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ELLIS</p> + + +<h1>LA CAPTIVE<br> +<span class="xsmall">DES MOHAWKS</span></h1> + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +<span class="xsmall">PALAIS-ROYAL</span>, 17, 19, <span class="xsmall">GALERIE D’ORLÉANS</span></p> + +<p class="c gap">1865<br> +Tous droits réservés</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br> +Rue de Fleurus, 9, à Paris</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LA CAPTIVE<br> +<span class="xsmall">DES MOHAWKS</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="c2">I<br> + +<span class="xsmall">UN ÉTRANGER.</span></h2> + +<p>Il y a trois quarts de siècle, le bruit sec +d’une hache retentissait sous les voûtes d’une +forêt immense. C’était un homme aux formes +athlétiques, nommé Alfred Heverland, qui +brandissait cet outil, dont il enfonçait profondément +le fer étincelant dans le cœur +d’un des plus puissants monarques de la +forêt.</p> + +<p>Alfred était Américain ; il avait émigré +quelques années auparavant des provinces +plus civilisées de l’Est, et s’était retiré dans +cet endroit reculé de l’ouest du comté de +New-York. Il avait élevé une modeste demeure +au milieu de cette solitude, et, avec +sa tendre compagne et une sœur, il avait +posé les fondements d’une colonie. Cet établissement, +il est vrai, était encore bien +faible ; il ne se composait que des trois personnes +que nous venons de mentionner, et +de la fille d’Haverland, jeune beauté aux +yeux bleus. Toutefois, le hardi colon avait +compris que le courant de l’émigration se +dirigeait rapidement vers l’Ouest, et qu’avant +peu d’années des villages et des villes +s’élèveraient sur l’emplacement de cette forêt +inhabitée, tandis que les Indiens seraient +refoulés vers le couchant.</p> + +<p>Notre bûcheron était un type magnifique +de cette espèce d’hommes qu’on appelle les +rois de la nature. Sa lourde casaque reposait +sur une bûche à quelques pas plus loin, et +sa poitrine bombée n’était recouverte que +d’un gilet de dessous qui collait sur ses +membres et sur son torse comme un justaucorps. +Le col de ce vêtement était ouvert et +laissait voir le cou bruni et la poitrine +haletante du bûcheron : un pantalon épais +retombait sur les grossiers mocassins qu’il +avait aux pieds. Une petite casquette en +peau de loutre, rejetée sur le derrière de sa +tête, laissait son front à découvert, tandis +que ses cheveux noirs tombaient en boucles +soyeuses sur ses larges épaules. Ses traits +étaient réguliers, et fortement accentués, son +front élevé, son nez aquilin, et ses yeux d’un +noir étincelant. Tel était Haverland au milieu +de la forêt. Il se tenait le pied gauche en +avant, et ses muscles, qui semblaient toujours +tendus, trahissaient une force herculéenne.</p> + +<p>Sa hache brillante s’enfonça dans le cœur, +pour ainsi dire saignant, du chêne qu’elle +avait attaqué, jusqu’à ce qu’elle l’eût traversé +entièrement et qu’elle eût rencontré l’entaille +pratiquée du côté opposé. Alors le majestueux +monarque de la forêt commença à +chanceler. Haverland se recula en jetant un +regard vers le sommet du chêne qui cédait +à ses efforts et qui s’inclinait lentement. +Enfin, le colosse tomba, et, en touchant la +terre, il fit entendre un craquement et un +bruit semblables à ceux du tonnerre. Le +bûcheron resta un moment immobile ; sa +respiration ardente sortait de sa poitrine +comme un jet de vapeur ; enfin il se dirigea +vers l’arbre qu’il venait d’abattre. Au même +instant, son oreille exercée crut entendre +un bruit suspect ; il laissa tomber sa hache, +prit sa carabine, et se tint sur la défensive.</p> + +<p>« Comment vous portez-vous ?... Comment +vous portez-vous ?... Vous n’avez pas peur, +je suppose ; ce n’est personne autre que +Seth Jones, du New-Hampshire, » dit le +nouveau venu avec un accent particulier.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-011.jpg" id="illu-011.jpg"><br> +<span class="xsmall">Seth Jones, du New-Hampshire.</span></p> + +<p>Le bûcheron leva la tête et vit un curieux +spécimen de la race humaine. Cet homme du +New-Hampshire était ce que l’on appelle un +Yankee, espèce que l’on rencontre rarement, +et dont on parle beaucoup de nos jours. +Il possédait un grand nez aquilin tout mince, +deux petits yeux gris clignotants, et un +corps frêle, mais nerveux, orné de longues +extrémités ; ses pieds étaient enfermés dans +de beaux souliers, et le reste de son costume +était conforme à celui que l’on portait sur +les frontières au temps dont nous parlons. +Sa voix avait ce timbre particulier et incertain +qui appartient à cet organe quand il est +en mue, et lorsqu’il était un peu agité, elle +avait des sons étranges et inimaginables.</p> + +<p>Le bûcheron, avec une pénétration caractéristique, +vit au premier coup d’œil à quel +genre d’hommes appartenait son interlocuteur. +Il prit sa carabine de la main gauche +et lui tendit l’autre en lui disant :</p> + +<p>« Eh ! non, mon ami, je n’ai certainement +pas peur ; mais, vous le savez, dans ces +temps-ci, il faut agir avec prudence et circonspection ; +quand on se trouve dans un +endroit aussi isolé que celui-ci, ce serait un +crime d’être négligent, surtout lorsque l’on +est l’aide et le soutien de plusieurs personnes.</p> + +<p>— Cela est très-vrai.... très-vrai ; vous +avez raison, monsieur.... Ah ! au fait, je +suis forcé d’avouer que je ne sais pas votre +nom.</p> + +<p>— Haverland.</p> + +<p>— Bien.... merci.... Haverland.... ou +comme vous voudrez. Nous vivons dans un +temps dangereux.... il n’y a pas à disputer +là-dessus, et j’ai été étrangement surpris +lorsque j’ai entendu le bruit d’une hache +dans ces contrées.</p> + +<p>— Moi aussi j’ai été surpris de rencontrer +votre visage quand j’ai levé la tête. Jones, je +crois, m’avez-vous dit, est votre nom ?</p> + +<p>— Oui.... oui.... Seth Jones, du New-Hampshire ; +les Jones forment là-haut une +nombreuse famille — peut-être trop nombreuse +pour que chacun de ses membres s’y +trouve à l’aise — aussi j’ai émigré. Vous +connaissez peut-être ce nom-là ?</p> + +<p>— Non, je ne connais personne de ce nom +dans cette contrée.</p> + +<p>— Ah ! vous ne le connaissez pas ? Cependant +les Jones sont bien connus dans le +pays.... Quelques hommes remarquables +sont sortis de cette famille.... Mais qui +diable vous retient dans ce pays de païens ?... +Pour quelle raison vous y trouvez-vous, et +qu’est-ce qui a pu vous y porter.</p> + +<p>— L’esprit d’entreprise, monsieur. J’étais +fatigué des façons soi-disant civilisées de +notre pays ; et lorsqu’on offre à celui qui +veut émigrer des champs aussi beaux que +ceux qui sont devant nous, je considère que +c’est un devoir d’en profiter, et je l’ai fait. +Maintenant, monsieur, à votre tour d’être +franc avec moi. Apprenez-moi qui vous a +poussé à visiter un pays aussi dangereux, +lorsque vous n’aviez aucune raison de supposer +que des blancs y avaient déjà commencé +un établissement : vous avez tout l’air d’un +chasseur indien ou d’un coureur des bois.</p> + +<p>— Eh ! peut-être ! En tout cas, je l’ai été. +J’ai été coureur avec les gars de la Montagne-Verte, +sous le colonel Allen, et je suis resté +avec eux jusqu’à la fin de la révolution. Alors +je suis descendu à la ferme où j’ai travaillé +avec le père ; puis il est arrivé dans le voisinage +une affaire qui m’a fait croire qu’il +valait mieux pour moi de m’en aller ; je vous +en tairai les motifs, mais je puis vous déclarer +que tout acte criminel y est étranger. +Je m’arrêtai à l’établissement situé près du +fleuve pendant quelques jours, et enfin je me +décidai à faire un tour par ici.</p> + +<p>— Je suis bien aise que vous soyez venu, +car je ne vois pas souvent de visage blanc. +J’espère que vous accepterez l’hospitalité d’un +bûcheron, et que vous resterez avec nous +aussi longtemps que vous le pourrez ; mais, +surtout, vous n’oublierez pas que plus vous +resterez ici, plus nous vous en témoignerons +de joie.</p> + +<p>— Je resterai jusqu’à ce que vous soyez +fatigué de ma personne, dit en riant l’excentrique +Seth Jones.</p> + +<p>— Comme vous venez de l’Est, vous pourrez +sans doute me donner des renseignements +sur l’état des esprits et sur les dispositions +des Indiens qui habitent votre contrée +et la mienne. D’après vos remarques, je supposerais +volontiers cependant que rien de +très-sérieux ne nous menace.</p> + +<p>— Je ne sais pas, mais.... répondit Seth +en secouant la tête et en regardant la terre.</p> + +<p>— Quoi donc, mon ami ?</p> + +<p>— Je vais vous le dire ; j’ai entendu raconter +de terribles histoires tout le long de +mon chemin. On dit que les damnés habits +rouges ont mis les Indiens en mouvement. +Du moins, ils l’ont essayé : c’est certain.</p> + +<p>— En êtes-vous sûr ? demanda l’homme +de la forêt en trahissant ses inquiétudes par +cette parole.</p> + +<p>— J’en suis presque certain ; il y a un +petit établissement là en bas.... j’en ai même +oublié le nom.... qui a été attaqué par ces +démons et qui a été entièrement brûlé.</p> + +<p>— Est-ce possible ?... Pendant ces trois ou +quatre derniers mois, j’ai entendu parler de +la terrible hostilité qui existe entre les blancs +et les Peaux-Rouges, mais je préférais ne pas +y croire. Quelquefois, cependant, je sentais +que j’avais tort.</p> + +<p>— Voilà l’état des choses : si vous tenez +à la femme de votre cœur et à vos petits chérubins — car +je suppose que vous en avez — vous +ferez bien de vous diriger vers des +parages plus sûrs ; je ne sais même pas comment +vous avez pu rester si longtemps ici +sans être inquiétés.</p> + +<p>— Ma conduite à l’égard des Indiens a +toujours été dictée par l’honnêteté et la bienveillance, +et ils m’ont toujours témoigné des +sentiments d’amitié, à moi comme aux miens, +qui sont sans défense. Voilà l’unique motif +de ma confiance, et, dans le fait, ma seule +espérance.</p> + +<p>— C’est très-bien ; mais, permettez-moi de +vous le dire, il ne faut jamais se fier à un +Indien : cette race est trop turbulente ; vous +croyez mettre le doigt sur eux, et ils sont déjà +bien loin ; c’est comme cela, fort malheureusement.</p> + +<p>— Je crains bien que vos soupçons ne +soient trop fondés, répondit Haverland d’un +ton triste.</p> + +<p>— Je suis bien aise de vous avoir rencontré ; +car je commençais à devenir misanthrope. +J’aime rendre service à mon semblable, +et je m’attacherais à vous, puisque +c’est vous que le hasard m’a fait rencontrer.</p> + +<p>— Merci, ami ; et maintenant, allons à la +maison. J’avais l’intention de passer la +journée à travailler, mais vos paroles m’en +ont ôté le courage.</p> + +<p>— C’est malheureux ; mais je ne devais +pas vous cacher la vérité, n’est-il pas vrai ?</p> + +<p>— Certainement, et c’eût été mal à vous +de ne pas m’avertir des dangers qui me +menacent. Allons à la maison. »</p> + +<p>En disant ces mots, Alfred remettait sa +casaque, jetait sa carabine et sa hache sur +son épaule, et s’enfonçait dans un sentier +qu’il avait tracé lui-même à travers la forêt. +Il se dirigea d’un pas pensif vers sa demeure, +tandis que son nouvel ami marchait derrière +lui et le suivait de près.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">II<br> + +<span class="xsmall">SOMBRE NUAGE.</span></h2> + +<p>En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland +ne prononça que quelques paroles, +quoique son loquace ami causât sans cesse et +toujours. Le bûcheron avait le cœur trop +gros pour donner la réplique à Jones et à ses +inoffensives plaisanteries ; de sombres et terribles +soupçons s’étaient déjà dressés bien +des fois devant lui, et il avait fermé les yeux +pour ne pas les voir ; mais, maintenant, il +était impossible de s’y méprendre : ils apparaissaient +à chaque pas, et ils se changeaient +en une effrayante certitude.</p> + +<p>La lutte révolutionnaire des colonies était +terminée à l’époque dont nous parlons, et +leur liberté était fondée sur une base solide : +toutefois, la paix ne régnait pas partout. On +voyait chaque jour de sombres, de cruelles +et de sanglantes tragédies se passer sur les +frontières, et elles devaient encore durer +pendant une génération. La mère patrie, +qui avait échoué dans son œuvre de despotisme +et d’asservissement, excitait les Indiens +et leur faisait commettre des atrocités révoltantes +sur des hommes inoffensifs. Elle trouva +en eux des instruments trop dociles, et elle +suscita une guerre terrible qui dura fort +longtemps ; et, même lorsque la cause qui +l’avait fait naître eut disparu, les sauvages +continuèrent encore ce combat inégal. Tous +ceux qui connaissent l’histoire des États-Unis +doivent le savoir : la guerre, sur les +frontières, a été pour ainsi dire interminable. +Le courant de l’émigration, en se dirigeant +vers l’Ouest, rencontra toujours ses +vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après +des combats et des efforts incessants. Aujourd’hui +même, qu’on a presque atteint le rivage +lointain du Pacifique, cette race entêtée fait +encore briller de temps à autre les tristes +lueurs des combats.</p> + +<p>La modeste demeure d’Alfred Haverland +s’élevait dans une charmante vallée ; son bras +vigoureux avait dégagé tout autour un espace +libre, de sorte que sa résidence se trouvait +à une certaine distance de cette forêt qui +avait une immense étendue. Dans cette clairière, +il restait encore quelques arbres abattus ; +et, à certains endroits où l’on avait ouvert +ce sol vierge, on pouvait juger des richesses +inépuisables qu’il renfermait dans +son sein, et qui n’attendaient que la main de +l’homme pour produire abondamment.</p> + +<p>L’habitation était semblable à celles que +l’on trouve généralement dans les nouveaux +établissements. Un simple amas de grosses +bûches, serrées les unes contre les autres, +ayant une ouverture pour porte et une autre +pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer +l’attention du dehors ; au dedans, on trouvait +deux appartements, un rez-de-chaussée +et un premier. La pièce du bas servait à tous +les besoins et à tous les usages, excepté à y +dormir ; tout naturellement c’est dans le haut +que l’on reposait. En bâtissant cette hutte, +Haverland avait fait peu de préparatifs de défense, +car il espérait bien qu’il n’en aurait +jamais besoin, et il lui semblait que l’idée +du danger ne le quitterait pas un instant s’il +donnait à son habitation l’air d’une forteresse. +D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux +à un ouvrage qui ne lui servirait peut-être +jamais à rien ; dans tous les cas, il n’aurait +jamais la possibilité de soutenir un siége +prolongé, et une poignée d’assaillants pourraient +toujours lui imposer toutes leurs conditions.</p> + +<p>Comme le bûcheron débouchait dans la +clairière, Ina, sa fille, l’aperçut et sortit de +la maison en courant pour aller à sa rencontre.</p> + +<p>« Père, je suis contente de te voir revenir +sitôt ; mais le dîner n’est pas prêt. Tu as +peut-être cru qu’il l’était ? Je disais justement +à ma mère.... »</p> + +<p>Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger.</p> + +<p>« Non, ma fille, je ne croyais pas que +l’heure du dîner fût arrivée ; mais, comme +un ami est venu me voir, j’ai pensé que je +pourrais mieux le recevoir à la maison que +dans les bois ; mais où est donc ton baiser +habituel, ma chère enfant ? »</p> + +<p>Le père se baissa et posa ses lèvres sur le +front de sa fille ; puis il la prit par la main et +s’avança vers la cabane.</p> + +<p>« C’est une vraie beauté ! s’écria Seth Jones ; +est-elle née dans ce pays ?... C’est votre fille, +je suppose ?</p> + +<p>— Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas +née dans ces contrées. »</p> + +<p>Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland +reçût un pareil éloge de Seth Jones. Elle +était en effet très-jolie ; elle avait quinze ou +seize printemps et en avait passé déjà plusieurs +dans cette solitude qui était alors sa +demeure. Elle était plutôt petite que grande, +mais gracieuse comme une gazelle, et libre +de toutes les contraintes que le monde impose +ordinairement aux jeunes filles de son +âge. Son costume ressemblait en partie à celui +du monde civilisé. Elle portait un jupon +court, de grandes guêtres magnifiquement +brodées, et un large pardessus assez semblable +à ceux que l’on voit aux dames de nos +jours. Ses petits pieds étaient enfermés dans +d’étroits mocassins admirablement travaillés +et parsemés de perles et d’ornements indiens, +et un collier de wampum était enroulé autour +de son cou.</p> + +<p>Elle entra la première dans la maison et fut +suivie par le bûcheron et le pionnier.</p> + +<p>Haverland présenta son nouvel ami à sa +sœur et à sa femme, en leur disant qu’il était +venu par le hasard dans cette direction, et +qu’il resterait probablement chez eux pendant +quelques jours. Mais l’œil fin de la femme +eut bientôt remarqué l’expression pensive +qu’avait prise la figure de son mari ; elle +comprit qu’il savait encore quelque chose +qu’il cachait, et que ce quelque chose devait +être plus sérieux et plus important que tout +ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant +ni le questionner, ni même lui parler, car +elle savait qu’il dirait tout ce qui serait nécessaire +lorsqu’il en serait temps.</p> + +<p>On engagea une conversation banale qui se +prolongea jusqu’au moment où le repas fut +servi par l’active femme de ménage, et tous +se réunirent autour de la table, où le père +commença à appeler avec ferveur la bénédiction +du ciel sur le frugal repas qui fut +pris en silence.</p> + +<p>« Femme, dit Haverland, je vais sortir un +instant avec mon ami, tandis que toi et Marie, +vous vous occuperez ici comme vous le +jugerez convenable jusqu’à mon retour ; je ne +reviendrai probablement qu’à la nuit ; n’ayez +aucune inquiétude sur mon compte....</p> + +<p>— Je tâcherai de ne pas en avoir ; mais, +mon cher mari, ne t’éloignes pas trop de la +maison, car d’étranges craintes m’assiégent +depuis ce matin. »</p> + +<p>La figure ordinairement sérieuse et calme +de Marie trahissait alors une expression d’inquiétude +qui lui était peu habituelle.</p> + +<p>« Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin, » +répondit Haverland.</p> + +<p>Et il sortit de la maison.</p> + +<p>Ina venait de paraître avec un petit seau à +la main, comme si son intention eût été d’aller +puiser de l’eau à une source qui se trouvait +à quelque distance de la maison.</p> + +<p>« Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant +pour prendre le seau ; c’est trop +lourd, mon enfant, pour vos petites mains.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-029.jpg" id="illu-029.jpg"><br> +<span class="xsmall">« C’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains. »</span></p> + +<p>— Non, je l’ai porté bien souvent ; je +vous remercie ; ce n’est rien pour moi, +cela.</p> + +<p>— Mais laissez-moi vous remplacer pour +cette fois ; je veux seulement vous montrer +ma bonne volonté et mon agilité. »</p> + +<p>Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit +de l’œil, tandis qu’il s’acheminait lentement +vers l’endroit où le sentier conduisait +dans la forêt.</p> + +<p>« Est-ce bien loin d’ici ? demanda-t-il en +se retournant lorsqu’il fut arrivé au sentier.</p> + +<p>— A quatre pas de vous, répondit Haverland ; +le sentier y conduit tout droit. »</p> + +<p>Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit +pas, fit un mouvement de tête, et disparut +dans la forêt.</p> + +<p>Le simple fait que nous venons de raconter, +quoique frivole en lui-même, est un de +ces riens qui sont la cause d’événements importants, +et qui semblent montrer qu’une +providence pleine de sagesse les fait naître +pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait +eu d’autre but qu’un amusement de quelques +minutes ; et cependant, avant de revenir, +il vit qu’il avait été heureusement +inspiré.</p> + +<p>Il s’avança rapidement, et, après avoir +parcouru une petite distance, il atteignit la +source.</p> + +<p>En se baissant, il entendit un léger bruit +dans des buissons qui se trouvaient un peu +plus loin, et comme il allait plonger le seau +dans le bassin, il vit se refléter sur la surface +unie de l’eau un mouvement imprimé aux +feuilles d’un arbrisseau.</p> + +<p>Il était trop rusé et trop prudent pour laisser +voir qu’il avait remarqué quelque chose ; +il remplit le seau sans trahir ni émotion ni +soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un +regard rapide autour de lui ; mais il le fit avec +autant d’indifférence que possible, et alors il +aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui +étaient blottis sous le feuillage ! En tournant +le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment +tout particulier de malaise, car il savait +que c’était la chose du monde la plus facile +pour ces deux gaillards de lui envoyer une +ou deux balles qui l’eussent tué sur-le-champ. +Cependant, il ne hâta nullement le pas et ne +manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva +dans la clairière, il remit l’eau à Ina en riant.</p> + +<p>« Voyons, en route, dit Haverland en se +dirigeant vers la source.</p> + +<p>— Non, pas de ce côté, et pour une bonne +raison, dit Seth en faisant avec la tête un +mouvement significatif.</p> + +<p>— Pourquoi cela ?</p> + +<p>— Je vais vous le dire.</p> + +<p>— Eh bien ! allons à la rivière ?</p> + +<p>— C’est bien, mais surtout ne nous éloignons +pas trop de votre maison. »</p> + +<p>Haverland le regarda d’un œil inquiet, et +il vit que ces paroles devaient avoir une importante +signification ; cependant, il n’en dit +rien et marcha vers la rivière.</p> + +<p>Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines +de pas de la cabane, et il allait du +nord au sud. A cet endroit, il était très-calme +et très-peu large ; cependant, un quart de +lieue plus bas, il se changeait en une grande +rivière assez profonde ; son lit était bordé +presque partout d’arbustes épais et impénétrables, +que dominaient des arbres gigantesques. +Ces massifs formaient les limites de +la triste solitude qui couvrait alors cette partie +de l’État de New-York, et dont on voit +encore aujourd’hui de grandes portions.</p> + +<p>Haverland s’avança vers un endroit où il +s’était souvent arrêté pour causer avec sa +femme, dans les premiers temps qu’ils +s’étaient établis dans cette contrée. En y arrivant, +il posa la crosse de sa carabine sur le +sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna, +et regarda Seth en plein visage.</p> + +<p>« Que vouliez-vous dire en me recommandant +de ne pas trop m’éloigner de la maison ?</p> + +<p>— Une minute, » répondit Seth, qui tendait +l’oreille comme pour écouter.</p> + +<p>Haverland le regarda attentivement, et il +entendit bientôt quelque chose d’inusité ; on +eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve. +Le pionnier s’avança alors sur le bord de l’eau +et fit signe à son compagnon d’approcher. +Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit, +à quelques centaines de mètres, un canot qui, +poussé par les rames de trois Indiens, descendait +rapidement le courant.</p> + +<p>« Voilà ce que je voulais dire, murmura +Seth en reculant un peu.</p> + +<p>— Les aviez-vous vus ? demanda Haverland.</p> + +<p>— Eh ! oui. Ils étaient à la source ; ils guettaient +votre fille pour l’enlever et s’enfuir avec +elle. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">III<br> + +<span class="xsmall">L’ORAGE ÉCLATE.</span></h2> + +<p>« En êtes-vous certain ? demanda Haverland +avec vivacité et émotion.</p> + +<p>— Bien certain, puisque je les ai vus.</p> + +<p>— Comment.... quand.... et où les avez-vous +vus ?... Répondez vite, je vous en prie, +car je sais que la vie de personnes qui me +sont chères se trouve en péril....</p> + +<p>— Je ne sais pas grand’chose, mais je sais +que leur vie est en péril ; lorsque j’étais à la +source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée, +et j’ai compris que ces drôles attendaient +votre fille. C’était bien pour elle qu’ils étaient +venus, sans quoi ils m’auraient joliment +tanné la peau à coups de fusil. Je les ai vus se +blottir, et j’ai comme fait si je ne soupçonnais +rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici, +ils sont redescendus pour chercher du renfort, +et ils reviendront cette nuit avec toute +leur bande. C’est certain !</p> + +<p>— Vous avez raison, et, au point où en +sont les choses, c’est le moment d’agir.</p> + +<p>— Oui, oui. Mais que vous proposez-vous +de faire ?</p> + +<p>— Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici +le plus grand intérêt, je dois vous demander +conseil.</p> + +<p>— Ne savez-vous pas ce que vous avez à +faire, mon ami ?</p> + +<p>— J’ai un plan, mais je voudrais d’abord +connaître le vôtre.</p> + +<p>— Eh bien ! je puis vous le donner tout de +suite ; vous savez bien que vous êtes dans +une contrée déserte, et que la meilleure chose +que vous ayez à faire, c’est de vous en aller +au plus vite. Les établissements ne sont pas +à plus de vingt milles d’ici ; et vous feriez +bien de faire vos paquets et de partir sans +perdre de temps.</p> + +<p>— C’était aussi mon projet. Mais, un instant, +nous partirons par eau ; et ne vaudrait-il +pas mieux attendre jusqu’à la nuit, +afin que l’obscurité pût nous protéger ? Nous +venons de voir que la rivière cache assez d’ennemis +pour déjouer nos desseins, s’ils étaient +connus : nous devons donc attendre jusqu’à +la nuit.</p> + +<p>— Vous avez raison, et comme il n’y a +pas de lune, nous aurons toutes les chances, +d’autant plus que nous devons descendre le +courant au lieu de le remonter.</p> + +<p>— Vous le voyez, la guerre continue ! +Quand j’ai quitté le pays, je pensais qu’on +arrangerait les choses de façon à empêcher +ces infernales Peaux-Rouges de commettre +leurs déprédations ; mais ils ont l’air diablement +braillards, et on ne doit pas se fier à +ces gens faux et rusés. »</p> + +<p>Un instant après, Haverland retourna à la +maison avec Seth. Il appela sa femme et sa +sœur, et leur expliqua, en quelques mots, ce +qui s’était passé. Les craintes qu’ils avaient +conçues commençaient à se réaliser, et on ne +perdit pas de temps en lamentations inutiles. +On fit immédiatement les préparatifs du départ. +Le bûcheron avait un grand bateau +assez semblable à ces radeaux plats qu’on voit +de nos jours sur les rivières de l’Ouest. Il +était attaché à un arbre qui bordait le rivage ; +on le mit à l’eau et on y porta tous les effets +de la petite colonie. Pendant ce temps, Seth +était resté sur le bord de la rivière pour surveiller +le courant, de peur que l’ennemi +n’arrivât à l’improviste.</p> + +<p>Le chargement du bateau prit la plus +grande partie de l’après-midi, et la nuit descendait +déjà sur le fleuve, lorsque le dernier +objet fut placé à bord. Cette besogne terminée, +tous s’assirent dans le canot et attendirent +que l’obscurité fût complète pour commencer +à descendre le courant.</p> + +<p>« Il est dur, dit Haverland d’un ton assez +triste, de quitter une maison que l’on a eu +tant de peine à construire.</p> + +<p>— C’est vrai, répondit Seth, que Marie regardait +très-attentivement, comme si elle n’eût +pas été satisfaite des manières et de la tournure +de l’étranger.</p> + +<p>— Mais il vaut mieux partir, mon cher +Alfred, dit la femme. Espérons que la guerre +sera bientôt terminée ; nous avons traversé +déjà d’aussi grands périls que ceux qui nous +menacent maintenant, et je crois que le temps +où nous pourrions revenir en toute sûreté +n’est pas bien éloigné.</p> + +<p>— Nous ne pouvons mourir qu’une fois, +dit Marie à moitié distraite, et je suis résignée +à mon sort, quel qu’il soit. »</p> + +<p>Seth étudia le visage de la tante Marie d’un +regard rapide et perçant ; puis il sourit et +dit :</p> + +<p>« Vous avez l’air d’un héros qui se prépare +à mourir ; mais je suis capitaine ici, et avec +votre permission, bien entendu, mes chers +amis, je ne puis permettre que mon équipage +ait des idées noires. »</p> + +<p>Et sa figure joviale semblait encourager la +petite bande.</p> + +<p>« Je n’aurais pas peur de rester ici maintenant, +dit bravement Ina. Je suis sûre que +nous reviendrons bientôt. Je le sens. »</p> + +<p>Haverland embrassa son enfant, et ce fut +toute sa réponse. Nos passagers gardèrent de +nouveau le silence et cessèrent de causer ; +l’obscurité qui se formait autour d’eux, aussi +bien que la position singulière dans laquelle +ils se trouvaient, les rendait tous tristes. Le +bateau était encore amarré au rivage et on +allait bientôt le détacher. Mme Haverland +était entrée dans la grossière cabine dont +la porte était restée ouverte, tandis que Seth +et son mari se tenaient à l’arrière. Ina était +assise tout près d’eux et gardait le silence +comme les autres.</p> + +<p>« N’est-ce pas, que tout paraît sombre et +terrible derrière nous ? dit-elle à Seth à voix +basse en montrant le rivage.</p> + +<p>— Oui, un peu.</p> + +<p>— Et pourtant je n’aurais pas peur de retourner +à la maison.</p> + +<p>— Vous êtes bien mieux dans le bateau, +jeune fille.</p> + +<p>— Vous croyez que j’ai peur, dit-elle en +sautant sur le rivage.</p> + +<p>— Ina !... Ina !... Que veux-tu faire ?... +demanda le père d’un ton sévère.</p> + +<p>— Oh ! rien ; je veux seulement courir un +peu pour me dégourdir les jambes.</p> + +<p>— Reviens ici à l’instant même !</p> + +<p>— Oui.... oh ! père, vite, vite, au secours !</p> + +<p>— Prenez les rames et éloignez-vous, commanda +Seth en sautant dans l’eau et en poussant +le bateau au large.</p> + +<p>— Mais, pour l’amour de Dieu, et mon +enfant ?</p> + +<p>— Vous ne pouvez aller à son secours.... +Ces Indiens l’ont prise. Je la vois ; baissez-vous +vite, ils vont faire feu ! Attention ! »</p> + +<p>Au même instant on entendit la décharge +de plusieurs carabines, et des langues de feu +brillèrent dans l’obscurité, tandis que les +hurlements sauvages d’une troupe d’Indiens +faisaient retentir tous les échos.</p> + +<p>Sans l’avertissement de Seth, tous eussent +été perdus ! Il avait compris la situation et +il les avait sauvés.</p> + +<p>« Oh ! mon père !... ma mère !... les Indiens +m’emportent ! criait Ina d’une voix lamentable +et déchirante.</p> + +<p>— Ciel miséricordieux ! dois-je laisser périr +mon enfant sans écouter ses cris ? grommela +Haverland d’un air furieux.</p> + +<p>— Ne craignez rien, ils ne lui feront pas +de mal, et nous devons prendre soin de nous, +puisque nous le pouvons ; ne relevez pas la +tête, car ils pourraient nous voir.</p> + +<p>— Père, père, tu veux donc m’abandonner ? +criait de nouveau Ina avec des accents qui +fendaient le cœur.</p> + +<p>— Ne soyez pas inquiète, jeune fille ! lui +cria Seth ; ayez bon courage. Je vous délivrerai, +si vous prenez patience. Oui, je le ferai, +aussi vrai que je m’appelle Seth Jones ; seulement, +ne perdez pas courage, ma petite +Ina. »</p> + +<p>Il lui cria ces derniers mots avec force, car +le bateau glissait rapidement dans le courant.</p> + +<p>La mère avait tout entendu et ne disait rien. +Elle comprenait son malheur, et elle tomba +à la renverse sur son siége. Les yeux de +Marie brillaient comme ceux d’une tigresse +en furie ; elle ne cessait de lancer des regards +d’indignation à Seth pour lui reprocher d’avoir +abandonné sa nièce à son horrible sort. +Mais elle ne parlait pas ; elle était aussi immobile +et aussi pâle qu’une statue. Seth la +regardait avec des yeux de lynx, et ses prunelles +ressemblaient à des charbons ardents ; +mais il était aussi calme que si rien ne s’était +passé, et il fit bientôt sentir à tout le monde +qu’il était né pour faire face à des événements +aussi terribles que ceux-là.</p> + +<p>Ils étaient alors au milieu du courant qu’ils +descendaient rapidement, et l’obscurité était +si grande qu’ils ne pouvaient même pas +apercevoir les rives du fleuve.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">IV<br> + +<span class="xsmall">UNE MAISON DE MOINS ET UN AMI DE PLUS.</span></h2> + +<p>C’était le matin de la journée que nous +venons de voir s’écouler. Le ciel était clair, +et le jour s’annonçait comme un des plus +beaux et des plus agréables de l’année. L’atmosphère +était parfaite, et l’on éprouvait +cette sensation particulière de bien-être et de +vigueur que produit en nous le temps quand +il est tout à fait beau.