’un père
+dans ma poitrine, et je suis disposé à tout faire pour retrouver ma
+fille chérie. Oh! il me semble encore entendre les cris qu’elle poussait
+quand elle fut enlevée pendant cette nuit affreuse.»
+
+Graham et Haldidge restèrent silencieux; ils respectaient ce chagrin si
+grand et si navrant que rien ne pouvait consoler. Bientôt le père rompit
+le silence, et, cette fois, sa voix et son air étaient changés.
+
+«Mais pourquoi restons-nous inactifs? N’avons-nous rien à faire?
+Devons-nous demeurer dans l’abattement, quand un seul effort peut la
+sauver?
+
+--C’est justement ce à quoi je pensais depuis que nous sommes arrêtés
+ici, répondit Haldidge; je ne vois pas à quoi il nous sert d’attendre,
+surtout quand il y a tant à faire.
+
+--Alors, partons! Vous nous accompagnerez, Graham?
+
+--Certainement! Mais je voudrais vous demander quelles sont vos
+intentions? lui dit-il en s’arrêtant un instant sur la berge, tandis que
+les autres reprenaient leurs places.
+
+--Je croyais que vous vous souviendriez que nous ne pouvons avoir qu’une
+seule intention, répondit Haverland avec un léger ton de reproche.
+
+--Vous n’avez pas compris exactement ce que je voulais vous demander.
+
+--Naturellement, je connais votre suprême intention; mais je voulais
+savoir quel plan vous aviez l’intention de suivre?
+
+--Oh! pour cela, répondit Haldidge, j’ai beaucoup fréquenté les
+Peaux-Rouges de ce pays, et je sais qu’on peut facilement les atteindre
+en descendant la rivière plusieurs lieues au-dessous de cette courbe, et
+en reprenant ensuite la terre.
+
+--Mais mon expérience me dit que vous êtes dans l’erreur aujourd’hui!
+Ceux qui ont pris Ina ne sont pas à une grande distance de nous, et le
+chemin le plus court pour aller vers eux, vous le reconnaîtrez, c’est de
+prendre en ligne directe à travers la prairie découverte qui est de
+l’autre côté de la rivière.
+
+--En tout cas, nous passerons sur la rive opposée; ainsi, entrez dans la
+barque.
+
+--Attendez une minute! Qu’est-ce que cela signifie?»
+
+Graham, tout en parlant ainsi, était monté lestement sur l’endroit le
+plus élevé de la rive; mais les deux autres ne pouvaient rien voir dans
+la position où ils se trouvaient.
+
+«Sautez bien vite à terre, et tirez le canot hors de l’eau! Il y a
+quelque chose là-bas, et vous ne devez pas vous faire voir!» dit Graham
+avec animation et à voix basse.
+
+Il se baissa aussitôt et saisit la proue du canot. Les deux autres
+sautèrent à terre, et, en une seconde, l’embarcation fut cachée. Nos
+trois amis se blottirent dans les broussailles, et, de leurs cachettes,
+ils surveillèrent attentivement la rivière.
+
+[Illustration: Nos trois amis se blottirent dans les broussailles.]
+
+L’objet qui avait attiré l’attention de Graham était un second canot qui
+venait de se montrer au tournant où le jeune homme avait d’abord aperçu
+ses amis. Cette seconde embarcation était à peu près de la même taille
+que la première, et on voyait qu’elle portait trois ou quatre personnes.
+Les têtes brunes de ceux qui la montaient indiquaient, d’une façon à ne
+pas s’y méprendre, que c’étaient des Indiens.
+
+Comme le canot approchait davantage, Haldidge dit tout bas qu’il y avait
+une quatrième personne à la poupe, et que c’était une femme. Haverland
+et Graham respirèrent fortement, car une lueur d’espérance venait de
+réchauffer leurs cœurs; lorsque le canot arriva devant eux, ils
+distinguaient nettement les traits des trois sauvages, mais ils ne
+purent même pas entrevoir le quatrième passager, qui était recouvert
+d’un châle indien. Toutefois, sa tête était profondément inclinée sur sa
+poitrine, comme s’il eût été plongé dans de profondes et pénibles
+pensées.
+
+«Tirons dessus et envoyons ces trois chiens dans l’éternité,» dit Graham
+à voix basse.
+
+Haldidge leva la main.
+
+«Non, non; il y a quelqu’un avec eux, et, si cette autre personne était
+Ina, notre équipée ne servirait qu’à la faire tuer. Alfred, croyez-vous
+que ce soit elle?
+
+--Je ne puis le dire.... Oui, par le ciel! c’est elle! Regardez, elle a
+soulevé son châle; allons de suite à son secours! s’écria le père, qui
+se levait et qui était tout prêt à partir.
+
+--Arrêtez! ordonna Haldidge d’un ton impérieux et presque irrité. Vous
+gâterez tout par votre précipitation. Ne voyez-vous pas qu’il est
+presque nuit. Ils sont maintenant au-dessous de nous, et nous ne pouvons
+être assez sûrs de les rattraper pour nous emparer d’eux. Attendez qu’il
+fasse plus sombre, et alors nous les poursuivrons. J’ai un projet qui,
+je crois, ne peut pas manquer de réussir. Maîtrisez-vous seulement
+pendant un moment, et j’arrangerai les choses d’une façon qui les
+surprendra autant que vous.»
+
+Haverland se laissa retomber à côté de ses deux amis. La nuit arrivait
+rapidement; quelques minutes plus tard, le léger canot de bouleau fut
+poussé sans bruit dans la rivière, et les trois blancs se préparèrent à
+donner la chasse aux Indiens.
+
+
+
+
+IX
+
+LA POURSUITE.
+
+
+La nuit était même plus proche que nos amis ne le soupçonnaient. Dans
+les forêts, l’obscurité arrive presque aussitôt que le soleil disparaît,
+et pour ainsi dire tout d’un coup. Les ténèbres s’étendaient déjà sur la
+rivière, et Haverland retira immédiatement le canot de dessous les
+broussailles pour le remettre à flot. Ils avaient une double paire de
+rames pour une seconde personne. Graham en prit une paire et joignit ses
+efforts à ceux de son ami, tandis qu’Haldidge se mettait au gouvernail.
+Comme ils entraient hardiment dans le courant, le canot qui était en
+avant disparaissait derrière le tournant qui se trouvait plus bas.
+
+«Allons, ça ne sera pas! Nous ne les perdrons pas de vue,» dit Haverland
+en plongeant vigoureusement ses rames dans les flots.
+
+Une obscurité profonde régnait sur la rivière, et nos amis ne purent
+bientôt plus rien apercevoir. Un brouillard épais et particulier, une
+espèce de brume, comme on en voit souvent pendant les nuits d’été sur
+les cours d’eau, commençait déjà à envelopper les rives et la rivière.
+Il était évident que si ce brouillard permettait à ceux qui donnaient la
+chasse aux Indiens de s’approcher plus près de leur canot, par contre,
+il donnait aussi à l’ennemi une bien plus grande chance d’échapper.
+Haldidge ne savait s’il devait se réjouir ou non de cet incident.
+
+«Allons, mes enfants, ce brouillard pourra nous servir dans le
+commencement; mais nous devons attendre qu’il nous ait bien enveloppés.
+Si ces coquins nous apercevaient auparavant, ils nous échapperaient
+aussi facilement que la fortune. Posez vos rames pendant quelques
+minutes; nous pouvons nous abandonner au courant.
+
+--Je veux bien croire que ce soit le meilleur moyen, mais, quant à moi,
+je préférerais aller de l’avant pour en finir de suite avec cette
+affaire, répondit Graham qui maniait vigoureusement ses rames.
+
+--Pendant que j’y pense, reprit Haldidge, je ne vois pas où serait le
+mal d’assourdir les avirons.»
+
+Ils s’étaient abondamment pourvus, avant de partir, de tout ce qui leur
+était nécessaire pour cette opération; et, en quelques instants, les
+rames furent garnies de linge, de façon à leur laisser tout le jeu
+possible sans qu’il en résultât un bruit assez fort pour attirer les
+soupçons, à moins qu’on ne prêtât une oreille plus attentive que de
+coutume.
+
+Sur ces entrefaites, l’épaisse brume dont nous avons parlé avait
+enveloppé la rivière d’un nuage impénétrable, et nos trois amis
+glissaient rapidement sur l’eau. Leur petite embarcation volait aussi
+légère et aussi silencieuse qu’un oiseau. Haldidge connaissait chaque
+détour et chaque accident du fleuve, aussi dirigeait-il le canot avec
+une assurance merveilleuse le long des rives et autour de ces rochers
+dont les sommets noircis s’élançaient par-ci, par-là, à quelques pieds
+au-dessus du niveau de l’eau.
+
+Ils avaient déjà fait un mille environ, quand le pilote éleva la main
+pour indiquer à ses amis qu’ils devaient cesser de ramer pendant un
+instant.
+
+«Écoutez!» murmura-t-il.
+
+Ils écoutèrent et ils entendirent faiblement, mais distinctement, dans
+le lointain, un bruit presque imperceptible de rames.
+
+«Est-ce au-dessus ou au-dessous de nous? demanda Haverland en penchant
+la tête et en prêtant l’oreille.
+
+--Je croirais volontiers que nous les avons dépassés,» répondit Graham.
+
+Le bruit paraissait réellement venir de plus haut qu’eux, et ils furent
+amenés à croire qu’en ramant aussi rapidement et aussi vigoureusement
+qu’ils l’avaient fait, ils devaient avoir passé à côté de l’autre canot
+sans s’en douter.
+
+«Est-ce possible?» demanda Haldidge étonné et indécis.
+
+Mais la nature des berges de la rivière était telle à cet endroit,
+qu’elle les avait tous trompés. Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les
+Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière eux. Lorsqu’ils
+entendirent d’une façon qui ne permettait pas de s’y méprendre, le bruit
+des rames qui se perdait dans le lointain, ils eurent enfin conscience
+du véritable état des choses. Le son s’en allait en mourant, et ils
+virent clairement que les Indiens devaient être en ce moment bien plus
+bas qu’eux.
+
+«Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge vexé. Il faut nous mettre
+vivement à l’œuvre maintenant pour les rattraper.
+
+--Mais n’y a-t-il pas de danger à courir ainsi?
+
+--Non; il faut faire attention, je crois qu’ils aborderont bientôt, et
+alors ils descendront sur le rivage oriental. Je veux m’en approcher et
+prêter l’oreille.»
+
+Les deux rameurs se baissèrent alors sur leurs avirons et redoublèrent
+de force et de courage.
+
+Ils plongeaient profondément leurs rames dans le courant et ils les
+enfonçaient tant qu’elles pliaient d’une façon dangereuse.
+
+Les flots se partageaient en deux nappes sous le canot qui se
+précipitait furieusement en avant et qui laissait derrière lui une
+longue traînée d’écume.
+
+On vit bientôt le résultat de cette course effrénée. Le bruit des rames
+du premier canot devenait de plus en plus distinct, et il était évident
+qu’ils arrivaient rapidement sur lui.
+
+Haverland sentit ses forces se décupler au moment de toucher au but,
+n’allait-il pas au secours de son enfant chérie! Il ne formait qu’un
+désir, celui de pouvoir tomber au milieu des ravisseurs, de les
+massacrer tous et de reprendre sa fille bien-aimée.
+
+Haldidge restait assis, beau de calme et de sang-froid. Il avait formé
+son plan et il le communiqua à ses compagnons: il voulait suivre le
+canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils seraient assez près pour
+distinguer les Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en avant et
+reprendraient Ina au milieu de la bagarre.
+
+Cet Haldidge que nous venons de voir arriver était un homme dans la
+force de l’âge; dix ans auparavant il avait émigré des établissements
+qui se trouvaient le long de la baie d’Hudson, et il était venu, avec un
+certain nombre de colons, fonder l’établissement où Haverland avait
+conduit et mis en sûreté sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait
+bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. Il s’était bientôt joint
+aux blancs et il les avait conduits dans plusieurs excursions contre les
+sauvages, lorsque ces derniers étaient devenus trop inquiétants; aussi
+il devint l’objet signalé de la haine des Indiens. Ils apprirent où
+était sa demeure; et, pendant une nuit sombre et orageuse, ils y firent
+une descente à une demi-douzaine. Par le plus heureux des hasards,
+Haldidge était alors dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à
+leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale espérance, les sauvages
+firent tomber leur haine sur sa femme et son enfant sans défense; et,
+quand le père revint, il les trouva tous les deux étendus côte à côte,
+et baignés dans leur sang; ils avaient été tués à coups de tomahawks. Ce
+massacre avait été commis si furtivement qu’aucun des voisins ne
+soupçonna qu’un double meurtre venait d’être consommé si près d’eux, et
+ils furent terrifiés à l’idée du danger qu’ils avaient couru eux-mêmes.
+Haldidge tira une éclatante vengeance de ceux qui avaient détruit son
+bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à découvrir les assassins; et,
+avant que six mois se fussent écoulés, il les avait tous tués! Comme on
+peut bien le supposer son aversion naturelle pour cette race maudite fut
+augmentée par cet événement tragique, et sa haine était si connue que
+son nom était un sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. Ce
+renseignement expliquera pourquoi il se décida si vite à accompagner
+Haverland dans sa dangereuse expédition.
+
+Comme nous l’avons déjà dit, nos amis avançaient rapidement sur le canot
+indien; et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur fallait plus
+guère qu’une demi-heure pour l’atteindre. Ils étaient si près de la rive
+qu’ils voyaient la ligne sombre des broussailles qui croissaient le long
+de la berge; et, plusieurs fois, les branches qui pendaient au-dessus de
+l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup Haldidge éleva de nouveau la
+main. Ils cessèrent de ramer et ils écoutèrent. A leur grande
+consternation, ils n’entendirent pas le plus petit bruit. Graham se
+pencha par-dessus le bord et plaça son oreille presqu’au niveau de
+l’eau; mais il ne distingua que le doux murmure du courant qui se
+brisait contre les rames, et les branches du rivage.
+
+«Est-ce possible? dit-il tristement à voix basse en relevant la tête.
+Nous auraient-ils entendus?
+
+--Je ne le pense pas, répondit Haldidge qui doutait cependant autant que
+les autres.
+
+--Alors ils ont abordé au rivage et ils sont partis.
+
+--Je crains que ce ne soit malheureusement que trop vrai.
+
+--Mais nous nous sommes tenus si près du bord, que nous les aurions vus
+ou entendus.
+
+--Pourvu qu’ils aient seulement abordé. Ils peuvent l’avoir fait depuis
+une minute seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés que de quelques
+pas.
+
+--S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, il ne faut donc pas
+courir sur eux, aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous tomberions
+dans le piége que nous voulions leur tendre.
+
+--C’est très-vrai et vous avez là une bonne idée,» remarqua Haldidge.
+
+Et, au même instant, il saisit une branche qui pendait au-dessus de la
+rivière et il arrêta le canot.
+
+«Maintenant, mes enfants, si vous avez des oreilles....
+
+--Chut!... regardez là-bas!» interrompit vivement Haverland à voix
+basse.
+
+Ils tournèrent la tête et ils virent flotter sur la rivière quelque
+chose qui ressemblait à une mèche allumée. C’était un petit point
+lumineux qui brillait par intervalles avec une rougeur éclatante, et qui
+confondit complétement nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement que
+la mort, et glissait en avant avec une vitesse si calme, si régulière,
+qu’on devait croire qu’il était certainement porté par le courant.
+
+«Au nom du....
+
+--Arrêtez, dit Haldidge; c’est le canot que nous cherchons; c’est le feu
+d’une de leurs pipes que nous voyons! vos fusils sont-ils prêts?
+
+--Oui! répondirent les deux autres tout juste assez haut pour qu’il pût
+les entendre.
+
+--Dirigez-vous tout droit sur la lumière et vous tirerez aussitôt que
+vous verrez votre but. En avant!»
+
+Au même instant, il lâcha la branche qu’il tenait et les deux rameurs
+firent manœuvrer leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot
+bondissait en avant comme une balle, et on eût dit qu’il voulait couper
+l’autre en deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir faiblement
+trois silhouettes sombres qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et
+les carabines vengeresses étaient déjà prêtes lorsque la lumière qui les
+guidait s’éteignit tout à coup, et le canot indien disparut comme par
+enchantement.
+
+[Illustration: Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.]
+
+«Voilà encore un de leurs tours! s’écria vivement Haldidge: en avant!
+qu’ils soient maudits, les chiens? ils ne peuvent être bien loin.»
+
+Graham et Haverland abandonnèrent leurs carabines pour reprendre les
+rames, et Haldidge gouverna contre le courant de la rivière, car il
+s’imaginait qu’ils étaient retournés en arrière. Il pencha la tête en
+avant, et il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le canot de leurs
+ennemis se détacher dans l’épaisseur du brouillard.
+
+Il dirigea l’embarcation dans toutes les directions et parcourut la
+rivière en haut et en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement
+perdu leur proie pour ce jour-là. Les Indiens pouvaient avoir entendu
+ceux qui les pourchassaient et ils avaient sans doute assourdi leurs
+propres avirons pour marcher aussi silencieusement que les blancs.
+
+«Arrêtez une minute!» commanda Haldidge.
+
+Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement.
+
+«Entendez-vous quelque chose? demanda-t-il en se penchant en avant et en
+retenant son souffle. Là? écoutez encore?»
+
+Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait de plus en plus
+faible.
+
+«Ils sont de nouveau devant nous, et il faut lutter de vitesse.»
+
+Les deux rameurs n’avaient pas besoin d’encouragements, et, pendant un
+moment, le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. La lune
+s’était levée, et il y avait dans la rivière des endroits où le vent
+avait chassé le brouillard; ils étaient donc exposés à une lumière
+presque aussi brillante que celle du milieu du jour. De temps en temps
+ils traversaient ces parties éclairées qui, parfois, avaient seulement
+quelques pieds de large, et d’autres fois étaient plus étendues. Ils
+voyaient alors se dessiner les deux rives à droite et à gauche, et ils
+glissaient dans le courant avec une espèce de terreur instinctive, car
+ils savaient qu’un ennemi pouvait fort bien être caché sur la berge.
+
+En traversant un de ces intervalles de lumière plus large que tous les
+autres, ils entrevirent le canot indien qui disparaissait sur la rive.
+Ils n’en étaient pas à plus de cent pas, et ils s’élancèrent vers lui
+avec la plus grande rapidité. Les endroits éclairés devenaient plus
+nombreux, et le brouillard disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une
+véritable brise qui le balayait assez rapidement.
+
+Haldidge serrait de près le rivage oriental, car il était sûr que
+l’ennemi aborderait de ce côté.
+
+Tout à coup la brume tout entière disparut de la surface de l’eau; elle
+s’éleva comme un nuage et se dissipa dans les bois. La lune brillante
+était reflétée par la rivière, et les blancs regardaient partout d’un
+œil avide, car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à une douzaine de
+pas de leur canot. Mais ils étaient encore une fois condamnés à la
+déception. Pas une ride ne troublait l’eau, excepté celles produites par
+leur embarcation. La lune était juste au-dessus de leurs têtes, de telle
+sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre projetée sur les rives pour
+cacher au regard le plus petit objet. Les Indiens avaient évidemment
+pris terre, et ils étaient déjà loin dans la forêt.
+
+«C’est jouer de malheur, disait Haverland avec tristesse. Ils sont
+partis, et nous pourrions tout aussi bien....
+
+--C’est une rude déception, ajouta Graham.
+
+--J’ai un compte à régler avec ces misérables démons de l’enfer, et il
+faudra bien des années pour le solder. J’espérais faire quelque chose
+cette nuit, mais nous avons été prévenus. Il ne faut plus rien espérer
+pour le moment; ils nous ont évités, cela saute aux yeux, et nous devons
+aviser à d’autres moyens. Votre corps aussi bien que votre esprit doit
+être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse vous faire désirer de
+rester plus longtemps sur la rivière; là, nous servirions de cible au
+premier venu qui aurait envie de tirer; ainsi, allons au rivage,
+reposons-nous et parlons de nos affaires.»
+
+Ils étaient tristes et abattus; ils dirigèrent le canot vers la rive, et
+ils mirent pied à terre.
+
+
+
+
+X
+
+DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS.
+
+
+Le coup de tomahawk que Seth avait assené sur la tête du sauvage choisi
+pour sa vengeance avait été si prompt, si inattendu, si étonnant, que,
+pendant plusieurs minutes, aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête
+du Peau-Rouge était presque fendue en deux (car le bras du pionnier
+avait frappé avec toute la vigueur de la colère), et la cervelle avait
+rejailli sur ceux qui étaient assis autour de lui. Seth lui-même resta
+une seconde immobile, comme pour se convaincre que son œuvre était
+terminée; puis il se retourna, revint à sa place, s’assit, croisa
+froidement les bras, et se mit à siffler. Quelques instants après, tous
+les sauvages poussèrent un profond soupir, comme s’ils avaient déchargé
+leur poitrine d’un énorme poids, et chacun d’eux regarda son voisin.
+Leurs fronts étaient menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, leurs
+visages contractés, leur respiration pénible et leurs dents serrées;
+tout trahissait leur courroux et leurs mauvaises intentions. Ils étaient
+livides de rage, excepté toutefois le chef qui restait assis et semblait
+parfaitement calme.
+
+Trois Indiens se levèrent, prirent leurs couteaux et se placèrent devant
+lui prêts à exécuter l’ordre impatiemment attendu.
+
+«Ne le touchez pas, dit-il en secouant la tête; il n’a rien là!»
+
+En disant ces mots, il frappa son front d’une façon significative avec
+le bout de son doigt, pour indiquer que le prisonnier était fou. Les
+autres furent de son avis; cependant, c’était chose difficile d’apaiser
+la colère qui bouillait dans leurs veines.
+
+Mais la parole du chef était une loi inviolable, et ils s’assirent de
+nouveau sur le sol sans proférer un seul murmure. Quoique ses yeux
+semblassent vagues et sans expression, Seth avait veillé sur tous ses
+mouvements avec la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, qu’un signe
+du chef suffisait pour le faire hacher en mille morceaux. Lorsqu’il
+était devant son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk à la main,
+rien, pas même la certitude d’une mort instantanée ou d’une torture
+prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire la cruelle vengeance
+qu’il voulait accomplir. Maintenant que c’était fini, il était redevenu
+lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent le dessus, et avec eux le
+désir bien naturel de vivre. La parole du chef le convainquit qu’il
+était considéré comme fou ou comme idiot, et que, par conséquent, il ne
+méritait pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour le moment, il
+restait toujours environné de périls imminents. Le sauvage qui avait
+succombé avait des amis qui vivaient encore et qui pourraient bien
+saisir la première occasion pour venger sa mort. En tout cas, Seth
+comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, et que le plus sûr était
+d’en sortir le plus tôt qu’il pourrait.
+
+Dix minutes environ après cette horrible scène, les sauvages
+commencèrent à remuer. Plusieurs se levèrent et emportèrent leur
+camarade, tandis que les autres se mirent à faire les préparatifs du
+départ. Au même moment, les coureurs qui avaient poursuivi Graham
+jusqu’au bord de la rivière revinrent, et on leur eut bientôt raconté le
+tragique événement. Une véritable batterie de regards foudroyants fut
+alors tournée contre Seth; mais il la supporta sans sourciller. Les
+Indiens auraient bien voulu assouvir leur vengeance sur le captif
+désarmé qui était entre leurs mains; mais la présence imposante de leur
+chef empêcha la plus légère démonstration hostile, et ils se
+contentèrent de lui lancer des regards significatifs.
+
+Quelque chose avait tout de suite frappé l’imagination de Seth, et ce
+fut pour lui un sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait rien pu
+savoir d’Ina, et, d’après les apparences, il était porté à croire que
+les sauvages ne la connaissaient même pas. Était-il possible que Graham
+et lui se fussent trompés sur les ravisseurs? Était-ce une autre tribu
+qui l’avait enlevée? ou bien les sauvages s’étaient-ils séparés et
+l’avaient-ils emmenée dans une autre direction? Après avoir médité sur
+ces diverses questions, il fut convaincu que la dernière hypothèse était
+la plus admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé quant aux
+ravisseurs, car du moment où il avait trouvé la piste, il l’avait suivie
+sans la perdre un moment; d’ailleurs, il remarqua bientôt quelques
+légers indices qui le convainquirent qu’il était réellement avec la
+troupe qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. Si l’on fait
+attention aux précautions que les agresseurs avaient prises dans leur
+fuite et à la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, on
+comprendra facilement qu’ils avaient craint d’être suivis. Alors, pour
+conserver leur capture, ils avaient détaché quelques-uns d’entre eux en
+arrivant à un endroit propice, et leur avaient dit de rejoindre le corps
+principal lorsque l’on n’aurait plus à craindre de poursuites, ou bien
+lorsque ceux qui pourraient les pourchasser auraient été suffisamment
+dépistés. En réfléchissant à tout cela, Seth fut convaincu que telle
+était la véritable cause de l’absence momentanée de la belle Ina.
+
+Les préparatifs furent bientôt terminés, et les Indiens commencèrent à
+se mettre en marche. Si Seth avait entretenu des doutes sur leurs
+intentions à son égard, il aurait bientôt appris à quoi s’en tenir. Il
+n’était guère probable qu’ils le garderaient comme prisonnier, à moins
+qu’ils n’eussent l’intention de se servir de lui. Aussi, au départ, il
+se vit chargé d’un énorme fardeau composé en grande partie de vivres et
+de viande de daim, que les sauvages avaient apportés avec eux. Ils
+donnèrent la sépulture à leur camarade qui avait été tué, sans faire de
+cérémonie et sans pousser les lamentations auxquelles on pouvait
+s’attendre. Les Indiens de l’Amérique du Nord s’abandonnent rarement à
+leurs émotions, excepté dans des occasions telles que l’enterrement de
+l’un des leurs. Ils forment alors une ronde guerrière ou quelque chose
+de semblable, qui donne à leurs passions diaboliques la liberté de se
+déchaîner. Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à de semblables
+cérémonies, si on peut appeler cela des cérémonies; ils creusèrent une
+tombe peu profonde et ils y placèrent le défunt, le visage tourné vers
+l’Orient; sa carabine, ses couteaux et tous ses vêtements furent
+enterrés avec lui.
+
+[Illustration: Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.]
+
+On était au mois d’août. La chaleur était suffocante, et les souffrances
+de Seth étaient véritablement insupportables. Il était naturellement
+souple, avait des muscles de fer et capable de supporter assez longtemps
+la fatigue; mais, malheureusement pour lui, les sauvages savaient ce
+qu’il pouvait faire, et ils l’avaient chargé en conséquence. La plus
+grande partie du voyage fut faite à travers la forêt, et les feuilles
+des arbres qui formaient une voûte impénétrable empêchaient les rayons
+brûlants du soleil d’arriver jusqu’à lui. S’il avait rencontré une de
+ces plaines découvertes comme celle qu’il avait traversée avant
+d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait jamais pu résister à la
+chaleur; sa charge était si forte qu’elle le rendait presque insensible
+à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait sans cesse, bien qu’il
+trouvât souvent l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux sans nombre
+qui murmuraient doucement à travers cette solitude.
+
+«Comment le Yankee trouve-t-il cela? lui dit un sauvage qui vint
+grimacer à ses côtés et fixer sur lui son œil de démon.
+
+--Parfait! ça va bien! Dis donc, eh! toi, veux-tu en essayer?
+
+--Pouah! Marche plus vite.»
+
+Et un rude horion accompagna ces paroles.
+
+«Mais je pense que je marche tout aussi vite que je puis le faire, et si
+tu ne veux pas m’attendre, tu peux marcher en avant.»
+
+Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers midi, il vit qu’il serait
+obligé de prendre un peu de repos ou de tout abandonner. Il savait qu’il
+était inutile d’en demander la permission, et, en conséquence, il se
+décida à la prendre sans la demander. Dénouant alors la corde qui liait
+la charge sur ses épaules, il laissa tomber le fardeau à terre, s’assit
+dessus et se mit à siffler.
+
+«Allons! plus vite, Yankee! tu ne vas pas assez vite! s’écria un sauvage
+en lui donnant un coup terrible.
+
+--Fais donc attention, l’ami; tu ne sais pas qui tu insultes de cette
+façon! Je suis Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras bien de t’en
+souvenir!»
+
+Le sauvage auquel il parlait était sur le point de l’assommer, lorsque
+le chef intervint.
+
+«Ne touchez pas le visage pâle; il est fatigué, il lui faut un peu de
+repos.»
+
+Quelque caprice inconcevable s’était sans doute emparé du sauvage, et
+Seth ne s’attendait guère à cette miséricorde. Il ne savait comment se
+l’expliquer, à moins que ce ne fût pour le réserver pour quelque
+horrible torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but que de le
+laisser un peu respirer, et à peine avait-il commencé à en jouir, que le
+chef lui ordonna de reprendre son fardeau. Seth se sentait disposé à
+discuter pendant quelques minutes, pour prolonger un peu ce plaisir;
+mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne
+pas contrarier le chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce moment.
+Aussi, tout en faisant une foule de remarques originales et
+d’observations plaisantes sur la manière de porter un fardeau, il remit
+le sien sur son épaule et partit en avant.
+
+Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina étaient parfaitement justes;
+vers la fin de la journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis
+par nos autres amis, rejoignirent le principal corps de la bande en
+amenant la jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout de suite son
+compagnon de captivité; mais elle n’échangea pas un seul mot avec lui.
+Un triste regard de consolation lui échappa quand elle se fut assurée
+que ses parents étaient en sûreté, et que son nouvel ami était avec
+elle, le seul malheureux condamné aux souffrances et aux horreurs de la
+captivité. Mais son malheur particulier était bien suffisant pour
+décourager un cœur si jeune et si plein d’espérances.
+
+
+
+
+XI
+
+TOUJOURS EN CHASSE.
+
+
+«Il semble que le diable aide ces démons! s’écria Haldidge en
+débarquant.
+
+--Mais j’espère que le ciel nous aidera! répondit Haverland.
+
+--Le ciel nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes; et maintenant que
+je suis dans ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons la piste.
+
+--Ce sera difficile à la clarté de cette lune! dit Graham.
+
+--Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il y a de l’espérance. Allez le
+long de cette berge et examinez chaque pouce de terrain. Pour moi, je
+remonterai un peu le courant, car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué
+bien loin d’ici.»
+
+Et le vieux chasseur disparut, tandis que Graham et Haverland
+cherchaient dans la direction opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement
+les branches qui pendaient au-dessus de l’eau, et examinèrent le rivage
+argileux. Les sentiers et les broussailles qui paraissaient dérangées
+d’une façon suspecte furent inspectés minutieusement; et, quoiqu’ils
+eussent contre eux une assez grande obscurité, il aurait fallu que la
+piste fût des mieux déguisée pour échapper à leurs investigations. Mais
+leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent aucune trace, et ils
+furent convaincus que les sauvages devaient avoir abordé de l’autre côté
+de la rivière; ils revinrent donc sur leurs pas. Tout à coup le sifflet
+du vieux chasseur frappa leurs oreilles.
+
+«Qu’est-ce que cela signifie? dit Graham.
+
+--Il a découvert quelque chose; hâtons-nous.
+
+--Qu’est-ce donc, Haldidge? demanda Graham en arrivant auprès du
+chasseur.
+
+--Voici leur piste, aussi vrai que je suis chasseur et pêcheur; et,
+selon moi, ils ne sont pas bien loin d’ici.
+
+--Attendrons-nous jusqu’au jour pour la suivre?
+
+--J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de le faire, car certains
+signes pourraient nous échapper pendant l’obscurité. Le jour ne peut
+tarder beaucoup, d’ailleurs.
+
+--Encore quelques heures!
+
+--Bien! bien! arrangeons-nous commodément jusque-là?»
+
+Après avoir échangé ces mots, les trois blancs s’assirent à terre et
+causèrent à voix basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première aube du
+jour parut, ils découvrirent le canot indien caché à l’entrée d’un petit
+affluent de la rivière, sous une épaisse masse de broussailles. Comme on
+était en été, leur poursuite recommença de grand matin, et les sauvages
+pouvaient avoir tout au plus quelques heures d’avance sur eux. Mais Ina
+ne pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient bien les atteindre
+avant la chute du jour.
+
+Ils appréhendaient seulement que les trois sauvages, instruits de la
+poursuite dont ils étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre le
+corps principal pour leur ôter toute espérance. Ils ne pouvaient pas
+être bien éloignés, et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans ce
+but.
+
+La piste était bonne et facile à suivre pour le chasseur. Il ouvrit donc
+la marche et se porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland et Graham
+étaient continuellement occupés à faire le guet. Le bûcheron craignait
+que les sauvages, désespérant d’éviter les blancs, ne fissent halte et
+ne dressassent une embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait
+aveuglément.
+
+Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire et insouciant,
+connaissait parfaitement bien la tactique des Indiens; il savait que les
+sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins d’y être forcés.
+
+«Ah!... voyez cela! s’écria Haldidge en s’arrêtant tout court.
+
+--Quoi donc? demanda Graham en s’avançant rapidement près d’Haverland.
+
+--L’endroit où ils ont campé!»
+
+Ils avaient en effet devant eux des traces plus visibles que jamais de
+leur passage; on voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland
+le renversa d’un coup de pied, il mit à découvert des braises encore
+rouges et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là des bâtons
+brisés, et enfin toutes les choses qui peuvent faire reconnaître un camp
+d’Indiens abandonné.
+
+«Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté cet endroit? demanda
+Graham.
+
+--Il n’y a pas trois heures.
+
+--Alors, nous devons être tout près d’eux.
+
+--Je le pense.
+
+--Hâtons-nous donc.
+
+--Vous voyez, par ces charbons, qu’ils ne sont pas partis avant le jour;
+et comme votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite, ils auront
+naturellement pris leur temps.
+
+--C’est très-vrai; quoique la fatalité nous ait poursuivis si longtemps,
+je commence à sentir l’espérance renaître dans mon cœur. J’espère que,
+cette fois, ils ne nous échapperont pas.
+
+--Ah! encore un indice! s’écria Graham, qui avait examiné la terre à
+plusieurs pas autour du camp.
+
+--Quoi donc?
+
+--Voici un morceau des vêtements d’Ina; n’est-il pas vrai?»
+
+Et il montra un morceau d’étoffe; le père le prit et l’examina avec
+empressement.
+
+«Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but de nous guider, remarqua
+Graham.
+
+--Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta Haldidge.
+
+--Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout ce qu’elle peut pour nous
+guider.
+
+--C’est très-probable; mais je pense que nous n’obtiendrons rien de bien
+important en restant ici. Souvenez-vous que les sauvages marchent
+pendant ce temps.»
+
+Ainsi avertis, les trois blancs partirent de nouveau rapidement. Le
+chasseur ouvrait la marche comme auparavant. Ils marchèrent sans
+s’arrêter jusque vers midi; et, comme ils comprenaient qu’ils gagnaient
+rapidement du terrain sur les fugitifs, ils furent obligés d’avancer
+avec la plus grande prudence. Le craquement d’une branche ou la chute
+d’une feuille les faisait tressaillir et arrêter leurs pas. Ils
+n’échangeaient que quelques mots et à voix basse. Haldidge était à une
+douzaine de pas en avant, et les yeux de ses compagnons étaient
+constamment attachés sur lui, lorsqu’ils le virent s’arrêter subitement
+et lever la main comme pour leur dire de ne pas avancer. Ils
+s’arrêtèrent, tandis que le chasseur se baissait et examinait l’herbe
+tout autour de lui. Un instant lui suffit. Il se retourna et fit signe à
+ses deux compagnons d’avancer.
+
+«Juste ce que je craignais! dit-il tristement à mi-voix.
+
+--Qu’est-ce que c’est? demanda Haverland d’un air inquiet.
+
+--Les deux pistes se rejoignent ici! répondit-il.
+
+--Ne vous trompez-vous pas?» reprit Haverland.
+
+Il savait que le chasseur était pour ainsi dire infaillible, et
+cependant il voulait douter encore, il aimait à se rattacher à la
+moindre espérance qui lui était offerte.
+
+«Non, je ne me trompe pas. Au lieu de trois Indiens, nous en avons
+maintenant quarante à poursuivre.
+
+--Les poursuivrons-nous?
+
+--Les poursuivrons-nous?... Eh! oui, naturellement, nous les
+poursuivrons! c’est le seul espoir que nous ayons de jamais revoir Ina!
+
+--Je le sais, et cependant nous avons si peu de chances de réussir! Ils
+doivent savoir que nous les poursuivons; et que pouvons-nous faire
+contre des ennemis dix fois plus nombreux que nous?
+
+--On ne peut rien dire maintenant. Allons, marchons toujours en avant.»
+
+En disant cela, le chasseur se retourna et s’enfonça plus avant dans la
+forêt. Graham et Haverland le suivaient silencieusement, et, quelques
+instants après, les trois blancs s’avançaient à travers le bois épais
+aussi prudemment et aussi silencieusement qu’auparavant.
+
+Nos amis n’avaient encore rien mangé et ils commençaient à sentir les
+tiraillements de la faim, auxquels ils ne firent d’abord que peu
+d’attention. Vers le milieu de l’après-midi, ils arrivèrent à un autre
+endroit où les sauvages avaient fait une halte. Si Haverland et Graham
+gardaient encore quelques doutes sur ce que le chasseur leur avait dit,
+ils durent être bientôt dissipés; car on voyait parfaitement que les
+Indiens étaient très-nombreux lorsqu’ils s’étaient arrêtés en cet
+endroit, seulement quelques heures auparavant, et il était évident
+qu’ils n’avaient pris aucune précaution pour cacher les traces de leur
+passage.
+
+Ils soupçonnaient bien qu’ils étaient poursuivis, mais ils ne
+craignaient pas leurs ennemis; ils se moquaient des blancs, car
+maintenant ils se sentaient les plus forts.
+
+Sous certains rapports le chasseur n’en était pas fâché; il savait fort
+bien qu’au point où en étaient les choses, ils ne pouvaient rien espérer
+que de la ruse et des stratagèmes, et il est très-probable que, pour
+cette raison, les Indiens étaient convaincus qu’on ne tenterait rien
+contre eux. Imprudents! ils ne faisaient pas attention qu’ils avaient un
+ennemi dans leur camp!
+
+Les blancs trouvèrent des restes considérables du repas des sauvages, et
+ils en profitèrent pour satisfaire leurs besoins les plus pressants.
+L’après-midi n’était pas trop avancée, ce qui les convainquit qu’ils
+avaient déjà beaucoup gagné sur leurs ennemis, et leur désir le plus
+ardent était d’atteindre les Indiens à la tombée de la nuit, mais cette
+espérance fut encore trompée. Au bout de quelques heures, ils arrivèrent
+à un endroit où la piste se divisait de nouveau.
+
+Le chasseur lui-même ne comprenait rien à cela, et, pendant quelques
+instants, nos amis se trouvèrent très-embarrassés. Ils ne s’étaient pas
+attendus à cet incident, et ils ne trouvaient pas la plus petite raison
+pour l’expliquer.
+
+«Voilà quelque chose qui me surpasse! dit Haldidge en examinant de
+nouveau la piste.
+
+--Il doit y avoir quelque chose là-dessous! dit Haverland qui paraissait
+tout chagrin.
+
+--C’est quelque stratagème de ces démons, et nous devons nous
+l’expliquer avant d’aller plus loin!
+
+--Ils doivent avoir sur nous des idées différentes de celles que nous
+pensions. Vous pouvez croire en toute certitude que ceci a été fait pour
+nous dérouter; et, si nous devons jamais avoir besoin de nos facultés,
+c’est bien en ce moment!»
+
+Pendant cette conversation entrecoupée, le chasseur examinait
+minutieusement la piste; Graham et Haverland le regardèrent pendant
+quelques secondes en silence, et ce dernier lui dit enfin:
+
+«Découvrez-vous quelque chose?
+
+--Rien du tout, si ce n’est que la piste se partage ici; le principal
+corps est allé en avant en ligne directe, tandis que la plus petite
+bande a pris à l’ouest. Ces deux bandes sont loin d’être aussi
+nombreuses l’une que l’autre; car, autant que je puis en juger, la plus
+petite ne doit pas compter plus de trois ou quatre hommes. Ils n’ont
+fait aucun effort pour cacher leurs traces, et il y a là une machination
+diabolique ou une preuve qu’ils ne s’inquiètent nullement de nous!
+
+--Et très-probablement ce sont ces deux choses à la fois, dit Graham.
+Ils font assez attention à nous pour prendre bien soin de rester hors de
+notre portée, lorsqu’ils n’ont pas d’avantages sur nous; ils ont déjà
+montré qu’ils étaient capables, non-seulement de former un plan, mais
+encore de l’exécuter.
+
+--Si nous pouvions seulement faire savoir à ce Seth Jones que nous
+sommes si près de lui et quelles sont nos intentions, je reprendrais
+confiance, dit Haverland.
+
+--Il est très-probable que si votre Jones pouvait nous informer de
+l’endroit où il est et de ce qu’il sait, vous perdriez un peu moins de
+temps à attendre ici, reprit le chasseur avec un ton et un regard
+significatifs.
+
+--Mais nous perdons nos paroles et un temps précieux, dit Graham;
+rassemblons nos trois têtes, et décidons de suite ce qu’il faut faire.
+
+--Quant à moi, je vote pour que l’on suive la plus petite bande!
+
+--Quelle est la raison qui motive votre avis? demanda Haverland.
+
+--J’avoue que je ne puis donner beaucoup de raisons pour motiver ce que
+j’avance; mais je crois qu’Ina est avec la plus petite bande.
+
+--C’est très-peu probable! reprit Haverland.
+
+--Et ce serait très-peu raisonnable, je l’avoue, dit le chasseur; mais
+c’est assez drôle que la même idée me soit venue aussi.
+
+--Eh bien! alors, donnez vos raisons!
+
+--Je puis vous dire ce qui me paraît, à moi, un semblant de raison. J’ai
+fait beaucoup de réflexions pendant ces dernières minutes, et je suis
+presque arrivé à une conclusion. Je crois que la jeune fille est avec la
+plus petite bande, et que les sauvages désirent que nous suivions la
+troupe principale. Nous serions ainsi attirés dans un piége, et ils
+n’auraient pas de peine à se débarrasser de nous.
+
+--Il me semble très-peu probable que les sauvages courent ainsi le
+risque de perdre leur prisonnière, lorsque rien ne les oblige à agir
+ainsi, dit Haverland.
+
+--Cela ne vous paraît pas probable; mais ce n’est pas la première fois,
+si du moins il en est ainsi à présent, qu’ils nous auraient obligés à
+ouvrir les yeux. Je crois que ces Mohawks sont convaincus que nous ne
+pourrons soupçonner qu’ils aient laissé partir la jeune fille avec deux
+ou trois des leurs, tandis qu’ils étaient en nombre suffisant pour la
+surveiller, la garder, et l’empêcher de tomber entre les mains d’une
+douzaine d’hommes comme nous. Partant de là, je dis qu’ils l’ont confiée
+à la plus petite bande; et, comme ils sont sûrs que nous les
+poursuivrons, ils ont fait des préparatifs à quelque distance d’ici pour
+nous faire tomber en leur pouvoir.
+
+--C’est parfaitement bien raisonné, j’en conviens; mais voici quelque
+chose qui me dit tout le contraire, répondit Graham en montrant un
+nouveau morceau du vêtement d’Ina qui flottait à un buisson.
+
+--Comment cela peut-il vous faire voir la chose sous un autre jour?
+demanda le chasseur.
+
+--Si vous voulez bien faire attention au buisson sur lequel j’ai pris
+cette étoffe, vous verrez qu’il est sur la plus grande piste. Par
+conséquent, Ina doit être avec la troupe la plus nombreuse.
+
+--Faites-moi seulement voir la branche où vous l’avez trouvé,» demanda
+tranquillement Haldidge.
+
+Graham la lui montra. Le chasseur se baissa et examina soigneusement le
+buisson.
+
+«Je suis convaincu maintenant, dit-il, que j’avais raison: ce chiffon a
+été placé là exprès par un sauvage, dans l’intention bien arrêtée de
+nous tromper; nous devons chercher Ina dans l’autre direction.
+
+--Haldidge! dit Haverland d’un ton animé, j’ai grande confiance dans
+votre habileté et dans votre jugement; mais, en ce moment, je suis
+étonné que vous agissiez d’une façon si capricieuse et si contraire à la
+raison.
+
+--Il ne me reste plus qu’un moyen pour trancher la difficulté;
+voulez-vous l’employer?» demanda le chasseur en souriant.
+
+Comme les deux autres y consentirent, il prit son couteau de chasse.
+Après s’être reculé d’un pas ou deux, le chasseur le saisit entre le
+pouce et l’index et le lança par-dessus sa tête.
+
+Lorsque l’arme retomba à terre, la pointe était tournée vers la piste de
+la plus petite bande.
+
+«C’est juste ce que je pensais!» s’écria le chasseur en souriant de
+nouveau.
+
+La question en litige étant réglée à la satisfaction de tous, nos trois
+amis se dirigèrent sans hésitation du côté de l’Ouest, où se trouvait la
+piste de la plus petite bande, avec laquelle Ina Haverland était partie.
+
+
+
+
+XII
+
+CORRESPONDANCE DE SETH.
+
+
+Le chasseur avait raison. Le hasard qui avait dirigé la pointe du
+couteau de chasse, non-seulement sauva la vie aux blancs, mais les
+conduisit encore dans la bonne voie.
+
+Il faut avouer qu’Haverland lui-même avait quelque crainte sur
+l’expédition qu’ils allaient entreprendre. Il ne pouvait croire que les
+sauvages fussent bornés au point de confier à deux ou trois des leurs
+une captive qui était en sûreté entre leurs mains, lorsqu’ils savaient
+qu’ils étaient poursuivis. Mais il ne pouvait en appeler de l’arrêt
+prononcé par le couteau de chasse, et il suivit, triste et silencieux,
+les pas du vieux chasseur.
+
+L’après-midi touchait à sa fin, et les sauvages qu’ils poursuivaient ne
+pouvaient être éloignés. Leur piste était parfaitement visible, comme
+s’ils n’avaient pris aucune précaution pour la cacher; mais, quoique
+Haldidge fît tout son possible pour découvrir les traces du mocassin
+délicat de la belle Ina, il ne put y parvenir et ne vit rien du tout,
+et, en dépit des assurances qu’il avait manifestées au départ, il dut
+bientôt éprouver quelques craintes lui-même.
+
+Le chasseur, malgré la ruse consommée et l’adresse incroyable qu’il
+avait déployées jusqu’ici en suivant les sauvages, avait cependant fait
+une triste erreur. Il s’était trompé sur le nombre de la petite bande;
+au lieu de trois ou quatre Indiens, il y en avait six; et, comme leurs
+pas étaient visibles par moments, il commença à croire qu’il avait
+entrepris une affaire plus hasardeuse qu’il ne l’avait pensé. Cependant,
+ce n’était pas le moment de s’arrêter ou de reculer; il marcha
+résolûment en avant.
+
+«Ah! encore des indices! s’écria-t-il en s’arrêtant subitement.
+
+--Où sont-ils? demandèrent vivement ses compagnons.
+
+--Examinez seulement ce buisson, s’il vous plaît, et dites-moi ce que
+vous y voyez!»
+
+Les deux amis regardèrent aussitôt; ils virent qu’une des branches des
+rejetons qui croissaient sur le tronc d’un châtaignier, avait été cassée
+et placée avec intention sur la piste.
+
+«Je vois là quelque chose de favorable; c’est Ina qui aura fait cela
+pour nous guider, dit Haverland.
+
+--C’est exactement mon opinion, ajouta Graham.
+
+--Vous êtes dans l’erreur sur un point; ce n’est pas Ina qui l’a fait.
+
+--Ce n’est pas Ina? s’écrièrent les deux autres; et qui donc?
+
+--Ah! voilà la question! Je suis d’avis que c’est ce blanc dont vous
+m’avez parlé.
+
+--Mais il est impossible qu’il soit aussi avec eux.
+
+--Assurément, c’est impossible que les Indiens aient laissé les deux
+prisonniers sous la garde de deux ou trois des leurs seulement!
+
+--Deux ou trois! il y a bien six Mohawks de ce côté. Je n’ai pas encore
+découvert la piste de la jeune fille, mais j’ai eu plusieurs fois des
+preuves irréfutables qu’il y avait un blanc parmi eux. Si vous voulez
+bien encore regarder cette branche, vous verrez qu’il n’est pas probable
+que ce soit votre fille qui l’ait cassée! En premier lieu, je ne pense
+pas qu’elle aurait pu le faire; car, remarquez, cette branche est
+grosse, et lors même qu’elle l’aurait pu, cela lui eût pris trop de
+temps, et on l’en aurait empêchée!
+
+--Il est très-probable que Seth est parmi eux, quoique cela soit
+très-singulier, pour ne pas dire autre chose. Quel est donc cet étrange
+caprice qui s’est emparé des Indiens?
+
+--Et vous dites que vous ne voyez aucune trace d’Ina? demanda Graham.
+
+--C’est vrai!
+
+--Croyez-vous qu’elle soit avec eux?
+
+--Je le crois!
+
+--Où est sa piste, alors?
+
+--Quelque part sur la terre, je suppose.
+
+--Eh bien! alors, pourquoi ne l’avons-nous pas vue?
+
+--Parce qu’elle a sans doute échappé à nos yeux.
+
+--La belle explication, dit Graham en souriant; mais, si nous n’avons pu
+jusqu’à présent la découvrir, est-il probable qu’elle soit parmi eux?
+
+--Je crois qu’elle est avec eux. Vous devez vous rappeler que ces cinq
+ou six Mohawks marchent pêle-mêle et non pas à la file, comme c’est
+généralement l’habitude indienne. Il est très-probable alors que la
+jeune fille est la première, et que les traces que ses petits mocassins
+ont pu faire ont été entièrement recouvertes par les larges pieds des
+Indiens.
+
+--Fasse le ciel que vous ne vous trompiez pas! dit Haverland avec un ton
+qui indiquait qu’il lui restait encore des doutes.
+
+--Ceci ne pourra être décidé que lorsque nous verrons ces lâches
+Peaux-Rouges, et la seule chose que nous ayons à faire, c’est de pousser
+toujours en avant!
+
+--Je pense qu’ils ne peuvent être bien éloignés, et si nous arrivons à
+leur feu de bivac ce soir, nous les expédierons lestement.
+
+--Venez, alors!»
+
+Le chasseur partit de nouveau en avant, mais avec plus de précautions et
+de prudence que jamais. D’après les différents indices qu’il rencontra,
+il eut des preuves certaines que les Indiens n’étaient pas bien loin en
+avant.
+
+Vers le coucher du soleil, les trois blancs arrivèrent à un petit cours
+d’eau bondissant et écumant qui traversait la piste. Ils s’arrêtèrent un
+instant pour étancher leur soif; puis le chasseur se leva et se remit en
+route. Mais Graham se faisait un devoir de chercher à chaque halte
+quelques signes qui pussent les guider, et il pria ses compagnons de
+l’attendre encore un instant.
+
+«Le temps est trop précieux, répondirent-ils, et vous ne trouverez rien
+ici.
+
+--Je.... je.... ne trouverai rien ici? eh! venez donc voir cela!»
+
+Le chasseur traversa de nouveau les pierres du ruisseau, et, suivi par
+Haverland, il s’approcha de Graham. Le jeune homme leur montrait une
+large pierre plate qui était à ses pieds; on y voyait griffonné, avec
+une espèce de craie, les mots suivants:
+
+[Illustration: Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui
+était à ses pieds.]
+
+ «_Hâtez-vous d’avancer. Il y a six Indiens, et Ina est avec eux. Ils
+ ne soupçonnent pas que vous les poursuivez, et ils se hâtent de
+ regagner leur village. Je crois que nous camperons à deux ou trois
+ milles d’ici. Poussez le cri du whipporwil quand vous voudrez faire
+ l’affaire, et je comprendrai_,
+
+ «_Votre respectueux_
+
+ «SETH JONES.»
+
+«Si je n’avais pas peur que ces démons ne nous entendissent, je voterais
+trois vivats pour votre Jones! s’écria Haldidge; c’est un gaillard rusé,
+après tout.
+
+--Oh! vous pouvez être certain de cela, ajouta Graham; car le peu de
+temps que je suis resté avec lui a suffi pour me faire voir ce qu’il
+était.
+
+--Voyons, reprit le chasseur en lisant encore une fois ce qui était
+tracé sur la pierre, il dit qu’ils camperont à deux ou trois milles
+d’ici. Le soleil est couché maintenant, mais nous avons encore du jour
+pour une heure au moins; c’est suffisant pour nous guider. Il nous faut
+avancer, car il n’y a pas de temps à perdre.
+
+--Je me demande comment Jones est entré dans cette bande, dit Graham en
+partant.
+
+--Il y est, nous le savons, et c’est assez pour le moment; quand nous
+aurons du temps à perdre, nous pourrons réfléchir sur la cause et les
+motifs. Tout va bien.
+
+--Oui, mais une minute, mon ami Haldidge; décidons comment nous allons
+marcher. Il faut maintenant prendre de grandes précautions.
+
+--J’aurai l’œil sur la piste comme je l’ai eu jusqu’ici, pour que nous
+n’allions pas les yeux fermés tomber dans un nid de frelons. Haverland,
+vous pourrez faire le guet, tandis que vous, Graham, vous qui avez été
+assez heureux pour deviner ce qu’aucun de nous n’avait découvert, vous
+chercherez d’autres signes et d’autres indications; car il est probable
+que Jones aura été assez habile pour nous donner encore quelques bons
+avis.»
+
+Chacun d’eux, comprenant son devoir, se prépara à le remplir le mieux
+possible. La marche était nécessairement lente, car il fallait agir avec
+la plus grande prudence.
+
+Le chasseur n’avait parcouru qu’une petite distance, lorsqu’il remarqua
+son ombre sur la terre; il leva les yeux et vit, à son grand regret,
+qu’une belle pleine lune brillait au ciel. C’était malheureux pour eux;
+car, quoique la clarté de la lune pût leur permettre de suivre la piste
+aussi facilement que celle du jour et les aider dans leur poursuite,
+d’un autre côté, il était presque certain qu’elle ferait découvrir leur
+approche par les Indiens.
+
+«Psit! fit tout à coup Graham.
+
+--Qu’y a-t-il donc? demanda le chasseur en se retournant prestement.
+
+--Un nouveau mot d’ordre de Seth.»
+
+Haverland et Haldidge s’approchèrent vivement. Graham était penché
+au-dessus d’une pierre plate et cherchait à y déchiffrer quelques
+lettres. La lumière de la lune, quoique assez brillante, était à peine
+suffisante. A force de patience et de persévérance, ils parvinrent à
+lire ce qui suit.
