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+<head>
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+ <title>La Côte des Esclaves et le Dahomey | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78298 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em">SEPT ANS EN AFRIQUE OCCIDENTALE</p>
+
+<h1>LA CÔTE DES ESCLAVES<br>
+ET<br>
+LE DAHOMEY</h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large sc">L’Abbé PIERRE BOUCHE</span><br>
+<span class="xsmall">ANCIEN MISSIONNAIRE</span></p>
+
+<p class="c">Ouvrage accompagné d’une carte</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="small ssf g">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
+
+<p class="c">1885<br>
+<span class="i small">Tous droits réservés</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em small">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
+et de reproduction à l’étranger.</p>
+
+<p class="small">Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de
+la librairie) en janvier 1885.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">AU LECTEUR</h2>
+
+
+<p>Si de nos jours on voyage beaucoup en Afrique, on
+se borna longtemps à y entretenir des relations avec les
+peuples de la côte. Aussi, les divisions géographiques
+portent souvent la dénomination de <i>côtes</i> : <i>Côte d’ivoire</i>,
+<i>Côte du poivre</i>, <i>Côte d’or</i>. Du Volta au Niger s’étend
+une <i>côte</i> tristement célèbre par le trafic infâme que l’on
+y fit des Nègres : c’est la <span class="sc">Côte des Esclaves</span>, ainsi
+nommée parce que les marchands d’esclaves allaient
+s’approvisionner là de préférence.</p>
+
+<p>Je connais cette côte, pour y avoir séjourné sept
+ans : de janvier à septembre 1866, à Porto-Novo ; de
+septembre 1866 à avril 1868, à Wydah, ville du
+Dahomey, d’où je revins à Porto-Novo. Je partis six
+mois après pour Lagos, où je demeurai d’octobre 1868
+à décembre 1869.</p>
+
+<p>Dans un second voyage, je séjournai à Lagos de janvier
+1873 au 21 mai 1874, date à laquelle je partis pour
+le pays des Minas. Je demeurai à Agoué jusqu’en juillet
+1875. En juillet je partis pour Lagos, où je m’embarquai
+pour l’Europe.</p>
+
+<p>Pendant les sept années de mon séjour à la Côte des
+Esclaves, j’habitai donc les points principaux de cette
+contrée ; je m’appliquai à l’instruction et à l’éducation,
+au soin des malades, au ministère apostolique, à la direction
+des affaires de la Mission, à l’installation de deux
+résidences, chez des peuples différents d’origine et de
+mœurs. Je fus supérieur dans chacune des résidences ;
+je remplis même les fonctions de Vice-Préfet apostolique
+du Vicariat. Dans ces emplois, je fus en relation
+avec des Noirs de tout âge, de toute condition, de
+nationalités diverses ; et je puis affirmer sans aucune
+présomption que je connais le Noir de la Côte des
+Esclaves.</p>
+
+<p>Je voudrais aussi le faire connaître, ce peuple digne
+de pitié sur lequel on a fait longtemps peser le joug de
+l’esclavage et du mépris. Mieux connu, le Nègre nous
+apparaîtra tel qu’il est ; et nous n’aurons pas de peine
+à saluer en lui <i>l’homme</i> et <i>le frère</i> : frère déchu, dégradé
+par l’ignorance et la corruption du paganisme ; frère
+malheureux, longtemps opprimé, à qui nous devons
+au moins la pitié et la compassion que commande l’infortune.</p>
+
+<p class="ind">Ponlat-Taillebourg, près Montréjeau (Haute-Garonne).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LA CÔTE DES ESCLAVES</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="first">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="xsmall">CÔTE DES ESCLAVES : PHYSIONOMIE GÉNÉRALE. — CLIMAT. — SAISONS. — TORNADES.</span></h2>
+
+
+<p>Le 24 décembre 1865, je pris passage à bord d’un steamer
+anglais, allant de Liverpool à la côte occidentale d’Afrique.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> janvier suivant, en vue de Ténériffe, je saluai avec
+émotion la terre d’Afrique à laquelle je consacrais ma vie
+et mes travaux d’apôtre ; où j’eus l’honneur de travailler et
+de souffrir durant sept années, et où il ne m’a pas été permis
+de mourir, ainsi que je le désirais.</p>
+
+<p>Je ne perdrai pas le temps à raconter les péripéties et les
+épreuves de la traversée ; j’ai hâte d’arriver chez mes chers
+nègres de la côte des Esclaves. Après un mois de navigation,
+nous jetons l’ancre en rade de Lagos. Bientôt, un petit
+bateau à vapeur sort de la rivière de Lagos. Il accoste notre
+navire, prend le courrier et repart, emportant cinq ou six
+passagers venus avec nous. Mon confrère et moi, peu habitués
+aux usages du bord, ne crûmes pas pouvoir profiter de
+ce bateau, à ce moment-là, pour descendre à terre. Nous
+attendions qu’il revînt prendre les passagers et les marchandises.
+Un jour, deux jours passent, point de vapeur !</p>
+
+<p>Il venait bien de grandes chaloupes ; mais le passage de
+la barre est périlleux, et l’on nous avait recommandé de ne
+rentrer en rivière qu’avec le vapeur.</p>
+
+<p>Le troisième jour, fatigué d’attendre, je dis à mon confrère,
+aussi impatient que moi de prendre possession du sol
+africain : « Après tout, ces chaloupes vont et viennent sans
+cesse ; un accident n’est pas chose ordinaire ; risquons-nous
+dans une de ces embarcations. » Ainsi dit, ainsi fait. Nous
+prîmes terre, et nous reçûmes à la factorerie de M. V. Régis,
+de Marseille, l’hospitalité la plus empressée.</p>
+
+<p>Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir que j’arrivais
+dans un pays tout différent de celui qui m’avait vu naître
+et grandir ; dans un pays où j’irais de nouveautés en nouveautés
+et de surprise en surprise. J’étais sur le portail
+extérieur, n’ayant pas assez d’yeux pour contempler ce qui
+était devant moi. Un nègre passait. Quel ne fut pas mon
+étonnement, en le voyant s’étendre tout du long, se relever
+aussitôt et s’éloigner, en frappant des mains et en faisant
+claquer les doigts ! Il fit tout cela prestement, sans contrainte,
+avec aisance même, comme une chose naturelle
+qu’il était accoutumé de faire. On m’expliqua qu’il venait
+tout simplement de me saluer ; les Nagos saluent de la sorte
+les personnes à qui ils témoignent un profond respect. Je
+me laissai préoccuper tellement par les évolutions opérées
+sous mes yeux, que je n’eus ni le temps ni l’idée d’observer
+le costume et la figure de celui qui était passé. Rien pourtant
+ne me choqua.</p>
+
+<p><i>La côte des Esclaves a une physionomie particulière.</i></p>
+
+<p>Vue du large, elle est, dit très-bien M. le docteur Féris<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>,
+d’une « <i>désespérante monotonie</i> : pas un golfe, pas une baie,
+pas une crique ; sa direction est presque rectiligne. Cette
+forme est due sans doute à l’existence du courant de Guinée,
+qui agit à peu près constamment et avec une certaine force
+dans la direction de l’ouest à l’est, et qui, comblant les
+enfoncements, effaçant les promontoires, tend à égaliser
+cette interminable plage de sable qui offre une si faible
+résistance à l’action des flots.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Archives de médecine navale.</i></p>
+</div>
+<p>« La côte est partout basse et plate ; l’œil n’aperçoit, dans
+le lointain, aucune trace de colline. Ce qui, dans les instructions
+et sur les cartes, porte le nom de monts, ne sont que
+des bouquets d’arbres touffus.</p>
+
+<p>« A peu de distance de la terre, une ligne blanche et
+écumeuse indique la situation de la barre. »</p>
+
+<p>Les voyageurs ont dépeint souvent le curieux phénomène
+connu sous le nom de <i>barre du golfe de Guinée</i> ; nul, dans
+ses descriptions, n’a été plus heureux que M. le docteur
+Féris. Voici comment il s’exprime dans les <i>Archives de médecine
+navale</i> :</p>
+
+<p>« Pendant neuf mois de l’année, les vents du sud-ouest
+règnent dans le golfe de Guinée. Ils y sont attirés, selon
+quelques savants, par la raréfaction de l’air, due à l’influence
+des rayons solaires répercutés par les sables brûlants du
+vaste continent africain. Sous leur action incessante, l’Océan
+se creuse en longues ondulations qui viennent se briser sur
+sa plage sablonneuse, dont la déclivité vers la haute mer
+est presque insensible. Ces gigantesques lames (quelques-unes
+atteignent 40 à 50 pieds de hauteur) sont arrêtées
+brusquement à leur base par le peu de profondeur du fond,
+tandis que leur partie supérieure, obéissant à l’impulsion
+reçue, et continuant sans obstacle leur course furieuse, se
+roule en énormes volutes, qui viennent déferler sur la
+plage avec un bruit terrible.</p>
+
+<p>« Elles forment ainsi en rebondissant trois lignes de brisants,
+à peu près également espacés, et dont la première
+est à 300 mètres environ du rivage. C’est un spectacle
+qu’on n’oublie plus dès qu’on l’a une fois contemplé ; et si
+quelque chose peut ajouter à l’impression qu’il cause, c’est
+de voir l’homme se jouer, dans une frêle embarcation, de
+ces colères de la nature, et en triompher à force de courage
+et d’adresse. »</p>
+
+<p>Tel est le phénomène en lui-même. Pour franchir les
+brisants, il faut des embarcations et des rameurs spéciaux
+que l’on <i>engage</i> à la côte d’Or et à la côte de Krou, près du
+cap des Palmes.</p>
+
+<p>« Quand les noirs veulent passer la barre, dit encore avec
+la même exactitude M. Féris, ils roulent leur pirogue sur
+le sable jusqu’au bord de l’eau et la font entrer dans la mer
+par secousses successives, profitant chaque fois de l’arrivée
+de lames qui s’étendent sur la plage en formant une écume
+bouillonnante.</p>
+
+<p>« Enfin, la pirogue est mise à l’eau, et tous les noirs
+s’embarquent prestement, pendant que le féticheur, debout
+sur le rivage, cherche à calmer le démon de la barre par
+des gestes et des invocations.</p>
+
+<p>« L’équipage de ces embarcations est généralement composé
+de douze à seize hommes, dont dix ou quatorze rameurs,
+plus l’homme de barre qui est armé d’un aviron de queue,
+en guise de gouvernail. Les hommes sont assis sur le bord
+du canot, et, munis de pagayes, ils nagent en cadence et
+avec un ensemble parfait. Chaque fois qu’ils plongent la
+palette dans les flots, ils font une profonde inspiration, et,
+en se relevant, ils expirent bruyamment, et en mesure, en
+faisant passer l’air entre leurs dents entr’ouvertes, et produisant
+ainsi un sifflement prolongé. Dans les moments
+périlleux, ils s’excitent mutuellement en poussant de grands
+cris.</p>
+
+<p>« Le passage de la barre étant toujours dangereux, ils
+obéissent ponctuellement au moindre signe du pilote. Celui-ci
+veille l’instant propice pour en sortir avec les meilleures
+chances ; aussi la pirogue reste-t-elle souvent stationnaire
+pendant quelques minutes en dedans de la barre, laissant
+passer les lames sous sa quille, à mesure qu’elles se présentent.
+Puis, tout à coup, à un indice particulier, le pilote,
+reconnaissant un moment favorable, pousse un cri, et toutes
+les pagayes frappent violemment les ondes furieuses. Les
+noirs, animés par leurs exclamations inarticulées, font des
+efforts si vigoureux qu’ils paraissent surhumains. Pendant
+ce temps, le pilote, debout et regardant la haute mer, donne
+des ordres, en même temps qu’il fait des gestes de la main
+droite, comme pour calmer les vagues frémissantes. Dès
+que la barre est passée, les noirs lèvent leurs pagayes en
+l’air, puis se mettent à ramer de la façon tranquille et
+cadencée qui leur est habituelle.</p>
+
+<p>« Généralement l’obstacle est plus facile à franchir lorsqu’on
+vient de terre que lorsqu’on veut débarquer. Il arrive
+souvent, surtout dans la mauvaise saison, qu’une lame vient
+balayer la pirogue et tremper entièrement le malheureux
+passager.</p>
+
+<p>« Lorsqu’il atterrit, les derniers rouleaux poussent l’embarcation
+avec une rapidité vertigineuse sur la plage. Dès
+que l’avant a touché, toutes les pagayes sont vivement lancées
+à terre, les noirs se jettent à l’eau, prennent rapidement
+l’Européen par la ceinture et le transportent sur le sol. »</p>
+
+<p>A Lagos, les difficultés se compliquent par la présence de
+bancs de sable qui se trouvent en face de la rivière. Les
+navires ne calant pas trop peuvent être remorqués en rivière.
+Le remorqueur, au lieu de mettre le cap sur l’embouchure,
+va à l’est, puis revient vers l’entrée, voguant
+parallèlement à la côte, entre les bancs de sable et la terre
+ferme. Plusieurs navires ont péri, par suite d’une fausse
+manœuvre, dans ce passage.</p>
+
+<p>A Lagos et à Wydah, les requins pullulent dans la barre.
+En cas d’accident, on risque fort d’être la proie du requin
+qui, en ces endroits, rôde sans cesse, « menaçant, comme
+dit Lacépède, de sa gueule énorme et dévorante les infortunés
+navigateurs exposés aux horreurs du naufrage ».</p>
+
+<p>La barre était mauvaise lorsque je la passai. Grâce à
+Dieu, qui protége les siens, l’habileté de nos rameurs nous
+sauva du danger, et nous en fûmes quittes pour quelques
+éclaboussures lancées par la vague courroucée.</p>
+
+<p>Lagos est bâtie sur une île formée par l’Ogoun et par la
+lagune. Nous parlerons de la ville plus tard ; pour le moment,
+bornons-nous à quelques considérations géologiques.</p>
+
+<p>Le sol de l’île est un mélange de sable fin et de bourbe
+desséchée, dénotant un terrain d’alluvion. Il est marécageux
+en bien des endroits, même au centre de la ville. Partout,
+sur cette côte, on retrouve les mêmes éléments ; il est facile
+de constater qu’une large bande du littoral est de formation
+relativement récente. Évidemment le continent empiète ici
+sur l’Océan. M. Freeman, ancien gouverneur de Lagos, disait
+à M. Borghéro « qu’en comparant les cartes de cette côte
+dressées par les Portugais au temps de la découverte, avec
+les observations actuelles, l’ancien littoral correspondrait à
+présent au milieu de la lagune de Badagry à Lagos, environ
+<i>deux milles plus au nord</i> ». (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p>
+
+<p>Pour se rendre compte de ce que la nature a dû produire
+en ces lieux, il n’y a qu’à faire attention au travail incessant
+de la mer et des rivières ; travail qui a certainement
+amené des résultats considérables dans le cours des siècles
+passés.</p>
+
+<p>Si l’on creuse à quelque profondeur, sur le rivage, on
+s’assure que le sous-sol de la côte actuelle a pour base des
+bancs de madrépores. Sur ces bancs, les vagues de l’Océan
+ont accumulé le sable ; et ainsi s’est formée à la longue une
+bande de terrain, souvent très-étroite, qui constitue aujourd’hui
+le littoral.</p>
+
+<p>Dès que cette bande exista, les eaux des rivières n’eurent
+plus d’écoulement vers la mer ; elles inondèrent les plaines
+basses qui formaient l’ancienne côte. Peu à peu, les charriages
+de ces mêmes rivières apportèrent un commencement
+de végétation ; les marécages et les lagunes devinrent
+tels que nous les voyons.</p>
+
+<p>Le travail des rivières continue toujours. Tous les ans,
+quand les pluies ont grossi leurs eaux, elles soulèvent le
+sol sur la rive, dans les contrées de l’intérieur, en détachent
+des parties plus ou moins considérables et les charrient
+vers la côte. On voit alors des masses d’herbes et
+d’arbustes descendre le cours de la lagune, sous forme
+d’îles flottantes, et aller s’ajouter aux autres herbes qui
+forment ainsi de vastes plaines marécageuses. Buffon semble
+avoir voulu peindre la côte des Esclaves, lorsqu’il a écrit :
+« Dans toutes les parties basses, des eaux mortes et croupissantes,
+faute d’être conduites et dirigées, des terrains
+fangeux, qui, n’étant ni solides ni liquides, sont inabordables
+et demeurent également inutiles aux habitants de la terre
+et des eaux ; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques
+et fétides, ne nourrissent que des insectes vénéneux
+et servent de repaire aux animaux immondes… Plus loin
+s’étendent des espèces de landes, des savanes qui n’ont
+rien de commun avec nos prairies ; les mauvaises herbes y
+surmontent, y étouffent les bonnes ; ce n’est point ce gazon
+fin qui semble faire le duvet de la terre, ce n’est point
+cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité ;
+ce sont des végétaux agrestes, des herbes dures, épineuses,
+entrelacées les unes aux autres, qui semblent moins tenir à
+la terre qu’elles ne tiennent entre elles, et qui se dessèchent
+et repoussent successivement les unes sur les autres,
+forment une bourre grossière, épaisse de plusieurs pieds.
+Nulle route… La nature brute… »</p>
+
+<p>La plaine s’étend à perte de vue vers le nord, avec de
+légères ondulations. Pas de montagnes, pas de collines, pas
+de pierres même jusqu’à une grande distance de la côte.
+M. Borghéro signale le point où il remarqua la première
+roche, en se rendant à Abomey. C’est au delà de Toffo, par
+7° 10′ de latitude nord. « Depuis la mer jusqu’à cet endroit
+on ne trouve pas une seule pierre, dit-il. Le terrain est toujours
+d’argile et de sable cristallin, provenant du granit des
+montagnes encore inexplorées ; mais dans le lit de ce ruisseau
+l’on découvre une espèce de roche volcanique, qui
+reparaît plus loin en avançant vers le nord. »</p>
+
+<p>On ne rencontre d’élévation importante que vers le huitième
+degré.</p>
+
+<p>Un coup d’œil jeté sur la carte nous montre le rivage
+formant une digue aux eaux venues de l’intérieur, et ne
+leur laissant que trois issues vers l’Océan : l’une située à
+l’est de Grand-Popo ; la seconde, à Lagos ; la troisième, à l’est
+de Léké. Les légendes et les chants populaires du Dahomey
+supposent qu’il en existait une autre jadis à Kotonou.</p>
+
+<p>Du Volta au Niger, la lagune court parallèlement à la
+côte, sur toute la longueur. Autrefois elle continuait partout
+sans interruption. Aujourd’hui, par suite de charriages
+et d’atterrissements successifs, il y a solution de continuité
+entre Flaoué et Porto-Ségouro, ainsi qu’à Godomé. Ce dernier
+barrage est de date récente ; des blancs m’ont raconté
+qu’ils étaient allés de Porto-Novo à Wydah sans quitter la
+pirogue, le barrage n’interceptant pas encore les communications
+par la lagune.</p>
+
+<p>Le travail de transformation qui s’opère sur la côte par
+le charriage des rivières explique comment ont dû s’établir
+ce barrage et celui qui, à Kotonou, a séparé la lagune de la
+mer. Il explique aussi le phénomène dont mon frère parle
+dans le <i>Contemporain</i> :</p>
+
+<p>« Un soir, dit-il, Aboupo et sa suite (ils venaient d’arriver
+sur le territoire où ils fondèrent Porto-Novo) entendirent
+un fracas épouvantable ; ils se crurent attaqués par
+le roi d’Ardres et s’enfuirent en toute hâte vers Ajjéra.
+Pendant deux jours, ils n’osèrent pas reparaître : un noir
+se hasarda enfin à travers les hautes herbes, se glissa dans
+la ville (Porto-Novo) qu’il trouva déserte, et vit avec surprise
+la rivière large et profonde qui passait tout auprès ; il
+rapporta la nouvelle à Aboupo, et cette lagune fut appelée
+Ahouan-ga-gi. » Évidemment, les anciens passages s’étaient
+obstrués, et la lagune venait de se créer un nouveau déversoir.</p>
+
+<p>Toutes ces observations appellent la conclusion que Buffon
+donne à la description citée plus haut. « Desséchons ces
+marais, dit le savant naturaliste, animons ces eaux mortes
+en les faisant couler ; formons-en des ruisseaux, des
+canaux… Mettons le feu à cette bourre superflue…
+bientôt, au lieu du jonc, du nénufar dont le crapaud
+composait son venin, nous verrons paraître les herbes
+douces et salutaires. »</p>
+
+<p>La lagune s’élargit en certains endroits de manière à
+former de véritables lacs, présentant des nappes d’une
+étendue de plusieurs kilomètres. Elle s’étend de la sorte :
+1<sup>o</sup> près de Quittah ; 2<sup>o</sup> au nord de Porto-Segouro, où on lui
+donne le nom d’Hacco ; 3<sup>o</sup> près de Grand-Popo ; 4<sup>o</sup> au nord
+de Kotonou (grand lac ou Nokhoué) ; 5<sup>o</sup> à l’ouest de Porto-Novo ;
+6<sup>o</sup> à Lagos…</p>
+
+<p>Il faut noter avec M. Borghéro que les lagunes, à l’est de
+Lagos, diffèrent notablement de celles qui sont à l’ouest. En
+général, les premières sont beaucoup plus larges, quoique
+sur quelques points elles se rétrécissent et n’offrent plus
+qu’un étroit canal. Au lieu d’avoir, comme les autres, des
+bords inaccessibles, la terre est ici facile à aborder. Des
+arbres gigantesques poussent jusqu’auprès de l’eau et maintiennent
+le sol ferme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sc">Climat.</span> Le climat du pays que nous étudions est chaud
+et humide : insalubre par conséquent. M. le docteur Féris
+dit, avec l’autorité de son savoir et de son expérience, que
+« la côte des Esclaves est pour l’Européen <i>un des pays les
+plus malsains de l’univers</i> ».</p>
+
+<p>Voici, en résumé, les conditions climatériques : humidité
+considérable, électricité développée, élévation de température ;
+et cela, non pas un jour et durant une saison seulement,
+mais constamment, toute l’année. Cette constance de
+la chaleur et des autres phénomènes atmosphériques
+impressionne l’organisme et lui devient fatale. Des Européens
+que j’ai vus arriver à la côte, quelques-uns succombèrent
+après peu de jours ; d’autres, après quelques
+mois ; ceux qui résistaient aux épreuves de l’acclimatation
+voyaient leurs forces baisser et leur sang s’appauvrir ; finalement,
+après quatre ou cinq ans, ils étaient obligés d’aller
+demander à l’air natal de nouvelles forces pour subir de
+nouvelles épreuves.</p>
+
+<p>La température moyenne de l’année est de 26° environ.
+Elle est inférieure à celle des tropiques, mais beaucoup
+plus fatigante ; car elle se fait sentir constamment avec
+intensité : ce qui n’a pas lieu sous les tropiques. A la côte
+des Esclaves, la moyenne des écarts journaliers ne dépasse
+qu’exceptionnellement 3 ou 4° ; nuit et jour, constamment,
+le thermomètre reste, à peu de chose près, entre 25 et 35°.</p>
+
+<p>La brise de mer souffle régulièrement de neuf heures du
+matin jusqu’au soir et rend la chaleur supportable. Ce sont
+les brises du sud-ouest qui dominent. Quand elles manquent,
+on étouffe. — La nuit, la brise vient de terre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sc">Saisons.</span> Immédiatement sous les tropiques, il n’y a que
+deux saisons : la saison sèche, quand le soleil est au zénith,
+et la saison des pluies, quand, le soleil s’éloignant, les
+vapeurs se condensent dans l’air et se réduisent en pluie.</p>
+
+<p>Le soleil, dans sa marche sur l’écliptique, passe deux
+fois par an au zénith des contrées plus rapprochées de
+l’équateur, et produit deux saisons sèches, que suivent
+deux saisons humides. Il en est ainsi à la côte des Esclaves.
+Le soleil y arrive au zénith vers le 11 ou 12 mars ; il y
+revient le 1<sup>er</sup> ou le 2 septembre. De là quatre saisons :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <i>Grande saison des pluies</i> : du 15 mars au 15 juillet ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <i>Petite saison sèche</i> : du 15 juillet au 15 septembre ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <i>Petite saison des pluies</i> : du 15 septembre à décembre ;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <i>Grande saison sèche</i> : du commencement de décembre
+au 15 mars.</p>
+
+<p>La grande saison des pluies est l’époque des tornades et
+des mauvaises barres, surtout en avril et mai. La fin de la
+petite saison des pluies est signalée aussi par quelques
+orages. Les noirs distinguent ces deux saisons ; ils appellent
+la première : la saison proprement dite des pluies (en nago
+<i>ako odjo</i>, saison de la pluie), et la seconde : saison de petites
+pluies (<i>arokouro</i>, pluies insignifiantes, pluie quelconque).</p>
+
+<p>Les noirs parlent aussi de la saison sèche (<i>éwo éroun</i>) ; et,
+dans la saison sèche, ils distinguent la période durant laquelle
+souffle l’harmatan (<i>éwo oye</i>). Cette brise du nord-est se fait
+sentir surtout en janvier et en février, desséchant tout,
+jusque dans l’intérieur des maisons, où l’on entend craquer
+les portes, les fenêtres et les bambous. Les feuilles des
+arbres se crispent et tombent comme grillées. Les lèvres se
+dessèchent, ainsi que la bouche et la gorge ; une soif intolérable
+tourmente sans cesse, la peau se gerce. Et pourtant
+c’est la saison la plus favorable à la santé. C’est aussi le
+moment des belles barres, car alors la mer est presque plate.</p>
+
+<p>L’approche de l’harmatan est annoncée par un épais
+brouillard de poussière qui, jusqu’à dix ou onze heures,
+cache les rayons du soleil. Cet astre s’entrevoit comme un
+disque rouge à travers la brume : on le distingue à peine.</p>
+
+<p>L’harmatan est chassé par des brises de sud-ouest dont la
+fraîcheur est d’autant plus sensible que le corps, étant desséché,
+en est devenu bien plus impressionnable. « Quand le
+vent souffle, on a froid », disent les nègres. Sous l’influence
+de ces variations du vent, je les ai vus grelotter par 25° au-dessus
+de zéro. Je suis assuré que, si on leur demandait
+quelle saison on peut appeler la saison froide, ils nommeraient
+celle de l’harmatan.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sc">Tornades.</span> La mer n’est pas seule à avoir des emportements :
+à l’époque où elle inspire les plus cruelles appréhensions
+par les mauvaises barres, en avril et en mai, le vent
+a des fureurs terribles dans ces ouragans que l’on est convenu
+de désigner par le nom particulier de <i>tornades</i>, nom
+qui indique le mouvement giratoire du vent et des nuages,
+tournant du nord-est à l’est et au sud, et revenant souvent
+au nord-est après avoir fait un tour complet du compas.</p>
+
+<p>Avant l’orage, l’air est lourd, la chaleur accablante ; un
+calme léthargique règne dans l’atmosphère ; « on dirait que
+l’univers, cet immense géant, fatigué par l’élévation constante
+de la température, n’a même plus la force de respirer<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <span class="sc">Féris.</span></p>
+</div>
+<p>Cependant le ciel est pur. Vers le nord-est seulement, un
+point noir apparaît. Ce point s’élève au-dessus de l’horizon ;
+il s’accroît rapidement, prend une forme circulaire ; il
+s’étend en tournant ; le vent se déchaîne avec violence ; la
+pluie tombe à torrents. On entend dans le lointain comme le
+bruit strident des grelots, au milieu d’un sourd murmure :
+ce sont les frémissements de la tempête qui se précipite à
+travers les forêts. Et les grondements prolongés du tonnerre
+s’interrompent à court intervalle, par des coups brusques,
+saccadés et retentissants ; et de brillants éclairs sillonnent
+la nue, ou répandent une nappe lumineuse sur les
+nuages épais. Toutes les forces de la nature semblent s’être
+déchaînées avec fureur : c’est un bouleversement tumultueux
+et général, qui dure quelquefois cinq ou six heures
+de temps.</p>
+
+<p>Bientôt le ciel s’éclaircit, et un calme réparateur succède
+à la tourmente. L’air est plus frais et plus agréable ; on
+respire plus à l’aise ; le corps, aussi bien que la nature, goûte
+un repos dont il avait grand besoin.</p>
+
+<p>Après la tornade, on constate les désastres. Je ne citerai
+qu’un exemple de ce qui arrive parfois.</p>
+
+<p>« Le 3 avril 1869, une tornade épouvantable, accompagnée
+de coups de tonnerre effrayants, s’abattit sur cette
+maison (habitation des missionnaires à Porto-Novo), sur la
+chapelle et sur l’école, souleva les toitures et en emporta les
+débris à plusieurs centaines de mètres. En quelques minutes,
+nous nous trouvâmes sans abri et exposés à une pluie diluvienne.
+Un missionnaire et un frère contractèrent, en cette
+circonstance, de dangereuses maladies. Les dégâts furent
+considérables. »</p>
+
+<p>M. Courdioux, supérieur de la mission, écrivait cela de
+Porto-Novo même. Pour bien comprendre la nouvelle qu’il
+annonce, il faut savoir que la maison dont il s’agit est
+longue d’une trentaine de mètres, et qu’elle était couverte
+de tôles gondolées, clouées aux solives de la charpente. Les
+solives furent en partie brisées et arrachées ; les plaques de
+tôle, arrachées aussi et tordues, volèrent dans les champs
+environnants.</p>
+
+<p>D’ordinaire, il est vrai, on n’a pas à déplorer des accidents
+de cette gravité ; mais peu de maisons sont aussi solidement
+installées. On imaginera aisément en quel triste état les
+tornades mettent les toitures en feuilles de palmier des
+cases des nègres. Heureusement, les tornades très-violentes
+ne sont pas nombreuses, bien qu’on en compte huit ou dix
+tous les ans, capables de causer de grands ravages.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="first">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="xsmall">LE NÈGRE. — HABITANTS DE LA CÔTE. — LEUR CARACTÈRE. — TATOUAGE.</span></h2>
+
+
+<p>Dès mon arrivée à la côte des Esclaves, j’écrivais à mon
+jeune frère, qui faisait alors ses études : « Les livres te
+montrent le noir toujours courbé sous le fouet, toujours
+prêt à se jeter sur ses maîtres, insociable, étranger presque
+à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le vois pas ici :
+c’est le noir des colonies, arraché violemment à son pays,
+à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug.
+Ici le noir est chez lui ; et, même au milieu des abaissements
+et de la dégradation inhérents à l’idolâtrie, il conserve,
+empreints dans son caractère et dans ses habitudes,
+les signes non équivoques de la dignité humaine. Il vit avec
+ses semblables ; il a sa religion et son culte ; il a ses prêtres,
+son roi, ses chefs, etc. »</p>
+
+<p>La vérité s’imposait à moi, lorsque je traçais ces lignes :
+le nègre ne me paraissait pas vil et méprisable, comme le
+présentent les récits de certains voyageurs et les systèmes
+des anthropologistes. Nous sommes, hélas ! habitués à voir
+le nègre à travers le prisme des préjugés méprisants. On
+l’a ravalé dans l’opinion ; on a accumulé sur son compte
+tant d’idées fausses, absurdes, révoltantes, qu’il est presque
+impossible de reconnaître l’homme en lui.</p>
+
+<p>Étudions-le de près, dans ses usages et dans ses institutions,
+et nous verrons combien il est injuste de l’exclure de
+la grande famille humaine.</p>
+
+<p>Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges
+des trafiquants d’esclaves et de ceux qui approuvaient leur
+trafic ; tenons-nous en garde aussi contre la tendance que
+nous avons, à juger les nègres par ce qui existe dans les
+pays chrétiens.</p>
+
+<p>On a raison de dire que <i>l’homme pense comme il veut</i>. Dès
+qu’il y eut des hommes qui voulurent trafiquer des nègres,
+ils s’appliquèrent à penser qu’ils le pouvaient sans injustice.
+On examina la question avec le parti pris de la résoudre
+dans un sens favorable à l’asservissement et à la traite ; on
+argutia, on fit mille sophismes pour pallier l’infamie de ce
+trafic. Tous les prétextes que l’on mit en avant étaient
+comme un voile destiné à couvrir l’injustice de ce qu’on
+appela la <i>traite des nègres</i>.</p>
+
+<p>La passion aveugla tellement les esprits que cette question
+fut posée et discutée : « Les noirs ont-ils une âme ? » Nous
+avons entendu des marchands d’esclaves la reproduire sous
+la forme affirmative, disant : « Les noirs ne sont que des
+singes. » Ils le disaient sans le penser, on le voyait bien à
+leur ton. Sentant l’odieux de leur commerce et de leur conduite,
+ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur
+goût. Ne fallait-il point se laver des ignominies de la chasse
+à l’homme rendue nécessaire par les exigences de la traite,
+aussi bien que de la méchanceté et du mépris avec lesquels
+on menait les nègres, les traitant comme un vil bétail, dès
+qu’on les avait en son pouvoir ?</p>
+
+<p>Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite ? Aussitôt
+que le roi de Dahomey ou les autres chasseurs d’hommes
+avaient amené le produit de leur chasse aux marchands,
+ceux-ci les entassaient dans leurs <i>baracons</i>, vraies étables
+destinées à des hommes. Les esclaves souffraient là, dans
+les fers et dans l’ordure, jusqu’au moment de l’embarquement.
+On les jetait alors au fond d’une cale infecte, jusqu’à
+ce que le chargement fût complet. Bientôt le manque d’air,
+la mauvaise nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient
+les maladies. La petite vérole faisait d’horribles
+ravages et poussait le négrier à de nouvelles atrocités ; car,
+pour enrayer la contagion, il noyait les malades trop atteints.</p>
+
+<p>Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions
+du capitaine, on se trouvait à court de vivres et l’on
+craignait la famine : nouvelles noyades ! on s’allégeait, on
+se débarrassait des bouches inutiles.</p>
+
+<p>En Amérique, on traitait les nègres avec autant d’inhumanité.
+Aussi sentait-on le besoin de s’excuser ; car on
+voulait continuer la traite sans remords. Malgré les horreurs
+qui la souillaient, tous les gouvernements européens y prenaient
+part. Et l’on allait disant : « Les noirs ne sont pas de
+même espèce que les blancs ; ils sont inférieurs en nature. »</p>
+
+<p>Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire
+connaître <i>l’homme</i> noir ; nous le trouverons semblable à
+l’homme blanc et à l’homme jaune. Rien ne manque au
+nègre de ce qui constitue la nature humaine : son organisation
+physique est la même que celle du blanc ; l’un et
+l’autre ont les mêmes facultés intellectuelles et morales.
+« En conséquence, dirons-nous avec Owen<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, je conclus que
+tous les hommes ne forment qu’une espèce, et que les différences
+particulières aux races ne dénotent que des variétés. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">On the classification and geographical distribution of the Mammalia.</i></p>
+</div>
+<p>On a essayé de trouver dans la théologie des arguments
+en faveur de la traite. On a dit : « Le noir, il est vrai, a
+une âme ; il est de même nature que nous ; mais <i>il est de la
+race maudite de Cham</i> ; la malédiction de Noé pèse sur lui et
+le voue à la dégradation et à l’esclavage. » Cette manière de
+raisonner n’allait à rien moins qu’à établir que l’esclavage
+des nègres est de droit divin. Elle a quelque chose de très-spécieux,
+et elle a ébloui les esprits au point de rendre vulgaire
+ce dicton appliqué aux nègres : C’est <i>la race maudite
+de Cham</i>.</p>
+
+<p>Non-seulement l’argument est faux, mais encore il est
+sans fondement.</p>
+
+<p>Il est évidemment faux, puisque l’Église déclare contraire
+<span class="xs">A LA LOI DIVINE</span> et <i>à la loi naturelle</i> l’action d’asservir les
+nègres.</p>
+
+<p>L’argument est sans aucun fondement. En effet, de ce
+qu’un des enfants de Cham est maudit, il ne s’ensuit pas
+que toute sa race le soit. Elle ne le fut certainement pas.</p>
+
+<p>Cham eut quatre fils : Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan.
+Or Noé ne dit pas : Maudit Cham ! Il ne dit pas non plus :
+Maudits les quatre fils de Cham ! ou : Maudite la race de
+Cham ! Le patriarche indigné s’écrie :</p>
+
+<p>« <i><span class="rm">M<span class="xs">AUDIT</span>
+C<span class="xs">HANAAN</span> !</span> Il sera l’esclave des esclaves <span class="rm xs">DE SES
+FRÈRES</span></i>. Béni le Seigneur, le Dieu de Sem !
+<i>que <span class="rm">C<span class="xs">HANAAN</span></span>
+soit son esclave</i>. Que Dieu donne de l’étendue à Japhet et
+qu’il habite dans les tentes de Sem, et <i>que
+<span class="rm">C<span class="xs">HANAAN</span></span> soit
+son esclave</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Genèse</i>, <small>IX</small>, 25-27.</p>
+</div>
+<p>C’est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe
+la malédiction de Noé. Cela ressort du texte de l’Écriture,
+qui nomme toujours Chanaan et qui déclare qu’il sera
+l’esclave de Sem, de Japhet, et <i>même des esclaves de ses
+frères</i>. Les interprètes de la Sainte Écriture font expressément
+la remarque de cette exclusion des frères, dans la
+malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en
+donnent plusieurs.</p>
+
+<p>Étant établi que Chanaan, seul des quatre fils de Noé, fut
+maudit, comment peut-on inférer que cette malédiction
+atteint les nègres qui, de l’avis de tous, ne descendent pas
+de Chanaan ?</p>
+
+<p>Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le
+plus jeune de ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu
+la ratifia, lorsqu’il promit à son peuple de <i>lui donner toute la
+terre de Chanaan</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Genèse</i>, <small>XVII</small>, 8.</p>
+</div>
+<p>Et « Dieu fit sortir son peuple de la terre d’Égypte, <i>afin
+de lui donner la terre de Chanaan</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ». Chanaan fut réellement
+l’esclave de ses frères. Sa race se rendit de plus en plus
+odieuse au Seigneur, et elle fut complétement détruite.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Lévitique</i>, <small>XXV</small>, 38.</p>
+</div>
+<p>Comment faire retomber sur les nègres une malédiction
+lancée contre une famille qui n’est point la leur et qui est
+éteinte déjà ? Qu’on ne dise donc plus que les nègres sont
+maudits et destinés à l’esclavage. Qu’on écoute plutôt
+l’Église, défendant les droits de tout homme à la liberté
+individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre
+les Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes
+de la Guinée. Et ce n’est point parce qu’ils sont néophytes,
+que la sollicitude des papes s’étend à eux. Paul II,
+écrivant à l’archevêque de Tolède (29 mai 1537), réprouve
+la traite sans réserve. Il établit clairement les principes du
+droit naturel à ce sujet. « Nous déclarons, dit-il, que les
+Indiens et tous les autres peuples, <i>même ceux qui ne sont pas
+baptisés</i>, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la
+propriété de leurs biens ; que personne n’a le droit de les
+troubler, ni de les inquiéter dans ce qu’ils tiennent de la
+main libérale de Dieu, Seigneur et Père de tous les hommes.
+<i>Tout ce qui serait fait en sens contraire serait injuste et condamné
+par la loi divine et naturelle.</i> »</p>
+
+<p>Ce principe s’applique implicitement aux nègres. Urbain
+VIII, les désignant nommément (22 avril 1639), défend
+de les priver de leur liberté, de les arracher à leur femme,
+à leurs enfants, à leur patrie. Benoît XIV, Pie VII et Grégoire
+XVI crurent « de leur devoir d’écarter les chrétiens
+<i>du commerce des noirs</i> et d’autres hommes quels qu’ils puissent
+être ».</p>
+
+<p>C’est ainsi que l’Église maintenait les droits méconnus
+des noirs. Si elle ne condamnait pas absolument l’achat
+d’esclaves, elle voulait qu’on n’achetât point ceux qui
+avaient été asservis injustement, par fraude, par violence.
+Du reste, elle exigeait toujours qu’on les traitât avec égards,
+et qu’on eût pour eux la même bonté que l’on a pour les
+autres hommes.</p>
+
+<p>Tel est le nègre ; tels sont ses droits, telle est sa dignité.
+La science, d’accord avec l’Église, déclare : « Si nous considérons
+la ressemblance frappante qui existe entre les
+mœurs des nègres et celles des Bohémiens, on pourrait raisonnablement
+se demander si l’on n’est pas en présence d’un
+degré de civilisation inférieur déterminé par des circonstances<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. »
+En réalité, c’est cela. « En affirmant l’unité
+d’espèce humaine, nous répudions hautement la classification
+de races supérieures et inférieures. Il est des peuples
+plus aptes à être moralisés, plus policés et ennoblis par la
+civilisation<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <span class="sc">Pott.</span></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <span class="sc">De Humboldt.</span></p>
+</div>
+<p>Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la côte des
+Esclaves à un degré inférieur de moralité et de civilisation ;
+car il est demeuré, jusqu’à ces derniers temps, étranger aux
+progrès du dehors.</p>
+
+<p>En examinant les usages des nègres, nous devons nous
+attendre à d’étranges contrastes avec ce que nous voyons
+chez les peuples policés ; mais ces contrastes ne nous surprendront
+pas, si nous faisons attention à ceux que l’on
+remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la ville
+et les personnes qui mènent dans les montagnes une vie
+retirée.</p>
+
+<p>Les indigènes de la côte des Esclaves appartiennent à
+quatre familles : les <i>habitants du Bénin</i>, qui n’ont pas de
+relations avec les autres habitants du littoral ; les <i>Nagos</i>, les
+<i>Djéjis</i> et les <i>Minas</i>. En partant de Lagos, point d’arrivée des
+paquebots anglais, et en remontant la côte vers l’ouest, on
+rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la partie côtière des
+pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo et
+du Dahomey, habités par les Djéjis. A l’ouest du Dahomey,
+habite une branche de la famille des Aquapéens, formant
+plusieurs petits États ; ce sont les peuples désignés sous le
+nom de Minas.</p>
+
+<p>Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractère
+notables : Le <span class="sc">Mina</span>, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus
+nonchalant, plus amateur du <i>farniente</i>. Les voyageurs le
+signalent comme se distinguant des autres peuples de la
+côte par un plus grand amour du vol. — Le <span class="sc">Dahoméen</span>, d’un
+servilisme abject, cache ses rancunes qui ne s’éteignent
+jamais ; il fait le mal avec cynisme. — Le <span class="sc">Nago</span>, plus sociable
+que le Dahoméen et le Mina, ne manque pas de jovialité ; il
+est actif au travail, aux affaires ; il y a dans son caractère
+de la loyauté et de la prévenance. De tous les nègres de la
+côte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui
+les relations sont les plus faciles et les plus sûres.</p>
+
+<p>On m’a souvent demandé si les nègres sont intelligents.
+En vérité, la question m’aurait paru étrange, si je n’avais
+connu les préventions élevées contre cette pauvre race. Je
+n’hésite pas à affirmer que l’intelligence du nègre n’est pas
+inférieure à celle du blanc. Si les nègres étaient dans les
+mêmes conditions que les blancs, on les verrait s’instruire
+et se civiliser comme eux. N’est-ce pas à des nègres sortis
+des chaînes de l’esclavage, et même à des nègres esclaves,
+que l’on doit, dans nos colonies, des inventions précieuses
+pour les arts auxquels on les appliquait ? On trouve parmi
+les nègres d’excellents instituteurs, des employés de commerce
+habiles, des docteurs en droit et en médecine gradués
+dans nos universités européennes. L’évêque anglican de la
+mission du Niger, Samuel Crowther, que j’ai vu à Lagos, est
+un nègre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à
+quelques milles d’Ichéhin, au nord-est d’Abéokouta, et passa
+les premières années de son enfance dans la case de son
+père, avec sa mère, ses deux sœurs et un cousin.</p>
+
+<p>Au commencement de l’année 1821, ils furent tous réduits
+en esclavage, vendus à divers maîtres et violemment séparés
+les uns des autres. <i>Adjaï</i> (c’est le nom que notre héros portait
+dans sa famille), Adjaï passa de main en main, fut traîné
+de marché en marché, puis finalement vint au pouvoir
+d’un Portugais qui, à Lagos, préparait une cargaison d’esclaves.
+Le navire sur lequel il fut embarqué avec cent
+quatre-vingt-six compagnons d’infortune ne tarda pas à être
+capturé par deux vaisseaux de guerre anglais. C’était le
+7 avril 1822. Le 17 juin de la même année, Adjaï prit terre
+à Sierra-Leone. Il entra à l’école, et, trois ans plus tard, fut
+jugé digne du baptême. Il laissa dès lors le nom païen
+d’Adjaï, ne répondant plus qu’à celui de Samuel Crowther.
+Ses progrès ne se démentirent jamais : il enseigna d’abord
+comme maître d’école, puis fut admis au nombre des
+ministres. On l’envoya à Abéokouta, où il arriva en qualité
+de missionnaire le 27 juillet 1846, assez tôt pour baptiser
+sa mère (Afala) sous le nom d’Anna.</p>
+
+<p>Moins de vingt ans après (29 juin 1864), il fut créé évêque,
+et on lui confia la direction de la mission naissante du Niger.</p>
+
+<p>Je le répète : l’intelligence du nègre n’est pas inférieure
+à celle du blanc. Elle est même plus précoce et se développerait
+plus rapidement, si l’âge de puberté n’arrêtait chez
+les noirs, d’une manière sensible, l’essor des facultés de
+l’âme. A cette période de la vie, j’ai vu des enfants perdre
+de vue ce qu’ils avaient appris déjà, tant ils étaient absorbés
+par les progrès de la vie sensitive. J’en ai même rencontré
+deux à qui j’appris l’alphabet deux ou trois fois, avant de
+parvenir à les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la
+lecture était d’autant plus difficile pour eux qu’ils lisaient
+en portugais, langue dont ils n’avaient point une connaissance
+suffisante.</p>
+
+<p>Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple de l’intelligence
+des nègres. <i>Okoutolou</i> était un enfant que la
+Mission catholique acheta pour faire son éducation. On
+l’employa au service intérieur et à la culture du jardin,
+ne lui donnant que quelques notions de lecture, d’écriture
+et de calcul. Dans les moments libres, il se livrait à un
+petit commerce où il réalisa de jolis bénéfices. Nous lui
+donnâmes la liberté en 1867, et il continua ses spéculations
+commerciales. Au mois d’août 1875, au moment de rentrer
+en France, je le vis à <i>Abomé-Kpévi</i>, où il tenait le haut
+du pavé.</p>
+
+<p>A ses débuts, Okoutolou me disait un jour : « Je calcule
+que les Européens, avec tous les frais qu’ils sont obligés de
+supporter, doivent gagner cent pour cent, afin de se couvrir
+de leurs déboursés. Moi qui n’ai pas de frais, je dois
+viser à un bénéfice de cent cinquante pour cent. »</p>
+
+<p>Un autre jour, tandis qu’il était encore esclave, je lui
+annonçai un arrivage de pipes agrémentées de figures
+diverses. — « Je vais me presser d’en acheter une caisse,
+me dit-il. — Prends garde, répliquai-je ; il y en a une
+quantité considérable, le marché en sera inondé. » Okoutolou
+resta un moment pensif, puis il dit, d’un ton décidé :
+« Dans ce cas, j’en achèterai trois caisses. On les vendra à
+vil prix, à présent que j’achète. J’attendrai que le marché
+en soit dépourvu pour mettre les miennes en vente…
+Excellente affaire !… merci, père ! »</p>
+
+<p>Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me
+disaient qu’Okoutolou était leur meilleur client, et qu’il
+faisait presque autant d’affaires qu’eux. Une seule chose
+aurait pu compromettre ses intérêts : il ouvrait des crédits
+trop larges à ceux qui traitaient avec lui ; et cela même
+prouve qu’il comprenait les nécessités du négoce, impossible
+sans crédits en ces pays.</p>
+
+<p>« Si l’on devait juger un de nos enfants <i>en bas âge</i>, et le
+comparer à ceux d’Europe, dit M. Borghéro, on serait
+entraîné à croire que nos négrillons sont de beaucoup supérieurs
+aux blancs. »</p>
+
+<p><i>A un âge plus avancé</i>, l’enfant européen paraîtra supérieur.
+« Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie
+une subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité
+d’inventions, qui malheureusement se révèlent par les
+mensonges les mieux trouvés, débités avec un sans façon et
+un naturel tout à fait amusants. » En sorte que ce qui
+manque au nègre d’un côté, il le rattrape d’un autre.</p>
+
+<p>Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nôtres,
+plus de vivacité peut-être ; mais, par contre, elles se prêtent
+moins à l’application, à un exercice continu. « Un noir
+apprend plus facilement et en moins de temps une opération
+d’arithmétique ; mais quand il sera question d’appliquer
+cette opération à autre chose qu’à des chiffres, quand il
+faudra faire une observation, établir un raisonnement à
+l’aide de cette même opération, notre noir sera fort embarrassé,
+tandis que l’Européen qui aura mis bien plus de temps
+pour apprendre la même opération saura sans difficulté en
+généraliser la loi et en tirer une foule de conséquences pratiques.
+Cette diversité se manifeste dans toute la suite de
+la vie. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p>
+
+<p>Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir <i>plus d’intuition
+et moins de réflexion</i>, quant à l’intelligence. Quant à
+la volonté, <i>il y a plus de spontanéité que de constance</i>. L’énergie
+fait défaut au nègre, s’il faut la soutenir ; et s’il en a dans
+un premier mouvement, elle tombe aussitôt.</p>
+
+<p>A défaut d’autre force, le nègre a celle de l’inertie. L’esclave
+endurant les mauvais traitements et disant au maître
+qui le frappe : « <i>Tue-moi donc !</i> » cet esclave est plus fort
+dans son inertie qu’il ne le serait dans la résistance. A force
+d’inertie, le nègre est patient et vertueux ; l’inertie servira
+ses passions et ses rancunes. Écoutons-le dans la sagesse de
+ses proverbes. Il s’exhorte à demeurer impassible : « Le
+cœur de l’<i>achacpa</i> (arbre très-dur) ne craint pas la hache,
+dit-il. — La cuiller voit l’eau bouillante sans la redouter. — Le
+tesson (où l’on met la braise) endure le feu. — Si un
+plus fort que vous vient à vous maltraiter, contentez-vous
+d’en rire. »</p>
+
+<p>Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la
+complaisance ; il sera facilement discret, affable, obséquieux,
+parce que rien de tout cela n’exige de grands efforts ni un
+travail soutenu. A première vue, on pourra le croire patient
+et résigné ; et cependant, il ne sera qu’indifférent et impassible.
+Cette indolence native explique comment il subit, sans
+réagir, l’absolutisme des <i>olorichas</i> ou féticheurs, le despotisme
+du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maître, et
+jusqu’aux coutumes horribles des sacrifices humains.</p>
+
+<p>Rarement le noir attaque les difficultés de front : il biaise
+et tend à ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de
+laisser rien transpirer avant d’être sûr d’atteindre son but.
+Sa haine, au lieu de se traduire par les brusques emportements
+de la colère, se cache sous le poison : le poison est
+l’instrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge
+personnellement.</p>
+
+<p>Le noir manque de prévoyance autant que d’énergie. Il
+jouit du moment présent, peu soucieux du lendemain.
+Comme tous ceux qui se laissent dominer par la vie des
+sens, il s’épuise à rechercher ses aises et ses commodités ;
+il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon
+l’expression de l’apôtre saint Paul, <i>homme animal</i>.</p>
+
+<p>Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont
+il a présentement besoin ; et si une végétation luxuriante
+ne suppléait aux défauts de l’imprévoyance, les surprises
+de la famine se feraient souvent sentir. Survient-il une
+année de sécheresse ? la disette sévit, et la misère est grande,
+car on n’a pas songé à faire de réserve, les années précédentes.
+Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi
+imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraît
+impossible.</p>
+
+<p>Dans le commerce, aussi bien qu’à la guerre, les nègres
+s’appliquent à surprendre.</p>
+
+<p>Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme
+le plus humiliant pour tout ce qui leur semble supérieur
+à eux, même pour leurs fétiches de bois ou de boue.
+En pays nègre, la fierté n’est guère de mise, à moins qu’on
+ne soit le plus fort ; et alors on est d’ordinaire arrogant.
+Quand on n’est pas le plus fort, il faut se taire et attendre :
+opposer l’inertie à la force.</p>
+
+<p><i>La prudence est la vertu principale du nègre ; la curiosité, son
+défaut dominant.</i> Je ne parle pas de l’ivrognerie, qui est une
+passion <i>acquise</i> et toute d’éducation.</p>
+
+<p>Le nègre est prudent par nécessité, plus encore que par
+tempérament. « Tous les hommes ne sont pas également
+susceptibles de prudence, dit le docteur Belouino dans son
+étude magistrale <span class="sc">Des Passions</span> ; cette vertu dépend d’une
+multitude de circonstances individuelles ou générales, physiques
+ou morales. »</p>
+
+<p>Le même auteur ajoute une observation qui semble viser
+spécialement les habitants de la côte des Esclaves. « Parmi
+les causes morales de la prudence, dit-il, on en trouve
+quelquefois qui ont une action extrêmement remarquable. Le
+despotisme, par exemple, qui met sans cesse l’individu en
+garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de
+ceux qui l’entourent, lui inculque une prudence salutaire.
+Quelquefois même elle le pousse, sous ce rapport, à un excès
+vraiment condamnable. Il devient défiant, dissimulé, et se
+sépare en quelque sorte du reste de la société. Les facultés
+de l’homme ne se développent que dans l’atmosphère de la
+liberté. Dans les fers ou dans l’esclavage, elles s’étiolent et
+s’abrutissent. »</p>
+
+<p>Un mot sur la curiosité.</p>
+
+<p>Chez les nègres de la côte des Esclaves, la curiosité naît
+de l’indolence et du besoin d’employer son temps à quelque
+chose. Un rien l’occupe ; elle flotte au vent des circonstances,
+de la distraction, du caprice, de l’incertitude ; elle
+s’égare en des rêveries stériles. Le nègre regarde, voit, et
+il est avide de regarder et de voir encore, parce qu’il n’ose
+ou ne peut agir. Pour peu que la défiance et la peur surexcitent
+son désir de voir, il n’a plus que des yeux ; ce qui
+explique comment il suit le blanc dans tous les détails de sa
+conduite. Il compte tous ses pas, discute la portée de ses
+<i>paroles</i>, cherche à sonder jusqu’à ses intentions les plus
+intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit rien, que cela ne soit
+rapporté immédiatement aux chefs. Ceux-ci m’ont répété
+plusieurs fois textuellement des paroles que j’avais entendu
+prononcer par des Français chez les Français mêmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sc">Tatouage.</span> Les noirs des diverses tribus se distinguent
+par la manière dont ils sont tatoués. « Le tatouage, dit très-bien
+M. l’abbé Courdioux, dans l’estimable revue <i>les Missions
+catholiques</i>, le tatouage est usité généralement parmi toutes
+les peuplades païennes de la Guinée ; on ne voit guère que les
+mahométans s’en abstenir. Dans le vicariat de la Côte de
+Bénin il est très-rare de rencontrer un indigène ne portant
+pas cette marque indélébile de sa nationalité. Chaque tribu
+ou sous-tribu et même chaque famille a un signe distinctif
+ou blason qui la fait reconnaître au premier aspect. Quelques
+indications sur cette coutume bizarre pourront intéresser
+les lecteurs des <i>Missions catholiques</i>.</p>
+
+<p>« Le tatouage (<i>uê</i> en langue fongbe ou dahoméenne) est
+donné aux enfants dès qu’ils ont atteint l’âge de huit à dix
+ans. Il y a des gens spéciaux pour pratiquer cette opération
+d’ailleurs peu douloureuse ; on les nomme <i>uêgbôto</i>. Ils font
+les incisions au moyen d’une petite lame de fer de la longueur
+d’une lame de canif ; puis ils couvrent la plaie d’un
+onguent composé principalement de suie et d’huile de palmier.
+On lave la plaie au bout de quatre ou cinq jours.</p>
+
+<p>« Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins
+sont très-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres
+le rang, la condition ou la profession, d’autres enfin sont
+de purs ornements. Les rois, les princes, les grands font
+marquer leurs esclaves d’un signe particulier destiné à les
+empêcher de fuir ou d’être volés. La noblesse, les grandes
+familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage
+plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses
+qui en font le plus fréquent emploi. Il serait impossible de
+décrire tous les dessins dont ils croient orner leur corps.
+Ce sont des figures de caïman, de tortue, de lézard, des
+losanges ou des lignes longitudinales ou transversales
+n’offrant aucun dessin bien caractérisé. Les épaules sont
+tatouées d’une infinité de petits points très-rapprochés. Il
+est défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont
+réputés fétiches ou sacrés.</p>
+
+<p>« Un trait montrera l’importance du tatouage en pays nègre.</p>
+
+<p>« Désireux d’étendre dans l’intérieur l’influence de la
+mission, nous tentâmes un jour, M. Verdelet et moi, de
+pénétrer à Okéadan, grande ville située à environ dix lieues
+au nord-ouest de Porto-Novo. Après une marche pénible,
+nous arrivâmes à l’entrée de la nuit aux portes de la ville.
+Notre guide, un <i>lari</i> (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo,
+nous pria de nous arrêter là pendant qu’il irait prévenir le
+roi Falolo de notre arrivée et lui demander la permission
+d’entrer dans la ville. Ce chef était bienveillant ; il nous
+aurait fait un excellent accueil, si cela n’eût dépendu que
+de lui. Nous nous aperçûmes bientôt que le pays vivait en
+république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir.
+On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois
+autres chefs et enfin le parti du peuple. Tous ces partis
+avaient l’ambition de commander ; ils avaient leurs réunions,
+leurs orateurs ; tous étaient armés, et quelquefois la
+raison du plus fort décidait seule la question en litige.
+Falolo avait eu l’avantage dans la dernière levée de boucliers ;
+mais une triste affaire était venue surexciter les
+passions du peuple. Un agent du gouvernement anglais de
+Lagos, d’abord bien accueilli dans cette ville, en avait été
+ignominieusement chassé pour un méfait dont on l’accusait.
+Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait être admis désormais
+dans leur ville : telle avait été la décision du peuple.
+Sur ces entrefaites et sans avoir été prévenus, nous arrivions
+à Okéadan.</p>
+
+<p>« La nouvelle que les blancs étaient à l’entrée de la ville
+se répandit promptement. Des envoyés du peuple et ceux de
+plusieurs chefs se présentèrent bientôt pour nous intimer
+l’ordre de rebrousser chemin. Nous eûmes beau arguer de
+notre qualité de Français, de missionnaires, de médecins, etc.,
+rien n’y put faire.</p>
+
+<p>«  — Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que
+vous avancez peut être vrai, mais nous ne pouvons pas en
+vérifier l’exactitude. Parmi nous, chacun porte inscrit sur
+son visage le nom de son pays. Celui-ci est Haoussa, celui-là
+est Dahomé, cet autre est Egbas ; nous ne nous y trompons
+pas. Tandis que vous, blancs, où est la marque qui peut
+vous faire reconnaître pour Français, pour Anglais ou pour
+<i>Agoudas</i> (Portugais) ? Dans la crainte de nous tromper, nous
+ne voulons recevoir aucun blanc chez nous.</p>
+
+<p>« De son côté, le roi nous fit dire qu’il avait envoyé des
+gens pour nous protéger, mais que l’état des esprits ne lui
+permettait pas de nous engager à pénétrer cette fois jusque
+dans la ville. Il ajouta que, dès que le calme serait rétabli,
+il nous inviterait à venir le voir, nous promettant une cordiale
+réception. Il tint parole ; mais c’était en 1870, nous
+venions de fonder une nouvelle résidence ; nos ressources
+ne nous permirent pas d’accepter l’invitation de Falolo, avec
+lequel cependant nous avons toujours conservé d’amicales
+relations. »</p>
+
+<p>La nouvelle résidence dont parle M. Courdioux est celle
+que j’allai fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps
+avant mon départ de Porto-Novo, le roi de ce petit État fut
+obligé d’imposer par les armes à la province de Ouémé le
+gouverneur qu’il voulait lui donner. La résistance de Ouémé
+fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder son
+allié, le roi de Porto-Novo.</p>
+
+<p>Après un rude combat, on porta à l’hôpital de la Mission
+catholique une quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait
+le fils de Falolo. Le fait me parut providentiel. Je m’approchai
+du jeune blessé, et je lui dis : « Sais-tu donc où tu
+te trouves ici ? On vient de te porter dans la demeure des
+blancs que ton père et les tiens refusèrent de laisser entrer
+à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette
+maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez
+vous. — Grâce ! grâce ! » s’écria le jeune homme. Et tous
+ceux de son entourage de répéter : « Grâce ! grâce ! » — Je
+répliquai : « Ne craignez rien. Vous êtes chez des amis qui
+ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons
+jamais, c’est en faisant du bien à ceux qui nous ont fait du
+mal. — Rassure-toi, dis-je au blessé, tu seras mieux soigné
+qu’aucun autre, si cela est possible. » Et tous me répondirent
+par d’interminables « <span class="xs">O TCHÉOUN</span> », expression flatteuse de
+remercîment.</p>
+
+<p>Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda
+pas à venir. Il renouvela mes assurances de bon vouloir et
+de dévouement ; puis, avec le tact d’un administrateur
+habile, saisissant l’occasion favorable d’établir avec Falolo
+des relations plus amicales, il mit quelques bouteilles de vin
+dans une caisse et les envoya au roi d’Okéadan. Il chargea
+les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations
+amicales, et de l’assurer que son fils serait l’objet du dévouement
+des missionnaires.</p>
+
+<p>Falolo, touché de cette attention délicate, dépêcha une
+quinzaine de ses hommes à la Mission, afin de remercier les
+Pères. Il leur recommandait son fils, et leur donnait la solennelle
+assurance, en son nom et au nom des chefs qui l’entouraient
+au camp, de leur ouvrir les portes de sa capitale,
+quand ils se présenteraient. « Ni moi, ni mes sujets n’oublierons
+jamais, faisait-il dire, la bonté avec laquelle vous
+accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien
+des Pères français ; nous voyons maintenant que vous n’êtes
+pas des blancs comme les autres blancs. Non, personne ne
+vous empêchera plus de visiter Okéadan et de circuler en
+toute liberté dans notre pays. Vous êtes nos amis ; nous
+sommes les vôtres. »</p>
+
+<p>Comme on le voit, tout tournait à l’avantage de la Mission.
+Il est bien fâcheux qu’on n’ait pu se rendre à l’invitation de
+Falolo en 1870. La charité des missionnaires eût été pour
+eux un signe de recommandation plus précieux que ceux du
+tatouage. Les Okéadans, en l’absence de ces derniers signes,
+n’avaient pas voulu croire à la parole de ces blancs, que
+rien d’extérieur ne distinguait des autres blancs ; ils connaissaient
+désormais les Pères à leur charité : à ce signe ils
+voyaient dans les Pères « <i>des blancs qui ne sont pas comme les
+autres blancs</i> ».</p>
+
+<p>Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystères et
+les degrés de l’initiation. Ces caractères hiéroglyphiques et
+sacrés marquent à quelle classe de fétiches ils sont voués, et
+quel rang ils occupent dans leur ordre. On peut lire ce signalement
+sur leur corps, comme nous le lirions sur un passeport
+ou sur une lettre de créance ; car le tatouage est une
+véritable écriture.</p>
+
+<p>On n’emploie pas toujours le fer dans les opérations du
+tatouage : on se sert aussi de certaines plantes, dont la séve
+a la propriété de produire des ampoules, laissant après elles
+des escarres et des cicatrices, dont la trace ne disparaît qu’à
+la longue.</p>
+
+<p>On emploie aussi d’autres plantes, dont la séve, comme
+celle du <i>boudjé</i>, noircit à l’air.</p>
+
+<p>« La marque du <i>boudjé</i> ne dure pas plus de neuf jours,
+dit un adage nago ; celle de l’<i>inabi</i> ne passe pas une année. »</p>
+
+<p><i>N. B.</i> — L’inabi produit des ampoules.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="first">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="xsmall">1<sup>o</sup> HABITATIONS ; 2<sup>o</sup> MOBILIER ; 3<sup>o</sup> VÊTEMENTS ET PARURES ;
+4<sup>o</sup> INSECTES ET REPTILES.</span></h2>
+
+
+<p>Une chose frappe l’Européen, quand il arrive à la côte
+des Esclaves : l’absence de tout ce qui constitue chez nous
+ce que nous appelons les commodités de la vie : habitation,
+mobilier, vêtements, tout se réduit au strict nécessaire. Le
+nègre est dépourvu de souliers, de chapeau, de draps de
+lit, de lit même, de cuillers, de fourchettes… de ces mille
+ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-être, et
+dont la privation nous rend la vie pénible.</p>
+
+<p>Et l’on est tenté de regarder en pitié ces pauvres gens
+privés de tant d’objets que l’éducation nous a rendus nécessaires.
+Ne les plaignons pas pourtant. Est-il absolument
+nécessaire d’avoir une serviette ? Ne peut-on pas se lécher
+les lèvres et les doigts ? En fait de fourchettes, y en a-t-il
+de meilleures que les doigts ? Peut-on être trop légèrement
+vêtu, quand la chaleur est accablante ? Pourquoi s’embarrasser
+les pieds de bas et de chaussures ? Pourquoi s’emprisonner
+le corps dans des habits toujours gênants ? Paletot,
+gilet, chemise, cravate : objets de luxe ! superflu !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>1<sup>o</sup> <span class="sc">Habitations</span>. Un jour, je m’approchai d’un groupe d’enfants,
+et j’entendis l’un d’eux réciter le conte suivant :</p>
+
+
+<p class="h3 i">Le Loup et l’Once.</p>
+
+<p>« Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. L’once eut
+aussi un petit qui mourut.</p>
+
+<p>« L’once prit son pays en dégoût ; le loup en fit autant ;
+et chacun de son côté chercha un séjour meilleur. Arrivé
+en un certain endroit, le loup se dit : « Demain, au point
+du jour, je viendrai arracher l’herbe. » L’once survint,
+arracha l’herbe et se retira à l’écart.</p>
+
+<p>« Le loup étant revenu : « Oh ! oh ! s’écria-t-il, quel bon
+pays ! je venais ici arracher l’herbe, et l’herbe s’est déjà
+arrachée d’elle-même ! » Il prend possession, balaye la
+place et s’en va.</p>
+
+<p>« A son tour, l’once revient. « Certes ! dit-elle, quelle
+bonne terre ! Je me proposais de la venir balayer, et voilà
+qu’elle s’est balayée elle-même ! » L’once coupe des arbres,
+les laisse à terre et s’éloigne.</p>
+
+<p>« Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gîte.</p>
+
+<p>« Et l’once : « Ces arbres, dit-elle, se sont plantés eux-mêmes. »
+Elle va couper des bambous et les dépose sur le
+sol.</p>
+
+<p>« Le loup vient et attache les bambous.</p>
+
+<p>« Est-ce possible ? dit l’once ; ces bambous se sont liés
+d’eux-mêmes ! » Et elle arrache de l’herbe ; et elle couvre
+la maison. — « Tiens ! s’écrie le loup, en arrivant : l’herbe
+s’est coupée !… la toiture est faite !… » Et il partage la
+maison en deux, se réservant l’une des pièces et destinant
+l’autre à sa femme. — Et l’once de s’écrier : « Bon ! la
+maison s’est divisée en deux ! Voici la partie que je garde
+pour moi ; voilà celle que je laisserai à ma femme. Quand
+viendra le cinquième jour, je porterai mes bagages et je
+m’installerai. » — Le loup, de son côté, se fit le même
+raisonnement.</p>
+
+<p>« Le cinquième jour étant venu, l’once prend ses bagages
+et vient avec sa femme. Le loup en fait autant. Le loup
+entre dans une pièce, l’once dans l’autre, chacun se croyant
+seul au logis. Or, l’un et l’autre en même temps, ils cassèrent
+quelque chose de leur côté. Et chacun de se demander :
+« Qui donc a cassé quelque chose dans la pièce voisine ? »
+Et chacun de s’enfuir.</p>
+
+<p>« Ils coururent comme d’ici<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> à Glékhoué et allèrent se
+rencontrer au loin. « Que fais-tu, ô loup ? dit l’once. — « J’avais
+fait une maison, dit le loup ; je ne sais quoi m’en
+a chassé. — Justement, réplique l’once, pareille chose
+m’est advenue. J’avais abattu des arbres : d’eux-mêmes
+les piquets se sont plantés. » — Le loup dit : « J’avais
+trouvé un terrain où je me proposais d’arracher l’herbe ; le
+jour venu, je trouvai l’herbe arrachée. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Glékhoué est le nom que les indigènes donnent à Wydah. Le conteur
+était à Porto-Novo.</p>
+</div>
+<p>« Là-dessus, l’once et le loup se remettent à courir.
+Jamais ils n’ont pu se regarder en face. »</p>
+
+<p>Tel est le conte que j’entendis. On y décrit bien toutes
+les opérations d’une installation. C’est bien la manière de
+faire de tous : le loup, en cela, agit comme l’once, sans se
+concerter avec elle.</p>
+
+<p>D’abord on choisit le terrain et on l’approprie. L’herbe
+qui en encombre le sol étant arrachée, on l’enlève ou on
+la brûle. Pas de pierres, pour bâtir : on coupe des arbres,
+on les plante sur quatre lignes formant un quadrilatère.
+Les arbres ainsi plantés sont assujettis par le haut, à l’aide
+de bois passés dans les échancrures ménagées à l’extrémité
+supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres
+entre eux et constituent la carcasse inférieure du bâtiment
+sur laquelle on établit la charpente de la toiture : charpente
+de construction toute simple, composée de longs bâtons
+maintenus par des liens.</p>
+
+<p>Il n’y a plus qu’à couvrir et à former ce qui tiendra lieu
+de murs. On porte les matériaux : <i>des bambous, des branches
+de palmier, des cordes de paille</i>, et l’on se met à l’œuvre.</p>
+
+<p>Voyons d’abord former l’enceinte de la maison. Les
+ouvriers attachent transversalement aux piquets une ligne
+de bambous, à trente ou quarante centimètres du sol ; puis
+ils établissent trois ou quatre autres lignes semblables,
+parallèles à la première, à cinquante ou soixante centimètres
+l’une au-dessus de l’autre. Tous ces bambous sont dans une
+position horizontale. Contre ces premiers bambous on
+applique ceux qui forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement
+et attachés fortement entre eux et avec ceux
+des lignes horizontales. On a soin de laisser le moins de vide
+possible ; mais la maison ne laissera pas que de ressembler à
+une cage, même avec la précaution que l’on prend souvent
+de faire une seconde cloison à l’intérieur. Au surplus, on
+se préoccupe seulement de la porte, et souvent on oublie
+ou l’on néglige de laisser une lucarne. De fenêtres il n’en est
+guère question dans cette architecture primitive de nos
+nègres.</p>
+
+<p>Il est essentiel d’observer que la porte des habitations
+donne sur une cour attenante ; elle n’ouvre point sur la
+rue.</p>
+
+<p>Passons à la construction de la toiture. Du bois faîtier à
+la ligne inférieure de la toiture, on fixe des bambous de la
+même manière que dans le bas. La distance de l’un à l’autre
+est de trente centimètres environ. On attache à ces bambous
+des couches superposées de branches de palmier garnies de
+leurs feuilles ; on arrange avec plus de soin celles qui forment
+le faîtage ou, comme disent les nègres, le <i>chapeau de
+la maison</i>, et l’édifice est terminé.</p>
+
+<p>La porte est en bambous, confectionnée de la même
+manière que les cloisons et placée avec des liens en paille :
+en sorte que, dans beaucoup de cases, on n’a pas eu besoin
+d’employer un seul clou.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre :
+à Porto-Novo et à Wydah, en argile glaise fort tenace quand
+elle est bien préparée ; à Lagos et chez les Minas de Popo et
+d’Agoué, en terre tourbeuse mêlée de sable dans des proportions
+déterminées.</p>
+
+<p>Arrêtons-nous à considérer les ouvriers d’un chantier.
+Ils ne vont pas chercher la terre ou le sable hors de la ville.
+A côté même de l’endroit où ils veulent bâtir, dans la rue,
+sur une place, ils prennent ce qui leur est nécessaire, et
+ils laisseront là un trou béant, où l’on jettera plus tard
+toutes sortes d’ordures. A Porto-Novo en particulier, on
+rencontre dans l’intérieur de la ville plusieurs excavations
+de quinze à vingt mètres au plus de profondeur. C’est là
+qu’on prit la terre pour bâtir les maisons de quartiers entiers.</p>
+
+<p>Les ouvriers sont tous armés des mêmes outils : une
+pioche et un petit panier. Ils vont chercher la terre dans
+leur panier, la portent à une place unie et préparée d’avance,
+l’émottent, l’émiettent, la répandent sur le sol, et en forment
+une couche de vingt centimètres environ. Ensuite, ils
+arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne,
+à l’extrémité de l’aire, ils se prennent par la main et partent
+en battant la mesure de leurs pieds, avançant, reculant,
+piétinant sans cesse. Cependant ils s’aident de la voix
+et s’excitent par leurs chants, jusqu’à ce que la terre soit
+bien pétrie et forme une masse onctueuse. Alors, ils font
+de toute cette boue un grand tas qu’ils couvrent de feuilles,
+afin de l’abriter contre les ardeurs du soleil ; et ils laissent
+la masse abandonner en partie l’eau qu’elle contient : ce
+qui donne à la boue plus de ténacité et de consistance.</p>
+
+<p>Deux ou trois jours après, ce résultat est obtenu : c’est le
+moment de bâtir. Les ouvriers reprennent la boue et la
+façonnent en grosses boules. Cette opération terminée, trois
+ou quatre d’entre eux s’établissent maçons ; les autres servent
+de manœuvres. Ceux-ci passent les boules aux premiers
+qui les lancent violemment et forment une assise de cinquante
+centimètres. L’assise terminée sur tout le périmètre,
+on la laisse sécher jusqu’à ce qu’elle puisse en supporter une
+autre. On recommence tant que les murs n’ont pas atteint
+la hauteur voulue. Dans les cases des nègres du vulgaire,
+les murs n’ont guère plus de deux ou trois mètres au plus.
+Le toit est comme dans les cases en bambous.</p>
+
+<p>La forme architecturale de l’édifice est, quant à l’ensemble,
+ce qu’elle est généralement chez nous : un grand carré
+surmonté d’un toit en pente, à deux ou à quatre eaux.</p>
+
+<p>Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne
+sur la cour. Chez les chefs et les riches, il est rare qu’il n’y
+ait point plusieurs cours réunies dans une même enceinte
+et n’ayant souvent qu’une ouverture sur la rue. Dans
+chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases : il y a les
+cases des esclaves, celles des femmes… La case du maître
+occupe la partie la plus reculée, elle est précédée d’un
+auvent (<i>odèddè</i>) qui sert de salle de réception. Aussi l’on y
+voit un lit de bambou sur lequel le maître s’installe, accroupi,
+assis ou couché, suivant les circonstances, lorsqu’il reçoit
+des visiteurs. Dans les séances solennelles, c’est le lit de
+justice des chefs.</p>
+
+<p>Quelquefois les cases sont bâties de manière à laisser au
+centre une petite cour carrée, à ciel ouvert, entourée de galeries,
+où sont reçus les amis intimes, et ceux avec qui l’on
+veut traiter une affaire en secret. Rarement le maître de la
+maison pousse le laisser-aller jusqu’à introduire les intimes
+dans la cour et la case des femmes, qui vivent à l’intérieur
+dans un négligé par trop choquant.</p>
+
+<p>Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case
+et l’habitation : la case est le logis ; l’habitation, la maison,
+est l’ensemble des cases appartenant à un même maître. Les
+nègres ne parlent pas autrement : ils appellent le maître
+<i>babba</i> ; la case, <i>illé</i> ; l’ensemble des cases, <i>ibougbé</i>.</p>
+
+<p>Les habitations d’une localité sont jetées çà et là. La
+mitoyenneté des murs n’est guère connue : chaque habitation
+est entourée de murs qui en dépendent totalement.
+Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou à peu
+près un passage étroit, laissé là moins pour former une rue,
+que pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues,
+mais il y en a peu, même dans les villes. En revanche, on
+trouve, au milieu des villes et des villages, des terrains
+vagues, des fossés profonds, des arbres gigantesques, des
+bosquets, des cloaques infects… de tout, si ce n’est de l’ordre
+et de la propreté. Quelle infection en certains endroits ! Quel
+tohu-bohu !</p>
+
+<p>La ville ne diffère du village que par l’étendue de son territoire :
+l’une et l’autre sont des <i>illous</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, c’est-à-dire des
+agglomérations. Quand on veut distinguer un village d’une
+ville, on l’appelle, en nago, <i>illou kékéré</i>, illou petit ou petite
+agglomération.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Illou vient du radical <i>lou</i>, dont le sens propre est agglomérer, s’agglomérer.</p>
+</div>
+<p>L’illou a ses dépendances comme l’habitation a les siennes.
+De même que, dans l’habitation, cases et cours font un seul
+tout, de même la partie cultivée de la campagne, <i>oko</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, est
+l’annexe de l’agglomération.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Oko, lieu de l’approvisionnement ; par opposition à igbè, terrain
+inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé.</p>
+</div>
+<p>Illou signifie : village, ville, contrée, district, patrie. — C’est
+que, de fait, le nègre n’a d’autre pays que la ville ou
+le village entouré de terres cultivées : c’est l’<i>illou</i> qui est la
+patrie proprement dite, l’<i>igbè</i> est, pour ainsi dire, un lieu
+étranger, un <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>2<sup>o</sup> <span class="sc">Le mobilier</span> s’accommode aux besoins de l’homme à l’intérieur.
+Le nègre, n’ayant une maison que pour s’abriter,
+tient peu au mobilier. Inutile de chercher le confortable
+dans sa case. Voici à peu près tout ce que comporte le luxe
+de l’ameublement :</p>
+
+<p><i>Lit.</i> Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui
+ressemble à un lit : on se couche sur une natte étendue par
+terre. Au palais du roi, chez les cabécères et dans la maison
+de quelques particuliers, on remarque une petite estrade en
+terre de la grandeur d’un lit (<i>okpo</i>), et même des lits en
+bambou. Point de matelas, point de draps, point de couvertures :
+sur le lit, une natte ; pour se couvrir, le pagne qui
+sert de vêtement.</p>
+
+<p><i>Armoires et commodes</i> font complétement défaut ; on les
+remplace par des sacs (<i>akpo</i>) ou par de petites caisses (<i>acpoti</i>) ;
+encore la caisse est-elle peu répandue dans l’usage. Les sacs
+sont en paille ou en cuir : l’<i>orèkèchè</i>, en paille, sert à renfermer
+les cauris ; on serre les habits dans l’<i>abo</i>. Parmi les
+sacs en cuir, nous signalerons l’<i>asounwoun</i>, muni de cordons
+et servant de bourse ; le <i>laba</i>, dans lequel on transporte les
+vivres ; l’<i>akpo-agadagodo</i>, ou sac à serrure, petit et fermé
+par un anneau en cuir ; l’<i>akpo-ichanna</i>, dans lequel on serre
+le tabac, le briquet et l’amadou.</p>
+
+<p>Les <i>siéges</i> ont une utilité fort secondaire dans la plupart
+des cases ; aussi sont-ils très-rares. Il est de règle que le
+maître seul a le droit de s’en servir dans la maison : pourquoi
+donc en aurait-on plus d’un ? Au Dahomey, le siége est
+un des insignes du cabécérat : il passe du titulaire à son successeur,
+à qui il est remis par le roi.</p>
+
+<p><i>Lampes et chandeliers</i> sont inconnus. Dans une écuelle en
+terre remplie d’huile de palme, on allume une mèche de
+coton : c’est tout le système d’éclairage connu de nos nègres.</p>
+
+<p>Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de
+vache ; les murs en sont peints avec une décoction de certaines
+feuilles tinctoriales.</p>
+
+<p>Le foyer (<i>aro</i>) est dehors ; il se compose de trois mottes de
+terre sur lesquelles, comme sur un trépied, on établit le
+vase où cuisent les aliments. A quelques pas de la case, on
+voit un four cylindrique en terre cuite, dans lequel les indigènes
+font cuire leurs <i>acassas</i> et griller le maïs.</p>
+
+<p>Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer l’<i>obbé</i> qui
+bout sur le feu, et l’<i>akara</i> qui se rissole dans l’huile de
+palme.</p>
+
+<p>Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand
+mortier en bois avec son lourd pilon : on y broie le maïs.</p>
+
+<p>L’eau est conservée dans des vases en terre, hauts de
+cinquante centimètres environ, et de forme à peu près sphérique.
+On a d’autres vases plus petits pour faire la cuisine.</p>
+
+<p>Les personnes adonnées au commerce étalent et portent
+leur marchandise sur des plateaux en osier ou dans des
+calebasses. « La calebasse ne peut aller sur le feu comme les
+pots en terre », disent les nègres : elle ne peut donc servir
+à cuire les aliments. En dehors de là, je ne sais à quoi les
+indigènes ne l’emploient pas. L’<i>agbé</i>, longue calebasse percée
+d’un trou dans le haut, remplace les bouteilles et les jarres ; — l’<i>akérégbé</i>
+(le mot lui-même le dit) est une petite
+<i>agbé</i> ; — l’<i>ado</i>, plus petite encore et de même forme, sert de
+fiole : on y met ce que les noirs appellent, dans leur style,
+<i>ogoun</i>, médecine : que ce soient des poudres médicinales ou
+des poisons. — L’<i>aro</i> sert de carquois aux chasseurs de l’intérieur.</p>
+
+<p>Les calebasses plates prennent le nom d’<i>igba</i>, lorsqu’elles
+sont coupées en deux ; l’<i>igba</i> ressemble, pour la forme, à nos
+saladiers ou à nos cuvettes. L’<i>igba d’Ogodo</i> est très-large :
+on y serre les habits et la farine. On appelle <i>panchoucou</i> une
+calebasse également très-large et munie de son couvercle.
+L’<i>iya</i> sert de plat ; l’<i>adémon</i> et l’<i>aha</i>, de verre ; l’<i>adjedje</i>, criblée
+de trous, est un vrai tamis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>3<sup>o</sup> <span class="sc">Les noirs sont-ils vêtus ?</span> C’est à dessein que je pose cette
+question qui m’a été adressée très-souvent ; et j’y réponds
+afin de couper court aux sous-entendus qu’elle cache. Il y a
+là un préjugé erroné qu’il faut attaquer de front. On a l’intention
+de demander si les noirs, <i>ces peuples primitifs</i>, sont
+arrivés à ce progrès de sentir le besoin de ne pas rester
+nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire : « La conscience
+<i>se forme-t-elle</i> dans le nègre ? » La science répond
+nettement à la question ainsi posée : « Le nègre naît homme,
+il ne le devient pas : il a la conscience en naissant, et il ne
+saurait l’acquérir. »</p>
+
+<p>On peut perdre la pudeur, on ne l’acquiert pas : elle est
+innée dans le noir comme dans le blanc. Mille fois, passant
+dans la rue, j’ai vu les enfants se blottir contre les murs et
+me tourner le dos quand j’étais près d’eux, parce qu’ils
+étaient sans vêtement. Je parle ici des enfants en bas âge,
+car les autres sont toujours vêtus.</p>
+
+<p>Nous portons des vêtements à deux ou trois fins principales :
+1<sup>o</sup> pour cacher la nudité ; 2<sup>o</sup> pour nous garantir des
+intempéries ; 3<sup>o</sup> pour nous parer.</p>
+
+<p>Observation importante : plus on est exposé aux injures
+du temps et des saisons, et plus on se couvre d’habits. Le
+nègre de la côte des Esclaves, ayant peu à redouter de ces
+injures, n’a presque rien à faire pour s’en garantir. Donc,
+nous ne devons pas nous étonner de voir son négligé bien
+simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et
+constamment chaud, il n’a presque pas à se garantir des
+intempéries. Aussi, dès qu’il s’abandonne au laisser-aller,
+surtout dans l’intérieur de la maison, il en vient à se contenter
+de ce qui cache strictement la nudité : il porte alors,
+pour tout costume, un mouchoir, ou même un petit morceau
+d’étoffe retenu à l’aide d’une ficelle. Les canotiers se permettent
+de n’avoir que ce vêtement rudimentaire, parce
+qu’ils ont besoin de n’être pas gênés dans la souplesse de
+leurs mouvements et parce qu’ils sont exposés sans cesse à
+se mouiller.</p>
+
+<p>Hors des circonstances où il s’abandonne, sans retenue,
+au laisser-aller de la vie domestique ; hors des cas où les
+exigences du métier semblent demander qu’ils laissent les
+habits de côté, on ne voit pas le nègre aller et venir sans
+vêtements. Les Nagos et les Djéjis ne sortent guère sans le
+costume complet. Si les Minas sont habituellement plus
+légèrement vêtus, c’est qu’ils ont plus souvent à se mettre
+dans l’eau ; car ils sont resserrés entre la lagune et l’Océan.</p>
+
+<p>A la côte des Esclaves, le costume des indigènes se compose
+de l’<i>acho</i>, pour les femmes ; pour les hommes, de l’<i>acho</i>
+et du <i>chocoto</i>.</p>
+
+<p>L’<i>acho</i> (les Européens traduisent : pagne) est un morceau
+d’étoffe de la forme d’un drap de lit ; celui des femmes a
+1 m. 80 de longueur environ, et 1 m. 20 de largeur ; celui
+des hommes est plus long et plus large.</p>
+
+<p>Le <i>chocoto</i>, espèce de caleçon de bain, étroit et court,
+n’arrive qu’aux genoux. Les hommes portent seuls le <i>chocoto</i> ;
+rarement ils n’en ont pas. Les femmes ne font pas
+usage de cet habit.</p>
+
+<p>Les hommes et les femmes ne se revêtent pas de l’acho
+de la même manière : les femmes le roulent autour du
+corps ; les hommes le jettent sur l’épaule gauche, en le
+ramenant sous le bras droit, qui reste découvert. Le nègre
+sait se draper avec une noble élégance dans son pagne ; la
+négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment
+séduisante.</p>
+
+<p>Je dis : <i>les siens</i>, car elle en a plusieurs lorsqu’elle se met
+en frais de toilette. Le premier, qui sert à la couvrir, est
+fort simple, et simplement roulé sur les hanches, de façon
+à retomber jusqu’aux genoux. Les autres sont les colifichets
+de la toilette. Ils débordent l’un au-dessus de l’autre et
+simulent ce que nos modistes appellent des <i>volants</i>. L’un de
+ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour couvrir les
+seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la
+tête ou sur l’épaule et pend des deux côtés.</p>
+
+<p>La mère, au lieu de porter son enfant sur les bras, l’attache
+sur son dos avec un pagne. Elle l’attire en avant, par-dessous
+le bras, lorsqu’elle veut lui donner à teter. Le
+pauvre enfant ainsi charrié gêne moins la mère, qui peut
+de cette façon vaquer à tous les travaux du ménage et tenir
+sur la tête la marchandise qu’elle va vendre de maison en
+maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de
+leur enfant et portant sur la tête un fardeau, aller d’une
+ville à l’autre, faire des voyages assez longs.</p>
+
+<p>Les pagnes sont de différentes couleurs : ceux de couleur
+rouge, plus voyants, plaisent davantage aux indigènes ; le
+pagne bleu foncé est un vêtement dont les femmes en deuil
+se couvrent la tête.</p>
+
+<p>La somptuosité dans les habits admet la richesse des
+étoffes, depuis le coton et les soieries jusqu’aux galons d’or
+et d’argent ; mais la forme ne varie pas, c’est toujours l’<i>acho</i>,
+pour les femmes ; le <i>chocoto</i> et l’<i>acho</i>, pour les hommes de
+toute condition.</p>
+
+<p>Le parasol et les chaussures sont demeurés, jusqu’à ces
+derniers temps, un insigne de grandeur et d’autorité réservé
+au roi, aux chefs principaux et au grand prêtre. Encore les
+chefs ne peuvent-ils s’en servir en présence du roi.</p>
+
+<p>Longtemps il en fut de même du chapeau. Toutefois son
+usage tend aujourd’hui à se généraliser. Outre les chapeaux
+importés par le commerce européen, les noirs ont des chapeaux
+de paille confectionnés dans le pays ; ils ont aussi des
+espèces de serre-tête (<i>aramori</i>) et des bonnets appelés <i>filla</i>,
+dont la forme rappelle le bonnet légendaire du <i>bon roi
+d’Yvetot</i>. Si l’on veut se couvrir les oreilles, on porte le <i>filla
+abèti</i>, terminé en pointe dans le bas, des deux côtés : ce
+bonnet est appelé aussi, à cause de sa forme, <i>éti adja</i>, oreille
+de chien. Le plus souvent les deux pointes sont dressées
+comme des oreilles de chien.</p>
+
+<p>Le <i>filla djofolo</i> est plus allongé et retombe en arrière
+comme la <i>gorra</i> espagnole ; il sert de gibecière aux chasseurs.</p>
+
+<p>N’oublions pas l’<i>akata</i>, plus utile qu’élégant. Ce couvre-chef
+à larges bords a les dimensions d’un parapluie ; il est
+fait de feuilles de palmier assez grossièrement tressées et a
+deux centimètres d’épaisseur. Hommes et femmes s’en servent
+quand ils veulent se garantir de la pluie ou s’abriter
+contre les ardeurs du soleil.</p>
+
+<p>Signalons, pour mémoire, trois sortes de vêtements en
+usage dans l’intérieur : l’<i>agbaladja</i>, espèce de blouse très-courte ;
+l’<i>akaso-éwou</i>, vêtement qui va, comme nos gilets, du
+cou à la taille seulement ; l’<i>èha</i>, sorte de jaquette.</p>
+
+<p>Le costume musulman n’est pas un costume local ; il a été
+introduit dans le pays par des étrangers venus du nord et
+professant l’islamisme. Venaient-ils du pays de Mali, situé
+au nord-ouest du Yorouba ? Nous sommes d’autant plus
+porté à le croire qu’on appelle les musulmans <i>Imali</i>, mot
+qui signifie, d’après les règles de la langue nago, gens de
+Mali, de même que Idjébou signifie gens du Djébou.</p>
+
+<p>Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>,
+d’un large pantalon, de la <i>tobé</i> et du turban<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. La <i>tobé</i>,
+appelée par les Nagos <i>éwou</i> ou chemise, est un large surtout
+dont les manches sont amples, muni d’une ouverture où
+passe la tête. La <i>tobé</i> est en coton blanc et chamarrée de
+broderies.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Saloubata.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Lawani.</i></p>
+</div>
+<p>Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur ;
+presque toujours ils ont des armes, particulièrement
+des cimeterres renfermés dans des fourreaux en cuir colorié.
+Aux jours de gala, les principaux d’entre eux sortent sur
+des chevaux richement caparaçonnés. Ils se font suivre
+d’une nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par l’éclat
+de leur costume.</p>
+
+<p>Les Malais ne sont pas seuls à se faire une parure de
+leurs armes. Les nègres en pagne portent aussi de petites
+hachettes, des coutelas élégants de forme et brillants de
+propreté.</p>
+
+<p>Aucune parure n’a eu autant de succès que les perles
+fausses, non-seulement à la côte des Esclaves, mais encore
+chez les nègres de toute l’Afrique. Les usages des perles
+fausses sont bien divers : on en fait des colliers, des bracelets
+et même des ceintures. Les fausses perles sont souvent
+remplacées par le vrai corail, les perles d’ambre jaune,
+l’agate, les graines de plantes. Le coco est travaillé en rondelles
+petites et minces dont on fait des ceintures en les
+enfilant.</p>
+
+<p>La coquetterie, plus encore que l’amour des parures, fait
+rechercher les niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des
+perles de telle ou telle grosseur, de forme et de couleur
+déterminées. La coquette des pays nègres se farde à sa façon ;
+elle donne une teinte violette à ses paupières, se colore les
+ongles, les jambes et la poitrine en rouge, forme des dessins
+bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des poudres
+ou des pâtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout
+la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande,
+eaux de toutes senteurs) qu’elle emploie à profusion, dont elle
+use et abuse sans discernement. Elle a aussi ses spécialités.</p>
+
+<p>Le docteur Féris parle d’un cosmétique, l’<i>atikè</i> des Minas.
+« Cette préparation, dit-il, présente une grande dureté :
+pour s’en servir, les noirs la frottent avec de l’eau de Cologne
+sur un fragment de marbre ; ils s’en enduisent ensuite le
+cou, l’aisselle, le dos et la poitrine, en décrivant des dessins
+grisâtres et réguliers. L’odeur en est très-forte et très-aromatique.</p>
+
+<p>« Voici, à peu près, la formule de cette composition telle
+que me l’a donnée le P. Ménager :</p>
+
+<p>« Clous de girofle,</p>
+
+<p>« Graines d’anis,</p>
+
+<p>« Eau de lavande,</p>
+
+<p>« Une espèce de résine odorante (le courbaril),</p>
+
+<p>« Semences d’<i lang="la" xml:lang="la">hibiscus abelmoschatus</i>,</p>
+
+<p>« Quelques feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient
+de la côte de Krou,</p>
+
+<p>« Enfin, le musc d’un chat-tigre.</p>
+
+<p>« Cette formule est celle des femmes riches ; les autres
+se contentent seulement de deux ou trois produits. La
+préparation complète est très-coûteuse : un fragment de la
+grosseur d’un œuf d’oie vaut de 30 à 40 francs. »</p>
+
+<p>Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais : il se
+cambre, relève fièrement la tête, se drape dans son pagne
+aux couleurs voyantes ; il met en vue, avec ostentation, les
+bracelets en verre bleu ou vert qu’il porte aux poignets et
+au-dessus du coude… N’a-t-il pas la canne à la main ?…</p>
+
+<p>Une badine, peut-être ?… Pardon ! c’est un vieux manche
+d’ombrelle, veuf de sa monture. N’importe ! ce quelque
+chose <i>venu de la terre des blancs</i> lui sert à se donner des airs
+de muscadin. A vrai dire, dans son genre, il n’est pas mal :
+c’est le dandy de l’endroit.</p>
+
+<p>Sa tête est rasée d’une façon toute singulière : celui-ci
+se rase la nuque ; celui-là, le côté droit de la tête ; un
+autre, le côté gauche ou le haut du crâne. Cependant on
+laisse une ou plusieurs touffes de cheveux, et l’on forme
+des figures bizarres : des ronds, des triangles, des carrés,
+des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée
+sur la tête pour signaler une officine de bizarreries.</p>
+
+<p>L’usage des bains est général à la côte des Esclaves :
+hommes et femmes se lavent à grande eau à peu près tous
+les jours, et même deux ou trois fois par jour. La propreté
+et l’hygiène leur en font un devoir ; car ils sont très-exposés
+aux maladies de la peau, à cause de la transpiration presque
+constante qu’ils subissent, aussi bien que de l’action brûlante
+du soleil. La poussière s’attache facilement à leur
+corps humide de sueur. Les ablutions et les bains les en
+débarrassent, ainsi que de l’enduit graisseux produit par la
+transpiration.</p>
+
+<p>L’idée d’avoir des établissements spéciaux pour les bains
+et les ablutions n’est point venue au nègre : il lui suffit de
+se laver ; or cela est possible partout : dans une chambre,
+dans un coin de la cour, et mieux encore dans la lagune.
+Avant que les Romains fissent des bains une recherche de
+plaisir, ils bâtissaient des établissements appelés <i>laveries</i>.
+Quelle belle <i>laverie</i> que la lagune, pour des peuples habitués
+à se contenter du nécessaire ! Sous les palmiers et les
+cocotiers, à l’ombre des grands arbres qui poussent sur la
+rive, tous armés d’un morceau de savon et d’une poignée<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>
+de fibres végétales dont ils se serviront en guise d’éponge,
+nègres et négresses viennent se plonger dans l’eau, puis se
+savonnent des pieds à la tête, puis font mousser le savon et
+se couvrent d’une écume blanche, en se frottant avec le
+<i>cancan</i> ; puis enfin s’aspergent d’eau à l’aide de la main ou à
+l’aide d’une calebasse, et finissent par s’essuyer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> On la nomme <i>cancan</i> ou <i>canrincan</i>.</p>
+</div>
+<p>Comme chez les Romains, après le bain qui purifie et
+rafraîchit, l’onction, qui rend la chevelure souple et élastique,
+et conserve à la peau la fraîcheur que ternirait vite
+l’ardeur du soleil. C’est après le bain que les négresses
+s’enduisent d’huile, d’onguents et de cosmétique ; après le
+bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela
+elles délayent dans l’eau une poudre très-fine obtenue en
+raclant le bois d’un arbre que les Nagos appellent <i>ochoun</i> ;
+les Minas, <i>to</i> ; les Brésiliens, <i>pao Brasil</i>. Cette poudre délayée
+donne à la peau une couleur rougeâtre assez agréable.</p>
+
+<p>En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas : de là
+le sobriquet de <i>non lavées</i> donné aux pleureuses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>4<sup>o</sup> <span class="sc">Insectes et reptiles.</span> Comme partout, le chien est ici
+le compagnon de l’homme ; le chat, l’ami de la maison. Un
+autre animal est qualifié du titre d’<i>ami de la maison</i> : c’est
+une espèce de lézard dont le mâle porte chez les Nagos le
+nom d’<i>adarikpoun</i>, à cause de sa tête jaune (<i>éri</i>, tête — <i>kpoun</i>,
+jaune). Il est assez gros ; sa queue épaisse lui sert
+d’arme offensive ; il a des taches roses sur la tête et sur la
+queue. Le reste du corps est d’un gris tirant sur le noir.
+Plus petite que le mâle, la femelle est d’une couleur gris de
+fer uniforme. Ce lézard vit près des habitations de l’homme ;
+il s’y introduit sans crainte et s’y donne le droit de circuler :
+il est de la maison. On évite de l’inquiéter, parce qu’il est
+le plus terrible ennemi des fourmis, des cousins et des
+autres insectes dont on a toujours à redouter l’invasion. Il
+les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une
+habileté étonnantes. L’<i>adarikpoun</i> a de charmantes agaceries
+dans son attitude : il semble se complaire en lui-même,
+lorsque, dressé sur les pattes antérieures, le cou tendu, il
+agite la tête de haut en bas, comme pour faire mille et
+mille salutations gracieuses.</p>
+
+<p>Un autre ami de l’homme, dans ces pays où l’on abandonne
+en plein air des animaux morts et des cadavres en
+putréfaction, c’est une espèce de vautour que l’on rencontre
+partout, à la côte des Esclaves. Le vautour trouvé par
+Levaillant dans l’Afrique australe et nommé par lui <i>chasse-fiente</i>
+est sans doute le même. Sa physionomie répond à la
+description donnée par les naturalistes du <i>vautour fauve,
+percnoptère</i> de Buffon, vulgairement <i>vautour griffon</i>. « Il a
+1<sup>m</sup>,20 de longueur ; son plumage est fauve dans le jeune âge ;
+fauve varié de gris chez l’adulte ; cendré bleuâtre en dessus
+chez le vieux, et blanchâtre en dessous. Les ailes et la
+queue sont noires. La tête et le cou, dénudés de plumes,
+sont parsemés d’un duvet gris ; la colerette est d’un blanc
+éclatant. La parure de cet oiseau n’est pas désagréable ;
+mais sa voracité et son odeur répugnent à tout le monde<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. »
+Il se nourrit de préférence de chairs mortes et corrompues,
+et de gadoues. On a remarqué à Wydah que ces oiseaux
+émigrent tous vers la capitale, lorsque la fête des coutumes
+ramène l’immolation des victimes humaines, dont les cadavres,
+privés de sépulture, sont traînés en dehors de la ville.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <span class="sc">Focillon.</span></p>
+</div>
+<p>Ces animaux sont très-silencieux, ne crient et ne chantent
+jamais, faisant entendre seulement, par intervalles, un
+léger murmure. Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis
+par les excès de leur voracité, ils ne se dérangent
+guère quand on passe ; ils ont de la peine à reprendre leur
+vol. Les indigènes respectent ces oiseaux, à cause des services
+qu’ils en reçoivent : ce sont les balayeurs publics
+pourvoyant à la salubrité. On inflige des peines à ceux qui
+tuent ces vautours. Ils passent la nuit sur les arbres ou sur
+le faîte des toitures ; et le matin, du haut de ces observatoires,
+ils épient le moment de se jeter sur la curée ; presque
+jamais on ne les voit isolés ; ils volent toujours plusieurs
+ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau <i>akrassou</i> ;
+les Nagos le nomment <i>akala</i>. « Si un cadavre gît sur le sol,
+disent les Nagos, l’<i>akala</i> le sent du haut des airs. » On ne
+peut manger sa chair, parce qu’elle est dure et d’une odeur
+de viande putréfiée.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé du <i>chat-civette</i> ; il fournit le musc si
+recherché par les négresses pour la préparation de l’<i>atiké</i>. La
+civette est rare sur la côte ; mais comment ne pas en parler,
+à raison du produit fourni par elle à la parfumerie locale ?
+Ce chat a près de l’anus une poche profonde renfermant une
+pommade odorante. Au dire des nègres, l’animal se défait
+de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.</p>
+
+<p>Les chevaux sont rares, et viennent de l’intérieur ; les
+bœufs ne sont pas soumis au joug.</p>
+
+<p>De tous les ennemis du repos et du bien-être de l’homme,
+je n’en connais pas de plus agaçant que le moustique. Oh ! la
+vilaine petite bête ! Quand le bon La Fontaine nous montre le
+lion harassé et rendu, dans la lutte engagée entre le moucheron
+et lui, le moucheron devait être de la famille des
+moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion
+sur les dents ; que ne peuvent donc des milliers de moustiques
+à la trompe acérée ? Vous n’en avez pas plutôt chassé
+un, qu’il en revient dix ; or un seul suffit à vous tourmenter
+par sa piqûre et par ses bourdonnements ; un seul vous rend
+tout repos impossible. On ne s’habitue jamais à lui, et
+jamais on ne peut l’éviter. <i>Cet excrément de la terre</i>, pour
+parler comme le fabuliste, <i>ce chétif insecte, cet avorton de
+mouche en cent lieux vous harcelle</i>, vous lassant sans relâche
+et ne se lassant jamais ; comme les Nagos l’ont bien nommé :
+<i>gnamoum-gnamoum</i> ! Les Européens se garantissent autant
+qu’ils le peuvent à l’aide de moustiquaires. Quant aux noirs,
+ils sont souvent forcés de déguerpir de l’intérieur des habitations ;
+ils s’installent tant bien que mal dans la cour, allument
+du feu, afin de tout enfumer et de chasser l’ennemi,
+et ils essayent de dormir. Il n’y a pas jusqu’au roi qui n’oublie
+la gravité et la dignité, lorsqu’un moustique vient l’attaquer.
