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Il avait élevé une modeste +demeure au milieu de cette solitude, et, avec sa tendre compagne et une +sœur, il avait posé les fondements d’une colonie. Cet établissement, il +est vrai, était encore bien faible; il ne se composait que des trois +personnes que nous venons de mentionner, et de la fille d’Haverland, +jeune beauté aux yeux bleus. Toutefois, le hardi colon avait compris que +le courant de l’émigration se dirigeait rapidement vers l’Ouest, et +qu’avant peu d’années des villages et des villes s’élèveraient sur +l’emplacement de cette forêt inhabitée, tandis que les Indiens seraient +refoulés vers le couchant. + +Notre bûcheron était un type magnifique de cette espèce d’hommes qu’on +appelle les rois de la nature. Sa lourde casaque reposait sur une bûche +à quelques pas plus loin, et sa poitrine bombée n’était recouverte que +d’un gilet de dessous qui collait sur ses membres et sur son torse comme +un justaucorps. Le col de ce vêtement était ouvert et laissait voir le +cou bruni et la poitrine haletante du bûcheron: un pantalon épais +retombait sur les grossiers mocassins qu’il avait aux pieds. Une petite +casquette en peau de loutre, rejetée sur le derrière de sa tête, +laissait son front à découvert, tandis que ses cheveux noirs tombaient +en boucles soyeuses sur ses larges épaules. Ses traits étaient +réguliers, et fortement accentués, son front élevé, son nez aquilin, et +ses yeux d’un noir étincelant. Tel était Haverland au milieu de la +forêt. Il se tenait le pied gauche en avant, et ses muscles, qui +semblaient toujours tendus, trahissaient une force herculéenne. + +Sa hache brillante s’enfonça dans le cœur, pour ainsi dire saignant, du +chêne qu’elle avait attaqué, jusqu’à ce qu’elle l’eût traversé +entièrement et qu’elle eût rencontré l’entaille pratiquée du côté +opposé. Alors le majestueux monarque de la forêt commença à chanceler. +Haverland se recula en jetant un regard vers le sommet du chêne qui +cédait à ses efforts et qui s’inclinait lentement. Enfin, le colosse +tomba, et, en touchant la terre, il fit entendre un craquement et un +bruit semblables à ceux du tonnerre. Le bûcheron resta un moment +immobile; sa respiration ardente sortait de sa poitrine comme un jet de +vapeur; enfin il se dirigea vers l’arbre qu’il venait d’abattre. Au même +instant, son oreille exercée crut entendre un bruit suspect; il laissa +tomber sa hache, prit sa carabine, et se tint sur la défensive. + +«Comment vous portez-vous?... Comment vous portez-vous?... Vous n’avez +pas peur, je suppose; ce n’est personne autre que Seth Jones, du +New-Hampshire,» dit le nouveau venu avec un accent particulier. + +[Illustration: Seth Jones, du New-Hampshire.] + +Le bûcheron leva la tête et vit un curieux spécimen de la race humaine. +Cet homme du New-Hampshire était ce que l’on appelle un Yankee, espèce +que l’on rencontre rarement, et dont on parle beaucoup de nos jours. Il +possédait un grand nez aquilin tout mince, deux petits yeux gris +clignotants, et un corps frêle, mais nerveux, orné de longues +extrémités; ses pieds étaient enfermés dans de beaux souliers, et le +reste de son costume était conforme à celui que l’on portait sur les +frontières au temps dont nous parlons. Sa voix avait ce timbre +particulier et incertain qui appartient à cet organe quand il est en +mue, et lorsqu’il était un peu agité, elle avait des sons étranges et +inimaginables. + +Le bûcheron, avec une pénétration caractéristique, vit au premier coup +d’œil à quel genre d’hommes appartenait son interlocuteur. Il prit sa +carabine de la main gauche et lui tendit l’autre en lui disant: + +«Eh! non, mon ami, je n’ai certainement pas peur; mais, vous le savez, +dans ces temps-ci, il faut agir avec prudence et circonspection; quand +on se trouve dans un endroit aussi isolé que celui-ci, ce serait un +crime d’être négligent, surtout lorsque l’on est l’aide et le soutien de +plusieurs personnes. + +--Cela est très-vrai.... très-vrai; vous avez raison, monsieur.... Ah! +au fait, je suis forcé d’avouer que je ne sais pas votre nom. + +--Haverland. + +--Bien.... merci.... Haverland.... ou comme vous voudrez. Nous vivons +dans un temps dangereux.... il n’y a pas à disputer là-dessus, et j’ai +été étrangement surpris lorsque j’ai entendu le bruit d’une hache dans +ces contrées. + +--Moi aussi j’ai été surpris de rencontrer votre visage quand j’ai levé +la tête. Jones, je crois, m’avez-vous dit, est votre nom? + +--Oui.... oui.... Seth Jones, du New-Hampshire; les Jones forment +là-haut une nombreuse famille--peut-être trop nombreuse pour que chacun +de ses membres s’y trouve à l’aise--aussi j’ai émigré. Vous connaissez +peut-être ce nom-là? + +--Non, je ne connais personne de ce nom dans cette contrée. + +--Ah! vous ne le connaissez pas? Cependant les Jones sont bien connus +dans le pays.... Quelques hommes remarquables sont sortis de cette +famille.... Mais qui diable vous retient dans ce pays de païens?... Pour +quelle raison vous y trouvez-vous, et qu’est-ce qui a pu vous y porter. + +--L’esprit d’entreprise, monsieur. J’étais fatigué des façons soi-disant +civilisées de notre pays; et lorsqu’on offre à celui qui veut émigrer +des champs aussi beaux que ceux qui sont devant nous, je considère que +c’est un devoir d’en profiter, et je l’ai fait. Maintenant, monsieur, à +votre tour d’être franc avec moi. Apprenez-moi qui vous a poussé à +visiter un pays aussi dangereux, lorsque vous n’aviez aucune raison de +supposer que des blancs y avaient déjà commencé un établissement: vous +avez tout l’air d’un chasseur indien ou d’un coureur des bois. + +--Eh! peut-être! En tout cas, je l’ai été. J’ai été coureur avec les +gars de la Montagne-Verte, sous le colonel Allen, et je suis resté avec +eux jusqu’à la fin de la révolution. Alors je suis descendu à la ferme +où j’ai travaillé avec le père; puis il est arrivé dans le voisinage une +affaire qui m’a fait croire qu’il valait mieux pour moi de m’en aller; +je vous en tairai les motifs, mais je puis vous déclarer que tout acte +criminel y est étranger. Je m’arrêtai à l’établissement situé près du +fleuve pendant quelques jours, et enfin je me décidai à faire un tour +par ici. + +--Je suis bien aise que vous soyez venu, car je ne vois pas souvent de +visage blanc. J’espère que vous accepterez l’hospitalité d’un bûcheron, +et que vous resterez avec nous aussi longtemps que vous le pourrez; +mais, surtout, vous n’oublierez pas que plus vous resterez ici, plus +nous vous en témoignerons de joie. + +--Je resterai jusqu’à ce que vous soyez fatigué de ma personne, dit en +riant l’excentrique Seth Jones. + +--Comme vous venez de l’Est, vous pourrez sans doute me donner des +renseignements sur l’état des esprits et sur les dispositions des +Indiens qui habitent votre contrée et la mienne. D’après vos remarques, +je supposerais volontiers cependant que rien de très-sérieux ne nous +menace. + +--Je ne sais pas, mais.... répondit Seth en secouant la tête et en +regardant la terre. + +--Quoi donc, mon ami? + +--Je vais vous le dire; j’ai entendu raconter de terribles histoires +tout le long de mon chemin. On dit que les damnés habits rouges ont mis +les Indiens en mouvement. Du moins, ils l’ont essayé: c’est certain. + +--En êtes-vous sûr? demanda l’homme de la forêt en trahissant ses +inquiétudes par cette parole. + +--J’en suis presque certain; il y a un petit établissement là en bas.... +j’en ai même oublié le nom.... qui a été attaqué par ces démons et qui a +été entièrement brûlé. + +--Est-ce possible?... Pendant ces trois ou quatre derniers mois, j’ai +entendu parler de la terrible hostilité qui existe entre les blancs et +les Peaux-Rouges, mais je préférais ne pas y croire. Quelquefois, +cependant, je sentais que j’avais tort. + +--Voilà l’état des choses: si vous tenez à la femme de votre cœur et à +vos petits chérubins--car je suppose que vous en avez--vous ferez bien +de vous diriger vers des parages plus sûrs; je ne sais même pas comment +vous avez pu rester si longtemps ici sans être inquiétés. + +--Ma conduite à l’égard des Indiens a toujours été dictée par +l’honnêteté et la bienveillance, et ils m’ont toujours témoigné des +sentiments d’amitié, à moi comme aux miens, qui sont sans défense. Voilà +l’unique motif de ma confiance, et, dans le fait, ma seule espérance. + +--C’est très-bien; mais, permettez-moi de vous le dire, il ne faut +jamais se fier à un Indien: cette race est trop turbulente; vous croyez +mettre le doigt sur eux, et ils sont déjà bien loin; c’est comme cela, +fort malheureusement. + +--Je crains bien que vos soupçons ne soient trop fondés, répondit +Haverland d’un ton triste. + +--Je suis bien aise de vous avoir rencontré; car je commençais à devenir +misanthrope. J’aime rendre service à mon semblable, et je m’attacherais +à vous, puisque c’est vous que le hasard m’a fait rencontrer. + +--Merci, ami; et maintenant, allons à la maison. J’avais l’intention de +passer la journée à travailler, mais vos paroles m’en ont ôté le +courage. + +--C’est malheureux; mais je ne devais pas vous cacher la vérité, +n’est-il pas vrai? + +--Certainement, et c’eût été mal à vous de ne pas m’avertir des dangers +qui me menacent. Allons à la maison.» + +En disant ces mots, Alfred remettait sa casaque, jetait sa carabine et +sa hache sur son épaule, et s’enfonçait dans un sentier qu’il avait +tracé lui-même à travers la forêt. Il se dirigea d’un pas pensif vers sa +demeure, tandis que son nouvel ami marchait derrière lui et le suivait +de près. + + + + +II + +SOMBRE NUAGE. + + +En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland ne prononça que quelques +paroles, quoique son loquace ami causât sans cesse et toujours. Le +bûcheron avait le cœur trop gros pour donner la réplique à Jones et à +ses inoffensives plaisanteries; de sombres et terribles soupçons +s’étaient déjà dressés bien des fois devant lui, et il avait fermé les +yeux pour ne pas les voir; mais, maintenant, il était impossible de s’y +méprendre: ils apparaissaient à chaque pas, et ils se changeaient en une +effrayante certitude. + +La lutte révolutionnaire des colonies était terminée à l’époque dont +nous parlons, et leur liberté était fondée sur une base solide: +toutefois, la paix ne régnait pas partout. On voyait chaque jour de +sombres, de cruelles et de sanglantes tragédies se passer sur les +frontières, et elles devaient encore durer pendant une génération. La +mère patrie, qui avait échoué dans son œuvre de despotisme et +d’asservissement, excitait les Indiens et leur faisait commettre des +atrocités révoltantes sur des hommes inoffensifs. Elle trouva en eux des +instruments trop dociles, et elle suscita une guerre terrible qui dura +fort longtemps; et, même lorsque la cause qui l’avait fait naître eut +disparu, les sauvages continuèrent encore ce combat inégal. Tous ceux +qui connaissent l’histoire des États-Unis doivent le savoir: la guerre, +sur les frontières, a été pour ainsi dire interminable. Le courant de +l’émigration, en se dirigeant vers l’Ouest, rencontra toujours ses +vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après des combats et des efforts +incessants. Aujourd’hui même, qu’on a presque atteint le rivage lointain +du Pacifique, cette race entêtée fait encore briller de temps à autre +les tristes lueurs des combats. + +La modeste demeure d’Alfred Haverland s’élevait dans une charmante +vallée; son bras vigoureux avait dégagé tout autour un espace libre, de +sorte que sa résidence se trouvait à une certaine distance de cette +forêt qui avait une immense étendue. Dans cette clairière, il restait +encore quelques arbres abattus; et, à certains endroits où l’on avait +ouvert ce sol vierge, on pouvait juger des richesses inépuisables qu’il +renfermait dans son sein, et qui n’attendaient que la main de l’homme +pour produire abondamment. + +L’habitation était semblable à celles que l’on trouve généralement dans +les nouveaux établissements. Un simple amas de grosses bûches, serrées +les unes contre les autres, ayant une ouverture pour porte et une autre +pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer l’attention du dehors; +au dedans, on trouvait deux appartements, un rez-de-chaussée et un +premier. La pièce du bas servait à tous les besoins et à tous les +usages, excepté à y dormir; tout naturellement c’est dans le haut que +l’on reposait. En bâtissant cette hutte, Haverland avait fait peu de +préparatifs de défense, car il espérait bien qu’il n’en aurait jamais +besoin, et il lui semblait que l’idée du danger ne le quitterait pas un +instant s’il donnait à son habitation l’air d’une forteresse. +D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux à un ouvrage qui ne lui +servirait peut-être jamais à rien; dans tous les cas, il n’aurait jamais +la possibilité de soutenir un siége prolongé, et une poignée +d’assaillants pourraient toujours lui imposer toutes leurs conditions. + +Comme le bûcheron débouchait dans la clairière, Ina, sa fille, l’aperçut +et sortit de la maison en courant pour aller à sa rencontre. + +«Père, je suis contente de te voir revenir sitôt; mais le dîner n’est +pas prêt. Tu as peut-être cru qu’il l’était? Je disais justement à ma +mère....» + +Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger. + +«Non, ma fille, je ne croyais pas que l’heure du dîner fût arrivée; +mais, comme un ami est venu me voir, j’ai pensé que je pourrais mieux le +recevoir à la maison que dans les bois; mais où est donc ton baiser +habituel, ma chère enfant?» + +Le père se baissa et posa ses lèvres sur le front de sa fille; puis il +la prit par la main et s’avança vers la cabane. + +«C’est une vraie beauté! s’écria Seth Jones; est-elle née dans ce +pays?... C’est votre fille, je suppose? + +--Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas née dans ces contrées.» + +Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland reçût un pareil éloge de Seth +Jones. Elle était en effet très-jolie; elle avait quinze ou seize +printemps et en avait passé déjà plusieurs dans cette solitude qui était +alors sa demeure. Elle était plutôt petite que grande, mais gracieuse +comme une gazelle, et libre de toutes les contraintes que le monde +impose ordinairement aux jeunes filles de son âge. Son costume +ressemblait en partie à celui du monde civilisé. Elle portait un jupon +court, de grandes guêtres magnifiquement brodées, et un large pardessus +assez semblable à ceux que l’on voit aux dames de nos jours. Ses petits +pieds étaient enfermés dans d’étroits mocassins admirablement travaillés +et parsemés de perles et d’ornements indiens, et un collier de wampum +était enroulé autour de son cou. + +Elle entra la première dans la maison et fut suivie par le bûcheron et +le pionnier. + +Haverland présenta son nouvel ami à sa sœur et à sa femme, en leur +disant qu’il était venu par le hasard dans cette direction, et qu’il +resterait probablement chez eux pendant quelques jours. Mais l’œil fin +de la femme eut bientôt remarqué l’expression pensive qu’avait prise la +figure de son mari; elle comprit qu’il savait encore quelque chose qu’il +cachait, et que ce quelque chose devait être plus sérieux et plus +important que tout ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant ni le +questionner, ni même lui parler, car elle savait qu’il dirait tout ce +qui serait nécessaire lorsqu’il en serait temps. + +On engagea une conversation banale qui se prolongea jusqu’au moment où +le repas fut servi par l’active femme de ménage, et tous se réunirent +autour de la table, où le père commença à appeler avec ferveur la +bénédiction du ciel sur le frugal repas qui fut pris en silence. + +«Femme, dit Haverland, je vais sortir un instant avec mon ami, tandis +que toi et Marie, vous vous occuperez ici comme vous le jugerez +convenable jusqu’à mon retour; je ne reviendrai probablement qu’à la +nuit; n’ayez aucune inquiétude sur mon compte.... + +--Je tâcherai de ne pas en avoir; mais, mon cher mari, ne t’éloignes pas +trop de la maison, car d’étranges craintes m’assiégent depuis ce matin.» + +La figure ordinairement sérieuse et calme de Marie trahissait alors une +expression d’inquiétude qui lui était peu habituelle. + +«Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin,» répondit Haverland. + +Et il sortit de la maison. + +Ina venait de paraître avec un petit seau à la main, comme si son +intention eût été d’aller puiser de l’eau à une source qui se trouvait à +quelque distance de la maison. + +«Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant pour prendre le seau; +c’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains. + +[Illustration: «C’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.»] + +--Non, je l’ai porté bien souvent; je vous remercie; ce n’est rien pour +moi, cela. + +--Mais laissez-moi vous remplacer pour cette fois; je veux seulement +vous montrer ma bonne volonté et mon agilité.» + +Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit de l’œil, tandis qu’il +s’acheminait lentement vers l’endroit où le sentier conduisait dans la +forêt. + +«Est-ce bien loin d’ici? demanda-t-il en se retournant lorsqu’il fut +arrivé au sentier. + +--A quatre pas de vous, répondit Haverland; le sentier y conduit tout +droit.» + +Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit pas, fit un mouvement de +tête, et disparut dans la forêt. + +Le simple fait que nous venons de raconter, quoique frivole en lui-même, +est un de ces riens qui sont la cause d’événements importants, et qui +semblent montrer qu’une providence pleine de sagesse les fait naître +pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait eu d’autre but qu’un +amusement de quelques minutes; et cependant, avant de revenir, il vit +qu’il avait été heureusement inspiré. + +Il s’avança rapidement, et, après avoir parcouru une petite distance, il +atteignit la source. + +En se baissant, il entendit un léger bruit dans des buissons qui se +trouvaient un peu plus loin, et comme il allait plonger le seau dans le +bassin, il vit se refléter sur la surface unie de l’eau un mouvement +imprimé aux feuilles d’un arbrisseau. + +Il était trop rusé et trop prudent pour laisser voir qu’il avait +remarqué quelque chose; il remplit le seau sans trahir ni émotion ni +soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un regard rapide autour de +lui; mais il le fit avec autant d’indifférence que possible, et alors il +aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui étaient blottis sous le +feuillage! En tournant le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment +tout particulier de malaise, car il savait que c’était la chose du monde +la plus facile pour ces deux gaillards de lui envoyer une ou deux balles +qui l’eussent tué sur-le-champ. Cependant, il ne hâta nullement le pas +et ne manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva dans la clairière, il +remit l’eau à Ina en riant. + +«Voyons, en route, dit Haverland en se dirigeant vers la source. + +--Non, pas de ce côté, et pour une bonne raison, dit Seth en faisant +avec la tête un mouvement significatif. + +--Pourquoi cela? + +--Je vais vous le dire. + +--Eh bien! allons à la rivière? + +--C’est bien, mais surtout ne nous éloignons pas trop de votre maison.» + +Haverland le regarda d’un œil inquiet, et il vit que ces paroles +devaient avoir une importante signification; cependant, il n’en dit rien +et marcha vers la rivière. + +Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines de pas de la cabane, et +il allait du nord au sud. A cet endroit, il était très-calme et très-peu +large; cependant, un quart de lieue plus bas, il se changeait en une +grande rivière assez profonde; son lit était bordé presque partout +d’arbustes épais et impénétrables, que dominaient des arbres +gigantesques. Ces massifs formaient les limites de la triste solitude +qui couvrait alors cette partie de l’État de New-York, et dont on voit +encore aujourd’hui de grandes portions. + +Haverland s’avança vers un endroit où il s’était souvent arrêté pour +causer avec sa femme, dans les premiers temps qu’ils s’étaient établis +dans cette contrée. En y arrivant, il posa la crosse de sa carabine sur +le sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna, et regarda Seth en +plein visage. + +«Que vouliez-vous dire en me recommandant de ne pas trop m’éloigner de +la maison? + +--Une minute,» répondit Seth, qui tendait l’oreille comme pour écouter. + +Haverland le regarda attentivement, et il entendit bientôt quelque chose +d’inusité; on eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve. Le pionnier +s’avança alors sur le bord de l’eau et fit signe à son compagnon +d’approcher. Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit, à quelques +centaines de mètres, un canot qui, poussé par les rames de trois +Indiens, descendait rapidement le courant. + +«Voilà ce que je voulais dire, murmura Seth en reculant un peu. + +--Les aviez-vous vus? demanda Haverland. + +--Eh! oui. Ils étaient à la source; ils guettaient votre fille pour +l’enlever et s’enfuir avec elle.» + + + + +III + +L’ORAGE ÉCLATE. + + +«En êtes-vous certain? demanda Haverland avec vivacité et émotion. + +--Bien certain, puisque je les ai vus. + +--Comment.... quand.... et où les avez-vous vus?... Répondez vite, je +vous en prie, car je sais que la vie de personnes qui me sont chères se +trouve en péril.... + +--Je ne sais pas grand’chose, mais je sais que leur vie est en péril; +lorsque j’étais à la source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée, et +j’ai compris que ces drôles attendaient votre fille. C’était bien pour +elle qu’ils étaient venus, sans quoi ils m’auraient joliment tanné la +peau à coups de fusil. Je les ai vus se blottir, et j’ai comme fait si +je ne soupçonnais rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici, ils +sont redescendus pour chercher du renfort, et ils reviendront cette nuit +avec toute leur bande. C’est certain! + +--Vous avez raison, et, au point où en sont les choses, c’est le moment +d’agir. + +--Oui, oui. Mais que vous proposez-vous de faire? + +--Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici le plus grand intérêt, je dois +vous demander conseil. + +--Ne savez-vous pas ce que vous avez à faire, mon ami? + +--J’ai un plan, mais je voudrais d’abord connaître le vôtre. + +--Eh bien! je puis vous le donner tout de suite; vous savez bien que +vous êtes dans une contrée déserte, et que la meilleure chose que vous +ayez à faire, c’est de vous en aller au plus vite. Les établissements ne +sont pas à plus de vingt milles d’ici; et vous feriez bien de faire vos +paquets et de partir sans perdre de temps. + +--C’était aussi mon projet. Mais, un instant, nous partirons par eau; et +ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’à la nuit, afin que l’obscurité +pût nous protéger? Nous venons de voir que la rivière cache assez +d’ennemis pour déjouer nos desseins, s’ils étaient connus: nous devons +donc attendre jusqu’à la nuit. + +--Vous avez raison, et comme il n’y a pas de lune, nous aurons toutes +les chances, d’autant plus que nous devons descendre le courant au lieu +de le remonter. + +--Vous le voyez, la guerre continue! Quand j’ai quitté le pays, je +pensais qu’on arrangerait les choses de façon à empêcher ces infernales +Peaux-Rouges de commettre leurs déprédations; mais ils ont l’air +diablement braillards, et on ne doit pas se fier à ces gens faux et +rusés.» + +Un instant après, Haverland retourna à la maison avec Seth. Il appela sa +femme et sa sœur, et leur expliqua, en quelques mots, ce qui s’était +passé. Les craintes qu’ils avaient conçues commençaient à se réaliser, +et on ne perdit pas de temps en lamentations inutiles. On fit +immédiatement les préparatifs du départ. Le bûcheron avait un grand +bateau assez semblable à ces radeaux plats qu’on voit de nos jours sur +les rivières de l’Ouest. Il était attaché à un arbre qui bordait le +rivage; on le mit à l’eau et on y porta tous les effets de la petite +colonie. Pendant ce temps, Seth était resté sur le bord de la rivière +pour surveiller le courant, de peur que l’ennemi n’arrivât à +l’improviste. + +Le chargement du bateau prit la plus grande partie de l’après-midi, et +la nuit descendait déjà sur le fleuve, lorsque le dernier objet fut +placé à bord. Cette besogne terminée, tous s’assirent dans le canot et +attendirent que l’obscurité fût complète pour commencer à descendre le +courant. + +«Il est dur, dit Haverland d’un ton assez triste, de quitter une maison +que l’on a eu tant de peine à construire. + +--C’est vrai, répondit Seth, que Marie regardait très-attentivement, +comme si elle n’eût pas été satisfaite des manières et de la tournure de +l’étranger. + +--Mais il vaut mieux partir, mon cher Alfred, dit la femme. Espérons que +la guerre sera bientôt terminée; nous avons traversé déjà d’aussi grands +périls que ceux qui nous menacent maintenant, et je crois que le temps +où nous pourrions revenir en toute sûreté n’est pas bien éloigné. + +--Nous ne pouvons mourir qu’une fois, dit Marie à moitié distraite, et +je suis résignée à mon sort, quel qu’il soit.» + +Seth étudia le visage de la tante Marie d’un regard rapide et perçant; +puis il sourit et dit: + +«Vous avez l’air d’un héros qui se prépare à mourir; mais je suis +capitaine ici, et avec votre permission, bien entendu, mes chers amis, +je ne puis permettre que mon équipage ait des idées noires.» + +Et sa figure joviale semblait encourager la petite bande. + +«Je n’aurais pas peur de rester ici maintenant, dit bravement Ina. Je +suis sûre que nous reviendrons bientôt. Je le sens.» + +Haverland embrassa son enfant, et ce fut toute sa réponse. Nos passagers +gardèrent de nouveau le silence et cessèrent de causer; l’obscurité qui +se formait autour d’eux, aussi bien que la position singulière dans +laquelle ils se trouvaient, les rendait tous tristes. Le bateau était +encore amarré au rivage et on allait bientôt le détacher. Mme Haverland +était entrée dans la grossière cabine dont la porte était restée +ouverte, tandis que Seth et son mari se tenaient à l’arrière. Ina était +assise tout près d’eux et gardait le silence comme les autres. + +«N’est-ce pas, que tout paraît sombre et terrible derrière nous? +dit-elle à Seth à voix basse en montrant le rivage. + +--Oui, un peu. + +--Et pourtant je n’aurais pas peur de retourner à la maison. + +--Vous êtes bien mieux dans le bateau, jeune fille. + +--Vous croyez que j’ai peur, dit-elle en sautant sur le rivage. + +--Ina!... Ina!... Que veux-tu faire?... demanda le père d’un ton sévère. + +--Oh! rien; je veux seulement courir un peu pour me dégourdir les +jambes. + +--Reviens ici à l’instant même! + +--Oui.... oh! père, vite, vite, au secours! + +--Prenez les rames et éloignez-vous, commanda Seth en sautant dans l’eau +et en poussant le bateau au large. + +--Mais, pour l’amour de Dieu, et mon enfant? + +--Vous ne pouvez aller à son secours.... Ces Indiens l’ont prise. Je la +vois; baissez-vous vite, ils vont faire feu! Attention!» + +Au même instant on entendit la décharge de plusieurs carabines, et des +langues de feu brillèrent dans l’obscurité, tandis que les hurlements +sauvages d’une troupe d’Indiens faisaient retentir tous les échos. + +Sans l’avertissement de Seth, tous eussent été perdus! Il avait compris +la situation et il les avait sauvés. + +«Oh! mon père!... ma mère!... les Indiens m’emportent! criait Ina d’une +voix lamentable et déchirante. + +--Ciel miséricordieux! dois-je laisser périr mon enfant sans écouter ses +cris? grommela Haverland d’un air furieux. + +--Ne craignez rien, ils ne lui feront pas de mal, et nous devons prendre +soin de nous, puisque nous le pouvons; ne relevez pas la tête, car ils +pourraient nous voir. + +--Père, père, tu veux donc m’abandonner? criait de nouveau Ina avec des +accents qui fendaient le cœur. + +--Ne soyez pas inquiète, jeune fille! lui cria Seth; ayez bon courage. +Je vous délivrerai, si vous prenez patience. Oui, je le ferai, aussi +vrai que je m’appelle Seth Jones; seulement, ne perdez pas courage, ma +petite Ina.» + +Il lui cria ces derniers mots avec force, car le bateau glissait +rapidement dans le courant. + +La mère avait tout entendu et ne disait rien. Elle comprenait son +malheur, et elle tomba à la renverse sur son siége. Les yeux de Marie +brillaient comme ceux d’une tigresse en furie; elle ne cessait de lancer +des regards d’indignation à Seth pour lui reprocher d’avoir abandonné sa +nièce à son horrible sort. Mais elle ne parlait pas; elle était aussi +immobile et aussi pâle qu’une statue. Seth la regardait avec des yeux de +lynx, et ses prunelles ressemblaient à des charbons ardents; mais il +était aussi calme que si rien ne s’était passé, et il fit bientôt sentir +à tout le monde qu’il était né pour faire face à des événements aussi +terribles que ceux-là. + +Ils étaient alors au milieu du courant qu’ils descendaient rapidement, +et l’obscurité était si grande qu’ils ne pouvaient même pas apercevoir +les rives du fleuve. + + + + +IV + +UNE MAISON DE MOINS ET UN AMI DE PLUS. + + +C’était le matin de la journée que nous venons de voir s’écouler. Le +ciel était clair, et le jour s’annonçait comme un des plus beaux et des +plus agréables de l’année. L’atmosphère était parfaite, et l’on +éprouvait cette sensation particulière de bien-être et de vigueur que +produit en nous le temps quand il est tout à fait beau. + +Cette partie de l’État de New-York, dans laquelle se passent les +premières scènes de ce drame de la vie des frontières, était à cette +époque coupée et diversifiée par de nombreux cours d’eaux; la plupart +étaient d’une largeur comparativement petite, mais quelques-uns étaient +d’une grandeur considérable; on voyait sur leurs bords et dans les +espaces qu’ils séparaient, des milliers d’acres de forêts épaisses et +luxuriantes, tandis que, dans certains autres endroits, on trouvait des +plaines d’une grande étendue entièrement privées de bois. + +Ce jour-là donc, un cavalier longeait lentement un de ces endroits +découverts qui était éloigné de quelques milles seulement de la maison +d’Haverland. Au premier coup d’œil, on pouvait reconnaître qu’il venait +de fort loin, car il paraissait fatigué, et le cheval qu’il montait +semblait également épuisé. Notre cavalier était un jeune homme de vingt +à vingt-cinq ans, portant le costume des chasseurs; et, quoiqu’il fût +fatigué de sa longue course, l’attention qu’il apportait à ses moindres +mouvements indiquait clairement qu’il n’était pas étranger à la vie des +forêts. Son apparence prévenait en sa faveur; il avait de beaux yeux +noirs, des cheveux bouclés, un nez aquilin et une bouche petite et +finement dessinée. Une longue carabine luisante reposait sur le devant +de sa selle, et il était prêt à s’en servir au premier moment opportun. +Les flancs de son cheval fumaient et écumaient, et l’animal poursuivait +son chemin avec une fatigue évidente. + +A mesure que le jour baissait, le voyageur regardait autour de lui avec +une plus grande vigilance et un plus grand empressement. Il examinait +soigneusement les bois et les cours d’eau qu’il traversait, comme s’il +eût été en quête de la trace d’une habitation quelconque. Enfin, il +parut satisfait comme s’il eût trouvé ce qu’il cherchait, et il activa +le pas de sa monture. + +«Oui, se disait-il, la maison du bûcheron ne peut être bien éloignée +maintenant; je me souviens de ce cours d’eau et de ce bois là-bas; je +dois pouvoir l’atteindre avant la nuit; allons, mon brave cheval, en +avant! et du courage, car nous touchons au terme de notre voyage.» + +[Illustration: Le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande +vigilance.] + +Quelques instants après, il aperçut un petit ruisseau qui sautillait et +écumait sur son lit rocailleux, et il entra dans la large percée qui +conduisait à la clairière s’étendant devant la porte de la maison +d’Haverland. Mais, quoiqu’il eût une idée assez exacte de la position où +il se trouvait, il s’était grandement trompé sur la distance qui lui +restait à parcourir, et la nuit était venue lorsqu’il approcha du +ruisseau sur lequel nous avons vu s’embarquer les fugitifs. Il savait +que ce cours d’eau conduisait directement à la maison qu’il cherchait, +et il résolut de le suivre jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. +Sa marche se ralentit, car il fut souvent obligé de faire le tour des +épaisses broussailles qui bordaient la rivière; et, quand il fut arrivé +à un quart de lieue de la cabane d’Haverland, la nuit était déjà bien +avancée. + +«Allons, ma bonne bête, la course a été plus longue que je ne m’y +attendais; mais nous touchons maintenant au terme de notre voyage. +Tiens!... Qu’est-ce que cela signifie?» + +Il avait poussé cette exclamation et cette interrogation en voyant +briller tout droit devant lui une clarté lugubre qui s’élançait vers le +ciel. + +«Est-ce que la maison du chasseur serait en feu?... c’est impossible!... +et cependant c’est bien dans sa direction!... Ciel! quelque malheur est +arrivé!» + +Agité par une émotion aussi violente que pénible, Éverard Graham (tel +était le nom du cavalier) poussa rapidement son cheval vers l’endroit où +brillait la clarté. En peu de temps, il s’en était approché aussi près +qu’il avait osé le faire avec son cheval; il mit donc pied à terre, +attacha sa monture, et marcha prudemment. La clarté était si forte, +qu’il jugea nécessaire de choisir son chemin avec le plus grand soin. + +Quelques instants suffirent pour lui faire tout comprendre. + +La maison d’Haverland, dans laquelle il comptait passer la nuit, n’était +plus qu’une gerbe de flammes, et une vingtaine d’ombres brunes sautaient +et dansaient autour de ce feu effrayant, comme des démons dans une orgie +de spectres. + +Graham resta un instant pétrifié d’horreur et d’étonnement. Il +s’attendait à voir les corps grillés d’Haverland et de sa famille, ou à +entendre leurs cris d’agonie; il ne cessa pas de regarder, mais il fut +convaincu, ou qu’ils avaient été massacrés ou qu’ils s’étaient enfuis, +car rien ne révélait leur présence. Il ne pouvait penser qu’ils eussent +pu s’échapper, et il fut porté à croire qu’ils avaient été tués par le +tomahawk ou qu’ils avaient péri dans les flammes. + +Ce spectacle était effrayant et n’avait presque rien de terrestre; la +petite maison petillait et craquait sous une masse de flammes dévorantes +qui jetaient des lueurs bizarres dans la clairière et répandaient sur +les lisières de la forêt une lumière presque aussi grande que celle du +soleil en plein midi; les vingt individus aux couleurs sombres sautaient +et dansaient avec une joie sauvage, et autour de cette scène régnait une +vaste solitude qui entourait tout comme un océan de ténèbres. + +Les flammes diminuèrent peu à peu et les bois semblèrent s’enfoncer dans +l’obscurité. Les sauvages cessèrent leurs cris et bientôt même ils +disparurent. + +L’habitation qui, jusqu’alors, avait paru une masse de flammes +étincelantes, n’était plus qu’un amas de charbons et de cendres à moitié +éteints qui brillaient d’une rougeur ardente au milieu de l’obscurité. + +Une heure ou deux plus tard, on aurait pu voir un individu qui se +glissait furtivement et silencieusement autour de ces ruines fumantes. +La lueur expirante de l’incendie lui donnait l’air d’un fantôme et on +aurait pu le prendre pour l’ombre de quelque habitant de la cabane. Il +s’arrêtait de temps en temps et écoutait comme s’il eût espéré entendre +le bruit des pas d’une autre personne; puis il recommençait de nouveau +sa marche de spectre autour des ruines. Plusieurs fois il s’arrêta pour +regarder dans le brasier, comme s’il eût supposé que les os blanchis de +plusieurs êtres humains allaient frapper sa vue; mais il reculait +bientôt et restait immobile, plongé dans d’horribles et pénibles +pensées. C’était Éverard Graham qui cherchait les restes d’Haverland et +de sa famille. + +«Je ne vois rien, se disait-il, et il est probable qu’ils se seront +échappés, ou peut-être leurs corps se calcinent-ils en ce moment dans +cet amas de charbons; cependant quelque chose me dit qu’ils n’y sont +pas, et s’ils ne sont pas là, que peuvent-ils être devenus?... Comment +ont-ils pu se soustraire à la cruelle vengeance de leurs barbares +ennemis? Qui peut les avoir avertis?... Ah! mon Dieu! malgré la vive +espérance que je ressens, mon bon sens me dit qu’il n’y a aucun motif +pour le supposer. Oh! combien est triste le sort de ceux qui dans ces +temps ne sont pas protégés. + +--C’est vrai, par ma foi!» + +Graham tressaillit, comme si on lui avait tiré un coup de fusil, et il +regarda avec inquiétude autour de lui. A quelques pas, il aperçut la +silhouette d’un homme qui restait immobile et qui avait l’air de le +contempler. + +«Et qui êtes-vous, demanda-t-il, vous qui apparaissez ici dans un pareil +moment? + +--Je suis Seth Jones, du New-Hampshire. Et qui pouvez-vous être aussi, +vous, qui arrivez dans un si mauvais moment? + +--Qui je suis?... Je suis Éverard Graham, un ami de l’homme dont la +maison est en ruine et qui, je le crains, a été massacré avec sa +famille. + +--C’est bien; mais ne parlez pas si haut. Il peut y avoir d’autres +oreilles aux alentours; venez par ici, il n’est pas probable que nous +soyons remarqués.» + +Tout en disant ces mots, il s’enfonça dans l’obscurité où Graham le +suivit. Il eut d’abord quelques légers soupçons; mais l’accent et la +voix de l’étranger le rassurèrent, et il continua sa route avec lui, +sans méfiance et sans hésitation. + +«Vous dites que vous êtes un ami d’Haverland? murmura Seth à voix basse. + +--Oui, je l’ai connu avant qu’il vînt s’établir ici; c’était un intime +ami de mon père; je lui avais promis de lui faire une visite aussitôt +que je le pourrais, et j’étais venu dans cette intention. + +--C’est bien, mais vous avez choisi un bien mauvais moment, je crois. + +--Oui, certes; mais si j’avais voulu attendre que la tranquillité régnât +partout, ma visite ne se serait probablement jamais faite. + +--Quant à cela, c’est bien possible. + +--Mais permettez-moi de vous demander si vous savez quelque chose sur la +famille? + +--Je puis en savoir quelque chose, puisque j’étais par ici au moment +même de l’événement. + +--Sont-ils captifs, ou ont-ils été tués? + +--Ni l’un ni l’autre. + +--Est-il possible qu’ils aient échappé? + +--Parfaitement: je les ai aidés moi-même à s’enfuir. + +--Dieu soit loué, et où sont-ils? + +--En bas de la rivière, à l’un des établissements.... + +--Est-ce bien loin d’ici? + +--A trois ou quatre lieues, peut-être. + +--Bien! hâtons-nous d’aller vers eux, ou permettez-moi de prendre congé +de vous, car je n’ai rien qui puisse me retenir ici. + +--Volontiers, répondit Seth qui fit un pas en avant; mais j’oubliais de +vous dire que la jeune fille est avec les Indiens. Je n’avais pas encore +pensé à vous informer de ce triste événement.» + +Graham tressaillit. Il maîtrisa cependant son émotion et fit un violent +effort pour demander à son compagnon: + +«Mais quelle est la tribu qui a pris Ina? + +--Celle de ces infernaux Mohawks, je crois.» + +Et Seth lui raconta les incidents qu’on a lus dans le chapitre +précédent; il ajouta cependant que les parents et la tante de la jeune +fille étaient en sûreté. Il les avait accompagnés lui-même jusqu’à +l’établissement voisin, où il les avait laissés sains et saufs et +s’était hâté de revenir au lieu du sinistre où il était arrivé en même +temps que Graham. Il lui dit qu’il l’avait d’abord pris pour un sauvage +et que le voyant seul, il s’était disposé à lui tirer un coup de fusil; +mais, qu’en l’entendant se parler à lui-même, il avait bientôt découvert +qu’il avait à faire à un blanc. + +«Et quel motif vous amène ici? lui demanda Graham. + +--Belle question, par ma foi!... Quel motif me ramène ici? c’est le +même, je suppose, que celui qui vous a fait venir vous-même. Je veux +retrouver Ina, cette jolie fille.... + +--Ah!... Pardonnez-moi, monsieur, je suis bien aise d’apprendre cela, et +je suis déjà disposé à confesser que cette raison est pour ainsi dire la +seule qui m’ait amené ici. + +--Puisque vous étiez venu seul pour aller à son secours, je présume que +vous espérez la reprendre assez facilement, et je pense que vous avez +une plus grande chance de réussir, si un autre joint ses efforts aux +vôtres. + +--C’est exactement mon avis; donnons-nous la main.» + +Et ces deux hommes qui se donnaient ainsi une poignée de main de la +façon la plus amicale, si l’obscurité ne les eût pas empêchés de se +voir, auraient pu lire sur le visage l’un de l’autre une radieuse +expression de sympathie. Ils s’enfoncèrent plus loin dans le bois et +continuèrent leur conversation. + +Les Indiens qui avaient pris Ina étaient, comme Seth l’avait pensé, des +guerriers de la tribu des Mohawks. Cette tribu elle-même faisait partie +des Cinq-Nations réunies: les Senecas, les Cuyugas, les Onondagas, et +les Oneidas devenus tout à fait célèbres dans l’histoire. Les Français +les appelaient Iroquois et les Hollandais Maguas, tandis qu’en Amérique +on les désigne sous le nom de Mingoes ou Agamuschim, ce qui veut dire +Peuples-Unis. Les Mohawks ou Wabingi vécurent d’abord seuls et +indépendants. Les Oneidas se joignirent ensuite à eux, et leur exemple +fut suivi par les Onondagas, les Senecas et les Cuyugas. Au commencement +du siècle dernier les Tuscaroras du Sud entrèrent dans l’union et la +confédération fut nommée les Six-Nations, quoique encore aujourd’hui on +l’appelle parfois les Cinq-Nations. Elles étaient naturellement +solidaires, et celui qui déclarait la guerre à une tribu les avait +toutes contre lui. Elles formaient une confédération formidable et la +révolution montra de quelles actions elles étaient capables, +lorsqu’elles étaient excitées par les Anglais. Durant la guerre de +pillage et de rapine qui se prolongea tant sur la vieille frontière, les +colons blancs usèrent principalement de stratagème pour déjouer leurs +adversaires, et c’était par ce moyen seul que Seth espérait arracher Ina +de leurs mains. + + + + +V + +SETH TROUVE LA PISTE ET IL LA QUITTE. + + +«Ce sont ces Mohawks, dites-vous, qui l’ont enlevée? remarqua Graham +après une pause. + +--Oui. + +--Les avez-vous aperçus? + +--J’accourus aussi vite que possible, et ils s’en allaient au moment où +j’arrivais, j’en ai aperçu un ou deux, et j’ai pensé que c’étaient les +Mohawks. Quoi qu’il en soit, je ne fais aucune différence, que ce soit +les Mohawks, les Oneidas, ou toute autre tribu des Cinq-Nations, peu +importe; tous ces Indiens sont de vraies canailles, et tous sont +capables de voler la fille d’un blanc. + +--Je suis de votre avis; nous aurons les mêmes difficultés à surmonter +d’un côté comme de l’autre. Maintenant, il ne s’agit point de discuter +si l’on essayera de sauver Ina, mais de savoir comment on s’y prendra. +J’avoue que je suis dans l’embarras. Ces Mohawks sont excessivement +rusés. + +--Oui. + +--Mais aussi, vous le savez, si nous parvenions à les tromper, nous ne +serions pas les premiers blancs auxquels reviendrait cet honneur. + +--C’est encore vrai. Laissez-moi seulement réfléchir pendant une +minute.» + +Graham cessa de parler, tandis que Seth semblait plongé dans des pensées +profondes et sérieuses. Tout à coup, relevant la tête, il dit: + +«Je le tiens! + +--Quoi? Le plan que nous devons suivre? + +--Je crois que je le tiens. + +--Eh bien! dites-le. + +--Voici: nous devons aller à la recherche de la fille d’Haverland, il +n’y a pas à balancer.» + +Malgré la tristesse qui s’était emparée de Graham, le pauvre jeune homme +ne put s’empêcher de rire aux éclats en remarquant le ton sérieux avec +lequel Seth lui avait dit ces paroles. + +«De quoi riez-vous? demanda Seth assez piqué. + +--Eh bien! je croyais que depuis longtemps nous étions arrivés à cette +conclusion. + +--Je ne le savais pas; nous avions donc conclu! Quoi qu’il en soit, j’ai +encore réfléchi.... Qu’y a-t-il là-bas?... Une autre maison qui brûle?» + +Graham regarda dans la direction indiquée, et il s’aperçut que c’était +le jour qui paraissait. Il le fit remarquer à son compagnon. + +«Tiens, c’est vrai! voilà le jour; j’en suis bien aise, car nous avons +besoin de lumière.» + +Le soleil parut bientôt au-dessus de la forêt et répandit un torrent de +lumière dorée sur les bois et les cours d’eau. Les oiseaux faisaient +éclater leur chant matinal dans chaque partie de la forêt, et toute la +nature paraissait aussi gaie, aussi souriante que si aucun acte barbare +n’avait été commis pendant la nuit. Aussitôt qu’il fit suffisamment +clair, Seth et Graham se dirigèrent vers la rivière. + +«Comme nous nous mettrons bientôt en campagne, dit notre jeune homme, je +vais donner quelques soins à mon cheval que j’ai amené avec moi. Il est +à quelques pas d’ici, et je serai de retour dans un instant.» + +Et, tout en disant cela, il disparut dans le bois. Il trouva son cheval +harassé et endormi sur le sol; il lui ôta le lien qui le retenait, et +comme il pouvait trouver là une nourriture abondante dans de petites +pousses jeunes et tendres et dans une herbe luxuriante, il lui ôta sa +selle et sa bride, et lui laissa liberté entière jusqu’à son retour; il +courait le risque de ne jamais le retrouver, mais il se confia en sa +bonne étoile. Cela fait, il retourna vers son compagnon, qu’il trouva +appuyé sur sa carabine, l’air pensif et le regard tourné vers la rivière +qui coulait rapidement devant lui. Graham le regarda un moment avec +curiosité et lui dit: + +«Je suis prêt, Seth, et vous?» + +Seth se retourna sans dire un mot et s’avança vers la clairière. +Lorsqu’ils arrivèrent devant les ruines de la maison, ils s’arrêtèrent +tous les deux, et Seth dit à voix basse: + +«A l’œuvre, il faut trouver leur piste.» + +Ils baissèrent la tête vers le sol et tournèrent autour de la clairière; +tout à coup Graham s’avança rapidement, fit quelques pas dans le bois, +puis s’arrêta et s’écria: + +«Seth, la voici!» + +Ce dernier se hâta de se rendre auprès de son ami; il se baissa un +moment, inspecta le sol des yeux en avant et en arrière, et répondit: + +«C’est bien là leur piste; ils ne l’ont pas beaucoup dissimulée ici, +mais je crois qu’il nous faudra ouvrir nos yeux bien grands pour la +suivre, quand nous serons plus avancés dans le bois. + +--C’est probable, maintenant que nous tenons le point de départ; il faut +prendre nos dispositions; vous ouvrirez la marche en suivant ces traces. + +--Ne pourriez-vous pas le faire vous-même? demanda Seth en le regardant +dans le blanc des yeux. + +--Pas si bien que vous; je vous ai vu très-peu de temps, mais je suis +sûr que vous connaissez la forêt beaucoup mieux que moi. + +--J’ai quelque expérience des combats, mais très-peu pour suivre la +piste de l’ennemi à travers une solitude comme celle-ci. + +--Ne dites pas cela, c’est là-dessus que nous ne serions pas d’accord. +C’est moi qui ai toujours suivi les tories ou les habits rouges pour le +vieux colonel Allen, et je me rappelle qu’une fois.... mais je pense que +ce n’est pas le moment de raconter des histoires, je n’ai pas assez de +temps; toutefois, je puis dire, quoique peut-être je ne devrais pas m’en +vanter, que je puis suivre le premier Peau-Rouge venu aussi loin qu’il +lui plaira d’aller, sans m’inquiéter des peines qu’il pourrait prendre +pour cacher sa piste. Vous le voyez, si j’entreprends de suivre +celle-ci, c’est que j’ai l’habitude de tenir mon nez sur le sol, mais +comme je ne pourrai probablement pas voir tous les dangers qui nous +menaceront, ce sera votre affaire; vous vous tiendrez sur mes talons, et +vous ferez voyager vos yeux tout autour de nous. + +--Je tâcherai de bien remplir mon rôle; cependant, j’espère que vous +m’aiderez un peu. + +--Je vous aiderai autant que je pourrai en vous disant où ces démons ont +passé; maintenant, en route; j’ai promis à Haverland que je ne me +représenterais pas devant lui tant que je ne pourrais pas lui donner des +nouvelles de sa fille, et, je le jure, je tiendrai ma parole. + +--Allons, en avant!» + +Et Seth partit d’un pas rapide. Il se tenait légèrement penché en avant, +et son œil gris et perçant interrogeait continuellement le sol. Graham +le suivait à quelques pas en arrière; il avait le canon de sa carabine +passé sous son bras gauche et la crosse dans sa main droite, de façon à +être prêt à faire feu au premier signal. + +Les traces que Seth Jones suivait étaient bien faibles; elles eussent +été tout à fait invisibles pour un observateur moins exercé. Les +Indiens, quoiqu’ils eussent peu de crainte d’être suivis, étaient +cependant trop rusés et avaient trop d’expérience pour négliger aucune +précaution qui pût mettre en défaut les ennemis disposés à les suivre. +Ils étaient partis selon l’habitude indienne, à la file, c’est-à-dire +que chacun d’eux marchait sur la piste de celui qui le précédait, de +sorte qu’en regardant à terre on était porté à croire qu’un seul sauvage +avait passé en cet endroit. Ina avait été forcée de voyager de cette +façon, et plus d’une fois, lorsque par inadvertance elle avait fait un +faux pas, un coup terrible lui avait rappelé son devoir; les feuilles +portaient si peu l’empreinte d’une pression, elles étaient si peu +foulées et si peu dérangées, qu’en se baissant et en examinant avec soin +le terrain, on voyait à peine les traces que les mocassins y avaient +laissées; on reconnaissait difficilement qu’une feuille était dérangée +ou qu’une petite branche n’avait pas encore repris la position qu’elle +occupait avant d’avoir été pliée par le pied d’un être humain. Ces +légers indices, il est vrai, ne pouvaient cependant échapper à l’œil +exercé du pionnier; ils étaient aussi visibles pour lui que les +empreintes d’un pied sur un chemin poudreux. Tout à coup Seth s’arrêta, +releva la tête, et, se tournant vers Graham, dit: + +«Nous gagnons du terrain. + +--Ah! vraiment!... Que je suis heureux de l’apprendre!... Quand +pourrons-nous les atteindre? + +--Je ne saurais le dire au juste, mais il faudra encore du temps; ils +vont d’un assez bon pas, et ils ne se sont arrêtés que de temps à autre +la nuit dernière pour laisser reposer Ina. Dieu les damne, ces chiens! +elle aura besoin de se reposer plus d’une fois avant d’en avoir fini +avec eux. + +--Ne pouvez-vous estimer leur nombre? + +--Ils sont à peu près une vingtaine, des meilleurs guerriers mohawks. Je +puis affirmer cela d’après leurs traces. + +--Comment cela? On n’en voit qu’une, cependant. + +--Naturellement, mais j’ai mes petites indications à moi. + +--Avez-vous faim? + +--Pas du tout; je puis rester sans manger jusqu’à l’après-midi sans le +moindre inconvénient. + +--Je puis attendre aussi; veillez bien, et en avant!» + +Seth s’enfonça de nouveau dans les bois, et les deux amis poursuivirent +leur voyage comme auparavant. + +Le soleil était déjà haut sur l’horizon; ses rayons brillants perçaient +les voûtes de la forêt en plusieurs endroits, et ils pénétraient parfois +en flots dorés jusque sur le sentier que suivaient nos voyageurs. + +Après avoir traversé quelques petits ruisseaux limpides où ils purent +reconnaître que ceux qu’ils poursuivaient avaient étanché leur soif en +passant, ils rencontrèrent des daims effrayés qui s’élançaient en avant, +s’arrêtaient et regardaient avec étonnement, puis reprenaient de nouveau +leur course dans leurs domaines solitaires. Graham eut de la peine à +résister à la tentation d’abattre un de ces animaux, surtout lorsqu’il +commença à sentir les premiers aiguillons de la faim; mais il +connaissait trop le danger qu’il y avait à hasarder un coup de fusil, +qui pouvait attirer sur eux en un instant leurs plus mortels ennemis. + +Tout à coup Seth s’arrêta et éleva la main. + +«Qu’est-ce que cela signifie?... dit-il en regardant sur le côté de la +piste. + +--Quoi donc? demanda Graham en s’approchant de lui. + +--La piste se partage ici. Ils doivent s’être séparés en deux bandes, +mais je ne puis deviner pourquoi. + +--N’est-ce pas une ruse pour dérouter ceux qui pourraient les +poursuivre? + +--Oui, c’est cela; mais écoutez! Vous allez suivre la principale piste, +tandis que moi je prendrai celle de côté et nous verrons bientôt.» + +Graham fit ce qu’il lui ordonnait, quoiqu’il eût beaucoup de peine à +suivre les traces des fugitifs, mais c’était une ruse; comme ils s’y +étaient attendus, les deux pistes se réunissaient quelques pas plus +loin. + +«Il faut bien prendre garde à ne pas être déroutés par ces stratagèmes, +remarqua Seth. Je dois surveiller le terrain de plus près, ayez l’œil +bien ouvert pour que je ne fasse pas la culbute dans un nid de frelons.» + +Ils s’avancèrent alors avec prudence et rapidité; vers le milieu de +l’après-midi, ils s’arrêtèrent au bord d’une rivière d’une largeur +considérable. Seth sortit de ses poches quelques beaux quartiers de +venaison séchés qu’il avait apportés avec lui de l’établissement, et nos +deux amis firent un bon repas. Cela fait, ils se relevèrent et se mirent +en route. + +«Voyez cela, dit Seth en montrant le milieu de la rivière; observez +cette pierre, et remarquez comme elle est placée; voyez-vous à côté +l’empreinte du mocassin? L’un d’eux a fait ici un faux pas, soyons +prudents!» + +Il entra dans l’eau et traversa la rivière suivi de Graham. Lorsqu’ils +furent de nouveau sur la terre ferme, les ombres du soir commençaient à +s’amasser sur la forêt; déjà les oiseaux avaient cessé leurs chants; il +y avait cependant une lune brillante, si brillante même, qu’ils +résolurent de continuer leur poursuite. + +Leur marche alors se ralentit beaucoup, car Seth était obligé de faire +grande attention pour conserver la piste, et s’il n’y avait pas eu dans +le bois quelques clairières où ils pouvaient voir aussi bien qu’au +milieu du jour, ils auraient été forcés d’attendre jusqu’au matin. +Plusieurs fois Graham fut obligé de s’arrêter tandis que Seth se +traînait sur les mains et sur les genoux pour découvrir la trace des +Indiens. Ils ne trouvèrent aucun signe qui indiquât que les fugitifs +avaient campé, et ils jugèrent d’après cela que leurs ennemis avaient +l’intention d’atteindre leur tribu avant de se reposer, ou qu’ils +étaient cachés quelque part dans le voisinage. Cette dernière +supposition était la plus vraisemblable, et la prudence exigeait qu’ils +fussent toujours sur leurs gardes. + +Tout à coup Graham s’aperçut que les arbres paraissaient plus petits et +plus clairsemés, comme aux approches d’une grande clairière. Il appela +l’attention de Seth sur cette particularité et ils furent du même avis. +Quelques minutes plus tard, ils entendirent le bruit d’un torrent et ils +se trouvèrent bientôt sur les bords d’une grande crique formée par une +rivière. Le courant était très-rapide; mais ils n’hésitèrent pas à se +jeter au milieu des flots qu’ils traversèrent à la nage. La nuit était +douce et agréable, ils ne souffrirent donc guère de ce bain forcé, qui +mouilla leurs vêtements et les rendit collants; mais l’exercice de la +marche leur rendit bientôt une chaleur suffisante. + +En remontant sur la berge, ils se trouvèrent dans une plaine immense et +pour ainsi dire sans bornes, où la piste semblait les conduire. + +«Allons-nous traverser ce grand espace? demanda Graham. + +--Je ne vois pas d’autre chemin; mais nous ne pouvons suivre le bord de +l’eau, car nous aurions à faire quelques centaines de lieues, tandis +qu’en marchant devant nous, il nous sera facile d’atteindre l’extrémité +de la plaine.» + +Et cela était vrai, du moins en ce qui concernait la dernière partie de +son assertion. La plaine qu’ils avaient devant eux était, selon toute +apparence, une prairie d’une très-grande longueur, et d’une largeur +comparativement petite. On pouvait distinguer fort bien la ligne sombre +des bois qui formait la limite opposée et elle ne paraissait pas être à +plus d’une heure de marche. + +«Je ne vois pas d’autre chemin, répéta Seth en se parlant à lui-même, et +s’il faut traverser cette plaine, ce n’est pas une petite affaire, j’en +réponds! + +--Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’au matin? demanda Graham. + +--Pourquoi? + +--Nous pouvons courir quelque danger pendant la nuit. + +--Et pensez-vous donc que nous traversions facilement la plaine pendant +le jour? Nous servirions tout simplement de cible aux Indiens qui +auraient l’idée de nous tirer dessus! + +--Ne pouvons-nous en faire le tour? + +--Ne vous ai-je pas dit que cette prairie s’étendait à des centaines de +lieues de chaque côté; il nous faudrait trois ans pour faire la moitié +de ce que vous dites! + +--Je ne savais pas que vous m’eussiez donné un renseignement aussi +intéressant; mais, puisque tel est le cas, il ne nous reste +naturellement rien autre à faire que d’avancer sans perdre notre temps à +jaser. + +--La piste est assez droite, dit Seth en se retournant et en regardant +la terre: je ne doute pas qu’elle ne conduise en ligne directe à l’autre +extrémité. Je l’espère, parce que ce serait très-commode. + +--Vous m’aiderez à faire le guet, dit Graham, car vous n’aurez pas +besoin d’examiner le terrain aussi souvent, et nous devons avoir l’œil +partout.» + +Comme on peut facilement se le figurer, nos deux amis, quoique chasseurs +pleins d’expérience, avaient fort mal calculé la distance qui les +séparait de l’extrémité de la prairie. Il était minuit lorsqu’ils +l’atteignirent. + +Tout était silencieux comme la mort, lorsqu’ils entrèrent prudemment et +furtivement dans le bois. + +Pas un souffle de vent n’agitait les branches et le sommet des arbres, +et le doux murmure de la rivière s’était depuis longtemps perdu dans ce +profond silence; quelques nuages obscurcissaient de temps à autre la +lune et rendaient sa lumière incertaine et trompeuse. Seth continua +cependant à avancer. Ils avaient marché pendant quelques centaines de +pas, lorsqu’ils entendirent des voix humaines. Ils continuaient toujours +leur route avec la plus grande précaution et le plus grand silence, et +ils aperçurent bientôt la lumière d’un feu qui se reflétait sur les +branches supérieures des plus grands arbres; la lueur cependant était +bien faible, mais ils ne pouvaient en être bien éloignés. + +Seth dit à Graham de se tenir tranquille, tandis qu’il irait à la +découverte, et il s’avança prudemment tout seul; il atteignit bientôt un +remblai naturel, qu’il monta en se traînant sur les mains et sur les +genoux; et, en regardant par-dessus, il vit, dans une espèce de +bas-fond, toute la bande des Indiens. Ils étaient assis plus de vingt +réunis en cercles; plusieurs d’entre eux dormaient sur le sol, tandis +que d’autres étaient assis négligemment par terre et fumaient en +regardant le feu. Seth ne resta en observation qu’un instant, car il +savait qu’il y avait tout autour des sentinelles vigilantes, et il était +heureux de n’avoir pas été découvert; il se retira avec précaution et +retourna vers Graham. + +«Quelles nouvelles? demanda le jeune homme. + +--Chut!... pas si haut!... Ils sont tous là. + +--Elle aussi? + +--Je le suppose, mais je ne l’ai pas vue. + +--Qu’avez-vous l’intention de faire? + +--Je ne sais pas; nous ne pouvons rien cette nuit, nous sommes trop près +du matin; si toutefois nous parvenions à la délivrer, nous n’aurions +guère de chances de nous échapper: ensuite, nous devons attendre jusqu’à +la nuit prochaine; et, comme il y a beaucoup de sentinelles sur pied, +nous devons nous tenir cachés jusqu’au jour; après cela nous les +suivrons à distance.» + +Les deux amis se mirent à l’écart, de manière à ne pas être en vue, dans +le cas où les sauvages reviendraient sur la piste dans la matinée. Ils +restèrent là jusqu’au jour. + +Ils entendirent bientôt les Indiens qui préparaient leur repas du matin; +et, comme ils pensaient qu’ils pourraient alors les examiner sans courir +de risque, ils résolurent d’aller jeter un coup d’œil sur le remblai +pour s’assurer si Ina était ou non parmi eux. + +Ils se glissèrent donc sans bruit vers le sommet du monticule. En cet +endroit croissait une espèce d’églantiers assez forts, et leur buisson +était heureusement assez épais pour cacher nos deux amis. Seth s’avança +tout près et regarda par-dessus. Sa tête dépassait très-peu les +dernières feuilles, et il pouvait voir tout ce qui se passait. + +Graham, emporté par sa vive curiosité, plaça son bras sur l’épaule de +Seth et regarda par-dessus sa tête. Chose assez singulière, les Indiens +ne l’aperçurent pas; il fit un mouvement en baissant la tête, les +églantiers étaient si serrés qu’ils résistaient à la pression à peu près +comme un ballot de laine; ils rebondirent bientôt, et Seth roula comme +une bûche en bas du remblai, et alla tomber tête baissée au milieu des +sauvages. + + + + +VI + +LA MORT OU LA VIE. + + +Lorsque Seth eut fait son entrée si peu cérémonieuse dans le camp des +sauvages, Graham comprit