+
+ «_Soyez très-prudents. Les démons commencent à avoir des soupçons;
+ ils m’ont vu faire des signes, et ils sont sur leurs gardes. Ils
+ surveillent de près la jeune fille. Souvenez-vous du signal quand vous
+ vous approcherez de nous._
+
+ «_Je suis votre serviteur à la hâte, mais néanmoins avec grand
+ respect_,
+
+ «SETH JONES ESQ.»
+
+Il était évident qu’ils étaient bien près des sauvages. Après une vive
+discussion, qui ne dura qu’un instant, il fut décidé qu’Haldidge
+marcherait en avant à une plus grande distance, et qu’il ferait signe à
+ses compagnons quand il découvrirait le camp.
+
+Ils avancèrent donc lentement, silencieusement et prudemment. Une
+demi-heure plus tard, Graham toucha l’épaule d’Haverland et leva son
+doigt en avant d’une manière significative.
+
+On voyait un reflet rougeâtre sur la cime des arbres, et comme ils se
+tenaient immobiles, ils aperçurent une lumière à travers le feuillage.
+Un instant après, le chasseur était à côté d’eux.
+
+«Nous voici enfin arrivés près d’eux, dit-il à voix basse; veillez à vos
+amorces, et préparez-vous à une chaude besogne.»
+
+Ils étaient prêts, et ils ne demandaient qu’à combattre pour décider
+enfin la question. Leurs cœurs battaient fortement, car ils allaient
+engager une lutte à mort. La respiration du chasseur était courte et
+saccadée, mais il ne fallait ni hésiter, ni reculer, et ils avancèrent
+résolûment.
+
+
+
+
+XIII
+
+EXPLICATIONS.
+
+
+Le village des Mohawks était très-éloigné de l’endroit où s’élevait
+jadis l’habitation du bûcheron, et les sauvages, chargés et embarrassés
+de leur pillage, n’avaient pu marcher que très-lentement; en outre,
+comme ils pensaient que toute poursuite des blancs ne pourrait aboutir,
+ils n’avaient aucune raison de se hâter. Cependant, lorsque le vieux
+chef apprit l’arrivée peu cérémonieuse de Seth parmi ses hommes, la
+fuite de son compagnon, et ensuite le rapport de la petite bande qui
+était avec Ina, il commença à avoir quelques doutes sur cette sécurité
+apparente. Il lui vint à l’esprit qu’il pouvait y avoir une nombreuse
+troupe de blancs sur leurs traces, et qu’alors il devait déployer la
+plus grande adresse pour conserver ses prisonniers, et, sur ce point, il
+ne pouvait y avoir de doute, leur marche devait être plus rapide, ceux
+qui étaient sur leur piste les poursuivant avec toute l’ardeur de la
+vengeance. Le butin qu’ils avaient fait retardait leur marche, et enfin
+il comprit qu’il fallait recourir à un stratagème quelconque.
+
+Il choisit parmi les plus braves et les plus agiles six hommes, dont
+deux avaient été les ennemis les plus acharnés de Graham lors de sa
+terrible course, et il leur confia la garde d’Ina, avec l’ordre de se
+rendre en toute hâte au village indien. Avant de les laisser partir, il
+lui vint à l’esprit qu’il valait mieux envoyer aussi le blanc avec eux.
+S’il restait avec la plus grande troupe, en cas d’attaque, sa présence,
+on avait quelque raison de le craindre, ne pourrait que leur nuire,
+tandis que six sauvages bien armés et toujours sur le qui vive,
+garderaient facilement un idiot sans armes et une femme sans défense.
+
+Le chef, comme on le voit, était bien convaincu qu’ils étaient
+poursuivis. Si donc il pouvait dépister ceux qui les poursuivaient, leur
+défaite était certaine, et il croyait qu’on pouvait y parvenir.
+Réussit-il dans ses calculs? c’est ce que nous avons déjà montré. Les
+six sauvages et les deux blancs confiés à leur garde se séparèrent de la
+plus grande bande et s’éloignèrent rapidement dans la direction de
+l’Ouest. Leur piste fut dissimulée de façon à faire croire qu’ils
+n’étaient que trois, et nous avons vu que cette ruse induisit le
+chasseur en erreur. Un morceau du vêtement d’Ina fut placé à dessein sur
+un buisson qui se trouvait près de la piste de la plus grande troupe, et
+le chef, plein d’espérance et de confiance, continua tranquillement son
+chemin avec ses sombres compagnons.
+
+Dès que les deux bandes se furent séparées, la plus petite marcha
+rapidement en avant; Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique
+Indien, allait la première, pour que l’on pût dissimuler plus facilement
+sa piste, tandis que Seth se tenait au centre de la bande. On lui laissa
+le libre usage de ses mains; mais, comme nous l’avons dit, il était sans
+armes. Tout en voyageant rapidement, il se faisait un devoir de les
+égayer autant que possible par sa conversation et surtout par ses
+remarques originales.
+
+«Si tu n’as pas d’objections à faire à ma demande, je voudrais bien
+savoir pourquoi nous quittons ainsi les autres Indiens?» dit-il d’un air
+railleur au sauvage qui était devant lui.
+
+Ne recevant aucune réponse, il continua:
+
+«Je suppose que tu songes à cette maison que tu as brûlée, et que tu
+sens que tu as mal agi. Ah! tu y songes, n’est-ce pas? reprit-il
+vivement en voyant le sauvage qui le regardait avec colère. C’est un
+mauvais tour, j’en conviens, continua-t-il; je jure qu’il y en a bien
+assez pour rendre un homme fou. Cette maison, j’en suis certain, a coûté
+à Haverland une semaine de travail; c’est là une vilaine besogne!...
+oui, monsieur, sur mon âme!»
+
+Par moments les sauvages échangeaient ensemble quelques mots, et une ou
+deux fois l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment pour s’assurer
+s’il n’y avait personne à leur poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient
+pas pourchassés, ils ralentirent un peu le pas; et, comme Ina paraissait
+assez fatiguée, ils pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter. Mais
+leur belle captive fut bientôt si harassée, que, même avant que le
+soleil eût atteint la moitié de sa course, ils furent forcés de
+s’arrêter pour prendre une demi-heure de repos, et s’assirent sur le
+bord d’un petit ruisseau écumant. Comme le soleil était extrêmement
+brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le repos pris sous les frais
+ombrages de ces arbres délassait doublement. Ina s’assit sur la terre
+froide et humide, et ses ravisseurs, chose assez singulière, firent une
+garde bien plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth Jones.
+Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier une bien grande liberté. Deux
+Indiens retournèrent encore une fois sur la piste pour des raisons de
+prudence; mais ils ne trouvèrent rien qui pût éveiller leurs craintes.
+
+Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire des trous dans la terre; tantôt
+il entonnait une chanson, tantôt il causait et faisait de sages
+remarques; il ramassa ensuite furtivement un petit caillou crayeux sur
+le bord du ruisseau, et il se dirigea vers une grande pierre plate où il
+écrivit, au milieu d’un tas de paraphes, les quelques mots dont nous
+avons parlé. Le tour avait été habilement joué; mais il n’échappa pas
+aux yeux méfiants des sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement et se
+dirigea vers lui, et, en lui montrant la pierre, il lui demanda d’un air
+bourru:
+
+«Qu’est-ce que c’est que cela?
+
+--Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement Seth.
+
+--Qu’est-ce que cela? répéta le sauvage en faisant un geste menaçant.
+
+--Eh! parbleu, des dessins que j’ai faits pour m’amuser et passer le
+temps!
+
+--Hum!» grommela l’Indien.
+
+Et, plongeant sa large main dans le ruisseau, il la passa sans respect
+sur la pierre et effaça complétement la belle écriture de Seth.
+
+«Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as épargné la peine. Je pourrai
+encore écrire quand ce sera sec.»
+
+Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant après, les éclaireurs
+revinrent au camp, et on continua la marche. Mais Seth savait bien qu’il
+avait réussi autant qu’il pouvait le désirer. Il avait eu soin que le
+caillou fût assez dur pour graver dans la pierre tendre chaque mot qu’il
+écrivait; aussi, il n’y avait pas une demi-heure que la troupe était
+partie, que chaque lettre avait déjà reparu aussi nette et aussi
+distincte qu’auparavant, malgré le barbouillage humide que le sauvage
+indigné s’était permis.
+
+Leur marche fut assez rapide pendant quelque temps. Seth, sous un
+prétexte ou sous un autre, s’écartait insensiblement de la bande,
+cassait des branches sur son passage, se heurtait aux pierres qui
+n’étaient pas sur le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens et
+les horions qu’ils lui donnaient par-ci, par-là, il rendait la piste
+distincte et visible.
+
+Ils firent une autre halte vers midi pour prendre quelque nourriture.
+Ina avait le cœur gros, et elle ne mangea que très-peu. Une cruelle
+appréhension de son épouvantable position l’envahit, et son courage
+chancela lorsqu’elle commença à se représenter les épreuves qui
+l’attendaient encore. Seth se disputa avec deux de ses gardiens, parce
+que, disait-il, ils avaient mangé plus que leur part à dîner.
+
+Le repas terminé, ils se remirent de nouveau en route. D’après la
+conversation que les sauvages eurent ensemble à voix basse, d’après les
+quelques mots qui arrivèrent aux oreilles de Seth, et d’après leur
+complète insouciance de la douloureuse fatigue d’Ina, ce dernier
+commença à croire que les Indiens soupçonnaient que leur stratagème
+n’avait pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses et craignaient
+d’être poursuivis; mais il fut bientôt convaincu qu’il n’en était rien;
+et quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi, il écrivit de
+nouveau ses indications sur une pierre propice qui se trouva par hasard
+sur son passage, et son épître fut de nouveau essuyée violemment par le
+pied du même sauvage; mais les mots reparurent comme la première fois et
+produisirent tout l’effet que le hardi captif pouvait espérer.
+
+Les manières de Seth augmentèrent les soupçons de ses gardiens, et ils
+exercèrent sur lui une surveillance plus sévère; mais il ne trouva plus
+l’occasion d’écrire un nouvel avis, et comme il s’était attendu à ce que
+les choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa plus. Il espérait, et
+pourtant sans raisons apparentes, qu’Haverland et Graham étaient sur
+leur piste, et il sentait que si leurs yeux pouvaient seulement tomber
+sur ce qu’il avait écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien
+seraient décidés.
+
+La lune était dans son plein et brillait d’une splendeur sans pareille
+au-dessus de la forêt. Elle éclairait tellement la route, que les
+sauvages continuèrent leur fuite (comme il est bien permis d’appeler
+leur voyage) pendant une heure ou deux dans la soirée. Ils fussent
+probablement encore allés plus loin, s’il n’eût été trop évident, hélas!
+qu’Ina était prête à succomber. Le vieux chef leur avait impérieusement
+ordonné de ne pas trop la presser, et de s’arrêter quand ils verraient
+qu’elle en avait besoin; aussi, quoiqu’ils fussent assez grossiers pour
+l’insulter par des menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent
+obligés de faire halte pour la nuit.
+
+Il est nécessaire de faire connaître la position des sauvages et celle
+de leurs prisonniers, pour que l’on puisse comprendre les événements qui
+vont suivre.
+
+Ils avaient allumé un grand feu auprès duquel se tenait Ina à moitié
+couchée sur la terre et enveloppée dans un épais châle indien. Elle
+n’avait pris aucune nourriture, et elle était déjà à moitié endormie. A
+chacun de ses côtés était assis un sauvage vigilant, bien armé, et
+préparé à tout événement. En face d’elle était Seth, les pieds fortement
+attachés ensemble; mais ses mains étaient libres. Deux Indiens étaient à
+sa droite et un autre à sa gauche; le sixième était resté à une centaine
+de pas en arrière pour veiller sur la piste.
+
+Couché le visage contre terre, il attendait silencieusement l’approche
+de l’ennemi.
+
+
+
+
+XIV
+
+DANS LE CAMP ENNEMI.
+
+
+Les sauvages, après avoir allumé leur feu, le laissèrent diminuer, puis
+s’éteindre, dans la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était tout ce
+qui pouvait arriver de plus favorable à ceux qui les poursuivaient; car,
+en premier lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer à nos amis où
+étaient Ina et Seth; et, dès que sa clarté ne put leur être d’aucun
+secours, l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants. Les
+Indiens furent assez bons pour le laisser mourir complétement.
+
+Avant de donner le signal de l’attaque, le chasseur jugea qu’il était
+important de s’assurer de l’endroit où étaient les sauvages qui
+manquaient dans le camp. Laissant sa carabine aux soins d’Haverland, et
+recommandant à ses compagnons de ne pas bouger, il se glissa furtivement
+en avant.
+
+Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse que celle d’un serpent.
+Le sauvage qui était au milieu de la route n’eut pas le plus léger
+soupçon de son approche.
+
+La première chose qui attira son attention fut un léger bruit qu’il
+s’imagina entendre. Il leva un peu la tête et regarda prudemment en
+avant; son œil perçant n’apercevant rien, il se rejeta en arrière.
+
+Le chasseur et le sauvage étaient tous les deux couchés sur le sol, au
+milieu d’une obscurité complète; s’ils eussent été sur leurs pieds, ils
+auraient pu se voir distinctement; mais, sous les ombres épaisses des
+broussailles, ils pouvaient presque se toucher sans le savoir. Le
+chasseur aperçut cependant le contour de la tête de son ennemi à la
+lueur du feu qui se mourait derrière lui; lorsque le sauvage se souleva
+un peu, ce mouvement lui fit connaître sa position, et il arrêta la
+façon dont il allait agir.
+
+Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement en avant, et il
+arriva si près de l’Indien, qu’il put positivement l’entendre respirer.
+Alors il fit à dessein un léger mouvement. L’Indien leva la tête et se
+dressa peu à peu sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui comme une
+panthère, le saisit à la gorge, le renversa par terre comme une masse,
+et lui plongea à plusieurs reprises son couteau de chasse dans le cœur
+jusqu’à la garde. C’était une action horrible; cependant il ne fallait
+pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait qu’il devait agir ainsi.
+
+Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle ne donna plus aucun
+signe de vie. Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès de ses
+compagnons et leur expliqua en quelques mots ce qui était arrivé. Les
+Indiens étaient si prudents et si vigilants, que les blancs avaient
+besoin de l’adresse la plus consommée pour remplir leur terrible
+besogne.
+
+Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à l’esprit de Graham. C’était
+de prendre le costume de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment dans le
+camp, et de se laisser guider par les circonstances. Après quelques
+minutes de discussion, ce projet fut unanimement approuvé. Haldidge se
+rendit donc à l’endroit où le sauvage était étendu; il le déshabilla à
+la hâte et revint avec ses vêtements. Graham les revêtit lestement, et
+il fut bientôt prêt; on convint que l’audacieux jeune homme se rendrait
+tranquillement vers les Indiens tandis qu’Haverland et Haldidge le
+suivraient et resteraient assez près de lui pour lui prêter main-forte
+au premier signal.
+
+S’il était découvert, il devait s’emparer à tout prix d’Ina et se sauver
+dans le bois, tandis que ses deux amis s’élanceraient en avant pour
+délivrer Seth et massacrer les autres ennemis.
+
+Le feu était alors si faible, que Graham ne craignit guère d’être
+reconnu; mais il résolut d’éviter toute conversation. Les sauvages se
+levèrent en l’apercevant; mais, heureusement, ils ne lui parlèrent pas,
+ayant la ferme conviction que c’était leur camarade. Graham s’avança
+vers le feu, qui était presque éteint, et il s’assit à côté de Seth,
+tandis que les sauvages continuaient à fumer tranquillement leurs pipes.
+
+«Hum!» grommela Graham en regardant le visage de Seth.
+
+Ce dernier tressaillit légèrement, leva les yeux et comprit; il montra
+ses pieds, et Graham lui fit aussi un signe d’intelligence.
+
+«Dis donc, eh! toi, qui as été assez habile pour m’attacher les pieds,
+ne pourrais-tu pas être assez bon pour me les approcher du feu? Allons,
+fais cela pour moi, et je me souviendrai de toi dans mon testament.»
+
+Graham marmotta quelque chose entre ses dents, se pencha en avant, et,
+en bougeant légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement la
+courroie qui les attachait.
+
+«Bien obligé, dit Seth, ça ira comme cela; tu n’auras plus besoin de te
+déranger, vieux païen peinturluré!»
+
+Graham comprit que, s’il pouvait mettre Ina sur ses gardes, il n’aurait
+plus qu’à agir. Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait sur
+le moyen qu’il emploierait, un Indien s’adressa à lui en langue
+indienne, et Graham fut très-embarrassé; il songeait déjà à commencer le
+massacre, lorsque la vivacité d’esprit et le sang-froid de Seth lui
+vinrent en aide. Déguisant sa voix de la façon la plus complète, notre
+excentrique personnage répondit au sauvage en langue indienne. Ce léger
+stratagème fut exécuté si habilement, que pas un sauvage ne douta que ce
+ne fût leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur fit une
+seconde demande; mais, avant que Seth eût répondu, le cri effrayant du
+whipporwil se fit entendre tout près du camp.
+
+Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux levait déjà son tomahawk pour
+fendre le crâne de leur captive, dans le cas où on chercherait à la leur
+enlever. Un autre s’élança sur Seth; mais sa surprise fut grande quand
+celui-ci, à son tour, se dressa lestement sur ses pieds, et son
+étonnement fut sans borne lorsque Seth, serrant les deux poings, le
+frappa avec fureur dans l’estomac et le renversa sans connaissance.
+Aussi prompt que la pensée, Graham assomma le sauvage qui se tenait près
+d’Ina; et, prenant la jeune fille dans ses bras, il se sauva dans les
+bois en poussant en même temps un cri terrible. La mêlée devenait
+effrayante. Haldidge et Haverland, excités jusqu’à la frénésie, se
+précipitèrent en avant en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages.
+Dix minutes plus tard on ne voyait plus un seul Indien. Comprenant qu’il
+n’y avait pas moyen de résister à cette terrible attaque, ils se
+sauvaient avec précipitation, emportant avec eux plusieurs blessures
+mortelles et une haine implacable.
+
+[Illustration: Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans
+l’estomac.]
+
+Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent même pas une blessure
+digne d’être signalée. La déroute des sauvages était complète.
+
+Mais il y avait encore quelque danger à redouter, car les Indiens qui
+s’étaient sauvés allaient, sans aucun doute, se rendre en toute hâte
+auprès de la troupe principale, qui à son tour, ne manquerait pas de
+poursuivre les blancs.
+
+Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant dans la forêt, il appela
+ses amis pour ne pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du danger
+à se séparer.
+
+«Pardieu! qu’en dites-vous, Haverland, les affaires commencent à devenir
+meilleures.
+
+--Dieu merci!» répondit le père d’une voix tremblante.
+
+Ina resta pendant quelques minutes si émue et si effrayée, qu’elle ne
+comprit pas d’abord le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut
+qu’elle était dans des bras amis.
+
+«Suis-je en sûreté?... Où est mon père? s’écria-t-elle.
+
+--Le voici, mon enfant adorée! répondit le père en la pressant sur son
+cœur.
+
+--Est-ce que ma mère et ma tante sont aussi en sûreté?
+
+--Oui, elles sont toutes les deux à l’abri de tout danger, je l’espère!
+
+--Mais, mon père, quels sont donc ces messieurs qui vous accompagnent?
+
+--Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué, auquel nous devons ta
+délivrance, et....
+
+--Assez pour le moment, Alfred, s’il vous plaît; cela suffit!
+interrompit le chasseur.
+
+--Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier Seth ni....
+
+--Non, pardieu! ça ne vaudrait rien, surtout quand vous vous souviendrez
+comment Graham et moi nous leur avons joliment brûlé la politesse.
+
+--Vous et qui?... demanda vivement Ina.
+
+--M. Graham! cet individu que vous voyez là, celui qui est venu ici pour
+vous épouser; n’avez-vous pas encore entendu parler de lui?»
+
+Ina s’avança et examina le visage qu’elle avait devant elle.
+
+«Ne vous souvenez-vous pas de moi? demanda Graham d’un ton doux et
+aimable.
+
+--Oh! c’est vous! Que je suis heureuse de vous voir ici! reprit-elle en
+plaçant ses deux mains dans celles du jeune homme et en le regardant
+avec tendresse.
+
+--Assez, assez! s’écria Seth en s’avançant vivement entre eux; je
+m’oppose à tout cela, d’abord, parce que vous n’avez pas le temps
+d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite parce que vous seriez
+observés; je vous conseille de la remettre jusqu’à ce que vous soyez
+chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire?
+
+--Votre motion est à peine nécessaire, dit Graham en riant. L’affaire
+dont vous parlez sera certainement remise à une époque plus convenable.
+
+--J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir cette réunion d’amis, et je
+remercie Dieu de m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur le point
+d’être perdue pour toujours; mais il y a une autre personne dont le cœur
+est presque brisé, et on ne devrait pas la faire attendre. En outre,
+nous sommes encore loin d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir
+de ces endroits dangereux aussi vite et aussi rapidement que possible.
+
+--Voilà la question, ajouta Haldidge, et vous ne pourrez vous considérer
+en sûreté que lorsque vous ne serez plus par ici.... Nous ne sommes pas
+encore bien loin.
+
+--C’est parfaitement vrai! Que tout le monde se mette donc en marche.»
+
+Nos amis partirent alors d’un pas rapide pour regagner leur demeure.
+Comme nous l’avons fait remarquer, ils avaient une longue distance à
+parcourir, et même, au milieu de l’obscurité, il ne fallait ni
+s’arrêter, ni marcher lentement. Haldidge et Seth décidèrent qu’on ne
+s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait pas besoin de repos. Ils savaient
+bien tous les deux que les Mohawks n’abandonneraient pas leur proie tant
+qu’ils entreverraient la chance de la reprendre.
+
+Seth craignait surtout qu’ils ne fussent poursuivis et surpris par
+quelques sauvages.
+
+
+
+
+XV
+
+PLANS ET MANŒUVRES.
+
+
+Nos fugitifs, car on peut bien maintenant leur donner ce nom,
+continuèrent leur route pendant toute la nuit, en faisant de temps en
+temps une halte de quelques minutes. Lorsque le jour commença à poindre,
+ils s’arrêtèrent dans une vallée traversée par un petit torrent
+étincelant, dont chaque rive était bordée d’arbres touffus qui se
+penchaient au-dessus de l’eau, et de broussailles plus épaisses encore à
+travers lesquelles l’œil d’aigle d’un chasseur ou celui d’un sauvage
+pouvaient seuls découvrir un passage.
+
+Quand ils firent leur première halte, Seth s’enfonça dans la forêt et
+revint au bout d’une demi-heure avec un beau coq de bruyère. On pluma
+aussitôt cette jolie pièce de gibier, on alluma un bon feu, et on la fit
+rôtir en quelques instants; le coq de bruyère fournit à tous nos amis un
+déjeuner abondant, substantiel et succulent dont ils avaient grand
+besoin. Après le repas, on tint conseil, et on décida qu’on se
+reposerait là une heure ou deux. On étendit des feuilles sèches sur le
+gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix minutes après la jeune
+fille dormait d’un profond sommeil.
+
+Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur voyage à pied pour plusieurs
+raisons, dont chacune séparée suffisait pour leur faire prendre cette
+résolution. D’abord, le trajet était plus court et plus direct, et
+semblait présenter réellement moins de dangers; ensuite, quand bien même
+ils auraient voulu prendre par eau, ils n’avaient pas sous la main les
+moyens de le faire.
+
+«Pardieu! s’écria Seth après quelques minutes de réflexions profondes,
+je crois, mes amis, que nous allons tomber dans un guêpier avant
+d’arriver chez nous. Je vous dis cela parce que je le sens!
+
+--Et moi aussi, ajouta Haldidge; je ne sais pas pourquoi cette idée-là
+me tourmente, et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être. Si ces
+Mohawks voient qu’ils ont quelque chance de risquer le tout pour le
+tout, ils tenteront la partie; vous pouvez vous attendre à cela!
+
+--Croyez-vous qu’ils aient quelques chances? demanda Haverland.
+
+--J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque mauvais tour.
+
+--Que voulez-vous dire?... De quoi parlez-vous?
+
+--Ces Indiens savent tout naturellement le chemin que nous devons
+prendre pour retourner dans nos foyers; et qui les empêchera d’aller
+au-devant de nous et de nous donner un peu d’embarras?
+
+--Rien du tout, à coup sûr! Nous avons besoin de déployer la plus grande
+vigilance à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que l’un de nous
+devrait aller en avant comme éclaireur?
+
+--Oui, je le pense; non-seulement un, mais deux. Aussitôt que nous
+partirons, j’irai en avant et vous guiderai, tandis que l’un de vous
+devra se tenir un peu à l’arrière, pour annoncer tous les visiteurs qui
+se présenteront. C’est la seule manière de voyager avec sûreté.
+
+--Quels moyens pensez-vous que les sauvages emploieront? demanda Graham.
+
+--Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage, quoiqu’il serait
+diablement difficile de dire positivement où ils sont. Vous pouvez vous
+attendre à ce qu’ils se montreront avant que nous soyons bien loin
+d’ici. Ils se promèneront par-ci, par-là, dans les bois, jusqu’à ce
+qu’ils aient découvert où nous sommes; et, alors, ils emploieront
+quelque ruse pour nous attirer dans une embûche, et je puis vous dire
+aussi que de plus fins que nous ont donné tête baissée dans leurs
+infernales machinations.»
+
+Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs pour continuer la
+route furent terminés, Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle venait de
+prendre l’avait grandement délassée, et les autres blancs se sentirent
+pleins de courage et d’espérance en voyant qu’ils pourraient marcher
+rapidement pendant la journée.
+
+Le soin et la responsabilité de la petite caravane retombaient
+naturellement sur Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique chasseur fini
+et homme des forêts expérimenté, avait peu étudié les manières de
+combattre les Indiens, et, par conséquent, il manquait de cette
+vigilance toujours inquiète qui fait le succès des coureurs de
+frontières. Quant à Graham, il était assez prudent, mais il manquait
+aussi des leçons de ce grand maître: l’expérience. Seth et Haldidge,
+placés ainsi en avant, se consultèrent pendant quelques minutes et
+arrêtèrent les mesures de précaution qu’il fallait prendre dans tous les
+cas. On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait à une centaine de pas
+en arrière et profiterait de toutes les occasions qui s’offriraient à
+lui pour surveiller les mouvements et l’approche de l’ennemi. La même
+surveillance fut confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait l’entière
+sécurité de la bande.
+
+Haverland et Graham marchaient généralement à côté l’un de l’autre, Ina
+était entre eux, et ils étaient aussi circonspects que si personne
+n’avait été chargé de veiller sur eux. Ils se permettaient rarement de
+causer, excepté pour échanger quelques mots.
+
+Seth Jones était bien convaincu qu’il occupait le poste le plus
+périlleux; c’est donc lui que nous suivrons au milieu de ses aventures.
+Après être sortis de la vallée où ils avaient campé, les blancs
+devaient, pendant une distance considérable, traverser une forêt vierge
+sans colline ni vallée, assez bien garnie d’arbres touffus et de
+buissons épais. Si quelqu’un eut traversé par hasard le sentier que
+suivait Seth, le seul indice qu’il aurait eu de la présence d’un être
+humain aurait été une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre de
+son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être un coup de sifflet
+perçant qui ressemblait à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait
+un signal à ceux qui étaient à l’arrière.
+
+Dans la matinée, il ne rencontra rien qui pût éveiller ses soupçons;
+mais, à un moment donné, il arriva dans un endroit qui lui inspira tout
+à coup quelques craintes. Ce lieu était si favorable pour une embuscade,
+qu’il fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il résolut de
+reconnaître parfaitement la localité avant de la leur faire franchir.
+Cet endroit paraissait avoir été primitivement le lit de quelque lac
+assez étendu, dont les eaux s’étaient taries bien des années auparavant,
+en laissant un sol riche et productif qui était alors entièrement
+recouvert de broussailles épaisses dont la végétation était luxuriante;
+mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette espèce de vallée était si
+bien inclinée, que, de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait la
+voir parfaitement. Elle avait environ deux cents pas de largeur et mille
+de longueur.
+
+Seth resta longtemps à la parcourir des yeux et à examiner chaque
+endroit où il paraissait probable qu’un ennemi se tînt caché. A peine si
+un seul point échappa à son œil pénétrant.
+
+Pendant qu’il inspectait bien attentivement cette vallée, ses regards
+furent tout à coup attirés vers le centre, où s’élevait une légère
+colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque embarrassa beaucoup notre ami.
+Il avait les habitudes curieuses et analytiques si généralement
+attribuées aux individus de sa race, et cet événement l’intrigua
+beaucoup; il devait, à son avis, cacher quelque chose de mystérieux. Ce
+n’était encore qu’une supposition, mais il résolut, avant de permettre à
+ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la vallée, de connaître le
+dernier mot de l’énigme. Son premier soin fut de retourner sur la piste
+pour rejoindre Haverland et Graham, auxquels il fit part de son
+intention. Cela fait, il repartit de nouveau en avant.
+
+En arrivant à l’endroit où il avait d’abord découvert cet indice
+suspect, il s’arrêta un instant pour examiner derechef. La fumée se
+voyait encore un peu; elle s’élevait très-lentement dans l’air, et était
+si légère, que si son œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée
+pendant longtemps. Seth réfléchit un certain temps et finit par
+reconnaître qu’il ne pouvait comprendre ce qui produisait cette fumée
+sans se hasarder dans la vallée. Arrivé à cette conclusion, il n’hésita
+plus. Il descendit et entra dans les broussailles épaisses.
+
+Lorsqu’il y fut complétement engagé, il détourna à droite, de façon à
+tourner autour du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement et
+prudemment; de temps à autre il s’arrêtait et écoutait attentivement.
+Quelquefois il collait son oreille sur la terre et restait ainsi pendant
+plusieurs minutes. Mais il n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il
+jugea qu’il devait être près du feu qui avait excité sa curiosité. Le
+petillement d’un brasier le guida, et, en quelques instants, il y était
+arrivé.
+
+Il vit alors un spectacle qui le fit reculer d’horreur.
+
+Une malheureuse créature humaine était attachée à un poteau, où elle
+avait été brûlée. Elle était aussi noire que la mort, et sa tête scalpée
+retombait sur sa poitrine, de telle sorte que, de l’endroit où il était,
+Seth ne pouvait voir ses traits; mais il en voyait assez pour le faire
+frissonner, en songeant au sort affreux auquel il venait d’échapper.
+Toutes les chairs étaient consumées jusqu’aux genoux, et des os blancs
+et brillants pendaient des membres supérieurs crispés et noircis. Les
+mains attachées derrière le dos, étaient restées intactes, mais tout le
+reste du corps était littéralement rôti! La fumée qu’il avait vue était
+celle de ce corps humain, dont Seth avait remarqué la mauvaise odeur
+bien avant qu’il n’en soupçonnât la cause.
+
+[Illustration: De l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses
+traits.]
+
+«Grand Dieu!... murmura-t-il; c’est la première fois que je vois une
+personne brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au ciel! que ce sera
+la dernière!... Serait-ce un blanc?»
+
+Après quelques évolutions prudentes, il gagna un endroit d’où il pouvait
+voir le visage du supplicié, et il éprouva un grand soulagement en
+découvrant que ce n’était pas un blanc. C’était probablement un
+malheureux Indien d’une tribu étrangère, et il avait sans doute été pris
+par ses ennemis, qui avaient exercé sur lui cette vengeance. Était-ce un
+Mohawk? ou appartenait-il à une autre tribu. C’est ce qu’il fut
+impossible à Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier et
+incompréhensible, ce fut de ne pas apercevoir d’autres sauvages dans les
+environs. Il savait que ce n’était pas leur habitude d’abandonner ainsi
+un prisonnier, et le fait même de leur absence le rendit doublement
+prudent et soupçonneux.
+
+Pendant qu’il réfléchissait devant ce terrible spectacle, il fut pour
+ainsi dire réveillé en sursaut par la détonation de la carabine
+d’Haldidge.
+
+Il était convaincu que c’était celle du chasseur, d’après la direction,
+et aussi d’après la force de la détonation, sur laquelle il ne pouvait
+se tromper; car il l’avait remarquée pendant le combat de la nuit
+précédente, et la chose était d’autant plus facile, que cette arme avait
+un son particulier qui ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit à
+celles des sauvages. C’était pour lui un nouveau sujet d’étonnement et
+de perplexité, et il était fort embarrassé de la tournure extraordinaire
+que les affaires semblaient prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y
+fût forcé pour se décider à décharger sa carabine; mais quel était le
+motif de ce coup de feu? il ne pouvait que le conjecturer.
+
+Plein de doutes et toujours sur ses gardes, il résolut de reconnaître sa
+propre position avant de retourner vers ses compagnons. Se baissant
+presque à terre, il fit furtivement le tour du feu. En arrivant sur le
+côté opposé, il s’étendit à plat ventre et colla son oreille sur le sol.
+Il entendit un léger mouvement, leva la tête, et reconnut que quelqu’un
+traversait le bois. Une minute après, cinq guerriers mohawks, dans tout
+l’éclat de leur horrible peinture de guerre, entrèrent dans l’espace
+découvert qui se trouvait devant l’Indien attaché et brûlé au poteau.
+
+La détonation de la carabine paraissait leur avoir causé quelques
+craintes. Ils parlaient avec vivacité, mais à voix basse; ils
+gesticulaient vivement, sans faire attention le moins du monde au
+spectacle affreux et écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut
+convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa présence, car peu à peu ils
+parlèrent plus haut, et enfin il put entendre presque tout ce qu’ils
+disaient. Comme il s’y attendait, c’était la détonation de la carabine
+qui les avait émus. Ils paraissaient comprendre que le coup n’avait pas
+été tiré par un des leurs, et ils avaient peur que leur présence ne fût
+découverte. Seth apprit encore qu’il y avait au moins une douzaine
+d’Indiens dans le voisinage, et que chacun d’eux avait été amené là pour
+le même objet.
+
+Par conséquent, il devait avoir aperçu les autres en faisant ses
+évolutions, ou c’est qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils avaient
+été découverts par Haldidge. Cette dernière supposition lui semblait la
+plus naturelle; selon toute probabilité, il y avait une collision entre
+eux et le chasseur, et Seth sentit que sa présence devait être
+nécessaire près de ses amis. Il retourna donc sur ses pas.
+
+Sa présence était en effet nécessaire, car des dangers terribles et
+menaçants entouraient la petite bande des blancs.
+
+
+
+
+XVI
+
+ÉPREUVES.
+
+
+Lorsque nos amis partirent le matin pour faire le voyage, Haldidge,
+comme nous l’avons dit, resta en arrière pour garder la petite troupe et
+empêcher toute surprise dans cette direction. Quoiqu’il s’attendît à
+aussi peu de démonstrations que Seth sur ce point, il était cependant
+trop habitué à la vie des forêts, pour se relâcher de sa prudence et de
+sa vigilance habituelles. Quelquefois, il revenait assez loin sur la
+piste, et s’en éloignait à droite ou à gauche pour examiner le terrain à
+un quart de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait une surveillance
+continuelle, non-seulement sur la piste même, mais encore sur les
+environs et à une assez grande distance de la petite bande. Pour le cas
+où l’on viendrait à les poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des
+marques nombreuses qui se contredisaient toutes, de telle sorte qu’elles
+ne pouvaient qu’embarrasser et retarder leurs ennemis.
+
+Vers midi, au moment même où Seth s’était arrêté pour examiner le vallon
+suspect, et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent cinquante pas en
+arrière, Haldidge aperçut trois Indiens en face de lui. Ils étaient
+assis par terre et gardaient un silence complet; ils avaient l’air
+d’attendre quelqu’un. Le chasseur se trouva aussi embarrassé que l’était
+Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce ou non un stratagème pour
+s’emparer de lui? Il ne pouvait le dire; mais avant de s’aventurer plus
+loin, il résolut de connaître davantage leurs intentions.
+
+Haldidge avait une grande difficulté à surmonter. Le bois, à cet
+endroit, était découvert et presque privé de broussailles; de sorte
+qu’il était à peu près impossible de s’approcher plus près sans se faire
+voir. Il aperçut, à une petite distance derrière eux, un grand et gros
+tronc d’arbre qui semblait à moitié pourri; le tronc était si près
+d’eux, que s’il parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre tout ce
+qu’ils diraient. Il connaissait un peu la langue Mohawk, pas assez pour
+la parler, mais assez cependant pour bien comprendre le sens d’une
+conversation. Il résolut donc d’atteindre cet endroit à tout hasard.
+
+Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été possible, communiquer avec
+Haverland et l’avertir du danger; mais, pour cela, il devait faire un
+long détour, et, après réflexion, il se décida à ne pas l’entreprendre;
+il se coucha à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre, qu’il
+avait soin de laisser toujours entre lui et les Indiens; il approcha de
+ses ennemis aussi silencieusement et aussi furtivement qu’un serpent. Ce
+tour de force fut exécuté avec tant de prudence et tant de soin, qu’il
+lui prit au moins vingt minutes; et, pendant tout ce temps, les Indiens
+conservèrent le même silence. Enfin il atteignit le tronc d’arbre, et il
+vit avec plaisir qu’il était creux. Il ne perdit pas de temps à s’y
+fourrer, et, se repliant dans le plus petit espace possible, il se mit à
+écouter. Comme surcroît de chance, il trouva une petite fente qui lui
+permettait d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages, sans compter
+qu’elle laissait encore passer un léger rayon de lumière.
+
+Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter attentivement; mais les
+Indiens n’échangèrent pas une seule parole, et ils restèrent aussi
+immobiles que des statues. Tout à coup il entendit des pas sur les
+feuilles sèches, et, une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient
+sur le tronc même où il était caché! Il jugea qu’ils étaient environ une
+demi-douzaine. Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient s’être levés pour
+aller à la rencontre des autres, et ils s’étaient tous assis sur le même
+tronc d’arbre.
+
+Ils commencèrent immédiatement à causer, mais d’un ton si bas et si
+guttural, que leurs voix creuses communiquaient une espèce de
+tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit aussitôt qu’il
+comprit qu’ils parlaient de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient
+pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit qu’ils avaient
+tendu un piége pour y faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et ils
+discutaient ce qu’on ferait de lui-même. Ils savaient qu’il marchait en
+éclaireur et faisait sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît
+le piége, ou du moins que lui-même n’y échappât.
+
+En ce moment un des Indiens, poussé probablement par quelque caprice, se
+baissa et regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut par l’obscurité
+et l’ombre que sa tête projetait dans l’ouverture, et c’est à peine s’il
+respira pendant quelques secondes. Mais le visage de l’Indien s’éloigna,
+et comme le tronc de l’arbre était sombre à l’intérieur, car la petite
+fente se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se sentit rassuré et
+reprit part à la conversation.
+
+Haldidge était condamné à une épreuve à laquelle il n’avait guère songé;
+il était entré dans le tronc d’arbre la tête la première, de telle sorte
+que ses pieds se trouvaient vers l’ouverture et que son visage était
+dans l’obscurité. Il pensa que la cavité s’étendait encore à plusieurs
+pieds; mais, comme il n’était pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage,
+il n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond.
+
+Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles tendues pour écouter, il
+tressaillit à l’épouvantable sifflement d’un serpent à sonnettes! Il
+comprit sa situation en une minute. Il y avait un de ces reptiles au
+fond du tronc!
+
+Il est difficile de s’imaginer une situation plus horrible que celle du
+chasseur. Il était littéralement enveloppé de tous côtés par la mort;
+elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous et au-dessus de lui, et il
+lui était impossible de fuir. Il venait d’apprendre que sa tête était
+mise à prix par les Indiens, de telle sorte que s’il sortait et tombait
+dans leurs griffes, c’était absolument comme s’il commettait un suicide.
+Rester où il était, c’était mépriser le second et le dernier
+avertissement du serpent à sonnettes. Que devait-il faire? Rien! si ce
+n’est mourir en homme, et il résolut de braver la morsure du terrible
+reptile.
+
+Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent exerçait sur lui son
+horrible fascination. Ses petits yeux, brillants comme des étoiles de
+feu, semblaient lancer un rayon magique violent et acéré qui frappait
+son cerveau; il y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme
+irrésistible. Tantôt le petit point lumineux semblait se reculer pour se
+rapprocher ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant et semblable à un
+éclair, scintillait et tremblait, puis il prenait la rigidité d’un métal
+et s’insinuait dans tout son être, comme la pointe d’une lance
+invisible.
+
+Haldidge aurait voulu secouer cette influence qui l’enveloppait comme un
+pesant manteau. Il en avait le désir, et cependant il s’abandonnait à
+une insouciance pleine de langueur; il lui répugnait de faire aucun
+effort. La sensation qu’il éprouvait ressemblait quelquefois à celle
+produite par un puissant narcotique au moment où nous nous réveillons.
+Il n’avait plus qu’une conscience vague de lui-même et un souvenir
+indécis du monde extérieur; il était certain qu’il aurait pu briser le
+lien qui le tenait enchaîné, en faisant un vigoureux effort, mais il
+ressentait une indifférence nonchalante qui l’empêchait de le faire.
+
+Haldidge respirait faiblement et lentement: il cédait de plus en plus à
+cette subtile et fatale influence. Il savait qu’il était sous le charme,
+et cependant il ne pouvait s’y soustraire. Il lui était alors impossible
+de secouer le fardeau qui l’oppressait comme un cauchemar. Le monde
+extérieur, pour ainsi dire, s’était évanoui, et il était dans une autre
+sphère, d’où il ne pouvait revenir sans un secours étranger. Il se
+voyait voltiger, plonger, et fendre les airs porté partout sur une aile
+de feu. Le charme était complet; cette puissance extraordinaire que
+l’instinct prend sur la raison, cette étonnante supériorité qu’un
+reptile montre, qu’il peut usurper sur l’homme, le serpent l’exerçait
+alors sur le chasseur.
+
+En ce moment, pour une cause ou pour une autre, un des sauvages frappa
+le tronc d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit. Il respira
+longuement, ferma les yeux, et, quand il les rouvrit, il regarda ses
+mains, sur lesquelles il appuyait son menton.
+
+Le charme était rompu! le chasseur l’avait secoué!
+
+Ainsi que les coups frappés à la porte de Macbeth dispersent l’obscurité
+et les épouvantables ténèbres dans lesquelles les meurtriers s’agitent
+et respirent, ainsi ce coup de tomahawk de l’Indien brisa le charme
+subtil et magnétique du serpent, et dissipa la lourde influence qui
+enveloppait Haldidge.
+
+Il détourna la tête et résolut de ne pas lever les yeux, car il savait
+qu’alors la même puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le serpent
+paraissait comprendre qu’il avait perdu son influence; il fit entendre
+encore une fois son sifflement et se prépara à s’élancer. Haldidge ne
+remua pas un seul muscle. D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis
+qu’il était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent ne mordit pas;
+l’immobilité constante du chasseur, semblable à celle de la mort,
+paraissait être évidemment, pour le serpent, la mort elle-même. Il se
+plia et se déplia plusieurs fois; puis, soulevant sa tête, il rampa et
+s’avança sur lui-même, et sortit du tronc. Il fut aussitôt tué par les
+Indiens.
+
+Maintenant que le chasseur était redevenu lui-même, il se prépara à
+agir. Les Indiens s’étaient levés du tronc et en étaient à une certaine
+distance. Il pouvait encore entendre leurs voix, mais il ne pouvait plus
+distinguer leurs paroles, qui se perdaient dans la distance. Un instant
+plus tard, il n’entendit plus rien.
+
+Haldidge était inquiet sur le sort de ses compagnons. Il avait assez de
+confiance dans la force et dans la ruse de Seth pour être presque
+certain qu’il ne les conduirait pas au milieu d’une embuscade et n’y
+tomberait pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec laquelle elle pût
+être tendue, mais aussi, il pouvait bien ignorer qu’il y avait en
+arrière des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland et Graham d’un
+moment à l’autre.
+
+Le chasseur devint à la fin si inquiet et si agité, qu’il sortit de sa
+cachette aussi rapidement et aussi silencieusement que possible. Il
+regarda soigneusement autour de lui, mais il ne vit aucun sauvage. En
+proie aux appréhensions les plus douloureuses, il se hâta de marcher à
+travers le bois, en évitant cependant la piste de ses amis, et il arriva
+enfin assez près d’eux. Avant de se montrer, il voulut reconnaître le
+lieu; tandis qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui se levait
+lentement au-dessus d’un buisson et regardait les blancs, qui ne
+soupçonnaient pas sa présence. Sans perdre une minute, il leva sa
+carabine, l’ajusta rapidement, mais sûrement et fit feu.
+
+Puis, appelant Haverland et Graham, il s’élança vers eux en leur criant:
+
+«Cherchez un refuge, les Indiens sont sur nous!»
+
+En une minute les blancs furent invisibles.
+
+
+
+
+XVII
+
+DANGERS.
+
+
+Au premier mot que lui cria Haldidge, Haverland comprit le danger qui
+les menaçait. Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança dans le bois et
+s’abrita derrière un arbre; il fit ce mouvement avec tant de rapidité,
+qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait autour d’elle.
+
+«Qu’y a-t-il, père? murmura-t-elle.
+
+--Sois calme, ma fille, et ne bouge pas!»
+
+Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia derrière son protecteur,
+sûre que ce bras vigoureux était capable de la protéger contre tout
+ennemi, si formidable qu’il fût.
+
+Graham s’était précipité vers Haldidge, et ils s’abritèrent tous les
+deux à quelques pieds l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été
+bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement que l’Indien de l’Amérique
+du Nord pousse, comme l’animal, quand il reçoit une blessure mortelle.
+Le bruit de la chute du corps du sauvage parvint aussi à leurs oreilles.
+
+Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit plus rien. Ce silence
+était aussi plein de signification et de dangers que toute démonstration
+ouverte de la part des Indiens. Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir
+formé? Là était le mystère! Enfin, Graham se décida à parler.
+
+«A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés, Haldidge?
+
+--A former quelque complot diabolique, je pense.
+
+--Il paraît qu’il leur faut du temps pour l’exécuter.
+
+--Ne soyez pas impatient, ils se montreront bien assez vite.
+
+--Avez-vous quelque idée de leur nombre?
+
+--Il y en avait quelque chose comme une demi-douzaine qui rôdaient
+autour de nous.
+
+--Il y en a un de moins maintenant, en tous cas!
+
+--Je le suppose; mais il en reste assez pour nous donner un peu de
+peine.
+
+--Où sont allés Alfred et sa fille?
+
+--Là-bas, à quelques pas; ne ferions-nous pas mieux de nous rapprocher
+d’eux?
+
+--Hum! je ne sais pas si cela est bien nécessaire; nous sommes les uns
+et les autres aussi en sûreté où nous nous trouvons que si nous étions
+ensemble.
+
+--J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de nous entourer; dans ce cas,
+Haverland ne serait-il pas en grand danger?
+
+--Ils ne peuvent arriver auprès de lui sans mettre leurs têtes à portée
+de nos carabines, et Alfred est un homme qui peut assez facilement
+découvrir leurs machinations.
+
+--Où est donc Seth?
+
+--Pas bien loin; mon coup de fusil le ramènera certainement.
+
+--Haldidge, comment avez-vous découvert ces Mohawks? Saviez-vous qu’ils
+étaient là longtemps avant de faire feu?
+
+--Oui, bien longtemps avant! J’ai idée qu’ils nous ont suivis depuis une
+heure ou deux.
+
+--Alors, pourquoi ont-ils différé leur attaque?
+
+--Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien cela. Je ne crois pas même
+qu’ils en eussent l’intention. Ils ont dressé une embuscade quelque part
+en avant, et ils voulaient nous y faire tomber.
+
+--Mais quelle était leur intention en nous surveillant de si près?
+
+--Ils étaient à ma recherche, car je le leur ai entendu dire, et je
+pense que, dans le cas où vous ne seriez pas tombés dans le piége, ils
+se seraient décidés à nous attaquer.
+
+--Seth serait-il tombé dans le piége? demanda Graham d’un air inquiet.
+
+--Non, non, une pareille chose ne peut pas être, il n’est pas assez fou
+pour cela, vous pouvez en être sûr! C’est un habile gaillard, quoique,
+avec ses longues jambes, il soit l’individu le plus gauche et le plus
+drôle que j’aie jamais vu!
+
+--Je suis curieux de savoir qui il est; il me semble qu’il joue quelque
+comédie. Plusieurs fois, en causant avec moi, il a employé un langage
+qu’on rencontre seulement chez un savant ou un homme bien élevé;
+d’autres fois, et même la plupart du temps, il s’exprime mal et d’une
+façon ridicule. En tout cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami
+véritable, et l’intérêt qu’il prend à la sûreté d’Haverland et de sa
+famille est aussi efficace qu’il est singulier.
+
+--Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement tombé entre les mains
+des Indiens, quand ils vous ont si rudement pourchassés?
+
+--Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais d’abord assez prudent, mais
+je devins si impatient et si négligent, que je me précipitai dans un
+danger qui aurait été fatal à tout autre; il n’y a rien de sa faute.
+
+--Je suis bien aise de l’apprendre, car cela me semblait singulier.»
+
+Cette conversation n’avait pas lieu sur un ton ordinaire ni avec une
+animation qui aurait pu diminuer leur prudence habituelle; elle se
+faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils regardés une fois en
+causant; quelques fois ils étaient restés plusieurs minutes sans parler,
+puis avaient échangé une question ou une réponse. On était vers le
+milieu de l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait passer la
+nuit dans ces parages.
+
+«J’espère que Seth fera son apparition avant la nuit, dit Graham.
+
+--Oui, je l’espère, car son approche serait dangereux si nous ne
+pouvions le voir venir.
+
+--Il doit avoir connaissance du danger qui nous menace.
+
+--Oui, je crois être certain qu’il n’est pas bien loin.
+
+--Eh! qu’est-ce donc? murmura Graham.
+
+--Ah!... Ne bougez pas, il y a quelque chose qui remue là-bas.»
+
+Un silence de mort régna pendant quelques minutes; puis un léger
+bruissement se fit entendre près d’Haldidge, et quand il retourna son
+regard alarmé de ce côté, Seth Jones se relevait tout près de lui.
+
+«D’où venez-vous? lui demanda Graham étonné.
+
+--Je surveillais! Je vous ai un peu troublés, eh?
+
+--Nous avons découvert que nous avions des voisins.
+
+--Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés, du moins.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Il n’y a pas un Indien à deux cents pas d’ici!»
+
+Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement celui qui parlait ainsi.
+
+«Je vous dis ce qui est. Eh! Haverland! cria-t-il, venez ici, il n’y a
+rien.»
+
+Le ton de Seth était étrange; mais ses compagnons savaient bien qu’il
+n’était pas homme à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se
+réunirent autour de lui.
+
+«N’avez-vous pas couru un grand danger? lui demanda Haverland qui avait
+encore quelques craintes en s’avançant dans un endroit qu’il savait
+avoir été si périlleux une minute auparavant.
+
+--Non, non; je crois que vous n’avez pas besoin d’être si inquiets les
+uns et les autres, car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne
+resterais pas ici.
+
+--La nuit arrive, Seth, et nous devrions décider de suite ce que nous
+allons faire, où et comment nous allons la passer.
+
+--Savez-vous manier un fusil? demanda Seth à Ina.
+
+--Je ne crois pas que vous puissiez m’en remontrer sur ce point,
+répondit-elle vivement.
+
+--Très-bien!»
+
+En disant ces mots, il entrait dans les broussailles où était étendu le
+cadavre de l’Indien; il se baissa sur lui, enleva la carabine de ses
+mains roidies, prit son sac à balles et sa poire à poudre et les tendit
+à Ina.
+
+«Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien armés, dit-il, et si l’un de
+ces infernaux Mohawks se présente devant nous sans recevoir son compte,
+nous mériterons des bonnets de nuit rouges!
+
+[Illustration: «Maintenant nous voilà cinq guerriers bien armés.»]
+
+--Comment pourrons-nous les en empêcher, puisqu’il paraît qu’ils sont
+dix fois plus nombreux que nous? demanda Haverland.
+
+--Voici leur manière d’agir; il y en a environ une douzaine qui doivent
+essayer de nous envelopper. Ils sont maintenant en avant, et ils nous
+ont dressé une embuscade. Si nous parvenons à traverser cette embuscade,
+nous serons aussi en sûreté que si nous étions arrivés au logis sains et
+saufs. Et il ne doit pas y avoir de _si_ là-dessus, il faut que nous
+traversions cette embuscade cette nuit même.»
+
+
+
+
+XVIII
+
+HORS DE LA VALLÉE DE LA MORT.
+
+
+Une nuit obscure et triste tombait lentement sur la forêt; on
+n’entendait rien que le souffle mélancolique du vent à travers le sommet
+des arbres, ou parfois le hurlement d’un loup dans le lointain, ou
+encore le cri plus rapproché de la panthère. Des nuages épais et
+tumultueux erraient dans le ciel et rendaient la nuit noire comme de
+l’encre.
+
+Par moments, le grondement lointain du tonnerre résonnait faiblement
+dans les airs, et une langue de feu, semblable à un torrent de sang,
+s’agitait un moment sur le bord de la nuée chargée d’orage; de gros
+nuages, devenant de plus en plus noirs et plus terribles, semblaient se
+concentrer à l’occident, et former, en s’entassant les uns sur les
+autres, un vieux château crénelé. Le tonnerre devenait plus violent et
+il gronda bientôt comme le roulement d’un chariot sur la voûte des
+cieux; des torrents rougeâtres de feu liquide couraient le long des
+sombres murailles du château des Tempêtes. De temps en temps le subtil
+élément s’enflammait avec un jet éblouissant, les éclairs brillaient, la
+foudre éclatait.
+
+«Tenez-vous près de moi et marchez lestement, car il y a assez d’éclairs
+pour nous conduire.»
+
+Seth avait entièrement reconnu la vallée. C’était là, dans cette espèce
+d’entonnoir, que les Indiens pensaient entourer et prendre les fugitifs,
+quand la mort d’un des leurs, trop audacieux, leur fit soupçonner que
+leurs intentions étaient découvertes.
+
+La petite troupe mit des heures pour traverser la vallée. Seth
+s’arrêtait souvent en murmurant un «chut!» presque imperceptible; et
+alors ses compagnons, pendant plusieurs minutes pleines d’inquiétude,
+écoutaient avidement si le danger ne les menaçait pas; puis ils
+reprenaient leur marche pénible et lente.