+Même en présence des visiteurs qu’il reçoit, au milieu d’une
+discussion sérieuse, il se donne des claques retentissantes :
+il se frappe la poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe
+l’épaule : qu’est-ce donc ? un moustique le piquait !</p>
+
+<p>Comment dire les tourments que les moustiques infligent
+au voyageur sur la lagune ? On a beau les chasser, leurs
+bourdonnements incessants annoncent toujours de nouveaux
+et terribles assauts. De guerre lasse, on se blottit sous une
+couverture, au risque d’étouffer ; car, pour fuir une incommodité,
+on n’a d’autre ressource que de s’en imposer une
+nouvelle presque aussi fatigante.</p>
+
+<p>Une autre petite bête non moins incommode, non moins
+cruelle, c’est la fourmi. Les fourmis offrent plusieurs
+variétés ; quelques-unes sont ailées ; celles que l’on nomme
+<i>fourmis voyageuses</i> se distinguent par une véritable férocité.
+Elles mordent avec un tel acharnement que la plupart du
+temps on n’arrache que le corps ; les pinces, semblables à
+des hameçons, restent dans la plaie. « Je ne crois pas qu’elles
+se construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit
+M. Duchaillu, qui les a parfaitement observées. Jamais elles
+n’emportent rien ; elles mangent tout sur place. Leur habitude
+est de marcher à travers les forêts sur une longue file
+régulière ; cette ligne mouvante, qui se présente sur deux
+pouces de large, a souvent plusieurs milles de long. Sur les
+flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se
+comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et
+maintenant le bon ordre dans cette singulière armée…
+Sont-elles affamées, la longue file change tout à coup son
+ordre, fait un changement de front absolument comme un
+bataillon, et se déploie dans la forêt en une large masse qui
+attaque et dévore tout ce qu’elle rencontre avec un acharnement
+furieux auquel rien ne peut résister… Tout animal
+qui se trouve sur leur passage est pourchassé à outrance…
+En un rien de temps l’animal, souris, chien ou gazelle, est
+envahi, tué, dévoré, sans qu’il en reste rien que la carcasse
+toute nue. Elles voyagent nuit et jour. Plusieurs fois
+réveillé en sursaut, j’ai dû me précipiter hors de ma cabane. »
+(<i>Afrique équatoriale.</i>) Pour être exact, il est bon d’observer
+qu’on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses.
+Toutefois, à qui n’est-il pas arrivé, une fois ou une autre,
+d’en être attaqué, soit au lit, soit lorsque, par accident, on
+a mis les pieds sur leur colonne ? Il faut éviter de jeter de
+l’eau chaude ou de la cendre sur cet envahisseur ; ce procédé
+n’obtiendrait d’autre résultat que de disperser les assaillants
+tout alentour, et d’augmenter les dangers de l’invasion. La
+morsure est extrêmement douloureuse ; on s’en ressent parfois
+trois ou quatre heures après.</p>
+
+<p>Deux espèces de fourmis microscopiques, l’une rouge,
+l’autre noire, vivent par myriades innombrables dans toutes
+les cases. « Elles paraissent avoir l’odorat très-fin ; invisibles
+jusqu’à ce qu’elles sentent quelque aliment à leur
+portée, elles affluent alors on ne sait d’où et en telle quantité
+que le voyageur s’étonne et s’inquiète de se voir assiégé
+par une telle armée. » (<span class="sc">Duchaillu.</span>) Elles sont très-friandes
+de l’huile d’olive ; j’ai été surpris bien des fois d’en trouver
+jusque dans l’intérieur des bouteilles parfaitement bouchées
+où nous tenions l’huile : je ne croyais pas qu’elles y pussent
+pénétrer, et elles y étaient en troupe compacte.</p>
+
+<p>Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne
+s’attaque ni aux personnes vivantes ni aux aliments ; il ne
+se montre pas au grand jour, et l’on peut ne pas se douter
+de sa présence ; néanmoins il travaille, et produit fréquemment
+de véritables désastres, minant les murailles en terre,
+ruinant les habitations, dévorant le linge et les meubles. Son
+travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des
+surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au
+bout de huit jours, souvent en moins de temps, et la caisse
+et ce qu’elle contient sont dans le plus piteux état : de la
+caisse il ne reste que des pellicules comme des feuilles de
+placage : tout tomberait, si l’ouvrier démolisseur n’avait le
+talent de lui donner de la consistance avec un mastic de sa
+composition. Malgré les précautions minutieuses que l’on
+prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne
+laisse pas d’y faire des ravages. Dans quel déplorable état ne
+trouve-t-on pas les marchandises, lorsqu’on a négligé de les
+remuer de temps en temps ! Des ballots entiers d’étoffe sont
+rongés, perdus. Quand le coupin arrive aux poutres et à la
+charpente d’une construction, c’en est fait de l’édifice ; s’il
+se met dans une bibliothèque, le rongeur impitoyable ne
+laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à
+Lagos, à Porto-Novo, à Wydah, dans les premières habitations
+qui nous servirent de logement provisoire, j’entendais
+les coupins ronger les bambous et le bois de la case. A Lagos
+en particulier, je dus leur disputer le terrain pied à pied ;
+nous employâmes la pioche et le feu pour détruire les coupinières
+énormes qui se trouvaient sur l’emplacement où la
+Mission catholique est établie aujourd’hui. Les nids de
+coupins bâtis avec de la terre acquièrent une extrême solidité ;
+les galeries intérieures sont habilement construites avec
+cette espèce de mastic dont nous avons fait mention plus
+haut : c’est un produit blanchâtre, prenant la consistance du
+ciment et brûlant comme l’amadou. J’ai vu des coupinières
+de deux mètres de haut ; les termites avaient eu le talent
+de les bâtir autour d’un arbre qui consolidait leur édifice.</p>
+
+<p>Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables
+ennemis : que ne peuvent-elles les exterminer tous !
+L’homme ne manquerait pas d’ennuis et de soucis avec les
+moustiques et les reptiles : sans parler des perce-oreilles,
+des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux cris
+aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la
+morsure provoque une chaleur âcre et piquante, accompagnée
+de rougeur et de démangeaison.</p>
+
+<p>Les reptiles les plus communs appartiennent certainement
+à l’ordre des serpents. Outre les pythons que l’on adore à
+Wydah et à Grand-Popo, il existe une infinité d’espèces de
+petits serpents ; la blessure de quelques-uns d’entre eux
+passe pour être excessivement dangereuse ; les indigènes
+redoutent surtout un serpent noir à collier rouge, et quoique
+les accidents ne soient pas fréquents, on n’est jamais sans
+appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites
+espèces qui se glissent de tout côté, jusque dans les habitations
+et sur les lits.</p>
+
+<p>Les caïmans vivent dans la lagune, où leur présence est
+un danger permanent. Les indigènes s’imaginent que la
+queue de cet animal renferme un venin très-dangereux ;
+mais là n’est pas le véritable danger ; il est dans leur habitude
+d’attaquer les êtres vivants qu’ils rencontrent. J’ai vu
+un alligator se dirigeant lentement vers des poules : celles-ci
+étaient si bien fascinées qu’elles avançaient vers lui, l’œil
+fixe et sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins.
+Un nègre rompit le charme, en donnant un coup de sabre
+sur le cou du caïman. Alors celui-ci se détourna, pour
+revenir à la lagune d’où il était sorti, et les poules se précipitaient
+furieuses à sa poursuite. Le nègre acheva de tuer le
+caïman, et l’emporta pour le manger ; il le cachait, parce
+que, disait-il, <i>il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient
+bien inquiéter</i>. C’était à Porto-Novo, dans la ville
+même. On voit que les alligators n’y sont pas de simples
+hôtes ; ils y ont droit de cité (détail peu rassurant pour les
+baigneurs qui vont s’ébattre dans la lagune).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="first">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="xsmall">I. AGRICULTURE. — II. PÊCHE. — III. NOURRITURE.</span></h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>L’agriculture est loin de demander à la terre les richesses
+qu’elle promet. Dans un pays où la végétation est exubérante,
+où les arbres acquièrent des proportions colossales,
+où l’herbe elle-même pousse avec une vigueur qui lui fait
+donner un nom particulier<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, on regrette de voir l’agriculture
+abandonnée aux esclaves et aux femmes, négligée
+presque complétement, et ne donnant que des résultats
+relativement nuls. Les indigènes ne pensent pas à améliorer
+le matériel agricole, qui se réduit à une simple houe. La
+charrue est inconnue ; on ne comprend pas combien il
+serait avantageux d’utiliser le travail des bœufs pour le
+labour et les transports. Privé d’un outillage suffisant, réduit
+à ses seules forces, sous un soleil énervant, l’homme
+demande peu à la terre, et le travail des champs est jugé
+indigne du maître et presque de l’homme libre. Cependant
+de vastes régions demeurent incultes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mètres
+et plus.</p>
+</div>
+<p>Cet état de choses n’a rien d’étonnant. L’habitant de la
+côte des Esclaves, jusqu’à ces derniers temps, était privé de
+relations au dehors ; de plus, les voies de communication
+manquent dans l’intérieur des terres, et les moyens de
+transport font défaut. Ajoutons que l’agriculture était entravée :
+à Wydah, par la politique royale, qui tient les sujets
+occupés à la guerre ou aux coutumes ; à Porto-Novo, par
+les déprédations de certains principicules qui grugent les
+gens de la campagne<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ; sur tous les points, par le trafic des
+esclaves, qui détournait l’attention d’un autre côté. Pour
+tous ces motifs, on se contentait de demander au sol la
+nourriture et les objets nécessaires aux usages domestiques.
+Il est bon toutefois de remarquer que la culture a pris un
+essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou
+de la mer, parce qu’on y a la facilité d’écouler les produits,
+soit en les vendant aux navires, soit en les transportant par
+pirogue aux marchés voisins. C’est ainsi que les deux Popos
+et Agoué produisent assez pour fournir au Dahomey et aux
+navires qui viennent dans leurs eaux ; que les contrées
+voisines de Lagos et confinant à la lagune approvisionnent
+la colonie anglaise.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> A Porto-Novo, dès que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu prétendre
+au trône avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont s’établir à la
+campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux. On les connaît sous le
+nom de <i>princes des broussailles</i>.</p>
+</div>
+<p>Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre
+que le terrain soit un peu humecté. En mars, dès que la
+saison des pluies s’est annoncée par les premières ondées,
+on s’occupe au défrichement. D’abord on détruit les herbes.
+Pour cela on allume le feu au milieu des champs, laissant
+courir la flamme où le vent la pousse, sans se préoccuper
+des ravages qu’elle fera, garantissant uniquement les maisons
+et sacrifiant les arbres. En prévision des incendies auxquels
+on est exposé dans ces circonstances, les maisons
+situées à la campagne sont entourées de figuiers de Barbarie
+ou d’autres plantes grasses peu susceptibles de prendre
+feu ; mais quand cet obstacle paraît insuffisant, les hommes
+s’arment de longues branches, battent l’herbe enflammée
+et étouffent le feu aux endroits où le danger apparaît.</p>
+
+<p>Ensuite on s’occupe du défrichement proprement dit.
+Parents, amis, voisins, se prêtent un mutuel secours pour
+la culture ; ils se réunissent au nombre de quatre, six, dix,
+plus ou moins, et ils se dirigent vers le terrain à défricher.
+Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une ligne,
+ils partent, en piochant, d’une extrémité du terrain, et ils
+avancent d’un pas rapide, s’excitant et marquant la mesure
+de la voix. A les voir, on dirait qu’ils s’amusent. Difficilement,
+lorsqu’on ne les a pas vus, on se fera une juste idée
+de l’entrain qui préside à leurs travaux. Ils se mettent trois
+pour semer le maïs : le premier fait un trou à fleur de terre,
+le second y dépose deux ou trois graines, le troisième les
+couvre de terre légèrement, si légèrement qu’elles seraient
+la pâture des oiseaux, sans les précautions prises afin
+d’écarter les milliers de volatiles qui s’abattent sur les
+champs cultivés. La campagne s’anime : des centaines de
+banderoles flottant au vent, des épouvantails de toute
+sorte lui donnent un aspect singulièrement pittoresque. Et
+puis quels chants ! quels cris ! quel tapage, pour chasser ces
+visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés toujours prêts à
+l’invasion ! Des enfants et des esclaves font sentinelle durant
+la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou
+le fifre, frappant une planchette avec un bâton. Tout leur
+sert à faire du bruit, afin d’effrayer l’ennemi des semailles.</p>
+
+<p>On entend parfois des refrains d’une naïveté charmante ;
+j’en saisis un sur les lèvres d’un enfant ; le voici : « <i>Agbado
+ô ! agbado ô !</i> O maïs ! ô maïs ! Petits oiseaux, laissez pousser
+le maïs. Pousse, pousse, ô maïs ! Quand le maïs sera mûr,
+petits oiseaux, je vous donnerai du maïs : pousse, pousse
+vite, ô maïs ! <i>Agbado ô ! agbado ô !</i> » <i>Agbado</i> ou <i>igbado</i> est le
+nom ordinaire donné au maïs par les Nagos ; les Djéjis le
+nomment <i>agbadé</i>, <i>agbadekou</i>, à Porto-Novo. M. Courdioux
+raconte que d’après les indigènes, il fut importé de l’intérieur
+vers la côte par un homme au teint cuivré (les nègres
+disent : <i>par un singe jaune</i> ; car souvent ils appellent dérisoirement
+les étrangers des singes : « <i>Oyibo akiti agba</i>, le blanc
+est un singe blanchi par les ans », crient les enfants d’Abéokouta,
+à la vue d’un Européen). Quoi qu’il en soit, le maïs
+pousse très-bien à la côte des Esclaves ; il donne deux récoltes
+par an : l’une à la grande, et l’autre à la petite saison des
+pluies : semé en mars et en septembre, il est récolté deux
+ou trois mois après. Chaque tige, haute de plus de six pieds,
+porte deux épis fort beaux, parfois même trois ou quatre.</p>
+
+<p>Outre le maïs, on cultive plusieurs autres plantes :
+l’igname, la patate douce, le manioc, les haricots, l’arachide,
+les citrouilles.</p>
+
+<p>L’igname est recherchée pour son rhizome tuberculeux
+et féculent : elle n’est point exotique : on la trouve à l’état
+sauvage dans les forêts et les lieux incultes. Toutes les
+variétés d’ignames ne sont pas également appréciées, également
+bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de
+racines garnis d’un œil au moins ; et comme il leur faut un
+terrain profond, on relève la terre des deux côtés, de
+manière à laisser entre les divers pieds des sillons assez
+grands. La récolte se fait en septembre, et amène la <i>fête des
+ignames</i>, connue sur toute la côte des Esclaves, plus particulièrement
+chez les Minas.</p>
+
+<p>La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de
+son utilité. Le <i>manioc</i> ou <i>manihot</i> est une espèce d’arbuste,
+de la famille des euphorbiacées, haut de deux à trois mètres.
+Sa racine est allongée, tuberculeuse, féculente, à suc laiteux
+vénéneux. La culture de cette plante est très-simple. Après
+avoir préparé la terre comme pour le maïs, on coupe la
+tige du manioc par morceaux de 20 centimètres environ,
+que l’on plante à la distance de un pas les uns des autres.
+On fait une récolte par an.</p>
+
+<p>Rien à noter touchant la culture de la patate douce et
+des haricots ; mais je me reprocherais de ne point attirer
+l’attention du lecteur sur une particularité remarquable de
+la fructification de l’arachide ou <i>pistache de terre</i>. Ses fleurs
+jaunes sont disposées à l’aisselle des feuilles ; or, tandis que
+les supérieures restent droites et demeurent stériles, les
+inférieures s’inclinent vers la terre dès qu’elles sont fécondées.
+Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre : il
+est de la grosseur d’une noisette, comprimé vers le milieu,
+et enveloppé d’une gousse. Chaque plante produit plusieurs
+amandes.</p>
+
+<p>On cultive à Agoué une espèce de petits oignons gros à
+peu près comme le pouce ; il est rare d’en trouver de plus
+beaux.</p>
+
+<p>En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer
+sur place le pain et le vin. Le blé pousse tout en herbe ;
+c’est une fusée de végétation, mais le grain ne se forme
+pas. — Quant à la vigne, elle pousse aussi avec vigueur ;
+des grappes nombreuses se forment ; seulement le raisin est
+peu juteux et d’un goût désagréable. « Trente grappes fournirent
+à peine un quart de verre d’un vin bon, tout au
+plus, pour soulever l’estomac », dit M. Lafitte, parlant d’une
+expérience faite sous ses yeux.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La <span class="sc">Pêche</span> n’offre rien de bien particulier ; on s’y applique
+partout, le long de la côte des Esclaves. Après l’agriculture,
+il n’y a peut-être pas d’occupation plus importante pour le
+nègre. Généralement on pêche au filet. Afin de prendre le
+poisson plus facilement, les pêcheurs tentent de les étourdir
+à l’aide de poisons végétaux jetés dans la lagune. Les poissons
+empoisonnés de la sorte peuvent être mangés sans
+danger.</p>
+
+<p>Les filets sont de grandeurs et de formes diverses, comme
+chez nous ; comme chez nous aussi, on les fixe en certains
+endroits ; on les jette pour surprendre les poissons ; on les
+traîne pour les ramasser. Mon frère, voyageant sur le
+<i>Nokhoué</i>, assista à une opération de pêche qu’il décrit dans
+le <i>Contemporain</i>.</p>
+
+<p>« Près de nous, dit-il, quatre nègres montés sur deux
+pirogues étaient occupés à pêcher ; ils avaient fixé à chacune
+des embarcations une des extrémités de leur filet, qu’ils
+tenaient tendu au fond du lac et qu’ils traînaient après eux.
+Sur chaque pirogue, un noir poussait le bambou et avançait
+lentement, tandis que son camarade, portant une longue
+perche sur l’épaule, la lançait en avant avec tant d’adresse,
+qu’elle retombait toujours droite et s’enfonçait dans la vase ;
+en passant, il la reprenait et la relançait de nouveau, afin
+que le poisson effrayé s’enfuît vers le filet et se trouvât pris.
+Je m’arrêtai à examiner cette pêche ingénieuse : en quelques
+instants, on retira de l’eau une trentaine de gros poissons. »</p>
+
+<p>Dans certaines parties de la lagune, on trouve des crevettes
+délicieuses et des huîtres, fixées par leurs valves aux
+branches des palétuviers. Si le poisson de mer est rare sur
+les marchés de la côte, ailleurs qu’à Agoué et dans les
+Popos, en revanche, le poisson d’eau douce y arrive abondamment :
+poisson frais, poisson fumé, crabes, crevettes,
+huîtres, s’y trouvent en quantité. On y apporte des rougets,
+des mulets et plusieurs autres poissons. Disons en passant
+que les huîtres ne sont bonnes à manger qu’après avoir
+séjourné dans de l’eau de mer : cela leur ôte le goût
+douceâtre qu’elles ont, lorsqu’elles sortent des eaux croupissantes
+de la lagune. La seule chaux fabriquée dans le
+pays se fait avec des coquilles d’huîtres.</p>
+
+<p>Le produit de la pêche est une ressource importante :
+nous aurions eu tort de ne pas en dire un mot.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La <span class="xs">NOURRITURE</span> des indigènes se compose principalement
+de végétaux : le maïs en est l’élément pour ainsi dire
+indispensable, comme le blé chez nous. Dans le Yorouba,
+on dit, en jouant sur le mot <i>gba</i> qui rentre dans la composition
+du nom donné au maïs : « <i>Igba dodo l’agbado igba ni ?</i>
+Qui est le soutien du peuple, si ce n’est le maïs ? »</p>
+
+<p>Le maïs se prépare de trois manières différentes. Quand
+le grain est encore tendre, on le mange <i>bouilli</i> ou bien
+<i>grillé</i>. Quand il est arrivé à maturité, on le réduit en farine,
+et l’on en fait l’<i>éko</i> ou <i>acassa</i>. Il n’y a point de moulins ; le
+maïs est tout simplement broyé dans un mortier en bois,
+puis jeté dans un vase rempli d’eau, afin que le son se
+sépare de la farine : celle-ci reste au fond, tandis que le
+son nage à la surface. La farine ainsi préparée reçoit de la
+fermentation un goût âcre. On en fait une bouillie épaisse,
+ayant presque la consistance de la pâte ; seulement, avant
+de la manger, on lui fait subir une seconde cuisson dans un
+four de campagne. La pâte, déjà bonne à manger, s’appelle
+<i>agidi</i> : une grande masse d’<i>agidi</i> prend le nom d’<i>akachou</i> ;
+l’<i>éko</i> est de la pâte mise en boules de la grosseur d’une
+orange, et passée au four après avoir été préalablement
+entourée de feuilles de bananier. Je dis : <i>passée au four</i> : on lui
+laisse si peu le temps de cuire que les feuilles dont elle est
+enveloppée sont à peine desséchées. Les nègres disent, sous
+forme de flatterie, aux riches : « L’<i>akachou</i> est le père de l’<i>éko</i>. »</p>
+
+<p>Un acassa coûte 20 cauris. En supposant un homme doué
+d’un grand appétit, il peut se satisfaire avec 10 acassas ;
+donc, une dépense de 200 cauris (environ 10 centimes) lui
+suffira pour se régaler ; car l’acassa est le principal du repas.</p>
+
+<p>Les Minas de Popo et d’Agoué font une espèce de bière
+(le <i>pitou</i>) avec le maïs fermenté.</p>
+
+<p>Au lieu d’acassas, en guise de pain, on mange souvent
+des patates douces, des ignames ou de la farine de manioc.
+La saveur sucrée de la patate s’allie mal à celle de certains
+mets, et ne convient pas à tout le monde. Des trois espèces
+de patates (blanche, jaune et rouge), la jaune est la plus
+sucrée. Généralement l’igname est préférée à ce tubercule.</p>
+
+<p>« D’après un dicton traditionnel chez les nègres, raconte
+M. Courdioux, les ignames ont été la nourriture primitive
+de l’homme. Le premier homme essaya de manger une
+igname crue, mais il la trouva mauvaise. Dans la suite,
+ayant trouvé près de son feu une igname grillée, il en mangea
+et la trouva savoureuse. Telle serait, d’après les noirs,
+la première découverte de l’art culinaire. »</p>
+
+<p>On cuit les ignames sous la cendre ou dans l’eau, ou
+bien l’on en fait une pâte épaisse, <i>iyan</i>, en les broyant et
+les assaisonnant au jus. On les cuit aussi à la vapeur. « Plus
+d’un lecteur sera surpris, dit mon frère, de rencontrer chez
+les sauvages ce système de cuisson pour les ignames. Le
+procédé est des plus simples : les noirs ont des vases dont
+le fond est étroit et qui vont s’élargissant jusqu’au milieu ;
+ils y versent de l’eau et entre-croisent, à cinq centimètres
+au-dessus, de petits bâtonnets qui, s’appuyant contre les
+parois, soutiennent les tubercules. Le vase est hermétiquement
+fermé, et on le place sur le feu ; il se remplit de
+vapeur, et les ignames sont cuites en quelques instants. »</p>
+
+<p>Voici comment on obtient la farine de manioc. Après
+avoir lavé la racine, on la râpe. La râpure, bien enveloppée
+dans un linge ou dans une natte, est fortement pressée, de
+manière à éliminer le suc vénéneux. On la sèche ensuite
+sur un feu doux. Un peu grossière pour mériter le nom de
+farine, la râpure desséchée du manioc constitue une nourriture
+très-saine<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le <i>tapioca</i> n’est que de la farine de manioc à laquelle on fait subir une
+préparation.</p>
+</div>
+<p>La farine de manioc se mange sèche ou réduite en pâte.
+On extrait une fécule excellente avec laquelle on prépare
+l’<i>oka</i>, breuvage émollient et nutritif que le noir prend à son
+déjeuner.</p>
+
+<p>Les noirs font dans leurs repas une consommation énorme
+d’huile de palme. Ils y trempent la farine de manioc, le
+manioc ou l’igname bouillis : sans cela ils ne pourraient
+avaler ces aliments trop secs.</p>
+
+<p>L’huile de palme est extraite du fruit de l’<i lang="la" xml:lang="la">elaeis Guineensis</i>
+ou palmier à huile. Deux qualités sont utilisées pour la
+nourriture : l’<i>egpo</i>, faite de la pulpe rougeâtre du fruit, et
+l’<i>adi</i>, tirée de l’amande même.</p>
+
+<p>Les condiments ordinaires sont le sel, les piments, l’<i>égousi</i>
+(graines de citrouille).</p>
+
+<p>Le promeneur, l’homme qui court à ses affaires peut, chemin
+faisant, trouver son dîner prêt dans les restaurants en
+plein vent. On en rencontre dans la rue et sur les places
+publiques. Ici, un charcutier débite sa viande de porc et la
+passe à une cuisinière qui la frit dans l’huile de palme ; là,
+une autre prépare l’<i>obbé</i> ; celle-ci fait rissoler des <i>akaras</i>,
+celle-là grille des arachides dans la cendre chaude.</p>
+
+<p>L’<i>obbé</i> est le plat national, les Brésiliens le désignent par
+le nom de <i>carourou</i>. C’est un ragoût composé de légumes et
+de poisson fumé, cuits dans l’huile de palme et fortement
+épicés : le piment y est prodigué. Voilà un mets capable de
+faire supporter les bouillies et les pâtes dont je me plaignais
+plus haut. A la bonne heure ! cela écorche le palais
+et met la gorge en feu. On peut mettre de la viande dans
+l’<i>obbé</i>, à la place du poisson ; mais le poisson est toujours
+préféré.</p>
+
+<p>L’<i>akara</i> est un hors d’œuvre, presque une friandise. Il y
+en a plusieurs variétés, distinguées entre elles par la forme
+et par la diversité des ingrédients. Tous les akaras sont des
+croquettes frites dans l’huile de palme. Mentionnons l’<i>akara-bowobowo</i>,
+en forme d’anneau ; l’<i>akara-awon</i>, semblable à
+un filet ; l’<i>akara-fouillé</i>, mélange d’<i>okro</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> et de haricots blancs.
+Avec l’<i>éré</i>, espèce particulière de haricots blancs, on fait
+l’<i>ékurou</i> ou <i>koudourou</i>, si sec qu’il s’arrête à la gorge. Le
+soldat entrant en campagne emporte des <i>akara-kous</i> (akaras
+de la mort) en guise de biscuits, parce qu’ils sont secs et se
+conservent bien. Le dicton suivant marque l’usage de
+prendre des <i>akara-kous</i> comme vivres de campagne : « Dès
+qu’il (le méchant) apprend qu’on me déclare la guerre, il
+fait provision d’<i>akara-kous</i> » ; c’est-à-dire, il se réjouit dans
+l’idée de me combattre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Okro</i>, plante indigène.</p>
+</div>
+<p>Telles sont les préparations principales de la cuisine nègre.
+A l’occasion, on mange du gibier, des rats, du singe, du
+chien, du serpent, des termites, etc., etc.</p>
+
+<p>Les fruits les plus communs sont : les bananes, les
+oranges, les ananas, les mangues, les citrons, le corossol,
+la papaye, le coco, la pomme d’acajou. N’oublions pas l’arachide,
+dont les noirs sont très-friands, ni la noix de kola, que
+l’on s’offre en signe d’amitié. Un proverbe nago dit : « La
+colère fait sortir les flèches du carquois, les bonnes paroles
+tirent du sac les noix de kola (<i>obi</i>). » On mâche la canne à
+sucre.</p>
+
+<p>L’eau est la boisson ordinaire ; mais le nègre abuse des
+eaux-de-vie étrangères introduites par l’importation commerciale ;
+le <i>cachassa</i> et le <i>gin</i> arrivent par cargaisons et ont
+toujours un écoulement rapide. On fabrique sur place
+quelques boissons fermentées : le <i>pitou</i>, dont nous avons
+précédemment fait mention, n’est pas la seule bière fabriquée
+dans le pays. La nature elle-même fournit au noir de
+ces contrées une liqueur enivrante bien connue : le <i>vin de
+palmier</i> (<i>èmo</i>, <i>ogouro</i>). Ce n’est pas autre chose que la séve
+d’un palmier de la tribu des dattiers. Pour se procurer ce
+vin, il suffit de mettre le tonneau en perce : l’arbre est
+le tonneau. Un homme monte au haut du palmier, sans
+échelle, sans autre secours qu’une ceinture de corde, qu’il
+se place derrière et qu’il attache devant lui en entourant
+l’arbre. La ceinture étant bien disposée, il s’y appuie
+par derrière, se tient au palmier de la main, en relevant la
+ceinture, et presse du pied, de bas en haut. Quelques mouvements
+vivement répétés le portent aux branches. Là, il
+coupe quelques rameaux, fait une incision profonde et place
+une feuille destinée à conduire la séve qui dégouttera. Sous
+cette feuille, il fixe une calebasse, et il descend. Le lendemain
+matin, la gourde est pleine d’un liquide gris pâle un
+peu trouble, assez semblable à de l’eau d’orge peu chargée :
+c’est l’<i>èmo</i>.</p>
+
+<p>Nous disons familièrement : « Le vin est tiré, il faut le
+boire » ; ce dicton est vrai surtout pour le vin de palme, car
+il demande à être bu sans retard. Frais, il est fade et trop
+sucré. « Quelques heures après, on entend un bruissement
+dans le vase ; le liquide s’éclaircit et semble bouillir ; d’innombrables
+bulles d’air viennent former à sa surface une mousse
+sans consistance, et si vous goûtez alors le breuvage petillant,
+vous songerez sans regret aux meilleurs vins de Champagne.
+L’<i>èmo</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> pris à ce point n’offre aucun inconvénient ;
+il égaye sans enivrer ; la fermentation l’a rendu rafraîchissant,
+tout en lui faisant perdre les propriétés laxatives (qu’il
+a au début). Mais laissez encore passer une demi-journée,
+cette boisson devient blanche et épaisse comme du lait,
+prend une odeur pénétrante, un goût légèrement aigre, et
+enivre comme l’eau-de-vie. Le vin de Champagne s’est
+changé en une bière blanche d’une force alcoolique remarquable.
+C’est alors que les amateurs l’apprécient… Il faut
+vider la cruche, car demain on ne trouverait qu’un liquide
+nauséabond encombré de petites mouches rougeâtres. C’est
+la plus éphémère des boissons ; on ne peut la boire qu’à
+l’ombre de l’arbre qui la produit. Tous les essais pour en
+régler ou en arrêter la fermentation ont été inutiles. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Marion, à qui nous empruntons cette description, parle du <i>lagby</i>,
+nom donné au vin de palme dans l’Afrique septentrionale. V. les <i>Végétaux
+merveilleux</i>.</p>
+</div>
+<p>Il y a à la côte des Esclaves des boissons plus inoffensives :
+on y boit des limonades faites avec divers fruits du pays.
+Les liqueurs importées par le commerce européen ne sont
+que du sirop, le même sirop, avec une simple différence de
+couleur, d’arome et de nom.</p>
+
+<p>Et maintenant que nous avons examiné en détail ce qui
+figure ordinairement dans le menu, assistons au repas. Point
+de nappe, point de serviette, point de table ; ni cuiller, ni
+fourchette, souvent même pas de couteau. Au lieu de
+dépecer la viande, on la prendra des deux mains et on la
+déchirera. Le nègre n’est pas sans remarquer l’extrême
+simplicité dont il se contente ; mais pour lui, l’important est
+le manger : « Dans un joli bol, vous dira-t-il, l’<i>obbé</i> aura
+meilleure apparence ; à l’homme doué de bon appétit, ce
+n’est point un joli bol qu’il faut : il lui faut un grand
+plat. » Nous voilà bien avertis : nous ne devons pas nous
+attendre à un vain étalage de vaisselle. Une noire écuelle
+posée à terre contient l’<i>obbé</i> ; à côté, sur le sol, sont empilés
+des acassas encore enveloppés de leurs feuilles ; de la farine
+de manioc dans une grande calebasse ou dans un linge, de
+l’eau dans un vase, quelques calebasses vides : tout est
+dressé.</p>
+
+<p>Chacun des commensaux s’assied (par terre, bien entendu !)
+et prend une calebasse ; il se sert ou on lui sert… avec les
+doigts sa part d’<i>obbé</i>, à moins que tous ne puisent dans
+l’écuelle en commun. Il dépouille un acassa, y enfonce les
+doigts, en saisit un morceau, le trempe dans l’<i>obbé</i> et le
+porte à la bouche ; puis, du même coup, il avale la pâte et
+lape la sauce qui lui reste aux doigts. Cette opération pittoresque
+se reproduit aussi longtemps que durent les acassas
+ou la farine. Alors on frotte bien l’écuelle avec les doigts,
+et, des lèvres et de la langue, on essuie ses doigts dégouttants.</p>
+
+<p>En voilà bien assez pour montrer que le savoir-vivre,
+chez les nègres, diffère beaucoup de ce qu’il est parmi nous.
+Chez les nègres, on mange : voilà tout.</p>
+
+<p>Le service ne se fait pas sans un certain cérémonial. Le
+maître, quand il n’a pas d’invités, prend son repas à part ; il
+est servi par l’<i>iyallé</i>, ou première femme. Celle-ci offre les
+plats en tenant un genou en terre, et elle goûte de tout ce
+qu’elle offre, afin d’attester qu’il n’y a pas de poison. Pour
+plus de précautions, le maître lui désigne parfois le morceau
+qu’elle doit prendre.</p>
+
+<p>Quand il y a des invités, le maître, par politesse et <i>pour
+rassurer ses convives</i>, commence à manger le premier.</p>
+
+<p>J’ai dîné plusieurs fois chez un chef de Wydah. Il se procurait,
+pour la circonstance, une table, une nappe, des serviettes,
+des verres, des cuillers, des fourchettes, des couteaux…
+Il voulait agir <i>en blanc</i> pour recevoir des blancs.</p>
+
+<p>Nous étions servis par les frères du chef, à qui les usages
+locaux refusent le droit de s’asseoir à sa table.</p>
+
+<p>Les noirs font trois repas. Le matin, ils avalent une pleine
+calebasse d’<i>oka</i> : c’est ce qu’ils appellent <i>prendre le café</i>,
+quand ils se donnent des airs de blanc : le blanc prenant du
+café le matin, pour eux, prendre l’<i>oka</i>, c’est prendre le café.
+Outre l’<i>oka</i>, ils mangent quelque chose, mais peu. Cela
+n’empêchait pas le roi de Porto-Novo de nous envoyer un
+canard ou un mouton, quelquefois un bœuf… <i>pour prendre
+le café</i>. Manière de dire que le cadeau était de peu d’importance !</p>
+
+<p>Le repas principal se fait vers midi. Sur le soir, on se
+contente d’une simple réfection ; mais en revanche, on boit
+sans retenue. Tel qui boit avec modération durant la
+journée s’abandonne à l’ivresse pendant la nuit. La nuit,
+on ne le voit pas ; et puis, à ce moment, il n’a pas d’affaires
+à traiter ; l’ivresse ne l’exposant pas à se compromettre, il
+se croit autorisé à s’enivrer. Belle morale ! morale toute
+païenne !</p>
+
+<p>Le nègre supporte longtemps la faim et sait, au besoin,
+se contenter de peu. S’il trouve une bonne nourriture, il se
+livre à une joie insensée, à une folle dissipation : il ne
+mange pas, il ne se rassasie pas, <i>il se remplit</i>, comme on dit
+dans sa langue : <i>o jè yo</i>, il mange à se remplir. Le désœuvrement
+et les pertes journalières que lui inflige un climat
+dévorant excitent en lui l’amour du boire et du manger, et
+il saisit toutes les occasions de le satisfaire. Pendant le
+<i>ramadan</i>, les mahométans ne mangent rien avant le coucher
+du soleil, mais ils se dédommagent la nuit. Un jour, je
+demandais à un jeune homme comment il pouvait supporter
+un jeûne si rigoureux. « C’est une véritable fête pour nous,
+répondit-il : dès que le soleil est couché, nous mangeons,
+<i>nous nous remplissons</i> au point de ne pouvoir souffler. » Et
+pour être mieux compris, il accompagnait ses paroles d’une
+mimique expressive, se tordant et soufflant avec effort,
+comme s’il étouffait. « Quand nous <i>sommes pleins</i>, nous
+faisons ainsi », disait-il… Et ils jeûnaient !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="first">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="xsmall">I. RELATIONS SOCIALES. — II. LANGUES. — III. BATON. — IV.
+DIVISION DU TEMPS.</span></h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Une lettre que j’écrivis de Wydah à mes parents va nous
+initier aux particularités des réceptions.</p>
+
+
+<p class="date">« Wydah, le 24 février 1868.</p>
+
+<p>« Mes bons parents… Ce matin, j’ai accompagné un de
+mes confrères chez le <i>yévogan</i>, ou chef des blancs, premier
+cabécère de la ville. Voulez-vous savoir comment nous avons
+été reçus ? Votre cœur bat d’émotion peut-être, et vous vous
+demandez si votre fils n’a pas eu à souffrir des mauvais
+procédés du chef sauvage. Rassurez-vous, et n’infligez pas
+à mes chers nègres la flétrissure d’une épithète qu’ils ne
+méritent pas : ils sont moins sauvages qu’on le dit. Jugez-en
+vous-mêmes.</p>
+
+<p>« Dès que nous sommes arrivés chez le <i>yévogan</i>, un de
+ses serviteurs nous a accueillis à la porte, et nous a immédiatement
+introduits dans la cour intérieure, où le chef
+reçoit les visites. Là, il a reçu de nous la canne que nous
+tenions à la main ; nous l’avons chargé d’offrir nos hommages
+au cabécère, et de lui manifester notre désir de le voir :
+« Dis-lui, ai-je ajouté, que je viens lui présenter ce Père,
+arrivé depuis peu de jours <i>de la terre des blancs</i>. » Le serviteur,
+nous ayant présenté des chaises, a disparu dans l’intérieur,
+emportant nos cannes. Il est revenu bientôt, nous a
+salués de la part de son maître, et nous a priés d’attendre.
+Il ne rapportait pas nos cannes, ce qui voulait dire que
+nous allions être admis. Le <i>yévogan</i> n’a pas tardé à paraître,
+accompagné de deux des siens et suivi d’une jeune fille
+armée d’un éventail. Lui-même portait nos cannes ; il nous
+les a rendues après nous avoir donné une poignée de main
+à chacun ; puis, nous invitant à nous asseoir, il s’est étendu
+sur une natte posée à terre. Il nous a reçus dans cette attitude,
+la pipe à la bouche, appuyé sur un coude, tandis que
+la jeune esclave l’éventait et chassait les moustiques.</p>
+
+<p>« Nous avons parlé de choses et autres : de la chaleur,
+de la pluie et du beau temps. Le chapeau blanc et la soutane
+blanche de mon confrère, plus neufs que les miens, excitaient
+davantage la convoitise de notre hôte. « Tu devrais,
+m’a-t-il dit, me donner un habit et un chapeau semblables
+aux vôtres. Vous êtes <i>babba</i> (ce mot veut dire père), mais
+ne le suis-je pas aussi ? Tous mes administrés m’appellent
+du nom de <i>babba</i> qu’on vous donne. » L’argumentation du
+<i>yévogan</i> ne m’a point convaincu ; toutefois, je lui ai promis
+un chapeau, lui faisant observer qu’un chapeau noir lui
+conviendrait mieux. Je viens de lui envoyer le vieux chapeau
+que mon confrère avait pour son voyage, dont nous
+n’avions plus que faire. Il m’envoie dire que le chapeau <i>de
+féticheur des blancs</i> lui servira aux jours de solennité.</p>
+
+<p>« Généralement on ne parle que par interprète au <i>yévogan</i>
+et aux autres chefs : c’est une rubrique du cérémonial des
+réceptions, dont on a de la peine à s’affranchir. Les chefs
+sont entourés d’espions qui, de la sorte, entendent tout ce
+qu’on dit. De plus, l’interprète adoucit dans sa traduction
+les mots durs ou blessants de l’interlocuteur étranger. Les
+indigènes seuls parlent directement aux chefs en langue du
+pays. Si un blanc converse avec eux autrement que par
+interprète, ce n’est jamais que dans l’intimité et en l’absence
+des espions.</p>
+
+<p>« L’usage du pays veut que l’on ne reçoive pas un ami
+sans lui offrir à boire : l’étiquette exige que l’ami ne refuse
+point. En offrant, celui que l’on visite a soin de montrer
+qu’il n’a aucune mauvaise intention ; refuser serait avoir
+l’air de se défier ; dans le style et les usages du pays, ce
+serait presque dire à son hôte : « Qui sait ? peut-être veux-tu
+m’empoisonner. » Le <i>yévogan</i> donc a fait porter à boire, et
+nous avons bu. Voici comment les choses se sont passées :
+un serviteur est arrivé, tenant à la main un plateau sur
+lequel étaient trois verres, une bouteille d’eau et un flacon
+de <i>gin</i>. Après avoir posé le plateau, il a versé de l’eau dans
+un verre ; puis il a passé cette eau dans les deux autres
+verres, de manière à lui en faire toucher les parois intérieures,
+et il a bu l’eau. Il nous disait à sa manière : « Voyez !
+ni l’eau, ni les verres ne cachent la mort. » Servant ensuite
+de l’eau à tous, il nous mettait en demeure de nous prononcer
+nous-mêmes. Ne pas boire eût été un signe de défiance
+dont le <i>yévogan</i> aurait eu le droit de se formaliser : c’est
+pourquoi nous avons bu, quoique l’eau offerte fût toute
+bourbeuse. Cet échange de bons procédés est un préliminaire
+obligatoire. Cela fait, le servant a versé du <i>gin</i>, et il a
+bu : ce qui voulait dire que nous pouvions boire aussi. Alors
+seulement il a versé dans les trois verres de la liqueur qu’il
+venait de goûter le premier. Pour ne pas choquer notre
+hôte, il a fallu boire ; mais il nous a été impossible de tout
+avaler : l’affreuse liqueur nous brûlait la gorge et l’estomac.
+Et le <i>yévogan</i> de rire de nous voir reculer devant un verre
+de <i>gin</i>. Il a compris notre embarras, et il nous a permis de
+passer notre verre à ses gens.</p>
+
+<p>« Voilà, mes chers parents, un échantillon du savoir-vivre
+des nègres. »</p>
+
+<p>Pour compléter les renseignements de cette lettre,
+empruntons à M. Lafitte les détails de la réception dont il
+fut l’objet à l’est de Lagos, de la part de Possou, roi d’Épé.
+« Arrivés au centre du lac, raconte M. Lafitte<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, au moment
+où nous apercevions distinctement la terre, le chef des
+canotiers, en nous montrant un groupe de noirs debout sur
+la rive, nous dit : « C’est le roi ! » Et aussitôt, lui et ses
+compagnons poussèrent un hurrah formidable. M. Bieul et
+moi agitâmes nos mouchoirs. Le roi et sa cour, pour ne
+pas être en reste de politesse avec nous, répondirent à notre
+salut avec une telle puissance de poumons, que nous fûmes
+stupéfaits du degré de vacarme où peut arriver la voix
+humaine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Le Pays des nègres</i>, p. 165.</p>
+</div>
+<p>« Enfin nous abordâmes. Sa Majesté nous reçut presque
+dans ses bras, au saut de la pirogue, et peu s’en fallut que
+le monarque africain ne prît, comme on dit vulgairement,
+un billet de parterre. Remis de son émotion, Possou nous
+serra vigoureusement la main, ainsi que ses chambellans.
+Dès ce moment, nous étions amis.</p>
+
+<p>« Possou paraissait avoir cinquante ans, — un âge avancé
+en Afrique ; — mais il n’était pas un nègre décrépit ; il restait
+encore de la vigueur dans son corps légèrement affaissé
+par un fort embonpoint. Un sourire perpétuel s’épanouissait
+sur sa large figure, vrai miroir de son âme. Il eût gagné à
+être vêtu simplement, car les haillons pittoresques dont il
+s’était affublé, sans doute en notre honneur, en faisaient une
+sorte de héros de carnaval. Mais sa coiffure s’harmonisait
+parfaitement avec son visage placide ; c’était un bonnet de
+coton aux vives couleurs, dont le floc épanoui retombait sur
+l’épaule gauche. Les chambellans, au nombre de quatre,
+habillés dans le goût nègre, — pagne très-large serré autour
+des reins, — avaient aussi de bonnes figures. Avec six
+jeunes gens de dix-huit à vingt ans, — la fleur de la jeunesse
+du royaume, — armés de carabines, c’était toute la
+suite de notre nouvel ami.</p>
+
+<p>« Le roi nous conduisit lui-même à l’habitation qu’il nous
+avait fait préparer à une faible distance de la lagune. Sous
+le nom d’Épé, on comprend la ville haute, située sur un
+plateau élevé de plusieurs mètres au-dessus du niveau de
+la lagune, et la ville basse, qui n’est, à proprement parler,
+qu’un village de pêcheurs, composé de quelques huttes mal
+construites. C’est au village que le roi nous recevait, et
+c’est sa propre maison de campagne qu’il mettait à notre
+disposition.</p>
+
+<p>« La susdite maison, bâtie en terre et couverte en chaume,
+se composait d’une sorte de vestibule et de deux chambres
+qui s’ouvraient sur le vestibule. Les chambres n’ayant
+d’autre ouverture qu’une porte très-basse fermée par une
+natte, le jour y pénétrait à peine, et l’air y était complétement
+vicié. Quant au mobilier, il était des plus simples : un
+lit de bambou couvert d’une natte, un siége taillé dans un
+tronc d’arbre, une cruche pleine d’eau et une calebasse. — Est-ce
+que nous allons passer la nuit dans ce taudis ?
+demandai-je à M. Bieul. — Je conviens, me dit-il, qu’on
+n’y sera pas très-commodément, mais enfin c’est toujours
+un abri. — N’importe, repris-je, le Possou doit être un
+pauvre sire ; car les paysans de France logent mieux leurs
+bêtes que lui ses amis. »</p>
+
+<p>« Un cri de Possou arrêta notre conversation : le dîner
+était servi. Le monarque africain avait eu le bon goût, par
+cette belle soirée, de faire dresser la table au milieu de la
+cour. Voici le détail de ce couvert royal. La table n’était
+autre qu’un lit de bambou de la forme d’une ottomane,
+exhaussé de cinquante centimètres pour la circonstance, et
+couvert d’un pagne jadis blanc ; trois caisses de gin faisaient
+office de siéges. Il y avait des assiettes de porcelaine anglaise
+à fond bleu, des verres à pied, des couteaux à manche
+d’ébène, des cuillers et des fourchettes en ruolz. Ces
+assiettes à fond bleu me rappelèrent l’histoire d’un Européen
+mort à Épé pour avoir mangé dans une de ces assiettes
+préalablement frottée avec du poison : mais je me rassurai
+en voyant la figure honnête de notre amphitryon.</p>
+
+<p>« Possou s’assit au bout de la table, M. Bieul à sa droite,
+moi à sa gauche. Les chambellans se tinrent près de nous,
+tandis que les six jeunes nègres de la garde du roi se placèrent
+à l’autre bout de la table, sur la même ligne, la carabine
+à l’épaule. Comme nous venions de nous placer, un
+nègre apportait un immense plat de riz surmonté de deux
+poules bouillies. Le roi enleva aussitôt les deux cuisses
+d’une poule, se servit copieusement du riz et se mit à
+manger sans nous offrir d’en prendre notre part. — Voilà
+qui est peu poli, dis-je à M. Bieul ; est-ce que le roi nous
+aurait invités seulement pour assister à son repas ? — Prenez
+patience, me répond mon compagnon, Possou mange le
+premier pour nous prouver qu’il n’y a de poison ni dans
+le riz, ni dans la poule. En effet, après avoir goûté de la
+poule et du riz, le roi nous dit de nous servir. Le gin remplaçait
+le vin. Conformément à l’étiquette nègre, Possou
+but le premier… A la suite de nombreuses libations de
+gin, il s’endormit la figure dans son assiette. Les chambellans
+et les gardes dînèrent des restes qui traînaient sur la
+table. »</p>
+
+<p>Nous pourrions ajouter encore des détails fort singuliers ;
+mais nous n’avons pas la prétention de tout dire. D’ailleurs,
+bien des particularités doivent moins être attribuées aux
+règles de l’étiquette qu’à l’originalité des personnages. On a
+dû remarquer que les gens de Possou avaient le pagne roulé
+autour des reins : les nègres ne peuvent, en présence du
+roi, jeter le pagne sur l’épaule, ni user du parasol, ni mettre
+souliers ou chapeau.</p>
+
+<p>La bienséance exige que, dans une réunion, le plus digne
+seul ait un siége ; les autres s’assoient par terre. Les chefs
+indigènes venaient nous visiter à la Mission. Or souvent,
+pendant que l’un d’eux conversait avec nous, survenait un
+second ayant sur lui la préséance. Aussitôt le premier venu
+quittait son siége et s’asseyait par terre. Insister pour le lui
+faire conserver eût été l’humilier, car cela l’aurait obligé à
+avouer son infériorité ; en outre, il eût été impoli envers
+le plus digne de ne pas respecter son droit de préséance.
+Un jour, j’invitai Quouénou, chef de Wydah. J’avais eu
+l’idée d’inviter au même repas un certain Inando, personnage
+très-influent de la maison du <i>yévogan</i> ; je m’en ouvris
+à Quouénou. « Garde-toi de le faire, me fut-il répondu : ce
+serait une humiliation pour Inando, sur qui j’ai le pas ;
+devant moi il ne peut accepter un siége. Il est préférable que
+tu lui envoies chez lui quelque chose du repas. »</p>
+
+<p>Le respect des vieillards est un principe sacré : « Respectez
+les anciens : ce sont nos pères », dit-on. Et encore :
+« Jeune homme, ne cherche pas à te substituer aux anciens
+dans la direction des affaires. — Puisque l’enfant n’a pu voir
+ce qui s’est passé avant lui, qu’il lui suffise de l’entendre
+raconter. — Prenez les habitudes de votre père ; ce que
+votre père ne faisait point, évitez de le faire, ou bien vous
+vous perdrez. — Le frère aîné remplace le père. » Nous
+pourrions multiplier nos citations ; les nègres nous diraient
+que « le roi ne se coiffe pas du vulgaire filla, mais qu’il a sa
+couronne » ; que les décisions du roi n’admettent point la
+discussion, comme celles des sujets : « le peuple s’assemble
+pour délibérer, mais le roi a son conseil », etc.</p>
+
+<p>D’égal à égal, les nègres sont polis et bienveillants par
+principe : « La politesse engendre l’amitié, disent-ils ; — ne
+pas souhaiter la bienvenue à celui qui revient de voyage,
+c’est être impoli envers ceux qui étaient restés à la maison ; — mépriser
+son semblable, c’est se mépriser soi-même ; — ne
+pas aider celui qu’on voit dans l’embarras, c’est le tuer
+dans son cœur. » Cette dernière maxime est sublime : elle
+n’est point l’expression d’une pure théorie, et les noirs
+s’entr’aident bien réellement, puisqu’un de leurs dictons
+affirme que « jamais à Oyo (capitale du Yorouba) un misérable
+ne meurt de faim ». Voici un autre dicton bien significatif :
+« Quand vous ne pouvez secourir les malheureux
+avec votre argent, vous les visitez ; si vous ne pouvez les
+visiter, vous leur envoyez des paroles de consolation et
+d’encouragement. » Notons-le : cette maxime ne se traduit
+pas sous forme de conseil ; elle a un sens déclaratif, exprimant
+ce que l’on fait et non pas seulement ce qui se doit
+faire.</p>
+
+<p>En voyage, pour peu qu’on s’éloigne des villes et des
+villages distants les uns des autres, on rencontre, sur le bord
+du chemin, dans les lieux isolés, de petits pavillons<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> composés
+simplement d’une toiture en feuilles reposant sur des
+piquets : c’est un abri ménagé aux voyageurs. Là, le voyageur
+trouve des provisions de bouche : des fruits, de l’eau, etc.
+Il prend ce qu’il veut et dépose à côté les cauris du payement.
+« La première fois que je fis cette rencontre, je fus étonné,
+dirai-je avec M. Courdioux. — Pourquoi, demandé-je à
+mes hamaquaires, pourquoi a-t-on placé et abandonné là
+toutes ces choses ? — Pour être vendues. — Mais où sont
+les marchands ? — Nous ne savons pas, Père ; peut-être à
+une lieue d’ici. — Et les voyageurs et les passants ne
+volent rien de tout cela ? — Oh ! non, Père. On est si heureux
+de trouver des vivres et des rafraîchissements sur sa
+route, dans des lieux aussi écartés, qu’on se garderait bien
+de rien toucher avant d’avoir déposé, comme tu vois, le
+prix convenu. » Moi, qui profitai souvent de ces abris et de
+ces rafraîchissements, je prie Dieu de le rendre au centuple
+aux amis inconnus dont la main bienveillante me procura
+un précieux soulagement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> On les nomme en nago <i>arodjé</i>.</p>
+</div>
+<p>L’usage que je signale est général à la côte des Esclaves.
+Un autre usage général, et qui a une grande influence sur
+les relations sociales, c’est de regarder et de traiter comme
+solidaires les uns des autres les membres d’une même famille,
+les habitants d’une même ville, les gens de même nation ou
+de même couleur : car souvent le nègre ne reconnaît d’autre
+distinction, d’individu à individu, que celle de <i>blancs</i> et de
+<i>noirs</i>, de <i>noirs</i> et de <i>rouges</i> (<i>égnia poucpa</i>, gens rouges,
+Foullas). Nous avons vu refuser l’entrée d’Okéadan (v. p. 28)
+à deux missionnaires français, pour des griefs imputables,
+non à un missionnaire, à un Français, mais à un <i>blanc</i> ; ce
+n’est pas un fait rare et isolé. Chez les Minas en particulier,
+un débiteur insolvable est un danger pour tous ceux de sa
+maison et de sa localité : s’ils vont chez les créanciers, ils
+sont exposés à y être retenus en otage, afin que leurs
+parents et leurs amis pressent le payement des dettes ou qu’ils
+livrent le débiteur. Durant mon séjour à Agoué, j’entendais
+quelquefois circuler des bruits de guerre. Informations prises,
+j’apprenais qu’un maître riche en esclaves les équipait et se
+disposait à aller reprendre un de ses gens retenu en otage
+dans quelque village voisin, sous prétexte qu’un habitant
+d’Agoué avait contracté dans ce village des dettes qu’il
+négligeait de payer. Dans les maisons, on rend les esclaves
+ou les femmes tous solidairement responsables des méfaits
+commis, tant que le vrai coupable reste inconnu. Un vol
+commis secrètement par un seul individu peut, de la sorte,
+provoquer le châtiment de dix, quinze, vingt personnes
+tout à fait innocentes. J’ai connu un esclave qui se donna le
+malin plaisir de faire fustiger ses douze ou quatorze compagnons ;
+il avait nom Lafi. Avant d’être pris et réduit en
+esclavage par le roi de Dahomey, Lafi faisait métier de
+voler des enfants, des femmes, des hommes même, et de
+les vendre dans les marchés de l’intérieur. Doué d’une force
+herculéenne, il en abusa pour la rapine, tant qu’il eut la
+liberté ; esclave, il demeura un voleur fieffé. Un soir, tandis
+que ses compagnons se livraient au sommeil, Lafi va trouver
+le maître. — « Maître, dit-il, tu es bon, et je n’aime pas
+qu’on te trompe ou qu’on te vole ; or, quelques-uns de mes
+compagnons, méconnaissant tes bontés, se sont introduits
+dans le magasin ; ils ont enlevé tels et tels objets. Tu es si
+bon pour nous que je n’ai pu m’empêcher de venir t’avertir ;
+on a grandement tort d’agir ainsi à ton égard ! — C’est bien !
+répondit le maître ; va te coucher. » Le lendemain matin,
+le maître, ayant constaté que les objets désignés avaient
+disparu réellement, appela tous les esclaves auprès de lui ;
+il demanda à leur chef qui avait commis le larcin. Le chef
+et le sous-chef déclarèrent n’en rien savoir. — « Personne
+ne sortira, que je ne le sache », dit le maître. Une seconde,
+une troisième fois, la même question amena la même
+réponse. Cependant, les esclaves n’avaient pu aller acheter
+leur déjeuner, et le besoin de manger ne décidait point à
+faire des aveux. Le maître alors les chargea de chaînes,
+omettant à dessein d’enchaîner les voleurs de profession.
+Les autres murmuraient, mais ils n’en venaient pas encore à
+un aveu. Enfin, le maître se décida à recourir au fouet.
+Chacun subissait les coups sans dénoncer le coupable. Que
+faire ? Un sourire malin, qui effleura les lèvres de Lafi,
+pendant l’opération, fut un indice révélateur. On enlève les
+fers à tous, on en charge Lafi, et on le fouette. Lui, se
+plaint amèrement d’être injustement maltraité ; il crie, il se
+fâche ; finalement il se déclare prêt à tout révéler, et il
+décline plusieurs noms. — « Puisque tu connais les voleurs,
+dit le maître, selon toute apparence tu sais ce que sont
+devenus les objets volés. — Oui, répond-il, je le sais. — Va
+les chercher. — Que les voleurs viennent avec moi. » Lafi
+aurait voulu que les esclaves dénoncés par lui sortissent
+en ville enchaînés : il se trompa dans ses calculs ; car les
+soupçons du maître pesaient désormais sur lui seul ; lui seul
+avait la chaîne au cou ; seul, il était désigné pour sortir
+dans cet appareil. Il s’y refusa. Le maître, au courant de ses
+habitudes, envoya faire des recherches, et les objets volés
+furent retrouvés. Tout ne se borna pas là : ceux qui avaient
+été calomniés traînèrent Lafi devant un féticheur pour lui
+faire subir l’épreuve du poison. Il n’osa pas <i>boire le fétiche</i> :
+il s’avoua coupable. — Pauvre Lafi ! rendu à la liberté, il
+reprit son ancien métier de voleur d’hommes. Un jour, il se
+laissa prendre en flagrant délit ; on lui coupa la tête.
+« Voleurs, disent les Dahoméens, prenez garde : il y a une
+épée au Dahomey. » Il y en a une aussi chez les Nagos.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le <span class="xs">LANGAGE</span> est le lien principal de la société, le moyen de
+nous communiquer réciproquement nos pensées et nos sentiments.
+« Si l’homme est fait pour parler, c’est apparemment
+pour parler à quelqu’un », dit J. de Maistre. Je ne
+saurais ici vouloir tenter un essai sur la linguistique de la
+côte des Esclaves ; je me contenterai de considérer les
+langues comme élément social. A ce point de vue, le <i>mina</i>,
+le <i>djédji</i> ou <i>fongbé</i>, le <i>yorouba</i> ou <i>nago</i> ont des traits de
+ressemblance frappants : chacune de ces trois langues se
+prête admirablement à toutes les exigences de la politesse
+la plus prévenante et des rapports de la vie sociale.</p>
+
+<p>En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation
+est <i>okou</i> ; elle peut très-bien se traduire par notre mot <i>salut</i>.
+Les Nagos se saluent par d’interminables <i>okou</i> ; aussi, dans
+la colonie anglaise de Sierra-Leone, on les appelle les <i>akous</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.
+Au terme générique, on ajoute presque toujours un autre
+mot, suivant les circonstances ; en sorte qu’il n’y a pas un
+état, une position où l’on ne reçoive une salutation spéciale,
+un signe particulier d’intérêt et de bienveillance. Le matin,
+on dit : <i>okou aouro</i>, salut du matin ; au milieu de la journée :
+<i>okou ossan</i>, bonjour ; la nuit : <i>okou allé</i>, bonne nuit ; en se
+quittant, le soir : <i>o da oro</i>, à demain. A celui qui revient
+vers sa maison, on dit : <i>okou abo</i>, salut du retour ; à celui
+qui est assis : <i>okou djoko</i> ; à celui qui travaille : <i>okou dchè o</i> ;
+à celui qui vend : <i>okou ra</i> ; à celui qui achète : <i>okou ta</i>, etc.
+Les salutations varient à l’infini de cette manière : on ajoute
+simplement au mot <i>okou</i> un verbe exprimant l’état dans
+lequel se trouve la personne qu’on salue, ou l’action qu’elle
+fait.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Dans <i>okou</i>, l’<i>o</i> initial est ouvert : pour une oreille peu exercée, c’est
+un <i>a</i>.</p>
+</div>
+<p>Lorsqu’on s’adresse à ceux qui sont éloignés ou distraits
+par leurs occupations, on fait suivre la salutation de l’exclamation
+<i>o</i> : <i>okou o ! — okou dché o !</i>…</p>
+
+<p>« Que Dieu vous donne une longue vie ! — Dieu aide
+celui qui travaille », sont des manières populaires de se
+saluer entre amis. On s’adresse mille souhaits de ce genre.</p>
+
+<p>Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de
+génuflexions, de battements de mains, de claquements de
+doigts. La mimique fait ici partie du langage ; l’usage a donné
+un sens distinct et significatif à certains gestes, à certaines
+poses, qui ont, dans les relations sociales, une importance
+au moins égale à celle de la parole articulée. Un noir, par
+exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands
+autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose
+que par la parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur
+l’épaule ; il s’incline, il s’agenouille, il se prosterne, il se
+couvre de poussière, suivant les circonstances ; chacun des
+mouvements susdits a sa signification, sa portée réelle, son
+importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant le
+roi et devant les chefs : avant d’entrer dans la cour de
+réception, il roule son pagne à la hanche. Aussitôt qu’il est
+entré, si le roi est présent, il se met à genoux, se prosterne,
+et met le front dans la poussière par trois fois ; puis il se
+traîne sur les genoux jusqu’auprès du roi ou du chef, et il
+demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial est obligatoire :
+on doit se prosterner même devant le bâton du roi,
+comme nous le dirons tout à l’heure.</p>
+
+<p>Pour saluer, on s’arrête à cinq ou six pas du personnage
+qui reçoit, et l’on bat des mains d’une manière suivie, à
+plusieurs reprises ; après quoi, on frappe trois coups et l’on
+fait claquer bruyamment les doigts de la main droite sur la
+paume de la main gauche. Ce bruit de mains et de doigts
+se nomme <i>agpé</i>, mot que l’on traduirait fort improprement
+par applaudissements ; l’<i>agpé</i> des habitants de la côte des
+Esclaves n’a ni la vivacité, ni la signification de nos applaudissements :
+il est plus modéré ; il exprime le respect, et
+non l’enthousiasme. Pour applaudir, marquer l’admiration
+ou acclamer quelqu’un, on pousse un long murmure en se
+tapotant la bouche, de manière à produire un long et bruyant
+<i>ou-ou-ou</i>.</p>
+
+<p>Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les
+chefs et les féticheurs. Généralement on se découvre l’épaule
+et l’on ramène le pagne sur le bras gauche, pour saluer.</p>
+
+<p>La ville est curieuse à visiter le matin ; aux premières
+heures du jour, les noirs sont d’une obséquiosité excessive ;
+on les entend se demander à tout instant s’ils ont bien
+dormi, — <i>o soun ré ?</i> — s’ils se sont bien éveillés, — <i>o dji
+ré ?</i> — s’ils sont en paix, — <i>alafia ?</i> — Et la maison ? <i>illè
+nko ?</i> — Et la femme ? <i>iya nko ?</i> — Et les enfants ? <i>ommo
+nko ?</i>… Ils n’en finissent jamais ; et à chaque pas, ils débitent
+le même questionnaire, provoquant sans cesse des <i>ho !</i> mille
+fois répétés comme signe d’assentiment.</p>
+
+<p>Les féticheuses minas ont une singulière façon de saluer :
+elles tournent le dos à la personne à qui elles rendent leurs
+devoirs, se mettent à genoux et font de longs battements de
+mains à plusieurs reprises. D’ordinaire, on les arrête aux
+premiers coups, en disant dans l’idiome du pays : <i>égno !</i>
+c’est bien ! ou <i>égno nto !</i> très-bien ! A ce mot, la féticheuse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>
+se lève et s’en va. Il est défendu aux <i>danwés</i> de parler
+l’idiome vulgaire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On les appelle <i>danwé</i> dans cette contrée.</p>
+</div>
+<p>Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit
+saluer de la sorte pour la première fois. Dans la rue, au
+moment où il va se croiser avec une personne, celle-ci se
+détourne et tombe à genoux. Comment supposer que c’est
+pure civilité ? Et s’il ne croit pas avoir affaire à une folle,
+les manières de cette danwé ne lui paraîtront-elles pas originales,
+excentriques ?</p>
+
+<p>L’inertie et la modération caractéristiques du noir percent
+dans ses discours : un mot qu’il a toujours à la bouche
+trahit son caractère, et ce mot a son synonyme dans tous les
+idiomes de la côte ; à tout moment, à tout propos, le noir
+vous dit : <i>C’est bien !</i> ou encore : <i>Je comprends</i><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Nous avons
+dit qu’il n’attaque pas les difficultés de front ; aussi ne
+comptez pas qu’il oppose un refus formel à la demande des
+grands ; il ne se mettra pas en opposition évidente avec
+quelqu’un, surtout avec les blancs ; il biaisera, il répondra :
+(en mina et en djédji) : <i>Égno !</i> (en nago) <i>Oda !</i> C’est bien !
+Cela ne veut pas toujours dire qu’il approuve ou qu’il est
+satisfait : non ! il ajourne, il élude, il se retranche derrière
+un mot vague : <i>j’entends !</i> c’est-à-dire : nous verrons. Souvent
+ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir qui
+ressemble à l’assentiment.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> En mina et en djédji : <i>mcé !</i> — en nago : <i>mo gbo !</i> je comprends,
+j’entends.</p>
+</div>
+<p>La colère du noir éclate souvent en paroles : « <i>Que Chacpana</i>
+(dieu de la petite vérole) <i>te tue !</i> — <i>Qu’Egoungoun</i> (revenants)
+<i>te mette en pièces !</i> — <i>Que Chango</i> (dieu de la foudre)
+<i>te hache !</i> » sont des imprécations très-usitées.</p>
+
+<p>Deux autres imprécations fort communes sont des traits
+de mœurs. La première s’adresse à la mère de son adversaire :
+« <i>Ebi yo gba ’ya è</i>, que la faim dévore ta mère ! » Jamais on
+ne parle du père. Le père est craint, il n’est pas aimé ! Bien
+des fois, j’ai accompagné chez leurs parents les élèves de la
+Mission : ils saluaient le père à leur arrivée, et aussitôt ils
+couraient auprès de leur mère. Il n’y avait de véritable
+expansion, d’intimité réelle qu’avec elle. Il n’est donc pas
+surprenant qu’il soit sensible aux injures dirigées contre
+elle : attaquer la mère, c’est attaquer l’enfant dans ses plus
+chères affections.</p>
+
+<p>Si le nègre veut maudire quelqu’un, le repousser, le
+frapper d’ostracisme, il lui lance avec mépris l’imprécation
+suivante : « <i>Okou gbè !</i> » Mort de l’igbè ! puisses-tu mourir
+seul, isolé, perdu, abandonné dans la solitude des bois !
+Mourir dans l’igbè, c’est n’avoir ni feu ni lieu ; c’est la mort
+ignominieuse du maudit, repoussé par tous avec dédain :
+« <i>Okou gbè !</i> » est l’expression du souverain mépris.</p>
+
+<p>A qui souhaite-t-on de mourir dans l’<i>igbè</i> ? Hélas ! trop
+fréquemment à un infirme, à un lépreux, à un vieillard, à
+l’enfant difforme, aux fous. Pourquoi les repousse-t-on dans
+l’igbè ? Par un mouvement de barbare égoïsme : parce qu’on
+ne peut plus rien attendre d’eux. « <i>Meurs dans l’igbè !</i> »…
+L’âme païenne dévoile toute sa laideur dans ce seul mot.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le <span class="xs">BATON</span> joue un rôle important chez les nègres. « Avez-vous
+à gouverner des animaux, dit avec humour l’auteur
+des <i>Loisirs d’un banni</i> (A. V. Arnault) — armez-vous d’un
+morceau de bois rond, plus court qu’une perche, moins
+mince qu’une baguette, moins gros qu’une bûche… et vous
+voilà pasteur, roi, général ou tambour-major, suivant
+l’espèce de bêtes que vous avez à conduire, suivant que vous
+serez à la tête d’une troupe ou à la queue d’un troupeau.</p>
+
+<p>« Sceptre, houlette, bâton de commandement, bâton doré
+ou non doré, tout cela n’est que du bois et du même bois. »</p>
+
+<p>Le <i>Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle</i> dit, au mot
+<i>Bâton</i> : « L’histoire philosophique de l’humanité tiendrait,
+au besoin, dans cet article. » Nous ne saurions trouver
+étranges les détails qui vont suivre, à moins d’oublier notre
+propre histoire et nos usages.</p>
+
+<p>Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nègres
+en font la personnification de la force matérielle : <i>Chango</i>
+signifie étourdir par un choc violent (<i>chan</i>, frapper violemment ; — <i>go</i>,
+stupéfier). A cette personnification de la force
+physique, comme à l’Hercule des anciens, on donne, pour
+symbole et pour arme, une massue, un casse-tête en bois
+très-dur, un bâton appelé <i>otché</i>.</p>
+
+<p>Ce n’est pas le seul usage religieux du bâton. Les nègres
+placent des bâtons sacrés à l’entrée de leurs cases ; ils commettent
+la garde de la maison à cette espèce de dieux lares ; — les
+prêtres se livrent à la divination par l’inspection de petits
+bâtonnets qu’ils lancent à terre ; — des bâtonnets rentrent
+dans la confection des <i>ondés</i> ou amulettes que les païens
+portent sur eux ; — enfin, les féticheurs ont un bâton pastoral
+se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un ou
+deux chiffons en forme de glands ; leur superstition attache
+sans doute une vertu particulière à ces morceaux d’étoffe.</p>
+
+<p>Dans l’ordre civil, le bâton est un insigne d’autorité.
+M. Auguste Laforet, auteur d’une monographie fort intéressante
+du <i>bâton</i>, explique comment il l’est devenu. « Dans les
+temps les plus reculés, dit-il, les chefs des premières agrégations
+d’hommes furent les vieillards, les patriarches auxquels
+leur grand âge imposait, pour soutenir leurs pas
+chancelants, la nécessité d’un appui, <i>d’un bâton, qui devient
+naturellement l’attribut de leur autorité paternelle</i>… Lorsque,
+par suite de la transformation des familles en tribus, et des
+tribus en nations, l’autorité des chefs dut changer de caractère,
+et de paternelle devint politique ; — lorsque se fit
+sentir le besoin de se défendre contre ses voisins, et l’ambition
+de les attaquer, alors l’insigne de la puissance souveraine
+changea aussi : ce fut une lance, <i>toujours un bâton,
+mais un bâton garni de fer, une arme enfin non moins qu’un
+attribut et un signe de commandement</i>. »</p>
+
+<p>La dignité et l’autorité du roi et des chefs s’attachent au
+bâton et le suivent partout : on doit au bâton le respect et
+les honneurs qui sont dus au maître du bâton. Ainsi les
+sujets se prosternent devant le bâton royal comme devant
+le roi lui-même. En voyage, et lorsqu’ils sortent la nuit, le
+roi et les chefs ont un bâton pour se défendre : celui-là est
+garni d’anneaux de fer à l’un des bouts ; quelquefois c’est
+une lance.</p>
+
+<p>Ils ont en outre le bâton de cérémonie et de commandement
+qu’ils remettent entre les mains des messagers chargés
+de traiter une affaire en leur nom.</p>
+
+<p>Les personnages marquants du pays, les Européens et les
+négociants se servent du bâton dans les rapports journaliers,
+pour se faire représenter auprès des autorités ou de toute
+autre personne. Du reste, cet objet n’a pas de forme rigoureusement
+déterminée.</p>
+
+<p>Nous empruntons à l’ouvrage de M. Laforet signalé plus
+haut des notes de M. Rouland, ancien agent de commerce
+au Dahomey :</p>
+
+<p>« On a généralement plusieurs bâtons, tout au moins trois,
+savoir :</p>
+
+<p>« Le bâton officiel, pour les cérémonies d’apparat, les
+négociations, les grandes circonstances ;</p>
+
+<p>« Le bâton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires
+avec les autorités locales ;</p>
+
+<p>« Enfin, le bâton amical, d’un caractère purement privé,
+pour les communications personnelles et intimes.</p>
+
+<p>« Tout message d’un blanc à un chef noir, et réciproquement,
+quelles qu’en soient la nature et l’importance, n’a
+jamais lieu sans être accompagné de l’un de ces trois bâtons,
+porté par un <i>moce</i> ou interprète.</p>
+
+<p>« Le bâton accompagne de même, en toute circonstance,
+les communications, officielles ou non, que les gens du pays
+s’envoient entre eux.</p>
+
+<p>« La personne à qui un bâton est adressé le prend dans la
+main pour écouter le message ; elle ne le rend au moce que
+le jour et au moment où elle est en mesure de donner la
+réponse.</p>
+
+<p>« La réception d’un bâton du roi de Dahomé donne lieu au
+cérémonial suivant. Le bâton est porté par un cabécère
+attaché à la personne du roi, et qui est escorté d’<i>agôli-gans</i>
+(gardes du palais). A l’entrée du cortége, on se lève, tête
+nue ; on retire avec précaution les deux ou trois fourreaux
+d’étoffes qui recouvrent le bâton royal ; alors le cabécère
+et sa suite se prosternent le visage dans la poussière.
+Dans cette attitude, l’assistance écoute le message royal.
+Tout le monde se relève ensuite, et le destinataire qui avait
+tenu constamment une main sur le bâton, le prend et le
+garde jusqu’au jour qu’il fixe au cabécère pour donner sa
+réponse au roi.</p>
+
+<p>« On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries
+de faux bâtons ; mais il est très-facile de déjouer la ruse,
+et le noir qui s’en rend coupable est passible d’un châtiment
+sévère. Il pourrait même être puni de mort, si un sentiment
+d’humanité ne portait les Européens à garder le silence
+sur ces tentatives de fraude.</p>
+
+<p>« Les bâtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à
+la capitale, Abômé, à trois journées dans l’intérieur. Introduit
+devant le roi, le moce se prosterne la tête contre terre,
+la baise par trois fois, découvre le bâton, le donne au roi et
+énonce le but de sa mission. La réponse est toujours remise
+à plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bâton est
+logé et traité à la résidence royale.</p>
+
+<p>« En résumé, le bâton, à la côte des Esclaves, a un caractère
+presque sacré ; ce qui s’explique d’autant mieux, que,
+dans ces pays éloignés, privés de routes et de toute correspondance
+postale, il ne peut exister d’autres moyens de
+transmettre sûrement les communications.</p>
+
+<p>« A l’ouest du Dahomé, les distances entre les localités
+sont encore plus grandes ; aussi le bâton est-il d’un usage
+plus répandu. C’est au point que les agents de factorerie
+ont la précaution de faire reconnaître un certain nombre
+de bâtons, afin que leurs expéditions soient toujours accompagnées
+d’un bâton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.</p>
+
+<p>« Le seul endroit où l’emploi du bâton tende à diminuer,
+c’est Lagos. Ce point est au pouvoir des Anglais ; il est de
+plus en plus envahi par l’élément européen, et la densité
+de la population y rend les relations plus faciles qu’ailleurs.
+Cependant, dans leurs rapports entre eux, les noirs de ce
+pays restent fidèles à la coutume du bâton, et le vieux
+Kosioko, roi dépossédé de Lagos, se passe de temps à autre
+l’innocente fantaisie d’envoyer son royal bâton aux personnes
+auxquelles il veut donner une marque de distinction.
+Deux anecdotes, d’un caractère bien différent, donneront
+une idée de l’importance du bâton à la côte occidentale
+d’Afrique.</p>
+
+<p>« La partie de la côte située immédiatement à l’ouest du
+Dahomé est habitée par une foule de petites tribus indépendantes,
+qui se livrent fréquemment à des actes d’exaction
+et de pillage.</p>
+
+<p>« Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu
+dans le pays, avait expédié une embarcation de marchandises
+par lagune. Comme d’habitude, le chef de la pirogue
+était porteur du bâton de l’agent. La pirogue fut attaquée
+par des indigènes appartenant à une petite tribu riveraine.
+On pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés
+et maltraités.</p>
+
+<p>« A cette nouvelle, l’agent de la factorerie s’empressa de
+demander justice aux chefs d’une tribu voisine qui, par sa
+puissance et sa situation, était souvent appelé à régler ces
+sortes de conflits. Amenés devant un Conseil de vieillards,
+les délinquants exposèrent qu’un de leurs membres avait
+subi un traitement indigne de la part de l’agent qui dirigeait
+précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant
+que cette factorerie eût changé de chef, ils n’avaient
+fait qu’user d’un droit légitime en se vengeant, sur les
+marchandises et le personnel de la factorerie, d’un acte coupable
+qui ne devait pas rester impuni. Les vieillards donnèrent
+droit à la tribu, et, tout en plaignant l’agent de
+Grand-Popo d’avoir à supporter les conséquences d’une faute
+commise par son prédécesseur, le Conseil légitima la prise
+des marchandises.</p>
+
+<p>« On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la
+pirogue dévalisée, l’agent apprit que, dans la bagarre, un
+assaillant s’était emparé du bâton et l’avait brisé en
+morceaux. Aussitôt le Conseil se remet en séance, et,
+sous le coup d’une indignation profonde, la tribu est condamnée,
+non-seulement à la restitution des marchandises
+volées, mais encore à rechercher les débris du bâton et à
+les rapporter solennellement à la factorerie. De plus, faculté
+est donnée à l’agent de faire arrêter, comme otage, tout individu
+de la tribu qu’il rencontrera, et cela pendant six mois.</p>
+
+<p>« Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement
+français avait eu la bonne inspiration d’accorder
+un protectorat au roi de Porto-Novo. Très-peuplé et très-fertile,
+cet État excitait depuis longtemps la convoitise des
+Anglais, établis tout près de là, à Lagos. C’était pour résister
+aux empiétements de ses ambitieux voisins que le roi avait
+sollicité la protection de notre pays.</p>
+
+<p>« On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat.
+Deux avisos de guerre français, ancrés, l’un devant
+Kotonou, sur le rivage de la mer, l’autre à Porto-Novo
+même, dans l’intérieur de la rivière Osa, garantissaient la
+sécurité du pays et favorisaient, par leur seule présence, le
+libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était
+malsain, et le séjour pour nos marins n’était pas des plus
+agréables. Cela ne fut pas étranger à l’abandon par la France
+de ce protectorat si utile. Un malheureux incident, dont le
+bâton fut la cause, amena la rupture.</p>
+
+<p>« Le commandant français avait pour moce un noir de
+Lagos, fils de l’ex-roi Kosioko. Celui-ci était l’ennemi juré
+du roi de Porto-Novo, Mécpon. Un jour que ce moce parut
+devant Mécpon, avec le bâton du commandant, son maître,
+il fit preuve d’un manque de respect si évident que le roi,
+oubliant toute mesure, arracha le bâton des mains du moce
+et le lui cassa sur la tête.</p>
+
+<p>« Inutile de décrire l’émotion qui se répandit dans le
+pays, à la nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi
+n’avait voulu que châtier l’arrogance d’un jeune homme,
+fils de son ennemi, qui s’était prévalu de sa qualité d’ambassadeur
+pour le narguer. Mais le commandant français jugea
+que l’honneur national avait subi un outrage dont il réclama
+sur-le-champ réparation, menaçant d’user de représailles
+en cas de refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à
+tout, et l’on vit le roi, le roi à qui des lois anciennes et
+respectées défendent de sortir de sa demeure, — se rendre
+à bord du bâtiment français pour offrir ses excuses au commandant.</p>
+
+<p>« Par suite de la fâcheuse disposition de nos marins à ce
+moment, l’affaire, on le voit, fut conduite avec une extrême
+rigueur. On s’en ressentit tellement de part et d’autre
+que, d’après les rapports qui lui furent adressés sur cet
+incident, l’amiral commandant les forces navales à la côte
+occidentale d’Afrique ordonna l’abandon immédiat du
+protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l’occasion
+de voir l’influence de la France s’établir dans ces
+parages. »</p>
+
+<p>Le noir de la côte des Esclaves emploie le bâton comme
+carte de visite, pour saluer ses amis ; il en fait une lettre
+de créance pour recommander ses délégués, le remet à
+son fondé de pouvoir comme titre authentique de sa procuration ;
+au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le
+bâton vaut plus qu’une signature : il en tient lieu, et, de
+plus, il est la personnification de celui qui l’a remis. A la
+signature on accorde une autorité morale que l’on peut souvent
+contester ; au bâton on est obligé en tout cas d’accorder
+les marques extérieures de respect que l’on doit à la
+personne du maître.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>La <span class="xs">DIVISION DU TEMPS</span> ayant son importance dans les relations
+sociales, nous en dirons un mot. Les nègres de la côte des
+Esclaves distinguent les saisons par les variations atmosphériques
+et par les travaux agricoles propres à chaque époque ;
+mais ils n’ont pas un jour ou un mois désigné pour être le
+premier de l’année. Les fêtes annuelles revenant dans les
+mêmes saisons servent de base à leurs calculs, lorsqu’ils
+veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.</p>
+
+<p>Ne demandez pas à un noir son âge ou celui de ses
+enfants ; il vous répondra, <i>de peur de vous fâcher par son
+silence</i> ; mais il vous répondra sans discernement, et raisonnera
+de son âge comme il raisonnerait de l’époque antédiluvienne.
+Demandez-lui s’il a vingt ans, trente ans : il vous
+accordera l’affirmation ou la négative, selon qu’il croira
+l’une ou l’autre plus conforme à votre idée.</p>
+
+<p>En janvier 1866, à bord d’un steamer anglais, je fus
+accosté par un noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue
+nationale. « Bonjour, moussieu, me dit-il ; toi Français ? »
+A mon affirmation, il répliqua vivement : « Et moi aussi. »
+La réplique me surprit : je savais bien que les indigènes de
+notre colonie du Sénégal sont noirs, toutefois je n’avais
+jamais fait attention à cette circonstance qu’ils sont <i>mes
+compatriotes</i> et que j’ai des <i>compatriotes noirs</i>, par conséquent.</p>
+
+<p>Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de
+vingt-cinq ans environ. Il me raconta que natif de Gorée, il
+avait étudié le français dans cette ville ; qu’il était parti du
+Sénégal à l’âge de seize ans ; qu’il avait passé dix ans à bord
+de navires français, cinq ans au Gabon, huit ans sur des vaisseaux
+anglais, quatre ans à Fernando-Po. Il ajouta qu’il
+avait séjourné encore dernièrement chez lui une quinzaine
+d’années. Tout cela donnait un total exorbitant. « Quel âge
+as-tu donc ? » lui dis-je, en m’efforçant de contenir un sourire
+moqueur. — « Dix-huit ans », dit mon interlocuteur avec
+assurance. Je n’y tins plus : l’ironie se trahit sur ma physionomie.
+Le noir sourit et dit : « Vois-tu, moussieu, nègre ne
+compte pas les ans ; si nègre dit son âge, ne crois pas lui ;
+lui ne sait pas. » Il me répondit avec une si grande bonhomie
+qu’il eût pu donner des points au savetier de La Fontaine
+disant :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Par an ? Ma foi, monsieur, ce n’est point ma manière</div>
+<div class="verse i3">De compter de la sorte.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Au lieu de demander au noir quel âge il a, demandez-lui
+quand il est né : vous obtiendrez une réponse plus nette et
+plus sûre ; il vous dira qu’il est né à l’époque où s’accomplit
+tel ou tel événement, quand on planta cet arbre… etc., etc.
+Souvent même, son nom sera une réponse : au Dahomey,
+par exemple, les enfants nés à l’époque de la destruction de
+<i>Chagga</i> reçurent le nom de cette ville.</p>
+
+<p>Les fêtes annuelles sont appelées <i>odoun</i> chez les Nagos ;
+ce nom désigne aussi la période d’un an qui doit ramener
+ces fêtes. De même <i>ossé</i> signifie jour férié et semaine ou
+période septenaire, qui ramène ce jour. Quand on a besoin
+de préciser le sens de ces deux mots, on les fait précéder du
+mot <i>ijo</i>, jour, afin de déterminer le jour férié et le jour de
+la fête.</p>
+
+<p>Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine ;
+les Nagos n’en ont point, à moins qu’ils ne les empruntent
+aux Malais. Le mot <i>ochou</i>, lune, désigne le mois lunaire.
+On compte par mois lunaires ; seulement ces mois n’ont pas
+un nom particulier qui les distingue. A Agoué, les féticheuses
+annoncent la nouvelle lune par des promenades et des
+chants à travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces
+cris et ces chants, on vous répondra : « <i>Les danwés cherchent
+la lune.</i> »</p>
+
+<p>La division du jour et de la nuit en un certain nombre
+d’heures n’est point connue : on détermine les heures du
+jour par la position du soleil, celles de la nuit par le chant
+du coq. Le jour, on dit : Quand le soleil était ou quand il
+sera à tel point ; quand le jour commence à luire ; quand le
+soleil est au zénith… Les jours étant d’égale durée à toutes
+les époques de l’année, dans ces régions, cette manière de
+désigner l’heure ne manque pas d’exactitude, attendu que
+le soleil, dans toutes les saisons, à la même heure, est à peu
+près au même point.</p>
+
+<p>Le chant du coq marque les heures de la nuit :</p>
+
+<p>1<sup>er</sup> chant du coq, <i>akouko-chiwadjou</i> ; — 2<sup>e</sup> chant du coq,
+<i>adadji, adadjiwa</i> ; chant qui précède immédiatement le lever
+du soleil, <i>oféré, ofé</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="first">CHAPITRE VI</span><br>
+<span class="xsmall">PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES.</span></h2>
+
+
+<p>Quand Dieu créa l’homme, il le plaça au milieu des délices
+du paradis. Dégradé par le péché, condamné aux privations,
+à la douleur physique et à la souffrance morale, l’homme
+cherche toujours le plaisir, parce que le plaisir est l’avant-goût
+du bonheur céleste pour lequel il est créé. Tous les
+hommes poursuivent le plaisir ; s’ils ne vivent pas dans un
+accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir
+dans les mêmes choses : l’un aime l’argent, l’autre se plaît
+à le dépenser ; celui-ci recherche les douceurs de l’oisiveté,
+celui-là les transports de la joie.</p>
+
+<p>Donc, pour bien connaître un individu, il faut savoir où
+il cherche son plaisir. Étudions nos nègres à ce point de vue :
+voyons-les dans la joie, dans le jeu et dans les fêtes.</p>
+
+<p>Le nègre se plaît à entretenir des relations amicales et
+suivies avec ses semblables ; il confesse dans ses adages « qu’il
+ne dit jamais « à demain » à son voisin » d’une façon absolue :
+c’est-à-dire que le moindre motif le fera courir encore chez
+lui. « On ne peut vivre sous le même toit sans se parler,
+dit-il ; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne sauraient
+s’empêcher de sympathiser, s’ils se rencontrent. » Il méprise
+ceux qui fuient la société : « Après avoir mangé, la chèvre
+rentre à la maison ; après avoir mangé, la brebis rentre à la
+maison ; le porc mange et ne rentre pas : c’est pour cela
+qu’il est si méprisable. »</p>
+
+<p>Que si le nègre aime les réunions nombreuses et les repas
+en commun, c’est pour l’agrément qu’il trouve dans le
+commerce avec ses semblables. Il le déclare lui-même :
+« Nous allons avec nos amis manger l’<i>éfo</i> chez les autres,
+afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de
+nourriture chez nous. — Malgré le nombre considérable des
+absents, on ne regrette que l’absence de celui qui réjouit la
+société. »</p>
+
+<p>Dans les réunions, on s’amuse aux jeux d’esprit : proposer
+et deviner des énigmes est un divertissement cher aux
+nègres, même aux enfants ; ils se livrent des heures entières
+à ces badinages spirituels. Ils ont des énigmes fort bien
+réussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la <i>pirogue</i> : « Je suis
+longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive
+jamais au marché. »</p>
+
+<p>Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles
+propres à égayer les longues méridiennes et les soirées plus
+longues encore ; elles offrent même beaucoup moins d’intérêt
+que les <i>alos</i>, récits allégoriques et populaires qui circulent
+de bouche en bouche. Les <i>alos</i> constituent la littérature des
+nègres : l’<i>akpalo</i> ou conteur d’<i>alos</i> est recherché dans les
+cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de ces conteurs
+se font un métier de débiter des contes : on les nomme
+pour cela <i>akpalo kpatita</i>. Il ne faut pas confondre l’<i>akpalo</i>
+avec l’<i>ologbo</i>. Celui-ci se tient à la cour pour raconter la
+légende des ancêtres du roi ; tandis que le premier est un
+véritable rapsode, allant de ville en ville, de cercle en
+cercle.</p>
+
+<p>Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement
+ordinaire dont le rapsode se sert pour agrémenter son récit.
+« L’<i>ogidigbo</i> », dit un adage dont l’harmonie imitative ne
+peut se rendre dans la traduction, « l’<i>ogidigbo</i> l’emporte sur
+tous les autres tam-tams : si une parabole est rendue sur
+l’<i>ogidigbo</i>, celui qui saisit le mouvement se met à danser :
+<i>Vieillis, Ajagbo, vieillis ; ô roi, vieillis, puissé-je vieillir aussi !</i> »
+Ces dernières paroles, que nous avons soulignées, se chantent
+en battant le tam-tam ; elles sont là moins pour le sens que
+pour marquer la mesure ; nous le répétons : elles ont en nago
+une harmonie que la traduction ne peut rendre : « <span class="sc">Gbo,
+Ajagbo ; gbo, obba, gbo ; ki émi ki o si gbo.</span> » Prononcé vite et
+en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé à la
+danse par l’<i>ogidigbo</i>.</p>
+
+<p>Le chant, le tam-tam et la danse concourent à rendre les
+<i>alos</i> fort attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs,
+le rapsode annonce qu’il va commencer : « <i>Alo !</i> » s’écrie-t-il,
+et tous de répondre avec vivacité : « <i>Alo !</i> » L’<i>akpalo</i> annonce
+alors le sujet d’une manière vague, disant simplement qui
+sera le héros de son récit : « <i>Alo mi <span class="rm xs">DA-FIRI-GBAGBO</span> l’éri</i>…
+Mon alo a trait à… » Cette manière d’annoncer le sujet est
+plus singulière que compréhensible ; et pourtant il est rare
+que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible
+« <i>da firi-gbagbo</i> ».</p>
+
+<p>Le conteur entre aussitôt en matière. Écoutons-le :</p>
+
+<p>« Mon conte a trait à tous les animaux.</p>
+
+<p>« Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblèrent pour
+danser : « Allons, dansons », se dirent-ils.</p>
+
+<p>« Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam ;
+l’éléphant est aussi malhabile. Lorsque l’éléphant essaye, il
+fait preuve d’une insigne maladresse. On danse toujours.
+Voici venir l’oiseau appelé <i>liri</i> ; il se juche sur le tam-tam,
+il bat ainsi :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div>
+<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« L’éléphant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div>
+<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« Le daim bat, il ne sait s’en tirer :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div>
+<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« Le buffle bat, il ne sait s’en tirer :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div>
+<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient :
+« Qui donc nous raille ainsi ? » Et ils courent sus à l’oiseau,
+qui s’enfuit.</p>
+
+<p>« Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois,
+saute sur l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux
+voulurent savoir ce qu’était devenu l’oiseau : « Je m’en
+suis léché les lèvres », repartit le chat. — « Ce voleur !
+répliquèrent les animaux ; il volera toujours jusqu’à ce qu’il
+en meure. » — Et le chat répétait : « Gnaou ! gnaou ! »</p>
+
+<p>Tels sont les alos. Le nègre se passionne d’autant plus, en
+les entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme
+auquel il est toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam
+sans tressaillir de joie ; aussi, jamais il n’y a de fête sans
+tam-tam. C’est l’instrument national. Il prend des formes et
+des grandeurs diverses ; il varie depuis le tout petit tam-tam
+placé comme ex-voto auprès des idoles, jusqu’au tam-tam
+énorme qui ne paraît qu’aux grandes solennités. Ce dernier,
+gros et long, est orné souvent de sculptures sans élégance,
+telles que les font les indigènes. Il n’a rien de notre grosse
+caisse, quoiqu’il en tienne lieu, à certain point de vue. Il
+s’appelle le <i>gbédou</i> : on le rencontre dans les cours intérieures
+du palais, dans la case des grands cabécères, auprès de certains
+temples. On s’en sert dans les réjouissances publiques,
+dans les fêtes religieuses et dans les funérailles des personnes
+de distinction. A chaque fête on répand du sang des
+victimes sur les symboliques images qui ornent le <i>gbédou</i>
+(têtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.) : « On les
+arrose aussi d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre
+de plumes des poules offertes en sacrifice. C’est un objet qui
+devient hideux et repoussant ; quand les féticheurs, les
+yeux hagards et injectés de sang, viennent en tirer des sons
+caverneux, vous croiriez assister à une fête satanique ; l’âme
+est sous l’impression d’une mystérieuse terreur. » (Courdioux.)</p>
+
+<p>Signalons en outre le <i>kosso</i>, l’<i>agbé</i>, le <i>gangan</i>, l’<i>ogboun</i>…
+Le joueur assied l’<i>akpinti</i> à terre entre ses jambes ; il tient
+le <i>gbata</i> sur ses genoux et le frappe des deux côtés. Le
+<i>doundoun</i> est chargé de grelots ; le <i>dchéckéré</i> se manie comme
+le tambour appelé tambour de basque : on l’agite et l’on
+glisse le pouce sur la peau.</p>
+
+<p>Le tam-tam des nègres n’est point comme celui des Indiens
+et des Chinois : ce n’est pas un simple plateau de métal, c’est
+un tronc d’arbre ou une branche creusés et couverts d’une
+peau à une ou aux deux extrémités. La peau frappée à
+l’aide d’une baguette produit un son à peu près uniforme.
+Les mélodies du tam-tam ne diffèrent guère que par la
+mesure et la cadence ; toutefois chaque espèce de tam-tam
+a son rhythme particulier ; chacun imprime à la danse un
+mouvement qui lui est propre. Aussi dit-on : <i>danser le gbata,
+danser le doundoun, danser le gangan</i>… Le <i>kalara</i> est le mouvement
+le plus accéléré.</p>
+
+<p><i>Ilou</i>, nom générique désignant tous les tam-tams en
+général, a pour racine le verbe <i>lou</i>, frapper. On frappe sur
+cette peau retentissante ; on frappe, on frappe toujours :
+tant et si fort que le tympan de l’oreille en est brisé. Néanmoins
+tout ce bruit n’est pas sans avoir une certaine harmonie
+passionnée, délirante.</p>
+
+<p>Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le
+soldat nègre a un culte semblable à celui que nos soldats
+professent pour le drapeau de leur corps. Le tam-tam de
+guerre enlevé à l’ennemi est un trophée glorieux que le
+vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est
+orné de crânes humains.</p>
+
+<p>Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de
+musiciens qui les honorent du bruit assourdissant de leurs
+instruments. Les musiciens font à qui mieux mieux pour
+augmenter le vacarme : ils frappent à coups redoublés sur
+les tam-tams ; ils font rendre à leurs fifres leurs sons les plus
+criards ; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes
+qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis
+produit par la grenaille de fer agitée dans une gourde.
+Cette musique sauvage ne saurait être riche qu’en discords.</p>
+
+<p>Les enfants relient par une petite ficelle de 8 à 10 centimètres
+deux graines creuses dans lesquelles ils ont mis de
+la grenaille de fer ; ils frappent ces deux graines l’une contre
+l’autre en cadence, comme on fait avec des castagnettes.</p>
+
+<p>La clochette de fer est employée par les féticheurs ; le
+crieur public s’en sert lorsqu’il annonce les volontés du roi.</p>
+
+<p>Le <i>dourou</i> est peu répandu sur la côte. C’est une espèce
+de mandoline, composée d’une calebasse recouverte d’une
+peau, et d’un manche sur lequel sont tendus des filaments de
+palmier, ou de longs crins. Le son, frêle et nasillard, ne
+manque ni de piquant, ni d’originalité. J’ai vu quelquefois
+jouer du <i>dourou</i> avec un archet. Les proverbes nagos nous
+apprennent combien les nègres aiment la musique du <i>dourou</i>,
+et combien ils sont passionnés pour la danse : « Vous
+n’avez pas encore entendu résonner le <i>dourou</i>, et déjà vous
+dansez gaiement », dit un de ces proverbes.</p>
+
+<p>La danse des nègres se fait remarquer par une mimique
+érotique analogue au zambacueca des créoles ; la passion s’y
+exalte souvent jusqu’au paroxysme. Dès qu’il se livre à cet
+amusement chéri, le noir ne se possède plus : ses pieds, ses
+jambes, ses bras, sa tête, tout en lui entre en mouvement ; ses
+épaules semblent se disloquer, ses coudes se touchent ; il
+crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la poitrine ; il
+se livre à des contorsions effrénées où l’impudeur s’affiche
+souvent sans retenue. Les deux sexes participent généralement
+aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en
+groupe ou par essaims. Les hommes seuls exécutent les
+danses de guerre ; ils dansent en faisant la parade ; ils font
+des décharges de mousqueterie et brandissent le sabre en
+dansant ; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la surprise,
+la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant,
+reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air.</p>
+
+<p>On voit des danseurs de profession aller de case en case,
+de village en village, et se donner en spectacle. Les spectateurs
+battent des mains pour accompagner la musique et le
+chant.</p>
+
+<p>Outre la musique et la danse, les nègres aiment les processions
+pompeuses et les festins. Les musulmans célèbrent
+de cette manière les fêtes prescrites ; les Minas font de
+grandes réjouissances à l’occasion de la récolte des ignames.
+Hélas ! pourquoi faut-il donner le nom de fêtes aux dégoûtantes
+orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces réjouissances ?</p>
+
+<p>Les époques des fêtes rappellent ordinairement des idées
+religieuses : ainsi l’on célèbre la nouvelle lune, les fétiches…
+Les prêtres ont des chants et des danses d’une monotonie
+fatigante. Les jeunes filles enrôlées dans la féticherie répètent,
+durant de longues heures, en refrain, sur deux tons
+différents, ces deux exclamations : « <span class="sc">Ah ! Han !</span> » Puis elles
+poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer
+celui de « <span class="sc">Kyrie</span> ». Ce cri revient souvent.</p>
+
+<p>On célèbre les couronnements, les victoires, les funérailles,
+les anniversaires des morts… Dans toutes ces fêtes,
+du reste, la musique, le chant, la danse, les libations et
+les festins constituent les principaux divertissements. On
+y prodigue la poudre en fusillades nombreuses. Je ne dirai
+rien ici des réjouissances sanglantes et inhumaines qui
+souillent la fête des coutumes, célébrée annuellement au
+Dahomey. Toutefois je laisse la parole à M. Lafitte<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, pour
+nous raconter comment on se comporta dans une simple
+parade qui eut lieu à Wydah, durant son séjour dans cette
+ville. Gréré, roi de Dahomey, préparait une expédition
+contre Abéokouta, la ville inexpugnable des Egbas. « Mais,
+avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le comble
+à sa gloire, il était nécessaire, croyait-il, d’éblouir les blancs
+de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires,
+et par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la dernière
+expédition. De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait
+sur tout le littoral et porterait la terreur jusque dans
+Abéokouta…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Le Dahomey</i>, page 133.</p>
+</div>
+<p>« … Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays
+que des merveilles dont Wydah allait être le théâtre. Les
+blancs, convoqués par invitation royale, devaient ajouter
+par leur présence aux splendeurs de la fête…</p>
+
+<p>« Vers dix heures du matin, les sons d’une musique
+infernale, les cris et les hurlements d’une foule en délire,
+nous annoncèrent que le premier point du programme, le
+défilé, était en voie d’exécution.</p>
+
+<p>« A onze heures, la tête du cortége défilait sur la place
+du fort portugais : c’étaient des femmes vêtues de pagnes
+neufs, marchant une à une et portant, posée sur leurs cheveux
+crépus, une bouteille de <i>gin</i> : elles longèrent l’extrémité
+de la place et se rangèrent en cercle. D’autres femmes
+suivaient, chargées d’objets divers capturés sur l’ennemi ;
+elles formèrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une
+multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur
+avais jamais vu ; ils se placèrent devant les femmes et
+mirent leurs fusils au repos. Un grand nombre de nègres de
+tout âge, de tout sexe, les mains derrière le dos, venaient
+après. Ces malheureux, libres il y a quelques jours, rehaussaient
+la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant
+un sort plus cruel. Leur figure défaite et empreinte d’une
+morne résignation faisait mal à voir ; un long jeûne avait
+épuisé leurs forces, et la maigreur de leur corps était à
+peine cachée par des haillons souillés de sang et de boue.
+De temps à autre, ils regardaient d’un œil hébété ce qui se
+passait autour d’eux ; le plus souvent leurs regards se portaient
+vers la terre et y restaient fixement attachés.</p>
+
+<p>« Le défilé continuait toujours, et bientôt il ne resta plus
+qu’un petit espace libre au milieu de la place.</p>
+
+<p>« Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient
+en laisse ; ces chevaux avaient appartenu aux chefs d’un
+village détruit. Les têtes de ces chefs, exécutés quelques
+jours auparavant, en présence du roi, étaient fixées au bout
+de longues perches que les porteurs agitaient à tout instant.
+Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées planaient
+au-dessus de la foule ; quatre ou cinq, plus féroces,
+rasaient les têtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris
+poussés par la populace, que pour revenir encore. La
+musique, qu’on entendait déjà depuis longtemps, fit enfin
+son apparition, et avec elle se montrèrent le méhou, les
+grands cabécères venus d’Agbomé, le prince Schoundaton,
+le yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nègres du
+vulgaire occupaient les rues adjacentes. Un hourra formidable
+s’éleva au milieu de la foule, et l’exhibition prit un
+caractère nouveau.</p>
+
+<p>« Jusque-là chacun était resté immobile à son poste ;
+mais alors commencèrent les danses extravagantes mêlées
+de clameurs sinistres. Les captifs, enchaînés, qui pouvaient
+à peine se mouvoir, furent forcés de prendre part au mouvement
+général ; leurs gardiens brandissaient au-dessus de
+leurs têtes des coutelas énormes, des massues armées de
+pointes de fer.</p>
+
+<p>« Cette scène infernale, à laquelle la fatigue des acteurs
+mit seule un terme, dura près d’une heure. »</p>
+
+<p>Laissons maintenant M. Courdioux nous décrire une fête
+fétiche. Lui aussi raconte ce qu’il a vu et entendu ; écoutons-le :</p>
+
+<p>« Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances,
+un caractère de fête populaire ; les nègres y accourent
+de plusieurs lieues à la ronde. Chaque idole a son
+<i>azâ-dahô</i> (jour de fête). Les cérémonies en sont réglées par
+les féticheurs. Trois choses sont indispensables : un sacrifice,
+de copieuses libations et des danses interminables. On se
+réunit sur la place qui existe toujours à côté des principaux
+temples. Tout se passe en plein air.</p>
+
+<p>« Le grand <i>voduno</i> asperge d’eau lustrale l’idole et la
+foule. La victime est amenée : tantôt un mouton, tantôt des
+poules ou des pigeons, tantôt une chèvre ou un bouc, plus
+rarement un bœuf. Le sang humain ne coule plus guère
+qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hélas ! qui pourrait
+compter les victimes humaines offertes encore actuellement
+en public ou en secret, dans les palais des rois et des
+princes du Dahomé et de Porto-Novo ?</p>
+
+<p>« Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par
+intervalles les péripéties du sacrifice. Cependant la foule
+demeure grave, silencieuse et recueillie. De temps en temps
+quelques <i>hou ! hou !</i> prononcés en frappant de la main sur la
+bouche, sont un indice pour le voduno que tous les assistants
+lui sont unis d’esprit et de cœur. D’immenses <i>hou !