</p> + +<p>Cette partie de l’État de New-York, dans +laquelle se passent les premières scènes de +ce drame de la vie des frontières, était à cette +époque coupée et diversifiée par de nombreux +cours d’eaux ; la plupart étaient d’une largeur +comparativement petite, mais quelques-uns +étaient d’une grandeur considérable ; +on voyait sur leurs bords et dans les espaces +qu’ils séparaient, des milliers d’acres de +forêts épaisses et luxuriantes, tandis que, +dans certains autres endroits, on trouvait des +plaines d’une grande étendue entièrement +privées de bois.</p> + +<p>Ce jour-là donc, un cavalier longeait lentement +un de ces endroits découverts qui +était éloigné de quelques milles seulement +de la maison d’Haverland. Au premier coup +d’œil, on pouvait reconnaître qu’il venait de +fort loin, car il paraissait fatigué, et le cheval +qu’il montait semblait également épuisé. +Notre cavalier était un jeune homme de vingt +à vingt-cinq ans, portant le costume des +chasseurs ; et, quoiqu’il fût fatigué de sa +longue course, l’attention qu’il apportait à +ses moindres mouvements indiquait clairement +qu’il n’était pas étranger à la vie des +forêts. Son apparence prévenait en sa faveur ; +il avait de beaux yeux noirs, des cheveux +bouclés, un nez aquilin et une bouche petite +et finement dessinée. Une longue carabine +luisante reposait sur le devant de sa selle, +et il était prêt à s’en servir au premier moment +opportun. Les flancs de son cheval +fumaient et écumaient, et l’animal poursuivait +son chemin avec une fatigue évidente.</p> + +<p>A mesure que le jour baissait, le voyageur +regardait autour de lui avec une plus grande +vigilance et un plus grand empressement. +Il examinait soigneusement les bois et les +cours d’eau qu’il traversait, comme s’il eût +été en quête de la trace d’une habitation +quelconque. Enfin, il parut satisfait comme +s’il eût trouvé ce qu’il cherchait, et il activa +le pas de sa monture.</p> + +<p>« Oui, se disait-il, la maison du bûcheron +ne peut être bien éloignée maintenant ; je +me souviens de ce cours d’eau et de ce bois +là-bas ; je dois pouvoir l’atteindre avant la +nuit ; allons, mon brave cheval, en avant ! +et du courage, car nous touchons au terme +de notre voyage. »</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-051.jpg" id="illu-051.jpg"><br> +<span class="xsmall">Le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande vigilance.</span></p> + +<p>Quelques instants après, il aperçut un +petit ruisseau qui sautillait et écumait sur +son lit rocailleux, et il entra dans la large +percée qui conduisait à la clairière s’étendant +devant la porte de la maison d’Haverland. +Mais, quoiqu’il eût une idée assez exacte de +la position où il se trouvait, il s’était grandement +trompé sur la distance qui lui restait +à parcourir, et la nuit était venue lorsqu’il +approcha du ruisseau sur lequel nous avons +vu s’embarquer les fugitifs. Il savait que ce +cours d’eau conduisait directement à la maison +qu’il cherchait, et il résolut de le suivre +jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. Sa +marche se ralentit, car il fut souvent obligé +de faire le tour des épaisses broussailles qui +bordaient la rivière ; et, quand il fut arrivé +à un quart de lieue de la cabane d’Haverland, +la nuit était déjà bien avancée.</p> + +<p>« Allons, ma bonne bête, la course a été +plus longue que je ne m’y attendais ; mais +nous touchons maintenant au terme de notre +voyage. Tiens !... Qu’est-ce que cela signifie ? »</p> + +<p>Il avait poussé cette exclamation et cette +interrogation en voyant briller tout droit +devant lui une clarté lugubre qui s’élançait +vers le ciel.</p> + +<p>« Est-ce que la maison du chasseur serait +en feu ?... c’est impossible !... et cependant +c’est bien dans sa direction !... Ciel ! quelque +malheur est arrivé ! »</p> + +<p>Agité par une émotion aussi violente que +pénible, Éverard Graham (tel était le nom +du cavalier) poussa rapidement son cheval +vers l’endroit où brillait la clarté. En peu de +temps, il s’en était approché aussi près qu’il +avait osé le faire avec son cheval ; il mit donc +pied à terre, attacha sa monture, et marcha +prudemment. La clarté était si forte, qu’il +jugea nécessaire de choisir son chemin avec +le plus grand soin.</p> + +<p>Quelques instants suffirent pour lui faire +tout comprendre.</p> + +<p>La maison d’Haverland, dans laquelle il +comptait passer la nuit, n’était plus qu’une +gerbe de flammes, et une vingtaine d’ombres +brunes sautaient et dansaient autour de ce +feu effrayant, comme des démons dans une +orgie de spectres.</p> + +<p>Graham resta un instant pétrifié d’horreur +et d’étonnement. Il s’attendait à voir les corps +grillés d’Haverland et de sa famille, ou à +entendre leurs cris d’agonie ; il ne cessa pas +de regarder, mais il fut convaincu, ou qu’ils +avaient été massacrés ou qu’ils s’étaient enfuis, +car rien ne révélait leur présence. Il ne +pouvait penser qu’ils eussent pu s’échapper, +et il fut porté à croire qu’ils avaient été tués +par le tomahawk ou qu’ils avaient péri dans +les flammes.</p> + +<p>Ce spectacle était effrayant et n’avait presque +rien de terrestre ; la petite maison petillait +et craquait sous une masse de flammes dévorantes +qui jetaient des lueurs bizarres dans +la clairière et répandaient sur les lisières de +la forêt une lumière presque aussi grande +que celle du soleil en plein midi ; les vingt +individus aux couleurs sombres sautaient et +dansaient avec une joie sauvage, et autour +de cette scène régnait une vaste solitude qui +entourait tout comme un océan de ténèbres.</p> + +<p>Les flammes diminuèrent peu à peu et les +bois semblèrent s’enfoncer dans l’obscurité. +Les sauvages cessèrent leurs cris et bientôt +même ils disparurent.</p> + +<p>L’habitation qui, jusqu’alors, avait paru +une masse de flammes étincelantes, n’était +plus qu’un amas de charbons et de cendres +à moitié éteints qui brillaient d’une rougeur +ardente au milieu de l’obscurité.</p> + +<p>Une heure ou deux plus tard, on aurait pu +voir un individu qui se glissait furtivement +et silencieusement autour de ces ruines fumantes. +La lueur expirante de l’incendie lui +donnait l’air d’un fantôme et on aurait pu +le prendre pour l’ombre de quelque habitant +de la cabane. Il s’arrêtait de temps en temps +et écoutait comme s’il eût espéré entendre le +bruit des pas d’une autre personne ; puis il +recommençait de nouveau sa marche de spectre +autour des ruines. Plusieurs fois il s’arrêta +pour regarder dans le brasier, comme +s’il eût supposé que les os blanchis de plusieurs +êtres humains allaient frapper sa vue ; +mais il reculait bientôt et restait immobile, +plongé dans d’horribles et pénibles pensées. +C’était Éverard Graham qui cherchait les +restes d’Haverland et de sa famille.</p> + +<p>« Je ne vois rien, se disait-il, et il est probable +qu’ils se seront échappés, ou peut-être +leurs corps se calcinent-ils en ce moment +dans cet amas de charbons ; cependant quelque +chose me dit qu’ils n’y sont pas, et s’ils +ne sont pas là, que peuvent-ils être devenus ?... +Comment ont-ils pu se soustraire à +la cruelle vengeance de leurs barbares ennemis ? +Qui peut les avoir avertis ?... Ah ! +mon Dieu ! malgré la vive espérance que je +ressens, mon bon sens me dit qu’il n’y a +aucun motif pour le supposer. Oh ! combien +est triste le sort de ceux qui dans ces temps +ne sont pas protégés.</p> + +<p>— C’est vrai, par ma foi ! »</p> + +<p>Graham tressaillit, comme si on lui avait +tiré un coup de fusil, et il regarda avec inquiétude +autour de lui. A quelques pas, il aperçut +la silhouette d’un homme qui restait immobile +et qui avait l’air de le contempler.</p> + +<p>« Et qui êtes-vous, demanda-t-il, vous qui +apparaissez ici dans un pareil moment ?</p> + +<p>— Je suis Seth Jones, du New-Hampshire. +Et qui pouvez-vous être aussi, vous, qui arrivez +dans un si mauvais moment ?</p> + +<p>— Qui je suis ?... Je suis Éverard Graham, +un ami de l’homme dont la maison est en +ruine et qui, je le crains, a été massacré avec +sa famille.</p> + +<p>— C’est bien ; mais ne parlez pas si haut. +Il peut y avoir d’autres oreilles aux alentours ; +venez par ici, il n’est pas probable que nous +soyons remarqués. »</p> + +<p>Tout en disant ces mots, il s’enfonça dans +l’obscurité où Graham le suivit. Il eut d’abord +quelques légers soupçons ; mais l’accent et +la voix de l’étranger le rassurèrent, et il +continua sa route avec lui, sans méfiance et +sans hésitation.</p> + +<p>« Vous dites que vous êtes un ami d’Haverland ? +murmura Seth à voix basse.</p> + +<p>— Oui, je l’ai connu avant qu’il vînt s’établir +ici ; c’était un intime ami de mon +père ; je lui avais promis de lui faire une +visite aussitôt que je le pourrais, et j’étais +venu dans cette intention.</p> + +<p>— C’est bien, mais vous avez choisi un +bien mauvais moment, je crois.</p> + +<p>— Oui, certes ; mais si j’avais voulu attendre +que la tranquillité régnât partout, ma +visite ne se serait probablement jamais +faite.</p> + +<p>— Quant à cela, c’est bien possible.</p> + +<p>— Mais permettez-moi de vous demander +si vous savez quelque chose sur la famille ?</p> + +<p>— Je puis en savoir quelque chose, puisque +j’étais par ici au moment même de l’événement.</p> + +<p>— Sont-ils captifs, ou ont-ils été tués ?</p> + +<p>— Ni l’un ni l’autre.</p> + +<p>— Est-il possible qu’ils aient échappé ?</p> + +<p>— Parfaitement : je les ai aidés moi-même +à s’enfuir.</p> + +<p>— Dieu soit loué, et où sont-ils ?</p> + +<p>— En bas de la rivière, à l’un des établissements....</p> + +<p>— Est-ce bien loin d’ici ?</p> + +<p>— A trois ou quatre lieues, peut-être.</p> + +<p>— Bien ! hâtons-nous d’aller vers eux, ou +permettez-moi de prendre congé de vous, +car je n’ai rien qui puisse me retenir ici.</p> + +<p>— Volontiers, répondit Seth qui fit un pas +en avant ; mais j’oubliais de vous dire que +la jeune fille est avec les Indiens. Je n’avais +pas encore pensé à vous informer de ce triste +événement. »</p> + +<p>Graham tressaillit. Il maîtrisa cependant +son émotion et fit un violent effort pour demander +à son compagnon :</p> + +<p>« Mais quelle est la tribu qui a pris +Ina ?</p> + +<p>— Celle de ces infernaux Mohawks, je +crois. »</p> + +<p>Et Seth lui raconta les incidents qu’on a +lus dans le chapitre précédent ; il ajouta cependant +que les parents et la tante de la jeune +fille étaient en sûreté. Il les avait accompagnés +lui-même jusqu’à l’établissement voisin, +où il les avait laissés sains et saufs et +s’était hâté de revenir au lieu du sinistre où +il était arrivé en même temps que Graham. +Il lui dit qu’il l’avait d’abord pris pour un +sauvage et que le voyant seul, il s’était disposé +à lui tirer un coup de fusil ; mais, qu’en +l’entendant se parler à lui-même, il avait +bientôt découvert qu’il avait à faire à un +blanc.</p> + +<p>« Et quel motif vous amène ici ? lui demanda +Graham.</p> + +<p>— Belle question, par ma foi !... Quel +motif me ramène ici ? c’est le même, je suppose, +que celui qui vous a fait venir vous-même. +Je veux retrouver Ina, cette jolie +fille....</p> + +<p>— Ah !... Pardonnez-moi, monsieur, je +suis bien aise d’apprendre cela, et je suis déjà +disposé à confesser que cette raison est pour +ainsi dire la seule qui m’ait amené ici.</p> + +<p>— Puisque vous étiez venu seul pour aller +à son secours, je présume que vous espérez +la reprendre assez facilement, et je pense que +vous avez une plus grande chance de réussir, +si un autre joint ses efforts aux vôtres.</p> + +<p>— C’est exactement mon avis ; donnons-nous +la main. »</p> + +<p>Et ces deux hommes qui se donnaient +ainsi une poignée de main de la façon la +plus amicale, si l’obscurité ne les eût pas empêchés +de se voir, auraient pu lire sur le +visage l’un de l’autre une radieuse expression +de sympathie. Ils s’enfoncèrent plus loin dans +le bois et continuèrent leur conversation.</p> + +<p>Les Indiens qui avaient pris Ina étaient, +comme Seth l’avait pensé, des guerriers de +la tribu des Mohawks. Cette tribu elle-même +faisait partie des Cinq-Nations réunies : les +Senecas, les Cuyugas, les Onondagas, et les +Oneidas devenus tout à fait célèbres dans +l’histoire. Les Français les appelaient Iroquois +et les Hollandais Maguas, tandis qu’en Amérique +on les désigne sous le nom de Mingoes +ou Agamuschim, ce qui veut dire Peuples-Unis. +Les Mohawks ou Wabingi vécurent +d’abord seuls et indépendants. Les Oneidas +se joignirent ensuite à eux, et leur exemple +fut suivi par les Onondagas, les Senecas et +les Cuyugas. Au commencement du siècle +dernier les Tuscaroras du Sud entrèrent dans +l’union et la confédération fut nommée les +Six-Nations, quoique encore aujourd’hui on +l’appelle parfois les Cinq-Nations. Elles étaient +naturellement solidaires, et celui qui déclarait +la guerre à une tribu les avait toutes contre +lui. Elles formaient une confédération formidable +et la révolution montra de quelles actions +elles étaient capables, lorsqu’elles étaient +excitées par les Anglais. Durant la guerre de +pillage et de rapine qui se prolongea tant sur +la vieille frontière, les colons blancs usèrent +principalement de stratagème pour déjouer +leurs adversaires, et c’était par ce moyen +seul que Seth espérait arracher Ina de leurs +mains.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">V<br> + +<span class="xsmall">SETH TROUVE LA PISTE ET IL LA QUITTE.</span></h2> + +<p>« Ce sont ces Mohawks, dites-vous, qui +l’ont enlevée ? remarqua Graham après une +pause.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Les avez-vous aperçus ?</p> + +<p>— J’accourus aussi vite que possible, et +ils s’en allaient au moment où j’arrivais, j’en +ai aperçu un ou deux, et j’ai pensé que c’étaient +les Mohawks. Quoi qu’il en soit, je ne +fais aucune différence, que ce soit les Mohawks, +les Oneidas, ou toute autre tribu des +Cinq-Nations, peu importe ; tous ces Indiens +sont de vraies canailles, et tous sont capables +de voler la fille d’un blanc.</p> + +<p>— Je suis de votre avis ; nous aurons les +mêmes difficultés à surmonter d’un côté +comme de l’autre. Maintenant, il ne s’agit +point de discuter si l’on essayera de sauver +Ina, mais de savoir comment on s’y prendra. +J’avoue que je suis dans l’embarras. Ces +Mohawks sont excessivement rusés.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Mais aussi, vous le savez, si nous parvenions +à les tromper, nous ne serions pas +les premiers blancs auxquels reviendrait cet +honneur.</p> + +<p>— C’est encore vrai. Laissez-moi seulement +réfléchir pendant une minute. »</p> + +<p>Graham cessa de parler, tandis que Seth +semblait plongé dans des pensées profondes et +sérieuses. Tout à coup, relevant la tête, il dit :</p> + +<p>« Je le tiens !</p> + +<p>— Quoi ? Le plan que nous devons suivre ?</p> + +<p>— Je crois que je le tiens.</p> + +<p>— Eh bien ! dites-le.</p> + +<p>— Voici : nous devons aller à la recherche +de la fille d’Haverland, il n’y a pas à balancer. »</p> + +<p>Malgré la tristesse qui s’était emparée de +Graham, le pauvre jeune homme ne put s’empêcher +de rire aux éclats en remarquant le ton +sérieux avec lequel Seth lui avait dit ces paroles.</p> + +<p>« De quoi riez-vous ? demanda Seth assez +piqué.</p> + +<p>— Eh bien ! je croyais que depuis longtemps +nous étions arrivés à cette conclusion.</p> + +<p>— Je ne le savais pas ; nous avions donc +conclu ! Quoi qu’il en soit, j’ai encore réfléchi.... +Qu’y a-t-il là-bas ?... Une autre maison +qui brûle ? »</p> + +<p>Graham regarda dans la direction indiquée, +et il s’aperçut que c’était le jour qui paraissait. +Il le fit remarquer à son compagnon.</p> + +<p>« Tiens, c’est vrai ! voilà le jour ; j’en suis +bien aise, car nous avons besoin de lumière. »</p> + +<p>Le soleil parut bientôt au-dessus de la forêt +et répandit un torrent de lumière dorée +sur les bois et les cours d’eau. Les oiseaux +faisaient éclater leur chant matinal dans +chaque partie de la forêt, et toute la nature +paraissait aussi gaie, aussi souriante que si +aucun acte barbare n’avait été commis pendant +la nuit. Aussitôt qu’il fit suffisamment +clair, Seth et Graham se dirigèrent vers la +rivière.</p> + +<p>« Comme nous nous mettrons bientôt en +campagne, dit notre jeune homme, je vais +donner quelques soins à mon cheval que j’ai +amené avec moi. Il est à quelques pas d’ici, +et je serai de retour dans un instant. »</p> + +<p>Et, tout en disant cela, il disparut dans le +bois. Il trouva son cheval harassé et endormi +sur le sol ; il lui ôta le lien qui le retenait, et +comme il pouvait trouver là une nourriture +abondante dans de petites pousses jeunes et +tendres et dans une herbe luxuriante, il lui +ôta sa selle et sa bride, et lui laissa liberté +entière jusqu’à son retour ; il courait le risque +de ne jamais le retrouver, mais il se confia +en sa bonne étoile. Cela fait, il retourna vers +son compagnon, qu’il trouva appuyé sur sa +carabine, l’air pensif et le regard tourné vers +la rivière qui coulait rapidement devant lui. +Graham le regarda un moment avec curiosité +et lui dit :</p> + +<p>« Je suis prêt, Seth, et vous ? »</p> + +<p>Seth se retourna sans dire un mot et s’avança +vers la clairière. Lorsqu’ils arrivèrent +devant les ruines de la maison, ils s’arrêtèrent +tous les deux, et Seth dit à voix basse :</p> + +<p>« A l’œuvre, il faut trouver leur piste. »</p> + +<p>Ils baissèrent la tête vers le sol et tournèrent +autour de la clairière ; tout à coup Graham +s’avança rapidement, fit quelques pas dans +le bois, puis s’arrêta et s’écria :</p> + +<p>« Seth, la voici ! »</p> + +<p>Ce dernier se hâta de se rendre auprès de +son ami ; il se baissa un moment, inspecta le +sol des yeux en avant et en arrière, et répondit :</p> + +<p>« C’est bien là leur piste ; ils ne l’ont pas +beaucoup dissimulée ici, mais je crois qu’il +nous faudra ouvrir nos yeux bien grands +pour la suivre, quand nous serons plus avancés +dans le bois.</p> + +<p>— C’est probable, maintenant que nous +tenons le point de départ ; il faut prendre +nos dispositions ; vous ouvrirez la marche en +suivant ces traces.</p> + +<p>— Ne pourriez-vous pas le faire vous-même ? +demanda Seth en le regardant dans +le blanc des yeux.</p> + +<p>— Pas si bien que vous ; je vous ai vu très-peu +de temps, mais je suis sûr que vous connaissez +la forêt beaucoup mieux que moi.</p> + +<p>— J’ai quelque expérience des combats, +mais très-peu pour suivre la piste de l’ennemi +à travers une solitude comme celle-ci.</p> + +<p>— Ne dites pas cela, c’est là-dessus que +nous ne serions pas d’accord. C’est moi qui +ai toujours suivi les tories ou les habits rouges +pour le vieux colonel Allen, et je me rappelle +qu’une fois.... mais je pense que ce +n’est pas le moment de raconter des histoires, +je n’ai pas assez de temps ; toutefois, je puis +dire, quoique peut-être je ne devrais pas +m’en vanter, que je puis suivre le premier +Peau-Rouge venu aussi loin qu’il lui plaira +d’aller, sans m’inquiéter des peines qu’il +pourrait prendre pour cacher sa piste. Vous +le voyez, si j’entreprends de suivre celle-ci, +c’est que j’ai l’habitude de tenir mon nez sur +le sol, mais comme je ne pourrai probablement +pas voir tous les dangers qui nous menaceront, +ce sera votre affaire ; vous vous +tiendrez sur mes talons, et vous ferez voyager +vos yeux tout autour de nous.</p> + +<p>— Je tâcherai de bien remplir mon rôle ; +cependant, j’espère que vous m’aiderez un +peu.</p> + +<p>— Je vous aiderai autant que je pourrai +en vous disant où ces démons ont passé ; +maintenant, en route ; j’ai promis à Haverland +que je ne me représenterais pas devant +lui tant que je ne pourrais pas lui donner +des nouvelles de sa fille, et, je le jure, je +tiendrai ma parole.</p> + +<p>— Allons, en avant ! »</p> + +<p>Et Seth partit d’un pas rapide. Il se tenait +légèrement penché en avant, et son œil gris +et perçant interrogeait continuellement le sol. +Graham le suivait à quelques pas en arrière ; +il avait le canon de sa carabine passé sous +son bras gauche et la crosse dans sa main +droite, de façon à être prêt à faire feu au +premier signal.</p> + +<p>Les traces que Seth Jones suivait étaient +bien faibles ; elles eussent été tout à fait invisibles +pour un observateur moins exercé. +Les Indiens, quoiqu’ils eussent peu de crainte +d’être suivis, étaient cependant trop rusés et +avaient trop d’expérience pour négliger aucune +précaution qui pût mettre en défaut les +ennemis disposés à les suivre. Ils étaient +partis selon l’habitude indienne, à la file, +c’est-à-dire que chacun d’eux marchait sur +la piste de celui qui le précédait, de sorte +qu’en regardant à terre on était porté à croire +qu’un seul sauvage avait passé en cet endroit. +Ina avait été forcée de voyager de cette façon, +et plus d’une fois, lorsque par inadvertance +elle avait fait un faux pas, un coup terrible +lui avait rappelé son devoir ; les feuilles portaient +si peu l’empreinte d’une pression, elles +étaient si peu foulées et si peu dérangées, +qu’en se baissant et en examinant avec soin +le terrain, on voyait à peine les traces que +les mocassins y avaient laissées ; on reconnaissait +difficilement qu’une feuille était dérangée +ou qu’une petite branche n’avait pas +encore repris la position qu’elle occupait +avant d’avoir été pliée par le pied d’un être +humain. Ces légers indices, il est vrai, ne +pouvaient cependant échapper à l’œil exercé +du pionnier ; ils étaient aussi visibles pour +lui que les empreintes d’un pied sur un chemin +poudreux. Tout à coup Seth s’arrêta, +releva la tête, et, se tournant vers Graham, +dit :</p> + +<p>« Nous gagnons du terrain.</p> + +<p>— Ah ! vraiment !... Que je suis heureux +de l’apprendre !... Quand pourrons-nous les +atteindre ?</p> + +<p>— Je ne saurais le dire au juste, mais +il faudra encore du temps ; ils vont d’un assez +bon pas, et ils ne se sont arrêtés que de temps +à autre la nuit dernière pour laisser reposer +Ina. Dieu les damne, ces chiens ! elle aura +besoin de se reposer plus d’une fois avant +d’en avoir fini avec eux.</p> + +<p>— Ne pouvez-vous estimer leur nombre ?</p> + +<p>— Ils sont à peu près une vingtaine, des +meilleurs guerriers mohawks. Je puis affirmer +cela d’après leurs traces.</p> + +<p>— Comment cela ? On n’en voit qu’une, +cependant.</p> + +<p>— Naturellement, mais j’ai mes petites indications +à moi.</p> + +<p>— Avez-vous faim ?</p> + +<p>— Pas du tout ; je puis rester sans manger +jusqu’à l’après-midi sans le moindre inconvénient.</p> + +<p>— Je puis attendre aussi ; veillez bien, et +en avant ! »</p> + +<p>Seth s’enfonça de nouveau dans les bois, +et les deux amis poursuivirent leur voyage +comme auparavant.</p> + +<p>Le soleil était déjà haut sur l’horizon ; ses +rayons brillants perçaient les voûtes de la +forêt en plusieurs endroits, et ils pénétraient +parfois en flots dorés jusque sur le sentier que +suivaient nos voyageurs.</p> + +<p>Après avoir traversé quelques petits ruisseaux +limpides où ils purent reconnaître que +ceux qu’ils poursuivaient avaient étanché +leur soif en passant, ils rencontrèrent des +daims effrayés qui s’élançaient en avant, +s’arrêtaient et regardaient avec étonnement, +puis reprenaient de nouveau leur course dans +leurs domaines solitaires. Graham eut de la +peine à résister à la tentation d’abattre un de +ces animaux, surtout lorsqu’il commença à +sentir les premiers aiguillons de la faim ; +mais il connaissait trop le danger qu’il y +avait à hasarder un coup de fusil, qui pouvait +attirer sur eux en un instant leurs plus +mortels ennemis.</p> + +<p>Tout à coup Seth s’arrêta et éleva la main.</p> + +<p>« Qu’est-ce que cela signifie ?... dit-il en +regardant sur le côté de la piste.</p> + +<p>— Quoi donc ? demanda Graham en s’approchant +de lui.</p> + +<p>— La piste se partage ici. Ils doivent s’être +séparés en deux bandes, mais je ne puis +deviner pourquoi.</p> + +<p>— N’est-ce pas une ruse pour dérouter +ceux qui pourraient les poursuivre ?</p> + +<p>— Oui, c’est cela ; mais écoutez ! Vous +allez suivre la principale piste, tandis que +moi je prendrai celle de côté et nous verrons +bientôt. »</p> + +<p>Graham fit ce qu’il lui ordonnait, quoiqu’il +eût beaucoup de peine à suivre les traces +des fugitifs, mais c’était une ruse ; comme +ils s’y étaient attendus, les deux pistes se +réunissaient quelques pas plus loin.</p> + +<p>« Il faut bien prendre garde à ne pas être +déroutés par ces stratagèmes, remarqua Seth. +Je dois surveiller le terrain de plus près, +ayez l’œil bien ouvert pour que je ne fasse pas +la culbute dans un nid de frelons. »</p> + +<p>Ils s’avancèrent alors avec prudence et rapidité ; +vers le milieu de l’après-midi, ils +s’arrêtèrent au bord d’une rivière d’une largeur +considérable. Seth sortit de ses poches +quelques beaux quartiers de venaison séchés +qu’il avait apportés avec lui de l’établissement, +et nos deux amis firent un bon repas. +Cela fait, ils se relevèrent et se mirent en +route.</p> + +<p>« Voyez cela, dit Seth en montrant le milieu +de la rivière ; observez cette pierre, et +remarquez comme elle est placée ; voyez-vous +à côté l’empreinte du mocassin ? L’un d’eux +a fait ici un faux pas, soyons prudents ! »</p> + +<p>Il entra dans l’eau et traversa la rivière +suivi de Graham. Lorsqu’ils furent de nouveau +sur la terre ferme, les ombres du soir commençaient +à s’amasser sur la forêt ; déjà les +oiseaux avaient cessé leurs chants ; il y avait +cependant une lune brillante, si brillante +même, qu’ils résolurent de continuer leur +poursuite.</p> + +<p>Leur marche alors se ralentit beaucoup, +car Seth était obligé de faire grande attention +pour conserver la piste, et s’il n’y avait pas +eu dans le bois quelques clairières où ils +pouvaient voir aussi bien qu’au milieu du +jour, ils auraient été forcés d’attendre jusqu’au +matin. Plusieurs fois Graham fut obligé +de s’arrêter tandis que Seth se traînait sur +les mains et sur les genoux pour découvrir la +trace des Indiens. Ils ne trouvèrent aucun +signe qui indiquât que les fugitifs avaient +campé, et ils jugèrent d’après cela que leurs +ennemis avaient l’intention d’atteindre leur +tribu avant de se reposer, ou qu’ils étaient +cachés quelque part dans le voisinage. Cette +dernière supposition était la plus vraisemblable, +et la prudence exigeait qu’ils fussent +toujours sur leurs gardes.</p> + +<p>Tout à coup Graham s’aperçut que les arbres +paraissaient plus petits et plus clairsemés, +comme aux approches d’une grande +clairière. Il appela l’attention de Seth sur +cette particularité et ils furent du même avis. +Quelques minutes plus tard, ils entendirent +le bruit d’un torrent et ils se trouvèrent bientôt +sur les bords d’une grande crique formée +par une rivière. Le courant était très-rapide ; +mais ils n’hésitèrent pas à se jeter au milieu +des flots qu’ils traversèrent à la nage. La +nuit était douce et agréable, ils ne souffrirent +donc guère de ce bain forcé, qui mouilla +leurs vêtements et les rendit collants ; mais +l’exercice de la marche leur rendit bientôt +une chaleur suffisante.</p> + +<p>En remontant sur la berge, ils se trouvèrent +dans une plaine immense et pour ainsi +dire sans bornes, où la piste semblait les +conduire.</p> + +<p>« Allons-nous traverser ce grand espace ? +demanda Graham.</p> + +<p>— Je ne vois pas d’autre chemin ; mais +nous ne pouvons suivre le bord de l’eau, car +nous aurions à faire quelques centaines de +lieues, tandis qu’en marchant devant nous, +il nous sera facile d’atteindre l’extrémité de +la plaine. »</p> + +<p>Et cela était vrai, du moins en ce qui concernait +la dernière partie de son assertion. La +plaine qu’ils avaient devant eux était, selon +toute apparence, une prairie d’une très-grande +longueur, et d’une largeur comparativement +petite. On pouvait distinguer fort +bien la ligne sombre des bois qui formait la +limite opposée et elle ne paraissait pas être à +plus d’une heure de marche.</p> + +<p>« Je ne vois pas d’autre chemin, répéta +Seth en se parlant à lui-même, et s’il faut +traverser cette plaine, ce n’est pas une petite +affaire, j’en réponds !</p> + +<p>— Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’au +matin ? demanda Graham.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Nous pouvons courir quelque danger +pendant la nuit.</p> + +<p>— Et pensez-vous donc que nous traversions +facilement la plaine pendant le jour ? +Nous servirions tout simplement de cible aux +Indiens qui auraient l’idée de nous tirer dessus !</p> + +<p>— Ne pouvons-nous en faire le tour ?</p> + +<p>— Ne vous ai-je pas dit que cette prairie +s’étendait à des centaines de lieues de chaque +côté ; il nous faudrait trois ans pour faire la +moitié de ce que vous dites !</p> + +<p>— Je ne savais pas que vous m’eussiez +donné un renseignement aussi intéressant ; +mais, puisque tel est le cas, il ne nous reste +naturellement rien autre à faire que d’avancer +sans perdre notre temps à jaser.</p> + +<p>— La piste est assez droite, dit Seth en se +retournant et en regardant la terre : je ne +doute pas qu’elle ne conduise en ligne directe +à l’autre extrémité. Je l’espère, parce que ce +serait très-commode.</p> + +<p>— Vous m’aiderez à faire le guet, dit +Graham, car vous n’aurez pas besoin d’examiner +le terrain aussi souvent, et nous devons +avoir l’œil partout. »</p> + +<p>Comme on peut facilement se le figurer, +nos deux amis, quoique chasseurs pleins +d’expérience, avaient fort mal calculé la distance +qui les séparait de l’extrémité de la +prairie. Il était minuit lorsqu’ils l’atteignirent.</p> + +<p>Tout était silencieux comme la mort, lorsqu’ils +entrèrent prudemment et furtivement +dans le bois.</p> + +<p>Pas un souffle de vent n’agitait les branches +et le sommet des arbres, et le doux +murmure de la rivière s’était depuis longtemps +perdu dans ce profond silence ; quelques +nuages obscurcissaient de temps à autre +la lune et rendaient sa lumière incertaine et +trompeuse. Seth continua cependant à avancer. +Ils avaient marché pendant quelques +centaines de pas, lorsqu’ils entendirent des +voix humaines. Ils continuaient toujours leur +route avec la plus grande précaution et le +plus grand silence, et ils aperçurent bientôt +la lumière d’un feu qui se reflétait sur les +branches supérieures des plus grands arbres ; +la lueur cependant était bien faible, mais ils +ne pouvaient en être bien éloignés.</p> + +<p>Seth dit à Graham de se tenir tranquille, +tandis qu’il irait à la découverte, et il s’avança +prudemment tout seul ; il atteignit +bientôt un remblai naturel, qu’il monta en +se traînant sur les mains et sur les genoux ; +et, en regardant par-dessus, il vit, dans une +espèce de bas-fond, toute la bande des Indiens. +Ils étaient assis plus de vingt réunis en cercles ; +plusieurs d’entre eux dormaient sur le +sol, tandis que d’autres étaient assis négligemment +par terre et fumaient en regardant +le feu. Seth ne resta en observation qu’un +instant, car il savait qu’il y avait tout autour +des sentinelles vigilantes, et il était heureux +de n’avoir pas été découvert ; il se retira avec +précaution et retourna vers Graham.</p> + +<p>« Quelles nouvelles ? demanda le jeune +homme.</p> + +<p>— Chut !... pas si haut !... Ils sont tous +là.</p> + +<p>— Elle aussi ?</p> + +<p>— Je le suppose, mais je ne l’ai pas +vue.</p> + +<p>— Qu’avez-vous l’intention de faire ?</p> + +<p>— Je ne sais pas ; nous ne pouvons rien +cette nuit, nous sommes trop près du matin ; +si toutefois nous parvenions à la délivrer, +nous n’aurions guère de chances de nous +échapper : ensuite, nous devons attendre +jusqu’à la nuit prochaine ; et, comme il y a +beaucoup de sentinelles sur pied, nous devons +nous tenir cachés jusqu’au jour ; après +cela nous les suivrons à distance. »</p> + +<p>Les deux amis se mirent à l’écart, de manière +à ne pas être en vue, dans le cas où les +sauvages reviendraient sur la piste dans la +matinée. Ils restèrent là jusqu’au jour.</p> + +<p>Ils entendirent bientôt les Indiens qui préparaient +leur repas du matin ; et, comme ils +pensaient qu’ils pourraient alors les examiner +sans courir de risque, ils résolurent d’aller +jeter un coup d’œil sur le remblai pour s’assurer +si Ina était ou non parmi eux.</p> + +<p>Ils se glissèrent donc sans bruit vers le +sommet du monticule. En cet endroit croissait +une espèce d’églantiers assez forts, et leur +buisson était heureusement assez épais pour +cacher nos deux amis. Seth s’avança tout +près et regarda par-dessus. Sa tête dépassait +très-peu les dernières feuilles, et il pouvait +voir tout ce qui se passait.</p> + +<p>Graham, emporté par sa vive curiosité, +plaça son bras sur l’épaule de Seth et regarda +par-dessus sa tête. Chose assez singulière, les +Indiens ne l’aperçurent pas ; il fit un mouvement +en baissant la tête, les églantiers étaient +si serrés qu’ils résistaient à la pression à peu +près comme un ballot de laine ; ils rebondirent +bientôt, et Seth roula comme une bûche +en bas du remblai, et alla tomber tête baissée +au milieu des sauvages.