qu’il était en danger, et que sa vie dépendait +de ses propres forces. Combattre eût été folie, car il y avait bien là +trente Indiens armés. La fuite était donc sa seule ressource; et, sans +attendre plus longtemps pour connaître le sort de Seth, notre jeune +homme sauta en bas du remblai et se dirigea tout droit à travers la +plaine pour gagner le bois qui bordait la rivière. Il avait fait +quelques centaines de pas lorsqu’un hurlement prolongé lui annonça qu’il +était découvert et qu’on était à sa poursuite. Il regarda derrière lui, +et il vit cinq ou six Indiens en pleine chasse en bas du talus. + +C’est alors que commença une véritable course de vie ou de mort. Graham +avait le pied aussi léger qu’un daim, et il était bien dressé et bien +discipliné. Mais il avait aujourd’hui à ses trousses cinq des meilleurs +coureurs de la tribu des Mohawks, et il craignait d’avoir à la fin +trouvé plus fort que lui. Cependant, il était aussi adroit et aussi rusé +qu’il était vigoureux et agile. La plaine sur laquelle il courrait était +parfaitement nue et aride, et il avait une lieue ou une lieue et demie à +faire avant de trouver le plus petit refuge. Comme on le verra, il prit +le seul moyen qui lui offrait quelque chance de salut, il se décida pour +une course effrénée qui laissait aux deux parties des avantages à peu +près égaux. + +Il avait bien compris que ceux qui le poursuivaient étaient capables de +courir plus longtemps que lui, et que, si la course était trop longue, +il aurait peu de chances de leur échapper; mais il sentait aussi que si +la poursuite ne durait pas trop longtemps, il pourrait devancer le +premier Indien venu; il résolut donc de mettre la célérité de ses +ennemis à l’épreuve. + +Quand il entendit leurs hurlements, il s’élança en avant en déployant +presque toute son agilité. Les Peaux-Rouges, cependant, conservèrent la +même rapidité, et Graham continua ses efforts pendant cinq cents pas +environ en se servant de ses bras et de ses jambes, de manière à faire +croire qu’il déployait toutes ses forces. Après le premier quart de +lieue, il commença à ralentir sa course, et ses membres pendants et +affaissés, aussi bien que les regards furtifs qu’il jetait derrière lui, +auraient pu faire croire à tout le monde qu’il était presque épuisé. + +Mais ce n’était qu’une ruse, et elle réussit aussi bien qu’il pouvait le +souhaiter. + +Les Indiens crurent qu’il avait commis une faute bien ordinaire et bien +fatale; qu’il avait déployé au départ toute la force et toute la +célérité dont il était capable, et qu’il était maintenant harassé et +fatigué, tandis qu’eux ne faisaient que s’échauffer davantage à l’ardeur +de la chasse. En voyant cela, ils poussèrent des cris de joie et +s’élancèrent en avant à toute vitesse, chacun d’eux s’efforçant +d’atteindre le fugitif pour lui lancer son tomahawk avant son compagnon. + +Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils virent le fugitif repartir +avec la vitesse d’un cheval de sang, tandis que ses nerfs reprenaient en +un clin d’œil la vigueur qu’ils semblaient avoir perdue depuis quelque +temps. + +Ils comprirent et reconnurent que si le fugitif conservait longtemps une +telle rapidité, il serait bientôt hors de leur atteinte, et ils se +mirent alors tous à courir comme ils ne l’avaient pas encore fait. + +Ceux qui le poursuivaient, ou du moins quelques-uns d’entre eux, étaient +à peu près aussi agiles que lui, et quoiqu’il les eût devancés pendant +un moment, il allait, avant que la moitié de la course fût terminée, +perdre inévitablement le terrain qu’il avait gagné. + +Si quelqu’un avait pu être témoin de cette course où la vie d’un homme +était en jeu, il aurait vu un spectacle bien effrayant et bien émouvant. +Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc +qui se sauvait à toutes jambes; son allure rapide et soutenue montrait +que ses membres étaient bien exercés et soumis à une rude épreuve. Ses +pieds allaient avec une telle rapidité, qu’ils étaient presque +invisibles, et le terrain fuyait derrière lui comme un panorama. + +[Illustration: Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un +fugitif blanc.] + +Venaient ensuite une demi-douzaine de sauvages; leurs visages étaient +brillants et contractés par divers sentiments, la joie, la vengeance et +le doute; leurs ornements flottaient au vent, et leur vigueur semblait +incroyable. Ils étaient disséminés à différentes distances les uns des +autres, et s’étaient partagé toutes les directions de la prairie, de +façon à couper toute retraite au fugitif. + +Deux Indiens continuaient à courir côte à côte, et il était évident que +les autres abandonneraient bientôt la poursuite, car Graham les voyait +perdre rapidement du terrain et se relâcher déjà de leurs efforts. Il +comprit la situation et alors il reprit espoir. Ne pouvait-il pas les +dépasser aussi? S’il le faisait, n’abandonneraient-ils pas bientôt la +partie? Et, d’ailleurs, ne pouvait-il pas s’échapper avant que la +fatigue le forçât à céder? + +«En tout cas, j’essayerai, et que Dieu me vienne en aide!» murmura-t-il +en lui-même. + +Il regarda derrière lui, et il vit que les Indiens qui le poursuivaient +encore semblaient presque immobiles, tant il les avait laissés loin +derrière lui. + +Mais comme la fatigue le contraignit de nouveau à modérer cette course +terrible, il vit ses infatigables ennemis regagner le terrain qu’ils +avaient perdu; les adversaires, maintenant, se comprenaient. Les Indiens +devinèrent ses manœuvres et ils évitèrent le piége en conservant +toujours la même rapidité; ils étaient certains que tôt ou tard il +serait obligé de céder. De son côté, Graham savait que, pour prolonger +la lutte, il devait reprendre son pas précipité et le continuer +toujours. + +Ils prirent alors une course soutenue et effroyablement monotone. +L’espace disparaissait derrière eux, et leur vitesse respective était si +égale, si semblable, qu’il y avait toujours entre eux la même distance. +Il ne restait plus que deux Indiens, mais ils étaient infatigables, et +bien décidés à continuer jusqu’au bout. + +Enfin, Graham aperçut le bois hospitalier à une petite distance. Les +arbres semblaient l’inviter à se réfugier sous leur ombre protectrice; +essoufflé et harassé, il s’élança au milieu d’eux et courut tout droit +devant lui, jusqu’à ce qu’il se trouvât sur la berge d’une grande +rivière assez rapide. + +Lorsqu’un Anglo-Saxon lutte avec un Indien de l’Amérique du Nord, il +cède quelquefois; mais lorsque l’esprit prend dans la lutte la place du +corps, il ne perd jamais. + +Graham regarda à la hâte autour de lui, et, en quelques secondes, son +intelligence lui avait fourni le plan qui devait lui sauver la vie. + +Il jeta sa carabine de côté et entra prudemment dans le torrent jusqu’à +ce que l’eau lui vînt à la ceinture. Il se mit alors à nager rapidement, +et il remonta la rivière à plus de cent mètres; il entra ensuite +vigoureusement dans le courant, qu’il s’efforça de vaincre, de manière à +ne pas être rejeté sur la berge plus bas qu’il ne l’avait décidé. Le +courant était très-rapide; aussi notre héros, épuisé et déjà bien +affaibli, dut déployer le reste de ses forces pour atteindre la rive +opposée. Il sauta au plus vite sur le bord et courut rapidement pendant +quelques instants, en laissant des traces aussi visibles qu’il le put; +sautant de nouveau dans la rivière, il la remonta en nageant rapidement, +et il eut soin de se tenir aussi près du bord que possible, pour éviter +la force du courant. On comprendra bientôt la raison de ces singuliers +mouvements. + +Le rivage était bordé d’épaisses broussailles dont les branches +retombaient dans l’eau; après avoir nagé jusqu’au moment où il jugea que +ceux qui le poursuivaient allaient arriver au fleuve, il glissa sous le +feuillage, qui lui offrait un abri favorable, et attendit là ce qui +allait se passer. Les deux Indiens parurent presque aussitôt sur la rive +opposée, mais beaucoup plus bas que Graham; ils sautèrent dans la +rivière sans hésiter une minute, la traversèrent promptement, et, dès +qu’ils furent à terre, ils commencèrent leurs recherches, et un +hurlement annonça qu’ils avaient découvert la piste, mais un second +hurlement fit bientôt comprendre leur désappointement: ils l’avaient +perdue dans la rivière! + +Les Indiens supposèrent probablement que le fugitif était tombé dans +l’eau et qu’il s’y était noyé, ou que peut-être il avait atteint l’autre +bord. En tout cas, ils avaient perdu ce qu’ils considéraient déjà comme +une proie certaine, et, en laissant percer le regret de voir leur +méchanceté déjouée, ils traversèrent tristement la rivière à la nage, +explorèrent l’autre rive pendant une heure environ, et reprirent enfin +leur course vers leurs compagnons. + + + + +VII + +L’EXPÉRIENCE DE SETH. + + +«Ah! oh! voilà une nouvelle manière de s’introduire!» s’écria Seth en +roulant au milieu des sauvages réunis autour du feu du conseil. + +On peut s’imaginer quelle fut la surprise des Indiens lorsqu’ils virent +un blanc tombant ainsi au milieu d’eux. Le bruit des broussailles les +avait mis en émoi; mais l’arrivée de Seth fut si subite et si prompte, +que notre pionnier pirouetta au milieu d’eux avant qu’ils eussent pu +soupçonner comment cela s’était fait. Mais, selon leur habitude, ils ne +furent pas longtemps à réfléchir; ils avaient remarqué que Graham se +sauvait et prenait la fuite; et, comme nous l’avons vu, plusieurs +s’élancèrent à sa poursuite, tandis qu’une douzaine d’autres sautèrent +sur Seth et levèrent leurs tomahawks au-dessus de sa tête. + +«Allons, attendez une minute, leur dit sèchement Seth; vous n’avez pas +besoin de vous presser; vous avez bien le temps de prendre ma chevelure, +n’est-il pas vrai?» + +Et ses gestes, moitié sérieux, moitié comiques, arrêtèrent et amusèrent +ceux qui s’étaient saisis de lui. Ils le regardèrent tous, comme s’ils +eussent attendu qu’il continuât; mais le pionnier se contenta de les +dévisager avec des airs de mépris et de dédain. L’un d’eux s’élança +alors sur lui, prit sa chevelure, qu’il tordit dans sa main, et s’écria +furieux: + +«Ah! maudit Yankee! Nous te brûlerons! + +--Sais-tu ce que tu as de mieux à faire, vieux drôle? Eh bien! +dépêche-toi d’ôter ta patte de dessus ma tête, ou il t’arrivera +malheur.» + +Le sauvage, comme pour lui complaire, ôta sa main; et, du même +mouvement, enleva à Seth sa carabine. Le pionnier le regarda un instant +dans le blanc des yeux, en prenant un certain air de supériorité, et lui +dit: + +«Je te la prête pour un moment, pourvu que tu me la rendes en bon état. +Fais attention: prends-y bien garde; ce fusil a coûté beaucoup d’argent, +là-bas, dans le New-Hampshire.» + +D’après ces paroles, on comprendra facilement que Seth jouait la +comédie. Lorsqu’il avait été jeté dans cette aventure par l’impatience +de son compagnon, il avait compris tout de suite qu’il était inutile de +prendre la fuite. Tout ce qu’il avait de mieux à faire était de se +soumettre à son malheureux sort, avec la meilleure grâce possible; mais +il y avait une manière de faire cette soumission qui pourrait donner de +meilleurs résultats que toute autre; s’il avait opposé de la résistance, +ou s’il s’était soumis en se désespérant, comme plus d’un homme l’aurait +fait sans doute, il aurait probablement été scalpé sur-le-champ. Aussi, +avec sa présence d’esprit étonnante, il prit facilement un air de +bravade et d’insouciance. Ce stratagème, comme nous venons de le voir, +avait eu le résultat désiré. + +Seth Jones était un homme dont on ne pouvait comprendre le caractère, ni +en une heure, ni en un jour; il fallait l’avoir fréquenté longtemps pour +arriver à en découvrir les nuances et les ressources. Doué d’un esprit +vif et amusant, jovial et franc en apparence, il était cependant bien +prévoyant et bien prudent! il pouvait lire les pensées d’un homme +presque au premier regard, et il avait un extérieur qui semblait fait +exprès pour voiler son âme; ses yeux mêmes étaient trompeurs; et, +lorsqu’il voulait jouer un rôle, il pouvait le soutenir dans la +perfection. Si quelque étranger l’avait vu, lorsqu’il engagea la +conversation rapportée plus haut, il l’aurait sans aucune hésitation +considéré comme un idiot ou un fou. + +«Ça t’ira-t-il d’être brûlé, hé! mon Yankee? lui demanda un sauvage en +se baissant et contractant horriblement sa figure. + +--Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé, répondit Seth, avec autant +d’insouciance que s’il eût parlé d’un dîner. + +--Hé, hé, hé, hé, tu l’essayeras, mon Yankee. + +--Je ne sais pas encore; il y a différentes opinions là-dessus;... +peut-être... quand ce sera fini, je pourrai y croire. + +--Tu seras parfait!... bonne viande!... excellente à rôtir! ajouta un +autre sauvage en tâtant les bras de notre pionnier. + +--S’il te plaît, mon ami, ne me pince pas ainsi.» + +Le sauvage roidit ses doigts comme une baguette de fer, et lui serra si +fort le bras que Seth crut qu’il allait le lui briser. Mais, quoique sa +douleur fût excessive, il ne manifesta pas la moindre sensation. +L’Indien essaya encore, puis encore, et jusqu’à ce qu’il eût abandonné +la partie, il dut reconnaître et admirer le courage de l’homme blanc. + +«Bon Yankee! il supporte bien la douleur. + +--Mais c’était une plaisanterie, tu ne voulais pas me serrer si fort, +n’est-ce pas? je suis fâché de n’avoir rien senti. Essaye-donc encore +une fois: tu pourras peut-être faire mieux.» + +Mais le sauvage se retira; un autre s’avança et prit la main du captif. + +«Douce, petite, une vraie main de femme; voyons que je la tâte,» dit-il, +en l’enfermant dans la sienne comme une vis dans un écrou. + +Seth ne bougea pas; mais, comme l’Indien allait à son tour abandonner +l’expérience qu’il avait tentée pour amuser ses camarades, Seth lui dit: + +«Ta patte n’a pas l’air d’être bien calleuse!» + +Et il la serra d’une façon horrible. + +Le sauvage souffrit le martyre. Seth sentit positivement les os de la +main qu’il tenait s’aplatir comme une pomme cuite. Il avait résolu, car +il avait souffert, lui aussi, de se venger le mieux qu’il pourrait, et +il serra ses doigts tellement fort que le pauvre Indien se mit à danser +sur ses pieds et à hurler de douleur. + +«Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une sollicitude feinte; +tandis que la main du sauvage glissa hors de la sienne avec toutes les +apparences d’un gant mouillé. + +[Illustration: «Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une +sollicitude feinte.] + +L’Indien, déconfit, ne répondit rien, et il s’en alla s’asseoir au +milieu des railleries de ses camarades. Seth, sans laisser percer la +moindre émotion, s’assit gravement par terre et demanda froidement à un +sauvage de lui prêter sa pipe. On sait que lorsqu’un Indien est témoin +d’une hardiesse et d’une force aussi grande que celle que leur captif +venait de déployer, il ne cherche pas à cacher son admiration. Aussi, il +ne paraîtra pas singulier que la demande si étrange de Seth fut bien +accueillie. Un sauvage lui tendit une pipe bien bourrée; mais il lui fit +une grimace dans laquelle on pouvait facilement reconnaître l’admiration +pour son triomphe et l’espoir d’une bonne vengeance pour plus tard. Les +regards des autres Indiens indiquaient qu’ils attendaient de nouveaux +amusements; notre héros fumait sa pipe, en suivant paresseusement de +l’œil les nuages de fumée qui montaient lentement tout autour de sa +tête. Ses bourreaux s’assirent autour de lui et causèrent dans leur +langue (nous pouvons faire remarquer ici que Seth la comprenait +parfaitement). Bientôt l’un d’eux se leva et s’avança vers le pionnier. + +«L’homme blanc est fort! il serre bien! mais moi je le ferai crier.» + +En disant ces mots, il se baissa, ôta le bonnet du captif, saisit une +longue mèche de cheveux blonds qui prenait racine sur la tempe, et la +tordit; un coup d’épée dans l’œil n’aurait pas causé une douleur plus +vive; mais lorsqu’il les arracha avec leurs racines, Seth ne bougea pas; +il lança seulement une plus forte bouffée de fumée. Les sauvages qui +étaient autour de lui ne purent réprimer un murmure d’admiration. + +Voyant que cette torture ne faisait pas d’effet, le bourreau recommença +son jeu; il lui prit une autre mèche sur le cou. Chaque cheveu qu’on lui +arrachait lui faisait autant de mal que la pointe d’une aiguille qu’on +enfonce dans la chair; aussi, quand l’Indien eut fini, ses camarades +remarquèrent sur le visage du pionnier une grande pâleur, semblable à un +nuage qui passe en courant dans le ciel. + +Le patient leva les yeux, et les fixa sur ceux de son bourreau avec une +expression indescriptible. Pendant un instant le sauvage eut à soutenir +un regard qui le fit tressaillir, tout sauvage qu’il était, et ses +membres tremblèrent d’une crainte étrange. + +Dire que Seth ne faisait pas attention aux tortures qu’on lui +infligeait, ce serait absurde. Si le sauvage avait pu supposer quelle +quantité de haine et de vengeance il venait de soulever, il n’aurait +jamais essayé d’avoir affaire à lui. Il fallut à Seth un empire +incroyable sur lui-même pour supporter les horribles souffrances du +corps et de l’esprit qu’il endurait. Il lui semblait qu’il était +impossible de ne pas se tordre de douleur sur le sol et de ne pas sauter +sur son persécuteur pour le mettre en pièces, membre par membre. Mais il +avait appris à connaître la cruauté et les outrages des Indiens et il +les supporta sans sourciller. + +Sa tempe avait l’apparence d’un parchemin blanchi et tacheté +d’innombrables points rouges; le sang commençait à suinter de la +blessure, et on aurait dit qu’on avait gratté et enlevé la peau de son +cou. Sa pâleur momentanée avait été causée par la douleur qu’il +éprouvait, et aussi par la colère la plus violente qu’il eût jamais +ressentie. Le regard qu’il lança au sauvage avait pour but de lui dire +qu’il s’en souviendrait. Après les faits qui venaient de se passer, les +Indiens restèrent assis un moment sans dire une seule parole. Enfin, +l’un d’eux qui paraissait être le chef, parla à voix basse à celui que +nous venons de voir abandonner le rôle de bourreau. + +Seth, probablement, entendit ce qu’il lui dit, car sans cela, il n’est +pas vraisemblable qu’il eût supporté la dernière épreuve. + +Le même sauvage s’avança de nouveau dans le centre du cercle qu’on avait +formé autour du captif désarmé; il lui ôta son bonnet qui avait été +replacé sur sa tête, saisit ses longs cheveux blonds de sa main gauche +et les tordit en rejetant sa tête en arrière. Puis tirant lentement son +couteau il le fit briller une seconde dans l’air et tourna sa froide +lame autour de la tête de Seth, avec la rapidité de l’éclair. La peau +n’était pas entamée et ce n’était qu’une feinte, mais Seth n’avait pas +quitté des yeux le cruel Indien pendant cette terrible minute. + +Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits; mais Seth +ne l’était pas. + +[Illustration: Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient +satisfaits.] + +Il rendit sa pipe, remit son bonnet, et se dressant sur ses pieds, il +regarda pendant quelques secondes le groupe formé autour de lui. Puis, +il s’adressa aux Indiens en ces termes: + +«L’homme blanc peut-il maintenant mettre le courage de l’homme rouge à +l’épreuve?» + +Sa voix n’avait plus son timbre ordinaire, cependant le chef n’y fit pas +attention; et, d’un signe de tête, il lui accorda la permission qu’il +avait demandée. Les regards des autres Indiens laissèrent percer le +plaisir et l’intérêt qu’ils prenaient à ces terribles épreuves. + +Le sauvage qui avait infligé cette torture au pionnier s’était assis +tout près du chef. Seth marcha droit à lui et lui prit le bras qu’il +serra modérément. L’Indien poussa un grognement de mépris. Alors Seth se +baissa et tira doucement le tomahawk de la ceinture de l’Indien. Il +l’éleva lentement, et fit briller l’arme étincelante qu’il tournait dans +l’air. Au même instant, le tomahawk retomba et fendit en deux la tête du +sauvage qui ne s’attendait guère à une mort aussi prompte! + + + + +VIII + +RENCONTRE INATTENDUE. + + +Graham était fatigué et harassé; il se traîna hors de l’eau et s’étendit +un instant sur le doux et frais gazon qui bordait la rivière. Le +terrible effort que ses membres avaient été forcés de faire l’avait +épuisé, et il tomba bientôt dans un profond sommeil, qui dura longtemps. +Lorsqu’il se réveilla, le jour était avancé et le soleil avait déjà +accompli plus de la moitié de sa course. Lorsqu’il fut complétement +éveillé et qu’il eut remercié avec ferveur le ciel de l’avoir protégé et +guidé dans sa fuite, il commença à se demander quelle était la meilleure +marche à suivre. Il se voyait tout seul et abandonné au milieu d’une +grande solitude. Que devait-il faire? Chercherait-il à découvrir son ami +Haverland? ou bien continuerait-il ses recherches afin de délivrer la +jeune Ina? + +Tandis qu’il se posait cette série de questions, auxquelles il ne +trouvait pas de réponses, il tourna machinalement les yeux vers la +rivière, et il tressaillit en voyant un petit canot qui apparaissait +dans le lointain, à un détour du courant. Il n’eut que le temps de voir +que cette embarcation portait deux personnes, car il se retira aussitôt; +la prudence l’avertissait qu’il ne fallait pas se montrer. Il se cacha +derrière le tronc d’un des plus gros arbres de la forêt, et là, il +surveilla avec un vif intérêt l’approche des nouveaux venus. Le léger +esquif courait rapidement sur la surface calme de l’eau, et, en quelques +instants, il fut arrivé devant lui. Les deux individus qui le montaient +étaient des blancs, et il examina minutieusement leur visage. Le plus +fort des deux était assis au milieu du canot et plongeait profondément +dans l’eau de plats avirons de frêne. L’autre paraissait âgé; il était +assis à la poupe, et, tout en commandant les mouvements de son +compagnon, il examinait le rivage avec l’expérience et l’habileté d’un +homme de la frontière. Graham s’imagina qu’il avait été découvert, +malgré toutes les précautions qu’il avait prises, car le canot, +apparemment sans intention de ceux qui le montaient, se dirigea vers la +rive opposée. Le jeune homme resta caché jusqu’à ce que l’embarcation +fût arrivée en face de lui, et, au même moment, il soupçonna que l’un +d’eux était Haverland; cependant, il y avait si longtemps qu’il ne +l’avait vu, qu’il lui était impossible de le reconnaître tout à fait, à +moins de le voir de plus près. Cependant, comme c’étaient des blancs, il +se décida à voir si ce n’étaient pas des amis. Il déguisa sa voix et il +les héla, sans toutefois se montrer. Il reconnut qu’on l’avait entendu, +car celui qui tenait les rames s’arrêta une seconde et regarda +furtivement sur la rive; mais, à un léger signe de l’autre, il se pencha +de nouveau sur ses avirons, et ils continuèrent leur route comme s’ils +ne soupçonnaient aucun danger. + +«Hé! les amis!» leur cria-t-il d’un ton plus fort, quoique en restant +toujours caché. + +On ne prit pas garde à lui; toutefois, il s’imagina que le canot allait +plus vite. Il s’avança alors rapidement sur la rive et leur cria: + +«Ne craignez rien! Je suis un ami!» + +Ces paroles les firent arrêter, et celui qui était à la proue répondit: + +«Nous ne nous contentons pas de cela; quelle affaire vous amène ici? + +--Je pourrais aussi bien, il me semble, vous faire la même question?... + +--Si vous ne voulez pas répondre, nous ne perdrons pas notre temps à +faire assaut de paroles avec vous; en avant, Haverland! + +--Arrêtez donc! Est-ce Alfred Haverland qui est avec vous? + +--Et quand cela serait? Qu’est-ce que cela peut vous faire? + +--Eh! mais, c’est précisément Alfred Haverland que je cherche. Je suis +Éverard Graham, et peut-être se rappelle-t-il ce nom.» + +Le bûcheron se retourna tout étonné vers le rivage. Quelques coups +d’avirons l’amenèrent contre la berge; il sauta à terre et saisit la +main de son jeune ami. + +«Eh bien! Graham, au nom des sept merveilles du monde, qui vous amène +ici? Ah! je l’oubliais, vous m’aviez promis une visite pour cette +époque; mais il m’est arrivé tant d’autres choses, que celle-ci était +tout à fait sortie de mon esprit. Et, je puis vous le dire, j’en ai +assez éprouvé pour briser le cœur de tout mortel,» dit-il d’une voix +étouffée. + +On se donna des deux côtés des explications, et on peut s’imaginer +l’étonnement, la reconnaissance et les craintes que suscita le récit de +Graham. Haverland avait auparavant présenté à Graham son compagnon Ned +Haldidge. + +«Seth a promis de ramener Ina, dit-il; mais je ne pouvais rester +tranquille tandis qu’il la cherchait de tous côtés. Ce bon ami, qui a +acquis une grande expérience dans les luttes des frontières, s’est joint +à moi de bon cœur, dit-il en se tournant vers Haldidge. Je suppose que +vous avez grande envie de voir ma femme; mais vous verriez une pauvre +mère folle de douleur, et je ne puis me décider à la revoir, tant que je +n’aurai pas appris quelque chose sur notre chère fille. + +--Et si ces lâches Mohawks ne regrettent pas bientôt le jour où ils ont +commencé leur infernale besogne, Ned Haldidge perdra son nom! s’écria le +troisième individu. + +--Je ne connais pas l’avenir, dit Graham en souriant, mais, tant que +nous sommes animés de pareils sentiments, nous pouvons les attaquer +ouvertement, d’autant plus que nous avons un ami dans leur camp. + +--Non, ce moyen ne réussira jamais! répondit le bûcheron en secouant la +tête; nous ne pourrons jamais les vaincre de cette manière. Nous aurions +pu amener une douzaine de guerriers avec nous pour réduire ces lâches en +atomes; mais ce système ne vaut rien. + +--Alors, vous vous reposez entièrement sur les stratagèmes? + +--Aucun autre procédé ne réduira ces diables incarnés. + +--Et Dieu seul sait si celui-ci amènera un résultat! remarqua Haverland +d’un ton triste et abattu. + +--Ah! ne vous désespérez pas à l’avance, Alfred; attendez que le moment +en soit venu. + +--Vous devez me pardonner ma faiblesse, dit-il en se remettant. Quoique +je sente la force d’une armée dans mes membres, j’ai le cœur d’un père +dans ma poitrine, et je suis disposé à tout faire pour retrouver ma +fille chérie. Oh! il me semble encore entendre les cris qu’elle poussait +quand elle fut enlevée pendant cette nuit affreuse.» + +Graham et Haldidge restèrent silencieux; ils respectaient ce chagrin si +grand et si navrant que rien ne pouvait consoler. Bientôt le père rompit +le silence, et, cette fois, sa voix et son air étaient changés. + +«Mais pourquoi restons-nous inactifs? N’avons-nous rien à faire? +Devons-nous demeurer dans l’abattement, quand un seul effort peut la +sauver? + +--C’est justement ce à quoi je pensais depuis que nous sommes arrêtés +ici, répondit Haldidge; je ne vois pas à quoi il nous sert d’attendre, +surtout quand il y a tant à faire. + +--Alors, partons! Vous nous accompagnerez, Graham? + +--Certainement! Mais je voudrais vous demander quelles sont vos +intentions? lui dit-il en s’arrêtant un instant sur la berge, tandis que +les autres reprenaient leurs places. + +--Je croyais que vous vous souviendriez que nous ne pouvons avoir qu’une +seule intention, répondit Haverland avec un léger ton de reproche. + +--Vous n’avez pas compris exactement ce que je voulais vous demander. + +--Naturellement, je connais votre suprême intention; mais je voulais +savoir quel plan vous aviez l’intention de suivre? + +--Oh! pour cela, répondit Haldidge, j’ai beaucoup fréquenté les +Peaux-Rouges de ce pays, et je sais qu’on peut facilement les atteindre +en descendant la rivière plusieurs lieues au-dessous de cette courbe, et +en reprenant ensuite la terre. + +--Mais mon expérience me dit que vous êtes dans l’erreur aujourd’hui! +Ceux qui ont pris Ina ne sont pas à une grande distance de nous, et le +chemin le plus court pour aller vers eux, vous le reconnaîtrez, c’est de +prendre en ligne directe à travers la prairie découverte qui est de +l’autre côté de la rivière. + +--En tout cas, nous passerons sur la rive opposée; ainsi, entrez dans la +barque. + +--Attendez une minute! Qu’est-ce que cela signifie?» + +Graham, tout en parlant ainsi, était monté lestement sur l’endroit le +plus élevé de la rive; mais les deux autres ne pouvaient rien voir dans +la position où ils se trouvaient. + +«Sautez bien vite à terre, et tirez le canot hors de l’eau! Il y a +quelque chose là-bas, et vous ne devez pas vous faire voir!» dit Graham +avec animation et à voix basse. + +Il se baissa aussitôt et saisit la proue du canot. Les deux autres +sautèrent à terre, et, en une seconde, l’embarcation fut cachée. Nos +trois amis se blottirent dans les broussailles, et, de leurs cachettes, +ils surveillèrent attentivement la rivière. + +[Illustration: Nos trois amis se blottirent dans les broussailles.] + +L’objet qui avait attiré l’attention de Graham était un second canot qui +venait de se montrer au tournant où le jeune homme avait d’abord aperçu +ses amis. Cette seconde embarcation était à peu près de la même taille +que la première, et on voyait qu’elle portait trois ou quatre personnes. +Les têtes brunes de ceux qui la montaient indiquaient, d’une façon à ne +pas s’y méprendre, que c’étaient des Indiens. + +Comme le canot approchait davantage, Haldidge dit tout bas qu’il y avait +une quatrième personne à la poupe, et que c’était une femme. Haverland +et Graham respirèrent fortement, car une lueur d’espérance venait de +réchauffer leurs cœurs; lorsque le canot arriva devant eux, ils +distinguaient nettement les traits des trois sauvages, mais ils ne +purent même pas entrevoir le quatrième passager, qui était recouvert +d’un châle indien. Toutefois, sa tête était profondément inclinée sur sa +poitrine, comme s’il eût été plongé dans de profondes et pénibles +pensées. + +«Tirons dessus et envoyons ces trois chiens dans l’éternité,» dit Graham +à voix basse. + +Haldidge leva la main. + +«Non, non; il y a quelqu’un avec eux, et, si cette autre personne était +Ina, notre équipée ne servirait qu’à la faire tuer. Alfred, croyez-vous +que ce soit elle? + +--Je ne puis le dire.... Oui, par le ciel! c’est elle! Regardez, elle a +soulevé son châle; allons de suite à son secours! s’écria le père, qui +se levait et qui était tout prêt à partir. + +--Arrêtez! ordonna Haldidge d’un ton impérieux et presque irrité. Vous +gâterez tout par votre précipitation. Ne voyez-vous pas qu’il est +presque nuit. Ils sont maintenant au-dessous de nous, et nous ne pouvons +être assez sûrs de les rattraper pour nous emparer d’eux. Attendez qu’il +fasse plus sombre, et alors nous les poursuivrons. J’ai un projet qui, +je crois, ne peut pas manquer de réussir. Maîtrisez-vous seulement +pendant un moment, et j’arrangerai les choses d’une façon qui les +surprendra autant que vous.» + +Haverland se laissa retomber à côté de ses deux amis. La nuit arrivait +rapidement; quelques minutes plus tard, le léger canot de bouleau fut +poussé sans bruit dans la rivière, et les trois blancs se préparèrent à +donner la chasse aux Indiens. + + + + +IX + +LA POURSUITE. + + +La nuit était même plus proche que nos amis ne le soupçonnaient. Dans +les forêts, l’obscurité arrive presque aussitôt que le soleil disparaît, +et pour ainsi dire tout d’un coup. Les ténèbres s’étendaient déjà sur la +rivière, et Haverland retira immédiatement le canot de dessous les +broussailles pour le remettre à flot. Ils avaient une double paire de +rames pour une seconde personne. Graham en prit une paire et joignit ses +efforts à ceux de son ami, tandis qu’Haldidge se mettait au gouvernail. +Comme ils entraient hardiment dans le courant, le canot qui était en +avant disparaissait derrière le tournant qui se trouvait plus bas. + +«Allons, ça ne sera pas! Nous ne les perdrons pas de vue,» dit Haverland +en plongeant vigoureusement ses rames dans les flots. + +Une obscurité profonde régnait sur la rivière, et nos amis ne purent +bientôt plus rien apercevoir. Un brouillard épais et particulier, une +espèce de brume, comme on en voit souvent pendant les nuits d’été sur +les cours d’eau, commençait déjà à envelopper les rives et la rivière. +Il était évident que si ce brouillard permettait à ceux qui donnaient la +chasse aux Indiens de s’approcher plus près de leur canot, par contre, +il donnait aussi à l’ennemi une bien plus grande chance d’échapper. +Haldidge ne savait s’il devait se réjouir ou non de cet incident. + +«Allons, mes enfants, ce brouillard pourra nous servir dans le +commencement; mais nous devons attendre qu’il nous ait bien enveloppés. +Si ces coquins nous apercevaient auparavant, ils nous échapperaient +aussi facilement que la fortune. Posez vos rames pendant quelques +minutes; nous pouvons nous abandonner au courant. + +--Je veux bien croire que ce soit le meilleur moyen, mais, quant à moi, +je préférerais aller de l’avant pour en finir de suite avec cette +affaire, répondit Graham qui maniait vigoureusement ses rames. + +--Pendant que j’y pense, reprit Haldidge, je ne vois pas où serait le +mal d’assourdir les avirons.» + +Ils s’étaient abondamment pourvus, avant de partir, de tout ce qui leur +était nécessaire pour cette opération; et, en quelques instants, les +rames furent garnies de linge, de façon à leur laisser tout le jeu +possible sans qu’il en résultât un bruit assez fort pour attirer les +soupçons, à moins qu’on ne prêtât une oreille plus attentive que de +coutume. + +Sur ces entrefaites, l’épaisse brume dont nous avons parlé avait +enveloppé la rivière d’un nuage impénétrable, et nos trois amis +glissaient rapidement sur l’eau. Leur petite embarcation volait aussi +légère et aussi silencieuse qu’un oiseau. Haldidge connaissait chaque +détour et chaque accident du fleuve, aussi dirigeait-il le canot avec +une assurance merveilleuse le long des rives et autour de ces rochers +dont les sommets noircis s’élançaient par-ci, par-là, à quelques pieds +au-dessus du niveau de l’eau. + +Ils avaient déjà fait un mille environ, quand le pilote éleva la main +pour indiquer à ses amis qu’ils devaient cesser de ramer pendant un +instant. + +«Écoutez!» murmura-t-il. + +Ils écoutèrent et ils entendirent faiblement, mais distinctement, dans +le lointain, un bruit presque imperceptible de rames. + +«Est-ce au-dessus ou au-dessous de nous? demanda Haverland en penchant +la tête et en prêtant l’oreille. + +--Je croirais volontiers que nous les avons dépassés,» répondit Graham. + +Le bruit paraissait réellement venir de plus haut qu’eux, et ils furent +amenés à croire qu’en ramant aussi rapidement et aussi vigoureusement +qu’ils l’avaient fait, ils devaient avoir passé à côté de l’autre canot +sans s’en douter. + +«Est-ce possible?» demanda Haldidge étonné et indécis. + +Mais la nature des berges de la rivière était telle à cet endroit, +qu’elle les avait tous trompés. Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les +Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière eux. Lorsqu’ils +entendirent d’une façon qui ne permettait pas de s’y méprendre, le bruit +des rames qui se perdait dans le lointain, ils eurent enfin conscience +du véritable état des choses. Le son s’en allait en mourant, et ils +virent clairement que les Indiens devaient être en ce moment bien plus +bas qu’eux. + +«Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge vexé. Il faut nous mettre +vivement à l’œuvre maintenant pour les rattraper. + +--Mais n’y a-t-il pas de danger à courir ainsi? + +--Non; il faut faire attention, je crois qu’ils aborderont bientôt, et +alors ils descendront sur le rivage oriental. Je veux m’en approcher et +prêter l’oreille.» + +Les deux rameurs se baissèrent alors sur leurs avirons et redoublèrent +de force et de courage. + +Ils plongeaient profondément leurs rames dans le courant et ils les +enfonçaient tant qu’elles pliaient d’une façon dangereuse. + +Les flots se partageaient en deux nappes sous le canot qui se +précipitait furieusement en avant et qui laissait derrière lui une +longue traînée d’écume. + +On vit bientôt le résultat de cette course effrénée. Le bruit des rames +du premier canot devenait de plus en plus distinct, et il était évident +qu’ils arrivaient rapidement sur lui. + +Haverland sentit ses forces se décupler au moment de toucher au but, +n’allait-il pas au secours de son enfant chérie! Il ne formait qu’un +désir, celui de pouvoir tomber au milieu des ravisseurs, de les +massacrer tous et de reprendre sa fille bien-aimée. + +Haldidge restait assis, beau de calme et de sang-froid. Il avait formé +son plan et il le communiqua à ses compagnons: il voulait suivre le +canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils seraient assez près pour +distinguer les Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en avant et +reprendraient Ina au milieu de la bagarre. + +Cet Haldidge que nous venons de voir arriver était un homme dans la +force de l’âge; dix ans auparavant il avait émigré des établissements +qui se trouvaient le long de la baie d’Hudson, et il était venu, avec un +certain nombre de colons, fonder l’établissement où Haverland avait +conduit et mis en sûreté sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait +bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. Il s’était bientôt joint +aux blancs et il les avait conduits dans plusieurs excursions contre les +sauvages, lorsque ces derniers étaient devenus trop inquiétants; aussi +il devint l’objet signalé de la haine des Indiens. Ils apprirent où +était sa demeure; et, pendant une nuit sombre et orageuse, ils y firent +une descente à une demi-douzaine. Par le plus heureux des hasards, +Haldidge était alors dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à +leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale espérance, les sauvages +firent tomber leur haine sur sa femme et son enfant sans défense; et, +quand le père revint, il les trouva tous les deux étendus côte à côte, +et baignés dans leur sang; ils avaient été tués à coups de tomahawks. Ce +massacre avait été commis si furtivement qu’aucun des voisins ne +soupçonna qu’un double meurtre venait d’être consommé si près d’eux, et +ils furent terrifiés à l’idée du danger qu’ils avaient couru eux-mêmes. +Haldidge tira une éclatante vengeance de ceux qui avaient détruit son +bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à découvrir les assassins; et, +avant que six mois se fussent écoulés, il les avait tous tués! Comme on +peut bien le supposer son aversion naturelle pour cette race maudite fut +augmentée par cet événement tragique, et sa haine était si connue que +son nom était un sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. Ce +renseignement expliquera pourquoi il se décida si vite à accompagner +Haverland dans sa dangereuse expédition. + +Comme nous l’avons déjà dit, nos amis avançaient rapidement sur le canot +indien; et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur fallait plus +guère qu’une demi-heure pour l’atteindre. Ils étaient si près de la rive +qu’ils voyaient la ligne sombre des broussailles qui croissaient le long +de la berge; et, plusieurs fois, les branches qui pendaient au-dessus de +l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup Haldidge éleva de nouveau la +main. Ils cessèrent de ramer et ils écoutèrent. A leur grande +consternation, ils n’entendirent pas le plus petit bruit. Graham se +pencha par-dessus le bord et plaça son oreille presqu’au niveau de +l’eau; mais il ne distingua que le doux murmure du courant qui se +brisait contre les rames, et les branches du rivage. + +«Est-ce possible? dit-il tristement à voix basse en relevant la tête. +Nous auraient-ils entendus? + +--Je ne le pense pas, répondit Haldidge qui doutait cependant autant que +les autres. + +--Alors ils ont abordé au rivage et ils sont partis. + +--Je crains que ce ne soit malheureusement que trop vrai. + +--Mais nous nous sommes tenus si près du bord, que nous les aurions vus +ou entendus. + +--Pourvu qu’ils aient seulement abordé. Ils peuvent l’avoir fait depuis +une minute seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés que de quelques +pas. + +--S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, il ne faut donc pas +courir sur eux, aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous tomberions +dans le piége que nous voulions leur tendre. + +--C’est très-vrai et vous avez là une bonne idée,» remarqua Haldidge. + +Et, au même instant, il saisit une branche qui pendait au-dessus de la +rivière et il arrêta le canot. + +«Maintenant, mes enfants, si vous avez des oreilles.... + +--Chut!... regardez là-bas!» interrompit vivement Haverland à voix +basse. + +Ils tournèrent la tête et ils virent flotter sur la rivière quelque +chose qui ressemblait à une mèche allumée. C’était un petit point +lumineux qui brillait par intervalles avec une rougeur éclatante, et qui +confondit complétement nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement que +la mort, et glissait en avant avec une vitesse si calme, si régulière, +qu’on devait croire qu’il était certainement porté par le courant. + +«Au nom du.... + +--Arrêtez, dit Haldidge; c’est le canot que nous cherchons; c’est le feu +d’une de leurs pipes que nous voyons! vos fusils sont-ils prêts? + +--Oui! répondirent les deux autres tout juste assez haut pour qu’il pût +les entendre. + +--Dirigez-vous tout droit sur la lumière et vous tirerez aussitôt que +vous verrez votre but. En avant!» + +Au même instant, il lâcha la branche qu’il tenait et les deux rameurs +firent manœuvrer leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot +bondissait en avant comme une balle, et on eût dit qu’il voulait couper +l’autre en deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir faiblement +trois silhouettes sombres qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et +les carabines vengeresses étaient déjà prêtes lorsque la lumière qui les +guidait s’éteignit tout à coup, et le canot indien disparut comme par +enchantement. + +[Illustration: Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.] + +«Voilà encore un de leurs tours! s’écria vivement Haldidge: en avant! +qu’ils soient maudits, les chiens? ils ne peuvent être bien loin.» + +Graham et Haverland abandonnèrent leurs carabines pour reprendre les +rames, et Haldidge gouverna contre le courant de la rivière, car il +s’imaginait qu’ils étaient retournés en arrière. Il pencha la tête en +avant, et il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le canot de leurs +ennemis se détacher dans l’épaisseur du brouillard. + +Il dirigea l’embarcation dans toutes les directions et parcourut la +rivière en haut et en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement +perdu leur proie pour ce jour-là. Les Indiens pouvaient avoir entendu +ceux qui les pourchassaient et ils avaient sans doute assourdi leurs +propres avirons pour marcher aussi silencieusement que les blancs. + +«Arrêtez une minute!» commanda Haldidge. + +Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement. + +«Entendez-vous quelque chose? demanda-t-il en se penchant en avant et en +retenant son souffle. Là? écoutez encore?» + +Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait de plus en plus +faible. + +«Ils sont de nouveau devant nous, et il faut lutter de vitesse.» + +Les deux rameurs n’avaient pas besoin d’encouragements, et, pendant un +moment, le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. La lune +s’était levée, et il y avait dans la rivière des endroits où le vent +avait chassé le brouillard; ils étaient donc exposés à une lumière +presque aussi brillante que celle du milieu du jour. De temps en temps +ils traversaient ces parties éclairées qui, parfois, avaient seulement +quelques pieds de large, et d’autres fois étaient plus étendues. Ils +voyaient alors se dessiner les deux rives à droite et à gauche, et ils +glissaient dans le courant avec une espèce de terreur instinctive, car +ils savaient qu’un ennemi pouvait fort bien être caché sur la berge. + +En traversant un de ces intervalles de lumière plus large que tous les +autres, ils entrevirent le canot indien qui disparaissait sur la rive. +Ils n’en étaient pas à plus de cent pas, et ils s’élancèrent vers lui +avec la plus grande rapidité. Les endroits éclairés devenaient plus +nombreux, et le brouillard disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une +véritable brise qui le balayait assez rapidement. + +Haldidge serrait de près le rivage oriental, car il était sûr que +l’ennemi aborderait de ce côté. + +Tout à coup la brume tout entière disparut de la surface de l’eau; elle +s’éleva comme un nuage et se dissipa dans les bois. La lune brillante +était reflétée par la rivière, et les blancs regardaient partout d’un +œil avide, car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à une douzaine de +pas de leur canot. Mais ils étaient encore une fois condamnés à la +déception. Pas une ride ne troublait l’eau, excepté celles produites par +leur embarcation. La lune était juste au-dessus de leurs têtes, de telle +sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre projetée sur les rives pour +cacher au regard le plus petit objet. Les Indiens avaient évidemment +pris terre, et ils étaient déjà loin dans la forêt. + +«C’est jouer de malheur, disait Haverland avec tristesse. Ils sont +partis, et nous pourrions tout aussi bien.... + +--C’est une rude déception, ajouta Graham. + +--J’ai un compte à régler avec ces misérables démons de l’enfer, et il +faudra bien des années pour le solder. J’espérais faire quelque chose +cette nuit, mais nous avons été prévenus. Il ne faut plus rien espérer +pour le moment; ils nous ont évités, cela saute aux yeux, et nous devons +aviser à d’autres moyens. Votre corps aussi bien que votre esprit doit +être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse vous faire désirer de +rester plus longtemps sur la rivière; là, nous servirions de cible au +premier venu qui aurait envie de tirer; ainsi, allons au rivage, +reposons-nous et parlons de nos affaires.» + +Ils étaient tristes et abattus; ils dirigèrent le canot vers la rive, et +ils mirent pied à terre. + + + + +X + +DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS. + + +Le coup de tomahawk que Seth avait assené sur la tête du sauvage choisi +pour sa vengeance avait été si prompt, si inattendu, si étonnant, que, +pendant plusieurs minutes, aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête +du Peau-Rouge était presque fendue en deux (car le bras du pionnier +avait frappé avec toute la vigueur de la colère), et la cervelle avait +rejailli sur ceux qui étaient assis autour de lui. Seth lui-même resta +une seconde immobile, comme pour se convaincre que son œuvre était +terminée; puis il se retourna, revint à sa place, s’assit, croisa +froidement les bras, et se mit à siffler. Quelques instants après, tous +les sauvages poussèrent un profond soupir, comme s’ils avaient déchargé +leur poitrine d’un énorme poids, et chacun d’eux regarda son voisin. +Leurs fronts étaient menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, leurs +visages contractés, leur respiration pénible et leurs dents serrées; +tout trahissait leur courroux et leurs mauvaises intentions. Ils étaient +livides de rage, excepté toutefois le chef qui restait assis et semblait +parfaitement calme. + +Trois Indiens se levèrent, prirent leurs couteaux et se placèrent devant +lui prêts à exécuter l’ordre impatiemment attendu. + +«Ne le touchez pas, dit-il en secouant la tête; il n’a rien là!» + +En disant ces mots, il frappa son front d’une façon significative avec +le bout de son doigt, pour indiquer que le prisonnier était fou. Les +autres furent de son avis; cependant, c’était chose difficile d’apaiser +la colère qui bouillait dans leurs veines. + +Mais la parole du chef était une loi inviolable, et ils s’assirent de +nouveau sur le sol sans proférer un seul murmure. Quoique ses yeux +semblassent vagues et sans expression, Seth avait veillé sur tous ses +mouvements avec la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, qu’un signe +du chef suffisait pour le faire hacher en mille morceaux. Lorsqu’il +était devant son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk à la main, +rien, pas même la certitude d’une mort instantanée ou d’une torture +prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire la cruelle vengeance +qu’il voulait accomplir. Maintenant que c’était fini, il était redevenu +lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent le dessus, et avec eux le +désir bien naturel de vivre. La parole du chef le convainquit qu’il +était considéré comme fou ou comme idiot, et que, par conséquent, il ne +méritait pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour le moment, il +restait toujours environné de périls imminents. Le sauvage qui avait +succombé avait des amis qui vivaient encore et qui pourraient bien +saisir la première occasion pour venger sa mort. En tout cas, Seth +comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, et que le plus sûr était +d’en sortir le plus tôt qu’il pourrait. + +Dix minutes environ après cette horrible scène, les sauvages +commencèrent à remuer. Plusieurs se levèrent et emportèrent leur +camarade, tandis que les autres se mirent à faire les préparatifs du +départ. Au même moment, les coureurs qui avaient poursuivi Graham +jusqu’au bord de la rivière revinrent, et on leur eut bientôt raconté le +tragique événement. Une véritable batterie de regards foudroyants fut +alors tournée contre Seth; mais il la supporta sans sourciller. Les +Indiens auraient bien voulu assouvir leur vengeance sur le captif +désarmé qui était entre leurs mains; mais la présence imposante de leur +chef empêcha la plus légère démonstration hostile, et ils se +contentèrent de lui lancer des regards significatifs. + +Quelque chose avait tout de suite frappé l’imagination de Seth, et ce +fut pour lui un sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait rien pu +savoir d’Ina, et, d’après les apparences, il était porté à croire que +les sauvages ne la connaissaient même pas. Était-il possible que Graham +et lui se fussent trompés sur les ravisseurs? Était-ce une autre tribu +qui l’avait enlevée? ou bien les sauvages s’étaient-ils séparés et +l’avaient-ils emmenée dans une autre direction? Après avoir médité sur +ces diverses questions, il fut convaincu que la dernière hypothèse était +la plus admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé quant aux +ravisseurs, car du moment où il avait trouvé la piste, il l’avait suivie +sans la perdre un moment; d’ailleurs, il remarqua bientôt quelques +légers indices qui le convainquirent qu’il était réellement avec la +troupe qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. Si l’on fait +attention aux précautions que les agresseurs avaient prises dans leur +fuite et à la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, on +comprendra facilement qu’ils avaient craint d’être suivis. Alors, pour +conserver leur capture, ils avaient détaché quelques-uns d’entre eux en +arrivant à un endroit propice, et leur avaient dit de rejoindre le corps +principal lorsque l’on n’aurait plus à craindre de poursuites, ou bien +lorsque ceux qui pourraient les pourchasser auraient été suffisamment +dépistés. En réfléchissant à tout cela, Seth fut convaincu que telle +était la véritable cause de l’absence momentanée de la belle Ina. + +Les préparatifs furent bientôt terminés, et les Indiens commencèrent à +se mettre en marche. Si Seth avait entretenu des doutes sur leurs +intentions à son égard, il aurait bientôt appris à quoi s’en tenir. Il +n’était guère probable qu’ils le garderaient comme prisonnier, à moins +qu’ils n’eussent l’intention de se servir de lui. Aussi, au départ, il +se vit chargé d’un énorme fardeau composé en grande partie de vivres et +de viande de daim, que les sauvages avaient apportés avec eux. Ils +donnèrent la sépulture à leur camarade qui avait été tué, sans faire de +cérémonie et sans pousser les lamentations auxquelles on pouvait +s’attendre. Les Indiens de l’Amérique du Nord s’abandonnent rarement à +leurs émotions, excepté dans des occasions telles que l’enterrement de +l’un des leurs. Ils forment alors une ronde guerrière ou quelque chose +de semblable, qui donne à leurs passions diaboliques la liberté de se +déchaîner. Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à de semblables +cérémonies, si on peut appeler cela des cérémonies; ils creusèrent une +tombe peu profonde et ils y placèrent le défunt, le visage tourné vers +l’Orient; sa carabine, ses couteaux et tous ses vêtements furent +enterrés avec lui. + +[Illustration: Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.] + +On était au mois d’août. La chaleur était suffocante, et les souffrances +de Seth étaient véritablement insupportables. Il était naturellement +souple, avait des muscles de fer et capable de supporter assez longtemps +la fatigue; mais, malheureusement pour lui, les sauvages savaient ce +qu’il pouvait faire, et ils l’avaient chargé en conséquence. La plus +grande partie du voyage fut faite à travers la forêt, et les feuilles +des arbres qui formaient une voûte impénétrable empêchaient les rayons +brûlants du soleil d’arriver jusqu’à lui. S’il avait rencontré une de +ces plaines découvertes comme celle qu’il avait traversée avant +d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait jamais pu résister à la +chaleur; sa charge était si forte qu’elle le rendait presque insensible +à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait sans cesse, bien qu’il +trouvât souvent l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux sans nombre +qui murmuraient doucement à travers cette solitude. + +«Comment le Yankee trouve-t-il cela? lui dit un sauvage qui vint +grimacer à ses côtés et fixer sur lui son œil de démon. + +--Parfait! ça va bien! Dis donc, eh! toi, veux-tu en essayer? + +--Pouah! Marche plus vite.» + +Et un rude horion accompagna ces paroles. + +«Mais je pense que je marche tout aussi vite que je puis le faire, et si +tu ne veux pas m’attendre, tu peux marcher en avant.» + +Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers midi, il vit qu’il serait +obligé de prendre un peu de repos ou de tout abandonner. Il savait qu’il +était inutile d’en demander la permission, et, en conséquence, il se +décida à la prendre sans la demander. Dénouant alors la corde qui liait +la charge sur ses épaules, il laissa tomber le fardeau à terre, s’assit +dessus et se mit à siffler. + +«Allons! plus vite, Yankee! tu ne vas pas assez vite! s’écria un sauvage +en lui donnant un coup terrible. + +--Fais donc attention, l’ami; tu ne sais pas qui tu insultes de cette +façon! Je suis Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras bien de t’en +souvenir!» + +Le sauvage auquel il parlait était sur le point de l’assommer, lorsque +le chef intervint. + +«Ne touchez pas le visage pâle; il est fatigué, il lui faut un peu de +repos.» + +Quelque caprice inconcevable s’était sans doute emparé du sauvage, et +Seth ne s’attendait guère à cette miséricorde. Il ne savait comment se +l’expliquer, à moins que ce ne fût pour le réserver pour quelque +horrible torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but que de le +laisser un peu respirer, et à peine avait-il commencé à en jouir, que le +chef lui ordonna de reprendre son fardeau. Seth se sentait disposé à +discuter pendant quelques minutes, pour prolonger un peu ce plaisir; +mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne +pas contrarier le chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce moment. +Aussi, tout en faisant une foule de remarques originales et +d’observations plaisantes sur la manière de porter un fardeau, il remit +le sien sur son épaule et partit en avant. + +Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina étaient parfaitement justes; +vers la fin de la journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis +par nos autres amis, rejoignirent le principal corps de la bande en +amenant la jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout de suite son +compagnon de captivité; mais elle n’échangea pas un seul mot avec lui. +Un triste regard de consolation lui échappa quand elle se fut assurée +que ses parents étaient en sûreté, et que son nouvel ami était avec +elle, le seul malheureux condamné aux souffrances et aux horreurs de la +captivité. Mais son malheur particulier était bien suffisant pour +décourager un cœur si jeune et si plein d’espérances. + + + + +XI + +TOUJOURS EN CHASSE. + + +«Il semble que le diable aide ces démons! s’écria Haldidge en +débarquant. + +--Mais j’espère que le ciel nous aidera! répondit Haverland. + +--Le ciel nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes; et maintenant que +je suis dans ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons la piste. + +--Ce sera difficile à la clarté de cette lune! dit Graham. + +--Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il y a de l’espérance. Allez le +long de cette berge et examinez chaque pouce de terrain. Pour moi, je +remonterai un peu le courant, car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué +bien loin d’ici.» + +Et le vieux chasseur disparut, tandis que Graham et Haverland +cherchaient dans la direction opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement +les branches qui pendaient au-dessus de l’eau, et examinèrent le rivage +argileux. Les sentiers et les broussailles qui paraissaient dérangées +d’une façon suspecte furent inspectés minutieusement; et, quoiqu’ils +eussent contre eux une assez grande obscurité, il aurait fallu que la +piste fût des mieux déguisée pour échapper à leurs investigations. Mais +leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent aucune trace, et ils +furent convaincus que les sauvages devaient avoir abordé de l’autre côté +de la rivière; ils revinrent donc sur leurs pas. Tout à coup le sifflet +du vieux chasseur frappa leurs oreilles. + +«Qu’est-ce que cela signifie? dit Graham. + +--Il a découvert quelque chose; hâtons-nous. + +--Qu’est-ce donc, Haldidge? demanda Graham en arrivant auprès du +chasseur. + +--Voici leur piste, aussi vrai que je suis chasseur et pêcheur; et, +selon moi, ils ne sont pas bien loin d’ici. + +--Attendrons-nous jusqu’au jour pour la suivre? + +--J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de le faire, car certains +signes pourraient nous échapper pendant l’obscurité. Le jour ne peut +tarder beaucoup, d’ailleurs. + +--Encore quelques heures! + +--Bien! bien! arrangeons-nous commodément jusque-là?» + +Après avoir échangé ces mots, les trois blancs s’assirent à terre et +causèrent à voix basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première aube du +jour parut, ils découvrirent le canot indien caché à l’entrée d’un petit +affluent de la rivière, sous une épaisse masse de broussailles. Comme on +était en été, leur poursuite recommença de grand matin, et les sauvages +pouvaient avoir tout au plus quelques heures d’avance sur eux. Mais Ina +ne pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient bien les atteindre +avant la chute du jour. + +Ils appréhendaient seulement que les trois sauvages, instruits de la +poursuite dont ils étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre le +corps principal pour leur ôter toute espérance. Ils ne pouvaient pas +être bien éloignés, et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans ce +but. + +La piste était bonne et facile à suivre pour le chasseur. Il ouvrit donc +la marche et se porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland et Graham +étaient continuellement occupés à faire le guet. Le bûcheron craignait +que les sauvages, désespérant d’éviter les blancs, ne fissent halte et +ne dressassent une embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait +aveuglément. + +Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire et insouciant, +connaissait parfaitement bien la tactique des Indiens; il savait que les +sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins d’y être forcés. + +«Ah!... voyez cela! s’écria Haldidge en s’arrêtant tout court. + +--Quoi donc? demanda Graham en s’avançant rapidement près d’Haverland. + +--L’endroit où ils ont campé!» + +Ils avaient en effet devant eux des traces plus visibles que jamais de +leur passage; on voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland +le renversa d’un coup de pied, il mit à découvert des braises encore +rouges et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là des bâtons +brisés, et enfin toutes les choses qui peuvent faire reconnaître un camp +d’Indiens abandonné. + +«Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté cet endroit? demanda +Graham. + +--Il n’y a pas trois heures. + +--Alors, nous devons être tout près d’eux. + +--Je