+
+Il y avait au moins trois heures que nos fugitifs avaient repris leur
+course, et Seth pensait déjà qu’ils devaient être à peu près hors
+d’embarras, lorsqu’il s’aperçut qu’il se trouvait dans le sentier même
+qu’il s’était efforcé si soigneusement d’éviter. Il en fut extrêmement
+effrayé et changea de suite de direction.
+
+«Chut! à terre!» murmura-t-il en tournant la tête.
+
+Ils n’étaient pas à dix pas du sentier lorsqu’ils se laissèrent choir
+sur le sol. Ils entendirent alors marcher dans les environs. L’obscurité
+était trop grande pour leur permettre de discerner quelque chose, mais
+ils comprirent que leurs ennemis étaient si près qu’ils auraient pu les
+toucher en étendant la main.
+
+La position de nos amis était tout à fait critique. Les Mohawks
+n’étaient pas dans le sentier, comme ils l’avaient supposé d’abord, mais
+ils le cherchaient évidemment. Haldidge et Seth sentaient que les
+sauvages ne les savaient pas si rapprochés d’eux; et cependant ils
+avaient la conviction qu’ils seraient inévitablement découverts.
+
+Seth Jones s’éleva sur ses pieds, mais tellement silencieusement,
+qu’Haldidge lui-même, qui était à un pas de lui, n’entendit rien. Il mit
+sa bouche sur l’oreille d’Haverland et lui dit:
+
+«Sauvez-vous avec votre fille aussi vite que l’éclair, car nous serons
+découverts dans une minute.»
+
+Haverland emporta dans ses bras vigoureux Ina, qui n’avait pas besoin
+d’avertissement, et marcha résolûment en avant. Il leur était impossible
+de ne pas faire de bruit, quand les buissons humides s’accrochaient à
+eux. Les sauvages les entendirent et s’avancèrent prudemment. Ils
+soupçonnaient évidemment que c’étaient les fugitifs, et ne pensaient pas
+que quelqu’un fût resté en arrière. Seth fut averti du danger par un
+sauvage qui se heurta brusquement contre lui.
+
+«Je vous demande pardon, je ne vous voyais pas, s’écria-t-il, tandis
+qu’ils se rejetaient tous les deux en arrière; que le diable vous
+emporte! je désire seulement vous voir une minute.»
+
+Seth, Haldidge et Graham se défendirent alors contre cinq ou six
+Indiens. Si un brillant éclair eût illuminé la scène en ce moment, il
+est probable que tous auraient ri franchement de leur attitude et de
+leurs mouvements. Les Indiens, en voyant qu’ils étaient si près de leurs
+ennemis les plus mortels, bondirent immédiatement de plusieurs pieds en
+arrière, pour éviter une collision trop brusque avec eux. Les trois
+blancs firent précisément la même chose, chacun à sa manière; Seth sauta
+d’un côté et s’accroupit par terre, selon son habitude, comme une
+véritable panthère; sa carabine dans la main gauche et son couteau dans
+la droite, il attendit qu’il pût être sûr de l’endroit précis où était
+un des sauvages avant de sauter sur lui.
+
+Il serait fastidieux de raconter les ruses et les stratagèmes employés
+par les deux troupes ennemies. Simon Kenton et Daniel Boone atteignirent
+une fois, au même moment, les bords opposés de l’Ohio, et tous les deux
+croyaient qu’il y avait une autre personne sur l’autre bord. Ces deux
+vieux chasseurs, qui se connaissaient depuis longtemps, passèrent plus
+de vingt-quatre heures avant de découvrir qu’ils étaient amis. Pendant
+près de deux heures, les Mohawks et les blancs se battirent les uns
+contre les autres avec l’habileté la plus consommée. Tantôt ils
+reculaient et tantôt ils avançaient; ils allaient tantôt à droite et
+tantôt à gauche; chaque troupe s’efforça d’entraîner l’autre dans
+quelque piége, qui était habilement évité; enfin, jugeant qu’Haverland
+était en sûreté, Seth résolut de se retirer, et il partit prudemment;
+dix minutes après, il était sur la limite de la vallée.
+
+Dès que Seth fut parti, Haldidge s’éloigna aussi et précisément dans la
+même direction. Graham adopta bientôt la même marche. Ils sortirent de
+la dangereuse vallée à vingt pas l’un de l’autre; il s’écoula quelque
+temps avant qu’ils pussent se retrouver ensemble; mais, enfin, ils se
+réunirent assez facilement, chacun soupçonnant l’identité de l’autre.
+
+«Maintenant, mes amis, murmura Seth, je pense que nous sommes sortis de
+la vallée de la mort; il faut prendre le large, c’est l’opinion
+particulière de Seth Jones.
+
+--Mais comment retrouver Haverland? demanda Graham.
+
+--Je crois qu’il doit être par ici, répondit l’autre.
+
+--Cherchons, alors, et nous trouverons! car le jour ne peut être bien
+loin, et je me demande si les Indiens sauront que nous sommes partis;
+et, certainement ils l’apprendront à bon marché.»
+
+Au moment où la lumière du jour se montrait à l’orient, ils arrivèrent
+auprès d’Haverland et reprirent leur voyage; ils ne s’arrêtèrent pas
+pour déjeuner, car ils étaient trop désireux d’avancer. Une heure après,
+environ, ils étaient sur une espèce de sentier tracé par des animaux
+sauvages; la terre était si dure qu’on n’y voyait pas leurs empreintes,
+et il était facile d’y marcher.
+
+Seth et Haldidge, comme chasseurs consommés, avaient trop d’expérience
+pour se relâcher de leur vigilance. Ils conservèrent les mêmes fonctions
+qu’auparavant; le premier se chargea de conduire ses compagnons à
+travers le pays désert, et le dernier de les protéger contre les dangers
+qui pourraient survenir à l’arrière. L’établissement vers lequel ils se
+dirigeaient avec tant d’anxiété était encore à plusieurs journées de
+marche; et, pour l’atteindre, ils devaient traverser une rivière d’une
+largeur considérable. Seth atteignit cette rivière à midi.
+
+«Vraiment! j’oubliais cela! s’écria-t-il. Je me demande si la jeune
+fille sait nager? Si elle ne le sait pas, comment ferons-nous pour
+traverser la rivière? Je pense qu’il faudra la placer sur un morceau de
+bois, et qu’alors la brise la poussera; quant aux hommes, ils savent
+nager, tout naturellement.»
+
+Quelques minutes plus tard, nos amis tenaient conseil sur le bord de la
+rivière.
+
+Ils décidèrent qu’ils devaient préparer un radeau le plus vite possible;
+découvrir des matériaux pour le construire, tel était l’ordre du jour,
+et c’était un travail d’une énorme difficulté; ils n’avaient pas
+d’autres outils que leurs couteaux de chasse, et ils ne valaient pas
+grand’chose. On cassa de grandes branches pourries aux arbres
+qu’Haverland réunit ensemble avec de l’osier, tandis que les autres
+ramassaient le bois.
+
+Haldidge remonta la rivière, et Seth et Graham la descendirent; celui-ci
+remarqua bientôt un gros tronc d’arbre à moitié pourri qui se trouvait
+en partie dans l’eau.
+
+«Voilà justement notre affaire! C’est cela! c’est un radeau tout fait,
+une peine de moins; lançons-le de suite et mettons-le à flot sur place!»
+dit-il joyeusement.
+
+Ils s’approchèrent et se baissaient déjà pour le pousser dans l’eau,
+lorsque Seth s’éloigna subitement et se mit à le regarder.
+
+«Allons, aidez-moi, dit Graham.
+
+--Graham, je pense que je ne prendrai pas ce tronc; je ne crois pas
+qu’il fasse notre affaire.
+
+--Pourquoi pas? Au nom du sens commun, donnez-moi une raison.
+
+--Laissez ce tronc, m’entendez-vous?»
+
+Graham leva la tête et tressaillit en voyant la figure de Seth; ses yeux
+lançaient des flammes, et il semblait prêt à sauter sur lui s’il osait
+dire encore un mot.
+
+«Venez avec moi!» commanda Seth d’une voix que la colère rendait rude.
+
+Il n’aurait pas fallu mépriser cet ordre. Graham ramassa sa carabine et
+ne perdit pas de temps à lui obéir. Mais il se demandait avec étonnement
+si Seth était devenu tout à coup fou ou idiot. Il le suivit à quelque
+distance, puis se hâta bientôt de revenir près de lui. Voyant que son
+visage avait repris son expression habituelle, il se décida à lui
+demander ce qu’il avait à lui dire.
+
+«N’avez-vous pas remarqué que ce tronc d’arbre était creux?
+
+--Je le crois, quoique je ne l’aie pas examiné de près.
+
+--Eh bien! si vous l’aviez examiné de près ou même de loin, et si vous
+aviez regardé dans ce tronc, vous y auriez vu un grand Mohawk blotti
+proprement et gentiment.
+
+--Est-ce possible! Comment avez-vous pu le voir?
+
+--Lorsque je vis que le tronc était creux, je soupçonnai qu’il pouvait y
+avoir dedans une chose ou une autre, et je ne voulais pas l’emporter
+tant que je ne saurais pas ce qu’il contenait. Lorsque j’y regardai de
+plus près, je vis qu’il y avait certainement quelque chose, car la façon
+dont l’écorce était grattée à l’entrée me l’indiquait assez clairement;
+je ne devais pas, vous comprenez, me baisser assez pour regarder dedans,
+car aussitôt le Peau-Rouge m’aurait craché quelque chose à la figure.
+Aussi, je laissai tomber mon bonnet, et, en me baissant pour le
+ramasser, j’ai vu là un grand mocassin, aussi vrai qu’il fait jour; oui,
+je l’ai vu. Je me mis alors à discuter la question; et, après une longue
+discussion pour et contre, j’arrivai à conclure que, puisque j’avais vu
+le pied d’un Indien, si je voulais remonter plus haut, je trouverais
+certainement l’Indien lui-même; et, en outre, que s’il y avait un Indien
+dans cet endroit, je pouvais être sûr qu’il y en avait beaucoup dans les
+environs. Si je n’avais pas eu l’air un peu décidé, vous n’auriez pas
+lâché ce tronc si vite, eh?
+
+--Non! Vous m’alarmez réellement; mais, que faut-il faire?
+
+--Les coquins rôdent autour du bois et nous dressent encore quelque
+embûche. Ils ne pensent pas que nous ayons trouvé le rat qui gratte dans
+son trou, et ils sont trop lâches pour montrer leurs visages avant
+d’être sûrs de la victoire, ou bien avant qu’ils ne supposent que nous
+nous sommes échappés.
+
+--Le dirons-nous à Haverland?
+
+--Non; j’en informerai Haldidge, s’il ne l’a pas déjà découvert
+lui-même. Il faut faire le radeau, et nous devons y travailler jusqu’à
+ce qu’il soit fini, comme si nous croyions que tout va bien. Taisez-vous
+maintenant, ou Alfred remarquera que nous causons.»
+
+Ils étaient si près du bûcheron, qu’ils changèrent subitement de
+conversation.
+
+«Pas de bois! dit Haverland en levant les yeux.
+
+--Il est un peu rare aussi où nous sommes allés, répondit Graham.
+
+--Ne vous aiderai-je pas? demanda malicieusement Ina.
+
+--Je pense que nous n’aurons pas besoin de votre aide, car Haldidge
+semble déjà en avoir assez.»
+
+Le chasseur arrivait en ce moment et pliait sous le poids de deux
+pesantes branches qui furent immédiatement attachées ensemble; mais on
+vit bientôt que le radeau était trop faible et trop léger, et qu’il
+fallait plus de bois pour qu’il fût capable de porter Ina. Haldidge
+s’enfonça donc de nouveau dans la forêt. Seth marcha à ses côtés pendant
+quelques yards, et il lui dit:
+
+«Comprenez-vous?
+
+--Quoi? demanda le chasseur étonné.
+
+--Là-bas! répondit Seth en levant son pouce par-dessus ses épaules pour
+indiquer le tronc.
+
+--Des Peaux-Rouges?
+
+--J’en suis presque certain.
+
+--Je les sentais depuis un moment; vous ferez bien de retourner et de
+veiller sur Haverland, je ramasserai assez de bois et je saurai éviter
+le danger.
+
+--Non, ils vont essayer quelque ruse; veillez sur vous!»
+
+Seth, après avoir dit ces mots, tourna sur ses talons et rejoignit
+Haverland. Graham était à quelque distance et coupait de l’osier que le
+bûcheron employait activement. Lorsque Seth arriva, il aperçut Ina qui
+était assise à terre à quelques pas de son père; son attention semblait
+entièrement absorbée par quelque chose qui était sur la rivière. Seth la
+surveilla de près.
+
+«N’est-ce pas un tronc d’arbre, là-bas?» demanda-t-elle.
+
+[Illustration: «N’est-ce pas un tronc d’arbre là-bas?» demanda-t-elle.]
+
+Seth regarda dans la direction qu’elle indiquait, et ce ne fut pas sans
+étonnement qu’il vit flotter sur l’eau exactement le même tronc d’arbre
+pour lequel il s’était disputé avec Graham. Cette découverte éveilla ses
+soupçons, et il fit de suite signe à Haldidge.
+
+«Qu’y a-t-il?» demanda le chasseur quand il arriva.
+
+Seth, au lieu de répondre, fit un signe de tête en montrant la rivière;
+et il ajouta ensuite:
+
+«Ne laissez pas voir que vous les surveillez, car vous pourriez les
+effrayer!»
+
+Haldidge se retourna cependant, et il regarda longtemps et attentivement
+l’objet suspect.
+
+«Qu’en pensez-vous?
+
+--Ces Mohawks sont les plus grands imbéciles dont j’aie jamais entendu
+parler, s’ils croient qu’une ruse aussi vieille que celle-là puisse nous
+tromper.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Haverland.
+
+--Vous voyez ce tronc à moitié enfoncé dans l’eau, eh bien! il y a
+derrière quatre ou cinq Mohawks qui attendent que nous lancions notre
+radeau.
+
+--Ce n’est peut-être pas autre chose qu’un arbre ou une grosse bûche qui
+flotte sur l’eau, dit le bûcheron.
+
+--Oui, dit le chasseur d’un ton moqueur et en pesant sur les mots, et il
+est tout naturel, sans doute, qu’une bûche toute seule puisse remonter
+ainsi le courant, n’est-ce pas?
+
+--Est-ce qu’elle s’approche? demanda Graham.
+
+--Pas très-vite, répondit Seth, car je suppose que c’est une rude
+besogne pour ces individus de remonter le courant. Ah! pardieu! je
+comprends leur jeu. Regardez, ne voyez-vous pas que le tronc d’arbre est
+plus loin du bord que tout à l’heure? Ils vont se rapprocher du milieu
+de l’eau autant qu’ils pourront le faire, et si près de nous que,
+lorsque nous voudrons traverser, le courant nous portera en plein contre
+eux; et alors ils se livreront à toute leur colère pour nous dévorer.
+C’est certain, c’est aussi sûr que vous existez!
+
+--Nous pourrions bien aviser de suite à cela, dit Haldidge. Le plan des
+Indiens est sans nul doute celui que Seth leur prête. En traversant la
+rivière, nous ne pourrons empêcher le radeau d’être poussé par le
+courant, et ils essayeront de se placer de manière à se rencontrer avec
+nous; mais ils ne nous attaqueront pas avant que nous ne soyons dans
+l’eau. Ainsi, vous pouvez continuer de travailler au radeau sans rien
+craindre, Alfred, tandis que Seth et moi nous allons faire une
+reconnaissance. Venez, Graham, vous pouvez nous accompagner. Entrons
+dans le bois séparément, et nous nous réunirons aussitôt que nous serons
+hors de vue; agissons comme si nous ne soupçonnions rien, et je parie ma
+carabine contre votre chapeau que nous déjouerons ces lâches.»
+
+Les trois amis entrèrent dans le bois séparément, et se réunirent après
+avoir fait quelques pas.
+
+«Maintenant, murmura Seth, vous allez rire; suivez-moi de près, mes
+amis, et tenez-vous à couvert!»
+
+Ils s’avancèrent alors dans une direction parallèle au courant de la
+rivière, en usant d’une prudence extrême, car il était plus que probable
+qu’il y avait des éclaireurs Indiens dans le bois, et ils se tinrent
+éloignés de la rivière jusqu’à ce que Seth pensa qu’ils étaient
+au-dessous du tronc d’arbre suspect; ils commencèrent alors à s’en
+approcher. A ce moment, le moindre mouvement inconsidéré aurait été
+fatal. Heureusement qu’une espèce d’herbe, dont les racines croissaient
+dans le bois, s’avançait dans l’eau à une distance considérable. A
+travers ces hautes herbes, ils frayèrent leur chemin à la manière des
+serpents, en rampant sur le sol. Seth, comme d’habitude, était le
+premier, et Graham fut étonné de le voir positivement glisser sur la
+terre sans faire aucun effort.
+
+En un instant ils furent au bord de la rivière; ils levèrent alors
+lentement la tête et regardèrent par-dessus l’herbe dans la direction de
+la rivière; le tronc était un peu au-dessus, mais d’Indiens pas de
+trace, et le tronc d’arbre semblait être à l’ancre au milieu du courant.
+
+«Y aurait-il quelque chose là-dessous? murmura Graham.
+
+--Chut! Taisez-vous, regardez, et vous allez voir!» lui dit Seth.
+
+Un moment après, le tronc, en apparence sans aucune aide humaine,
+changea légèrement de position, et Graham vit briller quelque chose à
+son extrémité. Il ne pouvait comprendre ce que cela signifiait, et il se
+retourna pour interroger Haldidge. Ce dernier avait son œil pénétrant
+fixé dans cette direction, et l’on voyait un sourire de triomphe sur ses
+lèvres. Il fit signe à Graham de garder le silence.
+
+Comme notre héros tournait de nouveau ses regards vers la rivière, il
+s’aperçut que le tronc était encore plus loin dans le courant, et il vit
+quelque chose comme du métal poli qui brillait encore plus
+merveilleusement qu’auparavant. Il regarda attentivement, et, au bout
+d’un instant, il reconnut que plusieurs carabines s’appuyaient sur le
+tronc d’arbre.
+
+Tandis qu’il regardait et se demandait où les propriétaires de ces armes
+pouvaient être cachés, l’eau sembla tout à coup se fendre du côté où le
+tronc était tourné vers eux, et la face bronzée d’un Indien leur
+apparut. Il se hissa jusqu’à ce qu’il eût les épaules hors de l’eau;
+alors il resta immobile pendant un instant et regarda Haverland
+par-dessus le tronc. Il parut satisfait et se replongea de nouveau: mais
+Graham remarqua qu’il ne disparaissait pas sous l’eau, comme il semblait
+s’y être tenu jusqu’ici, caché si près du tronc que tout le monde aurait
+supposé qu’il en faisait partie; sa tête ressemblait parfaitement à un
+gros nœud dans le bois de l’arbre. Graham remarqua aussi qu’il y voyait
+deux autres protubérances exactement semblables à la première. La
+conclusion était facile. Il y avait trois Mohawks bien armés cachés
+derrière le tronc, et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se
+glisser inaperçus vers les fugitifs.
+
+[Illustration: Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le
+tronc.]
+
+«Juste chacun le nôtre! aussi sûr que vous existez, dit Seth
+triomphalement; que chacun de vous soit prêt à faire feu sur son homme.
+Graham, ajustez celui qui est le plus près par ici; vous, le second,
+Haldidge; et moi, j’abattrai le dernier de la belle manière.»
+
+Les trois amis dirigèrent leurs instruments de mort vers les sauvages
+sans soupçons. Ils visèrent longtemps et froidement.
+
+«Allons, ensemble!... Feu!»
+
+On entendit une terrible décharge; mais la carabine de Seth rata. Les
+deux autres expédièrent leur homme. Deux hurlements d’agonie retentirent
+dans les airs, et l’un des sauvages bondit hors de l’eau presque à la
+moitié de sa hauteur, pour retomber ensuite comme un plomb au fond de la
+rivière; l’autre se débattit et se tint au tronc pendant un moment, puis
+il lâcha prise et disparut sous l’eau.
+
+«Tonnerre et éclairs! s’écria Seth en sautant sur ses pieds; passez-moi
+votre carabine, Graham! Il y a quelque chose dans la mienne, et cet
+autre démon va échapper! Vite, vite, donnez-la par ici!»
+
+Il prit la carabine et commença à la charger aussi rapidement que
+possible, en tenant ses yeux fixés sur l’Indien, qui nageait alors avec
+ardeur vers la rive.
+
+«Est-ce que votre fusil est rechargé, Haldidge?
+
+--Non, je me suis amusé à vous regarder et à suivre les mouvements de
+cet Indien, pour voir lequel aurait le dessus, et je n’ai pas pensé à le
+recharger.
+
+--Rechargez, car si ce fusil allait rater aussi! Par le ciel! qu’il ne
+s’échappe pas maintenant!»
+
+L’Indien, comme s’il eût méprisé le danger, sortait tranquillement de
+l’eau et marchait à travers le bois.
+
+«Maintenant, mon bel ami, vois si tu peux éviter cela!»
+
+Seth visa l’Indien qui se retirait, et lâcha la détente de son arme;
+mais, à son grand chagrin, la poudre brûla dans le bassinet sans faire
+feu.
+
+Avant qu’Haldidge eût fini de recharger son fusil et que Seth eût pu
+même reprendre le sien, l’Indien avait disparu dans le bois.
+
+«Et mais, qu’est-il donc arrivé à ces fusils? se demanda Seth
+véritablement en colère; voici la seconde fois que j’y suis pris! Eh!
+qu’est-ce maintenant que cela?»
+
+Une carabine, tirée de l’autre côté de la rivière, venait d’envoyer une
+balle si près de lui, qu’elle avait enlevé une touffe de ses longs
+cheveux blonds!
+
+«Vrai! ce n’était pas trop mal, s’écria-t-il en se grattant la tête,
+comme s’il était légèrement blessé.
+
+--Prenez garde, pour l’amour de Dieu! Couchez-vous par terre! lui dit
+Graham en le saisissant par le pan de son habit de chasse et en
+l’attirant à lui.
+
+--Je ne sais pas quelle est la meilleure manière, répondit
+l’imperturbable Seth en se mettant à genoux, juste assez à temps pour
+éviter un autre coup mieux ajusté encore. Il doit y avoir beaucoup de
+ces démons par-là.»
+
+Les coups de feu alarmèrent Haverland; il abandonna son ouvrage et
+chercha un abri dans le bois. Pendant ce temps, l’après-midi s’était
+tellement avancée, que l’obscurité commençait déjà à s’étendre sur l’eau
+et sur le bois. Il ne fallait plus maintenant penser à traverser la
+rivière sur le radeau, car, en l’essayant, c’était courir au-devant de
+la mort. Leurs ennemis leur avaient donné un témoignage trop évident de
+leur adresse à manier une carabine. Mais il leur fallait traverser la
+rivière, et le seul moyen qui leur restât était de changer de place et
+de construire un nouveau radeau, pour se diriger vers l’autre rive.
+
+Il n’y avait pas de raisons pour tarder davantage, et ils partirent
+immédiatement. Le ciel annonçait un nouvel orage; plusieurs grondements
+de tonnerre se faisaient entendre, mais les éclairs étaient si éloignés
+qu’ils ne pouvaient en profiter d’aucune façon. Le ciel était rempli de
+gros nuages tumultueux qui rendaient l’obscurité complète et
+impénétrable; et, comme aucun d’eux ne connaissait un pouce du terrain
+sur lequel ils marchaient, on peut supposer que leur voyage n’était ni
+bien rapide, ni bien agréable. Le bruit du tonnerre continuait toujours;
+la pluie commença bientôt à tomber; les gouttes étaient grandes et
+larges, comme on en voit souvent en été; elles résonnaient sur les
+feuilles comme une pluie de balles.
+
+«Seth, pouvez-vous voir devant vous? demanda Graham.
+
+--Naturellement, je le puis; l’obscurité ne me fait rien, je puis voir
+tout aussi bien pendant une nuit obscure que pendant le jour, et, qui
+plus est, en ce moment je vois parfaitement. Je voudrais bien qu’il
+m’arrivât de faire un faux pas ou même de trébucher!»
+
+La phrase fut interrompue par la chute de celui qui la commençait; notre
+ami Seth pirouetta la tête en avant, et tomba dedans ou par-dessus
+quelque chose.
+
+«Êtes-vous blessé, Seth? lui demanda Graham alarmé, et cependant à
+moitié tenté de s’abandonner à la gaieté qui faisait éclater de rire
+ceux qui étaient derrière lui.
+
+--Blessé! s’écria l’infortuné en cherchant à se remettre sur ses pieds;
+je crois que tous les os de mon corps sont brisés. Ma tête est fendue;
+mes deux jambes sont démises; mon bras gauche est cassé au-dessus du
+coude, et le droit contusionné partout.»
+
+Malgré ces terribles blessures, celui qui disait les avoir se remuait
+avec une étonnante agilité.
+
+«Ah çà! dans quoi supposez-vous donc que je sois tombé? demanda-t-il
+tout à coup.
+
+--Dans une trappe ou dans un trou creusé dans le sol, répondit Graham;
+mais je pense aussi qu’il serait très-facile, avec le bruit que nous
+faisons, de tomber entre les mains des Mohawks!
+
+--Vous n’avez pas supposé que je sois tombé, je pense, reprit Seth avec
+colère. J’ai aperçu quelque chose, et je me suis avancé pour voir si
+cela supporterait mon poids. De quoi riez-vous donc, je voudrais bien le
+savoir?
+
+--Dans quoi êtes-vous tombé? demanda Haverland.
+
+--Ma foi! ce n’est rien moins que dans un bateau qui a été traîné
+jusqu’ici par ces vermines, je suppose!»
+
+Et c’était vrai! Il y avait devant eux un canot d’une très-grande
+dimension, et personne autour, selon toute apparence. Rien ne pouvait
+leur arriver de plus favorable. En examinant leur trouvaille, ils virent
+que ce bateau était d’une longueur et d’une largeur extraordinaires, et
+très-suffisant pour porter vingt personnes. Ils le poussèrent rapidement
+dans la rivière.
+
+«Allons, sautez là dedans et partons,» dit Seth.
+
+Les fugitifs entrèrent sans hésiter dans le bateau; Seth et Haldidge le
+lancèrent dans la rivière et sautèrent dedans à leur tour, pendant qu’il
+s’éloignait sur l’eau.
+
+
+
+
+XIX
+
+LE RETOUR.
+
+
+Les blancs comprirent en un instant qu’ils avaient commis une grande
+faute en lançant le bateau comme ils l’avaient fait. En premier lieu il
+n’y avait pas de rames dans le canot, et ils ne pouvaient pas le
+diriger. En outre, la rivière était aussi sombre que le Styx, et le ciel
+et l’atmosphère étaient noirs comme de l’encre. Ils n’avaient pas la
+plus petite idée de l’endroit où ils allaient; rencontreraient-ils
+quelque chute, descendraient-ils quelque rapide, ou seraient-ils jetés
+sur un bord hospitalier? ils n’en savaient rien.
+
+«Je me demande lequel est le plus nigaud, Haldidge, de vous ou de moi,
+pour être partis ainsi dans ce canot, que nous leur avons emprunté pour
+un petit moment?»
+
+En disant cela, Seth s’avança vers la proue où il s’assit, non pas sur
+la planche, comme il s’y attendait, mais sur quelque chose de doux, qui
+poussa un grognement que tout le monde entendit aussi bien que lui.
+
+«Eh maintenant, qu’y a-t-il donc sous moi? s’écria Seth en baissant la
+main et en tâtant dans l’obscurité. Un Indien tout vivant, aussi vrai
+que je m’appelle Seth Jones! Ah! mon singe à tête cuivrée!»
+
+C’était comme il le disait. Un Indien était couché là sur le dos, les
+pieds appuyés sur le bord du canot; et Seth, sans soupçonner sa
+présence, s’était assis en plein sur son estomac. Comme on peut bien le
+supposer, la chose n’était nullement du goût du sauvage, et il fit
+plusieurs efforts violents pour s’en débarrasser.
+
+«Reste tranquille, lui dit Seth, car je suis convaincu que je ne puis
+trouver un siége plus confortable.»
+
+Le sauvage était si effrayé, qu’il cessa tout effort et resta
+parfaitement calme et immobile.
+
+«Est-ce un véritable Indien que vous avez trouvé là? demanda Haldidge en
+allant vers Seth.
+
+--Certainement oui! tâtez seulement et vous verrez si ce n’est pas un
+Peau-Rouge!
+
+--Qu’allez-vous en faire?
+
+--Rien!
+
+--Allez-vous le laisser partir? jetons-le par-dessus le bord.
+
+--Hum! je ne veux pas, Haldidge; j’ai deux ou trois bonnes raisons pour
+ne pas faire cela. En premier lieu, ce n’est pas nécessaire; le pauvre
+diable ne nous a pas fait de mal; et, quoique je déteste toute sa race,
+je n’aime pas à les tuer tant qu’ils ne m’ont pas fait de mal, ou n’ont
+pas essayé de m’en faire. Toutefois, la raison la plus importante, c’est
+que je me trouve bien assis et que je ne veux pas me déranger.
+
+--C’est un fameux niais de se laisser ainsi étouffer; à sa place, je
+vous donnerais une bonne secousse, et je vous enverrais par-dessus bord!
+
+--Non pas, si vous compreniez votre position... Ah! coquin!»
+
+L’Indien entendit peut-être les paroles du chasseur. En tout cas, il
+essaya d’exécuter ce qu’il avait dit, et il y réussit. Au moment où Seth
+poussait son exclamation, il tombait la tête en avant sur Haverland,
+qu’il renversait en roulant avec lui. Au même instant, le sauvage sauta
+par-dessus bord et s’éloigna rapidement à la nage.
+
+«C’est un vilain tour, dit Seth, en reprenant sa place; je m’étais
+justement assis sur lui pour le préserver de la pluie; comme le chien
+est ingrat.»
+
+Leur attention fut reportée sur la marche du canot, ils étaient
+entraînés rapidement par le courant et leur position commençait à
+devenir inquiétante. Il n’y avait aucun moyen de le diriger, et, s’ils
+venaient à rencontrer soit un arbre, soit un rocher, ils couleraient à
+fond à l’instant. Mais ils n’y pouvaient rien, et tous restaient assis
+et se préparaient au choc qui pouvait leur survenir d’un instant à
+l’autre. Pendant qu’ils avançaient ainsi, ils entendirent le fond du
+canot qui frottait sur quelque chose; il vacilla un instant; et, tout à
+coup, il resta immobile: la proue s’emplissait rapidement et il
+commençait à s’enfoncer.
+
+«Par dessus bord! tous, nous enfonçons!» s’écria Haldidge.
+
+Ils sautèrent dans l’eau qui n’avait pas plus de deux pieds de
+profondeur et le canot, ainsi allégé de son chargement, se dégagea et
+disparut dans l’obscurité.
+
+«Ne bougez pas que je n’aie fait quelques sondages!» dit Seth.
+
+Il pensa, tout naturellement, que pour atteindre la rive, il devait se
+diriger à angle droit sur le courant. Quelques pas lui montrèrent qu’il
+n’était plus dans la rivière même, mais dans l’eau qui avait débordé sur
+la rive.
+
+«Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!» cria-t-il.
+
+[Illustration: «Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!»
+cria-t-il.]
+
+Les buissons et les hautes herbes embarrassaient leurs pieds, les
+branches qui étaient au-dessus de leur tête fouettaient leurs visages,
+pendant qu’ils cherchaient à sortir de l’eau. Quelques instants après
+ils étaient de nouveau sur la terre ferme. Le canot leur avait fait
+traverser la rivière, de telle sorte que cette pénible besogne était
+terminée.
+
+«Maintenant, si nous avions seulement un bon feu! dit Haverland.
+
+--Oui! car Ina doit beaucoup souffrir!
+
+«Oh! ne pensez pas à moi!» répondit gaiement la brave jeune fille.
+
+Seth découvrit, avec sa pénétration ordinaire, que l’orage avait été
+très-peu de chose en cet endroit, et que le bois était relativement sec.
+En déblayant les feuilles qui étaient à la surface, il en trouva
+d’autres dessous qui n’étaient pas humides. Il en fit un gros tas sur
+lequel il plaça de petites brindilles surchargées elles-mêmes de grosses
+branches empilées les unes sur les autres. Après beaucoup de peine, Seth
+parvint à faire jaillir une étincelle de son briquet, et, en quelques
+instants, ils eurent un bon feu réconfortant et petillant.
+
+«C’est bien, dit Graham, mais n’est-ce pas imprudent, Seth?
+
+--Bah! il faut que je sèche ma peau cette nuit, si le feu a quelque
+vertu.»
+
+Mais les Indiens ne vinrent pas les inquiéter, quoiqu’il eût été
+très-peu prudent à eux d’allumer du feu. Il était plus que probable,
+comme Seth Jones le fit remarquer, que les sauvages qui les
+poursuivaient avaient perdu leur piste, et qu’ils auraient beaucoup de
+difficultés à la retrouver et à la suivre.
+
+La première aube se leva enfin sur nos pauvres fugitifs, qui mouraient
+de faim. Lorsque le jour augmenta, ils regardèrent autour d’eux, et ils
+découvrirent qu’ils avaient campé au pied d’une colline extrêmement
+boisée. Ils s’aperçurent aussi qu’Haldidge, le chasseur, était absent.
+Comme on s’en étonnait, la détonation de sa carabine se fit entendre;
+et, au bout de quelques instants, on le vit descendre la colline pliant
+sous le poids d’un jeune cerf dix-cors qui fut rapidement dépouillé;
+plusieurs gros morceaux furent mis à la broche ou grillés sur le feu, et
+nos cinq amis firent un repas plus abondant et plus substantiel que ceux
+que l’on fait jamais dans le monde.
+
+«Avant de reprendre notre voyage, dit Haldidge, je désire que vous
+veniez tous avec moi au sommet de cette colline, pour voir de quel beau
+point de vue l’on peut jouir.
+
+--Oh! nous n’avons pas le temps d’admirer les points de vue, répondit
+Seth.
+
+--Je sais bien que nous n’avons pas de temps à perdre, ajouta le
+chasseur, mais cet endroit est d’une beauté particulière, et je pense
+que vous en serez satisfaits.»
+
+Le chasseur était si pressant que ses amis furent obligés d’accéder à sa
+demande. Ils commencèrent donc l’ascension, tandis qu’Haldidge, qui les
+conduisait, semblait avoir abandonné toute anxiété, et être tout
+souriant et plein d’espoir.
+
+«Voyez si vous aimez cette vue!» dit-il en désignant l’occident.
+
+Les fugitifs regardèrent dans la direction qu’il indiquait. Le spectacle
+qu’ils aperçurent était bien celui qui devait leur plaire, plus qu’aucun
+autre dans l’univers; car, au-dessous d’eux, à cinq cents pas environ,
+se trouvait le village même vers lequel ils s’avançaient depuis si
+longtemps. Il paraissait d’une beauté merveilleuse à la brillante clarté
+du soleil du matin. Une vingtaine de maisonnettes étaient serrées les
+unes contre les autres, et la fumée de plusieurs cheminées s’élevait
+dans l’atmosphère, tandis que, çà et là, on voyait quelques colons aller
+et venir. A un coin du village, on découvrait le fort et la gueule
+béante de son canon qui brillait au soleil du matin comme de l’argent
+bruni. Un ou deux petits bateaux couraient sur la rivière, et leurs
+avirons étaient maniés par des bras vigoureux et agiles. La rivière, que
+le bûcheron avait suivie en se sauvant avec sa femme et sa sœur, coulait
+au pied du village, et l’œil pouvait suivre ses contours pendant
+plusieurs lieues. On voyait çà et là, dans la campagne, les chaumières
+des établissements de quelques hardis colons; elles ressemblaient de
+loin à de toutes petites ruches d’abeilles.
+
+«Vous ne m’avez pas dit si ce paysage vous plaisait? reprit le chasseur.
+
+--Ah! Haldidge, vous le saviez avant de me le demander! répondit
+Haverland d’une voix émue. Dieu soit loué! car il a été bien
+miséricordieux pour nous.»
+
+Ils se mirent alors à descendre la colline, mais sans échanger un seul
+mot; car leurs cœurs étaient trop pleins d’émotion. Un charme étrange
+semblait s’être emparé de Seth Jones. A la vue du village, il était
+devenu tout à coup pensif et silencieux; il refusait même de parler; son
+esprit était évidemment occupé par quelque pensée absorbante. Plusieurs
+fois, il soupira profondément et pressa ses mains contre sa poitrine,
+comme si les palpitations tumultueuses de son cœur le faisaient
+souffrir. L’expression de sa figure était étonnamment changée, son air
+railleur et plaisant avait entièrement disparu, en même temps que les
+rides de son front et de son nez paraissaient effacées. Son visage en ce
+moment était réellement beau. C’était une merveilleuse métamorphose; et
+ses compagnons se demandaient: «Est-ce bien là Seth Jones?»
+
+Tout à coup, il crut s’apercevoir que les yeux de ses compagnons étaient
+fixés sur lui, et qu’il s’était oublié; son ancienne expression étrange
+reparut sur son visage. Il reprit sa vieille allure et Seth Jones
+redevint encore lui-même.
+
+Les sentinelles du fort avaient aperçu et reconnu les fugitifs; et,
+quand ceux-ci arrivèrent à la palissade qui entourait le village, ils
+trouvèrent une foule considérable qui les attendait.
+
+«Je vous reverrai tous!» dit Haldidge, en se séparant des autres et en
+passant à l’extrémité supérieure de l’établissement.
+
+Après s’être arrêté, pendant quelques instants, pour répondre aux
+demandes de ses amis, Haverland se dirigea vers la maisonnette où il
+avait laissé sa femme et sa sœur; il vit bientôt que les bons colons lui
+avaient construit et donné une maison. Comme il s’avançait doucement
+vers la porte, dans l’intention de surprendre gaiement sa femme,
+celle-ci le rencontra par hasard. Elle poussa un cri de joie étouffé,
+s’élança vers lui et le serra dans ses bras. Un instant après, elle
+pressa Ina sur son sein, et toutes deux laissaient couler de douces
+larmes.
+
+[Illustration: Un instant après, elle pressa Ina sur son sein.]
+
+«Que le ciel soit béni!... Que le ciel soit béni!... Oh! ma chère.... ma
+chère enfant;... je te croyais perdue pour toujours!...»
+
+Graham et Seth se tinrent respectueusement à l’écart pendant quelques
+instants. Le dernier toussa plusieurs fois et passa furtivement sa main
+sur ses yeux. Quand la mère se fut remise, elle se retourna et reconnut
+Graham qu’elle salua cordialement.
+
+«Et vous aussi! dit-elle, en prenant la main de Seth et en le regardant
+fixement: vous avez été plus qu’un ami pour nous; puisse le ciel vous
+récompenser, car nous ne pourrons jamais le faire!
+
+--Là!... Là!... ne dites pas cela!... hum!... hum!... Je crois que j’ai
+pris froid pendant la nuit!»
+
+Mais la ruse était inutile. Les larmes devaient finir par couler, et
+Seth, pendant quelques secondes, pleura comme un enfant; mais on le
+voyait sourire à travers ses larmes. Ils entrèrent tous dans la maison.
+
+«Notre premier devoir est de remercier Dieu pour sa miséricorde;
+remercions-le tous!» dit le bûcheron.
+
+Ils tombèrent à genoux et adressèrent de ferventes actions de grâce à
+l’Être suprême qui leur avait témoigné sa bonté d’une façon si
+merveilleuse. Les colons, avec une véritable délicatesse de cœur,
+voulaient se retirer, et ne cédèrent qu’aux instances de la famille.
+Comme ils se relevaient, Marie, la sœur d’Haverland, entra dans la
+maison. Graham, qui regardait alors Seth, tressaillit à l’émotion que
+celui-ci laissa percer. Le pionnier devint pourpre et trembla de tous
+ses membres; mais il fit un violent effort et il se remit assez à temps
+pour la saluer. Marie le remercia et commença à parler, parce qu’elle
+vit qu’il était embarrassé de le faire et peu à son aise. Un soupçon
+brilla sur son beau visage si calme; elle pâlit et rougit tour à tour.
+Son visage redevint bientôt calme et pensif, et une expression touchante
+brilla dans ses yeux tristes et languissants. Seth sortit rapidement
+pour méditer sur les mystères de ses propres pensées.
+
+La maisonnette fut encombrée jusqu’à près de minuit par des amis qui
+étaient venus pour les féliciter.
+
+La réunion fut gaie et heureuse, ce fut une soirée enfin dont on se
+souviendra longtemps.
+
+ * * * * *
+
+Une semaine après, la maison d’Haverland voyait encore réunis Ina, Seth
+Jones, le bûcheron, Mme Haverland, et Marie. Seth s’assit dans un coin
+et causa avec Ina tandis que les trois autres parlaient ensemble. On
+lisait le bonheur sur chaque visage. La douce et mélancolique beauté de
+Marie était illuminée d’un sourire. Elle était belle ainsi et avait un
+air de reine. Ses cheveux, noirs comme la nuit, étaient rassemblés
+derrière sa tête, comme pour les empêcher de friser; mais, malgré cela,
+une mèche rebelle se plaisait à la contrarier et à voltiger. Une légère
+rougeur colorait ses joues, et son œil bleu avait une expression qui
+dénotait la joie et la satisfaction.
+
+Seth était resté la plupart du temps avec le bûcheron. Son langage
+cependant changeait souvent. Il y avait dans sa conversation des mots si
+polis et si choisis qu’ils faisaient croire que, sans aucun doute, il
+était très-instruit.
+
+En ce moment, ses manières étaient nerveuses; et, quoiqu’il causât
+joyeusement avec Ina, ses yeux étaient constamment fixés sur le visage
+de Marie Haverland.
+
+Après un moment de silence, il se leva, prit sa chaise et alla s’asseoir
+à côté d’elle. Elle ne le regarda pas, ni personne non plus. Il s’assit
+un instant; puis il murmura:
+
+«Marie?»
+
+Elle tressaillit! ses yeux lancèrent un instant, sur le visage de Seth,
+des lueurs de météore; puis elle devint pâle comme la mort et elle
+serait tombée de sa chaise, si Seth ne l’avait soutenue dans ses bras.
+Haverland leva les yeux et fut frappé de stupeur; toute la famille était
+remplie d’étonnement.
+
+«Ciel miséricordieux!... Eugène Morton!... s’écria Haverland en se
+levant tout droit.
+
+--Oui, en vérité, dit celui-ci à qui l’on s’adressait.
+
+--Vous êtes-vous relevé d’entre les morts?
+
+--Je suis revenu à la vie, Alfred, mais je n’ai jamais été avec les
+morts.»
+
+Au lieu de cette faible voix et criarde qui avait jusqu’ici caractérisé
+son organe, il avait maintenant une voix basse taille, riche et
+mélodieuse.
+
+Haldidge et Graham, entrèrent dans la maison, et Seth parut, sous son
+véritable caractère, grand, noble, gracieux et imposant.
+
+«Où est Seth? demanda Graham, ne remarquant pas l’étranger présent.
+
+--Voici celui que vous avez jusqu’ici pris pour cet individu, dit
+l’étranger en riant et en jouissant de son étonnement.
+
+--Seth, en vérité; mais ce n’est plus Seth! s’écrièrent-ils tous les
+deux.
+
+--Ah! leur dit-il, je vais tout vous expliquer en deux mots. Je n’ai pas
+besoin de vous dire, mes amis, que mon caractère, depuis que je suis
+parmi vous, a été un rôle joué. Seth Jones est un mythe et, à ma
+connaissance, cet individu n’a jamais existé. Mon véritable nom est
+Eugène Morton. Il y a dix ans, Marie Haverland et moi, nous engageâmes
+notre foi l’un à l’autre. Nous devions nous marier un an après; mais,
+quelques mois plus tard, la guerre de la Révolution éclata, et on fit un
+appel de volontaires dans notre petit village du New-Hampshire. Je
+n’avais aucune envie, ni aucun droit de ne pas accomplir mon devoir;
+notre petite compagnie fut envoyée dans le Massachussets où la guerre
+régnait alors. Dans une escarmouche, quelque temps après la bataille de
+Bunker-Hill, je fus dangereusement blessé et laissé chez un fermier
+habitant au bord du chemin. J’envoyai un mot par un de mes camarades à
+Marie, pour lui faire savoir que j’étais blessé, mais que j’espérais la
+revoir sous peu. Le porteur de ce message fut probablement tué; car il
+est certain que ce mot ne parvint jamais à Marie, et qu’au contraire on
+lui fit un rapport tout différent. Il y avait dans notre compagnie, un
+individu qui l’aimait aussi; et, en apprenant mon malheur, il lui fit
+dire que j’avais été tué. Lorsque je rejoignis mon corps, quelques mois
+plus tard, j’appris que cet individu avait déserté. Je pensai qu’il
+était retourné au pays, et je résolus de demander un congé pour revoir
+mon pays natal; j’appris là qu’Haverland, sa femme, et sa sœur avaient
+quitté le village pour aller dans l’Ouest. Un de mes amis m’informa que
+le déserteur était parti avec eux, et qu’il était certain qu’il
+épouserait Marie. Je ne pus douter de la vérité de ce récit. Pour
+adoucir ce grand chagrin, je retournai de suite sous les drapeaux et me
+mêlai à tous les combats, autant que je pus le faire; souvent je
+m’exposais à dessein au danger demandant la mort à grands cris. Pendant
+l’hiver de 1776, je me trouvais sous les ordres du général Washington, à
+Trenton; j’avais traversé le Delaware avec lui et nous engageâmes
+bientôt un combat désespéré avec les Hessiens. Dans la chaleur même de
+l’action, il me vint tout à coup à l’esprit que l’histoire du mariage de
+Marie n’était pas vraie; et, chose assez singulière, quand la bataille
+fut terminée, je n’y pensai plus. Mais, au milieu de l’engagement
+suivant, qui eut lieu à Princeton, la même pensée me revint et me
+poursuivit depuis lors jusqu’à la fin de la guerre. Je résolus de
+chercher Marie. Tout ce que je pus apprendre, c’est qu’Haverland avait
+émigré, et avait quitté le pays. Si elle avait épousé le déserteur, je
+savais que c’était avec la ferme croyance que j’étais mort. En
+conséquence, je n’avais pas le droit de la rendre malheureuse et de la
+faire souffrir par ma présence, et c’est pour cette raison que je pris
+un déguisement. Je teignis mes cheveux, depuis longtemps déjà mal
+soignés, et cela changea tellement toute ma physionomie, que je me
+reconnus à peine moi-même; le teint de ma jeunesse s’était bronzé au
+rude métier de la guerre, et le chagrin avait complété le changement; ce
+n’est pas étrange, alors, qu’un vieil ami ne m’ait pas reconnu, surtout
+quand je jouai le rôle de «gars de la montagne Verte», en prenant sa
+voix et ses manières, mon identité était alors, je le savais,
+parfaitement à l’abri de toute découverte. Je vins dans ce pays; et
+après des recherches longues et persévérantes, je trouvai Haverland qui
+coupait du bois dans la forêt. Je me présentai à lui comme étant Seth
+Jones, et je retrouvai Marie. Le récit de son mariage était faux. Je me
+serais fait connaître alors, si le danger qui menaçait Haverland n’était
+pas tombé sur lui presque aussitôt. Comme la famille était tourmentée
+sur le sort d’Ina, je pensai que me faire reconnaître ne servirait qu’à
+embarrasser et à distraire leurs mouvements.
+
+«Il me reste peu de choses à ajouter! Je vous félicite, Graham, du choix
+que vous avez fait; vous allez vous marier demain? Eh bien! Marie, ne
+m’épouserez-vous pas en même temps?
+
+--Oui! répondit-elle en plaçant ses mains dans celles de Seth.
+
+--Maintenant, félicitez-moi, mes amis,» dit-il, avec un visage radieux.
+
+Et tous se réunirent autour de lui.
+
+Ils éprouvèrent d’abord, il est vrai, quelque difficulté à croire que
+Seth Jones avait disparu pour toujours; ils regrettaient même ce visage
+singulier et excentrique; mais ils avaient gagné à sa place un ami
+sincère et dévoué dont ils étaient tous fiers.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+ I. Un étranger 5
+ II. Sombre nuage 19
+ III. L’orage éclate 35
+ IV. Une maison de moins et un ami de plus 45
+ V. Seth trouve la piste et il la quitte 63
+ VI. La mort ou la vie 85
+ VII. L’expérience de Seth 97
+ VIII. Rencontre inattendue 113
+ IX. La poursuite 129
+ X. Deux captifs chez les Indiens 149
+ XI. Toujours en chasse 163
+ XII. Correspondance de Seth 181
+ XIII. Explications 195
+ XIV. Dans le camp ennemi 207
+ XV. Plans et manœuvres 221
+ XVI. Épreuves 237
+ XVII. Dangers 249
+ XVIII. Hors de la vallée de la mort 261
+ XIX. Le retour 293
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+8490--Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
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+EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE:
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+ PAR N. W. DUSTEED
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+Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
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+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78346 ***
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+ <title>La captive des Mohawks | Project Gutenberg</title>
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+
+<p class="c top2em b ssf">EDWARD S. ELLIS</p>
+
+
+<h1>LA CAPTIVE<br>
+<span class="xsmall">DES MOHAWKS</span></h1>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+<span class="xsmall">PALAIS-ROYAL</span>, 17, 19, <span class="xsmall">GALERIE D’ORLÉANS</span></p>
+
+<p class="c gap">1865<br>
+Tous droits réservés</p>
+
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+
+<p class="c top4em">IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br>
+Rue de Fleurus, 9, à Paris</p>
+
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+
+<p class="c xlarge">LA CAPTIVE<br>
+<span class="xsmall">DES MOHAWKS</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">I<br>
+
+<span class="xsmall">UN ÉTRANGER.</span></h2>
+
+<p>Il y a trois quarts de siècle, le bruit sec
+d’une hache retentissait sous les voûtes d’une
+forêt immense. C’était un homme aux formes
+athlétiques, nommé Alfred Heverland, qui
+brandissait cet outil, dont il enfonçait profondément
+le fer étincelant dans le cœur
+d’un des plus puissants monarques de la
+forêt.</p>
+
+<p>Alfred était Américain ; il avait émigré
+quelques années auparavant des provinces
+plus civilisées de l’Est, et s’était retiré dans
+cet endroit reculé de l’ouest du comté de
+New-York. Il avait élevé une modeste demeure
+au milieu de cette solitude, et, avec
+sa tendre compagne et une sœur, il avait
+posé les fondements d’une colonie. Cet établissement,
+il est vrai, était encore bien
+faible ; il ne se composait que des trois personnes
+que nous venons de mentionner, et
+de la fille d’Haverland, jeune beauté aux
+yeux bleus. Toutefois, le hardi colon avait
+compris que le courant de l’émigration se
+dirigeait rapidement vers l’Ouest, et qu’avant
+peu d’années des villages et des villes
+s’élèveraient sur l’emplacement de cette forêt
+inhabitée, tandis que les Indiens seraient
+refoulés vers le couchant.</p>
+
+<p>Notre bûcheron était un type magnifique
+de cette espèce d’hommes qu’on appelle les
+rois de la nature. Sa lourde casaque reposait
+sur une bûche à quelques pas plus loin, et
+sa poitrine bombée n’était recouverte que
+d’un gilet de dessous qui collait sur ses
+membres et sur son torse comme un justaucorps.
+Le col de ce vêtement était ouvert et
+laissait voir le cou bruni et la poitrine
+haletante du bûcheron : un pantalon épais
+retombait sur les grossiers mocassins qu’il
+avait aux pieds. Une petite casquette en
+peau de loutre, rejetée sur le derrière de sa
+tête, laissait son front à découvert, tandis
+que ses cheveux noirs tombaient en boucles
+soyeuses sur ses larges épaules. Ses traits
+étaient réguliers, et fortement accentués, son
+front élevé, son nez aquilin, et ses yeux d’un
+noir étincelant. Tel était Haverland au milieu
+de la forêt. Il se tenait le pied gauche en
+avant, et ses muscles, qui semblaient toujours
+tendus, trahissaient une force herculéenne.</p>
+
+<p>Sa hache brillante s’enfonça dans le cœur,
+pour ainsi dire saignant, du chêne qu’elle
+avait attaqué, jusqu’à ce qu’elle l’eût traversé
+entièrement et qu’elle eût rencontré l’entaille
+pratiquée du côté opposé. Alors le majestueux
+monarque de la forêt commença à
+chanceler. Haverland se recula en jetant un
+regard vers le sommet du chêne qui cédait
+à ses efforts et qui s’inclinait lentement.
+Enfin, le colosse tomba, et, en touchant la
+terre, il fit entendre un craquement et un
+bruit semblables à ceux du tonnerre. Le
+bûcheron resta un moment immobile ; sa
+respiration ardente sortait de sa poitrine
+comme un jet de vapeur ; enfin il se dirigea
+vers l’arbre qu’il venait d’abattre. Au même
+instant, son oreille exercée crut entendre
+un bruit suspect ; il laissa tomber sa hache,
+prit sa carabine, et se tint sur la défensive.</p>
+
+<p>« Comment vous portez-vous ?... Comment
+vous portez-vous ?... Vous n’avez pas peur,
+je suppose ; ce n’est personne autre que
+Seth Jones, du New-Hampshire, » dit le
+nouveau venu avec un accent particulier.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-011.jpg" id="illu-011.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Seth Jones, du New-Hampshire.</span></p>
+
+<p>Le bûcheron leva la tête et vit un curieux
+spécimen de la race humaine. Cet homme du
+New-Hampshire était ce que l’on appelle un
+Yankee, espèce que l’on rencontre rarement,
+et dont on parle beaucoup de nos jours.
+Il possédait un grand nez aquilin tout mince,
+deux petits yeux gris clignotants, et un
+corps frêle, mais nerveux, orné de longues
+extrémités ; ses pieds étaient enfermés dans
+de beaux souliers, et le reste de son costume
+était conforme à celui que l’on portait sur
+les frontières au temps dont nous parlons.
+Sa voix avait ce timbre particulier et incertain
+qui appartient à cet organe quand il est
+en mue, et lorsqu’il était un peu agité, elle
+avait des sons étranges et inimaginables.</p>
+
+<p>Le bûcheron, avec une pénétration caractéristique,
+vit au premier coup d’œil à quel
+genre d’hommes appartenait son interlocuteur.
