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PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + +AU LECTEUR + + +Si de nos jours on voyage beaucoup en Afrique, on se borna longtemps à y +entretenir des relations avec les peuples de la côte. Aussi, les +divisions géographiques portent souvent la dénomination de _côtes_: +_Côte d’ivoire_, _Côte du poivre_, _Côte d’or_. Du Volta au Niger +s’étend une _côte_ tristement célèbre par le trafic infâme que l’on y +fit des Nègres: c’est la CÔTE DES ESCLAVES, ainsi nommée parce que les +marchands d’esclaves allaient s’approvisionner là de préférence. + +Je connais cette côte, pour y avoir séjourné sept ans: de janvier à +septembre 1866, à Porto-Novo; de septembre 1866 à avril 1868, à Wydah, +ville du Dahomey, d’où je revins à Porto-Novo. Je partis six mois après +pour Lagos, où je demeurai d’octobre 1868 à décembre 1869. + +Dans un second voyage, je séjournai à Lagos de janvier 1873 au 21 mai +1874, date à laquelle je partis pour le pays des Minas. Je demeurai à +Agoué jusqu’en juillet 1875. En juillet je partis pour Lagos, où je +m’embarquai pour l’Europe. + +Pendant les sept années de mon séjour à la Côte des Esclaves, j’habitai +donc les points principaux de cette contrée; je m’appliquai à +l’instruction et à l’éducation, au soin des malades, au ministère +apostolique, à la direction des affaires de la Mission, à l’installation +de deux résidences, chez des peuples différents d’origine et de mœurs. +Je fus supérieur dans chacune des résidences; je remplis même les +fonctions de Vice-Préfet apostolique du Vicariat. Dans ces emplois, je +fus en relation avec des Noirs de tout âge, de toute condition, de +nationalités diverses; et je puis affirmer sans aucune présomption que +je connais le Noir de la Côte des Esclaves. + +Je voudrais aussi le faire connaître, ce peuple digne de pitié sur +lequel on a fait longtemps peser le joug de l’esclavage et du mépris. +Mieux connu, le Nègre nous apparaîtra tel qu’il est; et nous n’aurons +pas de peine à saluer en lui _l’homme_ et _le frère_: frère déchu, +dégradé par l’ignorance et la corruption du paganisme; frère malheureux, +longtemps opprimé, à qui nous devons au moins la pitié et la compassion +que commande l’infortune. + +Ponlat-Taillebourg, près Montréjeau (Haute-Garonne). + + + + +LA CÔTE DES ESCLAVES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CÔTE DES ESCLAVES: PHYSIONOMIE GÉNÉRALE.--CLIMAT.--SAISONS.--TORNADES. + + +Le 24 décembre 1865, je pris passage à bord d’un steamer anglais, allant +de Liverpool à la côte occidentale d’Afrique. + +Le 1er janvier suivant, en vue de Ténériffe, je saluai avec émotion la +terre d’Afrique à laquelle je consacrais ma vie et mes travaux d’apôtre; +où j’eus l’honneur de travailler et de souffrir durant sept années, et +où il ne m’a pas été permis de mourir, ainsi que je le désirais. + +Je ne perdrai pas le temps à raconter les péripéties et les épreuves de +la traversée; j’ai hâte d’arriver chez mes chers nègres de la côte des +Esclaves. Après un mois de navigation, nous jetons l’ancre en rade de +Lagos. Bientôt, un petit bateau à vapeur sort de la rivière de Lagos. Il +accoste notre navire, prend le courrier et repart, emportant cinq ou six +passagers venus avec nous. Mon confrère et moi, peu habitués aux usages +du bord, ne crûmes pas pouvoir profiter de ce bateau, à ce moment-là, +pour descendre à terre. Nous attendions qu’il revînt prendre les +passagers et les marchandises. Un jour, deux jours passent, point de +vapeur! + +Il venait bien de grandes chaloupes; mais le passage de la barre est +périlleux, et l’on nous avait recommandé de ne rentrer en rivière +qu’avec le vapeur. + +Le troisième jour, fatigué d’attendre, je dis à mon confrère, aussi +impatient que moi de prendre possession du sol africain: «Après tout, +ces chaloupes vont et viennent sans cesse; un accident n’est pas chose +ordinaire; risquons-nous dans une de ces embarcations.» Ainsi dit, ainsi +fait. Nous prîmes terre, et nous reçûmes à la factorerie de M. V. Régis, +de Marseille, l’hospitalité la plus empressée. + +Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir que j’arrivais dans un pays +tout différent de celui qui m’avait vu naître et grandir; dans un pays +où j’irais de nouveautés en nouveautés et de surprise en surprise. +J’étais sur le portail extérieur, n’ayant pas assez d’yeux pour +contempler ce qui était devant moi. Un nègre passait. Quel ne fut pas +mon étonnement, en le voyant s’étendre tout du long, se relever aussitôt +et s’éloigner, en frappant des mains et en faisant claquer les doigts! +Il fit tout cela prestement, sans contrainte, avec aisance même, comme +une chose naturelle qu’il était accoutumé de faire. On m’expliqua qu’il +venait tout simplement de me saluer; les Nagos saluent de la sorte les +personnes à qui ils témoignent un profond respect. Je me laissai +préoccuper tellement par les évolutions opérées sous mes yeux, que je +n’eus ni le temps ni l’idée d’observer le costume et la figure de celui +qui était passé. Rien pourtant ne me choqua. + +_La côte des Esclaves a une physionomie particulière._ + +Vue du large, elle est, dit très-bien M. le docteur Féris[1], d’une +«_désespérante monotonie_: pas un golfe, pas une baie, pas une crique; +sa direction est presque rectiligne. Cette forme est due sans doute à +l’existence du courant de Guinée, qui agit à peu près constamment et +avec une certaine force dans la direction de l’ouest à l’est, et qui, +comblant les enfoncements, effaçant les promontoires, tend à égaliser +cette interminable plage de sable qui offre une si faible résistance à +l’action des flots. + + [1] _Archives de médecine navale._ + +«La côte est partout basse et plate; l’œil n’aperçoit, dans le lointain, +aucune trace de colline. Ce qui, dans les instructions et sur les +cartes, porte le nom de monts, ne sont que des bouquets d’arbres +touffus. + +«A peu de distance de la terre, une ligne blanche et écumeuse indique la +situation de la barre.» + +Les voyageurs ont dépeint souvent le curieux phénomène connu sous le nom +de _barre du golfe de Guinée_; nul, dans ses descriptions, n’a été plus +heureux que M. le docteur Féris. Voici comment il s’exprime dans les +_Archives de médecine navale_: + +«Pendant neuf mois de l’année, les vents du sud-ouest règnent dans le +golfe de Guinée. Ils y sont attirés, selon quelques savants, par la +raréfaction de l’air, due à l’influence des rayons solaires répercutés +par les sables brûlants du vaste continent africain. Sous leur action +incessante, l’Océan se creuse en longues ondulations qui viennent se +briser sur sa plage sablonneuse, dont la déclivité vers la haute mer est +presque insensible. Ces gigantesques lames (quelques-unes atteignent 40 +à 50 pieds de hauteur) sont arrêtées brusquement à leur base par le peu +de profondeur du fond, tandis que leur partie supérieure, obéissant à +l’impulsion reçue, et continuant sans obstacle leur course furieuse, se +roule en énormes volutes, qui viennent déferler sur la plage avec un +bruit terrible. + +«Elles forment ainsi en rebondissant trois lignes de brisants, à peu +près également espacés, et dont la première est à 300 mètres environ du +rivage. C’est un spectacle qu’on n’oublie plus dès qu’on l’a une fois +contemplé; et si quelque chose peut ajouter à l’impression qu’il cause, +c’est de voir l’homme se jouer, dans une frêle embarcation, de ces +colères de la nature, et en triompher à force de courage et d’adresse.» + +Tel est le phénomène en lui-même. Pour franchir les brisants, il faut +des embarcations et des rameurs spéciaux que l’on _engage_ à la côte +d’Or et à la côte de Krou, près du cap des Palmes. + +«Quand les noirs veulent passer la barre, dit encore avec la même +exactitude M. Féris, ils roulent leur pirogue sur le sable jusqu’au bord +de l’eau et la font entrer dans la mer par secousses successives, +profitant chaque fois de l’arrivée de lames qui s’étendent sur la plage +en formant une écume bouillonnante. + +«Enfin, la pirogue est mise à l’eau, et tous les noirs s’embarquent +prestement, pendant que le féticheur, debout sur le rivage, cherche à +calmer le démon de la barre par des gestes et des invocations. + +«L’équipage de ces embarcations est généralement composé de douze à +seize hommes, dont dix ou quatorze rameurs, plus l’homme de barre qui +est armé d’un aviron de queue, en guise de gouvernail. Les hommes sont +assis sur le bord du canot, et, munis de pagayes, ils nagent en cadence +et avec un ensemble parfait. Chaque fois qu’ils plongent la palette dans +les flots, ils font une profonde inspiration, et, en se relevant, ils +expirent bruyamment, et en mesure, en faisant passer l’air entre leurs +dents entr’ouvertes, et produisant ainsi un sifflement prolongé. Dans +les moments périlleux, ils s’excitent mutuellement en poussant de grands +cris. + +«Le passage de la barre étant toujours dangereux, ils obéissent +ponctuellement au moindre signe du pilote. Celui-ci veille l’instant +propice pour en sortir avec les meilleures chances; aussi la pirogue +reste-t-elle souvent stationnaire pendant quelques minutes en dedans de +la barre, laissant passer les lames sous sa quille, à mesure qu’elles se +présentent. Puis, tout à coup, à un indice particulier, le pilote, +reconnaissant un moment favorable, pousse un cri, et toutes les pagayes +frappent violemment les ondes furieuses. Les noirs, animés par leurs +exclamations inarticulées, font des efforts si vigoureux qu’ils +paraissent surhumains. Pendant ce temps, le pilote, debout et regardant +la haute mer, donne des ordres, en même temps qu’il fait des gestes de +la main droite, comme pour calmer les vagues frémissantes. Dès que la +barre est passée, les noirs lèvent leurs pagayes en l’air, puis se +mettent à ramer de la façon tranquille et cadencée qui leur est +habituelle. + +«Généralement l’obstacle est plus facile à franchir lorsqu’on vient de +terre que lorsqu’on veut débarquer. Il arrive souvent, surtout dans la +mauvaise saison, qu’une lame vient balayer la pirogue et tremper +entièrement le malheureux passager. + +«Lorsqu’il atterrit, les derniers rouleaux poussent l’embarcation avec +une rapidité vertigineuse sur la plage. Dès que l’avant a touché, toutes +les pagayes sont vivement lancées à terre, les noirs se jettent à l’eau, +prennent rapidement l’Européen par la ceinture et le transportent sur le +sol.» + +A Lagos, les difficultés se compliquent par la présence de bancs de +sable qui se trouvent en face de la rivière. Les navires ne calant pas +trop peuvent être remorqués en rivière. Le remorqueur, au lieu de mettre +le cap sur l’embouchure, va à l’est, puis revient vers l’entrée, voguant +parallèlement à la côte, entre les bancs de sable et la terre ferme. +Plusieurs navires ont péri, par suite d’une fausse manœuvre, dans ce +passage. + +A Lagos et à Wydah, les requins pullulent dans la barre. En cas +d’accident, on risque fort d’être la proie du requin qui, en ces +endroits, rôde sans cesse, «menaçant, comme dit Lacépède, de sa gueule +énorme et dévorante les infortunés navigateurs exposés aux horreurs du +naufrage». + +La barre était mauvaise lorsque je la passai. Grâce à Dieu, qui protége +les siens, l’habileté de nos rameurs nous sauva du danger, et nous en +fûmes quittes pour quelques éclaboussures lancées par la vague +courroucée. + +Lagos est bâtie sur une île formée par l’Ogoun et par la lagune. Nous +parlerons de la ville plus tard; pour le moment, bornons-nous à quelques +considérations géologiques. + +Le sol de l’île est un mélange de sable fin et de bourbe desséchée, +dénotant un terrain d’alluvion. Il est marécageux en bien des endroits, +même au centre de la ville. Partout, sur cette côte, on retrouve les +mêmes éléments; il est facile de constater qu’une large bande du +littoral est de formation relativement récente. Évidemment le continent +empiète ici sur l’Océan. M. Freeman, ancien gouverneur de Lagos, disait +à M. Borghéro «qu’en comparant les cartes de cette côte dressées par les +Portugais au temps de la découverte, avec les observations actuelles, +l’ancien littoral correspondrait à présent au milieu de la lagune de +Badagry à Lagos, environ _deux milles plus au nord_». (BORGHÉRO.) + +Pour se rendre compte de ce que la nature a dû produire en ces lieux, il +n’y a qu’à faire attention au travail incessant de la mer et des +rivières; travail qui a certainement amené des résultats considérables +dans le cours des siècles passés. + +Si l’on creuse à quelque profondeur, sur le rivage, on s’assure que le +sous-sol de la côte actuelle a pour base des bancs de madrépores. Sur +ces bancs, les vagues de l’Océan ont accumulé le sable; et ainsi s’est +formée à la longue une bande de terrain, souvent très-étroite, qui +constitue aujourd’hui le littoral. + +Dès que cette bande exista, les eaux des rivières n’eurent plus +d’écoulement vers la mer; elles inondèrent les plaines basses qui +formaient l’ancienne côte. Peu à peu, les charriages de ces mêmes +rivières apportèrent un commencement de végétation; les marécages et les +lagunes devinrent tels que nous les voyons. + +Le travail des rivières continue toujours. Tous les ans, quand les +pluies ont grossi leurs eaux, elles soulèvent le sol sur la rive, dans +les contrées de l’intérieur, en détachent des parties plus ou moins +considérables et les charrient vers la côte. On voit alors des masses +d’herbes et d’arbustes descendre le cours de la lagune, sous forme +d’îles flottantes, et aller s’ajouter aux autres herbes qui forment +ainsi de vastes plaines marécageuses. Buffon semble avoir voulu peindre +la côte des Esclaves, lorsqu’il a écrit: «Dans toutes les parties +basses, des eaux mortes et croupissantes, faute d’être conduites et +dirigées, des terrains fangeux, qui, n’étant ni solides ni liquides, +sont inabordables et demeurent également inutiles aux habitants de la +terre et des eaux; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques et +fétides, ne nourrissent que des insectes vénéneux et servent de repaire +aux animaux immondes... Plus loin s’étendent des espèces de landes, des +savanes qui n’ont rien de commun avec nos prairies; les mauvaises herbes +y surmontent, y étouffent les bonnes; ce n’est point ce gazon fin qui +semble faire le duvet de la terre, ce n’est point cette pelouse émaillée +qui annonce sa brillante fécondité; ce sont des végétaux agrestes, des +herbes dures, épineuses, entrelacées les unes aux autres, qui semblent +moins tenir à la terre qu’elles ne tiennent entre elles, et qui se +dessèchent et repoussent successivement les unes sur les autres, forment +une bourre grossière, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route... La +nature brute...» + +La plaine s’étend à perte de vue vers le nord, avec de légères +ondulations. Pas de montagnes, pas de collines, pas de pierres même +jusqu’à une grande distance de la côte. M. Borghéro signale le point où +il remarqua la première roche, en se rendant à Abomey. C’est au delà de +Toffo, par 7° 10′ de latitude nord. «Depuis la mer jusqu’à cet endroit +on ne trouve pas une seule pierre, dit-il. Le terrain est toujours +d’argile et de sable cristallin, provenant du granit des montagnes +encore inexplorées; mais dans le lit de ce ruisseau l’on découvre une +espèce de roche volcanique, qui reparaît plus loin en avançant vers le +nord.» + +On ne rencontre d’élévation importante que vers le huitième degré. + +Un coup d’œil jeté sur la carte nous montre le rivage formant une digue +aux eaux venues de l’intérieur, et ne leur laissant que trois issues +vers l’Océan: l’une située à l’est de Grand-Popo; la seconde, à Lagos; +la troisième, à l’est de Léké. Les légendes et les chants populaires du +Dahomey supposent qu’il en existait une autre jadis à Kotonou. + +Du Volta au Niger, la lagune court parallèlement à la côte, sur toute la +longueur. Autrefois elle continuait partout sans interruption. +Aujourd’hui, par suite de charriages et d’atterrissements successifs, il +y a solution de continuité entre Flaoué et Porto-Ségouro, ainsi qu’à +Godomé. Ce dernier barrage est de date récente; des blancs m’ont raconté +qu’ils étaient allés de Porto-Novo à Wydah sans quitter la pirogue, le +barrage n’interceptant pas encore les communications par la lagune. + +Le travail de transformation qui s’opère sur la côte par le charriage +des rivières explique comment ont dû s’établir ce barrage et celui qui, +à Kotonou, a séparé la lagune de la mer. Il explique aussi le phénomène +dont mon frère parle dans le _Contemporain_: + +«Un soir, dit-il, Aboupo et sa suite (ils venaient d’arriver sur le +territoire où ils fondèrent Porto-Novo) entendirent un fracas +épouvantable; ils se crurent attaqués par le roi d’Ardres et s’enfuirent +en toute hâte vers Ajjéra. Pendant deux jours, ils n’osèrent pas +reparaître: un noir se hasarda enfin à travers les hautes herbes, se +glissa dans la ville (Porto-Novo) qu’il trouva déserte, et vit avec +surprise la rivière large et profonde qui passait tout auprès; il +rapporta la nouvelle à Aboupo, et cette lagune fut appelée +Ahouan-ga-gi.» Évidemment, les anciens passages s’étaient obstrués, et +la lagune venait de se créer un nouveau déversoir. + +Toutes ces observations appellent la conclusion que Buffon donne à la +description citée plus haut. «Desséchons ces marais, dit le savant +naturaliste, animons ces eaux mortes en les faisant couler; formons-en +des ruisseaux, des canaux... Mettons le feu à cette bourre superflue... +bientôt, au lieu du jonc, du nénufar dont le crapaud composait son +venin, nous verrons paraître les herbes douces et salutaires.» + +La lagune s’élargit en certains endroits de manière à former de +véritables lacs, présentant des nappes d’une étendue de plusieurs +kilomètres. Elle s’étend de la sorte: 1º près de Quittah; 2º au nord de +Porto-Segouro, où on lui donne le nom d’Hacco; 3º près de Grand-Popo; 4º +au nord de Kotonou (grand lac ou Nokhoué); 5º à l’ouest de Porto-Novo; +6º à Lagos... + +Il faut noter avec M. Borghéro que les lagunes, à l’est de Lagos, +diffèrent notablement de celles qui sont à l’ouest. En général, les +premières sont beaucoup plus larges, quoique sur quelques points elles +se rétrécissent et n’offrent plus qu’un étroit canal. Au lieu d’avoir, +comme les autres, des bords inaccessibles, la terre est ici facile à +aborder. Des arbres gigantesques poussent jusqu’auprès de l’eau et +maintiennent le sol ferme. + + * * * * * + +CLIMAT. Le climat du pays que nous étudions est chaud et humide: +insalubre par conséquent. M. le docteur Féris dit, avec l’autorité de +son savoir et de son expérience, que «la côte des Esclaves est pour +l’Européen _un des pays les plus malsains de l’univers_». + +Voici, en résumé, les conditions climatériques: humidité considérable, +électricité développée, élévation de température; et cela, non pas un +jour et durant une saison seulement, mais constamment, toute l’année. +Cette constance de la chaleur et des autres phénomènes atmosphériques +impressionne l’organisme et lui devient fatale. Des Européens que j’ai +vus arriver à la côte, quelques-uns succombèrent après peu de jours; +d’autres, après quelques mois; ceux qui résistaient aux épreuves de +l’acclimatation voyaient leurs forces baisser et leur sang s’appauvrir; +finalement, après quatre ou cinq ans, ils étaient obligés d’aller +demander à l’air natal de nouvelles forces pour subir de nouvelles +épreuves. + +La température moyenne de l’année est de 26° environ. Elle est +inférieure à celle des tropiques, mais beaucoup plus fatigante; car elle +se fait sentir constamment avec intensité: ce qui n’a pas lieu sous les +tropiques. A la côte des Esclaves, la moyenne des écarts journaliers ne +dépasse qu’exceptionnellement 3 ou 4°; nuit et jour, constamment, le +thermomètre reste, à peu de chose près, entre 25 et 35°. + +La brise de mer souffle régulièrement de neuf heures du matin jusqu’au +soir et rend la chaleur supportable. Ce sont les brises du sud-ouest qui +dominent. Quand elles manquent, on étouffe.--La nuit, la brise vient de +terre. + + * * * * * + +SAISONS. Immédiatement sous les tropiques, il n’y a que deux saisons: la +saison sèche, quand le soleil est au zénith, et la saison des pluies, +quand, le soleil s’éloignant, les vapeurs se condensent dans l’air et se +réduisent en pluie. + +Le soleil, dans sa marche sur l’écliptique, passe deux fois par an au +zénith des contrées plus rapprochées de l’équateur, et produit deux +saisons sèches, que suivent deux saisons humides. Il en est ainsi à la +côte des Esclaves. Le soleil y arrive au zénith vers le 11 ou 12 mars; +il y revient le 1er ou le 2 septembre. De là quatre saisons: + +1º _Grande saison des pluies_: du 15 mars au 15 juillet; + +2º _Petite saison sèche_: du 15 juillet au 15 septembre; + +3º _Petite saison des pluies_: du 15 septembre à décembre; + +4º _Grande saison sèche_: du commencement de décembre au 15 mars. + +La grande saison des pluies est l’époque des tornades et des mauvaises +barres, surtout en avril et mai. La fin de la petite saison des pluies +est signalée aussi par quelques orages. Les noirs distinguent ces deux +saisons; ils appellent la première: la saison proprement dite des pluies +(en nago _ako odjo_, saison de la pluie), et la seconde: saison de +petites pluies (_arokouro_, pluies insignifiantes, pluie quelconque). + +Les noirs parlent aussi de la saison sèche (_éwo éroun_); et, dans la +saison sèche, ils distinguent la période durant laquelle souffle +l’harmatan (_éwo oye_). Cette brise du nord-est se fait sentir surtout +en janvier et en février, desséchant tout, jusque dans l’intérieur des +maisons, où l’on entend craquer les portes, les fenêtres et les bambous. +Les feuilles des arbres se crispent et tombent comme grillées. Les +lèvres se dessèchent, ainsi que la bouche et la gorge; une soif +intolérable tourmente sans cesse, la peau se gerce. Et pourtant c’est la +saison la plus favorable à la santé. C’est aussi le moment des belles +barres, car alors la mer est presque plate. + +L’approche de l’harmatan est annoncée par un épais brouillard de +poussière qui, jusqu’à dix ou onze heures, cache les rayons du soleil. +Cet astre s’entrevoit comme un disque rouge à travers la brume: on le +distingue à peine. + +L’harmatan est chassé par des brises de sud-ouest dont la fraîcheur est +d’autant plus sensible que le corps, étant desséché, en est devenu bien +plus impressionnable. «Quand le vent souffle, on a froid», disent les +nègres. Sous l’influence de ces variations du vent, je les ai vus +grelotter par 25° au-dessus de zéro. Je suis assuré que, si on leur +demandait quelle saison on peut appeler la saison froide, ils +nommeraient celle de l’harmatan. + + * * * * * + +TORNADES. La mer n’est pas seule à avoir des emportements: à l’époque où +elle inspire les plus cruelles appréhensions par les mauvaises barres, +en avril et en mai, le vent a des fureurs terribles dans ces ouragans +que l’on est convenu de désigner par le nom particulier de _tornades_, +nom qui indique le mouvement giratoire du vent et des nuages, tournant +du nord-est à l’est et au sud, et revenant souvent au nord-est après +avoir fait un tour complet du compas. + +Avant l’orage, l’air est lourd, la chaleur accablante; un calme +léthargique règne dans l’atmosphère; «on dirait que l’univers, cet +immense géant, fatigué par l’élévation constante de la température, n’a +même plus la force de respirer[2]». + + [2] FÉRIS. + +Cependant le ciel est pur. Vers le nord-est seulement, un point noir +apparaît. Ce point s’élève au-dessus de l’horizon; il s’accroît +rapidement, prend une forme circulaire; il s’étend en tournant; le vent +se déchaîne avec violence; la pluie tombe à torrents. On entend dans le +lointain comme le bruit strident des grelots, au milieu d’un sourd +murmure: ce sont les frémissements de la tempête qui se précipite à +travers les forêts. Et les grondements prolongés du tonnerre +s’interrompent à court intervalle, par des coups brusques, saccadés et +retentissants; et de brillants éclairs sillonnent la nue, ou répandent +une nappe lumineuse sur les nuages épais. Toutes les forces de la nature +semblent s’être déchaînées avec fureur: c’est un bouleversement +tumultueux et général, qui dure quelquefois cinq ou six heures de temps. + +Bientôt le ciel s’éclaircit, et un calme réparateur succède à la +tourmente. L’air est plus frais et plus agréable; on respire plus à +l’aise; le corps, aussi bien que la nature, goûte un repos dont il avait +grand besoin. + +Après la tornade, on constate les désastres. Je ne citerai qu’un exemple +de ce qui arrive parfois. + +«Le 3 avril 1869, une tornade épouvantable, accompagnée de coups de +tonnerre effrayants, s’abattit sur cette maison (habitation des +missionnaires à Porto-Novo), sur la chapelle et sur l’école, souleva les +toitures et en emporta les débris à plusieurs centaines de mètres. En +quelques minutes, nous nous trouvâmes sans abri et exposés à une pluie +diluvienne. Un missionnaire et un frère contractèrent, en cette +circonstance, de dangereuses maladies. Les dégâts furent considérables.» + +M. Courdioux, supérieur de la mission, écrivait cela de Porto-Novo même. +Pour bien comprendre la nouvelle qu’il annonce, il faut savoir que la +maison dont il s’agit est longue d’une trentaine de mètres, et qu’elle +était couverte de tôles gondolées, clouées aux solives de la charpente. +Les solives furent en partie brisées et arrachées; les plaques de tôle, +arrachées aussi et tordues, volèrent dans les champs environnants. + +D’ordinaire, il est vrai, on n’a pas à déplorer des accidents de cette +gravité; mais peu de maisons sont aussi solidement installées. On +imaginera aisément en quel triste état les tornades mettent les toitures +en feuilles de palmier des cases des nègres. Heureusement, les tornades +très-violentes ne sont pas nombreuses, bien qu’on en compte huit ou dix +tous les ans, capables de causer de grands ravages. + + + + +CHAPITRE II + +LE NÈGRE.--HABITANTS DE LA CÔTE.--LEUR CARACTÈRE.--TATOUAGE. + + +Dès mon arrivée à la côte des Esclaves, j’écrivais à mon jeune frère, +qui faisait alors ses études: «Les livres te montrent le noir toujours +courbé sous le fouet, toujours prêt à se jeter sur ses maîtres, +insociable, étranger presque à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le +vois pas ici: c’est le noir des colonies, arraché violemment à son pays, +à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. Ici le noir est +chez lui; et, même au milieu des abaissements et de la dégradation +inhérents à l’idolâtrie, il conserve, empreints dans son caractère et +dans ses habitudes, les signes non équivoques de la dignité humaine. Il +vit avec ses semblables; il a sa religion et son culte; il a ses +prêtres, son roi, ses chefs, etc.» + +La vérité s’imposait à moi, lorsque je traçais ces lignes: le nègre ne +me paraissait pas vil et méprisable, comme le présentent les récits de +certains voyageurs et les systèmes des anthropologistes. Nous sommes, +hélas! habitués à voir le nègre à travers le prisme des préjugés +méprisants. On l’a ravalé dans l’opinion; on a accumulé sur son compte +tant d’idées fausses, absurdes, révoltantes, qu’il est presque +impossible de reconnaître l’homme en lui. + +Étudions-le de près, dans ses usages et dans ses institutions, et nous +verrons combien il est injuste de l’exclure de la grande famille +humaine. + +Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges des trafiquants +d’esclaves et de ceux qui approuvaient leur trafic; tenons-nous en garde +aussi contre la tendance que nous avons, à juger les nègres par ce qui +existe dans les pays chrétiens. + +On a raison de dire que _l’homme pense comme il veut_. Dès qu’il y eut +des hommes qui voulurent trafiquer des nègres, ils s’appliquèrent à +penser qu’ils le pouvaient sans injustice. On examina la question avec +le parti pris de la résoudre dans un sens favorable à l’asservissement +et à la traite; on argutia, on fit mille sophismes pour pallier +l’infamie de ce trafic. Tous les prétextes que l’on mit en avant étaient +comme un voile destiné à couvrir l’injustice de ce qu’on appela la +_traite des nègres_. + +La passion aveugla tellement les esprits que cette question fut posée et +discutée: «Les noirs ont-ils une âme?» Nous avons entendu des marchands +d’esclaves la reproduire sous la forme affirmative, disant: «Les noirs +ne sont que des singes.» Ils le disaient sans le penser, on le voyait +bien à leur ton. Sentant l’odieux de leur commerce et de leur conduite, +ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur goût. Ne +fallait-il point se laver des ignominies de la chasse à l’homme rendue +nécessaire par les exigences de la traite, aussi bien que de la +méchanceté et du mépris avec lesquels on menait les nègres, les traitant +comme un vil bétail, dès qu’on les avait en son pouvoir? + +Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite? Aussitôt que le roi +de Dahomey ou les autres chasseurs d’hommes avaient amené le produit de +leur chasse aux marchands, ceux-ci les entassaient dans leurs +_baracons_, vraies étables destinées à des hommes. Les esclaves +souffraient là, dans les fers et dans l’ordure, jusqu’au moment de +l’embarquement. On les jetait alors au fond d’une cale infecte, jusqu’à +ce que le chargement fût complet. Bientôt le manque d’air, la mauvaise +nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient les maladies. La +petite vérole faisait d’horribles ravages et poussait le négrier à de +nouvelles atrocités; car, pour enrayer la contagion, il noyait les +malades trop atteints. + +Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions du +capitaine, on se trouvait à court de vivres et l’on craignait la famine: +nouvelles noyades! on s’allégeait, on se débarrassait des bouches +inutiles. + +En Amérique, on traitait les nègres avec autant d’inhumanité. Aussi +sentait-on le besoin de s’excuser; car on voulait continuer la traite +sans remords. Malgré les horreurs qui la souillaient, tous les +gouvernements européens y prenaient part. Et l’on allait disant: «Les +noirs ne sont pas de même espèce que les blancs; ils sont inférieurs en +nature.» + +Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire connaître +_l’homme_ noir; nous le trouverons semblable à l’homme blanc et à +l’homme jaune. Rien ne manque au nègre de ce qui constitue la nature +humaine: son organisation physique est la même que celle du blanc; l’un +et l’autre ont les mêmes facultés intellectuelles et morales. «En +conséquence, dirons-nous avec Owen[3], je conclus que tous les hommes ne +forment qu’une espèce, et que les différences particulières aux races ne +dénotent que des variétés.» + + [3] _On the classification and geographical distribution of the + Mammalia._ + +On a essayé de trouver dans la théologie des arguments en faveur de la +traite. On a dit: «Le noir, il est vrai, a une âme; il est de même +nature que nous; mais _il est de la race maudite de Cham_; la +malédiction de Noé pèse sur lui et le voue à la dégradation et à +l’esclavage.» Cette manière de raisonner n’allait à rien moins qu’à +établir que l’esclavage des nègres est de droit divin. Elle a quelque +chose de très-spécieux, et elle a ébloui les esprits au point de rendre +vulgaire ce dicton appliqué aux nègres: C’est _la race maudite de Cham_. + +Non-seulement l’argument est faux, mais encore il est sans fondement. + +Il est évidemment faux, puisque l’Église déclare contraire A LA LOI +DIVINE et _à la loi naturelle_ l’action d’asservir les nègres. + +L’argument est sans aucun fondement. En effet, de ce qu’un des enfants +de Cham est maudit, il ne s’ensuit pas que toute sa race le soit. Elle +ne le fut certainement pas. + +Cham eut quatre fils: Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan. Or Noé ne dit pas: +Maudit Cham! Il ne dit pas non plus: Maudits les quatre fils de Cham! +ou: Maudite la race de Cham! Le patriarche indigné s’écrie: + +«_MAUDIT CHANAAN! Il sera l’esclave des esclaves DE SES FRÈRES_. Béni le +Seigneur, le Dieu de Sem! _que CHANAAN soit son esclave_. Que Dieu donne +de l’étendue à Japhet et qu’il habite dans les tentes de Sem, et _que +CHANAAN soit son esclave_[4].» + + [4] _Genèse_, IX, 25-27. + +C’est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe la malédiction de +Noé. Cela ressort du texte de l’Écriture, qui nomme toujours Chanaan et +qui déclare qu’il sera l’esclave de Sem, de Japhet, et _même des +esclaves de ses frères_. Les interprètes de la Sainte Écriture font +expressément la remarque de cette exclusion des frères, dans la +malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en donnent +plusieurs. + +Étant établi que Chanaan, seul des quatre fils de Noé, fut maudit, +comment peut-on inférer que cette malédiction atteint les nègres qui, de +l’avis de tous, ne descendent pas de Chanaan? + +Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le plus jeune de +ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu la ratifia, lorsqu’il +promit à son peuple de _lui donner toute la terre de Chanaan_[5]. + + [5] _Genèse_, XVII, 8. + +Et «Dieu fit sortir son peuple de la terre d’Égypte, _afin de lui donner +la terre de Chanaan_[6]». Chanaan fut réellement l’esclave de ses +frères. Sa race se rendit de plus en plus odieuse au Seigneur, et elle +fut complétement détruite. + + [6] _Lévitique_, XXV, 38. + +Comment faire retomber sur les nègres une malédiction lancée contre une +famille qui n’est point la leur et qui est éteinte déjà? Qu’on ne dise +donc plus que les nègres sont maudits et destinés à l’esclavage. Qu’on +écoute plutôt l’Église, défendant les droits de tout homme à la liberté +individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre les +Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes de la Guinée. +Et ce n’est point parce qu’ils sont néophytes, que la sollicitude des +papes s’étend à eux. Paul II, écrivant à l’archevêque de Tolède (29 mai +1537), réprouve la traite sans réserve. Il établit clairement les +principes du droit naturel à ce sujet. «Nous déclarons, dit-il, que les +Indiens et tous les autres peuples, _même ceux qui ne sont pas +baptisés_, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la propriété de +leurs biens; que personne n’a le droit de les troubler, ni de les +inquiéter dans ce qu’ils tiennent de la main libérale de Dieu, Seigneur +et Père de tous les hommes. _Tout ce qui serait fait en sens contraire +serait injuste et condamné par la loi divine et naturelle._» + +Ce principe s’applique implicitement aux nègres. Urbain VIII, les +désignant nommément (22 avril 1639), défend de les priver de leur +liberté, de les arracher à leur femme, à leurs enfants, à leur patrie. +Benoît XIV, Pie VII et Grégoire XVI crurent «de leur devoir d’écarter +les chrétiens _du commerce des noirs_ et d’autres hommes quels qu’ils +puissent être». + +C’est ainsi que l’Église maintenait les droits méconnus des noirs. Si +elle ne condamnait pas absolument l’achat d’esclaves, elle voulait qu’on +n’achetât point ceux qui avaient été asservis injustement, par fraude, +par violence. Du reste, elle exigeait toujours qu’on les traitât avec +égards, et qu’on eût pour eux la même bonté que l’on a pour les autres +hommes. + +Tel est le nègre; tels sont ses droits, telle est sa dignité. La +science, d’accord avec l’Église, déclare: «Si nous considérons la +ressemblance frappante qui existe entre les mœurs des nègres et celles +des Bohémiens, on pourrait raisonnablement se demander si l’on n’est pas +en présence d’un degré de civilisation inférieur déterminé par des +circonstances[7].» En réalité, c’est cela. «En affirmant l’unité +d’espèce humaine, nous répudions hautement la classification de races +supérieures et inférieures. Il est des peuples plus aptes à être +moralisés, plus policés et ennoblis par la civilisation[8].» + + [7] POTT. + + [8] DE HUMBOLDT. + +Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la côte des Esclaves à un +degré inférieur de moralité et de civilisation; car il est demeuré, +jusqu’à ces derniers temps, étranger aux progrès du dehors. + +En examinant les usages des nègres, nous devons nous attendre à +d’étranges contrastes avec ce que nous voyons chez les peuples policés; +mais ces contrastes ne nous surprendront pas, si nous faisons attention +à ceux que l’on remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la +ville et les personnes qui mènent dans les montagnes une vie retirée. + +Les indigènes de la côte des Esclaves appartiennent à quatre familles: +les _habitants du Bénin_, qui n’ont pas de relations avec les autres +habitants du littoral; les _Nagos_, les _Djéjis_ et les _Minas_. En +partant de Lagos, point d’arrivée des paquebots anglais, et en remontant +la côte vers l’ouest, on rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la +partie côtière des pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo +et du Dahomey, habités par les Djéjis. A l’ouest du Dahomey, habite une +branche de la famille des Aquapéens, formant plusieurs petits États; ce +sont les peuples désignés sous le nom de Minas. + +Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractère notables: Le +MINA, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus nonchalant, plus amateur +du _farniente_. Les voyageurs le signalent comme se distinguant des +autres peuples de la côte par un plus grand amour du vol.--Le DAHOMÉEN, +d’un servilisme abject, cache ses rancunes qui ne s’éteignent jamais; il +fait le mal avec cynisme.--Le NAGO, plus sociable que le Dahoméen et le +Mina, ne manque pas de jovialité; il est actif au travail, aux affaires; +il y a dans son caractère de la loyauté et de la prévenance. De tous les +nègres de la côte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui +les relations sont les plus faciles et les plus sûres. + +On m’a souvent demandé si les nègres sont intelligents. En vérité, la +question m’aurait paru étrange, si je n’avais connu les préventions +élevées contre cette pauvre race. Je n’hésite pas à affirmer que +l’intelligence du nègre n’est pas inférieure à celle du blanc. Si les +nègres étaient dans les mêmes conditions que les blancs, on les verrait +s’instruire et se civiliser comme eux. N’est-ce pas à des nègres sortis +des chaînes de l’esclavage, et même à des nègres esclaves, que l’on +doit, dans nos colonies, des inventions précieuses pour les arts +auxquels on les appliquait? On trouve parmi les nègres d’excellents +instituteurs, des employés de commerce habiles, des docteurs en droit et +en médecine gradués dans nos universités européennes. L’évêque anglican +de la mission du Niger, Samuel Crowther, que j’ai vu à Lagos, est un +nègre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à quelques milles +d’Ichéhin, au nord-est d’Abéokouta, et passa les premières années de son +enfance dans la case de son père, avec sa mère, ses deux sœurs et un +cousin. + +Au commencement de l’année 1821, ils furent tous réduits en esclavage, +vendus à divers maîtres et violemment séparés les uns des autres. +_Adjaï_ (c’est le nom que notre héros portait dans sa famille), Adjaï +passa de main en main, fut traîné de marché en marché, puis finalement +vint au pouvoir d’un Portugais qui, à Lagos, préparait une cargaison +d’esclaves. Le navire sur lequel il fut embarqué avec cent +quatre-vingt-six compagnons d’infortune ne tarda pas à être capturé par +deux vaisseaux de guerre anglais. C’était le 7 avril 1822. Le 17 juin de +la même année, Adjaï prit terre à Sierra-Leone. Il entra à l’école, et, +trois ans plus tard, fut jugé digne du baptême. Il laissa dès lors le +nom païen d’Adjaï, ne répondant plus qu’à celui de Samuel Crowther. Ses +progrès ne se démentirent jamais: il enseigna d’abord comme maître +d’école, puis fut admis au nombre des ministres. On l’envoya à +Abéokouta, où il arriva en qualité de missionnaire le 27 juillet 1846, +assez tôt pour baptiser sa mère (Afala) sous le nom d’Anna. + +Moins de vingt ans après (29 juin 1864), il fut créé évêque, et on lui +confia la direction de la mission naissante du Niger. + +Je le répète: l’intelligence du nègre n’est pas inférieure à celle du +blanc. Elle est même plus précoce et se développerait plus rapidement, +si l’âge de puberté n’arrêtait chez les noirs, d’une manière sensible, +l’essor des facultés de l’âme. A cette période de la vie, j’ai vu des +enfants perdre de vue ce qu’ils avaient appris déjà, tant ils étaient +absorbés par les progrès de la vie sensitive. J’en ai même rencontré +deux à qui j’appris l’alphabet deux ou trois fois, avant de parvenir à +les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la lecture était +d’autant plus difficile pour eux qu’ils lisaient en portugais, langue +dont ils n’avaient point une connaissance suffisante. + +Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple de l’intelligence des nègres. +_Okoutolou_ était un enfant que la Mission catholique acheta pour faire +son éducation. On l’employa au service intérieur et à la culture du +jardin, ne lui donnant que quelques notions de lecture, d’écriture et de +calcul. Dans les moments libres, il se livrait à un petit commerce où il +réalisa de jolis bénéfices. Nous lui donnâmes la liberté en 1867, et il +continua ses spéculations commerciales. Au mois d’août 1875, au moment +de rentrer en France, je le vis à _Abomé-Kpévi_, où il tenait le haut du +pavé. + +A ses débuts, Okoutolou me disait un jour: «Je calcule que les +Européens, avec tous les frais qu’ils sont obligés de supporter, doivent +gagner cent pour cent, afin de se couvrir de leurs déboursés. Moi qui +n’ai pas de frais, je dois viser à un bénéfice de cent cinquante pour +cent.» + +Un autre jour, tandis qu’il était encore esclave, je lui annonçai un +arrivage de pipes agrémentées de figures diverses.--«Je vais me presser +d’en acheter une caisse, me dit-il.--Prends garde, répliquai-je; il y en +a une quantité considérable, le marché en sera inondé.» Okoutolou resta +un moment pensif, puis il dit, d’un ton décidé: «Dans ce cas, j’en +achèterai trois caisses. On les vendra à vil prix, à présent que +j’achète. J’attendrai que le marché en soit dépourvu pour mettre les +miennes en vente... Excellente affaire!... merci, père!» + +Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me disaient +qu’Okoutolou était leur meilleur client, et qu’il faisait presque autant +d’affaires qu’eux. Une seule chose aurait pu compromettre ses intérêts: +il ouvrait des crédits trop larges à ceux qui traitaient avec lui; et +cela même prouve qu’il comprenait les nécessités du négoce, impossible +sans crédits en ces pays. + +«Si l’on devait juger un de nos enfants _en bas âge_, et le comparer à +ceux d’Europe, dit M. Borghéro, on serait entraîné à croire que nos +négrillons sont de beaucoup supérieurs aux blancs.» + +_A un âge plus avancé_, l’enfant européen paraîtra supérieur. +«Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie une +subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité +d’inventions, qui malheureusement se révèlent par les mensonges les +mieux trouvés, débités avec un sans façon et un naturel tout à fait +amusants.» En sorte que ce qui manque au nègre d’un côté, il le rattrape +d’un autre. + +Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nôtres, plus de +vivacité peut-être; mais, par contre, elles se prêtent moins à +l’application, à un exercice continu. «Un noir apprend plus facilement +et en moins de temps une opération d’arithmétique; mais quand il sera +question d’appliquer cette opération à autre chose qu’à des chiffres, +quand il faudra faire une observation, établir un raisonnement à l’aide +de cette même opération, notre noir sera fort embarrassé, tandis que +l’Européen qui aura mis bien plus de temps pour apprendre la même +opération saura sans difficulté en généraliser la loi et en tirer une +foule de conséquences pratiques. Cette diversité se manifeste dans toute +la suite de la vie.» (BORGHÉRO.) + +Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir _plus d’intuition et moins +de réflexion_, quant à l’intelligence. Quant à la volonté, _il y a plus +de spontanéité que de constance_. L’énergie fait défaut au nègre, s’il +faut la soutenir; et s’il en a dans un premier mouvement, elle tombe +aussitôt. + +A défaut d’autre force, le nègre a celle de l’inertie. L’esclave +endurant les mauvais traitements et disant au maître qui le frappe: +«_Tue-moi donc!_» cet esclave est plus fort dans son inertie qu’il ne le +serait dans la résistance. A force d’inertie, le nègre est patient et +vertueux; l’inertie servira ses passions et ses rancunes. Écoutons-le +dans la sagesse de ses proverbes. Il s’exhorte à demeurer impassible: +«Le cœur de l’_achacpa_ (arbre très-dur) ne craint pas la hache, +dit-il.--La cuiller voit l’eau bouillante sans la redouter.--Le tesson +(où l’on met la braise) endure le feu.--Si un plus fort que vous vient à +vous maltraiter, contentez-vous d’en rire.» + +Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la complaisance; il +sera facilement discret, affable, obséquieux, parce que rien de tout +cela n’exige de grands efforts ni un travail soutenu. A première vue, on +pourra le croire patient et résigné; et cependant, il ne sera +qu’indifférent et impassible. Cette indolence native explique comment il +subit, sans réagir, l’absolutisme des _olorichas_ ou féticheurs, le +despotisme du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maître, et +jusqu’aux coutumes horribles des sacrifices humains. + +Rarement le noir attaque les difficultés de front: il biaise et tend à +ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de laisser rien transpirer +avant d’être sûr d’atteindre son but. Sa haine, au lieu de se traduire +par les brusques emportements de la colère, se cache sous le poison: le +poison est l’instrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge +personnellement. + +Le noir manque de prévoyance autant que d’énergie. Il jouit du moment +présent, peu soucieux du lendemain. Comme tous ceux qui se laissent +dominer par la vie des sens, il s’épuise à rechercher ses aises et ses +commodités; il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon +l’expression de l’apôtre saint Paul, _homme animal_. + +Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont il a +présentement besoin; et si une végétation luxuriante ne suppléait aux +défauts de l’imprévoyance, les surprises de la famine se feraient +souvent sentir. Survient-il une année de sécheresse? la disette sévit, +et la misère est grande, car on n’a pas songé à faire de réserve, les +années précédentes. Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi +imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraît impossible. + +Dans le commerce, aussi bien qu’à la guerre, les nègres s’appliquent à +surprendre. + +Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme le +plus humiliant pour tout ce qui leur semble supérieur à eux, même pour +leurs fétiches de bois ou de boue. En pays nègre, la fierté n’est guère +de mise, à moins qu’on ne soit le plus fort; et alors on est d’ordinaire +arrogant. Quand on n’est pas le plus fort, il faut se taire et attendre: +opposer l’inertie à la force. + +_La prudence est la vertu principale du nègre; la curiosité, son défaut +dominant._ Je ne parle pas de l’ivrognerie, qui est une passion +_acquise_ et toute d’éducation. + +Le nègre est prudent par nécessité, plus encore que par tempérament. +«Tous les hommes ne sont pas également susceptibles de prudence, dit le +docteur Belouino dans son étude magistrale DES PASSIONS; cette vertu +dépend d’une multitude de circonstances individuelles ou générales, +physiques ou morales.» + +Le même auteur ajoute une observation qui semble viser spécialement les +habitants de la côte des Esclaves. «Parmi les causes morales de la +prudence, dit-il, on en trouve quelquefois qui ont une action +extrêmement remarquable. Le despotisme, par exemple, qui met sans cesse +l’individu en garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de +ceux qui l’entourent, lui inculque une prudence salutaire. Quelquefois +même elle le pousse, sous ce rapport, à un excès vraiment condamnable. +Il devient défiant, dissimulé, et se sépare en quelque sorte du reste de +la société. Les facultés de l’homme ne se développent que dans +l’atmosphère de la liberté. Dans les fers ou dans l’esclavage, elles +s’étiolent et s’abrutissent.» + +Un mot sur la curiosité. + +Chez les nègres de la côte des Esclaves, la curiosité naît de +l’indolence et du besoin d’employer son temps à quelque chose. Un rien +l’occupe; elle flotte au vent des circonstances, de la distraction, du +caprice, de l’incertitude; elle s’égare en des rêveries stériles. Le +nègre regarde, voit, et il est avide de regarder et de voir encore, +parce qu’il n’ose ou ne peut agir. Pour peu que la défiance et la peur +surexcitent son désir de voir, il n’a plus que des yeux; ce qui explique +comment il suit le blanc dans tous les détails de sa conduite. Il compte +tous ses pas, discute la portée de ses _paroles_, cherche à sonder +jusqu’à ses intentions les plus intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit +rien, que cela ne soit rapporté immédiatement aux chefs. Ceux-ci m’ont +répété plusieurs fois textuellement des paroles que j’avais entendu +prononcer par des Français chez les Français mêmes. + + * * * * * + +TATOUAGE. Les noirs des diverses tribus se distinguent par la manière +dont ils sont tatoués. «Le tatouage, dit très-bien M. l’abbé Courdioux, +dans l’estimable revue _les Missions catholiques_, le tatouage est usité +généralement parmi toutes les peuplades païennes de la Guinée; on ne +voit guère que les mahométans s’en abstenir. Dans le vicariat de la Côte +de Bénin il est très-rare de rencontrer un indigène ne portant pas cette +marque indélébile de sa nationalité. Chaque tribu ou sous-tribu et même +chaque famille a un signe distinctif ou blason qui la fait reconnaître +au premier aspect. Quelques indications sur cette coutume bizarre +pourront intéresser les lecteurs des _Missions catholiques_. + +«Le tatouage (_uê_ en langue fongbe ou dahoméenne) est donné aux enfants +dès qu’ils ont atteint l’âge de huit à dix ans. Il y a des gens spéciaux +pour pratiquer cette opération d’ailleurs peu douloureuse; on les nomme +_uêgbôto_. Ils font les incisions au moyen d’une petite lame de fer de +la longueur d’une lame de canif; puis ils couvrent la plaie d’un onguent +composé principalement de suie et d’huile de palmier. On lave la plaie +au bout de quatre ou cinq jours. + +«Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins sont +très-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres le rang, la +condition ou la profession, d’autres enfin sont de purs ornements. Les +rois, les princes, les grands font marquer leurs esclaves d’un signe +particulier destiné à les empêcher de fuir ou d’être volés. La noblesse, +les grandes familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage +plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses qui en font +le plus fréquent emploi. Il serait impossible de décrire tous les +dessins dont ils croient orner leur corps. Ce sont des figures de +caïman, de tortue, de lézard, des losanges ou des lignes longitudinales +ou transversales n’offrant aucun dessin bien caractérisé. Les épaules +sont tatouées d’une infinité de petits points très-rapprochés. Il est +défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont réputés fétiches ou +sacrés. + +«Un trait montrera l’importance du tatouage en pays nègre. + +«Désireux d’étendre dans l’intérieur l’influence de la mission, nous +tentâmes un jour, M. Verdelet et moi, de pénétrer à Okéadan, grande +ville située à environ dix lieues au nord-ouest de Porto-Novo. Après une +marche pénible, nous arrivâmes à l’entrée de la nuit aux portes de la +ville. Notre guide, un _lari_ (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo, +nous pria de nous arrêter là pendant qu’il irait prévenir le roi Falolo +de notre arrivée et lui demander la permission d’entrer dans la ville. +Ce chef était bienveillant; il nous aurait fait un excellent accueil, si +cela n’eût dépendu que de lui. Nous nous aperçûmes bientôt que le pays +vivait en république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir. +On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois autres chefs et +enfin le parti du peuple. Tous ces partis avaient l’ambition de +commander; ils avaient leurs réunions, leurs orateurs; tous étaient +armés, et quelquefois la raison du plus fort décidait seule la question +en litige. Falolo avait eu l’avantage dans la dernière levée de +boucliers; mais une triste affaire était venue surexciter les passions +du peuple. Un agent du gouvernement anglais de Lagos, d’abord bien +accueilli dans cette ville, en avait été ignominieusement chassé pour un +méfait dont on l’accusait. Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait +être admis désormais dans leur ville: telle avait été la décision du +peuple. Sur ces entrefaites et sans avoir été prévenus, nous arrivions à +Okéadan. + +«La nouvelle que les blancs étaient à l’entrée de la ville se répandit +promptement. Des envoyés du peuple et ceux de plusieurs chefs se +présentèrent bientôt pour nous intimer l’ordre de rebrousser chemin. +Nous eûmes beau arguer de notre qualité de Français, de missionnaires, +de médecins, etc., rien n’y put faire. + +«--Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que vous avancez peut +être vrai, mais nous ne pouvons pas en vérifier l’exactitude. Parmi +nous, chacun porte inscrit sur son visage le nom de son pays. Celui-ci +est Haoussa, celui-là est Dahomé, cet autre est Egbas; nous ne nous y +trompons pas. Tandis que vous, blancs, où est la marque qui peut vous +faire reconnaître pour Français, pour Anglais ou pour _Agoudas_ +(Portugais)? Dans la crainte de nous tromper, nous ne voulons recevoir +aucun blanc chez nous. + +«De son côté, le roi nous fit dire qu’il avait envoyé des gens pour nous +protéger, mais que l’état des esprits ne lui permettait pas de nous +engager à pénétrer cette fois jusque dans la ville. Il ajouta que, dès +que le calme serait rétabli, il nous inviterait à venir le voir, nous +promettant une cordiale réception. Il tint parole; mais c’était en 1870, +nous venions de fonder une nouvelle résidence; nos ressources ne nous +permirent pas d’accepter l’invitation de Falolo, avec lequel cependant +nous avons toujours conservé d’amicales relations.» + +La nouvelle résidence dont parle M. Courdioux est celle que j’allai +fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps avant mon départ de +Porto-Novo, le roi de ce petit État fut obligé d’imposer par les armes à +la province de Ouémé le gouverneur qu’il voulait lui donner. La +résistance de Ouémé fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder +son allié, le roi de Porto-Novo. + +Après un rude combat, on porta à l’hôpital de la Mission catholique une +quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait le fils de Falolo. Le +fait me parut providentiel. Je m’approchai du jeune blessé, et je lui +dis: «Sais-tu donc où tu te trouves ici? On vient de te porter dans la +demeure des blancs que ton père et les tiens refusèrent de laisser +entrer à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette +maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez vous.