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VI<br> + +<span class="xsmall">LA MORT OU LA VIE.</span></h2> + +<p>Lorsque Seth eut fait son entrée si peu cérémonieuse +dans le camp des sauvages, Graham +comprit qu’il était en danger, et que sa +vie dépendait de ses propres forces. Combattre +eût été folie, car il y avait bien là trente +Indiens armés. La fuite était donc sa seule +ressource ; et, sans attendre plus longtemps +pour connaître le sort de Seth, notre jeune +homme sauta en bas du remblai et se dirigea +tout droit à travers la plaine pour gagner le +bois qui bordait la rivière. Il avait fait quelques +centaines de pas lorsqu’un hurlement +prolongé lui annonça qu’il était découvert et +qu’on était à sa poursuite. Il regarda derrière +lui, et il vit cinq ou six Indiens en pleine +chasse en bas du talus.</p> + +<p>C’est alors que commença une véritable +course de vie ou de mort. Graham avait le +pied aussi léger qu’un daim, et il était bien +dressé et bien discipliné. Mais il avait aujourd’hui +à ses trousses cinq des meilleurs +coureurs de la tribu des Mohawks, et il craignait +d’avoir à la fin trouvé plus fort que lui. +Cependant, il était aussi adroit et aussi rusé +qu’il était vigoureux et agile. La plaine sur +laquelle il courrait était parfaitement nue et +aride, et il avait une lieue ou une lieue et +demie à faire avant de trouver le plus petit refuge. +Comme on le verra, il prit le seul moyen +qui lui offrait quelque chance de salut, il se +décida pour une course effrénée qui laissait +aux deux parties des avantages à peu près +égaux.</p> + +<p>Il avait bien compris que ceux qui le poursuivaient +étaient capables de courir plus longtemps +que lui, et que, si la course était trop +longue, il aurait peu de chances de leur échapper ; +mais il sentait aussi que si la poursuite +ne durait pas trop longtemps, il pourrait devancer +le premier Indien venu ; il résolut donc +de mettre la célérité de ses ennemis à l’épreuve.</p> + +<p>Quand il entendit leurs hurlements, il s’élança +en avant en déployant presque toute +son agilité. Les Peaux-Rouges, cependant, +conservèrent la même rapidité, et Graham +continua ses efforts pendant cinq cents pas +environ en se servant de ses bras et de ses +jambes, de manière à faire croire qu’il déployait +toutes ses forces. Après le premier +quart de lieue, il commença à ralentir sa +course, et ses membres pendants et affaissés, +aussi bien que les regards furtifs qu’il jetait +derrière lui, auraient pu faire croire à tout le +monde qu’il était presque épuisé.</p> + +<p>Mais ce n’était qu’une ruse, et elle réussit +aussi bien qu’il pouvait le souhaiter.</p> + +<p>Les Indiens crurent qu’il avait commis une +faute bien ordinaire et bien fatale ; qu’il avait +déployé au départ toute la force et toute la +célérité dont il était capable, et qu’il était +maintenant harassé et fatigué, tandis qu’eux ne +faisaient que s’échauffer davantage à l’ardeur +de la chasse. En voyant cela, ils poussèrent +des cris de joie et s’élancèrent en avant à toute +vitesse, chacun d’eux s’efforçant d’atteindre +le fugitif pour lui lancer son tomahawk avant +son compagnon.</p> + +<p>Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils +virent le fugitif repartir avec la vitesse d’un +cheval de sang, tandis que ses nerfs reprenaient +en un clin d’œil la vigueur qu’ils semblaient +avoir perdue depuis quelque temps.</p> + +<p>Ils comprirent et reconnurent que si le fugitif +conservait longtemps une telle rapidité, +il serait bientôt hors de leur atteinte, et ils +se mirent alors tous à courir comme ils ne +l’avaient pas encore fait.</p> + +<p>Ceux qui le poursuivaient, ou du moins +quelques-uns d’entre eux, étaient à peu près +aussi agiles que lui, et quoiqu’il les eût devancés +pendant un moment, il allait, avant +que la moitié de la course fût terminée, perdre +inévitablement le terrain qu’il avait +gagné.</p> + +<p>Si quelqu’un avait pu être témoin de cette +course où la vie d’un homme était en jeu, il +aurait vu un spectacle bien effrayant et bien +émouvant. Dans le lointain, sur une vaste +plaine, on apercevait un fugitif blanc qui se +sauvait à toutes jambes ; son allure rapide et +soutenue montrait que ses membres étaient +bien exercés et soumis à une rude épreuve. +Ses pieds allaient avec une telle rapidité, qu’ils +étaient presque invisibles, et le terrain fuyait +derrière lui comme un panorama.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-093.jpg" id="illu-093.jpg"><br> +<span class="xsmall">Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc.</span></p> + +<p>Venaient ensuite une demi-douzaine de +sauvages ; leurs visages étaient brillants et +contractés par divers sentiments, la joie, la +vengeance et le doute ; leurs ornements flottaient +au vent, et leur vigueur semblait incroyable. +Ils étaient disséminés à différentes +distances les uns des autres, et s’étaient +partagé toutes les directions de la prairie, +de façon à couper toute retraite au fugitif.</p> + +<p>Deux Indiens continuaient à courir côte à +côte, et il était évident que les autres abandonneraient +bientôt la poursuite, car Graham les +voyait perdre rapidement du terrain et se relâcher +déjà de leurs efforts. Il comprit la situation +et alors il reprit espoir. Ne pouvait-il +pas les dépasser aussi ? S’il le faisait, n’abandonneraient-ils +pas bientôt la partie ? Et, +d’ailleurs, ne pouvait-il pas s’échapper avant +que la fatigue le forçât à céder ?</p> + +<p>« En tout cas, j’essayerai, et que Dieu +me vienne en aide ! » murmura-t-il en lui-même.</p> + +<p>Il regarda derrière lui, et il vit que les Indiens +qui le poursuivaient encore semblaient +presque immobiles, tant il les avait laissés +loin derrière lui.</p> + +<p>Mais comme la fatigue le contraignit de +nouveau à modérer cette course terrible, il +vit ses infatigables ennemis regagner le terrain +qu’ils avaient perdu ; les adversaires, +maintenant, se comprenaient. Les Indiens devinèrent +ses manœuvres et ils évitèrent le +piége en conservant toujours la même rapidité ; +ils étaient certains que tôt ou tard il +serait obligé de céder. De son côté, Graham +savait que, pour prolonger la lutte, il devait +reprendre son pas précipité et le continuer +toujours.</p> + +<p>Ils prirent alors une course soutenue et +effroyablement monotone. L’espace disparaissait +derrière eux, et leur vitesse respective +était si égale, si semblable, qu’il y avait +toujours entre eux la même distance. Il ne +restait plus que deux Indiens, mais ils étaient +infatigables, et bien décidés à continuer jusqu’au +bout.</p> + +<p>Enfin, Graham aperçut le bois hospitalier +à une petite distance. Les arbres semblaient +l’inviter à se réfugier sous leur ombre protectrice ; +essoufflé et harassé, il s’élança au milieu +d’eux et courut tout droit devant lui, jusqu’à +ce qu’il se trouvât sur la berge d’une +grande rivière assez rapide.</p> + +<p>Lorsqu’un Anglo-Saxon lutte avec un Indien +de l’Amérique du Nord, il cède quelquefois ; +mais lorsque l’esprit prend dans la +lutte la place du corps, il ne perd jamais.</p> + +<p>Graham regarda à la hâte autour de lui, et, +en quelques secondes, son intelligence lui +avait fourni le plan qui devait lui sauver la +vie.</p> + +<p>Il jeta sa carabine de côté et entra prudemment +dans le torrent jusqu’à ce que l’eau lui +vînt à la ceinture. Il se mit alors à nager rapidement, +et il remonta la rivière à plus de +cent mètres ; il entra ensuite vigoureusement +dans le courant, qu’il s’efforça de vaincre, de +manière à ne pas être rejeté sur la berge plus +bas qu’il ne l’avait décidé. Le courant était +très-rapide ; aussi notre héros, épuisé et déjà +bien affaibli, dut déployer le reste de ses forces +pour atteindre la rive opposée. Il sauta +au plus vite sur le bord et courut rapidement +pendant quelques instants, en laissant des +traces aussi visibles qu’il le put ; sautant de +nouveau dans la rivière, il la remonta en nageant +rapidement, et il eut soin de se tenir +aussi près du bord que possible, pour éviter +la force du courant. On comprendra bientôt +la raison de ces singuliers mouvements.</p> + +<p>Le rivage était bordé d’épaisses broussailles +dont les branches retombaient dans +l’eau ; après avoir nagé jusqu’au moment où +il jugea que ceux qui le poursuivaient allaient +arriver au fleuve, il glissa sous le feuillage, +qui lui offrait un abri favorable, et attendit +là ce qui allait se passer. Les deux +Indiens parurent presque aussitôt sur la rive +opposée, mais beaucoup plus bas que Graham ; +ils sautèrent dans la rivière sans hésiter une +minute, la traversèrent promptement, et, dès +qu’ils furent à terre, ils commencèrent leurs +recherches, et un hurlement annonça qu’ils +avaient découvert la piste, mais un second +hurlement fit bientôt comprendre leur désappointement : +ils l’avaient perdue dans la rivière !</p> + +<p>Les Indiens supposèrent probablement que +le fugitif était tombé dans l’eau et qu’il s’y +était noyé, ou que peut-être il avait atteint +l’autre bord. En tout cas, ils avaient perdu ce +qu’ils considéraient déjà comme une proie +certaine, et, en laissant percer le regret de +voir leur méchanceté déjouée, ils traversèrent +tristement la rivière à la nage, explorèrent +l’autre rive pendant une heure environ, et +reprirent enfin leur course vers leurs compagnons.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VII<br> + +<span class="xsmall">L’EXPÉRIENCE DE SETH.</span></h2> + +<p>« Ah ! oh ! voilà une nouvelle manière de +s’introduire ! » s’écria Seth en roulant au milieu +des sauvages réunis autour du feu du +conseil.</p> + +<p>On peut s’imaginer quelle fut la surprise +des Indiens lorsqu’ils virent un blanc tombant +ainsi au milieu d’eux. Le bruit des broussailles +les avait mis en émoi ; mais l’arrivée +de Seth fut si subite et si prompte, que notre +pionnier pirouetta au milieu d’eux avant qu’ils +eussent pu soupçonner comment cela s’était +fait. Mais, selon leur habitude, ils ne furent +pas longtemps à réfléchir ; ils avaient remarqué +que Graham se sauvait et prenait la fuite ; +et, comme nous l’avons vu, plusieurs s’élancèrent +à sa poursuite, tandis qu’une douzaine +d’autres sautèrent sur Seth et levèrent leurs +tomahawks au-dessus de sa tête.</p> + +<p>« Allons, attendez une minute, leur dit +sèchement Seth ; vous n’avez pas besoin de +vous presser ; vous avez bien le temps de +prendre ma chevelure, n’est-il pas vrai ? »</p> + +<p>Et ses gestes, moitié sérieux, moitié comiques, +arrêtèrent et amusèrent ceux qui s’étaient +saisis de lui. Ils le regardèrent tous, +comme s’ils eussent attendu qu’il continuât ; +mais le pionnier se contenta de les dévisager +avec des airs de mépris et de dédain. L’un +d’eux s’élança alors sur lui, prit sa chevelure, +qu’il tordit dans sa main, et s’écria furieux :</p> + +<p>« Ah ! maudit Yankee ! Nous te brûlerons !</p> + +<p>— Sais-tu ce que tu as de mieux à faire, +vieux drôle ? Eh bien ! dépêche-toi d’ôter ta +patte de dessus ma tête, ou il t’arrivera malheur. »</p> + +<p>Le sauvage, comme pour lui complaire, +ôta sa main ; et, du même mouvement, enleva +à Seth sa carabine. Le pionnier le regarda un +instant dans le blanc des yeux, en prenant un +certain air de supériorité, et lui dit :</p> + +<p>« Je te la prête pour un moment, pourvu +que tu me la rendes en bon état. Fais attention : +prends-y bien garde ; ce fusil a coûté +beaucoup d’argent, là-bas, dans le New-Hampshire. »</p> + +<p>D’après ces paroles, on comprendra facilement +que Seth jouait la comédie. Lorsqu’il +avait été jeté dans cette aventure par l’impatience +de son compagnon, il avait compris +tout de suite qu’il était inutile de prendre la +fuite. Tout ce qu’il avait de mieux à faire était +de se soumettre à son malheureux sort, avec +la meilleure grâce possible ; mais il y avait +une manière de faire cette soumission qui +pourrait donner de meilleurs résultats que +toute autre ; s’il avait opposé de la résistance, +ou s’il s’était soumis en se désespérant, comme +plus d’un homme l’aurait fait sans doute, il +aurait probablement été scalpé sur-le-champ. +Aussi, avec sa présence d’esprit étonnante, +il prit facilement un air de bravade et +d’insouciance. Ce stratagème, comme nous +venons de le voir, avait eu le résultat désiré.</p> + +<p>Seth Jones était un homme dont on ne pouvait +comprendre le caractère, ni en une heure, +ni en un jour ; il fallait l’avoir fréquenté longtemps +pour arriver à en découvrir les nuances +et les ressources. Doué d’un esprit vif et +amusant, jovial et franc en apparence, il était +cependant bien prévoyant et bien prudent ! il +pouvait lire les pensées d’un homme presque +au premier regard, et il avait un extérieur +qui semblait fait exprès pour voiler son âme ; +ses yeux mêmes étaient trompeurs ; et, lorsqu’il +voulait jouer un rôle, il pouvait le soutenir +dans la perfection. Si quelque étranger +l’avait vu, lorsqu’il engagea la conversation +rapportée plus haut, il l’aurait sans aucune +hésitation considéré comme un idiot ou un fou.</p> + +<p>« Ça t’ira-t-il d’être brûlé, hé ! mon Yankee ? +lui demanda un sauvage en se baissant et contractant +horriblement sa figure.</p> + +<p>— Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé, +répondit Seth, avec autant d’insouciance que +s’il eût parlé d’un dîner.</p> + +<p>— Hé, hé, hé, hé, tu l’essayeras, mon +Yankee.</p> + +<p>— Je ne sais pas encore ; il y a différentes +opinions là-dessus ;... peut-être... quand ce +sera fini, je pourrai y croire.</p> + +<p>— Tu seras parfait !... bonne viande !... +excellente à rôtir ! ajouta un autre sauvage en +tâtant les bras de notre pionnier.</p> + +<p>— S’il te plaît, mon ami, ne me pince pas +ainsi. »</p> + +<p>Le sauvage roidit ses doigts comme une baguette +de fer, et lui serra si fort le bras que +Seth crut qu’il allait le lui briser. Mais, quoique +sa douleur fût excessive, il ne manifesta +pas la moindre sensation. L’Indien essaya encore, +puis encore, et jusqu’à ce qu’il eût abandonné +la partie, il dut reconnaître et admirer +le courage de l’homme blanc.</p> + +<p>« Bon Yankee ! il supporte bien la douleur.</p> + +<p>— Mais c’était une plaisanterie, tu ne voulais +pas me serrer si fort, n’est-ce pas ? je suis +fâché de n’avoir rien senti. Essaye-donc encore +une fois : tu pourras peut-être faire +mieux. »</p> + +<p>Mais le sauvage se retira ; un autre s’avança +et prit la main du captif.</p> + +<p>« Douce, petite, une vraie main de femme ; +voyons que je la tâte, » dit-il, en l’enfermant +dans la sienne comme une vis dans un écrou.</p> + +<p>Seth ne bougea pas ; mais, comme l’Indien +allait à son tour abandonner l’expérience qu’il +avait tentée pour amuser ses camarades, Seth +lui dit :</p> + +<p>« Ta patte n’a pas l’air d’être bien calleuse ! »</p> + +<p>Et il la serra d’une façon horrible.</p> + +<p>Le sauvage souffrit le martyre. Seth sentit +positivement les os de la main qu’il tenait +s’aplatir comme une pomme cuite. Il avait +résolu, car il avait souffert, lui aussi, de se +venger le mieux qu’il pourrait, et il serra ses +doigts tellement fort que le pauvre Indien se +mit à danser sur ses pieds et à hurler de douleur.</p> + +<p>« Oh ! t’aurais-je fait mal ? » demanda Seth +avec une sollicitude feinte ; tandis que la main +du sauvage glissa hors de la sienne avec toutes +les apparences d’un gant mouillé.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-107.jpg" id="illu-107.jpg"><br> +<span class="xsmall">« Oh ! t’aurais-je fait mal ? » demanda Seth avec une sollicitude feinte.</span></p> + +<p>L’Indien, déconfit, ne répondit rien, et il +s’en alla s’asseoir au milieu des railleries de +ses camarades. Seth, sans laisser percer la +moindre émotion, s’assit gravement par terre +et demanda froidement à un sauvage de lui +prêter sa pipe. On sait que lorsqu’un Indien +est témoin d’une hardiesse et d’une force aussi +grande que celle que leur captif venait de déployer, +il ne cherche pas à cacher son admiration. +Aussi, il ne paraîtra pas singulier que +la demande si étrange de Seth fut bien accueillie. +Un sauvage lui tendit une pipe bien +bourrée ; mais il lui fit une grimace dans laquelle +on pouvait facilement reconnaître +l’admiration pour son triomphe et l’espoir +d’une bonne vengeance pour plus tard. Les +regards des autres Indiens indiquaient qu’ils +attendaient de nouveaux amusements ; notre +héros fumait sa pipe, en suivant paresseusement +de l’œil les nuages de fumée qui montaient +lentement tout autour de sa tête. Ses +bourreaux s’assirent autour de lui et causèrent +dans leur langue (nous pouvons faire +remarquer ici que Seth la comprenait parfaitement). +Bientôt l’un d’eux se leva et s’avança +vers le pionnier.</p> + +<p>« L’homme blanc est fort ! il serre bien ! +mais moi je le ferai crier. »</p> + +<p>En disant ces mots, il se baissa, ôta le bonnet +du captif, saisit une longue mèche de +cheveux blonds qui prenait racine sur la +tempe, et la tordit ; un coup d’épée dans l’œil +n’aurait pas causé une douleur plus vive ; +mais lorsqu’il les arracha avec leurs racines, +Seth ne bougea pas ; il lança seulement une +plus forte bouffée de fumée. Les sauvages qui +étaient autour de lui ne purent réprimer un +murmure d’admiration.</p> + +<p>Voyant que cette torture ne faisait pas d’effet, +le bourreau recommença son jeu ; il lui +prit une autre mèche sur le cou. Chaque cheveu +qu’on lui arrachait lui faisait autant de +mal que la pointe d’une aiguille qu’on enfonce +dans la chair ; aussi, quand l’Indien eut fini, +ses camarades remarquèrent sur le visage du +pionnier une grande pâleur, semblable à un +nuage qui passe en courant dans le ciel.</p> + +<p>Le patient leva les yeux, et les fixa sur ceux +de son bourreau avec une expression indescriptible. +Pendant un instant le sauvage eut à +soutenir un regard qui le fit tressaillir, tout +sauvage qu’il était, et ses membres tremblèrent +d’une crainte étrange.</p> + +<p>Dire que Seth ne faisait pas attention aux +tortures qu’on lui infligeait, ce serait absurde. +Si le sauvage avait pu supposer quelle quantité +de haine et de vengeance il venait de soulever, +il n’aurait jamais essayé d’avoir affaire +à lui. Il fallut à Seth un empire incroyable +sur lui-même pour supporter les horribles +souffrances du corps et de l’esprit qu’il endurait. +Il lui semblait qu’il était impossible +de ne pas se tordre de douleur sur le sol et de +ne pas sauter sur son persécuteur pour le +mettre en pièces, membre par membre. Mais +il avait appris à connaître la cruauté et les +outrages des Indiens et il les supporta sans +sourciller.</p> + +<p>Sa tempe avait l’apparence d’un parchemin +blanchi et tacheté d’innombrables points rouges ; +le sang commençait à suinter de la blessure, +et on aurait dit qu’on avait gratté et +enlevé la peau de son cou. Sa pâleur momentanée +avait été causée par la douleur qu’il +éprouvait, et aussi par la colère la plus violente +qu’il eût jamais ressentie. Le regard +qu’il lança au sauvage avait pour but de lui +dire qu’il s’en souviendrait. Après les faits +qui venaient de se passer, les Indiens restèrent +assis un moment sans dire une seule parole. +Enfin, l’un d’eux qui paraissait être le +chef, parla à voix basse à celui que nous venons +de voir abandonner le rôle de bourreau.</p> + +<p>Seth, probablement, entendit ce qu’il lui +dit, car sans cela, il n’est pas vraisemblable +qu’il eût supporté la dernière épreuve.</p> + +<p>Le même sauvage s’avança de nouveau dans +le centre du cercle qu’on avait formé autour +du captif désarmé ; il lui ôta son bonnet qui +avait été replacé sur sa tête, saisit ses longs +cheveux blonds de sa main gauche et les tordit +en rejetant sa tête en arrière. Puis tirant +lentement son couteau il le fit briller une seconde +dans l’air et tourna sa froide lame autour +de la tête de Seth, avec la rapidité de +l’éclair. La peau n’était pas entamée et ce +n’était qu’une feinte, mais Seth n’avait pas +quitté des yeux le cruel Indien pendant cette +terrible minute.</p> + +<p>Le bourreau se retira encore. Les sauvages +étaient satisfaits ; mais Seth ne l’était pas.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-112.jpg" id="illu-112.jpg"><br> +<span class="xsmall">Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits.</span></p> + +<p>Il rendit sa pipe, remit son bonnet, et se +dressant sur ses pieds, il regarda pendant +quelques secondes le groupe formé autour de +lui. Puis, il s’adressa aux Indiens en ces termes :</p> + +<p>« L’homme blanc peut-il maintenant mettre +le courage de l’homme rouge à l’épreuve ? »</p> + +<p>Sa voix n’avait plus son timbre ordinaire, +cependant le chef n’y fit pas attention ; et, +d’un signe de tête, il lui accorda la permission +qu’il avait demandée. Les regards des autres +Indiens laissèrent percer le plaisir et l’intérêt +qu’ils prenaient à ces terribles épreuves.</p> + +<p>Le sauvage qui avait infligé cette torture +au pionnier s’était assis tout près du chef. +Seth marcha droit à lui et lui prit le bras +qu’il serra modérément. L’Indien poussa un +grognement de mépris. Alors Seth se baissa +et tira doucement le tomahawk de la ceinture +de l’Indien. Il l’éleva lentement, et fit briller +l’arme étincelante qu’il tournait dans l’air. +Au même instant, le tomahawk retomba et +fendit en deux la tête du sauvage qui ne s’attendait +guère à une mort aussi prompte !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">VIII<br> + +<span class="xsmall">RENCONTRE INATTENDUE.</span></h2> + +<p>Graham était fatigué et harassé ; il se traîna +hors de l’eau et s’étendit un instant sur le +doux et frais gazon qui bordait la rivière. Le +terrible effort que ses membres avaient été +forcés de faire l’avait épuisé, et il tomba +bientôt dans un profond sommeil, qui dura +longtemps. Lorsqu’il se réveilla, le jour était +avancé et le soleil avait déjà accompli plus +de la moitié de sa course. Lorsqu’il fut complétement +éveillé et qu’il eut remercié avec +ferveur le ciel de l’avoir protégé et guidé +dans sa fuite, il commença à se demander +quelle était la meilleure marche à suivre. Il +se voyait tout seul et abandonné au milieu +d’une grande solitude. Que devait-il faire ? +Chercherait-il à découvrir son ami Haverland ? +ou bien continuerait-il ses recherches afin de +délivrer la jeune Ina ?</p> + +<p>Tandis qu’il se posait cette série de questions, +auxquelles il ne trouvait pas de réponses, +il tourna machinalement les yeux vers +la rivière, et il tressaillit en voyant un petit +canot qui apparaissait dans le lointain, à un +détour du courant. Il n’eut que le temps de +voir que cette embarcation portait deux personnes, +car il se retira aussitôt ; la prudence +l’avertissait qu’il ne fallait pas se montrer. Il +se cacha derrière le tronc d’un des plus gros +arbres de la forêt, et là, il surveilla avec un +vif intérêt l’approche des nouveaux venus. +Le léger esquif courait rapidement sur la +surface calme de l’eau, et, en quelques instants, +il fut arrivé devant lui. Les deux individus +qui le montaient étaient des blancs, +et il examina minutieusement leur visage. Le +plus fort des deux était assis au milieu du +canot et plongeait profondément dans l’eau +de plats avirons de frêne. L’autre paraissait +âgé ; il était assis à la poupe, et, tout en commandant +les mouvements de son compagnon, +il examinait le rivage avec l’expérience et +l’habileté d’un homme de la frontière. Graham +s’imagina qu’il avait été découvert, malgré +toutes les précautions qu’il avait prises, car +le canot, apparemment sans intention de ceux +qui le montaient, se dirigea vers la rive opposée. +Le jeune homme resta caché jusqu’à +ce que l’embarcation fût arrivée en face de +lui, et, au même moment, il soupçonna que +l’un d’eux était Haverland ; cependant, il y +avait si longtemps qu’il ne l’avait vu, qu’il +lui était impossible de le reconnaître tout à +fait, à moins de le voir de plus près. Cependant, +comme c’étaient des blancs, il se décida +à voir si ce n’étaient pas des amis. Il déguisa +sa voix et il les héla, sans toutefois se montrer. +Il reconnut qu’on l’avait entendu, car +celui qui tenait les rames s’arrêta une seconde +et regarda furtivement sur la rive ; mais, à +un léger signe de l’autre, il se pencha de nouveau +sur ses avirons, et ils continuèrent leur +route comme s’ils ne soupçonnaient aucun +danger.</p> + +<p>« Hé ! les amis ! » leur cria-t-il d’un ton +plus fort, quoique en restant toujours caché.</p> + +<p>On ne prit pas garde à lui ; toutefois, il +s’imagina que le canot allait plus vite. Il +s’avança alors rapidement sur la rive et leur +cria :</p> + +<p>« Ne craignez rien ! Je suis un ami ! »</p> + +<p>Ces paroles les firent arrêter, et celui qui +était à la proue répondit :</p> + +<p>« Nous ne nous contentons pas de cela ; +quelle affaire vous amène ici ?</p> + +<p>— Je pourrais aussi bien, il me semble, +vous faire la même question ?...</p> + +<p>— Si vous ne voulez pas répondre, nous +ne perdrons pas notre temps à faire assaut +de paroles avec vous ; en avant, Haverland !</p> + +<p>— Arrêtez donc ! Est-ce Alfred Haverland +qui est avec vous ?</p> + +<p>— Et quand cela serait ? Qu’est-ce que +cela peut vous faire ?</p> + +<p>— Eh ! mais, c’est précisément Alfred +Haverland que je cherche. Je suis Éverard +Graham, et peut-être se rappelle-t-il ce +nom. »</p> + +<p>Le bûcheron se retourna tout étonné vers +le rivage. Quelques coups d’avirons l’amenèrent +contre la berge ; il sauta à terre et +saisit la main de son jeune ami.</p> + +<p>« Eh bien ! Graham, au nom des sept merveilles +du monde, qui vous amène ici ? Ah ! +je l’oubliais, vous m’aviez promis une visite +pour cette époque ; mais il m’est arrivé tant +d’autres choses, que celle-ci était tout à fait +sortie de mon esprit. Et, je puis vous le dire, +j’en ai assez éprouvé pour briser le cœur de +tout mortel, » dit-il d’une voix étouffée.</p> + +<p>On se donna des deux côtés des explications, +et on peut s’imaginer l’étonnement, la +reconnaissance et les craintes que suscita le +récit de Graham. Haverland avait auparavant +présenté à Graham son compagnon Ned +Haldidge.</p> + +<p>« Seth a promis de ramener Ina, dit-il ; +mais je ne pouvais rester tranquille tandis +qu’il la cherchait de tous côtés. Ce bon ami, +qui a acquis une grande expérience dans les +luttes des frontières, s’est joint à moi de bon +cœur, dit-il en se tournant vers Haldidge. Je +suppose que vous avez grande envie de voir +ma femme ; mais vous verriez une pauvre +mère folle de douleur, et je ne puis me décider +à la revoir, tant que je n’aurai pas appris +quelque chose sur notre chère fille.</p> + +<p>— Et si ces lâches Mohawks ne regrettent +pas bientôt le jour où ils ont commencé leur +infernale besogne, Ned Haldidge perdra son +nom ! s’écria le troisième individu.</p> + +<p>— Je ne connais pas l’avenir, dit Graham +en souriant, mais, tant que nous sommes +animés de pareils sentiments, nous pouvons +les attaquer ouvertement, d’autant plus que +nous avons un ami dans leur camp.</p> + +<p>— Non, ce moyen ne réussira jamais ! répondit +le bûcheron en secouant la tête ; nous +ne pourrons jamais les vaincre de cette manière. +Nous aurions pu amener une douzaine +de guerriers avec nous pour réduire ces +lâches en atomes ; mais ce système ne vaut +rien.</p> + +<p>— Alors, vous vous reposez entièrement +sur les stratagèmes ?</p> + +<p>— Aucun autre procédé ne réduira ces +diables incarnés.</p> + +<p>— Et Dieu seul sait si celui-ci amènera un +résultat ! remarqua Haverland d’un ton triste +et abattu.</p> + +<p>— Ah ! ne vous désespérez pas à l’avance, +Alfred ; attendez que le moment en soit +venu.</p> + +<p>— Vous devez me pardonner ma faiblesse, +dit-il en se remettant. Quoique je sente la +force d’une armée dans mes membres, j’ai +le cœur d’un père dans ma poitrine, et je +suis disposé à tout faire pour retrouver ma +fille chérie. Oh ! il me semble encore entendre +les cris qu’elle poussait quand elle +fut enlevée pendant cette nuit affreuse. »</p> + +<p>Graham et Haldidge restèrent silencieux ; +ils respectaient ce chagrin si grand et si navrant +que rien ne pouvait consoler. Bientôt +le père rompit le silence, et, cette fois, sa +voix et son air étaient changés.</p> + +<p>« Mais pourquoi restons-nous inactifs ? +N’avons-nous rien à faire ? Devons-nous demeurer +dans l’abattement, quand un seul +effort peut la sauver ?</p> + +<p>— C’est justement ce à quoi je pensais depuis +que nous sommes arrêtés ici, répondit +Haldidge ; je ne vois pas à quoi il nous sert +d’attendre, surtout quand il y a tant à +faire.</p> + +<p>— Alors, partons ! Vous nous accompagnerez, +Graham ?</p> + +<p>— Certainement ! Mais je voudrais vous +demander quelles sont vos intentions ? lui +dit-il en s’arrêtant un instant sur la berge, +tandis que les autres reprenaient leurs +places.</p> + +<p>— Je croyais que vous vous souviendriez +que nous ne pouvons avoir qu’une seule intention, +répondit Haverland avec un léger +ton de reproche.</p> + +<p>— Vous n’avez pas compris exactement ce +que je voulais vous demander.</p> + +<p>— Naturellement, je connais votre suprême +intention ; mais je voulais savoir quel +plan vous aviez l’intention de suivre ?</p> + +<p>— Oh ! pour cela, répondit Haldidge, j’ai +beaucoup fréquenté les Peaux-Rouges de ce +pays, et je sais qu’on peut facilement les +atteindre en descendant la rivière plusieurs +lieues au-dessous de cette courbe, et en reprenant +ensuite la terre.</p> + +<p>— Mais mon expérience me dit que vous +êtes dans l’erreur aujourd’hui ! Ceux qui ont +pris Ina ne sont pas à une grande distance +de nous, et le chemin le plus court pour aller +vers eux, vous le reconnaîtrez, c’est de +prendre en ligne directe à travers la prairie +découverte qui est de l’autre côté de la rivière.</p> + +<p>— En tout cas, nous passerons sur la rive +opposée ; ainsi, entrez dans la barque.</p> + +<p>— Attendez une minute ! Qu’est-ce que +cela signifie ? »</p> + +<p>Graham, tout en parlant ainsi, était monté +lestement sur l’endroit le plus élevé de la +rive ; mais les deux autres ne pouvaient rien +voir dans la position où ils se trouvaient.</p> + +<p>« Sautez bien vite à terre, et tirez le canot +hors de l’eau ! Il y a quelque chose là-bas, +et vous ne devez pas vous faire voir ! » dit +Graham avec animation et à voix basse.</p> + +<p>Il se baissa aussitôt et saisit la proue du +canot. Les deux autres sautèrent à terre, et, +en une seconde, l’embarcation fut cachée. +Nos trois amis se blottirent dans les broussailles, +et, de leurs cachettes, ils surveillèrent +attentivement la rivière.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-125.jpg" id="illu-125.jpg"><br> +<span class="xsmall">Nos trois amis se blottirent dans les broussailles.</span></p> + +<p>L’objet qui avait attiré l’attention de +Graham était un second canot qui venait de +se montrer au tournant où le jeune homme +avait d’abord aperçu ses amis. Cette seconde +embarcation était à peu près de la même taille +que la première, et on voyait qu’elle portait +trois ou quatre personnes. Les têtes brunes +de ceux qui la montaient indiquaient, d’une +façon à ne pas s’y méprendre, que c’étaient +des Indiens.</p> + +<p>Comme le canot approchait davantage, +Haldidge dit tout bas qu’il y avait une quatrième +personne à la poupe, et que c’était +une femme. Haverland et Graham respirèrent +fortement, car une lueur d’espérance venait +de réchauffer leurs cœurs ; lorsque le canot +arriva devant eux, ils distinguaient nettement +les traits des trois sauvages, mais ils ne +purent même pas entrevoir le quatrième passager, +qui était recouvert d’un châle indien. +Toutefois, sa tête était profondément inclinée +sur sa poitrine, comme s’il eût été plongé +dans de profondes et pénibles pensées.</p> + +<p>« Tirons dessus et envoyons ces trois +chiens dans l’éternité, » dit Graham à voix +basse.</p> + +<p>Haldidge leva la main.</p> + +<p>« Non, non ; il y a quelqu’un avec eux, et, +si cette autre personne était Ina, notre équipée +ne servirait qu’à la faire tuer. Alfred, +croyez-vous que ce soit elle ?</p> + +<p>— Je ne puis le dire.... Oui, par le ciel ! +c’est elle ! Regardez, elle a soulevé son châle ; +allons de suite à son secours ! s’écria le père, +qui se levait et qui était tout prêt à partir.