+Il prit sa carabine de la main gauche
+et lui tendit l’autre en lui disant :</p>
+
+<p>« Eh ! non, mon ami, je n’ai certainement
+pas peur ; mais, vous le savez, dans ces
+temps-ci, il faut agir avec prudence et circonspection ;
+quand on se trouve dans un
+endroit aussi isolé que celui-ci, ce serait un
+crime d’être négligent, surtout lorsque l’on
+est l’aide et le soutien de plusieurs personnes.</p>
+
+<p>— Cela est très-vrai.... très-vrai ; vous
+avez raison, monsieur.... Ah ! au fait, je
+suis forcé d’avouer que je ne sais pas votre
+nom.</p>
+
+<p>— Haverland.</p>
+
+<p>— Bien.... merci.... Haverland.... ou
+comme vous voudrez. Nous vivons dans un
+temps dangereux.... il n’y a pas à disputer
+là-dessus, et j’ai été étrangement surpris
+lorsque j’ai entendu le bruit d’une hache
+dans ces contrées.</p>
+
+<p>— Moi aussi j’ai été surpris de rencontrer
+votre visage quand j’ai levé la tête. Jones, je
+crois, m’avez-vous dit, est votre nom ?</p>
+
+<p>— Oui.... oui.... Seth Jones, du New-Hampshire ;
+les Jones forment là-haut une
+nombreuse famille — peut-être trop nombreuse
+pour que chacun de ses membres s’y
+trouve à l’aise — aussi j’ai émigré. Vous
+connaissez peut-être ce nom-là ?</p>
+
+<p>— Non, je ne connais personne de ce nom
+dans cette contrée.</p>
+
+<p>— Ah ! vous ne le connaissez pas ? Cependant
+les Jones sont bien connus dans le
+pays.... Quelques hommes remarquables
+sont sortis de cette famille.... Mais qui
+diable vous retient dans ce pays de païens ?...
+Pour quelle raison vous y trouvez-vous, et
+qu’est-ce qui a pu vous y porter.</p>
+
+<p>— L’esprit d’entreprise, monsieur. J’étais
+fatigué des façons soi-disant civilisées de
+notre pays ; et lorsqu’on offre à celui qui
+veut émigrer des champs aussi beaux que
+ceux qui sont devant nous, je considère que
+c’est un devoir d’en profiter, et je l’ai fait.
+Maintenant, monsieur, à votre tour d’être
+franc avec moi. Apprenez-moi qui vous a
+poussé à visiter un pays aussi dangereux,
+lorsque vous n’aviez aucune raison de supposer
+que des blancs y avaient déjà commencé
+un établissement : vous avez tout l’air d’un
+chasseur indien ou d’un coureur des bois.</p>
+
+<p>— Eh ! peut-être ! En tout cas, je l’ai été.
+J’ai été coureur avec les gars de la Montagne-Verte,
+sous le colonel Allen, et je suis resté
+avec eux jusqu’à la fin de la révolution. Alors
+je suis descendu à la ferme où j’ai travaillé
+avec le père ; puis il est arrivé dans le voisinage
+une affaire qui m’a fait croire qu’il
+valait mieux pour moi de m’en aller ; je vous
+en tairai les motifs, mais je puis vous déclarer
+que tout acte criminel y est étranger.
+Je m’arrêtai à l’établissement situé près du
+fleuve pendant quelques jours, et enfin je me
+décidai à faire un tour par ici.</p>
+
+<p>— Je suis bien aise que vous soyez venu,
+car je ne vois pas souvent de visage blanc.
+J’espère que vous accepterez l’hospitalité d’un
+bûcheron, et que vous resterez avec nous
+aussi longtemps que vous le pourrez ; mais,
+surtout, vous n’oublierez pas que plus vous
+resterez ici, plus nous vous en témoignerons
+de joie.</p>
+
+<p>— Je resterai jusqu’à ce que vous soyez
+fatigué de ma personne, dit en riant l’excentrique
+Seth Jones.</p>
+
+<p>— Comme vous venez de l’Est, vous pourrez
+sans doute me donner des renseignements
+sur l’état des esprits et sur les dispositions
+des Indiens qui habitent votre contrée
+et la mienne. D’après vos remarques, je supposerais
+volontiers cependant que rien de
+très-sérieux ne nous menace.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, mais.... répondit Seth
+en secouant la tête et en regardant la terre.</p>
+
+<p>— Quoi donc, mon ami ?</p>
+
+<p>— Je vais vous le dire ; j’ai entendu raconter
+de terribles histoires tout le long de
+mon chemin. On dit que les damnés habits
+rouges ont mis les Indiens en mouvement.
+Du moins, ils l’ont essayé : c’est certain.</p>
+
+<p>— En êtes-vous sûr ? demanda l’homme
+de la forêt en trahissant ses inquiétudes par
+cette parole.</p>
+
+<p>— J’en suis presque certain ; il y a un
+petit établissement là en bas.... j’en ai même
+oublié le nom.... qui a été attaqué par ces
+démons et qui a été entièrement brûlé.</p>
+
+<p>— Est-ce possible ?... Pendant ces trois ou
+quatre derniers mois, j’ai entendu parler de
+la terrible hostilité qui existe entre les blancs
+et les Peaux-Rouges, mais je préférais ne pas
+y croire. Quelquefois, cependant, je sentais
+que j’avais tort.</p>
+
+<p>— Voilà l’état des choses : si vous tenez
+à la femme de votre cœur et à vos petits chérubins — car
+je suppose que vous en avez — vous
+ferez bien de vous diriger vers des
+parages plus sûrs ; je ne sais même pas comment
+vous avez pu rester si longtemps ici
+sans être inquiétés.</p>
+
+<p>— Ma conduite à l’égard des Indiens a
+toujours été dictée par l’honnêteté et la bienveillance,
+et ils m’ont toujours témoigné des
+sentiments d’amitié, à moi comme aux miens,
+qui sont sans défense. Voilà l’unique motif
+de ma confiance, et, dans le fait, ma seule
+espérance.</p>
+
+<p>— C’est très-bien ; mais, permettez-moi de
+vous le dire, il ne faut jamais se fier à un
+Indien : cette race est trop turbulente ; vous
+croyez mettre le doigt sur eux, et ils sont déjà
+bien loin ; c’est comme cela, fort malheureusement.</p>
+
+<p>— Je crains bien que vos soupçons ne
+soient trop fondés, répondit Haverland d’un
+ton triste.</p>
+
+<p>— Je suis bien aise de vous avoir rencontré ;
+car je commençais à devenir misanthrope.
+J’aime rendre service à mon semblable,
+et je m’attacherais à vous, puisque
+c’est vous que le hasard m’a fait rencontrer.</p>
+
+<p>— Merci, ami ; et maintenant, allons à la
+maison. J’avais l’intention de passer la
+journée à travailler, mais vos paroles m’en
+ont ôté le courage.</p>
+
+<p>— C’est malheureux ; mais je ne devais
+pas vous cacher la vérité, n’est-il pas vrai ?</p>
+
+<p>— Certainement, et c’eût été mal à vous
+de ne pas m’avertir des dangers qui me
+menacent. Allons à la maison. »</p>
+
+<p>En disant ces mots, Alfred remettait sa
+casaque, jetait sa carabine et sa hache sur
+son épaule, et s’enfonçait dans un sentier
+qu’il avait tracé lui-même à travers la forêt.
+Il se dirigea d’un pas pensif vers sa demeure,
+tandis que son nouvel ami marchait derrière
+lui et le suivait de près.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">II<br>
+
+<span class="xsmall">SOMBRE NUAGE.</span></h2>
+
+<p>En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland
+ne prononça que quelques paroles,
+quoique son loquace ami causât sans cesse et
+toujours. Le bûcheron avait le cœur trop
+gros pour donner la réplique à Jones et à ses
+inoffensives plaisanteries ; de sombres et terribles
+soupçons s’étaient déjà dressés bien
+des fois devant lui, et il avait fermé les yeux
+pour ne pas les voir ; mais, maintenant, il
+était impossible de s’y méprendre : ils apparaissaient
+à chaque pas, et ils se changeaient
+en une effrayante certitude.</p>
+
+<p>La lutte révolutionnaire des colonies était
+terminée à l’époque dont nous parlons, et
+leur liberté était fondée sur une base solide :
+toutefois, la paix ne régnait pas partout. On
+voyait chaque jour de sombres, de cruelles
+et de sanglantes tragédies se passer sur les
+frontières, et elles devaient encore durer
+pendant une génération. La mère patrie,
+qui avait échoué dans son œuvre de despotisme
+et d’asservissement, excitait les Indiens
+et leur faisait commettre des atrocités révoltantes
+sur des hommes inoffensifs. Elle trouva
+en eux des instruments trop dociles, et elle
+suscita une guerre terrible qui dura fort
+longtemps ; et, même lorsque la cause qui
+l’avait fait naître eut disparu, les sauvages
+continuèrent encore ce combat inégal. Tous
+ceux qui connaissent l’histoire des États-Unis
+doivent le savoir : la guerre, sur les
+frontières, a été pour ainsi dire interminable.
+Le courant de l’émigration, en se dirigeant
+vers l’Ouest, rencontra toujours ses
+vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après
+des combats et des efforts incessants. Aujourd’hui
+même, qu’on a presque atteint le rivage
+lointain du Pacifique, cette race entêtée fait
+encore briller de temps à autre les tristes
+lueurs des combats.</p>
+
+<p>La modeste demeure d’Alfred Haverland
+s’élevait dans une charmante vallée ; son bras
+vigoureux avait dégagé tout autour un espace
+libre, de sorte que sa résidence se trouvait
+à une certaine distance de cette forêt qui
+avait une immense étendue. Dans cette clairière,
+il restait encore quelques arbres abattus ;
+et, à certains endroits où l’on avait ouvert
+ce sol vierge, on pouvait juger des richesses
+inépuisables qu’il renfermait dans
+son sein, et qui n’attendaient que la main de
+l’homme pour produire abondamment.</p>
+
+<p>L’habitation était semblable à celles que
+l’on trouve généralement dans les nouveaux
+établissements. Un simple amas de grosses
+bûches, serrées les unes contre les autres,
+ayant une ouverture pour porte et une autre
+pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer
+l’attention du dehors ; au dedans, on trouvait
+deux appartements, un rez-de-chaussée
+et un premier. La pièce du bas servait à tous
+les besoins et à tous les usages, excepté à y
+dormir ; tout naturellement c’est dans le haut
+que l’on reposait. En bâtissant cette hutte,
+Haverland avait fait peu de préparatifs de défense,
+car il espérait bien qu’il n’en aurait
+jamais besoin, et il lui semblait que l’idée
+du danger ne le quitterait pas un instant s’il
+donnait à son habitation l’air d’une forteresse.
+D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux
+à un ouvrage qui ne lui servirait peut-être
+jamais à rien ; dans tous les cas, il n’aurait
+jamais la possibilité de soutenir un siége
+prolongé, et une poignée d’assaillants pourraient
+toujours lui imposer toutes leurs conditions.</p>
+
+<p>Comme le bûcheron débouchait dans la
+clairière, Ina, sa fille, l’aperçut et sortit de
+la maison en courant pour aller à sa rencontre.</p>
+
+<p>« Père, je suis contente de te voir revenir
+sitôt ; mais le dîner n’est pas prêt. Tu as
+peut-être cru qu’il l’était ? Je disais justement
+à ma mère.... »</p>
+
+<p>Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger.</p>
+
+<p>« Non, ma fille, je ne croyais pas que
+l’heure du dîner fût arrivée ; mais, comme
+un ami est venu me voir, j’ai pensé que je
+pourrais mieux le recevoir à la maison que
+dans les bois ; mais où est donc ton baiser
+habituel, ma chère enfant ? »</p>
+
+<p>Le père se baissa et posa ses lèvres sur le
+front de sa fille ; puis il la prit par la main et
+s’avança vers la cabane.</p>
+
+<p>« C’est une vraie beauté ! s’écria Seth Jones ;
+est-elle née dans ce pays ?... C’est votre fille,
+je suppose ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas
+née dans ces contrées. »</p>
+
+<p>Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland
+reçût un pareil éloge de Seth Jones. Elle
+était en effet très-jolie ; elle avait quinze ou
+seize printemps et en avait passé déjà plusieurs
+dans cette solitude qui était alors sa
+demeure. Elle était plutôt petite que grande,
+mais gracieuse comme une gazelle, et libre
+de toutes les contraintes que le monde impose
+ordinairement aux jeunes filles de son
+âge. Son costume ressemblait en partie à celui
+du monde civilisé. Elle portait un jupon
+court, de grandes guêtres magnifiquement
+brodées, et un large pardessus assez semblable
+à ceux que l’on voit aux dames de nos
+jours. Ses petits pieds étaient enfermés dans
+d’étroits mocassins admirablement travaillés
+et parsemés de perles et d’ornements indiens,
+et un collier de wampum était enroulé autour
+de son cou.</p>
+
+<p>Elle entra la première dans la maison et fut
+suivie par le bûcheron et le pionnier.</p>
+
+<p>Haverland présenta son nouvel ami à sa
+sœur et à sa femme, en leur disant qu’il était
+venu par le hasard dans cette direction, et
+qu’il resterait probablement chez eux pendant
+quelques jours. Mais l’œil fin de la femme
+eut bientôt remarqué l’expression pensive
+qu’avait prise la figure de son mari ; elle
+comprit qu’il savait encore quelque chose
+qu’il cachait, et que ce quelque chose devait
+être plus sérieux et plus important que tout
+ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant
+ni le questionner, ni même lui parler, car
+elle savait qu’il dirait tout ce qui serait nécessaire
+lorsqu’il en serait temps.</p>
+
+<p>On engagea une conversation banale qui se
+prolongea jusqu’au moment où le repas fut
+servi par l’active femme de ménage, et tous
+se réunirent autour de la table, où le père
+commença à appeler avec ferveur la bénédiction
+du ciel sur le frugal repas qui fut
+pris en silence.</p>
+
+<p>« Femme, dit Haverland, je vais sortir un
+instant avec mon ami, tandis que toi et Marie,
+vous vous occuperez ici comme vous le
+jugerez convenable jusqu’à mon retour ; je ne
+reviendrai probablement qu’à la nuit ; n’ayez
+aucune inquiétude sur mon compte....</p>
+
+<p>— Je tâcherai de ne pas en avoir ; mais,
+mon cher mari, ne t’éloignes pas trop de la
+maison, car d’étranges craintes m’assiégent
+depuis ce matin. »</p>
+
+<p>La figure ordinairement sérieuse et calme
+de Marie trahissait alors une expression d’inquiétude
+qui lui était peu habituelle.</p>
+
+<p>« Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin, »
+répondit Haverland.</p>
+
+<p>Et il sortit de la maison.</p>
+
+<p>Ina venait de paraître avec un petit seau à
+la main, comme si son intention eût été d’aller
+puiser de l’eau à une source qui se trouvait
+à quelque distance de la maison.</p>
+
+<p>« Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant
+pour prendre le seau ; c’est trop
+lourd, mon enfant, pour vos petites mains.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-029.jpg" id="illu-029.jpg"><br>
+<span class="xsmall">« C’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains. »</span></p>
+
+<p>— Non, je l’ai porté bien souvent ; je
+vous remercie ; ce n’est rien pour moi,
+cela.</p>
+
+<p>— Mais laissez-moi vous remplacer pour
+cette fois ; je veux seulement vous montrer
+ma bonne volonté et mon agilité. »</p>
+
+<p>Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit
+de l’œil, tandis qu’il s’acheminait lentement
+vers l’endroit où le sentier conduisait
+dans la forêt.</p>
+
+<p>« Est-ce bien loin d’ici ? demanda-t-il en
+se retournant lorsqu’il fut arrivé au sentier.</p>
+
+<p>— A quatre pas de vous, répondit Haverland ;
+le sentier y conduit tout droit. »</p>
+
+<p>Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit
+pas, fit un mouvement de tête, et disparut
+dans la forêt.</p>
+
+<p>Le simple fait que nous venons de raconter,
+quoique frivole en lui-même, est un de
+ces riens qui sont la cause d’événements importants,
+et qui semblent montrer qu’une
+providence pleine de sagesse les fait naître
+pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait
+eu d’autre but qu’un amusement de quelques
+minutes ; et cependant, avant de revenir,
+il vit qu’il avait été heureusement
+inspiré.</p>
+
+<p>Il s’avança rapidement, et, après avoir
+parcouru une petite distance, il atteignit la
+source.</p>
+
+<p>En se baissant, il entendit un léger bruit
+dans des buissons qui se trouvaient un peu
+plus loin, et comme il allait plonger le seau
+dans le bassin, il vit se refléter sur la surface
+unie de l’eau un mouvement imprimé aux
+feuilles d’un arbrisseau.</p>
+
+<p>Il était trop rusé et trop prudent pour laisser
+voir qu’il avait remarqué quelque chose ;
+il remplit le seau sans trahir ni émotion ni
+soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un
+regard rapide autour de lui ; mais il le fit avec
+autant d’indifférence que possible, et alors il
+aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui
+étaient blottis sous le feuillage ! En tournant
+le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment
+tout particulier de malaise, car il savait
+que c’était la chose du monde la plus facile
+pour ces deux gaillards de lui envoyer une
+ou deux balles qui l’eussent tué sur-le-champ.
+Cependant, il ne hâta nullement le pas et ne
+manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva
+dans la clairière, il remit l’eau à Ina en riant.</p>
+
+<p>« Voyons, en route, dit Haverland en se
+dirigeant vers la source.</p>
+
+<p>— Non, pas de ce côté, et pour une bonne
+raison, dit Seth en faisant avec la tête un
+mouvement significatif.</p>
+
+<p>— Pourquoi cela ?</p>
+
+<p>— Je vais vous le dire.</p>
+
+<p>— Eh bien ! allons à la rivière ?</p>
+
+<p>— C’est bien, mais surtout ne nous éloignons
+pas trop de votre maison. »</p>
+
+<p>Haverland le regarda d’un œil inquiet, et
+il vit que ces paroles devaient avoir une importante
+signification ; cependant, il n’en dit
+rien et marcha vers la rivière.</p>
+
+<p>Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines
+de pas de la cabane, et il allait du
+nord au sud. A cet endroit, il était très-calme
+et très-peu large ; cependant, un quart de
+lieue plus bas, il se changeait en une grande
+rivière assez profonde ; son lit était bordé
+presque partout d’arbustes épais et impénétrables,
+que dominaient des arbres gigantesques.
+Ces massifs formaient les limites de
+la triste solitude qui couvrait alors cette partie
+de l’État de New-York, et dont on voit
+encore aujourd’hui de grandes portions.</p>
+
+<p>Haverland s’avança vers un endroit où il
+s’était souvent arrêté pour causer avec sa
+femme, dans les premiers temps qu’ils
+s’étaient établis dans cette contrée. En y arrivant,
+il posa la crosse de sa carabine sur le
+sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna,
+et regarda Seth en plein visage.</p>
+
+<p>« Que vouliez-vous dire en me recommandant
+de ne pas trop m’éloigner de la maison ?</p>
+
+<p>— Une minute, » répondit Seth, qui tendait
+l’oreille comme pour écouter.</p>
+
+<p>Haverland le regarda attentivement, et il
+entendit bientôt quelque chose d’inusité ; on
+eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve.
+Le pionnier s’avança alors sur le bord de l’eau
+et fit signe à son compagnon d’approcher.
+Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit,
+à quelques centaines de mètres, un canot qui,
+poussé par les rames de trois Indiens, descendait
+rapidement le courant.</p>
+
+<p>« Voilà ce que je voulais dire, murmura
+Seth en reculant un peu.</p>
+
+<p>— Les aviez-vous vus ? demanda Haverland.</p>
+
+<p>— Eh ! oui. Ils étaient à la source ; ils guettaient
+votre fille pour l’enlever et s’enfuir avec
+elle. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">III<br>
+
+<span class="xsmall">L’ORAGE ÉCLATE.</span></h2>
+
+<p>« En êtes-vous certain ? demanda Haverland
+avec vivacité et émotion.</p>
+
+<p>— Bien certain, puisque je les ai vus.</p>
+
+<p>— Comment.... quand.... et où les avez-vous
+vus ?... Répondez vite, je vous en prie,
+car je sais que la vie de personnes qui me
+sont chères se trouve en péril....</p>
+
+<p>— Je ne sais pas grand’chose, mais je sais
+que leur vie est en péril ; lorsque j’étais à la
+source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée,
+et j’ai compris que ces drôles attendaient
+votre fille. C’était bien pour elle qu’ils étaient
+venus, sans quoi ils m’auraient joliment
+tanné la peau à coups de fusil. Je les ai vus se
+blottir, et j’ai comme fait si je ne soupçonnais
+rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici,
+ils sont redescendus pour chercher du renfort,
+et ils reviendront cette nuit avec toute
+leur bande. C’est certain !</p>
+
+<p>— Vous avez raison, et, au point où en
+sont les choses, c’est le moment d’agir.</p>
+
+<p>— Oui, oui. Mais que vous proposez-vous
+de faire ?</p>
+
+<p>— Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici
+le plus grand intérêt, je dois vous demander
+conseil.</p>
+
+<p>— Ne savez-vous pas ce que vous avez à
+faire, mon ami ?</p>
+
+<p>— J’ai un plan, mais je voudrais d’abord
+connaître le vôtre.</p>
+
+<p>— Eh bien ! je puis vous le donner tout de
+suite ; vous savez bien que vous êtes dans
+une contrée déserte, et que la meilleure chose
+que vous ayez à faire, c’est de vous en aller
+au plus vite. Les établissements ne sont pas
+à plus de vingt milles d’ici ; et vous feriez
+bien de faire vos paquets et de partir sans
+perdre de temps.</p>
+
+<p>— C’était aussi mon projet. Mais, un instant,
+nous partirons par eau ; et ne vaudrait-il
+pas mieux attendre jusqu’à la nuit,
+afin que l’obscurité pût nous protéger ? Nous
+venons de voir que la rivière cache assez d’ennemis
+pour déjouer nos desseins, s’ils étaient
+connus : nous devons donc attendre jusqu’à
+la nuit.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, et comme il n’y a
+pas de lune, nous aurons toutes les chances,
+d’autant plus que nous devons descendre le
+courant au lieu de le remonter.</p>
+
+<p>— Vous le voyez, la guerre continue !
+Quand j’ai quitté le pays, je pensais qu’on
+arrangerait les choses de façon à empêcher
+ces infernales Peaux-Rouges de commettre
+leurs déprédations ; mais ils ont l’air diablement
+braillards, et on ne doit pas se fier à
+ces gens faux et rusés. »</p>
+
+<p>Un instant après, Haverland retourna à la
+maison avec Seth. Il appela sa femme et sa
+sœur, et leur expliqua, en quelques mots, ce
+qui s’était passé. Les craintes qu’ils avaient
+conçues commençaient à se réaliser, et on ne
+perdit pas de temps en lamentations inutiles.
+On fit immédiatement les préparatifs du départ.
+Le bûcheron avait un grand bateau
+assez semblable à ces radeaux plats qu’on voit
+de nos jours sur les rivières de l’Ouest. Il
+était attaché à un arbre qui bordait le rivage ;
+on le mit à l’eau et on y porta tous les effets
+de la petite colonie. Pendant ce temps, Seth
+était resté sur le bord de la rivière pour surveiller
+le courant, de peur que l’ennemi
+n’arrivât à l’improviste.</p>
+
+<p>Le chargement du bateau prit la plus
+grande partie de l’après-midi, et la nuit descendait
+déjà sur le fleuve, lorsque le dernier
+objet fut placé à bord. Cette besogne terminée,
+tous s’assirent dans le canot et attendirent
+que l’obscurité fût complète pour commencer
+à descendre le courant.</p>
+
+<p>« Il est dur, dit Haverland d’un ton assez
+triste, de quitter une maison que l’on a eu
+tant de peine à construire.</p>
+
+<p>— C’est vrai, répondit Seth, que Marie regardait
+très-attentivement, comme si elle n’eût
+pas été satisfaite des manières et de la tournure
+de l’étranger.</p>
+
+<p>— Mais il vaut mieux partir, mon cher
+Alfred, dit la femme. Espérons que la guerre
+sera bientôt terminée ; nous avons traversé
+déjà d’aussi grands périls que ceux qui nous
+menacent maintenant, et je crois que le temps
+où nous pourrions revenir en toute sûreté
+n’est pas bien éloigné.</p>
+
+<p>— Nous ne pouvons mourir qu’une fois,
+dit Marie à moitié distraite, et je suis résignée
+à mon sort, quel qu’il soit. »</p>
+
+<p>Seth étudia le visage de la tante Marie d’un
+regard rapide et perçant ; puis il sourit et
+dit :</p>
+
+<p>« Vous avez l’air d’un héros qui se prépare
+à mourir ; mais je suis capitaine ici, et avec
+votre permission, bien entendu, mes chers
+amis, je ne puis permettre que mon équipage
+ait des idées noires. »</p>
+
+<p>Et sa figure joviale semblait encourager la
+petite bande.</p>
+
+<p>« Je n’aurais pas peur de rester ici maintenant,
+dit bravement Ina. Je suis sûre que
+nous reviendrons bientôt. Je le sens. »</p>
+
+<p>Haverland embrassa son enfant, et ce fut
+toute sa réponse. Nos passagers gardèrent de
+nouveau le silence et cessèrent de causer ;
+l’obscurité qui se formait autour d’eux, aussi
+bien que la position singulière dans laquelle
+ils se trouvaient, les rendait tous tristes. Le
+bateau était encore amarré au rivage et on
+allait bientôt le détacher. Mme Haverland
+était entrée dans la grossière cabine dont
+la porte était restée ouverte, tandis que Seth
+et son mari se tenaient à l’arrière. Ina était
+assise tout près d’eux et gardait le silence
+comme les autres.</p>
+
+<p>« N’est-ce pas, que tout paraît sombre et
+terrible derrière nous ? dit-elle à Seth à voix
+basse en montrant le rivage.</p>
+
+<p>— Oui, un peu.</p>
+
+<p>— Et pourtant je n’aurais pas peur de retourner
+à la maison.</p>
+
+<p>— Vous êtes bien mieux dans le bateau,
+jeune fille.</p>
+
+<p>— Vous croyez que j’ai peur, dit-elle en
+sautant sur le rivage.</p>
+
+<p>— Ina !... Ina !... Que veux-tu faire ?...
+demanda le père d’un ton sévère.</p>
+
+<p>— Oh ! rien ; je veux seulement courir un
+peu pour me dégourdir les jambes.</p>
+
+<p>— Reviens ici à l’instant même !</p>
+
+<p>— Oui.... oh ! père, vite, vite, au secours !</p>
+
+<p>— Prenez les rames et éloignez-vous, commanda
+Seth en sautant dans l’eau et en poussant
+le bateau au large.</p>
+
+<p>— Mais, pour l’amour de Dieu, et mon
+enfant ?</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez aller à son secours....
+Ces Indiens l’ont prise. Je la vois ; baissez-vous
+vite, ils vont faire feu ! Attention ! »</p>
+
+<p>Au même instant on entendit la décharge
+de plusieurs carabines, et des langues de feu
+brillèrent dans l’obscurité, tandis que les
+hurlements sauvages d’une troupe d’Indiens
+faisaient retentir tous les échos.</p>
+
+<p>Sans l’avertissement de Seth, tous eussent
+été perdus ! Il avait compris la situation et
+il les avait sauvés.</p>
+
+<p>« Oh ! mon père !... ma mère !... les Indiens
+m’emportent ! criait Ina d’une voix lamentable
+et déchirante.</p>
+
+<p>— Ciel miséricordieux ! dois-je laisser périr
+mon enfant sans écouter ses cris ? grommela
+Haverland d’un air furieux.</p>
+
+<p>— Ne craignez rien, ils ne lui feront pas
+de mal, et nous devons prendre soin de nous,
+puisque nous le pouvons ; ne relevez pas la
+tête, car ils pourraient nous voir.</p>
+
+<p>— Père, père, tu veux donc m’abandonner ?
+criait de nouveau Ina avec des accents qui
+fendaient le cœur.</p>
+
+<p>— Ne soyez pas inquiète, jeune fille ! lui
+cria Seth ; ayez bon courage. Je vous délivrerai,
+si vous prenez patience. Oui, je le ferai,
+aussi vrai que je m’appelle Seth Jones ; seulement,
+ne perdez pas courage, ma petite
+Ina. »</p>
+
+<p>Il lui cria ces derniers mots avec force, car
+le bateau glissait rapidement dans le courant.</p>
+
+<p>La mère avait tout entendu et ne disait rien.
+Elle comprenait son malheur, et elle tomba
+à la renverse sur son siége. Les yeux de
+Marie brillaient comme ceux d’une tigresse
+en furie ; elle ne cessait de lancer des regards
+d’indignation à Seth pour lui reprocher d’avoir
+abandonné sa nièce à son horrible sort.
+Mais elle ne parlait pas ; elle était aussi immobile
+et aussi pâle qu’une statue. Seth la
+regardait avec des yeux de lynx, et ses prunelles
+ressemblaient à des charbons ardents ;
+mais il était aussi calme que si rien ne s’était
+passé, et il fit bientôt sentir à tout le monde
+qu’il était né pour faire face à des événements
+aussi terribles que ceux-là.</p>
+
+<p>Ils étaient alors au milieu du courant qu’ils
+descendaient rapidement, et l’obscurité était
+si grande qu’ils ne pouvaient même pas
+apercevoir les rives du fleuve.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">IV<br>
+
+<span class="xsmall">UNE MAISON DE MOINS ET UN AMI DE PLUS.</span></h2>
+
+<p>C’était le matin de la journée que nous
+venons de voir s’écouler. Le ciel était clair,
+et le jour s’annonçait comme un des plus
+beaux et des plus agréables de l’année. L’atmosphère
+était parfaite, et l’on éprouvait
+cette sensation particulière de bien-être et de
+vigueur que produit en nous le temps quand
+il est tout à fait beau.</p>
+
+<p>Cette partie de l’État de New-York, dans
+laquelle se passent les premières scènes de
+ce drame de la vie des frontières, était à cette
+époque coupée et diversifiée par de nombreux
+cours d’eaux ; la plupart étaient d’une largeur
+comparativement petite, mais quelques-uns
+étaient d’une grandeur considérable ;
+on voyait sur leurs bords et dans les espaces
+qu’ils séparaient, des milliers d’acres de
+forêts épaisses et luxuriantes, tandis que,
+dans certains autres endroits, on trouvait des
+plaines d’une grande étendue entièrement
+privées de bois.</p>
+
+<p>Ce jour-là donc, un cavalier longeait lentement
+un de ces endroits découverts qui
+était éloigné de quelques milles seulement
+de la maison d’Haverland. Au premier coup
+d’œil, on pouvait reconnaître qu’il venait de
+fort loin, car il paraissait fatigué, et le cheval
+qu’il montait semblait également épuisé.
+Notre cavalier était un jeune homme de vingt
+à vingt-cinq ans, portant le costume des
+chasseurs ; et, quoiqu’il fût fatigué de sa
+longue course, l’attention qu’il apportait à
+ses moindres mouvements indiquait clairement
+qu’il n’était pas étranger à la vie des
+forêts. Son apparence prévenait en sa faveur ;
+il avait de beaux yeux noirs, des cheveux
+bouclés, un nez aquilin et une bouche petite
+et finement dessinée. Une longue carabine
+luisante reposait sur le devant de sa selle,
+et il était prêt à s’en servir au premier moment
+opportun. Les flancs de son cheval
+fumaient et écumaient, et l’animal poursuivait
+son chemin avec une fatigue évidente.</p>
+
+<p>A mesure que le jour baissait, le voyageur
+regardait autour de lui avec une plus grande
+vigilance et un plus grand empressement.
+Il examinait soigneusement les bois et les
+cours d’eau qu’il traversait, comme s’il eût
+été en quête de la trace d’une habitation
+quelconque. Enfin, il parut satisfait comme
+s’il eût trouvé ce qu’il cherchait, et il activa
+le pas de sa monture.</p>
+
+<p>« Oui, se disait-il, la maison du bûcheron
+ne peut être bien éloignée maintenant ; je
+me souviens de ce cours d’eau et de ce bois
+là-bas ; je dois pouvoir l’atteindre avant la
+nuit ; allons, mon brave cheval, en avant !
+et du courage, car nous touchons au terme
+de notre voyage. »</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-051.jpg" id="illu-051.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande vigilance.</span></p>
+
+<p>Quelques instants après, il aperçut un
+petit ruisseau qui sautillait et écumait sur
+son lit rocailleux, et il entra dans la large
+percée qui conduisait à la clairière s’étendant
+devant la porte de la maison d’Haverland.
+Mais, quoiqu’il eût une idée assez exacte de
+la position où il se trouvait, il s’était grandement
+trompé sur la distance qui lui restait
+à parcourir, et la nuit était venue lorsqu’il
+approcha du ruisseau sur lequel nous avons
+vu s’embarquer les fugitifs. Il savait que ce
+cours d’eau conduisait directement à la maison
+qu’il cherchait, et il résolut de le suivre
+jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. Sa
+marche se ralentit, car il fut souvent obligé
+de faire le tour des épaisses broussailles qui
+bordaient la rivière ; et, quand il fut arrivé
+à un quart de lieue de la cabane d’Haverland,
+la nuit était déjà bien avancée.</p>
+
+<p>« Allons, ma bonne bête, la course a été
+plus longue que je ne m’y attendais ; mais
+nous touchons maintenant au terme de notre
+voyage. Tiens !... Qu’est-ce que cela signifie ? »</p>
+
+<p>Il avait poussé cette exclamation et cette
+interrogation en voyant briller tout droit
+devant lui une clarté lugubre qui s’élançait
+vers le ciel.</p>
+
+<p>« Est-ce que la maison du chasseur serait
+en feu ?... c’est impossible !... et cependant
+c’est bien dans sa direction !... Ciel ! quelque
+malheur est arrivé ! »</p>
+
+<p>Agité par une émotion aussi violente que
+pénible, Éverard Graham (tel était le nom
+du cavalier) poussa rapidement son cheval
+vers l’endroit où brillait la clarté. En peu de
+temps, il s’en était approché aussi près qu’il
+avait osé le faire avec son cheval ; il mit donc
+pied à terre, attacha sa monture, et marcha
+prudemment. La clarté était si forte, qu’il
+jugea nécessaire de choisir son chemin avec
+le plus grand soin.</p>
+
+<p>Quelques instants suffirent pour lui faire
+tout comprendre.</p>
+
+<p>La maison d’Haverland, dans laquelle il
+comptait passer la nuit, n’était plus qu’une
+gerbe de flammes, et une vingtaine d’ombres
+brunes sautaient et dansaient autour de ce
+feu effrayant, comme des démons dans une
+orgie de spectres.</p>
+
+<p>Graham resta un instant pétrifié d’horreur
+et d’étonnement. Il s’attendait à voir les corps
+grillés d’Haverland et de sa famille, ou à
+entendre leurs cris d’agonie ; il ne cessa pas
+de regarder, mais il fut convaincu, ou qu’ils
+avaient été massacrés ou qu’ils s’étaient enfuis,
+car rien ne révélait leur présence. Il ne
+pouvait penser qu’ils eussent pu s’échapper,
+et il fut porté à croire qu’ils avaient été tués
+par le tomahawk ou qu’ils avaient péri dans
+les flammes.</p>
+
+<p>Ce spectacle était effrayant et n’avait presque
+rien de terrestre ; la petite maison petillait
+et craquait sous une masse de flammes dévorantes
+qui jetaient des lueurs bizarres dans
+la clairière et répandaient sur les lisières de
+la forêt une lumière presque aussi grande
+que celle du soleil en plein midi ; les vingt
+individus aux couleurs sombres sautaient et
+dansaient avec une joie sauvage, et autour
+de cette scène régnait une vaste solitude qui
+entourait tout comme un océan de ténèbres.</p>
+
+<p>Les flammes diminuèrent peu à peu et les
+bois semblèrent s’enfoncer dans l’obscurité.
+Les sauvages cessèrent leurs cris et bientôt
+même ils disparurent.</p>
+
+<p>L’habitation qui, jusqu’alors, avait paru
+une masse de flammes étincelantes, n’était
+plus qu’un amas de charbons et de cendres
+à moitié éteints qui brillaient d’une rougeur
+ardente au milieu de l’obscurité.</p>
+
+<p>Une heure ou deux plus tard, on aurait pu
+voir un individu qui se glissait furtivement
+et silencieusement autour de ces ruines fumantes.
+La lueur expirante de l’incendie lui
+donnait l’air d’un fantôme et on aurait pu
+le prendre pour l’ombre de quelque habitant
+de la cabane. Il s’arrêtait de temps en temps
+et écoutait comme s’il eût espéré entendre le
+bruit des pas d’une autre personne ; puis il
+recommençait de nouveau sa marche de spectre
+autour des ruines. Plusieurs fois il s’arrêta
+pour regarder dans le brasier, comme
+s’il eût supposé que les os blanchis de plusieurs
+êtres humains allaient frapper sa vue ;
+mais il reculait bientôt et restait immobile,
+plongé dans d’horribles et pénibles pensées.
+C’était Éverard Graham qui cherchait les
+restes d’Haverland et de sa famille.</p>
+
+<p>« Je ne vois rien, se disait-il, et il est probable
+qu’ils se seront échappés, ou peut-être
+leurs corps se calcinent-ils en ce moment
+dans cet amas de charbons ; cependant quelque
+chose me dit qu’ils n’y sont pas, et s’ils
+ne sont pas là, que peuvent-ils être devenus ?...
+Comment ont-ils pu se soustraire à
+la cruelle vengeance de leurs barbares ennemis ?
+Qui peut les avoir avertis ?... Ah !
+mon Dieu ! malgré la vive espérance que je
+ressens, mon bon sens me dit qu’il n’y a
+aucun motif pour le supposer. Oh ! combien
+est triste le sort de ceux qui dans ces temps
+ne sont pas protégés.</p>
+
+<p>— C’est vrai, par ma foi ! »</p>
+
+<p>Graham tressaillit, comme si on lui avait
+tiré un coup de fusil, et il regarda avec inquiétude
+autour de lui. A quelques pas, il aperçut
+la silhouette d’un homme qui restait immobile
+et qui avait l’air de le contempler.</p>
+
+<p>« Et qui êtes-vous, demanda-t-il, vous qui
+apparaissez ici dans un pareil moment ?</p>
+
+<p>— Je suis Seth Jones, du New-Hampshire.
+Et qui pouvez-vous être aussi, vous, qui arrivez
+dans un si mauvais moment ?</p>
+
+<p>— Qui je suis ?... Je suis Éverard Graham,
+un ami de l’homme dont la maison est en
+ruine et qui, je le crains, a été massacré avec
+sa famille.</p>
+
+<p>— C’est bien ; mais ne parlez pas si haut.
+Il peut y avoir d’autres oreilles aux alentours ;
+venez par ici, il n’est pas probable que nous
+soyons remarqués. »</p>
+
+<p>Tout en disant ces mots, il s’enfonça dans
+l’obscurité où Graham le suivit. Il eut d’abord
+quelques légers soupçons ; mais l’accent et
+la voix de l’étranger le rassurèrent, et il
+continua sa route avec lui, sans méfiance et
+sans hésitation.</p>
+
+<p>« Vous dites que vous êtes un ami d’Haverland ?
+murmura Seth à voix basse.</p>
+
+<p>— Oui, je l’ai connu avant qu’il vînt s’établir
+ici ; c’était un intime ami de mon
+père ; je lui avais promis de lui faire une
+visite aussitôt que je le pourrais, et j’étais
+venu dans cette intention.</p>
+
+<p>— C’est bien, mais vous avez choisi un
+bien mauvais moment, je crois.</p>
+
+<p>— Oui, certes ; mais si j’avais voulu attendre
+que la tranquillité régnât partout, ma
+visite ne se serait probablement jamais
+faite.</p>
+
+<p>— Quant à cela, c’est bien possible.</p>
+
+<p>— Mais permettez-moi de vous demander
+si vous savez quelque chose sur la famille ?</p>
+
+<p>— Je puis en savoir quelque chose, puisque
+j’étais par ici au moment même de l’événement.</p>
+
+<p>— Sont-ils captifs, ou ont-ils été tués ?</p>
+
+<p>— Ni l’un ni l’autre.</p>
+
+<p>— Est-il possible qu’ils aient échappé ?</p>
+
+<p>— Parfaitement : je les ai aidés moi-même
+à s’enfuir.</p>
+
+<p>— Dieu soit loué, et où sont-ils ?</p>
+
+<p>— En bas de la rivière, à l’un des établissements....</p>
+
+<p>— Est-ce bien loin d’ici ?</p>
+
+<p>— A trois ou quatre lieues, peut-être.</p>
+
+<p>— Bien ! hâtons-nous d’aller vers eux, ou
+permettez-moi de prendre congé de vous,
+car je n’ai rien qui puisse me retenir ici.</p>
+
+<p>— Volontiers, répondit Seth qui fit un pas
+en avant ; mais j’oubliais de vous dire que
+la jeune fille est avec les Indiens. Je n’avais
+pas encore pensé à vous informer de ce triste
+événement. »</p>
+
+<p>Graham tressaillit. Il maîtrisa cependant
+son émotion et fit un violent effort pour demander
+à son compagnon :</p>
+
+<p>« Mais quelle est la tribu qui a pris
+Ina ?</p>
+
+<p>— Celle de ces infernaux Mohawks, je
+crois. »</p>
+
+<p>Et Seth lui raconta les incidents qu’on a
+lus dans le chapitre précédent ; il ajouta cependant
+que les parents et la tante de la jeune
+fille étaient en sûreté. Il les avait accompagnés
+lui-même jusqu’à l’établissement voisin,
+où il les avait laissés sains et saufs et
+s’était hâté de revenir au lieu du sinistre où
+il était arrivé en même temps que Graham.
+Il lui dit qu’il l’avait d’abord pris pour un
+sauvage et que le voyant seul, il s’était disposé
+à lui tirer un coup de fusil ; mais, qu’en
+l’entendant se parler à lui-même, il avait
+bientôt découvert qu’il avait à faire à un
+blanc.</p>
+
+<p>« Et quel motif vous amène ici ? lui demanda
+Graham.</p>
+
+<p>— Belle question, par ma foi !... Quel
+motif me ramène ici ? c’est le même, je suppose,
+que celui qui vous a fait venir vous-même.
+Je veux retrouver Ina, cette jolie
+fille....</p>
+
+<p>— Ah !... Pardonnez-moi, monsieur, je
+suis bien aise d’apprendre cela, et je suis déjà
+disposé à confesser que cette raison est pour
+ainsi dire la seule qui m’ait amené ici.</p>
+
+<p>— Puisque vous étiez venu seul pour aller
+à son secours, je présume que vous espérez
+la reprendre assez facilement, et je pense que
+vous avez une plus grande chance de réussir,
+si un autre joint ses efforts aux vôtres.</p>
+
+<p>— C’est exactement mon avis ; donnons-nous
+la main. »</p>
+
+<p>Et ces deux hommes qui se donnaient
+ainsi une poignée de main de la façon la
+plus amicale, si l’obscurité ne les eût pas empêchés
+de se voir, auraient pu lire sur le
+visage l’un de l’autre une radieuse expression
+de sympathie. Ils s’enfoncèrent plus loin dans
+le bois et continuèrent leur conversation.</p>
+
+<p>Les Indiens qui avaient pris Ina étaient,
+comme Seth l’avait pensé, des guerriers de
+la tribu des Mohawks. Cette tribu elle-même
+faisait partie des Cinq-Nations réunies : les
+Senecas, les Cuyugas, les Onondagas, et les
+Oneidas devenus tout à fait célèbres dans
+l’histoire. Les Français les appelaient Iroquois
+et les Hollandais Maguas, tandis qu’en Amérique
+on les désigne sous le nom de Mingoes
+ou Agamuschim, ce qui veut dire Peuples-Unis.
+Les Mohawks ou Wabingi vécurent
+d’abord seuls et indépendants. Les Oneidas
+se joignirent ensuite à eux, et leur exemple
+fut suivi par les Onondagas, les Senecas et
+les Cuyugas. Au commencement du siècle
+dernier les Tuscaroras du Sud entrèrent dans
+l’union et la confédération fut nommée les
+Six-Nations, quoique encore aujourd’hui on
+l’appelle parfois les Cinq-Nations. Elles étaient
+naturellement solidaires, et celui qui déclarait
+la guerre à une tribu les avait toutes contre
+lui. Elles formaient une confédération formidable
+et la révolution montra de quelles actions
+elles étaient capables, lorsqu’elles étaient
+excitées par les Anglais. Durant la guerre de
+pillage et de rapine qui se prolongea tant sur
+la vieille frontière, les colons blancs usèrent
+principalement de stratagème pour déjouer
+leurs adversaires, et c’était par ce moyen
+seul que Seth espérait arracher Ina de leurs
+mains.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">V<br>
+
+<span class="xsmall">SETH TROUVE LA PISTE ET IL LA QUITTE.</span></h2>
+
+<p>« Ce sont ces Mohawks, dites-vous, qui
+l’ont enlevée ? remarqua Graham après une
+pause.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Les avez-vous aperçus ?</p>
+
+<p>— J’accourus aussi vite que possible, et
+ils s’en allaient au moment où j’arrivais, j’en
+ai aperçu un ou deux, et j’ai pensé que c’étaient
+les Mohawks. Quoi qu’il en soit, je ne
+fais aucune différence, que ce soit les Mohawks,
+les Oneidas, ou toute autre tribu des
+Cinq-Nations, peu importe ; tous ces Indiens
+sont de vraies canailles, et tous sont capables
+de voler la fille d’un blanc.</p>
+
+<p>— Je suis de votre avis ; nous aurons les
+mêmes difficultés à surmonter d’un côté
+comme de l’autre. Maintenant, il ne s’agit
+point de discuter si l’on essayera de sauver
+Ina, mais de savoir comment on s’y prendra.
+J’avoue que je suis dans l’embarras. Ces
+Mohawks sont excessivement rusés.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Mais aussi, vous le savez, si nous parvenions
+à les tromper, nous ne serions pas
+les premiers blancs auxquels reviendrait cet
+honneur.</p>
+
+<p>— C’est encore vrai. Laissez-moi seulement
+réfléchir pendant une minute. »</p>
+
+<p>Graham cessa de parler, tandis que Seth
+semblait plongé dans des pensées profondes et
+sérieuses. Tout à coup, relevant la tête, il dit :</p>
+
+<p>« Je le tiens !</p>
+
+<p>— Quoi ? Le plan que nous devons suivre ?</p>
+
+<p>— Je crois que je le tiens.</p>
+
+<p>— Eh bien ! dites-le.</p>
+
+<p>— Voici : nous devons aller à la recherche
+de la fille d’Haverland, il n’y a pas à balancer. »</p>
+
+<p>Malgré la tristesse qui s’était emparée de
+Graham, le pauvre jeune homme ne put s’empêcher
+de rire aux éclats en remarquant le ton
+sérieux avec lequel Seth lui avait dit ces paroles.</p>
+
+<p>« De quoi riez-vous ? demanda Seth assez
+piqué.</p>
+
+<p>— Eh bien ! je croyais que depuis longtemps
+nous étions arrivés à cette conclusion.</p>
+
+<p>— Je ne le savais pas ; nous avions donc
+conclu ! Quoi qu’il en soit, j’ai encore réfléchi....
+Qu’y a-t-il là-bas ?... Une autre maison
+qui brûle ? »</p>
+
+<p>Graham regarda dans la direction indiquée,
+et il s’aperçut que c’était le jour qui paraissait.
+Il le fit remarquer à son compagnon.</p>
+
+<p>« Tiens, c’est vrai ! voilà le jour ; j’en suis
+bien aise, car nous avons besoin de lumière. »</p>
+
+<p>Le soleil parut bientôt au-dessus de la forêt
+et répandit un torrent de lumière dorée
+sur les bois et les cours d’eau. Les oiseaux
+faisaient éclater leur chant matinal dans
+chaque partie de la forêt, et toute la nature
+paraissait aussi gaie, aussi souriante que si
+aucun acte barbare n’avait été commis pendant
+la nuit. Aussitôt qu’il fit suffisamment
+clair, Seth et Graham se dirigèrent vers la
+rivière.</p>
+
+<p>« Comme nous nous mettrons bientôt en
+campagne, dit notre jeune homme, je vais
+donner quelques soins à mon cheval que j’ai
+amené avec moi. Il est à quelques pas d’ici,
+et je serai de retour dans un instant. »</p>
+
+<p>Et, tout en disant cela, il disparut dans le
+bois. Il trouva son cheval harassé et endormi
+sur le sol ; il lui ôta le lien qui le retenait, et
+comme il pouvait trouver là une nourriture
+abondante dans de petites pousses jeunes et
+tendres et dans une herbe luxuriante, il lui
+ôta sa selle et sa bride, et lui laissa liberté
+entière jusqu’à son retour ; il courait le risque
+de ne jamais le retrouver, mais il se confia
+en sa bonne étoile. Cela fait, il retourna vers
+son compagnon, qu’il trouva appuyé sur sa
+carabine, l’air pensif et le regard tourné vers
+la rivière qui coulait rapidement devant lui.
+Graham le regarda un moment avec curiosité
+et lui dit :</p>
+
+<p>« Je suis prêt, Seth, et vous ? »</p>
+
+<p>Seth se retourna sans dire un mot et s’avança
+vers la clairière. Lorsqu’ils arrivèrent
+devant les ruines de la maison, ils s’arrêtèrent
+tous les deux, et Seth dit à voix basse :</p>
+
+<p>« A l’œuvre, il faut trouver leur piste. »</p>
+
+<p>Ils baissèrent la tête vers le sol et tournèrent
+autour de la clairière ; tout à coup Graham
+s’avança rapidement, fit quelques pas dans
+le bois, puis s’arrêta et s’écria :</p>
+
+<p>« Seth, la voici ! »</p>
+
+<p>Ce dernier se hâta de se rendre auprès de
+son ami ; il se baissa un moment, inspecta le
+sol des yeux en avant et en arrière, et répondit :</p>
+
+<p>« C’est bien là leur piste ; ils ne l’ont pas
+beaucoup dissimulée ici, mais je crois qu’il
+nous faudra ouvrir nos yeux bien grands
+pour la suivre, quand nous serons plus avancés
+dans le bois.</p>
+
+<p>— C’est probable, maintenant que nous
+tenons le point de départ ; il faut prendre
+nos dispositions ; vous ouvrirez la marche en
+suivant ces traces.</p>
+
+<p>— Ne pourriez-vous pas le faire vous-même ?
+demanda Seth en le regardant dans
+le blanc des yeux.</p>
+
+<p>— Pas si bien que vous ; je vous ai vu très-peu
+de temps, mais je suis sûr que vous connaissez
+la forêt beaucoup mieux que moi.</p>
+
+<p>— J’ai quelque expérience des combats,
+mais très-peu pour suivre la piste de l’ennemi
+à travers une solitude comme celle-ci.</p>
+
+<p>— Ne dites pas cela, c’est là-dessus que
+nous ne serions pas d’accord. C’est moi qui
+ai toujours suivi les tories ou les habits rouges
+pour le vieux colonel Allen, et je me rappelle
+qu’une fois.... mais je pense que ce
+n’est pas le moment de raconter des histoires,
+je n’ai pas assez de temps ; toutefois, je puis
+dire, quoique peut-être je ne devrais pas
+m’en vanter, que je puis suivre le premier
+Peau-Rouge venu aussi loin qu’il lui plaira
+d’aller, sans m’inquiéter des peines qu’il
+pourrait prendre pour cacher sa piste. Vous
+le voyez, si j’entreprends de suivre celle-ci,
+c’est que j’ai l’habitude de tenir mon nez sur
+le sol, mais comme je ne pourrai probablement
+pas voir tous les dangers qui nous menaceront,
+ce sera votre affaire ; vous vous
+tiendrez sur mes talons, et vous ferez voyager
+vos yeux tout autour de nous.</p>
+
+<p>— Je tâcherai de bien remplir mon rôle ;
+cependant, j’espère que vous m’aiderez un
+peu.</p>
+
+<p>— Je vous aiderai autant que je pourrai
+en vous disant où ces démons ont passé ;
+maintenant, en route ; j’ai promis à Haverland
+que je ne me représenterais pas devant
+lui tant que je ne pourrais pas lui donner
+des nouvelles de sa fille, et, je le jure, je
+tiendrai ma parole.</p>
+
+<p>— Allons, en avant ! »</p>
+
+<p>Et Seth partit d’un pas rapide. Il se tenait
+légèrement penché en avant, et son œil gris
+et perçant interrogeait continuellement le sol.
+Graham le suivait à quelques pas en arrière ;
+il avait le canon de sa carabine passé sous
+son bras gauche et la crosse dans sa main
+droite, de façon à être prêt à faire feu au
+premier signal.</p>
+
+<p>Les traces que Seth Jones suivait étaient
+bien faibles ; elles eussent été tout à fait invisibles
+pour un observateur moins exercé.
+Les Indiens, quoiqu’ils eussent peu de crainte
+d’être suivis, étaient cependant trop rusés et
+avaient trop d’expérience pour négliger aucune
+précaution qui pût mettre en défaut les
+ennemis disposés à les suivre. Ils étaient
+partis selon l’habitude indienne, à la file,
+c’est-à-dire que chacun d’eux marchait sur
+la piste de celui qui le précédait, de sorte
+qu’en regardant à terre on était porté à croire
+qu’un seul sauvage avait passé en cet endroit.