+hou ! hou !</i> saluent le moment où le féticheur répand le sang
+sur la tête de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois
+les assistants.</p>
+
+<p>« On prépare ensuite les chaudières pour y cuire les chairs
+de la victime. Lorsqu’on a transformé tous ces débris en une
+sorte de ragoût, chacun peut en avoir une part. Un Brésilien
+se crut obligé, un jour, à la cour du roi de Dahomé, de
+goûter (il me le raconta avec horreur) à un brouet de haricots
+au sang humain.</p>
+
+<p>« Bientôt le tafia remplit les calebasses et met la joie et
+l’animation dans tous les cœurs. Aux premiers sons du tam-tam,
+tous trépignent, tous sont prêts, et la danse commence
+pour finir quelquefois huit jours plus tard. Quelques tam-tams
+et le bruit de centaines de mains se frappant la poitrine
+en cadence tiennent lieu d’orchestre.</p>
+
+<p>« Il y a quelques années, j’ai été témoin d’une danse sacrée
+vraiment diabolique. C’était à Agoussa, village situé en face
+de Porto-Novo sur la rive opposée de la lagune Osa. Je passais
+dans les épaisses forêts de palmiers qui couvrent tout
+ce pays. Tout à coup, la voix ronflante, mais sourde et
+précipitée, d’un énorme tam-tam se fit entendre à travers
+les arbres. Un élève de la mission qui m’accompagnait
+me dit :</p>
+
+<p>«  — Père, les gens d’Agoussa célèbrent une fête en l’honneur
+du démon ; ils ont la réputation d’être de grands adorateurs
+du diable. On raconte toutes sortes d’horreurs de
+leurs cérémonies.</p>
+
+<p>«  — Allons de ce côté-là, lui dis-je ; je tiens à en juger
+par moi-même.</p>
+
+<p>«  — Non, non, Père, s’écria l’enfant ; ces gens-là sont
+méchants, surtout quand ils sont sous l’influence de leur
+mauvais esprit ; n’y allez pas, ils vous maltraiteront.</p>
+
+<p>«  — N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi.
+Suis-moi et avançons avec prudence.</p>
+
+<p>« Bientôt nous vîmes une éclaircie dans la forêt, du côté
+où le tam-tam continuait à se faire entendre de plus en plus
+distinctement. Nous étions sur le bord d’une clairière. Un
+grand arbre, un bombax de Guinée, en ombrageait une partie.
+A la lisière du bois, du côté opposé où nous nous trouvions,
+était adossé un vieux temple fétiche. — Voilà la maison du
+diable, s’écria mon petit nègre ; ne nous montrons pas.</p>
+
+<p>« On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nègres
+et de négresses exécutaient une ronde devant l’image de
+Satan, un gros fétiche accroupi à l’entrée du temple, et tout
+rougi du sang qu’on venait de répandre en son honneur. Ils
+se suivaient les uns derrière les autres, sans mot dire, le
+corps penché du côté gauche et les bras pendants. L’eau
+ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraître comme
+huilés. Leurs yeux étaient rouges, leurs visages contractés
+et empreints d’un ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi
+depuis des heures et peut-être depuis des jours et des nuits.
+Je fus pris d’un profond sentiment de pitié, et, levant les
+mains au ciel, je demandai à Dieu pardon et miséricorde
+pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre compte du
+danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je m’avançai
+de quelques pas sur la place, mon petit nègre demeurant en
+arrière.</p>
+
+<p>« Dès qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit
+entendre, le tam-tam parut hésiter d’abord et se mit bientôt
+à battre plus fort et plus rapidement que jamais. La ronde
+continua avec un redoublement de vitesse. Un fervent disciple
+du <i>legba</i> (démon) ne doit s’arrêter qu’à bout de forces
+et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou
+trois féticheurs se détachèrent du groupe des danseurs et
+vinrent, avec un regard menaçant, me signifier de m’éloigner.
+Ils ne parlaient pas. Ils se contentaient de me faire des
+signes expressifs. Ils étaient possédés ; j’eus peur. Toute la
+troupe des énergumènes fit mine de venir de mon côté. Je
+me décidai à m’éloigner, n’ayant rien à faire auprès de ces
+pauvres victimes de la rage et de la haine du démon<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Missions catholiques</i>.</p>
+</div>
+<p>Nous aurons plus tard occasion de parler des <i>Egoungoun</i>
+et des <i>Zambétos</i>, et des représentations qu’ils donnent afin de
+réjouir le public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu
+de combinaison fort à la mode à la côte des Esclaves. On
+trouve ce jeu ou des jeux analogues chez la plupart des
+peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom d’<span class="xs">AYO</span> ; ailleurs
+on l’appelle <i>ouari</i> ; les Fulbés le nomment <i>ouri</i> ; les Niam-Niams,
+<i>mangala</i>. D’après Schweinfurth, la Nubie et
+l’Égypte ont emprunté le mangala à l’Afrique centrale ; ce
+jeu est connu aussi des Wolofs et des Mandingues. On le joue
+habituellement sur une planche longue et épaisse, dans
+laquelle sont creusés des trous, disposés sur deux rangs
+égaux. Le nombre de trous n’est pas le même partout :
+le <i>tschela</i> des Kimbundas en a quarante ; le mangala des
+Niam-Niams, seize, celui des Nubiens, douze. L’<i>ayo</i> de la
+côte des Esclaves en a douze aussi. La partie se joue à deux :
+les joueurs ont vingt-quatre graines servant de jetons ; ils
+les distribuent par quatre dans les trous, de leur côté ; puis
+chacun à son tour prend les jetons d’une case et les place
+un à un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans
+les cases de son adversaire un ou deux jetons seulement
+s’en empare, et la partie continue jusqu’à ce que l’un des
+deux ait tout pris à l’autre. Les combinaisons de ce jeu, souvent
+fort compliquées, exigent une grande tension d’esprit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7" title="CHAPITRE VII ÉTAT RELIGIEUX."><span class="first">CHAPITRE VII<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></span><br>
+<span class="xsmall">ÉTAT RELIGIEUX.</span></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la <i>Revue du
+Monde catholique</i>.</p>
+</div>
+
+<p>On dit généralement que le fétichisme est la religion des
+noirs ; le fétichisme, c’est-à-dire l’adoration des objets naturels,
+animaux, plantes, rivières, etc.</p>
+
+<p>Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels ;
+par peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se
+prosternent devant la créature ; mais on a tort de supposer
+qu’ils ignorent le Créateur. Nous ne nions pas que ce culte
+soit grossier, très-grossier ; cependant, il ne nous est pas
+possible d’admettre qu’il n’y ait dans ce culte que l’élément
+grossier. Les noirs ont plus que l’adoration de la matière ;
+on est injuste à leur égard, lorsque, par légèreté ou parti
+pris, on en veut faire une espèce d’<i>hommes primitifs</i> que des
+transformations successives ont distingués de l’animal, sans
+les rendre semblables encore à l’homme blanc ; on est injuste
+à leur égard lorsqu’on prétend que leur culte exclut l’idée de
+Dieu et les tient à genoux devant la matière pure.</p>
+
+<p>Ils n’ont pas besoin d’<i>arriver</i> à l’idée de Dieu. Cette idée,
+ils l’ont ; et, dans leur cœur, un sentiment domine toutes
+les aspirations : le sentiment religieux. Cette idée s’est
+obscurcie ; ce sentiment s’est corrompu ; l’esprit a eu ses
+défaillances, le cœur a eu ses faiblesses ; malgré tout, le noir
+n’a pu accumuler assez d’erreurs pour faire disparaître cette
+idée qui prime toutes les autres dans l’esprit humain ; il n’a
+pu se dégrader au point de perdre le sentiment religieux.</p>
+
+<p>Cicéron disait : « Il n’existe pas de peuple, si barbare et
+si sauvage qu’on le suppose, qui n’ait la pensée d’un Dieu,
+quoiqu’il ignore sa nature<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. » Depuis Cicéron, des peuples,
+en grand nombre, sont entrés dans l’histoire, et la parole du
+philosophe romain est demeurée toujours vraie. Ce n’est
+pas en parlant des noirs de la côte des Esclaves qu’on pourra
+lui donner un démenti.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <span class="sc">Cicéron</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De leg.</i>, I, 24.</p>
+</div>
+<p>Qu’on me permette de citer des observations fort justes de
+M. Léonce de la Rallaye<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> : « On se fait d’habitude une idée
+fausse du paganisme antique, surtout aux premiers âges du
+monde. Le paganisme n’a été dans l’origine <i>qu’une altération
+de la vraie doctrine</i> révélée de Dieu à Adam et aux patriarches,
+altération coupable, sans doute, dans son principe, puisqu’elle
+émanait de l’orgueil de l’esprit et de la faiblesse des sens,
+mais <i>qui laissait néanmoins subsister un grand fond de vérité</i>.
+La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en
+quelque sorte, de <i>déplacer</i> Dieu et de prétendre voir une
+vertu divine résider essentiellement dans des êtres qui
+n’étaient que de pures créatures… Mais l’idée même de
+Dieu demeurait profondément empreinte dans l’humanité
+primitive. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Revue du Monde catholique</i>, 10 juin 1877, p. 677.</p>
+</div>
+<p>Alors même que « tout était Dieu, si ce n’est Dieu lui-même<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> »,
+on conserva le souvenir d’« un être au-dessus
+des autres êtres, Père des dieux et des hommes… maître
+des vents et des tempêtes, etc… » Toujours l’homme adressa
+ses sacrifices, ses offrandes et sa prière à un pouvoir supérieur.
+L’antiquité éleva des temples « <i>au Dieu inconnu</i> » que
+son esprit dévoyé n’avait pu oublier en entier ; et en même
+temps, elle imaginait des dieux à sa façon.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <span class="sc">Bossuet</span>.</p>
+</div>
+<p>Il a fallu l’orgueil naturaliste de notre époque, l’esprit de
+révolte poussé à l’excès, pour qu’on ait follement rêvé de
+supprimer l’idée de Dieu. On a voulu chasser Dieu de l’univers,
+on s’efforce de tout expliquer sans Dieu. Cependant,
+comme Dieu est présent partout et que partout il se manifeste
+dans ses œuvres, la science ou plutôt l’<i>invention</i>
+moderne a dû le remplacer par quelque chose. Après avoir
+supprimé d’un trait de plume le sublime récit de la création,
+elle a imaginé la sélection naturelle et autres systèmes que
+Quenstedt résume<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> en ces termes avec ironie : « Alors grouillaient
+toutes les ordures de la vie organique, et la toute-puissance
+de la terre inerte ne pouvait se lasser de créer. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Quenstedt</span>, <i>Géologie</i>, I, p. 169.</p>
+</div>
+<p>Les noirs n’ont pas une théogonie nettement formulée ;
+ils n’ont pas (le peuple du moins) un corps de doctrine religieuse.
+Des notions éparses, des connaissances sans liaison
+et environnées de mille obscurités suffisent à ces peuples
+mous, sans souci d’autre chose que des besoins et des jouissances
+du moment. Attachés superstitieusement à de certaines
+pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans
+réfléchir. Quand ils redoutent les effets de leur infidélité ou
+de leur négligence, ils cèdent, inconscients, au besoin de se
+soumettre au pouvoir supérieur qui régit tout. Et ils se
+soumettent à ce pouvoir qu’ils ne se donnent même pas la
+peine de définir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte
+à la multitude des <i>orichas</i> auxquels ils l’attribuent.</p>
+
+<p>En théorie, le noir est théiste, <i>monothéiste</i> même, dans ses
+croyances. Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement
+des objets communs et profanes, mais encore des orichas,
+qui sont l’objectif de son culte. Dieu est au-dessus de tout,
+disent les Nagos ; il est créateur, <i>Eledda</i> ; roi de gloire, <i>Oga-Oga</i> ;
+maître de la bonne terre, <i>Olodoumayé</i> ; maître du ciel,
+<i>Oloroun</i> ; maître par essence, <i>Olouwa</i>.</p>
+
+<p><i>Oloroun</i> est l’appellation ordinaire par laquelle on désigne
+Dieu en nago ; les Djedjis et les Minas le nomment <i>Maou</i>.</p>
+
+<p>Le noir attribue à Dieu ce qui se produit de bien ; c’est à
+lui qu’il le rapporte. Si un danger grave le menace ; s’il est
+injustement attaqué ou opprimé, il élève ses regards vers
+le ciel et il invoque Dieu ; il s’écrie : « <i>Oloroun ! Maou !</i> »
+Un proverbe qui a cours parmi les Dahoméens montre la foi
+de ces peuples en Dieu et dans sa providence : on dit sous
+forme de salutation : « Dieu aide celui qui travaille. »</p>
+
+<p>Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible
+sur la pratique, et le noir vit comme si Dieu ne s’occupait
+point de lui ou comme s’il n’existait pas. Semblable aux
+païens de l’antiquité, aux Grecs et aux Romains dont parle
+saint Paul<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, « ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié
+comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grâces ; mais ils se
+sont perdus dans leurs pensées, et leur cœur insensé a été
+obscurci… Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible
+contre une image représentant un homme corruptible, des
+<i>oiseaux</i>, des <i>quadrupèdes</i> et des <i>reptiles</i>. Aussi, Dieu les a
+livrés aux désirs de leurs cœurs, à l’impureté, en sorte qu’ils
+ont déshonoré leur propre corps en eux-mêmes ; eux qui
+ont transformé la vérité de Dieu en mensonge, <i>adoré et servi
+la créature au lieu</i> du Créateur, qui est béni dans les
+siècles. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Saint Paul aux Romains</i>, c. I, ℣ 21 à 25.</p>
+</div>
+<p>Nous pourrions continuer notre citation ; car saint Paul
+semble avoir eu les noirs de la côte des Esclaves en vue,
+quand il traçait le tableau des égarements de l’antiquité
+païenne.</p>
+
+<p>Le noir dit que Dieu est l’auteur de tout bien, et cependant
+il demande tout à l’<i>oricha</i> : « <i>Il déplace Dieu</i> », selon
+l’expression heureuse de M. Léonce de la Rallaye. Dans la
+pratique, il ne voit pas Dieu où il est, et il le cherche où il
+n’est pas : dans l’<i>oricha</i> qu’il a fabriqué. Il estime que Dieu
+est trop grand pour s’occuper de lui, et qu’il s’est déchargé
+sur l’oricha du soin des noirs. <i>Maître du ciel</i>, Dieu jouit de
+l’abondance et des douceurs du repos, réservant ses faveurs
+aux blancs. Que les blancs servent Dieu, cela est naturel.
+Pour les noirs, ils ne doivent qu’à l’<i>oricha</i> leurs sacrifices,
+leurs offrandes et leurs prières. Dieu le veut ainsi ; il dédaigne
+leurs hommages, et tous leurs efforts doivent tendre à se
+rendre l’<i>oricha</i> favorable.</p>
+
+<p>Ainsi raisonne le noir.</p>
+
+<p><i>Qu’est-ce que l’oricha ?</i></p>
+
+<p>Il importe peu qu’on fasse dériver le mot fétiche de <i lang="la" xml:lang="la">fictitius</i>,
+artificiel, imaginaire, ou de <i lang="la" xml:lang="la">fatum</i>, destin ; peu importe
+que les blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou
+telle façon. Nous voulons savoir comment les noirs eux-mêmes
+l’entendent.</p>
+
+<p>Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment <i>oricha</i>,
+c’est-à-dire, en s’en tenant à l’étymologie, celui qui mérite,
+<i>qui voit le culte</i> : l’<i>oricha</i> voit le culte, tandis que Dieu y est
+insensible. On l’appelle aussi <i>alayibawi</i>, celui qui gronde,
+qui châtie, <i>qui malmène</i>. Dans l’esprit du noir, l’oricha est
+une puissance, quelle qu’elle soit, supérieure à l’homme, à
+laquelle l’homme est soumis. N’en demandez pas davantage
+à l’homme du peuple : il ne saurait comprendre qu’on puisse
+pousser plus loin ses investigations. Il honore cette puissance,
+parce qu’il en attend quelque bienfait, ou bien pour
+conjurer sa funeste influence. Donc, il est idolâtre ; car
+« celui-là est idolâtre qui rend à des images le culte dû à
+Dieu seul<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <span class="sc">Saint Augustin</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De Trinitate</i>, I.</p>
+</div>
+<p>Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches : plusieurs
+sont déclarés tels par leur nature, comme le serpent
+fétiche de Wydah, le caïman à Abomey, etc. Tout objet
+devient oricha, dès qu’il a reçu la consécration d’usage : ce
+bâton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre le deviennent
+quand ils sont consacrés.</p>
+
+<p>Cela veut-il dire que le noir dirige son culte à la matière ?
+que l’objet matériel est la puissance qu’il adore ? — Nullement ;
+l’objet oricha est pour le noir un objet inerte et vulgaire,
+tout le temps qu’il est privé de la consécration d’usage.
+Seulement, lorsqu’il l’a reçue, il acquiert une espèce de personnalité :
+ce qui n’était que terre, ou bois, ou fer… devient
+oricha, c’est-à-dire puissance surhumaine.</p>
+
+<p>En réalité, ce n’est pas la matière pure qui reçoit les
+hommages du noir ; celui-ci les dirige à un pouvoir supérieur,
+et l’on ne saurait dire que la religion des Dahoméens
+et des Nagos est un véritable fétichisme tel qu’on le comprend
+habituellement. « On avait, dit très-bien M. J. E. Bouche
+dans le <i>Contemporain</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, on avait regardé le fétichisme
+comme étant le fond de cette religion ; tout, à l’extérieur,
+était de nature à le faire croire ; on voit les nègres s’agenouiller
+devant les caméléons, les statuettes et les arbres,
+leur offrir des présents, leur adresser des prières et négliger
+pour eux le Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais
+qui visitèrent la côte occidentale ne balancèrent pas à
+traiter de fétichisme une semblable religion, et ils donnèrent
+à ses prêtres le nom de féticheurs. A partir de ce moment,
+on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs
+était le culte de la matière : les voyageurs ne prirent pas
+la peine d’examiner la chose de plus près. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Contemporain</i>, Novembre 1874, page 857.</p>
+</div>
+<p>Puisque nous voilà avertis de ne point juger par les apparences,
+défions-nous de la traduction que les interprètes
+donnent du mot <i>oricha</i>. Les interprètes noirs visent moins à
+être exacts qu’à ne pas mécontenter le blanc, et ils ne se
+font pas défaut de le flatter par des interprétations qu’ils
+savent être de son goût ou du moins dans ses idées. C’est
+ainsi qu’ils appellent les orichas des <i>saints</i>, sans savoir ce
+qu’est un saint.</p>
+
+<p>Pour le noir, l’oricha n’est pas un intermédiaire, un intercesseur
+entre Dieu et l’homme ; il est le terme final du
+culte ; c’est à lui que s’adressent l’offrande et la prière ; de lui,
+et non de Dieu, on attend ce que l’on demande, quoiqu’on
+reconnaisse à Dieu le pouvoir de l’accorder. Tout se termine
+à l’oricha dans le culte ; il y est l’alpha et l’oméga, le principe
+d’où tout découle en pratique et la fin à laquelle s’arrêtent
+toutes les cérémonies et tous les rites.</p>
+
+<p>L’oricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les
+mêmes traits caractéristiques ; Ozanam<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> les résume en deux
+mots : « C’est l’aveu des sages du polythéisme, dit-il, que
+les idoles furent considérées comme des corps où les puissances
+supérieures descendaient quand elles y étaient invitées
+selon les rites requis<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. On croyait les y retenir par la
+fumée des victimes ; elles se nourrissaient de la graisse dont
+on arrosait les statues. Quelquefois le prêtre désaltérait leur
+soif en leur jetant à pleine coupe le sang… Des hommes
+raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à
+Jupiter les services que les clients rendent à leur patron ;
+l’un le parfumant, un autre lui annonçant les visiteurs… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <span class="sc">Ozanam</span>. <i>Histoire de la civilisation chrétienne au cinquième siècle</i>,
+V<sup>e</sup> leçon.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> « Les païens transforment des pierres, du bois, de grossières statues
+en divinités qu’ils y <i>enferment</i> comme dans une prison. » <span class="sc">Saint Jean
+Chrysostome</span>, <i>Hom. sur la nativité de Jésus-Christ</i>.</p>
+</div>
+<p>Les prêtres sont plus avancés dans leurs mystères et
+admettent une espèce de dualisme, non pas dans la création
+précisément, mais dans le gouvernement du monde. Plus
+éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans l’initiation une
+idée claire, nette, du démon ; ils avouent qu’ils servent cet
+archange déchu ; que leur religion, en bien des points, est
+pure <i>démonolâtrie</i>.</p>
+
+<p>Un jour, je conversais avec un des prêtres les plus influents
+de Chango (oricha de la foudre). C’était à Porto-Novo.
+L’onichango<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> avait dit « que Dieu a tout créé ; qu’il est
+grand, très-grand ; que les blancs ont raison de le servir,
+puisqu’il les comble de bienfaits ; que les noirs n’ont rien à
+en attendre, parce qu’il dédaigne de s’occuper d’eux et
+qu’il les a abandonnés à l’oricha. » — L’oricha est-il Dieu ?
+demandai-je à mon interlocuteur. — Point du tout ! me
+répondit-il ; l’oricha, c’est le démon. — Comment ! répliquai-je ;
+tu connais donc le démon ? — Le démon ! me dit-il
+avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par
+Dieu ; il s’est révolté contre Dieu son créateur, contrariant
+ses vues et se plaisant à faire du mal ; il est plus faible que
+Dieu ; Dieu est son supérieur ; mais Satan persévère dans sa
+révolte contre Dieu et ne cesse de lui résister. Je demandai
+à mon interlocuteur : — Puisque le démon est révolté et
+méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte ? — Et
+l’onichango : — C’est précisément parce que le démon est
+méchant qu’il nous importe de prévenir et de détourner ses
+coups. Dieu est bon et ne nous sera point nuisible ; mais le
+démon est terrible par sa malice ; il est bon de le calmer
+par des présents et de se le rendre favorable par des sacrifices.
+En outre, le démon est très-puissant ; bien des choses
+impossibles à l’homme, il peut les faire, lui ; c’est pourquoi
+nous lui demandons d’exercer en notre faveur sa puissance
+surhumaine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Onichango, sectateur du Chango, littéralement : celui qui a Chango.</p>
+</div>
+<p>Le coupable avoue son crime d’une façon trop nette pour
+laisser place au moindre doute : les orichas des noirs,
+comme les dieux des autres nations païennes, sont les
+démons, <i lang="la" xml:lang="la">omnes dii gentium dæmonia</i>. (Ps. <small>XCV</small>, 5.) Les prêtres
+païens, à la côte des Esclaves, ne l’ignorent pas : ils adressent
+un culte direct au démon ; ils se courbent volontairement
+sous le joug de Satan ; Satan est leur maître.</p>
+
+<p>Le peuple n’a pas des notions aussi claires. Pour lui, le
+démon est un des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait
+douter que la magie joue un grand rôle dans les pratiques
+superstitieuses des noirs. Tous sont unanimes à
+affirmer que l’oricha, très-souvent, fait des choses que
+l’homme ne peut faire et que l’on ne saurait attribuer aux
+moyens naturels employés pour les produire.</p>
+
+<p>Le <i>nombre des orichas</i> n’est pas facile à déterminer. En
+supposant même qu’on puisse fixer celui des orichas qui se
+partagent les honneurs et la confiance des noirs à un moment
+donné, rien ne s’oppose à ce que ce nombre ne varie dans
+la suite. Donc, nous n’essayerons pas de compter les orichas,
+même d’une manière approximative. Burton, qui donne un
+chiffre, n’oserait pas, je pense, en garantir l’exactitude.</p>
+
+<p>Je me bornerai à donner le nom des principaux orichas :
+je dirai leurs attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est
+épars et sans ordre dans la croyance populaire.</p>
+
+<p>On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers : celui
+de prévenir et de guérir les maladies, aussi bien que celui
+de les donner ; celui de préserver des accidents et des blessures,
+comme celui de tuer ; le pouvoir de donner bonne
+chasse, la victoire dans les combats ; celui de détourner les
+voleurs, de tromper la vigilance du maître qu’on veut surprendre
+ou voler, etc., etc.</p>
+
+<p>Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas :
+il y a l’oricha des fermes ou des champs, des bois, des
+rivières, de la mer…</p>
+
+<p>Là où se produit un effet favorable ou contraire, le noir a
+imaginé, comme cause, un oricha bon ou mauvais. <i>Chango</i>
+est celui de la foudre ; <i>oricha’ko</i>, celui des champs… et ainsi
+du reste. Les noirs adorent des animaux auxquels ils attribuent
+un pouvoir bienfaisant ou malfaisant : le serpent,
+le caïman, l’once, l’<i>eddoum</i>, petit singe que l’on vénère
+comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres
+du corps humain, l’orteil ou gros doigt du pied, et même le
+membre viril. Le culte du phallus s’étale avec effronterie.
+On voit partout l’horrible instrument que Liber inventa pour
+servir aux abominables manœuvres de sa passion : dans les
+maisons, dans les rues, sur les places publiques. On le
+trouve isolé ; les phallophores le portent quelquefois avec
+grande pompe, dans certaines processions, l’agitent avec
+ostentation et le dirigent vers les jeunes filles, au milieu
+des danses et des éclats de rire d’une populace sans pudeur.
+Les noirs sont bien inspirés quand ils font de cet instrument
+l’attribut d’<i>Élegbara</i>, personnification du démon.</p>
+
+<p>Au sommet de l’échelle des orichas, il est facile de distinguer
+une <i>triade sacrée</i> ; Burton, peu suspect de préoccupations
+religieuses, ne manque pas de la signaler dans son
+ouvrage sur Abéokouta. Du reste, voici un fait qui vient bien
+à l’appui de ce que nous avançons.</p>
+
+<p>C’était en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme
+avancée en âge et infirme, se voyant rejetée des siens, alla
+se réfugier à la mission catholique. Elle élut domicile sous
+un palmier, ne délogeant que quand la pluie la forçait à
+chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors sous la galerie
+de l’habitation. Jamais on ne put la décider à s’installer à
+l’intérieur dans une chambre de l’hôpital, où les missionnaires
+recueillent les infirmes et les malades : la pauvre
+vieille était convaincue que l’oricha ne voulait pas qu’elle
+habitât dans la maison des blancs. En présence de sa superstitieuse
+obstination, il fallut céder et la laisser à la belle
+étoile sous son palmier.</p>
+
+<p>Je voulus faire à l’âme de cet hôte singulier le bien que
+Dieu me permettait de lui faire, et je chargeai un catéchiste
+de l’instruire. Celui-ci faisait de son mieux pour développer
+les premières vérités de la religion, lorsqu’il s’entendit
+apostropher en ces termes : « Tu es bien jeune pour prétendre
+m’enseigner des choses de ce genre. Création ! Trinité !
+Crois-tu que j’ignore ces choses ? Et certainement ils
+étaient trois qui m’ont créée : <i>Obbatalla</i>, <i>Chango</i> et <i>Ifa</i>. »</p>
+
+<p>Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée.</p>
+
+<p><i>Obbatalla</i>. — Que signifie ce nom d’après son étymologie
+propre ? Veut-il dire <i>grand roi</i> ? (<i>Obba ti nla</i>, roi qui est
+grand ?) On pourrait le croire, d’autant mieux qu’on donne à ce
+même oricha la dénomination de <i>oricha-nla</i> ou grand oricha.
+Cela étant, qu’est-ce qui a fait donner ce titre ? Obbatalla
+est-il une personnification de l’Être suprême ? Est-ce un
+personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et
+que l’on a divinisé, à cause de ses grandes qualités ? Je ne
+donnerai pas carrière à mon imagination, afin de chercher à
+expliquer ce que peut être le grand roi placé à la tête des
+orichas.</p>
+
+<p>Une seconde interprétation prête à des digressions qui ne
+sont pas sans originalité. Obbatalla signifierait <i>roi du pagne
+blanc</i>. La légende donne à cet oricha un pagne blanc, et le
+pagne blanc rentre dans le costume religieux de ses adeptes.</p>
+
+<p>Les deux explications précédentes ont leur raison d’être.
+Cependant, je crois mieux traduire le nom qui nous occupe
+en me basant à la fois, et sur l’étymologie du mot, et sur les
+attributs de l’oricha auquel on l’applique. Obbatalla voudrait
+dire <i>roi des visions</i> (obbat’ala). Obbatalla pénètre les plus
+secrets mystères ; il rend des oracles, prédit l’avenir et
+dévoile les choses cachées.</p>
+
+<p>C’est cet oricha qui forma le corps du premier homme et
+qui forme celui de l’enfant dans le sein de la mère. On lui
+donne le nom de <i>alamoréré</i>, maître de la bonne terre, parce
+qu’il forma de terre le corps du premier homme ; et parce
+que lui-même façonna cette terre, on l’appelle <i>oricha-kpokpo</i>,
+l’oricha qui pétrit l’argile.</p>
+
+<p>Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, l’auteur de
+ces œuvres ? Nullement. Malgré ce qu’on dit de la puissance
+et des œuvres de ce grand oricha, on ne cesse pas de le distinguer
+de Dieu qui, seul, est <i>eledda</i>, créateur, parce que
+seul il donne à tous l’âme et la vie.</p>
+
+<p>Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement
+chômé par les noirs. Ils consentent difficilement à travailler
+ce jour-là. Pour les y décider, en un cas pressant, on est
+obligé de leur offrir du tafia et un salaire plus élevé.</p>
+
+<p>La femme d’Obbatalla est <i>Iyangba</i>, dont nous parlerons
+ailleurs.</p>
+
+<p><i>Chango</i>. — <i>Chango</i> est le « <span lang="la" xml:lang="la">Jupiter tonans</span> » des Nagos,
+l’oricha de la foudre, de la destruction. On l’appelle aussi
+<i>Jakouta</i>, « <i lang="la" xml:lang="la">jactator lapidum</i> ».</p>
+
+<p>Il naquit à <i>Ifé</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> d’<i>Oroun-gan</i>, midi, et de <i>Yémodja</i>, petite
+rivière qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils d’<i>Agandjou</i>,
+l’espace. Il eut deux frères : <i>Dada</i>, la nature, son aîné, et
+<i>Ogoun</i>, son puîné. Ses femmes sont trois rivières : <i>Oya</i>,
+<i>Osoun</i> et <i>Oba</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Voir <i>Revue du monde catholique</i>, n<sup>o</sup> du 25 avril 1877, page 175.</p>
+</div>
+<p>Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait
+donner le nom de roi de Kouso, <i>obba-Kouso</i>. Ce qu’on raconte
+de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais dépasse
+tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était
+inspirée des souvenirs d’un autre pays. Ainsi, on donne à
+<i>Obba-Kouso</i> un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des
+milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.</p>
+
+<p>Les onichangos ne tarissent pas d’éloges pour exalter leur
+oricha. Les récits que M. J. E. Bouche leur attribue<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> sont
+loin d’être imaginaires ou exagérés. « Le premier auquel
+Dieu donna l’être, dit-il, fut le saint<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> de la foudre, qui est
+appelé Chango par les Nagos, et Khévioso par les Djedjis. Il
+l’emmena bien haut dans les airs, racontent les prêtres dans
+leurs chants, et lui dit : — Laisse la terre à tes pieds et règne
+au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que
+j’ai créé pour te servir. <i>Aïdo-Khouédo</i> (l’arc-en-ciel), t’apportera
+les eaux de l’Océan dans ton céleste séjour…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Contemporain</i>, novembre 1874.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Qu’on n’oublie pas nos réserves sur ce mot.</p>
+</div>
+<p>« … Tu seras le maître de la nature, et la terre tremblera
+devant toi. Prends en main ces pierres ardentes : qu’elles
+servent également à ta justice et à ta colère : les arbres
+qu’elles toucheront seront fendus et brisés ; à leur contact,
+un feu rapide et dévorant s’étendra sur les prairies et les
+forêts ; les animaux qu’elles toucheront cesseront aussitôt de
+vivre.</p>
+
+<p>« Et Chango s’arme de pierres ardentes, et il les lance
+contre ses ennemis au moment des orages, et l’on voit, au
+milieu des nuages sombres, leurs traînées lumineuses qu’on
+nomme des éclairs. »</p>
+
+<p>Chango aimait avec passion la guerre, où il eut des succès
+éclatants ; la chasse, où il était toujours heureux, et le pillage,
+qui fut son plus doux passe-temps.</p>
+
+<p>Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui
+regarde le pillage. La besace rentre dans le costume religieux.
+A ce signe caractéristique, on reconnaît l’admiration
+qu’ils portent aux appétits insatiables de leur oricha de prédilection.</p>
+
+<p>Au ciel, Chango possède un immense royaume ; il a une
+grande quantité de chevaux ; il habite un palais splendide,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent
+si enthousiastes ? On est, sans doute, curieux de le savoir.
+On suppose bien qu’ils n’ont pas pour lui un amour purement
+platonique ; s’ils s’appliquent à inculquer la terreur au
+peuple, ils doivent avoir leur motif ; le motif religieux
+est-il le seul ?</p>
+
+<p>La foudre est tombée sur une maison ! <i>Chango a lancé une
+de ses pierres embrasées</i> : n’est-il pas naturel que ses disciples
+se mettent religieusement à la recherche de la pierre sainte ? — Les
+voilà qui se précipitent. La pierre ! où est la pierre ?
+La trouvent-ils ? ne la trouvent-ils pas ? Du moins ils ont
+trouvé l’occasion d’imiter leur oricha : et ils pillent et dévalisent
+la maison foudroyée.</p>
+
+<p>Le maître de la maison n’a rien à dire, rien à faire :
+Chango l’a frappé, Chango peut-il avoir tort ? On le voit :
+les attentions du terrible oricha sont fort déplaisantes : deux
+et trois fois déplaisantes. Outre que la foudre a ses fureurs,
+il faut subir encore celles des onichangos. Ce n’est pas tout :
+voici venir l’amende, les confiscations, la prison peut-être,
+peut-être pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyée ? Au
+Dahomey, après des accidents de ce genre, on a vu maître,
+femmes, enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au
+roi ou aux onichangos.</p>
+
+<p>Il s’en faut que les blancs soient à l’abri des <i>noires</i> exactions,
+après que Chango les a visités. Le noir se montre
+alors d’une rapacité au-dessus de sa rapacité ordinaire, et
+ce n’est pas peu dire.</p>
+
+<p>La mission catholique eut à ses débuts la persécution de
+Chango. La foudre étant tombée sur l’habitation des missionnaires,
+commit d’autant plus de dégâts que les noirs, même
+les serviteurs de la maison, n’osaient, dès l’abord, s’opposer
+aux ravages du feu : — Chango l’avait allumé : pourraient-ils
+l’éteindre ? leur était-il permis d’y toucher ?</p>
+
+<p>Quand on se fut rendu maître des flammes, on vit venir
+les hauts dignitaires du pays. Au <i>nom de l’oricha</i> et au nom
+du roi, en vertu des coutumes du pays, les chefs condamnèrent
+les missionnaires à payer une forte amende. « S’ils
+nous avaient demandé un cadeau pour le roi, dit M. Laffite<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>,
+l’un des témoins et victimes, nous aurions cédé à leurs prétentions,
+afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen ;
+mais <i>ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre
+conscience nous faisait un devoir de refuser énergiquement</i><a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> V. <i>Dahomey</i>, p. 219.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience. On
+a taxé la conduite des missionnaires d’intolérance et de ridicule entêtement.
+C’est faire bon marché de sa foi et de sa conscience.</p>
+</div>
+<p>« Devant notre refus formel, l’ambassade se retira mécontente,
+proférant mille menaces. Son échec ne l’empêcha pas
+de revenir vers dix heures pour tenter une seconde épreuve,
+qui ne lui réussit pas mieux que la première.</p>
+
+<p>« A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>
+que son maître désirait le voir. Quoiqu’il soupçonnât
+un piége, M. Borghéro n’hésita pas à se rendre à la case du
+gouverneur. A son arrivée, on le somma d’accepter les propositions
+que nous avions rejetées le matin ; sur son refus
+d’y accéder, il fut mis en prison.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Supérieur de la Mission. (<i>Note de l’auteur.</i>)</p>
+</div>
+<p>« Les nègres avaient compté que la vue du taudis sale et
+malpropre dans lequel ils avaient renfermé le supérieur de
+la Mission abattrait bien vite sa constance, et le Yévogan
+attendait de minute en minute le bon effet de ses rigueurs ;
+mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours aussi ferme,
+il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il
+prit le parti le plus sage, celui des concessions.</p>
+
+<p>« Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite
+en partie, et notre supérieur sortit sain et sauf des mains
+de son terrible geôlier. »</p>
+
+<p>Pendant l’orage, les onichangos parcourent les rues en
+criant, comme des loups affamés qui hurlent en cherchant
+leur proie. C’est que la foudre peut leur procurer quelque
+bonne aubaine : ils auront garde de ne pas négliger l’occasion
+de piller et de faire valoir leur oricha.</p>
+
+<p>Lorsque la foudre tue quelqu’un au dehors, à quoi bon
+chercher la pierre embrasée ? De savoir si Chango en a lancé
+une, on n’en a cure : il n’y a que l’espoir d’une amende.
+On s’empare du cadavre, et il sera privé de sépulture, à
+moins toutefois que les parents ou amis n’offrent une forte
+rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille
+occurrence, qu’on songe rarement à racheter le cadavre.</p>
+
+<p>C’était… qu’on ne m’accuse pas de poétiser la scène, car
+je resterai certainement au-dessous de la réalité ; — c’était
+pendant l’horreur d’une profonde nuit. Les ténèbres étaient
+épaisses, et l’éclair les déchirait de ses lueurs sinistres ; le
+grondement du tonnerre éclatait par moments en coups
+secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant ;
+la terreur était dans l’air. Soudain un cri s’est fait entendre
+dans la rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre
+coins de la ville : « Une personne a été foudroyée !… » Un
+silence de mort succède bientôt à ce cri, et rien ne répond
+plus à l’anxiété des habitants, rien que les coups de foudre.</p>
+
+<p>Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses,
+et l’âme encore se débat dans les terreurs du mystère. Enfin,
+le bruit confus des voix perce à travers les éclats du tonnerre ;
+bientôt on entend les cris sauvages des féticheurs assez
+distinctement pour comprendre : « Un homme est tombé
+foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable ! cet
+infâme ! Chango l’a tué. O Chango, terribles sont tes coups !
+Le voilà mort, celui que tu as frappé, ce misérable ! cet
+infâme ! »</p>
+
+<p>On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de
+palmier, et on le traîna par les pieds jusqu’à la grande place
+d’Agoué. (C’est à Agoué que ceci se passait, dans les premiers
+mois de 1875.) Tout à côté, on dressa un échafaud sur lequel
+on exposa la victime de la foudre à découvert. Pendant une
+dizaine de jours, un millier de féticheurs se livrèrent, dans
+la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes où
+le grotesque n’était surpassé que par la sauvagerie. C’étaient
+de véritables scènes de cannibalisme.</p>
+
+<p>Un jour, je passais sur la place au moment où une violente
+agitation animait la foule. Un groupe de féticheurs,
+abrité sous un appentis, s’abandonnait à une agitation
+extrême. Je demandai ce qu’ils faisaient là, et l’on me répondit
+qu’ils délibéraient. Or, voici de quoi il s’agissait : il était
+question de manger le cadavre. Je ne saurais dire si l’on
+discutait sérieusement, ou bien si l’on voulait influencer les
+parents de la victime et les décider à faire des sacrifices,
+plutôt que de laisser les féticheurs commettre de tels excès
+sur une personne qui leur était chère. Une chose certaine,
+c’est qu’on avait pris toutes les précautions afin d’empêcher
+les onichangos d’exécuter les projets qu’ils manifestaient.</p>
+
+<p>Au milieu des ténèbres, la foudre semble plus terrible,
+les éclairs plus brillants. C’est pour cela, sans doute,
+que les Nagos donnent à Chango, pour esclave, <i>Biri</i>, les
+ténèbres.</p>
+
+<p>Le samedi est consacré à Chango et chômé par ses disciples,
+qui passent cette journée à boire, manger et danser.
+Dans leurs repas sacrés, ils affectionnent surtout le mouton
+et le <i>kola</i><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> mâle. Ils immolent à leur oricha assez fréquemment
+des poules auxquelles ils arrachent la tête et dont ils se
+plaisent à répandre le sang sur l’idole et tout autour par terre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Espèce de noix qui a un goût très-âpre. On distingue le kola mâle
+et femelle.</p>
+</div>
+<p>Les onichangos sont cruels et redoutés.</p>
+
+<p><i>Ifa.</i> — Ifa est l’oricha des sorts et de la divination. Ses
+prêtres sont des devins : on les appelle <i>babbalawo</i>, pères du
+secret, du mystère (<i>awo</i>).</p>
+
+<p>Ifa est né, comme Chango, dans la ville d’Ifè. Il a reçu le
+surnom de <i>Banga</i> ou fétiche des amandes de palme, parce
+que les <i>babbalawos</i> se servent ordinairement dans leurs pratiques
+de divination de seize amandes de palme qu’ils jettent
+à terre. Ils augurent par la position dans laquelle tombent
+ces amandes.</p>
+
+<p>La fécondation est l’attribut spécial d’Ifa. Aussi lui fait-on
+des offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable ;
+il préside aux enfantements, et les femmes lui demandent
+le privilége de la maternité. N’avoir pas d’enfants est
+réputé une honte : nous le voyons par le nom même qu’on
+donne aux femmes qui n’en ont point ; on les appelle <i>agan</i>,
+de <i>gan</i>, être méprisable.</p>
+
+<p>Le lundi, consacré à Ifa, est nommé <i>ojo-awo</i>, jour du
+secret. Que d’ignominies couvrent ces mystères ! Les grands
+qui honorent Ifa chôment le lundi. Ce jour-là, ils ne parlent
+à personne avant d’avoir rendu leurs devoirs à l’oricha et
+de l’avoir invoqué. Ils lui immolent de préférence des
+chèvres, des poules, des pigeons…</p>
+
+<p>Après la triade sacrée, viennent au premier rang <i>Elegbara,
+Egoungoun, Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé</i>, etc.</p>
+
+<p><i>Elegbara</i> est l’esprit du mal, le Béelphégor des Moabites,
+le Priape des Latins, <i lang="la" xml:lang="la">Deus turpitudinis</i>, comme dit Origène.</p>
+
+<p>La statue qui le représente n’a rien que de grotesque :
+c’est un amas de terre pétrie et grossièrement façonnée,
+représentant plus ou moins la tête et le buste d’un homme.
+Deux gros cauris font l’office des yeux ; deux rangées de
+dents de chien ou de petits coquillages forment les mâchoires ;
+des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.</p>
+
+<p>La statue que j’ai dépeinte est achevée dans son genre ; le
+plus souvent, on ne songe guère à la barbe, aux yeux, aux
+mâchoires ; ce qu’on n’oublie jamais, ce qui est essentiel au
+personnage, c’est un bâton semblable à celui dont l’ancien
+Liber se servit pour ses infâmes manœuvres.</p>
+
+<p>C’est ainsi que les noirs représentent l’<i>esprit immonde</i>. Ils
+n’hésitent pas à lui donner les insignes de la plus dégoûtante
+impudicité. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom
+d’<i>échou</i>, qui veut dire excrément, ordure ?</p>
+
+<p>En vérité, on a raison d’immoler à cet oricha des boucs
+et des cochons, et de lui pendre au cou des chiens morts ; ces
+victimes sont dignes d’un tel oricha.</p>
+
+<p>La vue de l’idole dit assez ce que doit être son culte. Il
+n’est pas facile de savoir à quels excès on se laisse emporter
+en secret dans les mystères d’Elegbara. Les noirs, peu suspects
+de délicatesse et de retenue ; les noirs eux-mêmes hésitent
+à avouer ce qui se passe dans ces mystères. J’ai questionné
+plusieurs fois, et toujours je me suis heurté aux
+mêmes réticences : « Elegbara est très-mauvais, me
+répondait-on ; il fait du mal beaucoup, beaucoup de choses
+mauvaises, <i>de choses que l’on ne peut dire</i>. »</p>
+
+<p>Quand les noirs n’osaient en dire davantage, je croyais
+convenable de ne pas hasarder d’autres questions ; je gémissais
+sur les désordres que l’on tenait sous le voile. Comment
+aurais-je osé insister ?</p>
+
+<p>Les noirs reconnaissent à Satan le pouvoir des possessions ;
+car ils l’appellent ordinairement <i>Elegbara</i>, c’est-à-dire celui
+qui s’empare de nous. Non-seulement ils reconnaissent la
+possibilité de la possession, mais ils l’admettent comme pratique
+religieuse ; ils évoquent l’esprit du mal, se livrent,
+s’abandonnent à lui, lui demandent de prendre possession
+d’eux. Très-fréquemment, dans leurs mystères, le prêtre
+s’agite, s’anime, entre dans une exaltation extrême, avec
+mille grimaces et mille contorsions, avec des cris aigus et
+des gémissements bestiaux.</p>
+
+<p>Tout à coup une sorte de férocité brille dans ses regards :
+« l’oricha est en lui, il le possède, il le maîtrise, il l’agite. »
+Ce que le féticheur fait alors est mis sur le compte de l’oricha :
+c’est l’oricha qui parle, c’est l’oricha qui agit en lui.
+Dans ces circonstances, si tout n’est pas saint, tout du moins est
+légitimé. Il est aisé de comprendre que les noirs même répugnent
+à dévoiler ce qui se passe dans ces <i>mystères</i> d’iniquité.</p>
+
+<p>On lira certainement avec intérêt des détails très-piquants
+que M. J. E. Bouche publia dans le <i>Contemporain</i> (novembre
+1874, page 868). Le récit est caractéristique et complet.</p>
+
+<p><i>Egoungoun</i> et <i>Oro</i> sont deux orichas que j’appellerais
+volontiers d’<i>utilité publique</i>. Ces policiers ne manquent pas
+d’autorité ; surtout, la superstition leur donne un grand
+prestige. L’attouchement d’Egoungoun, un simple contact
+communique un germe de mort prochaine : malheur à celui
+que touche Egoungoun ! Une des plus formidables imprécations
+est : — <i>Egoungoun tcha o !</i> Qu’Egoungoun te hache !</p>
+
+<p>Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaît sous
+les riches étoffes qui leur recouvrent la tête et retombent
+jusqu’à terre, déguisant même les pieds ? Ils parlent peu et
+en contrefaisant leur voix. C’est <i>Egoungoun</i>, ce sont, dit-on,
+les âmes des morts. A les voir folâtrer, gambader, faire des
+sauts périlleux, on se croit en présence de bateleurs qui
+amusent le public. Des chutes un peu lourdes, accueillies
+par l’hilarité des spectateurs, montrent parfois que, sous le
+masque, il y a autre chose qu’un esprit. On ne sait se rassurer
+à l’approche de l’Egoungoun redouté ; ces <i>âmes des morts</i>
+inspirent la frayeur, et l’on s’écarte et l’on s’enfuit devant
+elles. Cependant on sait que ce ne sont pas des revenants :
+« point de végétation au firmament, dit un adage, et point de
+mort qui vienne au bord du chemin voir ce qui s’y passe. »</p>
+
+<p>Egoungoun diffère de nos revenants, en ce qu’il n’a pas
+besoin que les ombres de la nuit favorisent ses apparitions
+de leur mystère. Terrible de jour aussi bien que de nuit, il
+se montre en plein soleil dans les rues et sur les places
+publiques ; et toujours il sème l’effroi, et toujours on appréhende
+ses atteintes.</p>
+
+<p>A Agoué, j’ai vu les Egoungouns se livrer à des manifestations
+qui rappellent une cérémonie des funérailles chez
+les Romains. A Rome, pendant que les pollincteurs embaumaient
+le cadavre, ils appelaient plusieurs fois le défunt. On
+donnait à cet appel, auquel la superstition n’était pas sans
+doute étrangère, on lui donnait le nom de <i>conclamation</i>.</p>
+
+<p>A Agoué, la scène a lieu seulement quelques jours après
+les funérailles, et la conclamation a lieu publiquement et
+avec solennité. Les Egoungouns sortent de nuit et se rendent
+à la plage. Le peuple accourt en foule sur leurs pas, tandis
+que par leurs allures et leurs gestes ils captent l’attention
+générale. Ils se mettent à pousser des cris perçants, en contrefaisant
+leur voix : ils appellent le mort. On le devine
+aisément, malgré cette espèce de conclamation ou d’évocation,
+comme on voudra l’appeler, le mort ne se presse pas
+de répondre. Cependant la multitude superstitieuse attend
+en suspens, et les cris continuent mêlés de chants et de
+discours propres à aiguillonner la curiosité.</p>
+
+<p>Derrière ce taillis se lève un revenant. « C’est lui ! le
+voilà ! le défunt qui revient ! » On se précipite pour le voir,
+mais les Egoungouns courent sur les curieux trop empressés
+et se délivrent de leurs importunités. Le nouveau venu se
+joint à ses camarades, et tous rentrent à la maison mortuaire,
+où la scène se termine comme toutes les fêtes chez les noirs :
+par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement
+indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste,
+ces honneurs sont réservés à ceux dont la famille les peut
+payer.</p>
+
+<p>Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée.
+Oro est le grand policier de la société. Quand la justice a
+exigé la mort d’un coupable, on dit qu’<i>il a été livré à Oro</i>.
+C’est pourquoi l’on a peur de lui. Si les chefs veulent délibérer
+en secret, Oro parcourt les rues, et chacun se renferme
+dans l’intérieur de sa maison. L’indiscrétion alors pourrait
+être mortelle.</p>
+
+<p>Une languette de bois, attachée à l’extrémité d’un cordon
+et agitée avec force en tournoyant, produit un bruit sourd
+et prolongé : c’est Oro, le terrible Oro, qui glace les cœurs
+d’épouvante.</p>
+
+<p><i>Chacpana</i>, oricha de la petite vérole, n’est pas des moins
+redoutés. Ses prêtres imposent parfois leurs volontés à la
+foule pusillanime. <i>Boukou</i>, son compagnon, étouffe les
+malades atteints de petite vérole.</p>
+
+<p><i>Danbé</i> est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.</p>
+
+<p>Je nommerai seulement <i>Igbedgi</i> et <i>Edoun</i>, <i>Dada</i>, patron
+des nouveau-nés ; <i>Odoua</i>, la nature ; <i>Oricha-ko</i>, patron des
+champs ; <i>Oyé</i>, l’harmattan ou vent du désert, géant qui
+habite une caverne entre Igboho et Ilorin ; un autre oricha
+que les Nagos nomment <i>Chougoudou</i>, et les Djédjis <i>Adjiralazin</i>,
+qui donnent des révélations sur les événements lointains.
+M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que
+les <i>Missions catholiques</i> reproduisent avec un dessin dans le
+numéro du 10 décembre 1875.</p>
+
+<p>Je dois une mention spéciale à <i>Ogoun</i>, patron des forgerons
+et des chasseurs. Cet <i>Ogoun</i> est peut-être le frère de
+Chango.</p>
+
+<p>Le mardi est <i>Ojo-Ogoun</i>, le jour d’Ogoun, jour chômé
+par ses adeptes et consacré à l’honorer. Ce jour-là, les forgerons
+abandonnent l’enclume et le marteau ; les chasseurs
+n’entreprennent pas de chasse, quoiqu’ils puissent continuer
+une chasse déjà commencée.</p>
+
+<p>On offre à Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola,
+du maïs grillé arrosé d’huile de palme, des <i>igbins</i>, espèces
+d’hélices terrestres dont le pays abonde. On lui immole même
+des victimes humaines. On coupe la tête à la victime, et on
+la pend à un arbre, tandis que les entrailles sont étalées
+devant l’oricha. Les féticheurs mangent le cœur de la victime.</p>
+
+<p>Il ne faut pas confondre les orichas avec les <i>ondés</i> (en
+mina <i>éka</i>). Les <i>ondés</i> ne sont pas des puissances ; ce sont simplement
+des objets superstitieux auxquels on attribue une
+vertu quelconque : celle d’écarter les maléfices, de guérir,
+de détourner un malheur, etc. Ondé traduit exactement
+notre mot français <i>ligature</i> (du latin <i lang="la" xml:lang="la">ligatura</i>, formé de <i lang="la" xml:lang="la">ligare</i>,
+lier, enchaîner, suspendre les opérations, modifier les états
+du corps ou de l’âme).</p>
+
+<p>La matière et la forme de ces amulettes varient beaucoup.
+On y fait rentrer principalement des plumes de perroquet,
+des poils de certains singes, des griffes ou des dents
+d’animaux, de petits bâtons, des cordes, des cauris, des
+pailles et mille autres saletés.</p>
+
+<p>On porte l’ondé sur soi, attaché autour de la tête, au cou,
+au poignet, au bras, à la jambe, noué aux cheveux… ou
+bien on le dépose en un coin avec tout un cérémonial de
+momeries.</p>
+
+<p>Beaucoup d’objets placés dans les champs, pour éloigner
+les voleurs et protéger les récoltes contre les intempéries de
+l’air ou l’incursion des oiseaux, sont moins des orichas que
+des ondés. On n’adresse pas de prières, on ne fait pas d’offrandes
+à l’<i>ondé</i> ; c’est un instrument, et non un pouvoir
+actif ; c’est un signe qui agit <i lang="la" xml:lang="la">ex opere operato</i>. L’oricha, qui
+n’est autre que Satan, comme nous l’avons vu, a voulu avoir
+ses sacrements : ce sont les ondés.</p>
+
+<p>Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les
+goûts : une certaine poudre jetée sur les traces d’un ennemi
+le rend fou ; une autre le guérit. Le <i>damèkè</i> des Minas soulage
+les maux de tête ; le bracelet que les Nagos appellent
+<i>awo-rè</i> donne la vertu de pacifier les personnes divisées.
+Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes qui, comme
+le <i>tiboulè</i> mina, endorment le maître qu’ils dévalisent ou les
+rendent eux-mêmes invisibles, quand ils commettent leur
+crime.</p>
+
+<p>Je ne finirais pas, si j’entreprenais de donner une énumération
+approximative des ondés.</p>
+
+<p>Un soldat faisant ses préparatifs de campagne s’occupe
+plus de se charger d’ondés que de s’assurer l’approvisionnement.
+Je dis : <i>se charger</i>… le mot n’est pas trop fort, car il
+en est littéralement couvert. Une de ces amulettes mérite
+un regard de préférence : c’est une queue de cheval, de
+vache ou de cabri que le guerrier tient à la main et agite
+devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail
+pour chasser des volatiles importuns.</p>
+
+<p>On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a
+dans ses ondés. Tel est son superstitieux attachement à son
+amulette qu’il la suppose même à l’abri des atteintes du feu.</p>
+
+<p><i>Oloricha</i>, maître de l’oricha, est le prêtre des idoles. En
+mina, on l’appelle <i>danwé</i>.</p>
+
+<p>« Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du
+fétichisme sont organisées d’une manière compacte. Les
+femmes y prennent part au moins autant que les
+hommes<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>.</p>
+</div>
+<p>Ailleurs, le même missionnaire parle de la <i>puissante hiérarchie</i>
+des féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut
+« homicide dès le commencement », et lui attribue une
+influence capitale dans la politique du roi. Il nous montre
+Ghézo empoisonné pour s’être montré trop peu sanguinaire
+au gré des féticheurs, et il ajoute : « Le prince Badou, fils
+de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes
+lois reprirent toute la vigueur sanguinaire que <i>les féticheurs
+demandaient</i>. » Ainsi, ce que les féticheurs demandent, le
+roi même est obligé de le subir tôt ou tard. Cela dit assez le
+rôle important des olorichas dans la société.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qui donne à l’oloricha le prestige et l’autorité
+dont il jouit ? Tout concourt à faire de lui un être à part,
+distinct de la foule, supérieur aux autres.</p>
+
+<p>Dans le secret de l’initiation, il a appris une langue inintelligible
+pour le vulgaire, langue sacrée qu’il est obligé de
+parler ; il a été formé à des manières habiles qui en imposent
+aux gens grossiers qui l’entourent ; il a étudié les recettes
+de remèdes, poisons et contre-poisons que chaque caste
+conserve cachées et dont la connaissance donne une certaine
+supériorité sur le vulgaire ignorant ; il a appris l’art des
+évocations, des sortiléges, de toutes les opérations magiques.
+Ajoutez à cela qu’une longue habitude du vice et de la
+cruauté le rendent excessivement redoutable, d’autant plus
+redoutable, qu’il a le droit de tout oser, <i>lorsque le fétiche est
+en lui</i>.</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout : la personne des olorichas est sacrée, et
+l’on doit avec eux user d’une grande circonspection. Ce n’est
+pas assez de ne les pas frapper, de ne pas les insulter ; il
+faut être attentif à ne pas les heurter ou simplement les
+toucher. On n’admet pas qu’on puisse agir par mégarde
+dans ces cas ; ou plutôt, agir par mégarde est déjà une
+impiété digne de châtiment, et de quel châtiment !</p>
+
+<p>Me trouvant en visite chez le souverain d’Agoué, je vis
+entrer une femme accompagnée de quatre ou cinq féticheuses
+qui la menaient comme une criminelle. La pauvre
+femme avait le visage ensanglanté ; les écorchures qui
+paraissaient sur son corps annonçaient qu’elle venait d’être
+rudement fouettée. C’était une des femmes du souverain
+que je visitais ; elle avait commis une irrévérence envers
+une danwé, et les danwés l’en avaient punie. Le monarque
+leur donna, <i>comme amende</i>, une bouteille de tafia, et, dans
+l’amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces simples
+paroles : « Je ne saurais tolérer chose semblable que de
+l’oricha. »</p>
+
+<p>Sait-on quel fut le crime de la coupable ? une politesse
+sacrilége : elle avait eu le tort d’adresser à une danwé une
+de ces excuses que l’on se doit entre profanes. La femme du
+monarque, pressée par la foule à la foire, posa le pied sur
+le pied d’une danwé. Elle se releva à l’instant, disant : « Oh !
+pardon ! » Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi
+ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.</p>
+
+<p>Puisque je parle des féticheuses d’Agoué, qu’on me permette
+de reproduire quelques notes qui les feront connaître.
+J’ai déjà dit qu’on les désigne sous le nom de danwés.</p>
+
+<p>Presque toutes les femmes sont obligées de subir trois ans
+d’initiation, dans des espèces de couvents où elles sont toujours
+en grand nombre. Tout le temps qu’elles <i>sont dans le
+fétiche</i>, il leur est défendu d’entrer, la fille chez ses parents,
+la femme chez son mari ; tout le temps aussi, leur personne
+est inviolable. Cette inviolabilité sert parfois à l’opprimé
+pour se mettre à l’abri de la persécution. Une esclave, une
+femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou du
+mari, <i>elle entre dans le fétiche</i>, c’est-à-dire elle cherche asile
+au couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s’y réfugier :
+elle n’a qu’à pousser le cri de convention qui annonce
+que le <i>fétiche est entré en elle</i>, et la voilà dans le fétiche.</p>
+
+<p>On reconnaît les danwés à ce qu’elles ont la poitrine ointe
+d’huile de palme ; mais on ne les rencontre pas toujours
+ainsi. Un signe distinctif qu’elles portent habituellement sur
+elles, c’est l’<i>adounka</i>, collier de cordes très-fines faites avec
+des filaments de feuilles d’un certain palmier.</p>
+
+<p>Leur costume est trop simple pour être convenable : un
+petit <i>acho</i> ou pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus
+du genou. A l’époque où elles subissent les épreuves, celles
+qui ont eu des succès ajoutent quelques ornements qui ne
+les habillent pas davantage. Ce sont des cordons de cauris
+passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de cauris et
+autres ornements semblables attachés aux mollets et à la
+cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un
+réseau en forme de ruban, tissu de filaments de palmier,
+comme l’adounka.</p>
+
+<p>Si léger que soit leur <i>acho</i>, il gêne encore leur immodestie.
+Quand on les rencontre seules dans la rue, il n’est pas rare
+de les voir tenir leur pagne en arrière et se montrer à
+découvert sans la moindre pudeur. Lorsqu’il pleut, elles
+mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il ne se mouille
+pas.</p>
+
+<p>Les danwés passent dans les rues tantôt seules et tantôt
+en bande, tantôt silencieuses et calmes, et d’autres fois en
+courant ou criant à tue-tête. On les rencontre à l’angle d’une
+rue ou à l’entrée des maisons, debout ou à genoux, attendant
+qu’on leur donne quelque chose. Elles ne reçoivent rien
+dans l’intérieur, d’ordinaire, et se tiennent sur la voie publique
+pour quêter.</p>
+
+<p>Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez
+les particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A
+la nouvelle lune, elles parcourent les rues de la ville en
+criant : on dit qu’<i>elles cherchent la lune</i>, c’est-à-dire qu’elles
+en annoncent le retour.</p>
+
+<p>Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement
+elles sont très pacifiques ; mais malheur à celui qui
+provoque leur colère, par ses paroles ou par ses actes ! L’avez-vous
+blessée en quelque chose, elle pousse un cri. En un
+clin d’œil, ce cri répété par ses compagnes les a toutes
+réunies. Les voilà, semblables à des furies, s’élançant vers
+votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant,
+poussant des hurlements et des cris sinistres, l’œil hagard,
+les traits bouleversés. Tous les noirs de la maison s’enfuient
+et se cachent de peur de tomber sous les coups des danwés.
+Cependant, celles-ci grimpent sur les murs, arrachent la
+paille qui les couvre et celle de la toiture… Si vous ne les
+arrêtez au plus tôt ; si vous n’entrez en composition avec
+elles ; si vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre
+maison sera découverte, et puis, qui sait le reste ?</p>
+
+<p>Il semble impossible d’arrêter ces énergumènes, de se
+mettre à l’abri de leurs assauts destructeurs. Cela pourtant
+est bien aisé : il n’y a qu’à leur <i>mettre la paille</i>. Mettre la
+paille, dans ce cas, c’est tendre des feuilles de palmier en
+travers du chemin et des rues qui aboutissent à la maison
+que l’on veut garantir. Les danwés respectent cette faible
+barrière : loin de passer outre, elles rétrogradent en toute
+hâte. Leur course furibonde s’arrête quand on leur a donné
+satisfaction seulement.</p>
+
+<p>D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces
+frénétiques excès. Les usages du pays interdisent aux Minas
+de manger d’une qualité de poisson. Or un étranger, habitant
+de Porto-Novo, offrit de ce poisson en vente sur le marché
+mina<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Il n’en fallut pas davantage pour que ce pauvre
+homme, qui ignorait peut-être les coutumes locales, se vît
+poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur
+fureur, la foule l’ignore ; et chacun cherche à éviter de
+tomber sous leurs coups ; et chacun de crier : « <i>Ago ! ago !</i>
+Éloignez-vous ! éloignez-vous ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre
+pour celui des Nagos.</p>
+</div>
+<p>Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu’entraîna
+cette intervention des passants, le marchand de poisson eut
+le temps de se réfugier dans une maison, où il resta caché
+jusqu’à ce qu’il eût payé l’amende voulue. Sans cela, on
+l’aurait bel et bien roué de coups.</p>
+
+<p>Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de
+cas, sont de vrais agents de police et peuvent facilement
+devenir de terribles instruments de vengeance.</p>
+
+<p>Pour en finir avec les féticheurs, quelque nom qu’on leur
+donne, qu’on les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui
+se passe à Agoué lorsqu’on en frappe un à la tête. Frapper
+un féticheur à la tête est partout une énormité, un sacrilége ;
+c’est ce qu’on appelle <i>perdre le fétiche</i>. La danwé qui
+<i>a perdu le fétiche</i> disparaît pendant une quarantaine de jours,
+et l’on <i>appelle</i> le fétiche. Les tam-tams résonnent, les chanteurs
+débitent leurs hymnes… aux frais, bien entendu, de
+celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége.</p>
+
+<p>Quand l’oricha fugitif juge à propos de revenir, la danwé
+d’où il avait délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement
+et avec une physionomie tels qu’on est porté à croire
+que le démon est de moitié dans ce qui se passe alors. Sa figure
+hâve, son regard égaré, sa démarche incertaine, son morne
+silence, son humeur morose, tout son extérieur enfin est
+d’une possédée. Un costume en feuilles de palmier la couvre
+des pieds à la tête ; elle porte au côté un sac en bandoulière,
+et dans ce sac six ou huit bâtons en bois très-dur et longs
+de cinquante à soixante centimètres. Elle tient un des
+bâtons à la main, en menace les passants qu’elle fixe d’un
+œil hagard ; et, de fait, elle le lance contre ceux qui se rient
+d’elle. Ce bâton, on le lui rapporte, et elle en menace encore
+la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de fendre la
+tête à celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus
+légère émotion.</p>
+
+<p>Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de
+son costume. On se les dispute et on les achète, comme on
+fait, en quelques contrées, des morceaux de la corde d’un
+pendu. La superstition y voit un précieux préservatif.</p>
+
+<p>Le <i>culte</i>, pour les olorichas, consiste dans les divers
+ministères qu’ils exercent et qui les rendent encore plus
+redoutables.</p>
+
+<p>Ce sont eux qui président aux ordalies ; eux qui <i>font
+boire l’oricha</i> ; eux qui font subir l’épreuve par l’eau ; eux
+qui lancent des sorts et des maléfices ; eux aussi qui se
+livrent aux opérations de divination et de nécromancie ; eux
+qui sont chargés des exécutions capitales, dans lesquelles
+on a à craindre tous les raffinements d’une cruauté calculée ;
+eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces,
+comme celle des sacrifices humains où des milliers de victimes
+sont immolées quelquefois.</p>
+
+<p>Le milieu dans lequel on voit les olorichas n’est pas plus
+rassurant. Dans les temples, on les aperçoit à côté des crânes
+humains incrustés dans les murs et dans les colonnes ; dans
+les bois sacrés, au milieu des ossements ; partout, dans le
+sang et le crime.</p>
+
+<p>Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce qu’elles sont un
+des rouages de l’organisation <i>politique</i>.</p>
+
+<p>Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en
+offrandes et en prières que l’on adresse aux orichas, soit
+dans les temples, soit dans les bois sacrés ou ailleurs. Le
+sanctuaire, quel qu’il soit, d’un oricha est signalé par de
+longues bandelettes qui pendent au haut des arbres ou à
+l’extrémité de grandes perches.</p>
+
+<p>Voici de la farine, de l’huile répandue par terre, des œufs
+cassés, des cauris, des plumes, des écuelles, des vases de
+forme variée, des bouteilles en terre… Évidemment, nous
+sommes sur un terrain sacré : ces vases sont des vases sacrés
+ou le symbole des mystères ; ces divers objets, des offrandes
+ou les restes du sacrifice. Ici, la victime immolée pend à
+un arbre ; là, elle gît sur le sol ; plus loin, il ne reste que
+les os décharnés et livides que la dent du chacal et des loups
+n’a pas encore détruits.</p>
+
+<p>Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin,
+on a conservé jusqu’à présent un usage qui régnait jadis à
+Lagos et ailleurs : celui d’empaler une jeune fille, au commencement
+de la saison des pluies, afin de rendre les orichas
+propices aux récoltes.</p>
+
+<p>On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes.
+Le 20 octobre 1874, je voyais des fenêtres de la mission les
+grands d’Agoué se diriger vers la plage, à l’endroit où se
+trouve l’idole d’Avrékété. Ils mangeaient <i>avec le fétiche</i>. Ils
+n’avaient pas terminé encore, qu’une troupe de gamins se
+rua sur eux et les assaillit à coups d’oranges, de citrons,
+etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.</p>
+
+<p>Singulier oricha que cet Avrékété !</p>
+
+<p>« Dans l’intérieur du Yoruba, les gardes préposés aux
+portes des villes obligent assez fréquemment les voyageurs
+européens qui se présentent pendant le jour à attendre
+jusqu’à la nuit close, avant de leur permettre l’entrée de
+la cité. Telle est la superstition des habitants, qu’ils craindraient,
+en les laissant entrer de jour, que les démons n’en
+profitassent pour y pénétrer à leur suite.</p>
+
+<p>« On croit que, la nuit, les démons se retirent dans l’Océan. »
+(<span class="sc">Courdioux</span>.)</p>
+
+<p>Notons, en terminant, qu’il est défendu chez les noirs,
+comme chez les anciens, de voir le fétiche.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="first">CHAPITRE VIII</span><br>
+<span class="xsmall">ÉTAT DOMESTIQUE.</span></h2>
+
+
+<p>Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner
+des résultats qu’il n’a jamais su donner, même au contact
+des lumières de la philosophie. Le païen, quel qu’il soit,
+<i>déplace Dieu</i>. Il l’admet, <i>en théorie</i>, comme principe de tout
+bien, et, <i>en pratique</i>, il ne le reconnaît nulle part. En pratique,
+la création est sans Dieu, la famille et la société se
+meuvent sans Dieu ; l’homme païen s’estime et se conduit
+comme si Dieu n’existait pas ou ne s’occupait point de lui.
+Aussi, il n’a pas, il ne peut avoir des principes, des règles
+de conduite dignes, nobles, capables de le faire marcher
+dans la voie des nobles sentiments et du vrai progrès.</p>
+
+<p>Ne cherchons pas chez les noirs l’esprit de famille : Rome
+païenne n’a point connu cet esprit, que le christianisme seul
+donne à la terre. Dans l’état domestique des païens, le père
+n’est point le protecteur des membres de la famille, la providence
+assise visiblement au foyer ; c’est un maître. Ce
+maître est-il doux, humain, bon, bienfaisant ? — Hélas !
+comment le serait-il ? Il ne voit pas dans les siens des enfants
+de Dieu, et il ne les estime que pour l’avantage qu’il en
+retire. La charité, vertu essentiellement chrétienne, n’a
+point régénéré l’âme de ce maître, et il est ce qu’est tout
+homme qui demeure dans la dégradation du péché : un
+être égoïste se complaisant en lui seul.</p>
+
+<p>Dans la <i>maison</i> du noir nous voyons plusieurs personnages :
+le maître, les femmes, les enfants, les esclaves.</p>
+
+<p>I. — Le <i>maître</i>, <i>olouwa</i>, <i lang="la" xml:lang="la">dominus</i>, est le propriétaire, avec
+droit d’user et d’abuser. Tout ce qui est dans la maison lui
+appartient : femmes, enfants, esclaves, tous sont à lui, au
+même titre que les animaux et autres biens ; il use et abuse
+de tout avec un droit égal.</p>
+
+<p>Son pouvoir à l’intérieur est à peu près indépendant ; il
+n’a d’autre règle que sa volonté ; il ne doit compte à personne
+de sa bonne ou mauvaise administration, de ses vexations,
+de sa cruauté : il est <i>bâllé</i>, <i>roi</i> de la maison, c’est-à-dire
+qu’il a dans la maison un pouvoir souverain. Le maître
+seul a des droits dans la maison ; il n’en reconnaît pas à ses
+gens. Les gens de la maison sont <i>siens</i>. Je dis <i>siens</i>, en laissant
+à ce mot ce qu’il a de brutal dans le sens, chez les
+peuples du paganisme, même chez ceux qui furent les plus
+civilisés, même à Athènes, même à Rome.</p>
+
+<p>On aurait tort de se faire des mœurs barbares des noirs un
+principe pour argumenter contre cette race, ou un motif de
+la classer en dehors de l’espèce des blancs. En fait d’atrocités,
+est-il possible d’aller plus loin qu’un Vedius Pollio
+jetant ses esclaves dans un vivier de murènes ? qu’un Valerius
+Messala se glorifiant d’avoir fait abattre à coups de
+hache trois cents hommes en un jour ?</p>
+
+<p>Les droits du maître n’ont rien de plus exorbitant chez
+les noirs que chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le
+maître n’avait-il pas le droit de vie et de mort sur son
+esclave ? Faudra-t-il nous étonner que le maître noir puisse
+livrer le sien à une mort à peu près certaine, en l’abandonnant
+à l’oricha ou en le donnant au roi ? Sans doute, l’oricha
+le tuera ; le roi l’immolera, comme victime, aux prochains
+sacrifices de la <i>fête des coutumes</i> ; mais n’est-il pas presque
+surprenant que les usages refusent au maître le droit direct
+et personnel de vie et de mort que Rome lui accorda ?</p>
+
+<p>Pourvu que le maître ne tue pas son esclave, il peut, au
+gré de son humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les
+vexer, les accabler de mauvais traitements ; et cela, pour
+un rien, avec impunité. Consultons, là-dessus, les <i>alos</i> ou
+contes qui ont cours dans le pays ; écoutons parler les noirs
+eux-mêmes.</p>
+
+<p>« Mon conte a trait à une femme.</p>
+
+<p>« Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant
+pour les champs, elle leur laissa trois kokos (espèce de
+patate noire). — Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en
+deux et gardez le troisième pour moi.</p>
+
+<p>« Pendant qu’elle était aux champs, la guerre désola le
+pays ; les deux enfants prirent la fuite. L’aîné porta le plus
+jeune sur son dos jusqu’à ce que, épuisé de fatigue, sentant
+que les forces l’abandonnaient, il le délaissa au milieu du
+chemin et partit seul.</p>
+
+<p>« Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage.</p>
+
+<p>« Cependant, l’aîné des deux alla dans un pays lointain
+dont il devint le roi. Son frère, vendu, tomba entre ses
+mains. Il lui coupa une oreille, la grilla et la mangea. Puis
+il envoya le pauvre esclave aux champs, afin qu’il chassât
+les oiseaux et les détournât du maïs qu’on avait semé.</p>
+
+<p>« Quand les oiseaux venaient, l’enfant chantait, et dans
+ses chants il répétait souvent le nom de son frère aîné, de
+celui qui était roi.</p>
+
+<p>« Un jour, les esclaves du roi l’entendirent. Ils rentrèrent
+avertir le roi, et le roi leur donna ordre d’amener le chanteur
+auprès de lui. Quand il fut arrivé, le roi lui ordonna
+de lui faire entendre ce qu’il chantait à la campagne. Et
+l’esclave chanta ; et le roi se montra surpris d’apprendre
+qu’il avait coupé l’oreille à son frère. »</p>
+
+<p>Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet <i>alo</i> ? La voici
+dans toute sa crudité : « <i>C’est pourquoi</i>, disent-ils en terminant
+le récit, si l’on achète un esclave, qu’on y regarde à
+deux fois <i>avant de lui faire mal</i>. » Ils ne condamnent pas les
+mauvais traitements ; ils recommandent seulement de savoir
+à qui on les inflige, afin de ne pas s’exposer à malmener ses
+proches.</p>
+
+<p>Pour peindre le maître tel qu’il est chez les noirs, inutile
+de rien changer dans le portrait que Sénèque a tracé du
+maître romain : la ressemblance est parfaite dans l’ensemble.
+Sénèque dit, dans le livre <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i> : « <i>D’honnêtes gens</i> (remarquez
+de qui il s’agit), <i>d’honnêtes gens</i> se mettent en colère si
+l’eau chaude n’est pas bien préparée, si un verre a été brisé,
+si un esclave n’est pas assez prompt, si le breuvage qu’il
+apporte manque de fraîcheur, si le lit est mal fait ou la table
+mal dressée. — Qu’un esclave tousse ou éternue pendant
+le repas, qu’il chasse négligemment les mouches, qu’il
+laisse tomber une clef avec bruit, <i>nous entrons dans une véritable
+rage</i>. — S’il répond un peu trop haut, si son visage
+exprime la mauvaise humeur, s’il murmure des mots qui
+n’arrivent pas jusqu’à nous, avons-nous raison de le faire
+fouetter, de le mettre à la chaîne ? — Le voilà devant nous,
+lié, exposé sans défense aux coups ; souvent nous frappons
+trop fort et nous rompons un membre, nous brisons une
+dent ; voilà un homme estropié, parce que nous avons
+suivi l’impulsion de la colère là où il était si facile d’avoir
+un peu de patience. — N’y a-t-il pas de honte à détester un
+esclave novice, parce que, libre peut-être hier, il conserve
+dans une servitude récente des restes encore mal effacés de
+son ancienne liberté ? parce qu’il n’embrasse pas avec assez
+d’empressement de vils et pénibles travaux ? parce que,
+habitué à une vie douce, il n’a pas la force d’accompagner
+en courant le cheval de son maître ? — Pourquoi, vous
+écrierez-vous, pourquoi cette fureur ? pourquoi au milieu
+d’un repas faites-vous apporter des fouets ? Parce que vos
+esclaves ont dit un mot et que, pendant les conversations
+bruyantes de vos convives, ils n’ont pas gardé un silence
+absolu<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i>, passim.</p>
+</div>
+<p>Le maître que Sénèque caractérise de la sorte est un
+maître blanc, citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait
+qu’il en fait convient parfaitement au noir barbare de
+la côte des Esclaves ; le maître païen nègre n’est pas plus
+irascible, plus capricieux, plus despotique, plus absolu dans
+ses moindres désirs que le maître païen de Rome, tout blanc
+et civilisé qu’il est.</p>
+
+<p>Les Nagos eux-mêmes vont nous dire dans leurs alos que
+le pouvoir du maître est arbitraire, despotique.</p>
+
+<p>« Mon <i>alo</i> a trait à un homme du nom d’Ondéré.</p>
+
+<p>« Ondéré avait pour esclave un enfant qu’il maltraitait
+d’une manière indigne. Il le frappait jusqu’à le laisser pour
+mort.</p>
+
+<p>« Cet enfant n’avait plus ni père ni mère ; la mort les lui
+avait enlevés.</p>
+
+<p>« Or, un jour, Ondéré dit à cet enfant d’aller sur un
+rocher faire des tas de terre, semer du maïs, le faire germer
+et mûrir, et de le lui apporter ensuite. L’enfant part, il
+arrive près du rocher. — S’il est vrai que mon père et ma
+mère soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra fertile par
+mon travail. Je sèmerai mon maïs, et le maïs germera aussitôt,
+et il mûrira, et je le porterai à mon maître.</p>
+
+<p>« Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que
+l’eau. En un instant le sol est prêt ; le maïs à peine semé
+germe et mûrit, et l’enfant le porte à Ondéré. Ondéré en fut
+tout désappointé : — Avec un tel enfant, que faire ? murmura-t-il.</p>
+
+<p>« Et il dit au jeune esclave : — Va, allume du feu sur
+l’eau et fais attention qu’il brûle. Nous verrons !… L’enfant
+s’éloigne et appelle sa mère une seconde fois : — S’il est
+vrai, dit-il, que vous soyez au ciel, quoique j’allume le feu
+sur l’eau, faites qu’il brûle. Et le feu brûla sur l’eau. Et
+Ondéré vint et dit avec dépit : — C’est bien !</p>
+
+<p>« Or, Ondéré vit un grand arbre et donna ordre à l’enfant
+de le couper avec une aiguille. L’enfant se dirige vers
+l’arbre et, derechef, invoque son père et sa mère. Cependant
+Ondéré s’assied devant l’arbre. L’enfant prend une
+aiguille ; il fait tant et si bien que l’arbre tombe. Dans sa
+chute, l’arbre frappe Ondéré, le jette à terre et le tue.</p>
+
+<p>« Ondéré étant mort, l’enfant rentra à la maison et avertit
+d’aller chercher le cadavre. Et l’enfant chantait : — Ondéré,
+ô Ondéré-Moja ! Le malheur l’a surpris, Ondéré-Moja ! Il m’a
+ordonné de défricher le rocher. Ondéré-Moja ! Le malheur
+l’a frappé, Ondéré-Moja ! — Il m’a dit d’allumer du feu sur
+l’eau, Ondéré-Moja ! — Le malheur a surpris Ondéré-Moja ! — Il
+m’a dit : Coupe cet arbre avec une aiguille, Ondéré-Moja !
+Le malheur a surpris Ondéré-Moja !</p>
+
+<p>« L’enfant étant venu à la maison et ayant parlé ainsi, on
+enleva le corps d’Ondéré et on l’ensevelit.</p>
+
+<p>« La morale de ceci est qu’il faut se donner de garde
+d’être méchant. »</p>
+
+<p>L’alo qui précède nous montre le maître poursuivant l’esclave
+de ses vexations, sans que les hommes l’en empêchent
+ou le menacent de la justice. Le suivant nous révèle les
+excès du pouvoir paternel à l’égard des enfants. Ici encore,
+le maître ne rend compte à personne de sa conduite
+odieuse.</p>
+
+<p>« Mon alo a trait au roi Laran.</p>
+
+<p>« Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde
+à défricher un terrain. Il omit cependant d’inviter Kiyin-Kiyin.</p>
+
+<p>« Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent à l’œuvre ;
+ils défrichèrent un espace de terrain comme d’ici<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> à Aggéra.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Le conteur parlait à Porto-Novo.</p>
+</div>
+<p>« Au milieu du terrain, il y avait un <i>odan</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. A midi,
+quand tous les oiseaux eurent achevé leur tâche, <i>Kiyin-Kiyin</i>
+vint se jucher sur l’arbre et se mit à chanter : — Le
+roi Laran, disait-il, a convoqué mes camarades, <i>Kiyin-Kiyin !</i>
+Il a convoqué la marmaille de la gent ailée, Kiyin-Kiyin !
+Herbe, pousse, lève-toi, <i>Kiyin-Kiyin !</i> Partons, allons à la
+maison, <i>Kiyin-Kiyin !</i> Allons danser le <i>bata, Kiyin-Kiyin !</i> Si
+le bata ne résonne pas, dansons le <i>doundoun, Kiyin-Kiyin !</i>
+Si le doundoun ne résonne pas, dansons le <i>gangan, la-lala-la !</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Espèce de bananier.</p>
+</div>
+<p>« Quand les oiseaux arrivèrent, le lendemain matin, ils
+virent le terrain défriché tout envahi par l’herbe. Ils courent
+chez le roi l’en avertir. — C’est bien ! dit le roi, cela n’est
+rien ; allez de nouveau défricher le terrain.</p>
+
+<p>« A midi, l’oiseau revient à son poste et recommence ses
+chants. Et derechef l’herbe envahit le terrain défriché. On
+revient au palais en avertir le roi. Et le roi Laran : — C’est
+bien ! dit-il, défrichez encore le terrain.</p>
+
+<p>« Pour la troisième fois, l’oiseau chanta, et l’herbe coupée
+repoussa. On avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux
+s’assemblèrent et, d’un commun accord, demandèrent au roi
+qu’il les autorisât à se saisir du mauvais plaisant qui se
+jouait d’eux de la sorte. — C’est bien ! dit le roi Laran.</p>
+
+<p>« Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent
+beaucoup de glu sur l’arbre et rentrent chez eux.</p>
+
+<p>« Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient ; il se juche sur la
+glu, il chante. Quand il a fini de chanter, qu’il veut s’envoler,
+il se trouve englué.</p>
+
+<p>« Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent à l’arbre
+voir l’endroit où ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est là.
+On s’empare de lui, on le mène au roi, disant : — Le malfaiteur
+qui nous a tant contrariés, le voilà. Le roi le fait
+approcher : — Que t’ai-je donc fait ? lui demanda-t-il. Le
+prisonnier répond : — Lorsque tu convoquas tous mes camarades
+pour les travaux des champs, tu me laissas de côté.
+C’est pourquoi je me suis vengé.</p>
+
+<p>« A ces mots, le roi lève la main sur Kiyin-Kiyin et le
+menace d’une chiquenaude. — Grâce ! dit l’oiseau ; si je
+trouve des cauris, je te les donnerai ; je te donnerai des noix
+de kola, dès que j’en aurai. Le roi Laran donna une chiquenaude
+à l’oiseau, et l’oiseau <i>laissa échapper de son corps</i><a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>
+tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine. — Ah !
+dit Laran tout ébahi.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Manière polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop crûment.</p>
+</div>
+<p>« Une seconde fois le roi lève la main sur le captif et le
+menace d’une chiquenaude. Et l’oiseau de crier merci. — Si
+je trouve des cauris, je te les donnerai, disait-il, je te donnerai
+des noix de kola, dès que j’en aurai. Encore une fois
+le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse échapper de
+son corps encore plus de cauris que la première fois.</p>
+
+<p>« Le roi Laran dépêcha ses envoyés dans tout le pays et
+manda tous ses sujets pour le cinquième jour, promettant de
+leur faire voir une merveille. Tout le monde dit : — C’est
+bien !</p>
+
+<p>« Or, le roi Laran prit l’oiseau, le mit dans un panier
+qu’il eut soin de couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son
+fils, curieux de donner sa chiquenaude, va ouvrir le panier.
+Le prisonnier s’envole.</p>
+
+<p>« Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne
+trouvant plus l’oiseau, il appela son fils. — Où est l’oiseau ?
+lui dit-il. Le fils répondit qu’il avait voulu le prendre pour
+jouer, et que l’oiseau s’était envolé. Le roi Laran prit l’enfant
+et le battit, le battit… Dans son emportement, il lui
+coupa une oreille. — Pars vite, lui dit-il, et trouve l’oiseau.
+Allons ! qu’on se presse ! — C’est bien ! répondit l’enfant.</p>
+
+<p>« Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour
+aller s’asseoir à l’endroit où les oiseaux avaient coutume de
+se tenir. Il commence à battre son tam-tam ; son tam-tam
+résonne ainsi : <i>Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin</i>, l’enfant
+est triste et se chagrine, <i>bourou-chinguin</i>. Et tous les oiseaux
+d’accourir, et tous de danser. Tous avaient pris part à la
+danse ; le tour de Kiyin-Kiyin arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait
+pas danser. Ce ne fut qu’un cri pour le presser de danser.
+Il refusa. L’enfant redouble d’efforts. Il frappe sans relâche,
+il frappe, il frappe… Les oiseaux redoublent leurs instances,
+leurs sollicitations deviennent plus vives.</p>
+
+<p>« Enfin, voilà Kiyin-Kiyin qui entre en danse ; il s’agite, il
+s’anime au point de venir par trois fois tournoyer sur la
+tête de l’enfant. Celui-ci n’a pas l’air d’y prendre garde et
+continue, et l’oiseau rentre en danse. Il tourne, tourne,
+tourne, et vient jusque sur le tam-tam. L’enfant allonge le
+bras et le saisit par la patte, tandis que les autres oiseaux
+prennent la fuite.</p>
+
+<p>« Le petit garçon rapporte l’oiseau à son père : — Le voilà,
+s’écrie-t-il, je l’ai repris ; ne ferez-vous rien pour me rendre
+l’oreille ? Le roi Laran, à ces mots, se leva, détacha une
+feuille sèche et la mit à la place de l’oreille. Aussitôt la feuille
+sèche se ramollit et se changea en oreille. »</p>
+
+<p>La morale de cet alo n’est pas plus sévère que celle du
+précédent contre les excès du maître. Les droits de l’opprimé
+sont également méconnus. La voici, froide et décolorée
+comme on la donne : « Si vous avez un fils et qu’il fasse
+quelque chose, ne vous emportez pas. »</p>
+
+<p>A la côte des Esclaves, les <i>gens de la maison</i> donnent au
+maître le titre de père, <i>babba</i>. L’affection est en général
+étrangère à cette appellation : on n’a pour l’<i>olouwa</i> ni le
+respect filial, ni la tendresse et l’attachement qui forment
+l’auréole de la paternité ; du reste, on ne saurait compter
+sur l’amour et le dévouement d’un maître qui, trop souvent,
+ne s’inspire que de son intérêt propre et de son bon plaisir.
+Le mot <i>babba</i> exprime moins un sentiment réel qu’il n’est
+un souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps
+heureux où la famille moins dégradée n’avait pas encore un
+<i>maître</i>, mais un <i>père</i>.</p>
+
+<p>II. — La <i>femme</i>, dans le plan divin, est la compagne de
+l’homme, <i lang="la" xml:lang="la">adjutorium simile sibi</i>, dit la Genèse. (<small>II</small>, 18.)</p>
+
+<p>« L’homme est le centre et le but de tout ce monde
+visible, nous dit saint Jean Chrysostome<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. Après avoir créé
+pour lui ce magnifique séjour, ainsi que les animaux qui
+devaient le nourrir ou le servir, comme il manquait encore
+à l’homme un cœur avec lequel il pût entrer en rapport et
+qui fût lui-même en état de contribuer à sa félicité par
+l’identité de nature, Dieu façonne cet être raisonnable avec
+une légère portion de sa substance ; la puissance et la sagesse
+infinies amènent cet être à sa perfection, le rendent en tout
+semblable à l’homme, possédant comme lui la raison, pouvant
+dès lors <i>partager avec lui les besoins et les joies</i> de la vie
+présente. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <span class="sc">Saint Chrysostome</span>, <i>Homélie XV<sup>e</sup> sur la Genèse</i>.</p>
+</div>
+<p>Adam, voyant la femme, s’écria : « Voici l’os de mes os
+et la chair de ma chair… et ils seront deux dans une seule
+chair. » C’était le cri de la nature qui veut que la femme,
+semblable à l’homme, soit admise à « <i>partager avec lui</i> les
+besoins et les joies de la vie présente. »</p>
+
+<p>En s’éloignant de Dieu, les païens en vinrent jusqu’à
+méconnaître les lois de la nature. Ils ne virent plus dans la
+« femme l’os de leurs os et la chair de leur chair » ; ils
+cessèrent de la considérer comme <i>semblable</i> à l’homme. Dès
+lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le sexe faible fut
+opprimé. L’homme se replia sur lui-même, sur lui seul, et
+la femme fut jetée de son rang de compagne dans celui des
+êtres de simple utilité ou de simple agrément.</p>
+
+<p>Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec l’homme
+les joies de la vie présente ; l’homme n’en partage pas les
+travaux et les peines avec elle. Chez les païens, de tout
+temps et partout, la femme n’a été qu’une servante, un
+auxiliaire, quand elle n’est point ravalée à n’être qu’un
+simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné
+à la femme sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée
+constamment. Cette dignité qu’Athènes et Rome lui déniaient,
+exigerons-nous que le noir barbare la lui ait conservée ?</p>
+
+<p>La femme était réputée d’une nature inférieure à celle de
+l’homme, et le Romain parlait du <i lang="la" xml:lang="la">sexus imbecillis, impar laboribus</i>,
+par opposition au <i lang="la" xml:lang="la">majestas virorum</i>. Troplong a peint
+les mœurs romaines en deux mots<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> : « Je n’ignore pas,
+dit-il, ce que méritent d’admiration Porcia et la mère des
+Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et nobles
+figures pour le type des femmes romaines. La conjuration
+des bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la
+paix publique, les divorces indécents, les adultères audacieux,
+tout ce débordement des mauvaises mœurs dont les
+historiens, les philosophes et les poëtes satiriques nous font
+le tableau, et qui obligea l’empereur Auguste de chercher
+un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois
+domestiques n’en offraient plus aucun : voilà des signes plus
+certains de l’état général de la société romaine. » L’homme
+violait impunément le mariage<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> ; les divorces étaient faciles et
+très-fréquents<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> ; et puis, c’étaient le meurtre et l’exposition
+des enfants : <i><span lang="la" xml:lang="la">Liberos, si debiles monstrosique sunt, mergimus.</span>
+Nous noyons les enfants, s’ils sont infirmes ou difformes</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> ;
+c’étaient encore les avortements provoqués, la pédérastie
+dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec indifférence,
+comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>L’Influence du christianisme sur le droit civil des Romains.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span class="sc">Saint Jérome</span>, Ép. LXXVII. <span class="sc">Augustin</span>, serm. CCXXIV.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <span class="sc">Senec.</span>, <i>Octav.</i>, c. <small>XXXIV</small>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <span class="sc">Senec.</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i>, <small>I</small>, 15.</p>
+</div>
+<p>La polygamie est générale chez les noirs ; aussi, prendre
+femme est un trafic pour l’homme. Comme le dit très-bien
+Portalis, « la polygamie répugne à l’essence même du
+mariage, c’est-à-dire à l’essence du contrat par lequel deux
+époux se donnent tout, le corps et le cœur ». Le polygame
+prend et possède d’une manière tout arbitraire ; il ne donne
+rien, ni le corps, ni le cœur. La femme dès lors est le jouet
+de l’intérêt, de la passion, du caprice. Elle est perdue dans
+l’estime, asservie au bon plaisir de l’homme, n’ayant aucun
+droit qu’on lui reconnaisse, pas même celui de se donner à
+qui elle voudra ou d’accepter un maître de son choix.</p>
+
+<p>L’amour préside rarement à l’union de l’homme et de la
+femme, que l’amour seul peut cimenter d’une manière solide
+et durable. Aussi cette union est faible, fragile ; elle dépend
+de la seule volonté de l’homme. <i>Aimer</i> et <i>vouloir</i> s’expriment
+par le même terme, dans la langue des nègres. On ne dit
+pas : « J’aime cette femme ; je la recherche en mariage » ;
+on dit tout simplement : « Je la <i>veux</i>. » Ce mot <i>vouloir</i> dit
+tout.</p>
+
+<p>Pourquoi le noir veut-il une femme ? Souvent, il la veut
+comme Pyrrhus, épousant en même temps trois filles de
+prince, « <i>pour augmenter sa puissance et ses richesses</i> par ces
+alliances » ; comme Denys de Syracuse, épousant la fille
+d’un ancien rival dont il veut se faire un appui ; comme
+Démétrius Poliorcète, qui contracte plusieurs alliances pour
+l’honneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est
+fréquemment un accessoire : on recherche des influences et
+l’on subit la femme comme moyen.</p>
+
+<p>Quelqu’un <i>veut</i>-il une femme, il se présente aux parents
+et formule sa demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux
+agréés, on lui livre la femme, qui ne peut se refuser à
+tomber en son pouvoir. Le père ou le maître la livre à qui
+il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre son consentement.
+Dans ces conditions, il n’y a pas de véritable
+mariage. Propriété des parents d’abord, elle devient ensuite
+celle du mari, et plus tard celle de l’héritier, car l’héritier
+prend toutes les femmes du défunt, moins sa propre mère.</p>
+
+<p>Le mariage est accompagné de danses, de festins et de
+libations : on donne un air de fête à la livraison immorale
+de la femme. Du reste, tout se passe entre parents et amis,
+sans que la loi civile ni la religion interviennent d’une
+manière sérieuse.</p>
+
+<p>Livrée de la sorte, la femme ne saurait donner son cœur à
+celui qui sera son maître, alors surtout qu’il est loisible à ce
+maître d’avoir autant de femmes qu’il voudra, d’accorder
+ses faveurs à d’autres, de la donner au roi, quand il sera
+dégoûté d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et pour peu
+que celui-ci excite son dégoût, elle s’étudiera à s’isoler de
+lui, elle se plongera dans une série de crimes où elle ne
+verra qu’une légitime vengeance, le seul soulagement
+permis à son infortune. Alors viennent les infanticides.
+L’usage veut que la femme reste éloignée de l’homme durant
+la lactation ; c’est pourquoi l’épouse mécontente allaitera son
+enfant jusqu’à la seconde année au moins, afin de se tenir
+loin de son époux.</p>
+
+<p>Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque
+dans une case séparée, et lorsqu’il demande ses services, elle
+se présente dans une humble posture, à genoux ou prosternée,
+avec les démonstrations d’une soumission servile.</p>
+
+<p>La femme appartient corps et âme à celui au pouvoir de
+qui elle est. On ne respecte pas même en elle la conscience
+et la pudeur.</p>
+
+<p>Dans une maison, il y a les épouses, <i>iyas</i>, les esclaves
+<i>concubines</i> et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune
+achète des femmes esclaves en aussi grand nombre que ses
+richesses le lui permettent. Le premier mobile qui le pousse
+à agir de la sorte n’est pas, comme on pourrait le supposer,
+un motif de débauche. Il achète des femmes parce qu’on
+les conduit plus facilement que les hommes, et parce que
+leurs services sont généralement fort lucratifs. C’est surtout
+par intérêt que le noir achète des femmes.</p>
+
+<p>Comme à Rome, à la côte des Esclaves, on ne considère
+pas comme un véritable mariage l’union d’un homme libre
+et d’une esclave. Cette union toutefois n’est pas taxée d’immoralité ;
+l’usage l’excuse et l’admet comme il admettait le
+<i lang="la" xml:lang="la">concubinatus</i> romain. L’esclave concubine jouit du privilége
+de ne pouvoir être vendue, du moment où elle a eu un
+enfant de son maître ; mais le titre et les prérogatives d’<i>iya</i>
+ou épouse lui sont refusés.</p>
+
+<p>Il règne entre les <i>iyas</i> d’une maison une certaine hiérarchie,
+un certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas
+la confusion non plus. Malgré des tiraillements incessants,
+malgré les jalousies, les rancunes, les haines, on n’a pas trop
+de désordre à constater. Une des épouses, la première ordinairement,
+a le nom de <i>iya’llé</i>, maîtresse de maison. Cela
+ne veut pas dire que le maître l’admette à traiter avec lui
+sur le pied d’égalité. Elle approche le maître de plus près
+que les autres, prépare et sert les repas de l’olouwa, range
+tout à l’intérieur et veille à la bonne administration de la
+maison ; elle a sur les autres femmes une préséance réelle ;
+jusqu’à un certain point, elle entre dans les secrets et les
+plans du maître dont elle est la servante habituelle et immédiate.
+Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue
+toujours à distance, n’étant pas admise à s’asseoir devant le
+maître, obligée à se tenir dans une posture servile en sa
+présence, servant son mari à genoux et goûtant les mets
+avant de les offrir, comme si elle était soupçonnée de vouloir
+empoisonner celui qu’elle sert.</p>
+
+<p>Sa position lui donne un avantage réel, pourtant, et l’on
+voit quelques <i>iyas’llé</i>, par leurs qualités de l’intelligence et
+par l’énergie du caractère, acquérir un tel ascendant sur le
+maître qu’elles peuvent, en bien des cas, lui imposer leurs
+vues ou le détourner de l’exécution des projets qu’il avait
+lui-même conçus.</p>
+
+<p>A part ces rares exceptions, l’<i>iya’llé</i>, ainsi que les autres
+femmes de la maison, est dans un état de véritable servitude.</p>
+
+<p>La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans
+la maison, reçoit la dénomination d’<i>orogoun</i>, querelleuse. Le
+mot est piquant et bien propre à nous donner une idée de
+ce que doit être une femme humiliée de se voir en sous-ordre,
+malgré ses longs services et des faveurs souvent
+acquises et souvent perdues. C’est la jalousie personnifiée
+que cette <i>orogoun</i>, mais la jalousie dépitée, hargneuse.</p>
+
+<p>L’<i>orogoun</i> est assez maltraitée dans les <i>alos</i>. Elle y est
+présentée comme un être dont on se doit beaucoup défier et
+qui n’a que de mauvais procédés.</p>
+
+<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme.</p>
+
+<p>« Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientôt.
+Et l’enfant passa entre les mains de l’<i>orogoun</i>. Or, quand
+l’<i>orogoun</i> mangeait des <i>ékos</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, elle passait les feuilles à l’enfant
+pour toute nourriture. L’enfant se mourait de faim et
+n’avait rien à manger. Un jour, il prit des pepins d’orange
+et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits. Les oranges
+ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> L’<i>éko</i> ou <i>acassa</i> est une petite boule de pâte faite avec de la farine de
+maïs. On vend l’<i>éko</i> enveloppée dans des feuilles.</p>
+</div>
+<p>« L’<i>orogoun</i> étant montée sur l’arbre, l’enfant s’écria : — Oranger,
+ah ! puisses-tu l’enlever ! A l’instant, l’oranger
+se trouva démesurément grandi. Et l’enfant de chanter : — L’oranger
+a enlevé Aloumo là-haut. Aloumo ! Fourbe
+Aloumo ! Est-ce ainsi que tu me traites ? L’oranger a enlevé
+Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo ! elle est
+tombée des nuages à terre.</p>
+
+<p>« Avez-vous reçu le fils d’autrui, ayez-en soin, dit la morale
+qui termine l’<i>alo</i>. Ne soyez pas dur pour les petits enfants. »</p>
+
+<p>Le conseil est bon et très-important dans un pays où
+l’abus est si commun. Notons cependant que ce conseil est
+bien froid, et que, si l’usage d’agir comme Aloumo était
+moins général, le narrateur ne manquerait pas de blâmer
+cette femme inhumaine et sans cœur.</p>
+
+<p>Les <i>alos</i> sont de véritables scènes de la vie réelle. C’est
+pourquoi nous aimons à les citer : ils expliquent notre pensée,
+en même temps qu’ils rendent témoignage des vérités
+que nous avançons. Tous les <i>alos</i> que nous reproduisons,
+nous les avons reçus textuellement de la bouche des noirs.</p>
+
+<p>Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons à connaître
+davantage cette <i>orogoun</i>.</p>
+
+<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme.</p>
+
+<p>« Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une <i>orogoun</i>.
+Voulant se rendre dans le pays d’Ojèjè, elle laissa pour son
+enfant six œufs de poule gros comme le poing. La vilaine
+<i>orogoun</i> prit les œufs et les mangea, ne donnant à l’enfant
+qu’une igname pourrie. Le pauvre enfant, dévoré par la
+faim, maigrissait à vue d’œil. Bientôt, il n’eut plus que les
+os et la peau.</p>
+
+<p>« Quelqu’un lui conseilla d’aller attendre sur le chemin
+d’Ojèjè : peut-être pourrait-il avoir des nouvelles de sa mère. — C’est
+bien ! dit l’enfant ; et il alla s’asseoir sur le bord du
+chemin. Et, quand passaient des voyageurs se rendant à Ojèjè,
+il chantait et disait : — Voyageurs qui allez à Ojèjè, dites à
+ma mère que les œufs qu’elle m’avait laissés, l’<i>orogoun</i> les
+a mangés ; que pour toute nourriture elle m’a donné une
+igname pourrie. Et l’enfant chantait, chantait toujours.</p>
+
+<p>« Voici venir sa mère ; elle est déjà auprès de lui. Lui,
+recueille ses souvenirs et raconte à sa mère tout ce qu’il eut
+à souffrir de l’<i>orogoun</i>.</p>
+
+<p>« Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant
+à l’<i>orogoun</i>. »</p>
+
+<p>En dehors de l’<i>iya’llé</i> et de l’<i>orogoun</i>, toutes les épouses
+sont confondues sous la dénomination d’<i>iyas’wo</i>, iyas de
+commerce. A elles sont dévolus le soin du commerce (<i>owo</i>),
+la fabrication et la vente des pots de terre, du savon, des
+nattes, de la farine de maïs ou de manioc, des <i>ékos</i> et autres
+mets. Elles s’occupent aussi de teinture, elles lavent, etc., etc.</p>
+
+<p>L’homme n’a pas besoin de se gêner et peut avoir des
+relations avec des personnes libres sans qu’on y trouve à
+redire. Mais l’iya qui aurait des relations étrangères serait
+coupable du crime d’adultère.</p>
+
+<p>L’adultère est puni de mort. Il est arrivé que l’homme et
+la femme surpris en adultère étaient attachés l’un en face
+de l’autre sur un bûcher et brûlés vifs, après avoir été
+horriblement torturés et mutilés.</p>
+
+<p>Quant à la fornication, elle n’est pas plus punie qu’à
+Rome, dans l’antiquité. On la croit bien peu répréhensible,
+si toutefois on suppose qu’elle soit un mal. Les noirs, dans
+leurs <i>alos</i>, la laissent impunie et la montrent même triomphante.