le pense. + +--Hâtons-nous donc. + +--Vous voyez, par ces charbons, qu’ils ne sont pas partis avant le jour; +et comme votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite, ils auront +naturellement pris leur temps. + +--C’est très-vrai; quoique la fatalité nous ait poursuivis si longtemps, +je commence à sentir l’espérance renaître dans mon cœur. J’espère que, +cette fois, ils ne nous échapperont pas. + +--Ah! encore un indice! s’écria Graham, qui avait examiné la terre à +plusieurs pas autour du camp. + +--Quoi donc? + +--Voici un morceau des vêtements d’Ina; n’est-il pas vrai?» + +Et il montra un morceau d’étoffe; le père le prit et l’examina avec +empressement. + +«Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but de nous guider, remarqua +Graham. + +--Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta Haldidge. + +--Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout ce qu’elle peut pour nous +guider. + +--C’est très-probable; mais je pense que nous n’obtiendrons rien de bien +important en restant ici. Souvenez-vous que les sauvages marchent +pendant ce temps.» + +Ainsi avertis, les trois blancs partirent de nouveau rapidement. Le +chasseur ouvrait la marche comme auparavant. Ils marchèrent sans +s’arrêter jusque vers midi; et, comme ils comprenaient qu’ils gagnaient +rapidement du terrain sur les fugitifs, ils furent obligés d’avancer +avec la plus grande prudence. Le craquement d’une branche ou la chute +d’une feuille les faisait tressaillir et arrêter leurs pas. Ils +n’échangeaient que quelques mots et à voix basse. Haldidge était à une +douzaine de pas en avant, et les yeux de ses compagnons étaient +constamment attachés sur lui, lorsqu’ils le virent s’arrêter subitement +et lever la main comme pour leur dire de ne pas avancer. Ils +s’arrêtèrent, tandis que le chasseur se baissait et examinait l’herbe +tout autour de lui. Un instant lui suffit. Il se retourna et fit signe à +ses deux compagnons d’avancer. + +«Juste ce que je craignais! dit-il tristement à mi-voix. + +--Qu’est-ce que c’est? demanda Haverland d’un air inquiet. + +--Les deux pistes se rejoignent ici! répondit-il. + +--Ne vous trompez-vous pas?» reprit Haverland. + +Il savait que le chasseur était pour ainsi dire infaillible, et +cependant il voulait douter encore, il aimait à se rattacher à la +moindre espérance qui lui était offerte. + +«Non, je ne me trompe pas. Au lieu de trois Indiens, nous en avons +maintenant quarante à poursuivre. + +--Les poursuivrons-nous? + +--Les poursuivrons-nous?... Eh! oui, naturellement, nous les +poursuivrons! c’est le seul espoir que nous ayons de jamais revoir Ina! + +--Je le sais, et cependant nous avons si peu de chances de réussir! Ils +doivent savoir que nous les poursuivons; et que pouvons-nous faire +contre des ennemis dix fois plus nombreux que nous? + +--On ne peut rien dire maintenant. Allons, marchons toujours en avant.» + +En disant cela, le chasseur se retourna et s’enfonça plus avant dans la +forêt. Graham et Haverland le suivaient silencieusement, et, quelques +instants après, les trois blancs s’avançaient à travers le bois épais +aussi prudemment et aussi silencieusement qu’auparavant. + +Nos amis n’avaient encore rien mangé et ils commençaient à sentir les +tiraillements de la faim, auxquels ils ne firent d’abord que peu +d’attention. Vers le milieu de l’après-midi, ils arrivèrent à un autre +endroit où les sauvages avaient fait une halte. Si Haverland et Graham +gardaient encore quelques doutes sur ce que le chasseur leur avait dit, +ils durent être bientôt dissipés; car on voyait parfaitement que les +Indiens étaient très-nombreux lorsqu’ils s’étaient arrêtés en cet +endroit, seulement quelques heures auparavant, et il était évident +qu’ils n’avaient pris aucune précaution pour cacher les traces de leur +passage. + +Ils soupçonnaient bien qu’ils étaient poursuivis, mais ils ne +craignaient pas leurs ennemis; ils se moquaient des blancs, car +maintenant ils se sentaient les plus forts. + +Sous certains rapports le chasseur n’en était pas fâché; il savait fort +bien qu’au point où en étaient les choses, ils ne pouvaient rien espérer +que de la ruse et des stratagèmes, et il est très-probable que, pour +cette raison, les Indiens étaient convaincus qu’on ne tenterait rien +contre eux. Imprudents! ils ne faisaient pas attention qu’ils avaient un +ennemi dans leur camp! + +Les blancs trouvèrent des restes considérables du repas des sauvages, et +ils en profitèrent pour satisfaire leurs besoins les plus pressants. +L’après-midi n’était pas trop avancée, ce qui les convainquit qu’ils +avaient déjà beaucoup gagné sur leurs ennemis, et leur désir le plus +ardent était d’atteindre les Indiens à la tombée de la nuit, mais cette +espérance fut encore trompée. Au bout de quelques heures, ils arrivèrent +à un endroit où la piste se divisait de nouveau. + +Le chasseur lui-même ne comprenait rien à cela, et, pendant quelques +instants, nos amis se trouvèrent très-embarrassés. Ils ne s’étaient pas +attendus à cet incident, et ils ne trouvaient pas la plus petite raison +pour l’expliquer. + +«Voilà quelque chose qui me surpasse! dit Haldidge en examinant de +nouveau la piste. + +--Il doit y avoir quelque chose là-dessous! dit Haverland qui paraissait +tout chagrin. + +--C’est quelque stratagème de ces démons, et nous devons nous +l’expliquer avant d’aller plus loin! + +--Ils doivent avoir sur nous des idées différentes de celles que nous +pensions. Vous pouvez croire en toute certitude que ceci a été fait pour +nous dérouter; et, si nous devons jamais avoir besoin de nos facultés, +c’est bien en ce moment!» + +Pendant cette conversation entrecoupée, le chasseur examinait +minutieusement la piste; Graham et Haverland le regardèrent pendant +quelques secondes en silence, et ce dernier lui dit enfin: + +«Découvrez-vous quelque chose? + +--Rien du tout, si ce n’est que la piste se partage ici; le principal +corps est allé en avant en ligne directe, tandis que la plus petite +bande a pris à l’ouest. Ces deux bandes sont loin d’être aussi +nombreuses l’une que l’autre; car, autant que je puis en juger, la plus +petite ne doit pas compter plus de trois ou quatre hommes. Ils n’ont +fait aucun effort pour cacher leurs traces, et il y a là une machination +diabolique ou une preuve qu’ils ne s’inquiètent nullement de nous! + +--Et très-probablement ce sont ces deux choses à la fois, dit Graham. +Ils font assez attention à nous pour prendre bien soin de rester hors de +notre portée, lorsqu’ils n’ont pas d’avantages sur nous; ils ont déjà +montré qu’ils étaient capables, non-seulement de former un plan, mais +encore de l’exécuter. + +--Si nous pouvions seulement faire savoir à ce Seth Jones que nous +sommes si près de lui et quelles sont nos intentions, je reprendrais +confiance, dit Haverland. + +--Il est très-probable que si votre Jones pouvait nous informer de +l’endroit où il est et de ce qu’il sait, vous perdriez un peu moins de +temps à attendre ici, reprit le chasseur avec un ton et un regard +significatifs. + +--Mais nous perdons nos paroles et un temps précieux, dit Graham; +rassemblons nos trois têtes, et décidons de suite ce qu’il faut faire. + +--Quant à moi, je vote pour que l’on suive la plus petite bande! + +--Quelle est la raison qui motive votre avis? demanda Haverland. + +--J’avoue que je ne puis donner beaucoup de raisons pour motiver ce que +j’avance; mais je crois qu’Ina est avec la plus petite bande. + +--C’est très-peu probable! reprit Haverland. + +--Et ce serait très-peu raisonnable, je l’avoue, dit le chasseur; mais +c’est assez drôle que la même idée me soit venue aussi. + +--Eh bien! alors, donnez vos raisons! + +--Je puis vous dire ce qui me paraît, à moi, un semblant de raison. J’ai +fait beaucoup de réflexions pendant ces dernières minutes, et je suis +presque arrivé à une conclusion. Je crois que la jeune fille est avec la +plus petite bande, et que les sauvages désirent que nous suivions la +troupe principale. Nous serions ainsi attirés dans un piége, et ils +n’auraient pas de peine à se débarrasser de nous. + +--Il me semble très-peu probable que les sauvages courent ainsi le +risque de perdre leur prisonnière, lorsque rien ne les oblige à agir +ainsi, dit Haverland. + +--Cela ne vous paraît pas probable; mais ce n’est pas la première fois, +si du moins il en est ainsi à présent, qu’ils nous auraient obligés à +ouvrir les yeux. Je crois que ces Mohawks sont convaincus que nous ne +pourrons soupçonner qu’ils aient laissé partir la jeune fille avec deux +ou trois des leurs, tandis qu’ils étaient en nombre suffisant pour la +surveiller, la garder, et l’empêcher de tomber entre les mains d’une +douzaine d’hommes comme nous. Partant de là, je dis qu’ils l’ont confiée +à la plus petite bande; et, comme ils sont sûrs que nous les +poursuivrons, ils ont fait des préparatifs à quelque distance d’ici pour +nous faire tomber en leur pouvoir. + +--C’est parfaitement bien raisonné, j’en conviens; mais voici quelque +chose qui me dit tout le contraire, répondit Graham en montrant un +nouveau morceau du vêtement d’Ina qui flottait à un buisson. + +--Comment cela peut-il vous faire voir la chose sous un autre jour? +demanda le chasseur. + +--Si vous voulez bien faire attention au buisson sur lequel j’ai pris +cette étoffe, vous verrez qu’il est sur la plus grande piste. Par +conséquent, Ina doit être avec la troupe la plus nombreuse. + +--Faites-moi seulement voir la branche où vous l’avez trouvé,» demanda +tranquillement Haldidge. + +Graham la lui montra. Le chasseur se baissa et examina soigneusement le +buisson. + +«Je suis convaincu maintenant, dit-il, que j’avais raison: ce chiffon a +été placé là exprès par un sauvage, dans l’intention bien arrêtée de +nous tromper; nous devons chercher Ina dans l’autre direction. + +--Haldidge! dit Haverland d’un ton animé, j’ai grande confiance dans +votre habileté et dans votre jugement; mais, en ce moment, je suis +étonné que vous agissiez d’une façon si capricieuse et si contraire à la +raison. + +--Il ne me reste plus qu’un moyen pour trancher la difficulté; +voulez-vous l’employer?» demanda le chasseur en souriant. + +Comme les deux autres y consentirent, il prit son couteau de chasse. +Après s’être reculé d’un pas ou deux, le chasseur le saisit entre le +pouce et l’index et le lança par-dessus sa tête. + +Lorsque l’arme retomba à terre, la pointe était tournée vers la piste de +la plus petite bande. + +«C’est juste ce que je pensais!» s’écria le chasseur en souriant de +nouveau. + +La question en litige étant réglée à la satisfaction de tous, nos trois +amis se dirigèrent sans hésitation du côté de l’Ouest, où se trouvait la +piste de la plus petite bande, avec laquelle Ina Haverland était partie. + + + + +XII + +CORRESPONDANCE DE SETH. + + +Le chasseur avait raison. Le hasard qui avait dirigé la pointe du +couteau de chasse, non-seulement sauva la vie aux blancs, mais les +conduisit encore dans la bonne voie. + +Il faut avouer qu’Haverland lui-même avait quelque crainte sur +l’expédition qu’ils allaient entreprendre. Il ne pouvait croire que les +sauvages fussent bornés au point de confier à deux ou trois des leurs +une captive qui était en sûreté entre leurs mains, lorsqu’ils savaient +qu’ils étaient poursuivis. Mais il ne pouvait en appeler de l’arrêt +prononcé par le couteau de chasse, et il suivit, triste et silencieux, +les pas du vieux chasseur. + +L’après-midi touchait à sa fin, et les sauvages qu’ils poursuivaient ne +pouvaient être éloignés. Leur piste était parfaitement visible, comme +s’ils n’avaient pris aucune précaution pour la cacher; mais, quoique +Haldidge fît tout son possible pour découvrir les traces du mocassin +délicat de la belle Ina, il ne put y parvenir et ne vit rien du tout, +et, en dépit des assurances qu’il avait manifestées au départ, il dut +bientôt éprouver quelques craintes lui-même. + +Le chasseur, malgré la ruse consommée et l’adresse incroyable qu’il +avait déployées jusqu’ici en suivant les sauvages, avait cependant fait +une triste erreur. Il s’était trompé sur le nombre de la petite bande; +au lieu de trois ou quatre Indiens, il y en avait six; et, comme leurs +pas étaient visibles par moments, il commença à croire qu’il avait +entrepris une affaire plus hasardeuse qu’il ne l’avait pensé. Cependant, +ce n’était pas le moment de s’arrêter ou de reculer; il marcha +résolûment en avant. + +«Ah! encore des indices! s’écria-t-il en s’arrêtant subitement. + +--Où sont-ils? demandèrent vivement ses compagnons. + +--Examinez seulement ce buisson, s’il vous plaît, et dites-moi ce que +vous y voyez!» + +Les deux amis regardèrent aussitôt; ils virent qu’une des branches des +rejetons qui croissaient sur le tronc d’un châtaignier, avait été cassée +et placée avec intention sur la piste. + +«Je vois là quelque chose de favorable; c’est Ina qui aura fait cela +pour nous guider, dit Haverland. + +--C’est exactement mon opinion, ajouta Graham. + +--Vous êtes dans l’erreur sur un point; ce n’est pas Ina qui l’a fait. + +--Ce n’est pas Ina? s’écrièrent les deux autres; et qui donc? + +--Ah! voilà la question! Je suis d’avis que c’est ce blanc dont vous +m’avez parlé. + +--Mais il est impossible qu’il soit aussi avec eux. + +--Assurément, c’est impossible que les Indiens aient laissé les deux +prisonniers sous la garde de deux ou trois des leurs seulement! + +--Deux ou trois! il y a bien six Mohawks de ce côté. Je n’ai pas encore +découvert la piste de la jeune fille, mais j’ai eu plusieurs fois des +preuves irréfutables qu’il y avait un blanc parmi eux. Si vous voulez +bien encore regarder cette branche, vous verrez qu’il n’est pas probable +que ce soit votre fille qui l’ait cassée! En premier lieu, je ne pense +pas qu’elle aurait pu le faire; car, remarquez, cette branche est +grosse, et lors même qu’elle l’aurait pu, cela lui eût pris trop de +temps, et on l’en aurait empêchée! + +--Il est très-probable que Seth est parmi eux, quoique cela soit +très-singulier, pour ne pas dire autre chose. Quel est donc cet étrange +caprice qui s’est emparé des Indiens? + +--Et vous dites que vous ne voyez aucune trace d’Ina? demanda Graham. + +--C’est vrai! + +--Croyez-vous qu’elle soit avec eux? + +--Je le crois! + +--Où est sa piste, alors? + +--Quelque part sur la terre, je suppose. + +--Eh bien! alors, pourquoi ne l’avons-nous pas vue? + +--Parce qu’elle a sans doute échappé à nos yeux. + +--La belle explication, dit Graham en souriant; mais, si nous n’avons pu +jusqu’à présent la découvrir, est-il probable qu’elle soit parmi eux? + +--Je crois qu’elle est avec eux. Vous devez vous rappeler que ces cinq +ou six Mohawks marchent pêle-mêle et non pas à la file, comme c’est +généralement l’habitude indienne. Il est très-probable alors que la +jeune fille est la première, et que les traces que ses petits mocassins +ont pu faire ont été entièrement recouvertes par les larges pieds des +Indiens. + +--Fasse le ciel que vous ne vous trompiez pas! dit Haverland avec un ton +qui indiquait qu’il lui restait encore des doutes. + +--Ceci ne pourra être décidé que lorsque nous verrons ces lâches +Peaux-Rouges, et la seule chose que nous ayons à faire, c’est de pousser +toujours en avant! + +--Je pense qu’ils ne peuvent être bien éloignés, et si nous arrivons à +leur feu de bivac ce soir, nous les expédierons lestement. + +--Venez, alors!» + +Le chasseur partit de nouveau en avant, mais avec plus de précautions et +de prudence que jamais. D’après les différents indices qu’il rencontra, +il eut des preuves certaines que les Indiens n’étaient pas bien loin en +avant. + +Vers le coucher du soleil, les trois blancs arrivèrent à un petit cours +d’eau bondissant et écumant qui traversait la piste. Ils s’arrêtèrent un +instant pour étancher leur soif; puis le chasseur se leva et se remit en +route. Mais Graham se faisait un devoir de chercher à chaque halte +quelques signes qui pussent les guider, et il pria ses compagnons de +l’attendre encore un instant. + +«Le temps est trop précieux, répondirent-ils, et vous ne trouverez rien +ici. + +--Je.... je.... ne trouverai rien ici? eh! venez donc voir cela!» + +Le chasseur traversa de nouveau les pierres du ruisseau, et, suivi par +Haverland, il s’approcha de Graham. Le jeune homme leur montrait une +large pierre plate qui était à ses pieds; on y voyait griffonné, avec +une espèce de craie, les mots suivants: + +[Illustration: Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui +était à ses pieds.] + + «_Hâtez-vous d’avancer. Il y a six Indiens, et Ina est avec eux. Ils + ne soupçonnent pas que vous les poursuivez, et ils se hâtent de + regagner leur village. Je crois que nous camperons à deux ou trois + milles d’ici. Poussez le cri du whipporwil quand vous voudrez faire + l’affaire, et je comprendrai_, + + «_Votre respectueux_ + + «SETH JONES.» + +«Si je n’avais pas peur que ces démons ne nous entendissent, je voterais +trois vivats pour votre Jones! s’écria Haldidge; c’est un gaillard rusé, +après tout. + +--Oh! vous pouvez être certain de cela, ajouta Graham; car le peu de +temps que je suis resté avec lui a suffi pour me faire voir ce qu’il +était. + +--Voyons, reprit le chasseur en lisant encore une fois ce qui était +tracé sur la pierre, il dit qu’ils camperont à deux ou trois milles +d’ici. Le soleil est couché maintenant, mais nous avons encore du jour +pour une heure au moins; c’est suffisant pour nous guider. Il nous faut +avancer, car il n’y a pas de temps à perdre. + +--Je me demande comment Jones est entré dans cette bande, dit Graham en +partant. + +--Il y est, nous le savons, et c’est assez pour le moment; quand nous +aurons du temps à perdre, nous pourrons réfléchir sur la cause et les +motifs. Tout va bien. + +--Oui, mais une minute, mon ami Haldidge; décidons comment nous allons +marcher. Il faut maintenant prendre de grandes précautions. + +--J’aurai l’œil sur la piste comme je l’ai eu jusqu’ici, pour que nous +n’allions pas les yeux fermés tomber dans un nid de frelons. Haverland, +vous pourrez faire le guet, tandis que vous, Graham, vous qui avez été +assez heureux pour deviner ce qu’aucun de nous n’avait découvert, vous +chercherez d’autres signes et d’autres indications; car il est probable +que Jones aura été assez habile pour nous donner encore quelques bons +avis.» + +Chacun d’eux, comprenant son devoir, se prépara à le remplir le mieux +possible. La marche était nécessairement lente, car il fallait agir avec +la plus grande prudence. + +Le chasseur n’avait parcouru qu’une petite distance, lorsqu’il remarqua +son ombre sur la terre; il leva les yeux et vit, à son grand regret, +qu’une belle pleine lune brillait au ciel. C’était malheureux pour eux; +car, quoique la clarté de la lune pût leur permettre de suivre la piste +aussi facilement que celle du jour et les aider dans leur poursuite, +d’un autre côté, il était presque certain qu’elle ferait découvrir leur +approche par les Indiens. + +«Psit! fit tout à coup Graham. + +--Qu’y a-t-il donc? demanda le chasseur en se retournant prestement. + +--Un nouveau mot d’ordre de Seth.» + +Haverland et Haldidge s’approchèrent vivement. Graham était penché +au-dessus d’une pierre plate et cherchait à y déchiffrer quelques +lettres. La lumière de la lune, quoique assez brillante, était à peine +suffisante. A force de patience et de persévérance, ils parvinrent à +lire ce qui suit. + + «_Soyez très-prudents. Les démons commencent à avoir des soupçons; + ils m’ont vu faire des signes, et ils sont sur leurs gardes. Ils + surveillent de près la jeune fille. Souvenez-vous du signal quand vous + vous approcherez de nous._ + + «_Je suis votre serviteur à la hâte, mais néanmoins avec grand + respect_, + + «SETH JONES ESQ.» + +Il était évident qu’ils étaient bien près des sauvages. Après une vive +discussion, qui ne dura qu’un instant, il fut décidé qu’Haldidge +marcherait en avant à une plus grande distance, et qu’il ferait signe à +ses compagnons quand il découvrirait le camp. + +Ils avancèrent donc lentement, silencieusement et prudemment. Une +demi-heure plus tard, Graham toucha l’épaule d’Haverland et leva son +doigt en avant d’une manière significative. + +On voyait un reflet rougeâtre sur la cime des arbres, et comme ils se +tenaient immobiles, ils aperçurent une lumière à travers le feuillage. +Un instant après, le chasseur était à côté d’eux. + +«Nous voici enfin arrivés près d’eux, dit-il à voix basse; veillez à vos +amorces, et préparez-vous à une chaude besogne.» + +Ils étaient prêts, et ils ne demandaient qu’à combattre pour décider +enfin la question. Leurs cœurs battaient fortement, car ils allaient +engager une lutte à mort. La respiration du chasseur était courte et +saccadée, mais il ne fallait ni hésiter, ni reculer, et ils avancèrent +résolûment. + + + + +XIII + +EXPLICATIONS. + + +Le village des Mohawks était très-éloigné de l’endroit où s’élevait +jadis l’habitation du bûcheron, et les sauvages, chargés et embarrassés +de leur pillage, n’avaient pu marcher que très-lentement; en outre, +comme ils pensaient que toute poursuite des blancs ne pourrait aboutir, +ils n’avaient aucune raison de se hâter. Cependant, lorsque le vieux +chef apprit l’arrivée peu cérémonieuse de Seth parmi ses hommes, la +fuite de son compagnon, et ensuite le rapport de la petite bande qui +était avec Ina, il commença à avoir quelques doutes sur cette sécurité +apparente. Il lui vint à l’esprit qu’il pouvait y avoir une nombreuse +troupe de blancs sur leurs traces, et qu’alors il devait déployer la +plus grande adresse pour conserver ses prisonniers, et, sur ce point, il +ne pouvait y avoir de doute, leur marche devait être plus rapide, ceux +qui étaient sur leur piste les poursuivant avec toute l’ardeur de la +vengeance. Le butin qu’ils avaient fait retardait leur marche, et enfin +il comprit qu’il fallait recourir à un stratagème quelconque. + +Il choisit parmi les plus braves et les plus agiles six hommes, dont +deux avaient été les ennemis les plus acharnés de Graham lors de sa +terrible course, et il leur confia la garde d’Ina, avec l’ordre de se +rendre en toute hâte au village indien. Avant de les laisser partir, il +lui vint à l’esprit qu’il valait mieux envoyer aussi le blanc avec eux. +S’il restait avec la plus grande troupe, en cas d’attaque, sa présence, +on avait quelque raison de le craindre, ne pourrait que leur nuire, +tandis que six sauvages bien armés et toujours sur le qui vive, +garderaient facilement un idiot sans armes et une femme sans défense. + +Le chef, comme on le voit, était bien convaincu qu’ils étaient +poursuivis. Si donc il pouvait dépister ceux qui les poursuivaient, leur +défaite était certaine, et il croyait qu’on pouvait y parvenir. +Réussit-il dans ses calculs? c’est ce que nous avons déjà montré. Les +six sauvages et les deux blancs confiés à leur garde se séparèrent de la +plus grande bande et s’éloignèrent rapidement dans la direction de +l’Ouest. Leur piste fut dissimulée de façon à faire croire qu’ils +n’étaient que trois, et nous avons vu que cette ruse induisit le +chasseur en erreur. Un morceau du vêtement d’Ina fut placé à dessein sur +un buisson qui se trouvait près de la piste de la plus grande troupe, et +le chef, plein d’espérance et de confiance, continua tranquillement son +chemin avec ses sombres compagnons. + +Dès que les deux bandes se furent séparées, la plus petite marcha +rapidement en avant; Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique +Indien, allait la première, pour que l’on pût dissimuler plus facilement +sa piste, tandis que Seth se tenait au centre de la bande. On lui laissa +le libre usage de ses mains; mais, comme nous l’avons dit, il était sans +armes. Tout en voyageant rapidement, il se faisait un devoir de les +égayer autant que possible par sa conversation et surtout par ses +remarques originales. + +«Si tu n’as pas d’objections à faire à ma demande, je voudrais bien +savoir pourquoi nous quittons ainsi les autres Indiens?» dit-il d’un air +railleur au sauvage qui était devant lui. + +Ne recevant aucune réponse, il continua: + +«Je suppose que tu songes à cette maison que tu as brûlée, et que tu +sens que tu as mal agi. Ah! tu y songes, n’est-ce pas? reprit-il +vivement en voyant le sauvage qui le regardait avec colère. C’est un +mauvais tour, j’en conviens, continua-t-il; je jure qu’il y en a bien +assez pour rendre un homme fou. Cette maison, j’en suis certain, a coûté +à Haverland une semaine de travail; c’est là une vilaine besogne!... +oui, monsieur, sur mon âme!» + +Par moments les sauvages échangeaient ensemble quelques mots, et une ou +deux fois l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment pour s’assurer +s’il n’y avait personne à leur poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient +pas pourchassés, ils ralentirent un peu le pas; et, comme Ina paraissait +assez fatiguée, ils pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter. Mais +leur belle captive fut bientôt si harassée, que, même avant que le +soleil eût atteint la moitié de sa course, ils furent forcés de +s’arrêter pour prendre une demi-heure de repos, et s’assirent sur le +bord d’un petit ruisseau écumant. Comme le soleil était extrêmement +brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le repos pris sous les frais +ombrages de ces arbres délassait doublement. Ina s’assit sur la terre +froide et humide, et ses ravisseurs, chose assez singulière, firent une +garde bien plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth Jones. +Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier une bien grande liberté. Deux +Indiens retournèrent encore une fois sur la piste pour des raisons de +prudence; mais ils ne trouvèrent rien qui pût éveiller leurs craintes. + +Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire des trous dans la terre; tantôt +il entonnait une chanson, tantôt il causait et faisait de sages +remarques; il ramassa ensuite furtivement un petit caillou crayeux sur +le bord du ruisseau, et il se dirigea vers une grande pierre plate où il +écrivit, au milieu d’un tas de paraphes, les quelques mots dont nous +avons parlé. Le tour avait été habilement joué; mais il n’échappa pas +aux yeux méfiants des sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement et se +dirigea vers lui, et, en lui montrant la pierre, il lui demanda d’un air +bourru: + +«Qu’est-ce que c’est que cela? + +--Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement Seth. + +--Qu’est-ce que cela? répéta le sauvage en faisant un geste menaçant. + +--Eh! parbleu, des dessins que j’ai faits pour m’amuser et passer le +temps! + +--Hum!» grommela l’Indien. + +Et, plongeant sa large main dans le ruisseau, il la passa sans respect +sur la pierre et effaça complétement la belle écriture de Seth. + +«Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as épargné la peine. Je pourrai +encore écrire quand ce sera sec.» + +Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant après, les éclaireurs +revinrent au camp, et on continua la marche. Mais Seth savait bien qu’il +avait réussi autant qu’il pouvait le désirer. Il avait eu soin que le +caillou fût assez dur pour graver dans la pierre tendre chaque mot qu’il +écrivait; aussi, il n’y avait pas une demi-heure que la troupe était +partie, que chaque lettre avait déjà reparu aussi nette et aussi +distincte qu’auparavant, malgré le barbouillage humide que le sauvage +indigné s’était permis. + +Leur marche fut assez rapide pendant quelque temps. Seth, sous un +prétexte ou sous un autre, s’écartait insensiblement de la bande, +cassait des branches sur son passage, se heurtait aux pierres qui +n’étaient pas sur le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens et +les horions qu’ils lui donnaient par-ci, par-là, il rendait la piste +distincte et visible. + +Ils firent une autre halte vers midi pour prendre quelque nourriture. +Ina avait le cœur gros, et elle ne mangea que très-peu. Une cruelle +appréhension de son épouvantable position l’envahit, et son courage +chancela lorsqu’elle commença à se représenter les épreuves qui +l’attendaient encore. Seth se disputa avec deux de ses gardiens, parce +que, disait-il, ils avaient mangé plus que leur part à dîner. + +Le repas terminé, ils se remirent de nouveau en route. D’après la +conversation que les sauvages eurent ensemble à voix basse, d’après les +quelques mots qui arrivèrent aux oreilles de Seth, et d’après leur +complète insouciance de la douloureuse fatigue d’Ina, ce dernier +commença à croire que les Indiens soupçonnaient que leur stratagème +n’avait pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses et craignaient +d’être poursuivis; mais il fut bientôt convaincu qu’il n’en était rien; +et quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi, il écrivit de +nouveau ses indications sur une pierre propice qui se trouva par hasard +sur son passage, et son épître fut de nouveau essuyée violemment par le +pied du même sauvage; mais les mots reparurent comme la première fois et +produisirent tout l’effet que le hardi captif pouvait espérer. + +Les manières de Seth augmentèrent les soupçons de ses gardiens, et ils +exercèrent sur lui une surveillance plus sévère; mais il ne trouva plus +l’occasion d’écrire un nouvel avis, et comme il s’était attendu à ce que +les choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa plus. Il espérait, et +pourtant sans raisons apparentes, qu’Haverland et Graham étaient sur +leur piste, et il sentait que si leurs yeux pouvaient seulement tomber +sur ce qu’il avait écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien +seraient décidés. + +La lune était dans son plein et brillait d’une splendeur sans pareille +au-dessus de la forêt. Elle éclairait tellement la route, que les +sauvages continuèrent leur fuite (comme il est bien permis d’appeler +leur voyage) pendant une heure ou deux dans la soirée. Ils fussent +probablement encore allés plus loin, s’il n’eût été trop évident, hélas! +qu’Ina était prête à succomber. Le vieux chef leur avait impérieusement +ordonné de ne pas trop la presser, et de s’arrêter quand ils verraient +qu’elle en avait besoin; aussi, quoiqu’ils fussent assez grossiers pour +l’insulter par des menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent +obligés de faire halte pour la nuit. + +Il est nécessaire de faire connaître la position des sauvages et celle +de leurs prisonniers, pour que l’on puisse comprendre les événements qui +vont suivre. + +Ils avaient allumé un grand feu auprès duquel se tenait Ina à moitié +couchée sur la terre et enveloppée dans un épais châle indien. Elle +n’avait pris aucune nourriture, et elle était déjà à moitié endormie. A +chacun de ses côtés était assis un sauvage vigilant, bien armé, et +préparé à tout événement. En face d’elle était Seth, les pieds fortement +attachés ensemble; mais ses mains étaient libres. Deux Indiens étaient à +sa droite et un autre à sa gauche; le sixième était resté à une centaine +de pas en arrière pour veiller sur la piste. + +Couché le visage contre terre, il attendait silencieusement l’approche +de l’ennemi. + + + + +XIV + +DANS LE CAMP ENNEMI. + + +Les sauvages, après avoir allumé leur feu, le laissèrent diminuer, puis +s’éteindre, dans la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était tout ce +qui pouvait arriver de plus favorable à ceux qui les poursuivaient; car, +en premier lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer à nos amis où +étaient Ina et Seth; et, dès que sa clarté ne put leur être d’aucun +secours, l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants. Les +Indiens furent assez bons pour le laisser mourir complétement. + +Avant de donner le signal de l’attaque, le chasseur jugea qu’il était +important de s’assurer de l’endroit où étaient les sauvages qui +manquaient dans le camp. Laissant sa carabine aux soins d’Haverland, et +recommandant à ses compagnons de ne pas bouger, il se glissa furtivement +en avant. + +Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse que celle d’un serpent. +Le sauvage qui était au milieu de la route n’eut pas le plus léger +soupçon de son approche. + +La première chose qui attira son attention fut un léger bruit qu’il +s’imagina entendre. Il leva un peu la tête et regarda prudemment en +avant; son œil perçant n’apercevant rien, il se rejeta en arrière. + +Le chasseur et le sauvage étaient tous les deux couchés sur le sol, au +milieu d’une obscurité complète; s’ils eussent été sur leurs pieds, ils +auraient pu se voir distinctement; mais, sous les ombres épaisses des +broussailles, ils pouvaient presque se toucher sans le savoir. Le +chasseur aperçut cependant le contour de la tête de son ennemi à la +lueur du feu qui se mourait derrière lui; lorsque le sauvage se souleva +un peu, ce mouvement lui fit connaître sa position, et il arrêta la +façon dont il allait agir. + +Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement en avant, et il +arriva si près de l’Indien, qu’il put positivement l’entendre respirer. +Alors il fit à dessein un léger mouvement. L’Indien leva la tête et se +dressa peu à peu sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui comme une +panthère, le saisit à la gorge, le renversa par terre comme une masse, +et lui plongea à plusieurs reprises son couteau de chasse dans le cœur +jusqu’à la garde. C’était une action horrible; cependant il ne fallait +pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait qu’il devait agir ainsi. + +Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle ne donna plus aucun +signe de vie. Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès de ses +compagnons et leur expliqua en quelques mots ce qui était arrivé. Les +Indiens étaient si prudents et si vigilants, que les blancs avaient +besoin de l’adresse la plus consommée pour remplir leur terrible +besogne. + +Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à l’esprit de Graham. C’était +de prendre le costume de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment dans le +camp, et de se laisser guider par les circonstances. Après quelques +minutes de discussion, ce projet fut unanimement approuvé. Haldidge se +rendit donc à l’endroit où le sauvage était étendu; il le déshabilla à +la hâte et revint avec ses vêtements. Graham les revêtit lestement, et +il fut bientôt prêt; on convint que l’audacieux jeune homme se rendrait +tranquillement vers les Indiens tandis qu’Haverland et Haldidge le +suivraient et resteraient assez près de lui pour lui prêter main-forte +au premier signal. + +S’il était découvert, il devait s’emparer à tout prix d’Ina et se sauver +dans le bois, tandis que ses deux amis s’élanceraient en avant pour +délivrer Seth et massacrer les autres ennemis. + +Le feu était alors si faible, que Graham ne craignit guère d’être +reconnu; mais il résolut d’éviter toute conversation. Les sauvages se +levèrent en l’apercevant; mais, heureusement, ils ne lui parlèrent pas, +ayant la ferme conviction que c’était leur camarade. Graham s’avança +vers le feu, qui était presque éteint, et il s’assit à côté de Seth, +tandis que les sauvages continuaient à fumer tranquillement leurs pipes. + +«Hum!» grommela Graham en regardant le visage de Seth. + +Ce dernier tressaillit légèrement, leva les yeux et comprit; il montra +ses pieds, et Graham lui fit aussi un signe d’intelligence. + +«Dis donc, eh! toi, qui as été assez habile pour m’attacher les pieds, +ne pourrais-tu pas être assez bon pour me les approcher du feu? Allons, +fais cela pour moi, et je me souviendrai de toi dans mon testament.» + +Graham marmotta quelque chose entre ses dents, se pencha en avant, et, +en bougeant légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement la +courroie qui les attachait. + +«Bien obligé, dit Seth, ça ira comme cela; tu n’auras plus besoin de te +déranger, vieux païen peinturluré!» + +Graham comprit que, s’il pouvait mettre Ina sur ses gardes, il n’aurait +plus qu’à agir. Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait sur +le moyen qu’il emploierait, un Indien s’adressa à lui en langue +indienne, et Graham fut très-embarrassé; il songeait déjà à commencer le +massacre, lorsque la vivacité d’esprit et le sang-froid de Seth lui +vinrent en aide. Déguisant sa voix de la façon la plus complète, notre +excentrique personnage répondit au sauvage en langue indienne. Ce léger +stratagème fut exécuté si habilement, que pas un sauvage ne douta que ce +ne fût leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur fit une +seconde demande; mais, avant que Seth eût répondu, le cri effrayant du +whipporwil se fit entendre tout près du camp. + +Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux levait déjà son tomahawk pour +fendre le crâne de leur captive, dans le cas où on chercherait à la leur +enlever. Un autre s’élança sur Seth; mais sa surprise fut grande quand +celui-ci, à son tour, se dressa lestement sur ses pieds, et son +étonnement fut sans borne lorsque Seth, serrant les deux poings, le +frappa avec fureur dans l’estomac et le renversa sans connaissance. +Aussi prompt que la pensée, Graham assomma le sauvage qui se tenait près +d’Ina; et, prenant la jeune fille dans ses bras, il se sauva dans les +bois en poussant en même temps un cri terrible. La mêlée devenait +effrayante. Haldidge et Haverland, excités jusqu’à la frénésie, se +précipitèrent en avant en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages. +Dix minutes plus tard on ne voyait plus un seul Indien. Comprenant qu’il +n’y avait pas moyen de résister à cette terrible attaque, ils se +sauvaient avec précipitation, emportant avec eux plusieurs blessures +mortelles et une haine implacable. + +[Illustration: Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans +l’estomac.] + +Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent même pas une blessure +digne d’être signalée. La déroute des sauvages était complète. + +Mais il y avait encore quelque danger à redouter, car les Indiens qui +s’étaient sauvés allaient, sans aucun doute, se rendre en toute hâte +auprès de la troupe principale, qui à son tour, ne manquerait pas de +poursuivre les blancs. + +Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant dans la forêt, il appela +ses amis pour ne pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du danger +à se séparer. + +«Pardieu! qu’en dites-vous, Haverland, les affaires commencent à devenir +meilleures. + +--Dieu merci!» répondit le père d’une voix tremblante. + +Ina resta pendant quelques minutes si émue et si effrayée, qu’elle ne +comprit pas d’abord le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut +qu’elle était dans des bras amis. + +«Suis-je en sûreté?... Où est mon père? s’écria-t-elle. + +--Le voici, mon enfant adorée! répondit le père en la pressant sur son +cœur. + +--Est-ce que ma mère et ma tante sont aussi en sûreté? + +--Oui, elles sont toutes les deux à l’abri de tout danger, je l’espère! + +--Mais, mon père, quels sont donc ces messieurs qui vous accompagnent? + +--Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué, auquel nous devons ta +délivrance, et.... + +--Assez pour le moment, Alfred, s’il vous plaît; cela suffit! +interrompit le chasseur. + +--Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier Seth ni.... + +--Non, pardieu! ça ne vaudrait rien, surtout quand vous vous souviendrez +comment Graham et moi nous leur avons joliment brûlé la politesse. + +--Vous et qui?... demanda vivement Ina. + +--M. Graham! cet individu que vous voyez là, celui qui est venu ici pour +vous épouser; n’avez-vous pas encore entendu parler de lui?» + +Ina s’avança et examina le visage qu’elle avait devant elle. + +«Ne vous souvenez-vous pas de moi? demanda Graham d’un ton doux et +aimable. + +--Oh! c’est vous! Que je suis heureuse de vous voir ici! reprit-elle en +plaçant ses deux mains dans celles du jeune homme et en le regardant +avec tendresse. + +--Assez, assez! s’écria Seth en s’avançant vivement entre eux; je +m’oppose à tout cela, d’abord, parce que vous n’avez pas le temps +d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite parce que vous seriez +observés; je vous conseille de la remettre jusqu’à ce que vous soyez +chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire? + +--Votre motion est à peine nécessaire, dit Graham en riant. L’affaire +dont vous parlez sera certainement remise à une époque plus convenable. + +--J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir cette réunion d’amis, et je +remercie Dieu de m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur le point +d’être perdue pour toujours; mais il y a une autre personne dont le cœur +est presque brisé, et on ne devrait pas la faire attendre. En outre, +nous sommes encore loin d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir +de ces endroits dangereux aussi vite et aussi rapidement que possible. + +--Voilà la question, ajouta Haldidge, et vous ne pourrez vous considérer +en sûreté que lorsque vous ne serez plus par ici.... Nous ne sommes pas +encore bien loin. + +--C’est parfaitement vrai! Que tout le monde se mette donc en marche.» + +Nos amis partirent alors d’un pas rapide pour regagner leur demeure. +Comme nous l’avons fait remarquer, ils avaient une longue distance à +parcourir, et même, au milieu de l’obscurité, il ne fallait ni +s’arrêter, ni marcher lentement. Haldidge et Seth décidèrent qu’on ne +s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait pas besoin de repos. Ils savaient +bien tous les deux que les Mohawks n’abandonneraient pas leur proie tant +qu’ils entreverraient la chance de la reprendre. + +Seth craignait surtout qu’ils ne fussent poursuivis et surpris par +quelques sauvages. + + + + +XV + +PLANS ET MANŒUVRES. + + +Nos fugitifs, car on peut bien maintenant leur donner ce nom, +continuèrent leur route pendant toute la nuit, en faisant de temps en +temps une halte de quelques minutes. Lorsque le jour commença à poindre, +ils s’arrêtèrent dans une vallée traversée par un petit torrent +étincelant, dont chaque rive était bordée d’arbres touffus qui se +penchaient au-dessus de l’eau, et de broussailles plus épaisses encore à +travers lesquelles l’œil d’aigle d’un chasseur ou celui d’un sauvage +pouvaient seuls découvrir un passage. + +Quand ils firent leur première halte, Seth s’enfonça dans la forêt et +revint au bout d’une demi-heure avec un beau coq de bruyère. On pluma +aussitôt cette jolie pièce de gibier, on alluma un bon feu, et on la fit +rôtir en quelques instants; le coq de bruyère fournit à tous nos amis un +déjeuner abondant, substantiel et succulent dont ils avaient grand +besoin. Après le repas, on tint conseil, et on décida qu’on se +reposerait là une heure ou deux. On étendit des feuilles sèches sur le +gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix minutes après la jeune +fille dormait d’un profond sommeil. + +Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur voyage à pied pour plusieurs +raisons, dont chacune séparée suffisait pour leur faire prendre cette +résolution. D’abord, le trajet était plus court et plus direct, et +semblait présenter réellement moins de dangers; ensuite, quand bien même +ils auraient voulu prendre par eau, ils n’avaient pas sous la main les +moyens de le faire. + +«Pardieu! s’écria Seth après quelques minutes de réflexions profondes, +je crois, mes amis, que nous allons tomber dans un guêpier avant +d’arriver chez nous. Je vous dis cela parce que je le sens! + +--Et moi aussi, ajouta Haldidge; je ne sais pas pourquoi cette idée-là +me tourmente, et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être. Si ces +Mohawks voient qu’ils ont quelque chance de risquer le tout pour le +tout, ils tenteront la partie; vous pouvez vous attendre à cela! + +--Croyez-vous qu’ils aient quelques chances? demanda Haverland. + +--J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque mauvais tour. + +--Que voulez-vous dire?... De quoi parlez-vous? + +--Ces Indiens savent tout naturellement le chemin que nous devons +prendre pour retourner dans nos foyers; et qui les empêchera d’aller +au-devant de nous et de nous donner un peu d’embarras? + +--Rien du tout, à coup sûr! Nous avons besoin de déployer la plus grande +vigilance à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que l’un de nous +devrait aller en avant comme éclaireur? + +--Oui, je le pense; non-seulement un, mais deux. Aussitôt que nous +partirons, j’irai en avant et vous guiderai, tandis que l’un de vous +devra se tenir un peu à l’arrière, pour annoncer tous les visiteurs qui +se présenteront. C’est la seule manière de voyager avec sûreté. + +--Quels moyens pensez-vous que les sauvages emploieront? demanda Graham. + +--Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage, quoiqu’il serait +diablement difficile de dire positivement où ils sont. Vous pouvez vous +attendre à ce qu’ils se montreront avant que nous soyons bien loin +d’ici. Ils se promèneront par-ci, par-là, dans les bois, jusqu’à ce +qu’ils aient découvert où nous sommes; et, alors, ils emploieront +quelque ruse pour nous attirer dans une embûche, et je puis vous dire +aussi que de plus fins que nous ont donné tête baissée dans leurs +infernales machinations.» + +Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs pour continuer la +route furent terminés, Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle venait de +prendre l’avait grandement délassée, et les autres blancs se sentirent +pleins de courage et d’espérance en voyant qu’ils pourraient marcher +rapidement pendant la journée. + +Le soin et la responsabilité de la petite caravane retombaient +naturellement sur Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique chasseur fini +et homme des forêts expérimenté, avait peu étudié les manières de +combattre les Indiens, et, par conséquent, il manquait de cette +vigilance toujours inquiète qui fait le succès des coureurs de +frontières. Quant à Graham, il était assez prudent, mais il manquait +aussi des leçons de ce grand maître: l’expérience. Seth et Haldidge, +placés ainsi en avant, se consultèrent pendant quelques minutes et +arrêtèrent les mesures de précaution qu’il fallait prendre dans tous les +cas. On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait à une centaine de pas +en arrière et profiterait de toutes les occasions qui s’offriraient à +lui pour surveiller les mouvements et l’approche de l’ennemi. La même +surveillance fut confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait l’entière +sécurité de la bande. + +Haverland et Graham marchaient généralement à côté l’un de l’autre, Ina +était entre eux, et ils étaient aussi circonspects que si personne +n’avait été chargé de veiller sur eux. Ils se permettaient rarement de +causer, excepté pour échanger quelques mots. + +Seth Jones était bien convaincu qu’il occupait le poste le plus +périlleux; c’est donc lui que nous suivrons au milieu de ses aventures. +Après être sortis de la vallée où ils avaient campé, les blancs +devaient, pendant une distance considérable, traverser une forêt vierge +sans colline ni vallée, assez bien garnie d’arbres touffus et de +buissons épais. Si quelqu’un eut traversé par hasard le sentier que +suivait Seth, le seul indice qu’il aurait eu de la présence d’un être +humain aurait été une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre de +son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être un coup de sifflet +perçant qui ressemblait à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait +un signal à ceux qui étaient à l’arrière. + +Dans la matinée, il ne rencontra rien qui pût éveiller ses soupçons; +mais, à un moment donné, il arriva dans un endroit qui lui inspira tout +à coup quelques craintes. Ce lieu était si favorable pour une embuscade, +qu’il fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il résolut de +reconnaître parfaitement la localité avant de la leur faire franchir. +Cet endroit paraissait avoir été primitivement le lit de quelque lac +assez étendu, dont les eaux s’étaient taries bien des années auparavant, +en laissant un sol riche et productif qui était alors entièrement +recouvert de broussailles épaisses dont la végétation était luxuriante; +mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette espèce de vallée était si +bien inclinée, que, de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait la +voir parfaitement. Elle avait environ deux cents pas de largeur et mille +de longueur. + +Seth resta longtemps à la parcourir des yeux et à examiner chaque +endroit où il paraissait probable qu’un ennemi se tînt caché. A peine si +un seul point échappa à son œil pénétrant. + +Pendant qu’il inspectait bien attentivement cette vallée, ses regards +furent tout à coup attirés vers le centre, où s’élevait une légère +colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque embarrassa beaucoup notre ami. +Il avait les habitudes curieuses et analytiques si généralement +attribuées aux individus de sa race, et cet événement l’intrigua +beaucoup; il devait, à son avis, cacher quelque chose de mystérieux. Ce +n’était encore qu’une supposition, mais il résolut, avant de permettre à +ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la vallée, de connaître le +dernier mot de l’énigme. Son premier soin fut de retourner sur la piste +pour rejoindre Haverland et Graham, auxquels il fit part de son +intention. Cela fait, il repartit de nouveau en avant. + +En arrivant à l’endroit où il avait d’abord découvert cet indice +suspect, il s’arrêta un instant pour examiner derechef. La fumée se +voyait encore un peu; elle s’élevait très-lentement dans l’air, et était +si légère, que si son œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée +pendant longtemps. Seth réfléchit un certain temps et finit par +reconnaître qu’il ne pouvait comprendre ce qui produisait cette fumée +sans se hasarder dans la vallée. Arrivé à cette conclusion, il n’hésita +plus. Il descendit et entra dans les broussailles épaisses. + +Lorsqu’il y fut complétement engagé, il détourna à droite, de façon à +tourner autour du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement et +prudemment; de temps à autre il s’arrêtait et écoutait attentivement. +Quelquefois il collait son oreille sur la terre et restait ainsi pendant +plusieurs minutes. Mais il n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il +jugea qu’il devait être près du feu qui avait excité sa curiosité. Le +petillement d’un brasier le guida, et, en quelques instants, il y était +arrivé. + +Il vit alors un spectacle qui le fit reculer d’horreur. + +Une malheureuse créature humaine était attachée à un poteau, où elle +avait été brûlée. Elle était aussi noire que la mort, et sa tête scalpée +retombait sur sa poitrine, de telle sorte que, de l’endroit où il était, +Seth ne pouvait voir ses traits; mais il en voyait assez pour le faire +frissonner, en songeant au sort affreux auquel il venait d’échapper. +Toutes les chairs étaient consumées jusqu’aux genoux, et des os blancs +et brillants pendaient des membres supérieurs crispés et noircis. Les +mains attachées derrière le dos, étaient restées intactes, mais tout le +reste du corps était littéralement rôti! La fumée qu’il avait vue était +celle de ce corps humain, dont Seth avait remarqué la mauvaise odeur +bien avant qu’il n’en soupçonnât la cause. + +[Illustration: De l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses +traits.] + +«Grand Dieu!... murmura-t-il; c’est la première fois que je vois une +personne brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au ciel! que ce sera +la dernière!... Serait-ce un blanc?» + +Après quelques évolutions prudentes, il gagna un endroit d’où il pouvait +voir le visage du supplicié, et il éprouva un grand soulagement en +découvrant que ce n’était pas un blanc. C’était probablement un +malheureux Indien d’une tribu étrangère, et il avait sans doute été pris +par ses ennemis, qui avaient exercé sur lui cette vengeance. Était-ce un +Mohawk? ou appartenait-il à une autre tribu. C’est ce qu’il fut +impossible à Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier et +incompréhensible, ce fut de ne pas apercevoir d’autres sauvages dans les +environs. Il savait que ce n’était pas leur habitude d’abandonner ainsi +un prisonnier, et le fait même de leur absence le rendit doublement +prudent et soupçonneux. + +Pendant qu’il réfléchissait devant ce terrible spectacle, il fut pour +ainsi dire réveillé en sursaut par la détonation de la carabine +d’Haldidge. + +Il était convaincu que c’était celle du chasseur, d’après la direction, +et aussi d’après la force de la détonation, sur laquelle il ne pouvait +se tromper; car il l’avait remarquée pendant le combat de la nuit +précédente, et la chose était d’autant plus facile, que cette arme avait +un son particulier qui ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit à +celles des sauvages. C’était pour lui un nouveau sujet d’étonnement et +de perplexité, et il était fort embarrassé de la tournure extraordinaire +que les affaires semblaient prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y +fût forcé pour se décider à décharger sa carabine; mais quel était le +motif de ce coup de feu? il ne pouvait que le conjecturer. + +Plein de doutes et toujours sur ses gardes, il résolut de reconnaître sa +propre position avant de retourner vers ses compagnons. Se baissant +presque à terre, il fit furtivement le tour du feu. En arrivant sur le +côté opposé, il s’étendit à plat ventre et colla son oreille sur le sol. +Il entendit un léger mouvement, leva la tête, et reconnut que quelqu’un +traversait le bois. Une minute après, cinq guerriers mohawks, dans tout +l’éclat de leur horrible peinture de guerre, entrèrent dans l’espace +découvert qui se trouvait devant l’Indien attaché et brûlé au poteau. + +La détonation de la carabine paraissait leur avoir causé quelques +craintes. Ils parlaient avec vivacité, mais à voix basse; ils +gesticulaient vivement, sans faire attention le moins du monde au +spectacle affreux et écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut +convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa présence, car peu à peu ils +parlèrent plus haut, et enfin il put entendre presque tout ce qu’ils +disaient. Comme il s’y attendait, c’était la détonation de la carabine +qui les avait émus. Ils paraissaient comprendre que le coup n’avait pas +été tiré par un des leurs, et ils avaient peur que leur présence ne fût +découverte. Seth apprit encore qu’il y avait au moins une douzaine +d’Indiens dans le voisinage, et que chacun d’eux avait été amené là pour +le même objet. + +Par conséquent, il devait avoir aperçu les autres en faisant ses +évolutions, ou c’est qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils avaient +été découverts par Haldidge. Cette dernière supposition lui semblait la +plus naturelle; selon toute probabilité, il y avait une collision entre +eux et le chasseur, et Seth sentit que sa présence devait être +nécessaire près de ses amis. Il retourna donc sur ses pas. + +Sa présence était en effet nécessaire, car des dangers terribles et +menaçants entouraient la petite bande des blancs. + + + + +XVI + +ÉPREUVES. + + +Lorsque nos amis partirent le matin pour faire le voyage, Haldidge, +comme nous l’avons dit, resta en arrière pour garder la petite troupe et +empêcher toute surprise dans cette direction. Quoiqu’il s’attendît à +aussi peu de démonstrations que Seth sur ce point, il était cependant +trop habitué à la vie des forêts, pour se relâcher de sa prudence et de +sa vigilance habituelles. Quelquefois, il revenait assez loin sur la +piste, et s’en éloignait à droite ou à gauche pour examiner le terrain à +un quart de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait une surveillance +continuelle, non-seulement sur la piste même, mais encore sur les +environs et à une assez grande distance de la petite bande. Pour le cas +où l’on viendrait à les poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des +marques nombreuses qui se contredisaient toutes, de telle sorte qu’elles +ne pouvaient qu’embarrasser et retarder leurs ennemis. + +Vers midi, au moment même où Seth s’était arrêté pour examiner le vallon +suspect, et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent cinquante pas en +arrière, Haldidge aperçut trois Indiens en face de lui. Ils étaient +assis par terre et gardaient un silence complet; ils avaient l’air +d’attendre quelqu’un. Le chasseur se trouva aussi embarrassé que l’était +Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce ou non un stratagème pour +s’emparer de lui? Il ne pouvait le dire; mais avant de s’aventurer plus +loin, il résolut de connaître davantage leurs intentions. + +Haldidge avait une grande difficulté à surmonter. Le bois, à cet +endroit, était découvert et presque privé de broussailles; de sorte +qu’il était à peu près impossible de s’approcher plus près sans se faire +voir. Il aperçut, à une petite distance derrière eux, un grand et gros +tronc d’arbre qui semblait à moitié pourri; le tronc était si près +d’eux, que s’il parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre tout ce +qu’ils diraient. Il connaissait un peu la langue Mohawk, pas assez pour +la parler, mais assez cependant pour bien comprendre le sens d’une +conversation. Il résolut donc d’atteindre cet endroit à tout hasard. + +Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été possible, communiquer avec +Haverland et l’avertir du danger; mais, pour cela, il devait faire un +long détour, et, après réflexion, il se décida à ne pas l’entreprendre; +il se coucha à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre, qu’il +avait soin de laisser toujours entre lui et les Indiens; il approcha de +ses ennemis aussi silencieusement et aussi furtivement qu’un serpent. Ce +tour de force fut exécuté avec tant de prudence et tant de soin, qu’il +lui prit au moins vingt minutes; et, pendant tout ce temps, les Indiens +conservèrent le même silence. Enfin il atteignit le tronc d’arbre, et il +vit avec plaisir qu’il était creux. Il ne perdit pas de temps à s’y +fourrer, et, se repliant dans le plus petit espace possible, il se mit à +écouter. Comme surcroît de chance, il trouva une petite fente qui lui +permettait d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages, sans compter +qu’elle laissait encore passer un léger rayon de lumière. + +Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter attentivement; mais les +Indiens n’échangèrent pas une seule parole, et ils restèrent aussi +immobiles que des statues. Tout à coup il entendit des pas sur les +feuilles sèches, et, une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient +sur le tronc même où il était caché! Il jugea qu’ils étaient environ une +demi-douzaine. Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient s’être levés pour +aller à la rencontre des autres, et ils s’étaient tous assis sur le même +tronc d’arbre. + +Ils commencèrent immédiatement à causer, mais d’un ton si bas et si +guttural, que leurs voix creuses communiquaient une espèce de +tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit aussitôt qu’il +comprit qu’ils parlaient de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient +pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit qu’ils avaient +tendu un piége pour y faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et ils +discutaient ce qu’on ferait de lui-même. Ils savaient qu’il marchait en +éclaireur et faisait sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît +le piége, ou du moins que lui-même n’y échappât. + +En ce moment un des Indiens, poussé probablement par quelque caprice, se +baissa et regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut par l’obscurité +et l’ombre que sa tête projetait dans l’ouverture, et c’est à peine s’il +respira pendant quelques secondes. Mais le visage de l’Indien s’éloigna, +et comme le tronc de l’arbre était sombre à l’intérieur, car la petite +fente se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se sentit rassuré et +reprit part à la conversation. + +Haldidge était condamné à une épreuve à laquelle il n’avait guère songé; +il était entré dans le tronc d’arbre la tête la première, de telle sorte +que ses pieds se trouvaient vers l’ouverture et que son visage était +dans l’obscurité. Il pensa que la cavité s’étendait encore à plusieurs +pieds; mais, comme il n’était pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage, +il n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond. + +Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles tendues pour écouter, il +tressaillit à l’épouvantable sifflement d’un serpent à sonnettes! Il +comprit sa situation en une minute. Il y avait un de ces reptiles au +fond du tronc! + +Il est difficile de s’imaginer une situation plus horrible que celle du +chasseur. Il était littéralement enveloppé de tous côtés par la mort; +elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous et au-dessus de lui, et il +lui était impossible de fuir. Il venait d’apprendre que sa tête était +mise à prix par les Indiens, de telle sorte que s’il sortait et tombait +dans leurs griffes, c’était absolument comme s’il commettait un suicide. +Rester où il était, c’était mépriser le second et le dernier +avertissement du serpent à sonnettes. Que devait-il faire? Rien! si ce +n’est mourir en homme, et il résolut de braver la morsure du terrible +reptile. + +Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent exerçait sur lui son +horrible fascination. Ses petits yeux, brillants comme des étoiles de +feu, semblaient lancer un rayon magique violent et acéré qui frappait +son cerveau; il y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme +irrésistible. Tantôt le petit point lumineux semblait se reculer pour se +rapprocher ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant et semblable à un +éclair, scintillait et tremblait, puis il prenait la rigidité d’un métal +et s’insinuait dans tout son être, comme la pointe d’une lance +invisible. + +Haldidge aurait voulu secouer cette influence qui l’enveloppait comme un +pesant manteau. Il en avait le désir, et cependant il s’abandonnait à +une insouciance pleine de langueur; il lui répugnait de faire aucun +effort. La sensation qu’il éprouvait ressemblait quelquefois à celle +produite par un puissant narcotique au moment où nous nous réveillons. +Il n’avait plus qu’une conscience vague de lui-même et un souvenir +indécis du monde extérieur; il était certain qu’il aurait pu briser le +lien qui le tenait enchaîné, en faisant un vigoureux effort, mais il +ressentait une indifférence nonchalante qui l’empêchait de le faire. + +Haldidge respirait faiblement et lentement: il cédait de plus en plus à +cette subtile et fatale influence. Il savait qu’il était sous le charme, +et cependant il ne pouvait s’y soustraire. Il lui était alors impossible +de secouer le fardeau qui l’oppressait comme un cauchemar. Le monde +extérieur, pour ainsi dire, s’était évanoui, et il était dans une autre +sphère, d’où il ne pouvait revenir sans un secours étranger. Il se +voyait voltiger, plonger, et fendre les airs porté partout sur une aile +de feu. Le charme était complet; cette puissance extraordinaire que +l’instinct prend sur la raison, cette étonnante supériorité qu’un +reptile montre, qu’il peut usurper sur l’homme, le serpent l’exerçait +alors sur le chasseur. + +En ce moment, pour une cause ou pour une autre, un des sauvages frappa +le tronc d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit. Il respira +longuement, ferma les yeux, et, quand il les rouvrit, il regarda ses +mains, sur lesquelles il appuyait son menton. + +Le charme était rompu! le chasseur l’avait secoué! + +Ainsi que les coups frappés à la porte de Macbeth dispersent l’obscurité +et les épouvantables ténèbres dans lesquelles les meurtriers s’agitent +et respirent, ainsi ce coup de tomahawk de l’Indien brisa le charme +subtil et magnétique du serpent, et dissipa la lourde influence qui +enveloppait Haldidge. + +Il détourna la tête et résolut de ne pas lever les yeux, car il savait +qu’alors la même puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le serpent +paraissait comprendre qu’il avait perdu son influence; il fit entendre +encore une fois son sifflement et se prépara à s’élancer. Haldidge ne +remua pas un seul muscle. D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis +qu’il était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent ne mordit pas; +l’immobilité constante du chasseur, semblable à celle de la mort, +paraissait être évidemment, pour le serpent, la mort elle-même. Il se +plia et se déplia plusieurs fois; puis, soulevant sa tête, il rampa et +s’avança sur lui-même, et sortit du tronc. Il fut aussitôt tué par les +Indiens. + +Maintenant que le chasseur était redevenu lui-même, il se prépara à +agir. Les Indiens s’étaient levés du tronc et en étaient à une certaine +distance. Il pouvait encore entendre leurs voix, mais il ne pouvait plus +distinguer leurs paroles, qui se perdaient dans la distance. Un instant +plus tard, il n’entendit plus rien. + +Haldidge était inquiet sur le sort de ses compagnons. Il avait assez de +confiance dans la force et dans la ruse de Seth pour être presque +certain qu’il ne les conduirait pas au milieu d’une embuscade et n’y +tomberait pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec laquelle elle pût +être tendue, mais aussi, il pouvait bien ignorer qu’il y avait en +arrière des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland et Graham d’un +moment à l’autre. + +Le chasseur devint à la fin si inquiet et si agité, qu’il sortit de sa +cachette aussi rapidement et aussi silencieusement que possible. Il +regarda soigneusement autour de lui, mais il ne vit aucun sauvage. En +proie aux appréhensions les plus douloureuses, il se hâta de marcher à +travers le bois, en évitant cependant la piste de ses amis, et il arriva +enfin assez près d’eux. Avant de se montrer, il voulut reconnaître le +lieu; tandis qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui se levait +lentement au-dessus d’un buisson et regardait les blancs, qui ne +soupçonnaient pas sa présence. Sans perdre une minute, il leva sa +carabine, l’ajusta rapidement, mais sûrement et fit feu. + +Puis, appelant Haverland et Graham, il s’élança vers eux en leur criant: + +«Cherchez un refuge, les Indiens sont sur nous!» + +En une minute les blancs furent invisibles. + + + + +XVII + +DANGERS. + + +Au premier mot que lui cria Haldidge, Haverland comprit le danger qui +les menaçait. Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança dans le bois et +s’abrita derrière un arbre; il fit ce mouvement avec tant de rapidité, +qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait autour d’elle. + +«Qu’y a-t-il, père? murmura-t-elle. + +--Sois calme, ma fille, et ne bouge pas!» + +Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia derrière son protecteur, +sûre que ce bras vigoureux était capable de la protéger contre tout +ennemi, si formidable qu’il fût. + +Graham s’était précipité vers Haldidge, et ils s’abritèrent tous les +deux à quelques pieds l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été +bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement que l’Indien de l’Amérique +du Nord pousse, comme l’animal, quand il reçoit une blessure mortelle. +Le bruit de la chute du corps du sauvage parvint aussi à leurs oreilles. + +Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit plus rien. Ce silence +était aussi plein de signification et de dangers que toute démonstration +ouverte de la part des Indiens. Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir +formé? Là était le mystère! Enfin, Graham se décida à parler. + +«A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés, Haldidge? + +--A former quelque complot diabolique, je pense. + +--Il paraît qu’il leur faut du temps pour l’exécuter. + +--Ne soyez pas impatient, ils se montreront bien assez vite. + +--Avez-vous quelque idée de leur nombre? + +--Il y en avait quelque chose comme une demi-douzaine qui rôdaient +autour de nous. + +--Il y en a un de moins maintenant, en tous cas! + +--Je le suppose; mais il en reste assez pour nous donner un peu de +peine. + +--Où sont allés Alfred et sa fille? + +--Là-bas, à quelques pas; ne ferions-nous pas mieux de nous rapprocher +d’eux? + +--Hum! je ne sais pas si cela est bien nécessaire; nous sommes les uns +et les autres aussi en sûreté où nous nous trouvons que si nous étions +ensemble. + +--J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de nous entourer; dans ce cas, +Haverland ne serait-il pas en grand danger? + +--Ils ne peuvent arriver auprès de lui sans mettre leurs têtes à portée +de nos carabines, et Alfred est un homme qui peut assez facilement +découvrir leurs machinations. + +--Où est donc Seth? + +--Pas bien loin; mon coup de fusil le ramènera certainement. + +--Haldidge, comment avez-vous découvert ces Mohawks? Saviez-vous qu’ils +étaient là longtemps avant de faire feu? + +--Oui, bien longtemps avant! J’ai idée qu’ils nous ont suivis depuis une +heure ou deux. + +--Alors, pourquoi ont-ils différé leur attaque? + +--Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien cela. Je ne crois pas même +qu’ils en eussent l’intention. Ils ont dressé une embuscade quelque part +en avant, et ils voulaient nous y faire tomber. + +--Mais quelle était leur intention en nous surveillant de si près? + +--Ils étaient à ma recherche, car je le leur ai entendu dire, et je +pense que, dans le cas où vous ne seriez pas tombés dans le piége, ils +se seraient décidés à nous attaquer. + +--Seth serait-il tombé dans le piége? demanda Graham d’un air inquiet. + +--Non, non, une pareille chose ne peut pas être, il n’est pas assez fou +pour cela, vous pouvez en être sûr! C’est un habile gaillard, quoique, +avec ses longues jambes, il soit l’individu le plus gauche et le plus +drôle que j’aie jamais vu! + +--Je suis curieux de savoir qui il est; il me semble qu’il joue quelque +comédie. Plusieurs fois, en causant avec moi, il a employé un langage +qu’on rencontre seulement chez un savant ou un homme bien élevé; +d’autres fois, et même la plupart du temps, il s’exprime mal et d’une +façon ridicule. En tout cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami +véritable, et l’intérêt qu’il prend à la sûreté d’Haverland et de sa +famille est aussi efficace qu’il est singulier. + +--Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement tombé entre les mains +des Indiens, quand ils vous ont si rudement pourchassés? + +--Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais d’abord assez prudent, mais +je devins si impatient et si négligent, que je me précipitai dans un +danger qui aurait été fatal à tout autre; il n’y a rien de sa faute. + +--Je suis bien aise de l’apprendre, car cela me semblait singulier.» + +Cette conversation n’avait pas lieu sur un ton ordinaire ni avec une +animation qui aurait pu diminuer leur prudence habituelle; elle se +faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils regardés une fois en +causant; quelques fois ils étaient restés plusieurs minutes sans parler, +puis avaient échangé une question ou une réponse. On était vers le +milieu de l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait passer la +nuit dans ces parages. + +«J’espère que Seth fera son apparition avant la nuit, dit Graham. + +--Oui, je l’espère, car son approche serait dangereux si nous ne +pouvions le voir venir. + +--Il doit avoir connaissance du danger qui nous menace. + +--Oui, je crois être certain qu’il n’est pas bien loin. + +--Eh! qu’est-ce donc? murmura Graham. + +--Ah!... Ne bougez pas, il y a quelque chose qui remue là-bas.» + +Un silence de mort régna pendant quelques minutes; puis un léger +bruissement se fit entendre près d’Haldidge, et quand il retourna son +regard alarmé de ce côté, Seth Jones se relevait tout près de lui. + +«D’où venez-vous? lui demanda Graham étonné. + +--Je surveillais! Je vous ai un peu troublés, eh? + +--Nous avons découvert que nous avions des voisins. + +--Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés, du moins. + +--Que voulez-vous dire? + +--Il n’y a pas un Indien à deux cents pas d’ici!» + +Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement celui qui parlait ainsi. + +«Je vous dis ce qui est. Eh! Haverland! cria-t-il, venez ici, il n’y a +rien.» + +Le ton de Seth était étrange; mais ses compagnons savaient bien qu’il +n’était pas homme à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se +réunirent autour de lui. + +«N’avez-vous pas couru un grand danger? lui demanda Haverland qui avait +encore quelques craintes en s’avançant dans un endroit qu’il savait +avoir été si périlleux une minute auparavant. + +--Non, non; je crois que vous n’avez pas besoin d’être si inquiets les +uns et les autres, car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne +resterais pas ici. + +--La nuit arrive, Seth, et nous devrions décider de suite ce que nous +allons faire, où et comment nous allons la passer. + +--Savez-vous manier un fusil? demanda Seth à Ina. + +--Je ne crois pas que vous puissiez m’en remontrer sur ce point, +répondit-elle vivement. + +--Très-bien!» + +En disant ces mots, il entrait dans les broussailles où était étendu le +cadavre de l’Indien; il se baissa sur lui, enleva la carabine de ses +mains roidies, prit son sac à balles et sa poire à poudre et les tendit +à Ina. + +«Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien armés, dit-il, et si l’un de +ces infernaux Mohawks se présente devant nous sans recevoir son compte, +nous mériterons des bonnets de nuit rouges! + +[Illustration: «Maintenant nous voilà cinq guerriers bien armés.»] + +--Comment pourrons-nous les en empêcher, puisqu’il paraît qu’ils sont +dix fois plus nombreux que nous? demanda Haverland. + +--Voici leur manière d’agir; il y en a environ une douzaine qui doivent +essayer de nous envelopper. Ils sont maintenant en avant, et ils nous +ont dressé une embuscade. Si nous parvenons à traverser cette embuscade, +nous serons aussi en sûreté que si nous étions arrivés au logis sains et +saufs. Et il ne doit pas y avoir de _si_ là-dessus, il faut que nous +traversions cette embuscade cette nuit même.» + + + + +XVIII + +HORS DE LA VALLÉE DE LA MORT. + + +Une nuit obscure et triste tombait lentement sur la forêt; on +n’entendait rien que le souffle mélancolique du vent à travers le sommet +des arbres, ou parfois le hurlement d’un loup dans le lointain, ou +encore le cri plus rapproché de la panthère. Des nuages épais et +tumultueux erraient dans le ciel et rendaient la nuit noire comme de +l’encre. + +Par moments, le grondement lointain du tonnerre résonnait faiblement +dans les airs, et une langue de feu, semblable à un torrent de sang, +s’agitait un moment sur le bord de la nuée chargée d’orage; de gros +nuages, devenant de plus en plus noirs et plus terribles, semblaient se +concentrer à l’occident, et former, en s’entassant les uns sur les +autres, un vieux château crénelé. Le tonnerre devenait plus violent et +il gronda bientôt comme le roulement d’un chariot sur la voûte des +cieux; des torrents rougeâtres de feu liquide couraient le long des +sombres murailles du château des Tempêtes. De temps en temps le subtil +élément s’enflammait avec un jet éblouissant, les éclairs brillaient, la +foudre éclatait. + +«Tenez-vous près de moi et marchez lestement, car il y a assez d’éclairs +pour nous conduire.» + +Seth avait entièrement reconnu la vallée. C’était là, dans cette espèce +d’entonnoir, que les Indiens pensaient entourer et prendre les fugitifs, +quand la mort d’un des leurs, trop audacieux, leur fit soupçonner que +leurs intentions étaient découvertes. + +La petite troupe mit des heures pour traverser la vallée. Seth +s’arrêtait souvent en murmurant un «chut!» presque imperceptible; et +alors ses compagnons, pendant plusieurs minutes pleines d’inquiétude, +écoutaient avidement si le danger ne les menaçait pas; puis ils +reprenaient leur marche pénible et lente. + +Il y avait au moins trois heures que nos fugitifs avaient repris leur +course, et Seth pensait déjà qu’ils devaient être à peu près hors +d’embarras, lorsqu’il s’aperçut qu’il se trouvait dans le sentier même +qu’il s’était efforcé si soigneusement d’éviter. Il en fut extrêmement +effrayé et changea de suite de direction. + +«Chut! à terre!» murmura-t-il en tournant la tête. + +Ils n’étaient pas à dix pas du sentier lorsqu’ils se laissèrent choir +sur le sol. Ils entendirent alors marcher dans les environs. L’obscurité +était trop grande pour leur permettre de discerner quelque chose, mais +ils comprirent que leurs ennemis étaient si près qu’ils auraient pu les +toucher en étendant la main. + +La position de nos amis était tout à fait critique. Les Mohawks +n’étaient pas dans le sentier, comme ils l’avaient supposé d’abord, mais +ils le cherchaient évidemment. Haldidge et Seth sentaient que les +sauvages ne les savaient pas si rapprochés d’eux; et cependant ils +avaient la conviction qu’ils seraient inévitablement découverts. + +Seth Jones s’éleva sur ses pieds, mais tellement silencieusement, +qu’Haldidge lui-même, qui était à un pas de lui, n’entendit rien. Il mit +sa bouche sur l’oreille d’Haverland et lui dit: + +«Sauvez-vous avec votre fille aussi vite que l’éclair, car nous serons +découverts dans une minute.» + +Haverland emporta dans ses bras vigoureux Ina, qui n’avait pas besoin +d’avertissement, et marcha résolûment en avant. Il leur était impossible +de ne pas faire de bruit, quand les buissons humides s’accrochaient à +eux. Les sauvages les entendirent et s’avancèrent prudemment. Ils +soupçonnaient évidemment que c’étaient les fugitifs, et ne pensaient pas +que quelqu’un fût resté en arrière. Seth fut averti du danger par un +sauvage qui se heurta brusquement contre lui. + +«Je vous demande pardon, je ne vous voyais pas, s’écria-t-il, tandis +qu’ils se rejetaient tous les deux en arrière; que le diable vous +emporte! je désire seulement vous voir une minute.» + +Seth, Haldidge et Graham se défendirent alors contre cinq ou six +Indiens. Si un brillant éclair eût illuminé la scène en ce moment, il +est probable que tous auraient ri franchement de leur attitude et de +leurs mouvements. Les Indiens, en voyant qu’ils étaient si près de leurs +ennemis les plus mortels, bondirent immédiatement de plusieurs pieds en +arrière, pour éviter une collision trop brusque avec eux. Les trois +blancs firent précisément la même chose, chacun à sa manière; Seth sauta +d’un côté et s’accroupit par terre, selon son habitude, comme une +véritable panthère; sa carabine dans la main gauche et son couteau dans +la droite, il attendit qu’il pût être sûr de l’endroit précis où était +un des sauvages avant de sauter sur lui. + +Il serait fastidieux de raconter les ruses et les stratagèmes employés +par les deux troupes ennemies. Simon Kenton et Daniel Boone atteignirent +une fois, au même moment, les bords opposés de l’Ohio, et tous les deux +croyaient qu’il y avait une autre personne sur l’autre bord. Ces deux +vieux chasseurs, qui se connaissaient depuis longtemps, passèrent plus +de vingt-quatre heures avant de découvrir qu’ils étaient amis. Pendant +près de deux heures, les Mohawks et les blancs se battirent les uns +contre les autres avec l’habileté la plus consommée. Tantôt ils +reculaient et tantôt ils avançaient; ils allaient tantôt à droite et +tantôt à gauche; chaque troupe s’efforça d’entraîner l’autre dans +quelque piége, qui était habilement évité; enfin, jugeant qu’Haverland +était en sûreté, Seth résolut de se retirer, et il partit prudemment; +dix minutes après, il était sur la limite de la vallée. + +Dès que Seth fut parti, Haldidge s’éloigna aussi et précisément dans la +même direction. Graham adopta bientôt la même marche. Ils sortirent de +la dangereuse vallée à vingt pas l’un de l’autre; il s’écoula quelque +temps avant qu’ils pussent se retrouver ensemble; mais, enfin, ils se +réunirent assez facilement, chacun soupçonnant l’identité de l’autre. + +«Maintenant, mes amis, murmura Seth, je pense que nous sommes sortis de +la vallée de la mort; il faut prendre le large, c’est l’opinion +particulière de Seth Jones. + +--Mais comment retrouver Haverland? demanda Graham. + +--Je crois qu’il doit être par ici, répondit l’autre. + +--Cherchons, alors, et nous trouverons! car le jour ne peut être bien +loin, et je me demande si les Indiens sauront que nous sommes partis; +et, certainement ils l’apprendront à bon marché.» + +Au moment où la lumière du jour se montrait à l’orient, ils arrivèrent +auprès d’Haverland et reprirent leur voyage; ils ne s’arrêtèrent pas +pour déjeuner, car ils étaient trop désireux d’avancer. Une heure après, +environ, ils étaient sur une espèce de sentier tracé par des animaux +sauvages; la terre était si dure qu’on n’y voyait pas leurs empreintes, +et il était facile d’y marcher. + +Seth et Haldidge, comme chasseurs consommés, avaient trop d’expérience +pour se relâcher de leur vigilance. Ils conservèrent les mêmes fonctions +qu’auparavant; le premier se chargea de conduire ses compagnons à +travers le pays désert, et le dernier de les protéger contre les dangers +qui pourraient survenir à l’arrière. L’établissement vers lequel ils se +dirigeaient avec tant d’anxiété était encore à plusieurs journées de +marche; et, pour l’atteindre, ils devaient traverser une rivière d’une +largeur considérable. Seth atteignit cette rivière à midi. + +«Vraiment! j’oubliais cela! s’écria-t-il. Je me demande si la jeune +fille sait nager? Si elle ne le sait pas, comment ferons-nous pour +traverser la rivière? Je pense qu’il faudra la placer sur un morceau de +bois, et qu’alors la brise la poussera; quant aux hommes, ils savent +nager, tout naturellement.» + +Quelques minutes plus tard, nos amis tenaient conseil sur le bord de la +rivière. + +Ils décidèrent qu’ils devaient préparer un radeau le plus vite possible; +découvrir des matériaux pour le construire, tel était l’ordre du jour, +et c’était un travail d’une énorme difficulté; ils n’avaient pas +d’autres outils que leurs couteaux de chasse, et ils ne valaient pas +grand’chose. On cassa de grandes branches pourries aux arbres +qu’Haverland réunit ensemble avec de l’osier, tandis que les autres +ramassaient le bois. + +Haldidge remonta la rivière, et Seth et Graham la descendirent; celui-ci +remarqua bientôt un gros tronc d’arbre à moitié pourri qui se trouvait +en partie dans l’eau. + +«Voilà justement notre affaire! C’est cela! c’est un radeau tout fait, +une peine de moins; lançons-le de suite et mettons-le à flot sur place!» +dit-il joyeusement. + +Ils s’approchèrent et se baissaient déjà pour le pousser dans l’eau, +lorsque Seth s’éloigna subitement et se mit à le regarder. + +«Allons, aidez-moi, dit Graham. + +--Graham, je pense que je ne prendrai pas ce tronc; je ne crois pas +qu’il fasse notre affaire. + +--Pourquoi pas? Au nom du sens commun, donnez-moi une raison. + +--Laissez ce tronc, m’entendez-vous?» + +Graham leva la tête et tressaillit en voyant la figure de Seth; ses yeux +lançaient des flammes, et il semblait prêt à sauter sur lui s’il osait +dire encore un mot. + +«Venez avec moi!» commanda Seth d’une voix que la colère rendait rude. + +Il n’aurait pas fallu mépriser cet ordre. Graham ramassa sa carabine et +ne perdit pas de temps à lui obéir. Mais il se demandait avec étonnement +si Seth était devenu tout à coup fou ou idiot. Il le suivit à quelque +distance, puis se hâta bientôt de revenir près de lui. Voyant que son +visage avait repris son expression habituelle, il se décida à lui +demander ce qu’il avait à lui dire. + +«N’avez-vous pas remarqué que ce tronc d’arbre était creux? + +--Je le crois, quoique je ne l’aie pas examiné de près. + +--Eh bien! si vous l’aviez examiné de près ou même de loin, et si vous +aviez regardé dans ce tronc, vous y auriez vu un grand Mohawk blotti +proprement et gentiment. + +--Est-ce possible! Comment avez-vous pu le voir? + +--Lorsque je vis que le tronc était creux, je soupçonnai qu’il pouvait y +avoir dedans une chose ou une autre, et je ne voulais pas l’emporter +tant que je ne saurais pas ce qu’il contenait. Lorsque j’y regardai de +plus près, je vis qu’il y avait certainement quelque chose, car la façon +dont l’écorce était grattée à l’entrée me l’indiquait assez clairement; +je ne devais pas, vous comprenez, me baisser assez pour regarder dedans, +car aussitôt le Peau-Rouge m’aurait craché quelque chose à la figure. +Aussi, je laissai tomber mon bonnet, et, en me baissant pour le +ramasser, j’ai vu là un grand mocassin, aussi vrai qu’il fait jour; oui, +je l’ai vu. Je me mis alors à discuter la question; et, après une longue +discussion pour et contre, j’arrivai à conclure que, puisque j’avais vu +le pied d’un Indien, si je voulais remonter plus haut, je trouverais +certainement l’Indien lui-même; et, en outre, que s’il y avait un Indien +dans cet endroit, je pouvais être sûr qu’il y en avait beaucoup dans les +environs. Si je n’avais pas eu l’air un peu décidé, vous n’auriez pas +lâché ce tronc si vite, eh? + +--Non! Vous m’alarmez réellement; mais, que faut-il faire? + +--Les coquins rôdent autour du bois et nous dressent encore quelque +embûche. Ils ne pensent pas que nous ayons trouvé le rat qui gratte dans +son trou, et ils sont trop lâches pour montrer leurs visages avant +d’être sûrs de la victoire, ou bien avant qu’ils ne supposent que nous +nous sommes échappés. + +--Le dirons-nous à Haverland? + +--Non; j’en informerai Haldidge, s’il ne l’a pas déjà découvert +lui-même. Il faut faire le radeau, et nous devons y travailler jusqu’à +ce qu’il soit fini, comme si nous croyions que tout va bien. Taisez-vous +maintenant, ou Alfred remarquera que nous causons.» + +Ils étaient si près du bûcheron, qu’ils changèrent subitement de +conversation. + +«Pas de bois! dit Haverland en levant les yeux. + +--Il est un peu rare aussi où nous sommes allés, répondit Graham. + +--Ne vous aiderai-je pas? demanda malicieusement Ina. + +--Je pense que nous n’aurons pas besoin de votre aide, car Haldidge +semble déjà en avoir assez.» + +Le chasseur arrivait en ce moment et pliait sous le poids de deux +pesantes branches qui furent immédiatement attachées ensemble; mais on +vit bientôt que le radeau était trop faible et trop léger, et qu’il +fallait plus de bois pour qu’il fût capable de porter Ina. Haldidge +s’enfonça donc de nouveau dans la forêt. Seth marcha à ses côtés pendant +quelques yards, et il lui dit: + +«Comprenez-vous? + +--Quoi? demanda le chasseur étonné. + +--Là-bas! répondit Seth en levant son pouce par-dessus ses épaules pour +indiquer le tronc. + +--Des Peaux-Rouges? + +--J’en suis presque certain. + +--Je les sentais depuis un moment; vous ferez bien de retourner et de +veiller sur Haverland, je ramasserai assez de bois et je saurai éviter +le danger. + +--Non, ils vont essayer quelque ruse; veillez sur vous!» + +Seth, après avoir dit ces mots, tourna sur ses talons et rejoignit +Haverland. Graham était à quelque distance et coupait de l’osier que le +bûcheron employait activement. Lorsque Seth arriva, il aperçut Ina qui +était assise à terre à quelques pas de son père; son attention semblait +entièrement absorbée par quelque chose qui était sur la rivière. Seth la +surveilla de près. + +«N’est-ce pas un tronc d’arbre, là-bas?» demanda-t-elle. + +[Illustration: «N’est-ce pas un tronc d’arbre là-bas?» demanda-t-elle.] + +Seth regarda dans la direction qu’elle indiquait, et ce ne fut pas sans +étonnement qu’il vit flotter sur l’eau exactement le même tronc d’arbre +pour lequel il s’était disputé avec Graham. Cette découverte éveilla ses +soupçons, et il fit de suite signe à Haldidge. + +«Qu’y a-t-il?» demanda le chasseur quand il arriva. + +Seth, au lieu de répondre, fit un signe de tête en montrant la rivière; +et il ajouta ensuite: + +«Ne laissez pas voir que vous les surveillez, car vous pourriez les +effrayer!» + +Haldidge se retourna cependant, et il regarda longtemps et attentivement +l’objet suspect. + +«Qu’en pensez-vous? + +--Ces Mohawks sont les plus grands imbéciles dont j’aie jamais entendu +parler, s’ils croient qu’une ruse aussi vieille que celle-là puisse nous +tromper. + +--Que voulez-vous dire? demanda Haverland. + +--Vous voyez ce tronc à moitié enfoncé dans l’eau, eh bien! il y a +derrière quatre ou cinq Mohawks qui attendent que nous lancions notre +radeau. + +--Ce n’est peut-être pas autre chose qu’un arbre ou une grosse bûche qui +flotte sur l’eau, dit le bûcheron. + +--Oui, dit le chasseur d’un ton moqueur et en pesant sur les mots, et il +est tout naturel, sans doute, qu’une bûche toute seule puisse remonter +ainsi le courant, n’est-ce pas? + +--Est-ce qu’elle s’approche? demanda Graham. + +--Pas très-vite, répondit Seth, car je suppose que c’est une rude +besogne pour ces individus de remonter le courant. Ah! pardieu! je +comprends leur jeu. Regardez, ne voyez-vous pas que le tronc d’arbre est +plus loin du bord que tout à l’heure? Ils vont se rapprocher du milieu +de l’eau autant qu’ils pourront le faire, et si près de nous que, +lorsque nous voudrons traverser, le courant nous portera en plein contre +eux; et alors ils se livreront à toute leur colère pour nous dévorer. +C’est certain, c’est aussi sûr que vous existez! + +--Nous pourrions bien aviser de suite à cela, dit Haldidge. Le plan des +Indiens est sans nul doute celui que Seth leur prête. En traversant la +rivière, nous ne pourrons empêcher le radeau d’être poussé par le +courant, et ils essayeront de se placer de manière à se rencontrer avec +nous; mais ils ne nous attaqueront pas avant que nous ne soyons dans +l’eau. Ainsi, vous pouvez continuer de travailler au radeau sans rien +craindre, Alfred, tandis que Seth et moi nous allons faire une +reconnaissance. Venez, Graham, vous pouvez nous accompagner. Entrons +dans le bois séparément, et nous nous réunirons aussitôt que nous serons +hors de vue; agissons comme si nous ne soupçonnions rien, et je parie ma +carabine contre votre chapeau que nous déjouerons ces lâches.» + +Les trois amis entrèrent dans le bois séparément, et se réunirent après +avoir fait quelques pas. + +«Maintenant, murmura Seth, vous allez rire; suivez-moi de près, mes +amis, et tenez-vous à couvert!» + +Ils s’avancèrent alors dans une direction parallèle au courant de la +rivière, en usant d’une prudence extrême, car il était plus que probable +qu’il y avait des éclaireurs Indiens dans le bois, et ils se tinrent +éloignés de la rivière jusqu’à ce que Seth pensa qu’ils étaient +au-dessous du tronc d’arbre suspect; ils commencèrent alors à s’en +approcher. A ce moment, le moindre mouvement inconsidéré aurait été +fatal. Heureusement qu’une espèce d’herbe, dont les racines croissaient +dans le bois, s’avançait dans l’eau à une distance considérable. A +travers ces hautes herbes, ils frayèrent leur chemin à la manière des +serpents, en rampant sur le sol. Seth, comme d’habitude, était le +premier, et Graham fut étonné de le voir positivement glisser sur la +terre sans faire aucun