+Ina avait été forcée de voyager de cette façon,
+et plus d’une fois, lorsque par inadvertance
+elle avait fait un faux pas, un coup terrible
+lui avait rappelé son devoir ; les feuilles portaient
+si peu l’empreinte d’une pression, elles
+étaient si peu foulées et si peu dérangées,
+qu’en se baissant et en examinant avec soin
+le terrain, on voyait à peine les traces que
+les mocassins y avaient laissées ; on reconnaissait
+difficilement qu’une feuille était dérangée
+ou qu’une petite branche n’avait pas
+encore repris la position qu’elle occupait
+avant d’avoir été pliée par le pied d’un être
+humain. Ces légers indices, il est vrai, ne
+pouvaient cependant échapper à l’œil exercé
+du pionnier ; ils étaient aussi visibles pour
+lui que les empreintes d’un pied sur un chemin
+poudreux. Tout à coup Seth s’arrêta,
+releva la tête, et, se tournant vers Graham,
+dit :</p>
+
+<p>« Nous gagnons du terrain.</p>
+
+<p>— Ah ! vraiment !... Que je suis heureux
+de l’apprendre !... Quand pourrons-nous les
+atteindre ?</p>
+
+<p>— Je ne saurais le dire au juste, mais
+il faudra encore du temps ; ils vont d’un assez
+bon pas, et ils ne se sont arrêtés que de temps
+à autre la nuit dernière pour laisser reposer
+Ina. Dieu les damne, ces chiens ! elle aura
+besoin de se reposer plus d’une fois avant
+d’en avoir fini avec eux.</p>
+
+<p>— Ne pouvez-vous estimer leur nombre ?</p>
+
+<p>— Ils sont à peu près une vingtaine, des
+meilleurs guerriers mohawks. Je puis affirmer
+cela d’après leurs traces.</p>
+
+<p>— Comment cela ? On n’en voit qu’une,
+cependant.</p>
+
+<p>— Naturellement, mais j’ai mes petites indications
+à moi.</p>
+
+<p>— Avez-vous faim ?</p>
+
+<p>— Pas du tout ; je puis rester sans manger
+jusqu’à l’après-midi sans le moindre inconvénient.</p>
+
+<p>— Je puis attendre aussi ; veillez bien, et
+en avant ! »</p>
+
+<p>Seth s’enfonça de nouveau dans les bois,
+et les deux amis poursuivirent leur voyage
+comme auparavant.</p>
+
+<p>Le soleil était déjà haut sur l’horizon ; ses
+rayons brillants perçaient les voûtes de la
+forêt en plusieurs endroits, et ils pénétraient
+parfois en flots dorés jusque sur le sentier que
+suivaient nos voyageurs.</p>
+
+<p>Après avoir traversé quelques petits ruisseaux
+limpides où ils purent reconnaître que
+ceux qu’ils poursuivaient avaient étanché
+leur soif en passant, ils rencontrèrent des
+daims effrayés qui s’élançaient en avant,
+s’arrêtaient et regardaient avec étonnement,
+puis reprenaient de nouveau leur course dans
+leurs domaines solitaires. Graham eut de la
+peine à résister à la tentation d’abattre un de
+ces animaux, surtout lorsqu’il commença à
+sentir les premiers aiguillons de la faim ;
+mais il connaissait trop le danger qu’il y
+avait à hasarder un coup de fusil, qui pouvait
+attirer sur eux en un instant leurs plus
+mortels ennemis.</p>
+
+<p>Tout à coup Seth s’arrêta et éleva la main.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce que cela signifie ?... dit-il en
+regardant sur le côté de la piste.</p>
+
+<p>— Quoi donc ? demanda Graham en s’approchant
+de lui.</p>
+
+<p>— La piste se partage ici. Ils doivent s’être
+séparés en deux bandes, mais je ne puis
+deviner pourquoi.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas une ruse pour dérouter
+ceux qui pourraient les poursuivre ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est cela ; mais écoutez ! Vous
+allez suivre la principale piste, tandis que
+moi je prendrai celle de côté et nous verrons
+bientôt. »</p>
+
+<p>Graham fit ce qu’il lui ordonnait, quoiqu’il
+eût beaucoup de peine à suivre les traces
+des fugitifs, mais c’était une ruse ; comme
+ils s’y étaient attendus, les deux pistes se
+réunissaient quelques pas plus loin.</p>
+
+<p>« Il faut bien prendre garde à ne pas être
+déroutés par ces stratagèmes, remarqua Seth.
+Je dois surveiller le terrain de plus près,
+ayez l’œil bien ouvert pour que je ne fasse pas
+la culbute dans un nid de frelons. »</p>
+
+<p>Ils s’avancèrent alors avec prudence et rapidité ;
+vers le milieu de l’après-midi, ils
+s’arrêtèrent au bord d’une rivière d’une largeur
+considérable. Seth sortit de ses poches
+quelques beaux quartiers de venaison séchés
+qu’il avait apportés avec lui de l’établissement,
+et nos deux amis firent un bon repas.
+Cela fait, ils se relevèrent et se mirent en
+route.</p>
+
+<p>« Voyez cela, dit Seth en montrant le milieu
+de la rivière ; observez cette pierre, et
+remarquez comme elle est placée ; voyez-vous
+à côté l’empreinte du mocassin ? L’un d’eux
+a fait ici un faux pas, soyons prudents ! »</p>
+
+<p>Il entra dans l’eau et traversa la rivière
+suivi de Graham. Lorsqu’ils furent de nouveau
+sur la terre ferme, les ombres du soir commençaient
+à s’amasser sur la forêt ; déjà les
+oiseaux avaient cessé leurs chants ; il y avait
+cependant une lune brillante, si brillante
+même, qu’ils résolurent de continuer leur
+poursuite.</p>
+
+<p>Leur marche alors se ralentit beaucoup,
+car Seth était obligé de faire grande attention
+pour conserver la piste, et s’il n’y avait pas
+eu dans le bois quelques clairières où ils
+pouvaient voir aussi bien qu’au milieu du
+jour, ils auraient été forcés d’attendre jusqu’au
+matin. Plusieurs fois Graham fut obligé
+de s’arrêter tandis que Seth se traînait sur
+les mains et sur les genoux pour découvrir la
+trace des Indiens. Ils ne trouvèrent aucun
+signe qui indiquât que les fugitifs avaient
+campé, et ils jugèrent d’après cela que leurs
+ennemis avaient l’intention d’atteindre leur
+tribu avant de se reposer, ou qu’ils étaient
+cachés quelque part dans le voisinage. Cette
+dernière supposition était la plus vraisemblable,
+et la prudence exigeait qu’ils fussent
+toujours sur leurs gardes.</p>
+
+<p>Tout à coup Graham s’aperçut que les arbres
+paraissaient plus petits et plus clairsemés,
+comme aux approches d’une grande
+clairière. Il appela l’attention de Seth sur
+cette particularité et ils furent du même avis.
+Quelques minutes plus tard, ils entendirent
+le bruit d’un torrent et ils se trouvèrent bientôt
+sur les bords d’une grande crique formée
+par une rivière. Le courant était très-rapide ;
+mais ils n’hésitèrent pas à se jeter au milieu
+des flots qu’ils traversèrent à la nage. La
+nuit était douce et agréable, ils ne souffrirent
+donc guère de ce bain forcé, qui mouilla
+leurs vêtements et les rendit collants ; mais
+l’exercice de la marche leur rendit bientôt
+une chaleur suffisante.</p>
+
+<p>En remontant sur la berge, ils se trouvèrent
+dans une plaine immense et pour ainsi
+dire sans bornes, où la piste semblait les
+conduire.</p>
+
+<p>« Allons-nous traverser ce grand espace ?
+demanda Graham.</p>
+
+<p>— Je ne vois pas d’autre chemin ; mais
+nous ne pouvons suivre le bord de l’eau, car
+nous aurions à faire quelques centaines de
+lieues, tandis qu’en marchant devant nous,
+il nous sera facile d’atteindre l’extrémité de
+la plaine. »</p>
+
+<p>Et cela était vrai, du moins en ce qui concernait
+la dernière partie de son assertion. La
+plaine qu’ils avaient devant eux était, selon
+toute apparence, une prairie d’une très-grande
+longueur, et d’une largeur comparativement
+petite. On pouvait distinguer fort
+bien la ligne sombre des bois qui formait la
+limite opposée et elle ne paraissait pas être à
+plus d’une heure de marche.</p>
+
+<p>« Je ne vois pas d’autre chemin, répéta
+Seth en se parlant à lui-même, et s’il faut
+traverser cette plaine, ce n’est pas une petite
+affaire, j’en réponds !</p>
+
+<p>— Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’au
+matin ? demanda Graham.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Nous pouvons courir quelque danger
+pendant la nuit.</p>
+
+<p>— Et pensez-vous donc que nous traversions
+facilement la plaine pendant le jour ?
+Nous servirions tout simplement de cible aux
+Indiens qui auraient l’idée de nous tirer dessus !</p>
+
+<p>— Ne pouvons-nous en faire le tour ?</p>
+
+<p>— Ne vous ai-je pas dit que cette prairie
+s’étendait à des centaines de lieues de chaque
+côté ; il nous faudrait trois ans pour faire la
+moitié de ce que vous dites !</p>
+
+<p>— Je ne savais pas que vous m’eussiez
+donné un renseignement aussi intéressant ;
+mais, puisque tel est le cas, il ne nous reste
+naturellement rien autre à faire que d’avancer
+sans perdre notre temps à jaser.</p>
+
+<p>— La piste est assez droite, dit Seth en se
+retournant et en regardant la terre : je ne
+doute pas qu’elle ne conduise en ligne directe
+à l’autre extrémité. Je l’espère, parce que ce
+serait très-commode.</p>
+
+<p>— Vous m’aiderez à faire le guet, dit
+Graham, car vous n’aurez pas besoin d’examiner
+le terrain aussi souvent, et nous devons
+avoir l’œil partout. »</p>
+
+<p>Comme on peut facilement se le figurer,
+nos deux amis, quoique chasseurs pleins
+d’expérience, avaient fort mal calculé la distance
+qui les séparait de l’extrémité de la
+prairie. Il était minuit lorsqu’ils l’atteignirent.</p>
+
+<p>Tout était silencieux comme la mort, lorsqu’ils
+entrèrent prudemment et furtivement
+dans le bois.</p>
+
+<p>Pas un souffle de vent n’agitait les branches
+et le sommet des arbres, et le doux
+murmure de la rivière s’était depuis longtemps
+perdu dans ce profond silence ; quelques
+nuages obscurcissaient de temps à autre
+la lune et rendaient sa lumière incertaine et
+trompeuse. Seth continua cependant à avancer.
+Ils avaient marché pendant quelques
+centaines de pas, lorsqu’ils entendirent des
+voix humaines. Ils continuaient toujours leur
+route avec la plus grande précaution et le
+plus grand silence, et ils aperçurent bientôt
+la lumière d’un feu qui se reflétait sur les
+branches supérieures des plus grands arbres ;
+la lueur cependant était bien faible, mais ils
+ne pouvaient en être bien éloignés.</p>
+
+<p>Seth dit à Graham de se tenir tranquille,
+tandis qu’il irait à la découverte, et il s’avança
+prudemment tout seul ; il atteignit
+bientôt un remblai naturel, qu’il monta en
+se traînant sur les mains et sur les genoux ;
+et, en regardant par-dessus, il vit, dans une
+espèce de bas-fond, toute la bande des Indiens.
+Ils étaient assis plus de vingt réunis en cercles ;
+plusieurs d’entre eux dormaient sur le
+sol, tandis que d’autres étaient assis négligemment
+par terre et fumaient en regardant
+le feu. Seth ne resta en observation qu’un
+instant, car il savait qu’il y avait tout autour
+des sentinelles vigilantes, et il était heureux
+de n’avoir pas été découvert ; il se retira avec
+précaution et retourna vers Graham.</p>
+
+<p>« Quelles nouvelles ? demanda le jeune
+homme.</p>
+
+<p>— Chut !... pas si haut !... Ils sont tous
+là.</p>
+
+<p>— Elle aussi ?</p>
+
+<p>— Je le suppose, mais je ne l’ai pas
+vue.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous l’intention de faire ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas ; nous ne pouvons rien
+cette nuit, nous sommes trop près du matin ;
+si toutefois nous parvenions à la délivrer,
+nous n’aurions guère de chances de nous
+échapper : ensuite, nous devons attendre
+jusqu’à la nuit prochaine ; et, comme il y a
+beaucoup de sentinelles sur pied, nous devons
+nous tenir cachés jusqu’au jour ; après
+cela nous les suivrons à distance. »</p>
+
+<p>Les deux amis se mirent à l’écart, de manière
+à ne pas être en vue, dans le cas où les
+sauvages reviendraient sur la piste dans la
+matinée. Ils restèrent là jusqu’au jour.</p>
+
+<p>Ils entendirent bientôt les Indiens qui préparaient
+leur repas du matin ; et, comme ils
+pensaient qu’ils pourraient alors les examiner
+sans courir de risque, ils résolurent d’aller
+jeter un coup d’œil sur le remblai pour s’assurer
+si Ina était ou non parmi eux.</p>
+
+<p>Ils se glissèrent donc sans bruit vers le
+sommet du monticule. En cet endroit croissait
+une espèce d’églantiers assez forts, et leur
+buisson était heureusement assez épais pour
+cacher nos deux amis. Seth s’avança tout
+près et regarda par-dessus. Sa tête dépassait
+très-peu les dernières feuilles, et il pouvait
+voir tout ce qui se passait.</p>
+
+<p>Graham, emporté par sa vive curiosité,
+plaça son bras sur l’épaule de Seth et regarda
+par-dessus sa tête. Chose assez singulière, les
+Indiens ne l’aperçurent pas ; il fit un mouvement
+en baissant la tête, les églantiers étaient
+si serrés qu’ils résistaient à la pression à peu
+près comme un ballot de laine ; ils rebondirent
+bientôt, et Seth roula comme une bûche
+en bas du remblai, et alla tomber tête baissée
+au milieu des sauvages.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VI<br>
+
+<span class="xsmall">LA MORT OU LA VIE.</span></h2>
+
+<p>Lorsque Seth eut fait son entrée si peu cérémonieuse
+dans le camp des sauvages, Graham
+comprit qu’il était en danger, et que sa
+vie dépendait de ses propres forces. Combattre
+eût été folie, car il y avait bien là trente
+Indiens armés. La fuite était donc sa seule
+ressource ; et, sans attendre plus longtemps
+pour connaître le sort de Seth, notre jeune
+homme sauta en bas du remblai et se dirigea
+tout droit à travers la plaine pour gagner le
+bois qui bordait la rivière. Il avait fait quelques
+centaines de pas lorsqu’un hurlement
+prolongé lui annonça qu’il était découvert et
+qu’on était à sa poursuite. Il regarda derrière
+lui, et il vit cinq ou six Indiens en pleine
+chasse en bas du talus.</p>
+
+<p>C’est alors que commença une véritable
+course de vie ou de mort. Graham avait le
+pied aussi léger qu’un daim, et il était bien
+dressé et bien discipliné. Mais il avait aujourd’hui
+à ses trousses cinq des meilleurs
+coureurs de la tribu des Mohawks, et il craignait
+d’avoir à la fin trouvé plus fort que lui.
+Cependant, il était aussi adroit et aussi rusé
+qu’il était vigoureux et agile. La plaine sur
+laquelle il courrait était parfaitement nue et
+aride, et il avait une lieue ou une lieue et
+demie à faire avant de trouver le plus petit refuge.
+Comme on le verra, il prit le seul moyen
+qui lui offrait quelque chance de salut, il se
+décida pour une course effrénée qui laissait
+aux deux parties des avantages à peu près
+égaux.</p>
+
+<p>Il avait bien compris que ceux qui le poursuivaient
+étaient capables de courir plus longtemps
+que lui, et que, si la course était trop
+longue, il aurait peu de chances de leur échapper ;
+mais il sentait aussi que si la poursuite
+ne durait pas trop longtemps, il pourrait devancer
+le premier Indien venu ; il résolut donc
+de mettre la célérité de ses ennemis à l’épreuve.</p>
+
+<p>Quand il entendit leurs hurlements, il s’élança
+en avant en déployant presque toute
+son agilité. Les Peaux-Rouges, cependant,
+conservèrent la même rapidité, et Graham
+continua ses efforts pendant cinq cents pas
+environ en se servant de ses bras et de ses
+jambes, de manière à faire croire qu’il déployait
+toutes ses forces. Après le premier
+quart de lieue, il commença à ralentir sa
+course, et ses membres pendants et affaissés,
+aussi bien que les regards furtifs qu’il jetait
+derrière lui, auraient pu faire croire à tout le
+monde qu’il était presque épuisé.</p>
+
+<p>Mais ce n’était qu’une ruse, et elle réussit
+aussi bien qu’il pouvait le souhaiter.</p>
+
+<p>Les Indiens crurent qu’il avait commis une
+faute bien ordinaire et bien fatale ; qu’il avait
+déployé au départ toute la force et toute la
+célérité dont il était capable, et qu’il était
+maintenant harassé et fatigué, tandis qu’eux ne
+faisaient que s’échauffer davantage à l’ardeur
+de la chasse. En voyant cela, ils poussèrent
+des cris de joie et s’élancèrent en avant à toute
+vitesse, chacun d’eux s’efforçant d’atteindre
+le fugitif pour lui lancer son tomahawk avant
+son compagnon.</p>
+
+<p>Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils
+virent le fugitif repartir avec la vitesse d’un
+cheval de sang, tandis que ses nerfs reprenaient
+en un clin d’œil la vigueur qu’ils semblaient
+avoir perdue depuis quelque temps.</p>
+
+<p>Ils comprirent et reconnurent que si le fugitif
+conservait longtemps une telle rapidité,
+il serait bientôt hors de leur atteinte, et ils
+se mirent alors tous à courir comme ils ne
+l’avaient pas encore fait.</p>
+
+<p>Ceux qui le poursuivaient, ou du moins
+quelques-uns d’entre eux, étaient à peu près
+aussi agiles que lui, et quoiqu’il les eût devancés
+pendant un moment, il allait, avant
+que la moitié de la course fût terminée, perdre
+inévitablement le terrain qu’il avait
+gagné.</p>
+
+<p>Si quelqu’un avait pu être témoin de cette
+course où la vie d’un homme était en jeu, il
+aurait vu un spectacle bien effrayant et bien
+émouvant. Dans le lointain, sur une vaste
+plaine, on apercevait un fugitif blanc qui se
+sauvait à toutes jambes ; son allure rapide et
+soutenue montrait que ses membres étaient
+bien exercés et soumis à une rude épreuve.
+Ses pieds allaient avec une telle rapidité, qu’ils
+étaient presque invisibles, et le terrain fuyait
+derrière lui comme un panorama.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-093.jpg" id="illu-093.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc.</span></p>
+
+<p>Venaient ensuite une demi-douzaine de
+sauvages ; leurs visages étaient brillants et
+contractés par divers sentiments, la joie, la
+vengeance et le doute ; leurs ornements flottaient
+au vent, et leur vigueur semblait incroyable.
+Ils étaient disséminés à différentes
+distances les uns des autres, et s’étaient
+partagé toutes les directions de la prairie,
+de façon à couper toute retraite au fugitif.</p>
+
+<p>Deux Indiens continuaient à courir côte à
+côte, et il était évident que les autres abandonneraient
+bientôt la poursuite, car Graham les
+voyait perdre rapidement du terrain et se relâcher
+déjà de leurs efforts. Il comprit la situation
+et alors il reprit espoir. Ne pouvait-il
+pas les dépasser aussi ? S’il le faisait, n’abandonneraient-ils
+pas bientôt la partie ? Et,
+d’ailleurs, ne pouvait-il pas s’échapper avant
+que la fatigue le forçât à céder ?</p>
+
+<p>« En tout cas, j’essayerai, et que Dieu
+me vienne en aide ! » murmura-t-il en lui-même.</p>
+
+<p>Il regarda derrière lui, et il vit que les Indiens
+qui le poursuivaient encore semblaient
+presque immobiles, tant il les avait laissés
+loin derrière lui.</p>
+
+<p>Mais comme la fatigue le contraignit de
+nouveau à modérer cette course terrible, il
+vit ses infatigables ennemis regagner le terrain
+qu’ils avaient perdu ; les adversaires,
+maintenant, se comprenaient. Les Indiens devinèrent
+ses manœuvres et ils évitèrent le
+piége en conservant toujours la même rapidité ;
+ils étaient certains que tôt ou tard il
+serait obligé de céder. De son côté, Graham
+savait que, pour prolonger la lutte, il devait
+reprendre son pas précipité et le continuer
+toujours.</p>
+
+<p>Ils prirent alors une course soutenue et
+effroyablement monotone. L’espace disparaissait
+derrière eux, et leur vitesse respective
+était si égale, si semblable, qu’il y avait
+toujours entre eux la même distance. Il ne
+restait plus que deux Indiens, mais ils étaient
+infatigables, et bien décidés à continuer jusqu’au
+bout.</p>
+
+<p>Enfin, Graham aperçut le bois hospitalier
+à une petite distance. Les arbres semblaient
+l’inviter à se réfugier sous leur ombre protectrice ;
+essoufflé et harassé, il s’élança au milieu
+d’eux et courut tout droit devant lui, jusqu’à
+ce qu’il se trouvât sur la berge d’une
+grande rivière assez rapide.</p>
+
+<p>Lorsqu’un Anglo-Saxon lutte avec un Indien
+de l’Amérique du Nord, il cède quelquefois ;
+mais lorsque l’esprit prend dans la
+lutte la place du corps, il ne perd jamais.</p>
+
+<p>Graham regarda à la hâte autour de lui, et,
+en quelques secondes, son intelligence lui
+avait fourni le plan qui devait lui sauver la
+vie.</p>
+
+<p>Il jeta sa carabine de côté et entra prudemment
+dans le torrent jusqu’à ce que l’eau lui
+vînt à la ceinture. Il se mit alors à nager rapidement,
+et il remonta la rivière à plus de
+cent mètres ; il entra ensuite vigoureusement
+dans le courant, qu’il s’efforça de vaincre, de
+manière à ne pas être rejeté sur la berge plus
+bas qu’il ne l’avait décidé. Le courant était
+très-rapide ; aussi notre héros, épuisé et déjà
+bien affaibli, dut déployer le reste de ses forces
+pour atteindre la rive opposée. Il sauta
+au plus vite sur le bord et courut rapidement
+pendant quelques instants, en laissant des
+traces aussi visibles qu’il le put ; sautant de
+nouveau dans la rivière, il la remonta en nageant
+rapidement, et il eut soin de se tenir
+aussi près du bord que possible, pour éviter
+la force du courant. On comprendra bientôt
+la raison de ces singuliers mouvements.</p>
+
+<p>Le rivage était bordé d’épaisses broussailles
+dont les branches retombaient dans
+l’eau ; après avoir nagé jusqu’au moment où
+il jugea que ceux qui le poursuivaient allaient
+arriver au fleuve, il glissa sous le feuillage,
+qui lui offrait un abri favorable, et attendit
+là ce qui allait se passer. Les deux
+Indiens parurent presque aussitôt sur la rive
+opposée, mais beaucoup plus bas que Graham ;
+ils sautèrent dans la rivière sans hésiter une
+minute, la traversèrent promptement, et, dès
+qu’ils furent à terre, ils commencèrent leurs
+recherches, et un hurlement annonça qu’ils
+avaient découvert la piste, mais un second
+hurlement fit bientôt comprendre leur désappointement :
+ils l’avaient perdue dans la rivière !</p>
+
+<p>Les Indiens supposèrent probablement que
+le fugitif était tombé dans l’eau et qu’il s’y
+était noyé, ou que peut-être il avait atteint
+l’autre bord. En tout cas, ils avaient perdu ce
+qu’ils considéraient déjà comme une proie
+certaine, et, en laissant percer le regret de
+voir leur méchanceté déjouée, ils traversèrent
+tristement la rivière à la nage, explorèrent
+l’autre rive pendant une heure environ, et
+reprirent enfin leur course vers leurs compagnons.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VII<br>
+
+<span class="xsmall">L’EXPÉRIENCE DE SETH.</span></h2>
+
+<p>« Ah ! oh ! voilà une nouvelle manière de
+s’introduire ! » s’écria Seth en roulant au milieu
+des sauvages réunis autour du feu du
+conseil.</p>
+
+<p>On peut s’imaginer quelle fut la surprise
+des Indiens lorsqu’ils virent un blanc tombant
+ainsi au milieu d’eux. Le bruit des broussailles
+les avait mis en émoi ; mais l’arrivée
+de Seth fut si subite et si prompte, que notre
+pionnier pirouetta au milieu d’eux avant qu’ils
+eussent pu soupçonner comment cela s’était
+fait. Mais, selon leur habitude, ils ne furent
+pas longtemps à réfléchir ; ils avaient remarqué
+que Graham se sauvait et prenait la fuite ;
+et, comme nous l’avons vu, plusieurs s’élancèrent
+à sa poursuite, tandis qu’une douzaine
+d’autres sautèrent sur Seth et levèrent leurs
+tomahawks au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>« Allons, attendez une minute, leur dit
+sèchement Seth ; vous n’avez pas besoin de
+vous presser ; vous avez bien le temps de
+prendre ma chevelure, n’est-il pas vrai ? »</p>
+
+<p>Et ses gestes, moitié sérieux, moitié comiques,
+arrêtèrent et amusèrent ceux qui s’étaient
+saisis de lui. Ils le regardèrent tous,
+comme s’ils eussent attendu qu’il continuât ;
+mais le pionnier se contenta de les dévisager
+avec des airs de mépris et de dédain. L’un
+d’eux s’élança alors sur lui, prit sa chevelure,
+qu’il tordit dans sa main, et s’écria furieux :</p>
+
+<p>« Ah ! maudit Yankee ! Nous te brûlerons !</p>
+
+<p>— Sais-tu ce que tu as de mieux à faire,
+vieux drôle ? Eh bien ! dépêche-toi d’ôter ta
+patte de dessus ma tête, ou il t’arrivera malheur. »</p>
+
+<p>Le sauvage, comme pour lui complaire,
+ôta sa main ; et, du même mouvement, enleva
+à Seth sa carabine. Le pionnier le regarda un
+instant dans le blanc des yeux, en prenant un
+certain air de supériorité, et lui dit :</p>
+
+<p>« Je te la prête pour un moment, pourvu
+que tu me la rendes en bon état. Fais attention :
+prends-y bien garde ; ce fusil a coûté
+beaucoup d’argent, là-bas, dans le New-Hampshire. »</p>
+
+<p>D’après ces paroles, on comprendra facilement
+que Seth jouait la comédie. Lorsqu’il
+avait été jeté dans cette aventure par l’impatience
+de son compagnon, il avait compris
+tout de suite qu’il était inutile de prendre la
+fuite. Tout ce qu’il avait de mieux à faire était
+de se soumettre à son malheureux sort, avec
+la meilleure grâce possible ; mais il y avait
+une manière de faire cette soumission qui
+pourrait donner de meilleurs résultats que
+toute autre ; s’il avait opposé de la résistance,
+ou s’il s’était soumis en se désespérant, comme
+plus d’un homme l’aurait fait sans doute, il
+aurait probablement été scalpé sur-le-champ.
+Aussi, avec sa présence d’esprit étonnante,
+il prit facilement un air de bravade et
+d’insouciance. Ce stratagème, comme nous
+venons de le voir, avait eu le résultat désiré.</p>
+
+<p>Seth Jones était un homme dont on ne pouvait
+comprendre le caractère, ni en une heure,
+ni en un jour ; il fallait l’avoir fréquenté longtemps
+pour arriver à en découvrir les nuances
+et les ressources. Doué d’un esprit vif et
+amusant, jovial et franc en apparence, il était
+cependant bien prévoyant et bien prudent ! il
+pouvait lire les pensées d’un homme presque
+au premier regard, et il avait un extérieur
+qui semblait fait exprès pour voiler son âme ;
+ses yeux mêmes étaient trompeurs ; et, lorsqu’il
+voulait jouer un rôle, il pouvait le soutenir
+dans la perfection. Si quelque étranger
+l’avait vu, lorsqu’il engagea la conversation
+rapportée plus haut, il l’aurait sans aucune
+hésitation considéré comme un idiot ou un fou.</p>
+
+<p>« Ça t’ira-t-il d’être brûlé, hé ! mon Yankee ?
+lui demanda un sauvage en se baissant et contractant
+horriblement sa figure.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé,
+répondit Seth, avec autant d’insouciance que
+s’il eût parlé d’un dîner.</p>
+
+<p>— Hé, hé, hé, hé, tu l’essayeras, mon
+Yankee.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas encore ; il y a différentes
+opinions là-dessus ;... peut-être... quand ce
+sera fini, je pourrai y croire.</p>
+
+<p>— Tu seras parfait !... bonne viande !...
+excellente à rôtir ! ajouta un autre sauvage en
+tâtant les bras de notre pionnier.</p>
+
+<p>— S’il te plaît, mon ami, ne me pince pas
+ainsi. »</p>
+
+<p>Le sauvage roidit ses doigts comme une baguette
+de fer, et lui serra si fort le bras que
+Seth crut qu’il allait le lui briser. Mais, quoique
+sa douleur fût excessive, il ne manifesta
+pas la moindre sensation. L’Indien essaya encore,
+puis encore, et jusqu’à ce qu’il eût abandonné
+la partie, il dut reconnaître et admirer
+le courage de l’homme blanc.</p>
+
+<p>« Bon Yankee ! il supporte bien la douleur.</p>
+
+<p>— Mais c’était une plaisanterie, tu ne voulais
+pas me serrer si fort, n’est-ce pas ? je suis
+fâché de n’avoir rien senti. Essaye-donc encore
+une fois : tu pourras peut-être faire
+mieux. »</p>
+
+<p>Mais le sauvage se retira ; un autre s’avança
+et prit la main du captif.</p>
+
+<p>« Douce, petite, une vraie main de femme ;
+voyons que je la tâte, » dit-il, en l’enfermant
+dans la sienne comme une vis dans un écrou.</p>
+
+<p>Seth ne bougea pas ; mais, comme l’Indien
+allait à son tour abandonner l’expérience qu’il
+avait tentée pour amuser ses camarades, Seth
+lui dit :</p>
+
+<p>« Ta patte n’a pas l’air d’être bien calleuse ! »</p>
+
+<p>Et il la serra d’une façon horrible.</p>
+
+<p>Le sauvage souffrit le martyre. Seth sentit
+positivement les os de la main qu’il tenait
+s’aplatir comme une pomme cuite. Il avait
+résolu, car il avait souffert, lui aussi, de se
+venger le mieux qu’il pourrait, et il serra ses
+doigts tellement fort que le pauvre Indien se
+mit à danser sur ses pieds et à hurler de douleur.</p>
+
+<p>« Oh ! t’aurais-je fait mal ? » demanda Seth
+avec une sollicitude feinte ; tandis que la main
+du sauvage glissa hors de la sienne avec toutes
+les apparences d’un gant mouillé.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-107.jpg" id="illu-107.jpg"><br>
+<span class="xsmall">« Oh ! t’aurais-je fait mal ? » demanda Seth avec une sollicitude feinte.</span></p>
+
+<p>L’Indien, déconfit, ne répondit rien, et il
+s’en alla s’asseoir au milieu des railleries de
+ses camarades. Seth, sans laisser percer la
+moindre émotion, s’assit gravement par terre
+et demanda froidement à un sauvage de lui
+prêter sa pipe. On sait que lorsqu’un Indien
+est témoin d’une hardiesse et d’une force aussi
+grande que celle que leur captif venait de déployer,
+il ne cherche pas à cacher son admiration.
+Aussi, il ne paraîtra pas singulier que
+la demande si étrange de Seth fut bien accueillie.
+Un sauvage lui tendit une pipe bien
+bourrée ; mais il lui fit une grimace dans laquelle
+on pouvait facilement reconnaître
+l’admiration pour son triomphe et l’espoir
+d’une bonne vengeance pour plus tard. Les
+regards des autres Indiens indiquaient qu’ils
+attendaient de nouveaux amusements ; notre
+héros fumait sa pipe, en suivant paresseusement
+de l’œil les nuages de fumée qui montaient
+lentement tout autour de sa tête. Ses
+bourreaux s’assirent autour de lui et causèrent
+dans leur langue (nous pouvons faire
+remarquer ici que Seth la comprenait parfaitement).
+Bientôt l’un d’eux se leva et s’avança
+vers le pionnier.</p>
+
+<p>« L’homme blanc est fort ! il serre bien !
+mais moi je le ferai crier. »</p>
+
+<p>En disant ces mots, il se baissa, ôta le bonnet
+du captif, saisit une longue mèche de
+cheveux blonds qui prenait racine sur la
+tempe, et la tordit ; un coup d’épée dans l’œil
+n’aurait pas causé une douleur plus vive ;
+mais lorsqu’il les arracha avec leurs racines,
+Seth ne bougea pas ; il lança seulement une
+plus forte bouffée de fumée. Les sauvages qui
+étaient autour de lui ne purent réprimer un
+murmure d’admiration.</p>
+
+<p>Voyant que cette torture ne faisait pas d’effet,
+le bourreau recommença son jeu ; il lui
+prit une autre mèche sur le cou. Chaque cheveu
+qu’on lui arrachait lui faisait autant de
+mal que la pointe d’une aiguille qu’on enfonce
+dans la chair ; aussi, quand l’Indien eut fini,
+ses camarades remarquèrent sur le visage du
+pionnier une grande pâleur, semblable à un
+nuage qui passe en courant dans le ciel.</p>
+
+<p>Le patient leva les yeux, et les fixa sur ceux
+de son bourreau avec une expression indescriptible.
+Pendant un instant le sauvage eut à
+soutenir un regard qui le fit tressaillir, tout
+sauvage qu’il était, et ses membres tremblèrent
+d’une crainte étrange.</p>
+
+<p>Dire que Seth ne faisait pas attention aux
+tortures qu’on lui infligeait, ce serait absurde.
+Si le sauvage avait pu supposer quelle quantité
+de haine et de vengeance il venait de soulever,
+il n’aurait jamais essayé d’avoir affaire
+à lui. Il fallut à Seth un empire incroyable
+sur lui-même pour supporter les horribles
+souffrances du corps et de l’esprit qu’il endurait.
+Il lui semblait qu’il était impossible
+de ne pas se tordre de douleur sur le sol et de
+ne pas sauter sur son persécuteur pour le
+mettre en pièces, membre par membre. Mais
+il avait appris à connaître la cruauté et les
+outrages des Indiens et il les supporta sans
+sourciller.</p>
+
+<p>Sa tempe avait l’apparence d’un parchemin
+blanchi et tacheté d’innombrables points rouges ;
+le sang commençait à suinter de la blessure,
+et on aurait dit qu’on avait gratté et
+enlevé la peau de son cou. Sa pâleur momentanée
+avait été causée par la douleur qu’il
+éprouvait, et aussi par la colère la plus violente
+qu’il eût jamais ressentie. Le regard
+qu’il lança au sauvage avait pour but de lui
+dire qu’il s’en souviendrait. Après les faits
+qui venaient de se passer, les Indiens restèrent
+assis un moment sans dire une seule parole.
+Enfin, l’un d’eux qui paraissait être le
+chef, parla à voix basse à celui que nous venons
+de voir abandonner le rôle de bourreau.</p>
+
+<p>Seth, probablement, entendit ce qu’il lui
+dit, car sans cela, il n’est pas vraisemblable
+qu’il eût supporté la dernière épreuve.</p>
+
+<p>Le même sauvage s’avança de nouveau dans
+le centre du cercle qu’on avait formé autour
+du captif désarmé ; il lui ôta son bonnet qui
+avait été replacé sur sa tête, saisit ses longs
+cheveux blonds de sa main gauche et les tordit
+en rejetant sa tête en arrière. Puis tirant
+lentement son couteau il le fit briller une seconde
+dans l’air et tourna sa froide lame autour
+de la tête de Seth, avec la rapidité de
+l’éclair. La peau n’était pas entamée et ce
+n’était qu’une feinte, mais Seth n’avait pas
+quitté des yeux le cruel Indien pendant cette
+terrible minute.</p>
+
+<p>Le bourreau se retira encore. Les sauvages
+étaient satisfaits ; mais Seth ne l’était pas.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-112.jpg" id="illu-112.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits.</span></p>
+
+<p>Il rendit sa pipe, remit son bonnet, et se
+dressant sur ses pieds, il regarda pendant
+quelques secondes le groupe formé autour de
+lui. Puis, il s’adressa aux Indiens en ces termes :</p>
+
+<p>« L’homme blanc peut-il maintenant mettre
+le courage de l’homme rouge à l’épreuve ? »</p>
+
+<p>Sa voix n’avait plus son timbre ordinaire,
+cependant le chef n’y fit pas attention ; et,
+d’un signe de tête, il lui accorda la permission
+qu’il avait demandée. Les regards des autres
+Indiens laissèrent percer le plaisir et l’intérêt
+qu’ils prenaient à ces terribles épreuves.</p>
+
+<p>Le sauvage qui avait infligé cette torture
+au pionnier s’était assis tout près du chef.
+Seth marcha droit à lui et lui prit le bras
+qu’il serra modérément. L’Indien poussa un
+grognement de mépris. Alors Seth se baissa
+et tira doucement le tomahawk de la ceinture
+de l’Indien. Il l’éleva lentement, et fit briller
+l’arme étincelante qu’il tournait dans l’air.
+Au même instant, le tomahawk retomba et
+fendit en deux la tête du sauvage qui ne s’attendait
+guère à une mort aussi prompte !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">VIII<br>
+
+<span class="xsmall">RENCONTRE INATTENDUE.</span></h2>
+
+<p>Graham était fatigué et harassé ; il se traîna
+hors de l’eau et s’étendit un instant sur le
+doux et frais gazon qui bordait la rivière. Le
+terrible effort que ses membres avaient été
+forcés de faire l’avait épuisé, et il tomba
+bientôt dans un profond sommeil, qui dura
+longtemps. Lorsqu’il se réveilla, le jour était
+avancé et le soleil avait déjà accompli plus
+de la moitié de sa course. Lorsqu’il fut complétement
+éveillé et qu’il eut remercié avec
+ferveur le ciel de l’avoir protégé et guidé
+dans sa fuite, il commença à se demander
+quelle était la meilleure marche à suivre. Il
+se voyait tout seul et abandonné au milieu
+d’une grande solitude. Que devait-il faire ?
+Chercherait-il à découvrir son ami Haverland ?
+ou bien continuerait-il ses recherches afin de
+délivrer la jeune Ina ?</p>
+
+<p>Tandis qu’il se posait cette série de questions,
+auxquelles il ne trouvait pas de réponses,
+il tourna machinalement les yeux vers
+la rivière, et il tressaillit en voyant un petit
+canot qui apparaissait dans le lointain, à un
+détour du courant. Il n’eut que le temps de
+voir que cette embarcation portait deux personnes,
+car il se retira aussitôt ; la prudence
+l’avertissait qu’il ne fallait pas se montrer. Il
+se cacha derrière le tronc d’un des plus gros
+arbres de la forêt, et là, il surveilla avec un
+vif intérêt l’approche des nouveaux venus.
+Le léger esquif courait rapidement sur la
+surface calme de l’eau, et, en quelques instants,
+il fut arrivé devant lui. Les deux individus
+qui le montaient étaient des blancs,
+et il examina minutieusement leur visage. Le
+plus fort des deux était assis au milieu du
+canot et plongeait profondément dans l’eau
+de plats avirons de frêne. L’autre paraissait
+âgé ; il était assis à la poupe, et, tout en commandant
+les mouvements de son compagnon,
+il examinait le rivage avec l’expérience et
+l’habileté d’un homme de la frontière. Graham
+s’imagina qu’il avait été découvert, malgré
+toutes les précautions qu’il avait prises, car
+le canot, apparemment sans intention de ceux
+qui le montaient, se dirigea vers la rive opposée.
+Le jeune homme resta caché jusqu’à
+ce que l’embarcation fût arrivée en face de
+lui, et, au même moment, il soupçonna que
+l’un d’eux était Haverland ; cependant, il y
+avait si longtemps qu’il ne l’avait vu, qu’il
+lui était impossible de le reconnaître tout à
+fait, à moins de le voir de plus près. Cependant,
+comme c’étaient des blancs, il se décida
+à voir si ce n’étaient pas des amis. Il déguisa
+sa voix et il les héla, sans toutefois se montrer.
+Il reconnut qu’on l’avait entendu, car
+celui qui tenait les rames s’arrêta une seconde
+et regarda furtivement sur la rive ; mais, à
+un léger signe de l’autre, il se pencha de nouveau
+sur ses avirons, et ils continuèrent leur
+route comme s’ils ne soupçonnaient aucun
+danger.</p>
+
+<p>« Hé ! les amis ! » leur cria-t-il d’un ton
+plus fort, quoique en restant toujours caché.</p>
+
+<p>On ne prit pas garde à lui ; toutefois, il
+s’imagina que le canot allait plus vite. Il
+s’avança alors rapidement sur la rive et leur
+cria :</p>
+
+<p>« Ne craignez rien ! Je suis un ami ! »</p>
+
+<p>Ces paroles les firent arrêter, et celui qui
+était à la proue répondit :</p>
+
+<p>« Nous ne nous contentons pas de cela ;
+quelle affaire vous amène ici ?</p>
+
+<p>— Je pourrais aussi bien, il me semble,
+vous faire la même question ?...</p>
+
+<p>— Si vous ne voulez pas répondre, nous
+ne perdrons pas notre temps à faire assaut
+de paroles avec vous ; en avant, Haverland !</p>
+
+<p>— Arrêtez donc ! Est-ce Alfred Haverland
+qui est avec vous ?</p>
+
+<p>— Et quand cela serait ? Qu’est-ce que
+cela peut vous faire ?</p>
+
+<p>— Eh ! mais, c’est précisément Alfred
+Haverland que je cherche. Je suis Éverard
+Graham, et peut-être se rappelle-t-il ce
+nom. »</p>
+
+<p>Le bûcheron se retourna tout étonné vers
+le rivage. Quelques coups d’avirons l’amenèrent
+contre la berge ; il sauta à terre et
+saisit la main de son jeune ami.</p>
+
+<p>« Eh bien ! Graham, au nom des sept merveilles
+du monde, qui vous amène ici ? Ah !
+je l’oubliais, vous m’aviez promis une visite
+pour cette époque ; mais il m’est arrivé tant
+d’autres choses, que celle-ci était tout à fait
+sortie de mon esprit. Et, je puis vous le dire,
+j’en ai assez éprouvé pour briser le cœur de
+tout mortel, » dit-il d’une voix étouffée.</p>
+
+<p>On se donna des deux côtés des explications,
+et on peut s’imaginer l’étonnement, la
+reconnaissance et les craintes que suscita le
+récit de Graham. Haverland avait auparavant
+présenté à Graham son compagnon Ned
+Haldidge.</p>
+
+<p>« Seth a promis de ramener Ina, dit-il ;
+mais je ne pouvais rester tranquille tandis
+qu’il la cherchait de tous côtés. Ce bon ami,
+qui a acquis une grande expérience dans les
+luttes des frontières, s’est joint à moi de bon
+cœur, dit-il en se tournant vers Haldidge. Je
+suppose que vous avez grande envie de voir
+ma femme ; mais vous verriez une pauvre
+mère folle de douleur, et je ne puis me décider
+à la revoir, tant que je n’aurai pas appris
+quelque chose sur notre chère fille.</p>
+
+<p>— Et si ces lâches Mohawks ne regrettent
+pas bientôt le jour où ils ont commencé leur
+infernale besogne, Ned Haldidge perdra son
+nom ! s’écria le troisième individu.</p>
+
+<p>— Je ne connais pas l’avenir, dit Graham
+en souriant, mais, tant que nous sommes
+animés de pareils sentiments, nous pouvons
+les attaquer ouvertement, d’autant plus que
+nous avons un ami dans leur camp.</p>
+
+<p>— Non, ce moyen ne réussira jamais ! répondit
+le bûcheron en secouant la tête ; nous
+ne pourrons jamais les vaincre de cette manière.
+Nous aurions pu amener une douzaine
+de guerriers avec nous pour réduire ces
+lâches en atomes ; mais ce système ne vaut
+rien.</p>
+
+<p>— Alors, vous vous reposez entièrement
+sur les stratagèmes ?</p>
+
+<p>— Aucun autre procédé ne réduira ces
+diables incarnés.</p>
+
+<p>— Et Dieu seul sait si celui-ci amènera un
+résultat ! remarqua Haverland d’un ton triste
+et abattu.</p>
+
+<p>— Ah ! ne vous désespérez pas à l’avance,
+Alfred ; attendez que le moment en soit
+venu.</p>
+
+<p>— Vous devez me pardonner ma faiblesse,
+dit-il en se remettant. Quoique je sente la
+force d’une armée dans mes membres, j’ai
+le cœur d’un père dans ma poitrine, et je
+suis disposé à tout faire pour retrouver ma
+fille chérie. Oh ! il me semble encore entendre
+les cris qu’elle poussait quand elle
+fut enlevée pendant cette nuit affreuse. »</p>
+
+<p>Graham et Haldidge restèrent silencieux ;
+ils respectaient ce chagrin si grand et si navrant
+que rien ne pouvait consoler. Bientôt
+le père rompit le silence, et, cette fois, sa
+voix et son air étaient changés.</p>
+
+<p>« Mais pourquoi restons-nous inactifs ?
+N’avons-nous rien à faire ? Devons-nous demeurer
+dans l’abattement, quand un seul
+effort peut la sauver ?</p>
+
+<p>— C’est justement ce à quoi je pensais depuis
+que nous sommes arrêtés ici, répondit
+Haldidge ; je ne vois pas à quoi il nous sert
+d’attendre, surtout quand il y a tant à
+faire.</p>
+
+<p>— Alors, partons ! Vous nous accompagnerez,
+Graham ?</p>
+
+<p>— Certainement ! Mais je voudrais vous
+demander quelles sont vos intentions ? lui
+dit-il en s’arrêtant un instant sur la berge,
+tandis que les autres reprenaient leurs
+places.</p>
+
+<p>— Je croyais que vous vous souviendriez
+que nous ne pouvons avoir qu’une seule intention,
+répondit Haverland avec un léger
+ton de reproche.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas compris exactement ce
+que je voulais vous demander.</p>
+
+<p>— Naturellement, je connais votre suprême
+intention ; mais je voulais savoir quel
+plan vous aviez l’intention de suivre ?</p>
+
+<p>— Oh ! pour cela, répondit Haldidge, j’ai
+beaucoup fréquenté les Peaux-Rouges de ce
+pays, et je sais qu’on peut facilement les
+atteindre en descendant la rivière plusieurs
+lieues au-dessous de cette courbe, et en reprenant
+ensuite la terre.</p>
+
+<p>— Mais mon expérience me dit que vous
+êtes dans l’erreur aujourd’hui ! Ceux qui ont
+pris Ina ne sont pas à une grande distance
+de nous, et le chemin le plus court pour aller
+vers eux, vous le reconnaîtrez, c’est de
+prendre en ligne directe à travers la prairie
+découverte qui est de l’autre côté de la rivière.</p>
+
+<p>— En tout cas, nous passerons sur la rive
+opposée ; ainsi, entrez dans la barque.</p>
+
+<p>— Attendez une minute ! Qu’est-ce que
+cela signifie ? »</p>
+
+<p>Graham, tout en parlant ainsi, était monté
+lestement sur l’endroit le plus élevé de la
+rive ; mais les deux autres ne pouvaient rien
+voir dans la position où ils se trouvaient.</p>
+
+<p>« Sautez bien vite à terre, et tirez le canot
+hors de l’eau ! Il y a quelque chose là-bas,
+et vous ne devez pas vous faire voir ! » dit
+Graham avec animation et à voix basse.</p>
+
+<p>Il se baissa aussitôt et saisit la proue du
+canot. Les deux autres sautèrent à terre, et,
+en une seconde, l’embarcation fut cachée.
+Nos trois amis se blottirent dans les broussailles,
+et, de leurs cachettes, ils surveillèrent
+attentivement la rivière.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-125.jpg" id="illu-125.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Nos trois amis se blottirent dans les broussailles.</span></p>
+
+<p>L’objet qui avait attiré l’attention de
+Graham était un second canot qui venait de
+se montrer au tournant où le jeune homme
+avait d’abord aperçu ses amis. Cette seconde
+embarcation était à peu près de la même taille
+que la première, et on voyait qu’elle portait
+trois ou quatre personnes. Les têtes brunes
+de ceux qui la montaient indiquaient, d’une
+façon à ne pas s’y méprendre, que c’étaient
+des Indiens.</p>
+
+<p>Comme le canot approchait davantage,
+Haldidge dit tout bas qu’il y avait une quatrième
+personne à la poupe, et que c’était
+une femme. Haverland et Graham respirèrent
+fortement, car une lueur d’espérance venait
+de réchauffer leurs cœurs ; lorsque le canot
+arriva devant eux, ils distinguaient nettement
+les traits des trois sauvages, mais ils ne
+purent même pas entrevoir le quatrième passager,
+qui était recouvert d’un châle indien.
+Toutefois, sa tête était profondément inclinée
+sur sa poitrine, comme s’il eût été plongé
+dans de profondes et pénibles pensées.</p>
+
+<p>« Tirons dessus et envoyons ces trois
+chiens dans l’éternité, » dit Graham à voix
+basse.</p>
+
+<p>Haldidge leva la main.</p>
+
+<p>« Non, non ; il y a quelqu’un avec eux, et,
+si cette autre personne était Ina, notre équipée
+ne servirait qu’à la faire tuer. Alfred,
+croyez-vous que ce soit elle ?</p>
+
+<p>— Je ne puis le dire.... Oui, par le ciel !
+c’est elle ! Regardez, elle a soulevé son châle ;
+allons de suite à son secours ! s’écria le père,
+qui se levait et qui était tout prêt à partir.</p>
+
+<p>— Arrêtez ! ordonna Haldidge d’un ton
+impérieux et presque irrité. Vous gâterez
+tout par votre précipitation. Ne voyez-vous
+pas qu’il est presque nuit. Ils sont maintenant
+au-dessous de nous, et nous ne pouvons
+être assez sûrs de les rattraper pour nous
+emparer d’eux. Attendez qu’il fasse plus
+sombre, et alors nous les poursuivrons. J’ai
+un projet qui, je crois, ne peut pas manquer
+de réussir. Maîtrisez-vous seulement pendant
+un moment, et j’arrangerai les choses
+d’une façon qui les surprendra autant que
+vous. »</p>
+
+<p>Haverland se laissa retomber à côté de ses
+deux amis. La nuit arrivait rapidement ;
+quelques minutes plus tard, le léger canot de
+bouleau fut poussé sans bruit dans la rivière,
+et les trois blancs se préparèrent à donner la
+chasse aux Indiens.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">IX<br>
+
+<span class="xsmall">LA POURSUITE.</span></h2>
+
+<p>La nuit était même plus proche que nos
+amis ne le soupçonnaient. Dans les forêts,
+l’obscurité arrive presque aussitôt que le
+soleil disparaît, et pour ainsi dire tout d’un
+coup. Les ténèbres s’étendaient déjà sur la
+rivière, et Haverland retira immédiatement le
+canot de dessous les broussailles pour le remettre
+à flot. Ils avaient une double paire de
+rames pour une seconde personne. Graham
+en prit une paire et joignit ses efforts à ceux
+de son ami, tandis qu’Haldidge se mettait au
+gouvernail. Comme ils entraient hardiment
+dans le courant, le canot qui était en avant
+disparaissait derrière le tournant qui se trouvait
+plus bas.</p>
+
+<p>« Allons, ça ne sera pas ! Nous ne les perdrons
+pas de vue, » dit Haverland en plongeant
+vigoureusement ses rames dans les flots.</p>
+
+<p>Une obscurité profonde régnait sur la rivière,
+et nos amis ne purent bientôt plus
+rien apercevoir. Un brouillard épais et particulier,
+une espèce de brume, comme on en
+voit souvent pendant les nuits d’été sur les
+cours d’eau, commençait déjà à envelopper
+les rives et la rivière. Il était évident que si
+ce brouillard permettait à ceux qui donnaient
+la chasse aux Indiens de s’approcher plus
+près de leur canot, par contre, il donnait
+aussi à l’ennemi une bien plus grande chance
+d’échapper. Haldidge ne savait s’il devait se
+réjouir ou non de cet incident.</p>
+
+<p>« Allons, mes enfants, ce brouillard pourra
+nous servir dans le commencement ; mais
+nous devons attendre qu’il nous ait bien enveloppés.
+Si ces coquins nous apercevaient
+auparavant, ils nous échapperaient aussi facilement
+que la fortune. Posez vos rames
+pendant quelques minutes ; nous pouvons
+nous abandonner au courant.</p>
+
+<p>— Je veux bien croire que ce soit le meilleur
+moyen, mais, quant à moi, je préférerais
+aller de l’avant pour en finir de suite
+avec cette affaire, répondit Graham qui maniait
+vigoureusement ses rames.</p>
+
+<p>— Pendant que j’y pense, reprit Haldidge,
+je ne vois pas où serait le mal d’assourdir les
+avirons. »</p>
+
+<p>Ils s’étaient abondamment pourvus, avant
+de partir, de tout ce qui leur était nécessaire
+pour cette opération ; et, en quelques instants,
+les rames furent garnies de linge, de
+façon à leur laisser tout le jeu possible sans
+qu’il en résultât un bruit assez fort pour
+attirer les soupçons, à moins qu’on ne
+prêtât une oreille plus attentive que de coutume.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, l’épaisse brume dont
+nous avons parlé avait enveloppé la rivière
+d’un nuage impénétrable, et nos trois amis
+glissaient rapidement sur l’eau. Leur petite
+embarcation volait aussi légère et aussi silencieuse
+qu’un oiseau. Haldidge connaissait
+chaque détour et chaque accident du fleuve,
+aussi dirigeait-il le canot avec une assurance
+merveilleuse le long des rives et autour de
+ces rochers dont les sommets noircis s’élançaient
+par-ci, par-là, à quelques pieds au-dessus
+du niveau de l’eau.</p>
+
+<p>Ils avaient déjà fait un mille environ,
+quand le pilote éleva la main pour indiquer à
+ses amis qu’ils devaient cesser de ramer pendant
+un instant.</p>
+
+<p>« Écoutez ! » murmura-t-il.</p>
+
+<p>Ils écoutèrent et ils entendirent faiblement,
+mais distinctement, dans le lointain, un bruit
+presque imperceptible de rames.</p>
+
+<p>« Est-ce au-dessus ou au-dessous de nous ?
+demanda Haverland en penchant la tête et en
+prêtant l’oreille.</p>
+
+<p>— Je croirais volontiers que nous les avons
+dépassés, » répondit Graham.</p>
+
+<p>Le bruit paraissait réellement venir de
+plus haut qu’eux, et ils furent amenés à
+croire qu’en ramant aussi rapidement et
+aussi vigoureusement qu’ils l’avaient fait, ils
+devaient avoir passé à côté de l’autre canot
+sans s’en douter.</p>
+
+<p>« Est-ce possible ? » demanda Haldidge
+étonné et indécis.</p>
+
+<p>Mais la nature des berges de la rivière était
+telle à cet endroit, qu’elle les avait tous trompés.
+Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les
+Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière
+eux. Lorsqu’ils entendirent d’une façon
+qui ne permettait pas de s’y méprendre, le
+bruit des rames qui se perdait dans le lointain,
+ils eurent enfin conscience du véritable
+état des choses. Le son s’en allait en mourant,
+et ils virent clairement que les Indiens devaient
+être en ce moment bien plus bas qu’eux.</p>
+
+<p>« Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge
+vexé. Il faut nous mettre vivement à
+l’œuvre maintenant pour les rattraper.</p>
+
+<p>— Mais n’y a-t-il pas de danger à courir
+ainsi ?</p>
+
+<p>— Non ; il faut faire attention, je crois
+qu’ils aborderont bientôt, et alors ils descendront
+sur le rivage oriental. Je veux m’en
+approcher et prêter l’oreille. »</p>
+
+<p>Les deux rameurs se baissèrent alors sur
+leurs avirons et redoublèrent de force et de
+courage.</p>
+
+<p>Ils plongeaient profondément leurs rames
+dans le courant et ils les enfonçaient tant
+qu’elles pliaient d’une façon dangereuse.</p>
+
+<p>Les flots se partageaient en deux nappes
+sous le canot qui se précipitait furieusement
+en avant et qui laissait derrière lui une longue
+traînée d’écume.</p>
+
+<p>On vit bientôt le résultat de cette course
+effrénée. Le bruit des rames du premier canot
+devenait de plus en plus distinct, et il était
+évident qu’ils arrivaient rapidement sur lui.</p>
+
+<p>Haverland sentit ses forces se décupler au
+moment de toucher au but, n’allait-il pas au
+secours de son enfant chérie ! Il ne formait
+qu’un désir, celui de pouvoir tomber au milieu
+des ravisseurs, de les massacrer tous et
+de reprendre sa fille bien-aimée.</p>
+
+<p>Haldidge restait assis, beau de calme et de
+sang-froid. Il avait formé son plan et il le
+communiqua à ses compagnons : il voulait
+suivre le canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils
+seraient assez près pour distinguer les
+Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en
+avant et reprendraient Ina au milieu de la
+bagarre.</p>
+
+<p>Cet Haldidge que nous venons de voir arriver
+était un homme dans la force de l’âge ;
+dix ans auparavant il avait émigré des établissements
+qui se trouvaient le long de la baie
+d’Hudson, et il était venu, avec un certain
+nombre de colons, fonder l’établissement où
+Haverland avait conduit et mis en sûreté
+sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait
+bâti sa maisonnette à l’extrémité du village.
+Il s’était bientôt joint aux blancs et il les
+avait conduits dans plusieurs excursions
+contre les sauvages, lorsque ces derniers
+étaient devenus trop inquiétants ; aussi il
+devint l’objet signalé de la haine des Indiens.
+Ils apprirent où était sa demeure ; et, pendant
+une nuit sombre et orageuse, ils y firent une
+descente à une demi-douzaine. Par le plus
+heureux des hasards, Haldidge était alors
+dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à
+leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale
+espérance, les sauvages firent tomber
+leur haine sur sa femme et son enfant sans
+défense ; et, quand le père revint, il les trouva
+tous les deux étendus côte à côte, et baignés
+dans leur sang ; ils avaient été tués à coups
+de tomahawks. Ce massacre avait été commis
+si furtivement qu’aucun des voisins ne soupçonna
+qu’un double meurtre venait d’être
+consommé si près d’eux, et ils furent terrifiés
+à l’idée du danger qu’ils avaient couru
+eux-mêmes. Haldidge tira une éclatante vengeance
+de ceux qui avaient détruit son
+bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à
+découvrir les assassins ; et, avant que six
+mois se fussent écoulés, il les avait tous tués !
+Comme on peut bien le supposer son aversion
+naturelle pour cette race maudite fut augmentée
+par cet événement tragique, et sa
+haine était si connue que son nom était un
+sujet de terreur pour les sauvages de la contrée.
+Ce renseignement expliquera pourquoi
+il se décida si vite à accompagner Haverland
+dans sa dangereuse expédition.</p>
+
+<p>Comme nous l’avons déjà dit, nos amis
+avançaient rapidement sur le canot indien ;
+et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur
+fallait plus guère qu’une demi-heure pour
+l’atteindre. Ils étaient si près de la rive qu’ils
+voyaient la ligne sombre des broussailles qui
+croissaient le long de la berge ; et, plusieurs
+fois, les branches qui pendaient au-dessus de
+l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup
+Haldidge éleva de nouveau la main. Ils cessèrent
+de ramer et ils écoutèrent. A leur
+grande consternation, ils n’entendirent pas
+le plus petit bruit. Graham se pencha par-dessus
+le bord et plaça son oreille presqu’au
+niveau de l’eau ; mais il ne distingua que le
+doux murmure du courant qui se brisait
+contre les rames, et les branches du rivage.</p>
+
+<p>« Est-ce possible ? dit-il tristement à voix
+basse en relevant la tête. Nous auraient-ils
+entendus ?</p>
+
+<p>— Je ne le pense pas, répondit Haldidge
+qui doutait cependant autant que les autres.</p>
+
+<p>— Alors ils ont abordé au rivage et ils
+sont partis.</p>
+
+<p>— Je crains que ce ne soit malheureusement
+que trop vrai.</p>
+
+<p>— Mais nous nous sommes tenus si près
+du bord, que nous les aurions vus ou entendus.</p>
+
+<p>— Pourvu qu’ils aient seulement abordé.
+Ils peuvent l’avoir fait depuis une minute
+seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés
+que de quelques pas.</p>
+
+<p>— S’il en était ainsi, nous devrions les entendre,
+il ne faut donc pas courir sur eux,
+aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous
+tomberions dans le piége que nous voulions
+leur tendre.</p>
+
+<p>— C’est très-vrai et vous avez là une
+bonne idée, » remarqua Haldidge.</p>
+
+<p>Et, au même instant, il saisit une branche
+qui pendait au-dessus de la rivière et il arrêta
+le canot.</p>
+
+<p>« Maintenant, mes enfants, si vous avez
+des oreilles....</p>
+
+<p>— Chut !... regardez là-bas ! » interrompit
+vivement Haverland à voix basse.</p>
+
+<p>Ils tournèrent la tête et ils virent flotter
+sur la rivière quelque chose qui ressemblait
+à une mèche allumée. C’était un petit point
+lumineux qui brillait par intervalles avec une
+rougeur éclatante, et qui confondit complétement
+nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement
+que la mort, et glissait en avant
+avec une vitesse si calme, si régulière, qu’on
+devait croire qu’il était certainement porté
+par le courant.</p>
+
+<p>« Au nom du....</p>
+
+<p>— Arrêtez, dit Haldidge ; c’est le canot que
+nous cherchons ; c’est le feu d’une de leurs
+pipes que nous voyons ! vos fusils sont-ils
+prêts ?</p>
+
+<p>— Oui ! répondirent les deux autres tout
+juste assez haut pour qu’il pût les entendre.</p>
+
+<p>— Dirigez-vous tout droit sur la lumière
+et vous tirerez aussitôt que vous verrez votre
+but. En avant ! »</p>
+
+<p>Au même instant, il lâcha la branche qu’il
+tenait et les deux rameurs firent manœuvrer
+leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot
+bondissait en avant comme une balle, et
+on eût dit qu’il voulait couper l’autre en
+deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir
+faiblement trois silhouettes sombres
+qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et
+les carabines vengeresses étaient déjà prêtes
+lorsque la lumière qui les guidait s’éteignit
+tout à coup, et le canot indien disparut
+comme par enchantement.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-143.jpg" id="illu-143.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.</span></p>
+
+<p>« Voilà encore un de leurs tours ! s’écria
+vivement Haldidge : en avant ! qu’ils soient
+maudits, les chiens ? ils ne peuvent être bien
+loin. »</p>
+
+<p>Graham et Haverland abandonnèrent leurs
+carabines pour reprendre les rames, et Haldidge
+gouverna contre le courant de la rivière,
+car il s’imaginait qu’ils étaient retournés
+en arrière. Il pencha la tête en avant, et
+il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le
+canot de leurs ennemis se détacher dans l’épaisseur
+du brouillard.</p>
+
+<p>Il dirigea l’embarcation dans toutes les
+directions et parcourut la rivière en haut et
+en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement
+perdu leur proie pour ce jour-là.
+Les Indiens pouvaient avoir entendu ceux
+qui les pourchassaient et ils avaient sans
+doute assourdi leurs propres avirons pour
+marcher aussi silencieusement que les
+blancs.</p>
+
+<p>« Arrêtez une minute ! » commanda Haldidge.</p>
+
+<p>Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement.</p>
+
+<p>« Entendez-vous quelque chose ? demanda-t-il
+en se penchant en avant et en retenant
+son souffle. Là ? écoutez encore ? »</p>
+
+<p>Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait
+de plus en plus faible.</p>
+
+<p>« Ils sont de nouveau devant nous, et il
+faut lutter de vitesse. »</p>
+
+<p>Les deux rameurs n’avaient pas besoin
+d’encouragements, et, pendant un moment,
+le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante.
+La lune s’était levée, et il y avait dans
+la rivière des endroits où le vent avait chassé
+le brouillard ; ils étaient donc exposés à une
+lumière presque aussi brillante que celle du
+milieu du jour. De temps en temps ils traversaient
+ces parties éclairées qui, parfois,
+avaient seulement quelques pieds de large,
+et d’autres fois étaient plus étendues. Ils
+voyaient alors se dessiner les deux rives à
+droite et à gauche, et ils glissaient dans le
+courant avec une espèce de terreur instinctive,
+car ils savaient qu’un ennemi pouvait
+fort bien être caché sur la berge.</p>
+
+<p>En traversant un de ces intervalles de lumière
+plus large que tous les autres, ils entrevirent
+le canot indien qui disparaissait sur
+la rive. Ils n’en étaient pas à plus de cent
+pas, et ils s’élancèrent vers lui avec la
+plus grande rapidité. Les endroits éclairés
+devenaient plus nombreux, et le brouillard
+disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une
+véritable brise qui le balayait assez rapidement.</p>
+
+<p>Haldidge serrait de près le rivage oriental,
+car il était sûr que l’ennemi aborderait
+de ce côté.</p>
+
+<p>Tout à coup la brume tout entière disparut
+de la surface de l’eau ; elle s’éleva comme un
+nuage et se dissipa dans les bois. La lune
+brillante était reflétée par la rivière, et les
+blancs regardaient partout d’un œil avide,
+car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à
+une douzaine de pas de leur canot. Mais ils
+étaient encore une fois condamnés à la déception.
+Pas une ride ne troublait l’eau, excepté
+celles produites par leur embarcation.
+La lune était juste au-dessus de leurs têtes,
+de telle sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre
+projetée sur les rives pour cacher au regard
+le plus petit objet. Les Indiens avaient
+évidemment pris terre, et ils étaient déjà loin
+dans la forêt.</p>
+
+<p>« C’est jouer de malheur, disait Haverland
+avec tristesse. Ils sont partis, et nous pourrions
+tout aussi bien....</p>
+
+<p>— C’est une rude déception, ajouta Graham.</p>
+
+<p>— J’ai un compte à régler avec ces misérables
+démons de l’enfer, et il faudra bien des
+années pour le solder. J’espérais faire quelque
+chose cette nuit, mais nous avons été
+prévenus. Il ne faut plus rien espérer pour le
+moment ; ils nous ont évités, cela saute aux
+yeux, et nous devons aviser à d’autres moyens.
+Votre corps aussi bien que votre esprit doit
+être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse
+vous faire désirer de rester plus longtemps
+sur la rivière ; là, nous servirions de cible au
+premier venu qui aurait envie de tirer ; ainsi,
+allons au rivage, reposons-nous et parlons de
+nos affaires. »</p>
+
+<p>Ils étaient tristes et abattus ; ils dirigèrent
+le canot vers la rive, et ils mirent pied à
+terre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">X<br>
+
+<span class="xsmall">DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS.</span></h2>
+
+<p>Le coup de tomahawk que Seth avait assené
+sur la tête du sauvage choisi pour sa
+vengeance avait été si prompt, si inattendu,
+si étonnant, que, pendant plusieurs minutes,
+aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête
+du Peau-Rouge était presque fendue en deux
+(car le bras du pionnier avait frappé avec
+toute la vigueur de la colère), et la cervelle
+avait rejailli sur ceux qui étaient assis autour
+de lui. Seth lui-même resta une seconde immobile,
+comme pour se convaincre que son
+œuvre était terminée ; puis il se retourna,
+revint à sa place, s’assit, croisa froidement
+les bras, et se mit à siffler. Quelques instants
+après, tous les sauvages poussèrent un profond
+soupir, comme s’ils avaient déchargé
+leur poitrine d’un énorme poids, et chacun
+d’eux regarda son voisin. Leurs fronts étaient
+menaçants et plissés, leurs yeux étincelants,
+leurs visages contractés, leur respiration pénible
+et leurs dents serrées ; tout trahissait
+leur courroux et leurs mauvaises intentions.
+Ils étaient livides de rage, excepté toutefois
+le chef qui restait assis et semblait parfaitement
+calme.</p>
+
+<p>Trois Indiens se levèrent, prirent leurs
+couteaux et se placèrent devant lui prêts à
+exécuter l’ordre impatiemment attendu.</p>
+
+<p>« Ne le touchez pas, dit-il en secouant la
+tête ; il n’a rien là ! »</p>
+
+<p>En disant ces mots, il frappa son front
+d’une façon significative avec le bout de son
+doigt, pour indiquer que le prisonnier était
+fou. Les autres furent de son avis ; cependant,
+c’était chose difficile d’apaiser la colère
+qui bouillait dans leurs veines.</p>
+
+<p>Mais la parole du chef était une loi inviolable,
+et ils s’assirent de nouveau sur le sol
+sans proférer un seul murmure. Quoique ses
+yeux semblassent vagues et sans expression,
+Seth avait veillé sur tous ses mouvements avec
+la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot,
+qu’un signe du chef suffisait pour le faire hacher
+en mille morceaux. Lorsqu’il était devant
+son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk
+à la main, rien, pas même la certitude
+d’une mort instantanée ou d’une torture
+prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire
+la cruelle vengeance qu’il voulait accomplir.
+Maintenant que c’était fini, il était redevenu
+lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent
+le dessus, et avec eux le désir bien naturel
+de vivre. La parole du chef le convainquit
+qu’il était considéré comme fou ou comme
+idiot, et que, par conséquent, il ne méritait
+pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour
+le moment, il restait toujours environné de
+périls imminents. Le sauvage qui avait succombé
+avait des amis qui vivaient encore et
+qui pourraient bien saisir la première occasion
+pour venger sa mort. En tout cas, Seth
+comprenait qu’il était sur un terrain brûlant,
+et que le plus sûr était d’en sortir le plus tôt
+qu’il pourrait.</p>
+
+<p>Dix minutes environ après cette horrible
+scène, les sauvages commencèrent à remuer.
+Plusieurs se levèrent et emportèrent leur camarade,
+tandis que les autres se mirent à
+faire les préparatifs du départ. Au même moment,
+les coureurs qui avaient poursuivi
+Graham jusqu’au bord de la rivière revinrent,
+et on leur eut bientôt raconté le tragique événement.
+Une véritable batterie de regards foudroyants
+fut alors tournée contre Seth ; mais
+il la supporta sans sourciller. Les Indiens
+auraient bien voulu assouvir leur vengeance
+sur le captif désarmé qui était entre leurs
+mains ; mais la présence imposante de leur
+chef empêcha la plus légère démonstration
+hostile, et ils se contentèrent de lui lancer des
+regards significatifs.</p>
+
+<p>Quelque chose avait tout de suite frappé
+l’imagination de Seth, et ce fut pour lui un
+sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait
+rien pu savoir d’Ina, et, d’après les apparences,
+il était porté à croire que les sauvages
+ne la connaissaient même pas. Était-il possible
+que Graham et lui se fussent trompés
+sur les ravisseurs ? Était-ce une autre tribu
+qui l’avait enlevée ? ou bien les sauvages s’étaient-ils
+séparés et l’avaient-ils emmenée
+dans une autre direction ? Après avoir médité
+sur ces diverses questions, il fut convaincu
+que la dernière hypothèse était la plus
+admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé
+quant aux ravisseurs, car du moment où il
+avait trouvé la piste, il l’avait suivie sans la
+perdre un moment ; d’ailleurs, il remarqua
+bientôt quelques légers indices qui le convainquirent
+qu’il était réellement avec la troupe
+qui avait fondu sur la demeure du bûcheron.
+Si l’on fait attention aux précautions que les
+agresseurs avaient prises dans leur fuite et à
+la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés,
+on comprendra facilement qu’ils avaient
+craint d’être suivis. Alors, pour conserver
+leur capture, ils avaient détaché quelques-uns
+d’entre eux en arrivant à un endroit propice,
+et leur avaient dit de rejoindre le corps principal
+lorsque l’on n’aurait plus à craindre de
+poursuites, ou bien lorsque ceux qui pourraient
+les pourchasser auraient été suffisamment
+dépistés. En réfléchissant à tout cela,
+Seth fut convaincu que telle était la véritable
+cause de l’absence momentanée de la belle
+Ina.</p>
+
+<p>Les préparatifs furent bientôt terminés, et
+les Indiens commencèrent à se mettre en
+marche. Si Seth avait entretenu des doutes
+sur leurs intentions à son égard, il aurait
+bientôt appris à quoi s’en tenir. Il n’était
+guère probable qu’ils le garderaient comme
+prisonnier, à moins qu’ils n’eussent l’intention
+de se servir de lui. Aussi, au départ, il
+se vit chargé d’un énorme fardeau composé
+en grande partie de vivres et de viande de
+daim, que les sauvages avaient apportés avec
+eux. Ils donnèrent la sépulture à leur camarade
+qui avait été tué, sans faire de cérémonie
+et sans pousser les lamentations auxquelles
+on pouvait s’attendre. Les Indiens de l’Amérique
+du Nord s’abandonnent rarement à
+leurs émotions, excepté dans des occasions
+telles que l’enterrement de l’un des leurs. Ils
+forment alors une ronde guerrière ou quelque
+chose de semblable, qui donne à leurs
+passions diaboliques la liberté de se déchaîner.
+Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à
+de semblables cérémonies, si on peut appeler
+cela des cérémonies ; ils creusèrent une tombe
+peu profonde et ils y placèrent le défunt, le
+visage tourné vers l’Orient ; sa carabine, ses
+couteaux et tous ses vêtements furent enterrés
+avec lui.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-159.jpg" id="illu-159.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.</span></p>
+
+<p>On était au mois d’août. La chaleur était
+suffocante, et les souffrances de Seth étaient
+véritablement insupportables. Il était naturellement
+souple, avait des muscles de fer et capable
+de supporter assez longtemps la fatigue ;
+mais, malheureusement pour lui, les sauvages
+savaient ce qu’il pouvait faire, et ils
+l’avaient chargé en conséquence. La plus
+grande partie du voyage fut faite à travers la
+forêt, et les feuilles des arbres qui formaient
+une voûte impénétrable empêchaient les
+rayons brûlants du soleil d’arriver jusqu’à
+lui. S’il avait rencontré une de ces plaines
+découvertes comme celle qu’il avait traversée
+avant d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait
+jamais pu résister à la chaleur ; sa charge
+était si forte qu’elle le rendait presque insensible
+à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait
+sans cesse, bien qu’il trouvât souvent
+l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux
+sans nombre qui murmuraient doucement à
+travers cette solitude.</p>
+
+<p>« Comment le Yankee trouve-t-il cela ? lui
+dit un sauvage qui vint grimacer à ses côtés
+et fixer sur lui son œil de démon.</p>
+
+<p>— Parfait ! ça va bien ! Dis donc, eh ! toi,
+veux-tu en essayer ?</p>
+
+<p>— Pouah ! Marche plus vite. »</p>
+
+<p>Et un rude horion accompagna ces paroles.</p>
+
+<p>« Mais je pense que je marche tout aussi
+vite que je puis le faire, et si tu ne
+veux pas m’attendre, tu peux marcher en
+avant. »</p>
+
+<p>Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers
+midi, il vit qu’il serait obligé de prendre un
+peu de repos ou de tout abandonner. Il savait
+qu’il était inutile d’en demander la permission,
+et, en conséquence, il se décida à la prendre
+sans la demander. Dénouant alors la corde
+qui liait la charge sur ses épaules, il laissa
+tomber le fardeau à terre, s’assit dessus et se
+mit à siffler.</p>
+
+<p>« Allons ! plus vite, Yankee ! tu ne vas pas
+assez vite ! s’écria un sauvage en lui donnant
+un coup terrible.</p>
+
+<p>— Fais donc attention, l’ami ; tu ne sais
+pas qui tu insultes de cette façon ! Je suis
+Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras
+bien de t’en souvenir ! »</p>
+
+<p>Le sauvage auquel il parlait était sur le
+point de l’assommer, lorsque le chef intervint.</p>
+
+<p>« Ne touchez pas le visage pâle ; il est fatigué,
+il lui faut un peu de repos. »</p>
+
+<p>Quelque caprice inconcevable s’était sans
+doute emparé du sauvage, et Seth ne s’attendait
+guère à cette miséricorde. Il ne savait
+comment se l’expliquer, à moins que ce ne
+fût pour le réserver pour quelque horrible
+torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but
+que de le laisser un peu respirer, et à peine
+avait-il commencé à en jouir, que le chef lui
+ordonna de reprendre son fardeau. Seth se
+sentait disposé à discuter pendant quelques
+minutes, pour prolonger un peu ce plaisir ;
+mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de
+mieux à faire était de ne pas contrarier le
+chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce
+moment. Aussi, tout en faisant une foule de
+remarques originales et d’observations plaisantes
+sur la manière de porter un fardeau, il
+remit le sien sur son épaule et partit en
+avant.</p>
+
+<p>Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina
+étaient parfaitement justes ; vers la fin de la
+journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis
+par nos autres amis, rejoignirent le
+principal corps de la bande en amenant la
+jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout
+de suite son compagnon de captivité ; mais
+elle n’échangea pas un seul mot avec lui. Un
+triste regard de consolation lui échappa quand
+elle se fut assurée que ses parents étaient en
+sûreté, et que son nouvel ami était avec elle,
+le seul malheureux condamné aux souffrances
+et aux horreurs de la captivité. Mais son malheur
+particulier était bien suffisant pour décourager
+un cœur si jeune et si plein d’espérances.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">XI<br>
+
+<span class="xsmall">TOUJOURS EN CHASSE.</span></h2>
+
+<p>« Il semble que le diable aide ces démons !
+s’écria Haldidge en débarquant.</p>
+
+<p>— Mais j’espère que le ciel nous aidera !
+répondit Haverland.</p>
+
+<p>— Le ciel nous aidera si nous nous aidons
+nous-mêmes ; et maintenant que je suis dans
+ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons
+la piste.</p>
+
+<p>— Ce sera difficile à la clarté de cette lune !
+dit Graham.</p>
+
+<p>— Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il
+y a de l’espérance. Allez le long de cette
+berge et examinez chaque pouce de terrain.
+Pour moi, je remonterai un peu le courant,
+car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué bien
+loin d’ici. »</p>
+
+<p>Et le vieux chasseur disparut, tandis que
+Graham et Haverland cherchaient dans la direction
+opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement
+les branches qui pendaient au-dessus
+de l’eau, et examinèrent le rivage argileux.
+Les sentiers et les broussailles qui paraissaient
+dérangées d’une façon suspecte furent
+inspectés minutieusement ; et, quoiqu’ils
+eussent contre eux une assez grande obscurité,
+il aurait fallu que la piste fût des mieux
+déguisée pour échapper à leurs investigations.
+Mais leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent
+aucune trace, et ils furent convaincus
+que les sauvages devaient avoir abordé de
+l’autre côté de la rivière ; ils revinrent donc
+sur leurs pas. Tout à coup le sifflet du vieux
+chasseur frappa leurs oreilles.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce que cela signifie ? dit Graham.</p>
+
+<p>— Il a découvert quelque chose ; hâtons-nous.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc, Haldidge ? demanda
+Graham en arrivant auprès du chasseur.</p>
+
+<p>— Voici leur piste, aussi vrai que je suis
+chasseur et pêcheur ; et, selon moi, ils ne
+sont pas bien loin d’ici.</p>
+
+<p>— Attendrons-nous jusqu’au jour pour la
+suivre ?</p>
+
+<p>— J’ai bien peur que nous ne soyons obligés
+de le faire, car certains signes pourraient
+nous échapper pendant l’obscurité. Le jour
+ne peut tarder beaucoup, d’ailleurs.</p>
+
+<p>— Encore quelques heures !</p>
+
+<p>— Bien ! bien ! arrangeons-nous commodément
+jusque-là ? »</p>
+
+<p>Après avoir échangé ces mots, les trois
+blancs s’assirent à terre et causèrent à voix
+basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première
+aube du jour parut, ils découvrirent le
+canot indien caché à l’entrée d’un petit affluent
+de la rivière, sous une épaisse masse
+de broussailles. Comme on était en été, leur
+poursuite recommença de grand matin, et les
+sauvages pouvaient avoir tout au plus quelques
+heures d’avance sur eux. Mais Ina ne
+pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient
+bien les atteindre avant la chute du
+jour.</p>
+
+<p>Ils appréhendaient seulement que les trois
+sauvages, instruits de la poursuite dont ils
+étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre
+le corps principal pour leur ôter toute espérance.
+Ils ne pouvaient pas être bien éloignés,
+et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans
+ce but.</p>
+
+<p>La piste était bonne et facile à suivre pour
+le chasseur. Il ouvrit donc la marche et se
+porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland
+et Graham étaient continuellement occupés
+à faire le guet. Le bûcheron craignait
+que les sauvages, désespérant d’éviter les
+blancs, ne fissent halte et ne dressassent une
+embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait
+aveuglément.</p>
+
+<p>Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire
+et insouciant, connaissait parfaitement
+bien la tactique des Indiens ; il savait
+que les sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins
+d’y être forcés.</p>
+
+<p>« Ah !... voyez cela ! s’écria Haldidge en
+s’arrêtant tout court.</p>
+
+<p>— Quoi donc ? demanda Graham en s’avançant
+rapidement près d’Haverland.</p>
+
+<p>— L’endroit où ils ont campé ! »</p>
+
+<p>Ils avaient en effet devant eux des traces
+plus visibles que jamais de leur passage ; on
+voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland
+le renversa d’un coup de pied,
+il mit à découvert des braises encore rouges
+et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là
+des bâtons brisés, et enfin toutes les choses
+qui peuvent faire reconnaître un camp d’Indiens
+abandonné.</p>
+
+<p>« Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté
+cet endroit ? demanda Graham.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas trois heures.</p>
+
+<p>— Alors, nous devons être tout près d’eux.</p>
+
+<p>— Je le pense.</p>
+
+<p>— Hâtons-nous donc.</p>
+
+<p>— Vous voyez, par ces charbons, qu’ils
+ne sont pas partis avant le jour ; et comme
+votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite,
+ils auront naturellement pris leur temps.</p>
+
+<p>— C’est très-vrai ; quoique la fatalité nous
+ait poursuivis si longtemps, je commence à
+sentir l’espérance renaître dans mon cœur.
+J’espère que, cette fois, ils ne nous échapperont
+pas.</p>
+
+<p>— Ah ! encore un indice ! s’écria Graham,
+qui avait examiné la terre à plusieurs pas autour
+du camp.</p>
+
+<p>— Quoi donc ?</p>
+
+<p>— Voici un morceau des vêtements d’Ina ;
+n’est-il pas vrai ? »</p>
+
+<p>Et il montra un morceau d’étoffe ; le père
+le prit et l’examina avec empressement.</p>
+
+<p>« Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but
+de nous guider, remarqua Graham.</p>
+
+<p>— Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta
+Haldidge.</p>
+
+<p>— Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout
+ce qu’elle peut pour nous guider.</p>
+
+<p>— C’est très-probable ; mais je pense que
+nous n’obtiendrons rien de bien important en
+restant ici. Souvenez-vous que les sauvages
+marchent pendant ce temps. »</p>
+
+<p>Ainsi avertis, les trois blancs partirent de
+nouveau rapidement. Le chasseur ouvrait la
+marche comme auparavant. Ils marchèrent
+sans s’arrêter jusque vers midi ; et, comme
+ils comprenaient qu’ils gagnaient rapidement
+du terrain sur les fugitifs, ils furent obligés
+d’avancer avec la plus grande prudence. Le
+craquement d’une branche ou la chute d’une
+feuille les faisait tressaillir et arrêter leurs
+pas. Ils n’échangeaient que quelques mots et
+à voix basse. Haldidge était à une douzaine
+de pas en avant, et les yeux de ses compagnons
+étaient constamment attachés sur lui,
+lorsqu’ils le virent s’arrêter subitement et lever
+la main comme pour leur dire de ne pas
+avancer. Ils s’arrêtèrent, tandis que le chasseur
+se baissait et examinait l’herbe tout
+autour de lui. Un instant lui suffit. Il se
+retourna et fit signe à ses deux compagnons
+d’avancer.</p>
+
+<p>« Juste ce que je craignais ! dit-il tristement
+à mi-voix.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ? demanda Haverland
+d’un air inquiet.</p>
+
+<p>— Les deux pistes se rejoignent ici ! répondit-il.</p>
+
+<p>— Ne vous trompez-vous pas ? » reprit
+Haverland.</p>
+
+<p>Il savait que le chasseur était pour ainsi
+dire infaillible, et cependant il voulait douter
+encore, il aimait à se rattacher à la moindre
+espérance qui lui était offerte.</p>
+
+<p>« Non, je ne me trompe pas. Au lieu de
+trois Indiens, nous en avons maintenant quarante
+à poursuivre.</p>
+
+<p>— Les poursuivrons-nous ?</p>
+
+<p>— Les poursuivrons-nous ?... Eh ! oui, naturellement,
+nous les poursuivrons ! c’est le
+seul espoir que nous ayons de jamais revoir
+Ina !</p>
+
+<p>— Je le sais, et cependant nous avons si
+peu de chances de réussir ! Ils doivent savoir
+que nous les poursuivons ; et que pouvons-nous
+faire contre des ennemis dix fois plus
+nombreux que nous ?</p>
+
+<p>— On ne peut rien dire maintenant. Allons,
+marchons toujours en avant. »</p>
+
+<p>En disant cela, le chasseur se retourna et
+s’enfonça plus avant dans la forêt. Graham
+et Haverland le suivaient silencieusement, et,
+quelques instants après, les trois blancs s’avançaient
+à travers le bois épais aussi prudemment
+et aussi silencieusement qu’auparavant.</p>
+
+<p>Nos amis n’avaient encore rien mangé et
+ils commençaient à sentir les tiraillements
+de la faim, auxquels ils ne firent d’abord que
+peu d’attention. Vers le milieu de l’après-midi,
+ils arrivèrent à un autre endroit où les
+sauvages avaient fait une halte. Si Haverland
+et Graham gardaient encore quelques
+doutes sur ce que le chasseur leur avait dit,
+ils durent être bientôt dissipés ; car on voyait
+parfaitement que les Indiens étaient très-nombreux
+lorsqu’ils s’étaient arrêtés en cet
+endroit, seulement quelques heures auparavant,
+et il était évident qu’ils n’avaient pris
+aucune précaution pour cacher les traces de
+leur passage.</p>
+
+<p>Ils soupçonnaient bien qu’ils étaient poursuivis,
+mais ils ne craignaient pas leurs ennemis ;
+ils se moquaient des blancs, car maintenant
+ils se sentaient les plus forts.</p>
+
+<p>Sous certains rapports le chasseur n’en
+était pas fâché ; il savait fort bien qu’au point
+où en étaient les choses, ils ne pouvaient rien
+espérer que de la ruse et des stratagèmes, et
+il est très-probable que, pour cette raison, les
+Indiens étaient convaincus qu’on ne tenterait
+rien contre eux. Imprudents ! ils ne faisaient
+pas attention qu’ils avaient un ennemi dans
+leur camp !</p>
+
+<p>Les blancs trouvèrent des restes considérables
+du repas des sauvages, et ils en profitèrent
+pour satisfaire leurs besoins les plus
+pressants. L’après-midi n’était pas trop avancée,
+ce qui les convainquit qu’ils avaient déjà
+beaucoup gagné sur leurs ennemis, et leur
+désir le plus ardent était d’atteindre les Indiens
+à la tombée de la nuit, mais cette espérance
+fut encore trompée. Au bout de quelques
+heures, ils arrivèrent à un endroit où la
+piste se divisait de nouveau.</p>
+
+<p>Le chasseur lui-même ne comprenait rien à
+cela, et, pendant quelques instants, nos amis
+se trouvèrent très-embarrassés. Ils ne s’étaient
+pas attendus à cet incident, et ils ne trouvaient
+pas la plus petite raison pour l’expliquer.</p>
+
+<p>« Voilà quelque chose qui me surpasse !
+dit Haldidge en examinant de nouveau la
+piste.</p>
+
+<p>— Il doit y avoir quelque chose là-dessous !
+dit Haverland qui paraissait tout chagrin.</p>
+
+<p>— C’est quelque stratagème de ces démons,
+et nous devons nous l’expliquer avant d’aller
+plus loin !</p>
+
+<p>— Ils doivent avoir sur nous des idées
+différentes de celles que nous pensions. Vous
+pouvez croire en toute certitude que ceci a
+été fait pour nous dérouter ; et, si nous devons
+jamais avoir besoin de nos facultés, c’est
+bien en ce moment ! »</p>
+
+<p>Pendant cette conversation entrecoupée, le
+chasseur examinait minutieusement la piste ;
+Graham et Haverland le regardèrent pendant
+quelques secondes en silence, et ce dernier
+lui dit enfin :</p>
+
+<p>« Découvrez-vous quelque chose ?</p>
+
+<p>— Rien du tout, si ce n’est que la piste se
+partage ici ; le principal corps est allé en
+avant en ligne directe, tandis que la plus
+petite bande a pris à l’ouest. Ces deux bandes
+sont loin d’être aussi nombreuses l’une que
+l’autre ; car, autant que je puis en juger, la
+plus petite ne doit pas compter plus de trois
+ou quatre hommes. Ils n’ont fait aucun effort
+pour cacher leurs traces, et il y a là une
+machination diabolique ou une preuve qu’ils
+ne s’inquiètent nullement de nous !</p>
+
+<p>— Et très-probablement ce sont ces deux
+choses à la fois, dit Graham. Ils font assez
+attention à nous pour prendre bien soin de
+rester hors de notre portée, lorsqu’ils n’ont
+pas d’avantages sur nous ; ils ont déjà montré
+qu’ils étaient capables, non-seulement de
+former un plan, mais encore de l’exécuter.</p>
+
+<p>— Si nous pouvions seulement faire savoir
+à ce Seth Jones que nous sommes si près de
+lui et quelles sont nos intentions, je reprendrais
+confiance, dit Haverland.</p>
+
+<p>— Il est très-probable que si votre Jones
+pouvait nous informer de l’endroit où il est
+et de ce qu’il sait, vous perdriez un peu moins
+de temps à attendre ici, reprit le chasseur
+avec un ton et un regard significatifs.</p>
+
+<p>— Mais nous perdons nos paroles et un
+temps précieux, dit Graham ; rassemblons nos
+trois têtes, et décidons de suite ce qu’il faut
+faire.</p>
+
+<p>— Quant à moi, je vote pour que l’on suive
+la plus petite bande !</p>
+
+<p>— Quelle est la raison qui motive votre
+avis ? demanda Haverland.</p>
+
+<p>— J’avoue que je ne puis donner beaucoup
+de raisons pour motiver ce que j’avance ; mais
+je crois qu’Ina est avec la plus petite bande.</p>
+
+<p>— C’est très-peu probable ! reprit Haverland.</p>
+
+<p>— Et ce serait très-peu raisonnable, je
+l’avoue, dit le chasseur ; mais c’est assez
+drôle que la même idée me soit venue aussi.</p>
+
+<p>— Eh bien ! alors, donnez vos raisons !</p>
+
+<p>— Je puis vous dire ce qui me paraît, à
+moi, un semblant de raison. J’ai fait beaucoup
+de réflexions pendant ces dernières minutes,
+et je suis presque arrivé à une conclusion.
+Je crois que la jeune fille est avec la
+plus petite bande, et que les sauvages désirent
+que nous suivions la troupe principale. Nous
+serions ainsi attirés dans un piége, et ils
+n’auraient pas de peine à se débarrasser de
+nous.</p>
+
+<p>— Il me semble très-peu probable que les
+sauvages courent ainsi le risque de perdre
+leur prisonnière, lorsque rien ne les oblige à
+agir ainsi, dit Haverland.</p>
+
+<p>— Cela ne vous paraît pas probable ; mais
+ce n’est pas la première fois, si du moins il
+en est ainsi à présent, qu’ils nous auraient
+obligés à ouvrir les yeux. Je crois que ces
+Mohawks sont convaincus que nous ne pourrons
+soupçonner qu’ils aient laissé partir la
+jeune fille avec deux ou trois des leurs, tandis
+qu’ils étaient en nombre suffisant pour la surveiller,
+la garder, et l’empêcher de tomber
+entre les mains d’une douzaine d’hommes
+comme nous. Partant de là, je dis qu’ils l’ont
+confiée à la plus petite bande ; et, comme ils
+sont sûrs que nous les poursuivrons, ils ont
+fait des préparatifs à quelque distance d’ici
+pour nous faire tomber en leur pouvoir.</p>
+
+<p>— C’est parfaitement bien raisonné, j’en
+conviens ; mais voici quelque chose qui me
+dit tout le contraire, répondit Graham en
+montrant un nouveau morceau du vêtement
+d’Ina qui flottait à un buisson.</p>
+
+<p>— Comment cela peut-il vous faire voir la
+chose sous un autre jour ? demanda le chasseur.</p>
+
+<p>— Si vous voulez bien faire attention au
+buisson sur lequel j’ai pris cette étoffe, vous
+verrez qu’il est sur la plus grande piste. Par
+conséquent, Ina doit être avec la troupe la
+plus nombreuse.</p>
+
+<p>— Faites-moi seulement voir la branche où
+vous l’avez trouvé, » demanda tranquillement
+Haldidge.</p>
+
+<p>Graham la lui montra. Le chasseur se baissa
+et examina soigneusement le buisson.</p>
+
+<p>« Je suis convaincu maintenant, dit-il, que
+j’avais raison : ce chiffon a été placé là exprès
+par un sauvage, dans l’intention bien arrêtée
+de nous tromper ; nous devons chercher Ina
+dans l’autre direction.</p>
+
+<p>— Haldidge ! dit Haverland d’un ton animé,
+j’ai grande confiance dans votre habileté et
+dans votre jugement ; mais, en ce moment, je
+suis étonné que vous agissiez d’une façon si
+capricieuse et si contraire à la raison.</p>
+
+<p>— Il ne me reste plus qu’un moyen pour
+trancher la difficulté ; voulez-vous l’employer ? »
+demanda le chasseur en souriant.</p>
+
+<p>Comme les deux autres y consentirent, il
+prit son couteau de chasse. Après s’être reculé
+d’un pas ou deux, le chasseur le saisit
+entre le pouce et l’index et le lança par-dessus
+sa tête.</p>
+
+<p>Lorsque l’arme retomba à terre, la pointe
+était tournée vers la piste de la plus petite
+bande.</p>
+
+<p>« C’est juste ce que je pensais ! » s’écria le
+chasseur en souriant de nouveau.</p>
+
+<p>La question en litige étant réglée à la satisfaction
+de tous, nos trois amis se dirigèrent
+sans hésitation du côté de l’Ouest, où se trouvait
+la piste de la plus petite bande, avec
+laquelle Ina Haverland était partie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">XII<br>
+
+<span class="xsmall">CORRESPONDANCE DE SETH.</span></h2>
+
+<p>Le chasseur avait raison. Le hasard qui
+avait dirigé la pointe du couteau de chasse,
+non-seulement sauva la vie aux blancs, mais
+les conduisit encore dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Il faut avouer qu’Haverland lui-même avait
+quelque crainte sur l’expédition qu’ils allaient
+entreprendre. Il ne pouvait croire que les
+sauvages fussent bornés au point de confier
+à deux ou trois des leurs une captive qui était
+en sûreté entre leurs mains, lorsqu’ils savaient
+qu’ils étaient poursuivis. Mais il ne pouvait
+en appeler de l’arrêt prononcé par le couteau
+de chasse, et il suivit, triste et silencieux, les
+pas du vieux chasseur.</p>
+
+<p>L’après-midi touchait à sa fin, et les sauvages
+qu’ils poursuivaient ne pouvaient être
+éloignés. Leur piste était parfaitement visible,
+comme s’ils n’avaient pris aucune précaution
+pour la cacher ; mais, quoique Haldidge fît
+tout son possible pour découvrir les traces du
+mocassin délicat de la belle Ina, il ne put
+y parvenir et ne vit rien du tout, et, en dépit
+des assurances qu’il avait manifestées au départ,
+il dut bientôt éprouver quelques
+craintes lui-même.</p>
+
+<p>Le chasseur, malgré la ruse consommée et
+l’adresse incroyable qu’il avait déployées
+jusqu’ici en suivant les sauvages, avait cependant
+fait une triste erreur. Il s’était trompé
+sur le nombre de la petite bande ; au lieu de
+trois ou quatre Indiens, il y en avait six ; et,
+comme leurs pas étaient visibles par moments,
+il commença à croire qu’il avait entrepris une
+affaire plus hasardeuse qu’il ne l’avait pensé.
+Cependant, ce n’était pas le moment de s’arrêter
+ou de reculer ; il marcha résolûment en
+avant.</p>
+
+<p>« Ah ! encore des indices ! s’écria-t-il en
+s’arrêtant subitement.</p>
+
+<p>— Où sont-ils ? demandèrent vivement ses
+compagnons.</p>
+
+<p>— Examinez seulement ce buisson, s’il vous
+plaît, et dites-moi ce que vous y voyez ! »</p>
+
+<p>Les deux amis regardèrent aussitôt ; ils
+virent qu’une des branches des rejetons qui
+croissaient sur le tronc d’un châtaignier, avait
+été cassée et placée avec intention sur la piste.</p>
+
+<p>« Je vois là quelque chose de favorable ;
+c’est Ina qui aura fait cela pour nous guider,
+dit Haverland.</p>
+
+<p>— C’est exactement mon opinion, ajouta
+Graham.</p>
+
+<p>— Vous êtes dans l’erreur sur un point ;
+ce n’est pas Ina qui l’a fait.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas Ina ? s’écrièrent les deux
+autres ; et qui donc ?</p>
+
+<p>— Ah ! voilà la question ! Je suis d’avis
+que c’est ce blanc dont vous m’avez parlé.</p>
+
+<p>— Mais il est impossible qu’il soit aussi
+avec eux.</p>
+
+<p>— Assurément, c’est impossible que les
+Indiens aient laissé les deux prisonniers sous
+la garde de deux ou trois des leurs seulement !</p>
+
+<p>— Deux ou trois ! il y a bien six Mohawks
+de ce côté. Je n’ai pas encore découvert la
+piste de la jeune fille, mais j’ai eu plusieurs
+fois des preuves irréfutables qu’il y avait un
+blanc parmi eux. Si vous voulez bien encore
+regarder cette branche, vous verrez qu’il
+n’est pas probable que ce soit votre fille qui
+l’ait cassée ! En premier lieu, je ne pense pas
+qu’elle aurait pu le faire ; car, remarquez,
+cette branche est grosse, et lors même qu’elle
+l’aurait pu, cela lui eût pris trop de temps,
+et on l’en aurait empêchée !</p>
+
+<p>— Il est très-probable que Seth est parmi
+eux, quoique cela soit très-singulier, pour ne
+pas dire autre chose. Quel est donc cet étrange
+caprice qui s’est emparé des Indiens ?</p>
+
+<p>— Et vous dites que vous ne voyez aucune
+trace d’Ina ? demanda Graham.</p>
+
+<p>— C’est vrai !</p>
+
+<p>— Croyez-vous qu’elle soit avec eux ?</p>
+
+<p>— Je le crois !</p>
+
+<p>— Où est sa piste, alors ?</p>
+
+<p>— Quelque part sur la terre, je suppose.</p>
+
+<p>— Eh bien ! alors, pourquoi ne l’avons-nous
+pas vue ?</p>
+
+<p>— Parce qu’elle a sans doute échappé à
+nos yeux.</p>
+
+<p>— La belle explication, dit Graham en souriant ;
+mais, si nous n’avons pu jusqu’à présent
+la découvrir, est-il probable qu’elle soit
+parmi eux ?</p>
+
+<p>— Je crois qu’elle est avec eux. Vous devez
+vous rappeler que ces cinq ou six Mohawks
+marchent pêle-mêle et non pas à la file,
+comme c’est généralement l’habitude indienne.
+Il est très-probable alors que la jeune
+fille est la première, et que les traces que ses
+petits mocassins ont pu faire ont été entièrement
+recouvertes par les larges pieds des
+Indiens.</p>
+
+<p>— Fasse le ciel que vous ne vous trompiez
+pas ! dit Haverland avec un ton qui indiquait
+qu’il lui restait encore des doutes.</p>
+
+<p>— Ceci ne pourra être décidé que lorsque
+nous verrons ces lâches Peaux-Rouges, et la
+seule chose que nous ayons à faire, c’est de
+pousser toujours en avant !</p>
+
+<p>— Je pense qu’ils ne peuvent être bien éloignés,
+et si nous arrivons à leur feu de bivac
+ce soir, nous les expédierons lestement.</p>
+
+<p>— Venez, alors ! »</p>
+
+<p>Le chasseur partit de nouveau en avant,
+mais avec plus de précautions et de prudence
+que jamais. D’après les différents indices
+qu’il rencontra, il eut des preuves certaines
+que les Indiens n’étaient pas bien loin en
+avant.</p>
+
+<p>Vers le coucher du soleil, les trois blancs
+arrivèrent à un petit cours d’eau bondissant
+et écumant qui traversait la piste. Ils s’arrêtèrent
+un instant pour étancher leur soif ;
+puis le chasseur se leva et se remit en route.
+Mais Graham se faisait un devoir de chercher
+à chaque halte quelques signes qui pussent les
+guider, et il pria ses compagnons de l’attendre
+encore un instant.</p>
+
+<p>« Le temps est trop précieux, répondirent-ils,
+et vous ne trouverez rien ici.</p>
+
+<p>— Je.... je.... ne trouverai rien ici ? eh !
+venez donc voir cela ! »</p>
+
+<p>Le chasseur traversa de nouveau les pierres
+du ruisseau, et, suivi par Haverland, il s’approcha
+de Graham. Le jeune homme leur
+montrait une large pierre plate qui était à ses
+pieds ; on y voyait griffonné, avec une espèce
+de craie, les mots suivants :</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-191.jpg" id="illu-191.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui était à ses pieds.</span></p>
+
+<p class="gap">
+« <i>Hâtez-vous d’avancer. Il y a six Indiens,
+et Ina est avec eux. Ils ne soupçonnent pas que
+vous les poursuivez, et ils se hâtent de regagner
+leur village. Je crois que nous camperons à
+deux ou trois milles d’ici. Poussez le cri du
+whipporwil quand vous voudrez faire l’affaire,
+et je comprendrai</i>,</p>
+
+<p>
+« <i>Votre respectueux</i></p>
+
+<p class="dedic">« <span class="sc">Seth Jones</span>. »</p>
+
+<p>« Si je n’avais pas peur que ces démons
+ne nous entendissent, je voterais trois vivats
+pour votre Jones ! s’écria Haldidge ; c’est un
+gaillard rusé, après tout.</p>
+
+<p>— Oh ! vous pouvez être certain de cela,
+ajouta Graham ; car le peu de temps que je
+suis resté avec lui a suffi pour me faire voir
+ce qu’il était.</p>
+
+<p>— Voyons, reprit le chasseur en lisant
+encore une fois ce qui était tracé sur la pierre,
+il dit qu’ils camperont à deux ou trois milles
+d’ici. Le soleil est couché maintenant, mais
+nous avons encore du jour pour une heure
+au moins ; c’est suffisant pour nous guider.
+Il nous faut avancer, car il n’y a pas de
+temps à perdre.</p>
+
+<p>— Je me demande comment Jones est
+entré dans cette bande, dit Graham en partant.</p>
+
+<p>— Il y est, nous le savons, et c’est assez
+pour le moment ; quand nous aurons du
+temps à perdre, nous pourrons réfléchir sur
+la cause et les motifs. Tout va bien.</p>
+
+<p>— Oui, mais une minute, mon ami Haldidge ;
+décidons comment nous allons marcher.
+Il faut maintenant prendre de grandes
+précautions.</p>
+
+<p>— J’aurai l’œil sur la piste comme je l’ai
+eu jusqu’ici, pour que nous n’allions pas les
+yeux fermés tomber dans un nid de frelons.
+Haverland, vous pourrez faire le guet, tandis
+que vous, Graham, vous qui avez été assez
+heureux pour deviner ce qu’aucun de nous
+n’avait découvert, vous chercherez d’autres
+signes et d’autres indications ; car il est probable
+que Jones aura été assez habile pour
+nous donner encore quelques bons avis. »</p>
+
+<p>Chacun d’eux, comprenant son devoir, se
+prépara à le remplir le mieux possible. La
+marche était nécessairement lente, car il fallait
+agir avec la plus grande prudence.</p>
+
+<p>Le chasseur n’avait parcouru qu’une petite
+distance, lorsqu’il remarqua son ombre sur
+la terre ; il leva les yeux et vit, à son grand
+regret, qu’une belle pleine lune brillait au
+ciel. C’était malheureux pour eux ; car,
+quoique la clarté de la lune pût leur permettre
+de suivre la piste aussi facilement que
+celle du jour et les aider dans leur poursuite,
+d’un autre côté, il était presque certain qu’elle
+ferait découvrir leur approche par les Indiens.</p>
+
+<p>« Psit ! fit tout à coup Graham.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il donc ? demanda le chasseur
+en se retournant prestement.</p>
+
+<p>— Un nouveau mot d’ordre de Seth. »</p>
+
+<p>Haverland et Haldidge s’approchèrent vivement.
+Graham était penché au-dessus d’une
+pierre plate et cherchait à y déchiffrer quelques
+lettres. La lumière de la lune, quoique
+assez brillante, était à peine suffisante. A
+force de patience et de persévérance, ils parvinrent
+à lire ce qui suit.</p>
+
+<p class="gap">« <i>Soyez très-prudents. Les démons commencent
+à avoir des soupçons ; ils m’ont vu faire
+des signes, et ils sont sur leurs gardes. Ils surveillent
+de près la jeune fille. Souvenez-vous du
+signal quand vous vous approcherez de nous.</i></p>
+
+<p>« <i>Je suis votre serviteur à la hâte, mais néanmoins
+avec grand respect</i>,</p>
+
+<p class="dedic">« <span class="sc">Seth Jones esq.</span>. »</p>
+
+<p>Il était évident qu’ils étaient bien près des
+sauvages. Après une vive discussion, qui ne
+dura qu’un instant, il fut décidé qu’Haldidge
+marcherait en avant à une plus grande distance,
+et qu’il ferait signe à ses compagnons
+quand il découvrirait le camp.</p>
+
+<p>Ils avancèrent donc lentement, silencieusement
+et prudemment. Une demi-heure plus
+tard, Graham toucha l’épaule d’Haverland et
+leva son doigt en avant d’une manière significative.</p>
+
+<p>On voyait un reflet rougeâtre sur la cime
+des arbres, et comme ils se tenaient immobiles,
+ils aperçurent une lumière à travers le
+feuillage. Un instant après, le chasseur était
+à côté d’eux.</p>
+
+<p>« Nous voici enfin arrivés près d’eux, dit-il
+à voix basse ; veillez à vos amorces, et préparez-vous
+à une chaude besogne. »</p>
+
+<p>Ils étaient prêts, et ils ne demandaient qu’à
+combattre pour décider enfin la question.
+Leurs cœurs battaient fortement, car ils allaient
+engager une lutte à mort. La respiration
+du chasseur était courte et saccadée,
+mais il ne fallait ni hésiter, ni reculer, et ils
+avancèrent résolûment.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">XIII<br>
+
+<span class="xsmall">EXPLICATIONS.</span></h2>
+
+<p>Le village des Mohawks était très-éloigné
+de l’endroit où s’élevait jadis l’habitation du
+bûcheron, et les sauvages, chargés et embarrassés
+de leur pillage, n’avaient pu marcher
+que très-lentement ; en outre, comme ils
+pensaient que toute poursuite des blancs ne
+pourrait aboutir, ils n’avaient aucune raison
+de se hâter. Cependant, lorsque le vieux chef
+apprit l’arrivée peu cérémonieuse de Seth
+parmi ses hommes, la fuite de son compagnon,
+et ensuite le rapport de la petite bande qui
+était avec Ina, il commença à avoir quelques
+doutes sur cette sécurité apparente. Il lui vint
+à l’esprit qu’il pouvait y avoir une nombreuse
+troupe de blancs sur leurs traces, et qu’alors il
+devait déployer la plus grande adresse pour
+conserver ses prisonniers, et, sur ce point, il
+ne pouvait y avoir de doute, leur marche
+devait être plus rapide, ceux qui étaient sur
+leur piste les poursuivant avec toute l’ardeur
+de la vengeance. Le butin qu’ils avaient fait
+retardait leur marche, et enfin il comprit
+qu’il fallait recourir à un stratagème quelconque.</p>
+
+<p>Il choisit parmi les plus braves et les plus
+agiles six hommes, dont deux avaient été les
+ennemis les plus acharnés de Graham lors de
+sa terrible course, et il leur confia la garde
+d’Ina, avec l’ordre de se rendre en toute hâte
+au village indien. Avant de les laisser partir,
+il lui vint à l’esprit qu’il valait mieux envoyer
+aussi le blanc avec eux. S’il restait avec
+la plus grande troupe, en cas d’attaque, sa
+présence, on avait quelque raison de le
+craindre, ne pourrait que leur nuire, tandis
+que six sauvages bien armés et toujours sur
+le qui vive, garderaient facilement un idiot
+sans armes et une femme sans défense.</p>
+
+<p>Le chef, comme on le voit, était bien convaincu
+qu’ils étaient poursuivis. Si donc il
+pouvait dépister ceux qui les poursuivaient,
+leur défaite était certaine, et il croyait qu’on
+pouvait y parvenir. Réussit-il dans ses calculs ?
+c’est ce que nous avons déjà montré.
+Les six sauvages et les deux blancs confiés à
+leur garde se séparèrent de la plus grande
+bande et s’éloignèrent rapidement dans la
+direction de l’Ouest. Leur piste fut dissimulée
+de façon à faire croire qu’ils n’étaient que
+trois, et nous avons vu que cette ruse induisit
+le chasseur en erreur. Un morceau du
+vêtement d’Ina fut placé à dessein sur un
+buisson qui se trouvait près de la piste de la
+plus grande troupe, et le chef, plein d’espérance
+et de confiance, continua tranquillement
+son chemin avec ses sombres compagnons.</p>
+
+<p>Dès que les deux bandes se furent séparées,
+la plus petite marcha rapidement en avant ;
+Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique
+Indien, allait la première, pour que l’on pût
+dissimuler plus facilement sa piste, tandis
+que Seth se tenait au centre de la bande. On
+lui laissa le libre usage de ses mains ; mais,
+comme nous l’avons dit, il était sans armes.