+En voici un exemple :</p>
+
+<p>« Mon <i>alo</i> a trait à Téréboudjé.</p>
+
+<p>« Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que
+tout le monde <i>voulait</i>. Les riches la <i>veulent</i>, — elle refuse ;
+les rois, les chefs la <i>veulent</i>, elle s’obstine à refuser.</p>
+
+<p>« La tortue se présente au roi et dit : — Celle que vous
+<i>voulez</i> tous sans pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi. Et le
+roi : — Si tu parviens à l’avoir, dit-il, je partage ma maison
+en deux et t’en donne une part.</p>
+
+<p>« Or, un jour, Téréboudjé prit un pot et alla puiser de
+l’eau. La tortue, l’ayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer
+le chemin de la fontaine. Elle rencontra un serpent, et,
+l’ayant tué, elle le mit au milieu du sentier.</p>
+
+<p>« Téréboudjé arrive et aperçoit le serpent. — Au secours !
+s’écrie-t-elle, viens tuer ce serpent. La tortue accourt,
+armée de son coutelas ; elle frappe et se blesse à la jambe.
+Aussitôt : — Téréboudjé m’a tuée, s’écrie-t-elle ; je défrichais
+son champ, j’appropriais son chemin ; elle m’a dit de tuer
+le serpent ; je me hâte ; Téréboudjé, Téréboudjé, j’ai tué le
+serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé,
+ô Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant ;
+prends-moi sur ton dos, serre-moi bien<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Au lieu de porter l’enfant sur ses bras, la négresse le porte sur son
+dos. L’enfant, mis à califourchon sur les hanches, est retenu par un <i>acho</i>
+solidement roulé sous les bras de la mère.</p>
+</div>
+<p>« Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé
+prit la tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action
+mauvaise sur Téréboudjé.</p>
+
+<p>« Dès qu’il fut jour, elle alla trouva le roi, disant : — Ne
+t’avais-je pas dit que j’épouserais Téréboudjé ? Convoque la
+ville pour le cinquième jour, et vous m’entendrez parler.</p>
+
+<p>« Le cinquième jour venu, le roi fit agiter sa sonnette
+pour convoquer le peuple. — Téréboudjé, s’écria la tortue,
+Téréboudjé que tout le monde voulait a repoussé tout le
+monde. Moi, certes, je l’ai eue.</p>
+
+<p>« Le roi prit son bâton et manda querir Téréboudjé. Dès
+qu’elle parut, on l’interrogea : — Nous avons ouï, lui dit-on,
+que la tortue est ton époux ? — Téréboudjé confuse resta
+sans réponse ; elle se couvrit la tête et s’enfonça dans les
+bois. Là elle fut changée en l’arbre qu’on appelle <i>boudjé</i>. »</p>
+
+<p>Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique
+des dégoûts d’un mariage de caprice. Le même <i>alo</i>
+nous montre un des moyens par lesquels la femme mécontente
+se soustrait à une union qui lui est désagréable.</p>
+
+<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme du nom d’Adiélou.</p>
+
+<p>« Cette femme, dont la beauté ravissait tout le monde,
+n’opposa que refus aux demandes dont elle était l’objet
+constamment.</p>
+
+<p>« Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des
+bras à l’un, des jambes à l’autre, un corps à un troisième,
+s’affuble de toutes pièces et se rend à la foire. Il veut Adiélou,
+il l’aura. Quoiqu’il fût d’un pays éloigné, Adiélou consentit
+à le suivre et le <i>présenta à ses mères</i> qui lui dirent : — C’est
+bien ; pars avec lui.</p>
+
+<p>« Ils partent. En route, le maître des bras reprend ses
+bras, le maître des jambes prend les jambes, le maître du
+corps prend le corps, et il ne reste que la tête, et la tête
+avance, avance, tandis qu’Adiélou demi-morte ne sait fuir
+en arrière. On arrive ainsi à la maison de la tête.</p>
+
+<p>« Le lendemain, la tête, avant d’aller aux champs, dit à
+la tortue : — Si Adiélou cherche à s’enfuir, sonne de la
+trompe pour m’avertir. »</p>
+
+<p>« La tête eut à peine disparu, qu’Adiélou attacha son
+paquet et prit la fuite. Aussitôt, la tortue sonne de la trompe : — Tête,
+tête, s’écrie-t-elle, Adiélou s’en va. Elle a attaché ses
+calebasses, elle a ramassé ses plats. La tête accourt, fait
+les gros yeux : — Où vas-tu ? dit-elle. — Je vais vaquer à
+des besoins naturels<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, répond Adiélou. — Tu fuis, réplique
+la tête.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais ils
+disent la chose, comme Cambronne, sans recourir à des termes voilés.</p>
+</div>
+<p>« Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de
+succès. Elle alla consulter le <i>babbalawo</i>. Celui-ci lui dit : — Va
+acheter des <i>ékourous</i> (espèce de croquettes faites de haricots
+blancs appelés <i>éré</i>), prends-en une suffisante quantité,
+trempe-les dans l’huile de palme et bourres-en la trompe de
+la tortue. — Bon ! » dit Adiélou.</p>
+
+<p>« Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et
+part. La tortue saisit la trompe. Les <i>ékourous</i> lui rentrent
+dans la bouche. Elle mange, mange… Et Adiélou de fuir.</p>
+
+<p>« La voilà à la douane du crapaud, sur un sol étranger
+où elle n’a plus de poursuites à redouter. »</p>
+
+<p>On objectera peut-être à ce que j’ai exposé plus haut
+qu’Adiélou donne son consentement : qu’elle choisit elle-même
+son mari. Cela est vrai, mais on doit observer qu’il
+ne paraît pas de maître ni de père ici, et qu’Adiélou agit
+avec l’assentiment de <i>ses mères</i> (mère, grand’mère, iyas
+supérieures à sa mère dans la maison).</p>
+
+<p>III. — Des <i>enfants</i> nous avons peu de chose à dire. « On
+conçoit, dit M. Borghero, on conçoit que les liens de famille
+n’existent pas, et l’on comprend pourquoi dans le droit
+domestique c’est à la mère et non pas au père que l’enfant
+appartient. La mère seule en supporte la charge, jusqu’à ce
+qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie. » Il ne
+faut pas entendre ceci dans le sens que la mère ait le droit
+de disposer de son enfant : celui-ci est à la charge de la
+mère, au profit du père, s’il y a quelque profit.</p>
+
+<p>Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est à
+peu près nul. L’esclave, appartenant au maître, produit
+pour le maître, ainsi que nous le verrons bientôt. Dès lors,
+c’est le maître, et non les parents, qui a quelque pouvoir sur
+l’enfant né d’esclaves.</p>
+
+<p>IV. — L’<i>esclavage</i>, qui fut une des plaies sociales de l’antiquité,
+est toujours en vigueur sur le continent africain en
+général, et en particulier dans ces pays qui ont le triste
+surnom de <i>côte des Esclaves</i>, et où la traite vint longtemps
+s’alimenter.</p>
+
+<p>La condition des esclaves n’est pas aussi misérable dans
+les contrées dont nous parlons qu’elle le fut à Rome ou même
+dans quelques-unes de nos colonies européennes. Là, du
+moins, il n’est ni complétement rejeté au rang des « choses »,
+ni assimilé, dans l’estime publique, à l’animal : <i lang="la" xml:lang="la">servus vel
+animal aliud</i><a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Sa vie n’est pas directement et immédiatement
+abandonnée au bon plaisir du maître. Il n’est pas tout
+à fait exclu de la famille, où on lui reconnaît le droit d’être,
+en certains cas, l’héritier du maître, même quand celui-ci a
+des enfants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <span class="sc">Ulpien</span> au Dig., <small>VI</small>, <small>I</small>, 15, S. <small>III</small>.</p>
+</div>
+<p>Il est vrai, cependant, qu’au point de vue légal l’esclave
+n’a aucune prétention à opposer aux volontés du maître. Il
+dépend totalement de celui-ci, en ce qui regarde ses travaux
+et le fruit de ses labeurs, aussi bien qu’en ce qui concerne
+sa propre personne, celle de sa femme et de ses enfants.</p>
+
+<p>L’enfant suit la condition de sa mère et est esclave comme
+elle : c’est la <i>loi du ventre</i>, expression brutale de la brutale
+application de ce principe des légistes : <i lang="la" xml:lang="la">Res fructificat domino</i>.
+L’esprit de calcul du maître pénètre quelquefois jusqu’au
+plus intime de la vie domestique de ses esclaves ; celui-ci
+défend à son esclave d’avoir des enfants ; un autre spécule
+sur sa fécondité et trouve avantageux d’avoir ce que Marcien,
+à Rome, appelait brutalement <i lang="la" xml:lang="la">ventrem cum liberis</i>. En
+voilà assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût.</p>
+
+<p>Quelles sont les causes diverses d’esclavage ? M. Borghero<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>
+les résume en ces termes : « Il y en a qui sont nés en servitude ;
+il y en a aussi qui deviennent esclaves par condamnation.
+Un coupable qui a commis quelque grand crime,
+celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en esclavage,
+vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour
+toute une famille. Quand celle-ci déclare qu’elle ne peut
+payer ses dettes, un des membres est fait esclave, et toutes
+les dettes sont remises, quelle qu’en soit la somme. On voit
+que c’est une espèce de banqueroute. Ce moyen se pratique
+surtout chez les Minas.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>.</p>
+</div>
+<p>« L’enlèvement ou le vol fournit aussi son contingent à
+l’esclavage ; car ici, et assez généralement en Afrique,
+l’homme est volé comme on ferait d’une marchandise. On
+saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit au loin
+et on le vend. Je connais à Wydah un individu qui vola un
+jeune homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre,
+fut à son tour volé avec sa proie et enfin vendu au Dahomey.
+Ce moyen n’est pas en usage au Dahomey, du moins sensiblement,
+à cause des difficultés qu’il y a pour franchir les
+limites du royaume.</p>
+
+<p>« Enfin, c’est par les razzias surtout que se recrutent les
+esclaves. Un prince est-il en force, il se dirige vers une
+ville, l’entoure de ses troupes, l’emporte et emmène tous
+les habitants. C’est la principale occupation du Dahomey<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.
+Les Nagos se battent souvent entre eux dans le même but ;
+et dans le Bénin, les villages quelquefois de la même tribu
+se livrent à ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent
+la propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent
+chez leurs vainqueurs ou dans les pays voisins ; mais le très-grand
+nombre est vendu aux négriers, qui les transportent
+en Amérique. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> V. <i>Revue du monde catholique</i>, avril 1877.</p>
+</div>
+<p>Qu’on se rappelle ce que nous avons dit du caractère du
+maître, et l’on pourra comprendre aisément combien misérable
+est le sort des esclaves soumis à ses caprices et à ses
+emportements.</p>
+
+<p>Nous envisagerons la condition de l’esclave telle qu’elle
+est en général. Nous ne ferons pas ressortir le malheur
+extrême de ceux qui tombent entre les mains de certains
+maîtres plus cruels. Il y a des maîtres qui se mettent dans
+une position où ils sont à peu près assurés de l’impunité.
+Ceux-là ne connaissent pas de bornes. Il leur est difficile
+d’être plus exigeants que les autres, parce qu’en fait d’exigence
+ils se valent tous ; mais ils sont plus cruels. On a vu,
+il y a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui
+avait un bourreau à ses ordres dans sa propre maison. Je dis
+bourreau, c’est-à-dire un homme spécialement chargé d’infliger
+les corrections et auquel on mettait quelquefois le
+glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce négrier
+recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un
+des jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui
+se cassa. Ce garçon avait sa mère dans la maison, esclave
+comme lui. Le maître la fait appeler, mande en même temps
+l’exécuteur des hautes œuvres et lui ordonne de tuer, à l’endroit
+même et sous les yeux de la mère, l’enfant dont le
+crime était une simple maladresse.</p>
+
+<p>De tels faits sont heureusement fort rares ; aussi nous
+n’insistons pas.</p>
+
+<p>L’esclave, chez les noirs, a rang de <i>personne</i>. De fait, on
+lui reconnaît la faculté d’acquérir, d’hériter, de posséder,
+d’avoir même des esclaves et de se libérer et de prendre
+rang parmi les hommes libres. On a vu des hommes naître
+esclaves et arriver au pouvoir, même au pouvoir souverain.
+Cela répugne si peu aux idées reçues qu’il en est fait mention
+dans les <i>alos</i>.</p>
+
+<p>Nous ne devons pas trouver étrange que les noirs n’aient
+point de l’esclave cette méprisante opinion qu’en eurent les
+Romains. A Rome, tout étranger était barbare, tout barbare
+était digne de mépris ; il n’est pas étonnant, dès lors, qu’on
+eût en plus petite estime l’esclave. On ne pouvait guère
+l’estimer moins qu’en en faisant un objet de rebut, un être
+inférieur à l’homme libre et citoyen de la grande ville de
+Rome.</p>
+
+<p>A la côte des Esclaves, on n’a point les préjugés qui inspiraient
+ce mépris aux Romains. Nul n’ignore qu’on est
+esclave, non par infériorité de nature, mais seulement par
+accident, parce qu’on se laissa surprendre ou voler, parce
+qu’on fut trop faible pour résister à son ennemi, etc. Tout
+le monde sait parfaitement que l’esclave est un homme
+comme les autres ; qu’il ne diffère de son maître que par la
+condition à laquelle il se trouve réduit de fait, condition
+malheureuse, mais jugée nécessaire et autorisée par la coutume.</p>
+
+<p>Il est facile de faire avouer aux noirs que l’esclavage a sa
+source dans un abus de la force, mais on ne les fera pas
+renoncer à cet abus, parce que la coutume l’a, pour ainsi
+dire, consacré. « Il y a eu toujours des esclaves, donc il est
+légitime et bon d’en avoir. On a gouverné les esclaves d’une
+manière despotique en tout temps, donc on le peut faire
+sans être blâmable pour cela. » Ainsi raisonne le noir. Et il
+a des esclaves et il les traite avec rigueur.</p>
+
+<p>L’esclave ne s’appartient pas : il n’est pas libre d’aller où
+il veut, de s’unir à qui il veut, de travailler comme il l’entend,
+de se dévouer à sa femme, à ses enfants. A la merci
+d’un maître capricieux, que le pouvoir de tout exiger rend
+irritable, dur et cruel, il est toujours exposé à se voir violemment
+arraché aux tendres embrassements d’une épouse,
+aux caresses d’un enfant qu’il aime ; car toujours il peut
+craindre que la vente ou l’éloignement le force à une séparation
+cruelle.</p>
+
+<p>Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des
+vexations de tout genre. A la moindre faute, le <i>kpachan</i>
+l’attend. Le kpachan est un nerf de bœuf ou une lanière en
+cuir d’hippopotame avec laquelle on fustige les esclaves.</p>
+
+<p>J’ai dit qu’à la moindre faute on inflige le kpachan aux
+esclaves. Pour de légers motifs aussi on les charge de
+chaînes ; comme les <i lang="la" xml:lang="la">compediti</i>, les <i lang="la" xml:lang="la">vincti</i> de Rome, ils travaillent
+enchaînés et couchent dans les fers. Ces traitements
+sont réservés à l’esclave qui cherche dans la fuite un soulagement
+à des maux trop réels, à celui qui s’est rendu coupable
+ou qui simplement a mécontenté son maître. Le maître
+n’admet pas que l’esclave puisse ne pas se résigner à son
+sort malheureux, et il l’opprime avec d’autant plus de
+rigueur qu’il paraît tenir davantage aux bienfaits de la
+liberté. Le maître exige qu’on se livre à lui à discrétion,
+qu’on soit « souffre-plaisir et souffre-douleur<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> » avec une
+égale indifférence. Il ne veut pas que l’esclave ait le droit
+de dire non ; il ne lui reconnaît pas même celui d’avoir une
+famille assurée, alors que l’usage, seule loi en cette matière,
+l’autorise à arracher la femme à son mari, la mère à l’enfant.
+Disons tout : les esclaves n’ont à eux ni leur pudeur, ni
+celle de leurs enfants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De Providentia</i>, 3.</p>
+</div>
+<p>Le maître trop préoccupé de trouver dans l’esclave un
+instrument passif en vient à redouter les qualités même qu’il
+remarque en lui. Il se sent moins menacé, moins exposé à
+des dégoûts avec un esclave inintelligent et mou qu’avec un
+autre doué d’intelligence et d’énergie. Comme Columelle
+(1, 8), il a remarqué que « les esclaves les plus intelligents
+sont les plus mauvais », ou, comme Palladius, écrivain païen
+du quatrième siècle, « que le caractère des esclaves est de
+donner toujours dans les extrêmes. Tant il est vrai que dans
+cette condition les meilleurs penchants se dénaturent, et qu’il
+n’est de qualité qui n’y puisse devenir un défaut. Une nature
+prompte chez eux est toujours près du mal. La paresse, du
+moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent à
+l’indolence, et moins ils sont portés au crime<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <span class="sc">Palladius</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De re rustica proœmium</i>.</p>
+</div>
+<p>Un maître ayant de tels sentiments traite son esclave de
+manière à effacer en son âme les caractères de noblesse et
+de virilité. Tous ses efforts tendent à « user de lui comme
+on use des animaux<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i>Ép.</i> <small>XLVII</small>.</p>
+</div>
+<p>On dira peut-être : Comment les noirs peuvent-ils, sans
+réagir, accepter un sort aussi lamentable ?</p>
+
+<p>Outre qu’on peut rétorquer l’argument aux ennemis de la
+race nègre, je dirai que l’esclave réagit, autant qu’il le peut,
+contre le sort qu’on lui fait. C’est même pour cela que son
+intelligence et son énergie deviennent un danger et une
+source de déboires pour son oppresseur. Palladius aurait pu
+dire et peut-être il aurait mieux dit : « Une nature prompte
+chez lui (chez l’esclave) est toujours près de <i>s’indigner</i>… plus
+ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés à <i>réagir</i>. »
+Cela est vrai du noir autant que du blanc.</p>
+
+<p>Hélas ! que peut faire l’esclave ? Peut-il raisonnablement
+espérer quelque résultat heureux d’une résistance que tout
+lui conseille ? Ne doit-il pas craindre que son sort devienne
+pire ? S’il subit les exigences du maître, il évite, du moins,
+sa colère, ses emportements. De deux maux ne faut-il pas
+choisir le moindre ?</p>
+
+<p>Deux partis s’offrent au noir esclave : la mort et la fuite,
+une résistance utile étant impossible.</p>
+
+<p>La mort est un parti extrême auquel la nature répugne et
+que l’on adopte avec répugnance tant que la voix de la raison
+se fait entendre. C’est, partant, un procédé exceptionnel
+que la généralité n’adoptera pas.</p>
+
+<p>Pourquoi l’esclave ne s’enfuirait-il pas ? Quiconque connaît
+le Dahomey ne saurait poser la question sérieusement
+pour ce pays. Entouré presque de tous côtés de vastes marécages
+et de forêts de palétuviers, le Dahomey offre à ses
+frontières peu de passages praticables, en sorte que la garde
+en est facile.</p>
+
+<p>A peine un esclave a-t-il disparu, le maître avise les autorités,
+et celles-ci envoient en tous sens des émissaires, afin
+que <i>l’on ferme les chemins</i>, c’est-à-dire afin qu’on surveille
+tous les passages. Ces précautions n’empêchent pas en entier
+les tentatives d’évasion ; cependant elles les rendent beaucoup
+moins fréquentes qu’elles ne sont dans les contrées
+voisines ; elles les rendent surtout d’une exécution plus difficile.
+Au Dahomey, l’esclave est plus maltraité, à raison
+même de la difficulté plus grande qu’il y a pour lui à se
+soustraire par la fuite aux mauvais traitements dont on
+l’accable. Des contrées voisines, de Porto-Novo et d’Agoué,
+par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves dont on
+est mécontent. Là, on les vend à des particuliers ou bien on
+les donne au roi.</p>
+
+<p>Les esclaves redoutent d’être vendus de cette façon.
+On conçoit aisément qu’ils redoutent davantage d’être livrés
+au roi.</p>
+
+<p>En dehors du Dahomey, la fuite n’est pas de la même
+difficulté matérielle, mais elle est loin d’être sans danger.
+Un esclave fuira dans l’espoir de recouvrer sa liberté ; s’il
+n’est pas sûr d’être libre, s’exposera-t-il à tomber entre les
+mains d’un nouveau maître qui sera peut-être plus cruel que
+le premier ? Supposons qu’il réussisse à s’échapper ; où
+ira-t-il ? Il est éloigné de sa patrie, sans ressource d’aucune
+sorte, sans amis, sans influence ; ne va-t-il pas être volé par
+quelqu’un, dans le pays où il passe ? Il n’est pas rare que
+cela arrive.</p>
+
+<p>Pendant que j’étais à Porto-Novo, un esclave partit de la
+maison d’un Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais
+avertit le roi, on ferma les chemins, on battit la campagne ;
+ce fut peine inutile : l’esclave avait déjoué la surveillance,
+il était sorti du royaume et ne craignait plus
+qu’une chose, c’est que son maître le fît arrêter dans l’intérieur
+par quelqu’un de ses amis. Tout le temps qu’il était
+encore dans le royaume de Porto-Novo, il appréhendait
+d’être repris ; maintenant l’espoir l’animait, et il avançait
+confiant dans le succès de son entreprise.</p>
+
+<p>Chemin faisant, un voyageur l’accoste et fait route avec
+lui. Notre esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon
+tomba sur lui et l’attacha fortement, puis alla le vendre. Il
+passa au pouvoir de plusieurs acheteurs, pour être finalement
+ramené à Porto-Novo, où il fut acheté par un noir qui
+le maltraitait sans ménagement.</p>
+
+<p>Cet esclave regretta bientôt son premier maître, qui avait
+toujours agi avec bonté à son égard. Il se lamentait continuellement
+d’avoir eu la malencontreuse idée de fuir ; il
+aurait voulu rentrer chez le Portugais ; mais comment
+faire ? Il alla trouver les amis de son ancien maître, les
+priant d’intercéder en sa faveur.</p>
+
+<p>Ce fait montre que l’esclave qui s’enfuit perd souvent au
+change et court à un pire destin. Encore faut-il qu’il réussisse
+à se mettre hors de la portée du maître qu’il abandonne.
+Sinon, aux périls de la fuite s’ajoutent bientôt les
+colères et la vengeance du maître. La vie alors est bien
+amère. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé
+avec un gros cadenas ; à ce collier est attachée une longue
+et lourde chaîne en fer aussi. Ainsi chargé, signalé à l’attention
+publique, surveillé, épié, le captif est assujetti aux plus
+rudes travaux, à des corrections cruelles. C’est beaucoup,
+si on ne le livre pas à l’oricha, si on ne l’envoie pas au fond
+d’un cachot infect, où on le laissera sans nourriture se
+débattre dans les transes d’une longue agonie.</p>
+
+<p>Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature ; la
+fuite, une tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers,
+un remède pire que le mal, peut-être.</p>
+
+<p>Malheur à l’esclave qui se révolterait ! La révolte ne saurait
+aboutir qu’à une répression d’une affreuse rigueur. On
+attachera le mutin à un piquet, on lui ouvrira la poitrine et
+les entrailles, on lui coupera la tête et on l’exposera publiquement
+sur un pieu, etc., etc.</p>
+
+<p>Le noir esclave doit subir son sort. Je dis <i>subir</i>, parce que,
+l’esclavage étant contraire à la nature, il répugne essentiellement
+à l’homme. L’animal, créé pour servir l’homme,
+s’apprivoise et accepte le joug que l’homme lui impose.
+Quant à l’homme, Dieu l’a créé intelligent et libre, capable
+de se conduire lui-même, responsable de sa conduite personnelle,
+maître de sa personne et de ses actions.</p>
+
+<p>Par nature, l’homme a ce que les philosophes appellent
+« <i lang="la" xml:lang="la">dominium sui</i>, <i>l’empire de soi</i> ». Ce qui contrarie cet empire
+est opposé à la nature de l’homme ; partant, cela ne saurait
+en aucun cas lui agréer. Comment donc l’esclavage plairait-il
+à l’homme ? comment pourrait-il ne pas lui être à
+charge, puisqu’il est la négation formelle de l’empire de soi ?</p>
+
+<p>L’esclave est sous la puissance d’un maître et lui appartient,
+en sorte qu’il n’a plus le « <i lang="la" xml:lang="la">dominium sui</i> ». Le maître
+peut le vendre et disposer de sa personne, de son industrie,
+de son travail, sans qu’il puisse rien faire, rien avoir, ni
+rien acquérir qui ne soit à son maître. Dans cet état contraire
+à la nature humaine, où l’on ne reconnaît pas à l’esclave
+plus de droits qu’à l’animal, l’esclave sera moins
+homme certainement. Le sentiment de sa dignité ne s’éteindra
+pas en lui, et il s’indignera de se voir ravalé dans
+l’estime ; l’instinct de la possession survivra dans son âme,
+malgré les exigences de la cupidité du maître, et il s’étudiera
+à tromper la vigilance du maître. Et il verra dans ce
+maître un ennemi qui le méprise et qui l’opprime.</p>
+
+<p>L’esclave s’endurcit sous les coups ; les mauvais traitements
+le jettent dans une torpeur morale qui tient de celle
+de la brute. La nécessité de tout souffrir en silence énerve
+la vigueur de ses facultés ; il tombe dans une somnolence
+qui n’a presque plus rien d’humain. Pour se trouver au
+point où les calculs du maître tendent à l’amener, pour
+avoir la souplesse et la flexibilité qu’exige le maître, l’âme
+de l’esclave doit se briser, être indifférente à tout. Si l’espoir
+d’un affranchissement plus ou moins probable ne soutient ce
+pauvre esclave, c’en est fait de sa valeur physique et
+morale. Il n’a plus d’autre soulagement que de se vautrer
+dans les plaisirs des sens : dans l’ivrognerie et la crapule.
+Il s’abrutit alors ; il se plie sans résistance à tous les caprices ;
+au maître qui le frappe, il dit froidement : « <i>Je suis à toi,
+tue-moi.</i> »</p>
+
+<p>Le même intérêt qui rend le maître exigeant lui ordonne
+d’avoir quelques ménagements et lui fait craindre de perdre
+les travaux de l’esclave, s’il l’exténue. Du reste, beaucoup
+de maîtres, obéissant à la voix de l’humanité, usent de condescendance
+avec les gens qui sont en leur pouvoir. En
+sorte que l’on aurait tort de croire que tous les esclaves sont
+tous réduits à l’extrémité dont nous venons de parler. Il y
+en a qui y sont réduits, et la pente naturelle des choses
+porte les maîtres à les y réduire tous. Cependant, en général,
+soit calcul, soit respect instinctif de l’homme, le maître
+laisse à l’esclave une certaine liberté d’action. Certains ne
+demandent à leurs esclaves qu’une somme déterminée de
+services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mêmes.</p>
+
+<p>Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent
+à faire ce que l’on peut appeler une petite fortune. Par son
+commerce ou son industrie, il parvient à pouvoir acheter
+un esclave qu’il met en son lieu et place auprès de son
+maître, tandis que lui est laissé dans une indépendance relative.
+Il peut aussi se racheter, si son maître y consent.</p>
+
+<p>J’ai connu beaucoup d’esclaves qui, de fait, étaient de
+simples domestiques. En dehors du service auquel on les
+obligeait, ils se livraient à un petit négoce qui n’était pas
+toujours des moins lucratifs ; ils réunissaient leurs amis pour
+se réjouir avec eux ; ils avaient leurs relations établies, leur
+petit centre d’où ils exerçaient leur influence.</p>
+
+<p>Un d’entre eux, nommé Okoutolou, sut se créer une honnête
+aisance, dans le temps même où il était esclave, à
+Wydah. Ce jeune homme avait une petite case à lui ; il
+avait gagné l’affection d’une fille libre et riche pour un
+esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il
+s’est fait dans le commerce une position très-avantageuse.
+Comme je rentrais en France, je passai dans la ville où il
+était établi. Les chefs des comptoirs français de l’endroit
+me dirent qu’Okoutolou était leur traitant le plus actif.</p>
+
+<p>A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les
+plus influents est esclave. Son maître est moins riche que
+lui ; mais il ne lui permet pas de se racheter. Il a un très-grand
+avantage à ne pas l’affranchir.</p>
+
+<p>Malgré toute la bonté dont le maître entoure son esclave,
+quoiqu’il le comble d’égards et de soins, il est rare qu’il en
+obtienne la confiance. L’esclave se cache du maître dont il
+se défie ; s’il a quelques économies, il les porte dans une
+maison étrangère. Il a en ville ce qu’il appelle <i>sa mère</i> ; c’est
+chez <i>sa mère</i> qu’il porte tout ce qu’il possède, ne laissant
+dans la maison de l’<i>olouwa</i> que des objets sans valeur.
+L’<i>olouwa</i> peut changer de dispositions à son égard ; peut-être
+s’il était volé, confisquerait-il les biens de ses gens, par système
+de compensation ou pour un autre motif quelconque.
+Qui sait ce qui peut arriver ?</p>
+
+<p>L’esclavage n’est pas seulement une vie d’opprobre et de
+misère, il est encore et surtout une vie de labeurs, quand
+les esclaves ne sont pas trop nombreux ; et, quand le nombre
+est considérable, une vie d’oisiveté triste, mélancolique.</p>
+
+<p>Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des
+travaux domestiques ; le transport des fardeaux ou des
+voyageurs leur est aussi dévolu.</p>
+
+<p>Aux champs, l’esclave coupe le bois et le transporte,
+défriche, cultive, ramasse la récolte et la renferme. Pour
+tout cela le travail est d’autant plus pénible que l’homme le
+supporte seul : les bœufs ne sont pas soumis au joug, les
+rares chevaux que l’on voit dans le pays sont des objets de
+luxe : bœufs et chevaux ne sont utilisés ni pour la culture,
+ni pour les transports.</p>
+
+<p>A la maison, la simplicité des mœurs n’admet ni beaucoup
+d’employés, ni beaucoup d’emplois. Un nombreux personnel
+n’y a qu’une utilité : flatter l’amour-propre de l’olouwa.
+Celui-ci se glorifie d’avoir beaucoup d’esclaves. Quand il
+sort, il s’en fait suivre, et cette suite chatouille agréablement
+sa vanité. Du reste, il n’a nul souci de savoir si l’oisiveté
+dans laquelle il les laisse croupir leur pèse ou non.</p>
+
+<p>Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est
+relatif en fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers,
+des valets, des <i>hamaquaires</i>. L’office des valets consiste à
+tout ranger dans les appartements (!) du maître, à servir à
+table, à répondre au moindre appel du maître, à lui rendre
+les services qu’il demande. Ce sont les valets qui sont dépêchés
+pour saluer les amis ou remplir les divers messages.
+Le maître se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il
+le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées ?
+Cet usage immoral est un de ceux qu’ils adoptent
+sans vergogne.</p>
+
+<p>A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier.
+Ceux-là sont considérés comme attachés à leur métier pour
+toute la vie : le maçon n’aura d’autre tâche que de maçonner,
+le charpentier de charpenter. Sans doute, le maître
+demeure toujours libre d’envoyer, comme punition, le valet
+de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs.
+Mais s’il loue l’esclave avec son industrie, comme il en a le
+droit, le loueur ne peut imposer à l’esclave un autre emploi
+que celui pour lequel il a été loué. C’est plutôt le droit du
+maître que celui de l’esclave qui est ici protégé ; l’esclave
+en profite et refuse de sortir de ses attributions.</p>
+
+<p>La même chose existait à Rome : « Celui qui possède des
+esclaves à titre d’usufruit, dit Ulpien<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, doit user de chacun
+d’eux selon sa condition. » Il ajoute qu’agir autrement
+« serait un abus de jouissance ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <span class="sc">Ulpien</span>, au Dig. VII, <small>I</small>.</p>
+</div>
+<p>L’esclave ne reçoit du maître que le vêtement et la nourriture.
+Pour vêtement, deux <i>chocotos</i> et un <i>acho</i> suffisent et
+au delà. Le <i>chocoto</i> est un petit caleçon qui descend jusqu’aux
+genoux ; l’<i>acho</i>, une longue pièce d’étoffe de deux à trois
+mètres, large environ d’un mètre cinquante centimètres.
+La dépense totale pour le vêtement d’une année ne dépasse
+pas une trentaine de francs. Ajoutez à cela cinquante à
+soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous
+aurez ce que coûte d’entretien un esclave.</p>
+
+<p>Il est vrai qu’il peut être l’occasion de quelques amendes
+et de beaucoup d’ennuis ; car le maître est responsable de
+ses crimes et délits, et même de ses dettes ; mais le maître a
+la faculté d’abandonner le délinquant à la justice ou aux
+créanciers, jusqu’à ce qu’il ait satisfait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="first">CHAPITRE IX</span><br>
+<span class="xsmall">ÉTAT POLITIQUE.</span></h2>
+
+
+<p>Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique,
+loin d’être inférieur au blanc, le noir se montre en tout
+semblable à lui. Les traits de ressemblance sont tels qu’ils
+suffiraient à eux seuls à montrer la communauté d’origine
+entre les deux races.</p>
+
+<p>Voyons le nègre dans sa vie politique. Est-il, comme le
+blanc, poussé par l’instinct de la <i>sociabilité</i> ? Ses affections,
+ses besoins, ses penchants tendent-ils à la vie sociale ? En
+d’autres termes, le nègre a-t-il été destiné à la société par le
+Créateur ? Vit-il en société ?</p>
+
+<p>Oui, comme le blanc, le nègre a été destiné à la société ;
+ses affections, comme ses besoins, l’y appellent et l’y retiennent.</p>
+
+<p>Les nègres de la côte des Esclaves, les Nagos en particulier,
+ont eu jusqu’à ce jour peu à souffrir des invasions
+étrangères. Aucun conquérant n’est venu jeter le trouble
+chez eux ; aussi la société s’y montre-t-elle comme elle dut
+être partout dans ses commencements.</p>
+
+<p>« Il est facile de concevoir comment les choses se sont
+passées à l’origine du genre humain, et ce qui a préparé les
+voies au régime social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante
+de Dieu, les premiers hommes donnèrent naissance
+à de premiers enfants ; ceux-ci devinrent pères à leur
+tour, et c’est ainsi que se forma une suite de générations
+sorties les unes des autres. Chaque père de famille avait
+autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait
+sur tous les autres et sur leurs familles ; cette suprématie
+paternelle était une espèce de royauté ; on peut dire
+en un sens que celle-ci naquit avec le genre humain, et que
+le premier père fut le premier roi.</p>
+
+<p>« … A mesure que les familles se multipliaient, les liens
+de la subordination à l’égard du premier chef se relâchaient ;
+quoique issues de la même tige, les branches diverses devenaient
+plus étrangères les unes aux autres ; la première
+innocence des mœurs s’altéra ; l’orgueil, la cupidité, la
+jalousie commencèrent à semer le trouble et la division ;
+on sentit le besoin d’une autorité commune, mais plus forte.
+Alors, sur tous les points de la terre habitée, parmi les pères de
+famille il s’en rencontra qui, par leur âge, leur expérience
+et leur force, par ce talent de commander que la nature
+donne, fixèrent les regards et l’estime de leurs semblables,
+prirent sur eux de l’ascendant et en furent obéis. L’habitude
+consacra leur pouvoir, et la société civile commença.
+Les États naissants, trouvant leur modèle dans la famille,
+furent plutôt de petits royaumes que des républiques, ainsi
+que l’attestent les plus anciennes traditions. »</p>
+
+<p>Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa conférence sur
+l’« union de la religion et de la société ». Il semble qu’il ait
+voulu peindre la constitution sociale des nègres de la côte
+des Esclaves. Chez eux, en effet, nous trouvons plusieurs
+familles, renfermées souvent dans une même enceinte,
+soumises à l’autorité d’un <i>ballés</i> ou <i>roi de la maison</i> ; les <i>ballés</i>
+sont soumis aux <i>oloris</i> ou chefs, et ceux-ci au roi. Le roi et
+les chefs sont choisis parmi les personnages les plus influents
+et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur
+obéit.</p>
+
+<p>Malheureusement le pouvoir n’a pas été régénéré par le
+christianisme. Comme tout pouvoir païen, il est arbitraire
+et oppressif, il ne tourne pas ses efforts au profit des sujets ;
+il ne sert pas, il veut être servi : « Les princes des nations
+les dominent, dit notre divin Maître ; les grands exercent la
+puissance sur elles<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <span class="sc">S. Matthieu</span>, <small>XX</small>, 25.</p>
+</div>
+<p>A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens ;
+à la côte des Esclaves, le roi et les chefs pressurent
+de même les peuples.</p>
+
+<p>M. Borghero a dit avec autant d’exactitude que de précision<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> :
+« Le peuple est esclave en masse des rois, puis des
+chefs et finalement des particuliers qui sont en petit nombre. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>, t. XXXVI.</p>
+</div>
+<p>Dans la même lettre, datée du 3 décembre 1863, le même
+missionnaire signale l’influence prépondérante des prêtres,
+des idoles. Il développe trop bien l’ensemble du système
+gouvernemental, pour que nous ne lui laissions pas la parole.
+« Le long de toutes nos côtes, dit-il, les grands et les petits
+États sont gouvernés à peu près de la même manière, et
+peut-être, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner
+les choses, on se convaincrait qu’<i>au fond il y a là plus de
+sagesse qu’on ne le croit ordinairement</i>.</p>
+
+<p>« Vous entendez dire de tous côtés que les monarchies de
+ces régions ne se soutiennent que par un despotisme absolu ;
+que la volonté du souverain est la seule loi ; que le plus
+abrutissant servilisme pèse sur toutes les têtes : il y a du
+vrai dans ces accusations, mais il faut s’entendre. Si l’on
+attribue le despotisme sans frein à la personne du chef, rien
+de plus faux ; ce chef, avec toutes les apparences de l’absolutisme,
+n’en est pas moins enchaîné par les autres chefs
+particuliers, par ceux qui lui tiennent lieu de ministres,
+par les anciens usages. Ensuite, roi, chefs, ministres sont
+enchaînés par les prêtres du fétichisme qui planent au-dessus
+de tous, et dont les ordonnances n’admettent aucune discussion ;
+ce système est général en Afrique, et l’on sait qu’il en
+fut ainsi dès la plus haute antiquité. Le despotisme barbare
+dont on parle existe donc, non pas exercé par un seul, mais
+bien par cette espèce d’oligarchie, qui seule a une existence
+dans une société si élémentaire. »</p>
+
+<p>En traitant de l’état religieux de nos nègres, nous avons
+vu Ghézo, roi du Dahomey, empoisonné par les féticheurs,
+pour n’avoir pas satisfait en entier leurs désirs sanguinaires
+dans les <i>fêtes des coutumes</i> : nous avons vu son fils et successeur,
+Badou, subir leurs exigences, afin d’être tranquille sur
+le trône ; nous avons dit aussi à quelles circonstances on
+doit attribuer le prestige dont jouissent les féticheurs et la
+terreur qu’ils inspirent.</p>
+
+<p>Cet état de choses est un vestige de la période primitive
+des sociétés. Car, si « le premier père fut le premier roi »,
+il fut aussi le premier pontife. Associée au pouvoir de gouvernement
+et de justice, l’autorité sacerdotale ne fit longtemps
+qu’un avec lui entre les mains des patriarches.
+Ceux-ci d’abord furent fidèles aux lois de l’équité, mais ils
+se laissèrent aveugler dans la suite par leurs passions ; et
+bientôt, leurs excès, n’ayant plus de bornes, provoquèrent la
+séparation des pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux
+prima encore le pouvoir royal.</p>
+
+<p>Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont
+pas sorties de cette période d’évolution. Les familles y sont
+réunies par groupes, sous la direction des <i>ballés</i>. Seulement,
+par suite du despotisme supérieur, ces <i>rois de la maison</i> ne
+sont que de simples patrons, sans force pour protéger
+« <i>leurs enfants</i> » contre les abus de pouvoir des chefs, du roi
+et des féticheurs.</p>
+
+<p>Le <i>ballé</i> appelle <i>ses enfants</i> ceux qui lui sont soumis, et
+ceux-ci lui donnent le titre de père, <i>babba</i>. N’est-ce pas ce
+que Mgr D. Frayssinous a dit : « Chaque père de famille
+avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait
+sur tous les autres et sur leurs familles. »</p>
+
+<p>Au-dessus des <i>ballés</i> sont les chefs (<i>oloris</i>). Ceux-ci sont
+au choix du roi. Sans solde et sans revenus, ils n’ont que ce
+qu’ils extorquent pour payer au roi les fortes redevances
+qu’il exige d’eux sous forme de cadeaux. Leur position
+même les force à pressurer leurs inférieurs, à les accabler
+d’exactions ; leur cupidité les y pousse ; et, quoique leur
+tyrannie soit restreinte et subordonnée au bon plaisir du roi,
+elle n’en est ni moins arbitraire, ni moins excessive.</p>
+
+<p>Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son
+chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires ; les
+autres affaires sont de la compétence de chefs spéciaux ;
+quelques-unes ressortissent au tribunal des féticheurs. Tous
+les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions : ceux-ci
+n’ont d’autorité qu’en matière civile ; ceux-là, en matière
+administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu’ils
+ne soient pas aussi bien définis que chez nous.</p>
+
+<p>Du reste, la manière d’agir de ces chefs est la même pour
+tous.</p>
+
+<p>Le roi domine le peuple, les <i>ballés</i> et les chefs : riches et
+pauvres, maîtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce
+n’est les féticheurs. Son pouvoir absolu n’a généralement
+d’autre contre-poids que l’autorité des féticheurs et leurs
+prescriptions, avec la sanction du poison.</p>
+
+<p>Nous devons signaler à Abè-okouta une espèce de société
+maçonnique dont les décisions sont impératives pour tous,
+même pour le roi. Les <i>ogbonis</i> sont affiliés au pouvoir civil
+et au pouvoir religieux ; ils ont leurs loges et leur mot
+d’ordre, couvrent leurs réunions d’un mystère impénétrable
+et agissent dans le plus grand secret. Ils délibèrent sur ce
+qui peut intéresser le bien de l’État et notifient au roi leurs
+arrêts. Quand les protestants voulurent s’établir à Abè-okouta,
+le roi ne leur donna l’autorisation que lorsque les <i>ogbonis</i> y
+consentirent<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> « Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrètes. L’initiation
+s’appelle le « mélange du sang ». Tout nouvel initié se fait une légère
+incision et mêle son sang au sang de l’initiateur. C’est là un pacte secret
+et indissoluble. Partout où ils vont, les initiés se reconnaissent à des
+signes particuliers.</p>
+
+<p>« Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte,
+très-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à de
+cruelles répressions.</p>
+
+<p>« Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs les
+plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et les autres
+servent le même maître. Voilà ce qui explique l’influence qu’exercent
+certaines classes de prêtres et de prêtresses sur une immense contrée. »</p>
+
+<p class="sign">(<span class="sc">Courdioux</span>.)</p>
+</div>
+<p>On comprendra aisément qu’il y a là un obstacle considérable
+à toute influence étrangère, en même temps qu’à la
+liberté d’action du pouvoir suprême.</p>
+
+<p>La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs
+familles. Le prince régnant choisit souvent son successeur
+parmi ses enfants et le fait agréer par les chefs. S’il ne l’a
+point fait, les chefs, après sa mort, font choix de celui qui
+leur semble devoir être le plus favorable à leurs idées et à
+leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s’en occupent
+guère ; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point
+dans le paganisme.</p>
+
+<p>Quand le roi a choisi son successeur, il se l’associe dans
+le maniement des affaires ; il en fait <i>son second</i> (<i>ékédji</i>), son
+coadjuteur, qui se forme en même temps qu’il sert d’aide.
+Les chefs et les <i>ballés</i> ont aussi leur <i>ékédji</i>.</p>
+
+<p>Les féticheurs n’ont jamais entendu ces paroles sublimes
+adressées par le divin Maître aux gouvernants chrétiens :
+« Que le plus grand devienne le plus petit, que le chef se
+fasse le <i>ministre</i><a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. » Aussi ne s’inspirent-ils que de leur
+cupidité et des caprices de leur imagination. Ils voient sans
+protester le roi s’abandonner aux excès de la tyrannie, tant
+que leurs intérêts ne sont pas contrariés. Parfois, le poison
+répond à ces excès ou punit le roi d’avoir déplu aux féticheurs.
+Malgré cela, les despotes succèdent et succéderont
+toujours aux despotes, jusqu’au temps où le christianisme
+viendra éclairer l’intelligence, purifier les sentiments, redresser
+et fortifier la volonté. Alors seulement, chefs, roi et
+ministres de la religion se dévoueront à la noble mission que
+Dieu leur assigne de <i>servir</i> ceux qui leur sont soumis.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <span class="sc">Saint Luc</span>, <small>XXII</small>, 25.</p>
+</div>
+<p>Pour le moment, chez les nègres comme chez tous les
+païens anciens et modernes, Dieu étant <i>déplacé</i> et méconnu
+dans la pratique, la conscience étant aveuglée par des passions
+sans frein, tout est livré à l’arbitraire et au bon plaisir
+des puissants. Le roi pressure tout le monde, et les chefs ne
+sont pas plus libres dans l’exercice de leur pouvoir que les
+individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits.</p>
+
+<p>En dehors du Dahomey, les excès de pouvoir ne sont pas
+aussi exorbitants et aussi communs.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés
+légitimes. Ceux qui les commettent ne sont pas à l’abri des
+remords ; ils sentent le besoin de déguiser leurs injustices et
+leur donnent une apparence de légalité, en invoquant les
+<i>coutumes</i>.</p>
+
+<p>Les <i>coutumes</i>, chez les nègres, tiennent lieu de lois. Je dis
+<i>tiennent lieu de lois</i>, parce que, en réalité, il n’y a pas de lois
+clairement formulées : chacun est abandonné aux lumières
+de sa raison, lumières bien obscurcies, et à ce qui survit de
+la conscience, dans le débordement des passions.</p>
+
+<p>On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou
+expliquent les prescriptions de la loi naturelle. Elles se
+basent, non sur le droit et la justice, mais sur des décisions
+arbitraires antérieures. Elles ne disent pas : il est juste, il
+faut, il est équitable. Elles disent : on a fait, il est d’usage.
+Et encore s’occupent-elles fort peu de la moralité de l’acte.
+Une loi formule le devoir ; elle enseigne et elle commande,
+tandis que la coutume n’est qu’un souvenir et la répétition
+de ce qui s’est déjà fait. La perfection de la loi consiste à
+ne rien laisser à la discussion et à l’arbitraire du juge ; cette
+perfection ne saurait convenir à la coutume, qui laisse toutes
+portes ouvertes au caprice du juge.</p>
+
+<p>Les coutumes, chez les nègres, sont presque toujours
+restrictives : c’est le fait accompli de l’oppression érigé en
+principe. Une première fois, on a injustement condamné
+quelqu’un ; dans la suite, semblable injustice rentre dans ce
+qu’on appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera sous
+le prétexte que c’est la coutume.</p>
+
+<p>Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que
+nous les donnons. A Wydah, un missionnaire conversant
+avec le Yévogan lui conseillait de faire rédiger une espèce
+de code des coutumes. « De cette manière, disait-il, les
+blancs connaîtront les usages du pays, et ils s’y conformeront. — Cette
+mesure serait tout à fait impolitique, répondit
+le rusé vieillard ; nous n’aurions plus occasion de vous
+infliger des amendes. » Ce mot en dit plus que nous ne saurions
+le faire.</p>
+
+<p>Tel est le pouvoir à la côte des Esclaves : il tend toujours
+à l’oppression ; il n’est enrayé dans sa marche que par les
+calculs de l’intérêt. L’intérêt oblige souvent le roi à user de
+ménagement avec les chefs, et les chefs à modérer les exactions
+à l’égard des <i>ballés</i> et du peuple ; sinon, presque tout
+est livré au caprice.</p>
+
+<p>Voyons maintenant, d’une manière spéciale, le rôle des
+féticheurs dans la société civile.</p>
+
+<p>« Les saints Pères ont remarqué, nous dit Rohrbacher<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>,
+que, dans l’ordre primitif de la nature, Dieu n’accorda point
+à l’homme de domination sur l’homme, mais seulement sur
+les animaux. Aussi, avant le déluge, voit-on des pasteurs de
+troupeaux, mais point de dominateurs de peuples. On y voit
+des pères et des enfants, mais point de rois ni de sujets,
+point de maîtres ni d’esclaves. Dans sa première enfance, le
+genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De
+souverain proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il
+n’y avait que Dieu. On voit, par l’exemple de Caïn et de
+son descendant Lamech, qu’il n’avait point encore communiqué
+aux hommes le droit de faire mourir aucun d’entre eux,
+même pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait
+être puni sept fois, et celui qui tuait le second devait l’être
+septante fois sept. Il se réservait à lui seul la punition,
+même temporelle, du meurtre. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Livre III.</p>
+</div>
+<p>Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer
+les crimes par la force, il est tout naturel que ce pouvoir fut
+d’abord confié aux prêtres, représentants et ministres de
+Dieu dans la société ; il est naturel aussi qu’on eut recours
+au <i>jugement de Dieu</i>. De là, les épreuves judiciaires ou ordalies,
+sortes de jugements auxquels les prêtres présidaient.</p>
+
+<p>A la côte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et
+ce sont les féticheurs qui les font subir.</p>
+
+<p>Il y a au moins deux espèces d’épreuves : les unes,
+afflictives, frappent l’individu qu’elles jugent coupable ; les
+autres, simplement déclaratives, se bornent à prononcer
+sur la culpabilité ou l’innocence du prévenu.</p>
+
+<p>Les principales épreuves afflictives sont l’épreuve par
+l’eau et par l’<i>oricha</i>. Celle-ci est la plus commune ; on la
+subit pour des motifs souvent frivoles. Un homme est-il
+accusé ou simplement soupçonné d’avoir commis un vol, il
+offre de se purger de l’accusation en <i>buvant l’oricha</i>. Veut-on
+lui demander une preuve de son innocence, on lui demande
+de <i>boire l’oricha</i> : <i>boire l’oricha</i> est une espèce de serment.</p>
+
+<p>Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer
+que celui qui la subit est entièrement à la merci des
+caprices du féticheur qui la fait subir.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que <i>boire le fétiche</i> ? C’est avaler, <i>sans la connaître</i>,
+une boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de
+dire quel danger on court en s’abandonnant, les yeux fermés,
+à ces hommes sans mœurs et sans conscience, habiles manipulateurs
+de poison, maîtres passés dans l’art de mal faire.
+Ils sont d’autant plus à redouter qu’ils manœuvrent dans
+l’ombre et sous le couvert de l’<i>oricha</i>. Leurs crimes sont
+d’autant plus audacieux qu’ils sont à l’abri de toute poursuite,
+du moment où tous les attribuent à l’<i>oricha</i>. Du prévenu
+que le féticheur empoisonne, on dira : « Il a bu l’<i>oricha</i> ;
+<i>l’oricha l’a tué</i>. » Qui oserait faire le procès à l’<i>oricha</i> ?</p>
+
+<p>On pourrait croire que les noirs seuls sont exposés à subir
+l’épreuve dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les
+Européens y sont soumis ; ou, pour mieux dire, on ne la
+leur impose jamais. Lander, toutefois, prétend avoir affronté
+le danger de cette épreuve toute païenne et barbare. Écoutons
+le voyageur anglais :</p>
+
+<p>« Peu de jours après mon arrivée à Badagri, dit-il, trois
+Portugais, marchands d’esclaves, résidant dans cette ville,
+se rendirent près du roi et de ses principaux ministres, qui
+tous jusqu’alors m’avaient comblé d’égards et de prévenances,
+et lui firent entendre que j’étais un espion du gouvernement
+anglais, et que, s’ils me laissaient partir, on me
+verrait bientôt venir avec une armée pour m’emparer du
+pays. Ces calomnies grossières eurent sur des esprits crédules
+leur effet ordinaire, et changèrent l’intérêt qu’on m’avait
+témoigné en une froide réserve d’abord et bientôt en hostilité
+déclarée. A la fin, tous les chefs réunis arrêtèrent de
+me soumettre à l’épreuve de l’eau fétiche.</p>
+
+<p>« Ils me mandèrent auprès d’eux, et je dus traverser une
+foule compacte d’habitants que le bruit de la chose avait
+instantanément rassemblés. Tous paraissaient fort agités, et
+la plupart étaient armés de dards, de haches et de casse-tête.
+J’avais à peine pénétré dans la case du fétiche, qu’un
+des assistants me présenta brusquement une calebasse pleine
+d’un liquide limpide comme de l’eau de source, mais d’une
+amertume révoltante, et m’ordonna de tout boire, disant : — Si
+tu es venu dans de mauvais desseins, cette liqueur te
+tuera ; dans le cas contraire, elle ne te fera aucun mal.
+Comme il n’y avait pas à balancer, je pris mon parti sur-le-champ
+et j’avalai le breuvage sans hésiter ; puis, regagnant
+ma case en toute hâte, je pris une forte dose d’émétique
+accompagnée d’une grande quantité d’eau tiède. Grâce à cet
+antidote, je n’éprouvai aucune suite fâcheuse d’une épreuve
+qui, presque toujours, est mortelle.</p>
+
+<p>« Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant
+que le fétiche m’avait épargné, redevinrent pour moi affables
+comme auparavant ; ils répétaient sans cesse que j’étais
+protégé de Dieu, et qu’il n’était pas au pouvoir des hommes
+de me nuire. »</p>
+
+<p>Le noir coupable n’ose <i>boire le fétiche</i> ; à l’appréhension
+du châtiment caché dans l’épreuve se joignent les terreurs
+d’une conscience troublée, et il redoute l’épreuve. L’innocent
+lui-même a tout à craindre d’y être exposé. Quoique la
+superstition lui donne une certaine assurance, elle ne
+l’aveugle pas au point de lui cacher le danger qu’il court. Il
+s’efforce de conquérir les bonnes grâces de l’<i>oloricha</i> par ses
+cadeaux ; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs
+de sa cupidité ? l’<i>oloricha</i> n’a-t-il pas quelque intérêt à se
+débarrasser de lui ? lui a-t-on donné des cadeaux plus importants
+pour le décider à faire mourir le prévenu ? Ces pensées
+et bien d’autres encore inspirent une juste terreur au malheureux
+qui se présente pour boire l’<i>oricha</i>.</p>
+
+<p>L’<i>oricha</i>, lui, agit avec connaissance de cause ; il offre,
+comme il l’entend, le poison ou un breuvage inoffensif ; et,
+comme « presque toujours l’épreuve est mortelle », presque
+toujours il ajoute à ses crimes. Les homicides fréquents dont
+il se rend coupable étouffent en lui tout sentiment humain,
+en sorte qu’il est bientôt dominé par le besoin de tuer. Cela
+le rend très-redoutable et très-influent sur des esprits faibles
+comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse sous
+la main du despotisme.</p>
+
+<p>L’épreuve par l’eau se subit dans une rivière ou une
+partie de la lagune spécialement réservée à cet effet. Dans
+cet endroit, l’eau, dit-on, est sous l’influence de l’<i>oricha</i> ;
+c’est pourquoi elle engloutit le coupable et laisse surnager
+l’innocent. L’<i>oricha</i> hantant ces parages, il est naturel qu’on
+en prohibe l’accès aux profanes, dont les regards seraient
+peut-être par trop importuns.</p>
+
+<p>A Porto-Novo, l’épreuve par l’eau se fait à Togbo, lieu
+sacré situé dans le canal de Wémé, qui met en communication
+le <i>grand lac</i> de Nokhoué et la lagune de Porto-Novo. Il
+est défendu de fréquenter cette localité ; les féticheurs seuls
+ont des habitations tout autour.</p>
+
+<p>On dit que des filets et des piéges habilement déguisés servent
+à accomplir les manœuvres criminelles de l’épreuve, quand
+on veut perdre le prévenu ; qu’il y a des plongeurs remarquables
+auxquels il est facile de rester longtemps immergés, en
+sorte qu’ils peuvent retenir sous l’eau ou rejeter à la surface
+ceux qu’ils veulent faire mourir ou préserver d’un accident.</p>
+
+<p>L’épreuve par l’eau est rarement favorable à ceux qui la
+subissent ; on ne l’impose qu’à ceux dont la perte est décidée ;
+l’accepter, c’est aller au-devant d’une mort à peu près certaine.</p>
+
+<p>Un ancien <i>gogan</i> de Porto-Novo tomba dans la disgrâce
+du roi Mecpon, après avoir longtemps joui de sa confiance
+et de ses faveurs. Le roi le mande auprès de lui, l’accable
+de reproches et lui déclare qu’il lui est suspect. « Tu n’as
+qu’un seul moyen de te justifier, lui dit-il en terminant. Si
+tu n’es pas coupable, tu n’as pas à craindre le courroux
+vengeur de l’<i>oricha</i>. Va à Togbo ; que l’<i>oricha</i> proclame ton
+innocence. — O roi, répondit le <i>gogan</i>, tu oublies que mon
+aïeul fut l’organisateur de Togbo ; ce qui est mystère pour le
+peuple n’est pas un secret pour moi ; je serais d’une simplicité
+bien naïve, si j’acceptais ta proposition. » Il refusa
+l’épreuve, et, pour fuir les effets de la haine du roi, il se
+réfugia à Badagri, où il termina ses jours, à l’ombre et sous
+la protection du pavillon britannique.</p>
+
+<p>Il n’est pas toujours aisé d’éviter l’épreuve. Todjinou,
+traitant de Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage
+au roi, se vit contraint à la subir. Doué d’une grande
+énergie et d’une force peu commune, il sort une première
+fois sain et sauf des eaux de Togbo.</p>
+
+<p>Séance tenante, on l’accuse d’une prétendue trahison et
+on l’oblige à renouveler l’épreuve, afin de se purger de ce
+crime imaginaire. Et d’abord on lui fit boire un breuvage
+dont l’effet devait être d’engourdir ses membres quand il
+entrerait dans l’eau. <i>Le fétiche le tua !</i>… Comment donc ne
+l’aurait-il point tué !</p>
+
+<p>Un mot seulement sur les épreuves déclaratives. L’<i>ounchè</i>
+de Porto-Novo nous servira d’exemple. Il ne tue pas, mais
+déclare seulement la culpabilité ou l’innocence du prévenu.
+Il n’en est pas moins terrible pour cela ; car parfois son
+témoignage équivaut à une sentence de mort. En réalité,
+<i>ounchè</i> fait office de témoin.</p>
+
+<p>L’<i>ounchè</i> est une espèce de petite pirogue couverte de
+draperies qui retombent jusqu’à terre. On pose cet instrument
+sur la tête de l’accusé, et l’on attend la déposition
+muette de ce témoin étrange. Après les pratiques et les
+invocations d’usage, l’<i>ounchè</i> se met en mouvement, mû
+par je ne sais quel moteur. Bientôt le mouvement s’accentue,
+et l’<i>ounchè</i> vient frapper l’inculpé. Est-il frappé par devant,
+le fétiche le dénonce comme coupable ; frappé par derrière,
+il est reconnu innocent.</p>
+
+<p>On ne saurait attribuer tout, dans ces épreuves, à l’adresse
+et à la supercherie. Ici, comme dans les autres manœuvres
+des féticheurs, beaucoup de choses sont humainement
+inexplicables. Les féticheurs se mettent en relation avec le
+diable ; « celui-ci, disent-ils, vient à leur aide et fait ce que
+les hommes ne pourraient faire ».</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, leurs manœuvres ne sont pas exclusivement
+des pratiques de religion ; elles entrent pour beaucoup
+dans l’administration civile ; comme moyens administratifs,
+les épreuves donnent aux <i>olorichas</i>, dans la société,
+une influence réelle et capitale. Ainsi, quoiqu’ils n’aient
+pas de pouvoir administratif direct dans l’ordre civil, les
+féticheurs se mêlent des affaires qui sont de ce ressort et les
+traitent avec voix prépondérante.</p>
+
+<p>La <i>police</i>, chez les noirs de nos contrées, est admirablement
+organisée. Nous avons signalé Égoungoun et Oro
+comme agents de la haute police. Après ce que nous venons
+de dire, on comprendra que l’on redoute ces policiers
+<i>orichas</i>.</p>
+
+<p>Parlons des policiers profanes.</p>
+
+<p>Dans le Yorouba, le roi a auprès de lui des gens de cour
+(<i>bafin</i>, <i>ibafin</i>), dont six servent de chambellans dans son
+palais, sous le nom d’<i>iwéffa</i>. Les autres veillent à l’ordre
+public.</p>
+
+<p>Les chefs délèguent aussi aux gens de leur suite, varlets
+connus par les Européens sous la dénomination portugaise
+de <i>moços</i>, garçons, le soin d’assurer la tranquillité publique
+et de rechercher les criminels. Les <i>moços</i> reçoivent les
+plaintes, font les premiers interrogatoires, informent l’affaire.
+Ils font en général tout ce qui, chez nous, est du ressort de
+la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans
+l’intérêt du chef dont il est <i>moço</i>.</p>
+
+<p>« Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des États aussi
+peu civilisés que ceux de la côte des Esclaves, il puisse
+exister une police quelconque ? Cependant, sous ce rapport,
+les nègres, et en particulier les Dahoméens, peuvent être
+comparés à plus d’un peuple civilisé. Il est rare qu’un crime
+soit commis sans que l’auteur en soit bientôt découvert.</p>
+
+<p>« Les <i>moces</i> ou domestiques des cabécères sont chargés
+de veiller à l’ordre public. Ils sont, tout à la fois, huissiers,
+gendarmes, geôliers et bourreaux.</p>
+
+<p>« A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par
+les <i>laris</i> (officiers du roi). Ils surveillent les marchés,
+reçoivent les droits aux portes de la ville, etc. Rien ne les
+distingue des gens du commun, si ce n’est la coupe particulière
+de leurs cheveux. Ils les rasent sur les côtés et tressent
+en forme de crête ceux du milieu. Toucher la tête d’un <i>lari</i>
+est réputé crime. Le premier <i>lari</i> du roi jouit de toute la
+confiance de son maître.</p>
+
+<p>« Il existe sous le nom de <i>zangbéto</i> (<i>zan</i>, nuit, et <i>gbéto</i>,
+gens) des gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes
+gens de la ville. Ils se répandent dans les principaux quartiers
+par groupes de six ou huit. L’un d’eux est enveloppé
+d’un grand manteau de paille qui le couvre complétement.
+A l’extérieur de ce manteau sont suspendues de grosses
+coquilles (<i>agathinès</i>) tenant lieu de grelots. Le <i>zangbéto</i> ainsi
+costumé se tient à l’écart de ses compagnons, et, pendant
+que ceux-ci, dissimulés derrière une muraille, font une
+musique charivarique, lui s’agite dans son manteau de
+paille, pirouette, court, revient à sa place en accompagnant
+cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres. Aussi
+les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les
+<i>zangbétos</i> sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de
+la mer pour venir garder la cité.</p>
+
+<p>« Ils ont le droit d’arrêter les passants qui s’attardent
+après huit ou neuf heures du soir. Leur devoir est d’empêcher
+les incendies et les vols de nuit. Néanmoins les <i>zangbétos</i>
+ont la plus triste réputation : ils rappellent les voleurs
+du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a organisé une bande
+de voleurs toujours en mission sur un point du territoire.
+Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but d’obliger
+tous mes sujets à avoir de l’ordre et à faire bonne garde.</p>
+
+<p>« Le grand avantage du <i>zangbéto</i> est peut-être d’arrêter
+les rôdeurs de nuit et d’éviter par là un grand nombre
+d’incendies causés par la malveillance ou par des vengeances
+personnelles.</p>
+
+<p>« Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la
+ville, mais il est prudent à eux de se faire précéder d’une
+lanterne. »</p>
+
+<p>Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées
+au roi, soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre
+davantage l’inculpé ; car le roi ne manquera certainement
+pas l’occasion qu’on lui offre de <i>manger</i>. C’est un moyen de
+lui faire la cour que de lui fournir de semblables occasions.</p>
+
+<p>Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie
+administrative : l’oricha, qu’il est défendu de regarder ou de
+profaner ; l’<i>oiseau du roi</i>, qu’on ne saurait chasser sans crime ;
+la vente de tel ou tel produit pour l’exportation, de tel ou
+tel poisson sur certaines places, etc., etc.</p>
+
+<p>C’était à Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du
+nom d’Okoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de
+reprendre le travail. Vers six heures et demie, le <i>moce</i> d’un
+cabécère vint, de la part de son maître, m’annoncer qu’Okoubonzi
+était retenu par le chef. « Mon maître te fait dire de
+venir chez lui, me dit le moce ; vous vous entendrez afin
+qu’il te rende ton ouvrier. — Qu’a fait mon ouvrier ? »
+demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel
+était son crime ; je ne le donne à deviner ni en mille, ni en
+cent, ni en dix, ni en un ; je m’exécute immédiatement et
+je viens au fait. « Ton moce, me fut-il répondu, est monté
+sur un arbre près de la maison de mon maître. — Qu’allait-il
+faire sur cet arbre ? — Prendre des feuilles pour faire un
+remède. — Quel crime y a-t-il donc à cela ? l’arbre est-il
+fétiche ? explique-toi vite. — L’arbre, je te l’ai dit, est près
+de la maison de mon maître. Or, dans la maison, il y a une
+femme du roi. Fort heureusement cette femme n’était pas
+dans la cour au moment où ton moce était sur l’arbre, et il
+ne l’a point vue ; s’il l’avait vue, il serait envoyé au roi, qui
+certainement le ferait mettre à mort. Le cas est grave, mais
+mon maître en ta considération étouffera l’affaire. »</p>
+
+<p>Je compris vite que le chef en question voulait m’extorquer
+quelque chose, sous forme d’amende ou de cadeau : il
+ne fallait pas être bien au courant des us et coutumes du
+pays pour le deviner. Je n’étais pas d’humeur à me laisser
+duper, et je dis au messager du chef : « Va dire à ton maître
+que je connais un chef dans la ville capable de régler le différend ;
+je connais le <i>Yévogan</i>, tandis que ton maître m’est
+inconnu. » Et me tournant vers un enfant, je le chargeai
+d’aller informer le Yévogan, qui est le chef principal de la
+ville, le priant de faire rendre mon ouvrier à la liberté. Le
+pauvre garçon dut attendre jusqu’à quatre heures du soir
+qu’on jugeât à propos de le laisser sortir ; encore lui fit-on
+subir de dures admonestations.</p>
+
+<p>Les <i>pénalités</i> en usage parmi les noirs sont : la mort, l’emprisonnement,
+les amendes et le fouet (kpachan).</p>
+
+<p>Les pénalités sont la sanction qui garantit l’observation
+de la loi, l’exécution de la volonté des supérieurs. Quand la
+volonté du supérieur est juste, l’homme raisonnable l’accepte
+sans peine ; mais lorsque cette volonté est arbitraire et
+capricieuse, la raison et la conscience la repoussent, et l’inférieur
+ne s’y soumet qu’avec répugnance. Dans le premier
+cas, une sanction légère amène l’accomplissement du devoir ;
+dans le second, il faut de fortes pénalités afin de contraindre
+les sujets à ce qu’on leur demande. De fortes pénalités sont
+nécessaires aussi pour déterminer ceux qu’une conscience
+engourdie ne pousse pas à la pratique du bien. Dès lors, on
+conçoit que les peines soient, dans le paganisme, comme
+dans toutes les nations corrompues, et plus sévères, et plus
+fréquentes.</p>
+
+<p>Nous l’avons déjà dit : dans le paganisme, et par conséquent
+chez les noirs de la côte des Esclaves, l’autorité du
+souverain, celle des chefs et celle des maîtres, l’autorité à
+tous les degrés est arbitraire, parce qu’elle n’est pas dirigée
+par la conscience. Aussi, <i>elle a besoin de s’imposer par la violence</i>,
+et le maître est toujours armé du fouet, et les chefs
+extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés
+en prison, etc. ; et le souverain préside sans relâche aux
+exécutions… ou aux sacrifices, quand les exécutions juridiques
+ne suffisent pas à ses désirs.</p>
+
+<p>En théorie, les noirs décrètent la peine de mort contre les
+meurtriers, les traîtres, les adultères, les incendiaires et les
+voleurs. Les prisonniers de guerre sont aussi mis à mort, à
+moins qu’on ne les réserve à l’esclavage.</p>
+
+<p>On dit que le nègre est voleur, et l’on dit vrai. Si la pratique
+répondait à la théorie, il y a longtemps que les nègres
+auraient été exterminés. Heureusement pour la race noire,
+les chefs et le roi, plus encore que le fétiche, sont sensibles
+à l’appât des cadeaux. La vue d’un cadeau les rend on ne
+peut plus accommodants ; si bien que la peine de mort n’est
+pas même commuée : on néglige complétement d’y faire la
+moindre attention. Quelquefois, on exécute la loi, c’est-à-dire
+qu’on exige la mort d’un individu, mais on laisse le coupable
+substituer une victime à sa place. Alors l’innocent
+paye pour celui qui a commis le crime : l’esclave, pour le
+maître ; l’enfant, pour les parents…</p>
+
+<p>La peine de mort n’est pas la même partout : elle varie,
+chez les noirs aussi bien qu’en Europe, selon la nature du
+crime et selon les pays. A Agoué et dans les Popos, il y a
+des cas où l’on empale le condamné ; presque partout il est
+admis de le brûler vif, de le décapiter, de l’assommer, de
+l’étrangler… Souvent, avant de lui donner la mort, on le
+torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les
+entrailles ou la poitrine…</p>
+
+<p>Un Brésilien m’a parlé d’une exécution à laquelle il
+assista à Porto-Ségouro. Le coupable fut d’abord empalé,
+ensuite on planta en terre le pieu qui avait été l’instrument
+du supplice, enfin on alluma un grand feu tout autour. Le
+malheureux supplicié, rôti à petit feu, détournait la tête
+lorsque la flamme ou la fumée lui venaient dessus. Il passa
+plus d’une journée dans cette horrible situation. Et l’on
+buvait, et l’on dansait autour de lui.</p>
+
+<p>On le voit : je ne déguise pas ce qu’il y a de barbare dans
+les mœurs des nègres. Je ne crains pas d’infirmer ma thèse,
+en dévoilant la vérité. Et si l’on m’objectait ces horreurs,
+je prierais mes contradicteurs de me dire si nos pères, les
+Gaulois, ne commettaient point de semblables atrocités ; si
+Rome n’eut pas des sacrifices humains, et si elle ne se faisait
+pas un jeu de voir les gladiateurs se déchirer dans l’arène
+ou de jeter les chrétiens aux lions.</p>
+
+<p>La <i>prison</i> ! « Dans l’antiquité et bien longtemps encore
+dans les temps modernes, la prison a été considérée, non
+comme un moyen de correction, mais comme un lieu de
+supplice et de vengeance : les prisonniers étaient enfermés
+dans un espace étroit, privés d’air et d’exercice, et livrés à
+la brutalité des geôliers. Avec le christianisme, on commença
+de s’occuper d’améliorer le sort des prisonniers. » Ainsi
+parle Bachelet<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. En traitant la question à un autre point de
+vue qu’au point de vue simplement historique, il aurait pu
+dire : Dans l’antiquité et partout où le christianisme n’a
+pas fait sentir ses bienfaisantes influences, la prison est et
+<i>sera</i> considérée… Après ces déclarations, je puis parler sans
+ambages.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Dictionnaire des lettres, des beaux-arts</i>…</p>
+</div>
+<p>A la côte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits
+longs de 2 ou 3 mètres, un peu moins larges, creusés en
+terre, sans fenêtres et sans jour. Là se trouvent pêle-mêle
+plusieurs détenus, enchaînés, couchant dans leurs ordures,
+à côté peut-être du cadavre de quelque compagnon d’infortune
+qui a succombé sous le poids de la misère. Ils ont au
+cou un collier en fer auquel est rivée une chaîne qui passe
+par un trou du mur et est fortement attachée au dehors. On
+peut, de l’extérieur, tirer la chaîne vivement, et le prisonnier
+est étranglé, sans s’être douté du danger et sans avoir
+vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont tenus dans
+l’isolement ; que la nourriture leur est distribuée avec parcimonie ;
+qu’ils sont toujours menacés de mort. En vérité,
+« la prison n’est pas un moyen de correction, mais un lieu
+de supplice et de vengeance ». Puisse le christianisme modifier
+bientôt ce lamentable état de choses ! puisse-t-il bientôt
+<i>régénérer</i> le noir !</p>
+
+<p>Le <i>fouet</i> et les <i>amendes</i> sont les moindres châtiments.</p>
+
+<p>A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des
+amendes ; c’est ce qu’en style du pays on appelle <i>manger</i>. Les
+chefs, toujours avides, ne laissent passer aucune occasion de
+<i>manger</i>, et, si l’occasion ne s’offre pas d’elle-même, ils
+mettent tout en œuvre pour la soulever.</p>
+
+<p>Le <i>kpachan</i> est le châtiment des esclaves et de ceux qui
+ne peuvent payer des amendes. On appelle <i>kpachan</i> une
+lanière de cuir d’hippopotame, un nerf de bœuf, une cravache,
+une houssine, un fouet quelconque. Les nègres ont une
+manière de s’en servir qui rend encore plus terrible cet
+instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et vifs,
+en traînant le <i>kpachan</i> sur le corps. Au premier coup, la
+peau part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des
+contorsions affreuses, tandis que le maître ou le chef ordonnateur
+ricane avec ceux qui l’entourent, et se fait un jeu de
+contempler les grimaces du supplicié.</p>
+
+<p>La torture du <i>kpachan</i> est souvent infligée pour obtenir
+des aveux d’un prévenu ou d’un homme simplement suspect.
+Le maître a-t-il été volé, la coutume l’autorise à jeter
+dans les fers les gens de sa maison et à les fouetter pour
+leur arracher quelque révélation.</p>
+
+<p>Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez
+les noirs païens, alors qu’elle a été en usage chez nous
+jusqu’en 1780. Mais plutôt, étonnons-nous de ce que les
+procédés appliqués furent chez nous plus barbares que chez
+les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du patient ; ils
+ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le faisait
+à Paris ; ils n’attachent pas celui qu’ils soumettent à la question
+sur une chaise de fer, et ils n’approchent pas ses membres
+d’un feu de plus en plus vif, ainsi qu’on le pratiquait en
+Bretagne.</p>
+
+<p>L’<i>impôt</i>, à la côte des Esclaves, n’est point destiné à couvrir
+les dépenses des services publics ; il n’est pas, non plus,
+proportionné aux revenus de chacun. En matière d’impôt
+comme dans tout le reste, l’arbitraire du roi et des chefs
+est la règle, leur intérêt est le but vers lequel ils dirigent
+tout. Sans souci de l’utilité générale, le roi et les chefs
+exploitent le pays pour leur bénéfice privé. <i>C’est l’égoïsme
+païen</i> qui rapporte tout à soi.</p>
+
+<p>On prélève une part des revenus du sol, de la pêche, du
+commerce : huile de palme, tafia, cauris, fruits de la terre,
+tout paye. Les blancs, en guise d’impôts, payent des droits
+d’importation et des cadeaux. Ces revenus ne sont pas les
+revenus de l’État, mais les revenus du roi et des chefs :
+seuls, le roi et les chefs en profitent. « Les prétentions, au
+Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et
+les grands cabécères s’arrogent le droit de s’emparer de
+tout ce qui leur plaît : passent-ils sur les marchés, ils prennent,
+sans rien payer, ce qui leur convient. Sous les anciens
+rois avait lieu une autre espèce de pillage bien plus singulier ;
+voici la chose : quand le monarque voulait approvisionner
+sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les
+villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque
+maison, d’y prendre tout ce qui avait quelque prix et de
+l’expédier à la capitale. Ghézo avait presque aboli cet abus ;
+mais, en l’année 1861<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, le roi voulut y revenir. Il y a près
+d’un mois, un dimanche matin, je vois un grand nombre
+d’habitants apporter dans le fort toutes sortes d’objets : des
+provisions alimentaires, de l’eau-de-vie, des étoffes, de la
+poterie, etc. — Pourquoi ce déménagement général ? C’est
+que, ce jour-là, on avait commencé à faire la visite de la
+ville et à ramasser pour le roi tout ce que les envoyés
+jugeaient propre à son service. Ceux qui furent assez heureux
+pour déposer leurs effets dans l’enceinte inviolable de
+notre fort sauvèrent leur mobilier. Leur cauchemar dura
+trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable
+quantité d’objets dont nous ignorons les maîtres. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866.</p>
+</div>
+<p>Les impôts ordinaires sont portés au roi, au moment de
+la fête des coutumes ; ils sont aussi perçus par les <i>onibodés</i>.
+<i>Onibodé</i> veut dire, en s’en tenant à l’étymologie, qui se tient
+dehors (<i>oni</i>, qui a, — <i>ibi</i>, sa place, — <i>odé</i>, dehors). Ce nom
+convient bien à ces collecteurs des revenus ; on les rencontre
+au dehors, assis à la porte des négociants, dans la rue,
+sur les places, au bord des chemins ou près de la lagune ;
+ils regardent partout où peuvent passer les produits divers.</p>
+
+<p>On traduit mal <i>onibodé</i> par <i>décimère</i> : ce dernier mot suggère
+des idées qui n’ont pas le moindre rapport avec la
+réalité des choses.</p>
+
+<p>Les <i>onibodés</i> sont d’une exigence outrée. Leur personne
+étant inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu’à la provocation,
+molestant les voyageurs, les rançonnant sans pudeur,
+les arrêtant sur la lagune et menaçant de ne pas les laisser
+passer, s’ils ne subissent leurs exigences. Quand un Européen
+entreprend un voyage, il compte combien d’<i>onibodés</i> il rencontrera
+sur son chemin, et il emporte pour chacun une
+bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs
+ne lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si
+on ne les rencontrait qu’à l’arrivée et au départ ! mais on
+les trouve partout. A peine fermez-vous les yeux que les
+canotiers vous réveillent : « Voilà l’<i>onibodé</i> ! » Au milieu de
+la nuit, « l’<i>onibodé</i> ! » Avant la première lueur du jour,
+encore « l’<i>onibodé</i> ! » Terrible allié des moustiques, l’<i>onibodé</i>
+semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser
+aucun repos.</p>
+
+<p>La <i>propriété</i> souffre, comme les personnes, du caractère
+despotique de l’autorité. Ce n’est pas seulement chez les
+nègres qu’on voit l’autorité se déclarer seule propriétaire du
+sol. En Grèce, cela existait déjà, et Platon disait en termes
+formels<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> : « Je vous déclare, en ma qualité de législateur,
+que je ne vous considère pas, ni vous, ni vos biens, comme
+étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à votre
+famille, et votre famille entière avec ses biens comme appartenant
+encore plus à l’État. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Lois</i>, l. XI.</p>
+</div>
+<p>Au Dahomey, le roi dit : « L’État, c’est moi ; je suis seul
+maître, la propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire
+du sol dont je dispose à ma guise. » En principe, tout
+appartient au roi. Les sujets peuvent posséder ; ils possèdent,
+en effet, utilisant les produits spontanés du sol, cultivant à
+leur avantage les terrains demeurés libres ; mais ils possèdent
+et ils exploitent, sans autres titres que la tolérance ou la
+permission du roi, qui est maître et qui peut dire seul que
+la chose est à lui <i>en propre</i>.</p>
+
+<p>Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait
+vendre, par suite de l’impuissance où sont les sujets de
+donner, en prix, quelque chose qui soit à eux. Le roi <i>donne</i>.
+Lorsque, par <i>donation</i>, il cède une portion de terrain à
+quelqu’un, il lui reconnaît le droit de n’être pas troublé
+dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il complétement
+à ce terrain ? Nul n’osera le lui demander. Du
+reste, il semblerait absurde à ce despote qu’il y eût quelque
+bien auquel il ne pourrait pas toucher.</p>
+
+<p>Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de
+propriété. Mais, d’après les <i>coutumes</i> du pays, il peut défaire
+ce qu’il a fait et reprendre ou donner à un second ce qu’il
+avait d’abord donné au premier. En d’autres termes, il ne
+cède pas son droit de propriété, il ne cède que l’usufruit.</p>
+
+<p>Le terrain qui n’a été donné à personne est une espèce
+de <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i> dont chacun peut jouir, sans toutefois en
+devenir même simple possesseur. Celui qui cultive ce terrain
+n’en est que le détenteur. Or, si la possession est si
+précaire, combien plus ne le sera pas la détention ! Le jour
+où il plaira au roi de disposer du sol, le cultivateur n’aura
+pas même le droit d’enlever la récolte, fruit de ses labeurs.</p>
+
+<p>En dehors du Dahomey, les principes sont les mêmes.
+Cependant, le despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et
+la propriété est à peu près reconnue et constituée. A Porto-Novo,
+État djédji comme le Dahomey, on a vu le roi payer à
+ses sujets des terrains qu’il prenait pour lui-même. Chez les
+Nagos, on peut considérer la propriété privée comme définitivement
+acquise.</p>
+
+<p>Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que
+nous allons dire s’applique en général à toute la côte des
+Esclaves.</p>
+
+<p>Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation
+et par vente. Toutefois, la donation et la vente n’entraînent
+pas les mêmes conséquences.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> La donation ne donne pas, à celui qui reçoit, le droit
+de donner ou de vendre. Dès qu’il abandonne le terrain
+reçu, le donateur peut, s’il le veut, en revendiquer la possession.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> La vente d’un terrain n’entraîne pas celle des objets
+qui s’y trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les
+arbres, mâts et autres objets qui se trouveraient fixés au
+sol d’un terrain vendu appartiennent toujours au vendeur,
+même quand il n’a pas mentionné de réserve en vendant.</p>
+
+<p>Il ne sera pas inutile d’éclaircir et d’appuyer ce que
+j’avance par un fait.</p>
+
+<p>En 1874, M. Planque, supérieur <i>non résidant</i> de la Mission
+des côtes du Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud.
+Celui-ci décida de fonder une résidence à Agoué, petite
+république <i>mina</i>, à l’ouest du Dahomey. Afin de donner un
+logement aux missionnaires, M. Cloud acheta une habitation
+à la maison Cyprien Fabre et C<sup>ie</sup> de Marseille. Avec l’habitation,
+régulièrement <i>achetée</i> par cette maison, l’agent de
+M. Fabre vendit un terrain attenant <i>acquis par donation</i>.</p>
+
+<p>Le 30 mai, nous arrivâmes à Agoué, M. Ménager et moi,
+afin de commencer les travaux de la Mission. Nous nous
+installâmes comme nous pûmes dans l’étroit local qui nous
+était destiné, y cherchant tant bien que mal l’espace suffisant
+pour faire l’école et soigner les malades.</p>
+
+<p>Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter
+la bienvenue, nous vîmes un certain <i>Kouasi-Gazouzo</i>,
+cabécère des Anglais. Ce personnage me dit, une première
+fois : « Le terrain attenant à ton habitation <i>m’appartient</i> ; je
+l’ai <i>donné</i> à la maison Fabre, et je te le <i>donnerai</i>. » Plus tard,
+modifiant ses paroles, il me dit : « Je l’ai donné à la maison
+Fabre, et je <i>puis te le donner</i>. »</p>
+
+<p>Du moment où il m’eut parlé de la sorte, je ne me fis pas
+illusion sur l’intention de Gazouzo : évidemment il voulait
+soulever des difficultés, nous troubler dans la possession de
+notre immeuble et nous extorquer tout ce qu’il pourrait.
+J’avertis immédiatement M. Cloud, lui demandant de prendre
+des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se
+faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce
+genre et des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre
+mes conseils en considération ; il m’écrivit froidement :
+« On a l’air de vous faire des misères pour le terrain que la
+Mission a acheté, je veux bien espérer que ce n’est pas
+sérieux. »</p>
+
+<p>Il y avait sur le terrain en question un mât de pavillon,
+pourri au pied, que nous dûmes descendre, de peur que les
+enfants ne le fissent tomber sur eux. Aussitôt que le mât fut
+à terre, Gazouzo fit dire que le mât était à lui ; en même
+temps, il se déclara propriétaire du terrain. J’en informai
+M. Cloud, auquel je disais en termes formels : « De fait,
+voici la position : d’après les lois d’Agoué, la maison Fabre
+n’a pas eu le droit de vendre ; donc, le terrain n’est pas à
+nous, qu’on nous y tolère ou non pour un temps plus ou
+moins long. »</p>
+
+<p>Réponse : « <i>Je vais en écrire à M. le Supérieur.</i> » On pense
+bien que les nègres n’attendirent pas que M. Planque, <i>résidant
+à Lyon</i>, eût donné son avis. Les prétentions de Gazouzo
+furent déclarées légitimes ; les lois locales eurent leur effet,
+avant même que la lettre de M. Cloud eût annoncé l’affaire
+en France.</p>
+
+<p>Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre
+que le noir ne peut guère s’attacher qu’à sa ville ; là seulement
+il est chez lui ; pour lui, la ville, c’est la patrie ; en
+dehors de la ville il n’a rien en propre : le champ qu’il cultive
+n’est qu’un lieu d’approvisionnement (<i>oko</i>), et la partie
+inculte de la campagne ne lui appartient pas davantage ; c’est
+l’<i>igbè</i>, le fourré, le désert, le <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i>.</p>
+
+<p>Chaque chef de famille ou <i>ballé</i> a plusieurs cases.</p>
+
+<p>La case du maître est la dernière, la plus retirée. Elle
+s’élève au fond de la cour. Sur sa façade règne un auvent,
+qui sert de salle de réception ou de <i>palavres</i>.</p>
+
+<p>Puisque le mot de <i>palavres</i> est tombé de notre plume,
+parlons-en, avant d’abandonner la peinture de l’état politique
+des noirs.</p>
+
+<p>Au lieu de <i>palavre</i>, les Nagos disent <i>oran</i>, affaire, contestation,
+démêlé. Les Portugais ont traduit par <i>palavra</i>, probablement
+parce qu’on dépense beaucoup de discours dans
+toute affaire, chez les nègres. De <i>palavra</i>, les Français qui
+sont à la côte occidentale d’Afrique ont fait <i>palavre</i>, mot que
+nous conservons et qui se trouve déjà dans les récits de
+quelques voyageurs.</p>
+
+<p>On <i>fait palavre</i>, pour discuter les questions d’intérêt
+public ou privé, pour juger les prévenus, pour lancer une
+condamnation. Le <i>ballé</i> siége pour les affaires de sa maison ;
+les chefs, assistés de leurs <i>moces</i>, pour les affaires qui sont
+de leur ressort ; le roi, entouré de ses <i>laris</i>, quand il veut
+prendre ou communiquer une décision importante, ou bien
+lorsqu’on en appelle à son tribunal souverain. Souvent le
+peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les
+blancs, dans les villes où il y en a.</p>
+
+<p>Lorsqu’un voyageur demande à traverser le pays, on
+décide dans une palavre s’il est opportun de l’autoriser, à
+quelles conditions on lui <i>ouvrira les chemins</i>, quels guides on
+lui donnera, quels cadeaux on exigera de lui, etc., etc.</p>
+
+<p>Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas à contenir
+la foule, on se réunit sur la place publique ; en certains
+cas même, on se transporte hors de la ville, en rase campagne.</p>
+
+<p>On convoque le peuple en battant le <i>goungoun</i>, petite clochette
+en fer dont se sert le crieur public pour réclamer
+l’attention. Les particuliers sont invités à la palavre par des
+messagers spéciaux. Ceux-ci portent le bâton du roi ou du
+chef qui convoque, afin de montrer leur mission. Ne pas se
+rendre à une invitation faite avec ce cérémonial serait une
+injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas longtemps
+impunie.</p>
+
+<p>Au jour et à l’heure indiqués, chacun se rend au lieu de
+la palavre. On se range auprès du président, par ordre de
+dignités ; on s’assied… <i>par terre</i> ; la palavre commence.</p>
+
+<p>Le président expose le cas ; les conseillers se concertent,
+parlent, gesticulent ; observations et répliques se croisent,
+au milieu des murmures et des exclamations de toute sorte.
+Le cri « <i>oh ! — oh !</i> » (non !) de temps en temps répété avec
+un accent brusque, donne au débat les apparences d’une
+dispute des plus animées.</p>
+
+<p><i>Daké !</i> (Silence !) A ce cri, tout le monde écoute, et l’orateur
+prend la parole. Il s’interrompt par moments pour dire
+à ses auditeurs : « <i>Ogbo ?</i> avez-vous compris ? entendez-vous ? »
+Et les auditeurs de dire : « <i>Oh !</i> oui ! » Ou bien ils
+relèvent la tête en reniflant en signe d’assentiment.</p>
+
+<p>Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur
+<i>acho</i>. Chacun ouvre le sien et le vide devant lui : celui-ci
+étale des cauris, celui-là des graines, un autre des petits
+morceaux de pots cassés. On se concerte à voix basse, on
+compte en chuchotant.</p>
+
+<p>Les débats sont terminés ; le condamné peut lire sa sentence
+à terre ; ce tas représente des <i>piastres de cauris</i> ou des
+<i>galons</i> d’huile ; le second, des pièces d’étoffe, etc., etc.</p>
+
+<p>Les <i>palavres</i> fournissent aux noirs l’occasion de montrer
+leur éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de
+finesse. Habiles, rusés, pleins de bon sens, ils savent donner
+l’apparence de l’équité à leurs prétentions les plus exorbitantes.
+Ils ont de piquantes comparaisons, des peintures
+vives et imagées. Dans la conversation, ils aiment les sentences,
+les proverbes, les dictons.</p>
+
+<p>Lorsqu’ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la
+route par des monologues à haute voix.</p>
+
+<p>Souvent, la palavre a un caractère privé. La partie intéressée
+se présente chez le roi, afin de conférer avec lui. On
+ne l’admet pas toujours à parler directement au roi. Un des
+<i>laris</i> reçoit les communications et les transmet au souverain,
+dans l’intérieur du palais. Ce mode de palavre n’est pas bien
+sûr : le <i>lari</i> peut parfaitement ne rien dire au roi et décider
+lui-même l’affaire comme il l’entend.</p>
+
+<p>Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d’un
+certain <i>Togonou</i>, à Porto-Novo ; nous pourrions dire comment,
+s’étant constitué maire du palais, sous le règne d’un
+roi ivrogne, il entretenait ce roi en état d’ivresse et expédiait
+lui-même toutes les affaires qui se présentaient à la
+cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos un
+<i>alo</i> qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera
+que la justice n’est pas exclue des palavres, et qu’on ne
+manque pas d’y faire appel aux sentiments de la nature.</p>
+
+<p>« Mon <i>alo</i> a trait à un homme qui épousa deux femmes.
+La première n’eut pas d’enfant ; la seconde, appelée <i>Réré</i>,
+en eut un, ce qui lui conquit les faveurs du mari.</p>
+
+<p>« Cependant, l’<i>iyallé</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> simula une grossesse. Puis, un
+jour que la mère avait quitté son enfant pour aller à la foire,
+cette même <i>iyallé</i> fit semblant d’avoir enfanté, prit l’enfant
+et le présenta comme sien. Et tous de la féliciter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Première femme.</p>
+</div>
+<p>« A son retour, la mère cherche partout ; elle cherche en
+vain : son enfant est perdu.</p>
+
+<p>« L’enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une
+pintade et se mit à chanter. Il disait : — <i>Réré o ! Réré !</i> j’ai
+tué une pintade : <i>agba mi réré</i><a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> ; celle qu’on a crue enceinte
+ne m’a pas conçu, <i>agba mi réré</i> ; celle qu’on a prise pour ma
+mère ne m’a pas enfanté, <i>agba mi réré</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Refrain.</p>
+</div>
+<p>« La mère court prendre son enfant. L’<i>iyallé</i> se récrie : — C’est
+mon fils, dit-elle. Et l’enfant : — Non, non ! tu
+m’as volé, pendant que ma mère était à la foire.</p>
+
+<p>« On saisit le roi de l’affaire ; on fait palavre. Toute la
+ville se réunit pour tenir les assises. Et le roi dit à l’enfant
+de répéter son chant, afin qu’il l’entende. Et l’enfant répète
+son chant dans les mêmes termes. — Voyons, dit le roi à
+l’enfant, va t’asseoir aux pieds de ta mère. L’enfant se
+lève, et tous lui tendent les bras. Mais lui se détourne et va
+s’asseoir aux pieds de sa mère Réré.</p>
+
+<p>« Pressée de confesser la vérité, l’<i>iyallé</i> dit avec confusion : — C’est
+vrai ! je l’ai volé. Et le roi : — Qu’on la
+prenne, dit-il, et qu’on la mette à mort ; qu’on porte ma
+sentence à la connaissance de tous les habitants de la ville. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="first">CHAPITRE X</span><br>
+<span class="xsmall">INDUSTRIE. — COMMERCE. — VOIES DE
+COMMUNICATION. — MOYENS DE TRANSPORT.</span></h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Le noir de la côte des Esclaves se montre doué de qualités
+naturelles suffisantes pour réussir dans les arts industriels.
+Son goût artistique se révèle dans les poteries et les pipes
+ouvrées, les nattes, les chapeaux et les calottes de paille,
+les bâtons et les escabeaux sculptés, les calebasses burinées…</p>
+
+<p>Les <i>pirogues</i>, confectionnées d’une seule pièce, ne manquent
+pas de régularité et d’élégance. On les radoube en
+fixant des pièces avec des clous, ou à l’aide d’un transfilage.
+On calfate avec des fibres végétales.</p>
+
+<p>Les <i>forgerons</i> travaillent le fer, le cuivre et l’or avec une
+habileté d’autant plus remarquable que leurs outils sont fort
+imparfaits. Le soufflet de forge, comme celui des Égyptiens
+et des Grecs, consiste en deux outres surmontées d’un
+manche qui les met en mouvement. Les amandes de palme
+concassées servent de charbon.</p>
+
+<p>L’<i>art de la verrerie</i> n’est pas tout à fait inconnu. De l’intérieur
+on porte à la côte des anneaux en verre, de couleur
+bleuâtre ou verte. Ces anneaux, aussi bien que les anneaux
+en cuivre, dans le pays, sont des parures recherchées.</p>
+
+<p>L’<i>industrie textile</i> produit des tissus de coton et de filaments
+de palmier et d’autres plantes. Le métier du tisserand
+donne des étoffes larges à peine de dix à quinze centimètres ;
+aussi la production est lente, et les étoffes du pays
+sont très-chères, eu égard au peu de valeur des matières
+premières.</p>
+
+<p>La <i>teinture</i> emprunte ses richesses aux substances végétales
+du pays. Le bleu, le rouge et le jaune sont très-réussis,
+le rouge surtout.</p>
+
+<p>Le cuir est parfaitement préparé par les habitants de l’intérieur.</p>
+
+<p>Les indigènes de la côte se procurent du sel en faisant
+évaporer l’eau de l’Océan dans des pots de terre très-évasés,
+à la chaleur du soleil ou du feu.</p>
+
+<p>Les indigènes fabriquent aussi l’huile de palme. Ils pavent
+d’amandes de palme une aire carrée entourée de murs,
+jettent le fruit du palmier arrosé d’eau sur ce fond résistant,
+et l’écrasent en piétinant. Dès que l’opération est terminée,
+ils jettent une grande quantité d’eau dans le bassin.
+L’huile surnage ; on la prend avec une calebasse, on la
+tamise et on la livre ainsi au commerce.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le commerce des indigènes se fait presque en entier sur les
+places publiques : dans les marchés et les foires. Celui des
+Européens se fait en magasin, dans les factoreries et les
+maisons de détail.</p>
+
+<p>Les foires des noirs ressemblent plus à celles de nos ancêtres
+qu’aux nôtres. Aujourd’hui, parmi nous, les bazars,
+les magasins sont tellement multipliés, les relations mercantiles
+si aisées, que l’on n’a pas besoin d’aller à la foire
+pour se procurer ce qu’on désire : objets de nécessité, d’utilité
+ou de simple fantaisie. Aussi, les foires modernes n’ont
+d’importance qu’à raison de produits spéciaux dont on y trafique
+particulièrement. Souvent elles ne sont plus que le
+rendez-vous des ménageries, des bateleurs et des badauds ;
+ce sont plutôt des réunions populaires de jeux et de fêtes
+que des centres d’opérations commerciales. Chez les noirs,
+les foires sont ce qu’elles furent jadis pour nos pères : de
+grands marchés publics où l’on trouve tous les articles possibles.
+Dans les foires seulement on est sûr de trouver de
+tout : du maïs, des ignames, des petits oignons, des denrées
+et des fruits de toute sorte, du piment, du sel, des poissons
+fumés, des fétiches et des amulettes, des nattes, des paniers,
+des indiennes, des colliers, du tabac à fumer, du tabac à
+priser, du fard pour les paupières, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Chaque genre de produit a son département : ici c’est la
+section du bois à brûler ; on peut en acheter pour une
+somme infime, pour cinq centimes ou moins encore. Là on
+vend des herbes et des poudres médicinales, pour guérir de
+tous les maux, pour rompre les charmes et dissiper les
+enchantements. Pouah ! quelle odeur infecte ! c’est la place
+réservée au poisson : poisson frais, poisson fumé, poisson
+passé, poisson presque pourri. Vite, éloignons-nous.</p>
+
+<p>Voici une exposition de <i>fillas</i>, un grand déballage. Sous
+cette échoppe s’étalent des bouteilles aux brillantes étiquettes ;
+les noms sont des plus séduisants : rhum, cognac,
+marasquin, muscat de Frontignan, anisette… La <i>cachassa</i> et
+le <i>gin</i> coulent abondamment dans ces buvettes.</p>
+
+<p>A Agoué, il y a deux marchés distincts : le marché mina
+et le marché nago. La vente de certains objets est souvent
+prohibée sur l’un ou l’autre de ces marchés, et sévèrement
+réprimée.</p>
+
+<p>Une des places de Porto-Novo est encore désignée sous le
+nom de foire des esclaves (<i>odja èrou</i>).</p>
+
+<p>Actuellement on trafique peu des esclaves ; depuis 1865,
+on n’en exporte plus dans les colonies européennes, et le
+commerce légal a pris des développements considérables.
+Les échanges, à l’intérieur, se font très-activement, grâce à
+l’organisation des foires qui se succèdent sans interruption.
+Tous les jours la foire se tient à Porto-Novo, à Djangan ou à
+Aggéra, trois villes peu distantes l’une de l’autre. Les foires
+sont distribuées de la même façon dans la région dont
+Agoué est le centre, aussi bien que dans l’intérieur ; en
+sorte que l’on a presque toujours les facilités de la foire,
+non loin du lieu où l’on est. En général on ne fait que troquer ;
+on donne une marchandise pour une autre : une
+poule, un mouton, un esclave pour quelques feuilles de
+tabac, quelques pièces d’étoffe ou une quantité déterminée
+d’eau-de-vie.</p>
+
+<p>La monnaie courante est le cauris (<i lang="la" xml:lang="la">cyprea moneta</i>), petite
+coquille ovale, plate en dessous, d’un blanc jaunâtre. C’est
+parce que les nègres l’emploient comme monnaie que ce
+coquillage de la mer des Indes est vulgairement appelé
+<i>monnaie de Guinée</i>. Du reste, la Guinée n’est pas le seul
+pays où les coquillages servent de menue monnaie ; depuis
+les époques les plus reculées, ils ont cours en Chine, dans
+l’Inde, en Arabie… Les cauris circulent dans la plus grande
+partie du Soudan.</p>
+
+<p>Voici le taux des cauris pendant mon séjour à la côte des
+Esclaves :</p>
+
+<table>
+<tr><td colspan="3">Ordinairement,</td></tr>
+<tr><td class="r"><div>8,000</div></td> <td>valaient</td>
+<td>un dollar (5 fr. environ).</td></tr>
+<tr><td class="r"><div>2,000</div></td> <td class="c"><div>— </div></td>
+<td>1 <span class="d2">fr.</span> 25 c.</td></tr>
+<tr><td class="r"><div>200</div></td> <td class="c"><div>— </div></td>
+<td>0 <span class="d2">»</span> 12 c. ½</td></tr>
+<tr><td class="r"><div>40</div></td> <td class="c"><div>— </div></td>
+<td>0 <span class="d2">»</span> 02 c. ½</td></tr>
+</table>
+<p>Un sac de cauris (soit 20,000 cauris) vaut 12 fr. 50, au
+cours précédent. Or, il pèse près de 60 livres. Le poids
+énorme de cette monnaie la rend fort incommode pour les
+transactions importantes.</p>
+
+<p>Les nègres comptent comme nos ancêtres ont compté
+avant d’écrire la numération. Nos ancêtres ajoutaient les
+cailloux aux cailloux (<i lang="la" xml:lang="la">calculi</i>, petits cailloux, d’où le mot
+<i>calcul</i>). Ils ne comptaient pas autrement, avant l’invention
+des caractères numériques. Les noirs de la côte des Esclaves,
+privés encore de numération écrite, ajoutent les cauris aux
+cauris. Quand ils ont formé un tas (<i>igba</i>, 200), ils comptent
+par <i>tas</i> ou <i>igba</i> jusqu’à 2,000 (<i>egba</i>, tas complet). Les cauris
+ne sont pas seulement la monnaie courante ; ils sont, en
+quelque sorte, les éléments du calcul des nègres.</p>
+
+<p>Les indigènes comptent par 5 jusqu’à 20 ; par 20, jusqu’à
+200 ; par 200, jusqu’à 2,000 ; par 2,000, jusqu’à 20,000.
+Vingt mille cauris égalent un sac. Au-dessus, on compte
+par sacs ; on dit : 2, 3, 4 sacs d’hommes pour 40, 60,
+80,000 hommes.</p>
+
+<p>Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit dans
+notre <i>Étude sur la langue nago</i>.</p>
+
+<p>Pour se faire une idée de l’importance du commerce dans
+ces parages, on n’a qu’à considérer les opérations commerciales
+qui se font à Lagos. Dans la seule colonie anglaise, le
+produit de l’exportation s’élève à plus de dix millions de
+francs, et celui de l’importation, à cinq millions au moins
+par an.</p>
+
+<p>Les articles d’exportation sont : le coton, les amandes et
+l’huile de palme, les arachides, les graines de sésame,
+l’ivoire, les étoffes du pays, les calebasses, le beurre végétal,
+les noix de kola, les ignames, le piment et autres épices.
+Ces produits sont déversés en majeure partie en Angleterre,
+en France, en Allemagne et au Brésil.</p>
+
+<p>L’importation introduit dans le pays : des étoffes de soie
+et de coton, du tafia, du gin, des liqueurs, du corail, des
+verroteries, etc., etc.</p>
+
+<p>« Une seule maison de Marseille, nous dit M. Courdioux,
+a expédié, en 1868, quarante-deux navires à ses comptoirs
+de la côte des Esclaves, et en a retiré 15,000 tonnes d’huile
+de palme ou d’amandes de palme… L’huile de palme arrive
+en Europe à l’état solide, comme une graisse épaisse. On
+l’emploie dans la savonnerie et dans la fabrication des
+bougies ordinaires. Outre l’<i>oléine</i>, elle renferme un principe
+qu’on a appelé la <i>palmitine</i>, qui n’est probablement
+qu’une variété de la stéarine commune. Mais l’huile de
+palme entre surtout dans la composition des graisses destinées
+à adoucir le frottement des roues de wagons et de
+locomotives de la plupart des chemins de fer de l’Europe. »</p>
+
+<p>Le commerce livre à l’industrie européenne le sésame,
+l’arachide et le béraf, pour en extraire de l’huile comestible
+que l’on mêle à l’huile d’olive.</p>
+
+<p>Difficilement on trouve sur la côte des armes du pays ; on
+les fait venir de l’intérieur lorsqu’on veut s’en procurer.
+Ces armes ne sont guère que des objets de curiosité : on se
+sert généralement d’armes françaises et anglaises, dont le
+marché est inondé. La poudre vient aussi d’Europe. En
+guise de projectiles, les nègres emploient des débris de fer,
+des clous, des amandes de palme concassées.</p>
+
+<p>Une grande partie de la vie nationale des nègres se concentre
+dans les marchés et les foires ; les nègres trafiquent
+sans cesse ; on les voit parcourir d’immenses étendues pour
+un lucre médiocre.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p><i>Les voies de communication et la facilité des transports</i> sont
+essentiels au développement du commerce, de l’industrie et
+de la civilisation. La difficulté des relations et des transports
+entrave l’écoulement des produits et s’oppose aux transactions :
+tout est enrayé, tout languit dans une stagnation
+affligeante.</p>
+
+<p>A la côte des Esclaves, point de routes, point de voitures,
+point de bêtes de somme : les femmes et les esclaves opèrent
+seuls tous les transports sur leur tête, lentement, péniblement.</p>
+
+<p>Toutefois, les voies de communication seraient nombreuses
+et commodes, si la politique ne venait les fermer.
+Un vaste réseau de lagunes sillonne la côte, et de nombreux
+cours d’eau relient par des voies naturelles les contrées de
+l’intérieur à celles de la côte. Le Volta, à l’ouest ; le Niger,
+à l’est ; l’Agaouméou, au nord de Grand-Popo ; l’Owo, au
+nord de Koutonou ; l’Ocpara, à côté de Badagry, sont de
+larges voies ouvertes par la nature. L’<i>Ogoun</i> descend de
+l’intérieur, passe à Abéokouta, et se jette dans l’Océan, près
+de Lagos. L’<i>Ochoun</i> coule à travers le Jébou. Je ne parle pas
+des nombreux cours d’eau de moindre importance.</p>
+
+<p>Guidés par leur bon sens pratique, les Anglais ont pris
+position à l’embouchure du Volta, de l’Ocpara, de l’Ogoun,
+de l’Ochoun et du Niger. S’ils avaient réussi à s’établir à
+Koutonou, ainsi qu’ils ont souvent tenté de le faire, ils
+seraient maîtres de toutes les voies naturelles ouvertes au
+commerce de l’intérieur.</p>
+
+<p>La navigation est insignifiante chez les nègres. Néanmoins
+tous les transports de quelque importance, aussi bien que
+les opérations d’embarquement et de débarquement, se font
+à l’aide de pirogues.</p>
+
+<p>Les négociants européens ont, pour l’usage de leurs factoreries,
+de grandes embarcations, mais les nègres ne se
+servent que fort rarement de grandes barques ; ils se contentent
+de canots de moyenne grandeur ; ils s’aventurent
+même dans l’Océan, bien au large, sur des pirogues tellement
+étroites qu’ils doivent s’y tenir accroupis, afin de ne
+pas les faire chavirer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="first">CHAPITRE XI</span><br>
+<span class="xsmall">ÉTAT SANITAIRE. — FUNÉRAILLES. — DEUIL.</span></h2>
+
+
+<p>La côte des Esclaves est un des pays les plus insalubres
+de l’univers. L’homme y est soumis à un degré hygrométrique
+tellement élevé, qu’il s’y trouve dans des conditions
+physiologiques tout à fait défavorables. De plus, il y est
+constamment assujetti à l’infection paludéenne.</p>
+
+<p>M. le docteur Féris, se basant sur des observations faites
+par lui-même, à bord de l’<i>Hamelin</i>, en face du Dahomey et
+de la côte mina, a démontré, dans les <i>Archives de médecine
+navale</i>, que l’air est naturellement raréfié dans ces pays de
+chaleur. « Trois causes, dit-il, tendent ici à la raréfaction
+du gaz respiratoire ; ce sont :</p>
+
+<p>« 1<sup>o</sup> La chaleur, qui dilate l’atmosphère ;</p>
+
+<p>« 2<sup>o</sup> La présence de la vapeur d’eau, qui prend la place
+de l’air ;</p>
+
+<p>« 3<sup>o</sup> La diminution de la pression barométrique. »</p>
+
+<p>Les calculs de M. Féris déterminent « que, dans les régions
+équatoriales, la quantité d’oxygène absorbée à chaque inspiration
+pourrait être considérée comme inférieure d’environ
+un sixième au moins à celle qui entre dans le poumon
+quand la température est à 0°. Il fallait donc, pour maintenir
+l’équilibre physiologique, que le nombre des respirations
+et des battements de cœur s’accrût d’une façon proportionnelle.
+Et en effet…, nous trouvons que le travail
+mécanique du cœur et des poumons s’est juste augmenté
+d’un sixième<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> dans l’équipage de l’<i>Hamelin</i>…
+Quelles modifications va donc porter à l’organisme cette
+variation dans les fonctions physiologiques ? La diminution
+de l’oxygène absorbé a pour résultat une diminution générale
+de la masse sanguine qui constitue un état spécial désigné
+par les médecins sous le nom d’<i>anémie</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Notons cette observation de M. Féris : « Ne serait-ce pas pour compenser
+l’effet de la raréfaction de l’air, que la prévoyante nature… a muni
+la race noire de vastes narines qui présentent une large entrée des voies
+respiratoires ? »</p>
+</div>
+<p>« L’accélération de la respiration tend, il est vrai, à réparer
+le mal, mais elle est certainement insuffisante, car la
+physiologie enseigne que le nombre des inspirations est loin
+d’en compenser l’amplitude.</p>
+
+<p>« C’est pour cela qu’en regard de l’anémie des hauteurs,
+il faut placer, je crois, l’anémie des pays chauds ; un léger
+degré d’appauvrissement du sang y est physiologique. En
+effet, un certain nombre de globules rouges, ne réussissant
+pas à s’emparer de l’oxygène nécessaire à leur existence,
+deviennent inutiles pour l’organisme, meurent, et disparaissent
+en se dissolvant.</p>
+
+<p>« Cette anémie, que j’appelle physiologique, est légère,
+mais doit se produire forcément, nécessairement, en vertu
+de cet axiome de physiologie qui établit que tout organe
+qui n’accomplit pas ses fonctions tend à s’atrophier, et finalement
+à disparaître ; je ne veux pas, bien entendu, la confondre
+avec l’anémie profonde des climats chauds, qui est
+un état pathologique dû à des causes diverses. Il est certain,
+néanmoins, que la première crée un tempérament spécial
+qui conduira facilement à la seconde. »</p>
+
+<p>Cet état anémique, ce <i>tempérament spécial</i>, comme dit
+M. Féris, se révèle par le teint jaunâtre que prend l’Européen
+transplanté sous le ciel de Guinée. Nous l’appelions le
+<i>teint de la côte</i>, parce que l’acclimatement le donnait aux
+nouveaux venus, lorsque l’anémie physiologique avait créé
+en eux ce <i>tempérament spécial</i>, qui s’appellerait avec raison
+le <i>tempérament de la côte</i> ou des pays chauds. Quand nous
+disions à quelqu’un : <i>Vous n’avez pas encore le teint de la côte</i>,
+c’est comme si nous eussions dit : « Le teint de votre visage
+ne trahit pas encore l’anémie physiologique que le climat
+doit produire en vous. »</p>
+
+<p>M. Féris, dans l’étude que nous venons de résumer, explique
+savamment un fait constaté depuis longtemps par ses devanciers.
+Au siècle dernier, James Lind disait<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a> des Européens
+établis dans la Guinée : « En général, les blancs y prennent
+une couleur jaune ; leur estomac s’y affaiblit au point qu’il
+ne peut recevoir une certaine quantité d’aliments sans
+dégoût ou envie de vomir. » Du reste, on a toujours considéré
+l’anémie comme le premier résultat du séjour dans les
+pays chauds ; résultat inévitable dont l’hygiène peut, jusqu’à
+un certain point, atténuer les effets.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">An essay on diseases incidental to Europeans in hot climates</i>. <span lang="en" xml:lang="en">London</span>,
+1768-71-75. Essai des maladies des Européens dans les pays chauds.</p>
+</div>
+<p>L’âme, étant intimement unie au corps, subit le contrecoup
+des accidents physiologiques : à l’anémie physiologique
+correspond ce que j’appellerai volontiers l’anémie
+intellectuelle et morale : anémie <i>légère</i> aussi, naturelle, et
+n’allant pas jusqu’au degré constituant un état maladif.
+L’intelligence, comme le corps, a ses langueurs : elle supporte
+mal une application soutenue ; l’imagination s’émousse
+ou s’exalte outre mesure ; la volonté perd de sa vigueur ; le
+caractère s’aigrit.</p>
+
+<p>Sous l’influence d’une chaleur élevée et constante, d’une
+atmosphère toujours surchargée d’électricité et d’humidité,
+l’Européen s’affaiblit ; toutefois il résiste. Le plus grand
+obstacle à son acclimatement, la cause réelle de l’insalubrité
+du climat, c’est le sol marécageux. Les <i>miasmes telluriques</i>,
+l’infection paludéenne, voilà ce qui régit l’état sanitaire et
+le rend si mauvais.</p>
+
+<p>La grande saison sèche est relativement bonne, parce que
+l’harmattan dessèche tout, à cette époque, et que la sécheresse
+s’oppose au développement du <i>miasme tellurique</i>, agent
+des affections paludéennes.</p>
+
+<p>Par contre, l’état sanitaire est mauvais au commencement
+de la saison des pluies ; très-mauvais, après les grandes
+pluies.</p>
+
+<p>L’intoxication palustre, qui se produit surtout à ces deux
+périodes de l’année, n’a point pour cause unique l’évaporation
+de l’eau marécageuse ou la putréfaction végéto-animale ;
+elle dépend d’une action propre et directe du sol. Lorsqu’une
+végétation convenable n’épuise point la fertilité du sol,
+celui-ci devient apte à développer la malaria. A l’appui de
+cette doctrine, M. Léon Colin, dans son <i>Traité des fièvres
+intermittentes</i>, fait remarquer que la fièvre intermittente se
+produit lors des défrichements de terres vierges et non
+marécageuses.</p>
+
+<p>Les influences telluriques traînent à leur suite le cortége
+de maladies nombreuses, souvent fort graves : fièvres intermittentes
+avec prédominance de symptômes bilieux, accès
+pernicieux de forme comateuse, hépatite, dyssenterie. Le
+malade atteint de ces maladies est souvent obligé d’aller
+chercher sous un autre climat, sinon la santé qu’il ne recouvrera
+peut-être plus, du moins un adoucissement à ses
+maux.</p>
+
+<p>Les fièvres intermittentes dominent toute la pathologie
+du pays ; leur préexistence aggrave toujours les autres
+maladies, qui en découlent le plus souvent.</p>
+
+<p>La chaleur se maintient dans toutes les saisons à une
+moyenne de 25° à 27°, avec une variation diurne de deux
+degrés environ. Aussi, le corps ne se retrempe ni par le froid
+de l’hiver, ni par la fraîcheur de la nuit : la chaleur continue
+rend l’énervation générale beaucoup plus grande que
+dans les pays tempérés. « Les fièvres intermittentes, dit
+Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épuisent
+le plus l’influence nerveuse. » Cela n’est pas moins
+vrai à la côte des Esclaves.</p>
+
+<p>Je ne connais pas d’Européen qui n’ait pas été atteint de
+fièvre paludéenne durant son séjour à la côte : on ne l’évite
+même pas toujours à bord des navires. Voici un fait, entre
+autres, raconté par Fonssagrives : « Nous rangions de près
+l’embouchure de la rivière marécageuse de Lagos, qui
+s’ouvre dans le fond du golfe de Bénin, et la brise de terre
+nous apporta, pendant <i>dix minutes</i> environ, des émanations
+agréables dont l’impression fut sentie de tout le monde ;
+nous reprîmes aussitôt le large, et, le lendemain, une
+dizaine de fébricitants (sur 114 hommes d’équipage) se présentèrent
+au poste, qui, à cette époque, n’en contenait pas
+un seul. » (A bord du brick l’<i>Abeille</i>.)</p>
+
+<p>Je me reprocherais de tant insister sur l’insalubrité du
+climat, si je devais accréditer l’opinion erronée que ce
+climat est presque sûrement mortel pour l’Européen. Du
+reste, Lind l’a très-bien observé : dans les régions insalubres,
+il y a des localités saines que l’on doit rechercher avec soin.
+Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera très-bien
+d’y chercher un abri contre les maladies, pendant la
+saison malsaine, ou lorsqu’on a déjà subi les atteintes du mal.
+Notons, à ce propos, que la fièvre atteint de préférence ceux
+qui habitent en dehors des villes. Cette immunité relative du
+centre des villes a été constatée en plusieurs endroits, notamment
+à Rome et dans la campagne romaine par L. Colin.
+Lind cite plusieurs exemples « de maladies terribles et mortelles
+pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits
+malsains ». Il nous dit encore que « le changement d’air est
+avantageux dans toutes les maladies épidémiques ».</p>
+
+<p>Laissons la parole à M. Féris pour quelques détails techniques :</p>
+
+<p>« Presque tous les blancs qui sont sur la côte depuis plus
+de deux ans sont quelquefois atteints de fièvre bilieuse
+hématurique.</p>
+
+<p>« L’hépatite existe à l’état endémique.</p>
+
+<p>« La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractère
+de gravité exceptionnel ; il est admis, dans le pays, que
+tout individu atteint arrive fatalement à une terminaison
+funeste s’il n’abandonne pas la contrée. Il y a certainement
+un peu d’exagération dans cette crainte, car j’ai soigné plusieurs
+dyssentériques qui se sont relevés ; mais la maladie
+récidive avec la plus grande facilité.</p>
+
+<p>« La grande quantité d’humidité qui baigne l’atmosphère
+prédispose aux rhumatismes. Cette affection est tellement
+fréquente chez les blancs autant que chez les noirs, qu’on
+pourrait presque la considérer comme une maladie endémique.</p>
+
+<p>« Les insolations sont graves et nombreuses.</p>
+
+<p>« La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition
+dans le pays et y exerce chez les noirs de terribles ravages.
+En 1873, cette affection enleva 1300 personnes à Agoué
+seulement. Le commandant du fort portugais à Wydah avait
+perdu, à la fin de 1875, 6 hommes sur 18 noirs de San-Thomé
+qui formaient la garnison.</p>
+
+<p>« Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé,
+avec juste raison, <i>ver de Guinée</i>. En effet, il fait quelquefois
+sur la côte des ravages incroyables ; plus de la moitié de la
+population s’en est vue attaquée, tellement que l’on craignait
+quelquefois que les bras ne vinssent à manquer pour travailler
+les cultures. Dans le langage figuré du pays des
+Popos, ce ver est appelé <i>adanto blaka</i> (corde qui amarre le
+brave).</p>
+
+<p>« On le voit se développer partout, sur les régions superficielles
+de la tête, du tronc et des membres ; mais neuf
+fois sur dix au moins, il habite les jambes. On admet qu’il
+existe dans la lagune et qu’il pénètre à travers la peau nue
+des membres inférieurs des noirs qui traversent ces canaux.
+Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines personnes
+sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le
+P. Ménager m’a dit en avoir vu jusqu’à seize sur le seul
+sein d’une négresse.</p>
+
+<p>« Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse
+souvent de graves désordres après elle ; une gangrène consécutive
+est loin d’être rare.</p>
+
+<p>« Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre
+et de charbon pilés, ou bien de l’huile de palme et quelques
+herbes caustiques, ou encore un onguent avec du savon, de
+l’huile de palme et je ne sais quelles feuilles. Le plus souvent,
+ils attachent un léger poids au nématoïde, une
+baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi sortir peu
+à peu à l’extérieur. Les blancs sont également envahis par
+ce parasite.</p>
+
+<p>« Les ulcères ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs.</p>
+
+<p>« Les maladies les plus communes sont les maladies de la
+peau. Le psoriasis, l’eczéma, l’herpès circiné, se montrent
+avec une grande fréquence chez le blanc aussi bien que chez
+le noir. Les bourbouilles (<i lang="la" xml:lang="la">lichen tropicus</i>) sont constantes.</p>
+
+<p>« Presque tous, indigènes et Européens, sont atteints de
+la <i>sarne</i> (<i lang="pt" xml:lang="pt">sarna</i>, gale, en portugais). Les boutons sont absolument
+semblables à ceux du sarcopte. La transmission se
+produit de même par le contact ; mais elle présente ceci de
+particulier, c’est qu’au lieu d’envahir le corps entier, elle se
+localise presque toujours sur certains points : en première
+ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et
+moins souvent le tronc.</p>
+
+<p>« Les noirs ont des médecins indigènes qui sont de deux
+espèces : le médecin des liquides, qui ne donne que des
+boissons, et le médecin des solides, qui prescrit des substances
+massives. Il est inutile de dire que des cérémonies
+de fétiche forment la base de toutes ces ordonnances. »</p>
+
+<p>A la nomenclature du docteur Féris j’ajouterai la <i>maladie
+du sommeil</i>, dont j’ai vu plusieurs cas. Il faut l’expliquer probablement
+par l’inflammation de l’enveloppe cérébrale.
+Dans cette terrible maladie, le patient est sous le poids d’une
+somnolence que rien ne dissipe ; il répond quand on l’appelle,
+mais sans sortir de sa torpeur. La terminaison est
+toujours fatale.</p>
+
+<p>Si les maladies sont nombreuses, les lésions par suite
+d’accidents et les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup
+de blessures, même peu graves, sont accompagnées du
+tétanos traumatique et suivies de mort. Il est à remarquer
+combien les nègres endurent le mal avec insensibilité. Les
+accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux
+chez les femmes qui ont atteint leur complet développement.
+On voit des négresses suspendre leurs travaux
+quelques heures seulement, à l’occasion de l’accouchement.
+Les enfantements de jumeaux sont très-fréquents.</p>
+
+<p>On comprendra aisément, après ce qui vient d’être dit,
+que la mortalité doit atteindre un chiffre élevé. Avant mon
+arrivée à la côte, douze missionnaires y étaient venus en cinq
+ans (1861-65). De ces douze missionnaires, trois étaient déjà
+morts, et trois moururent avant la fin de 1869. Le missionnaire
+arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une
+vingtaine de jours après notre débarquement.</p>
+
+<p>De 1868 à 1873 inclus, 46 blancs moururent à Lagos ; or
+la moyenne annuelle des blancs établis à Lagos durant cette
+période fut de 80.</p>
+
+<p>Voici le tableau de la mortalité de Lagos pour cette même
+période de six ans.</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="c"><div>MOIS</div></td>
+<td class="c"><div>NATURELS</div></td>
+<td class="c"><div>EUROPÉENS</div></td>
+<td class="c"><div>TOTAL</div></td></tr>
+<tr><td>Janvier</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">384</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">5</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">389</span></div></td></tr>
+<tr><td>Février</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">380</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">7</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">387</span></div></td></tr>
+<tr><td>Mars</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">321</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">0</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">321</span></div></td></tr>
+<tr><td>Avril</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">334</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">336</span></div></td></tr>
+<tr><td>Mai</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">362</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">366</span></div></td></tr>
+<tr><td>Juin</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">340</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">3</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">343</span></div></td></tr>
+<tr><td>Juillet</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">355</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">357</span></div></td></tr>
+<tr><td>Août</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">277</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">281</span></div></td></tr>
+<tr><td>Septembre</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">257</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">261</span></div></td></tr>
+<tr><td>Octobre</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">257</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">6</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">263</span></div></td></tr>
+<tr><td>Novembre</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">262</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">266</span></div></td></tr>
+<tr><td>Décembre</td>
+<td class="c"><div><span class="d4">327</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2">5</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4">332</span></div></td></tr>
+<tr><td class="bot">TOTAUX</td>
+<td class="c"><div><span class="d4 btop">3856</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d2 btop">46</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d4 btop">3902</span></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<p>Les chiffres de ce tableau ne sont pas d’une exactitude
+rigoureuse, attendu que les indigènes négligent souvent de
+faire enregistrer les décès. Mais il n’est pas possible de
+mieux établir une statistique. Du reste, en dehors de Lagos,
+on n’a pas même de ces à peu près : point de recensements,
+pas de registres des naissances et des décès. Si, dans la
+colonie anglaise, on n’est sûr que de ce qui est enregistré,
+ailleurs on ne saurait rien préciser.</p>
+
+<p>La statistique coloniale donnait comme chiffre de la population,
+en 1874 :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="c"><div>BLANCS</div></td>
+<td class="c"><div>NOIRS</div></td>
+<td class="c"><div>TOTAL</div></td></tr>
+<tr><td>Lagos et environs</td>
+<td class="c"><div><span class="d2">82</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5">35.923</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5">36.005</span></div></td></tr>
+<tr><td>District nord</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="c"><div><span class="d5">12.401</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5">12.401</span></div></td></tr>
+<tr><td>  —  est</td>
+<td class="c"><div><span class="d2">10</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5">4.004</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5">4.014</span></div></td></tr>
+<tr><td>  —  ouest</td>
+<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5">7.799</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5">7.801</span></div></td></tr>
+<tr><td class="bot">TOTAUX</td>
+<td class="c"><div><span class="d2 btop">94</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5 btop">60.127</span></div></td>
+<td class="c"><div><span class="d5 btop">60.221</span></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<p>La comparaison des deux tableaux précédents peut faire
+apprécier les proportions de la mortalité.</p>
+
+<p>En octobre 1874, je fus appelé pour donner des soins à
+un grand d’Agoué : ce qui me fournit l’occasion d’assister
+à son trépas. Le malade, fort avancé en âge, était aux prises
+avec la mort. Il était soutenu entre les jambes d’un homme,
+tandis qu’un autre, accroupi devant lui, se fatiguait à lui
+insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines ;
+puis il lui crachait sur le visage ; puis, appliquant les mains
+sous les aisselles du patient et pressant fortement de haut
+en bas, il faisait subir à la poitrine un massage bien rude
+pour la circonstance. Ce n’est pas le cas de dire que, si cela
+ne fait pas de bien au moribond, cela ne lui fit pas de mal :
+je crois que toutes ces passes l’aidèrent à expirer<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif
+d’abréger l’agonie des leurs : ils leur plantent le couteau dans la gorge,
+<i>car un croyant ne doit pas paraître devant Mahomet dans les transes de
+l’agonie</i>.</p>
+</div>
+<p>Aussitôt que le malade eut rendu le dernier soupir, les
+femmes éclatèrent en sanglots, poussant des cris et des
+gémissements prolongés et bruyants. Elles luttaient à qui
+pousserait les clameurs les plus perçantes. A coup sûr, le
+tapage dominait sur la douleur.</p>
+
+<p>Les funérailles se célèbrent très-solennellement, mais
+l’élément vraiment religieux y occupe une petite place.</p>
+
+<p>D’abord, on achète le passage pour l’autre vie. Les Athéniens
+et les Romains mettaient une pièce de monnaie dans
+la bouche de leurs morts : c’était <i>le denier de Charon</i>, le prix
+payé au nocher des enfers pour le passage des âmes. Les
+noirs ne disent pas que les âmes de leurs morts doivent
+passer les fleuves des Enfers : le Styx, le Cocyte, l’Achéron
+ou le Phlégéton, mais ils ne manquent pas d’<i>acheter le passage</i>.
+Ils immolent une poule qu’ils appellent <span class="xs">LA POULE OUVRANT
+LA VOIE</span>, <i>adiè-iranna</i> (<i>adiè</i>, poule, — <i>ira</i>, achetant, — <i>onna</i>,
+le passage, le chemin). Cette poule immolée rend l’<i>oricha</i>
+favorable, et sert de sauf-conduit au défunt qui entre dans
+l’autre monde.</p>
+
+<p>A défaut de douleur réelle, l’usage veut qu’on affiche les
+dehors d’une véritable désolation. On crie, on hurle des
+lamentations. Les femmes surtout sont obligées de se
+lamenter avec éclat : elles ont le rôle principal dans le
+deuil ; c’est pourquoi on les appelle les pleureuses<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> (<i>élèkoun</i>,
+les maîtresses des larmes, du deuil).</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Quand une mère donne le jour à une fille, on dit : « <i>Elle a enfanté
+une pleureuse, <span class="rm xs">O BI ÉLÈKOUN</span>.</i> » Pour un garçon, on dit : « <i>Elle a enfanté
+un cultivateur, <span class="rm xs">O BI IWALLÈ</span>.</i> »</p>
+</div>
+<p>La démonstration bruyante des pleurs funèbres est faite
+soit par les parents du défunt, soit par les amis, soit par
+des pleureuses mercenaires. Écoutons leurs complaintes :
+« Ma mère est morte, mon père est mort : qui prendra
+soin de moi ? » s’écrie une des pleureuses.</p>
+
+<p>Une autre module langoureusement ce chant funéraire :</p>
+
+<p>« Jamais plus je ne pourrai le voir ! C’en est fait ! je ne
+le verrai plus !… Déjà, hélas ! je ne le vois plus !</p>
+
+<p>« Je vais à la fontaine, et je laisse la foule s’écouler ;
+j’attends jusqu’à la nuit : je suis seule, hélas !</p>
+
+<p>« Je vais au marché, et je laisse la foule s’écouler ; j’attends
+jusqu’à la nuit : je suis seule, hélas !</p>
+
+<p>« Je vais sur le chemin ; la foule lentement s’écoule, la
+nuit vient, et toujours je suis seule, hélas ! »</p>
+
+<p>Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent
+les condoléances. Cependant, de toutes parts, on
+vient à la maison mortuaire, où les parents fournissent à
+manger et à boire à tous ceux qui se présentent : le tafia
+est versé à profusion ; on chante, on danse, on fait retentir
+l’air de fusillades multipliées.</p>
+
+<p>Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de
+la maison, tandis que ces préliminaires s’accomplissent.
+« Si quelqu’un meurt loin de chez lui, dit un proverbe, une
+partie de ses restes vient à la maison » ; c’est-à-dire qu’on
+y porte, pour célébrer les funérailles, une partie du cadavre :
+ongles, doigts, cheveux, etc.</p>
+
+<p>Le lendemain ou le surlendemain du décès a lieu la
+sépulture. Le défunt, enveloppé d’une natte et couvert de
+son plus bel <i>acho</i>, est descendu dans une fosse, creusée
+dans la chambre même où il a expiré. On lui donne des
+étoffes, des cauris, des poules, du tafia, que l’on ensevelit
+avec lui, car il vivra dans l’autre monde, et il ne faut pas
+qu’il y apparaisse tout à fait dépourvu.</p>
+
+<p>Quelquefois, avant l’ensevelissement, le cadavre est porté
+triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me
+souviens d’avoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions.
+Un jour, entre autres, j’entendis chanter des éloges de ce
+genre : « Il fut un grand homme, un habile personnage : <i>il
+a su faire des dettes <span class="xs rm">ET MOURIR SANS LES PAYER</span><span class="rm"> !</span></i>… »</p>
+
+<p>Les fêtes des funérailles, car les funérailles sont des
+fêtes ; les fêtes des funérailles durent des jours ou des
+semaines, suivant la richesse des parents. On les renouvelle
+à l’anniversaire.</p>
+
+<p>Les funérailles royales se distinguent des autres par les
+horreurs de sacrifices humains. Femmes et esclaves sont
+immolés en grand nombre sur la tombe du roi défunt.</p>
+
+<p>« Voici une autre coutume d’une peuplade voisine, dit
+M. Beaugendre.</p>
+
+<p>« Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent
+pour éloigner la tristesse de la famille. On tue quantité de
+poules et de chevreaux, on boit et l’on danse trois jours
+durant. On fait un trou à l’endroit où le défunt avait
+l’habitude de dormir, et l’on y dépose le cadavre. Pendant
+neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et
+couchent sur la fosse. Le neuvième jour, on verse de l’eau
+sur cette fosse et l’on y danse. La famille va alors visiter
+tous les amis qui ont apporté tafia et provisions.</p>
+
+<p>« Trois mois après, les amis sont invités de nouveau à se
+réunir dans la case où est enseveli le mort. Là, dans l’obscurité,
+les féticheurs déterrent le cadavre et en détachent la
+tête, qu’ils déposent sur des étoffes précieuses. Ils égorgent
+ensuite des victimes (poules, chevreaux et porcs), et le sang
+et le tafia coulent sur ce crâne hideux. Pendant trois jours
+on danse, on chante et l’on verse à profusion le tafia. Le
+quatrième jour, on enterre de nouveau le crâne, et le mort
+est satisfait. »</p>
+
+<p>Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs
+habits tant que dure le temps des pleurs. Aussi les appelle-t-on
+<i>non lavées</i>.</p>
+
+<p>Circonstance à noter : on brûle les habits du défunt, on
+détruit ce qui servit à son usage, et l’on n’habite plus la
+chambre où il est mort et où il a été enseveli. Souvent
+même on enlève la toiture, et la case est abandonnée.
+D’autres fois, on se contente de renouveler la toiture.</p>
+
+<p>On n’a point l’habitude d’élever des mausolées sur la
+fosse : on se contente de planter une tige en fer de forme
+particulière, afin de marquer la place où se trouve le crâne.
+La tête est la partie du corps à qui s’adressent plus spécialement
+les honneurs funèbres.</p>
+
+<p>Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles destinées
+à recevoir les aliments et les offrandes que l’on apportera
+au mort et à son fétiche.</p>
+
+<p>Tous ces honneurs et d’autres encore rendent les funérailles
+précieuses. En être privé est une honte, souvent un
+châtiment. On les refuse aux criminels et aux débiteurs
+insolvables ; on dédaigne de les accorder aux esclaves et aux
+étrangers.</p>
+
+<p>Voici une légende fabuleuse racontée à ce propos. L’<i>adjawo</i>,
+animal assez semblable à la chauve-souris et tenant le milieu
+entre les oiseaux et les quadrupèdes, est le héros de cette
+légende. L’<i>adjawo</i> rendit le dernier soupir, et l’on appela
+les oiseaux pour faire les funérailles, parce qu’on les supposait
+parents du défunt. Les oiseaux s’en défendirent, disant :
+« Voyez ! nous avons tous des plumes, tandis que l’<i>adjawo</i>
+n’en a pas. Il n’est point des nôtres. »</p>
+
+<p>Appelés à leur tour, les rats refusèrent pareillement de
+se reconnaître parents de l’<i>adjawo</i> : « Tous dans leur famille
+ont une queue, disent-ils, mais l’<i>adjawo</i> n’en a pas. »</p>
+
+<p>Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture.</p>
+
+<p>De là ce dicton méprisant qui a cours chez les Nagos : « Il
+n’est ni rat ni oiseau : c’est un <i>adjawo</i>. »</p>
+
+<p>Les enfants morts avant l’âge de dix ou douze ans, c’est-à-dire
+avant d’avoir pu se rendre utiles, sont censés s’être
+laissé séduire par quelque mauvais génie : on les appelle
+<i>abikou</i> (mort dès la naissance, mort-né). Les <i>abikou</i> ne sont
+pas ensevelis avec solennité ; on les porte hors de la maison,
+hors de la ville même, car ils n’ont pas assez vécu pour
+acquérir, par leurs services, droit de cité. On les enfouit à
+la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au
+milieu des broussailles. La mère seule ne sera pas indifférente
+à leur sort, et elle viendra porter des offrandes, afin
+que les mauvais génies ne maltraitent pas trop son enfant
+dans l’autre monde.</p>
+
+<p>Dès qu’une mère voit la maladie amaigrir le corps chétif
+de son jeune nourrisson, aux soucis naturels de l’affection
+maternelle se joignent les préoccupations superstitieuses, et
+elle craint de n’avoir donné le jour qu’à un <i>abikou</i>, et elle
+charge les pieds et les mains de son enfant de bracelets de
+fer sonores et de petites clochettes, afin d’effrayer et de
+mettre en fuite les esprits malfaisants qui l’empêchent de
+profiter des soins qui lui sont prodigués.</p>
+
+<p>Pas plus que les <i>abikou</i>, les esclaves n’ont droit de cité :
+on se contente aussi de les enfouir. Les musulmans traînent
+leurs esclaves païens hors de la ville et les jettent dans la
+lagune, ou les abandonnent dans les champs sans aucune
+cérémonie : ils se débarrassent purement et simplement de
+leur cadavre. La plupart des esclaves qui tombent en leur
+pouvoir se convertissent en apparence à l’islamisme, ne
+serait-ce que pour éviter cette infortune.</p>
+
+<p>Deux négriers de Wydah avaient un cimetière pour leurs
+esclaves à quelques pas de la mission catholique, moins par
+convenance que par nécessité. Les cadavres y étaient à
+peine couverts de terre, en sorte que les chacals et les
+loups les déterraient sans difficulté. C’était un charnier
+hideux à voir, et non un cimetière.</p>
+
+<p>Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans
+les lieux où l’on expose les restes des suppliciés. On n’y
+voit que des têtes fixées sur des pieux, des cadavres pendus
+aux branches d’arbres, des cadavres gisant sur le sol, des
+os à demi rongés. Çà et là des vautours et des corbeaux se
+disputent des lambeaux de chair.</p>
+
+<p>Sont encore privées de sépulture les personnes frappées
+de la foudre. Victimes de la fureur de Chango<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, elles méritent
+l’exécration des hommes ; elles sont indignes des honneurs
+funèbres. Les parents pourraient, il est vrai, acheter la
+permission de les ensevelir, car avec de l’argent on obtient
+même la faveur des dieux irrités ; mais les prêtres sont
+généralement trop exigeants et les parents trop égoïstes.
+Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la
+puissance de l’oricha.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Chango, oricha de la foudre.</p>
+</div>
+<p>Les Égyptiens qui mouraient endettés ne recevaient la
+sépulture que lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait
+aux créanciers. Nous retrouvons cet usage chez les
+Minas de la côte des Esclaves. Quand les parents ne s’exécutent
+pas, le corps du défunt, placé sur un échafaud, au
+bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des
+passants.</p>
+
+<p>Au Dahomey, les suicidés, comme les criminels, sont
+voués à l’exécration publique : on leur coupe la tête et on
+l’envoie au roi, à Abomey, aux frais des parents ou du
+maître. « Voici, dit M. Courdioux, une légende que j’ai
+recueillie de la bouche d’un de nos catéchumènes, et qui
+montre l’aversion générale qu’ont les nègres pour ce genre
+de mort.</p>
+
+<p>« Un homme, étant tombé dans l’indigence, n’eut bientôt
+plus rien à manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable.
+Il prit une corde, monta sur un arbre et se mit en
+mesure d’attacher sa corde à une branche pour se la passer
+au cou.</p>
+
+<p>« Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit
+un lépreux qui prenait un bain à quelques pas de là.
+Il lui crie de s’en aller au plus vite. Le lépreux, ayant
+achevé de se laver, prit son pagne et s’enfuit en disant :
+«  — Je vais chez moi jouir de la vie. »</p>
+
+<p>« Celui qui était sur l’arbre, étonné de ces paroles, s’écria :
+«  — Comment ! De quelle vie va donc jouir ce malheureux,
+qui n’a ni mains, ni pieds, et dont les chairs ont été dévorées
+par la lèpre ? Moi, j’ai de bonnes mains, de bons
+pieds, et je vais me pendre ! Ce misérable lépreux, qui
+est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve
+encore du charme à vivre, et moi qui suis infiniment
+moins à plaindre, je me détruirais ! Oh ! non. Je laisse là ma
+corde, et je vais chez moi pour jouir encore de la vie. »</p>
+
+<p>Un mot du deuil.</p>
+
+<p>Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste
+enfermée dans l’intérieur de la maison pendant quarante
+jours, ne se rasant pas les cheveux et ne lavant pas ses
+habits. Que si les affaires l’appellent au dehors, elle ne sort
+qu’à la tombée du jour et se donne un maintien de circonstance :
+tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur
+la poitrine et la main droite appuyée sur l’épaule gauche.
+Les habits de deuil sont de couleur noire ou bleu foncé.
+Il est de mise que les femmes se voilent la tête avec un
+<i>acho</i> de cette couleur.</p>
+
+<p>Après les quarante jours du grand deuil, la parenté vient
+consoler la veuve ; on lui rase la tête, et elle prend des
+vêtements propres.</p>
+
+<p>Les danses et les libations recommencent. Et comme tout
+cela deviendrait ruineux, chacun porte son présent, afin
+de contribuer aux grandes dépenses que nécessitent les
+circonstances. Pour faire honneur au défunt et à sa famille,
+les amis riches envoient leurs esclaves, avec des fusils et de
+la poudre, à leurs frais ; et les fêtes se prolongent ainsi
+davantage.</p>
+
+<p>« Les familles du Dahomey ont un grand respect pour
+les mânes de leurs ancêtres. Après plusieurs années de
+sépulture, les crânes des défunts sont retirés de la fosse,
+et on les conserve religieusement dans des vases de
+terre. Ces vases sont placés dans un coin de l’habitation et
+servent ainsi de fondement et de consécration au culte à
+rendre à tous les fétiches ou dieux domestiques. » (<span class="sc">Courdioux</span>).</p>
+
+<p>Ce que raconte M. Féris ne regarde, sans doute, que les
+Minas d’Agoué. Encore, je n’oserai pas affirmer que le deuil,
+tel qu’il se pratique ordinairement, exige toutes ces particularités.
+« Lorsque les femmes perdent leur mari, dit-il,
+elles doivent rester six mois dans la chambre même où il a
+été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans l’inaction
+complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs
+ongles, et ne changeant jamais de vêtements. Leur famille
+apporte leur nourriture, à laquelle il est prescrit de mêler
+du charbon en poudre ; on dirait que les noirs ont pressenti
+la propriété absorbante du charbon pour les émanations
+putrides.</p>
+
+<p>« Ces six mois écoulés, les veuves s’agenouillent sur des
+débris d’amandes de palme et des écailles d’huîtres ; et là,
+les parents du défunt leur donnent la <i>chicote</i> (fouet portugais)
+pendant plusieurs heures, en leur demandant les qualités
+que leur mari avait pour elles.</p>
+
+<p>« Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l’horrible
+supplice de la fumigation. On leur lie les mains, et on les
+renferme dans la chambre du défunt, dans laquelle est allumé
+un fourneau sur lequel brûlent des piments secs. La fumée
+âcre qui s’en exhale provoque une toux suffocante et des
+douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demi-heure
+ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes
+s’affaissent, épuisées. Heureusement, cette coutume tend à
+disparaître.</p>
+
+<p>« Quelques jours après ces cérémonies, elles vont, au
+lever du soleil, se laver à la plage, se rasent les cheveux,
+coupent leurs ongles et les jettent au feu ; elles se dépouillent
+de leurs vieux pagnes et en prennent de neufs d’une
+couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.</p>
+
+<p>« On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec
+trois points blancs sur le front, les tempes, les bras, les
+reins, les jambes et les pieds. Elles prennent part à un
+copieux repas, après lequel elles sont libres.</p>
+
+<p>« Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs
+signes de deuil, c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou
+six grelots suspendus devant la ceinture.</p>
+
+<p>« Les hommes qui ont perdu leur première femme se
+retirent huit jours dans une chambre, où ils restent couchés
+sur une misérable natte, puis se rendent sur la plage, brûlent
+leurs cheveux, leurs ongles et leurs vieux habits, et se
+font tatouer comme les veuves.</p>
+
+<p>« Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de
+leurs conjoints portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée
+autour du bras gauche ; le pommeau du bâton est aussi
+orné, quelquefois, d’un lien de ce genre. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12"><span class="first">CHAPITRE XII</span><br>
+<span class="xsmall">LITTÉRATURE.</span></h2>
+
+
+<p>Le plus beau génie s’étiolerait dans le milieu où vivent
+les noirs. Leur vie matérielle et terre à terre en étoufferait
+les inspirations ; ne cherchons donc pas le génie chez eux.
+Mais si leur pensée manque le plus souvent d’élévation,
+leurs discours dénotent une grande facilité et beaucoup de
+finesse. On ne saurait contester aux nègres un sens droit,
+le talent et la richesse d’imagination.</p>
+
+<p>Point d’écriture ; partant, le développement intellectuel
+est enrayé. L’écriture ne soulageant pas la mémoire, la
+pensée n’a pas tout son essor ; elle s’arrête au premier jet
+de l’improvisation.</p>
+
+<p>Entraîné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du
+langage, celui qui parle n’a pas le temps de rechercher le
+mot propre ; il ne rencontre souvent que des expressions
+vagues, sans précision et sans clarté. De là l’habitude de
+s’interrompre fréquemment par des interpellations de ce
+genre : « <i>Ogbo ?</i> Comprenez-vous ? »</p>
+
+<p>Le langage des nègres est bref et rapide, d’autant plus
+énergique et expressif qu’à la parole se joint toujours l’action :
+vives et fréquentes exclamations, gestes passionnés,
+musique délirante, mimique continuelle. On n’a qu’à se rappeler
+ce que nous avons dit au chapitre sixième, en parlant
+des <i>plaisirs et réjouissances</i>. Ici, nous considérons les contes
+ou <i>alos</i> simplement comme productions de l’esprit et monuments
+de littérature.</p>
+
+<p>Ce que Laharpe disait des peuples de l’Orient est peut-être
+plus vrai encore des nègres : « Ces peuples amollis par
+le climat et intimidés par le despotisme ne se sont pas élevés
+jusqu’à la vraie philosophie. Mais ils ont habillé la morale
+en paraboles et inventé des contes amusants. »</p>
+
+<p>Les <i>alos</i> ont pour but principal de plaire et d’amuser.
+Outre ceux que nous citons dans ce chapitre, d’autres sont
+épars dans le corps de l’ouvrage.</p>
+
+
+<p class="h3">LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ÈMO.</p>
+
+<p>Mon conte a trait au ciel et à la terre.</p>
+
+<p>Après avoir tué un <i>èmo</i><a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, le ciel et la terre se le disputaient :
+chacun des deux arguait de son droit d’aînesse.
+Cependant la terre se rendit maîtresse de l’èmo, et le ciel,
+fâché, se retira chez lui. Plus de pluie : le haricot fleurissait
+sans fructifier ; le maïs venu en épis ne mûrissait pas.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Èmo</i>, espèce de rat brun.</p>
+</div>
+<p>Tous les animaux se réunirent en congrès. Et ils chantaient :
+« Le ciel et la terre, <i>adja nrété dja !</i> ont tué un èmo ;
+<i>adja nrété dja !</i> — La terre dit qu’elle est l’aînée, <i>adja nrété
+dja !</i> — Plus de pluie, <i>adja nrété dja !</i> — Le haricot fleurit
+et ne fructifie pas, <i>adja nrété dja !</i> — Le maïs venu en épis
+ne fructifie point, <i>adja nrété dja !</i> »</p>
+
+<p>Ils prirent l’èmo et le livrèrent aux oiseaux. Chacun s’élançait
+pour le saisir, et chacun reculait avant de l’avoir
+pris. Tous les oiseaux avaient fait ainsi, quand vint le vautour.
+Le vautour prend l’èmo. Les animaux voulaient lui
+bâtir une maison, mais le vautour le porta au ciel. Et le
+vautour s’élevait dans les airs ; et il n’avait pas parcouru la
+moitié de l’espace, que la pluie tombait à torrents. Il ne
+fut plus question de maison, et on laisse le vautour à la
+pluie.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi le vautour n’a pas de maison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voici des scènes où l’astuce est en jeu :</p>
+
+
+<p class="h3">LE LÉZARD ET LA TORTUE.</p>
+
+<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p>
+
+<p>Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue n’est
+pas unie ?</p>
+
+<p>La famine sévissait : dans tout le pays la disette était
+extrême. Le lézard alla aux champs et découvrit une grande
+roche remplie d’ignames. Le maître du champ était près de
+la pierre. Quand il voulut y entrer, il s’écria : « Pierre,
+ouvre-toi » ; et la pierre s’ouvrit. Et quand il fut sorti,
+il dit : « Pierre, ferme-toi » ; et la pierre se ferma.</p>
+
+<p>Le lézard vit tout, entendit tout ; et il rentra chez lui.</p>
+
+<p>Au premier chant du coq, il s’en alla voler des ignames,
+les emporta dans sa maison et les mangea tout à loisir.
+Chaque jour il renouvela son larcin.</p>
+
+<p>Une fois il fut rencontré par la tortue-<i>adjakpa</i>. Celle-ci
+lui demanda : « Où as-tu trouvé de quoi manger, mon cher
+ami ? » Le lézard répondit : « Je me garderais bien de te
+le dire ou de t’y mener : on me tuerait. » L’adjakpa répliqua :
+« De grâce ! mène-m’y : je n’en soufflerai mot à personne. — C’est
+bien ! » dit le lézard ; et il ajouta : « Au
+chant du coq, viens m’éveiller : nous partirons. »</p>
+
+<p>La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de
+son côté. Le coq n’avait pas chanté encore que la tortue
+était déjà près de la maison du lézard. Une première fois,
+une seconde fois, elle fait <i>kékéréké !</i> Et elle court appeler
+le lézard, disant que le coq a chanté. Le lézard lui répondit
+de le laisser se reposer : le coq n’a pas chanté
+encore. « C’est bien ! » dit la tortue. Ils se recouchèrent
+jusqu’à ce que le coq chantât.</p>
+
+<p>Alors, le lézard se leva, et ils s’en allèrent. Dès qu’ils
+furent arrivés là, le lézard dit : « Pierre, ouvre-toi » ; et la
+pierre s’ouvrit. Le lézard entra, prit des ignames et ressortit.
+Il dit à la tortue-adjakpa qu’il fallait partir. Elle
+répondit de rester un instant à garder. « C’est bien ! » dit le
+lézard, et sans plus attendre, il se retira.</p>
+
+<p>Cependant la tortue-adjakpa se chargeait d’ignames : elle
+en mit à la tête, aux pieds, aux bras ; elle en attacha aux
+cheveux de sa tête.</p>
+
+<p>Quant au lézard, il était déjà chez lui, dormant les pattes
+en l’air. Il avait allumé du feu et se tenait comme quelqu’un
+qui était mort, ce jour-là même.</p>
+
+<p>Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire
+à la pierre pour qu’elle s’ouvrît. Elle criait depuis longtemps
+sans résultat… Survient le fermier qui la saisit, qui la
+frappe, qui l’assomme. La tortue déclara que le lézard
+l’avait conduite à cet endroit. Le fermier l’attacha avec une
+corde et la conduisit chez le lézard.</p>
+
+<p>Le fermier se présente : il trouve le lézard couché à la
+renverse, gisant comme un mort. Il lui dit : « Cette
+adjakpa prétend que c’est toi qui l’as conduite dans mon
+champ. — Comment l’aurais-je fait ? je vous le demande ;
+voyez si je l’aurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couché :
+je ne connais le champ de qui que ce soit. »</p>
+
+<p>Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, d’une
+voix gémissante : « Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle ;
+fourmi, viens me raccommoder. »</p>
+
+<p>Là où le cancrelat et la fourmi la raccommodèrent, c’est
+là que la tortue est raboteuse.</p>
+
+
+<p class="h3">LA PRINCESSE GUÉRIE DE SURDITÉ, OU POURQUOI LA TORTUE
+RÉUSSIT EN TOUTES CHOSES.</p>
+
+<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p>
+
+<p>Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette.
+Cette fille avait nom Bola. Le roi fit tout ce qu’il put afin
+de donner l’ouïe à sa fille : tout ce qu’on fit ne réussit à
+rien. L’enfant n’était pas à la ville : on l’avait reléguée à la
+campagne.</p>
+
+<p>Or, voici que la tortue aux mille industries se présente
+au roi et lui demande ce qu’il lui donnera, quand elle aura
+réussi à faire parler son enfant. « Je partagerai ma maison
+en deux, dit le roi, et je t’en donnerai une part. »</p>
+
+<p>L’adjakpa va acheter une bouteille de miel et vient
+dans le bois où demeure l’enfant. Elle dépose le miel et va
+se cacher. L’enfant arrive près de cette bouteille de miel, y
+porte la main. La tortue sort de sa cachette, se glisse par
+derrière, donne un soufflet à la jeune fille : « Voleuse !
+s’écrie-t-elle : c’est ainsi que tu voles le miel, pour aller le
+manger. — Moi ! dit la jeune fille ; je t’ai volé du miel pour
+le manger, moi ! »</p>
+
+<p>La rusée tortue l’attache avec une corde, et elle chante ce
+provocant refrain : « Bola a volé du miel pour le manger,
+<i>kiyin-kiyin !</i> — Bola est une fourbe, <i>kiyin-kiyin !</i> Bola est une
+insigne voleuse, <i>kiyin-kiyin !</i> »</p>
+
+<p>A ces chants de la tortue, l’enfant répondit « qu’elle allait
+dans les bois de l’éléphant avec l’éléphant ; qu’elle allait
+avec le buffle dans les bois du buffle ; et la tortue vient
+l’accuser d’avoir volé du miel pour le manger ! <i>kiyin-kiyin !</i> »</p>
+
+<p>La maligne tortue emmena l’enfant. Toutes deux se
+répondaient dans leurs chants, en sorte que lorsqu’elles
+arrivèrent chez le roi, celui-ci poussa un cri de surprise : « sa
+fille, qu’on n’avait plus entendue parler, parle aujourd’hui. »</p>
+
+<p>Le roi divisa son palais en deux et donna une part à la
+tortue adjakpa.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi la tortue réussit dans tout ce qu’elle
+entreprend.</p>
+
+
+<p class="h3">L’ONCE ET LE SINGE.</p>
+
+<p>Écoutez l’aventure de l’once.</p>
+
+<p>Un jour, l’once s’était fatiguée à chasser sans pouvoir
+rien prendre. Épuisée, elle alla s’asseoir. Or, les poux ne
+lui laissaient aucun repos.</p>
+
+<p>Elle voit passer un singe ; elle l’appelle, le prie en grâce
+de l’épouiller. Tandis que le singe l’épouille, elle s’endort.
+Lors, le singe prend la queue de l’once, l’attache à un arbre
+et s’enfuit.</p>
+
+<p>L’once s’éveille ; elle veut se lever, mais elle se trouve
+prise par la queue. En vain s’épuise-t-elle à vouloir se
+dégager, elle n’y peut réussir ; elle est là, haletante.</p>
+
+<p>Survient un escargot. « De grâce, détache-moi la queue »,
+lui crie-t-elle du plus loin qu’elle l’aperçoit. — « Ne me
+tueras-tu point, si je te délivre ? » repartit l’escargot. — « Certes,
+je me garderai de te rien faire, » reprit l’once.</p>
+
+<p>L’escargot détache l’once. Celle-ci rentre chez elle et va
+parler à tous les animaux : « Quand viendra le cinquième
+jour, annoncez que je suis morte et qu’on va m’enterrer. »</p>
+
+<p>Tous les animaux dirent : « C’est bien ! »</p>
+
+<p>Et le cinquième jour, l’once était couchée, faisant la
+morte. Et tous les animaux vinrent, et tous dansaient
+autour d’elle, ils dansaient… L’once se lève tout à coup ;
+elle bondit pour terrasser le singe. Mais le singe a déjà
+sauté sur un arbre : il fuit.</p>
+
+<p>Aussi, ne pensez pas que le singe reste à terre : il a trop
+peur de l’once.</p>
+
+
+<p class="h3">LA MÈRE ET L’ENFANT.</p>
+
+<p>Il y avait une jeune mère très-pauvre, si pauvre qu’elle
+n’avait pas même un pagne autour du corps ; elle attachait
+l’enfant sur son dos avec une feuille de bananier.</p>
+
+<p>Dans la forêt, où d’habitude elle venait couper du bois
+pour le vendre, se trouvait un aranran<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. Il y avait un grand
+arbre sous lequel la pauvre femme venait s’asseoir, et où
+elle couchait son enfant par terre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Aranran</i>, espèce d’oiseau.</p>
+</div>
+<p>Tandis qu’elle coupait le bois, l’oiseau que nous appelons
+aranran vient prendre l’enfant et l’enlève. Cependant, elle
+a fait son fagot ; elle vient voir son enfant ; elle arrive à
+l’endroit où elle l’avait couché ; elle ne l’aperçoit pas. Elle
+cherche partout : plus d’enfant ! Elle court en tous sens à
+travers la forêt, qu’elle arrose de ses larmes ; elle arrive ;
+elle voit, là-haut sur l’arbre, son enfant entre les griffes de
+ce méchant aranran. Elle se met à crier : « Aranran, <i>èyè-igbo-igbo !</i>
+prends mon enfant, rends-le-moi vite, <i>igbo !</i> — Voici
+une corde faite de feuilles de bananier : attache vite
+mon enfant, <i>igbo-igbo !</i> »</p>
+
+<p>Quand la femme eut chanté de la sorte, l’aranran lui jeta
+un sac de coraux. Cette mère délie le sac, regarde : son
+enfant n’y est pas !… Elle jette le sac à terre. Et elle chante
+toujours son même refrain.</p>
+
+<p>L’aranran prend toute espèce de choses et les lui jette.
+Et la mère regarde en toute hâte : son enfant n’y est pas !…
+Et elle crie.</p>
+
+<p>L’aranran prend l’enfant et vient le déposer sur le sol. La
+mère vole auprès de l’enfant, le prend, le met sur son dos.
+Elle prit aussi ce que l’aranran avait jeté à terre pour elle,
+et elle l’emporta au logis, et de la pauvreté elle passa à
+l’abondance.</p>
+
+<p>Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux
+à son <i>iyallé</i><a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. L’iyallé refuse avec dédain, va prendre l’enfant
+d’une autre femme et l’emporte dans la forêt. Elle agit de
+la même façon que la femme dont nous venons de parler.
+Mais quand elle s’éloigne pour couper du bois, l’aranran
+prend l’enfant, le tue et le mange.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Iyallé</i>, la première femme, la maîtresse de maison.</p>
+</div>
+<p>De retour à l’endroit d’où elle était partie, l’iyallé, ne
+voyant plus l’enfant que l’aranran a dévoré, se met à chanter.
+Et l’aranran de fienter abondamment dans un sac. Il lie
+le sac et le jette à terre. La femme accourt, délie le sac et
+ne trouve que des bananes de fiente dedans. Elle rejette le
+sac avec dégoût.</p>
+
+<p>La voilà qui derechef reprend ses chants. Cette seconde
+fois, l’aranran urine dans une grande calebasse et brise la
+calebasse sur la tête de la femme.</p>
+
+<p>Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de
+son enfant et les lui lance dessus. Elle regarde : ce sont les
+ossements de son enfant. Alors, elle chante à tue-tête : « Ce
+n’est pas mon fils, c’est le fils d’une autre que cet oiseau a
+tué, croyant tuer le mien. » Et elle se retira.</p>
+
+<p>La mère de l’enfant vint le réclamer à l’iyallé. Celle-ci
+répondit qu’il se portait bien.</p>
+
+<p>Deux mois s’écoulèrent sans que l’enfant reparût. La mère
+porta la cause devant le roi. Elle fit le récit de tout ce qui
+s’était passé, raconta que l’iyallé avait pris l’enfant de ses
+mains, et qu’après deux longs mois elle ne l’avait pas encore
+ramené.</p>
+
+<p>Le roi manda l’iyallé à sa barre. On la cita : elle vint et
+subit son interrogatoire : « Comment donc a-t-elle traité
+l’enfant d’autrui ? Qu’en a-t-elle fait ? — Que voulez-vous
+que j’en aie fait ? »</p>
+
+<p>Le roi, s’adressant à l’assemblée, demanda : « Si cette
+femme dépendait de vous, dites, quel traitement lui feriez-vous
+subir ? » Toute la ville s’écria : « Si elle dépendait de
+nous, nous n’hésiterions pas un instant, nous la tuerions. — Alors
+donc, dit le roi, qu’on la mette à mort. » Et on
+alla la tuer.</p>
+
+<p>Que tout ceci nous serve de leçon : lorsqu’on vous offre
+quelque chose, si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez
+pas dominer par l’envie.</p>
+
+
+<p class="h3">SIGO, ESCLAVE DE LA TORTUE, EST DÉLIVRÉ PAR SA MÈRE.</p>
+
+<p>Écoutez mon histoire : elle a trait à une femme du nom
+d’<i>Olou</i>.</p>
+
+<p>Cette femme eut un fils qu’elle appela <i>Sigo</i>. Après maintes
+réflexions, l’enfant résolut de s’adonner à la chasse. Son
+père lui donna un cheval ; sa mère, un mouton. Et ils lui
+dirent de se livrer à la chasse. Et l’enfant, prenant ses
+flèches, monte à cheval et s’éloigne dans la direction du
+bois.</p>
+
+<p>Il chemina longtemps, pour arriver enfin au repaire des
+animaux.</p>
+
+<p>Mais voici que le ciel s’obscurcit ; on ne distingue plus
+rien ; la pluie tombe à torrents, et sa violence est telle
+qu’elle entraîne Sigo au fond d’une fosse. Là, gémissant, se
+désolant, il fait pour sortir d’inutiles efforts.</p>
+
+<p>Cependant la pluie cesse ; la tortue, toujours prête à profiter
+des occasions, arrive des champs. L’enfant allonge le
+cou et se met à crier : « Tortue <i>adjakpa</i><a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, ohé ! » La tortue
+se penche sur le bord de la fosse, afin de découvrir au fond
+celui qui l’appelle. « Que fais-tu là ? » dit-elle à l’enfant.
+Il répond que la violence de la pluie l’y a précipité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Adjakpa</i> est un surnom donné à la tortue. Il peut vouloir dire : fée
+chauve. Comment le traduire en français ? — Nous le traduirons diversement
+selon les cas.</p>
+</div>
+<p>La tortue lui ayant demandé ce qu’il lui donnerait si elle
+l’en retirait, l’enfant lui répondit qu’il serait son esclave.
+« C’est bien ! » dit la tortue <i>adjakpa</i>. Elle descendit dans la
+fosse, elle en retira l’enfant, et elle lui dit : « Je vais faire
+un grand tam-tam, tu t’y tiendras dedans, et quand nous
+arriverons à la maison, si je bats le tam-tam avec la baguette,
+garde-toi bien de chanter. » L’enfant dit : « J’entends ! »</p>
+
+<p>Arrivée chez elle, la tortue <i>adjakpa</i> va trouver le roi et
+lui parle avec éloge de son tam-tam. Le roi lui demande de
+venir battre du tam-tam devant lui, afin qu’il en entende le
+son. « C’est bien ! dit la tortue. Convoquez toute la ville à
+la danse. » Et le roi : « C’est bien ! » Et il envoya dans toute
+la ville prier tout son monde de venir danser.</p>
+
+<p>Dès qu’on se fut rendu, le roi manda l’<i>adjakpa</i>. L’<i>adjakpa</i>
+prit son tam-tam et vint au milieu de l’assemblée, et elle
+battait son tam-tam de la baguette, et le tam-tam résonnant
+disait : « Sigo est fils d’Olou, <i>agba-mi-réré !</i> — Sa mère lui
+donna un mouton et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Son
+père lui donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse,
+<i>agba-mi-réré !</i> — Écoutez ce que je dis : il alla au repaire
+des éléphants ; il alla au repaire des buffles, <i>agba-mi-réré !</i> — La
+force de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je
+suis devenu esclave de la tortue, <i>agba-mi-réré !</i> »</p>
+
+<p>Un long murmure parcourut la foule. Le roi dit à la tortue
+de battre encore le tam-tam, afin qu’il en entendît les sons. La
+tortue battit son tam-tam pour la seconde fois, et les assistants
+crièrent encore plus fort. Lors, la tortue rentra chez elle.</p>
+
+<p>Bientôt, les <i>iyas</i><a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> de notre enfant se présentèrent chez la
+tortue pour l’inviter à présider leurs jeux. L’<i>adjakpa</i> dit :
+« C’est bien ! » Elle prend son tam-tam et part.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Iyas</i>, la mère et ses compagnes de la même maison.</p>
+</div>
+<p>Dès qu’elle fut venue, on prépara de l’<i>oka</i><a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> ; on acheta du
+tafia et l’on demanda à la tortue de battre son tam-tam. La
+tortue battait son tam-tam, et le tam-tam disait : « Sigo est
+fils d’Olou, <i>agba-mi-réré !</i> — Sa mère lui donna un mouton
+et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Son père lui
+donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Écoutez
+ce que je dis : il alla au repaire des éléphants ;
+il alla au repaire des buffles, <i>agba-mi-réré !</i> — La force de la
+pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave
+de la tortue, <i>agba-mi-réré !</i> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Oka</i>, brouet préparé avec de l’amidon de manioc.</p>
+</div>
+<p>On fait manger la tortue : elle mange ; on lui donne du
+tafia : elle boit, et tombant dans l’ivresse, elle s’endort.
+Tandis qu’elle dort, on prend son tam-tam, on le délie, on
+en retire l’enfant, on le remet en état.</p>
+
+<p>A son réveil, la tortue prend son tam-tam et le bat : un
+corbeau se fait entendre dans le tam-tam. La tortue frappe
+encore : le corbeau croasse de plus belle. Et il criait le plus
+qu’il pouvait : « Pourquoi, lorsque tu manges, ne donnes-tu
+pas à manger au tam-tam ? Et lorsque tu bois du tafia, pourquoi
+ne donnes-tu pas du tafia au tam-tam ?</p>
+
+<p>La tortue rentre chez elle, délie le tam-tam et trouve
+dedans un corbeau.</p>
+
+<p>Apprenez de là à ne pas laisser aller votre enfant dans un
+endroit où il ne peut aller sans danger.</p>
+
+
+<p class="h3">LE FRATRICIDE PUNI.</p>
+
+<p>Il y avait deux enfants dont l’un avait appris bien des
+chants. On les invita à une réunion de leurs camarades
+tous les deux. Ils avertirent leur mère qu’ils se rendaient à
+cette réunion, et la mère dit : « C’est bien ! »</p>
+
+<p>Ils se mettent en marche, arrivent au lieu du rendez-vous,
+battent leur tam-tam avec grand entrain. On donna deux
+mille cauris au cadet et mille à l’aîné. Et ils reprirent le
+chemin de leur maison.</p>
+
+<p>Chemin faisant, l’aîné tombe sur son frère et le tue. Il
+prend les cauris de son frère, les ajoute aux siens, et il
+rentre chez lui.</p>
+
+<p>Il n’est pas plutôt rentré qu’on lui demande compte de
+son frère. Il répond qu’il l’a laissé en chemin. On chercha
+son frère partout sans pouvoir le trouver.</p>
+
+<p>Or, un jour, la mère dit à l’aîné qu’elle allait arracher
+des feuilles.</p>
+
+<p>Quand elle vint à l’endroit où son fils avait été tué, les
+ossements de son fils étaient déjà pourris ; ils avaient produit
+un champignon. Ce champignon était très-beau, et
+quand la mère s’en approcha, elle s’écria : « Oh ! que ce
+champignon est beau ! » Elle se disposait à l’arracher, lorsque
+son fils répondit : « Mère, n’arrache pas ; mère, n’arrache
+pas ; n’arrache pas, mère, <i>adja-nti-nlélé !</i> — je fus chez mes
+camarades, <i>adja-nti-nlélé !</i> — je fus chez mes camarades,
+<i>adja-nti-nlélé !</i> — ils me donnèrent deux mille cauris, <i>adja-nti-nlélé !</i> — ils
+en donnèrent mille à mon aîné, <i>adja-nti-nlélé !</i> — il
+me tua dehors, le cruel ! mon aîné me tua
+dehors, <i>adja-nti-nlélé !</i> »</p>
+
+<p>La mère court vite à la maison appeler le père de ces
+enfants. Tous deux reviennent en hâte aux champs. Arrivés
+sur les lieux, le père de ces enfants veut arracher le champignon.
+Mais l’enfant recommence à chanter comme il avait
+fait tout d’abord.</p>
+
+<p>Coupons court. Le père de ces enfants alla trouver le roi
+et lui raconta ce qui se passait. Le roi vint lui-même et voulut
+arracher le champignon. Et l’enfant chanta toujours de
+même.</p>
+
+<p>Lors, le roi envoie chercher l’aîné. Celui-ci arrive. Dès
+qu’il est venu, le roi lui dit d’un ton sévère : « De même
+que tu as pris ton frère et que tu l’as tué, de même on va te
+prendre et te tuer, afin que ton frère revienne à la vie. »</p>
+
+<p>On tua l’aîné, et le cadet revint à la vie.</p>
+
+<p>Apprenez de là à ne point vous fâcher si l’on donne de
+grands présents à votre frère. Que l’aîné ne jalouse point le
+cadet, lorsque celui-ci est l’objet de quelque préférence.</p>
+
+
+<p class="h3">LE LIÈVRE ET LES AUTRES ANIMAUX.</p>
+
+<p>Écoutez avec attention mon conte sur le lièvre et sur tous
+les animaux.</p>
+
+<p>La sécheresse sévissait avec rigueur ; plus de rosée : la
+gent aquatique elle-même souffrait de la soif. A son tour, la
+famine arriva. Ne trouvant plus rien à manger, les animaux
+se réunirent en congrès.</p>
+
+<p>Il fut décidé que chacun se couperait le bout de l’oreille ;
+qu’il donnerait sa graisse ; qu’on vendrait le tout et qu’on en
+emploierait le prix à acheter une pioche ; qu’on creuserait
+un puits et qu’on aurait enfin de l’eau.</p>
+
+<p>Et tous de s’écrier : « C’est bien ! allons, qu’on se coupe
+le bout de l’oreille. »</p>
+
+<p>Quand vint le tour du lièvre, celui-ci refusa. Tous les
+animaux restèrent muets de stupéfaction. Cependant, ils
+ramassèrent leurs oreilles, ils tirèrent leur graisse, ils allèrent
+tout vendre, et le prix fut employé à acheter une pioche.
+Ils emportèrent cette pioche et vinrent creuser un puits.</p>
+
+<p>Enfin, voilà de l’eau : on peut donc un peu satisfaire la
+soif.</p>
+
+<p>Lors, le lièvre se met en mouvement et va prendre
+l’<i>akérégbé</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>. Il se dirige vers le puits, au moment où le soleil
+est au milieu de sa course. Comme il cheminait, la calebasse
+rendait un bruit sourd : elle faisait : <i>chan-gan-gan-gan</i>…
+<i>chan-gan-gan-gan</i>…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Petite calebasse qui sert à porter les liquides.</p>
+</div>
+<p>Les animaux qui veillaient auprès de la lagune s’enfuirent
+effrayés, en entendant le bruit que faisait l’<i>akérégbé</i> du lièvre.
+Arrivés à la maison, ils racontèrent qu’il y avait à la
+lagune quelque chose d’effrayant qui avait mis en fuite les
+gens de la lagune.</p>
+
+<p>Tous les animaux qui gardaient la lagune s’enfuirent donc.
+Le lièvre puisa de l’eau, sans encombre ; puis il descendit
+dans le puits et se baigna, en sorte que l’eau fut toute
+troublée.</p>
+
+<p>Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour
+prendre de l’eau ; elle est trouble. « Ah ! s’écrient-ils, qui
+donc a ainsi perdu cette source ?… C’est bien ! »</p>
+
+<p>Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu
+et l’en barbouillent ; puis ils font un trou en face du puits.</p>
+
+<p>Vers midi, tous les animaux allèrent se cacher dans le
+taillis. Le lièvre vient, s’approche de la statue. Le stratagème
+réussit, et le lièvre ne se doute pas même de la présence
+des animaux dans le taillis.</p>
+
+<p>Le lièvre salue la statue, celle-ci ne répond rien ; il salue
+de nouveau, la statue ne répond rien encore. « Or çà, dit-il,
+prends garde que je ne te donne un soufflet. » Il donne un
+soufflet, et sa main droite reste prise. Il frappe de la main
+gauche, et la main gauche reste prise aussi. « Oh ! oh !
+s’écrie-t-il : eh bien ! frappons du pied. » Il frappe du pied,
+et le pied reste pris ; et notre lièvre ne put se dépêtrer.</p>
+
+<p>Voilà que les animaux sortent alors du taillis et viennent
+voir le lièvre et son <i>akérégbé</i>. « Foin du lièvre ! s’écrient-ils
+ensemble ; ne lui ont-ils pas proposé de se couper l’oreille,
+lui aussi ? et n’a-t-il pas refusé ? Quoi ? tu as refusé, et tu
+viens ensuite troubler notre eau ! » On prend des fouets, on
+se rue sur le lièvre, on l’accable de coups, on le tue presque.
+« Nous devrions te tuer, maudit lièvre… Mais non ! » On
+le délivre ; et le lièvre de s’enfuir.</p>
+
+<p>Depuis lors il ne quitte plus les champs.</p>
+
+
+<p class="h3">LA VENDEUSE D’HUILE ET LE REVENANT.</p>
+
+<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p>
+
+<p>Mon conte a trait à une femme. Cette femme eut une enfant
+qui s’occupait à faire de l’<i>ekpo</i><a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Ekpo</i>, huile de palme.</p>
+</div>
+<p>Un jour, l’ekpo étant fabriquée, elle l’emporta à la foire
+pour la vendre. Elle reste à vendre son ekpo jusqu’à ce
+qu’il fût nuit close.</p>
+
+<p>Un habitant du ciel vint alors lui demander de l’ekpo ; et
+il lui donna les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune
+fille s’aperçut qu’il en manquait un. Et elle réclama le
+cauris qui était en moins. Le revenant répondit qu’il n’avait
+plus de cauris. Et la fille de crier : « Ma mère me grondera,
+disait-elle. Comment rentrer à la maison ? »</p>
+
+<p>L’habitant du ciel se retire ; la jeune fille le suit. « Va-t’en,
+retourne en arrière, dit l’habitant du ciel, car personne ne
+peut pénétrer dans le pays que j’habite. » Et l’enfant : « Là
+où tu vas, j’irai aussi. »</p>
+
+<p>Ils cheminèrent bien longtemps et arrivèrent dans un
+pays où les gens pilent avec la tête l’igname qu’ils réduisent
+en pâtée. Puis ils allèrent à la rivière du pus. Et le revenant
+chantait : « Jeune vendeuse d’<i>ekpo</i>, reviens-t’en. — R.
+Je ne m’en reviendrai pas. — Jeune vendeuse d’<i>ekpo</i>,
+va, reviens-t’en. N’entre pas dans la rivière du pus, reviens-t’en. — R.
+Non, je ne m’en reviendrai pas. — Jeune vendeuse
+d’<i>ekpo</i>, quand tu arriveras à la rivière du sang,
+retourne en arrière. — Je ne m’en reviendrai pas. — Vois-tu
+ce bois, là-bas, là-bas ? — Je ne m’en reviendrai pas. — Et
+cette montagne abrupte ? — Jamais je ne retournerai sur
+mes pas. »</p>
+
+<p>Longtemps encore ils cheminèrent avant d’arriver à
+l’autre monde. Le revenant donna des <i>égni</i><a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a> à la jeune fille
+pour faire de l’<i>ekpo</i>, et lui demanda de manger l’huile et de
+lui porter le <i>haha</i>. Or, l’<i>ekpo</i> terminé, l’enfant donna l’huile
+au revenant et mangea le <i>haha</i>. « C’est bien ! » dit le revenant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Égni</i>, fruit mûr du palmier. Le <i>haha</i> est le résidu filamenteux de ce
+fruit, après que l’huile a été exprimée.</p>
+</div>
+<p>Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna à la
+jeune fille, disant : « Prends cette banane, mange-la et ne
+me réserve que la peau. » L’enfant prit la peau et la mangea,
+et elle apporta le fruit au revenant.</p>
+
+<p>Lors, le revenant parla à l’enfant en ces termes : « Va
+cueillir trois <i>ados</i><a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Les <i>ados</i> qui feront : <i>Ka mi ! ka mi ! ka
+mi !</i> (Prends-moi ! prends-moi ! prends-moi !) laisse-les de
+côté. Prends-en trois qui ne disent rien du tout et reviens-t’en.
+A moitié chemin, casses-en une ; casse la seconde près
+d’arriver à la maison, et la troisième, quand tu seras rentrée. — C’est
+bien ! dit l’enfant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>Ados</i>, calebasses très-petites. On les perce et on les vide pour y
+mettre des poudres.</p>
+</div>
+<p>Et l’enfant partit ; et elle revint ; et à moitié chemin, elle
+cassa une <i>ado</i>. Et aussitôt, des esclaves et des chevaux en
+grand nombre apparurent et se mirent à la suite de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>Près d’arriver à la maison, l’enfant cassa la seconde <i>ado</i>.
+Et voici des animaux, des chèvres, des brebis, des béliers,
+des poules… Il y en avait deux cents et plus. Et tous faisaient
+cortége à l’enfant.</p>
+
+<p>Celle-ci, étant arrivée, cassa l’<i>ado</i> qui restait, et toutes les
+maisons se remplirent de cauris : elles ne purent même les
+contenir tous.</p>
+
+<p>La mère de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos,
+vingt animaux, vingt poules, et alla les offrir à son <i>iyallé</i>.
+L’<i>iyallé</i> refusa, disant qu’elle enverrait son enfant ; que son
+enfant saurait bien en trouver autant, et qu’elle le lui apporterait
+à la maison. « C’est bien ! » lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>L’<i>iyallé</i> alla faire de l’<i>ekpo</i>. Elle la donna à sa fille et lui
+donna ordre de l’aller vendre à la foire. L’enfant prit l’huile
+et partit pour la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter
+de l’<i>ekpo</i> et lui remit les cauris en payement. Le compte
+était exact, mais la jeune fille vola un cauris, le cacha et
+prétendit n’avoir pas reçu le prix juste. « Que faire ? dit le
+revenant : je n’ai plus de cauris. — Dans ce cas, dit la jeune
+fille, je te suivrai chez toi. » Le revenant repartit : « C’est
+bien ! allons. »</p>
+
+<p>La jeune fille et le revenant se mirent en marche. Bientôt
+le revenant recommença à chanter comme la première
+fois : « Retourne en arrière. » Et l’enfant : « Je ne m’en
+reviendrai pas. » — Le revenant : « Reviens sur tes pas. » — L’enfant :
+« Je ne veux pas m’en revenir. » — Le revenant :
+« Alors, c’est bien ! partons. »</p>
+
+<p>Ils allèrent ainsi jusqu’à l’autre monde.</p>
+
+<p>Le revenant prit des <i>égnis</i>, les donna à l’enfant et lui dit
+de faire de l’<i>ekpo</i>. « Quand l’<i>ekpo</i> sera faite, ajouta-t-il, tu
+mangeras l’huile et tu garderas pour moi le <i>haha</i>. » Et l’enfant
+garda l’huile pour la manger, et elle alla porter le <i>haha</i>
+au revenant. Et le revenant tout ébahi s’écria : « C’est
+bien ! »</p>
+
+<p>Ensuite, il donna une banane à la jeune fille et lui dit de
+la peler : « Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras
+la peau. » L’enfant prit la banane et la mangea ; elle
+prit la peau et alla la porter au revenant.</p>
+
+<p>Le revenant lui dit aussi : « Va cueillir trois <i>ados</i>. Tu en
+trouveras qui feront : <i>Ka mi ! ka mi !</i> ne les cueille pas. »
+L’enfant part ; elle va cueillir les <i>ados</i>. Elle en trouve qui
+ne rendent aucun son ; elle n’y touche point. D’autres
+faisaient : <i>Ka mi ! ka mi ! ka mi !</i> elle les cueille.</p>
+
+<p>Lors, le revenant lui parle en ces termes : « Quand tu
+seras à moitié chemin, casse une <i>ado</i>. » A moitié chemin,
+l’enfant casse une <i>ado</i> ; et elle se voit poursuivre par quantité
+de loups, de serpents, de lions. Tous courent après elle,
+la pressant, la mordant, la harcelant sans relâche presque à
+la porte de la maison.</p>
+
+<p>Elle casse une seconde <i>ado</i> ; et toutes les bêtes féroces
+viennent la mordre, à l’entrée même de la maison. Cependant,
+tandis que l’enfant était ainsi cruellement déchirée,
+il n’y avait qu’un sourd dans la maison, et il en avait fermé
+la porte. L’enfant cria au sourd de lui ouvrir la porte : le
+sourd n’ouvrit pas. Elle criait toujours au sourd d’ouvrir,
+et le sourd n’ouvrait jamais. Là, sur le seuil de la porte, les
+animaux tuèrent la pauvre enfant.</p>
+
+<p>Apprenez de là à n’être point envieux. Si l’on vous donne
+quelque chose, acceptez-le avec reconnaissance : évitez la
+convoitise.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="first">CHAPITRE XIII</span><br>
+<span class="xsmall">MAXIMES DE SAGESSE.</span></h2>
+
+
+<p>Outre les <i>alos</i>, les peuples qui nous occupent ont des proverbes.
+Les proverbes, aussi bien que les alos, sont des
+monuments de littérature ; ils se distinguent par la brièveté
+et l’élégance, par une tournure souvent très-poétique. La
+finesse d’esprit et la rectitude du jugement s’y montrent
+partout.</p>
+
+<p>Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux
+que nous allons rapporter ; nous les considérerons uniquement
+comme maximes de sagesse. A ce dernier point de
+vue, ils offrent un intérêt particulier à l’historien et au philosophe ;
+car ils mettent en évidence le caractère du peuple
+qui les possède et le degré de civilisation auquel il se
+trouve.</p>
+
+<p>Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant
+sous cette dénomination les maximes et les sentences,
+et toute phrase exprimée en peu de mots et ayant
+cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés <i>la sagesse
+des peuples</i> : le mot est exact, car dans les proverbes
+nous trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle,
+de cette loi que saint Paul déclare <i>être écrite dans le
+cœur des gentils</i> eux-mêmes. Voici comment s’exprime
+l’Apôtre (<i>Rom.</i>, <small>II</small>, 14, 15) : « Lorsque les gentils qui n’ont
+pas la loi font naturellement les choses que la loi commande,
+n’ayant pas de loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi.
+Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit
+dans leur cœur. »</p>
+
+<p>Ce qui est écrit dans leur cœur, ils le disent dans leurs
+proverbes ; nous allons l’y rechercher<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, pour ce qui regarde
+les païens de la côte des Esclaves.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Sous ce titre : <i>les Noirs peints par eux-mêmes</i>, nous avons publié
+le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction en regard.</p>
+</div>
+<p>1. <i>Dieu.</i> Les proverbes nagos contiennent des pensées
+remarquables sur Dieu. Il est appelé le <i>Maître par excellence</i>,
+le <i>Maître de la bonne terre</i>, le <i>Maître du ciel</i>, le <i>Roi de gloire</i>,
+le <i>Créateur</i>.</p>
+
+<p>La vraie notion de la création n’est-elle pas finement
+exprimée dans les adages suivants ?</p>
+
+<p>« Le monde a commencé au moment où le maître du
+monde y entra.</p>
+
+<p>« Dieu a créé les choses telles qu’elles sont.</p>
+
+<p>« Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements,
+chante la gloire de Dieu ; à sa mort, il tombe en poussière. »</p>
+
+<p>Si les choses n’ont commencé à exister que lorsque Dieu
+s’est occupé d’elles ; si elles ont reçu de lui leurs propriétés
+essentielles ; si une si belle œuvre fait honneur à celui qui
+l’a faite, on ne peut supposer que Dieu abandonne ses créatures.
+Il veille sur elles et les destine au bonheur.</p>
+
+<p>« Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous
+en lui.</p>
+
+<p>« Dieu aide celui qui travaille.</p>
+
+<p>« Que Dieu vous accorde heureuse fin ! »</p>
+
+<p>Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde :</p>
+
+<p>« Si Dieu fait attention à nos fautes, c’en est fait de
+nous. »</p>
+
+<p>2. <i>Le Démon.</i> Le nègre connaît le Démon aussi bien qu’il
+connaît Dieu : c’est l’esprit de <i>ténèbres, celui qui s’empare
+des corps</i>. — « Le Démon n’a pas en lui de bonté ; aussi son
+temple est dans la rue. » On appelle le Démon le <i>personnage
+au bâton noueux</i>, parce qu’on le suppose toujours armé pour
+mal faire.</p>
+
+<p>3. <i>L’oricha.</i> On n’est pas sans se douter de l’inanité du
+fétiche ou <i>oricha</i> ; et, quoiqu’on lui rende le culte, on lui
+lance, à l’occasion, les traits d’une sanglante ironie.</p>
+
+<p>« Le ventre est le premier des orichas.</p>
+
+<p>« Quel bien l’oricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci
+appelle son enfant <i>L’oricha me comble de biens ?</i></p>
+
+<p>« En vain demande-t-on à la buse ou à l’<i>akala</i> (vautour)
+de prendre part au sacrifice ; ils refusent. Le pigeon, lui, se
+laisse faire. » — (<i>N. B.</i> La buse et l’<i>akala</i>, animaux impurs,
+ne sont jamais offerts en sacrifice, tandis que le pigeon est
+une victime pure et agréable.)</p>
+
+<p>4. Les <i>idées et pratiques superstitieuses</i> se font jour dans
+les proverbes.</p>
+
+<p>« Si l’<i>ogboya</i> (animal gros comme un chat) frappe de sa
+queue le sol d’une ville, cette ville sera détruite.</p>
+
+<p>« L’<i>achorin</i> n’a pas son pareil parmi les arbres. » — (<i>N.
+B.</i> Celui qui ose en approcher, sa hache est repoussée
+par les esprits… dit-on.)</p>
+
+<p>« Le feu respecte l’<i>alouki</i> (plante mince et pleine de
+piquants).</p>
+
+<p>« Malheur à celui qui tuera un <i>ajako</i> (espèce de chacal).</p>
+
+<p>« L’<i>iwée</i> (petite grenouille) se dégagera certainement des
+étreintes de celui qui l’a saisie. (Dicton de bon augure.)</p>
+
+<p>« La hache coupe l’arbre sans appréhension ; le bûcheron
+(appréhendant les effets des coups qu’il porte) se couvre la
+tête d’<i>étou</i> (poudre magique).</p>
+
+<p>« A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice
+sans crainte. » — On suppose qu’à cet endroit les conjurations
+dispersent en tous sens les mauvais génies et leurs
+funestes influences.</p>
+
+<p>« Pour fatigué qu’il soit, le porc-épic ne laisse pas d’agiter
+sa queue. » — Dans ce mouvement de la queue…,
+dit-on, il trouve la prescience de ce qui lui doit arriver.</p>
+
+<p>5. Dans les proverbes, on peut étudier les <i>us et coutumes
+du pays</i>.</p>
+
+<p>« L’<i>iranna</i> est l’avant-coureur de la mort. » — Nous avons
+signalé l’usage de tuer une poule, en guise de passe-port
+d’outre-tombe et de viatique. C’est l’iranna qui paye le
+passage.</p>
+
+<p>« Quelqu’un meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa
+maison une part de ses restes mortels. » — C’est sur ces
+restes que l’on accomplit les cérémonies usuelles des funérailles,
+ainsi que nous l’avons déjà dit au chapitre des funérailles.</p>
+
+<p>Les Nagos rendent un culte à l’orteil. D’après l’<i>usage</i>,</p>
+
+<p>« Un oiseau aquatique n’est pas une victime digne de
+l’orteil.</p>
+
+<p>« A <i>Ogoun</i> (dieu de la guerre et de la chasse), on immole
+un gros chien. »</p>
+
+<p>Toutefois, nécessité n’ayant pas de loi : « Si l’on n’a pas
+d’<i>adan</i> (grosse chauve-souris), on sacrifie une <i>odé</i> (chauve-souris
+plus petite). »</p>
+
+<p>La tradition est la règle du culte et des usages. On repousse
+toute innovation par des dictons comme ceux-ci :</p>
+
+<p>« Jamais, à aucune époque, nos pères n’ont honoré oricha
+de cette espèce.</p>
+
+<p>« Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontière du
+Yorouba), mais qu’il n’arrive pas à Idjanna. »</p>
+
+<p>6. Les proverbes dénotent particulièrement la connaissance
+des vertus morales et des détails pratiques de ces
+vertus, vertus naturelles qui sont à la portée de tous les
+hommes, même des païens.</p>
+
+<p>Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes : la prudence,
+la justice, la force, la tempérance.</p>
+
+
+<p class="h3">PRUDENCE.</p>
+
+<p>Celui-là est prudent qui sait ce qu’il faut faire en toute
+rencontre, ou qui prend les moyens de le savoir.</p>
+
+<p>La prudence exige que l’on ne compte pas sur le hasard,
+et que l’on réfléchisse avant d’agir ; qu’on ne se fie pas à
+l’apparence ; qu’on s’entoure de conseils…, etc., etc. Là-dessus
+écoutons les Nagos.</p>
+
+<p>« On ne doit pas assimiler un cas fortuit à un événement
+que l’on a prévu. »</p>
+
+<p>Il y a d’heureux hasards ; ainsi, « les cris stridents du coq
+au milieu de la nuit peuvent terminer un différend » — par
+la surprise qu’ils causent. Toutefois, « c’est bien présumer
+du hasard que de compter sur les bienfaits du temps.</p>
+
+<p>« L’attention empêche l’homme de se tromper.</p>
+
+<p>« Donnez votre attention à ce que vous faites. — Plus une
+affaire est obscure, plus il y faut réfléchir.</p>
+
+<p>« Une aiguille tombe-t-elle des mains d’un lépreux, on ne
+la ramasse qu’avec précaution ; une affaire se présente-t-elle,
+on ne la traitera qu’après y avoir réfléchi.</p>
+
+<p>« On ne laisse pas brûler ce qu’on garde avec soin.</p>
+
+<p>« C’est le chien agile et dont le flair est sûr qui force le
+lièvre. »</p>
+
+<p><i>Dans un cas embarrassant</i>, imitez « celui qui s’est planté
+une épine au pied : il s’en va, clopin-clopant, trouver celui
+qui peut la lui arracher. — Si l’on vous donne un conseil,
+profitez-en. — N’entreprenez pas ce que vous ne pouvez
+mener à bonne fin. — Si vous ne pouvez dès l’abord bâtir
+une maison, logez-vous dans une hutte. »</p>
+
+<p><i>Fuyez le danger</i> : « Le piége inspire des appréhensions aux
+plus forts. — A la vue de l’épervier, on n’expose pas ses
+poules sur un rocher. — Si une tique se prend au museau
+du renard, ne demandez pas à la poule de la gober. — Le
+chien ne va pas aboyer dans l’antre de l’once. — Celui qui
+fuit le danger ne se donne pas le temps d’arracher l’épine
+qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent.</p>
+
+<p>« Faites en secret ce que vous voulez qu’on ignore. — La
+rivière n’est jamais pleine au point de soustraire les
+poissons aux regards. »</p>
+
+<p>Nous pourrions multiplier nos citations ; mais nous sommes
+obligés d’abréger pour dire un mot de chaque vertu.
+Ceux qui désirent de plus longs développements pourront
+consulter les <i>Noirs peints par eux-mêmes</i>.</p>
+
+
+<p class="h3">JUSTICE.</p>
+
+<p>La justice rend à chacun ce qui lui est dû : à Dieu, ce qui
+est à Dieu ; à l’homme, ce qui est à l’homme.</p>
+
+<p>Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nègre
+connaît Dieu et ne lui adresse pas son culte ; le culte, il le
+rend à l’idole, à l’<i>oricha</i>. Nous avons parlé de Dieu et de
+l’oricha ; il nous reste à parler de l’homme.</p>
+
+<p>« Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure ;
+aux égaux, la concorde ; aux inférieurs, la discipline. »</p>
+
+<p>Et les Nagos : « Honorez les anciens : ce sont nos pères. — Que
+l’enfant ne s’arroge pas le droit de parler à la place
+des anciens. — Imitez votre père ; ce qu’il ne se permet
+pas, évitez-le. »</p>
+
+<p>« Le roi ne se coiffe pas d’un vulgaire bonnet, il a sa
+couronne ; — les impôts lui reviennent de droit ; — les
+rebelles ont tout à craindre de lui. »</p>
+
+<p>Les Nagos sentent vivement combien l’homme est sociable.
+« Tous les hommes sont proches, disent-ils. — Un
+fou d’Ika et un <i>idiot</i> d’Ibouka ne peuvent se rencontrer sans
+sympathiser. — L’enfant ne se perd pas comme les bêtes. — On
+ne vit pas sous le même toit sans se parler. — Quiconque
+méprise autrui se méprise lui-même. »</p>
+
+<p>Dans la société, les uns travaillent pour les autres. « Celui
+qui fabrique des serpes les fait pour autrui. — Le boucher
+tue la bête, les débitants la mettent en pièces. — Le sel
+gemme est un produit <i>haoussa</i> ; le tabac en rôle vient du
+pays des Blancs ; le <i>gombo</i>, d’Iré. »</p>
+
+<p>S’il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit : « La
+plante des pieds se salit à l’ordure du chemin. — On ne s’en
+va pas en pagne blanc au milieu de l’huile de palme. — Après
+s’être vautré dans le bourbier, le cochon va se frotter
+à ceux qui sont propres. — Si les maisons ne se touchent
+pas, comment le feu se communiquerait-il de l’une à
+l’autre ? »</p>
+
+<p><span class="sc">Aux inférieurs la discipline</span>, dit saint Bonaventure, déterminant
+une des pratiques essentielles de la justice. <i>Aux
+inférieurs la discipline</i>, c’est-à-dire <i>l’instruction</i> et <i>l’éducation
+morale</i>. Le docteur catholique parle en théologien ; il expose
+la doctrine du <i>Maître</i> par excellence, doctrine de dévouement
+et de sacrifice, doctrine incomprise par le païen égoïste
+pour qui la richesse et le pouvoir sont des instruments de
+domination, au lieu d’être des moyens de bienfaisance.
+Le nègre païen ne comprend pas cette maxime du Maître :
+« <i>Que celui qui est le plus grand soit comme le moindre, et celui
+qui a la préséance comme celui qui sert.</i> » Toutefois, la raison
+et la conscience lui suggèrent des principes dignes d’être
+notés.</p>
+
+<p><span class="sc">Pauvres.</span> « On suppose le pauvre moins sage que le riche. — Dès
+qu’on est en haillons, on paraît ne pas mériter des
+égards. — Si le pauvre, donnant son avis, opine qu’une
+poutre est assez longue, <i lang="la" xml:lang="la">à priori</i> on ne l’écoute pas ; à la
+fin, on est forcé d’avouer qu’il disait vrai. — Pour tant que
+le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est
+toujours à la peine : pour lui, pas de fête !</p>
+
+<p>« Soyez généreux, on court à vous ; cessez vos largesses,
+on se retire. — On n’est plus admiré quand on est dans l’indigence. — Les
+nuages voilent le firmament ; un temps nuageux
+ne laisse pas arriver jusqu’à nous les rayons du soleil. »</p>
+
+<p>Les <span class="xs">ESCLAVES</span>, chez les païens de race blanche, étaient
+regardés comme des êtres de nature inférieure. Cette fausse
+supposition est repoussée par les nègres : « La naissance ne
+diffère pas de la naissance : comme est né l’esclave, ainsi
+naît l’homme libre. — L’esclave était libre dans la maison
+de son père. — L’esclave n’est pas un morceau de bois ;
+quand il meurt, sa mère n’est pas avertie, tandis qu’on
+éclate en sanglots, à la mort de l’homme libre. Or, dans la
+maison de sa mère, l’esclave n’était-il pas libre ?</p>
+
+<p>« L’esclave ne travaille pour lui qu’après avoir consacré
+la journée au service de son maître. — Tout le dérangement
+est pour le couvercle (image de l’esclave) ; et pourtant,
+le couvercle n’a que la vapeur, tandis que le pot (le
+maître) a ce qui est bien. — Le serpe (<i>entendez : l’esclave</i>), la
+serpe coupe la forêt, et n’en retire aucun profit ; elle élague
+la haie qui borde le chemin, et n’en retire aucun profit non
+plus ; elle s’use à force de servir, elle sera bientôt hors
+d’usage ; cinq cauris suffisent à la faire entourer d’un
+anneau, et elle clôt encore la ferme du riche. La serpe a un
+anneau au cou (autour du manche), elle est fortement armée
+pour de nouveaux travaux. »</p>
+
+<p><span class="sc">Juges.</span> « Les présents aveuglent les juges et les empêchent
+d’être justes. »</p>
+
+<p><span class="sc">Témoins.</span> « Le témoin éclaire la justice ; un témoin n’est
+pas un partisan.</p>
+
+<p>« Le coupable est inquiet. — Celui qui voudrait se cacher
+des autres croit toujours qu’on s’entretient de lui ; il s’inquiète,
+comme s’il était coupable. — Le méchant ne laisse
+pas traiter les siens comme lui traite les autres. — L’épervier
+s’enfuit dès qu’il a pris une poule : il a conscience de
+son méfait.</p>
+
+<p>« On ne met aux fers que les coupables. » Ce proverbe
+dit bien ce que l’on doit faire. On est loin, hélas ! d’agir
+aussi justement.</p>
+
+<p>La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. « Celui qui
+ne compatit pas au malheur de son semblable, le tue dans
+son cœur, dit-il. — Si vous n’avez pas de cauris, pour soulager
+votre ami, visitez-le ; si vous ne pouvez lui donner la
+satisfaction de l’aller voir, aidez-le de quelque bonne parole. — Un
+jour de pluie répare le mal de la sécheresse. — Les
+riches gagnent à répandre des libéralités, tandis qu’ils perdent
+à se montrer trop ménagers. »</p>
+
+<p>Plusieurs proverbes flétrissent l’ingratitude : « Celui qui
+ne remercie pas d’un bienfait reçu n’aura pas à se plaindre
+du mal qu’on lui fera. — On perd son temps à répandre ses
+bienfaits sur des ingrats. — (Il est aussi déraisonnable de)
+ne pas reconnaître un bienfait que de lancer sur les rochers
+le cheval que l’on vient d’acheter. — L’épée n’épargne pas
+la tête de celui qui l’a forgée » : image de l’ingrat qui n’a
+pas d’égard pour son bienfaiteur.</p>
+
+<p>D’autres proverbes réclament la loyauté et la franchise :
+« Vendez l’or à celui qui en connaît la valeur. — Au jeu
+l’on ne reprend pas un coup manqué. — Les gens d’<i>Ifè</i> parlent
+sans détours ; la flèche va droit au but. — L’homme de
+mauvaise foi est dégoûtant dans ses procédés. — Tôt ou
+tard le mensonge finit par se découvrir. — Le menteur a
+beau se cacher, il ne saurait rester dans l’ombre. »</p>
+
+
+<p class="h3">FORCE.</p>
+
+<p>« Si loin qu’on aille, on conserve son naturel. — Même
+quand la rivière tarit, elle conserve son nom. — Le nom
+donné à l’enfant ne le quittera plus. »</p>
+
+<p>Au naturel s’ajoutent les habitudes. Elles sont, on le sait,
+une seconde nature. « Le mensonge ne coûte rien au menteur :
+<i>on fait sans peine ce qu’on a accoutumé de faire</i>. »</p>
+
+<p>La nature et les habitudes ne font pas que la force de chacun
+n’ait ses bornes : « Serait-on fort comme le buffle, on
+n’a pas de cornes. — On rencontre toujours un point que
+l’on ne peut franchir. — Si bien que l’on conduise son cheval,
+le cheval peut se couronner. »</p>
+
+<p>Les proverbes qui recommandent l’action sont nombreux :</p>
+
+<p>« L’étoffe longtemps renfermée se pourrit. — On ne tue
+pas le gibier en le regardant. — Voir le mal et ne pas le
+corriger, c’est détruire sa force. — La force qui ne s’exerce
+pas s’énerve. — Jour et nuit, sans cesse, les narines fonctionnent ;
+si elles s’arrêtent, c’est la fin ! — Le tamis ne se
+met pas de lui-même à bluter la farine. — Le travail entasse
+les richesses. — L’aurore ne vous réveillera pas deux fois :
+travaillez durant le jour ; la nuit, il ne sera plus temps. »</p>
+
+<p>Le nègre a de la bravoure une idée exacte. « Se vanter
+loin du danger, n’est pas preuve de courage : c’est dans
+l’action que le guerrier se couvre de gloire. — La bravacherie
+n’est pas une preuve de vaillance. — Le poltron
+trouve sa fin dans une querelle, l’homme vaillant meurt
+dans un combat. »</p>
+
+<p>Le noir ne se fait pas illusion sur les obstacles à surmonter.
+« Les marécages gênent les gens de Gbésé. — L’araignée
+enlace dans ses toiles celui qu’elle attaque. — Les petits du
+léopard, quand ils ont grandi, ne respirent que carnage. — Les
+pousses de l’<i>iroko</i> (espèce d’arbre) ne se peuvent arracher
+que lorsqu’elles sont petites. »</p>
+
+<p>Que faire en face des obstacles, sinon se prémunir contre
+eux ? « Les souliers nous prémunissent contre les épines. — Quand
+la mort se présente, le bouclier lui tourne le dos :
+c’est lui qui protége le combattant. — On prend les oiseaux
+à la glu. — Pour tuer le sanglier, il faut une flèche spéciale ;
+les flèches ordinaires ne suffisent pas. — Si l’arbre ne
+tombe, la main ne peut atteindre les branches. — L’<i>egguè</i>
+ne trouve personne invulnérable : celui qui en est frappé
+est frappé à mort. »</p>
+
+<p>Contre la force pas de résistance, disons-nous ; les nègres
+disent avec plus d’esprit : « Si fort qu’il soit, celui qui
+secoue un arbre se secoue lui-même. — Le lion est sans
+sollicitude : que les autres fassent des réserves, lui n’en a
+cure : il ne mange pas de la viande passée. Entendez-le
+rugir : « Excepté l’éléphant et l’homme, excepté l’orang-outang,
+je ne crains rien. » Grâce à sa force, il trouve à
+souhait de quoi manger. »</p>
+
+<p><i>L’inertie est une force.</i></p>
+
+<p>« Le cœur de l’<i>achacpa</i> (arbre dont le bois est très-dur)
+ne s’émeut pas de coups de hache. — Si quelqu’un plus fort
+que vous vous tourmente, contentez-vous d’en rire. — Le
+repos calme la fatigue : l’inertie triomphe des épreuves de
+chaque jour. — La cuiller (se plongeant dans l’eau bouillante)
+voit la mort sans sourciller. — Le tesson endure le
+feu. »</p>
+
+<p><i>La force du nombre</i> est connue. On compare celui qui est
+seul de son avis au « chanteur qui n’a personne pour
+reprendre le chœur. — Si l’on s’unit pour cerner le bois, la
+chasse sera facile. — Un d’ici, un de là, la multitude devient
+considérable. — Un d’ici, un de là, et le marché se tient. — On
+s’empresse à travailler, quand on n’est pas seul. »</p>
+
+<p><i>Les richesses sont aussi un élément de force.</i> « La colombe à
+la poitrine proéminente (les cauris) se rencontre sur tous les
+marchés. — Les approvisionnements sont le nerf de la
+guerre ; quand la guerre est déclarée, chacun s’approvisionne. — L’abondance
+de la source entretient le cours de
+la rivière. — On marche fièrement devant son calomniateur
+et l’on affronte ses insultes sans crainte, quand il n’a que
+vingt cauris chez lui. »</p>
+
+<p>La force de la prière persévérante est relatée dans les
+adages : « Celui qui prie avec persévérance finit par obtenir
+ce qu’il a demandé au maître. »</p>
+
+<p>Les Nagos développent la doctrine de cette sentence dans
+un alo charmant de naïveté (Ondéré). Nous l’avons cité au
+chapitre <i>État domestique</i>.</p>
+
+
+<p class="h3">TEMPÉRANCE.</p>
+
+<p>D’après Cicéron, « la tempérance n’est autre chose que la
+raison exerçant sur la volupté et sur les autres mouvements
+déréglés de l’âme une souveraineté ferme et mesurée ».</p>
+
+<p>La tempérance est fortement recommandée par les adages :
+« Si l’on se gorge, on étouffe. — Quiconque frappe des
+mains pour faire danser un fou, est fou comme lui. — Ne
+vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez longuement. — Si
+vous agacez le hérisson, ne comptez pas qu’il
+sera tranquille. — La vipère ne souffre pas qu’on la
+taquine. »</p>
+
+<p>Que de défauts contre la tempérance !</p>
+
+<p><span class="sc">La légèreté.</span> « Quand même vous vous sentiriez porté à
+rire des infirmes, ne le faites pas ; ce qui lui arrive aujourd’hui
+vous peut arriver demain. — Un cheval tombe-t-il
+dans un bourbier, vous en riez ; et si votre enfant y
+tombe ! »</p>
+
+<p><span class="sc">Bavardage.</span> « Le bavard ne peut garder un secret. — Trop
+parler excite le rire. »</p>
+
+<p><span class="sc">Vantardise.</span> — On se moque des vantards, disant de
+leurs œuvres : « C’est bien peu de la part de ce grand personnage. »
+Et l’on se demande quel pays a eu l’honneur de
+les voir naître : « Iwo est la maison du perroquet ; Ibara
+est la maison du vautour ; où donc est le pays de la perruche ? »
+La perruche, avec son caquet inintelligible, ne
+symbolise pas mal un fat qui se vante. Notons-le, du reste,
+avec les Noirs : « Quiconque s’épuise en vanteries est
+pauvre en résultats. »</p>
+
+<p><span class="sc">Médisance.</span> « On voit vite les défauts d’autrui et l’on en
+parle ; on cache soigneusement les siens sous un tas de
+tessons. — Semblable au lépreux qui saisit quelqu’un par
+le nez, le médisant jette dans la confusion. — N’accueillez
+point les dires du médisant. — Un mot piquant fait une
+blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se cicatrisent. — Celui-là
+est votre ennemi qui ne respecte pas
+votre nom. — L’homme sans malice n’est pas à l’abri des
+coups de la malice. — Ne vous permettez jamais rien de
+méprisant contre ceux avec qui vous êtes uni. — Les
+cendres de la médisance reviennent sur celui qui les
+lance. »</p>
+
+<p><span class="sc">Obstination.</span> « Celui qui n’écoute point est semblable à
+celui qui s’entête à vouloir prendre l’eau de la main fixée à
+l’<i>adjaé</i>. (<i>Adjaé</i>, lien qui retient la main près du cou.) — Celui
+qui s’obstine dans son sentiment ne tarde pas à être
+laissé de côté. — L’entêtement cause à autrui des dégoûts ;
+l’homme complaisant les supporte. — L’éléphant a ses
+colères, la fourmi a aussi les siennes. — Les querelles
+n’engendrent rien qui vaille. »</p>
+
+<p><span class="sc">L’ambition</span> cherche ses satisfactions avec une insistance
+que rien ne rebute ; elle est comme le feu. « Le feu brûle,
+alors même que le mur lui fait obstacle ; et si l’eau s’oppose
+à ses progrès, il en suit le cours. »</p>
+
+<p><span class="sc">Envie.</span> « L’envieux est toujours pauvre. — Le termite a
+raison d’envier le sort des oiseaux : il vole un jour et perd
+ses ailes. — Les oiseaux des champs sont jaloux de ce que
+l’<i>ochin</i> (oiseau aquatique) sait nager. — La personne jalouse
+est décharnée : elle se repaît de jalousie, sans jamais se
+rassasier. — Voyez l’envieux : dès qu’on parle de m’attaquer,
+il fait ses munitions. — Le pivert se réjouit de voir le
+perroquet à la pluie ; il s’imagine que la queue rouge du
+perroquet déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne
+un nouveau lustre. »</p>
+
+<p><span class="sc">Cupidité.</span> « Les perles (le frai) de la grenouille n’excitent
+pas la cupidité des voleurs. — La convoitise engendre
+l’avarice. — L’épervier a des yeux de feu. — Le pillard ne
+ferme jamais son sac. — Une trop forte bouchée étouffe
+l’enfant. — Un gain exagéré déchire la bourse de votre
+maître. — L’homme cupide avait un arbre chargé de fruits.