</p> + +<p>— Arrêtez ! ordonna Haldidge d’un ton +impérieux et presque irrité. Vous gâterez +tout par votre précipitation. Ne voyez-vous +pas qu’il est presque nuit. Ils sont maintenant +au-dessous de nous, et nous ne pouvons +être assez sûrs de les rattraper pour nous +emparer d’eux. Attendez qu’il fasse plus +sombre, et alors nous les poursuivrons. J’ai +un projet qui, je crois, ne peut pas manquer +de réussir. Maîtrisez-vous seulement pendant +un moment, et j’arrangerai les choses +d’une façon qui les surprendra autant que +vous. »</p> + +<p>Haverland se laissa retomber à côté de ses +deux amis. La nuit arrivait rapidement ; +quelques minutes plus tard, le léger canot de +bouleau fut poussé sans bruit dans la rivière, +et les trois blancs se préparèrent à donner la +chasse aux Indiens.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">IX<br> + +<span class="xsmall">LA POURSUITE.</span></h2> + +<p>La nuit était même plus proche que nos +amis ne le soupçonnaient. Dans les forêts, +l’obscurité arrive presque aussitôt que le +soleil disparaît, et pour ainsi dire tout d’un +coup. Les ténèbres s’étendaient déjà sur la +rivière, et Haverland retira immédiatement le +canot de dessous les broussailles pour le remettre +à flot. Ils avaient une double paire de +rames pour une seconde personne. Graham +en prit une paire et joignit ses efforts à ceux +de son ami, tandis qu’Haldidge se mettait au +gouvernail. Comme ils entraient hardiment +dans le courant, le canot qui était en avant +disparaissait derrière le tournant qui se trouvait +plus bas.</p> + +<p>« Allons, ça ne sera pas ! Nous ne les perdrons +pas de vue, » dit Haverland en plongeant +vigoureusement ses rames dans les flots.</p> + +<p>Une obscurité profonde régnait sur la rivière, +et nos amis ne purent bientôt plus +rien apercevoir. Un brouillard épais et particulier, +une espèce de brume, comme on en +voit souvent pendant les nuits d’été sur les +cours d’eau, commençait déjà à envelopper +les rives et la rivière. Il était évident que si +ce brouillard permettait à ceux qui donnaient +la chasse aux Indiens de s’approcher plus +près de leur canot, par contre, il donnait +aussi à l’ennemi une bien plus grande chance +d’échapper. Haldidge ne savait s’il devait se +réjouir ou non de cet incident.</p> + +<p>« Allons, mes enfants, ce brouillard pourra +nous servir dans le commencement ; mais +nous devons attendre qu’il nous ait bien enveloppés. +Si ces coquins nous apercevaient +auparavant, ils nous échapperaient aussi facilement +que la fortune. Posez vos rames +pendant quelques minutes ; nous pouvons +nous abandonner au courant.</p> + +<p>— Je veux bien croire que ce soit le meilleur +moyen, mais, quant à moi, je préférerais +aller de l’avant pour en finir de suite +avec cette affaire, répondit Graham qui maniait +vigoureusement ses rames.</p> + +<p>— Pendant que j’y pense, reprit Haldidge, +je ne vois pas où serait le mal d’assourdir les +avirons. »</p> + +<p>Ils s’étaient abondamment pourvus, avant +de partir, de tout ce qui leur était nécessaire +pour cette opération ; et, en quelques instants, +les rames furent garnies de linge, de +façon à leur laisser tout le jeu possible sans +qu’il en résultât un bruit assez fort pour +attirer les soupçons, à moins qu’on ne +prêtât une oreille plus attentive que de coutume.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, l’épaisse brume dont +nous avons parlé avait enveloppé la rivière +d’un nuage impénétrable, et nos trois amis +glissaient rapidement sur l’eau. Leur petite +embarcation volait aussi légère et aussi silencieuse +qu’un oiseau. Haldidge connaissait +chaque détour et chaque accident du fleuve, +aussi dirigeait-il le canot avec une assurance +merveilleuse le long des rives et autour de +ces rochers dont les sommets noircis s’élançaient +par-ci, par-là, à quelques pieds au-dessus +du niveau de l’eau.</p> + +<p>Ils avaient déjà fait un mille environ, +quand le pilote éleva la main pour indiquer à +ses amis qu’ils devaient cesser de ramer pendant +un instant.</p> + +<p>« Écoutez ! » murmura-t-il.</p> + +<p>Ils écoutèrent et ils entendirent faiblement, +mais distinctement, dans le lointain, un bruit +presque imperceptible de rames.</p> + +<p>« Est-ce au-dessus ou au-dessous de nous ? +demanda Haverland en penchant la tête et en +prêtant l’oreille.</p> + +<p>— Je croirais volontiers que nous les avons +dépassés, » répondit Graham.</p> + +<p>Le bruit paraissait réellement venir de +plus haut qu’eux, et ils furent amenés à +croire qu’en ramant aussi rapidement et +aussi vigoureusement qu’ils l’avaient fait, ils +devaient avoir passé à côté de l’autre canot +sans s’en douter.</p> + +<p>« Est-ce possible ? » demanda Haldidge +étonné et indécis.</p> + +<p>Mais la nature des berges de la rivière était +telle à cet endroit, qu’elle les avait tous trompés. +Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les +Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière +eux. Lorsqu’ils entendirent d’une façon +qui ne permettait pas de s’y méprendre, le +bruit des rames qui se perdait dans le lointain, +ils eurent enfin conscience du véritable +état des choses. Le son s’en allait en mourant, +et ils virent clairement que les Indiens devaient +être en ce moment bien plus bas qu’eux.</p> + +<p>« Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge +vexé. Il faut nous mettre vivement à +l’œuvre maintenant pour les rattraper.</p> + +<p>— Mais n’y a-t-il pas de danger à courir +ainsi ?</p> + +<p>— Non ; il faut faire attention, je crois +qu’ils aborderont bientôt, et alors ils descendront +sur le rivage oriental. Je veux m’en +approcher et prêter l’oreille. »</p> + +<p>Les deux rameurs se baissèrent alors sur +leurs avirons et redoublèrent de force et de +courage.</p> + +<p>Ils plongeaient profondément leurs rames +dans le courant et ils les enfonçaient tant +qu’elles pliaient d’une façon dangereuse.</p> + +<p>Les flots se partageaient en deux nappes +sous le canot qui se précipitait furieusement +en avant et qui laissait derrière lui une longue +traînée d’écume.</p> + +<p>On vit bientôt le résultat de cette course +effrénée. Le bruit des rames du premier canot +devenait de plus en plus distinct, et il était +évident qu’ils arrivaient rapidement sur lui.</p> + +<p>Haverland sentit ses forces se décupler au +moment de toucher au but, n’allait-il pas au +secours de son enfant chérie ! Il ne formait +qu’un désir, celui de pouvoir tomber au milieu +des ravisseurs, de les massacrer tous et +de reprendre sa fille bien-aimée.</p> + +<p>Haldidge restait assis, beau de calme et de +sang-froid. Il avait formé son plan et il le +communiqua à ses compagnons : il voulait +suivre le canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils +seraient assez près pour distinguer les +Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en +avant et reprendraient Ina au milieu de la +bagarre.</p> + +<p>Cet Haldidge que nous venons de voir arriver +était un homme dans la force de l’âge ; +dix ans auparavant il avait émigré des établissements +qui se trouvaient le long de la baie +d’Hudson, et il était venu, avec un certain +nombre de colons, fonder l’établissement où +Haverland avait conduit et mis en sûreté +sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait +bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. +Il s’était bientôt joint aux blancs et il les +avait conduits dans plusieurs excursions +contre les sauvages, lorsque ces derniers +étaient devenus trop inquiétants ; aussi il +devint l’objet signalé de la haine des Indiens. +Ils apprirent où était sa demeure ; et, pendant +une nuit sombre et orageuse, ils y firent une +descente à une demi-douzaine. Par le plus +heureux des hasards, Haldidge était alors +dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à +leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale +espérance, les sauvages firent tomber +leur haine sur sa femme et son enfant sans +défense ; et, quand le père revint, il les trouva +tous les deux étendus côte à côte, et baignés +dans leur sang ; ils avaient été tués à coups +de tomahawks. Ce massacre avait été commis +si furtivement qu’aucun des voisins ne soupçonna +qu’un double meurtre venait d’être +consommé si près d’eux, et ils furent terrifiés +à l’idée du danger qu’ils avaient couru +eux-mêmes. Haldidge tira une éclatante vengeance +de ceux qui avaient détruit son +bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à +découvrir les assassins ; et, avant que six +mois se fussent écoulés, il les avait tous tués ! +Comme on peut bien le supposer son aversion +naturelle pour cette race maudite fut augmentée +par cet événement tragique, et sa +haine était si connue que son nom était un +sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. +Ce renseignement expliquera pourquoi +il se décida si vite à accompagner Haverland +dans sa dangereuse expédition.</p> + +<p>Comme nous l’avons déjà dit, nos amis +avançaient rapidement sur le canot indien ; +et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur +fallait plus guère qu’une demi-heure pour +l’atteindre. Ils étaient si près de la rive qu’ils +voyaient la ligne sombre des broussailles qui +croissaient le long de la berge ; et, plusieurs +fois, les branches qui pendaient au-dessus de +l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup +Haldidge éleva de nouveau la main. Ils cessèrent +de ramer et ils écoutèrent. A leur +grande consternation, ils n’entendirent pas +le plus petit bruit. Graham se pencha par-dessus +le bord et plaça son oreille presqu’au +niveau de l’eau ; mais il ne distingua que le +doux murmure du courant qui se brisait +contre les rames, et les branches du rivage.</p> + +<p>« Est-ce possible ? dit-il tristement à voix +basse en relevant la tête. Nous auraient-ils +entendus ?</p> + +<p>— Je ne le pense pas, répondit Haldidge +qui doutait cependant autant que les autres.</p> + +<p>— Alors ils ont abordé au rivage et ils +sont partis.</p> + +<p>— Je crains que ce ne soit malheureusement +que trop vrai.</p> + +<p>— Mais nous nous sommes tenus si près +du bord, que nous les aurions vus ou entendus.</p> + +<p>— Pourvu qu’ils aient seulement abordé. +Ils peuvent l’avoir fait depuis une minute +seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés +que de quelques pas.</p> + +<p>— S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, +il ne faut donc pas courir sur eux, +aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous +tomberions dans le piége que nous voulions +leur tendre.</p> + +<p>— C’est très-vrai et vous avez là une +bonne idée, » remarqua Haldidge.</p> + +<p>Et, au même instant, il saisit une branche +qui pendait au-dessus de la rivière et il arrêta +le canot.</p> + +<p>« Maintenant, mes enfants, si vous avez +des oreilles....</p> + +<p>— Chut !... regardez là-bas ! » interrompit +vivement Haverland à voix basse.</p> + +<p>Ils tournèrent la tête et ils virent flotter +sur la rivière quelque chose qui ressemblait +à une mèche allumée. C’était un petit point +lumineux qui brillait par intervalles avec une +rougeur éclatante, et qui confondit complétement +nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement +que la mort, et glissait en avant +avec une vitesse si calme, si régulière, qu’on +devait croire qu’il était certainement porté +par le courant.</p> + +<p>« Au nom du....</p> + +<p>— Arrêtez, dit Haldidge ; c’est le canot que +nous cherchons ; c’est le feu d’une de leurs +pipes que nous voyons ! vos fusils sont-ils +prêts ?</p> + +<p>— Oui ! répondirent les deux autres tout +juste assez haut pour qu’il pût les entendre.</p> + +<p>— Dirigez-vous tout droit sur la lumière +et vous tirerez aussitôt que vous verrez votre +but. En avant ! »</p> + +<p>Au même instant, il lâcha la branche qu’il +tenait et les deux rameurs firent manœuvrer +leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot +bondissait en avant comme une balle, et +on eût dit qu’il voulait couper l’autre en +deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir +faiblement trois silhouettes sombres +qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et +les carabines vengeresses étaient déjà prêtes +lorsque la lumière qui les guidait s’éteignit +tout à coup, et le canot indien disparut +comme par enchantement.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-143.jpg" id="illu-143.jpg"><br> +<span class="xsmall">Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.</span></p> + +<p>« Voilà encore un de leurs tours ! s’écria +vivement Haldidge : en avant ! qu’ils soient +maudits, les chiens ? ils ne peuvent être bien +loin. »</p> + +<p>Graham et Haverland abandonnèrent leurs +carabines pour reprendre les rames, et Haldidge +gouverna contre le courant de la rivière, +car il s’imaginait qu’ils étaient retournés +en arrière. Il pencha la tête en avant, et +il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le +canot de leurs ennemis se détacher dans l’épaisseur +du brouillard.</p> + +<p>Il dirigea l’embarcation dans toutes les +directions et parcourut la rivière en haut et +en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement +perdu leur proie pour ce jour-là. +Les Indiens pouvaient avoir entendu ceux +qui les pourchassaient et ils avaient sans +doute assourdi leurs propres avirons pour +marcher aussi silencieusement que les +blancs.</p> + +<p>« Arrêtez une minute ! » commanda Haldidge.</p> + +<p>Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement.</p> + +<p>« Entendez-vous quelque chose ? demanda-t-il +en se penchant en avant et en retenant +son souffle. Là ? écoutez encore ? »</p> + +<p>Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait +de plus en plus faible.</p> + +<p>« Ils sont de nouveau devant nous, et il +faut lutter de vitesse. »</p> + +<p>Les deux rameurs n’avaient pas besoin +d’encouragements, et, pendant un moment, +le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. +La lune s’était levée, et il y avait dans +la rivière des endroits où le vent avait chassé +le brouillard ; ils étaient donc exposés à une +lumière presque aussi brillante que celle du +milieu du jour. De temps en temps ils traversaient +ces parties éclairées qui, parfois, +avaient seulement quelques pieds de large, +et d’autres fois étaient plus étendues. Ils +voyaient alors se dessiner les deux rives à +droite et à gauche, et ils glissaient dans le +courant avec une espèce de terreur instinctive, +car ils savaient qu’un ennemi pouvait +fort bien être caché sur la berge.</p> + +<p>En traversant un de ces intervalles de lumière +plus large que tous les autres, ils entrevirent +le canot indien qui disparaissait sur +la rive. Ils n’en étaient pas à plus de cent +pas, et ils s’élancèrent vers lui avec la +plus grande rapidité. Les endroits éclairés +devenaient plus nombreux, et le brouillard +disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une +véritable brise qui le balayait assez rapidement.</p> + +<p>Haldidge serrait de près le rivage oriental, +car il était sûr que l’ennemi aborderait +de ce côté.</p> + +<p>Tout à coup la brume tout entière disparut +de la surface de l’eau ; elle s’éleva comme un +nuage et se dissipa dans les bois. La lune +brillante était reflétée par la rivière, et les +blancs regardaient partout d’un œil avide, +car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à +une douzaine de pas de leur canot. Mais ils +étaient encore une fois condamnés à la déception. +Pas une ride ne troublait l’eau, excepté +celles produites par leur embarcation. +La lune était juste au-dessus de leurs têtes, +de telle sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre +projetée sur les rives pour cacher au regard +le plus petit objet. Les Indiens avaient +évidemment pris terre, et ils étaient déjà loin +dans la forêt.</p> + +<p>« C’est jouer de malheur, disait Haverland +avec tristesse. Ils sont partis, et nous pourrions +tout aussi bien....</p> + +<p>— C’est une rude déception, ajouta Graham.</p> + +<p>— J’ai un compte à régler avec ces misérables +démons de l’enfer, et il faudra bien des +années pour le solder. J’espérais faire quelque +chose cette nuit, mais nous avons été +prévenus. Il ne faut plus rien espérer pour le +moment ; ils nous ont évités, cela saute aux +yeux, et nous devons aviser à d’autres moyens. +Votre corps aussi bien que votre esprit doit +être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse +vous faire désirer de rester plus longtemps +sur la rivière ; là, nous servirions de cible au +premier venu qui aurait envie de tirer ; ainsi, +allons au rivage, reposons-nous et parlons de +nos affaires. »</p> + +<p>Ils étaient tristes et abattus ; ils dirigèrent +le canot vers la rive, et ils mirent pied à +terre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">X<br> + +<span class="xsmall">DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS.</span></h2> + +<p>Le coup de tomahawk que Seth avait assené +sur la tête du sauvage choisi pour sa +vengeance avait été si prompt, si inattendu, +si étonnant, que, pendant plusieurs minutes, +aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête +du Peau-Rouge était presque fendue en deux +(car le bras du pionnier avait frappé avec +toute la vigueur de la colère), et la cervelle +avait rejailli sur ceux qui étaient assis autour +de lui. Seth lui-même resta une seconde immobile, +comme pour se convaincre que son +œuvre était terminée ; puis il se retourna, +revint à sa place, s’assit, croisa froidement +les bras, et se mit à siffler. Quelques instants +après, tous les sauvages poussèrent un profond +soupir, comme s’ils avaient déchargé +leur poitrine d’un énorme poids, et chacun +d’eux regarda son voisin. Leurs fronts étaient +menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, +leurs visages contractés, leur respiration pénible +et leurs dents serrées ; tout trahissait +leur courroux et leurs mauvaises intentions. +Ils étaient livides de rage, excepté toutefois +le chef qui restait assis et semblait parfaitement +calme.</p> + +<p>Trois Indiens se levèrent, prirent leurs +couteaux et se placèrent devant lui prêts à +exécuter l’ordre impatiemment attendu.</p> + +<p>« Ne le touchez pas, dit-il en secouant la +tête ; il n’a rien là ! »</p> + +<p>En disant ces mots, il frappa son front +d’une façon significative avec le bout de son +doigt, pour indiquer que le prisonnier était +fou. Les autres furent de son avis ; cependant, +c’était chose difficile d’apaiser la colère +qui bouillait dans leurs veines.</p> + +<p>Mais la parole du chef était une loi inviolable, +et ils s’assirent de nouveau sur le sol +sans proférer un seul murmure. Quoique ses +yeux semblassent vagues et sans expression, +Seth avait veillé sur tous ses mouvements avec +la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, +qu’un signe du chef suffisait pour le faire hacher +en mille morceaux. Lorsqu’il était devant +son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk +à la main, rien, pas même la certitude +d’une mort instantanée ou d’une torture +prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire +la cruelle vengeance qu’il voulait accomplir. +Maintenant que c’était fini, il était redevenu +lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent +le dessus, et avec eux le désir bien naturel +de vivre. La parole du chef le convainquit +qu’il était considéré comme fou ou comme +idiot, et que, par conséquent, il ne méritait +pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour +le moment, il restait toujours environné de +périls imminents. Le sauvage qui avait succombé +avait des amis qui vivaient encore et +qui pourraient bien saisir la première occasion +pour venger sa mort. En tout cas, Seth +comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, +et que le plus sûr était d’en sortir le plus tôt +qu’il pourrait.</p> + +<p>Dix minutes environ après cette horrible +scène, les sauvages commencèrent à remuer. +Plusieurs se levèrent et emportèrent leur camarade, +tandis que les autres se mirent à +faire les préparatifs du départ. Au même moment, +les coureurs qui avaient poursuivi +Graham jusqu’au bord de la rivière revinrent, +et on leur eut bientôt raconté le tragique événement. +Une véritable batterie de regards foudroyants +fut alors tournée contre Seth ; mais +il la supporta sans sourciller. Les Indiens +auraient bien voulu assouvir leur vengeance +sur le captif désarmé qui était entre leurs +mains ; mais la présence imposante de leur +chef empêcha la plus légère démonstration +hostile, et ils se contentèrent de lui lancer des +regards significatifs.</p> + +<p>Quelque chose avait tout de suite frappé +l’imagination de Seth, et ce fut pour lui un +sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait +rien pu savoir d’Ina, et, d’après les apparences, +il était porté à croire que les sauvages +ne la connaissaient même pas. Était-il possible +que Graham et lui se fussent trompés +sur les ravisseurs ? Était-ce une autre tribu +qui l’avait enlevée ? ou bien les sauvages s’étaient-ils +séparés et l’avaient-ils emmenée +dans une autre direction ? Après avoir médité +sur ces diverses questions, il fut convaincu +que la dernière hypothèse était la plus +admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé +quant aux ravisseurs, car du moment où il +avait trouvé la piste, il l’avait suivie sans la +perdre un moment ; d’ailleurs, il remarqua +bientôt quelques légers indices qui le convainquirent +qu’il était réellement avec la troupe +qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. +Si l’on fait attention aux précautions que les +agresseurs avaient prises dans leur fuite et à +la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, +on comprendra facilement qu’ils avaient +craint d’être suivis. Alors, pour conserver +leur capture, ils avaient détaché quelques-uns +d’entre eux en arrivant à un endroit propice, +et leur avaient dit de rejoindre le corps principal +lorsque l’on n’aurait plus à craindre de +poursuites, ou bien lorsque ceux qui pourraient +les pourchasser auraient été suffisamment +dépistés. En réfléchissant à tout cela, +Seth fut convaincu que telle était la véritable +cause de l’absence momentanée de la belle +Ina.</p> + +<p>Les préparatifs furent bientôt terminés, et +les Indiens commencèrent à se mettre en +marche. Si Seth avait entretenu des doutes +sur leurs intentions à son égard, il aurait +bientôt appris à quoi s’en tenir. Il n’était +guère probable qu’ils le garderaient comme +prisonnier, à moins qu’ils n’eussent l’intention +de se servir de lui. Aussi, au départ, il +se vit chargé d’un énorme fardeau composé +en grande partie de vivres et de viande de +daim, que les sauvages avaient apportés avec +eux. Ils donnèrent la sépulture à leur camarade +qui avait été tué, sans faire de cérémonie +et sans pousser les lamentations auxquelles +on pouvait s’attendre. Les Indiens de l’Amérique +du Nord s’abandonnent rarement à +leurs émotions, excepté dans des occasions +telles que l’enterrement de l’un des leurs. Ils +forment alors une ronde guerrière ou quelque +chose de semblable, qui donne à leurs +passions diaboliques la liberté de se déchaîner. +Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à +de semblables cérémonies, si on peut appeler +cela des cérémonies ; ils creusèrent une tombe +peu profonde et ils y placèrent le défunt, le +visage tourné vers l’Orient ; sa carabine, ses +couteaux et tous ses vêtements furent enterrés +avec lui.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-159.jpg" id="illu-159.jpg"><br> +<span class="xsmall">Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.</span></p> + +<p>On était au mois d’août. La chaleur était +suffocante, et les souffrances de Seth étaient +véritablement insupportables. Il était naturellement +souple, avait des muscles de fer et capable +de supporter assez longtemps la fatigue ; +mais, malheureusement pour lui, les sauvages +savaient ce qu’il pouvait faire, et ils +l’avaient chargé en conséquence. La plus +grande partie du voyage fut faite à travers la +forêt, et les feuilles des arbres qui formaient +une voûte impénétrable empêchaient les +rayons brûlants du soleil d’arriver jusqu’à +lui. S’il avait rencontré une de ces plaines +découvertes comme celle qu’il avait traversée +avant d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait +jamais pu résister à la chaleur ; sa charge +était si forte qu’elle le rendait presque insensible +à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait +sans cesse, bien qu’il trouvât souvent +l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux +sans nombre qui murmuraient doucement à +travers cette solitude.</p> + +<p>« Comment le Yankee trouve-t-il cela ? lui +dit un sauvage qui vint grimacer à ses côtés +et fixer sur lui son œil de démon.</p> + +<p>— Parfait ! ça va bien ! Dis donc, eh ! toi, +veux-tu en essayer ?</p> + +<p>— Pouah ! Marche plus vite. »</p> + +<p>Et un rude horion accompagna ces paroles.</p> + +<p>« Mais je pense que je marche tout aussi +vite que je puis le faire, et si tu ne +veux pas m’attendre, tu peux marcher en +avant. »</p> + +<p>Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers +midi, il vit qu’il serait obligé de prendre un +peu de repos ou de tout abandonner. Il savait +qu’il était inutile d’en demander la permission, +et, en conséquence, il se décida à la prendre +sans la demander. Dénouant alors la corde +qui liait la charge sur ses épaules, il laissa +tomber le fardeau à terre, s’assit dessus et se +mit à siffler.</p> + +<p>« Allons ! plus vite, Yankee ! tu ne vas pas +assez vite ! s’écria un sauvage en lui donnant +un coup terrible.</p> + +<p>— Fais donc attention, l’ami ; tu ne sais +pas qui tu insultes de cette façon ! Je suis +Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras +bien de t’en souvenir ! »</p> + +<p>Le sauvage auquel il parlait était sur le +point de l’assommer, lorsque le chef intervint.</p> + +<p>« Ne touchez pas le visage pâle ; il est fatigué, +il lui faut un peu de repos. »</p> + +<p>Quelque caprice inconcevable s’était sans +doute emparé du sauvage, et Seth ne s’attendait +guère à cette miséricorde. Il ne savait +comment se l’expliquer, à moins que ce ne +fût pour le réserver pour quelque horrible +torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but +que de le laisser un peu respirer, et à peine +avait-il commencé à en jouir, que le chef lui +ordonna de reprendre son fardeau. Seth se +sentait disposé à discuter pendant quelques +minutes, pour prolonger un peu ce plaisir ; +mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de +mieux à faire était de ne pas contrarier le +chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce +moment. Aussi, tout en faisant une foule de +remarques originales et d’observations plaisantes +sur la manière de porter un fardeau, il +remit le sien sur son épaule et partit en +avant.</p> + +<p>Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina +étaient parfaitement justes ; vers la fin de la +journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis +par nos autres amis, rejoignirent le +principal corps de la bande en amenant la +jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout +de suite son compagnon de captivité ; mais +elle n’échangea pas un seul mot avec lui. Un +triste regard de consolation lui échappa quand +elle se fut assurée que ses parents étaient en +sûreté, et que son nouvel ami était avec elle, +le seul malheureux condamné aux souffrances +et aux horreurs de la captivité. Mais son malheur +particulier était bien suffisant pour décourager +un cœur si jeune et si plein d’espérances.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">XI<br> + +<span class="xsmall">TOUJOURS EN CHASSE.</span></h2> + +<p>« Il semble que le diable aide ces démons ! +s’écria Haldidge en débarquant.</p> + +<p>— Mais j’espère que le ciel nous aidera ! +répondit Haverland.</p> + +<p>— Le ciel nous aidera si nous nous aidons +nous-mêmes ; et maintenant que je suis dans +ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons +la piste.</p> + +<p>— Ce sera difficile à la clarté de cette lune ! +dit Graham.</p> + +<p>— Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il +y a de l’espérance. Allez le long de cette +berge et examinez chaque pouce de terrain. +Pour moi, je remonterai un peu le courant, +car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué bien +loin d’ici. »</p> + +<p>Et le vieux chasseur disparut, tandis que +Graham et Haverland cherchaient dans la direction +opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement +les branches qui pendaient au-dessus +de l’eau, et examinèrent le rivage argileux. +Les sentiers et les broussailles qui paraissaient +dérangées d’une façon suspecte furent +inspectés minutieusement ; et, quoiqu’ils +eussent contre eux une assez grande obscurité, +il aurait fallu que la piste fût des mieux +déguisée pour échapper à leurs investigations. +Mais leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent +aucune trace, et ils furent convaincus +que les sauvages devaient avoir abordé de +l’autre côté de la rivière ; ils revinrent donc +sur leurs pas. Tout à coup le sifflet du vieux +chasseur frappa leurs oreilles.</p> + +<p>« Qu’est-ce que cela signifie ? dit Graham.</p> + +<p>— Il a découvert quelque chose ; hâtons-nous.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc, Haldidge ? demanda +Graham en arrivant auprès du chasseur.</p> + +<p>— Voici leur piste, aussi vrai que je suis +chasseur et pêcheur ; et, selon moi, ils ne +sont pas bien loin d’ici.</p> + +<p>— Attendrons-nous jusqu’au jour pour la +suivre ?</p> + +<p>— J’ai bien peur que nous ne soyons obligés +de le faire, car certains signes pourraient +nous échapper pendant l’obscurité. Le jour +ne peut tarder beaucoup, d’ailleurs.</p> + +<p>— Encore quelques heures !</p> + +<p>— Bien ! bien ! arrangeons-nous commodément +jusque-là ? »</p> + +<p>Après avoir échangé ces mots, les trois +blancs s’assirent à terre et causèrent à voix +basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première +aube du jour parut, ils découvrirent le +canot indien caché à l’entrée d’un petit affluent +de la rivière, sous une épaisse masse +de broussailles. Comme on était en été, leur +poursuite recommença de grand matin, et les +sauvages pouvaient avoir tout au plus quelques +heures d’avance sur eux. Mais Ina ne +pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient +bien les atteindre avant la chute du +jour.</p> + +<p>Ils appréhendaient seulement que les trois +sauvages, instruits de la poursuite dont ils +étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre +le corps principal pour leur ôter toute espérance. +Ils ne pouvaient pas être bien éloignés, +et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans +ce but.</p> + +<p>La piste était bonne et facile à suivre pour +le chasseur. Il ouvrit donc la marche et se +porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland +et Graham étaient continuellement occupés +à faire le guet. Le bûcheron craignait +que les sauvages, désespérant d’éviter les +blancs, ne fissent halte et ne dressassent une +embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait +aveuglément.</p> + +<p>Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire +et insouciant, connaissait parfaitement +bien la tactique des Indiens ; il savait +que les sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins +d’y être forcés.</p> + +<p>« Ah !... voyez cela ! s’écria Haldidge en +s’arrêtant tout court.</p> + +<p>— Quoi donc ? demanda Graham en s’avançant +rapidement près d’Haverland.</p> + +<p>— L’endroit où ils ont campé ! »</p> + +<p>Ils avaient en effet devant eux des traces +plus visibles que jamais de leur passage ; on +voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland +le renversa d’un coup de pied, +il mit à découvert des braises encore rouges +et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là +des bâtons brisés, et enfin toutes les choses +qui peuvent faire reconnaître un camp d’Indiens +abandonné.</p> + +<p>« Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté +cet endroit ? demanda Graham.</p> + +<p>— Il n’y a pas trois heures.</p> + +<p>— Alors, nous devons être tout près d’eux.</p> + +<p>— Je le pense.</p> + +<p>— Hâtons-nous donc.</p> + +<p>— Vous voyez, par ces charbons, qu’ils +ne sont pas partis avant le jour ; et comme +votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite, +ils auront naturellement pris leur temps.</p> + +<p>— C’est très-vrai ; quoique la fatalité nous +ait poursuivis si longtemps, je commence à +sentir l’espérance renaître dans mon cœur. +J’espère que, cette fois, ils ne nous échapperont +pas.</p> + +<p>— Ah ! encore un indice ! s’écria Graham, +qui avait examiné la terre à plusieurs pas autour +du camp.</p> + +<p>— Quoi donc ?