+Tout en voyageant rapidement, il se faisait
+un devoir de les égayer autant que possible
+par sa conversation et surtout par ses remarques
+originales.</p>
+
+<p>« Si tu n’as pas d’objections à faire à ma
+demande, je voudrais bien savoir pourquoi
+nous quittons ainsi les autres Indiens ? » dit-il
+d’un air railleur au sauvage qui était devant
+lui.</p>
+
+<p>Ne recevant aucune réponse, il continua :</p>
+
+<p>« Je suppose que tu songes à cette maison
+que tu as brûlée, et que tu sens que tu as
+mal agi. Ah ! tu y songes, n’est-ce pas ? reprit-il
+vivement en voyant le sauvage qui le
+regardait avec colère. C’est un mauvais tour,
+j’en conviens, continua-t-il ; je jure qu’il y
+en a bien assez pour rendre un homme fou.
+Cette maison, j’en suis certain, a coûté à Haverland
+une semaine de travail ; c’est là une
+vilaine besogne !... oui, monsieur, sur mon
+âme ! »</p>
+
+<p>Par moments les sauvages échangeaient
+ensemble quelques mots, et une ou deux fois
+l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment
+pour s’assurer s’il n’y avait personne à leur
+poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient pas
+pourchassés, ils ralentirent un peu le pas ;
+et, comme Ina paraissait assez fatiguée, ils
+pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter.
+Mais leur belle captive fut bientôt si harassée,
+que, même avant que le soleil eût atteint la
+moitié de sa course, ils furent forcés de s’arrêter
+pour prendre une demi-heure de repos,
+et s’assirent sur le bord d’un petit ruisseau
+écumant. Comme le soleil était extrêmement
+brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le
+repos pris sous les frais ombrages de ces
+arbres délassait doublement. Ina s’assit sur
+la terre froide et humide, et ses ravisseurs,
+chose assez singulière, firent une garde bien
+plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth
+Jones. Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier
+une bien grande liberté. Deux Indiens retournèrent
+encore une fois sur la piste pour des
+raisons de prudence ; mais ils ne trouvèrent
+rien qui pût éveiller leurs craintes.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire
+des trous dans la terre ; tantôt il entonnait une
+chanson, tantôt il causait et faisait de sages
+remarques ; il ramassa ensuite furtivement
+un petit caillou crayeux sur le bord du ruisseau,
+et il se dirigea vers une grande pierre
+plate où il écrivit, au milieu d’un tas de paraphes,
+les quelques mots dont nous avons
+parlé. Le tour avait été habilement joué ;
+mais il n’échappa pas aux yeux méfiants des
+sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement
+et se dirigea vers lui, et, en lui montrant
+la pierre, il lui demanda d’un air
+bourru :</p>
+
+<p>« Qu’est-ce que c’est que cela ?</p>
+
+<p>— Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement
+Seth.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela ? répéta le sauvage
+en faisant un geste menaçant.</p>
+
+<p>— Eh ! parbleu, des dessins que j’ai faits
+pour m’amuser et passer le temps !</p>
+
+<p>— Hum ! » grommela l’Indien.</p>
+
+<p>Et, plongeant sa large main dans le ruisseau,
+il la passa sans respect sur la pierre et
+effaça complétement la belle écriture de Seth.</p>
+
+<p>« Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as
+épargné la peine. Je pourrai encore écrire
+quand ce sera sec. »</p>
+
+<p>Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant
+après, les éclaireurs revinrent au camp,
+et on continua la marche. Mais Seth savait
+bien qu’il avait réussi autant qu’il pouvait le
+désirer. Il avait eu soin que le caillou fût
+assez dur pour graver dans la pierre tendre
+chaque mot qu’il écrivait ; aussi, il n’y avait
+pas une demi-heure que la troupe était partie,
+que chaque lettre avait déjà reparu aussi
+nette et aussi distincte qu’auparavant, malgré
+le barbouillage humide que le sauvage
+indigné s’était permis.</p>
+
+<p>Leur marche fut assez rapide pendant
+quelque temps. Seth, sous un prétexte ou
+sous un autre, s’écartait insensiblement de la
+bande, cassait des branches sur son passage,
+se heurtait aux pierres qui n’étaient pas sur
+le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens
+et les horions qu’ils lui donnaient par-ci,
+par-là, il rendait la piste distincte et visible.</p>
+
+<p>Ils firent une autre halte vers midi pour
+prendre quelque nourriture. Ina avait le cœur
+gros, et elle ne mangea que très-peu. Une
+cruelle appréhension de son épouvantable
+position l’envahit, et son courage chancela
+lorsqu’elle commença à se représenter les
+épreuves qui l’attendaient encore. Seth se
+disputa avec deux de ses gardiens, parce que,
+disait-il, ils avaient mangé plus que leur part
+à dîner.</p>
+
+<p>Le repas terminé, ils se remirent de nouveau
+en route. D’après la conversation que
+les sauvages eurent ensemble à voix basse,
+d’après les quelques mots qui arrivèrent aux
+oreilles de Seth, et d’après leur complète insouciance
+de la douloureuse fatigue d’Ina, ce
+dernier commença à croire que les Indiens
+soupçonnaient que leur stratagème n’avait
+pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses
+et craignaient d’être poursuivis ; mais il fut
+bientôt convaincu qu’il n’en était rien ; et
+quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi,
+il écrivit de nouveau ses indications
+sur une pierre propice qui se trouva par
+hasard sur son passage, et son épître fut de
+nouveau essuyée violemment par le pied du
+même sauvage ; mais les mots reparurent
+comme la première fois et produisirent tout
+l’effet que le hardi captif pouvait espérer.</p>
+
+<p>Les manières de Seth augmentèrent les
+soupçons de ses gardiens, et ils exercèrent
+sur lui une surveillance plus sévère ; mais il
+ne trouva plus l’occasion d’écrire un nouvel
+avis, et comme il s’était attendu à ce que les
+choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa
+plus. Il espérait, et pourtant sans raisons apparentes,
+qu’Haverland et Graham étaient
+sur leur piste, et il sentait que si leurs yeux
+pouvaient seulement tomber sur ce qu’il avait
+écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien
+seraient décidés.</p>
+
+<p>La lune était dans son plein et brillait
+d’une splendeur sans pareille au-dessus de la
+forêt. Elle éclairait tellement la route, que les
+sauvages continuèrent leur fuite (comme il
+est bien permis d’appeler leur voyage) pendant
+une heure ou deux dans la soirée. Ils
+fussent probablement encore allés plus loin,
+s’il n’eût été trop évident, hélas ! qu’Ina était
+prête à succomber. Le vieux chef leur avait
+impérieusement ordonné de ne pas trop la
+presser, et de s’arrêter quand ils verraient
+qu’elle en avait besoin ; aussi, quoiqu’ils fussent
+assez grossiers pour l’insulter par des
+menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent
+obligés de faire halte pour la nuit.</p>
+
+<p>Il est nécessaire de faire connaître la position
+des sauvages et celle de leurs prisonniers,
+pour que l’on puisse comprendre les
+événements qui vont suivre.</p>
+
+<p>Ils avaient allumé un grand feu auprès
+duquel se tenait Ina à moitié couchée sur la
+terre et enveloppée dans un épais châle indien.
+Elle n’avait pris aucune nourriture, et
+elle était déjà à moitié endormie. A chacun
+de ses côtés était assis un sauvage vigilant,
+bien armé, et préparé à tout événement. En
+face d’elle était Seth, les pieds fortement attachés
+ensemble ; mais ses mains étaient libres.
+Deux Indiens étaient à sa droite et un autre
+à sa gauche ; le sixième était resté à une centaine
+de pas en arrière pour veiller sur la
+piste.</p>
+
+<p>Couché le visage contre terre, il attendait
+silencieusement l’approche de l’ennemi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">XIV<br>
+
+<span class="xsmall">DANS LE CAMP ENNEMI.</span></h2>
+
+<p>Les sauvages, après avoir allumé leur feu,
+le laissèrent diminuer, puis s’éteindre, dans
+la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était
+tout ce qui pouvait arriver de plus favorable
+à ceux qui les poursuivaient ; car, en premier
+lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer
+à nos amis où étaient Ina et Seth ; et, dès que
+sa clarté ne put leur être d’aucun secours,
+l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants.
+Les Indiens furent assez bons pour le
+laisser mourir complétement.</p>
+
+<p>Avant de donner le signal de l’attaque, le
+chasseur jugea qu’il était important de s’assurer
+de l’endroit où étaient les sauvages qui
+manquaient dans le camp. Laissant sa carabine
+aux soins d’Haverland, et recommandant
+à ses compagnons de ne pas bouger, il
+se glissa furtivement en avant.</p>
+
+<p>Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse
+que celle d’un serpent. Le sauvage qui
+était au milieu de la route n’eut pas le plus
+léger soupçon de son approche.</p>
+
+<p>La première chose qui attira son attention
+fut un léger bruit qu’il s’imagina entendre.
+Il leva un peu la tête et regarda prudemment
+en avant ; son œil perçant n’apercevant rien,
+il se rejeta en arrière.</p>
+
+<p>Le chasseur et le sauvage étaient tous les
+deux couchés sur le sol, au milieu d’une obscurité
+complète ; s’ils eussent été sur leurs
+pieds, ils auraient pu se voir distinctement ;
+mais, sous les ombres épaisses des broussailles,
+ils pouvaient presque se toucher sans
+le savoir. Le chasseur aperçut cependant le
+contour de la tête de son ennemi à la lueur du
+feu qui se mourait derrière lui ; lorsque le
+sauvage se souleva un peu, ce mouvement lui
+fit connaître sa position, et il arrêta la façon
+dont il allait agir.</p>
+
+<p>Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement
+en avant, et il arriva si près de l’Indien,
+qu’il put positivement l’entendre respirer.
+Alors il fit à dessein un léger mouvement.
+L’Indien leva la tête et se dressa peu à peu
+sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui
+comme une panthère, le saisit à la gorge, le
+renversa par terre comme une masse, et lui
+plongea à plusieurs reprises son couteau de
+chasse dans le cœur jusqu’à la garde. C’était
+une action horrible ; cependant il ne fallait
+pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait
+qu’il devait agir ainsi.</p>
+
+<p>Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle
+ne donna plus aucun signe de vie.
+Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès
+de ses compagnons et leur expliqua en
+quelques mots ce qui était arrivé. Les Indiens
+étaient si prudents et si vigilants, que les
+blancs avaient besoin de l’adresse la plus consommée
+pour remplir leur terrible besogne.</p>
+
+<p>Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à
+l’esprit de Graham. C’était de prendre le costume
+de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment
+dans le camp, et de se laisser guider
+par les circonstances. Après quelques minutes
+de discussion, ce projet fut unanimement
+approuvé. Haldidge se rendit donc à l’endroit
+où le sauvage était étendu ; il le déshabilla à
+la hâte et revint avec ses vêtements. Graham
+les revêtit lestement, et il fut bientôt prêt ;
+on convint que l’audacieux jeune homme se
+rendrait tranquillement vers les Indiens tandis
+qu’Haverland et Haldidge le suivraient et
+resteraient assez près de lui pour lui prêter
+main-forte au premier signal.</p>
+
+<p>S’il était découvert, il devait s’emparer à
+tout prix d’Ina et se sauver dans le bois, tandis
+que ses deux amis s’élanceraient en avant
+pour délivrer Seth et massacrer les autres
+ennemis.</p>
+
+<p>Le feu était alors si faible, que Graham ne
+craignit guère d’être reconnu ; mais il résolut
+d’éviter toute conversation. Les sauvages
+se levèrent en l’apercevant ; mais, heureusement,
+ils ne lui parlèrent pas, ayant la ferme
+conviction que c’était leur camarade. Graham
+s’avança vers le feu, qui était presque éteint,
+et il s’assit à côté de Seth, tandis que les sauvages
+continuaient à fumer tranquillement
+leurs pipes.</p>
+
+<p>« Hum ! » grommela Graham en regardant
+le visage de Seth.</p>
+
+<p>Ce dernier tressaillit légèrement, leva les
+yeux et comprit ; il montra ses pieds, et Graham
+lui fit aussi un signe d’intelligence.</p>
+
+<p>« Dis donc, eh ! toi, qui as été assez habile
+pour m’attacher les pieds, ne pourrais-tu pas
+être assez bon pour me les approcher du feu ?
+Allons, fais cela pour moi, et je me souviendrai
+de toi dans mon testament. »</p>
+
+<p>Graham marmotta quelque chose entre ses
+dents, se pencha en avant, et, en bougeant
+légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement
+la courroie qui les attachait.</p>
+
+<p>« Bien obligé, dit Seth, ça ira comme
+cela ; tu n’auras plus besoin de te déranger,
+vieux païen peinturluré ! »</p>
+
+<p>Graham comprit que, s’il pouvait mettre
+Ina sur ses gardes, il n’aurait plus qu’à agir.
+Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait
+sur le moyen qu’il emploierait, un Indien
+s’adressa à lui en langue indienne, et Graham
+fut très-embarrassé ; il songeait déjà à
+commencer le massacre, lorsque la vivacité
+d’esprit et le sang-froid de Seth lui vinrent en
+aide. Déguisant sa voix de la façon la plus
+complète, notre excentrique personnage répondit
+au sauvage en langue indienne. Ce
+léger stratagème fut exécuté si habilement,
+que pas un sauvage ne douta que ce ne fût
+leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur
+fit une seconde demande ; mais,
+avant que Seth eût répondu, le cri effrayant
+du whipporwil se fit entendre tout près du
+camp.</p>
+
+<p>Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux
+levait déjà son tomahawk pour fendre le crâne
+de leur captive, dans le cas où on chercherait
+à la leur enlever. Un autre s’élança sur Seth ;
+mais sa surprise fut grande quand celui-ci,
+à son tour, se dressa lestement sur ses pieds,
+et son étonnement fut sans borne lorsque
+Seth, serrant les deux poings, le frappa avec
+fureur dans l’estomac et le renversa sans
+connaissance. Aussi prompt que la pensée,
+Graham assomma le sauvage qui se tenait
+près d’Ina ; et, prenant la jeune fille dans ses
+bras, il se sauva dans les bois en poussant en
+même temps un cri terrible. La mêlée devenait
+effrayante. Haldidge et Haverland, excités
+jusqu’à la frénésie, se précipitèrent en avant
+en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages.
+Dix minutes plus tard on ne voyait
+plus un seul Indien. Comprenant qu’il n’y
+avait pas moyen de résister à cette terrible
+attaque, ils se sauvaient avec précipitation,
+emportant avec eux plusieurs blessures mortelles
+et une haine implacable.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-217.jpg" id="illu-217.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans l’estomac.</span></p>
+
+<p>Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent
+même pas une blessure digne d’être
+signalée. La déroute des sauvages était complète.</p>
+
+<p>Mais il y avait encore quelque danger à
+redouter, car les Indiens qui s’étaient sauvés
+allaient, sans aucun doute, se rendre en
+toute hâte auprès de la troupe principale, qui
+à son tour, ne manquerait pas de poursuivre
+les blancs.</p>
+
+<p>Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant
+dans la forêt, il appela ses amis pour ne
+pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du
+danger à se séparer.</p>
+
+<p>« Pardieu ! qu’en dites-vous, Haverland,
+les affaires commencent à devenir meilleures.</p>
+
+<p>— Dieu merci ! » répondit le père d’une
+voix tremblante.</p>
+
+<p>Ina resta pendant quelques minutes si émue
+et si effrayée, qu’elle ne comprit pas d’abord
+le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut
+qu’elle était dans des bras amis.</p>
+
+<p>« Suis-je en sûreté ?... Où est mon père ?
+s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>— Le voici, mon enfant adorée ! répondit
+le père en la pressant sur son cœur.</p>
+
+<p>— Est-ce que ma mère et ma tante sont
+aussi en sûreté ?</p>
+
+<p>— Oui, elles sont toutes les deux à l’abri
+de tout danger, je l’espère !</p>
+
+<p>— Mais, mon père, quels sont donc ces
+messieurs qui vous accompagnent ?</p>
+
+<p>— Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué,
+auquel nous devons ta délivrance, et....</p>
+
+<p>— Assez pour le moment, Alfred, s’il vous
+plaît ; cela suffit ! interrompit le chasseur.</p>
+
+<p>— Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier
+Seth ni....</p>
+
+<p>— Non, pardieu ! ça ne vaudrait rien, surtout
+quand vous vous souviendrez comment
+Graham et moi nous leur avons joliment
+brûlé la politesse.</p>
+
+<p>— Vous et qui ?... demanda vivement Ina.</p>
+
+<p>— M. Graham ! cet individu que vous voyez
+là, celui qui est venu ici pour vous épouser ;
+n’avez-vous pas encore entendu parler de
+lui ? »</p>
+
+<p>Ina s’avança et examina le visage qu’elle
+avait devant elle.</p>
+
+<p>« Ne vous souvenez-vous pas de moi ? demanda
+Graham d’un ton doux et aimable.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est vous ! Que je suis heureuse de
+vous voir ici ! reprit-elle en plaçant ses deux
+mains dans celles du jeune homme et en le
+regardant avec tendresse.</p>
+
+<p>— Assez, assez ! s’écria Seth en s’avançant
+vivement entre eux ; je m’oppose à tout cela,
+d’abord, parce que vous n’avez pas le temps
+d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite
+parce que vous seriez observés ; je vous conseille
+de la remettre jusqu’à ce que vous soyez
+chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire ?</p>
+
+<p>— Votre motion est à peine nécessaire,
+dit Graham en riant. L’affaire dont vous parlez
+sera certainement remise à une époque
+plus convenable.</p>
+
+<p>— J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir
+cette réunion d’amis, et je remercie Dieu de
+m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur
+le point d’être perdue pour toujours ; mais il
+y a une autre personne dont le cœur est presque
+brisé, et on ne devrait pas la faire attendre.
+En outre, nous sommes encore loin
+d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir
+de ces endroits dangereux aussi vite et
+aussi rapidement que possible.</p>
+
+<p>— Voilà la question, ajouta Haldidge, et
+vous ne pourrez vous considérer en sûreté
+que lorsque vous ne serez plus par ici....
+Nous ne sommes pas encore bien loin.</p>
+
+<p>— C’est parfaitement vrai ! Que tout le
+monde se mette donc en marche. »</p>
+
+<p>Nos amis partirent alors d’un pas rapide
+pour regagner leur demeure. Comme nous
+l’avons fait remarquer, ils avaient une longue
+distance à parcourir, et même, au milieu de
+l’obscurité, il ne fallait ni s’arrêter, ni marcher
+lentement. Haldidge et Seth décidèrent
+qu’on ne s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait
+pas besoin de repos. Ils savaient bien tous
+les deux que les Mohawks n’abandonneraient
+pas leur proie tant qu’ils entreverraient la
+chance de la reprendre.</p>
+
+<p>Seth craignait surtout qu’ils ne fussent
+poursuivis et surpris par quelques sauvages.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">XV<br>
+
+<span class="xsmall">PLANS ET MANŒUVRES.</span></h2>
+
+<p>Nos fugitifs, car on peut bien maintenant
+leur donner ce nom, continuèrent leur route
+pendant toute la nuit, en faisant de temps en
+temps une halte de quelques minutes. Lorsque
+le jour commença à poindre, ils s’arrêtèrent
+dans une vallée traversée par un petit torrent
+étincelant, dont chaque rive était bordée
+d’arbres touffus qui se penchaient au-dessus
+de l’eau, et de broussailles plus épaisses
+encore à travers lesquelles l’œil d’aigle d’un
+chasseur ou celui d’un sauvage pouvaient
+seuls découvrir un passage.</p>
+
+<p>Quand ils firent leur première halte, Seth
+s’enfonça dans la forêt et revint au bout d’une
+demi-heure avec un beau coq de bruyère. On
+pluma aussitôt cette jolie pièce de gibier, on
+alluma un bon feu, et on la fit rôtir en
+quelques instants ; le coq de bruyère fournit
+à tous nos amis un déjeuner abondant, substantiel
+et succulent dont ils avaient grand
+besoin. Après le repas, on tint conseil, et on
+décida qu’on se reposerait là une heure ou
+deux. On étendit des feuilles sèches sur le
+gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix
+minutes après la jeune fille dormait d’un
+profond sommeil.</p>
+
+<p>Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur
+voyage à pied pour plusieurs raisons, dont
+chacune séparée suffisait pour leur faire
+prendre cette résolution. D’abord, le trajet
+était plus court et plus direct, et semblait
+présenter réellement moins de dangers ;
+ensuite, quand bien même ils auraient voulu
+prendre par eau, ils n’avaient pas sous la
+main les moyens de le faire.</p>
+
+<p>« Pardieu ! s’écria Seth après quelques
+minutes de réflexions profondes, je crois, mes
+amis, que nous allons tomber dans un
+guêpier avant d’arriver chez nous. Je vous
+dis cela parce que je le sens !</p>
+
+<p>— Et moi aussi, ajouta Haldidge ; je ne
+sais pas pourquoi cette idée-là me tourmente,
+et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être.
+Si ces Mohawks voient qu’ils ont quelque
+chance de risquer le tout pour le tout, ils
+tenteront la partie ; vous pouvez vous attendre
+à cela !</p>
+
+<p>— Croyez-vous qu’ils aient quelques
+chances ? demanda Haverland.</p>
+
+<p>— J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque
+mauvais tour.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ?... De quoi
+parlez-vous ?</p>
+
+<p>— Ces Indiens savent tout naturellement
+le chemin que nous devons prendre pour
+retourner dans nos foyers ; et qui les empêchera
+d’aller au-devant de nous et de nous
+donner un peu d’embarras ?</p>
+
+<p>— Rien du tout, à coup sûr ! Nous avons
+besoin de déployer la plus grande vigilance
+à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que
+l’un de nous devrait aller en avant comme
+éclaireur ?</p>
+
+<p>— Oui, je le pense ; non-seulement un,
+mais deux. Aussitôt que nous partirons, j’irai
+en avant et vous guiderai, tandis que l’un de
+vous devra se tenir un peu à l’arrière, pour
+annoncer tous les visiteurs qui se présenteront.
+C’est la seule manière de voyager
+avec sûreté.</p>
+
+<p>— Quels moyens pensez-vous que les sauvages
+emploieront ? demanda Graham.</p>
+
+<p>— Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage,
+quoiqu’il serait diablement difficile
+de dire positivement où ils sont. Vous pouvez
+vous attendre à ce qu’ils se montreront
+avant que nous soyons bien loin d’ici. Ils se
+promèneront par-ci, par-là, dans les bois,
+jusqu’à ce qu’ils aient découvert où nous
+sommes ; et, alors, ils emploieront quelque
+ruse pour nous attirer dans une embûche, et
+je puis vous dire aussi que de plus fins que
+nous ont donné tête baissée dans leurs infernales
+machinations. »</p>
+
+<p>Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs
+pour continuer la route furent terminés,
+Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle
+venait de prendre l’avait grandement délassée,
+et les autres blancs se sentirent pleins de
+courage et d’espérance en voyant qu’ils
+pourraient marcher rapidement pendant la
+journée.</p>
+
+<p>Le soin et la responsabilité de la petite
+caravane retombaient naturellement sur
+Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique
+chasseur fini et homme des forêts expérimenté,
+avait peu étudié les manières de combattre
+les Indiens, et, par conséquent, il manquait
+de cette vigilance toujours inquiète qui fait
+le succès des coureurs de frontières. Quant à
+Graham, il était assez prudent, mais il manquait
+aussi des leçons de ce grand maître :
+l’expérience. Seth et Haldidge, placés ainsi
+en avant, se consultèrent pendant quelques
+minutes et arrêtèrent les mesures de précaution
+qu’il fallait prendre dans tous les cas.
+On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait
+à une centaine de pas en arrière et profiterait
+de toutes les occasions qui s’offriraient à lui
+pour surveiller les mouvements et l’approche
+de l’ennemi. La même surveillance fut
+confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait
+l’entière sécurité de la bande.</p>
+
+<p>Haverland et Graham marchaient généralement
+à côté l’un de l’autre, Ina était entre
+eux, et ils étaient aussi circonspects que si
+personne n’avait été chargé de veiller sur eux.
+Ils se permettaient rarement de causer,
+excepté pour échanger quelques mots.</p>
+
+<p>Seth Jones était bien convaincu qu’il
+occupait le poste le plus périlleux ; c’est donc
+lui que nous suivrons au milieu de ses aventures.
+Après être sortis de la vallée où ils
+avaient campé, les blancs devaient, pendant
+une distance considérable, traverser une forêt
+vierge sans colline ni vallée, assez bien garnie
+d’arbres touffus et de buissons épais. Si
+quelqu’un eut traversé par hasard le sentier
+que suivait Seth, le seul indice qu’il aurait
+eu de la présence d’un être humain aurait été
+une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre
+de son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être
+un coup de sifflet perçant qui ressemblait
+à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait
+un signal à ceux qui étaient à l’arrière.</p>
+
+<p>Dans la matinée, il ne rencontra rien qui
+pût éveiller ses soupçons ; mais, à un moment
+donné, il arriva dans un endroit qui lui
+inspira tout à coup quelques craintes. Ce lieu
+était si favorable pour une embuscade, qu’il
+fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il
+résolut de reconnaître parfaitement la localité
+avant de la leur faire franchir. Cet endroit
+paraissait avoir été primitivement le lit de
+quelque lac assez étendu, dont les eaux
+s’étaient taries bien des années auparavant,
+en laissant un sol riche et productif qui était
+alors entièrement recouvert de broussailles
+épaisses dont la végétation était luxuriante ;
+mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette
+espèce de vallée était si bien inclinée, que,
+de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait
+la voir parfaitement. Elle avait environ deux
+cents pas de largeur et mille de longueur.</p>
+
+<p>Seth resta longtemps à la parcourir des
+yeux et à examiner chaque endroit où il
+paraissait probable qu’un ennemi se tînt
+caché. A peine si un seul point échappa à son
+œil pénétrant.</p>
+
+<p>Pendant qu’il inspectait bien attentivement
+cette vallée, ses regards furent tout à coup
+attirés vers le centre, où s’élevait une légère
+colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque
+embarrassa beaucoup notre ami. Il avait les
+habitudes curieuses et analytiques si généralement
+attribuées aux individus de sa race,
+et cet événement l’intrigua beaucoup ; il
+devait, à son avis, cacher quelque chose de
+mystérieux. Ce n’était encore qu’une supposition,
+mais il résolut, avant de permettre à
+ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la
+vallée, de connaître le dernier mot de
+l’énigme. Son premier soin fut de retourner
+sur la piste pour rejoindre Haverland et
+Graham, auxquels il fit part de son intention.
+Cela fait, il repartit de nouveau en avant.</p>
+
+<p>En arrivant à l’endroit où il avait d’abord
+découvert cet indice suspect, il s’arrêta un
+instant pour examiner derechef. La fumée se
+voyait encore un peu ; elle s’élevait très-lentement
+dans l’air, et était si légère, que si son
+œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée
+pendant longtemps. Seth réfléchit un certain
+temps et finit par reconnaître qu’il ne
+pouvait comprendre ce qui produisait cette
+fumée sans se hasarder dans la vallée. Arrivé
+à cette conclusion, il n’hésita plus. Il descendit
+et entra dans les broussailles épaisses.</p>
+
+<p>Lorsqu’il y fut complétement engagé, il
+détourna à droite, de façon à tourner autour
+du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement
+et prudemment ; de temps à autre il
+s’arrêtait et écoutait attentivement. Quelquefois
+il collait son oreille sur la terre et restait
+ainsi pendant plusieurs minutes. Mais il
+n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il
+jugea qu’il devait être près du feu qui avait
+excité sa curiosité. Le petillement d’un
+brasier le guida, et, en quelques instants, il
+y était arrivé.</p>
+
+<p>Il vit alors un spectacle qui le fit reculer
+d’horreur.</p>
+
+<p>Une malheureuse créature humaine était
+attachée à un poteau, où elle avait été brûlée.
+Elle était aussi noire que la mort, et sa tête
+scalpée retombait sur sa poitrine, de telle
+sorte que, de l’endroit où il était, Seth ne
+pouvait voir ses traits ; mais il en voyait assez
+pour le faire frissonner, en songeant au sort
+affreux auquel il venait d’échapper. Toutes
+les chairs étaient consumées jusqu’aux
+genoux, et des os blancs et brillants pendaient
+des membres supérieurs crispés et
+noircis. Les mains attachées derrière le dos,
+étaient restées intactes, mais tout le reste du
+corps était littéralement rôti ! La fumée qu’il
+avait vue était celle de ce corps humain, dont
+Seth avait remarqué la mauvaise odeur bien
+avant qu’il n’en soupçonnât la cause.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-233.jpg" id="illu-233.jpg"><br>
+<span class="xsmall">De l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses traits.</span></p>
+
+<p>« Grand Dieu !... murmura-t-il ; c’est la
+première fois que je vois une personne
+brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au
+ciel ! que ce sera la dernière !... Serait-ce un
+blanc ? »</p>
+
+<p>Après quelques évolutions prudentes, il
+gagna un endroit d’où il pouvait voir le
+visage du supplicié, et il éprouva un grand
+soulagement en découvrant que ce n’était
+pas un blanc. C’était probablement un malheureux
+Indien d’une tribu étrangère, et il
+avait sans doute été pris par ses ennemis,
+qui avaient exercé sur lui cette vengeance.
+Était-ce un Mohawk ? ou appartenait-il à une
+autre tribu. C’est ce qu’il fut impossible à
+Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier
+et incompréhensible, ce fut de ne pas
+apercevoir d’autres sauvages dans les environs.
+Il savait que ce n’était pas leur habitude
+d’abandonner ainsi un prisonnier, et le fait
+même de leur absence le rendit doublement
+prudent et soupçonneux.</p>
+
+<p>Pendant qu’il réfléchissait devant ce
+terrible spectacle, il fut pour ainsi dire
+réveillé en sursaut par la détonation de la
+carabine d’Haldidge.</p>
+
+<p>Il était convaincu que c’était celle du
+chasseur, d’après la direction, et aussi
+d’après la force de la détonation, sur laquelle
+il ne pouvait se tromper ; car il l’avait remarquée
+pendant le combat de la nuit précédente,
+et la chose était d’autant plus facile,
+que cette arme avait un son particulier qui
+ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit
+à celles des sauvages. C’était pour lui un
+nouveau sujet d’étonnement et de perplexité,
+et il était fort embarrassé de la tournure
+extraordinaire que les affaires semblaient
+prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y fût
+forcé pour se décider à décharger sa carabine ;
+mais quel était le motif de ce coup de feu ? il
+ne pouvait que le conjecturer.</p>
+
+<p>Plein de doutes et toujours sur ses gardes,
+il résolut de reconnaître sa propre position
+avant de retourner vers ses compagnons.
+Se baissant presque à terre, il fit furtivement
+le tour du feu. En arrivant sur le côté opposé,
+il s’étendit à plat ventre et colla son oreille
+sur le sol. Il entendit un léger mouvement,
+leva la tête, et reconnut que quelqu’un traversait
+le bois. Une minute après, cinq
+guerriers mohawks, dans tout l’éclat de leur
+horrible peinture de guerre, entrèrent dans
+l’espace découvert qui se trouvait devant
+l’Indien attaché et brûlé au poteau.</p>
+
+<p>La détonation de la carabine paraissait leur
+avoir causé quelques craintes. Ils parlaient
+avec vivacité, mais à voix basse ; ils gesticulaient
+vivement, sans faire attention le
+moins du monde au spectacle affreux et
+écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut
+convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa
+présence, car peu à peu ils parlèrent plus
+haut, et enfin il put entendre presque tout ce
+qu’ils disaient. Comme il s’y attendait, c’était
+la détonation de la carabine qui les avait
+émus. Ils paraissaient comprendre que le
+coup n’avait pas été tiré par un des leurs, et
+ils avaient peur que leur présence ne fût
+découverte. Seth apprit encore qu’il y avait
+au moins une douzaine d’Indiens dans le voisinage,
+et que chacun d’eux avait été amené
+là pour le même objet.</p>
+
+<p>Par conséquent, il devait avoir aperçu les
+autres en faisant ses évolutions, ou c’est
+qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils
+avaient été découverts par Haldidge. Cette
+dernière supposition lui semblait la plus
+naturelle ; selon toute probabilité, il y avait
+une collision entre eux et le chasseur, et Seth
+sentit que sa présence devait être nécessaire
+près de ses amis. Il retourna donc sur
+ses pas.</p>
+
+<p>Sa présence était en effet nécessaire, car
+des dangers terribles et menaçants entouraient
+la petite bande des blancs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">XVI<br>
+
+<span class="xsmall">ÉPREUVES.</span></h2>
+
+<p>Lorsque nos amis partirent le matin pour
+faire le voyage, Haldidge, comme nous l’avons
+dit, resta en arrière pour garder la petite
+troupe et empêcher toute surprise dans cette
+direction. Quoiqu’il s’attendît à aussi peu de
+démonstrations que Seth sur ce point, il était
+cependant trop habitué à la vie des forêts,
+pour se relâcher de sa prudence et de sa vigilance
+habituelles. Quelquefois, il revenait assez
+loin sur la piste, et s’en éloignait à droite ou
+à gauche pour examiner le terrain à un quart
+de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait
+une surveillance continuelle, non-seulement
+sur la piste même, mais encore sur les environs
+et à une assez grande distance de la petite
+bande. Pour le cas où l’on viendrait à les
+poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des marques
+nombreuses qui se contredisaient toutes,
+de telle sorte qu’elles ne pouvaient qu’embarrasser
+et retarder leurs ennemis.</p>
+
+<p>Vers midi, au moment même où Seth s’était
+arrêté pour examiner le vallon suspect,
+et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent
+cinquante pas en arrière, Haldidge aperçut
+trois Indiens en face de lui. Ils étaient assis
+par terre et gardaient un silence complet ; ils
+avaient l’air d’attendre quelqu’un. Le chasseur
+se trouva aussi embarrassé que l’était
+Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce
+ou non un stratagème pour s’emparer de lui ?
+Il ne pouvait le dire ; mais avant de s’aventurer
+plus loin, il résolut de connaître davantage
+leurs intentions.</p>
+
+<p>Haldidge avait une grande difficulté à surmonter.
+Le bois, à cet endroit, était découvert
+et presque privé de broussailles ; de sorte
+qu’il était à peu près impossible de s’approcher
+plus près sans se faire voir. Il aperçut,
+à une petite distance derrière eux, un grand
+et gros tronc d’arbre qui semblait à moitié
+pourri ; le tronc était si près d’eux, que s’il
+parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre
+tout ce qu’ils diraient. Il connaissait un peu
+la langue Mohawk, pas assez pour la parler,
+mais assez cependant pour bien comprendre
+le sens d’une conversation. Il résolut donc
+d’atteindre cet endroit à tout hasard.</p>
+
+<p>Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été
+possible, communiquer avec Haverland et
+l’avertir du danger ; mais, pour cela, il devait
+faire un long détour, et, après réflexion, il se
+décida à ne pas l’entreprendre ; il se coucha
+à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre,
+qu’il avait soin de laisser toujours entre
+lui et les Indiens ; il approcha de ses ennemis
+aussi silencieusement et aussi furtivement
+qu’un serpent. Ce tour de force fut exécuté
+avec tant de prudence et tant de soin, qu’il
+lui prit au moins vingt minutes ; et, pendant
+tout ce temps, les Indiens conservèrent le
+même silence. Enfin il atteignit le tronc
+d’arbre, et il vit avec plaisir qu’il était creux.
+Il ne perdit pas de temps à s’y fourrer, et, se
+repliant dans le plus petit espace possible, il
+se mit à écouter. Comme surcroît de chance,
+il trouva une petite fente qui lui permettait
+d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages,
+sans compter qu’elle laissait encore
+passer un léger rayon de lumière.</p>
+
+<p>Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter
+attentivement ; mais les Indiens n’échangèrent
+pas une seule parole, et ils restèrent
+aussi immobiles que des statues. Tout à coup
+il entendit des pas sur les feuilles sèches, et,
+une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient
+sur le tronc même où il était caché !
+Il jugea qu’ils étaient environ une demi-douzaine.
+Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient
+s’être levés pour aller à la rencontre des
+autres, et ils s’étaient tous assis sur le même
+tronc d’arbre.</p>
+
+<p>Ils commencèrent immédiatement à causer,
+mais d’un ton si bas et si guttural, que leurs
+voix creuses communiquaient une espèce de
+tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit
+aussitôt qu’il comprit qu’ils parlaient
+de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient
+pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit
+qu’ils avaient tendu un piége pour y
+faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et
+ils discutaient ce qu’on ferait de lui-même.
+Ils savaient qu’il marchait en éclaireur et faisait
+sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît
+le piége, ou du moins que lui-même
+n’y échappât.</p>
+
+<p>En ce moment un des Indiens, poussé probablement
+par quelque caprice, se baissa et
+regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut
+par l’obscurité et l’ombre que sa tête projetait
+dans l’ouverture, et c’est à peine s’il respira
+pendant quelques secondes. Mais le visage de
+l’Indien s’éloigna, et comme le tronc de l’arbre
+était sombre à l’intérieur, car la petite fente
+se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se
+sentit rassuré et reprit part à la conversation.</p>
+
+<p>Haldidge était condamné à une épreuve à
+laquelle il n’avait guère songé ; il était entré
+dans le tronc d’arbre la tête la première, de
+telle sorte que ses pieds se trouvaient vers
+l’ouverture et que son visage était dans l’obscurité.
+Il pensa que la cavité s’étendait encore
+à plusieurs pieds ; mais, comme il n’était
+pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage, il
+n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond.</p>
+
+<p>Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles
+tendues pour écouter, il tressaillit à l’épouvantable
+sifflement d’un serpent à sonnettes !
+Il comprit sa situation en une minute. Il y
+avait un de ces reptiles au fond du tronc !</p>
+
+<p>Il est difficile de s’imaginer une situation
+plus horrible que celle du chasseur. Il était
+littéralement enveloppé de tous côtés par la
+mort ; elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous
+et au-dessus de lui, et il lui était impossible
+de fuir. Il venait d’apprendre que sa
+tête était mise à prix par les Indiens, de telle
+sorte que s’il sortait et tombait dans leurs
+griffes, c’était absolument comme s’il commettait
+un suicide. Rester où il était, c’était
+mépriser le second et le dernier avertissement
+du serpent à sonnettes. Que devait-il
+faire ? Rien ! si ce n’est mourir en homme, et
+il résolut de braver la morsure du terrible
+reptile.</p>
+
+<p>Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent
+exerçait sur lui son horrible fascination.
+Ses petits yeux, brillants comme des étoiles
+de feu, semblaient lancer un rayon magique
+violent et acéré qui frappait son cerveau ; il
+y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme
+irrésistible. Tantôt le petit point
+lumineux semblait se reculer pour se rapprocher
+ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant
+et semblable à un éclair, scintillait et
+tremblait, puis il prenait la rigidité d’un
+métal et s’insinuait dans tout son être, comme
+la pointe d’une lance invisible.</p>
+
+<p>Haldidge aurait voulu secouer cette influence
+qui l’enveloppait comme un pesant
+manteau. Il en avait le désir, et cependant il
+s’abandonnait à une insouciance pleine de
+langueur ; il lui répugnait de faire aucun effort.
+La sensation qu’il éprouvait ressemblait
+quelquefois à celle produite par un puissant
+narcotique au moment où nous nous réveillons.
+Il n’avait plus qu’une conscience
+vague de lui-même et un souvenir indécis du
+monde extérieur ; il était certain qu’il aurait
+pu briser le lien qui le tenait enchaîné, en
+faisant un vigoureux effort, mais il ressentait
+une indifférence nonchalante qui l’empêchait
+de le faire.</p>
+
+<p>Haldidge respirait faiblement et lentement :
+il cédait de plus en plus à cette subtile
+et fatale influence. Il savait qu’il était sous
+le charme, et cependant il ne pouvait
+s’y soustraire. Il lui était alors impossible de
+secouer le fardeau qui l’oppressait comme un
+cauchemar. Le monde extérieur, pour ainsi
+dire, s’était évanoui, et il était dans une
+autre sphère, d’où il ne pouvait revenir sans
+un secours étranger. Il se voyait voltiger,
+plonger, et fendre les airs porté partout sur
+une aile de feu. Le charme était complet ; cette
+puissance extraordinaire que l’instinct prend
+sur la raison, cette étonnante supériorité
+qu’un reptile montre, qu’il peut usurper sur
+l’homme, le serpent l’exerçait alors sur le
+chasseur.</p>
+
+<p>En ce moment, pour une cause ou pour
+une autre, un des sauvages frappa le tronc
+d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit.
+Il respira longuement, ferma les yeux,
+et, quand il les rouvrit, il regarda ses mains,
+sur lesquelles il appuyait son menton.</p>
+
+<p>Le charme était rompu ! le chasseur l’avait
+secoué !</p>
+
+<p>Ainsi que les coups frappés à la porte de
+Macbeth dispersent l’obscurité et les épouvantables
+ténèbres dans lesquelles les meurtriers
+s’agitent et respirent, ainsi ce coup de tomahawk
+de l’Indien brisa le charme subtil
+et magnétique du serpent, et dissipa la lourde
+influence qui enveloppait Haldidge.</p>
+
+<p>Il détourna la tête et résolut de ne pas
+lever les yeux, car il savait qu’alors la même
+puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le
+serpent paraissait comprendre qu’il avait
+perdu son influence ; il fit entendre encore
+une fois son sifflement et se prépara à s’élancer.
+Haldidge ne remua pas un seul muscle.
+D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis qu’il
+était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent
+ne mordit pas ; l’immobilité constante
+du chasseur, semblable à celle de la mort,
+paraissait être évidemment, pour le serpent,
+la mort elle-même. Il se plia et se déplia plusieurs
+fois ; puis, soulevant sa tête, il rampa
+et s’avança sur lui-même, et sortit du tronc.
+Il fut aussitôt tué par les Indiens.</p>
+
+<p>Maintenant que le chasseur était redevenu
+lui-même, il se prépara à agir. Les Indiens
+s’étaient levés du tronc et en étaient à une
+certaine distance. Il pouvait encore entendre
+leurs voix, mais il ne pouvait plus distinguer
+leurs paroles, qui se perdaient dans la distance.
+Un instant plus tard, il n’entendit plus
+rien.</p>
+
+<p>Haldidge était inquiet sur le sort de ses
+compagnons. Il avait assez de confiance dans
+la force et dans la ruse de Seth pour être
+presque certain qu’il ne les conduirait pas
+au milieu d’une embuscade et n’y tomberait
+pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec
+laquelle elle pût être tendue, mais aussi, il
+pouvait bien ignorer qu’il y avait en arrière
+des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland
+et Graham d’un moment à l’autre.</p>
+
+<p>Le chasseur devint à la fin si inquiet et si
+agité, qu’il sortit de sa cachette aussi rapidement
+et aussi silencieusement que possible.
+Il regarda soigneusement autour de
+lui, mais il ne vit aucun sauvage. En proie
+aux appréhensions les plus douloureuses, il
+se hâta de marcher à travers le bois, en évitant
+cependant la piste de ses amis, et il arriva
+enfin assez près d’eux. Avant de se montrer,
+il voulut reconnaître le lieu ; tandis
+qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui
+se levait lentement au-dessus d’un buisson et
+regardait les blancs, qui ne soupçonnaient
+pas sa présence. Sans perdre une minute, il
+leva sa carabine, l’ajusta rapidement, mais
+sûrement et fit feu.</p>
+
+<p>Puis, appelant Haverland et Graham, il
+s’élança vers eux en leur criant :</p>
+
+<p>« Cherchez un refuge, les Indiens sont sur
+nous ! »</p>
+
+<p>En une minute les blancs furent invisibles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">XVII<br>
+
+<span class="xsmall">DANGERS.</span></h2>
+
+<p>Au premier mot que lui cria Haldidge,
+Haverland comprit le danger qui les menaçait.
+Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança
+dans le bois et s’abrita derrière un arbre ; il
+fit ce mouvement avec tant de rapidité,
+qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce
+qui se passait autour d’elle.</p>
+
+<p>« Qu’y a-t-il, père ? murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— Sois calme, ma fille, et ne bouge
+pas ! »</p>
+
+<p>Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia
+derrière son protecteur, sûre que ce bras vigoureux
+était capable de la protéger contre
+tout ennemi, si formidable qu’il fût.</p>
+
+<p>Graham s’était précipité vers Haldidge, et
+ils s’abritèrent tous les deux à quelques pieds
+l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été
+bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement
+que l’Indien de l’Amérique du Nord pousse,
+comme l’animal, quand il reçoit une blessure
+mortelle. Le bruit de la chute du corps du
+sauvage parvint aussi à leurs oreilles.</p>
+
+<p>Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit
+plus rien. Ce silence était aussi plein
+de signification et de dangers que toute démonstration
+ouverte de la part des Indiens.
+Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir formé ?
+Là était le mystère ! Enfin, Graham se décida
+à parler.</p>
+
+<p>« A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés,
+Haldidge ?</p>
+
+<p>— A former quelque complot diabolique,
+je pense.</p>
+
+<p>— Il paraît qu’il leur faut du temps pour
+l’exécuter.</p>
+
+<p>— Ne soyez pas impatient, ils se montreront
+bien assez vite.</p>
+
+<p>— Avez-vous quelque idée de leur nombre ?</p>
+
+<p>— Il y en avait quelque chose comme une
+demi-douzaine qui rôdaient autour de nous.</p>
+
+<p>— Il y en a un de moins maintenant, en
+tous cas !</p>
+
+<p>— Je le suppose ; mais il en reste assez
+pour nous donner un peu de peine.</p>
+
+<p>— Où sont allés Alfred et sa fille ?</p>
+
+<p>— Là-bas, à quelques pas ; ne ferions-nous
+pas mieux de nous rapprocher d’eux ?</p>
+
+<p>— Hum ! je ne sais pas si cela est bien
+nécessaire ; nous sommes les uns et les autres
+aussi en sûreté où nous nous trouvons
+que si nous étions ensemble.</p>
+
+<p>— J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de
+nous entourer ; dans ce cas, Haverland ne
+serait-il pas en grand danger ?</p>
+
+<p>— Ils ne peuvent arriver auprès de lui
+sans mettre leurs têtes à portée de nos carabines,
+et Alfred est un homme qui peut assez
+facilement découvrir leurs machinations.</p>
+
+<p>— Où est donc Seth ?</p>
+
+<p>— Pas bien loin ; mon coup de fusil le ramènera
+certainement.</p>
+
+<p>— Haldidge, comment avez-vous découvert
+ces Mohawks ? Saviez-vous qu’ils étaient
+là longtemps avant de faire feu ?</p>
+
+<p>— Oui, bien longtemps avant ! J’ai idée
+qu’ils nous ont suivis depuis une heure ou
+deux.</p>
+
+<p>— Alors, pourquoi ont-ils différé leur
+attaque ?</p>
+
+<p>— Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien
+cela. Je ne crois pas même qu’ils en eussent
+l’intention. Ils ont dressé une embuscade
+quelque part en avant, et ils voulaient nous y
+faire tomber.</p>
+
+<p>— Mais quelle était leur intention en nous
+surveillant de si près ?</p>
+
+<p>— Ils étaient à ma recherche, car je le leur
+ai entendu dire, et je pense que, dans le cas
+où vous ne seriez pas tombés dans le piége,
+ils se seraient décidés à nous attaquer.</p>
+
+<p>— Seth serait-il tombé dans le piége ? demanda
+Graham d’un air inquiet.</p>
+
+<p>— Non, non, une pareille chose ne peut
+pas être, il n’est pas assez fou pour cela,
+vous pouvez en être sûr ! C’est un habile
+gaillard, quoique, avec ses longues jambes,
+il soit l’individu le plus gauche et le plus
+drôle que j’aie jamais vu !</p>
+
+<p>— Je suis curieux de savoir qui il est ; il
+me semble qu’il joue quelque comédie. Plusieurs
+fois, en causant avec moi, il a employé
+un langage qu’on rencontre seulement chez
+un savant ou un homme bien élevé ; d’autres
+fois, et même la plupart du temps, il s’exprime
+mal et d’une façon ridicule. En tout
+cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami véritable,
+et l’intérêt qu’il prend à la sûreté
+d’Haverland et de sa famille est aussi efficace
+qu’il est singulier.</p>
+
+<p>— Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement
+tombé entre les mains des Indiens,
+quand ils vous ont si rudement pourchassés ?</p>
+
+<p>— Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais
+d’abord assez prudent, mais je devins si impatient
+et si négligent, que je me précipitai
+dans un danger qui aurait été fatal à tout
+autre ; il n’y a rien de sa faute.</p>
+
+<p>— Je suis bien aise de l’apprendre, car
+cela me semblait singulier. »</p>
+
+<p>Cette conversation n’avait pas lieu sur un
+ton ordinaire ni avec une animation qui aurait
+pu diminuer leur prudence habituelle ;
+elle se faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils
+regardés une fois en causant ; quelques
+fois ils étaient restés plusieurs minutes sans
+parler, puis avaient échangé une question ou
+une réponse. On était vers le milieu de
+l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait
+passer la nuit dans ces parages.</p>
+
+<p>« J’espère que Seth fera son apparition
+avant la nuit, dit Graham.</p>
+
+<p>— Oui, je l’espère, car son approche serait
+dangereux si nous ne pouvions le voir venir.</p>
+
+<p>— Il doit avoir connaissance du danger
+qui nous menace.</p>
+
+<p>— Oui, je crois être certain qu’il n’est pas
+bien loin.</p>
+
+<p>— Eh ! qu’est-ce donc ? murmura Graham.</p>
+
+<p>— Ah !... Ne bougez pas, il y a quelque
+chose qui remue là-bas. »</p>
+
+<p>Un silence de mort régna pendant quelques
+minutes ; puis un léger bruissement se fit entendre
+près d’Haldidge, et quand il retourna
+son regard alarmé de ce côté, Seth Jones se
+relevait tout près de lui.</p>
+
+<p>« D’où venez-vous ? lui demanda Graham
+étonné.</p>
+
+<p>— Je surveillais ! Je vous ai un peu troublés,
+eh ?</p>
+
+<p>— Nous avons découvert que nous avions
+des voisins.</p>
+
+<p>— Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés,
+du moins.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ?</p>
+
+<p>— Il n’y a pas un Indien à deux cents pas
+d’ici ! »</p>
+
+<p>Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement
+celui qui parlait ainsi.</p>
+
+<p>« Je vous dis ce qui est. Eh ! Haverland !
+cria-t-il, venez ici, il n’y a rien. »</p>
+
+<p>Le ton de Seth était étrange ; mais ses compagnons
+savaient bien qu’il n’était pas homme
+à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se
+réunirent autour de lui.</p>
+
+<p>« N’avez-vous pas couru un grand danger ?
+lui demanda Haverland qui avait encore quelques
+craintes en s’avançant dans un endroit
+qu’il savait avoir été si périlleux une minute
+auparavant.</p>
+
+<p>— Non, non ; je crois que vous n’avez pas
+besoin d’être si inquiets les uns et les autres,
+car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne
+resterais pas ici.</p>
+
+<p>— La nuit arrive, Seth, et nous devrions
+décider de suite ce que nous allons faire, où et
+comment nous allons la passer.</p>
+
+<p>— Savez-vous manier un fusil ? demanda
+Seth à Ina.</p>
+
+<p>— Je ne crois pas que vous puissiez m’en
+remontrer sur ce point, répondit-elle vivement.</p>
+
+<p>— Très-bien ! »</p>
+
+<p>En disant ces mots, il entrait dans les
+broussailles où était étendu le cadavre de l’Indien ;
+il se baissa sur lui, enleva la carabine
+de ses mains roidies, prit son sac à balles et
+sa poire à poudre et les tendit à Ina.</p>
+
+<p>« Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien
+armés, dit-il, et si l’un de ces infernaux Mohawks
+se présente devant nous sans recevoir
+son compte, nous mériterons des bonnets de
+nuit rouges !</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-259.jpg" id="illu-259.jpg"><br>
+<span class="xsmall">« Maintenant nous voilà cinq guerriers bien armés. »</span></p>
+
+<p>— Comment pourrons-nous les en empêcher,
+puisqu’il paraît qu’ils sont dix fois
+plus nombreux que nous ? demanda Haverland.</p>
+
+<p>— Voici leur manière d’agir ; il y en a environ
+une douzaine qui doivent essayer de
+nous envelopper. Ils sont maintenant en
+avant, et ils nous ont dressé une embuscade.
+Si nous parvenons à traverser cette embuscade,
+nous serons aussi en sûreté que si nous
+étions arrivés au logis sains et saufs. Et il
+ne doit pas y avoir de <i>si</i> là-dessus, il faut
+que nous traversions cette embuscade cette
+nuit même. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">XVIII<br>
+
+<span class="xsmall">HORS DE LA VALLÉE DE LA MORT.</span></h2>
+
+<p>Une nuit obscure et triste tombait lentement
+sur la forêt ; on n’entendait rien que
+le souffle mélancolique du vent à travers le
+sommet des arbres, ou parfois le hurlement
+d’un loup dans le lointain, ou encore le cri
+plus rapproché de la panthère. Des nuages
+épais et tumultueux erraient dans le ciel et
+rendaient la nuit noire comme de l’encre.</p>
+
+<p>Par moments, le grondement lointain du
+tonnerre résonnait faiblement dans les airs,
+et une langue de feu, semblable à un torrent
+de sang, s’agitait un moment sur le bord de
+la nuée chargée d’orage ; de gros nuages, devenant
+de plus en plus noirs et plus terribles,
+semblaient se concentrer à l’occident, et former,
+en s’entassant les uns sur les autres, un
+vieux château crénelé. Le tonnerre devenait
+plus violent et il gronda bientôt comme le
+roulement d’un chariot sur la voûte des cieux ;
+des torrents rougeâtres de feu liquide couraient
+le long des sombres murailles du château
+des Tempêtes. De temps en temps le
+subtil élément s’enflammait avec un jet
+éblouissant, les éclairs brillaient, la foudre
+éclatait.</p>
+
+<p>« Tenez-vous près de moi et marchez lestement,
+car il y a assez d’éclairs pour nous
+conduire. »</p>
+
+<p>Seth avait entièrement reconnu la vallée.