effort. + +En un instant ils furent au bord de la rivière; ils levèrent alors +lentement la tête et regardèrent par-dessus l’herbe dans la direction de +la rivière; le tronc était un peu au-dessus, mais d’Indiens pas de +trace, et le tronc d’arbre semblait être à l’ancre au milieu du courant. + +«Y aurait-il quelque chose là-dessous? murmura Graham. + +--Chut! Taisez-vous, regardez, et vous allez voir!» lui dit Seth. + +Un moment après, le tronc, en apparence sans aucune aide humaine, +changea légèrement de position, et Graham vit briller quelque chose à +son extrémité. Il ne pouvait comprendre ce que cela signifiait, et il se +retourna pour interroger Haldidge. Ce dernier avait son œil pénétrant +fixé dans cette direction, et l’on voyait un sourire de triomphe sur ses +lèvres. Il fit signe à Graham de garder le silence. + +Comme notre héros tournait de nouveau ses regards vers la rivière, il +s’aperçut que le tronc était encore plus loin dans le courant, et il vit +quelque chose comme du métal poli qui brillait encore plus +merveilleusement qu’auparavant. Il regarda attentivement, et, au bout +d’un instant, il reconnut que plusieurs carabines s’appuyaient sur le +tronc d’arbre. + +Tandis qu’il regardait et se demandait où les propriétaires de ces armes +pouvaient être cachés, l’eau sembla tout à coup se fendre du côté où le +tronc était tourné vers eux, et la face bronzée d’un Indien leur +apparut. Il se hissa jusqu’à ce qu’il eût les épaules hors de l’eau; +alors il resta immobile pendant un instant et regarda Haverland +par-dessus le tronc. Il parut satisfait et se replongea de nouveau: mais +Graham remarqua qu’il ne disparaissait pas sous l’eau, comme il semblait +s’y être tenu jusqu’ici, caché si près du tronc que tout le monde aurait +supposé qu’il en faisait partie; sa tête ressemblait parfaitement à un +gros nœud dans le bois de l’arbre. Graham remarqua aussi qu’il y voyait +deux autres protubérances exactement semblables à la première. La +conclusion était facile. Il y avait trois Mohawks bien armés cachés +derrière le tronc, et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se +glisser inaperçus vers les fugitifs. + +[Illustration: Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le +tronc.] + +«Juste chacun le nôtre! aussi sûr que vous existez, dit Seth +triomphalement; que chacun de vous soit prêt à faire feu sur son homme. +Graham, ajustez celui qui est le plus près par ici; vous, le second, +Haldidge; et moi, j’abattrai le dernier de la belle manière.» + +Les trois amis dirigèrent leurs instruments de mort vers les sauvages +sans soupçons. Ils visèrent longtemps et froidement. + +«Allons, ensemble!... Feu!» + +On entendit une terrible décharge; mais la carabine de Seth rata. Les +deux autres expédièrent leur homme. Deux hurlements d’agonie retentirent +dans les airs, et l’un des sauvages bondit hors de l’eau presque à la +moitié de sa hauteur, pour retomber ensuite comme un plomb au fond de la +rivière; l’autre se débattit et se tint au tronc pendant un moment, puis +il lâcha prise et disparut sous l’eau. + +«Tonnerre et éclairs! s’écria Seth en sautant sur ses pieds; passez-moi +votre carabine, Graham! Il y a quelque chose dans la mienne, et cet +autre démon va échapper! Vite, vite, donnez-la par ici!» + +Il prit la carabine et commença à la charger aussi rapidement que +possible, en tenant ses yeux fixés sur l’Indien, qui nageait alors avec +ardeur vers la rive. + +«Est-ce que votre fusil est rechargé, Haldidge? + +--Non, je me suis amusé à vous regarder et à suivre les mouvements de +cet Indien, pour voir lequel aurait le dessus, et je n’ai pas pensé à le +recharger. + +--Rechargez, car si ce fusil allait rater aussi! Par le ciel! qu’il ne +s’échappe pas maintenant!» + +L’Indien, comme s’il eût méprisé le danger, sortait tranquillement de +l’eau et marchait à travers le bois. + +«Maintenant, mon bel ami, vois si tu peux éviter cela!» + +Seth visa l’Indien qui se retirait, et lâcha la détente de son arme; +mais, à son grand chagrin, la poudre brûla dans le bassinet sans faire +feu. + +Avant qu’Haldidge eût fini de recharger son fusil et que Seth eût pu +même reprendre le sien, l’Indien avait disparu dans le bois. + +«Et mais, qu’est-il donc arrivé à ces fusils? se demanda Seth +véritablement en colère; voici la seconde fois que j’y suis pris! Eh! +qu’est-ce maintenant que cela?» + +Une carabine, tirée de l’autre côté de la rivière, venait d’envoyer une +balle si près de lui, qu’elle avait enlevé une touffe de ses longs +cheveux blonds! + +«Vrai! ce n’était pas trop mal, s’écria-t-il en se grattant la tête, +comme s’il était légèrement blessé. + +--Prenez garde, pour l’amour de Dieu! Couchez-vous par terre! lui dit +Graham en le saisissant par le pan de son habit de chasse et en +l’attirant à lui. + +--Je ne sais pas quelle est la meilleure manière, répondit +l’imperturbable Seth en se mettant à genoux, juste assez à temps pour +éviter un autre coup mieux ajusté encore. Il doit y avoir beaucoup de +ces démons par-là.» + +Les coups de feu alarmèrent Haverland; il abandonna son ouvrage et +chercha un abri dans le bois. Pendant ce temps, l’après-midi s’était +tellement avancée, que l’obscurité commençait déjà à s’étendre sur l’eau +et sur le bois. Il ne fallait plus maintenant penser à traverser la +rivière sur le radeau, car, en l’essayant, c’était courir au-devant de +la mort. Leurs ennemis leur avaient donné un témoignage trop évident de +leur adresse à manier une carabine. Mais il leur fallait traverser la +rivière, et le seul moyen qui leur restât était de changer de place et +de construire un nouveau radeau, pour se diriger vers l’autre rive. + +Il n’y avait pas de raisons pour tarder davantage, et ils partirent +immédiatement. Le ciel annonçait un nouvel orage; plusieurs grondements +de tonnerre se faisaient entendre, mais les éclairs étaient si éloignés +qu’ils ne pouvaient en profiter d’aucune façon. Le ciel était rempli de +gros nuages tumultueux qui rendaient l’obscurité complète et +impénétrable; et, comme aucun d’eux ne connaissait un pouce du terrain +sur lequel ils marchaient, on peut supposer que leur voyage n’était ni +bien rapide, ni bien agréable. Le bruit du tonnerre continuait toujours; +la pluie commença bientôt à tomber; les gouttes étaient grandes et +larges, comme on en voit souvent en été; elles résonnaient sur les +feuilles comme une pluie de balles. + +«Seth, pouvez-vous voir devant vous? demanda Graham. + +--Naturellement, je le puis; l’obscurité ne me fait rien, je puis voir +tout aussi bien pendant une nuit obscure que pendant le jour, et, qui +plus est, en ce moment je vois parfaitement. Je voudrais bien qu’il +m’arrivât de faire un faux pas ou même de trébucher!» + +La phrase fut interrompue par la chute de celui qui la commençait; notre +ami Seth pirouetta la tête en avant, et tomba dedans ou par-dessus +quelque chose. + +«Êtes-vous blessé, Seth? lui demanda Graham alarmé, et cependant à +moitié tenté de s’abandonner à la gaieté qui faisait éclater de rire +ceux qui étaient derrière lui. + +--Blessé! s’écria l’infortuné en cherchant à se remettre sur ses pieds; +je crois que tous les os de mon corps sont brisés. Ma tête est fendue; +mes deux jambes sont démises; mon bras gauche est cassé au-dessus du +coude, et le droit contusionné partout.» + +Malgré ces terribles blessures, celui qui disait les avoir se remuait +avec une étonnante agilité. + +«Ah çà! dans quoi supposez-vous donc que je sois tombé? demanda-t-il +tout à coup. + +--Dans une trappe ou dans un trou creusé dans le sol, répondit Graham; +mais je pense aussi qu’il serait très-facile, avec le bruit que nous +faisons, de tomber entre les mains des Mohawks! + +--Vous n’avez pas supposé que je sois tombé, je pense, reprit Seth avec +colère. J’ai aperçu quelque chose, et je me suis avancé pour voir si +cela supporterait mon poids. De quoi riez-vous donc, je voudrais bien le +savoir? + +--Dans quoi êtes-vous tombé? demanda Haverland. + +--Ma foi! ce n’est rien moins que dans un bateau qui a été traîné +jusqu’ici par ces vermines, je suppose!» + +Et c’était vrai! Il y avait devant eux un canot d’une très-grande +dimension, et personne autour, selon toute apparence. Rien ne pouvait +leur arriver de plus favorable. En examinant leur trouvaille, ils virent +que ce bateau était d’une longueur et d’une largeur extraordinaires, et +très-suffisant pour porter vingt personnes. Ils le poussèrent rapidement +dans la rivière. + +«Allons, sautez là dedans et partons,» dit Seth. + +Les fugitifs entrèrent sans hésiter dans le bateau; Seth et Haldidge le +lancèrent dans la rivière et sautèrent dedans à leur tour, pendant qu’il +s’éloignait sur l’eau. + + + + +XIX + +LE RETOUR. + + +Les blancs comprirent en un instant qu’ils avaient commis une grande +faute en lançant le bateau comme ils l’avaient fait. En premier lieu il +n’y avait pas de rames dans le canot, et ils ne pouvaient pas le +diriger. En outre, la rivière était aussi sombre que le Styx, et le ciel +et l’atmosphère étaient noirs comme de l’encre. Ils n’avaient pas la +plus petite idée de l’endroit où ils allaient; rencontreraient-ils +quelque chute, descendraient-ils quelque rapide, ou seraient-ils jetés +sur un bord hospitalier? ils n’en savaient rien. + +«Je me demande lequel est le plus nigaud, Haldidge, de vous ou de moi, +pour être partis ainsi dans ce canot, que nous leur avons emprunté pour +un petit moment?» + +En disant cela, Seth s’avança vers la proue où il s’assit, non pas sur +la planche, comme il s’y attendait, mais sur quelque chose de doux, qui +poussa un grognement que tout le monde entendit aussi bien que lui. + +«Eh maintenant, qu’y a-t-il donc sous moi? s’écria Seth en baissant la +main et en tâtant dans l’obscurité. Un Indien tout vivant, aussi vrai +que je m’appelle Seth Jones! Ah! mon singe à tête cuivrée!» + +C’était comme il le disait. Un Indien était couché là sur le dos, les +pieds appuyés sur le bord du canot; et Seth, sans soupçonner sa +présence, s’était assis en plein sur son estomac. Comme on peut bien le +supposer, la chose n’était nullement du goût du sauvage, et il fit +plusieurs efforts violents pour s’en débarrasser. + +«Reste tranquille, lui dit Seth, car je suis convaincu que je ne puis +trouver un siége plus confortable.» + +Le sauvage était si effrayé, qu’il cessa tout effort et resta +parfaitement calme et immobile. + +«Est-ce un véritable Indien que vous avez trouvé là? demanda Haldidge en +allant vers Seth. + +--Certainement oui! tâtez seulement et vous verrez si ce n’est pas un +Peau-Rouge! + +--Qu’allez-vous en faire? + +--Rien! + +--Allez-vous le laisser partir? jetons-le par-dessus le bord. + +--Hum! je ne veux pas, Haldidge; j’ai deux ou trois bonnes raisons pour +ne pas faire cela. En premier lieu, ce n’est pas nécessaire; le pauvre +diable ne nous a pas fait de mal; et, quoique je déteste toute sa race, +je n’aime pas à les tuer tant qu’ils ne m’ont pas fait de mal, ou n’ont +pas essayé de m’en faire. Toutefois, la raison la plus importante, c’est +que je me trouve bien assis et que je ne veux pas me déranger. + +--C’est un fameux niais de se laisser ainsi étouffer; à sa place, je +vous donnerais une bonne secousse, et je vous enverrais par-dessus bord! + +--Non pas, si vous compreniez votre position... Ah! coquin!» + +L’Indien entendit peut-être les paroles du chasseur. En tout cas, il +essaya d’exécuter ce qu’il avait dit, et il y réussit. Au moment où Seth +poussait son exclamation, il tombait la tête en avant sur Haverland, +qu’il renversait en roulant avec lui. Au même instant, le sauvage sauta +par-dessus bord et s’éloigna rapidement à la nage. + +«C’est un vilain tour, dit Seth, en reprenant sa place; je m’étais +justement assis sur lui pour le préserver de la pluie; comme le chien +est ingrat.» + +Leur attention fut reportée sur la marche du canot, ils étaient +entraînés rapidement par le courant et leur position commençait à +devenir inquiétante. Il n’y avait aucun moyen de le diriger, et, s’ils +venaient à rencontrer soit un arbre, soit un rocher, ils couleraient à +fond à l’instant. Mais ils n’y pouvaient rien, et tous restaient assis +et se préparaient au choc qui pouvait leur survenir d’un instant à +l’autre. Pendant qu’ils avançaient ainsi, ils entendirent le fond du +canot qui frottait sur quelque chose; il vacilla un instant; et, tout à +coup, il resta immobile: la proue s’emplissait rapidement et il +commençait à s’enfoncer. + +«Par dessus bord! tous, nous enfonçons!» s’écria Haldidge. + +Ils sautèrent dans l’eau qui n’avait pas plus de deux pieds de +profondeur et le canot, ainsi allégé de son chargement, se dégagea et +disparut dans l’obscurité. + +«Ne bougez pas que je n’aie fait quelques sondages!» dit Seth. + +Il pensa, tout naturellement, que pour atteindre la rive, il devait se +diriger à angle droit sur le courant. Quelques pas lui montrèrent qu’il +n’était plus dans la rivière même, mais dans l’eau qui avait débordé sur +la rive. + +«Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!» cria-t-il. + +[Illustration: «Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!» +cria-t-il.] + +Les buissons et les hautes herbes embarrassaient leurs pieds, les +branches qui étaient au-dessus de leur tête fouettaient leurs visages, +pendant qu’ils cherchaient à sortir de l’eau. Quelques instants après +ils étaient de nouveau sur la terre ferme. Le canot leur avait fait +traverser la rivière, de telle sorte que cette pénible besogne était +terminée. + +«Maintenant, si nous avions seulement un bon feu! dit Haverland. + +--Oui! car Ina doit beaucoup souffrir! + +«Oh! ne pensez pas à moi!» répondit gaiement la brave jeune fille. + +Seth découvrit, avec sa pénétration ordinaire, que l’orage avait été +très-peu de chose en cet endroit, et que le bois était relativement sec. +En déblayant les feuilles qui étaient à la surface, il en trouva +d’autres dessous qui n’étaient pas humides. Il en fit un gros tas sur +lequel il plaça de petites brindilles surchargées elles-mêmes de grosses +branches empilées les unes sur les autres. Après beaucoup de peine, Seth +parvint à faire jaillir une étincelle de son briquet, et, en quelques +instants, ils eurent un bon feu réconfortant et petillant. + +«C’est bien, dit Graham, mais n’est-ce pas imprudent, Seth? + +--Bah! il faut que je sèche ma peau cette nuit, si le feu a quelque +vertu.» + +Mais les Indiens ne vinrent pas les inquiéter, quoiqu’il eût été +très-peu prudent à eux d’allumer du feu. Il était plus que probable, +comme Seth Jones le fit remarquer, que les sauvages qui les +poursuivaient avaient perdu leur piste, et qu’ils auraient beaucoup de +difficultés à la retrouver et à la suivre. + +La première aube se leva enfin sur nos pauvres fugitifs, qui mouraient +de faim. Lorsque le jour augmenta, ils regardèrent autour d’eux, et ils +découvrirent qu’ils avaient campé au pied d’une colline extrêmement +boisée. Ils s’aperçurent aussi qu’Haldidge, le chasseur, était absent. +Comme on s’en étonnait, la détonation de sa carabine se fit entendre; +et, au bout de quelques instants, on le vit descendre la colline pliant +sous le poids d’un jeune cerf dix-cors qui fut rapidement dépouillé; +plusieurs gros morceaux furent mis à la broche ou grillés sur le feu, et +nos cinq amis firent un repas plus abondant et plus substantiel que ceux +que l’on fait jamais dans le monde. + +«Avant de reprendre notre voyage, dit Haldidge, je désire que vous +veniez tous avec moi au sommet de cette colline, pour voir de quel beau +point de vue l’on peut jouir. + +--Oh! nous n’avons pas le temps d’admirer les points de vue, répondit +Seth. + +--Je sais bien que nous n’avons pas de temps à perdre, ajouta le +chasseur, mais cet endroit est d’une beauté particulière, et je pense +que vous en serez satisfaits.» + +Le chasseur était si pressant que ses amis furent obligés d’accéder à sa +demande. Ils commencèrent donc l’ascension, tandis qu’Haldidge, qui les +conduisait, semblait avoir abandonné toute anxiété, et être tout +souriant et plein d’espoir. + +«Voyez si vous aimez cette vue!» dit-il en désignant l’occident. + +Les fugitifs regardèrent dans la direction qu’il indiquait. Le spectacle +qu’ils aperçurent était bien celui qui devait leur plaire, plus qu’aucun +autre dans l’univers; car, au-dessous d’eux, à cinq cents pas environ, +se trouvait le village même vers lequel ils s’avançaient depuis si +longtemps. Il paraissait d’une beauté merveilleuse à la brillante clarté +du soleil du matin. Une vingtaine de maisonnettes étaient serrées les +unes contre les autres, et la fumée de plusieurs cheminées s’élevait +dans l’atmosphère, tandis que, çà et là, on voyait quelques colons aller +et venir. A un coin du village, on découvrait le fort et la gueule +béante de son canon qui brillait au soleil du matin comme de l’argent +bruni. Un ou deux petits bateaux couraient sur la rivière, et leurs +avirons étaient maniés par des bras vigoureux et agiles. La rivière, que +le bûcheron avait suivie en se sauvant avec sa femme et sa sœur, coulait +au pied du village, et l’œil pouvait suivre ses contours pendant +plusieurs lieues. On voyait çà et là, dans la campagne, les chaumières +des établissements de quelques hardis colons; elles ressemblaient de +loin à de toutes petites ruches d’abeilles. + +«Vous ne m’avez pas dit si ce paysage vous plaisait? reprit le chasseur. + +--Ah! Haldidge, vous le saviez avant de me le demander! répondit +Haverland d’une voix émue. Dieu soit loué! car il a été bien +miséricordieux pour nous.» + +Ils se mirent alors à descendre la colline, mais sans échanger un seul +mot; car leurs cœurs étaient trop pleins d’émotion. Un charme étrange +semblait s’être emparé de Seth Jones. A la vue du village, il était +devenu tout à coup pensif et silencieux; il refusait même de parler; son +esprit était évidemment occupé par quelque pensée absorbante. Plusieurs +fois, il soupira profondément et pressa ses mains contre sa poitrine, +comme si les palpitations tumultueuses de son cœur le faisaient +souffrir. L’expression de sa figure était étonnamment changée, son air +railleur et plaisant avait entièrement disparu, en même temps que les +rides de son front et de son nez paraissaient effacées. Son visage en ce +moment était réellement beau. C’était une merveilleuse métamorphose; et +ses compagnons se demandaient: «Est-ce bien là Seth Jones?» + +Tout à coup, il crut s’apercevoir que les yeux de ses compagnons étaient +fixés sur lui, et qu’il s’était oublié; son ancienne expression étrange +reparut sur son visage. Il reprit sa vieille allure et Seth Jones +redevint encore lui-même. + +Les sentinelles du fort avaient aperçu et reconnu les fugitifs; et, +quand ceux-ci arrivèrent à la palissade qui entourait le village, ils +trouvèrent une foule considérable qui les attendait. + +«Je vous reverrai tous!» dit Haldidge, en se séparant des autres et en +passant à l’extrémité supérieure de l’établissement. + +Après s’être arrêté, pendant quelques instants, pour répondre aux +demandes de ses amis, Haverland se dirigea vers la maisonnette où il +avait laissé sa femme et sa sœur; il vit bientôt que les bons colons lui +avaient construit et donné une maison. Comme il s’avançait doucement +vers la porte, dans l’intention de surprendre gaiement sa femme, +celle-ci le rencontra par hasard. Elle poussa un cri de joie étouffé, +s’élança vers lui et le serra dans ses bras. Un instant après, elle +pressa Ina sur son sein, et toutes deux laissaient couler de douces +larmes. + +[Illustration: Un instant après, elle pressa Ina sur son sein.] + +«Que le ciel soit béni!... Que le ciel soit béni!... Oh! ma chère.... ma +chère enfant;... je te croyais perdue pour toujours!...» + +Graham et Seth se tinrent respectueusement à l’écart pendant quelques +instants. Le dernier toussa plusieurs fois et passa furtivement sa main +sur ses yeux. Quand la mère se fut remise, elle se retourna et reconnut +Graham qu’elle salua cordialement. + +«Et vous aussi! dit-elle, en prenant la main de Seth et en le regardant +fixement: vous avez été plus qu’un ami pour nous; puisse le ciel vous +récompenser, car nous ne pourrons jamais le faire! + +--Là!... Là!... ne dites pas cela!... hum!... hum!... Je crois que j’ai +pris froid pendant la nuit!» + +Mais la ruse était inutile. Les larmes devaient finir par couler, et +Seth, pendant quelques secondes, pleura comme un enfant; mais on le +voyait sourire à travers ses larmes. Ils entrèrent tous dans la maison. + +«Notre premier devoir est de remercier Dieu pour sa miséricorde; +remercions-le tous!» dit le bûcheron. + +Ils tombèrent à genoux et adressèrent de ferventes actions de grâce à +l’Être suprême qui leur avait témoigné sa bonté d’une façon si +merveilleuse. Les colons, avec une véritable délicatesse de cœur, +voulaient se retirer, et ne cédèrent qu’aux instances de la famille. +Comme ils se relevaient, Marie, la sœur d’Haverland, entra dans la +maison. Graham, qui regardait alors Seth, tressaillit à l’émotion que +celui-ci laissa percer. Le pionnier devint pourpre et trembla de tous +ses membres; mais il fit un violent effort et il se remit assez à temps +pour la saluer. Marie le remercia et commença à parler, parce qu’elle +vit qu’il était embarrassé de le faire et peu à son aise. Un soupçon +brilla sur son beau visage si calme; elle pâlit et rougit tour à tour. +Son visage redevint bientôt calme et pensif, et une expression touchante +brilla dans ses yeux tristes et languissants. Seth sortit rapidement +pour méditer sur les mystères de ses propres pensées. + +La maisonnette fut encombrée jusqu’à près de minuit par des amis qui +étaient venus pour les féliciter. + +La réunion fut gaie et heureuse, ce fut une soirée enfin dont on se +souviendra longtemps. + + * * * * * + +Une semaine après, la maison d’Haverland voyait encore réunis Ina, Seth +Jones, le bûcheron, Mme Haverland, et Marie. Seth s’assit dans un coin +et causa avec Ina tandis que les trois autres parlaient ensemble. On +lisait le bonheur sur chaque visage. La douce et mélancolique beauté de +Marie était illuminée d’un sourire. Elle était belle ainsi et avait un +air de reine. Ses cheveux, noirs comme la nuit, étaient rassemblés +derrière sa tête, comme pour les empêcher de friser; mais, malgré cela, +une mèche rebelle se plaisait à la contrarier et à voltiger. Une légère +rougeur colorait ses joues, et son œil bleu avait une expression qui +dénotait la joie et la satisfaction. + +Seth était resté la plupart du temps avec le bûcheron. Son langage +cependant changeait souvent. Il y avait dans sa conversation des mots si +polis et si choisis qu’ils faisaient croire que, sans aucun doute, il +était très-instruit. + +En ce moment, ses manières étaient nerveuses; et, quoiqu’il causât +joyeusement avec Ina, ses yeux étaient constamment fixés sur le visage +de Marie Haverland. + +Après un moment de silence, il se leva, prit sa chaise et alla s’asseoir +à côté d’elle. Elle ne le regarda pas, ni personne non plus. Il s’assit +un instant; puis il murmura: + +«Marie?» + +Elle tressaillit! ses yeux lancèrent un instant, sur le visage de Seth, +des lueurs de météore; puis elle devint pâle comme la mort et elle +serait tombée de sa chaise, si Seth ne l’avait soutenue dans ses bras. +Haverland leva les yeux et fut frappé de stupeur; toute la famille était +remplie d’étonnement. + +«Ciel miséricordieux!... Eugène Morton!... s’écria Haverland en se +levant tout droit. + +--Oui, en vérité, dit celui-ci à qui l’on s’adressait. + +--Vous êtes-vous relevé d’entre les morts? + +--Je suis revenu à la vie, Alfred, mais je n’ai jamais été avec les +morts.» + +Au lieu de cette faible voix et criarde qui avait jusqu’ici caractérisé +son organe, il avait maintenant une voix basse taille, riche et +mélodieuse. + +Haldidge et Graham, entrèrent dans la maison, et Seth parut, sous son +véritable caractère, grand, noble, gracieux et imposant. + +«Où est Seth? demanda Graham, ne remarquant pas l’étranger présent. + +--Voici celui que vous avez jusqu’ici pris pour cet individu, dit +l’étranger en riant et en jouissant de son étonnement. + +--Seth, en vérité; mais ce n’est plus Seth! s’écrièrent-ils tous les +deux. + +--Ah! leur dit-il, je vais tout vous expliquer en deux mots. Je n’ai pas +besoin de vous dire, mes amis, que mon caractère, depuis que je suis +parmi vous, a été un rôle joué. Seth Jones est un mythe et, à ma +connaissance, cet individu n’a jamais existé. Mon véritable nom est +Eugène Morton. Il y a dix ans, Marie Haverland et moi, nous engageâmes +notre foi l’un à l’autre. Nous devions nous marier un an après; mais, +quelques mois plus tard, la guerre de la Révolution éclata, et on fit un +appel de volontaires dans notre petit village du New-Hampshire. Je +n’avais aucune envie, ni aucun droit de ne pas accomplir mon devoir; +notre petite compagnie fut envoyée dans le Massachussets où la guerre +régnait alors. Dans une escarmouche, quelque temps après la bataille de +Bunker-Hill, je fus dangereusement blessé et laissé chez un fermier +habitant au bord du chemin. J’envoyai un mot par un de mes camarades à +Marie, pour lui faire savoir que j’étais blessé, mais que j’espérais la +revoir sous peu. Le porteur de ce message fut probablement tué; car il +est certain que ce mot ne parvint jamais à Marie, et qu’au contraire on +lui fit un rapport tout différent. Il y avait dans notre compagnie, un +individu qui l’aimait aussi; et, en apprenant mon malheur, il lui fit +dire que j’avais été tué. Lorsque je rejoignis mon corps, quelques mois +plus tard, j’appris que cet individu avait déserté. Je pensai qu’il +était retourné au pays, et je résolus de demander un congé pour revoir +mon pays natal; j’appris là qu’Haverland, sa femme, et sa sœur avaient +quitté le village pour aller dans l’Ouest. Un de mes amis m’informa que +le déserteur était parti avec eux, et qu’il était certain qu’il +épouserait Marie. Je ne pus douter de la vérité de ce récit. Pour +adoucir ce grand chagrin, je retournai de suite sous les drapeaux et me +mêlai à tous les combats, autant que je pus le faire; souvent je +m’exposais à dessein au danger demandant la mort à grands cris. Pendant +l’hiver de 1776, je me trouvais sous les ordres du général Washington, à +Trenton; j’avais traversé le Delaware avec lui et nous engageâmes +bientôt un combat désespéré avec les Hessiens. Dans la chaleur même de +l’action, il me vint tout à coup à l’esprit que l’histoire du mariage de +Marie n’était pas vraie; et, chose assez singulière, quand la bataille +fut terminée, je n’y pensai plus. Mais, au milieu de l’engagement +suivant, qui eut lieu à Princeton, la même pensée me revint et me +poursuivit depuis lors jusqu’à la fin de la guerre. Je résolus de +chercher Marie. Tout ce que je pus apprendre, c’est qu’Haverland avait +émigré, et avait quitté le pays. Si elle avait épousé le déserteur, je +savais que c’était avec la ferme croyance que j’étais mort. En +conséquence, je n’avais pas le droit de la rendre malheureuse et de la +faire souffrir par ma présence, et c’est pour cette raison que je pris +un déguisement. Je teignis mes cheveux, depuis longtemps déjà mal +soignés, et cela changea tellement toute ma physionomie, que je me +reconnus à peine moi-même; le teint de ma jeunesse s’était bronzé au +rude métier de la guerre, et le chagrin avait complété le changement; ce +n’est pas étrange, alors, qu’un vieil ami ne m’ait pas reconnu, surtout +quand je jouai le rôle de «gars de la montagne Verte», en prenant sa +voix et ses manières, mon identité était alors, je le savais, +parfaitement à l’abri de toute découverte. Je vins dans ce pays; et +après des recherches longues et persévérantes, je trouvai Haverland qui +coupait du bois dans la forêt. Je me présentai à lui comme étant Seth +Jones, et je retrouvai Marie. Le récit de son mariage était faux. Je me +serais fait connaître alors, si le danger qui menaçait Haverland n’était +pas tombé sur lui presque aussitôt. Comme la famille était tourmentée +sur le sort d’Ina, je pensai que me faire reconnaître ne servirait qu’à +embarrasser et à distraire leurs mouvements. + +«Il me reste peu de choses à ajouter! Je vous félicite, Graham, du choix +que vous avez fait; vous allez vous marier demain? Eh bien! Marie, ne +m’épouserez-vous pas en même temps? + +--Oui! répondit-elle en plaçant ses mains dans celles de Seth. + +--Maintenant, félicitez-moi, mes amis,» dit-il, avec un visage radieux. + +Et tous se réunirent autour de lui. + +Ils éprouvèrent d’abord, il est vrai, quelque difficulté à croire que +Seth Jones avait disparu pour toujours; ils regrettaient même ce visage +singulier et excentrique; mais ils avaient gagné à sa place un ami +sincère et dévoué dont ils étaient tous fiers. + + +FIN. + + + + +TABLE. + + + I. Un étranger 5 + II. Sombre nuage 19 + III. L’orage éclate 35 + IV. Une maison de moins et un ami de plus 45 + V. Seth trouve la piste et il la quitte 63 + VI. La mort ou la vie 85 + VII. L’expérience de Seth 97 + VIII. Rencontre inattendue 113 + IX. La poursuite 129 + X. Deux captifs chez les Indiens 149 + XI. Toujours en chasse 163 + XII. Correspondance de Seth 181 + XIII. Explications 195 + XIV. Dans le camp ennemi 207 + XV. Plans et manœuvres 221 + XVI. Épreuves 237 + XVII. Dangers 249 + XVIII. Hors de la vallée de la mort 261 + XIX. Le retour 293 + + +FIN DE LA TABLE. + + +8490--Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. + + + + +EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE: + + + LA FILLE DU GRAND CHEF + PAR ANN S. STEPHENS + Un volume in-18, illustré de gravures sur bois + Prix: 2 francs + + FLÈCHE D’OR + PAR M. V. VICTOR + Un volume grand in-18 jésus, illustré de gravures + Prix: 2 francs + + L’ANGE DES FRONTIÈRES + PAR EDWARD S. ELLIS + Un volume in-18 jésus, illustré de gravures + Prix: 2 francs + + L’ESPION INDIEN + PAR EDWARD S. ELLIS + Un volume grand in-18 jésus, illustré de gravures + Prix: 2 francs + + L’AUBERGE DE L’OURS NOIR + PAR M. V. VICTOR + Un volume grand in-18 jésus, illustré de gravures + Prix: 2 francs + + L’ENFANT D’ADOPTION + PAR ANN S. STEPHENS + Un volume in-18, illustré de gravures sur bois + Prix: 2 francs + + LA FAMILLE DU BATELIER + PAR M. V. VICTOR + Un volume grand in-18 jésus, illustré de gravures + Prix: 2 francs + + SOUS PRESSE: + LE ROI BARNABÉ OU LES VIERGES DE LA FORÊT + PAR N. W. DUSTEED + + +Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78346 *** |