</p> + +<p>— Voici un morceau des vêtements d’Ina ; +n’est-il pas vrai ? »</p> + +<p>Et il montra un morceau d’étoffe ; le père +le prit et l’examina avec empressement.</p> + +<p>« Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but +de nous guider, remarqua Graham.</p> + +<p>— Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta +Haldidge.</p> + +<p>— Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout +ce qu’elle peut pour nous guider.</p> + +<p>— C’est très-probable ; mais je pense que +nous n’obtiendrons rien de bien important en +restant ici. Souvenez-vous que les sauvages +marchent pendant ce temps. »</p> + +<p>Ainsi avertis, les trois blancs partirent de +nouveau rapidement. Le chasseur ouvrait la +marche comme auparavant. Ils marchèrent +sans s’arrêter jusque vers midi ; et, comme +ils comprenaient qu’ils gagnaient rapidement +du terrain sur les fugitifs, ils furent obligés +d’avancer avec la plus grande prudence. Le +craquement d’une branche ou la chute d’une +feuille les faisait tressaillir et arrêter leurs +pas. Ils n’échangeaient que quelques mots et +à voix basse. Haldidge était à une douzaine +de pas en avant, et les yeux de ses compagnons +étaient constamment attachés sur lui, +lorsqu’ils le virent s’arrêter subitement et lever +la main comme pour leur dire de ne pas +avancer. Ils s’arrêtèrent, tandis que le chasseur +se baissait et examinait l’herbe tout +autour de lui. Un instant lui suffit. Il se +retourna et fit signe à ses deux compagnons +d’avancer.</p> + +<p>« Juste ce que je craignais ! dit-il tristement +à mi-voix.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ? demanda Haverland +d’un air inquiet.</p> + +<p>— Les deux pistes se rejoignent ici ! répondit-il.</p> + +<p>— Ne vous trompez-vous pas ? » reprit +Haverland.</p> + +<p>Il savait que le chasseur était pour ainsi +dire infaillible, et cependant il voulait douter +encore, il aimait à se rattacher à la moindre +espérance qui lui était offerte.</p> + +<p>« Non, je ne me trompe pas. Au lieu de +trois Indiens, nous en avons maintenant quarante +à poursuivre.</p> + +<p>— Les poursuivrons-nous ?</p> + +<p>— Les poursuivrons-nous ?... Eh ! oui, naturellement, +nous les poursuivrons ! c’est le +seul espoir que nous ayons de jamais revoir +Ina !</p> + +<p>— Je le sais, et cependant nous avons si +peu de chances de réussir ! Ils doivent savoir +que nous les poursuivons ; et que pouvons-nous +faire contre des ennemis dix fois plus +nombreux que nous ?</p> + +<p>— On ne peut rien dire maintenant. Allons, +marchons toujours en avant. »</p> + +<p>En disant cela, le chasseur se retourna et +s’enfonça plus avant dans la forêt. Graham +et Haverland le suivaient silencieusement, et, +quelques instants après, les trois blancs s’avançaient +à travers le bois épais aussi prudemment +et aussi silencieusement qu’auparavant.</p> + +<p>Nos amis n’avaient encore rien mangé et +ils commençaient à sentir les tiraillements +de la faim, auxquels ils ne firent d’abord que +peu d’attention. Vers le milieu de l’après-midi, +ils arrivèrent à un autre endroit où les +sauvages avaient fait une halte. Si Haverland +et Graham gardaient encore quelques +doutes sur ce que le chasseur leur avait dit, +ils durent être bientôt dissipés ; car on voyait +parfaitement que les Indiens étaient très-nombreux +lorsqu’ils s’étaient arrêtés en cet +endroit, seulement quelques heures auparavant, +et il était évident qu’ils n’avaient pris +aucune précaution pour cacher les traces de +leur passage.</p> + +<p>Ils soupçonnaient bien qu’ils étaient poursuivis, +mais ils ne craignaient pas leurs ennemis ; +ils se moquaient des blancs, car maintenant +ils se sentaient les plus forts.</p> + +<p>Sous certains rapports le chasseur n’en +était pas fâché ; il savait fort bien qu’au point +où en étaient les choses, ils ne pouvaient rien +espérer que de la ruse et des stratagèmes, et +il est très-probable que, pour cette raison, les +Indiens étaient convaincus qu’on ne tenterait +rien contre eux. Imprudents ! ils ne faisaient +pas attention qu’ils avaient un ennemi dans +leur camp !</p> + +<p>Les blancs trouvèrent des restes considérables +du repas des sauvages, et ils en profitèrent +pour satisfaire leurs besoins les plus +pressants. L’après-midi n’était pas trop avancée, +ce qui les convainquit qu’ils avaient déjà +beaucoup gagné sur leurs ennemis, et leur +désir le plus ardent était d’atteindre les Indiens +à la tombée de la nuit, mais cette espérance +fut encore trompée. Au bout de quelques +heures, ils arrivèrent à un endroit où la +piste se divisait de nouveau.</p> + +<p>Le chasseur lui-même ne comprenait rien à +cela, et, pendant quelques instants, nos amis +se trouvèrent très-embarrassés. Ils ne s’étaient +pas attendus à cet incident, et ils ne trouvaient +pas la plus petite raison pour l’expliquer.</p> + +<p>« Voilà quelque chose qui me surpasse ! +dit Haldidge en examinant de nouveau la +piste.</p> + +<p>— Il doit y avoir quelque chose là-dessous ! +dit Haverland qui paraissait tout chagrin.</p> + +<p>— C’est quelque stratagème de ces démons, +et nous devons nous l’expliquer avant d’aller +plus loin !</p> + +<p>— Ils doivent avoir sur nous des idées +différentes de celles que nous pensions. Vous +pouvez croire en toute certitude que ceci a +été fait pour nous dérouter ; et, si nous devons +jamais avoir besoin de nos facultés, c’est +bien en ce moment ! »</p> + +<p>Pendant cette conversation entrecoupée, le +chasseur examinait minutieusement la piste ; +Graham et Haverland le regardèrent pendant +quelques secondes en silence, et ce dernier +lui dit enfin :</p> + +<p>« Découvrez-vous quelque chose ?</p> + +<p>— Rien du tout, si ce n’est que la piste se +partage ici ; le principal corps est allé en +avant en ligne directe, tandis que la plus +petite bande a pris à l’ouest. Ces deux bandes +sont loin d’être aussi nombreuses l’une que +l’autre ; car, autant que je puis en juger, la +plus petite ne doit pas compter plus de trois +ou quatre hommes. Ils n’ont fait aucun effort +pour cacher leurs traces, et il y a là une +machination diabolique ou une preuve qu’ils +ne s’inquiètent nullement de nous !</p> + +<p>— Et très-probablement ce sont ces deux +choses à la fois, dit Graham. Ils font assez +attention à nous pour prendre bien soin de +rester hors de notre portée, lorsqu’ils n’ont +pas d’avantages sur nous ; ils ont déjà montré +qu’ils étaient capables, non-seulement de +former un plan, mais encore de l’exécuter.</p> + +<p>— Si nous pouvions seulement faire savoir +à ce Seth Jones que nous sommes si près de +lui et quelles sont nos intentions, je reprendrais +confiance, dit Haverland.</p> + +<p>— Il est très-probable que si votre Jones +pouvait nous informer de l’endroit où il est +et de ce qu’il sait, vous perdriez un peu moins +de temps à attendre ici, reprit le chasseur +avec un ton et un regard significatifs.</p> + +<p>— Mais nous perdons nos paroles et un +temps précieux, dit Graham ; rassemblons nos +trois têtes, et décidons de suite ce qu’il faut +faire.</p> + +<p>— Quant à moi, je vote pour que l’on suive +la plus petite bande !</p> + +<p>— Quelle est la raison qui motive votre +avis ? demanda Haverland.</p> + +<p>— J’avoue que je ne puis donner beaucoup +de raisons pour motiver ce que j’avance ; mais +je crois qu’Ina est avec la plus petite bande.</p> + +<p>— C’est très-peu probable ! reprit Haverland.</p> + +<p>— Et ce serait très-peu raisonnable, je +l’avoue, dit le chasseur ; mais c’est assez +drôle que la même idée me soit venue aussi.</p> + +<p>— Eh bien ! alors, donnez vos raisons !</p> + +<p>— Je puis vous dire ce qui me paraît, à +moi, un semblant de raison. J’ai fait beaucoup +de réflexions pendant ces dernières minutes, +et je suis presque arrivé à une conclusion. +Je crois que la jeune fille est avec la +plus petite bande, et que les sauvages désirent +que nous suivions la troupe principale. Nous +serions ainsi attirés dans un piége, et ils +n’auraient pas de peine à se débarrasser de +nous.</p> + +<p>— Il me semble très-peu probable que les +sauvages courent ainsi le risque de perdre +leur prisonnière, lorsque rien ne les oblige à +agir ainsi, dit Haverland.</p> + +<p>— Cela ne vous paraît pas probable ; mais +ce n’est pas la première fois, si du moins il +en est ainsi à présent, qu’ils nous auraient +obligés à ouvrir les yeux. Je crois que ces +Mohawks sont convaincus que nous ne pourrons +soupçonner qu’ils aient laissé partir la +jeune fille avec deux ou trois des leurs, tandis +qu’ils étaient en nombre suffisant pour la surveiller, +la garder, et l’empêcher de tomber +entre les mains d’une douzaine d’hommes +comme nous. Partant de là, je dis qu’ils l’ont +confiée à la plus petite bande ; et, comme ils +sont sûrs que nous les poursuivrons, ils ont +fait des préparatifs à quelque distance d’ici +pour nous faire tomber en leur pouvoir.</p> + +<p>— C’est parfaitement bien raisonné, j’en +conviens ; mais voici quelque chose qui me +dit tout le contraire, répondit Graham en +montrant un nouveau morceau du vêtement +d’Ina qui flottait à un buisson.</p> + +<p>— Comment cela peut-il vous faire voir la +chose sous un autre jour ? demanda le chasseur.</p> + +<p>— Si vous voulez bien faire attention au +buisson sur lequel j’ai pris cette étoffe, vous +verrez qu’il est sur la plus grande piste. Par +conséquent, Ina doit être avec la troupe la +plus nombreuse.</p> + +<p>— Faites-moi seulement voir la branche où +vous l’avez trouvé, » demanda tranquillement +Haldidge.</p> + +<p>Graham la lui montra. Le chasseur se baissa +et examina soigneusement le buisson.</p> + +<p>« Je suis convaincu maintenant, dit-il, que +j’avais raison : ce chiffon a été placé là exprès +par un sauvage, dans l’intention bien arrêtée +de nous tromper ; nous devons chercher Ina +dans l’autre direction.</p> + +<p>— Haldidge ! dit Haverland d’un ton animé, +j’ai grande confiance dans votre habileté et +dans votre jugement ; mais, en ce moment, je +suis étonné que vous agissiez d’une façon si +capricieuse et si contraire à la raison.</p> + +<p>— Il ne me reste plus qu’un moyen pour +trancher la difficulté ; voulez-vous l’employer ? » +demanda le chasseur en souriant.</p> + +<p>Comme les deux autres y consentirent, il +prit son couteau de chasse. Après s’être reculé +d’un pas ou deux, le chasseur le saisit +entre le pouce et l’index et le lança par-dessus +sa tête.</p> + +<p>Lorsque l’arme retomba à terre, la pointe +était tournée vers la piste de la plus petite +bande.</p> + +<p>« C’est juste ce que je pensais ! » s’écria le +chasseur en souriant de nouveau.</p> + +<p>La question en litige étant réglée à la satisfaction +de tous, nos trois amis se dirigèrent +sans hésitation du côté de l’Ouest, où se trouvait +la piste de la plus petite bande, avec +laquelle Ina Haverland était partie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">XII<br> + +<span class="xsmall">CORRESPONDANCE DE SETH.</span></h2> + +<p>Le chasseur avait raison. Le hasard qui +avait dirigé la pointe du couteau de chasse, +non-seulement sauva la vie aux blancs, mais +les conduisit encore dans la bonne voie.</p> + +<p>Il faut avouer qu’Haverland lui-même avait +quelque crainte sur l’expédition qu’ils allaient +entreprendre. Il ne pouvait croire que les +sauvages fussent bornés au point de confier +à deux ou trois des leurs une captive qui était +en sûreté entre leurs mains, lorsqu’ils savaient +qu’ils étaient poursuivis. Mais il ne pouvait +en appeler de l’arrêt prononcé par le couteau +de chasse, et il suivit, triste et silencieux, les +pas du vieux chasseur.</p> + +<p>L’après-midi touchait à sa fin, et les sauvages +qu’ils poursuivaient ne pouvaient être +éloignés. Leur piste était parfaitement visible, +comme s’ils n’avaient pris aucune précaution +pour la cacher ; mais, quoique Haldidge fît +tout son possible pour découvrir les traces du +mocassin délicat de la belle Ina, il ne put +y parvenir et ne vit rien du tout, et, en dépit +des assurances qu’il avait manifestées au départ, +il dut bientôt éprouver quelques +craintes lui-même.</p> + +<p>Le chasseur, malgré la ruse consommée et +l’adresse incroyable qu’il avait déployées +jusqu’ici en suivant les sauvages, avait cependant +fait une triste erreur. Il s’était trompé +sur le nombre de la petite bande ; au lieu de +trois ou quatre Indiens, il y en avait six ; et, +comme leurs pas étaient visibles par moments, +il commença à croire qu’il avait entrepris une +affaire plus hasardeuse qu’il ne l’avait pensé. +Cependant, ce n’était pas le moment de s’arrêter +ou de reculer ; il marcha résolûment en +avant.</p> + +<p>« Ah ! encore des indices ! s’écria-t-il en +s’arrêtant subitement.</p> + +<p>— Où sont-ils ? demandèrent vivement ses +compagnons.</p> + +<p>— Examinez seulement ce buisson, s’il vous +plaît, et dites-moi ce que vous y voyez ! »</p> + +<p>Les deux amis regardèrent aussitôt ; ils +virent qu’une des branches des rejetons qui +croissaient sur le tronc d’un châtaignier, avait +été cassée et placée avec intention sur la piste.</p> + +<p>« Je vois là quelque chose de favorable ; +c’est Ina qui aura fait cela pour nous guider, +dit Haverland.</p> + +<p>— C’est exactement mon opinion, ajouta +Graham.</p> + +<p>— Vous êtes dans l’erreur sur un point ; +ce n’est pas Ina qui l’a fait.</p> + +<p>— Ce n’est pas Ina ? s’écrièrent les deux +autres ; et qui donc ?</p> + +<p>— Ah ! voilà la question ! Je suis d’avis +que c’est ce blanc dont vous m’avez parlé.</p> + +<p>— Mais il est impossible qu’il soit aussi +avec eux.</p> + +<p>— Assurément, c’est impossible que les +Indiens aient laissé les deux prisonniers sous +la garde de deux ou trois des leurs seulement !</p> + +<p>— Deux ou trois ! il y a bien six Mohawks +de ce côté. Je n’ai pas encore découvert la +piste de la jeune fille, mais j’ai eu plusieurs +fois des preuves irréfutables qu’il y avait un +blanc parmi eux. Si vous voulez bien encore +regarder cette branche, vous verrez qu’il +n’est pas probable que ce soit votre fille qui +l’ait cassée ! En premier lieu, je ne pense pas +qu’elle aurait pu le faire ; car, remarquez, +cette branche est grosse, et lors même qu’elle +l’aurait pu, cela lui eût pris trop de temps, +et on l’en aurait empêchée !</p> + +<p>— Il est très-probable que Seth est parmi +eux, quoique cela soit très-singulier, pour ne +pas dire autre chose. Quel est donc cet étrange +caprice qui s’est emparé des Indiens ?</p> + +<p>— Et vous dites que vous ne voyez aucune +trace d’Ina ? demanda Graham.</p> + +<p>— C’est vrai !</p> + +<p>— Croyez-vous qu’elle soit avec eux ?</p> + +<p>— Je le crois !</p> + +<p>— Où est sa piste, alors ?</p> + +<p>— Quelque part sur la terre, je suppose.</p> + +<p>— Eh bien ! alors, pourquoi ne l’avons-nous +pas vue ?</p> + +<p>— Parce qu’elle a sans doute échappé à +nos yeux.</p> + +<p>— La belle explication, dit Graham en souriant ; +mais, si nous n’avons pu jusqu’à présent +la découvrir, est-il probable qu’elle soit +parmi eux ?</p> + +<p>— Je crois qu’elle est avec eux. Vous devez +vous rappeler que ces cinq ou six Mohawks +marchent pêle-mêle et non pas à la file, +comme c’est généralement l’habitude indienne. +Il est très-probable alors que la jeune +fille est la première, et que les traces que ses +petits mocassins ont pu faire ont été entièrement +recouvertes par les larges pieds des +Indiens.</p> + +<p>— Fasse le ciel que vous ne vous trompiez +pas ! dit Haverland avec un ton qui indiquait +qu’il lui restait encore des doutes.</p> + +<p>— Ceci ne pourra être décidé que lorsque +nous verrons ces lâches Peaux-Rouges, et la +seule chose que nous ayons à faire, c’est de +pousser toujours en avant !</p> + +<p>— Je pense qu’ils ne peuvent être bien éloignés, +et si nous arrivons à leur feu de bivac +ce soir, nous les expédierons lestement.</p> + +<p>— Venez, alors ! »</p> + +<p>Le chasseur partit de nouveau en avant, +mais avec plus de précautions et de prudence +que jamais. D’après les différents indices +qu’il rencontra, il eut des preuves certaines +que les Indiens n’étaient pas bien loin en +avant.</p> + +<p>Vers le coucher du soleil, les trois blancs +arrivèrent à un petit cours d’eau bondissant +et écumant qui traversait la piste. Ils s’arrêtèrent +un instant pour étancher leur soif ; +puis le chasseur se leva et se remit en route. +Mais Graham se faisait un devoir de chercher +à chaque halte quelques signes qui pussent les +guider, et il pria ses compagnons de l’attendre +encore un instant.</p> + +<p>« Le temps est trop précieux, répondirent-ils, +et vous ne trouverez rien ici.</p> + +<p>— Je.... je.... ne trouverai rien ici ? eh ! +venez donc voir cela ! »</p> + +<p>Le chasseur traversa de nouveau les pierres +du ruisseau, et, suivi par Haverland, il s’approcha +de Graham. Le jeune homme leur +montrait une large pierre plate qui était à ses +pieds ; on y voyait griffonné, avec une espèce +de craie, les mots suivants :</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-191.jpg" id="illu-191.jpg"><br> +<span class="xsmall">Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui était à ses pieds.</span></p> + +<p class="gap"> +« <i>Hâtez-vous d’avancer. Il y a six Indiens, +et Ina est avec eux. Ils ne soupçonnent pas que +vous les poursuivez, et ils se hâtent de regagner +leur village. Je crois que nous camperons à +deux ou trois milles d’ici. Poussez le cri du +whipporwil quand vous voudrez faire l’affaire, +et je comprendrai</i>,</p> + +<p> +« <i>Votre respectueux</i></p> + +<p class="dedic">« <span class="sc">Seth Jones</span>. »</p> + +<p>« Si je n’avais pas peur que ces démons +ne nous entendissent, je voterais trois vivats +pour votre Jones ! s’écria Haldidge ; c’est un +gaillard rusé, après tout.</p> + +<p>— Oh ! vous pouvez être certain de cela, +ajouta Graham ; car le peu de temps que je +suis resté avec lui a suffi pour me faire voir +ce qu’il était.</p> + +<p>— Voyons, reprit le chasseur en lisant +encore une fois ce qui était tracé sur la pierre, +il dit qu’ils camperont à deux ou trois milles +d’ici. Le soleil est couché maintenant, mais +nous avons encore du jour pour une heure +au moins ; c’est suffisant pour nous guider. +Il nous faut avancer, car il n’y a pas de +temps à perdre.</p> + +<p>— Je me demande comment Jones est +entré dans cette bande, dit Graham en partant.</p> + +<p>— Il y est, nous le savons, et c’est assez +pour le moment ; quand nous aurons du +temps à perdre, nous pourrons réfléchir sur +la cause et les motifs. Tout va bien.</p> + +<p>— Oui, mais une minute, mon ami Haldidge ; +décidons comment nous allons marcher. +Il faut maintenant prendre de grandes +précautions.</p> + +<p>— J’aurai l’œil sur la piste comme je l’ai +eu jusqu’ici, pour que nous n’allions pas les +yeux fermés tomber dans un nid de frelons. +Haverland, vous pourrez faire le guet, tandis +que vous, Graham, vous qui avez été assez +heureux pour deviner ce qu’aucun de nous +n’avait découvert, vous chercherez d’autres +signes et d’autres indications ; car il est probable +que Jones aura été assez habile pour +nous donner encore quelques bons avis. »</p> + +<p>Chacun d’eux, comprenant son devoir, se +prépara à le remplir le mieux possible. La +marche était nécessairement lente, car il fallait +agir avec la plus grande prudence.</p> + +<p>Le chasseur n’avait parcouru qu’une petite +distance, lorsqu’il remarqua son ombre sur +la terre ; il leva les yeux et vit, à son grand +regret, qu’une belle pleine lune brillait au +ciel. C’était malheureux pour eux ; car, +quoique la clarté de la lune pût leur permettre +de suivre la piste aussi facilement que +celle du jour et les aider dans leur poursuite, +d’un autre côté, il était presque certain qu’elle +ferait découvrir leur approche par les Indiens.</p> + +<p>« Psit ! fit tout à coup Graham.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il donc ? demanda le chasseur +en se retournant prestement.</p> + +<p>— Un nouveau mot d’ordre de Seth. »</p> + +<p>Haverland et Haldidge s’approchèrent vivement. +Graham était penché au-dessus d’une +pierre plate et cherchait à y déchiffrer quelques +lettres. La lumière de la lune, quoique +assez brillante, était à peine suffisante. A +force de patience et de persévérance, ils parvinrent +à lire ce qui suit.</p> + +<p class="gap">« <i>Soyez très-prudents. Les démons commencent +à avoir des soupçons ; ils m’ont vu faire +des signes, et ils sont sur leurs gardes. Ils surveillent +de près la jeune fille. Souvenez-vous du +signal quand vous vous approcherez de nous.</i></p> + +<p>« <i>Je suis votre serviteur à la hâte, mais néanmoins +avec grand respect</i>,</p> + +<p class="dedic">« <span class="sc">Seth Jones esq.</span>. »</p> + +<p>Il était évident qu’ils étaient bien près des +sauvages. Après une vive discussion, qui ne +dura qu’un instant, il fut décidé qu’Haldidge +marcherait en avant à une plus grande distance, +et qu’il ferait signe à ses compagnons +quand il découvrirait le camp.</p> + +<p>Ils avancèrent donc lentement, silencieusement +et prudemment. Une demi-heure plus +tard, Graham toucha l’épaule d’Haverland et +leva son doigt en avant d’une manière significative.</p> + +<p>On voyait un reflet rougeâtre sur la cime +des arbres, et comme ils se tenaient immobiles, +ils aperçurent une lumière à travers le +feuillage. Un instant après, le chasseur était +à côté d’eux.</p> + +<p>« Nous voici enfin arrivés près d’eux, dit-il +à voix basse ; veillez à vos amorces, et préparez-vous +à une chaude besogne. »</p> + +<p>Ils étaient prêts, et ils ne demandaient qu’à +combattre pour décider enfin la question. +Leurs cœurs battaient fortement, car ils allaient +engager une lutte à mort. La respiration +du chasseur était courte et saccadée, +mais il ne fallait ni hésiter, ni reculer, et ils +avancèrent résolûment.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">XIII<br> + +<span class="xsmall">EXPLICATIONS.</span></h2> + +<p>Le village des Mohawks était très-éloigné +de l’endroit où s’élevait jadis l’habitation du +bûcheron, et les sauvages, chargés et embarrassés +de leur pillage, n’avaient pu marcher +que très-lentement ; en outre, comme ils +pensaient que toute poursuite des blancs ne +pourrait aboutir, ils n’avaient aucune raison +de se hâter. Cependant, lorsque le vieux chef +apprit l’arrivée peu cérémonieuse de Seth +parmi ses hommes, la fuite de son compagnon, +et ensuite le rapport de la petite bande qui +était avec Ina, il commença à avoir quelques +doutes sur cette sécurité apparente. Il lui vint +à l’esprit qu’il pouvait y avoir une nombreuse +troupe de blancs sur leurs traces, et qu’alors il +devait déployer la plus grande adresse pour +conserver ses prisonniers, et, sur ce point, il +ne pouvait y avoir de doute, leur marche +devait être plus rapide, ceux qui étaient sur +leur piste les poursuivant avec toute l’ardeur +de la vengeance. Le butin qu’ils avaient fait +retardait leur marche, et enfin il comprit +qu’il fallait recourir à un stratagème quelconque.</p> + +<p>Il choisit parmi les plus braves et les plus +agiles six hommes, dont deux avaient été les +ennemis les plus acharnés de Graham lors de +sa terrible course, et il leur confia la garde +d’Ina, avec l’ordre de se rendre en toute hâte +au village indien. Avant de les laisser partir, +il lui vint à l’esprit qu’il valait mieux envoyer +aussi le blanc avec eux. S’il restait avec +la plus grande troupe, en cas d’attaque, sa +présence, on avait quelque raison de le +craindre, ne pourrait que leur nuire, tandis +que six sauvages bien armés et toujours sur +le qui vive, garderaient facilement un idiot +sans armes et une femme sans défense.</p> + +<p>Le chef, comme on le voit, était bien convaincu +qu’ils étaient poursuivis. Si donc il +pouvait dépister ceux qui les poursuivaient, +leur défaite était certaine, et il croyait qu’on +pouvait y parvenir. Réussit-il dans ses calculs ? +c’est ce que nous avons déjà montré. +Les six sauvages et les deux blancs confiés à +leur garde se séparèrent de la plus grande +bande et s’éloignèrent rapidement dans la +direction de l’Ouest. Leur piste fut dissimulée +de façon à faire croire qu’ils n’étaient que +trois, et nous avons vu que cette ruse induisit +le chasseur en erreur. Un morceau du +vêtement d’Ina fut placé à dessein sur un +buisson qui se trouvait près de la piste de la +plus grande troupe, et le chef, plein d’espérance +et de confiance, continua tranquillement +son chemin avec ses sombres compagnons.</p> + +<p>Dès que les deux bandes se furent séparées, +la plus petite marcha rapidement en avant ; +Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique +Indien, allait la première, pour que l’on pût +dissimuler plus facilement sa piste, tandis +que Seth se tenait au centre de la bande. On +lui laissa le libre usage de ses mains ; mais, +comme nous l’avons dit, il était sans armes. +Tout en voyageant rapidement, il se faisait +un devoir de les égayer autant que possible +par sa conversation et surtout par ses remarques +originales.</p> + +<p>« Si tu n’as pas d’objections à faire à ma +demande, je voudrais bien savoir pourquoi +nous quittons ainsi les autres Indiens ? » dit-il +d’un air railleur au sauvage qui était devant +lui.</p> + +<p>Ne recevant aucune réponse, il continua :</p> + +<p>« Je suppose que tu songes à cette maison +que tu as brûlée, et que tu sens que tu as +mal agi. Ah ! tu y songes, n’est-ce pas ? reprit-il +vivement en voyant le sauvage qui le +regardait avec colère. C’est un mauvais tour, +j’en conviens, continua-t-il ; je jure qu’il y +en a bien assez pour rendre un homme fou. +Cette maison, j’en suis certain, a coûté à Haverland +une semaine de travail ; c’est là une +vilaine besogne !... oui, monsieur, sur mon +âme ! »</p> + +<p>Par moments les sauvages échangeaient +ensemble quelques mots, et une ou deux fois +l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment +pour s’assurer s’il n’y avait personne à leur +poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient pas +pourchassés, ils ralentirent un peu le pas ; +et, comme Ina paraissait assez fatiguée, ils +pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter. +Mais leur belle captive fut bientôt si harassée, +que, même avant que le soleil eût atteint la +moitié de sa course, ils furent forcés de s’arrêter +pour prendre une demi-heure de repos, +et s’assirent sur le bord d’un petit ruisseau +écumant. Comme le soleil était extrêmement +brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le +repos pris sous les frais ombrages de ces +arbres délassait doublement. Ina s’assit sur +la terre froide et humide, et ses ravisseurs, +chose assez singulière, firent une garde bien +plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth +Jones. Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier +une bien grande liberté. Deux Indiens retournèrent +encore une fois sur la piste pour des +raisons de prudence ; mais ils ne trouvèrent +rien qui pût éveiller leurs craintes.</p> + +<p>Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire +des trous dans la terre ; tantôt il entonnait une +chanson, tantôt il causait et faisait de sages +remarques ; il ramassa ensuite furtivement +un petit caillou crayeux sur le bord du ruisseau, +et il se dirigea vers une grande pierre +plate où il écrivit, au milieu d’un tas de paraphes, +les quelques mots dont nous avons +parlé. Le tour avait été habilement joué ; +mais il n’échappa pas aux yeux méfiants des +sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement +et se dirigea vers lui, et, en lui montrant +la pierre, il lui demanda d’un air +bourru :</p> + +<p>« Qu’est-ce que c’est que cela ?</p> + +<p>— Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement +Seth.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela ? répéta le sauvage +en faisant un geste menaçant.</p> + +<p>— Eh ! parbleu, des dessins que j’ai faits +pour m’amuser et passer le temps !</p> + +<p>— Hum ! » grommela l’Indien.</p> + +<p>Et, plongeant sa large main dans le ruisseau, +il la passa sans respect sur la pierre et +effaça complétement la belle écriture de Seth.</p> + +<p>« Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as +épargné la peine. Je pourrai encore écrire +quand ce sera sec. »</p> + +<p>Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant +après, les éclaireurs revinrent au camp, +et on continua la marche. Mais Seth savait +bien qu’il avait réussi autant qu’il pouvait le +désirer. Il avait eu soin que le caillou fût +assez dur pour graver dans la pierre tendre +chaque mot qu’il écrivait ; aussi, il n’y avait +pas une demi-heure que la troupe était partie, +que chaque lettre avait déjà reparu aussi +nette et aussi distincte qu’auparavant, malgré +le barbouillage humide que le sauvage +indigné s’était permis.</p> + +<p>Leur marche fut assez rapide pendant +quelque temps. Seth, sous un prétexte ou +sous un autre, s’écartait insensiblement de la +bande, cassait des branches sur son passage, +se heurtait aux pierres qui n’étaient pas sur +le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens +et les horions qu’ils lui donnaient par-ci, +par-là, il rendait la piste distincte et visible.</p> + +<p>Ils firent une autre halte vers midi pour +prendre quelque nourriture. Ina avait le cœur +gros, et elle ne mangea que très-peu. Une +cruelle appréhension de son épouvantable +position l’envahit, et son courage chancela +lorsqu’elle commença à se représenter les +épreuves qui l’attendaient encore. Seth se +disputa avec deux de ses gardiens, parce que, +disait-il, ils avaient mangé plus que leur part +à dîner.</p> + +<p>Le repas terminé, ils se remirent de nouveau +en route. D’après la conversation que +les sauvages eurent ensemble à voix basse, +d’après les quelques mots qui arrivèrent aux +oreilles de Seth, et d’après leur complète insouciance +de la douloureuse fatigue d’Ina, ce +dernier commença à croire que les Indiens +soupçonnaient que leur stratagème n’avait +pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses +et craignaient d’être poursuivis ; mais il fut +bientôt convaincu qu’il n’en était rien ; et +quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi, +il écrivit de nouveau ses indications +sur une pierre propice qui se trouva par +hasard sur son passage, et son épître fut de +nouveau essuyée violemment par le pied du +même sauvage ; mais les mots reparurent +comme la première fois et produisirent tout +l’effet que le hardi captif pouvait espérer.</p> + +<p>Les manières de Seth augmentèrent les +soupçons de ses gardiens, et ils exercèrent +sur lui une surveillance plus sévère ; mais il +ne trouva plus l’occasion d’écrire un nouvel +avis, et comme il s’était attendu à ce que les +choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa +plus. Il espérait, et pourtant sans raisons apparentes, +qu’Haverland et Graham étaient +sur leur piste, et il sentait que si leurs yeux +pouvaient seulement tomber sur ce qu’il avait +écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien +seraient décidés.</p> + +<p>La lune était dans son plein et brillait +d’une splendeur sans pareille au-dessus de la +forêt. Elle éclairait tellement la route, que les +sauvages continuèrent leur fuite (comme il +est bien permis d’appeler leur voyage) pendant +une heure ou deux dans la soirée. Ils +fussent probablement encore allés plus loin, +s’il n’eût été trop évident, hélas ! qu’Ina était +prête à succomber. Le vieux chef leur avait +impérieusement ordonné de ne pas trop la +presser, et de s’arrêter quand ils verraient +qu’elle en avait besoin ; aussi, quoiqu’ils fussent +assez grossiers pour l’insulter par des +menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent +obligés de faire halte pour la nuit.</p> + +<p>Il est nécessaire de faire connaître la position +des sauvages et celle de leurs prisonniers, +pour que l’on puisse comprendre les +événements qui vont suivre.</p> + +<p>Ils avaient allumé un grand feu auprès +duquel se tenait Ina à moitié couchée sur la +terre et enveloppée dans un épais châle indien. +Elle n’avait pris aucune nourriture, et +elle était déjà à moitié endormie. A chacun +de ses côtés était assis un sauvage vigilant, +bien armé, et préparé à tout événement. En +face d’elle était Seth, les pieds fortement attachés +ensemble ; mais ses mains étaient libres. +Deux Indiens étaient à sa droite et un autre +à sa gauche ; le sixième était resté à une centaine +de pas en arrière pour veiller sur la +piste.</p> + +<p>Couché le visage contre terre, il attendait +silencieusement l’approche de l’ennemi.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">XIV<br> + +<span class="xsmall">DANS LE CAMP ENNEMI.