+C’était là, dans cette espèce d’entonnoir, que
+les Indiens pensaient entourer et prendre les
+fugitifs, quand la mort d’un des leurs, trop
+audacieux, leur fit soupçonner que leurs intentions
+étaient découvertes.</p>
+
+<p>La petite troupe mit des heures pour traverser
+la vallée. Seth s’arrêtait souvent en
+murmurant un « chut ! » presque imperceptible ;
+et alors ses compagnons, pendant plusieurs
+minutes pleines d’inquiétude, écoutaient
+avidement si le danger ne les menaçait
+pas ; puis ils reprenaient leur marche pénible
+et lente.</p>
+
+<p>Il y avait au moins trois heures que nos
+fugitifs avaient repris leur course, et Seth
+pensait déjà qu’ils devaient être à peu près
+hors d’embarras, lorsqu’il s’aperçut qu’il se
+trouvait dans le sentier même qu’il s’était
+efforcé si soigneusement d’éviter. Il en fut
+extrêmement effrayé et changea de suite de
+direction.</p>
+
+<p>« Chut ! à terre ! » murmura-t-il en tournant
+la tête.</p>
+
+<p>Ils n’étaient pas à dix pas du sentier lorsqu’ils
+se laissèrent choir sur le sol. Ils entendirent
+alors marcher dans les environs.
+L’obscurité était trop grande pour leur permettre
+de discerner quelque chose, mais ils
+comprirent que leurs ennemis étaient si près
+qu’ils auraient pu les toucher en étendant la
+main.</p>
+
+<p>La position de nos amis était tout à fait
+critique. Les Mohawks n’étaient pas dans le
+sentier, comme ils l’avaient supposé d’abord,
+mais ils le cherchaient évidemment. Haldidge
+et Seth sentaient que les sauvages ne les savaient
+pas si rapprochés d’eux ; et cependant
+ils avaient la conviction qu’ils seraient inévitablement
+découverts.</p>
+
+<p>Seth Jones s’éleva sur ses pieds, mais tellement
+silencieusement, qu’Haldidge lui-même,
+qui était à un pas de lui, n’entendit rien. Il
+mit sa bouche sur l’oreille d’Haverland et
+lui dit :</p>
+
+<p>« Sauvez-vous avec votre fille aussi vite
+que l’éclair, car nous serons découverts dans
+une minute. »</p>
+
+<p>Haverland emporta dans ses bras vigoureux
+Ina, qui n’avait pas besoin d’avertissement,
+et marcha résolûment en avant. Il leur était
+impossible de ne pas faire de bruit, quand
+les buissons humides s’accrochaient à eux.
+Les sauvages les entendirent et s’avancèrent
+prudemment. Ils soupçonnaient évidemment
+que c’étaient les fugitifs, et ne pensaient pas
+que quelqu’un fût resté en arrière. Seth fut
+averti du danger par un sauvage qui se heurta
+brusquement contre lui.</p>
+
+<p>« Je vous demande pardon, je ne vous
+voyais pas, s’écria-t-il, tandis qu’ils se rejetaient
+tous les deux en arrière ; que le diable
+vous emporte ! je désire seulement vous voir
+une minute. »</p>
+
+<p>Seth, Haldidge et Graham se défendirent
+alors contre cinq ou six Indiens. Si un brillant
+éclair eût illuminé la scène en ce moment,
+il est probable que tous auraient ri
+franchement de leur attitude et de leurs mouvements.
+Les Indiens, en voyant qu’ils étaient
+si près de leurs ennemis les plus mortels,
+bondirent immédiatement de plusieurs pieds
+en arrière, pour éviter une collision trop
+brusque avec eux. Les trois blancs firent
+précisément la même chose, chacun à sa manière ;
+Seth sauta d’un côté et s’accroupit
+par terre, selon son habitude, comme une
+véritable panthère ; sa carabine dans la main
+gauche et son couteau dans la droite, il attendit
+qu’il pût être sûr de l’endroit précis où
+était un des sauvages avant de sauter sur lui.</p>
+
+<p>Il serait fastidieux de raconter les ruses et
+les stratagèmes employés par les deux troupes
+ennemies. Simon Kenton et Daniel Boone
+atteignirent une fois, au même moment, les
+bords opposés de l’Ohio, et tous les deux
+croyaient qu’il y avait une autre personne sur
+l’autre bord. Ces deux vieux chasseurs, qui
+se connaissaient depuis longtemps, passèrent
+plus de vingt-quatre heures avant de découvrir
+qu’ils étaient amis. Pendant près de deux
+heures, les Mohawks et les blancs se battirent
+les uns contre les autres avec l’habileté la
+plus consommée. Tantôt ils reculaient et
+tantôt ils avançaient ; ils allaient tantôt à
+droite et tantôt à gauche ; chaque troupe s’efforça
+d’entraîner l’autre dans quelque piége,
+qui était habilement évité ; enfin, jugeant
+qu’Haverland était en sûreté, Seth résolut de
+se retirer, et il partit prudemment ; dix minutes
+après, il était sur la limite de la vallée.</p>
+
+<p>Dès que Seth fut parti, Haldidge s’éloigna
+aussi et précisément dans la même direction.
+Graham adopta bientôt la même marche. Ils
+sortirent de la dangereuse vallée à vingt pas
+l’un de l’autre ; il s’écoula quelque temps
+avant qu’ils pussent se retrouver ensemble ;
+mais, enfin, ils se réunirent assez facilement,
+chacun soupçonnant l’identité de l’autre.</p>
+
+<p>« Maintenant, mes amis, murmura Seth,
+je pense que nous sommes sortis de la vallée
+de la mort ; il faut prendre le large, c’est l’opinion
+particulière de Seth Jones.</p>
+
+<p>— Mais comment retrouver Haverland ?
+demanda Graham.</p>
+
+<p>— Je crois qu’il doit être par ici, répondit
+l’autre.</p>
+
+<p>— Cherchons, alors, et nous trouverons !
+car le jour ne peut être bien loin, et je me
+demande si les Indiens sauront que nous
+sommes partis ; et, certainement ils l’apprendront
+à bon marché. »</p>
+
+<p>Au moment où la lumière du jour se montrait
+à l’orient, ils arrivèrent auprès d’Haverland
+et reprirent leur voyage ; ils ne s’arrêtèrent
+pas pour déjeuner, car ils étaient trop
+désireux d’avancer. Une heure après, environ,
+ils étaient sur une espèce de sentier
+tracé par des animaux sauvages ; la terre était
+si dure qu’on n’y voyait pas leurs empreintes,
+et il était facile d’y marcher.</p>
+
+<p>Seth et Haldidge, comme chasseurs consommés,
+avaient trop d’expérience pour se
+relâcher de leur vigilance. Ils conservèrent
+les mêmes fonctions qu’auparavant ; le premier
+se chargea de conduire ses compagnons
+à travers le pays désert, et le dernier de les
+protéger contre les dangers qui pourraient
+survenir à l’arrière. L’établissement vers lequel
+ils se dirigeaient avec tant d’anxiété était
+encore à plusieurs journées de marche ; et,
+pour l’atteindre, ils devaient traverser une
+rivière d’une largeur considérable. Seth atteignit
+cette rivière à midi.</p>
+
+<p>« Vraiment ! j’oubliais cela ! s’écria-t-il. Je
+me demande si la jeune fille sait nager ? Si
+elle ne le sait pas, comment ferons-nous pour
+traverser la rivière ? Je pense qu’il faudra la
+placer sur un morceau de bois, et qu’alors la
+brise la poussera ; quant aux hommes, ils savent
+nager, tout naturellement. »</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, nos amis tenaient
+conseil sur le bord de la rivière.</p>
+
+<p>Ils décidèrent qu’ils devaient préparer un
+radeau le plus vite possible ; découvrir des
+matériaux pour le construire, tel était l’ordre
+du jour, et c’était un travail d’une énorme
+difficulté ; ils n’avaient pas d’autres outils
+que leurs couteaux de chasse, et ils ne valaient
+pas grand’chose. On cassa de grandes
+branches pourries aux arbres qu’Haverland
+réunit ensemble avec de l’osier, tandis que les
+autres ramassaient le bois.</p>
+
+<p>Haldidge remonta la rivière, et Seth et
+Graham la descendirent ; celui-ci remarqua
+bientôt un gros tronc d’arbre à moitié pourri
+qui se trouvait en partie dans l’eau.</p>
+
+<p>« Voilà justement notre affaire ! C’est cela !
+c’est un radeau tout fait, une peine de moins ;
+lançons-le de suite et mettons-le à flot sur
+place ! » dit-il joyeusement.</p>
+
+<p>Ils s’approchèrent et se baissaient déjà pour
+le pousser dans l’eau, lorsque Seth s’éloigna
+subitement et se mit à le regarder.</p>
+
+<p>« Allons, aidez-moi, dit Graham.</p>
+
+<p>— Graham, je pense que je ne prendrai
+pas ce tronc ; je ne crois pas qu’il fasse notre
+affaire.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? Au nom du sens commun,
+donnez-moi une raison.</p>
+
+<p>— Laissez ce tronc, m’entendez-vous ? »</p>
+
+<p>Graham leva la tête et tressaillit en voyant
+la figure de Seth ; ses yeux lançaient des
+flammes, et il semblait prêt à sauter sur lui
+s’il osait dire encore un mot.</p>
+
+<p>« Venez avec moi ! » commanda Seth d’une
+voix que la colère rendait rude.</p>
+
+<p>Il n’aurait pas fallu mépriser cet ordre.
+Graham ramassa sa carabine et ne perdit pas
+de temps à lui obéir. Mais il se demandait
+avec étonnement si Seth était devenu tout à
+coup fou ou idiot. Il le suivit à quelque distance,
+puis se hâta bientôt de revenir près
+de lui. Voyant que son visage avait repris
+son expression habituelle, il se décida à lui
+demander ce qu’il avait à lui dire.</p>
+
+<p>« N’avez-vous pas remarqué que ce tronc
+d’arbre était creux ?</p>
+
+<p>— Je le crois, quoique je ne l’aie pas examiné
+de près.</p>
+
+<p>— Eh bien ! si vous l’aviez examiné de
+près ou même de loin, et si vous aviez regardé
+dans ce tronc, vous y auriez vu un grand
+Mohawk blotti proprement et gentiment.</p>
+
+<p>— Est-ce possible ! Comment avez-vous pu
+le voir ?</p>
+
+<p>— Lorsque je vis que le tronc était creux,
+je soupçonnai qu’il pouvait y avoir dedans
+une chose ou une autre, et je ne voulais pas
+l’emporter tant que je ne saurais pas ce qu’il
+contenait. Lorsque j’y regardai de plus près,
+je vis qu’il y avait certainement quelque
+chose, car la façon dont l’écorce était grattée
+à l’entrée me l’indiquait assez clairement ; je
+ne devais pas, vous comprenez, me baisser
+assez pour regarder dedans, car aussitôt le
+Peau-Rouge m’aurait craché quelque chose à
+la figure. Aussi, je laissai tomber mon bonnet,
+et, en me baissant pour le ramasser, j’ai
+vu là un grand mocassin, aussi vrai qu’il fait
+jour ; oui, je l’ai vu. Je me mis alors à discuter
+la question ; et, après une longue discussion
+pour et contre, j’arrivai à conclure
+que, puisque j’avais vu le pied d’un Indien,
+si je voulais remonter plus haut, je trouverais
+certainement l’Indien lui-même ; et, en outre,
+que s’il y avait un Indien dans cet endroit,
+je pouvais être sûr qu’il y en avait beaucoup
+dans les environs. Si je n’avais pas eu l’air
+un peu décidé, vous n’auriez pas lâché ce
+tronc si vite, eh ?</p>
+
+<p>— Non ! Vous m’alarmez réellement ; mais,
+que faut-il faire ?</p>
+
+<p>— Les coquins rôdent autour du bois et
+nous dressent encore quelque embûche. Ils
+ne pensent pas que nous ayons trouvé le rat
+qui gratte dans son trou, et ils sont trop
+lâches pour montrer leurs visages avant d’être
+sûrs de la victoire, ou bien avant qu’ils ne
+supposent que nous nous sommes échappés.</p>
+
+<p>— Le dirons-nous à Haverland ?</p>
+
+<p>— Non ; j’en informerai Haldidge, s’il ne
+l’a pas déjà découvert lui-même. Il faut faire
+le radeau, et nous devons y travailler jusqu’à
+ce qu’il soit fini, comme si nous croyions
+que tout va bien. Taisez-vous maintenant,
+ou Alfred remarquera que nous causons. »</p>
+
+<p>Ils étaient si près du bûcheron, qu’ils
+changèrent subitement de conversation.</p>
+
+<p>« Pas de bois ! dit Haverland en levant
+les yeux.</p>
+
+<p>— Il est un peu rare aussi où nous sommes
+allés, répondit Graham.</p>
+
+<p>— Ne vous aiderai-je pas ? demanda malicieusement
+Ina.</p>
+
+<p>— Je pense que nous n’aurons pas besoin
+de votre aide, car Haldidge semble déjà en
+avoir assez. »</p>
+
+<p>Le chasseur arrivait en ce moment et
+pliait sous le poids de deux pesantes branches
+qui furent immédiatement attachées ensemble ;
+mais on vit bientôt que le radeau était
+trop faible et trop léger, et qu’il fallait plus
+de bois pour qu’il fût capable de porter Ina.
+Haldidge s’enfonça donc de nouveau dans la
+forêt. Seth marcha à ses côtés pendant quelques
+yards, et il lui dit :</p>
+
+<p>« Comprenez-vous ?</p>
+
+<p>— Quoi ? demanda le chasseur étonné.</p>
+
+<p>— Là-bas ! répondit Seth en levant son pouce
+par-dessus ses épaules pour indiquer le tronc.</p>
+
+<p>— Des Peaux-Rouges ?</p>
+
+<p>— J’en suis presque certain.</p>
+
+<p>— Je les sentais depuis un moment ; vous
+ferez bien de retourner et de veiller sur Haverland,
+je ramasserai assez de bois et je
+saurai éviter le danger.</p>
+
+<p>— Non, ils vont essayer quelque ruse ;
+veillez sur vous ! »</p>
+
+<p>Seth, après avoir dit ces mots, tourna sur
+ses talons et rejoignit Haverland. Graham
+était à quelque distance et coupait de l’osier
+que le bûcheron employait activement. Lorsque
+Seth arriva, il aperçut Ina qui était assise
+à terre à quelques pas de son père ; son attention
+semblait entièrement absorbée par
+quelque chose qui était sur la rivière. Seth
+la surveilla de près.</p>
+
+<p>« N’est-ce pas un tronc d’arbre, là-bas ? »
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-279.jpg" id="illu-279.jpg"><br>
+<span class="xsmall">« N’est-ce pas un tronc d’arbre là-bas ? » demanda-t-elle.</span></p>
+
+<p>Seth regarda dans la direction qu’elle indiquait,
+et ce ne fut pas sans étonnement
+qu’il vit flotter sur l’eau exactement le même
+tronc d’arbre pour lequel il s’était disputé
+avec Graham. Cette découverte éveilla ses
+soupçons, et il fit de suite signe à Haldidge.</p>
+
+<p>« Qu’y a-t-il ? » demanda le chasseur
+quand il arriva.</p>
+
+<p>Seth, au lieu de répondre, fit un signe de
+tête en montrant la rivière ; et il ajouta ensuite :</p>
+
+<p>« Ne laissez pas voir que vous les surveillez,
+car vous pourriez les effrayer ! »</p>
+
+<p>Haldidge se retourna cependant, et il regarda
+longtemps et attentivement l’objet suspect.</p>
+
+<p>« Qu’en pensez-vous ?</p>
+
+<p>— Ces Mohawks sont les plus grands imbéciles
+dont j’aie jamais entendu parler, s’ils
+croient qu’une ruse aussi vieille que celle-là
+puisse nous tromper.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ? demanda Haverland.</p>
+
+<p>— Vous voyez ce tronc à moitié enfoncé
+dans l’eau, eh bien ! il y a derrière quatre
+ou cinq Mohawks qui attendent que nous
+lancions notre radeau.</p>
+
+<p>— Ce n’est peut-être pas autre chose qu’un
+arbre ou une grosse bûche qui flotte sur
+l’eau, dit le bûcheron.</p>
+
+<p>— Oui, dit le chasseur d’un ton moqueur
+et en pesant sur les mots, et il est tout naturel,
+sans doute, qu’une bûche toute seule
+puisse remonter ainsi le courant, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Est-ce qu’elle s’approche ? demanda
+Graham.</p>
+
+<p>— Pas très-vite, répondit Seth, car je suppose
+que c’est une rude besogne pour ces individus
+de remonter le courant. Ah ! pardieu !
+je comprends leur jeu. Regardez, ne
+voyez-vous pas que le tronc d’arbre est plus
+loin du bord que tout à l’heure ? Ils vont se
+rapprocher du milieu de l’eau autant qu’ils
+pourront le faire, et si près de nous que,
+lorsque nous voudrons traverser, le courant
+nous portera en plein contre eux ; et alors
+ils se livreront à toute leur colère pour nous
+dévorer. C’est certain, c’est aussi sûr que
+vous existez !</p>
+
+<p>— Nous pourrions bien aviser de suite à
+cela, dit Haldidge. Le plan des Indiens est
+sans nul doute celui que Seth leur prête. En
+traversant la rivière, nous ne pourrons empêcher
+le radeau d’être poussé par le courant,
+et ils essayeront de se placer de manière
+à se rencontrer avec nous ; mais ils ne nous
+attaqueront pas avant que nous ne soyons
+dans l’eau. Ainsi, vous pouvez continuer de
+travailler au radeau sans rien craindre,
+Alfred, tandis que Seth et moi nous allons
+faire une reconnaissance. Venez, Graham,
+vous pouvez nous accompagner. Entrons
+dans le bois séparément, et nous nous réunirons
+aussitôt que nous serons hors de
+vue ; agissons comme si nous ne soupçonnions
+rien, et je parie ma carabine contre
+votre chapeau que nous déjouerons ces
+lâches. »</p>
+
+<p>Les trois amis entrèrent dans le bois séparément,
+et se réunirent après avoir fait quelques
+pas.</p>
+
+<p>« Maintenant, murmura Seth, vous allez
+rire ; suivez-moi de près, mes amis, et tenez-vous
+à couvert ! »</p>
+
+<p>Ils s’avancèrent alors dans une direction
+parallèle au courant de la rivière, en usant
+d’une prudence extrême, car il était plus que
+probable qu’il y avait des éclaireurs Indiens
+dans le bois, et ils se tinrent éloignés de la
+rivière jusqu’à ce que Seth pensa qu’ils
+étaient au-dessous du tronc d’arbre suspect ;
+ils commencèrent alors à s’en approcher.
+A ce moment, le moindre mouvement inconsidéré
+aurait été fatal. Heureusement qu’une
+espèce d’herbe, dont les racines croissaient
+dans le bois, s’avançait dans l’eau à une distance
+considérable. A travers ces hautes
+herbes, ils frayèrent leur chemin à la manière
+des serpents, en rampant sur le sol.
+Seth, comme d’habitude, était le premier, et
+Graham fut étonné de le voir positivement
+glisser sur la terre sans faire aucun effort.</p>
+
+<p>En un instant ils furent au bord de la rivière ;
+ils levèrent alors lentement la tête et
+regardèrent par-dessus l’herbe dans la direction
+de la rivière ; le tronc était un peu au-dessus,
+mais d’Indiens pas de trace, et le
+tronc d’arbre semblait être à l’ancre au milieu
+du courant.</p>
+
+<p>« Y aurait-il quelque chose là-dessous ?
+murmura Graham.</p>
+
+<p>— Chut ! Taisez-vous, regardez, et vous
+allez voir ! » lui dit Seth.</p>
+
+<p>Un moment après, le tronc, en apparence
+sans aucune aide humaine, changea légèrement
+de position, et Graham vit briller quelque
+chose à son extrémité. Il ne pouvait comprendre
+ce que cela signifiait, et il se retourna
+pour interroger Haldidge. Ce dernier
+avait son œil pénétrant fixé dans cette direction,
+et l’on voyait un sourire de triomphe
+sur ses lèvres. Il fit signe à Graham de garder
+le silence.</p>
+
+<p>Comme notre héros tournait de nouveau
+ses regards vers la rivière, il s’aperçut que
+le tronc était encore plus loin dans le courant,
+et il vit quelque chose comme du métal
+poli qui brillait encore plus merveilleusement
+qu’auparavant. Il regarda attentivement,
+et, au bout d’un instant, il reconnut
+que plusieurs carabines s’appuyaient sur le
+tronc d’arbre.</p>
+
+<p>Tandis qu’il regardait et se demandait où
+les propriétaires de ces armes pouvaient être
+cachés, l’eau sembla tout à coup se fendre
+du côté où le tronc était tourné vers eux, et
+la face bronzée d’un Indien leur apparut. Il
+se hissa jusqu’à ce qu’il eût les épaules hors
+de l’eau ; alors il resta immobile pendant un
+instant et regarda Haverland par-dessus le
+tronc. Il parut satisfait et se replongea de
+nouveau : mais Graham remarqua qu’il ne
+disparaissait pas sous l’eau, comme il semblait
+s’y être tenu jusqu’ici, caché si près du
+tronc que tout le monde aurait supposé qu’il
+en faisait partie ; sa tête ressemblait parfaitement
+à un gros nœud dans le bois de l’arbre.
+Graham remarqua aussi qu’il y voyait deux
+autres protubérances exactement semblables
+à la première. La conclusion était facile. Il y
+avait trois Mohawks bien armés cachés derrière
+le tronc, et ils faisaient tout ce qu’ils
+pouvaient pour se glisser inaperçus vers les
+fugitifs.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-286.jpg" id="illu-286.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le tronc.</span></p>
+
+<p>« Juste chacun le nôtre ! aussi sûr que
+vous existez, dit Seth triomphalement ; que
+chacun de vous soit prêt à faire feu sur son
+homme. Graham, ajustez celui qui est le plus
+près par ici ; vous, le second, Haldidge ; et
+moi, j’abattrai le dernier de la belle manière. »</p>
+
+<p>Les trois amis dirigèrent leurs instruments
+de mort vers les sauvages sans soupçons.
+Ils visèrent longtemps et froidement.</p>
+
+<p>« Allons, ensemble !... Feu ! »</p>
+
+<p>On entendit une terrible décharge ; mais
+la carabine de Seth rata. Les deux autres
+expédièrent leur homme. Deux hurlements
+d’agonie retentirent dans les airs, et l’un des
+sauvages bondit hors de l’eau presque à la
+moitié de sa hauteur, pour retomber ensuite
+comme un plomb au fond de la rivière ;
+l’autre se débattit et se tint au tronc pendant
+un moment, puis il lâcha prise et disparut
+sous l’eau.</p>
+
+<p>« Tonnerre et éclairs ! s’écria Seth en sautant
+sur ses pieds ; passez-moi votre carabine,
+Graham ! Il y a quelque chose dans la
+mienne, et cet autre démon va échapper !
+Vite, vite, donnez-la par ici ! »</p>
+
+<p>Il prit la carabine et commença à la charger
+aussi rapidement que possible, en tenant
+ses yeux fixés sur l’Indien, qui nageait
+alors avec ardeur vers la rive.</p>
+
+<p>« Est-ce que votre fusil est rechargé,
+Haldidge ?</p>
+
+<p>— Non, je me suis amusé à vous regarder
+et à suivre les mouvements de cet Indien,
+pour voir lequel aurait le dessus, et je n’ai
+pas pensé à le recharger.</p>
+
+<p>— Rechargez, car si ce fusil allait rater
+aussi ! Par le ciel ! qu’il ne s’échappe pas
+maintenant ! »</p>
+
+<p>L’Indien, comme s’il eût méprisé le danger,
+sortait tranquillement de l’eau et marchait
+à travers le bois.</p>
+
+<p>« Maintenant, mon bel ami, vois si tu
+peux éviter cela ! »</p>
+
+<p>Seth visa l’Indien qui se retirait, et lâcha
+la détente de son arme ; mais, à son grand
+chagrin, la poudre brûla dans le bassinet
+sans faire feu.</p>
+
+<p>Avant qu’Haldidge eût fini de recharger
+son fusil et que Seth eût pu même reprendre
+le sien, l’Indien avait disparu dans le bois.</p>
+
+<p>« Et mais, qu’est-il donc arrivé à ces fusils ?
+se demanda Seth véritablement en colère ;
+voici la seconde fois que j’y suis pris !
+Eh ! qu’est-ce maintenant que cela ? »</p>
+
+<p>Une carabine, tirée de l’autre côté de la
+rivière, venait d’envoyer une balle si près de
+lui, qu’elle avait enlevé une touffe de ses
+longs cheveux blonds !</p>
+
+<p>« Vrai ! ce n’était pas trop mal, s’écria-t-il
+en se grattant la tête, comme s’il était légèrement
+blessé.</p>
+
+<p>— Prenez garde, pour l’amour de Dieu !
+Couchez-vous par terre ! lui dit Graham en le
+saisissant par le pan de son habit de chasse
+et en l’attirant à lui.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas quelle est la meilleure
+manière, répondit l’imperturbable Seth en se
+mettant à genoux, juste assez à temps pour
+éviter un autre coup mieux ajusté encore.
+Il doit y avoir beaucoup de ces démons
+par-là. »</p>
+
+<p>Les coups de feu alarmèrent Haverland ;
+il abandonna son ouvrage et chercha un
+abri dans le bois. Pendant ce temps, l’après-midi
+s’était tellement avancée, que l’obscurité
+commençait déjà à s’étendre sur l’eau et
+sur le bois. Il ne fallait plus maintenant penser
+à traverser la rivière sur le radeau, car,
+en l’essayant, c’était courir au-devant de la
+mort. Leurs ennemis leur avaient donné un
+témoignage trop évident de leur adresse à
+manier une carabine. Mais il leur fallait traverser
+la rivière, et le seul moyen qui leur
+restât était de changer de place et de construire
+un nouveau radeau, pour se diriger
+vers l’autre rive.</p>
+
+<p>Il n’y avait pas de raisons pour tarder davantage,
+et ils partirent immédiatement. Le
+ciel annonçait un nouvel orage ; plusieurs
+grondements de tonnerre se faisaient entendre,
+mais les éclairs étaient si éloignés
+qu’ils ne pouvaient en profiter d’aucune façon.
+Le ciel était rempli de gros nuages tumultueux
+qui rendaient l’obscurité complète
+et impénétrable ; et, comme aucun d’eux ne
+connaissait un pouce du terrain sur lequel ils
+marchaient, on peut supposer que leur voyage
+n’était ni bien rapide, ni bien agréable. Le
+bruit du tonnerre continuait toujours ; la pluie
+commença bientôt à tomber ; les gouttes étaient
+grandes et larges, comme on en voit souvent
+en été ; elles résonnaient sur les feuilles comme
+une pluie de balles.</p>
+
+<p>« Seth, pouvez-vous voir devant vous ?
+demanda Graham.</p>
+
+<p>— Naturellement, je le puis ; l’obscurité
+ne me fait rien, je puis voir tout aussi bien
+pendant une nuit obscure que pendant le jour,
+et, qui plus est, en ce moment je vois parfaitement.
+Je voudrais bien qu’il m’arrivât de
+faire un faux pas ou même de trébucher ! »</p>
+
+<p>La phrase fut interrompue par la chute de
+celui qui la commençait ; notre ami Seth pirouetta
+la tête en avant, et tomba dedans ou
+par-dessus quelque chose.</p>
+
+<p>« Êtes-vous blessé, Seth ? lui demanda
+Graham alarmé, et cependant à moitié tenté
+de s’abandonner à la gaieté qui faisait éclater
+de rire ceux qui étaient derrière lui.</p>
+
+<p>— Blessé ! s’écria l’infortuné en cherchant
+à se remettre sur ses pieds ; je crois que tous
+les os de mon corps sont brisés. Ma tête est
+fendue ; mes deux jambes sont démises ; mon
+bras gauche est cassé au-dessus du coude, et
+le droit contusionné partout. »</p>
+
+<p>Malgré ces terribles blessures, celui qui
+disait les avoir se remuait avec une étonnante
+agilité.</p>
+
+<p>« Ah çà ! dans quoi supposez-vous donc
+que je sois tombé ? demanda-t-il tout à coup.</p>
+
+<p>— Dans une trappe ou dans un trou creusé
+dans le sol, répondit Graham ; mais je pense
+aussi qu’il serait très-facile, avec le bruit que
+nous faisons, de tomber entre les mains des
+Mohawks !</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas supposé que je sois
+tombé, je pense, reprit Seth avec colère. J’ai
+aperçu quelque chose, et je me suis avancé
+pour voir si cela supporterait mon poids. De
+quoi riez-vous donc, je voudrais bien le savoir ?</p>
+
+<p>— Dans quoi êtes-vous tombé ? demanda
+Haverland.</p>
+
+<p>— Ma foi ! ce n’est rien moins que dans
+un bateau qui a été traîné jusqu’ici par ces
+vermines, je suppose ! »</p>
+
+<p>Et c’était vrai ! Il y avait devant eux un
+canot d’une très-grande dimension, et personne
+autour, selon toute apparence. Rien
+ne pouvait leur arriver de plus favorable. En
+examinant leur trouvaille, ils virent que ce
+bateau était d’une longueur et d’une largeur
+extraordinaires, et très-suffisant pour porter
+vingt personnes. Ils le poussèrent rapidement
+dans la rivière.</p>
+
+<p>« Allons, sautez là dedans et partons, »
+dit Seth.</p>
+
+<p>Les fugitifs entrèrent sans hésiter dans le
+bateau ; Seth et Haldidge le lancèrent dans la
+rivière et sautèrent dedans à leur tour, pendant
+qu’il s’éloignait sur l’eau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">XIX<br>
+
+<span class="xsmall">LE RETOUR.</span></h2>
+
+<p>Les blancs comprirent en un instant qu’ils
+avaient commis une grande faute en lançant
+le bateau comme ils l’avaient fait. En premier
+lieu il n’y avait pas de rames dans le
+canot, et ils ne pouvaient pas le diriger. En
+outre, la rivière était aussi sombre que le
+Styx, et le ciel et l’atmosphère étaient noirs
+comme de l’encre. Ils n’avaient pas la plus
+petite idée de l’endroit où ils allaient ; rencontreraient-ils
+quelque chute, descendraient-ils
+quelque rapide, ou seraient-ils jetés sur
+un bord hospitalier ? ils n’en savaient rien.</p>
+
+<p>« Je me demande lequel est le plus nigaud,
+Haldidge, de vous ou de moi, pour être partis
+ainsi dans ce canot, que nous leur avons
+emprunté pour un petit moment ? »</p>
+
+<p>En disant cela, Seth s’avança vers la proue
+où il s’assit, non pas sur la planche, comme
+il s’y attendait, mais sur quelque chose de
+doux, qui poussa un grognement que tout le
+monde entendit aussi bien que lui.</p>
+
+<p>« Eh maintenant, qu’y a-t-il donc sous
+moi ? s’écria Seth en baissant la main et en
+tâtant dans l’obscurité. Un Indien tout vivant,
+aussi vrai que je m’appelle Seth Jones ! Ah !
+mon singe à tête cuivrée ! »</p>
+
+<p>C’était comme il le disait. Un Indien était
+couché là sur le dos, les pieds appuyés sur
+le bord du canot ; et Seth, sans soupçonner sa
+présence, s’était assis en plein sur son estomac.
+Comme on peut bien le supposer, la
+chose n’était nullement du goût du sauvage,
+et il fit plusieurs efforts violents pour s’en
+débarrasser.</p>
+
+<p>« Reste tranquille, lui dit Seth, car je suis
+convaincu que je ne puis trouver un siége
+plus confortable. »</p>
+
+<p>Le sauvage était si effrayé, qu’il cessa tout
+effort et resta parfaitement calme et immobile.</p>
+
+<p>« Est-ce un véritable Indien que vous avez
+trouvé là ? demanda Haldidge en allant vers
+Seth.</p>
+
+<p>— Certainement oui ! tâtez seulement et
+vous verrez si ce n’est pas un Peau-Rouge !</p>
+
+<p>— Qu’allez-vous en faire ?</p>
+
+<p>— Rien !</p>
+
+<p>— Allez-vous le laisser partir ? jetons-le
+par-dessus le bord.</p>
+
+<p>— Hum ! je ne veux pas, Haldidge ; j’ai
+deux ou trois bonnes raisons pour ne pas
+faire cela. En premier lieu, ce n’est pas nécessaire ;
+le pauvre diable ne nous a pas fait
+de mal ; et, quoique je déteste toute sa race,
+je n’aime pas à les tuer tant qu’ils ne m’ont
+pas fait de mal, ou n’ont pas essayé de m’en
+faire. Toutefois, la raison la plus importante,
+c’est que je me trouve bien assis et que je ne
+veux pas me déranger.</p>
+
+<p>— C’est un fameux niais de se laisser ainsi
+étouffer ; à sa place, je vous donnerais une
+bonne secousse, et je vous enverrais par-dessus
+bord !</p>
+
+<p>— Non pas, si vous compreniez votre position...
+Ah ! coquin ! »</p>
+
+<p>L’Indien entendit peut-être les paroles du
+chasseur. En tout cas, il essaya d’exécuter ce
+qu’il avait dit, et il y réussit. Au moment où
+Seth poussait son exclamation, il tombait la
+tête en avant sur Haverland, qu’il renversait
+en roulant avec lui. Au même instant, le sauvage
+sauta par-dessus bord et s’éloigna rapidement
+à la nage.</p>
+
+<p>« C’est un vilain tour, dit Seth, en reprenant
+sa place ; je m’étais justement assis sur
+lui pour le préserver de la pluie ; comme le
+chien est ingrat. »</p>
+
+<p>Leur attention fut reportée sur la marche
+du canot, ils étaient entraînés rapidement
+par le courant et leur position commençait
+à devenir inquiétante. Il n’y avait aucun
+moyen de le diriger, et, s’ils venaient à rencontrer
+soit un arbre, soit un rocher, ils couleraient
+à fond à l’instant. Mais ils n’y pouvaient
+rien, et tous restaient assis et se
+préparaient au choc qui pouvait leur survenir
+d’un instant à l’autre. Pendant qu’ils avançaient
+ainsi, ils entendirent le fond du canot
+qui frottait sur quelque chose ; il vacilla un
+instant ; et, tout à coup, il resta immobile :
+la proue s’emplissait rapidement et il commençait
+à s’enfoncer.</p>
+
+<p>« Par dessus bord ! tous, nous enfonçons ! »
+s’écria Haldidge.</p>
+
+<p>Ils sautèrent dans l’eau qui n’avait pas
+plus de deux pieds de profondeur et le canot,
+ainsi allégé de son chargement, se dégagea et
+disparut dans l’obscurité.</p>
+
+<p>« Ne bougez pas que je n’aie fait quelques
+sondages ! » dit Seth.</p>
+
+<p>Il pensa, tout naturellement, que pour atteindre
+la rive, il devait se diriger à angle
+droit sur le courant. Quelques pas lui montrèrent
+qu’il n’était plus dans la rivière même,
+mais dans l’eau qui avait débordé sur la rive.</p>
+
+<p>« Suivez-moi, mes enfants, nous sommes
+en bonne voie ! » cria-t-il.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-301.jpg" id="illu-301.jpg"><br>
+<span class="xsmall">« Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie ! » cria-t-il.</span></p>
+
+<p>Les buissons et les hautes herbes embarrassaient
+leurs pieds, les branches qui étaient
+au-dessus de leur tête fouettaient leurs visages,
+pendant qu’ils cherchaient à sortir de
+l’eau. Quelques instants après ils étaient de
+nouveau sur la terre ferme. Le canot leur
+avait fait traverser la rivière, de telle sorte
+que cette pénible besogne était terminée.</p>
+
+<p>« Maintenant, si nous avions seulement un
+bon feu ! dit Haverland.</p>
+
+<p>— Oui ! car Ina doit beaucoup souffrir !</p>
+
+<p>« Oh ! ne pensez pas à moi ! » répondit
+gaiement la brave jeune fille.</p>
+
+<p>Seth découvrit, avec sa pénétration ordinaire,
+que l’orage avait été très-peu de chose
+en cet endroit, et que le bois était relativement
+sec. En déblayant les feuilles qui étaient
+à la surface, il en trouva d’autres dessous qui
+n’étaient pas humides. Il en fit un gros tas
+sur lequel il plaça de petites brindilles surchargées
+elles-mêmes de grosses branches
+empilées les unes sur les autres. Après beaucoup
+de peine, Seth parvint à faire jaillir une
+étincelle de son briquet, et, en quelques instants,
+ils eurent un bon feu réconfortant et
+petillant.</p>
+
+<p>« C’est bien, dit Graham, mais n’est-ce
+pas imprudent, Seth ?</p>
+
+<p>— Bah ! il faut que je sèche ma peau cette
+nuit, si le feu a quelque vertu. »</p>
+
+<p>Mais les Indiens ne vinrent pas les inquiéter,
+quoiqu’il eût été très-peu prudent à eux
+d’allumer du feu. Il était plus que probable,
+comme Seth Jones le fit remarquer, que les
+sauvages qui les poursuivaient avaient perdu
+leur piste, et qu’ils auraient beaucoup de difficultés
+à la retrouver et à la suivre.</p>
+
+<p>La première aube se leva enfin sur nos pauvres
+fugitifs, qui mouraient de faim. Lorsque
+le jour augmenta, ils regardèrent autour
+d’eux, et ils découvrirent qu’ils avaient campé
+au pied d’une colline extrêmement boisée. Ils
+s’aperçurent aussi qu’Haldidge, le chasseur,
+était absent. Comme on s’en étonnait, la détonation
+de sa carabine se fit entendre ; et, au
+bout de quelques instants, on le vit descendre
+la colline pliant sous le poids d’un jeune cerf
+dix-cors qui fut rapidement dépouillé ; plusieurs
+gros morceaux furent mis à la broche
+ou grillés sur le feu, et nos cinq amis firent
+un repas plus abondant et plus substantiel
+que ceux que l’on fait jamais dans le monde.</p>
+
+<p>« Avant de reprendre notre voyage, dit
+Haldidge, je désire que vous veniez tous avec
+moi au sommet de cette colline, pour voir de
+quel beau point de vue l’on peut jouir.</p>
+
+<p>— Oh ! nous n’avons pas le temps d’admirer
+les points de vue, répondit Seth.</p>
+
+<p>— Je sais bien que nous n’avons pas de
+temps à perdre, ajouta le chasseur, mais cet
+endroit est d’une beauté particulière, et je
+pense que vous en serez satisfaits. »</p>
+
+<p>Le chasseur était si pressant que ses amis
+furent obligés d’accéder à sa demande. Ils commencèrent
+donc l’ascension, tandis qu’Haldidge,
+qui les conduisait, semblait avoir abandonné
+toute anxiété, et être tout souriant et
+plein d’espoir.</p>
+
+<p>« Voyez si vous aimez cette vue ! » dit-il
+en désignant l’occident.</p>
+
+<p>Les fugitifs regardèrent dans la direction
+qu’il indiquait. Le spectacle qu’ils aperçurent
+était bien celui qui devait leur plaire, plus
+qu’aucun autre dans l’univers ; car, au-dessous
+d’eux, à cinq cents pas environ, se trouvait
+le village même vers lequel ils s’avançaient
+depuis si longtemps. Il paraissait d’une
+beauté merveilleuse à la brillante clarté du
+soleil du matin. Une vingtaine de maisonnettes
+étaient serrées les unes contre les
+autres, et la fumée de plusieurs cheminées
+s’élevait dans l’atmosphère, tandis que, çà et
+là, on voyait quelques colons aller et venir.
+A un coin du village, on découvrait le fort et
+la gueule béante de son canon qui brillait au
+soleil du matin comme de l’argent bruni. Un
+ou deux petits bateaux couraient sur la rivière,
+et leurs avirons étaient maniés par des
+bras vigoureux et agiles. La rivière, que le
+bûcheron avait suivie en se sauvant avec sa
+femme et sa sœur, coulait au pied du village,
+et l’œil pouvait suivre ses contours pendant
+plusieurs lieues. On voyait çà et là, dans la
+campagne, les chaumières des établissements
+de quelques hardis colons ; elles ressemblaient
+de loin à de toutes petites ruches
+d’abeilles.</p>
+
+<p>« Vous ne m’avez pas dit si ce paysage
+vous plaisait ? reprit le chasseur.</p>
+
+<p>— Ah ! Haldidge, vous le saviez avant de
+me le demander ! répondit Haverland d’une
+voix émue. Dieu soit loué ! car il a été bien
+miséricordieux pour nous. »</p>
+
+<p>Ils se mirent alors à descendre la colline,
+mais sans échanger un seul mot ; car leurs
+cœurs étaient trop pleins d’émotion. Un
+charme étrange semblait s’être emparé de
+Seth Jones. A la vue du village, il était devenu
+tout à coup pensif et silencieux ; il refusait
+même de parler ; son esprit était
+évidemment occupé par quelque pensée absorbante.
+Plusieurs fois, il soupira profondément
+et pressa ses mains contre sa poitrine,
+comme si les palpitations tumultueuses de
+son cœur le faisaient souffrir. L’expression
+de sa figure était étonnamment changée, son
+air railleur et plaisant avait entièrement disparu,
+en même temps que les rides de son
+front et de son nez paraissaient effacées. Son
+visage en ce moment était réellement beau.
+C’était une merveilleuse métamorphose ; et
+ses compagnons se demandaient : « Est-ce
+bien là Seth Jones ? »</p>
+
+<p>Tout à coup, il crut s’apercevoir que les
+yeux de ses compagnons étaient fixés sur lui,
+et qu’il s’était oublié ; son ancienne expression
+étrange reparut sur son visage. Il reprit
+sa vieille allure et Seth Jones redevint encore
+lui-même.</p>
+
+<p>Les sentinelles du fort avaient aperçu et
+reconnu les fugitifs ; et, quand ceux-ci arrivèrent
+à la palissade qui entourait le village,
+ils trouvèrent une foule considérable qui les
+attendait.</p>
+
+<p>« Je vous reverrai tous ! » dit Haldidge, en
+se séparant des autres et en passant à l’extrémité
+supérieure de l’établissement.</p>
+
+<p>Après s’être arrêté, pendant quelques instants,
+pour répondre aux demandes de ses
+amis, Haverland se dirigea vers la maisonnette
+où il avait laissé sa femme et sa sœur ;
+il vit bientôt que les bons colons lui avaient
+construit et donné une maison. Comme il
+s’avançait doucement vers la porte, dans l’intention
+de surprendre gaiement sa femme,
+celle-ci le rencontra par hasard. Elle poussa
+un cri de joie étouffé, s’élança vers lui et le
+serra dans ses bras. Un instant après, elle
+pressa Ina sur son sein, et toutes deux laissaient
+couler de douces larmes.</p>
+
+<p class="c"><img alt="" src="images/illu-309.jpg" id="illu-309.jpg"><br>
+<span class="xsmall">Un instant après, elle pressa Ina sur son sein.</span></p>
+
+<p>« Que le ciel soit béni !... Que le ciel soit
+béni !... Oh ! ma chère.... ma chère enfant ;...
+je te croyais perdue pour toujours !... »</p>
+
+<p>Graham et Seth se tinrent respectueusement
+à l’écart pendant quelques instants. Le
+dernier toussa plusieurs fois et passa furtivement
+sa main sur ses yeux. Quand la mère
+se fut remise, elle se retourna et reconnut
+Graham qu’elle salua cordialement.</p>
+
+<p>« Et vous aussi ! dit-elle, en prenant la
+main de Seth et en le regardant fixement :
+vous avez été plus qu’un ami pour nous ;
+puisse le ciel vous récompenser, car nous ne
+pourrons jamais le faire !</p>
+
+<p>— Là !... Là !... ne dites pas cela !...
+hum !... hum !... Je crois que j’ai pris froid
+pendant la nuit ! »</p>
+
+<p>Mais la ruse était inutile. Les larmes devaient
+finir par couler, et Seth, pendant quelques
+secondes, pleura comme un enfant ;
+mais on le voyait sourire à travers ses
+larmes. Ils entrèrent tous dans la maison.</p>
+
+<p>« Notre premier devoir est de remercier
+Dieu pour sa miséricorde ; remercions-le
+tous ! » dit le bûcheron.</p>
+
+<p>Ils tombèrent à genoux et adressèrent de
+ferventes actions de grâce à l’Être suprême
+qui leur avait témoigné sa bonté d’une façon
+si merveilleuse. Les colons, avec une véritable
+délicatesse de cœur, voulaient se retirer,
+et ne cédèrent qu’aux instances de la famille.
+Comme ils se relevaient, Marie, la sœur
+d’Haverland, entra dans la maison. Graham,
+qui regardait alors Seth, tressaillit à l’émotion
+que celui-ci laissa percer. Le pionnier devint
+pourpre et trembla de tous ses membres ;
+mais il fit un violent effort et il se remit assez
+à temps pour la saluer. Marie le remercia
+et commença à parler, parce qu’elle vit
+qu’il était embarrassé de le faire et peu à son
+aise. Un soupçon brilla sur son beau visage
+si calme ; elle pâlit et rougit tour à tour. Son
+visage redevint bientôt calme et pensif, et
+une expression touchante brilla dans ses yeux
+tristes et languissants. Seth sortit rapidement
+pour méditer sur les mystères de ses propres
+pensées.</p>
+
+<p>La maisonnette fut encombrée jusqu’à près
+de minuit par des amis qui étaient venus pour
+les féliciter.</p>
+
+<p>La réunion fut gaie et heureuse, ce fut
+une soirée enfin dont on se souviendra longtemps.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une semaine après, la maison d’Haverland
+voyait encore réunis Ina, Seth Jones, le bûcheron,
+Mme Haverland, et Marie. Seth s’assit
+dans un coin et causa avec Ina tandis que les
+trois autres parlaient ensemble. On lisait le
+bonheur sur chaque visage. La douce et mélancolique
+beauté de Marie était illuminée
+d’un sourire. Elle était belle ainsi et avait un
+air de reine. Ses cheveux, noirs comme la
+nuit, étaient rassemblés derrière sa tête,
+comme pour les empêcher de friser ; mais,
+malgré cela, une mèche rebelle se plaisait à
+la contrarier et à voltiger. Une légère rougeur
+colorait ses joues, et son œil bleu avait
+une expression qui dénotait la joie et la satisfaction.</p>
+
+<p>Seth était resté la plupart du temps avec le
+bûcheron. Son langage cependant changeait
+souvent. Il y avait dans sa conversation des
+mots si polis et si choisis qu’ils faisaient croire
+que, sans aucun doute, il était très-instruit.</p>
+
+<p>En ce moment, ses manières étaient nerveuses ;
+et, quoiqu’il causât joyeusement
+avec Ina, ses yeux étaient constamment fixés
+sur le visage de Marie Haverland.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, il se leva,
+prit sa chaise et alla s’asseoir à côté d’elle.
+Elle ne le regarda pas, ni personne non plus.
+Il s’assit un instant ; puis il murmura :</p>
+
+<p>« Marie ? »</p>
+
+<p>Elle tressaillit ! ses yeux lancèrent un instant,
+sur le visage de Seth, des lueurs de
+météore ; puis elle devint pâle comme la mort
+et elle serait tombée de sa chaise, si Seth ne
+l’avait soutenue dans ses bras. Haverland leva
+les yeux et fut frappé de stupeur ; toute la
+famille était remplie d’étonnement.</p>
+
+<p>« Ciel miséricordieux !... Eugène Morton !...
+s’écria Haverland en se levant tout
+droit.</p>
+
+<p>— Oui, en vérité, dit celui-ci à qui l’on
+s’adressait.</p>
+
+<p>— Vous êtes-vous relevé d’entre les morts ?</p>
+
+<p>— Je suis revenu à la vie, Alfred, mais je
+n’ai jamais été avec les morts. »</p>
+
+<p>Au lieu de cette faible voix et criarde qui
+avait jusqu’ici caractérisé son organe, il
+avait maintenant une voix basse taille, riche
+et mélodieuse.</p>
+
+<p>Haldidge et Graham, entrèrent dans la maison,
+et Seth parut, sous son véritable caractère,
+grand, noble, gracieux et imposant.</p>
+
+<p>« Où est Seth ? demanda Graham, ne remarquant
+pas l’étranger présent.</p>
+
+<p>— Voici celui que vous avez jusqu’ici pris
+pour cet individu, dit l’étranger en riant et
+en jouissant de son étonnement.</p>
+
+<p>— Seth, en vérité ; mais ce n’est plus
+Seth ! s’écrièrent-ils tous les deux.</p>
+
+<p>— Ah ! leur dit-il, je vais tout vous expliquer
+en deux mots. Je n’ai pas besoin de vous
+dire, mes amis, que mon caractère, depuis
+que je suis parmi vous, a été un rôle joué.
+Seth Jones est un mythe et, à ma connaissance,
+cet individu n’a jamais existé. Mon
+véritable nom est Eugène Morton. Il y a dix
+ans, Marie Haverland et moi, nous engageâmes
+notre foi l’un à l’autre. Nous devions
+nous marier un an après ; mais, quelques
+mois plus tard, la guerre de la Révolution
+éclata, et on fit un appel de volontaires dans
+notre petit village du New-Hampshire. Je n’avais
+aucune envie, ni aucun droit de ne pas
+accomplir mon devoir ; notre petite compagnie
+fut envoyée dans le Massachussets où la
+guerre régnait alors. Dans une escarmouche,
+quelque temps après la bataille de Bunker-Hill,
+je fus dangereusement blessé et laissé
+chez un fermier habitant au bord du chemin.
+J’envoyai un mot par un de mes camarades à
+Marie, pour lui faire savoir que j’étais blessé,
+mais que j’espérais la revoir sous peu. Le porteur
+de ce message fut probablement tué ; car
+il est certain que ce mot ne parvint jamais à
+Marie, et qu’au contraire on lui fit un rapport
+tout différent. Il y avait dans notre compagnie,
+un individu qui l’aimait aussi ; et, en
+apprenant mon malheur, il lui fit dire que
+j’avais été tué. Lorsque je rejoignis mon
+corps, quelques mois plus tard, j’appris que
+cet individu avait déserté. Je pensai qu’il
+était retourné au pays, et je résolus de demander
+un congé pour revoir mon pays
+natal ; j’appris là qu’Haverland, sa femme, et
+sa sœur avaient quitté le village pour aller
+dans l’Ouest. Un de mes amis m’informa que
+le déserteur était parti avec eux, et qu’il était
+certain qu’il épouserait Marie. Je ne pus douter
+de la vérité de ce récit. Pour adoucir ce
+grand chagrin, je retournai de suite sous les
+drapeaux et me mêlai à tous les combats, autant
+que je pus le faire ; souvent je m’exposais
+à dessein au danger demandant la mort à
+grands cris. Pendant l’hiver de 1776, je me
+trouvais sous les ordres du général Washington,
+à Trenton ; j’avais traversé le Delaware
+avec lui et nous engageâmes bientôt un combat
+désespéré avec les Hessiens. Dans la chaleur
+même de l’action, il me vint tout à coup
+à l’esprit que l’histoire du mariage de Marie
+n’était pas vraie ; et, chose assez singulière,
+quand la bataille fut terminée, je n’y pensai
+plus. Mais, au milieu de l’engagement suivant,
+qui eut lieu à Princeton, la même pensée
+me revint et me poursuivit depuis lors
+jusqu’à la fin de la guerre. Je résolus de chercher
+Marie. Tout ce que je pus apprendre,
+c’est qu’Haverland avait émigré, et avait quitté
+le pays. Si elle avait épousé le déserteur, je
+savais que c’était avec la ferme croyance que
+j’étais mort. En conséquence, je n’avais pas
+le droit de la rendre malheureuse et de la faire
+souffrir par ma présence, et c’est pour cette
+raison que je pris un déguisement. Je teignis
+mes cheveux, depuis longtemps déjà mal soignés,
+et cela changea tellement toute ma
+physionomie, que je me reconnus à peine
+moi-même ; le teint de ma jeunesse s’était
+bronzé au rude métier de la guerre, et le chagrin
+avait complété le changement ; ce n’est
+pas étrange, alors, qu’un vieil ami ne m’ait
+pas reconnu, surtout quand je jouai le rôle
+de « gars de la montagne Verte », en prenant
+sa voix et ses manières, mon identité était
+alors, je le savais, parfaitement à l’abri de
+toute découverte. Je vins dans ce pays ; et
+après des recherches longues et persévérantes,
+je trouvai Haverland qui coupait du bois dans
+la forêt. Je me présentai à lui comme étant
+Seth Jones, et je retrouvai Marie. Le récit de
+son mariage était faux. Je me serais fait connaître
+alors, si le danger qui menaçait Haverland
+n’était pas tombé sur lui presque aussitôt.
+Comme la famille était tourmentée sur le
+sort d’Ina, je pensai que me faire reconnaître
+ne servirait qu’à embarrasser et à distraire
+leurs mouvements.</p>
+
+<p>« Il me reste peu de choses à ajouter ! Je
+vous félicite, Graham, du choix que vous avez
+fait ; vous allez vous marier demain ? Eh bien !
+Marie, ne m’épouserez-vous pas en même
+temps ?</p>
+
+<p>— Oui ! répondit-elle en plaçant ses mains
+dans celles de Seth.</p>
+
+<p>— Maintenant, félicitez-moi, mes amis, »
+dit-il, avec un visage radieux.</p>
+
+<p>Et tous se réunirent autour de lui.</p>
+
+<p>Ils éprouvèrent d’abord, il est vrai, quelque
+difficulté à croire que Seth Jones avait
+disparu pour toujours ; ils regrettaient même
+ce visage singulier et excentrique ; mais ils
+avaient gagné à sa place un ami sincère et
+dévoué dont ils étaient tous fiers.</p>
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE.</h2>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tbody>
+
+<tr>
+<td>I.</td>
+<td>Un étranger</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c2">5</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>II.</td>
+<td>Sombre nuage</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c3">19</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>III.</td>
+<td>L’orage éclate</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c4">35</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>IV.</td>
+<td>Une maison de moins et un ami de plus</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c5">45</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>V.</td>
+<td>Seth trouve la piste et il la quitte</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c6">63</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>VI.</td>
+<td>La mort ou la vie</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c7">85</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>VII.</td>
+<td>L’expérience de Seth</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c8">97</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>VIII.</td>
+<td>Rencontre inattendue</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c9">113</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>IX.</td>
+<td>La poursuite</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c10">129</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>X.</td>
+<td>Deux captifs chez les Indiens</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c11">149</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XI.</td>
+<td>Toujours en chasse</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c12">163</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XII.</td>
+<td>Correspondance de Seth</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c13">181</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XIII.</td>
+<td>Explications</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c14">195</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XIV.</td>
+<td>Dans le camp ennemi</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c15">207</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XV.</td>
+<td>Plans et manœuvres</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c16">221</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XVI.</td>
+<td>Épreuves</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c17">237</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XVII.</td>
+<td>Dangers</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c18">249</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XVIII.</td>
+<td>Hors de la vallée de la mort</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c19">261</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>XIX.</td>
+<td>Le retour</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c20">293</a></div></td>
+</tr>
+
+</tbody></table>
+</div>
+
+<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p>
+
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+
+<div class="break"></div>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78346 ***</div>
+</body>
+</html>
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