--Grâce! +grâce!» s’écria le jeune homme. Et tous ceux de son entourage de +répéter: «Grâce! grâce!»--Je répliquai: «Ne craignez rien. Vous êtes +chez des amis qui ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons +jamais, c’est en faisant du bien à ceux qui nous ont fait du +mal.--Rassure-toi, dis-je au blessé, tu seras mieux soigné qu’aucun +autre, si cela est possible.» Et tous me répondirent par d’interminables +«O TCHÉOUN», expression flatteuse de remercîment. + +Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda pas à venir. +Il renouvela mes assurances de bon vouloir et de dévouement; puis, avec +le tact d’un administrateur habile, saisissant l’occasion favorable +d’établir avec Falolo des relations plus amicales, il mit quelques +bouteilles de vin dans une caisse et les envoya au roi d’Okéadan. Il +chargea les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations +amicales, et de l’assurer que son fils serait l’objet du dévouement des +missionnaires. + +Falolo, touché de cette attention délicate, dépêcha une quinzaine de ses +hommes à la Mission, afin de remercier les Pères. Il leur recommandait +son fils, et leur donnait la solennelle assurance, en son nom et au nom +des chefs qui l’entouraient au camp, de leur ouvrir les portes de sa +capitale, quand ils se présenteraient. «Ni moi, ni mes sujets +n’oublierons jamais, faisait-il dire, la bonté avec laquelle vous +accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien des Pères +français; nous voyons maintenant que vous n’êtes pas des blancs comme +les autres blancs. Non, personne ne vous empêchera plus de visiter +Okéadan et de circuler en toute liberté dans notre pays. Vous êtes nos +amis; nous sommes les vôtres.» + +Comme on le voit, tout tournait à l’avantage de la Mission. Il est bien +fâcheux qu’on n’ait pu se rendre à l’invitation de Falolo en 1870. La +charité des missionnaires eût été pour eux un signe de recommandation +plus précieux que ceux du tatouage. Les Okéadans, en l’absence de ces +derniers signes, n’avaient pas voulu croire à la parole de ces blancs, +que rien d’extérieur ne distinguait des autres blancs; ils connaissaient +désormais les Pères à leur charité: à ce signe ils voyaient dans les +Pères «_des blancs qui ne sont pas comme les autres blancs_». + +Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystères et les degrés de +l’initiation. Ces caractères hiéroglyphiques et sacrés marquent à quelle +classe de fétiches ils sont voués, et quel rang ils occupent dans leur +ordre. On peut lire ce signalement sur leur corps, comme nous le lirions +sur un passeport ou sur une lettre de créance; car le tatouage est une +véritable écriture. + +On n’emploie pas toujours le fer dans les opérations du tatouage: on se +sert aussi de certaines plantes, dont la séve a la propriété de produire +des ampoules, laissant après elles des escarres et des cicatrices, dont +la trace ne disparaît qu’à la longue. + +On emploie aussi d’autres plantes, dont la séve, comme celle du +_boudjé_, noircit à l’air. + +«La marque du _boudjé_ ne dure pas plus de neuf jours, dit un adage +nago; celle de l’_inabi_ ne passe pas une année.» + +_N. B._--L’inabi produit des ampoules. + + + + +CHAPITRE III + +1º HABITATIONS; 2º MOBILIER; 3º VÊTEMENTS ET PARURES; 4º INSECTES ET +REPTILES. + + +Une chose frappe l’Européen, quand il arrive à la côte des Esclaves: +l’absence de tout ce qui constitue chez nous ce que nous appelons les +commodités de la vie: habitation, mobilier, vêtements, tout se réduit au +strict nécessaire. Le nègre est dépourvu de souliers, de chapeau, de +draps de lit, de lit même, de cuillers, de fourchettes... de ces mille +ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-être, et dont la +privation nous rend la vie pénible. + +Et l’on est tenté de regarder en pitié ces pauvres gens privés de tant +d’objets que l’éducation nous a rendus nécessaires. Ne les plaignons pas +pourtant. Est-il absolument nécessaire d’avoir une serviette? Ne peut-on +pas se lécher les lèvres et les doigts? En fait de fourchettes, y en +a-t-il de meilleures que les doigts? Peut-on être trop légèrement vêtu, +quand la chaleur est accablante? Pourquoi s’embarrasser les pieds de bas +et de chaussures? Pourquoi s’emprisonner le corps dans des habits +toujours gênants? Paletot, gilet, chemise, cravate: objets de luxe! +superflu! + + * * * * * + +1º HABITATIONS. Un jour, je m’approchai d’un groupe d’enfants, et +j’entendis l’un d’eux réciter le conte suivant: + + +Le Loup et l’Once. + +«Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. L’once eut aussi un petit +qui mourut. + +«L’once prit son pays en dégoût; le loup en fit autant; et chacun de son +côté chercha un séjour meilleur. Arrivé en un certain endroit, le loup +se dit: «Demain, au point du jour, je viendrai arracher l’herbe.» L’once +survint, arracha l’herbe et se retira à l’écart. + +«Le loup étant revenu: «Oh! oh! s’écria-t-il, quel bon pays! je venais +ici arracher l’herbe, et l’herbe s’est déjà arrachée d’elle-même!» Il +prend possession, balaye la place et s’en va. + +«A son tour, l’once revient. «Certes! dit-elle, quelle bonne terre! Je +me proposais de la venir balayer, et voilà qu’elle s’est balayée +elle-même!» L’once coupe des arbres, les laisse à terre et s’éloigne. + +«Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gîte. + +«Et l’once: «Ces arbres, dit-elle, se sont plantés eux-mêmes.» Elle va +couper des bambous et les dépose sur le sol. + +«Le loup vient et attache les bambous. + +«Est-ce possible? dit l’once; ces bambous se sont liés d’eux-mêmes!» Et +elle arrache de l’herbe; et elle couvre la maison.--«Tiens! s’écrie le +loup, en arrivant: l’herbe s’est coupée!... la toiture est faite!...» Et +il partage la maison en deux, se réservant l’une des pièces et destinant +l’autre à sa femme.--Et l’once de s’écrier: «Bon! la maison s’est +divisée en deux! Voici la partie que je garde pour moi; voilà celle que +je laisserai à ma femme. Quand viendra le cinquième jour, je porterai +mes bagages et je m’installerai.»--Le loup, de son côté, se fit le même +raisonnement. + +«Le cinquième jour étant venu, l’once prend ses bagages et vient avec sa +femme. Le loup en fait autant. Le loup entre dans une pièce, l’once dans +l’autre, chacun se croyant seul au logis. Or, l’un et l’autre en même +temps, ils cassèrent quelque chose de leur côté. Et chacun de se +demander: «Qui donc a cassé quelque chose dans la pièce voisine?» Et +chacun de s’enfuir. + +«Ils coururent comme d’ici[9] à Glékhoué et allèrent se rencontrer au +loin. «Que fais-tu, ô loup? dit l’once.--«J’avais fait une maison, dit +le loup; je ne sais quoi m’en a chassé.--Justement, réplique l’once, +pareille chose m’est advenue. J’avais abattu des arbres: d’eux-mêmes les +piquets se sont plantés.»--Le loup dit: «J’avais trouvé un terrain où je +me proposais d’arracher l’herbe; le jour venu, je trouvai l’herbe +arrachée.» + + [9] Glékhoué est le nom que les indigènes donnent à Wydah. Le conteur + était à Porto-Novo. + +«Là-dessus, l’once et le loup se remettent à courir. Jamais ils n’ont pu +se regarder en face.» + +Tel est le conte que j’entendis. On y décrit bien toutes les opérations +d’une installation. C’est bien la manière de faire de tous: le loup, en +cela, agit comme l’once, sans se concerter avec elle. + +D’abord on choisit le terrain et on l’approprie. L’herbe qui en encombre +le sol étant arrachée, on l’enlève ou on la brûle. Pas de pierres, pour +bâtir: on coupe des arbres, on les plante sur quatre lignes formant un +quadrilatère. Les arbres ainsi plantés sont assujettis par le haut, à +l’aide de bois passés dans les échancrures ménagées à l’extrémité +supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres entre eux et +constituent la carcasse inférieure du bâtiment sur laquelle on établit +la charpente de la toiture: charpente de construction toute simple, +composée de longs bâtons maintenus par des liens. + +Il n’y a plus qu’à couvrir et à former ce qui tiendra lieu de murs. On +porte les matériaux: _des bambous, des branches de palmier, des cordes +de paille_, et l’on se met à l’œuvre. + +Voyons d’abord former l’enceinte de la maison. Les ouvriers attachent +transversalement aux piquets une ligne de bambous, à trente ou quarante +centimètres du sol; puis ils établissent trois ou quatre autres lignes +semblables, parallèles à la première, à cinquante ou soixante +centimètres l’une au-dessus de l’autre. Tous ces bambous sont dans une +position horizontale. Contre ces premiers bambous on applique ceux qui +forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement et attachés +fortement entre eux et avec ceux des lignes horizontales. On a soin de +laisser le moins de vide possible; mais la maison ne laissera pas que de +ressembler à une cage, même avec la précaution que l’on prend souvent de +faire une seconde cloison à l’intérieur. Au surplus, on se préoccupe +seulement de la porte, et souvent on oublie ou l’on néglige de laisser +une lucarne. De fenêtres il n’en est guère question dans cette +architecture primitive de nos nègres. + +Il est essentiel d’observer que la porte des habitations donne sur une +cour attenante; elle n’ouvre point sur la rue. + +Passons à la construction de la toiture. Du bois faîtier à la ligne +inférieure de la toiture, on fixe des bambous de la même manière que +dans le bas. La distance de l’un à l’autre est de trente centimètres +environ. On attache à ces bambous des couches superposées de branches de +palmier garnies de leurs feuilles; on arrange avec plus de soin celles +qui forment le faîtage ou, comme disent les nègres, le _chapeau de la +maison_, et l’édifice est terminé. + +La porte est en bambous, confectionnée de la même manière que les +cloisons et placée avec des liens en paille: en sorte que, dans beaucoup +de cases, on n’a pas eu besoin d’employer un seul clou. + +Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre: à Porto-Novo et +à Wydah, en argile glaise fort tenace quand elle est bien préparée; à +Lagos et chez les Minas de Popo et d’Agoué, en terre tourbeuse mêlée de +sable dans des proportions déterminées. + +Arrêtons-nous à considérer les ouvriers d’un chantier. Ils ne vont pas +chercher la terre ou le sable hors de la ville. A côté même de l’endroit +où ils veulent bâtir, dans la rue, sur une place, ils prennent ce qui +leur est nécessaire, et ils laisseront là un trou béant, où l’on jettera +plus tard toutes sortes d’ordures. A Porto-Novo en particulier, on +rencontre dans l’intérieur de la ville plusieurs excavations de quinze à +vingt mètres au plus de profondeur. C’est là qu’on prit la terre pour +bâtir les maisons de quartiers entiers. + +Les ouvriers sont tous armés des mêmes outils: une pioche et un petit +panier. Ils vont chercher la terre dans leur panier, la portent à une +place unie et préparée d’avance, l’émottent, l’émiettent, la répandent +sur le sol, et en forment une couche de vingt centimètres environ. +Ensuite, ils arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne, à +l’extrémité de l’aire, ils se prennent par la main et partent en battant +la mesure de leurs pieds, avançant, reculant, piétinant sans cesse. +Cependant ils s’aident de la voix et s’excitent par leurs chants, +jusqu’à ce que la terre soit bien pétrie et forme une masse onctueuse. +Alors, ils font de toute cette boue un grand tas qu’ils couvrent de +feuilles, afin de l’abriter contre les ardeurs du soleil; et ils +laissent la masse abandonner en partie l’eau qu’elle contient: ce qui +donne à la boue plus de ténacité et de consistance. + +Deux ou trois jours après, ce résultat est obtenu: c’est le moment de +bâtir. Les ouvriers reprennent la boue et la façonnent en grosses +boules. Cette opération terminée, trois ou quatre d’entre eux +s’établissent maçons; les autres servent de manœuvres. Ceux-ci passent +les boules aux premiers qui les lancent violemment et forment une assise +de cinquante centimètres. L’assise terminée sur tout le périmètre, on la +laisse sécher jusqu’à ce qu’elle puisse en supporter une autre. On +recommence tant que les murs n’ont pas atteint la hauteur voulue. Dans +les cases des nègres du vulgaire, les murs n’ont guère plus de deux ou +trois mètres au plus. Le toit est comme dans les cases en bambous. + +La forme architecturale de l’édifice est, quant à l’ensemble, ce qu’elle +est généralement chez nous: un grand carré surmonté d’un toit en pente, +à deux ou à quatre eaux. + +Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne sur la cour. Chez +les chefs et les riches, il est rare qu’il n’y ait point plusieurs cours +réunies dans une même enceinte et n’ayant souvent qu’une ouverture sur +la rue. Dans chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases: il y a les +cases des esclaves, celles des femmes... La case du maître occupe la +partie la plus reculée, elle est précédée d’un auvent (_odèddè_) qui +sert de salle de réception. Aussi l’on y voit un lit de bambou sur +lequel le maître s’installe, accroupi, assis ou couché, suivant les +circonstances, lorsqu’il reçoit des visiteurs. Dans les séances +solennelles, c’est le lit de justice des chefs. + +Quelquefois les cases sont bâties de manière à laisser au centre une +petite cour carrée, à ciel ouvert, entourée de galeries, où sont reçus +les amis intimes, et ceux avec qui l’on veut traiter une affaire en +secret. Rarement le maître de la maison pousse le laisser-aller jusqu’à +introduire les intimes dans la cour et la case des femmes, qui vivent à +l’intérieur dans un négligé par trop choquant. + +Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case et +l’habitation: la case est le logis; l’habitation, la maison, est +l’ensemble des cases appartenant à un même maître. Les nègres ne parlent +pas autrement: ils appellent le maître _babba_; la case, _illé_; +l’ensemble des cases, _ibougbé_. + +Les habitations d’une localité sont jetées çà et là. La mitoyenneté des +murs n’est guère connue: chaque habitation est entourée de murs qui en +dépendent totalement. Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou +à peu près un passage étroit, laissé là moins pour former une rue, que +pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues, mais il y en +a peu, même dans les villes. En revanche, on trouve, au milieu des +villes et des villages, des terrains vagues, des fossés profonds, des +arbres gigantesques, des bosquets, des cloaques infects... de tout, si +ce n’est de l’ordre et de la propreté. Quelle infection en certains +endroits! Quel tohu-bohu! + +La ville ne diffère du village que par l’étendue de son territoire: +l’une et l’autre sont des _illous_[10], c’est-à-dire des agglomérations. +Quand on veut distinguer un village d’une ville, on l’appelle, en nago, +_illou kékéré_, illou petit ou petite agglomération. + + [10] Illou vient du radical _lou_, dont le sens propre est agglomérer, + s’agglomérer. + +L’illou a ses dépendances comme l’habitation a les siennes. De même que, +dans l’habitation, cases et cours font un seul tout, de même la partie +cultivée de la campagne, _oko_[11], est l’annexe de l’agglomération. + + [11] Oko, lieu de l’approvisionnement; par opposition à igbè, terrain + inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé. + +Illou signifie: village, ville, contrée, district, patrie.--C’est que, +de fait, le nègre n’a d’autre pays que la ville ou le village entouré de +terres cultivées: c’est l’_illou_ qui est la patrie proprement dite, +l’_igbè_ est, pour ainsi dire, un lieu étranger, un _res nullius_. + + * * * * * + +2º LE MOBILIER s’accommode aux besoins de l’homme à l’intérieur. Le +nègre, n’ayant une maison que pour s’abriter, tient peu au mobilier. +Inutile de chercher le confortable dans sa case. Voici à peu près tout +ce que comporte le luxe de l’ameublement: + +_Lit._ Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui ressemble à un +lit: on se couche sur une natte étendue par terre. Au palais du roi, +chez les cabécères et dans la maison de quelques particuliers, on +remarque une petite estrade en terre de la grandeur d’un lit (_okpo_), +et même des lits en bambou. Point de matelas, point de draps, point de +couvertures: sur le lit, une natte; pour se couvrir, le pagne qui sert +de vêtement. + +_Armoires et commodes_ font complétement défaut; on les remplace par des +sacs (_akpo_) ou par de petites caisses (_acpoti_); encore la caisse +est-elle peu répandue dans l’usage. Les sacs sont en paille ou en cuir: +l’_orèkèchè_, en paille, sert à renfermer les cauris; on serre les +habits dans l’_abo_. Parmi les sacs en cuir, nous signalerons +l’_asounwoun_, muni de cordons et servant de bourse; le _laba_, dans +lequel on transporte les vivres; l’_akpo-agadagodo_, ou sac à serrure, +petit et fermé par un anneau en cuir; l’_akpo-ichanna_, dans lequel on +serre le tabac, le briquet et l’amadou. + +Les _siéges_ ont une utilité fort secondaire dans la plupart des cases; +aussi sont-ils très-rares. Il est de règle que le maître seul a le droit +de s’en servir dans la maison: pourquoi donc en aurait-on plus d’un? Au +Dahomey, le siége est un des insignes du cabécérat: il passe du +titulaire à son successeur, à qui il est remis par le roi. + +_Lampes et chandeliers_ sont inconnus. Dans une écuelle en terre remplie +d’huile de palme, on allume une mèche de coton: c’est tout le système +d’éclairage connu de nos nègres. + +Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de vache; les murs en +sont peints avec une décoction de certaines feuilles tinctoriales. + +Le foyer (_aro_) est dehors; il se compose de trois mottes de terre sur +lesquelles, comme sur un trépied, on établit le vase où cuisent les +aliments. A quelques pas de la case, on voit un four cylindrique en +terre cuite, dans lequel les indigènes font cuire leurs _acassas_ et +griller le maïs. + +Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer l’_obbé_ qui bout sur le +feu, et l’_akara_ qui se rissole dans l’huile de palme. + +Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand mortier en bois +avec son lourd pilon: on y broie le maïs. + +L’eau est conservée dans des vases en terre, hauts de cinquante +centimètres environ, et de forme à peu près sphérique. On a d’autres +vases plus petits pour faire la cuisine. + +Les personnes adonnées au commerce étalent et portent leur marchandise +sur des plateaux en osier ou dans des calebasses. «La calebasse ne peut +aller sur le feu comme les pots en terre», disent les nègres: elle ne +peut donc servir à cuire les aliments. En dehors de là, je ne sais à +quoi les indigènes ne l’emploient pas. L’_agbé_, longue calebasse +percée d’un trou dans le haut, remplace les bouteilles et les +jarres;--l’_akérégbé_ (le mot lui-même le dit) est une petite +_agbé_;--l’_ado_, plus petite encore et de même forme, sert de fiole: on +y met ce que les noirs appellent, dans leur style, _ogoun_, médecine: +que ce soient des poudres médicinales ou des poisons.--L’_aro_ sert de +carquois aux chasseurs de l’intérieur. + +Les calebasses plates prennent le nom d’_igba_, lorsqu’elles sont +coupées en deux; l’_igba_ ressemble, pour la forme, à nos saladiers ou à +nos cuvettes. L’_igba d’Ogodo_ est très-large: on y serre les habits et +la farine. On appelle _panchoucou_ une calebasse également très-large et +munie de son couvercle. L’_iya_ sert de plat; l’_adémon_ et l’_aha_, de +verre; l’_adjedje_, criblée de trous, est un vrai tamis. + + * * * * * + +3º LES NOIRS SONT-ILS VÊTUS? C’est à dessein que je pose cette question +qui m’a été adressée très-souvent; et j’y réponds afin de couper court +aux sous-entendus qu’elle cache. Il y a là un préjugé erroné qu’il faut +attaquer de front. On a l’intention de demander si les noirs, _ces +peuples primitifs_, sont arrivés à ce progrès de sentir le besoin de ne +pas rester nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire: «La +conscience _se forme-t-elle_ dans le nègre?» La science répond nettement +à la question ainsi posée: «Le nègre naît homme, il ne le devient pas: +il a la conscience en naissant, et il ne saurait l’acquérir.» + +On peut perdre la pudeur, on ne l’acquiert pas: elle est innée dans le +noir comme dans le blanc. Mille fois, passant dans la rue, j’ai vu les +enfants se blottir contre les murs et me tourner le dos quand j’étais +près d’eux, parce qu’ils étaient sans vêtement. Je parle ici des enfants +en bas âge, car les autres sont toujours vêtus. + +Nous portons des vêtements à deux ou trois fins principales: 1º pour +cacher la nudité; 2º pour nous garantir des intempéries; 3º pour nous +parer. + +Observation importante: plus on est exposé aux injures du temps et des +saisons, et plus on se couvre d’habits. Le nègre de la côte des +Esclaves, ayant peu à redouter de ces injures, n’a presque rien à faire +pour s’en garantir. Donc, nous ne devons pas nous étonner de voir son +négligé bien simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et +constamment chaud, il n’a presque pas à se garantir des intempéries. +Aussi, dès qu’il s’abandonne au laisser-aller, surtout dans l’intérieur +de la maison, il en vient à se contenter de ce qui cache strictement la +nudité: il porte alors, pour tout costume, un mouchoir, ou même un petit +morceau d’étoffe retenu à l’aide d’une ficelle. Les canotiers se +permettent de n’avoir que ce vêtement rudimentaire, parce qu’ils ont +besoin de n’être pas gênés dans la souplesse de leurs mouvements et +parce qu’ils sont exposés sans cesse à se mouiller. + +Hors des circonstances où il s’abandonne, sans retenue, au laisser-aller +de la vie domestique; hors des cas où les exigences du métier semblent +demander qu’ils laissent les habits de côté, on ne voit pas le nègre +aller et venir sans vêtements. Les Nagos et les Djéjis ne sortent guère +sans le costume complet. Si les Minas sont habituellement plus +légèrement vêtus, c’est qu’ils ont plus souvent à se mettre dans l’eau; +car ils sont resserrés entre la lagune et l’Océan. + +A la côte des Esclaves, le costume des indigènes se compose de l’_acho_, +pour les femmes; pour les hommes, de l’_acho_ et du _chocoto_. + +L’_acho_ (les Européens traduisent: pagne) est un morceau d’étoffe de la +forme d’un drap de lit; celui des femmes a 1 m. 80 de longueur environ, +et 1 m. 20 de largeur; celui des hommes est plus long et plus large. + +Le _chocoto_, espèce de caleçon de bain, étroit et court, n’arrive +qu’aux genoux. Les hommes portent seuls le _chocoto_; rarement ils n’en +ont pas. Les femmes ne font pas usage de cet habit. + +Les hommes et les femmes ne se revêtent pas de l’acho de la même +manière: les femmes le roulent autour du corps; les hommes le jettent +sur l’épaule gauche, en le ramenant sous le bras droit, qui reste +découvert. Le nègre sait se draper avec une noble élégance dans son +pagne; la négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment +séduisante. + +Je dis: _les siens_, car elle en a plusieurs lorsqu’elle se met en frais +de toilette. Le premier, qui sert à la couvrir, est fort simple, et +simplement roulé sur les hanches, de façon à retomber jusqu’aux genoux. +Les autres sont les colifichets de la toilette. Ils débordent l’un +au-dessus de l’autre et simulent ce que nos modistes appellent des +_volants_. L’un de ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour +couvrir les seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la +tête ou sur l’épaule et pend des deux côtés. + +La mère, au lieu de porter son enfant sur les bras, l’attache sur son +dos avec un pagne. Elle l’attire en avant, par-dessous le bras, +lorsqu’elle veut lui donner à teter. Le pauvre enfant ainsi charrié gêne +moins la mère, qui peut de cette façon vaquer à tous les travaux du +ménage et tenir sur la tête la marchandise qu’elle va vendre de maison +en maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de leur enfant et +portant sur la tête un fardeau, aller d’une ville à l’autre, faire des +voyages assez longs. + +Les pagnes sont de différentes couleurs: ceux de couleur rouge, plus +voyants, plaisent davantage aux indigènes; le pagne bleu foncé est un +vêtement dont les femmes en deuil se couvrent la tête. + +La somptuosité dans les habits admet la richesse des étoffes, depuis le +coton et les soieries jusqu’aux galons d’or et d’argent; mais la forme +ne varie pas, c’est toujours l’_acho_, pour les femmes; le _chocoto_ et +l’_acho_, pour les hommes de toute condition. + +Le parasol et les chaussures sont demeurés, jusqu’à ces derniers temps, +un insigne de grandeur et d’autorité réservé au roi, aux chefs +principaux et au grand prêtre. Encore les chefs ne peuvent-ils s’en +servir en présence du roi. + +Longtemps il en fut de même du chapeau. Toutefois son usage tend +aujourd’hui à se généraliser. Outre les chapeaux importés par le +commerce européen, les noirs ont des chapeaux de paille confectionnés +dans le pays; ils ont aussi des espèces de serre-tête (_aramori_) et des +bonnets appelés _filla_, dont la forme rappelle le bonnet légendaire du +_bon roi d’Yvetot_. Si l’on veut se couvrir les oreilles, on porte le +_filla abèti_, terminé en pointe dans le bas, des deux côtés: ce bonnet +est appelé aussi, à cause de sa forme, _éti adja_, oreille de chien. Le +plus souvent les deux pointes sont dressées comme des oreilles de chien. + +Le _filla djofolo_ est plus allongé et retombe en arrière comme la +_gorra_ espagnole; il sert de gibecière aux chasseurs. + +N’oublions pas l’_akata_, plus utile qu’élégant. Ce couvre-chef à larges +bords a les dimensions d’un parapluie; il est fait de feuilles de +palmier assez grossièrement tressées et a deux centimètres d’épaisseur. +Hommes et femmes s’en servent quand ils veulent se garantir de la pluie +ou s’abriter contre les ardeurs du soleil. + +Signalons, pour mémoire, trois sortes de vêtements en usage dans +l’intérieur: l’_agbaladja_, espèce de blouse très-courte; +l’_akaso-éwou_, vêtement qui va, comme nos gilets, du cou à la taille +seulement; l’_èha_, sorte de jaquette. + +Le costume musulman n’est pas un costume local; il a été introduit dans +le pays par des étrangers venus du nord et professant l’islamisme. +Venaient-ils du pays de Mali, situé au nord-ouest du Yorouba? Nous +sommes d’autant plus porté à le croire qu’on appelle les musulmans +_Imali_, mot qui signifie, d’après les règles de la langue nago, gens de +Mali, de même que Idjébou signifie gens du Djébou. + +Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales[12], d’un large +pantalon, de la _tobé_ et du turban[13]. La _tobé_, appelée par les +Nagos _éwou_ ou chemise, est un large surtout dont les manches sont +amples, muni d’une ouverture où passe la tête. La _tobé_ est en coton +blanc et chamarrée de broderies. + + [12] _Saloubata._ + + [13] _Lawani._ + +Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur; presque +toujours ils ont des armes, particulièrement des cimeterres renfermés +dans des fourreaux en cuir colorié. Aux jours de gala, les principaux +d’entre eux sortent sur des chevaux richement caparaçonnés. Ils se font +suivre d’une nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par l’éclat de +leur costume. + +Les Malais ne sont pas seuls à se faire une parure de leurs armes. Les +nègres en pagne portent aussi de petites hachettes, des coutelas +élégants de forme et brillants de propreté. + +Aucune parure n’a eu autant de succès que les perles fausses, +non-seulement à la côte des Esclaves, mais encore chez les nègres de +toute l’Afrique. Les usages des perles fausses sont bien divers: on en +fait des colliers, des bracelets et même des ceintures. Les fausses +perles sont souvent remplacées par le vrai corail, les perles d’ambre +jaune, l’agate, les graines de plantes. Le coco est travaillé en +rondelles petites et minces dont on fait des ceintures en les enfilant. + +La coquetterie, plus encore que l’amour des parures, fait rechercher les +niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des perles de telle ou telle +grosseur, de forme et de couleur déterminées. La coquette des pays +nègres se farde à sa façon; elle donne une teinte violette à ses +paupières, se colore les ongles, les jambes et la poitrine en rouge, +forme des dessins bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des +poudres ou des pâtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout +la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande, eaux de toutes +senteurs) qu’elle emploie à profusion, dont elle use et abuse sans +discernement. Elle a aussi ses spécialités. + +Le docteur Féris parle d’un cosmétique, l’_atikè_ des Minas. «Cette +préparation, dit-il, présente une grande dureté: pour s’en servir, les +noirs la frottent avec de l’eau de Cologne sur un fragment de marbre; +ils s’en enduisent ensuite le cou, l’aisselle, le dos et la poitrine, en +décrivant des dessins grisâtres et réguliers. L’odeur en est très-forte +et très-aromatique. + +«Voici, à peu près, la formule de cette composition telle que me l’a +donnée le P. Ménager: + +«Clous de girofle, + +«Graines d’anis, + +«Eau de lavande, + +«Une espèce de résine odorante (le courbaril), + +«Semences d’_hibiscus abelmoschatus_, + +«Quelques feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient de la côte de +Krou, + +«Enfin, le musc d’un chat-tigre. + +«Cette formule est celle des femmes riches; les autres se contentent +seulement de deux ou trois produits. La préparation complète est +très-coûteuse: un fragment de la grosseur d’un œuf d’oie vaut de 30 à 40 +francs.» + +Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais: il se cambre, relève +fièrement la tête, se drape dans son pagne aux couleurs voyantes; il met +en vue, avec ostentation, les bracelets en verre bleu ou vert qu’il +porte aux poignets et au-dessus du coude... N’a-t-il pas la canne à la +main?... + +Une badine, peut-être?... Pardon! c’est un vieux manche d’ombrelle, veuf +de sa monture. N’importe! ce quelque chose _venu de la terre des blancs_ +lui sert à se donner des airs de muscadin. A vrai dire, dans son genre, +il n’est pas mal: c’est le dandy de l’endroit. + +Sa tête est rasée d’une façon toute singulière: celui-ci se rase la +nuque; celui-là, le côté droit de la tête; un autre, le côté gauche ou +le haut du crâne. Cependant on laisse une ou plusieurs touffes de +cheveux, et l’on forme des figures bizarres: des ronds, des triangles, +des carrés, des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée +sur la tête pour signaler une officine de bizarreries. + +L’usage des bains est général à la côte des Esclaves: hommes et femmes +se lavent à grande eau à peu près tous les jours, et même deux ou trois +fois par jour. La propreté et l’hygiène leur en font un devoir; car ils +sont très-exposés aux maladies de la peau, à cause de la transpiration +presque constante qu’ils subissent, aussi bien que de l’action brûlante +du soleil. La poussière s’attache facilement à leur corps humide de +sueur. Les ablutions et les bains les en débarrassent, ainsi que de +l’enduit graisseux produit par la transpiration. + +L’idée d’avoir des établissements spéciaux pour les bains et les +ablutions n’est point venue au nègre: il lui suffit de se laver; or cela +est possible partout: dans une chambre, dans un coin de la cour, et +mieux encore dans la lagune. Avant que les Romains fissent des bains une +recherche de plaisir, ils bâtissaient des établissements appelés +_laveries_. Quelle belle _laverie_ que la lagune, pour des peuples +habitués à se contenter du nécessaire! Sous les palmiers et les +cocotiers, à l’ombre des grands arbres qui poussent sur la rive, tous +armés d’un morceau de savon et d’une poignée[14] de fibres végétales +dont ils se serviront en guise d’éponge, nègres et négresses viennent se +plonger dans l’eau, puis se savonnent des pieds à la tête, puis font +mousser le savon et se couvrent d’une écume blanche, en se frottant avec +le _cancan_; puis enfin s’aspergent d’eau à l’aide de la main ou à +l’aide d’une calebasse, et finissent par s’essuyer. + + [14] On la nomme _cancan_ ou _canrincan_. + +Comme chez les Romains, après le bain qui purifie et rafraîchit, +l’onction, qui rend la chevelure souple et élastique, et conserve à la +peau la fraîcheur que ternirait vite l’ardeur du soleil. C’est après le +bain que les négresses s’enduisent d’huile, d’onguents et de cosmétique; +après le bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela +elles délayent dans l’eau une poudre très-fine obtenue en raclant le +bois d’un arbre que les Nagos appellent _ochoun_; les Minas, _to_; les +Brésiliens, _pao Brasil_. Cette poudre délayée donne à la peau une +couleur rougeâtre assez agréable. + +En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas: de là le sobriquet de +_non lavées_ donné aux pleureuses. + + * * * * * + +4º INSECTES ET REPTILES. Comme partout, le chien est ici le compagnon de +l’homme; le chat, l’ami de la maison. Un autre animal est qualifié du +titre d’_ami de la maison_: c’est une espèce de lézard dont le mâle +porte chez les Nagos le nom d’_adarikpoun_, à cause de sa tête jaune +(_éri_, tête--_kpoun_, jaune). Il est assez gros; sa queue épaisse lui +sert d’arme offensive; il a des taches roses sur la tête et sur la +queue. Le reste du corps est d’un gris tirant sur le noir. Plus petite +que le mâle, la femelle est d’une couleur gris de fer uniforme. Ce +lézard vit près des habitations de l’homme; il s’y introduit sans +crainte et s’y donne le droit de circuler: il est de la maison. On évite +de l’inquiéter, parce qu’il est le plus terrible ennemi des fourmis, des +cousins et des autres insectes dont on a toujours à redouter l’invasion. +Il les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une habileté +étonnantes. L’_adarikpoun_ a de charmantes agaceries dans son attitude: +il semble se complaire en lui-même, lorsque, dressé sur les pattes +antérieures, le cou tendu, il agite la tête de haut en bas, comme pour +faire mille et mille salutations gracieuses. + +Un autre ami de l’homme, dans ces pays où l’on abandonne en plein air +des animaux morts et des cadavres en putréfaction, c’est une espèce de +vautour que l’on rencontre partout, à la côte des Esclaves. Le vautour +trouvé par Levaillant dans l’Afrique australe et nommé par lui +_chasse-fiente_ est sans doute le même. Sa physionomie répond à la +description donnée par les naturalistes du _vautour fauve, percnoptère_ +de Buffon, vulgairement _vautour griffon_. «Il a 1m,20 de longueur; son +plumage est fauve dans le jeune âge; fauve varié de gris chez l’adulte; +cendré bleuâtre en dessus chez le vieux, et blanchâtre en dessous. Les +ailes et la queue sont noires. La tête et le cou, dénudés de plumes, +sont parsemés d’un duvet gris; la colerette est d’un blanc éclatant. La +parure de cet oiseau n’est pas désagréable; mais sa voracité et son +odeur répugnent à tout le monde[15].» Il se nourrit de préférence de +chairs mortes et corrompues, et de gadoues. On a remarqué à Wydah que +ces oiseaux émigrent tous vers la capitale, lorsque la fête des coutumes +ramène l’immolation des victimes humaines, dont les cadavres, privés de +sépulture, sont traînés en dehors de la ville. + + [15] FOCILLON. + +Ces animaux sont très-silencieux, ne crient et ne chantent jamais, +faisant entendre seulement, par intervalles, un léger murmure. +Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis par les excès de leur +voracité, ils ne se dérangent guère quand on passe; ils ont de la peine +à reprendre leur vol. Les indigènes respectent ces oiseaux, à cause des +services qu’ils en reçoivent: ce sont les balayeurs publics pourvoyant à +la salubrité. On inflige des peines à ceux qui tuent ces vautours. Ils +passent la nuit sur les arbres ou sur le faîte des toitures; et le +matin, du haut de ces observatoires, ils épient le moment de se jeter +sur la curée; presque jamais on ne les voit isolés; ils volent toujours +plusieurs ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau _akrassou_; +les Nagos le nomment _akala_. «Si un cadavre gît sur le sol, disent les +Nagos, l’_akala_ le sent du haut des airs.» On ne peut manger sa chair, +parce qu’elle est dure et d’une odeur de viande putréfiée. + +Nous avons déjà parlé du _chat-civette_; il fournit le musc si recherché +par les négresses pour la préparation de l’_atiké_. La civette est rare +sur la côte; mais comment ne pas en parler, à raison du produit fourni +par elle à la parfumerie locale? Ce chat a près de l’anus une poche +profonde renfermant une pommade odorante. Au dire des nègres, l’animal +se défait de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres. + +Les chevaux sont rares, et viennent de l’intérieur; les bœufs ne sont +pas soumis au joug. + +De tous les ennemis du repos et du bien-être de l’homme, je n’en connais +pas de plus agaçant que le moustique. Oh! la vilaine petite bête! Quand +le bon La Fontaine nous montre le lion harassé et rendu, dans la lutte +engagée entre le moucheron et lui, le moucheron devait être de la +famille des moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion +sur les dents; que ne peuvent donc des milliers de moustiques à la +trompe acérée? Vous n’en avez pas plutôt chassé un, qu’il en revient +dix; or un seul suffit à vous tourmenter par sa piqûre et par ses +bourdonnements; un seul vous rend tout repos impossible. On ne s’habitue +jamais à lui, et jamais on ne peut l’éviter. _Cet excrément de la +terre_, pour parler comme le fabuliste, _ce chétif insecte, cet avorton +de mouche en cent lieux vous harcelle_, vous lassant sans relâche et ne +se lassant jamais; comme les Nagos l’ont bien nommé: _gnamoum-gnamoum_! +Les Européens se garantissent autant qu’ils le peuvent à l’aide de +moustiquaires. Quant aux noirs, ils sont souvent forcés de déguerpir de +l’intérieur des habitations; ils s’installent tant bien que mal dans la +cour, allument du feu, afin de tout enfumer et de chasser l’ennemi, et +ils essayent de dormir. Il n’y a pas jusqu’au roi qui n’oublie la +gravité et la dignité, lorsqu’un moustique vient l’attaquer. Même en +présence des visiteurs qu’il reçoit, au milieu d’une discussion +sérieuse, il se donne des claques retentissantes: il se frappe la +poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe l’épaule: qu’est-ce +donc? un moustique le piquait! + +Comment dire les tourments que les moustiques infligent au voyageur sur +la lagune? On a beau les chasser, leurs bourdonnements incessants +annoncent toujours de nouveaux et terribles assauts. De guerre lasse, on +se blottit sous une couverture, au risque d’étouffer; car, pour fuir une +incommodité, on n’a d’autre ressource que de s’en imposer une nouvelle +presque aussi fatigante. + +Une autre petite bête non moins incommode, non moins cruelle, c’est la +fourmi. Les fourmis offrent plusieurs variétés; quelques-unes sont +ailées; celles que l’on nomme _fourmis voyageuses_ se distinguent par +une véritable férocité. Elles mordent avec un tel acharnement que la +plupart du temps on n’arrache que le corps; les pinces, semblables à des +hameçons, restent dans la plaie. «Je ne crois pas qu’elles se +construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit M. Duchaillu, qui +les a parfaitement observées. Jamais elles n’emportent rien; elles +mangent tout sur place. Leur habitude est de marcher à travers les +forêts sur une longue file régulière; cette ligne mouvante, qui se +présente sur deux pouces de large, a souvent plusieurs milles de long. +Sur les flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se +comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et maintenant +le bon ordre dans cette singulière armée... Sont-elles affamées, la +longue file change tout à coup son ordre, fait un changement de front +absolument comme un bataillon, et se déploie dans la forêt en une large +masse qui attaque et dévore tout ce qu’elle rencontre avec un +acharnement furieux auquel rien ne peut résister... Tout animal qui se +trouve sur leur passage est pourchassé à outrance... En un rien de temps +l’animal, souris, chien ou gazelle, est envahi, tué, dévoré, sans qu’il +en reste rien que la carcasse toute nue. Elles voyagent nuit et jour. +Plusieurs fois réveillé en sursaut, j’ai dû me précipiter hors de ma +cabane.» (_Afrique équatoriale._) Pour être exact, il est bon d’observer +qu’on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. Toutefois, à qui +n’est-il pas arrivé, une fois ou une autre, d’en être attaqué, soit au +lit, soit lorsque, par accident, on a mis les pieds sur leur colonne? Il +faut éviter de jeter de l’eau chaude ou de la cendre sur cet +envahisseur; ce procédé n’obtiendrait d’autre résultat que de disperser +les assaillants tout alentour, et d’augmenter les dangers de l’invasion. +La morsure est extrêmement douloureuse; on s’en ressent parfois trois ou +quatre heures après. + +Deux espèces de fourmis microscopiques, l’une rouge, l’autre noire, +vivent par myriades innombrables dans toutes les cases. «Elles +paraissent avoir l’odorat très-fin; invisibles jusqu’à ce qu’elles +sentent quelque aliment à leur portée, elles affluent alors on ne sait +d’où et en telle quantité que le voyageur s’étonne et s’inquiète de se +voir assiégé par une telle armée.» (DUCHAILLU.) Elles sont très-friandes +de l’huile d’olive; j’ai été surpris bien des fois d’en trouver jusque +dans l’intérieur des bouteilles parfaitement bouchées où nous tenions +l’huile: je ne croyais pas qu’elles y pussent pénétrer, et elles y +étaient en troupe compacte. + +Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne s’attaque ni +aux personnes vivantes ni aux aliments; il ne se montre pas au grand +jour, et l’on peut ne pas se douter de sa présence; néanmoins il +travaille, et produit fréquemment de véritables désastres, minant les +murailles en terre, ruinant les habitations, dévorant le linge et les +meubles. Son travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des +surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au bout de huit +jours, souvent en moins de temps, et la caisse et ce qu’elle contient +sont dans le plus piteux état: de la caisse il ne reste que des +pellicules comme des feuilles de placage: tout tomberait, si l’ouvrier +démolisseur n’avait le talent de lui donner de la consistance avec un +mastic de sa composition. Malgré les précautions minutieuses que l’on +prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne laisse pas +d’y faire des ravages. Dans quel déplorable état ne trouve-t-on pas les +marchandises, lorsqu’on a négligé de les remuer de temps en temps! Des +ballots entiers d’étoffe sont rongés, perdus. Quand le coupin arrive aux +poutres et à la charpente d’une construction, c’en est fait de +l’édifice; s’il se met dans une bibliothèque, le rongeur impitoyable ne +laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à Lagos, à +Porto-Novo, à Wydah, dans les premières habitations qui nous servirent +de logement provisoire, j’entendais les coupins ronger les bambous et le +bois de la case. A Lagos en particulier, je dus leur disputer le terrain +pied à pied; nous employâmes la pioche et le feu pour détruire les +coupinières énormes qui se trouvaient sur l’emplacement où la Mission +catholique est établie aujourd’hui. Les nids de coupins bâtis avec de la +terre acquièrent une extrême solidité; les galeries intérieures sont +habilement construites avec cette espèce de mastic dont nous avons fait +mention plus haut: c’est un produit blanchâtre, prenant la consistance +du ciment et brûlant comme l’amadou. J’ai vu des coupinières de deux +mètres de haut; les termites avaient eu le talent de les bâtir autour +d’un arbre qui consolidait leur édifice. + +Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables ennemis: que +ne peuvent-elles les exterminer tous! L’homme ne manquerait pas d’ennuis +et de soucis avec les moustiques et les reptiles: sans parler des +perce-oreilles, des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux +cris aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la +morsure provoque une chaleur âcre et piquante, accompagnée de rougeur et +de démangeaison. + +Les reptiles les plus communs appartiennent certainement à l’ordre des +serpents. Outre les pythons que l’on adore à Wydah et à Grand-Popo, il +existe une infinité d’espèces de petits serpents; la blessure de +quelques-uns d’entre eux passe pour être excessivement dangereuse; les +indigènes redoutent surtout un serpent noir à collier rouge, et quoique +les accidents ne soient pas fréquents, on n’est jamais sans +appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites espèces qui se +glissent de tout côté, jusque dans les habitations et sur les lits. + +Les caïmans vivent dans la lagune, où leur présence est un danger +permanent. Les indigènes s’imaginent que la queue de cet animal renferme +un venin très-dangereux; mais là n’est pas le véritable danger; il est +dans leur habitude d’attaquer les êtres vivants qu’ils rencontrent. J’ai +vu un alligator se dirigeant lentement vers des poules: celles-ci +étaient si bien fascinées qu’elles avançaient vers lui, l’œil fixe et +sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. Un nègre rompit +le charme, en donnant un coup de sabre sur le cou du caïman. Alors +celui-ci se détourna, pour revenir à la lagune d’où il était sorti, et +les poules se précipitaient furieuses à sa poursuite. Le nègre acheva de +tuer le caïman, et l’emporta pour le manger; il le cachait, parce que, +disait-il, _il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient bien +inquiéter_. C’était à Porto-Novo, dans la ville même. On voit que les +alligators n’y sont pas de simples hôtes; ils y ont droit de cité +(détail peu rassurant pour les baigneurs qui vont s’ébattre dans la +lagune). + + + + +CHAPITRE IV + +I. AGRICULTURE.--II. PÊCHE.--III. NOURRITURE. + + +I + +L’agriculture est loin de demander à la terre les richesses qu’elle +promet. Dans un pays où la végétation est exubérante, où les arbres +acquièrent des proportions colossales, où l’herbe elle-même pousse avec +une vigueur qui lui fait donner un nom particulier[16], on regrette de +voir l’agriculture abandonnée aux esclaves et aux femmes, négligée +presque complétement, et ne donnant que des résultats relativement nuls. +Les indigènes ne pensent pas à améliorer le matériel agricole, qui se +réduit à une simple houe. La charrue est inconnue; on ne comprend pas +combien il serait avantageux d’utiliser le travail des bœufs pour le +labour et les transports. Privé d’un outillage suffisant, réduit à ses +seules forces, sous un soleil énervant, l’homme demande peu à la terre, +et le travail des champs est jugé indigne du maître et presque de +l’homme libre. Cependant de vastes régions demeurent incultes. + + [16] Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mètres + et plus. + +Cet état de choses n’a rien d’étonnant. L’habitant de la côte des +Esclaves, jusqu’à ces derniers temps, était privé de relations au +dehors; de plus, les voies de communication manquent dans l’intérieur +des terres, et les moyens de transport font défaut. Ajoutons que +l’agriculture était entravée: à Wydah, par la politique royale, qui +tient les sujets occupés à la guerre ou aux coutumes; à Porto-Novo, par +les déprédations de certains principicules qui grugent les gens de la +campagne[17]; sur tous les points, par le trafic des esclaves, qui +détournait l’attention d’un autre côté. Pour tous ces motifs, on se +contentait de demander au sol la nourriture et les objets nécessaires +aux usages domestiques. Il est bon toutefois de remarquer que la culture +a pris un essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou +de la mer, parce qu’on y a la facilité d’écouler les produits, soit en +les vendant aux navires, soit en les transportant par pirogue aux +marchés voisins. C’est ainsi que les deux Popos et Agoué produisent +assez pour fournir au Dahomey et aux navires qui viennent dans leurs +eaux; que les contrées voisines de Lagos et confinant à la lagune +approvisionnent la colonie anglaise. + + [17] A Porto-Novo, dès que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu + prétendre au trône avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont + s’établir à la campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux. On + les connaît sous le nom de _princes des broussailles_. + +Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre que le terrain +soit un peu humecté. En mars, dès que la saison des pluies s’est +annoncée par les premières ondées, on s’occupe au défrichement. D’abord +on détruit les herbes. Pour cela on allume le feu au milieu des champs, +laissant courir la flamme où le vent la pousse, sans se préoccuper des +ravages qu’elle fera, garantissant uniquement les maisons et sacrifiant +les arbres. En prévision des incendies auxquels on est exposé dans ces +circonstances, les maisons situées à la campagne sont entourées de +figuiers de Barbarie ou d’autres plantes grasses peu susceptibles de +prendre feu; mais quand cet obstacle paraît insuffisant, les hommes +s’arment de longues branches, battent l’herbe enflammée et étouffent le +feu aux endroits où le danger apparaît. + +Ensuite on s’occupe du défrichement proprement dit. Parents, amis, +voisins, se prêtent un mutuel secours pour la culture; ils se réunissent +au nombre de quatre, six, dix, plus ou moins, et ils se dirigent vers le +terrain à défricher. Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une +ligne, ils partent, en piochant, d’une extrémité du terrain, et ils +avancent d’un pas rapide, s’excitant et marquant la mesure de la voix. A +les voir, on dirait qu’ils s’amusent. Difficilement, lorsqu’on ne les a +pas vus, on se fera une juste idée de l’entrain qui préside à leurs +travaux. Ils se mettent trois pour semer le maïs: le premier fait un +trou à fleur de terre, le second y dépose deux ou trois graines, le +troisième les couvre de terre légèrement, si légèrement qu’elles +seraient la pâture des oiseaux, sans les précautions prises afin +d’écarter les milliers de volatiles qui s’abattent sur les champs +cultivés. La campagne s’anime: des centaines de banderoles flottant au +vent, des épouvantails de toute sorte lui donnent un aspect +singulièrement pittoresque. Et puis quels chants! quels cris! quel +tapage, pour chasser ces visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés +toujours prêts à l’invasion! Des enfants et des esclaves font sentinelle +durant la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou le +fifre, frappant une planchette avec un bâton. Tout leur sert à faire du +bruit, afin d’effrayer l’ennemi des semailles. + +On entend parfois des refrains d’une naïveté charmante; j’en saisis un +sur les lèvres d’un enfant; le voici: «_Agbado ô! agbado ô!_ O maïs! ô +maïs! Petits oiseaux, laissez pousser le maïs. Pousse, pousse, ô maïs! +Quand le maïs sera mûr, petits oiseaux, je vous donnerai du maïs: +pousse, pousse vite, ô maïs! _Agbado ô! agbado ô!_» _Agbado_ ou _igbado_ +est le nom ordinaire donné au maïs par les Nagos; les Djéjis le nomment +_agbadé_, _agbadekou_, à Porto-Novo. M. Courdioux raconte que d’après +les indigènes, il fut importé de l’intérieur vers la côte par un homme +au teint cuivré (les nègres disent: _par un singe jaune_; car souvent +ils appellent dérisoirement les étrangers des singes: «_Oyibo akiti +agba_, le blanc est un singe blanchi par les ans», crient les enfants +d’Abéokouta, à la vue d’un Européen). Quoi qu’il en soit, le maïs pousse +très-bien à la côte des Esclaves; il donne deux récoltes par an: l’une à +la grande, et l’autre à la petite saison des pluies: semé en mars et en +septembre, il est récolté deux ou trois mois après. Chaque tige, haute +de plus de six pieds, porte deux épis fort beaux, parfois même trois ou +quatre. + +Outre le maïs, on cultive plusieurs autres plantes: l’igname, la patate +douce, le manioc, les haricots, l’arachide, les citrouilles. + +L’igname est recherchée pour son rhizome tuberculeux et féculent: elle +n’est point exotique: on la trouve à l’état sauvage dans les forêts et +les lieux incultes. Toutes les variétés d’ignames ne sont pas également +appréciées, également bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de +racines garnis d’un œil au moins; et comme il leur faut un terrain +profond, on relève la terre des deux côtés, de manière à laisser entre +les divers pieds des sillons assez grands. La récolte se fait en +septembre, et amène la _fête des ignames_, connue sur toute la côte des +Esclaves, plus particulièrement chez les Minas. + +La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de son utilité. Le +_manioc_ ou _manihot_ est une espèce d’arbuste, de la famille des +euphorbiacées, haut de deux à trois mètres. Sa racine est allongée, +tuberculeuse, féculente, à suc laiteux vénéneux. La culture de cette +plante est très-simple. Après avoir préparé la terre comme pour le maïs, +on coupe la tige du manioc par morceaux de 20 centimètres environ, que +l’on plante à la distance de un pas les uns des autres. On fait une +récolte par an. + +Rien à noter touchant la culture de la patate douce et des haricots; +mais je me reprocherais de ne point attirer l’attention du lecteur sur +une particularité remarquable de la fructification de l’arachide ou +_pistache de terre_. Ses fleurs jaunes sont disposées à l’aisselle des +feuilles; or, tandis que les supérieures restent droites et demeurent +stériles, les inférieures s’inclinent vers la terre dès qu’elles sont +fécondées. Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre: il est de la +grosseur d’une noisette, comprimé vers le milieu, et enveloppé d’une +gousse. Chaque plante produit plusieurs amandes. + +On cultive à Agoué une espèce de petits oignons gros à peu près comme le +pouce; il est rare d’en trouver de plus beaux. + +En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer sur place le +pain et le vin. Le blé pousse tout en herbe; c’est une fusée de +végétation, mais le grain ne se forme pas.--Quant à la vigne, elle +pousse aussi avec vigueur; des grappes nombreuses se forment; seulement +le raisin est peu juteux et d’un goût désagréable. «Trente grappes +fournirent à peine un quart de verre d’un vin bon, tout au plus, pour +soulever l’estomac», dit M. Lafitte, parlant d’une expérience faite sous +ses yeux. + + +II + +La PÊCHE n’offre rien de bien particulier; on s’y applique partout, le +long de la côte des Esclaves. Après l’agriculture, il n’y a peut-être +pas d’occupation plus importante pour le nègre. Généralement on pêche au +filet. Afin de prendre le poisson plus facilement, les pêcheurs tentent +de les étourdir à l’aide de poisons végétaux jetés dans la lagune. Les +poissons empoisonnés de la sorte peuvent être mangés sans danger. + +Les filets sont de grandeurs et de formes diverses, comme chez nous; +comme chez nous aussi, on les fixe en certains endroits; on les jette +pour surprendre les poissons; on les traîne pour les ramasser. Mon +frère, voyageant sur le _Nokhoué_, assista à une opération de pêche +qu’il décrit dans le _Contemporain_. + +«Près de nous, dit-il, quatre nègres montés sur deux pirogues étaient +occupés à pêcher; ils avaient fixé à chacune des embarcations une des +extrémités de leur filet, qu’ils tenaient tendu au fond du lac et qu’ils +traînaient après eux. Sur chaque pirogue, un noir poussait le bambou et +avançait lentement, tandis que son camarade, portant une longue perche +sur l’épaule, la lançait en avant avec tant d’adresse, qu’elle retombait +toujours droite et s’enfonçait dans la vase; en passant, il la reprenait +et la relançait de nouveau, afin que le poisson effrayé s’enfuît vers le +filet et se trouvât pris. Je m’arrêtai à examiner cette pêche +ingénieuse: en quelques instants, on retira de l’eau une trentaine de +gros poissons.» + +Dans certaines parties de la lagune, on trouve des crevettes délicieuses +et des huîtres, fixées par leurs valves aux branches des palétuviers. Si +le poisson de mer est rare sur les marchés de la côte, ailleurs qu’à +Agoué et dans les Popos, en revanche, le poisson d’eau douce y arrive +abondamment: poisson frais, poisson fumé, crabes, crevettes, huîtres, +s’y trouvent en quantité. On y apporte des rougets, des mulets et +plusieurs autres poissons. Disons en passant que les huîtres ne sont +bonnes à manger qu’après avoir séjourné dans de l’eau de mer: cela leur +ôte le goût douceâtre qu’elles ont, lorsqu’elles sortent des eaux +croupissantes de la lagune. La seule chaux fabriquée dans le pays se +fait avec des coquilles d’huîtres. + +Le produit de la pêche est une ressource importante: nous aurions eu +tort de ne pas en dire un mot. + + +III + +La NOURRITURE des indigènes se compose principalement de végétaux: le +maïs en est l’élément pour ainsi dire indispensable, comme le blé chez +nous. Dans le Yorouba, on dit, en jouant sur le mot _gba_ qui rentre +dans la composition du nom donné au maïs: «_Igba dodo l’agbado igba ni?_ +Qui est le soutien du peuple, si ce n’est le maïs?» + +Le maïs se prépare de trois manières différentes. Quand le grain est +encore tendre, on le mange _bouilli_ ou bien _grillé_. Quand il est +arrivé à maturité, on le réduit en farine, et l’on en fait l’_éko_ ou +_acassa_. Il n’y a point de moulins; le maïs est tout simplement broyé +dans un mortier en bois, puis jeté dans un vase rempli d’eau, afin que +le son se sépare de la farine: celle-ci reste au fond, tandis que le son +nage à la surface. La farine ainsi préparée reçoit de la fermentation un +goût âcre. On en fait une bouillie épaisse, ayant presque la consistance +de la pâte; seulement, avant de la manger, on lui fait subir une seconde +cuisson dans un four de campagne. La pâte, déjà bonne à manger, +s’appelle _agidi_: une grande masse d’_agidi_ prend le nom d’_akachou_; +l’_éko_ est de la pâte mise en boules de la grosseur d’une orange, et +passée au four après avoir été préalablement entourée de feuilles de +bananier. Je dis: _passée au four_: on lui laisse si peu le temps de +cuire que les feuilles dont elle est enveloppée sont à peine desséchées. +Les nègres disent, sous forme de flatterie, aux riches: «L’_akachou_ est +le père de l’_éko_.» + +Un acassa coûte 20 cauris. En supposant un homme doué d’un grand +appétit, il peut se satisfaire avec 10 acassas; donc, une dépense de 200 +cauris (environ 10 centimes) lui suffira pour se régaler; car l’acassa +est le principal du repas. + +Les Minas de Popo et d’Agoué font une espèce de bière (le _pitou_) avec +le maïs fermenté. + +Au lieu d’acassas, en guise de pain, on mange souvent des patates +douces, des ignames ou de la farine de manioc. La saveur sucrée de la +patate s’allie mal à celle de certains mets, et ne convient pas à tout +le monde. Des trois espèces de patates (blanche, jaune et rouge), la +jaune est la plus sucrée. Généralement l’igname est préférée à ce +tubercule. + +«D’après un dicton traditionnel chez les nègres, raconte M. Courdioux, +les ignames ont été la nourriture primitive de l’homme. Le premier homme +essaya de manger une igname crue, mais il la trouva mauvaise. Dans la +suite, ayant trouvé près de son feu une igname grillée, il en mangea et +la trouva savoureuse. Telle serait, d’après les noirs, la première +découverte de l’art culinaire.» + +On cuit les ignames sous la cendre ou dans l’eau, ou bien l’on en fait +une pâte épaisse, _iyan_, en les broyant et les assaisonnant au jus. On +les cuit aussi à la vapeur. «Plus d’un lecteur sera surpris, dit mon +frère, de rencontrer chez les sauvages ce système de cuisson pour les +ignames. Le procédé est des plus simples: les noirs ont des vases dont +le fond est étroit et qui vont s’élargissant jusqu’au milieu; ils y +versent de l’eau et entre-croisent, à cinq centimètres au-dessus, de +petits bâtonnets qui, s’appuyant contre les parois, soutiennent les +tubercules. Le vase est hermétiquement fermé, et on le place sur le feu; +il se remplit de vapeur, et les ignames sont cuites en quelques +instants.» + +Voici comment on obtient la farine de manioc. Après avoir lavé la +racine, on la râpe. La râpure, bien enveloppée dans un linge ou dans une +natte, est fortement pressée, de manière à éliminer le suc vénéneux. On +la sèche ensuite sur un feu doux. Un peu grossière pour mériter le nom +de farine, la râpure desséchée du manioc constitue une nourriture +très-saine[18]. + + [18] Le _tapioca_ n’est que de la farine de manioc à laquelle on fait + subir une préparation. + +La farine de manioc se mange sèche ou réduite en pâte. On extrait une +fécule excellente avec laquelle on prépare l’_oka_, breuvage émollient +et nutritif que le noir prend à son déjeuner. + +Les noirs font dans leurs repas une consommation énorme d’huile de +palme. Ils y trempent la farine de manioc, le manioc ou l’igname +bouillis: sans cela ils ne pourraient avaler ces aliments trop secs. + +L’huile de palme est extraite du fruit de l’_elaeis Guineensis_ ou +palmier à huile. Deux qualités sont utilisées pour la nourriture: +l’_egpo_, faite de la pulpe rougeâtre du fruit, et l’_adi_, tirée de +l’amande même. + +Les condiments ordinaires sont le sel, les piments, l’_égousi_ (graines +de citrouille). + +Le promeneur, l’homme qui court à ses affaires peut, chemin faisant, +trouver son dîner prêt dans les restaurants en plein vent. On en +rencontre dans la rue et sur les places publiques. Ici, un charcutier +débite sa viande de porc et la passe à une cuisinière qui la frit dans +l’huile de palme; là, une autre prépare l’_obbé_; celle-ci fait rissoler +des _akaras_, celle-là grille des arachides dans la cendre chaude. + +L’_obbé_ est le plat national, les Brésiliens le désignent par le nom de +_carourou_. C’est un ragoût composé de légumes et de poisson fumé, cuits +dans l’huile de palme et fortement épicés: le piment y est prodigué. +Voilà un mets capable de faire supporter les bouillies et les pâtes dont +je me plaignais plus haut. A la bonne heure! cela écorche le palais et +met la gorge en feu. On peut mettre de la viande dans l’_obbé_, à la +place du poisson; mais le poisson est toujours préféré. + +L’_akara_ est un hors d’œuvre, presque une friandise. Il y en a +plusieurs variétés, distinguées entre elles par la forme et par la +diversité des ingrédients. Tous les akaras sont des croquettes frites +dans l’huile de palme. Mentionnons l’_akara-bowobowo_, en forme +d’anneau; l’_akara-awon_, semblable à un filet; l’_akara-fouillé_, +mélange d’_okro_[19] et de haricots blancs. Avec l’_éré_, espèce +particulière de haricots blancs, on fait l’_ékurou_ ou _koudourou_, si +sec qu’il s’arrête à la gorge. Le soldat entrant en campagne emporte des +_akara-kous_ (akaras de la mort) en guise de biscuits, parce qu’ils sont +secs et se conservent bien. Le dicton suivant marque l’usage de prendre +des _akara-kous_ comme vivres de campagne: «Dès qu’il (le méchant) +apprend qu’on me déclare la guerre, il fait provision d’_akara-kous_»; +c’est-à-dire, il se réjouit dans l’idée de me combattre. + + [19] _Okro_, plante indigène. + +Telles sont les préparations principales de la cuisine nègre. A +l’occasion, on mange du gibier, des rats, du singe, du chien, du +serpent, des termites, etc., etc. + +Les fruits les plus communs sont: les bananes, les oranges, les ananas, +les mangues, les citrons, le corossol, la papaye, le coco, la pomme +d’acajou. N’oublions pas l’arachide, dont les noirs sont très-friands, +ni la noix de kola, que l’on s’offre en signe d’amitié. Un proverbe nago +dit: «La colère fait sortir les flèches du carquois, les bonnes paroles +tirent du sac les noix de kola (_obi_).» On mâche la canne à sucre. + +L’eau est la boisson ordinaire; mais le nègre abuse des eaux-de-vie +étrangères introduites par l’importation commerciale; le _cachassa_ et +le _gin_ arrivent par cargaisons et ont toujours un écoulement rapide. +On fabrique sur place quelques boissons fermentées: le _pitou_, dont +nous avons précédemment fait mention, n’est pas la seule bière fabriquée +dans le pays. La nature elle-même fournit au noir de ces contrées une +liqueur enivrante bien connue: le _vin de palmier_ (_èmo_, _ogouro_). Ce +n’est pas autre chose que la séve d’un palmier de la tribu des dattiers. +Pour se procurer ce vin, il suffit de mettre le tonneau en perce: +l’arbre est le tonneau. Un homme monte au haut du palmier, sans échelle, +sans autre secours qu’une ceinture de corde, qu’il se place derrière et +qu’il attache devant lui en entourant l’arbre. La ceinture étant bien +disposée, il s’y appuie par derrière, se tient au palmier de la main, en +relevant la ceinture, et presse du pied, de bas en haut. Quelques +mouvements vivement répétés le portent aux branches. Là, il coupe +quelques rameaux, fait une incision profonde et place une feuille +destinée à conduire la séve qui dégouttera. Sous cette feuille, il fixe +une calebasse, et il descend. Le lendemain matin, la gourde est pleine +d’un liquide gris pâle un peu trouble, assez semblable à de l’eau d’orge +peu chargée: c’est l’_èmo_. + +Nous disons familièrement: «Le vin est tiré, il faut le boire»; ce +dicton est vrai surtout pour le vin de palme, car il demande à être bu +sans retard. Frais, il est fade et trop sucré. «Quelques heures après, +on entend un bruissement dans le vase; le liquide s’éclaircit et semble +bouillir; d’innombrables bulles d’air viennent former à sa surface une +mousse sans consistance, et si vous goûtez alors le breuvage petillant, +vous songerez sans regret aux meilleurs vins de Champagne. L’_èmo_[20] +pris à ce point n’offre aucun inconvénient; il égaye sans enivrer; la +fermentation l’a rendu rafraîchissant, tout en lui faisant perdre les +propriétés laxatives (qu’il a au début). Mais laissez encore passer une +demi-journée, cette boisson devient blanche et épaisse comme du lait, +prend une odeur pénétrante, un goût légèrement aigre, et enivre comme +l’eau-de-vie. Le vin de Champagne s’est changé en une bière blanche +d’une force alcoolique remarquable. C’est alors que les amateurs +l’apprécient... Il faut vider la cruche, car demain on ne trouverait +qu’un liquide nauséabond encombré de petites mouches rougeâtres. C’est +la plus éphémère des boissons; on ne peut la boire qu’à l’ombre de +l’arbre qui la produit. Tous les essais pour en régler ou en arrêter la +fermentation ont été inutiles.» + + [20] M. Marion, à qui nous empruntons cette description, parle du + _lagby_, nom donné au vin de palme dans l’Afrique septentrionale. V. + les _Végétaux merveilleux_. + +Il y a à la côte des Esclaves des boissons plus inoffensives: on y boit +des limonades faites avec divers fruits du pays. Les liqueurs importées +par le commerce européen ne sont que du sirop, le même sirop, avec une +simple différence de couleur, d’arome et de nom. + +Et maintenant que nous avons examiné en détail ce qui figure +ordinairement dans le menu, assistons au repas. Point de nappe, point de +serviette, point de table; ni cuiller, ni fourchette, souvent même pas +de couteau. Au lieu de dépecer la viande, on la prendra des deux mains +et on la déchirera. Le nègre n’est pas sans remarquer l’extrême +simplicité dont il se contente; mais pour lui, l’important est le +manger: «Dans un joli bol, vous dira-t-il, l’_obbé_ aura meilleure +apparence; à l’homme doué de bon appétit, ce n’est point un joli bol +qu’il faut: il lui faut un grand plat.» Nous voilà bien avertis: nous ne +devons pas nous attendre à un vain étalage de vaisselle. Une noire +écuelle posée à terre contient l’_obbé_; à côté, sur le sol, sont +empilés des acassas encore enveloppés de leurs feuilles; de la farine de +manioc dans une grande calebasse ou dans un linge, de l’eau dans un +vase, quelques calebasses vides: tout est dressé. + +Chacun des commensaux s’assied (par terre, bien entendu!) et prend une +calebasse; il se sert ou on lui sert... avec les doigts sa part +d’_obbé_, à moins que tous ne puisent dans l’écuelle en commun. Il +dépouille un acassa, y enfonce les doigts, en saisit un morceau, le +trempe dans l’_obbé_ et le porte à la bouche; puis, du même coup, il +avale la pâte et lape la sauce qui lui reste aux doigts. Cette opération +pittoresque se reproduit aussi longtemps que durent les acassas ou la +farine. Alors on frotte bien l’écuelle avec les doigts, et, des lèvres +et de la langue, on essuie ses doigts dégouttants. + +En voilà bien assez pour montrer que le savoir-vivre, chez les nègres, +diffère beaucoup de ce qu’il est parmi nous. Chez les nègres, on mange: +voilà tout. + +Le service ne se fait pas sans un certain cérémonial. Le maître, quand +il n’a pas d’invités, prend son repas à part; il est servi par +l’_iyallé_, ou première femme. Celle-ci offre les plats en tenant un +genou en terre, et elle goûte de tout ce qu’elle offre, afin d’attester +qu’il n’y a pas de poison. Pour plus de précautions, le maître lui +désigne parfois le morceau qu’elle doit prendre. + +Quand il y a des invités, le maître, par politesse et _pour rassurer ses +convives_, commence à manger le premier. + +J’ai dîné plusieurs fois chez un chef de Wydah. Il se procurait, pour la +circonstance, une table, une nappe, des serviettes, des verres, des +cuillers, des fourchettes, des couteaux... Il voulait agir _en blanc_ +pour recevoir des blancs. + +Nous étions servis par les frères du chef, à qui les usages locaux +refusent le droit de s’asseoir à sa table. + +Les noirs font trois repas. Le matin, ils avalent une pleine calebasse +d’_oka_: c’est ce qu’ils appellent _prendre le café_, quand ils se +donnent des airs de blanc: le blanc prenant du café le matin, pour eux, +prendre l’_oka_, c’est prendre le café. Outre l’_oka_, ils mangent +quelque chose, mais peu. Cela n’empêchait pas le roi de Porto-Novo de +nous envoyer un canard ou un mouton, quelquefois un bœuf... _pour +prendre le café_. Manière de dire que le cadeau était de peu +d’importance! + +Le repas principal se fait vers midi. Sur le soir, on se contente d’une +simple réfection; mais en revanche, on boit sans retenue. Tel qui boit +avec modération durant la journée s’abandonne à l’ivresse pendant la +nuit. La nuit, on ne le voit pas; et puis, à ce moment, il n’a pas +d’affaires à traiter; l’ivresse ne l’exposant pas à se compromettre, il +se croit autorisé à s’enivrer. Belle morale! morale toute païenne! + +Le nègre supporte longtemps la faim et sait, au besoin, se contenter de +peu. S’il trouve une bonne nourriture, il se livre à une joie insensée, +à une folle dissipation: il ne mange pas, il ne se rassasie pas, _il se +remplit_, comme on dit dans sa langue: _o jè yo_, il mange à se remplir. +Le désœuvrement et les pertes journalières que lui inflige un climat +dévorant excitent en lui l’amour du boire et du manger, et il saisit +toutes les occasions de le satisfaire. Pendant le _ramadan_, les +mahométans ne mangent rien avant le coucher du soleil, mais ils se +dédommagent la nuit. Un jour, je demandais à un jeune homme comment il +pouvait supporter un jeûne si rigoureux. «C’est une véritable fête pour +nous, répondit-il: dès que le soleil est couché, nous mangeons, _nous +nous remplissons_ au point de ne pouvoir souffler.» Et pour être mieux +compris, il accompagnait ses paroles d’une mimique expressive, se +tordant et soufflant avec effort, comme s’il étouffait. «Quand nous +_sommes pleins_, nous faisons ainsi», disait-il... Et ils jeûnaient! + + + + +CHAPITRE V + +I. RELATIONS SOCIALES.--II. LANGUES.--III. BATON.--IV. DIVISION DU +TEMPS. + + +I + +Une lettre que j’écrivis de Wydah à mes parents va nous initier aux +particularités des réceptions. + + +«Wydah, le 24 février 1868. + +«Mes bons parents... Ce matin, j’ai accompagné un de mes confrères chez +le _yévogan_, ou chef des blancs, premier cabécère de la ville. +Voulez-vous savoir comment nous avons été reçus? Votre cœur bat +d’émotion peut-être, et vous vous demandez si votre fils n’a pas eu à +souffrir des mauvais procédés du chef sauvage. Rassurez-vous, et +n’infligez pas à mes chers nègres la flétrissure d’une épithète qu’ils +ne méritent pas: ils sont moins sauvages qu’on le dit. Jugez-en +vous-mêmes. + +«Dès que nous sommes arrivés chez le _yévogan_, un de ses serviteurs +nous a accueillis à la porte, et nous a immédiatement introduits dans la +cour intérieure, où le chef reçoit les visites. Là, il a reçu de nous la +canne que nous tenions à la main; nous l’avons chargé d’offrir nos +hommages au cabécère, et de lui manifester notre désir de le voir: +«Dis-lui, ai-je ajouté, que je viens lui présenter ce Père, arrivé +depuis peu de jours _de la terre des blancs_.» Le serviteur, nous ayant +présenté des chaises, a disparu dans l’intérieur, emportant nos cannes. +Il est revenu bientôt, nous a salués de la part de son maître, et nous a +priés d’attendre. Il ne rapportait pas nos cannes, ce qui voulait dire +que nous allions être admis. Le _yévogan_ n’a pas tardé à paraître, +accompagné de deux des siens et suivi d’une jeune fille armée d’un +éventail. Lui-même portait nos cannes; il nous les a rendues après nous +avoir donné une poignée de main à chacun; puis, nous invitant à nous +asseoir, il s’est étendu sur une natte posée à terre. Il nous a reçus +dans cette attitude, la pipe à la bouche, appuyé sur un coude, tandis +que la jeune esclave l’éventait et chassait les moustiques. + +«Nous avons parlé de choses et autres: de la chaleur, de la pluie et du +beau temps. Le chapeau blanc et la soutane blanche de mon confrère, plus +neufs que les miens, excitaient davantage la convoitise de notre hôte. +«Tu devrais, m’a-t-il dit, me donner un habit et un chapeau semblables +aux vôtres. Vous êtes _babba_ (ce mot veut dire père), mais ne le +suis-je pas aussi? Tous mes administrés m’appellent du nom de _babba_ +qu’on vous donne.» L’argumentation du _yévogan_ ne m’a point convaincu; +toutefois, je lui ai promis un chapeau, lui faisant observer qu’un +chapeau noir lui conviendrait mieux. Je viens de lui envoyer le vieux +chapeau que mon confrère avait pour son voyage, dont nous n’avions plus +que faire. Il m’envoie dire que le chapeau _de féticheur des blancs_ lui +servira aux jours de solennité. + +«Généralement on ne parle que par interprète au _yévogan_ et aux autres +chefs: c’est une rubrique du cérémonial des réceptions, dont on a de la +peine à s’affranchir. Les chefs sont entourés d’espions qui, de la +sorte, entendent tout ce qu’on dit. De plus, l’interprète adoucit dans +sa traduction les mots durs ou blessants de l’interlocuteur étranger. +Les indigènes seuls parlent directement aux chefs en langue du pays. Si +un blanc converse avec eux autrement que par interprète, ce n’est jamais +que dans l’intimité et en l’absence des espions. + +«L’usage du pays veut que l’on ne reçoive pas un ami sans lui offrir à +boire: l’étiquette exige que l’ami ne refuse point. En offrant, celui +que l’on visite a soin de montrer qu’il n’a aucune mauvaise intention; +refuser serait avoir l’air de se défier; dans le style et les usages du +pays, ce serait presque dire à son hôte: «Qui sait? peut-être veux-tu +m’empoisonner.» Le _yévogan_ donc a fait porter à boire, et nous avons +bu. Voici comment les choses se sont passées: un serviteur est arrivé, +tenant à la main un plateau sur lequel étaient trois verres, une +bouteille d’eau et un flacon de _gin_. Après avoir posé le plateau, il a +versé de l’eau dans un verre; puis il a passé cette eau dans les deux +autres verres, de manière à lui en faire toucher les parois intérieures, +et il a bu l’eau. Il nous disait à sa manière: «Voyez! ni l’eau, ni les +verres ne cachent la mort.» Servant ensuite de l’eau à tous, il nous +mettait en demeure de nous prononcer nous-mêmes. Ne pas boire eût été un +signe de défiance dont le _yévogan_ aurait eu le droit de se formaliser: +c’est pourquoi nous avons bu, quoique l’eau offerte fût toute bourbeuse. +Cet échange de bons procédés est un préliminaire obligatoire. Cela fait, +le servant a versé du _gin_, et il a bu: ce qui voulait dire que nous +pouvions boire aussi. Alors seulement il a versé dans les trois verres +de la liqueur qu’il venait de goûter le premier. Pour ne pas choquer +notre hôte, il a fallu boire; mais il nous a été impossible de tout +avaler: l’affreuse liqueur nous brûlait la gorge et l’estomac. Et le +_yévogan_ de rire de nous voir reculer devant un verre de _gin_. Il a +compris notre embarras, et il nous a permis de passer notre verre à ses +gens. + +«Voilà, mes chers parents, un échantillon du savoir-vivre des nègres.» + +Pour compléter les renseignements de cette lettre, empruntons à M. +Lafitte les détails de la réception dont il fut l’objet à l’est de +Lagos, de la part de Possou, roi d’Épé. «Arrivés au centre du lac, +raconte M. Lafitte[21], au moment où nous apercevions distinctement la +terre, le chef des canotiers, en nous montrant un groupe de noirs debout +sur la rive, nous dit: «C’est le roi!» Et aussitôt, lui et ses +compagnons poussèrent un hurrah formidable. M. Bieul et moi agitâmes nos +mouchoirs. Le roi et sa cour, pour ne pas être en reste de politesse +avec nous, répondirent à notre salut avec une telle puissance de +poumons, que nous fûmes stupéfaits du degré de vacarme où peut arriver +la voix humaine. + + [21] _Le Pays des nègres_, p. 165. + +«Enfin nous abordâmes. Sa Majesté nous reçut presque dans ses bras, au +saut de la pirogue, et peu s’en fallut que le monarque africain ne prît, +comme on dit vulgairement, un billet de parterre. Remis de son émotion, +Possou nous serra vigoureusement la main, ainsi que ses chambellans. Dès +ce moment, nous étions amis. + +«Possou paraissait avoir cinquante ans,--un âge avancé en Afrique;--mais +il n’était pas un nègre décrépit; il restait encore de la vigueur dans +son corps légèrement affaissé par un fort embonpoint. Un sourire +perpétuel s’épanouissait sur sa large figure, vrai miroir de son âme. Il +eût gagné à être vêtu simplement, car les haillons pittoresques dont il +s’était affublé, sans doute en notre honneur, en faisaient une sorte de +héros de carnaval. Mais sa coiffure s’harmonisait parfaitement avec son +visage placide; c’était un bonnet de coton aux vives couleurs, dont le +floc épanoui retombait sur l’épaule gauche. Les chambellans, au nombre +de quatre, habillés dans le goût nègre,--pagne très-large serré autour +des reins,--avaient aussi de bonnes figures. Avec six jeunes gens de +dix-huit à vingt ans,--la fleur de la jeunesse du royaume,--armés de +carabines, c’était toute la suite de notre nouvel ami. + +«Le roi nous conduisit lui-même à l’habitation qu’il nous avait fait +préparer à une faible distance de la lagune. Sous le nom d’Épé, on +comprend la ville haute, située sur un plateau élevé de plusieurs mètres +au-dessus du niveau de la lagune, et la ville basse, qui n’est, à +proprement parler, qu’un village de pêcheurs, composé de quelques huttes +mal construites. C’est au village que le roi nous recevait, et c’est sa +propre maison de campagne qu’il mettait à notre disposition. + +«La susdite maison, bâtie en terre et couverte en chaume, se composait +d’une sorte de vestibule et de deux chambres qui s’ouvraient sur le +vestibule. Les chambres n’ayant d’autre ouverture qu’une porte +très-basse fermée par une natte, le jour y pénétrait à peine, et l’air y +était complétement vicié. Quant au mobilier, il était des plus simples: +un lit de bambou couvert d’une natte, un siége taillé dans un tronc +d’arbre, une cruche pleine d’eau et une calebasse.--Est-ce que nous +allons passer la nuit dans ce taudis? demandai-je à M. Bieul.--Je +conviens, me dit-il, qu’on n’y sera pas très-commodément, mais enfin +c’est toujours un abri.--N’importe, repris-je, le Possou doit être un +pauvre sire; car les paysans de France logent mieux leurs bêtes que lui +ses amis.» + +«Un cri de Possou arrêta notre conversation: le dîner était servi. Le +monarque africain avait eu le bon goût, par cette belle soirée, de faire +dresser la table au milieu de la cour. Voici le détail de ce couvert +royal. La table n’était autre qu’un lit de bambou de la forme d’une +ottomane, exhaussé de cinquante centimètres pour la circonstance, et +couvert d’un pagne jadis blanc; trois caisses de gin faisaient office de +siéges. Il y avait des assiettes de porcelaine anglaise à fond bleu, des +verres à pied, des couteaux à manche d’ébène, des cuillers et des +fourchettes en ruolz. Ces assiettes à fond bleu me rappelèrent +l’histoire d’un Européen mort à Épé pour avoir mangé dans une de ces +assiettes préalablement frottée avec du poison: mais je me rassurai en +voyant la figure honnête de notre amphitryon. + +«Possou s’assit au bout de la table, M. Bieul à sa droite, moi à sa +gauche. Les chambellans se tinrent près de nous, tandis que les six +jeunes nègres de la garde du roi se placèrent à l’autre bout de la +table, sur la même ligne, la carabine à l’épaule. Comme nous venions de +nous placer, un nègre apportait un immense plat de riz surmonté de deux +poules bouillies. Le roi enleva aussitôt les deux cuisses d’une poule, +se servit copieusement du riz et se mit à manger sans nous offrir d’en +prendre notre part.--Voilà qui est peu poli, dis-je à M. Bieul; est-ce +que le roi nous aurait invités seulement pour assister à son +repas?--Prenez patience, me répond mon compagnon, Possou mange le +premier pour nous prouver qu’il n’y a de poison ni dans le riz, ni dans +la poule. En effet, après avoir goûté de la poule et du riz, le roi nous +dit de nous servir. Le gin remplaçait le vin. Conformément à l’étiquette +nègre, Possou but le premier... A la suite de nombreuses libations de +gin, il s’endormit la figure dans son assiette. Les chambellans et les +gardes dînèrent des restes qui traînaient sur la table.» + +Nous pourrions ajouter encore des détails fort singuliers; mais nous +n’avons pas la prétention de tout dire. D’ailleurs, bien des +particularités doivent moins être attribuées aux règles de l’étiquette +qu’à l’originalité des personnages. On a dû remarquer que les gens de +Possou avaient le pagne roulé autour des reins: les nègres ne peuvent, +en présence du roi, jeter le pagne sur l’épaule, ni user du parasol, ni +mettre souliers ou chapeau. + +La bienséance exige que, dans une réunion, le plus digne seul ait un +siége; les autres s’assoient par terre. Les chefs indigènes venaient +nous visiter à la Mission. Or souvent, pendant que l’un d’eux conversait +avec nous, survenait un second ayant sur lui la préséance. Aussitôt le +premier venu quittait son siége et s’asseyait par terre. Insister pour +le lui faire conserver eût été l’humilier, car cela l’aurait obligé à +avouer son infériorité; en outre, il eût été impoli envers le plus digne +de ne pas respecter son droit de préséance. Un jour, j’invitai Quouénou, +chef de Wydah. J’avais eu l’idée d’inviter au même repas un certain +Inando, personnage très-influent de la maison du _yévogan_; je m’en +ouvris à Quouénou. «Garde-toi de le faire, me fut-il répondu: ce serait +une humiliation pour Inando, sur qui j’ai le pas; devant moi il ne peut +accepter un siége. Il est préférable que tu lui envoies chez lui quelque +chose du repas.» + +Le respect des vieillards est un principe sacré: «Respectez les anciens: +ce sont nos pères», dit-on. Et encore: «Jeune homme, ne cherche pas à te +substituer aux anciens dans la direction des affaires.--Puisque l’enfant +n’a pu voir ce qui s’est passé avant lui, qu’il lui suffise de +l’entendre raconter.--Prenez les habitudes de votre père; ce que votre +père ne faisait point, évitez de le faire, ou bien vous vous +perdrez.--Le frère aîné remplace le père.» Nous pourrions multiplier nos +citations; les nègres nous diraient que «le roi ne se coiffe pas du +vulgaire filla, mais qu’il a sa couronne»; que les décisions du roi +n’admettent point la discussion, comme celles des sujets: «le peuple +s’assemble pour délibérer, mais le roi a son conseil», etc. + +D’égal à égal, les nègres sont polis et bienveillants par principe: «La +politesse engendre l’amitié, disent-ils;--ne pas souhaiter la bienvenue +à celui qui revient de voyage, c’est être impoli envers ceux qui étaient +restés à la maison;--mépriser son semblable, c’est se mépriser +soi-même;--ne pas aider celui qu’on voit dans l’embarras, c’est le tuer +dans son cœur.» Cette dernière maxime est sublime: elle n’est point +l’expression d’une pure théorie, et les noirs s’entr’aident bien +réellement, puisqu’un de leurs dictons affirme que «jamais à Oyo +(capitale du Yorouba) un misérable ne meurt de faim». Voici un autre +dicton bien significatif: «Quand vous ne pouvez secourir les malheureux +avec votre argent, vous les visitez; si vous ne pouvez les visiter, vous +leur envoyez des paroles de consolation et d’encouragement.» Notons-le: +cette maxime ne se traduit pas sous forme de conseil; elle a un sens +déclaratif, exprimant ce que l’on fait et non pas seulement ce qui se +doit faire. + +En voyage, pour peu qu’on s’éloigne des villes et des villages distants +les uns des autres, on rencontre, sur le bord du chemin, dans les lieux +isolés, de petits pavillons[22] composés simplement d’une toiture en +feuilles reposant sur des piquets: c’est un abri ménagé aux voyageurs. +Là, le voyageur trouve des provisions de bouche: des fruits, de l’eau, +etc. Il prend ce qu’il veut et dépose à côté les cauris du payement. «La +première fois que je fis cette rencontre, je fus étonné, dirai-je avec +M. Courdioux.--Pourquoi, demandé-je à mes hamaquaires, pourquoi a-t-on +placé et abandonné là toutes ces choses?--Pour être vendues.--Mais où +sont les marchands?--Nous ne savons pas, Père; peut-être à une lieue +d’ici.--Et les voyageurs et les passants ne volent rien de tout +cela?--Oh! non, Père. On est si heureux de trouver des vivres et des +rafraîchissements sur sa route, dans des lieux aussi écartés, qu’on se +garderait bien de rien toucher avant d’avoir déposé, comme tu vois, le +prix convenu.» Moi, qui profitai souvent de ces abris et de ces +rafraîchissements, je prie Dieu de le rendre au centuple aux amis +inconnus dont la main bienveillante me procura un précieux soulagement. + + [22] On les nomme en nago _arodjé_. + +L’usage que je signale est général à la côte des Esclaves. Un autre +usage général, et qui a une grande influence sur les relations sociales, +c’est de regarder et de traiter comme solidaires les uns des autres les +membres d’une même famille, les habitants d’une même ville, les gens de +même nation ou de même couleur: car souvent le nègre ne reconnaît +d’autre distinction, d’individu à individu, que celle de _blancs_ et de +_noirs_, de _noirs_ et de _rouges_ (_égnia poucpa_, gens rouges, +Foullas). Nous avons vu refuser l’entrée d’Okéadan (v. p. 28) à deux +missionnaires français, pour des griefs imputables, non à un +missionnaire, à un Français, mais à un _blanc_; ce n’est pas un fait +rare et isolé. Chez les Minas en particulier, un débiteur insolvable est +un danger pour tous ceux de sa maison et de sa localité: s’ils vont chez +les créanciers, ils sont exposés à y être retenus en otage, afin que +leurs parents et leurs amis pressent le payement des dettes ou qu’ils +livrent le débiteur. Durant mon séjour à Agoué, j’entendais quelquefois +circuler des bruits de guerre. Informations prises, j’apprenais qu’un +maître riche en esclaves les équipait et se disposait à aller reprendre +un de ses gens retenu en otage dans quelque village voisin, sous +prétexte qu’un habitant d’Agoué avait contracté dans ce village des +dettes qu’il négligeait de payer. Dans les maisons, on rend les esclaves +ou les femmes tous solidairement responsables des méfaits commis, tant +que le vrai coupable reste inconnu. Un vol commis secrètement par un +seul individu peut, de la sorte, provoquer le châtiment de dix, quinze, +vingt personnes tout à fait innocentes. J’ai connu un esclave qui se +donna le malin plaisir de faire fustiger ses douze ou quatorze +compagnons; il avait nom Lafi. Avant d’être pris et réduit en esclavage +par le roi de Dahomey, Lafi faisait métier de voler des enfants, des +femmes, des hommes même, et de les vendre dans les marchés de +l’intérieur. Doué d’une force herculéenne, il en abusa pour la rapine, +tant qu’il eut la liberté; esclave, il demeura un voleur fieffé. Un +soir, tandis que ses compagnons se livraient au sommeil, Lafi va trouver +le maître.--«Maître, dit-il, tu es bon, et je n’aime pas qu’on te trompe +ou qu’on te vole; or, quelques-uns de mes compagnons, méconnaissant tes +bontés, se sont introduits dans le magasin; ils ont enlevé tels et tels +objets. Tu es si bon pour nous que je n’ai pu m’empêcher de venir +t’avertir; on a grandement tort d’agir ainsi à ton égard!--C’est bien! +répondit le maître; va te coucher.» Le lendemain matin, le maître, ayant +constaté que les objets désignés avaient disparu réellement, appela tous +les esclaves auprès de lui; il demanda à leur chef qui avait commis le +larcin. Le chef et le sous-chef déclarèrent n’en rien savoir.--«Personne +ne sortira, que je ne le sache», dit le maître. Une seconde, une +troisième fois, la même question amena la même réponse. Cependant, les +esclaves n’avaient pu aller acheter leur déjeuner, et le besoin de +manger ne décidait point à faire des aveux. Le maître alors les chargea +de chaînes, omettant à dessein d’enchaîner les voleurs de profession. +Les autres murmuraient, mais ils n’en venaient pas encore à un aveu. +Enfin, le maître se décida à recourir au fouet. Chacun subissait les +coups sans dénoncer le coupable. Que faire? Un sourire malin, qui +effleura les lèvres de Lafi, pendant l’opération, fut un indice +révélateur. On enlève les fers à tous, on en charge Lafi, et on le +fouette. Lui, se plaint amèrement d’être injustement maltraité; il crie, +il se fâche; finalement il se déclare prêt à tout révéler, et il décline +plusieurs noms.--«Puisque tu connais les voleurs, dit le maître, selon +toute apparence tu sais ce que sont devenus les objets volés.--Oui, +répond-il, je le sais.--Va les chercher.--Que les voleurs viennent avec +moi.» Lafi aurait voulu que les esclaves dénoncés par lui sortissent en +ville enchaînés: il se trompa dans ses calculs; car les soupçons du +maître pesaient désormais sur lui seul; lui seul avait la chaîne au cou; +seul, il était désigné pour sortir dans cet appareil. Il s’y refusa. Le +maître, au courant de ses habitudes, envoya faire des recherches, et les +objets volés furent retrouvés. Tout ne se borna pas là: ceux qui avaient +été calomniés traînèrent Lafi devant un féticheur pour lui faire subir +l’épreuve du poison. Il n’osa pas _boire le fétiche_: il s’avoua +coupable.--Pauvre Lafi! rendu à la liberté, il reprit son ancien métier +de voleur d’hommes. Un jour, il se laissa prendre en flagrant délit; on +lui coupa la tête. «Voleurs, disent les Dahoméens, prenez garde: il y a +une épée au Dahomey.» Il y en a une aussi chez les Nagos. + + +II + +Le LANGAGE est le lien principal de la société, le moyen de nous +communiquer réciproquement nos pensées et nos sentiments. «Si l’homme +est fait pour parler, c’est apparemment pour parler à quelqu’un», dit J. +de Maistre. Je ne saurais ici vouloir tenter un essai sur la +linguistique de la côte des Esclaves; je me contenterai de considérer +les langues comme élément social. A ce point de vue, le _mina_, le +_djédji_ ou _fongbé_, le _yorouba_ ou _nago_ ont des traits de +ressemblance frappants: chacune de ces trois langues se prête +admirablement à toutes les exigences de la politesse la plus prévenante +et des rapports de la vie sociale. + +En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation est _okou_; +elle peut très-bien se traduire par notre mot _salut_. Les Nagos se +saluent par d’interminables _okou_; aussi, dans la colonie anglaise de +Sierra-Leone, on les appelle les _akous_[23]. Au terme générique, on +ajoute presque toujours un autre mot, suivant les circonstances; en +sorte qu’il n’y a pas un état, une position où l’on ne reçoive une +salutation spéciale, un signe particulier d’intérêt et de bienveillance. +Le matin, on dit: _okou aouro_, salut du matin; au milieu de la journée: +_okou ossan_, bonjour; la nuit: _okou allé_, bonne nuit; en se quittant, +le soir: _o da oro_, à demain. A celui qui revient vers sa maison, on +dit: _okou abo_, salut du retour; à celui qui est assis: _okou djoko_; à +celui qui travaille: _okou dchè o_; à celui qui vend: _okou ra_; à celui +qui achète: _okou ta_, etc. Les salutations varient à l’infini de cette +manière: on ajoute simplement au mot _okou_ un verbe exprimant l’état +dans lequel se trouve la personne qu’on salue, ou l’action qu’elle fait. + + [23] Dans _okou_, l’_o_ initial est ouvert: pour une oreille peu + exercée, c’est un _a_. + +Lorsqu’on s’adresse à ceux qui sont éloignés ou distraits par leurs +occupations, on fait suivre la salutation de l’exclamation _o_: _okou +o!--okou dché o!_... + +«Que Dieu vous donne une longue vie!--Dieu aide celui qui travaille», +sont des manières populaires de se saluer entre amis. On s’adresse mille +souhaits de ce genre. + +Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de génuflexions, +de battements de mains, de claquements de doigts. La mimique fait ici +partie du langage; l’usage a donné un sens distinct et significatif à +certains gestes, à certaines poses, qui ont, dans les relations +sociales, une importance au moins égale à celle de la parole articulée. +Un noir, par exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands +autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose que par la +parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur l’épaule; il s’incline, +il s’agenouille, il se prosterne, il se couvre de poussière, suivant les +circonstances; chacun des mouvements susdits a sa signification, sa +portée réelle, son importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant +le roi et devant les chefs: avant d’entrer dans la cour de réception, il +roule son pagne à la hanche. Aussitôt qu’il est entré, si le roi est +présent, il se met à genoux, se prosterne, et met le front dans la +poussière par trois fois; puis il se traîne sur les genoux jusqu’auprès +du roi ou du chef, et il demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial +est obligatoire: on doit se prosterner même devant le bâton du roi, +comme nous le dirons tout à l’heure. + +Pour saluer, on s’arrête à cinq ou six pas du personnage qui reçoit, et +l’on bat des mains d’une manière suivie, à plusieurs reprises; après +quoi, on frappe trois coups et l’on fait claquer bruyamment les doigts +de la main droite sur la paume de la main gauche. Ce bruit de mains et +de doigts se nomme _agpé_, mot que l’on traduirait fort improprement par +applaudissements; l’_agpé_ des habitants de la côte des Esclaves n’a ni +la vivacité, ni la signification de nos applaudissements: il est plus +modéré; il exprime le respect, et non l’enthousiasme. Pour applaudir, +marquer l’admiration ou acclamer quelqu’un, on pousse un long murmure en +se tapotant la bouche, de manière à produire un long et bruyant +_ou-ou-ou_. + +Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les chefs et les +féticheurs. Généralement on se découvre l’épaule et l’on ramène le pagne +sur le bras gauche, pour saluer. + +La ville est curieuse à visiter le matin; aux premières heures du jour, +les noirs sont d’une obséquiosité excessive; on les entend se demander à +tout instant s’ils ont bien dormi,--_o soun ré?_--s’ils se sont bien +éveillés,--_o dji ré?_--s’ils sont en paix,--_alafia?_--Et la maison? +_illè nko?_--Et la femme? _iya nko?_--Et les enfants? _ommo nko?_... Ils +n’en finissent jamais; et à chaque pas, ils débitent le même +questionnaire, provoquant sans cesse des _ho!_ mille fois répétés comme +signe d’assentiment. + +Les féticheuses minas ont une singulière façon de saluer: elles tournent +le dos à la personne à qui elles rendent leurs devoirs, se mettent à +genoux et font de longs battements de mains à plusieurs reprises. +D’ordinaire, on les arrête aux premiers coups, en disant dans l’idiome +du pays: _égno!_ c’est bien! ou _égno nto!_ très-bien! A ce mot, la +féticheuse[24] se lève et s’en va. Il est défendu aux _danwés_ de parler +l’idiome vulgaire. + + [24] On les appelle _danwé_ dans cette contrée. + +Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit saluer de la +sorte pour la première fois. Dans la rue, au moment où il va se croiser +avec une personne, celle-ci se détourne et tombe à genoux. Comment +supposer que c’est pure civilité? Et s’il ne croit pas avoir affaire à +une folle, les manières de cette danwé ne lui paraîtront-elles pas +originales, excentriques? + +L’inertie et la modération caractéristiques du noir percent dans ses +discours: un mot qu’il a toujours à la bouche trahit son caractère, et +ce mot a son synonyme dans tous les idiomes de la côte; à tout moment, à +tout propos, le noir vous dit: _C’est bien!_ ou encore: _Je +comprends_[25]. Nous avons dit qu’il n’attaque pas les difficultés de +front; aussi ne comptez pas qu’il oppose un refus formel à la demande +des grands; il ne se mettra pas en opposition évidente avec quelqu’un, +surtout avec les blancs; il biaisera, il répondra: (en mina et en +djédji): _Égno!_ (en nago) _Oda!_ C’est bien! Cela ne veut pas toujours +dire qu’il approuve ou qu’il est satisfait: non! il ajourne, il élude, +il se retranche derrière un mot vague: _j’entends!_ c’est-à-dire: nous +verrons. Souvent ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir +qui ressemble à l’assentiment. + + [25] En mina et en djédji: _mcé!_--en nago: _mo gbo!_ je comprends, + j’entends. + +La colère du noir éclate souvent en paroles: «_Que Chacpana_ (dieu de la +petite vérole) _te tue!_--_Qu’Egoungoun_ (revenants) _te mette en +pièces!_--_Que Chango_ (dieu de la foudre) _te hache!_» sont des +imprécations très-usitées. + +Deux autres imprécations fort communes sont des traits de mœurs. La +première s’adresse à la mère de son adversaire: «_Ebi yo gba ’ya è_, que +la faim dévore ta mère!» Jamais on ne parle du père. Le père est craint, +il n’est pas aimé! Bien des fois, j’ai accompagné chez leurs parents les +élèves de la Mission: ils saluaient le père à leur arrivée, et aussitôt +ils couraient auprès de leur mère. Il n’y avait de véritable expansion, +d’intimité réelle qu’avec elle. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit +sensible aux injures dirigées contre elle: attaquer la mère, c’est +attaquer l’enfant dans ses plus chères affections. + +Si le nègre veut maudire quelqu’un, le repousser, le frapper +d’ostracisme, il lui lance avec mépris l’imprécation suivante: «_Okou +gbè!_» Mort de l’igbè! puisses-tu mourir seul, isolé, perdu, abandonné +dans la solitude des bois! Mourir dans l’igbè, c’est n’avoir ni feu ni +lieu; c’est la mort ignominieuse du maudit, repoussé par tous avec +dédain: «_Okou gbè!_» est l’expression du souverain mépris. + +A qui souhaite-t-on de mourir dans l’_igbè_? Hélas! trop fréquemment à +un infirme, à un lépreux, à un vieillard, à l’enfant difforme, aux fous. +Pourquoi les repousse-t-on dans l’igbè? Par un mouvement de barbare +égoïsme: parce qu’on ne peut plus rien attendre d’eux. «_Meurs dans +l’igbè!_»... L’âme païenne dévoile toute sa laideur dans ce seul mot. + + +III + +Le BATON joue un rôle important chez les nègres. «Avez-vous à gouverner +des animaux, dit avec humour l’auteur des _Loisirs d’un banni_ (A. V. +Arnault)--armez-vous d’un morceau de bois rond, plus court qu’une +perche, moins mince qu’une baguette, moins gros qu’une bûche... et vous +voilà pasteur, roi, général ou tambour-major, suivant l’espèce de bêtes +que vous avez à conduire, suivant que vous serez à la tête d’une troupe +ou à la queue d’un troupeau. + +«Sceptre, houlette, bâton de commandement, bâton doré ou non doré, tout +cela n’est que du bois et du même bois.» + +Le _Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle_ dit, au mot _Bâton_: +«L’histoire philosophique de l’humanité tiendrait, au besoin, dans cet +article.» Nous ne saurions trouver étranges les détails qui vont suivre, +à moins d’oublier notre propre histoire et nos usages. + +Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nègres en font la +personnification de la force matérielle: _Chango_ signifie étourdir par +un choc violent (_chan_, frapper violemment;--_go_, stupéfier). A cette +personnification de la force physique, comme à l’Hercule des anciens, on +donne, pour symbole et pour arme, une massue, un casse-tête en bois +très-dur, un bâton appelé _otché_. + +Ce n’est pas le seul usage religieux du bâton. Les nègres placent des +bâtons sacrés à l’entrée de leurs cases; ils commettent la garde de la +maison à cette espèce de dieux lares;--les prêtres se livrent à la +divination par l’inspection de petits bâtonnets qu’ils lancent à +terre;--des bâtonnets rentrent dans la confection des _ondés_ ou +amulettes que les païens portent sur eux;--enfin, les féticheurs ont un +bâton pastoral se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un +ou deux chiffons en forme de glands; leur superstition attache sans +doute une vertu particulière à ces morceaux d’étoffe. + +Dans l’ordre civil, le bâton est un insigne d’autorité. M. Auguste +Laforet, auteur d’une monographie fort intéressante du _bâton_, explique +comment il l’est devenu. «Dans les temps les plus reculés, dit-il, les +chefs des premières agrégations d’hommes furent les vieillards, les +patriarches auxquels leur grand âge imposait, pour soutenir leurs pas +chancelants, la nécessité d’un appui, _d’un bâton, qui devient +naturellement l’attribut de leur autorité paternelle_... Lorsque, par +suite de la transformation des familles en tribus, et des tribus en +nations, l’autorité des chefs dut changer de caractère, et de paternelle +devint politique;--lorsque se fit sentir le besoin de se défendre contre +ses voisins, et l’ambition de les attaquer, alors l’insigne de la +puissance souveraine changea aussi: ce fut une lance, _toujours un +bâton, mais un bâton garni de fer, une arme enfin non moins qu’un +attribut et un signe de commandement_.» + +La dignité et l’autorité du roi et des chefs s’attachent au bâton et le +suivent partout: on doit au bâton le respect et les honneurs qui sont +dus au maître du bâton. Ainsi les sujets se prosternent devant le bâton +royal comme devant le roi lui-même. En voyage, et lorsqu’ils sortent la +nuit, le roi et les chefs ont un bâton pour se défendre: celui-là est +garni d’anneaux de fer à l’un des bouts; quelquefois c’est une lance. + +Ils ont en outre le bâton de cérémonie et de commandement qu’ils +remettent entre les mains des messagers chargés de traiter une affaire +en leur nom. + +Les personnages marquants du pays, les Européens et les négociants se +servent du bâton dans les rapports journaliers, pour se faire +représenter auprès des autorités ou de toute autre personne. Du reste, +cet objet n’a pas de forme rigoureusement déterminée. + +Nous empruntons à l’ouvrage de M. Laforet signalé plus haut des notes de +M. Rouland, ancien agent de commerce au Dahomey: + +«On a généralement plusieurs bâtons, tout au moins trois, savoir: + +«Le bâton officiel, pour les cérémonies d’apparat, les négociations, les +grandes circonstances; + +«Le bâton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires avec les +autorités locales; + +«Enfin, le bâton amical, d’un caractère purement privé, pour les +communications personnelles et intimes. + +«Tout message d’un blanc à un chef noir, et réciproquement, quelles +qu’en soient la nature et l’importance, n’a jamais lieu sans être +accompagné de l’un de ces trois bâtons, porté par un _moce_ ou +interprète. + +«Le bâton accompagne de même, en toute circonstance, les communications, +officielles ou non, que les gens du pays s’envoient entre eux. + +«La personne à qui un bâton est adressé le prend dans la main pour +écouter le message; elle ne le rend au moce que le jour et au moment où +elle est en mesure de donner la réponse. + +«La réception d’un bâton du roi de Dahomé donne lieu au cérémonial +suivant. Le bâton est porté par un cabécère attaché à la personne du +roi, et qui est escorté d’_agôli-gans_ (gardes du palais). A l’entrée du +cortége, on se lève, tête nue; on retire avec précaution les deux ou +trois fourreaux d’étoffes qui recouvrent le bâton royal; alors le +cabécère et sa suite se prosternent le visage dans la poussière. Dans +cette attitude, l’assistance écoute le message royal. Tout le monde se +relève ensuite, et le destinataire qui avait tenu constamment une main +sur le bâton, le prend et le garde jusqu’au jour qu’il fixe au cabécère +pour donner sa réponse au roi. + +«On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries de faux bâtons; +mais il est très-facile de déjouer la ruse, et le noir qui s’en rend +coupable est passible d’un châtiment sévère. Il pourrait même être puni +de mort, si un sentiment d’humanité ne portait les Européens à garder le +silence sur ces tentatives de fraude. + +«Les bâtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à la capitale, Abômé, +à trois journées dans l’intérieur. Introduit devant le roi, le moce se +prosterne la tête contre terre, la baise par trois fois, découvre le +bâton, le donne au roi et énonce le but de sa mission. La réponse est +toujours remise à plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bâton +est logé et traité à la résidence royale. + +«En résumé, le bâton, à la côte des Esclaves, a un caractère presque +sacré; ce qui s’explique d’autant mieux, que, dans ces pays éloignés, +privés de routes et de toute correspondance postale, il ne peut exister +d’autres moyens de transmettre sûrement les communications. + +«A l’ouest du Dahomé, les distances entre les localités sont encore plus +grandes; aussi le bâton est-il d’un usage plus répandu. C’est au point +que les agents de factorerie ont la précaution de faire reconnaître un +certain nombre de bâtons, afin que leurs expéditions soient toujours +accompagnées d’un bâton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise. + +«Le seul endroit où l’emploi du bâton tende à diminuer, c’est Lagos. Ce +point est au pouvoir des Anglais; il est de plus en plus envahi par +l’élément européen, et la densité de la population y rend les relations +plus faciles qu’ailleurs. Cependant, dans leurs rapports entre eux, les +noirs de ce pays restent fidèles à la coutume du bâton, et le vieux +Kosioko, roi dépossédé de Lagos, se passe de temps à autre l’innocente +fantaisie d’envoyer son royal bâton aux personnes auxquelles il veut +donner une marque de distinction. Deux anecdotes, d’un caractère bien +différent, donneront une idée de l’importance du bâton à la côte +occidentale d’Afrique. + +«La partie de la côte située immédiatement à l’ouest du Dahomé est +habitée par une foule de petites tribus indépendantes, qui se livrent +fréquemment à des actes d’exaction et de pillage. + +«Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu dans le pays, avait +expédié une embarcation de marchandises par lagune. Comme d’habitude, le +chef de la pirogue était porteur du bâton de l’agent. La pirogue fut +attaquée par des indigènes appartenant à une petite tribu riveraine. On +pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés et +maltraités. + +«A cette nouvelle, l’agent de la factorerie s’empressa de demander +justice aux chefs d’une tribu voisine qui, par sa puissance et sa +situation, était souvent appelé à régler ces sortes de conflits. Amenés +devant un Conseil de vieillards, les délinquants exposèrent qu’un de +leurs membres avait subi un traitement indigne de la part de l’agent qui +dirigeait précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant que +cette factorerie eût changé de chef, ils n’avaient fait qu’user d’un +droit légitime en se vengeant, sur les marchandises et le personnel de +la factorerie, d’un acte coupable qui ne devait pas rester impuni. Les +vieillards donnèrent droit à la tribu, et, tout en plaignant l’agent de +Grand-Popo d’avoir à supporter les conséquences d’une faute commise par +son prédécesseur, le Conseil légitima la prise des marchandises. + +«On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la pirogue +dévalisée, l’agent apprit que, dans la bagarre, un assaillant s’était +emparé du bâton et l’avait brisé en morceaux. Aussitôt le Conseil se +remet en séance, et, sous le coup d’une indignation profonde, la tribu +est condamnée, non-seulement à la restitution des marchandises volées, +mais encore à rechercher les débris du bâton et à les rapporter +solennellement à la factorerie. De plus, faculté est donnée à l’agent de +faire arrêter, comme otage, tout individu de la tribu qu’il rencontrera, +et cela pendant six mois. + +«Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement +français avait eu la bonne inspiration d’accorder un protectorat au roi +de Porto-Novo. Très-peuplé et très-fertile, cet État excitait depuis +longtemps la convoitise des Anglais, établis tout près de là, à Lagos. +C’était pour résister aux empiétements de ses ambitieux voisins que le +roi avait sollicité la protection de notre pays. + +«On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. Deux +avisos de guerre français, ancrés, l’un devant Kotonou, sur le rivage de +la mer, l’autre à Porto-Novo même, dans l’intérieur de la rivière Osa, +garantissaient la sécurité du pays et favorisaient, par leur seule +présence, le libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était +malsain, et le séjour pour nos marins n’était pas des plus agréables. +Cela ne fut pas étranger à l’abandon par la France de ce protectorat si +utile. Un malheureux incident, dont le bâton fut la cause, amena la +rupture. + +«Le commandant français avait pour moce un noir de Lagos, fils de +l’ex-roi Kosioko. Celui-ci était l’ennemi juré du roi de Porto-Novo, +Mécpon. Un jour que ce moce parut devant Mécpon, avec le bâton du +commandant, son maître, il fit preuve d’un manque de respect si évident +que le roi, oubliant toute mesure, arracha le bâton des mains du moce et +le lui cassa sur la tête. + +«Inutile de décrire l’émotion qui se répandit dans le pays, à la +nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi n’avait voulu que châtier +l’arrogance d’un jeune homme, fils de son ennemi, qui s’était prévalu de +sa qualité d’ambassadeur pour le narguer. Mais le commandant français +jugea que l’honneur national avait subi un outrage dont il réclama +sur-le-champ réparation, menaçant d’user de représailles en cas de +refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à tout, et l’on vit le roi, +le roi à qui des lois anciennes et respectées défendent de sortir de sa +demeure,--se rendre à bord du bâtiment français pour offrir ses excuses +au commandant. + +«Par suite de la fâcheuse disposition de nos marins à ce moment, +l’affaire, on le voit, fut conduite avec une extrême rigueur. On s’en +ressentit tellement de part et d’autre que, d’après les rapports qui lui +furent adressés sur cet incident, l’amiral commandant les forces navales +à la côte occidentale d’Afrique ordonna l’abandon immédiat du +protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l’occasion de voir +l’influence de la France s’établir dans ces parages.» + +Le noir de la côte des Esclaves emploie le bâton comme carte de visite, +pour saluer ses amis; il en fait une lettre de créance pour recommander +ses délégués, le remet à son fondé de pouvoir comme titre authentique de +sa procuration; au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le bâton +vaut plus qu’une signature: il en tient lieu, et, de plus, il est la +personnification de celui qui l’a remis. A la signature on accorde une +autorité morale que l’on peut souvent contester; au bâton on est obligé +en tout cas d’accorder les marques extérieures de respect que l’on doit +à la personne du maître. + + +IV + +La DIVISION DU TEMPS ayant son importance dans les relations sociales, +nous en dirons un mot. Les nègres de la côte des Esclaves distinguent +les saisons par les variations atmosphériques et par les travaux +agricoles propres à chaque époque; mais ils n’ont pas un jour ou un mois +désigné pour être le premier de l’année. Les fêtes annuelles revenant +dans les mêmes saisons servent de base à leurs calculs, lorsqu’ils +veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement. + +Ne demandez pas à un noir son âge ou celui de ses enfants; il vous +répondra, _de peur de vous fâcher par son silence_; mais il vous +répondra sans discernement, et raisonnera de son âge comme il +raisonnerait de l’époque antédiluvienne. Demandez-lui s’il a vingt ans, +trente ans: il vous accordera l’affirmation ou la négative, selon qu’il +croira l’une ou l’autre plus conforme à votre idée. + +En janvier 1866, à bord d’un steamer anglais, je fus accosté par un +noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue nationale. «Bonjour, +moussieu, me dit-il; toi Français?» A mon affirmation, il répliqua +vivement: «Et moi aussi.» La réplique me surprit: je savais bien que les +indigènes de notre colonie du Sénégal sont noirs, toutefois je n’avais +jamais fait attention à cette circonstance qu’ils sont _mes +compatriotes_ et que j’ai des _compatriotes noirs_, par conséquent. + +Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de vingt-cinq ans +environ. Il me raconta que natif de Gorée, il avait étudié le français +dans cette ville; qu’il était parti du Sénégal à l’âge de seize ans; +qu’il avait passé dix ans à bord de navires français, cinq ans au Gabon, +huit ans sur des vaisseaux anglais, quatre ans à Fernando-Po. Il ajouta +qu’il avait séjourné encore dernièrement chez lui une quinzaine +d’années. Tout cela donnait un total exorbitant. «Quel âge as-tu donc?» +lui dis-je, en m’efforçant de contenir un sourire moqueur.