</span></h2> + +<p>Les sauvages, après avoir allumé leur feu, +le laissèrent diminuer, puis s’éteindre, dans +la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était +tout ce qui pouvait arriver de plus favorable +à ceux qui les poursuivaient ; car, en premier +lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer +à nos amis où étaient Ina et Seth ; et, dès que +sa clarté ne put leur être d’aucun secours, +l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants. +Les Indiens furent assez bons pour le +laisser mourir complétement.</p> + +<p>Avant de donner le signal de l’attaque, le +chasseur jugea qu’il était important de s’assurer +de l’endroit où étaient les sauvages qui +manquaient dans le camp. Laissant sa carabine +aux soins d’Haverland, et recommandant +à ses compagnons de ne pas bouger, il +se glissa furtivement en avant.</p> + +<p>Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse +que celle d’un serpent. Le sauvage qui +était au milieu de la route n’eut pas le plus +léger soupçon de son approche.</p> + +<p>La première chose qui attira son attention +fut un léger bruit qu’il s’imagina entendre. +Il leva un peu la tête et regarda prudemment +en avant ; son œil perçant n’apercevant rien, +il se rejeta en arrière.</p> + +<p>Le chasseur et le sauvage étaient tous les +deux couchés sur le sol, au milieu d’une obscurité +complète ; s’ils eussent été sur leurs +pieds, ils auraient pu se voir distinctement ; +mais, sous les ombres épaisses des broussailles, +ils pouvaient presque se toucher sans +le savoir. Le chasseur aperçut cependant le +contour de la tête de son ennemi à la lueur du +feu qui se mourait derrière lui ; lorsque le +sauvage se souleva un peu, ce mouvement lui +fit connaître sa position, et il arrêta la façon +dont il allait agir.</p> + +<p>Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement +en avant, et il arriva si près de l’Indien, +qu’il put positivement l’entendre respirer. +Alors il fit à dessein un léger mouvement. +L’Indien leva la tête et se dressa peu à peu +sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui +comme une panthère, le saisit à la gorge, le +renversa par terre comme une masse, et lui +plongea à plusieurs reprises son couteau de +chasse dans le cœur jusqu’à la garde. C’était +une action horrible ; cependant il ne fallait +pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait +qu’il devait agir ainsi.</p> + +<p>Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle +ne donna plus aucun signe de vie. +Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès +de ses compagnons et leur expliqua en +quelques mots ce qui était arrivé. Les Indiens +étaient si prudents et si vigilants, que les +blancs avaient besoin de l’adresse la plus consommée +pour remplir leur terrible besogne.</p> + +<p>Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à +l’esprit de Graham. C’était de prendre le costume +de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment +dans le camp, et de se laisser guider +par les circonstances. Après quelques minutes +de discussion, ce projet fut unanimement +approuvé. Haldidge se rendit donc à l’endroit +où le sauvage était étendu ; il le déshabilla à +la hâte et revint avec ses vêtements. Graham +les revêtit lestement, et il fut bientôt prêt ; +on convint que l’audacieux jeune homme se +rendrait tranquillement vers les Indiens tandis +qu’Haverland et Haldidge le suivraient et +resteraient assez près de lui pour lui prêter +main-forte au premier signal.</p> + +<p>S’il était découvert, il devait s’emparer à +tout prix d’Ina et se sauver dans le bois, tandis +que ses deux amis s’élanceraient en avant +pour délivrer Seth et massacrer les autres +ennemis.</p> + +<p>Le feu était alors si faible, que Graham ne +craignit guère d’être reconnu ; mais il résolut +d’éviter toute conversation. Les sauvages +se levèrent en l’apercevant ; mais, heureusement, +ils ne lui parlèrent pas, ayant la ferme +conviction que c’était leur camarade. Graham +s’avança vers le feu, qui était presque éteint, +et il s’assit à côté de Seth, tandis que les sauvages +continuaient à fumer tranquillement +leurs pipes.</p> + +<p>« Hum ! » grommela Graham en regardant +le visage de Seth.</p> + +<p>Ce dernier tressaillit légèrement, leva les +yeux et comprit ; il montra ses pieds, et Graham +lui fit aussi un signe d’intelligence.</p> + +<p>« Dis donc, eh ! toi, qui as été assez habile +pour m’attacher les pieds, ne pourrais-tu pas +être assez bon pour me les approcher du feu ? +Allons, fais cela pour moi, et je me souviendrai +de toi dans mon testament. »</p> + +<p>Graham marmotta quelque chose entre ses +dents, se pencha en avant, et, en bougeant +légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement +la courroie qui les attachait.</p> + +<p>« Bien obligé, dit Seth, ça ira comme +cela ; tu n’auras plus besoin de te déranger, +vieux païen peinturluré ! »</p> + +<p>Graham comprit que, s’il pouvait mettre +Ina sur ses gardes, il n’aurait plus qu’à agir. +Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait +sur le moyen qu’il emploierait, un Indien +s’adressa à lui en langue indienne, et Graham +fut très-embarrassé ; il songeait déjà à +commencer le massacre, lorsque la vivacité +d’esprit et le sang-froid de Seth lui vinrent en +aide. Déguisant sa voix de la façon la plus +complète, notre excentrique personnage répondit +au sauvage en langue indienne. Ce +léger stratagème fut exécuté si habilement, +que pas un sauvage ne douta que ce ne fût +leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur +fit une seconde demande ; mais, +avant que Seth eût répondu, le cri effrayant +du whipporwil se fit entendre tout près du +camp.</p> + +<p>Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux +levait déjà son tomahawk pour fendre le crâne +de leur captive, dans le cas où on chercherait +à la leur enlever. Un autre s’élança sur Seth ; +mais sa surprise fut grande quand celui-ci, +à son tour, se dressa lestement sur ses pieds, +et son étonnement fut sans borne lorsque +Seth, serrant les deux poings, le frappa avec +fureur dans l’estomac et le renversa sans +connaissance. Aussi prompt que la pensée, +Graham assomma le sauvage qui se tenait +près d’Ina ; et, prenant la jeune fille dans ses +bras, il se sauva dans les bois en poussant en +même temps un cri terrible. La mêlée devenait +effrayante. Haldidge et Haverland, excités +jusqu’à la frénésie, se précipitèrent en avant +en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages. +Dix minutes plus tard on ne voyait +plus un seul Indien. Comprenant qu’il n’y +avait pas moyen de résister à cette terrible +attaque, ils se sauvaient avec précipitation, +emportant avec eux plusieurs blessures mortelles +et une haine implacable.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-217.jpg" id="illu-217.jpg"><br> +<span class="xsmall">Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans l’estomac.</span></p> + +<p>Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent +même pas une blessure digne d’être +signalée. La déroute des sauvages était complète.</p> + +<p>Mais il y avait encore quelque danger à +redouter, car les Indiens qui s’étaient sauvés +allaient, sans aucun doute, se rendre en +toute hâte auprès de la troupe principale, qui +à son tour, ne manquerait pas de poursuivre +les blancs.</p> + +<p>Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant +dans la forêt, il appela ses amis pour ne +pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du +danger à se séparer.</p> + +<p>« Pardieu ! qu’en dites-vous, Haverland, +les affaires commencent à devenir meilleures.</p> + +<p>— Dieu merci ! » répondit le père d’une +voix tremblante.</p> + +<p>Ina resta pendant quelques minutes si émue +et si effrayée, qu’elle ne comprit pas d’abord +le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut +qu’elle était dans des bras amis.</p> + +<p>« Suis-je en sûreté ?... Où est mon père ? +s’écria-t-elle.</p> + +<p>— Le voici, mon enfant adorée ! répondit +le père en la pressant sur son cœur.</p> + +<p>— Est-ce que ma mère et ma tante sont +aussi en sûreté ?</p> + +<p>— Oui, elles sont toutes les deux à l’abri +de tout danger, je l’espère !</p> + +<p>— Mais, mon père, quels sont donc ces +messieurs qui vous accompagnent ?</p> + +<p>— Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué, +auquel nous devons ta délivrance, et....</p> + +<p>— Assez pour le moment, Alfred, s’il vous +plaît ; cela suffit ! interrompit le chasseur.</p> + +<p>— Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier +Seth ni....</p> + +<p>— Non, pardieu ! ça ne vaudrait rien, surtout +quand vous vous souviendrez comment +Graham et moi nous leur avons joliment +brûlé la politesse.</p> + +<p>— Vous et qui ?... demanda vivement Ina.</p> + +<p>— M. Graham ! cet individu que vous voyez +là, celui qui est venu ici pour vous épouser ; +n’avez-vous pas encore entendu parler de +lui ? »</p> + +<p>Ina s’avança et examina le visage qu’elle +avait devant elle.</p> + +<p>« Ne vous souvenez-vous pas de moi ? demanda +Graham d’un ton doux et aimable.</p> + +<p>— Oh ! c’est vous ! Que je suis heureuse de +vous voir ici ! reprit-elle en plaçant ses deux +mains dans celles du jeune homme et en le +regardant avec tendresse.</p> + +<p>— Assez, assez ! s’écria Seth en s’avançant +vivement entre eux ; je m’oppose à tout cela, +d’abord, parce que vous n’avez pas le temps +d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite +parce que vous seriez observés ; je vous conseille +de la remettre jusqu’à ce que vous soyez +chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire ?</p> + +<p>— Votre motion est à peine nécessaire, +dit Graham en riant. L’affaire dont vous parlez +sera certainement remise à une époque +plus convenable.</p> + +<p>— J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir +cette réunion d’amis, et je remercie Dieu de +m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur +le point d’être perdue pour toujours ; mais il +y a une autre personne dont le cœur est presque +brisé, et on ne devrait pas la faire attendre. +En outre, nous sommes encore loin +d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir +de ces endroits dangereux aussi vite et +aussi rapidement que possible.</p> + +<p>— Voilà la question, ajouta Haldidge, et +vous ne pourrez vous considérer en sûreté +que lorsque vous ne serez plus par ici.... +Nous ne sommes pas encore bien loin.</p> + +<p>— C’est parfaitement vrai ! Que tout le +monde se mette donc en marche. »</p> + +<p>Nos amis partirent alors d’un pas rapide +pour regagner leur demeure. Comme nous +l’avons fait remarquer, ils avaient une longue +distance à parcourir, et même, au milieu de +l’obscurité, il ne fallait ni s’arrêter, ni marcher +lentement. Haldidge et Seth décidèrent +qu’on ne s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait +pas besoin de repos. Ils savaient bien tous +les deux que les Mohawks n’abandonneraient +pas leur proie tant qu’ils entreverraient la +chance de la reprendre.</p> + +<p>Seth craignait surtout qu’ils ne fussent +poursuivis et surpris par quelques sauvages.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">XV<br> + +<span class="xsmall">PLANS ET MANŒUVRES.</span></h2> + +<p>Nos fugitifs, car on peut bien maintenant +leur donner ce nom, continuèrent leur route +pendant toute la nuit, en faisant de temps en +temps une halte de quelques minutes. Lorsque +le jour commença à poindre, ils s’arrêtèrent +dans une vallée traversée par un petit torrent +étincelant, dont chaque rive était bordée +d’arbres touffus qui se penchaient au-dessus +de l’eau, et de broussailles plus épaisses +encore à travers lesquelles l’œil d’aigle d’un +chasseur ou celui d’un sauvage pouvaient +seuls découvrir un passage.</p> + +<p>Quand ils firent leur première halte, Seth +s’enfonça dans la forêt et revint au bout d’une +demi-heure avec un beau coq de bruyère. On +pluma aussitôt cette jolie pièce de gibier, on +alluma un bon feu, et on la fit rôtir en +quelques instants ; le coq de bruyère fournit +à tous nos amis un déjeuner abondant, substantiel +et succulent dont ils avaient grand +besoin. Après le repas, on tint conseil, et on +décida qu’on se reposerait là une heure ou +deux. On étendit des feuilles sèches sur le +gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix +minutes après la jeune fille dormait d’un +profond sommeil.</p> + +<p>Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur +voyage à pied pour plusieurs raisons, dont +chacune séparée suffisait pour leur faire +prendre cette résolution. D’abord, le trajet +était plus court et plus direct, et semblait +présenter réellement moins de dangers ; +ensuite, quand bien même ils auraient voulu +prendre par eau, ils n’avaient pas sous la +main les moyens de le faire.</p> + +<p>« Pardieu ! s’écria Seth après quelques +minutes de réflexions profondes, je crois, mes +amis, que nous allons tomber dans un +guêpier avant d’arriver chez nous. Je vous +dis cela parce que je le sens !</p> + +<p>— Et moi aussi, ajouta Haldidge ; je ne +sais pas pourquoi cette idée-là me tourmente, +et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être. +Si ces Mohawks voient qu’ils ont quelque +chance de risquer le tout pour le tout, ils +tenteront la partie ; vous pouvez vous attendre +à cela !</p> + +<p>— Croyez-vous qu’ils aient quelques +chances ? demanda Haverland.</p> + +<p>— J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque +mauvais tour.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ?... De quoi +parlez-vous ?</p> + +<p>— Ces Indiens savent tout naturellement +le chemin que nous devons prendre pour +retourner dans nos foyers ; et qui les empêchera +d’aller au-devant de nous et de nous +donner un peu d’embarras ?</p> + +<p>— Rien du tout, à coup sûr ! Nous avons +besoin de déployer la plus grande vigilance +à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que +l’un de nous devrait aller en avant comme +éclaireur ?</p> + +<p>— Oui, je le pense ; non-seulement un, +mais deux. Aussitôt que nous partirons, j’irai +en avant et vous guiderai, tandis que l’un de +vous devra se tenir un peu à l’arrière, pour +annoncer tous les visiteurs qui se présenteront. +C’est la seule manière de voyager +avec sûreté.</p> + +<p>— Quels moyens pensez-vous que les sauvages +emploieront ? demanda Graham.</p> + +<p>— Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage, +quoiqu’il serait diablement difficile +de dire positivement où ils sont. Vous pouvez +vous attendre à ce qu’ils se montreront +avant que nous soyons bien loin d’ici. Ils se +promèneront par-ci, par-là, dans les bois, +jusqu’à ce qu’ils aient découvert où nous +sommes ; et, alors, ils emploieront quelque +ruse pour nous attirer dans une embûche, et +je puis vous dire aussi que de plus fins que +nous ont donné tête baissée dans leurs infernales +machinations. »</p> + +<p>Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs +pour continuer la route furent terminés, +Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle +venait de prendre l’avait grandement délassée, +et les autres blancs se sentirent pleins de +courage et d’espérance en voyant qu’ils +pourraient marcher rapidement pendant la +journée.</p> + +<p>Le soin et la responsabilité de la petite +caravane retombaient naturellement sur +Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique +chasseur fini et homme des forêts expérimenté, +avait peu étudié les manières de combattre +les Indiens, et, par conséquent, il manquait +de cette vigilance toujours inquiète qui fait +le succès des coureurs de frontières. Quant à +Graham, il était assez prudent, mais il manquait +aussi des leçons de ce grand maître : +l’expérience. Seth et Haldidge, placés ainsi +en avant, se consultèrent pendant quelques +minutes et arrêtèrent les mesures de précaution +qu’il fallait prendre dans tous les cas. +On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait +à une centaine de pas en arrière et profiterait +de toutes les occasions qui s’offriraient à lui +pour surveiller les mouvements et l’approche +de l’ennemi. La même surveillance fut +confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait +l’entière sécurité de la bande.</p> + +<p>Haverland et Graham marchaient généralement +à côté l’un de l’autre, Ina était entre +eux, et ils étaient aussi circonspects que si +personne n’avait été chargé de veiller sur eux. +Ils se permettaient rarement de causer, +excepté pour échanger quelques mots.</p> + +<p>Seth Jones était bien convaincu qu’il +occupait le poste le plus périlleux ; c’est donc +lui que nous suivrons au milieu de ses aventures. +Après être sortis de la vallée où ils +avaient campé, les blancs devaient, pendant +une distance considérable, traverser une forêt +vierge sans colline ni vallée, assez bien garnie +d’arbres touffus et de buissons épais. Si +quelqu’un eut traversé par hasard le sentier +que suivait Seth, le seul indice qu’il aurait +eu de la présence d’un être humain aurait été +une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre +de son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être +un coup de sifflet perçant qui ressemblait +à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait +un signal à ceux qui étaient à l’arrière.</p> + +<p>Dans la matinée, il ne rencontra rien qui +pût éveiller ses soupçons ; mais, à un moment +donné, il arriva dans un endroit qui lui +inspira tout à coup quelques craintes. Ce lieu +était si favorable pour une embuscade, qu’il +fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il +résolut de reconnaître parfaitement la localité +avant de la leur faire franchir. Cet endroit +paraissait avoir été primitivement le lit de +quelque lac assez étendu, dont les eaux +s’étaient taries bien des années auparavant, +en laissant un sol riche et productif qui était +alors entièrement recouvert de broussailles +épaisses dont la végétation était luxuriante ; +mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette +espèce de vallée était si bien inclinée, que, +de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait +la voir parfaitement. Elle avait environ deux +cents pas de largeur et mille de longueur.</p> + +<p>Seth resta longtemps à la parcourir des +yeux et à examiner chaque endroit où il +paraissait probable qu’un ennemi se tînt +caché. A peine si un seul point échappa à son +œil pénétrant.</p> + +<p>Pendant qu’il inspectait bien attentivement +cette vallée, ses regards furent tout à coup +attirés vers le centre, où s’élevait une légère +colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque +embarrassa beaucoup notre ami. Il avait les +habitudes curieuses et analytiques si généralement +attribuées aux individus de sa race, +et cet événement l’intrigua beaucoup ; il +devait, à son avis, cacher quelque chose de +mystérieux. Ce n’était encore qu’une supposition, +mais il résolut, avant de permettre à +ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la +vallée, de connaître le dernier mot de +l’énigme. Son premier soin fut de retourner +sur la piste pour rejoindre Haverland et +Graham, auxquels il fit part de son intention. +Cela fait, il repartit de nouveau en avant.</p> + +<p>En arrivant à l’endroit où il avait d’abord +découvert cet indice suspect, il s’arrêta un +instant pour examiner derechef. La fumée se +voyait encore un peu ; elle s’élevait très-lentement +dans l’air, et était si légère, que si son +œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée +pendant longtemps. Seth réfléchit un certain +temps et finit par reconnaître qu’il ne +pouvait comprendre ce qui produisait cette +fumée sans se hasarder dans la vallée. Arrivé +à cette conclusion, il n’hésita plus. Il descendit +et entra dans les broussailles épaisses.</p> + +<p>Lorsqu’il y fut complétement engagé, il +détourna à droite, de façon à tourner autour +du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement +et prudemment ; de temps à autre il +s’arrêtait et écoutait attentivement. Quelquefois +il collait son oreille sur la terre et restait +ainsi pendant plusieurs minutes. Mais il +n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il +jugea qu’il devait être près du feu qui avait +excité sa curiosité. Le petillement d’un +brasier le guida, et, en quelques instants, il +y était arrivé.</p> + +<p>Il vit alors un spectacle qui le fit reculer +d’horreur.</p> + +<p>Une malheureuse créature humaine était +attachée à un poteau, où elle avait été brûlée. +Elle était aussi noire que la mort, et sa tête +scalpée retombait sur sa poitrine, de telle +sorte que, de l’endroit où il était, Seth ne +pouvait voir ses traits ; mais il en voyait assez +pour le faire frissonner, en songeant au sort +affreux auquel il venait d’échapper. Toutes +les chairs étaient consumées jusqu’aux +genoux, et des os blancs et brillants pendaient +des membres supérieurs crispés et +noircis. Les mains attachées derrière le dos, +étaient restées intactes, mais tout le reste du +corps était littéralement rôti ! La fumée qu’il +avait vue était celle de ce corps humain, dont +Seth avait remarqué la mauvaise odeur bien +avant qu’il n’en soupçonnât la cause.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-233.jpg" id="illu-233.jpg"><br> +<span class="xsmall">De l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses traits.</span></p> + +<p>« Grand Dieu !... murmura-t-il ; c’est la +première fois que je vois une personne +brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au +ciel ! que ce sera la dernière !... Serait-ce un +blanc ? »</p> + +<p>Après quelques évolutions prudentes, il +gagna un endroit d’où il pouvait voir le +visage du supplicié, et il éprouva un grand +soulagement en découvrant que ce n’était +pas un blanc. C’était probablement un malheureux +Indien d’une tribu étrangère, et il +avait sans doute été pris par ses ennemis, +qui avaient exercé sur lui cette vengeance. +Était-ce un Mohawk ? ou appartenait-il à une +autre tribu. C’est ce qu’il fut impossible à +Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier +et incompréhensible, ce fut de ne pas +apercevoir d’autres sauvages dans les environs. +Il savait que ce n’était pas leur habitude +d’abandonner ainsi un prisonnier, et le fait +même de leur absence le rendit doublement +prudent et soupçonneux.</p> + +<p>Pendant qu’il réfléchissait devant ce +terrible spectacle, il fut pour ainsi dire +réveillé en sursaut par la détonation de la +carabine d’Haldidge.</p> + +<p>Il était convaincu que c’était celle du +chasseur, d’après la direction, et aussi +d’après la force de la détonation, sur laquelle +il ne pouvait se tromper ; car il l’avait remarquée +pendant le combat de la nuit précédente, +et la chose était d’autant plus facile, +que cette arme avait un son particulier qui +ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit +à celles des sauvages. C’était pour lui un +nouveau sujet d’étonnement et de perplexité, +et il était fort embarrassé de la tournure +extraordinaire que les affaires semblaient +prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y fût +forcé pour se décider à décharger sa carabine ; +mais quel était le motif de ce coup de feu ? il +ne pouvait que le conjecturer.</p> + +<p>Plein de doutes et toujours sur ses gardes, +il résolut de reconnaître sa propre position +avant de retourner vers ses compagnons. +Se baissant presque à terre, il fit furtivement +le tour du feu. En arrivant sur le côté opposé, +il s’étendit à plat ventre et colla son oreille +sur le sol. Il entendit un léger mouvement, +leva la tête, et reconnut que quelqu’un traversait +le bois. Une minute après, cinq +guerriers mohawks, dans tout l’éclat de leur +horrible peinture de guerre, entrèrent dans +l’espace découvert qui se trouvait devant +l’Indien attaché et brûlé au poteau.</p> + +<p>La détonation de la carabine paraissait leur +avoir causé quelques craintes. Ils parlaient +avec vivacité, mais à voix basse ; ils gesticulaient +vivement, sans faire attention le +moins du monde au spectacle affreux et +écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut +convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa +présence, car peu à peu ils parlèrent plus +haut, et enfin il put entendre presque tout ce +qu’ils disaient. Comme il s’y attendait, c’était +la détonation de la carabine qui les avait +émus. Ils paraissaient comprendre que le +coup n’avait pas été tiré par un des leurs, et +ils avaient peur que leur présence ne fût +découverte. Seth apprit encore qu’il y avait +au moins une douzaine d’Indiens dans le voisinage, +et que chacun d’eux avait été amené +là pour le même objet.</p> + +<p>Par conséquent, il devait avoir aperçu les +autres en faisant ses évolutions, ou c’est +qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils +avaient été découverts par Haldidge. Cette +dernière supposition lui semblait la plus +naturelle ; selon toute probabilité, il y avait +une collision entre eux et le chasseur, et Seth +sentit que sa présence devait être nécessaire +près de ses amis. Il retourna donc sur +ses pas.</p> + +<p>Sa présence était en effet nécessaire, car +des dangers terribles et menaçants entouraient +la petite bande des blancs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">XVI<br> + +<span class="xsmall">ÉPREUVES.</span></h2> + +<p>Lorsque nos amis partirent le matin pour +faire le voyage, Haldidge, comme nous l’avons +dit, resta en arrière pour garder la petite +troupe et empêcher toute surprise dans cette +direction. Quoiqu’il s’attendît à aussi peu de +démonstrations que Seth sur ce point, il était +cependant trop habitué à la vie des forêts, +pour se relâcher de sa prudence et de sa vigilance +habituelles. Quelquefois, il revenait assez +loin sur la piste, et s’en éloignait à droite ou +à gauche pour examiner le terrain à un quart +de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait +une surveillance continuelle, non-seulement +sur la piste même, mais encore sur les environs +et à une assez grande distance de la petite +bande. Pour le cas où l’on viendrait à les +poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des marques +nombreuses qui se contredisaient toutes, +de telle sorte qu’elles ne pouvaient qu’embarrasser +et retarder leurs ennemis.</p> + +<p>Vers midi, au moment même où Seth s’était +arrêté pour examiner le vallon suspect, +et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent +cinquante pas en arrière, Haldidge aperçut +trois Indiens en face de lui. Ils étaient assis +par terre et gardaient un silence complet ; ils +avaient l’air d’attendre quelqu’un. Le chasseur +se trouva aussi embarrassé que l’était +Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce +ou non un stratagème pour s’emparer de lui ? +Il ne pouvait le dire ; mais avant de s’aventurer +plus loin, il résolut de connaître davantage +leurs intentions.</p> + +<p>Haldidge avait une grande difficulté à surmonter. +Le bois, à cet endroit, était découvert +et presque privé de broussailles ; de sorte +qu’il était à peu près impossible de s’approcher +plus près sans se faire voir. Il aperçut, +à une petite distance derrière eux, un grand +et gros tronc d’arbre qui semblait à moitié +pourri ; le tronc était si près d’eux, que s’il +parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre +tout ce qu’ils diraient. Il connaissait un peu +la langue Mohawk, pas assez pour la parler, +mais assez cependant pour bien comprendre +le sens d’une conversation. Il résolut donc +d’atteindre cet endroit à tout hasard.</p> + +<p>Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été +possible, communiquer avec Haverland et +l’avertir du danger ; mais, pour cela, il devait +faire un long détour, et, après réflexion, il se +décida à ne pas l’entreprendre ; il se coucha +à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre, +qu’il avait soin de laisser toujours entre +lui et les Indiens ; il approcha de ses ennemis +aussi silencieusement et aussi furtivement +qu’un serpent. Ce tour de force fut exécuté +avec tant de prudence et tant de soin, qu’il +lui prit au moins vingt minutes ; et, pendant +tout ce temps, les Indiens conservèrent le +même silence. Enfin il atteignit le tronc +d’arbre, et il vit avec plaisir qu’il était creux. +Il ne perdit pas de temps à s’y fourrer, et, se +repliant dans le plus petit espace possible, il +se mit à écouter. Comme surcroît de chance, +il trouva une petite fente qui lui permettait +d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages, +sans compter qu’elle laissait encore +passer un léger rayon de lumière.</p> + +<p>Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter +attentivement ; mais les Indiens n’échangèrent +pas une seule parole, et ils restèrent +aussi immobiles que des statues. Tout à coup +il entendit des pas sur les feuilles sèches, et, +une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient +sur le tronc même où il était caché ! +Il jugea qu’ils étaient environ une demi-douzaine. +Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient +s’être levés pour aller à la rencontre des +autres, et ils s’étaient tous assis sur le même +tronc d’arbre.</p> + +<p>Ils commencèrent immédiatement à causer, +mais d’un ton si bas et si guttural, que leurs +voix creuses communiquaient une espèce de +tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit +aussitôt qu’il comprit qu’ils parlaient +de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient +pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit +qu’ils avaient tendu un piége pour y +faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et +ils discutaient ce qu’on ferait de lui-même. +Ils savaient qu’il marchait en éclaireur et faisait +sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît +le piége, ou du moins que lui-même +n’y échappât.</p> + +<p>En ce moment un des Indiens, poussé probablement +par quelque caprice, se baissa et +regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut +par l’obscurité et l’ombre que sa tête projetait +dans l’ouverture, et c’est à peine s’il respira +pendant quelques secondes. Mais le visage de +l’Indien s’éloigna, et comme le tronc de l’arbre +était sombre à l’intérieur, car la petite fente +se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se +sentit rassuré et reprit part à la conversation.</p> + +<p>Haldidge était condamné à une épreuve à +laquelle il n’avait guère songé ; il était entré +dans le tronc d’arbre la tête la première, de +telle sorte que ses pieds se trouvaient vers +l’ouverture et que son visage était dans l’obscurité. +Il pensa que la cavité s’étendait encore +à plusieurs pieds ; mais, comme il n’était +pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage, il +n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond.</p> + +<p>Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles +tendues pour écouter, il tressaillit à l’épouvantable +sifflement d’un serpent à sonnettes ! +Il comprit sa situation en une minute. Il y +avait un de ces reptiles au fond du tronc !</p> + +<p>Il est difficile de s’imaginer une situation +plus horrible que celle du chasseur. Il était +littéralement enveloppé de tous côtés par la +mort ; elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous +et au-dessus de lui, et il lui était impossible +de fuir. Il venait d’apprendre que sa +tête était mise à prix par les Indiens, de telle +sorte que s’il sortait et tombait dans leurs +griffes, c’était absolument comme s’il commettait +un suicide. Rester où il était, c’était +mépriser le second et le dernier avertissement +du serpent à sonnettes. Que devait-il +faire ? Rien ! si ce n’est mourir en homme, et +il résolut de braver la morsure du terrible +reptile.</p> + +<p>Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent +exerçait sur lui son horrible fascination. +Ses petits yeux, brillants comme des étoiles +de feu, semblaient lancer un rayon magique +violent et acéré qui frappait son cerveau ; il +y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme +irrésistible. Tantôt le petit point +lumineux semblait se reculer pour se rapprocher +ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant +et semblable à un éclair, scintillait et +tremblait, puis il prenait la rigidité d’un +métal et s’insinuait dans tout son être, comme +la pointe d’une lance invisible.</p> + +<p>Haldidge aurait voulu secouer cette influence +qui l’enveloppait comme un pesant +manteau. Il en avait le désir, et cependant il +s’abandonnait à une insouciance pleine de +langueur ; il lui répugnait de faire aucun effort. +La sensation qu’il éprouvait ressemblait +quelquefois à celle produite par un puissant +narcotique au moment où nous nous réveillons. +Il n’avait plus qu’une conscience +vague de lui-même et un souvenir indécis du +monde extérieur ; il était certain qu’il aurait +pu briser le lien qui le tenait enchaîné, en +faisant un vigoureux effort, mais il ressentait +une indifférence nonchalante qui l’empêchait +de le faire.</p> + +<p>Haldidge respirait faiblement et lentement : +il cédait de plus en plus à cette subtile +et fatale influence. Il savait qu’il était sous +le charme, et cependant il ne pouvait +s’y soustraire. Il lui était alors impossible de +secouer le fardeau qui l’oppressait comme un +cauchemar. Le monde extérieur, pour ainsi +dire, s’était évanoui, et il était dans une +autre sphère, d’où il ne pouvait revenir sans +un secours étranger. Il se voyait voltiger, +plonger, et fendre les airs porté partout sur +une aile de feu. Le charme était complet ; cette +puissance extraordinaire que l’instinct prend +sur la raison, cette étonnante supériorité +qu’un reptile montre, qu’il peut usurper sur +l’homme, le serpent l’exerçait alors sur le +chasseur.</p> + +<p>En ce moment, pour une cause ou pour +une autre, un des sauvages frappa le tronc +d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit. +Il respira longuement, ferma les yeux, +et, quand il les rouvrit, il regarda ses mains, +sur lesquelles il appuyait son menton.</p> + +<p>Le charme était rompu ! le chasseur l’avait +secoué !</p> + +<p>Ainsi que les coups frappés à la porte de +Macbeth dispersent l’obscurité et les épouvantables +ténèbres dans lesquelles les meurtriers +s’agitent et respirent, ainsi ce coup de tomahawk +de l’Indien brisa le charme subtil +et magnétique du serpent, et dissipa la lourde +influence qui enveloppait Haldidge.</p> + +<p>Il détourna la tête et résolut de ne pas +lever les yeux, car il savait qu’alors la même +puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le +serpent paraissait comprendre qu’il avait +perdu son influence ; il fit entendre encore +une fois son sifflement et se prépara à s’élancer. +Haldidge ne remua pas un seul muscle. +D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis qu’il +était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent +ne mordit pas ; l’immobilité constante +du chasseur, semblable à celle de la mort, +paraissait être évidemment, pour le serpent, +la mort elle-même. Il se plia et se déplia plusieurs +fois ; puis, soulevant sa tête, il rampa +et s’avança sur lui-même, et sortit du tronc. +Il fut aussitôt tué par les Indiens.</p> + +<p>Maintenant que le chasseur était redevenu +lui-même, il se prépara à agir. Les Indiens +s’étaient levés du tronc et en étaient à une +certaine distance. Il pouvait encore entendre +leurs voix, mais il ne pouvait plus distinguer +leurs paroles, qui se perdaient dans la distance. +Un instant plus tard, il n’entendit plus +rien.</p> + +<p>Haldidge était inquiet sur le sort de ses +compagnons. Il avait assez de confiance dans +la force et dans la ruse de Seth pour être +presque certain qu’il ne les conduirait pas +au milieu d’une embuscade et n’y tomberait +pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec +laquelle elle pût être tendue, mais aussi, il +pouvait bien ignorer qu’il y avait en arrière +des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland +et Graham d’un moment à l’autre.</p> + +<p>Le chasseur devint à la fin si inquiet et si +agité, qu’il sortit de sa cachette aussi rapidement +et aussi silencieusement que possible. +Il regarda soigneusement autour de +lui, mais il ne vit aucun sauvage. En proie +aux appréhensions les plus douloureuses, il +se hâta de marcher à travers le bois, en évitant +cependant la piste de ses amis, et il arriva +enfin assez près d’eux. Avant de se montrer, +il voulut reconnaître le lieu ; tandis +qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui +se levait lentement au-dessus d’un buisson et +regardait les blancs, qui ne soupçonnaient +pas sa présence. Sans perdre une minute, il +leva sa carabine, l’ajusta rapidement, mais +sûrement et fit feu.</p> + +<p>Puis, appelant Haverland et Graham, il +s’élança vers eux en leur criant :</p> + +<p>« Cherchez un refuge, les Indiens sont sur +nous ! »</p> + +<p>En une minute les blancs furent invisibles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">XVII<br> + +<span class="xsmall">DANGERS.</span></h2> + +<p>Au premier mot que lui cria Haldidge, +Haverland comprit le danger qui les menaçait. +Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança +dans le bois et s’abrita derrière un arbre ; il +fit ce mouvement avec tant de rapidité, +qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce +qui se passait autour d’elle.</p> + +<p>« Qu’y a-t-il, père ? murmura-t-elle.</p> + +<p>— Sois calme, ma fille, et ne bouge +pas ! »</p> + +<p>Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia +derrière son protecteur, sûre que ce bras vigoureux +était capable de la protéger contre +tout ennemi, si formidable qu’il fût.</p> + +<p>Graham s’était précipité vers Haldidge, et +ils s’abritèrent tous les deux à quelques pieds +l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été +bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement +que l’Indien de l’Amérique du Nord pousse, +comme l’animal, quand il reçoit une blessure +mortelle. Le bruit de la chute du corps du +sauvage parvint aussi à leurs oreilles.</p> + +<p>Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit +plus rien. Ce silence était aussi plein +de signification et de dangers que toute démonstration +ouverte de la part des Indiens. +Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir formé ? +Là était le mystère ! Enfin, Graham se décida +à parler.</p> + +<p>« A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés, +Haldidge ?</p> + +<p>— A former quelque complot diabolique, +je pense.</p> + +<p>— Il paraît qu’il leur faut du temps pour +l’exécuter.</p> + +<p>— Ne soyez pas impatient, ils se montreront +bien assez vite.</p> + +<p>— Avez-vous quelque idée de leur nombre ?</p> + +<p>— Il y en avait quelque chose comme une +demi-douzaine qui rôdaient autour de nous.</p> + +<p>— Il y en a un de moins maintenant, en +tous cas !</p> + +<p>— Je le suppose ; mais il en reste assez +pour nous donner un peu de peine.</p> + +<p>— Où sont allés Alfred et sa fille ?</p> + +<p>— Là-bas, à quelques pas ; ne ferions-nous +pas mieux de nous rapprocher d’eux ?</p> + +<p>— Hum ! je ne sais pas si cela est bien +nécessaire ; nous sommes les uns et les autres +aussi en sûreté où nous nous trouvons +que si nous étions ensemble.</p> + +<p>— J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de +nous entourer ; dans ce cas, Haverland ne +serait-il pas en grand danger ?</p> + +<p>— Ils ne peuvent arriver auprès de lui +sans mettre leurs têtes à portée de nos carabines, +et Alfred est un homme qui peut assez +facilement découvrir leurs machinations.</p> + +<p>— Où est donc Seth ?</p> + +<p>— Pas bien loin ; mon coup de fusil le ramènera +certainement.</p> + +<p>— Haldidge, comment avez-vous découvert +ces Mohawks ? Saviez-vous qu’ils étaient +là longtemps avant de faire feu ?</p> + +<p>— Oui, bien longtemps avant ! J’ai idée +qu’ils nous ont suivis depuis une heure ou +deux.</p> + +<p>— Alors, pourquoi ont-ils différé leur +attaque ?</p> + +<p>— Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien +cela. Je ne crois pas même qu’ils en eussent +l’intention. Ils ont dressé une embuscade +quelque part en avant, et ils voulaient nous y +faire tomber.</p> + +<p>— Mais quelle était leur intention en nous +surveillant de si près ?</p> + +<p>— Ils étaient à ma recherche, car je le leur +ai entendu dire, et je pense que, dans le cas +où vous ne seriez pas tombés dans le piége, +ils se seraient décidés à nous attaquer.</p> + +<p>— Seth serait-il tombé dans le piége ? demanda +Graham d’un air inquiet.</p> + +<p>— Non, non, une pareille chose ne peut +pas être, il n’est pas assez fou pour cela, +vous pouvez en être sûr ! C’est un habile +gaillard, quoique, avec ses longues jambes, +il soit l’individu le plus gauche et le plus +drôle que j’aie jamais vu !</p> + +<p>— Je suis curieux de savoir qui il est ; il +me semble qu’il joue quelque comédie. Plusieurs +fois, en causant avec moi, il a employé +un langage qu’on rencontre seulement chez +un savant ou un homme bien élevé ; d’autres +fois, et même la plupart du temps, il s’exprime +mal et d’une façon ridicule. En tout +cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami véritable, +et l’intérêt qu’il prend à la sûreté +d’Haverland et de sa famille est aussi efficace +qu’il est singulier.</p> + +<p>— Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement +tombé entre les mains des Indiens, +quand ils vous ont si rudement pourchassés ?</p> + +<p>— Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais +d’abord assez prudent, mais je devins si impatient +et si négligent, que je me précipitai +dans un danger qui aurait été fatal à tout +autre ; il n’y a rien de sa faute.</p> + +<p>— Je suis bien aise de l’apprendre, car +cela me semblait singulier. »</p> + +<p>Cette conversation n’avait pas lieu sur un +ton ordinaire ni avec une animation qui aurait +pu diminuer leur prudence habituelle ; +elle se faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils +regardés une fois en causant ; quelques +fois ils étaient restés plusieurs minutes sans +parler, puis avaient échangé une question ou +une réponse. On était vers le milieu de +l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait +passer la nuit dans ces parages.</p> + +<p>« J’espère que Seth fera son apparition +avant la nuit, dit Graham.</p> + +<p>— Oui, je l’espère, car son approche serait +dangereux si nous ne pouvions le voir venir.</p> + +<p>— Il doit avoir connaissance du danger +qui nous menace.</p> + +<p>— Oui, je crois être certain qu’il n’est pas +bien loin.</p> + +<p>— Eh ! qu’est-ce donc ? murmura Graham.</p> + +<p>— Ah !... Ne bougez pas, il y a quelque +chose qui remue là-bas. »</p> + +<p>Un silence de mort régna pendant quelques +minutes ; puis un léger bruissement se fit entendre +près d’Haldidge, et quand il retourna +son regard alarmé de ce côté, Seth Jones se +relevait tout près de lui.</p> + +<p>« D’où venez-vous ? lui demanda Graham +étonné.</p> + +<p>— Je surveillais ! Je vous ai un peu troublés, +eh ?</p> + +<p>— Nous avons découvert que nous avions +des voisins.</p> + +<p>— Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés, +du moins.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ?</p> + +<p>— Il n’y a pas un Indien à deux cents pas +d’ici ! »</p> + +<p>Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement +celui qui parlait ainsi.</p> + +<p>« Je vous dis ce qui est. Eh ! Haverland ! +cria-t-il, venez ici, il n’y a rien. »</p> + +<p>Le ton de Seth était étrange ; mais ses compagnons +savaient bien qu’il n’était pas homme +à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se +réunirent autour de lui.</p> + +<p>« N’avez-vous pas couru un grand danger ? +lui demanda Haverland qui avait encore quelques +craintes en s’avançant dans un endroit +qu’il savait avoir été si périlleux une minute +auparavant.</p> + +<p>— Non, non ; je crois que vous n’avez pas +besoin d’être si inquiets les uns et les autres, +car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne +resterais pas ici.</p> + +<p>— La nuit arrive, Seth, et nous devrions +décider de suite ce que nous allons faire, où et +comment nous allons la passer.</p> + +<p>— Savez-vous manier un fusil ? demanda +Seth à Ina.</p> + +<p>— Je ne crois pas que vous puissiez m’en +remontrer sur ce point, répondit-elle vivement.</p> + +<p>— Très-bien ! »</p> + +<p>En disant ces mots, il entrait dans les +broussailles où était étendu le cadavre de l’Indien ; +il se baissa sur lui, enleva la carabine +de ses mains roidies, prit son sac à balles et +sa poire à poudre et les tendit à Ina.</p> + +<p>« Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien +armés, dit-il, et si l’un de ces infernaux Mohawks +se présente devant nous sans recevoir +son compte, nous mériterons des bonnets de +nuit rouges !</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-259.jpg" id="illu-259.jpg"><br> +<span class="xsmall">« Maintenant nous voilà cinq guerriers bien armés. »</span></p> + +<p>— Comment pourrons-nous les en empêcher, +puisqu’il paraît qu’ils sont dix fois +plus nombreux que nous ? demanda Haverland.</p> + +<p>— Voici leur manière d’agir ; il y en a environ +une douzaine qui doivent essayer de +nous envelopper. Ils sont maintenant en +avant, et ils nous ont dressé une embuscade. +Si nous parvenons à traverser cette embuscade, +nous serons aussi en sûreté que si nous +étions arrivés au logis sains et saufs. Et il +ne doit pas y avoir de <i>si</i> là-dessus, il faut +que nous traversions cette embuscade cette +nuit même. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">XVIII<br> + +<span class="xsmall">HORS DE LA VALLÉE DE LA MORT.</span></h2> + +<p>Une nuit obscure et triste tombait lentement +sur la forêt ; on n’entendait rien que +le souffle mélancolique du vent à travers le +sommet des arbres, ou parfois le hurlement +d’un loup dans le lointain, ou encore le cri +plus rapproché de la panthère. Des nuages +épais et tumultueux erraient dans le ciel et +rendaient la nuit noire comme de l’encre.</p> + +<p>Par moments, le grondement lointain du +tonnerre résonnait faiblement dans les airs, +et une langue de feu, semblable à un torrent +de sang, s’agitait un moment sur le bord de +la nuée chargée d’orage ; de gros nuages, devenant +de plus en plus noirs et plus terribles, +semblaient se concentrer à l’occident, et former, +en s’entassant les uns sur les autres, un +vieux château crénelé. Le tonnerre devenait +plus violent et il gronda bientôt comme le +roulement d’un chariot sur la voûte des cieux ; +des torrents rougeâtres de feu liquide couraient +le long des sombres murailles du château +des Tempêtes. De temps en temps le +subtil élément s’enflammait avec un jet +éblouissant, les éclairs brillaient, la foudre +éclatait.</p> + +<p>« Tenez-vous près de moi et marchez lestement, +car il y a assez d’éclairs pour nous +conduire. »</p> + +<p>Seth avait entièrement reconnu la vallée. +C’était là, dans cette espèce d’entonnoir, que +les Indiens pensaient entourer et prendre les +fugitifs, quand la mort d’un des leurs, trop +audacieux, leur fit soupçonner que leurs intentions +étaient découvertes.</p> + +<p>La petite troupe mit des heures pour traverser +la vallée. Seth s’arrêtait souvent en +murmurant un « chut ! » presque imperceptible ; +et alors ses compagnons, pendant plusieurs +minutes pleines d’inquiétude, écoutaient +avidement si le danger ne les menaçait +pas ; puis ils reprenaient leur marche pénible +et lente.</p> + +<p>Il y avait au moins trois heures que nos +fugitifs avaient repris leur course, et Seth +pensait déjà qu’ils devaient être à peu près +hors d’embarras, lorsqu’il s’aperçut qu’il se +trouvait dans le sentier même qu’il s’était +efforcé si soigneusement d’éviter. Il en fut +extrêmement effrayé et changea de suite de +direction.</p> + +<p>« Chut ! à terre ! » murmura-t-il en tournant +la tête.</p> + +<p>Ils n’étaient pas à dix pas du sentier lorsqu’ils +se laissèrent choir sur le sol. Ils entendirent +alors marcher dans les environs. +L’obscurité était trop grande pour leur permettre +de discerner quelque chose, mais ils +comprirent que leurs ennemis étaient si près +qu’ils auraient pu les toucher en étendant la +main.</p> + +<p>La position de nos amis était tout à fait +critique. Les Mohawks n’étaient pas dans le +sentier, comme ils l’avaient supposé d’abord, +mais ils le cherchaient évidemment. Haldidge +et Seth sentaient que les sauvages ne les savaient +pas si rapprochés d’eux ; et cependant +ils avaient la conviction qu’ils seraient inévitablement +découverts.</p> + +<p>Seth Jones s’éleva sur ses pieds, mais tellement +silencieusement, qu’Haldidge lui-même, +qui était à un pas de lui, n’entendit rien. Il +mit sa bouche sur l’oreille d’Haverland et +lui dit :</p> + +<p>« Sauvez-vous avec votre fille aussi vite +que l’éclair, car nous serons découverts dans +une minute. »</p> + +<p>Haverland emporta dans ses bras vigoureux +Ina, qui n’avait pas besoin d’avertissement, +et marcha résolûment en avant. Il leur était +impossible de ne pas faire de bruit, quand +les buissons humides s’accrochaient à eux. +Les sauvages les entendirent et s’avancèrent +prudemment. Ils soupçonnaient évidemment +que c’étaient les fugitifs, et ne pensaient pas +que quelqu’un fût resté en arrière. Seth fut +averti du danger par un sauvage qui se heurta +brusquement contre lui.</p> + +<p>« Je vous demande pardon, je ne vous +voyais pas, s’écria-t-il, tandis qu’ils se rejetaient +tous les deux en arrière ; que le diable +vous emporte ! je désire seulement vous voir +une minute. »</p> + +<p>Seth, Haldidge et Graham se défendirent +alors contre cinq ou six Indiens. Si un brillant +éclair eût illuminé la scène en ce moment, +il est probable que tous auraient ri +franchement de leur attitude et de leurs mouvements. +Les Indiens, en voyant qu’ils étaient +si près de leurs ennemis les plus mortels, +bondirent immédiatement de plusieurs pieds +en arrière, pour éviter une collision trop +brusque avec eux. Les trois blancs firent +précisément la même chose, chacun à sa manière ; +Seth sauta d’un côté et s’accroupit +par terre, selon son habitude, comme une +véritable panthère ; sa carabine dans la main +gauche et son couteau dans la droite, il attendit +qu’il pût être sûr de l’endroit précis où +était un des sauvages avant de sauter sur lui.</p> + +<p>Il serait fastidieux de raconter les ruses et +les stratagèmes employés par les deux troupes +ennemies. Simon Kenton et Daniel Boone +atteignirent une fois, au même moment, les +bords opposés de l’Ohio, et tous les deux +croyaient qu’il y avait une autre personne sur +l’autre bord. Ces deux vieux chasseurs, qui +se connaissaient depuis longtemps, passèrent +plus de vingt-quatre heures avant de découvrir +qu’ils étaient amis. Pendant près de deux +heures, les Mohawks et les blancs se battirent +les uns contre les autres avec l’habileté la +plus consommée. Tantôt ils reculaient et +tantôt ils avançaient ; ils allaient tantôt à +droite et tantôt à gauche ; chaque troupe s’efforça +d’entraîner l’autre dans quelque piége, +qui était habilement évité ; enfin, jugeant +qu’Haverland était en sûreté, Seth résolut de +se retirer, et il partit prudemment ; dix minutes +après, il était sur la limite de la vallée.</p> + +<p>Dès que Seth fut parti, Haldidge s’éloigna +aussi et précisément dans la même direction. +Graham adopta bientôt la même marche. Ils +sortirent de la dangereuse vallée à vingt pas +l’un de l’autre ; il s’écoula quelque temps +avant qu’ils pussent se retrouver ensemble ; +mais, enfin, ils se réunirent assez facilement, +chacun soupçonnant l’identité de l’autre.</p> + +<p>« Maintenant, mes amis, murmura Seth, +je pense que nous sommes sortis de la vallée +de la mort ; il faut prendre le large, c’est l’opinion +particulière de Seth Jones.</p> + +<p>— Mais comment retrouver Haverland ? +demanda Graham.</p> + +<p>— Je crois qu’il doit être par ici, répondit +l’autre.</p> + +<p>— Cherchons, alors, et nous trouverons ! +car le jour ne peut être bien loin, et je me +demande si les Indiens sauront que nous +sommes partis ; et, certainement ils l’apprendront +à bon marché. »</p> + +<p>Au moment où la lumière du jour se montrait +à l’orient, ils arrivèrent auprès d’Haverland +et reprirent leur voyage ; ils ne s’arrêtèrent +pas pour déjeuner, car ils étaient trop +désireux d’avancer. Une heure après, environ, +ils étaient sur une espèce de sentier +tracé par des animaux sauvages ; la terre était +si dure qu’on n’y voyait pas leurs empreintes, +et il était facile d’y marcher.</p> + +<p>Seth et Haldidge, comme chasseurs consommés, +avaient trop d’expérience pour se +relâcher de leur vigilance. Ils conservèrent +les mêmes fonctions qu’auparavant ; le premier +se chargea de conduire ses compagnons +à travers le pays désert, et le dernier de les +protéger contre les dangers qui pourraient +survenir à l’arrière. L’établissement vers lequel +ils se dirigeaient avec tant d’anxiété était +encore à plusieurs journées de marche ; et, +pour l’atteindre, ils devaient traverser une +rivière d’une largeur considérable. Seth atteignit +cette rivière à midi.</p> + +<p>« Vraiment ! j’oubliais cela ! s’écria-t-il. Je +me demande si la jeune fille sait nager ? Si +elle ne le sait pas, comment ferons-nous pour +traverser la rivière ? Je pense qu’il faudra la +placer sur un morceau de bois, et qu’alors la +brise la poussera ; quant aux hommes, ils savent +nager, tout naturellement. »</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, nos amis tenaient +conseil sur le bord de la rivière.</p> + +<p>Ils décidèrent qu’ils devaient préparer un +radeau le plus vite possible ; découvrir des +matériaux pour le construire, tel était l’ordre +du jour, et c’était un travail d’une énorme +difficulté ; ils n’avaient pas d’autres outils +que leurs couteaux de chasse, et ils ne valaient +pas grand’chose. On cassa de grandes +branches pourries aux arbres qu’Haverland +réunit ensemble avec de l’osier, tandis que les +autres ramassaient le bois.</p> + +<p>Haldidge remonta la rivière, et Seth et +Graham la descendirent ; celui-ci remarqua +bientôt un gros tronc d’arbre à moitié pourri +qui se trouvait en partie dans l’eau.</p> + +<p>« Voilà justement notre affaire ! C’est cela ! +c’est un radeau tout fait, une peine de moins ; +lançons-le de suite et mettons-le à flot sur +place ! » dit-il joyeusement.</p> + +<p>Ils s’approchèrent et se baissaient déjà pour +le pousser dans l’eau, lorsque Seth s’éloigna +subitement et se mit à le regarder.</p> + +<p>« Allons, aidez-moi, dit Graham.</p> + +<p>— Graham, je pense que je ne prendrai +pas ce tronc ; je ne crois pas qu’il fasse notre +affaire.</p> + +<p>— Pourquoi pas ? Au nom du sens commun, +donnez-moi une raison.</p> + +<p>— Laissez ce tronc, m’entendez-vous ? »</p> + +<p>Graham leva la tête et tressaillit en voyant +la figure de Seth ; ses yeux lançaient des +flammes, et il semblait prêt à sauter sur lui +s’il osait dire encore un mot.</p> + +<p>« Venez avec moi ! » commanda Seth d’une +voix que la colère rendait rude.</p> + +<p>Il n’aurait pas fallu mépriser cet ordre. +Graham ramassa sa carabine et ne perdit pas +de temps à lui obéir. Mais il se demandait +avec étonnement si Seth était devenu tout à +coup fou ou idiot. Il le suivit à quelque distance, +puis se hâta bientôt de revenir près +de lui. Voyant que son visage avait repris +son expression habituelle, il se décida à lui +demander ce qu’il avait à lui dire.</p> + +<p>« N’avez-vous pas remarqué que ce tronc +d’arbre était creux ?</p> + +<p>— Je le crois, quoique je ne l’aie pas examiné +de près.</p> + +<p>— Eh bien ! si vous l’aviez examiné de +près ou même de loin, et si vous aviez regardé +dans ce tronc, vous y auriez vu un grand +Mohawk blotti proprement et gentiment.</p> + +<p>— Est-ce possible ! Comment avez-vous pu +le voir ?</p> + +<p>— Lorsque je vis que le tronc était creux, +je soupçonnai qu’il pouvait y avoir dedans +une chose ou une autre, et je ne voulais pas +l’emporter tant que je ne saurais pas ce qu’il +contenait. Lorsque j’y regardai de plus près, +je vis qu’il y avait certainement quelque +chose, car la façon dont l’écorce était grattée +à l’entrée me l’indiquait assez clairement ; je +ne devais pas, vous comprenez, me baisser +assez pour regarder dedans, car aussitôt le +Peau-Rouge m’aurait craché quelque chose à +la figure. Aussi, je laissai tomber mon bonnet, +et, en me baissant pour le ramasser, j’ai +vu là un grand mocassin, aussi vrai qu’il fait +jour ; oui, je l’ai vu. Je me mis alors à discuter +la question ; et, après une longue discussion +pour et contre, j’arrivai à conclure +que, puisque j’avais vu le pied d’un Indien, +si je voulais remonter plus haut, je trouverais +certainement l’Indien lui-même ; et, en outre, +que s’il y avait un Indien dans cet endroit, +je pouvais être sûr qu’il y en avait beaucoup +dans les environs. Si je n’avais pas eu l’air +un peu décidé, vous n’auriez pas lâché ce +tronc si vite, eh ?</p> + +<p>— Non ! Vous m’alarmez réellement ; mais, +que faut-il faire ?</p> + +<p>— Les coquins rôdent autour du bois et +nous dressent encore quelque embûche. Ils +ne pensent pas que nous ayons trouvé le rat +qui gratte dans son trou, et ils sont trop +lâches pour montrer leurs visages avant d’être +sûrs de la victoire, ou bien avant qu’ils ne +supposent que nous nous sommes échappés.</p> + +<p>— Le dirons-nous à Haverland ?</p> + +<p>— Non ; j’en informerai Haldidge, s’il ne +l’a pas déjà découvert lui-même. Il faut faire +le radeau, et nous devons y travailler jusqu’à +ce qu’il soit fini, comme si nous croyions +que tout va bien. Taisez-vous maintenant, +ou Alfred remarquera que nous causons. »</p> + +<p>Ils étaient si près du bûcheron, qu’ils +changèrent subitement de conversation.</p> + +<p>« Pas de bois ! dit Haverland en levant +les yeux.</p> + +<p>— Il est un peu rare aussi où nous sommes +allés, répondit Graham.</p> + +<p>— Ne vous aiderai-je pas ? demanda malicieusement +Ina.</p> + +<p>— Je pense que nous n’aurons pas besoin +de votre aide, car Haldidge semble déjà en +avoir assez. »</p> + +<p>Le chasseur arrivait en ce moment et +pliait sous le poids de deux pesantes branches +qui furent immédiatement attachées ensemble ; +mais on vit bientôt que le radeau était +trop faible et trop léger, et qu’il fallait plus +de bois pour qu’il fût capable de porter Ina. +Haldidge s’enfonça donc de nouveau dans la +forêt. Seth marcha à ses côtés pendant quelques +yards, et il lui dit :</p> + +<p>« Comprenez-vous ?</p> + +<p>— Quoi ? demanda le chasseur étonné.</p> + +<p>— Là-bas ! répondit Seth en levant son pouce +par-dessus ses épaules pour indiquer le tronc.</p> + +<p>— Des Peaux-Rouges ?</p> + +<p>— J’en suis presque certain.</p> + +<p>— Je les sentais depuis un moment ; vous +ferez bien de retourner et de veiller sur Haverland, +je ramasserai assez de bois et je +saurai éviter le danger.</p> + +<p>— Non, ils vont essayer quelque ruse ; +veillez sur vous ! »</p> + +<p>Seth, après avoir dit ces mots, tourna sur +ses talons et rejoignit Haverland. Graham +était à quelque distance et coupait de l’osier +que le bûcheron employait activement. Lorsque +Seth arriva, il aperçut Ina qui était assise +à terre à quelques pas de son père ; son attention +semblait entièrement absorbée par +quelque chose qui était sur la rivière. Seth +la surveilla de près.</p> + +<p>« N’est-ce pas un tronc d’arbre, là-bas ? » +demanda-t-elle.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-279.jpg" id="illu-279.jpg"><br> +<span class="xsmall">« N’est-ce pas un tronc d’arbre là-bas ? » demanda-t-elle.</span></p> + +<p>Seth regarda dans la direction qu’elle indiquait, +et ce ne fut pas sans étonnement +qu’il vit flotter sur l’eau exactement le même +tronc d’arbre pour lequel il s’était disputé +avec Graham. Cette découverte éveilla ses +soupçons, et il fit de suite signe à Haldidge.</p> + +<p>« Qu’y a-t-il ? » demanda le chasseur +quand il arriva.</p> + +<p>Seth, au lieu de répondre, fit un signe de +tête en montrant la rivière ; et il ajouta ensuite :</p> + +<p>« Ne laissez pas voir que vous les surveillez, +car vous pourriez les effrayer ! »</p> + +<p>Haldidge se retourna cependant, et il regarda +longtemps et attentivement l’objet suspect.</p> + +<p>« Qu’en pensez-vous ?</p> + +<p>— Ces Mohawks sont les plus grands imbéciles +dont j’aie jamais entendu parler, s’ils +croient qu’une ruse aussi vieille que celle-là +puisse nous tromper.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ? demanda Haverland.</p> + +<p>— Vous voyez ce tronc à moitié enfoncé +dans l’eau, eh bien ! il y a derrière quatre +ou cinq Mohawks qui attendent que nous +lancions notre radeau.</p> + +<p>— Ce n’est peut-être pas autre chose qu’un +arbre ou une grosse bûche qui flotte sur +l’eau, dit le bûcheron.</p> + +<p>— Oui, dit le chasseur d’un ton moqueur +et en pesant sur les mots, et il est tout naturel, +sans doute, qu’une bûche toute seule +puisse remonter ainsi le courant, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Est-ce qu’elle s’approche ? demanda +Graham.</p> + +<p>— Pas très-vite, répondit Seth, car je suppose +que c’est une rude besogne pour ces individus +de remonter le courant. Ah ! pardieu ! +je comprends leur jeu. Regardez, ne +voyez-vous pas que le tronc d’arbre est plus +loin du bord que tout à l’heure ? Ils vont se +rapprocher du milieu de l’eau autant qu’ils +pourront le faire, et si près de nous que, +lorsque nous voudrons traverser, le courant +nous portera en plein contre eux ; et alors +ils se livreront à toute leur colère pour nous +dévorer. C’est certain, c’est aussi sûr que +vous existez !</p> + +<p>— Nous pourrions bien aviser de suite à +cela, dit Haldidge. Le plan des Indiens est +sans nul doute celui que Seth leur prête. En +traversant la rivière, nous ne pourrons empêcher +le radeau d’être poussé par le courant, +et ils essayeront de se placer de manière +à se rencontrer avec nous ; mais ils ne nous +attaqueront pas avant que nous ne soyons +dans l’eau. Ainsi, vous pouvez continuer de +travailler au radeau sans rien craindre, +Alfred, tandis que Seth et moi nous allons +faire une reconnaissance. Venez, Graham, +vous pouvez nous accompagner. Entrons +dans le bois séparément, et nous nous réunirons +aussitôt que nous serons hors de +vue ; agissons comme si nous ne soupçonnions +rien, et je parie ma carabine contre +votre chapeau que nous déjouerons ces +lâches. »</p> + +<p>Les trois amis entrèrent dans le bois séparément, +et se réunirent après avoir fait quelques +pas.</p> + +<p>« Maintenant, murmura Seth, vous allez +rire ; suivez-moi de près, mes amis, et tenez-vous +à couvert ! »</p> + +<p>Ils s’avancèrent alors dans une direction +parallèle au courant de la rivière, en usant +d’une prudence extrême, car il était plus que +probable qu’il y avait des éclaireurs Indiens +dans le bois, et ils se tinrent éloignés de la +rivière jusqu’à ce que Seth pensa qu’ils +étaient au-dessous du tronc d’arbre suspect ; +ils commencèrent alors à s’en approcher. +A ce moment, le moindre mouvement inconsidéré +aurait été fatal. Heureusement qu’une +espèce d’herbe, dont les racines croissaient +dans le bois, s’avançait dans l’eau à une distance +considérable. A travers ces hautes +herbes, ils frayèrent leur chemin à la manière +des serpents, en rampant sur le sol. +Seth, comme d’habitude, était le premier, et +Graham fut étonné de le voir positivement +glisser sur la terre sans faire aucun effort.</p> + +<p>En un instant ils furent au bord de la rivière ; +ils levèrent alors lentement la tête et +regardèrent par-dessus l’herbe dans la direction +de la rivière ; le tronc était un peu au-dessus, +mais d’Indiens pas de trace, et le +tronc d’arbre semblait être à l’ancre au milieu +du courant.</p> + +<p>« Y aurait-il quelque chose là-dessous ? +murmura Graham.</p> + +<p>— Chut ! Taisez-vous, regardez, et vous +allez voir ! » lui dit Seth.</p> + +<p>Un moment après, le tronc, en apparence +sans aucune aide humaine, changea légèrement +de position, et Graham vit briller quelque +chose à son extrémité. Il ne pouvait comprendre +ce que cela signifiait, et il se retourna +pour interroger Haldidge. Ce dernier +avait son œil pénétrant fixé dans cette direction, +et l’on voyait un sourire de triomphe +sur ses lèvres. Il fit signe à Graham de garder +le silence.</p> + +<p>Comme notre héros tournait de nouveau +ses regards vers la rivière, il s’aperçut que +le tronc était encore plus loin dans le courant, +et il vit quelque chose comme du métal +poli qui brillait encore plus merveilleusement +qu’auparavant. Il regarda attentivement, +et, au bout d’un instant, il reconnut +que plusieurs carabines s’appuyaient sur le +tronc d’arbre.</p> + +<p>Tandis qu’il regardait et se demandait où +les propriétaires de ces armes pouvaient être +cachés, l’eau sembla tout à coup se fendre +du côté où le tronc était tourné vers eux, et +la face bronzée d’un Indien leur apparut. Il +se hissa jusqu’à ce qu’il eût les épaules hors +de l’eau ; alors il resta immobile pendant un +instant et regarda Haverland par-dessus le +tronc. Il parut satisfait et se replongea de +nouveau : mais Graham remarqua qu’il ne +disparaissait pas sous l’eau, comme il semblait +s’y être tenu jusqu’ici, caché si près du +tronc que tout le monde aurait supposé qu’il +en faisait partie ; sa tête ressemblait parfaitement +à un gros nœud dans le bois de l’arbre. +Graham remarqua aussi qu’il y voyait deux +autres protubérances exactement semblables +à la première. La conclusion était facile. Il y +avait trois Mohawks bien armés cachés derrière +le tronc, et ils faisaient tout ce qu’ils +pouvaient pour se glisser inaperçus vers les +fugitifs.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-286.jpg" id="illu-286.jpg"><br> +<span class="xsmall">Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le tronc.</span></p> + +<p>« Juste chacun le nôtre ! aussi sûr que +vous existez, dit Seth triomphalement ; que +chacun de vous soit prêt à faire feu sur son +homme. Graham, ajustez celui qui est le plus +près par ici ; vous, le second, Haldidge ; et +moi, j’abattrai le dernier de la belle manière. »</p> + +<p>Les trois amis dirigèrent leurs instruments +de mort vers les sauvages sans soupçons. +Ils visèrent longtemps et froidement.</p> + +<p>« Allons, ensemble !... Feu ! »</p> + +<p>On entendit une terrible décharge ; mais +la carabine de Seth rata. Les deux autres +expédièrent leur homme. Deux hurlements +d’agonie retentirent dans les airs, et l’un des +sauvages bondit hors de l’eau presque à la +moitié de sa hauteur, pour retomber ensuite +comme un plomb au fond de la rivière ; +l’autre se débattit et se tint au tronc pendant +un moment, puis il lâcha prise et disparut +sous l’eau.</p> + +<p>« Tonnerre et éclairs ! s’écria Seth en sautant +sur ses pieds ; passez-moi votre carabine, +Graham ! Il y a quelque chose dans la +mienne, et cet autre démon va échapper ! +Vite, vite, donnez-la par ici ! »</p> + +<p>Il prit la carabine et commença à la charger +aussi rapidement que possible, en tenant +ses yeux fixés sur l’Indien, qui nageait +alors avec ardeur vers la rive.</p> + +<p>« Est-ce que votre fusil est rechargé, +Haldidge ?</p> + +<p>— Non, je me suis amusé à vous regarder +et à suivre les mouvements de cet Indien, +pour voir lequel aurait le dessus, et je n’ai +pas pensé à le recharger.</p> + +<p>— Rechargez, car si ce fusil allait rater +aussi ! Par le ciel ! qu’il ne s’échappe pas +maintenant ! »</p> + +<p>L’Indien, comme s’il eût méprisé le danger, +sortait tranquillement de l’eau et marchait +à travers le bois.</p> + +<p>« Maintenant, mon bel ami, vois si tu +peux éviter cela ! »</p> + +<p>Seth visa l’Indien qui se retirait, et lâcha +la détente de son arme ; mais, à son grand +chagrin, la poudre brûla dans le bassinet +sans faire feu.</p> + +<p>Avant qu’Haldidge eût fini de recharger +son fusil et que Seth eût pu même reprendre +le sien, l’Indien avait disparu dans le bois.</p> + +<p>« Et mais, qu’est-il donc arrivé à ces fusils ? +se demanda Seth véritablement en colère ; +voici la seconde fois que j’y suis pris ! +Eh ! qu’est-ce maintenant que cela ? »</p> + +<p>Une carabine, tirée de l’autre côté de la +rivière, venait d’envoyer une balle si près de +lui, qu’elle avait enlevé une touffe de ses +longs cheveux blonds !</p> + +<p>« Vrai ! ce n’était pas trop mal, s’écria-t-il +en se grattant la tête, comme s’il était légèrement +blessé.</p> + +<p>— Prenez garde, pour l’amour de Dieu ! +Couchez-vous par terre ! lui dit Graham en le +saisissant par le pan de son habit de chasse +et en l’attirant à lui.</p> + +<p>— Je ne sais pas quelle est la meilleure +manière, répondit l’imperturbable Seth en se +mettant à genoux, juste assez à temps pour +éviter un autre coup mieux ajusté encore. +Il doit y avoir beaucoup de ces démons +par-là. »</p> + +<p>Les coups de feu alarmèrent Haverland ; +il abandonna son ouvrage et chercha un +abri dans le bois. Pendant ce temps, l’après-midi +s’était tellement avancée, que l’obscurité +commençait déjà à s’étendre sur l’eau et +sur le bois. Il ne fallait plus maintenant penser +à traverser la rivière sur le radeau, car, +en l’essayant, c’était courir au-devant de la +mort. Leurs ennemis leur avaient donné un +témoignage trop évident de leur adresse à +manier une carabine. Mais il leur fallait traverser +la rivière, et le seul moyen qui leur +restât était de changer de place et de construire +un nouveau radeau, pour se diriger +vers l’autre rive.</p> + +<p>Il n’y avait pas de raisons pour tarder davantage, +et ils partirent immédiatement. Le +ciel annonçait un nouvel orage ; plusieurs +grondements de tonnerre se faisaient entendre, +mais les éclairs étaient si éloignés +qu’ils ne pouvaient en profiter d’aucune façon. +Le ciel était rempli de gros nuages tumultueux +qui rendaient l’obscurité complète +et impénétrable ; et, comme aucun d’eux ne +connaissait un pouce du terrain sur lequel ils +marchaient, on peut supposer que leur voyage +n’était ni bien rapide, ni bien agréable. Le +bruit du tonnerre continuait toujours ; la pluie +commença bientôt à tomber ; les gouttes étaient +grandes et larges, comme on en voit souvent +en été ; elles résonnaient sur les feuilles comme +une pluie de balles.</p> + +<p>« Seth, pouvez-vous voir devant vous ? +demanda Graham.</p> + +<p>— Naturellement, je le puis ; l’obscurité +ne me fait rien, je puis voir tout aussi bien +pendant une nuit obscure que pendant le jour, +et, qui plus est, en ce moment je vois parfaitement. +Je voudrais bien qu’il m’arrivât de +faire un faux pas ou même de trébucher ! »</p> + +<p>La phrase fut interrompue par la chute de +celui qui la commençait ; notre ami Seth pirouetta +la tête en avant, et tomba dedans ou +par-dessus quelque chose.</p> + +<p>« Êtes-vous blessé, Seth ? lui demanda +Graham alarmé, et cependant à moitié tenté +de s’abandonner à la gaieté qui faisait éclater +de rire ceux qui étaient derrière lui.</p> + +<p>— Blessé ! s’écria l’infortuné en cherchant +à se remettre sur ses pieds ; je crois que tous +les os de mon corps sont brisés. Ma tête est +fendue ; mes deux jambes sont démises ; mon +bras gauche est cassé au-dessus du coude, et +le droit contusionné partout. »</p> + +<p>Malgré ces terribles blessures, celui qui +disait les avoir se remuait avec une étonnante +agilité.</p> + +<p>« Ah çà ! dans quoi supposez-vous donc +que je sois tombé ? demanda-t-il tout à coup.</p> + +<p>— Dans une trappe ou dans un trou creusé +dans le sol, répondit Graham ; mais je pense +aussi qu’il serait très-facile, avec le bruit que +nous faisons, de tomber entre les mains des +Mohawks !</p> + +<p>— Vous n’avez pas supposé que je sois +tombé, je pense, reprit Seth avec colère. J’ai +aperçu quelque chose, et je me suis avancé +pour voir si cela supporterait mon poids. De +quoi riez-vous donc, je voudrais bien le savoir ?</p> + +<p>— Dans quoi êtes-vous tombé ? demanda +Haverland.</p> + +<p>— Ma foi ! ce n’est rien moins que dans +un bateau qui a été traîné jusqu’ici par ces +vermines, je suppose ! »</p> + +<p>Et c’était vrai ! Il y avait devant eux un +canot d’une très-grande dimension, et personne +autour, selon toute apparence. Rien +ne pouvait leur arriver de plus favorable. En +examinant leur trouvaille, ils virent que ce +bateau était d’une longueur et d’une largeur +extraordinaires, et très-suffisant pour porter +vingt personnes. Ils le poussèrent rapidement +dans la rivière.</p> + +<p>« Allons, sautez là dedans et partons, » +dit Seth.</p> + +<p>Les fugitifs entrèrent sans hésiter dans le +bateau ; Seth et Haldidge le lancèrent dans la +rivière et sautèrent dedans à leur tour, pendant +qu’il s’éloignait sur l’eau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">XIX<br> + +<span class="xsmall">LE RETOUR.</span></h2> + +<p>Les blancs comprirent en un instant qu’ils +avaient commis une grande faute en lançant +le bateau comme ils l’avaient fait. En premier +lieu il n’y avait pas de rames dans le +canot, et ils ne pouvaient pas le diriger. En +outre, la rivière était aussi sombre que le +Styx, et le ciel et l’atmosphère étaient noirs +comme de l’encre. Ils n’avaient pas la plus +petite idée de l’endroit où ils allaient ; rencontreraient-ils +quelque chute, descendraient-ils +quelque rapide, ou seraient-ils jetés sur +un bord hospitalier ? ils n’en savaient rien.</p> + +<p>« Je me demande lequel est le plus nigaud, +Haldidge, de vous ou de moi, pour être partis +ainsi dans ce canot, que nous leur avons +emprunté pour un petit moment ? »</p> + +<p>En disant cela, Seth s’avança vers la proue +où il s’assit, non pas sur la planche, comme +il s’y attendait, mais sur quelque chose de +doux, qui poussa un grognement que tout le +monde entendit aussi bien que lui.</p> + +<p>« Eh maintenant, qu’y a-t-il donc sous +moi ? s’écria Seth en baissant la main et en +tâtant dans l’obscurité. Un Indien tout vivant, +aussi vrai que je m’appelle Seth Jones ! Ah ! +mon singe à tête cuivrée ! »</p> + +<p>C’était comme il le disait. Un Indien était +couché là sur le dos, les pieds appuyés sur +le bord du canot ; et Seth, sans soupçonner sa +présence, s’était assis en plein sur son estomac. +Comme on peut bien le supposer, la +chose n’était nullement du goût du sauvage, +et il fit plusieurs efforts violents pour s’en +débarrasser.</p> + +<p>« Reste tranquille, lui dit Seth, car je suis +convaincu que je ne puis trouver un siége +plus confortable. »</p> + +<p>Le sauvage était si effrayé, qu’il cessa tout +effort et resta parfaitement calme et immobile.</p> + +<p>« Est-ce un véritable Indien que vous avez +trouvé là ? demanda Haldidge en allant vers +Seth.</p> + +<p>— Certainement oui ! tâtez seulement et +vous verrez si ce n’est pas un Peau-Rouge !</p> + +<p>— Qu’allez-vous en faire ?</p> + +<p>— Rien !</p> + +<p>— Allez-vous le laisser partir ? jetons-le +par-dessus le bord.</p> + +<p>— Hum ! je ne veux pas, Haldidge ; j’ai +deux ou trois bonnes raisons pour ne pas +faire cela. En premier lieu, ce n’est pas nécessaire ; +le pauvre diable ne nous a pas fait +de mal ; et, quoique je déteste toute sa race, +je n’aime pas à les tuer tant qu’ils ne m’ont +pas fait de mal, ou n’ont pas essayé de m’en +faire. Toutefois, la raison la plus importante, +c’est que je me trouve bien assis et que je ne +veux pas me déranger.</p> + +<p>— C’est un fameux niais de se laisser ainsi +étouffer ; à sa place, je vous donnerais une +bonne secousse, et je vous enverrais par-dessus +bord !</p> + +<p>— Non pas, si vous compreniez votre position... +Ah ! coquin ! »</p> + +<p>L’Indien entendit peut-être les paroles du +chasseur. En tout cas, il essaya d’exécuter ce +qu’il avait dit, et il y réussit. Au moment où +Seth poussait son exclamation, il tombait la +tête en avant sur Haverland, qu’il renversait +en roulant avec lui. Au même instant, le sauvage +sauta par-dessus bord et s’éloigna rapidement +à la nage.</p> + +<p>« C’est un vilain tour, dit Seth, en reprenant +sa place ; je m’étais justement assis sur +lui pour le préserver de la pluie ; comme le +chien est ingrat. »</p> + +<p>Leur attention fut reportée sur la marche +du canot, ils étaient entraînés rapidement +par le courant et leur position commençait +à devenir inquiétante. Il n’y avait aucun +moyen de le diriger, et, s’ils venaient à rencontrer +soit un arbre, soit un rocher, ils couleraient +à fond à l’instant. Mais ils n’y pouvaient +rien, et tous restaient assis et se +préparaient au choc qui pouvait leur survenir +d’un instant à l’autre. Pendant qu’ils avançaient +ainsi, ils entendirent le fond du canot +qui frottait sur quelque chose ; il vacilla un +instant ; et, tout à coup, il resta immobile : +la proue s’emplissait rapidement et il commençait +à s’enfoncer.</p> + +<p>« Par dessus bord ! tous, nous enfonçons ! » +s’écria Haldidge.</p> + +<p>Ils sautèrent dans l’eau qui n’avait pas +plus de deux pieds de profondeur et le canot, +ainsi allégé de son chargement, se dégagea et +disparut dans l’obscurité.</p> + +<p>« Ne bougez pas que je n’aie fait quelques +sondages ! » dit Seth.</p> + +<p>Il pensa, tout naturellement, que pour atteindre +la rive, il devait se diriger à angle +droit sur le courant. Quelques pas lui montrèrent +qu’il n’était plus dans la rivière même, +mais dans l’eau qui avait débordé sur la rive.</p> + +<p>« Suivez-moi, mes enfants, nous sommes +en bonne voie ! » cria-t-il.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-301.jpg" id="illu-301.jpg"><br> +<span class="xsmall">« Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie ! » cria-t-il.</span></p> + +<p>Les buissons et les hautes herbes embarrassaient +leurs pieds, les branches qui étaient +au-dessus de leur tête fouettaient leurs visages, +pendant qu’ils cherchaient à sortir de +l’eau. Quelques instants après ils étaient de +nouveau sur la terre ferme. Le canot leur +avait fait traverser la rivière, de telle sorte +que cette pénible besogne était terminée.</p> + +<p>« Maintenant, si nous avions seulement un +bon feu ! dit Haverland.</p> + +<p>— Oui ! car Ina doit beaucoup souffrir !</p> + +<p>« Oh ! ne pensez pas à moi ! » répondit +gaiement la brave jeune fille.</p> + +<p>Seth découvrit, avec sa pénétration ordinaire, +que l’orage avait été très-peu de chose +en cet endroit, et que le bois était relativement +sec. En déblayant les feuilles qui étaient +à la surface, il en trouva d’autres dessous qui +n’étaient pas humides. Il en fit un gros tas +sur lequel il plaça de petites brindilles surchargées +elles-mêmes de grosses branches +empilées les unes sur les autres. Après beaucoup +de peine, Seth parvint à faire jaillir une +étincelle de son briquet, et, en quelques instants, +ils eurent un bon feu réconfortant et +petillant.</p> + +<p>« C’est bien, dit Graham, mais n’est-ce +pas imprudent, Seth ?</p> + +<p>— Bah ! il faut que je sèche ma peau cette +nuit, si le feu a quelque vertu. »</p> + +<p>Mais les Indiens ne vinrent pas les inquiéter, +quoiqu’il eût été très-peu prudent à eux +d’allumer du feu. Il était plus que probable, +comme Seth Jones le fit remarquer, que les +sauvages qui les poursuivaient avaient perdu +leur piste, et qu’ils auraient beaucoup de difficultés +à la retrouver et à la suivre.</p> + +<p>La première aube se leva enfin sur nos pauvres +fugitifs, qui mouraient de faim. Lorsque +le jour augmenta, ils regardèrent autour +d’eux, et ils découvrirent qu’ils avaient campé +au pied d’une colline extrêmement boisée. Ils +s’aperçurent aussi qu’Haldidge, le chasseur, +était absent. Comme on s’en étonnait, la détonation +de sa carabine se fit entendre ; et, au +bout de quelques instants, on le vit descendre +la colline pliant sous le poids d’un jeune cerf +dix-cors qui fut rapidement dépouillé ; plusieurs +gros morceaux furent mis à la broche +ou grillés sur le feu, et nos cinq amis firent +un repas plus abondant et plus substantiel +que ceux que l’on fait jamais dans le monde.</p> + +<p>« Avant de reprendre notre voyage, dit +Haldidge, je désire que vous veniez tous avec +moi au sommet de cette colline, pour voir de +quel beau point de vue l’on peut jouir.</p> + +<p>— Oh ! nous n’avons pas le temps d’admirer +les points de vue, répondit Seth.</p> + +<p>— Je sais bien que nous n’avons pas de +temps à perdre, ajouta le chasseur, mais cet +endroit est d’une beauté particulière, et je +pense que vous en serez satisfaits. »</p> + +<p>Le chasseur était si pressant que ses amis +furent obligés d’accéder à sa demande. Ils commencèrent +donc l’ascension, tandis qu’Haldidge, +qui les conduisait, semblait avoir abandonné +toute anxiété, et être tout souriant et +plein d’espoir.</p> + +<p>« Voyez si vous aimez cette vue ! » dit-il +en désignant l’occident.</p> + +<p>Les fugitifs regardèrent dans la direction +qu’il indiquait. Le spectacle qu’ils aperçurent +était bien celui qui devait leur plaire, plus +qu’aucun autre dans l’univers ; car, au-dessous +d’eux, à cinq cents pas environ, se trouvait +le village même vers lequel ils s’avançaient +depuis si longtemps. Il paraissait d’une +beauté merveilleuse à la brillante clarté du +soleil du matin. Une vingtaine de maisonnettes +étaient serrées les unes contre les +autres, et la fumée de plusieurs cheminées +s’élevait dans l’atmosphère, tandis que, çà et +là, on voyait quelques colons aller et venir. +A un coin du village, on découvrait le fort et +la gueule béante de son canon qui brillait au +soleil du matin comme de l’argent bruni. Un +ou deux petits bateaux couraient sur la rivière, +et leurs avirons étaient maniés par des +bras vigoureux et agiles. La rivière, que le +bûcheron avait suivie en se sauvant avec sa +femme et sa sœur, coulait au pied du village, +et l’œil pouvait suivre ses contours pendant +plusieurs lieues. On voyait çà et là, dans la +campagne, les chaumières des établissements +de quelques hardis colons ; elles ressemblaient +de loin à de toutes petites ruches +d’abeilles.</p> + +<p>« Vous ne m’avez pas dit si ce paysage +vous plaisait ? reprit le chasseur.</p> + +<p>— Ah ! Haldidge, vous le saviez avant de +me le demander ! répondit Haverland d’une +voix émue. Dieu soit loué ! car il a été bien +miséricordieux pour nous. »</p> + +<p>Ils se mirent alors à descendre la colline, +mais sans échanger un seul mot ; car leurs +cœurs étaient trop pleins d’émotion. Un +charme étrange semblait s’être emparé de +Seth Jones. A la vue du village, il était devenu +tout à coup pensif et silencieux ; il refusait +même de parler ; son esprit était +évidemment occupé par quelque pensée absorbante. +Plusieurs fois, il soupira profondément +et pressa ses mains contre sa poitrine, +comme si les palpitations tumultueuses de +son cœur le faisaient souffrir. L’expression +de sa figure était étonnamment changée, son +air railleur et plaisant avait entièrement disparu, +en même temps que les rides de son +front et de son nez paraissaient effacées. Son +visage en ce moment était réellement beau. +C’était une merveilleuse métamorphose ; et +ses compagnons se demandaient : « Est-ce +bien là Seth Jones ? »</p> + +<p>Tout à coup, il crut s’apercevoir que les +yeux de ses compagnons étaient fixés sur lui, +et qu’il s’était oublié ; son ancienne expression +étrange reparut sur son visage. Il reprit +sa vieille allure et Seth Jones redevint encore +lui-même.</p> + +<p>Les sentinelles du fort avaient aperçu et +reconnu les fugitifs ; et, quand ceux-ci arrivèrent +à la palissade qui entourait le village, +ils trouvèrent une foule considérable qui les +attendait.</p> + +<p>« Je vous reverrai tous ! » dit Haldidge, en +se séparant des autres et en passant à l’extrémité +supérieure de l’établissement.</p> + +<p>Après s’être arrêté, pendant quelques instants, +pour répondre aux demandes de ses +amis, Haverland se dirigea vers la maisonnette +où il avait laissé sa femme et sa sœur ; +il vit bientôt que les bons colons lui avaient +construit et donné une maison. Comme il +s’avançait doucement vers la porte, dans l’intention +de surprendre gaiement sa femme, +celle-ci le rencontra par hasard. Elle poussa +un cri de joie étouffé, s’élança vers lui et le +serra dans ses bras. Un instant après, elle +pressa Ina sur son sein, et toutes deux laissaient +couler de douces larmes.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-309.jpg" id="illu-309.jpg"><br> +<span class="xsmall">Un instant après, elle pressa Ina sur son sein.</span></p> + +<p>« Que le ciel soit béni !... Que le ciel soit +béni !... Oh ! ma chère.... ma chère enfant ;... +je te croyais perdue pour toujours !... »</p> + +<p>Graham et Seth se tinrent respectueusement +à l’écart pendant quelques instants. Le +dernier toussa plusieurs fois et passa furtivement +sa main sur ses yeux. Quand la mère +se fut remise, elle se retourna et reconnut +Graham qu’elle salua cordialement.</p> + +<p>« Et vous aussi ! dit-elle, en prenant la +main de Seth et en le regardant fixement : +vous avez été plus qu’un ami pour nous ; +puisse le ciel vous récompenser, car nous ne +pourrons jamais le faire !</p> + +<p>— Là !... Là !... ne dites pas cela !... +hum !... hum !... Je crois que j’ai pris froid +pendant la nuit ! »</p> + +<p>Mais la ruse était inutile. Les larmes devaient +finir par couler, et Seth, pendant quelques +secondes, pleura comme un enfant ; +mais on le voyait sourire à travers ses +larmes. Ils entrèrent tous dans la maison.</p> + +<p>« Notre premier devoir est de remercier +Dieu pour sa miséricorde ; remercions-le +tous ! » dit le bûcheron.</p> + +<p>Ils tombèrent à genoux et adressèrent de +ferventes actions de grâce à l’Être suprême +qui leur avait témoigné sa bonté d’une façon +si merveilleuse. Les colons, avec une véritable +délicatesse de cœur, voulaient se retirer, +et ne cédèrent qu’aux instances de la famille. +Comme ils se relevaient, Marie, la sœur +d’Haverland, entra dans la maison. Graham, +qui regardait alors Seth, tressaillit à l’émotion +que celui-ci laissa percer. Le pionnier devint +pourpre et trembla de tous ses membres ; +mais il fit un violent effort et il se remit assez +à temps pour la saluer. Marie le remercia +et commença à parler, parce qu’elle vit +qu’il était embarrassé de le faire et peu à son +aise. Un soupçon brilla sur son beau visage +si calme ; elle pâlit et rougit tour à tour. Son +visage redevint bientôt calme et pensif, et +une expression touchante brilla dans ses yeux +tristes et languissants. Seth sortit rapidement +pour méditer sur les mystères de ses propres +pensées.</p> + +<p>La maisonnette fut encombrée jusqu’à près +de minuit par des amis qui étaient venus pour +les féliciter.</p> + +<p>La réunion fut gaie et heureuse, ce fut +une soirée enfin dont on se souviendra longtemps.</p> + +<hr> + +<p>Une semaine après, la maison d’Haverland +voyait encore réunis Ina, Seth Jones, le bûcheron, +Mme Haverland, et Marie. Seth s’assit +dans un coin et causa avec Ina tandis que les +trois autres parlaient ensemble. On lisait le +bonheur sur chaque visage. La douce et mélancolique +beauté de Marie était illuminée +d’un sourire. Elle était belle ainsi et avait un +air de reine. Ses cheveux, noirs comme la +nuit, étaient rassemblés derrière sa tête, +comme pour les empêcher de friser ; mais, +malgré cela, une mèche rebelle se plaisait à +la contrarier et à voltiger. Une légère rougeur +colorait ses joues, et son œil bleu avait +une expression qui dénotait la joie et la satisfaction.</p> + +<p>Seth était resté la plupart du temps avec le +bûcheron. Son langage cependant changeait +souvent. Il y avait dans sa conversation des +mots si polis et si choisis qu’ils faisaient croire +que, sans aucun doute, il était très-instruit.</p> + +<p>En ce moment, ses manières étaient nerveuses ; +et, quoiqu’il causât joyeusement +avec Ina, ses yeux étaient constamment fixés +sur le visage de Marie Haverland.</p> + +<p>Après un moment de silence, il se leva, +prit sa chaise et alla s’asseoir à côté d’elle. +Elle ne le regarda pas, ni personne non plus. +Il s’assit un instant ; puis il murmura :</p> + +<p>« Marie ? »</p> + +<p>Elle tressaillit ! ses yeux lancèrent un instant, +sur le visage de Seth, des lueurs de +météore ; puis elle devint pâle comme la mort +et elle serait tombée de sa chaise, si Seth ne +l’avait soutenue dans ses bras. Haverland leva +les yeux et fut frappé de stupeur ; toute la +famille était remplie d’étonnement.</p> + +<p>« Ciel miséricordieux !... Eugène Morton !... +s’écria Haverland en se levant tout +droit.</p> + +<p>— Oui, en vérité, dit celui-ci à qui l’on +s’adressait.</p> + +<p>— Vous êtes-vous relevé d’entre les morts ?</p> + +<p>— Je suis revenu à la vie, Alfred, mais je +n’ai jamais été avec les morts. »</p> + +<p>Au lieu de cette faible voix et criarde qui +avait jusqu’ici caractérisé son organe, il +avait maintenant une voix basse taille, riche +et mélodieuse.</p> + +<p>Haldidge et Graham, entrèrent dans la maison, +et Seth parut, sous son véritable caractère, +grand, noble, gracieux et imposant.</p> + +<p>« Où est Seth ? demanda Graham, ne remarquant +pas l’étranger présent.</p> + +<p>— Voici celui que vous avez jusqu’ici pris +pour cet individu, dit l’étranger en riant et +en jouissant de son étonnement.</p> + +<p>— Seth, en vérité ; mais ce n’est plus +Seth ! s’écrièrent-ils tous les deux.</p> + +<p>— Ah ! leur dit-il, je vais tout vous expliquer +en deux mots. Je n’ai pas besoin de vous +dire, mes amis, que mon caractère, depuis +que je suis parmi vous, a été un rôle joué. +Seth Jones est un mythe et, à ma connaissance, +cet individu n’a jamais existé. Mon +véritable nom est Eugène Morton. Il y a dix +ans, Marie Haverland et moi, nous engageâmes +notre foi l’un à l’autre. Nous devions +nous marier un an après ; mais, quelques +mois plus tard, la guerre de la Révolution +éclata, et on fit un appel de volontaires dans +notre petit village du New-Hampshire. Je n’avais +aucune envie, ni aucun droit de ne pas +accomplir mon devoir ; notre petite compagnie +fut envoyée dans le Massachussets où la +guerre régnait alors. Dans une escarmouche, +quelque temps après la bataille de Bunker-Hill, +je fus dangereusement blessé et laissé +chez un fermier habitant au bord du chemin. +J’envoyai un mot par un de mes camarades à +Marie, pour lui faire savoir que j’étais blessé, +mais que j’espérais la revoir sous peu. Le porteur +de ce message fut probablement tué ; car +il est certain que ce mot ne parvint jamais à +Marie, et qu’au contraire on lui fit un rapport +tout différent. Il y avait dans notre compagnie, +un individu qui l’aimait aussi ; et, en +apprenant mon malheur, il lui fit dire que +j’avais été tué. Lorsque je rejoignis mon +corps, quelques mois plus tard, j’appris que +cet individu avait déserté. Je pensai qu’il +était retourné au pays, et je résolus de demander +un congé pour revoir mon pays +natal ; j’appris là qu’Haverland, sa femme, et +sa sœur avaient quitté le village pour aller +dans l’Ouest. Un de mes amis m’informa que +le déserteur était parti avec eux, et qu’il était +certain qu’il épouserait Marie. Je ne pus douter +de la vérité de ce récit. Pour adoucir ce +grand chagrin, je retournai de suite sous les +drapeaux et me mêlai à tous les combats, autant +que je pus le faire ; souvent je m’exposais +à dessein au danger demandant la mort à +grands cris. Pendant l’hiver de 1776, je me +trouvais sous les ordres du général Washington, +à Trenton ; j’avais traversé le Delaware +avec lui et nous engageâmes bientôt un combat +désespéré avec les Hessiens. Dans la chaleur +même de l’action, il me vint tout à coup +à l’esprit que l’histoire du mariage de Marie +n’était pas vraie ; et, chose assez singulière, +quand la bataille fut terminée, je n’y pensai +plus. Mais, au milieu de l’engagement suivant, +qui eut lieu à Princeton, la même pensée +me revint et me poursuivit depuis lors +jusqu’à la fin de la guerre. Je résolus de chercher +Marie. Tout ce que je pus apprendre, +c’est qu’Haverland avait émigré, et avait quitté +le pays. Si elle avait épousé le déserteur, je +savais que c’était avec la ferme croyance que +j’étais mort. En conséquence, je n’avais pas +le droit de la rendre malheureuse et de la faire +souffrir par ma présence, et c’est pour cette +raison que je pris un déguisement. Je teignis +mes cheveux, depuis longtemps déjà mal soignés, +et cela changea tellement toute ma +physionomie, que je me reconnus à peine +moi-même ; le teint de ma jeunesse s’était +bronzé au rude métier de la guerre, et le chagrin +avait complété le changement ; ce n’est +pas étrange, alors, qu’un vieil ami ne m’ait +pas reconnu, surtout quand je jouai le rôle +de « gars de la montagne Verte », en prenant +sa voix et ses manières, mon identité était +alors, je le savais, parfaitement à l’abri de +toute découverte. Je vins dans ce pays ; et +après des recherches longues et persévérantes, +je trouvai Haverland qui coupait du bois dans +la forêt. Je me présentai à lui comme étant +Seth Jones, et je retrouvai Marie. Le récit de +son mariage était faux. Je me serais fait connaître +alors, si le danger qui menaçait Haverland +n’était pas tombé sur lui presque aussitôt. +Comme la famille était tourmentée sur le +sort d’Ina, je pensai que me faire reconnaître +ne servirait qu’à embarrasser et à distraire +leurs mouvements.</p> + +<p>« Il me reste peu de choses à ajouter ! Je +vous félicite, Graham, du choix que vous avez +fait ; vous allez vous marier demain ? Eh bien ! +Marie, ne m’épouserez-vous pas en même +temps ?</p> + +<p>— Oui ! répondit-elle en plaçant ses mains +dans celles de Seth.</p> + +<p>— Maintenant, félicitez-moi, mes amis, » +dit-il, avec un visage radieux.</p> + +<p>Et tous se réunirent autour de lui.</p> + +<p>Ils éprouvèrent d’abord, il est vrai, quelque +difficulté à croire que Seth Jones avait +disparu pour toujours ; ils regrettaient même +ce visage singulier et excentrique ; mais ils +avaient gagné à sa place un ami sincère et +dévoué dont ils étaient tous fiers.</p> + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE.</h2> + +<div class="flex"> +<table> +<tbody> + +<tr> +<td>I.</td> +<td>Un étranger</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c2">5</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>II.</td> +<td>Sombre nuage</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c3">19</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>III.</td> +<td>L’orage éclate</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c4">35</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>IV.</td> +<td>Une maison de moins et un ami de plus</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c5">45</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>V.</td> +<td>Seth trouve la piste et il la quitte</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c6">63</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>VI.</td> +<td>La mort ou la vie</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c7">85</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>VII.</td> +<td>L’expérience de Seth</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c8">97</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>VIII.</td> +<td>Rencontre inattendue</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c9">113</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>IX.</td> +<td>La poursuite</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c10">129</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>X.</td> +<td>Deux captifs chez les Indiens</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c11">149</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XI.</td> +<td>Toujours en chasse</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c12">163</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XII.</td> +<td>Correspondance de Seth</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c13">181</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XIII.</td> +<td>Explications</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c14">195</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XIV.</td> +<td>Dans le camp ennemi</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c15">207</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XV.</td> +<td>Plans et manœuvres</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c16">221</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XVI.</td> +<td>Épreuves</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c17">237</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XVII.</td> +<td>Dangers</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c18">249</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XVIII.</td> +<td>Hors de la vallée de la mort</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c19">261</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td>XIX.</td> +<td>Le retour</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c20">293</a></div></td> +</tr> + +</tbody></table> +</div> + +<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p> + +<p class="c gap">8490 — Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, +à Paris.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE :</p> + +<p class="c"><span class="large b ssf">LA FILLE DU GRAND CHEF</span><br> +<span class="small">PAR ANN S. STEPHENS</span><br> +Un volume in-18, illustré de gravures sur bois<br> +<b>Prix : 2 francs</b></p> +<hr> +<p class="c"><span class="large b ssf">FLÈCHE D’OR</span><br> +<span class="small">PAR M. V. VICTOR</span><br> +Un volume grand in-18 jésus, illustré de gravures<br> +<b>Prix : 2 francs</b></p> +<hr> +<p class="c"><span class="large b ssf">L’ANGE DES FRONTIÈRES</span><br> +<span class="small">PAR EDWARD S. ELLIS</span><br> +Un volume in-18 jésus, illustré de gravures<br> +<b>Prix : 2 francs</b></p> +<hr> +<p class="c"><span class="large b ssf">L’ESPION INDIEN</span><br> +<span class="small">PAR EDWARD S. 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