+Pressé de les cueillir, il s’arma de la hache et jeta l’arbre à
+terre. — La convoitise engendre bien des maladies. »</p>
+
+<p><span class="sc">Amour du plaisir.</span> « Vous n’avez pas encore entendu le
+motif du <i>dourou</i> (espèce de violon) que vous dansez gaiement. — Dans
+une réunion, on ne regrette guère l’absence
+que des personnes qui égayent la compagnie. — C’est pour
+se réjouir que l’on mange l’<i>èfo</i> hors de chez soi, avec ses
+amis : ce n’est pas qu’on manque de quoi manger. »</p>
+
+<p><span class="sc">Tristesse.</span> « Le pleureur (qui va se condouloir avec les
+proches ou amis) se fatigue et s’en revient ; celui qui est
+plongé dans le deuil ne cesse pas de pleurer. — Les soupirs
+précèdent les larmes, la tristesse suit l’adversité ; tous
+apportent des condoléances, mais personne ne peut par des
+sacrifices faire cesser la tristesse. — La douleur est moins
+cuisante que l’affliction. — Le rat domestique se sent moins
+offensé par celui qui le tue que par celui qui le saisit et le
+jette à terre. »</p>
+
+<p><span class="sc">Colère.</span> « La colère n’a jamais d’heureux résultats ; la
+douceur aplanit les difficultés. La colère fait sortir la flèche
+du carquois, les bonnes paroles tirent du sac les noix de
+kola. (On se les donne en signe d’amitié.) — Les querelles
+engendrent les rixes. — C’est en pardonnant qu’on termine
+un différend. — Oubliez les torts d’autrui, afin qu’on vous
+loue. — On ne peut que gagner à prendre une attitude
+respectueuse. — En tourmentant les autres, on leur
+enseigne à se défendre. — Quiconque nuit aux autres doit
+renoncer à leur amitié. »</p>
+
+<p><i>Par contre</i> : « La douceur obtient tout. — Ne te fâche pas
+avec les esclaves, ne t’inquiète pas avec les tiens. — La
+douceur est un vrai trésor : l’homme doué de douceur
+possède toutes choses. — La calebasse garde le limon déposé
+par l’eau ; le vieillard endure la contradiction. — Petit à
+petit on se forme. — Le corbeau se dirige vers Ibara,
+harcelé par le vent : L’adversité me sert bien, dit-il. »</p>
+
+<p>Arrêtons ici nos citations. Elles peuvent paraître longues,
+mais elles ne seront pas inutiles ; car elles prouvent surabondamment
+que les nègres sont loin de cet abrutissement
+d’esprit et de cœur qu’on leur suppose, quand on parle
+d’eux de parti pris et sans les connaître suffisamment. On
+condamne injustement un prévenu que l’on n’a pas
+entendu ; aussi était-il nécessaire d’entendre les nègres.
+J’ose croire qu’il leur aura suffi de parler, pour se justifier
+des calomnies méprisantes dont on les a trop souvent poursuivis,
+et dont on les poursuit encore, au nom d’une science
+toute d’imagination et d’invention.</p>
+
+<p>La nègre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses
+que nous ne voulons pas nier. Ne nous étonnons
+pas de trouver en eux ces vices et ces faiblesses, puisque
+nous retrouvons les mêmes défauts et les mêmes vices chez
+tous les païens, même chez les païens civilisés de Rome et
+d’Athènes.</p>
+
+<p>Du reste, si le nègre a ses défauts, il a aussi ses qualités ;
+on ne saurait l’assimiler aux bêtes sans outrager en lui la
+nature humaine. Il est homme : il parle, il raisonne, il distingue
+le bien du mal ; et, s’il fait souvent le mal qu’il
+devrait éviter, il connaît le bien et il l’approuve. C’est un
+être intelligent, raisonnable et moral.</p>
+
+<p>Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrès
+et la civilisation. Mais combien d’hommes, combien de
+contrées, même en Europe, ne sont-ils pas restés en dehors
+des influences du progrès et de la civilisation dont nous
+sommes si fiers ! La vie simple du pâtre des montagnes, du
+paysan des contrées reculées, contraste singulièrement aussi
+avec le bien-être et les habitudes de ceux qui vivent dans
+les centres où le luxe s’étale. N’oublions pas le passé : ce que
+les noirs sont, nos pères le furent jadis ; et si nous ne le
+sommes plus, c’est que dix-neuf siècles de christianisme ont
+effacé les traces de la barbarie et de la dégradation. Par le
+christianisme, les noirs seront pareillement grandis et policés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="first">CHAPITRE XIV</span><br>
+<span class="xsmall">ISLAM ET CHRISTIANISME.</span></h2>
+
+
+<p>Protégée, au nord et à l’est, par le Niger ; à l’ouest, par
+un réseau de montagnes ; au sud, par l’Océan, la côte des
+Esclaves demeura longtemps isolée des autres peuples. Aussi
+la langue et les usages s’y sont conservés purs de tout mélange
+hétérogène, ou à peu près.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, l’islamisme pénètre par l’intérieur, en même
+temps que les missionnaires protestants et catholiques arrivent
+sur la côte.</p>
+
+
+<p class="h3">ISLAMISME.</p>
+
+<p>Les Foulahs<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> ou Fellatahs ont été les propagateurs actifs
+de l’islam parmi les nègres. Ils ne diffèrent pas des noirs
+seulement par la couleur et les usages, mais encore et surtout
+par le caractère. Leur énergie contraste avec la faiblesse
+de volonté des noirs ; aussi, dès qu’ils sont en contact
+avec eux, leur instinct les porte à la domination.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Il est permis de croire que c’est la même race que les Pouls d’Égypte.</p>
+</div>
+<p>D’après un dicton de Saint-Louis, si l’on introduit une
+jeune fille poul dans une famille, fût-ce comme servante,
+comme captive, elle devient toujours maîtresse de la maison.</p>
+
+<p>Les Pouls ont fondé plusieurs empires musulmans dans le
+Soudan, aux dépens des nations de race nègre. « Au commencement
+du dix-neuvième siècle, Ahmadou-Labbo fonde
+un État poul le long du Niger, entre Tombouctou et Ségou.
+Tombouctou finit par lui être soumis. » (<span class="sc">Faidherbe</span>.)</p>
+
+<p>Après avoir franchi le fleuve, les Pouls se répandirent sur
+la rive droite, où ils vécurent autour d’Ilorin, à l’état de
+tribus pastorales. Soumis d’abord aux maîtres du sol auxquels
+ils payaient des redevances, ils devinrent sédentaires,
+et bientôt refusèrent de se soumettre <i>à un roi infidèle</i>
+(vers 1820). Dès lors, Ilorin fut séparé du Yorouba, et forma
+un État à part, gouverné par un chef foulah et musulman ;
+car foulah et musulman sont depuis longtemps synonymes
+en Afrique. La population actuelle de cet État ne s’élève pas
+à moins de 300,000 âmes ; la ville seule d’Ilorin en renferme
+100,000 au moins. C’est un mélange de Foulahs, de
+Barbas (Bornouans), d’Haoussas et de Nagos. Ceux-ci ont
+des chefs de leur nation ; mais ils ne forment plus que la
+plèbe, tandis que les Foulahs dominent et constituent la
+caste patricienne du pays où ils se sont fixés en maîtres.</p>
+
+<p>Dès qu’ils se sentirent assez forts, les musulmans envahisseurs
+proclamèrent la <i>guerre sainte</i> aux infidèles du voisinage.
+Ils eurent quelques succès, et ne renoncèrent à l’offensive
+qu’après avoir éprouvé plusieurs défaites de la part
+des Ibadans. Leur prosélytisme n’en est pas moins actif
+pour cela ; il s’exerce d’une autre façon, par le ministère de
+leurs <i>aloufas</i> ou marabouts.</p>
+
+<p>L’<i>aloufa</i> est prêtre et maître d’école tout à la fois. Coiffé
+du turban, il chausse des sandales, se drape superbement
+dans son <i>éwou</i>, et porte habituellement des armes : tantôt le
+sabre, tantôt le fusil. Il sort souvent à cheval, accompagné
+d’une nombreuse suite. Tout cet appareil, ainsi que son
+maintien grave, en imposent au nègre païen. Celui-ci se
+sent fortement attiré par l’islamisme. Cette religion flatte
+sa vanité et ne l’oblige, en réalité, à aucune pratique bien
+pénible, puisqu’il peut continuer à vivre dans la polygamie
+et la volupté.</p>
+
+<p>Maître d’école, l’aloufa enseigne à lire et à écrire les
+lettres de l’alphabet arabe et quelques versets du Coran.
+C’est à peu près tout ce qu’il enseigne et tout ce qu’il sait,
+en fait de lecture et d’écriture.</p>
+
+<p>Comme prêtre, il s’applique à inspirer la haine de ce qui
+n’est pas l’islam : terrible disposition qui empêche l’esprit
+et le cœur de s’ouvrir à la vérité et à la grâce. Le païen, en
+face de la révélation, ignore, mais il ne ferme pas les yeux
+à la lumière, de parti pris. Le musulman, au contraire, est
+dans la résolution bien arrêtée de repousser toute doctrine
+étrangère à la sienne. Il n’examine pas ; il n’écoute même
+pas. Impossible de le convaincre ! Impossible de raisonner
+avec lui ! On perd son temps et sa peine en discours inutiles.</p>
+
+<p>Il est aisé de comprendre quel obstacle énorme l’islamisme
+oppose à la diffusion de l’Évangile, partout où il a une influence
+prépondérante. Or, chaque jour, il fait des progrès
+nouveaux ; et les chefs païens, alors même qu’ils ne se font
+pas musulmans, laissent les aloufas prendre sur leur esprit
+un énorme ascendant.</p>
+
+<p>Les aloufas sont mus autant par l’amour du lucre que par
+le fanatisme religieux. La confection des amulettes, ou <i>tira</i>,
+est pour eux une source de gros bénéfices. La tira est un
+papier sur lequel sont écrites quelques paroles du Coran.
+Ce papier est enveloppé dans un morceau de cuir ou d’étoffe.
+Des cordons fixés à l’amulette permettent de la suspendre
+au cou. On en met aussi au cou des chevaux et d’autres
+animaux. C’est un préservatif, un gage de prospérité, un
+charme, comme l’<i>ondé</i> des païens.</p>
+
+
+<p class="h3">MISSIONS PROTESTANTES.</p>
+
+<p>En 1839, l’Angleterre jeta ses regards sur les contrées
+qui bordent le Niger, et résolut d’y établir des comptoirs,
+afin de tourner les indigènes vers le commerce légal et de
+les détourner du trafic infâme des esclaves. En 1841, on
+organisa dans ce but l’« <i>expédition du Niger</i> », à laquelle
+prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon et
+Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.)</p>
+
+<p>Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement
+anglais <i>et suivi par les ministres protestants</i>. Ministres et
+gouvernement trouvèrent des auxiliaires dans les nègres
+libérés, originaires des contrées que l’on voulait exploiter,
+et <i>anglicanisés</i> de longue main à Sierra-Leone.</p>
+
+<p>En 1842, M. Townsend fut envoyé à la côte des Esclaves
+afin d’étudier la possibilité et l’opportunité d’une mission
+anglicane dans ces contrées. Les affranchis de Sierra-Leone
+favorisèrent des démarches qui devaient les ramener dans
+leur patrie, et l’on résolut d’aller s’établir à Abé-okouta.
+Cette ville obéissait à un chef très-influent, dont l’appui était
+assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection
+de ce chef, nommé Chodéké, les protestants arrivèrent à la
+côte en 1845. Quand ils débarquèrent à Badagry, on leur
+annonça la mort de Chodéké. Ce contre-temps les retint à la
+côte ; ils s’établirent d’abord à Badagry, et ne pénétrèrent
+dans l’intérieur que l’année suivante.</p>
+
+<p>De 1846 à 1867, les protestants fondèrent plusieurs stations :
+à Abé-okouta, en 1846 ; à Ibadan, à Lagos, à Otta,
+en 1852 ; à Ijayé, en 1853 ; à Igbori, en 1859 ; à Ikidja,
+en 1863 ; à Ichagga, à Iwayé…, etc., etc. Ces développements
+rapides s’accomplirent grâce au concours de maîtres
+d’école pris parmi les indigènes ; mais l’œuvre eut à souffrir
+plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de
+cette région. Ainsi, la station d’Ichagga fut détruite par les
+Dahoméens le 5 mars 1862 ; celle d’Awayé, par les Ibadans,
+le 1<sup>er</sup> avril de la même année. Les Ibadans avaient déjà
+détruit, le 16 mars, la station d’Ijayé. Cette ville fut réduite
+en cendres ; ceux de ses habitants (40,000) qui ne
+périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme,
+furent traînés en esclavage. Deux ministres protestants
+européens se trouvaient dans cette station : l’un partit
+avant que la ville fût mise à sac ; l’autre, capturé et réduit
+à la condition d’esclave, ne fut racheté que le 8 décembre
+1862 par un de ses confrères, M. Lamb, de la station de
+Lagos.</p>
+
+<p>A Abé-okouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait
+une imprimerie et un journal en langue indigène. Mais, le
+13 octobre 1867, tous les blancs de cette ville furent chassés,
+et peu s’en fallut qu’on ne les massacrât.</p>
+
+<p>J’étais, à cette époque, en résidence à Wydah, ville du
+Dahomey. On y racontait de la sorte l’expulsion des Européens
+d’Abé-okouta :</p>
+
+<p>Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements
+de voisins ennemis, avaient intercepté une lettre
+portant la signature du chef ennemi. On y reprochait au
+gouverneur de la colonie de Lagos de ne pas envoyer les
+secours promis par lui contre Abé-okouta. Grand émoi dès
+qu’on sut le contenu de la lettre : « Le chef dont elle porte
+le nom ne sait pas écrire ; qui donc lui a prêté sa plume ? »
+On croit reconnaître l’écriture d’un ministre protestant ; un
+cri d’indignation retentit, on demande vengeance ; on veut
+massacrer les blancs. On l’eût fait, peut-être, sans la généreuse
+intervention de l’un des notables : « Les blancs sont
+sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus nombreux
+et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas
+coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les,
+et pillons leurs maisons. » Cet avis prévalut.</p>
+
+<p>Rejetés vers la côte, les protestants se confinèrent dans
+la colonie anglaise, où ils sont en sûreté. Lorsque j’étais à
+Lagos, ils n’y avaient pas moins de cinq temples, bâtis dans
+les différents quartiers : à Fadji, Aroloyé (Palm-church),
+Bread-fruit, Ébouté-éro, Ébouté-metta.</p>
+
+<p>Outre ces temples, les anglicans possèdent une pension
+pour les filles (<i lang="en" xml:lang="en">female institution</i>), espèce d’école primaire
+supérieure ; une sorte d’école normale ou de séminaire (<i lang="en" xml:lang="en">training
+institution</i>) ; des écoles primaires nombreuses répandues
+dans toute la ville et dirigées par des maîtres nègres, sous
+la direction et la surveillance des ministres blancs.</p>
+
+<p>D’après leurs rapports, les anglicans ont dépensé pour
+la mission du Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au
+31 mars 1873, en Afrique même, 5,550 livres sterling ;
+en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme totale de
+12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr.</p>
+
+<p>La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à
+la congrégation anglicane dans la colonie. Ce chiffre est
+exagéré. Un grand nombre de ces adeptes est venu de
+Sierra-Leone. Les <i>convertis</i> ne le sont guère que sur les
+registres ; volontiers nous les appellerons avec Burton
+« <i lang="en" xml:lang="en">registered converted</i> ». Ils n’en seront pas moins un
+obstacle sérieux à l’établissement du catholicisme ; car on
+s’applique à leur inspirer la haine du <i>papisme</i>. Demandez
+à l’évêque Crowther ce qu’est un protestant, il vous répond
+en propres termes, dans son vocabulaire yorouba : « Un
+protestant est celui qui repousse la religion du Pape. »
+Comme dogme et comme morale, cela se réduit à zéro.
+C’est le degré de conviction des convertis.</p>
+
+<p>La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre
+des anglicans porte celui des méthodistes à 1,048, et celui
+des baptistes à 71.</p>
+
+<p>Les méthodistes ont un temple bâti avec élégance et des
+écoles.</p>
+
+<p>Les baptistes ne tarderont pas à disparaître de la scène.</p>
+
+
+<p class="h3">MISSIONS CATHOLIQUES.</p>
+
+<p>Au dix-septième siècle, des missionnaires catholiques
+venus à la suite des commerçants tentèrent sans succès
+d’évangéliser la côte des Esclaves. En 1667, le navire <i>la
+Tempête</i> porta dans le royaume de Juda deux Capucins.
+Ils eurent la consolation de convertir le roi et se disposaient
+à le baptiser, quand les marchands de nègres, de
+peur que cette conversion entravât leur trafic, soulevèrent
+les féticheurs contre les missionnaires. La cérémonie
+du baptême fut empêchée par le peuple ameuté ;
+le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidèle aux fétiches
+et de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda
+pas à mourir empoisonné ; l’autre partit et mourut en
+route, empoisonné aussi, dit-on.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans
+le pays. Ils rencontrèrent les mêmes difficultés que leurs
+prédécesseurs et furent empoisonnés comme eux.</p>
+
+<p>Dès lors, les Français qui avaient appelé ces prêtres dans
+leurs comptoirs renoncèrent à en appeler d’autres. On vit
+pourtant un religieux Augustin de l’île de San-Thomé essayer
+encore, en 1699, l’évangélisation du royaume de Juda. Il
+fut reçu poliment par le roi ; mais il se rembarqua presque
+aussitôt, découragé de ce que la parole évangélique ne
+trouvait aucun écho dans le cœur des païens endurcis dans
+l’erreur et dans le vice.</p>
+
+<p>C’est seulement en avril 1861 que les missionnaires
+catholiques reparurent à la côte des Esclaves. Alors seulement
+ils ont commencé à s’y faire connaître, à y porter les
+premiers fruits du salut. On ne saurait trop déplorer l’état
+d’abandon où les peuples de la contrée ont gémi jusqu’à
+cette époque.</p>
+
+<p>Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860,
+érigea le vicariat apostolique du Dahomey et le confia
+« <i>aux élèves du séminaire des Missions africaines</i> établi à
+Lyon par Mgr de Marion-Brésillac ». Le 3 janvier 1861,
+trois missionnaires s’embarquèrent à Toulon pour se rendre
+au Dahomey. Un d’entre eux mourut en chemin, les
+autres arrivèrent à destination au milieu du mois d’avril.
+Ils se fixèrent à Wydah. En avril 1864, les fondations d’une
+autre résidence furent jetées à Porto-Novo ; en octobre 1868,
+à Lagos ; en mai 1874, à Agoué ; en août 1880, à Abé-okouta.</p>
+
+<p>Partout les missionnaires s’adonnent à l’instruction des
+enfants et au soin des malades : l’école et la salle de pansement
+font partie intégrante de leurs établissements.</p>
+
+<p>Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourd’hui le
+nom de Vicariat des côtes du Bénin ; nom impropre, puisqu’il
+n’y a pas au Bénin une seule station. Dans le principe,
+la Propagande nomma supérieur <i lang="la" xml:lang="la">ad interim</i> M. Borghéro,
+prêtre génois dont la haute intelligence, le zèle ardent et
+le mérite personnel ne contribuèrent pas peu à assurer
+à la Mission l’estime des Européens et des noirs. Il visita
+le roi de Dahomey dans sa capitale, où il reçut une réception
+solennelle ; il explora toute la côte, les républiques minas
+de l’ouest, le royaume de Porto-Novo et la colonie anglaise
+de Lagos, où il obtint des concessions de terrain pour l’établissement
+des futures résidences ; il alla au Jébou et
+poussa ses reconnaissances jusqu’à Abé-okouta, dans le
+pays important des Nagos, au centre du Vicariat. Depuis
+le départ de M. Borghéro, la mission a eu deux supérieurs :
+l’un, supérieur de droit, n’a jamais mis les pieds au
+Dahomey ; il y est représenté par un supérieur délégué
+par lui et trop souvent changé.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement
+sensible. Un mot sur chacune des résidences :</p>
+
+<p><span class="sc">Wydah</span>, dans le royaume de Dahomey, eut la première
+résidence. Les missionnaires y subirent des tracasseries
+nombreuses de la part des autorités locales, à l’instigation
+de certains blancs. On s’en prenait surtout à leur argent.
+Chaque nouveau supérieur avait sa part de vexations :
+M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte
+amende <i>parce que la foudre était tombée sur les édifices de la
+Mission</i> ; M. Courdioux, expulsé de ces édifices où les missionnaires
+s’étaient établis à grands frais, dut commencer
+une seconde et coûteuse installation dans un nouveau
+local ; M. Cloud se vit imposer une amende de 3,000 francs,
+<i>parce qu’il ne pleuvait pas depuis quelque temps</i> et pour
+d’autres motifs aussi concluants.</p>
+
+<p>Cette dernière condamnation me fit envoyer de Porto-Novo
+à Wydah pour réagir contre la tendance des noirs
+à nous exploiter. Notre attitude ferme et résolue inspira
+une prudente réserve à nos ennemis<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, et la visite de
+M. l’amiral Fleuriot-Delangle, accompagné de quatre officiers
+de la station navale, imposa silence à nos détracteurs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Il y avait à Wydah quelques blancs et quelques mulâtres qui ne pouvaient
+guère nous voir de bon œil. Anciens négriers en disponibilité,
+plus ou moins compromis dans la traite des nègres, ils vivaient sans façon
+dans le désordre, et souffraient avec peine qu’on leur parlât de morale.</p>
+</div>
+<p>On était allé jusqu’à nous présenter comme des hommes
+sans mission, auxquels la station navale et la France refusaient
+tout concours. L’amiral, <i>disait-on</i>, avait déclaré
+que les autorités françaises n’avaient à s’occuper de nous,
+ni officiellement, ni officieusement. La détraction avait fait
+du chemin ; mais la bienveillance de M. Fleuriot-Delangle
+nous établit d’autant plus avantageusement dans l’estime
+publique qu’on n’avait pas cru à cette bienveillance. Nos
+ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des
+aventuriers méconnus de la France et des officiers de la
+station navale ; mais ils se plaignirent de ce que « nous
+portions trop haut le pavillon français et de ce que nous
+voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore ».
+(Ces paroles sont d’un commandant du fort portugais de
+Wydah.)</p>
+
+<p>Mon successeur ne fit que passer ; toutefois il eut sa
+part de vexations. Le missionnaire qui le remplaça comme
+supérieur fut retenu prisonnier pendant plusieurs semaines,
+ainsi que les deux confrères qui étaient avec lui. Ce fait
+était sans précédent : on n’avait plus vu tous les blancs
+d’une maison emprisonnés.</p>
+
+<p>La mesure était comble : la mission abandonna Wydah,
+après y avoir fait un grand bien, principalement par l’instruction
+de centaines d’enfants.</p>
+
+<p>A <span class="sc">Porto-Novo</span>, les exactions ne sont pas à craindre comme
+dans le Dahomey. Le Dahomey peut, jusqu’à un certain
+point, se croire inattaquable, derrière les forteresses naturelles
+de la barre et des lagunes dont il est entouré. Au
+contraire, Porto-Novo est une place ouverte sur laquelle
+les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de convoitise.
+De plus, quand les missionnaires catholiques, Français
+d’origine, s’établirent dans cette ville, elle était sous le
+protectorat de la France. Cette circonstance les fit accueillir
+et traiter comme des amis appartenant à une nation généreuse
+et protectrice. Le roi, les chefs, le peuple, les féticheurs
+eux-mêmes se montrèrent bienveillants. Ils nous
+admiraient faisant l’école aux petits négrillons, dont une
+partie étaient nourris et habillés par nous ; mais leur admiration
+ne pouvait se contenir à la vue du missionnaire
+pansant les plaies de leurs malades : « <i>Pères, nous disaient-ils,
+vous n’êtes pas des blancs comme les autres blancs ! Jamais
+le blanc ne s’était abaissé sur la pourriture des nègres, comme
+vous !</i> »</p>
+
+<p>L’admiration n’allait pas jusqu’à ouvrir les cœurs aux
+enseignements de la foi et aux sentiments purs du christianisme :
+la glace des préjugés et de la corruption du paganisme
+est si difficile à rompre ! Toutefois, notre ministère
+était sans entraves, et l’on nous écoutait sans trop de défiance.
+L’œuvre de l’apostolat catholique débutait heureusement.</p>
+
+<p>La résidence de Lagos eut des débuts peut-être plus heureux
+encore. Nous avons parlé des affranchis venus de
+Sierra-Leone, où l’Angleterre protestante les avait élevés
+dans la haine du catholicisme. Ce n’étaient pas les seuls
+affranchis ou fils d’affranchis qui se trouvaient à Lagos.
+Beaucoup d’autres, venus des colonies d’Amérique, de la
+Havane et du Brésil, se disaient ouvertement catholiques.
+Je parlais d’eux dans les termes suivants à M. Planque, en
+août 1868, dans une lettre où je demandais la création
+d’une résidence au centre de la colonie anglaise : « Presque
+tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine
+dévotion extérieure à l’Immaculée Conception, dévotion qui
+se traduit par des chants et des neuvaines… Les chrétiens
+de Lagos appartiennent à une même classe sociale, et l’on
+parviendrait sans peine à les tenir dans une étroite union.
+Il y a parmi eux un esprit de corps très-prononcé, qui se
+traduit souvent par des cérémonies, des fêtes où l’idée religieuse
+domine. L’année dernière, à Noël, ils avaient paré
+un autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier,
+tandis que les protestants célébraient leur <span lang="en" xml:lang="en">christmas</span>.
+A l’Épiphanie, ils promenèrent un bœuf et un âne dans
+les rues, et représentèrent la venue des rois mages allant
+adorer Jésus nouveau-né. Ils firent une station à la factorerie
+française de M. Régis. Puisse la France, avec des missionnaires,
+leur donner ce Jésus qu’ils voudraient tant avoir
+au milieu d’eux ! Tout extérieure qu’est cette dévotion,
+elle n’est pas sans promesses pour l’avenir : c’est le corps
+qui attend une âme ; l’âme, c’est la grâce, c’est l’Esprit-Saint,
+c’est Jésus que les missionnaires doivent porter
+parmi eux. »</p>
+
+<p>Je ne parle pas de ceux qui, baptisés au Brésil et n’ayant
+eu jamais de chrétien que le nom, sont revenus ici aux
+pratiques du paganisme ou de l’islam. « J’étais esclave quand
+je fus baptisé, disent-ils ; j’étais au pouvoir de mon maître ;
+mon maître voulut que je fusse baptisé, je me laissai faire. »</p>
+
+<p>Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidèles
+à leur foi, ont dû subir de véritables persécutions de
+la part de leurs parents et de leurs amis, ou de la part des
+protestants. Une fille, avant d’être laissée libre de suivre
+les inspirations de sa conscience, subit, durant quinze ans,
+les obsessions de son père, qui voulait lui faire embrasser
+l’islamisme. Elle n’avait d’autre soutien que la grâce, mais
+elle ne cessa de répondre à l’auteur de ses jours : « Vous
+m’avez fait baptiser ; plutôt mourir que trahir mon baptême. »
+Avec quel bonheur elle assista à l’installation des
+missionnaires !</p>
+
+<p>Les lettres que j’écrivais de Lagos, quand j’allai y fonder
+une résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction.</p>
+
+<p><i>1<sup>er</sup> décembre 1868.</i> — « Nos chrétiens de Lagos sont heureux
+d’avoir un prêtre au milieu d’eux ; ils ne se sentent
+plus seuls, et sont plus forts contre les suggestions des protestants.
+Si quelque ministre les invite à aller au prêche, ils
+répliquent avec fierté : « Allez donc à l’église des catholiques. »
+Ce qu’ils appellent église n’est qu’une partie de
+notre baraque en bambous, où nous faisons les offices. Nous
+sommes pauvres ; mais Jésus-Christ n’est-il pas né dans une
+étable ? »</p>
+
+<p><i>4 mars 1869.</i> — « Notre pauvreté fait rougir les protestants
+qui sont ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal
+logés dans la colonie, alors que leurs ministres sont très-confortablement
+installés. Sur leurs instances, je fais passer
+une liste de souscription, et ils donnent tous avec générosité.
+D’autre part, le gouvernement de la colonie se montre
+d’une bienveillance parfaite, et m’accorde toutes les faveurs
+que je demande pour notre établissement. »</p>
+
+<p><i>25 avril 1873.</i> — « Notre chère mission de Lagos est en
+pleine voie de prospérité : les baptêmes se multiplient ; les
+confessions et les communions pascales deviennent tous les
+ans plus nombreuses. Le zèle des chrétiens s’enflamme.
+Bons chrétiens ! ils viennent nous demander de leur faire
+le catéchisme en particulier, afin d’avoir l’instruction suffisante
+pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie
+du Rosaire est un sujet de grande édification. »</p>
+
+<p>A peu près à la même époque, étant chargé de la direction
+de la mission, en qualité de vice-préfet, j’insistai auprès
+de M. Planque pour que Lagos devînt le siége principal du
+vicariat. Lagos est un point d’où l’on peut rayonner en tous
+sens par la lagune ; la sécurité, à l’ombre du pavillon anglais,
+y est aussi grande que possible ; les œuvres nécessaires
+à la prospérité de la mission, formation d’instituteurs
+indigènes et autres, peuvent y acquérir un développement
+régulier. Si je ne fus pas compris au moment où je parlais,
+j’ai eu la satisfaction d’apprendre, depuis que j’ai quitté
+l’Afrique, qu’on s’applique à exécuter le programme que
+j’avais mis en avant.</p>
+
+<p>Il y avait une maison de Sœurs à Porto-Novo et une à
+Lagos, pour l’instruction des filles. Celle de Lagos avait
+cent cinquante élèves dans leur école, en 1873. L’école des
+missionnaires, à cette même époque, comptait cent trente
+garçons sur ses bancs.</p>
+
+<p>A l’ouest du Dahomey, Agoué demandait une résidence
+depuis plusieurs années. Je fus chargé, en 1874, d’y aller
+en installer une.</p>
+
+<p>Là, comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de
+noirs venus du Brésil et conservant des dehors chrétiens.
+Il y a plus : ils avaient une petite chapelle pour leurs réunions
+pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue du Brésil,
+bâtit à Agoué une chapelle qu’on laissa tomber en ruine à
+la suite d’un incendie. On déblaya le terrain, et de cette
+<i>terre sainte</i> on fit le cimetière des chrétiens. Mais à la longue,
+chaque propriétaire voisin usurpa de son côté, et le cimetière,
+devenu insuffisant, dut être abandonné. Quand les
+missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que quelques
+croix, au milieu d’herbes et de ronces, dans un coin de
+rue.</p>
+
+<p>En 1842 ou en 1843, Joaquim d’Almeida, créole brésilien,
+était sur le point de partir de Bahia. Il se procura les
+objets nécessaires à la célébration de la messe, résolu à
+bâtir une chapelle en Afrique à son arrivée, et à se procurer
+le bonheur d’assister au saint sacrifice, lorsque l’occasion
+d’avoir un prêtre s’offrirait à lui. La chapelle était terminée
+à la fin de 1835. Elle fut dédiée au <i lang="pt" xml:lang="pt">Senhor Bom Jesus da
+Redempção</i> (Jésus tombant sous la croix), en souvenir d’une
+église de Bahia connue sous ce vocable, où se fait un grand
+concours de pèlerins.</p>
+
+<p>Les origines chrétiennes d’Agoué remontent donc à plus
+de trente ans avant notre arrivée définitive. Divers prêtres,
+Portugais ou Français, avaient déjà conféré le baptême à plus
+de huit cents personnes dans cette localité, depuis l’érection
+de la chapelle de Joaquim d’Almeida.</p>
+
+<p>Agoué avait eu aussi un maître d’école brésilien : il enseignait
+les éléments de la doctrine chrétienne.</p>
+
+<p>Au début de nos travaux, les moyens d’action nous ayant
+fait complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun
+développement à notre œuvre. L’avenir pourtant s’annonçait
+plein d’espérances.</p>
+
+<p>Avant de terminer, notons une observation fort juste de
+M. Borghéro : « Le baptême, écrivait-il en décembre 1863,
+est une espèce d’affranchissement qui fait considérer l’enfant
+de l’esclave comme s’il était l’enfant du maître. Cette
+influence du christianisme a été si puissante que, même
+dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les
+noms de <i>blanc</i>, de <i>chrétien</i>, sont synonymes de <i>seigneur</i>, de
+<i>libre</i>. Au Dahomey surtout, on appelle <i>blancs</i> tous les chrétiens,
+fussent-ils d’ailleurs noirs comme l’ébène. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15"><span class="first">CHAPITRE XV</span><br>
+<span class="xsmall">LES ORIGINES : SIMPLES NOTES.</span></h2>
+
+
+<p>Les origines des peuples de la côte des Esclaves sont couvertes
+encore d’un voile épais. Sans prétendre enlever le
+voile, je serais heureux d’aider à le soulever par un coin.
+Dans cet espoir, je rassemble ici quelques observations que
+j’offre au lecteur comme de simples notes.</p>
+
+<p>Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence,
+joui paisiblement, depuis l’origine, du pays qu’ils occupent.
+Le choc et le mélange de deux peuples laissent des traces
+dans la langue ; or la langue nago offre très-peu de mots
+étrangers ; elle a conservé ses racines, son génie propre ; elle
+n’a admis dans sa constitution aucun élément hétérogène.</p>
+
+<p>La carte du sieur d’Anville dit que le pays des Nagos était
+jadis « peuplé de Juifs ». Ce renseignement est puisé dans
+Edrisi, voyageur arabe du onzième siècle.</p>
+
+<p>On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaïques, tels
+que la circoncision et l’impureté des femmes à des époques
+déterminées.</p>
+
+<p>Nous l’avons déjà vu : le langage, dans l’admirable concision
+des noms ; la tradition, dans ces proverbes instructifs,
+conservent des notions claires et exactes sur Dieu, sur
+le démon, sur la création et la Providence.</p>
+
+<p>D’après la tradition, le corps de l’homme a été formé de
+terre. Ce détail et d’autres que nous allons signaler sont
+des détails caractéristiques ; ils nous semblent calqués sur la
+Bible.</p>
+
+<p>Il y a eu un premier homme et une première femme.
+L’homme avait nom Obbalofoun, <i>roi de la parole</i> ; la femme
+s’appelait Iyé, <i>la vie</i>. Ils descendirent du ciel à Ifè, la ville
+sacrée du Yorouba, où naquit Chango et où prirent commencement
+le soleil, la lune et les étoiles. Ifè est par conséquent
+le berceau de la création. L’homme et la femme
+eurent les yeux ouverts par le serpent.</p>
+
+<p>Qui ne reconnaît Adam, à qui Dieu donna le langage,
+dans Obbalofoun, le roi de la parole ? Qui ne voit dans Iyé
+l’Ève de nos livres saints ? Et si l’homme descend du ciel,
+n’est-il pas clair qu’il sort des mains de Dieu et qu’il fut
+innocent à l’origine ? La Bible fait dire au serpent tentateur :
+« Si vous mangez du fruit défendu, <i>vos yeux seront ouverts</i> » ;
+et elle nous montre Adam et Ève ouvrant les yeux sur leur
+nudité qu’ils n’avaient pas aperçue auparavant.</p>
+
+<p>Qu’est cette ville sacrée, berceau de la création et de
+l’humanité ? Pourquoi l’appelle-t-on Ifè<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, <i>amour</i> ? Pourquoi
+donne-t-on à une autre ville le nom d’Iwéré, <i>le bon livre</i> ? le
+livre de la parole révélée, peut-être ? Ce nom, dans un pays
+sans livre et sans écriture, a quelque chose de frappant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> A la page suivante, Crowther nous apprend que « le Yorouba s’appelle
+aussi Ifè ».</p>
+</div>
+<p>Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle
+de l’homme dans la croyance que les <i>abikous</i> (enfants morts
+en bas âge) sont tourmentés par les mauvais génies. Nous
+sommes coupables, puisqu’on offre des sacrifices expiatoires.
+Nous sommes soumis à l’esprit du mal, puisqu’on a recours
+aux conjurations.</p>
+
+<p>Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est
+vrai) dans la légende suivante, que nous empruntons à
+Crowther : « Quinze personnes furent envoyées d’un certain
+pays, racontent les Yoroubas. Une seizième s’offrit à les
+accompagner. Elle avait nom Okambi et régna sur le Yorouba.
+Celui qui les envoyait donna à Okambi une petite pièce
+d’étoffe noire dans laquelle quelque chose était enveloppé.
+Il lui donna aussi une poule, un serviteur et un trompette
+nommé Okinkin.</p>
+
+<p>« A l’entrée de la région où ils se rendaient, nos voyageurs
+rencontrèrent une vaste étendue d’eau au milieu de laquelle
+ils durent s’aventurer. Okinkin, obéissant aux instructions
+reçues au départ, sonne de la trompette, afin de rappeler la
+pièce d’étoffe à Okambi. De l’étoffe dépliée tombe une
+amande de palme et un peu de terre ; et l’amande se change
+en un beau palmier à seize branches.</p>
+
+<p>« Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une
+longue marche au milieu de l’eau, et ce n’est pas sans une
+vive satisfaction qu’ils se virent dans la possibilité de goûter
+un peu de repos. Ils montèrent sur les branches.</p>
+
+<p>« Quand leurs forces furent restaurées, ils songèrent à se
+remettre en route. Quelle direction prendre ? Ils étaient
+fort perplexes, lorsque, du pays d’où ils étaient sortis, un
+certain Okikisi les avise et rappelle au trompette son devoir.
+Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la pièce d’étoffe
+noire ; il en tombe un peu de terre ; la terre forme un petit
+banc ; la poule donnée à Okambi gratte la terre, l’étend, et
+le continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de
+descendre avec le serviteur Tètou et le trompette Okinkin.
+Quand les autres voulurent descendre, Okambi exigea la promesse
+de lui payer à époques déterminées deux cents cauris
+par personne. Ce fut l’origine du royaume Yorouba, qui
+s’appela aussi <i>Ifé</i>.</p>
+
+<p>« Plus tard, trois frères partirent de là, courant à de nouvelles
+découvertes. Ils laissaient le gouvernement d’Ifè à un
+esclave nommé Adimou (qui tient <i>avec force</i>). »</p>
+
+<p>Le nom du personnage qui dirige l’expédition principale
+me paraît significatif : ne désigne-t-il pas Noé ? ne signifie-t-il
+pas, si on le décompose, <i>père de Cham</i> ? <i>Obi</i> veut dire parent,
+auteur des jours de quelqu’un ; on aurait obtenu Okambi en
+intercalant le nom de Cham, père de la race nègre. Ce système
+d’intercalation est très-usité en nago.</p>
+
+<p>D’après la légende précitée, les Nagos ne s’établirent pas
+par la conquête ; ils arrivèrent par immigration dans le pays
+qu’ils occupent, et en furent les premiers habitants.</p>
+
+<p>Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui
+d’Okambi : celui de Chus est dans le titre donné à Chango,
+dieu de la foudre. On l’appelle <i>obba Kouso, roi de Chus</i>. Est-il
+la personnification d’un roi d’Éthiopie, qui est <i>la terre de Chus</i> ?
+ou bien un roi de Babylone, pays peuplé aussi par les descendants
+de Chus ? Qu’on se rappelle ce que nous avons dit
+de la grandeur légendaire de cette importante divinité : « Ce
+qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans
+son palais dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver,
+si elle ne s’était inspirée <i>des souvenirs d’un autre pays</i>.
+Ainsi l’on donne à Abba-Kouso un palais de cuivre ou d’or
+tout étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse,
+etc., etc. »</p>
+
+<p>S’il nous était permis de faire des rapprochements étymologiques,
+nous signalerions, outre celui de <i>Kouso</i>, les noms
+de <i>Dada</i>, dernier roi des Fouins ; de <i>Sabi</i> ou Savi, capitale
+de l’ancien <i>Juda</i> ; d’<i>Axim</i>, autre ville de cette contrée. Ces
+noms ne mettent-ils pas en mémoire ceux de Dada et de
+Saba, fils de Chus ; et celui d’Axum, ville du pays de Chus ?
+Nous n’insistons pas sur ces rapprochements.</p>
+
+<p>Chus, que les Grecs traduisent par Éthiops, visage brûlé,
+signifie <i>noir</i>, en hébreu. Dans l’ancienne géographie, l’Éthiopie
+comprenait la partie de l’Arabie qui longe la mer Rouge,
+et les contrées (Nubie, Abyssinie) situées au sud de l’Égypte.
+On sait que la foi chrétienne fut introduite en Éthiopie,
+dès les temps apostoliques, par l’officier de Candace, reine
+de Méroé. Il ne serait pas étonnant qu’un rayon de cette foi
+eût brillé jusque chez nos nègres. Si cela était, on s’expliquerait,
+et le nom d’Iwéré, <i>la bonne nouvelle</i>, et la croyance
+à Iyangba, cette déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge.
+Comme elle, elle tient un enfant entre ses bras ; elle s’appelle
+la <i>mère qui sauve</i> ; elle a sauvé les hommes.</p>
+
+<p>Le Messie a été partout « l’attente des nations ». Pourquoi
+nos noirs ne l’attendent-ils pas ? pourquoi disent-ils que
+l’homme a été sauvé déjà ?</p>
+
+<p>Ainsi que l’observe Rohrbacher, « une des premières
+erreurs de l’Orient a été de croire qu’après avoir créé l’univers,
+Dieu l’abandonna au gouvernement des anges ». C’est
+sous l’empire de cette erreur que les nègres, détournant
+leurs regards du Créateur, adorent les créatures et rendent
+aux orichas le culte dû à Dieu. Or, puisque le culte des
+orichas est le point sur lequel tout pivote dans la religion
+des nègres, ne s’ensuit-il pas qu’ils ont pris leurs principes
+religieux en Orient ?</p>
+
+<p>Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des
+liens de parenté étroite entre les cophtes et les noirs de la
+côte des Esclaves. Je souscris d’autant plus volontiers à
+cette appréciation que les doctrines religieuses des deux
+peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si les
+caïnites rendaient un culte à tous les grands pécheurs, même
+à Judas, les noirs honorent les mauvais génies ; si les caïnites
+évoquaient les mauvais anges et agissaient en leur nom,
+disant : « O ange N…, je fais cette action en ton nom », les
+noirs appellent l’oricha, et prétendent que l’oricha s’empare
+d’eux, les possède et agit en eux.</p>
+
+<p>Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à
+honorer le serpent d’un culte religieux. Avant eux et comme
+eux les ophites, sectaires gnostiques du deuxième siècle,
+avaient le serpent en grande vénération, parce qu’il avait
+ouvert les yeux à nos premiers parents et leur avait fait
+connaître le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent
+le gouvernement du monde à une multitude de
+<i>génies</i> ou de puissances, que les gnostiques appellent <i>éons</i>,
+que les noirs nomment orichas. Les uns et les autres
+s’accordent à donner un pouvoir tyrannique à la puissance
+invisible qui domine la création.</p>
+
+<p>Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne
+que le christianisme ; que sa doctrine, à l’origine, était un
+mélange de philosophie égyptienne et de judaïsme ; qu’une
+partie de ses adeptes se convertit au christianisme et forma
+la branche des ophites chrétiens. Ceux-ci, imparfaitement
+convertis, voyaient dans le serpent la sagesse incréée ou
+Jésus-Christ lui-même. Les ophites antichrétiens, au contraire,
+considéraient Jésus-Christ comme l’ennemi du serpent,
+dont il doit écraser la tête. C’est pourquoi ils abhorraient
+Jésus-Christ, qu’ils faisaient renier et maudire par les
+initiés.</p>
+
+<p>On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne
+dans le culte du serpent au Dahomey.</p>
+
+<p>Les noirs attribuent aux blancs une supériorité réelle sur
+eux. D’où leur vient ce sentiment d’infériorité ?</p>
+
+<p>Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu ; mais ils
+croient que Dieu est trop élevé pour accepter le culte des
+noirs, et que ceux-ci doivent se borner à rendre des hommages
+à l’oricha. Cette doctrine ne semble-t-elle pas un écho
+de celle de certains chrétiens des premiers siècles, qui opposaient
+des erreurs aux erreurs des judaïsants ? Ceux-ci, par
+une exagération blâmable, ne voulaient rendre d’honneurs
+qu’à Dieu, méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos
+devoirs envers lui. Les autres, par une exagération opposée,
+reléguaient Dieu dans la solitude de l’éternité et tournaient
+tous leurs regards vers le Christ. Pour eux comme pour les
+nègres, Dieu est trop au-dessus de nous pour être sensible
+à nos hommages ; nous n’avons de culte à rendre qu’au
+Sauveur ou à l’oricha.</p>
+
+<p>Je livre aux savants les observations qui précèdent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16"><span class="first">CHAPITRE XVI</span><br>
+<span class="xsmall">VOYAGE LE LONG DE LA COTE : <i>LAGOS, PORTO-NOVO,
+WYDAH, AGOUÉ</i>.</span></h2>
+
+
+<p>L’Européen arrivant à la côte des Esclaves par les bateaux
+à vapeur anglais débarque à Lagos. Cette ville se trouve
+par 1° 6′ de longitude est, 6° 28′ de latitude nord et sur une
+île située au milieu de la lagune, un peu au-dessus de l’embouchure
+de l’Ogoun.</p>
+
+<p>Les navires qui ne calent pas trop d’eau peuvent entrer
+en rivière, décharger et charger les marchandises à quai.
+L’Ogoun est une voie ouverte jusque dans l’intérieur, au
+delà d’Abé-okouta, centre du commerce de la côte avec
+l’intérieur. Par les lagunes, on va jusqu’au Bénin, à l’est ;
+jusqu’au Dahomey, à l’ouest. Cette position fait de Lagos le
+point le plus important de ces parages. Les Anglais l’ont
+très-bien compris en venant s’y établir.</p>
+
+<p>L’île de Lagos (en langue du pays, <i>Aouni</i>) mesure environ
+trois milles (4,817 mètres) de l’est à l’ouest, et un mille
+(1,609 mètres) du nord au sud. Le terrain en est marécageux,
+même dans la partie habitée par les noirs ; les quartiers
+où les blancs se sont fixés ont été assainis.</p>
+
+<p>Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du
+6 août 1861. Voici l’histoire de cette cession : Olouwolé,
+roi de Lagos, étant mort, frappé par la foudre dans son
+palais, Kosioko s’empara du pouvoir. C’était en 1845, <i>trois
+ans après l’apparition des missionnaires anglicans à Badagry</i>.
+En 1851, l’Angleterre proposa à Kosioko un traité pour la
+cessation de la traite des nègres. Kosioko refusa, ne voulant
+pas se priver des revenus considérables de ce trafic.
+Alors, les Anglais jugèrent inutile de traiter avec lui ; ils
+trouvèrent qu’il avait usurpé la couronne ; qu’il n’était
+qu’un intrus sans aucun droit ; qu’Akitoyi était le seul roi
+légitime. Ils s’étaient assurés du bon vouloir d’Akitoyi à leur
+égard, et le poussèrent à demander la protection de l’Angleterre.
+Le 20 décembre 1851, Akitoyi vint à bord d’un
+navire de guerre anglais réclamer le trône. Kosioko restant
+sourd à ses prétentions, on fit entrer en rivière quelques
+bateaux à vapeur et des chaloupes, et l’on s’empara de la
+ville (26 et 27 décembre). Kosioko vaincu obtint du roi de
+Jébou l’autorisation de se fixer à Epé. De là, il exerça,
+durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur
+la partie orientale de son ancien royaume, où se trouvent
+Palma et Léké, sur le bord de la mer.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. Dès
+ce moment, le consul anglais eut une influence prépondérante.
+Le navire de guerre qui stationnait dans les eaux de
+Lagos, tout en protégeant contre les attaques de Kosioko le
+roi Akitoyi, empêchait celui-ci d’agir en maître avec les
+étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent l’occasion
+de se déclarer maîtres. Qui cherche trouve : les Anglais
+trouvèrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes
+de Kosioko, découragé par la guerre civile qui éclata, le
+7 août 1853, entre lui et ses chefs, à l’instigation de son
+ennemi ; Akitoyi mourut subitement, le 21 du même mois,
+empoisonné, dit-on. Son fils, Docimo, fut placé sur le trône
+<i>par le consul anglais</i>. Mais ce même consul ne tarda pas à se
+plaindre de la faiblesse du roi : « La traite des nègres continuait
+en secret, la propriété n’avait pas de protection
+effective, on ne réussissait pas à obtenir le payement des
+dettes…, etc. » Les consuls Campbell (1853), Brand (1859),
+Foote (1860), ne cessaient de faire parvenir des doléances
+au gouvernement de la Reine ; ils insistaient probablement
+dans le sens d’une occupation, puisque lord John Russell
+écrit au consul Foote, en 1861 : « Ne commettons pas envers
+Docimo l’injustice de changer le protectorat en une
+occupation ouverte. » On resta dans la voie des traités.
+Celui qui intervint, le 6 août 1861, entre Docimo et les
+Anglais, est signé par Docimo et ses chefs, d’une part ; par
+Norman B. Bedingfield, commandant du <i>Prométhée</i>, et par
+Mac Coskey, agent consulaire, de l’autre. Il est rédigé en
+trois articles. Le premier cède et transfère « à la reine de la
+Grande-Bretagne, à ses héritiers et successeurs, à tout jamais,
+le port et l’île de Lagos, avec tous les droits, revenus
+et territoires en dépendant ». L’article second « laisse à
+Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les
+différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant,
+et demeurant libres de faire appel aux lois britanniques ».
+Le troisième article promet, en compensation, à
+Docimo, une pension dont le chiffre sera fixé ultérieurement.
+Il le fut par un article additionnel du 1<sup>er</sup> juillet 1862.
+On y promettait à Docimo, toute sa vie durant, une pension
+de douze cents sacs de cauris.</p>
+
+<p>Les Anglais étant maîtres de Lagos, Kosioko put rentrer
+dans cette ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration
+par laquelle il s’interdit d’élever aucune prétention
+ultérieure sur Palma et Léké, qui passèrent ainsi à la colonie
+anglaise. Kosioko ne manquait pas de fierté ; il me disait,
+en parlant de Docimo : « <i>Je n’ai jamais vendu mon pays,
+moi !</i> » Il se plaignait de ne pas recevoir régulièrement la
+pension que les Anglais lui avaient promise ; il subissait le
+joug des oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais.
+Il se montra très-sympathique à la mission catholique, qu’il
+appelait la mission française, et nous confia plusieurs de
+ses enfants.</p>
+
+<p>Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863,
+donna à la colonie les limites qu’elle avait lors de mon départ
+d’Afrique (1875). Par ce traité, les chefs de Badagry,
+agissant en leur nom et au nom de leurs subordonnés,
+cèdent « en toute propriété et souveraineté » à S. M. la
+reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances
+et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du
+traité, « afin de garantir la paix et la tranquillité aux <i>personnes
+bien disposées</i> résidant à Badagry, pour assurer une
+plus grande sécurité à leurs personnes et à leurs biens, <i>et
+pour enlever tout prétexte aux prétentions du roi de Porto-Novo
+ou de tout autre qui croirait avoir droit de régner dans le district
+de Badagry</i> ». Naturellement on promit une pension à
+ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et aux
+droits présumés d’autrui.</p>
+
+<p>Après ce traité, la colonie de Lagos s’étendit de la rivière
+Ochoun, à l’est, à celle de l’Ocpara, à l’ouest, le long de la
+côte. Bornée d’une manière certaine par l’Océan au sud,
+elle n’admet guère de bornes bien fixées du côté du nord
+et de l’est. Le gouvernement de la colonie cherche toujours
+à s’étendre de ce côté ; surtout, il voudrait mettre la main
+sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait
+tout le commerce dans ces régions.</p>
+
+<p>Le territoire de la colonie, défendu par la lagune à l’est
+et au nord-est, reste découvert sur les autres points, où il
+n’a d’autre protection que l’amitié promise par Ado, Okiadan
+et Pocra. Lagos est administré par un lieutenant-gouverneur,
+dépendant du gouverneur de la côte d’Or. A mon
+départ, le capitaine Lees, véritable gentleman, remplissait
+les fonctions de lieutenant-gouverneur.</p>
+
+<p>Un capitaine anglais a le commandement des troupes,
+recrutées parmi les Haoussas. La police a un chef particulier.
+Le service de la santé est sous la direction d’un <i>chirurgien colonial</i>.
+L’hôpital colonial et celui des varioleux sont bien tenus.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se
+trouvent à Lagos.</p>
+
+<p>Le commerce est considérable dans cette ville ; presque
+tous les produits des pays Egbas et du Jébou y viennent
+aboutir. Il y a des factoreries anglaises, françaises et allemandes,
+et plusieurs traitants brésiliens, portugais et indigènes
+ou sierra-léonais.</p>
+
+<p>Si l’on va se promener sur la lagune, on rencontre partout
+des barques de pêcheurs ; des dragueurs qui cherchent
+les huîtres, au risque de se faire manger par les
+requins.</p>
+
+<p>C’est à la partie occidentale de l’île d’Aouni que se trouve
+bâtie la ville de Lagos (Eko). Les quartiers nègres, marécageux,
+sales et malsains, s’enfoncent dans la lagune vers
+le nord. Au sud et au vent de la ville nègre, sous la brise
+de mer, le quartier européen étale ses habitations plus élégantes
+et ses quais.</p>
+
+<p>Avant de quitter Lagos, demandons à la statistique coloniale
+(1874) le chiffre de la population. Elle suppose que
+nous connaissons la division administrative de la colonie
+en quatre districts : 1<sup>o</sup> Lagos et ses environs ; 2<sup>o</sup> district
+septentrional ; 3<sup>o</sup> district oriental formé de Palma et Léké ;
+4<sup>o</sup> district occidental. La population y est répartie comme
+suit :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>Lagos et environs</td>
+<td class="c"><div><span class="d5">36,005</span></div></td>
+<td>habitants.</td></tr>
+<tr><td>District nord</td>
+<td class="c"><div><span class="d5">12,401</span></div></td>
+<td>  —</td></tr>
+<tr><td>District oriental</td>
+<td class="c"><div><span class="d5">4,014</span></div></td>
+<td>  —</td></tr>
+<tr><td>District occidental</td>
+<td class="c"><div><span class="d5">7,801</span></div></td>
+<td>  —</td></tr>
+<tr><td class="bot">Total</td>
+<td class="c"><div><span class="btop d5">60,221</span></div></td>
+<td class="bot">habitants,</td></tr>
+</table>
+</div>
+<p class="noindent">parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels
+et 4,521 commerçants.</p>
+
+<p>Et maintenant, la pirogue est équipée ; partons. Les canotiers
+sont à leurs places, deux à l’avant, deux à l’arrière ;
+ils saisissent les pagaies et poussent l’embarcation au large.
+Saluons encore une fois la ville, qui, avec son petit air européen,
+nous rappelle la <i>terre des Blancs</i>, comme on dit ici.
+Bientôt toute illusion va devenir impossible. Adieu vapeurs
+et paquebots ! adieu navires ! nous nous enfonçons dans la
+<i>terre des Noirs</i> ; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue
+pour un long voyage. Une pirogue, c’est tout juste l’indispensable :
+un tronc d’arbre creusé, au fond duquel on demeure
+couché ou accroupi durant les longues heures que
+l’on passe à bord. Une tente en feuillages est installée sur
+le milieu ; et cette tente, abri nécessaire contre le soleil, la
+rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une posture
+des plus gênantes.</p>
+
+<p>Le vent étant favorable, les canotiers organisent une
+espèce de voile avec leurs <i>achos</i> ou pagnes ; ils l’attachent
+au haut d’une longue perche servant de mât, et l’esquif est
+abandonné au gré du vent. Bientôt nous entrons dans le
+bras de la lagune qui s’étend vers Porto-Novo. En entrant,
+nous saluons à droite un poste de douaniers, où les canots
+allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui
+arrivent de nuit attendent là jusqu’au matin, à moins qu’ils
+ne portent quelque blanc, et encore ! A certains endroits, la
+lagune, bordée d’arbres au verdoyant feuillage, s’étend
+comme un lac au milieu des forêts ; la végétation luxuriante
+qui l’encadre donne au paysage un aspect charmant. Je ne
+m’étonne pas que les naturels, qui donnent à la lagune le
+nom d’Ossa, disent « <i>le charmant Ossa</i> ».</p>
+
+<p>De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons
+seulement Ajido, important par ses marchés, et Erapo,
+où un temple consacré à Eddoun attire les païens du voisinage.</p>
+
+<p><i>Nous voici devant <span class="sc rm">Badagry</span>.</i> A ce point, l’Ossa a plus de
+500 mètres de largeur et s’étend au loin, des deux côtés,
+dans le lit où il court.</p>
+
+<p>Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko,
+roi de Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le
+Dahomey ont eu des prétentions. C’était, aussi bien que
+Lagos, un des foyers les plus actifs de la traite. Aujourd’hui,
+c’est le chef-lieu du district occidental de la colonie
+anglaise.</p>
+
+<p>Badagry est célèbre dans l’histoire de la géographie
+comme ayant été le point de départ de plusieurs explorations.
+Clapperton partit de cette ville, en décembre 1825,
+avec le capitaine Pearce et le docteur Morrisson, qui moururent
+tous deux peu de temps après avoir quitté la côte.
+Clapperton alla fort loin dans l’intérieur. Il mourut de la
+dyssenterie à Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique
+Richard Lander rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il était
+de nouveau à Badagry, prêt à se remettre en route vers le
+Niger, dont il voulait, comme son maître, reconnaître le
+cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et put,
+après bien des incidents contraires, arriver à l’embouchure
+du grand fleuve de Soudan.</p>
+
+<p>Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos
+ou dans les bras des canotiers. Ils vous porteront à terre ;
+car la pirogue s’échoue à une certaine distance de la rive.</p>
+
+<p>Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis
+une case en bambous et à un premier étage, où je reçus
+plusieurs fois le plus gracieux accueil et l’hospitalité la plus
+cordiale. Elle a probablement disparu par l’action destructive
+du temps et des coupins. Les Anglais ont, dans la ville,
+quelques maisons de commerce ; les traitants indigènes y
+sont nombreux.</p>
+
+<p>Les missionnaires anglicans y possèdent une chapelle et
+une école. Les missionnaires catholiques ont leur établissement
+agricole de Saint-Joseph à Tocpo, à quatre kilomètres
+environ de Badagry.</p>
+
+<p>Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur
+de douanes et une petite garnison.</p>
+
+<p>La ville est située sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur
+la plage, à 1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les
+entrepôts et une factorerie anglaise. Ce que les marins
+appellent mont Badagry n’est autre chose qu’un bouquet
+d’arbres de forme conique. Il est un peu à l’est de ces établissements.</p>
+
+<p>Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry,
+il y a quelques années seulement, lisons les lignes suivantes
+du journal de Lander : « Les Portugais ne possédaient pas à
+cette époque (celle de son voyage) moins de cinq factoreries
+à Badagry, contenant plus de mille esclaves des deux sexes,
+enchaînés par le cou, et attendant les navires qui devaient
+les emporter au delà des mers.</p>
+
+<p>« Dans ces contrées, le meurtre d’un esclave n’est pas
+même considéré comme un délit. Badagry est le plus grand
+marché d’esclaves de toute la côte de Guinée, et il n’est pas
+rare qu’il y ait encombrement de marchandise humaine
+et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien des malheureux
+esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi
+fait enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont
+infirmes ou malingres. On les entasse, pieds et poings liés,
+dans des embarcations ; on leur attache une pierre au cou ;
+on pousse au large et on les précipite dans les flots où ils
+deviennent la proie des requins. Objets de rebut aussi les
+esclaves que les marchands refusent, pour une raison ou
+pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu’ils ne
+soient réservés, avec les criminels et les prisonniers de
+guerre, a être immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque
+année des milliers de victimes humaines, sur cette côte fatale.</p>
+
+<p>« Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque
+condamné est conduit près d’un arbre fétiche, et là on lui
+met entre les mains une bouteille de rhum ; pendant qu’il
+la porte à ses lèvres, le sacrificateur, armé d’une pesante
+massue, se glisse inaperçu derrière lui, et lui assène sur
+l’occiput un coup si terrible que, le plus souvent, il en fait
+jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du fétiche la
+victime humaine ; d’un coup de hache on sépare la tête du
+tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée
+à cet effet. En même temps d’autres misérables, le
+couteau à la main, ouvrent, déchirent, fouillent le cadavre,
+pour en arracher le cœur, qui, tout sanglant et fumant, et
+palpitant encore d’un reste de vie, est présenté au roi
+d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines ; et quand
+tous ces personnages ont pris part à la cérémonie sacrée,
+chacun, selon son rang, en donnant à ce cœur un coup de
+dent, en trempant ses lèvres dans le sang écumeux de la
+calebasse, on montre le tout à la multitude. La calebasse
+pleine de sang, le cœur fiché au bout d’une pique et le
+cadavre sans tête, sont promenés dans la ville, accompagnés
+de soldats armés et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un
+témoigne le désir de mordre aussi ce cœur et de boire
+de ce sang, on les lui présente sur-le-champ, au milieu des
+danses et des chants de la multitude. Ce qui reste de l’un
+et de l’autre est finalement jeté aux chiens, et le cadavre
+mis en lambeaux est attaché à l’arbre fétiche pour y devenir
+la pâture des oiseaux de proie. »</p>
+
+<p>Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre
+délicatesse, mais qui enflamment le zèle des missionnaires et
+des véritables amis de l’humanité et de la civilisation.</p>
+
+<p>Le jour va tomber ; partons.</p>
+
+<p>Nous avons à peine le temps de voir l’embouchure de
+l’Ocpara, limite naturelle de la colonie à notre droite, et,
+du côté de la plage, le territoire d’Appa ; puis, la nuit nous
+couvre de ses ombres. Cinq cents mètres en deçà d’Appa,
+à l’ouest de cette ville, la plage n’appartient plus à Lagos.
+J’ai vu à Lagos l’ancien roi d’Appa. Il me racontait que la
+peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner
+ses États ; il désirait y revenir, mais il n’osait, à
+moins que la France ne lui accordât sa protection.</p>
+
+<p>Le temps est bien long dans une pirogue, surtout après
+une longue journée de chaleur étouffante passée déjà à
+naviguer. Le caquetage des oiseaux sur la rive, les gambades
+et les grimaces des singes, au haut des arbres qui
+bordent la lagune ; la vue des sites variés que nous contemplions,
+nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais
+maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont
+des heures ; les ténèbres nous enveloppent ; une ennuyeuse
+monotonie plane sur notre âme ; le clapotis qui se produit
+sur le sillage de la pirogue nous plonge dans une rêverie
+mélancolique. Que faire ? « Que faire en un gîte, à moins
+que l’on ne songe ? » dit le bon La Fontaine. Que faire au
+fond d’une pirogue, à moins que l’on ne dorme ? dirai-je à
+mon tour. Au risque d’étouffer, je m’enveloppe dans ma
+couverture, et je me couche pour dormir. Les moustiques,
+les affreux moustiques se rient de mes précautions ; ils me
+livrent de si terribles assauts que le sommeil me fuit, jusqu’au
+moment où je n’en puis plus de lassitude. Deux heures
+durant, je reste affaissé, plutôt qu’endormi. Ce calme
+restaure un peu mes forces. Je me réveille, je me redresse,
+et j’aperçois d’innombrables lucioles voltigeant dans les
+bois et projetant, à travers le feuillage des arbres, leurs
+clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la course
+vagabonde des <i>mouches lumineuses</i>, lorsque des cris perçants
+arrivèrent jusqu’à nous. C’était comme des cris de revenants.
+Nos piroguiers, contrefaisant leurs voix, répondirent
+sur le même ton. Et la conversation se prolongeait
+ainsi, au milieu du silence d’une nuit calme. Des colloques
+de ce genre se reproduisirent souvent : chaque fois presque
+qu’on rencontrait une autre pirogue. Ces scènes ont quelque
+chose de saisissant, et l’on oublie difficilement l’impression
+qu’elles ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et
+s’épuisent en salutations, où le djedji et le nago se croisent
+et se confondent : <i>O kou !… o kou déou !… o kou allé o !… o
+kou déou bada !… o kou kaka !… o kou ! o kou ! o kou !</i></p>
+
+<p>Cependant, nous avançons toujours. Enfin !… nous sommes
+dans les eaux de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain,
+quelques cases de Ouéta se montrent dans les broussailles,
+par-dessus les herbes des marécages. La ville de
+Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous
+côtoyons. Bientôt nous nous engageons au milieu des herbes
+aquatiques, dans un étroit canal, et nous allons aborder à
+la terre ferme, près de la maison des Sœurs.</p>
+
+<p><span class="sc">Porto-Novo</span> est la capitale du royaume de ce nom ; les
+indigènes donnent à cette ville le nom d’<i>Adjachè</i>.</p>
+
+<p>Un mot sur l’origine de cet État et sur son histoire dans
+les temps modernes.</p>
+
+<p>Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement
+du dix-septième siècle, à la même époque et dans les
+mêmes circonstances que le royaume de Dahomey. Le roi
+d’Ardres étant mort, son vaste royaume se démembra : les
+trois fils du roi défunt se disputèrent la couronne avec
+animosité. Finalement, le plus jeune s’établit au pouvoir,
+grâce à l’appui des chefs. Un de ses frères se réfugia chez
+les Fouins, avec ses partisans, et fonda le royaume de
+Dahomey. Le troisième se fixa dans la partie orientale du
+royaume d’Ardres et réussit à s’y maintenir, jetant ainsi les
+bases d’un nouvel État, qui existe encore sous le nom de
+royaume de Porto-Novo. Il est borné, à l’est, par la colonie
+de Lagos ; à l’ouest, par le Dahomey, dont il est indépendant ;
+au sud, par l’Océan. Au nord, il confine au territoire
+d’Okiadan et aux contrées ravagées par le Dahomey.</p>
+
+<p>Signalons les points importants du royaume, en dehors
+de la capitale : entre la lagune et l’Océan, Aboupa, Gérébé
+et Appi ; dans la partie orientale, Pocra, Édoupéta, Diofi et
+Mounfo ; vers le nord, Aggéra ; dans la partie occidentale,
+Ouémé, chef-lieu d’une province puissante, qui a soutenu
+des guerres contre le roi.</p>
+
+<p>D’après Norris, la ville de Porto-Novo s’appelait Assem,
+aux premiers temps où elle fut connue. Il la signale comme
+une <i>ville très-commerçante</i>. Depuis lors, elle n’a rien perdu
+de son importance commerciale. Elle est la rivale de Lagos,
+et se dispute avec elle le monopole du commerce, dans la
+partie la plus riche de la côte des Esclaves. De Porto-Novo
+au Volta, les tribus riveraines ont peu de relations avec
+l’intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des
+rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur
+intermédiaire, avec les tribus des bords du Niger. Sans
+doute, Lagos a sur Porto-Novo l’avantage d’être sur l’Ogoun ;
+mais la colonie anglaise, avec ses droits de douane et son
+attitude menaçante, effraye les indigènes. Et les produits
+cherchent un débouché du côté de Porto-Novo, qui les
+expédie par Kotonou. En sorte qu’une grande partie du
+commerce se fait sans profit pour les Anglais, les Français
+tenant le haut du pavé à Porto-Novo.</p>
+
+<p>Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de
+Porto-Novo, comme il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu
+de céder aux propositions qui lui furent faites, éleva des
+prétentions sur Badagry, qui n’avait pas été vendue encore
+aux Anglais. Ceux-ci, pêcheurs en eau trouble, prirent
+fait et cause pour Badagry, et allèrent bombarder Porto-Novo.
+Le bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour
+se prémunir contre les Anglais, Soudji mit son royaume
+sous le protectorat de la France (février 1863). Le 7 mai
+1864, le <i>Dialmath</i>, petit navire de guerre français, entra
+en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé par
+le roi pour l’installation du protectorat. Après bien des
+ennuis et bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les
+Français abandonnèrent Porto-Novo, par ordre de l’amiral
+Laffont de Ladébat.</p>
+
+<p>Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été
+remplacé par Mecpon, élu par les chefs contrairement au
+désir des Français. Ceux-ci proposaient Dassy, prince intelligent,
+fils de Soudji. Les chefs, en refusant d’élire le fils du
+roi défunt, se montraient fidèles à l’usage traditionnel du
+pays, d’après lequel les enfants d’un roi ne succèdent pas à
+leur père : sage précaution, bien propre à prévenir la
+division du pays entre les divers enfants du souverain.</p>
+
+<p>L’abandon du protectorat par la France fit pousser aux
+Anglais un soupir de soulagement. Ils ne cherchaient qu’une
+occasion de s’imposer à Porto-Novo, par la peur ou par tout
+autre moyen. En 1865, un officier du nom de M’Hardy
+donna trois femmes au roi, puis alla les lui réclamer. « Ce
+que l’on m’a donné m’appartient, dit Mecpon ; je ne le rends
+pas. — Tu les a fait immoler au fétiche », réplique l’Anglais ;
+Mecpon se contenta de sourire ; et il fit venir les
+femmes. M’Hardy en ayant saisi une par le bras, Acboton,
+ministre du commerce, le repoussa avec violence, disant :
+« Blanc, respecte le roi ! respecte la femme du roi ! » L’officier
+insulteur se dit insulté ; il partit furieux et revint
+à bord d’un vapeur armé, exigeant une réparation. L’affaire
+s’arrangea, grâce à l’intervention des missionnaires catholiques,
+moyennant quelques ponchons d’huile de palme, que
+le roi s’engagea à payer.</p>
+
+<p>Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en
+octobre 1867. Ils espéraient se servir de Dassy comme ils
+s’étaient servis d’Akitoyi, à Lagos. Ce prince s’était plaint à
+Mecpon d’avoir été victime d’un vol considérable de la part
+d’un de ses oncles, Hirovou, frère de Soudji. Mecpon ne
+crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé
+à se faire justice par les armes. Le roi, de son côté, protesta
+énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses
+terres malgré lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre
+Dassy à mort, s’il tentait de réaliser son projet. Dassy appela
+les Anglais, qui ne se le firent pas dire deux fois. Ils arrivèrent
+avec deux vapeurs, pour demander que justice fût
+faite à leur ami et allié, et pour… <i>protéger les blancs !</i>…
+« La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils ; la guerre
+civile allait éclater ; il n’y avait de sécurité pour personne.
+Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et
+dépouillé violemment d’un terrain qui lui appartenait. »</p>
+
+<p>Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo.
+Ceux-ci rédigèrent une protestation en règle contre l’ingérence
+arbitraire et injuste du gouvernement colonial ; on le
+rendrait responsable des préjudices causés au commerce, si
+la ville était bombardée ; le seul trouble qui existât était
+occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces
+des Anglais ; de révolution, il n’y en avait que dans les récits
+fantaisistes de ceux qui renseignaient le gouverneur de
+Lagos ; quant au sujet britannique, qui se disait lésé dans
+son honneur et dans ses biens, ce ministre protestant avait
+le tort grave de méconnaître les lois du pays ; le châtiment
+qu’il avait subi était un châtiment bien mérité. Tous les
+griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les
+déclarations fermes et catégoriques des blancs, il fallut
+encore reculer et renoncer à l’occupation d’une ville pourtant
+bien convoitée.</p>
+
+<p>Nous ne saurions évaluer, même d’une manière approximative,
+la population du royaume de Porto-Novo. On s’accorde
+à donner à la capitale plus de 20,000 habitants.</p>
+
+<p>Qu’on ne s’étonne pas de voir la population agglomérée
+dans des villes de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus
+encore. Elle n’a pu rester éparse sur toute l’étendue du territoire,
+à cause des guerres incessantes qui désolèrent le
+pays, durant tout le temps où la traite des noirs s’est continuée,
+c’est-à-dire jusqu’à ces dernières années. De tribu à
+tribu, souvent de village à village, on avait à craindre l’attaque
+de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le désir
+d’avoir des esclaves pour les vendre aux négriers étaient un
+danger continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour
+éviter la surprise et être plus forts contre l’agression, les
+indigènes durent se grouper et s’unir. Un grand centre ne
+peut guère être pris au dépourvu ; il n’est pas à l’abri de l’attaque,
+mais la résistance y est aisée. Au premier choc, chacun
+est sur pied, prêt au combat.</p>
+
+<p>Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le
+grave inconvénient de laisser déserts et improductifs les
+vastes espaces de terrain qui séparent une ville d’une autre
+ville. Le jour où un gouvernement fort et équitable garantira
+l’agriculture et le commerce contre la rapacité des chefs et
+les ravages de la guerre, ce pays sera d’une richesse exceptionnelle.
+Nous n’en voulons d’autre preuve que ce qui se
+passe à Porto-Novo. On n’y jouit que d’une sécurité relative ;
+néanmoins, toute la campagne y est cultivée avec soin, et
+l’agriculture est déjà une source de grands revenus ; tandis
+qu’au Dahomey l’on demande au sol à peine le nécessaire.</p>
+
+<p>Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans
+aller saluer le roi.</p>
+
+<p>Les Européens sont si peu nombreux qu’ils adoptent, en
+fait de géographie, le système nègre : terre des Blancs, terre
+des Noirs. En anthropologie, il n’y a que blancs et noirs.
+D’où il s’ensuit que tous les blancs sont du même pays ; ils
+sont compatriotes, ils sont frères. Si les intérêts les divisent,
+le besoin de vivre avec leurs semblables les rapproche ;
+aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de l’endroit.
+Ne nous affranchissons pas des règles de l’étiquette
+locale, et <i>saluons</i>, en passant, les blancs de Porto-Novo. C’est
+à dessein que j’ai dit : <i>saluons</i>. Ce mot dit tout ce qu’il y a
+dans les rapports de blanc à blanc, en général : on se salue !
+Du reste, le mot est consacré par l’usage.</p>
+
+<p>Porto-Novo possède cinq maisons françaises, quelques commerçants
+portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les
+missionnaires catholiques y ont un établissement ; il y a
+aussi des Sœurs.</p>
+
+<p>Rien de curieux à visiter dans la ville, si ce n’est la ville
+même. Elle ne ressemble en rien à l’idéal que nous nous
+faisons d’une ville. Pas de rues alignées, pas de beaux édifices,
+pas de places régulières, pas d’avenues, pas de boulevards,
+pas même… de la <i>propreté</i>. A certains endroits, la
+puanteur que répandent les ordures vous suffoque ; ailleurs,
+les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender
+la rencontre de quelque serpent ; ici, c’est un trou
+béant de huit à dix mètres de profondeur ; là, un bosquet
+où trône un énorme bombax ; plus loin, vous êtes tellement
+entouré de broussailles et de buissons que, si votre guide ne
+vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase campagne.
+Les rues qui existent sont étroites et tortueuses. Çà
+et là, dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre
+des vases, des écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges
+de fer, des statuettes grossièrement façonnées, des Elegbara :
+tout l’attirail, enfin, de la superstition païenne. M. Gellé,
+lieutenant de vaisseau, signale à notre attention un monument
+singulier. « Le temple de la Mort, dit-il, est l’édifice
+le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des
+malheureux sacrifiés au génie du mal, dans cette enceinte
+aujourd’hui si paisible et où une herbe abondante cache aux
+yeux du voyageur étonné la terre si souvent rougie par le
+sang des victimes ? A en juger par l’état des crânes encore
+enchâssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on peut
+supposer, par l’indifférente tranquillité avec laquelle les
+noirs passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit
+remonter à bien des années. Les derniers souvenirs se
+reportent à plus de trente ans de nous, et encore, dans les
+derniers temps de cet usage barbare, ne sacrifiait-on que des
+malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs crimes. »</p>
+
+<p>Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la
+lettre, tendraient à faire supposer que les sacrifices humains
+ont complétement cessé à Porto-Novo. Malheureusement, il
+n’en est pas ainsi. Sans doute le sang humain ne coule pas
+à flots, comme au Dahomey. L’immolation d’hommes, de
+femmes et d’enfants criminels, prisonniers de guerre ou
+autres ; cette immolation n’est plus une coutume publique,
+mais elle est encore une coutume. A la campagne, les <i>Ahovi</i>
+ou princes des Mattes sont un objet de terreur, à cause de
+leurs exploits sanguinaires. Même dans la ville, j’ai vu des
+cadavres décapités attachés à des piquets. Les têtes grimaçaient
+au haut des pieux. C’était en 1875, à côté du palais
+du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de
+sculptures grossières, représentant quelques divinités locales.
+Je l’ai toujours vue fermée.</p>
+
+<p>J’ai visité plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais.
+Jamais je ne pus arriver jusqu’à Mési, son successeur, que
+des intrigants retenaient dans un état d’ivresse continuelle
+au fond du palais. Mési commença à régner le 4 juin 1872.
+Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en février 1875.</p>
+
+<p>Je laisse la plume à M. Courdioux pour raconter une visite
+que nous fîmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit
+dans les <i>Missions catholiques</i>.</p>
+
+<p>« Deux portes principales donnent accès dans l’intérieur
+du palais. Une petite chaîne fétiche, placée sur le seuil de
+ces portes, en interdit l’entrée aux mauvais génies. Les
+fidèles sujets de Sa Majesté ne manquent jamais, en signe
+de respect, de se découvrir la tête et l’épaule gauche chaque
+fois qu’ils passent devant la porte principale.</p>
+
+<p>« Franchissons la porte de la maison bâtie par le roi
+Mecpon. Après avoir parcouru un couloir infect, nous débouchons
+sur une petite cour intérieure de forme carrée. Un
+auvent, supporté par des piliers de bois, règne tout autour ;
+dans la partie la plus rapprochée de la cour d’audience, le
+sol est battu et ciré à la bouse de vache. C’est là que, couchés
+sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires
+attendent le moment de l’audience. Le roi les laisse quelquefois
+des journées entières sans les recevoir. Les Européens
+font antichambre dans le même lieu ; mais ils ont
+soin de se faire apporter une chaise, car le roi n’a pas toujours
+un siége à offrir à ses visiteurs.</p>
+
+<p>« Un petit temple fétiche, consacré à Priape, s’élève au
+milieu de la cour. C’est une hutte de paille, entourée d’une
+palissade en bambou. Aux quatre angles flottent, à l’extrémité
+de longues perches, des oripeaux d’étoffe blanche.</p>
+
+<p>« Les pigeons du roi prennent leurs ébats sur vos têtes ;
+vous voyez passer les poules, les canards et surtout les
+porcs de Sa Majesté ; ceux-ci paraissent jouir d’une liberté
+absolue de circulation.</p>
+
+<p>« Très-fréquemment cette cour est remplie de monde.
+Ce sont les envoyés d’un village qui apportent au roi des
+présents en nature. Les uns ont un fagot de bois ; les autres,
+quelques poules ; d’autres, un sac de maïs, des ignames, des
+patates, plus rarement un mouton ou une chèvre.</p>
+
+<p>« La cour, où se tient le roi, est spacieuse et de forme
+triangulaire ; la moitié seulement est entourée d’une vérandah.
+A droite, en entrant, on passe devant trois énormes
+tambours qui servent dans les fêtes et dans les grandes
+circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement
+pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nègre
+étendu sur une natte, couvert d’un pagne de soie, coiffé
+d’un bonnet grec et fumant une longue pipe : c’est Sa Majesté
+le roi Toffa, souverain actuel du royaume de Porto-Novo,
+qui appartient à l’illustre famille régnante du Dahomey.
+Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont
+prêts à le servir au moindre signe.</p>
+
+<p>« Si, comme moi, vous avez l’honneur d’être l’ami du
+roi, vous pouvez vous approcher de ce trône peu redoutable
+et offrir à Sa Majesté une poignée de main, en lui demandant
+des nouvelles de sa santé. Vous vous reculez ensuite
+un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l’audience, on
+vous présentera un verre d’eau où vous êtes libre de ne
+tremper que vos lèvres ; puis, dans un autre verre d’une
+indescriptible malpropreté, on vous offrira une liqueur
+d’Europe. Alors seulement vous pouvez demander au roi
+la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde
+poignée de main.</p>
+
+<p>« Les Européens qui voient pour la première fois le roi
+de Porto-Novo, se contentent de le saluer de la main en
+restant découverts tout le temps qu’ils sont devant lui. »</p>
+
+<p>Ne nous attardons pas trop sur un point : appelons nos
+canotiers et partons.</p>
+
+<p>D’abord, nous avançons lentement et avec précaution, au
+milieu des herbes marécageuses, jusqu’à la partie navigable
+de la lagune.</p>
+
+<p>En sortant du chenal percé du nord au midi, nous tournons
+vers l’ouest, laissant sur la rive opposée les cases de
+Ouéta, cachées à l’ombre des hauts palmiers. La lagune,
+large de six cents à huit cents mètres en face de la mission,
+s’élargit un peu plus loin, et s’étend du côté du nord, entre
+Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par
+lesquels elle communique avec le lac de <i>Nokhoué</i> ou <i>grand
+lac</i>. Le bras septentrional est connu sous le nom de canal de
+<i>Toché</i> : il longe la partie méridionale de Wémé. C’est sur ce
+canal que se trouve Togbo, lieu réservé aux épreuves par l’eau.</p>
+
+<p>En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du côté
+de la mer, le village de Kétonou, point assez important
+pour le commerce de l’huile et des amandes de palme.</p>
+
+<p>A l’époque des grandes pluies, les rivières qui coulent du
+nord grossissent, soulèvent les plantes qui bordent la lagune
+et les charrient en grande quantité. Les canaux dont nous
+parlons sont tellement obstrués alors, que l’on est obligé de
+pousser la pirogue par-dessus les herbes. On passerait moins
+difficilement si l’on pouvait se mettre à l’eau ; mais les caïmans
+font bonne garde : l’imprudent qui s’y hasarderait ne
+manquerait pas de devenir leur proie.</p>
+
+<p>Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des
+canotiers. A leur éternel refrain : « <i>Oyibo, adèou, foun mi ni
+cachacha wa</i> — Salut, ô blanc, donne-moi du tafia » ; à ce
+refrain, dont ils nous assourdissent sans cesse, succède enfin
+un chant plus suivi. Justement ! c’est un chant au caïman. Le
+chœur alterne avec un soliste (le chef canotier ordinairement).</p>
+
+<p class="c xsmall">TOUS.</p>
+
+<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p>
+
+<p class="c xsmall">SOLO.</p>
+
+<p>Tu es grand, tu es fort, ô Jalodé, tu aurais pu rivaliser de
+puissance avec Chango<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> ; mais être méchant et terrible t’a paru
+indigne d’un <i>oricha</i>, et tu préfères te signaler par les bienfaits
+de ta protection. Nous avons confiance en toi, ô Jalodé ; sois-nous
+favorable.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Chango, dieu de la foudre.</p>
+</div>
+<p class="c xsmall">TOUS.</p>
+
+<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p>
+
+<p class="c xsmall">SOLO.</p>
+
+<p>Tu es si fort que l’on te craint alors même qu’on t’aime. Mais
+toi, de qui donc as-tu rien à craindre ? La zagaie ne peut entamer
+ta peau ; la balle qui t’atteint glisse et va se perdre : on ne
+peut rien contre toi. Toi, rien ne te résiste. Celui que tu protéges
+n’a pas besoin de veiller : il s’endort tranquille, et ton œil
+est ouvert sur lui.</p>
+
+<p>Nous nous confions à toi, à Jalodé, sois-nous favorable.</p>
+
+<p class="c xsmall">TOUS.</p>
+
+<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p>
+
+<p class="c xsmall">SOLO.</p>
+
+<p>Vois dans la pirogue ce voyageur venu de la terre des blancs.
+Qu’il ne lui arrive aucun mal dans ta lagune : il croirait que tu
+es méchant comme Legba<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. S’il périt, on croira que nous n’en
+avons pas pris soin. Montre au blanc que tu gardes les hommes :
+conduis-nous sans encombre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Legba, dieu du mal, le diable.</p>
+</div>
+<p class="c xsmall">TOUS.</p>
+
+<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p>
+
+<p class="c xsmall">SOLO.</p>
+
+<p>Je me souviens !… j’étais enfant !… Ma mère me conduisit à
+la lagune et me plongea dans l’eau. Et moi j’ignorais le danger :
+j’avançai, je tombai dans un trou. Tu étais là, à côté de moi,
+et ma mère s’alarmait. Mais toi, tu caressas mes petites jambes
+et tu me fis reculer en lieu sûr.</p>
+
+<p>Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous ; toujours je
+t’honorerai, si c’est possible, de plus en plus.</p>
+
+<p>Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous ; toujours, si
+c’est possible, nous t’honorerons de plus en plus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les chants ont cessé ; la pirogue glisse sur l’eau vers le
+milieu du lac, poussée par la brise qui enfle la voile, car, il
+faut le dire, la pirogue marche aussi à la voile. Les agrès
+sont simples et primitifs : un ou deux <i>achos</i><a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> attachés à une
+perche fixée tant bien que mal, et c’est tout.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Achos</i>, petite pièce d’étoffe qui sert d’habit aux noirs.</p>
+</div>
+<p>Pendant que nous avançons doucement, contemplons le
+vaste panorama qui se déroule sous nos yeux. De tous côtés,
+le regard se perd sur une vaste nappe d’eau ; dans le lointain,
+des arbres gigantesques bornent l’horizon, et des amas
+de joncs et d’herbes encombrent les bords de ce lac, si bien
+appelé le <i>grand lac</i> par les Européens, et Nokoué ou <i>maison
+de la mère</i> par les indigènes<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> C’est le <i lang="en" xml:lang="en">Denham’s water</i> des Anglais.</p>
+</div>
+<p>L’étymologie de Nokoué (<i>no</i>, mère ; <i>koué</i>, maison) rappelle
+la légende rapportée par M. Borghéro, légende qu’il
+avait recueillie de la bouche des indigènes : « Une femme
+féticheresse, ayant donné le jour à un enfant dans une
+grande forêt qui s’élevait sur l’espace aujourd’hui occupé
+par les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant qu’il n’était
+pas son fils. Celui-ci se mit à courir la forêt, appelant à son
+aide toutes les divinités, et surtout Chango, les priant de le
+venger, de détruire ce bois et <i>la case de sa mère</i>, et de
+prouver ainsi combien il leur était agréable. Chango l’écouta,
+détruisit la forêt par le feu et la transforma en une lagune
+profonde. »</p>
+
+<p>Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac :
+Malheur, disent-ils, à celui qui prendrait de cette eau dans
+le creux de la main ! malheur à quiconque en rejetterait
+après avoir bu dans sa calebasse ! Si un malfaiteur s’aventurait
+sur le lac, il y serait englouti…, etc., etc.</p>
+
+<p>Vers le sud-ouest, laissant <i>Afatonou</i> à notre gauche et
+<i>Ahouansoli</i> à droite, nous irions nous engager dans le canal
+qui conduit à Kotonou.</p>
+
+<p>Le Nokoué communiquait autrefois avec l’Océan par un
+canal qui n’existe plus, mais dont les indigènes conservent
+le souvenir dans leurs récits et dans leurs chants. Aujourd’hui,
+il en est séparé par une bande de terrain large environ
+de cinq ou six cents mètres. C’est la plage de Kotonou,
+point de débarquement pour les marchandises destinées à
+Porto-Novo et à Agbomé-Calavi.</p>
+
+<p>Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires
+que l’on y traite, mais de cette unique circonstance que le
+transit des produits européens s’y opère en évitant les droits
+de la douane anglaise de Lagos : droits que l’on ne saurait
+éviter, si l’on introduisait ces produits du côté de la colonie
+anglaise.</p>
+
+<p>Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d’entrepôt
+pour divers produits d’importation à l’arrivée et d’exportation
+au point d’embarquement. Directement, on y traite
+quelques affaires, peu considérables toutefois, à cause de la
+proximité des autres comptoirs où le commerce est plus facile.</p>
+
+<p>Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine
+signalé les noms en passant. Afatonou et Ahouansoli sont
+bâtis au milieu de l’eau, à la partie méridionale du Nokoué,
+non loin du canal de Kotonou. On est d’abord surpris de
+voir des villages entiers établis sur pilotis au milieu du lac ;
+et malgré tout ce que la position peut avoir de pittoresque,
+on se demande pourquoi ces populations sont allées s’établir
+là. Pourquoi ces nègres ne préfèrent-ils pas des habitations
+solides sur la terre ferme à leurs <i>todjis</i><a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, d’où l’eau les
+chasse souvent ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Étymologie : <i>to</i>, lagune ; <i>dji</i>, sur : <i>sur la lagune</i>.</p>
+</div>
+<p>L’histoire du pays nous apprend que les habitants de ces
+villages ont cherché là un refuge.</p>
+
+<p>Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume
+d’Ardres et de Jacquin, les Jacquinois qui purent s’enfuir sur
+leurs pirogues résolurent de s’établir au milieu de l’eau,
+afin d’éviter les poursuites du roi de Dahomey qu’ils appellent
+dans leur langage imagé <i>kini-kini</i>, le lion. Il faut savoir
+que le fétiche, (le <i>vodou</i> comme disent les Dahoméens)
+défend au roi de traverser l’eau pour guerroyer. C’est
+pourquoi les fondateurs d’Ahouansoli et d’Afatonou se réfugièrent
+au milieu du lac.</p>
+
+<p>Quand le <i>lion dahoméen</i> tourne ses regards de ce côté, il
+va se poster au bord de la lagune, et il guette sa proie : il
+attend que ces insulaires aériens viennent de leurs <i>todjis</i> à
+terre, pour prendre des vivres ou ensevelir leurs morts.</p>
+
+<p>On le comprend maintenant : nous ne pouvions passer
+sans saluer ces héros de l’indépendance. Ne les plaignons
+pas, du reste : leur sort a ses douceurs. Je ne suis jamais
+passé à côté de ces villages sans entendre le son des instruments
+et les chants joyeux de ce peuple libre et content de
+peu. Mon frère les trouva aussi occupés à des réjouissances
+publiques. « Un curieux spectacle nous attendait, dit-il : on
+fêtait le nouveau cabécère de l’endroit ; faute de place
+publique ou de grande salle, les nègres montaient sur les
+toits de leurs cases, et l’on entendait au loin leurs joyeuses
+clameurs et le bruit étourdissant de leurs affreux tam-tams.
+Leurs petites pirogues étaient rangées sous les cases, et
+aucune n’était ce jour-là partie pour la pêche ; car tous
+avaient voulu prendre part à l’allégresse commune. Ils s’agitaient
+tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et
+leurs corps noirs comme l’ébène et à demi nus, se détachant
+nettement sur le bleu du ciel, donnaient à cette scène un
+cachet des plus sauvages. On aurait cru voir les hideux
+ébats d’une légion de diablotins. »</p>
+
+<p>Ne restons pas sous l’impression de ces imaginations fantastiques,
+et notons, incidemment, que l’on trouve parmi
+les habitants de ces <i>todjis</i> des plongeurs excellents. On m’a
+raconté que l’un d’eux se présenta au roi de Porto-Novo,
+s’offrant à aller par-dessous l’eau percer les stationnaires
+anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne voulut
+pas croire à la possibilité de cette entreprise : comment, se
+disait-il, rester assez longtemps submergé ? Pour vaincre
+les hésitations du roi, notre <i>homme-poisson</i> se fit porter au
+milieu de la lagune et fit le plongeon. Les témoins attendirent
+longtemps. A la fin, ils désespéraient de le voir surnager ;
+ils le croyaient victime de son imprudence, quand il
+reparut à la surface, et regagna l’embarcation qui l’avait
+porté là.</p>
+
+<p>Mais trêve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable :
+serrons notre voile, remontons à force de rames vers
+la crique de Godomé. Armés de la pagaie, les canotiers
+s’assoient des deux côtés, sur le bord de la pirogue, et ils
+frappent en cadence, s’animant de la voix. Tantôt ils chantent,
+et tantôt ils marquent le mouvement cadencé de la
+pagaie, à l’aide d’expirations vives et bruyantes dont ils se
+font un refrain : « <i>Ah ! — ah ! — ah ! ah ! ah !</i> » Chaque
+expiration marque un coup de pagaie.</p>
+
+<p>Tant d’efforts, tant de chants ramènent nécessairement le
+couplet chéri : « <i>Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa</i>, O
+blanc, salut ! donne-moi du tafia. »</p>
+
+<p>Puisqu’ils l’ont gagné, donnons-leur-en une bonne rasade.
+Tout aussi bien, le moment est venu de les encourager et
+de ne pas les perdre de vue. Devant nous flottent des amas
+de plantes aquatiques. Il s’agit de se frayer un passage dans
+ce dédale inextricable, et de découvrir dans ces vastes
+marécages le chenal tortueux par où l’on arrive à la terre
+ferme.</p>
+
+<p>Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se
+donne pas le temps de l’admirer ; on est pressé de ne pas se
+laisser surprendre par la nuit dans cette sentine de moustiques
+et d’insectes venimeux. Après de longues hésitations,
+nous entrons dans le dédale… Enfin, nous voilà arrivés !
+Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes
+qui s’en exhalent ne nous donnent pas une fièvre trop
+violente !</p>
+
+<p><span class="sc">Godomé</span> est une petite ville de 1,500 habitants environ,
+située à sept ou huit kilomètres de la plage, vers le nord.
+Les cartes marines marquent la plage de Godomé sous le
+nom de Jacquin. Entre la ville et la plage, le terrain est
+marécageux et couvert de hautes herbes. J’ai vu, auprès de
+la ville, de véritables fourrés de ricins.</p>
+
+<p>Godomé est la partie principale du Dahomey, à l’est. Là,
+comme ailleurs, on fait bonne garde : il n’est guère possible
+de passer quand les autorités <i>ferment les chemins</i>.</p>
+
+<p>Le commerce était assez actif autrefois dans cette ville.
+Aujourd’hui, il l’est moins, parce que les comptoirs établis
+à Agbomé-Calavi interceptent les marchandises venant du
+nord.</p>
+
+<p><span class="sc">Agbomé-Calavi</span>, et mieux peut-être <i>Agbomé-cpévi</i> (le petit
+Agbomé), n’a pas au delà de 800 habitants. Ce village est
+bâti sur le bord d’une lagune qui déverse ses eaux dans
+le grand lac, à la partie du nord-ouest. Il faut une heure et
+demie pour se rendre en pirogue d’Agbomé-Calavi à l’entrée
+du Nokoué. Les relations avec Godomé sont faciles par
+terre : je suppose qu’il n’y a pas plus de 8 à 9 kilomètres
+d’un point à l’autre, et le chemin est relativement bon et
+agréable.</p>
+
+<p>Il y a quelques années seulement que les Français établirent
+à Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de
+Kotonou ; et déjà lorsque je quittai la côte des Esclaves,
+Godomé avait perdu de son importance, et tendait à n’être
+plus guère qu’un simple entrepôt.</p>
+
+<p>De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On
+traverse une vaste plaine sablonneuse couverte de hautes
+herbes. Les palmiers de toute espèce, des rondiers particulièrement,
+dressent leur tige élancée et étalent leur
+feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc.
+Linné surnommait les palmiers <i>les princes du règne végétal</i>, à
+cause de leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre
+ce que le paysage emprunte de pittoresque à la présence
+de ces beaux arbres portant à une hauteur de 6 ou 7 mètres
+leur bouquet de feuilles et leur grappe de fruits ; mais je ne
+vois rien chez nous qui puisse se prêter à une comparaison.</p>
+
+<p>Le hamac a ses agréments : il est très-précieux dans ces
+pays où l’on n’a ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux.
+Somme toute, si l’on est balancé, secoué, cahoté ; si l’on est
+exposé à prendre un bain de siége, voire même un bain
+entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux se faire
+porter que de voyager à pied ? On se fatiguerait à marcher ;
+la fatigue amènerait la fièvre… la fièvre, toujours prête à
+vous saisir !…</p>
+
+<p>Si les hamaquaires sont bons, on se console aisément de
+n’avoir pas d’autre véhicule, dût-on même subir le supplice
+dont parle M. Vallon, dans le récit de son voyage à Abomey.
+« Pendant que le porteur de derrière, dit-il, a de l’eau
+jusqu’à la cheville, celui de l’avant, malgré toute sa souplesse
+et tous ses efforts, s’enfonce subitement jusqu’aux
+reins ; c’est à grand’peine que les six autres vous soutiennent
+par les côtés, l’un tombant, l’autre glissant, celui-ci
+poussant, celui-là se retenant à votre hamac. »</p>
+
+<p>Je disais, tout à l’heure, que le hamac a ses agréments ;
+on voit que tout n’est pas agrément… dans le passage des
+lagunes, surtout. La position du voyageur n’est rien moins
+que commode, quand les hamaquaires le saisissent par les
+épaules, le levant sur leur tête, le ployant, Dieu sait comme.
+Un voyage en hamac abonde en péripéties : l’expérience
+m’a fait connaître celles que je raconte. Une fois même,
+dans ce trajet de Wydah à Godomé, je dus mettre pied à
+terre, afin de nous tenir tout prêts à repousser une bande
+de loups qui venait à nous, dans la nuit.</p>
+
+<p>Les porteurs de hamac vont grand train : on peut dire
+qu’habituellement ils sont lancés au trot. Ils sont toujours
+assez nombreux pour se relever de temps en temps. Dans
+les passages difficiles, l’un d’eux passe devant, explore le
+terrain et avertit les autres par le cri de : « <i>Cpèlè-cpèlè !</i>
+Doucement ! »</p>
+
+<p>Après deux heures de course, on arrive à l’entrée d’un
+bois, où les hamaquaires ont l’habitude de faire halte.
+Tout suants, il se désaltèrent dans les eaux d’une source
+qui est là, et l’on se remet en marche. Quatre heures seulement
+après le départ de Godomé, les porteurs mangent
+et se reposent, pendant une demi-heure environ, à un
+endroit où l’on trouve des vivres, de l’eau et un abri.</p>
+
+<p>De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.</p>
+
+<p>Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.</p>
+
+<p>Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey ; elle
+renferme de 20 à 25,000 habitants. Les indigènes lui
+donnent le nom de Gléhoué ; et les Portugais, celui d’Ajouda.</p>
+
+<p>Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen,
+au milieu des cases basses des nègres : ce sont les
+demeures des blancs (<i>blancs de toute couleur</i>, bien entendu).
+On rencontre, en outre, trois établissements qui furent des
+forts, au temps de la traite, et qui en portent encore le
+nom : le fort anglais, le fort portugais et le fort français.</p>
+
+<p>On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan,
+qui est le chef principal de l’endroit, sans lui demander
+d’<i>ouvrir les chemins</i>, c’est-à-dire de ne pas mettre d’entraves
+au départ. Car on entre librement au Dahomey,
+mais on n’en sort qu’avec une autorisation spéciale ; et
+il arrive parfois que l’autorité locale vous <i>ferme les chemins</i>.</p>
+
+<p>De Wydah à Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en
+pirogue. De temps à autre, on s’entend héler : c’est un
+décimère, ou douanier, qui réclame du tafia. Le plus prudent
+est de céder gaiement à ses cupides exigences, si l’on
+ne veut être retardé et ennuyé.</p>
+
+<p><span class="sc">Grand-Popo</span> (nom indigène, <i>Pla</i>) est un assemblage de
+maisons parsemées sur les îles de la lagune et sur la plage.
+On ne peut pas dire que ce soit une ville ; c’est une peuplade
+qui se forma, comme les villages bâtis sur pilotis
+dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le despotisme
+royal. Comme les habitants d’Ahouansoli, ceux de
+Grand-Popo se sont abrités derrière la lagune, parce que la
+superstition défend aux armées du Dahomey de franchir la
+lagune. Pour prévenir les attaques des bandes du Dahomey,
+les indigènes ont soin de ne pas laisser obstruer la Bouche-du-Roi,
+large ouverture par où la lagune se déverse dans
+l’Océan.</p>
+
+<p><span class="sc">Agbananquein</span>, à gauche, sur la plage, mérite d’être
+signalé. Signalons aussi Nikoué, où je vis tous mes piroguiers
+sauter à terre l’un après l’autre, et me menacer de
+me laisser là tant qu’il leur plairait. Le premier partit sous
+prétexte d’aller chercher de l’eau ; le second l’accompagna ;
+le troisième descendit pour les appeler, disait-il ; le dernier
+tempêtait à bord, comme s’il les semonçait de ne pas les
+suivre, et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre,
+et moi au milieu de l’eau, je fus tout déconfit de les voir
+s’installer tranquillement, afin de manger. Discourir eût été
+peine inutile ; je pris un bambou et je fis mine de pousser
+la pirogue au large. Ce langage d’action persuada à mes
+nègres qu’ils pouvaient dîner à bord, et les décida à
+repartir.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Agoué à l’entrée de la nuit.</p>
+
+<p><span class="sc">Agoué</span> porte le nom d’Ajigo, en langue du pays. Il acquiert
+tous les jours de l’importance, et tend à devenir le point
+central des petites républiques de ces parages. Sa population
+fut plus que décimée par la variole, en 1873. Sur six
+mille habitants, quinze cents furent victimes du fléau.</p>
+
+<p>La ville est bâtie entre la lagune et la mer ; la langue de
+terre sur laquelle elle se trouve n’a pas deux mille mètres
+de largeur. Il y a à Agoué beaucoup de Nagos ; ils ont
+leur quartier ; les Malais ou musulmans ont aussi le leur.
+Avant 1873, les habitants des divers quartiers faisaient
+assaut de chants et de fêtes. Le deuil fit cesser ces pacifiques
+réjouissances.</p>
+
+<p>Sous l’autorité d’un chef qui se donne le titre de roi,
+Agoué est une véritable république, où chacun a sa part
+d’influence dans les affaires. Les délibérations importantes
+d’intérêt général ont lieu sur la place publique, devant
+l’assemblée du peuple.</p>
+
+<p>La fondation d’Agoué remonte seulement à l’année 1821.
+Un certain Feliz de Souza ayant à se plaindre de Comlagan,
+chef de Petit-Popo, excita contre lui une révolte. Georges,
+mis à la tête du mouvement, réussit à chasser Comlagan.
+Celui-ci vint s’établir, avec ses partisans, à l’endroit où se
+trouve Agoué, et fonda un petit État qui a soutenu plusieurs
+fois son indépendance, les armes à la main.</p>
+
+
+<p class="c i">Nom des cabécères d’Agoué :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Comlagan, fondateur d’Agoué ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Catraé, fils du précédent ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Agounou, cousin de Comlagan ;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Toyi, qui régna de 1835 à 1844 ;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Kodjo-Dahoménou (1844-1846) ;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Hanto-Tona (1846-1858) ;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Coumin-Aguidi (1858-1873) ;</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> Atahounlé. Quoique son prédécesseur fût mort le
+15 juin, ce dernier cabécère, qui régnait encore à mon
+départ, ne monta sur le trône que le 30 novembre 1873.</p>
+
+<p>Les événements les plus notables de l’histoire d’Agoué
+sont :</p>
+
+<p>Vers 1835, l’arrivée d’esclaves libérés, venus du Brésil
+avec des habitudes chrétiennes. D’autres vinrent encore
+plus tard.</p>
+
+<p>En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes
+les cases, moins trois. L’incendie ayant commencé chez
+une certaine Marcellina, on a conservé à ce désastre le
+nom d’<i>incendie de Marcellina</i>.</p>
+
+<p>Le règne de Coumin-Aguidi, septième cabécère, restera
+mémorable. L’avénement de ce chef froissa l’amour-propre
+de Pedro Codjo, nègre riche et influent, qui avait passé
+quelque temps au Brésil, où il apprit le métier, non de roi,
+mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva déçu dans ses
+espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses nombreux
+esclaves, s’enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville,
+dans le but de détrôner le cabécère élu. Il n’y put réussir,
+et se retira à Petit-Popo, d’où il dirigea contre Agoué des
+attaques multipliées à l’aide des bandes d’Aounas qu’il salariait.
+Agoué résista avec avantage derrière ses remparts de
+cactus. Une fois elle fut brûlée ; mais elle se releva aussitôt,
+et ne quitta pas la défensive.</p>
+
+<p>M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission
+catholique à la côte des Esclaves, intervint dans ces
+démêlés. Il dit dans une lettre du 3 décembre 1863 :</p>
+
+<p>« Les négociants les plus influents, les officiers de la marine
+anglaise et le commodore lui-même, des ministres
+protestants avaient fait toute sorte de démarches pour arriver
+à une conciliation : rien n’avait pu réussir. Quelques
+mois après notre arrivée, en 1861, nous avons été invités à
+intervenir dans cette affaire pour pacifier, s’il était possible,
+les deux pays. Ce ne fut qu’en février 1863 que je pus
+m’absenter de Wydah pour ce voyage.</p>
+
+<p>« Voici en substance mes négociations pour la paix. Le
+chef d’Agoué et, en général, ce que nous appellerons le
+peuple, étaient tous disposés à la paix. Je pris de nouvelles
+informations sur l’état des querelles, et j’acceptai la médiation
+qui m’était offerte. Le chef d’Agoué me donna plein
+pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo ;
+celui-ci me reçut avec beaucoup d’égards et de politesse,
+mais se montra indomptable et tout à fait résolu à continuer
+la guerre. Le peuple de Petit-Popo n’a dans cette
+guerre que très-peu de part ; il est presque neutre. Le chef
+prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages situées
+plus à l’ouest ; ce mode de recrutement retarde les
+attaques et fait traîner les hostilités en longueur. Nos conférences
+continuèrent deux jours, et le chef de Popo, contrairement
+à l’usage de tous ces pays, voulut que personne
+ne fût témoin de nos pourparlers : il était évidemment seul
+à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la paix des
+conditions impossibles : il voulait être maître d’Agoué et
+être indemnisé de tout ce qu’il avait perdu pendant la
+guerre, sans tenir compte de toute une ville qu’il avait
+incendiée. Les chefs d’Agoué, au contraire, remettaient
+tout dommage à eux causé, à condition de rentrer en paix.
+Quand j’eus épuisé tous les moyens de conciliation sans rien
+obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations
+que notre caractère nous oblige quelquefois de faire
+entendre aux puissants de la part de Dieu. Du moment, lui
+dis-je, qu’il refuse d’accepter un accommodement honorable
+et avantageux, il n’avait qu’à s’attendre à tomber sous la
+main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette pensée,
+et bientôt revenu de sa première impression, comme je le
+poussais à une résolution, il me promit, sous une espèce de
+serment, qu’il n’attaquerait jamais Agoué s’il n’était point
+provoqué ; mais que se réconcilier était pour lui impossible.
+Je l’assurai qu’Agoué en ferait autant. A mon retour dans
+cette ville, je fis une relation de mes négociations aux chefs
+réunis ; le principal d’entre eux promit, devant tous et au
+nom de tous, qu’il ne provoquerait jamais ses voisins. Il assura
+qu’il n’avait jamais voulu la guerre, et, pour preuve,
+il ajouta que, dans une bataille où il avait chassé les ennemis,
+il avait épargné leur vie en défendant aux siens de les
+poursuivre, parce qu’ils étaient tous, disait-il, de la même
+famille. »</p>
+
+<p>Grâce à cette intervention du prêtre catholique, les hostilités
+prirent fin. Elles ne se renouvelèrent pas depuis.</p>
+
+<p>Le commerce et l’agriculture sont les sources de la richesse
+d’Agoué. Sur le bord de la mer, à l’endroit où se
+trouve la ville, le terrain est sablonneux ; la végétation y est
+nulle. Les cultures sont au nord, de l’autre côté de la lagune.
+Les navires s’approvisionnent bien à Agoué, qui fournit aussi
+des vivres au Dahomey.</p>
+
+<p>On trouve dans cette petite république les restes d’une
+peuplade détruite par les Dahoméens : je veux parler des
+Manhis. Lorsque leur pays fut ravagé, ceux de cette tribu
+qui survécurent vinrent chercher asile à Agoué. Leurs fétiches
+et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.</p>
+
+<p>Agoué est à neuf kilomètres de Petit-Popo. On s’y rend
+en pirogue, par la lagune ; ou bien par la plage, en hamac.</p>
+
+<p><span class="sc">Petit-Popo</span> existait déjà au dix-septième siècle, puisque les
+voyageurs anciens font mention d’une guerre soutenue par
+cet État, en 1700, contre Coto ; et ils parlent de Petit-Popo
+comme d’un État déjà constitué. Ses premiers habitants
+vinrent d’Acra, chassés par les Aquamboés, qui envahirent
+leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.</p>
+
+<p>Ce qu’ont raconté des voyageurs modernes sur l’origine
+de Petit-Popo ne regarde évidemment qu’un quartier de
+cette ville ; car la ville a trois quartiers distincts, ayant une
+existence et des intérêts propres. L’un de ces quartiers a
+nom Anéjo (cases des Anès). C’est là que s’établirent les
+noirs minas de la tribu des Anès, qui, originaires de la côte
+d’Or, furent jetés sur la plage par la tempête. Leur établissement
+à cet endroit donna naissance au quartier qui porte
+leur nom, mais non à la ville ; Petit-Popo existait déjà depuis
+bien des années. En langue du pays on l’appelle Plavijo,
+en prononçant le <i>j</i> comme en espagnol.</p>
+
+<p>Petit-Popo n’est pas sans importance pour le commerce.</p>
+
+<p>Nous terminerons notre voyage le long de la côte des
+Esclaves à Porto-Ségouro, que les indigènes nomment Abodranfon.
+Je n’allai jamais plus loin vers l’ouest.</p>
+
+<p><span class="sc">Porto-Ségouro</span> eut des commencements identiquement
+semblables à ceux d’Agoué. Comlagan ne fut pas suivi de
+tous ses partisans à Agoué ; une partie se dirigea vers le
+couchant, et alla fonder Abodranfon.</p>
+
+<p>Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait
+depuis 1870. Son avénement fut signalé par des vengeances
+et des exécutions d’une atrocité inouïe. Plusieurs
+de ses ennemis personnels payèrent de leur tête l’influence
+dont ils jouissaient. Un Brésilien me racontait avec horreur
+l’exécution d’un esclave, qui fut brûlé vif, au milieu des
+danses et des libations de la foule. Des fenêtres de sa maison,
+il avait suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle
+laissa dans son âme une profonde indignation.</p>
+
+<p>Du côté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune
+Hacco. Cette lagune est très-large ; elle s’enfonce fort
+avant dans les terres, et les gens du pays prétendent qu’elle
+est aussi large jusqu’à sept ou huit journées. Cette position
+avantageuse favorisant les relations avec l’intérieur, elle
+présage à Porto-Ségouro un avenir brillant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17"><span class="first">CHAPITRE XVII</span><br>
+<span class="xsmall">EXCURSIONS.</span></h2>
+
+
+<p>Dans le chapitre précédent, j’ai raconté avec quelques
+détails un voyage que je fis moi-même. Dans celui-ci, j’analyserai
+ce que d’autres missionnaires ont raconté de leurs
+excursions. Revenant de l’ouest à l’est, nous nous arrêterons
+à Agoué pour suivre le Père Ménager à Akrakou.
+A Porto-Novo, nous suivrons le Père Poirier à Sakaté, et le
+Père Courdioux à Okiadan. Enfin, de Lagos, nous verrons le
+Père Borghéro aller reconnaître le Jébou et Abé-okouta ;
+nous verrons aussi les missionnaires catholiques s’établir
+dans cette grande ville.</p>
+
+
+<p class="h3">AKRAKOU.</p>
+
+<p>J’étais encore à Agoué, lorsque le Père Ménager fit une
+excursion à Akrakou, ville de deux à trois mille âmes,
+située au nord-est d’Agoué. Parti à six heures du matin,
+notre excursionniste traversa la lagune en pirogue, et se mit
+ensuite dans son hamac porté par deux noirs vigoureux.
+« Doucement balancé sur leurs fortes épaules, écrivit-il à
+ses parents, je laissai avec bonheur mes pensées se reporter
+aux belles et fraîches matinées d’été et de printemps passées
+auprès de vous. Des centaines d’oiseaux au brillant plumage
+et au chant varié animaient gaiement cette nature parfois
+si sauvage, à laquelle la main de l’homme n’a jamais disputé
+que quelques pieds de terre pour construire sa case. Chaque
+année, cette plaine se couvre d’une nappe d’eau. Récemment
+desséchée et engraissée par les détritus qu’y déposent
+les eaux limoneuses, elle offrait le spectacle d’une
+végétation des plus luxuriantes…</p>
+
+<p>« Il est près de dix heures. Nous arrivons à Akrakou.
+On entre dans la ville par un petit chemin qui conduit directement
+à la maison du cabécère…</p>
+
+<p>« Je témoignai le désir de visiter la ville. Le cabécère fit
+porter devant moi son bâton, et je parcourus ainsi, suivi
+des grands et de la foule, les rues tortueuses et étroites
+d’Akrakou. Au fond d’une grande place, se dresse, environné
+de hauts et magnifiques arbres, le seul monument de la
+cité ; c’est une vaste maison ouverte où le roi rend la justice
+devant son peuple.</p>
+
+<p>« A Akrakou, on se sent déjà à l’intérieur. La végétation
+est toute différente. »</p>
+
+<p>Avant de repartir, le Père Ménager visita la foire. Elle se
+tient à quelques minutes de la ville, près d’une lagune dont
+les eaux coulent vers Grand-Popo ou Agbananquein.</p>
+
+<p>Le Père Ménager rentra à Agoué à huit heures du soir
+environ, harassé de fatigue, mais très-satisfait. Nous nous
+disions combien il serait avantageux de relier Agoué à
+Akrakou par un canal.</p>
+
+
+<p class="h3">OUÉMÉ — SAKÉTÉ — OKIADAN.</p>
+
+<p><i>De Porto-Novo</i>, les missionnaires ont visité Ouémé, à
+l’ouest ; Aggéra et Sakété, au nord ; Okiadan, au nord-est.</p>
+
+
+<p class="h3">OUÉMÉ.</p>
+
+<p>En 1868, j’allai de Porto-Novo à Ouémé, avec M. Courdioux,
+non en touriste, mais en qualité de chirurgien militaire.
+Notre but était moins d’explorer le pays que de porter
+nos soins à de malheureux blessés. La guerre avait éclaté
+entre le roi de Porto-Novo et la province de Ouémé, à l’occasion
+d’un cabécère que le roi voulait imposer à Ouémé
+et que Ouémé refusait d’accepter. Or, dans une rencontre,
+plusieurs soldats de l’armée du roi tombèrent blessés sur le
+champ de bataille. On les portait à l’hôpital de la mission
+comme on les avait relevés, sans songer à étancher le sang ;
+en sorte qu’ils nous arrivaient épuisés, perdus. Cela me
+donna l’idée d’aller où l’on se battait, afin de faire un premier
+pansement. J’avoue que j’étais curieux aussi d’assister
+de près aux opérations d’une guerre en pays nègre.</p>
+
+<p>Nous partîmes vers onze heures, et nous essuyâmes en
+route une tempête si violente que M. Courdioux avait ses
+bottes remplies d’eau. Partout nous rencontrions des hommes
+armés qui allaient et venaient ; des femmes chargées de
+butin s’en retournaient vers Porto-Novo. Tous nous acclamaient.
+Nous traversâmes une forêt, et nous arrivâmes au
+milieu des combattants, après trois heures de marche. Une
+escouade d’hommes, embusquée derrière les buissons, faisait
+feu dans la direction du fourré. L’ennemi n’était point
+là, nous dit-on, mais on tirait pour l’avertir que l’armée du
+roi ne s’était pas repliée en arrière.</p>
+
+<p>Aussitôt que le monarque fut informé de notre présence
+dans le camp, il nous manda auprès de lui. Nous le trouvâmes
+assis au milieu de ses femmes. Les troupes formaient
+la haie, tandis que les deux généralissimes couchés à plat
+ventre débitaient des louanges au vainqueur. « Tu es un
+grand roi, disaient-ils ; on ne résiste pas impunément à tes
+volontés. Les rebelles sont châtiés ; leurs villages sont
+détruits… etc., etc. » Le monarque nous tendit la main
+avec fierté, nous fit porter des siéges et servir de bon vin
+de Bordeaux, qu’il n’avait eu garde d’oublier dans son
+palais. Naturellement nous bûmes à la gloire du puissant
+potentat.</p>
+
+<p>La Providence bénit nos efforts ; nous eûmes le bonheur
+de faire couler l’eau sanctificatrice du baptême sur le front
+de plusieurs mourants.</p>
+
+<p>Les blancs ne sont pas tenus en chartre privée à Porto-Novo
+comme au Dahomey ; ils peuvent circuler sans trop de
+difficultés dans les environs. Peu de missionnaires passent
+plusieurs mois dans cette station sans visiter Aggéra. Cette
+ville, importante par ses marchés, est située à deux heures
+de Porto-Novo, dans la direction du nord. Les communications
+avec l’intérieur y sont faciles ; mais il n’est pas permis
+aux blancs d’y fixer leur résidence. On les accueille
+bien, on est prévenant pour eux, on leur fait mille promesses :
+c’est tout.</p>
+
+<p>L’étroit sentier qui court de Porto-Novo à Aggéra traverse
+une plaine cultivée en partie, et en partie couverte d’herbes
+et parsemée de palmiers.</p>
+
+<p>L’air est plus sain à Aggéra qu’à Porto-Novo ; les habitants
+y jouissent d’une plus grande longévité.</p>
+
+<p>Au delà d’Aggéra on rencontre immédiatement une lagune,
+dont les eaux inondent une forêt épaisse qui couvre la rive
+opposée.</p>
+
+<p>Généralement les blancs s’arrêtent à cette lagune. M. Poirier
+est allé jusqu’à Sakété, afin de reconnaître ce que les noirs
+appellent <i>les montagnes de l’intérieur</i>.</p>
+
+
+<p class="h3">SAKÉTÉ.</p>
+
+<p>Après avoir traversé la lagune en pirogue, M. Poirier
+gravit une petite colline au haut de laquelle se trouve un
+village. « Le chef se nomme Iangran ; c’est un prince de la
+famille royale de Porto-Novo » ; un de ces <i>ahovi</i> ou princes
+des mattes dont nous avons déjà parlé. Les princes, d’après
+le droit coutumier du pays, ne peuvent résider dans la capitale.
+Ils se fixent à la campagne, où ils deviennent de petits
+tyranneaux, redoutés à cause de leurs exactions et de leur
+cruauté. Les têtes accrochées aux arbres montrèrent au missionnaire
+que Iangran méritait la réputation faite aux <i>ahovi</i>.</p>
+
+<p>Deux haltes, l’une à Lakké, l’autre à Cougé, permirent
+au touriste de reprendre haleine. Il n’aperçut Sakété qu’au
+déclin du jour.</p>
+
+<p>Dans cette région, les arbres atteignent des proportions
+colossales ; on rencontre des pierres sur le chemin. « Au
+milieu d’une terre rouge mêlée d’argile, on trouve d’énormes
+blocs isolés. Ce granit, d’une substance jaune, semble
+être d’origine volcanique. Après avoir dégagé un bloc de la
+terre qui l’entoure, les noirs l’exposent au feu ; et dès qu’une
+fente se déclare, ils y enfoncent des coins de fer. » Ce mode
+d’extraction est long et pénible ; mais c’est le seul possible
+à des gens privés d’outils et ignorant l’art du mineur.</p>
+
+<p>M. Poirier obtint, non sans difficultés, une audience du
+roi. Sa Majesté, comme tous ses congénères, se montra prodigue
+de compliments et de promesses.</p>
+
+<p>Les maisons de Sakété sont isolées et protégées par des
+buissons, des arbustes ou de petits bosquets, qui servent,
+en temps de guerre, de véritables retranchements. J’ai
+remarqué des habitations fortifiées ainsi aux environs de
+Porto-Novo, particulièrement au levant, du côté de Ouéké.</p>
+
+
+<p class="h3">OKIADAN.</p>
+
+<p>Okiadan se trouve au nord de Badagry, sur le bord de
+l’Ocpara, grande rivière qui déverse ses eaux dans la
+lagune. MM. Courdioux et Verdelet voulurent visiter cette
+ville ; mais ils ne purent s’y faire autoriser. Nous ne répéterons
+pas ce que nous avons rapporté de leur excursion,
+à propos du tatouage (chap. <small>II</small>).</p>
+
+<p>Les Anglais, par un traité du 4 juillet 1863, promirent leur
+protectorat à Okiadan. De leur part, les chefs de cette ville
+avaient promis <i>de s’inspirer de la politique britannique</i> dans
+leurs relations avec les tribus voisines. Ils s’engageaient, en
+outre, à empêcher sur leur territoire les opérations de la
+traite et à favoriser les promoteurs du commerce légal, à
+quelque nation ou tribu qu’ils appartinssent.</p>
+
+
+<p class="h3">JÉBOU.</p>
+
+<p>Le Jébou se trouve à l’est de la colonie de Lagos. Il a
+une population de plus de 400,000 habitants, et est partagé
+pour l’administration en deux parties : le Jébou-Rémo et le
+Jébou-Odé. Odé est le siége du gouvernement général et la
+résidence de l’<i>awajali</i>, souverain de la nation.</p>
+
+<p>Les Jébous sont rudes et violents dans leurs manières. Ils
+tentèrent d’abord de ruiner Abè-okouta, puis en devinrent
+les alliés. L’islam a fait des progrès parmi eux.</p>
+
+<p>M. Borghéro voulut pénétrer dans leur pays en avril 1864.
+« Depuis ces dernières années, a-t-il écrit, les Jébous ont
+adopté pour politique l’exclusion de tous les étrangers. Ils
+vivent, du reste, dans un isolement complet ; leur roi s’enveloppe
+de tant de mystère qu’il est invisible même pour
+ses propres sujets. Si quelque circonstance le force à communiquer
+avec eux, il ne le fait qu’à travers un voile qui
+le dérobe à leurs regards.</p>
+
+<p>« Je fus reçu à Épé par le chef militaire qui porte le titre
+de <i>possou</i>. Dans sa simplicité patriarcale, il m’accueillit très-gracieusement ;
+mais il ne voulut jamais me permettre
+d’aller à Odé, ni de séjourner à Épé plus de quelques jours. »</p>
+
+<p>Épé est la ville la plus importante du Jébou. Elle se compose
+de la ville haute, située sur un petit plateau, et de la
+ville basse qui borde la lagune. Les Anglais voulurent
+s’emparer d’Épé, il y a quelques années. Possou les laissa
+débarquer, puis les reprit en flanc et les rejeta sur la
+lagune, en leur infligeant des pertes qui les ont rendus
+plus circonspects. Le major qui commandait la compagnie
+de débarquement reçut une balle au visage.</p>
+
+<p>« Les lagunes, à l’est de Lagos, diffèrent notablement de
+celles qui sont à l’ouest. En général, les premières sont
+beaucoup plus larges, quoique sur quelques points elles se
+rétrécissent et n’offrent plus qu’un étroit canal. Au lieu
+d’avoir, comme les autres, des bords inaccessibles, la terre
+est ici séparée de l’eau par des arbres souvent gigantesques,
+dont la variété et la forme offriraient au botaniste
+un sujet intéressant d’étude.</p>
+
+<p>« Nous partîmes (en pirogue) vers onze heures du matin,
+et nous arrivâmes en vue de Lagos le lendemain matin,
+23 avril. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p>
+
+
+<p class="h3">ABÈ-OKOUTA.</p>
+
+<p>A Lagos nous sommes déjà dans le pays que les voyageurs
+et les géographes anglais, après les Arabes, appellent
+Yarriba ou Yorouba. Les indigènes, eux, le nomment Nagos.
+Quelquefois, il est vrai, on les entend parler du Yorouba ;
+mais ils ne désignent sous ce nom que la partie la plus
+septentrionale des pays nagos. Ceux-ci s’étendent depuis le
+Barba (Bornou) et le Nufé, au nord, jusqu’à l’océan Atlantique,
+au sud ; et depuis le Dahomey et Porto-Novo, à
+l’ouest, jusqu’au Bénin et au Niger, à l’est.</p>
+
+<p><i>Abè-okouta</i>, capitale des Egbas, n’a pas moins de 200,000 habitants.
+Cette ville, plusieurs fois attaquée par le Dahomey,
+a toujours résisté avec avantage. Sa position centrale lui
+donne une grande importance pour le commerce de l’intérieur
+et pour la diffusion de l’Évangile et de la civilisation
+chez les Nagos. Nous y avons vu les Anglais s’y établir et
+s’en faire chasser. En 1880, les missionnaires catholiques y
+fondèrent une station. Accompagnons-les à Abè-okouta.</p>
+
+<p>On part de Lagos en pirogue dans la direction du nord, et
+l’on s’engage dans l’Ogoun. « Ce fleuve débouche dans le
+lac Corodou par un canal qui traverse un grand bois de
+palétuviers. C’est une étrange navigation que celle de ce
+canal. Représentez-vous des arbres dont les troncs, soutenus
+par de longues racines, ne commencent qu’à trois ou
+quatre mètres au-dessus de l’eau. De leurs branches descendent
+des filaments qui plongent au fond du fleuve par
+leur extrême pointe, et de là poussent un nouvel arbre.
+Multipliez ces arbres de manière à en former une forêt
+émergeant du lit même du fleuve, et vous aurez une idée
+de celle que nous allons traverser. C’est dans le dédale de
+ces racines qu’il faut naviguer, sous ces grottes découpées
+et fantastiques qu’il faut diriger la pirogue. A chaque pas
+vous rencontrez un nouvel obstacle ; une racine descendue
+d’hier vous barre un passage jusque-là resté libre. Que de
+manœuvres pour vous frayer une route ! Vous avancez à la
+faible lueur d’une lanterne ; l’écho répète les cris des piroguiers ;
+d’autres voyageurs, embarqués comme vous sur le
+canal, demandent des renseignements pour se diriger ; des
+oiseaux inconnus, effrayés de tous ces bruits, volent en désordre
+avec des cris sinistres, tandis que des singes de toute
+espèce, qui vous regardent, semblent se moquer de votre
+embarras. »</p>
+
+<p>Au milieu de ce bois se trouve le village d’Agboï, où
+M. Borghéro passa la nuit du 4 au 5 mai 1864. Il faut voir
+dans sa lettre (<i>Annales de la propagation de la foi</i>, t. XXIX,
+mars) combien il lui fut difficile de trouver un gîte, et
+quel gîte ! afin de prendre du repos.</p>
+
+<p>« Nous nous mîmes en marche de grand matin, ajoute
+M. Borghéro, et, après deux heures de navigation, toujours
+à travers les palétuviers, nous entrâmes enfin dans le courant
+du fleuve. »</p>
+
+<p>« A peine sortis du canal, dit à son tour M. Holley
+(août 1880), nous entrâmes dans un courant rapide qui
+s’élargit un peu. Les rives sont bordées de grands bombax,
+de vigoureux cotonniers qui servent d’appui aux lianes
+souples et élégantes. Çà et là des berceaux de fleurs rouges
+et blanches tapissent avec grâce ces géants de la lagune, et
+offrent un coup d’œil enchanteur. Sur ce fond de verdure,
+de végétation luxuriante, se détachent de nombreux palmiers
+nains dont la feuille contraste agréablement avec
+celle des autres arbustes.</p>
+
+<p>« La navigation de l’Ogoun est très-difficile. Le fleuve,
+encaissé dans son lit, ronge ses rives limoneuses et mine la
+terre qui porte le bombax ; l’arbre s’affaisse sous son propre
+poids, s’incline, tombe, et par sa chute barre le passage.
+C’est avec beaucoup de peine et de danger qu’on parvient
+à franchir ces obstacles, en passant tantôt au-dessous, tantôt
+au-dessus de ces troncs énormes. Les habitations sont rares
+le long de l’Ogoun, et le silence qui règne autour de vous
+donne au spectacle déjà si grandiose de ces bords une nouvelle
+majesté. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p>
+
+<p>On rencontre, en remontant l’Ogoun, les villages d’Oricha,
+d’Ichéri, de Go-Houn, d’Obba, d’Oré et de Tekpana.</p>
+
+<p><i>Ichéri</i> fut dévasté, il y a quelques années, par les Jébous.
+Il se divise en deux quartiers, celui des Malais et celui des
+païens.</p>
+
+<p><i>Go-Houn</i> est sur la rive gauche du fleuve, à trente mètres
+environ à pic au-dessus du courant.</p>
+
+<p><i>Obba</i> ne présente que cinq ou six maisons.</p>
+
+<p>Avant d’arriver à Tekpana, le pays change d’aspect. On
+quitte la contrée des Egbados, ou <i>Egbas de la côte</i>, et l’on
+entre dans celle des Egbas proprement dits. Ces Nagos, les
+plus renommés de tous, sont maîtres d’Abè-okouta. Ils se
+sont adonnés à l’agriculture et au commerce ; ils ont même
+quelques petites industries. Ils fabriquent des objets en
+terre cuite, en cuivre et en fer, des tissus de coton, des
+nattes et autres articles en filaments de palmier et en
+paille, etc., etc. Grâce à ce genre de vie et à ces occupations,
+les Egbas sont d’humeur pacifique. On aurait tort,
+néanmoins, de les croire dépourvus d’énergie et de courage.</p>
+
+<p>A Titi, le courant, resserré entre les rochers qui encaissent
+le fleuve, est rapide et plein d’écueils.</p>
+
+<p>Aro, lieu de débarquement pour Abè-okouta, est un petit
+village situé un peu au-dessus de Titi.</p>
+
+<p>La durée du trajet de Lagos à Abè-okouta est de cinq
+jours environ.</p>
+
+<p>Abè-okouta signifie <i>sous les rochers</i>. Cette ville est bâtie
+sur la rive gauche de l’Ogoun, dont le cours forme une
+barrière naturelle contre les incursions du Dahomey, le
+grand dévastateur de ces régions. Elle est située par 7° 8′
+de latitude nord et 1° 25′ de longitude est, en un lieu où se
+dressent des masses granitiques qui firent donner à la ville
+le nom qu’elle porte. Les débris de cent peuplades diverses
+vinrent là chercher un asile, vers 1820, alors que les
+guerres suscitées par la traite dévastaient les régions environnantes.
+Chaque peuplade garda son autonomie dans cette
+ville fédérative dont les quartiers divers portèrent les noms
+des villages abandonnés. On distingue encore à Abè-okouta
+sept quartiers principaux dont les chefs portent le titre de
+roi : Alaké, Olowou, Olidomacpa, Iloungoun, Onitoko,
+Agoura et Onilado. Le chef principal est à Alaké. Tandis que
+les autres rois sont élus par leurs sujets, celui d’Alaké est
+élu par les <i>agbalagba</i> ou anciens, qui forment une espèce de
+sénat auquel on soumet les affaires importantes. La nomination
+du roi d’Alaké doit être ratifiée par tous les chefs
+d’Abè-okouta.</p>
+
+<p>Le <i>bachoroun</i>, premier ministre, tient les rênes du pouvoir
+exécutif. Les <i>ogboni</i>, organisés comme une loge maçonnique,
+forment un conseil dont les décisions s’imposent au
+souverain. M. Holley dit d’eux : « Ils sont les maîtres du
+pays, et passent pour posséder un secret : ce secret ne paraît
+être autre chose qu’une série de moyens connus d’eux
+seuls, propres à gouverner le noir, à l’exploiter et à paralyser
+chez lui l’influence européenne. »</p>
+
+<p>Les <i>ballogoun</i> (chefs de guerre) ont naturellement aussi
+voix prépondérante dans les conseils de l’État. Leur crédit
+est d’autant plus grand qu’Abè-okouta a continuellement
+besoin de se tenir sur la défensive contre des voisins remuants
+qui l’attaquent sans cesse. Partant, les ballogoun
+sont toujours sur pied.</p>
+
+<p><i>Oro</i>, le dieu policier, que nous avons déjà fait connaître,
+est à Abè-okouta, très-illustre et très-puissant personnage.</p>
+
+<p>Nous souscrivons sans hésiter aux observations suivantes
+de M. Borghéro : « L’influence du christianisme ferait des
+Egbas un grand peuple. Leur capitale est la porte du Sahara
+et du Soudan. Déjà les caravanes des Egbas poussent
+leurs communications jusqu’au lac Tchad et jusqu’à Tombouctou…
+S’ils étaient amenés à la civilisation chrétienne,
+quel ne serait pas leur bonheur sous un climat privilégié,
+dans un pays qui donne tout en abondance ! Le sol s’élève
+graduellement, et présente, dans ce grand espace circonscrit
+par le cours du Niger, des plateaux où les richesses végétales
+rivalisent avec les richesses minérales, des collines et
+des vallées fertiles, sans chaînes de montagnes qui entravent
+les communications. Les géographes ont bien tracé sur les
+cartes de grandes chaînes qu’ils appellent montagnes de
+Kong, mais je me suis assuré que ces montagnes sont de
+simples plis de terrain. Que les Egbas subissent le joug pacifique
+de l’Évangile, et ils ne tarderont pas à constituer
+une grande nation qui réunirait les branches éparses des
+Nagos, et établirait des relations entre le golfe de Guinée,
+le cours inférieur du Niger et le Soudan. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="first">CHAPITRE XVIII</span><br>
+<span class="xsmall">GÉOGRAPHIE DU DAHOMEY.</span></h2>
+
+
+<p>Le Dahomey a pour limites : au sud, la partie de l’Océan
+connue sous le nom de golfe de Guinée ou mer de Guinée ;
+à l’est, l’Owo, cours d’eau qui le sépare du royaume de
+Porto-Novo ; à l’ouest, la rivière ou lagune d’Agaouméou,
+qui coule entre ce pays et les républiques d’origine mina.
+Au nord, le Dahomey ne reconnaît pas de limites, parce
+qu’il opère tous les ans, dans cette direction, des excursions
+de pillage, ainsi que nous le verrons bientôt. Aussi, demandez
+aux Dahoméens quel est le plus grand État de ces contrées,
+et ils vous répondront avec un orgueil tout patriotique :
+Le Dahomey est un pays sans pareil.</p>
+
+<p>Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons
+est compris entre 0° 10′ de longitude est, 0° 30′ de longitude
+ouest, et 6° 18′ de latitude nord.</p>
+
+<p>Sur la côte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé
+et Kotonou. Nous avons déjà parlé de ces deux dernières
+localités ; disons quelques mots sur la première.</p>
+
+<p><span class="sc">Wydah</span> est à 9 heures (en hamac) de Kotonou, à 9 heures
+d’Agbomé-calavi, à 6 heures ½ de Godomé. Les naturels
+lui donnent le nom de <i>Glékoué</i>, c’est-à-dire <i>maison des champs</i>.
+Située à une demi-heure de la plage, elle en est séparée par
+la lagune et par des marécages. C’est le point le plus considérable
+du Dahomey, le centre du mouvement commercial
+dans ce royaume.</p>
+
+<p>Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de
+Guinée, offre peu de sûreté aux bâtiments quand les tornades
+se déchaînent, ou au moment de certaines marées.
+Bien souvent alors les navires au mouillage perdent leurs
+ancres et sont en danger d’être jetés à la côte, s’ils ne gagnent
+le large.</p>
+
+<p>La barre de Wydah est peut-être la plus mauvaise de la
+côte. En outre, les requins y abondent, et vont chercher
+leur proie jusque sur le bord. On en a vu s’échouer sur le
+sable, portés par une vague, et regagner la mer à la vague
+suivante. Aussi, que d’accidents ! que de victimes ! Si une
+pirogue prête le flanc dans une fausse manœuvre, si elle
+chavire, si elle prend l’eau, les noirs qui la montaient se
+sauvent à la nage. Arrivés à terre, ils se comptent : un des
+leurs manque à l’appel. Ils regardent avec anxiété ; ils aperçoivent
+un objet qui paraît et disparaît à plusieurs reprises,
+puis une traînée de sang leur apprend la triste vérité.</p>
+
+<p>J’ai assisté à cet affreux spectacle : il est navrant. Quelquefois
+la victime revient ou est repêchée, mais dans quel
+affreux état ! Les requins lui ont arraché un ou plusieurs
+membres…; les chairs, horriblement déchirées, pendent de
+tous côtés…; le sang jaillit…</p>
+
+<p>Pendant mon séjour au Dahomey, il arriva tant d’accidents
+durant un seul mois, que l’agent chargé de diriger les
+opérations de la plage était complétement découragé ; il
+songeait à abandonner son poste, et même l’Afrique.</p>
+
+<p>Notons l’observation du docteur Féris : « Ces animaux
+(les requins) se tiendraient, paraît-il, dans une espèce de
+canal creusé dans le sous-marin par les rouleaux de la barre,
+canal très-rapproché de la plage et la suivant parallèlement. »</p>
+
+<p>La plage, à Wydah, a 400 mètres de largeur environ
+entre la lagune et la mer. Ses prolongements, à droite et à
+gauche, s’étendent jusqu’à Lagos (1° 10′), à l’est ; et à l’ouest,
+jusqu’aux limites du Dahomey (0° 30′). Toute cette étendue
+de la côte (1 degré et 40 minutes) ne forme qu’une presqu’île,
+allongée des deux côtés et reliée à Godomé par les
+atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications
+de la lagune avec le lac de Nokoué.</p>
+
+<p>On ne voit sur la plage que des magasins d’entrepôt. Des
+agents spéciaux y surveillent les opérations durant la journée ;
+le soir, au coucher du soleil, ils rentrent dans les factoreries,
+qui toutes se trouvent dans la ville proprement dite, à trois
+ou quatre kilomètres vers le nord. Entre la plage et la ville,
+à quatre cents mètres environ de la mer, la grande lagune
+s’étend parallèlement à la côte. Une autre lagune contourne
+la ville par derrière, formant une grande île, entourée, à
+certaines époques de l’année, d’une eau stagnante et fétide.
+C’est dans ce territoire que Wydah est bâtie. Dans la campagne
+environnante, il y a de belles cultures, des fourrés
+épais, de grands bois, des marais desséchés.</p>
+
+<p>La ville occupe une étendue considérable.</p>
+
+<p>Les quartiers sont désignés sous le nom de <i>salam</i>. Chaque
+chef a son <i>salam</i>, et les gens du <i>salam</i> sont <i>ses gens</i>. Les trois
+forts que les Européens bâtirent à Wydah ont aussi leur
+salam : salam français, salam anglais, salam portugais. Les
+noirs qui habitent ces trois derniers salams descendent en
+grande partie des anciens esclaves de chaque comptoir
+respectif.</p>
+
+<p>Jusqu’en 1867, les habitants du salam français étaient <i>les
+gens</i> de notre fort : ils ne pouvaient se refuser à prêter leur
+concours pour creuser les fossés, et pour les autres travaux
+pour lesquels on les avait réquisitionnés. La rétribution
+qu’on leur devait était fixée d’avance : elle n’était pas sujette
+à discussion. Ce reste de suzeraineté a disparu dans la suite,
+à cause de la jalousie et des rivalités des agents de diverses
+maisons françaises de commerce.</p>
+
+<p>Le fort français fut bâti en 1671, alors que Glékoué
+dépendait encore du royaume de Juda. Il fut occupé jusqu’en
+1792. La dernière revue des nègres de ce fort eut
+lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans compter
+ceux du salam.</p>
+
+<p>Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il
+en laissa la garde à un noir, qui prit le titre de <i>commandant
+du fort français</i>. Au premier commandant succéda, par voie
+d’hérédité, son fils <i>Titi</i>, qui vivait encore lorsque j’étais en
+Afrique. Pendant longtemps, cette dignité eut plus que le
+prestige du nom et du rang : elle impliquait un commandement
+réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à
+un simple commandement de parade. Cela n’empêchait pas
+<i>Titi</i> de se rengorger lorsqu’on battait le rappel, ou lorsque,
+en grand costume de lieutenant de vaisseau, il commandait
+sa troupe et la passait en revue.</p>
+
+<p>A la fin, qu’est-il resté de ces grandeurs ? Le fort étant
+habité par les agents de la maison Victor Régis, de Marseille,
+le <i>commandant</i> reste à la porte et salue les blancs qui passent
+devant lui. Il est, en quelque sorte, agent de police et <i>gardien
+de la paix</i>, à la porte du fort et dans le salam. Le soir,
+quand on fermait les portes, Titi montait à la salle à manger
+et saluait le chef de la factorerie par cette phrase sacramentelle :
+« <i>Commandant, tout est paré.</i> »</p>
+
+<p>La fonction dont Titi était le plus fier, c’était de représenter
+le fort français (<i>la France</i>, pour parler comme lui) à la fête
+des coutumes ou en d’autres circonstances plus ou moins
+solennelles.</p>
+
+<p>En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la
+seule condition qu’il serait entretenu. M. Féris a très-bien
+décrit l’état dans lequel il se trouve actuellement. « Les
+remparts, dit-il, ont la forme d’un carré presque régulier,
+ayant environ cent vingt à cent quarante mètres de côté, et
+flanqué, à chaque angle, d’un bastion circulaire. L’habitation
+est élevée sur le côté de la muraille qui sert de façade.
+Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de
+l’intérieur du fort est occupé par de vastes magasins d’entrepôts,
+d’immenses cours, des jardins entretenus par les
+blancs, et, du côté du nord-ouest, par une magnifique allée
+d’orangers.</p>
+
+<p>« Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable,
+un mètre au plus ; elles sont formées, comme toutes
+les maisons européennes, de terre rouge recouverte d’un
+mortier à la chaux. Il serait difficile, en effet, de trouver
+une pierre dans le pays.</p>
+
+<p>« Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie
+comblé sur certains points, et, sur les autres, recouvert d’une
+luxuriante végétation.</p>
+
+<p>« On trouve dans le fort un certain nombre de canons
+datant d’une époque plus ou moins reculée : quelques-uns
+gisent à l’extérieur, recouverts par les broussailles ; d’autres,
+sur lesquels on a construit, sont encore à leur place sur les
+bastions et montrent au dehors leur bouche inoffensive ; on
+en rencontre aussi couchés dans les cours.</p>
+
+<p>« Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état,
+sont montées sur des affûts construits à Wydah, les affûts
+primitifs ayant été brûlés lors d’un violent incendie qui
+désola le pays il y a quelques années. »</p>
+
+<p>Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission
+catholique, annonça ce désastre : « Le commencement
+de l’année 1864 fut marqué par une terrible catastrophe,
+qui détruisit les deux tiers de notre ville de Wydah. Le vent
+du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le désert,
+ce vent acquiert une chaleur qui dessèche bien vite toute
+végétation ; et les toits, recouverts d’herbes sèches, présentent
+une matière inflammable que la moindre étincelle suffit
+à embraser.</p>
+
+<p>« C’est ce qui arriva le 17 février 1864. En moins de
+quarante minutes, les deux tiers de la ville étaient en flammes,
+et l’incendie devint si intense, qu’il gagna les campagnes,
+et ne s’arrêta qu’aux premières nappes d’eau qui lui
+barrèrent le passage. La factorerie française offrit un spectacle
+indescriptible : de vastes bâtiments, de grands chantiers,
+des centaines de tonneaux d’huile de palme et d’eau-de-vie,
+des marchandises de toute espèce formaient un foyer
+dont la flamme s’élevait vers le ciel à une immense hauteur.</p>
+
+<p>« Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes
+saisis. Nous n’étions que quatre ou cinq blancs pour combattre
+le fléau, les noirs ne sachant, comme toujours, que
+se tenir à l’écart, crier et pleurer. Cinquante personnes périrent
+dans l’incendie, et un grand nombre d’autres, parmi
+lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement
+blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels : <i>le jour
+du feu</i>. Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux,
+avec lesquels nous partageâmes tout ce que nous
+avions de vêtements, de linge et de provisions. »</p>
+
+<p>Les missionnaires étaient établis alors au fort portugais
+qu’ils relevèrent de ses ruines, et d’où on les chassa, malgré
+les assurances données quand le roi de Dahomey le leur
+céda. Depuis qu’ils l’ont quitté, il retombe en ruine ; néanmoins,
+il est occupé par un sous-lieutenant et dix-huit soldats
+noirs de San Thomé. Un prêtre portugais est attaché à la
+chapelle du fort, en qualité d’aumônier.</p>
+
+<p>Du fort anglais, il ne reste à peu près rien. Les décombres
+disparaissent sous les herbes.</p>
+
+<p>Çà et là, dans la ville, on rencontre des maisons à étages :
+ce sont les habitations des Européens. Dans la partie occidentale,
+au quartier du <i>Zomaï</i>, quelques pans de murs indiquent
+l’emplacement de la mission catholique. Les missionnaires
+furent obligés de se retirer devant les vexations
+continuelles que leur firent subir les autorités locales.</p>
+
+<p>Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey : elle
+renferme 20 à 25,000 habitants. En en donnant à peu près
+autant aux trois autres grandes villes d’Abomey, Cana et
+Allada, on n’arrive qu’à 100 ou 200,000 habitants, comme
+chiffre total de la population du royaume. On le voit : il
+faut exagérer considérablement, pour arriver à un million.</p>
+
+<p>Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant
+M. Borghéro dans son voyage à la capitale.</p>
+
+<p>M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861,
+après en avoir obtenu l’autorisation du roi.</p>
+
+<p>Il fit sa première station à une quinzaine de kilomètres
+de Wydah, à <i>Savi</i>, (4,000 habitants<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>), capitale de l’ancien
+royaume de Juda.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en l’absence de
+recensements et de registre.</p>
+</div>
+<p>En avançant d’une lieue vers le nord, on arrive à l’entrée
+d’une forêt « qui forme une zone de vingt lieues de large,
+et qu’il faut traverser pour arriver à Abomey. De distance
+en distance, elle offre de rares éclaircies ; mais le plus souvent
+elle est si épaisse qu’il est impossible d’y pénétrer. »</p>
+
+<p>De Savi on arrive à Allada (8 à 10,000 âmes).</p>
+
+<p>Capitale de l’ancien royaume de ce nom, <i>Allada</i> a beaucoup
+perdu de son importance. Sa position la recommande
+à l’attention des Européens, qui pourront en profiter quand
+le commerce et les autres relations seront plus libres ; car
+un sentier commode la relie à Porto-Novo. Si le Dahomey ne
+tenait pas sur ce passage une sorte d’interdit, les communications
+avec Porto-Novo seraient faciles par la province de
+Wémé.</p>
+
+<p>D’Allada, M. Borghéro passa dans les petits villages
+d’<i>Attogon</i>, <i>Henvi</i> et <i>Colli</i>, laissant à droite <i>Donou</i> et <i>Asiqui</i>.
+« A midi, raconte notre intéressant voyageur, nous atteignîmes
+<i>Toffo</i>, située sur le versant septentrional du charmant
+plateau auquel cette ville a donné son nom. Devant
+nous s’étendait, de l’est à l’ouest, une zone marécageuse,
+qu’on appelle <i lang="pt" xml:lang="pt">lama</i> en portugais, et <i>co</i> en langue du pays ;
+les deux mots veulent dire boue, et ce nom n’est que trop
+bien appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut
+avoir cent kilomètres de longueur… Nous arrivâmes au
+centre. Là, un ruisseau frais et limpide encaissé dans le
+sol à une profondeur de deux mètres, et bordé de grands
+arbres, courait <i>de l’orient à l’occident</i>… Agréable surprise !
+Depuis la mer jusqu’à cet endroit on ne trouve pas
+une seule pierre ; le terrain est toujours d’argile et de sable
+cristallin, provenant du granit des montagnes encore
+inexplorées ; mais dans le lit de ce ruisseau l’on découvre
+une espèce de roche volcanique, qui reparaît plus loin, en
+avançant vers le nord… Un savant tiendrait compte de ces
+premières pierres (à 75 kilomètres de Wydah) pour suivre
+la géologie interne du pays. »</p>
+
+<p>Le docteur Féris donne au <i>lama</i>, en allant directement
+par <i>Ekpoué</i>, une largeur de 10 kilomètres au moins. « Sa
+longueur de l’est à l’ouest, dit-il, se déroule à perte de vue.
+D’un côté elle touche au lac Denham ; de l’autre, au grand
+lac d’<i>Hacco</i> », — près de Porto-Ségouro. Quel obstacle pour
+une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en
+venant par le sud !</p>
+
+<p>Un peu au-dessus du lama se trouvent <i>Togbodonou</i> et
+<i>Agrimen</i>. Ensuite vient <i>Cana</i>, la ville sainte, où se trouvent
+les tombeaux des rois, et où chaque année, à la fête des coutumes,
+coulent les prémices du sang humain. « Éloignée
+d’Abomey de trois lieues seulement, elle y est reliée par une
+route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne
+presque directe entre les deux villes, sur une largeur de
+trente mètres, traversant un terrain uniforme et légèrement
+incliné vers Cana. Les arbres gigantesques qui la bordent
+lui donnent un aspect imposant, et disposent le voyageur
+à rêver aux splendeurs d’une capitale ; mais la vue
+d’Abomey amène le désenchantement. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p>
+
+<p><i>Abomey</i>, et mieux <i>Agbomé</i>, est la capitale du royaume. Elle
+est bien défendue, par sa position sur un plateau un peu
+élevé plutôt que par les murs de terre qui l’environnent.</p>
+
+<p>« Son éloignement de la mer est d’environ 120 kilomètres. »
+(<span class="sc">Féris.</span>)</p>
+
+<p>Le palais du roi, seul monument digne d’attention, est un
+amalgame de cases et de cours jetées au milieu d’une
+enceinte de murs à laquelle M. Borghéro donne trois kilomètres
+de contour. « Cette enceinte était autrefois couronnée
+de crânes humains, hideuse parure que l’air et les
+pluies ont presque complétement effacée. Restent encore
+en place les tiges de fer qui les soutenaient, et quelques
+débris de ces anciens trophées. »</p>
+
+<p>L’étranger qui se rend à Agbomé doit s’armer de toute
+sa patience. Encore n’est-il pas sûr d’en avoir assez pour
+garder le calme nécessaire. Avant de quitter Wydah, il
+attend que le roi lui permette de se mettre en route ; à
+Cana, il attendra qu’on <i>lui donne les portes de la capitale</i> ; à
+la capitale, il subira encore retardements sur retardements,
+avant d’obtenir une audience de congé ; et les lenteurs de
+la politique dahoméenne lui feront supposer, peut-être,
+qu’on le retient prisonnier. On l’accable, il est vrai, d’obséquiosités,
+mais il est si peu libre que, lorsqu’on lui permet
+de sortir, on lui fixe et l’heure et le chemin à suivre.</p>
+
+<p>M. Borghéro ne put repartir avant le milieu de janvier.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19"><span class="first">CHAPITRE XIX</span><br>
+<span class="xsmall">QUELQUES MOTS SUR L’HISTOIRE DU DAHOMEY.</span></h2>
+
+
+<p>Au commencement du dix-septième siècle, le pays que
+nous venons de décrire à grands traits était divisé en trois
+États. Cette division dura encore un siècle : nous la retrouvons
+dans la carte du seigneur d’Anville, insérée dans les
+<i>Voyages du chevalier Des Marchais</i>.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Le royaume de Juda allait de la mer jusqu’au-dessus
+de <i>Savi</i>, qui en était la capitale. — 2<sup>o</sup> Au nord du <i>Lama</i>
+était le royaume du <i>Fouin</i>, ou <i>Foys</i>. — 3<sup>o</sup> Le royaume
+d’<i>Ardra</i> s’étendait entre les deux premiers, touchant à la
+côte par Godomé et Kotonou. La capitale du royaume
+d’Ardra était <i>Ardres</i>, qu’il faut probablement confondre
+avec <i>Allada</i>, et que Des Marchais appelle Assem ; d’autres,
+Axim.</p>
+
+<p>En 1610, le démembrement de ce dernier royaume opéra
+dans la contrée des changements notables. A cette époque,
+le roi d’Ardres mourut, laissant trois fils. Aucun des trois
+n’étant désigné spécialement pour succéder à son père,
+chacun voulut s’emparer du gouvernement, aidé du parti
+qu’il s’était formé par son prestige et ses richesses. La lutte
+fut acharnée, et le succès resta au second des trois frères.</p>
+
+<p>Des deux autres, l’un alla se cantonner à l’est, avec les
+siens, dans une contrée qui devait appartenir à l’ancien
+royaume du père, et forma le royaume de Porto-Novo.</p>
+
+<p>Le troisième frère traversa le <i>Lama</i>, et alla demander
+asile au roi des Foys. Il en fut très-bien accueilli : le roi,
+nommé Da, lui accorda un vaste terrain ; il l’entoura d’une
+enceinte et s’y établit avec ses femmes, ses esclaves et ses
+partisans qui l’avaient suivi. Ce dernier frère s’appelait
+<i>Tacoudonou</i>, il est le chef de la dynastie dahoméenne.</p>
+
+<p>Avant d’entrer en matière, donnons la liste des rois de
+Dahomey, telle que Norris l’a conservée :</p>
+
+<p>1625. — <i>Tacoudonou</i> fonde l’empire du Dahomey, en
+ruinant celui de Fouin.</p>
+
+<p>Il eut pour successeurs :</p>
+
+<p>1650. — <i>Adanzou I</i>.</p>
+
+<p>1680. — <i>Vibagée</i>.</p>
+
+<p>1708. — <i>Guadja-Troudo</i>, ou <i>Troudo-Audati</i>. Son règne
+fut l’époque la plus brillante de l’histoire du Dahomey :
+époque de conquêtes et d’agrandissement.</p>
+
+<p>1732. — <i>Bossa-Abadée</i> (mort le 17 mai 1774).</p>
+
+<p>1774. — <i>Adanzou II</i> (mort en 1789).</p>
+
+<p>1789. — <i>Winouhiou</i>. Ce dernier régnait encore en 1791.</p>
+
+<p><i>Ebomi</i> fut son successeur immédiat, puis vinrent les trois
+derniers rois : <i>Adandosan</i>, <i>Ghézo</i> et <i>Gréré</i>.</p>
+
+<p><span class="sc">Ardra.</span> Des Marchais nous apprend que « le commerce
+des esclaves, à l’est de la rivière de Volta, était ouvert
+seulement dans le royaume d’Ardra ou d’Ardres, vers
+l’année 1660 ». D’où nous devons conclure que les Européens
+n’avaient pas d’établissement ailleurs sur la côte des
+Esclaves, puisqu’ils ne la fréquentaient qu’en vue d’acheter
+des esclaves : ce qui fit donner à la côte le nom sous lequel
+nous la connaissons.</p>
+
+<p>Au mois de janvier 1670, d’Elbée, commissaire de la
+marine de France, visita le roi d’Ardres à Offra. Il en reçut
+mille politesses. « Le roi le fit boire dans son verre : témoignage
+de considération et d’amitié qui n’a rien d’égal dans
+la nation. D’Elbée, en sortant de la tente, jeta quelques
+poignées de cauris, qui excitèrent beaucoup d’acclamations.
+Depuis ce moment, <i>le commerce fut ouvert, et les Français
+eurent la liberté de traiter avec les sujets du roi</i>. »</p>
+
+<p>Néanmoins, les Français et les Anglais négligèrent de
+traiter sur ce point ; et le roi se montra porté à favoriser
+d’une manière exclusive le commerce des Hollandais. Ce
+roi, nommé Tozifon, avait été élevé dans un couvent de
+San-Thomé. Donc, il y avait déjà des relations établies entre
+cette colonie portugaise et chrétienne et les peuples de la
+côte des Esclaves.</p>
+
+<p>« D’Elbée trouva dans la ville d’Assem quelques chrétiens
+nègres qui vinrent lui demander des chapelets et marquèrent
+un désir ardent d’entendre la messe. Ces nègres
+avaient sans doute été baptisés par les Portugais, pendant
+qu’ils étaient établis dans le royaume d’Ardra ; mais il ne s’y
+trouvait plus aucun marchand de cette nation. »</p>
+
+<p>La même année 1670, le roi d’Ardres, que les relations
+contemporaines appelaient aussi roi d’Offra ; ce roi, dis-je,
+envoya un certain Matteo Lopez en ambassade à Paris.
+Lopez arriva en décembre ; il fut reçu par le roi et par la
+<i>Compagnie des Indes</i>. Au nom du roi son maître, il promit
+aux Français aide et protection, assurant qu’ils auraient
+dans son pays la prééminence commerciale. On lui demanda
+que le roi autorisât la Compagnie « à faire couvrir sa loge
+et ses magasins en tuiles, au lieu de paille qui les exposait
+trop au feu. L’ambassadeur répondit qu’il emploierait ses
+offices auprès du roi son maître pour l’obtenir, mais que,
+n’étant pas assuré de ses intentions, il ne pouvait donner de
+parole. »</p>
+
+<p>De même que l’usage de sandales et de chapeau est un
+honneur que le roi se réserve, de même il se réservait,
+comme privilége royal, de couvrir son palais autrement
+qu’avec de la paille. Au surplus, une toiture en paille, dans
+la maison des autres, était un faible obstacle. Or, ne lui
+prendra-t-il pas fantaisie d’envoyer <i>ses voleurs</i> dans les
+magasins de ses amis ? Il leur sera facile de pénétrer secrètement
+à travers une toiture en paille, tandis que lui-même
+se déclarerait ennemi, en recourant aux vexations ordinaires
+des <i>palavres</i>.</p>
+
+<p>Juda. Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement
+avec le royaume d’Ardres, mais aussi avec celui de
+Juda. C’est à Savi que se trouvaient les comptoirs ; toutefois,
+Savi étant trop éloignée de la côte, les Européens se virent
+obligés d’avoir à Wydah des entrepôts gardés par des
+hommes en armes, capables d’en empêcher le pillage. Telles
+furent l’origine et la destination de ces forts, dont nous avons
+signalé l’existence. Rappelons que le fort français fut bâti à
+l’époque à laquelle nous sommes arrivés (1671).</p>
+
+<p>Vingt ans plus tard (1693-1694), un navire anglais, l’<i>Annibal</i>,
+commandé par Phillips, vint acheter 1,350 nègres à
+Wydah. La relation du voyage de Phillips offre des détails
+fort intéressants sur les incidents de la traversée et des
+réceptions, sur les fétiches et la féticherie. On y raconte
+les conjurations faites contre la mer, qui était si mauvaise
+qu’on ne pouvait débarquer les marchandises. On lui porta
+des présents, et on lui rendit de solennels hommages. On la
+suppliait en ces termes : « O mer, mer immense, mer terrible,
+sois moins inclémente : si tu veux du tafia, de l’huile,
+des cauris, en voilà ! » Et on lui en jetait.</p>
+
+<p>A la porte du palais, il y avait une grande idole de bois,
+qui, disait-on, rendait des oracles. Phillips vint, pendant la
+nuit, afin de s’en assurer. Il attendit longtemps, sans obtenir
+de réponse. Il mit sa canne dans la bouche de la statue :
+silence ! Il logea une balle dans l’œil gauche de l’oracle
+muet : silence obstiné ! Et les nègres de s’étonner de ne pas
+voir le profanateur sacrilége frappé de mort.</p>
+
+<p>Les priviléges et faveurs accordés au commerce français
+excitèrent la jalousie des autres comptoirs. Les Anglais, les
+Hollandais et les Portugais voulurent ruiner notre influence
+et nos intérêts ; mais ils n’y purent réussir, grâce à la ferme
+initiative du roi.</p>
+
+<p>C’était dans les premières années du dix-huitième siècle.
+La France avait de nombreux ennemis dont l’animosité la
+poursuivait jusque dans les contrées lointaines. Or, un navire
+français fut attaqué près de la côte de Wydah. Le roi de
+Juda prit les insulteurs à partie, et il imposa aux blancs un
+traité de neutralité « <i>à terre, en rade et même en vue de la
+rade</i> », sous peine, pour quiconque refuserait, d’avoir à
+quitter le royaume. Le traité édictait des amendes contre
+les comptoirs, au cas où un navire de leur nationalité en
+aurait insulté un autre. Il était signé : <i>Amar</i>, roi de Juda.</p>
+
+<p>Le couronnement du dernier roi de Juda eut lieu en 1725.
+De ce que le chevalier Des Marchais a dit de cette brillante
+cérémonie, je ne relève que le passage suivant : « Le directeur
+français occupait la première place et la plus proche
+du roi. Le chevalier Des Marchais était assis auprès de lui,
+et tout de suite les principaux officiers du Comptoir.</p>
+
+<p>« Au-dessous d’eux était le directeur anglais ; après lui,
+le directeur hollandais. Tous ces messieurs étaient assis et
+couverts. »</p>
+
+<p>« Le directeur portugais et ses officiers occupaient les
+dernières places et étaient debout et découverts. »</p>
+
+<p><span class="sc">Dahomey.</span> Revenons à Tacoudonou et au Dahomey proprement
+dit, dont nous pourrons maintenant donner l’histoire
+d’une manière suivie.</p>
+
+<p>Tacoudonou répondit aux bienfaits nombreux du roi des
+Foys par la plus noire ingratitude et par les procédés d’une
+barbarie atroce : il bâtit les murs de son palais sur le corps
+de son bienfaiteur devenu son prisonnier et sa victime :
+digne commencement d’un État où le roi se plaît dans le
+sang et au milieu des victimes humaines. Voici les faits :</p>
+
+<p>Le réfugié d’Allada voyant accourir à lui des partisans
+qui ne l’avaient point suivi au premier moment et d’autres
+mécontents qui fuyaient l’autorité de son frère vainqueur,
+Tacoudonou demanda trois ou quatre fois à Da de nouveaux
+terrains, afin d’agrandir son enceinte. A la fin, Da répondit
+d’un air défiant à son protégé : « Vous bâtissez partout des
+maisons : quand donc vous arrêterez-vous ? Si je vous
+accorde toujours du terrain, vous en viendrez jusqu’à bâtir
+sur mon ventre. »</p>
+
+<p>Cette parole, l’aventurier la réalisa. Quand il se crut assez
+fort, il attaqua son bienfaiteur, le fit prisonnier et s’empara
+du trône. « Ensuite, à côté de son ancienne enceinte
+(Agbomé), il entreprit la construction d’un palais digne de
+lui et de sa nouvelle fortune ; et quand les fondations furent
+creusées et qu’il fallut commencer l’édifice, il étendit le roi
+Da au fond de la tranchée, et sur son ventre éleva son premier
+palais, qui fut appelé Dahomey<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> ; ce qui signifie ventre
+de Da : de là le nom de Dahomey, que porte aujourd’hui
+le royaume. Ce palais existe encore dans la capitale,
+mais il n’est plus habité par le roi. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Da-homey : <i>homé</i> signifie ventre.</p>
+</div>
+<p>Le second roi (1650-1680) établit les abominables
+<span class="xs">COUTUMES</span> des <i>sacrifices humains</i>.</p>
+
+<p>Passons sous silence le règne de Vibagée (1680-1708) ;
+arrivons à son successeur, l’illustre conquérant qui étendit
+jusqu’à l’Océan les bornes de ses États.</p>
+
+<p>Guadja-Troudo n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il monta
+sur le trône (1708). Jeune, ardent, enflammé par les récits
+du passé et par le désir d’avoir beaucoup d’esclaves à vendre,
+ce prince ne tarda pas à être la terreur de ses voisins.
+Il avait besoin de pouvoir compter sur les rois d’Ardres et
+de Juda, afin de se mettre en relation avec les comptoirs
+européens déjà établis ou en voie de formation. Or, souvent,
+il trouvait chez ses voisins un égoïsme calculé qui
+tournait à la ruine de son commerce. « On raconte que le
+roi du Dahomey était obligé d’acheter les fusils aux gens
+d’Allada qui les recevaient eux-mêmes des Quidamas (Judaïques).
+Plusieurs fois le roi d’Allada essaya de ne laisser expédier
+au Dahomey que des fusils auxquels on avait ôté la
+pierre à feu. Le stratagème ne réussit pas longtemps. On
+comprit la ruse et, pour se venger, on résolut d’attaquer
+Allada. Le succès couronna l’entreprise, et le roi de Dahomey
+ajouta à ses possessions le royaume d’Allada. De ce premier
+exploit à la conquête du pays de Quidda (Juda), il n’y avait
+qu’un pas à faire<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <span class="sc">Borghéro.</span></p>
+</div>
+<p>La conquête d’Allada se place vers 1724, époque à laquelle
+Bulfinch Lamb, prisonnier du roi de Dahomey, adressa à
+M. Tinker, gouverneur du fort anglais, la lettre suivante,
+pleine d’intérêt par les détails qu’elle donne :</p>
+
+
+<p class="date">« A Abomay, dans le palais du grand Truro Audati,
+roi de Dahomay, 27 novembre 1724.</p>
+
+<p class="ind">« <span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>« Il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du
+1<sup>er</sup> de ce mois. Ce prince m’ordonne de vous répondre en
+sa présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant
+votre lettre de sa main, j’eus avec lui une conférence
+dont je crois pouvoir conclure qu’il ne pense pas beaucoup
+à fixer le prix de ma liberté. Lorsque je le pressai de m’expliquer
+à quelles conditions il voudrait me permettre de
+partir, il me répondit qu’il ne voyait aucune raison de me
+vendre, parce que je ne suis pas nègre. J’insistai. Il tourna
+ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne
+pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze
+livres sterling par tête, feraient près de dix mille
+livres sterling. Je lui avouai que cette ironie me glaçait le
+sang dans les veines ; et, me remettant un peu, je lui demandai
+s’il me prenait pour le roi de mon pays. J’ajoutai
+que vous et la Compagnie me croiriez fou si je vous
+faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit
+de vous en parler dans ma lettre, parce qu’il voulait charger
+le principal officier de son commerce de traiter cette
+affaire avec vous, et que si vous n’aviez rien à Juida (Wydah)
+d’assez beau pour lui, vous deviez écrire d’avance
+à la Compagnie. Je lui répondis qu’à ce discours il m’était
+aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le
+priais seulement de faire venir pour moi, par quelqu’un
+de ses gens, des habits et quelques autres nécessités. Il y
+consentit. Je n’ai donc, Monsieur, qu’un seul moyen de me
+racheter : ce serait de faire offre au roi d’une couronne et
+d’un sceptre. Je ne connais pas d’autre présent qu’il puisse
+trouver digne de lui ; car il est fourni d’une grande quantité
+de vaisselle, d’or en œuvre et d’autres richesses. Il a des
+robes de toutes les sortes, des chapeaux, des bonnets, etc.
+Il ne manque d’aucune espèce de marchandises. Il donne les
+bujis<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> comme du sable, et les liqueurs fortes comme de l’eau.
+Sa vanité et sa fierté sont excessives. Il est d’ailleurs le plus
+riche et le plus belliqueux de tous les rois de cette grande
+région, et l’on doit s’attendre qu’avec le temps il subjuguera
+tous les pays dont le sien est environné. Il a déjà pavé deux
+de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la
+guerre. Ces palais, cependant, sont aussi grands que le parc
+Saint-James à Londres, c’est-à-dire qu’ils ont un mille et
+demi de tour…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Ou cauris.</p>
+</div>
+<p>« Quoique je ne rende aucun service au roi, il m’a donné
+une maison avec une douzaine de domestiques, et des revenus
+fixes pour mon entretien. Si j’aimais l’eau-de-vie, je me
+tuerais en peu de temps, car on m’en fournit en abondance.
+Le sucre, la farine et les autres commodités ne me sont pas
+plus épargnés. Si le roi fait tuer un bœuf, ce qui lui arrive
+souvent, je suis sûr d’en recevoir un quartier. Quelquefois
+il m’envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre ; et ma
+moindre crainte est celle de mourir de faim. Lorsqu’il sort
+en public, il nous fait appeler, le Portugais<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> et moi, pour le
+suivre. Nous sommes assis près de lui pendant tout le jour,
+à l’ardeur du soleil, avec la permission néanmoins de faire
+tenir par nos esclaves des parasols qui nous couvrent la tête.
+Mais il nous paye assez bien pour cette fatigue… Sa Majesté
+m’a fait donner un cheval, et m’a déclaré que, lorsqu’elle
+sortirait de son palais, je serais toujours à sa suite. Il sort
+assez souvent dans un beau branle<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, garni de piliers dorés
+et de rideaux. Il m’ordonne quelquefois aussi de l’accompagner
+dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de sa
+résidence ordinaire. On m’assure qu’il en a onze.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Un mulâtre portugais que le roi avait acheté, mais qu’il traitait fort
+bien.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Hamac.</p>
+</div>
+<p>« Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je
+vous prie de m’en envoyer une, avec un fouet et des éperons.
+Le roi m’a donné ordre de vous demander aussi pour
+lui le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous serez
+payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui
+envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles à
+souliers.</p>
+
+<p>« Sa Majesté m’a pris tout le papier que j’avais encore,
+dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté
+que c’est un amusement puéril ; mais il ne le désire pas
+moins, afin, dit-il, que nous puissions nous amuser ensemble.
+Je vous prie donc de m’envoyer deux mains de papier ordinaire,
+avec un peu de fil retors pour cet usage. Joignez-y
+un peloton de mèches, parce que Sa Majesté m’oblige souvent
+de tirer ses gros canons, et que j’appréhende de perdre
+quelque jour la vue en me servant d’allumettes de bois. On
+voit ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent
+plus de mille livres. Le roi prend beaucoup de plaisir à faire
+une décharge de cette artillerie chaque jour de marché.
+Il fait travailler actuellement à construire des affûts. Sa passion
+est pour les amusements et les bagatelles qui flattent
+son caprice. Si vous aviez quelque chose qui pût lui plaire
+à ce titre, vous me feriez plaisir de me l’envoyer. Des
+estampes et des peintures lui plairaient beaucoup. Il aime
+à jeter les yeux dans les livres. Ordinairement il porte dans
+sa poche un livre latin de prières qu’il a pris au mulâtre
+portugais, et lorsqu’il est résolu à refuser quelque grâce
+qu’on lui demande, il parcourt attentivement ce livre comme
+s’il y entendait quelque chose. Il trouve aussi beaucoup d’amusement
+à tracer des caractères au hasard sur le papier…</p>
+
+<p>« La situation du pays le rend fort sain ; il est élevé, et,
+par conséquent, rafraîchi par des vents agréables. La vue
+en est charmante. On n’y est point incommodé de mosquites
+(moustiques). »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant, <i>Troudo</i> réclamait un passage libre pour ses
+marchandises au roi de Juda. Ce dernier le lui ayant refusé,
+il marcha contre lui. Un marais d’un passage très-difficile
+séparant les deux royaumes, et les fétiches ayant déclaré
+que les Dahoméens ne parviendraient pas à surmonter
+cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa capitale
+de Savi, et ne songea guère à une résistance sérieuse.
+Mais l’ennemi jeta un pont sur le marais et s’empara de
+Savi, le 7 février 1727. La ville fut mise à feu et à sang,
+et le reste du royaume ne tarda pas à être réduit.</p>
+
+<p>Les Européens eurent beaucoup à souffrir dans cette
+guerre : ils éprouvèrent de grandes pertes, surtout à Savi,
+où leurs comptoirs furent à peu près détruits en entier.</p>
+
+<p>Gouadja-Troudo mourut en 1732. <span class="sc">Bossa-Ahadée</span> lui succéda
+(1732-1774). Le frère aîné du nouveau roi, Zinga, ne
+put supporter de se voir écarté. Il ourdit un complot qui
+fut découvert ; Zinga, cousu dans un hamac, fut porté dans
+la mer, au large, et noyé ; tous ses complices subirent la
+peine de mort.</p>
+
+<p>Désormais sans rival, le roi se livra sans contrainte à ses
+mauvais penchants ; il alla jusqu’à lancer un édit de mort
+contre quiconque porterait comme lui le nom de Bossa.
+Il fit bien des mécontents. En 1735, le Maybou, un de ses
+principaux chefs, leva l’étendard de la révolte. Mais il fut
+vaincu et tué.</p>
+
+<p>Bossa-Ahadée ne resta en paix avec aucun de ses voisins.
+Au midi, il guerroya contre les habitants de Jacquin et de
+Juda, mal soumis encore, et contre les Popoes, alliés des
+Judaïques ; au nord, il dirigea ses armes contre les Mahées
+(Manhis) et contre les Eyoes (Nagos). De tout côté, le succès
+couronna ses efforts.</p>
+
+<p>La discorde et les divisions intestines des Popoes ayant
+décidé quelques réfugiés de Juda à revenir à Gléhoué (Wydah),
+ils se mirent sous la protection du fort portugais : ce
+que le roi vit de mauvais œil, réclamant ces réfugiés comme
+esclaves. Le commandant du fort, Jean Basile, refusa de les
+livrer : il se laissa attaquer ; il fut pris et conduit au Dahomey,
+où le roi le retint longtemps, ne se montrant jamais
+satisfait des cadeaux qu’on lui envoyait en vue d’obtenir sa
+délivrance. Enfin, le second officier du fort refusa de rien
+payer davantage. Ce fut le signal de l’attaque dirigée par
+l’<i>agaou</i> du Dahomey contre le fort. Quoique la garnison se
+trouvât peu nombreuse, les Portugais opposèrent une résistance
+fort énergique, grâce à une trentaine de canons qui
+leur assuraient l’avantage. Un accident tourna le sort contre
+eux : le magasin à poudre fit explosion, et le feu se communiqua
+au fort. Les soldats dahoméens entrèrent ; le massacre
+fut général (1<sup>er</sup> novembre 1741).</p>
+
+<p>En 1743, nouvelle attaque des fugitifs aidés par les Popoes.
+Gléhoué tomba en leur pouvoir, mais les forts refusèrent
+d’entrer en relation avec le nouveau gouvernement.
+L’armée dahoméenne ne tarda pas à venir déloger les envahisseurs.
+« Ils furent attaqués, défaits et chassés du pays :
+ce qui assura de nouveau au roi la possession du royaume
+de Juda. » (<span class="sc">Norris.</span>)</p>
+
+<p>En 1745, Tauga, vice-roi de Gléhoué, conçut le projet de
+se constituer souverain indépendant. Son plan était de s’emparer
+par trahison du fort Williams (le fort anglais), d’où il
+pourrait ensuite commander la ville. Les révélations de
+l’interprète du fort mirent ses projets à découvert ; les
+troupes du roi allèrent l’assiéger dans sa maison, et le
+tuèrent.</p>
+
+<p>Les Popoes vinrent encore, en 1763, attaquer Wydah.
+Peu s’en fallut qu’ils ne s’en emparassent : le Dahomey
+triompha encore, sans que cette nouvelle victoire lui assurât
+la paisible possession de ses conquêtes. Ce fut seulement
+en 1772, grâce à un traité dû à l’intervention de Lyonel
+Abson, que la paix se consolida entre Popo et le Dahomey.</p>
+
+<p>Lyonel Abson était gouverneur du fort Williams.</p>
+
+<p>Tandis que le Dahomey affermissait ses conquêtes dans
+le sud, il les continuait du côté du nord. Au nord-est, il
+voulut exiger des Eyoes un tribut annuel que ceux-ci avaient
+payé, paraît-il, jusqu’à Troudo. Après quelques mois d’occupation
+et de pillage, l’armée dahoméenne se replia, faute
+de vivres (1738). Elle revenait tous les ans à la charge,
+sans jamais obtenir un résultat définitif. En 1747, il intervint
+un arrangement ; mais cela n’empêcha pas le roi de
+Dahomey de se dire toujours le seigneur du pays des Eyoes
+(aujourd’hui les Egbas). Il a juré la ruine de cette nation,
+et nous le verrons s’acharner à l’exterminer, malgré les
+échecs répétés qu’il a essuyés devant les murs d’Abéokouta.</p>
+
+<p>Au <i>nord-ouest</i>, Bossa-Ahadée guerroya durant tout son
+règne contre les Manhis, avec des alternatives diverses.
+L’ouverture des hostilités eut lieu en 1737 ; l’occasion fut
+le refus énergique des Manhis, qui ne voulurent point subir
+pour roi le frère d’une favorite d’Ahadée, que celui-ci voulait
+leur imposer. La guerre, nous dit Norris, « fut continuée
+avec cette fureur sauvage qui est ordinaire parmi les nations
+barbares ».</p>
+
+<p>1572. Plusieurs revers successifs obligèrent les Manhis
+à chercher un dernier refuge sur le mont Boagry, où ils
+furent attaqués « dans tous les endroits qui en étaient accessibles ».
+Ce peuple avait un gouvernement de forme républicaine.
+Norris nous apprend qu’il refusa fièrement de subir
+un roi.</p>
+
+<p>En 1772, celui que Bossa-Ahadée voulait établir roi étant
+mort, les deux peuples, las de se faire la guerre, conclurent
+un traité.</p>
+
+<p>Il n’est pas inutile de remarquer que les traités se conclurent
+la même année : au midi, avec les Popos, et au
+nord, avec les Manhis. Bossa-Ahadée était à la fin de sa
+carrière, car il mourut deux ans plus tard. Vingt ans de
+luttes presque continuelles étaient suffisants pour briser
+la nature la plus robuste : il dut se produire un certain
+affaissement dans Bossa. Il mourut le 17 mai 1774.</p>
+
+<p><span class="sc">Adanzou II</span>, son successeur, mourut en l’année 1789, et
+fut remplacé par <span class="sc">Winouhiou</span>. Puis, ainsi que nous l’avons
+dit, régna <span class="sc">Ebomi</span> ; ensuite, <span class="sc">Adandosan</span><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> N’ayant ici que la tradition orale, nous ne pouvons fixer de dates.</p>
+</div>
+<p>Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a
+laissé parmi ses sujets les plus tristes souvenirs. On raconte
+de lui tant d’atrocités que tout finit par être vraisemblable.
+C’est à tel point que les Dahoméens rougissent de le
+compter au nombre de leurs rois. On dit qu’il était sans
+retenue dans l’assouvissement de ses honteuses passions ;
+que les viols et les enlèvements lui semblaient devoir être
+un privilége royal ; qu’il se faisait un jeu du vol et des
+meurtres. Il ne mangeait pas de maïs, s’il n’était venu dans
+un champ jonché de cadavres. Du reste, il surexcitait tous
+ces instincts brutaux par une ivresse presque continuelle.
+Il n’avait guère de l’homme que la figure et le nom.</p>
+
+<p>C’en était trop ! Les sacrifices humains absorbaient tous
+les prisonniers capturés à la guerre ; et les négriers n’y trouvaient
+point leur bénéfice, parce que la traite leur devenait
+presque impossible, faute de marchandise humaine.</p>
+
+<p>Deux hommes étaient venus s’établir au Dahomey, où ils
+ont acquis une certaine célébrité : l’un avait nom Francisco
+Féliz de Souza, et exerçait son influence surtout à Wydah
+et dans les deux Popos ; l’autre, nommé Domingo Martins,
+jouissait d’un grand crédit à Godomé et à Kotonou. Le
+premier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et
+souvent généreuses ; le second maintenait son ascendant
+par la ruse et la cruauté. Tous deux s’adonnaient au trafic
+des esclaves : riches tous deux, et puissants à cause de
+leurs richesses. Nos deux négriers conçurent le dessein de
+détrôner Adandosan et de faire nommer à sa place son frère
+Ghézo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prêta
+à des combinaisons si flatteuses pour lui et entraîna dans
+son parti un grand nombre de chefs et de nègres.</p>
+
+<p>Cependant les agissements ne furent pas tellement secrets
+qu’il n’en transpirât quelque chose. Adandosan n’osa sévir
+tout de suite : il crut prudent de dissimuler et d’attendre,
+donnant à Ghézo en public des témoignages d’une feinte
+amitié. De part et d’autre, on s’observait : on épiait le moment
+opportun.</p>
+
+<p>Adandosan voulut user de fourberie. Il projetait de tuer
+un esclave sur le <i>Legba</i><a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> de Ghézo, et de laisser la tête
+auprès de l’idole, afin de compromettre son frère en lui
+imputant une action que le roi seul peut se permettre,
+d’après les coutumes du pays.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Un des principaux fétiches.</p>
+</div>
+<p>Ghézo était sur ses gardes et sut empêcher l’exécution de
+ce traître projet. Enfin, l’occasion se présenta à lui de
+tenter un coup de main. Le roi avait mis aux fers un des
+pages de son frère <i>Ohouo</i>, exerçant sur lui sa cruauté.
+Ghézo intervient en faveur du page et n’obtient qu’un
+redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au
+courant, éclate en plaintes et en murmures ; on s’agite, on
+se soulève, on se porte en foule au palais dont on force les
+portes ; on permet aux femmes de regagner librement leurs
+demeures ; on massacre ceux qui résistent, on arrive jusqu’au
+roi, et l’on charge de chaînes ce tigre toujours avide
+de sang.</p>
+
+<p>Ghézo n’avait plus qu’à accomplir le cérémonial de l’intronisation
+royale : il n’avait plus qu’à battre du tam-tam
+et à prendre possession du siége qui sert de trône au souverain :
+Ghézo était roi (1818). Il envoya ses émissaires
+dans tout le royaume, et partout il fut acclamé avec
+enthousiasme. Un soupir de soulagement s’échappa des
+poitrines ; la chute du monstre détestable qui avait nom
+Adandosan fut saluée de toutes parts par des fêtes et des
+réjouissances publiques. A peine quelques chefs osèrent-ils
+désapprouver la révolution qui avait eu lieu : on les massacra
+sans pitié, aussi bien que leurs partisans. On jeta en
+prison les enfants du roi déchu, et <i>l’on n’a plus entendu parler</i>
+ni d’eux ni de lui. (C’est ainsi que l’on s’exprime pour
+dire qu’on a fait mourir quelqu’un en secret.)</p>
+
+<p>Ghézo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza
+et Domingo Martins qu’il appelait tous les deux <i>ses frères</i>.
+Il était leur associé pour la traite, et il aimait surtout les
+conseils de Souza, pour lequel il créa le titre de <i>chacha</i>,
+lui accordant le premier pas parmi les blancs.</p>
+
+<p>Le commencement du règne de Ghézo fut signalé par
+d’utiles réformes, dues presque toutes à l’influence du
+chacha.</p>
+
+<p>« Grand capitaine aussi bien que grand roi, Ghézo régna
+sur son peuple pendant quarante ans. Sans doute, par son
+esprit élevé, par sa valeur et par ses talents militaires, il
+aurait pu figurer avec honneur parmi les princes d’Europe,
+s’il avait reçu une éducation proportionnelle. Malheureusement
+il ne put pas toujours gouverner selon ses désirs. Il
+avait contre lui la puissance des féticheurs, ces véritables
+ministres de celui qui fut homicide dès le commencement.
+Ce sont eux qui ont établi ces lois atroces, d’après lesquelles
+s’immolent des milliers de victimes humaines.
+Ghézo s’opposa tant qu’il le put à ces sacrifices. Bien plus,
+ses principales victoires ont été remportées sans effusion de
+sang… Dans la guerre, sa tactique consistait à envelopper
+l’ennemi peu à peu et presque à son insu, et à ne lui laisser
+d’autre ressource que de se rendre… Pour apaiser la soif
+infernale des féticheurs, le roi Ghézo avait l’habitude de
+réserver les coupables condamnés à mort et de les faire
+exécuter tous à la fois…</p>
+
+<p>« A ce que tout le monde dit, cette humanité du roi lui
+coûta la vie. Que cette opinion soit vraie ou fausse, peu
+importe ; toujours est-il constant qu’après sa dernière
+guerre, au lieu de mettre à mort tous les prisonniers,
+comme les féticheurs l’exigeaient impérieusement, il en fit
+don aux personnes qu’il voulait enrichir : c’est alors que <i>le
+fétiche le tua</i><a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, comme disent les Dahoméens.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Le fétiche</i>, c’est-à-dire le poison du féticheur.</p>
+</div>
+<p>« A sa mort, arrivée en 1858, quand on traita de son
+successeur, les chefs se trouvèrent partagés en deux partis :
+les uns voulaient le maintien des anciennes coutumes qui
+exigent tous les ans l’immolation de milliers de victimes ;
+les autres en voulaient l’abolition. Je m’abstiens de dévoiler
+le mystère qui donna la victoire aux plus méchants. Le
+prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec
+lui les anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire
+que les féticheurs demandaient. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p>
+
+<p><i>Badou</i> ou <i>Bahadou</i>, en montant sur le trône, prit le nom
+de <span class="sc">Gréré</span>.</p>
+
+<p>Deux faits ont surtout signalé le règne de ces deux derniers
+rois : 1<sup>o</sup> la destruction des Manhis, dont les restes se
+sont réfugiés à Agoué ; 2<sup>o</sup> l’acharnement que ces deux rois
+ont mis à attaquer, pour la détruire, la grande et florissante
+ville d’Abèokouta, chez les Egbas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20"><span class="first">CHAPITRE XX</span><br>
+<span class="xsmall">ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU DAHOMEY.</span></h2>
+
+
+<p>Le <i>gouvernement</i> du Dahomey est une monarchie despotique :
+héréditaire quant à la famille où l’on prend le roi ;
+élective, quant à la personne à qui les rênes du gouvernement
+sont confiées.</p>
+
+<p>Il n’y a d’autre <i>régime</i> que la volonté du roi, dont le pouvoir
+discrétionnaire n’est tenu en échec que par la crainte
+du poison des féticheurs : car <i>le fétiche tue</i>… même les rois.</p>
+
+<p>Le <i>système administratif</i> n’offre point de complications :
+tous les chefs agissent sous leur propre responsabilité et
+relèvent directement du roi. M. Borghéro a dit avec autant
+d’exactitude que de précision : « Le peuple est esclave en
+masse du roi, puis des chefs et finalement des <i>particuliers</i>
+qui sont en petit nombre. » Sous cette dernière désignation
+de <i>particuliers</i>, entendez ceux qui, par leur position de
+fortune, le nombre de leurs esclaves ou l’appui de leurs
+amis ou protecteurs, se trouvent en position d’avoir des
+exigences.</p>
+
+<p>En tête, et au premier rang, nous voyons le roi, de qui
+tout dépend en dernier ressort, d’une manière absolue.
+Aucune loi ne le lie : son vouloir a force de loi ; il ne permet
+pas que l’on discute ses caprices : celui qui oserait se
+le permettre s’exposerait à être jeté en prison ; puis, peut-être,
+<i>on n’entendrait plus parler de lui</i>.</p>
+
+<p><i>En droit</i>, le roi est seul propriétaire au Dahomey : la
+propriété, comme le pouvoir, est en ses mains. Les particuliers,
+les chefs eux-mêmes, tous, en un mot, si nous
+exceptons les féticheurs, avec qui le roi doit compter, tous
+ne possèdent quelque chose que parce que le roi leur en
+permet ou en tolère la possession, et pour le temps qu’il le
+trouve bon.</p>
+
+<p>En supposant qu’il reconnaisse théoriquement un droit
+quelconque à autrui, <i>en pratique</i> il a, comme nous allons
+voir, un moyen assez simple d’éluder ce droit : ce sont les
+<i>palavres</i> et la confiscation.</p>
+
+<p>Il n’est pas bon au Dahomey, il est dangereux d’être plus
+puissant, plus intelligent, plus habile, plus riche (disons
+le mot), plus influent qu’il ne plaît au roi.</p>
+
+<p>Inutile de dire que la personne du roi est sacrée. On ne
+se présente devant Sa Majesté que dans l’attitude de la plus
+complète humiliation ; et si Sa Majesté boit en public, on doit
+se détourner ou incliner la tête pour ne le point voir. Les
+plus hauts dignitaires, par respect, se mettent à plat ventre
+devant le roi.</p>
+
+<p>Sous cette désignation « <i>femmes du roi</i> », il faut comprendre
+non-seulement celles que le roi traite en épouses, non-seulement
+celles à qui il a accordé ses faveurs, mais encore
+les eunuques du palais. Des manières tant soit peu familières
+avec ces personnes, un regard jeté sur elles, sont souvent
+réprimés comme des crimes. Pour peu que les femmes du
+roi prennent un air provocateur, il leur est facile de compromettre
+ceux qu’elles veulent perdre. Même on prétend
+que le roi spécule sur cette facilité de perdre quelqu’un par
+les habiletés compromettantes de ses femmes.</p>
+
+<p>Au <i>bâton du roi</i> on accorde les mêmes honneurs qu’au roi
+lui-même. Lorsqu’il est porté d’une manière ostensible en
+public, la foule se prosterne à son passage et se livre à des
+démonstrations de respect qui indiquent presque un véritable
+culte.</p>
+
+<p>L’<i>oiseau du roi</i> est une espèce de <i>hochequeue</i>, noir et blanc.
+On raconte que le roi, revenant d’une guerre où il avait été
+vainqueur, fut salué à son retour par une volée de ces
+oiseaux. Dès lors, il en fit son oiseau, défendant de le tuer
+ou de lui faire la chasse. Enfreindre cet ordre serait un
+crime de lèse-majesté et un sacrilége : car l’oiseau du roi
+est aussi l’oiseau de <i>Legba</i>, puissant fétiche que les interprètes
+appellent le <i>démon</i>.</p>
+
+<p>Il arrive parfois qu’un chef ou tout autre individu se présente,
+au nom du roi, dans une factorerie et achète pour le
+roi une certaine étoffe. Par le seul fait, l’embargo est mis
+sur les étoffes de cette qualité : le négociant n’en peut vendre
+qu’au roi, et les particuliers n’en peuvent acheter sans
+se rendre coupables. Ils s’exposeraient à la prison, à de
+fortes amendes, à la confiscation, à la mort peut-être, s’ils
+y mettaient quelque affectation.</p>
+
+<p>Il me souvient d’un noir de Wydah, du nom de Ségo,
+condamné pour un fait de ce genre, pendant mon séjour au
+Dahomey. Un jour, les marchands du roi avaient acheté une
+certaine <i>étoffe pour le roi</i>, dans une factorerie de Wydah. En
+même temps, Ségo, voyageant dans le royaume voisin,
+acheta de cette même étoffe à Porto-Novo. De retour chez
+lui, il se drape dans son nouveau costume, tout fier de son
+<i>acho</i>. Sa joie fut de courte durée. Il paraissait à peine dans
+la rue qu’il se vit saisi, traîné chez le cabécère, dépouillé,
+jeté en prison, obligé à payer une forte amende : tout cela,
+pour avoir acheté d’une manière inconsciente de l’<i>étoffe du
+roi</i>.</p>
+
+<p>On le voit : toutes ces industries font du roi, sinon un
+dieu, du moins un personnage à part, un demi-dieu. <i>Après
+Dieu, le roi.</i></p>
+
+<p>Le roi nomme les chefs ou <i>cabécères</i>, et les révoque à
+volonté. Sans solde aucune, les chefs, pour seul et unique
+revenu, ont ce qu’ils extorquent à leurs subordonnés, sous
+forme de cadeaux ou d’amendes. Cela sert à leur entretien
+et aux frais de représentation ; c’est aussi avec ces ressources
+qu’ils <i>donnent à manger au roi. Manger, donner à manger</i> : deux
+expressions heureuses, qui dispensent d’appeler la cupidité
+insatiable du roi et des chefs par son propre nom. Une des
+principales attributions des chefs est de <i>donner à manger</i> au
+roi. Malheur à qui néglige ce devoir important !</p>
+
+<p>« Quand le roi du Dahomé crée de nouveaux chefs ou
+cabécères, il leur remet des insignes distinctifs.</p>
+
+<p>« Ce sont, en premier lieu, des bracelets d’argent, des
+colliers de verroteries et de corail, un sabre et, pour les plus
+hauts dignitaires, deux petites cornes d’argent.</p>
+
+<p>« Viennent ensuite les marques extérieures de la part
+plus ou moins grande de puissance et d’honneur que le souverain
+a voulu accorder en élevant au cabécérat :</p>
+
+<p>« 1<sup>o</sup> <i>Le parasol</i>. C’est une grande ombrelle plate, en étoffe
+de diverses couleurs et garnie d’une bordure découpée. Ce
+parasol peut abriter plusieurs personnes. Seuls les chefs ont
+le droit de s’en servir, et malheur au sujet qu’on trouverait
+usant même d’un simple parapluie. Au contraire, il n’y a
+pas de chefs, grands ou petits, qui paraissent en public sans
+cet insigne de leur dignité.</p>
+
+<p>« Le même usage existe généralement sur tout le littoral
+de la Guinée ; mais à Porto-Novo, les chefs se contentent
+d’un parapluie ordinaire de couleur voyante, rouge ou
+verte.</p>
+
+<p>« 2<sup>o</sup> Le <i>tabouret</i> est un autre insigne de cabécérat. C’est
+un siége fait d’une seule pièce de bois, le <i>houn-ti</i> (arbre à
+pirogue). Ce bois, d’une belle couleur jaune, est très-facile à
+travailler.</p>
+
+<p>« Ces tabourets ne se fabriquent qu’à la capitale, à
+Abomé. Celui des grands cabécères a jusqu’à un mètre de
+hauteur. On les agrémente parfois de dessins très-bizarres.</p>
+
+<p>« 3<sup>o</sup> Le troisième insigne du cabécérat, c’est la longue
+pipe et la large sacoche en cuir contenant le tabac. La pipe
+est renfermée dans un étui de bois. Un chef peut sortir et
+même voyager sans son parasol et sans son tabouret, mais
+jamais sans sa pipe passée à travers les plis de sa grandissime
+poche à tabac. Fumer paraît être un signe de virilité
+et de puissance. Jamais je n’ai vu l’ancien roi Mecpon sans
+sa pipe à la bouche. » (<span class="sc">Courdioux</span>.)</p>
+
+<p>Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son
+chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires : c’est,
+en quelque sorte, un juge ou gardien de la paix. Les affaires
+de certain ordre sont de la compétence de chefs spéciaux ;
+celles de quelque gravité ressortissent au tribunal particulier
+des féticheurs ou du roi. Ici, l’arbitraire du juge est sans
+contrôle et sans limites.</p>
+
+<p>Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions, ni
+le même pouvoir : ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière
+purement civile ; ceux-là, en matière administrative ou criminelle.
+Ces ressorts existent, plus ou moins étendus, quoiqu’ils
+ne soient pas toujours aussi bien définis que chez
+nous. Le pire de tout, pour un prévenu, c’est d’être livré au
+fétiche ou d’être renvoyé au roi : il est fort à craindre <i>qu’on
+n’entende plus parler de lui</i>.</p>
+
+<p>Du reste, la manière d’agir de tous les chefs est toujours
+la même : leur pouvoir autoritaire s’exerce par voie de <i>palavres</i>.
+Ils appellent à leur barre celui qu’ils veulent condamner ;
+ils l’accusent, dirigent contre lui des imputations
+plus ou moins vraisemblables ; ils parlent, ils crient, ils dissertent
+avec véhémence ; ils s’appliquent à prouver qu’il faut
+le condamner, et ils le condamnent en effet. Voilà ce qu’on
+appelle <i>palavre</i>.</p>
+
+<p>On conçoit aisément tout ce que de semblables vexations
+doivent exciter de haines et provoquer de vengeances, alors
+que rien ne modère les passions : ni la charité chrétienne,
+ni les sentiments d’humanité, ni les sages conseils de la résignation.
+Aussi, quand la crainte de leur despotisme n’impose
+pas suffisamment, les chefs doivent se précautionner contre
+les rancunes et la vengeance de ceux qu’ils oppriment.
+Alors ces juges sans conscience et sans pudeur livrent leur
+victime au roi, après l’avoir noircie de calomnies. Le roi a
+droit de vie et de mort, et il en use largement : tout le
+monde le sait. Roi et chefs, par là même, sont également
+redoutables : l’un, parce qu’il peut faire mourir ; les autres,
+parce qu’ils livrent au roi.</p>
+
+<p>Nous ne dirons rien des autres procédés de justice sommaire :
+de la prison avec la perspective d’y mourir de faim ;
+des épreuves judiciaires, de l’épreuve non moins terrible
+qui consiste à <i>boire le fétiche</i> ; véritables meurtres à peine
+déguisés.</p>
+
+<p>A Abomé, les principaux chefs sont : le <i>Méhou</i>, ministre du
+commerce et des affaires étrangères ; le <i>Mingan</i>, ministre de
+la guerre, exécuteur des hautes œuvres. Le Méhou a l’<i>oreille
+du roi</i>, c’est-à-dire qu’il est son confident intime, son interprète
+juré.</p>
+
+<p>Chaque cabécère, le roi lui-même a son second, <i>ékédji</i>,
+comme disent les Nagos : celui qui doit lui succéder et qui
+se forme à son école. Le second est souvent pressé de devenir
+premier, et demande au poison de lui faire place libre.</p>
+
+<p>A Wydah, le chef principal, que nous appellerions volontiers
+le vice-roi, est le <i>Yévo-gan</i>, le chef des blancs. Le Méhou
+est représenté, dans cette ville maritime, par <i>Quouénou</i>. Tous
+deux sont espionnés par des conseillers que le Dahomey leur
+impose. Je dis : <i>le Dahomey</i> ; car, pour les gens de la côte, et
+généralement pour les habitants de l’ancien royaume de
+Juda, le Dahomey n’est que la partie du royaume occupée
+à l’origine par Tocoudonou et ses partisans. A Wydah et aux
+environs, si l’on parle d’aller à la capitale, on dit : <i>aller au
+Dahomey</i>.</p>
+
+<p>L’espionnage est un des rouages administratifs en usage
+dans le royaume : le roi a ses espions chez les principaux
+chefs ; le Méhou et le Mingan ont les leurs à Wydah. Il n’y
+a pas jusqu’aux blancs à qui l’on impose certains employés
+chargés d’épier leurs actions et leurs paroles, pour en rendre
+compte aux autorités locales. J’ai connu notamment un de
+ces mouchards dont on n’a pu se débarrasser ni par la prison,
+ni par les fers, ni par la diète, ni par le fouet ; il résista
+à toutes les épreuves, cloué à son poste par la volonté de
+ceux qui l’avaient imposé.</p>
+
+<p>Un jour, me trouvant à dîner chez un Français, celui-ci
+prononça une parole un peu dure, quoique méritée, contre
+un des chefs de Wydah. A quelque temps de là, ce chef
+s’indignait avec moi de ce que le Français en question avait
+parlé de la sorte. Il me rapporta les paroles avec une si
+grande exactitude, que je crus devoir conseiller à mon compatriote
+plus de réserve devant le personnel de sa maison.
+Impossible, me dit-il après m’avoir remercié, impossible
+d’éviter les inconvénients de ce genre. On nous tient de si
+près que nous ne saurions garder nos sentiments cachés :
+nous devrions nous réduire à un silence absolu. Et encore !</p>
+
+<p>Disons, du reste, que ce fait n’est point particulier au
+Dahomey. Les négociants établis dans la colonie anglaise
+de Lagos sont connus à Abèokouta, dans l’intérieur, où l’on
+sait quels discours ils tiennent à l’endroit des nègres, au
+point de vue du commerce et de la politique. Une seule
+maison a peut-être échappé à cette inquisition : c’est la factorerie
+hambourgeoise. On y avait adopté l’usage de parler
+allemand, lorsqu’on traitait devant les noirs une question à
+laquelle on voulait les laisser étrangers. Or, on n’enseignait
+pas l’allemand aux noirs employés dans la maison : on parlait
+avec eux anglais ou portugais, français même.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que les chefs ne reçoivent rien du
+budget de l’État. Disons tout : l’État n’a point de budget,
+parce qu’il n’a point de revenus. Seul maître et seul propriétaire,
+le roi seul a des revenus. Il souffre bien que les
+chefs prélèvent quelque chose sur le fruit des palavres : <i>ils
+doivent manger !</i> Mais malheur à eux, s’il se doute que le
+principal ne lui revient pas !</p>
+
+<p>Quant aux impôts réguliers, un dicton populaire déclare
+expressément qu’<i>ils appartiennent au roi</i>. Dans le style imagé
+des nègres, ces impôts s’appellent les <i>cauris de la rue</i><a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a> ou
+l’argent de la rue, et les collecteurs de cet impôt portent le
+nom de gardiens ou <i>maîtres de la rue</i>, du dehors<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. — Ces
+employés, que les Européens nomment <i>décimères</i>, sont postés,
+comme nos gardes d’octroi et nos douaniers, à côté des passages
+fréquentés, sur le bord des chemins ou de la lagune ;
+on en trouve à la porte des factoreries. Ils sont chargés de
+prélever la <i>part du roi</i> sur l’huile et d’autres produits que
+les nègres portent au marché ou chez les divers négociants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Owo-ode.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Onibode (oni-ibi-ode).</p>
+</div>
+<p>Ceux-ci payent au roi des redevances en nature pour
+toutes les marchandises d’importation arrivées par les navires :
+là aussi le roi a sa part.</p>
+
+<p>Quelquefois, après avoir pris la part qu’il se réserve ordinairement,
+<i>le roi veut encore manger</i>. La voie des palavres
+étant trop lente, il a recours au moyen plus expéditif du
+vol. Les gens du roi, agissant pour le roi et en son nom, se
+répandent partout et pillent les noirs sans merci. Ils enlèvent
+tout ce qui tombe sous leur main, et on ne leur fait
+aucune résistance, de peur d’être traîné <i>au Dahomey</i>. Tout
+au plus si l’on essaye de soustraire ce qu’on a de plus précieux,
+en le déposant chez les blancs. Les maisons des blancs
+et des chefs principaux sont seules respectées dans ces
+razzias.</p>
+
+<p>Cela ne veut pas dire que le vol royal ne s’exerce point
+contre les blancs. Le roi a une classe de fonctionnaires que
+l’on nomme et qui sont réellement les <span class="xs">VOLEURS DU ROI</span>. Quand
+cela plaît à Sa Majesté, ces voleurs sont envoyés en mission
+dans la maison des blancs. <i>Pour le roi et en son nom</i>, ils
+exercent leurs fonctions de voleurs chez ceux que l’on veut
+déposséder sans éclat et sans violence apparente : on leur
+recommande de ne point se laisser prendre, et on leur assure
+l’impunité au tribunal des autorités du pays, pourvu qu’ils
+soient consciencieux.</p>
+
+<p>J’ai dit : <i>consciencieux !</i>… Si l’on veut qu’ils volent sans scrupule,
+on exige qu’ils rendent compte scrupuleusement de
+tout ce qu’ils ont pris. En détourner ou en cacher une partie
+serait forfaire à son devoir de voleur, le voleur du roi devant
+évidemment voler pour le roi, et non pour lui.</p>
+
+<p>L’existence de ce genre d’employés n’est un secret pour
+personne. Les autorités dahoméennes se garderaient de
+vouloir excuser cette institution ; au contraire, elles s’en
+glorifient : n’est-ce pas le meilleur moyen de rendre les
+vols moins fréquents ? D’un côté, les blancs sont tout avertis
+de se tenir sur leurs gardes, et ils veillent plus soigneusement.
+D’autre part, le roi se réservant le monopole du vol,
+les nègres se sentiront moins portés à cette spéculation,
+parce qu’il est toujours dangereux de se mettre en concurrence
+avec le roi.</p>
+
+<p>Belles raisons ! Il ne faut pas peu d’effronterie pour les
+mettre en avant ; mais l’habitude est si impérieuse !</p>
+
+<p>On parle au Dahomey de <i>coutumes</i> et de <i>droit coutumier</i>.
+On aurait tort de supposer que ces lois coutumières protégent
+la sécurité et la liberté des individus. Elles n’édictent
+guère que des mesures restrictives ou pénales ; rarement
+elles reconnaissent un droit à quelqu’un, à moins qu’un
+autre ne soit frappé du même coup : il faut toujours qu’il y
+ait une victime. Les us et coutumes du Dahomey favorisent
+l’injustice et la violence, plutôt qu’ils ne lui mettent obstacle ;
+l’oppresseur n’a rien à redouter que de la vengeance
+et du poison, et s’il a besoin de se couvrir d’une excuse, le
+moindre prétexte légitimera son manque d’équité.</p>
+
+<p>« Pourquoi ne pas écrire votre code coutumier ? demandait
+un missionnaire au Yévo-gan. Les blancs connaîtraient
+vos usages, et ils s’y conformeraient. — Le beau conseil
+que tu donnes là ! fut-il répondu à mon confrère ; si les
+blancs connaissent les coutumes, et qu’ils y conforment leur
+conduite, plus de palavres ! Et s’il n’y a plus de palavres,
+<i>que mangerons-nous ?</i> » <i>Que mangerons-nous ?</i>… ce mot dit
+tout : le roi et les chefs veulent <i>manger</i>, c’est pour <i>manger</i>
+qu’ils conservent les coutumes.</p>
+
+<p>Autre moyen de manger : <i>fermer les chemins</i>. C’est aussi
+un moyen de pression, ainsi que nous allons le voir.</p>
+
+<p>Dans ce pays terrible de Dahomey, on n’est pas libre
+même de circuler et de se mouvoir, à moins d’en avoir
+obtenu l’autorisation au préalable. L’étranger entre dans le
+royaume comme l’oiseau entre dans la cage, ne se doutant
+pas qu’on va fermer sur lui la porte. On le salue, on le
+flatte, on le cajole, et il peut s’apercevoir bientôt que tous
+ces soins ne sont pas aussi désintéressés qu’ils en ont l’air.
+On l’appelle ami, et frère, et père ; on ne peut le laisser
+partir : <i>les chemins sont fermés</i>, c’est-à-dire que, pour prendre
+la clef des champs, notre voyageur sera obligé de <i>payer</i> une
+redevance. <i>Payez</i>, et vous aurez <i>les chemins ouverts</i>.</p>
+
+<p>Quand le roi ou les chefs veulent frapper un négociant
+dans ses intérêts ; quand ils veulent le forcer à subir des
+conditions qu’il repousse, ils lui <i>ferment les chemins pour le
+commerce</i>. Alors, les produits sont détournés ; l’huile et les
+amandes de palme n’arrivent plus chez lui ; pour lui, le
+commerce est sous le coup de l’interdit le plus sévère : il
+entrera en composition, sous peine de voir se prolonger
+indéfiniment la quarantaine qu’on lui impose.</p>
+
+<p>Malheur aux noirs qui oseraient entretenir des relations
+commerciales avec celui à qui l’on a fermé les chemins ! Les
+confiscations et la prison seraient les moindres peines qu’on
+leur infligerait ; eux-mêmes peut-être seraient <i>envoyés au
+Dahomey</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21"><span class="first">CHAPITRE XXI</span><br>
+<span class="xsmall">GUERRE ET GUERRIERS AU DAHOMEY.</span></h2>
+
+
+<p>Le Dahomey a la réputation d’être une monarchie militaire
+fortement constituée : il passe pour un des États les
+plus puissants de l’Afrique. Or, lorsqu’on l’étudie avec
+quelque attention, on a lieu de s’étonner qu’une semblable
+opinion se soit accréditée au point de trouver place dans
+des ouvrages scientifiques d’une valeur incontestable.</p>
+
+<p>A ne juger que par les apparences, les succès du Dahomey
+peuvent, en effet, indiquer un État puissant, ayant sur
+pied un effectif considérable de troupes. Le Dahomey a été
+occupé en des guerres incessantes ; il a fourni pendant
+longtemps des milliers de nègres à la <i>traite</i>, dont il fut le
+foyer le plus actif. Les <i>négriers</i> en s’y présentant étaient
+assurés d’y trouver leur chargement complet à bref délai,
+tandis qu’ils stationnaient des mois entiers sur les autres
+points, sans pouvoir compléter leur cargaison de <i>marchandise
+humaine</i>. Il n’est pas étonnant qu’on se soit dit : Un État
+qui a toujours ainsi abondance de prisonniers à vendre est
+certainement un puissant État : le Dahomey fournissant
+au commerce plus d’esclaves que les autres États, est plus
+puissant qu’eux. De là est venue la réputation surfaite de
+ce petit royaume guinéen, auquel nous avons cru ne devoir
+attribuer qu’une population approximative de 200,000 âmes,
+et auquel on ne saurait raisonnablement en supposer plus
+de 300,000.</p>
+
+<p>La ville principale des Egbas, peuple avec lequel le
+Dahomey est habituellement en guerre, Abèokouta, possède
+une population égale à celle de tout le royaume ennemi :
+ce n’est donc point par le nombre que celui-ci l’emporte.
+La valeur des Egbas est-elle inférieure à celle des Dahoméens ?
+Je suis fort éloigné de le supposer. D’où vient donc
+la supériorité du Dahomey ? Quelle est la cause des avantages
+qu’il a eus sur ses voisins, depuis Tacoudonou ? avantages
+qui lui ont acquis sa renommée de grandeur et de
+puissance extraordinaires.</p>
+
+<p>Il est d’autant plus intéressant d’approfondir cette question,
+que la réponse nous montrera sous son véritable jour
+le pays que nous étudions.</p>
+
+<p>La nature semble s’être appliquée à faire la circonvallation
+du Dahomey. Ce royaume est entouré d’eau presque
+de tout côté. La seule partie découverte est le nord : c’est
+la voie unique par laquelle les Dahoméens se lancent sur
+leur proie, et par où ils pourraient être attaqués ; en sorte
+qu’ils peuvent avancer en toute assurance, sans avoir à
+craindre d’être attaqués par derrière ; comme aussi, en cas
+de retraite, ils seraient abrités par les fortifications naturelles
+qui servent de limites à leur pays.</p>
+
+<p>Au nord-ouest, ils ont déjà ravagé la contrée qu’habitaient
+les Manhis. Les derniers débris de cette tribu sont allés
+chercher un asile à Agoué, sur la côte, où ils conservent
+leurs idoles, leur culte, leur caste sacerdotale, leur langue
+et leurs usages au milieu des Minas.</p>
+
+<p>Au delà de la région occupée jadis par les Manhis, Atakpamé,
+par son attitude énergique et fière, aussi bien que
+par les avantages de sa position, impose au Dahomey une
+prudente réserve dont il n’ose se départir. Ce pays, situé
+par 1° 2′ ouest du méridien de Paris, et par 7° 20′ de latitude
+nord, est défendu naturellement contre les incursions des
+étrangers par son sol montagneux et ses épaisses forêts.
+Au surplus, les habitants sont d’habiles chasseurs, intrépides
+et endurcis à la fatigue, maniant l’arc et le fusil. Les
+chasses fréquentes qu’ils font du côté du Dahomey leur
+servent à dépister l’ennemi, aussi bien qu’à chasser le gibier.</p>
+
+<p>Guézo, père de Gréré, alla se fourvoyer avec ses hordes
+chez ce peuple de chasseurs. Ceux-ci se montrèrent si
+vigilants et si braves que les Dahoméens ne sont plus tentés,
+depuis lors, d’aller chercher fortune dans les terres d’Atakpamé.
+Gréré a été maintes fois provoqué par les bravades
+des Atakpaméens : il demeure sourd à leurs insultantes
+provocations, et dévore l’injure en silence, n’osant compter
+avec eux sur la ruse et la surprise, auxquelles il doit ses
+succès ailleurs.</p>
+
+<p>On raconte qu’une femme très-riche en esclaves envoya
+d’Atakpamé à Gréré, roi de Dahomey, une petite fille, et
+lui fit dire : « O roi puissant, viens donc ici guerroyer. Ton
+père fut malheureux dans son entreprise contre nous ; tu
+ne peux supporter plus longtemps la honte de sa défaite.
+Viens ! cette fille que je t’envoie guidera tes pas et te donnera
+à boire le long du chemin. » Gréré ne répondit pas à
+l’invitation.</p>
+
+<p>C’est vers le nord-est que le Dahomey dirige ses hordes
+dévastatrices. Il trouve dans les <i>Egbas</i> un peuple facile à
+exploiter, parce que les divisions intestines furent longtemps
+pour eux une cause de faiblesse qui les a voués à la
+rapacité de voisins remuants. De plus, les Egbas jouissent
+chez eux d’une grande liberté ; ils s’attachent au sol par la
+propriété et par une culture rémunératrice. Paisibles propriétaires,
+ils ont peu de goût pour les expéditions militaires,
+et ne songent à prendre les armes que pour repousser
+une attaque ou pour venger une injure.</p>
+
+<p>La grandeur relative du Dahomey ne s’explique pas
+autrement. Les Dahoméens sont remuants et tracassiers :
+ils oppriment facilement leurs voisins, parce que ceux-ci
+sont paisibles et inoffensifs, quoique braves et forts.</p>
+
+<p>De quels pays se sont-ils emparés dans le dernier siècle ?
+Des royaumes d’Allada et de Juda, tous deux adonnés au
+commerce, dont les habitants, par conséquent, menaient
+une vie paisible. Quelles contrées ravagent-ils encore
+aujourd’hui, dans leurs razzias annuelles ? Le pays des
+Egbas, habité par des gens d’humeur pacifique, songeant à
+tout autre chose qu’aux surprises de l’attaque et aux
+aventures du pillage.</p>
+
+<p>Qui tient le Dahomey en échec ? Le peuple d’Atakpamé,
+qu’il rencontre toujours sous les armes, et aussi les populations
+(<i>si faibles soient-elles</i>) qui sont protégées contre un
+coup de main par la lagune : Popo, Ahouansoli, Afatonou…</p>
+
+<p>Depuis quelques années, <i>Abèokouta</i> lui barre le passage
+au nord-est. Attaquée tous les ans, cette capitale des Egbas
+résiste tous les ans aux assauts du Dahomey. Peu s’en est
+fallu, deux ou trois fois, que le monarque dahoméen ne fût
+pris.</p>
+
+<p>« Abèokouta est de fondation toute moderne. Les Egbas,
+qui sont une branche de la famille nago, étaient, depuis
+bien des années déjà, victimes des razzias des tribus voisines,
+et fournissaient ainsi à la traite un nombreux contingent
+d’esclaves, lorsque, vers l’année 1820, une partie
+de ces Egbas conçurent le dessein d’abandonner leurs villages
+pour se réunir et se défendre contre de nouvelles
+attaques. Ils choisirent, comme point de ralliement, un
+immense rocher qui surplombe au centre de masses granitiques ;
+et le nom d’Abèokouta, qui veut dire <i>sous les
+rochers</i>, est un souvenir de ce premier abri. Bientôt d’autres
+peuplades, en grand nombre, suivirent cet exemple ; mais
+elles emportaient avec elles l’amour des lieux qui les
+avaient vues naître, et, tout en se groupant pour la défense
+commune, chacune d’elles conserva son nom. La ville d’Abèokouta
+se trouve ainsi partagée en quartiers qui portent
+les noms des villages abandonnés ; chaque peuplade a même
+gardé ses droits, ses priviléges, ses usages et jusqu’aux
+nuances de son dialecte.</p>
+
+<p>« Pour tous travaux de défense, on se contenta de creuser
+autour de la nouvelle ville un fossé de trois mètres de large
+et d’autant de profondeur, au bord duquel on éleva un mur
+en terre, épais de cinquante centimètres, haut de deux à
+trois mètres. De petits trous ronds, percés de distance en
+distance, font l’office de meurtrières. Les noirs ne connaissent
+pas les premiers éléments des angles saillants et des
+angles rentrants, qui permettent aux défenseurs de découvrir
+le pied des courtines et de toutes les lignes de défense.
+Ils plantent des buissons au bord des sentiers tortueux qui
+mènent aux portes : ces buissons servent à abriter les défenseurs
+quand ils veulent empêcher les assaillants d’approcher.</p>
+
+<p>« Le circuit d’Abèokouta présente un développement de
+35 à 40 kilomètres, le tout enfermé dans les fortifications
+dont j’ai parlé… On donne à Abèokouta plus de cent mille
+habitants. Pour qui voit cette ville du haut de son rocher,
+pour qui en a visité les différentes sections et observé les
+foules compactes qui s’y logent, ce chiffre ne paraît nullement
+exagéré<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <span class="sc">Borghéro</span>.</p>
+</div>
+<p>Ce sont les restes de plus de cent cinquante villes détruites
+en moins de vingt-cinq ans. Cinq cent mille habitants
+périrent par le fer et par le feu ; des milliers furent
+réduits en esclavage et vendus aux négriers ; ceux qui purent
+échapper aux armes et à la famine allèrent se réfugier
+<i>sous les rochers</i>.</p>
+
+<p>Dans cette position avantageuse, les Egbas ont résisté
+énergiquement aux attaques du Dahomey, qu’ils réduiraient
+sans doute s’ils pouvaient prendre l’offensive. Ils ne le peuvent,
+à cause des dispositions malveillantes du Jébou, d’Ilorin
+et d’Ibadan, ennemis terribles, dont ils ont tout à craindre.</p>
+
+<p>Notons, pour mémoire, quelques dates se rapportant aux
+succès des Egbas :</p>
+
+<p>Le 3 mars 1851, les Dahoméens furent repoussés, après
+un combat acharné de plusieurs heures. Ils laissèrent sur le
+champ de bataille près de dix mille morts, c’est-à-dire les
+deux tiers de l’armée. Le roi de Dahomey lui-même fut sur
+le point d’être pris : il ne dut son salut qu’à une méprise
+de l’ennemi. Un chef de son entourage étant vêtu d’habits
+magnifiques, on le prit pour le roi ; et celui-ci, grâce à
+cette circonstance, put se dérober aux poursuites dont il
+était l’objet et se sauver.</p>
+
+<p>En 1862, nouvelle attaque des Dahoméens. Ils ne s’avancèrent
+que jusqu’à Ibara, détruisant Ichaga le 5 mars, et
+Aïbo le 13 du même mois.</p>
+
+<p>Le 26 mars de l’année suivante (1863), ils vinrent échouer
+devant Abèokouta.</p>
+
+<p>Le 15 mars 1864, les Egbas infligèrent un nouvel et sanglant
+échec aux troupes dahoméennes, qui s’enfuirent en
+désordre ; ils les poursuivirent même jusque sur leur propre
+territoire, et leur firent subir des pertes considérables. Les
+Dahoméens souffrirent beaucoup dans leur fuite tumultueuse ;
+car ils avaient tout ravagé en venant, et tout leur
+manqua, lorsqu’ils se replièrent en arrière.</p>
+
+<p>Le 28 avril 1873, les hordes du Dahomey reparurent encore.
+On n’eut pas plutôt signalé leur présence, qu’elles se
+retirèrent à la faveur de la nuit : la petite vérole avait fait
+de grands ravages dans le camp, et l’on abandonna, gisant
+sur le sol, un grand nombre de morts et de mourants.</p>
+
+<p>L’instinct du pillage est la note caractéristique du Dahomey.
+Aussi, quand on étudie son organisation militaire, on
+découvre sans peine les traits distinctifs d’une bande armée
+pour le brigandage.</p>
+
+<p>Dans la <i>bande dahoméenne</i>, nous trouvons des chefs tels
+qu’il les faut pour des razzias habilement conduites : le
+<i>gogan</i>, ou chef des bouteilles ; le <i>sogan</i><a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, chef des chevaux ;
+le chef des cabris… Ces noms indiquent assez les attributions
+spéciales de ceux qui les portent ; on ne les nomme
+ainsi que parce qu’ils sont chargés de capturer et de centraliser
+chaque chose qui peut augmenter le butin : bouteilles,
+chevaux, cabris…, etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Go</i>, bouteille, et <i>gan</i>, chef ; <i>so</i>, cheval, et <i>gan</i>, chef.</p>
+</div>
+<p>Les chefs dont nous parlons, avec les hommes sous leurs
+ordres, forment le <i>personnel administratif</i>. Ce personnel administratif
+se rattache à l’armée proprement dite, et montre
+le caractère véritable des expéditions entreprises tous les
+ans par le Dahomey. Le Dahomey ne combat pas précisément
+des ennemis : <i>il pille</i>. On ne doit pas s’imaginer qu’il
+se trouve constamment engagé dans des guerres légitimes,
+ou qu’il se met en campagne périodiquement pour tenter
+de nouvelles conquêtes : sans motif et sans déclaration de
+guerre, à la façon des brigands, il tombe à l’improviste sur
+ceux qu’il appelle ses ennemis, et qui ne sont en réalité
+qu’une proie qu’il convoite. Aussi, il choisit son temps :
+mars et avril sont l’époque la plus favorable à ses desseins,
+et les dates que nous avons notées plus haut nous reportent
+à cette période de l’année. Si le Dahomey faisait la guerre
+dans un but de conquête, pour venger une offense, pour
+obtenir l’exécution d’une promesse ou le redressement d’un
+grief, il ne lui serait pas loisible de choisir son temps et de
+reprendre la lutte annuellement.</p>
+
+<p>J’insiste sur ces détails, parce que, je le répète, ils mettent
+en relief le caractère des expéditions dahoméennes,
+en même temps qu’ils expliquent la multiplicité de ces
+expéditions. Le Dahomey est moins un État militaire puissant
+qu’un peuple de pillards bien organisé, et protégé dans
+son repaire par la nature elle-même.</p>
+
+<p>Parlons maintenant de l’<i>armée proprement dite</i>. Elle se
+compose : 1<sup>o</sup> des <i>troupes régulières permanentes</i> ; 2<sup>o</sup> des <i>contingents</i>
+soumis au service uniquement en vue d’une expédition
+projetée, et qui forment en quelque sorte une espèce
+de <i>réserve</i>.</p>
+
+
+<p class="h3">1<sup>o</sup> TROUPES RÉGULIÈRES PERMANENTES.</p>
+
+<p>Seul à la côte des Esclaves et bien loin au delà, le roi de
+Dahomey a des troupes régulières permanentes : il a les
+<i>amazones</i> et les <i>soflimatas</i>, deux corps qui sont la bande du
+roi ; véritables corps de discipline dans lesquels on enrégimente
+ce qu’il y a de pire parmi les femmes et parmi les
+hommes du royaume.</p>
+
+<p>Une femme est-elle surprise en adultère ; se rend-elle insupportable
+par son humeur acariâtre, par son caractère
+indocile, sa rudesse, sa dureté ? On la donne au roi, qui,
+lorsqu’il ne la livre pas au bourreau, en fait une amazone.</p>
+
+<p>Les soflimatas se recrutent de la même façon ; seulement
+ce sont des hommes. Amazones et soflimatas ont tout ce
+qu’il faut pour réussir dans le brigandage. Du reste, on les
+forme bien au rude métier auquel ils sont destinés. Qu’on
+en juge par ce que M. Borghéro a raconté, pour en avoir
+été témoin oculaire.</p>
+
+<p>« Le lendemain, 29 novembre (1861), dit-il, vers midi,
+le roi me fit appeler à la place d’armes, pour assister au
+spectacle vraiment merveilleux que les guerrières voulaient
+me donner, afin de me montrer leur bravoure. Une centaine
+de personnes étaient déjà réunies autour du roi, sous
+une belle tente. Quand j’arrivai, le prince se leva aussitôt,
+vint à ma rencontre, et me fit asseoir un instant à côté de
+lui ; puis, me prenant par la main, il me conduisit en personne
+visiter les préparatifs militaires.</p>
+
+<p>« Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé
+un talus, non de terre, mais de faisceaux d’épines très-piquantes,
+sur quatre cents mètres de long, six de large et
+deux de haut. A quarante pas plus loin et parallèlement au
+talus, se dressait la charpente d’une maison d’égale longueur,
+avec cinq mètres de largeur et autant d’élévation.
+Les deux versants de la toiture étaient couverts d’une
+épaisse couche de ces mêmes épines. Quinze mètres au delà
+de cette étrange maison, venait une rangée de cabanes.
+L’ensemble simulait une ville fortifiée, dont l’assaut aurait
+coûté bien des sacrifices. Les guerrières devaient, pieds
+nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines,
+descendre dans l’espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader
+la maison qui représentait une citadelle hérissée de
+défenses, et aller prendre la ville simulée par les cabanes.
+Deux fois repoussées par l’ennemi, elles devaient, au troisième
+assaut, remporter la victoire et, comme gage du
+succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque. Les
+premières à surmonter tous les obstacles recevront de sa
+main le prix de leur bravoure ; car, me disait le roi, la
+valeur militaire est pour nous la première des vertus.</p>
+
+<p>« Le roi donne l’ordre d’attaquer. Aussitôt l’expédition
+entre dans sa première phase. Toute l’armée examine la
+position de la ville à prendre ; on s’avance courbé, presque
+rampant, pour n’être pas aperçu de l’ennemi ; les armes sont
+baissées, et le silence est rigoureux.</p>
+
+<p>« Dans une seconde reconnaissance, nos amazones marchent
+debout, le front haut. Sur trois mille femmes, deux
+cents, au lieu de fusils, sont munies de grands coutelas en
+forme de rasoirs, qui se manient à deux mains, et dont un
+seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerrières
+ont encore leur coutelas fermé.</p>
+
+<p>« Au troisième acte, toutes sont au poste et en attitude
+de combat, les armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant
+devant le roi, il y en a toujours qui veulent lui donner
+des assurances de dévouement et lui promettre la victoire.
+Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille devant le
+front d’attaque. Le roi se lève, va se placer en tête des
+colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné,
+elles se précipitent avec une fureur indescriptible sur le
+talus d’épines, le traversent, bondissent sur la maison également
+d’épines, en redescendent comme refoulées par un
+retour offensif, reviennent par trois fois à la charge, le tout
+avec une telle précipitation que l’œil a peine à les suivre.
+Elles montaient en rampant sur les constructions d’épines
+avec la même facilité qu’une danseuse voltige sur un parquet,
+et pourtant elles foulaient de leurs pieds nus les dards
+acérés du cactus.</p>
+
+<p>« Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient
+déjà atteint le sommet de la maison, une guerrière qui était
+à l’une des extrémités tomba sur le sol d’une hauteur de
+cinq mètres. Elle se tordait les bras en se tenant assise ;
+d’autres guerrières excitaient son courage, quand le roi
+survient, lui lance un regard et un cri d’indignation. Elle
+se relève aussitôt comme électrisée, reprend ses manœuvres,
+et remporte le premier prix. Impossible de rendre la
+scène dans son ensemble. »</p>
+
+<p>Avec de semblables exercices, impossible de ne pas
+devenir <i>brigand consommé</i>, prêt à toute espèce de coup de
+main, et ne reculant devant aucun péril. Au demeurant,
+l’hésitation serait punie de mort. La crainte de tomber sous
+les coups du bourreau et l’enivrement du pillage exaltent
+les esprits, et mettent ces soldats hors d’eux-mêmes.</p>
+
+
+<p class="h3">2<sup>o</sup> CONTINGENTS DE RÉSERVE.</p>
+
+<p>Quand le roi fait un appel de troupes pour la guerre, tout
+homme est soldat. Les femmes elles-mêmes entrent dans les
+rangs de l’armée. Elles sont employées au transport des
+munitions et des vivres ; et souvent elles se jettent dans la
+mêlée, prenant une part effective à l’action. Armées d’une
+petite massue, elles frappent l’ennemi aux jambes et font
+ainsi des prisonniers ; autre manœuvre qui dénote la razzia.</p>
+
+<p>Il y a ce qu’on appelle des chefs de guerre. Chacun a sa
+bande qu’il organise et qu’il dirige.</p>
+
+<p>Le roi veut que ses sujets soient à tout instant prêts à
+entrer en campagne. Aussi s’applique-t-il à les tenir toujours
+dans un détachement réel de toutes choses. De leur richesse,
+de leur prospérité, de leur bien-être, il n’en a de souci que
+pour les entraver et les détruire. Il ne veut pas qu’ils soient
+attachés au sol par une agriculture rémunératrice ; c’est
+pourquoi il en empêche le développement. Il gêne le commerce
+et l’industrie, afin qu’on ne s’y applique point avec
+trop d’ardeur. L’industrie, le commerce et l’agriculture ne
+peuvent produire que ce qui est nécessaire à la consommation
+et aux besoins du moment. On ne dépasse point ces
+limites sans se heurter à des usages restrictifs, à des prohibitions
+non moins arbitraires que tyranniques.</p>
+
+<p>La fortune est un danger, presque un crime, au Dahomey ;
+on n’y peut même jouir sans souci de la <i>médiocrité dorée</i>
+dont parle le poëte. On n’y tolère qu’une médiocrité exempte
+d’attraits pour les sujets, et incapable de créer au roi des
+soucis ou des embarras.</p>
+
+<p>Si l’activité individuelle se tournait librement vers l’agriculture,
+l’industrie et le commerce, on n’aurait plus le cœur
+à la lutte et au pillage. En en étouffant le progrès, le premier
+signal trouve les hommes sans liens qui les retiennent.
+Que de difficultés à surmonter, au contraire ; que de résistances
+à réprimer, si le peuple était retenu par les appâts
+du lucre et du bien-être !</p>
+
+<p>Le soldat de la réserve, on doit le comprendre sans peine,
+se fait de la valeur guerrière une tout autre idée que celle
+que nous en avons, ou qu’en ont les amazones et les soflimatas,
+ces héros de l’attaque et du coup de main. Il ne la
+fait point consister à regarder en face, à attaquer de front
+un ennemi qui se défend, à se battre avec intrépidité, à
+charger avec furie des adversaires opprimés qui font rage
+dans leur résistance désespérée. Il n’ambitionne pas, lui,
+comme ses voisins, comme les Egbas et les guerriers de
+Porto-Novo, par exemple ; il n’ambitionne pas par-dessus
+tout l’honneur de rapporter en triomphe la tête de l’ennemi
+qu’il a tué sur le champ de bataille. Une chose qu’il a plus
+à cœur, c’est de faire une prise importante. Être habile à
+surprendre, agir adroitement et sans trop de danger, savoir
+saisir la proie en évitant de la déprécier ; ne point blesser
+les prisonniers que l’on fait, et en faire beaucoup de la
+sorte ; en un mot, capturer et ne pas avilir le prix de la
+capture : telles sont les principales qualités dont s’honore
+le soldat dahoméen.</p>
+
+<p>Non-seulement ils destinent à être immolés aux fêtes des
+coutumes ceux qu’ils ne réservent pas à la traite et à
+l’esclavage, mais encore ils refusent aux blessés tout soin
+et tout soulagement, insultant à leur malheur par le mépris
+et le sarcasme. Ils dansent et ils font des libations abondantes,
+à la vue des prisonniers torturés par la faim ; et
+ils chantent dans l’orgie de leur cruauté et de leurs barbares
+succès, digne prélude d’immolations plus barbares
+encore.</p>
+
+<p>Maintenant que nous connaissons les éléments de l’armée
+active, disons un mot de la <span class="xs">STRATÉGIE</span>.</p>
+
+<p>Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande
+le Mingan, qui est son ministre de la guerre, et lui adresse
+cette phrase laconique et expressive, empreinte d’une
+férocité digne de lui : « <i>Ma maison est découverte</i>. » Cela
+signifie, en termes plus clairs : les os des anciennes victimes
+ont blanchi ; les crânes dénudés qui ornent mon
+palais ne suffisent plus : allons ! une expédition ! des
+esclaves et des victimes !</p>
+
+<p>Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon
+de rappeler que le palais est une vaste enceinte de maisons,
+de près de trois kilomètres de contour, couronnée autrefois
+de crânes humains.</p>
+
+<p>Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume,
+transmettre l’ordre du roi, et toute la réserve se concentre
+à Abomey.</p>
+
+<p>La campagne est ouverte. Où va-t-on ? Nul ne le sait,
+sinon le Mingan et le Méhou, qui se partagent le commandement
+général. Les voleurs, les brigands se gardent bien
+d’avertir ceux sur lesquels ils vont fondre : aussi les Dahoméens
+ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils tendent.
+Ils ont peur qu’une imprudente révélation ne donne l’éveil
+à leurs adversaires et les fasse courir aux armes ; ils aiment
+tomber sur des gens inoffensifs, inconscients de l’attaque
+et du danger.</p>
+
+<p>Comme il sied à des malfaiteurs, ils se cachent le jour,
+dans les bois et les taillis ; la nuit, ils glissent dans l’ombre,
+avancent sans bruit, évitant d’éveiller l’attention. Cependant,
+ils surprennent les ouvriers imprévoyants qui se
+rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut des
+arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont
+pas en nombre, si l’on n’a pas à craindre que quelqu’un
+échappe et aille jeter le cri d’alarme, on s’en saisit. Si l’on
+a quelque chose à craindre, on se tient coi, et on laisse
+passer.</p>
+
+<p>Peu à peu, les troupes approchent du pays qui doit être
+ravagé. Elles attendent pour l’attaque décisive d’avoir
+affaibli l’ennemi par des prises répétées. Lorsqu’elles ont
+assez capturé au dehors, elles se disposent à l’assaut. Le
+Mingan et le Méhou se séparent, divisant l’armée en deux
+colonnes ; la ville ou la bourgade est cernée, enlevée d’assaut
+et mise à sac. C’est à ce moment que les amazones et
+les soflimatas montrent ce qu’ils sont : des chenapans armés
+pour mal faire. En même temps qu’ils répandent le tumulte
+et la terreur partout autour d’eux, les bandes de la réserve
+opèrent la razzia.</p>
+
+<p>Au retour de l’expédition, le chant célèbre les exploits
+de la campagne, de même qu’il avait signalé le départ.
+Voici des échantillons de ces hymnes guerriers :</p>
+
+
+<p class="h3">AVANT LA CAMPAGNE.</p>
+
+<p class="c">1</p>
+
+<p>C’est la guerre : aux armes ! Resterons-nous sans tirer le
+fusil ? — Non ! le tafia ne se peut changer en eau ! le pitou<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>
+ne se change pas en eau !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Pitou</i>, espèce de bière du pays.</p>
+</div>
+<p class="c">2</p>
+
+<p>Voici le jour ! réunissons-nous. Ce jour est le bon ! Ceux
+qui sont morts ont noblement terminé leur carrière ; nous,
+nous irons voir les lieux où ils sont tombés.</p>
+
+<p class="c">3</p>
+
+<p>Quoi que vous fassiez en ce monde, la mort viendra ; elle
+viendra, la mort ! Il n’y a que la pierre qui puisse dire :
+« Les rochers des montagnes ne meurent pas. »</p>
+
+
+<p class="h3">AU RETOUR.</p>
+
+<p class="c">1</p>
+
+<p>Le feu est ardent : le feu n’arrête pas le forgeron, il ne
+l’empêche pas de forger.</p>
+
+<p class="c">2</p>
+
+<p>Le feu petille : le feu n’effraye pas le forgeron, il ne
+l’empêche pas de forger.</p>
+
+<p class="c">3</p>
+
+<p>Acaba a détruit Jahasé ; il a exposé comme trophée le
+tam-tam que Kpolou battait.</p>
+
+<p class="c">4</p>
+
+<p>Jéhumé s’est servi de ce tam-tam, et il a pris le nom
+d’<i>épée qui se jette dans la mêlée</i>.</p>
+
+<p class="c">5</p>
+
+<p>Le tam-tam des combats est dans l’enthousiasme : le tam-tam
+chante victoire au danseur.</p>
+
+<p>Nous voici de retour !</p>
+
+<p><i>N. B</i>. — Acaba et Jéhumé sont deux rois de Dahomey.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La pantomime et la danse sont l’accompagnement obligé
+des chants du soldat dahoméen. Il est intéressant d’assister
+au spectacle d’hommes en armes, s’agitant, pirouettant et
+faisant des saluts militaires. Ces fusils que l’on porte en
+sens divers ; ces épées nues qui se meuvent avec dextérité
+au-dessus des têtes, en traçant mille sinuosités dans l’air ;
+ces êtres humains qui grimacent et font des contorsions :
+toute cette mêlée forme un tableau dont il est difficile de
+donner une idée.</p>
+
+<p>Pour saluer quelqu’un et lui faire honneur, au milieu de
+ces vives évolutions, les soldats tournent leur fusil contre
+lui, et portent sur sa tête ou sur sa poitrine la pointe de
+leur épée, tandis qu’ils passent auprès de lui en tournoyant.</p>
+
+<p>Dans le chant de départ que nous avons cité plus haut,
+deux strophes sur trois tendent à mettre dans l’âme des
+combattants, non l’amour de la patrie (il n’en est pas question),
+mais le mépris de la mort. Quoi qu’ils fassent et quoi
+qu’ils disent, ces guerriers ont encore des appréhensions,
+fort naturelles, du reste. Ils se chargent littéralement d’amulettes,
+que la superstition leur représente comme des préservatifs :
+ils en ont à la tête, au cou, aux bras, sur la poitrine,
+autour des reins, aux jambes, aux pieds, partout.
+Certains tiennent à la main et agitent devant eux une queue
+de cheval, de cabri ou d’autre animal, afin de chasser et de
+faire dévier les balles ennemies.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22"><span class="first">CHAPITRE XXII</span><br>
+<span class="xsmall">SACRIFICES HUMAINS ET TRAITE DES NÈGRES.</span></h2>
+
+
+<p>Depuis Adahounzou, qui régnait au milieu du dix-septième
+siècle, le trafic infâme des esclaves et les non moins
+infâmes sacrifices humains ont toujours été la grande, la
+principale préoccupation du Dahomey. Ces deux institutions,
+car ce sont <i>de véritables institutions</i>, ont absorbé toute
+l’activité de la nation et entraîné, comme conséquence nécessaire,
+la <i>chasse à l’homme</i> dont nous avons étudié l’organisation
+dans le chapitre précédent.</p>
+
+<p>Je dis que les <i>sacrifices humains</i> sont une véritable institution.
+C’est la coutume qui les réclame : les fêtes où on les
+fait sont les <i>fêtes des coutumes</i>. La coutume est tellement impérieuse
+en cette matière, que Ghézo fut empoisonné, ainsi
+que nous l’avons vu, pour avoir montré quelque répugnance
+à s’y soumettre, et pour avoir essayé de diminuer le nombre
+des victimes. Gréré ne fut choisi pour lui succéder qu’après
+avoir promis aux féticheurs de donner un nouvel essor à
+ces sacrifices abominables.</p>
+
+<p>Le trafic des esclaves aussi est une institution sociale : il
+donna longtemps les principaux revenus au roi ; et si les
+revenus ont bien diminué de ce côté, ils ne sont pas taris
+encore.</p>
+
+<p>A plusieurs reprises, des Européens ont essayé de faire
+comprendre au roi qu’il ferait bien de renoncer à ces coutumes,
+aussi bien qu’à la chasse à l’homme. On s’est efforcé
+de lui insinuer que l’agriculture et le commerce légal amèneraient
+dans le royaume la prospérité et la richesse. Tous
+les efforts ont échoué jusqu’à présent ; et M. Borghéro raconte,
+dans les <i>Annales de la propagation de la foi</i>, qu’il ne
+put obtenir de converser directement avec le roi sur ce
+sujet. Toutefois, il parvint à traiter indirectement la question.
+La réponse qu’il obtint confirme ce que j’avance.</p>
+
+<p>« Gréré me faisait dire : qu’on ne pouvait débattre ces
+questions en sa présence ; que si tout autre blanc l’eût osé,
+aucune considération n’aurait empêché Sa Majesté d’en faire
+un châtiment exemplaire ; <i>que les sacrifices humains étaient
+nécessaires à la conservation de la monarchie</i> ; qu’en les jugeant
+avec mes idées d’Europe, je tenais un langage qui, dans la
+bouche d’un autre, serait taxé de <i>bêtise</i>…</p>
+
+<p>« … Quant à la vente des esclaves, il me fut dit : que
+le roi était étranger à ce commerce<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> ; que les gouvernements
+d’Europe l’avaient toujours favorisé ; que les Anglais
+avaient fait longtemps la traite des nègres, et que s’ils s’opposaient
+maintenant à ce trafic, ils étaient seuls à en poursuivre
+l’abolition. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> C’est pourtant lui qui l’alimente.</p>
+</div>
+
+<p class="h3">SACRIFICES HUMAINS.</p>
+
+<p>Nous ne nous étonnons pas de ce que le roi de Dahomey
+juge les sacrifices, et même les sacrifices humains, nécessaires
+à la conservation et à la prospérité de l’État. Ce n’est
+point par pure superstition ou par simple préjugé qu’il
+croit à l’efficacité du sacrifice. Tous les peuples y ont cru
+comme lui, et avec raison ; car l’homme, condamné à
+mourir à cause de son péché, doit racheter sa vie en livrant
+volontairement la vie d’une victime. A Rome, chez les
+Phéniciens, à Carthage, en Égypte, dans l’Inde…, nous
+trouvons des sacrifices partout, et presque partout des
+sacrifices humains. Jusque-là, le Dahomey ne fait pas
+exception.</p>
+
+<p>Ce qu’il y a de particulier dans ce royaume, c’est la multitude
+des victimes ; c’est la barbarie que l’on étale dans ces
+sacrifices ; c’est que les sacrifices humains y sont <i>une coutume
+et une fête</i>. Tous les ans, vers les mois d’août et d’octobre,
+ont lieu des massacres en masse, massacres dont on
+se fait un jeu et dont on se glorifie.</p>
+
+<p>Je ne puis me rappeler sans frémir d’indignation et
+d’horreur ce que j’ai entendu raconter par des témoins
+oculaires, de ces orgies de cannibales, où le rire et le ricanement
+répondent au râle de l’agonie. Il me semble voir
+encore la terreur peinte sur le visage d’un muet qui, à
+Wydah, me représentait par une pantomime animée ce
+qu’il avait eu sous les yeux à Abomey, durant les coutumes.
+J’ai vu, à Porto-Novo, des crânes incrustés dans les murs
+du temple de la mort, des têtes exposées sur des pieux, au
+milieu d’une place publique ; des cadavres pendus aux
+branches d’arbres ; des cadavres mutilés, abandonnés dans
+les champs, dévorés à demi par les bêtes ; des ossements
+épars çà et là… Je frissonnais… Et dire que tout cela n’a
+rien d’horrible, en comparaison des <i>fêtes des coutumes !</i>…
+<span class="xs">DES FÊTES</span> !</p>
+
+<p>Laissons parler ceux qui y assistèrent. Habituellement le
+roi invite les blancs de Wydah à ces fêtes. Son invitation
+n’est rien moins que désintéressée, car il a surtout en vue
+de solliciter des cadeaux ; peut-être aussi son orgueil serait-il
+flatté de la présence des blancs. Du reste, présent ou absent,
+le blanc ne saurait éviter de donner à manger au roi en
+cette circonstance solennelle.</p>
+
+<p>En 1860, M. Lartigue, agent de la maison V. Régis, se
+rendit à Abomé, et publia sur ce qu’il avait vu des détails
+que nous trouvons résumés dans les <i>Annales de la propagation
+de la foi</i>.</p>
+
+<p>« Le 13 juillet, y dit M. Lartigue, arrivé à Toffo, j’ai reçu
+la visite d’une escouade du roi, accompagnant à Wydah un
+cabécère nouvellement nommé, orné de tous ses attributs
+et destiné à être noyé à l’embouchure de la rivière, afin
+que le fétiche continue d’attirer les navires de commerce,
+et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui
+se passe au Dahomey. En expédiant ces sortes de messages
+dans l’autre monde, on leur donne une bouteille de tafia et
+quelques piastres pour les frais de la route.</p>
+
+<p>« Le 15, on est venu me prévenir qu’il fallait aller me
+poster sur la route d’Agbomé, afin d’y attendre le passage
+du roi. Celui-ci, après avoir sacrifié une cinquantaine de
+prisonniers, est sorti de son palais au bruit de la mousqueterie.
+Immédiatement a commencé le défilé de tous les
+cabécères, chacun selon son grade, les moins élevés en tête.
+Le milieu de la cour était tendu de nattes et de tissus
+divers ; le roi seul et ses femmes pouvaient marcher dessus.
+Sur un des côtés cheminaient les troupes, au son de toutes
+les musiques, au bruit étourdissant de quatre à cinq cents
+tam-tams, et en tirant des coups de fusil.</p>
+
+<p>« Quand le méhou parut, on me fit signe de monter en
+hamac et de suivre l’allure de son cheval, qui allait constamment
+au petit trot. Alors eut lieu la scène la plus
+fantastique qu’il soit possible d’imaginer : vingt mille nègres
+à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas gymnastique
+sur un chemin rendu étroit par celui qui servait
+de voie royale, et qu’il fallait bien se garder de fouler ; ce
+peuple, ruisselant de sueur, luttant de vitesse pour ne pas
+se laisser atteindre par les gens du roi, qui arrivaient par
+derrière avec la même célérité : tout cela formait un tableau
+infernal.</p>
+
+<p>« Le 16, la même course a recommencé ; puis un captif,
+fortement bâillonné, a été présenté au roi, par le ministre
+de la justice, qui a demandé au prince s’il avait à charger
+le prisonnier de quelque commission pour son père. En
+effet, il en avait ; et plusieurs grands du royaume sont
+venus prendre ses ordres, et sont allés les transmettre à la
+victime, qui répondait affirmativement par des signes de
+tête. C’était chose curieuse à voir que la foi de cet homme
+qu’on allait décapiter, à remplir la mission dont on allait le
+charger. Après lui avoir remis, pour ses frais de route, une
+piastre et une bouteille de tafia, on l’a expédié. Deux heures
+après, quatre nouveaux messagers partaient dans les mêmes
+conditions ; mais ceux-ci étaient accompagnés d’un vautour,
+d’une biche et d’un singe, bâillonnés comme eux.</p>
+
+<p>« Une fois ces courriers partis, avec leurs dépêches
+d’outre-tombe, le roi est monté sur son tabouret, a revêtu
+ses armes de bataille, a fait à son peuple un long et belliqueux
+discours, qu’il a terminé en interpellant ses braves,
+leur demandant s’ils étaient prêts à le suivre partout où il
+aurait décidé de porter la guerre. Il est impossible de rendre
+la scène d’enthousiasme qui répondit à cet appel.</p>
+
+<p>« Le 18, largesses du roi à ses troupes. Tout chef est
+porté sur les épaules d’un soldat. Chaque bataillon a pour
+marque distinctive une bande d’étoffe de différentes couleurs,
+attachée aux cheveux, afin que les soldats du même
+corps puissent se reconnaître dans la lutte acharnée qui se
+prépare. De plus, chaque militaire a un sac attaché sur le
+ventre, pour y renfermer promptement l’objet que le roi
+va lancer de sa propre main, sinon le voisin a le droit de
+s’en emparer. Une fois dans le sac, il est sacré. Les distributions
+se composaient de cauris et de tissus. Dès qu’un
+prix était jeté à la foule, on se ruait en masse pour le
+saisir ; les rangs étaient si compactes que la majeure partie
+de ceux qui ne pouvaient pénétrer à l’endroit où l’on s’en
+disputait, escaladaient ce pêle-mêle de lutteurs, et cheminaient
+sur leurs têtes et leurs épaules, comme sur un
+plancher. D’autres à leur tour, montant sur cette seconde
+couche, formaient un nouvel étage et ressemblaient à une
+pyramide humaine qui, dans une oscillation plus forte,
+s’effondrait tout à coup, pour aller recommencer ailleurs.</p>
+
+<p>« Le 23, j’assiste à la nomination de vingt-trois cabécères
+et musiciens qui vont être sacrifiés, pour entrer au service
+du roi défunt.</p>
+
+<p>« Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte
+les têtes sur différents points de la ville, au son d’une
+grosse clochette.</p>
+
+<p>« Le 29, on se prépare à offrir, à la mémoire du roi
+Ghézo, les victimes d’usage. Les captifs ont un bâillon en
+forme de croix, qui doit les faire énormément souffrir. On
+leur passe le bout pointu dans la bouche ; il s’applique sur
+la langue, ce qui les empêche de la doubler et par conséquent
+de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux
+hors de la tête. Dans la nuit prochaine, il y aura grand
+massacre.</p>
+
+<p>« Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries.
+La place du palais exhale une odeur infecte ; quarante mille
+nègres y stationnent jour et nuit, au milieu des ordures. En
+y joignant la vapeur du sang et les émanations des cadavres
+en putréfaction, dont le dépôt est peu éloigné, on croira
+sans peine que l’air qu’on respire ici est mortel. Les 30 et 31,
+les principaux mulâtres de Wydah offrent leurs victimes
+qu’on promène trois fois autour de la place, au son d’une
+musique infernale. La troisième ronde achevée, le roi
+s’avance vers la députation, et, tandis qu’il félicite chaque
+donateur, l’égorgement s’accomplit.</p>
+
+<p>« Pendant ces deux dernières nuits il est tombé plus de
+cinq cents têtes. On les sortait du palais à pleins paniers,
+accompagnés de grandes calebasses dans lesquelles on avait
+recueilli le sang, pour en arroser la tombe du roi défunt.
+Les corps étaient traînés par les pieds et jetés dans les
+fossés de la ville, où les vautours, les corbeaux et les loups
+s’en disputent les lambeaux qu’ils dispersent un peu partout.
+Plusieurs de ces fossés sont comblés d’ossements
+humains.</p>
+
+<p>« Les jours suivants, continuation des mêmes sacrifices.</p>
+
+<p>« La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé
+dans la terre. Ghézo est au milieu de toutes ses femmes
+qui, avant de s’empoisonner, se sont placées autour de lui,
+suivant le rang qu’elles occupaient à sa cour. Ces morts
+volontaires peuvent s’élever au chiffre de six cents.</p>
+
+<p>« Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières,
+destinées à prendre soin du roi Ghézo dans l’autre monde.
+Elles paraissent deviner le sort qui les attend, car elles sont
+tristes et regardent souvent derrière elles. On les tuera
+cette nuit d’un coup de poignard dans la poitrine.</p>
+
+<p>« Le 5, jour réservé aux offrandes du roi. Elles forment
+une collection de tout ce qui est à l’usage d’un monarque
+africain : quinze femmes et trente-cinq hommes bâillonnés
+et ficelés, les genoux repliés jusqu’au menton, les bras attachés
+au bas des jambes, et maintenus chacun dans un panier
+qu’on porte sur la tête. Le défilé a duré plus d’une heure
+et demie. C’était un spectacle diabolique, que de voir l’animation,
+les gestes, les contorsions de toute cette négraille.</p>
+
+<p>« Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant
+fonction de cochers autour d’un petit carrosse destiné à être
+envoyé au défunt, en compagnie de ces malheureux. Ils
+ignoraient leur sort. Quand on les a appelés, ils se sont
+avancés tristement, sans proférer une parole ; un d’eux
+avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils
+ont été tués tous les quatre comme des poulets, par le roi
+en personne.</p>
+
+<p>« Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite
+au milieu de la place. Sa Majesté est venue s’y asseoir,
+accompagnée du ministre de la justice, du gouverneur de
+Wydah et de tous les hauts personnages du royaume, qui
+allaient servir de bourreaux. Après quelques paroles échangées,
+le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitôt
+tous les coutelas se sont tirés et les têtes sont tombées. Le
+sang coulait de toutes parts ; les sacrificateurs en étaient
+couverts, et les malheureux prisonniers, qui attendaient
+leur tour au pied de l’estrade, étaient teints en rouge…</p>
+
+<p>« Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi,
+après quoi le roi se mettra en campagne pour faire de nouveaux
+prisonniers et recommencer sa fête des Coutumes
+vers la fin d’octobre. Il y aura encore sept ou huit cents
+têtes abattues. »</p>
+
+<p>Quelle horreur ! que de sang ! quelle barbare cruauté !
+On porta le nombre des victimes immolées dans les circonstances
+dont parle M. Lartigue, à plus de deux ou trois mille.</p>
+
+<p>M. Borghéro, parlant, lui aussi, de ce qu’il a vu, ne peut
+contenir l’indignation qui envahit son âme. « Quand nous
+débouchâmes sur la place d’armes, dit-il en racontant une
+excursion qu’il fit dans les rues de la capitale, j’aperçus de
+loin comme une rangée de fourches d’où pendaient des
+corps qu’à cette distance je pris pour des animaux, ne pensant
+pas que ce pût être des hommes. Quand je vis que la
+longueur des jambes égalait celle du corps, je compris que
+c’étaient des gens sacrifiés. Vous dire ce que je ressentis
+dans tout mon être à une telle vue m’est impossible. Mon
+premier mouvement fut de serrer fortement mes mains
+crispées, en m’écriant : « Ah ! vengeance de Dieu, où te
+caches-tu ? » Me tournant ensuite vers mon guide avec
+une expression de colère, je lui dis : « Pourquoi m’avez-vous
+fait passer par ici ? Jamais je n’aurais cru trouver de
+pareilles horreurs. — Ni moi non plus, me répondit-il,
+car je n’en savais rien, et nous n’avons que cette voie. »
+Nous continuâmes donc notre route, en nous éloignant au
+plus vite ; mais le hideux spectacle se représentait à chaque
+instant. Arrivés près d’une enceinte, nous fûmes presque
+asphyxiés par la puanteur des cadavres qu’on y avait accumulés,
+car on ne se donne pas la peine de les ensevelir. Des
+milliers de vautours, des chiens, des porcs, des loups rôdent
+alentour, en convoitant une si abondante pâture. Les toits
+des maisons sont couverts des débris qu’y ont portés les
+oiseaux de proie. Ce qui est bien significatif, c’est que mon
+guide, qui connaît parfaitement les usages du Dahomey et
+qui était toute la journée à flâner dans les rues, ignorait
+que ces corps, tués depuis deux jours, fussent encore là, et
+il l’ignorait, pour sûr, car il avait l’ordre de ne pas me laisser
+approcher d’un endroit où il y avait des morts exposés.
+Ainsi, depuis une semaine, je ne passais plus devant le palais
+royal, parce qu’il y avait constamment des têtes coupées
+chaque nuit.</p>
+
+<p>« Vous trouvez sans doute que je vous retiens trop longtemps
+au milieu de cet épouvantable charnier ; mais la
+vérité doit l’emporter sur vos délicatesses, et il vous faut
+entendre un dernier mot sur l’appareil des sacrifices humains.
+La nuit de ces boucheries, personne ne peut circuler dans la
+ville, depuis le soir jusqu’au matin ; si quelqu’un est rencontré
+par les rues, on l’assomme à coups de massue. Seulement,
+des compagnies de musiciens se promènent dans
+l’ombre en chantant d’un ton lugubre. Vers minuit, une
+décharge de mousqueterie annonce le commencement des
+exécutions. Les victimes sont amenées sur la place par séries
+de vingt-quatre ou de trente ; on leur bouche toutes les
+voies de la respiration, et on les fait mourir en leur pressant
+la poitrine. Le canon indique la fin de la tuerie. Ensuite une
+partie des suppliciés est pendue par les pieds aux fourches
+dont j’ai parlé plus haut, entre deux sacs remplis, dit-on,
+de membres humains découpés ; une autre partie est revêtue
+de costumes symboliques par des gens qui font profession
+de cette industrie, et placée sur plusieurs arcs de triomphe,
+debout ou assis, dans l’attitude de leur rôle. Il y en a qui
+ont l’air de jouer de la musique ; d’autres ont des poses
+militaires ; d’autres ont une position théâtrale, mais toujours
+avec une telle justesse de représentation, qu’à petite distance
+on les prendrait pour vivants, si les vautours qui rôdent
+autour d’eux n’indiquaient bien clairement que ce sont des
+cadavres. En même temps, devant le palais royal, sont
+exposées des centaines de têtes, et le peuple passe indifférent
+à côté de ces scènes, auxquelles il est du reste tellement
+habitué qu’il ne s’en émeut plus. Les enfants s’amusent près
+des victimes, et jouent pour ainsi dire avec les morts ; pour
+les hommes, une hécatombe de victimes humaines est chose
+si commune, surtout depuis l’avénement du nouveau roi,
+qu’elle n’éveille pas même leur attention.</p>
+
+<p>« Les diverses façons d’immoler varient, au Dahomey,
+selon le caprice et l’ingénieuse méchanceté des bourreaux.
+L’une des plus horribles, sans doute, est de clouer, sur une
+grosse poutre fixée au sol, un ou plusieurs hommes par les
+pieds, avec défense de leur donner aucun aliment. Exposés
+au soleil du jour et à la rosée de la nuit, ils meurent ordinairement
+au troisième jour, tandis que les curieux s’amusent
+à contempler les convulsions de ces infortunés. »</p>
+
+<p>Ajouterons-nous qu’au milieu de ces scènes dégoûtantes,
+on voit des gens qui arrachent les yeux des victimes et qui
+les mangent ? Dirons-nous que d’autres prennent le cœur,
+encore palpitant, et qu’ils le déchirent de leurs dents ? Chose
+révoltante à penser ! les enfants s’y exercent à des jeux de
+sauvage cruauté : ils plantent des épines dans le corps des
+victimes encore vivantes et enchaînées, et ils se rient de la
+souffrance et des convulsions des patients.</p>
+
+<p>Les deux voyageurs dont nous venons d’invoquer le témoignage
+parlent des cadavres exposés sans sépulture et pourrissant
+en plein air. Il ne faut pas croire que ce fait soit le
+résultat de l’incurie et de l’imprévoyance : on agit ainsi <i>de
+propos délibéré et par principe</i> : les victimes sont privées de
+sépulture, parce que ce sont des victimes, objet de rebut
+voué au mépris public. Malheur à quiconque pousserait
+l’audace jusqu’à critiquer ce qui se fait !</p>
+
+<p>Lorsqu’un nouveau roi procède aux funérailles de son
+prédécesseur, il lui érige, à l’occasion des Coutumes, un
+mausolée digne de lui, digne du Dahomey. Le mortier qui
+sert à bâtir cette case funéraire est pétri avec du sang humain
+et du tafia. On mêle à la boue des verroteries et du corail.
+Cette case s’appelle <i>missanga</i>.</p>
+
+<p>Un fils du Yévogan de Wydah, jeune homme intelligent et
+habile comme son père, s’amusa à faire des croquis de certains
+supplices auxquels il avait assisté <i>au Dahomey</i>. Ces croquis,
+reproduits par la <i>Revue des Missions catholiques</i>, représentent
+des tortures dont nous n’avons pas parlé encore. Sans
+avoir la prétention de tout dire, nous ne pouvons garder le
+silence sur ce point. On y voit de pauvres malheureux : l’un
+pendu par les pieds et emmaillotté dans une natte ne laissant
+paraître que la tête dans le bas ; l’autre pendu par la tête,
+qui se perd dans une espèce de sac ; un troisième, pris par le
+milieu du corps dans une trappe : tous les trois destinés à
+mourir de faim dans cet état et à être, vivants, la proie des
+vautours. Dans d’autres croquis, la même revue nous fait
+assister au hideux spectacle d’un homme brûlé vif, d’un
+second, attaché sous les aisselles, pendu à une branche
+d’arbre et privé de ses quatre membres, que l’on a tranchés ;
+d’autres victimes tuées à coups de lance ou assommées
+dans les forêts par les féticheurs.</p>
+
+<p>Disons, à l’honneur de la nature humaine, que l’habitude
+de tant d’atrocités n’a pu étouffer tout sentiment dans le
+cœur du roi. Un Français, M. Colonna de Lecca, dans un
+voyage qu’il fit à Abomé, fut invité à une cérémonie publique.
+Il ne put voir sans frémir l’exécution d’une victime, et il
+donna des signes d’une vive indignation. Le roi sourit : « Je
+sais, lui dit-il, que tu es l’ami des Pères<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> et que tu penses
+comme eux. Que veux-tu ? <i>il le faut !!!</i> Par goût, j’y aurais
+déjà renoncé. Et puis, <i>il y a des blancs qui m’envoient des victimes</i>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Les missionnaires.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p class="h3">TRAFIC DES ESCLAVES.</p>
+
+<p>L’Afrique a toujours été, plus que toute autre contrée, la
+terre de l’esclavage, et nous trouvons des nègres esclaves
+dès la plus haute antiquité. Il y en avait, comme rameurs,
+sur les galères des Carthaginois, et l’histoire rapporte qu’en
+un seul jour, Hasdrubal en acheta <i>cinq mille, venant des bords
+du Niger</i>.</p>
+
+<p>L’esclavage étant en vigueur dans tout le continent africain,
+on ne saurait y reconnaître un des traits caractéristiques
+du Dahomey. Une chose distingue ce pays des autres
+contrées, c’est le <i>trafic des esclaves :</i> non-seulement il a été un
+des principaux foyers de la traite, mais encore il est organisé
+pour la traite, puisque ses razzias annuelles, tendant à
+procurer des esclaves, rentrent dans l’essence même de sa
+constitution.</p>
+
+<p>Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans
+les contrées environnantes que la côte prit, sur ce point, le
+nom de <i>Côte des Esclaves</i>. Le Dahomey surtout a mérité cette
+dénomination. Nous avons vu que ce fut le premier point,
+dans ces parages, où la traite fonda des établissements.
+En 1660, Ardres eut un comptoir ; les deux royaumes
+d’Ardra et de Juda, avant d’être conquis par le Dahomey,
+faisaient le commerce des esclaves avec les Européens ; le
+Dahomey lui-même y participait par l’intermédiaire de ces
+deux États.</p>
+
+<p>Ghézo avait raison de dire « que les gouvernements
+d’Europe avaient toujours favorisé la vente des esclaves ;
+que les Anglais, loin de s’y être toujours opposés, avaient
+fait longtemps la traite des nègres ». Oui, Français, Anglais,
+Hollandais, Portugais aidèrent à cet indigne forfait de la
+chasse à l’homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidèrent
+en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume
+le trafic des esclaves. Les rois accordèrent le monopole de
+ce commerce à certaines compagnies qui, seules, avaient le
+droit de former des comptoirs. L’Europe entière reconnut
+la traite des nègres et fut de connivence.</p>
+
+<p>Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit des établissements
+européens de Savi et de Wydah, tous fondés en vue
+du trafic dont nous parlons. Du reste, la traite ne se faisait
+pas seulement à terre, dans les comptoirs : les navires trafiquaient
+aussi directement avec les chefs des tribus de la
+côte : les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin.</p>
+
+<p>Cantu calcule qu’il a dû s’exporter « 15 millions de nègres
+dans le cours d’un siècle, et qu’il a dû en périr autant dans
+le trajet ». Voici quelques chiffres qui regardent spécialement
+le Dahomey :</p>
+
+<p>A l’époque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient
+plus de 2,000 nègres tous les ans.</p>
+
+<p><i>Durant l’année 1776</i>, on en exporta à bord des navires :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>français</td>
+<td class="c left1"><div><span class="d5">6,150</span></div></td></tr>
+<tr><td>portugais</td>
+<td class="c left1"><div><span class="d5">3,000</span></div></td></tr>
+<tr><td>anglais</td>
+<td class="c left1"><div><span class="d5">1,000</span></div></td></tr>
+<tr><td class="bot">Soit un total de</td>
+<td class="c left1"><div><span class="btop d5">10,150</span></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<p><i>Durant l’année 1787</i>, l’exportation fut, par navires :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>français</td>
+<td class="c left1"><div><span class="d4">937</span></div></td></tr>
+<tr><td>portugais</td>
+<td class="c left1"><div><span class="d4">2,107</span></div></td></tr>
+<tr><td>anglais</td>
+<td class="c left1"><div><span class="d4">561</span></div></td></tr>
+<tr><td class="bot">Total</td>
+<td class="c left1"><div><span class="btop d4">3,605</span></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<p class="noindent">c’est-à-dire près de deux tiers de moins qu’en 1776.</p>
+
+<p><i>N. B.</i> — Les Portugais se maintiennent. Leur fort de
+Wydah a été occupé jusqu’en 1776.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne comprendrait pas l’écart énorme survenu dans le
+chiffre de l’exportation dahoméenne, à onze ans d’intervalle
+seulement, si l’on ne savait qu’un changement considérable
+s’opérait dans les idées, soit aux colonies, soit en
+Europe. Dans les colonies, la prédication des missionnaires
+donnait avec zèle les nobles enseignements de la charité
+chrétienne ; en Europe, on commençait à élever la voix
+contre les atrocités de la traite et de l’esclavage colonial.
+<i>Les amis des noirs</i> allaient s’organiser en société en Angleterre
+et à Paris, et déjà ils faisaient entendre des protestations
+énergiques contre l’état de choses existant.</p>
+
+<p>Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la
+traite, lorsqu’ils dévoilèrent les abus criants qui se produisaient
+dans les colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer
+ce qu’il y avait d’erroné et d’hypocrite dans ce prétexte
+des esclavagistes ; « les noirs sont moins malheureux
+dans les colonies qu’ils ne l’étaient en Afrique ».</p>
+
+<p>Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes
+d’humanité. La France et l’Angleterre, qui avaient peut-être
+plus de reproches à se faire, prirent l’initiative des lois humanitaires
+qui ont aboli la traite des nègres. Dans le tableau
+des exportations de 1787, nous avons vu ces deux nations
+figurer dans des proportions fort restreintes. Bientôt après,
+elles supprimèrent les primes accordées précédemment aux
+marchands négriers, prohibèrent légalement la traite, établirent
+des croisières le long de la côte, afin d’assurer l’exécution
+des lois nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne
+garde, quel que fût le mobile qui les poussât dans la voie
+de la répression.</p>
+
+<p>Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes
+acceptaient et prescrivaient l’abolition de la traite des noirs ;
+malgré les conventions conclues par la France et l’Angleterre
+avec divers peuples de l’Afrique, dans le même but ;
+malgré une surveillance des plus actives ; malgré les peines
+rigoureuses édictées par les gouvernements contre ceux qui
+se livraient à la traite, cet infâme trafic continua <i>de fait</i>
+jusqu’en 1865.</p>
+
+<p>Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce
+de contrebande. Les derniers marchands d’esclaves
+que nous voyons au Dahomey étaient tous Portugais, de
+nom et d’origine : Suarez et Medeiros, Francisco de Souza,
+Domingo Martins… Ces deux derniers furent les associés
+du roi, agissant de concert avec lui ; combinant à leur avantage
+commun le mouvement des troupes ; se réservant le
+monopole du commerce, et se l’assurant par toute sorte de
+moyens. Sous leur direction, la traite sembla reprendre avec
+plus de vigueur ; car la Havane et le Brésil n’étaient pas
+tellement fermés aux arrivages qu’on n’y pût trouver un
+débouché. Le commerce y était même d’autant plus lucratif
+que la marchandise était plus rare.</p>
+
+<p>La seule difficulté sérieuse était d’éviter les croiseurs.
+Cela n’était pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la
+voile, et des forfaits d’un nouveau genre vinrent ajouter aux
+horreurs de la traite. Un négrier se voyait-il sur le point
+d’être capturé, on amenait toute la cargaison sur le pont
+et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaître les
+pièces à conviction. Ces noyades de tout un chargement
+d’esclaves se produisirent fréquemment, tant que les négriers
+allaient à la voile. A la fin, pour échapper aux vapeurs
+de la croisière, les trafiquants de chair humaine utilisèrent,
+eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire à vapeur, emportant
+à chaque voyage plus de mille nègres, fit sept voyages
+sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des
+bénéfices énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait
+approcher ceux de la croisière jusqu’à la portée du canon.
+Il restait sous vapeur, et continuait son chargement en attendant
+qu’ils arrivassent, sûr de les distancer promptement
+dans la marche.</p>
+
+<p>Les Portugais et les Brésiliens qui s’adonnaient à la traite
+dans les derniers temps n’y ont réellement renoncé que
+lorsqu’elle devint tout à fait impossible, c’est-à-dire lorsque
+la Havane et le Brésil fermant effectivement leurs ports aux
+négriers, la marchandise humaine se trouva sans écoulement.
+Jusque-là, le trafic ne laissait pas d’être bien rémunérateur ;
+il couvrait largement les pertes infligées par les
+croiseurs, et il ne cessa qu’en 1865.</p>
+
+<p>Les Anglais avaient sur la côte des espions chargés de
+signaler les points sur lesquels on préparait des embarquements
+d’esclaves. Seulement, les négriers éludaient souvent
+les tracasseries de leur surveillance importune, grâce à la
+protection du roi et des chefs. Le roi avait interdit aux
+blancs certaines voies, par où les esclaves arrivaient clandestinement
+à la plage. Signalons la rivière qui sépare le
+Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant
+d’Allada vers le grand lac Nokoué. Les mouvements d’esclaves
+s’y faisaient en secret. On alla jusqu’à acheter la
+complicité des espions anglais eux-mêmes. Ils étaient payés
+(et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne) ; ils étaient
+payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite
+et les négriers : doublant leurs appointements par le concours
+frauduleux qu’ils prêtaient à ces derniers.</p>
+
+<p>Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rôle de traîtres
+soudoyés, que l’un d’entre eux sut allier aux obligations de
+ministre wesléyen. M. B***, richement doté par la société
+wesléyenne et subventionné par les abolitionnistes, exploitait
+avec art la position qu’on lui avait faite à Wydah. Au
+lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu’il leur
+devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le
+désarroi, les envoyant à l’est quand le chargement se préparait
+à l’ouest, et les amusant à des manœuvres qui permettaient
+aux négriers de terminer sans encombre leurs
+opérations. Ainsi, à force de ruses et d’argent, le commerce
+des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions
+des États civilisés et à la répression sévère des
+croiseurs.</p>
+
+<p>Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions
+pour ceux qui s’y étaient adonnés. Forcés d’avoir au Brésil
+des correspondants auxquels ils consignaient la cargaison,
+ils se virent dans l’impossibilité d’exiger ce que ceux-ci
+leur devaient. Les tribunaux se refusaient à reconnaître
+des dettes provenant d’un trafic illicite. Bien plus, ils punissaient
+les auteurs de ce trafic, lorsqu’ils parvenaient à les
+atteindre. J’ai connu un certain Marcos qui, s’étant hasardé
+à aller au Brésil régler les comptes avec son consignataire,
+y fut retenu plusieurs années en prison. Il revint à Wydah,
+où il me contait gaiement sa déconvenue : « <i>On m’admit à
+l’Académie</i>, disait-il, <i>et je suis sorti avec mon diplôme</i>. »</p>
+
+<p>Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses,
+au Dahomey.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23"><span class="first">CHAPITRE XXIII</span><br>
+<span class="xsmall">DAHOMEY. — PARTICULARITÉS RELIGIEUSES. — SERPENTS.</span></h2>
+
+
+<p>La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices
+humains, dont nous avons parlé déjà, et par le culte des
+serpents.</p>
+
+<p>Nous ajouterons un mot seulement à ce que nous avons
+dit des sacrifices humains. On ne doit pas les considérer
+comme une institution purement politique : ils sont basés
+sur le principe religieux de la <i>nécessité des sacrifices <span class="rm xs">SANGLANTS</span></i>
+et sur les dogmes touchant la vie à venir. Le roi et les féticheurs
+les déclarent indispensables à la conservation et à la
+prospérité de l’État ; on y affirme solennellement l’<i>existence
+d’une autre vie</i> où les monarques défunts ont un royaume,
+des chefs, des serviteurs et des sujets ; on y proclame <i>utiles
+aux morts</i> les suffrages et les sacrifices que les vivants offrent
+en leur honneur, puisque les victimes immolées passent au
+service des défunts.</p>
+
+<p>Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique
+dans la religion du Dahomey… du Dahomey proprement
+dit, bien entendu ! car, là uniquement, ils ont les
+notes spécifiques signalées au chapitre précédent.</p>
+
+<p>Le culte des serpents est propre à l’ancien royaume de
+Juda. Il y était en honneur avant l’annexion de ce pays au
+Dahomey ; il s’y est toujours maintenu florissant. Ce qu’on
+raconte des origines de ce culte est bien certainement un
+souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de retrouver
+de nos jours, à la côte occidentale d’Afrique, les
+doctrines et les pratiques d’une secte que des auteurs disent
+antérieure à la religion chrétienne, et qui prit naissance en
+Égypte. Je veux parler des <i>ophites</i>, ces anciens adorateurs
+du serpent.</p>
+
+<p>Voici l’histoire du serpent, telle que nous l’avons entendue
+raconter à Wydah : <i>Dan</i> ou <i>Dangbé</i> (le serpent sacré)
+est un grand fétiche, quelque chose comme qui dirait la
+sagesse incréée. Dieu ayant fait le premier homme et la
+première femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux, et ils
+virent le bien et le mal. C’est pourquoi Dan est le plus
+grand bienfaiteur de l’humanité ; il mérite nos hommages
+les plus empressés, les plus respectueux.</p>
+
+<p>La population de l’ancien royaume de Juda lui doit une
+reconnaissance toute particulière, et lui rend un culte spécial,
+parce qu’elle en a reçu des bienfaits signalés. C’est à
+lui, c’est à Dan qu’on rapporte un succès éclatant remporté
+sur une armée puissante qui menaçait l’indépendance du
+pays. L’ennemi était sur le point d’écraser les troupes de
+Juda. Tout à coup Dan apparaît ; il vient dans les rangs des
+Judaïques, caresse tout le monde et de la tête et de la queue,
+inspire à tous la confiance, ranime les courages. Le grand
+prêtre, en qui l’enthousiasme religieux a réprimé le premier
+mouvement de la crainte, prend dans ses mains cet
+ami caressant, l’élève et le montre aux soldats comme le
+protecteur qui leur vient apporter la victoire. L’armée, fanatisée
+par les paroles du grand prêtre, pousse un cri formidable
+et se précipite avec furie sur les ennemis, qu’elle
+met en déroute.</p>
+
+<p>Cette victoire providentielle détermina, dit-on, les habitants
+de Savi à bâtir un temple à Dan. Des Marchais parle
+de ce temple. Les prêtres de Dan prétendaient y conserver
+encore le même serpent qui avait rendu les Judaïques victorieux.
+On m’a raconté fort sérieusement, à Wydah, que
+ce serpent vit toujours ; qu’il se cache dans les profondeurs
+d’une vaste forêt où se trouve un arbre gigantesque. Le serpent
+monte au haut de l’arbre, enroule sa queue à la branche
+la plus élevée et se laisse aller vers la terre. Le jour où du
+haut de l’arbre il touchera le sol, ce serpent s’élèvera au ciel.</p>
+
+<p>La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens
+allèrent conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet,
+le récit de William Snelgrave :</p>
+
+<p>« L’armée de Trouro Aoudati ayant envahi les États du
+roi de Wydah, fut arrêtée par une rivière qui coule au nord
+de Savi. Le roi de Dahomey assit son camp sur le bord de
+cette rivière, dont cinq cents hommes auraient pu lui interdire
+le passage. Mais, au lieu de veiller à leur sûreté, les
+peuples efféminés de Savi se contentèrent d’envoyer, soir
+et matin, leurs prêtres à cette même rivière pour y offrir
+des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand
+serpent. Leurs espérances furent trompées ; leurs divinités
+mêmes ne furent pas plus ménagées qu’eux. Les conquérants,
+qui trouvèrent les maisons de ce pays pleines de serpents
+sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du
+corps, en leur disant : « Si vous êtes des dieux, parlez et
+tâchez de vous défendre » ; puis ils les éventraient et les
+faisaient griller sur les charbons pour les manger. »</p>
+
+<p>La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve
+admirablement ce que nous disions tout à l’heure : que Dan
+fut un fétiche propre au royaume de Juda, et non au Dahomey.
+La divinité principale du Dahomey a toujours été le
+léopard : ils ont reçu le serpent des vaincus.</p>
+
+<p>De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore ? Nous
+ne saurions le dire. Wydah en possède un, rendu célèbre
+par les relations des voyageurs modernes. Nous le trouvons
+reproduit dans les <i>Missions catholiques</i>, d’après un croquis
+de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le <i>Dangbékhoué</i>,
+ou maison de Dangbé, se compose d’un ensemble de
+constructions établies autour d’une cour d’où l’on tient les
+profanes soigneusement éloignés. Au milieu de la cour
+poussent quelques arbres fétiches, seuls témoins des mystères
+abominables que les féticheurs célèbrent en cet endroit.</p>
+
+<p>Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs
+bambous, indiquant au public que ce lieu est sacré.</p>
+
+<p>Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on
+aperçoit deux cases de forme ronde, l’une plus petite que
+l’autre, toutes deux couvertes de paille<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> et reliées par le
+mur d’enceinte. La plus petite abrite la hideuse statue de
+Priape avec le phallus ; l’autre est la demeure des serpents,
+le sanctuaire où ils sont honorés. Elle a en dehors des ouvertures
+que l’on ne ferme point, afin de laisser l’accès libre
+aux dévots. Sur les murs, on a grossièrement peint, en couleurs
+voyantes, un petit bateau avec mâts et cordages. Par
+terre, dans l’intérieur, les noirs mettent dans des calebasses
+l’eau et la farine offertes aux serpents. Du reste, ce ne
+sont pas les seules offrandes qu’on leur fait : on les régale
+aussi de poules ; on leur apporte du tafia, des étoffes, des
+cauris, etc.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est particulier,
+sont couvertes en paille. On couvre les autres en feuilles de palmier.</p>
+</div>
+<p>M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah
+dans le <i>Tour du monde</i>. « Sa taille, dit-il, varie d’un à trois
+mètres ; il a le corps cylindrique, fusiforme, c’est-à-dire un
+peu renflé au milieu, et se terminant insensiblement par
+une queue formant à peu près le tiers de la longueur totale
+de l’animal. La tête est large, aplatie et triangulaire, à
+angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros
+que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune
+verdâtre, peut-être selon leur âge. Les uns (c’est le plus
+grand nombre) portent sur leur dos, dans toute leur longueur,
+deux lignes brunes, tandis que d’autres sont irrégulièrement
+tachetés. Ces différents caractères me font penser
+qu’ils appartiennent tous aux diverses espèces de reptiles non
+venimeux que Linné avait rassemblées dans les familles des
+pythons et des couleuvres. La queue allongée et prenante, et
+la facilité à grimper de quelques-uns d’entre eux, pourraient
+les faire admettre dans le genre leptophis de la famille des
+syncrantériens de Duménil et de Bibron (<i lang="la" xml:lang="la">coluber</i>, de Linné). »</p>
+
+<p><span class="sc">Voilà le dieu !</span></p>
+
+<p>« Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore
+M. Répin, pouvait bien s’élever à plus d’une centaine<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Les
+uns montaient ou descendaient, entrelacés à des troncs
+d’arbres disposés à cet effet le long des murailles ; les autres,
+suspendus par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus
+de ma tête, dardant leur triple langue et me regardant
+avec leurs yeux clignotants ; d’autres enfin, roulés et
+endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les
+dernières offrandes des fidèles. Malgré l’étrangeté fascinante
+de ce spectacle et l’absence complète de tout danger, je me
+sentais mal à l’aise au milieu de ces visqueuses divinités,
+et, comme au sortir d’un rêve, je laissai échapper, en quittant
+le temple, un soupir de soulagement. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents ne
+s’est élevé jamais à cinquante dans le <i>Dangbékhoué</i>.</p>
+</div>
+<p>Dangbé ne vit pas en reclus : on le laisse libre de sortir ;
+il circule dans les rues, et va même à la campagne.</p>
+
+<p>Un jour, j’allais visiter un malade. L’enfant qui m’accompagnait
+poussa tout à coup un cri perçant : « Père, un
+fétiche ! » Je me retournai vivement, et je vis un gros
+serpent qui m’était passé à côté. Devant lui, un noir se
+prosterna, mettant le front dans la poussière et s’humiliant
+profondément. Sa prière me navra de douleur : « Tu es
+mon père, tu es ma mère, disait-il au reptile ; je suis tout
+à toi !… ma tête t’appartient !… sois-moi propice ! » Et il
+se couvrait de poussière, en signe d’humiliation.</p>
+
+<p>Quelquefois Dangbé s’égare, dans ses sorties, en pays profane ;
+et l’on est obligé de le rapporter chez lui. Avant de
+le toucher, celui qui s’en va le prendre a soin de se purifier
+les mains, en froissant avec force des feuilles d’arbres.
+Ensuite, il se met à genoux révérencieusement, salue avec
+toutes les démonstrations de l’adoration la plus humble,
+prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse
+doucement et le réintègre dans sa demeure sacrée.</p>
+
+<p>Le dieu a des importunités souvent fort gênantes. S’installe-t-il
+sans façon dans une habitation ou dans un magasin,
+on ne peut le déloger sans irrévérence et sans s’exposer à
+des tracasseries : amendes…, peut-être pis encore.</p>
+
+<p>Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche !
+Il payerait fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent
+fétiche est brûlé vif ; les blancs coupables de ce crime
+devraient être massacrés, à moins qu’on n’accepte d’eux
+une forte rançon. Nous ne résistons pas au désir de faire
+connaître deux faits racontés dans les <i>Voyages du chevalier
+Des Marchais</i>.</p>
+
+<p>Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se
+procurer un de ces fétiches rampants, et l’avait secrètement
+logé dans une petite caisse, afin de l’emporter. Mal lui
+en prit ! car la pirogue chavira dans la barre, et le coupable
+fut noyé. Dès qu’on se fut rendu compte de l’attentat, la
+foule se rua sur les Portugais établis à Wydah. Non-seulement
+on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux
+de cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge
+chez les autres Européens. Il fallut des présents considérables
+pour calmer un peu le fanatisme populaire.</p>
+
+<p>Dans une autre circonstance, l’intervention du pouvoir
+royal apaisa seul l’effervescence du peuple ameuté contre
+les Anglais. Un d’entre eux nouvellement débarqué n’avait
+peut-être pas appris ce qu’un étranger doit savoir des usages
+locaux, pour éviter de se compromettre. Ne reconnaissant
+pas un dieu dans un python qui s’était gravement installé
+sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténèbres de
+la nuit ne purent cacher le crime. Presque aussitôt qu’il fut
+commis, des cris sauvages se firent entendre devant le fort ;
+le tumulte et les menaces allaient croissant, malgré l’intervention
+du directeur du comptoir et d’autres personnages
+influents. Il fallut faire traîner les négociations en longueur
+et prendre le temps de s’abriter sous la protection du monarque.
+Le roi déclarant qu’il se réservait l’instruction de
+cette affaire, le calme se rétablit peu à peu.</p>
+
+<p>Bosman se trouva fort gêné par un serpent qui s’était
+colloqué dans la salle à manger, au-dessus de la table où on
+lui servait les repas. Il ne put obtenir qu’on l’enlevât : plutôt
+que d’autoriser l’enlèvement du Dangbé, le roi envoya
+un bœuf au facteur, avec promesse de contribuer à l’entretien
+du dieu.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis
+subirent longtemps la présence d’un de ces fétiches dans les
+magasins du fort français. Il s’était blotti derrière des
+futailles pleines, auxquelles ils ne purent toucher, de peur
+de déranger irrévérencieusement l’hôte importun : ce qu’ils
+auraient payé fort cher, selon toute apparence.</p>
+
+<p>En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités.
+<i>Le culte qu’on lui rend</i> mérite aussi notre attention.</p>
+
+<p>Les mystères de l’initiation sont impénétrables. Dan a ses
+femmes ; ces femmes, il les épouse secrètement dans l’intérieur
+de sa case. Ne cherchons pas à soulever le voile qui
+cache les turpitudes de cet intérieur ; notons seulement que
+les femmes de Dan deviennent mères.</p>
+
+<p>Jusqu’à ces dernières années, on donnait au culte du serpent
+un éclat extraordinaire, qu’il n’a plus aujourd’hui.
+A-t-on laissé tomber en désuétude l’usage des processions
+antiques ? ou bien l’a-t-on supprimé, pour un usage quelconque ?
+je ne saurais le dire. Il est certain qu’on n’assiste
+plus à Wydah aux cérémonies solennelles dont les voyageurs
+donnèrent le récit jadis.</p>
+
+<p>« Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, le boa
+était promené en grande pompe une fois chaque année,
+par les rues et les places de Wydah. Au jour fixé pour la
+solennelle exhibition du monstre, il était défendu aux blancs
+et aux nègres de sortir de chez eux ; il était prescrit, en
+outre, de tenir closes les portes et les fenêtres, avec défense
+de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en
+disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction
+terrible de cette loi. Un blanc, qui se croyait à l’abri de
+tous les regards, eut l’imprudence de jeter un coup d’œil
+sur le cortége, au moment où il passait sous les fenêtres ;
+dénoncé par les nègres à son service, il mourut empoisonné,
+à quelques jours de là.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié deux
+ouvrages chez Mame : <i>le Dahomey</i> et <i>le Pays des nègres</i>.</p>
+</div>
+<p>« Un autre Européen fut plus heureux que celui-là, et
+c’est de lui que je tiens les détails qui vont suivre.</p>
+
+<p>« Avant d’extraire le boa de sa case, on a le soin de le
+gorger de viande. Lorsqu’il est bien repu et que le travail
+de la digestion l’absorbe tout entier, les plus dignes des
+féticheurs se prosternent devant lui, le soulèvent de terre
+avec des précautions infinies, et le placent, comme une
+masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants
+se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté
+par huit hommes vigoureux, se balance dans sa couche
+aérienne légèrement soutenue par les gros bonnets du fétichisme ;
+des hommes, des femmes, vêtus de pagnes de
+soie, le précèdent ; une musique infernale le suit. Les sons
+rauques qu’elle jette dans les airs, alternant avec les chants
+de la foule, ajoutent encore au caractère sauvage de cette
+exhibition. Ainsi organisé, le cortége parcourt les rues,
+stationne sur les places de la ville ; et, pendant quelques
+heures, Wydah ressemble à une vaste nécropole hantée
+par des spectres aux formes étranges, plus hideux encore
+que ceux qu’une imagination en délire voit sortir des tombes
+entr’ouvertes.</p>
+
+<p>« L’agitation du boa, en train de terminer heureusement
+sa digestion, met fin à la cérémonie ; car le dieu, rassasié
+d’honneurs, pourrait bien, en guise de remercîments,
+serrer avec trop de tendresse le bras ou la tête de quelqu’un
+de ses porteurs.</p>
+
+<p>« Cette fête, qui revenait régulièrement tous les ans,
+n’a pas eu lieu une seule fois pendant mon séjour au Dahomey. »</p>
+
+<p>M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861.
+Depuis lors, ce fut toujours le même état de choses.</p>
+
+<p>Mon frère, ancien missionnaire aussi, raconte, de son
+côté, dans le <i>Contemporain</i> : « Chaque année, le grand
+maître de la maison du roi était chargé de lui porter en
+procession, avec beaucoup de solennité, au son des cornes
+d’ivoire, des tam-tams et des flûtes, et au milieu de
+décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux
+envoyés par le prince et consistant en moutons, cabris,
+poules, étoffes, vin, tafia, maïs, manioc, fruits divers et
+cauris. Ces processions étaient renouvelées quand on était
+menacé d’une guerre, quand le pays était affligé par la
+sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une maladie
+contagieuse ou par toute autre calamité.</p>
+
+<p>« Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de
+près le couronnement royal ; elle était présidée par la mère
+du roi. Trois mois après, il y en avait une seconde, à
+laquelle le roi assistait en personne<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Un certain nombre de
+femmes portaient les cauris, les vivres, l’eau-de-vie, les
+pièces d’étoffe d’indienne et de soie, et tous les autres présents
+envoyés au serpent par le roi et sa mère. Des noirs,
+avec de longues baguettes à la main, marchaient à la tête
+et frappaient impitoyablement ceux qui ne s’écartaient pas
+assez vite ou qui troublaient l’ordre de la cérémonie ;
+on obligeait les curieux et les spectateurs à s’asseoir par
+terre et à demeurer dans le silence et le recueillement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de
+Dahomey ne va pas à Wydah.</p>
+</div>
+<p>« Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes
+de soldats s’avançant quatre à quatre, le fusil sur l’épaule,
+et par des chœurs de trompettes sonnant de leur mieux, par
+des tam-tams frappés avec force, et par des joueurs de flûte
+qui ajoutaient au vacarme produit par les autres musiciens.
+Le roi et sa mère venaient ensuite, superbement habillés,
+avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur.</p>
+
+<p>« A mesure que les différentes troupes arrivaient devant
+le palais du serpent, elles se prosternaient en dehors, la face
+contre terre, se jetaient de la poussière sur la tête, battaient
+des mains et poussaient des cris lugubres. Pendant que le
+roi et sa mère remettaient entre les mains du prêtre les
+présents offerts, les musiciens et les musiciennes soufflaient
+avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs flûtes,
+et frappaient avec frénésie leurs tam-tams ; les soldats, de
+leur côté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et
+le vacarme était effroyable. La réception des présents terminée,
+le cortége reprenait tranquillement le chemin de la
+ville, dans le même ordre et avec la même gravité qu’on
+avait observés en se rendant au temple.</p>
+
+<p>« Les offrandes et les sacrifices en l’honneur du serpent,
+assure le chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas à
+quelques bœufs et à quelques béliers, ni à des pains de mil,
+à des fruits ou à des anneaux d’or ; le grand sacrificateur
+prescrivait souvent une quantité considérable de marchandises
+précieuses, des barils de cauris, de poudre et d’eau-de-vie,
+des hécatombes de bœufs, de moutons et de volailles,
+quelquefois même des sacrifices d’hommes et de jeunes
+négresses. »</p>
+
+<p>Mon frère dit encore dans la même étude :</p>
+
+<p>« On célèbre tous les ans trois fêtes, à chacune desquelles
+on sacrifie à Dambé un bœuf, des moutons, des cabris et des
+poules ; les prêtres boivent du tafia mélangé avec du sang,
+comme on fait en Amérique dans la fête de Vaudoux, et
+toute la journée se passe en danses et en saturnales épouvantables.
+Un peu avant les sacrifices, les prêtresses prétendent
+que le saint est entré dans leur corps et s’est rendu
+maître d’elles ; elles prennent sur leurs têtes de petits vases
+ressemblant à des gargoulettes, dont le fond est arrondi en
+demi-boule, se rendent à la lagune en branlant la tête à
+droite et à gauche, et s’écrient que le saint les mène et
+qu’elles ne savent où elles vont. Cette pantomime dure jusqu’à
+la lagune ; là, les prêtresses emplissent leurs vases d’eau
+et, tout en faisant les mêmes contorsions, reviennent à la
+case de Dambé, où elles déposent les vases, dont l’eau doit
+servir de breuvage aux divinités.</p>
+
+<p>« Tous les trois ans, on promène le gros serpent<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> à travers
+la ville. La veille, on a soin d’avertir les noirs de fermer
+les portes et de ne pas regarder au moment où la procession
+passera. Le matin, des prêtres armés de gros bâtons parcourent
+les rues et massacrent les cochons, les chiens et les
+poules qu’ils rencontrent, parce que ce sont, disent-ils, les
+ennemis de Dambé : le chien l’agace par ses aboiements, la
+poule lui crève les yeux et le cochon le tue. Après cet holocauste,
+les prêtres mettent le serpent dans un hamac et le
+portent en chantant et en dansant, pour qu’il chasse de la
+ville les maladies et les fléaux. Les noirs se cachent effrayés.
+« Si nous regardions le saint, disent-ils, notre corps se couvrirait
+de vers et tomberait en pourriture. » Il serait plus
+vrai de dire qu’ils redoutent les prêtres ; ceux-ci ne manqueraient
+pas de châtier terriblement quiconque jetterait un
+regard indiscret sur les mystères. Un mulâtre voulut savoir
+ce qu’on faisait dans cette procession ; en 1868, au moment
+où elle allait passer, il se barricada dans sa chambre de
+manière à n’être vu et dérangé ni par ses esclaves, ni par
+ses serviteurs ; il fit au milieu du contrevent une ouverture
+de la grandeur d’une pièce de cinq francs, et voici la description
+qu’il me donna lui-même le lendemain : « Cinq
+prêtres marchaient en tête armés de bâtons, sans doute
+pour assommer ceux qu’ils rencontreraient sur leur passage.
+Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre
+prêtres et quatre prêtresses, sans caleçon et sans pagne,
+dansaient et chantaient autour d’un hamac qui était porté
+par deux hommes aux formes athlétiques. Une pièce
+d’étoffe jetée sur le hamac empêchait de voir le serpent. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Un serpent exceptionnellement gros, au <i>dire des féticheurs</i>.</p>
+</div>
+<p>On rencontre dans les bosquets sacrés, près de la lagune
+surtout et près des sources, des tiges de fer simulant les plis
+sinueux du serpent. Il n’est pas rare de les voir enfermées
+dans de petites cases. C’est encore Dangbé ! Ces tiges sont
+l’image sainte du serpent, aussi bien qu’un autre simulacre,
+également en fer, mais en forme de clochette : le dernier
+est l’image femelle ; le premier, l’image mâle ; tous deux représentent
+le serpent des lagunes appelé <i>éré</i> par les nègres nagos.</p>
+
+<p>Auprès de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien
+des vases d’un modèle particulier avec des couvercles en
+terre. On y dépose l’eau et les présents destinés au fétiche.</p>
+
+<p>Il y a des jours consacrés à Dan ; on célèbre aussi en son
+honneur des septénaires ou des <span lang="la" xml:lang="la">triduum</span>. Durant trois jours,
+quelquefois durant une semaine entière, on boit et l’on
+danse, et l’on apporte au dieu des oblations. Les femmes du
+serpent s’occupent du décor et veillent à approvisionner
+d’eau et les fétiches et les danseurs. Elles font les immolations.
+La danse se prolonge parfois jusqu’au lendemain. Je
+renonce à dire ce que sont ces danses nocturnes, pêle-mêle
+d’hommes et de femmes, qui se livrent sans retenue aux
+emportements du dévergondage, non-seulement sans rougir,
+mais encore en s’excusant et en se faisant un mérite de leurs
+excès. « <i>Elles sont possédées</i> par le dieu, disent-elles ; c’est
+le dieu qui les agite et les mène ; c’est le dieu qui les féconde
+et qui leur fait connaître les douceurs de la maternité. »</p>
+
+<p>Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de <i>Lissa</i>.
+Ceux-ci ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a
+le Lissa mâle et le Lissa femelle ; dans le premier, le corps
+du caméléon est plus recourbé. On fait aux deux des offrandes
+et des sacrifices.</p>
+
+<p>Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent
+sans dire comment on punit les noirs sacriléges, car
+nous n’avons parlé plus haut que des blancs profanateurs.</p>
+
+<p>Autrefois, le noir qui tuait, même par mégarde, un serpent
+fétiche, était brûlé vif. « Aujourd’hui, on se contente
+de renfermer le coupable dans une petite case en paille ;
+mais le détenu peut s’enfuir vers une lagune voisine de la
+mission. Il est vrai qu’il n’y arrive pas sain et sauf ; sur son
+passage, les noirs ont le droit de le frapper à coups de bâton,
+et ils en usent largement.</p>
+
+<p>« Dernièrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet
+1868)<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>, une jeune négresse, esclave du chacha actuel,
+écrasa sous une porte la tête du serpent fétiche. On eût pu
+la soustraire au châtiment en donnant une certaine somme,
+car au Dahomey tout s’arrange avec de l’argent. Le chacha
+préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille
+au bout d’une grande place, derrière un bois fétiche, près
+du temple de Danbé. On y enferma la jeune fille avec cinq
+noirs coupables de la même faute, et l’on y mit le feu. Tous
+les six s’enfuirent aussitôt. Les Moses, ou confidents du vice-roi,
+se placèrent à côté de la jeune fille et de quatre des
+condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs, échelonnés
+jusqu’à la lagune, n’osaient les toucher, de peur de
+frapper les Moses et d’être frappés à leur tour par eux ; mais
+leur fanatisme se déchargeait sur le pauvre malheureux qui
+n’avait pas eu de cadeaux à offrir ; les coups de bâton pleuvaient
+sur son dos ; sa tête et ses épaules ruisselaient de
+sang, et les noirs le frappèrent jusqu’à ce qu’il eût sauté
+dans une barrique enfoncée en pleine lagune : l’épreuve
+était terminée. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> C’est mon frère qui parle.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c24"><span class="first">CHAPITRE XXIV</span><br>
+<span class="xsmall">L’ÉTRANGER CHEZ LES NÈGRES.</span></h2>
+
+
+<p>Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs
+croyances religieuses et leur culte, par leurs relations domestiques
+et sociales ; ils se distinguent encore par la manière
+dont ils se comportent à l’égard de leurs frères de la grande
+famille de l’humanité !</p>
+
+<p>Comment les nègres comprennent-ils le droit des gens ?
+L’étranger, pour eux, est-il un frère qui a droit à des égards ? — Nous
+ne craignons pas de l’avouer : lorsqu’il n’est pas
+considéré comme un ennemi, l’étranger, pour les noirs,
+n’est qu’un <i>intrus sans autre droit que celui qu’on veut bien lui
+concéder</i>. C’est un importun qui demande sa place au banquet
+social ; un concurrent à l’ambition duquel il faut poser des
+limites ; un étranger dans toute la force du mot, quelqu’un
+qui est au dehors et qui demande à entrer.</p>
+
+<p>Cet aveu me coûte peu, car je sais que les païens les plus
+policés n’ont pas eu des idées plus saines, des sentiments
+plus fraternels. Soit, les nègres ne permettent pas aux blancs
+de s’établir dans une ville sans autorisation ; ils leur défendent
+de voyager dans l’intérieur sans autorisation, de vendre certains
+produits au détail, d’en faire rentrer d’autres dans le
+commerce ; ils leur ont même défendu, jusque dans les derniers
+temps, de commercer directement avec les gens du
+peuple. Mais qu’on me le dise : l’étranger était-il plus libre
+dans la Grèce et à Rome ? Que demandent Platon et Aristote,
+en Grèce ? que demandent la loi <i>Penna</i> et la loi <i>Papia</i>,
+à Rome ? Partout, le paganisme veut que l’étranger soit tenu
+à l’écart ; qu’on ne communique avec lui que rarement et
+pour les choses nécessaires. Des règlements particuliers prescrivent
+à quels citoyens il est permis d’entrer en relation
+avec les étrangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe,
+d’Athènes, de Carthage étaient éloignés de la ville ? Aristote
+va nous le dire : « Nous voyons, de nos jours, plusieurs
+cités dont les ports sont <i>situés loin de la ville et fortifiés</i> ;
+la ville peut ainsi recevoir les étrangers sans péril pour
+elle. »</p>
+
+<p>De quel péril est-il question ici ? Du péril qu’entraîne le
+<i>commerce fréquent</i> avec les étrangers ; car ce commerce introduit
+une grande variété de mœurs et des nouveautés préjudiciables.
+« Lycurgue, dit Plutarque, défendit à ses concitoyens
+de voyager en pays étrangers et, par la même raison,
+bannit tous les étrangers de la ville… Il ne leur était
+même pas permis de la visiter. » Platon aussi, le divin Platon,
+met <i>hors la loi</i> tout particulier qui a quitté son pays
+sous prétexte d’étudier les lois des autres peuples.</p>
+
+<p>Même chose se pratique chez les noirs. Quiconque voyage
+chez les blancs leur est assimilé ; comme eux, il sera <i>oyibo</i>
+et étranger. Aussi, on distingue l’<i>oyibo foufoun</i> et l’<i>oyibo doudou</i>,
+deux dénominations que l’on traduit mal dans les récits
+à effet par <i>blanc-blanc</i> et <i>blanc-noir</i><a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Au Dahomey, c’est-à-dire en <span class="sc">Djéji</span>, on dit <i>yévo</i> au lieu de
+<i>oyibo</i>.</p>
+</div>
+<p><i>Oyibo</i> signifie plutôt étranger que blanc ; l’étymologie de
+ce mot est <i>o yi bo</i>, celui qui arrive, qui vient (d’au delà des
+mers) ; celui qui est étranger au continent africain.</p>
+
+<p>L’inclination à voir dans l’étranger un intrus, presque
+un ennemi, n’est donc pas particulière au pays que nous
+étudions ; elle se retrouve chez tous les peuples païens.
+Toutefois, le Dahomey se singularise par sa manière de
+faire, et il ne sera pas sans intérêt de le montrer à l’œuvre.</p>
+
+<p>D’abord, rappelons-nous que la disposition des frontières
+met le blanc dans l’impossibilité d’entrer dans le royaume
+ou d’en sortir sans être aperçu. Ajoutons à cela que, du côté
+de la mer, les difficultés du passage de la barre mettent le
+blanc à la discrétion des noirs, les noirs seuls étant exercés
+aux manœuvres exceptionnelles de ce passage.</p>
+
+<p>Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blanc,
+une fois entré sur le territoire dahoméen, est livré au caprice
+et aux exigences du pouvoir local. Si l’on a pour lui
+des égards, c’est pur égoïsme ; si l’on garde quelques ménagements,
+c’est encore un calcul égoïste : on ne veut point
+pousser le blanc à bout ; s’il partait, on ne pourrait plus
+l’exploiter : afin de pouvoir l’exploiter encore, on garde une
+certaine réserve.</p>
+
+<p>Voici les principes sur lesquels sont basées les relations
+du Dahomey avec les blancs :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Les blancs n’entrent au Dahomey que par pure tolérance.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Ils n’en peuvent sortir sans la permission du roi ou
+des chefs, et après <i>s’être fait ouvrir les chemins</i> par eux.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Nul ne s’établit dans le royaume qu’avec la permission
+expresse du roi.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> On n’est pas libre de circuler à l’intérieur, à moins de
+s’y être fait autoriser.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Quiconque veut se livrer au négoce doit <i>se faire ouvrir
+les chemins <span class="rm xs">POUR LE COMMERCE</span></i> ; les autorités se réservant toujours
+le droit <i>de les lui fermer</i>, quand bon leur semblera.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Les négociants ne sont pas libres d’acheter les produits
+du pays dont l’exportation n’a pas été approuvée. On leur
+défend de vendre certaines marchandises, l’<i>étoffe du roi</i>, par
+exemple. Il y en a d’autres qu’on ne leur permet pas de
+vendre en détail, le droit de les détailler étant un privilége
+réservé aux gens de l’endroit.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Quelquefois la valeur de certains produits exotiques
+varie, de telle sorte que le négociant est obligé de hausser
+notablement ses prix. Ce changement de prix, si bien motivé
+qu’il soit, expose à des palavres et à de fortes amendes.</p>
+
+<p>L’application de ces principes atteint directement la liberté
+des blancs et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement
+par les restrictions apportées à celle des nègres.
+Ceux-ci sont astreints, en grand nombre, à ne commercer
+avec les Blancs que par l’intermédiaire de tiers interposés.
+De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est assimilé :
+comme eux, il est yévo et étranger ; il ne peut plus participer
+aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son origine
+et sa couleur l’assujettissent toujours aux lois du pays,
+tandis que la qualité de <i>yévo</i> l’exclut des charges et des
+conseils.</p>
+
+<p>Dans cet état de choses, les noirs ne s’empressent guère
+d’adopter le costume et les usages des blancs, ou de se faire
+baptiser. Ils seraient très-flattés, assurément, de se dire <i>yévos</i> ;
+mais ils appréhendent les conséquences de ce titre flatteur,
+et ils demeurent (<i>mé wi-wi</i>) gens de couleur noire.</p>
+
+<p>Les blancs qui se sont établis au Dahomey n’y allèrent
+pas tous dans le même but : les uns cherchaient un gain
+quelconque ; les autres allaient apporter aux nègres les lumières
+de la foi et les bienfaits du christianisme. Nous ne
+dirons rien ici des missionnaires qui se dévouaient au progrès
+de l’Évangile ; parlons seulement des blancs qui se
+vouèrent aux opérations commerciales.</p>
+
+<p>Ces derniers ont demandé deux choses : 1<sup>o</sup> des esclaves ;
+2<sup>o</sup> les productions du pays.</p>
+
+<p>D’abord ils demandèrent des esclaves, et rien que des
+esclaves. Inutile de répéter ce que nous avons dit de la
+traite des nègres, qui s’établit et s’organisa dans les royaumes
+de Juda et d’Allada dès 1660, pour continuer jusqu’en 1865 ;
+<i>excitant les dissentiments</i> durant une période de plus de deux
+cents ans ; <i>fomentant des guerres presque incessantes chez les
+peuples par l’appât du gain proposé aux premiers ravisseurs des
+nègres</i>. (Paroles de <span class="sc">Grégoire</span> XVI.)</p>
+
+<p>En 1842 seulement commença, à Wydah, ce que nous
+appellerons à bon droit le <i>commerce légal</i>, c’est-à-dire l’exportation,
+non plus des personnes, mais des choses : de
+l’huile et des amandes de palmier.</p>
+
+<p>L’honneur d’avoir pris l’initiative de ce commerce appartient
+à un Français, M. Victor Régis aîné, de Marseille.
+Il obtint la permission d’établir une factorerie dans le fort
+français de Wydah, et inaugura le commerce légal sous la
+protection de notre pavillon national. Les nègres donnent
+en troc leur huile et leurs amandes pour les objets d’importation :
+étoffes diverses, tafia et liqueurs, poudre, fusils,
+tabac <i>en rôle</i> du Brésil, tabac <i>en feuilles</i> des États-Unis,
+cauris, etc.</p>
+
+<p>Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort
+lucratif. Les nègres troquaient en aveugles, ne connaissant
+ni le prix de ce qu’on leur apportait, ni la valeur de ce
+qu’ils livraient en échange. Les marchandises les moins
+favorisées donnaient au moins cent cinquante pour cent
+de bénéfices, avant que la concurrence eût porté ses premiers
+coups au lucre commercial. En quelques années,
+M. Régis réalisa une fortune colossale de plusieurs millions.</p>
+
+<p>Dans la suite, les anciens marchands d’esclaves établis à
+Wydah se virent forcés à tourner leur activité vers le commerce
+légal, seul possible désormais. Ils se pourvurent
+d’abord à la maison Régis, dont ils devinrent les clients et
+les agents commissionnés. Puis ils reçurent des navires en
+consignation, et commencèrent la concurrence qui devait
+éclairer les nègres sur la valeur des marchandises diverses.
+En dernier lieu, deux maisons françaises furent fondées :
+l’une par MM. Jules Lasnier, Daumas, Lartigue et C<sup>ie</sup> ; l’autre
+par M. Fabre, parent de M. Régis, et son ancien associé.</p>
+
+<p>On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis ; il
+donna ordre à ses agents de soutenir la lutte, en évitant de
+la provoquer ou de l’engager. Bientôt on se disputa les
+faveurs des noirs ; on leur paya plus cher les produits qu’ils
+apportaient ; on leur livra à des prix inférieurs ceux d’Europe
+et d’Amérique, et le commerce ne tarda pas à devenir
+beaucoup moins rémunérateur.</p>
+
+<p>La France a un vice-consul accrédité (<i>autant qu’on peut
+l’être</i>) auprès du roi de Dahomey. Le siége du vice-consulat
+est à Wydah.</p>
+
+<p>En terminant, qu’il nous soit permis de déplorer l’influence
+pernicieuse des blancs au Dahomey. En s’adonnant
+à la traite, ils ont rendu nécessaire la chasse à l’homme.
+N’est-ce pas la traite des nègres qui a fait du monarque
+dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de
+pillards ?</p>
+
+<p>Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de
+les considérer comme une race inférieure et maudite. Ils
+ont leur dignité, leurs lois, leur droit : respectons-les. Le
+noir a sa place dans la grande famille humaine : nous avons
+eu le tort de l’en exclure ; qu’il n’en soit plus ainsi
+désormais.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<figure><img src="images/map.jpg" alt="">
+<figcaption>CÔTE DES ESCLAVES<br>
+Dressée<br>
+PAR L’ABBÉ PIERRE BOUCHE</figcaption>
+</figure>
+<p><i>N. B.</i> Les noms en caractères romains, surmontés d’un numéro,
+sont ceux des six contrées principales des pays Nagos.
+Les noms entre parenthèses sont les noms indigènes.
+Les noms en gros caractères et soulignés sont ceux des
+tribus principales.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="bot r small left1"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="sc">Au lecteur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>VII</small></a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. premier</span>. Côte des Esclaves. Physionomie générale ; climat ;
+saisons ; tornades</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">II.</span> Le nègre. Habitants de la côte des Esclaves ; leur
+caractère ; tatouages</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">III.</span> Habitation, mobilier, vêtements et parures, insectes
+et reptiles</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">IV.</span> Agriculture, pêche, nourriture</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">53</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">V.</span> Relations sociales ; langages, bâton, divisions du
+temps</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">67</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">VI.</span> Plaisirs et réjouissances</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">91</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">VII.</span> État religieux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">104</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">VIII.</span> État domestique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">134</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">IX.</span> État politique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">166</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">X.</span> Industrie, commerce, voies de communication,
+moyens de transport</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">195</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XI.</span> État sanitaire, funérailles, deuil</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">202</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XII.</span> Spécimen de littérature (contes nagos)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">221</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XIII.</span> Maximes de sagesse (proverbes)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">239</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XIV.</span> Islam et christianisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">254</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XV.</span> Les origines : simples notes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">268</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XVI.</span> Voyage le long de la côte : Lagos, Porto-Novo,
+Wydah, Agoué</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">274</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XVII.</span> Excursions</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">307</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XVIII.</span> Géographie du Dahomey</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">318</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XIX.</span> Quelques mots sur l’histoire du Dahomey</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">327</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XX.</span> Organisation administrative du Dahomey</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">343</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XXI.</span> Guerres et guerriers du Dahomey</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">353</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XXII.</span> Sacrifices humains et traite des nègres</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">368</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XXIII.</span> Particularités religieuses</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">385</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">  — <span class="d5">XXIV.</span> L’étranger au Dahomey.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">398</a></div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78298 ***</div>
+</body>
+</html>