--«Dix-huit +ans», dit mon interlocuteur avec assurance. Je n’y tins plus: l’ironie +se trahit sur ma physionomie. Le noir sourit et dit: «Vois-tu, moussieu, +nègre ne compte pas les ans; si nègre dit son âge, ne crois pas lui; lui +ne sait pas.» Il me répondit avec une si grande bonhomie qu’il eût pu +donner des points au savetier de La Fontaine disant: + + Par an? Ma foi, monsieur, ce n’est point ma manière + De compter de la sorte. + +Au lieu de demander au noir quel âge il a, demandez-lui quand il est né: +vous obtiendrez une réponse plus nette et plus sûre; il vous dira qu’il +est né à l’époque où s’accomplit tel ou tel événement, quand on planta +cet arbre... etc., etc. Souvent même, son nom sera une réponse: au +Dahomey, par exemple, les enfants nés à l’époque de la destruction de +_Chagga_ reçurent le nom de cette ville. + +Les fêtes annuelles sont appelées _odoun_ chez les Nagos; ce nom désigne +aussi la période d’un an qui doit ramener ces fêtes. De même _ossé_ +signifie jour férié et semaine ou période septenaire, qui ramène ce +jour. Quand on a besoin de préciser le sens de ces deux mots, on les +fait précéder du mot _ijo_, jour, afin de déterminer le jour férié et le +jour de la fête. + +Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine; les Nagos n’en +ont point, à moins qu’ils ne les empruntent aux Malais. Le mot _ochou_, +lune, désigne le mois lunaire. On compte par mois lunaires; seulement +ces mois n’ont pas un nom particulier qui les distingue. A Agoué, les +féticheuses annoncent la nouvelle lune par des promenades et des chants +à travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces cris et ces +chants, on vous répondra: «_Les danwés cherchent la lune._» + +La division du jour et de la nuit en un certain nombre d’heures n’est +point connue: on détermine les heures du jour par la position du soleil, +celles de la nuit par le chant du coq. Le jour, on dit: Quand le soleil +était ou quand il sera à tel point; quand le jour commence à luire; +quand le soleil est au zénith... Les jours étant d’égale durée à toutes +les époques de l’année, dans ces régions, cette manière de désigner +l’heure ne manque pas d’exactitude, attendu que le soleil, dans toutes +les saisons, à la même heure, est à peu près au même point. + +Le chant du coq marque les heures de la nuit: + +1er chant du coq, _akouko-chiwadjou_;--2e chant du coq, _adadji, +adadjiwa_; chant qui précède immédiatement le lever du soleil, _oféré, +ofé_. + + + + +CHAPITRE VI + +PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES. + + +Quand Dieu créa l’homme, il le plaça au milieu des délices du paradis. +Dégradé par le péché, condamné aux privations, à la douleur physique et +à la souffrance morale, l’homme cherche toujours le plaisir, parce que +le plaisir est l’avant-goût du bonheur céleste pour lequel il est créé. +Tous les hommes poursuivent le plaisir; s’ils ne vivent pas dans un +accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir dans les +mêmes choses: l’un aime l’argent, l’autre se plaît à le dépenser; +celui-ci recherche les douceurs de l’oisiveté, celui-là les transports +de la joie. + +Donc, pour bien connaître un individu, il faut savoir où il cherche son +plaisir. Étudions nos nègres à ce point de vue: voyons-les dans la joie, +dans le jeu et dans les fêtes. + +Le nègre se plaît à entretenir des relations amicales et suivies avec +ses semblables; il confesse dans ses adages «qu’il ne dit jamais «à +demain» à son voisin» d’une façon absolue: c’est-à-dire que le moindre +motif le fera courir encore chez lui. «On ne peut vivre sous le même +toit sans se parler, dit-il; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne +sauraient s’empêcher de sympathiser, s’ils se rencontrent.» Il méprise +ceux qui fuient la société: «Après avoir mangé, la chèvre rentre à la +maison; après avoir mangé, la brebis rentre à la maison; le porc mange +et ne rentre pas: c’est pour cela qu’il est si méprisable.» + +Que si le nègre aime les réunions nombreuses et les repas en commun, +c’est pour l’agrément qu’il trouve dans le commerce avec ses semblables. +Il le déclare lui-même: «Nous allons avec nos amis manger l’_éfo_ chez +les autres, afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de +nourriture chez nous.--Malgré le nombre considérable des absents, on ne +regrette que l’absence de celui qui réjouit la société.» + +Dans les réunions, on s’amuse aux jeux d’esprit: proposer et deviner des +énigmes est un divertissement cher aux nègres, même aux enfants; ils se +livrent des heures entières à ces badinages spirituels. Ils ont des +énigmes fort bien réussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la _pirogue_: +«Je suis longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive +jamais au marché.» + +Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles propres à +égayer les longues méridiennes et les soirées plus longues encore; elles +offrent même beaucoup moins d’intérêt que les _alos_, récits +allégoriques et populaires qui circulent de bouche en bouche. Les _alos_ +constituent la littérature des nègres: l’_akpalo_ ou conteur d’_alos_ +est recherché dans les cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de +ces conteurs se font un métier de débiter des contes: on les nomme pour +cela _akpalo kpatita_. Il ne faut pas confondre l’_akpalo_ avec +l’_ologbo_. Celui-ci se tient à la cour pour raconter la légende des +ancêtres du roi; tandis que le premier est un véritable rapsode, allant +de ville en ville, de cercle en cercle. + +Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement ordinaire dont le +rapsode se sert pour agrémenter son récit. «L’_ogidigbo_», dit un adage +dont l’harmonie imitative ne peut se rendre dans la traduction, +«l’_ogidigbo_ l’emporte sur tous les autres tam-tams: si une parabole +est rendue sur l’_ogidigbo_, celui qui saisit le mouvement se met à +danser: _Vieillis, Ajagbo, vieillis; ô roi, vieillis, puissé-je vieillir +aussi!_» Ces dernières paroles, que nous avons soulignées, se chantent +en battant le tam-tam; elles sont là moins pour le sens que pour marquer +la mesure; nous le répétons: elles ont en nago une harmonie que la +traduction ne peut rendre: «GBO, AJAGBO; GBO, OBBA, GBO; KI ÉMI KI O SI +GBO.» Prononcé vite et en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé +à la danse par l’_ogidigbo_. + +Le chant, le tam-tam et la danse concourent à rendre les _alos_ fort +attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs, le rapsode annonce +qu’il va commencer: «_Alo!_» s’écrie-t-il, et tous de répondre avec +vivacité: «_Alo!_» L’_akpalo_ annonce alors le sujet d’une manière +vague, disant simplement qui sera le héros de son récit: «_Alo mi +DA-FIRI-GBAGBO l’éri_... Mon alo a trait à...» Cette manière d’annoncer +le sujet est plus singulière que compréhensible; et pourtant il est rare +que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible «_da +firi-gbagbo_». + +Le conteur entre aussitôt en matière. Écoutons-le: + +«Mon conte a trait à tous les animaux. + +«Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblèrent pour danser: +«Allons, dansons», se dirent-ils. + +«Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam; l’éléphant est +aussi malhabile. Lorsque l’éléphant essaye, il fait preuve d’une insigne +maladresse. On danse toujours. Voici venir l’oiseau appelé _liri_; il se +juche sur le tam-tam, il bat ainsi: + + Tinlégué-Tinlégué + Tingué-ti-ooun! + +«L’éléphant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer: + + Tinlégué-Tinlégué + Tingué-ti-ooun! + +«Le daim bat, il ne sait s’en tirer: + + Tinlégué-Tinlégué + Tingué-ti-ooun! + +«Le buffle bat, il ne sait s’en tirer: + + Tinlégué-Tinlégué + Tingué-ti-ooun! + +«L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient: «Qui donc nous +raille ainsi?» Et ils courent sus à l’oiseau, qui s’enfuit. + +«Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, saute sur +l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux voulurent savoir +ce qu’était devenu l’oiseau: «Je m’en suis léché les lèvres», repartit +le chat.--«Ce voleur! répliquèrent les animaux; il volera toujours +jusqu’à ce qu’il en meure.»--Et le chat répétait: «Gnaou! gnaou!» + +Tels sont les alos. Le nègre se passionne d’autant plus, en les +entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme auquel il est +toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam sans tressaillir de +joie; aussi, jamais il n’y a de fête sans tam-tam. C’est l’instrument +national. Il prend des formes et des grandeurs diverses; il varie depuis +le tout petit tam-tam placé comme ex-voto auprès des idoles, jusqu’au +tam-tam énorme qui ne paraît qu’aux grandes solennités. Ce dernier, gros +et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, telles que les +font les indigènes. Il n’a rien de notre grosse caisse, quoiqu’il en +tienne lieu, à certain point de vue. Il s’appelle le _gbédou_: on le +rencontre dans les cours intérieures du palais, dans la case des grands +cabécères, auprès de certains temples. On s’en sert dans les +réjouissances publiques, dans les fêtes religieuses et dans les +funérailles des personnes de distinction. A chaque fête on répand du +sang des victimes sur les symboliques images qui ornent le _gbédou_ +(têtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.): «On les arrose aussi +d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre de plumes des poules +offertes en sacrifice. C’est un objet qui devient hideux et repoussant; +quand les féticheurs, les yeux hagards et injectés de sang, viennent en +tirer des sons caverneux, vous croiriez assister à une fête satanique; +l’âme est sous l’impression d’une mystérieuse terreur.» (Courdioux.) + +Signalons en outre le _kosso_, l’_agbé_, le _gangan_, l’_ogboun_... Le +joueur assied l’_akpinti_ à terre entre ses jambes; il tient le _gbata_ +sur ses genoux et le frappe des deux côtés. Le _doundoun_ est chargé de +grelots; le _dchéckéré_ se manie comme le tambour appelé tambour de +basque: on l’agite et l’on glisse le pouce sur la peau. + +Le tam-tam des nègres n’est point comme celui des Indiens et des +Chinois: ce n’est pas un simple plateau de métal, c’est un tronc d’arbre +ou une branche creusés et couverts d’une peau à une ou aux deux +extrémités. La peau frappée à l’aide d’une baguette produit un son à peu +près uniforme. Les mélodies du tam-tam ne diffèrent guère que par la +mesure et la cadence; toutefois chaque espèce de tam-tam a son rhythme +particulier; chacun imprime à la danse un mouvement qui lui est propre. +Aussi dit-on: _danser le gbata, danser le doundoun, danser le gangan_... +Le _kalara_ est le mouvement le plus accéléré. + +_Ilou_, nom générique désignant tous les tam-tams en général, a pour +racine le verbe _lou_, frapper. On frappe sur cette peau retentissante; +on frappe, on frappe toujours: tant et si fort que le tympan de +l’oreille en est brisé. Néanmoins tout ce bruit n’est pas sans avoir une +certaine harmonie passionnée, délirante. + +Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le soldat nègre a un +culte semblable à celui que nos soldats professent pour le drapeau de +leur corps. Le tam-tam de guerre enlevé à l’ennemi est un trophée +glorieux que le vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est +orné de crânes humains. + +Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de musiciens qui les +honorent du bruit assourdissant de leurs instruments. Les musiciens font +à qui mieux mieux pour augmenter le vacarme: ils frappent à coups +redoublés sur les tam-tams; ils font rendre à leurs fifres leurs sons +les plus criards; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes +qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis produit +par la grenaille de fer agitée dans une gourde. Cette musique sauvage ne +saurait être riche qu’en discords. + +Les enfants relient par une petite ficelle de 8 à 10 centimètres deux +graines creuses dans lesquelles ils ont mis de la grenaille de fer; ils +frappent ces deux graines l’une contre l’autre en cadence, comme on fait +avec des castagnettes. + +La clochette de fer est employée par les féticheurs; le crieur public +s’en sert lorsqu’il annonce les volontés du roi. + +Le _dourou_ est peu répandu sur la côte. C’est une espèce de mandoline, +composée d’une calebasse recouverte d’une peau, et d’un manche sur +lequel sont tendus des filaments de palmier, ou de longs crins. Le son, +frêle et nasillard, ne manque ni de piquant, ni d’originalité. J’ai vu +quelquefois jouer du _dourou_ avec un archet. Les proverbes nagos nous +apprennent combien les nègres aiment la musique du _dourou_, et combien +ils sont passionnés pour la danse: «Vous n’avez pas encore entendu +résonner le _dourou_, et déjà vous dansez gaiement», dit un de ces +proverbes. + +La danse des nègres se fait remarquer par une mimique érotique analogue +au zambacueca des créoles; la passion s’y exalte souvent jusqu’au +paroxysme. Dès qu’il se livre à cet amusement chéri, le noir ne se +possède plus: ses pieds, ses jambes, ses bras, sa tête, tout en lui +entre en mouvement; ses épaules semblent se disloquer, ses coudes se +touchent; il crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la +poitrine; il se livre à des contorsions effrénées où l’impudeur +s’affiche souvent sans retenue. Les deux sexes participent généralement +aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en groupe ou par +essaims. Les hommes seuls exécutent les danses de guerre; ils dansent en +faisant la parade; ils font des décharges de mousqueterie et brandissent +le sabre en dansant; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la +surprise, la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant, +reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air. + +On voit des danseurs de profession aller de case en case, de village en +village, et se donner en spectacle. Les spectateurs battent des mains +pour accompagner la musique et le chant. + +Outre la musique et la danse, les nègres aiment les processions +pompeuses et les festins. Les musulmans célèbrent de cette manière les +fêtes prescrites; les Minas font de grandes réjouissances à l’occasion +de la récolte des ignames. Hélas! pourquoi faut-il donner le nom de +fêtes aux dégoûtantes orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces +réjouissances? + +Les époques des fêtes rappellent ordinairement des idées religieuses: +ainsi l’on célèbre la nouvelle lune, les fétiches... Les prêtres ont des +chants et des danses d’une monotonie fatigante. Les jeunes filles +enrôlées dans la féticherie répètent, durant de longues heures, en +refrain, sur deux tons différents, ces deux exclamations: «AH! HAN!» +Puis elles poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer +celui de «KYRIE». Ce cri revient souvent. + +On célèbre les couronnements, les victoires, les funérailles, les +anniversaires des morts... Dans toutes ces fêtes, du reste, la musique, +le chant, la danse, les libations et les festins constituent les +principaux divertissements. On y prodigue la poudre en fusillades +nombreuses. Je ne dirai rien ici des réjouissances sanglantes et +inhumaines qui souillent la fête des coutumes, célébrée annuellement au +Dahomey. Toutefois je laisse la parole à M. Lafitte[26], pour nous +raconter comment on se comporta dans une simple parade qui eut lieu à +Wydah, durant son séjour dans cette ville. Gréré, roi de Dahomey, +préparait une expédition contre Abéokouta, la ville inexpugnable des +Egbas. «Mais, avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le +comble à sa gloire, il était nécessaire, croyait-il, d’éblouir les +blancs de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, et +par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la dernière expédition. +De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait sur tout le littoral et +porterait la terreur jusque dans Abéokouta... + + [26] _Le Dahomey_, page 133. + +«... Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays que des +merveilles dont Wydah allait être le théâtre. Les blancs, convoqués par +invitation royale, devaient ajouter par leur présence aux splendeurs de +la fête... + +«Vers dix heures du matin, les sons d’une musique infernale, les cris et +les hurlements d’une foule en délire, nous annoncèrent que le premier +point du programme, le défilé, était en voie d’exécution. + +«A onze heures, la tête du cortége défilait sur la place du fort +portugais: c’étaient des femmes vêtues de pagnes neufs, marchant une à +une et portant, posée sur leurs cheveux crépus, une bouteille de _gin_: +elles longèrent l’extrémité de la place et se rangèrent en cercle. +D’autres femmes suivaient, chargées d’objets divers capturés sur +l’ennemi; elles formèrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une +multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur avais jamais +vu; ils se placèrent devant les femmes et mirent leurs fusils au repos. +Un grand nombre de nègres de tout âge, de tout sexe, les mains derrière +le dos, venaient après. Ces malheureux, libres il y a quelques jours, +rehaussaient la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant un sort +plus cruel. Leur figure défaite et empreinte d’une morne résignation +faisait mal à voir; un long jeûne avait épuisé leurs forces, et la +maigreur de leur corps était à peine cachée par des haillons souillés de +sang et de boue. De temps à autre, ils regardaient d’un œil hébété ce +qui se passait autour d’eux; le plus souvent leurs regards se portaient +vers la terre et y restaient fixement attachés. + +«Le défilé continuait toujours, et bientôt il ne resta plus qu’un petit +espace libre au milieu de la place. + +«Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient en laisse; ces +chevaux avaient appartenu aux chefs d’un village détruit. Les têtes de +ces chefs, exécutés quelques jours auparavant, en présence du roi, +étaient fixées au bout de longues perches que les porteurs agitaient à +tout instant. Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées +planaient au-dessus de la foule; quatre ou cinq, plus féroces, rasaient +les têtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris poussés par la +populace, que pour revenir encore. La musique, qu’on entendait déjà +depuis longtemps, fit enfin son apparition, et avec elle se montrèrent +le méhou, les grands cabécères venus d’Agbomé, le prince Schoundaton, le +yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nègres du vulgaire occupaient +les rues adjacentes. Un hourra formidable s’éleva au milieu de la foule, +et l’exhibition prit un caractère nouveau. + +«Jusque-là chacun était resté immobile à son poste; mais alors +commencèrent les danses extravagantes mêlées de clameurs sinistres. Les +captifs, enchaînés, qui pouvaient à peine se mouvoir, furent forcés de +prendre part au mouvement général; leurs gardiens brandissaient +au-dessus de leurs têtes des coutelas énormes, des massues armées de +pointes de fer. + +«Cette scène infernale, à laquelle la fatigue des acteurs mit seule un +terme, dura près d’une heure.» + +Laissons maintenant M. Courdioux nous décrire une fête fétiche. Lui +aussi raconte ce qu’il a vu et entendu; écoutons-le: + +«Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, un +caractère de fête populaire; les nègres y accourent de plusieurs lieues +à la ronde. Chaque idole a son _azâ-dahô_ (jour de fête). Les cérémonies +en sont réglées par les féticheurs. Trois choses sont indispensables: un +sacrifice, de copieuses libations et des danses interminables. On se +réunit sur la place qui existe toujours à côté des principaux temples. +Tout se passe en plein air. + +«Le grand _voduno_ asperge d’eau lustrale l’idole et la foule. La +victime est amenée: tantôt un mouton, tantôt des poules ou des pigeons, +tantôt une chèvre ou un bouc, plus rarement un bœuf. Le sang humain ne +coule plus guère qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hélas! qui +pourrait compter les victimes humaines offertes encore actuellement en +public ou en secret, dans les palais des rois et des princes du Dahomé +et de Porto-Novo? + +«Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par intervalles les +péripéties du sacrifice. Cependant la foule demeure grave, silencieuse +et recueillie. De temps en temps quelques _hou! hou!_ prononcés en +frappant de la main sur la bouche, sont un indice pour le voduno que +tous les assistants lui sont unis d’esprit et de cœur. D’immenses _hou! +hou! hou!_ saluent le moment où le féticheur répand le sang sur la tête +de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois les assistants. + +«On prépare ensuite les chaudières pour y cuire les chairs de la +victime. Lorsqu’on a transformé tous ces débris en une sorte de ragoût, +chacun peut en avoir une part. Un Brésilien se crut obligé, un jour, à +la cour du roi de Dahomé, de goûter (il me le raconta avec horreur) à un +brouet de haricots au sang humain. + +«Bientôt le tafia remplit les calebasses et met la joie et l’animation +dans tous les cœurs. Aux premiers sons du tam-tam, tous trépignent, tous +sont prêts, et la danse commence pour finir quelquefois huit jours plus +tard. Quelques tam-tams et le bruit de centaines de mains se frappant la +poitrine en cadence tiennent lieu d’orchestre. + +«Il y a quelques années, j’ai été témoin d’une danse sacrée vraiment +diabolique. C’était à Agoussa, village situé en face de Porto-Novo sur +la rive opposée de la lagune Osa. Je passais dans les épaisses forêts de +palmiers qui couvrent tout ce pays. Tout à coup, la voix ronflante, mais +sourde et précipitée, d’un énorme tam-tam se fit entendre à travers les +arbres. Un élève de la mission qui m’accompagnait me dit: + +«--Père, les gens d’Agoussa célèbrent une fête en l’honneur du démon; +ils ont la réputation d’être de grands adorateurs du diable. On raconte +toutes sortes d’horreurs de leurs cérémonies. + +«--Allons de ce côté-là, lui dis-je; je tiens à en juger par moi-même. + +«--Non, non, Père, s’écria l’enfant; ces gens-là sont méchants, surtout +quand ils sont sous l’influence de leur mauvais esprit; n’y allez pas, +ils vous maltraiteront. + +«--N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi. Suis-moi et +avançons avec prudence. + +«Bientôt nous vîmes une éclaircie dans la forêt, du côté où le tam-tam +continuait à se faire entendre de plus en plus distinctement. Nous +étions sur le bord d’une clairière. Un grand arbre, un bombax de Guinée, +en ombrageait une partie. A la lisière du bois, du côté opposé où nous +nous trouvions, était adossé un vieux temple fétiche.--Voilà la maison +du diable, s’écria mon petit nègre; ne nous montrons pas. + +«On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nègres et de négresses +exécutaient une ronde devant l’image de Satan, un gros fétiche accroupi +à l’entrée du temple, et tout rougi du sang qu’on venait de répandre en +son honneur. Ils se suivaient les uns derrière les autres, sans mot +dire, le corps penché du côté gauche et les bras pendants. L’eau +ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraître comme huilés. +Leurs yeux étaient rouges, leurs visages contractés et empreints d’un +ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi depuis des heures et +peut-être depuis des jours et des nuits. Je fus pris d’un profond +sentiment de pitié, et, levant les mains au ciel, je demandai à Dieu +pardon et miséricorde pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre +compte du danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je +m’avançai de quelques pas sur la place, mon petit nègre demeurant en +arrière. + +«Dès qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit entendre, le tam-tam +parut hésiter d’abord et se mit bientôt à battre plus fort et plus +rapidement que jamais. La ronde continua avec un redoublement de +vitesse. Un fervent disciple du _legba_ (démon) ne doit s’arrêter qu’à +bout de forces et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou +trois féticheurs se détachèrent du groupe des danseurs et vinrent, avec +un regard menaçant, me signifier de m’éloigner. Ils ne parlaient pas. +Ils se contentaient de me faire des signes expressifs. Ils étaient +possédés; j’eus peur. Toute la troupe des énergumènes fit mine de venir +de mon côté. Je me décidai à m’éloigner, n’ayant rien à faire auprès de +ces pauvres victimes de la rage et de la haine du démon[27].» + + [27] _Missions catholiques_. + +Nous aurons plus tard occasion de parler des _Egoungoun_ et des +_Zambétos_, et des représentations qu’ils donnent afin de réjouir le +public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu de combinaison fort à +la mode à la côte des Esclaves. On trouve ce jeu ou des jeux analogues +chez la plupart des peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom +d’AYO; ailleurs on l’appelle _ouari_; les Fulbés le nomment _ouri_; les +Niam-Niams, _mangala_. D’après Schweinfurth, la Nubie et l’Égypte ont +emprunté le mangala à l’Afrique centrale; ce jeu est connu aussi des +Wolofs et des Mandingues. On le joue habituellement sur une planche +longue et épaisse, dans laquelle sont creusés des trous, disposés sur +deux rangs égaux. Le nombre de trous n’est pas le même partout: le +_tschela_ des Kimbundas en a quarante; le mangala des Niam-Niams, seize, +celui des Nubiens, douze. L’_ayo_ de la côte des Esclaves en a douze +aussi. La partie se joue à deux: les joueurs ont vingt-quatre graines +servant de jetons; ils les distribuent par quatre dans les trous, de +leur côté; puis chacun à son tour prend les jetons d’une case et les +place un à un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans les +cases de son adversaire un ou deux jetons seulement s’en empare, et la +partie continue jusqu’à ce que l’un des deux ait tout pris à l’autre. +Les combinaisons de ce jeu, souvent fort compliquées, exigent une grande +tension d’esprit. + + + + +CHAPITRE VII[28] + +ÉTAT RELIGIEUX. + + [28] Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la _Revue + du Monde catholique_. + + +On dit généralement que le fétichisme est la religion des noirs; le +fétichisme, c’est-à-dire l’adoration des objets naturels, animaux, +plantes, rivières, etc. + +Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels; par +peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se prosternent devant +la créature; mais on a tort de supposer qu’ils ignorent le Créateur. +Nous ne nions pas que ce culte soit grossier, très-grossier; cependant, +il ne nous est pas possible d’admettre qu’il n’y ait dans ce culte que +l’élément grossier. Les noirs ont plus que l’adoration de la matière; on +est injuste à leur égard, lorsque, par légèreté ou parti pris, on en +veut faire une espèce d’_hommes primitifs_ que des transformations +successives ont distingués de l’animal, sans les rendre semblables +encore à l’homme blanc; on est injuste à leur égard lorsqu’on prétend +que leur culte exclut l’idée de Dieu et les tient à genoux devant la +matière pure. + +Ils n’ont pas besoin d’_arriver_ à l’idée de Dieu. Cette idée, ils +l’ont; et, dans leur cœur, un sentiment domine toutes les aspirations: +le sentiment religieux. Cette idée s’est obscurcie; ce sentiment s’est +corrompu; l’esprit a eu ses défaillances, le cœur a eu ses faiblesses; +malgré tout, le noir n’a pu accumuler assez d’erreurs pour faire +disparaître cette idée qui prime toutes les autres dans l’esprit humain; +il n’a pu se dégrader au point de perdre le sentiment religieux. + +Cicéron disait: «Il n’existe pas de peuple, si barbare et si sauvage +qu’on le suppose, qui n’ait la pensée d’un Dieu, quoiqu’il ignore sa +nature[29].» Depuis Cicéron, des peuples, en grand nombre, sont entrés +dans l’histoire, et la parole du philosophe romain est demeurée toujours +vraie. Ce n’est pas en parlant des noirs de la côte des Esclaves qu’on +pourra lui donner un démenti. + + [29] CICÉRON, _De leg._, I, 24. + +Qu’on me permette de citer des observations fort justes de M. Léonce de +la Rallaye[30]: «On se fait d’habitude une idée fausse du paganisme +antique, surtout aux premiers âges du monde. Le paganisme n’a été dans +l’origine _qu’une altération de la vraie doctrine_ révélée de Dieu à +Adam et aux patriarches, altération coupable, sans doute, dans son +principe, puisqu’elle émanait de l’orgueil de l’esprit et de la +faiblesse des sens, mais _qui laissait néanmoins subsister un grand fond +de vérité_. La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en +quelque sorte, de _déplacer_ Dieu et de prétendre voir une vertu divine +résider essentiellement dans des êtres qui n’étaient que de pures +créatures... Mais l’idée même de Dieu demeurait profondément empreinte +dans l’humanité primitive.» + + [30] _Revue du Monde catholique_, 10 juin 1877, p. 677. + +Alors même que «tout était Dieu, si ce n’est Dieu lui-même[31]», on +conserva le souvenir d’«un être au-dessus des autres êtres, Père des +dieux et des hommes... maître des vents et des tempêtes, etc...» +Toujours l’homme adressa ses sacrifices, ses offrandes et sa prière à un +pouvoir supérieur. L’antiquité éleva des temples «_au Dieu inconnu_» que +son esprit dévoyé n’avait pu oublier en entier; et en même temps, elle +imaginait des dieux à sa façon. + + [31] BOSSUET. + +Il a fallu l’orgueil naturaliste de notre époque, l’esprit de révolte +poussé à l’excès, pour qu’on ait follement rêvé de supprimer l’idée de +Dieu. On a voulu chasser Dieu de l’univers, on s’efforce de tout +expliquer sans Dieu. Cependant, comme Dieu est présent partout et que +partout il se manifeste dans ses œuvres, la science ou plutôt +l’_invention_ moderne a dû le remplacer par quelque chose. Après avoir +supprimé d’un trait de plume le sublime récit de la création, elle a +imaginé la sélection naturelle et autres systèmes que Quenstedt +résume[32] en ces termes avec ironie: «Alors grouillaient toutes les +ordures de la vie organique, et la toute-puissance de la terre inerte ne +pouvait se lasser de créer.» + + [32] QUENSTEDT, _Géologie_, I, p. 169. + +Les noirs n’ont pas une théogonie nettement formulée; ils n’ont pas (le +peuple du moins) un corps de doctrine religieuse. Des notions éparses, +des connaissances sans liaison et environnées de mille obscurités +suffisent à ces peuples mous, sans souci d’autre chose que des besoins +et des jouissances du moment. Attachés superstitieusement à de certaines +pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans réfléchir. Quand ils +redoutent les effets de leur infidélité ou de leur négligence, ils +cèdent, inconscients, au besoin de se soumettre au pouvoir supérieur qui +régit tout. Et ils se soumettent à ce pouvoir qu’ils ne se donnent même +pas la peine de définir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte à +la multitude des _orichas_ auxquels ils l’attribuent. + +En théorie, le noir est théiste, _monothéiste_ même, dans ses croyances. +Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement des objets communs et +profanes, mais encore des orichas, qui sont l’objectif de son culte. +Dieu est au-dessus de tout, disent les Nagos; il est créateur, _Eledda_; +roi de gloire, _Oga-Oga_; maître de la bonne terre, _Olodoumayé_; maître +du ciel, _Oloroun_; maître par essence, _Olouwa_. + +_Oloroun_ est l’appellation ordinaire par laquelle on désigne Dieu en +nago; les Djedjis et les Minas le nomment _Maou_. + +Le noir attribue à Dieu ce qui se produit de bien; c’est à lui qu’il le +rapporte. Si un danger grave le menace; s’il est injustement attaqué ou +opprimé, il élève ses regards vers le ciel et il invoque Dieu; il +s’écrie: «_Oloroun! Maou!_» Un proverbe qui a cours parmi les Dahoméens +montre la foi de ces peuples en Dieu et dans sa providence: on dit sous +forme de salutation: «Dieu aide celui qui travaille.» + +Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible sur la +pratique, et le noir vit comme si Dieu ne s’occupait point de lui ou +comme s’il n’existait pas. Semblable aux païens de l’antiquité, aux +Grecs et aux Romains dont parle saint Paul[33], «ayant connu Dieu, ils +ne l’ont point glorifié comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grâces; mais +ils se sont perdus dans leurs pensées, et leur cœur insensé a été +obscurci... Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible contre une +image représentant un homme corruptible, des _oiseaux_, des +_quadrupèdes_ et des _reptiles_. Aussi, Dieu les a livrés aux désirs de +leurs cœurs, à l’impureté, en sorte qu’ils ont déshonoré leur propre +corps en eux-mêmes; eux qui ont transformé la vérité de Dieu en +mensonge, _adoré et servi la créature au lieu_ du Créateur, qui est béni +dans les siècles.» + + [33] _Saint Paul aux Romains_, c. I, ℣ 21 à 25. + +Nous pourrions continuer notre citation; car saint Paul semble avoir eu +les noirs de la côte des Esclaves en vue, quand il traçait le tableau +des égarements de l’antiquité païenne. + +Le noir dit que Dieu est l’auteur de tout bien, et cependant il demande +tout à l’_oricha_: «_Il déplace Dieu_», selon l’expression heureuse de +M. Léonce de la Rallaye. Dans la pratique, il ne voit pas Dieu où il +est, et il le cherche où il n’est pas: dans l’_oricha_ qu’il a fabriqué. +Il estime que Dieu est trop grand pour s’occuper de lui, et qu’il s’est +déchargé sur l’oricha du soin des noirs. _Maître du ciel_, Dieu jouit de +l’abondance et des douceurs du repos, réservant ses faveurs aux blancs. +Que les blancs servent Dieu, cela est naturel. Pour les noirs, ils ne +doivent qu’à l’_oricha_ leurs sacrifices, leurs offrandes et leurs +prières. Dieu le veut ainsi; il dédaigne leurs hommages, et tous leurs +efforts doivent tendre à se rendre l’_oricha_ favorable. + +Ainsi raisonne le noir. + +_Qu’est-ce que l’oricha?_ + +Il importe peu qu’on fasse dériver le mot fétiche de _fictitius_, +artificiel, imaginaire, ou de _fatum_, destin; peu importe que les +blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou telle façon. Nous +voulons savoir comment les noirs eux-mêmes l’entendent. + +Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment _oricha_, +c’est-à-dire, en s’en tenant à l’étymologie, celui qui mérite, _qui voit +le culte_: l’_oricha_ voit le culte, tandis que Dieu y est insensible. +On l’appelle aussi _alayibawi_, celui qui gronde, qui châtie, _qui +malmène_. Dans l’esprit du noir, l’oricha est une puissance, quelle +qu’elle soit, supérieure à l’homme, à laquelle l’homme est soumis. N’en +demandez pas davantage à l’homme du peuple: il ne saurait comprendre +qu’on puisse pousser plus loin ses investigations. Il honore cette +puissance, parce qu’il en attend quelque bienfait, ou bien pour conjurer +sa funeste influence. Donc, il est idolâtre; car «celui-là est idolâtre +qui rend à des images le culte dû à Dieu seul[34]». + + [34] SAINT AUGUSTIN, _De Trinitate_, I. + +Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches: plusieurs sont +déclarés tels par leur nature, comme le serpent fétiche de Wydah, le +caïman à Abomey, etc. Tout objet devient oricha, dès qu’il a reçu la +consécration d’usage: ce bâton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre +le deviennent quand ils sont consacrés. + +Cela veut-il dire que le noir dirige son culte à la matière? que l’objet +matériel est la puissance qu’il adore?--Nullement; l’objet oricha est +pour le noir un objet inerte et vulgaire, tout le temps qu’il est privé +de la consécration d’usage. Seulement, lorsqu’il l’a reçue, il acquiert +une espèce de personnalité: ce qui n’était que terre, ou bois, ou fer... +devient oricha, c’est-à-dire puissance surhumaine. + +En réalité, ce n’est pas la matière pure qui reçoit les hommages du +noir; celui-ci les dirige à un pouvoir supérieur, et l’on ne saurait +dire que la religion des Dahoméens et des Nagos est un véritable +fétichisme tel qu’on le comprend habituellement. «On avait, dit +très-bien M. J. E. Bouche dans le _Contemporain_[35], on avait regardé +le fétichisme comme étant le fond de cette religion; tout, à +l’extérieur, était de nature à le faire croire; on voit les nègres +s’agenouiller devant les caméléons, les statuettes et les arbres, leur +offrir des présents, leur adresser des prières et négliger pour eux le +Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais qui visitèrent la côte +occidentale ne balancèrent pas à traiter de fétichisme une semblable +religion, et ils donnèrent à ses prêtres le nom de féticheurs. A partir +de ce moment, on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs +était le culte de la matière: les voyageurs ne prirent pas la peine +d’examiner la chose de plus près.» + + [35] _Contemporain_, Novembre 1874, page 857. + +Puisque nous voilà avertis de ne point juger par les apparences, +défions-nous de la traduction que les interprètes donnent du mot +_oricha_. Les interprètes noirs visent moins à être exacts qu’à ne pas +mécontenter le blanc, et ils ne se font pas défaut de le flatter par des +interprétations qu’ils savent être de son goût ou du moins dans ses +idées. C’est ainsi qu’ils appellent les orichas des _saints_, sans +savoir ce qu’est un saint. + +Pour le noir, l’oricha n’est pas un intermédiaire, un intercesseur entre +Dieu et l’homme; il est le terme final du culte; c’est à lui que +s’adressent l’offrande et la prière; de lui, et non de Dieu, on attend +ce que l’on demande, quoiqu’on reconnaisse à Dieu le pouvoir de +l’accorder. Tout se termine à l’oricha dans le culte; il y est l’alpha +et l’oméga, le principe d’où tout découle en pratique et la fin à +laquelle s’arrêtent toutes les cérémonies et tous les rites. + +L’oricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les mêmes +traits caractéristiques; Ozanam[36] les résume en deux mots: «C’est +l’aveu des sages du polythéisme, dit-il, que les idoles furent +considérées comme des corps où les puissances supérieures descendaient +quand elles y étaient invitées selon les rites requis[37]. On croyait +les y retenir par la fumée des victimes; elles se nourrissaient de la +graisse dont on arrosait les statues. Quelquefois le prêtre désaltérait +leur soif en leur jetant à pleine coupe le sang... Des hommes +raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à Jupiter les +services que les clients rendent à leur patron; l’un le parfumant, un +autre lui annonçant les visiteurs...» + + [36] OZANAM. _Histoire de la civilisation chrétienne au cinquième + siècle_, Ve leçon. + + [37] «Les païens transforment des pierres, du bois, de grossières + statues en divinités qu’ils y _enferment_ comme dans une prison.» + SAINT JEAN CHRYSOSTOME, _Hom. sur la nativité de Jésus-Christ_. + +Les prêtres sont plus avancés dans leurs mystères et admettent une +espèce de dualisme, non pas dans la création précisément, mais dans le +gouvernement du monde. Plus éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans +l’initiation une idée claire, nette, du démon; ils avouent qu’ils +servent cet archange déchu; que leur religion, en bien des points, est +pure _démonolâtrie_. + +Un jour, je conversais avec un des prêtres les plus influents de Chango +(oricha de la foudre). C’était à Porto-Novo. L’onichango[38] avait dit +«que Dieu a tout créé; qu’il est grand, très-grand; que les blancs ont +raison de le servir, puisqu’il les comble de bienfaits; que les noirs +n’ont rien à en attendre, parce qu’il dédaigne de s’occuper d’eux et +qu’il les a abandonnés à l’oricha.»--L’oricha est-il Dieu? demandai-je à +mon interlocuteur.--Point du tout! me répondit-il; l’oricha, c’est le +démon.--Comment! répliquai-je; tu connais donc le démon?--Le démon! me +dit-il avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par Dieu; il +s’est révolté contre Dieu son créateur, contrariant ses vues et se +plaisant à faire du mal; il est plus faible que Dieu; Dieu est son +supérieur; mais Satan persévère dans sa révolte contre Dieu et ne cesse +de lui résister. Je demandai à mon interlocuteur:--Puisque le démon est +révolté et méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte?--Et +l’onichango:--C’est précisément parce que le démon est méchant qu’il +nous importe de prévenir et de détourner ses coups. Dieu est bon et ne +nous sera point nuisible; mais le démon est terrible par sa malice; il +est bon de le calmer par des présents et de se le rendre favorable par +des sacrifices. En outre, le démon est très-puissant; bien des choses +impossibles à l’homme, il peut les faire, lui; c’est pourquoi nous lui +demandons d’exercer en notre faveur sa puissance surhumaine. + + [38] Onichango, sectateur du Chango, littéralement: celui qui a + Chango. + +Le coupable avoue son crime d’une façon trop nette pour laisser place au +moindre doute: les orichas des noirs, comme les dieux des autres nations +païennes, sont les démons, _omnes dii gentium dæmonia_. (Ps. XCV, 5.) +Les prêtres païens, à la côte des Esclaves, ne l’ignorent pas: ils +adressent un culte direct au démon; ils se courbent volontairement sous +le joug de Satan; Satan est leur maître. + +Le peuple n’a pas des notions aussi claires. Pour lui, le démon est un +des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait douter que la magie joue +un grand rôle dans les pratiques superstitieuses des noirs. Tous sont +unanimes à affirmer que l’oricha, très-souvent, fait des choses que +l’homme ne peut faire et que l’on ne saurait attribuer aux moyens +naturels employés pour les produire. + +Le _nombre des orichas_ n’est pas facile à déterminer. En supposant même +qu’on puisse fixer celui des orichas qui se partagent les honneurs et la +confiance des noirs à un moment donné, rien ne s’oppose à ce que ce +nombre ne varie dans la suite. Donc, nous n’essayerons pas de compter +les orichas, même d’une manière approximative. Burton, qui donne un +chiffre, n’oserait pas, je pense, en garantir l’exactitude. + +Je me bornerai à donner le nom des principaux orichas: je dirai leurs +attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est épars et sans ordre dans +la croyance populaire. + +On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers: celui de prévenir +et de guérir les maladies, aussi bien que celui de les donner; celui de +préserver des accidents et des blessures, comme celui de tuer; le +pouvoir de donner bonne chasse, la victoire dans les combats; celui de +détourner les voleurs, de tromper la vigilance du maître qu’on veut +surprendre ou voler, etc., etc. + +Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas: il y a +l’oricha des fermes ou des champs, des bois, des rivières, de la mer... + +Là où se produit un effet favorable ou contraire, le noir a imaginé, +comme cause, un oricha bon ou mauvais. _Chango_ est celui de la foudre; +_oricha’ko_, celui des champs... et ainsi du reste. Les noirs adorent +des animaux auxquels ils attribuent un pouvoir bienfaisant ou +malfaisant: le serpent, le caïman, l’once, l’_eddoum_, petit singe que +l’on vénère comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres du +corps humain, l’orteil ou gros doigt du pied, et même le membre viril. +Le culte du phallus s’étale avec effronterie. On voit partout l’horrible +instrument que Liber inventa pour servir aux abominables manœuvres de sa +passion: dans les maisons, dans les rues, sur les places publiques. On +le trouve isolé; les phallophores le portent quelquefois avec grande +pompe, dans certaines processions, l’agitent avec ostentation et le +dirigent vers les jeunes filles, au milieu des danses et des éclats de +rire d’une populace sans pudeur. Les noirs sont bien inspirés quand ils +font de cet instrument l’attribut d’_Élegbara_, personnification du +démon. + +Au sommet de l’échelle des orichas, il est facile de distinguer une +_triade sacrée_; Burton, peu suspect de préoccupations religieuses, ne +manque pas de la signaler dans son ouvrage sur Abéokouta. Du reste, +voici un fait qui vient bien à l’appui de ce que nous avançons. + +C’était en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme avancée en âge +et infirme, se voyant rejetée des siens, alla se réfugier à la mission +catholique. Elle élut domicile sous un palmier, ne délogeant que quand +la pluie la forçait à chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors +sous la galerie de l’habitation. Jamais on ne put la décider à +s’installer à l’intérieur dans une chambre de l’hôpital, où les +missionnaires recueillent les infirmes et les malades: la pauvre vieille +était convaincue que l’oricha ne voulait pas qu’elle habitât dans la +maison des blancs. En présence de sa superstitieuse obstination, il +fallut céder et la laisser à la belle étoile sous son palmier. + +Je voulus faire à l’âme de cet hôte singulier le bien que Dieu me +permettait de lui faire, et je chargeai un catéchiste de l’instruire. +Celui-ci faisait de son mieux pour développer les premières vérités de +la religion, lorsqu’il s’entendit apostropher en ces termes: «Tu es bien +jeune pour prétendre m’enseigner des choses de ce genre. Création! +Trinité! Crois-tu que j’ignore ces choses? Et certainement ils étaient +trois qui m’ont créée: _Obbatalla_, _Chango_ et _Ifa_.» + +Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée. + +_Obbatalla_.--Que signifie ce nom d’après son étymologie propre? Veut-il +dire _grand roi_? (_Obba ti nla_, roi qui est grand?) On pourrait le +croire, d’autant mieux qu’on donne à ce même oricha la dénomination de +_oricha-nla_ ou grand oricha. Cela étant, qu’est-ce qui a fait donner ce +titre? Obbatalla est-il une personnification de l’Être suprême? Est-ce +un personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et que +l’on a divinisé, à cause de ses grandes qualités? Je ne donnerai pas +carrière à mon imagination, afin de chercher à expliquer ce que peut +être le grand roi placé à la tête des orichas. + +Une seconde interprétation prête à des digressions qui ne sont pas sans +originalité. Obbatalla signifierait _roi du pagne blanc_. La légende +donne à cet oricha un pagne blanc, et le pagne blanc rentre dans le +costume religieux de ses adeptes. + +Les deux explications précédentes ont leur raison d’être. Cependant, je +crois mieux traduire le nom qui nous occupe en me basant à la fois, et +sur l’étymologie du mot, et sur les attributs de l’oricha auquel on +l’applique. Obbatalla voudrait dire _roi des visions_ (obbat’ala). +Obbatalla pénètre les plus secrets mystères; il rend des oracles, prédit +l’avenir et dévoile les choses cachées. + +C’est cet oricha qui forma le corps du premier homme et qui forme celui +de l’enfant dans le sein de la mère. On lui donne le nom de _alamoréré_, +maître de la bonne terre, parce qu’il forma de terre le corps du premier +homme; et parce que lui-même façonna cette terre, on l’appelle +_oricha-kpokpo_, l’oricha qui pétrit l’argile. + +Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, l’auteur de ces œuvres? +Nullement. Malgré ce qu’on dit de la puissance et des œuvres de ce grand +oricha, on ne cesse pas de le distinguer de Dieu qui, seul, est +_eledda_, créateur, parce que seul il donne à tous l’âme et la vie. + +Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement chômé par les noirs. +Ils consentent difficilement à travailler ce jour-là. Pour les y +décider, en un cas pressant, on est obligé de leur offrir du tafia et un +salaire plus élevé. + +La femme d’Obbatalla est _Iyangba_, dont nous parlerons ailleurs. + +_Chango_.--_Chango_ est le «Jupiter tonans» des Nagos, l’oricha de la +foudre, de la destruction. On l’appelle aussi _Jakouta_, «_jactator +lapidum_». + +Il naquit à _Ifé_[39] d’_Oroun-gan_, midi, et de _Yémodja_, petite +rivière qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils d’_Agandjou_, +l’espace. Il eut deux frères: _Dada_, la nature, son aîné, et _Ogoun_, +son puîné. Ses femmes sont trois rivières: _Oya_, _Osoun_ et _Oba_. + + [39] Voir _Revue du monde catholique_, nº du 25 avril 1877, page 175. + +Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait donner le nom +de roi de Kouso, _obba-Kouso_. Ce qu’on raconte de ses richesses et du +luxe qui éclatait dans son palais dépasse tout ce que l’imagination +aurait pu trouver, si elle ne s’était inspirée des souvenirs d’un autre +pays. Ainsi, on donne à _Obba-Kouso_ un palais de cuivre ou d’or tout +étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc. + +Les onichangos ne tarissent pas d’éloges pour exalter leur oricha. Les +récits que M. J. E. Bouche leur attribue[40] sont loin d’être +imaginaires ou exagérés. «Le premier auquel Dieu donna l’être, dit-il, +fut le saint[41] de la foudre, qui est appelé Chango par les Nagos, et +Khévioso par les Djedjis. Il l’emmena bien haut dans les airs, racontent +les prêtres dans leurs chants, et lui dit:--Laisse la terre à tes pieds +et règne au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que j’ai +créé pour te servir. _Aïdo-Khouédo_ (l’arc-en-ciel), t’apportera les +eaux de l’Océan dans ton céleste séjour... + + [40] _Contemporain_, novembre 1874. + + [41] Qu’on n’oublie pas nos réserves sur ce mot. + +«... Tu seras le maître de la nature, et la terre tremblera devant toi. +Prends en main ces pierres ardentes: qu’elles servent également à ta +justice et à ta colère: les arbres qu’elles toucheront seront fendus et +brisés; à leur contact, un feu rapide et dévorant s’étendra sur les +prairies et les forêts; les animaux qu’elles toucheront cesseront +aussitôt de vivre. + +«Et Chango s’arme de pierres ardentes, et il les lance contre ses +ennemis au moment des orages, et l’on voit, au milieu des nuages +sombres, leurs traînées lumineuses qu’on nomme des éclairs.» + +Chango aimait avec passion la guerre, où il eut des succès éclatants; la +chasse, où il était toujours heureux, et le pillage, qui fut son plus +doux passe-temps. + +Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui regarde le pillage. +La besace rentre dans le costume religieux. A ce signe caractéristique, +on reconnaît l’admiration qu’ils portent aux appétits insatiables de +leur oricha de prédilection. + +Au ciel, Chango possède un immense royaume; il a une grande quantité de +chevaux; il habite un palais splendide, etc., etc. + +Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent si +enthousiastes? On est, sans doute, curieux de le savoir. On suppose bien +qu’ils n’ont pas pour lui un amour purement platonique; s’ils +s’appliquent à inculquer la terreur au peuple, ils doivent avoir leur +motif; le motif religieux est-il le seul? + +La foudre est tombée sur une maison! _Chango a lancé une de ses pierres +embrasées_: n’est-il pas naturel que ses disciples se mettent +religieusement à la recherche de la pierre sainte?--Les voilà qui se +précipitent. La pierre! où est la pierre? La trouvent-ils? ne la +trouvent-ils pas? Du moins ils ont trouvé l’occasion d’imiter leur +oricha: et ils pillent et dévalisent la maison foudroyée. + +Le maître de la maison n’a rien à dire, rien à faire: Chango l’a frappé, +Chango peut-il avoir tort? On le voit: les attentions du terrible oricha +sont fort déplaisantes: deux et trois fois déplaisantes. Outre que la +foudre a ses fureurs, il faut subir encore celles des onichangos. Ce +n’est pas tout: voici venir l’amende, les confiscations, la prison +peut-être, peut-être pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyée? Au +Dahomey, après des accidents de ce genre, on a vu maître, femmes, +enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au roi ou aux +onichangos. + +Il s’en faut que les blancs soient à l’abri des _noires_ exactions, +après que Chango les a visités. Le noir se montre alors d’une rapacité +au-dessus de sa rapacité ordinaire, et ce n’est pas peu dire. + +La mission catholique eut à ses débuts la persécution de Chango. La +foudre étant tombée sur l’habitation des missionnaires, commit d’autant +plus de dégâts que les noirs, même les serviteurs de la maison, +n’osaient, dès l’abord, s’opposer aux ravages du feu:--Chango l’avait +allumé: pourraient-ils l’éteindre? leur était-il permis d’y toucher? + +Quand on se fut rendu maître des flammes, on vit venir les hauts +dignitaires du pays. Au _nom de l’oricha_ et au nom du roi, en vertu des +coutumes du pays, les chefs condamnèrent les missionnaires à payer une +forte amende. «S’ils nous avaient demandé un cadeau pour le roi, dit M. +Laffite[42], l’un des témoins et victimes, nous aurions cédé à leurs +prétentions, afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen; mais +_ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre conscience nous +faisait un devoir de refuser énergiquement_[43]. + + [42] V. _Dahomey_, p. 219. + + [43] Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience. + On a taxé la conduite des missionnaires d’intolérance et de ridicule + entêtement. C’est faire bon marché de sa foi et de sa conscience. + +«Devant notre refus formel, l’ambassade se retira mécontente, proférant +mille menaces. Son échec ne l’empêcha pas de revenir vers dix heures +pour tenter une seconde épreuve, qui ne lui réussit pas mieux que la +première. + +«A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro[44] que son +maître désirait le voir. Quoiqu’il soupçonnât un piége, M. Borghéro +n’hésita pas à se rendre à la case du gouverneur. A son arrivée, on le +somma d’accepter les propositions que nous avions rejetées le matin; sur +son refus d’y accéder, il fut mis en prison. + + [44] Supérieur de la Mission. (_Note de l’auteur._) + +«Les nègres avaient compté que la vue du taudis sale et malpropre dans +lequel ils avaient renfermé le supérieur de la Mission abattrait bien +vite sa constance, et le Yévogan attendait de minute en minute le bon +effet de ses rigueurs; mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours +aussi ferme, il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il +prit le parti le plus sage, celui des concessions. + +«Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite en partie, +et notre supérieur sortit sain et sauf des mains de son terrible +geôlier.» + +Pendant l’orage, les onichangos parcourent les rues en criant, comme des +loups affamés qui hurlent en cherchant leur proie. C’est que la foudre +peut leur procurer quelque bonne aubaine: ils auront garde de ne pas +négliger l’occasion de piller et de faire valoir leur oricha. + +Lorsque la foudre tue quelqu’un au dehors, à quoi bon chercher la pierre +embrasée? De savoir si Chango en a lancé une, on n’en a cure: il n’y a +que l’espoir d’une amende. On s’empare du cadavre, et il sera privé de +sépulture, à moins toutefois que les parents ou amis n’offrent une forte +rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille +occurrence, qu’on songe rarement à racheter le cadavre. + +C’était... qu’on ne m’accuse pas de poétiser la scène, car je resterai +certainement au-dessous de la réalité;--c’était pendant l’horreur d’une +profonde nuit. Les ténèbres étaient épaisses, et l’éclair les déchirait +de ses lueurs sinistres; le grondement du tonnerre éclatait par moments +en coups secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant; +la terreur était dans l’air. Soudain un cri s’est fait entendre dans la +rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre coins de la ville: +«Une personne a été foudroyée!...» Un silence de mort succède bientôt à +ce cri, et rien ne répond plus à l’anxiété des habitants, rien que les +coups de foudre. + +Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, et l’âme +encore se débat dans les terreurs du mystère. Enfin, le bruit confus des +voix perce à travers les éclats du tonnerre; bientôt on entend les cris +sauvages des féticheurs assez distinctement pour comprendre: «Un homme +est tombé foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable! cet +infâme! Chango l’a tué. O Chango, terribles sont tes coups! Le voilà +mort, celui que tu as frappé, ce misérable! cet infâme!» + +On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de palmier, et +on le traîna par les pieds jusqu’à la grande place d’Agoué. (C’est à +Agoué que ceci se passait, dans les premiers mois de 1875.) Tout à côté, +on dressa un échafaud sur lequel on exposa la victime de la foudre à +découvert. Pendant une dizaine de jours, un millier de féticheurs se +livrèrent, dans la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes +où le grotesque n’était surpassé que par la sauvagerie. C’étaient de +véritables scènes de cannibalisme. + +Un jour, je passais sur la place au moment où une violente agitation +animait la foule. Un groupe de féticheurs, abrité sous un appentis, +s’abandonnait à une agitation extrême. Je demandai ce qu’ils faisaient +là, et l’on me répondit qu’ils délibéraient. Or, voici de quoi il +s’agissait: il était question de manger le cadavre. Je ne saurais dire +si l’on discutait sérieusement, ou bien si l’on voulait influencer les +parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, plutôt que +de laisser les féticheurs commettre de tels excès sur une personne qui +leur était chère. Une chose certaine, c’est qu’on avait pris toutes les +précautions afin d’empêcher les onichangos d’exécuter les projets qu’ils +manifestaient. + +Au milieu des ténèbres, la foudre semble plus terrible, les éclairs plus +brillants. C’est pour cela, sans doute, que les Nagos donnent à Chango, +pour esclave, _Biri_, les ténèbres. + +Le samedi est consacré à Chango et chômé par ses disciples, qui passent +cette journée à boire, manger et danser. Dans leurs repas sacrés, ils +affectionnent surtout le mouton et le _kola_[45] mâle. Ils immolent à +leur oricha assez fréquemment des poules auxquelles ils arrachent la +tête et dont ils se plaisent à répandre le sang sur l’idole et tout +autour par terre. + + [45] Espèce de noix qui a un goût très-âpre. On distingue le kola mâle + et femelle. + +Les onichangos sont cruels et redoutés. + +_Ifa._--Ifa est l’oricha des sorts et de la divination. Ses prêtres sont +des devins: on les appelle _babbalawo_, pères du secret, du mystère +(_awo_). + +Ifa est né, comme Chango, dans la ville d’Ifè. Il a reçu le surnom de +_Banga_ ou fétiche des amandes de palme, parce que les _babbalawos_ se +servent ordinairement dans leurs pratiques de divination de seize +amandes de palme qu’ils jettent à terre. Ils augurent par la position +dans laquelle tombent ces amandes. + +La fécondation est l’attribut spécial d’Ifa. Aussi lui fait-on des +offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable; il préside +aux enfantements, et les femmes lui demandent le privilége de la +maternité. N’avoir pas d’enfants est réputé une honte: nous le voyons +par le nom même qu’on donne aux femmes qui n’en ont point; on les +appelle _agan_, de _gan_, être méprisable. + +Le lundi, consacré à Ifa, est nommé _ojo-awo_, jour du secret. Que +d’ignominies couvrent ces mystères! Les grands qui honorent Ifa chôment +le lundi. Ce jour-là, ils ne parlent à personne avant d’avoir rendu +leurs devoirs à l’oricha et de l’avoir invoqué. Ils lui immolent de +préférence des chèvres, des poules, des pigeons... + +Après la triade sacrée, viennent au premier rang _Elegbara, Egoungoun, +Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé_, etc. + +_Elegbara_ est l’esprit du mal, le Béelphégor des Moabites, le Priape +des Latins, _Deus turpitudinis_, comme dit Origène. + +La statue qui le représente n’a rien que de grotesque: c’est un amas de +terre pétrie et grossièrement façonnée, représentant plus ou moins la +tête et le buste d’un homme. Deux gros cauris font l’office des yeux; +deux rangées de dents de chien ou de petits coquillages forment les +mâchoires; des plumes sont plantées au menton en guise de barbe. + +La statue que j’ai dépeinte est achevée dans son genre; le plus souvent, +on ne songe guère à la barbe, aux yeux, aux mâchoires; ce qu’on n’oublie +jamais, ce qui est essentiel au personnage, c’est un bâton semblable à +celui dont l’ancien Liber se servit pour ses infâmes manœuvres. + +C’est ainsi que les noirs représentent l’_esprit immonde_. Ils +n’hésitent pas à lui donner les insignes de la plus dégoûtante +impudicité. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom d’_échou_, qui veut +dire excrément, ordure? + +En vérité, on a raison d’immoler à cet oricha des boucs et des cochons, +et de lui pendre au cou des chiens morts; ces victimes sont dignes d’un +tel oricha. + +La vue de l’idole dit assez ce que doit être son culte. Il n’est pas +facile de savoir à quels excès on se laisse emporter en secret dans les +mystères d’Elegbara. Les noirs, peu suspects de délicatesse et de +retenue; les noirs eux-mêmes hésitent à avouer ce qui se passe dans ces +mystères. J’ai questionné plusieurs fois, et toujours je me suis heurté +aux mêmes réticences: «Elegbara est très-mauvais, me répondait-on; il +fait du mal beaucoup, beaucoup de choses mauvaises, _de choses que l’on +ne peut dire_.» + +Quand les noirs n’osaient en dire davantage, je croyais convenable de ne +pas hasarder d’autres questions; je gémissais sur les désordres que l’on +tenait sous le voile. Comment aurais-je osé insister? + +Les noirs reconnaissent à Satan le pouvoir des possessions; car ils +l’appellent ordinairement _Elegbara_, c’est-à-dire celui qui s’empare de +nous. Non-seulement ils reconnaissent la possibilité de la possession, +mais ils l’admettent comme pratique religieuse; ils évoquent l’esprit du +mal, se livrent, s’abandonnent à lui, lui demandent de prendre +possession d’eux. Très-fréquemment, dans leurs mystères, le prêtre +s’agite, s’anime, entre dans une exaltation extrême, avec mille grimaces +et mille contorsions, avec des cris aigus et des gémissements bestiaux. + +Tout à coup une sorte de férocité brille dans ses regards: «l’oricha est +en lui, il le possède, il le maîtrise, il l’agite.» Ce que le féticheur +fait alors est mis sur le compte de l’oricha: c’est l’oricha qui parle, +c’est l’oricha qui agit en lui. Dans ces circonstances, si tout n’est +pas saint, tout du moins est légitimé. Il est aisé de comprendre que les +noirs même répugnent à dévoiler ce qui se passe dans ces _mystères_ +d’iniquité. + +On lira certainement avec intérêt des détails très-piquants que M. J. E. +Bouche publia dans le _Contemporain_ (novembre 1874, page 868). Le récit +est caractéristique et complet. + +_Egoungoun_ et _Oro_ sont deux orichas que j’appellerais volontiers +d’_utilité publique_. Ces policiers ne manquent pas d’autorité; surtout, +la superstition leur donne un grand prestige. L’attouchement +d’Egoungoun, un simple contact communique un germe de mort prochaine: +malheur à celui que touche Egoungoun! Une des plus formidables +imprécations est:--_Egoungoun tcha o!_ Qu’Egoungoun te hache! + +Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaît sous les riches +étoffes qui leur recouvrent la tête et retombent jusqu’à terre, +déguisant même les pieds? Ils parlent peu et en contrefaisant leur voix. +C’est _Egoungoun_, ce sont, dit-on, les âmes des morts. A les voir +folâtrer, gambader, faire des sauts périlleux, on se croit en présence +de bateleurs qui amusent le public. Des chutes un peu lourdes, +accueillies par l’hilarité des spectateurs, montrent parfois que, sous +le masque, il y a autre chose qu’un esprit. On ne sait se rassurer à +l’approche de l’Egoungoun redouté; ces _âmes des morts_ inspirent la +frayeur, et l’on s’écarte et l’on s’enfuit devant elles. Cependant on +sait que ce ne sont pas des revenants: «point de végétation au +firmament, dit un adage, et point de mort qui vienne au bord du chemin +voir ce qui s’y passe.» + +Egoungoun diffère de nos revenants, en ce qu’il n’a pas besoin que les +ombres de la nuit favorisent ses apparitions de leur mystère. Terrible +de jour aussi bien que de nuit, il se montre en plein soleil dans les +rues et sur les places publiques; et toujours il sème l’effroi, et +toujours on appréhende ses atteintes. + +A Agoué, j’ai vu les Egoungouns se livrer à des manifestations qui +rappellent une cérémonie des funérailles chez les Romains. A Rome, +pendant que les pollincteurs embaumaient le cadavre, ils appelaient +plusieurs fois le défunt. On donnait à cet appel, auquel la superstition +n’était pas sans doute étrangère, on lui donnait le nom de +_conclamation_. + +A Agoué, la scène a lieu seulement quelques jours après les funérailles, +et la conclamation a lieu publiquement et avec solennité. Les Egoungouns +sortent de nuit et se rendent à la plage. Le peuple accourt en foule sur +leurs pas, tandis que par leurs allures et leurs gestes ils captent +l’attention générale. Ils se mettent à pousser des cris perçants, en +contrefaisant leur voix: ils appellent le mort. On le devine aisément, +malgré cette espèce de conclamation ou d’évocation, comme on voudra +l’appeler, le mort ne se presse pas de répondre. Cependant la multitude +superstitieuse attend en suspens, et les cris continuent mêlés de chants +et de discours propres à aiguillonner la curiosité. + +Derrière ce taillis se lève un revenant. «C’est lui! le voilà! le défunt +qui revient!» On se précipite pour le voir, mais les Egoungouns courent +sur les curieux trop empressés et se délivrent de leurs importunités. Le +nouveau venu se joint à ses camarades, et tous rentrent à la maison +mortuaire, où la scène se termine comme toutes les fêtes chez les noirs: +par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement +indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste, ces honneurs sont +réservés à ceux dont la famille les peut payer. + +Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. Oro est le +grand policier de la société. Quand la justice a exigé la mort d’un +coupable, on dit qu’_il a été livré à Oro_. C’est pourquoi l’on a peur +de lui. Si les chefs veulent délibérer en secret, Oro parcourt les rues, +et chacun se renferme dans l’intérieur de sa maison. L’indiscrétion +alors pourrait être mortelle. + +Une languette de bois, attachée à l’extrémité d’un cordon et agitée avec +force en tournoyant, produit un bruit sourd et prolongé: c’est Oro, le +terrible Oro, qui glace les cœurs d’épouvante. + +_Chacpana_, oricha de la petite vérole, n’est pas des moins redoutés. +Ses prêtres imposent parfois leurs volontés à la foule pusillanime. +_Boukou_, son compagnon, étouffe les malades atteints de petite vérole. + +_Danbé_ est le serpent fétiche de Wydah et des Popos. + +Je nommerai seulement _Igbedgi_ et _Edoun_, _Dada_, patron des +nouveau-nés; _Odoua_, la nature; _Oricha-ko_, patron des champs; _Oyé_, +l’harmattan ou vent du désert, géant qui habite une caverne entre Igboho +et Ilorin; un autre oricha que les Nagos nomment _Chougoudou_, et les +Djédjis _Adjiralazin_, qui donnent des révélations sur les événements +lointains. M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que les +_Missions catholiques_ reproduisent avec un dessin dans le numéro du 10 +décembre 1875. + +Je dois une mention spéciale à _Ogoun_, patron des forgerons et des +chasseurs. Cet _Ogoun_ est peut-être le frère de Chango. + +Le mardi est _Ojo-Ogoun_, le jour d’Ogoun, jour chômé par ses adeptes et +consacré à l’honorer. Ce jour-là, les forgerons abandonnent l’enclume et +le marteau; les chasseurs n’entreprennent pas de chasse, quoiqu’ils +puissent continuer une chasse déjà commencée. + +On offre à Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, du maïs +grillé arrosé d’huile de palme, des _igbins_, espèces d’hélices +terrestres dont le pays abonde. On lui immole même des victimes +humaines. On coupe la tête à la victime, et on la pend à un arbre, +tandis que les entrailles sont étalées devant l’oricha. Les féticheurs +mangent le cœur de la victime. + +Il ne faut pas confondre les orichas avec les _ondés_ (en mina _éka_). +Les _ondés_ ne sont pas des puissances; ce sont simplement des objets +superstitieux auxquels on attribue une vertu quelconque: celle d’écarter +les maléfices, de guérir, de détourner un malheur, etc. Ondé traduit +exactement notre mot français _ligature_ (du latin _ligatura_, formé de +_ligare_, lier, enchaîner, suspendre les opérations, modifier les états +du corps ou de l’âme). + +La matière et la forme de ces amulettes varient beaucoup. On y fait +rentrer principalement des plumes de perroquet, des poils de certains +singes, des griffes ou des dents d’animaux, de petits bâtons, des +cordes, des cauris, des pailles et mille autres saletés. + +On porte l’ondé sur soi, attaché autour de la tête, au cou, au poignet, +au bras, à la jambe, noué aux cheveux... ou bien on le dépose en un coin +avec tout un cérémonial de momeries. + +Beaucoup d’objets placés dans les champs, pour éloigner les voleurs et +protéger les récoltes contre les intempéries de l’air ou l’incursion des +oiseaux, sont moins des orichas que des ondés. On n’adresse pas de +prières, on ne fait pas d’offrandes à l’_ondé_; c’est un instrument, et +non un pouvoir actif; c’est un signe qui agit _ex opere operato_. +L’oricha, qui n’est autre que Satan, comme nous l’avons vu, a voulu +avoir ses sacrements: ce sont les ondés. + +Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les goûts: une +certaine poudre jetée sur les traces d’un ennemi le rend fou; une autre +le guérit. Le _damèkè_ des Minas soulage les maux de tête; le bracelet +que les Nagos appellent _awo-rè_ donne la vertu de pacifier les +personnes divisées. Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes +qui, comme le _tiboulè_ mina, endorment le maître qu’ils dévalisent ou +les rendent eux-mêmes invisibles, quand ils commettent leur crime. + +Je ne finirais pas, si j’entreprenais de donner une énumération +approximative des ondés. + +Un soldat faisant ses préparatifs de campagne s’occupe plus de se +charger d’ondés que de s’assurer l’approvisionnement. Je dis: _se +charger_... le mot n’est pas trop fort, car il en est littéralement +couvert. Une de ces amulettes mérite un regard de préférence: c’est une +queue de cheval, de vache ou de cabri que le guerrier tient à la main et +agite devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail +pour chasser des volatiles importuns. + +On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a dans ses ondés. +Tel est son superstitieux attachement à son amulette qu’il la suppose +même à l’abri des atteintes du feu. + +_Oloricha_, maître de l’oricha, est le prêtre des idoles. En mina, on +l’appelle _danwé_. + +«Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du fétichisme sont +organisées d’une manière compacte. Les femmes y prennent part au moins +autant que les hommes[46].» + + [46] _Annales de la propagation de la foi_. + +Ailleurs, le même missionnaire parle de la _puissante hiérarchie_ des +féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut «homicide dès le +commencement», et lui attribue une influence capitale dans la politique +du roi. Il nous montre Ghézo empoisonné pour s’être montré trop peu +sanguinaire au gré des féticheurs, et il ajoute: «Le prince Badou, fils +de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes lois +reprirent toute la vigueur sanguinaire que _les féticheurs +demandaient_.» Ainsi, ce que les féticheurs demandent, le roi même est +obligé de le subir tôt ou tard. Cela dit assez le rôle important des +olorichas dans la société. + +Qu’est-ce qui donne à l’oloricha le prestige et l’autorité dont il +jouit? Tout concourt à faire de lui un être à part, distinct de la +foule, supérieur aux autres. + +Dans le secret de l’initiation, il a appris une langue inintelligible +pour le vulgaire, langue sacrée qu’il est obligé de parler; il a été +formé à des manières habiles qui en imposent aux gens grossiers qui +l’entourent; il a étudié les recettes de remèdes, poisons et +contre-poisons que chaque caste conserve cachées et dont la connaissance +donne une certaine supériorité sur le vulgaire ignorant; il a appris +l’art des évocations, des sortiléges, de toutes les opérations magiques. +Ajoutez à cela qu’une longue habitude du vice et de la cruauté le +rendent excessivement redoutable, d’autant plus redoutable, qu’il a le +droit de tout oser, _lorsque le fétiche est en lui_. + +Ce n’est pas tout: la personne des olorichas est sacrée, et l’on doit +avec eux user d’une grande circonspection. Ce n’est pas assez de ne les +pas frapper, de ne pas les insulter; il faut être attentif à ne pas les +heurter ou simplement les toucher. On n’admet pas qu’on puisse agir par +mégarde dans ces cas; ou plutôt, agir par mégarde est déjà une impiété +digne de châtiment, et de quel châtiment! + +Me trouvant en visite chez le souverain d’Agoué, je vis entrer une femme +accompagnée de quatre ou cinq féticheuses qui la menaient comme une +criminelle. La pauvre femme avait le visage ensanglanté; les écorchures +qui paraissaient sur son corps annonçaient qu’elle venait d’être +rudement fouettée. C’était une des femmes du souverain que je visitais; +elle avait commis une irrévérence envers une danwé, et les danwés l’en +avaient punie. Le monarque leur donna, _comme amende_, une bouteille de +tafia, et, dans l’amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces +simples paroles: «Je ne saurais tolérer chose semblable que de +l’oricha.» + +Sait-on quel fut le crime de la coupable? une politesse sacrilége: elle +avait eu le tort d’adresser à une danwé une de ces excuses que l’on se +doit entre profanes. La femme du monarque, pressée par la foule à la +foire, posa le pied sur le pied d’une danwé. Elle se releva à l’instant, +disant: «Oh! pardon!» Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi +ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses. + +Puisque je parle des féticheuses d’Agoué, qu’on me permette de +reproduire quelques notes qui les feront connaître. J’ai déjà dit qu’on +les désigne sous le nom de danwés. + +Presque toutes les femmes sont obligées de subir trois ans d’initiation, +dans des espèces de couvents où elles sont toujours en grand nombre. +Tout le temps qu’elles _sont dans le fétiche_, il leur est défendu +d’entrer, la fille chez ses parents, la femme chez son mari; tout le +temps aussi, leur personne est inviolable. Cette inviolabilité sert +parfois à l’opprimé pour se mettre à l’abri de la persécution. Une +esclave, une femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou du +mari, _elle entre dans le fétiche_, c’est-à-dire elle cherche asile au +couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s’y réfugier: elle n’a +qu’à pousser le cri de convention qui annonce que le _fétiche est entré +en elle_, et la voilà dans le fétiche. + +On reconnaît les danwés à ce qu’elles ont la poitrine ointe d’huile de +palme; mais on ne les rencontre pas toujours ainsi. Un signe distinctif +qu’elles portent habituellement sur elles, c’est l’_adounka_, collier de +cordes très-fines faites avec des filaments de feuilles d’un certain +palmier. + +Leur costume est trop simple pour être convenable: un petit _acho_ ou +pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus du genou. A l’époque où +elles subissent les épreuves, celles qui ont eu des succès ajoutent +quelques ornements qui ne les habillent pas davantage. Ce sont des +cordons de cauris passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de +cauris et autres ornements semblables attachés aux mollets et à la +cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un réseau en +forme de ruban, tissu de filaments de palmier, comme l’adounka. + +Si léger que soit leur _acho_, il gêne encore leur immodestie. Quand on +les rencontre seules dans la rue, il n’est pas rare de les voir tenir +leur pagne en arrière et se montrer à découvert sans la moindre pudeur. +Lorsqu’il pleut, elles mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il +ne se mouille pas. + +Les danwés passent dans les rues tantôt seules et tantôt en bande, +tantôt silencieuses et calmes, et d’autres fois en courant ou criant à +tue-tête. On les rencontre à l’angle d’une rue ou à l’entrée des +maisons, debout ou à genoux, attendant qu’on leur donne quelque chose. +Elles ne reçoivent rien dans l’intérieur, d’ordinaire, et se tiennent +sur la voie publique pour quêter. + +Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez les +particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A la nouvelle +lune, elles parcourent les rues de la ville en criant: on dit qu’_elles +cherchent la lune_, c’est-à-dire qu’elles en annoncent le retour. + +Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement elles sont très +pacifiques; mais malheur à celui qui provoque leur colère, par ses +paroles ou par ses actes! L’avez-vous blessée en quelque chose, elle +pousse un cri. En un clin d’œil, ce cri répété par ses compagnes les a +toutes réunies. Les voilà, semblables à des furies, s’élançant vers +votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant, poussant des +hurlements et des cris sinistres, l’œil hagard, les traits bouleversés. +Tous les noirs de la maison s’enfuient et se cachent de peur de tomber +sous les coups des danwés. Cependant, celles-ci grimpent sur les murs, +arrachent la paille qui les couvre et celle de la toiture... Si vous ne +les arrêtez au plus tôt; si vous n’entrez en composition avec elles; si +vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre maison sera découverte, +et puis, qui sait le reste? + +Il semble impossible d’arrêter ces énergumènes, de se mettre à l’abri de +leurs assauts destructeurs. Cela pourtant est bien aisé: il n’y a qu’à +leur _mettre la paille_. Mettre la paille, dans ce cas, c’est tendre des +feuilles de palmier en travers du chemin et des rues qui aboutissent à +la maison que l’on veut garantir. Les danwés respectent cette faible +barrière: loin de passer outre, elles rétrogradent en toute hâte. Leur +course furibonde s’arrête quand on leur a donné satisfaction seulement. + +D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces frénétiques excès. +Les usages du pays interdisent aux Minas de manger d’une qualité de +poisson. Or un étranger, habitant de Porto-Novo, offrit de ce poisson en +vente sur le marché mina[47]. Il n’en fallut pas davantage pour que ce +pauvre homme, qui ignorait peut-être les coutumes locales, se vît +poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur fureur, la foule +l’ignore; et chacun cherche à éviter de tomber sous leurs coups; et +chacun de crier: «_Ago! ago!_ Éloignez-vous! éloignez-vous!» + + [47] A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre + pour celui des Nagos. + +Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu’entraîna cette +intervention des passants, le marchand de poisson eut le temps de se +réfugier dans une maison, où il resta caché jusqu’à ce qu’il eût payé +l’amende voulue. Sans cela, on l’aurait bel et bien roué de coups. + +Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de cas, sont de vrais +agents de police et peuvent facilement devenir de terribles instruments +de vengeance. + +Pour en finir avec les féticheurs, quelque nom qu’on leur donne, qu’on +les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui se passe à Agoué +lorsqu’on en frappe un à la tête. Frapper un féticheur à la tête est +partout une énormité, un sacrilége; c’est ce qu’on appelle _perdre le +fétiche_. La danwé qui _a perdu le fétiche_ disparaît pendant une +quarantaine de jours, et l’on _appelle_ le fétiche. Les tam-tams +résonnent, les chanteurs débitent leurs hymnes... aux frais, bien +entendu, de celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége. + +Quand l’oricha fugitif juge à propos de revenir, la danwé d’où il avait +délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement et avec une +physionomie tels qu’on est porté à croire que le démon est de moitié +dans ce qui se passe alors. Sa figure hâve, son regard égaré, sa +démarche incertaine, son morne silence, son humeur morose, tout son +extérieur enfin est d’une possédée. Un costume en feuilles de palmier la +couvre des pieds à la tête; elle porte au côté un sac en bandoulière, et +dans ce sac six ou huit bâtons en bois très-dur et longs de cinquante à +soixante centimètres. Elle tient un des bâtons à la main, en menace les +passants qu’elle fixe d’un œil hagard; et, de fait, elle le lance contre +ceux qui se rient d’elle. Ce bâton, on le lui rapporte, et elle en +menace encore la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de +fendre la tête à celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus +légère émotion. + +Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de son costume. +On se les dispute et on les achète, comme on fait, en quelques contrées, +des morceaux de la corde d’un pendu. La superstition y voit un précieux +préservatif. + +Le _culte_, pour les olorichas, consiste dans les divers ministères +qu’ils exercent et qui les rendent encore plus redoutables. + +Ce sont eux qui président aux ordalies; eux qui _font boire l’oricha_; +eux qui font subir l’épreuve par l’eau; eux qui lancent des sorts et des +maléfices; eux aussi qui se livrent aux opérations de divination et de +nécromancie; eux qui sont chargés des exécutions capitales, dans +lesquelles on a à craindre tous les raffinements d’une cruauté calculée; +eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, comme celle +des sacrifices humains où des milliers de victimes sont immolées +quelquefois. + +Le milieu dans lequel on voit les olorichas n’est pas plus rassurant. +Dans les temples, on les aperçoit à côté des crânes humains incrustés +dans les murs et dans les colonnes; dans les bois sacrés, au milieu des +ossements; partout, dans le sang et le crime. + +Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce qu’elles sont un des rouages +de l’organisation _politique_. + +Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en offrandes et +en prières que l’on adresse aux orichas, soit dans les temples, soit +dans les bois sacrés ou ailleurs. Le sanctuaire, quel qu’il soit, d’un +oricha est signalé par de longues bandelettes qui pendent au haut des +arbres ou à l’extrémité de grandes perches. + +Voici de la farine, de l’huile répandue par terre, des œufs cassés, des +cauris, des plumes, des écuelles, des vases de forme variée, des +bouteilles en terre... Évidemment, nous sommes sur un terrain sacré: ces +vases sont des vases sacrés ou le symbole des mystères; ces divers +objets, des offrandes ou les restes du sacrifice. Ici, la victime +immolée pend à un arbre; là, elle gît sur le sol; plus loin, il ne reste +que les os décharnés et livides que la dent du chacal et des loups n’a +pas encore détruits. + +Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, on a +conservé jusqu’à présent un usage qui régnait jadis à Lagos et ailleurs: +celui d’empaler une jeune fille, au commencement de la saison des +pluies, afin de rendre les orichas propices aux récoltes. + +On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. Le 20 octobre +1874, je voyais des fenêtres de la mission les grands d’Agoué se diriger +vers la plage, à l’endroit où se trouve l’idole d’Avrékété. Ils +mangeaient _avec le fétiche_. Ils n’avaient pas terminé encore, qu’une +troupe de gamins se rua sur eux et les assaillit à coups d’oranges, de +citrons, etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant. + +Singulier oricha que cet Avrékété! + +«Dans l’intérieur du Yoruba, les gardes préposés aux portes des villes +obligent assez fréquemment les voyageurs européens qui se présentent +pendant le jour à attendre jusqu’à la nuit close, avant de leur +permettre l’entrée de la cité. Telle est la superstition des habitants, +qu’ils craindraient, en les laissant entrer de jour, que les démons n’en +profitassent pour y pénétrer à leur suite. + +«On croit que, la nuit, les démons se retirent dans l’Océan.» +(COURDIOUX.) + +Notons, en terminant, qu’il est défendu chez les noirs, comme chez les +anciens, de voir le fétiche. + + + + +CHAPITRE VIII + +ÉTAT DOMESTIQUE. + + +Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner des résultats +qu’il n’a jamais su donner, même au contact des lumières de la +philosophie. Le païen, quel qu’il soit, _déplace Dieu_. Il l’admet, _en +théorie_, comme principe de tout bien, et, _en pratique_, il ne le +reconnaît nulle part. En pratique, la création est sans Dieu, la famille +et la société se meuvent sans Dieu; l’homme païen s’estime et se conduit +comme si Dieu n’existait pas ou ne s’occupait point de lui. Aussi, il +n’a pas, il ne peut avoir des principes, des règles de conduite dignes, +nobles, capables de le faire marcher dans la voie des nobles sentiments +et du vrai progrès. + +Ne cherchons pas chez les noirs l’esprit de famille: Rome païenne n’a +point connu cet esprit, que le christianisme seul donne à la terre. Dans +l’état domestique des païens, le père n’est point le protecteur des +membres de la famille, la providence assise visiblement au foyer; c’est +un maître. Ce maître est-il doux, humain, bon, bienfaisant?--Hélas! +comment le serait-il? Il ne voit pas dans les siens des enfants de Dieu, +et il ne les estime que pour l’avantage qu’il en retire. La charité, +vertu essentiellement chrétienne, n’a point régénéré l’âme de ce maître, +et il est ce qu’est tout homme qui demeure dans la dégradation du péché: +un être égoïste se complaisant en lui seul. + +Dans la _maison_ du noir nous voyons plusieurs personnages: le maître, +les femmes, les enfants, les esclaves. + +I.--Le _maître_, _olouwa_, _dominus_, est le propriétaire, avec droit +d’user et d’abuser. Tout ce qui est dans la maison lui appartient: +femmes, enfants, esclaves, tous sont à lui, au même titre que les +animaux et autres biens; il use et abuse de tout avec un droit égal. + +Son pouvoir à l’intérieur est à peu près indépendant; il n’a d’autre +règle que sa volonté; il ne doit compte à personne de sa bonne ou +mauvaise administration, de ses vexations, de sa cruauté: il est +_bâllé_, _roi_ de la maison, c’est-à-dire qu’il a dans la maison un +pouvoir souverain. Le maître seul a des droits dans la maison; il n’en +reconnaît pas à ses gens. Les gens de la maison sont _siens_. Je dis +_siens_, en laissant à ce mot ce qu’il a de brutal dans le sens, chez +les peuples du paganisme, même chez ceux qui furent les plus civilisés, +même à Athènes, même à Rome. + +On aurait tort de se faire des mœurs barbares des noirs un principe pour +argumenter contre cette race, ou un motif de la classer en dehors de +l’espèce des blancs. En fait d’atrocités, est-il possible d’aller plus +loin qu’un Vedius Pollio jetant ses esclaves dans un vivier de murènes? +qu’un Valerius Messala se glorifiant d’avoir fait abattre à coups de +hache trois cents hommes en un jour? + +Les droits du maître n’ont rien de plus exorbitant chez les noirs que +chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le maître n’avait-il pas le +droit de vie et de mort sur son esclave? Faudra-t-il nous étonner que le +maître noir puisse livrer le sien à une mort à peu près certaine, en +l’abandonnant à l’oricha ou en le donnant au roi? Sans doute, l’oricha +le tuera; le roi l’immolera, comme victime, aux prochains sacrifices de +la _fête des coutumes_; mais n’est-il pas presque surprenant que les +usages refusent au maître le droit direct et personnel de vie et de mort +que Rome lui accorda? + +Pourvu que le maître ne tue pas son esclave, il peut, au gré de son +humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les vexer, les accabler de +mauvais traitements; et cela, pour un rien, avec impunité. Consultons, +là-dessus, les _alos_ ou contes qui ont cours dans le pays; écoutons +parler les noirs eux-mêmes. + +«Mon conte a trait à une femme. + +«Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant pour +les champs, elle leur laissa trois kokos (espèce de patate +noire).--Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en deux et gardez le +troisième pour moi. + +«Pendant qu’elle était aux champs, la guerre désola le pays; les deux +enfants prirent la fuite. L’aîné porta le plus jeune sur son dos jusqu’à +ce que, épuisé de fatigue, sentant que les forces l’abandonnaient, il le +délaissa au milieu du chemin et partit seul. + +«Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage. + +«Cependant, l’aîné des deux alla dans un pays lointain dont il devint le +roi. Son frère, vendu, tomba entre ses mains. Il lui coupa une oreille, +la grilla et la mangea. Puis il envoya le pauvre esclave aux champs, +afin qu’il chassât les oiseaux et les détournât du maïs qu’on avait +semé. + +«Quand les oiseaux venaient, l’enfant chantait, et dans ses chants il +répétait souvent le nom de son frère aîné, de celui qui était roi. + +«Un jour, les esclaves du roi l’entendirent. Ils rentrèrent avertir le +roi, et le roi leur donna ordre d’amener le chanteur auprès de lui. +Quand il fut arrivé, le roi lui ordonna de lui faire entendre ce qu’il +chantait à la campagne. Et l’esclave chanta; et le roi se montra surpris +d’apprendre qu’il avait coupé l’oreille à son frère.» + +Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet _alo_? La voici dans toute +sa crudité: «_C’est pourquoi_, disent-ils en terminant le récit, si l’on +achète un esclave, qu’on y regarde à deux fois _avant de lui faire +mal_.» Ils ne condamnent pas les mauvais traitements; ils recommandent +seulement de savoir à qui on les inflige, afin de ne pas s’exposer à +malmener ses proches. + +Pour peindre le maître tel qu’il est chez les noirs, inutile de rien +changer dans le portrait que Sénèque a tracé du maître romain: la +ressemblance est parfaite dans l’ensemble. Sénèque dit, dans le livre +_De ira_: «_D’honnêtes gens_ (remarquez de qui il s’agit), _d’honnêtes +gens_ se mettent en colère si l’eau chaude n’est pas bien préparée, si +un verre a été brisé, si un esclave n’est pas assez prompt, si le +breuvage qu’il apporte manque de fraîcheur, si le lit est mal fait ou la +table mal dressée.--Qu’un esclave tousse ou éternue pendant le repas, +qu’il chasse négligemment les mouches, qu’il laisse tomber une clef avec +bruit, _nous entrons dans une véritable rage_.--S’il répond un peu trop +haut, si son visage exprime la mauvaise humeur, s’il murmure des mots +qui n’arrivent pas jusqu’à nous, avons-nous raison de le faire fouetter, +de le mettre à la chaîne?--Le voilà devant nous, lié, exposé sans +défense aux coups; souvent nous frappons trop fort et nous rompons un +membre, nous brisons une dent; voilà un homme estropié, parce que nous +avons suivi l’impulsion de la colère là où il était si facile d’avoir un +peu de patience.--N’y a-t-il pas de honte à détester un esclave novice, +parce que, libre peut-être hier, il conserve dans une servitude récente +des restes encore mal effacés de son ancienne liberté? parce qu’il +n’embrasse pas avec assez d’empressement de vils et pénibles travaux? +parce que, habitué à une vie douce, il n’a pas la force d’accompagner en +courant le cheval de son maître?--Pourquoi, vous écrierez-vous, pourquoi +cette fureur? pourquoi au milieu d’un repas faites-vous apporter des +fouets? Parce que vos esclaves ont dit un mot et que, pendant les +conversations bruyantes de vos convives, ils n’ont pas gardé un silence +absolu[48].» + + [48] SÉNÈQUE, _De ira_, passim. + +Le maître que Sénèque caractérise de la sorte est un maître blanc, +citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait qu’il en fait convient +parfaitement au noir barbare de la côte des Esclaves; le maître païen +nègre n’est pas plus irascible, plus capricieux, plus despotique, plus +absolu dans ses moindres désirs que le maître païen de Rome, tout blanc +et civilisé qu’il est. + +Les Nagos eux-mêmes vont nous dire dans leurs alos que le pouvoir du +maître est arbitraire, despotique. + +«Mon _alo_ a trait à un homme du nom d’Ondéré. + +«Ondéré avait pour esclave un enfant qu’il maltraitait d’une manière +indigne. Il le frappait jusqu’à le laisser pour mort. + +«Cet enfant n’avait plus ni père ni mère; la mort les lui avait enlevés. + +«Or, un jour, Ondéré dit à cet enfant d’aller sur un rocher faire des +tas de terre, semer du maïs, le faire germer et mûrir, et de le lui +apporter ensuite. L’enfant part, il arrive près du rocher.--S’il est +vrai que mon père et ma mère soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra +fertile par mon travail. Je sèmerai mon maïs, et le maïs germera +aussitôt, et il mûrira, et je le porterai à mon maître. + +«Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que l’eau. En un +instant le sol est prêt; le maïs à peine semé germe et mûrit, et +l’enfant le porte à Ondéré. Ondéré en fut tout désappointé:--Avec un tel +enfant, que faire? murmura-t-il. + +«Et il dit au jeune esclave:--Va, allume du feu sur l’eau et fais +attention qu’il brûle. Nous verrons!... L’enfant s’éloigne et appelle sa +mère une seconde fois:--S’il est vrai, dit-il, que vous soyez au ciel, +quoique j’allume le feu sur l’eau, faites qu’il brûle. Et le feu brûla +sur l’eau. Et Ondéré vint et dit avec dépit:--C’est bien! + +«Or, Ondéré vit un grand arbre et donna ordre à l’enfant de le couper +avec une aiguille. L’enfant se dirige vers l’arbre et, derechef, invoque +son père et sa mère. Cependant Ondéré s’assied devant l’arbre. L’enfant +prend une aiguille; il fait tant et si bien que l’arbre tombe. Dans sa +chute, l’arbre frappe Ondéré, le jette à terre et le tue. + +«Ondéré étant mort, l’enfant rentra à la maison et avertit d’aller +chercher le cadavre. Et l’enfant chantait:--Ondéré, ô Ondéré-Moja! Le +malheur l’a surpris, Ondéré-Moja! Il m’a ordonné de défricher le rocher. +Ondéré-Moja! Le malheur l’a frappé, Ondéré-Moja!--Il m’a dit d’allumer +du feu sur l’eau, Ondéré-Moja!--Le malheur a surpris Ondéré-Moja!--Il +m’a dit: Coupe cet arbre avec une aiguille, Ondéré-Moja! Le malheur a +surpris Ondéré-Moja! + +«L’enfant étant venu à la maison et ayant parlé ainsi, on enleva le +corps d’Ondéré et on l’ensevelit. + +«La morale de ceci est qu’il faut se donner de garde d’être méchant.» + +L’alo qui précède nous montre le maître poursuivant l’esclave de ses +vexations, sans que les hommes l’en empêchent ou le menacent de la +justice. Le suivant nous révèle les excès du pouvoir paternel à l’égard +des enfants. Ici encore, le maître ne rend compte à personne de sa +conduite odieuse. + +«Mon alo a trait au roi Laran. + +«Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde à défricher un +terrain. Il omit cependant d’inviter Kiyin-Kiyin. + +«Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent à l’œuvre; ils défrichèrent +un espace de terrain comme d’ici[49] à Aggéra. + + [49] Le conteur parlait à Porto-Novo. + +«Au milieu du terrain, il y avait un _odan_[50]. A midi, quand tous les +oiseaux eurent achevé leur tâche, _Kiyin-Kiyin_ vint se jucher sur +l’arbre et se mit à chanter:--Le roi Laran, disait-il, a convoqué mes +camarades, _Kiyin-Kiyin!_ Il a convoqué la marmaille de la gent ailée, +Kiyin-Kiyin! Herbe, pousse, lève-toi, _Kiyin-Kiyin!_ Partons, allons à +la maison, _Kiyin-Kiyin!_ Allons danser le _bata, Kiyin-Kiyin!_ Si le +bata ne résonne pas, dansons le _doundoun, Kiyin-Kiyin!_ Si le doundoun +ne résonne pas, dansons le _gangan, la-lala-la!_ + + [50] Espèce de bananier. + +«Quand les oiseaux arrivèrent, le lendemain matin, ils virent le terrain +défriché tout envahi par l’herbe. Ils courent chez le roi l’en +avertir.--C’est bien! dit le roi, cela n’est rien; allez de nouveau +défricher le terrain. + +«A midi, l’oiseau revient à son poste et recommence ses chants. Et +derechef l’herbe envahit le terrain défriché. On revient au palais en +avertir le roi. Et le roi Laran:--C’est bien! dit-il, défrichez encore +le terrain. + +«Pour la troisième fois, l’oiseau chanta, et l’herbe coupée repoussa. On +avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux s’assemblèrent et, d’un +commun accord, demandèrent au roi qu’il les autorisât à se saisir du +mauvais plaisant qui se jouait d’eux de la sorte.--C’est bien! dit le +roi Laran. + +«Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent beaucoup de glu +sur l’arbre et rentrent chez eux. + +«Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient; il se juche sur la glu, il chante. +Quand il a fini de chanter, qu’il veut s’envoler, il se trouve englué. + +«Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent à l’arbre voir l’endroit +où ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est là. On s’empare de lui, on le +mène au roi, disant:--Le malfaiteur qui nous a tant contrariés, le +voilà. Le roi le fait approcher:--Que t’ai-je donc fait? lui +demanda-t-il. Le prisonnier répond:--Lorsque tu convoquas tous mes +camarades pour les travaux des champs, tu me laissas de côté. C’est +pourquoi je me suis vengé. + +«A ces mots, le roi lève la main sur Kiyin-Kiyin et le menace d’une +chiquenaude.--Grâce! dit l’oiseau; si je trouve des cauris, je te les +donnerai; je te donnerai des noix de kola, dès que j’en aurai. Le roi +Laran donna une chiquenaude à l’oiseau, et l’oiseau _laissa échapper de +son corps_[51] tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine.--Ah! +dit Laran tout ébahi. + + [51] Manière polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop + crûment. + +«Une seconde fois le roi lève la main sur le captif et le menace d’une +chiquenaude. Et l’oiseau de crier merci.--Si je trouve des cauris, je te +les donnerai, disait-il, je te donnerai des noix de kola, dès que j’en +aurai. Encore une fois le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse +échapper de son corps encore plus de cauris que la première fois. + +«Le roi Laran dépêcha ses envoyés dans tout le pays et manda tous ses +sujets pour le cinquième jour, promettant de leur faire voir une +merveille. Tout le monde dit:--C’est bien! + +«Or, le roi Laran prit l’oiseau, le mit dans un panier qu’il eut soin de +couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son fils, curieux de donner sa +chiquenaude, va ouvrir le panier. Le prisonnier s’envole. + +«Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne trouvant +plus l’oiseau, il appela son fils.--Où est l’oiseau? lui dit-il. Le fils +répondit qu’il avait voulu le prendre pour jouer, et que l’oiseau +s’était envolé. Le roi Laran prit l’enfant et le battit, le battit... +Dans son emportement, il lui coupa une oreille.--Pars vite, lui dit-il, +et trouve l’oiseau. Allons! qu’on se presse!--C’est bien! répondit +l’enfant. + +«Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour aller s’asseoir +à l’endroit où les oiseaux avaient coutume de se tenir. Il +commence à battre son tam-tam; son tam-tam résonne ainsi: +_Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin_, l’enfant est triste et se +chagrine, _bourou-chinguin_. Et tous les oiseaux d’accourir, et tous de +danser. Tous avaient pris part à la danse; le tour de Kiyin-Kiyin +arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait pas danser. Ce ne fut qu’un cri pour +le presser de danser. Il refusa. L’enfant redouble d’efforts. Il frappe +sans relâche, il frappe, il frappe... Les oiseaux redoublent leurs +instances, leurs sollicitations deviennent plus vives. + +«Enfin, voilà Kiyin-Kiyin qui entre en danse; il s’agite, il s’anime au +point de venir par trois fois tournoyer sur la tête de l’enfant. +Celui-ci n’a pas l’air d’y prendre garde et continue, et l’oiseau rentre +en danse. Il tourne, tourne, tourne, et vient jusque sur le tam-tam. +L’enfant allonge le bras et le saisit par la patte, tandis que les +autres oiseaux prennent la fuite. + +«Le petit garçon rapporte l’oiseau à son père:--Le voilà, s’écrie-t-il, +je l’ai repris; ne ferez-vous rien pour me rendre l’oreille? Le roi +Laran, à ces mots, se leva, détacha une feuille sèche et la mit à la +place de l’oreille. Aussitôt la feuille sèche se ramollit et se changea +en oreille.» + +La morale de cet alo n’est pas plus sévère que celle du précédent contre +les excès du maître. Les droits de l’opprimé sont également méconnus. La +voici, froide et décolorée comme on la donne: «Si vous avez un fils et +qu’il fasse quelque chose, ne vous emportez pas.» + +A la côte des Esclaves, les _gens de la maison_ donnent au maître le +titre de père, _babba_. L’affection est en général étrangère à cette +appellation: on n’a pour l’_olouwa_ ni le respect filial, ni la +tendresse et l’attachement qui forment l’auréole de la paternité; du +reste, on ne saurait compter sur l’amour et le dévouement d’un maître +qui, trop souvent, ne s’inspire que de son intérêt propre et de son bon +plaisir. Le mot _babba_ exprime moins un sentiment réel qu’il n’est un +souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps heureux où la +famille moins dégradée n’avait pas encore un _maître_, mais un _père_. + +II.--La _femme_, dans le plan divin, est la compagne de l’homme, +_adjutorium simile sibi_, dit la Genèse. (II, 18.) + +«L’homme est le centre et le but de tout ce monde visible, nous dit +saint Jean Chrysostome[52]. Après avoir créé pour lui ce magnifique +séjour, ainsi que les animaux qui devaient le nourrir ou le servir, +comme il manquait encore à l’homme un cœur avec lequel il pût entrer en +rapport et qui fût lui-même en état de contribuer à sa félicité par +l’identité de nature, Dieu façonne cet être raisonnable avec une légère +portion de sa substance; la puissance et la sagesse infinies amènent cet +être à sa perfection, le rendent en tout semblable à l’homme, possédant +comme lui la raison, pouvant dès lors _partager avec lui les besoins et +les joies_ de la vie présente.» + + [52] SAINT CHRYSOSTOME, _Homélie XVe sur la Genèse_. + +Adam, voyant la femme, s’écria: «Voici l’os de mes os et la chair de ma +chair... et ils seront deux dans une seule chair.» C’était le cri de la +nature qui veut que la femme, semblable à l’homme, soit admise à +«_partager avec lui_ les besoins et les joies de la vie présente.» + +En s’éloignant de Dieu, les païens en vinrent jusqu’à méconnaître les +lois de la nature. Ils ne virent plus dans la «femme l’os de leurs os et +la chair de leur chair»; ils cessèrent de la considérer comme +_semblable_ à l’homme. Dès lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le +sexe faible fut opprimé. L’homme se replia sur lui-même, sur lui seul, +et la femme fut jetée de son rang de compagne dans celui des êtres de +simple utilité ou de simple agrément. + +Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec l’homme les joies de la +vie présente; l’homme n’en partage pas les travaux et les peines avec +elle. Chez les païens, de tout temps et partout, la femme n’a été qu’une +servante, un auxiliaire, quand elle n’est point ravalée à n’être qu’un +simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné à la femme +sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée constamment. Cette +dignité qu’Athènes et Rome lui déniaient, exigerons-nous que le noir +barbare la lui ait conservée? + +La femme était réputée d’une nature inférieure à celle de l’homme, et le +Romain parlait du _sexus imbecillis, impar laboribus_, par opposition au +_majestas virorum_. Troplong a peint les mœurs romaines en deux +mots[53]: «Je n’ignore pas, dit-il, ce que méritent d’admiration Porcia +et la mère des Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et +nobles figures pour le type des femmes romaines. La conjuration des +bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la paix publique, +les divorces indécents, les adultères audacieux, tout ce débordement des +mauvaises mœurs dont les historiens, les philosophes et les poëtes +satiriques nous font le tableau, et qui obligea l’empereur Auguste de +chercher un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois +domestiques n’en offraient plus aucun: voilà des signes plus certains de +l’état général de la société romaine.» L’homme violait impunément le +mariage[54]; les divorces étaient faciles et très-fréquents[55]; et +puis, c’étaient le meurtre et l’exposition des enfants: _Liberos, si +debiles monstrosique sunt, mergimus. Nous noyons les enfants, s’ils sont +infirmes ou difformes_[56]; c’étaient encore les avortements provoqués, +la pédérastie dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec +indifférence, comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume. + + [53] _L’Influence du christianisme sur le droit civil des Romains._ + + [54] SAINT JÉROME, Ép. LXXVII. AUGUSTIN, serm. CCXXIV. + + [55] SENEC., _Octav._, c. XXXIV. + + [56] SENEC., _De ira_, I, 15. + +La polygamie est générale chez les noirs; aussi, prendre femme est un +trafic pour l’homme. Comme le dit très-bien Portalis, «la polygamie +répugne à l’essence même du mariage, c’est-à-dire à l’essence du contrat +par lequel deux époux se donnent tout, le corps et le cœur». Le polygame +prend et possède d’une manière tout arbitraire; il ne donne rien, ni le +corps, ni le cœur. La femme dès lors est le jouet de l’intérêt, de la +passion, du caprice. Elle est perdue dans l’estime, asservie au bon +plaisir de l’homme, n’ayant aucun droit qu’on lui reconnaisse, pas même +celui de se donner à qui elle voudra ou d’accepter un maître de son +choix. + +L’amour préside rarement à l’union de l’homme et de la femme, que +l’amour seul peut cimenter d’une manière solide et durable. Aussi cette +union est faible, fragile; elle dépend de la seule volonté de l’homme. +_Aimer_ et _vouloir_ s’expriment par le même terme, dans la langue des +nègres. On ne dit pas: «J’aime cette femme; je la recherche en mariage»; +on dit tout simplement: «Je la _veux_.» Ce mot _vouloir_ dit tout. + +Pourquoi le noir veut-il une femme? Souvent, il la veut comme Pyrrhus, +épousant en même temps trois filles de prince, «_pour augmenter sa +puissance et ses richesses_ par ces alliances»; comme Denys de Syracuse, +épousant la fille d’un ancien rival dont il veut se faire un appui; +comme Démétrius Poliorcète, qui contracte plusieurs alliances pour +l’honneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est fréquemment +un accessoire: on recherche des influences et l’on subit la femme comme +moyen. + +Quelqu’un _veut_-il une femme, il se présente aux parents et formule sa +demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux agréés, on lui livre la +femme, qui ne peut se refuser à tomber en son pouvoir. Le père ou le +maître la livre à qui il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre +son consentement. Dans ces conditions, il n’y a pas de véritable +mariage. Propriété des parents d’abord, elle devient ensuite celle du +mari, et plus tard celle de l’héritier, car l’héritier prend toutes les +femmes du défunt, moins sa propre mère. + +Le mariage est accompagné de danses, de festins et de libations: on +donne un air de fête à la livraison immorale de la femme. Du reste, tout +se passe entre parents et amis, sans que la loi civile ni la religion +interviennent d’une manière sérieuse. + +Livrée de la sorte, la femme ne saurait donner son cœur à celui qui sera +son maître, alors surtout qu’il est loisible à ce maître d’avoir autant +de femmes qu’il voudra, d’accorder ses faveurs à d’autres, de la donner +au roi, quand il sera dégoûté d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et +pour peu que celui-ci excite son dégoût, elle s’étudiera à s’isoler de +lui, elle se plongera dans une série de crimes où elle ne verra qu’une +légitime vengeance, le seul soulagement permis à son infortune. Alors +viennent les infanticides. L’usage veut que la femme reste éloignée de +l’homme durant la lactation; c’est pourquoi l’épouse mécontente +allaitera son enfant jusqu’à la seconde année au moins, afin de se tenir +loin de son époux. + +Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque dans une +case séparée, et lorsqu’il demande ses services, elle se présente dans +une humble posture, à genoux ou prosternée, avec les démonstrations +d’une soumission servile. + +La femme appartient corps et âme à celui au pouvoir de qui elle est. On +ne respecte pas même en elle la conscience et la pudeur. + +Dans une maison, il y a les épouses, _iyas_, les esclaves _concubines_ +et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune achète des femmes +esclaves en aussi grand nombre que ses richesses le lui permettent. Le +premier mobile qui le pousse à agir de la sorte n’est pas, comme on +pourrait le supposer, un motif de débauche. Il achète des femmes parce +qu’on les conduit plus facilement que les hommes, et parce que leurs +services sont généralement fort lucratifs. C’est surtout par intérêt que +le noir achète des femmes. + +Comme à Rome, à la côte des Esclaves, on ne considère pas comme un +véritable mariage l’union d’un homme libre et d’une esclave. Cette union +toutefois n’est pas taxée d’immoralité; l’usage l’excuse et l’admet +comme il admettait le _concubinatus_ romain. L’esclave concubine jouit +du privilége de ne pouvoir être vendue, du moment où elle a eu un enfant +de son maître; mais le titre et les prérogatives d’_iya_ ou épouse lui +sont refusés. + +Il règne entre les _iyas_ d’une maison une certaine hiérarchie, un +certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas la confusion non +plus. Malgré des tiraillements incessants, malgré les jalousies, les +rancunes, les haines, on n’a pas trop de désordre à constater. Une des +épouses, la première ordinairement, a le nom de _iya’llé_, maîtresse de +maison. Cela ne veut pas dire que le maître l’admette à traiter avec lui +sur le pied d’égalité. Elle approche le maître de plus près que les +autres, prépare et sert les repas de l’olouwa, range tout à l’intérieur +et veille à la bonne administration de la maison; elle a sur les autres +femmes une préséance réelle; jusqu’à un certain point, elle entre dans +les secrets et les plans du maître dont elle est la servante habituelle +et immédiate. Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue +toujours à distance, n’étant pas admise à s’asseoir devant le maître, +obligée à se tenir dans une posture servile en sa présence, servant son +mari à genoux et goûtant les mets avant de les offrir, comme si elle +était soupçonnée de vouloir empoisonner celui qu’elle sert. + +Sa position lui donne un avantage réel, pourtant, et l’on voit quelques +_iyas’llé_, par leurs qualités de l’intelligence et par l’énergie du +caractère, acquérir un tel ascendant sur le maître qu’elles peuvent, en +bien des cas, lui imposer leurs vues ou le détourner de l’exécution des +projets qu’il avait lui-même conçus. + +A part ces rares exceptions, l’_iya’llé_, ainsi que les autres femmes de +la maison, est dans un état de véritable servitude. + +La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans la maison, +reçoit la dénomination d’_orogoun_, querelleuse. Le mot est piquant et +bien propre à nous donner une idée de ce que doit être une femme +humiliée de se voir en sous-ordre, malgré ses longs services et des +faveurs souvent acquises et souvent perdues. C’est la jalousie +personnifiée que cette _orogoun_, mais la jalousie dépitée, hargneuse. + +L’_orogoun_ est assez maltraitée dans les _alos_. Elle y est présentée +comme un être dont on se doit beaucoup défier et qui n’a que de mauvais +procédés. + +«Mon _alo_ a trait à une femme. + +«Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientôt. Et l’enfant +passa entre les mains de l’_orogoun_. Or, quand l’_orogoun_ mangeait des +_ékos_[57], elle passait les feuilles à l’enfant pour toute nourriture. +L’enfant se mourait de faim et n’avait rien à manger. Un jour, il prit +des pepins d’orange et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits. +Les oranges ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea. + + [57] L’_éko_ ou _acassa_ est une petite boule de pâte faite avec de la + farine de maïs. On vend l’_éko_ enveloppée dans des feuilles. + +«L’_orogoun_ étant montée sur l’arbre, l’enfant s’écria:--Oranger, ah! +puisses-tu l’enlever! A l’instant, l’oranger se trouva démesurément +grandi. Et l’enfant de chanter:--L’oranger a enlevé Aloumo là-haut. +Aloumo! Fourbe Aloumo! Est-ce ainsi que tu me traites? L’oranger a +enlevé Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo! elle est tombée +des nuages à terre. + +«Avez-vous reçu le fils d’autrui, ayez-en soin, dit la morale qui +termine l’_alo_. Ne soyez pas dur pour les petits enfants.» + +Le conseil est bon et très-important dans un pays où l’abus est si +commun. Notons cependant que ce conseil est bien froid, et que, si +l’usage d’agir comme Aloumo était moins général, le narrateur ne +manquerait pas de blâmer cette femme inhumaine et sans cœur. + +Les _alos_ sont de véritables scènes de la vie réelle. C’est pourquoi +nous aimons à les citer: ils expliquent notre pensée, en même temps +qu’ils rendent témoignage des vérités que nous avançons. Tous les _alos_ +que nous reproduisons, nous les avons reçus textuellement de la bouche +des noirs. + +Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons à connaître davantage +cette _orogoun_. + +«Mon _alo_ a trait à une femme. + +«Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une _orogoun_. Voulant se +rendre dans le pays d’Ojèjè, elle laissa pour son enfant six œufs de +poule gros comme le poing. La vilaine _orogoun_ prit les œufs et les +mangea, ne donnant à l’enfant qu’une igname pourrie. Le pauvre enfant, +dévoré par la faim, maigrissait à vue d’œil. Bientôt, il n’eut plus que +les os et la peau. + +«Quelqu’un lui conseilla d’aller attendre sur le chemin d’Ojèjè: +peut-être pourrait-il avoir des nouvelles de sa mère.--C’est bien! dit +l’enfant; et il alla s’asseoir sur le bord du chemin. Et, quand +passaient des voyageurs se rendant à Ojèjè, il chantait et +disait:--Voyageurs qui allez à Ojèjè, dites à ma mère que les œufs +qu’elle m’avait laissés, l’_orogoun_ les a mangés; que pour toute +nourriture elle m’a donné une igname pourrie. Et l’enfant chantait, +chantait toujours. + +«Voici venir sa mère; elle est déjà auprès de lui. Lui, recueille ses +souvenirs et raconte à sa mère tout ce qu’il eut à souffrir de +l’_orogoun_. + +«Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant à l’_orogoun_.» + +En dehors de l’_iya’llé_ et de l’_orogoun_, toutes les épouses sont +confondues sous la dénomination d’_iyas’wo_, iyas de commerce. A elles +sont dévolus le soin du commerce (_owo_), la fabrication et la vente des +pots de terre, du savon, des nattes, de la farine de maïs ou de manioc, +des _ékos_ et autres mets. Elles s’occupent aussi de teinture, elles +lavent, etc., etc. + +L’homme n’a pas besoin de se gêner et peut avoir des relations avec des +personnes libres sans qu’on y trouve à redire. Mais l’iya qui aurait des +relations étrangères serait coupable du crime d’adultère. + +L’adultère est puni de mort. Il est arrivé que l’homme et la femme +surpris en adultère étaient attachés l’un en face de l’autre sur un +bûcher et brûlés vifs, après avoir été horriblement torturés et mutilés. + +Quant à la fornication, elle n’est pas plus punie qu’à Rome, dans +l’antiquité. On la croit bien peu répréhensible, si toutefois on suppose +qu’elle soit un mal. Les noirs, dans leurs _alos_, la laissent impunie +et la montrent même triomphante. En voici un exemple: + +«Mon _alo_ a trait à Téréboudjé. + +«Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que tout le monde +_voulait_. Les riches la _veulent_,--elle refuse; les rois, les chefs la +_veulent_, elle s’obstine à refuser. + +«La tortue se présente au roi et dit:--Celle que vous _voulez_ tous sans +pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi. Et le roi:--Si tu parviens à +l’avoir, dit-il, je partage ma maison en deux et t’en donne une part. + +«Or, un jour, Téréboudjé prit un pot et alla puiser de l’eau. La tortue, +l’ayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer le chemin de la +fontaine. Elle rencontra un serpent, et, l’ayant tué, elle le mit au +milieu du sentier. + +«Téréboudjé arrive et aperçoit le serpent.--Au secours! s’écrie-t-elle, +viens tuer ce serpent. La tortue accourt, armée de son coutelas; elle +frappe et se blesse à la jambe. Aussitôt:--Téréboudjé m’a tuée, +s’écrie-t-elle; je défrichais son champ, j’appropriais son chemin; elle +m’a dit de tuer le serpent; je me hâte; Téréboudjé, Téréboudjé, j’ai tué +le serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé, ô +Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant; prends-moi sur ton +dos, serre-moi bien[58]. + + [58] Au lieu de porter l’enfant sur ses bras, la négresse le porte sur + son dos. L’enfant, mis à califourchon sur les hanches, est retenu + par un _acho_ solidement roulé sous les bras de la mère. + +«Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé prit la +tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action mauvaise sur +Téréboudjé. + +«Dès qu’il fut jour, elle alla trouva le roi, disant:--Ne t’avais-je pas +dit que j’épouserais Téréboudjé? Convoque la ville pour le cinquième +jour, et vous m’entendrez parler. + +«Le cinquième jour venu, le roi fit agiter sa sonnette pour convoquer le +peuple.--Téréboudjé, s’écria la tortue, Téréboudjé que tout le monde +voulait a repoussé tout le monde. Moi, certes, je l’ai eue. + +«Le roi prit son bâton et manda querir Téréboudjé. Dès qu’elle parut, on +l’interrogea:--Nous avons ouï, lui dit-on, que la tortue est ton +époux?--Téréboudjé confuse resta sans réponse; elle se couvrit la tête +et s’enfonça dans les bois. Là elle fut changée en l’arbre qu’on appelle +_boudjé_.» + +Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique des dégoûts +d’un mariage de caprice. Le même _alo_ nous montre un des moyens par +lesquels la femme mécontente se soustrait à une union qui lui est +désagréable. + +«Mon _alo_ a trait à une femme du nom d’Adiélou. + +«Cette femme, dont la beauté ravissait tout le monde, n’opposa que refus +aux demandes dont elle était l’objet constamment. + +«Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des bras à l’un, des +jambes à l’autre, un corps à un troisième, s’affuble de toutes pièces et +se rend à la foire. Il veut Adiélou, il l’aura. Quoiqu’il fût d’un pays +éloigné, Adiélou consentit à le suivre et le _présenta à ses mères_ qui +lui dirent:--C’est bien; pars avec lui. + +«Ils partent. En route, le maître des bras reprend ses bras, le maître +des jambes prend les jambes, le maître du corps prend le corps, et il ne +reste que la tête, et la tête avance, avance, tandis qu’Adiélou +demi-morte ne sait fuir en arrière. On arrive ainsi à la maison de la +tête. + +«Le lendemain, la tête, avant d’aller aux champs, dit à la tortue:--Si +Adiélou cherche à s’enfuir, sonne de la trompe pour m’avertir.» + +«La tête eut à peine disparu, qu’Adiélou attacha son paquet et prit la +fuite. Aussitôt, la tortue sonne de la trompe:--Tête, tête, +s’écrie-t-elle, Adiélou s’en va. Elle a attaché ses calebasses, elle a +ramassé ses plats. La tête accourt, fait les gros yeux:--Où vas-tu? +dit-elle.--Je vais vaquer à des besoins naturels[59], répond +Adiélou.--Tu fuis, réplique la tête. + + [59] Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais + ils disent la chose, comme Cambronne, sans recourir à des termes + voilés. + +«Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de succès. Elle alla +consulter le _babbalawo_. Celui-ci lui dit:--Va acheter des _ékourous_ +(espèce de croquettes faites de haricots blancs appelés _éré_), +prends-en une suffisante quantité, trempe-les dans l’huile de palme et +bourres-en la trompe de la tortue.--Bon!» dit Adiélou. + +«Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et part. La +tortue saisit la trompe. Les _ékourous_ lui rentrent dans la bouche. +Elle mange, mange... Et Adiélou de fuir. + +«La voilà à la douane du crapaud, sur un sol étranger où elle n’a plus +de poursuites à redouter.» + +On objectera peut-être à ce que j’ai exposé plus haut qu’Adiélou donne +son consentement: qu’elle choisit elle-même son mari. Cela est vrai, +mais on doit observer qu’il ne paraît pas de maître ni de père ici, et +qu’Adiélou agit avec l’assentiment de _ses mères_ (mère, grand’mère, +iyas supérieures à sa mère dans la maison). + +III.--Des _enfants_ nous avons peu de chose à dire. «On conçoit, dit M. +Borghero, on conçoit que les liens de famille n’existent pas, et l’on +comprend pourquoi dans le droit domestique c’est à la mère et non pas au +père que l’enfant appartient. La mère seule en supporte la charge, +jusqu’à ce qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie.» Il ne +faut pas entendre ceci dans le sens que la mère ait le droit de disposer +de son enfant: celui-ci est à la charge de la mère, au profit du père, +s’il y a quelque profit. + +Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est à peu près nul. +L’esclave, appartenant au maître, produit pour le maître, ainsi que nous +le verrons bientôt. Dès lors, c’est le maître, et non les parents, qui a +quelque pouvoir sur l’enfant né d’esclaves. + +IV.--L’_esclavage_, qui fut une des plaies sociales de l’antiquité, est +toujours en vigueur sur le continent africain en général, et en +particulier dans ces pays qui ont le triste surnom de _côte des +Esclaves_, et où la traite vint longtemps s’alimenter. + +La condition des esclaves n’est pas aussi misérable dans les contrées +dont nous parlons qu’elle le fut à Rome ou même dans quelques-unes de +nos colonies européennes. Là, du moins, il n’est ni complétement rejeté +au rang des «choses», ni assimilé, dans l’estime publique, à l’animal: +_servus vel animal aliud_[60]. Sa vie n’est pas directement et +immédiatement abandonnée au bon plaisir du maître. Il n’est pas tout à +fait exclu de la famille, où on lui reconnaît le droit d’être, en +certains cas, l’héritier du maître, même quand celui-ci a des enfants. + + [60] ULPIEN au Dig., VI, I, 15, S. III. + +Il est vrai, cependant, qu’au point de vue légal l’esclave n’a aucune +prétention à opposer aux volontés du maître. Il dépend totalement de +celui-ci, en ce qui regarde ses travaux et le fruit de ses labeurs, +aussi bien qu’en ce qui concerne sa propre personne, celle de sa femme +et de ses enfants. + +L’enfant suit la condition de sa mère et est esclave comme elle: c’est +la _loi du ventre_, expression brutale de la brutale application de ce +principe des légistes: _Res fructificat domino_. L’esprit de calcul du +maître pénètre quelquefois jusqu’au plus intime de la vie domestique de +ses esclaves; celui-ci défend à son esclave d’avoir des enfants; un +autre spécule sur sa fécondité et trouve avantageux d’avoir ce que +Marcien, à Rome, appelait brutalement _ventrem cum liberis_. En voilà +assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût. + +Quelles sont les causes diverses d’esclavage? M. Borghero[61] les résume +en ces termes: «Il y en a qui sont nés en servitude; il y en a aussi qui +deviennent esclaves par condamnation. Un coupable qui a commis quelque +grand crime, celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en +esclavage, vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour +toute une famille. Quand celle-ci déclare qu’elle ne peut payer ses +dettes, un des membres est fait esclave, et toutes les dettes sont +remises, quelle qu’en soit la somme. On voit que c’est une espèce de +banqueroute. Ce moyen se pratique surtout chez les Minas. + + [61] _Annales de la propagation de la foi_. + +«L’enlèvement ou le vol fournit aussi son contingent à l’esclavage; car +ici, et assez généralement en Afrique, l’homme est volé comme on ferait +d’une marchandise. On saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit +au loin et on le vend. Je connais à Wydah un individu qui vola un jeune +homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre, fut à son tour volé +avec sa proie et enfin vendu au Dahomey. Ce moyen n’est pas en usage au +Dahomey, du moins sensiblement, à cause des difficultés qu’il y a pour +franchir les limites du royaume. + +«Enfin, c’est par les razzias surtout que se recrutent les esclaves. Un +prince est-il en force, il se dirige vers une ville, l’entoure de ses +troupes, l’emporte et emmène tous les habitants. C’est la principale +occupation du Dahomey[62]. Les Nagos se battent souvent entre eux dans +le même but; et dans le Bénin, les villages quelquefois de la même tribu +se livrent à ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent la +propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent chez leurs +vainqueurs ou dans les pays voisins; mais le très-grand nombre est vendu +aux négriers, qui les transportent en Amérique.» + + [62] V. _Revue du monde catholique_, avril 1877. + +Qu’on se rappelle ce que nous avons dit du caractère du maître, et l’on +pourra comprendre aisément combien misérable est le sort des esclaves +soumis à ses caprices et à ses emportements. + +Nous envisagerons la condition de l’esclave telle qu’elle est en +général. Nous ne ferons pas ressortir le malheur extrême de ceux qui +tombent entre les mains de certains maîtres plus cruels. Il y a des +maîtres qui se mettent dans une position où ils sont à peu près assurés +de l’impunité. Ceux-là ne connaissent pas de bornes. Il leur est +difficile d’être plus exigeants que les autres, parce qu’en fait +d’exigence ils se valent tous; mais ils sont plus cruels. On a vu, il y +a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui avait un bourreau +à ses ordres dans sa propre maison. Je dis bourreau, c’est-à-dire un +homme spécialement chargé d’infliger les corrections et auquel on +mettait quelquefois le glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce +négrier recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un des +jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui se cassa. Ce +garçon avait sa mère dans la maison, esclave comme lui. Le maître la +fait appeler, mande en même temps l’exécuteur des hautes œuvres et lui +ordonne de tuer, à l’endroit même et sous les yeux de la mère, l’enfant +dont le crime était une simple maladresse. + +De tels faits sont heureusement fort rares; aussi nous n’insistons pas. + +L’esclave, chez les noirs, a rang de _personne_. De fait, on lui +reconnaît la faculté d’acquérir, d’hériter, de posséder, d’avoir même +des esclaves et de se libérer et de prendre rang parmi les hommes +libres. On a vu des hommes naître esclaves et arriver au pouvoir, même +au pouvoir souverain. Cela répugne si peu aux idées reçues qu’il en est +fait mention dans les _alos_. + +Nous ne devons pas trouver étrange que les noirs n’aient point de +l’esclave cette méprisante opinion qu’en eurent les Romains. A Rome, +tout étranger était barbare, tout barbare était digne de mépris; il +n’est pas étonnant, dès lors, qu’on eût en plus petite estime l’esclave. +On ne pouvait guère l’estimer moins qu’en en faisant un objet de rebut, +un être inférieur à l’homme libre et citoyen de la grande ville de Rome. + +A la côte des Esclaves, on n’a point les préjugés qui inspiraient ce +mépris aux Romains. Nul n’ignore qu’on est esclave, non par infériorité +de nature, mais seulement par accident, parce qu’on se laissa surprendre +ou voler, parce qu’on fut trop faible pour résister à son ennemi, etc. +Tout le monde sait parfaitement que l’esclave est un homme comme les +autres; qu’il ne diffère de son maître que par la condition à laquelle +il se trouve réduit de fait, condition malheureuse, mais jugée +nécessaire et autorisée par la coutume. + +Il est facile de faire avouer aux noirs que l’esclavage a sa source dans +un abus de la force, mais on ne les fera pas renoncer à cet abus, parce +que la coutume l’a, pour ainsi dire, consacré. «Il y a eu toujours des +esclaves, donc il est légitime et bon d’en avoir. On a gouverné les +esclaves d’une manière despotique en tout temps, donc on le peut faire +sans être blâmable pour cela.» Ainsi raisonne le noir. Et il a des +esclaves et il les traite avec rigueur. + +L’esclave ne s’appartient pas: il n’est pas libre d’aller où il veut, de +s’unir à qui il veut, de travailler comme il l’entend, de se dévouer à +sa femme, à ses enfants. A la merci d’un maître capricieux, que le +pouvoir de tout exiger rend irritable, dur et cruel, il est toujours +exposé à se voir violemment arraché aux tendres embrassements d’une +épouse, aux caresses d’un enfant qu’il aime; car toujours il peut +craindre que la vente ou l’éloignement le force à une séparation +cruelle. + +Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des vexations de +tout genre. A la moindre faute, le _kpachan_ l’attend. Le kpachan est un +nerf de bœuf ou une lanière en cuir d’hippopotame avec laquelle on +fustige les esclaves. + +J’ai dit qu’à la moindre faute on inflige le kpachan aux esclaves. Pour +de légers motifs aussi on les charge de chaînes; comme les _compediti_, +les _vincti_ de Rome, ils travaillent enchaînés et couchent dans les +fers. Ces traitements sont réservés à l’esclave qui cherche dans la +fuite un soulagement à des maux trop réels, à celui qui s’est rendu +coupable ou qui simplement a mécontenté son maître. Le maître n’admet +pas que l’esclave puisse ne pas se résigner à son sort malheureux, et il +l’opprime avec d’autant plus de rigueur qu’il paraît tenir davantage aux +bienfaits de la liberté. Le maître exige qu’on se livre à lui à +discrétion, qu’on soit «souffre-plaisir et souffre-douleur[63]» avec une +égale indifférence. Il ne veut pas que l’esclave ait le droit de dire +non; il ne lui reconnaît pas même celui d’avoir une famille assurée, +alors que l’usage, seule loi en cette matière, l’autorise à arracher la +femme à son mari, la mère à l’enfant. Disons tout: les esclaves n’ont à +eux ni leur pudeur, ni celle de leurs enfants. + + [63] SÉNÈQUE, _De Providentia_, 3. + +Le maître trop préoccupé de trouver dans l’esclave un instrument passif +en vient à redouter les qualités même qu’il remarque en lui. Il se sent +moins menacé, moins exposé à des dégoûts avec un esclave inintelligent +et mou qu’avec un autre doué d’intelligence et d’énergie. Comme +Columelle (1, 8), il a remarqué que «les esclaves les plus intelligents +sont les plus mauvais», ou, comme Palladius, écrivain païen du quatrième +siècle, «que le caractère des esclaves est de donner toujours dans les +extrêmes. Tant il est vrai que dans cette condition les meilleurs +penchants se dénaturent, et qu’il n’est de qualité qui n’y puisse +devenir un défaut. Une nature prompte chez eux est toujours près du mal. +La paresse, du moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent +à l’indolence, et moins ils sont portés au crime[64].» + + [64] PALLADIUS, _De re rustica proœmium_. + +Un maître ayant de tels sentiments traite son esclave de manière à +effacer en son âme les caractères de noblesse et de virilité. Tous ses +efforts tendent à «user de lui comme on use des animaux[65]». + + [65] SÉNÈQUE, _Ép._ XLVII. + +On dira peut-être: Comment les noirs peuvent-ils, sans réagir, accepter +un sort aussi lamentable? + +Outre qu’on peut rétorquer l’argument aux ennemis de la race nègre, je +dirai que l’esclave réagit, autant qu’il le peut, contre le sort qu’on +lui fait. C’est même pour cela que son intelligence et son énergie +deviennent un danger et une source de déboires pour son oppresseur. +Palladius aurait pu dire et peut-être il aurait mieux dit: «Une nature +prompte chez lui (chez l’esclave) est toujours près de _s’indigner_... +plus ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés à _réagir_.» +Cela est vrai du noir autant que du blanc. + +Hélas! que peut faire l’esclave? Peut-il raisonnablement espérer quelque +résultat heureux d’une résistance que tout lui conseille? Ne doit-il pas +craindre que son sort devienne pire? S’il subit les exigences du maître, +il évite, du moins, sa colère, ses emportements. De deux maux ne faut-il +pas choisir le moindre? + +Deux partis s’offrent au noir esclave: la mort et la fuite, une +résistance utile étant impossible. + +La mort est un parti extrême auquel la nature répugne et que l’on adopte +avec répugnance tant que la voix de la raison se fait entendre. C’est, +partant, un procédé exceptionnel que la généralité n’adoptera pas. + +Pourquoi l’esclave ne s’enfuirait-il pas? Quiconque connaît le Dahomey +ne saurait poser la question sérieusement pour ce pays. Entouré presque +de tous côtés de vastes marécages et de forêts de palétuviers, le +Dahomey offre à ses frontières peu de passages praticables, en sorte que +la garde en est facile. + +A peine un esclave a-t-il disparu, le maître avise les autorités, et +celles-ci envoient en tous sens des émissaires, afin que _l’on ferme les +chemins_, c’est-à-dire afin qu’on surveille tous les passages. Ces +précautions n’empêchent pas en entier les tentatives d’évasion; +cependant elles les rendent beaucoup moins fréquentes qu’elles ne sont +dans les contrées voisines; elles les rendent surtout d’une exécution +plus difficile. Au Dahomey, l’esclave est plus maltraité, à raison même +de la difficulté plus grande qu’il y a pour lui à se soustraire par la +fuite aux mauvais traitements dont on l’accable. Des contrées voisines, +de Porto-Novo et d’Agoué, par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves +dont on est mécontent. Là, on les vend à des particuliers ou bien on les +donne au roi. + +Les esclaves redoutent d’être vendus de cette façon. On conçoit aisément +qu’ils redoutent davantage d’être livrés au roi. + +En dehors du Dahomey, la fuite n’est pas de la même difficulté +matérielle, mais elle est loin d’être sans danger. Un esclave fuira dans +l’espoir de recouvrer sa liberté; s’il n’est pas sûr d’être libre, +s’exposera-t-il à tomber entre les mains d’un nouveau maître qui sera +peut-être plus cruel que le premier? Supposons qu’il réussisse à +s’échapper; où ira-t-il? Il est éloigné de sa patrie, sans ressource +d’aucune sorte, sans amis, sans influence; ne va-t-il pas être volé par +quelqu’un, dans le pays où il passe? Il n’est pas rare que cela arrive. + +Pendant que j’étais à Porto-Novo, un esclave partit de la maison d’un +Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais avertit le roi, on +ferma les chemins, on battit la campagne; ce fut peine inutile: +l’esclave avait déjoué la surveillance, il était sorti du royaume et ne +craignait plus qu’une chose, c’est que son maître le fît arrêter dans +l’intérieur par quelqu’un de ses amis. Tout le temps qu’il était encore +dans le royaume de Porto-Novo, il appréhendait d’être repris; maintenant +l’espoir l’animait, et il avançait confiant dans le succès de son +entreprise. + +Chemin faisant, un voyageur l’accoste et fait route avec lui. Notre +esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon tomba sur lui et +l’attacha fortement, puis alla le vendre. Il passa au pouvoir de +plusieurs acheteurs, pour être finalement ramené à Porto-Novo, où il fut +acheté par un noir qui le maltraitait sans ménagement. + +Cet esclave regretta bientôt son premier maître, qui avait toujours agi +avec bonté à son égard. Il se lamentait continuellement d’avoir eu la +malencontreuse idée de fuir; il aurait voulu rentrer chez le Portugais; +mais comment faire? Il alla trouver les amis de son ancien maître, les +priant d’intercéder en sa faveur. + +Ce fait montre que l’esclave qui s’enfuit perd souvent au change et +court à un pire destin. Encore faut-il qu’il réussisse à se mettre hors +de la portée du maître qu’il abandonne. Sinon, aux périls de la fuite +s’ajoutent bientôt les colères et la vengeance du maître. La vie alors +est bien amère. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé avec +un gros cadenas; à ce collier est attachée une longue et lourde chaîne +en fer aussi. Ainsi chargé, signalé à l’attention publique, surveillé, +épié, le captif est assujetti aux plus rudes travaux, à des corrections +cruelles. C’est beaucoup, si on ne le livre pas à l’oricha, si on ne +l’envoie pas au fond d’un cachot infect, où on le laissera sans +nourriture se débattre dans les transes d’une longue agonie. + +Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature; la fuite, une +tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers, un remède pire que +le mal, peut-être. + +Malheur à l’esclave qui se révolterait! La révolte ne saurait aboutir +qu’à une répression d’une affreuse rigueur. On attachera le mutin à un +piquet, on lui ouvrira la poitrine et les entrailles, on lui coupera la +tête et on l’exposera publiquement sur un pieu, etc., etc. + +Le noir esclave doit subir son sort. Je dis _subir_, parce que, +l’esclavage étant contraire à la nature, il répugne essentiellement à +l’homme. L’animal, créé pour servir l’homme, s’apprivoise et accepte le +joug que l’homme lui impose. Quant à l’homme, Dieu l’a créé intelligent +et libre, capable de se conduire lui-même, responsable de sa conduite +personnelle, maître de sa personne et de ses actions. + +Par nature, l’homme a ce que les philosophes appellent «_dominium sui_, +_l’empire de soi_». Ce qui contrarie cet empire est opposé à la nature +de l’homme; partant, cela ne saurait en aucun cas lui agréer. Comment +donc l’esclavage plairait-il à l’homme? comment pourrait-il ne pas lui +être à charge, puisqu’il est la négation formelle de l’empire de soi? + +L’esclave est sous la puissance d’un maître et lui appartient, en sorte +qu’il n’a plus le «_dominium sui_». Le maître peut le vendre et disposer +de sa personne, de son industrie, de son travail, sans qu’il puisse rien +faire, rien avoir, ni rien acquérir qui ne soit à son maître. Dans cet +état contraire à la nature humaine, où l’on ne reconnaît pas à l’esclave +plus de droits qu’à l’animal, l’esclave sera moins homme certainement. +Le sentiment de sa dignité ne s’éteindra pas en lui, et il s’indignera +de se voir ravalé dans l’estime; l’instinct de la possession survivra +dans son âme, malgré les exigences de la cupidité du maître, et il +s’étudiera à tromper la vigilance du maître. Et il verra dans ce maître +un ennemi qui le méprise et qui l’opprime. + +L’esclave s’endurcit sous les coups; les mauvais traitements le jettent +dans une torpeur morale qui tient de celle de la brute. La nécessité de +tout souffrir en silence énerve la vigueur de ses facultés; il tombe +dans une somnolence qui n’a presque plus rien d’humain. Pour se trouver +au point où les calculs du maître tendent à l’amener, pour avoir la +souplesse et la flexibilité qu’exige le maître, l’âme de l’esclave doit +se briser, être indifférente à tout. Si l’espoir d’un affranchissement +plus ou moins probable ne soutient ce pauvre esclave, c’en est fait de +sa valeur physique et morale. Il n’a plus d’autre soulagement que de se +vautrer dans les plaisirs des sens: dans l’ivrognerie et la crapule. Il +s’abrutit alors; il se plie sans résistance à tous les caprices; au +maître qui le frappe, il dit froidement: «_Je suis à toi, tue-moi._» + +Le même intérêt qui rend le maître exigeant lui ordonne d’avoir quelques +ménagements et lui fait craindre de perdre les travaux de l’esclave, +s’il l’exténue. Du reste, beaucoup de maîtres, obéissant à la voix de +l’humanité, usent de condescendance avec les gens qui sont en leur +pouvoir. En sorte que l’on aurait tort de croire que tous les esclaves +sont tous réduits à l’extrémité dont nous venons de parler. Il y en a +qui y sont réduits, et la pente naturelle des choses porte les maîtres à +les y réduire tous. Cependant, en général, soit calcul, soit respect +instinctif de l’homme, le maître laisse à l’esclave une certaine liberté +d’action. Certains ne demandent à leurs esclaves qu’une somme déterminée +de services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mêmes. + +Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent à faire ce +que l’on peut appeler une petite fortune. Par son commerce ou son +industrie, il parvient à pouvoir acheter un esclave qu’il met en son +lieu et place auprès de son maître, tandis que lui est laissé dans une +indépendance relative. Il peut aussi se racheter, si son maître y +consent. + +J’ai connu beaucoup d’esclaves qui, de fait, étaient de simples +domestiques. En dehors du service auquel on les obligeait, ils se +livraient à un petit négoce qui n’était pas toujours des moins +lucratifs; ils réunissaient leurs amis pour se réjouir avec eux; ils +avaient leurs relations établies, leur petit centre d’où ils exerçaient +leur influence. + +Un d’entre eux, nommé Okoutolou, sut se créer une honnête aisance, dans +le temps même où il était esclave, à Wydah. Ce jeune homme avait une +petite case à lui; il avait gagné l’affection d’une fille libre et riche +pour un esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il +s’est fait dans le commerce une position très-avantageuse. Comme je +rentrais en France, je passai dans la ville où il était établi. Les +chefs des comptoirs français de l’endroit me dirent qu’Okoutolou était +leur traitant le plus actif. + +A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les plus influents +est esclave. Son maître est moins riche que lui; mais il ne lui permet +pas de se racheter. Il a un très-grand avantage à ne pas l’affranchir. + +Malgré toute la bonté dont le maître entoure son esclave, quoiqu’il le +comble d’égards et de soins, il est rare qu’il en obtienne la confiance. +L’esclave se cache du maître dont il se défie; s’il a quelques +économies, il les porte dans une maison étrangère. Il a en ville ce +qu’il appelle _sa mère_; c’est chez _sa mère_ qu’il porte tout ce qu’il +possède, ne laissant dans la maison de l’_olouwa_ que des objets sans +valeur. L’_olouwa_ peut changer de dispositions à son égard; peut-être +s’il était volé, confisquerait-il les biens de ses gens, par système de +compensation ou pour un autre motif quelconque. Qui sait ce qui peut +arriver? + +L’esclavage n’est pas seulement une vie d’opprobre et de misère, il est +encore et surtout une vie de labeurs, quand les esclaves ne sont pas +trop nombreux; et, quand le nombre est considérable, une vie d’oisiveté +triste, mélancolique. + +Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des travaux +domestiques; le transport des fardeaux ou des voyageurs leur est aussi +dévolu. + +Aux champs, l’esclave coupe le bois et le transporte, défriche, cultive, +ramasse la récolte et la renferme. Pour tout cela le travail est +d’autant plus pénible que l’homme le supporte seul: les bœufs ne sont +pas soumis au joug, les rares chevaux que l’on voit dans le pays sont +des objets de luxe: bœufs et chevaux ne sont utilisés ni pour la +culture, ni pour les transports. + +A la maison, la simplicité des mœurs n’admet ni beaucoup d’employés, ni +beaucoup d’emplois. Un nombreux personnel n’y a qu’une utilité: flatter +l’amour-propre de l’olouwa. Celui-ci se glorifie d’avoir beaucoup +d’esclaves. Quand il sort, il s’en fait suivre, et cette suite +chatouille agréablement sa vanité. Du reste, il n’a nul souci de savoir +si l’oisiveté dans laquelle il les laisse croupir leur pèse ou non. + +Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est relatif en +fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers, des valets, des +_hamaquaires_. L’office des valets consiste à tout ranger dans les +appartements (!) du maître, à servir à table, à répondre au moindre +appel du maître, à lui rendre les services qu’il demande. Ce sont les +valets qui sont dépêchés pour saluer les amis ou remplir les divers +messages. Le maître se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il +le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées? Cet +usage immoral est un de ceux qu’ils adoptent sans vergogne. + +A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier. Ceux-là sont +considérés comme attachés à leur métier pour toute la vie: le maçon +n’aura d’autre tâche que de maçonner, le charpentier de charpenter. Sans +doute, le maître demeure toujours libre d’envoyer, comme punition, le +valet de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs. Mais +s’il loue l’esclave avec son industrie, comme il en a le droit, le +loueur ne peut imposer à l’esclave un autre emploi que celui pour lequel +il a été loué. C’est plutôt le droit du maître que celui de l’esclave +qui est ici protégé; l’esclave en profite et refuse de sortir de ses +attributions. + +La même chose existait à Rome: «Celui qui possède des esclaves à titre +d’usufruit, dit Ulpien[66], doit user de chacun d’eux selon sa +condition.» Il ajoute qu’agir autrement «serait un abus de jouissance». + + [66] ULPIEN, au Dig. VII, I. + +L’esclave ne reçoit du maître que le vêtement et la nourriture. Pour +vêtement, deux _chocotos_ et un _acho_ suffisent et au delà. Le +_chocoto_ est un petit caleçon qui descend jusqu’aux genoux; l’_acho_, +une longue pièce d’étoffe de deux à trois mètres, large environ d’un +mètre cinquante centimètres. La dépense totale pour le vêtement d’une +année ne dépasse pas une trentaine de francs. Ajoutez à cela cinquante à +soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous aurez ce que +coûte d’entretien un esclave. + +Il est vrai qu’il peut être l’occasion de quelques amendes et de +beaucoup d’ennuis; car le maître est responsable de ses crimes et +délits, et même de ses dettes; mais le maître a la faculté d’abandonner +le délinquant à la justice ou aux créanciers, jusqu’à ce qu’il ait +satisfait. + + + + +CHAPITRE IX + +ÉTAT POLITIQUE. + + +Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique, loin d’être +inférieur au blanc, le noir se montre en tout semblable à lui. Les +traits de ressemblance sont tels qu’ils suffiraient à eux seuls à +montrer la communauté d’origine entre les deux races. + +Voyons le nègre dans sa vie politique. Est-il, comme le blanc, poussé +par l’instinct de la _sociabilité_? Ses affections, ses besoins, ses +penchants tendent-ils à la vie sociale? En d’autres termes, le nègre +a-t-il été destiné à la société par le Créateur? Vit-il en société? + +Oui, comme le blanc, le nègre a été destiné à la société; ses +affections, comme ses besoins, l’y appellent et l’y retiennent. + +Les nègres de la côte des Esclaves, les Nagos en particulier, ont eu +jusqu’à ce jour peu à souffrir des invasions étrangères. Aucun +conquérant n’est venu jeter le trouble chez eux; aussi la société s’y +montre-t-elle comme elle dut être partout dans ses commencements. + +«Il est facile de concevoir comment les choses se sont passées à +l’origine du genre humain, et ce qui a préparé les voies au régime +social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante de Dieu, les +premiers hommes donnèrent naissance à de premiers enfants; ceux-ci +devinrent pères à leur tour, et c’est ainsi que se forma une suite de +générations sorties les unes des autres. Chaque père de famille avait +autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous +les autres et sur leurs familles; cette suprématie paternelle était une +espèce de royauté; on peut dire en un sens que celle-ci naquit avec le +genre humain, et que le premier père fut le premier roi. + +«... A mesure que les familles se multipliaient, les liens de la +subordination à l’égard du premier chef se relâchaient; quoique issues +de la même tige, les branches diverses devenaient plus étrangères les +unes aux autres; la première innocence des mœurs s’altéra; l’orgueil, la +cupidité, la jalousie commencèrent à semer le trouble et la division; on +sentit le besoin d’une autorité commune, mais plus forte. Alors, sur +tous les points de la terre habitée, parmi les pères de famille il s’en +rencontra qui, par leur âge, leur expérience et leur force, par ce +talent de commander que la nature donne, fixèrent les regards et +l’estime de leurs semblables, prirent sur eux de l’ascendant et en +furent obéis. L’habitude consacra leur pouvoir, et la société civile +commença. Les États naissants, trouvant leur modèle dans la famille, +furent plutôt de petits royaumes que des républiques, ainsi que +l’attestent les plus anciennes traditions.» + +Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa conférence sur l’«union de la +religion et de la société». Il semble qu’il ait voulu peindre la +constitution sociale des nègres de la côte des Esclaves. Chez eux, en +effet, nous trouvons plusieurs familles, renfermées souvent dans une +même enceinte, soumises à l’autorité d’un _ballés_ ou _roi de la +maison_; les _ballés_ sont soumis aux _oloris_ ou chefs, et ceux-ci au +roi. Le roi et les chefs sont choisis parmi les personnages les plus +influents et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur +obéit. + +Malheureusement le pouvoir n’a pas été régénéré par le christianisme. +Comme tout pouvoir païen, il est arbitraire et oppressif, il ne tourne +pas ses efforts au profit des sujets; il ne sert pas, il veut être +servi: «Les princes des nations les dominent, dit notre divin Maître; +les grands exercent la puissance sur elles[67].» + + [67] S. MATTHIEU, XX, 25. + +A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens; à la côte +des Esclaves, le roi et les chefs pressurent de même les peuples. + +M. Borghero a dit avec autant d’exactitude que de précision[68]: «Le +peuple est esclave en masse des rois, puis des chefs et finalement des +particuliers qui sont en petit nombre.» + + [68] _Annales de la propagation de la foi_, t. XXXVI. + +Dans la même lettre, datée du 3 décembre 1863, le même missionnaire +signale l’influence prépondérante des prêtres, des idoles. Il développe +trop bien l’ensemble du système gouvernemental, pour que nous ne lui +laissions pas la parole. «Le long de toutes nos côtes, dit-il, les +grands et les petits États sont gouvernés à peu près de la même manière, +et peut-être, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner les +choses, on se convaincrait qu’_au fond il y a là plus de sagesse qu’on +ne le croit ordinairement_. + +«Vous entendez dire de tous côtés que les monarchies de ces régions ne +se soutiennent que par un despotisme absolu; que la volonté du souverain +est la seule loi; que le plus abrutissant servilisme pèse sur toutes les +têtes: il y a du vrai dans ces accusations, mais il faut s’entendre. Si +l’on attribue le despotisme sans frein à la personne du chef, rien de +plus faux; ce chef, avec toutes les apparences de l’absolutisme, n’en +est pas moins enchaîné par les autres chefs particuliers, par ceux qui +lui tiennent lieu de ministres, par les anciens usages. Ensuite, roi, +chefs, ministres sont enchaînés par les prêtres du fétichisme qui +planent au-dessus de tous, et dont les ordonnances n’admettent aucune +discussion; ce système est général en Afrique, et l’on sait qu’il en fut +ainsi dès la plus haute antiquité. Le despotisme barbare dont on parle +existe donc, non pas exercé par un seul, mais bien par cette espèce +d’oligarchie, qui seule a une existence dans une société si +élémentaire.» + +En traitant de l’état religieux de nos nègres, nous avons vu Ghézo, roi +du Dahomey, empoisonné par les féticheurs, pour n’avoir pas satisfait en +entier leurs désirs sanguinaires dans les _fêtes des coutumes_: nous +avons vu son fils et successeur, Badou, subir leurs exigences, afin +d’être tranquille sur le trône; nous avons dit aussi à quelles +circonstances on doit attribuer le prestige dont jouissent les +féticheurs et la terreur qu’ils inspirent. + +Cet état de choses est un vestige de la période primitive des sociétés. +Car, si «le premier père fut le premier roi», il fut aussi le premier +pontife. Associée au pouvoir de gouvernement et de justice, l’autorité +sacerdotale ne fit longtemps qu’un avec lui entre les mains des +patriarches. Ceux-ci d’abord furent fidèles aux lois de l’équité, mais +ils se laissèrent aveugler dans la suite par leurs passions; et bientôt, +leurs excès, n’ayant plus de bornes, provoquèrent la séparation des +pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux prima encore le pouvoir royal. + +Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont pas sorties de +cette période d’évolution. Les familles y sont réunies par groupes, sous +la direction des _ballés_. Seulement, par suite du despotisme supérieur, +ces _rois de la maison_ ne sont que de simples patrons, sans force pour +protéger «_leurs enfants_» contre les abus de pouvoir des chefs, du roi +et des féticheurs. + +Le _ballé_ appelle _ses enfants_ ceux qui lui sont soumis, et ceux-ci +lui donnent le titre de père, _babba_. N’est-ce pas ce que Mgr D. +Frayssinous a dit: «Chaque père de famille avait autorité sur ses +propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur +leurs familles.» + +Au-dessus des _ballés_ sont les chefs (_oloris_). Ceux-ci sont au choix +du roi. Sans solde et sans revenus, ils n’ont que ce qu’ils extorquent +pour payer au roi les fortes redevances qu’il exige d’eux sous forme de +cadeaux. Leur position même les force à pressurer leurs inférieurs, à +les accabler d’exactions; leur cupidité les y pousse; et, quoique leur +tyrannie soit restreinte et subordonnée au bon plaisir du roi, elle n’en +est ni moins arbitraire, ni moins excessive. + +Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de +quartier juge les affaires ordinaires; les autres affaires sont de la +compétence de chefs spéciaux; quelques-unes ressortissent au tribunal +des féticheurs. Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions: +ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière civile; ceux-là, en matière +administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu’ils ne +soient pas aussi bien définis que chez nous. + +Du reste, la manière d’agir de ces chefs est la même pour tous. + +Le roi domine le peuple, les _ballés_ et les chefs: riches et pauvres, +maîtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce n’est les +féticheurs. Son pouvoir absolu n’a généralement d’autre contre-poids que +l’autorité des féticheurs et leurs prescriptions, avec la sanction du +poison. + +Nous devons signaler à Abè-okouta une espèce de société maçonnique dont +les décisions sont impératives pour tous, même pour le roi. Les +_ogbonis_ sont affiliés au pouvoir civil et au pouvoir religieux; ils +ont leurs loges et leur mot d’ordre, couvrent leurs réunions d’un +mystère impénétrable et agissent dans le plus grand secret. Ils +délibèrent sur ce qui peut intéresser le bien de l’État et notifient au +roi leurs arrêts. Quand les protestants voulurent s’établir à +Abè-okouta, le roi ne leur donna l’autorisation que lorsque les +_ogbonis_ y consentirent[69]. + + [69] «Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrètes. + L’initiation s’appelle le «mélange du sang». Tout nouvel initié se + fait une légère incision et mêle son sang au sang de l’initiateur. + C’est là un pacte secret et indissoluble. Partout où ils vont, les + initiés se reconnaissent à des signes particuliers. + + «Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte, + très-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à + de cruelles répressions. + + «Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs + les plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et + les autres servent le même maître. Voilà ce qui explique l’influence + qu’exercent certaines classes de prêtres et de prêtresses sur une + immense contrée.» + + (COURDIOUX.) + +On comprendra aisément qu’il y a là un obstacle considérable à toute +influence étrangère, en même temps qu’à la liberté d’action du pouvoir +suprême. + +La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs familles. Le +prince régnant choisit souvent son successeur parmi ses enfants et le +fait agréer par les chefs. S’il ne l’a point fait, les chefs, après sa +mort, font choix de celui qui leur semble devoir être le plus favorable +à leurs idées et à leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s’en +occupent guère; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point +dans le paganisme. + +Quand le roi a choisi son successeur, il se l’associe dans le maniement +des affaires; il en fait _son second_ (_ékédji_), son coadjuteur, qui se +forme en même temps qu’il sert d’aide. Les chefs et les _ballés_ ont +aussi leur _ékédji_. + +Les féticheurs n’ont jamais entendu ces paroles sublimes adressées par +le divin Maître aux gouvernants chrétiens: «Que le plus grand devienne +le plus petit, que le chef se fasse le _ministre_[70].» Aussi ne +s’inspirent-ils que de leur cupidité et des caprices de leur +imagination. Ils voient sans protester le roi s’abandonner aux excès de +la tyrannie, tant que leurs intérêts ne sont pas contrariés. Parfois, le +poison répond à ces excès ou punit le roi d’avoir déplu aux féticheurs. +Malgré cela, les despotes succèdent et succéderont toujours aux +despotes, jusqu’au temps où le christianisme viendra éclairer +l’intelligence, purifier les sentiments, redresser et fortifier la +volonté. Alors seulement, chefs, roi et ministres de la religion se +dévoueront à la noble mission que Dieu leur assigne de _servir_ ceux qui +leur sont soumis. + + [70] SAINT LUC, XXII, 25. + +Pour le moment, chez les nègres comme chez tous les païens anciens et +modernes, Dieu étant _déplacé_ et méconnu dans la pratique, la +conscience étant aveuglée par des passions sans frein, tout est livré à +l’arbitraire et au bon plaisir des puissants. Le roi pressure tout le +monde, et les chefs ne sont pas plus libres dans l’exercice de leur +pouvoir que les individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits. + +En dehors du Dahomey, les excès de pouvoir ne sont pas aussi exorbitants +et aussi communs. + +Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés légitimes. +Ceux qui les commettent ne sont pas à l’abri des remords; ils sentent le +besoin de déguiser leurs injustices et leur donnent une apparence de +légalité, en invoquant les _coutumes_. + +Les _coutumes_, chez les nègres, tiennent lieu de lois. Je dis _tiennent +lieu de lois_, parce que, en réalité, il n’y a pas de lois clairement +formulées: chacun est abandonné aux lumières de sa raison, lumières bien +obscurcies, et à ce qui survit de la conscience, dans le débordement des +passions. + +On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou expliquent les +prescriptions de la loi naturelle. Elles se basent, non sur le droit et +la justice, mais sur des décisions arbitraires antérieures. Elles ne +disent pas: il est juste, il faut, il est équitable. Elles disent: on a +fait, il est d’usage. Et encore s’occupent-elles fort peu de la moralité +de l’acte. Une loi formule le devoir; elle enseigne et elle commande, +tandis que la coutume n’est qu’un souvenir et la répétition de ce qui +s’est déjà fait. La perfection de la loi consiste à ne rien laisser à la +discussion et à l’arbitraire du juge; cette perfection ne saurait +convenir à la coutume, qui laisse toutes portes ouvertes au caprice du +juge. + +Les coutumes, chez les nègres, sont presque toujours restrictives: c’est +le fait accompli de l’oppression érigé en principe. Une première fois, +on a injustement condamné quelqu’un; dans la suite, semblable injustice +rentre dans ce qu’on appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera +sous le prétexte que c’est la coutume. + +Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que nous les +donnons. A Wydah, un missionnaire conversant avec le Yévogan lui +conseillait de faire rédiger une espèce de code des coutumes. «De cette +manière, disait-il, les blancs connaîtront les usages du pays, et ils +s’y conformeront.--Cette mesure serait tout à fait impolitique, répondit +le rusé vieillard; nous n’aurions plus occasion de vous infliger des +amendes.» Ce mot en dit plus que nous ne saurions le faire. + +Tel est le pouvoir à la côte des Esclaves: il tend toujours à +l’oppression; il n’est enrayé dans sa marche que par les calculs de +l’intérêt. L’intérêt oblige souvent le roi à user de ménagement avec les +chefs, et les chefs à modérer les exactions à l’égard des _ballés_ et du +peuple; sinon, presque tout est livré au caprice. + +Voyons maintenant, d’une manière spéciale, le rôle des féticheurs dans +la société civile. + +«Les saints Pères ont remarqué, nous dit Rohrbacher[71], que, dans +l’ordre primitif de la nature, Dieu n’accorda point à l’homme de +domination sur l’homme, mais seulement sur les animaux. Aussi, avant le +déluge, voit-on des pasteurs de troupeaux, mais point de dominateurs de +peuples. On y voit des pères et des enfants, mais point de rois ni de +sujets, point de maîtres ni d’esclaves. Dans sa première enfance, le +genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De souverain +proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il n’y avait que Dieu. On +voit, par l’exemple de Caïn et de son descendant Lamech, qu’il n’avait +point encore communiqué aux hommes le droit de faire mourir aucun +d’entre eux, même pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait +être puni sept fois, et celui qui tuait le second devait l’être septante +fois sept. Il se réservait à lui seul la punition, même temporelle, du +meurtre.» + + [71] Livre III. + +Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer les crimes par la +force, il est tout naturel que ce pouvoir fut d’abord confié aux +prêtres, représentants et ministres de Dieu dans la société; il est +naturel aussi qu’on eut recours au _jugement de Dieu_. De là, les +épreuves judiciaires ou ordalies, sortes de jugements auxquels les +prêtres présidaient. + +A la côte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et ce sont +les féticheurs qui les font subir. + +Il y a au moins deux espèces d’épreuves: les unes, afflictives, frappent +l’individu qu’elles jugent coupable; les autres, simplement +déclaratives, se bornent à prononcer sur la culpabilité ou l’innocence +du prévenu. + +Les principales épreuves afflictives sont l’épreuve par l’eau et par +l’_oricha_. Celle-ci est la plus commune; on la subit pour des motifs +souvent frivoles. Un homme est-il accusé ou simplement soupçonné d’avoir +commis un vol, il offre de se purger de l’accusation en _buvant +l’oricha_. Veut-on lui demander une preuve de son innocence, on lui +demande de _boire l’oricha_: _boire l’oricha_ est une espèce de serment. + +Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer que celui +qui la subit est entièrement à la merci des caprices du féticheur qui la +fait subir. + +Qu’est-ce que _boire le fétiche_? C’est avaler, _sans la connaître_, une +boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de dire quel danger +on court en s’abandonnant, les yeux fermés, à ces hommes sans mœurs et +sans conscience, habiles manipulateurs de poison, maîtres passés dans +l’art de mal faire. Ils sont d’autant plus à redouter qu’ils manœuvrent +dans l’ombre et sous le couvert de l’_oricha_. Leurs crimes sont +d’autant plus audacieux qu’ils sont à l’abri de toute poursuite, du +moment où tous les attribuent à l’_oricha_. Du prévenu que le féticheur +empoisonne, on dira: «Il a bu l’_oricha_; _l’oricha l’a tué_.» Qui +oserait faire le procès à l’_oricha_? + +On pourrait croire que les noirs seuls sont exposés à subir l’épreuve +dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les Européens y sont soumis; +ou, pour mieux dire, on ne la leur impose jamais. Lander, toutefois, +prétend avoir affronté le danger de cette épreuve toute païenne et +barbare. Écoutons le voyageur anglais: + +«Peu de jours après mon arrivée à Badagri, dit-il, trois Portugais, +marchands d’esclaves, résidant dans cette ville, se rendirent près du +roi et de ses principaux ministres, qui tous jusqu’alors m’avaient +comblé d’égards et de prévenances, et lui firent entendre que j’étais un +espion du gouvernement anglais, et que, s’ils me laissaient partir, on +me verrait bientôt venir avec une armée pour m’emparer du pays. Ces +calomnies grossières eurent sur des esprits crédules leur effet +ordinaire, et changèrent l’intérêt qu’on m’avait témoigné en une froide +réserve d’abord et bientôt en hostilité déclarée. A la fin, tous les +chefs réunis arrêtèrent de me soumettre à l’épreuve de l’eau fétiche. + +«Ils me mandèrent auprès d’eux, et je dus traverser une foule compacte +d’habitants que le bruit de la chose avait instantanément rassemblés. +Tous paraissaient fort agités, et la plupart étaient armés de dards, de +haches et de casse-tête. J’avais à peine pénétré dans la case du +fétiche, qu’un des assistants me présenta brusquement une calebasse +pleine d’un liquide limpide comme de l’eau de source, mais d’une +amertume révoltante, et m’ordonna de tout boire, disant:--Si tu es venu +dans de mauvais desseins, cette liqueur te tuera; dans le cas contraire, +elle ne te fera aucun mal. Comme il n’y avait pas à balancer, je pris +mon parti sur-le-champ et j’avalai le breuvage sans hésiter; puis, +regagnant ma case en toute hâte, je pris une forte dose d’émétique +accompagnée d’une grande quantité d’eau tiède. Grâce à cet antidote, je +n’éprouvai aucune suite fâcheuse d’une épreuve qui, presque toujours, +est mortelle. + +«Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant que le fétiche +m’avait épargné, redevinrent pour moi affables comme auparavant; ils +répétaient sans cesse que j’étais protégé de Dieu, et qu’il n’était pas +au pouvoir des hommes de me nuire.» + +Le noir coupable n’ose _boire le fétiche_; à l’appréhension du châtiment +caché dans l’épreuve se joignent les terreurs d’une conscience troublée, +et il redoute l’épreuve. L’innocent lui-même a tout à craindre d’y être +exposé. Quoique la superstition lui donne une certaine assurance, elle +ne l’aveugle pas au point de lui cacher le danger qu’il court. Il +s’efforce de conquérir les bonnes grâces de l’_oloricha_ par ses +cadeaux; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs de sa +cupidité? l’_oloricha_ n’a-t-il pas quelque intérêt à se débarrasser de +lui? lui a-t-on donné des cadeaux plus importants pour le décider à +faire mourir le prévenu? Ces pensées et bien d’autres encore inspirent +une juste terreur au malheureux qui se présente pour boire l’_oricha_. + +L’_oricha_, lui, agit avec connaissance de cause; il offre, comme il +l’entend, le poison ou un breuvage inoffensif; et, comme «presque +toujours l’épreuve est mortelle», presque toujours il ajoute à ses +crimes. Les homicides fréquents dont il se rend coupable étouffent en +lui tout sentiment humain, en sorte qu’il est bientôt dominé par le +besoin de tuer. Cela le rend très-redoutable et très-influent sur des +esprits faibles comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse +sous la main du despotisme. + +L’épreuve par l’eau se subit dans une rivière ou une partie de la lagune +spécialement réservée à cet effet. Dans cet endroit, l’eau, dit-on, est +sous l’influence de l’_oricha_; c’est pourquoi elle engloutit le +coupable et laisse surnager l’innocent. L’_oricha_ hantant ces parages, +il est naturel qu’on en prohibe l’accès aux profanes, dont les regards +seraient peut-être par trop importuns. + +A Porto-Novo, l’épreuve par l’eau se fait à Togbo, lieu sacré situé dans +le canal de Wémé, qui met en communication le _grand lac_ de Nokhoué et +la lagune de Porto-Novo. Il est défendu de fréquenter cette localité; +les féticheurs seuls ont des habitations tout autour. + +On dit que des filets et des piéges habilement déguisés servent à +accomplir les manœuvres criminelles de l’épreuve, quand on veut perdre +le prévenu; qu’il y a des plongeurs remarquables auxquels il est facile +de rester longtemps immergés, en sorte qu’ils peuvent retenir sous l’eau +ou rejeter à la surface ceux qu’ils veulent faire mourir ou préserver +d’un accident. + +L’épreuve par l’eau est rarement favorable à ceux qui la subissent; on +ne l’impose qu’à ceux dont la perte est décidée; l’accepter, c’est aller +au-devant d’une mort à peu près certaine. + +Un ancien _gogan_ de Porto-Novo tomba dans la disgrâce du roi Mecpon, +après avoir longtemps joui de sa confiance et de ses faveurs. Le roi le +mande auprès de lui, l’accable de reproches et lui déclare qu’il lui est +suspect. «Tu n’as qu’un seul moyen de te justifier, lui dit-il en +terminant. Si tu n’es pas coupable, tu n’as pas à craindre le courroux +vengeur de l’_oricha_. Va à Togbo; que l’_oricha_ proclame ton +innocence.--O roi, répondit le _gogan_, tu oublies que mon aïeul fut +l’organisateur de Togbo; ce qui est mystère pour le peuple n’est pas un +secret pour moi; je serais d’une simplicité bien naïve, si j’acceptais +ta proposition.» Il refusa l’épreuve, et, pour fuir les effets de la +haine du roi, il se réfugia à Badagri, où il termina ses jours, à +l’ombre et sous la protection du pavillon britannique. + +Il n’est pas toujours aisé d’éviter l’épreuve. Todjinou, traitant de +Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage au roi, se vit +contraint à la subir. Doué d’une grande énergie et d’une force peu +commune, il sort une première fois sain et sauf des eaux de Togbo. + +Séance tenante, on l’accuse d’une prétendue trahison et on l’oblige à +renouveler l’épreuve, afin de se purger de ce crime imaginaire. Et +d’abord on lui fit boire un breuvage dont l’effet devait être +d’engourdir ses membres quand il entrerait dans l’eau. _Le fétiche le +tua!_... Comment donc ne l’aurait-il point tué! + +Un mot seulement sur les épreuves déclaratives. L’_ounchè_ de Porto-Novo +nous servira d’exemple. Il ne tue pas, mais déclare seulement la +culpabilité ou l’innocence du prévenu. Il n’en est pas moins terrible +pour cela; car parfois son témoignage équivaut à une sentence de mort. +En réalité, _ounchè_ fait office de témoin. + +L’_ounchè_ est une espèce de petite pirogue couverte de draperies qui +retombent jusqu’à terre. On pose cet instrument sur la tête de l’accusé, +et l’on attend la déposition muette de ce témoin étrange. Après les +pratiques et les invocations d’usage, l’_ounchè_ se met en mouvement, mû +par je ne sais quel moteur. Bientôt le mouvement s’accentue, et +l’_ounchè_ vient frapper l’inculpé. Est-il frappé par devant, le fétiche +le dénonce comme coupable; frappé par derrière, il est reconnu innocent. + +On ne saurait attribuer tout, dans ces épreuves, à l’adresse et à la +supercherie. Ici, comme dans les autres manœuvres des féticheurs, +beaucoup de choses sont humainement inexplicables. Les féticheurs se +mettent en relation avec le diable; «celui-ci, disent-ils, vient à leur +aide et fait ce que les hommes ne pourraient faire». + +Quoi qu’il en soit, leurs manœuvres ne sont pas exclusivement des +pratiques de religion; elles entrent pour beaucoup dans l’administration +civile; comme moyens administratifs, les épreuves donnent aux +_olorichas_, dans la société, une influence réelle et capitale. Ainsi, +quoiqu’ils n’aient pas de pouvoir administratif direct dans l’ordre +civil, les féticheurs se mêlent des affaires qui sont de ce ressort et +les traitent avec voix prépondérante. + +La _police_, chez les noirs de nos contrées, est admirablement +organisée. Nous avons signalé Égoungoun et Oro comme agents de la haute +police. Après ce que nous venons de dire, on comprendra que l’on redoute +ces policiers _orichas_. + +Parlons des policiers profanes. + +Dans le Yorouba, le roi a auprès de lui des gens de cour (_bafin_, +_ibafin_), dont six servent de chambellans dans son palais, sous le nom +d’_iwéffa_. Les autres veillent à l’ordre public. + +Les chefs délèguent aussi aux gens de leur suite, varlets connus par les +Européens sous la dénomination portugaise de _moços_, garçons, le soin +d’assurer la tranquillité publique et de rechercher les criminels. Les +_moços_ reçoivent les plaintes, font les premiers interrogatoires, +informent l’affaire. Ils font en général tout ce qui, chez nous, est du +ressort de la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans +l’intérêt du chef dont il est _moço_. + +«Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des États aussi peu civilisés +que ceux de la côte des Esclaves, il puisse exister une police +quelconque? Cependant, sous ce rapport, les nègres, et en particulier +les Dahoméens, peuvent être comparés à plus d’un peuple civilisé. Il est +rare qu’un crime soit commis sans que l’auteur en soit bientôt +découvert. + +«Les _moces_ ou domestiques des cabécères sont chargés de veiller à +l’ordre public. Ils sont, tout à la fois, huissiers, gendarmes, geôliers +et bourreaux. + +«A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par les _laris_ +(officiers du roi). Ils surveillent les marchés, reçoivent les droits +aux portes de la ville, etc. Rien ne les distingue des gens du commun, +si ce n’est la coupe particulière de leurs cheveux. Ils les rasent sur +les côtés et tressent en forme de crête ceux du milieu. Toucher la tête +d’un _lari_ est réputé crime. Le premier _lari_ du roi jouit de toute la +confiance de son maître. + +«Il existe sous le nom de _zangbéto_ (_zan_, nuit, et _gbéto_, gens) des +gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes gens de la ville. Ils se +répandent dans les principaux quartiers par groupes de six ou huit. L’un +d’eux est enveloppé d’un grand manteau de paille qui le couvre +complétement. A l’extérieur de ce manteau sont suspendues de grosses +coquilles (_agathinès_) tenant lieu de grelots. Le _zangbéto_ ainsi +costumé se tient à l’écart de ses compagnons, et, pendant que ceux-ci, +dissimulés derrière une muraille, font une musique charivarique, lui +s’agite dans son manteau de paille, pirouette, court, revient à sa place +en accompagnant cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres. +Aussi les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les +_zangbétos_ sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de la mer +pour venir garder la cité. + +«Ils ont le droit d’arrêter les passants qui s’attardent après huit ou +neuf heures du soir. Leur devoir est d’empêcher les incendies et les +vols de nuit. Néanmoins les _zangbétos_ ont la plus triste réputation: +ils rappellent les voleurs du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a +organisé une bande de voleurs toujours en mission sur un point du +territoire. Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but +d’obliger tous mes sujets à avoir de l’ordre et à faire bonne garde. + +«Le grand avantage du _zangbéto_ est peut-être d’arrêter les rôdeurs de +nuit et d’éviter par là un grand nombre d’incendies causés par la +malveillance ou par des vengeances personnelles. + +«Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la ville, mais il est +prudent à eux de se faire précéder d’une lanterne.» + +Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées au roi, +soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre davantage +l’inculpé; car le roi ne manquera certainement pas l’occasion qu’on lui +offre de _manger_. C’est un moyen de lui faire la cour que de lui +fournir de semblables occasions. + +Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie +administrative: l’oricha, qu’il est défendu de regarder ou de profaner; +l’_oiseau du roi_, qu’on ne saurait chasser sans crime; la vente de tel +ou tel produit pour l’exportation, de tel ou tel poisson sur certaines +places, etc., etc. + +C’était à Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du nom +d’Okoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de reprendre le travail. +Vers six heures et demie, le _moce_ d’un cabécère vint, de la part de +son maître, m’annoncer qu’Okoubonzi était retenu par le chef. «Mon +maître te fait dire de venir chez lui, me dit le moce; vous vous +entendrez afin qu’il te rende ton ouvrier.--Qu’a fait mon ouvrier?» +demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel était son crime; je +ne le donne à deviner ni en mille, ni en cent, ni en dix, ni en un; je +m’exécute immédiatement et je viens au fait. «Ton moce, me fut-il +répondu, est monté sur un arbre près de la maison de mon +maître.--Qu’allait-il faire sur cet arbre?--Prendre des feuilles pour +faire un remède.--Quel crime y a-t-il donc à cela? l’arbre est-il +fétiche? explique-toi vite.--L’arbre, je te l’ai dit, est près de la +maison de mon maître. Or, dans la maison, il y a une femme du roi. Fort +heureusement cette femme n’était pas dans la cour au moment où ton moce +était sur l’arbre, et il ne l’a point vue; s’il l’avait vue, il serait +envoyé au roi, qui certainement le ferait mettre à mort. Le cas est +grave, mais mon maître en ta considération étouffera l’affaire.» + +Je compris vite que le chef en question voulait m’extorquer quelque +chose, sous forme d’amende ou de cadeau: il ne fallait pas être bien au +courant des us et coutumes du pays pour le deviner. Je n’étais pas +d’humeur à me laisser duper, et je dis au messager du chef: «Va dire à +ton maître que je connais un chef dans la ville capable de régler le +différend; je connais le _Yévogan_, tandis que ton maître m’est +inconnu.» Et me tournant vers un enfant, je le chargeai d’aller informer +le Yévogan, qui est le chef principal de la ville, le priant de faire +rendre mon ouvrier à la liberté. Le pauvre garçon dut attendre jusqu’à +quatre heures du soir qu’on jugeât à propos de le laisser sortir; encore +lui fit-on subir de dures admonestations. + +Les _pénalités_ en usage parmi les noirs sont: la mort, +l’emprisonnement, les amendes et le fouet (kpachan). + +Les pénalités sont la sanction qui garantit l’observation de la loi, +l’exécution de la volonté des supérieurs. Quand la volonté du supérieur +est juste, l’homme raisonnable l’accepte sans peine; mais lorsque cette +volonté est arbitraire et capricieuse, la raison et la conscience la +repoussent, et l’inférieur ne s’y soumet qu’avec répugnance. Dans le +premier cas, une sanction légère amène l’accomplissement du devoir; dans +le second, il faut de fortes pénalités afin de contraindre les sujets à +ce qu’on leur demande. De fortes pénalités sont nécessaires aussi pour +déterminer ceux qu’une conscience engourdie ne pousse pas à la pratique +du bien. Dès lors, on conçoit que les peines soient, dans le paganisme, +comme dans toutes les nations corrompues, et plus sévères, et plus +fréquentes. + +Nous l’avons déjà dit: dans le paganisme, et par conséquent chez les +noirs de la côte des Esclaves, l’autorité du souverain, celle des chefs +et celle des maîtres, l’autorité à tous les degrés est arbitraire, parce +qu’elle n’est pas dirigée par la conscience. Aussi, _elle a besoin de +s’imposer par la violence_, et le maître est toujours armé du fouet, et +les chefs extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés +en prison, etc.; et le souverain préside sans relâche aux exécutions... +ou aux sacrifices, quand les exécutions juridiques ne suffisent pas à +ses désirs. + +En théorie, les noirs décrètent la peine de mort contre les meurtriers, +les traîtres, les adultères, les incendiaires et les voleurs. Les +prisonniers de guerre sont aussi mis à mort, à moins qu’on ne les +réserve à l’esclavage. + +On dit que le nègre est voleur, et l’on dit vrai. Si la pratique +répondait à la théorie, il y a longtemps que les nègres auraient été +exterminés. Heureusement pour la race noire, les chefs et le roi, plus +encore que le fétiche, sont sensibles à l’appât des cadeaux. La vue d’un +cadeau les rend on ne peut plus accommodants; si bien que la peine de +mort n’est pas même commuée: on néglige complétement d’y faire la +moindre attention. Quelquefois, on exécute la loi, c’est-à-dire qu’on +exige la mort d’un individu, mais on laisse le coupable substituer une +victime à sa place. Alors l’innocent paye pour celui qui a commis le +crime: l’esclave, pour le maître; l’enfant, pour les parents... + +La peine de mort n’est pas la même partout: elle varie, chez les noirs +aussi bien qu’en Europe, selon la nature du crime et selon les pays. A +Agoué et dans les Popos, il y a des cas où l’on empale le condamné; +presque partout il est admis de le brûler vif, de le décapiter, de +l’assommer, de l’étrangler... Souvent, avant de lui donner la mort, on +le torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les +entrailles ou la poitrine... + +Un Brésilien m’a parlé d’une exécution à laquelle il assista à +Porto-Ségouro. Le coupable fut d’abord empalé, ensuite on planta en +terre le pieu qui avait été l’instrument du supplice, enfin on alluma un +grand feu tout autour. Le malheureux supplicié, rôti à petit feu, +détournait la tête lorsque la flamme ou la fumée lui venaient dessus. Il +passa plus d’une journée dans cette horrible situation. Et l’on buvait, +et l’on dansait autour de lui. + +On le voit: je ne déguise pas ce qu’il y a de barbare dans les mœurs des +nègres. Je ne crains pas d’infirmer ma thèse, en dévoilant la vérité. Et +si l’on m’objectait ces horreurs, je prierais mes contradicteurs de me +dire si nos pères, les Gaulois, ne commettaient point de semblables +atrocités; si Rome n’eut pas des sacrifices humains, et si elle ne se +faisait pas un jeu de voir les gladiateurs se déchirer dans l’arène ou +de jeter les chrétiens aux lions. + +La _prison_! «Dans l’antiquité et bien longtemps encore dans les temps +modernes, la prison a été considérée, non comme un moyen de correction, +mais comme un lieu de supplice et de vengeance: les prisonniers étaient +enfermés dans un espace étroit, privés d’air et d’exercice, et livrés à +la brutalité des geôliers. Avec le christianisme, on commença de +s’occuper d’améliorer le sort des prisonniers.» Ainsi parle +Bachelet[72]. En traitant la question à un autre point de vue qu’au +point de vue simplement historique, il aurait pu dire: Dans l’antiquité +et partout où le christianisme n’a pas fait sentir ses bienfaisantes +influences, la prison est et _sera_ considérée... Après ces +déclarations, je puis parler sans ambages. + + [72] _Dictionnaire des lettres, des beaux-arts_... + +A la côte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits longs de 2 ou +3 mètres, un peu moins larges, creusés en terre, sans fenêtres et sans +jour. Là se trouvent pêle-mêle plusieurs détenus, enchaînés, couchant +dans leurs ordures, à côté peut-être du cadavre de quelque compagnon +d’infortune qui a succombé sous le poids de la misère. Ils ont au cou un +collier en fer auquel est rivée une chaîne qui passe par un trou du mur +et est fortement attachée au dehors. On peut, de l’extérieur, tirer la +chaîne vivement, et le prisonnier est étranglé, sans s’être douté du +danger et sans avoir vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont +tenus dans l’isolement; que la nourriture leur est distribuée avec +parcimonie; qu’ils sont toujours menacés de mort. En vérité, «la prison +n’est pas un moyen de correction, mais un lieu de supplice et de +vengeance». Puisse le christianisme modifier bientôt ce lamentable état +de choses! puisse-t-il bientôt _régénérer_ le noir! + +Le _fouet_ et les _amendes_ sont les moindres châtiments. + +A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des amendes; c’est ce +qu’en style du pays on appelle _manger_. Les chefs, toujours avides, ne +laissent passer aucune occasion de _manger_, et, si l’occasion ne +s’offre pas d’elle-même, ils mettent tout en œuvre pour la soulever. + +Le _kpachan_ est le châtiment des esclaves et de ceux qui ne peuvent +payer des amendes. On appelle _kpachan_ une lanière de cuir +d’hippopotame, un nerf de bœuf, une cravache, une houssine, un fouet +quelconque. Les nègres ont une manière de s’en servir qui rend encore +plus terrible cet instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et +vifs, en traînant le _kpachan_ sur le corps. Au premier coup, la peau +part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des contorsions +affreuses, tandis que le maître ou le chef ordonnateur ricane avec ceux +qui l’entourent, et se fait un jeu de contempler les grimaces du +supplicié. + +La torture du _kpachan_ est souvent infligée pour obtenir des aveux d’un +prévenu ou d’un homme simplement suspect. Le maître a-t-il été volé, la +coutume l’autorise à jeter dans les fers les gens de sa maison et à les +fouetter pour leur arracher quelque révélation. + +Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez les noirs +païens, alors qu’elle a été en usage chez nous jusqu’en 1780. Mais +plutôt, étonnons-nous de ce que les procédés appliqués furent chez nous +plus barbares que chez les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du +patient; ils ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le +faisait à Paris; ils n’attachent pas celui qu’ils soumettent à la +question sur une chaise de fer, et ils n’approchent pas ses membres d’un +feu de plus en plus vif, ainsi qu’on le pratiquait en Bretagne. + +L’_impôt_, à la côte des Esclaves, n’est point destiné à couvrir les +dépenses des services publics; il n’est pas, non plus, proportionné aux +revenus de chacun. En matière d’impôt comme dans tout le reste, +l’arbitraire du roi et des chefs est la règle, leur intérêt est le but +vers lequel ils dirigent tout. Sans souci de l’utilité générale, le roi +et les chefs exploitent le pays pour leur bénéfice privé. _C’est +l’égoïsme païen_ qui rapporte tout à soi. + +On prélève une part des revenus du sol, de la pêche, du commerce: huile +de palme, tafia, cauris, fruits de la terre, tout paye. Les blancs, en +guise d’impôts, payent des droits d’importation et des cadeaux. Ces +revenus ne sont pas les revenus de l’État, mais les revenus du roi et +des chefs: seuls, le roi et les chefs en profitent. «Les prétentions, au +Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et les grands +cabécères s’arrogent le droit de s’emparer de tout ce qui leur plaît: +passent-ils sur les marchés, ils prennent, sans rien payer, ce qui leur +convient. Sous les anciens rois avait lieu une autre espèce de pillage +bien plus singulier; voici la chose: quand le monarque voulait +approvisionner sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les +villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque maison, +d’y prendre tout ce qui avait quelque prix et de l’expédier à la +capitale. Ghézo avait presque aboli cet abus; mais, en l’année 1861[73], +le roi voulut y revenir. Il y a près d’un mois, un dimanche matin, je +vois un grand nombre d’habitants apporter dans le fort toutes sortes +d’objets: des provisions alimentaires, de l’eau-de-vie, des étoffes, de +la poterie, etc.--Pourquoi ce déménagement général? C’est que, ce +jour-là, on avait commencé à faire la visite de la ville et à ramasser +pour le roi tout ce que les envoyés jugeaient propre à son service. Ceux +qui furent assez heureux pour déposer leurs effets dans l’enceinte +inviolable de notre fort sauvèrent leur mobilier. Leur cauchemar dura +trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable +quantité d’objets dont nous ignorons les maîtres.» + + [73] Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866. + +Les impôts ordinaires sont portés au roi, au moment de la fête des +coutumes; ils sont aussi perçus par les _onibodés_. _Onibodé_ veut dire, +en s’en tenant à l’étymologie, qui se tient dehors (_oni_, qui +a,--_ibi_, sa place,--_odé_, dehors). Ce nom convient bien à ces +collecteurs des revenus; on les rencontre au dehors, assis à la porte +des négociants, dans la rue, sur les places, au bord des chemins ou près +de la lagune; ils regardent partout où peuvent passer les produits +divers. + +On traduit mal _onibodé_ par _décimère_: ce dernier mot suggère des +idées qui n’ont pas le moindre rapport avec la réalité des choses. + +Les _onibodés_ sont d’une exigence outrée. Leur personne étant +inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu’à la provocation, molestant +les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, les arrêtant sur la lagune et +menaçant de ne pas les laisser passer, s’ils ne subissent leurs +exigences. Quand un Européen entreprend un voyage, il compte combien +d’_onibodés_ il rencontrera sur son chemin, et il emporte pour chacun +une bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs ne +lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si on ne les +rencontrait qu’à l’arrivée et au départ! mais on les trouve partout. A +peine fermez-vous les yeux que les canotiers vous réveillent: «Voilà +l’_onibodé_!» Au milieu de la nuit, «l’_onibodé_!» Avant la première +lueur du jour, encore «l’_onibodé_!» Terrible allié des moustiques, +l’_onibodé_ semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser +aucun repos. + +La _propriété_ souffre, comme les personnes, du caractère despotique de +l’autorité. Ce n’est pas seulement chez les nègres qu’on voit l’autorité +se déclarer seule propriétaire du sol. En Grèce, cela existait déjà, et +Platon disait en termes formels[74]: «Je vous déclare, en ma qualité de +législateur, que je ne vous considère pas, ni vous, ni vos biens, comme +étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à votre famille, et votre +famille entière avec ses biens comme appartenant encore plus à l’État.» + + [74] _Lois_, l. XI. + +Au Dahomey, le roi dit: «L’État, c’est moi; je suis seul maître, la +propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire du sol dont je +dispose à ma guise.» En principe, tout appartient au roi. Les sujets +peuvent posséder; ils possèdent, en effet, utilisant les produits +spontanés du sol, cultivant à leur avantage les terrains demeurés +libres; mais ils possèdent et ils exploitent, sans autres titres que la +tolérance ou la permission du roi, qui est maître et qui peut dire seul +que la chose est à lui _en propre_. + +Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait vendre, par suite +de l’impuissance où sont les sujets de donner, en prix, quelque chose +qui soit à eux. Le roi _donne_. Lorsque, par _donation_, il cède une +portion de terrain à quelqu’un, il lui reconnaît le droit de n’être pas +troublé dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il +complétement à ce terrain? Nul n’osera le lui demander. Du reste, il +semblerait absurde à ce despote qu’il y eût quelque bien auquel il ne +pourrait pas toucher. + +Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de propriété. +Mais, d’après les _coutumes_ du pays, il peut défaire ce qu’il a fait et +reprendre ou donner à un second ce qu’il avait d’abord donné au premier. +En d’autres termes, il ne cède pas son droit de propriété, il ne cède +que l’usufruit. + +Le terrain qui n’a été donné à personne est une espèce de _res nullius_ +dont chacun peut jouir, sans toutefois en devenir même simple +possesseur. Celui qui cultive ce terrain n’en est que le détenteur. Or, +si la possession est si précaire, combien plus ne le sera pas la +détention! Le jour où il plaira au roi de disposer du sol, le +cultivateur n’aura pas même le droit d’enlever la récolte, fruit de ses +labeurs. + +En dehors du Dahomey, les principes sont les mêmes. Cependant, le +despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et la propriété est à peu +près reconnue et constituée. A Porto-Novo, État djédji comme le Dahomey, +on a vu le roi payer à ses sujets des terrains qu’il prenait pour +lui-même. Chez les Nagos, on peut considérer la propriété privée comme +définitivement acquise. + +Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que nous allons +dire s’applique en général à toute la côte des Esclaves. + +Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation et par +vente. Toutefois, la donation et la vente n’entraînent pas les mêmes +conséquences. + +1º La donation ne donne pas, à celui qui reçoit, le droit de donner ou +de vendre. Dès qu’il abandonne le terrain reçu, le donateur peut, s’il +le veut, en revendiquer la possession. + +2º La vente d’un terrain n’entraîne pas celle des objets qui s’y +trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les arbres, mâts et +autres objets qui se trouveraient fixés au sol d’un terrain vendu +appartiennent toujours au vendeur, même quand il n’a pas mentionné de +réserve en vendant. + +Il ne sera pas inutile d’éclaircir et d’appuyer ce que j’avance par un +fait. + +En 1874, M. Planque, supérieur _non résidant_ de la Mission des côtes du +Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. Celui-ci décida de +fonder une résidence à Agoué, petite république _mina_, à l’ouest du +Dahomey. Afin de donner un logement aux missionnaires, M. Cloud acheta +une habitation à la maison Cyprien Fabre et Cie de Marseille. Avec +l’habitation, régulièrement _achetée_ par cette maison, l’agent de M. +Fabre vendit un terrain attenant _acquis par donation_. + +Le 30 mai, nous arrivâmes à Agoué, M. Ménager et moi, afin de commencer +les travaux de la Mission. Nous nous installâmes comme nous pûmes dans +l’étroit local qui nous était destiné, y cherchant tant bien que mal +l’espace suffisant pour faire l’école et soigner les malades. + +Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter la +bienvenue, nous vîmes un certain _Kouasi-Gazouzo_, cabécère des Anglais. +Ce personnage me dit, une première fois: «Le terrain attenant à ton +habitation _m’appartient_; je l’ai _donné_ à la maison Fabre, et je te +le _donnerai_.» Plus tard, modifiant ses paroles, il me dit: «Je l’ai +donné à la maison Fabre, et je _puis te le donner_.» + +Du moment où il m’eut parlé de la sorte, je ne me fis pas illusion sur +l’intention de Gazouzo: évidemment il voulait soulever des difficultés, +nous troubler dans la possession de notre immeuble et nous extorquer +tout ce qu’il pourrait. J’avertis immédiatement M. Cloud, lui demandant +de prendre des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se +faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce genre et +des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre mes conseils en +considération; il m’écrivit froidement: «On a l’air de vous faire des +misères pour le terrain que la Mission a acheté, je veux bien espérer +que ce n’est pas sérieux.» + +Il y avait sur le terrain en question un mât de pavillon, pourri au +pied, que nous dûmes descendre, de peur que les enfants ne le fissent +tomber sur eux. Aussitôt que le mât fut à terre, Gazouzo fit dire que le +mât était à lui; en même temps, il se déclara propriétaire du terrain. +J’en informai M. Cloud, auquel je disais en termes formels: «De fait, +voici la position: d’après les lois d’Agoué, la maison Fabre n’a pas eu +le droit de vendre; donc, le terrain n’est pas à nous, qu’on nous y +tolère ou non pour un temps plus ou moins long.» + +Réponse: «_Je vais en écrire à M. le Supérieur._» On pense bien que les +nègres n’attendirent pas que M. Planque, _résidant à Lyon_, eût donné +son avis. Les prétentions de Gazouzo furent déclarées légitimes; les +lois locales eurent leur effet, avant même que la lettre de M. Cloud eût +annoncé l’affaire en France. + +Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre que le noir ne +peut guère s’attacher qu’à sa ville; là seulement il est chez lui; pour +lui, la ville, c’est la patrie; en dehors de la ville il n’a rien en +propre: le champ qu’il cultive n’est qu’un lieu d’approvisionnement +(_oko_), et la partie inculte de la campagne ne lui appartient pas +davantage; c’est l’_igbè_, le fourré, le désert, le _res nullius_. + +Chaque chef de famille ou _ballé_ a plusieurs cases. + +La case du maître est la dernière, la plus retirée. Elle s’élève au fond +de la cour. Sur sa façade règne un auvent, qui sert de salle de +réception ou de _palavres_. + +Puisque le mot de _palavres_ est tombé de notre plume, parlons-en, avant +d’abandonner la peinture de l’état politique des noirs. + +Au lieu de _palavre_, les Nagos disent _oran_, affaire, contestation, +démêlé. Les Portugais ont traduit par _palavra_, probablement parce +qu’on dépense beaucoup de discours dans toute affaire, chez les nègres. +De _palavra_, les Français qui sont à la côte occidentale d’Afrique ont +fait _palavre_, mot que nous conservons et qui se trouve déjà dans les +récits de quelques voyageurs. + +On _fait palavre_, pour discuter les questions d’intérêt public ou +privé, pour juger les prévenus, pour lancer une condamnation. Le _ballé_ +siége pour les affaires de sa maison; les chefs, assistés de leurs +_moces_, pour les affaires qui sont de leur ressort; le roi, entouré de +ses _laris_, quand il veut prendre ou communiquer une décision +importante, ou bien lorsqu’on en appelle à son tribunal souverain. +Souvent le peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les +blancs, dans les villes où il y en a. + +Lorsqu’un voyageur demande à traverser le pays, on décide dans une +palavre s’il est opportun de l’autoriser, à quelles conditions on lui +_ouvrira les chemins_, quels guides on lui donnera, quels cadeaux on +exigera de lui, etc., etc. + +Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas à contenir la foule, on +se réunit sur la place publique; en certains cas même, on se transporte +hors de la ville, en rase campagne. + +On convoque le peuple en battant le _goungoun_, petite clochette en fer +dont se sert le crieur public pour réclamer l’attention. Les +particuliers sont invités à la palavre par des messagers spéciaux. +Ceux-ci portent le bâton du roi ou du chef qui convoque, afin de montrer +leur mission. Ne pas se rendre à une invitation faite avec ce cérémonial +serait une injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas +longtemps impunie. + +Au jour et à l’heure indiqués, chacun se rend au lieu de la palavre. On +se range auprès du président, par ordre de dignités; on s’assied... _par +terre_; la palavre commence. + +Le président expose le cas; les conseillers se concertent, parlent, +gesticulent; observations et répliques se croisent, au milieu des +murmures et des exclamations de toute sorte. Le cri «_oh!--oh!_» (non!) +de temps en temps répété avec un accent brusque, donne au débat les +apparences d’une dispute des plus animées. + +_Daké!_ (Silence!) A ce cri, tout le monde écoute, et l’orateur prend la +parole. Il s’interrompt par moments pour dire à ses auditeurs: «_Ogbo?_ +avez-vous compris? entendez-vous?» Et les auditeurs de dire: «_Oh!_ +oui!» Ou bien ils relèvent la tête en reniflant en signe d’assentiment. + +Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur _acho_. Chacun +ouvre le sien et le vide devant lui: celui-ci étale des cauris, celui-là +des graines, un autre des petits morceaux de pots cassés. On se concerte +à voix basse, on compte en chuchotant. + +Les débats sont terminés; le condamné peut lire sa sentence à terre; ce +tas représente des _piastres de cauris_ ou des _galons_ d’huile; le +second, des pièces d’étoffe, etc., etc. + +Les _palavres_ fournissent aux noirs l’occasion de montrer leur +éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de finesse. Habiles, +rusés, pleins de bon sens, ils savent donner l’apparence de l’équité à +leurs prétentions les plus exorbitantes. Ils ont de piquantes +comparaisons, des peintures vives et imagées. Dans la conversation, ils +aiment les sentences, les proverbes, les dictons. + +Lorsqu’ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la route par des +monologues à haute voix. + +Souvent, la palavre a un caractère privé. La partie intéressée se +présente chez le roi, afin de conférer avec lui. On ne l’admet pas +toujours à parler directement au roi. Un des _laris_ reçoit les +communications et les transmet au souverain, dans l’intérieur du palais. +Ce mode de palavre n’est pas bien sûr: le _lari_ peut parfaitement ne +rien dire au roi et décider lui-même l’affaire comme il l’entend. + +Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d’un certain +_Togonou_, à Porto-Novo; nous pourrions dire comment, s’étant constitué +maire du palais, sous le règne d’un roi ivrogne, il entretenait ce roi +en état d’ivresse et expédiait lui-même toutes les affaires qui se +présentaient à la cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos +un _alo_ qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera que la +justice n’est pas exclue des palavres, et qu’on ne manque pas d’y faire +appel aux sentiments de la nature. + +«Mon _alo_ a trait à un homme qui épousa deux femmes. La première n’eut +pas d’enfant; la seconde, appelée _Réré_, en eut un, ce qui lui conquit +les faveurs du mari. + +«Cependant, l’_iyallé_[75] simula une grossesse. Puis, un jour que la +mère avait quitté son enfant pour aller à la foire, cette même _iyallé_ +fit semblant d’avoir enfanté, prit l’enfant et le présenta comme sien. +Et tous de la féliciter. + + [75] Première femme. + +«A son retour, la mère cherche partout; elle cherche en vain: son enfant +est perdu. + +«L’enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une pintade et se +mit à chanter. Il disait:--_Réré o! Réré!_ j’ai tué une pintade: _agba +mi réré_[76]; celle qu’on a crue enceinte ne m’a pas conçu, _agba mi +réré_; celle qu’on a prise pour ma mère ne m’a pas enfanté, _agba mi +réré_. + + [76] Refrain. + +«La mère court prendre son enfant. L’_iyallé_ se récrie:--C’est mon +fils, dit-elle. Et l’enfant:--Non, non! tu m’as volé, pendant que ma +mère était à la foire. + +«On saisit le roi de l’affaire; on fait palavre. Toute la ville se +réunit pour tenir les assises. Et le roi dit à l’enfant de répéter son +chant, afin qu’il l’entende. Et l’enfant répète son chant dans les mêmes +termes.--Voyons, dit le roi à l’enfant, va t’asseoir aux pieds de ta +mère. L’enfant se lève, et tous lui tendent les bras. Mais lui se +détourne et va s’asseoir aux pieds de sa mère Réré. + +«Pressée de confesser la vérité, l’_iyallé_ dit avec confusion:--C’est +vrai! je l’ai volé. Et le roi:--Qu’on la prenne, dit-il, et qu’on la +mette à mort; qu’on porte ma sentence à la connaissance de tous les +habitants de la ville.» + + + + +CHAPITRE X + +INDUSTRIE.--COMMERCE.--VOIES DE COMMUNICATION.--MOYENS DE TRANSPORT. + + +I + +Le noir de la côte des Esclaves se montre doué de qualités naturelles +suffisantes pour réussir dans les arts industriels. Son goût artistique +se révèle dans les poteries et les pipes ouvrées, les nattes, les +chapeaux et les calottes de paille, les bâtons et les escabeaux +sculptés, les calebasses burinées... + +Les _pirogues_, confectionnées d’une seule pièce, ne manquent pas de +régularité et d’élégance. On les radoube en fixant des pièces avec des +clous, ou à l’aide d’un transfilage. On calfate avec des fibres +végétales. + +Les _forgerons_ travaillent le fer, le cuivre et l’or avec une habileté +d’autant plus remarquable que leurs outils sont fort imparfaits. Le +soufflet de forge, comme celui des Égyptiens et des Grecs, consiste en +deux outres surmontées d’un manche qui les met en mouvement. Les amandes +de palme concassées servent de charbon. + +L’_art de la verrerie_ n’est pas tout à fait inconnu. De l’intérieur on +porte à la côte des anneaux en verre, de couleur bleuâtre ou verte. Ces +anneaux, aussi bien que les anneaux en cuivre, dans le pays, sont des +parures recherchées. + +L’_industrie textile_ produit des tissus de coton et de filaments de +palmier et d’autres plantes. Le métier du tisserand donne des étoffes +larges à peine de dix à quinze centimètres; aussi la production est +lente, et les étoffes du pays sont très-chères, eu égard au peu de +valeur des matières premières. + +La _teinture_ emprunte ses richesses aux substances végétales du pays. +Le bleu, le rouge et le jaune sont très-réussis, le rouge surtout. + +Le cuir est parfaitement préparé par les habitants de l’intérieur. + +Les indigènes de la côte se procurent du sel en faisant évaporer l’eau +de l’Océan dans des pots de terre très-évasés, à la chaleur du soleil ou +du feu. + +Les indigènes fabriquent aussi l’huile de palme. Ils pavent d’amandes de +palme une aire carrée entourée de murs, jettent le fruit du palmier +arrosé d’eau sur ce fond résistant, et l’écrasent en piétinant. Dès que +l’opération est terminée, ils jettent une grande quantité d’eau dans le +bassin. L’huile surnage; on la prend avec une calebasse, on la tamise et +on la livre ainsi au commerce. + + +II + +Le commerce des indigènes se fait presque en entier sur les places +publiques: dans les marchés et les foires. Celui des Européens se fait +en magasin, dans les factoreries et les maisons de détail. + +Les foires des noirs ressemblent plus à celles de nos ancêtres qu’aux +nôtres. Aujourd’hui, parmi nous, les bazars, les magasins sont tellement +multipliés, les relations mercantiles si aisées, que l’on n’a pas besoin +d’aller à la foire pour se procurer ce qu’on désire: objets de +nécessité, d’utilité ou de simple fantaisie. Aussi, les foires modernes +n’ont d’importance qu’à raison de produits spéciaux dont on y trafique +particulièrement. Souvent elles ne sont plus que le rendez-vous des +ménageries, des bateleurs et des badauds; ce sont plutôt des réunions +populaires de jeux et de fêtes que des centres d’opérations +commerciales. Chez les noirs, les foires sont ce qu’elles furent jadis +pour nos pères: de grands marchés publics où l’on trouve tous les +articles possibles. Dans les foires seulement on est sûr de trouver de +tout: du maïs, des ignames, des petits oignons, des denrées et des +fruits de toute sorte, du piment, du sel, des poissons fumés, des +fétiches et des amulettes, des nattes, des paniers, des indiennes, des +colliers, du tabac à fumer, du tabac à priser, du fard pour les +paupières, etc., etc., etc. + +Chaque genre de produit a son département: ici c’est la section du bois +à brûler; on peut en acheter pour une somme infime, pour cinq centimes +ou moins encore. Là on vend des herbes et des poudres médicinales, pour +guérir de tous les maux, pour rompre les charmes et dissiper les +enchantements. Pouah! quelle odeur infecte! c’est la place réservée au +poisson: poisson frais, poisson fumé, poisson passé, poisson presque +pourri. Vite, éloignons-nous. + +Voici une exposition de _fillas_, un grand déballage. Sous cette échoppe +s’étalent des bouteilles aux brillantes étiquettes; les noms sont des +plus séduisants: rhum, cognac, marasquin, muscat de Frontignan, +anisette... La _cachassa_ et le _gin_ coulent abondamment dans ces +buvettes. + +A Agoué, il y a deux marchés distincts: le marché mina et le marché +nago. La vente de certains objets est souvent prohibée sur l’un ou +l’autre de ces marchés, et sévèrement réprimée. + +Une des places de Porto-Novo est encore désignée sous le nom de foire +des esclaves (_odja èrou_). + +Actuellement on trafique peu des esclaves; depuis 1865, on n’en exporte +plus dans les colonies européennes, et le commerce légal a pris des +développements considérables. Les échanges, à l’intérieur, se font +très-activement, grâce à l’organisation des foires qui se succèdent sans +interruption. Tous les jours la foire se tient à Porto-Novo, à Djangan +ou à Aggéra, trois villes peu distantes l’une de l’autre. Les foires +sont distribuées de la même façon dans la région dont Agoué est le +centre, aussi bien que dans l’intérieur; en sorte que l’on a presque +toujours les facilités de la foire, non loin du lieu où l’on est. En +général on ne fait que troquer; on donne une marchandise pour une autre: +une poule, un mouton, un esclave pour quelques feuilles de tabac, +quelques pièces d’étoffe ou une quantité déterminée d’eau-de-vie. + +La monnaie courante est le cauris (_cyprea moneta_), petite coquille +ovale, plate en dessous, d’un blanc jaunâtre. C’est parce que les nègres +l’emploient comme monnaie que ce coquillage de la mer des Indes est +vulgairement appelé _monnaie de Guinée_. Du reste, la Guinée n’est pas +le seul pays où les coquillages servent de menue monnaie; depuis les +époques les plus reculées, ils ont cours en Chine, dans l’Inde, en +Arabie... Les cauris circulent dans la plus grande partie du Soudan. + +Voici le taux des cauris pendant mon séjour à la côte des Esclaves: + + Ordinairement, 8,000 valaient un dollar (5 fr. environ). + 2,000 -- 1 fr. 25 c. + 200 -- 0 » 12 c. 1/2 + 40 -- 0 » 02 c. 1/2 + +Un sac de cauris (soit 20,000 cauris) vaut 12 fr. 50, au cours +précédent. Or, il pèse près de 60 livres. Le poids énorme de cette +monnaie la rend fort incommode pour les transactions importantes. + +Les nègres comptent comme nos ancêtres ont compté avant d’écrire la +numération. Nos ancêtres ajoutaient les cailloux aux cailloux +(_calculi_, petits cailloux, d’où le mot _calcul_). Ils ne comptaient +pas autrement, avant l’invention des caractères numériques. Les noirs de +la côte des Esclaves, privés encore de numération écrite, ajoutent les +cauris aux cauris. Quand ils ont formé un tas (_igba_, 200), ils +comptent par _tas_ ou _igba_ jusqu’à 2,000 (_egba_, tas complet). Les +cauris ne sont pas seulement la monnaie courante; ils sont, en quelque +sorte, les éléments du calcul des nègres. + +Les indigènes comptent par 5 jusqu’à 20; par 20, jusqu’à 200; par 200, +jusqu’à 2,000; par 2,000, jusqu’à 20,000. Vingt mille cauris égalent un +sac. Au-dessus, on compte par sacs; on dit: 2, 3, 4 sacs d’hommes pour +40, 60, 80,000 hommes. + +Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit dans notre _Étude sur +la langue nago_. + +Pour se faire une idée de l’importance du commerce dans ces parages, on +n’a qu’à considérer les opérations commerciales qui se font à Lagos. +Dans la seule colonie anglaise, le produit de l’exportation s’élève à +plus de dix millions de francs, et celui de l’importation, à cinq +millions au moins par an. + +Les articles d’exportation sont: le coton, les amandes et l’huile de +palme, les arachides, les graines de sésame, l’ivoire, les étoffes du +pays, les calebasses, le beurre végétal, les noix de kola, les ignames, +le piment et autres épices. Ces produits sont déversés en majeure partie +en Angleterre, en France, en Allemagne et au Brésil. + +L’importation introduit dans le pays: des étoffes de soie et de coton, +du tafia, du gin, des liqueurs, du corail, des verroteries, etc., etc. + +«Une seule maison de Marseille, nous dit M. Courdioux, a expédié, en +1868, quarante-deux navires à ses comptoirs de la côte des Esclaves, et +en a retiré 15,000 tonnes d’huile de palme ou d’amandes de palme... +L’huile de palme arrive en Europe à l’état solide, comme une graisse +épaisse. On l’emploie dans la savonnerie et dans la fabrication des +bougies ordinaires. Outre l’_oléine_, elle renferme un principe qu’on a +appelé la _palmitine_, qui n’est probablement qu’une variété de la +stéarine commune. Mais l’huile de palme entre surtout dans la +composition des graisses destinées à adoucir le frottement des roues de +wagons et de locomotives de la plupart des chemins de fer de l’Europe.» + +Le commerce livre à l’industrie européenne le sésame, l’arachide et le +béraf, pour en extraire de l’huile comestible que l’on mêle à l’huile +d’olive. + +Difficilement on trouve sur la côte des armes du pays; on les fait venir +de l’intérieur lorsqu’on veut s’en procurer. Ces armes ne sont guère que +des objets de curiosité: on se sert généralement d’armes françaises et +anglaises, dont le marché est inondé. La poudre vient aussi d’Europe. En +guise de projectiles, les nègres emploient des débris de fer, des clous, +des amandes de palme concassées. + +Une grande partie de la vie nationale des nègres se concentre dans les +marchés et les foires; les nègres trafiquent sans cesse; on les voit +parcourir d’immenses étendues pour un lucre médiocre. + + +III + +_Les voies de communication et la facilité des transports_ sont +essentiels au développement du commerce, de l’industrie et de la +civilisation. La difficulté des relations et des transports entrave +l’écoulement des produits et s’oppose aux transactions: tout est enrayé, +tout languit dans une stagnation affligeante. + +A la côte des Esclaves, point de routes, point de voitures, point de +bêtes de somme: les femmes et les esclaves opèrent seuls tous les +transports sur leur tête, lentement, péniblement. + +Toutefois, les voies de communication seraient nombreuses et commodes, +si la politique ne venait les fermer. Un vaste réseau de lagunes +sillonne la côte, et de nombreux cours d’eau relient par des voies +naturelles les contrées de l’intérieur à celles de la côte. Le Volta, à +l’ouest; le Niger, à l’est; l’Agaouméou, au nord de Grand-Popo; l’Owo, +au nord de Koutonou; l’Ocpara, à côté de Badagry, sont de larges voies +ouvertes par la nature. L’_Ogoun_ descend de l’intérieur, passe à +Abéokouta, et se jette dans l’Océan, près de Lagos. L’_Ochoun_ coule à +travers le Jébou. Je ne parle pas des nombreux cours d’eau de moindre +importance. + +Guidés par leur bon sens pratique, les Anglais ont pris position à +l’embouchure du Volta, de l’Ocpara, de l’Ogoun, de l’Ochoun et du Niger. +S’ils avaient réussi à s’établir à Koutonou, ainsi qu’ils ont souvent +tenté de le faire, ils seraient maîtres de toutes les voies naturelles +ouvertes au commerce de l’intérieur. + +La navigation est insignifiante chez les nègres. Néanmoins tous les +transports de quelque importance, aussi bien que les opérations +d’embarquement et de débarquement, se font à l’aide de pirogues. + +Les négociants européens ont, pour l’usage de leurs factoreries, de +grandes embarcations, mais les nègres ne se servent que fort rarement de +grandes barques; ils se contentent de canots de moyenne grandeur; ils +s’aventurent même dans l’Océan, bien au large, sur des pirogues +tellement étroites qu’ils doivent s’y tenir accroupis, afin de ne pas +les faire chavirer. + + + + +CHAPITRE XI + +ÉTAT SANITAIRE.--FUNÉRAILLES.--DEUIL. + + +La côte des Esclaves est un des pays les plus insalubres de l’univers. +L’homme y est soumis à un degré hygrométrique tellement élevé, qu’il s’y +trouve dans des conditions physiologiques tout à fait défavorables. De +plus, il y est constamment assujetti à l’infection paludéenne. + +M. le docteur Féris, se basant sur des observations faites par lui-même, +à bord de l’_Hamelin_, en face du Dahomey et de la côte mina, a +démontré, dans les _Archives de médecine navale_, que l’air est +naturellement raréfié dans ces pays de chaleur. «Trois causes, dit-il, +tendent ici à la raréfaction du gaz respiratoire; ce sont: + +«1º La chaleur, qui dilate l’atmosphère; + +«2º La présence de la vapeur d’eau, qui prend la place de l’air; + +«3º La diminution de la pression barométrique.» + +Les calculs de M. Féris déterminent «que, dans les régions équatoriales, +la quantité d’oxygène absorbée à chaque inspiration pourrait être +considérée comme inférieure d’environ un sixième au moins à celle qui +entre dans le poumon quand la température est à 0°. Il fallait donc, +pour maintenir l’équilibre physiologique, que le nombre des respirations +et des battements de cœur s’accrût d’une façon proportionnelle. Et en +effet..., nous trouvons que le travail mécanique du cœur et des poumons +s’est juste augmenté d’un sixième[77] dans l’équipage de l’_Hamelin_... +Quelles modifications va donc porter à l’organisme cette variation dans +les fonctions physiologiques? La diminution de l’oxygène absorbé a pour +résultat une diminution générale de la masse sanguine qui constitue un +état spécial désigné par les médecins sous le nom d’_anémie_. + + [77] Notons cette observation de M. Féris: «Ne serait-ce pas pour + compenser l’effet de la raréfaction de l’air, que la prévoyante + nature... a muni la race noire de vastes narines qui présentent une + large entrée des voies respiratoires?» + +«L’accélération de la respiration tend, il est vrai, à réparer le mal, +mais elle est certainement insuffisante, car la physiologie enseigne que +le nombre des inspirations est loin d’en compenser l’amplitude. + +«C’est pour cela qu’en regard de l’anémie des hauteurs, il faut placer, +je crois, l’anémie des pays chauds; un léger degré d’appauvrissement du +sang y est physiologique. En effet, un certain nombre de globules +rouges, ne réussissant pas à s’emparer de l’oxygène nécessaire à leur +existence, deviennent inutiles pour l’organisme, meurent, et +disparaissent en se dissolvant. + +«Cette anémie, que j’appelle physiologique, est légère, mais doit se +produire forcément, nécessairement, en vertu de cet axiome de +physiologie qui établit que tout organe qui n’accomplit pas ses +fonctions tend à s’atrophier, et finalement à disparaître; je ne veux +pas, bien entendu, la confondre avec l’anémie profonde des climats +chauds, qui est un état pathologique dû à des causes diverses. Il est +certain, néanmoins, que la première crée un tempérament spécial qui +conduira facilement à la seconde.» + +Cet état anémique, ce _tempérament spécial_, comme dit M. Féris, se +révèle par le teint jaunâtre que prend l’Européen transplanté sous le +ciel de Guinée. Nous l’appelions le _teint de la côte_, parce que +l’acclimatement le donnait aux nouveaux venus, lorsque l’anémie +physiologique avait créé en eux ce _tempérament spécial_, qui +s’appellerait avec raison le _tempérament de la côte_ ou des pays +chauds. Quand nous disions à quelqu’un: _Vous n’avez pas encore le teint +de la côte_, c’est comme si nous eussions dit: «Le teint de votre visage +ne trahit pas encore l’anémie physiologique que le climat doit produire +en vous.» + +M. Féris, dans l’étude que nous venons de résumer, explique savamment un +fait constaté depuis longtemps par ses devanciers. Au siècle dernier, +James Lind disait[78] des Européens établis dans la Guinée: «En général, +les blancs y prennent une couleur jaune; leur estomac s’y affaiblit au +point qu’il ne peut recevoir une certaine quantité d’aliments sans +dégoût ou envie de vomir.» Du reste, on a toujours considéré l’anémie +comme le premier résultat du séjour dans les pays chauds; résultat +inévitable dont l’hygiène peut, jusqu’à un certain point, atténuer les +effets. + + [78] _An essay on diseases incidental to Europeans in hot climates_. + London, 1768-71-75. Essai des maladies des Européens dans les pays + chauds. + +L’âme, étant intimement unie au corps, subit le contrecoup des accidents +physiologiques: à l’anémie physiologique correspond ce que j’appellerai +volontiers l’anémie intellectuelle et morale: anémie _légère_ aussi, +naturelle, et n’allant pas jusqu’au degré constituant un état maladif. +L’intelligence, comme le corps, a ses langueurs: elle supporte mal une +application soutenue; l’imagination s’émousse ou s’exalte outre mesure; +la volonté perd de sa vigueur; le caractère s’aigrit. + +Sous l’influence d’une chaleur élevée et constante, d’une atmosphère +toujours surchargée d’électricité et d’humidité, l’Européen s’affaiblit; +toutefois il résiste. Le plus grand obstacle à son acclimatement, la +cause réelle de l’insalubrité du climat, c’est le sol marécageux. Les +_miasmes telluriques_, l’infection paludéenne, voilà ce qui régit l’état +sanitaire et le rend si mauvais. + +La grande saison sèche est relativement bonne, parce que l’harmattan +dessèche tout, à cette époque, et que la sécheresse s’oppose au +développement du _miasme tellurique_, agent des affections paludéennes. + +Par contre, l’état sanitaire est mauvais au commencement de la saison +des pluies; très-mauvais, après les grandes pluies. + +L’intoxication palustre, qui se produit surtout à ces deux périodes de +l’année, n’a point pour cause unique l’évaporation de l’eau marécageuse +ou la putréfaction végéto-animale; elle dépend d’une action propre et +directe du sol. Lorsqu’une végétation convenable n’épuise point la +fertilité du sol, celui-ci devient apte à développer la malaria. A +l’appui de cette doctrine, M. Léon Colin, dans son _Traité des fièvres +intermittentes_, fait remarquer que la fièvre intermittente se produit +lors des défrichements de terres vierges et non marécageuses. + +Les influences telluriques traînent à leur suite le cortége de maladies +nombreuses, souvent fort graves: fièvres intermittentes avec +prédominance de symptômes bilieux, accès pernicieux de forme comateuse, +hépatite, dyssenterie. Le malade atteint de ces maladies est souvent +obligé d’aller chercher sous un autre climat, sinon la santé qu’il ne +recouvrera peut-être plus, du moins un adoucissement à ses maux. + +Les fièvres intermittentes dominent toute la pathologie du pays; leur +préexistence aggrave toujours les autres maladies, qui en découlent le +plus souvent. + +La chaleur se maintient dans toutes les saisons à une moyenne de 25° à +27°, avec une variation diurne de deux degrés environ. Aussi, le corps +ne se retrempe ni par le froid de l’hiver, ni par la fraîcheur de la +nuit: la chaleur continue rend l’énervation générale beaucoup plus +grande que dans les pays tempérés. «Les fièvres intermittentes, dit +Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épuisent le plus +l’influence nerveuse.» Cela n’est pas moins vrai à la côte des Esclaves. + +Je ne connais pas d’Européen qui n’ait pas été atteint de fièvre +paludéenne durant son séjour à la côte: on ne l’évite même pas toujours +à bord des navires. Voici un fait, entre autres, raconté par +Fonssagrives: «Nous rangions de près l’embouchure de la rivière +marécageuse de Lagos, qui s’ouvre dans le fond du golfe de Bénin, et la +brise de terre nous apporta, pendant _dix minutes_ environ, des +émanations agréables dont l’impression fut sentie de tout le monde; nous +reprîmes aussitôt le large, et, le lendemain, une dizaine de +fébricitants (sur 114 hommes d’équipage) se présentèrent au poste, qui, +à cette époque, n’en contenait pas un seul.» (A bord du brick +l’_Abeille_.) + +Je me reprocherais de tant insister sur l’insalubrité du climat, si je +devais accréditer l’opinion erronée que ce climat est presque sûrement +mortel pour l’Européen. Du reste, Lind l’a très-bien observé: dans les +régions insalubres, il y a des localités saines que l’on doit rechercher +avec soin. Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera +très-bien d’y chercher un abri contre les maladies, pendant la saison +malsaine, ou lorsqu’on a déjà subi les atteintes du mal. Notons, à ce +propos, que la fièvre atteint de préférence ceux qui habitent en dehors +des villes. Cette immunité relative du centre des villes a été constatée +en plusieurs endroits, notamment à Rome et dans la campagne romaine par +L. Colin. Lind cite plusieurs exemples «de maladies terribles et +mortelles pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits +malsains». Il nous dit encore que «le changement d’air est avantageux +dans toutes les maladies épidémiques». + +Laissons la parole à M. Féris pour quelques détails techniques: + +«Presque tous les blancs qui sont sur la côte depuis plus de deux ans +sont quelquefois atteints de fièvre bilieuse hématurique. + +«L’hépatite existe à l’état endémique. + +«La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractère de gravité +exceptionnel; il est admis, dans le pays, que tout individu atteint +arrive fatalement à une terminaison funeste s’il n’abandonne pas la +contrée. Il y a certainement un peu d’exagération dans cette crainte, +car j’ai soigné plusieurs dyssentériques qui se sont relevés; mais la +maladie récidive avec la plus grande facilité. + +«La grande quantité d’humidité qui baigne l’atmosphère prédispose aux +rhumatismes. Cette affection est tellement fréquente chez les blancs +autant que chez les noirs, qu’on pourrait presque la considérer comme +une maladie endémique. + +«Les insolations sont graves et nombreuses. + +«La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition dans le pays +et y exerce chez les noirs de terribles ravages. En 1873, cette +affection enleva 1300 personnes à Agoué seulement. Le commandant du fort +portugais à Wydah avait perdu, à la fin de 1875, 6 hommes sur 18 noirs +de San-Thomé qui formaient la garnison. + +«Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé, avec juste +raison, _ver de Guinée_. En effet, il fait quelquefois sur la côte des +ravages incroyables; plus de la moitié de la population s’en est vue +attaquée, tellement que l’on craignait quelquefois que les bras ne +vinssent à manquer pour travailler les cultures. Dans le langage figuré +du pays des Popos, ce ver est appelé _adanto blaka_ (corde qui amarre le +brave). + +«On le voit se développer partout, sur les régions superficielles de la +tête, du tronc et des membres; mais neuf fois sur dix au moins, il +habite les jambes. On admet qu’il existe dans la lagune et qu’il pénètre +à travers la peau nue des membres inférieurs des noirs qui traversent +ces canaux. Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines +personnes sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le P. +Ménager m’a dit en avoir vu jusqu’à seize sur le seul sein d’une +négresse. + +«Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse souvent de +graves désordres après elle; une gangrène consécutive est loin d’être +rare. + +«Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre et de charbon +pilés, ou bien de l’huile de palme et quelques herbes caustiques, ou +encore un onguent avec du savon, de l’huile de palme et je ne sais +quelles feuilles. Le plus souvent, ils attachent un léger poids au +nématoïde, une baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi +sortir peu à peu à l’extérieur. Les blancs sont également envahis par ce +parasite. + +«Les ulcères ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs. + +«Les maladies les plus communes sont les maladies de la peau. Le +psoriasis, l’eczéma, l’herpès circiné, se montrent avec une grande +fréquence chez le blanc aussi bien que chez le noir. Les bourbouilles +(_lichen tropicus_) sont constantes. + +«Presque tous, indigènes et Européens, sont atteints de la _sarne_ +(_sarna_, gale, en portugais). Les boutons sont absolument semblables à +ceux du sarcopte. La transmission se produit de même par le contact; +mais elle présente ceci de particulier, c’est qu’au lieu d’envahir le +corps entier, elle se localise presque toujours sur certains points: en +première ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et +moins souvent le tronc. + +«Les noirs ont des médecins indigènes qui sont de deux espèces: le +médecin des liquides, qui ne donne que des boissons, et le médecin des +solides, qui prescrit des substances massives. Il est inutile de dire +que des cérémonies de fétiche forment la base de toutes ces +ordonnances.» + +A la nomenclature du docteur Féris j’ajouterai la _maladie du sommeil_, +dont j’ai vu plusieurs cas. Il faut l’expliquer probablement par +l’inflammation de l’enveloppe cérébrale. Dans cette terrible maladie, le +patient est sous le poids d’une somnolence que rien ne dissipe; il +répond quand on l’appelle, mais sans sortir de sa torpeur. La +terminaison est toujours fatale. + +Si les maladies sont nombreuses, les lésions par suite d’accidents et +les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup de blessures, même peu +graves, sont accompagnées du tétanos traumatique et suivies de mort. Il +est à remarquer combien les nègres endurent le mal avec insensibilité. +Les accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux chez les +femmes qui ont atteint leur complet développement. On voit des négresses +suspendre leurs travaux quelques heures seulement, à l’occasion de +l’accouchement. Les enfantements de jumeaux sont très-fréquents. + +On comprendra aisément, après ce qui vient d’être dit, que la mortalité +doit atteindre un chiffre élevé. Avant mon arrivée à la côte, douze +missionnaires y étaient venus en cinq ans (1861-65). De ces douze +missionnaires, trois étaient déjà morts, et trois moururent avant la fin +de 1869. Le missionnaire arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une +vingtaine de jours après notre débarquement. + +De 1868 à 1873 inclus, 46 blancs moururent à Lagos; or la moyenne +annuelle des blancs établis à Lagos durant cette période fut de 80. + +Voici le tableau de la mortalité de Lagos pour cette même période de six +ans. + + MOIS NATURELS EUROPÉENS TOTAL + + Janvier 384 5 389 + Février 380 7 387 + Mars 321 0 321 + Avril 334 2 336 + Mai 362 4 366 + Juin 340 3 343 + Juillet 355 2 357 + Août 277 4 281 + Septembre 257 4 261 + Octobre 257 6 263 + Novembre 262 4 266 + Décembre 327 5 332 + + TOTAUX 3856 46 3902 + +Les chiffres de ce tableau ne sont pas d’une exactitude rigoureuse, +attendu que les indigènes négligent souvent de faire enregistrer les +décès. Mais il n’est pas possible de mieux établir une statistique. Du +reste, en dehors de Lagos, on n’a pas même de ces à peu près: point de +recensements, pas de registres des naissances et des décès. Si, dans la +colonie anglaise, on n’est sûr que de ce qui est enregistré, ailleurs on +ne saurait rien préciser. + +La statistique coloniale donnait comme chiffre de la population, en +1874: + + BLANCS NOIRS TOTAL + Lagos et environs 82 35.923 36.005 + District nord 12.401 12.401 + -- est 10 4.004 4.014 + -- ouest 2 7.799 7.801 + -------------------------- + TOTAUX 94 60.127 60.221 + +La comparaison des deux tableaux précédents peut faire apprécier les +proportions de la mortalité. + +En octobre 1874, je fus appelé pour donner des soins à un grand d’Agoué: +ce qui me fournit l’occasion d’assister à son trépas. Le malade, fort +avancé en âge, était aux prises avec la mort. Il était soutenu entre les +jambes d’un homme, tandis qu’un autre, accroupi devant lui, se fatiguait +à lui insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines; +puis il lui crachait sur le visage; puis, appliquant les mains sous les +aisselles du patient et pressant fortement de haut en bas, il faisait +subir à la poitrine un massage bien rude pour la circonstance. Ce n’est +pas le cas de dire que, si cela ne fait pas de bien au moribond, cela ne +lui fit pas de mal: je crois que toutes ces passes l’aidèrent à +expirer[79]. + + [79] Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif + d’abréger l’agonie des leurs: ils leur plantent le couteau dans la + gorge, _car un croyant ne doit pas paraître devant Mahomet dans les + transes de l’agonie_. + +Aussitôt que le malade eut rendu le dernier soupir, les femmes +éclatèrent en sanglots, poussant des cris et des gémissements prolongés +et bruyants. Elles luttaient à qui pousserait les clameurs les plus +perçantes. A coup sûr, le tapage dominait sur la douleur. + +Les funérailles se célèbrent très-solennellement, mais l’élément +vraiment religieux y occupe une petite place. + +D’abord, on achète le passage pour l’autre vie. Les Athéniens et les +Romains mettaient une pièce de monnaie dans la bouche de leurs morts: +c’était _le denier de Charon_, le prix payé au nocher des enfers pour le +passage des âmes. Les noirs ne disent pas que les âmes de leurs morts +doivent passer les fleuves des Enfers: le Styx, le Cocyte, l’Achéron ou +le Phlégéton, mais ils ne manquent pas d’_acheter le passage_. Ils +immolent une poule qu’ils appellent LA POULE OUVRANT LA VOIE, +_adiè-iranna_ (_adiè_, poule,--_ira_, achetant,--_onna_, le passage, le +chemin). Cette poule immolée rend l’_oricha_ favorable, et sert de +sauf-conduit au défunt qui entre dans l’autre monde. + +A défaut de douleur réelle, l’usage veut qu’on affiche les dehors d’une +véritable désolation. On crie, on hurle des lamentations. Les femmes +surtout sont obligées de se lamenter avec éclat: elles ont le rôle +principal dans le deuil; c’est pourquoi on les appelle les +pleureuses[80] (_élèkoun_, les maîtresses des larmes, du deuil). + + [80] Quand une mère donne le jour à une fille, on dit: «_Elle a + enfanté une pleureuse, O BI ÉLÈKOUN._» Pour un garçon, on dit: + «_Elle a enfanté un cultivateur, O BI IWALLÈ._» + +La démonstration bruyante des pleurs funèbres est faite soit par les +parents du défunt, soit par les amis, soit par des pleureuses +mercenaires. Écoutons leurs complaintes: «Ma mère est morte, mon père +est mort: qui prendra soin de moi?» s’écrie une des pleureuses. + +Une autre module langoureusement ce chant funéraire: + +«Jamais plus je ne pourrai le voir! C’en est fait! je ne le verrai +plus!... Déjà, hélas! je ne le vois plus! + +«Je vais à la fontaine, et je laisse la foule s’écouler; j’attends +jusqu’à la nuit: je suis seule, hélas! + +«Je vais au marché, et je laisse la foule s’écouler; j’attends jusqu’à +la nuit: je suis seule, hélas! + +«Je vais sur le chemin; la foule lentement s’écoule, la nuit vient, et +toujours je suis seule, hélas!» + +Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent les +condoléances. Cependant, de toutes parts, on vient à la maison +mortuaire, où les parents fournissent à manger et à boire à tous ceux +qui se présentent: le tafia est versé à profusion; on chante, on danse, +on fait retentir l’air de fusillades multipliées. + +Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de la maison, +tandis que ces préliminaires s’accomplissent. «Si quelqu’un meurt loin +de chez lui, dit un proverbe, une partie de ses restes vient à la +maison»; c’est-à-dire qu’on y porte, pour célébrer les funérailles, une +partie du cadavre: ongles, doigts, cheveux, etc. + +Le lendemain ou le surlendemain du décès a lieu la sépulture. Le défunt, +enveloppé d’une natte et couvert de son plus bel _acho_, est descendu +dans une fosse, creusée dans la chambre même où il a expiré. On lui +donne des étoffes, des cauris, des poules, du tafia, que l’on ensevelit +avec lui, car il vivra dans l’autre monde, et il ne faut pas qu’il y +apparaisse tout à fait dépourvu. + +Quelquefois, avant l’ensevelissement, le cadavre est porté +triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me souviens +d’avoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions. Un jour, entre +autres, j’entendis chanter des éloges de ce genre: «Il fut un grand +homme, un habile personnage: _il a su faire des dettes ET MOURIR SANS +LES PAYER!_...» + +Les fêtes des funérailles, car les funérailles sont des fêtes; les fêtes +des funérailles durent des jours ou des semaines, suivant la richesse +des parents. On les renouvelle à l’anniversaire. + +Les funérailles royales se distinguent des autres par les horreurs de +sacrifices humains. Femmes et esclaves sont immolés en grand nombre sur +la tombe du roi défunt. + +«Voici une autre coutume d’une peuplade voisine, dit M. Beaugendre. + +«Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent pour éloigner la +tristesse de la famille. On tue quantité de poules et de chevreaux, on +boit et l’on danse trois jours durant. On fait un trou à l’endroit où le +défunt avait l’habitude de dormir, et l’on y dépose le cadavre. Pendant +neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et couchent sur +la fosse. Le neuvième jour, on verse de l’eau sur cette fosse et l’on y +danse. La famille va alors visiter tous les amis qui ont apporté tafia +et provisions. + +«Trois mois après, les amis sont invités de nouveau à se réunir dans la +case où est enseveli le mort. Là, dans l’obscurité, les féticheurs +déterrent le cadavre et en détachent la tête, qu’ils déposent sur des +étoffes précieuses. Ils égorgent ensuite des victimes (poules, chevreaux +et porcs), et le sang et le tafia coulent sur ce crâne hideux. Pendant +trois jours on danse, on chante et l’on verse à profusion le tafia. Le +quatrième jour, on enterre de nouveau le crâne, et le mort est +satisfait.» + +Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs habits tant que +dure le temps des pleurs. Aussi les appelle-t-on _non lavées_. + +Circonstance à noter: on brûle les habits du défunt, on détruit ce qui +servit à son usage, et l’on n’habite plus la chambre où il est mort et +où il a été enseveli. Souvent même on enlève la toiture, et la case est +abandonnée. D’autres fois, on se contente de renouveler la toiture. + +On n’a point l’habitude d’élever des mausolées sur la fosse: on se +contente de planter une tige en fer de forme particulière, afin de +marquer la place où se trouve le crâne. La tête est la partie du corps à +qui s’adressent plus spécialement les honneurs funèbres. + +Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles destinées à recevoir +les aliments et les offrandes que l’on apportera au mort et à son +fétiche. + +Tous ces honneurs et d’autres encore rendent les funérailles précieuses. +En être privé est une honte, souvent un châtiment. On les refuse aux +criminels et aux débiteurs insolvables; on dédaigne de les accorder aux +esclaves et aux étrangers. + +Voici une légende fabuleuse racontée à ce propos. L’_adjawo_, animal +assez semblable à la chauve-souris et tenant le milieu entre les oiseaux +et les quadrupèdes, est le héros de cette légende. L’_adjawo_ rendit le +dernier soupir, et l’on appela les oiseaux pour faire les funérailles, +parce qu’on les supposait parents du défunt. Les oiseaux s’en +défendirent, disant: «Voyez! nous avons tous des plumes, tandis que +l’_adjawo_ n’en a pas. Il n’est point des nôtres.» + +Appelés à leur tour, les rats refusèrent pareillement de se reconnaître +parents de l’_adjawo_: «Tous dans leur famille ont une queue, +disent-ils, mais l’_adjawo_ n’en a pas.» + +Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture. + +De là ce dicton méprisant qui a cours chez les Nagos: «Il n’est ni rat +ni oiseau: c’est un _adjawo_.» + +Les enfants morts avant l’âge de dix ou douze ans, c’est-à-dire avant +d’avoir pu se rendre utiles, sont censés s’être laissé séduire par +quelque mauvais génie: on les appelle _abikou_ (mort dès la naissance, +mort-né). Les _abikou_ ne sont pas ensevelis avec solennité; on les +porte hors de la maison, hors de la ville même, car ils n’ont pas assez +vécu pour acquérir, par leurs services, droit de cité. On les enfouit à +la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au milieu des +broussailles. La mère seule ne sera pas indifférente à leur sort, et +elle viendra porter des offrandes, afin que les mauvais génies ne +maltraitent pas trop son enfant dans l’autre monde. + +Dès qu’une mère voit la maladie amaigrir le corps chétif de son jeune +nourrisson, aux soucis naturels de l’affection maternelle se joignent +les préoccupations superstitieuses, et elle craint de n’avoir donné le +jour qu’à un _abikou_, et elle charge les pieds et les mains de son +enfant de bracelets de fer sonores et de petites clochettes, afin +d’effrayer et de mettre en fuite les esprits malfaisants qui l’empêchent +de profiter des soins qui lui sont prodigués. + +Pas plus que les _abikou_, les esclaves n’ont droit de cité: on se +contente aussi de les enfouir. Les musulmans traînent leurs esclaves +païens hors de la ville et les jettent dans la lagune, ou les +abandonnent dans les champs sans aucune cérémonie: ils se débarrassent +purement et simplement de leur cadavre. La plupart des esclaves qui +tombent en leur pouvoir se convertissent en apparence à l’islamisme, ne +serait-ce que pour éviter cette infortune. + +Deux négriers de Wydah avaient un cimetière pour leurs esclaves à +quelques pas de la mission catholique, moins par convenance que par +nécessité. Les cadavres y étaient à peine couverts de terre, en sorte +que les chacals et les loups les déterraient sans difficulté. C’était un +charnier hideux à voir, et non un cimetière. + +Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans les lieux où +l’on expose les restes des suppliciés. On n’y voit que des têtes fixées +sur des pieux, des cadavres pendus aux branches d’arbres, des cadavres +gisant sur le sol, des os à demi rongés. Çà et là des vautours et des +corbeaux se disputent des lambeaux de chair. + +Sont encore privées de sépulture les personnes frappées de la foudre. +Victimes de la fureur de Chango[81], elles méritent l’exécration des +hommes; elles sont indignes des honneurs funèbres. Les parents +pourraient, il est vrai, acheter la permission de les ensevelir, car +avec de l’argent on obtient même la faveur des dieux irrités; mais les +prêtres sont généralement trop exigeants et les parents trop égoïstes. +Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la puissance de +l’oricha. + + [81] Chango, oricha de la foudre. + +Les Égyptiens qui mouraient endettés ne recevaient la sépulture que +lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait aux créanciers. Nous +retrouvons cet usage chez les Minas de la côte des Esclaves. Quand les +parents ne s’exécutent pas, le corps du défunt, placé sur un échafaud, +au bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des passants. + +Au Dahomey, les suicidés, comme les criminels, sont voués à l’exécration +publique: on leur coupe la tête et on l’envoie au roi, à Abomey, aux +frais des parents ou du maître. «Voici, dit M. Courdioux, une légende +que j’ai recueillie de la bouche d’un de nos catéchumènes, et qui montre +l’aversion générale qu’ont les nègres pour ce genre de mort. + +«Un homme, étant tombé dans l’indigence, n’eut bientôt plus rien à +manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. Il prit une corde, +monta sur un arbre et se mit en mesure d’attacher sa corde à une branche +pour se la passer au cou. + +«Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit un lépreux qui +prenait un bain à quelques pas de là. Il lui crie de s’en aller au plus +vite. Le lépreux, ayant achevé de se laver, prit son pagne et s’enfuit +en disant: «--Je vais chez moi jouir de la vie.» + +«Celui qui était sur l’arbre, étonné de ces paroles, s’écria: +«--Comment! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, qui n’a ni mains, +ni pieds, et dont les chairs ont été dévorées par la lèpre? Moi, j’ai de +bonnes mains, de bons pieds, et je vais me pendre! Ce misérable lépreux, +qui est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve encore du +charme à vivre, et moi qui suis infiniment moins à plaindre, je me +détruirais! Oh! non. Je laisse là ma corde, et je vais chez moi pour +jouir encore de la vie.» + +Un mot du deuil. + +Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste enfermée dans +l’intérieur de la maison pendant quarante jours, ne se rasant pas les +cheveux et ne lavant pas ses habits. Que si les affaires l’appellent au +dehors, elle ne sort qu’à la tombée du jour et se donne un maintien de +circonstance: tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur +la poitrine et la main droite appuyée sur l’épaule gauche. Les habits de +deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. Il est de mise que les femmes +se voilent la tête avec un _acho_ de cette couleur. + +Après les quarante jours du grand deuil, la parenté vient consoler la +veuve; on lui rase la tête, et elle prend des vêtements propres. + +Les danses et les libations recommencent. Et comme tout cela deviendrait +ruineux, chacun porte son présent, afin de contribuer aux grandes +dépenses que nécessitent les circonstances. Pour faire honneur au défunt +et à sa famille, les amis riches envoient leurs esclaves, avec des +fusils et de la poudre, à leurs frais; et les fêtes se prolongent ainsi +davantage. + +«Les familles du Dahomey ont un grand respect pour les mânes de leurs +ancêtres. Après plusieurs années de sépulture, les crânes des défunts +sont retirés de la fosse, et on les conserve religieusement dans des +vases de terre. Ces vases sont placés dans un coin de l’habitation et +servent ainsi de fondement et de consécration au culte à rendre à tous +les fétiches ou dieux domestiques.» (COURDIOUX). + +Ce que raconte M. Féris ne regarde, sans doute, que les Minas d’Agoué. +Encore, je n’oserai pas affirmer que le deuil, tel qu’il se pratique +ordinairement, exige toutes ces particularités. «Lorsque les femmes +perdent leur mari, dit-il, elles doivent rester six mois dans la chambre +même où il a été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans +l’inaction complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs ongles, et +ne changeant jamais de vêtements. Leur famille apporte leur nourriture, +à laquelle il est prescrit de mêler du charbon en poudre; on dirait que +les noirs ont pressenti la propriété absorbante du charbon pour les +émanations putrides. + +«Ces six mois écoulés, les veuves s’agenouillent sur des débris +d’amandes de palme et des écailles d’huîtres; et là, les parents du +défunt leur donnent la _chicote_ (fouet portugais) pendant plusieurs +heures, en leur demandant les qualités que leur mari avait pour elles. + +«Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l’horrible supplice de la +fumigation. On leur lie les mains, et on les renferme dans la chambre du +défunt, dans laquelle est allumé un fourneau sur lequel brûlent des +piments secs. La fumée âcre qui s’en exhale provoque une toux suffocante +et des douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demi-heure +ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes s’affaissent, +épuisées. Heureusement, cette coutume tend à disparaître. + +«Quelques jours après ces cérémonies, elles vont, au lever du soleil, se +laver à la plage, se rasent les cheveux, coupent leurs ongles et les +jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes et en +prennent de neufs d’une couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil. + +«On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec trois points +blancs sur le front, les tempes, les bras, les reins, les jambes et les +pieds. Elles prennent part à un copieux repas, après lequel elles sont +libres. + +«Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs signes de deuil, +c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou six grelots suspendus +devant la ceinture. + +«Les hommes qui ont perdu leur première femme se retirent huit jours +dans une chambre, où ils restent couchés sur une misérable natte, puis +se rendent sur la plage, brûlent leurs cheveux, leurs ongles et leurs +vieux habits, et se font tatouer comme les veuves. + +«Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de leurs conjoints +portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée autour du bras gauche; +le pommeau du bâton est aussi orné, quelquefois, d’un lien de ce genre.» + + + + +CHAPITRE XII + +LITTÉRATURE. + + +Le plus beau génie s’étiolerait dans le milieu où vivent les noirs. Leur +vie matérielle et terre à terre en étoufferait les inspirations; ne +cherchons donc pas le génie chez eux. Mais si leur pensée manque le plus +souvent d’élévation, leurs discours dénotent une grande facilité et +beaucoup de finesse. On ne saurait contester aux nègres un sens droit, +le talent et la richesse d’imagination. + +Point d’écriture; partant, le développement intellectuel est enrayé. +L’écriture ne soulageant pas la mémoire, la pensée n’a pas tout son +essor; elle s’arrête au premier jet de l’improvisation. + +Entraîné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du langage, celui +qui parle n’a pas le temps de rechercher le mot propre; il ne rencontre +souvent que des expressions vagues, sans précision et sans clarté. De là +l’habitude de s’interrompre fréquemment par des interpellations de ce +genre: «_Ogbo?_ Comprenez-vous?» + +Le langage des nègres est bref et rapide, d’autant plus énergique et +expressif qu’à la parole se joint toujours l’action: vives et fréquentes +exclamations, gestes passionnés, musique délirante, mimique continuelle. +On n’a qu’à se rappeler ce que nous avons dit au chapitre sixième, en +parlant des _plaisirs et réjouissances_. Ici, nous considérons les +contes ou _alos_ simplement comme productions de l’esprit et monuments +de littérature. + +Ce que Laharpe disait des peuples de l’Orient est peut-être plus vrai +encore des nègres: «Ces peuples amollis par le climat et intimidés par +le despotisme ne se sont pas élevés jusqu’à la vraie philosophie. Mais +ils ont habillé la morale en paraboles et inventé des contes amusants.» + +Les _alos_ ont pour but principal de plaire et d’amuser. Outre ceux que +nous citons dans ce chapitre, d’autres sont épars dans le corps de +l’ouvrage. + + +LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ÈMO. + +Mon conte a trait au ciel et à la terre. + +Après avoir tué un _èmo_[82], le ciel et la terre se le disputaient: +chacun des deux arguait de son droit d’aînesse. Cependant la terre se +rendit maîtresse de l’èmo, et le ciel, fâché, se retira chez lui. Plus +de pluie: le haricot fleurissait sans fructifier; le maïs venu en épis +ne mûrissait pas. + + [82] _Èmo_, espèce de rat brun. + +Tous les animaux se réunirent en congrès. Et ils chantaient: «Le ciel et +la terre, _adja nrété dja!_ ont tué un èmo; _adja nrété dja!_--La terre +dit qu’elle est l’aînée, _adja nrété dja!_--Plus de pluie, _adja nrété +dja!_--Le haricot fleurit et ne fructifie pas, _adja nrété dja!_--Le +maïs venu en épis ne fructifie point, _adja nrété dja!_» + +Ils prirent l’èmo et le livrèrent aux oiseaux. Chacun s’élançait pour le +saisir, et chacun reculait avant de l’avoir pris. Tous les oiseaux +avaient fait ainsi, quand vint le vautour. Le vautour prend l’èmo. Les +animaux voulaient lui bâtir une maison, mais le vautour le porta au +ciel. Et le vautour s’élevait dans les airs; et il n’avait pas parcouru +la moitié de l’espace, que la pluie tombait à torrents. Il ne fut plus +question de maison, et on laisse le vautour à la pluie. + +Voilà pourquoi le vautour n’a pas de maison. + + * * * * * + +Voici des scènes où l’astuce est en jeu: + + +LE LÉZARD ET LA TORTUE. + +_Alo! Alo o!_ + +Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue n’est pas unie? + +La famine sévissait: dans tout le pays la disette était extrême. Le +lézard alla aux champs et découvrit une grande roche remplie d’ignames. +Le maître du champ était près de la pierre. Quand il voulut y entrer, il +s’écria: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. Et quand il fut +sorti, il dit: «Pierre, ferme-toi»; et la pierre se ferma. + +Le lézard vit tout, entendit tout; et il rentra chez lui. + +Au premier chant du coq, il s’en alla voler des ignames, les emporta +dans sa maison et les mangea tout à loisir. Chaque jour il renouvela son +larcin. + +Une fois il fut rencontré par la tortue-_adjakpa_. Celle-ci lui demanda: +«Où as-tu trouvé de quoi manger, mon cher ami?» Le lézard répondit: «Je +me garderais bien de te le dire ou de t’y mener: on me tuerait.» +L’adjakpa répliqua: «De grâce! mène-m’y: je n’en soufflerai mot à +personne.--C’est bien!» dit le lézard; et il ajouta: «Au chant du coq, +viens m’éveiller: nous partirons.» + +La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de son côté. +Le coq n’avait pas chanté encore que la tortue était déjà près de la +maison du lézard. Une première fois, une seconde fois, elle fait +_kékéréké!_ Et elle court appeler le lézard, disant que le coq a chanté. +Le lézard lui répondit de le laisser se reposer: le coq n’a pas chanté +encore. «C’est bien!» dit la tortue. Ils se recouchèrent jusqu’à ce que +le coq chantât. + +Alors, le lézard se leva, et ils s’en allèrent. Dès qu’ils furent +arrivés là, le lézard dit: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. +Le lézard entra, prit des ignames et ressortit. Il dit à la +tortue-adjakpa qu’il fallait partir. Elle répondit de rester un instant +à garder. «C’est bien!» dit le lézard, et sans plus attendre, il se +retira. + +Cependant la tortue-adjakpa se chargeait d’ignames: elle en mit à la +tête, aux pieds, aux bras; elle en attacha aux cheveux de sa tête. + +Quant au lézard, il était déjà chez lui, dormant les pattes en l’air. Il +avait allumé du feu et se tenait comme quelqu’un qui était mort, ce +jour-là même. + +Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire à la pierre +pour qu’elle s’ouvrît. Elle criait depuis longtemps sans résultat... +Survient le fermier qui la saisit, qui la frappe, qui l’assomme. La +tortue déclara que le lézard l’avait conduite à cet endroit. Le fermier +l’attacha avec une corde et la conduisit chez le lézard. + +Le fermier se présente: il trouve le lézard couché à la renverse, gisant +comme un mort. Il lui dit: «Cette adjakpa prétend que c’est toi qui l’as +conduite dans mon champ.--Comment l’aurais-je fait? je vous le demande; +voyez si je l’aurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couché: je ne +connais le champ de qui que ce soit.» + +Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, d’une voix +gémissante: «Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle; fourmi, viens me +raccommoder.» + +Là où le cancrelat et la fourmi la raccommodèrent, c’est là que la +tortue est raboteuse. + + +LA PRINCESSE GUÉRIE DE SURDITÉ, OU POURQUOI LA TORTUE RÉUSSIT EN TOUTES +CHOSES. + +_Alo! Alo o!_ + +Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette. Cette fille +avait nom Bola. Le roi fit tout ce qu’il put afin de donner l’ouïe à sa +fille: tout ce qu’on fit ne réussit à rien. L’enfant n’était pas à la +ville: on l’avait reléguée à la campagne. + +Or, voici que la tortue aux mille industries se présente au roi et lui +demande ce qu’il lui donnera, quand elle aura réussi à faire parler son +enfant. «Je partagerai ma maison en deux, dit le roi, et je t’en +donnerai une part.» + +L’adjakpa va acheter une bouteille de miel et vient dans le bois où +demeure l’enfant. Elle dépose le miel et va se cacher. L’enfant arrive +près de cette bouteille de miel, y porte la main. La tortue sort de sa +cachette, se glisse par derrière, donne un soufflet à la jeune fille: +«Voleuse! s’écrie-t-elle: c’est ainsi que tu voles le miel, pour aller +le manger.--Moi! dit la jeune fille; je t’ai volé du miel pour le +manger, moi!» + +La rusée tortue l’attache avec une corde, et elle chante ce provocant +refrain: «Bola a volé du miel pour le manger, _kiyin-kiyin!_--Bola est +une fourbe, _kiyin-kiyin!_ Bola est une insigne voleuse, _kiyin-kiyin!_» + +A ces chants de la tortue, l’enfant répondit «qu’elle allait dans les +bois de l’éléphant avec l’éléphant; qu’elle allait avec le buffle dans +les bois du buffle; et la tortue vient l’accuser d’avoir volé du miel +pour le manger! _kiyin-kiyin!_» + +La maligne tortue emmena l’enfant. Toutes deux se répondaient dans leurs +chants, en sorte que lorsqu’elles arrivèrent chez le roi, celui-ci +poussa un cri de surprise: «sa fille, qu’on n’avait plus entendue +parler, parle aujourd’hui.» + +Le roi divisa son palais en deux et donna une part à la tortue adjakpa. + +Voilà pourquoi la tortue réussit dans tout ce qu’elle entreprend. + + +L’ONCE ET LE SINGE. + +Écoutez l’aventure de l’once. + +Un jour, l’once s’était fatiguée à chasser sans pouvoir rien prendre. +Épuisée, elle alla s’asseoir. Or, les poux ne lui laissaient aucun +repos. + +Elle voit passer un singe; elle l’appelle, le prie en grâce de +l’épouiller. Tandis que le singe l’épouille, elle s’endort. Lors, le +singe prend la queue de l’once, l’attache à un arbre et s’enfuit. + +L’once s’éveille; elle veut se lever, mais elle se trouve prise par la +queue. En vain s’épuise-t-elle à vouloir se dégager, elle n’y peut +réussir; elle est là, haletante. + +Survient un escargot. «De grâce, détache-moi la queue», lui crie-t-elle +du plus loin qu’elle l’aperçoit.--«Ne me tueras-tu point, si je te +délivre?» repartit l’escargot.--«Certes, je me garderai de te rien +faire,» reprit l’once. + +L’escargot détache l’once. Celle-ci rentre chez elle et va parler à tous +les animaux: «Quand viendra le cinquième jour, annoncez que je suis +morte et qu’on va m’enterrer.» + +Tous les animaux dirent: «C’est bien!» + +Et le cinquième jour, l’once était couchée, faisant la morte. Et tous +les animaux vinrent, et tous dansaient autour d’elle, ils dansaient... +L’once se lève tout à coup; elle bondit pour terrasser le singe. Mais le +singe a déjà sauté sur un arbre: il fuit. + +Aussi, ne pensez pas que le singe reste à terre: il a trop peur de +l’once. + + +LA MÈRE ET L’ENFANT. + +Il y avait une jeune mère très-pauvre, si pauvre qu’elle n’avait pas +même un pagne autour du corps; elle attachait l’enfant sur son dos avec +une feuille de bananier. + +Dans la forêt, où d’habitude elle venait couper du bois pour le vendre, +se trouvait un aranran[83]. Il y avait un grand arbre sous lequel la +pauvre femme venait s’asseoir, et où elle couchait son enfant par terre. + + [83] _Aranran_, espèce d’oiseau. + +Tandis qu’elle coupait le bois, l’oiseau que nous appelons aranran vient +prendre l’enfant et l’enlève. Cependant, elle a fait son fagot; elle +vient voir son enfant; elle arrive à l’endroit où elle l’avait couché; +elle ne l’aperçoit pas. Elle cherche partout: plus d’enfant! Elle court +en tous sens à travers la forêt, qu’elle arrose de ses larmes; elle +arrive; elle voit, là-haut sur l’arbre, son enfant entre les griffes de +ce méchant aranran. Elle se met à crier: «Aranran, _èyè-igbo-igbo!_ +prends mon enfant, rends-le-moi vite, _igbo!_--Voici une corde faite de +feuilles de bananier: attache vite mon enfant, _igbo-igbo!_» + +Quand la femme eut chanté de la sorte, l’aranran lui jeta un sac de +coraux. Cette mère délie le sac, regarde: son enfant n’y est pas!... +Elle jette le sac à terre. Et elle chante toujours son même refrain. + +L’aranran prend toute espèce de choses et les lui jette. Et la mère +regarde en toute hâte: son enfant n’y est pas!... Et elle crie. + +L’aranran prend l’enfant et vient le déposer sur le sol. La mère vole +auprès de l’enfant, le prend, le met sur son dos. Elle prit aussi ce que +l’aranran avait jeté à terre pour elle, et elle l’emporta au logis, et +de la pauvreté elle passa à l’abondance. + +Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux à son +_iyallé_[84]. L’iyallé refuse avec dédain, va prendre l’enfant d’une +autre femme et l’emporte dans la forêt. Elle agit de la même façon que +la femme dont nous venons de parler. Mais quand elle s’éloigne pour +couper du bois, l’aranran prend l’enfant, le tue et le mange. + + [84] _Iyallé_, la première femme, la maîtresse de maison. + +De retour à l’endroit d’où elle était partie, l’iyallé, ne voyant plus +l’enfant que l’aranran a dévoré, se met à chanter. Et l’aranran de +fienter abondamment dans un sac. Il lie le sac et le jette à terre. La +femme accourt, délie le sac et ne trouve que des bananes de fiente +dedans. Elle rejette le sac avec dégoût. + +La voilà qui derechef reprend ses chants. Cette seconde fois, l’aranran +urine dans une grande calebasse et brise la calebasse sur la tête de la +femme. + +Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de son enfant et +les lui lance dessus. Elle regarde: ce sont les ossements de son enfant. +Alors, elle chante à tue-tête: «Ce n’est pas mon fils, c’est le fils +d’une autre que cet oiseau a tué, croyant tuer le mien.» Et elle se +retira. + +La mère de l’enfant vint le réclamer à l’iyallé. Celle-ci répondit qu’il +se portait bien. + +Deux mois s’écoulèrent sans que l’enfant reparût. La mère porta la cause +devant le roi. Elle fit le récit de tout ce qui s’était passé, raconta +que l’iyallé avait pris l’enfant de ses mains, et qu’après deux longs +mois elle ne l’avait pas encore ramené. + +Le roi manda l’iyallé à sa barre. On la cita: elle vint et subit son +interrogatoire: «Comment donc a-t-elle traité l’enfant d’autrui? Qu’en +a-t-elle fait?--Que voulez-vous que j’en aie fait?» + +Le roi, s’adressant à l’assemblée, demanda: «Si cette femme dépendait de +vous, dites, quel traitement lui feriez-vous subir?» Toute la ville +s’écria: «Si elle dépendait de nous, nous n’hésiterions pas un instant, +nous la tuerions.--Alors donc, dit le roi, qu’on la mette à mort.» Et on +alla la tuer. + +Que tout ceci nous serve de leçon: lorsqu’on vous offre quelque chose, +si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez pas dominer par +l’envie. + + +SIGO, ESCLAVE DE LA TORTUE, EST DÉLIVRÉ PAR SA MÈRE. + +Écoutez mon histoire: elle a trait à une femme du nom d’_Olou_. + +Cette femme eut un fils qu’elle appela _Sigo_. Après maintes réflexions, +l’enfant résolut de s’adonner à la chasse. Son père lui donna un cheval; +sa mère, un mouton. Et ils lui dirent de se livrer à la chasse. Et +l’enfant, prenant ses flèches, monte à cheval et s’éloigne dans la +direction du bois. + +Il chemina longtemps, pour arriver enfin au repaire des animaux. + +Mais voici que le ciel s’obscurcit; on ne distingue plus rien; la pluie +tombe à torrents, et sa violence est telle qu’elle entraîne Sigo au fond +d’une fosse. Là, gémissant, se désolant, il fait pour sortir d’inutiles +efforts. + +Cependant la pluie cesse; la tortue, toujours prête à profiter des +occasions, arrive des champs. L’enfant allonge le cou et se met à crier: +«Tortue _adjakpa_[85], ohé!» La tortue se penche sur le bord de la +fosse, afin de découvrir au fond celui qui l’appelle. «Que fais-tu là?» +dit-elle à l’enfant. Il répond que la violence de la pluie l’y a +précipité. + + [85] _Adjakpa_ est un surnom donné à la tortue. Il peut vouloir dire: + fée chauve. Comment le traduire en français?--Nous le traduirons + diversement selon les cas. + +La tortue lui ayant demandé ce qu’il lui donnerait si elle l’en +retirait, l’enfant lui répondit qu’il serait son esclave. «C’est bien!» +dit la tortue _adjakpa_. Elle descendit dans la fosse, elle en retira +l’enfant, et elle lui dit: «Je vais faire un grand tam-tam, tu t’y +tiendras dedans, et quand nous arriverons à la maison, si je bats le +tam-tam avec la baguette, garde-toi bien de chanter.» L’enfant dit: +«J’entends!» + +Arrivée chez elle, la tortue _adjakpa_ va trouver le roi et lui parle +avec éloge de son tam-tam. Le roi lui demande de venir battre du tam-tam +devant lui, afin qu’il en entende le son. «C’est bien! dit la tortue. +Convoquez toute la ville à la danse.» Et le roi: «C’est bien!» Et il +envoya dans toute la ville prier tout son monde de venir danser. + +Dès qu’on se fut rendu, le roi manda l’_adjakpa_. L’_adjakpa_ prit son +tam-tam et vint au milieu de l’assemblée, et elle battait son tam-tam de +la baguette, et le tam-tam résonnant disait: «Sigo est fils d’Olou, +_agba-mi-réré!_--Sa mère lui donna un mouton et lui dit d’aller à la +chasse, _agba-mi-réré!_--Son père lui donna un cheval et lui dit d’aller +à la chasse, _agba-mi-réré!_--Écoutez ce que je dis: il alla au repaire +des éléphants; il alla au repaire des buffles, _agba-mi-réré!_--La force +de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de +la tortue, _agba-mi-réré!_» + +Un long murmure parcourut la foule. Le roi dit à la tortue de battre +encore le tam-tam, afin qu’il en entendît les sons. La tortue battit son +tam-tam pour la seconde fois, et les assistants crièrent encore plus +fort. Lors, la tortue rentra chez elle. + +Bientôt, les _iyas_[86] de notre enfant se présentèrent chez la tortue +pour l’inviter à présider leurs jeux. L’_adjakpa_ dit: «C’est bien!» +Elle prend son tam-tam et part. + + [86] _Iyas_, la mère et ses compagnes de la même maison. + +Dès qu’elle fut venue, on prépara de l’_oka_[87]; on acheta du tafia et +l’on demanda à la tortue de battre son tam-tam. La tortue battait +son tam-tam, et le tam-tam disait: «Sigo est fils d’Olou, +_agba-mi-réré!_--Sa mère lui donna un mouton et lui dit d’aller à la +chasse, _agba-mi-réré!_--Son père lui donna un cheval et lui dit d’aller +à la chasse, _agba-mi-réré!_--Écoutez ce que je dis: il alla au repaire +des éléphants; il alla au repaire des buffles, _agba-mi-réré!_--La force +de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de +la tortue, _agba-mi-réré!_» + + [87] _Oka_, brouet préparé avec de l’amidon de manioc. + +On fait manger la tortue: elle mange; on lui donne du tafia: elle boit, +et tombant dans l’ivresse, elle s’endort. Tandis qu’elle dort, on prend +son tam-tam, on le délie, on en retire l’enfant, on le remet en état. + +A son réveil, la tortue prend son tam-tam et le bat: un corbeau se fait +entendre dans le tam-tam. La tortue frappe encore: le corbeau croasse de +plus belle. Et il criait le plus qu’il pouvait: «Pourquoi, lorsque tu +manges, ne donnes-tu pas à manger au tam-tam? Et lorsque tu bois du +tafia, pourquoi ne donnes-tu pas du tafia au tam-tam? + +La tortue rentre chez elle, délie le tam-tam et trouve dedans un +corbeau. + +Apprenez de là à ne pas laisser aller votre enfant dans un endroit où il +ne peut aller sans danger. + + +LE FRATRICIDE PUNI. + +Il y avait deux enfants dont l’un avait appris bien des chants. On les +invita à une réunion de leurs camarades tous les deux. Ils avertirent +leur mère qu’ils se rendaient à cette réunion, et la mère dit: «C’est +bien!» + +Ils se mettent en marche, arrivent au lieu du rendez-vous, battent leur +tam-tam avec grand entrain. On donna deux mille cauris au cadet et mille +à l’aîné. Et ils reprirent le chemin de leur maison. + +Chemin faisant, l’aîné tombe sur son frère et le tue. Il prend les +cauris de son frère, les ajoute aux siens, et il rentre chez lui. + +Il n’est pas plutôt rentré qu’on lui demande compte de son frère. Il +répond qu’il l’a laissé en chemin. On chercha son frère partout sans +pouvoir le trouver. + +Or, un jour, la mère dit à l’aîné qu’elle allait arracher des feuilles. + +Quand elle vint à l’endroit où son fils avait été tué, les ossements de +son fils étaient déjà pourris; ils avaient produit un champignon. Ce +champignon était très-beau, et quand la mère s’en approcha, elle +s’écria: «Oh! que ce champignon est beau!» Elle se disposait à +l’arracher, lorsque son fils répondit: «Mère, n’arrache pas; mère, +n’arrache pas; n’arrache pas, mère, _adja-nti-nlélé!_--je +fus chez mes camarades, _adja-nti-nlélé!_--je fus chez mes +camarades, _adja-nti-nlélé!_--ils me donnèrent deux mille +cauris, _adja-nti-nlélé!_--ils en donnèrent mille à mon aîné, +_adja-nti-nlélé!_--il me tua dehors, le cruel! mon aîné me tua dehors, +_adja-nti-nlélé!_» + +La mère court vite à la maison appeler le père de ces enfants. Tous deux +reviennent en hâte aux champs. Arrivés sur les lieux, le père de ces +enfants veut arracher le champignon. Mais l’enfant recommence à chanter +comme il avait fait tout d’abord. + +Coupons court. Le père de ces enfants alla trouver le roi et lui raconta +ce qui se passait. Le roi vint lui-même et voulut arracher le +champignon. Et l’enfant chanta toujours de même. + +Lors, le roi envoie chercher l’aîné. Celui-ci arrive. Dès qu’il est +venu, le roi lui dit d’un ton sévère: «De même que tu as pris ton frère +et que tu l’as tué, de même on va te prendre et te tuer, afin que ton +frère revienne à la vie.» + +On tua l’aîné, et le cadet revint à la vie. + +Apprenez de là à ne point vous fâcher si l’on donne de grands présents à +votre frère. