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PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p> + +<p class="c">1885<br> +<span class="i small">Tous droits réservés</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em small">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction +et de reproduction à l’étranger.</p> + +<p class="small">Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de +la librairie) en janvier 1885.</p> + + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">AU LECTEUR</h2> + + +<p>Si de nos jours on voyage beaucoup en Afrique, on +se borna longtemps à y entretenir des relations avec les +peuples de la côte. Aussi, les divisions géographiques +portent souvent la dénomination de <i>côtes</i> : <i>Côte d’ivoire</i>, +<i>Côte du poivre</i>, <i>Côte d’or</i>. Du Volta au Niger s’étend +une <i>côte</i> tristement célèbre par le trafic infâme que l’on +y fit des Nègres : c’est la <span class="sc">Côte des Esclaves</span>, ainsi +nommée parce que les marchands d’esclaves allaient +s’approvisionner là de préférence.</p> + +<p>Je connais cette côte, pour y avoir séjourné sept +ans : de janvier à septembre 1866, à Porto-Novo ; de +septembre 1866 à avril 1868, à Wydah, ville du +Dahomey, d’où je revins à Porto-Novo. Je partis six +mois après pour Lagos, où je demeurai d’octobre 1868 +à décembre 1869.</p> + +<p>Dans un second voyage, je séjournai à Lagos de janvier +1873 au 21 mai 1874, date à laquelle je partis pour +le pays des Minas. Je demeurai à Agoué jusqu’en juillet +1875. En juillet je partis pour Lagos, où je m’embarquai +pour l’Europe.</p> + +<p>Pendant les sept années de mon séjour à la Côte des +Esclaves, j’habitai donc les points principaux de cette +contrée ; je m’appliquai à l’instruction et à l’éducation, +au soin des malades, au ministère apostolique, à la direction +des affaires de la Mission, à l’installation de deux +résidences, chez des peuples différents d’origine et de +mœurs. Je fus supérieur dans chacune des résidences ; +je remplis même les fonctions de Vice-Préfet apostolique +du Vicariat. Dans ces emplois, je fus en relation +avec des Noirs de tout âge, de toute condition, de +nationalités diverses ; et je puis affirmer sans aucune +présomption que je connais le Noir de la Côte des +Esclaves.</p> + +<p>Je voudrais aussi le faire connaître, ce peuple digne +de pitié sur lequel on a fait longtemps peser le joug de +l’esclavage et du mépris. Mieux connu, le Nègre nous +apparaîtra tel qu’il est ; et nous n’aurons pas de peine +à saluer en lui <i>l’homme</i> et <i>le frère</i> : frère déchu, dégradé +par l’ignorance et la corruption du paganisme ; frère +malheureux, longtemps opprimé, à qui nous devons +au moins la pitié et la compassion que commande l’infortune.</p> + +<p class="ind">Ponlat-Taillebourg, près Montréjeau (Haute-Garonne).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LA CÔTE DES ESCLAVES</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="first">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="xsmall">CÔTE DES ESCLAVES : PHYSIONOMIE GÉNÉRALE. — CLIMAT. — SAISONS. — TORNADES.</span></h2> + + +<p>Le 24 décembre 1865, je pris passage à bord d’un steamer +anglais, allant de Liverpool à la côte occidentale d’Afrique.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> janvier suivant, en vue de Ténériffe, je saluai avec +émotion la terre d’Afrique à laquelle je consacrais ma vie +et mes travaux d’apôtre ; où j’eus l’honneur de travailler et +de souffrir durant sept années, et où il ne m’a pas été permis +de mourir, ainsi que je le désirais.</p> + +<p>Je ne perdrai pas le temps à raconter les péripéties et les +épreuves de la traversée ; j’ai hâte d’arriver chez mes chers +nègres de la côte des Esclaves. Après un mois de navigation, +nous jetons l’ancre en rade de Lagos. Bientôt, un petit +bateau à vapeur sort de la rivière de Lagos. Il accoste notre +navire, prend le courrier et repart, emportant cinq ou six +passagers venus avec nous. Mon confrère et moi, peu habitués +aux usages du bord, ne crûmes pas pouvoir profiter de +ce bateau, à ce moment-là, pour descendre à terre. Nous +attendions qu’il revînt prendre les passagers et les marchandises. +Un jour, deux jours passent, point de vapeur !</p> + +<p>Il venait bien de grandes chaloupes ; mais le passage de +la barre est périlleux, et l’on nous avait recommandé de ne +rentrer en rivière qu’avec le vapeur.</p> + +<p>Le troisième jour, fatigué d’attendre, je dis à mon confrère, +aussi impatient que moi de prendre possession du sol +africain : « Après tout, ces chaloupes vont et viennent sans +cesse ; un accident n’est pas chose ordinaire ; risquons-nous +dans une de ces embarcations. » Ainsi dit, ainsi fait. Nous +prîmes terre, et nous reçûmes à la factorerie de M. V. Régis, +de Marseille, l’hospitalité la plus empressée.</p> + +<p>Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir que j’arrivais +dans un pays tout différent de celui qui m’avait vu naître +et grandir ; dans un pays où j’irais de nouveautés en nouveautés +et de surprise en surprise. J’étais sur le portail +extérieur, n’ayant pas assez d’yeux pour contempler ce qui +était devant moi. Un nègre passait. Quel ne fut pas mon +étonnement, en le voyant s’étendre tout du long, se relever +aussitôt et s’éloigner, en frappant des mains et en faisant +claquer les doigts ! Il fit tout cela prestement, sans contrainte, +avec aisance même, comme une chose naturelle +qu’il était accoutumé de faire. On m’expliqua qu’il venait +tout simplement de me saluer ; les Nagos saluent de la sorte +les personnes à qui ils témoignent un profond respect. Je +me laissai préoccuper tellement par les évolutions opérées +sous mes yeux, que je n’eus ni le temps ni l’idée d’observer +le costume et la figure de celui qui était passé. Rien pourtant +ne me choqua.</p> + +<p><i>La côte des Esclaves a une physionomie particulière.</i></p> + +<p>Vue du large, elle est, dit très-bien M. le docteur Féris<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, +d’une « <i>désespérante monotonie</i> : pas un golfe, pas une baie, +pas une crique ; sa direction est presque rectiligne. Cette +forme est due sans doute à l’existence du courant de Guinée, +qui agit à peu près constamment et avec une certaine force +dans la direction de l’ouest à l’est, et qui, comblant les +enfoncements, effaçant les promontoires, tend à égaliser +cette interminable plage de sable qui offre une si faible +résistance à l’action des flots.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Archives de médecine navale.</i></p> +</div> +<p>« La côte est partout basse et plate ; l’œil n’aperçoit, dans +le lointain, aucune trace de colline. Ce qui, dans les instructions +et sur les cartes, porte le nom de monts, ne sont que +des bouquets d’arbres touffus.</p> + +<p>« A peu de distance de la terre, une ligne blanche et +écumeuse indique la situation de la barre. »</p> + +<p>Les voyageurs ont dépeint souvent le curieux phénomène +connu sous le nom de <i>barre du golfe de Guinée</i> ; nul, dans +ses descriptions, n’a été plus heureux que M. le docteur +Féris. Voici comment il s’exprime dans les <i>Archives de médecine +navale</i> :</p> + +<p>« Pendant neuf mois de l’année, les vents du sud-ouest +règnent dans le golfe de Guinée. Ils y sont attirés, selon +quelques savants, par la raréfaction de l’air, due à l’influence +des rayons solaires répercutés par les sables brûlants du +vaste continent africain. Sous leur action incessante, l’Océan +se creuse en longues ondulations qui viennent se briser sur +sa plage sablonneuse, dont la déclivité vers la haute mer +est presque insensible. Ces gigantesques lames (quelques-unes +atteignent 40 à 50 pieds de hauteur) sont arrêtées +brusquement à leur base par le peu de profondeur du fond, +tandis que leur partie supérieure, obéissant à l’impulsion +reçue, et continuant sans obstacle leur course furieuse, se +roule en énormes volutes, qui viennent déferler sur la +plage avec un bruit terrible.</p> + +<p>« Elles forment ainsi en rebondissant trois lignes de brisants, +à peu près également espacés, et dont la première +est à 300 mètres environ du rivage. C’est un spectacle +qu’on n’oublie plus dès qu’on l’a une fois contemplé ; et si +quelque chose peut ajouter à l’impression qu’il cause, c’est +de voir l’homme se jouer, dans une frêle embarcation, de +ces colères de la nature, et en triompher à force de courage +et d’adresse. »</p> + +<p>Tel est le phénomène en lui-même. Pour franchir les +brisants, il faut des embarcations et des rameurs spéciaux +que l’on <i>engage</i> à la côte d’Or et à la côte de Krou, près du +cap des Palmes.</p> + +<p>« Quand les noirs veulent passer la barre, dit encore avec +la même exactitude M. Féris, ils roulent leur pirogue sur +le sable jusqu’au bord de l’eau et la font entrer dans la mer +par secousses successives, profitant chaque fois de l’arrivée +de lames qui s’étendent sur la plage en formant une écume +bouillonnante.</p> + +<p>« Enfin, la pirogue est mise à l’eau, et tous les noirs +s’embarquent prestement, pendant que le féticheur, debout +sur le rivage, cherche à calmer le démon de la barre par +des gestes et des invocations.</p> + +<p>« L’équipage de ces embarcations est généralement composé +de douze à seize hommes, dont dix ou quatorze rameurs, +plus l’homme de barre qui est armé d’un aviron de queue, +en guise de gouvernail. Les hommes sont assis sur le bord +du canot, et, munis de pagayes, ils nagent en cadence et +avec un ensemble parfait. Chaque fois qu’ils plongent la +palette dans les flots, ils font une profonde inspiration, et, +en se relevant, ils expirent bruyamment, et en mesure, en +faisant passer l’air entre leurs dents entr’ouvertes, et produisant +ainsi un sifflement prolongé. Dans les moments +périlleux, ils s’excitent mutuellement en poussant de grands +cris.</p> + +<p>« Le passage de la barre étant toujours dangereux, ils +obéissent ponctuellement au moindre signe du pilote. Celui-ci +veille l’instant propice pour en sortir avec les meilleures +chances ; aussi la pirogue reste-t-elle souvent stationnaire +pendant quelques minutes en dedans de la barre, laissant +passer les lames sous sa quille, à mesure qu’elles se présentent. +Puis, tout à coup, à un indice particulier, le pilote, +reconnaissant un moment favorable, pousse un cri, et toutes +les pagayes frappent violemment les ondes furieuses. Les +noirs, animés par leurs exclamations inarticulées, font des +efforts si vigoureux qu’ils paraissent surhumains. Pendant +ce temps, le pilote, debout et regardant la haute mer, donne +des ordres, en même temps qu’il fait des gestes de la main +droite, comme pour calmer les vagues frémissantes. Dès +que la barre est passée, les noirs lèvent leurs pagayes en +l’air, puis se mettent à ramer de la façon tranquille et +cadencée qui leur est habituelle.</p> + +<p>« Généralement l’obstacle est plus facile à franchir lorsqu’on +vient de terre que lorsqu’on veut débarquer. Il arrive +souvent, surtout dans la mauvaise saison, qu’une lame vient +balayer la pirogue et tremper entièrement le malheureux +passager.</p> + +<p>« Lorsqu’il atterrit, les derniers rouleaux poussent l’embarcation +avec une rapidité vertigineuse sur la plage. Dès +que l’avant a touché, toutes les pagayes sont vivement lancées +à terre, les noirs se jettent à l’eau, prennent rapidement +l’Européen par la ceinture et le transportent sur le sol. »</p> + +<p>A Lagos, les difficultés se compliquent par la présence de +bancs de sable qui se trouvent en face de la rivière. Les +navires ne calant pas trop peuvent être remorqués en rivière. +Le remorqueur, au lieu de mettre le cap sur l’embouchure, +va à l’est, puis revient vers l’entrée, voguant +parallèlement à la côte, entre les bancs de sable et la terre +ferme. Plusieurs navires ont péri, par suite d’une fausse +manœuvre, dans ce passage.</p> + +<p>A Lagos et à Wydah, les requins pullulent dans la barre. +En cas d’accident, on risque fort d’être la proie du requin +qui, en ces endroits, rôde sans cesse, « menaçant, comme +dit Lacépède, de sa gueule énorme et dévorante les infortunés +navigateurs exposés aux horreurs du naufrage ».</p> + +<p>La barre était mauvaise lorsque je la passai. Grâce à +Dieu, qui protége les siens, l’habileté de nos rameurs nous +sauva du danger, et nous en fûmes quittes pour quelques +éclaboussures lancées par la vague courroucée.</p> + +<p>Lagos est bâtie sur une île formée par l’Ogoun et par la +lagune. Nous parlerons de la ville plus tard ; pour le moment, +bornons-nous à quelques considérations géologiques.</p> + +<p>Le sol de l’île est un mélange de sable fin et de bourbe +desséchée, dénotant un terrain d’alluvion. Il est marécageux +en bien des endroits, même au centre de la ville. Partout, +sur cette côte, on retrouve les mêmes éléments ; il est facile +de constater qu’une large bande du littoral est de formation +relativement récente. Évidemment le continent empiète ici +sur l’Océan. M. Freeman, ancien gouverneur de Lagos, disait +à M. Borghéro « qu’en comparant les cartes de cette côte +dressées par les Portugais au temps de la découverte, avec +les observations actuelles, l’ancien littoral correspondrait à +présent au milieu de la lagune de Badagry à Lagos, environ +<i>deux milles plus au nord</i> ». (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p> + +<p>Pour se rendre compte de ce que la nature a dû produire +en ces lieux, il n’y a qu’à faire attention au travail incessant +de la mer et des rivières ; travail qui a certainement +amené des résultats considérables dans le cours des siècles +passés.</p> + +<p>Si l’on creuse à quelque profondeur, sur le rivage, on +s’assure que le sous-sol de la côte actuelle a pour base des +bancs de madrépores. Sur ces bancs, les vagues de l’Océan +ont accumulé le sable ; et ainsi s’est formée à la longue une +bande de terrain, souvent très-étroite, qui constitue aujourd’hui +le littoral.</p> + +<p>Dès que cette bande exista, les eaux des rivières n’eurent +plus d’écoulement vers la mer ; elles inondèrent les plaines +basses qui formaient l’ancienne côte. Peu à peu, les charriages +de ces mêmes rivières apportèrent un commencement +de végétation ; les marécages et les lagunes devinrent +tels que nous les voyons.</p> + +<p>Le travail des rivières continue toujours. Tous les ans, +quand les pluies ont grossi leurs eaux, elles soulèvent le +sol sur la rive, dans les contrées de l’intérieur, en détachent +des parties plus ou moins considérables et les charrient +vers la côte. On voit alors des masses d’herbes et +d’arbustes descendre le cours de la lagune, sous forme +d’îles flottantes, et aller s’ajouter aux autres herbes qui +forment ainsi de vastes plaines marécageuses. Buffon semble +avoir voulu peindre la côte des Esclaves, lorsqu’il a écrit : +« Dans toutes les parties basses, des eaux mortes et croupissantes, +faute d’être conduites et dirigées, des terrains +fangeux, qui, n’étant ni solides ni liquides, sont inabordables +et demeurent également inutiles aux habitants de la terre +et des eaux ; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques +et fétides, ne nourrissent que des insectes vénéneux +et servent de repaire aux animaux immondes… Plus loin +s’étendent des espèces de landes, des savanes qui n’ont +rien de commun avec nos prairies ; les mauvaises herbes y +surmontent, y étouffent les bonnes ; ce n’est point ce gazon +fin qui semble faire le duvet de la terre, ce n’est point +cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité ; +ce sont des végétaux agrestes, des herbes dures, épineuses, +entrelacées les unes aux autres, qui semblent moins tenir à +la terre qu’elles ne tiennent entre elles, et qui se dessèchent +et repoussent successivement les unes sur les autres, +forment une bourre grossière, épaisse de plusieurs pieds. +Nulle route… La nature brute… »</p> + +<p>La plaine s’étend à perte de vue vers le nord, avec de +légères ondulations. Pas de montagnes, pas de collines, pas +de pierres même jusqu’à une grande distance de la côte. +M. Borghéro signale le point où il remarqua la première +roche, en se rendant à Abomey. C’est au delà de Toffo, par +7° 10′ de latitude nord. « Depuis la mer jusqu’à cet endroit +on ne trouve pas une seule pierre, dit-il. Le terrain est toujours +d’argile et de sable cristallin, provenant du granit des +montagnes encore inexplorées ; mais dans le lit de ce ruisseau +l’on découvre une espèce de roche volcanique, qui +reparaît plus loin en avançant vers le nord. »</p> + +<p>On ne rencontre d’élévation importante que vers le huitième +degré.</p> + +<p>Un coup d’œil jeté sur la carte nous montre le rivage +formant une digue aux eaux venues de l’intérieur, et ne +leur laissant que trois issues vers l’Océan : l’une située à +l’est de Grand-Popo ; la seconde, à Lagos ; la troisième, à l’est +de Léké. Les légendes et les chants populaires du Dahomey +supposent qu’il en existait une autre jadis à Kotonou.</p> + +<p>Du Volta au Niger, la lagune court parallèlement à la +côte, sur toute la longueur. Autrefois elle continuait partout +sans interruption. Aujourd’hui, par suite de charriages +et d’atterrissements successifs, il y a solution de continuité +entre Flaoué et Porto-Ségouro, ainsi qu’à Godomé. Ce dernier +barrage est de date récente ; des blancs m’ont raconté +qu’ils étaient allés de Porto-Novo à Wydah sans quitter la +pirogue, le barrage n’interceptant pas encore les communications +par la lagune.</p> + +<p>Le travail de transformation qui s’opère sur la côte par +le charriage des rivières explique comment ont dû s’établir +ce barrage et celui qui, à Kotonou, a séparé la lagune de la +mer. Il explique aussi le phénomène dont mon frère parle +dans le <i>Contemporain</i> :</p> + +<p>« Un soir, dit-il, Aboupo et sa suite (ils venaient d’arriver +sur le territoire où ils fondèrent Porto-Novo) entendirent +un fracas épouvantable ; ils se crurent attaqués par +le roi d’Ardres et s’enfuirent en toute hâte vers Ajjéra. +Pendant deux jours, ils n’osèrent pas reparaître : un noir +se hasarda enfin à travers les hautes herbes, se glissa dans +la ville (Porto-Novo) qu’il trouva déserte, et vit avec surprise +la rivière large et profonde qui passait tout auprès ; il +rapporta la nouvelle à Aboupo, et cette lagune fut appelée +Ahouan-ga-gi. » Évidemment, les anciens passages s’étaient +obstrués, et la lagune venait de se créer un nouveau déversoir.</p> + +<p>Toutes ces observations appellent la conclusion que Buffon +donne à la description citée plus haut. « Desséchons ces +marais, dit le savant naturaliste, animons ces eaux mortes +en les faisant couler ; formons-en des ruisseaux, des +canaux… Mettons le feu à cette bourre superflue… +bientôt, au lieu du jonc, du nénufar dont le crapaud +composait son venin, nous verrons paraître les herbes +douces et salutaires. »</p> + +<p>La lagune s’élargit en certains endroits de manière à +former de véritables lacs, présentant des nappes d’une +étendue de plusieurs kilomètres. Elle s’étend de la sorte : +1<sup>o</sup> près de Quittah ; 2<sup>o</sup> au nord de Porto-Segouro, où on lui +donne le nom d’Hacco ; 3<sup>o</sup> près de Grand-Popo ; 4<sup>o</sup> au nord +de Kotonou (grand lac ou Nokhoué) ; 5<sup>o</sup> à l’ouest de Porto-Novo ; +6<sup>o</sup> à Lagos…</p> + +<p>Il faut noter avec M. Borghéro que les lagunes, à l’est de +Lagos, diffèrent notablement de celles qui sont à l’ouest. En +général, les premières sont beaucoup plus larges, quoique +sur quelques points elles se rétrécissent et n’offrent plus +qu’un étroit canal. Au lieu d’avoir, comme les autres, des +bords inaccessibles, la terre est ici facile à aborder. Des +arbres gigantesques poussent jusqu’auprès de l’eau et maintiennent +le sol ferme.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sc">Climat.</span> Le climat du pays que nous étudions est chaud +et humide : insalubre par conséquent. M. le docteur Féris +dit, avec l’autorité de son savoir et de son expérience, que +« la côte des Esclaves est pour l’Européen <i>un des pays les +plus malsains de l’univers</i> ».</p> + +<p>Voici, en résumé, les conditions climatériques : humidité +considérable, électricité développée, élévation de température ; +et cela, non pas un jour et durant une saison seulement, +mais constamment, toute l’année. Cette constance de +la chaleur et des autres phénomènes atmosphériques +impressionne l’organisme et lui devient fatale. Des Européens +que j’ai vus arriver à la côte, quelques-uns succombèrent +après peu de jours ; d’autres, après quelques +mois ; ceux qui résistaient aux épreuves de l’acclimatation +voyaient leurs forces baisser et leur sang s’appauvrir ; finalement, +après quatre ou cinq ans, ils étaient obligés d’aller +demander à l’air natal de nouvelles forces pour subir de +nouvelles épreuves.</p> + +<p>La température moyenne de l’année est de 26° environ. +Elle est inférieure à celle des tropiques, mais beaucoup +plus fatigante ; car elle se fait sentir constamment avec +intensité : ce qui n’a pas lieu sous les tropiques. A la côte +des Esclaves, la moyenne des écarts journaliers ne dépasse +qu’exceptionnellement 3 ou 4° ; nuit et jour, constamment, +le thermomètre reste, à peu de chose près, entre 25 et 35°.</p> + +<p>La brise de mer souffle régulièrement de neuf heures du +matin jusqu’au soir et rend la chaleur supportable. Ce sont +les brises du sud-ouest qui dominent. Quand elles manquent, +on étouffe. — La nuit, la brise vient de terre.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sc">Saisons.</span> Immédiatement sous les tropiques, il n’y a que +deux saisons : la saison sèche, quand le soleil est au zénith, +et la saison des pluies, quand, le soleil s’éloignant, les +vapeurs se condensent dans l’air et se réduisent en pluie.</p> + +<p>Le soleil, dans sa marche sur l’écliptique, passe deux +fois par an au zénith des contrées plus rapprochées de +l’équateur, et produit deux saisons sèches, que suivent +deux saisons humides. Il en est ainsi à la côte des Esclaves. +Le soleil y arrive au zénith vers le 11 ou 12 mars ; il y +revient le 1<sup>er</sup> ou le 2 septembre. De là quatre saisons :</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>Grande saison des pluies</i> : du 15 mars au 15 juillet ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>Petite saison sèche</i> : du 15 juillet au 15 septembre ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> <i>Petite saison des pluies</i> : du 15 septembre à décembre ;</p> + +<p>4<sup>o</sup> <i>Grande saison sèche</i> : du commencement de décembre +au 15 mars.</p> + +<p>La grande saison des pluies est l’époque des tornades et +des mauvaises barres, surtout en avril et mai. La fin de la +petite saison des pluies est signalée aussi par quelques +orages. Les noirs distinguent ces deux saisons ; ils appellent +la première : la saison proprement dite des pluies (en nago +<i>ako odjo</i>, saison de la pluie), et la seconde : saison de petites +pluies (<i>arokouro</i>, pluies insignifiantes, pluie quelconque).</p> + +<p>Les noirs parlent aussi de la saison sèche (<i>éwo éroun</i>) ; et, +dans la saison sèche, ils distinguent la période durant laquelle +souffle l’harmatan (<i>éwo oye</i>). Cette brise du nord-est se fait +sentir surtout en janvier et en février, desséchant tout, +jusque dans l’intérieur des maisons, où l’on entend craquer +les portes, les fenêtres et les bambous. Les feuilles des +arbres se crispent et tombent comme grillées. Les lèvres se +dessèchent, ainsi que la bouche et la gorge ; une soif intolérable +tourmente sans cesse, la peau se gerce. Et pourtant +c’est la saison la plus favorable à la santé. C’est aussi le +moment des belles barres, car alors la mer est presque plate.</p> + +<p>L’approche de l’harmatan est annoncée par un épais +brouillard de poussière qui, jusqu’à dix ou onze heures, +cache les rayons du soleil. Cet astre s’entrevoit comme un +disque rouge à travers la brume : on le distingue à peine.</p> + +<p>L’harmatan est chassé par des brises de sud-ouest dont la +fraîcheur est d’autant plus sensible que le corps, étant desséché, +en est devenu bien plus impressionnable. « Quand le +vent souffle, on a froid », disent les nègres. Sous l’influence +de ces variations du vent, je les ai vus grelotter par 25° au-dessus +de zéro. Je suis assuré que, si on leur demandait +quelle saison on peut appeler la saison froide, ils nommeraient +celle de l’harmatan.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sc">Tornades.</span> La mer n’est pas seule à avoir des emportements : +à l’époque où elle inspire les plus cruelles appréhensions +par les mauvaises barres, en avril et en mai, le vent +a des fureurs terribles dans ces ouragans que l’on est convenu +de désigner par le nom particulier de <i>tornades</i>, nom +qui indique le mouvement giratoire du vent et des nuages, +tournant du nord-est à l’est et au sud, et revenant souvent +au nord-est après avoir fait un tour complet du compas.</p> + +<p>Avant l’orage, l’air est lourd, la chaleur accablante ; un +calme léthargique règne dans l’atmosphère ; « on dirait que +l’univers, cet immense géant, fatigué par l’élévation constante +de la température, n’a même plus la force de respirer<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <span class="sc">Féris.</span></p> +</div> +<p>Cependant le ciel est pur. Vers le nord-est seulement, un +point noir apparaît. Ce point s’élève au-dessus de l’horizon ; +il s’accroît rapidement, prend une forme circulaire ; il +s’étend en tournant ; le vent se déchaîne avec violence ; la +pluie tombe à torrents. On entend dans le lointain comme le +bruit strident des grelots, au milieu d’un sourd murmure : +ce sont les frémissements de la tempête qui se précipite à +travers les forêts. Et les grondements prolongés du tonnerre +s’interrompent à court intervalle, par des coups brusques, +saccadés et retentissants ; et de brillants éclairs sillonnent +la nue, ou répandent une nappe lumineuse sur les +nuages épais. Toutes les forces de la nature semblent s’être +déchaînées avec fureur : c’est un bouleversement tumultueux +et général, qui dure quelquefois cinq ou six heures +de temps.</p> + +<p>Bientôt le ciel s’éclaircit, et un calme réparateur succède +à la tourmente. L’air est plus frais et plus agréable ; on +respire plus à l’aise ; le corps, aussi bien que la nature, goûte +un repos dont il avait grand besoin.</p> + +<p>Après la tornade, on constate les désastres. Je ne citerai +qu’un exemple de ce qui arrive parfois.</p> + +<p>« Le 3 avril 1869, une tornade épouvantable, accompagnée +de coups de tonnerre effrayants, s’abattit sur cette +maison (habitation des missionnaires à Porto-Novo), sur la +chapelle et sur l’école, souleva les toitures et en emporta les +débris à plusieurs centaines de mètres. En quelques minutes, +nous nous trouvâmes sans abri et exposés à une pluie diluvienne. +Un missionnaire et un frère contractèrent, en cette +circonstance, de dangereuses maladies. Les dégâts furent +considérables. »</p> + +<p>M. Courdioux, supérieur de la mission, écrivait cela de +Porto-Novo même. Pour bien comprendre la nouvelle qu’il +annonce, il faut savoir que la maison dont il s’agit est +longue d’une trentaine de mètres, et qu’elle était couverte +de tôles gondolées, clouées aux solives de la charpente. Les +solives furent en partie brisées et arrachées ; les plaques de +tôle, arrachées aussi et tordues, volèrent dans les champs +environnants.</p> + +<p>D’ordinaire, il est vrai, on n’a pas à déplorer des accidents +de cette gravité ; mais peu de maisons sont aussi solidement +installées. On imaginera aisément en quel triste état les +tornades mettent les toitures en feuilles de palmier des +cases des nègres. Heureusement, les tornades très-violentes +ne sont pas nombreuses, bien qu’on en compte huit ou dix +tous les ans, capables de causer de grands ravages.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="first">CHAPITRE II</span><br> +<span class="xsmall">LE NÈGRE. — HABITANTS DE LA CÔTE. — LEUR CARACTÈRE. — TATOUAGE.</span></h2> + + +<p>Dès mon arrivée à la côte des Esclaves, j’écrivais à mon +jeune frère, qui faisait alors ses études : « Les livres te +montrent le noir toujours courbé sous le fouet, toujours +prêt à se jeter sur ses maîtres, insociable, étranger presque +à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le vois pas ici : +c’est le noir des colonies, arraché violemment à son pays, +à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. +Ici le noir est chez lui ; et, même au milieu des abaissements +et de la dégradation inhérents à l’idolâtrie, il conserve, +empreints dans son caractère et dans ses habitudes, +les signes non équivoques de la dignité humaine. Il vit avec +ses semblables ; il a sa religion et son culte ; il a ses prêtres, +son roi, ses chefs, etc. »</p> + +<p>La vérité s’imposait à moi, lorsque je traçais ces lignes : +le nègre ne me paraissait pas vil et méprisable, comme le +présentent les récits de certains voyageurs et les systèmes +des anthropologistes. Nous sommes, hélas ! habitués à voir +le nègre à travers le prisme des préjugés méprisants. On +l’a ravalé dans l’opinion ; on a accumulé sur son compte +tant d’idées fausses, absurdes, révoltantes, qu’il est presque +impossible de reconnaître l’homme en lui.</p> + +<p>Étudions-le de près, dans ses usages et dans ses institutions, +et nous verrons combien il est injuste de l’exclure de +la grande famille humaine.</p> + +<p>Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges +des trafiquants d’esclaves et de ceux qui approuvaient leur +trafic ; tenons-nous en garde aussi contre la tendance que +nous avons, à juger les nègres par ce qui existe dans les +pays chrétiens.</p> + +<p>On a raison de dire que <i>l’homme pense comme il veut</i>. Dès +qu’il y eut des hommes qui voulurent trafiquer des nègres, +ils s’appliquèrent à penser qu’ils le pouvaient sans injustice. +On examina la question avec le parti pris de la résoudre +dans un sens favorable à l’asservissement et à la traite ; on +argutia, on fit mille sophismes pour pallier l’infamie de ce +trafic. Tous les prétextes que l’on mit en avant étaient +comme un voile destiné à couvrir l’injustice de ce qu’on +appela la <i>traite des nègres</i>.</p> + +<p>La passion aveugla tellement les esprits que cette question +fut posée et discutée : « Les noirs ont-ils une âme ? » Nous +avons entendu des marchands d’esclaves la reproduire sous +la forme affirmative, disant : « Les noirs ne sont que des +singes. » Ils le disaient sans le penser, on le voyait bien à +leur ton. Sentant l’odieux de leur commerce et de leur conduite, +ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur +goût. Ne fallait-il point se laver des ignominies de la chasse +à l’homme rendue nécessaire par les exigences de la traite, +aussi bien que de la méchanceté et du mépris avec lesquels +on menait les nègres, les traitant comme un vil bétail, dès +qu’on les avait en son pouvoir ?</p> + +<p>Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite ? Aussitôt +que le roi de Dahomey ou les autres chasseurs d’hommes +avaient amené le produit de leur chasse aux marchands, +ceux-ci les entassaient dans leurs <i>baracons</i>, vraies étables +destinées à des hommes. Les esclaves souffraient là, dans +les fers et dans l’ordure, jusqu’au moment de l’embarquement. +On les jetait alors au fond d’une cale infecte, jusqu’à +ce que le chargement fût complet. Bientôt le manque d’air, +la mauvaise nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient +les maladies. La petite vérole faisait d’horribles +ravages et poussait le négrier à de nouvelles atrocités ; car, +pour enrayer la contagion, il noyait les malades trop atteints.</p> + +<p>Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions +du capitaine, on se trouvait à court de vivres et l’on +craignait la famine : nouvelles noyades ! on s’allégeait, on +se débarrassait des bouches inutiles.</p> + +<p>En Amérique, on traitait les nègres avec autant d’inhumanité. +Aussi sentait-on le besoin de s’excuser ; car on +voulait continuer la traite sans remords. Malgré les horreurs +qui la souillaient, tous les gouvernements européens y prenaient +part. Et l’on allait disant : « Les noirs ne sont pas de +même espèce que les blancs ; ils sont inférieurs en nature. »</p> + +<p>Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire +connaître <i>l’homme</i> noir ; nous le trouverons semblable à +l’homme blanc et à l’homme jaune. Rien ne manque au +nègre de ce qui constitue la nature humaine : son organisation +physique est la même que celle du blanc ; l’un et +l’autre ont les mêmes facultés intellectuelles et morales. +« En conséquence, dirons-nous avec Owen<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, je conclus que +tous les hommes ne forment qu’une espèce, et que les différences +particulières aux races ne dénotent que des variétés. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">On the classification and geographical distribution of the Mammalia.</i></p> +</div> +<p>On a essayé de trouver dans la théologie des arguments +en faveur de la traite. On a dit : « Le noir, il est vrai, a +une âme ; il est de même nature que nous ; mais <i>il est de la +race maudite de Cham</i> ; la malédiction de Noé pèse sur lui et +le voue à la dégradation et à l’esclavage. » Cette manière de +raisonner n’allait à rien moins qu’à établir que l’esclavage +des nègres est de droit divin. Elle a quelque chose de très-spécieux, +et elle a ébloui les esprits au point de rendre vulgaire +ce dicton appliqué aux nègres : C’est <i>la race maudite +de Cham</i>.</p> + +<p>Non-seulement l’argument est faux, mais encore il est +sans fondement.</p> + +<p>Il est évidemment faux, puisque l’Église déclare contraire +<span class="xs">A LA LOI DIVINE</span> et <i>à la loi naturelle</i> l’action d’asservir les +nègres.</p> + +<p>L’argument est sans aucun fondement. En effet, de ce +qu’un des enfants de Cham est maudit, il ne s’ensuit pas +que toute sa race le soit. Elle ne le fut certainement pas.</p> + +<p>Cham eut quatre fils : Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan. +Or Noé ne dit pas : Maudit Cham ! Il ne dit pas non plus : +Maudits les quatre fils de Cham ! ou : Maudite la race de +Cham ! Le patriarche indigné s’écrie :</p> + +<p>« <i><span class="rm">M<span class="xs">AUDIT</span> +C<span class="xs">HANAAN</span> !</span> Il sera l’esclave des esclaves <span class="rm xs">DE SES +FRÈRES</span></i>. Béni le Seigneur, le Dieu de Sem ! +<i>que <span class="rm">C<span class="xs">HANAAN</span></span> +soit son esclave</i>. Que Dieu donne de l’étendue à Japhet et +qu’il habite dans les tentes de Sem, et <i>que +<span class="rm">C<span class="xs">HANAAN</span></span> soit +son esclave</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Genèse</i>, <small>IX</small>, 25-27.</p> +</div> +<p>C’est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe +la malédiction de Noé. Cela ressort du texte de l’Écriture, +qui nomme toujours Chanaan et qui déclare qu’il sera +l’esclave de Sem, de Japhet, et <i>même des esclaves de ses +frères</i>. Les interprètes de la Sainte Écriture font expressément +la remarque de cette exclusion des frères, dans la +malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en +donnent plusieurs.</p> + +<p>Étant établi que Chanaan, seul des quatre fils de Noé, fut +maudit, comment peut-on inférer que cette malédiction +atteint les nègres qui, de l’avis de tous, ne descendent pas +de Chanaan ?</p> + +<p>Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le +plus jeune de ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu +la ratifia, lorsqu’il promit à son peuple de <i>lui donner toute la +terre de Chanaan</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Genèse</i>, <small>XVII</small>, 8.</p> +</div> +<p>Et « Dieu fit sortir son peuple de la terre d’Égypte, <i>afin +de lui donner la terre de Chanaan</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ». Chanaan fut réellement +l’esclave de ses frères. Sa race se rendit de plus en plus +odieuse au Seigneur, et elle fut complétement détruite.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Lévitique</i>, <small>XXV</small>, 38.</p> +</div> +<p>Comment faire retomber sur les nègres une malédiction +lancée contre une famille qui n’est point la leur et qui est +éteinte déjà ? Qu’on ne dise donc plus que les nègres sont +maudits et destinés à l’esclavage. Qu’on écoute plutôt +l’Église, défendant les droits de tout homme à la liberté +individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre +les Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes +de la Guinée. Et ce n’est point parce qu’ils sont néophytes, +que la sollicitude des papes s’étend à eux. Paul II, +écrivant à l’archevêque de Tolède (29 mai 1537), réprouve +la traite sans réserve. Il établit clairement les principes du +droit naturel à ce sujet. « Nous déclarons, dit-il, que les +Indiens et tous les autres peuples, <i>même ceux qui ne sont pas +baptisés</i>, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la +propriété de leurs biens ; que personne n’a le droit de les +troubler, ni de les inquiéter dans ce qu’ils tiennent de la +main libérale de Dieu, Seigneur et Père de tous les hommes. +<i>Tout ce qui serait fait en sens contraire serait injuste et condamné +par la loi divine et naturelle.</i> »</p> + +<p>Ce principe s’applique implicitement aux nègres. Urbain +VIII, les désignant nommément (22 avril 1639), défend +de les priver de leur liberté, de les arracher à leur femme, +à leurs enfants, à leur patrie. Benoît XIV, Pie VII et Grégoire +XVI crurent « de leur devoir d’écarter les chrétiens +<i>du commerce des noirs</i> et d’autres hommes quels qu’ils puissent +être ».</p> + +<p>C’est ainsi que l’Église maintenait les droits méconnus +des noirs. Si elle ne condamnait pas absolument l’achat +d’esclaves, elle voulait qu’on n’achetât point ceux qui +avaient été asservis injustement, par fraude, par violence. +Du reste, elle exigeait toujours qu’on les traitât avec égards, +et qu’on eût pour eux la même bonté que l’on a pour les +autres hommes.</p> + +<p>Tel est le nègre ; tels sont ses droits, telle est sa dignité. +La science, d’accord avec l’Église, déclare : « Si nous considérons +la ressemblance frappante qui existe entre les +mœurs des nègres et celles des Bohémiens, on pourrait raisonnablement +se demander si l’on n’est pas en présence d’un +degré de civilisation inférieur déterminé par des circonstances<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. » +En réalité, c’est cela. « En affirmant l’unité +d’espèce humaine, nous répudions hautement la classification +de races supérieures et inférieures. Il est des peuples +plus aptes à être moralisés, plus policés et ennoblis par la +civilisation<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <span class="sc">Pott.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <span class="sc">De Humboldt.</span></p> +</div> +<p>Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la côte des +Esclaves à un degré inférieur de moralité et de civilisation ; +car il est demeuré, jusqu’à ces derniers temps, étranger aux +progrès du dehors.</p> + +<p>En examinant les usages des nègres, nous devons nous +attendre à d’étranges contrastes avec ce que nous voyons +chez les peuples policés ; mais ces contrastes ne nous surprendront +pas, si nous faisons attention à ceux que l’on +remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la ville +et les personnes qui mènent dans les montagnes une vie +retirée.</p> + +<p>Les indigènes de la côte des Esclaves appartiennent à +quatre familles : les <i>habitants du Bénin</i>, qui n’ont pas de +relations avec les autres habitants du littoral ; les <i>Nagos</i>, les +<i>Djéjis</i> et les <i>Minas</i>. En partant de Lagos, point d’arrivée des +paquebots anglais, et en remontant la côte vers l’ouest, on +rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la partie côtière des +pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo et +du Dahomey, habités par les Djéjis. A l’ouest du Dahomey, +habite une branche de la famille des Aquapéens, formant +plusieurs petits États ; ce sont les peuples désignés sous le +nom de Minas.</p> + +<p>Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractère +notables : Le <span class="sc">Mina</span>, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus +nonchalant, plus amateur du <i>farniente</i>. Les voyageurs le +signalent comme se distinguant des autres peuples de la +côte par un plus grand amour du vol. — Le <span class="sc">Dahoméen</span>, d’un +servilisme abject, cache ses rancunes qui ne s’éteignent +jamais ; il fait le mal avec cynisme. — Le <span class="sc">Nago</span>, plus sociable +que le Dahoméen et le Mina, ne manque pas de jovialité ; il +est actif au travail, aux affaires ; il y a dans son caractère +de la loyauté et de la prévenance. De tous les nègres de la +côte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui +les relations sont les plus faciles et les plus sûres.</p> + +<p>On m’a souvent demandé si les nègres sont intelligents. +En vérité, la question m’aurait paru étrange, si je n’avais +connu les préventions élevées contre cette pauvre race. Je +n’hésite pas à affirmer que l’intelligence du nègre n’est pas +inférieure à celle du blanc. Si les nègres étaient dans les +mêmes conditions que les blancs, on les verrait s’instruire +et se civiliser comme eux. N’est-ce pas à des nègres sortis +des chaînes de l’esclavage, et même à des nègres esclaves, +que l’on doit, dans nos colonies, des inventions précieuses +pour les arts auxquels on les appliquait ? On trouve parmi +les nègres d’excellents instituteurs, des employés de commerce +habiles, des docteurs en droit et en médecine gradués +dans nos universités européennes. L’évêque anglican de la +mission du Niger, Samuel Crowther, que j’ai vu à Lagos, est +un nègre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à +quelques milles d’Ichéhin, au nord-est d’Abéokouta, et passa +les premières années de son enfance dans la case de son +père, avec sa mère, ses deux sœurs et un cousin.</p> + +<p>Au commencement de l’année 1821, ils furent tous réduits +en esclavage, vendus à divers maîtres et violemment séparés +les uns des autres. <i>Adjaï</i> (c’est le nom que notre héros portait +dans sa famille), Adjaï passa de main en main, fut traîné +de marché en marché, puis finalement vint au pouvoir +d’un Portugais qui, à Lagos, préparait une cargaison d’esclaves. +Le navire sur lequel il fut embarqué avec cent +quatre-vingt-six compagnons d’infortune ne tarda pas à être +capturé par deux vaisseaux de guerre anglais. C’était le +7 avril 1822. Le 17 juin de la même année, Adjaï prit terre +à Sierra-Leone. Il entra à l’école, et, trois ans plus tard, fut +jugé digne du baptême. Il laissa dès lors le nom païen +d’Adjaï, ne répondant plus qu’à celui de Samuel Crowther. +Ses progrès ne se démentirent jamais : il enseigna d’abord +comme maître d’école, puis fut admis au nombre des +ministres. On l’envoya à Abéokouta, où il arriva en qualité +de missionnaire le 27 juillet 1846, assez tôt pour baptiser +sa mère (Afala) sous le nom d’Anna.</p> + +<p>Moins de vingt ans après (29 juin 1864), il fut créé évêque, +et on lui confia la direction de la mission naissante du Niger.</p> + +<p>Je le répète : l’intelligence du nègre n’est pas inférieure +à celle du blanc. Elle est même plus précoce et se développerait +plus rapidement, si l’âge de puberté n’arrêtait chez +les noirs, d’une manière sensible, l’essor des facultés de +l’âme. A cette période de la vie, j’ai vu des enfants perdre +de vue ce qu’ils avaient appris déjà, tant ils étaient absorbés +par les progrès de la vie sensitive. J’en ai même rencontré +deux à qui j’appris l’alphabet deux ou trois fois, avant de +parvenir à les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la +lecture était d’autant plus difficile pour eux qu’ils lisaient +en portugais, langue dont ils n’avaient point une connaissance +suffisante.</p> + +<p>Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple de l’intelligence +des nègres. <i>Okoutolou</i> était un enfant que la +Mission catholique acheta pour faire son éducation. On +l’employa au service intérieur et à la culture du jardin, +ne lui donnant que quelques notions de lecture, d’écriture +et de calcul. Dans les moments libres, il se livrait à un +petit commerce où il réalisa de jolis bénéfices. Nous lui +donnâmes la liberté en 1867, et il continua ses spéculations +commerciales. Au mois d’août 1875, au moment de rentrer +en France, je le vis à <i>Abomé-Kpévi</i>, où il tenait le haut +du pavé.</p> + +<p>A ses débuts, Okoutolou me disait un jour : « Je calcule +que les Européens, avec tous les frais qu’ils sont obligés de +supporter, doivent gagner cent pour cent, afin de se couvrir +de leurs déboursés. Moi qui n’ai pas de frais, je dois +viser à un bénéfice de cent cinquante pour cent. »</p> + +<p>Un autre jour, tandis qu’il était encore esclave, je lui +annonçai un arrivage de pipes agrémentées de figures +diverses. — « Je vais me presser d’en acheter une caisse, +me dit-il. — Prends garde, répliquai-je ; il y en a une +quantité considérable, le marché en sera inondé. » Okoutolou +resta un moment pensif, puis il dit, d’un ton décidé : +« Dans ce cas, j’en achèterai trois caisses. On les vendra à +vil prix, à présent que j’achète. J’attendrai que le marché +en soit dépourvu pour mettre les miennes en vente… +Excellente affaire !… merci, père ! »</p> + +<p>Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me +disaient qu’Okoutolou était leur meilleur client, et qu’il +faisait presque autant d’affaires qu’eux. Une seule chose +aurait pu compromettre ses intérêts : il ouvrait des crédits +trop larges à ceux qui traitaient avec lui ; et cela même +prouve qu’il comprenait les nécessités du négoce, impossible +sans crédits en ces pays.</p> + +<p>« Si l’on devait juger un de nos enfants <i>en bas âge</i>, et le +comparer à ceux d’Europe, dit M. Borghéro, on serait +entraîné à croire que nos négrillons sont de beaucoup supérieurs +aux blancs. »</p> + +<p><i>A un âge plus avancé</i>, l’enfant européen paraîtra supérieur. +« Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie +une subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité +d’inventions, qui malheureusement se révèlent par les +mensonges les mieux trouvés, débités avec un sans façon et +un naturel tout à fait amusants. » En sorte que ce qui +manque au nègre d’un côté, il le rattrape d’un autre.</p> + +<p>Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nôtres, +plus de vivacité peut-être ; mais, par contre, elles se prêtent +moins à l’application, à un exercice continu. « Un noir +apprend plus facilement et en moins de temps une opération +d’arithmétique ; mais quand il sera question d’appliquer +cette opération à autre chose qu’à des chiffres, quand il +faudra faire une observation, établir un raisonnement à +l’aide de cette même opération, notre noir sera fort embarrassé, +tandis que l’Européen qui aura mis bien plus de temps +pour apprendre la même opération saura sans difficulté en +généraliser la loi et en tirer une foule de conséquences pratiques. +Cette diversité se manifeste dans toute la suite de +la vie. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p> + +<p>Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir <i>plus d’intuition +et moins de réflexion</i>, quant à l’intelligence. Quant à +la volonté, <i>il y a plus de spontanéité que de constance</i>. L’énergie +fait défaut au nègre, s’il faut la soutenir ; et s’il en a dans +un premier mouvement, elle tombe aussitôt.</p> + +<p>A défaut d’autre force, le nègre a celle de l’inertie. L’esclave +endurant les mauvais traitements et disant au maître +qui le frappe : « <i>Tue-moi donc !</i> » cet esclave est plus fort +dans son inertie qu’il ne le serait dans la résistance. A force +d’inertie, le nègre est patient et vertueux ; l’inertie servira +ses passions et ses rancunes. Écoutons-le dans la sagesse de +ses proverbes. Il s’exhorte à demeurer impassible : « Le +cœur de l’<i>achacpa</i> (arbre très-dur) ne craint pas la hache, +dit-il. — La cuiller voit l’eau bouillante sans la redouter. — Le +tesson (où l’on met la braise) endure le feu. — Si un +plus fort que vous vient à vous maltraiter, contentez-vous +d’en rire. »</p> + +<p>Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la +complaisance ; il sera facilement discret, affable, obséquieux, +parce que rien de tout cela n’exige de grands efforts ni un +travail soutenu. A première vue, on pourra le croire patient +et résigné ; et cependant, il ne sera qu’indifférent et impassible. +Cette indolence native explique comment il subit, sans +réagir, l’absolutisme des <i>olorichas</i> ou féticheurs, le despotisme +du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maître, et +jusqu’aux coutumes horribles des sacrifices humains.</p> + +<p>Rarement le noir attaque les difficultés de front : il biaise +et tend à ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de +laisser rien transpirer avant d’être sûr d’atteindre son but. +Sa haine, au lieu de se traduire par les brusques emportements +de la colère, se cache sous le poison : le poison est +l’instrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge +personnellement.</p> + +<p>Le noir manque de prévoyance autant que d’énergie. Il +jouit du moment présent, peu soucieux du lendemain. +Comme tous ceux qui se laissent dominer par la vie des +sens, il s’épuise à rechercher ses aises et ses commodités ; +il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon +l’expression de l’apôtre saint Paul, <i>homme animal</i>.</p> + +<p>Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont +il a présentement besoin ; et si une végétation luxuriante +ne suppléait aux défauts de l’imprévoyance, les surprises +de la famine se feraient souvent sentir. Survient-il une +année de sécheresse ? la disette sévit, et la misère est grande, +car on n’a pas songé à faire de réserve, les années précédentes. +Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi +imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraît +impossible.</p> + +<p>Dans le commerce, aussi bien qu’à la guerre, les nègres +s’appliquent à surprendre.</p> + +<p>Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme +le plus humiliant pour tout ce qui leur semble supérieur +à eux, même pour leurs fétiches de bois ou de boue. +En pays nègre, la fierté n’est guère de mise, à moins qu’on +ne soit le plus fort ; et alors on est d’ordinaire arrogant. +Quand on n’est pas le plus fort, il faut se taire et attendre : +opposer l’inertie à la force.</p> + +<p><i>La prudence est la vertu principale du nègre ; la curiosité, son +défaut dominant.</i> Je ne parle pas de l’ivrognerie, qui est une +passion <i>acquise</i> et toute d’éducation.</p> + +<p>Le nègre est prudent par nécessité, plus encore que par +tempérament. « Tous les hommes ne sont pas également +susceptibles de prudence, dit le docteur Belouino dans son +étude magistrale <span class="sc">Des Passions</span> ; cette vertu dépend d’une +multitude de circonstances individuelles ou générales, physiques +ou morales. »</p> + +<p>Le même auteur ajoute une observation qui semble viser +spécialement les habitants de la côte des Esclaves. « Parmi +les causes morales de la prudence, dit-il, on en trouve +quelquefois qui ont une action extrêmement remarquable. Le +despotisme, par exemple, qui met sans cesse l’individu en +garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de +ceux qui l’entourent, lui inculque une prudence salutaire. +Quelquefois même elle le pousse, sous ce rapport, à un excès +vraiment condamnable. Il devient défiant, dissimulé, et se +sépare en quelque sorte du reste de la société. Les facultés +de l’homme ne se développent que dans l’atmosphère de la +liberté. Dans les fers ou dans l’esclavage, elles s’étiolent et +s’abrutissent. »</p> + +<p>Un mot sur la curiosité.</p> + +<p>Chez les nègres de la côte des Esclaves, la curiosité naît +de l’indolence et du besoin d’employer son temps à quelque +chose. Un rien l’occupe ; elle flotte au vent des circonstances, +de la distraction, du caprice, de l’incertitude ; elle +s’égare en des rêveries stériles. Le nègre regarde, voit, et +il est avide de regarder et de voir encore, parce qu’il n’ose +ou ne peut agir. Pour peu que la défiance et la peur surexcitent +son désir de voir, il n’a plus que des yeux ; ce qui +explique comment il suit le blanc dans tous les détails de sa +conduite. Il compte tous ses pas, discute la portée de ses +<i>paroles</i>, cherche à sonder jusqu’à ses intentions les plus +intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit rien, que cela ne soit +rapporté immédiatement aux chefs. Ceux-ci m’ont répété +plusieurs fois textuellement des paroles que j’avais entendu +prononcer par des Français chez les Français mêmes.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sc">Tatouage.</span> Les noirs des diverses tribus se distinguent +par la manière dont ils sont tatoués. « Le tatouage, dit très-bien +M. l’abbé Courdioux, dans l’estimable revue <i>les Missions +catholiques</i>, le tatouage est usité généralement parmi toutes +les peuplades païennes de la Guinée ; on ne voit guère que les +mahométans s’en abstenir. Dans le vicariat de la Côte de +Bénin il est très-rare de rencontrer un indigène ne portant +pas cette marque indélébile de sa nationalité. Chaque tribu +ou sous-tribu et même chaque famille a un signe distinctif +ou blason qui la fait reconnaître au premier aspect. Quelques +indications sur cette coutume bizarre pourront intéresser +les lecteurs des <i>Missions catholiques</i>.</p> + +<p>« Le tatouage (<i>uê</i> en langue fongbe ou dahoméenne) est +donné aux enfants dès qu’ils ont atteint l’âge de huit à dix +ans. Il y a des gens spéciaux pour pratiquer cette opération +d’ailleurs peu douloureuse ; on les nomme <i>uêgbôto</i>. Ils font +les incisions au moyen d’une petite lame de fer de la longueur +d’une lame de canif ; puis ils couvrent la plaie d’un +onguent composé principalement de suie et d’huile de palmier. +On lave la plaie au bout de quatre ou cinq jours.</p> + +<p>« Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins +sont très-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres +le rang, la condition ou la profession, d’autres enfin sont +de purs ornements. Les rois, les princes, les grands font +marquer leurs esclaves d’un signe particulier destiné à les +empêcher de fuir ou d’être volés. La noblesse, les grandes +familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage +plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses +qui en font le plus fréquent emploi. Il serait impossible de +décrire tous les dessins dont ils croient orner leur corps. +Ce sont des figures de caïman, de tortue, de lézard, des +losanges ou des lignes longitudinales ou transversales +n’offrant aucun dessin bien caractérisé. Les épaules sont +tatouées d’une infinité de petits points très-rapprochés. Il +est défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont +réputés fétiches ou sacrés.</p> + +<p>« Un trait montrera l’importance du tatouage en pays nègre.</p> + +<p>« Désireux d’étendre dans l’intérieur l’influence de la +mission, nous tentâmes un jour, M. Verdelet et moi, de +pénétrer à Okéadan, grande ville située à environ dix lieues +au nord-ouest de Porto-Novo. Après une marche pénible, +nous arrivâmes à l’entrée de la nuit aux portes de la ville. +Notre guide, un <i>lari</i> (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo, +nous pria de nous arrêter là pendant qu’il irait prévenir le +roi Falolo de notre arrivée et lui demander la permission +d’entrer dans la ville. Ce chef était bienveillant ; il nous +aurait fait un excellent accueil, si cela n’eût dépendu que +de lui. Nous nous aperçûmes bientôt que le pays vivait en +république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir. +On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois +autres chefs et enfin le parti du peuple. Tous ces partis +avaient l’ambition de commander ; ils avaient leurs réunions, +leurs orateurs ; tous étaient armés, et quelquefois la +raison du plus fort décidait seule la question en litige. +Falolo avait eu l’avantage dans la dernière levée de boucliers ; +mais une triste affaire était venue surexciter les +passions du peuple. Un agent du gouvernement anglais de +Lagos, d’abord bien accueilli dans cette ville, en avait été +ignominieusement chassé pour un méfait dont on l’accusait. +Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait être admis désormais +dans leur ville : telle avait été la décision du peuple. +Sur ces entrefaites et sans avoir été prévenus, nous arrivions +à Okéadan.</p> + +<p>« La nouvelle que les blancs étaient à l’entrée de la ville +se répandit promptement. Des envoyés du peuple et ceux de +plusieurs chefs se présentèrent bientôt pour nous intimer +l’ordre de rebrousser chemin. Nous eûmes beau arguer de +notre qualité de Français, de missionnaires, de médecins, etc., +rien n’y put faire.</p> + +<p>« — Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que +vous avancez peut être vrai, mais nous ne pouvons pas en +vérifier l’exactitude. Parmi nous, chacun porte inscrit sur +son visage le nom de son pays. Celui-ci est Haoussa, celui-là +est Dahomé, cet autre est Egbas ; nous ne nous y trompons +pas. Tandis que vous, blancs, où est la marque qui peut +vous faire reconnaître pour Français, pour Anglais ou pour +<i>Agoudas</i> (Portugais) ? Dans la crainte de nous tromper, nous +ne voulons recevoir aucun blanc chez nous.</p> + +<p>« De son côté, le roi nous fit dire qu’il avait envoyé des +gens pour nous protéger, mais que l’état des esprits ne lui +permettait pas de nous engager à pénétrer cette fois jusque +dans la ville. Il ajouta que, dès que le calme serait rétabli, +il nous inviterait à venir le voir, nous promettant une cordiale +réception. Il tint parole ; mais c’était en 1870, nous +venions de fonder une nouvelle résidence ; nos ressources +ne nous permirent pas d’accepter l’invitation de Falolo, avec +lequel cependant nous avons toujours conservé d’amicales +relations. »</p> + +<p>La nouvelle résidence dont parle M. Courdioux est celle +que j’allai fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps +avant mon départ de Porto-Novo, le roi de ce petit État fut +obligé d’imposer par les armes à la province de Ouémé le +gouverneur qu’il voulait lui donner. La résistance de Ouémé +fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder son +allié, le roi de Porto-Novo.</p> + +<p>Après un rude combat, on porta à l’hôpital de la Mission +catholique une quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait +le fils de Falolo. Le fait me parut providentiel. Je m’approchai +du jeune blessé, et je lui dis : « Sais-tu donc où tu +te trouves ici ? On vient de te porter dans la demeure des +blancs que ton père et les tiens refusèrent de laisser entrer +à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette +maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez +vous. — Grâce ! grâce ! » s’écria le jeune homme. Et tous +ceux de son entourage de répéter : « Grâce ! grâce ! » — Je +répliquai : « Ne craignez rien. Vous êtes chez des amis qui +ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons +jamais, c’est en faisant du bien à ceux qui nous ont fait du +mal. — Rassure-toi, dis-je au blessé, tu seras mieux soigné +qu’aucun autre, si cela est possible. » Et tous me répondirent +par d’interminables « <span class="xs">O TCHÉOUN</span> », expression flatteuse de +remercîment.</p> + +<p>Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda +pas à venir. Il renouvela mes assurances de bon vouloir et +de dévouement ; puis, avec le tact d’un administrateur +habile, saisissant l’occasion favorable d’établir avec Falolo +des relations plus amicales, il mit quelques bouteilles de vin +dans une caisse et les envoya au roi d’Okéadan. Il chargea +les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations +amicales, et de l’assurer que son fils serait l’objet du dévouement +des missionnaires.</p> + +<p>Falolo, touché de cette attention délicate, dépêcha une +quinzaine de ses hommes à la Mission, afin de remercier les +Pères. Il leur recommandait son fils, et leur donnait la solennelle +assurance, en son nom et au nom des chefs qui l’entouraient +au camp, de leur ouvrir les portes de sa capitale, +quand ils se présenteraient. « Ni moi, ni mes sujets n’oublierons +jamais, faisait-il dire, la bonté avec laquelle vous +accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien +des Pères français ; nous voyons maintenant que vous n’êtes +pas des blancs comme les autres blancs. Non, personne ne +vous empêchera plus de visiter Okéadan et de circuler en +toute liberté dans notre pays. Vous êtes nos amis ; nous +sommes les vôtres. »</p> + +<p>Comme on le voit, tout tournait à l’avantage de la Mission. +Il est bien fâcheux qu’on n’ait pu se rendre à l’invitation de +Falolo en 1870. La charité des missionnaires eût été pour +eux un signe de recommandation plus précieux que ceux du +tatouage. Les Okéadans, en l’absence de ces derniers signes, +n’avaient pas voulu croire à la parole de ces blancs, que +rien d’extérieur ne distinguait des autres blancs ; ils connaissaient +désormais les Pères à leur charité : à ce signe ils +voyaient dans les Pères « <i>des blancs qui ne sont pas comme les +autres blancs</i> ».</p> + +<p>Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystères et +les degrés de l’initiation. Ces caractères hiéroglyphiques et +sacrés marquent à quelle classe de fétiches ils sont voués, et +quel rang ils occupent dans leur ordre. On peut lire ce signalement +sur leur corps, comme nous le lirions sur un passeport +ou sur une lettre de créance ; car le tatouage est une +véritable écriture.</p> + +<p>On n’emploie pas toujours le fer dans les opérations du +tatouage : on se sert aussi de certaines plantes, dont la séve +a la propriété de produire des ampoules, laissant après elles +des escarres et des cicatrices, dont la trace ne disparaît qu’à +la longue.</p> + +<p>On emploie aussi d’autres plantes, dont la séve, comme +celle du <i>boudjé</i>, noircit à l’air.</p> + +<p>« La marque du <i>boudjé</i> ne dure pas plus de neuf jours, +dit un adage nago ; celle de l’<i>inabi</i> ne passe pas une année. »</p> + +<p><i>N. B.</i> — L’inabi produit des ampoules.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="first">CHAPITRE III</span><br> +<span class="xsmall">1<sup>o</sup> HABITATIONS ; 2<sup>o</sup> MOBILIER ; 3<sup>o</sup> VÊTEMENTS ET PARURES ; +4<sup>o</sup> INSECTES ET REPTILES.</span></h2> + + +<p>Une chose frappe l’Européen, quand il arrive à la côte +des Esclaves : l’absence de tout ce qui constitue chez nous +ce que nous appelons les commodités de la vie : habitation, +mobilier, vêtements, tout se réduit au strict nécessaire. Le +nègre est dépourvu de souliers, de chapeau, de draps de +lit, de lit même, de cuillers, de fourchettes… de ces mille +ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-être, et +dont la privation nous rend la vie pénible.</p> + +<p>Et l’on est tenté de regarder en pitié ces pauvres gens +privés de tant d’objets que l’éducation nous a rendus nécessaires. +Ne les plaignons pas pourtant. Est-il absolument +nécessaire d’avoir une serviette ? Ne peut-on pas se lécher +les lèvres et les doigts ? En fait de fourchettes, y en a-t-il +de meilleures que les doigts ? Peut-on être trop légèrement +vêtu, quand la chaleur est accablante ? Pourquoi s’embarrasser +les pieds de bas et de chaussures ? Pourquoi s’emprisonner +le corps dans des habits toujours gênants ? Paletot, +gilet, chemise, cravate : objets de luxe ! superflu !</p> + +<hr> + + +<p>1<sup>o</sup> <span class="sc">Habitations</span>. Un jour, je m’approchai d’un groupe d’enfants, +et j’entendis l’un d’eux réciter le conte suivant :</p> + + +<p class="h3 i">Le Loup et l’Once.</p> + +<p>« Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. L’once eut +aussi un petit qui mourut.</p> + +<p>« L’once prit son pays en dégoût ; le loup en fit autant ; +et chacun de son côté chercha un séjour meilleur. Arrivé +en un certain endroit, le loup se dit : « Demain, au point +du jour, je viendrai arracher l’herbe. » L’once survint, +arracha l’herbe et se retira à l’écart.</p> + +<p>« Le loup étant revenu : « Oh ! oh ! s’écria-t-il, quel bon +pays ! je venais ici arracher l’herbe, et l’herbe s’est déjà +arrachée d’elle-même ! » Il prend possession, balaye la +place et s’en va.</p> + +<p>« A son tour, l’once revient. « Certes ! dit-elle, quelle +bonne terre ! Je me proposais de la venir balayer, et voilà +qu’elle s’est balayée elle-même ! » L’once coupe des arbres, +les laisse à terre et s’éloigne.</p> + +<p>« Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gîte.</p> + +<p>« Et l’once : « Ces arbres, dit-elle, se sont plantés eux-mêmes. » +Elle va couper des bambous et les dépose sur le +sol.</p> + +<p>« Le loup vient et attache les bambous.</p> + +<p>« Est-ce possible ? dit l’once ; ces bambous se sont liés +d’eux-mêmes ! » Et elle arrache de l’herbe ; et elle couvre +la maison. — « Tiens ! s’écrie le loup, en arrivant : l’herbe +s’est coupée !… la toiture est faite !… » Et il partage la +maison en deux, se réservant l’une des pièces et destinant +l’autre à sa femme. — Et l’once de s’écrier : « Bon ! la +maison s’est divisée en deux ! Voici la partie que je garde +pour moi ; voilà celle que je laisserai à ma femme. Quand +viendra le cinquième jour, je porterai mes bagages et je +m’installerai. » — Le loup, de son côté, se fit le même +raisonnement.</p> + +<p>« Le cinquième jour étant venu, l’once prend ses bagages +et vient avec sa femme. Le loup en fait autant. Le loup +entre dans une pièce, l’once dans l’autre, chacun se croyant +seul au logis. Or, l’un et l’autre en même temps, ils cassèrent +quelque chose de leur côté. Et chacun de se demander : +« Qui donc a cassé quelque chose dans la pièce voisine ? » +Et chacun de s’enfuir.</p> + +<p>« Ils coururent comme d’ici<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> à Glékhoué et allèrent se +rencontrer au loin. « Que fais-tu, ô loup ? dit l’once. — « J’avais +fait une maison, dit le loup ; je ne sais quoi m’en +a chassé. — Justement, réplique l’once, pareille chose +m’est advenue. J’avais abattu des arbres : d’eux-mêmes +les piquets se sont plantés. » — Le loup dit : « J’avais +trouvé un terrain où je me proposais d’arracher l’herbe ; le +jour venu, je trouvai l’herbe arrachée. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Glékhoué est le nom que les indigènes donnent à Wydah. Le conteur +était à Porto-Novo.</p> +</div> +<p>« Là-dessus, l’once et le loup se remettent à courir. +Jamais ils n’ont pu se regarder en face. »</p> + +<p>Tel est le conte que j’entendis. On y décrit bien toutes +les opérations d’une installation. C’est bien la manière de +faire de tous : le loup, en cela, agit comme l’once, sans se +concerter avec elle.</p> + +<p>D’abord on choisit le terrain et on l’approprie. L’herbe +qui en encombre le sol étant arrachée, on l’enlève ou on +la brûle. Pas de pierres, pour bâtir : on coupe des arbres, +on les plante sur quatre lignes formant un quadrilatère. +Les arbres ainsi plantés sont assujettis par le haut, à l’aide +de bois passés dans les échancrures ménagées à l’extrémité +supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres +entre eux et constituent la carcasse inférieure du bâtiment +sur laquelle on établit la charpente de la toiture : charpente +de construction toute simple, composée de longs bâtons +maintenus par des liens.</p> + +<p>Il n’y a plus qu’à couvrir et à former ce qui tiendra lieu +de murs. On porte les matériaux : <i>des bambous, des branches +de palmier, des cordes de paille</i>, et l’on se met à l’œuvre.</p> + +<p>Voyons d’abord former l’enceinte de la maison. Les +ouvriers attachent transversalement aux piquets une ligne +de bambous, à trente ou quarante centimètres du sol ; puis +ils établissent trois ou quatre autres lignes semblables, +parallèles à la première, à cinquante ou soixante centimètres +l’une au-dessus de l’autre. Tous ces bambous sont dans une +position horizontale. Contre ces premiers bambous on +applique ceux qui forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement +et attachés fortement entre eux et avec ceux +des lignes horizontales. On a soin de laisser le moins de vide +possible ; mais la maison ne laissera pas que de ressembler à +une cage, même avec la précaution que l’on prend souvent +de faire une seconde cloison à l’intérieur. Au surplus, on +se préoccupe seulement de la porte, et souvent on oublie +ou l’on néglige de laisser une lucarne. De fenêtres il n’en est +guère question dans cette architecture primitive de nos +nègres.</p> + +<p>Il est essentiel d’observer que la porte des habitations +donne sur une cour attenante ; elle n’ouvre point sur la +rue.</p> + +<p>Passons à la construction de la toiture. Du bois faîtier à +la ligne inférieure de la toiture, on fixe des bambous de la +même manière que dans le bas. La distance de l’un à l’autre +est de trente centimètres environ. On attache à ces bambous +des couches superposées de branches de palmier garnies de +leurs feuilles ; on arrange avec plus de soin celles qui forment +le faîtage ou, comme disent les nègres, le <i>chapeau de +la maison</i>, et l’édifice est terminé.</p> + +<p>La porte est en bambous, confectionnée de la même +manière que les cloisons et placée avec des liens en paille : +en sorte que, dans beaucoup de cases, on n’a pas eu besoin +d’employer un seul clou.</p> + +<p>Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre : +à Porto-Novo et à Wydah, en argile glaise fort tenace quand +elle est bien préparée ; à Lagos et chez les Minas de Popo et +d’Agoué, en terre tourbeuse mêlée de sable dans des proportions +déterminées.</p> + +<p>Arrêtons-nous à considérer les ouvriers d’un chantier. +Ils ne vont pas chercher la terre ou le sable hors de la ville. +A côté même de l’endroit où ils veulent bâtir, dans la rue, +sur une place, ils prennent ce qui leur est nécessaire, et +ils laisseront là un trou béant, où l’on jettera plus tard +toutes sortes d’ordures. A Porto-Novo en particulier, on +rencontre dans l’intérieur de la ville plusieurs excavations +de quinze à vingt mètres au plus de profondeur. C’est là +qu’on prit la terre pour bâtir les maisons de quartiers entiers.</p> + +<p>Les ouvriers sont tous armés des mêmes outils : une +pioche et un petit panier. Ils vont chercher la terre dans +leur panier, la portent à une place unie et préparée d’avance, +l’émottent, l’émiettent, la répandent sur le sol, et en forment +une couche de vingt centimètres environ. Ensuite, ils +arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne, +à l’extrémité de l’aire, ils se prennent par la main et partent +en battant la mesure de leurs pieds, avançant, reculant, +piétinant sans cesse. Cependant ils s’aident de la voix +et s’excitent par leurs chants, jusqu’à ce que la terre soit +bien pétrie et forme une masse onctueuse. Alors, ils font +de toute cette boue un grand tas qu’ils couvrent de feuilles, +afin de l’abriter contre les ardeurs du soleil ; et ils laissent +la masse abandonner en partie l’eau qu’elle contient : ce +qui donne à la boue plus de ténacité et de consistance.</p> + +<p>Deux ou trois jours après, ce résultat est obtenu : c’est le +moment de bâtir. Les ouvriers reprennent la boue et la +façonnent en grosses boules. Cette opération terminée, trois +ou quatre d’entre eux s’établissent maçons ; les autres servent +de manœuvres. Ceux-ci passent les boules aux premiers +qui les lancent violemment et forment une assise de cinquante +centimètres. L’assise terminée sur tout le périmètre, +on la laisse sécher jusqu’à ce qu’elle puisse en supporter une +autre. On recommence tant que les murs n’ont pas atteint +la hauteur voulue. Dans les cases des nègres du vulgaire, +les murs n’ont guère plus de deux ou trois mètres au plus. +Le toit est comme dans les cases en bambous.</p> + +<p>La forme architecturale de l’édifice est, quant à l’ensemble, +ce qu’elle est généralement chez nous : un grand carré +surmonté d’un toit en pente, à deux ou à quatre eaux.</p> + +<p>Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne +sur la cour. Chez les chefs et les riches, il est rare qu’il n’y +ait point plusieurs cours réunies dans une même enceinte +et n’ayant souvent qu’une ouverture sur la rue. Dans +chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases : il y a les +cases des esclaves, celles des femmes… La case du maître +occupe la partie la plus reculée, elle est précédée d’un +auvent (<i>odèddè</i>) qui sert de salle de réception. Aussi l’on y +voit un lit de bambou sur lequel le maître s’installe, accroupi, +assis ou couché, suivant les circonstances, lorsqu’il reçoit +des visiteurs. Dans les séances solennelles, c’est le lit de +justice des chefs.</p> + +<p>Quelquefois les cases sont bâties de manière à laisser au +centre une petite cour carrée, à ciel ouvert, entourée de galeries, +où sont reçus les amis intimes, et ceux avec qui l’on +veut traiter une affaire en secret. Rarement le maître de la +maison pousse le laisser-aller jusqu’à introduire les intimes +dans la cour et la case des femmes, qui vivent à l’intérieur +dans un négligé par trop choquant.</p> + +<p>Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case +et l’habitation : la case est le logis ; l’habitation, la maison, +est l’ensemble des cases appartenant à un même maître. Les +nègres ne parlent pas autrement : ils appellent le maître +<i>babba</i> ; la case, <i>illé</i> ; l’ensemble des cases, <i>ibougbé</i>.</p> + +<p>Les habitations d’une localité sont jetées çà et là. La +mitoyenneté des murs n’est guère connue : chaque habitation +est entourée de murs qui en dépendent totalement. +Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou à peu +près un passage étroit, laissé là moins pour former une rue, +que pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues, +mais il y en a peu, même dans les villes. En revanche, on +trouve, au milieu des villes et des villages, des terrains +vagues, des fossés profonds, des arbres gigantesques, des +bosquets, des cloaques infects… de tout, si ce n’est de l’ordre +et de la propreté. Quelle infection en certains endroits ! Quel +tohu-bohu !</p> + +<p>La ville ne diffère du village que par l’étendue de son territoire : +l’une et l’autre sont des <i>illous</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, c’est-à-dire des +agglomérations. Quand on veut distinguer un village d’une +ville, on l’appelle, en nago, <i>illou kékéré</i>, illou petit ou petite +agglomération.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Illou vient du radical <i>lou</i>, dont le sens propre est agglomérer, s’agglomérer.</p> +</div> +<p>L’illou a ses dépendances comme l’habitation a les siennes. +De même que, dans l’habitation, cases et cours font un seul +tout, de même la partie cultivée de la campagne, <i>oko</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, est +l’annexe de l’agglomération.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Oko, lieu de l’approvisionnement ; par opposition à igbè, terrain +inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé.</p> +</div> +<p>Illou signifie : village, ville, contrée, district, patrie. — C’est +que, de fait, le nègre n’a d’autre pays que la ville ou +le village entouré de terres cultivées : c’est l’<i>illou</i> qui est la +patrie proprement dite, l’<i>igbè</i> est, pour ainsi dire, un lieu +étranger, un <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i>.</p> + +<hr> + + +<p>2<sup>o</sup> <span class="sc">Le mobilier</span> s’accommode aux besoins de l’homme à l’intérieur. +Le nègre, n’ayant une maison que pour s’abriter, +tient peu au mobilier. Inutile de chercher le confortable +dans sa case. Voici à peu près tout ce que comporte le luxe +de l’ameublement :</p> + +<p><i>Lit.</i> Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui +ressemble à un lit : on se couche sur une natte étendue par +terre. Au palais du roi, chez les cabécères et dans la maison +de quelques particuliers, on remarque une petite estrade en +terre de la grandeur d’un lit (<i>okpo</i>), et même des lits en +bambou. Point de matelas, point de draps, point de couvertures : +sur le lit, une natte ; pour se couvrir, le pagne qui +sert de vêtement.</p> + +<p><i>Armoires et commodes</i> font complétement défaut ; on les +remplace par des sacs (<i>akpo</i>) ou par de petites caisses (<i>acpoti</i>) ; +encore la caisse est-elle peu répandue dans l’usage. Les sacs +sont en paille ou en cuir : l’<i>orèkèchè</i>, en paille, sert à renfermer +les cauris ; on serre les habits dans l’<i>abo</i>. Parmi les +sacs en cuir, nous signalerons l’<i>asounwoun</i>, muni de cordons +et servant de bourse ; le <i>laba</i>, dans lequel on transporte les +vivres ; l’<i>akpo-agadagodo</i>, ou sac à serrure, petit et fermé +par un anneau en cuir ; l’<i>akpo-ichanna</i>, dans lequel on serre +le tabac, le briquet et l’amadou.</p> + +<p>Les <i>siéges</i> ont une utilité fort secondaire dans la plupart +des cases ; aussi sont-ils très-rares. Il est de règle que le +maître seul a le droit de s’en servir dans la maison : pourquoi +donc en aurait-on plus d’un ? Au Dahomey, le siége est +un des insignes du cabécérat : il passe du titulaire à son successeur, +à qui il est remis par le roi.</p> + +<p><i>Lampes et chandeliers</i> sont inconnus. Dans une écuelle en +terre remplie d’huile de palme, on allume une mèche de +coton : c’est tout le système d’éclairage connu de nos nègres.</p> + +<p>Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de +vache ; les murs en sont peints avec une décoction de certaines +feuilles tinctoriales.</p> + +<p>Le foyer (<i>aro</i>) est dehors ; il se compose de trois mottes de +terre sur lesquelles, comme sur un trépied, on établit le +vase où cuisent les aliments. A quelques pas de la case, on +voit un four cylindrique en terre cuite, dans lequel les indigènes +font cuire leurs <i>acassas</i> et griller le maïs.</p> + +<p>Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer l’<i>obbé</i> qui +bout sur le feu, et l’<i>akara</i> qui se rissole dans l’huile de +palme.</p> + +<p>Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand +mortier en bois avec son lourd pilon : on y broie le maïs.</p> + +<p>L’eau est conservée dans des vases en terre, hauts de +cinquante centimètres environ, et de forme à peu près sphérique. +On a d’autres vases plus petits pour faire la cuisine.</p> + +<p>Les personnes adonnées au commerce étalent et portent +leur marchandise sur des plateaux en osier ou dans des +calebasses. « La calebasse ne peut aller sur le feu comme les +pots en terre », disent les nègres : elle ne peut donc servir +à cuire les aliments. En dehors de là, je ne sais à quoi les +indigènes ne l’emploient pas. L’<i>agbé</i>, longue calebasse percée +d’un trou dans le haut, remplace les bouteilles et les jarres ; — l’<i>akérégbé</i> +(le mot lui-même le dit) est une petite +<i>agbé</i> ; — l’<i>ado</i>, plus petite encore et de même forme, sert de +fiole : on y met ce que les noirs appellent, dans leur style, +<i>ogoun</i>, médecine : que ce soient des poudres médicinales ou +des poisons. — L’<i>aro</i> sert de carquois aux chasseurs de l’intérieur.</p> + +<p>Les calebasses plates prennent le nom d’<i>igba</i>, lorsqu’elles +sont coupées en deux ; l’<i>igba</i> ressemble, pour la forme, à nos +saladiers ou à nos cuvettes. L’<i>igba d’Ogodo</i> est très-large : +on y serre les habits et la farine. On appelle <i>panchoucou</i> une +calebasse également très-large et munie de son couvercle. +L’<i>iya</i> sert de plat ; l’<i>adémon</i> et l’<i>aha</i>, de verre ; l’<i>adjedje</i>, criblée +de trous, est un vrai tamis.</p> + +<hr> + + +<p>3<sup>o</sup> <span class="sc">Les noirs sont-ils vêtus ?</span> C’est à dessein que je pose cette +question qui m’a été adressée très-souvent ; et j’y réponds +afin de couper court aux sous-entendus qu’elle cache. Il y a +là un préjugé erroné qu’il faut attaquer de front. On a l’intention +de demander si les noirs, <i>ces peuples primitifs</i>, sont +arrivés à ce progrès de sentir le besoin de ne pas rester +nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire : « La conscience +<i>se forme-t-elle</i> dans le nègre ? » La science répond +nettement à la question ainsi posée : « Le nègre naît homme, +il ne le devient pas : il a la conscience en naissant, et il ne +saurait l’acquérir. »</p> + +<p>On peut perdre la pudeur, on ne l’acquiert pas : elle est +innée dans le noir comme dans le blanc. Mille fois, passant +dans la rue, j’ai vu les enfants se blottir contre les murs et +me tourner le dos quand j’étais près d’eux, parce qu’ils +étaient sans vêtement. Je parle ici des enfants en bas âge, +car les autres sont toujours vêtus.</p> + +<p>Nous portons des vêtements à deux ou trois fins principales : +1<sup>o</sup> pour cacher la nudité ; 2<sup>o</sup> pour nous garantir des +intempéries ; 3<sup>o</sup> pour nous parer.</p> + +<p>Observation importante : plus on est exposé aux injures +du temps et des saisons, et plus on se couvre d’habits. Le +nègre de la côte des Esclaves, ayant peu à redouter de ces +injures, n’a presque rien à faire pour s’en garantir. Donc, +nous ne devons pas nous étonner de voir son négligé bien +simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et +constamment chaud, il n’a presque pas à se garantir des +intempéries. Aussi, dès qu’il s’abandonne au laisser-aller, +surtout dans l’intérieur de la maison, il en vient à se contenter +de ce qui cache strictement la nudité : il porte alors, +pour tout costume, un mouchoir, ou même un petit morceau +d’étoffe retenu à l’aide d’une ficelle. Les canotiers se permettent +de n’avoir que ce vêtement rudimentaire, parce +qu’ils ont besoin de n’être pas gênés dans la souplesse de +leurs mouvements et parce qu’ils sont exposés sans cesse à +se mouiller.</p> + +<p>Hors des circonstances où il s’abandonne, sans retenue, +au laisser-aller de la vie domestique ; hors des cas où les +exigences du métier semblent demander qu’ils laissent les +habits de côté, on ne voit pas le nègre aller et venir sans +vêtements. Les Nagos et les Djéjis ne sortent guère sans le +costume complet. Si les Minas sont habituellement plus +légèrement vêtus, c’est qu’ils ont plus souvent à se mettre +dans l’eau ; car ils sont resserrés entre la lagune et l’Océan.</p> + +<p>A la côte des Esclaves, le costume des indigènes se compose +de l’<i>acho</i>, pour les femmes ; pour les hommes, de l’<i>acho</i> +et du <i>chocoto</i>.</p> + +<p>L’<i>acho</i> (les Européens traduisent : pagne) est un morceau +d’étoffe de la forme d’un drap de lit ; celui des femmes a +1 m. 80 de longueur environ, et 1 m. 20 de largeur ; celui +des hommes est plus long et plus large.</p> + +<p>Le <i>chocoto</i>, espèce de caleçon de bain, étroit et court, +n’arrive qu’aux genoux. Les hommes portent seuls le <i>chocoto</i> ; +rarement ils n’en ont pas. Les femmes ne font pas +usage de cet habit.</p> + +<p>Les hommes et les femmes ne se revêtent pas de l’acho +de la même manière : les femmes le roulent autour du +corps ; les hommes le jettent sur l’épaule gauche, en le +ramenant sous le bras droit, qui reste découvert. Le nègre +sait se draper avec une noble élégance dans son pagne ; la +négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment +séduisante.</p> + +<p>Je dis : <i>les siens</i>, car elle en a plusieurs lorsqu’elle se met +en frais de toilette. Le premier, qui sert à la couvrir, est +fort simple, et simplement roulé sur les hanches, de façon +à retomber jusqu’aux genoux. Les autres sont les colifichets +de la toilette. Ils débordent l’un au-dessus de l’autre et +simulent ce que nos modistes appellent des <i>volants</i>. L’un de +ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour couvrir les +seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la +tête ou sur l’épaule et pend des deux côtés.</p> + +<p>La mère, au lieu de porter son enfant sur les bras, l’attache +sur son dos avec un pagne. Elle l’attire en avant, par-dessous +le bras, lorsqu’elle veut lui donner à teter. Le +pauvre enfant ainsi charrié gêne moins la mère, qui peut +de cette façon vaquer à tous les travaux du ménage et tenir +sur la tête la marchandise qu’elle va vendre de maison en +maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de +leur enfant et portant sur la tête un fardeau, aller d’une +ville à l’autre, faire des voyages assez longs.</p> + +<p>Les pagnes sont de différentes couleurs : ceux de couleur +rouge, plus voyants, plaisent davantage aux indigènes ; le +pagne bleu foncé est un vêtement dont les femmes en deuil +se couvrent la tête.</p> + +<p>La somptuosité dans les habits admet la richesse des +étoffes, depuis le coton et les soieries jusqu’aux galons d’or +et d’argent ; mais la forme ne varie pas, c’est toujours l’<i>acho</i>, +pour les femmes ; le <i>chocoto</i> et l’<i>acho</i>, pour les hommes de +toute condition.</p> + +<p>Le parasol et les chaussures sont demeurés, jusqu’à ces +derniers temps, un insigne de grandeur et d’autorité réservé +au roi, aux chefs principaux et au grand prêtre. Encore les +chefs ne peuvent-ils s’en servir en présence du roi.</p> + +<p>Longtemps il en fut de même du chapeau. Toutefois son +usage tend aujourd’hui à se généraliser. Outre les chapeaux +importés par le commerce européen, les noirs ont des chapeaux +de paille confectionnés dans le pays ; ils ont aussi des +espèces de serre-tête (<i>aramori</i>) et des bonnets appelés <i>filla</i>, +dont la forme rappelle le bonnet légendaire du <i>bon roi +d’Yvetot</i>. Si l’on veut se couvrir les oreilles, on porte le <i>filla +abèti</i>, terminé en pointe dans le bas, des deux côtés : ce +bonnet est appelé aussi, à cause de sa forme, <i>éti adja</i>, oreille +de chien. Le plus souvent les deux pointes sont dressées +comme des oreilles de chien.</p> + +<p>Le <i>filla djofolo</i> est plus allongé et retombe en arrière +comme la <i>gorra</i> espagnole ; il sert de gibecière aux chasseurs.</p> + +<p>N’oublions pas l’<i>akata</i>, plus utile qu’élégant. Ce couvre-chef +à larges bords a les dimensions d’un parapluie ; il est +fait de feuilles de palmier assez grossièrement tressées et a +deux centimètres d’épaisseur. Hommes et femmes s’en servent +quand ils veulent se garantir de la pluie ou s’abriter +contre les ardeurs du soleil.</p> + +<p>Signalons, pour mémoire, trois sortes de vêtements en +usage dans l’intérieur : l’<i>agbaladja</i>, espèce de blouse très-courte ; +l’<i>akaso-éwou</i>, vêtement qui va, comme nos gilets, du +cou à la taille seulement ; l’<i>èha</i>, sorte de jaquette.</p> + +<p>Le costume musulman n’est pas un costume local ; il a été +introduit dans le pays par des étrangers venus du nord et +professant l’islamisme. Venaient-ils du pays de Mali, situé +au nord-ouest du Yorouba ? Nous sommes d’autant plus +porté à le croire qu’on appelle les musulmans <i>Imali</i>, mot +qui signifie, d’après les règles de la langue nago, gens de +Mali, de même que Idjébou signifie gens du Djébou.</p> + +<p>Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, +d’un large pantalon, de la <i>tobé</i> et du turban<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. La <i>tobé</i>, +appelée par les Nagos <i>éwou</i> ou chemise, est un large surtout +dont les manches sont amples, muni d’une ouverture où +passe la tête. La <i>tobé</i> est en coton blanc et chamarrée de +broderies.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Saloubata.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Lawani.</i></p> +</div> +<p>Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur ; +presque toujours ils ont des armes, particulièrement +des cimeterres renfermés dans des fourreaux en cuir colorié. +Aux jours de gala, les principaux d’entre eux sortent sur +des chevaux richement caparaçonnés. Ils se font suivre +d’une nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par l’éclat +de leur costume.</p> + +<p>Les Malais ne sont pas seuls à se faire une parure de +leurs armes. Les nègres en pagne portent aussi de petites +hachettes, des coutelas élégants de forme et brillants de +propreté.</p> + +<p>Aucune parure n’a eu autant de succès que les perles +fausses, non-seulement à la côte des Esclaves, mais encore +chez les nègres de toute l’Afrique. Les usages des perles +fausses sont bien divers : on en fait des colliers, des bracelets +et même des ceintures. Les fausses perles sont souvent +remplacées par le vrai corail, les perles d’ambre jaune, +l’agate, les graines de plantes. Le coco est travaillé en rondelles +petites et minces dont on fait des ceintures en les +enfilant.</p> + +<p>La coquetterie, plus encore que l’amour des parures, fait +rechercher les niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des +perles de telle ou telle grosseur, de forme et de couleur +déterminées. La coquette des pays nègres se farde à sa façon ; +elle donne une teinte violette à ses paupières, se colore les +ongles, les jambes et la poitrine en rouge, forme des dessins +bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des poudres +ou des pâtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout +la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande, +eaux de toutes senteurs) qu’elle emploie à profusion, dont elle +use et abuse sans discernement. Elle a aussi ses spécialités.</p> + +<p>Le docteur Féris parle d’un cosmétique, l’<i>atikè</i> des Minas. +« Cette préparation, dit-il, présente une grande dureté : +pour s’en servir, les noirs la frottent avec de l’eau de Cologne +sur un fragment de marbre ; ils s’en enduisent ensuite le +cou, l’aisselle, le dos et la poitrine, en décrivant des dessins +grisâtres et réguliers. L’odeur en est très-forte et très-aromatique.</p> + +<p>« Voici, à peu près, la formule de cette composition telle +que me l’a donnée le P. Ménager :</p> + +<p>« Clous de girofle,</p> + +<p>« Graines d’anis,</p> + +<p>« Eau de lavande,</p> + +<p>« Une espèce de résine odorante (le courbaril),</p> + +<p>« Semences d’<i lang="la" xml:lang="la">hibiscus abelmoschatus</i>,</p> + +<p>« Quelques feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient +de la côte de Krou,</p> + +<p>« Enfin, le musc d’un chat-tigre.</p> + +<p>« Cette formule est celle des femmes riches ; les autres +se contentent seulement de deux ou trois produits. La +préparation complète est très-coûteuse : un fragment de la +grosseur d’un œuf d’oie vaut de 30 à 40 francs. »</p> + +<p>Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais : il se +cambre, relève fièrement la tête, se drape dans son pagne +aux couleurs voyantes ; il met en vue, avec ostentation, les +bracelets en verre bleu ou vert qu’il porte aux poignets et +au-dessus du coude… N’a-t-il pas la canne à la main ?…</p> + +<p>Une badine, peut-être ?… Pardon ! c’est un vieux manche +d’ombrelle, veuf de sa monture. N’importe ! ce quelque +chose <i>venu de la terre des blancs</i> lui sert à se donner des airs +de muscadin. A vrai dire, dans son genre, il n’est pas mal : +c’est le dandy de l’endroit.</p> + +<p>Sa tête est rasée d’une façon toute singulière : celui-ci +se rase la nuque ; celui-là, le côté droit de la tête ; un +autre, le côté gauche ou le haut du crâne. Cependant on +laisse une ou plusieurs touffes de cheveux, et l’on forme +des figures bizarres : des ronds, des triangles, des carrés, +des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée +sur la tête pour signaler une officine de bizarreries.</p> + +<p>L’usage des bains est général à la côte des Esclaves : +hommes et femmes se lavent à grande eau à peu près tous +les jours, et même deux ou trois fois par jour. La propreté +et l’hygiène leur en font un devoir ; car ils sont très-exposés +aux maladies de la peau, à cause de la transpiration presque +constante qu’ils subissent, aussi bien que de l’action brûlante +du soleil. La poussière s’attache facilement à leur +corps humide de sueur. Les ablutions et les bains les en +débarrassent, ainsi que de l’enduit graisseux produit par la +transpiration.</p> + +<p>L’idée d’avoir des établissements spéciaux pour les bains +et les ablutions n’est point venue au nègre : il lui suffit de +se laver ; or cela est possible partout : dans une chambre, +dans un coin de la cour, et mieux encore dans la lagune. +Avant que les Romains fissent des bains une recherche de +plaisir, ils bâtissaient des établissements appelés <i>laveries</i>. +Quelle belle <i>laverie</i> que la lagune, pour des peuples habitués +à se contenter du nécessaire ! Sous les palmiers et les +cocotiers, à l’ombre des grands arbres qui poussent sur la +rive, tous armés d’un morceau de savon et d’une poignée<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> +de fibres végétales dont ils se serviront en guise d’éponge, +nègres et négresses viennent se plonger dans l’eau, puis se +savonnent des pieds à la tête, puis font mousser le savon et +se couvrent d’une écume blanche, en se frottant avec le +<i>cancan</i> ; puis enfin s’aspergent d’eau à l’aide de la main ou à +l’aide d’une calebasse, et finissent par s’essuyer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> On la nomme <i>cancan</i> ou <i>canrincan</i>.</p> +</div> +<p>Comme chez les Romains, après le bain qui purifie et +rafraîchit, l’onction, qui rend la chevelure souple et élastique, +et conserve à la peau la fraîcheur que ternirait vite +l’ardeur du soleil. C’est après le bain que les négresses +s’enduisent d’huile, d’onguents et de cosmétique ; après le +bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela +elles délayent dans l’eau une poudre très-fine obtenue en +raclant le bois d’un arbre que les Nagos appellent <i>ochoun</i> ; +les Minas, <i>to</i> ; les Brésiliens, <i>pao Brasil</i>. Cette poudre délayée +donne à la peau une couleur rougeâtre assez agréable.</p> + +<p>En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas : de là +le sobriquet de <i>non lavées</i> donné aux pleureuses.</p> + +<hr> + + +<p>4<sup>o</sup> <span class="sc">Insectes et reptiles.</span> Comme partout, le chien est ici +le compagnon de l’homme ; le chat, l’ami de la maison. Un +autre animal est qualifié du titre d’<i>ami de la maison</i> : c’est +une espèce de lézard dont le mâle porte chez les Nagos le +nom d’<i>adarikpoun</i>, à cause de sa tête jaune (<i>éri</i>, tête — <i>kpoun</i>, +jaune). Il est assez gros ; sa queue épaisse lui sert +d’arme offensive ; il a des taches roses sur la tête et sur la +queue. Le reste du corps est d’un gris tirant sur le noir. +Plus petite que le mâle, la femelle est d’une couleur gris de +fer uniforme. Ce lézard vit près des habitations de l’homme ; +il s’y introduit sans crainte et s’y donne le droit de circuler : +il est de la maison. On évite de l’inquiéter, parce qu’il est +le plus terrible ennemi des fourmis, des cousins et des +autres insectes dont on a toujours à redouter l’invasion. Il +les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une +habileté étonnantes. L’<i>adarikpoun</i> a de charmantes agaceries +dans son attitude : il semble se complaire en lui-même, +lorsque, dressé sur les pattes antérieures, le cou tendu, il +agite la tête de haut en bas, comme pour faire mille et +mille salutations gracieuses.</p> + +<p>Un autre ami de l’homme, dans ces pays où l’on abandonne +en plein air des animaux morts et des cadavres en +putréfaction, c’est une espèce de vautour que l’on rencontre +partout, à la côte des Esclaves. Le vautour trouvé par +Levaillant dans l’Afrique australe et nommé par lui <i>chasse-fiente</i> +est sans doute le même. Sa physionomie répond à la +description donnée par les naturalistes du <i>vautour fauve, +percnoptère</i> de Buffon, vulgairement <i>vautour griffon</i>. « Il a +1<sup>m</sup>,20 de longueur ; son plumage est fauve dans le jeune âge ; +fauve varié de gris chez l’adulte ; cendré bleuâtre en dessus +chez le vieux, et blanchâtre en dessous. Les ailes et la +queue sont noires. La tête et le cou, dénudés de plumes, +sont parsemés d’un duvet gris ; la colerette est d’un blanc +éclatant. La parure de cet oiseau n’est pas désagréable ; +mais sa voracité et son odeur répugnent à tout le monde<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. » +Il se nourrit de préférence de chairs mortes et corrompues, +et de gadoues. On a remarqué à Wydah que ces oiseaux +émigrent tous vers la capitale, lorsque la fête des coutumes +ramène l’immolation des victimes humaines, dont les cadavres, +privés de sépulture, sont traînés en dehors de la ville.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <span class="sc">Focillon.</span></p> +</div> +<p>Ces animaux sont très-silencieux, ne crient et ne chantent +jamais, faisant entendre seulement, par intervalles, un +léger murmure. Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis +par les excès de leur voracité, ils ne se dérangent +guère quand on passe ; ils ont de la peine à reprendre leur +vol. Les indigènes respectent ces oiseaux, à cause des services +qu’ils en reçoivent : ce sont les balayeurs publics +pourvoyant à la salubrité. On inflige des peines à ceux qui +tuent ces vautours. Ils passent la nuit sur les arbres ou sur +le faîte des toitures ; et le matin, du haut de ces observatoires, +ils épient le moment de se jeter sur la curée ; presque +jamais on ne les voit isolés ; ils volent toujours plusieurs +ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau <i>akrassou</i> ; +les Nagos le nomment <i>akala</i>. « Si un cadavre gît sur le sol, +disent les Nagos, l’<i>akala</i> le sent du haut des airs. » On ne +peut manger sa chair, parce qu’elle est dure et d’une odeur +de viande putréfiée.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé du <i>chat-civette</i> ; il fournit le musc si +recherché par les négresses pour la préparation de l’<i>atiké</i>. La +civette est rare sur la côte ; mais comment ne pas en parler, +à raison du produit fourni par elle à la parfumerie locale ? +Ce chat a près de l’anus une poche profonde renfermant une +pommade odorante. Au dire des nègres, l’animal se défait +de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.</p> + +<p>Les chevaux sont rares, et viennent de l’intérieur ; les +bœufs ne sont pas soumis au joug.</p> + +<p>De tous les ennemis du repos et du bien-être de l’homme, +je n’en connais pas de plus agaçant que le moustique. Oh ! la +vilaine petite bête ! Quand le bon La Fontaine nous montre le +lion harassé et rendu, dans la lutte engagée entre le moucheron +et lui, le moucheron devait être de la famille des +moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion +sur les dents ; que ne peuvent donc des milliers de moustiques +à la trompe acérée ? Vous n’en avez pas plutôt chassé +un, qu’il en revient dix ; or un seul suffit à vous tourmenter +par sa piqûre et par ses bourdonnements ; un seul vous rend +tout repos impossible. On ne s’habitue jamais à lui, et +jamais on ne peut l’éviter. <i>Cet excrément de la terre</i>, pour +parler comme le fabuliste, <i>ce chétif insecte, cet avorton de +mouche en cent lieux vous harcelle</i>, vous lassant sans relâche +et ne se lassant jamais ; comme les Nagos l’ont bien nommé : +<i>gnamoum-gnamoum</i> ! Les Européens se garantissent autant +qu’ils le peuvent à l’aide de moustiquaires. Quant aux noirs, +ils sont souvent forcés de déguerpir de l’intérieur des habitations ; +ils s’installent tant bien que mal dans la cour, allument +du feu, afin de tout enfumer et de chasser l’ennemi, +et ils essayent de dormir. Il n’y a pas jusqu’au roi qui n’oublie +la gravité et la dignité, lorsqu’un moustique vient l’attaquer. +Même en présence des visiteurs qu’il reçoit, au milieu d’une +discussion sérieuse, il se donne des claques retentissantes : +il se frappe la poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe +l’épaule : qu’est-ce donc ? un moustique le piquait !</p> + +<p>Comment dire les tourments que les moustiques infligent +au voyageur sur la lagune ? On a beau les chasser, leurs +bourdonnements incessants annoncent toujours de nouveaux +et terribles assauts. De guerre lasse, on se blottit sous une +couverture, au risque d’étouffer ; car, pour fuir une incommodité, +on n’a d’autre ressource que de s’en imposer une +nouvelle presque aussi fatigante.</p> + +<p>Une autre petite bête non moins incommode, non moins +cruelle, c’est la fourmi. Les fourmis offrent plusieurs +variétés ; quelques-unes sont ailées ; celles que l’on nomme +<i>fourmis voyageuses</i> se distinguent par une véritable férocité. +Elles mordent avec un tel acharnement que la plupart du +temps on n’arrache que le corps ; les pinces, semblables à +des hameçons, restent dans la plaie. « Je ne crois pas qu’elles +se construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit +M. Duchaillu, qui les a parfaitement observées. Jamais elles +n’emportent rien ; elles mangent tout sur place. Leur habitude +est de marcher à travers les forêts sur une longue file +régulière ; cette ligne mouvante, qui se présente sur deux +pouces de large, a souvent plusieurs milles de long. Sur les +flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se +comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et +maintenant le bon ordre dans cette singulière armée… +Sont-elles affamées, la longue file change tout à coup son +ordre, fait un changement de front absolument comme un +bataillon, et se déploie dans la forêt en une large masse qui +attaque et dévore tout ce qu’elle rencontre avec un acharnement +furieux auquel rien ne peut résister… Tout animal +qui se trouve sur leur passage est pourchassé à outrance… +En un rien de temps l’animal, souris, chien ou gazelle, est +envahi, tué, dévoré, sans qu’il en reste rien que la carcasse +toute nue. Elles voyagent nuit et jour. Plusieurs fois +réveillé en sursaut, j’ai dû me précipiter hors de ma cabane. » +(<i>Afrique équatoriale.</i>) Pour être exact, il est bon d’observer +qu’on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. +Toutefois, à qui n’est-il pas arrivé, une fois ou une autre, +d’en être attaqué, soit au lit, soit lorsque, par accident, on +a mis les pieds sur leur colonne ? Il faut éviter de jeter de +l’eau chaude ou de la cendre sur cet envahisseur ; ce procédé +n’obtiendrait d’autre résultat que de disperser les assaillants +tout alentour, et d’augmenter les dangers de l’invasion. La +morsure est extrêmement douloureuse ; on s’en ressent parfois +trois ou quatre heures après.</p> + +<p>Deux espèces de fourmis microscopiques, l’une rouge, +l’autre noire, vivent par myriades innombrables dans toutes +les cases. « Elles paraissent avoir l’odorat très-fin ; invisibles +jusqu’à ce qu’elles sentent quelque aliment à leur +portée, elles affluent alors on ne sait d’où et en telle quantité +que le voyageur s’étonne et s’inquiète de se voir assiégé +par une telle armée. » (<span class="sc">Duchaillu.</span>) Elles sont très-friandes +de l’huile d’olive ; j’ai été surpris bien des fois d’en trouver +jusque dans l’intérieur des bouteilles parfaitement bouchées +où nous tenions l’huile : je ne croyais pas qu’elles y pussent +pénétrer, et elles y étaient en troupe compacte.</p> + +<p>Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne +s’attaque ni aux personnes vivantes ni aux aliments ; il ne +se montre pas au grand jour, et l’on peut ne pas se douter +de sa présence ; néanmoins il travaille, et produit fréquemment +de véritables désastres, minant les murailles en terre, +ruinant les habitations, dévorant le linge et les meubles. Son +travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des +surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au +bout de huit jours, souvent en moins de temps, et la caisse +et ce qu’elle contient sont dans le plus piteux état : de la +caisse il ne reste que des pellicules comme des feuilles de +placage : tout tomberait, si l’ouvrier démolisseur n’avait le +talent de lui donner de la consistance avec un mastic de sa +composition. Malgré les précautions minutieuses que l’on +prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne +laisse pas d’y faire des ravages. Dans quel déplorable état ne +trouve-t-on pas les marchandises, lorsqu’on a négligé de les +remuer de temps en temps ! Des ballots entiers d’étoffe sont +rongés, perdus. Quand le coupin arrive aux poutres et à la +charpente d’une construction, c’en est fait de l’édifice ; s’il +se met dans une bibliothèque, le rongeur impitoyable ne +laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à +Lagos, à Porto-Novo, à Wydah, dans les premières habitations +qui nous servirent de logement provisoire, j’entendais +les coupins ronger les bambous et le bois de la case. A Lagos +en particulier, je dus leur disputer le terrain pied à pied ; +nous employâmes la pioche et le feu pour détruire les coupinières +énormes qui se trouvaient sur l’emplacement où la +Mission catholique est établie aujourd’hui. Les nids de +coupins bâtis avec de la terre acquièrent une extrême solidité ; +les galeries intérieures sont habilement construites avec +cette espèce de mastic dont nous avons fait mention plus +haut : c’est un produit blanchâtre, prenant la consistance du +ciment et brûlant comme l’amadou. J’ai vu des coupinières +de deux mètres de haut ; les termites avaient eu le talent +de les bâtir autour d’un arbre qui consolidait leur édifice.</p> + +<p>Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables +ennemis : que ne peuvent-elles les exterminer tous ! +L’homme ne manquerait pas d’ennuis et de soucis avec les +moustiques et les reptiles : sans parler des perce-oreilles, +des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux cris +aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la +morsure provoque une chaleur âcre et piquante, accompagnée +de rougeur et de démangeaison.</p> + +<p>Les reptiles les plus communs appartiennent certainement +à l’ordre des serpents. Outre les pythons que l’on adore à +Wydah et à Grand-Popo, il existe une infinité d’espèces de +petits serpents ; la blessure de quelques-uns d’entre eux +passe pour être excessivement dangereuse ; les indigènes +redoutent surtout un serpent noir à collier rouge, et quoique +les accidents ne soient pas fréquents, on n’est jamais sans +appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites +espèces qui se glissent de tout côté, jusque dans les habitations +et sur les lits.</p> + +<p>Les caïmans vivent dans la lagune, où leur présence est +un danger permanent. Les indigènes s’imaginent que la +queue de cet animal renferme un venin très-dangereux ; +mais là n’est pas le véritable danger ; il est dans leur habitude +d’attaquer les êtres vivants qu’ils rencontrent. J’ai vu +un alligator se dirigeant lentement vers des poules : celles-ci +étaient si bien fascinées qu’elles avançaient vers lui, l’œil +fixe et sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. +Un nègre rompit le charme, en donnant un coup de sabre +sur le cou du caïman. Alors celui-ci se détourna, pour +revenir à la lagune d’où il était sorti, et les poules se précipitaient +furieuses à sa poursuite. Le nègre acheva de tuer le +caïman, et l’emporta pour le manger ; il le cachait, parce +que, disait-il, <i>il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient +bien inquiéter</i>. C’était à Porto-Novo, dans la ville +même. On voit que les alligators n’y sont pas de simples +hôtes ; ils y ont droit de cité (détail peu rassurant pour les +baigneurs qui vont s’ébattre dans la lagune).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="first">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="xsmall">I. AGRICULTURE. — II. PÊCHE. — III. NOURRITURE.</span></h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>L’agriculture est loin de demander à la terre les richesses +qu’elle promet. Dans un pays où la végétation est exubérante, +où les arbres acquièrent des proportions colossales, +où l’herbe elle-même pousse avec une vigueur qui lui fait +donner un nom particulier<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, on regrette de voir l’agriculture +abandonnée aux esclaves et aux femmes, négligée +presque complétement, et ne donnant que des résultats +relativement nuls. Les indigènes ne pensent pas à améliorer +le matériel agricole, qui se réduit à une simple houe. La +charrue est inconnue ; on ne comprend pas combien il +serait avantageux d’utiliser le travail des bœufs pour le +labour et les transports. Privé d’un outillage suffisant, réduit +à ses seules forces, sous un soleil énervant, l’homme +demande peu à la terre, et le travail des champs est jugé +indigne du maître et presque de l’homme libre. Cependant +de vastes régions demeurent incultes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mètres +et plus.</p> +</div> +<p>Cet état de choses n’a rien d’étonnant. L’habitant de la +côte des Esclaves, jusqu’à ces derniers temps, était privé de +relations au dehors ; de plus, les voies de communication +manquent dans l’intérieur des terres, et les moyens de +transport font défaut. Ajoutons que l’agriculture était entravée : +à Wydah, par la politique royale, qui tient les sujets +occupés à la guerre ou aux coutumes ; à Porto-Novo, par +les déprédations de certains principicules qui grugent les +gens de la campagne<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ; sur tous les points, par le trafic des +esclaves, qui détournait l’attention d’un autre côté. Pour +tous ces motifs, on se contentait de demander au sol la +nourriture et les objets nécessaires aux usages domestiques. +Il est bon toutefois de remarquer que la culture a pris un +essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou +de la mer, parce qu’on y a la facilité d’écouler les produits, +soit en les vendant aux navires, soit en les transportant par +pirogue aux marchés voisins. C’est ainsi que les deux Popos +et Agoué produisent assez pour fournir au Dahomey et aux +navires qui viennent dans leurs eaux ; que les contrées +voisines de Lagos et confinant à la lagune approvisionnent +la colonie anglaise.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> A Porto-Novo, dès que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu prétendre +au trône avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont s’établir à la +campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux. On les connaît sous le +nom de <i>princes des broussailles</i>.</p> +</div> +<p>Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre +que le terrain soit un peu humecté. En mars, dès que la +saison des pluies s’est annoncée par les premières ondées, +on s’occupe au défrichement. D’abord on détruit les herbes. +Pour cela on allume le feu au milieu des champs, laissant +courir la flamme où le vent la pousse, sans se préoccuper +des ravages qu’elle fera, garantissant uniquement les maisons +et sacrifiant les arbres. En prévision des incendies auxquels +on est exposé dans ces circonstances, les maisons +situées à la campagne sont entourées de figuiers de Barbarie +ou d’autres plantes grasses peu susceptibles de prendre +feu ; mais quand cet obstacle paraît insuffisant, les hommes +s’arment de longues branches, battent l’herbe enflammée +et étouffent le feu aux endroits où le danger apparaît.</p> + +<p>Ensuite on s’occupe du défrichement proprement dit. +Parents, amis, voisins, se prêtent un mutuel secours pour +la culture ; ils se réunissent au nombre de quatre, six, dix, +plus ou moins, et ils se dirigent vers le terrain à défricher. +Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une ligne, +ils partent, en piochant, d’une extrémité du terrain, et ils +avancent d’un pas rapide, s’excitant et marquant la mesure +de la voix. A les voir, on dirait qu’ils s’amusent. Difficilement, +lorsqu’on ne les a pas vus, on se fera une juste idée +de l’entrain qui préside à leurs travaux. Ils se mettent trois +pour semer le maïs : le premier fait un trou à fleur de terre, +le second y dépose deux ou trois graines, le troisième les +couvre de terre légèrement, si légèrement qu’elles seraient +la pâture des oiseaux, sans les précautions prises afin +d’écarter les milliers de volatiles qui s’abattent sur les +champs cultivés. La campagne s’anime : des centaines de +banderoles flottant au vent, des épouvantails de toute +sorte lui donnent un aspect singulièrement pittoresque. Et +puis quels chants ! quels cris ! quel tapage, pour chasser ces +visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés toujours prêts à +l’invasion ! Des enfants et des esclaves font sentinelle durant +la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou +le fifre, frappant une planchette avec un bâton. Tout leur +sert à faire du bruit, afin d’effrayer l’ennemi des semailles.</p> + +<p>On entend parfois des refrains d’une naïveté charmante ; +j’en saisis un sur les lèvres d’un enfant ; le voici : « <i>Agbado +ô ! agbado ô !</i> O maïs ! ô maïs ! Petits oiseaux, laissez pousser +le maïs. Pousse, pousse, ô maïs ! Quand le maïs sera mûr, +petits oiseaux, je vous donnerai du maïs : pousse, pousse +vite, ô maïs ! <i>Agbado ô ! agbado ô !</i> » <i>Agbado</i> ou <i>igbado</i> est le +nom ordinaire donné au maïs par les Nagos ; les Djéjis le +nomment <i>agbadé</i>, <i>agbadekou</i>, à Porto-Novo. M. Courdioux +raconte que d’après les indigènes, il fut importé de l’intérieur +vers la côte par un homme au teint cuivré (les nègres +disent : <i>par un singe jaune</i> ; car souvent ils appellent dérisoirement +les étrangers des singes : « <i>Oyibo akiti agba</i>, le blanc +est un singe blanchi par les ans », crient les enfants d’Abéokouta, +à la vue d’un Européen). Quoi qu’il en soit, le maïs +pousse très-bien à la côte des Esclaves ; il donne deux récoltes +par an : l’une à la grande, et l’autre à la petite saison des +pluies : semé en mars et en septembre, il est récolté deux +ou trois mois après. Chaque tige, haute de plus de six pieds, +porte deux épis fort beaux, parfois même trois ou quatre.</p> + +<p>Outre le maïs, on cultive plusieurs autres plantes : +l’igname, la patate douce, le manioc, les haricots, l’arachide, +les citrouilles.</p> + +<p>L’igname est recherchée pour son rhizome tuberculeux +et féculent : elle n’est point exotique : on la trouve à l’état +sauvage dans les forêts et les lieux incultes. Toutes les +variétés d’ignames ne sont pas également appréciées, également +bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de +racines garnis d’un œil au moins ; et comme il leur faut un +terrain profond, on relève la terre des deux côtés, de +manière à laisser entre les divers pieds des sillons assez +grands. La récolte se fait en septembre, et amène la <i>fête des +ignames</i>, connue sur toute la côte des Esclaves, plus particulièrement +chez les Minas.</p> + +<p>La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de +son utilité. Le <i>manioc</i> ou <i>manihot</i> est une espèce d’arbuste, +de la famille des euphorbiacées, haut de deux à trois mètres. +Sa racine est allongée, tuberculeuse, féculente, à suc laiteux +vénéneux. La culture de cette plante est très-simple. Après +avoir préparé la terre comme pour le maïs, on coupe la +tige du manioc par morceaux de 20 centimètres environ, +que l’on plante à la distance de un pas les uns des autres. +On fait une récolte par an.</p> + +<p>Rien à noter touchant la culture de la patate douce et +des haricots ; mais je me reprocherais de ne point attirer +l’attention du lecteur sur une particularité remarquable de +la fructification de l’arachide ou <i>pistache de terre</i>. Ses fleurs +jaunes sont disposées à l’aisselle des feuilles ; or, tandis que +les supérieures restent droites et demeurent stériles, les +inférieures s’inclinent vers la terre dès qu’elles sont fécondées. +Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre : il +est de la grosseur d’une noisette, comprimé vers le milieu, +et enveloppé d’une gousse. Chaque plante produit plusieurs +amandes.</p> + +<p>On cultive à Agoué une espèce de petits oignons gros à +peu près comme le pouce ; il est rare d’en trouver de plus +beaux.</p> + +<p>En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer +sur place le pain et le vin. Le blé pousse tout en herbe ; +c’est une fusée de végétation, mais le grain ne se forme +pas. — Quant à la vigne, elle pousse aussi avec vigueur ; +des grappes nombreuses se forment ; seulement le raisin est +peu juteux et d’un goût désagréable. « Trente grappes fournirent +à peine un quart de verre d’un vin bon, tout au +plus, pour soulever l’estomac », dit M. Lafitte, parlant d’une +expérience faite sous ses yeux.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>La <span class="sc">Pêche</span> n’offre rien de bien particulier ; on s’y applique +partout, le long de la côte des Esclaves. Après l’agriculture, +il n’y a peut-être pas d’occupation plus importante pour le +nègre. Généralement on pêche au filet. Afin de prendre le +poisson plus facilement, les pêcheurs tentent de les étourdir +à l’aide de poisons végétaux jetés dans la lagune. Les poissons +empoisonnés de la sorte peuvent être mangés sans +danger.</p> + +<p>Les filets sont de grandeurs et de formes diverses, comme +chez nous ; comme chez nous aussi, on les fixe en certains +endroits ; on les jette pour surprendre les poissons ; on les +traîne pour les ramasser. Mon frère, voyageant sur le +<i>Nokhoué</i>, assista à une opération de pêche qu’il décrit dans +le <i>Contemporain</i>.</p> + +<p>« Près de nous, dit-il, quatre nègres montés sur deux +pirogues étaient occupés à pêcher ; ils avaient fixé à chacune +des embarcations une des extrémités de leur filet, qu’ils +tenaient tendu au fond du lac et qu’ils traînaient après eux. +Sur chaque pirogue, un noir poussait le bambou et avançait +lentement, tandis que son camarade, portant une longue +perche sur l’épaule, la lançait en avant avec tant d’adresse, +qu’elle retombait toujours droite et s’enfonçait dans la vase ; +en passant, il la reprenait et la relançait de nouveau, afin +que le poisson effrayé s’enfuît vers le filet et se trouvât pris. +Je m’arrêtai à examiner cette pêche ingénieuse : en quelques +instants, on retira de l’eau une trentaine de gros poissons. »</p> + +<p>Dans certaines parties de la lagune, on trouve des crevettes +délicieuses et des huîtres, fixées par leurs valves aux +branches des palétuviers. Si le poisson de mer est rare sur +les marchés de la côte, ailleurs qu’à Agoué et dans les +Popos, en revanche, le poisson d’eau douce y arrive abondamment : +poisson frais, poisson fumé, crabes, crevettes, +huîtres, s’y trouvent en quantité. On y apporte des rougets, +des mulets et plusieurs autres poissons. Disons en passant +que les huîtres ne sont bonnes à manger qu’après avoir +séjourné dans de l’eau de mer : cela leur ôte le goût +douceâtre qu’elles ont, lorsqu’elles sortent des eaux croupissantes +de la lagune. La seule chaux fabriquée dans le +pays se fait avec des coquilles d’huîtres.</p> + +<p>Le produit de la pêche est une ressource importante : +nous aurions eu tort de ne pas en dire un mot.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>La <span class="xs">NOURRITURE</span> des indigènes se compose principalement +de végétaux : le maïs en est l’élément pour ainsi dire +indispensable, comme le blé chez nous. Dans le Yorouba, +on dit, en jouant sur le mot <i>gba</i> qui rentre dans la composition +du nom donné au maïs : « <i>Igba dodo l’agbado igba ni ?</i> +Qui est le soutien du peuple, si ce n’est le maïs ? »</p> + +<p>Le maïs se prépare de trois manières différentes. Quand +le grain est encore tendre, on le mange <i>bouilli</i> ou bien +<i>grillé</i>. Quand il est arrivé à maturité, on le réduit en farine, +et l’on en fait l’<i>éko</i> ou <i>acassa</i>. Il n’y a point de moulins ; le +maïs est tout simplement broyé dans un mortier en bois, +puis jeté dans un vase rempli d’eau, afin que le son se +sépare de la farine : celle-ci reste au fond, tandis que le +son nage à la surface. La farine ainsi préparée reçoit de la +fermentation un goût âcre. On en fait une bouillie épaisse, +ayant presque la consistance de la pâte ; seulement, avant +de la manger, on lui fait subir une seconde cuisson dans un +four de campagne. La pâte, déjà bonne à manger, s’appelle +<i>agidi</i> : une grande masse d’<i>agidi</i> prend le nom d’<i>akachou</i> ; +l’<i>éko</i> est de la pâte mise en boules de la grosseur d’une +orange, et passée au four après avoir été préalablement +entourée de feuilles de bananier. Je dis : <i>passée au four</i> : on lui +laisse si peu le temps de cuire que les feuilles dont elle est +enveloppée sont à peine desséchées. Les nègres disent, sous +forme de flatterie, aux riches : « L’<i>akachou</i> est le père de l’<i>éko</i>. »</p> + +<p>Un acassa coûte 20 cauris. En supposant un homme doué +d’un grand appétit, il peut se satisfaire avec 10 acassas ; +donc, une dépense de 200 cauris (environ 10 centimes) lui +suffira pour se régaler ; car l’acassa est le principal du repas.</p> + +<p>Les Minas de Popo et d’Agoué font une espèce de bière +(le <i>pitou</i>) avec le maïs fermenté.</p> + +<p>Au lieu d’acassas, en guise de pain, on mange souvent +des patates douces, des ignames ou de la farine de manioc. +La saveur sucrée de la patate s’allie mal à celle de certains +mets, et ne convient pas à tout le monde. Des trois espèces +de patates (blanche, jaune et rouge), la jaune est la plus +sucrée. Généralement l’igname est préférée à ce tubercule.</p> + +<p>« D’après un dicton traditionnel chez les nègres, raconte +M. Courdioux, les ignames ont été la nourriture primitive +de l’homme. Le premier homme essaya de manger une +igname crue, mais il la trouva mauvaise. Dans la suite, +ayant trouvé près de son feu une igname grillée, il en mangea +et la trouva savoureuse. Telle serait, d’après les noirs, +la première découverte de l’art culinaire. »</p> + +<p>On cuit les ignames sous la cendre ou dans l’eau, ou +bien l’on en fait une pâte épaisse, <i>iyan</i>, en les broyant et +les assaisonnant au jus. On les cuit aussi à la vapeur. « Plus +d’un lecteur sera surpris, dit mon frère, de rencontrer chez +les sauvages ce système de cuisson pour les ignames. Le +procédé est des plus simples : les noirs ont des vases dont +le fond est étroit et qui vont s’élargissant jusqu’au milieu ; +ils y versent de l’eau et entre-croisent, à cinq centimètres +au-dessus, de petits bâtonnets qui, s’appuyant contre les +parois, soutiennent les tubercules. Le vase est hermétiquement +fermé, et on le place sur le feu ; il se remplit de +vapeur, et les ignames sont cuites en quelques instants. »</p> + +<p>Voici comment on obtient la farine de manioc. Après +avoir lavé la racine, on la râpe. La râpure, bien enveloppée +dans un linge ou dans une natte, est fortement pressée, de +manière à éliminer le suc vénéneux. On la sèche ensuite +sur un feu doux. Un peu grossière pour mériter le nom de +farine, la râpure desséchée du manioc constitue une nourriture +très-saine<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le <i>tapioca</i> n’est que de la farine de manioc à laquelle on fait subir une +préparation.</p> +</div> +<p>La farine de manioc se mange sèche ou réduite en pâte. +On extrait une fécule excellente avec laquelle on prépare +l’<i>oka</i>, breuvage émollient et nutritif que le noir prend à son +déjeuner.</p> + +<p>Les noirs font dans leurs repas une consommation énorme +d’huile de palme. Ils y trempent la farine de manioc, le +manioc ou l’igname bouillis : sans cela ils ne pourraient +avaler ces aliments trop secs.</p> + +<p>L’huile de palme est extraite du fruit de l’<i lang="la" xml:lang="la">elaeis Guineensis</i> +ou palmier à huile. Deux qualités sont utilisées pour la +nourriture : l’<i>egpo</i>, faite de la pulpe rougeâtre du fruit, et +l’<i>adi</i>, tirée de l’amande même.</p> + +<p>Les condiments ordinaires sont le sel, les piments, l’<i>égousi</i> +(graines de citrouille).</p> + +<p>Le promeneur, l’homme qui court à ses affaires peut, chemin +faisant, trouver son dîner prêt dans les restaurants en +plein vent. On en rencontre dans la rue et sur les places +publiques. Ici, un charcutier débite sa viande de porc et la +passe à une cuisinière qui la frit dans l’huile de palme ; là, +une autre prépare l’<i>obbé</i> ; celle-ci fait rissoler des <i>akaras</i>, +celle-là grille des arachides dans la cendre chaude.</p> + +<p>L’<i>obbé</i> est le plat national, les Brésiliens le désignent par +le nom de <i>carourou</i>. C’est un ragoût composé de légumes et +de poisson fumé, cuits dans l’huile de palme et fortement +épicés : le piment y est prodigué. Voilà un mets capable de +faire supporter les bouillies et les pâtes dont je me plaignais +plus haut. A la bonne heure ! cela écorche le palais +et met la gorge en feu. On peut mettre de la viande dans +l’<i>obbé</i>, à la place du poisson ; mais le poisson est toujours +préféré.</p> + +<p>L’<i>akara</i> est un hors d’œuvre, presque une friandise. Il y +en a plusieurs variétés, distinguées entre elles par la forme +et par la diversité des ingrédients. Tous les akaras sont des +croquettes frites dans l’huile de palme. Mentionnons l’<i>akara-bowobowo</i>, +en forme d’anneau ; l’<i>akara-awon</i>, semblable à +un filet ; l’<i>akara-fouillé</i>, mélange d’<i>okro</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> et de haricots blancs. +Avec l’<i>éré</i>, espèce particulière de haricots blancs, on fait +l’<i>ékurou</i> ou <i>koudourou</i>, si sec qu’il s’arrête à la gorge. Le +soldat entrant en campagne emporte des <i>akara-kous</i> (akaras +de la mort) en guise de biscuits, parce qu’ils sont secs et se +conservent bien. Le dicton suivant marque l’usage de +prendre des <i>akara-kous</i> comme vivres de campagne : « Dès +qu’il (le méchant) apprend qu’on me déclare la guerre, il +fait provision d’<i>akara-kous</i> » ; c’est-à-dire, il se réjouit dans +l’idée de me combattre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Okro</i>, plante indigène.</p> +</div> +<p>Telles sont les préparations principales de la cuisine nègre. +A l’occasion, on mange du gibier, des rats, du singe, du +chien, du serpent, des termites, etc., etc.</p> + +<p>Les fruits les plus communs sont : les bananes, les +oranges, les ananas, les mangues, les citrons, le corossol, +la papaye, le coco, la pomme d’acajou. N’oublions pas l’arachide, +dont les noirs sont très-friands, ni la noix de kola, que +l’on s’offre en signe d’amitié. Un proverbe nago dit : « La +colère fait sortir les flèches du carquois, les bonnes paroles +tirent du sac les noix de kola (<i>obi</i>). » On mâche la canne à +sucre.</p> + +<p>L’eau est la boisson ordinaire ; mais le nègre abuse des +eaux-de-vie étrangères introduites par l’importation commerciale ; +le <i>cachassa</i> et le <i>gin</i> arrivent par cargaisons et ont +toujours un écoulement rapide. On fabrique sur place +quelques boissons fermentées : le <i>pitou</i>, dont nous avons +précédemment fait mention, n’est pas la seule bière fabriquée +dans le pays. La nature elle-même fournit au noir de +ces contrées une liqueur enivrante bien connue : le <i>vin de +palmier</i> (<i>èmo</i>, <i>ogouro</i>). Ce n’est pas autre chose que la séve +d’un palmier de la tribu des dattiers. Pour se procurer ce +vin, il suffit de mettre le tonneau en perce : l’arbre est +le tonneau. Un homme monte au haut du palmier, sans +échelle, sans autre secours qu’une ceinture de corde, qu’il +se place derrière et qu’il attache devant lui en entourant +l’arbre. La ceinture étant bien disposée, il s’y appuie +par derrière, se tient au palmier de la main, en relevant la +ceinture, et presse du pied, de bas en haut. Quelques mouvements +vivement répétés le portent aux branches. Là, il +coupe quelques rameaux, fait une incision profonde et place +une feuille destinée à conduire la séve qui dégouttera. Sous +cette feuille, il fixe une calebasse, et il descend. Le lendemain +matin, la gourde est pleine d’un liquide gris pâle un +peu trouble, assez semblable à de l’eau d’orge peu chargée : +c’est l’<i>èmo</i>.</p> + +<p>Nous disons familièrement : « Le vin est tiré, il faut le +boire » ; ce dicton est vrai surtout pour le vin de palme, car +il demande à être bu sans retard. Frais, il est fade et trop +sucré. « Quelques heures après, on entend un bruissement +dans le vase ; le liquide s’éclaircit et semble bouillir ; d’innombrables +bulles d’air viennent former à sa surface une mousse +sans consistance, et si vous goûtez alors le breuvage petillant, +vous songerez sans regret aux meilleurs vins de Champagne. +L’<i>èmo</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> pris à ce point n’offre aucun inconvénient ; +il égaye sans enivrer ; la fermentation l’a rendu rafraîchissant, +tout en lui faisant perdre les propriétés laxatives (qu’il +a au début). Mais laissez encore passer une demi-journée, +cette boisson devient blanche et épaisse comme du lait, +prend une odeur pénétrante, un goût légèrement aigre, et +enivre comme l’eau-de-vie. Le vin de Champagne s’est +changé en une bière blanche d’une force alcoolique remarquable. +C’est alors que les amateurs l’apprécient… Il faut +vider la cruche, car demain on ne trouverait qu’un liquide +nauséabond encombré de petites mouches rougeâtres. C’est +la plus éphémère des boissons ; on ne peut la boire qu’à +l’ombre de l’arbre qui la produit. Tous les essais pour en +régler ou en arrêter la fermentation ont été inutiles. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Marion, à qui nous empruntons cette description, parle du <i>lagby</i>, +nom donné au vin de palme dans l’Afrique septentrionale. V. les <i>Végétaux +merveilleux</i>.</p> +</div> +<p>Il y a à la côte des Esclaves des boissons plus inoffensives : +on y boit des limonades faites avec divers fruits du pays. +Les liqueurs importées par le commerce européen ne sont +que du sirop, le même sirop, avec une simple différence de +couleur, d’arome et de nom.</p> + +<p>Et maintenant que nous avons examiné en détail ce qui +figure ordinairement dans le menu, assistons au repas. Point +de nappe, point de serviette, point de table ; ni cuiller, ni +fourchette, souvent même pas de couteau. Au lieu de +dépecer la viande, on la prendra des deux mains et on la +déchirera. Le nègre n’est pas sans remarquer l’extrême +simplicité dont il se contente ; mais pour lui, l’important est +le manger : « Dans un joli bol, vous dira-t-il, l’<i>obbé</i> aura +meilleure apparence ; à l’homme doué de bon appétit, ce +n’est point un joli bol qu’il faut : il lui faut un grand +plat. » Nous voilà bien avertis : nous ne devons pas nous +attendre à un vain étalage de vaisselle. Une noire écuelle +posée à terre contient l’<i>obbé</i> ; à côté, sur le sol, sont empilés +des acassas encore enveloppés de leurs feuilles ; de la farine +de manioc dans une grande calebasse ou dans un linge, de +l’eau dans un vase, quelques calebasses vides : tout est +dressé.</p> + +<p>Chacun des commensaux s’assied (par terre, bien entendu !) +et prend une calebasse ; il se sert ou on lui sert… avec les +doigts sa part d’<i>obbé</i>, à moins que tous ne puisent dans +l’écuelle en commun. Il dépouille un acassa, y enfonce les +doigts, en saisit un morceau, le trempe dans l’<i>obbé</i> et le +porte à la bouche ; puis, du même coup, il avale la pâte et +lape la sauce qui lui reste aux doigts. Cette opération pittoresque +se reproduit aussi longtemps que durent les acassas +ou la farine. Alors on frotte bien l’écuelle avec les doigts, +et, des lèvres et de la langue, on essuie ses doigts dégouttants.</p> + +<p>En voilà bien assez pour montrer que le savoir-vivre, +chez les nègres, diffère beaucoup de ce qu’il est parmi nous. +Chez les nègres, on mange : voilà tout.</p> + +<p>Le service ne se fait pas sans un certain cérémonial. Le +maître, quand il n’a pas d’invités, prend son repas à part ; il +est servi par l’<i>iyallé</i>, ou première femme. Celle-ci offre les +plats en tenant un genou en terre, et elle goûte de tout ce +qu’elle offre, afin d’attester qu’il n’y a pas de poison. Pour +plus de précautions, le maître lui désigne parfois le morceau +qu’elle doit prendre.</p> + +<p>Quand il y a des invités, le maître, par politesse et <i>pour +rassurer ses convives</i>, commence à manger le premier.</p> + +<p>J’ai dîné plusieurs fois chez un chef de Wydah. Il se procurait, +pour la circonstance, une table, une nappe, des serviettes, +des verres, des cuillers, des fourchettes, des couteaux… +Il voulait agir <i>en blanc</i> pour recevoir des blancs.</p> + +<p>Nous étions servis par les frères du chef, à qui les usages +locaux refusent le droit de s’asseoir à sa table.</p> + +<p>Les noirs font trois repas. Le matin, ils avalent une pleine +calebasse d’<i>oka</i> : c’est ce qu’ils appellent <i>prendre le café</i>, +quand ils se donnent des airs de blanc : le blanc prenant du +café le matin, pour eux, prendre l’<i>oka</i>, c’est prendre le café. +Outre l’<i>oka</i>, ils mangent quelque chose, mais peu. Cela +n’empêchait pas le roi de Porto-Novo de nous envoyer un +canard ou un mouton, quelquefois un bœuf… <i>pour prendre +le café</i>. Manière de dire que le cadeau était de peu d’importance !</p> + +<p>Le repas principal se fait vers midi. Sur le soir, on se +contente d’une simple réfection ; mais en revanche, on boit +sans retenue. Tel qui boit avec modération durant la +journée s’abandonne à l’ivresse pendant la nuit. La nuit, +on ne le voit pas ; et puis, à ce moment, il n’a pas d’affaires +à traiter ; l’ivresse ne l’exposant pas à se compromettre, il +se croit autorisé à s’enivrer. Belle morale ! morale toute +païenne !</p> + +<p>Le nègre supporte longtemps la faim et sait, au besoin, +se contenter de peu. S’il trouve une bonne nourriture, il se +livre à une joie insensée, à une folle dissipation : il ne +mange pas, il ne se rassasie pas, <i>il se remplit</i>, comme on dit +dans sa langue : <i>o jè yo</i>, il mange à se remplir. Le désœuvrement +et les pertes journalières que lui inflige un climat +dévorant excitent en lui l’amour du boire et du manger, et +il saisit toutes les occasions de le satisfaire. Pendant le +<i>ramadan</i>, les mahométans ne mangent rien avant le coucher +du soleil, mais ils se dédommagent la nuit. Un jour, je +demandais à un jeune homme comment il pouvait supporter +un jeûne si rigoureux. « C’est une véritable fête pour nous, +répondit-il : dès que le soleil est couché, nous mangeons, +<i>nous nous remplissons</i> au point de ne pouvoir souffler. » Et +pour être mieux compris, il accompagnait ses paroles d’une +mimique expressive, se tordant et soufflant avec effort, +comme s’il étouffait. « Quand nous <i>sommes pleins</i>, nous +faisons ainsi », disait-il… Et ils jeûnaient !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="first">CHAPITRE V</span><br> +<span class="xsmall">I. RELATIONS SOCIALES. — II. LANGUES. — III. BATON. — IV. +DIVISION DU TEMPS.</span></h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Une lettre que j’écrivis de Wydah à mes parents va nous +initier aux particularités des réceptions.</p> + + +<p class="date">« Wydah, le 24 février 1868.</p> + +<p>« Mes bons parents… Ce matin, j’ai accompagné un de +mes confrères chez le <i>yévogan</i>, ou chef des blancs, premier +cabécère de la ville. Voulez-vous savoir comment nous avons +été reçus ? Votre cœur bat d’émotion peut-être, et vous vous +demandez si votre fils n’a pas eu à souffrir des mauvais +procédés du chef sauvage. Rassurez-vous, et n’infligez pas +à mes chers nègres la flétrissure d’une épithète qu’ils ne +méritent pas : ils sont moins sauvages qu’on le dit. Jugez-en +vous-mêmes.</p> + +<p>« Dès que nous sommes arrivés chez le <i>yévogan</i>, un de +ses serviteurs nous a accueillis à la porte, et nous a immédiatement +introduits dans la cour intérieure, où le chef +reçoit les visites. Là, il a reçu de nous la canne que nous +tenions à la main ; nous l’avons chargé d’offrir nos hommages +au cabécère, et de lui manifester notre désir de le voir : +« Dis-lui, ai-je ajouté, que je viens lui présenter ce Père, +arrivé depuis peu de jours <i>de la terre des blancs</i>. » Le serviteur, +nous ayant présenté des chaises, a disparu dans l’intérieur, +emportant nos cannes. Il est revenu bientôt, nous a +salués de la part de son maître, et nous a priés d’attendre. +Il ne rapportait pas nos cannes, ce qui voulait dire que +nous allions être admis. Le <i>yévogan</i> n’a pas tardé à paraître, +accompagné de deux des siens et suivi d’une jeune fille +armée d’un éventail. Lui-même portait nos cannes ; il nous +les a rendues après nous avoir donné une poignée de main +à chacun ; puis, nous invitant à nous asseoir, il s’est étendu +sur une natte posée à terre. Il nous a reçus dans cette attitude, +la pipe à la bouche, appuyé sur un coude, tandis que +la jeune esclave l’éventait et chassait les moustiques.</p> + +<p>« Nous avons parlé de choses et autres : de la chaleur, +de la pluie et du beau temps. Le chapeau blanc et la soutane +blanche de mon confrère, plus neufs que les miens, excitaient +davantage la convoitise de notre hôte. « Tu devrais, +m’a-t-il dit, me donner un habit et un chapeau semblables +aux vôtres. Vous êtes <i>babba</i> (ce mot veut dire père), mais +ne le suis-je pas aussi ? Tous mes administrés m’appellent +du nom de <i>babba</i> qu’on vous donne. » L’argumentation du +<i>yévogan</i> ne m’a point convaincu ; toutefois, je lui ai promis +un chapeau, lui faisant observer qu’un chapeau noir lui +conviendrait mieux. Je viens de lui envoyer le vieux chapeau +que mon confrère avait pour son voyage, dont nous +n’avions plus que faire. Il m’envoie dire que le chapeau <i>de +féticheur des blancs</i> lui servira aux jours de solennité.</p> + +<p>« Généralement on ne parle que par interprète au <i>yévogan</i> +et aux autres chefs : c’est une rubrique du cérémonial des +réceptions, dont on a de la peine à s’affranchir. Les chefs +sont entourés d’espions qui, de la sorte, entendent tout ce +qu’on dit. De plus, l’interprète adoucit dans sa traduction +les mots durs ou blessants de l’interlocuteur étranger. Les +indigènes seuls parlent directement aux chefs en langue du +pays. Si un blanc converse avec eux autrement que par +interprète, ce n’est jamais que dans l’intimité et en l’absence +des espions.</p> + +<p>« L’usage du pays veut que l’on ne reçoive pas un ami +sans lui offrir à boire : l’étiquette exige que l’ami ne refuse +point. En offrant, celui que l’on visite a soin de montrer +qu’il n’a aucune mauvaise intention ; refuser serait avoir +l’air de se défier ; dans le style et les usages du pays, ce +serait presque dire à son hôte : « Qui sait ? peut-être veux-tu +m’empoisonner. » Le <i>yévogan</i> donc a fait porter à boire, et +nous avons bu. Voici comment les choses se sont passées : +un serviteur est arrivé, tenant à la main un plateau sur +lequel étaient trois verres, une bouteille d’eau et un flacon +de <i>gin</i>. Après avoir posé le plateau, il a versé de l’eau dans +un verre ; puis il a passé cette eau dans les deux autres +verres, de manière à lui en faire toucher les parois intérieures, +et il a bu l’eau. Il nous disait à sa manière : « Voyez ! +ni l’eau, ni les verres ne cachent la mort. » Servant ensuite +de l’eau à tous, il nous mettait en demeure de nous prononcer +nous-mêmes. Ne pas boire eût été un signe de défiance +dont le <i>yévogan</i> aurait eu le droit de se formaliser : c’est +pourquoi nous avons bu, quoique l’eau offerte fût toute +bourbeuse. Cet échange de bons procédés est un préliminaire +obligatoire. Cela fait, le servant a versé du <i>gin</i>, et il a +bu : ce qui voulait dire que nous pouvions boire aussi. Alors +seulement il a versé dans les trois verres de la liqueur qu’il +venait de goûter le premier. Pour ne pas choquer notre +hôte, il a fallu boire ; mais il nous a été impossible de tout +avaler : l’affreuse liqueur nous brûlait la gorge et l’estomac. +Et le <i>yévogan</i> de rire de nous voir reculer devant un verre +de <i>gin</i>. Il a compris notre embarras, et il nous a permis de +passer notre verre à ses gens.</p> + +<p>« Voilà, mes chers parents, un échantillon du savoir-vivre +des nègres. »</p> + +<p>Pour compléter les renseignements de cette lettre, +empruntons à M. Lafitte les détails de la réception dont il +fut l’objet à l’est de Lagos, de la part de Possou, roi d’Épé. +« Arrivés au centre du lac, raconte M. Lafitte<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, au moment +où nous apercevions distinctement la terre, le chef des +canotiers, en nous montrant un groupe de noirs debout sur +la rive, nous dit : « C’est le roi ! » Et aussitôt, lui et ses +compagnons poussèrent un hurrah formidable. M. Bieul et +moi agitâmes nos mouchoirs. Le roi et sa cour, pour ne +pas être en reste de politesse avec nous, répondirent à notre +salut avec une telle puissance de poumons, que nous fûmes +stupéfaits du degré de vacarme où peut arriver la voix +humaine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Le Pays des nègres</i>, p. 165.</p> +</div> +<p>« Enfin nous abordâmes. Sa Majesté nous reçut presque +dans ses bras, au saut de la pirogue, et peu s’en fallut que +le monarque africain ne prît, comme on dit vulgairement, +un billet de parterre. Remis de son émotion, Possou nous +serra vigoureusement la main, ainsi que ses chambellans. +Dès ce moment, nous étions amis.</p> + +<p>« Possou paraissait avoir cinquante ans, — un âge avancé +en Afrique ; — mais il n’était pas un nègre décrépit ; il restait +encore de la vigueur dans son corps légèrement affaissé +par un fort embonpoint. Un sourire perpétuel s’épanouissait +sur sa large figure, vrai miroir de son âme. Il eût gagné à +être vêtu simplement, car les haillons pittoresques dont il +s’était affublé, sans doute en notre honneur, en faisaient une +sorte de héros de carnaval. Mais sa coiffure s’harmonisait +parfaitement avec son visage placide ; c’était un bonnet de +coton aux vives couleurs, dont le floc épanoui retombait sur +l’épaule gauche. Les chambellans, au nombre de quatre, +habillés dans le goût nègre, — pagne très-large serré autour +des reins, — avaient aussi de bonnes figures. Avec six +jeunes gens de dix-huit à vingt ans, — la fleur de la jeunesse +du royaume, — armés de carabines, c’était toute la +suite de notre nouvel ami.</p> + +<p>« Le roi nous conduisit lui-même à l’habitation qu’il nous +avait fait préparer à une faible distance de la lagune. Sous +le nom d’Épé, on comprend la ville haute, située sur un +plateau élevé de plusieurs mètres au-dessus du niveau de +la lagune, et la ville basse, qui n’est, à proprement parler, +qu’un village de pêcheurs, composé de quelques huttes mal +construites. C’est au village que le roi nous recevait, et +c’est sa propre maison de campagne qu’il mettait à notre +disposition.</p> + +<p>« La susdite maison, bâtie en terre et couverte en chaume, +se composait d’une sorte de vestibule et de deux chambres +qui s’ouvraient sur le vestibule. Les chambres n’ayant +d’autre ouverture qu’une porte très-basse fermée par une +natte, le jour y pénétrait à peine, et l’air y était complétement +vicié. Quant au mobilier, il était des plus simples : un +lit de bambou couvert d’une natte, un siége taillé dans un +tronc d’arbre, une cruche pleine d’eau et une calebasse. — Est-ce +que nous allons passer la nuit dans ce taudis ? +demandai-je à M. Bieul. — Je conviens, me dit-il, qu’on +n’y sera pas très-commodément, mais enfin c’est toujours +un abri. — N’importe, repris-je, le Possou doit être un +pauvre sire ; car les paysans de France logent mieux leurs +bêtes que lui ses amis. »</p> + +<p>« Un cri de Possou arrêta notre conversation : le dîner +était servi. Le monarque africain avait eu le bon goût, par +cette belle soirée, de faire dresser la table au milieu de la +cour. Voici le détail de ce couvert royal. La table n’était +autre qu’un lit de bambou de la forme d’une ottomane, +exhaussé de cinquante centimètres pour la circonstance, et +couvert d’un pagne jadis blanc ; trois caisses de gin faisaient +office de siéges. Il y avait des assiettes de porcelaine anglaise +à fond bleu, des verres à pied, des couteaux à manche +d’ébène, des cuillers et des fourchettes en ruolz. Ces +assiettes à fond bleu me rappelèrent l’histoire d’un Européen +mort à Épé pour avoir mangé dans une de ces assiettes +préalablement frottée avec du poison : mais je me rassurai +en voyant la figure honnête de notre amphitryon.</p> + +<p>« Possou s’assit au bout de la table, M. Bieul à sa droite, +moi à sa gauche. Les chambellans se tinrent près de nous, +tandis que les six jeunes nègres de la garde du roi se placèrent +à l’autre bout de la table, sur la même ligne, la carabine +à l’épaule. Comme nous venions de nous placer, un +nègre apportait un immense plat de riz surmonté de deux +poules bouillies. Le roi enleva aussitôt les deux cuisses +d’une poule, se servit copieusement du riz et se mit à +manger sans nous offrir d’en prendre notre part. — Voilà +qui est peu poli, dis-je à M. Bieul ; est-ce que le roi nous +aurait invités seulement pour assister à son repas ? — Prenez +patience, me répond mon compagnon, Possou mange le +premier pour nous prouver qu’il n’y a de poison ni dans +le riz, ni dans la poule. En effet, après avoir goûté de la +poule et du riz, le roi nous dit de nous servir. Le gin remplaçait +le vin. Conformément à l’étiquette nègre, Possou +but le premier… A la suite de nombreuses libations de +gin, il s’endormit la figure dans son assiette. Les chambellans +et les gardes dînèrent des restes qui traînaient sur la +table. »</p> + +<p>Nous pourrions ajouter encore des détails fort singuliers ; +mais nous n’avons pas la prétention de tout dire. D’ailleurs, +bien des particularités doivent moins être attribuées aux +règles de l’étiquette qu’à l’originalité des personnages. On a +dû remarquer que les gens de Possou avaient le pagne roulé +autour des reins : les nègres ne peuvent, en présence du +roi, jeter le pagne sur l’épaule, ni user du parasol, ni mettre +souliers ou chapeau.</p> + +<p>La bienséance exige que, dans une réunion, le plus digne +seul ait un siége ; les autres s’assoient par terre. Les chefs +indigènes venaient nous visiter à la Mission. Or souvent, +pendant que l’un d’eux conversait avec nous, survenait un +second ayant sur lui la préséance. Aussitôt le premier venu +quittait son siége et s’asseyait par terre. Insister pour le lui +faire conserver eût été l’humilier, car cela l’aurait obligé à +avouer son infériorité ; en outre, il eût été impoli envers +le plus digne de ne pas respecter son droit de préséance. +Un jour, j’invitai Quouénou, chef de Wydah. J’avais eu +l’idée d’inviter au même repas un certain Inando, personnage +très-influent de la maison du <i>yévogan</i> ; je m’en ouvris +à Quouénou. « Garde-toi de le faire, me fut-il répondu : ce +serait une humiliation pour Inando, sur qui j’ai le pas ; +devant moi il ne peut accepter un siége. Il est préférable que +tu lui envoies chez lui quelque chose du repas. »</p> + +<p>Le respect des vieillards est un principe sacré : « Respectez +les anciens : ce sont nos pères », dit-on. Et encore : +« Jeune homme, ne cherche pas à te substituer aux anciens +dans la direction des affaires. — Puisque l’enfant n’a pu voir +ce qui s’est passé avant lui, qu’il lui suffise de l’entendre +raconter. — Prenez les habitudes de votre père ; ce que +votre père ne faisait point, évitez de le faire, ou bien vous +vous perdrez. — Le frère aîné remplace le père. » Nous +pourrions multiplier nos citations ; les nègres nous diraient +que « le roi ne se coiffe pas du vulgaire filla, mais qu’il a sa +couronne » ; que les décisions du roi n’admettent point la +discussion, comme celles des sujets : « le peuple s’assemble +pour délibérer, mais le roi a son conseil », etc.</p> + +<p>D’égal à égal, les nègres sont polis et bienveillants par +principe : « La politesse engendre l’amitié, disent-ils ; — ne +pas souhaiter la bienvenue à celui qui revient de voyage, +c’est être impoli envers ceux qui étaient restés à la maison ; — mépriser +son semblable, c’est se mépriser soi-même ; — ne +pas aider celui qu’on voit dans l’embarras, c’est le tuer +dans son cœur. » Cette dernière maxime est sublime : elle +n’est point l’expression d’une pure théorie, et les noirs +s’entr’aident bien réellement, puisqu’un de leurs dictons +affirme que « jamais à Oyo (capitale du Yorouba) un misérable +ne meurt de faim ». Voici un autre dicton bien significatif : +« Quand vous ne pouvez secourir les malheureux +avec votre argent, vous les visitez ; si vous ne pouvez les +visiter, vous leur envoyez des paroles de consolation et +d’encouragement. » Notons-le : cette maxime ne se traduit +pas sous forme de conseil ; elle a un sens déclaratif, exprimant +ce que l’on fait et non pas seulement ce qui se doit +faire.</p> + +<p>En voyage, pour peu qu’on s’éloigne des villes et des +villages distants les uns des autres, on rencontre, sur le bord +du chemin, dans les lieux isolés, de petits pavillons<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> composés +simplement d’une toiture en feuilles reposant sur des +piquets : c’est un abri ménagé aux voyageurs. Là, le voyageur +trouve des provisions de bouche : des fruits, de l’eau, etc. +Il prend ce qu’il veut et dépose à côté les cauris du payement. +« La première fois que je fis cette rencontre, je fus étonné, +dirai-je avec M. Courdioux. — Pourquoi, demandé-je à +mes hamaquaires, pourquoi a-t-on placé et abandonné là +toutes ces choses ? — Pour être vendues. — Mais où sont +les marchands ? — Nous ne savons pas, Père ; peut-être à +une lieue d’ici. — Et les voyageurs et les passants ne +volent rien de tout cela ? — Oh ! non, Père. On est si heureux +de trouver des vivres et des rafraîchissements sur sa +route, dans des lieux aussi écartés, qu’on se garderait bien +de rien toucher avant d’avoir déposé, comme tu vois, le +prix convenu. » Moi, qui profitai souvent de ces abris et de +ces rafraîchissements, je prie Dieu de le rendre au centuple +aux amis inconnus dont la main bienveillante me procura +un précieux soulagement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> On les nomme en nago <i>arodjé</i>.</p> +</div> +<p>L’usage que je signale est général à la côte des Esclaves. +Un autre usage général, et qui a une grande influence sur +les relations sociales, c’est de regarder et de traiter comme +solidaires les uns des autres les membres d’une même famille, +les habitants d’une même ville, les gens de même nation ou +de même couleur : car souvent le nègre ne reconnaît d’autre +distinction, d’individu à individu, que celle de <i>blancs</i> et de +<i>noirs</i>, de <i>noirs</i> et de <i>rouges</i> (<i>égnia poucpa</i>, gens rouges, +Foullas). Nous avons vu refuser l’entrée d’Okéadan (v. p. 28) +à deux missionnaires français, pour des griefs imputables, +non à un missionnaire, à un Français, mais à un <i>blanc</i> ; ce +n’est pas un fait rare et isolé. Chez les Minas en particulier, +un débiteur insolvable est un danger pour tous ceux de sa +maison et de sa localité : s’ils vont chez les créanciers, ils +sont exposés à y être retenus en otage, afin que leurs +parents et leurs amis pressent le payement des dettes ou qu’ils +livrent le débiteur. Durant mon séjour à Agoué, j’entendais +quelquefois circuler des bruits de guerre. Informations prises, +j’apprenais qu’un maître riche en esclaves les équipait et se +disposait à aller reprendre un de ses gens retenu en otage +dans quelque village voisin, sous prétexte qu’un habitant +d’Agoué avait contracté dans ce village des dettes qu’il +négligeait de payer. Dans les maisons, on rend les esclaves +ou les femmes tous solidairement responsables des méfaits +commis, tant que le vrai coupable reste inconnu. Un vol +commis secrètement par un seul individu peut, de la sorte, +provoquer le châtiment de dix, quinze, vingt personnes +tout à fait innocentes. J’ai connu un esclave qui se donna le +malin plaisir de faire fustiger ses douze ou quatorze compagnons ; +il avait nom Lafi. Avant d’être pris et réduit en +esclavage par le roi de Dahomey, Lafi faisait métier de +voler des enfants, des femmes, des hommes même, et de +les vendre dans les marchés de l’intérieur. Doué d’une force +herculéenne, il en abusa pour la rapine, tant qu’il eut la +liberté ; esclave, il demeura un voleur fieffé. Un soir, tandis +que ses compagnons se livraient au sommeil, Lafi va trouver +le maître. — « Maître, dit-il, tu es bon, et je n’aime pas +qu’on te trompe ou qu’on te vole ; or, quelques-uns de mes +compagnons, méconnaissant tes bontés, se sont introduits +dans le magasin ; ils ont enlevé tels et tels objets. Tu es si +bon pour nous que je n’ai pu m’empêcher de venir t’avertir ; +on a grandement tort d’agir ainsi à ton égard ! — C’est bien ! +répondit le maître ; va te coucher. » Le lendemain matin, +le maître, ayant constaté que les objets désignés avaient +disparu réellement, appela tous les esclaves auprès de lui ; +il demanda à leur chef qui avait commis le larcin. Le chef +et le sous-chef déclarèrent n’en rien savoir. — « Personne +ne sortira, que je ne le sache », dit le maître. Une seconde, +une troisième fois, la même question amena la même +réponse. Cependant, les esclaves n’avaient pu aller acheter +leur déjeuner, et le besoin de manger ne décidait point à +faire des aveux. Le maître alors les chargea de chaînes, +omettant à dessein d’enchaîner les voleurs de profession. +Les autres murmuraient, mais ils n’en venaient pas encore à +un aveu. Enfin, le maître se décida à recourir au fouet. +Chacun subissait les coups sans dénoncer le coupable. Que +faire ? Un sourire malin, qui effleura les lèvres de Lafi, +pendant l’opération, fut un indice révélateur. On enlève les +fers à tous, on en charge Lafi, et on le fouette. Lui, se +plaint amèrement d’être injustement maltraité ; il crie, il se +fâche ; finalement il se déclare prêt à tout révéler, et il +décline plusieurs noms. — « Puisque tu connais les voleurs, +dit le maître, selon toute apparence tu sais ce que sont +devenus les objets volés. — Oui, répond-il, je le sais. — Va +les chercher. — Que les voleurs viennent avec moi. » Lafi +aurait voulu que les esclaves dénoncés par lui sortissent +en ville enchaînés : il se trompa dans ses calculs ; car les +soupçons du maître pesaient désormais sur lui seul ; lui seul +avait la chaîne au cou ; seul, il était désigné pour sortir +dans cet appareil. Il s’y refusa. Le maître, au courant de ses +habitudes, envoya faire des recherches, et les objets volés +furent retrouvés. Tout ne se borna pas là : ceux qui avaient +été calomniés traînèrent Lafi devant un féticheur pour lui +faire subir l’épreuve du poison. Il n’osa pas <i>boire le fétiche</i> : +il s’avoua coupable. — Pauvre Lafi ! rendu à la liberté, il +reprit son ancien métier de voleur d’hommes. Un jour, il se +laissa prendre en flagrant délit ; on lui coupa la tête. +« Voleurs, disent les Dahoméens, prenez garde : il y a une +épée au Dahomey. » Il y en a une aussi chez les Nagos.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Le <span class="xs">LANGAGE</span> est le lien principal de la société, le moyen de +nous communiquer réciproquement nos pensées et nos sentiments. +« Si l’homme est fait pour parler, c’est apparemment +pour parler à quelqu’un », dit J. de Maistre. Je ne +saurais ici vouloir tenter un essai sur la linguistique de la +côte des Esclaves ; je me contenterai de considérer les +langues comme élément social. A ce point de vue, le <i>mina</i>, +le <i>djédji</i> ou <i>fongbé</i>, le <i>yorouba</i> ou <i>nago</i> ont des traits de +ressemblance frappants : chacune de ces trois langues se +prête admirablement à toutes les exigences de la politesse +la plus prévenante et des rapports de la vie sociale.</p> + +<p>En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation +est <i>okou</i> ; elle peut très-bien se traduire par notre mot <i>salut</i>. +Les Nagos se saluent par d’interminables <i>okou</i> ; aussi, dans +la colonie anglaise de Sierra-Leone, on les appelle les <i>akous</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. +Au terme générique, on ajoute presque toujours un autre +mot, suivant les circonstances ; en sorte qu’il n’y a pas un +état, une position où l’on ne reçoive une salutation spéciale, +un signe particulier d’intérêt et de bienveillance. Le matin, +on dit : <i>okou aouro</i>, salut du matin ; au milieu de la journée : +<i>okou ossan</i>, bonjour ; la nuit : <i>okou allé</i>, bonne nuit ; en se +quittant, le soir : <i>o da oro</i>, à demain. A celui qui revient +vers sa maison, on dit : <i>okou abo</i>, salut du retour ; à celui +qui est assis : <i>okou djoko</i> ; à celui qui travaille : <i>okou dchè o</i> ; +à celui qui vend : <i>okou ra</i> ; à celui qui achète : <i>okou ta</i>, etc. +Les salutations varient à l’infini de cette manière : on ajoute +simplement au mot <i>okou</i> un verbe exprimant l’état dans +lequel se trouve la personne qu’on salue, ou l’action qu’elle +fait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Dans <i>okou</i>, l’<i>o</i> initial est ouvert : pour une oreille peu exercée, c’est +un <i>a</i>.</p> +</div> +<p>Lorsqu’on s’adresse à ceux qui sont éloignés ou distraits +par leurs occupations, on fait suivre la salutation de l’exclamation +<i>o</i> : <i>okou o ! — okou dché o !</i>…</p> + +<p>« Que Dieu vous donne une longue vie ! — Dieu aide +celui qui travaille », sont des manières populaires de se +saluer entre amis. On s’adresse mille souhaits de ce genre.</p> + +<p>Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de +génuflexions, de battements de mains, de claquements de +doigts. La mimique fait ici partie du langage ; l’usage a donné +un sens distinct et significatif à certains gestes, à certaines +poses, qui ont, dans les relations sociales, une importance +au moins égale à celle de la parole articulée. Un noir, par +exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands +autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose +que par la parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur +l’épaule ; il s’incline, il s’agenouille, il se prosterne, il se +couvre de poussière, suivant les circonstances ; chacun des +mouvements susdits a sa signification, sa portée réelle, son +importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant le +roi et devant les chefs : avant d’entrer dans la cour de +réception, il roule son pagne à la hanche. Aussitôt qu’il est +entré, si le roi est présent, il se met à genoux, se prosterne, +et met le front dans la poussière par trois fois ; puis il se +traîne sur les genoux jusqu’auprès du roi ou du chef, et il +demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial est obligatoire : +on doit se prosterner même devant le bâton du roi, +comme nous le dirons tout à l’heure.</p> + +<p>Pour saluer, on s’arrête à cinq ou six pas du personnage +qui reçoit, et l’on bat des mains d’une manière suivie, à +plusieurs reprises ; après quoi, on frappe trois coups et l’on +fait claquer bruyamment les doigts de la main droite sur la +paume de la main gauche. Ce bruit de mains et de doigts +se nomme <i>agpé</i>, mot que l’on traduirait fort improprement +par applaudissements ; l’<i>agpé</i> des habitants de la côte des +Esclaves n’a ni la vivacité, ni la signification de nos applaudissements : +il est plus modéré ; il exprime le respect, et +non l’enthousiasme. Pour applaudir, marquer l’admiration +ou acclamer quelqu’un, on pousse un long murmure en se +tapotant la bouche, de manière à produire un long et bruyant +<i>ou-ou-ou</i>.</p> + +<p>Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les +chefs et les féticheurs. Généralement on se découvre l’épaule +et l’on ramène le pagne sur le bras gauche, pour saluer.</p> + +<p>La ville est curieuse à visiter le matin ; aux premières +heures du jour, les noirs sont d’une obséquiosité excessive ; +on les entend se demander à tout instant s’ils ont bien +dormi, — <i>o soun ré ?</i> — s’ils se sont bien éveillés, — <i>o dji +ré ?</i> — s’ils sont en paix, — <i>alafia ?</i> — Et la maison ? <i>illè +nko ?</i> — Et la femme ? <i>iya nko ?</i> — Et les enfants ? <i>ommo +nko ?</i>… Ils n’en finissent jamais ; et à chaque pas, ils débitent +le même questionnaire, provoquant sans cesse des <i>ho !</i> mille +fois répétés comme signe d’assentiment.</p> + +<p>Les féticheuses minas ont une singulière façon de saluer : +elles tournent le dos à la personne à qui elles rendent leurs +devoirs, se mettent à genoux et font de longs battements de +mains à plusieurs reprises. D’ordinaire, on les arrête aux +premiers coups, en disant dans l’idiome du pays : <i>égno !</i> +c’est bien ! ou <i>égno nto !</i> très-bien ! A ce mot, la féticheuse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> +se lève et s’en va. Il est défendu aux <i>danwés</i> de parler +l’idiome vulgaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On les appelle <i>danwé</i> dans cette contrée.</p> +</div> +<p>Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit +saluer de la sorte pour la première fois. Dans la rue, au +moment où il va se croiser avec une personne, celle-ci se +détourne et tombe à genoux. Comment supposer que c’est +pure civilité ? Et s’il ne croit pas avoir affaire à une folle, +les manières de cette danwé ne lui paraîtront-elles pas originales, +excentriques ?</p> + +<p>L’inertie et la modération caractéristiques du noir percent +dans ses discours : un mot qu’il a toujours à la bouche +trahit son caractère, et ce mot a son synonyme dans tous les +idiomes de la côte ; à tout moment, à tout propos, le noir +vous dit : <i>C’est bien !</i> ou encore : <i>Je comprends</i><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Nous avons +dit qu’il n’attaque pas les difficultés de front ; aussi ne +comptez pas qu’il oppose un refus formel à la demande des +grands ; il ne se mettra pas en opposition évidente avec +quelqu’un, surtout avec les blancs ; il biaisera, il répondra : +(en mina et en djédji) : <i>Égno !</i> (en nago) <i>Oda !</i> C’est bien ! +Cela ne veut pas toujours dire qu’il approuve ou qu’il est +satisfait : non ! il ajourne, il élude, il se retranche derrière +un mot vague : <i>j’entends !</i> c’est-à-dire : nous verrons. Souvent +ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir qui +ressemble à l’assentiment.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> En mina et en djédji : <i>mcé !</i> — en nago : <i>mo gbo !</i> je comprends, +j’entends.</p> +</div> +<p>La colère du noir éclate souvent en paroles : « <i>Que Chacpana</i> +(dieu de la petite vérole) <i>te tue !</i> — <i>Qu’Egoungoun</i> (revenants) +<i>te mette en pièces !</i> — <i>Que Chango</i> (dieu de la foudre) +<i>te hache !</i> » sont des imprécations très-usitées.</p> + +<p>Deux autres imprécations fort communes sont des traits +de mœurs. La première s’adresse à la mère de son adversaire : +« <i>Ebi yo gba ’ya è</i>, que la faim dévore ta mère ! » Jamais on +ne parle du père. Le père est craint, il n’est pas aimé ! Bien +des fois, j’ai accompagné chez leurs parents les élèves de la +Mission : ils saluaient le père à leur arrivée, et aussitôt ils +couraient auprès de leur mère. Il n’y avait de véritable +expansion, d’intimité réelle qu’avec elle. Il n’est donc pas +surprenant qu’il soit sensible aux injures dirigées contre +elle : attaquer la mère, c’est attaquer l’enfant dans ses plus +chères affections.</p> + +<p>Si le nègre veut maudire quelqu’un, le repousser, le +frapper d’ostracisme, il lui lance avec mépris l’imprécation +suivante : « <i>Okou gbè !</i> » Mort de l’igbè ! puisses-tu mourir +seul, isolé, perdu, abandonné dans la solitude des bois ! +Mourir dans l’igbè, c’est n’avoir ni feu ni lieu ; c’est la mort +ignominieuse du maudit, repoussé par tous avec dédain : +« <i>Okou gbè !</i> » est l’expression du souverain mépris.</p> + +<p>A qui souhaite-t-on de mourir dans l’<i>igbè</i> ? Hélas ! trop +fréquemment à un infirme, à un lépreux, à un vieillard, à +l’enfant difforme, aux fous. Pourquoi les repousse-t-on dans +l’igbè ? Par un mouvement de barbare égoïsme : parce qu’on +ne peut plus rien attendre d’eux. « <i>Meurs dans l’igbè !</i> »… +L’âme païenne dévoile toute sa laideur dans ce seul mot.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Le <span class="xs">BATON</span> joue un rôle important chez les nègres. « Avez-vous +à gouverner des animaux, dit avec humour l’auteur +des <i>Loisirs d’un banni</i> (A. V. Arnault) — armez-vous d’un +morceau de bois rond, plus court qu’une perche, moins +mince qu’une baguette, moins gros qu’une bûche… et vous +voilà pasteur, roi, général ou tambour-major, suivant +l’espèce de bêtes que vous avez à conduire, suivant que vous +serez à la tête d’une troupe ou à la queue d’un troupeau.</p> + +<p>« Sceptre, houlette, bâton de commandement, bâton doré +ou non doré, tout cela n’est que du bois et du même bois. »</p> + +<p>Le <i>Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle</i> dit, au mot +<i>Bâton</i> : « L’histoire philosophique de l’humanité tiendrait, +au besoin, dans cet article. » Nous ne saurions trouver +étranges les détails qui vont suivre, à moins d’oublier notre +propre histoire et nos usages.</p> + +<p>Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nègres +en font la personnification de la force matérielle : <i>Chango</i> +signifie étourdir par un choc violent (<i>chan</i>, frapper violemment ; — <i>go</i>, +stupéfier). A cette personnification de la force +physique, comme à l’Hercule des anciens, on donne, pour +symbole et pour arme, une massue, un casse-tête en bois +très-dur, un bâton appelé <i>otché</i>.</p> + +<p>Ce n’est pas le seul usage religieux du bâton. Les nègres +placent des bâtons sacrés à l’entrée de leurs cases ; ils commettent +la garde de la maison à cette espèce de dieux lares ; — les +prêtres se livrent à la divination par l’inspection de petits +bâtonnets qu’ils lancent à terre ; — des bâtonnets rentrent +dans la confection des <i>ondés</i> ou amulettes que les païens +portent sur eux ; — enfin, les féticheurs ont un bâton pastoral +se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un ou +deux chiffons en forme de glands ; leur superstition attache +sans doute une vertu particulière à ces morceaux d’étoffe.</p> + +<p>Dans l’ordre civil, le bâton est un insigne d’autorité. +M. Auguste Laforet, auteur d’une monographie fort intéressante +du <i>bâton</i>, explique comment il l’est devenu. « Dans les +temps les plus reculés, dit-il, les chefs des premières agrégations +d’hommes furent les vieillards, les patriarches auxquels +leur grand âge imposait, pour soutenir leurs pas +chancelants, la nécessité d’un appui, <i>d’un bâton, qui devient +naturellement l’attribut de leur autorité paternelle</i>… Lorsque, +par suite de la transformation des familles en tribus, et des +tribus en nations, l’autorité des chefs dut changer de caractère, +et de paternelle devint politique ; — lorsque se fit +sentir le besoin de se défendre contre ses voisins, et l’ambition +de les attaquer, alors l’insigne de la puissance souveraine +changea aussi : ce fut une lance, <i>toujours un bâton, +mais un bâton garni de fer, une arme enfin non moins qu’un +attribut et un signe de commandement</i>. »</p> + +<p>La dignité et l’autorité du roi et des chefs s’attachent au +bâton et le suivent partout : on doit au bâton le respect et +les honneurs qui sont dus au maître du bâton. Ainsi les +sujets se prosternent devant le bâton royal comme devant +le roi lui-même. En voyage, et lorsqu’ils sortent la nuit, le +roi et les chefs ont un bâton pour se défendre : celui-là est +garni d’anneaux de fer à l’un des bouts ; quelquefois c’est +une lance.</p> + +<p>Ils ont en outre le bâton de cérémonie et de commandement +qu’ils remettent entre les mains des messagers chargés +de traiter une affaire en leur nom.</p> + +<p>Les personnages marquants du pays, les Européens et les +négociants se servent du bâton dans les rapports journaliers, +pour se faire représenter auprès des autorités ou de toute +autre personne. Du reste, cet objet n’a pas de forme rigoureusement +déterminée.</p> + +<p>Nous empruntons à l’ouvrage de M. Laforet signalé plus +haut des notes de M. Rouland, ancien agent de commerce +au Dahomey :</p> + +<p>« On a généralement plusieurs bâtons, tout au moins trois, +savoir :</p> + +<p>« Le bâton officiel, pour les cérémonies d’apparat, les +négociations, les grandes circonstances ;</p> + +<p>« Le bâton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires +avec les autorités locales ;</p> + +<p>« Enfin, le bâton amical, d’un caractère purement privé, +pour les communications personnelles et intimes.</p> + +<p>« Tout message d’un blanc à un chef noir, et réciproquement, +quelles qu’en soient la nature et l’importance, n’a +jamais lieu sans être accompagné de l’un de ces trois bâtons, +porté par un <i>moce</i> ou interprète.</p> + +<p>« Le bâton accompagne de même, en toute circonstance, +les communications, officielles ou non, que les gens du pays +s’envoient entre eux.</p> + +<p>« La personne à qui un bâton est adressé le prend dans la +main pour écouter le message ; elle ne le rend au moce que +le jour et au moment où elle est en mesure de donner la +réponse.</p> + +<p>« La réception d’un bâton du roi de Dahomé donne lieu au +cérémonial suivant. Le bâton est porté par un cabécère +attaché à la personne du roi, et qui est escorté d’<i>agôli-gans</i> +(gardes du palais). A l’entrée du cortége, on se lève, tête +nue ; on retire avec précaution les deux ou trois fourreaux +d’étoffes qui recouvrent le bâton royal ; alors le cabécère +et sa suite se prosternent le visage dans la poussière. +Dans cette attitude, l’assistance écoute le message royal. +Tout le monde se relève ensuite, et le destinataire qui avait +tenu constamment une main sur le bâton, le prend et le +garde jusqu’au jour qu’il fixe au cabécère pour donner sa +réponse au roi.</p> + +<p>« On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries +de faux bâtons ; mais il est très-facile de déjouer la ruse, +et le noir qui s’en rend coupable est passible d’un châtiment +sévère. Il pourrait même être puni de mort, si un sentiment +d’humanité ne portait les Européens à garder le silence +sur ces tentatives de fraude.</p> + +<p>« Les bâtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à +la capitale, Abômé, à trois journées dans l’intérieur. Introduit +devant le roi, le moce se prosterne la tête contre terre, +la baise par trois fois, découvre le bâton, le donne au roi et +énonce le but de sa mission. La réponse est toujours remise +à plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bâton est +logé et traité à la résidence royale.</p> + +<p>« En résumé, le bâton, à la côte des Esclaves, a un caractère +presque sacré ; ce qui s’explique d’autant mieux, que, +dans ces pays éloignés, privés de routes et de toute correspondance +postale, il ne peut exister d’autres moyens de +transmettre sûrement les communications.</p> + +<p>« A l’ouest du Dahomé, les distances entre les localités +sont encore plus grandes ; aussi le bâton est-il d’un usage +plus répandu. C’est au point que les agents de factorerie +ont la précaution de faire reconnaître un certain nombre +de bâtons, afin que leurs expéditions soient toujours accompagnées +d’un bâton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.</p> + +<p>« Le seul endroit où l’emploi du bâton tende à diminuer, +c’est Lagos. Ce point est au pouvoir des Anglais ; il est de +plus en plus envahi par l’élément européen, et la densité +de la population y rend les relations plus faciles qu’ailleurs. +Cependant, dans leurs rapports entre eux, les noirs de ce +pays restent fidèles à la coutume du bâton, et le vieux +Kosioko, roi dépossédé de Lagos, se passe de temps à autre +l’innocente fantaisie d’envoyer son royal bâton aux personnes +auxquelles il veut donner une marque de distinction. +Deux anecdotes, d’un caractère bien différent, donneront +une idée de l’importance du bâton à la côte occidentale +d’Afrique.</p> + +<p>« La partie de la côte située immédiatement à l’ouest du +Dahomé est habitée par une foule de petites tribus indépendantes, +qui se livrent fréquemment à des actes d’exaction +et de pillage.</p> + +<p>« Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu +dans le pays, avait expédié une embarcation de marchandises +par lagune. Comme d’habitude, le chef de la pirogue +était porteur du bâton de l’agent. La pirogue fut attaquée +par des indigènes appartenant à une petite tribu riveraine. +On pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés +et maltraités.</p> + +<p>« A cette nouvelle, l’agent de la factorerie s’empressa de +demander justice aux chefs d’une tribu voisine qui, par sa +puissance et sa situation, était souvent appelé à régler ces +sortes de conflits. Amenés devant un Conseil de vieillards, +les délinquants exposèrent qu’un de leurs membres avait +subi un traitement indigne de la part de l’agent qui dirigeait +précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant +que cette factorerie eût changé de chef, ils n’avaient +fait qu’user d’un droit légitime en se vengeant, sur les +marchandises et le personnel de la factorerie, d’un acte coupable +qui ne devait pas rester impuni. Les vieillards donnèrent +droit à la tribu, et, tout en plaignant l’agent de +Grand-Popo d’avoir à supporter les conséquences d’une faute +commise par son prédécesseur, le Conseil légitima la prise +des marchandises.</p> + +<p>« On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la +pirogue dévalisée, l’agent apprit que, dans la bagarre, un +assaillant s’était emparé du bâton et l’avait brisé en +morceaux. Aussitôt le Conseil se remet en séance, et, +sous le coup d’une indignation profonde, la tribu est condamnée, +non-seulement à la restitution des marchandises +volées, mais encore à rechercher les débris du bâton et à +les rapporter solennellement à la factorerie. De plus, faculté +est donnée à l’agent de faire arrêter, comme otage, tout individu +de la tribu qu’il rencontrera, et cela pendant six mois.</p> + +<p>« Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement +français avait eu la bonne inspiration d’accorder +un protectorat au roi de Porto-Novo. Très-peuplé et très-fertile, +cet État excitait depuis longtemps la convoitise des +Anglais, établis tout près de là, à Lagos. C’était pour résister +aux empiétements de ses ambitieux voisins que le roi avait +sollicité la protection de notre pays.</p> + +<p>« On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. +Deux avisos de guerre français, ancrés, l’un devant +Kotonou, sur le rivage de la mer, l’autre à Porto-Novo +même, dans l’intérieur de la rivière Osa, garantissaient la +sécurité du pays et favorisaient, par leur seule présence, le +libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était +malsain, et le séjour pour nos marins n’était pas des plus +agréables. Cela ne fut pas étranger à l’abandon par la France +de ce protectorat si utile. Un malheureux incident, dont le +bâton fut la cause, amena la rupture.</p> + +<p>« Le commandant français avait pour moce un noir de +Lagos, fils de l’ex-roi Kosioko. Celui-ci était l’ennemi juré +du roi de Porto-Novo, Mécpon. Un jour que ce moce parut +devant Mécpon, avec le bâton du commandant, son maître, +il fit preuve d’un manque de respect si évident que le roi, +oubliant toute mesure, arracha le bâton des mains du moce +et le lui cassa sur la tête.</p> + +<p>« Inutile de décrire l’émotion qui se répandit dans le +pays, à la nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi +n’avait voulu que châtier l’arrogance d’un jeune homme, +fils de son ennemi, qui s’était prévalu de sa qualité d’ambassadeur +pour le narguer. Mais le commandant français jugea +que l’honneur national avait subi un outrage dont il réclama +sur-le-champ réparation, menaçant d’user de représailles +en cas de refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à +tout, et l’on vit le roi, le roi à qui des lois anciennes et +respectées défendent de sortir de sa demeure, — se rendre +à bord du bâtiment français pour offrir ses excuses au commandant.</p> + +<p>« Par suite de la fâcheuse disposition de nos marins à ce +moment, l’affaire, on le voit, fut conduite avec une extrême +rigueur. On s’en ressentit tellement de part et d’autre +que, d’après les rapports qui lui furent adressés sur cet +incident, l’amiral commandant les forces navales à la côte +occidentale d’Afrique ordonna l’abandon immédiat du +protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l’occasion +de voir l’influence de la France s’établir dans ces +parages. »</p> + +<p>Le noir de la côte des Esclaves emploie le bâton comme +carte de visite, pour saluer ses amis ; il en fait une lettre +de créance pour recommander ses délégués, le remet à +son fondé de pouvoir comme titre authentique de sa procuration ; +au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le +bâton vaut plus qu’une signature : il en tient lieu, et, de +plus, il est la personnification de celui qui l’a remis. A la +signature on accorde une autorité morale que l’on peut souvent +contester ; au bâton on est obligé en tout cas d’accorder +les marques extérieures de respect que l’on doit à la +personne du maître.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>La <span class="xs">DIVISION DU TEMPS</span> ayant son importance dans les relations +sociales, nous en dirons un mot. Les nègres de la côte des +Esclaves distinguent les saisons par les variations atmosphériques +et par les travaux agricoles propres à chaque époque ; +mais ils n’ont pas un jour ou un mois désigné pour être le +premier de l’année. Les fêtes annuelles revenant dans les +mêmes saisons servent de base à leurs calculs, lorsqu’ils +veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.</p> + +<p>Ne demandez pas à un noir son âge ou celui de ses +enfants ; il vous répondra, <i>de peur de vous fâcher par son +silence</i> ; mais il vous répondra sans discernement, et raisonnera +de son âge comme il raisonnerait de l’époque antédiluvienne. +Demandez-lui s’il a vingt ans, trente ans : il vous +accordera l’affirmation ou la négative, selon qu’il croira +l’une ou l’autre plus conforme à votre idée.</p> + +<p>En janvier 1866, à bord d’un steamer anglais, je fus +accosté par un noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue +nationale. « Bonjour, moussieu, me dit-il ; toi Français ? » +A mon affirmation, il répliqua vivement : « Et moi aussi. » +La réplique me surprit : je savais bien que les indigènes de +notre colonie du Sénégal sont noirs, toutefois je n’avais +jamais fait attention à cette circonstance qu’ils sont <i>mes +compatriotes</i> et que j’ai des <i>compatriotes noirs</i>, par conséquent.</p> + +<p>Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de +vingt-cinq ans environ. Il me raconta que natif de Gorée, il +avait étudié le français dans cette ville ; qu’il était parti du +Sénégal à l’âge de seize ans ; qu’il avait passé dix ans à bord +de navires français, cinq ans au Gabon, huit ans sur des vaisseaux +anglais, quatre ans à Fernando-Po. Il ajouta qu’il +avait séjourné encore dernièrement chez lui une quinzaine +d’années. Tout cela donnait un total exorbitant. « Quel âge +as-tu donc ? » lui dis-je, en m’efforçant de contenir un sourire +moqueur. — « Dix-huit ans », dit mon interlocuteur avec +assurance. Je n’y tins plus : l’ironie se trahit sur ma physionomie. +Le noir sourit et dit : « Vois-tu, moussieu, nègre ne +compte pas les ans ; si nègre dit son âge, ne crois pas lui ; +lui ne sait pas. » Il me répondit avec une si grande bonhomie +qu’il eût pu donner des points au savetier de La Fontaine +disant :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Par an ? Ma foi, monsieur, ce n’est point ma manière</div> +<div class="verse i3">De compter de la sorte.</div> +</div> + +</div> +<p>Au lieu de demander au noir quel âge il a, demandez-lui +quand il est né : vous obtiendrez une réponse plus nette et +plus sûre ; il vous dira qu’il est né à l’époque où s’accomplit +tel ou tel événement, quand on planta cet arbre… etc., etc. +Souvent même, son nom sera une réponse : au Dahomey, +par exemple, les enfants nés à l’époque de la destruction de +<i>Chagga</i> reçurent le nom de cette ville.</p> + +<p>Les fêtes annuelles sont appelées <i>odoun</i> chez les Nagos ; +ce nom désigne aussi la période d’un an qui doit ramener +ces fêtes. De même <i>ossé</i> signifie jour férié et semaine ou +période septenaire, qui ramène ce jour. Quand on a besoin +de préciser le sens de ces deux mots, on les fait précéder du +mot <i>ijo</i>, jour, afin de déterminer le jour férié et le jour de +la fête.</p> + +<p>Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine ; +les Nagos n’en ont point, à moins qu’ils ne les empruntent +aux Malais. Le mot <i>ochou</i>, lune, désigne le mois lunaire. +On compte par mois lunaires ; seulement ces mois n’ont pas +un nom particulier qui les distingue. A Agoué, les féticheuses +annoncent la nouvelle lune par des promenades et des +chants à travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces +cris et ces chants, on vous répondra : « <i>Les danwés cherchent +la lune.</i> »</p> + +<p>La division du jour et de la nuit en un certain nombre +d’heures n’est point connue : on détermine les heures du +jour par la position du soleil, celles de la nuit par le chant +du coq. Le jour, on dit : Quand le soleil était ou quand il +sera à tel point ; quand le jour commence à luire ; quand le +soleil est au zénith… Les jours étant d’égale durée à toutes +les époques de l’année, dans ces régions, cette manière de +désigner l’heure ne manque pas d’exactitude, attendu que +le soleil, dans toutes les saisons, à la même heure, est à peu +près au même point.</p> + +<p>Le chant du coq marque les heures de la nuit :</p> + +<p>1<sup>er</sup> chant du coq, <i>akouko-chiwadjou</i> ; — 2<sup>e</sup> chant du coq, +<i>adadji, adadjiwa</i> ; chant qui précède immédiatement le lever +du soleil, <i>oféré, ofé</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="first">CHAPITRE VI</span><br> +<span class="xsmall">PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES.</span></h2> + + +<p>Quand Dieu créa l’homme, il le plaça au milieu des délices +du paradis. Dégradé par le péché, condamné aux privations, +à la douleur physique et à la souffrance morale, l’homme +cherche toujours le plaisir, parce que le plaisir est l’avant-goût +du bonheur céleste pour lequel il est créé. Tous les +hommes poursuivent le plaisir ; s’ils ne vivent pas dans un +accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir +dans les mêmes choses : l’un aime l’argent, l’autre se plaît +à le dépenser ; celui-ci recherche les douceurs de l’oisiveté, +celui-là les transports de la joie.</p> + +<p>Donc, pour bien connaître un individu, il faut savoir où +il cherche son plaisir. Étudions nos nègres à ce point de vue : +voyons-les dans la joie, dans le jeu et dans les fêtes.</p> + +<p>Le nègre se plaît à entretenir des relations amicales et +suivies avec ses semblables ; il confesse dans ses adages « qu’il +ne dit jamais « à demain » à son voisin » d’une façon absolue : +c’est-à-dire que le moindre motif le fera courir encore chez +lui. « On ne peut vivre sous le même toit sans se parler, +dit-il ; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne sauraient +s’empêcher de sympathiser, s’ils se rencontrent. » Il méprise +ceux qui fuient la société : « Après avoir mangé, la chèvre +rentre à la maison ; après avoir mangé, la brebis rentre à la +maison ; le porc mange et ne rentre pas : c’est pour cela +qu’il est si méprisable. »</p> + +<p>Que si le nègre aime les réunions nombreuses et les repas +en commun, c’est pour l’agrément qu’il trouve dans le +commerce avec ses semblables. Il le déclare lui-même : +« Nous allons avec nos amis manger l’<i>éfo</i> chez les autres, +afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de +nourriture chez nous. — Malgré le nombre considérable des +absents, on ne regrette que l’absence de celui qui réjouit la +société. »</p> + +<p>Dans les réunions, on s’amuse aux jeux d’esprit : proposer +et deviner des énigmes est un divertissement cher aux +nègres, même aux enfants ; ils se livrent des heures entières +à ces badinages spirituels. Ils ont des énigmes fort bien +réussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la <i>pirogue</i> : « Je suis +longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive +jamais au marché. »</p> + +<p>Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles +propres à égayer les longues méridiennes et les soirées plus +longues encore ; elles offrent même beaucoup moins d’intérêt +que les <i>alos</i>, récits allégoriques et populaires qui circulent +de bouche en bouche. Les <i>alos</i> constituent la littérature des +nègres : l’<i>akpalo</i> ou conteur d’<i>alos</i> est recherché dans les +cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de ces conteurs +se font un métier de débiter des contes : on les nomme +pour cela <i>akpalo kpatita</i>. Il ne faut pas confondre l’<i>akpalo</i> +avec l’<i>ologbo</i>. Celui-ci se tient à la cour pour raconter la +légende des ancêtres du roi ; tandis que le premier est un +véritable rapsode, allant de ville en ville, de cercle en +cercle.</p> + +<p>Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement +ordinaire dont le rapsode se sert pour agrémenter son récit. +« L’<i>ogidigbo</i> », dit un adage dont l’harmonie imitative ne +peut se rendre dans la traduction, « l’<i>ogidigbo</i> l’emporte sur +tous les autres tam-tams : si une parabole est rendue sur +l’<i>ogidigbo</i>, celui qui saisit le mouvement se met à danser : +<i>Vieillis, Ajagbo, vieillis ; ô roi, vieillis, puissé-je vieillir aussi !</i> » +Ces dernières paroles, que nous avons soulignées, se chantent +en battant le tam-tam ; elles sont là moins pour le sens que +pour marquer la mesure ; nous le répétons : elles ont en nago +une harmonie que la traduction ne peut rendre : « <span class="sc">Gbo, +Ajagbo ; gbo, obba, gbo ; ki émi ki o si gbo.</span> » Prononcé vite et +en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé à la +danse par l’<i>ogidigbo</i>.</p> + +<p>Le chant, le tam-tam et la danse concourent à rendre les +<i>alos</i> fort attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs, +le rapsode annonce qu’il va commencer : « <i>Alo !</i> » s’écrie-t-il, +et tous de répondre avec vivacité : « <i>Alo !</i> » L’<i>akpalo</i> annonce +alors le sujet d’une manière vague, disant simplement qui +sera le héros de son récit : « <i>Alo mi <span class="rm xs">DA-FIRI-GBAGBO</span> l’éri</i>… +Mon alo a trait à… » Cette manière d’annoncer le sujet est +plus singulière que compréhensible ; et pourtant il est rare +que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible +« <i>da firi-gbagbo</i> ».</p> + +<p>Le conteur entre aussitôt en matière. Écoutons-le :</p> + +<p>« Mon conte a trait à tous les animaux.</p> + +<p>« Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblèrent pour +danser : « Allons, dansons », se dirent-ils.</p> + +<p>« Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam ; +l’éléphant est aussi malhabile. Lorsque l’éléphant essaye, il +fait preuve d’une insigne maladresse. On danse toujours. +Voici venir l’oiseau appelé <i>liri</i> ; il se juche sur le tam-tam, +il bat ainsi :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div> +<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div> +</div> + +</div> +<p>« L’éléphant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div> +<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div> +</div> + +</div> +<p>« Le daim bat, il ne sait s’en tirer :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div> +<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div> +</div> + +</div> +<p>« Le buffle bat, il ne sait s’en tirer :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div> +<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div> +</div> + +</div> +<p>« L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient : +« Qui donc nous raille ainsi ? » Et ils courent sus à l’oiseau, +qui s’enfuit.</p> + +<p>« Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, +saute sur l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux +voulurent savoir ce qu’était devenu l’oiseau : « Je m’en +suis léché les lèvres », repartit le chat. — « Ce voleur ! +répliquèrent les animaux ; il volera toujours jusqu’à ce qu’il +en meure. » — Et le chat répétait : « Gnaou ! gnaou ! »</p> + +<p>Tels sont les alos. Le nègre se passionne d’autant plus, en +les entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme +auquel il est toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam +sans tressaillir de joie ; aussi, jamais il n’y a de fête sans +tam-tam. C’est l’instrument national. Il prend des formes et +des grandeurs diverses ; il varie depuis le tout petit tam-tam +placé comme ex-voto auprès des idoles, jusqu’au tam-tam +énorme qui ne paraît qu’aux grandes solennités. Ce dernier, +gros et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, +telles que les font les indigènes. Il n’a rien de notre grosse +caisse, quoiqu’il en tienne lieu, à certain point de vue. Il +s’appelle le <i>gbédou</i> : on le rencontre dans les cours intérieures +du palais, dans la case des grands cabécères, auprès de certains +temples. On s’en sert dans les réjouissances publiques, +dans les fêtes religieuses et dans les funérailles des personnes +de distinction. A chaque fête on répand du sang des +victimes sur les symboliques images qui ornent le <i>gbédou</i> +(têtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.) : « On les +arrose aussi d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre +de plumes des poules offertes en sacrifice. C’est un objet qui +devient hideux et repoussant ; quand les féticheurs, les +yeux hagards et injectés de sang, viennent en tirer des sons +caverneux, vous croiriez assister à une fête satanique ; l’âme +est sous l’impression d’une mystérieuse terreur. » (Courdioux.)</p> + +<p>Signalons en outre le <i>kosso</i>, l’<i>agbé</i>, le <i>gangan</i>, l’<i>ogboun</i>… +Le joueur assied l’<i>akpinti</i> à terre entre ses jambes ; il tient +le <i>gbata</i> sur ses genoux et le frappe des deux côtés. Le +<i>doundoun</i> est chargé de grelots ; le <i>dchéckéré</i> se manie comme +le tambour appelé tambour de basque : on l’agite et l’on +glisse le pouce sur la peau.</p> + +<p>Le tam-tam des nègres n’est point comme celui des Indiens +et des Chinois : ce n’est pas un simple plateau de métal, c’est +un tronc d’arbre ou une branche creusés et couverts d’une +peau à une ou aux deux extrémités. La peau frappée à +l’aide d’une baguette produit un son à peu près uniforme. +Les mélodies du tam-tam ne diffèrent guère que par la +mesure et la cadence ; toutefois chaque espèce de tam-tam +a son rhythme particulier ; chacun imprime à la danse un +mouvement qui lui est propre. Aussi dit-on : <i>danser le gbata, +danser le doundoun, danser le gangan</i>… Le <i>kalara</i> est le mouvement +le plus accéléré.</p> + +<p><i>Ilou</i>, nom générique désignant tous les tam-tams en +général, a pour racine le verbe <i>lou</i>, frapper. On frappe sur +cette peau retentissante ; on frappe, on frappe toujours : +tant et si fort que le tympan de l’oreille en est brisé. Néanmoins +tout ce bruit n’est pas sans avoir une certaine harmonie +passionnée, délirante.</p> + +<p>Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le +soldat nègre a un culte semblable à celui que nos soldats +professent pour le drapeau de leur corps. Le tam-tam de +guerre enlevé à l’ennemi est un trophée glorieux que le +vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est +orné de crânes humains.</p> + +<p>Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de +musiciens qui les honorent du bruit assourdissant de leurs +instruments. Les musiciens font à qui mieux mieux pour +augmenter le vacarme : ils frappent à coups redoublés sur +les tam-tams ; ils font rendre à leurs fifres leurs sons les plus +criards ; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes +qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis +produit par la grenaille de fer agitée dans une gourde. +Cette musique sauvage ne saurait être riche qu’en discords.</p> + +<p>Les enfants relient par une petite ficelle de 8 à 10 centimètres +deux graines creuses dans lesquelles ils ont mis de +la grenaille de fer ; ils frappent ces deux graines l’une contre +l’autre en cadence, comme on fait avec des castagnettes.</p> + +<p>La clochette de fer est employée par les féticheurs ; le +crieur public s’en sert lorsqu’il annonce les volontés du roi.</p> + +<p>Le <i>dourou</i> est peu répandu sur la côte. C’est une espèce +de mandoline, composée d’une calebasse recouverte d’une +peau, et d’un manche sur lequel sont tendus des filaments de +palmier, ou de longs crins. Le son, frêle et nasillard, ne +manque ni de piquant, ni d’originalité. J’ai vu quelquefois +jouer du <i>dourou</i> avec un archet. Les proverbes nagos nous +apprennent combien les nègres aiment la musique du <i>dourou</i>, +et combien ils sont passionnés pour la danse : « Vous +n’avez pas encore entendu résonner le <i>dourou</i>, et déjà vous +dansez gaiement », dit un de ces proverbes.</p> + +<p>La danse des nègres se fait remarquer par une mimique +érotique analogue au zambacueca des créoles ; la passion s’y +exalte souvent jusqu’au paroxysme. Dès qu’il se livre à cet +amusement chéri, le noir ne se possède plus : ses pieds, ses +jambes, ses bras, sa tête, tout en lui entre en mouvement ; ses +épaules semblent se disloquer, ses coudes se touchent ; il +crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la poitrine ; il +se livre à des contorsions effrénées où l’impudeur s’affiche +souvent sans retenue. Les deux sexes participent généralement +aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en +groupe ou par essaims. Les hommes seuls exécutent les +danses de guerre ; ils dansent en faisant la parade ; ils font +des décharges de mousqueterie et brandissent le sabre en +dansant ; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la surprise, +la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant, +reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air.</p> + +<p>On voit des danseurs de profession aller de case en case, +de village en village, et se donner en spectacle. Les spectateurs +battent des mains pour accompagner la musique et le +chant.</p> + +<p>Outre la musique et la danse, les nègres aiment les processions +pompeuses et les festins. Les musulmans célèbrent +de cette manière les fêtes prescrites ; les Minas font de +grandes réjouissances à l’occasion de la récolte des ignames. +Hélas ! pourquoi faut-il donner le nom de fêtes aux dégoûtantes +orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces réjouissances ?</p> + +<p>Les époques des fêtes rappellent ordinairement des idées +religieuses : ainsi l’on célèbre la nouvelle lune, les fétiches… +Les prêtres ont des chants et des danses d’une monotonie +fatigante. Les jeunes filles enrôlées dans la féticherie répètent, +durant de longues heures, en refrain, sur deux tons +différents, ces deux exclamations : « <span class="sc">Ah ! Han !</span> » Puis elles +poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer +celui de « <span class="sc">Kyrie</span> ». Ce cri revient souvent.</p> + +<p>On célèbre les couronnements, les victoires, les funérailles, +les anniversaires des morts… Dans toutes ces fêtes, +du reste, la musique, le chant, la danse, les libations et +les festins constituent les principaux divertissements. On +y prodigue la poudre en fusillades nombreuses. Je ne dirai +rien ici des réjouissances sanglantes et inhumaines qui +souillent la fête des coutumes, célébrée annuellement au +Dahomey. Toutefois je laisse la parole à M. Lafitte<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, pour +nous raconter comment on se comporta dans une simple +parade qui eut lieu à Wydah, durant son séjour dans cette +ville. Gréré, roi de Dahomey, préparait une expédition +contre Abéokouta, la ville inexpugnable des Egbas. « Mais, +avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le comble +à sa gloire, il était nécessaire, croyait-il, d’éblouir les blancs +de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, +et par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la dernière +expédition. De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait +sur tout le littoral et porterait la terreur jusque dans +Abéokouta…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Le Dahomey</i>, page 133.</p> +</div> +<p>« … Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays +que des merveilles dont Wydah allait être le théâtre. Les +blancs, convoqués par invitation royale, devaient ajouter +par leur présence aux splendeurs de la fête…</p> + +<p>« Vers dix heures du matin, les sons d’une musique +infernale, les cris et les hurlements d’une foule en délire, +nous annoncèrent que le premier point du programme, le +défilé, était en voie d’exécution.</p> + +<p>« A onze heures, la tête du cortége défilait sur la place +du fort portugais : c’étaient des femmes vêtues de pagnes +neufs, marchant une à une et portant, posée sur leurs cheveux +crépus, une bouteille de <i>gin</i> : elles longèrent l’extrémité +de la place et se rangèrent en cercle. D’autres femmes +suivaient, chargées d’objets divers capturés sur l’ennemi ; +elles formèrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une +multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur +avais jamais vu ; ils se placèrent devant les femmes et +mirent leurs fusils au repos. Un grand nombre de nègres de +tout âge, de tout sexe, les mains derrière le dos, venaient +après. Ces malheureux, libres il y a quelques jours, rehaussaient +la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant +un sort plus cruel. Leur figure défaite et empreinte d’une +morne résignation faisait mal à voir ; un long jeûne avait +épuisé leurs forces, et la maigreur de leur corps était à +peine cachée par des haillons souillés de sang et de boue. +De temps à autre, ils regardaient d’un œil hébété ce qui se +passait autour d’eux ; le plus souvent leurs regards se portaient +vers la terre et y restaient fixement attachés.</p> + +<p>« Le défilé continuait toujours, et bientôt il ne resta plus +qu’un petit espace libre au milieu de la place.</p> + +<p>« Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient +en laisse ; ces chevaux avaient appartenu aux chefs d’un +village détruit. Les têtes de ces chefs, exécutés quelques +jours auparavant, en présence du roi, étaient fixées au bout +de longues perches que les porteurs agitaient à tout instant. +Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées planaient +au-dessus de la foule ; quatre ou cinq, plus féroces, +rasaient les têtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris +poussés par la populace, que pour revenir encore. La +musique, qu’on entendait déjà depuis longtemps, fit enfin +son apparition, et avec elle se montrèrent le méhou, les +grands cabécères venus d’Agbomé, le prince Schoundaton, +le yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nègres du +vulgaire occupaient les rues adjacentes. Un hourra formidable +s’éleva au milieu de la foule, et l’exhibition prit un +caractère nouveau.</p> + +<p>« Jusque-là chacun était resté immobile à son poste ; +mais alors commencèrent les danses extravagantes mêlées +de clameurs sinistres. Les captifs, enchaînés, qui pouvaient +à peine se mouvoir, furent forcés de prendre part au mouvement +général ; leurs gardiens brandissaient au-dessus de +leurs têtes des coutelas énormes, des massues armées de +pointes de fer.</p> + +<p>« Cette scène infernale, à laquelle la fatigue des acteurs +mit seule un terme, dura près d’une heure. »</p> + +<p>Laissons maintenant M. Courdioux nous décrire une fête +fétiche. Lui aussi raconte ce qu’il a vu et entendu ; écoutons-le :</p> + +<p>« Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, +un caractère de fête populaire ; les nègres y accourent +de plusieurs lieues à la ronde. Chaque idole a son +<i>azâ-dahô</i> (jour de fête). Les cérémonies en sont réglées par +les féticheurs. Trois choses sont indispensables : un sacrifice, +de copieuses libations et des danses interminables. On se +réunit sur la place qui existe toujours à côté des principaux +temples. Tout se passe en plein air.</p> + +<p>« Le grand <i>voduno</i> asperge d’eau lustrale l’idole et la +foule. La victime est amenée : tantôt un mouton, tantôt des +poules ou des pigeons, tantôt une chèvre ou un bouc, plus +rarement un bœuf. Le sang humain ne coule plus guère +qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hélas ! qui pourrait +compter les victimes humaines offertes encore actuellement +en public ou en secret, dans les palais des rois et des +princes du Dahomé et de Porto-Novo ?</p> + +<p>« Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par +intervalles les péripéties du sacrifice. Cependant la foule +demeure grave, silencieuse et recueillie. De temps en temps +quelques <i>hou ! hou !</i> prononcés en frappant de la main sur la +bouche, sont un indice pour le voduno que tous les assistants +lui sont unis d’esprit et de cœur. D’immenses <i>hou ! +hou ! hou !</i> saluent le moment où le féticheur répand le sang +sur la tête de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois +les assistants.</p> + +<p>« On prépare ensuite les chaudières pour y cuire les chairs +de la victime. Lorsqu’on a transformé tous ces débris en une +sorte de ragoût, chacun peut en avoir une part. Un Brésilien +se crut obligé, un jour, à la cour du roi de Dahomé, de +goûter (il me le raconta avec horreur) à un brouet de haricots +au sang humain.</p> + +<p>« Bientôt le tafia remplit les calebasses et met la joie et +l’animation dans tous les cœurs. Aux premiers sons du tam-tam, +tous trépignent, tous sont prêts, et la danse commence +pour finir quelquefois huit jours plus tard. Quelques tam-tams +et le bruit de centaines de mains se frappant la poitrine +en cadence tiennent lieu d’orchestre.</p> + +<p>« Il y a quelques années, j’ai été témoin d’une danse sacrée +vraiment diabolique. C’était à Agoussa, village situé en face +de Porto-Novo sur la rive opposée de la lagune Osa. Je passais +dans les épaisses forêts de palmiers qui couvrent tout +ce pays. Tout à coup, la voix ronflante, mais sourde et +précipitée, d’un énorme tam-tam se fit entendre à travers +les arbres. Un élève de la mission qui m’accompagnait +me dit :</p> + +<p>« — Père, les gens d’Agoussa célèbrent une fête en l’honneur +du démon ; ils ont la réputation d’être de grands adorateurs +du diable. On raconte toutes sortes d’horreurs de +leurs cérémonies.</p> + +<p>« — Allons de ce côté-là, lui dis-je ; je tiens à en juger +par moi-même.</p> + +<p>« — Non, non, Père, s’écria l’enfant ; ces gens-là sont +méchants, surtout quand ils sont sous l’influence de leur +mauvais esprit ; n’y allez pas, ils vous maltraiteront.</p> + +<p>« — N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi. +Suis-moi et avançons avec prudence.</p> + +<p>« Bientôt nous vîmes une éclaircie dans la forêt, du côté +où le tam-tam continuait à se faire entendre de plus en plus +distinctement. Nous étions sur le bord d’une clairière. Un +grand arbre, un bombax de Guinée, en ombrageait une partie. +A la lisière du bois, du côté opposé où nous nous trouvions, +était adossé un vieux temple fétiche. — Voilà la maison du +diable, s’écria mon petit nègre ; ne nous montrons pas.</p> + +<p>« On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nègres +et de négresses exécutaient une ronde devant l’image de +Satan, un gros fétiche accroupi à l’entrée du temple, et tout +rougi du sang qu’on venait de répandre en son honneur. Ils +se suivaient les uns derrière les autres, sans mot dire, le +corps penché du côté gauche et les bras pendants. L’eau +ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraître comme +huilés. Leurs yeux étaient rouges, leurs visages contractés +et empreints d’un ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi +depuis des heures et peut-être depuis des jours et des nuits. +Je fus pris d’un profond sentiment de pitié, et, levant les +mains au ciel, je demandai à Dieu pardon et miséricorde +pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre compte du +danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je m’avançai +de quelques pas sur la place, mon petit nègre demeurant en +arrière.</p> + +<p>« Dès qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit +entendre, le tam-tam parut hésiter d’abord et se mit bientôt +à battre plus fort et plus rapidement que jamais. La ronde +continua avec un redoublement de vitesse. Un fervent disciple +du <i>legba</i> (démon) ne doit s’arrêter qu’à bout de forces +et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou +trois féticheurs se détachèrent du groupe des danseurs et +vinrent, avec un regard menaçant, me signifier de m’éloigner. +Ils ne parlaient pas. Ils se contentaient de me faire des +signes expressifs. Ils étaient possédés ; j’eus peur. Toute la +troupe des énergumènes fit mine de venir de mon côté. Je +me décidai à m’éloigner, n’ayant rien à faire auprès de ces +pauvres victimes de la rage et de la haine du démon<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Missions catholiques</i>.</p> +</div> +<p>Nous aurons plus tard occasion de parler des <i>Egoungoun</i> +et des <i>Zambétos</i>, et des représentations qu’ils donnent afin de +réjouir le public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu +de combinaison fort à la mode à la côte des Esclaves. On +trouve ce jeu ou des jeux analogues chez la plupart des +peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom d’<span class="xs">AYO</span> ; ailleurs +on l’appelle <i>ouari</i> ; les Fulbés le nomment <i>ouri</i> ; les Niam-Niams, +<i>mangala</i>. D’après Schweinfurth, la Nubie et +l’Égypte ont emprunté le mangala à l’Afrique centrale ; ce +jeu est connu aussi des Wolofs et des Mandingues. On le joue +habituellement sur une planche longue et épaisse, dans +laquelle sont creusés des trous, disposés sur deux rangs +égaux. Le nombre de trous n’est pas le même partout : +le <i>tschela</i> des Kimbundas en a quarante ; le mangala des +Niam-Niams, seize, celui des Nubiens, douze. L’<i>ayo</i> de la +côte des Esclaves en a douze aussi. La partie se joue à deux : +les joueurs ont vingt-quatre graines servant de jetons ; ils +les distribuent par quatre dans les trous, de leur côté ; puis +chacun à son tour prend les jetons d’une case et les place +un à un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans +les cases de son adversaire un ou deux jetons seulement +s’en empare, et la partie continue jusqu’à ce que l’un des +deux ait tout pris à l’autre. Les combinaisons de ce jeu, souvent +fort compliquées, exigent une grande tension d’esprit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7" title="CHAPITRE VII ÉTAT RELIGIEUX."><span class="first">CHAPITRE VII<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></span><br> +<span class="xsmall">ÉTAT RELIGIEUX.</span></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la <i>Revue du +Monde catholique</i>.</p> +</div> + +<p>On dit généralement que le fétichisme est la religion des +noirs ; le fétichisme, c’est-à-dire l’adoration des objets naturels, +animaux, plantes, rivières, etc.</p> + +<p>Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels ; +par peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se +prosternent devant la créature ; mais on a tort de supposer +qu’ils ignorent le Créateur. Nous ne nions pas que ce culte +soit grossier, très-grossier ; cependant, il ne nous est pas +possible d’admettre qu’il n’y ait dans ce culte que l’élément +grossier. Les noirs ont plus que l’adoration de la matière ; +on est injuste à leur égard, lorsque, par légèreté ou parti +pris, on en veut faire une espèce d’<i>hommes primitifs</i> que des +transformations successives ont distingués de l’animal, sans +les rendre semblables encore à l’homme blanc ; on est injuste +à leur égard lorsqu’on prétend que leur culte exclut l’idée de +Dieu et les tient à genoux devant la matière pure.</p> + +<p>Ils n’ont pas besoin d’<i>arriver</i> à l’idée de Dieu. Cette idée, +ils l’ont ; et, dans leur cœur, un sentiment domine toutes +les aspirations : le sentiment religieux. Cette idée s’est +obscurcie ; ce sentiment s’est corrompu ; l’esprit a eu ses +défaillances, le cœur a eu ses faiblesses ; malgré tout, le noir +n’a pu accumuler assez d’erreurs pour faire disparaître cette +idée qui prime toutes les autres dans l’esprit humain ; il n’a +pu se dégrader au point de perdre le sentiment religieux.</p> + +<p>Cicéron disait : « Il n’existe pas de peuple, si barbare et +si sauvage qu’on le suppose, qui n’ait la pensée d’un Dieu, +quoiqu’il ignore sa nature<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. » Depuis Cicéron, des peuples, +en grand nombre, sont entrés dans l’histoire, et la parole du +philosophe romain est demeurée toujours vraie. Ce n’est +pas en parlant des noirs de la côte des Esclaves qu’on pourra +lui donner un démenti.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <span class="sc">Cicéron</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De leg.</i>, I, 24.</p> +</div> +<p>Qu’on me permette de citer des observations fort justes de +M. Léonce de la Rallaye<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> : « On se fait d’habitude une idée +fausse du paganisme antique, surtout aux premiers âges du +monde. Le paganisme n’a été dans l’origine <i>qu’une altération +de la vraie doctrine</i> révélée de Dieu à Adam et aux patriarches, +altération coupable, sans doute, dans son principe, puisqu’elle +émanait de l’orgueil de l’esprit et de la faiblesse des sens, +mais <i>qui laissait néanmoins subsister un grand fond de vérité</i>. +La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en +quelque sorte, de <i>déplacer</i> Dieu et de prétendre voir une +vertu divine résider essentiellement dans des êtres qui +n’étaient que de pures créatures… Mais l’idée même de +Dieu demeurait profondément empreinte dans l’humanité +primitive. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Revue du Monde catholique</i>, 10 juin 1877, p. 677.</p> +</div> +<p>Alors même que « tout était Dieu, si ce n’est Dieu lui-même<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> », +on conserva le souvenir d’« un être au-dessus +des autres êtres, Père des dieux et des hommes… maître +des vents et des tempêtes, etc… » Toujours l’homme adressa +ses sacrifices, ses offrandes et sa prière à un pouvoir supérieur. +L’antiquité éleva des temples « <i>au Dieu inconnu</i> » que +son esprit dévoyé n’avait pu oublier en entier ; et en même +temps, elle imaginait des dieux à sa façon.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <span class="sc">Bossuet</span>.</p> +</div> +<p>Il a fallu l’orgueil naturaliste de notre époque, l’esprit de +révolte poussé à l’excès, pour qu’on ait follement rêvé de +supprimer l’idée de Dieu. On a voulu chasser Dieu de l’univers, +on s’efforce de tout expliquer sans Dieu. Cependant, +comme Dieu est présent partout et que partout il se manifeste +dans ses œuvres, la science ou plutôt l’<i>invention</i> +moderne a dû le remplacer par quelque chose. Après avoir +supprimé d’un trait de plume le sublime récit de la création, +elle a imaginé la sélection naturelle et autres systèmes que +Quenstedt résume<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> en ces termes avec ironie : « Alors grouillaient +toutes les ordures de la vie organique, et la toute-puissance +de la terre inerte ne pouvait se lasser de créer. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Quenstedt</span>, <i>Géologie</i>, I, p. 169.</p> +</div> +<p>Les noirs n’ont pas une théogonie nettement formulée ; +ils n’ont pas (le peuple du moins) un corps de doctrine religieuse. +Des notions éparses, des connaissances sans liaison +et environnées de mille obscurités suffisent à ces peuples +mous, sans souci d’autre chose que des besoins et des jouissances +du moment. Attachés superstitieusement à de certaines +pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans +réfléchir. Quand ils redoutent les effets de leur infidélité ou +de leur négligence, ils cèdent, inconscients, au besoin de se +soumettre au pouvoir supérieur qui régit tout. Et ils se +soumettent à ce pouvoir qu’ils ne se donnent même pas la +peine de définir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte +à la multitude des <i>orichas</i> auxquels ils l’attribuent.</p> + +<p>En théorie, le noir est théiste, <i>monothéiste</i> même, dans ses +croyances. Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement +des objets communs et profanes, mais encore des orichas, +qui sont l’objectif de son culte. Dieu est au-dessus de tout, +disent les Nagos ; il est créateur, <i>Eledda</i> ; roi de gloire, <i>Oga-Oga</i> ; +maître de la bonne terre, <i>Olodoumayé</i> ; maître du ciel, +<i>Oloroun</i> ; maître par essence, <i>Olouwa</i>.</p> + +<p><i>Oloroun</i> est l’appellation ordinaire par laquelle on désigne +Dieu en nago ; les Djedjis et les Minas le nomment <i>Maou</i>.</p> + +<p>Le noir attribue à Dieu ce qui se produit de bien ; c’est à +lui qu’il le rapporte. Si un danger grave le menace ; s’il est +injustement attaqué ou opprimé, il élève ses regards vers +le ciel et il invoque Dieu ; il s’écrie : « <i>Oloroun ! Maou !</i> » +Un proverbe qui a cours parmi les Dahoméens montre la foi +de ces peuples en Dieu et dans sa providence : on dit sous +forme de salutation : « Dieu aide celui qui travaille. »</p> + +<p>Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible +sur la pratique, et le noir vit comme si Dieu ne s’occupait +point de lui ou comme s’il n’existait pas. Semblable aux +païens de l’antiquité, aux Grecs et aux Romains dont parle +saint Paul<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, « ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié +comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grâces ; mais ils se +sont perdus dans leurs pensées, et leur cœur insensé a été +obscurci… Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible +contre une image représentant un homme corruptible, des +<i>oiseaux</i>, des <i>quadrupèdes</i> et des <i>reptiles</i>. Aussi, Dieu les a +livrés aux désirs de leurs cœurs, à l’impureté, en sorte qu’ils +ont déshonoré leur propre corps en eux-mêmes ; eux qui +ont transformé la vérité de Dieu en mensonge, <i>adoré et servi +la créature au lieu</i> du Créateur, qui est béni dans les +siècles. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Saint Paul aux Romains</i>, c. I, ℣ 21 à 25.</p> +</div> +<p>Nous pourrions continuer notre citation ; car saint Paul +semble avoir eu les noirs de la côte des Esclaves en vue, +quand il traçait le tableau des égarements de l’antiquité +païenne.</p> + +<p>Le noir dit que Dieu est l’auteur de tout bien, et cependant +il demande tout à l’<i>oricha</i> : « <i>Il déplace Dieu</i> », selon +l’expression heureuse de M. Léonce de la Rallaye. Dans la +pratique, il ne voit pas Dieu où il est, et il le cherche où il +n’est pas : dans l’<i>oricha</i> qu’il a fabriqué. Il estime que Dieu +est trop grand pour s’occuper de lui, et qu’il s’est déchargé +sur l’oricha du soin des noirs. <i>Maître du ciel</i>, Dieu jouit de +l’abondance et des douceurs du repos, réservant ses faveurs +aux blancs. Que les blancs servent Dieu, cela est naturel. +Pour les noirs, ils ne doivent qu’à l’<i>oricha</i> leurs sacrifices, +leurs offrandes et leurs prières. Dieu le veut ainsi ; il dédaigne +leurs hommages, et tous leurs efforts doivent tendre à se +rendre l’<i>oricha</i> favorable.</p> + +<p>Ainsi raisonne le noir.</p> + +<p><i>Qu’est-ce que l’oricha ?</i></p> + +<p>Il importe peu qu’on fasse dériver le mot fétiche de <i lang="la" xml:lang="la">fictitius</i>, +artificiel, imaginaire, ou de <i lang="la" xml:lang="la">fatum</i>, destin ; peu importe +que les blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou +telle façon. Nous voulons savoir comment les noirs eux-mêmes +l’entendent.</p> + +<p>Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment <i>oricha</i>, +c’est-à-dire, en s’en tenant à l’étymologie, celui qui mérite, +<i>qui voit le culte</i> : l’<i>oricha</i> voit le culte, tandis que Dieu y est +insensible. On l’appelle aussi <i>alayibawi</i>, celui qui gronde, +qui châtie, <i>qui malmène</i>. Dans l’esprit du noir, l’oricha est +une puissance, quelle qu’elle soit, supérieure à l’homme, à +laquelle l’homme est soumis. N’en demandez pas davantage +à l’homme du peuple : il ne saurait comprendre qu’on puisse +pousser plus loin ses investigations. Il honore cette puissance, +parce qu’il en attend quelque bienfait, ou bien pour +conjurer sa funeste influence. Donc, il est idolâtre ; car +« celui-là est idolâtre qui rend à des images le culte dû à +Dieu seul<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <span class="sc">Saint Augustin</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De Trinitate</i>, I.</p> +</div> +<p>Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches : plusieurs +sont déclarés tels par leur nature, comme le serpent +fétiche de Wydah, le caïman à Abomey, etc. Tout objet +devient oricha, dès qu’il a reçu la consécration d’usage : ce +bâton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre le deviennent +quand ils sont consacrés.</p> + +<p>Cela veut-il dire que le noir dirige son culte à la matière ? +que l’objet matériel est la puissance qu’il adore ? — Nullement ; +l’objet oricha est pour le noir un objet inerte et vulgaire, +tout le temps qu’il est privé de la consécration d’usage. +Seulement, lorsqu’il l’a reçue, il acquiert une espèce de personnalité : +ce qui n’était que terre, ou bois, ou fer… devient +oricha, c’est-à-dire puissance surhumaine.</p> + +<p>En réalité, ce n’est pas la matière pure qui reçoit les +hommages du noir ; celui-ci les dirige à un pouvoir supérieur, +et l’on ne saurait dire que la religion des Dahoméens +et des Nagos est un véritable fétichisme tel qu’on le comprend +habituellement. « On avait, dit très-bien M. J. E. Bouche +dans le <i>Contemporain</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, on avait regardé le fétichisme +comme étant le fond de cette religion ; tout, à l’extérieur, +était de nature à le faire croire ; on voit les nègres s’agenouiller +devant les caméléons, les statuettes et les arbres, +leur offrir des présents, leur adresser des prières et négliger +pour eux le Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais +qui visitèrent la côte occidentale ne balancèrent pas à +traiter de fétichisme une semblable religion, et ils donnèrent +à ses prêtres le nom de féticheurs. A partir de ce moment, +on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs +était le culte de la matière : les voyageurs ne prirent pas +la peine d’examiner la chose de plus près. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Contemporain</i>, Novembre 1874, page 857.</p> +</div> +<p>Puisque nous voilà avertis de ne point juger par les apparences, +défions-nous de la traduction que les interprètes +donnent du mot <i>oricha</i>. Les interprètes noirs visent moins à +être exacts qu’à ne pas mécontenter le blanc, et ils ne se +font pas défaut de le flatter par des interprétations qu’ils +savent être de son goût ou du moins dans ses idées. C’est +ainsi qu’ils appellent les orichas des <i>saints</i>, sans savoir ce +qu’est un saint.</p> + +<p>Pour le noir, l’oricha n’est pas un intermédiaire, un intercesseur +entre Dieu et l’homme ; il est le terme final du +culte ; c’est à lui que s’adressent l’offrande et la prière ; de lui, +et non de Dieu, on attend ce que l’on demande, quoiqu’on +reconnaisse à Dieu le pouvoir de l’accorder. Tout se termine +à l’oricha dans le culte ; il y est l’alpha et l’oméga, le principe +d’où tout découle en pratique et la fin à laquelle s’arrêtent +toutes les cérémonies et tous les rites.</p> + +<p>L’oricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les +mêmes traits caractéristiques ; Ozanam<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> les résume en deux +mots : « C’est l’aveu des sages du polythéisme, dit-il, que +les idoles furent considérées comme des corps où les puissances +supérieures descendaient quand elles y étaient invitées +selon les rites requis<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. On croyait les y retenir par la +fumée des victimes ; elles se nourrissaient de la graisse dont +on arrosait les statues. Quelquefois le prêtre désaltérait leur +soif en leur jetant à pleine coupe le sang… Des hommes +raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à +Jupiter les services que les clients rendent à leur patron ; +l’un le parfumant, un autre lui annonçant les visiteurs… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <span class="sc">Ozanam</span>. <i>Histoire de la civilisation chrétienne au cinquième siècle</i>, +V<sup>e</sup> leçon.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> « Les païens transforment des pierres, du bois, de grossières statues +en divinités qu’ils y <i>enferment</i> comme dans une prison. » <span class="sc">Saint Jean +Chrysostome</span>, <i>Hom. sur la nativité de Jésus-Christ</i>.</p> +</div> +<p>Les prêtres sont plus avancés dans leurs mystères et +admettent une espèce de dualisme, non pas dans la création +précisément, mais dans le gouvernement du monde. Plus +éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans l’initiation une +idée claire, nette, du démon ; ils avouent qu’ils servent cet +archange déchu ; que leur religion, en bien des points, est +pure <i>démonolâtrie</i>.</p> + +<p>Un jour, je conversais avec un des prêtres les plus influents +de Chango (oricha de la foudre). C’était à Porto-Novo. +L’onichango<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> avait dit « que Dieu a tout créé ; qu’il est +grand, très-grand ; que les blancs ont raison de le servir, +puisqu’il les comble de bienfaits ; que les noirs n’ont rien à +en attendre, parce qu’il dédaigne de s’occuper d’eux et +qu’il les a abandonnés à l’oricha. » — L’oricha est-il Dieu ? +demandai-je à mon interlocuteur. — Point du tout ! me +répondit-il ; l’oricha, c’est le démon. — Comment ! répliquai-je ; +tu connais donc le démon ? — Le démon ! me dit-il +avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par +Dieu ; il s’est révolté contre Dieu son créateur, contrariant +ses vues et se plaisant à faire du mal ; il est plus faible que +Dieu ; Dieu est son supérieur ; mais Satan persévère dans sa +révolte contre Dieu et ne cesse de lui résister. Je demandai +à mon interlocuteur : — Puisque le démon est révolté et +méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte ? — Et +l’onichango : — C’est précisément parce que le démon est +méchant qu’il nous importe de prévenir et de détourner ses +coups. Dieu est bon et ne nous sera point nuisible ; mais le +démon est terrible par sa malice ; il est bon de le calmer +par des présents et de se le rendre favorable par des sacrifices. +En outre, le démon est très-puissant ; bien des choses +impossibles à l’homme, il peut les faire, lui ; c’est pourquoi +nous lui demandons d’exercer en notre faveur sa puissance +surhumaine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Onichango, sectateur du Chango, littéralement : celui qui a Chango.</p> +</div> +<p>Le coupable avoue son crime d’une façon trop nette pour +laisser place au moindre doute : les orichas des noirs, +comme les dieux des autres nations païennes, sont les +démons, <i lang="la" xml:lang="la">omnes dii gentium dæmonia</i>. (Ps. <small>XCV</small>, 5.) Les prêtres +païens, à la côte des Esclaves, ne l’ignorent pas : ils adressent +un culte direct au démon ; ils se courbent volontairement +sous le joug de Satan ; Satan est leur maître.</p> + +<p>Le peuple n’a pas des notions aussi claires. Pour lui, le +démon est un des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait +douter que la magie joue un grand rôle dans les pratiques +superstitieuses des noirs. Tous sont unanimes à +affirmer que l’oricha, très-souvent, fait des choses que +l’homme ne peut faire et que l’on ne saurait attribuer aux +moyens naturels employés pour les produire.</p> + +<p>Le <i>nombre des orichas</i> n’est pas facile à déterminer. En +supposant même qu’on puisse fixer celui des orichas qui se +partagent les honneurs et la confiance des noirs à un moment +donné, rien ne s’oppose à ce que ce nombre ne varie dans +la suite. Donc, nous n’essayerons pas de compter les orichas, +même d’une manière approximative. Burton, qui donne un +chiffre, n’oserait pas, je pense, en garantir l’exactitude.</p> + +<p>Je me bornerai à donner le nom des principaux orichas : +je dirai leurs attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est +épars et sans ordre dans la croyance populaire.</p> + +<p>On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers : celui +de prévenir et de guérir les maladies, aussi bien que celui +de les donner ; celui de préserver des accidents et des blessures, +comme celui de tuer ; le pouvoir de donner bonne +chasse, la victoire dans les combats ; celui de détourner les +voleurs, de tromper la vigilance du maître qu’on veut surprendre +ou voler, etc., etc.</p> + +<p>Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas : +il y a l’oricha des fermes ou des champs, des bois, des +rivières, de la mer…</p> + +<p>Là où se produit un effet favorable ou contraire, le noir a +imaginé, comme cause, un oricha bon ou mauvais. <i>Chango</i> +est celui de la foudre ; <i>oricha’ko</i>, celui des champs… et ainsi +du reste. Les noirs adorent des animaux auxquels ils attribuent +un pouvoir bienfaisant ou malfaisant : le serpent, +le caïman, l’once, l’<i>eddoum</i>, petit singe que l’on vénère +comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres +du corps humain, l’orteil ou gros doigt du pied, et même le +membre viril. Le culte du phallus s’étale avec effronterie. +On voit partout l’horrible instrument que Liber inventa pour +servir aux abominables manœuvres de sa passion : dans les +maisons, dans les rues, sur les places publiques. On le +trouve isolé ; les phallophores le portent quelquefois avec +grande pompe, dans certaines processions, l’agitent avec +ostentation et le dirigent vers les jeunes filles, au milieu +des danses et des éclats de rire d’une populace sans pudeur. +Les noirs sont bien inspirés quand ils font de cet instrument +l’attribut d’<i>Élegbara</i>, personnification du démon.</p> + +<p>Au sommet de l’échelle des orichas, il est facile de distinguer +une <i>triade sacrée</i> ; Burton, peu suspect de préoccupations +religieuses, ne manque pas de la signaler dans son +ouvrage sur Abéokouta. Du reste, voici un fait qui vient bien +à l’appui de ce que nous avançons.</p> + +<p>C’était en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme +avancée en âge et infirme, se voyant rejetée des siens, alla +se réfugier à la mission catholique. Elle élut domicile sous +un palmier, ne délogeant que quand la pluie la forçait à +chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors sous la galerie +de l’habitation. Jamais on ne put la décider à s’installer à +l’intérieur dans une chambre de l’hôpital, où les missionnaires +recueillent les infirmes et les malades : la pauvre +vieille était convaincue que l’oricha ne voulait pas qu’elle +habitât dans la maison des blancs. En présence de sa superstitieuse +obstination, il fallut céder et la laisser à la belle +étoile sous son palmier.</p> + +<p>Je voulus faire à l’âme de cet hôte singulier le bien que +Dieu me permettait de lui faire, et je chargeai un catéchiste +de l’instruire. Celui-ci faisait de son mieux pour développer +les premières vérités de la religion, lorsqu’il s’entendit +apostropher en ces termes : « Tu es bien jeune pour prétendre +m’enseigner des choses de ce genre. Création ! Trinité ! +Crois-tu que j’ignore ces choses ? Et certainement ils +étaient trois qui m’ont créée : <i>Obbatalla</i>, <i>Chango</i> et <i>Ifa</i>. »</p> + +<p>Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée.</p> + +<p><i>Obbatalla</i>. — Que signifie ce nom d’après son étymologie +propre ? Veut-il dire <i>grand roi</i> ? (<i>Obba ti nla</i>, roi qui est +grand ?) On pourrait le croire, d’autant mieux qu’on donne à ce +même oricha la dénomination de <i>oricha-nla</i> ou grand oricha. +Cela étant, qu’est-ce qui a fait donner ce titre ? Obbatalla +est-il une personnification de l’Être suprême ? Est-ce un +personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et +que l’on a divinisé, à cause de ses grandes qualités ? Je ne +donnerai pas carrière à mon imagination, afin de chercher à +expliquer ce que peut être le grand roi placé à la tête des +orichas.</p> + +<p>Une seconde interprétation prête à des digressions qui ne +sont pas sans originalité. Obbatalla signifierait <i>roi du pagne +blanc</i>. La légende donne à cet oricha un pagne blanc, et le +pagne blanc rentre dans le costume religieux de ses adeptes.</p> + +<p>Les deux explications précédentes ont leur raison d’être. +Cependant, je crois mieux traduire le nom qui nous occupe +en me basant à la fois, et sur l’étymologie du mot, et sur les +attributs de l’oricha auquel on l’applique. Obbatalla voudrait +dire <i>roi des visions</i> (obbat’ala). Obbatalla pénètre les plus +secrets mystères ; il rend des oracles, prédit l’avenir et +dévoile les choses cachées.</p> + +<p>C’est cet oricha qui forma le corps du premier homme et +qui forme celui de l’enfant dans le sein de la mère. On lui +donne le nom de <i>alamoréré</i>, maître de la bonne terre, parce +qu’il forma de terre le corps du premier homme ; et parce +que lui-même façonna cette terre, on l’appelle <i>oricha-kpokpo</i>, +l’oricha qui pétrit l’argile.</p> + +<p>Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, l’auteur de +ces œuvres ? Nullement. Malgré ce qu’on dit de la puissance +et des œuvres de ce grand oricha, on ne cesse pas de le distinguer +de Dieu qui, seul, est <i>eledda</i>, créateur, parce que +seul il donne à tous l’âme et la vie.</p> + +<p>Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement +chômé par les noirs. Ils consentent difficilement à travailler +ce jour-là. Pour les y décider, en un cas pressant, on est +obligé de leur offrir du tafia et un salaire plus élevé.</p> + +<p>La femme d’Obbatalla est <i>Iyangba</i>, dont nous parlerons +ailleurs.</p> + +<p><i>Chango</i>. — <i>Chango</i> est le « <span lang="la" xml:lang="la">Jupiter tonans</span> » des Nagos, +l’oricha de la foudre, de la destruction. On l’appelle aussi +<i>Jakouta</i>, « <i lang="la" xml:lang="la">jactator lapidum</i> ».</p> + +<p>Il naquit à <i>Ifé</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> d’<i>Oroun-gan</i>, midi, et de <i>Yémodja</i>, petite +rivière qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils d’<i>Agandjou</i>, +l’espace. Il eut deux frères : <i>Dada</i>, la nature, son aîné, et +<i>Ogoun</i>, son puîné. Ses femmes sont trois rivières : <i>Oya</i>, +<i>Osoun</i> et <i>Oba</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Voir <i>Revue du monde catholique</i>, n<sup>o</sup> du 25 avril 1877, page 175.</p> +</div> +<p>Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait +donner le nom de roi de Kouso, <i>obba-Kouso</i>. Ce qu’on raconte +de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais dépasse +tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était +inspirée des souvenirs d’un autre pays. Ainsi, on donne à +<i>Obba-Kouso</i> un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des +milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.</p> + +<p>Les onichangos ne tarissent pas d’éloges pour exalter leur +oricha. Les récits que M. J. E. Bouche leur attribue<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> sont +loin d’être imaginaires ou exagérés. « Le premier auquel +Dieu donna l’être, dit-il, fut le saint<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> de la foudre, qui est +appelé Chango par les Nagos, et Khévioso par les Djedjis. Il +l’emmena bien haut dans les airs, racontent les prêtres dans +leurs chants, et lui dit : — Laisse la terre à tes pieds et règne +au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que +j’ai créé pour te servir. <i>Aïdo-Khouédo</i> (l’arc-en-ciel), t’apportera +les eaux de l’Océan dans ton céleste séjour…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Contemporain</i>, novembre 1874.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Qu’on n’oublie pas nos réserves sur ce mot.</p> +</div> +<p>« … Tu seras le maître de la nature, et la terre tremblera +devant toi. Prends en main ces pierres ardentes : qu’elles +servent également à ta justice et à ta colère : les arbres +qu’elles toucheront seront fendus et brisés ; à leur contact, +un feu rapide et dévorant s’étendra sur les prairies et les +forêts ; les animaux qu’elles toucheront cesseront aussitôt de +vivre.</p> + +<p>« Et Chango s’arme de pierres ardentes, et il les lance +contre ses ennemis au moment des orages, et l’on voit, au +milieu des nuages sombres, leurs traînées lumineuses qu’on +nomme des éclairs. »</p> + +<p>Chango aimait avec passion la guerre, où il eut des succès +éclatants ; la chasse, où il était toujours heureux, et le pillage, +qui fut son plus doux passe-temps.</p> + +<p>Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui +regarde le pillage. La besace rentre dans le costume religieux. +A ce signe caractéristique, on reconnaît l’admiration +qu’ils portent aux appétits insatiables de leur oricha de prédilection.</p> + +<p>Au ciel, Chango possède un immense royaume ; il a une +grande quantité de chevaux ; il habite un palais splendide, +etc., etc.</p> + +<p>Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent +si enthousiastes ? On est, sans doute, curieux de le savoir. +On suppose bien qu’ils n’ont pas pour lui un amour purement +platonique ; s’ils s’appliquent à inculquer la terreur au +peuple, ils doivent avoir leur motif ; le motif religieux +est-il le seul ?</p> + +<p>La foudre est tombée sur une maison ! <i>Chango a lancé une +de ses pierres embrasées</i> : n’est-il pas naturel que ses disciples +se mettent religieusement à la recherche de la pierre sainte ? — Les +voilà qui se précipitent. La pierre ! où est la pierre ? +La trouvent-ils ? ne la trouvent-ils pas ? Du moins ils ont +trouvé l’occasion d’imiter leur oricha : et ils pillent et dévalisent +la maison foudroyée.</p> + +<p>Le maître de la maison n’a rien à dire, rien à faire : +Chango l’a frappé, Chango peut-il avoir tort ? On le voit : +les attentions du terrible oricha sont fort déplaisantes : deux +et trois fois déplaisantes. Outre que la foudre a ses fureurs, +il faut subir encore celles des onichangos. Ce n’est pas tout : +voici venir l’amende, les confiscations, la prison peut-être, +peut-être pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyée ? Au +Dahomey, après des accidents de ce genre, on a vu maître, +femmes, enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au +roi ou aux onichangos.</p> + +<p>Il s’en faut que les blancs soient à l’abri des <i>noires</i> exactions, +après que Chango les a visités. Le noir se montre +alors d’une rapacité au-dessus de sa rapacité ordinaire, et +ce n’est pas peu dire.</p> + +<p>La mission catholique eut à ses débuts la persécution de +Chango. La foudre étant tombée sur l’habitation des missionnaires, +commit d’autant plus de dégâts que les noirs, même +les serviteurs de la maison, n’osaient, dès l’abord, s’opposer +aux ravages du feu : — Chango l’avait allumé : pourraient-ils +l’éteindre ? leur était-il permis d’y toucher ?</p> + +<p>Quand on se fut rendu maître des flammes, on vit venir +les hauts dignitaires du pays. Au <i>nom de l’oricha</i> et au nom +du roi, en vertu des coutumes du pays, les chefs condamnèrent +les missionnaires à payer une forte amende. « S’ils +nous avaient demandé un cadeau pour le roi, dit M. Laffite<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, +l’un des témoins et victimes, nous aurions cédé à leurs prétentions, +afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen ; +mais <i>ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre +conscience nous faisait un devoir de refuser énergiquement</i><a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> V. <i>Dahomey</i>, p. 219.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience. On +a taxé la conduite des missionnaires d’intolérance et de ridicule entêtement. +C’est faire bon marché de sa foi et de sa conscience.</p> +</div> +<p>« Devant notre refus formel, l’ambassade se retira mécontente, +proférant mille menaces. Son échec ne l’empêcha pas +de revenir vers dix heures pour tenter une seconde épreuve, +qui ne lui réussit pas mieux que la première.</p> + +<p>« A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> +que son maître désirait le voir. Quoiqu’il soupçonnât +un piége, M. Borghéro n’hésita pas à se rendre à la case du +gouverneur. A son arrivée, on le somma d’accepter les propositions +que nous avions rejetées le matin ; sur son refus +d’y accéder, il fut mis en prison.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Supérieur de la Mission. (<i>Note de l’auteur.</i>)</p> +</div> +<p>« Les nègres avaient compté que la vue du taudis sale et +malpropre dans lequel ils avaient renfermé le supérieur de +la Mission abattrait bien vite sa constance, et le Yévogan +attendait de minute en minute le bon effet de ses rigueurs ; +mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours aussi ferme, +il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il +prit le parti le plus sage, celui des concessions.</p> + +<p>« Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite +en partie, et notre supérieur sortit sain et sauf des mains +de son terrible geôlier. »</p> + +<p>Pendant l’orage, les onichangos parcourent les rues en +criant, comme des loups affamés qui hurlent en cherchant +leur proie. C’est que la foudre peut leur procurer quelque +bonne aubaine : ils auront garde de ne pas négliger l’occasion +de piller et de faire valoir leur oricha.</p> + +<p>Lorsque la foudre tue quelqu’un au dehors, à quoi bon +chercher la pierre embrasée ? De savoir si Chango en a lancé +une, on n’en a cure : il n’y a que l’espoir d’une amende. +On s’empare du cadavre, et il sera privé de sépulture, à +moins toutefois que les parents ou amis n’offrent une forte +rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille +occurrence, qu’on songe rarement à racheter le cadavre.</p> + +<p>C’était… qu’on ne m’accuse pas de poétiser la scène, car +je resterai certainement au-dessous de la réalité ; — c’était +pendant l’horreur d’une profonde nuit. Les ténèbres étaient +épaisses, et l’éclair les déchirait de ses lueurs sinistres ; le +grondement du tonnerre éclatait par moments en coups +secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant ; +la terreur était dans l’air. Soudain un cri s’est fait entendre +dans la rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre +coins de la ville : « Une personne a été foudroyée !… » Un +silence de mort succède bientôt à ce cri, et rien ne répond +plus à l’anxiété des habitants, rien que les coups de foudre.</p> + +<p>Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, +et l’âme encore se débat dans les terreurs du mystère. Enfin, +le bruit confus des voix perce à travers les éclats du tonnerre ; +bientôt on entend les cris sauvages des féticheurs assez +distinctement pour comprendre : « Un homme est tombé +foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable ! cet +infâme ! Chango l’a tué. O Chango, terribles sont tes coups ! +Le voilà mort, celui que tu as frappé, ce misérable ! cet +infâme ! »</p> + +<p>On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de +palmier, et on le traîna par les pieds jusqu’à la grande place +d’Agoué. (C’est à Agoué que ceci se passait, dans les premiers +mois de 1875.) Tout à côté, on dressa un échafaud sur lequel +on exposa la victime de la foudre à découvert. Pendant une +dizaine de jours, un millier de féticheurs se livrèrent, dans +la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes où +le grotesque n’était surpassé que par la sauvagerie. C’étaient +de véritables scènes de cannibalisme.</p> + +<p>Un jour, je passais sur la place au moment où une violente +agitation animait la foule. Un groupe de féticheurs, +abrité sous un appentis, s’abandonnait à une agitation +extrême. Je demandai ce qu’ils faisaient là, et l’on me répondit +qu’ils délibéraient. Or, voici de quoi il s’agissait : il était +question de manger le cadavre. Je ne saurais dire si l’on +discutait sérieusement, ou bien si l’on voulait influencer les +parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, +plutôt que de laisser les féticheurs commettre de tels excès +sur une personne qui leur était chère. Une chose certaine, +c’est qu’on avait pris toutes les précautions afin d’empêcher +les onichangos d’exécuter les projets qu’ils manifestaient.</p> + +<p>Au milieu des ténèbres, la foudre semble plus terrible, +les éclairs plus brillants. C’est pour cela, sans doute, +que les Nagos donnent à Chango, pour esclave, <i>Biri</i>, les +ténèbres.</p> + +<p>Le samedi est consacré à Chango et chômé par ses disciples, +qui passent cette journée à boire, manger et danser. +Dans leurs repas sacrés, ils affectionnent surtout le mouton +et le <i>kola</i><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> mâle. Ils immolent à leur oricha assez fréquemment +des poules auxquelles ils arrachent la tête et dont ils se +plaisent à répandre le sang sur l’idole et tout autour par terre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Espèce de noix qui a un goût très-âpre. On distingue le kola mâle +et femelle.</p> +</div> +<p>Les onichangos sont cruels et redoutés.</p> + +<p><i>Ifa.</i> — Ifa est l’oricha des sorts et de la divination. Ses +prêtres sont des devins : on les appelle <i>babbalawo</i>, pères du +secret, du mystère (<i>awo</i>).</p> + +<p>Ifa est né, comme Chango, dans la ville d’Ifè. Il a reçu le +surnom de <i>Banga</i> ou fétiche des amandes de palme, parce +que les <i>babbalawos</i> se servent ordinairement dans leurs pratiques +de divination de seize amandes de palme qu’ils jettent +à terre. Ils augurent par la position dans laquelle tombent +ces amandes.</p> + +<p>La fécondation est l’attribut spécial d’Ifa. Aussi lui fait-on +des offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable ; +il préside aux enfantements, et les femmes lui demandent +le privilége de la maternité. N’avoir pas d’enfants est +réputé une honte : nous le voyons par le nom même qu’on +donne aux femmes qui n’en ont point ; on les appelle <i>agan</i>, +de <i>gan</i>, être méprisable.</p> + +<p>Le lundi, consacré à Ifa, est nommé <i>ojo-awo</i>, jour du +secret. Que d’ignominies couvrent ces mystères ! Les grands +qui honorent Ifa chôment le lundi. Ce jour-là, ils ne parlent +à personne avant d’avoir rendu leurs devoirs à l’oricha et +de l’avoir invoqué. Ils lui immolent de préférence des +chèvres, des poules, des pigeons…</p> + +<p>Après la triade sacrée, viennent au premier rang <i>Elegbara, +Egoungoun, Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé</i>, etc.</p> + +<p><i>Elegbara</i> est l’esprit du mal, le Béelphégor des Moabites, +le Priape des Latins, <i lang="la" xml:lang="la">Deus turpitudinis</i>, comme dit Origène.</p> + +<p>La statue qui le représente n’a rien que de grotesque : +c’est un amas de terre pétrie et grossièrement façonnée, +représentant plus ou moins la tête et le buste d’un homme. +Deux gros cauris font l’office des yeux ; deux rangées de +dents de chien ou de petits coquillages forment les mâchoires ; +des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.</p> + +<p>La statue que j’ai dépeinte est achevée dans son genre ; le +plus souvent, on ne songe guère à la barbe, aux yeux, aux +mâchoires ; ce qu’on n’oublie jamais, ce qui est essentiel au +personnage, c’est un bâton semblable à celui dont l’ancien +Liber se servit pour ses infâmes manœuvres.</p> + +<p>C’est ainsi que les noirs représentent l’<i>esprit immonde</i>. Ils +n’hésitent pas à lui donner les insignes de la plus dégoûtante +impudicité. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom +d’<i>échou</i>, qui veut dire excrément, ordure ?</p> + +<p>En vérité, on a raison d’immoler à cet oricha des boucs +et des cochons, et de lui pendre au cou des chiens morts ; ces +victimes sont dignes d’un tel oricha.</p> + +<p>La vue de l’idole dit assez ce que doit être son culte. Il +n’est pas facile de savoir à quels excès on se laisse emporter +en secret dans les mystères d’Elegbara. Les noirs, peu suspects +de délicatesse et de retenue ; les noirs eux-mêmes hésitent +à avouer ce qui se passe dans ces mystères. J’ai questionné +plusieurs fois, et toujours je me suis heurté aux +mêmes réticences : « Elegbara est très-mauvais, me +répondait-on ; il fait du mal beaucoup, beaucoup de choses +mauvaises, <i>de choses que l’on ne peut dire</i>. »</p> + +<p>Quand les noirs n’osaient en dire davantage, je croyais +convenable de ne pas hasarder d’autres questions ; je gémissais +sur les désordres que l’on tenait sous le voile. Comment +aurais-je osé insister ?</p> + +<p>Les noirs reconnaissent à Satan le pouvoir des possessions ; +car ils l’appellent ordinairement <i>Elegbara</i>, c’est-à-dire celui +qui s’empare de nous. Non-seulement ils reconnaissent la +possibilité de la possession, mais ils l’admettent comme pratique +religieuse ; ils évoquent l’esprit du mal, se livrent, +s’abandonnent à lui, lui demandent de prendre possession +d’eux. Très-fréquemment, dans leurs mystères, le prêtre +s’agite, s’anime, entre dans une exaltation extrême, avec +mille grimaces et mille contorsions, avec des cris aigus et +des gémissements bestiaux.</p> + +<p>Tout à coup une sorte de férocité brille dans ses regards : +« l’oricha est en lui, il le possède, il le maîtrise, il l’agite. » +Ce que le féticheur fait alors est mis sur le compte de l’oricha : +c’est l’oricha qui parle, c’est l’oricha qui agit en lui. +Dans ces circonstances, si tout n’est pas saint, tout du moins est +légitimé. Il est aisé de comprendre que les noirs même répugnent +à dévoiler ce qui se passe dans ces <i>mystères</i> d’iniquité.</p> + +<p>On lira certainement avec intérêt des détails très-piquants +que M. J. E. Bouche publia dans le <i>Contemporain</i> (novembre +1874, page 868). Le récit est caractéristique et complet.</p> + +<p><i>Egoungoun</i> et <i>Oro</i> sont deux orichas que j’appellerais +volontiers d’<i>utilité publique</i>. Ces policiers ne manquent pas +d’autorité ; surtout, la superstition leur donne un grand +prestige. L’attouchement d’Egoungoun, un simple contact +communique un germe de mort prochaine : malheur à celui +que touche Egoungoun ! Une des plus formidables imprécations +est : — <i>Egoungoun tcha o !</i> Qu’Egoungoun te hache !</p> + +<p>Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaît sous +les riches étoffes qui leur recouvrent la tête et retombent +jusqu’à terre, déguisant même les pieds ? Ils parlent peu et +en contrefaisant leur voix. C’est <i>Egoungoun</i>, ce sont, dit-on, +les âmes des morts. A les voir folâtrer, gambader, faire des +sauts périlleux, on se croit en présence de bateleurs qui +amusent le public. Des chutes un peu lourdes, accueillies +par l’hilarité des spectateurs, montrent parfois que, sous le +masque, il y a autre chose qu’un esprit. On ne sait se rassurer +à l’approche de l’Egoungoun redouté ; ces <i>âmes des morts</i> +inspirent la frayeur, et l’on s’écarte et l’on s’enfuit devant +elles. Cependant on sait que ce ne sont pas des revenants : +« point de végétation au firmament, dit un adage, et point de +mort qui vienne au bord du chemin voir ce qui s’y passe. »</p> + +<p>Egoungoun diffère de nos revenants, en ce qu’il n’a pas +besoin que les ombres de la nuit favorisent ses apparitions +de leur mystère. Terrible de jour aussi bien que de nuit, il +se montre en plein soleil dans les rues et sur les places +publiques ; et toujours il sème l’effroi, et toujours on appréhende +ses atteintes.</p> + +<p>A Agoué, j’ai vu les Egoungouns se livrer à des manifestations +qui rappellent une cérémonie des funérailles chez +les Romains. A Rome, pendant que les pollincteurs embaumaient +le cadavre, ils appelaient plusieurs fois le défunt. On +donnait à cet appel, auquel la superstition n’était pas sans +doute étrangère, on lui donnait le nom de <i>conclamation</i>.</p> + +<p>A Agoué, la scène a lieu seulement quelques jours après +les funérailles, et la conclamation a lieu publiquement et +avec solennité. Les Egoungouns sortent de nuit et se rendent +à la plage. Le peuple accourt en foule sur leurs pas, tandis +que par leurs allures et leurs gestes ils captent l’attention +générale. Ils se mettent à pousser des cris perçants, en contrefaisant +leur voix : ils appellent le mort. On le devine +aisément, malgré cette espèce de conclamation ou d’évocation, +comme on voudra l’appeler, le mort ne se presse pas +de répondre. Cependant la multitude superstitieuse attend +en suspens, et les cris continuent mêlés de chants et de +discours propres à aiguillonner la curiosité.</p> + +<p>Derrière ce taillis se lève un revenant. « C’est lui ! le +voilà ! le défunt qui revient ! » On se précipite pour le voir, +mais les Egoungouns courent sur les curieux trop empressés +et se délivrent de leurs importunités. Le nouveau venu se +joint à ses camarades, et tous rentrent à la maison mortuaire, +où la scène se termine comme toutes les fêtes chez les noirs : +par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement +indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste, +ces honneurs sont réservés à ceux dont la famille les peut +payer.</p> + +<p>Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. +Oro est le grand policier de la société. Quand la justice a +exigé la mort d’un coupable, on dit qu’<i>il a été livré à Oro</i>. +C’est pourquoi l’on a peur de lui. Si les chefs veulent délibérer +en secret, Oro parcourt les rues, et chacun se renferme +dans l’intérieur de sa maison. L’indiscrétion alors pourrait +être mortelle.</p> + +<p>Une languette de bois, attachée à l’extrémité d’un cordon +et agitée avec force en tournoyant, produit un bruit sourd +et prolongé : c’est Oro, le terrible Oro, qui glace les cœurs +d’épouvante.</p> + +<p><i>Chacpana</i>, oricha de la petite vérole, n’est pas des moins +redoutés. Ses prêtres imposent parfois leurs volontés à la +foule pusillanime. <i>Boukou</i>, son compagnon, étouffe les +malades atteints de petite vérole.</p> + +<p><i>Danbé</i> est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.</p> + +<p>Je nommerai seulement <i>Igbedgi</i> et <i>Edoun</i>, <i>Dada</i>, patron +des nouveau-nés ; <i>Odoua</i>, la nature ; <i>Oricha-ko</i>, patron des +champs ; <i>Oyé</i>, l’harmattan ou vent du désert, géant qui +habite une caverne entre Igboho et Ilorin ; un autre oricha +que les Nagos nomment <i>Chougoudou</i>, et les Djédjis <i>Adjiralazin</i>, +qui donnent des révélations sur les événements lointains. +M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que +les <i>Missions catholiques</i> reproduisent avec un dessin dans le +numéro du 10 décembre 1875.</p> + +<p>Je dois une mention spéciale à <i>Ogoun</i>, patron des forgerons +et des chasseurs. Cet <i>Ogoun</i> est peut-être le frère de +Chango.</p> + +<p>Le mardi est <i>Ojo-Ogoun</i>, le jour d’Ogoun, jour chômé +par ses adeptes et consacré à l’honorer. Ce jour-là, les forgerons +abandonnent l’enclume et le marteau ; les chasseurs +n’entreprennent pas de chasse, quoiqu’ils puissent continuer +une chasse déjà commencée.</p> + +<p>On offre à Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, +du maïs grillé arrosé d’huile de palme, des <i>igbins</i>, espèces +d’hélices terrestres dont le pays abonde. On lui immole même +des victimes humaines. On coupe la tête à la victime, et on +la pend à un arbre, tandis que les entrailles sont étalées +devant l’oricha. Les féticheurs mangent le cœur de la victime.</p> + +<p>Il ne faut pas confondre les orichas avec les <i>ondés</i> (en +mina <i>éka</i>). Les <i>ondés</i> ne sont pas des puissances ; ce sont simplement +des objets superstitieux auxquels on attribue une +vertu quelconque : celle d’écarter les maléfices, de guérir, +de détourner un malheur, etc. Ondé traduit exactement +notre mot français <i>ligature</i> (du latin <i lang="la" xml:lang="la">ligatura</i>, formé de <i lang="la" xml:lang="la">ligare</i>, +lier, enchaîner, suspendre les opérations, modifier les états +du corps ou de l’âme).</p> + +<p>La matière et la forme de ces amulettes varient beaucoup. +On y fait rentrer principalement des plumes de perroquet, +des poils de certains singes, des griffes ou des dents +d’animaux, de petits bâtons, des cordes, des cauris, des +pailles et mille autres saletés.</p> + +<p>On porte l’ondé sur soi, attaché autour de la tête, au cou, +au poignet, au bras, à la jambe, noué aux cheveux… ou +bien on le dépose en un coin avec tout un cérémonial de +momeries.</p> + +<p>Beaucoup d’objets placés dans les champs, pour éloigner +les voleurs et protéger les récoltes contre les intempéries de +l’air ou l’incursion des oiseaux, sont moins des orichas que +des ondés. On n’adresse pas de prières, on ne fait pas d’offrandes +à l’<i>ondé</i> ; c’est un instrument, et non un pouvoir +actif ; c’est un signe qui agit <i lang="la" xml:lang="la">ex opere operato</i>. L’oricha, qui +n’est autre que Satan, comme nous l’avons vu, a voulu avoir +ses sacrements : ce sont les ondés.</p> + +<p>Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les +goûts : une certaine poudre jetée sur les traces d’un ennemi +le rend fou ; une autre le guérit. Le <i>damèkè</i> des Minas soulage +les maux de tête ; le bracelet que les Nagos appellent +<i>awo-rè</i> donne la vertu de pacifier les personnes divisées. +Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes qui, comme +le <i>tiboulè</i> mina, endorment le maître qu’ils dévalisent ou les +rendent eux-mêmes invisibles, quand ils commettent leur +crime.</p> + +<p>Je ne finirais pas, si j’entreprenais de donner une énumération +approximative des ondés.</p> + +<p>Un soldat faisant ses préparatifs de campagne s’occupe +plus de se charger d’ondés que de s’assurer l’approvisionnement. +Je dis : <i>se charger</i>… le mot n’est pas trop fort, car il +en est littéralement couvert. Une de ces amulettes mérite +un regard de préférence : c’est une queue de cheval, de +vache ou de cabri que le guerrier tient à la main et agite +devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail +pour chasser des volatiles importuns.</p> + +<p>On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a +dans ses ondés. Tel est son superstitieux attachement à son +amulette qu’il la suppose même à l’abri des atteintes du feu.</p> + +<p><i>Oloricha</i>, maître de l’oricha, est le prêtre des idoles. En +mina, on l’appelle <i>danwé</i>.</p> + +<p>« Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du +fétichisme sont organisées d’une manière compacte. Les +femmes y prennent part au moins autant que les +hommes<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>.</p> +</div> +<p>Ailleurs, le même missionnaire parle de la <i>puissante hiérarchie</i> +des féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut +« homicide dès le commencement », et lui attribue une +influence capitale dans la politique du roi. Il nous montre +Ghézo empoisonné pour s’être montré trop peu sanguinaire +au gré des féticheurs, et il ajoute : « Le prince Badou, fils +de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes +lois reprirent toute la vigueur sanguinaire que <i>les féticheurs +demandaient</i>. » Ainsi, ce que les féticheurs demandent, le +roi même est obligé de le subir tôt ou tard. Cela dit assez le +rôle important des olorichas dans la société.</p> + +<p>Qu’est-ce qui donne à l’oloricha le prestige et l’autorité +dont il jouit ? Tout concourt à faire de lui un être à part, +distinct de la foule, supérieur aux autres.</p> + +<p>Dans le secret de l’initiation, il a appris une langue inintelligible +pour le vulgaire, langue sacrée qu’il est obligé de +parler ; il a été formé à des manières habiles qui en imposent +aux gens grossiers qui l’entourent ; il a étudié les recettes +de remèdes, poisons et contre-poisons que chaque caste +conserve cachées et dont la connaissance donne une certaine +supériorité sur le vulgaire ignorant ; il a appris l’art des +évocations, des sortiléges, de toutes les opérations magiques. +Ajoutez à cela qu’une longue habitude du vice et de la +cruauté le rendent excessivement redoutable, d’autant plus +redoutable, qu’il a le droit de tout oser, <i>lorsque le fétiche est +en lui</i>.</p> + +<p>Ce n’est pas tout : la personne des olorichas est sacrée, et +l’on doit avec eux user d’une grande circonspection. Ce n’est +pas assez de ne les pas frapper, de ne pas les insulter ; il +faut être attentif à ne pas les heurter ou simplement les +toucher. On n’admet pas qu’on puisse agir par mégarde +dans ces cas ; ou plutôt, agir par mégarde est déjà une +impiété digne de châtiment, et de quel châtiment !</p> + +<p>Me trouvant en visite chez le souverain d’Agoué, je vis +entrer une femme accompagnée de quatre ou cinq féticheuses +qui la menaient comme une criminelle. La pauvre +femme avait le visage ensanglanté ; les écorchures qui +paraissaient sur son corps annonçaient qu’elle venait d’être +rudement fouettée. C’était une des femmes du souverain +que je visitais ; elle avait commis une irrévérence envers +une danwé, et les danwés l’en avaient punie. Le monarque +leur donna, <i>comme amende</i>, une bouteille de tafia, et, dans +l’amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces simples +paroles : « Je ne saurais tolérer chose semblable que de +l’oricha. »</p> + +<p>Sait-on quel fut le crime de la coupable ? une politesse +sacrilége : elle avait eu le tort d’adresser à une danwé une +de ces excuses que l’on se doit entre profanes. La femme du +monarque, pressée par la foule à la foire, posa le pied sur +le pied d’une danwé. Elle se releva à l’instant, disant : « Oh ! +pardon ! » Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi +ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.</p> + +<p>Puisque je parle des féticheuses d’Agoué, qu’on me permette +de reproduire quelques notes qui les feront connaître. +J’ai déjà dit qu’on les désigne sous le nom de danwés.</p> + +<p>Presque toutes les femmes sont obligées de subir trois ans +d’initiation, dans des espèces de couvents où elles sont toujours +en grand nombre. Tout le temps qu’elles <i>sont dans le +fétiche</i>, il leur est défendu d’entrer, la fille chez ses parents, +la femme chez son mari ; tout le temps aussi, leur personne +est inviolable. Cette inviolabilité sert parfois à l’opprimé +pour se mettre à l’abri de la persécution. Une esclave, une +femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou du +mari, <i>elle entre dans le fétiche</i>, c’est-à-dire elle cherche asile +au couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s’y réfugier : +elle n’a qu’à pousser le cri de convention qui annonce +que le <i>fétiche est entré en elle</i>, et la voilà dans le fétiche.</p> + +<p>On reconnaît les danwés à ce qu’elles ont la poitrine ointe +d’huile de palme ; mais on ne les rencontre pas toujours +ainsi. Un signe distinctif qu’elles portent habituellement sur +elles, c’est l’<i>adounka</i>, collier de cordes très-fines faites avec +des filaments de feuilles d’un certain palmier.</p> + +<p>Leur costume est trop simple pour être convenable : un +petit <i>acho</i> ou pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus +du genou. A l’époque où elles subissent les épreuves, celles +qui ont eu des succès ajoutent quelques ornements qui ne +les habillent pas davantage. Ce sont des cordons de cauris +passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de cauris et +autres ornements semblables attachés aux mollets et à la +cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un +réseau en forme de ruban, tissu de filaments de palmier, +comme l’adounka.</p> + +<p>Si léger que soit leur <i>acho</i>, il gêne encore leur immodestie. +Quand on les rencontre seules dans la rue, il n’est pas rare +de les voir tenir leur pagne en arrière et se montrer à +découvert sans la moindre pudeur. Lorsqu’il pleut, elles +mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il ne se mouille +pas.</p> + +<p>Les danwés passent dans les rues tantôt seules et tantôt +en bande, tantôt silencieuses et calmes, et d’autres fois en +courant ou criant à tue-tête. On les rencontre à l’angle d’une +rue ou à l’entrée des maisons, debout ou à genoux, attendant +qu’on leur donne quelque chose. Elles ne reçoivent rien +dans l’intérieur, d’ordinaire, et se tiennent sur la voie publique +pour quêter.</p> + +<p>Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez +les particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A +la nouvelle lune, elles parcourent les rues de la ville en +criant : on dit qu’<i>elles cherchent la lune</i>, c’est-à-dire qu’elles +en annoncent le retour.</p> + +<p>Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement +elles sont très pacifiques ; mais malheur à celui qui +provoque leur colère, par ses paroles ou par ses actes ! L’avez-vous +blessée en quelque chose, elle pousse un cri. En un +clin d’œil, ce cri répété par ses compagnes les a toutes +réunies. Les voilà, semblables à des furies, s’élançant vers +votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant, +poussant des hurlements et des cris sinistres, l’œil hagard, +les traits bouleversés. Tous les noirs de la maison s’enfuient +et se cachent de peur de tomber sous les coups des danwés. +Cependant, celles-ci grimpent sur les murs, arrachent la +paille qui les couvre et celle de la toiture… Si vous ne les +arrêtez au plus tôt ; si vous n’entrez en composition avec +elles ; si vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre +maison sera découverte, et puis, qui sait le reste ?</p> + +<p>Il semble impossible d’arrêter ces énergumènes, de se +mettre à l’abri de leurs assauts destructeurs. Cela pourtant +est bien aisé : il n’y a qu’à leur <i>mettre la paille</i>. Mettre la +paille, dans ce cas, c’est tendre des feuilles de palmier en +travers du chemin et des rues qui aboutissent à la maison +que l’on veut garantir. Les danwés respectent cette faible +barrière : loin de passer outre, elles rétrogradent en toute +hâte. Leur course furibonde s’arrête quand on leur a donné +satisfaction seulement.</p> + +<p>D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces +frénétiques excès. Les usages du pays interdisent aux Minas +de manger d’une qualité de poisson. Or un étranger, habitant +de Porto-Novo, offrit de ce poisson en vente sur le marché +mina<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Il n’en fallut pas davantage pour que ce pauvre +homme, qui ignorait peut-être les coutumes locales, se vît +poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur +fureur, la foule l’ignore ; et chacun cherche à éviter de +tomber sous leurs coups ; et chacun de crier : « <i>Ago ! ago !</i> +Éloignez-vous ! éloignez-vous ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre +pour celui des Nagos.</p> +</div> +<p>Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu’entraîna +cette intervention des passants, le marchand de poisson eut +le temps de se réfugier dans une maison, où il resta caché +jusqu’à ce qu’il eût payé l’amende voulue. Sans cela, on +l’aurait bel et bien roué de coups.</p> + +<p>Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de +cas, sont de vrais agents de police et peuvent facilement +devenir de terribles instruments de vengeance.</p> + +<p>Pour en finir avec les féticheurs, quelque nom qu’on leur +donne, qu’on les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui +se passe à Agoué lorsqu’on en frappe un à la tête. Frapper +un féticheur à la tête est partout une énormité, un sacrilége ; +c’est ce qu’on appelle <i>perdre le fétiche</i>. La danwé qui +<i>a perdu le fétiche</i> disparaît pendant une quarantaine de jours, +et l’on <i>appelle</i> le fétiche. Les tam-tams résonnent, les chanteurs +débitent leurs hymnes… aux frais, bien entendu, de +celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége.</p> + +<p>Quand l’oricha fugitif juge à propos de revenir, la danwé +d’où il avait délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement +et avec une physionomie tels qu’on est porté à croire +que le démon est de moitié dans ce qui se passe alors. Sa figure +hâve, son regard égaré, sa démarche incertaine, son morne +silence, son humeur morose, tout son extérieur enfin est +d’une possédée. Un costume en feuilles de palmier la couvre +des pieds à la tête ; elle porte au côté un sac en bandoulière, +et dans ce sac six ou huit bâtons en bois très-dur et longs +de cinquante à soixante centimètres. Elle tient un des +bâtons à la main, en menace les passants qu’elle fixe d’un +œil hagard ; et, de fait, elle le lance contre ceux qui se rient +d’elle. Ce bâton, on le lui rapporte, et elle en menace encore +la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de fendre la +tête à celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus +légère émotion.</p> + +<p>Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de +son costume. On se les dispute et on les achète, comme on +fait, en quelques contrées, des morceaux de la corde d’un +pendu. La superstition y voit un précieux préservatif.</p> + +<p>Le <i>culte</i>, pour les olorichas, consiste dans les divers +ministères qu’ils exercent et qui les rendent encore plus +redoutables.</p> + +<p>Ce sont eux qui président aux ordalies ; eux qui <i>font +boire l’oricha</i> ; eux qui font subir l’épreuve par l’eau ; eux +qui lancent des sorts et des maléfices ; eux aussi qui se +livrent aux opérations de divination et de nécromancie ; eux +qui sont chargés des exécutions capitales, dans lesquelles +on a à craindre tous les raffinements d’une cruauté calculée ; +eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, +comme celle des sacrifices humains où des milliers de victimes +sont immolées quelquefois.</p> + +<p>Le milieu dans lequel on voit les olorichas n’est pas plus +rassurant. Dans les temples, on les aperçoit à côté des crânes +humains incrustés dans les murs et dans les colonnes ; dans +les bois sacrés, au milieu des ossements ; partout, dans le +sang et le crime.</p> + +<p>Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce qu’elles sont un +des rouages de l’organisation <i>politique</i>.</p> + +<p>Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en +offrandes et en prières que l’on adresse aux orichas, soit +dans les temples, soit dans les bois sacrés ou ailleurs. Le +sanctuaire, quel qu’il soit, d’un oricha est signalé par de +longues bandelettes qui pendent au haut des arbres ou à +l’extrémité de grandes perches.</p> + +<p>Voici de la farine, de l’huile répandue par terre, des œufs +cassés, des cauris, des plumes, des écuelles, des vases de +forme variée, des bouteilles en terre… Évidemment, nous +sommes sur un terrain sacré : ces vases sont des vases sacrés +ou le symbole des mystères ; ces divers objets, des offrandes +ou les restes du sacrifice. Ici, la victime immolée pend à +un arbre ; là, elle gît sur le sol ; plus loin, il ne reste que +les os décharnés et livides que la dent du chacal et des loups +n’a pas encore détruits.</p> + +<p>Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, +on a conservé jusqu’à présent un usage qui régnait jadis à +Lagos et ailleurs : celui d’empaler une jeune fille, au commencement +de la saison des pluies, afin de rendre les orichas +propices aux récoltes.</p> + +<p>On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. +Le 20 octobre 1874, je voyais des fenêtres de la mission les +grands d’Agoué se diriger vers la plage, à l’endroit où se +trouve l’idole d’Avrékété. Ils mangeaient <i>avec le fétiche</i>. Ils +n’avaient pas terminé encore, qu’une troupe de gamins se +rua sur eux et les assaillit à coups d’oranges, de citrons, +etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.</p> + +<p>Singulier oricha que cet Avrékété !</p> + +<p>« Dans l’intérieur du Yoruba, les gardes préposés aux +portes des villes obligent assez fréquemment les voyageurs +européens qui se présentent pendant le jour à attendre +jusqu’à la nuit close, avant de leur permettre l’entrée de +la cité. Telle est la superstition des habitants, qu’ils craindraient, +en les laissant entrer de jour, que les démons n’en +profitassent pour y pénétrer à leur suite.</p> + +<p>« On croit que, la nuit, les démons se retirent dans l’Océan. » +(<span class="sc">Courdioux</span>.)</p> + +<p>Notons, en terminant, qu’il est défendu chez les noirs, +comme chez les anciens, de voir le fétiche.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="first">CHAPITRE VIII</span><br> +<span class="xsmall">ÉTAT DOMESTIQUE.</span></h2> + + +<p>Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner +des résultats qu’il n’a jamais su donner, même au contact +des lumières de la philosophie. Le païen, quel qu’il soit, +<i>déplace Dieu</i>. Il l’admet, <i>en théorie</i>, comme principe de tout +bien, et, <i>en pratique</i>, il ne le reconnaît nulle part. En pratique, +la création est sans Dieu, la famille et la société se +meuvent sans Dieu ; l’homme païen s’estime et se conduit +comme si Dieu n’existait pas ou ne s’occupait point de lui. +Aussi, il n’a pas, il ne peut avoir des principes, des règles +de conduite dignes, nobles, capables de le faire marcher +dans la voie des nobles sentiments et du vrai progrès.</p> + +<p>Ne cherchons pas chez les noirs l’esprit de famille : Rome +païenne n’a point connu cet esprit, que le christianisme seul +donne à la terre. Dans l’état domestique des païens, le père +n’est point le protecteur des membres de la famille, la providence +assise visiblement au foyer ; c’est un maître. Ce +maître est-il doux, humain, bon, bienfaisant ? — Hélas ! +comment le serait-il ? Il ne voit pas dans les siens des enfants +de Dieu, et il ne les estime que pour l’avantage qu’il en +retire. La charité, vertu essentiellement chrétienne, n’a +point régénéré l’âme de ce maître, et il est ce qu’est tout +homme qui demeure dans la dégradation du péché : un +être égoïste se complaisant en lui seul.</p> + +<p>Dans la <i>maison</i> du noir nous voyons plusieurs personnages : +le maître, les femmes, les enfants, les esclaves.</p> + +<p>I. — Le <i>maître</i>, <i>olouwa</i>, <i lang="la" xml:lang="la">dominus</i>, est le propriétaire, avec +droit d’user et d’abuser. Tout ce qui est dans la maison lui +appartient : femmes, enfants, esclaves, tous sont à lui, au +même titre que les animaux et autres biens ; il use et abuse +de tout avec un droit égal.</p> + +<p>Son pouvoir à l’intérieur est à peu près indépendant ; il +n’a d’autre règle que sa volonté ; il ne doit compte à personne +de sa bonne ou mauvaise administration, de ses vexations, +de sa cruauté : il est <i>bâllé</i>, <i>roi</i> de la maison, c’est-à-dire +qu’il a dans la maison un pouvoir souverain. Le maître +seul a des droits dans la maison ; il n’en reconnaît pas à ses +gens. Les gens de la maison sont <i>siens</i>. Je dis <i>siens</i>, en laissant +à ce mot ce qu’il a de brutal dans le sens, chez les +peuples du paganisme, même chez ceux qui furent les plus +civilisés, même à Athènes, même à Rome.</p> + +<p>On aurait tort de se faire des mœurs barbares des noirs un +principe pour argumenter contre cette race, ou un motif de +la classer en dehors de l’espèce des blancs. En fait d’atrocités, +est-il possible d’aller plus loin qu’un Vedius Pollio +jetant ses esclaves dans un vivier de murènes ? qu’un Valerius +Messala se glorifiant d’avoir fait abattre à coups de +hache trois cents hommes en un jour ?</p> + +<p>Les droits du maître n’ont rien de plus exorbitant chez +les noirs que chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le +maître n’avait-il pas le droit de vie et de mort sur son +esclave ? Faudra-t-il nous étonner que le maître noir puisse +livrer le sien à une mort à peu près certaine, en l’abandonnant +à l’oricha ou en le donnant au roi ? Sans doute, l’oricha +le tuera ; le roi l’immolera, comme victime, aux prochains +sacrifices de la <i>fête des coutumes</i> ; mais n’est-il pas presque +surprenant que les usages refusent au maître le droit direct +et personnel de vie et de mort que Rome lui accorda ?</p> + +<p>Pourvu que le maître ne tue pas son esclave, il peut, au +gré de son humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les +vexer, les accabler de mauvais traitements ; et cela, pour +un rien, avec impunité. Consultons, là-dessus, les <i>alos</i> ou +contes qui ont cours dans le pays ; écoutons parler les noirs +eux-mêmes.</p> + +<p>« Mon conte a trait à une femme.</p> + +<p>« Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant +pour les champs, elle leur laissa trois kokos (espèce de +patate noire). — Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en +deux et gardez le troisième pour moi.</p> + +<p>« Pendant qu’elle était aux champs, la guerre désola le +pays ; les deux enfants prirent la fuite. L’aîné porta le plus +jeune sur son dos jusqu’à ce que, épuisé de fatigue, sentant +que les forces l’abandonnaient, il le délaissa au milieu du +chemin et partit seul.</p> + +<p>« Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage.</p> + +<p>« Cependant, l’aîné des deux alla dans un pays lointain +dont il devint le roi. Son frère, vendu, tomba entre ses +mains. Il lui coupa une oreille, la grilla et la mangea. Puis +il envoya le pauvre esclave aux champs, afin qu’il chassât +les oiseaux et les détournât du maïs qu’on avait semé.</p> + +<p>« Quand les oiseaux venaient, l’enfant chantait, et dans +ses chants il répétait souvent le nom de son frère aîné, de +celui qui était roi.</p> + +<p>« Un jour, les esclaves du roi l’entendirent. Ils rentrèrent +avertir le roi, et le roi leur donna ordre d’amener le chanteur +auprès de lui. Quand il fut arrivé, le roi lui ordonna +de lui faire entendre ce qu’il chantait à la campagne. Et +l’esclave chanta ; et le roi se montra surpris d’apprendre +qu’il avait coupé l’oreille à son frère. »</p> + +<p>Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet <i>alo</i> ? La voici +dans toute sa crudité : « <i>C’est pourquoi</i>, disent-ils en terminant +le récit, si l’on achète un esclave, qu’on y regarde à +deux fois <i>avant de lui faire mal</i>. » Ils ne condamnent pas les +mauvais traitements ; ils recommandent seulement de savoir +à qui on les inflige, afin de ne pas s’exposer à malmener ses +proches.</p> + +<p>Pour peindre le maître tel qu’il est chez les noirs, inutile +de rien changer dans le portrait que Sénèque a tracé du +maître romain : la ressemblance est parfaite dans l’ensemble. +Sénèque dit, dans le livre <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i> : « <i>D’honnêtes gens</i> (remarquez +de qui il s’agit), <i>d’honnêtes gens</i> se mettent en colère si +l’eau chaude n’est pas bien préparée, si un verre a été brisé, +si un esclave n’est pas assez prompt, si le breuvage qu’il +apporte manque de fraîcheur, si le lit est mal fait ou la table +mal dressée. — Qu’un esclave tousse ou éternue pendant +le repas, qu’il chasse négligemment les mouches, qu’il +laisse tomber une clef avec bruit, <i>nous entrons dans une véritable +rage</i>. — S’il répond un peu trop haut, si son visage +exprime la mauvaise humeur, s’il murmure des mots qui +n’arrivent pas jusqu’à nous, avons-nous raison de le faire +fouetter, de le mettre à la chaîne ? — Le voilà devant nous, +lié, exposé sans défense aux coups ; souvent nous frappons +trop fort et nous rompons un membre, nous brisons une +dent ; voilà un homme estropié, parce que nous avons +suivi l’impulsion de la colère là où il était si facile d’avoir +un peu de patience. — N’y a-t-il pas de honte à détester un +esclave novice, parce que, libre peut-être hier, il conserve +dans une servitude récente des restes encore mal effacés de +son ancienne liberté ? parce qu’il n’embrasse pas avec assez +d’empressement de vils et pénibles travaux ? parce que, +habitué à une vie douce, il n’a pas la force d’accompagner +en courant le cheval de son maître ? — Pourquoi, vous +écrierez-vous, pourquoi cette fureur ? pourquoi au milieu +d’un repas faites-vous apporter des fouets ? Parce que vos +esclaves ont dit un mot et que, pendant les conversations +bruyantes de vos convives, ils n’ont pas gardé un silence +absolu<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i>, passim.</p> +</div> +<p>Le maître que Sénèque caractérise de la sorte est un +maître blanc, citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait +qu’il en fait convient parfaitement au noir barbare de +la côte des Esclaves ; le maître païen nègre n’est pas plus +irascible, plus capricieux, plus despotique, plus absolu dans +ses moindres désirs que le maître païen de Rome, tout blanc +et civilisé qu’il est.</p> + +<p>Les Nagos eux-mêmes vont nous dire dans leurs alos que +le pouvoir du maître est arbitraire, despotique.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à un homme du nom d’Ondéré.</p> + +<p>« Ondéré avait pour esclave un enfant qu’il maltraitait +d’une manière indigne. Il le frappait jusqu’à le laisser pour +mort.</p> + +<p>« Cet enfant n’avait plus ni père ni mère ; la mort les lui +avait enlevés.</p> + +<p>« Or, un jour, Ondéré dit à cet enfant d’aller sur un +rocher faire des tas de terre, semer du maïs, le faire germer +et mûrir, et de le lui apporter ensuite. L’enfant part, il +arrive près du rocher. — S’il est vrai que mon père et ma +mère soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra fertile par +mon travail. Je sèmerai mon maïs, et le maïs germera aussitôt, +et il mûrira, et je le porterai à mon maître.</p> + +<p>« Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que +l’eau. En un instant le sol est prêt ; le maïs à peine semé +germe et mûrit, et l’enfant le porte à Ondéré. Ondéré en fut +tout désappointé : — Avec un tel enfant, que faire ? murmura-t-il.</p> + +<p>« Et il dit au jeune esclave : — Va, allume du feu sur +l’eau et fais attention qu’il brûle. Nous verrons !… L’enfant +s’éloigne et appelle sa mère une seconde fois : — S’il est +vrai, dit-il, que vous soyez au ciel, quoique j’allume le feu +sur l’eau, faites qu’il brûle. Et le feu brûla sur l’eau. Et +Ondéré vint et dit avec dépit : — C’est bien !</p> + +<p>« Or, Ondéré vit un grand arbre et donna ordre à l’enfant +de le couper avec une aiguille. L’enfant se dirige vers +l’arbre et, derechef, invoque son père et sa mère. Cependant +Ondéré s’assied devant l’arbre. L’enfant prend une +aiguille ; il fait tant et si bien que l’arbre tombe. Dans sa +chute, l’arbre frappe Ondéré, le jette à terre et le tue.</p> + +<p>« Ondéré étant mort, l’enfant rentra à la maison et avertit +d’aller chercher le cadavre. Et l’enfant chantait : — Ondéré, +ô Ondéré-Moja ! Le malheur l’a surpris, Ondéré-Moja ! Il m’a +ordonné de défricher le rocher. Ondéré-Moja ! Le malheur +l’a frappé, Ondéré-Moja ! — Il m’a dit d’allumer du feu sur +l’eau, Ondéré-Moja ! — Le malheur a surpris Ondéré-Moja ! — Il +m’a dit : Coupe cet arbre avec une aiguille, Ondéré-Moja ! +Le malheur a surpris Ondéré-Moja !</p> + +<p>« L’enfant étant venu à la maison et ayant parlé ainsi, on +enleva le corps d’Ondéré et on l’ensevelit.</p> + +<p>« La morale de ceci est qu’il faut se donner de garde +d’être méchant. »</p> + +<p>L’alo qui précède nous montre le maître poursuivant l’esclave +de ses vexations, sans que les hommes l’en empêchent +ou le menacent de la justice. Le suivant nous révèle les +excès du pouvoir paternel à l’égard des enfants. Ici encore, +le maître ne rend compte à personne de sa conduite +odieuse.</p> + +<p>« Mon alo a trait au roi Laran.</p> + +<p>« Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde +à défricher un terrain. Il omit cependant d’inviter Kiyin-Kiyin.</p> + +<p>« Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent à l’œuvre ; +ils défrichèrent un espace de terrain comme d’ici<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> à Aggéra.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Le conteur parlait à Porto-Novo.</p> +</div> +<p>« Au milieu du terrain, il y avait un <i>odan</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. A midi, +quand tous les oiseaux eurent achevé leur tâche, <i>Kiyin-Kiyin</i> +vint se jucher sur l’arbre et se mit à chanter : — Le +roi Laran, disait-il, a convoqué mes camarades, <i>Kiyin-Kiyin !</i> +Il a convoqué la marmaille de la gent ailée, Kiyin-Kiyin ! +Herbe, pousse, lève-toi, <i>Kiyin-Kiyin !</i> Partons, allons à la +maison, <i>Kiyin-Kiyin !</i> Allons danser le <i>bata, Kiyin-Kiyin !</i> Si +le bata ne résonne pas, dansons le <i>doundoun, Kiyin-Kiyin !</i> +Si le doundoun ne résonne pas, dansons le <i>gangan, la-lala-la !</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Espèce de bananier.</p> +</div> +<p>« Quand les oiseaux arrivèrent, le lendemain matin, ils +virent le terrain défriché tout envahi par l’herbe. Ils courent +chez le roi l’en avertir. — C’est bien ! dit le roi, cela n’est +rien ; allez de nouveau défricher le terrain.</p> + +<p>« A midi, l’oiseau revient à son poste et recommence ses +chants. Et derechef l’herbe envahit le terrain défriché. On +revient au palais en avertir le roi. Et le roi Laran : — C’est +bien ! dit-il, défrichez encore le terrain.</p> + +<p>« Pour la troisième fois, l’oiseau chanta, et l’herbe coupée +repoussa. On avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux +s’assemblèrent et, d’un commun accord, demandèrent au roi +qu’il les autorisât à se saisir du mauvais plaisant qui se +jouait d’eux de la sorte. — C’est bien ! dit le roi Laran.</p> + +<p>« Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent +beaucoup de glu sur l’arbre et rentrent chez eux.</p> + +<p>« Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient ; il se juche sur la +glu, il chante. Quand il a fini de chanter, qu’il veut s’envoler, +il se trouve englué.</p> + +<p>« Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent à l’arbre +voir l’endroit où ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est là. +On s’empare de lui, on le mène au roi, disant : — Le malfaiteur +qui nous a tant contrariés, le voilà. Le roi le fait +approcher : — Que t’ai-je donc fait ? lui demanda-t-il. Le +prisonnier répond : — Lorsque tu convoquas tous mes camarades +pour les travaux des champs, tu me laissas de côté. +C’est pourquoi je me suis vengé.</p> + +<p>« A ces mots, le roi lève la main sur Kiyin-Kiyin et le +menace d’une chiquenaude. — Grâce ! dit l’oiseau ; si je +trouve des cauris, je te les donnerai ; je te donnerai des noix +de kola, dès que j’en aurai. Le roi Laran donna une chiquenaude +à l’oiseau, et l’oiseau <i>laissa échapper de son corps</i><a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> +tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine. — Ah ! +dit Laran tout ébahi.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Manière polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop crûment.</p> +</div> +<p>« Une seconde fois le roi lève la main sur le captif et le +menace d’une chiquenaude. Et l’oiseau de crier merci. — Si +je trouve des cauris, je te les donnerai, disait-il, je te donnerai +des noix de kola, dès que j’en aurai. Encore une fois +le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse échapper de +son corps encore plus de cauris que la première fois.</p> + +<p>« Le roi Laran dépêcha ses envoyés dans tout le pays et +manda tous ses sujets pour le cinquième jour, promettant de +leur faire voir une merveille. Tout le monde dit : — C’est +bien !</p> + +<p>« Or, le roi Laran prit l’oiseau, le mit dans un panier +qu’il eut soin de couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son +fils, curieux de donner sa chiquenaude, va ouvrir le panier. +Le prisonnier s’envole.</p> + +<p>« Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne +trouvant plus l’oiseau, il appela son fils. — Où est l’oiseau ? +lui dit-il. Le fils répondit qu’il avait voulu le prendre pour +jouer, et que l’oiseau s’était envolé. Le roi Laran prit l’enfant +et le battit, le battit… Dans son emportement, il lui +coupa une oreille. — Pars vite, lui dit-il, et trouve l’oiseau. +Allons ! qu’on se presse ! — C’est bien ! répondit l’enfant.</p> + +<p>« Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour +aller s’asseoir à l’endroit où les oiseaux avaient coutume de +se tenir. Il commence à battre son tam-tam ; son tam-tam +résonne ainsi : <i>Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin</i>, l’enfant +est triste et se chagrine, <i>bourou-chinguin</i>. Et tous les oiseaux +d’accourir, et tous de danser. Tous avaient pris part à la +danse ; le tour de Kiyin-Kiyin arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait +pas danser. Ce ne fut qu’un cri pour le presser de danser. +Il refusa. L’enfant redouble d’efforts. Il frappe sans relâche, +il frappe, il frappe… Les oiseaux redoublent leurs instances, +leurs sollicitations deviennent plus vives.</p> + +<p>« Enfin, voilà Kiyin-Kiyin qui entre en danse ; il s’agite, il +s’anime au point de venir par trois fois tournoyer sur la +tête de l’enfant. Celui-ci n’a pas l’air d’y prendre garde et +continue, et l’oiseau rentre en danse. Il tourne, tourne, +tourne, et vient jusque sur le tam-tam. L’enfant allonge le +bras et le saisit par la patte, tandis que les autres oiseaux +prennent la fuite.</p> + +<p>« Le petit garçon rapporte l’oiseau à son père : — Le voilà, +s’écrie-t-il, je l’ai repris ; ne ferez-vous rien pour me rendre +l’oreille ? Le roi Laran, à ces mots, se leva, détacha une +feuille sèche et la mit à la place de l’oreille. Aussitôt la feuille +sèche se ramollit et se changea en oreille. »</p> + +<p>La morale de cet alo n’est pas plus sévère que celle du +précédent contre les excès du maître. Les droits de l’opprimé +sont également méconnus. La voici, froide et décolorée +comme on la donne : « Si vous avez un fils et qu’il fasse +quelque chose, ne vous emportez pas. »</p> + +<p>A la côte des Esclaves, les <i>gens de la maison</i> donnent au +maître le titre de père, <i>babba</i>. L’affection est en général +étrangère à cette appellation : on n’a pour l’<i>olouwa</i> ni le +respect filial, ni la tendresse et l’attachement qui forment +l’auréole de la paternité ; du reste, on ne saurait compter +sur l’amour et le dévouement d’un maître qui, trop souvent, +ne s’inspire que de son intérêt propre et de son bon plaisir. +Le mot <i>babba</i> exprime moins un sentiment réel qu’il n’est +un souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps +heureux où la famille moins dégradée n’avait pas encore un +<i>maître</i>, mais un <i>père</i>.</p> + +<p>II. — La <i>femme</i>, dans le plan divin, est la compagne de +l’homme, <i lang="la" xml:lang="la">adjutorium simile sibi</i>, dit la Genèse. (<small>II</small>, 18.)</p> + +<p>« L’homme est le centre et le but de tout ce monde +visible, nous dit saint Jean Chrysostome<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. Après avoir créé +pour lui ce magnifique séjour, ainsi que les animaux qui +devaient le nourrir ou le servir, comme il manquait encore +à l’homme un cœur avec lequel il pût entrer en rapport et +qui fût lui-même en état de contribuer à sa félicité par +l’identité de nature, Dieu façonne cet être raisonnable avec +une légère portion de sa substance ; la puissance et la sagesse +infinies amènent cet être à sa perfection, le rendent en tout +semblable à l’homme, possédant comme lui la raison, pouvant +dès lors <i>partager avec lui les besoins et les joies</i> de la vie +présente. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <span class="sc">Saint Chrysostome</span>, <i>Homélie XV<sup>e</sup> sur la Genèse</i>.</p> +</div> +<p>Adam, voyant la femme, s’écria : « Voici l’os de mes os +et la chair de ma chair… et ils seront deux dans une seule +chair. » C’était le cri de la nature qui veut que la femme, +semblable à l’homme, soit admise à « <i>partager avec lui</i> les +besoins et les joies de la vie présente. »</p> + +<p>En s’éloignant de Dieu, les païens en vinrent jusqu’à +méconnaître les lois de la nature. Ils ne virent plus dans la +« femme l’os de leurs os et la chair de leur chair » ; ils +cessèrent de la considérer comme <i>semblable</i> à l’homme. Dès +lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le sexe faible fut +opprimé. L’homme se replia sur lui-même, sur lui seul, et +la femme fut jetée de son rang de compagne dans celui des +êtres de simple utilité ou de simple agrément.</p> + +<p>Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec l’homme +les joies de la vie présente ; l’homme n’en partage pas les +travaux et les peines avec elle. Chez les païens, de tout +temps et partout, la femme n’a été qu’une servante, un +auxiliaire, quand elle n’est point ravalée à n’être qu’un +simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné +à la femme sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée +constamment. Cette dignité qu’Athènes et Rome lui déniaient, +exigerons-nous que le noir barbare la lui ait conservée ?</p> + +<p>La femme était réputée d’une nature inférieure à celle de +l’homme, et le Romain parlait du <i lang="la" xml:lang="la">sexus imbecillis, impar laboribus</i>, +par opposition au <i lang="la" xml:lang="la">majestas virorum</i>. Troplong a peint +les mœurs romaines en deux mots<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> : « Je n’ignore pas, +dit-il, ce que méritent d’admiration Porcia et la mère des +Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et nobles +figures pour le type des femmes romaines. La conjuration +des bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la +paix publique, les divorces indécents, les adultères audacieux, +tout ce débordement des mauvaises mœurs dont les +historiens, les philosophes et les poëtes satiriques nous font +le tableau, et qui obligea l’empereur Auguste de chercher +un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois +domestiques n’en offraient plus aucun : voilà des signes plus +certains de l’état général de la société romaine. » L’homme +violait impunément le mariage<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> ; les divorces étaient faciles et +très-fréquents<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> ; et puis, c’étaient le meurtre et l’exposition +des enfants : <i><span lang="la" xml:lang="la">Liberos, si debiles monstrosique sunt, mergimus.</span> +Nous noyons les enfants, s’ils sont infirmes ou difformes</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> ; +c’étaient encore les avortements provoqués, la pédérastie +dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec indifférence, +comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>L’Influence du christianisme sur le droit civil des Romains.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span class="sc">Saint Jérome</span>, Ép. LXXVII. <span class="sc">Augustin</span>, serm. CCXXIV.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <span class="sc">Senec.</span>, <i>Octav.</i>, c. <small>XXXIV</small>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <span class="sc">Senec.</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i>, <small>I</small>, 15.</p> +</div> +<p>La polygamie est générale chez les noirs ; aussi, prendre +femme est un trafic pour l’homme. Comme le dit très-bien +Portalis, « la polygamie répugne à l’essence même du +mariage, c’est-à-dire à l’essence du contrat par lequel deux +époux se donnent tout, le corps et le cœur ». Le polygame +prend et possède d’une manière tout arbitraire ; il ne donne +rien, ni le corps, ni le cœur. La femme dès lors est le jouet +de l’intérêt, de la passion, du caprice. Elle est perdue dans +l’estime, asservie au bon plaisir de l’homme, n’ayant aucun +droit qu’on lui reconnaisse, pas même celui de se donner à +qui elle voudra ou d’accepter un maître de son choix.</p> + +<p>L’amour préside rarement à l’union de l’homme et de la +femme, que l’amour seul peut cimenter d’une manière solide +et durable. Aussi cette union est faible, fragile ; elle dépend +de la seule volonté de l’homme. <i>Aimer</i> et <i>vouloir</i> s’expriment +par le même terme, dans la langue des nègres. On ne dit +pas : « J’aime cette femme ; je la recherche en mariage » ; +on dit tout simplement : « Je la <i>veux</i>. » Ce mot <i>vouloir</i> dit +tout.</p> + +<p>Pourquoi le noir veut-il une femme ? Souvent, il la veut +comme Pyrrhus, épousant en même temps trois filles de +prince, « <i>pour augmenter sa puissance et ses richesses</i> par ces +alliances » ; comme Denys de Syracuse, épousant la fille +d’un ancien rival dont il veut se faire un appui ; comme +Démétrius Poliorcète, qui contracte plusieurs alliances pour +l’honneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est +fréquemment un accessoire : on recherche des influences et +l’on subit la femme comme moyen.</p> + +<p>Quelqu’un <i>veut</i>-il une femme, il se présente aux parents +et formule sa demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux +agréés, on lui livre la femme, qui ne peut se refuser à +tomber en son pouvoir. Le père ou le maître la livre à qui +il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre son consentement. +Dans ces conditions, il n’y a pas de véritable +mariage. Propriété des parents d’abord, elle devient ensuite +celle du mari, et plus tard celle de l’héritier, car l’héritier +prend toutes les femmes du défunt, moins sa propre mère.</p> + +<p>Le mariage est accompagné de danses, de festins et de +libations : on donne un air de fête à la livraison immorale +de la femme. Du reste, tout se passe entre parents et amis, +sans que la loi civile ni la religion interviennent d’une +manière sérieuse.</p> + +<p>Livrée de la sorte, la femme ne saurait donner son cœur à +celui qui sera son maître, alors surtout qu’il est loisible à ce +maître d’avoir autant de femmes qu’il voudra, d’accorder +ses faveurs à d’autres, de la donner au roi, quand il sera +dégoûté d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et pour peu +que celui-ci excite son dégoût, elle s’étudiera à s’isoler de +lui, elle se plongera dans une série de crimes où elle ne +verra qu’une légitime vengeance, le seul soulagement +permis à son infortune. Alors viennent les infanticides. +L’usage veut que la femme reste éloignée de l’homme durant +la lactation ; c’est pourquoi l’épouse mécontente allaitera son +enfant jusqu’à la seconde année au moins, afin de se tenir +loin de son époux.</p> + +<p>Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque +dans une case séparée, et lorsqu’il demande ses services, elle +se présente dans une humble posture, à genoux ou prosternée, +avec les démonstrations d’une soumission servile.</p> + +<p>La femme appartient corps et âme à celui au pouvoir de +qui elle est. On ne respecte pas même en elle la conscience +et la pudeur.</p> + +<p>Dans une maison, il y a les épouses, <i>iyas</i>, les esclaves +<i>concubines</i> et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune +achète des femmes esclaves en aussi grand nombre que ses +richesses le lui permettent. Le premier mobile qui le pousse +à agir de la sorte n’est pas, comme on pourrait le supposer, +un motif de débauche. Il achète des femmes parce qu’on +les conduit plus facilement que les hommes, et parce que +leurs services sont généralement fort lucratifs. C’est surtout +par intérêt que le noir achète des femmes.</p> + +<p>Comme à Rome, à la côte des Esclaves, on ne considère +pas comme un véritable mariage l’union d’un homme libre +et d’une esclave. Cette union toutefois n’est pas taxée d’immoralité ; +l’usage l’excuse et l’admet comme il admettait le +<i lang="la" xml:lang="la">concubinatus</i> romain. L’esclave concubine jouit du privilége +de ne pouvoir être vendue, du moment où elle a eu un +enfant de son maître ; mais le titre et les prérogatives d’<i>iya</i> +ou épouse lui sont refusés.</p> + +<p>Il règne entre les <i>iyas</i> d’une maison une certaine hiérarchie, +un certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas +la confusion non plus. Malgré des tiraillements incessants, +malgré les jalousies, les rancunes, les haines, on n’a pas trop +de désordre à constater. Une des épouses, la première ordinairement, +a le nom de <i>iya’llé</i>, maîtresse de maison. Cela +ne veut pas dire que le maître l’admette à traiter avec lui +sur le pied d’égalité. Elle approche le maître de plus près +que les autres, prépare et sert les repas de l’olouwa, range +tout à l’intérieur et veille à la bonne administration de la +maison ; elle a sur les autres femmes une préséance réelle ; +jusqu’à un certain point, elle entre dans les secrets et les +plans du maître dont elle est la servante habituelle et immédiate. +Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue +toujours à distance, n’étant pas admise à s’asseoir devant le +maître, obligée à se tenir dans une posture servile en sa +présence, servant son mari à genoux et goûtant les mets +avant de les offrir, comme si elle était soupçonnée de vouloir +empoisonner celui qu’elle sert.</p> + +<p>Sa position lui donne un avantage réel, pourtant, et l’on +voit quelques <i>iyas’llé</i>, par leurs qualités de l’intelligence et +par l’énergie du caractère, acquérir un tel ascendant sur le +maître qu’elles peuvent, en bien des cas, lui imposer leurs +vues ou le détourner de l’exécution des projets qu’il avait +lui-même conçus.</p> + +<p>A part ces rares exceptions, l’<i>iya’llé</i>, ainsi que les autres +femmes de la maison, est dans un état de véritable servitude.</p> + +<p>La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans +la maison, reçoit la dénomination d’<i>orogoun</i>, querelleuse. Le +mot est piquant et bien propre à nous donner une idée de +ce que doit être une femme humiliée de se voir en sous-ordre, +malgré ses longs services et des faveurs souvent +acquises et souvent perdues. C’est la jalousie personnifiée +que cette <i>orogoun</i>, mais la jalousie dépitée, hargneuse.</p> + +<p>L’<i>orogoun</i> est assez maltraitée dans les <i>alos</i>. Elle y est +présentée comme un être dont on se doit beaucoup défier et +qui n’a que de mauvais procédés.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme.</p> + +<p>« Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientôt. +Et l’enfant passa entre les mains de l’<i>orogoun</i>. Or, quand +l’<i>orogoun</i> mangeait des <i>ékos</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, elle passait les feuilles à l’enfant +pour toute nourriture. L’enfant se mourait de faim et +n’avait rien à manger. Un jour, il prit des pepins d’orange +et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits. Les oranges +ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> L’<i>éko</i> ou <i>acassa</i> est une petite boule de pâte faite avec de la farine de +maïs. On vend l’<i>éko</i> enveloppée dans des feuilles.</p> +</div> +<p>« L’<i>orogoun</i> étant montée sur l’arbre, l’enfant s’écria : — Oranger, +ah ! puisses-tu l’enlever ! A l’instant, l’oranger +se trouva démesurément grandi. Et l’enfant de chanter : — L’oranger +a enlevé Aloumo là-haut. Aloumo ! Fourbe +Aloumo ! Est-ce ainsi que tu me traites ? L’oranger a enlevé +Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo ! elle est +tombée des nuages à terre.</p> + +<p>« Avez-vous reçu le fils d’autrui, ayez-en soin, dit la morale +qui termine l’<i>alo</i>. Ne soyez pas dur pour les petits enfants. »</p> + +<p>Le conseil est bon et très-important dans un pays où +l’abus est si commun. Notons cependant que ce conseil est +bien froid, et que, si l’usage d’agir comme Aloumo était +moins général, le narrateur ne manquerait pas de blâmer +cette femme inhumaine et sans cœur.</p> + +<p>Les <i>alos</i> sont de véritables scènes de la vie réelle. C’est +pourquoi nous aimons à les citer : ils expliquent notre pensée, +en même temps qu’ils rendent témoignage des vérités +que nous avançons. Tous les <i>alos</i> que nous reproduisons, +nous les avons reçus textuellement de la bouche des noirs.</p> + +<p>Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons à connaître +davantage cette <i>orogoun</i>.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme.</p> + +<p>« Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une <i>orogoun</i>. +Voulant se rendre dans le pays d’Ojèjè, elle laissa pour son +enfant six œufs de poule gros comme le poing. La vilaine +<i>orogoun</i> prit les œufs et les mangea, ne donnant à l’enfant +qu’une igname pourrie. Le pauvre enfant, dévoré par la +faim, maigrissait à vue d’œil. Bientôt, il n’eut plus que les +os et la peau.</p> + +<p>« Quelqu’un lui conseilla d’aller attendre sur le chemin +d’Ojèjè : peut-être pourrait-il avoir des nouvelles de sa mère. — C’est +bien ! dit l’enfant ; et il alla s’asseoir sur le bord du +chemin. Et, quand passaient des voyageurs se rendant à Ojèjè, +il chantait et disait : — Voyageurs qui allez à Ojèjè, dites à +ma mère que les œufs qu’elle m’avait laissés, l’<i>orogoun</i> les +a mangés ; que pour toute nourriture elle m’a donné une +igname pourrie. Et l’enfant chantait, chantait toujours.</p> + +<p>« Voici venir sa mère ; elle est déjà auprès de lui. Lui, +recueille ses souvenirs et raconte à sa mère tout ce qu’il eut +à souffrir de l’<i>orogoun</i>.</p> + +<p>« Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant +à l’<i>orogoun</i>. »</p> + +<p>En dehors de l’<i>iya’llé</i> et de l’<i>orogoun</i>, toutes les épouses +sont confondues sous la dénomination d’<i>iyas’wo</i>, iyas de +commerce. A elles sont dévolus le soin du commerce (<i>owo</i>), +la fabrication et la vente des pots de terre, du savon, des +nattes, de la farine de maïs ou de manioc, des <i>ékos</i> et autres +mets. Elles s’occupent aussi de teinture, elles lavent, etc., etc.</p> + +<p>L’homme n’a pas besoin de se gêner et peut avoir des +relations avec des personnes libres sans qu’on y trouve à +redire. Mais l’iya qui aurait des relations étrangères serait +coupable du crime d’adultère.</p> + +<p>L’adultère est puni de mort. Il est arrivé que l’homme et +la femme surpris en adultère étaient attachés l’un en face +de l’autre sur un bûcher et brûlés vifs, après avoir été +horriblement torturés et mutilés.</p> + +<p>Quant à la fornication, elle n’est pas plus punie qu’à +Rome, dans l’antiquité. On la croit bien peu répréhensible, +si toutefois on suppose qu’elle soit un mal. Les noirs, dans +leurs <i>alos</i>, la laissent impunie et la montrent même triomphante. +En voici un exemple :</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à Téréboudjé.</p> + +<p>« Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que +tout le monde <i>voulait</i>. Les riches la <i>veulent</i>, — elle refuse ; +les rois, les chefs la <i>veulent</i>, elle s’obstine à refuser.</p> + +<p>« La tortue se présente au roi et dit : — Celle que vous +<i>voulez</i> tous sans pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi. Et le +roi : — Si tu parviens à l’avoir, dit-il, je partage ma maison +en deux et t’en donne une part.</p> + +<p>« Or, un jour, Téréboudjé prit un pot et alla puiser de +l’eau. La tortue, l’ayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer +le chemin de la fontaine. Elle rencontra un serpent, et, +l’ayant tué, elle le mit au milieu du sentier.</p> + +<p>« Téréboudjé arrive et aperçoit le serpent. — Au secours ! +s’écrie-t-elle, viens tuer ce serpent. La tortue accourt, +armée de son coutelas ; elle frappe et se blesse à la jambe. +Aussitôt : — Téréboudjé m’a tuée, s’écrie-t-elle ; je défrichais +son champ, j’appropriais son chemin ; elle m’a dit de tuer +le serpent ; je me hâte ; Téréboudjé, Téréboudjé, j’ai tué le +serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé, +ô Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant ; +prends-moi sur ton dos, serre-moi bien<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Au lieu de porter l’enfant sur ses bras, la négresse le porte sur son +dos. L’enfant, mis à califourchon sur les hanches, est retenu par un <i>acho</i> +solidement roulé sous les bras de la mère.</p> +</div> +<p>« Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé +prit la tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action +mauvaise sur Téréboudjé.</p> + +<p>« Dès qu’il fut jour, elle alla trouva le roi, disant : — Ne +t’avais-je pas dit que j’épouserais Téréboudjé ? Convoque la +ville pour le cinquième jour, et vous m’entendrez parler.</p> + +<p>« Le cinquième jour venu, le roi fit agiter sa sonnette +pour convoquer le peuple. — Téréboudjé, s’écria la tortue, +Téréboudjé que tout le monde voulait a repoussé tout le +monde. Moi, certes, je l’ai eue.</p> + +<p>« Le roi prit son bâton et manda querir Téréboudjé. Dès +qu’elle parut, on l’interrogea : — Nous avons ouï, lui dit-on, +que la tortue est ton époux ? — Téréboudjé confuse resta +sans réponse ; elle se couvrit la tête et s’enfonça dans les +bois. Là elle fut changée en l’arbre qu’on appelle <i>boudjé</i>. »</p> + +<p>Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique +des dégoûts d’un mariage de caprice. Le même <i>alo</i> +nous montre un des moyens par lesquels la femme mécontente +se soustrait à une union qui lui est désagréable.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme du nom d’Adiélou.</p> + +<p>« Cette femme, dont la beauté ravissait tout le monde, +n’opposa que refus aux demandes dont elle était l’objet +constamment.</p> + +<p>« Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des +bras à l’un, des jambes à l’autre, un corps à un troisième, +s’affuble de toutes pièces et se rend à la foire. Il veut Adiélou, +il l’aura. Quoiqu’il fût d’un pays éloigné, Adiélou consentit +à le suivre et le <i>présenta à ses mères</i> qui lui dirent : — C’est +bien ; pars avec lui.</p> + +<p>« Ils partent. En route, le maître des bras reprend ses +bras, le maître des jambes prend les jambes, le maître du +corps prend le corps, et il ne reste que la tête, et la tête +avance, avance, tandis qu’Adiélou demi-morte ne sait fuir +en arrière. On arrive ainsi à la maison de la tête.</p> + +<p>« Le lendemain, la tête, avant d’aller aux champs, dit à +la tortue : — Si Adiélou cherche à s’enfuir, sonne de la +trompe pour m’avertir. »</p> + +<p>« La tête eut à peine disparu, qu’Adiélou attacha son +paquet et prit la fuite. Aussitôt, la tortue sonne de la trompe : — Tête, +tête, s’écrie-t-elle, Adiélou s’en va. Elle a attaché ses +calebasses, elle a ramassé ses plats. La tête accourt, fait +les gros yeux : — Où vas-tu ? dit-elle. — Je vais vaquer à +des besoins naturels<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, répond Adiélou. — Tu fuis, réplique +la tête.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais ils +disent la chose, comme Cambronne, sans recourir à des termes voilés.</p> +</div> +<p>« Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de +succès. Elle alla consulter le <i>babbalawo</i>. Celui-ci lui dit : — Va +acheter des <i>ékourous</i> (espèce de croquettes faites de haricots +blancs appelés <i>éré</i>), prends-en une suffisante quantité, +trempe-les dans l’huile de palme et bourres-en la trompe de +la tortue. — Bon ! » dit Adiélou.</p> + +<p>« Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et +part. La tortue saisit la trompe. Les <i>ékourous</i> lui rentrent +dans la bouche. Elle mange, mange… Et Adiélou de fuir.</p> + +<p>« La voilà à la douane du crapaud, sur un sol étranger +où elle n’a plus de poursuites à redouter. »</p> + +<p>On objectera peut-être à ce que j’ai exposé plus haut +qu’Adiélou donne son consentement : qu’elle choisit elle-même +son mari. Cela est vrai, mais on doit observer qu’il +ne paraît pas de maître ni de père ici, et qu’Adiélou agit +avec l’assentiment de <i>ses mères</i> (mère, grand’mère, iyas +supérieures à sa mère dans la maison).</p> + +<p>III. — Des <i>enfants</i> nous avons peu de chose à dire. « On +conçoit, dit M. Borghero, on conçoit que les liens de famille +n’existent pas, et l’on comprend pourquoi dans le droit +domestique c’est à la mère et non pas au père que l’enfant +appartient. La mère seule en supporte la charge, jusqu’à ce +qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie. » Il ne +faut pas entendre ceci dans le sens que la mère ait le droit +de disposer de son enfant : celui-ci est à la charge de la +mère, au profit du père, s’il y a quelque profit.</p> + +<p>Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est à +peu près nul. L’esclave, appartenant au maître, produit +pour le maître, ainsi que nous le verrons bientôt. Dès lors, +c’est le maître, et non les parents, qui a quelque pouvoir sur +l’enfant né d’esclaves.</p> + +<p>IV. — L’<i>esclavage</i>, qui fut une des plaies sociales de l’antiquité, +est toujours en vigueur sur le continent africain en +général, et en particulier dans ces pays qui ont le triste +surnom de <i>côte des Esclaves</i>, et où la traite vint longtemps +s’alimenter.</p> + +<p>La condition des esclaves n’est pas aussi misérable dans +les contrées dont nous parlons qu’elle le fut à Rome ou même +dans quelques-unes de nos colonies européennes. Là, du +moins, il n’est ni complétement rejeté au rang des « choses », +ni assimilé, dans l’estime publique, à l’animal : <i lang="la" xml:lang="la">servus vel +animal aliud</i><a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Sa vie n’est pas directement et immédiatement +abandonnée au bon plaisir du maître. Il n’est pas tout +à fait exclu de la famille, où on lui reconnaît le droit d’être, +en certains cas, l’héritier du maître, même quand celui-ci a +des enfants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <span class="sc">Ulpien</span> au Dig., <small>VI</small>, <small>I</small>, 15, S. <small>III</small>.</p> +</div> +<p>Il est vrai, cependant, qu’au point de vue légal l’esclave +n’a aucune prétention à opposer aux volontés du maître. Il +dépend totalement de celui-ci, en ce qui regarde ses travaux +et le fruit de ses labeurs, aussi bien qu’en ce qui concerne +sa propre personne, celle de sa femme et de ses enfants.</p> + +<p>L’enfant suit la condition de sa mère et est esclave comme +elle : c’est la <i>loi du ventre</i>, expression brutale de la brutale +application de ce principe des légistes : <i lang="la" xml:lang="la">Res fructificat domino</i>. +L’esprit de calcul du maître pénètre quelquefois jusqu’au +plus intime de la vie domestique de ses esclaves ; celui-ci +défend à son esclave d’avoir des enfants ; un autre spécule +sur sa fécondité et trouve avantageux d’avoir ce que Marcien, +à Rome, appelait brutalement <i lang="la" xml:lang="la">ventrem cum liberis</i>. En +voilà assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût.</p> + +<p>Quelles sont les causes diverses d’esclavage ? M. Borghero<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> +les résume en ces termes : « Il y en a qui sont nés en servitude ; +il y en a aussi qui deviennent esclaves par condamnation. +Un coupable qui a commis quelque grand crime, +celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en esclavage, +vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour +toute une famille. Quand celle-ci déclare qu’elle ne peut +payer ses dettes, un des membres est fait esclave, et toutes +les dettes sont remises, quelle qu’en soit la somme. On voit +que c’est une espèce de banqueroute. Ce moyen se pratique +surtout chez les Minas.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>.</p> +</div> +<p>« L’enlèvement ou le vol fournit aussi son contingent à +l’esclavage ; car ici, et assez généralement en Afrique, +l’homme est volé comme on ferait d’une marchandise. On +saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit au loin +et on le vend. Je connais à Wydah un individu qui vola un +jeune homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre, +fut à son tour volé avec sa proie et enfin vendu au Dahomey. +Ce moyen n’est pas en usage au Dahomey, du moins sensiblement, +à cause des difficultés qu’il y a pour franchir les +limites du royaume.</p> + +<p>« Enfin, c’est par les razzias surtout que se recrutent les +esclaves. Un prince est-il en force, il se dirige vers une +ville, l’entoure de ses troupes, l’emporte et emmène tous +les habitants. C’est la principale occupation du Dahomey<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>. +Les Nagos se battent souvent entre eux dans le même but ; +et dans le Bénin, les villages quelquefois de la même tribu +se livrent à ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent +la propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent +chez leurs vainqueurs ou dans les pays voisins ; mais le très-grand +nombre est vendu aux négriers, qui les transportent +en Amérique. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> V. <i>Revue du monde catholique</i>, avril 1877.</p> +</div> +<p>Qu’on se rappelle ce que nous avons dit du caractère du +maître, et l’on pourra comprendre aisément combien misérable +est le sort des esclaves soumis à ses caprices et à ses +emportements.</p> + +<p>Nous envisagerons la condition de l’esclave telle qu’elle +est en général. Nous ne ferons pas ressortir le malheur +extrême de ceux qui tombent entre les mains de certains +maîtres plus cruels. Il y a des maîtres qui se mettent dans +une position où ils sont à peu près assurés de l’impunité. +Ceux-là ne connaissent pas de bornes. Il leur est difficile +d’être plus exigeants que les autres, parce qu’en fait d’exigence +ils se valent tous ; mais ils sont plus cruels. On a vu, +il y a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui +avait un bourreau à ses ordres dans sa propre maison. Je dis +bourreau, c’est-à-dire un homme spécialement chargé d’infliger +les corrections et auquel on mettait quelquefois le +glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce négrier +recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un +des jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui +se cassa. Ce garçon avait sa mère dans la maison, esclave +comme lui. Le maître la fait appeler, mande en même temps +l’exécuteur des hautes œuvres et lui ordonne de tuer, à l’endroit +même et sous les yeux de la mère, l’enfant dont le +crime était une simple maladresse.</p> + +<p>De tels faits sont heureusement fort rares ; aussi nous +n’insistons pas.</p> + +<p>L’esclave, chez les noirs, a rang de <i>personne</i>. De fait, on +lui reconnaît la faculté d’acquérir, d’hériter, de posséder, +d’avoir même des esclaves et de se libérer et de prendre +rang parmi les hommes libres. On a vu des hommes naître +esclaves et arriver au pouvoir, même au pouvoir souverain. +Cela répugne si peu aux idées reçues qu’il en est fait mention +dans les <i>alos</i>.</p> + +<p>Nous ne devons pas trouver étrange que les noirs n’aient +point de l’esclave cette méprisante opinion qu’en eurent les +Romains. A Rome, tout étranger était barbare, tout barbare +était digne de mépris ; il n’est pas étonnant, dès lors, qu’on +eût en plus petite estime l’esclave. On ne pouvait guère +l’estimer moins qu’en en faisant un objet de rebut, un être +inférieur à l’homme libre et citoyen de la grande ville de +Rome.</p> + +<p>A la côte des Esclaves, on n’a point les préjugés qui inspiraient +ce mépris aux Romains. Nul n’ignore qu’on est +esclave, non par infériorité de nature, mais seulement par +accident, parce qu’on se laissa surprendre ou voler, parce +qu’on fut trop faible pour résister à son ennemi, etc. Tout +le monde sait parfaitement que l’esclave est un homme +comme les autres ; qu’il ne diffère de son maître que par la +condition à laquelle il se trouve réduit de fait, condition +malheureuse, mais jugée nécessaire et autorisée par la coutume.</p> + +<p>Il est facile de faire avouer aux noirs que l’esclavage a sa +source dans un abus de la force, mais on ne les fera pas +renoncer à cet abus, parce que la coutume l’a, pour ainsi +dire, consacré. « Il y a eu toujours des esclaves, donc il est +légitime et bon d’en avoir. On a gouverné les esclaves d’une +manière despotique en tout temps, donc on le peut faire +sans être blâmable pour cela. » Ainsi raisonne le noir. Et il +a des esclaves et il les traite avec rigueur.</p> + +<p>L’esclave ne s’appartient pas : il n’est pas libre d’aller où +il veut, de s’unir à qui il veut, de travailler comme il l’entend, +de se dévouer à sa femme, à ses enfants. A la merci +d’un maître capricieux, que le pouvoir de tout exiger rend +irritable, dur et cruel, il est toujours exposé à se voir violemment +arraché aux tendres embrassements d’une épouse, +aux caresses d’un enfant qu’il aime ; car toujours il peut +craindre que la vente ou l’éloignement le force à une séparation +cruelle.</p> + +<p>Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des +vexations de tout genre. A la moindre faute, le <i>kpachan</i> +l’attend. Le kpachan est un nerf de bœuf ou une lanière en +cuir d’hippopotame avec laquelle on fustige les esclaves.</p> + +<p>J’ai dit qu’à la moindre faute on inflige le kpachan aux +esclaves. Pour de légers motifs aussi on les charge de +chaînes ; comme les <i lang="la" xml:lang="la">compediti</i>, les <i lang="la" xml:lang="la">vincti</i> de Rome, ils travaillent +enchaînés et couchent dans les fers. Ces traitements +sont réservés à l’esclave qui cherche dans la fuite un soulagement +à des maux trop réels, à celui qui s’est rendu coupable +ou qui simplement a mécontenté son maître. Le maître +n’admet pas que l’esclave puisse ne pas se résigner à son +sort malheureux, et il l’opprime avec d’autant plus de +rigueur qu’il paraît tenir davantage aux bienfaits de la +liberté. Le maître exige qu’on se livre à lui à discrétion, +qu’on soit « souffre-plaisir et souffre-douleur<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> » avec une +égale indifférence. Il ne veut pas que l’esclave ait le droit +de dire non ; il ne lui reconnaît pas même celui d’avoir une +famille assurée, alors que l’usage, seule loi en cette matière, +l’autorise à arracher la femme à son mari, la mère à l’enfant. +Disons tout : les esclaves n’ont à eux ni leur pudeur, ni +celle de leurs enfants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De Providentia</i>, 3.</p> +</div> +<p>Le maître trop préoccupé de trouver dans l’esclave un +instrument passif en vient à redouter les qualités même qu’il +remarque en lui. Il se sent moins menacé, moins exposé à +des dégoûts avec un esclave inintelligent et mou qu’avec un +autre doué d’intelligence et d’énergie. Comme Columelle +(1, 8), il a remarqué que « les esclaves les plus intelligents +sont les plus mauvais », ou, comme Palladius, écrivain païen +du quatrième siècle, « que le caractère des esclaves est de +donner toujours dans les extrêmes. Tant il est vrai que dans +cette condition les meilleurs penchants se dénaturent, et qu’il +n’est de qualité qui n’y puisse devenir un défaut. Une nature +prompte chez eux est toujours près du mal. La paresse, du +moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent à +l’indolence, et moins ils sont portés au crime<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <span class="sc">Palladius</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De re rustica proœmium</i>.</p> +</div> +<p>Un maître ayant de tels sentiments traite son esclave de +manière à effacer en son âme les caractères de noblesse et +de virilité. Tous ses efforts tendent à « user de lui comme +on use des animaux<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i>Ép.</i> <small>XLVII</small>.</p> +</div> +<p>On dira peut-être : Comment les noirs peuvent-ils, sans +réagir, accepter un sort aussi lamentable ?</p> + +<p>Outre qu’on peut rétorquer l’argument aux ennemis de la +race nègre, je dirai que l’esclave réagit, autant qu’il le peut, +contre le sort qu’on lui fait. C’est même pour cela que son +intelligence et son énergie deviennent un danger et une +source de déboires pour son oppresseur. Palladius aurait pu +dire et peut-être il aurait mieux dit : « Une nature prompte +chez lui (chez l’esclave) est toujours près de <i>s’indigner</i>… plus +ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés à <i>réagir</i>. » +Cela est vrai du noir autant que du blanc.</p> + +<p>Hélas ! que peut faire l’esclave ? Peut-il raisonnablement +espérer quelque résultat heureux d’une résistance que tout +lui conseille ? Ne doit-il pas craindre que son sort devienne +pire ? S’il subit les exigences du maître, il évite, du moins, +sa colère, ses emportements. De deux maux ne faut-il pas +choisir le moindre ?</p> + +<p>Deux partis s’offrent au noir esclave : la mort et la fuite, +une résistance utile étant impossible.</p> + +<p>La mort est un parti extrême auquel la nature répugne et +que l’on adopte avec répugnance tant que la voix de la raison +se fait entendre. C’est, partant, un procédé exceptionnel +que la généralité n’adoptera pas.</p> + +<p>Pourquoi l’esclave ne s’enfuirait-il pas ? Quiconque connaît +le Dahomey ne saurait poser la question sérieusement +pour ce pays. Entouré presque de tous côtés de vastes marécages +et de forêts de palétuviers, le Dahomey offre à ses +frontières peu de passages praticables, en sorte que la garde +en est facile.</p> + +<p>A peine un esclave a-t-il disparu, le maître avise les autorités, +et celles-ci envoient en tous sens des émissaires, afin +que <i>l’on ferme les chemins</i>, c’est-à-dire afin qu’on surveille +tous les passages. Ces précautions n’empêchent pas en entier +les tentatives d’évasion ; cependant elles les rendent beaucoup +moins fréquentes qu’elles ne sont dans les contrées +voisines ; elles les rendent surtout d’une exécution plus difficile. +Au Dahomey, l’esclave est plus maltraité, à raison +même de la difficulté plus grande qu’il y a pour lui à se +soustraire par la fuite aux mauvais traitements dont on +l’accable. Des contrées voisines, de Porto-Novo et d’Agoué, +par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves dont on +est mécontent. Là, on les vend à des particuliers ou bien on +les donne au roi.</p> + +<p>Les esclaves redoutent d’être vendus de cette façon. +On conçoit aisément qu’ils redoutent davantage d’être livrés +au roi.</p> + +<p>En dehors du Dahomey, la fuite n’est pas de la même +difficulté matérielle, mais elle est loin d’être sans danger. +Un esclave fuira dans l’espoir de recouvrer sa liberté ; s’il +n’est pas sûr d’être libre, s’exposera-t-il à tomber entre les +mains d’un nouveau maître qui sera peut-être plus cruel que +le premier ? Supposons qu’il réussisse à s’échapper ; où +ira-t-il ? Il est éloigné de sa patrie, sans ressource d’aucune +sorte, sans amis, sans influence ; ne va-t-il pas être volé par +quelqu’un, dans le pays où il passe ? Il n’est pas rare que +cela arrive.</p> + +<p>Pendant que j’étais à Porto-Novo, un esclave partit de la +maison d’un Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais +avertit le roi, on ferma les chemins, on battit la campagne ; +ce fut peine inutile : l’esclave avait déjoué la surveillance, +il était sorti du royaume et ne craignait plus +qu’une chose, c’est que son maître le fît arrêter dans l’intérieur +par quelqu’un de ses amis. Tout le temps qu’il était +encore dans le royaume de Porto-Novo, il appréhendait +d’être repris ; maintenant l’espoir l’animait, et il avançait +confiant dans le succès de son entreprise.</p> + +<p>Chemin faisant, un voyageur l’accoste et fait route avec +lui. Notre esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon +tomba sur lui et l’attacha fortement, puis alla le vendre. Il +passa au pouvoir de plusieurs acheteurs, pour être finalement +ramené à Porto-Novo, où il fut acheté par un noir qui +le maltraitait sans ménagement.</p> + +<p>Cet esclave regretta bientôt son premier maître, qui avait +toujours agi avec bonté à son égard. Il se lamentait continuellement +d’avoir eu la malencontreuse idée de fuir ; il +aurait voulu rentrer chez le Portugais ; mais comment +faire ? Il alla trouver les amis de son ancien maître, les +priant d’intercéder en sa faveur.</p> + +<p>Ce fait montre que l’esclave qui s’enfuit perd souvent au +change et court à un pire destin. Encore faut-il qu’il réussisse +à se mettre hors de la portée du maître qu’il abandonne. +Sinon, aux périls de la fuite s’ajoutent bientôt les +colères et la vengeance du maître. La vie alors est bien +amère. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé +avec un gros cadenas ; à ce collier est attachée une longue +et lourde chaîne en fer aussi. Ainsi chargé, signalé à l’attention +publique, surveillé, épié, le captif est assujetti aux plus +rudes travaux, à des corrections cruelles. C’est beaucoup, +si on ne le livre pas à l’oricha, si on ne l’envoie pas au fond +d’un cachot infect, où on le laissera sans nourriture se +débattre dans les transes d’une longue agonie.</p> + +<p>Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature ; la +fuite, une tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers, +un remède pire que le mal, peut-être.</p> + +<p>Malheur à l’esclave qui se révolterait ! La révolte ne saurait +aboutir qu’à une répression d’une affreuse rigueur. On +attachera le mutin à un piquet, on lui ouvrira la poitrine et +les entrailles, on lui coupera la tête et on l’exposera publiquement +sur un pieu, etc., etc.</p> + +<p>Le noir esclave doit subir son sort. Je dis <i>subir</i>, parce que, +l’esclavage étant contraire à la nature, il répugne essentiellement +à l’homme. L’animal, créé pour servir l’homme, +s’apprivoise et accepte le joug que l’homme lui impose. +Quant à l’homme, Dieu l’a créé intelligent et libre, capable +de se conduire lui-même, responsable de sa conduite personnelle, +maître de sa personne et de ses actions.</p> + +<p>Par nature, l’homme a ce que les philosophes appellent +« <i lang="la" xml:lang="la">dominium sui</i>, <i>l’empire de soi</i> ». Ce qui contrarie cet empire +est opposé à la nature de l’homme ; partant, cela ne saurait +en aucun cas lui agréer. Comment donc l’esclavage plairait-il +à l’homme ? comment pourrait-il ne pas lui être à +charge, puisqu’il est la négation formelle de l’empire de soi ?</p> + +<p>L’esclave est sous la puissance d’un maître et lui appartient, +en sorte qu’il n’a plus le « <i lang="la" xml:lang="la">dominium sui</i> ». Le maître +peut le vendre et disposer de sa personne, de son industrie, +de son travail, sans qu’il puisse rien faire, rien avoir, ni +rien acquérir qui ne soit à son maître. Dans cet état contraire +à la nature humaine, où l’on ne reconnaît pas à l’esclave +plus de droits qu’à l’animal, l’esclave sera moins +homme certainement. Le sentiment de sa dignité ne s’éteindra +pas en lui, et il s’indignera de se voir ravalé dans +l’estime ; l’instinct de la possession survivra dans son âme, +malgré les exigences de la cupidité du maître, et il s’étudiera +à tromper la vigilance du maître. Et il verra dans ce +maître un ennemi qui le méprise et qui l’opprime.</p> + +<p>L’esclave s’endurcit sous les coups ; les mauvais traitements +le jettent dans une torpeur morale qui tient de celle +de la brute. La nécessité de tout souffrir en silence énerve +la vigueur de ses facultés ; il tombe dans une somnolence +qui n’a presque plus rien d’humain. Pour se trouver au +point où les calculs du maître tendent à l’amener, pour +avoir la souplesse et la flexibilité qu’exige le maître, l’âme +de l’esclave doit se briser, être indifférente à tout. Si l’espoir +d’un affranchissement plus ou moins probable ne soutient ce +pauvre esclave, c’en est fait de sa valeur physique et +morale. Il n’a plus d’autre soulagement que de se vautrer +dans les plaisirs des sens : dans l’ivrognerie et la crapule. +Il s’abrutit alors ; il se plie sans résistance à tous les caprices ; +au maître qui le frappe, il dit froidement : « <i>Je suis à toi, +tue-moi.</i> »</p> + +<p>Le même intérêt qui rend le maître exigeant lui ordonne +d’avoir quelques ménagements et lui fait craindre de perdre +les travaux de l’esclave, s’il l’exténue. Du reste, beaucoup +de maîtres, obéissant à la voix de l’humanité, usent de condescendance +avec les gens qui sont en leur pouvoir. En +sorte que l’on aurait tort de croire que tous les esclaves sont +tous réduits à l’extrémité dont nous venons de parler. Il y +en a qui y sont réduits, et la pente naturelle des choses +porte les maîtres à les y réduire tous. Cependant, en général, +soit calcul, soit respect instinctif de l’homme, le maître +laisse à l’esclave une certaine liberté d’action. Certains ne +demandent à leurs esclaves qu’une somme déterminée de +services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mêmes.</p> + +<p>Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent +à faire ce que l’on peut appeler une petite fortune. Par son +commerce ou son industrie, il parvient à pouvoir acheter +un esclave qu’il met en son lieu et place auprès de son +maître, tandis que lui est laissé dans une indépendance relative. +Il peut aussi se racheter, si son maître y consent.</p> + +<p>J’ai connu beaucoup d’esclaves qui, de fait, étaient de +simples domestiques. En dehors du service auquel on les +obligeait, ils se livraient à un petit négoce qui n’était pas +toujours des moins lucratifs ; ils réunissaient leurs amis pour +se réjouir avec eux ; ils avaient leurs relations établies, leur +petit centre d’où ils exerçaient leur influence.</p> + +<p>Un d’entre eux, nommé Okoutolou, sut se créer une honnête +aisance, dans le temps même où il était esclave, à +Wydah. Ce jeune homme avait une petite case à lui ; il +avait gagné l’affection d’une fille libre et riche pour un +esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il +s’est fait dans le commerce une position très-avantageuse. +Comme je rentrais en France, je passai dans la ville où il +était établi. Les chefs des comptoirs français de l’endroit +me dirent qu’Okoutolou était leur traitant le plus actif.</p> + +<p>A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les +plus influents est esclave. Son maître est moins riche que +lui ; mais il ne lui permet pas de se racheter. Il a un très-grand +avantage à ne pas l’affranchir.</p> + +<p>Malgré toute la bonté dont le maître entoure son esclave, +quoiqu’il le comble d’égards et de soins, il est rare qu’il en +obtienne la confiance. L’esclave se cache du maître dont il +se défie ; s’il a quelques économies, il les porte dans une +maison étrangère. Il a en ville ce qu’il appelle <i>sa mère</i> ; c’est +chez <i>sa mère</i> qu’il porte tout ce qu’il possède, ne laissant +dans la maison de l’<i>olouwa</i> que des objets sans valeur. +L’<i>olouwa</i> peut changer de dispositions à son égard ; peut-être +s’il était volé, confisquerait-il les biens de ses gens, par système +de compensation ou pour un autre motif quelconque. +Qui sait ce qui peut arriver ?</p> + +<p>L’esclavage n’est pas seulement une vie d’opprobre et de +misère, il est encore et surtout une vie de labeurs, quand +les esclaves ne sont pas trop nombreux ; et, quand le nombre +est considérable, une vie d’oisiveté triste, mélancolique.</p> + +<p>Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des +travaux domestiques ; le transport des fardeaux ou des +voyageurs leur est aussi dévolu.</p> + +<p>Aux champs, l’esclave coupe le bois et le transporte, +défriche, cultive, ramasse la récolte et la renferme. Pour +tout cela le travail est d’autant plus pénible que l’homme le +supporte seul : les bœufs ne sont pas soumis au joug, les +rares chevaux que l’on voit dans le pays sont des objets de +luxe : bœufs et chevaux ne sont utilisés ni pour la culture, +ni pour les transports.</p> + +<p>A la maison, la simplicité des mœurs n’admet ni beaucoup +d’employés, ni beaucoup d’emplois. Un nombreux personnel +n’y a qu’une utilité : flatter l’amour-propre de l’olouwa. +Celui-ci se glorifie d’avoir beaucoup d’esclaves. Quand il +sort, il s’en fait suivre, et cette suite chatouille agréablement +sa vanité. Du reste, il n’a nul souci de savoir si l’oisiveté +dans laquelle il les laisse croupir leur pèse ou non.</p> + +<p>Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est +relatif en fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers, +des valets, des <i>hamaquaires</i>. L’office des valets consiste à +tout ranger dans les appartements (!) du maître, à servir à +table, à répondre au moindre appel du maître, à lui rendre +les services qu’il demande. Ce sont les valets qui sont dépêchés +pour saluer les amis ou remplir les divers messages. +Le maître se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il +le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées ? +Cet usage immoral est un de ceux qu’ils adoptent +sans vergogne.</p> + +<p>A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier. +Ceux-là sont considérés comme attachés à leur métier pour +toute la vie : le maçon n’aura d’autre tâche que de maçonner, +le charpentier de charpenter. Sans doute, le maître +demeure toujours libre d’envoyer, comme punition, le valet +de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs. +Mais s’il loue l’esclave avec son industrie, comme il en a le +droit, le loueur ne peut imposer à l’esclave un autre emploi +que celui pour lequel il a été loué. C’est plutôt le droit du +maître que celui de l’esclave qui est ici protégé ; l’esclave +en profite et refuse de sortir de ses attributions.</p> + +<p>La même chose existait à Rome : « Celui qui possède des +esclaves à titre d’usufruit, dit Ulpien<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, doit user de chacun +d’eux selon sa condition. » Il ajoute qu’agir autrement +« serait un abus de jouissance ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <span class="sc">Ulpien</span>, au Dig. VII, <small>I</small>.</p> +</div> +<p>L’esclave ne reçoit du maître que le vêtement et la nourriture. +Pour vêtement, deux <i>chocotos</i> et un <i>acho</i> suffisent et +au delà. Le <i>chocoto</i> est un petit caleçon qui descend jusqu’aux +genoux ; l’<i>acho</i>, une longue pièce d’étoffe de deux à trois +mètres, large environ d’un mètre cinquante centimètres. +La dépense totale pour le vêtement d’une année ne dépasse +pas une trentaine de francs. Ajoutez à cela cinquante à +soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous +aurez ce que coûte d’entretien un esclave.</p> + +<p>Il est vrai qu’il peut être l’occasion de quelques amendes +et de beaucoup d’ennuis ; car le maître est responsable de +ses crimes et délits, et même de ses dettes ; mais le maître a +la faculté d’abandonner le délinquant à la justice ou aux +créanciers, jusqu’à ce qu’il ait satisfait.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="first">CHAPITRE IX</span><br> +<span class="xsmall">ÉTAT POLITIQUE.</span></h2> + + +<p>Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique, +loin d’être inférieur au blanc, le noir se montre en tout +semblable à lui. Les traits de ressemblance sont tels qu’ils +suffiraient à eux seuls à montrer la communauté d’origine +entre les deux races.</p> + +<p>Voyons le nègre dans sa vie politique. Est-il, comme le +blanc, poussé par l’instinct de la <i>sociabilité</i> ? Ses affections, +ses besoins, ses penchants tendent-ils à la vie sociale ? En +d’autres termes, le nègre a-t-il été destiné à la société par le +Créateur ? Vit-il en société ?</p> + +<p>Oui, comme le blanc, le nègre a été destiné à la société ; +ses affections, comme ses besoins, l’y appellent et l’y retiennent.</p> + +<p>Les nègres de la côte des Esclaves, les Nagos en particulier, +ont eu jusqu’à ce jour peu à souffrir des invasions +étrangères. Aucun conquérant n’est venu jeter le trouble +chez eux ; aussi la société s’y montre-t-elle comme elle dut +être partout dans ses commencements.</p> + +<p>« Il est facile de concevoir comment les choses se sont +passées à l’origine du genre humain, et ce qui a préparé les +voies au régime social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante +de Dieu, les premiers hommes donnèrent naissance +à de premiers enfants ; ceux-ci devinrent pères à leur +tour, et c’est ainsi que se forma une suite de générations +sorties les unes des autres. Chaque père de famille avait +autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait +sur tous les autres et sur leurs familles ; cette suprématie +paternelle était une espèce de royauté ; on peut dire +en un sens que celle-ci naquit avec le genre humain, et que +le premier père fut le premier roi.</p> + +<p>« … A mesure que les familles se multipliaient, les liens +de la subordination à l’égard du premier chef se relâchaient ; +quoique issues de la même tige, les branches diverses devenaient +plus étrangères les unes aux autres ; la première +innocence des mœurs s’altéra ; l’orgueil, la cupidité, la +jalousie commencèrent à semer le trouble et la division ; +on sentit le besoin d’une autorité commune, mais plus forte. +Alors, sur tous les points de la terre habitée, parmi les pères de +famille il s’en rencontra qui, par leur âge, leur expérience +et leur force, par ce talent de commander que la nature +donne, fixèrent les regards et l’estime de leurs semblables, +prirent sur eux de l’ascendant et en furent obéis. L’habitude +consacra leur pouvoir, et la société civile commença. +Les États naissants, trouvant leur modèle dans la famille, +furent plutôt de petits royaumes que des républiques, ainsi +que l’attestent les plus anciennes traditions. »</p> + +<p>Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa conférence sur +l’« union de la religion et de la société ». Il semble qu’il ait +voulu peindre la constitution sociale des nègres de la côte +des Esclaves. Chez eux, en effet, nous trouvons plusieurs +familles, renfermées souvent dans une même enceinte, +soumises à l’autorité d’un <i>ballés</i> ou <i>roi de la maison</i> ; les <i>ballés</i> +sont soumis aux <i>oloris</i> ou chefs, et ceux-ci au roi. Le roi et +les chefs sont choisis parmi les personnages les plus influents +et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur +obéit.</p> + +<p>Malheureusement le pouvoir n’a pas été régénéré par le +christianisme. Comme tout pouvoir païen, il est arbitraire +et oppressif, il ne tourne pas ses efforts au profit des sujets ; +il ne sert pas, il veut être servi : « Les princes des nations +les dominent, dit notre divin Maître ; les grands exercent la +puissance sur elles<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <span class="sc">S. Matthieu</span>, <small>XX</small>, 25.</p> +</div> +<p>A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens ; +à la côte des Esclaves, le roi et les chefs pressurent +de même les peuples.</p> + +<p>M. Borghero a dit avec autant d’exactitude que de précision<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> : +« Le peuple est esclave en masse des rois, puis des +chefs et finalement des particuliers qui sont en petit nombre. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>, t. XXXVI.</p> +</div> +<p>Dans la même lettre, datée du 3 décembre 1863, le même +missionnaire signale l’influence prépondérante des prêtres, +des idoles. Il développe trop bien l’ensemble du système +gouvernemental, pour que nous ne lui laissions pas la parole. +« Le long de toutes nos côtes, dit-il, les grands et les petits +États sont gouvernés à peu près de la même manière, et +peut-être, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner +les choses, on se convaincrait qu’<i>au fond il y a là plus de +sagesse qu’on ne le croit ordinairement</i>.</p> + +<p>« Vous entendez dire de tous côtés que les monarchies de +ces régions ne se soutiennent que par un despotisme absolu ; +que la volonté du souverain est la seule loi ; que le plus +abrutissant servilisme pèse sur toutes les têtes : il y a du +vrai dans ces accusations, mais il faut s’entendre. Si l’on +attribue le despotisme sans frein à la personne du chef, rien +de plus faux ; ce chef, avec toutes les apparences de l’absolutisme, +n’en est pas moins enchaîné par les autres chefs +particuliers, par ceux qui lui tiennent lieu de ministres, +par les anciens usages. Ensuite, roi, chefs, ministres sont +enchaînés par les prêtres du fétichisme qui planent au-dessus +de tous, et dont les ordonnances n’admettent aucune discussion ; +ce système est général en Afrique, et l’on sait qu’il en +fut ainsi dès la plus haute antiquité. Le despotisme barbare +dont on parle existe donc, non pas exercé par un seul, mais +bien par cette espèce d’oligarchie, qui seule a une existence +dans une société si élémentaire. »</p> + +<p>En traitant de l’état religieux de nos nègres, nous avons +vu Ghézo, roi du Dahomey, empoisonné par les féticheurs, +pour n’avoir pas satisfait en entier leurs désirs sanguinaires +dans les <i>fêtes des coutumes</i> : nous avons vu son fils et successeur, +Badou, subir leurs exigences, afin d’être tranquille sur +le trône ; nous avons dit aussi à quelles circonstances on +doit attribuer le prestige dont jouissent les féticheurs et la +terreur qu’ils inspirent.</p> + +<p>Cet état de choses est un vestige de la période primitive +des sociétés. Car, si « le premier père fut le premier roi », +il fut aussi le premier pontife. Associée au pouvoir de gouvernement +et de justice, l’autorité sacerdotale ne fit longtemps +qu’un avec lui entre les mains des patriarches. +Ceux-ci d’abord furent fidèles aux lois de l’équité, mais ils +se laissèrent aveugler dans la suite par leurs passions ; et +bientôt, leurs excès, n’ayant plus de bornes, provoquèrent la +séparation des pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux +prima encore le pouvoir royal.</p> + +<p>Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont +pas sorties de cette période d’évolution. Les familles y sont +réunies par groupes, sous la direction des <i>ballés</i>. Seulement, +par suite du despotisme supérieur, ces <i>rois de la maison</i> ne +sont que de simples patrons, sans force pour protéger +« <i>leurs enfants</i> » contre les abus de pouvoir des chefs, du roi +et des féticheurs.</p> + +<p>Le <i>ballé</i> appelle <i>ses enfants</i> ceux qui lui sont soumis, et +ceux-ci lui donnent le titre de père, <i>babba</i>. N’est-ce pas ce +que Mgr D. Frayssinous a dit : « Chaque père de famille +avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait +sur tous les autres et sur leurs familles. »</p> + +<p>Au-dessus des <i>ballés</i> sont les chefs (<i>oloris</i>). Ceux-ci sont +au choix du roi. Sans solde et sans revenus, ils n’ont que ce +qu’ils extorquent pour payer au roi les fortes redevances +qu’il exige d’eux sous forme de cadeaux. Leur position +même les force à pressurer leurs inférieurs, à les accabler +d’exactions ; leur cupidité les y pousse ; et, quoique leur +tyrannie soit restreinte et subordonnée au bon plaisir du roi, +elle n’en est ni moins arbitraire, ni moins excessive.</p> + +<p>Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son +chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires ; les +autres affaires sont de la compétence de chefs spéciaux ; +quelques-unes ressortissent au tribunal des féticheurs. Tous +les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions : ceux-ci +n’ont d’autorité qu’en matière civile ; ceux-là, en matière +administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu’ils +ne soient pas aussi bien définis que chez nous.</p> + +<p>Du reste, la manière d’agir de ces chefs est la même pour +tous.</p> + +<p>Le roi domine le peuple, les <i>ballés</i> et les chefs : riches et +pauvres, maîtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce +n’est les féticheurs. Son pouvoir absolu n’a généralement +d’autre contre-poids que l’autorité des féticheurs et leurs +prescriptions, avec la sanction du poison.</p> + +<p>Nous devons signaler à Abè-okouta une espèce de société +maçonnique dont les décisions sont impératives pour tous, +même pour le roi. Les <i>ogbonis</i> sont affiliés au pouvoir civil +et au pouvoir religieux ; ils ont leurs loges et leur mot +d’ordre, couvrent leurs réunions d’un mystère impénétrable +et agissent dans le plus grand secret. Ils délibèrent sur ce +qui peut intéresser le bien de l’État et notifient au roi leurs +arrêts. Quand les protestants voulurent s’établir à Abè-okouta, +le roi ne leur donna l’autorisation que lorsque les <i>ogbonis</i> y +consentirent<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> « Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrètes. L’initiation +s’appelle le « mélange du sang ». Tout nouvel initié se fait une légère +incision et mêle son sang au sang de l’initiateur. C’est là un pacte secret +et indissoluble. Partout où ils vont, les initiés se reconnaissent à des +signes particuliers.</p> + +<p>« Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte, +très-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à de +cruelles répressions.</p> + +<p>« Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs les +plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et les autres +servent le même maître. Voilà ce qui explique l’influence qu’exercent +certaines classes de prêtres et de prêtresses sur une immense contrée. »</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Courdioux</span>.)</p> +</div> +<p>On comprendra aisément qu’il y a là un obstacle considérable +à toute influence étrangère, en même temps qu’à la +liberté d’action du pouvoir suprême.</p> + +<p>La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs +familles. Le prince régnant choisit souvent son successeur +parmi ses enfants et le fait agréer par les chefs. S’il ne l’a +point fait, les chefs, après sa mort, font choix de celui qui +leur semble devoir être le plus favorable à leurs idées et à +leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s’en occupent +guère ; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point +dans le paganisme.</p> + +<p>Quand le roi a choisi son successeur, il se l’associe dans +le maniement des affaires ; il en fait <i>son second</i> (<i>ékédji</i>), son +coadjuteur, qui se forme en même temps qu’il sert d’aide. +Les chefs et les <i>ballés</i> ont aussi leur <i>ékédji</i>.</p> + +<p>Les féticheurs n’ont jamais entendu ces paroles sublimes +adressées par le divin Maître aux gouvernants chrétiens : +« Que le plus grand devienne le plus petit, que le chef se +fasse le <i>ministre</i><a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. » Aussi ne s’inspirent-ils que de leur +cupidité et des caprices de leur imagination. Ils voient sans +protester le roi s’abandonner aux excès de la tyrannie, tant +que leurs intérêts ne sont pas contrariés. Parfois, le poison +répond à ces excès ou punit le roi d’avoir déplu aux féticheurs. +Malgré cela, les despotes succèdent et succéderont +toujours aux despotes, jusqu’au temps où le christianisme +viendra éclairer l’intelligence, purifier les sentiments, redresser +et fortifier la volonté. Alors seulement, chefs, roi et +ministres de la religion se dévoueront à la noble mission que +Dieu leur assigne de <i>servir</i> ceux qui leur sont soumis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <span class="sc">Saint Luc</span>, <small>XXII</small>, 25.</p> +</div> +<p>Pour le moment, chez les nègres comme chez tous les +païens anciens et modernes, Dieu étant <i>déplacé</i> et méconnu +dans la pratique, la conscience étant aveuglée par des passions +sans frein, tout est livré à l’arbitraire et au bon plaisir +des puissants. Le roi pressure tout le monde, et les chefs ne +sont pas plus libres dans l’exercice de leur pouvoir que les +individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits.</p> + +<p>En dehors du Dahomey, les excès de pouvoir ne sont pas +aussi exorbitants et aussi communs.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés +légitimes. Ceux qui les commettent ne sont pas à l’abri des +remords ; ils sentent le besoin de déguiser leurs injustices et +leur donnent une apparence de légalité, en invoquant les +<i>coutumes</i>.</p> + +<p>Les <i>coutumes</i>, chez les nègres, tiennent lieu de lois. Je dis +<i>tiennent lieu de lois</i>, parce que, en réalité, il n’y a pas de lois +clairement formulées : chacun est abandonné aux lumières +de sa raison, lumières bien obscurcies, et à ce qui survit de +la conscience, dans le débordement des passions.</p> + +<p>On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou +expliquent les prescriptions de la loi naturelle. Elles se +basent, non sur le droit et la justice, mais sur des décisions +arbitraires antérieures. Elles ne disent pas : il est juste, il +faut, il est équitable. Elles disent : on a fait, il est d’usage. +Et encore s’occupent-elles fort peu de la moralité de l’acte. +Une loi formule le devoir ; elle enseigne et elle commande, +tandis que la coutume n’est qu’un souvenir et la répétition +de ce qui s’est déjà fait. La perfection de la loi consiste à +ne rien laisser à la discussion et à l’arbitraire du juge ; cette +perfection ne saurait convenir à la coutume, qui laisse toutes +portes ouvertes au caprice du juge.</p> + +<p>Les coutumes, chez les nègres, sont presque toujours +restrictives : c’est le fait accompli de l’oppression érigé en +principe. Une première fois, on a injustement condamné +quelqu’un ; dans la suite, semblable injustice rentre dans ce +qu’on appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera sous +le prétexte que c’est la coutume.</p> + +<p>Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que +nous les donnons. A Wydah, un missionnaire conversant +avec le Yévogan lui conseillait de faire rédiger une espèce +de code des coutumes. « De cette manière, disait-il, les +blancs connaîtront les usages du pays, et ils s’y conformeront. — Cette +mesure serait tout à fait impolitique, répondit +le rusé vieillard ; nous n’aurions plus occasion de vous +infliger des amendes. » Ce mot en dit plus que nous ne saurions +le faire.</p> + +<p>Tel est le pouvoir à la côte des Esclaves : il tend toujours +à l’oppression ; il n’est enrayé dans sa marche que par les +calculs de l’intérêt. L’intérêt oblige souvent le roi à user de +ménagement avec les chefs, et les chefs à modérer les exactions +à l’égard des <i>ballés</i> et du peuple ; sinon, presque tout +est livré au caprice.</p> + +<p>Voyons maintenant, d’une manière spéciale, le rôle des +féticheurs dans la société civile.</p> + +<p>« Les saints Pères ont remarqué, nous dit Rohrbacher<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, +que, dans l’ordre primitif de la nature, Dieu n’accorda point +à l’homme de domination sur l’homme, mais seulement sur +les animaux. Aussi, avant le déluge, voit-on des pasteurs de +troupeaux, mais point de dominateurs de peuples. On y voit +des pères et des enfants, mais point de rois ni de sujets, +point de maîtres ni d’esclaves. Dans sa première enfance, le +genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De +souverain proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il +n’y avait que Dieu. On voit, par l’exemple de Caïn et de +son descendant Lamech, qu’il n’avait point encore communiqué +aux hommes le droit de faire mourir aucun d’entre eux, +même pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait +être puni sept fois, et celui qui tuait le second devait l’être +septante fois sept. Il se réservait à lui seul la punition, +même temporelle, du meurtre. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Livre III.</p> +</div> +<p>Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer +les crimes par la force, il est tout naturel que ce pouvoir fut +d’abord confié aux prêtres, représentants et ministres de +Dieu dans la société ; il est naturel aussi qu’on eut recours +au <i>jugement de Dieu</i>. De là, les épreuves judiciaires ou ordalies, +sortes de jugements auxquels les prêtres présidaient.</p> + +<p>A la côte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et +ce sont les féticheurs qui les font subir.</p> + +<p>Il y a au moins deux espèces d’épreuves : les unes, +afflictives, frappent l’individu qu’elles jugent coupable ; les +autres, simplement déclaratives, se bornent à prononcer +sur la culpabilité ou l’innocence du prévenu.</p> + +<p>Les principales épreuves afflictives sont l’épreuve par +l’eau et par l’<i>oricha</i>. Celle-ci est la plus commune ; on la +subit pour des motifs souvent frivoles. Un homme est-il +accusé ou simplement soupçonné d’avoir commis un vol, il +offre de se purger de l’accusation en <i>buvant l’oricha</i>. Veut-on +lui demander une preuve de son innocence, on lui demande +de <i>boire l’oricha</i> : <i>boire l’oricha</i> est une espèce de serment.</p> + +<p>Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer +que celui qui la subit est entièrement à la merci des +caprices du féticheur qui la fait subir.</p> + +<p>Qu’est-ce que <i>boire le fétiche</i> ? C’est avaler, <i>sans la connaître</i>, +une boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de +dire quel danger on court en s’abandonnant, les yeux fermés, +à ces hommes sans mœurs et sans conscience, habiles manipulateurs +de poison, maîtres passés dans l’art de mal faire. +Ils sont d’autant plus à redouter qu’ils manœuvrent dans +l’ombre et sous le couvert de l’<i>oricha</i>. Leurs crimes sont +d’autant plus audacieux qu’ils sont à l’abri de toute poursuite, +du moment où tous les attribuent à l’<i>oricha</i>. Du prévenu +que le féticheur empoisonne, on dira : « Il a bu l’<i>oricha</i> ; +<i>l’oricha l’a tué</i>. » Qui oserait faire le procès à l’<i>oricha</i> ?</p> + +<p>On pourrait croire que les noirs seuls sont exposés à subir +l’épreuve dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les +Européens y sont soumis ; ou, pour mieux dire, on ne la +leur impose jamais. Lander, toutefois, prétend avoir affronté +le danger de cette épreuve toute païenne et barbare. Écoutons +le voyageur anglais :</p> + +<p>« Peu de jours après mon arrivée à Badagri, dit-il, trois +Portugais, marchands d’esclaves, résidant dans cette ville, +se rendirent près du roi et de ses principaux ministres, qui +tous jusqu’alors m’avaient comblé d’égards et de prévenances, +et lui firent entendre que j’étais un espion du gouvernement +anglais, et que, s’ils me laissaient partir, on me +verrait bientôt venir avec une armée pour m’emparer du +pays. Ces calomnies grossières eurent sur des esprits crédules +leur effet ordinaire, et changèrent l’intérêt qu’on m’avait +témoigné en une froide réserve d’abord et bientôt en hostilité +déclarée. A la fin, tous les chefs réunis arrêtèrent de +me soumettre à l’épreuve de l’eau fétiche.</p> + +<p>« Ils me mandèrent auprès d’eux, et je dus traverser une +foule compacte d’habitants que le bruit de la chose avait +instantanément rassemblés. Tous paraissaient fort agités, et +la plupart étaient armés de dards, de haches et de casse-tête. +J’avais à peine pénétré dans la case du fétiche, qu’un +des assistants me présenta brusquement une calebasse pleine +d’un liquide limpide comme de l’eau de source, mais d’une +amertume révoltante, et m’ordonna de tout boire, disant : — Si +tu es venu dans de mauvais desseins, cette liqueur te +tuera ; dans le cas contraire, elle ne te fera aucun mal. +Comme il n’y avait pas à balancer, je pris mon parti sur-le-champ +et j’avalai le breuvage sans hésiter ; puis, regagnant +ma case en toute hâte, je pris une forte dose d’émétique +accompagnée d’une grande quantité d’eau tiède. Grâce à cet +antidote, je n’éprouvai aucune suite fâcheuse d’une épreuve +qui, presque toujours, est mortelle.</p> + +<p>« Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant +que le fétiche m’avait épargné, redevinrent pour moi affables +comme auparavant ; ils répétaient sans cesse que j’étais +protégé de Dieu, et qu’il n’était pas au pouvoir des hommes +de me nuire. »</p> + +<p>Le noir coupable n’ose <i>boire le fétiche</i> ; à l’appréhension +du châtiment caché dans l’épreuve se joignent les terreurs +d’une conscience troublée, et il redoute l’épreuve. L’innocent +lui-même a tout à craindre d’y être exposé. Quoique la +superstition lui donne une certaine assurance, elle ne +l’aveugle pas au point de lui cacher le danger qu’il court. Il +s’efforce de conquérir les bonnes grâces de l’<i>oloricha</i> par ses +cadeaux ; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs +de sa cupidité ? l’<i>oloricha</i> n’a-t-il pas quelque intérêt à se +débarrasser de lui ? lui a-t-on donné des cadeaux plus importants +pour le décider à faire mourir le prévenu ? Ces pensées +et bien d’autres encore inspirent une juste terreur au malheureux +qui se présente pour boire l’<i>oricha</i>.</p> + +<p>L’<i>oricha</i>, lui, agit avec connaissance de cause ; il offre, +comme il l’entend, le poison ou un breuvage inoffensif ; et, +comme « presque toujours l’épreuve est mortelle », presque +toujours il ajoute à ses crimes. Les homicides fréquents dont +il se rend coupable étouffent en lui tout sentiment humain, +en sorte qu’il est bientôt dominé par le besoin de tuer. Cela +le rend très-redoutable et très-influent sur des esprits faibles +comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse sous +la main du despotisme.</p> + +<p>L’épreuve par l’eau se subit dans une rivière ou une +partie de la lagune spécialement réservée à cet effet. Dans +cet endroit, l’eau, dit-on, est sous l’influence de l’<i>oricha</i> ; +c’est pourquoi elle engloutit le coupable et laisse surnager +l’innocent. L’<i>oricha</i> hantant ces parages, il est naturel qu’on +en prohibe l’accès aux profanes, dont les regards seraient +peut-être par trop importuns.</p> + +<p>A Porto-Novo, l’épreuve par l’eau se fait à Togbo, lieu +sacré situé dans le canal de Wémé, qui met en communication +le <i>grand lac</i> de Nokhoué et la lagune de Porto-Novo. Il +est défendu de fréquenter cette localité ; les féticheurs seuls +ont des habitations tout autour.</p> + +<p>On dit que des filets et des piéges habilement déguisés servent +à accomplir les manœuvres criminelles de l’épreuve, quand +on veut perdre le prévenu ; qu’il y a des plongeurs remarquables +auxquels il est facile de rester longtemps immergés, en +sorte qu’ils peuvent retenir sous l’eau ou rejeter à la surface +ceux qu’ils veulent faire mourir ou préserver d’un accident.</p> + +<p>L’épreuve par l’eau est rarement favorable à ceux qui la +subissent ; on ne l’impose qu’à ceux dont la perte est décidée ; +l’accepter, c’est aller au-devant d’une mort à peu près certaine.</p> + +<p>Un ancien <i>gogan</i> de Porto-Novo tomba dans la disgrâce +du roi Mecpon, après avoir longtemps joui de sa confiance +et de ses faveurs. Le roi le mande auprès de lui, l’accable +de reproches et lui déclare qu’il lui est suspect. « Tu n’as +qu’un seul moyen de te justifier, lui dit-il en terminant. Si +tu n’es pas coupable, tu n’as pas à craindre le courroux +vengeur de l’<i>oricha</i>. Va à Togbo ; que l’<i>oricha</i> proclame ton +innocence. — O roi, répondit le <i>gogan</i>, tu oublies que mon +aïeul fut l’organisateur de Togbo ; ce qui est mystère pour le +peuple n’est pas un secret pour moi ; je serais d’une simplicité +bien naïve, si j’acceptais ta proposition. » Il refusa +l’épreuve, et, pour fuir les effets de la haine du roi, il se +réfugia à Badagri, où il termina ses jours, à l’ombre et sous +la protection du pavillon britannique.</p> + +<p>Il n’est pas toujours aisé d’éviter l’épreuve. Todjinou, +traitant de Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage +au roi, se vit contraint à la subir. Doué d’une grande +énergie et d’une force peu commune, il sort une première +fois sain et sauf des eaux de Togbo.</p> + +<p>Séance tenante, on l’accuse d’une prétendue trahison et +on l’oblige à renouveler l’épreuve, afin de se purger de ce +crime imaginaire. Et d’abord on lui fit boire un breuvage +dont l’effet devait être d’engourdir ses membres quand il +entrerait dans l’eau. <i>Le fétiche le tua !</i>… Comment donc ne +l’aurait-il point tué !</p> + +<p>Un mot seulement sur les épreuves déclaratives. L’<i>ounchè</i> +de Porto-Novo nous servira d’exemple. Il ne tue pas, mais +déclare seulement la culpabilité ou l’innocence du prévenu. +Il n’en est pas moins terrible pour cela ; car parfois son +témoignage équivaut à une sentence de mort. En réalité, +<i>ounchè</i> fait office de témoin.</p> + +<p>L’<i>ounchè</i> est une espèce de petite pirogue couverte de +draperies qui retombent jusqu’à terre. On pose cet instrument +sur la tête de l’accusé, et l’on attend la déposition +muette de ce témoin étrange. Après les pratiques et les +invocations d’usage, l’<i>ounchè</i> se met en mouvement, mû +par je ne sais quel moteur. Bientôt le mouvement s’accentue, +et l’<i>ounchè</i> vient frapper l’inculpé. Est-il frappé par devant, +le fétiche le dénonce comme coupable ; frappé par derrière, +il est reconnu innocent.</p> + +<p>On ne saurait attribuer tout, dans ces épreuves, à l’adresse +et à la supercherie. Ici, comme dans les autres manœuvres +des féticheurs, beaucoup de choses sont humainement +inexplicables. Les féticheurs se mettent en relation avec le +diable ; « celui-ci, disent-ils, vient à leur aide et fait ce que +les hommes ne pourraient faire ».</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, leurs manœuvres ne sont pas exclusivement +des pratiques de religion ; elles entrent pour beaucoup +dans l’administration civile ; comme moyens administratifs, +les épreuves donnent aux <i>olorichas</i>, dans la société, +une influence réelle et capitale. Ainsi, quoiqu’ils n’aient +pas de pouvoir administratif direct dans l’ordre civil, les +féticheurs se mêlent des affaires qui sont de ce ressort et les +traitent avec voix prépondérante.</p> + +<p>La <i>police</i>, chez les noirs de nos contrées, est admirablement +organisée. Nous avons signalé Égoungoun et Oro +comme agents de la haute police. Après ce que nous venons +de dire, on comprendra que l’on redoute ces policiers +<i>orichas</i>.</p> + +<p>Parlons des policiers profanes.</p> + +<p>Dans le Yorouba, le roi a auprès de lui des gens de cour +(<i>bafin</i>, <i>ibafin</i>), dont six servent de chambellans dans son +palais, sous le nom d’<i>iwéffa</i>. Les autres veillent à l’ordre +public.</p> + +<p>Les chefs délèguent aussi aux gens de leur suite, varlets +connus par les Européens sous la dénomination portugaise +de <i>moços</i>, garçons, le soin d’assurer la tranquillité publique +et de rechercher les criminels. Les <i>moços</i> reçoivent les +plaintes, font les premiers interrogatoires, informent l’affaire. +Ils font en général tout ce qui, chez nous, est du ressort de +la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans +l’intérêt du chef dont il est <i>moço</i>.</p> + +<p>« Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des États aussi +peu civilisés que ceux de la côte des Esclaves, il puisse +exister une police quelconque ? Cependant, sous ce rapport, +les nègres, et en particulier les Dahoméens, peuvent être +comparés à plus d’un peuple civilisé. Il est rare qu’un crime +soit commis sans que l’auteur en soit bientôt découvert.</p> + +<p>« Les <i>moces</i> ou domestiques des cabécères sont chargés +de veiller à l’ordre public. Ils sont, tout à la fois, huissiers, +gendarmes, geôliers et bourreaux.</p> + +<p>« A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par +les <i>laris</i> (officiers du roi). Ils surveillent les marchés, +reçoivent les droits aux portes de la ville, etc. Rien ne les +distingue des gens du commun, si ce n’est la coupe particulière +de leurs cheveux. Ils les rasent sur les côtés et tressent +en forme de crête ceux du milieu. Toucher la tête d’un <i>lari</i> +est réputé crime. Le premier <i>lari</i> du roi jouit de toute la +confiance de son maître.</p> + +<p>« Il existe sous le nom de <i>zangbéto</i> (<i>zan</i>, nuit, et <i>gbéto</i>, +gens) des gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes +gens de la ville. Ils se répandent dans les principaux quartiers +par groupes de six ou huit. L’un d’eux est enveloppé +d’un grand manteau de paille qui le couvre complétement. +A l’extérieur de ce manteau sont suspendues de grosses +coquilles (<i>agathinès</i>) tenant lieu de grelots. Le <i>zangbéto</i> ainsi +costumé se tient à l’écart de ses compagnons, et, pendant +que ceux-ci, dissimulés derrière une muraille, font une +musique charivarique, lui s’agite dans son manteau de +paille, pirouette, court, revient à sa place en accompagnant +cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres. Aussi +les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les +<i>zangbétos</i> sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de +la mer pour venir garder la cité.</p> + +<p>« Ils ont le droit d’arrêter les passants qui s’attardent +après huit ou neuf heures du soir. Leur devoir est d’empêcher +les incendies et les vols de nuit. Néanmoins les <i>zangbétos</i> +ont la plus triste réputation : ils rappellent les voleurs +du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a organisé une bande +de voleurs toujours en mission sur un point du territoire. +Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but d’obliger +tous mes sujets à avoir de l’ordre et à faire bonne garde.</p> + +<p>« Le grand avantage du <i>zangbéto</i> est peut-être d’arrêter +les rôdeurs de nuit et d’éviter par là un grand nombre +d’incendies causés par la malveillance ou par des vengeances +personnelles.</p> + +<p>« Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la +ville, mais il est prudent à eux de se faire précéder d’une +lanterne. »</p> + +<p>Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées +au roi, soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre +davantage l’inculpé ; car le roi ne manquera certainement +pas l’occasion qu’on lui offre de <i>manger</i>. C’est un moyen de +lui faire la cour que de lui fournir de semblables occasions.</p> + +<p>Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie +administrative : l’oricha, qu’il est défendu de regarder ou de +profaner ; l’<i>oiseau du roi</i>, qu’on ne saurait chasser sans crime ; +la vente de tel ou tel produit pour l’exportation, de tel ou +tel poisson sur certaines places, etc., etc.</p> + +<p>C’était à Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du +nom d’Okoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de +reprendre le travail. Vers six heures et demie, le <i>moce</i> d’un +cabécère vint, de la part de son maître, m’annoncer qu’Okoubonzi +était retenu par le chef. « Mon maître te fait dire de +venir chez lui, me dit le moce ; vous vous entendrez afin +qu’il te rende ton ouvrier. — Qu’a fait mon ouvrier ? » +demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel +était son crime ; je ne le donne à deviner ni en mille, ni en +cent, ni en dix, ni en un ; je m’exécute immédiatement et +je viens au fait. « Ton moce, me fut-il répondu, est monté +sur un arbre près de la maison de mon maître. — Qu’allait-il +faire sur cet arbre ? — Prendre des feuilles pour faire un +remède. — Quel crime y a-t-il donc à cela ? l’arbre est-il +fétiche ? explique-toi vite. — L’arbre, je te l’ai dit, est près +de la maison de mon maître. Or, dans la maison, il y a une +femme du roi. Fort heureusement cette femme n’était pas +dans la cour au moment où ton moce était sur l’arbre, et il +ne l’a point vue ; s’il l’avait vue, il serait envoyé au roi, qui +certainement le ferait mettre à mort. Le cas est grave, mais +mon maître en ta considération étouffera l’affaire. »</p> + +<p>Je compris vite que le chef en question voulait m’extorquer +quelque chose, sous forme d’amende ou de cadeau : il +ne fallait pas être bien au courant des us et coutumes du +pays pour le deviner. Je n’étais pas d’humeur à me laisser +duper, et je dis au messager du chef : « Va dire à ton maître +que je connais un chef dans la ville capable de régler le différend ; +je connais le <i>Yévogan</i>, tandis que ton maître m’est +inconnu. » Et me tournant vers un enfant, je le chargeai +d’aller informer le Yévogan, qui est le chef principal de la +ville, le priant de faire rendre mon ouvrier à la liberté. Le +pauvre garçon dut attendre jusqu’à quatre heures du soir +qu’on jugeât à propos de le laisser sortir ; encore lui fit-on +subir de dures admonestations.</p> + +<p>Les <i>pénalités</i> en usage parmi les noirs sont : la mort, l’emprisonnement, +les amendes et le fouet (kpachan).</p> + +<p>Les pénalités sont la sanction qui garantit l’observation +de la loi, l’exécution de la volonté des supérieurs. Quand la +volonté du supérieur est juste, l’homme raisonnable l’accepte +sans peine ; mais lorsque cette volonté est arbitraire et +capricieuse, la raison et la conscience la repoussent, et l’inférieur +ne s’y soumet qu’avec répugnance. Dans le premier +cas, une sanction légère amène l’accomplissement du devoir ; +dans le second, il faut de fortes pénalités afin de contraindre +les sujets à ce qu’on leur demande. De fortes pénalités sont +nécessaires aussi pour déterminer ceux qu’une conscience +engourdie ne pousse pas à la pratique du bien. Dès lors, on +conçoit que les peines soient, dans le paganisme, comme +dans toutes les nations corrompues, et plus sévères, et plus +fréquentes.</p> + +<p>Nous l’avons déjà dit : dans le paganisme, et par conséquent +chez les noirs de la côte des Esclaves, l’autorité du +souverain, celle des chefs et celle des maîtres, l’autorité à +tous les degrés est arbitraire, parce qu’elle n’est pas dirigée +par la conscience. Aussi, <i>elle a besoin de s’imposer par la violence</i>, +et le maître est toujours armé du fouet, et les chefs +extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés +en prison, etc. ; et le souverain préside sans relâche aux +exécutions… ou aux sacrifices, quand les exécutions juridiques +ne suffisent pas à ses désirs.</p> + +<p>En théorie, les noirs décrètent la peine de mort contre les +meurtriers, les traîtres, les adultères, les incendiaires et les +voleurs. Les prisonniers de guerre sont aussi mis à mort, à +moins qu’on ne les réserve à l’esclavage.</p> + +<p>On dit que le nègre est voleur, et l’on dit vrai. Si la pratique +répondait à la théorie, il y a longtemps que les nègres +auraient été exterminés. Heureusement pour la race noire, +les chefs et le roi, plus encore que le fétiche, sont sensibles +à l’appât des cadeaux. La vue d’un cadeau les rend on ne +peut plus accommodants ; si bien que la peine de mort n’est +pas même commuée : on néglige complétement d’y faire la +moindre attention. Quelquefois, on exécute la loi, c’est-à-dire +qu’on exige la mort d’un individu, mais on laisse le coupable +substituer une victime à sa place. Alors l’innocent +paye pour celui qui a commis le crime : l’esclave, pour le +maître ; l’enfant, pour les parents…</p> + +<p>La peine de mort n’est pas la même partout : elle varie, +chez les noirs aussi bien qu’en Europe, selon la nature du +crime et selon les pays. A Agoué et dans les Popos, il y a +des cas où l’on empale le condamné ; presque partout il est +admis de le brûler vif, de le décapiter, de l’assommer, de +l’étrangler… Souvent, avant de lui donner la mort, on le +torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les +entrailles ou la poitrine…</p> + +<p>Un Brésilien m’a parlé d’une exécution à laquelle il +assista à Porto-Ségouro. Le coupable fut d’abord empalé, +ensuite on planta en terre le pieu qui avait été l’instrument +du supplice, enfin on alluma un grand feu tout autour. Le +malheureux supplicié, rôti à petit feu, détournait la tête +lorsque la flamme ou la fumée lui venaient dessus. Il passa +plus d’une journée dans cette horrible situation. Et l’on +buvait, et l’on dansait autour de lui.</p> + +<p>On le voit : je ne déguise pas ce qu’il y a de barbare dans +les mœurs des nègres. Je ne crains pas d’infirmer ma thèse, +en dévoilant la vérité. Et si l’on m’objectait ces horreurs, +je prierais mes contradicteurs de me dire si nos pères, les +Gaulois, ne commettaient point de semblables atrocités ; si +Rome n’eut pas des sacrifices humains, et si elle ne se faisait +pas un jeu de voir les gladiateurs se déchirer dans l’arène +ou de jeter les chrétiens aux lions.</p> + +<p>La <i>prison</i> ! « Dans l’antiquité et bien longtemps encore +dans les temps modernes, la prison a été considérée, non +comme un moyen de correction, mais comme un lieu de +supplice et de vengeance : les prisonniers étaient enfermés +dans un espace étroit, privés d’air et d’exercice, et livrés à +la brutalité des geôliers. Avec le christianisme, on commença +de s’occuper d’améliorer le sort des prisonniers. » Ainsi +parle Bachelet<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. En traitant la question à un autre point de +vue qu’au point de vue simplement historique, il aurait pu +dire : Dans l’antiquité et partout où le christianisme n’a +pas fait sentir ses bienfaisantes influences, la prison est et +<i>sera</i> considérée… Après ces déclarations, je puis parler sans +ambages.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Dictionnaire des lettres, des beaux-arts</i>…</p> +</div> +<p>A la côte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits +longs de 2 ou 3 mètres, un peu moins larges, creusés en +terre, sans fenêtres et sans jour. Là se trouvent pêle-mêle +plusieurs détenus, enchaînés, couchant dans leurs ordures, +à côté peut-être du cadavre de quelque compagnon d’infortune +qui a succombé sous le poids de la misère. Ils ont au +cou un collier en fer auquel est rivée une chaîne qui passe +par un trou du mur et est fortement attachée au dehors. On +peut, de l’extérieur, tirer la chaîne vivement, et le prisonnier +est étranglé, sans s’être douté du danger et sans avoir +vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont tenus dans +l’isolement ; que la nourriture leur est distribuée avec parcimonie ; +qu’ils sont toujours menacés de mort. En vérité, +« la prison n’est pas un moyen de correction, mais un lieu +de supplice et de vengeance ». Puisse le christianisme modifier +bientôt ce lamentable état de choses ! puisse-t-il bientôt +<i>régénérer</i> le noir !</p> + +<p>Le <i>fouet</i> et les <i>amendes</i> sont les moindres châtiments.</p> + +<p>A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des +amendes ; c’est ce qu’en style du pays on appelle <i>manger</i>. Les +chefs, toujours avides, ne laissent passer aucune occasion de +<i>manger</i>, et, si l’occasion ne s’offre pas d’elle-même, ils +mettent tout en œuvre pour la soulever.</p> + +<p>Le <i>kpachan</i> est le châtiment des esclaves et de ceux qui +ne peuvent payer des amendes. On appelle <i>kpachan</i> une +lanière de cuir d’hippopotame, un nerf de bœuf, une cravache, +une houssine, un fouet quelconque. Les nègres ont une +manière de s’en servir qui rend encore plus terrible cet +instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et vifs, +en traînant le <i>kpachan</i> sur le corps. Au premier coup, la +peau part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des +contorsions affreuses, tandis que le maître ou le chef ordonnateur +ricane avec ceux qui l’entourent, et se fait un jeu de +contempler les grimaces du supplicié.</p> + +<p>La torture du <i>kpachan</i> est souvent infligée pour obtenir +des aveux d’un prévenu ou d’un homme simplement suspect. +Le maître a-t-il été volé, la coutume l’autorise à jeter +dans les fers les gens de sa maison et à les fouetter pour +leur arracher quelque révélation.</p> + +<p>Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez +les noirs païens, alors qu’elle a été en usage chez nous +jusqu’en 1780. Mais plutôt, étonnons-nous de ce que les +procédés appliqués furent chez nous plus barbares que chez +les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du patient ; ils +ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le faisait +à Paris ; ils n’attachent pas celui qu’ils soumettent à la question +sur une chaise de fer, et ils n’approchent pas ses membres +d’un feu de plus en plus vif, ainsi qu’on le pratiquait en +Bretagne.</p> + +<p>L’<i>impôt</i>, à la côte des Esclaves, n’est point destiné à couvrir +les dépenses des services publics ; il n’est pas, non plus, +proportionné aux revenus de chacun. En matière d’impôt +comme dans tout le reste, l’arbitraire du roi et des chefs +est la règle, leur intérêt est le but vers lequel ils dirigent +tout. Sans souci de l’utilité générale, le roi et les chefs +exploitent le pays pour leur bénéfice privé. <i>C’est l’égoïsme +païen</i> qui rapporte tout à soi.</p> + +<p>On prélève une part des revenus du sol, de la pêche, du +commerce : huile de palme, tafia, cauris, fruits de la terre, +tout paye. Les blancs, en guise d’impôts, payent des droits +d’importation et des cadeaux. Ces revenus ne sont pas les +revenus de l’État, mais les revenus du roi et des chefs : +seuls, le roi et les chefs en profitent. « Les prétentions, au +Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et +les grands cabécères s’arrogent le droit de s’emparer de +tout ce qui leur plaît : passent-ils sur les marchés, ils prennent, +sans rien payer, ce qui leur convient. Sous les anciens +rois avait lieu une autre espèce de pillage bien plus singulier ; +voici la chose : quand le monarque voulait approvisionner +sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les +villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque +maison, d’y prendre tout ce qui avait quelque prix et de +l’expédier à la capitale. Ghézo avait presque aboli cet abus ; +mais, en l’année 1861<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, le roi voulut y revenir. Il y a près +d’un mois, un dimanche matin, je vois un grand nombre +d’habitants apporter dans le fort toutes sortes d’objets : des +provisions alimentaires, de l’eau-de-vie, des étoffes, de la +poterie, etc. — Pourquoi ce déménagement général ? C’est +que, ce jour-là, on avait commencé à faire la visite de la +ville et à ramasser pour le roi tout ce que les envoyés +jugeaient propre à son service. Ceux qui furent assez heureux +pour déposer leurs effets dans l’enceinte inviolable de +notre fort sauvèrent leur mobilier. Leur cauchemar dura +trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable +quantité d’objets dont nous ignorons les maîtres. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866.</p> +</div> +<p>Les impôts ordinaires sont portés au roi, au moment de +la fête des coutumes ; ils sont aussi perçus par les <i>onibodés</i>. +<i>Onibodé</i> veut dire, en s’en tenant à l’étymologie, qui se tient +dehors (<i>oni</i>, qui a, — <i>ibi</i>, sa place, — <i>odé</i>, dehors). Ce nom +convient bien à ces collecteurs des revenus ; on les rencontre +au dehors, assis à la porte des négociants, dans la rue, +sur les places, au bord des chemins ou près de la lagune ; +ils regardent partout où peuvent passer les produits divers.</p> + +<p>On traduit mal <i>onibodé</i> par <i>décimère</i> : ce dernier mot suggère +des idées qui n’ont pas le moindre rapport avec la +réalité des choses.</p> + +<p>Les <i>onibodés</i> sont d’une exigence outrée. Leur personne +étant inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu’à la provocation, +molestant les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, +les arrêtant sur la lagune et menaçant de ne pas les laisser +passer, s’ils ne subissent leurs exigences. Quand un Européen +entreprend un voyage, il compte combien d’<i>onibodés</i> il rencontrera +sur son chemin, et il emporte pour chacun une +bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs +ne lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si +on ne les rencontrait qu’à l’arrivée et au départ ! mais on +les trouve partout. A peine fermez-vous les yeux que les +canotiers vous réveillent : « Voilà l’<i>onibodé</i> ! » Au milieu de +la nuit, « l’<i>onibodé</i> ! » Avant la première lueur du jour, +encore « l’<i>onibodé</i> ! » Terrible allié des moustiques, l’<i>onibodé</i> +semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser +aucun repos.</p> + +<p>La <i>propriété</i> souffre, comme les personnes, du caractère +despotique de l’autorité. Ce n’est pas seulement chez les +nègres qu’on voit l’autorité se déclarer seule propriétaire du +sol. En Grèce, cela existait déjà, et Platon disait en termes +formels<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> : « Je vous déclare, en ma qualité de législateur, +que je ne vous considère pas, ni vous, ni vos biens, comme +étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à votre +famille, et votre famille entière avec ses biens comme appartenant +encore plus à l’État. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Lois</i>, l. XI.</p> +</div> +<p>Au Dahomey, le roi dit : « L’État, c’est moi ; je suis seul +maître, la propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire +du sol dont je dispose à ma guise. » En principe, tout +appartient au roi. Les sujets peuvent posséder ; ils possèdent, +en effet, utilisant les produits spontanés du sol, cultivant à +leur avantage les terrains demeurés libres ; mais ils possèdent +et ils exploitent, sans autres titres que la tolérance ou la +permission du roi, qui est maître et qui peut dire seul que +la chose est à lui <i>en propre</i>.</p> + +<p>Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait +vendre, par suite de l’impuissance où sont les sujets de +donner, en prix, quelque chose qui soit à eux. Le roi <i>donne</i>. +Lorsque, par <i>donation</i>, il cède une portion de terrain à +quelqu’un, il lui reconnaît le droit de n’être pas troublé +dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il complétement +à ce terrain ? Nul n’osera le lui demander. Du +reste, il semblerait absurde à ce despote qu’il y eût quelque +bien auquel il ne pourrait pas toucher.</p> + +<p>Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de +propriété. Mais, d’après les <i>coutumes</i> du pays, il peut défaire +ce qu’il a fait et reprendre ou donner à un second ce qu’il +avait d’abord donné au premier. En d’autres termes, il ne +cède pas son droit de propriété, il ne cède que l’usufruit.</p> + +<p>Le terrain qui n’a été donné à personne est une espèce +de <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i> dont chacun peut jouir, sans toutefois en +devenir même simple possesseur. Celui qui cultive ce terrain +n’en est que le détenteur. Or, si la possession est si +précaire, combien plus ne le sera pas la détention ! Le jour +où il plaira au roi de disposer du sol, le cultivateur n’aura +pas même le droit d’enlever la récolte, fruit de ses labeurs.</p> + +<p>En dehors du Dahomey, les principes sont les mêmes. +Cependant, le despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et +la propriété est à peu près reconnue et constituée. A Porto-Novo, +État djédji comme le Dahomey, on a vu le roi payer à +ses sujets des terrains qu’il prenait pour lui-même. Chez les +Nagos, on peut considérer la propriété privée comme définitivement +acquise.</p> + +<p>Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que +nous allons dire s’applique en général à toute la côte des +Esclaves.</p> + +<p>Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation +et par vente. Toutefois, la donation et la vente n’entraînent +pas les mêmes conséquences.</p> + +<p>1<sup>o</sup> La donation ne donne pas, à celui qui reçoit, le droit +de donner ou de vendre. Dès qu’il abandonne le terrain +reçu, le donateur peut, s’il le veut, en revendiquer la possession.</p> + +<p>2<sup>o</sup> La vente d’un terrain n’entraîne pas celle des objets +qui s’y trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les +arbres, mâts et autres objets qui se trouveraient fixés au +sol d’un terrain vendu appartiennent toujours au vendeur, +même quand il n’a pas mentionné de réserve en vendant.</p> + +<p>Il ne sera pas inutile d’éclaircir et d’appuyer ce que +j’avance par un fait.</p> + +<p>En 1874, M. Planque, supérieur <i>non résidant</i> de la Mission +des côtes du Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. +Celui-ci décida de fonder une résidence à Agoué, petite +république <i>mina</i>, à l’ouest du Dahomey. Afin de donner un +logement aux missionnaires, M. Cloud acheta une habitation +à la maison Cyprien Fabre et C<sup>ie</sup> de Marseille. Avec l’habitation, +régulièrement <i>achetée</i> par cette maison, l’agent de +M. Fabre vendit un terrain attenant <i>acquis par donation</i>.</p> + +<p>Le 30 mai, nous arrivâmes à Agoué, M. Ménager et moi, +afin de commencer les travaux de la Mission. Nous nous +installâmes comme nous pûmes dans l’étroit local qui nous +était destiné, y cherchant tant bien que mal l’espace suffisant +pour faire l’école et soigner les malades.</p> + +<p>Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter +la bienvenue, nous vîmes un certain <i>Kouasi-Gazouzo</i>, +cabécère des Anglais. Ce personnage me dit, une première +fois : « Le terrain attenant à ton habitation <i>m’appartient</i> ; je +l’ai <i>donné</i> à la maison Fabre, et je te le <i>donnerai</i>. » Plus tard, +modifiant ses paroles, il me dit : « Je l’ai donné à la maison +Fabre, et je <i>puis te le donner</i>. »</p> + +<p>Du moment où il m’eut parlé de la sorte, je ne me fis pas +illusion sur l’intention de Gazouzo : évidemment il voulait +soulever des difficultés, nous troubler dans la possession de +notre immeuble et nous extorquer tout ce qu’il pourrait. +J’avertis immédiatement M. Cloud, lui demandant de prendre +des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se +faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce +genre et des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre +mes conseils en considération ; il m’écrivit froidement : +« On a l’air de vous faire des misères pour le terrain que la +Mission a acheté, je veux bien espérer que ce n’est pas +sérieux. »</p> + +<p>Il y avait sur le terrain en question un mât de pavillon, +pourri au pied, que nous dûmes descendre, de peur que les +enfants ne le fissent tomber sur eux. Aussitôt que le mât fut +à terre, Gazouzo fit dire que le mât était à lui ; en même +temps, il se déclara propriétaire du terrain. J’en informai +M. Cloud, auquel je disais en termes formels : « De fait, +voici la position : d’après les lois d’Agoué, la maison Fabre +n’a pas eu le droit de vendre ; donc, le terrain n’est pas à +nous, qu’on nous y tolère ou non pour un temps plus ou +moins long. »</p> + +<p>Réponse : « <i>Je vais en écrire à M. le Supérieur.</i> » On pense +bien que les nègres n’attendirent pas que M. Planque, <i>résidant +à Lyon</i>, eût donné son avis. Les prétentions de Gazouzo +furent déclarées légitimes ; les lois locales eurent leur effet, +avant même que la lettre de M. Cloud eût annoncé l’affaire +en France.</p> + +<p>Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre +que le noir ne peut guère s’attacher qu’à sa ville ; là seulement +il est chez lui ; pour lui, la ville, c’est la patrie ; en +dehors de la ville il n’a rien en propre : le champ qu’il cultive +n’est qu’un lieu d’approvisionnement (<i>oko</i>), et la partie +inculte de la campagne ne lui appartient pas davantage ; c’est +l’<i>igbè</i>, le fourré, le désert, le <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i>.</p> + +<p>Chaque chef de famille ou <i>ballé</i> a plusieurs cases.</p> + +<p>La case du maître est la dernière, la plus retirée. Elle +s’élève au fond de la cour. Sur sa façade règne un auvent, +qui sert de salle de réception ou de <i>palavres</i>.</p> + +<p>Puisque le mot de <i>palavres</i> est tombé de notre plume, +parlons-en, avant d’abandonner la peinture de l’état politique +des noirs.</p> + +<p>Au lieu de <i>palavre</i>, les Nagos disent <i>oran</i>, affaire, contestation, +démêlé. Les Portugais ont traduit par <i>palavra</i>, probablement +parce qu’on dépense beaucoup de discours dans +toute affaire, chez les nègres. De <i>palavra</i>, les Français qui +sont à la côte occidentale d’Afrique ont fait <i>palavre</i>, mot que +nous conservons et qui se trouve déjà dans les récits de +quelques voyageurs.</p> + +<p>On <i>fait palavre</i>, pour discuter les questions d’intérêt +public ou privé, pour juger les prévenus, pour lancer une +condamnation. Le <i>ballé</i> siége pour les affaires de sa maison ; +les chefs, assistés de leurs <i>moces</i>, pour les affaires qui sont +de leur ressort ; le roi, entouré de ses <i>laris</i>, quand il veut +prendre ou communiquer une décision importante, ou bien +lorsqu’on en appelle à son tribunal souverain. Souvent le +peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les +blancs, dans les villes où il y en a.</p> + +<p>Lorsqu’un voyageur demande à traverser le pays, on +décide dans une palavre s’il est opportun de l’autoriser, à +quelles conditions on lui <i>ouvrira les chemins</i>, quels guides on +lui donnera, quels cadeaux on exigera de lui, etc., etc.</p> + +<p>Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas à contenir +la foule, on se réunit sur la place publique ; en certains +cas même, on se transporte hors de la ville, en rase campagne.</p> + +<p>On convoque le peuple en battant le <i>goungoun</i>, petite clochette +en fer dont se sert le crieur public pour réclamer +l’attention. Les particuliers sont invités à la palavre par des +messagers spéciaux. Ceux-ci portent le bâton du roi ou du +chef qui convoque, afin de montrer leur mission. Ne pas se +rendre à une invitation faite avec ce cérémonial serait une +injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas longtemps +impunie.</p> + +<p>Au jour et à l’heure indiqués, chacun se rend au lieu de +la palavre. On se range auprès du président, par ordre de +dignités ; on s’assied… <i>par terre</i> ; la palavre commence.</p> + +<p>Le président expose le cas ; les conseillers se concertent, +parlent, gesticulent ; observations et répliques se croisent, +au milieu des murmures et des exclamations de toute sorte. +Le cri « <i>oh ! — oh !</i> » (non !) de temps en temps répété avec +un accent brusque, donne au débat les apparences d’une +dispute des plus animées.</p> + +<p><i>Daké !</i> (Silence !) A ce cri, tout le monde écoute, et l’orateur +prend la parole. Il s’interrompt par moments pour dire +à ses auditeurs : « <i>Ogbo ?</i> avez-vous compris ? entendez-vous ? » +Et les auditeurs de dire : « <i>Oh !</i> oui ! » Ou bien ils +relèvent la tête en reniflant en signe d’assentiment.</p> + +<p>Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur +<i>acho</i>. Chacun ouvre le sien et le vide devant lui : celui-ci +étale des cauris, celui-là des graines, un autre des petits +morceaux de pots cassés. On se concerte à voix basse, on +compte en chuchotant.</p> + +<p>Les débats sont terminés ; le condamné peut lire sa sentence +à terre ; ce tas représente des <i>piastres de cauris</i> ou des +<i>galons</i> d’huile ; le second, des pièces d’étoffe, etc., etc.</p> + +<p>Les <i>palavres</i> fournissent aux noirs l’occasion de montrer +leur éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de +finesse. Habiles, rusés, pleins de bon sens, ils savent donner +l’apparence de l’équité à leurs prétentions les plus exorbitantes. +Ils ont de piquantes comparaisons, des peintures +vives et imagées. Dans la conversation, ils aiment les sentences, +les proverbes, les dictons.</p> + +<p>Lorsqu’ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la +route par des monologues à haute voix.</p> + +<p>Souvent, la palavre a un caractère privé. La partie intéressée +se présente chez le roi, afin de conférer avec lui. On +ne l’admet pas toujours à parler directement au roi. Un des +<i>laris</i> reçoit les communications et les transmet au souverain, +dans l’intérieur du palais. Ce mode de palavre n’est pas bien +sûr : le <i>lari</i> peut parfaitement ne rien dire au roi et décider +lui-même l’affaire comme il l’entend.</p> + +<p>Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d’un +certain <i>Togonou</i>, à Porto-Novo ; nous pourrions dire comment, +s’étant constitué maire du palais, sous le règne d’un +roi ivrogne, il entretenait ce roi en état d’ivresse et expédiait +lui-même toutes les affaires qui se présentaient à la +cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos un +<i>alo</i> qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera +que la justice n’est pas exclue des palavres, et qu’on ne +manque pas d’y faire appel aux sentiments de la nature.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à un homme qui épousa deux femmes. +La première n’eut pas d’enfant ; la seconde, appelée <i>Réré</i>, +en eut un, ce qui lui conquit les faveurs du mari.</p> + +<p>« Cependant, l’<i>iyallé</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> simula une grossesse. Puis, un +jour que la mère avait quitté son enfant pour aller à la foire, +cette même <i>iyallé</i> fit semblant d’avoir enfanté, prit l’enfant +et le présenta comme sien. Et tous de la féliciter.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Première femme.</p> +</div> +<p>« A son retour, la mère cherche partout ; elle cherche en +vain : son enfant est perdu.</p> + +<p>« L’enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une +pintade et se mit à chanter. Il disait : — <i>Réré o ! Réré !</i> j’ai +tué une pintade : <i>agba mi réré</i><a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> ; celle qu’on a crue enceinte +ne m’a pas conçu, <i>agba mi réré</i> ; celle qu’on a prise pour ma +mère ne m’a pas enfanté, <i>agba mi réré</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Refrain.</p> +</div> +<p>« La mère court prendre son enfant. L’<i>iyallé</i> se récrie : — C’est +mon fils, dit-elle. Et l’enfant : — Non, non ! tu +m’as volé, pendant que ma mère était à la foire.</p> + +<p>« On saisit le roi de l’affaire ; on fait palavre. Toute la +ville se réunit pour tenir les assises. Et le roi dit à l’enfant +de répéter son chant, afin qu’il l’entende. Et l’enfant répète +son chant dans les mêmes termes. — Voyons, dit le roi à +l’enfant, va t’asseoir aux pieds de ta mère. L’enfant se +lève, et tous lui tendent les bras. Mais lui se détourne et va +s’asseoir aux pieds de sa mère Réré.</p> + +<p>« Pressée de confesser la vérité, l’<i>iyallé</i> dit avec confusion : — C’est +vrai ! je l’ai volé. Et le roi : — Qu’on la +prenne, dit-il, et qu’on la mette à mort ; qu’on porte ma +sentence à la connaissance de tous les habitants de la ville. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="first">CHAPITRE X</span><br> +<span class="xsmall">INDUSTRIE. — COMMERCE. — VOIES DE +COMMUNICATION. — MOYENS DE TRANSPORT.</span></h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le noir de la côte des Esclaves se montre doué de qualités +naturelles suffisantes pour réussir dans les arts industriels. +Son goût artistique se révèle dans les poteries et les pipes +ouvrées, les nattes, les chapeaux et les calottes de paille, +les bâtons et les escabeaux sculptés, les calebasses burinées…</p> + +<p>Les <i>pirogues</i>, confectionnées d’une seule pièce, ne manquent +pas de régularité et d’élégance. On les radoube en +fixant des pièces avec des clous, ou à l’aide d’un transfilage. +On calfate avec des fibres végétales.</p> + +<p>Les <i>forgerons</i> travaillent le fer, le cuivre et l’or avec une +habileté d’autant plus remarquable que leurs outils sont fort +imparfaits. Le soufflet de forge, comme celui des Égyptiens +et des Grecs, consiste en deux outres surmontées d’un +manche qui les met en mouvement. Les amandes de palme +concassées servent de charbon.</p> + +<p>L’<i>art de la verrerie</i> n’est pas tout à fait inconnu. De l’intérieur +on porte à la côte des anneaux en verre, de couleur +bleuâtre ou verte. Ces anneaux, aussi bien que les anneaux +en cuivre, dans le pays, sont des parures recherchées.</p> + +<p>L’<i>industrie textile</i> produit des tissus de coton et de filaments +de palmier et d’autres plantes. Le métier du tisserand +donne des étoffes larges à peine de dix à quinze centimètres ; +aussi la production est lente, et les étoffes du pays +sont très-chères, eu égard au peu de valeur des matières +premières.</p> + +<p>La <i>teinture</i> emprunte ses richesses aux substances végétales +du pays. Le bleu, le rouge et le jaune sont très-réussis, +le rouge surtout.</p> + +<p>Le cuir est parfaitement préparé par les habitants de l’intérieur.</p> + +<p>Les indigènes de la côte se procurent du sel en faisant +évaporer l’eau de l’Océan dans des pots de terre très-évasés, +à la chaleur du soleil ou du feu.</p> + +<p>Les indigènes fabriquent aussi l’huile de palme. Ils pavent +d’amandes de palme une aire carrée entourée de murs, +jettent le fruit du palmier arrosé d’eau sur ce fond résistant, +et l’écrasent en piétinant. Dès que l’opération est terminée, +ils jettent une grande quantité d’eau dans le bassin. +L’huile surnage ; on la prend avec une calebasse, on la +tamise et on la livre ainsi au commerce.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Le commerce des indigènes se fait presque en entier sur les +places publiques : dans les marchés et les foires. Celui des +Européens se fait en magasin, dans les factoreries et les +maisons de détail.</p> + +<p>Les foires des noirs ressemblent plus à celles de nos ancêtres +qu’aux nôtres. Aujourd’hui, parmi nous, les bazars, +les magasins sont tellement multipliés, les relations mercantiles +si aisées, que l’on n’a pas besoin d’aller à la foire +pour se procurer ce qu’on désire : objets de nécessité, d’utilité +ou de simple fantaisie. Aussi, les foires modernes n’ont +d’importance qu’à raison de produits spéciaux dont on y trafique +particulièrement. Souvent elles ne sont plus que le +rendez-vous des ménageries, des bateleurs et des badauds ; +ce sont plutôt des réunions populaires de jeux et de fêtes +que des centres d’opérations commerciales. Chez les noirs, +les foires sont ce qu’elles furent jadis pour nos pères : de +grands marchés publics où l’on trouve tous les articles possibles. +Dans les foires seulement on est sûr de trouver de +tout : du maïs, des ignames, des petits oignons, des denrées +et des fruits de toute sorte, du piment, du sel, des poissons +fumés, des fétiches et des amulettes, des nattes, des paniers, +des indiennes, des colliers, du tabac à fumer, du tabac à +priser, du fard pour les paupières, etc., etc., etc.</p> + +<p>Chaque genre de produit a son département : ici c’est la +section du bois à brûler ; on peut en acheter pour une +somme infime, pour cinq centimes ou moins encore. Là on +vend des herbes et des poudres médicinales, pour guérir de +tous les maux, pour rompre les charmes et dissiper les +enchantements. Pouah ! quelle odeur infecte ! c’est la place +réservée au poisson : poisson frais, poisson fumé, poisson +passé, poisson presque pourri. Vite, éloignons-nous.</p> + +<p>Voici une exposition de <i>fillas</i>, un grand déballage. Sous +cette échoppe s’étalent des bouteilles aux brillantes étiquettes ; +les noms sont des plus séduisants : rhum, cognac, +marasquin, muscat de Frontignan, anisette… La <i>cachassa</i> et +le <i>gin</i> coulent abondamment dans ces buvettes.</p> + +<p>A Agoué, il y a deux marchés distincts : le marché mina +et le marché nago. La vente de certains objets est souvent +prohibée sur l’un ou l’autre de ces marchés, et sévèrement +réprimée.</p> + +<p>Une des places de Porto-Novo est encore désignée sous le +nom de foire des esclaves (<i>odja èrou</i>).</p> + +<p>Actuellement on trafique peu des esclaves ; depuis 1865, +on n’en exporte plus dans les colonies européennes, et le +commerce légal a pris des développements considérables. +Les échanges, à l’intérieur, se font très-activement, grâce à +l’organisation des foires qui se succèdent sans interruption. +Tous les jours la foire se tient à Porto-Novo, à Djangan ou à +Aggéra, trois villes peu distantes l’une de l’autre. Les foires +sont distribuées de la même façon dans la région dont +Agoué est le centre, aussi bien que dans l’intérieur ; en +sorte que l’on a presque toujours les facilités de la foire, +non loin du lieu où l’on est. En général on ne fait que troquer ; +on donne une marchandise pour une autre : une +poule, un mouton, un esclave pour quelques feuilles de +tabac, quelques pièces d’étoffe ou une quantité déterminée +d’eau-de-vie.</p> + +<p>La monnaie courante est le cauris (<i lang="la" xml:lang="la">cyprea moneta</i>), petite +coquille ovale, plate en dessous, d’un blanc jaunâtre. C’est +parce que les nègres l’emploient comme monnaie que ce +coquillage de la mer des Indes est vulgairement appelé +<i>monnaie de Guinée</i>. Du reste, la Guinée n’est pas le seul +pays où les coquillages servent de menue monnaie ; depuis +les époques les plus reculées, ils ont cours en Chine, dans +l’Inde, en Arabie… Les cauris circulent dans la plus grande +partie du Soudan.</p> + +<p>Voici le taux des cauris pendant mon séjour à la côte des +Esclaves :</p> + +<table> +<tr><td colspan="3">Ordinairement,</td></tr> +<tr><td class="r"><div>8,000</div></td> <td>valaient</td> +<td>un dollar (5 fr. environ).</td></tr> +<tr><td class="r"><div>2,000</div></td> <td class="c"><div>— </div></td> +<td>1 <span class="d2">fr.</span> 25 c.</td></tr> +<tr><td class="r"><div>200</div></td> <td class="c"><div>— </div></td> +<td>0 <span class="d2">»</span> 12 c. ½</td></tr> +<tr><td class="r"><div>40</div></td> <td class="c"><div>— </div></td> +<td>0 <span class="d2">»</span> 02 c. ½</td></tr> +</table> +<p>Un sac de cauris (soit 20,000 cauris) vaut 12 fr. 50, au +cours précédent. Or, il pèse près de 60 livres. Le poids +énorme de cette monnaie la rend fort incommode pour les +transactions importantes.</p> + +<p>Les nègres comptent comme nos ancêtres ont compté +avant d’écrire la numération. Nos ancêtres ajoutaient les +cailloux aux cailloux (<i lang="la" xml:lang="la">calculi</i>, petits cailloux, d’où le mot +<i>calcul</i>). Ils ne comptaient pas autrement, avant l’invention +des caractères numériques. Les noirs de la côte des Esclaves, +privés encore de numération écrite, ajoutent les cauris aux +cauris. Quand ils ont formé un tas (<i>igba</i>, 200), ils comptent +par <i>tas</i> ou <i>igba</i> jusqu’à 2,000 (<i>egba</i>, tas complet). Les cauris +ne sont pas seulement la monnaie courante ; ils sont, en +quelque sorte, les éléments du calcul des nègres.</p> + +<p>Les indigènes comptent par 5 jusqu’à 20 ; par 20, jusqu’à +200 ; par 200, jusqu’à 2,000 ; par 2,000, jusqu’à 20,000. +Vingt mille cauris égalent un sac. Au-dessus, on compte +par sacs ; on dit : 2, 3, 4 sacs d’hommes pour 40, 60, +80,000 hommes.</p> + +<p>Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit dans +notre <i>Étude sur la langue nago</i>.</p> + +<p>Pour se faire une idée de l’importance du commerce dans +ces parages, on n’a qu’à considérer les opérations commerciales +qui se font à Lagos. Dans la seule colonie anglaise, le +produit de l’exportation s’élève à plus de dix millions de +francs, et celui de l’importation, à cinq millions au moins +par an.</p> + +<p>Les articles d’exportation sont : le coton, les amandes et +l’huile de palme, les arachides, les graines de sésame, +l’ivoire, les étoffes du pays, les calebasses, le beurre végétal, +les noix de kola, les ignames, le piment et autres épices. +Ces produits sont déversés en majeure partie en Angleterre, +en France, en Allemagne et au Brésil.</p> + +<p>L’importation introduit dans le pays : des étoffes de soie +et de coton, du tafia, du gin, des liqueurs, du corail, des +verroteries, etc., etc.</p> + +<p>« Une seule maison de Marseille, nous dit M. Courdioux, +a expédié, en 1868, quarante-deux navires à ses comptoirs +de la côte des Esclaves, et en a retiré 15,000 tonnes d’huile +de palme ou d’amandes de palme… L’huile de palme arrive +en Europe à l’état solide, comme une graisse épaisse. On +l’emploie dans la savonnerie et dans la fabrication des +bougies ordinaires. Outre l’<i>oléine</i>, elle renferme un principe +qu’on a appelé la <i>palmitine</i>, qui n’est probablement +qu’une variété de la stéarine commune. Mais l’huile de +palme entre surtout dans la composition des graisses destinées +à adoucir le frottement des roues de wagons et de +locomotives de la plupart des chemins de fer de l’Europe. »</p> + +<p>Le commerce livre à l’industrie européenne le sésame, +l’arachide et le béraf, pour en extraire de l’huile comestible +que l’on mêle à l’huile d’olive.</p> + +<p>Difficilement on trouve sur la côte des armes du pays ; on +les fait venir de l’intérieur lorsqu’on veut s’en procurer. +Ces armes ne sont guère que des objets de curiosité : on se +sert généralement d’armes françaises et anglaises, dont le +marché est inondé. La poudre vient aussi d’Europe. En +guise de projectiles, les nègres emploient des débris de fer, +des clous, des amandes de palme concassées.</p> + +<p>Une grande partie de la vie nationale des nègres se concentre +dans les marchés et les foires ; les nègres trafiquent +sans cesse ; on les voit parcourir d’immenses étendues pour +un lucre médiocre.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p><i>Les voies de communication et la facilité des transports</i> sont +essentiels au développement du commerce, de l’industrie et +de la civilisation. La difficulté des relations et des transports +entrave l’écoulement des produits et s’oppose aux transactions : +tout est enrayé, tout languit dans une stagnation +affligeante.</p> + +<p>A la côte des Esclaves, point de routes, point de voitures, +point de bêtes de somme : les femmes et les esclaves opèrent +seuls tous les transports sur leur tête, lentement, péniblement.</p> + +<p>Toutefois, les voies de communication seraient nombreuses +et commodes, si la politique ne venait les fermer. +Un vaste réseau de lagunes sillonne la côte, et de nombreux +cours d’eau relient par des voies naturelles les contrées de +l’intérieur à celles de la côte. Le Volta, à l’ouest ; le Niger, +à l’est ; l’Agaouméou, au nord de Grand-Popo ; l’Owo, au +nord de Koutonou ; l’Ocpara, à côté de Badagry, sont de +larges voies ouvertes par la nature. L’<i>Ogoun</i> descend de +l’intérieur, passe à Abéokouta, et se jette dans l’Océan, près +de Lagos. L’<i>Ochoun</i> coule à travers le Jébou. Je ne parle pas +des nombreux cours d’eau de moindre importance.</p> + +<p>Guidés par leur bon sens pratique, les Anglais ont pris +position à l’embouchure du Volta, de l’Ocpara, de l’Ogoun, +de l’Ochoun et du Niger. S’ils avaient réussi à s’établir à +Koutonou, ainsi qu’ils ont souvent tenté de le faire, ils +seraient maîtres de toutes les voies naturelles ouvertes au +commerce de l’intérieur.</p> + +<p>La navigation est insignifiante chez les nègres. Néanmoins +tous les transports de quelque importance, aussi bien que +les opérations d’embarquement et de débarquement, se font +à l’aide de pirogues.</p> + +<p>Les négociants européens ont, pour l’usage de leurs factoreries, +de grandes embarcations, mais les nègres ne se +servent que fort rarement de grandes barques ; ils se contentent +de canots de moyenne grandeur ; ils s’aventurent +même dans l’Océan, bien au large, sur des pirogues tellement +étroites qu’ils doivent s’y tenir accroupis, afin de ne +pas les faire chavirer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="first">CHAPITRE XI</span><br> +<span class="xsmall">ÉTAT SANITAIRE. — FUNÉRAILLES. — DEUIL.</span></h2> + + +<p>La côte des Esclaves est un des pays les plus insalubres +de l’univers. L’homme y est soumis à un degré hygrométrique +tellement élevé, qu’il s’y trouve dans des conditions +physiologiques tout à fait défavorables. De plus, il y est +constamment assujetti à l’infection paludéenne.</p> + +<p>M. le docteur Féris, se basant sur des observations faites +par lui-même, à bord de l’<i>Hamelin</i>, en face du Dahomey et +de la côte mina, a démontré, dans les <i>Archives de médecine +navale</i>, que l’air est naturellement raréfié dans ces pays de +chaleur. « Trois causes, dit-il, tendent ici à la raréfaction +du gaz respiratoire ; ce sont :</p> + +<p>« 1<sup>o</sup> La chaleur, qui dilate l’atmosphère ;</p> + +<p>« 2<sup>o</sup> La présence de la vapeur d’eau, qui prend la place +de l’air ;</p> + +<p>« 3<sup>o</sup> La diminution de la pression barométrique. »</p> + +<p>Les calculs de M. Féris déterminent « que, dans les régions +équatoriales, la quantité d’oxygène absorbée à chaque inspiration +pourrait être considérée comme inférieure d’environ +un sixième au moins à celle qui entre dans le poumon +quand la température est à 0°. Il fallait donc, pour maintenir +l’équilibre physiologique, que le nombre des respirations +et des battements de cœur s’accrût d’une façon proportionnelle. +Et en effet…, nous trouvons que le travail +mécanique du cœur et des poumons s’est juste augmenté +d’un sixième<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> dans l’équipage de l’<i>Hamelin</i>… +Quelles modifications va donc porter à l’organisme cette +variation dans les fonctions physiologiques ? La diminution +de l’oxygène absorbé a pour résultat une diminution générale +de la masse sanguine qui constitue un état spécial désigné +par les médecins sous le nom d’<i>anémie</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Notons cette observation de M. Féris : « Ne serait-ce pas pour compenser +l’effet de la raréfaction de l’air, que la prévoyante nature… a muni +la race noire de vastes narines qui présentent une large entrée des voies +respiratoires ? »</p> +</div> +<p>« L’accélération de la respiration tend, il est vrai, à réparer +le mal, mais elle est certainement insuffisante, car la +physiologie enseigne que le nombre des inspirations est loin +d’en compenser l’amplitude.</p> + +<p>« C’est pour cela qu’en regard de l’anémie des hauteurs, +il faut placer, je crois, l’anémie des pays chauds ; un léger +degré d’appauvrissement du sang y est physiologique. En +effet, un certain nombre de globules rouges, ne réussissant +pas à s’emparer de l’oxygène nécessaire à leur existence, +deviennent inutiles pour l’organisme, meurent, et disparaissent +en se dissolvant.</p> + +<p>« Cette anémie, que j’appelle physiologique, est légère, +mais doit se produire forcément, nécessairement, en vertu +de cet axiome de physiologie qui établit que tout organe +qui n’accomplit pas ses fonctions tend à s’atrophier, et finalement +à disparaître ; je ne veux pas, bien entendu, la confondre +avec l’anémie profonde des climats chauds, qui est +un état pathologique dû à des causes diverses. Il est certain, +néanmoins, que la première crée un tempérament spécial +qui conduira facilement à la seconde. »</p> + +<p>Cet état anémique, ce <i>tempérament spécial</i>, comme dit +M. Féris, se révèle par le teint jaunâtre que prend l’Européen +transplanté sous le ciel de Guinée. Nous l’appelions le +<i>teint de la côte</i>, parce que l’acclimatement le donnait aux +nouveaux venus, lorsque l’anémie physiologique avait créé +en eux ce <i>tempérament spécial</i>, qui s’appellerait avec raison +le <i>tempérament de la côte</i> ou des pays chauds. Quand nous +disions à quelqu’un : <i>Vous n’avez pas encore le teint de la côte</i>, +c’est comme si nous eussions dit : « Le teint de votre visage +ne trahit pas encore l’anémie physiologique que le climat +doit produire en vous. »</p> + +<p>M. Féris, dans l’étude que nous venons de résumer, explique +savamment un fait constaté depuis longtemps par ses devanciers. +Au siècle dernier, James Lind disait<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a> des Européens +établis dans la Guinée : « En général, les blancs y prennent +une couleur jaune ; leur estomac s’y affaiblit au point qu’il +ne peut recevoir une certaine quantité d’aliments sans +dégoût ou envie de vomir. » Du reste, on a toujours considéré +l’anémie comme le premier résultat du séjour dans les +pays chauds ; résultat inévitable dont l’hygiène peut, jusqu’à +un certain point, atténuer les effets.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">An essay on diseases incidental to Europeans in hot climates</i>. <span lang="en" xml:lang="en">London</span>, +1768-71-75. Essai des maladies des Européens dans les pays chauds.</p> +</div> +<p>L’âme, étant intimement unie au corps, subit le contrecoup +des accidents physiologiques : à l’anémie physiologique +correspond ce que j’appellerai volontiers l’anémie +intellectuelle et morale : anémie <i>légère</i> aussi, naturelle, et +n’allant pas jusqu’au degré constituant un état maladif. +L’intelligence, comme le corps, a ses langueurs : elle supporte +mal une application soutenue ; l’imagination s’émousse +ou s’exalte outre mesure ; la volonté perd de sa vigueur ; le +caractère s’aigrit.</p> + +<p>Sous l’influence d’une chaleur élevée et constante, d’une +atmosphère toujours surchargée d’électricité et d’humidité, +l’Européen s’affaiblit ; toutefois il résiste. Le plus grand +obstacle à son acclimatement, la cause réelle de l’insalubrité +du climat, c’est le sol marécageux. Les <i>miasmes telluriques</i>, +l’infection paludéenne, voilà ce qui régit l’état sanitaire et +le rend si mauvais.</p> + +<p>La grande saison sèche est relativement bonne, parce que +l’harmattan dessèche tout, à cette époque, et que la sécheresse +s’oppose au développement du <i>miasme tellurique</i>, agent +des affections paludéennes.</p> + +<p>Par contre, l’état sanitaire est mauvais au commencement +de la saison des pluies ; très-mauvais, après les grandes +pluies.</p> + +<p>L’intoxication palustre, qui se produit surtout à ces deux +périodes de l’année, n’a point pour cause unique l’évaporation +de l’eau marécageuse ou la putréfaction végéto-animale ; +elle dépend d’une action propre et directe du sol. Lorsqu’une +végétation convenable n’épuise point la fertilité du sol, +celui-ci devient apte à développer la malaria. A l’appui de +cette doctrine, M. Léon Colin, dans son <i>Traité des fièvres +intermittentes</i>, fait remarquer que la fièvre intermittente se +produit lors des défrichements de terres vierges et non +marécageuses.</p> + +<p>Les influences telluriques traînent à leur suite le cortége +de maladies nombreuses, souvent fort graves : fièvres intermittentes +avec prédominance de symptômes bilieux, accès +pernicieux de forme comateuse, hépatite, dyssenterie. Le +malade atteint de ces maladies est souvent obligé d’aller +chercher sous un autre climat, sinon la santé qu’il ne recouvrera +peut-être plus, du moins un adoucissement à ses +maux.</p> + +<p>Les fièvres intermittentes dominent toute la pathologie +du pays ; leur préexistence aggrave toujours les autres +maladies, qui en découlent le plus souvent.</p> + +<p>La chaleur se maintient dans toutes les saisons à une +moyenne de 25° à 27°, avec une variation diurne de deux +degrés environ. Aussi, le corps ne se retrempe ni par le froid +de l’hiver, ni par la fraîcheur de la nuit : la chaleur continue +rend l’énervation générale beaucoup plus grande que +dans les pays tempérés. « Les fièvres intermittentes, dit +Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épuisent +le plus l’influence nerveuse. » Cela n’est pas moins +vrai à la côte des Esclaves.</p> + +<p>Je ne connais pas d’Européen qui n’ait pas été atteint de +fièvre paludéenne durant son séjour à la côte : on ne l’évite +même pas toujours à bord des navires. Voici un fait, entre +autres, raconté par Fonssagrives : « Nous rangions de près +l’embouchure de la rivière marécageuse de Lagos, qui +s’ouvre dans le fond du golfe de Bénin, et la brise de terre +nous apporta, pendant <i>dix minutes</i> environ, des émanations +agréables dont l’impression fut sentie de tout le monde ; +nous reprîmes aussitôt le large, et, le lendemain, une +dizaine de fébricitants (sur 114 hommes d’équipage) se présentèrent +au poste, qui, à cette époque, n’en contenait pas +un seul. » (A bord du brick l’<i>Abeille</i>.)</p> + +<p>Je me reprocherais de tant insister sur l’insalubrité du +climat, si je devais accréditer l’opinion erronée que ce +climat est presque sûrement mortel pour l’Européen. Du +reste, Lind l’a très-bien observé : dans les régions insalubres, +il y a des localités saines que l’on doit rechercher avec soin. +Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera très-bien +d’y chercher un abri contre les maladies, pendant la +saison malsaine, ou lorsqu’on a déjà subi les atteintes du mal. +Notons, à ce propos, que la fièvre atteint de préférence ceux +qui habitent en dehors des villes. Cette immunité relative du +centre des villes a été constatée en plusieurs endroits, notamment +à Rome et dans la campagne romaine par L. Colin. +Lind cite plusieurs exemples « de maladies terribles et mortelles +pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits +malsains ». Il nous dit encore que « le changement d’air est +avantageux dans toutes les maladies épidémiques ».</p> + +<p>Laissons la parole à M. Féris pour quelques détails techniques :</p> + +<p>« Presque tous les blancs qui sont sur la côte depuis plus +de deux ans sont quelquefois atteints de fièvre bilieuse +hématurique.</p> + +<p>« L’hépatite existe à l’état endémique.</p> + +<p>« La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractère +de gravité exceptionnel ; il est admis, dans le pays, que +tout individu atteint arrive fatalement à une terminaison +funeste s’il n’abandonne pas la contrée. Il y a certainement +un peu d’exagération dans cette crainte, car j’ai soigné plusieurs +dyssentériques qui se sont relevés ; mais la maladie +récidive avec la plus grande facilité.</p> + +<p>« La grande quantité d’humidité qui baigne l’atmosphère +prédispose aux rhumatismes. Cette affection est tellement +fréquente chez les blancs autant que chez les noirs, qu’on +pourrait presque la considérer comme une maladie endémique.</p> + +<p>« Les insolations sont graves et nombreuses.</p> + +<p>« La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition +dans le pays et y exerce chez les noirs de terribles ravages. +En 1873, cette affection enleva 1300 personnes à Agoué +seulement. Le commandant du fort portugais à Wydah avait +perdu, à la fin de 1875, 6 hommes sur 18 noirs de San-Thomé +qui formaient la garnison.</p> + +<p>« Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé, +avec juste raison, <i>ver de Guinée</i>. En effet, il fait quelquefois +sur la côte des ravages incroyables ; plus de la moitié de la +population s’en est vue attaquée, tellement que l’on craignait +quelquefois que les bras ne vinssent à manquer pour travailler +les cultures. Dans le langage figuré du pays des +Popos, ce ver est appelé <i>adanto blaka</i> (corde qui amarre le +brave).</p> + +<p>« On le voit se développer partout, sur les régions superficielles +de la tête, du tronc et des membres ; mais neuf +fois sur dix au moins, il habite les jambes. On admet qu’il +existe dans la lagune et qu’il pénètre à travers la peau nue +des membres inférieurs des noirs qui traversent ces canaux. +Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines personnes +sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le +P. Ménager m’a dit en avoir vu jusqu’à seize sur le seul +sein d’une négresse.</p> + +<p>« Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse +souvent de graves désordres après elle ; une gangrène consécutive +est loin d’être rare.</p> + +<p>« Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre +et de charbon pilés, ou bien de l’huile de palme et quelques +herbes caustiques, ou encore un onguent avec du savon, de +l’huile de palme et je ne sais quelles feuilles. Le plus souvent, +ils attachent un léger poids au nématoïde, une +baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi sortir peu +à peu à l’extérieur. Les blancs sont également envahis par +ce parasite.</p> + +<p>« Les ulcères ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs.</p> + +<p>« Les maladies les plus communes sont les maladies de la +peau. Le psoriasis, l’eczéma, l’herpès circiné, se montrent +avec une grande fréquence chez le blanc aussi bien que chez +le noir. Les bourbouilles (<i lang="la" xml:lang="la">lichen tropicus</i>) sont constantes.</p> + +<p>« Presque tous, indigènes et Européens, sont atteints de +la <i>sarne</i> (<i lang="pt" xml:lang="pt">sarna</i>, gale, en portugais). Les boutons sont absolument +semblables à ceux du sarcopte. La transmission se +produit de même par le contact ; mais elle présente ceci de +particulier, c’est qu’au lieu d’envahir le corps entier, elle se +localise presque toujours sur certains points : en première +ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et +moins souvent le tronc.</p> + +<p>« Les noirs ont des médecins indigènes qui sont de deux +espèces : le médecin des liquides, qui ne donne que des +boissons, et le médecin des solides, qui prescrit des substances +massives. Il est inutile de dire que des cérémonies +de fétiche forment la base de toutes ces ordonnances. »</p> + +<p>A la nomenclature du docteur Féris j’ajouterai la <i>maladie +du sommeil</i>, dont j’ai vu plusieurs cas. Il faut l’expliquer probablement +par l’inflammation de l’enveloppe cérébrale. +Dans cette terrible maladie, le patient est sous le poids d’une +somnolence que rien ne dissipe ; il répond quand on l’appelle, +mais sans sortir de sa torpeur. La terminaison est +toujours fatale.</p> + +<p>Si les maladies sont nombreuses, les lésions par suite +d’accidents et les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup +de blessures, même peu graves, sont accompagnées du +tétanos traumatique et suivies de mort. Il est à remarquer +combien les nègres endurent le mal avec insensibilité. Les +accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux +chez les femmes qui ont atteint leur complet développement. +On voit des négresses suspendre leurs travaux +quelques heures seulement, à l’occasion de l’accouchement. +Les enfantements de jumeaux sont très-fréquents.</p> + +<p>On comprendra aisément, après ce qui vient d’être dit, +que la mortalité doit atteindre un chiffre élevé. Avant mon +arrivée à la côte, douze missionnaires y étaient venus en cinq +ans (1861-65). De ces douze missionnaires, trois étaient déjà +morts, et trois moururent avant la fin de 1869. Le missionnaire +arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une +vingtaine de jours après notre débarquement.</p> + +<p>De 1868 à 1873 inclus, 46 blancs moururent à Lagos ; or +la moyenne annuelle des blancs établis à Lagos durant cette +période fut de 80.</p> + +<p>Voici le tableau de la mortalité de Lagos pour cette même +période de six ans.</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="c"><div>MOIS</div></td> +<td class="c"><div>NATURELS</div></td> +<td class="c"><div>EUROPÉENS</div></td> +<td class="c"><div>TOTAL</div></td></tr> +<tr><td>Janvier</td> +<td class="c"><div><span class="d4">384</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">5</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">389</span></div></td></tr> +<tr><td>Février</td> +<td class="c"><div><span class="d4">380</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">7</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">387</span></div></td></tr> +<tr><td>Mars</td> +<td class="c"><div><span class="d4">321</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">0</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">321</span></div></td></tr> +<tr><td>Avril</td> +<td class="c"><div><span class="d4">334</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">336</span></div></td></tr> +<tr><td>Mai</td> +<td class="c"><div><span class="d4">362</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">366</span></div></td></tr> +<tr><td>Juin</td> +<td class="c"><div><span class="d4">340</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">3</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">343</span></div></td></tr> +<tr><td>Juillet</td> +<td class="c"><div><span class="d4">355</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">357</span></div></td></tr> +<tr><td>Août</td> +<td class="c"><div><span class="d4">277</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">281</span></div></td></tr> +<tr><td>Septembre</td> +<td class="c"><div><span class="d4">257</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">261</span></div></td></tr> +<tr><td>Octobre</td> +<td class="c"><div><span class="d4">257</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">6</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">263</span></div></td></tr> +<tr><td>Novembre</td> +<td class="c"><div><span class="d4">262</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">266</span></div></td></tr> +<tr><td>Décembre</td> +<td class="c"><div><span class="d4">327</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">5</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">332</span></div></td></tr> +<tr><td class="bot">TOTAUX</td> +<td class="c"><div><span class="d4 btop">3856</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2 btop">46</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4 btop">3902</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<p>Les chiffres de ce tableau ne sont pas d’une exactitude +rigoureuse, attendu que les indigènes négligent souvent de +faire enregistrer les décès. Mais il n’est pas possible de +mieux établir une statistique. Du reste, en dehors de Lagos, +on n’a pas même de ces à peu près : point de recensements, +pas de registres des naissances et des décès. Si, dans la +colonie anglaise, on n’est sûr que de ce qui est enregistré, +ailleurs on ne saurait rien préciser.</p> + +<p>La statistique coloniale donnait comme chiffre de la population, +en 1874 :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="c"><div>BLANCS</div></td> +<td class="c"><div>NOIRS</div></td> +<td class="c"><div>TOTAL</div></td></tr> +<tr><td>Lagos et environs</td> +<td class="c"><div><span class="d2">82</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">35.923</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">36.005</span></div></td></tr> +<tr><td>District nord</td> +<td> </td> +<td class="c"><div><span class="d5">12.401</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">12.401</span></div></td></tr> +<tr><td> — est</td> +<td class="c"><div><span class="d2">10</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">4.004</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">4.014</span></div></td></tr> +<tr><td> — ouest</td> +<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">7.799</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">7.801</span></div></td></tr> +<tr><td class="bot">TOTAUX</td> +<td class="c"><div><span class="d2 btop">94</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5 btop">60.127</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5 btop">60.221</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<p>La comparaison des deux tableaux précédents peut faire +apprécier les proportions de la mortalité.</p> + +<p>En octobre 1874, je fus appelé pour donner des soins à +un grand d’Agoué : ce qui me fournit l’occasion d’assister +à son trépas. Le malade, fort avancé en âge, était aux prises +avec la mort. Il était soutenu entre les jambes d’un homme, +tandis qu’un autre, accroupi devant lui, se fatiguait à lui +insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines ; +puis il lui crachait sur le visage ; puis, appliquant les mains +sous les aisselles du patient et pressant fortement de haut +en bas, il faisait subir à la poitrine un massage bien rude +pour la circonstance. Ce n’est pas le cas de dire que, si cela +ne fait pas de bien au moribond, cela ne lui fit pas de mal : +je crois que toutes ces passes l’aidèrent à expirer<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif +d’abréger l’agonie des leurs : ils leur plantent le couteau dans la gorge, +<i>car un croyant ne doit pas paraître devant Mahomet dans les transes de +l’agonie</i>.</p> +</div> +<p>Aussitôt que le malade eut rendu le dernier soupir, les +femmes éclatèrent en sanglots, poussant des cris et des +gémissements prolongés et bruyants. Elles luttaient à qui +pousserait les clameurs les plus perçantes. A coup sûr, le +tapage dominait sur la douleur.</p> + +<p>Les funérailles se célèbrent très-solennellement, mais +l’élément vraiment religieux y occupe une petite place.</p> + +<p>D’abord, on achète le passage pour l’autre vie. Les Athéniens +et les Romains mettaient une pièce de monnaie dans +la bouche de leurs morts : c’était <i>le denier de Charon</i>, le prix +payé au nocher des enfers pour le passage des âmes. Les +noirs ne disent pas que les âmes de leurs morts doivent +passer les fleuves des Enfers : le Styx, le Cocyte, l’Achéron +ou le Phlégéton, mais ils ne manquent pas d’<i>acheter le passage</i>. +Ils immolent une poule qu’ils appellent <span class="xs">LA POULE OUVRANT +LA VOIE</span>, <i>adiè-iranna</i> (<i>adiè</i>, poule, — <i>ira</i>, achetant, — <i>onna</i>, +le passage, le chemin). Cette poule immolée rend l’<i>oricha</i> +favorable, et sert de sauf-conduit au défunt qui entre dans +l’autre monde.</p> + +<p>A défaut de douleur réelle, l’usage veut qu’on affiche les +dehors d’une véritable désolation. On crie, on hurle des +lamentations. Les femmes surtout sont obligées de se +lamenter avec éclat : elles ont le rôle principal dans le +deuil ; c’est pourquoi on les appelle les pleureuses<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> (<i>élèkoun</i>, +les maîtresses des larmes, du deuil).</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Quand une mère donne le jour à une fille, on dit : « <i>Elle a enfanté +une pleureuse, <span class="rm xs">O BI ÉLÈKOUN</span>.</i> » Pour un garçon, on dit : « <i>Elle a enfanté +un cultivateur, <span class="rm xs">O BI IWALLÈ</span>.</i> »</p> +</div> +<p>La démonstration bruyante des pleurs funèbres est faite +soit par les parents du défunt, soit par les amis, soit par +des pleureuses mercenaires. Écoutons leurs complaintes : +« Ma mère est morte, mon père est mort : qui prendra +soin de moi ? » s’écrie une des pleureuses.</p> + +<p>Une autre module langoureusement ce chant funéraire :</p> + +<p>« Jamais plus je ne pourrai le voir ! C’en est fait ! je ne +le verrai plus !… Déjà, hélas ! je ne le vois plus !</p> + +<p>« Je vais à la fontaine, et je laisse la foule s’écouler ; +j’attends jusqu’à la nuit : je suis seule, hélas !</p> + +<p>« Je vais au marché, et je laisse la foule s’écouler ; j’attends +jusqu’à la nuit : je suis seule, hélas !</p> + +<p>« Je vais sur le chemin ; la foule lentement s’écoule, la +nuit vient, et toujours je suis seule, hélas ! »</p> + +<p>Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent +les condoléances. Cependant, de toutes parts, on +vient à la maison mortuaire, où les parents fournissent à +manger et à boire à tous ceux qui se présentent : le tafia +est versé à profusion ; on chante, on danse, on fait retentir +l’air de fusillades multipliées.</p> + +<p>Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de +la maison, tandis que ces préliminaires s’accomplissent. +« Si quelqu’un meurt loin de chez lui, dit un proverbe, une +partie de ses restes vient à la maison » ; c’est-à-dire qu’on +y porte, pour célébrer les funérailles, une partie du cadavre : +ongles, doigts, cheveux, etc.</p> + +<p>Le lendemain ou le surlendemain du décès a lieu la +sépulture. Le défunt, enveloppé d’une natte et couvert de +son plus bel <i>acho</i>, est descendu dans une fosse, creusée +dans la chambre même où il a expiré. On lui donne des +étoffes, des cauris, des poules, du tafia, que l’on ensevelit +avec lui, car il vivra dans l’autre monde, et il ne faut pas +qu’il y apparaisse tout à fait dépourvu.</p> + +<p>Quelquefois, avant l’ensevelissement, le cadavre est porté +triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me +souviens d’avoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions. +Un jour, entre autres, j’entendis chanter des éloges de ce +genre : « Il fut un grand homme, un habile personnage : <i>il +a su faire des dettes <span class="xs rm">ET MOURIR SANS LES PAYER</span><span class="rm"> !</span></i>… »</p> + +<p>Les fêtes des funérailles, car les funérailles sont des +fêtes ; les fêtes des funérailles durent des jours ou des +semaines, suivant la richesse des parents. On les renouvelle +à l’anniversaire.</p> + +<p>Les funérailles royales se distinguent des autres par les +horreurs de sacrifices humains. Femmes et esclaves sont +immolés en grand nombre sur la tombe du roi défunt.</p> + +<p>« Voici une autre coutume d’une peuplade voisine, dit +M. Beaugendre.</p> + +<p>« Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent +pour éloigner la tristesse de la famille. On tue quantité de +poules et de chevreaux, on boit et l’on danse trois jours +durant. On fait un trou à l’endroit où le défunt avait +l’habitude de dormir, et l’on y dépose le cadavre. Pendant +neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et +couchent sur la fosse. Le neuvième jour, on verse de l’eau +sur cette fosse et l’on y danse. La famille va alors visiter +tous les amis qui ont apporté tafia et provisions.</p> + +<p>« Trois mois après, les amis sont invités de nouveau à se +réunir dans la case où est enseveli le mort. Là, dans l’obscurité, +les féticheurs déterrent le cadavre et en détachent la +tête, qu’ils déposent sur des étoffes précieuses. Ils égorgent +ensuite des victimes (poules, chevreaux et porcs), et le sang +et le tafia coulent sur ce crâne hideux. Pendant trois jours +on danse, on chante et l’on verse à profusion le tafia. Le +quatrième jour, on enterre de nouveau le crâne, et le mort +est satisfait. »</p> + +<p>Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs +habits tant que dure le temps des pleurs. Aussi les appelle-t-on +<i>non lavées</i>.</p> + +<p>Circonstance à noter : on brûle les habits du défunt, on +détruit ce qui servit à son usage, et l’on n’habite plus la +chambre où il est mort et où il a été enseveli. Souvent +même on enlève la toiture, et la case est abandonnée. +D’autres fois, on se contente de renouveler la toiture.</p> + +<p>On n’a point l’habitude d’élever des mausolées sur la +fosse : on se contente de planter une tige en fer de forme +particulière, afin de marquer la place où se trouve le crâne. +La tête est la partie du corps à qui s’adressent plus spécialement +les honneurs funèbres.</p> + +<p>Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles destinées +à recevoir les aliments et les offrandes que l’on apportera +au mort et à son fétiche.</p> + +<p>Tous ces honneurs et d’autres encore rendent les funérailles +précieuses. En être privé est une honte, souvent un +châtiment. On les refuse aux criminels et aux débiteurs +insolvables ; on dédaigne de les accorder aux esclaves et aux +étrangers.</p> + +<p>Voici une légende fabuleuse racontée à ce propos. L’<i>adjawo</i>, +animal assez semblable à la chauve-souris et tenant le milieu +entre les oiseaux et les quadrupèdes, est le héros de cette +légende. L’<i>adjawo</i> rendit le dernier soupir, et l’on appela +les oiseaux pour faire les funérailles, parce qu’on les supposait +parents du défunt. Les oiseaux s’en défendirent, disant : +« Voyez ! nous avons tous des plumes, tandis que l’<i>adjawo</i> +n’en a pas. Il n’est point des nôtres. »</p> + +<p>Appelés à leur tour, les rats refusèrent pareillement de +se reconnaître parents de l’<i>adjawo</i> : « Tous dans leur famille +ont une queue, disent-ils, mais l’<i>adjawo</i> n’en a pas. »</p> + +<p>Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture.</p> + +<p>De là ce dicton méprisant qui a cours chez les Nagos : « Il +n’est ni rat ni oiseau : c’est un <i>adjawo</i>. »</p> + +<p>Les enfants morts avant l’âge de dix ou douze ans, c’est-à-dire +avant d’avoir pu se rendre utiles, sont censés s’être +laissé séduire par quelque mauvais génie : on les appelle +<i>abikou</i> (mort dès la naissance, mort-né). Les <i>abikou</i> ne sont +pas ensevelis avec solennité ; on les porte hors de la maison, +hors de la ville même, car ils n’ont pas assez vécu pour +acquérir, par leurs services, droit de cité. On les enfouit à +la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au +milieu des broussailles. La mère seule ne sera pas indifférente +à leur sort, et elle viendra porter des offrandes, afin +que les mauvais génies ne maltraitent pas trop son enfant +dans l’autre monde.</p> + +<p>Dès qu’une mère voit la maladie amaigrir le corps chétif +de son jeune nourrisson, aux soucis naturels de l’affection +maternelle se joignent les préoccupations superstitieuses, et +elle craint de n’avoir donné le jour qu’à un <i>abikou</i>, et elle +charge les pieds et les mains de son enfant de bracelets de +fer sonores et de petites clochettes, afin d’effrayer et de +mettre en fuite les esprits malfaisants qui l’empêchent de +profiter des soins qui lui sont prodigués.</p> + +<p>Pas plus que les <i>abikou</i>, les esclaves n’ont droit de cité : +on se contente aussi de les enfouir. Les musulmans traînent +leurs esclaves païens hors de la ville et les jettent dans la +lagune, ou les abandonnent dans les champs sans aucune +cérémonie : ils se débarrassent purement et simplement de +leur cadavre. La plupart des esclaves qui tombent en leur +pouvoir se convertissent en apparence à l’islamisme, ne +serait-ce que pour éviter cette infortune.</p> + +<p>Deux négriers de Wydah avaient un cimetière pour leurs +esclaves à quelques pas de la mission catholique, moins par +convenance que par nécessité. Les cadavres y étaient à +peine couverts de terre, en sorte que les chacals et les +loups les déterraient sans difficulté. C’était un charnier +hideux à voir, et non un cimetière.</p> + +<p>Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans +les lieux où l’on expose les restes des suppliciés. On n’y +voit que des têtes fixées sur des pieux, des cadavres pendus +aux branches d’arbres, des cadavres gisant sur le sol, des +os à demi rongés. Çà et là des vautours et des corbeaux se +disputent des lambeaux de chair.</p> + +<p>Sont encore privées de sépulture les personnes frappées +de la foudre. Victimes de la fureur de Chango<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, elles méritent +l’exécration des hommes ; elles sont indignes des honneurs +funèbres. Les parents pourraient, il est vrai, acheter la +permission de les ensevelir, car avec de l’argent on obtient +même la faveur des dieux irrités ; mais les prêtres sont +généralement trop exigeants et les parents trop égoïstes. +Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la +puissance de l’oricha.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Chango, oricha de la foudre.</p> +</div> +<p>Les Égyptiens qui mouraient endettés ne recevaient la +sépulture que lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait +aux créanciers. Nous retrouvons cet usage chez les +Minas de la côte des Esclaves. Quand les parents ne s’exécutent +pas, le corps du défunt, placé sur un échafaud, au +bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des +passants.</p> + +<p>Au Dahomey, les suicidés, comme les criminels, sont +voués à l’exécration publique : on leur coupe la tête et on +l’envoie au roi, à Abomey, aux frais des parents ou du +maître. « Voici, dit M. Courdioux, une légende que j’ai +recueillie de la bouche d’un de nos catéchumènes, et qui +montre l’aversion générale qu’ont les nègres pour ce genre +de mort.</p> + +<p>« Un homme, étant tombé dans l’indigence, n’eut bientôt +plus rien à manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. +Il prit une corde, monta sur un arbre et se mit en +mesure d’attacher sa corde à une branche pour se la passer +au cou.</p> + +<p>« Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit +un lépreux qui prenait un bain à quelques pas de là. +Il lui crie de s’en aller au plus vite. Le lépreux, ayant +achevé de se laver, prit son pagne et s’enfuit en disant : +« — Je vais chez moi jouir de la vie. »</p> + +<p>« Celui qui était sur l’arbre, étonné de ces paroles, s’écria : +« — Comment ! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, +qui n’a ni mains, ni pieds, et dont les chairs ont été dévorées +par la lèpre ? Moi, j’ai de bonnes mains, de bons +pieds, et je vais me pendre ! Ce misérable lépreux, qui +est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve +encore du charme à vivre, et moi qui suis infiniment +moins à plaindre, je me détruirais ! Oh ! non. Je laisse là ma +corde, et je vais chez moi pour jouir encore de la vie. »</p> + +<p>Un mot du deuil.</p> + +<p>Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste +enfermée dans l’intérieur de la maison pendant quarante +jours, ne se rasant pas les cheveux et ne lavant pas ses +habits. Que si les affaires l’appellent au dehors, elle ne sort +qu’à la tombée du jour et se donne un maintien de circonstance : +tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur +la poitrine et la main droite appuyée sur l’épaule gauche. +Les habits de deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. +Il est de mise que les femmes se voilent la tête avec un +<i>acho</i> de cette couleur.</p> + +<p>Après les quarante jours du grand deuil, la parenté vient +consoler la veuve ; on lui rase la tête, et elle prend des +vêtements propres.</p> + +<p>Les danses et les libations recommencent. Et comme tout +cela deviendrait ruineux, chacun porte son présent, afin +de contribuer aux grandes dépenses que nécessitent les +circonstances. Pour faire honneur au défunt et à sa famille, +les amis riches envoient leurs esclaves, avec des fusils et de +la poudre, à leurs frais ; et les fêtes se prolongent ainsi +davantage.</p> + +<p>« Les familles du Dahomey ont un grand respect pour +les mânes de leurs ancêtres. Après plusieurs années de +sépulture, les crânes des défunts sont retirés de la fosse, +et on les conserve religieusement dans des vases de +terre. Ces vases sont placés dans un coin de l’habitation et +servent ainsi de fondement et de consécration au culte à +rendre à tous les fétiches ou dieux domestiques. » (<span class="sc">Courdioux</span>).</p> + +<p>Ce que raconte M. Féris ne regarde, sans doute, que les +Minas d’Agoué. Encore, je n’oserai pas affirmer que le deuil, +tel qu’il se pratique ordinairement, exige toutes ces particularités. +« Lorsque les femmes perdent leur mari, dit-il, +elles doivent rester six mois dans la chambre même où il a +été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans l’inaction +complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs +ongles, et ne changeant jamais de vêtements. Leur famille +apporte leur nourriture, à laquelle il est prescrit de mêler +du charbon en poudre ; on dirait que les noirs ont pressenti +la propriété absorbante du charbon pour les émanations +putrides.</p> + +<p>« Ces six mois écoulés, les veuves s’agenouillent sur des +débris d’amandes de palme et des écailles d’huîtres ; et là, +les parents du défunt leur donnent la <i>chicote</i> (fouet portugais) +pendant plusieurs heures, en leur demandant les qualités +que leur mari avait pour elles.</p> + +<p>« Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l’horrible +supplice de la fumigation. On leur lie les mains, et on les +renferme dans la chambre du défunt, dans laquelle est allumé +un fourneau sur lequel brûlent des piments secs. La fumée +âcre qui s’en exhale provoque une toux suffocante et des +douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demi-heure +ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes +s’affaissent, épuisées. Heureusement, cette coutume tend à +disparaître.</p> + +<p>« Quelques jours après ces cérémonies, elles vont, au +lever du soleil, se laver à la plage, se rasent les cheveux, +coupent leurs ongles et les jettent au feu ; elles se dépouillent +de leurs vieux pagnes et en prennent de neufs d’une +couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.</p> + +<p>« On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec +trois points blancs sur le front, les tempes, les bras, les +reins, les jambes et les pieds. Elles prennent part à un +copieux repas, après lequel elles sont libres.</p> + +<p>« Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs +signes de deuil, c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou +six grelots suspendus devant la ceinture.</p> + +<p>« Les hommes qui ont perdu leur première femme se +retirent huit jours dans une chambre, où ils restent couchés +sur une misérable natte, puis se rendent sur la plage, brûlent +leurs cheveux, leurs ongles et leurs vieux habits, et se +font tatouer comme les veuves.</p> + +<p>« Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de +leurs conjoints portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée +autour du bras gauche ; le pommeau du bâton est aussi +orné, quelquefois, d’un lien de ce genre. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12"><span class="first">CHAPITRE XII</span><br> +<span class="xsmall">LITTÉRATURE.</span></h2> + + +<p>Le plus beau génie s’étiolerait dans le milieu où vivent +les noirs. Leur vie matérielle et terre à terre en étoufferait +les inspirations ; ne cherchons donc pas le génie chez eux. +Mais si leur pensée manque le plus souvent d’élévation, +leurs discours dénotent une grande facilité et beaucoup de +finesse. On ne saurait contester aux nègres un sens droit, +le talent et la richesse d’imagination.</p> + +<p>Point d’écriture ; partant, le développement intellectuel +est enrayé. L’écriture ne soulageant pas la mémoire, la +pensée n’a pas tout son essor ; elle s’arrête au premier jet +de l’improvisation.</p> + +<p>Entraîné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du +langage, celui qui parle n’a pas le temps de rechercher le +mot propre ; il ne rencontre souvent que des expressions +vagues, sans précision et sans clarté. De là l’habitude de +s’interrompre fréquemment par des interpellations de ce +genre : « <i>Ogbo ?</i> Comprenez-vous ? »</p> + +<p>Le langage des nègres est bref et rapide, d’autant plus +énergique et expressif qu’à la parole se joint toujours l’action : +vives et fréquentes exclamations, gestes passionnés, +musique délirante, mimique continuelle. On n’a qu’à se rappeler +ce que nous avons dit au chapitre sixième, en parlant +des <i>plaisirs et réjouissances</i>. Ici, nous considérons les contes +ou <i>alos</i> simplement comme productions de l’esprit et monuments +de littérature.</p> + +<p>Ce que Laharpe disait des peuples de l’Orient est peut-être +plus vrai encore des nègres : « Ces peuples amollis par +le climat et intimidés par le despotisme ne se sont pas élevés +jusqu’à la vraie philosophie. Mais ils ont habillé la morale +en paraboles et inventé des contes amusants. »</p> + +<p>Les <i>alos</i> ont pour but principal de plaire et d’amuser. +Outre ceux que nous citons dans ce chapitre, d’autres sont +épars dans le corps de l’ouvrage.</p> + + +<p class="h3">LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ÈMO.</p> + +<p>Mon conte a trait au ciel et à la terre.</p> + +<p>Après avoir tué un <i>èmo</i><a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, le ciel et la terre se le disputaient : +chacun des deux arguait de son droit d’aînesse. +Cependant la terre se rendit maîtresse de l’èmo, et le ciel, +fâché, se retira chez lui. Plus de pluie : le haricot fleurissait +sans fructifier ; le maïs venu en épis ne mûrissait pas.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Èmo</i>, espèce de rat brun.</p> +</div> +<p>Tous les animaux se réunirent en congrès. Et ils chantaient : +« Le ciel et la terre, <i>adja nrété dja !</i> ont tué un èmo ; +<i>adja nrété dja !</i> — La terre dit qu’elle est l’aînée, <i>adja nrété +dja !</i> — Plus de pluie, <i>adja nrété dja !</i> — Le haricot fleurit +et ne fructifie pas, <i>adja nrété dja !</i> — Le maïs venu en épis +ne fructifie point, <i>adja nrété dja !</i> »</p> + +<p>Ils prirent l’èmo et le livrèrent aux oiseaux. Chacun s’élançait +pour le saisir, et chacun reculait avant de l’avoir +pris. Tous les oiseaux avaient fait ainsi, quand vint le vautour. +Le vautour prend l’èmo. Les animaux voulaient lui +bâtir une maison, mais le vautour le porta au ciel. Et le +vautour s’élevait dans les airs ; et il n’avait pas parcouru la +moitié de l’espace, que la pluie tombait à torrents. Il ne +fut plus question de maison, et on laisse le vautour à la +pluie.</p> + +<p>Voilà pourquoi le vautour n’a pas de maison.</p> + +<hr> + + +<p>Voici des scènes où l’astuce est en jeu :</p> + + +<p class="h3">LE LÉZARD ET LA TORTUE.</p> + +<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p> + +<p>Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue n’est +pas unie ?</p> + +<p>La famine sévissait : dans tout le pays la disette était +extrême. Le lézard alla aux champs et découvrit une grande +roche remplie d’ignames. Le maître du champ était près de +la pierre. Quand il voulut y entrer, il s’écria : « Pierre, +ouvre-toi » ; et la pierre s’ouvrit. Et quand il fut sorti, +il dit : « Pierre, ferme-toi » ; et la pierre se ferma.</p> + +<p>Le lézard vit tout, entendit tout ; et il rentra chez lui.</p> + +<p>Au premier chant du coq, il s’en alla voler des ignames, +les emporta dans sa maison et les mangea tout à loisir. +Chaque jour il renouvela son larcin.</p> + +<p>Une fois il fut rencontré par la tortue-<i>adjakpa</i>. Celle-ci +lui demanda : « Où as-tu trouvé de quoi manger, mon cher +ami ? » Le lézard répondit : « Je me garderais bien de te +le dire ou de t’y mener : on me tuerait. » L’adjakpa répliqua : +« De grâce ! mène-m’y : je n’en soufflerai mot à personne. — C’est +bien ! » dit le lézard ; et il ajouta : « Au +chant du coq, viens m’éveiller : nous partirons. »</p> + +<p>La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de +son côté. Le coq n’avait pas chanté encore que la tortue +était déjà près de la maison du lézard. Une première fois, +une seconde fois, elle fait <i>kékéréké !</i> Et elle court appeler +le lézard, disant que le coq a chanté. Le lézard lui répondit +de le laisser se reposer : le coq n’a pas chanté +encore. « C’est bien ! » dit la tortue. Ils se recouchèrent +jusqu’à ce que le coq chantât.</p> + +<p>Alors, le lézard se leva, et ils s’en allèrent. Dès qu’ils +furent arrivés là, le lézard dit : « Pierre, ouvre-toi » ; et la +pierre s’ouvrit. Le lézard entra, prit des ignames et ressortit. +Il dit à la tortue-adjakpa qu’il fallait partir. Elle +répondit de rester un instant à garder. « C’est bien ! » dit le +lézard, et sans plus attendre, il se retira.</p> + +<p>Cependant la tortue-adjakpa se chargeait d’ignames : elle +en mit à la tête, aux pieds, aux bras ; elle en attacha aux +cheveux de sa tête.</p> + +<p>Quant au lézard, il était déjà chez lui, dormant les pattes +en l’air. Il avait allumé du feu et se tenait comme quelqu’un +qui était mort, ce jour-là même.</p> + +<p>Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire +à la pierre pour qu’elle s’ouvrît. Elle criait depuis longtemps +sans résultat… Survient le fermier qui la saisit, qui la +frappe, qui l’assomme. La tortue déclara que le lézard +l’avait conduite à cet endroit. Le fermier l’attacha avec une +corde et la conduisit chez le lézard.</p> + +<p>Le fermier se présente : il trouve le lézard couché à la +renverse, gisant comme un mort. Il lui dit : « Cette +adjakpa prétend que c’est toi qui l’as conduite dans mon +champ. — Comment l’aurais-je fait ? je vous le demande ; +voyez si je l’aurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couché : +je ne connais le champ de qui que ce soit. »</p> + +<p>Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, d’une +voix gémissante : « Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle ; +fourmi, viens me raccommoder. »</p> + +<p>Là où le cancrelat et la fourmi la raccommodèrent, c’est +là que la tortue est raboteuse.</p> + + +<p class="h3">LA PRINCESSE GUÉRIE DE SURDITÉ, OU POURQUOI LA TORTUE +RÉUSSIT EN TOUTES CHOSES.</p> + +<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p> + +<p>Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette. +Cette fille avait nom Bola. Le roi fit tout ce qu’il put afin +de donner l’ouïe à sa fille : tout ce qu’on fit ne réussit à +rien. L’enfant n’était pas à la ville : on l’avait reléguée à la +campagne.</p> + +<p>Or, voici que la tortue aux mille industries se présente +au roi et lui demande ce qu’il lui donnera, quand elle aura +réussi à faire parler son enfant. « Je partagerai ma maison +en deux, dit le roi, et je t’en donnerai une part. »</p> + +<p>L’adjakpa va acheter une bouteille de miel et vient +dans le bois où demeure l’enfant. Elle dépose le miel et va +se cacher. L’enfant arrive près de cette bouteille de miel, y +porte la main. La tortue sort de sa cachette, se glisse par +derrière, donne un soufflet à la jeune fille : « Voleuse ! +s’écrie-t-elle : c’est ainsi que tu voles le miel, pour aller le +manger. — Moi ! dit la jeune fille ; je t’ai volé du miel pour +le manger, moi ! »</p> + +<p>La rusée tortue l’attache avec une corde, et elle chante ce +provocant refrain : « Bola a volé du miel pour le manger, +<i>kiyin-kiyin !</i> — Bola est une fourbe, <i>kiyin-kiyin !</i> Bola est une +insigne voleuse, <i>kiyin-kiyin !</i> »</p> + +<p>A ces chants de la tortue, l’enfant répondit « qu’elle allait +dans les bois de l’éléphant avec l’éléphant ; qu’elle allait +avec le buffle dans les bois du buffle ; et la tortue vient +l’accuser d’avoir volé du miel pour le manger ! <i>kiyin-kiyin !</i> »</p> + +<p>La maligne tortue emmena l’enfant. Toutes deux se +répondaient dans leurs chants, en sorte que lorsqu’elles +arrivèrent chez le roi, celui-ci poussa un cri de surprise : « sa +fille, qu’on n’avait plus entendue parler, parle aujourd’hui. »</p> + +<p>Le roi divisa son palais en deux et donna une part à la +tortue adjakpa.</p> + +<p>Voilà pourquoi la tortue réussit dans tout ce qu’elle +entreprend.</p> + + +<p class="h3">L’ONCE ET LE SINGE.</p> + +<p>Écoutez l’aventure de l’once.</p> + +<p>Un jour, l’once s’était fatiguée à chasser sans pouvoir +rien prendre. Épuisée, elle alla s’asseoir. Or, les poux ne +lui laissaient aucun repos.</p> + +<p>Elle voit passer un singe ; elle l’appelle, le prie en grâce +de l’épouiller. Tandis que le singe l’épouille, elle s’endort. +Lors, le singe prend la queue de l’once, l’attache à un arbre +et s’enfuit.</p> + +<p>L’once s’éveille ; elle veut se lever, mais elle se trouve +prise par la queue. En vain s’épuise-t-elle à vouloir se +dégager, elle n’y peut réussir ; elle est là, haletante.</p> + +<p>Survient un escargot. « De grâce, détache-moi la queue », +lui crie-t-elle du plus loin qu’elle l’aperçoit. — « Ne me +tueras-tu point, si je te délivre ? » repartit l’escargot. — « Certes, +je me garderai de te rien faire, » reprit l’once.</p> + +<p>L’escargot détache l’once. Celle-ci rentre chez elle et va +parler à tous les animaux : « Quand viendra le cinquième +jour, annoncez que je suis morte et qu’on va m’enterrer. »</p> + +<p>Tous les animaux dirent : « C’est bien ! »</p> + +<p>Et le cinquième jour, l’once était couchée, faisant la +morte. Et tous les animaux vinrent, et tous dansaient +autour d’elle, ils dansaient… L’once se lève tout à coup ; +elle bondit pour terrasser le singe. Mais le singe a déjà +sauté sur un arbre : il fuit.</p> + +<p>Aussi, ne pensez pas que le singe reste à terre : il a trop +peur de l’once.</p> + + +<p class="h3">LA MÈRE ET L’ENFANT.</p> + +<p>Il y avait une jeune mère très-pauvre, si pauvre qu’elle +n’avait pas même un pagne autour du corps ; elle attachait +l’enfant sur son dos avec une feuille de bananier.</p> + +<p>Dans la forêt, où d’habitude elle venait couper du bois +pour le vendre, se trouvait un aranran<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. Il y avait un grand +arbre sous lequel la pauvre femme venait s’asseoir, et où +elle couchait son enfant par terre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Aranran</i>, espèce d’oiseau.</p> +</div> +<p>Tandis qu’elle coupait le bois, l’oiseau que nous appelons +aranran vient prendre l’enfant et l’enlève. Cependant, elle +a fait son fagot ; elle vient voir son enfant ; elle arrive à +l’endroit où elle l’avait couché ; elle ne l’aperçoit pas. Elle +cherche partout : plus d’enfant ! Elle court en tous sens à +travers la forêt, qu’elle arrose de ses larmes ; elle arrive ; +elle voit, là-haut sur l’arbre, son enfant entre les griffes de +ce méchant aranran. Elle se met à crier : « Aranran, <i>èyè-igbo-igbo !</i> +prends mon enfant, rends-le-moi vite, <i>igbo !</i> — Voici +une corde faite de feuilles de bananier : attache vite +mon enfant, <i>igbo-igbo !</i> »</p> + +<p>Quand la femme eut chanté de la sorte, l’aranran lui jeta +un sac de coraux. Cette mère délie le sac, regarde : son +enfant n’y est pas !… Elle jette le sac à terre. Et elle chante +toujours son même refrain.</p> + +<p>L’aranran prend toute espèce de choses et les lui jette. +Et la mère regarde en toute hâte : son enfant n’y est pas !… +Et elle crie.</p> + +<p>L’aranran prend l’enfant et vient le déposer sur le sol. La +mère vole auprès de l’enfant, le prend, le met sur son dos. +Elle prit aussi ce que l’aranran avait jeté à terre pour elle, +et elle l’emporta au logis, et de la pauvreté elle passa à +l’abondance.</p> + +<p>Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux +à son <i>iyallé</i><a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. L’iyallé refuse avec dédain, va prendre l’enfant +d’une autre femme et l’emporte dans la forêt. Elle agit de +la même façon que la femme dont nous venons de parler. +Mais quand elle s’éloigne pour couper du bois, l’aranran +prend l’enfant, le tue et le mange.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Iyallé</i>, la première femme, la maîtresse de maison.</p> +</div> +<p>De retour à l’endroit d’où elle était partie, l’iyallé, ne +voyant plus l’enfant que l’aranran a dévoré, se met à chanter. +Et l’aranran de fienter abondamment dans un sac. Il lie +le sac et le jette à terre. La femme accourt, délie le sac et +ne trouve que des bananes de fiente dedans. Elle rejette le +sac avec dégoût.</p> + +<p>La voilà qui derechef reprend ses chants. Cette seconde +fois, l’aranran urine dans une grande calebasse et brise la +calebasse sur la tête de la femme.</p> + +<p>Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de +son enfant et les lui lance dessus. Elle regarde : ce sont les +ossements de son enfant. Alors, elle chante à tue-tête : « Ce +n’est pas mon fils, c’est le fils d’une autre que cet oiseau a +tué, croyant tuer le mien. » Et elle se retira.</p> + +<p>La mère de l’enfant vint le réclamer à l’iyallé. Celle-ci +répondit qu’il se portait bien.</p> + +<p>Deux mois s’écoulèrent sans que l’enfant reparût. La mère +porta la cause devant le roi. Elle fit le récit de tout ce qui +s’était passé, raconta que l’iyallé avait pris l’enfant de ses +mains, et qu’après deux longs mois elle ne l’avait pas encore +ramené.</p> + +<p>Le roi manda l’iyallé à sa barre. On la cita : elle vint et +subit son interrogatoire : « Comment donc a-t-elle traité +l’enfant d’autrui ? Qu’en a-t-elle fait ? — Que voulez-vous +que j’en aie fait ? »</p> + +<p>Le roi, s’adressant à l’assemblée, demanda : « Si cette +femme dépendait de vous, dites, quel traitement lui feriez-vous +subir ? » Toute la ville s’écria : « Si elle dépendait de +nous, nous n’hésiterions pas un instant, nous la tuerions. — Alors +donc, dit le roi, qu’on la mette à mort. » Et on +alla la tuer.</p> + +<p>Que tout ceci nous serve de leçon : lorsqu’on vous offre +quelque chose, si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez +pas dominer par l’envie.</p> + + +<p class="h3">SIGO, ESCLAVE DE LA TORTUE, EST DÉLIVRÉ PAR SA MÈRE.</p> + +<p>Écoutez mon histoire : elle a trait à une femme du nom +d’<i>Olou</i>.</p> + +<p>Cette femme eut un fils qu’elle appela <i>Sigo</i>. Après maintes +réflexions, l’enfant résolut de s’adonner à la chasse. Son +père lui donna un cheval ; sa mère, un mouton. Et ils lui +dirent de se livrer à la chasse. Et l’enfant, prenant ses +flèches, monte à cheval et s’éloigne dans la direction du +bois.</p> + +<p>Il chemina longtemps, pour arriver enfin au repaire des +animaux.</p> + +<p>Mais voici que le ciel s’obscurcit ; on ne distingue plus +rien ; la pluie tombe à torrents, et sa violence est telle +qu’elle entraîne Sigo au fond d’une fosse. Là, gémissant, se +désolant, il fait pour sortir d’inutiles efforts.</p> + +<p>Cependant la pluie cesse ; la tortue, toujours prête à profiter +des occasions, arrive des champs. L’enfant allonge le +cou et se met à crier : « Tortue <i>adjakpa</i><a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, ohé ! » La tortue +se penche sur le bord de la fosse, afin de découvrir au fond +celui qui l’appelle. « Que fais-tu là ? » dit-elle à l’enfant. +Il répond que la violence de la pluie l’y a précipité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Adjakpa</i> est un surnom donné à la tortue. Il peut vouloir dire : fée +chauve. Comment le traduire en français ? — Nous le traduirons diversement +selon les cas.</p> +</div> +<p>La tortue lui ayant demandé ce qu’il lui donnerait si elle +l’en retirait, l’enfant lui répondit qu’il serait son esclave. +« C’est bien ! » dit la tortue <i>adjakpa</i>. Elle descendit dans la +fosse, elle en retira l’enfant, et elle lui dit : « Je vais faire +un grand tam-tam, tu t’y tiendras dedans, et quand nous +arriverons à la maison, si je bats le tam-tam avec la baguette, +garde-toi bien de chanter. » L’enfant dit : « J’entends ! »</p> + +<p>Arrivée chez elle, la tortue <i>adjakpa</i> va trouver le roi et +lui parle avec éloge de son tam-tam. Le roi lui demande de +venir battre du tam-tam devant lui, afin qu’il en entende le +son. « C’est bien ! dit la tortue. Convoquez toute la ville à +la danse. » Et le roi : « C’est bien ! » Et il envoya dans toute +la ville prier tout son monde de venir danser.</p> + +<p>Dès qu’on se fut rendu, le roi manda l’<i>adjakpa</i>. L’<i>adjakpa</i> +prit son tam-tam et vint au milieu de l’assemblée, et elle +battait son tam-tam de la baguette, et le tam-tam résonnant +disait : « Sigo est fils d’Olou, <i>agba-mi-réré !</i> — Sa mère lui +donna un mouton et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Son +père lui donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, +<i>agba-mi-réré !</i> — Écoutez ce que je dis : il alla au repaire +des éléphants ; il alla au repaire des buffles, <i>agba-mi-réré !</i> — La +force de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je +suis devenu esclave de la tortue, <i>agba-mi-réré !</i> »</p> + +<p>Un long murmure parcourut la foule. Le roi dit à la tortue +de battre encore le tam-tam, afin qu’il en entendît les sons. La +tortue battit son tam-tam pour la seconde fois, et les assistants +crièrent encore plus fort. Lors, la tortue rentra chez elle.</p> + +<p>Bientôt, les <i>iyas</i><a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> de notre enfant se présentèrent chez la +tortue pour l’inviter à présider leurs jeux. L’<i>adjakpa</i> dit : +« C’est bien ! » Elle prend son tam-tam et part.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Iyas</i>, la mère et ses compagnes de la même maison.</p> +</div> +<p>Dès qu’elle fut venue, on prépara de l’<i>oka</i><a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> ; on acheta du +tafia et l’on demanda à la tortue de battre son tam-tam. La +tortue battait son tam-tam, et le tam-tam disait : « Sigo est +fils d’Olou, <i>agba-mi-réré !</i> — Sa mère lui donna un mouton +et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Son père lui +donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Écoutez +ce que je dis : il alla au repaire des éléphants ; +il alla au repaire des buffles, <i>agba-mi-réré !</i> — La force de la +pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave +de la tortue, <i>agba-mi-réré !</i> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Oka</i>, brouet préparé avec de l’amidon de manioc.</p> +</div> +<p>On fait manger la tortue : elle mange ; on lui donne du +tafia : elle boit, et tombant dans l’ivresse, elle s’endort. +Tandis qu’elle dort, on prend son tam-tam, on le délie, on +en retire l’enfant, on le remet en état.</p> + +<p>A son réveil, la tortue prend son tam-tam et le bat : un +corbeau se fait entendre dans le tam-tam. La tortue frappe +encore : le corbeau croasse de plus belle. Et il criait le plus +qu’il pouvait : « Pourquoi, lorsque tu manges, ne donnes-tu +pas à manger au tam-tam ? Et lorsque tu bois du tafia, pourquoi +ne donnes-tu pas du tafia au tam-tam ?</p> + +<p>La tortue rentre chez elle, délie le tam-tam et trouve +dedans un corbeau.</p> + +<p>Apprenez de là à ne pas laisser aller votre enfant dans un +endroit où il ne peut aller sans danger.</p> + + +<p class="h3">LE FRATRICIDE PUNI.</p> + +<p>Il y avait deux enfants dont l’un avait appris bien des +chants. On les invita à une réunion de leurs camarades +tous les deux. Ils avertirent leur mère qu’ils se rendaient à +cette réunion, et la mère dit : « C’est bien ! »</p> + +<p>Ils se mettent en marche, arrivent au lieu du rendez-vous, +battent leur tam-tam avec grand entrain. On donna deux +mille cauris au cadet et mille à l’aîné. Et ils reprirent le +chemin de leur maison.</p> + +<p>Chemin faisant, l’aîné tombe sur son frère et le tue. Il +prend les cauris de son frère, les ajoute aux siens, et il +rentre chez lui.</p> + +<p>Il n’est pas plutôt rentré qu’on lui demande compte de +son frère. Il répond qu’il l’a laissé en chemin. On chercha +son frère partout sans pouvoir le trouver.</p> + +<p>Or, un jour, la mère dit à l’aîné qu’elle allait arracher +des feuilles.</p> + +<p>Quand elle vint à l’endroit où son fils avait été tué, les +ossements de son fils étaient déjà pourris ; ils avaient produit +un champignon. Ce champignon était très-beau, et +quand la mère s’en approcha, elle s’écria : « Oh ! que ce +champignon est beau ! » Elle se disposait à l’arracher, lorsque +son fils répondit : « Mère, n’arrache pas ; mère, n’arrache +pas ; n’arrache pas, mère, <i>adja-nti-nlélé !</i> — je fus chez mes +camarades, <i>adja-nti-nlélé !</i> — je fus chez mes camarades, +<i>adja-nti-nlélé !</i> — ils me donnèrent deux mille cauris, <i>adja-nti-nlélé !</i> — ils +en donnèrent mille à mon aîné, <i>adja-nti-nlélé !</i> — il +me tua dehors, le cruel ! mon aîné me tua +dehors, <i>adja-nti-nlélé !</i> »</p> + +<p>La mère court vite à la maison appeler le père de ces +enfants. Tous deux reviennent en hâte aux champs. Arrivés +sur les lieux, le père de ces enfants veut arracher le champignon. +Mais l’enfant recommence à chanter comme il avait +fait tout d’abord.</p> + +<p>Coupons court. Le père de ces enfants alla trouver le roi +et lui raconta ce qui se passait. Le roi vint lui-même et voulut +arracher le champignon. Et l’enfant chanta toujours de +même.</p> + +<p>Lors, le roi envoie chercher l’aîné. Celui-ci arrive. Dès +qu’il est venu, le roi lui dit d’un ton sévère : « De même +que tu as pris ton frère et que tu l’as tué, de même on va te +prendre et te tuer, afin que ton frère revienne à la vie. »</p> + +<p>On tua l’aîné, et le cadet revint à la vie.</p> + +<p>Apprenez de là à ne point vous fâcher si l’on donne de +grands présents à votre frère. Que l’aîné ne jalouse point le +cadet, lorsque celui-ci est l’objet de quelque préférence.</p> + + +<p class="h3">LE LIÈVRE ET LES AUTRES ANIMAUX.</p> + +<p>Écoutez avec attention mon conte sur le lièvre et sur tous +les animaux.</p> + +<p>La sécheresse sévissait avec rigueur ; plus de rosée : la +gent aquatique elle-même souffrait de la soif. A son tour, la +famine arriva. Ne trouvant plus rien à manger, les animaux +se réunirent en congrès.</p> + +<p>Il fut décidé que chacun se couperait le bout de l’oreille ; +qu’il donnerait sa graisse ; qu’on vendrait le tout et qu’on en +emploierait le prix à acheter une pioche ; qu’on creuserait +un puits et qu’on aurait enfin de l’eau.</p> + +<p>Et tous de s’écrier : « C’est bien ! allons, qu’on se coupe +le bout de l’oreille. »</p> + +<p>Quand vint le tour du lièvre, celui-ci refusa. Tous les +animaux restèrent muets de stupéfaction. Cependant, ils +ramassèrent leurs oreilles, ils tirèrent leur graisse, ils allèrent +tout vendre, et le prix fut employé à acheter une pioche. +Ils emportèrent cette pioche et vinrent creuser un puits.</p> + +<p>Enfin, voilà de l’eau : on peut donc un peu satisfaire la +soif.</p> + +<p>Lors, le lièvre se met en mouvement et va prendre +l’<i>akérégbé</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>. Il se dirige vers le puits, au moment où le soleil +est au milieu de sa course. Comme il cheminait, la calebasse +rendait un bruit sourd : elle faisait : <i>chan-gan-gan-gan</i>… +<i>chan-gan-gan-gan</i>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Petite calebasse qui sert à porter les liquides.</p> +</div> +<p>Les animaux qui veillaient auprès de la lagune s’enfuirent +effrayés, en entendant le bruit que faisait l’<i>akérégbé</i> du lièvre. +Arrivés à la maison, ils racontèrent qu’il y avait à la +lagune quelque chose d’effrayant qui avait mis en fuite les +gens de la lagune.</p> + +<p>Tous les animaux qui gardaient la lagune s’enfuirent donc. +Le lièvre puisa de l’eau, sans encombre ; puis il descendit +dans le puits et se baigna, en sorte que l’eau fut toute +troublée.</p> + +<p>Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour +prendre de l’eau ; elle est trouble. « Ah ! s’écrient-ils, qui +donc a ainsi perdu cette source ?… C’est bien ! »</p> + +<p>Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu +et l’en barbouillent ; puis ils font un trou en face du puits.</p> + +<p>Vers midi, tous les animaux allèrent se cacher dans le +taillis. Le lièvre vient, s’approche de la statue. Le stratagème +réussit, et le lièvre ne se doute pas même de la présence +des animaux dans le taillis.</p> + +<p>Le lièvre salue la statue, celle-ci ne répond rien ; il salue +de nouveau, la statue ne répond rien encore. « Or çà, dit-il, +prends garde que je ne te donne un soufflet. » Il donne un +soufflet, et sa main droite reste prise. Il frappe de la main +gauche, et la main gauche reste prise aussi. « Oh ! oh ! +s’écrie-t-il : eh bien ! frappons du pied. » Il frappe du pied, +et le pied reste pris ; et notre lièvre ne put se dépêtrer.</p> + +<p>Voilà que les animaux sortent alors du taillis et viennent +voir le lièvre et son <i>akérégbé</i>. « Foin du lièvre ! s’écrient-ils +ensemble ; ne lui ont-ils pas proposé de se couper l’oreille, +lui aussi ? et n’a-t-il pas refusé ? Quoi ? tu as refusé, et tu +viens ensuite troubler notre eau ! » On prend des fouets, on +se rue sur le lièvre, on l’accable de coups, on le tue presque. +« Nous devrions te tuer, maudit lièvre… Mais non ! » On +le délivre ; et le lièvre de s’enfuir.</p> + +<p>Depuis lors il ne quitte plus les champs.</p> + + +<p class="h3">LA VENDEUSE D’HUILE ET LE REVENANT.</p> + +<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p> + +<p>Mon conte a trait à une femme. Cette femme eut une enfant +qui s’occupait à faire de l’<i>ekpo</i><a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Ekpo</i>, huile de palme.</p> +</div> +<p>Un jour, l’ekpo étant fabriquée, elle l’emporta à la foire +pour la vendre. Elle reste à vendre son ekpo jusqu’à ce +qu’il fût nuit close.</p> + +<p>Un habitant du ciel vint alors lui demander de l’ekpo ; et +il lui donna les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune +fille s’aperçut qu’il en manquait un. Et elle réclama le +cauris qui était en moins. Le revenant répondit qu’il n’avait +plus de cauris. Et la fille de crier : « Ma mère me grondera, +disait-elle. Comment rentrer à la maison ? »</p> + +<p>L’habitant du ciel se retire ; la jeune fille le suit. « Va-t’en, +retourne en arrière, dit l’habitant du ciel, car personne ne +peut pénétrer dans le pays que j’habite. » Et l’enfant : « Là +où tu vas, j’irai aussi. »</p> + +<p>Ils cheminèrent bien longtemps et arrivèrent dans un +pays où les gens pilent avec la tête l’igname qu’ils réduisent +en pâtée. Puis ils allèrent à la rivière du pus. Et le revenant +chantait : « Jeune vendeuse d’<i>ekpo</i>, reviens-t’en. — R. +Je ne m’en reviendrai pas. — Jeune vendeuse d’<i>ekpo</i>, +va, reviens-t’en. N’entre pas dans la rivière du pus, reviens-t’en. — R. +Non, je ne m’en reviendrai pas. — Jeune vendeuse +d’<i>ekpo</i>, quand tu arriveras à la rivière du sang, +retourne en arrière. — Je ne m’en reviendrai pas. — Vois-tu +ce bois, là-bas, là-bas ? — Je ne m’en reviendrai pas. — Et +cette montagne abrupte ? — Jamais je ne retournerai sur +mes pas. »</p> + +<p>Longtemps encore ils cheminèrent avant d’arriver à +l’autre monde. Le revenant donna des <i>égni</i><a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a> à la jeune fille +pour faire de l’<i>ekpo</i>, et lui demanda de manger l’huile et de +lui porter le <i>haha</i>. Or, l’<i>ekpo</i> terminé, l’enfant donna l’huile +au revenant et mangea le <i>haha</i>. « C’est bien ! » dit le revenant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Égni</i>, fruit mûr du palmier. Le <i>haha</i> est le résidu filamenteux de ce +fruit, après que l’huile a été exprimée.</p> +</div> +<p>Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna à la +jeune fille, disant : « Prends cette banane, mange-la et ne +me réserve que la peau. » L’enfant prit la peau et la mangea, +et elle apporta le fruit au revenant.</p> + +<p>Lors, le revenant parla à l’enfant en ces termes : « Va +cueillir trois <i>ados</i><a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Les <i>ados</i> qui feront : <i>Ka mi ! ka mi ! ka +mi !</i> (Prends-moi ! prends-moi ! prends-moi !) laisse-les de +côté. Prends-en trois qui ne disent rien du tout et reviens-t’en. +A moitié chemin, casses-en une ; casse la seconde près +d’arriver à la maison, et la troisième, quand tu seras rentrée. — C’est +bien ! dit l’enfant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>Ados</i>, calebasses très-petites. On les perce et on les vide pour y +mettre des poudres.</p> +</div> +<p>Et l’enfant partit ; et elle revint ; et à moitié chemin, elle +cassa une <i>ado</i>. Et aussitôt, des esclaves et des chevaux en +grand nombre apparurent et se mirent à la suite de la jeune +fille.</p> + +<p>Près d’arriver à la maison, l’enfant cassa la seconde <i>ado</i>. +Et voici des animaux, des chèvres, des brebis, des béliers, +des poules… Il y en avait deux cents et plus. Et tous faisaient +cortége à l’enfant.</p> + +<p>Celle-ci, étant arrivée, cassa l’<i>ado</i> qui restait, et toutes les +maisons se remplirent de cauris : elles ne purent même les +contenir tous.</p> + +<p>La mère de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos, +vingt animaux, vingt poules, et alla les offrir à son <i>iyallé</i>. +L’<i>iyallé</i> refusa, disant qu’elle enverrait son enfant ; que son +enfant saurait bien en trouver autant, et qu’elle le lui apporterait +à la maison. « C’est bien ! » lui fut-il répondu.</p> + +<p>L’<i>iyallé</i> alla faire de l’<i>ekpo</i>. Elle la donna à sa fille et lui +donna ordre de l’aller vendre à la foire. L’enfant prit l’huile +et partit pour la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter +de l’<i>ekpo</i> et lui remit les cauris en payement. Le compte +était exact, mais la jeune fille vola un cauris, le cacha et +prétendit n’avoir pas reçu le prix juste. « Que faire ? dit le +revenant : je n’ai plus de cauris. — Dans ce cas, dit la jeune +fille, je te suivrai chez toi. » Le revenant repartit : « C’est +bien ! allons. »</p> + +<p>La jeune fille et le revenant se mirent en marche. Bientôt +le revenant recommença à chanter comme la première +fois : « Retourne en arrière. » Et l’enfant : « Je ne m’en +reviendrai pas. » — Le revenant : « Reviens sur tes pas. » — L’enfant : +« Je ne veux pas m’en revenir. » — Le revenant : +« Alors, c’est bien ! partons. »</p> + +<p>Ils allèrent ainsi jusqu’à l’autre monde.</p> + +<p>Le revenant prit des <i>égnis</i>, les donna à l’enfant et lui dit +de faire de l’<i>ekpo</i>. « Quand l’<i>ekpo</i> sera faite, ajouta-t-il, tu +mangeras l’huile et tu garderas pour moi le <i>haha</i>. » Et l’enfant +garda l’huile pour la manger, et elle alla porter le <i>haha</i> +au revenant. Et le revenant tout ébahi s’écria : « C’est +bien ! »</p> + +<p>Ensuite, il donna une banane à la jeune fille et lui dit de +la peler : « Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras +la peau. » L’enfant prit la banane et la mangea ; elle +prit la peau et alla la porter au revenant.</p> + +<p>Le revenant lui dit aussi : « Va cueillir trois <i>ados</i>. Tu en +trouveras qui feront : <i>Ka mi ! ka mi !</i> ne les cueille pas. » +L’enfant part ; elle va cueillir les <i>ados</i>. Elle en trouve qui +ne rendent aucun son ; elle n’y touche point. D’autres +faisaient : <i>Ka mi ! ka mi ! ka mi !</i> elle les cueille.</p> + +<p>Lors, le revenant lui parle en ces termes : « Quand tu +seras à moitié chemin, casse une <i>ado</i>. » A moitié chemin, +l’enfant casse une <i>ado</i> ; et elle se voit poursuivre par quantité +de loups, de serpents, de lions. Tous courent après elle, +la pressant, la mordant, la harcelant sans relâche presque à +la porte de la maison.</p> + +<p>Elle casse une seconde <i>ado</i> ; et toutes les bêtes féroces +viennent la mordre, à l’entrée même de la maison. Cependant, +tandis que l’enfant était ainsi cruellement déchirée, +il n’y avait qu’un sourd dans la maison, et il en avait fermé +la porte. L’enfant cria au sourd de lui ouvrir la porte : le +sourd n’ouvrit pas. Elle criait toujours au sourd d’ouvrir, +et le sourd n’ouvrait jamais. Là, sur le seuil de la porte, les +animaux tuèrent la pauvre enfant.</p> + +<p>Apprenez de là à n’être point envieux. Si l’on vous donne +quelque chose, acceptez-le avec reconnaissance : évitez la +convoitise.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="first">CHAPITRE XIII</span><br> +<span class="xsmall">MAXIMES DE SAGESSE.</span></h2> + + +<p>Outre les <i>alos</i>, les peuples qui nous occupent ont des proverbes. +Les proverbes, aussi bien que les alos, sont des +monuments de littérature ; ils se distinguent par la brièveté +et l’élégance, par une tournure souvent très-poétique. La +finesse d’esprit et la rectitude du jugement s’y montrent +partout.</p> + +<p>Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux +que nous allons rapporter ; nous les considérerons uniquement +comme maximes de sagesse. A ce dernier point de +vue, ils offrent un intérêt particulier à l’historien et au philosophe ; +car ils mettent en évidence le caractère du peuple +qui les possède et le degré de civilisation auquel il se +trouve.</p> + +<p>Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant +sous cette dénomination les maximes et les sentences, +et toute phrase exprimée en peu de mots et ayant +cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés <i>la sagesse +des peuples</i> : le mot est exact, car dans les proverbes +nous trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, +de cette loi que saint Paul déclare <i>être écrite dans le +cœur des gentils</i> eux-mêmes. Voici comment s’exprime +l’Apôtre (<i>Rom.</i>, <small>II</small>, 14, 15) : « Lorsque les gentils qui n’ont +pas la loi font naturellement les choses que la loi commande, +n’ayant pas de loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi. +Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit +dans leur cœur. »</p> + +<p>Ce qui est écrit dans leur cœur, ils le disent dans leurs +proverbes ; nous allons l’y rechercher<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, pour ce qui regarde +les païens de la côte des Esclaves.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Sous ce titre : <i>les Noirs peints par eux-mêmes</i>, nous avons publié +le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction en regard.</p> +</div> +<p>1. <i>Dieu.</i> Les proverbes nagos contiennent des pensées +remarquables sur Dieu. Il est appelé le <i>Maître par excellence</i>, +le <i>Maître de la bonne terre</i>, le <i>Maître du ciel</i>, le <i>Roi de gloire</i>, +le <i>Créateur</i>.</p> + +<p>La vraie notion de la création n’est-elle pas finement +exprimée dans les adages suivants ?</p> + +<p>« Le monde a commencé au moment où le maître du +monde y entra.</p> + +<p>« Dieu a créé les choses telles qu’elles sont.</p> + +<p>« Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements, +chante la gloire de Dieu ; à sa mort, il tombe en poussière. »</p> + +<p>Si les choses n’ont commencé à exister que lorsque Dieu +s’est occupé d’elles ; si elles ont reçu de lui leurs propriétés +essentielles ; si une si belle œuvre fait honneur à celui qui +l’a faite, on ne peut supposer que Dieu abandonne ses créatures. +Il veille sur elles et les destine au bonheur.</p> + +<p>« Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous +en lui.</p> + +<p>« Dieu aide celui qui travaille.</p> + +<p>« Que Dieu vous accorde heureuse fin ! »</p> + +<p>Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde :</p> + +<p>« Si Dieu fait attention à nos fautes, c’en est fait de +nous. »</p> + +<p>2. <i>Le Démon.</i> Le nègre connaît le Démon aussi bien qu’il +connaît Dieu : c’est l’esprit de <i>ténèbres, celui qui s’empare +des corps</i>. — « Le Démon n’a pas en lui de bonté ; aussi son +temple est dans la rue. » On appelle le Démon le <i>personnage +au bâton noueux</i>, parce qu’on le suppose toujours armé pour +mal faire.</p> + +<p>3. <i>L’oricha.</i> On n’est pas sans se douter de l’inanité du +fétiche ou <i>oricha</i> ; et, quoiqu’on lui rende le culte, on lui +lance, à l’occasion, les traits d’une sanglante ironie.</p> + +<p>« Le ventre est le premier des orichas.</p> + +<p>« Quel bien l’oricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci +appelle son enfant <i>L’oricha me comble de biens ?</i></p> + +<p>« En vain demande-t-on à la buse ou à l’<i>akala</i> (vautour) +de prendre part au sacrifice ; ils refusent. Le pigeon, lui, se +laisse faire. » — (<i>N. B.</i> La buse et l’<i>akala</i>, animaux impurs, +ne sont jamais offerts en sacrifice, tandis que le pigeon est +une victime pure et agréable.)</p> + +<p>4. Les <i>idées et pratiques superstitieuses</i> se font jour dans +les proverbes.</p> + +<p>« Si l’<i>ogboya</i> (animal gros comme un chat) frappe de sa +queue le sol d’une ville, cette ville sera détruite.</p> + +<p>« L’<i>achorin</i> n’a pas son pareil parmi les arbres. » — (<i>N. +B.</i> Celui qui ose en approcher, sa hache est repoussée +par les esprits… dit-on.)</p> + +<p>« Le feu respecte l’<i>alouki</i> (plante mince et pleine de +piquants).</p> + +<p>« Malheur à celui qui tuera un <i>ajako</i> (espèce de chacal).</p> + +<p>« L’<i>iwée</i> (petite grenouille) se dégagera certainement des +étreintes de celui qui l’a saisie. (Dicton de bon augure.)</p> + +<p>« La hache coupe l’arbre sans appréhension ; le bûcheron +(appréhendant les effets des coups qu’il porte) se couvre la +tête d’<i>étou</i> (poudre magique).</p> + +<p>« A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice +sans crainte. » — On suppose qu’à cet endroit les conjurations +dispersent en tous sens les mauvais génies et leurs +funestes influences.</p> + +<p>« Pour fatigué qu’il soit, le porc-épic ne laisse pas d’agiter +sa queue. » — Dans ce mouvement de la queue…, +dit-on, il trouve la prescience de ce qui lui doit arriver.</p> + +<p>5. Dans les proverbes, on peut étudier les <i>us et coutumes +du pays</i>.</p> + +<p>« L’<i>iranna</i> est l’avant-coureur de la mort. » — Nous avons +signalé l’usage de tuer une poule, en guise de passe-port +d’outre-tombe et de viatique. C’est l’iranna qui paye le +passage.</p> + +<p>« Quelqu’un meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa +maison une part de ses restes mortels. » — C’est sur ces +restes que l’on accomplit les cérémonies usuelles des funérailles, +ainsi que nous l’avons déjà dit au chapitre des funérailles.</p> + +<p>Les Nagos rendent un culte à l’orteil. D’après l’<i>usage</i>,</p> + +<p>« Un oiseau aquatique n’est pas une victime digne de +l’orteil.</p> + +<p>« A <i>Ogoun</i> (dieu de la guerre et de la chasse), on immole +un gros chien. »</p> + +<p>Toutefois, nécessité n’ayant pas de loi : « Si l’on n’a pas +d’<i>adan</i> (grosse chauve-souris), on sacrifie une <i>odé</i> (chauve-souris +plus petite). »</p> + +<p>La tradition est la règle du culte et des usages. On repousse +toute innovation par des dictons comme ceux-ci :</p> + +<p>« Jamais, à aucune époque, nos pères n’ont honoré oricha +de cette espèce.</p> + +<p>« Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontière du +Yorouba), mais qu’il n’arrive pas à Idjanna. »</p> + +<p>6. Les proverbes dénotent particulièrement la connaissance +des vertus morales et des détails pratiques de ces +vertus, vertus naturelles qui sont à la portée de tous les +hommes, même des païens.</p> + +<p>Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes : la prudence, +la justice, la force, la tempérance.</p> + + +<p class="h3">PRUDENCE.</p> + +<p>Celui-là est prudent qui sait ce qu’il faut faire en toute +rencontre, ou qui prend les moyens de le savoir.</p> + +<p>La prudence exige que l’on ne compte pas sur le hasard, +et que l’on réfléchisse avant d’agir ; qu’on ne se fie pas à +l’apparence ; qu’on s’entoure de conseils…, etc., etc. Là-dessus +écoutons les Nagos.</p> + +<p>« On ne doit pas assimiler un cas fortuit à un événement +que l’on a prévu. »</p> + +<p>Il y a d’heureux hasards ; ainsi, « les cris stridents du coq +au milieu de la nuit peuvent terminer un différend » — par +la surprise qu’ils causent. Toutefois, « c’est bien présumer +du hasard que de compter sur les bienfaits du temps.</p> + +<p>« L’attention empêche l’homme de se tromper.</p> + +<p>« Donnez votre attention à ce que vous faites. — Plus une +affaire est obscure, plus il y faut réfléchir.</p> + +<p>« Une aiguille tombe-t-elle des mains d’un lépreux, on ne +la ramasse qu’avec précaution ; une affaire se présente-t-elle, +on ne la traitera qu’après y avoir réfléchi.</p> + +<p>« On ne laisse pas brûler ce qu’on garde avec soin.</p> + +<p>« C’est le chien agile et dont le flair est sûr qui force le +lièvre. »</p> + +<p><i>Dans un cas embarrassant</i>, imitez « celui qui s’est planté +une épine au pied : il s’en va, clopin-clopant, trouver celui +qui peut la lui arracher. — Si l’on vous donne un conseil, +profitez-en. — N’entreprenez pas ce que vous ne pouvez +mener à bonne fin. — Si vous ne pouvez dès l’abord bâtir +une maison, logez-vous dans une hutte. »</p> + +<p><i>Fuyez le danger</i> : « Le piége inspire des appréhensions aux +plus forts. — A la vue de l’épervier, on n’expose pas ses +poules sur un rocher. — Si une tique se prend au museau +du renard, ne demandez pas à la poule de la gober. — Le +chien ne va pas aboyer dans l’antre de l’once. — Celui qui +fuit le danger ne se donne pas le temps d’arracher l’épine +qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent.</p> + +<p>« Faites en secret ce que vous voulez qu’on ignore. — La +rivière n’est jamais pleine au point de soustraire les +poissons aux regards. »</p> + +<p>Nous pourrions multiplier nos citations ; mais nous sommes +obligés d’abréger pour dire un mot de chaque vertu. +Ceux qui désirent de plus longs développements pourront +consulter les <i>Noirs peints par eux-mêmes</i>.</p> + + +<p class="h3">JUSTICE.</p> + +<p>La justice rend à chacun ce qui lui est dû : à Dieu, ce qui +est à Dieu ; à l’homme, ce qui est à l’homme.</p> + +<p>Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nègre +connaît Dieu et ne lui adresse pas son culte ; le culte, il le +rend à l’idole, à l’<i>oricha</i>. Nous avons parlé de Dieu et de +l’oricha ; il nous reste à parler de l’homme.</p> + +<p>« Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure ; +aux égaux, la concorde ; aux inférieurs, la discipline. »</p> + +<p>Et les Nagos : « Honorez les anciens : ce sont nos pères. — Que +l’enfant ne s’arroge pas le droit de parler à la place +des anciens. — Imitez votre père ; ce qu’il ne se permet +pas, évitez-le. »</p> + +<p>« Le roi ne se coiffe pas d’un vulgaire bonnet, il a sa +couronne ; — les impôts lui reviennent de droit ; — les +rebelles ont tout à craindre de lui. »</p> + +<p>Les Nagos sentent vivement combien l’homme est sociable. +« Tous les hommes sont proches, disent-ils. — Un +fou d’Ika et un <i>idiot</i> d’Ibouka ne peuvent se rencontrer sans +sympathiser. — L’enfant ne se perd pas comme les bêtes. — On +ne vit pas sous le même toit sans se parler. — Quiconque +méprise autrui se méprise lui-même. »</p> + +<p>Dans la société, les uns travaillent pour les autres. « Celui +qui fabrique des serpes les fait pour autrui. — Le boucher +tue la bête, les débitants la mettent en pièces. — Le sel +gemme est un produit <i>haoussa</i> ; le tabac en rôle vient du +pays des Blancs ; le <i>gombo</i>, d’Iré. »</p> + +<p>S’il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit : « La +plante des pieds se salit à l’ordure du chemin. — On ne s’en +va pas en pagne blanc au milieu de l’huile de palme. — Après +s’être vautré dans le bourbier, le cochon va se frotter +à ceux qui sont propres. — Si les maisons ne se touchent +pas, comment le feu se communiquerait-il de l’une à +l’autre ? »</p> + +<p><span class="sc">Aux inférieurs la discipline</span>, dit saint Bonaventure, déterminant +une des pratiques essentielles de la justice. <i>Aux +inférieurs la discipline</i>, c’est-à-dire <i>l’instruction</i> et <i>l’éducation +morale</i>. Le docteur catholique parle en théologien ; il expose +la doctrine du <i>Maître</i> par excellence, doctrine de dévouement +et de sacrifice, doctrine incomprise par le païen égoïste +pour qui la richesse et le pouvoir sont des instruments de +domination, au lieu d’être des moyens de bienfaisance. +Le nègre païen ne comprend pas cette maxime du Maître : +« <i>Que celui qui est le plus grand soit comme le moindre, et celui +qui a la préséance comme celui qui sert.</i> » Toutefois, la raison +et la conscience lui suggèrent des principes dignes d’être +notés.</p> + +<p><span class="sc">Pauvres.</span> « On suppose le pauvre moins sage que le riche. — Dès +qu’on est en haillons, on paraît ne pas mériter des +égards. — Si le pauvre, donnant son avis, opine qu’une +poutre est assez longue, <i lang="la" xml:lang="la">à priori</i> on ne l’écoute pas ; à la +fin, on est forcé d’avouer qu’il disait vrai. — Pour tant que +le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est +toujours à la peine : pour lui, pas de fête !</p> + +<p>« Soyez généreux, on court à vous ; cessez vos largesses, +on se retire. — On n’est plus admiré quand on est dans l’indigence. — Les +nuages voilent le firmament ; un temps nuageux +ne laisse pas arriver jusqu’à nous les rayons du soleil. »</p> + +<p>Les <span class="xs">ESCLAVES</span>, chez les païens de race blanche, étaient +regardés comme des êtres de nature inférieure. Cette fausse +supposition est repoussée par les nègres : « La naissance ne +diffère pas de la naissance : comme est né l’esclave, ainsi +naît l’homme libre. — L’esclave était libre dans la maison +de son père. — L’esclave n’est pas un morceau de bois ; +quand il meurt, sa mère n’est pas avertie, tandis qu’on +éclate en sanglots, à la mort de l’homme libre. Or, dans la +maison de sa mère, l’esclave n’était-il pas libre ?</p> + +<p>« L’esclave ne travaille pour lui qu’après avoir consacré +la journée au service de son maître. — Tout le dérangement +est pour le couvercle (image de l’esclave) ; et pourtant, +le couvercle n’a que la vapeur, tandis que le pot (le +maître) a ce qui est bien. — Le serpe (<i>entendez : l’esclave</i>), la +serpe coupe la forêt, et n’en retire aucun profit ; elle élague +la haie qui borde le chemin, et n’en retire aucun profit non +plus ; elle s’use à force de servir, elle sera bientôt hors +d’usage ; cinq cauris suffisent à la faire entourer d’un +anneau, et elle clôt encore la ferme du riche. La serpe a un +anneau au cou (autour du manche), elle est fortement armée +pour de nouveaux travaux. »</p> + +<p><span class="sc">Juges.</span> « Les présents aveuglent les juges et les empêchent +d’être justes. »</p> + +<p><span class="sc">Témoins.</span> « Le témoin éclaire la justice ; un témoin n’est +pas un partisan.</p> + +<p>« Le coupable est inquiet. — Celui qui voudrait se cacher +des autres croit toujours qu’on s’entretient de lui ; il s’inquiète, +comme s’il était coupable. — Le méchant ne laisse +pas traiter les siens comme lui traite les autres. — L’épervier +s’enfuit dès qu’il a pris une poule : il a conscience de +son méfait.</p> + +<p>« On ne met aux fers que les coupables. » Ce proverbe +dit bien ce que l’on doit faire. On est loin, hélas ! d’agir +aussi justement.</p> + +<p>La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. « Celui qui +ne compatit pas au malheur de son semblable, le tue dans +son cœur, dit-il. — Si vous n’avez pas de cauris, pour soulager +votre ami, visitez-le ; si vous ne pouvez lui donner la +satisfaction de l’aller voir, aidez-le de quelque bonne parole. — Un +jour de pluie répare le mal de la sécheresse. — Les +riches gagnent à répandre des libéralités, tandis qu’ils perdent +à se montrer trop ménagers. »</p> + +<p>Plusieurs proverbes flétrissent l’ingratitude : « Celui qui +ne remercie pas d’un bienfait reçu n’aura pas à se plaindre +du mal qu’on lui fera. — On perd son temps à répandre ses +bienfaits sur des ingrats. — (Il est aussi déraisonnable de) +ne pas reconnaître un bienfait que de lancer sur les rochers +le cheval que l’on vient d’acheter. — L’épée n’épargne pas +la tête de celui qui l’a forgée » : image de l’ingrat qui n’a +pas d’égard pour son bienfaiteur.</p> + +<p>D’autres proverbes réclament la loyauté et la franchise : +« Vendez l’or à celui qui en connaît la valeur. — Au jeu +l’on ne reprend pas un coup manqué. — Les gens d’<i>Ifè</i> parlent +sans détours ; la flèche va droit au but. — L’homme de +mauvaise foi est dégoûtant dans ses procédés. — Tôt ou +tard le mensonge finit par se découvrir. — Le menteur a +beau se cacher, il ne saurait rester dans l’ombre. »</p> + + +<p class="h3">FORCE.</p> + +<p>« Si loin qu’on aille, on conserve son naturel. — Même +quand la rivière tarit, elle conserve son nom. — Le nom +donné à l’enfant ne le quittera plus. »</p> + +<p>Au naturel s’ajoutent les habitudes. Elles sont, on le sait, +une seconde nature. « Le mensonge ne coûte rien au menteur : +<i>on fait sans peine ce qu’on a accoutumé de faire</i>. »</p> + +<p>La nature et les habitudes ne font pas que la force de chacun +n’ait ses bornes : « Serait-on fort comme le buffle, on +n’a pas de cornes. — On rencontre toujours un point que +l’on ne peut franchir. — Si bien que l’on conduise son cheval, +le cheval peut se couronner. »</p> + +<p>Les proverbes qui recommandent l’action sont nombreux :</p> + +<p>« L’étoffe longtemps renfermée se pourrit. — On ne tue +pas le gibier en le regardant. — Voir le mal et ne pas le +corriger, c’est détruire sa force. — La force qui ne s’exerce +pas s’énerve. — Jour et nuit, sans cesse, les narines fonctionnent ; +si elles s’arrêtent, c’est la fin ! — Le tamis ne se +met pas de lui-même à bluter la farine. — Le travail entasse +les richesses. — L’aurore ne vous réveillera pas deux fois : +travaillez durant le jour ; la nuit, il ne sera plus temps. »</p> + +<p>Le nègre a de la bravoure une idée exacte. « Se vanter +loin du danger, n’est pas preuve de courage : c’est dans +l’action que le guerrier se couvre de gloire. — La bravacherie +n’est pas une preuve de vaillance. — Le poltron +trouve sa fin dans une querelle, l’homme vaillant meurt +dans un combat. »</p> + +<p>Le noir ne se fait pas illusion sur les obstacles à surmonter. +« Les marécages gênent les gens de Gbésé. — L’araignée +enlace dans ses toiles celui qu’elle attaque. — Les petits du +léopard, quand ils ont grandi, ne respirent que carnage. — Les +pousses de l’<i>iroko</i> (espèce d’arbre) ne se peuvent arracher +que lorsqu’elles sont petites. »</p> + +<p>Que faire en face des obstacles, sinon se prémunir contre +eux ? « Les souliers nous prémunissent contre les épines. — Quand +la mort se présente, le bouclier lui tourne le dos : +c’est lui qui protége le combattant. — On prend les oiseaux +à la glu. — Pour tuer le sanglier, il faut une flèche spéciale ; +les flèches ordinaires ne suffisent pas. — Si l’arbre ne +tombe, la main ne peut atteindre les branches. — L’<i>egguè</i> +ne trouve personne invulnérable : celui qui en est frappé +est frappé à mort. »</p> + +<p>Contre la force pas de résistance, disons-nous ; les nègres +disent avec plus d’esprit : « Si fort qu’il soit, celui qui +secoue un arbre se secoue lui-même. — Le lion est sans +sollicitude : que les autres fassent des réserves, lui n’en a +cure : il ne mange pas de la viande passée. Entendez-le +rugir : « Excepté l’éléphant et l’homme, excepté l’orang-outang, +je ne crains rien. » Grâce à sa force, il trouve à +souhait de quoi manger. »</p> + +<p><i>L’inertie est une force.</i></p> + +<p>« Le cœur de l’<i>achacpa</i> (arbre dont le bois est très-dur) +ne s’émeut pas de coups de hache. — Si quelqu’un plus fort +que vous vous tourmente, contentez-vous d’en rire. — Le +repos calme la fatigue : l’inertie triomphe des épreuves de +chaque jour. — La cuiller (se plongeant dans l’eau bouillante) +voit la mort sans sourciller. — Le tesson endure le +feu. »</p> + +<p><i>La force du nombre</i> est connue. On compare celui qui est +seul de son avis au « chanteur qui n’a personne pour +reprendre le chœur. — Si l’on s’unit pour cerner le bois, la +chasse sera facile. — Un d’ici, un de là, la multitude devient +considérable. — Un d’ici, un de là, et le marché se tient. — On +s’empresse à travailler, quand on n’est pas seul. »</p> + +<p><i>Les richesses sont aussi un élément de force.</i> « La colombe à +la poitrine proéminente (les cauris) se rencontre sur tous les +marchés. — Les approvisionnements sont le nerf de la +guerre ; quand la guerre est déclarée, chacun s’approvisionne. — L’abondance +de la source entretient le cours de +la rivière. — On marche fièrement devant son calomniateur +et l’on affronte ses insultes sans crainte, quand il n’a que +vingt cauris chez lui. »</p> + +<p>La force de la prière persévérante est relatée dans les +adages : « Celui qui prie avec persévérance finit par obtenir +ce qu’il a demandé au maître. »</p> + +<p>Les Nagos développent la doctrine de cette sentence dans +un alo charmant de naïveté (Ondéré). Nous l’avons cité au +chapitre <i>État domestique</i>.</p> + + +<p class="h3">TEMPÉRANCE.</p> + +<p>D’après Cicéron, « la tempérance n’est autre chose que la +raison exerçant sur la volupté et sur les autres mouvements +déréglés de l’âme une souveraineté ferme et mesurée ».</p> + +<p>La tempérance est fortement recommandée par les adages : +« Si l’on se gorge, on étouffe. — Quiconque frappe des +mains pour faire danser un fou, est fou comme lui. — Ne +vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez longuement. — Si +vous agacez le hérisson, ne comptez pas qu’il +sera tranquille. — La vipère ne souffre pas qu’on la +taquine. »</p> + +<p>Que de défauts contre la tempérance !</p> + +<p><span class="sc">La légèreté.</span> « Quand même vous vous sentiriez porté à +rire des infirmes, ne le faites pas ; ce qui lui arrive aujourd’hui +vous peut arriver demain. — Un cheval tombe-t-il +dans un bourbier, vous en riez ; et si votre enfant y +tombe ! »</p> + +<p><span class="sc">Bavardage.</span> « Le bavard ne peut garder un secret. — Trop +parler excite le rire. »</p> + +<p><span class="sc">Vantardise.</span> — On se moque des vantards, disant de +leurs œuvres : « C’est bien peu de la part de ce grand personnage. » +Et l’on se demande quel pays a eu l’honneur de +les voir naître : « Iwo est la maison du perroquet ; Ibara +est la maison du vautour ; où donc est le pays de la perruche ? » +La perruche, avec son caquet inintelligible, ne +symbolise pas mal un fat qui se vante. Notons-le, du reste, +avec les Noirs : « Quiconque s’épuise en vanteries est +pauvre en résultats. »</p> + +<p><span class="sc">Médisance.</span> « On voit vite les défauts d’autrui et l’on en +parle ; on cache soigneusement les siens sous un tas de +tessons. — Semblable au lépreux qui saisit quelqu’un par +le nez, le médisant jette dans la confusion. — N’accueillez +point les dires du médisant. — Un mot piquant fait une +blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se cicatrisent. — Celui-là +est votre ennemi qui ne respecte pas +votre nom. — L’homme sans malice n’est pas à l’abri des +coups de la malice. — Ne vous permettez jamais rien de +méprisant contre ceux avec qui vous êtes uni. — Les +cendres de la médisance reviennent sur celui qui les +lance. »</p> + +<p><span class="sc">Obstination.</span> « Celui qui n’écoute point est semblable à +celui qui s’entête à vouloir prendre l’eau de la main fixée à +l’<i>adjaé</i>. (<i>Adjaé</i>, lien qui retient la main près du cou.) — Celui +qui s’obstine dans son sentiment ne tarde pas à être +laissé de côté. — L’entêtement cause à autrui des dégoûts ; +l’homme complaisant les supporte. — L’éléphant a ses +colères, la fourmi a aussi les siennes. — Les querelles +n’engendrent rien qui vaille. »</p> + +<p><span class="sc">L’ambition</span> cherche ses satisfactions avec une insistance +que rien ne rebute ; elle est comme le feu. « Le feu brûle, +alors même que le mur lui fait obstacle ; et si l’eau s’oppose +à ses progrès, il en suit le cours. »</p> + +<p><span class="sc">Envie.</span> « L’envieux est toujours pauvre. — Le termite a +raison d’envier le sort des oiseaux : il vole un jour et perd +ses ailes. — Les oiseaux des champs sont jaloux de ce que +l’<i>ochin</i> (oiseau aquatique) sait nager. — La personne jalouse +est décharnée : elle se repaît de jalousie, sans jamais se +rassasier. — Voyez l’envieux : dès qu’on parle de m’attaquer, +il fait ses munitions. — Le pivert se réjouit de voir le +perroquet à la pluie ; il s’imagine que la queue rouge du +perroquet déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne +un nouveau lustre. »</p> + +<p><span class="sc">Cupidité.</span> « Les perles (le frai) de la grenouille n’excitent +pas la cupidité des voleurs. — La convoitise engendre +l’avarice. — L’épervier a des yeux de feu. — Le pillard ne +ferme jamais son sac. — Une trop forte bouchée étouffe +l’enfant. — Un gain exagéré déchire la bourse de votre +maître. — L’homme cupide avait un arbre chargé de fruits. +Pressé de les cueillir, il s’arma de la hache et jeta l’arbre à +terre. — La convoitise engendre bien des maladies. »</p> + +<p><span class="sc">Amour du plaisir.</span> « Vous n’avez pas encore entendu le +motif du <i>dourou</i> (espèce de violon) que vous dansez gaiement. — Dans +une réunion, on ne regrette guère l’absence +que des personnes qui égayent la compagnie. — C’est pour +se réjouir que l’on mange l’<i>èfo</i> hors de chez soi, avec ses +amis : ce n’est pas qu’on manque de quoi manger. »</p> + +<p><span class="sc">Tristesse.</span> « Le pleureur (qui va se condouloir avec les +proches ou amis) se fatigue et s’en revient ; celui qui est +plongé dans le deuil ne cesse pas de pleurer. — Les soupirs +précèdent les larmes, la tristesse suit l’adversité ; tous +apportent des condoléances, mais personne ne peut par des +sacrifices faire cesser la tristesse. — La douleur est moins +cuisante que l’affliction. — Le rat domestique se sent moins +offensé par celui qui le tue que par celui qui le saisit et le +jette à terre. »</p> + +<p><span class="sc">Colère.</span> « La colère n’a jamais d’heureux résultats ; la +douceur aplanit les difficultés. La colère fait sortir la flèche +du carquois, les bonnes paroles tirent du sac les noix de +kola. (On se les donne en signe d’amitié.) — Les querelles +engendrent les rixes. — C’est en pardonnant qu’on termine +un différend. — Oubliez les torts d’autrui, afin qu’on vous +loue. — On ne peut que gagner à prendre une attitude +respectueuse. — En tourmentant les autres, on leur +enseigne à se défendre. — Quiconque nuit aux autres doit +renoncer à leur amitié. »</p> + +<p><i>Par contre</i> : « La douceur obtient tout. — Ne te fâche pas +avec les esclaves, ne t’inquiète pas avec les tiens. — La +douceur est un vrai trésor : l’homme doué de douceur +possède toutes choses. — La calebasse garde le limon déposé +par l’eau ; le vieillard endure la contradiction. — Petit à +petit on se forme. — Le corbeau se dirige vers Ibara, +harcelé par le vent : L’adversité me sert bien, dit-il. »</p> + +<p>Arrêtons ici nos citations. Elles peuvent paraître longues, +mais elles ne seront pas inutiles ; car elles prouvent surabondamment +que les nègres sont loin de cet abrutissement +d’esprit et de cœur qu’on leur suppose, quand on parle +d’eux de parti pris et sans les connaître suffisamment. On +condamne injustement un prévenu que l’on n’a pas +entendu ; aussi était-il nécessaire d’entendre les nègres. +J’ose croire qu’il leur aura suffi de parler, pour se justifier +des calomnies méprisantes dont on les a trop souvent poursuivis, +et dont on les poursuit encore, au nom d’une science +toute d’imagination et d’invention.</p> + +<p>La nègre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses +que nous ne voulons pas nier. Ne nous étonnons +pas de trouver en eux ces vices et ces faiblesses, puisque +nous retrouvons les mêmes défauts et les mêmes vices chez +tous les païens, même chez les païens civilisés de Rome et +d’Athènes.</p> + +<p>Du reste, si le nègre a ses défauts, il a aussi ses qualités ; +on ne saurait l’assimiler aux bêtes sans outrager en lui la +nature humaine. Il est homme : il parle, il raisonne, il distingue +le bien du mal ; et, s’il fait souvent le mal qu’il +devrait éviter, il connaît le bien et il l’approuve. C’est un +être intelligent, raisonnable et moral.</p> + +<p>Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrès +et la civilisation. Mais combien d’hommes, combien de +contrées, même en Europe, ne sont-ils pas restés en dehors +des influences du progrès et de la civilisation dont nous +sommes si fiers ! La vie simple du pâtre des montagnes, du +paysan des contrées reculées, contraste singulièrement aussi +avec le bien-être et les habitudes de ceux qui vivent dans +les centres où le luxe s’étale. N’oublions pas le passé : ce que +les noirs sont, nos pères le furent jadis ; et si nous ne le +sommes plus, c’est que dix-neuf siècles de christianisme ont +effacé les traces de la barbarie et de la dégradation. Par le +christianisme, les noirs seront pareillement grandis et policés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="first">CHAPITRE XIV</span><br> +<span class="xsmall">ISLAM ET CHRISTIANISME.</span></h2> + + +<p>Protégée, au nord et à l’est, par le Niger ; à l’ouest, par +un réseau de montagnes ; au sud, par l’Océan, la côte des +Esclaves demeura longtemps isolée des autres peuples. Aussi +la langue et les usages s’y sont conservés purs de tout mélange +hétérogène, ou à peu près.</p> + +<p>Aujourd’hui, l’islamisme pénètre par l’intérieur, en même +temps que les missionnaires protestants et catholiques arrivent +sur la côte.</p> + + +<p class="h3">ISLAMISME.</p> + +<p>Les Foulahs<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> ou Fellatahs ont été les propagateurs actifs +de l’islam parmi les nègres. Ils ne diffèrent pas des noirs +seulement par la couleur et les usages, mais encore et surtout +par le caractère. Leur énergie contraste avec la faiblesse +de volonté des noirs ; aussi, dès qu’ils sont en contact +avec eux, leur instinct les porte à la domination.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Il est permis de croire que c’est la même race que les Pouls d’Égypte.</p> +</div> +<p>D’après un dicton de Saint-Louis, si l’on introduit une +jeune fille poul dans une famille, fût-ce comme servante, +comme captive, elle devient toujours maîtresse de la maison.</p> + +<p>Les Pouls ont fondé plusieurs empires musulmans dans le +Soudan, aux dépens des nations de race nègre. « Au commencement +du dix-neuvième siècle, Ahmadou-Labbo fonde +un État poul le long du Niger, entre Tombouctou et Ségou. +Tombouctou finit par lui être soumis. » (<span class="sc">Faidherbe</span>.)</p> + +<p>Après avoir franchi le fleuve, les Pouls se répandirent sur +la rive droite, où ils vécurent autour d’Ilorin, à l’état de +tribus pastorales. Soumis d’abord aux maîtres du sol auxquels +ils payaient des redevances, ils devinrent sédentaires, +et bientôt refusèrent de se soumettre <i>à un roi infidèle</i> +(vers 1820). Dès lors, Ilorin fut séparé du Yorouba, et forma +un État à part, gouverné par un chef foulah et musulman ; +car foulah et musulman sont depuis longtemps synonymes +en Afrique. La population actuelle de cet État ne s’élève pas +à moins de 300,000 âmes ; la ville seule d’Ilorin en renferme +100,000 au moins. C’est un mélange de Foulahs, de +Barbas (Bornouans), d’Haoussas et de Nagos. Ceux-ci ont +des chefs de leur nation ; mais ils ne forment plus que la +plèbe, tandis que les Foulahs dominent et constituent la +caste patricienne du pays où ils se sont fixés en maîtres.</p> + +<p>Dès qu’ils se sentirent assez forts, les musulmans envahisseurs +proclamèrent la <i>guerre sainte</i> aux infidèles du voisinage. +Ils eurent quelques succès, et ne renoncèrent à l’offensive +qu’après avoir éprouvé plusieurs défaites de la part +des Ibadans. Leur prosélytisme n’en est pas moins actif +pour cela ; il s’exerce d’une autre façon, par le ministère de +leurs <i>aloufas</i> ou marabouts.</p> + +<p>L’<i>aloufa</i> est prêtre et maître d’école tout à la fois. Coiffé +du turban, il chausse des sandales, se drape superbement +dans son <i>éwou</i>, et porte habituellement des armes : tantôt le +sabre, tantôt le fusil. Il sort souvent à cheval, accompagné +d’une nombreuse suite. Tout cet appareil, ainsi que son +maintien grave, en imposent au nègre païen. Celui-ci se +sent fortement attiré par l’islamisme. Cette religion flatte +sa vanité et ne l’oblige, en réalité, à aucune pratique bien +pénible, puisqu’il peut continuer à vivre dans la polygamie +et la volupté.</p> + +<p>Maître d’école, l’aloufa enseigne à lire et à écrire les +lettres de l’alphabet arabe et quelques versets du Coran. +C’est à peu près tout ce qu’il enseigne et tout ce qu’il sait, +en fait de lecture et d’écriture.</p> + +<p>Comme prêtre, il s’applique à inspirer la haine de ce qui +n’est pas l’islam : terrible disposition qui empêche l’esprit +et le cœur de s’ouvrir à la vérité et à la grâce. Le païen, en +face de la révélation, ignore, mais il ne ferme pas les yeux +à la lumière, de parti pris. Le musulman, au contraire, est +dans la résolution bien arrêtée de repousser toute doctrine +étrangère à la sienne. Il n’examine pas ; il n’écoute même +pas. Impossible de le convaincre ! Impossible de raisonner +avec lui ! On perd son temps et sa peine en discours inutiles.</p> + +<p>Il est aisé de comprendre quel obstacle énorme l’islamisme +oppose à la diffusion de l’Évangile, partout où il a une influence +prépondérante. Or, chaque jour, il fait des progrès +nouveaux ; et les chefs païens, alors même qu’ils ne se font +pas musulmans, laissent les aloufas prendre sur leur esprit +un énorme ascendant.</p> + +<p>Les aloufas sont mus autant par l’amour du lucre que par +le fanatisme religieux. La confection des amulettes, ou <i>tira</i>, +est pour eux une source de gros bénéfices. La tira est un +papier sur lequel sont écrites quelques paroles du Coran. +Ce papier est enveloppé dans un morceau de cuir ou d’étoffe. +Des cordons fixés à l’amulette permettent de la suspendre +au cou. On en met aussi au cou des chevaux et d’autres +animaux. C’est un préservatif, un gage de prospérité, un +charme, comme l’<i>ondé</i> des païens.</p> + + +<p class="h3">MISSIONS PROTESTANTES.</p> + +<p>En 1839, l’Angleterre jeta ses regards sur les contrées +qui bordent le Niger, et résolut d’y établir des comptoirs, +afin de tourner les indigènes vers le commerce légal et de +les détourner du trafic infâme des esclaves. En 1841, on +organisa dans ce but l’« <i>expédition du Niger</i> », à laquelle +prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon et +Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.)</p> + +<p>Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement +anglais <i>et suivi par les ministres protestants</i>. Ministres et +gouvernement trouvèrent des auxiliaires dans les nègres +libérés, originaires des contrées que l’on voulait exploiter, +et <i>anglicanisés</i> de longue main à Sierra-Leone.</p> + +<p>En 1842, M. Townsend fut envoyé à la côte des Esclaves +afin d’étudier la possibilité et l’opportunité d’une mission +anglicane dans ces contrées. Les affranchis de Sierra-Leone +favorisèrent des démarches qui devaient les ramener dans +leur patrie, et l’on résolut d’aller s’établir à Abé-okouta. +Cette ville obéissait à un chef très-influent, dont l’appui était +assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection +de ce chef, nommé Chodéké, les protestants arrivèrent à la +côte en 1845. Quand ils débarquèrent à Badagry, on leur +annonça la mort de Chodéké. Ce contre-temps les retint à la +côte ; ils s’établirent d’abord à Badagry, et ne pénétrèrent +dans l’intérieur que l’année suivante.</p> + +<p>De 1846 à 1867, les protestants fondèrent plusieurs stations : +à Abé-okouta, en 1846 ; à Ibadan, à Lagos, à Otta, +en 1852 ; à Ijayé, en 1853 ; à Igbori, en 1859 ; à Ikidja, +en 1863 ; à Ichagga, à Iwayé…, etc., etc. Ces développements +rapides s’accomplirent grâce au concours de maîtres +d’école pris parmi les indigènes ; mais l’œuvre eut à souffrir +plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de +cette région. Ainsi, la station d’Ichagga fut détruite par les +Dahoméens le 5 mars 1862 ; celle d’Awayé, par les Ibadans, +le 1<sup>er</sup> avril de la même année. Les Ibadans avaient déjà +détruit, le 16 mars, la station d’Ijayé. Cette ville fut réduite +en cendres ; ceux de ses habitants (40,000) qui ne +périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme, +furent traînés en esclavage. Deux ministres protestants +européens se trouvaient dans cette station : l’un partit +avant que la ville fût mise à sac ; l’autre, capturé et réduit +à la condition d’esclave, ne fut racheté que le 8 décembre +1862 par un de ses confrères, M. Lamb, de la station de +Lagos.</p> + +<p>A Abé-okouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait +une imprimerie et un journal en langue indigène. Mais, le +13 octobre 1867, tous les blancs de cette ville furent chassés, +et peu s’en fallut qu’on ne les massacrât.</p> + +<p>J’étais, à cette époque, en résidence à Wydah, ville du +Dahomey. On y racontait de la sorte l’expulsion des Européens +d’Abé-okouta :</p> + +<p>Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements +de voisins ennemis, avaient intercepté une lettre +portant la signature du chef ennemi. On y reprochait au +gouverneur de la colonie de Lagos de ne pas envoyer les +secours promis par lui contre Abé-okouta. Grand émoi dès +qu’on sut le contenu de la lettre : « Le chef dont elle porte +le nom ne sait pas écrire ; qui donc lui a prêté sa plume ? » +On croit reconnaître l’écriture d’un ministre protestant ; un +cri d’indignation retentit, on demande vengeance ; on veut +massacrer les blancs. On l’eût fait, peut-être, sans la généreuse +intervention de l’un des notables : « Les blancs sont +sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus nombreux +et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas +coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les, +et pillons leurs maisons. » Cet avis prévalut.</p> + +<p>Rejetés vers la côte, les protestants se confinèrent dans +la colonie anglaise, où ils sont en sûreté. Lorsque j’étais à +Lagos, ils n’y avaient pas moins de cinq temples, bâtis dans +les différents quartiers : à Fadji, Aroloyé (Palm-church), +Bread-fruit, Ébouté-éro, Ébouté-metta.</p> + +<p>Outre ces temples, les anglicans possèdent une pension +pour les filles (<i lang="en" xml:lang="en">female institution</i>), espèce d’école primaire +supérieure ; une sorte d’école normale ou de séminaire (<i lang="en" xml:lang="en">training +institution</i>) ; des écoles primaires nombreuses répandues +dans toute la ville et dirigées par des maîtres nègres, sous +la direction et la surveillance des ministres blancs.</p> + +<p>D’après leurs rapports, les anglicans ont dépensé pour +la mission du Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au +31 mars 1873, en Afrique même, 5,550 livres sterling ; +en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme totale de +12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr.</p> + +<p>La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à +la congrégation anglicane dans la colonie. Ce chiffre est +exagéré. Un grand nombre de ces adeptes est venu de +Sierra-Leone. Les <i>convertis</i> ne le sont guère que sur les +registres ; volontiers nous les appellerons avec Burton +« <i lang="en" xml:lang="en">registered converted</i> ». Ils n’en seront pas moins un +obstacle sérieux à l’établissement du catholicisme ; car on +s’applique à leur inspirer la haine du <i>papisme</i>. Demandez +à l’évêque Crowther ce qu’est un protestant, il vous répond +en propres termes, dans son vocabulaire yorouba : « Un +protestant est celui qui repousse la religion du Pape. » +Comme dogme et comme morale, cela se réduit à zéro. +C’est le degré de conviction des convertis.</p> + +<p>La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre +des anglicans porte celui des méthodistes à 1,048, et celui +des baptistes à 71.</p> + +<p>Les méthodistes ont un temple bâti avec élégance et des +écoles.</p> + +<p>Les baptistes ne tarderont pas à disparaître de la scène.</p> + + +<p class="h3">MISSIONS CATHOLIQUES.</p> + +<p>Au dix-septième siècle, des missionnaires catholiques +venus à la suite des commerçants tentèrent sans succès +d’évangéliser la côte des Esclaves. En 1667, le navire <i>la +Tempête</i> porta dans le royaume de Juda deux Capucins. +Ils eurent la consolation de convertir le roi et se disposaient +à le baptiser, quand les marchands de nègres, de +peur que cette conversion entravât leur trafic, soulevèrent +les féticheurs contre les missionnaires. La cérémonie +du baptême fut empêchée par le peuple ameuté ; +le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidèle aux fétiches +et de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda +pas à mourir empoisonné ; l’autre partit et mourut en +route, empoisonné aussi, dit-on.</p> + +<p>Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans +le pays. Ils rencontrèrent les mêmes difficultés que leurs +prédécesseurs et furent empoisonnés comme eux.</p> + +<p>Dès lors, les Français qui avaient appelé ces prêtres dans +leurs comptoirs renoncèrent à en appeler d’autres. On vit +pourtant un religieux Augustin de l’île de San-Thomé essayer +encore, en 1699, l’évangélisation du royaume de Juda. Il +fut reçu poliment par le roi ; mais il se rembarqua presque +aussitôt, découragé de ce que la parole évangélique ne +trouvait aucun écho dans le cœur des païens endurcis dans +l’erreur et dans le vice.</p> + +<p>C’est seulement en avril 1861 que les missionnaires +catholiques reparurent à la côte des Esclaves. Alors seulement +ils ont commencé à s’y faire connaître, à y porter les +premiers fruits du salut. On ne saurait trop déplorer l’état +d’abandon où les peuples de la contrée ont gémi jusqu’à +cette époque.</p> + +<p>Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860, +érigea le vicariat apostolique du Dahomey et le confia +« <i>aux élèves du séminaire des Missions africaines</i> établi à +Lyon par Mgr de Marion-Brésillac ». Le 3 janvier 1861, +trois missionnaires s’embarquèrent à Toulon pour se rendre +au Dahomey. Un d’entre eux mourut en chemin, les +autres arrivèrent à destination au milieu du mois d’avril. +Ils se fixèrent à Wydah. En avril 1864, les fondations d’une +autre résidence furent jetées à Porto-Novo ; en octobre 1868, +à Lagos ; en mai 1874, à Agoué ; en août 1880, à Abé-okouta.</p> + +<p>Partout les missionnaires s’adonnent à l’instruction des +enfants et au soin des malades : l’école et la salle de pansement +font partie intégrante de leurs établissements.</p> + +<p>Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourd’hui le +nom de Vicariat des côtes du Bénin ; nom impropre, puisqu’il +n’y a pas au Bénin une seule station. Dans le principe, +la Propagande nomma supérieur <i lang="la" xml:lang="la">ad interim</i> M. Borghéro, +prêtre génois dont la haute intelligence, le zèle ardent et +le mérite personnel ne contribuèrent pas peu à assurer +à la Mission l’estime des Européens et des noirs. Il visita +le roi de Dahomey dans sa capitale, où il reçut une réception +solennelle ; il explora toute la côte, les républiques minas +de l’ouest, le royaume de Porto-Novo et la colonie anglaise +de Lagos, où il obtint des concessions de terrain pour l’établissement +des futures résidences ; il alla au Jébou et +poussa ses reconnaissances jusqu’à Abé-okouta, dans le +pays important des Nagos, au centre du Vicariat. Depuis +le départ de M. Borghéro, la mission a eu deux supérieurs : +l’un, supérieur de droit, n’a jamais mis les pieds au +Dahomey ; il y est représenté par un supérieur délégué +par lui et trop souvent changé.</p> + +<p>Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement +sensible. Un mot sur chacune des résidences :</p> + +<p><span class="sc">Wydah</span>, dans le royaume de Dahomey, eut la première +résidence. Les missionnaires y subirent des tracasseries +nombreuses de la part des autorités locales, à l’instigation +de certains blancs. On s’en prenait surtout à leur argent. +Chaque nouveau supérieur avait sa part de vexations : +M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte +amende <i>parce que la foudre était tombée sur les édifices de la +Mission</i> ; M. Courdioux, expulsé de ces édifices où les missionnaires +s’étaient établis à grands frais, dut commencer +une seconde et coûteuse installation dans un nouveau +local ; M. Cloud se vit imposer une amende de 3,000 francs, +<i>parce qu’il ne pleuvait pas depuis quelque temps</i> et pour +d’autres motifs aussi concluants.</p> + +<p>Cette dernière condamnation me fit envoyer de Porto-Novo +à Wydah pour réagir contre la tendance des noirs +à nous exploiter. Notre attitude ferme et résolue inspira +une prudente réserve à nos ennemis<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, et la visite de +M. l’amiral Fleuriot-Delangle, accompagné de quatre officiers +de la station navale, imposa silence à nos détracteurs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Il y avait à Wydah quelques blancs et quelques mulâtres qui ne pouvaient +guère nous voir de bon œil. Anciens négriers en disponibilité, +plus ou moins compromis dans la traite des nègres, ils vivaient sans façon +dans le désordre, et souffraient avec peine qu’on leur parlât de morale.</p> +</div> +<p>On était allé jusqu’à nous présenter comme des hommes +sans mission, auxquels la station navale et la France refusaient +tout concours. L’amiral, <i>disait-on</i>, avait déclaré +que les autorités françaises n’avaient à s’occuper de nous, +ni officiellement, ni officieusement. La détraction avait fait +du chemin ; mais la bienveillance de M. Fleuriot-Delangle +nous établit d’autant plus avantageusement dans l’estime +publique qu’on n’avait pas cru à cette bienveillance. Nos +ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des +aventuriers méconnus de la France et des officiers de la +station navale ; mais ils se plaignirent de ce que « nous +portions trop haut le pavillon français et de ce que nous +voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore ». +(Ces paroles sont d’un commandant du fort portugais de +Wydah.)</p> + +<p>Mon successeur ne fit que passer ; toutefois il eut sa +part de vexations. Le missionnaire qui le remplaça comme +supérieur fut retenu prisonnier pendant plusieurs semaines, +ainsi que les deux confrères qui étaient avec lui. Ce fait +était sans précédent : on n’avait plus vu tous les blancs +d’une maison emprisonnés.</p> + +<p>La mesure était comble : la mission abandonna Wydah, +après y avoir fait un grand bien, principalement par l’instruction +de centaines d’enfants.</p> + +<p>A <span class="sc">Porto-Novo</span>, les exactions ne sont pas à craindre comme +dans le Dahomey. Le Dahomey peut, jusqu’à un certain +point, se croire inattaquable, derrière les forteresses naturelles +de la barre et des lagunes dont il est entouré. Au +contraire, Porto-Novo est une place ouverte sur laquelle +les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de convoitise. +De plus, quand les missionnaires catholiques, Français +d’origine, s’établirent dans cette ville, elle était sous le +protectorat de la France. Cette circonstance les fit accueillir +et traiter comme des amis appartenant à une nation généreuse +et protectrice. Le roi, les chefs, le peuple, les féticheurs +eux-mêmes se montrèrent bienveillants. Ils nous +admiraient faisant l’école aux petits négrillons, dont une +partie étaient nourris et habillés par nous ; mais leur admiration +ne pouvait se contenir à la vue du missionnaire +pansant les plaies de leurs malades : « <i>Pères, nous disaient-ils, +vous n’êtes pas des blancs comme les autres blancs ! Jamais +le blanc ne s’était abaissé sur la pourriture des nègres, comme +vous !</i> »</p> + +<p>L’admiration n’allait pas jusqu’à ouvrir les cœurs aux +enseignements de la foi et aux sentiments purs du christianisme : +la glace des préjugés et de la corruption du paganisme +est si difficile à rompre ! Toutefois, notre ministère +était sans entraves, et l’on nous écoutait sans trop de défiance. +L’œuvre de l’apostolat catholique débutait heureusement.</p> + +<p>La résidence de Lagos eut des débuts peut-être plus heureux +encore. Nous avons parlé des affranchis venus de +Sierra-Leone, où l’Angleterre protestante les avait élevés +dans la haine du catholicisme. Ce n’étaient pas les seuls +affranchis ou fils d’affranchis qui se trouvaient à Lagos. +Beaucoup d’autres, venus des colonies d’Amérique, de la +Havane et du Brésil, se disaient ouvertement catholiques. +Je parlais d’eux dans les termes suivants à M. Planque, en +août 1868, dans une lettre où je demandais la création +d’une résidence au centre de la colonie anglaise : « Presque +tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine +dévotion extérieure à l’Immaculée Conception, dévotion qui +se traduit par des chants et des neuvaines… Les chrétiens +de Lagos appartiennent à une même classe sociale, et l’on +parviendrait sans peine à les tenir dans une étroite union. +Il y a parmi eux un esprit de corps très-prononcé, qui se +traduit souvent par des cérémonies, des fêtes où l’idée religieuse +domine. L’année dernière, à Noël, ils avaient paré +un autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier, +tandis que les protestants célébraient leur <span lang="en" xml:lang="en">christmas</span>. +A l’Épiphanie, ils promenèrent un bœuf et un âne dans +les rues, et représentèrent la venue des rois mages allant +adorer Jésus nouveau-né. Ils firent une station à la factorerie +française de M. Régis. Puisse la France, avec des missionnaires, +leur donner ce Jésus qu’ils voudraient tant avoir +au milieu d’eux ! Tout extérieure qu’est cette dévotion, +elle n’est pas sans promesses pour l’avenir : c’est le corps +qui attend une âme ; l’âme, c’est la grâce, c’est l’Esprit-Saint, +c’est Jésus que les missionnaires doivent porter +parmi eux. »</p> + +<p>Je ne parle pas de ceux qui, baptisés au Brésil et n’ayant +eu jamais de chrétien que le nom, sont revenus ici aux +pratiques du paganisme ou de l’islam. « J’étais esclave quand +je fus baptisé, disent-ils ; j’étais au pouvoir de mon maître ; +mon maître voulut que je fusse baptisé, je me laissai faire. »</p> + +<p>Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidèles +à leur foi, ont dû subir de véritables persécutions de +la part de leurs parents et de leurs amis, ou de la part des +protestants. Une fille, avant d’être laissée libre de suivre +les inspirations de sa conscience, subit, durant quinze ans, +les obsessions de son père, qui voulait lui faire embrasser +l’islamisme. Elle n’avait d’autre soutien que la grâce, mais +elle ne cessa de répondre à l’auteur de ses jours : « Vous +m’avez fait baptiser ; plutôt mourir que trahir mon baptême. » +Avec quel bonheur elle assista à l’installation des +missionnaires !</p> + +<p>Les lettres que j’écrivais de Lagos, quand j’allai y fonder +une résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction.</p> + +<p><i>1<sup>er</sup> décembre 1868.</i> — « Nos chrétiens de Lagos sont heureux +d’avoir un prêtre au milieu d’eux ; ils ne se sentent +plus seuls, et sont plus forts contre les suggestions des protestants. +Si quelque ministre les invite à aller au prêche, ils +répliquent avec fierté : « Allez donc à l’église des catholiques. » +Ce qu’ils appellent église n’est qu’une partie de +notre baraque en bambous, où nous faisons les offices. Nous +sommes pauvres ; mais Jésus-Christ n’est-il pas né dans une +étable ? »</p> + +<p><i>4 mars 1869.</i> — « Notre pauvreté fait rougir les protestants +qui sont ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal +logés dans la colonie, alors que leurs ministres sont très-confortablement +installés. Sur leurs instances, je fais passer +une liste de souscription, et ils donnent tous avec générosité. +D’autre part, le gouvernement de la colonie se montre +d’une bienveillance parfaite, et m’accorde toutes les faveurs +que je demande pour notre établissement. »</p> + +<p><i>25 avril 1873.</i> — « Notre chère mission de Lagos est en +pleine voie de prospérité : les baptêmes se multiplient ; les +confessions et les communions pascales deviennent tous les +ans plus nombreuses. Le zèle des chrétiens s’enflamme. +Bons chrétiens ! ils viennent nous demander de leur faire +le catéchisme en particulier, afin d’avoir l’instruction suffisante +pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie +du Rosaire est un sujet de grande édification. »</p> + +<p>A peu près à la même époque, étant chargé de la direction +de la mission, en qualité de vice-préfet, j’insistai auprès +de M. Planque pour que Lagos devînt le siége principal du +vicariat. Lagos est un point d’où l’on peut rayonner en tous +sens par la lagune ; la sécurité, à l’ombre du pavillon anglais, +y est aussi grande que possible ; les œuvres nécessaires +à la prospérité de la mission, formation d’instituteurs +indigènes et autres, peuvent y acquérir un développement +régulier. Si je ne fus pas compris au moment où je parlais, +j’ai eu la satisfaction d’apprendre, depuis que j’ai quitté +l’Afrique, qu’on s’applique à exécuter le programme que +j’avais mis en avant.</p> + +<p>Il y avait une maison de Sœurs à Porto-Novo et une à +Lagos, pour l’instruction des filles. Celle de Lagos avait +cent cinquante élèves dans leur école, en 1873. L’école des +missionnaires, à cette même époque, comptait cent trente +garçons sur ses bancs.</p> + +<p>A l’ouest du Dahomey, Agoué demandait une résidence +depuis plusieurs années. Je fus chargé, en 1874, d’y aller +en installer une.</p> + +<p>Là, comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de +noirs venus du Brésil et conservant des dehors chrétiens. +Il y a plus : ils avaient une petite chapelle pour leurs réunions +pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue du Brésil, +bâtit à Agoué une chapelle qu’on laissa tomber en ruine à +la suite d’un incendie. On déblaya le terrain, et de cette +<i>terre sainte</i> on fit le cimetière des chrétiens. Mais à la longue, +chaque propriétaire voisin usurpa de son côté, et le cimetière, +devenu insuffisant, dut être abandonné. Quand les +missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que quelques +croix, au milieu d’herbes et de ronces, dans un coin de +rue.</p> + +<p>En 1842 ou en 1843, Joaquim d’Almeida, créole brésilien, +était sur le point de partir de Bahia. Il se procura les +objets nécessaires à la célébration de la messe, résolu à +bâtir une chapelle en Afrique à son arrivée, et à se procurer +le bonheur d’assister au saint sacrifice, lorsque l’occasion +d’avoir un prêtre s’offrirait à lui. La chapelle était terminée +à la fin de 1835. Elle fut dédiée au <i lang="pt" xml:lang="pt">Senhor Bom Jesus da +Redempção</i> (Jésus tombant sous la croix), en souvenir d’une +église de Bahia connue sous ce vocable, où se fait un grand +concours de pèlerins.</p> + +<p>Les origines chrétiennes d’Agoué remontent donc à plus +de trente ans avant notre arrivée définitive. Divers prêtres, +Portugais ou Français, avaient déjà conféré le baptême à plus +de huit cents personnes dans cette localité, depuis l’érection +de la chapelle de Joaquim d’Almeida.</p> + +<p>Agoué avait eu aussi un maître d’école brésilien : il enseignait +les éléments de la doctrine chrétienne.</p> + +<p>Au début de nos travaux, les moyens d’action nous ayant +fait complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun +développement à notre œuvre. L’avenir pourtant s’annonçait +plein d’espérances.</p> + +<p>Avant de terminer, notons une observation fort juste de +M. Borghéro : « Le baptême, écrivait-il en décembre 1863, +est une espèce d’affranchissement qui fait considérer l’enfant +de l’esclave comme s’il était l’enfant du maître. Cette +influence du christianisme a été si puissante que, même +dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les +noms de <i>blanc</i>, de <i>chrétien</i>, sont synonymes de <i>seigneur</i>, de +<i>libre</i>. Au Dahomey surtout, on appelle <i>blancs</i> tous les chrétiens, +fussent-ils d’ailleurs noirs comme l’ébène. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15"><span class="first">CHAPITRE XV</span><br> +<span class="xsmall">LES ORIGINES : SIMPLES NOTES.</span></h2> + + +<p>Les origines des peuples de la côte des Esclaves sont couvertes +encore d’un voile épais. Sans prétendre enlever le +voile, je serais heureux d’aider à le soulever par un coin. +Dans cet espoir, je rassemble ici quelques observations que +j’offre au lecteur comme de simples notes.</p> + +<p>Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence, +joui paisiblement, depuis l’origine, du pays qu’ils occupent. +Le choc et le mélange de deux peuples laissent des traces +dans la langue ; or la langue nago offre très-peu de mots +étrangers ; elle a conservé ses racines, son génie propre ; elle +n’a admis dans sa constitution aucun élément hétérogène.</p> + +<p>La carte du sieur d’Anville dit que le pays des Nagos était +jadis « peuplé de Juifs ». Ce renseignement est puisé dans +Edrisi, voyageur arabe du onzième siècle.</p> + +<p>On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaïques, tels +que la circoncision et l’impureté des femmes à des époques +déterminées.</p> + +<p>Nous l’avons déjà vu : le langage, dans l’admirable concision +des noms ; la tradition, dans ces proverbes instructifs, +conservent des notions claires et exactes sur Dieu, sur +le démon, sur la création et la Providence.</p> + +<p>D’après la tradition, le corps de l’homme a été formé de +terre. Ce détail et d’autres que nous allons signaler sont +des détails caractéristiques ; ils nous semblent calqués sur la +Bible.</p> + +<p>Il y a eu un premier homme et une première femme. +L’homme avait nom Obbalofoun, <i>roi de la parole</i> ; la femme +s’appelait Iyé, <i>la vie</i>. Ils descendirent du ciel à Ifè, la ville +sacrée du Yorouba, où naquit Chango et où prirent commencement +le soleil, la lune et les étoiles. Ifè est par conséquent +le berceau de la création. L’homme et la femme +eurent les yeux ouverts par le serpent.</p> + +<p>Qui ne reconnaît Adam, à qui Dieu donna le langage, +dans Obbalofoun, le roi de la parole ? Qui ne voit dans Iyé +l’Ève de nos livres saints ? Et si l’homme descend du ciel, +n’est-il pas clair qu’il sort des mains de Dieu et qu’il fut +innocent à l’origine ? La Bible fait dire au serpent tentateur : +« Si vous mangez du fruit défendu, <i>vos yeux seront ouverts</i> » ; +et elle nous montre Adam et Ève ouvrant les yeux sur leur +nudité qu’ils n’avaient pas aperçue auparavant.</p> + +<p>Qu’est cette ville sacrée, berceau de la création et de +l’humanité ? Pourquoi l’appelle-t-on Ifè<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, <i>amour</i> ? Pourquoi +donne-t-on à une autre ville le nom d’Iwéré, <i>le bon livre</i> ? le +livre de la parole révélée, peut-être ? Ce nom, dans un pays +sans livre et sans écriture, a quelque chose de frappant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> A la page suivante, Crowther nous apprend que « le Yorouba s’appelle +aussi Ifè ».</p> +</div> +<p>Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle +de l’homme dans la croyance que les <i>abikous</i> (enfants morts +en bas âge) sont tourmentés par les mauvais génies. Nous +sommes coupables, puisqu’on offre des sacrifices expiatoires. +Nous sommes soumis à l’esprit du mal, puisqu’on a recours +aux conjurations.</p> + +<p>Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est +vrai) dans la légende suivante, que nous empruntons à +Crowther : « Quinze personnes furent envoyées d’un certain +pays, racontent les Yoroubas. Une seizième s’offrit à les +accompagner. Elle avait nom Okambi et régna sur le Yorouba. +Celui qui les envoyait donna à Okambi une petite pièce +d’étoffe noire dans laquelle quelque chose était enveloppé. +Il lui donna aussi une poule, un serviteur et un trompette +nommé Okinkin.</p> + +<p>« A l’entrée de la région où ils se rendaient, nos voyageurs +rencontrèrent une vaste étendue d’eau au milieu de laquelle +ils durent s’aventurer. Okinkin, obéissant aux instructions +reçues au départ, sonne de la trompette, afin de rappeler la +pièce d’étoffe à Okambi. De l’étoffe dépliée tombe une +amande de palme et un peu de terre ; et l’amande se change +en un beau palmier à seize branches.</p> + +<p>« Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une +longue marche au milieu de l’eau, et ce n’est pas sans une +vive satisfaction qu’ils se virent dans la possibilité de goûter +un peu de repos. Ils montèrent sur les branches.</p> + +<p>« Quand leurs forces furent restaurées, ils songèrent à se +remettre en route. Quelle direction prendre ? Ils étaient +fort perplexes, lorsque, du pays d’où ils étaient sortis, un +certain Okikisi les avise et rappelle au trompette son devoir. +Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la pièce d’étoffe +noire ; il en tombe un peu de terre ; la terre forme un petit +banc ; la poule donnée à Okambi gratte la terre, l’étend, et +le continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de +descendre avec le serviteur Tètou et le trompette Okinkin. +Quand les autres voulurent descendre, Okambi exigea la promesse +de lui payer à époques déterminées deux cents cauris +par personne. Ce fut l’origine du royaume Yorouba, qui +s’appela aussi <i>Ifé</i>.</p> + +<p>« Plus tard, trois frères partirent de là, courant à de nouvelles +découvertes. Ils laissaient le gouvernement d’Ifè à un +esclave nommé Adimou (qui tient <i>avec force</i>). »</p> + +<p>Le nom du personnage qui dirige l’expédition principale +me paraît significatif : ne désigne-t-il pas Noé ? ne signifie-t-il +pas, si on le décompose, <i>père de Cham</i> ? <i>Obi</i> veut dire parent, +auteur des jours de quelqu’un ; on aurait obtenu Okambi en +intercalant le nom de Cham, père de la race nègre. Ce système +d’intercalation est très-usité en nago.</p> + +<p>D’après la légende précitée, les Nagos ne s’établirent pas +par la conquête ; ils arrivèrent par immigration dans le pays +qu’ils occupent, et en furent les premiers habitants.</p> + +<p>Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui +d’Okambi : celui de Chus est dans le titre donné à Chango, +dieu de la foudre. On l’appelle <i>obba Kouso, roi de Chus</i>. Est-il +la personnification d’un roi d’Éthiopie, qui est <i>la terre de Chus</i> ? +ou bien un roi de Babylone, pays peuplé aussi par les descendants +de Chus ? Qu’on se rappelle ce que nous avons dit +de la grandeur légendaire de cette importante divinité : « Ce +qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans +son palais dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver, +si elle ne s’était inspirée <i>des souvenirs d’un autre pays</i>. +Ainsi l’on donne à Abba-Kouso un palais de cuivre ou d’or +tout étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, +etc., etc. »</p> + +<p>S’il nous était permis de faire des rapprochements étymologiques, +nous signalerions, outre celui de <i>Kouso</i>, les noms +de <i>Dada</i>, dernier roi des Fouins ; de <i>Sabi</i> ou Savi, capitale +de l’ancien <i>Juda</i> ; d’<i>Axim</i>, autre ville de cette contrée. Ces +noms ne mettent-ils pas en mémoire ceux de Dada et de +Saba, fils de Chus ; et celui d’Axum, ville du pays de Chus ? +Nous n’insistons pas sur ces rapprochements.</p> + +<p>Chus, que les Grecs traduisent par Éthiops, visage brûlé, +signifie <i>noir</i>, en hébreu. Dans l’ancienne géographie, l’Éthiopie +comprenait la partie de l’Arabie qui longe la mer Rouge, +et les contrées (Nubie, Abyssinie) situées au sud de l’Égypte. +On sait que la foi chrétienne fut introduite en Éthiopie, +dès les temps apostoliques, par l’officier de Candace, reine +de Méroé. Il ne serait pas étonnant qu’un rayon de cette foi +eût brillé jusque chez nos nègres. Si cela était, on s’expliquerait, +et le nom d’Iwéré, <i>la bonne nouvelle</i>, et la croyance +à Iyangba, cette déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge. +Comme elle, elle tient un enfant entre ses bras ; elle s’appelle +la <i>mère qui sauve</i> ; elle a sauvé les hommes.</p> + +<p>Le Messie a été partout « l’attente des nations ». Pourquoi +nos noirs ne l’attendent-ils pas ? pourquoi disent-ils que +l’homme a été sauvé déjà ?</p> + +<p>Ainsi que l’observe Rohrbacher, « une des premières +erreurs de l’Orient a été de croire qu’après avoir créé l’univers, +Dieu l’abandonna au gouvernement des anges ». C’est +sous l’empire de cette erreur que les nègres, détournant +leurs regards du Créateur, adorent les créatures et rendent +aux orichas le culte dû à Dieu. Or, puisque le culte des +orichas est le point sur lequel tout pivote dans la religion +des nègres, ne s’ensuit-il pas qu’ils ont pris leurs principes +religieux en Orient ?</p> + +<p>Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des +liens de parenté étroite entre les cophtes et les noirs de la +côte des Esclaves. Je souscris d’autant plus volontiers à +cette appréciation que les doctrines religieuses des deux +peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si les +caïnites rendaient un culte à tous les grands pécheurs, même +à Judas, les noirs honorent les mauvais génies ; si les caïnites +évoquaient les mauvais anges et agissaient en leur nom, +disant : « O ange N…, je fais cette action en ton nom », les +noirs appellent l’oricha, et prétendent que l’oricha s’empare +d’eux, les possède et agit en eux.</p> + +<p>Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à +honorer le serpent d’un culte religieux. Avant eux et comme +eux les ophites, sectaires gnostiques du deuxième siècle, +avaient le serpent en grande vénération, parce qu’il avait +ouvert les yeux à nos premiers parents et leur avait fait +connaître le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent +le gouvernement du monde à une multitude de +<i>génies</i> ou de puissances, que les gnostiques appellent <i>éons</i>, +que les noirs nomment orichas. Les uns et les autres +s’accordent à donner un pouvoir tyrannique à la puissance +invisible qui domine la création.</p> + +<p>Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne +que le christianisme ; que sa doctrine, à l’origine, était un +mélange de philosophie égyptienne et de judaïsme ; qu’une +partie de ses adeptes se convertit au christianisme et forma +la branche des ophites chrétiens. Ceux-ci, imparfaitement +convertis, voyaient dans le serpent la sagesse incréée ou +Jésus-Christ lui-même. Les ophites antichrétiens, au contraire, +considéraient Jésus-Christ comme l’ennemi du serpent, +dont il doit écraser la tête. C’est pourquoi ils abhorraient +Jésus-Christ, qu’ils faisaient renier et maudire par les +initiés.</p> + +<p>On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne +dans le culte du serpent au Dahomey.</p> + +<p>Les noirs attribuent aux blancs une supériorité réelle sur +eux. D’où leur vient ce sentiment d’infériorité ?</p> + +<p>Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu ; mais ils +croient que Dieu est trop élevé pour accepter le culte des +noirs, et que ceux-ci doivent se borner à rendre des hommages +à l’oricha. Cette doctrine ne semble-t-elle pas un écho +de celle de certains chrétiens des premiers siècles, qui opposaient +des erreurs aux erreurs des judaïsants ? Ceux-ci, par +une exagération blâmable, ne voulaient rendre d’honneurs +qu’à Dieu, méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos +devoirs envers lui. Les autres, par une exagération opposée, +reléguaient Dieu dans la solitude de l’éternité et tournaient +tous leurs regards vers le Christ. Pour eux comme pour les +nègres, Dieu est trop au-dessus de nous pour être sensible +à nos hommages ; nous n’avons de culte à rendre qu’au +Sauveur ou à l’oricha.</p> + +<p>Je livre aux savants les observations qui précèdent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16"><span class="first">CHAPITRE XVI</span><br> +<span class="xsmall">VOYAGE LE LONG DE LA COTE : <i>LAGOS, PORTO-NOVO, +WYDAH, AGOUÉ</i>.</span></h2> + + +<p>L’Européen arrivant à la côte des Esclaves par les bateaux +à vapeur anglais débarque à Lagos. Cette ville se trouve +par 1° 6′ de longitude est, 6° 28′ de latitude nord et sur une +île située au milieu de la lagune, un peu au-dessus de l’embouchure +de l’Ogoun.</p> + +<p>Les navires qui ne calent pas trop d’eau peuvent entrer +en rivière, décharger et charger les marchandises à quai. +L’Ogoun est une voie ouverte jusque dans l’intérieur, au +delà d’Abé-okouta, centre du commerce de la côte avec +l’intérieur. Par les lagunes, on va jusqu’au Bénin, à l’est ; +jusqu’au Dahomey, à l’ouest. Cette position fait de Lagos le +point le plus important de ces parages. Les Anglais l’ont +très-bien compris en venant s’y établir.</p> + +<p>L’île de Lagos (en langue du pays, <i>Aouni</i>) mesure environ +trois milles (4,817 mètres) de l’est à l’ouest, et un mille +(1,609 mètres) du nord au sud. Le terrain en est marécageux, +même dans la partie habitée par les noirs ; les quartiers +où les blancs se sont fixés ont été assainis.</p> + +<p>Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du +6 août 1861. Voici l’histoire de cette cession : Olouwolé, +roi de Lagos, étant mort, frappé par la foudre dans son +palais, Kosioko s’empara du pouvoir. C’était en 1845, <i>trois +ans après l’apparition des missionnaires anglicans à Badagry</i>. +En 1851, l’Angleterre proposa à Kosioko un traité pour la +cessation de la traite des nègres. Kosioko refusa, ne voulant +pas se priver des revenus considérables de ce trafic. +Alors, les Anglais jugèrent inutile de traiter avec lui ; ils +trouvèrent qu’il avait usurpé la couronne ; qu’il n’était +qu’un intrus sans aucun droit ; qu’Akitoyi était le seul roi +légitime. Ils s’étaient assurés du bon vouloir d’Akitoyi à leur +égard, et le poussèrent à demander la protection de l’Angleterre. +Le 20 décembre 1851, Akitoyi vint à bord d’un +navire de guerre anglais réclamer le trône. Kosioko restant +sourd à ses prétentions, on fit entrer en rivière quelques +bateaux à vapeur et des chaloupes, et l’on s’empara de la +ville (26 et 27 décembre). Kosioko vaincu obtint du roi de +Jébou l’autorisation de se fixer à Epé. De là, il exerça, +durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur +la partie orientale de son ancien royaume, où se trouvent +Palma et Léké, sur le bord de la mer.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. Dès +ce moment, le consul anglais eut une influence prépondérante. +Le navire de guerre qui stationnait dans les eaux de +Lagos, tout en protégeant contre les attaques de Kosioko le +roi Akitoyi, empêchait celui-ci d’agir en maître avec les +étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent l’occasion +de se déclarer maîtres. Qui cherche trouve : les Anglais +trouvèrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes +de Kosioko, découragé par la guerre civile qui éclata, le +7 août 1853, entre lui et ses chefs, à l’instigation de son +ennemi ; Akitoyi mourut subitement, le 21 du même mois, +empoisonné, dit-on. Son fils, Docimo, fut placé sur le trône +<i>par le consul anglais</i>. Mais ce même consul ne tarda pas à se +plaindre de la faiblesse du roi : « La traite des nègres continuait +en secret, la propriété n’avait pas de protection +effective, on ne réussissait pas à obtenir le payement des +dettes…, etc. » Les consuls Campbell (1853), Brand (1859), +Foote (1860), ne cessaient de faire parvenir des doléances +au gouvernement de la Reine ; ils insistaient probablement +dans le sens d’une occupation, puisque lord John Russell +écrit au consul Foote, en 1861 : « Ne commettons pas envers +Docimo l’injustice de changer le protectorat en une +occupation ouverte. » On resta dans la voie des traités. +Celui qui intervint, le 6 août 1861, entre Docimo et les +Anglais, est signé par Docimo et ses chefs, d’une part ; par +Norman B. Bedingfield, commandant du <i>Prométhée</i>, et par +Mac Coskey, agent consulaire, de l’autre. Il est rédigé en +trois articles. Le premier cède et transfère « à la reine de la +Grande-Bretagne, à ses héritiers et successeurs, à tout jamais, +le port et l’île de Lagos, avec tous les droits, revenus +et territoires en dépendant ». L’article second « laisse à +Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les +différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, +et demeurant libres de faire appel aux lois britanniques ». +Le troisième article promet, en compensation, à +Docimo, une pension dont le chiffre sera fixé ultérieurement. +Il le fut par un article additionnel du 1<sup>er</sup> juillet 1862. +On y promettait à Docimo, toute sa vie durant, une pension +de douze cents sacs de cauris.</p> + +<p>Les Anglais étant maîtres de Lagos, Kosioko put rentrer +dans cette ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration +par laquelle il s’interdit d’élever aucune prétention +ultérieure sur Palma et Léké, qui passèrent ainsi à la colonie +anglaise. Kosioko ne manquait pas de fierté ; il me disait, +en parlant de Docimo : « <i>Je n’ai jamais vendu mon pays, +moi !</i> » Il se plaignait de ne pas recevoir régulièrement la +pension que les Anglais lui avaient promise ; il subissait le +joug des oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. +Il se montra très-sympathique à la mission catholique, qu’il +appelait la mission française, et nous confia plusieurs de +ses enfants.</p> + +<p>Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863, +donna à la colonie les limites qu’elle avait lors de mon départ +d’Afrique (1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, +agissant en leur nom et au nom de leurs subordonnés, +cèdent « en toute propriété et souveraineté » à S. M. la +reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances +et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du +traité, « afin de garantir la paix et la tranquillité aux <i>personnes +bien disposées</i> résidant à Badagry, pour assurer une +plus grande sécurité à leurs personnes et à leurs biens, <i>et +pour enlever tout prétexte aux prétentions du roi de Porto-Novo +ou de tout autre qui croirait avoir droit de régner dans le district +de Badagry</i> ». Naturellement on promit une pension à +ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et aux +droits présumés d’autrui.</p> + +<p>Après ce traité, la colonie de Lagos s’étendit de la rivière +Ochoun, à l’est, à celle de l’Ocpara, à l’ouest, le long de la +côte. Bornée d’une manière certaine par l’Océan au sud, +elle n’admet guère de bornes bien fixées du côté du nord +et de l’est. Le gouvernement de la colonie cherche toujours +à s’étendre de ce côté ; surtout, il voudrait mettre la main +sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait +tout le commerce dans ces régions.</p> + +<p>Le territoire de la colonie, défendu par la lagune à l’est +et au nord-est, reste découvert sur les autres points, où il +n’a d’autre protection que l’amitié promise par Ado, Okiadan +et Pocra. Lagos est administré par un lieutenant-gouverneur, +dépendant du gouverneur de la côte d’Or. A mon +départ, le capitaine Lees, véritable gentleman, remplissait +les fonctions de lieutenant-gouverneur.</p> + +<p>Un capitaine anglais a le commandement des troupes, +recrutées parmi les Haoussas. La police a un chef particulier. +Le service de la santé est sous la direction d’un <i>chirurgien colonial</i>. +L’hôpital colonial et celui des varioleux sont bien tenus.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se +trouvent à Lagos.</p> + +<p>Le commerce est considérable dans cette ville ; presque +tous les produits des pays Egbas et du Jébou y viennent +aboutir. Il y a des factoreries anglaises, françaises et allemandes, +et plusieurs traitants brésiliens, portugais et indigènes +ou sierra-léonais.</p> + +<p>Si l’on va se promener sur la lagune, on rencontre partout +des barques de pêcheurs ; des dragueurs qui cherchent +les huîtres, au risque de se faire manger par les +requins.</p> + +<p>C’est à la partie occidentale de l’île d’Aouni que se trouve +bâtie la ville de Lagos (Eko). Les quartiers nègres, marécageux, +sales et malsains, s’enfoncent dans la lagune vers +le nord. Au sud et au vent de la ville nègre, sous la brise +de mer, le quartier européen étale ses habitations plus élégantes +et ses quais.</p> + +<p>Avant de quitter Lagos, demandons à la statistique coloniale +(1874) le chiffre de la population. Elle suppose que +nous connaissons la division administrative de la colonie +en quatre districts : 1<sup>o</sup> Lagos et ses environs ; 2<sup>o</sup> district +septentrional ; 3<sup>o</sup> district oriental formé de Palma et Léké ; +4<sup>o</sup> district occidental. La population y est répartie comme +suit :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td>Lagos et environs</td> +<td class="c"><div><span class="d5">36,005</span></div></td> +<td>habitants.</td></tr> +<tr><td>District nord</td> +<td class="c"><div><span class="d5">12,401</span></div></td> +<td> —</td></tr> +<tr><td>District oriental</td> +<td class="c"><div><span class="d5">4,014</span></div></td> +<td> —</td></tr> +<tr><td>District occidental</td> +<td class="c"><div><span class="d5">7,801</span></div></td> +<td> —</td></tr> +<tr><td class="bot">Total</td> +<td class="c"><div><span class="btop d5">60,221</span></div></td> +<td class="bot">habitants,</td></tr> +</table> +</div> +<p class="noindent">parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels +et 4,521 commerçants.</p> + +<p>Et maintenant, la pirogue est équipée ; partons. Les canotiers +sont à leurs places, deux à l’avant, deux à l’arrière ; +ils saisissent les pagaies et poussent l’embarcation au large. +Saluons encore une fois la ville, qui, avec son petit air européen, +nous rappelle la <i>terre des Blancs</i>, comme on dit ici. +Bientôt toute illusion va devenir impossible. Adieu vapeurs +et paquebots ! adieu navires ! nous nous enfonçons dans la +<i>terre des Noirs</i> ; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue +pour un long voyage. Une pirogue, c’est tout juste l’indispensable : +un tronc d’arbre creusé, au fond duquel on demeure +couché ou accroupi durant les longues heures que +l’on passe à bord. Une tente en feuillages est installée sur +le milieu ; et cette tente, abri nécessaire contre le soleil, la +rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une posture +des plus gênantes.</p> + +<p>Le vent étant favorable, les canotiers organisent une +espèce de voile avec leurs <i>achos</i> ou pagnes ; ils l’attachent +au haut d’une longue perche servant de mât, et l’esquif est +abandonné au gré du vent. Bientôt nous entrons dans le +bras de la lagune qui s’étend vers Porto-Novo. En entrant, +nous saluons à droite un poste de douaniers, où les canots +allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui +arrivent de nuit attendent là jusqu’au matin, à moins qu’ils +ne portent quelque blanc, et encore ! A certains endroits, la +lagune, bordée d’arbres au verdoyant feuillage, s’étend +comme un lac au milieu des forêts ; la végétation luxuriante +qui l’encadre donne au paysage un aspect charmant. Je ne +m’étonne pas que les naturels, qui donnent à la lagune le +nom d’Ossa, disent « <i>le charmant Ossa</i> ».</p> + +<p>De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons +seulement Ajido, important par ses marchés, et Erapo, +où un temple consacré à Eddoun attire les païens du voisinage.</p> + +<p><i>Nous voici devant <span class="sc rm">Badagry</span>.</i> A ce point, l’Ossa a plus de +500 mètres de largeur et s’étend au loin, des deux côtés, +dans le lit où il court.</p> + +<p>Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, +roi de Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le +Dahomey ont eu des prétentions. C’était, aussi bien que +Lagos, un des foyers les plus actifs de la traite. Aujourd’hui, +c’est le chef-lieu du district occidental de la colonie +anglaise.</p> + +<p>Badagry est célèbre dans l’histoire de la géographie +comme ayant été le point de départ de plusieurs explorations. +Clapperton partit de cette ville, en décembre 1825, +avec le capitaine Pearce et le docteur Morrisson, qui moururent +tous deux peu de temps après avoir quitté la côte. +Clapperton alla fort loin dans l’intérieur. Il mourut de la +dyssenterie à Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique +Richard Lander rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il était +de nouveau à Badagry, prêt à se remettre en route vers le +Niger, dont il voulait, comme son maître, reconnaître le +cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et put, +après bien des incidents contraires, arriver à l’embouchure +du grand fleuve de Soudan.</p> + +<p>Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos +ou dans les bras des canotiers. Ils vous porteront à terre ; +car la pirogue s’échoue à une certaine distance de la rive.</p> + +<p>Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis +une case en bambous et à un premier étage, où je reçus +plusieurs fois le plus gracieux accueil et l’hospitalité la plus +cordiale. Elle a probablement disparu par l’action destructive +du temps et des coupins. Les Anglais ont, dans la ville, +quelques maisons de commerce ; les traitants indigènes y +sont nombreux.</p> + +<p>Les missionnaires anglicans y possèdent une chapelle et +une école. Les missionnaires catholiques ont leur établissement +agricole de Saint-Joseph à Tocpo, à quatre kilomètres +environ de Badagry.</p> + +<p>Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur +de douanes et une petite garnison.</p> + +<p>La ville est située sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur +la plage, à 1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les +entrepôts et une factorerie anglaise. Ce que les marins +appellent mont Badagry n’est autre chose qu’un bouquet +d’arbres de forme conique. Il est un peu à l’est de ces établissements.</p> + +<p>Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, +il y a quelques années seulement, lisons les lignes suivantes +du journal de Lander : « Les Portugais ne possédaient pas à +cette époque (celle de son voyage) moins de cinq factoreries +à Badagry, contenant plus de mille esclaves des deux sexes, +enchaînés par le cou, et attendant les navires qui devaient +les emporter au delà des mers.</p> + +<p>« Dans ces contrées, le meurtre d’un esclave n’est pas +même considéré comme un délit. Badagry est le plus grand +marché d’esclaves de toute la côte de Guinée, et il n’est pas +rare qu’il y ait encombrement de marchandise humaine +et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien des malheureux +esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi +fait enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont +infirmes ou malingres. On les entasse, pieds et poings liés, +dans des embarcations ; on leur attache une pierre au cou ; +on pousse au large et on les précipite dans les flots où ils +deviennent la proie des requins. Objets de rebut aussi les +esclaves que les marchands refusent, pour une raison ou +pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu’ils ne +soient réservés, avec les criminels et les prisonniers de +guerre, a être immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque +année des milliers de victimes humaines, sur cette côte fatale.</p> + +<p>« Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque +condamné est conduit près d’un arbre fétiche, et là on lui +met entre les mains une bouteille de rhum ; pendant qu’il +la porte à ses lèvres, le sacrificateur, armé d’une pesante +massue, se glisse inaperçu derrière lui, et lui assène sur +l’occiput un coup si terrible que, le plus souvent, il en fait +jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du fétiche la +victime humaine ; d’un coup de hache on sépare la tête du +tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée +à cet effet. En même temps d’autres misérables, le +couteau à la main, ouvrent, déchirent, fouillent le cadavre, +pour en arracher le cœur, qui, tout sanglant et fumant, et +palpitant encore d’un reste de vie, est présenté au roi +d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines ; et quand +tous ces personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, +chacun, selon son rang, en donnant à ce cœur un coup de +dent, en trempant ses lèvres dans le sang écumeux de la +calebasse, on montre le tout à la multitude. La calebasse +pleine de sang, le cœur fiché au bout d’une pique et le +cadavre sans tête, sont promenés dans la ville, accompagnés +de soldats armés et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un +témoigne le désir de mordre aussi ce cœur et de boire +de ce sang, on les lui présente sur-le-champ, au milieu des +danses et des chants de la multitude. Ce qui reste de l’un +et de l’autre est finalement jeté aux chiens, et le cadavre +mis en lambeaux est attaché à l’arbre fétiche pour y devenir +la pâture des oiseaux de proie. »</p> + +<p>Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre +délicatesse, mais qui enflamment le zèle des missionnaires et +des véritables amis de l’humanité et de la civilisation.</p> + +<p>Le jour va tomber ; partons.</p> + +<p>Nous avons à peine le temps de voir l’embouchure de +l’Ocpara, limite naturelle de la colonie à notre droite, et, +du côté de la plage, le territoire d’Appa ; puis, la nuit nous +couvre de ses ombres. Cinq cents mètres en deçà d’Appa, +à l’ouest de cette ville, la plage n’appartient plus à Lagos. +J’ai vu à Lagos l’ancien roi d’Appa. Il me racontait que la +peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner +ses États ; il désirait y revenir, mais il n’osait, à +moins que la France ne lui accordât sa protection.</p> + +<p>Le temps est bien long dans une pirogue, surtout après +une longue journée de chaleur étouffante passée déjà à +naviguer. Le caquetage des oiseaux sur la rive, les gambades +et les grimaces des singes, au haut des arbres qui +bordent la lagune ; la vue des sites variés que nous contemplions, +nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais +maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont +des heures ; les ténèbres nous enveloppent ; une ennuyeuse +monotonie plane sur notre âme ; le clapotis qui se produit +sur le sillage de la pirogue nous plonge dans une rêverie +mélancolique. Que faire ? « Que faire en un gîte, à moins +que l’on ne songe ? » dit le bon La Fontaine. Que faire au +fond d’une pirogue, à moins que l’on ne dorme ? dirai-je à +mon tour. Au risque d’étouffer, je m’enveloppe dans ma +couverture, et je me couche pour dormir. Les moustiques, +les affreux moustiques se rient de mes précautions ; ils me +livrent de si terribles assauts que le sommeil me fuit, jusqu’au +moment où je n’en puis plus de lassitude. Deux heures +durant, je reste affaissé, plutôt qu’endormi. Ce calme +restaure un peu mes forces. Je me réveille, je me redresse, +et j’aperçois d’innombrables lucioles voltigeant dans les +bois et projetant, à travers le feuillage des arbres, leurs +clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la course +vagabonde des <i>mouches lumineuses</i>, lorsque des cris perçants +arrivèrent jusqu’à nous. C’était comme des cris de revenants. +Nos piroguiers, contrefaisant leurs voix, répondirent +sur le même ton. Et la conversation se prolongeait +ainsi, au milieu du silence d’une nuit calme. Des colloques +de ce genre se reproduisirent souvent : chaque fois presque +qu’on rencontrait une autre pirogue. Ces scènes ont quelque +chose de saisissant, et l’on oublie difficilement l’impression +qu’elles ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et +s’épuisent en salutations, où le djedji et le nago se croisent +et se confondent : <i>O kou !… o kou déou !… o kou allé o !… o +kou déou bada !… o kou kaka !… o kou ! o kou ! o kou !</i></p> + +<p>Cependant, nous avançons toujours. Enfin !… nous sommes +dans les eaux de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, +quelques cases de Ouéta se montrent dans les broussailles, +par-dessus les herbes des marécages. La ville de +Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous +côtoyons. Bientôt nous nous engageons au milieu des herbes +aquatiques, dans un étroit canal, et nous allons aborder à +la terre ferme, près de la maison des Sœurs.</p> + +<p><span class="sc">Porto-Novo</span> est la capitale du royaume de ce nom ; les +indigènes donnent à cette ville le nom d’<i>Adjachè</i>.</p> + +<p>Un mot sur l’origine de cet État et sur son histoire dans +les temps modernes.</p> + +<p>Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement +du dix-septième siècle, à la même époque et dans les +mêmes circonstances que le royaume de Dahomey. Le roi +d’Ardres étant mort, son vaste royaume se démembra : les +trois fils du roi défunt se disputèrent la couronne avec +animosité. Finalement, le plus jeune s’établit au pouvoir, +grâce à l’appui des chefs. Un de ses frères se réfugia chez +les Fouins, avec ses partisans, et fonda le royaume de +Dahomey. Le troisième se fixa dans la partie orientale du +royaume d’Ardres et réussit à s’y maintenir, jetant ainsi les +bases d’un nouvel État, qui existe encore sous le nom de +royaume de Porto-Novo. Il est borné, à l’est, par la colonie +de Lagos ; à l’ouest, par le Dahomey, dont il est indépendant ; +au sud, par l’Océan. Au nord, il confine au territoire +d’Okiadan et aux contrées ravagées par le Dahomey.</p> + +<p>Signalons les points importants du royaume, en dehors +de la capitale : entre la lagune et l’Océan, Aboupa, Gérébé +et Appi ; dans la partie orientale, Pocra, Édoupéta, Diofi et +Mounfo ; vers le nord, Aggéra ; dans la partie occidentale, +Ouémé, chef-lieu d’une province puissante, qui a soutenu +des guerres contre le roi.</p> + +<p>D’après Norris, la ville de Porto-Novo s’appelait Assem, +aux premiers temps où elle fut connue. Il la signale comme +une <i>ville très-commerçante</i>. Depuis lors, elle n’a rien perdu +de son importance commerciale. Elle est la rivale de Lagos, +et se dispute avec elle le monopole du commerce, dans la +partie la plus riche de la côte des Esclaves. De Porto-Novo +au Volta, les tribus riveraines ont peu de relations avec +l’intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des +rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur +intermédiaire, avec les tribus des bords du Niger. Sans +doute, Lagos a sur Porto-Novo l’avantage d’être sur l’Ogoun ; +mais la colonie anglaise, avec ses droits de douane et son +attitude menaçante, effraye les indigènes. Et les produits +cherchent un débouché du côté de Porto-Novo, qui les +expédie par Kotonou. En sorte qu’une grande partie du +commerce se fait sans profit pour les Anglais, les Français +tenant le haut du pavé à Porto-Novo.</p> + +<p>Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de +Porto-Novo, comme il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu +de céder aux propositions qui lui furent faites, éleva des +prétentions sur Badagry, qui n’avait pas été vendue encore +aux Anglais. Ceux-ci, pêcheurs en eau trouble, prirent +fait et cause pour Badagry, et allèrent bombarder Porto-Novo. +Le bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour +se prémunir contre les Anglais, Soudji mit son royaume +sous le protectorat de la France (février 1863). Le 7 mai +1864, le <i>Dialmath</i>, petit navire de guerre français, entra +en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé par +le roi pour l’installation du protectorat. Après bien des +ennuis et bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les +Français abandonnèrent Porto-Novo, par ordre de l’amiral +Laffont de Ladébat.</p> + +<p>Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été +remplacé par Mecpon, élu par les chefs contrairement au +désir des Français. Ceux-ci proposaient Dassy, prince intelligent, +fils de Soudji. Les chefs, en refusant d’élire le fils du +roi défunt, se montraient fidèles à l’usage traditionnel du +pays, d’après lequel les enfants d’un roi ne succèdent pas à +leur père : sage précaution, bien propre à prévenir la +division du pays entre les divers enfants du souverain.</p> + +<p>L’abandon du protectorat par la France fit pousser aux +Anglais un soupir de soulagement. Ils ne cherchaient qu’une +occasion de s’imposer à Porto-Novo, par la peur ou par tout +autre moyen. En 1865, un officier du nom de M’Hardy +donna trois femmes au roi, puis alla les lui réclamer. « Ce +que l’on m’a donné m’appartient, dit Mecpon ; je ne le rends +pas. — Tu les a fait immoler au fétiche », réplique l’Anglais ; +Mecpon se contenta de sourire ; et il fit venir les +femmes. M’Hardy en ayant saisi une par le bras, Acboton, +ministre du commerce, le repoussa avec violence, disant : +« Blanc, respecte le roi ! respecte la femme du roi ! » L’officier +insulteur se dit insulté ; il partit furieux et revint +à bord d’un vapeur armé, exigeant une réparation. L’affaire +s’arrangea, grâce à l’intervention des missionnaires catholiques, +moyennant quelques ponchons d’huile de palme, que +le roi s’engagea à payer.</p> + +<p>Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en +octobre 1867. Ils espéraient se servir de Dassy comme ils +s’étaient servis d’Akitoyi, à Lagos. Ce prince s’était plaint à +Mecpon d’avoir été victime d’un vol considérable de la part +d’un de ses oncles, Hirovou, frère de Soudji. Mecpon ne +crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé +à se faire justice par les armes. Le roi, de son côté, protesta +énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses +terres malgré lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre +Dassy à mort, s’il tentait de réaliser son projet. Dassy appela +les Anglais, qui ne se le firent pas dire deux fois. Ils arrivèrent +avec deux vapeurs, pour demander que justice fût +faite à leur ami et allié, et pour… <i>protéger les blancs !</i>… +« La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils ; la guerre +civile allait éclater ; il n’y avait de sécurité pour personne. +Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et +dépouillé violemment d’un terrain qui lui appartenait. »</p> + +<p>Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. +Ceux-ci rédigèrent une protestation en règle contre l’ingérence +arbitraire et injuste du gouvernement colonial ; on le +rendrait responsable des préjudices causés au commerce, si +la ville était bombardée ; le seul trouble qui existât était +occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces +des Anglais ; de révolution, il n’y en avait que dans les récits +fantaisistes de ceux qui renseignaient le gouverneur de +Lagos ; quant au sujet britannique, qui se disait lésé dans +son honneur et dans ses biens, ce ministre protestant avait +le tort grave de méconnaître les lois du pays ; le châtiment +qu’il avait subi était un châtiment bien mérité. Tous les +griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les +déclarations fermes et catégoriques des blancs, il fallut +encore reculer et renoncer à l’occupation d’une ville pourtant +bien convoitée.</p> + +<p>Nous ne saurions évaluer, même d’une manière approximative, +la population du royaume de Porto-Novo. On s’accorde +à donner à la capitale plus de 20,000 habitants.</p> + +<p>Qu’on ne s’étonne pas de voir la population agglomérée +dans des villes de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus +encore. Elle n’a pu rester éparse sur toute l’étendue du territoire, +à cause des guerres incessantes qui désolèrent le +pays, durant tout le temps où la traite des noirs s’est continuée, +c’est-à-dire jusqu’à ces dernières années. De tribu à +tribu, souvent de village à village, on avait à craindre l’attaque +de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le désir +d’avoir des esclaves pour les vendre aux négriers étaient un +danger continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour +éviter la surprise et être plus forts contre l’agression, les +indigènes durent se grouper et s’unir. Un grand centre ne +peut guère être pris au dépourvu ; il n’est pas à l’abri de l’attaque, +mais la résistance y est aisée. Au premier choc, chacun +est sur pied, prêt au combat.</p> + +<p>Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le +grave inconvénient de laisser déserts et improductifs les +vastes espaces de terrain qui séparent une ville d’une autre +ville. Le jour où un gouvernement fort et équitable garantira +l’agriculture et le commerce contre la rapacité des chefs et +les ravages de la guerre, ce pays sera d’une richesse exceptionnelle. +Nous n’en voulons d’autre preuve que ce qui se +passe à Porto-Novo. On n’y jouit que d’une sécurité relative ; +néanmoins, toute la campagne y est cultivée avec soin, et +l’agriculture est déjà une source de grands revenus ; tandis +qu’au Dahomey l’on demande au sol à peine le nécessaire.</p> + +<p>Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans +aller saluer le roi.</p> + +<p>Les Européens sont si peu nombreux qu’ils adoptent, en +fait de géographie, le système nègre : terre des Blancs, terre +des Noirs. En anthropologie, il n’y a que blancs et noirs. +D’où il s’ensuit que tous les blancs sont du même pays ; ils +sont compatriotes, ils sont frères. Si les intérêts les divisent, +le besoin de vivre avec leurs semblables les rapproche ; +aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de l’endroit. +Ne nous affranchissons pas des règles de l’étiquette +locale, et <i>saluons</i>, en passant, les blancs de Porto-Novo. C’est +à dessein que j’ai dit : <i>saluons</i>. Ce mot dit tout ce qu’il y a +dans les rapports de blanc à blanc, en général : on se salue ! +Du reste, le mot est consacré par l’usage.</p> + +<p>Porto-Novo possède cinq maisons françaises, quelques commerçants +portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les +missionnaires catholiques y ont un établissement ; il y a +aussi des Sœurs.</p> + +<p>Rien de curieux à visiter dans la ville, si ce n’est la ville +même. Elle ne ressemble en rien à l’idéal que nous nous +faisons d’une ville. Pas de rues alignées, pas de beaux édifices, +pas de places régulières, pas d’avenues, pas de boulevards, +pas même… de la <i>propreté</i>. A certains endroits, la +puanteur que répandent les ordures vous suffoque ; ailleurs, +les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender +la rencontre de quelque serpent ; ici, c’est un trou +béant de huit à dix mètres de profondeur ; là, un bosquet +où trône un énorme bombax ; plus loin, vous êtes tellement +entouré de broussailles et de buissons que, si votre guide ne +vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase campagne. +Les rues qui existent sont étroites et tortueuses. Çà +et là, dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre +des vases, des écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges +de fer, des statuettes grossièrement façonnées, des Elegbara : +tout l’attirail, enfin, de la superstition païenne. M. Gellé, +lieutenant de vaisseau, signale à notre attention un monument +singulier. « Le temple de la Mort, dit-il, est l’édifice +le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des +malheureux sacrifiés au génie du mal, dans cette enceinte +aujourd’hui si paisible et où une herbe abondante cache aux +yeux du voyageur étonné la terre si souvent rougie par le +sang des victimes ? A en juger par l’état des crânes encore +enchâssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on peut +supposer, par l’indifférente tranquillité avec laquelle les +noirs passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit +remonter à bien des années. Les derniers souvenirs se +reportent à plus de trente ans de nous, et encore, dans les +derniers temps de cet usage barbare, ne sacrifiait-on que des +malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs crimes. »</p> + +<p>Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la +lettre, tendraient à faire supposer que les sacrifices humains +ont complétement cessé à Porto-Novo. Malheureusement, il +n’en est pas ainsi. Sans doute le sang humain ne coule pas +à flots, comme au Dahomey. L’immolation d’hommes, de +femmes et d’enfants criminels, prisonniers de guerre ou +autres ; cette immolation n’est plus une coutume publique, +mais elle est encore une coutume. A la campagne, les <i>Ahovi</i> +ou princes des Mattes sont un objet de terreur, à cause de +leurs exploits sanguinaires. Même dans la ville, j’ai vu des +cadavres décapités attachés à des piquets. Les têtes grimaçaient +au haut des pieux. C’était en 1875, à côté du palais +du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de +sculptures grossières, représentant quelques divinités locales. +Je l’ai toujours vue fermée.</p> + +<p>J’ai visité plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. +Jamais je ne pus arriver jusqu’à Mési, son successeur, que +des intrigants retenaient dans un état d’ivresse continuelle +au fond du palais. Mési commença à régner le 4 juin 1872. +Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en février 1875.</p> + +<p>Je laisse la plume à M. Courdioux pour raconter une visite +que nous fîmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit +dans les <i>Missions catholiques</i>.</p> + +<p>« Deux portes principales donnent accès dans l’intérieur +du palais. Une petite chaîne fétiche, placée sur le seuil de +ces portes, en interdit l’entrée aux mauvais génies. Les +fidèles sujets de Sa Majesté ne manquent jamais, en signe +de respect, de se découvrir la tête et l’épaule gauche chaque +fois qu’ils passent devant la porte principale.</p> + +<p>« Franchissons la porte de la maison bâtie par le roi +Mecpon. Après avoir parcouru un couloir infect, nous débouchons +sur une petite cour intérieure de forme carrée. Un +auvent, supporté par des piliers de bois, règne tout autour ; +dans la partie la plus rapprochée de la cour d’audience, le +sol est battu et ciré à la bouse de vache. C’est là que, couchés +sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires +attendent le moment de l’audience. Le roi les laisse quelquefois +des journées entières sans les recevoir. Les Européens +font antichambre dans le même lieu ; mais ils ont +soin de se faire apporter une chaise, car le roi n’a pas toujours +un siége à offrir à ses visiteurs.</p> + +<p>« Un petit temple fétiche, consacré à Priape, s’élève au +milieu de la cour. C’est une hutte de paille, entourée d’une +palissade en bambou. Aux quatre angles flottent, à l’extrémité +de longues perches, des oripeaux d’étoffe blanche.</p> + +<p>« Les pigeons du roi prennent leurs ébats sur vos têtes ; +vous voyez passer les poules, les canards et surtout les +porcs de Sa Majesté ; ceux-ci paraissent jouir d’une liberté +absolue de circulation.</p> + +<p>« Très-fréquemment cette cour est remplie de monde. +Ce sont les envoyés d’un village qui apportent au roi des +présents en nature. Les uns ont un fagot de bois ; les autres, +quelques poules ; d’autres, un sac de maïs, des ignames, des +patates, plus rarement un mouton ou une chèvre.</p> + +<p>« La cour, où se tient le roi, est spacieuse et de forme +triangulaire ; la moitié seulement est entourée d’une vérandah. +A droite, en entrant, on passe devant trois énormes +tambours qui servent dans les fêtes et dans les grandes +circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement +pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nègre +étendu sur une natte, couvert d’un pagne de soie, coiffé +d’un bonnet grec et fumant une longue pipe : c’est Sa Majesté +le roi Toffa, souverain actuel du royaume de Porto-Novo, +qui appartient à l’illustre famille régnante du Dahomey. +Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont +prêts à le servir au moindre signe.</p> + +<p>« Si, comme moi, vous avez l’honneur d’être l’ami du +roi, vous pouvez vous approcher de ce trône peu redoutable +et offrir à Sa Majesté une poignée de main, en lui demandant +des nouvelles de sa santé. Vous vous reculez ensuite +un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l’audience, on +vous présentera un verre d’eau où vous êtes libre de ne +tremper que vos lèvres ; puis, dans un autre verre d’une +indescriptible malpropreté, on vous offrira une liqueur +d’Europe. Alors seulement vous pouvez demander au roi +la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde +poignée de main.</p> + +<p>« Les Européens qui voient pour la première fois le roi +de Porto-Novo, se contentent de le saluer de la main en +restant découverts tout le temps qu’ils sont devant lui. »</p> + +<p>Ne nous attardons pas trop sur un point : appelons nos +canotiers et partons.</p> + +<p>D’abord, nous avançons lentement et avec précaution, au +milieu des herbes marécageuses, jusqu’à la partie navigable +de la lagune.</p> + +<p>En sortant du chenal percé du nord au midi, nous tournons +vers l’ouest, laissant sur la rive opposée les cases de +Ouéta, cachées à l’ombre des hauts palmiers. La lagune, +large de six cents à huit cents mètres en face de la mission, +s’élargit un peu plus loin, et s’étend du côté du nord, entre +Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par +lesquels elle communique avec le lac de <i>Nokhoué</i> ou <i>grand +lac</i>. Le bras septentrional est connu sous le nom de canal de +<i>Toché</i> : il longe la partie méridionale de Wémé. C’est sur ce +canal que se trouve Togbo, lieu réservé aux épreuves par l’eau.</p> + +<p>En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du côté +de la mer, le village de Kétonou, point assez important +pour le commerce de l’huile et des amandes de palme.</p> + +<p>A l’époque des grandes pluies, les rivières qui coulent du +nord grossissent, soulèvent les plantes qui bordent la lagune +et les charrient en grande quantité. Les canaux dont nous +parlons sont tellement obstrués alors, que l’on est obligé de +pousser la pirogue par-dessus les herbes. On passerait moins +difficilement si l’on pouvait se mettre à l’eau ; mais les caïmans +font bonne garde : l’imprudent qui s’y hasarderait ne +manquerait pas de devenir leur proie.</p> + +<p>Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des +canotiers. A leur éternel refrain : « <i>Oyibo, adèou, foun mi ni +cachacha wa</i> — Salut, ô blanc, donne-moi du tafia » ; à ce +refrain, dont ils nous assourdissent sans cesse, succède enfin +un chant plus suivi. Justement ! c’est un chant au caïman. Le +chœur alterne avec un soliste (le chef canotier ordinairement).</p> + +<p class="c xsmall">TOUS.</p> + +<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p> + +<p class="c xsmall">SOLO.</p> + +<p>Tu es grand, tu es fort, ô Jalodé, tu aurais pu rivaliser de +puissance avec Chango<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> ; mais être méchant et terrible t’a paru +indigne d’un <i>oricha</i>, et tu préfères te signaler par les bienfaits +de ta protection. Nous avons confiance en toi, ô Jalodé ; sois-nous +favorable.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Chango, dieu de la foudre.</p> +</div> +<p class="c xsmall">TOUS.</p> + +<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p> + +<p class="c xsmall">SOLO.</p> + +<p>Tu es si fort que l’on te craint alors même qu’on t’aime. Mais +toi, de qui donc as-tu rien à craindre ? La zagaie ne peut entamer +ta peau ; la balle qui t’atteint glisse et va se perdre : on ne +peut rien contre toi. Toi, rien ne te résiste. Celui que tu protéges +n’a pas besoin de veiller : il s’endort tranquille, et ton œil +est ouvert sur lui.</p> + +<p>Nous nous confions à toi, à Jalodé, sois-nous favorable.</p> + +<p class="c xsmall">TOUS.</p> + +<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p> + +<p class="c xsmall">SOLO.</p> + +<p>Vois dans la pirogue ce voyageur venu de la terre des blancs. +Qu’il ne lui arrive aucun mal dans ta lagune : il croirait que tu +es méchant comme Legba<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. S’il périt, on croira que nous n’en +avons pas pris soin. Montre au blanc que tu gardes les hommes : +conduis-nous sans encombre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Legba, dieu du mal, le diable.</p> +</div> +<p class="c xsmall">TOUS.</p> + +<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p> + +<p class="c xsmall">SOLO.</p> + +<p>Je me souviens !… j’étais enfant !… Ma mère me conduisit à +la lagune et me plongea dans l’eau. Et moi j’ignorais le danger : +j’avançai, je tombai dans un trou. Tu étais là, à côté de moi, +et ma mère s’alarmait. Mais toi, tu caressas mes petites jambes +et tu me fis reculer en lieu sûr.</p> + +<p>Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous ; toujours je +t’honorerai, si c’est possible, de plus en plus.</p> + +<p>Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous ; toujours, si +c’est possible, nous t’honorerons de plus en plus.</p> + +<hr> + + +<p>Les chants ont cessé ; la pirogue glisse sur l’eau vers le +milieu du lac, poussée par la brise qui enfle la voile, car, il +faut le dire, la pirogue marche aussi à la voile. Les agrès +sont simples et primitifs : un ou deux <i>achos</i><a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> attachés à une +perche fixée tant bien que mal, et c’est tout.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Achos</i>, petite pièce d’étoffe qui sert d’habit aux noirs.</p> +</div> +<p>Pendant que nous avançons doucement, contemplons le +vaste panorama qui se déroule sous nos yeux. De tous côtés, +le regard se perd sur une vaste nappe d’eau ; dans le lointain, +des arbres gigantesques bornent l’horizon, et des amas +de joncs et d’herbes encombrent les bords de ce lac, si bien +appelé le <i>grand lac</i> par les Européens, et Nokoué ou <i>maison +de la mère</i> par les indigènes<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> C’est le <i lang="en" xml:lang="en">Denham’s water</i> des Anglais.</p> +</div> +<p>L’étymologie de Nokoué (<i>no</i>, mère ; <i>koué</i>, maison) rappelle +la légende rapportée par M. Borghéro, légende qu’il +avait recueillie de la bouche des indigènes : « Une femme +féticheresse, ayant donné le jour à un enfant dans une +grande forêt qui s’élevait sur l’espace aujourd’hui occupé +par les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant qu’il n’était +pas son fils. Celui-ci se mit à courir la forêt, appelant à son +aide toutes les divinités, et surtout Chango, les priant de le +venger, de détruire ce bois et <i>la case de sa mère</i>, et de +prouver ainsi combien il leur était agréable. Chango l’écouta, +détruisit la forêt par le feu et la transforma en une lagune +profonde. »</p> + +<p>Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac : +Malheur, disent-ils, à celui qui prendrait de cette eau dans +le creux de la main ! malheur à quiconque en rejetterait +après avoir bu dans sa calebasse ! Si un malfaiteur s’aventurait +sur le lac, il y serait englouti…, etc., etc.</p> + +<p>Vers le sud-ouest, laissant <i>Afatonou</i> à notre gauche et +<i>Ahouansoli</i> à droite, nous irions nous engager dans le canal +qui conduit à Kotonou.</p> + +<p>Le Nokoué communiquait autrefois avec l’Océan par un +canal qui n’existe plus, mais dont les indigènes conservent +le souvenir dans leurs récits et dans leurs chants. Aujourd’hui, +il en est séparé par une bande de terrain large environ +de cinq ou six cents mètres. C’est la plage de Kotonou, +point de débarquement pour les marchandises destinées à +Porto-Novo et à Agbomé-Calavi.</p> + +<p>Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires +que l’on y traite, mais de cette unique circonstance que le +transit des produits européens s’y opère en évitant les droits +de la douane anglaise de Lagos : droits que l’on ne saurait +éviter, si l’on introduisait ces produits du côté de la colonie +anglaise.</p> + +<p>Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d’entrepôt +pour divers produits d’importation à l’arrivée et d’exportation +au point d’embarquement. Directement, on y traite +quelques affaires, peu considérables toutefois, à cause de la +proximité des autres comptoirs où le commerce est plus facile.</p> + +<p>Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine +signalé les noms en passant. Afatonou et Ahouansoli sont +bâtis au milieu de l’eau, à la partie méridionale du Nokoué, +non loin du canal de Kotonou. On est d’abord surpris de +voir des villages entiers établis sur pilotis au milieu du lac ; +et malgré tout ce que la position peut avoir de pittoresque, +on se demande pourquoi ces populations sont allées s’établir +là. Pourquoi ces nègres ne préfèrent-ils pas des habitations +solides sur la terre ferme à leurs <i>todjis</i><a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, d’où l’eau les +chasse souvent ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Étymologie : <i>to</i>, lagune ; <i>dji</i>, sur : <i>sur la lagune</i>.</p> +</div> +<p>L’histoire du pays nous apprend que les habitants de ces +villages ont cherché là un refuge.</p> + +<p>Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume +d’Ardres et de Jacquin, les Jacquinois qui purent s’enfuir sur +leurs pirogues résolurent de s’établir au milieu de l’eau, +afin d’éviter les poursuites du roi de Dahomey qu’ils appellent +dans leur langage imagé <i>kini-kini</i>, le lion. Il faut savoir +que le fétiche, (le <i>vodou</i> comme disent les Dahoméens) +défend au roi de traverser l’eau pour guerroyer. C’est +pourquoi les fondateurs d’Ahouansoli et d’Afatonou se réfugièrent +au milieu du lac.</p> + +<p>Quand le <i>lion dahoméen</i> tourne ses regards de ce côté, il +va se poster au bord de la lagune, et il guette sa proie : il +attend que ces insulaires aériens viennent de leurs <i>todjis</i> à +terre, pour prendre des vivres ou ensevelir leurs morts.</p> + +<p>On le comprend maintenant : nous ne pouvions passer +sans saluer ces héros de l’indépendance. Ne les plaignons +pas, du reste : leur sort a ses douceurs. Je ne suis jamais +passé à côté de ces villages sans entendre le son des instruments +et les chants joyeux de ce peuple libre et content de +peu. Mon frère les trouva aussi occupés à des réjouissances +publiques. « Un curieux spectacle nous attendait, dit-il : on +fêtait le nouveau cabécère de l’endroit ; faute de place +publique ou de grande salle, les nègres montaient sur les +toits de leurs cases, et l’on entendait au loin leurs joyeuses +clameurs et le bruit étourdissant de leurs affreux tam-tams. +Leurs petites pirogues étaient rangées sous les cases, et +aucune n’était ce jour-là partie pour la pêche ; car tous +avaient voulu prendre part à l’allégresse commune. Ils s’agitaient +tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et +leurs corps noirs comme l’ébène et à demi nus, se détachant +nettement sur le bleu du ciel, donnaient à cette scène un +cachet des plus sauvages. On aurait cru voir les hideux +ébats d’une légion de diablotins. »</p> + +<p>Ne restons pas sous l’impression de ces imaginations fantastiques, +et notons, incidemment, que l’on trouve parmi +les habitants de ces <i>todjis</i> des plongeurs excellents. On m’a +raconté que l’un d’eux se présenta au roi de Porto-Novo, +s’offrant à aller par-dessous l’eau percer les stationnaires +anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne voulut +pas croire à la possibilité de cette entreprise : comment, se +disait-il, rester assez longtemps submergé ? Pour vaincre +les hésitations du roi, notre <i>homme-poisson</i> se fit porter au +milieu de la lagune et fit le plongeon. Les témoins attendirent +longtemps. A la fin, ils désespéraient de le voir surnager ; +ils le croyaient victime de son imprudence, quand il +reparut à la surface, et regagna l’embarcation qui l’avait +porté là.</p> + +<p>Mais trêve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable : +serrons notre voile, remontons à force de rames vers +la crique de Godomé. Armés de la pagaie, les canotiers +s’assoient des deux côtés, sur le bord de la pirogue, et ils +frappent en cadence, s’animant de la voix. Tantôt ils chantent, +et tantôt ils marquent le mouvement cadencé de la +pagaie, à l’aide d’expirations vives et bruyantes dont ils se +font un refrain : « <i>Ah ! — ah ! — ah ! ah ! ah !</i> » Chaque +expiration marque un coup de pagaie.</p> + +<p>Tant d’efforts, tant de chants ramènent nécessairement le +couplet chéri : « <i>Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa</i>, O +blanc, salut ! donne-moi du tafia. »</p> + +<p>Puisqu’ils l’ont gagné, donnons-leur-en une bonne rasade. +Tout aussi bien, le moment est venu de les encourager et +de ne pas les perdre de vue. Devant nous flottent des amas +de plantes aquatiques. Il s’agit de se frayer un passage dans +ce dédale inextricable, et de découvrir dans ces vastes +marécages le chenal tortueux par où l’on arrive à la terre +ferme.</p> + +<p>Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se +donne pas le temps de l’admirer ; on est pressé de ne pas se +laisser surprendre par la nuit dans cette sentine de moustiques +et d’insectes venimeux. Après de longues hésitations, +nous entrons dans le dédale… Enfin, nous voilà arrivés ! +Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes +qui s’en exhalent ne nous donnent pas une fièvre trop +violente !</p> + +<p><span class="sc">Godomé</span> est une petite ville de 1,500 habitants environ, +située à sept ou huit kilomètres de la plage, vers le nord. +Les cartes marines marquent la plage de Godomé sous le +nom de Jacquin. Entre la ville et la plage, le terrain est +marécageux et couvert de hautes herbes. J’ai vu, auprès de +la ville, de véritables fourrés de ricins.</p> + +<p>Godomé est la partie principale du Dahomey, à l’est. Là, +comme ailleurs, on fait bonne garde : il n’est guère possible +de passer quand les autorités <i>ferment les chemins</i>.</p> + +<p>Le commerce était assez actif autrefois dans cette ville. +Aujourd’hui, il l’est moins, parce que les comptoirs établis +à Agbomé-Calavi interceptent les marchandises venant du +nord.</p> + +<p><span class="sc">Agbomé-Calavi</span>, et mieux peut-être <i>Agbomé-cpévi</i> (le petit +Agbomé), n’a pas au delà de 800 habitants. Ce village est +bâti sur le bord d’une lagune qui déverse ses eaux dans +le grand lac, à la partie du nord-ouest. Il faut une heure et +demie pour se rendre en pirogue d’Agbomé-Calavi à l’entrée +du Nokoué. Les relations avec Godomé sont faciles par +terre : je suppose qu’il n’y a pas plus de 8 à 9 kilomètres +d’un point à l’autre, et le chemin est relativement bon et +agréable.</p> + +<p>Il y a quelques années seulement que les Français établirent +à Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de +Kotonou ; et déjà lorsque je quittai la côte des Esclaves, +Godomé avait perdu de son importance, et tendait à n’être +plus guère qu’un simple entrepôt.</p> + +<p>De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On +traverse une vaste plaine sablonneuse couverte de hautes +herbes. Les palmiers de toute espèce, des rondiers particulièrement, +dressent leur tige élancée et étalent leur +feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc. +Linné surnommait les palmiers <i>les princes du règne végétal</i>, à +cause de leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre +ce que le paysage emprunte de pittoresque à la présence +de ces beaux arbres portant à une hauteur de 6 ou 7 mètres +leur bouquet de feuilles et leur grappe de fruits ; mais je ne +vois rien chez nous qui puisse se prêter à une comparaison.</p> + +<p>Le hamac a ses agréments : il est très-précieux dans ces +pays où l’on n’a ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. +Somme toute, si l’on est balancé, secoué, cahoté ; si l’on est +exposé à prendre un bain de siége, voire même un bain +entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux se faire +porter que de voyager à pied ? On se fatiguerait à marcher ; +la fatigue amènerait la fièvre… la fièvre, toujours prête à +vous saisir !…</p> + +<p>Si les hamaquaires sont bons, on se console aisément de +n’avoir pas d’autre véhicule, dût-on même subir le supplice +dont parle M. Vallon, dans le récit de son voyage à Abomey. +« Pendant que le porteur de derrière, dit-il, a de l’eau +jusqu’à la cheville, celui de l’avant, malgré toute sa souplesse +et tous ses efforts, s’enfonce subitement jusqu’aux +reins ; c’est à grand’peine que les six autres vous soutiennent +par les côtés, l’un tombant, l’autre glissant, celui-ci +poussant, celui-là se retenant à votre hamac. »</p> + +<p>Je disais, tout à l’heure, que le hamac a ses agréments ; +on voit que tout n’est pas agrément… dans le passage des +lagunes, surtout. La position du voyageur n’est rien moins +que commode, quand les hamaquaires le saisissent par les +épaules, le levant sur leur tête, le ployant, Dieu sait comme. +Un voyage en hamac abonde en péripéties : l’expérience +m’a fait connaître celles que je raconte. Une fois même, +dans ce trajet de Wydah à Godomé, je dus mettre pied à +terre, afin de nous tenir tout prêts à repousser une bande +de loups qui venait à nous, dans la nuit.</p> + +<p>Les porteurs de hamac vont grand train : on peut dire +qu’habituellement ils sont lancés au trot. Ils sont toujours +assez nombreux pour se relever de temps en temps. Dans +les passages difficiles, l’un d’eux passe devant, explore le +terrain et avertit les autres par le cri de : « <i>Cpèlè-cpèlè !</i> +Doucement ! »</p> + +<p>Après deux heures de course, on arrive à l’entrée d’un +bois, où les hamaquaires ont l’habitude de faire halte. +Tout suants, il se désaltèrent dans les eaux d’une source +qui est là, et l’on se remet en marche. Quatre heures seulement +après le départ de Godomé, les porteurs mangent +et se reposent, pendant une demi-heure environ, à un +endroit où l’on trouve des vivres, de l’eau et un abri.</p> + +<p>De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.</p> + +<p>Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.</p> + +<p>Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey ; elle +renferme de 20 à 25,000 habitants. Les indigènes lui +donnent le nom de Gléhoué ; et les Portugais, celui d’Ajouda.</p> + +<p>Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, +au milieu des cases basses des nègres : ce sont les +demeures des blancs (<i>blancs de toute couleur</i>, bien entendu). +On rencontre, en outre, trois établissements qui furent des +forts, au temps de la traite, et qui en portent encore le +nom : le fort anglais, le fort portugais et le fort français.</p> + +<p>On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, +qui est le chef principal de l’endroit, sans lui demander +d’<i>ouvrir les chemins</i>, c’est-à-dire de ne pas mettre d’entraves +au départ. Car on entre librement au Dahomey, +mais on n’en sort qu’avec une autorisation spéciale ; et +il arrive parfois que l’autorité locale vous <i>ferme les chemins</i>.</p> + +<p>De Wydah à Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en +pirogue. De temps à autre, on s’entend héler : c’est un +décimère, ou douanier, qui réclame du tafia. Le plus prudent +est de céder gaiement à ses cupides exigences, si l’on +ne veut être retardé et ennuyé.</p> + +<p><span class="sc">Grand-Popo</span> (nom indigène, <i>Pla</i>) est un assemblage de +maisons parsemées sur les îles de la lagune et sur la plage. +On ne peut pas dire que ce soit une ville ; c’est une peuplade +qui se forma, comme les villages bâtis sur pilotis +dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le despotisme +royal. Comme les habitants d’Ahouansoli, ceux de +Grand-Popo se sont abrités derrière la lagune, parce que la +superstition défend aux armées du Dahomey de franchir la +lagune. Pour prévenir les attaques des bandes du Dahomey, +les indigènes ont soin de ne pas laisser obstruer la Bouche-du-Roi, +large ouverture par où la lagune se déverse dans +l’Océan.</p> + +<p><span class="sc">Agbananquein</span>, à gauche, sur la plage, mérite d’être +signalé. Signalons aussi Nikoué, où je vis tous mes piroguiers +sauter à terre l’un après l’autre, et me menacer de +me laisser là tant qu’il leur plairait. Le premier partit sous +prétexte d’aller chercher de l’eau ; le second l’accompagna ; +le troisième descendit pour les appeler, disait-il ; le dernier +tempêtait à bord, comme s’il les semonçait de ne pas les +suivre, et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, +et moi au milieu de l’eau, je fus tout déconfit de les voir +s’installer tranquillement, afin de manger. Discourir eût été +peine inutile ; je pris un bambou et je fis mine de pousser +la pirogue au large. Ce langage d’action persuada à mes +nègres qu’ils pouvaient dîner à bord, et les décida à +repartir.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Agoué à l’entrée de la nuit.</p> + +<p><span class="sc">Agoué</span> porte le nom d’Ajigo, en langue du pays. Il acquiert +tous les jours de l’importance, et tend à devenir le point +central des petites républiques de ces parages. Sa population +fut plus que décimée par la variole, en 1873. Sur six +mille habitants, quinze cents furent victimes du fléau.</p> + +<p>La ville est bâtie entre la lagune et la mer ; la langue de +terre sur laquelle elle se trouve n’a pas deux mille mètres +de largeur. Il y a à Agoué beaucoup de Nagos ; ils ont +leur quartier ; les Malais ou musulmans ont aussi le leur. +Avant 1873, les habitants des divers quartiers faisaient +assaut de chants et de fêtes. Le deuil fit cesser ces pacifiques +réjouissances.</p> + +<p>Sous l’autorité d’un chef qui se donne le titre de roi, +Agoué est une véritable république, où chacun a sa part +d’influence dans les affaires. Les délibérations importantes +d’intérêt général ont lieu sur la place publique, devant +l’assemblée du peuple.</p> + +<p>La fondation d’Agoué remonte seulement à l’année 1821. +Un certain Feliz de Souza ayant à se plaindre de Comlagan, +chef de Petit-Popo, excita contre lui une révolte. Georges, +mis à la tête du mouvement, réussit à chasser Comlagan. +Celui-ci vint s’établir, avec ses partisans, à l’endroit où se +trouve Agoué, et fonda un petit État qui a soutenu plusieurs +fois son indépendance, les armes à la main.</p> + + +<p class="c i">Nom des cabécères d’Agoué :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Comlagan, fondateur d’Agoué ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Catraé, fils du précédent ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Agounou, cousin de Comlagan ;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Toyi, qui régna de 1835 à 1844 ;</p> + +<p>5<sup>o</sup> Kodjo-Dahoménou (1844-1846) ;</p> + +<p>6<sup>o</sup> Hanto-Tona (1846-1858) ;</p> + +<p>7<sup>o</sup> Coumin-Aguidi (1858-1873) ;</p> + +<p>8<sup>o</sup> Atahounlé. Quoique son prédécesseur fût mort le +15 juin, ce dernier cabécère, qui régnait encore à mon +départ, ne monta sur le trône que le 30 novembre 1873.</p> + +<p>Les événements les plus notables de l’histoire d’Agoué +sont :</p> + +<p>Vers 1835, l’arrivée d’esclaves libérés, venus du Brésil +avec des habitudes chrétiennes. D’autres vinrent encore +plus tard.</p> + +<p>En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes +les cases, moins trois. L’incendie ayant commencé chez +une certaine Marcellina, on a conservé à ce désastre le +nom d’<i>incendie de Marcellina</i>.</p> + +<p>Le règne de Coumin-Aguidi, septième cabécère, restera +mémorable. L’avénement de ce chef froissa l’amour-propre +de Pedro Codjo, nègre riche et influent, qui avait passé +quelque temps au Brésil, où il apprit le métier, non de roi, +mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva déçu dans ses +espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses nombreux +esclaves, s’enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville, +dans le but de détrôner le cabécère élu. Il n’y put réussir, +et se retira à Petit-Popo, d’où il dirigea contre Agoué des +attaques multipliées à l’aide des bandes d’Aounas qu’il salariait. +Agoué résista avec avantage derrière ses remparts de +cactus. Une fois elle fut brûlée ; mais elle se releva aussitôt, +et ne quitta pas la défensive.</p> + +<p>M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission +catholique à la côte des Esclaves, intervint dans ces +démêlés. Il dit dans une lettre du 3 décembre 1863 :</p> + +<p>« Les négociants les plus influents, les officiers de la marine +anglaise et le commodore lui-même, des ministres +protestants avaient fait toute sorte de démarches pour arriver +à une conciliation : rien n’avait pu réussir. Quelques +mois après notre arrivée, en 1861, nous avons été invités à +intervenir dans cette affaire pour pacifier, s’il était possible, +les deux pays. Ce ne fut qu’en février 1863 que je pus +m’absenter de Wydah pour ce voyage.</p> + +<p>« Voici en substance mes négociations pour la paix. Le +chef d’Agoué et, en général, ce que nous appellerons le +peuple, étaient tous disposés à la paix. Je pris de nouvelles +informations sur l’état des querelles, et j’acceptai la médiation +qui m’était offerte. Le chef d’Agoué me donna plein +pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo ; +celui-ci me reçut avec beaucoup d’égards et de politesse, +mais se montra indomptable et tout à fait résolu à continuer +la guerre. Le peuple de Petit-Popo n’a dans cette +guerre que très-peu de part ; il est presque neutre. Le chef +prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages situées +plus à l’ouest ; ce mode de recrutement retarde les +attaques et fait traîner les hostilités en longueur. Nos conférences +continuèrent deux jours, et le chef de Popo, contrairement +à l’usage de tous ces pays, voulut que personne +ne fût témoin de nos pourparlers : il était évidemment seul +à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la paix des +conditions impossibles : il voulait être maître d’Agoué et +être indemnisé de tout ce qu’il avait perdu pendant la +guerre, sans tenir compte de toute une ville qu’il avait +incendiée. Les chefs d’Agoué, au contraire, remettaient +tout dommage à eux causé, à condition de rentrer en paix. +Quand j’eus épuisé tous les moyens de conciliation sans rien +obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations +que notre caractère nous oblige quelquefois de faire +entendre aux puissants de la part de Dieu. Du moment, lui +dis-je, qu’il refuse d’accepter un accommodement honorable +et avantageux, il n’avait qu’à s’attendre à tomber sous la +main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette pensée, +et bientôt revenu de sa première impression, comme je le +poussais à une résolution, il me promit, sous une espèce de +serment, qu’il n’attaquerait jamais Agoué s’il n’était point +provoqué ; mais que se réconcilier était pour lui impossible. +Je l’assurai qu’Agoué en ferait autant. A mon retour dans +cette ville, je fis une relation de mes négociations aux chefs +réunis ; le principal d’entre eux promit, devant tous et au +nom de tous, qu’il ne provoquerait jamais ses voisins. Il assura +qu’il n’avait jamais voulu la guerre, et, pour preuve, +il ajouta que, dans une bataille où il avait chassé les ennemis, +il avait épargné leur vie en défendant aux siens de les +poursuivre, parce qu’ils étaient tous, disait-il, de la même +famille. »</p> + +<p>Grâce à cette intervention du prêtre catholique, les hostilités +prirent fin. Elles ne se renouvelèrent pas depuis.</p> + +<p>Le commerce et l’agriculture sont les sources de la richesse +d’Agoué. Sur le bord de la mer, à l’endroit où se +trouve la ville, le terrain est sablonneux ; la végétation y est +nulle. Les cultures sont au nord, de l’autre côté de la lagune. +Les navires s’approvisionnent bien à Agoué, qui fournit aussi +des vivres au Dahomey.</p> + +<p>On trouve dans cette petite république les restes d’une +peuplade détruite par les Dahoméens : je veux parler des +Manhis. Lorsque leur pays fut ravagé, ceux de cette tribu +qui survécurent vinrent chercher asile à Agoué. Leurs fétiches +et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.</p> + +<p>Agoué est à neuf kilomètres de Petit-Popo. On s’y rend +en pirogue, par la lagune ; ou bien par la plage, en hamac.</p> + +<p><span class="sc">Petit-Popo</span> existait déjà au dix-septième siècle, puisque les +voyageurs anciens font mention d’une guerre soutenue par +cet État, en 1700, contre Coto ; et ils parlent de Petit-Popo +comme d’un État déjà constitué. Ses premiers habitants +vinrent d’Acra, chassés par les Aquamboés, qui envahirent +leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.</p> + +<p>Ce qu’ont raconté des voyageurs modernes sur l’origine +de Petit-Popo ne regarde évidemment qu’un quartier de +cette ville ; car la ville a trois quartiers distincts, ayant une +existence et des intérêts propres. L’un de ces quartiers a +nom Anéjo (cases des Anès). C’est là que s’établirent les +noirs minas de la tribu des Anès, qui, originaires de la côte +d’Or, furent jetés sur la plage par la tempête. Leur établissement +à cet endroit donna naissance au quartier qui porte +leur nom, mais non à la ville ; Petit-Popo existait déjà depuis +bien des années. En langue du pays on l’appelle Plavijo, +en prononçant le <i>j</i> comme en espagnol.</p> + +<p>Petit-Popo n’est pas sans importance pour le commerce.</p> + +<p>Nous terminerons notre voyage le long de la côte des +Esclaves à Porto-Ségouro, que les indigènes nomment Abodranfon. +Je n’allai jamais plus loin vers l’ouest.</p> + +<p><span class="sc">Porto-Ségouro</span> eut des commencements identiquement +semblables à ceux d’Agoué. Comlagan ne fut pas suivi de +tous ses partisans à Agoué ; une partie se dirigea vers le +couchant, et alla fonder Abodranfon.</p> + +<p>Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait +depuis 1870. Son avénement fut signalé par des vengeances +et des exécutions d’une atrocité inouïe. Plusieurs +de ses ennemis personnels payèrent de leur tête l’influence +dont ils jouissaient. Un Brésilien me racontait avec horreur +l’exécution d’un esclave, qui fut brûlé vif, au milieu des +danses et des libations de la foule. Des fenêtres de sa maison, +il avait suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle +laissa dans son âme une profonde indignation.</p> + +<p>Du côté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune +Hacco. Cette lagune est très-large ; elle s’enfonce fort +avant dans les terres, et les gens du pays prétendent qu’elle +est aussi large jusqu’à sept ou huit journées. Cette position +avantageuse favorisant les relations avec l’intérieur, elle +présage à Porto-Ségouro un avenir brillant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17"><span class="first">CHAPITRE XVII</span><br> +<span class="xsmall">EXCURSIONS.</span></h2> + + +<p>Dans le chapitre précédent, j’ai raconté avec quelques +détails un voyage que je fis moi-même. Dans celui-ci, j’analyserai +ce que d’autres missionnaires ont raconté de leurs +excursions. Revenant de l’ouest à l’est, nous nous arrêterons +à Agoué pour suivre le Père Ménager à Akrakou. +A Porto-Novo, nous suivrons le Père Poirier à Sakaté, et le +Père Courdioux à Okiadan. Enfin, de Lagos, nous verrons le +Père Borghéro aller reconnaître le Jébou et Abé-okouta ; +nous verrons aussi les missionnaires catholiques s’établir +dans cette grande ville.</p> + + +<p class="h3">AKRAKOU.</p> + +<p>J’étais encore à Agoué, lorsque le Père Ménager fit une +excursion à Akrakou, ville de deux à trois mille âmes, +située au nord-est d’Agoué. Parti à six heures du matin, +notre excursionniste traversa la lagune en pirogue, et se mit +ensuite dans son hamac porté par deux noirs vigoureux. +« Doucement balancé sur leurs fortes épaules, écrivit-il à +ses parents, je laissai avec bonheur mes pensées se reporter +aux belles et fraîches matinées d’été et de printemps passées +auprès de vous. Des centaines d’oiseaux au brillant plumage +et au chant varié animaient gaiement cette nature parfois +si sauvage, à laquelle la main de l’homme n’a jamais disputé +que quelques pieds de terre pour construire sa case. Chaque +année, cette plaine se couvre d’une nappe d’eau. Récemment +desséchée et engraissée par les détritus qu’y déposent +les eaux limoneuses, elle offrait le spectacle d’une +végétation des plus luxuriantes…</p> + +<p>« Il est près de dix heures. Nous arrivons à Akrakou. +On entre dans la ville par un petit chemin qui conduit directement +à la maison du cabécère…</p> + +<p>« Je témoignai le désir de visiter la ville. Le cabécère fit +porter devant moi son bâton, et je parcourus ainsi, suivi +des grands et de la foule, les rues tortueuses et étroites +d’Akrakou. Au fond d’une grande place, se dresse, environné +de hauts et magnifiques arbres, le seul monument de la +cité ; c’est une vaste maison ouverte où le roi rend la justice +devant son peuple.</p> + +<p>« A Akrakou, on se sent déjà à l’intérieur. La végétation +est toute différente. »</p> + +<p>Avant de repartir, le Père Ménager visita la foire. Elle se +tient à quelques minutes de la ville, près d’une lagune dont +les eaux coulent vers Grand-Popo ou Agbananquein.</p> + +<p>Le Père Ménager rentra à Agoué à huit heures du soir +environ, harassé de fatigue, mais très-satisfait. Nous nous +disions combien il serait avantageux de relier Agoué à +Akrakou par un canal.</p> + + +<p class="h3">OUÉMÉ — SAKÉTÉ — OKIADAN.</p> + +<p><i>De Porto-Novo</i>, les missionnaires ont visité Ouémé, à +l’ouest ; Aggéra et Sakété, au nord ; Okiadan, au nord-est.</p> + + +<p class="h3">OUÉMÉ.</p> + +<p>En 1868, j’allai de Porto-Novo à Ouémé, avec M. Courdioux, +non en touriste, mais en qualité de chirurgien militaire. +Notre but était moins d’explorer le pays que de porter +nos soins à de malheureux blessés. La guerre avait éclaté +entre le roi de Porto-Novo et la province de Ouémé, à l’occasion +d’un cabécère que le roi voulait imposer à Ouémé +et que Ouémé refusait d’accepter. Or, dans une rencontre, +plusieurs soldats de l’armée du roi tombèrent blessés sur le +champ de bataille. On les portait à l’hôpital de la mission +comme on les avait relevés, sans songer à étancher le sang ; +en sorte qu’ils nous arrivaient épuisés, perdus. Cela me +donna l’idée d’aller où l’on se battait, afin de faire un premier +pansement. J’avoue que j’étais curieux aussi d’assister +de près aux opérations d’une guerre en pays nègre.</p> + +<p>Nous partîmes vers onze heures, et nous essuyâmes en +route une tempête si violente que M. Courdioux avait ses +bottes remplies d’eau. Partout nous rencontrions des hommes +armés qui allaient et venaient ; des femmes chargées de +butin s’en retournaient vers Porto-Novo. Tous nous acclamaient. +Nous traversâmes une forêt, et nous arrivâmes au +milieu des combattants, après trois heures de marche. Une +escouade d’hommes, embusquée derrière les buissons, faisait +feu dans la direction du fourré. L’ennemi n’était point +là, nous dit-on, mais on tirait pour l’avertir que l’armée du +roi ne s’était pas repliée en arrière.</p> + +<p>Aussitôt que le monarque fut informé de notre présence +dans le camp, il nous manda auprès de lui. Nous le trouvâmes +assis au milieu de ses femmes. Les troupes formaient +la haie, tandis que les deux généralissimes couchés à plat +ventre débitaient des louanges au vainqueur. « Tu es un +grand roi, disaient-ils ; on ne résiste pas impunément à tes +volontés. Les rebelles sont châtiés ; leurs villages sont +détruits… etc., etc. » Le monarque nous tendit la main +avec fierté, nous fit porter des siéges et servir de bon vin +de Bordeaux, qu’il n’avait eu garde d’oublier dans son +palais. Naturellement nous bûmes à la gloire du puissant +potentat.</p> + +<p>La Providence bénit nos efforts ; nous eûmes le bonheur +de faire couler l’eau sanctificatrice du baptême sur le front +de plusieurs mourants.</p> + +<p>Les blancs ne sont pas tenus en chartre privée à Porto-Novo +comme au Dahomey ; ils peuvent circuler sans trop de +difficultés dans les environs. Peu de missionnaires passent +plusieurs mois dans cette station sans visiter Aggéra. Cette +ville, importante par ses marchés, est située à deux heures +de Porto-Novo, dans la direction du nord. Les communications +avec l’intérieur y sont faciles ; mais il n’est pas permis +aux blancs d’y fixer leur résidence. On les accueille +bien, on est prévenant pour eux, on leur fait mille promesses : +c’est tout.</p> + +<p>L’étroit sentier qui court de Porto-Novo à Aggéra traverse +une plaine cultivée en partie, et en partie couverte d’herbes +et parsemée de palmiers.</p> + +<p>L’air est plus sain à Aggéra qu’à Porto-Novo ; les habitants +y jouissent d’une plus grande longévité.</p> + +<p>Au delà d’Aggéra on rencontre immédiatement une lagune, +dont les eaux inondent une forêt épaisse qui couvre la rive +opposée.</p> + +<p>Généralement les blancs s’arrêtent à cette lagune. M. Poirier +est allé jusqu’à Sakété, afin de reconnaître ce que les noirs +appellent <i>les montagnes de l’intérieur</i>.</p> + + +<p class="h3">SAKÉTÉ.</p> + +<p>Après avoir traversé la lagune en pirogue, M. Poirier +gravit une petite colline au haut de laquelle se trouve un +village. « Le chef se nomme Iangran ; c’est un prince de la +famille royale de Porto-Novo » ; un de ces <i>ahovi</i> ou princes +des mattes dont nous avons déjà parlé. Les princes, d’après +le droit coutumier du pays, ne peuvent résider dans la capitale. +Ils se fixent à la campagne, où ils deviennent de petits +tyranneaux, redoutés à cause de leurs exactions et de leur +cruauté. Les têtes accrochées aux arbres montrèrent au missionnaire +que Iangran méritait la réputation faite aux <i>ahovi</i>.</p> + +<p>Deux haltes, l’une à Lakké, l’autre à Cougé, permirent +au touriste de reprendre haleine. Il n’aperçut Sakété qu’au +déclin du jour.</p> + +<p>Dans cette région, les arbres atteignent des proportions +colossales ; on rencontre des pierres sur le chemin. « Au +milieu d’une terre rouge mêlée d’argile, on trouve d’énormes +blocs isolés. Ce granit, d’une substance jaune, semble +être d’origine volcanique. Après avoir dégagé un bloc de la +terre qui l’entoure, les noirs l’exposent au feu ; et dès qu’une +fente se déclare, ils y enfoncent des coins de fer. » Ce mode +d’extraction est long et pénible ; mais c’est le seul possible +à des gens privés d’outils et ignorant l’art du mineur.</p> + +<p>M. Poirier obtint, non sans difficultés, une audience du +roi. Sa Majesté, comme tous ses congénères, se montra prodigue +de compliments et de promesses.</p> + +<p>Les maisons de Sakété sont isolées et protégées par des +buissons, des arbustes ou de petits bosquets, qui servent, +en temps de guerre, de véritables retranchements. J’ai +remarqué des habitations fortifiées ainsi aux environs de +Porto-Novo, particulièrement au levant, du côté de Ouéké.</p> + + +<p class="h3">OKIADAN.</p> + +<p>Okiadan se trouve au nord de Badagry, sur le bord de +l’Ocpara, grande rivière qui déverse ses eaux dans la +lagune. MM. Courdioux et Verdelet voulurent visiter cette +ville ; mais ils ne purent s’y faire autoriser. Nous ne répéterons +pas ce que nous avons rapporté de leur excursion, +à propos du tatouage (chap. <small>II</small>).</p> + +<p>Les Anglais, par un traité du 4 juillet 1863, promirent leur +protectorat à Okiadan. De leur part, les chefs de cette ville +avaient promis <i>de s’inspirer de la politique britannique</i> dans +leurs relations avec les tribus voisines. Ils s’engageaient, en +outre, à empêcher sur leur territoire les opérations de la +traite et à favoriser les promoteurs du commerce légal, à +quelque nation ou tribu qu’ils appartinssent.</p> + + +<p class="h3">JÉBOU.</p> + +<p>Le Jébou se trouve à l’est de la colonie de Lagos. Il a +une population de plus de 400,000 habitants, et est partagé +pour l’administration en deux parties : le Jébou-Rémo et le +Jébou-Odé. Odé est le siége du gouvernement général et la +résidence de l’<i>awajali</i>, souverain de la nation.</p> + +<p>Les Jébous sont rudes et violents dans leurs manières. Ils +tentèrent d’abord de ruiner Abè-okouta, puis en devinrent +les alliés. L’islam a fait des progrès parmi eux.</p> + +<p>M. Borghéro voulut pénétrer dans leur pays en avril 1864. +« Depuis ces dernières années, a-t-il écrit, les Jébous ont +adopté pour politique l’exclusion de tous les étrangers. Ils +vivent, du reste, dans un isolement complet ; leur roi s’enveloppe +de tant de mystère qu’il est invisible même pour +ses propres sujets. Si quelque circonstance le force à communiquer +avec eux, il ne le fait qu’à travers un voile qui +le dérobe à leurs regards.</p> + +<p>« Je fus reçu à Épé par le chef militaire qui porte le titre +de <i>possou</i>. Dans sa simplicité patriarcale, il m’accueillit très-gracieusement ; +mais il ne voulut jamais me permettre +d’aller à Odé, ni de séjourner à Épé plus de quelques jours. »</p> + +<p>Épé est la ville la plus importante du Jébou. Elle se compose +de la ville haute, située sur un petit plateau, et de la +ville basse qui borde la lagune. Les Anglais voulurent +s’emparer d’Épé, il y a quelques années. Possou les laissa +débarquer, puis les reprit en flanc et les rejeta sur la +lagune, en leur infligeant des pertes qui les ont rendus +plus circonspects. Le major qui commandait la compagnie +de débarquement reçut une balle au visage.</p> + +<p>« Les lagunes, à l’est de Lagos, diffèrent notablement de +celles qui sont à l’ouest. En général, les premières sont +beaucoup plus larges, quoique sur quelques points elles se +rétrécissent et n’offrent plus qu’un étroit canal. Au lieu +d’avoir, comme les autres, des bords inaccessibles, la terre +est ici séparée de l’eau par des arbres souvent gigantesques, +dont la variété et la forme offriraient au botaniste +un sujet intéressant d’étude.</p> + +<p>« Nous partîmes (en pirogue) vers onze heures du matin, +et nous arrivâmes en vue de Lagos le lendemain matin, +23 avril. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p> + + +<p class="h3">ABÈ-OKOUTA.</p> + +<p>A Lagos nous sommes déjà dans le pays que les voyageurs +et les géographes anglais, après les Arabes, appellent +Yarriba ou Yorouba. Les indigènes, eux, le nomment Nagos. +Quelquefois, il est vrai, on les entend parler du Yorouba ; +mais ils ne désignent sous ce nom que la partie la plus +septentrionale des pays nagos. Ceux-ci s’étendent depuis le +Barba (Bornou) et le Nufé, au nord, jusqu’à l’océan Atlantique, +au sud ; et depuis le Dahomey et Porto-Novo, à +l’ouest, jusqu’au Bénin et au Niger, à l’est.</p> + +<p><i>Abè-okouta</i>, capitale des Egbas, n’a pas moins de 200,000 habitants. +Cette ville, plusieurs fois attaquée par le Dahomey, +a toujours résisté avec avantage. Sa position centrale lui +donne une grande importance pour le commerce de l’intérieur +et pour la diffusion de l’Évangile et de la civilisation +chez les Nagos. Nous y avons vu les Anglais s’y établir et +s’en faire chasser. En 1880, les missionnaires catholiques y +fondèrent une station. Accompagnons-les à Abè-okouta.</p> + +<p>On part de Lagos en pirogue dans la direction du nord, et +l’on s’engage dans l’Ogoun. « Ce fleuve débouche dans le +lac Corodou par un canal qui traverse un grand bois de +palétuviers. C’est une étrange navigation que celle de ce +canal. Représentez-vous des arbres dont les troncs, soutenus +par de longues racines, ne commencent qu’à trois ou +quatre mètres au-dessus de l’eau. De leurs branches descendent +des filaments qui plongent au fond du fleuve par +leur extrême pointe, et de là poussent un nouvel arbre. +Multipliez ces arbres de manière à en former une forêt +émergeant du lit même du fleuve, et vous aurez une idée +de celle que nous allons traverser. C’est dans le dédale de +ces racines qu’il faut naviguer, sous ces grottes découpées +et fantastiques qu’il faut diriger la pirogue. A chaque pas +vous rencontrez un nouvel obstacle ; une racine descendue +d’hier vous barre un passage jusque-là resté libre. Que de +manœuvres pour vous frayer une route ! Vous avancez à la +faible lueur d’une lanterne ; l’écho répète les cris des piroguiers ; +d’autres voyageurs, embarqués comme vous sur le +canal, demandent des renseignements pour se diriger ; des +oiseaux inconnus, effrayés de tous ces bruits, volent en désordre +avec des cris sinistres, tandis que des singes de toute +espèce, qui vous regardent, semblent se moquer de votre +embarras. »</p> + +<p>Au milieu de ce bois se trouve le village d’Agboï, où +M. Borghéro passa la nuit du 4 au 5 mai 1864. Il faut voir +dans sa lettre (<i>Annales de la propagation de la foi</i>, t. XXIX, +mars) combien il lui fut difficile de trouver un gîte, et +quel gîte ! afin de prendre du repos.</p> + +<p>« Nous nous mîmes en marche de grand matin, ajoute +M. Borghéro, et, après deux heures de navigation, toujours +à travers les palétuviers, nous entrâmes enfin dans le courant +du fleuve. »</p> + +<p>« A peine sortis du canal, dit à son tour M. Holley +(août 1880), nous entrâmes dans un courant rapide qui +s’élargit un peu. Les rives sont bordées de grands bombax, +de vigoureux cotonniers qui servent d’appui aux lianes +souples et élégantes. Çà et là des berceaux de fleurs rouges +et blanches tapissent avec grâce ces géants de la lagune, et +offrent un coup d’œil enchanteur. Sur ce fond de verdure, +de végétation luxuriante, se détachent de nombreux palmiers +nains dont la feuille contraste agréablement avec +celle des autres arbustes.</p> + +<p>« La navigation de l’Ogoun est très-difficile. Le fleuve, +encaissé dans son lit, ronge ses rives limoneuses et mine la +terre qui porte le bombax ; l’arbre s’affaisse sous son propre +poids, s’incline, tombe, et par sa chute barre le passage. +C’est avec beaucoup de peine et de danger qu’on parvient +à franchir ces obstacles, en passant tantôt au-dessous, tantôt +au-dessus de ces troncs énormes. Les habitations sont rares +le long de l’Ogoun, et le silence qui règne autour de vous +donne au spectacle déjà si grandiose de ces bords une nouvelle +majesté. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p> + +<p>On rencontre, en remontant l’Ogoun, les villages d’Oricha, +d’Ichéri, de Go-Houn, d’Obba, d’Oré et de Tekpana.</p> + +<p><i>Ichéri</i> fut dévasté, il y a quelques années, par les Jébous. +Il se divise en deux quartiers, celui des Malais et celui des +païens.</p> + +<p><i>Go-Houn</i> est sur la rive gauche du fleuve, à trente mètres +environ à pic au-dessus du courant.</p> + +<p><i>Obba</i> ne présente que cinq ou six maisons.</p> + +<p>Avant d’arriver à Tekpana, le pays change d’aspect. On +quitte la contrée des Egbados, ou <i>Egbas de la côte</i>, et l’on +entre dans celle des Egbas proprement dits. Ces Nagos, les +plus renommés de tous, sont maîtres d’Abè-okouta. Ils se +sont adonnés à l’agriculture et au commerce ; ils ont même +quelques petites industries. Ils fabriquent des objets en +terre cuite, en cuivre et en fer, des tissus de coton, des +nattes et autres articles en filaments de palmier et en +paille, etc., etc. Grâce à ce genre de vie et à ces occupations, +les Egbas sont d’humeur pacifique. On aurait tort, +néanmoins, de les croire dépourvus d’énergie et de courage.</p> + +<p>A Titi, le courant, resserré entre les rochers qui encaissent +le fleuve, est rapide et plein d’écueils.</p> + +<p>Aro, lieu de débarquement pour Abè-okouta, est un petit +village situé un peu au-dessus de Titi.</p> + +<p>La durée du trajet de Lagos à Abè-okouta est de cinq +jours environ.</p> + +<p>Abè-okouta signifie <i>sous les rochers</i>. Cette ville est bâtie +sur la rive gauche de l’Ogoun, dont le cours forme une +barrière naturelle contre les incursions du Dahomey, le +grand dévastateur de ces régions. Elle est située par 7° 8′ +de latitude nord et 1° 25′ de longitude est, en un lieu où se +dressent des masses granitiques qui firent donner à la ville +le nom qu’elle porte. Les débris de cent peuplades diverses +vinrent là chercher un asile, vers 1820, alors que les +guerres suscitées par la traite dévastaient les régions environnantes. +Chaque peuplade garda son autonomie dans cette +ville fédérative dont les quartiers divers portèrent les noms +des villages abandonnés. On distingue encore à Abè-okouta +sept quartiers principaux dont les chefs portent le titre de +roi : Alaké, Olowou, Olidomacpa, Iloungoun, Onitoko, +Agoura et Onilado. Le chef principal est à Alaké. Tandis que +les autres rois sont élus par leurs sujets, celui d’Alaké est +élu par les <i>agbalagba</i> ou anciens, qui forment une espèce de +sénat auquel on soumet les affaires importantes. La nomination +du roi d’Alaké doit être ratifiée par tous les chefs +d’Abè-okouta.</p> + +<p>Le <i>bachoroun</i>, premier ministre, tient les rênes du pouvoir +exécutif. Les <i>ogboni</i>, organisés comme une loge maçonnique, +forment un conseil dont les décisions s’imposent au +souverain. M. Holley dit d’eux : « Ils sont les maîtres du +pays, et passent pour posséder un secret : ce secret ne paraît +être autre chose qu’une série de moyens connus d’eux +seuls, propres à gouverner le noir, à l’exploiter et à paralyser +chez lui l’influence européenne. »</p> + +<p>Les <i>ballogoun</i> (chefs de guerre) ont naturellement aussi +voix prépondérante dans les conseils de l’État. Leur crédit +est d’autant plus grand qu’Abè-okouta a continuellement +besoin de se tenir sur la défensive contre des voisins remuants +qui l’attaquent sans cesse. Partant, les ballogoun +sont toujours sur pied.</p> + +<p><i>Oro</i>, le dieu policier, que nous avons déjà fait connaître, +est à Abè-okouta, très-illustre et très-puissant personnage.</p> + +<p>Nous souscrivons sans hésiter aux observations suivantes +de M. Borghéro : « L’influence du christianisme ferait des +Egbas un grand peuple. Leur capitale est la porte du Sahara +et du Soudan. Déjà les caravanes des Egbas poussent +leurs communications jusqu’au lac Tchad et jusqu’à Tombouctou… +S’ils étaient amenés à la civilisation chrétienne, +quel ne serait pas leur bonheur sous un climat privilégié, +dans un pays qui donne tout en abondance ! Le sol s’élève +graduellement, et présente, dans ce grand espace circonscrit +par le cours du Niger, des plateaux où les richesses végétales +rivalisent avec les richesses minérales, des collines et +des vallées fertiles, sans chaînes de montagnes qui entravent +les communications. Les géographes ont bien tracé sur les +cartes de grandes chaînes qu’ils appellent montagnes de +Kong, mais je me suis assuré que ces montagnes sont de +simples plis de terrain. Que les Egbas subissent le joug pacifique +de l’Évangile, et ils ne tarderont pas à constituer +une grande nation qui réunirait les branches éparses des +Nagos, et établirait des relations entre le golfe de Guinée, +le cours inférieur du Niger et le Soudan. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="first">CHAPITRE XVIII</span><br> +<span class="xsmall">GÉOGRAPHIE DU DAHOMEY.</span></h2> + + +<p>Le Dahomey a pour limites : au sud, la partie de l’Océan +connue sous le nom de golfe de Guinée ou mer de Guinée ; +à l’est, l’Owo, cours d’eau qui le sépare du royaume de +Porto-Novo ; à l’ouest, la rivière ou lagune d’Agaouméou, +qui coule entre ce pays et les républiques d’origine mina. +Au nord, le Dahomey ne reconnaît pas de limites, parce +qu’il opère tous les ans, dans cette direction, des excursions +de pillage, ainsi que nous le verrons bientôt. Aussi, demandez +aux Dahoméens quel est le plus grand État de ces contrées, +et ils vous répondront avec un orgueil tout patriotique : +Le Dahomey est un pays sans pareil.</p> + +<p>Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons +est compris entre 0° 10′ de longitude est, 0° 30′ de longitude +ouest, et 6° 18′ de latitude nord.</p> + +<p>Sur la côte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé +et Kotonou. Nous avons déjà parlé de ces deux dernières +localités ; disons quelques mots sur la première.</p> + +<p><span class="sc">Wydah</span> est à 9 heures (en hamac) de Kotonou, à 9 heures +d’Agbomé-calavi, à 6 heures ½ de Godomé. Les naturels +lui donnent le nom de <i>Glékoué</i>, c’est-à-dire <i>maison des champs</i>. +Située à une demi-heure de la plage, elle en est séparée par +la lagune et par des marécages. C’est le point le plus considérable +du Dahomey, le centre du mouvement commercial +dans ce royaume.</p> + +<p>Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de +Guinée, offre peu de sûreté aux bâtiments quand les tornades +se déchaînent, ou au moment de certaines marées. +Bien souvent alors les navires au mouillage perdent leurs +ancres et sont en danger d’être jetés à la côte, s’ils ne gagnent +le large.</p> + +<p>La barre de Wydah est peut-être la plus mauvaise de la +côte. En outre, les requins y abondent, et vont chercher +leur proie jusque sur le bord. On en a vu s’échouer sur le +sable, portés par une vague, et regagner la mer à la vague +suivante. Aussi, que d’accidents ! que de victimes ! Si une +pirogue prête le flanc dans une fausse manœuvre, si elle +chavire, si elle prend l’eau, les noirs qui la montaient se +sauvent à la nage. Arrivés à terre, ils se comptent : un des +leurs manque à l’appel. Ils regardent avec anxiété ; ils aperçoivent +un objet qui paraît et disparaît à plusieurs reprises, +puis une traînée de sang leur apprend la triste vérité.</p> + +<p>J’ai assisté à cet affreux spectacle : il est navrant. Quelquefois +la victime revient ou est repêchée, mais dans quel +affreux état ! Les requins lui ont arraché un ou plusieurs +membres…; les chairs, horriblement déchirées, pendent de +tous côtés…; le sang jaillit…</p> + +<p>Pendant mon séjour au Dahomey, il arriva tant d’accidents +durant un seul mois, que l’agent chargé de diriger les +opérations de la plage était complétement découragé ; il +songeait à abandonner son poste, et même l’Afrique.</p> + +<p>Notons l’observation du docteur Féris : « Ces animaux +(les requins) se tiendraient, paraît-il, dans une espèce de +canal creusé dans le sous-marin par les rouleaux de la barre, +canal très-rapproché de la plage et la suivant parallèlement. »</p> + +<p>La plage, à Wydah, a 400 mètres de largeur environ +entre la lagune et la mer. Ses prolongements, à droite et à +gauche, s’étendent jusqu’à Lagos (1° 10′), à l’est ; et à l’ouest, +jusqu’aux limites du Dahomey (0° 30′). Toute cette étendue +de la côte (1 degré et 40 minutes) ne forme qu’une presqu’île, +allongée des deux côtés et reliée à Godomé par les +atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications +de la lagune avec le lac de Nokoué.</p> + +<p>On ne voit sur la plage que des magasins d’entrepôt. Des +agents spéciaux y surveillent les opérations durant la journée ; +le soir, au coucher du soleil, ils rentrent dans les factoreries, +qui toutes se trouvent dans la ville proprement dite, à trois +ou quatre kilomètres vers le nord. Entre la plage et la ville, +à quatre cents mètres environ de la mer, la grande lagune +s’étend parallèlement à la côte. Une autre lagune contourne +la ville par derrière, formant une grande île, entourée, à +certaines époques de l’année, d’une eau stagnante et fétide. +C’est dans ce territoire que Wydah est bâtie. Dans la campagne +environnante, il y a de belles cultures, des fourrés +épais, de grands bois, des marais desséchés.</p> + +<p>La ville occupe une étendue considérable.</p> + +<p>Les quartiers sont désignés sous le nom de <i>salam</i>. Chaque +chef a son <i>salam</i>, et les gens du <i>salam</i> sont <i>ses gens</i>. Les trois +forts que les Européens bâtirent à Wydah ont aussi leur +salam : salam français, salam anglais, salam portugais. Les +noirs qui habitent ces trois derniers salams descendent en +grande partie des anciens esclaves de chaque comptoir +respectif.</p> + +<p>Jusqu’en 1867, les habitants du salam français étaient <i>les +gens</i> de notre fort : ils ne pouvaient se refuser à prêter leur +concours pour creuser les fossés, et pour les autres travaux +pour lesquels on les avait réquisitionnés. La rétribution +qu’on leur devait était fixée d’avance : elle n’était pas sujette +à discussion. Ce reste de suzeraineté a disparu dans la suite, +à cause de la jalousie et des rivalités des agents de diverses +maisons françaises de commerce.</p> + +<p>Le fort français fut bâti en 1671, alors que Glékoué +dépendait encore du royaume de Juda. Il fut occupé jusqu’en +1792. La dernière revue des nègres de ce fort eut +lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans compter +ceux du salam.</p> + +<p>Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il +en laissa la garde à un noir, qui prit le titre de <i>commandant +du fort français</i>. Au premier commandant succéda, par voie +d’hérédité, son fils <i>Titi</i>, qui vivait encore lorsque j’étais en +Afrique. Pendant longtemps, cette dignité eut plus que le +prestige du nom et du rang : elle impliquait un commandement +réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à +un simple commandement de parade. Cela n’empêchait pas +<i>Titi</i> de se rengorger lorsqu’on battait le rappel, ou lorsque, +en grand costume de lieutenant de vaisseau, il commandait +sa troupe et la passait en revue.</p> + +<p>A la fin, qu’est-il resté de ces grandeurs ? Le fort étant +habité par les agents de la maison Victor Régis, de Marseille, +le <i>commandant</i> reste à la porte et salue les blancs qui passent +devant lui. Il est, en quelque sorte, agent de police et <i>gardien +de la paix</i>, à la porte du fort et dans le salam. Le soir, +quand on fermait les portes, Titi montait à la salle à manger +et saluait le chef de la factorerie par cette phrase sacramentelle : +« <i>Commandant, tout est paré.</i> »</p> + +<p>La fonction dont Titi était le plus fier, c’était de représenter +le fort français (<i>la France</i>, pour parler comme lui) à la fête +des coutumes ou en d’autres circonstances plus ou moins +solennelles.</p> + +<p>En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la +seule condition qu’il serait entretenu. M. Féris a très-bien +décrit l’état dans lequel il se trouve actuellement. « Les +remparts, dit-il, ont la forme d’un carré presque régulier, +ayant environ cent vingt à cent quarante mètres de côté, et +flanqué, à chaque angle, d’un bastion circulaire. L’habitation +est élevée sur le côté de la muraille qui sert de façade. +Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de +l’intérieur du fort est occupé par de vastes magasins d’entrepôts, +d’immenses cours, des jardins entretenus par les +blancs, et, du côté du nord-ouest, par une magnifique allée +d’orangers.</p> + +<p>« Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable, +un mètre au plus ; elles sont formées, comme toutes +les maisons européennes, de terre rouge recouverte d’un +mortier à la chaux. Il serait difficile, en effet, de trouver +une pierre dans le pays.</p> + +<p>« Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie +comblé sur certains points, et, sur les autres, recouvert d’une +luxuriante végétation.</p> + +<p>« On trouve dans le fort un certain nombre de canons +datant d’une époque plus ou moins reculée : quelques-uns +gisent à l’extérieur, recouverts par les broussailles ; d’autres, +sur lesquels on a construit, sont encore à leur place sur les +bastions et montrent au dehors leur bouche inoffensive ; on +en rencontre aussi couchés dans les cours.</p> + +<p>« Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état, +sont montées sur des affûts construits à Wydah, les affûts +primitifs ayant été brûlés lors d’un violent incendie qui +désola le pays il y a quelques années. »</p> + +<p>Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission +catholique, annonça ce désastre : « Le commencement +de l’année 1864 fut marqué par une terrible catastrophe, +qui détruisit les deux tiers de notre ville de Wydah. Le vent +du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le désert, +ce vent acquiert une chaleur qui dessèche bien vite toute +végétation ; et les toits, recouverts d’herbes sèches, présentent +une matière inflammable que la moindre étincelle suffit +à embraser.</p> + +<p>« C’est ce qui arriva le 17 février 1864. En moins de +quarante minutes, les deux tiers de la ville étaient en flammes, +et l’incendie devint si intense, qu’il gagna les campagnes, +et ne s’arrêta qu’aux premières nappes d’eau qui lui +barrèrent le passage. La factorerie française offrit un spectacle +indescriptible : de vastes bâtiments, de grands chantiers, +des centaines de tonneaux d’huile de palme et d’eau-de-vie, +des marchandises de toute espèce formaient un foyer +dont la flamme s’élevait vers le ciel à une immense hauteur.</p> + +<p>« Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes +saisis. Nous n’étions que quatre ou cinq blancs pour combattre +le fléau, les noirs ne sachant, comme toujours, que +se tenir à l’écart, crier et pleurer. Cinquante personnes périrent +dans l’incendie, et un grand nombre d’autres, parmi +lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement +blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels : <i>le jour +du feu</i>. Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux, +avec lesquels nous partageâmes tout ce que nous +avions de vêtements, de linge et de provisions. »</p> + +<p>Les missionnaires étaient établis alors au fort portugais +qu’ils relevèrent de ses ruines, et d’où on les chassa, malgré +les assurances données quand le roi de Dahomey le leur +céda. Depuis qu’ils l’ont quitté, il retombe en ruine ; néanmoins, +il est occupé par un sous-lieutenant et dix-huit soldats +noirs de San Thomé. Un prêtre portugais est attaché à la +chapelle du fort, en qualité d’aumônier.</p> + +<p>Du fort anglais, il ne reste à peu près rien. Les décombres +disparaissent sous les herbes.</p> + +<p>Çà et là, dans la ville, on rencontre des maisons à étages : +ce sont les habitations des Européens. Dans la partie occidentale, +au quartier du <i>Zomaï</i>, quelques pans de murs indiquent +l’emplacement de la mission catholique. Les missionnaires +furent obligés de se retirer devant les vexations +continuelles que leur firent subir les autorités locales.</p> + +<p>Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey : elle +renferme 20 à 25,000 habitants. En en donnant à peu près +autant aux trois autres grandes villes d’Abomey, Cana et +Allada, on n’arrive qu’à 100 ou 200,000 habitants, comme +chiffre total de la population du royaume. On le voit : il +faut exagérer considérablement, pour arriver à un million.</p> + +<p>Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant +M. Borghéro dans son voyage à la capitale.</p> + +<p>M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861, +après en avoir obtenu l’autorisation du roi.</p> + +<p>Il fit sa première station à une quinzaine de kilomètres +de Wydah, à <i>Savi</i>, (4,000 habitants<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>), capitale de l’ancien +royaume de Juda.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en l’absence de +recensements et de registre.</p> +</div> +<p>En avançant d’une lieue vers le nord, on arrive à l’entrée +d’une forêt « qui forme une zone de vingt lieues de large, +et qu’il faut traverser pour arriver à Abomey. De distance +en distance, elle offre de rares éclaircies ; mais le plus souvent +elle est si épaisse qu’il est impossible d’y pénétrer. »</p> + +<p>De Savi on arrive à Allada (8 à 10,000 âmes).</p> + +<p>Capitale de l’ancien royaume de ce nom, <i>Allada</i> a beaucoup +perdu de son importance. Sa position la recommande +à l’attention des Européens, qui pourront en profiter quand +le commerce et les autres relations seront plus libres ; car +un sentier commode la relie à Porto-Novo. Si le Dahomey ne +tenait pas sur ce passage une sorte d’interdit, les communications +avec Porto-Novo seraient faciles par la province de +Wémé.</p> + +<p>D’Allada, M. Borghéro passa dans les petits villages +d’<i>Attogon</i>, <i>Henvi</i> et <i>Colli</i>, laissant à droite <i>Donou</i> et <i>Asiqui</i>. +« A midi, raconte notre intéressant voyageur, nous atteignîmes +<i>Toffo</i>, située sur le versant septentrional du charmant +plateau auquel cette ville a donné son nom. Devant +nous s’étendait, de l’est à l’ouest, une zone marécageuse, +qu’on appelle <i lang="pt" xml:lang="pt">lama</i> en portugais, et <i>co</i> en langue du pays ; +les deux mots veulent dire boue, et ce nom n’est que trop +bien appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut +avoir cent kilomètres de longueur… Nous arrivâmes au +centre. Là, un ruisseau frais et limpide encaissé dans le +sol à une profondeur de deux mètres, et bordé de grands +arbres, courait <i>de l’orient à l’occident</i>… Agréable surprise ! +Depuis la mer jusqu’à cet endroit on ne trouve pas +une seule pierre ; le terrain est toujours d’argile et de sable +cristallin, provenant du granit des montagnes encore +inexplorées ; mais dans le lit de ce ruisseau l’on découvre +une espèce de roche volcanique, qui reparaît plus loin, en +avançant vers le nord… Un savant tiendrait compte de ces +premières pierres (à 75 kilomètres de Wydah) pour suivre +la géologie interne du pays. »</p> + +<p>Le docteur Féris donne au <i>lama</i>, en allant directement +par <i>Ekpoué</i>, une largeur de 10 kilomètres au moins. « Sa +longueur de l’est à l’ouest, dit-il, se déroule à perte de vue. +D’un côté elle touche au lac Denham ; de l’autre, au grand +lac d’<i>Hacco</i> », — près de Porto-Ségouro. Quel obstacle pour +une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en +venant par le sud !</p> + +<p>Un peu au-dessus du lama se trouvent <i>Togbodonou</i> et +<i>Agrimen</i>. Ensuite vient <i>Cana</i>, la ville sainte, où se trouvent +les tombeaux des rois, et où chaque année, à la fête des coutumes, +coulent les prémices du sang humain. « Éloignée +d’Abomey de trois lieues seulement, elle y est reliée par une +route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne +presque directe entre les deux villes, sur une largeur de +trente mètres, traversant un terrain uniforme et légèrement +incliné vers Cana. Les arbres gigantesques qui la bordent +lui donnent un aspect imposant, et disposent le voyageur +à rêver aux splendeurs d’une capitale ; mais la vue +d’Abomey amène le désenchantement. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p> + +<p><i>Abomey</i>, et mieux <i>Agbomé</i>, est la capitale du royaume. Elle +est bien défendue, par sa position sur un plateau un peu +élevé plutôt que par les murs de terre qui l’environnent.</p> + +<p>« Son éloignement de la mer est d’environ 120 kilomètres. » +(<span class="sc">Féris.</span>)</p> + +<p>Le palais du roi, seul monument digne d’attention, est un +amalgame de cases et de cours jetées au milieu d’une +enceinte de murs à laquelle M. Borghéro donne trois kilomètres +de contour. « Cette enceinte était autrefois couronnée +de crânes humains, hideuse parure que l’air et les +pluies ont presque complétement effacée. Restent encore +en place les tiges de fer qui les soutenaient, et quelques +débris de ces anciens trophées. »</p> + +<p>L’étranger qui se rend à Agbomé doit s’armer de toute +sa patience. Encore n’est-il pas sûr d’en avoir assez pour +garder le calme nécessaire. Avant de quitter Wydah, il +attend que le roi lui permette de se mettre en route ; à +Cana, il attendra qu’on <i>lui donne les portes de la capitale</i> ; à +la capitale, il subira encore retardements sur retardements, +avant d’obtenir une audience de congé ; et les lenteurs de +la politique dahoméenne lui feront supposer, peut-être, +qu’on le retient prisonnier. On l’accable, il est vrai, d’obséquiosités, +mais il est si peu libre que, lorsqu’on lui permet +de sortir, on lui fixe et l’heure et le chemin à suivre.</p> + +<p>M. Borghéro ne put repartir avant le milieu de janvier.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19"><span class="first">CHAPITRE XIX</span><br> +<span class="xsmall">QUELQUES MOTS SUR L’HISTOIRE DU DAHOMEY.</span></h2> + + +<p>Au commencement du dix-septième siècle, le pays que +nous venons de décrire à grands traits était divisé en trois +États. Cette division dura encore un siècle : nous la retrouvons +dans la carte du seigneur d’Anville, insérée dans les +<i>Voyages du chevalier Des Marchais</i>.</p> + +<p>1<sup>o</sup> Le royaume de Juda allait de la mer jusqu’au-dessus +de <i>Savi</i>, qui en était la capitale. — 2<sup>o</sup> Au nord du <i>Lama</i> +était le royaume du <i>Fouin</i>, ou <i>Foys</i>. — 3<sup>o</sup> Le royaume +d’<i>Ardra</i> s’étendait entre les deux premiers, touchant à la +côte par Godomé et Kotonou. La capitale du royaume +d’Ardra était <i>Ardres</i>, qu’il faut probablement confondre +avec <i>Allada</i>, et que Des Marchais appelle Assem ; d’autres, +Axim.</p> + +<p>En 1610, le démembrement de ce dernier royaume opéra +dans la contrée des changements notables. A cette époque, +le roi d’Ardres mourut, laissant trois fils. Aucun des trois +n’étant désigné spécialement pour succéder à son père, +chacun voulut s’emparer du gouvernement, aidé du parti +qu’il s’était formé par son prestige et ses richesses. La lutte +fut acharnée, et le succès resta au second des trois frères.</p> + +<p>Des deux autres, l’un alla se cantonner à l’est, avec les +siens, dans une contrée qui devait appartenir à l’ancien +royaume du père, et forma le royaume de Porto-Novo.</p> + +<p>Le troisième frère traversa le <i>Lama</i>, et alla demander +asile au roi des Foys. Il en fut très-bien accueilli : le roi, +nommé Da, lui accorda un vaste terrain ; il l’entoura d’une +enceinte et s’y établit avec ses femmes, ses esclaves et ses +partisans qui l’avaient suivi. Ce dernier frère s’appelait +<i>Tacoudonou</i>, il est le chef de la dynastie dahoméenne.</p> + +<p>Avant d’entrer en matière, donnons la liste des rois de +Dahomey, telle que Norris l’a conservée :</p> + +<p>1625. — <i>Tacoudonou</i> fonde l’empire du Dahomey, en +ruinant celui de Fouin.</p> + +<p>Il eut pour successeurs :</p> + +<p>1650. — <i>Adanzou I</i>.</p> + +<p>1680. — <i>Vibagée</i>.</p> + +<p>1708. — <i>Guadja-Troudo</i>, ou <i>Troudo-Audati</i>. Son règne +fut l’époque la plus brillante de l’histoire du Dahomey : +époque de conquêtes et d’agrandissement.</p> + +<p>1732. — <i>Bossa-Abadée</i> (mort le 17 mai 1774).</p> + +<p>1774. — <i>Adanzou II</i> (mort en 1789).</p> + +<p>1789. — <i>Winouhiou</i>. Ce dernier régnait encore en 1791.</p> + +<p><i>Ebomi</i> fut son successeur immédiat, puis vinrent les trois +derniers rois : <i>Adandosan</i>, <i>Ghézo</i> et <i>Gréré</i>.</p> + +<p><span class="sc">Ardra.</span> Des Marchais nous apprend que « le commerce +des esclaves, à l’est de la rivière de Volta, était ouvert +seulement dans le royaume d’Ardra ou d’Ardres, vers +l’année 1660 ». D’où nous devons conclure que les Européens +n’avaient pas d’établissement ailleurs sur la côte des +Esclaves, puisqu’ils ne la fréquentaient qu’en vue d’acheter +des esclaves : ce qui fit donner à la côte le nom sous lequel +nous la connaissons.</p> + +<p>Au mois de janvier 1670, d’Elbée, commissaire de la +marine de France, visita le roi d’Ardres à Offra. Il en reçut +mille politesses. « Le roi le fit boire dans son verre : témoignage +de considération et d’amitié qui n’a rien d’égal dans +la nation. D’Elbée, en sortant de la tente, jeta quelques +poignées de cauris, qui excitèrent beaucoup d’acclamations. +Depuis ce moment, <i>le commerce fut ouvert, et les Français +eurent la liberté de traiter avec les sujets du roi</i>. »</p> + +<p>Néanmoins, les Français et les Anglais négligèrent de +traiter sur ce point ; et le roi se montra porté à favoriser +d’une manière exclusive le commerce des Hollandais. Ce +roi, nommé Tozifon, avait été élevé dans un couvent de +San-Thomé. Donc, il y avait déjà des relations établies entre +cette colonie portugaise et chrétienne et les peuples de la +côte des Esclaves.</p> + +<p>« D’Elbée trouva dans la ville d’Assem quelques chrétiens +nègres qui vinrent lui demander des chapelets et marquèrent +un désir ardent d’entendre la messe. Ces nègres +avaient sans doute été baptisés par les Portugais, pendant +qu’ils étaient établis dans le royaume d’Ardra ; mais il ne s’y +trouvait plus aucun marchand de cette nation. »</p> + +<p>La même année 1670, le roi d’Ardres, que les relations +contemporaines appelaient aussi roi d’Offra ; ce roi, dis-je, +envoya un certain Matteo Lopez en ambassade à Paris. +Lopez arriva en décembre ; il fut reçu par le roi et par la +<i>Compagnie des Indes</i>. Au nom du roi son maître, il promit +aux Français aide et protection, assurant qu’ils auraient +dans son pays la prééminence commerciale. On lui demanda +que le roi autorisât la Compagnie « à faire couvrir sa loge +et ses magasins en tuiles, au lieu de paille qui les exposait +trop au feu. L’ambassadeur répondit qu’il emploierait ses +offices auprès du roi son maître pour l’obtenir, mais que, +n’étant pas assuré de ses intentions, il ne pouvait donner de +parole. »</p> + +<p>De même que l’usage de sandales et de chapeau est un +honneur que le roi se réserve, de même il se réservait, +comme privilége royal, de couvrir son palais autrement +qu’avec de la paille. Au surplus, une toiture en paille, dans +la maison des autres, était un faible obstacle. Or, ne lui +prendra-t-il pas fantaisie d’envoyer <i>ses voleurs</i> dans les +magasins de ses amis ? Il leur sera facile de pénétrer secrètement +à travers une toiture en paille, tandis que lui-même +se déclarerait ennemi, en recourant aux vexations ordinaires +des <i>palavres</i>.</p> + +<p>Juda. Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement +avec le royaume d’Ardres, mais aussi avec celui de +Juda. C’est à Savi que se trouvaient les comptoirs ; toutefois, +Savi étant trop éloignée de la côte, les Européens se virent +obligés d’avoir à Wydah des entrepôts gardés par des +hommes en armes, capables d’en empêcher le pillage. Telles +furent l’origine et la destination de ces forts, dont nous avons +signalé l’existence. Rappelons que le fort français fut bâti à +l’époque à laquelle nous sommes arrivés (1671).</p> + +<p>Vingt ans plus tard (1693-1694), un navire anglais, l’<i>Annibal</i>, +commandé par Phillips, vint acheter 1,350 nègres à +Wydah. La relation du voyage de Phillips offre des détails +fort intéressants sur les incidents de la traversée et des +réceptions, sur les fétiches et la féticherie. On y raconte +les conjurations faites contre la mer, qui était si mauvaise +qu’on ne pouvait débarquer les marchandises. On lui porta +des présents, et on lui rendit de solennels hommages. On la +suppliait en ces termes : « O mer, mer immense, mer terrible, +sois moins inclémente : si tu veux du tafia, de l’huile, +des cauris, en voilà ! » Et on lui en jetait.</p> + +<p>A la porte du palais, il y avait une grande idole de bois, +qui, disait-on, rendait des oracles. Phillips vint, pendant la +nuit, afin de s’en assurer. Il attendit longtemps, sans obtenir +de réponse. Il mit sa canne dans la bouche de la statue : +silence ! Il logea une balle dans l’œil gauche de l’oracle +muet : silence obstiné ! Et les nègres de s’étonner de ne pas +voir le profanateur sacrilége frappé de mort.</p> + +<p>Les priviléges et faveurs accordés au commerce français +excitèrent la jalousie des autres comptoirs. Les Anglais, les +Hollandais et les Portugais voulurent ruiner notre influence +et nos intérêts ; mais ils n’y purent réussir, grâce à la ferme +initiative du roi.</p> + +<p>C’était dans les premières années du dix-huitième siècle. +La France avait de nombreux ennemis dont l’animosité la +poursuivait jusque dans les contrées lointaines. Or, un navire +français fut attaqué près de la côte de Wydah. Le roi de +Juda prit les insulteurs à partie, et il imposa aux blancs un +traité de neutralité « <i>à terre, en rade et même en vue de la +rade</i> », sous peine, pour quiconque refuserait, d’avoir à +quitter le royaume. Le traité édictait des amendes contre +les comptoirs, au cas où un navire de leur nationalité en +aurait insulté un autre. Il était signé : <i>Amar</i>, roi de Juda.</p> + +<p>Le couronnement du dernier roi de Juda eut lieu en 1725. +De ce que le chevalier Des Marchais a dit de cette brillante +cérémonie, je ne relève que le passage suivant : « Le directeur +français occupait la première place et la plus proche +du roi. Le chevalier Des Marchais était assis auprès de lui, +et tout de suite les principaux officiers du Comptoir.</p> + +<p>« Au-dessous d’eux était le directeur anglais ; après lui, +le directeur hollandais. Tous ces messieurs étaient assis et +couverts. »</p> + +<p>« Le directeur portugais et ses officiers occupaient les +dernières places et étaient debout et découverts. »</p> + +<p><span class="sc">Dahomey.</span> Revenons à Tacoudonou et au Dahomey proprement +dit, dont nous pourrons maintenant donner l’histoire +d’une manière suivie.</p> + +<p>Tacoudonou répondit aux bienfaits nombreux du roi des +Foys par la plus noire ingratitude et par les procédés d’une +barbarie atroce : il bâtit les murs de son palais sur le corps +de son bienfaiteur devenu son prisonnier et sa victime : +digne commencement d’un État où le roi se plaît dans le +sang et au milieu des victimes humaines. Voici les faits :</p> + +<p>Le réfugié d’Allada voyant accourir à lui des partisans +qui ne l’avaient point suivi au premier moment et d’autres +mécontents qui fuyaient l’autorité de son frère vainqueur, +Tacoudonou demanda trois ou quatre fois à Da de nouveaux +terrains, afin d’agrandir son enceinte. A la fin, Da répondit +d’un air défiant à son protégé : « Vous bâtissez partout des +maisons : quand donc vous arrêterez-vous ? Si je vous +accorde toujours du terrain, vous en viendrez jusqu’à bâtir +sur mon ventre. »</p> + +<p>Cette parole, l’aventurier la réalisa. Quand il se crut assez +fort, il attaqua son bienfaiteur, le fit prisonnier et s’empara +du trône. « Ensuite, à côté de son ancienne enceinte +(Agbomé), il entreprit la construction d’un palais digne de +lui et de sa nouvelle fortune ; et quand les fondations furent +creusées et qu’il fallut commencer l’édifice, il étendit le roi +Da au fond de la tranchée, et sur son ventre éleva son premier +palais, qui fut appelé Dahomey<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> ; ce qui signifie ventre +de Da : de là le nom de Dahomey, que porte aujourd’hui +le royaume. Ce palais existe encore dans la capitale, +mais il n’est plus habité par le roi. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Da-homey : <i>homé</i> signifie ventre.</p> +</div> +<p>Le second roi (1650-1680) établit les abominables +<span class="xs">COUTUMES</span> des <i>sacrifices humains</i>.</p> + +<p>Passons sous silence le règne de Vibagée (1680-1708) ; +arrivons à son successeur, l’illustre conquérant qui étendit +jusqu’à l’Océan les bornes de ses États.</p> + +<p>Guadja-Troudo n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il monta +sur le trône (1708). Jeune, ardent, enflammé par les récits +du passé et par le désir d’avoir beaucoup d’esclaves à vendre, +ce prince ne tarda pas à être la terreur de ses voisins. +Il avait besoin de pouvoir compter sur les rois d’Ardres et +de Juda, afin de se mettre en relation avec les comptoirs +européens déjà établis ou en voie de formation. Or, souvent, +il trouvait chez ses voisins un égoïsme calculé qui +tournait à la ruine de son commerce. « On raconte que le +roi du Dahomey était obligé d’acheter les fusils aux gens +d’Allada qui les recevaient eux-mêmes des Quidamas (Judaïques). +Plusieurs fois le roi d’Allada essaya de ne laisser expédier +au Dahomey que des fusils auxquels on avait ôté la +pierre à feu. Le stratagème ne réussit pas longtemps. On +comprit la ruse et, pour se venger, on résolut d’attaquer +Allada. Le succès couronna l’entreprise, et le roi de Dahomey +ajouta à ses possessions le royaume d’Allada. De ce premier +exploit à la conquête du pays de Quidda (Juda), il n’y avait +qu’un pas à faire<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <span class="sc">Borghéro.</span></p> +</div> +<p>La conquête d’Allada se place vers 1724, époque à laquelle +Bulfinch Lamb, prisonnier du roi de Dahomey, adressa à +M. Tinker, gouverneur du fort anglais, la lettre suivante, +pleine d’intérêt par les détails qu’elle donne :</p> + + +<p class="date">« A Abomay, dans le palais du grand Truro Audati, +roi de Dahomay, 27 novembre 1724.</p> + +<p class="ind">« <span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>« Il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du +1<sup>er</sup> de ce mois. Ce prince m’ordonne de vous répondre en +sa présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant +votre lettre de sa main, j’eus avec lui une conférence +dont je crois pouvoir conclure qu’il ne pense pas beaucoup +à fixer le prix de ma liberté. Lorsque je le pressai de m’expliquer +à quelles conditions il voudrait me permettre de +partir, il me répondit qu’il ne voyait aucune raison de me +vendre, parce que je ne suis pas nègre. J’insistai. Il tourna +ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne +pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze +livres sterling par tête, feraient près de dix mille +livres sterling. Je lui avouai que cette ironie me glaçait le +sang dans les veines ; et, me remettant un peu, je lui demandai +s’il me prenait pour le roi de mon pays. J’ajoutai +que vous et la Compagnie me croiriez fou si je vous +faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit +de vous en parler dans ma lettre, parce qu’il voulait charger +le principal officier de son commerce de traiter cette +affaire avec vous, et que si vous n’aviez rien à Juida (Wydah) +d’assez beau pour lui, vous deviez écrire d’avance +à la Compagnie. Je lui répondis qu’à ce discours il m’était +aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le +priais seulement de faire venir pour moi, par quelqu’un +de ses gens, des habits et quelques autres nécessités. Il y +consentit. Je n’ai donc, Monsieur, qu’un seul moyen de me +racheter : ce serait de faire offre au roi d’une couronne et +d’un sceptre. Je ne connais pas d’autre présent qu’il puisse +trouver digne de lui ; car il est fourni d’une grande quantité +de vaisselle, d’or en œuvre et d’autres richesses. Il a des +robes de toutes les sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. +Il ne manque d’aucune espèce de marchandises. Il donne les +bujis<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> comme du sable, et les liqueurs fortes comme de l’eau. +Sa vanité et sa fierté sont excessives. Il est d’ailleurs le plus +riche et le plus belliqueux de tous les rois de cette grande +région, et l’on doit s’attendre qu’avec le temps il subjuguera +tous les pays dont le sien est environné. Il a déjà pavé deux +de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la +guerre. Ces palais, cependant, sont aussi grands que le parc +Saint-James à Londres, c’est-à-dire qu’ils ont un mille et +demi de tour…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Ou cauris.</p> +</div> +<p>« Quoique je ne rende aucun service au roi, il m’a donné +une maison avec une douzaine de domestiques, et des revenus +fixes pour mon entretien. Si j’aimais l’eau-de-vie, je me +tuerais en peu de temps, car on m’en fournit en abondance. +Le sucre, la farine et les autres commodités ne me sont pas +plus épargnés. Si le roi fait tuer un bœuf, ce qui lui arrive +souvent, je suis sûr d’en recevoir un quartier. Quelquefois +il m’envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre ; et ma +moindre crainte est celle de mourir de faim. Lorsqu’il sort +en public, il nous fait appeler, le Portugais<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> et moi, pour le +suivre. Nous sommes assis près de lui pendant tout le jour, +à l’ardeur du soleil, avec la permission néanmoins de faire +tenir par nos esclaves des parasols qui nous couvrent la tête. +Mais il nous paye assez bien pour cette fatigue… Sa Majesté +m’a fait donner un cheval, et m’a déclaré que, lorsqu’elle +sortirait de son palais, je serais toujours à sa suite. Il sort +assez souvent dans un beau branle<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, garni de piliers dorés +et de rideaux. Il m’ordonne quelquefois aussi de l’accompagner +dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de sa +résidence ordinaire. On m’assure qu’il en a onze.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Un mulâtre portugais que le roi avait acheté, mais qu’il traitait fort +bien.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Hamac.</p> +</div> +<p>« Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je +vous prie de m’en envoyer une, avec un fouet et des éperons. +Le roi m’a donné ordre de vous demander aussi pour +lui le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous serez +payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui +envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles à +souliers.</p> + +<p>« Sa Majesté m’a pris tout le papier que j’avais encore, +dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté +que c’est un amusement puéril ; mais il ne le désire pas +moins, afin, dit-il, que nous puissions nous amuser ensemble. +Je vous prie donc de m’envoyer deux mains de papier ordinaire, +avec un peu de fil retors pour cet usage. Joignez-y +un peloton de mèches, parce que Sa Majesté m’oblige souvent +de tirer ses gros canons, et que j’appréhende de perdre +quelque jour la vue en me servant d’allumettes de bois. On +voit ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent +plus de mille livres. Le roi prend beaucoup de plaisir à faire +une décharge de cette artillerie chaque jour de marché. +Il fait travailler actuellement à construire des affûts. Sa passion +est pour les amusements et les bagatelles qui flattent +son caprice. Si vous aviez quelque chose qui pût lui plaire +à ce titre, vous me feriez plaisir de me l’envoyer. Des +estampes et des peintures lui plairaient beaucoup. Il aime +à jeter les yeux dans les livres. Ordinairement il porte dans +sa poche un livre latin de prières qu’il a pris au mulâtre +portugais, et lorsqu’il est résolu à refuser quelque grâce +qu’on lui demande, il parcourt attentivement ce livre comme +s’il y entendait quelque chose. Il trouve aussi beaucoup d’amusement +à tracer des caractères au hasard sur le papier…</p> + +<p>« La situation du pays le rend fort sain ; il est élevé, et, +par conséquent, rafraîchi par des vents agréables. La vue +en est charmante. On n’y est point incommodé de mosquites +(moustiques). »</p> + +<hr> + + +<p>Cependant, <i>Troudo</i> réclamait un passage libre pour ses +marchandises au roi de Juda. Ce dernier le lui ayant refusé, +il marcha contre lui. Un marais d’un passage très-difficile +séparant les deux royaumes, et les fétiches ayant déclaré +que les Dahoméens ne parviendraient pas à surmonter +cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa capitale +de Savi, et ne songea guère à une résistance sérieuse. +Mais l’ennemi jeta un pont sur le marais et s’empara de +Savi, le 7 février 1727. La ville fut mise à feu et à sang, +et le reste du royaume ne tarda pas à être réduit.</p> + +<p>Les Européens eurent beaucoup à souffrir dans cette +guerre : ils éprouvèrent de grandes pertes, surtout à Savi, +où leurs comptoirs furent à peu près détruits en entier.</p> + +<p>Gouadja-Troudo mourut en 1732. <span class="sc">Bossa-Ahadée</span> lui succéda +(1732-1774). Le frère aîné du nouveau roi, Zinga, ne +put supporter de se voir écarté. Il ourdit un complot qui +fut découvert ; Zinga, cousu dans un hamac, fut porté dans +la mer, au large, et noyé ; tous ses complices subirent la +peine de mort.</p> + +<p>Désormais sans rival, le roi se livra sans contrainte à ses +mauvais penchants ; il alla jusqu’à lancer un édit de mort +contre quiconque porterait comme lui le nom de Bossa. +Il fit bien des mécontents. En 1735, le Maybou, un de ses +principaux chefs, leva l’étendard de la révolte. Mais il fut +vaincu et tué.</p> + +<p>Bossa-Ahadée ne resta en paix avec aucun de ses voisins. +Au midi, il guerroya contre les habitants de Jacquin et de +Juda, mal soumis encore, et contre les Popoes, alliés des +Judaïques ; au nord, il dirigea ses armes contre les Mahées +(Manhis) et contre les Eyoes (Nagos). De tout côté, le succès +couronna ses efforts.</p> + +<p>La discorde et les divisions intestines des Popoes ayant +décidé quelques réfugiés de Juda à revenir à Gléhoué (Wydah), +ils se mirent sous la protection du fort portugais : ce +que le roi vit de mauvais œil, réclamant ces réfugiés comme +esclaves. Le commandant du fort, Jean Basile, refusa de les +livrer : il se laissa attaquer ; il fut pris et conduit au Dahomey, +où le roi le retint longtemps, ne se montrant jamais +satisfait des cadeaux qu’on lui envoyait en vue d’obtenir sa +délivrance. Enfin, le second officier du fort refusa de rien +payer davantage. Ce fut le signal de l’attaque dirigée par +l’<i>agaou</i> du Dahomey contre le fort. Quoique la garnison se +trouvât peu nombreuse, les Portugais opposèrent une résistance +fort énergique, grâce à une trentaine de canons qui +leur assuraient l’avantage. Un accident tourna le sort contre +eux : le magasin à poudre fit explosion, et le feu se communiqua +au fort. Les soldats dahoméens entrèrent ; le massacre +fut général (1<sup>er</sup> novembre 1741).</p> + +<p>En 1743, nouvelle attaque des fugitifs aidés par les Popoes. +Gléhoué tomba en leur pouvoir, mais les forts refusèrent +d’entrer en relation avec le nouveau gouvernement. +L’armée dahoméenne ne tarda pas à venir déloger les envahisseurs. +« Ils furent attaqués, défaits et chassés du pays : +ce qui assura de nouveau au roi la possession du royaume +de Juda. » (<span class="sc">Norris.</span>)</p> + +<p>En 1745, Tauga, vice-roi de Gléhoué, conçut le projet de +se constituer souverain indépendant. Son plan était de s’emparer +par trahison du fort Williams (le fort anglais), d’où il +pourrait ensuite commander la ville. Les révélations de +l’interprète du fort mirent ses projets à découvert ; les +troupes du roi allèrent l’assiéger dans sa maison, et le +tuèrent.</p> + +<p>Les Popoes vinrent encore, en 1763, attaquer Wydah. +Peu s’en fallut qu’ils ne s’en emparassent : le Dahomey +triompha encore, sans que cette nouvelle victoire lui assurât +la paisible possession de ses conquêtes. Ce fut seulement +en 1772, grâce à un traité dû à l’intervention de Lyonel +Abson, que la paix se consolida entre Popo et le Dahomey.</p> + +<p>Lyonel Abson était gouverneur du fort Williams.</p> + +<p>Tandis que le Dahomey affermissait ses conquêtes dans +le sud, il les continuait du côté du nord. Au nord-est, il +voulut exiger des Eyoes un tribut annuel que ceux-ci avaient +payé, paraît-il, jusqu’à Troudo. Après quelques mois d’occupation +et de pillage, l’armée dahoméenne se replia, faute +de vivres (1738). Elle revenait tous les ans à la charge, +sans jamais obtenir un résultat définitif. En 1747, il intervint +un arrangement ; mais cela n’empêcha pas le roi de +Dahomey de se dire toujours le seigneur du pays des Eyoes +(aujourd’hui les Egbas). Il a juré la ruine de cette nation, +et nous le verrons s’acharner à l’exterminer, malgré les +échecs répétés qu’il a essuyés devant les murs d’Abéokouta.</p> + +<p>Au <i>nord-ouest</i>, Bossa-Ahadée guerroya durant tout son +règne contre les Manhis, avec des alternatives diverses. +L’ouverture des hostilités eut lieu en 1737 ; l’occasion fut +le refus énergique des Manhis, qui ne voulurent point subir +pour roi le frère d’une favorite d’Ahadée, que celui-ci voulait +leur imposer. La guerre, nous dit Norris, « fut continuée +avec cette fureur sauvage qui est ordinaire parmi les nations +barbares ».</p> + +<p>1572. Plusieurs revers successifs obligèrent les Manhis +à chercher un dernier refuge sur le mont Boagry, où ils +furent attaqués « dans tous les endroits qui en étaient accessibles ». +Ce peuple avait un gouvernement de forme républicaine. +Norris nous apprend qu’il refusa fièrement de subir +un roi.</p> + +<p>En 1772, celui que Bossa-Ahadée voulait établir roi étant +mort, les deux peuples, las de se faire la guerre, conclurent +un traité.</p> + +<p>Il n’est pas inutile de remarquer que les traités se conclurent +la même année : au midi, avec les Popos, et au +nord, avec les Manhis. Bossa-Ahadée était à la fin de sa +carrière, car il mourut deux ans plus tard. Vingt ans de +luttes presque continuelles étaient suffisants pour briser +la nature la plus robuste : il dut se produire un certain +affaissement dans Bossa. Il mourut le 17 mai 1774.</p> + +<p><span class="sc">Adanzou II</span>, son successeur, mourut en l’année 1789, et +fut remplacé par <span class="sc">Winouhiou</span>. Puis, ainsi que nous l’avons +dit, régna <span class="sc">Ebomi</span> ; ensuite, <span class="sc">Adandosan</span><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> N’ayant ici que la tradition orale, nous ne pouvons fixer de dates.</p> +</div> +<p>Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a +laissé parmi ses sujets les plus tristes souvenirs. On raconte +de lui tant d’atrocités que tout finit par être vraisemblable. +C’est à tel point que les Dahoméens rougissent de le +compter au nombre de leurs rois. On dit qu’il était sans +retenue dans l’assouvissement de ses honteuses passions ; +que les viols et les enlèvements lui semblaient devoir être +un privilége royal ; qu’il se faisait un jeu du vol et des +meurtres. Il ne mangeait pas de maïs, s’il n’était venu dans +un champ jonché de cadavres. Du reste, il surexcitait tous +ces instincts brutaux par une ivresse presque continuelle. +Il n’avait guère de l’homme que la figure et le nom.</p> + +<p>C’en était trop ! Les sacrifices humains absorbaient tous +les prisonniers capturés à la guerre ; et les négriers n’y trouvaient +point leur bénéfice, parce que la traite leur devenait +presque impossible, faute de marchandise humaine.</p> + +<p>Deux hommes étaient venus s’établir au Dahomey, où ils +ont acquis une certaine célébrité : l’un avait nom Francisco +Féliz de Souza, et exerçait son influence surtout à Wydah +et dans les deux Popos ; l’autre, nommé Domingo Martins, +jouissait d’un grand crédit à Godomé et à Kotonou. Le +premier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et +souvent généreuses ; le second maintenait son ascendant +par la ruse et la cruauté. Tous deux s’adonnaient au trafic +des esclaves : riches tous deux, et puissants à cause de +leurs richesses. Nos deux négriers conçurent le dessein de +détrôner Adandosan et de faire nommer à sa place son frère +Ghézo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prêta +à des combinaisons si flatteuses pour lui et entraîna dans +son parti un grand nombre de chefs et de nègres.</p> + +<p>Cependant les agissements ne furent pas tellement secrets +qu’il n’en transpirât quelque chose. Adandosan n’osa sévir +tout de suite : il crut prudent de dissimuler et d’attendre, +donnant à Ghézo en public des témoignages d’une feinte +amitié. De part et d’autre, on s’observait : on épiait le moment +opportun.</p> + +<p>Adandosan voulut user de fourberie. Il projetait de tuer +un esclave sur le <i>Legba</i><a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> de Ghézo, et de laisser la tête +auprès de l’idole, afin de compromettre son frère en lui +imputant une action que le roi seul peut se permettre, +d’après les coutumes du pays.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Un des principaux fétiches.</p> +</div> +<p>Ghézo était sur ses gardes et sut empêcher l’exécution de +ce traître projet. Enfin, l’occasion se présenta à lui de +tenter un coup de main. Le roi avait mis aux fers un des +pages de son frère <i>Ohouo</i>, exerçant sur lui sa cruauté. +Ghézo intervient en faveur du page et n’obtient qu’un +redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au +courant, éclate en plaintes et en murmures ; on s’agite, on +se soulève, on se porte en foule au palais dont on force les +portes ; on permet aux femmes de regagner librement leurs +demeures ; on massacre ceux qui résistent, on arrive jusqu’au +roi, et l’on charge de chaînes ce tigre toujours avide +de sang.</p> + +<p>Ghézo n’avait plus qu’à accomplir le cérémonial de l’intronisation +royale : il n’avait plus qu’à battre du tam-tam +et à prendre possession du siége qui sert de trône au souverain : +Ghézo était roi (1818). Il envoya ses émissaires +dans tout le royaume, et partout il fut acclamé avec +enthousiasme. Un soupir de soulagement s’échappa des +poitrines ; la chute du monstre détestable qui avait nom +Adandosan fut saluée de toutes parts par des fêtes et des +réjouissances publiques. A peine quelques chefs osèrent-ils +désapprouver la révolution qui avait eu lieu : on les massacra +sans pitié, aussi bien que leurs partisans. On jeta en +prison les enfants du roi déchu, et <i>l’on n’a plus entendu parler</i> +ni d’eux ni de lui. (C’est ainsi que l’on s’exprime pour +dire qu’on a fait mourir quelqu’un en secret.)</p> + +<p>Ghézo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza +et Domingo Martins qu’il appelait tous les deux <i>ses frères</i>. +Il était leur associé pour la traite, et il aimait surtout les +conseils de Souza, pour lequel il créa le titre de <i>chacha</i>, +lui accordant le premier pas parmi les blancs.</p> + +<p>Le commencement du règne de Ghézo fut signalé par +d’utiles réformes, dues presque toutes à l’influence du +chacha.</p> + +<p>« Grand capitaine aussi bien que grand roi, Ghézo régna +sur son peuple pendant quarante ans. Sans doute, par son +esprit élevé, par sa valeur et par ses talents militaires, il +aurait pu figurer avec honneur parmi les princes d’Europe, +s’il avait reçu une éducation proportionnelle. Malheureusement +il ne put pas toujours gouverner selon ses désirs. Il +avait contre lui la puissance des féticheurs, ces véritables +ministres de celui qui fut homicide dès le commencement. +Ce sont eux qui ont établi ces lois atroces, d’après lesquelles +s’immolent des milliers de victimes humaines. +Ghézo s’opposa tant qu’il le put à ces sacrifices. Bien plus, +ses principales victoires ont été remportées sans effusion de +sang… Dans la guerre, sa tactique consistait à envelopper +l’ennemi peu à peu et presque à son insu, et à ne lui laisser +d’autre ressource que de se rendre… Pour apaiser la soif +infernale des féticheurs, le roi Ghézo avait l’habitude de +réserver les coupables condamnés à mort et de les faire +exécuter tous à la fois…</p> + +<p>« A ce que tout le monde dit, cette humanité du roi lui +coûta la vie. Que cette opinion soit vraie ou fausse, peu +importe ; toujours est-il constant qu’après sa dernière +guerre, au lieu de mettre à mort tous les prisonniers, +comme les féticheurs l’exigeaient impérieusement, il en fit +don aux personnes qu’il voulait enrichir : c’est alors que <i>le +fétiche le tua</i><a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, comme disent les Dahoméens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Le fétiche</i>, c’est-à-dire le poison du féticheur.</p> +</div> +<p>« A sa mort, arrivée en 1858, quand on traita de son +successeur, les chefs se trouvèrent partagés en deux partis : +les uns voulaient le maintien des anciennes coutumes qui +exigent tous les ans l’immolation de milliers de victimes ; +les autres en voulaient l’abolition. Je m’abstiens de dévoiler +le mystère qui donna la victoire aux plus méchants. Le +prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec +lui les anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire +que les féticheurs demandaient. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p> + +<p><i>Badou</i> ou <i>Bahadou</i>, en montant sur le trône, prit le nom +de <span class="sc">Gréré</span>.</p> + +<p>Deux faits ont surtout signalé le règne de ces deux derniers +rois : 1<sup>o</sup> la destruction des Manhis, dont les restes se +sont réfugiés à Agoué ; 2<sup>o</sup> l’acharnement que ces deux rois +ont mis à attaquer, pour la détruire, la grande et florissante +ville d’Abèokouta, chez les Egbas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20"><span class="first">CHAPITRE XX</span><br> +<span class="xsmall">ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU DAHOMEY.</span></h2> + + +<p>Le <i>gouvernement</i> du Dahomey est une monarchie despotique : +héréditaire quant à la famille où l’on prend le roi ; +élective, quant à la personne à qui les rênes du gouvernement +sont confiées.</p> + +<p>Il n’y a d’autre <i>régime</i> que la volonté du roi, dont le pouvoir +discrétionnaire n’est tenu en échec que par la crainte +du poison des féticheurs : car <i>le fétiche tue</i>… même les rois.</p> + +<p>Le <i>système administratif</i> n’offre point de complications : +tous les chefs agissent sous leur propre responsabilité et +relèvent directement du roi. M. Borghéro a dit avec autant +d’exactitude que de précision : « Le peuple est esclave en +masse du roi, puis des chefs et finalement des <i>particuliers</i> +qui sont en petit nombre. » Sous cette dernière désignation +de <i>particuliers</i>, entendez ceux qui, par leur position de +fortune, le nombre de leurs esclaves ou l’appui de leurs +amis ou protecteurs, se trouvent en position d’avoir des +exigences.</p> + +<p>En tête, et au premier rang, nous voyons le roi, de qui +tout dépend en dernier ressort, d’une manière absolue. +Aucune loi ne le lie : son vouloir a force de loi ; il ne permet +pas que l’on discute ses caprices : celui qui oserait se +le permettre s’exposerait à être jeté en prison ; puis, peut-être, +<i>on n’entendrait plus parler de lui</i>.</p> + +<p><i>En droit</i>, le roi est seul propriétaire au Dahomey : la +propriété, comme le pouvoir, est en ses mains. Les particuliers, +les chefs eux-mêmes, tous, en un mot, si nous +exceptons les féticheurs, avec qui le roi doit compter, tous +ne possèdent quelque chose que parce que le roi leur en +permet ou en tolère la possession, et pour le temps qu’il le +trouve bon.</p> + +<p>En supposant qu’il reconnaisse théoriquement un droit +quelconque à autrui, <i>en pratique</i> il a, comme nous allons +voir, un moyen assez simple d’éluder ce droit : ce sont les +<i>palavres</i> et la confiscation.</p> + +<p>Il n’est pas bon au Dahomey, il est dangereux d’être plus +puissant, plus intelligent, plus habile, plus riche (disons +le mot), plus influent qu’il ne plaît au roi.</p> + +<p>Inutile de dire que la personne du roi est sacrée. On ne +se présente devant Sa Majesté que dans l’attitude de la plus +complète humiliation ; et si Sa Majesté boit en public, on doit +se détourner ou incliner la tête pour ne le point voir. Les +plus hauts dignitaires, par respect, se mettent à plat ventre +devant le roi.</p> + +<p>Sous cette désignation « <i>femmes du roi</i> », il faut comprendre +non-seulement celles que le roi traite en épouses, non-seulement +celles à qui il a accordé ses faveurs, mais encore +les eunuques du palais. Des manières tant soit peu familières +avec ces personnes, un regard jeté sur elles, sont souvent +réprimés comme des crimes. Pour peu que les femmes du +roi prennent un air provocateur, il leur est facile de compromettre +ceux qu’elles veulent perdre. Même on prétend +que le roi spécule sur cette facilité de perdre quelqu’un par +les habiletés compromettantes de ses femmes.</p> + +<p>Au <i>bâton du roi</i> on accorde les mêmes honneurs qu’au roi +lui-même. Lorsqu’il est porté d’une manière ostensible en +public, la foule se prosterne à son passage et se livre à des +démonstrations de respect qui indiquent presque un véritable +culte.</p> + +<p>L’<i>oiseau du roi</i> est une espèce de <i>hochequeue</i>, noir et blanc. +On raconte que le roi, revenant d’une guerre où il avait été +vainqueur, fut salué à son retour par une volée de ces +oiseaux. Dès lors, il en fit son oiseau, défendant de le tuer +ou de lui faire la chasse. Enfreindre cet ordre serait un +crime de lèse-majesté et un sacrilége : car l’oiseau du roi +est aussi l’oiseau de <i>Legba</i>, puissant fétiche que les interprètes +appellent le <i>démon</i>.</p> + +<p>Il arrive parfois qu’un chef ou tout autre individu se présente, +au nom du roi, dans une factorerie et achète pour le +roi une certaine étoffe. Par le seul fait, l’embargo est mis +sur les étoffes de cette qualité : le négociant n’en peut vendre +qu’au roi, et les particuliers n’en peuvent acheter sans +se rendre coupables. Ils s’exposeraient à la prison, à de +fortes amendes, à la confiscation, à la mort peut-être, s’ils +y mettaient quelque affectation.</p> + +<p>Il me souvient d’un noir de Wydah, du nom de Ségo, +condamné pour un fait de ce genre, pendant mon séjour au +Dahomey. Un jour, les marchands du roi avaient acheté une +certaine <i>étoffe pour le roi</i>, dans une factorerie de Wydah. En +même temps, Ségo, voyageant dans le royaume voisin, +acheta de cette même étoffe à Porto-Novo. De retour chez +lui, il se drape dans son nouveau costume, tout fier de son +<i>acho</i>. Sa joie fut de courte durée. Il paraissait à peine dans +la rue qu’il se vit saisi, traîné chez le cabécère, dépouillé, +jeté en prison, obligé à payer une forte amende : tout cela, +pour avoir acheté d’une manière inconsciente de l’<i>étoffe du +roi</i>.</p> + +<p>On le voit : toutes ces industries font du roi, sinon un +dieu, du moins un personnage à part, un demi-dieu. <i>Après +Dieu, le roi.</i></p> + +<p>Le roi nomme les chefs ou <i>cabécères</i>, et les révoque à +volonté. Sans solde aucune, les chefs, pour seul et unique +revenu, ont ce qu’ils extorquent à leurs subordonnés, sous +forme de cadeaux ou d’amendes. Cela sert à leur entretien +et aux frais de représentation ; c’est aussi avec ces ressources +qu’ils <i>donnent à manger au roi. Manger, donner à manger</i> : deux +expressions heureuses, qui dispensent d’appeler la cupidité +insatiable du roi et des chefs par son propre nom. Une des +principales attributions des chefs est de <i>donner à manger</i> au +roi. Malheur à qui néglige ce devoir important !</p> + +<p>« Quand le roi du Dahomé crée de nouveaux chefs ou +cabécères, il leur remet des insignes distinctifs.</p> + +<p>« Ce sont, en premier lieu, des bracelets d’argent, des +colliers de verroteries et de corail, un sabre et, pour les plus +hauts dignitaires, deux petites cornes d’argent.</p> + +<p>« Viennent ensuite les marques extérieures de la part +plus ou moins grande de puissance et d’honneur que le souverain +a voulu accorder en élevant au cabécérat :</p> + +<p>« 1<sup>o</sup> <i>Le parasol</i>. C’est une grande ombrelle plate, en étoffe +de diverses couleurs et garnie d’une bordure découpée. Ce +parasol peut abriter plusieurs personnes. Seuls les chefs ont +le droit de s’en servir, et malheur au sujet qu’on trouverait +usant même d’un simple parapluie. Au contraire, il n’y a +pas de chefs, grands ou petits, qui paraissent en public sans +cet insigne de leur dignité.</p> + +<p>« Le même usage existe généralement sur tout le littoral +de la Guinée ; mais à Porto-Novo, les chefs se contentent +d’un parapluie ordinaire de couleur voyante, rouge ou +verte.</p> + +<p>« 2<sup>o</sup> Le <i>tabouret</i> est un autre insigne de cabécérat. C’est +un siége fait d’une seule pièce de bois, le <i>houn-ti</i> (arbre à +pirogue). Ce bois, d’une belle couleur jaune, est très-facile à +travailler.</p> + +<p>« Ces tabourets ne se fabriquent qu’à la capitale, à +Abomé. Celui des grands cabécères a jusqu’à un mètre de +hauteur. On les agrémente parfois de dessins très-bizarres.</p> + +<p>« 3<sup>o</sup> Le troisième insigne du cabécérat, c’est la longue +pipe et la large sacoche en cuir contenant le tabac. La pipe +est renfermée dans un étui de bois. Un chef peut sortir et +même voyager sans son parasol et sans son tabouret, mais +jamais sans sa pipe passée à travers les plis de sa grandissime +poche à tabac. Fumer paraît être un signe de virilité +et de puissance. Jamais je n’ai vu l’ancien roi Mecpon sans +sa pipe à la bouche. » (<span class="sc">Courdioux</span>.)</p> + +<p>Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son +chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires : c’est, +en quelque sorte, un juge ou gardien de la paix. Les affaires +de certain ordre sont de la compétence de chefs spéciaux ; +celles de quelque gravité ressortissent au tribunal particulier +des féticheurs ou du roi. Ici, l’arbitraire du juge est sans +contrôle et sans limites.</p> + +<p>Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions, ni +le même pouvoir : ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière +purement civile ; ceux-là, en matière administrative ou criminelle. +Ces ressorts existent, plus ou moins étendus, quoiqu’ils +ne soient pas toujours aussi bien définis que chez +nous. Le pire de tout, pour un prévenu, c’est d’être livré au +fétiche ou d’être renvoyé au roi : il est fort à craindre <i>qu’on +n’entende plus parler de lui</i>.</p> + +<p>Du reste, la manière d’agir de tous les chefs est toujours +la même : leur pouvoir autoritaire s’exerce par voie de <i>palavres</i>. +Ils appellent à leur barre celui qu’ils veulent condamner ; +ils l’accusent, dirigent contre lui des imputations +plus ou moins vraisemblables ; ils parlent, ils crient, ils dissertent +avec véhémence ; ils s’appliquent à prouver qu’il faut +le condamner, et ils le condamnent en effet. Voilà ce qu’on +appelle <i>palavre</i>.</p> + +<p>On conçoit aisément tout ce que de semblables vexations +doivent exciter de haines et provoquer de vengeances, alors +que rien ne modère les passions : ni la charité chrétienne, +ni les sentiments d’humanité, ni les sages conseils de la résignation. +Aussi, quand la crainte de leur despotisme n’impose +pas suffisamment, les chefs doivent se précautionner contre +les rancunes et la vengeance de ceux qu’ils oppriment. +Alors ces juges sans conscience et sans pudeur livrent leur +victime au roi, après l’avoir noircie de calomnies. Le roi a +droit de vie et de mort, et il en use largement : tout le +monde le sait. Roi et chefs, par là même, sont également +redoutables : l’un, parce qu’il peut faire mourir ; les autres, +parce qu’ils livrent au roi.</p> + +<p>Nous ne dirons rien des autres procédés de justice sommaire : +de la prison avec la perspective d’y mourir de faim ; +des épreuves judiciaires, de l’épreuve non moins terrible +qui consiste à <i>boire le fétiche</i> ; véritables meurtres à peine +déguisés.</p> + +<p>A Abomé, les principaux chefs sont : le <i>Méhou</i>, ministre du +commerce et des affaires étrangères ; le <i>Mingan</i>, ministre de +la guerre, exécuteur des hautes œuvres. Le Méhou a l’<i>oreille +du roi</i>, c’est-à-dire qu’il est son confident intime, son interprète +juré.</p> + +<p>Chaque cabécère, le roi lui-même a son second, <i>ékédji</i>, +comme disent les Nagos : celui qui doit lui succéder et qui +se forme à son école. Le second est souvent pressé de devenir +premier, et demande au poison de lui faire place libre.</p> + +<p>A Wydah, le chef principal, que nous appellerions volontiers +le vice-roi, est le <i>Yévo-gan</i>, le chef des blancs. Le Méhou +est représenté, dans cette ville maritime, par <i>Quouénou</i>. Tous +deux sont espionnés par des conseillers que le Dahomey leur +impose. Je dis : <i>le Dahomey</i> ; car, pour les gens de la côte, et +généralement pour les habitants de l’ancien royaume de +Juda, le Dahomey n’est que la partie du royaume occupée +à l’origine par Tocoudonou et ses partisans. A Wydah et aux +environs, si l’on parle d’aller à la capitale, on dit : <i>aller au +Dahomey</i>.</p> + +<p>L’espionnage est un des rouages administratifs en usage +dans le royaume : le roi a ses espions chez les principaux +chefs ; le Méhou et le Mingan ont les leurs à Wydah. Il n’y +a pas jusqu’aux blancs à qui l’on impose certains employés +chargés d’épier leurs actions et leurs paroles, pour en rendre +compte aux autorités locales. J’ai connu notamment un de +ces mouchards dont on n’a pu se débarrasser ni par la prison, +ni par les fers, ni par la diète, ni par le fouet ; il résista +à toutes les épreuves, cloué à son poste par la volonté de +ceux qui l’avaient imposé.</p> + +<p>Un jour, me trouvant à dîner chez un Français, celui-ci +prononça une parole un peu dure, quoique méritée, contre +un des chefs de Wydah. A quelque temps de là, ce chef +s’indignait avec moi de ce que le Français en question avait +parlé de la sorte. Il me rapporta les paroles avec une si +grande exactitude, que je crus devoir conseiller à mon compatriote +plus de réserve devant le personnel de sa maison. +Impossible, me dit-il après m’avoir remercié, impossible +d’éviter les inconvénients de ce genre. On nous tient de si +près que nous ne saurions garder nos sentiments cachés : +nous devrions nous réduire à un silence absolu. Et encore !</p> + +<p>Disons, du reste, que ce fait n’est point particulier au +Dahomey. Les négociants établis dans la colonie anglaise +de Lagos sont connus à Abèokouta, dans l’intérieur, où l’on +sait quels discours ils tiennent à l’endroit des nègres, au +point de vue du commerce et de la politique. Une seule +maison a peut-être échappé à cette inquisition : c’est la factorerie +hambourgeoise. On y avait adopté l’usage de parler +allemand, lorsqu’on traitait devant les noirs une question à +laquelle on voulait les laisser étrangers. Or, on n’enseignait +pas l’allemand aux noirs employés dans la maison : on parlait +avec eux anglais ou portugais, français même.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que les chefs ne reçoivent rien du +budget de l’État. Disons tout : l’État n’a point de budget, +parce qu’il n’a point de revenus. Seul maître et seul propriétaire, +le roi seul a des revenus. Il souffre bien que les +chefs prélèvent quelque chose sur le fruit des palavres : <i>ils +doivent manger !</i> Mais malheur à eux, s’il se doute que le +principal ne lui revient pas !</p> + +<p>Quant aux impôts réguliers, un dicton populaire déclare +expressément qu’<i>ils appartiennent au roi</i>. Dans le style imagé +des nègres, ces impôts s’appellent les <i>cauris de la rue</i><a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a> ou +l’argent de la rue, et les collecteurs de cet impôt portent le +nom de gardiens ou <i>maîtres de la rue</i>, du dehors<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. — Ces +employés, que les Européens nomment <i>décimères</i>, sont postés, +comme nos gardes d’octroi et nos douaniers, à côté des passages +fréquentés, sur le bord des chemins ou de la lagune ; +on en trouve à la porte des factoreries. Ils sont chargés de +prélever la <i>part du roi</i> sur l’huile et d’autres produits que +les nègres portent au marché ou chez les divers négociants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Owo-ode.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Onibode (oni-ibi-ode).</p> +</div> +<p>Ceux-ci payent au roi des redevances en nature pour +toutes les marchandises d’importation arrivées par les navires : +là aussi le roi a sa part.</p> + +<p>Quelquefois, après avoir pris la part qu’il se réserve ordinairement, +<i>le roi veut encore manger</i>. La voie des palavres +étant trop lente, il a recours au moyen plus expéditif du +vol. Les gens du roi, agissant pour le roi et en son nom, se +répandent partout et pillent les noirs sans merci. Ils enlèvent +tout ce qui tombe sous leur main, et on ne leur fait +aucune résistance, de peur d’être traîné <i>au Dahomey</i>. Tout +au plus si l’on essaye de soustraire ce qu’on a de plus précieux, +en le déposant chez les blancs. Les maisons des blancs +et des chefs principaux sont seules respectées dans ces +razzias.</p> + +<p>Cela ne veut pas dire que le vol royal ne s’exerce point +contre les blancs. Le roi a une classe de fonctionnaires que +l’on nomme et qui sont réellement les <span class="xs">VOLEURS DU ROI</span>. Quand +cela plaît à Sa Majesté, ces voleurs sont envoyés en mission +dans la maison des blancs. <i>Pour le roi et en son nom</i>, ils +exercent leurs fonctions de voleurs chez ceux que l’on veut +déposséder sans éclat et sans violence apparente : on leur +recommande de ne point se laisser prendre, et on leur assure +l’impunité au tribunal des autorités du pays, pourvu qu’ils +soient consciencieux.</p> + +<p>J’ai dit : <i>consciencieux !</i>… Si l’on veut qu’ils volent sans scrupule, +on exige qu’ils rendent compte scrupuleusement de +tout ce qu’ils ont pris. En détourner ou en cacher une partie +serait forfaire à son devoir de voleur, le voleur du roi devant +évidemment voler pour le roi, et non pour lui.</p> + +<p>L’existence de ce genre d’employés n’est un secret pour +personne. Les autorités dahoméennes se garderaient de +vouloir excuser cette institution ; au contraire, elles s’en +glorifient : n’est-ce pas le meilleur moyen de rendre les +vols moins fréquents ? D’un côté, les blancs sont tout avertis +de se tenir sur leurs gardes, et ils veillent plus soigneusement. +D’autre part, le roi se réservant le monopole du vol, +les nègres se sentiront moins portés à cette spéculation, +parce qu’il est toujours dangereux de se mettre en concurrence +avec le roi.</p> + +<p>Belles raisons ! Il ne faut pas peu d’effronterie pour les +mettre en avant ; mais l’habitude est si impérieuse !</p> + +<p>On parle au Dahomey de <i>coutumes</i> et de <i>droit coutumier</i>. +On aurait tort de supposer que ces lois coutumières protégent +la sécurité et la liberté des individus. Elles n’édictent +guère que des mesures restrictives ou pénales ; rarement +elles reconnaissent un droit à quelqu’un, à moins qu’un +autre ne soit frappé du même coup : il faut toujours qu’il y +ait une victime. Les us et coutumes du Dahomey favorisent +l’injustice et la violence, plutôt qu’ils ne lui mettent obstacle ; +l’oppresseur n’a rien à redouter que de la vengeance +et du poison, et s’il a besoin de se couvrir d’une excuse, le +moindre prétexte légitimera son manque d’équité.</p> + +<p>« Pourquoi ne pas écrire votre code coutumier ? demandait +un missionnaire au Yévo-gan. Les blancs connaîtraient +vos usages, et ils s’y conformeraient. — Le beau conseil +que tu donnes là ! fut-il répondu à mon confrère ; si les +blancs connaissent les coutumes, et qu’ils y conforment leur +conduite, plus de palavres ! Et s’il n’y a plus de palavres, +<i>que mangerons-nous ?</i> » <i>Que mangerons-nous ?</i>… ce mot dit +tout : le roi et les chefs veulent <i>manger</i>, c’est pour <i>manger</i> +qu’ils conservent les coutumes.</p> + +<p>Autre moyen de manger : <i>fermer les chemins</i>. C’est aussi +un moyen de pression, ainsi que nous allons le voir.</p> + +<p>Dans ce pays terrible de Dahomey, on n’est pas libre +même de circuler et de se mouvoir, à moins d’en avoir +obtenu l’autorisation au préalable. L’étranger entre dans le +royaume comme l’oiseau entre dans la cage, ne se doutant +pas qu’on va fermer sur lui la porte. On le salue, on le +flatte, on le cajole, et il peut s’apercevoir bientôt que tous +ces soins ne sont pas aussi désintéressés qu’ils en ont l’air. +On l’appelle ami, et frère, et père ; on ne peut le laisser +partir : <i>les chemins sont fermés</i>, c’est-à-dire que, pour prendre +la clef des champs, notre voyageur sera obligé de <i>payer</i> une +redevance. <i>Payez</i>, et vous aurez <i>les chemins ouverts</i>.</p> + +<p>Quand le roi ou les chefs veulent frapper un négociant +dans ses intérêts ; quand ils veulent le forcer à subir des +conditions qu’il repousse, ils lui <i>ferment les chemins pour le +commerce</i>. Alors, les produits sont détournés ; l’huile et les +amandes de palme n’arrivent plus chez lui ; pour lui, le +commerce est sous le coup de l’interdit le plus sévère : il +entrera en composition, sous peine de voir se prolonger +indéfiniment la quarantaine qu’on lui impose.</p> + +<p>Malheur aux noirs qui oseraient entretenir des relations +commerciales avec celui à qui l’on a fermé les chemins ! Les +confiscations et la prison seraient les moindres peines qu’on +leur infligerait ; eux-mêmes peut-être seraient <i>envoyés au +Dahomey</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21"><span class="first">CHAPITRE XXI</span><br> +<span class="xsmall">GUERRE ET GUERRIERS AU DAHOMEY.</span></h2> + + +<p>Le Dahomey a la réputation d’être une monarchie militaire +fortement constituée : il passe pour un des États les +plus puissants de l’Afrique. Or, lorsqu’on l’étudie avec +quelque attention, on a lieu de s’étonner qu’une semblable +opinion se soit accréditée au point de trouver place dans +des ouvrages scientifiques d’une valeur incontestable.</p> + +<p>A ne juger que par les apparences, les succès du Dahomey +peuvent, en effet, indiquer un État puissant, ayant sur +pied un effectif considérable de troupes. Le Dahomey a été +occupé en des guerres incessantes ; il a fourni pendant +longtemps des milliers de nègres à la <i>traite</i>, dont il fut le +foyer le plus actif. Les <i>négriers</i> en s’y présentant étaient +assurés d’y trouver leur chargement complet à bref délai, +tandis qu’ils stationnaient des mois entiers sur les autres +points, sans pouvoir compléter leur cargaison de <i>marchandise +humaine</i>. Il n’est pas étonnant qu’on se soit dit : Un État +qui a toujours ainsi abondance de prisonniers à vendre est +certainement un puissant État : le Dahomey fournissant +au commerce plus d’esclaves que les autres États, est plus +puissant qu’eux. De là est venue la réputation surfaite de +ce petit royaume guinéen, auquel nous avons cru ne devoir +attribuer qu’une population approximative de 200,000 âmes, +et auquel on ne saurait raisonnablement en supposer plus +de 300,000.</p> + +<p>La ville principale des Egbas, peuple avec lequel le +Dahomey est habituellement en guerre, Abèokouta, possède +une population égale à celle de tout le royaume ennemi : +ce n’est donc point par le nombre que celui-ci l’emporte. +La valeur des Egbas est-elle inférieure à celle des Dahoméens ? +Je suis fort éloigné de le supposer. D’où vient donc +la supériorité du Dahomey ? Quelle est la cause des avantages +qu’il a eus sur ses voisins, depuis Tacoudonou ? avantages +qui lui ont acquis sa renommée de grandeur et de +puissance extraordinaires.</p> + +<p>Il est d’autant plus intéressant d’approfondir cette question, +que la réponse nous montrera sous son véritable jour +le pays que nous étudions.</p> + +<p>La nature semble s’être appliquée à faire la circonvallation +du Dahomey. Ce royaume est entouré d’eau presque +de tout côté. La seule partie découverte est le nord : c’est +la voie unique par laquelle les Dahoméens se lancent sur +leur proie, et par où ils pourraient être attaqués ; en sorte +qu’ils peuvent avancer en toute assurance, sans avoir à +craindre d’être attaqués par derrière ; comme aussi, en cas +de retraite, ils seraient abrités par les fortifications naturelles +qui servent de limites à leur pays.</p> + +<p>Au nord-ouest, ils ont déjà ravagé la contrée qu’habitaient +les Manhis. Les derniers débris de cette tribu sont allés +chercher un asile à Agoué, sur la côte, où ils conservent +leurs idoles, leur culte, leur caste sacerdotale, leur langue +et leurs usages au milieu des Minas.</p> + +<p>Au delà de la région occupée jadis par les Manhis, Atakpamé, +par son attitude énergique et fière, aussi bien que +par les avantages de sa position, impose au Dahomey une +prudente réserve dont il n’ose se départir. Ce pays, situé +par 1° 2′ ouest du méridien de Paris, et par 7° 20′ de latitude +nord, est défendu naturellement contre les incursions des +étrangers par son sol montagneux et ses épaisses forêts. +Au surplus, les habitants sont d’habiles chasseurs, intrépides +et endurcis à la fatigue, maniant l’arc et le fusil. Les +chasses fréquentes qu’ils font du côté du Dahomey leur +servent à dépister l’ennemi, aussi bien qu’à chasser le gibier.</p> + +<p>Guézo, père de Gréré, alla se fourvoyer avec ses hordes +chez ce peuple de chasseurs. Ceux-ci se montrèrent si +vigilants et si braves que les Dahoméens ne sont plus tentés, +depuis lors, d’aller chercher fortune dans les terres d’Atakpamé. +Gréré a été maintes fois provoqué par les bravades +des Atakpaméens : il demeure sourd à leurs insultantes +provocations, et dévore l’injure en silence, n’osant compter +avec eux sur la ruse et la surprise, auxquelles il doit ses +succès ailleurs.</p> + +<p>On raconte qu’une femme très-riche en esclaves envoya +d’Atakpamé à Gréré, roi de Dahomey, une petite fille, et +lui fit dire : « O roi puissant, viens donc ici guerroyer. Ton +père fut malheureux dans son entreprise contre nous ; tu +ne peux supporter plus longtemps la honte de sa défaite. +Viens ! cette fille que je t’envoie guidera tes pas et te donnera +à boire le long du chemin. » Gréré ne répondit pas à +l’invitation.</p> + +<p>C’est vers le nord-est que le Dahomey dirige ses hordes +dévastatrices. Il trouve dans les <i>Egbas</i> un peuple facile à +exploiter, parce que les divisions intestines furent longtemps +pour eux une cause de faiblesse qui les a voués à la +rapacité de voisins remuants. De plus, les Egbas jouissent +chez eux d’une grande liberté ; ils s’attachent au sol par la +propriété et par une culture rémunératrice. Paisibles propriétaires, +ils ont peu de goût pour les expéditions militaires, +et ne songent à prendre les armes que pour repousser +une attaque ou pour venger une injure.</p> + +<p>La grandeur relative du Dahomey ne s’explique pas +autrement. Les Dahoméens sont remuants et tracassiers : +ils oppriment facilement leurs voisins, parce que ceux-ci +sont paisibles et inoffensifs, quoique braves et forts.</p> + +<p>De quels pays se sont-ils emparés dans le dernier siècle ? +Des royaumes d’Allada et de Juda, tous deux adonnés au +commerce, dont les habitants, par conséquent, menaient +une vie paisible. Quelles contrées ravagent-ils encore +aujourd’hui, dans leurs razzias annuelles ? Le pays des +Egbas, habité par des gens d’humeur pacifique, songeant à +tout autre chose qu’aux surprises de l’attaque et aux +aventures du pillage.</p> + +<p>Qui tient le Dahomey en échec ? Le peuple d’Atakpamé, +qu’il rencontre toujours sous les armes, et aussi les populations +(<i>si faibles soient-elles</i>) qui sont protégées contre un +coup de main par la lagune : Popo, Ahouansoli, Afatonou…</p> + +<p>Depuis quelques années, <i>Abèokouta</i> lui barre le passage +au nord-est. Attaquée tous les ans, cette capitale des Egbas +résiste tous les ans aux assauts du Dahomey. Peu s’en est +fallu, deux ou trois fois, que le monarque dahoméen ne fût +pris.</p> + +<p>« Abèokouta est de fondation toute moderne. Les Egbas, +qui sont une branche de la famille nago, étaient, depuis +bien des années déjà, victimes des razzias des tribus voisines, +et fournissaient ainsi à la traite un nombreux contingent +d’esclaves, lorsque, vers l’année 1820, une partie +de ces Egbas conçurent le dessein d’abandonner leurs villages +pour se réunir et se défendre contre de nouvelles +attaques. Ils choisirent, comme point de ralliement, un +immense rocher qui surplombe au centre de masses granitiques ; +et le nom d’Abèokouta, qui veut dire <i>sous les +rochers</i>, est un souvenir de ce premier abri. Bientôt d’autres +peuplades, en grand nombre, suivirent cet exemple ; mais +elles emportaient avec elles l’amour des lieux qui les +avaient vues naître, et, tout en se groupant pour la défense +commune, chacune d’elles conserva son nom. La ville d’Abèokouta +se trouve ainsi partagée en quartiers qui portent +les noms des villages abandonnés ; chaque peuplade a même +gardé ses droits, ses priviléges, ses usages et jusqu’aux +nuances de son dialecte.</p> + +<p>« Pour tous travaux de défense, on se contenta de creuser +autour de la nouvelle ville un fossé de trois mètres de large +et d’autant de profondeur, au bord duquel on éleva un mur +en terre, épais de cinquante centimètres, haut de deux à +trois mètres. De petits trous ronds, percés de distance en +distance, font l’office de meurtrières. Les noirs ne connaissent +pas les premiers éléments des angles saillants et des +angles rentrants, qui permettent aux défenseurs de découvrir +le pied des courtines et de toutes les lignes de défense. +Ils plantent des buissons au bord des sentiers tortueux qui +mènent aux portes : ces buissons servent à abriter les défenseurs +quand ils veulent empêcher les assaillants d’approcher.</p> + +<p>« Le circuit d’Abèokouta présente un développement de +35 à 40 kilomètres, le tout enfermé dans les fortifications +dont j’ai parlé… On donne à Abèokouta plus de cent mille +habitants. Pour qui voit cette ville du haut de son rocher, +pour qui en a visité les différentes sections et observé les +foules compactes qui s’y logent, ce chiffre ne paraît nullement +exagéré<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <span class="sc">Borghéro</span>.</p> +</div> +<p>Ce sont les restes de plus de cent cinquante villes détruites +en moins de vingt-cinq ans. Cinq cent mille habitants +périrent par le fer et par le feu ; des milliers furent +réduits en esclavage et vendus aux négriers ; ceux qui purent +échapper aux armes et à la famine allèrent se réfugier +<i>sous les rochers</i>.</p> + +<p>Dans cette position avantageuse, les Egbas ont résisté +énergiquement aux attaques du Dahomey, qu’ils réduiraient +sans doute s’ils pouvaient prendre l’offensive. Ils ne le peuvent, +à cause des dispositions malveillantes du Jébou, d’Ilorin +et d’Ibadan, ennemis terribles, dont ils ont tout à craindre.</p> + +<p>Notons, pour mémoire, quelques dates se rapportant aux +succès des Egbas :</p> + +<p>Le 3 mars 1851, les Dahoméens furent repoussés, après +un combat acharné de plusieurs heures. Ils laissèrent sur le +champ de bataille près de dix mille morts, c’est-à-dire les +deux tiers de l’armée. Le roi de Dahomey lui-même fut sur +le point d’être pris : il ne dut son salut qu’à une méprise +de l’ennemi. Un chef de son entourage étant vêtu d’habits +magnifiques, on le prit pour le roi ; et celui-ci, grâce à +cette circonstance, put se dérober aux poursuites dont il +était l’objet et se sauver.</p> + +<p>En 1862, nouvelle attaque des Dahoméens. Ils ne s’avancèrent +que jusqu’à Ibara, détruisant Ichaga le 5 mars, et +Aïbo le 13 du même mois.</p> + +<p>Le 26 mars de l’année suivante (1863), ils vinrent échouer +devant Abèokouta.</p> + +<p>Le 15 mars 1864, les Egbas infligèrent un nouvel et sanglant +échec aux troupes dahoméennes, qui s’enfuirent en +désordre ; ils les poursuivirent même jusque sur leur propre +territoire, et leur firent subir des pertes considérables. Les +Dahoméens souffrirent beaucoup dans leur fuite tumultueuse ; +car ils avaient tout ravagé en venant, et tout leur +manqua, lorsqu’ils se replièrent en arrière.</p> + +<p>Le 28 avril 1873, les hordes du Dahomey reparurent encore. +On n’eut pas plutôt signalé leur présence, qu’elles se +retirèrent à la faveur de la nuit : la petite vérole avait fait +de grands ravages dans le camp, et l’on abandonna, gisant +sur le sol, un grand nombre de morts et de mourants.</p> + +<p>L’instinct du pillage est la note caractéristique du Dahomey. +Aussi, quand on étudie son organisation militaire, on +découvre sans peine les traits distinctifs d’une bande armée +pour le brigandage.</p> + +<p>Dans la <i>bande dahoméenne</i>, nous trouvons des chefs tels +qu’il les faut pour des razzias habilement conduites : le +<i>gogan</i>, ou chef des bouteilles ; le <i>sogan</i><a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, chef des chevaux ; +le chef des cabris… Ces noms indiquent assez les attributions +spéciales de ceux qui les portent ; on ne les nomme +ainsi que parce qu’ils sont chargés de capturer et de centraliser +chaque chose qui peut augmenter le butin : bouteilles, +chevaux, cabris…, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Go</i>, bouteille, et <i>gan</i>, chef ; <i>so</i>, cheval, et <i>gan</i>, chef.</p> +</div> +<p>Les chefs dont nous parlons, avec les hommes sous leurs +ordres, forment le <i>personnel administratif</i>. Ce personnel administratif +se rattache à l’armée proprement dite, et montre +le caractère véritable des expéditions entreprises tous les +ans par le Dahomey. Le Dahomey ne combat pas précisément +des ennemis : <i>il pille</i>. On ne doit pas s’imaginer qu’il +se trouve constamment engagé dans des guerres légitimes, +ou qu’il se met en campagne périodiquement pour tenter +de nouvelles conquêtes : sans motif et sans déclaration de +guerre, à la façon des brigands, il tombe à l’improviste sur +ceux qu’il appelle ses ennemis, et qui ne sont en réalité +qu’une proie qu’il convoite. Aussi, il choisit son temps : +mars et avril sont l’époque la plus favorable à ses desseins, +et les dates que nous avons notées plus haut nous reportent +à cette période de l’année. Si le Dahomey faisait la guerre +dans un but de conquête, pour venger une offense, pour +obtenir l’exécution d’une promesse ou le redressement d’un +grief, il ne lui serait pas loisible de choisir son temps et de +reprendre la lutte annuellement.</p> + +<p>J’insiste sur ces détails, parce que, je le répète, ils mettent +en relief le caractère des expéditions dahoméennes, +en même temps qu’ils expliquent la multiplicité de ces +expéditions. Le Dahomey est moins un État militaire puissant +qu’un peuple de pillards bien organisé, et protégé dans +son repaire par la nature elle-même.</p> + +<p>Parlons maintenant de l’<i>armée proprement dite</i>. Elle se +compose : 1<sup>o</sup> des <i>troupes régulières permanentes</i> ; 2<sup>o</sup> des <i>contingents</i> +soumis au service uniquement en vue d’une expédition +projetée, et qui forment en quelque sorte une espèce +de <i>réserve</i>.</p> + + +<p class="h3">1<sup>o</sup> TROUPES RÉGULIÈRES PERMANENTES.</p> + +<p>Seul à la côte des Esclaves et bien loin au delà, le roi de +Dahomey a des troupes régulières permanentes : il a les +<i>amazones</i> et les <i>soflimatas</i>, deux corps qui sont la bande du +roi ; véritables corps de discipline dans lesquels on enrégimente +ce qu’il y a de pire parmi les femmes et parmi les +hommes du royaume.</p> + +<p>Une femme est-elle surprise en adultère ; se rend-elle insupportable +par son humeur acariâtre, par son caractère +indocile, sa rudesse, sa dureté ? On la donne au roi, qui, +lorsqu’il ne la livre pas au bourreau, en fait une amazone.</p> + +<p>Les soflimatas se recrutent de la même façon ; seulement +ce sont des hommes. Amazones et soflimatas ont tout ce +qu’il faut pour réussir dans le brigandage. Du reste, on les +forme bien au rude métier auquel ils sont destinés. Qu’on +en juge par ce que M. Borghéro a raconté, pour en avoir +été témoin oculaire.</p> + +<p>« Le lendemain, 29 novembre (1861), dit-il, vers midi, +le roi me fit appeler à la place d’armes, pour assister au +spectacle vraiment merveilleux que les guerrières voulaient +me donner, afin de me montrer leur bravoure. Une centaine +de personnes étaient déjà réunies autour du roi, sous +une belle tente. Quand j’arrivai, le prince se leva aussitôt, +vint à ma rencontre, et me fit asseoir un instant à côté de +lui ; puis, me prenant par la main, il me conduisit en personne +visiter les préparatifs militaires.</p> + +<p>« Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé +un talus, non de terre, mais de faisceaux d’épines très-piquantes, +sur quatre cents mètres de long, six de large et +deux de haut. A quarante pas plus loin et parallèlement au +talus, se dressait la charpente d’une maison d’égale longueur, +avec cinq mètres de largeur et autant d’élévation. +Les deux versants de la toiture étaient couverts d’une +épaisse couche de ces mêmes épines. Quinze mètres au delà +de cette étrange maison, venait une rangée de cabanes. +L’ensemble simulait une ville fortifiée, dont l’assaut aurait +coûté bien des sacrifices. Les guerrières devaient, pieds +nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines, +descendre dans l’espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader +la maison qui représentait une citadelle hérissée de +défenses, et aller prendre la ville simulée par les cabanes. +Deux fois repoussées par l’ennemi, elles devaient, au troisième +assaut, remporter la victoire et, comme gage du +succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque. Les +premières à surmonter tous les obstacles recevront de sa +main le prix de leur bravoure ; car, me disait le roi, la +valeur militaire est pour nous la première des vertus.</p> + +<p>« Le roi donne l’ordre d’attaquer. Aussitôt l’expédition +entre dans sa première phase. Toute l’armée examine la +position de la ville à prendre ; on s’avance courbé, presque +rampant, pour n’être pas aperçu de l’ennemi ; les armes sont +baissées, et le silence est rigoureux.</p> + +<p>« Dans une seconde reconnaissance, nos amazones marchent +debout, le front haut. Sur trois mille femmes, deux +cents, au lieu de fusils, sont munies de grands coutelas en +forme de rasoirs, qui se manient à deux mains, et dont un +seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerrières +ont encore leur coutelas fermé.</p> + +<p>« Au troisième acte, toutes sont au poste et en attitude +de combat, les armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant +devant le roi, il y en a toujours qui veulent lui donner +des assurances de dévouement et lui promettre la victoire. +Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille devant le +front d’attaque. Le roi se lève, va se placer en tête des +colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, +elles se précipitent avec une fureur indescriptible sur le +talus d’épines, le traversent, bondissent sur la maison également +d’épines, en redescendent comme refoulées par un +retour offensif, reviennent par trois fois à la charge, le tout +avec une telle précipitation que l’œil a peine à les suivre. +Elles montaient en rampant sur les constructions d’épines +avec la même facilité qu’une danseuse voltige sur un parquet, +et pourtant elles foulaient de leurs pieds nus les dards +acérés du cactus.</p> + +<p>« Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient +déjà atteint le sommet de la maison, une guerrière qui était +à l’une des extrémités tomba sur le sol d’une hauteur de +cinq mètres. Elle se tordait les bras en se tenant assise ; +d’autres guerrières excitaient son courage, quand le roi +survient, lui lance un regard et un cri d’indignation. Elle +se relève aussitôt comme électrisée, reprend ses manœuvres, +et remporte le premier prix. Impossible de rendre la +scène dans son ensemble. »</p> + +<p>Avec de semblables exercices, impossible de ne pas +devenir <i>brigand consommé</i>, prêt à toute espèce de coup de +main, et ne reculant devant aucun péril. Au demeurant, +l’hésitation serait punie de mort. La crainte de tomber sous +les coups du bourreau et l’enivrement du pillage exaltent +les esprits, et mettent ces soldats hors d’eux-mêmes.</p> + + +<p class="h3">2<sup>o</sup> CONTINGENTS DE RÉSERVE.</p> + +<p>Quand le roi fait un appel de troupes pour la guerre, tout +homme est soldat. Les femmes elles-mêmes entrent dans les +rangs de l’armée. Elles sont employées au transport des +munitions et des vivres ; et souvent elles se jettent dans la +mêlée, prenant une part effective à l’action. Armées d’une +petite massue, elles frappent l’ennemi aux jambes et font +ainsi des prisonniers ; autre manœuvre qui dénote la razzia.</p> + +<p>Il y a ce qu’on appelle des chefs de guerre. Chacun a sa +bande qu’il organise et qu’il dirige.</p> + +<p>Le roi veut que ses sujets soient à tout instant prêts à +entrer en campagne. Aussi s’applique-t-il à les tenir toujours +dans un détachement réel de toutes choses. De leur richesse, +de leur prospérité, de leur bien-être, il n’en a de souci que +pour les entraver et les détruire. Il ne veut pas qu’ils soient +attachés au sol par une agriculture rémunératrice ; c’est +pourquoi il en empêche le développement. Il gêne le commerce +et l’industrie, afin qu’on ne s’y applique point avec +trop d’ardeur. L’industrie, le commerce et l’agriculture ne +peuvent produire que ce qui est nécessaire à la consommation +et aux besoins du moment. On ne dépasse point ces +limites sans se heurter à des usages restrictifs, à des prohibitions +non moins arbitraires que tyranniques.</p> + +<p>La fortune est un danger, presque un crime, au Dahomey ; +on n’y peut même jouir sans souci de la <i>médiocrité dorée</i> +dont parle le poëte. On n’y tolère qu’une médiocrité exempte +d’attraits pour les sujets, et incapable de créer au roi des +soucis ou des embarras.</p> + +<p>Si l’activité individuelle se tournait librement vers l’agriculture, +l’industrie et le commerce, on n’aurait plus le cœur +à la lutte et au pillage. En en étouffant le progrès, le premier +signal trouve les hommes sans liens qui les retiennent. +Que de difficultés à surmonter, au contraire ; que de résistances +à réprimer, si le peuple était retenu par les appâts +du lucre et du bien-être !</p> + +<p>Le soldat de la réserve, on doit le comprendre sans peine, +se fait de la valeur guerrière une tout autre idée que celle +que nous en avons, ou qu’en ont les amazones et les soflimatas, +ces héros de l’attaque et du coup de main. Il ne la +fait point consister à regarder en face, à attaquer de front +un ennemi qui se défend, à se battre avec intrépidité, à +charger avec furie des adversaires opprimés qui font rage +dans leur résistance désespérée. Il n’ambitionne pas, lui, +comme ses voisins, comme les Egbas et les guerriers de +Porto-Novo, par exemple ; il n’ambitionne pas par-dessus +tout l’honneur de rapporter en triomphe la tête de l’ennemi +qu’il a tué sur le champ de bataille. Une chose qu’il a plus +à cœur, c’est de faire une prise importante. Être habile à +surprendre, agir adroitement et sans trop de danger, savoir +saisir la proie en évitant de la déprécier ; ne point blesser +les prisonniers que l’on fait, et en faire beaucoup de la +sorte ; en un mot, capturer et ne pas avilir le prix de la +capture : telles sont les principales qualités dont s’honore +le soldat dahoméen.</p> + +<p>Non-seulement ils destinent à être immolés aux fêtes des +coutumes ceux qu’ils ne réservent pas à la traite et à +l’esclavage, mais encore ils refusent aux blessés tout soin +et tout soulagement, insultant à leur malheur par le mépris +et le sarcasme. Ils dansent et ils font des libations abondantes, +à la vue des prisonniers torturés par la faim ; et +ils chantent dans l’orgie de leur cruauté et de leurs barbares +succès, digne prélude d’immolations plus barbares +encore.</p> + +<p>Maintenant que nous connaissons les éléments de l’armée +active, disons un mot de la <span class="xs">STRATÉGIE</span>.</p> + +<p>Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande +le Mingan, qui est son ministre de la guerre, et lui adresse +cette phrase laconique et expressive, empreinte d’une +férocité digne de lui : « <i>Ma maison est découverte</i>. » Cela +signifie, en termes plus clairs : les os des anciennes victimes +ont blanchi ; les crânes dénudés qui ornent mon +palais ne suffisent plus : allons ! une expédition ! des +esclaves et des victimes !</p> + +<p>Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon +de rappeler que le palais est une vaste enceinte de maisons, +de près de trois kilomètres de contour, couronnée autrefois +de crânes humains.</p> + +<p>Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume, +transmettre l’ordre du roi, et toute la réserve se concentre +à Abomey.</p> + +<p>La campagne est ouverte. Où va-t-on ? Nul ne le sait, +sinon le Mingan et le Méhou, qui se partagent le commandement +général. Les voleurs, les brigands se gardent bien +d’avertir ceux sur lesquels ils vont fondre : aussi les Dahoméens +ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils tendent. +Ils ont peur qu’une imprudente révélation ne donne l’éveil +à leurs adversaires et les fasse courir aux armes ; ils aiment +tomber sur des gens inoffensifs, inconscients de l’attaque +et du danger.</p> + +<p>Comme il sied à des malfaiteurs, ils se cachent le jour, +dans les bois et les taillis ; la nuit, ils glissent dans l’ombre, +avancent sans bruit, évitant d’éveiller l’attention. Cependant, +ils surprennent les ouvriers imprévoyants qui se +rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut des +arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont +pas en nombre, si l’on n’a pas à craindre que quelqu’un +échappe et aille jeter le cri d’alarme, on s’en saisit. Si l’on +a quelque chose à craindre, on se tient coi, et on laisse +passer.</p> + +<p>Peu à peu, les troupes approchent du pays qui doit être +ravagé. Elles attendent pour l’attaque décisive d’avoir +affaibli l’ennemi par des prises répétées. Lorsqu’elles ont +assez capturé au dehors, elles se disposent à l’assaut. Le +Mingan et le Méhou se séparent, divisant l’armée en deux +colonnes ; la ville ou la bourgade est cernée, enlevée d’assaut +et mise à sac. C’est à ce moment que les amazones et +les soflimatas montrent ce qu’ils sont : des chenapans armés +pour mal faire. En même temps qu’ils répandent le tumulte +et la terreur partout autour d’eux, les bandes de la réserve +opèrent la razzia.</p> + +<p>Au retour de l’expédition, le chant célèbre les exploits +de la campagne, de même qu’il avait signalé le départ. +Voici des échantillons de ces hymnes guerriers :</p> + + +<p class="h3">AVANT LA CAMPAGNE.</p> + +<p class="c">1</p> + +<p>C’est la guerre : aux armes ! Resterons-nous sans tirer le +fusil ? — Non ! le tafia ne se peut changer en eau ! le pitou<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a> +ne se change pas en eau !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Pitou</i>, espèce de bière du pays.</p> +</div> +<p class="c">2</p> + +<p>Voici le jour ! réunissons-nous. Ce jour est le bon ! Ceux +qui sont morts ont noblement terminé leur carrière ; nous, +nous irons voir les lieux où ils sont tombés.</p> + +<p class="c">3</p> + +<p>Quoi que vous fassiez en ce monde, la mort viendra ; elle +viendra, la mort ! Il n’y a que la pierre qui puisse dire : +« Les rochers des montagnes ne meurent pas. »</p> + + +<p class="h3">AU RETOUR.</p> + +<p class="c">1</p> + +<p>Le feu est ardent : le feu n’arrête pas le forgeron, il ne +l’empêche pas de forger.</p> + +<p class="c">2</p> + +<p>Le feu petille : le feu n’effraye pas le forgeron, il ne +l’empêche pas de forger.</p> + +<p class="c">3</p> + +<p>Acaba a détruit Jahasé ; il a exposé comme trophée le +tam-tam que Kpolou battait.</p> + +<p class="c">4</p> + +<p>Jéhumé s’est servi de ce tam-tam, et il a pris le nom +d’<i>épée qui se jette dans la mêlée</i>.</p> + +<p class="c">5</p> + +<p>Le tam-tam des combats est dans l’enthousiasme : le tam-tam +chante victoire au danseur.</p> + +<p>Nous voici de retour !</p> + +<p><i>N. B</i>. — Acaba et Jéhumé sont deux rois de Dahomey.</p> + +<hr> + + +<p>La pantomime et la danse sont l’accompagnement obligé +des chants du soldat dahoméen. Il est intéressant d’assister +au spectacle d’hommes en armes, s’agitant, pirouettant et +faisant des saluts militaires. Ces fusils que l’on porte en +sens divers ; ces épées nues qui se meuvent avec dextérité +au-dessus des têtes, en traçant mille sinuosités dans l’air ; +ces êtres humains qui grimacent et font des contorsions : +toute cette mêlée forme un tableau dont il est difficile de +donner une idée.</p> + +<p>Pour saluer quelqu’un et lui faire honneur, au milieu de +ces vives évolutions, les soldats tournent leur fusil contre +lui, et portent sur sa tête ou sur sa poitrine la pointe de +leur épée, tandis qu’ils passent auprès de lui en tournoyant.</p> + +<p>Dans le chant de départ que nous avons cité plus haut, +deux strophes sur trois tendent à mettre dans l’âme des +combattants, non l’amour de la patrie (il n’en est pas question), +mais le mépris de la mort. Quoi qu’ils fassent et quoi +qu’ils disent, ces guerriers ont encore des appréhensions, +fort naturelles, du reste. Ils se chargent littéralement d’amulettes, +que la superstition leur représente comme des préservatifs : +ils en ont à la tête, au cou, aux bras, sur la poitrine, +autour des reins, aux jambes, aux pieds, partout. +Certains tiennent à la main et agitent devant eux une queue +de cheval, de cabri ou d’autre animal, afin de chasser et de +faire dévier les balles ennemies.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22"><span class="first">CHAPITRE XXII</span><br> +<span class="xsmall">SACRIFICES HUMAINS ET TRAITE DES NÈGRES.</span></h2> + + +<p>Depuis Adahounzou, qui régnait au milieu du dix-septième +siècle, le trafic infâme des esclaves et les non moins +infâmes sacrifices humains ont toujours été la grande, la +principale préoccupation du Dahomey. Ces deux institutions, +car ce sont <i>de véritables institutions</i>, ont absorbé toute +l’activité de la nation et entraîné, comme conséquence nécessaire, +la <i>chasse à l’homme</i> dont nous avons étudié l’organisation +dans le chapitre précédent.</p> + +<p>Je dis que les <i>sacrifices humains</i> sont une véritable institution. +C’est la coutume qui les réclame : les fêtes où on les +fait sont les <i>fêtes des coutumes</i>. La coutume est tellement impérieuse +en cette matière, que Ghézo fut empoisonné, ainsi +que nous l’avons vu, pour avoir montré quelque répugnance +à s’y soumettre, et pour avoir essayé de diminuer le nombre +des victimes. Gréré ne fut choisi pour lui succéder qu’après +avoir promis aux féticheurs de donner un nouvel essor à +ces sacrifices abominables.</p> + +<p>Le trafic des esclaves aussi est une institution sociale : il +donna longtemps les principaux revenus au roi ; et si les +revenus ont bien diminué de ce côté, ils ne sont pas taris +encore.</p> + +<p>A plusieurs reprises, des Européens ont essayé de faire +comprendre au roi qu’il ferait bien de renoncer à ces coutumes, +aussi bien qu’à la chasse à l’homme. On s’est efforcé +de lui insinuer que l’agriculture et le commerce légal amèneraient +dans le royaume la prospérité et la richesse. Tous +les efforts ont échoué jusqu’à présent ; et M. Borghéro raconte, +dans les <i>Annales de la propagation de la foi</i>, qu’il ne +put obtenir de converser directement avec le roi sur ce +sujet. Toutefois, il parvint à traiter indirectement la question. +La réponse qu’il obtint confirme ce que j’avance.</p> + +<p>« Gréré me faisait dire : qu’on ne pouvait débattre ces +questions en sa présence ; que si tout autre blanc l’eût osé, +aucune considération n’aurait empêché Sa Majesté d’en faire +un châtiment exemplaire ; <i>que les sacrifices humains étaient +nécessaires à la conservation de la monarchie</i> ; qu’en les jugeant +avec mes idées d’Europe, je tenais un langage qui, dans la +bouche d’un autre, serait taxé de <i>bêtise</i>…</p> + +<p>« … Quant à la vente des esclaves, il me fut dit : que +le roi était étranger à ce commerce<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> ; que les gouvernements +d’Europe l’avaient toujours favorisé ; que les Anglais +avaient fait longtemps la traite des nègres, et que s’ils s’opposaient +maintenant à ce trafic, ils étaient seuls à en poursuivre +l’abolition. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> C’est pourtant lui qui l’alimente.</p> +</div> + +<p class="h3">SACRIFICES HUMAINS.</p> + +<p>Nous ne nous étonnons pas de ce que le roi de Dahomey +juge les sacrifices, et même les sacrifices humains, nécessaires +à la conservation et à la prospérité de l’État. Ce n’est +point par pure superstition ou par simple préjugé qu’il +croit à l’efficacité du sacrifice. Tous les peuples y ont cru +comme lui, et avec raison ; car l’homme, condamné à +mourir à cause de son péché, doit racheter sa vie en livrant +volontairement la vie d’une victime. A Rome, chez les +Phéniciens, à Carthage, en Égypte, dans l’Inde…, nous +trouvons des sacrifices partout, et presque partout des +sacrifices humains. Jusque-là, le Dahomey ne fait pas +exception.</p> + +<p>Ce qu’il y a de particulier dans ce royaume, c’est la multitude +des victimes ; c’est la barbarie que l’on étale dans ces +sacrifices ; c’est que les sacrifices humains y sont <i>une coutume +et une fête</i>. Tous les ans, vers les mois d’août et d’octobre, +ont lieu des massacres en masse, massacres dont on +se fait un jeu et dont on se glorifie.</p> + +<p>Je ne puis me rappeler sans frémir d’indignation et +d’horreur ce que j’ai entendu raconter par des témoins +oculaires, de ces orgies de cannibales, où le rire et le ricanement +répondent au râle de l’agonie. Il me semble voir +encore la terreur peinte sur le visage d’un muet qui, à +Wydah, me représentait par une pantomime animée ce +qu’il avait eu sous les yeux à Abomey, durant les coutumes. +J’ai vu, à Porto-Novo, des crânes incrustés dans les murs +du temple de la mort, des têtes exposées sur des pieux, au +milieu d’une place publique ; des cadavres pendus aux +branches d’arbres ; des cadavres mutilés, abandonnés dans +les champs, dévorés à demi par les bêtes ; des ossements +épars çà et là… Je frissonnais… Et dire que tout cela n’a +rien d’horrible, en comparaison des <i>fêtes des coutumes !</i>… +<span class="xs">DES FÊTES</span> !</p> + +<p>Laissons parler ceux qui y assistèrent. Habituellement le +roi invite les blancs de Wydah à ces fêtes. Son invitation +n’est rien moins que désintéressée, car il a surtout en vue +de solliciter des cadeaux ; peut-être aussi son orgueil serait-il +flatté de la présence des blancs. Du reste, présent ou absent, +le blanc ne saurait éviter de donner à manger au roi en +cette circonstance solennelle.</p> + +<p>En 1860, M. Lartigue, agent de la maison V. Régis, se +rendit à Abomé, et publia sur ce qu’il avait vu des détails +que nous trouvons résumés dans les <i>Annales de la propagation +de la foi</i>.</p> + +<p>« Le 13 juillet, y dit M. Lartigue, arrivé à Toffo, j’ai reçu +la visite d’une escouade du roi, accompagnant à Wydah un +cabécère nouvellement nommé, orné de tous ses attributs +et destiné à être noyé à l’embouchure de la rivière, afin +que le fétiche continue d’attirer les navires de commerce, +et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui +se passe au Dahomey. En expédiant ces sortes de messages +dans l’autre monde, on leur donne une bouteille de tafia et +quelques piastres pour les frais de la route.</p> + +<p>« Le 15, on est venu me prévenir qu’il fallait aller me +poster sur la route d’Agbomé, afin d’y attendre le passage +du roi. Celui-ci, après avoir sacrifié une cinquantaine de +prisonniers, est sorti de son palais au bruit de la mousqueterie. +Immédiatement a commencé le défilé de tous les +cabécères, chacun selon son grade, les moins élevés en tête. +Le milieu de la cour était tendu de nattes et de tissus +divers ; le roi seul et ses femmes pouvaient marcher dessus. +Sur un des côtés cheminaient les troupes, au son de toutes +les musiques, au bruit étourdissant de quatre à cinq cents +tam-tams, et en tirant des coups de fusil.</p> + +<p>« Quand le méhou parut, on me fit signe de monter en +hamac et de suivre l’allure de son cheval, qui allait constamment +au petit trot. Alors eut lieu la scène la plus +fantastique qu’il soit possible d’imaginer : vingt mille nègres +à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas gymnastique +sur un chemin rendu étroit par celui qui servait +de voie royale, et qu’il fallait bien se garder de fouler ; ce +peuple, ruisselant de sueur, luttant de vitesse pour ne pas +se laisser atteindre par les gens du roi, qui arrivaient par +derrière avec la même célérité : tout cela formait un tableau +infernal.</p> + +<p>« Le 16, la même course a recommencé ; puis un captif, +fortement bâillonné, a été présenté au roi, par le ministre +de la justice, qui a demandé au prince s’il avait à charger +le prisonnier de quelque commission pour son père. En +effet, il en avait ; et plusieurs grands du royaume sont +venus prendre ses ordres, et sont allés les transmettre à la +victime, qui répondait affirmativement par des signes de +tête. C’était chose curieuse à voir que la foi de cet homme +qu’on allait décapiter, à remplir la mission dont on allait le +charger. Après lui avoir remis, pour ses frais de route, une +piastre et une bouteille de tafia, on l’a expédié. Deux heures +après, quatre nouveaux messagers partaient dans les mêmes +conditions ; mais ceux-ci étaient accompagnés d’un vautour, +d’une biche et d’un singe, bâillonnés comme eux.</p> + +<p>« Une fois ces courriers partis, avec leurs dépêches +d’outre-tombe, le roi est monté sur son tabouret, a revêtu +ses armes de bataille, a fait à son peuple un long et belliqueux +discours, qu’il a terminé en interpellant ses braves, +leur demandant s’ils étaient prêts à le suivre partout où il +aurait décidé de porter la guerre. Il est impossible de rendre +la scène d’enthousiasme qui répondit à cet appel.</p> + +<p>« Le 18, largesses du roi à ses troupes. Tout chef est +porté sur les épaules d’un soldat. Chaque bataillon a pour +marque distinctive une bande d’étoffe de différentes couleurs, +attachée aux cheveux, afin que les soldats du même +corps puissent se reconnaître dans la lutte acharnée qui se +prépare. De plus, chaque militaire a un sac attaché sur le +ventre, pour y renfermer promptement l’objet que le roi +va lancer de sa propre main, sinon le voisin a le droit de +s’en emparer. Une fois dans le sac, il est sacré. Les distributions +se composaient de cauris et de tissus. Dès qu’un +prix était jeté à la foule, on se ruait en masse pour le +saisir ; les rangs étaient si compactes que la majeure partie +de ceux qui ne pouvaient pénétrer à l’endroit où l’on s’en +disputait, escaladaient ce pêle-mêle de lutteurs, et cheminaient +sur leurs têtes et leurs épaules, comme sur un +plancher. D’autres à leur tour, montant sur cette seconde +couche, formaient un nouvel étage et ressemblaient à une +pyramide humaine qui, dans une oscillation plus forte, +s’effondrait tout à coup, pour aller recommencer ailleurs.</p> + +<p>« Le 23, j’assiste à la nomination de vingt-trois cabécères +et musiciens qui vont être sacrifiés, pour entrer au service +du roi défunt.</p> + +<p>« Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte +les têtes sur différents points de la ville, au son d’une +grosse clochette.</p> + +<p>« Le 29, on se prépare à offrir, à la mémoire du roi +Ghézo, les victimes d’usage. Les captifs ont un bâillon en +forme de croix, qui doit les faire énormément souffrir. On +leur passe le bout pointu dans la bouche ; il s’applique sur +la langue, ce qui les empêche de la doubler et par conséquent +de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux +hors de la tête. Dans la nuit prochaine, il y aura grand +massacre.</p> + +<p>« Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. +La place du palais exhale une odeur infecte ; quarante mille +nègres y stationnent jour et nuit, au milieu des ordures. En +y joignant la vapeur du sang et les émanations des cadavres +en putréfaction, dont le dépôt est peu éloigné, on croira +sans peine que l’air qu’on respire ici est mortel. Les 30 et 31, +les principaux mulâtres de Wydah offrent leurs victimes +qu’on promène trois fois autour de la place, au son d’une +musique infernale. La troisième ronde achevée, le roi +s’avance vers la députation, et, tandis qu’il félicite chaque +donateur, l’égorgement s’accomplit.</p> + +<p>« Pendant ces deux dernières nuits il est tombé plus de +cinq cents têtes. On les sortait du palais à pleins paniers, +accompagnés de grandes calebasses dans lesquelles on avait +recueilli le sang, pour en arroser la tombe du roi défunt. +Les corps étaient traînés par les pieds et jetés dans les +fossés de la ville, où les vautours, les corbeaux et les loups +s’en disputent les lambeaux qu’ils dispersent un peu partout. +Plusieurs de ces fossés sont comblés d’ossements +humains.</p> + +<p>« Les jours suivants, continuation des mêmes sacrifices.</p> + +<p>« La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé +dans la terre. Ghézo est au milieu de toutes ses femmes +qui, avant de s’empoisonner, se sont placées autour de lui, +suivant le rang qu’elles occupaient à sa cour. Ces morts +volontaires peuvent s’élever au chiffre de six cents.</p> + +<p>« Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières, +destinées à prendre soin du roi Ghézo dans l’autre monde. +Elles paraissent deviner le sort qui les attend, car elles sont +tristes et regardent souvent derrière elles. On les tuera +cette nuit d’un coup de poignard dans la poitrine.</p> + +<p>« Le 5, jour réservé aux offrandes du roi. Elles forment +une collection de tout ce qui est à l’usage d’un monarque +africain : quinze femmes et trente-cinq hommes bâillonnés +et ficelés, les genoux repliés jusqu’au menton, les bras attachés +au bas des jambes, et maintenus chacun dans un panier +qu’on porte sur la tête. Le défilé a duré plus d’une heure +et demie. C’était un spectacle diabolique, que de voir l’animation, +les gestes, les contorsions de toute cette négraille.</p> + +<p>« Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant +fonction de cochers autour d’un petit carrosse destiné à être +envoyé au défunt, en compagnie de ces malheureux. Ils +ignoraient leur sort. Quand on les a appelés, ils se sont +avancés tristement, sans proférer une parole ; un d’eux +avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils +ont été tués tous les quatre comme des poulets, par le roi +en personne.</p> + +<p>« Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite +au milieu de la place. Sa Majesté est venue s’y asseoir, +accompagnée du ministre de la justice, du gouverneur de +Wydah et de tous les hauts personnages du royaume, qui +allaient servir de bourreaux. Après quelques paroles échangées, +le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitôt +tous les coutelas se sont tirés et les têtes sont tombées. Le +sang coulait de toutes parts ; les sacrificateurs en étaient +couverts, et les malheureux prisonniers, qui attendaient +leur tour au pied de l’estrade, étaient teints en rouge…</p> + +<p>« Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi, +après quoi le roi se mettra en campagne pour faire de nouveaux +prisonniers et recommencer sa fête des Coutumes +vers la fin d’octobre. Il y aura encore sept ou huit cents +têtes abattues. »</p> + +<p>Quelle horreur ! que de sang ! quelle barbare cruauté ! +On porta le nombre des victimes immolées dans les circonstances +dont parle M. Lartigue, à plus de deux ou trois mille.</p> + +<p>M. Borghéro, parlant, lui aussi, de ce qu’il a vu, ne peut +contenir l’indignation qui envahit son âme. « Quand nous +débouchâmes sur la place d’armes, dit-il en racontant une +excursion qu’il fit dans les rues de la capitale, j’aperçus de +loin comme une rangée de fourches d’où pendaient des +corps qu’à cette distance je pris pour des animaux, ne pensant +pas que ce pût être des hommes. Quand je vis que la +longueur des jambes égalait celle du corps, je compris que +c’étaient des gens sacrifiés. Vous dire ce que je ressentis +dans tout mon être à une telle vue m’est impossible. Mon +premier mouvement fut de serrer fortement mes mains +crispées, en m’écriant : « Ah ! vengeance de Dieu, où te +caches-tu ? » Me tournant ensuite vers mon guide avec +une expression de colère, je lui dis : « Pourquoi m’avez-vous +fait passer par ici ? Jamais je n’aurais cru trouver de +pareilles horreurs. — Ni moi non plus, me répondit-il, +car je n’en savais rien, et nous n’avons que cette voie. » +Nous continuâmes donc notre route, en nous éloignant au +plus vite ; mais le hideux spectacle se représentait à chaque +instant. Arrivés près d’une enceinte, nous fûmes presque +asphyxiés par la puanteur des cadavres qu’on y avait accumulés, +car on ne se donne pas la peine de les ensevelir. Des +milliers de vautours, des chiens, des porcs, des loups rôdent +alentour, en convoitant une si abondante pâture. Les toits +des maisons sont couverts des débris qu’y ont portés les +oiseaux de proie. Ce qui est bien significatif, c’est que mon +guide, qui connaît parfaitement les usages du Dahomey et +qui était toute la journée à flâner dans les rues, ignorait +que ces corps, tués depuis deux jours, fussent encore là, et +il l’ignorait, pour sûr, car il avait l’ordre de ne pas me laisser +approcher d’un endroit où il y avait des morts exposés. +Ainsi, depuis une semaine, je ne passais plus devant le palais +royal, parce qu’il y avait constamment des têtes coupées +chaque nuit.</p> + +<p>« Vous trouvez sans doute que je vous retiens trop longtemps +au milieu de cet épouvantable charnier ; mais la +vérité doit l’emporter sur vos délicatesses, et il vous faut +entendre un dernier mot sur l’appareil des sacrifices humains. +La nuit de ces boucheries, personne ne peut circuler dans la +ville, depuis le soir jusqu’au matin ; si quelqu’un est rencontré +par les rues, on l’assomme à coups de massue. Seulement, +des compagnies de musiciens se promènent dans +l’ombre en chantant d’un ton lugubre. Vers minuit, une +décharge de mousqueterie annonce le commencement des +exécutions. Les victimes sont amenées sur la place par séries +de vingt-quatre ou de trente ; on leur bouche toutes les +voies de la respiration, et on les fait mourir en leur pressant +la poitrine. Le canon indique la fin de la tuerie. Ensuite une +partie des suppliciés est pendue par les pieds aux fourches +dont j’ai parlé plus haut, entre deux sacs remplis, dit-on, +de membres humains découpés ; une autre partie est revêtue +de costumes symboliques par des gens qui font profession +de cette industrie, et placée sur plusieurs arcs de triomphe, +debout ou assis, dans l’attitude de leur rôle. Il y en a qui +ont l’air de jouer de la musique ; d’autres ont des poses +militaires ; d’autres ont une position théâtrale, mais toujours +avec une telle justesse de représentation, qu’à petite distance +on les prendrait pour vivants, si les vautours qui rôdent +autour d’eux n’indiquaient bien clairement que ce sont des +cadavres. En même temps, devant le palais royal, sont +exposées des centaines de têtes, et le peuple passe indifférent +à côté de ces scènes, auxquelles il est du reste tellement +habitué qu’il ne s’en émeut plus. Les enfants s’amusent près +des victimes, et jouent pour ainsi dire avec les morts ; pour +les hommes, une hécatombe de victimes humaines est chose +si commune, surtout depuis l’avénement du nouveau roi, +qu’elle n’éveille pas même leur attention.</p> + +<p>« Les diverses façons d’immoler varient, au Dahomey, +selon le caprice et l’ingénieuse méchanceté des bourreaux. +L’une des plus horribles, sans doute, est de clouer, sur une +grosse poutre fixée au sol, un ou plusieurs hommes par les +pieds, avec défense de leur donner aucun aliment. Exposés +au soleil du jour et à la rosée de la nuit, ils meurent ordinairement +au troisième jour, tandis que les curieux s’amusent +à contempler les convulsions de ces infortunés. »</p> + +<p>Ajouterons-nous qu’au milieu de ces scènes dégoûtantes, +on voit des gens qui arrachent les yeux des victimes et qui +les mangent ? Dirons-nous que d’autres prennent le cœur, +encore palpitant, et qu’ils le déchirent de leurs dents ? Chose +révoltante à penser ! les enfants s’y exercent à des jeux de +sauvage cruauté : ils plantent des épines dans le corps des +victimes encore vivantes et enchaînées, et ils se rient de la +souffrance et des convulsions des patients.</p> + +<p>Les deux voyageurs dont nous venons d’invoquer le témoignage +parlent des cadavres exposés sans sépulture et pourrissant +en plein air. Il ne faut pas croire que ce fait soit le +résultat de l’incurie et de l’imprévoyance : on agit ainsi <i>de +propos délibéré et par principe</i> : les victimes sont privées de +sépulture, parce que ce sont des victimes, objet de rebut +voué au mépris public. Malheur à quiconque pousserait +l’audace jusqu’à critiquer ce qui se fait !</p> + +<p>Lorsqu’un nouveau roi procède aux funérailles de son +prédécesseur, il lui érige, à l’occasion des Coutumes, un +mausolée digne de lui, digne du Dahomey. Le mortier qui +sert à bâtir cette case funéraire est pétri avec du sang humain +et du tafia. On mêle à la boue des verroteries et du corail. +Cette case s’appelle <i>missanga</i>.</p> + +<p>Un fils du Yévogan de Wydah, jeune homme intelligent et +habile comme son père, s’amusa à faire des croquis de certains +supplices auxquels il avait assisté <i>au Dahomey</i>. Ces croquis, +reproduits par la <i>Revue des Missions catholiques</i>, représentent +des tortures dont nous n’avons pas parlé encore. Sans +avoir la prétention de tout dire, nous ne pouvons garder le +silence sur ce point. On y voit de pauvres malheureux : l’un +pendu par les pieds et emmaillotté dans une natte ne laissant +paraître que la tête dans le bas ; l’autre pendu par la tête, +qui se perd dans une espèce de sac ; un troisième, pris par le +milieu du corps dans une trappe : tous les trois destinés à +mourir de faim dans cet état et à être, vivants, la proie des +vautours. Dans d’autres croquis, la même revue nous fait +assister au hideux spectacle d’un homme brûlé vif, d’un +second, attaché sous les aisselles, pendu à une branche +d’arbre et privé de ses quatre membres, que l’on a tranchés ; +d’autres victimes tuées à coups de lance ou assommées +dans les forêts par les féticheurs.</p> + +<p>Disons, à l’honneur de la nature humaine, que l’habitude +de tant d’atrocités n’a pu étouffer tout sentiment dans le +cœur du roi. Un Français, M. Colonna de Lecca, dans un +voyage qu’il fit à Abomé, fut invité à une cérémonie publique. +Il ne put voir sans frémir l’exécution d’une victime, et il +donna des signes d’une vive indignation. Le roi sourit : « Je +sais, lui dit-il, que tu es l’ami des Pères<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> et que tu penses +comme eux. Que veux-tu ? <i>il le faut !!!</i> Par goût, j’y aurais +déjà renoncé. Et puis, <i>il y a des blancs qui m’envoient des victimes</i>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Les missionnaires.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p class="h3">TRAFIC DES ESCLAVES.</p> + +<p>L’Afrique a toujours été, plus que toute autre contrée, la +terre de l’esclavage, et nous trouvons des nègres esclaves +dès la plus haute antiquité. Il y en avait, comme rameurs, +sur les galères des Carthaginois, et l’histoire rapporte qu’en +un seul jour, Hasdrubal en acheta <i>cinq mille, venant des bords +du Niger</i>.</p> + +<p>L’esclavage étant en vigueur dans tout le continent africain, +on ne saurait y reconnaître un des traits caractéristiques +du Dahomey. Une chose distingue ce pays des autres +contrées, c’est le <i>trafic des esclaves :</i> non-seulement il a été un +des principaux foyers de la traite, mais encore il est organisé +pour la traite, puisque ses razzias annuelles, tendant à +procurer des esclaves, rentrent dans l’essence même de sa +constitution.</p> + +<p>Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans +les contrées environnantes que la côte prit, sur ce point, le +nom de <i>Côte des Esclaves</i>. Le Dahomey surtout a mérité cette +dénomination. Nous avons vu que ce fut le premier point, +dans ces parages, où la traite fonda des établissements. +En 1660, Ardres eut un comptoir ; les deux royaumes +d’Ardra et de Juda, avant d’être conquis par le Dahomey, +faisaient le commerce des esclaves avec les Européens ; le +Dahomey lui-même y participait par l’intermédiaire de ces +deux États.</p> + +<p>Ghézo avait raison de dire « que les gouvernements +d’Europe avaient toujours favorisé la vente des esclaves ; +que les Anglais, loin de s’y être toujours opposés, avaient +fait longtemps la traite des nègres ». Oui, Français, Anglais, +Hollandais, Portugais aidèrent à cet indigne forfait de la +chasse à l’homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidèrent +en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume +le trafic des esclaves. Les rois accordèrent le monopole de +ce commerce à certaines compagnies qui, seules, avaient le +droit de former des comptoirs. L’Europe entière reconnut +la traite des nègres et fut de connivence.</p> + +<p>Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit des établissements +européens de Savi et de Wydah, tous fondés en vue +du trafic dont nous parlons. Du reste, la traite ne se faisait +pas seulement à terre, dans les comptoirs : les navires trafiquaient +aussi directement avec les chefs des tribus de la +côte : les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin.</p> + +<p>Cantu calcule qu’il a dû s’exporter « 15 millions de nègres +dans le cours d’un siècle, et qu’il a dû en périr autant dans +le trajet ». Voici quelques chiffres qui regardent spécialement +le Dahomey :</p> + +<p>A l’époque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient +plus de 2,000 nègres tous les ans.</p> + +<p><i>Durant l’année 1776</i>, on en exporta à bord des navires :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td>français</td> +<td class="c left1"><div><span class="d5">6,150</span></div></td></tr> +<tr><td>portugais</td> +<td class="c left1"><div><span class="d5">3,000</span></div></td></tr> +<tr><td>anglais</td> +<td class="c left1"><div><span class="d5">1,000</span></div></td></tr> +<tr><td class="bot">Soit un total de</td> +<td class="c left1"><div><span class="btop d5">10,150</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<p><i>Durant l’année 1787</i>, l’exportation fut, par navires :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td>français</td> +<td class="c left1"><div><span class="d4">937</span></div></td></tr> +<tr><td>portugais</td> +<td class="c left1"><div><span class="d4">2,107</span></div></td></tr> +<tr><td>anglais</td> +<td class="c left1"><div><span class="d4">561</span></div></td></tr> +<tr><td class="bot">Total</td> +<td class="c left1"><div><span class="btop d4">3,605</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<p class="noindent">c’est-à-dire près de deux tiers de moins qu’en 1776.</p> + +<p><i>N. B.</i> — Les Portugais se maintiennent. Leur fort de +Wydah a été occupé jusqu’en 1776.</p> + +<hr> + + +<p>On ne comprendrait pas l’écart énorme survenu dans le +chiffre de l’exportation dahoméenne, à onze ans d’intervalle +seulement, si l’on ne savait qu’un changement considérable +s’opérait dans les idées, soit aux colonies, soit en +Europe. Dans les colonies, la prédication des missionnaires +donnait avec zèle les nobles enseignements de la charité +chrétienne ; en Europe, on commençait à élever la voix +contre les atrocités de la traite et de l’esclavage colonial. +<i>Les amis des noirs</i> allaient s’organiser en société en Angleterre +et à Paris, et déjà ils faisaient entendre des protestations +énergiques contre l’état de choses existant.</p> + +<p>Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la +traite, lorsqu’ils dévoilèrent les abus criants qui se produisaient +dans les colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer +ce qu’il y avait d’erroné et d’hypocrite dans ce prétexte +des esclavagistes ; « les noirs sont moins malheureux +dans les colonies qu’ils ne l’étaient en Afrique ».</p> + +<p>Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes +d’humanité. La France et l’Angleterre, qui avaient peut-être +plus de reproches à se faire, prirent l’initiative des lois humanitaires +qui ont aboli la traite des nègres. Dans le tableau +des exportations de 1787, nous avons vu ces deux nations +figurer dans des proportions fort restreintes. Bientôt après, +elles supprimèrent les primes accordées précédemment aux +marchands négriers, prohibèrent légalement la traite, établirent +des croisières le long de la côte, afin d’assurer l’exécution +des lois nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne +garde, quel que fût le mobile qui les poussât dans la voie +de la répression.</p> + +<p>Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes +acceptaient et prescrivaient l’abolition de la traite des noirs ; +malgré les conventions conclues par la France et l’Angleterre +avec divers peuples de l’Afrique, dans le même but ; +malgré une surveillance des plus actives ; malgré les peines +rigoureuses édictées par les gouvernements contre ceux qui +se livraient à la traite, cet infâme trafic continua <i>de fait</i> +jusqu’en 1865.</p> + +<p>Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce +de contrebande. Les derniers marchands d’esclaves +que nous voyons au Dahomey étaient tous Portugais, de +nom et d’origine : Suarez et Medeiros, Francisco de Souza, +Domingo Martins… Ces deux derniers furent les associés +du roi, agissant de concert avec lui ; combinant à leur avantage +commun le mouvement des troupes ; se réservant le +monopole du commerce, et se l’assurant par toute sorte de +moyens. Sous leur direction, la traite sembla reprendre avec +plus de vigueur ; car la Havane et le Brésil n’étaient pas +tellement fermés aux arrivages qu’on n’y pût trouver un +débouché. Le commerce y était même d’autant plus lucratif +que la marchandise était plus rare.</p> + +<p>La seule difficulté sérieuse était d’éviter les croiseurs. +Cela n’était pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la +voile, et des forfaits d’un nouveau genre vinrent ajouter aux +horreurs de la traite. Un négrier se voyait-il sur le point +d’être capturé, on amenait toute la cargaison sur le pont +et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaître les +pièces à conviction. Ces noyades de tout un chargement +d’esclaves se produisirent fréquemment, tant que les négriers +allaient à la voile. A la fin, pour échapper aux vapeurs +de la croisière, les trafiquants de chair humaine utilisèrent, +eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire à vapeur, emportant +à chaque voyage plus de mille nègres, fit sept voyages +sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des +bénéfices énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait +approcher ceux de la croisière jusqu’à la portée du canon. +Il restait sous vapeur, et continuait son chargement en attendant +qu’ils arrivassent, sûr de les distancer promptement +dans la marche.</p> + +<p>Les Portugais et les Brésiliens qui s’adonnaient à la traite +dans les derniers temps n’y ont réellement renoncé que +lorsqu’elle devint tout à fait impossible, c’est-à-dire lorsque +la Havane et le Brésil fermant effectivement leurs ports aux +négriers, la marchandise humaine se trouva sans écoulement. +Jusque-là, le trafic ne laissait pas d’être bien rémunérateur ; +il couvrait largement les pertes infligées par les +croiseurs, et il ne cessa qu’en 1865.</p> + +<p>Les Anglais avaient sur la côte des espions chargés de +signaler les points sur lesquels on préparait des embarquements +d’esclaves. Seulement, les négriers éludaient souvent +les tracasseries de leur surveillance importune, grâce à la +protection du roi et des chefs. Le roi avait interdit aux +blancs certaines voies, par où les esclaves arrivaient clandestinement +à la plage. Signalons la rivière qui sépare le +Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant +d’Allada vers le grand lac Nokoué. Les mouvements d’esclaves +s’y faisaient en secret. On alla jusqu’à acheter la +complicité des espions anglais eux-mêmes. Ils étaient payés +(et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne) ; ils étaient +payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite +et les négriers : doublant leurs appointements par le concours +frauduleux qu’ils prêtaient à ces derniers.</p> + +<p>Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rôle de traîtres +soudoyés, que l’un d’entre eux sut allier aux obligations de +ministre wesléyen. M. B***, richement doté par la société +wesléyenne et subventionné par les abolitionnistes, exploitait +avec art la position qu’on lui avait faite à Wydah. Au +lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu’il leur +devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le +désarroi, les envoyant à l’est quand le chargement se préparait +à l’ouest, et les amusant à des manœuvres qui permettaient +aux négriers de terminer sans encombre leurs +opérations. Ainsi, à force de ruses et d’argent, le commerce +des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions +des États civilisés et à la répression sévère des +croiseurs.</p> + +<p>Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions +pour ceux qui s’y étaient adonnés. Forcés d’avoir au Brésil +des correspondants auxquels ils consignaient la cargaison, +ils se virent dans l’impossibilité d’exiger ce que ceux-ci +leur devaient. Les tribunaux se refusaient à reconnaître +des dettes provenant d’un trafic illicite. Bien plus, ils punissaient +les auteurs de ce trafic, lorsqu’ils parvenaient à les +atteindre. J’ai connu un certain Marcos qui, s’étant hasardé +à aller au Brésil régler les comptes avec son consignataire, +y fut retenu plusieurs années en prison. Il revint à Wydah, +où il me contait gaiement sa déconvenue : « <i>On m’admit à +l’Académie</i>, disait-il, <i>et je suis sorti avec mon diplôme</i>. »</p> + +<p>Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses, +au Dahomey.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23"><span class="first">CHAPITRE XXIII</span><br> +<span class="xsmall">DAHOMEY. — PARTICULARITÉS RELIGIEUSES. — SERPENTS.</span></h2> + + +<p>La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices +humains, dont nous avons parlé déjà, et par le culte des +serpents.</p> + +<p>Nous ajouterons un mot seulement à ce que nous avons +dit des sacrifices humains. On ne doit pas les considérer +comme une institution purement politique : ils sont basés +sur le principe religieux de la <i>nécessité des sacrifices <span class="rm xs">SANGLANTS</span></i> +et sur les dogmes touchant la vie à venir. Le roi et les féticheurs +les déclarent indispensables à la conservation et à la +prospérité de l’État ; on y affirme solennellement l’<i>existence +d’une autre vie</i> où les monarques défunts ont un royaume, +des chefs, des serviteurs et des sujets ; on y proclame <i>utiles +aux morts</i> les suffrages et les sacrifices que les vivants offrent +en leur honneur, puisque les victimes immolées passent au +service des défunts.</p> + +<p>Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique +dans la religion du Dahomey… du Dahomey proprement +dit, bien entendu ! car, là uniquement, ils ont les +notes spécifiques signalées au chapitre précédent.</p> + +<p>Le culte des serpents est propre à l’ancien royaume de +Juda. Il y était en honneur avant l’annexion de ce pays au +Dahomey ; il s’y est toujours maintenu florissant. Ce qu’on +raconte des origines de ce culte est bien certainement un +souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de retrouver +de nos jours, à la côte occidentale d’Afrique, les +doctrines et les pratiques d’une secte que des auteurs disent +antérieure à la religion chrétienne, et qui prit naissance en +Égypte. Je veux parler des <i>ophites</i>, ces anciens adorateurs +du serpent.</p> + +<p>Voici l’histoire du serpent, telle que nous l’avons entendue +raconter à Wydah : <i>Dan</i> ou <i>Dangbé</i> (le serpent sacré) +est un grand fétiche, quelque chose comme qui dirait la +sagesse incréée. Dieu ayant fait le premier homme et la +première femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux, et ils +virent le bien et le mal. C’est pourquoi Dan est le plus +grand bienfaiteur de l’humanité ; il mérite nos hommages +les plus empressés, les plus respectueux.</p> + +<p>La population de l’ancien royaume de Juda lui doit une +reconnaissance toute particulière, et lui rend un culte spécial, +parce qu’elle en a reçu des bienfaits signalés. C’est à +lui, c’est à Dan qu’on rapporte un succès éclatant remporté +sur une armée puissante qui menaçait l’indépendance du +pays. L’ennemi était sur le point d’écraser les troupes de +Juda. Tout à coup Dan apparaît ; il vient dans les rangs des +Judaïques, caresse tout le monde et de la tête et de la queue, +inspire à tous la confiance, ranime les courages. Le grand +prêtre, en qui l’enthousiasme religieux a réprimé le premier +mouvement de la crainte, prend dans ses mains cet +ami caressant, l’élève et le montre aux soldats comme le +protecteur qui leur vient apporter la victoire. L’armée, fanatisée +par les paroles du grand prêtre, pousse un cri formidable +et se précipite avec furie sur les ennemis, qu’elle +met en déroute.</p> + +<p>Cette victoire providentielle détermina, dit-on, les habitants +de Savi à bâtir un temple à Dan. Des Marchais parle +de ce temple. Les prêtres de Dan prétendaient y conserver +encore le même serpent qui avait rendu les Judaïques victorieux. +On m’a raconté fort sérieusement, à Wydah, que +ce serpent vit toujours ; qu’il se cache dans les profondeurs +d’une vaste forêt où se trouve un arbre gigantesque. Le serpent +monte au haut de l’arbre, enroule sa queue à la branche +la plus élevée et se laisse aller vers la terre. Le jour où du +haut de l’arbre il touchera le sol, ce serpent s’élèvera au ciel.</p> + +<p>La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens +allèrent conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet, +le récit de William Snelgrave :</p> + +<p>« L’armée de Trouro Aoudati ayant envahi les États du +roi de Wydah, fut arrêtée par une rivière qui coule au nord +de Savi. Le roi de Dahomey assit son camp sur le bord de +cette rivière, dont cinq cents hommes auraient pu lui interdire +le passage. Mais, au lieu de veiller à leur sûreté, les +peuples efféminés de Savi se contentèrent d’envoyer, soir +et matin, leurs prêtres à cette même rivière pour y offrir +des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand +serpent. Leurs espérances furent trompées ; leurs divinités +mêmes ne furent pas plus ménagées qu’eux. Les conquérants, +qui trouvèrent les maisons de ce pays pleines de serpents +sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du +corps, en leur disant : « Si vous êtes des dieux, parlez et +tâchez de vous défendre » ; puis ils les éventraient et les +faisaient griller sur les charbons pour les manger. »</p> + +<p>La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve +admirablement ce que nous disions tout à l’heure : que Dan +fut un fétiche propre au royaume de Juda, et non au Dahomey. +La divinité principale du Dahomey a toujours été le +léopard : ils ont reçu le serpent des vaincus.</p> + +<p>De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore ? Nous +ne saurions le dire. Wydah en possède un, rendu célèbre +par les relations des voyageurs modernes. Nous le trouvons +reproduit dans les <i>Missions catholiques</i>, d’après un croquis +de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le <i>Dangbékhoué</i>, +ou maison de Dangbé, se compose d’un ensemble de +constructions établies autour d’une cour d’où l’on tient les +profanes soigneusement éloignés. Au milieu de la cour +poussent quelques arbres fétiches, seuls témoins des mystères +abominables que les féticheurs célèbrent en cet endroit.</p> + +<p>Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs +bambous, indiquant au public que ce lieu est sacré.</p> + +<p>Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on +aperçoit deux cases de forme ronde, l’une plus petite que +l’autre, toutes deux couvertes de paille<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> et reliées par le +mur d’enceinte. La plus petite abrite la hideuse statue de +Priape avec le phallus ; l’autre est la demeure des serpents, +le sanctuaire où ils sont honorés. Elle a en dehors des ouvertures +que l’on ne ferme point, afin de laisser l’accès libre +aux dévots. Sur les murs, on a grossièrement peint, en couleurs +voyantes, un petit bateau avec mâts et cordages. Par +terre, dans l’intérieur, les noirs mettent dans des calebasses +l’eau et la farine offertes aux serpents. Du reste, ce ne +sont pas les seules offrandes qu’on leur fait : on les régale +aussi de poules ; on leur apporte du tafia, des étoffes, des +cauris, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est particulier, +sont couvertes en paille. On couvre les autres en feuilles de palmier.</p> +</div> +<p>M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah +dans le <i>Tour du monde</i>. « Sa taille, dit-il, varie d’un à trois +mètres ; il a le corps cylindrique, fusiforme, c’est-à-dire un +peu renflé au milieu, et se terminant insensiblement par +une queue formant à peu près le tiers de la longueur totale +de l’animal. La tête est large, aplatie et triangulaire, à +angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros +que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune +verdâtre, peut-être selon leur âge. Les uns (c’est le plus +grand nombre) portent sur leur dos, dans toute leur longueur, +deux lignes brunes, tandis que d’autres sont irrégulièrement +tachetés. Ces différents caractères me font penser +qu’ils appartiennent tous aux diverses espèces de reptiles non +venimeux que Linné avait rassemblées dans les familles des +pythons et des couleuvres. La queue allongée et prenante, et +la facilité à grimper de quelques-uns d’entre eux, pourraient +les faire admettre dans le genre leptophis de la famille des +syncrantériens de Duménil et de Bibron (<i lang="la" xml:lang="la">coluber</i>, de Linné). »</p> + +<p><span class="sc">Voilà le dieu !</span></p> + +<p>« Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore +M. Répin, pouvait bien s’élever à plus d’une centaine<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Les +uns montaient ou descendaient, entrelacés à des troncs +d’arbres disposés à cet effet le long des murailles ; les autres, +suspendus par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus +de ma tête, dardant leur triple langue et me regardant +avec leurs yeux clignotants ; d’autres enfin, roulés et +endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les +dernières offrandes des fidèles. Malgré l’étrangeté fascinante +de ce spectacle et l’absence complète de tout danger, je me +sentais mal à l’aise au milieu de ces visqueuses divinités, +et, comme au sortir d’un rêve, je laissai échapper, en quittant +le temple, un soupir de soulagement. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents ne +s’est élevé jamais à cinquante dans le <i>Dangbékhoué</i>.</p> +</div> +<p>Dangbé ne vit pas en reclus : on le laisse libre de sortir ; +il circule dans les rues, et va même à la campagne.</p> + +<p>Un jour, j’allais visiter un malade. L’enfant qui m’accompagnait +poussa tout à coup un cri perçant : « Père, un +fétiche ! » Je me retournai vivement, et je vis un gros +serpent qui m’était passé à côté. Devant lui, un noir se +prosterna, mettant le front dans la poussière et s’humiliant +profondément. Sa prière me navra de douleur : « Tu es +mon père, tu es ma mère, disait-il au reptile ; je suis tout +à toi !… ma tête t’appartient !… sois-moi propice ! » Et il +se couvrait de poussière, en signe d’humiliation.</p> + +<p>Quelquefois Dangbé s’égare, dans ses sorties, en pays profane ; +et l’on est obligé de le rapporter chez lui. Avant de +le toucher, celui qui s’en va le prendre a soin de se purifier +les mains, en froissant avec force des feuilles d’arbres. +Ensuite, il se met à genoux révérencieusement, salue avec +toutes les démonstrations de l’adoration la plus humble, +prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse +doucement et le réintègre dans sa demeure sacrée.</p> + +<p>Le dieu a des importunités souvent fort gênantes. S’installe-t-il +sans façon dans une habitation ou dans un magasin, +on ne peut le déloger sans irrévérence et sans s’exposer à +des tracasseries : amendes…, peut-être pis encore.</p> + +<p>Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche ! +Il payerait fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent +fétiche est brûlé vif ; les blancs coupables de ce crime +devraient être massacrés, à moins qu’on n’accepte d’eux +une forte rançon. Nous ne résistons pas au désir de faire +connaître deux faits racontés dans les <i>Voyages du chevalier +Des Marchais</i>.</p> + +<p>Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se +procurer un de ces fétiches rampants, et l’avait secrètement +logé dans une petite caisse, afin de l’emporter. Mal lui +en prit ! car la pirogue chavira dans la barre, et le coupable +fut noyé. Dès qu’on se fut rendu compte de l’attentat, la +foule se rua sur les Portugais établis à Wydah. Non-seulement +on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux +de cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge +chez les autres Européens. Il fallut des présents considérables +pour calmer un peu le fanatisme populaire.</p> + +<p>Dans une autre circonstance, l’intervention du pouvoir +royal apaisa seul l’effervescence du peuple ameuté contre +les Anglais. Un d’entre eux nouvellement débarqué n’avait +peut-être pas appris ce qu’un étranger doit savoir des usages +locaux, pour éviter de se compromettre. Ne reconnaissant +pas un dieu dans un python qui s’était gravement installé +sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténèbres de +la nuit ne purent cacher le crime. Presque aussitôt qu’il fut +commis, des cris sauvages se firent entendre devant le fort ; +le tumulte et les menaces allaient croissant, malgré l’intervention +du directeur du comptoir et d’autres personnages +influents. Il fallut faire traîner les négociations en longueur +et prendre le temps de s’abriter sous la protection du monarque. +Le roi déclarant qu’il se réservait l’instruction de +cette affaire, le calme se rétablit peu à peu.</p> + +<p>Bosman se trouva fort gêné par un serpent qui s’était +colloqué dans la salle à manger, au-dessus de la table où on +lui servait les repas. Il ne put obtenir qu’on l’enlevât : plutôt +que d’autoriser l’enlèvement du Dangbé, le roi envoya +un bœuf au facteur, avec promesse de contribuer à l’entretien +du dieu.</p> + +<p>Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis +subirent longtemps la présence d’un de ces fétiches dans les +magasins du fort français. Il s’était blotti derrière des +futailles pleines, auxquelles ils ne purent toucher, de peur +de déranger irrévérencieusement l’hôte importun : ce qu’ils +auraient payé fort cher, selon toute apparence.</p> + +<p>En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités. +<i>Le culte qu’on lui rend</i> mérite aussi notre attention.</p> + +<p>Les mystères de l’initiation sont impénétrables. Dan a ses +femmes ; ces femmes, il les épouse secrètement dans l’intérieur +de sa case. Ne cherchons pas à soulever le voile qui +cache les turpitudes de cet intérieur ; notons seulement que +les femmes de Dan deviennent mères.</p> + +<p>Jusqu’à ces dernières années, on donnait au culte du serpent +un éclat extraordinaire, qu’il n’a plus aujourd’hui. +A-t-on laissé tomber en désuétude l’usage des processions +antiques ? ou bien l’a-t-on supprimé, pour un usage quelconque ? +je ne saurais le dire. Il est certain qu’on n’assiste +plus à Wydah aux cérémonies solennelles dont les voyageurs +donnèrent le récit jadis.</p> + +<p>« Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, le boa +était promené en grande pompe une fois chaque année, +par les rues et les places de Wydah. Au jour fixé pour la +solennelle exhibition du monstre, il était défendu aux blancs +et aux nègres de sortir de chez eux ; il était prescrit, en +outre, de tenir closes les portes et les fenêtres, avec défense +de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en +disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction +terrible de cette loi. Un blanc, qui se croyait à l’abri de +tous les regards, eut l’imprudence de jeter un coup d’œil +sur le cortége, au moment où il passait sous les fenêtres ; +dénoncé par les nègres à son service, il mourut empoisonné, +à quelques jours de là.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié deux +ouvrages chez Mame : <i>le Dahomey</i> et <i>le Pays des nègres</i>.</p> +</div> +<p>« Un autre Européen fut plus heureux que celui-là, et +c’est de lui que je tiens les détails qui vont suivre.</p> + +<p>« Avant d’extraire le boa de sa case, on a le soin de le +gorger de viande. Lorsqu’il est bien repu et que le travail +de la digestion l’absorbe tout entier, les plus dignes des +féticheurs se prosternent devant lui, le soulèvent de terre +avec des précautions infinies, et le placent, comme une +masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants +se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté +par huit hommes vigoureux, se balance dans sa couche +aérienne légèrement soutenue par les gros bonnets du fétichisme ; +des hommes, des femmes, vêtus de pagnes de +soie, le précèdent ; une musique infernale le suit. Les sons +rauques qu’elle jette dans les airs, alternant avec les chants +de la foule, ajoutent encore au caractère sauvage de cette +exhibition. Ainsi organisé, le cortége parcourt les rues, +stationne sur les places de la ville ; et, pendant quelques +heures, Wydah ressemble à une vaste nécropole hantée +par des spectres aux formes étranges, plus hideux encore +que ceux qu’une imagination en délire voit sortir des tombes +entr’ouvertes.</p> + +<p>« L’agitation du boa, en train de terminer heureusement +sa digestion, met fin à la cérémonie ; car le dieu, rassasié +d’honneurs, pourrait bien, en guise de remercîments, +serrer avec trop de tendresse le bras ou la tête de quelqu’un +de ses porteurs.</p> + +<p>« Cette fête, qui revenait régulièrement tous les ans, +n’a pas eu lieu une seule fois pendant mon séjour au Dahomey. »</p> + +<p>M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861. +Depuis lors, ce fut toujours le même état de choses.</p> + +<p>Mon frère, ancien missionnaire aussi, raconte, de son +côté, dans le <i>Contemporain</i> : « Chaque année, le grand +maître de la maison du roi était chargé de lui porter en +procession, avec beaucoup de solennité, au son des cornes +d’ivoire, des tam-tams et des flûtes, et au milieu de +décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux +envoyés par le prince et consistant en moutons, cabris, +poules, étoffes, vin, tafia, maïs, manioc, fruits divers et +cauris. Ces processions étaient renouvelées quand on était +menacé d’une guerre, quand le pays était affligé par la +sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une maladie +contagieuse ou par toute autre calamité.</p> + +<p>« Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de +près le couronnement royal ; elle était présidée par la mère +du roi. Trois mois après, il y en avait une seconde, à +laquelle le roi assistait en personne<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Un certain nombre de +femmes portaient les cauris, les vivres, l’eau-de-vie, les +pièces d’étoffe d’indienne et de soie, et tous les autres présents +envoyés au serpent par le roi et sa mère. Des noirs, +avec de longues baguettes à la main, marchaient à la tête +et frappaient impitoyablement ceux qui ne s’écartaient pas +assez vite ou qui troublaient l’ordre de la cérémonie ; +on obligeait les curieux et les spectateurs à s’asseoir par +terre et à demeurer dans le silence et le recueillement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de +Dahomey ne va pas à Wydah.</p> +</div> +<p>« Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes +de soldats s’avançant quatre à quatre, le fusil sur l’épaule, +et par des chœurs de trompettes sonnant de leur mieux, par +des tam-tams frappés avec force, et par des joueurs de flûte +qui ajoutaient au vacarme produit par les autres musiciens. +Le roi et sa mère venaient ensuite, superbement habillés, +avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur.</p> + +<p>« A mesure que les différentes troupes arrivaient devant +le palais du serpent, elles se prosternaient en dehors, la face +contre terre, se jetaient de la poussière sur la tête, battaient +des mains et poussaient des cris lugubres. Pendant que le +roi et sa mère remettaient entre les mains du prêtre les +présents offerts, les musiciens et les musiciennes soufflaient +avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs flûtes, +et frappaient avec frénésie leurs tam-tams ; les soldats, de +leur côté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et +le vacarme était effroyable. La réception des présents terminée, +le cortége reprenait tranquillement le chemin de la +ville, dans le même ordre et avec la même gravité qu’on +avait observés en se rendant au temple.</p> + +<p>« Les offrandes et les sacrifices en l’honneur du serpent, +assure le chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas à +quelques bœufs et à quelques béliers, ni à des pains de mil, +à des fruits ou à des anneaux d’or ; le grand sacrificateur +prescrivait souvent une quantité considérable de marchandises +précieuses, des barils de cauris, de poudre et d’eau-de-vie, +des hécatombes de bœufs, de moutons et de volailles, +quelquefois même des sacrifices d’hommes et de jeunes +négresses. »</p> + +<p>Mon frère dit encore dans la même étude :</p> + +<p>« On célèbre tous les ans trois fêtes, à chacune desquelles +on sacrifie à Dambé un bœuf, des moutons, des cabris et des +poules ; les prêtres boivent du tafia mélangé avec du sang, +comme on fait en Amérique dans la fête de Vaudoux, et +toute la journée se passe en danses et en saturnales épouvantables. +Un peu avant les sacrifices, les prêtresses prétendent +que le saint est entré dans leur corps et s’est rendu +maître d’elles ; elles prennent sur leurs têtes de petits vases +ressemblant à des gargoulettes, dont le fond est arrondi en +demi-boule, se rendent à la lagune en branlant la tête à +droite et à gauche, et s’écrient que le saint les mène et +qu’elles ne savent où elles vont. Cette pantomime dure jusqu’à +la lagune ; là, les prêtresses emplissent leurs vases d’eau +et, tout en faisant les mêmes contorsions, reviennent à la +case de Dambé, où elles déposent les vases, dont l’eau doit +servir de breuvage aux divinités.</p> + +<p>« Tous les trois ans, on promène le gros serpent<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> à travers +la ville. La veille, on a soin d’avertir les noirs de fermer +les portes et de ne pas regarder au moment où la procession +passera. Le matin, des prêtres armés de gros bâtons parcourent +les rues et massacrent les cochons, les chiens et les +poules qu’ils rencontrent, parce que ce sont, disent-ils, les +ennemis de Dambé : le chien l’agace par ses aboiements, la +poule lui crève les yeux et le cochon le tue. Après cet holocauste, +les prêtres mettent le serpent dans un hamac et le +portent en chantant et en dansant, pour qu’il chasse de la +ville les maladies et les fléaux. Les noirs se cachent effrayés. +« Si nous regardions le saint, disent-ils, notre corps se couvrirait +de vers et tomberait en pourriture. » Il serait plus +vrai de dire qu’ils redoutent les prêtres ; ceux-ci ne manqueraient +pas de châtier terriblement quiconque jetterait un +regard indiscret sur les mystères. Un mulâtre voulut savoir +ce qu’on faisait dans cette procession ; en 1868, au moment +où elle allait passer, il se barricada dans sa chambre de +manière à n’être vu et dérangé ni par ses esclaves, ni par +ses serviteurs ; il fit au milieu du contrevent une ouverture +de la grandeur d’une pièce de cinq francs, et voici la description +qu’il me donna lui-même le lendemain : « Cinq +prêtres marchaient en tête armés de bâtons, sans doute +pour assommer ceux qu’ils rencontreraient sur leur passage. +Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre +prêtres et quatre prêtresses, sans caleçon et sans pagne, +dansaient et chantaient autour d’un hamac qui était porté +par deux hommes aux formes athlétiques. Une pièce +d’étoffe jetée sur le hamac empêchait de voir le serpent. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Un serpent exceptionnellement gros, au <i>dire des féticheurs</i>.</p> +</div> +<p>On rencontre dans les bosquets sacrés, près de la lagune +surtout et près des sources, des tiges de fer simulant les plis +sinueux du serpent. Il n’est pas rare de les voir enfermées +dans de petites cases. C’est encore Dangbé ! Ces tiges sont +l’image sainte du serpent, aussi bien qu’un autre simulacre, +également en fer, mais en forme de clochette : le dernier +est l’image femelle ; le premier, l’image mâle ; tous deux représentent +le serpent des lagunes appelé <i>éré</i> par les nègres nagos.</p> + +<p>Auprès de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien +des vases d’un modèle particulier avec des couvercles en +terre. On y dépose l’eau et les présents destinés au fétiche.</p> + +<p>Il y a des jours consacrés à Dan ; on célèbre aussi en son +honneur des septénaires ou des <span lang="la" xml:lang="la">triduum</span>. Durant trois jours, +quelquefois durant une semaine entière, on boit et l’on +danse, et l’on apporte au dieu des oblations. Les femmes du +serpent s’occupent du décor et veillent à approvisionner +d’eau et les fétiches et les danseurs. Elles font les immolations. +La danse se prolonge parfois jusqu’au lendemain. Je +renonce à dire ce que sont ces danses nocturnes, pêle-mêle +d’hommes et de femmes, qui se livrent sans retenue aux +emportements du dévergondage, non-seulement sans rougir, +mais encore en s’excusant et en se faisant un mérite de leurs +excès. « <i>Elles sont possédées</i> par le dieu, disent-elles ; c’est +le dieu qui les agite et les mène ; c’est le dieu qui les féconde +et qui leur fait connaître les douceurs de la maternité. »</p> + +<p>Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de <i>Lissa</i>. +Ceux-ci ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a +le Lissa mâle et le Lissa femelle ; dans le premier, le corps +du caméléon est plus recourbé. On fait aux deux des offrandes +et des sacrifices.</p> + +<p>Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent +sans dire comment on punit les noirs sacriléges, car +nous n’avons parlé plus haut que des blancs profanateurs.</p> + +<p>Autrefois, le noir qui tuait, même par mégarde, un serpent +fétiche, était brûlé vif. « Aujourd’hui, on se contente +de renfermer le coupable dans une petite case en paille ; +mais le détenu peut s’enfuir vers une lagune voisine de la +mission. Il est vrai qu’il n’y arrive pas sain et sauf ; sur son +passage, les noirs ont le droit de le frapper à coups de bâton, +et ils en usent largement.</p> + +<p>« Dernièrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet +1868)<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>, une jeune négresse, esclave du chacha actuel, +écrasa sous une porte la tête du serpent fétiche. On eût pu +la soustraire au châtiment en donnant une certaine somme, +car au Dahomey tout s’arrange avec de l’argent. Le chacha +préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille +au bout d’une grande place, derrière un bois fétiche, près +du temple de Danbé. On y enferma la jeune fille avec cinq +noirs coupables de la même faute, et l’on y mit le feu. Tous +les six s’enfuirent aussitôt. Les Moses, ou confidents du vice-roi, +se placèrent à côté de la jeune fille et de quatre des +condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs, échelonnés +jusqu’à la lagune, n’osaient les toucher, de peur de +frapper les Moses et d’être frappés à leur tour par eux ; mais +leur fanatisme se déchargeait sur le pauvre malheureux qui +n’avait pas eu de cadeaux à offrir ; les coups de bâton pleuvaient +sur son dos ; sa tête et ses épaules ruisselaient de +sang, et les noirs le frappèrent jusqu’à ce qu’il eût sauté +dans une barrique enfoncée en pleine lagune : l’épreuve +était terminée. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> C’est mon frère qui parle.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c24"><span class="first">CHAPITRE XXIV</span><br> +<span class="xsmall">L’ÉTRANGER CHEZ LES NÈGRES.</span></h2> + + +<p>Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs +croyances religieuses et leur culte, par leurs relations domestiques +et sociales ; ils se distinguent encore par la manière +dont ils se comportent à l’égard de leurs frères de la grande +famille de l’humanité !</p> + +<p>Comment les nègres comprennent-ils le droit des gens ? +L’étranger, pour eux, est-il un frère qui a droit à des égards ? — Nous +ne craignons pas de l’avouer : lorsqu’il n’est pas +considéré comme un ennemi, l’étranger, pour les noirs, +n’est qu’un <i>intrus sans autre droit que celui qu’on veut bien lui +concéder</i>. C’est un importun qui demande sa place au banquet +social ; un concurrent à l’ambition duquel il faut poser des +limites ; un étranger dans toute la force du mot, quelqu’un +qui est au dehors et qui demande à entrer.</p> + +<p>Cet aveu me coûte peu, car je sais que les païens les plus +policés n’ont pas eu des idées plus saines, des sentiments +plus fraternels. Soit, les nègres ne permettent pas aux blancs +de s’établir dans une ville sans autorisation ; ils leur défendent +de voyager dans l’intérieur sans autorisation, de vendre certains +produits au détail, d’en faire rentrer d’autres dans le +commerce ; ils leur ont même défendu, jusque dans les derniers +temps, de commercer directement avec les gens du +peuple. Mais qu’on me le dise : l’étranger était-il plus libre +dans la Grèce et à Rome ? Que demandent Platon et Aristote, +en Grèce ? que demandent la loi <i>Penna</i> et la loi <i>Papia</i>, +à Rome ? Partout, le paganisme veut que l’étranger soit tenu +à l’écart ; qu’on ne communique avec lui que rarement et +pour les choses nécessaires. Des règlements particuliers prescrivent +à quels citoyens il est permis d’entrer en relation +avec les étrangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe, +d’Athènes, de Carthage étaient éloignés de la ville ? Aristote +va nous le dire : « Nous voyons, de nos jours, plusieurs +cités dont les ports sont <i>situés loin de la ville et fortifiés</i> ; +la ville peut ainsi recevoir les étrangers sans péril pour +elle. »</p> + +<p>De quel péril est-il question ici ? Du péril qu’entraîne le +<i>commerce fréquent</i> avec les étrangers ; car ce commerce introduit +une grande variété de mœurs et des nouveautés préjudiciables. +« Lycurgue, dit Plutarque, défendit à ses concitoyens +de voyager en pays étrangers et, par la même raison, +bannit tous les étrangers de la ville… Il ne leur était +même pas permis de la visiter. » Platon aussi, le divin Platon, +met <i>hors la loi</i> tout particulier qui a quitté son pays +sous prétexte d’étudier les lois des autres peuples.</p> + +<p>Même chose se pratique chez les noirs. Quiconque voyage +chez les blancs leur est assimilé ; comme eux, il sera <i>oyibo</i> +et étranger. Aussi, on distingue l’<i>oyibo foufoun</i> et l’<i>oyibo doudou</i>, +deux dénominations que l’on traduit mal dans les récits +à effet par <i>blanc-blanc</i> et <i>blanc-noir</i><a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Au Dahomey, c’est-à-dire en <span class="sc">Djéji</span>, on dit <i>yévo</i> au lieu de +<i>oyibo</i>.</p> +</div> +<p><i>Oyibo</i> signifie plutôt étranger que blanc ; l’étymologie de +ce mot est <i>o yi bo</i>, celui qui arrive, qui vient (d’au delà des +mers) ; celui qui est étranger au continent africain.</p> + +<p>L’inclination à voir dans l’étranger un intrus, presque +un ennemi, n’est donc pas particulière au pays que nous +étudions ; elle se retrouve chez tous les peuples païens. +Toutefois, le Dahomey se singularise par sa manière de +faire, et il ne sera pas sans intérêt de le montrer à l’œuvre.</p> + +<p>D’abord, rappelons-nous que la disposition des frontières +met le blanc dans l’impossibilité d’entrer dans le royaume +ou d’en sortir sans être aperçu. Ajoutons à cela que, du côté +de la mer, les difficultés du passage de la barre mettent le +blanc à la discrétion des noirs, les noirs seuls étant exercés +aux manœuvres exceptionnelles de ce passage.</p> + +<p>Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blanc, +une fois entré sur le territoire dahoméen, est livré au caprice +et aux exigences du pouvoir local. Si l’on a pour lui +des égards, c’est pur égoïsme ; si l’on garde quelques ménagements, +c’est encore un calcul égoïste : on ne veut point +pousser le blanc à bout ; s’il partait, on ne pourrait plus +l’exploiter : afin de pouvoir l’exploiter encore, on garde une +certaine réserve.</p> + +<p>Voici les principes sur lesquels sont basées les relations +du Dahomey avec les blancs :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Les blancs n’entrent au Dahomey que par pure tolérance.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Ils n’en peuvent sortir sans la permission du roi ou +des chefs, et après <i>s’être fait ouvrir les chemins</i> par eux.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Nul ne s’établit dans le royaume qu’avec la permission +expresse du roi.</p> + +<p>4<sup>o</sup> On n’est pas libre de circuler à l’intérieur, à moins de +s’y être fait autoriser.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Quiconque veut se livrer au négoce doit <i>se faire ouvrir +les chemins <span class="rm xs">POUR LE COMMERCE</span></i> ; les autorités se réservant toujours +le droit <i>de les lui fermer</i>, quand bon leur semblera.</p> + +<p>6<sup>o</sup> Les négociants ne sont pas libres d’acheter les produits +du pays dont l’exportation n’a pas été approuvée. On leur +défend de vendre certaines marchandises, l’<i>étoffe du roi</i>, par +exemple. Il y en a d’autres qu’on ne leur permet pas de +vendre en détail, le droit de les détailler étant un privilége +réservé aux gens de l’endroit.</p> + +<p>7<sup>o</sup> Quelquefois la valeur de certains produits exotiques +varie, de telle sorte que le négociant est obligé de hausser +notablement ses prix. Ce changement de prix, si bien motivé +qu’il soit, expose à des palavres et à de fortes amendes.</p> + +<p>L’application de ces principes atteint directement la liberté +des blancs et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement +par les restrictions apportées à celle des nègres. +Ceux-ci sont astreints, en grand nombre, à ne commercer +avec les Blancs que par l’intermédiaire de tiers interposés. +De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est assimilé : +comme eux, il est yévo et étranger ; il ne peut plus participer +aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son origine +et sa couleur l’assujettissent toujours aux lois du pays, +tandis que la qualité de <i>yévo</i> l’exclut des charges et des +conseils.</p> + +<p>Dans cet état de choses, les noirs ne s’empressent guère +d’adopter le costume et les usages des blancs, ou de se faire +baptiser. Ils seraient très-flattés, assurément, de se dire <i>yévos</i> ; +mais ils appréhendent les conséquences de ce titre flatteur, +et ils demeurent (<i>mé wi-wi</i>) gens de couleur noire.</p> + +<p>Les blancs qui se sont établis au Dahomey n’y allèrent +pas tous dans le même but : les uns cherchaient un gain +quelconque ; les autres allaient apporter aux nègres les lumières +de la foi et les bienfaits du christianisme. Nous ne +dirons rien ici des missionnaires qui se dévouaient au progrès +de l’Évangile ; parlons seulement des blancs qui se +vouèrent aux opérations commerciales.</p> + +<p>Ces derniers ont demandé deux choses : 1<sup>o</sup> des esclaves ; +2<sup>o</sup> les productions du pays.</p> + +<p>D’abord ils demandèrent des esclaves, et rien que des +esclaves. Inutile de répéter ce que nous avons dit de la +traite des nègres, qui s’établit et s’organisa dans les royaumes +de Juda et d’Allada dès 1660, pour continuer jusqu’en 1865 ; +<i>excitant les dissentiments</i> durant une période de plus de deux +cents ans ; <i>fomentant des guerres presque incessantes chez les +peuples par l’appât du gain proposé aux premiers ravisseurs des +nègres</i>. (Paroles de <span class="sc">Grégoire</span> XVI.)</p> + +<p>En 1842 seulement commença, à Wydah, ce que nous +appellerons à bon droit le <i>commerce légal</i>, c’est-à-dire l’exportation, +non plus des personnes, mais des choses : de +l’huile et des amandes de palmier.</p> + +<p>L’honneur d’avoir pris l’initiative de ce commerce appartient +à un Français, M. Victor Régis aîné, de Marseille. +Il obtint la permission d’établir une factorerie dans le fort +français de Wydah, et inaugura le commerce légal sous la +protection de notre pavillon national. Les nègres donnent +en troc leur huile et leurs amandes pour les objets d’importation : +étoffes diverses, tafia et liqueurs, poudre, fusils, +tabac <i>en rôle</i> du Brésil, tabac <i>en feuilles</i> des États-Unis, +cauris, etc.</p> + +<p>Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort +lucratif. Les nègres troquaient en aveugles, ne connaissant +ni le prix de ce qu’on leur apportait, ni la valeur de ce +qu’ils livraient en échange. Les marchandises les moins +favorisées donnaient au moins cent cinquante pour cent +de bénéfices, avant que la concurrence eût porté ses premiers +coups au lucre commercial. En quelques années, +M. Régis réalisa une fortune colossale de plusieurs millions.</p> + +<p>Dans la suite, les anciens marchands d’esclaves établis à +Wydah se virent forcés à tourner leur activité vers le commerce +légal, seul possible désormais. Ils se pourvurent +d’abord à la maison Régis, dont ils devinrent les clients et +les agents commissionnés. Puis ils reçurent des navires en +consignation, et commencèrent la concurrence qui devait +éclairer les nègres sur la valeur des marchandises diverses. +En dernier lieu, deux maisons françaises furent fondées : +l’une par MM. Jules Lasnier, Daumas, Lartigue et C<sup>ie</sup> ; l’autre +par M. Fabre, parent de M. Régis, et son ancien associé.</p> + +<p>On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis ; il +donna ordre à ses agents de soutenir la lutte, en évitant de +la provoquer ou de l’engager. Bientôt on se disputa les +faveurs des noirs ; on leur paya plus cher les produits qu’ils +apportaient ; on leur livra à des prix inférieurs ceux d’Europe +et d’Amérique, et le commerce ne tarda pas à devenir +beaucoup moins rémunérateur.</p> + +<p>La France a un vice-consul accrédité (<i>autant qu’on peut +l’être</i>) auprès du roi de Dahomey. Le siége du vice-consulat +est à Wydah.</p> + +<p>En terminant, qu’il nous soit permis de déplorer l’influence +pernicieuse des blancs au Dahomey. En s’adonnant +à la traite, ils ont rendu nécessaire la chasse à l’homme. +N’est-ce pas la traite des nègres qui a fait du monarque +dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de +pillards ?</p> + +<p>Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de +les considérer comme une race inférieure et maudite. Ils +ont leur dignité, leurs lois, leur droit : respectons-les. Le +noir a sa place dans la grande famille humaine : nous avons +eu le tort de l’en exclure ; qu’il n’en soit plus ainsi +désormais.</p> + + +<p class="c gap">FIN.</p> + +<div class="break"></div> + +<figure><img src="images/map.jpg" alt=""> +<figcaption>CÔTE DES ESCLAVES<br> +Dressée<br> +PAR L’ABBÉ PIERRE BOUCHE</figcaption> +</figure> +<p><i>N. B.</i> Les noms en caractères romains, surmontés d’un numéro, +sont ceux des six contrées principales des pays Nagos. +Les noms entre parenthèses sont les noms indigènes. +Les noms en gros caractères et soulignés sont ceux des +tribus principales.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r small left1"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="sc">Au lecteur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>VII</small></a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. premier</span>. Côte des Esclaves. Physionomie générale ; climat ; +saisons ; tornades</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">II.</span> Le nègre. Habitants de la côte des Esclaves ; leur +caractère ; tatouages</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">III.</span> Habitation, mobilier, vêtements et parures, insectes +et reptiles</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">IV.</span> Agriculture, pêche, nourriture</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">53</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">V.</span> Relations sociales ; langages, bâton, divisions du +temps</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">67</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">VI.</span> Plaisirs et réjouissances</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">91</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">VII.</span> État religieux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">104</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">VIII.</span> État domestique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">134</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">IX.</span> État politique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">166</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">X.</span> Industrie, commerce, voies de communication, +moyens de transport</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">195</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XI.</span> État sanitaire, funérailles, deuil</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">202</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XII.</span> Spécimen de littérature (contes nagos)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">221</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XIII.</span> Maximes de sagesse (proverbes)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">239</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XIV.</span> Islam et christianisme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">254</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XV.</span> Les origines : simples notes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">268</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XVI.</span> Voyage le long de la côte : Lagos, Porto-Novo, +Wydah, Agoué</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">274</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XVII.</span> Excursions</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">307</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XVIII.</span> Géographie du Dahomey</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">318</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XIX.</span> Quelques mots sur l’histoire du Dahomey</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">327</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XX.</span> Organisation administrative du Dahomey</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">343</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XXI.</span> Guerres et guerriers du Dahomey</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">353</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XXII.</span> Sacrifices humains et traite des nègres</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">368</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XXIII.</span> Particularités religieuses</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">385</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XXIV.</span> L’étranger au Dahomey.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">398</a></div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78298 ***</div> +</body> +</html> |
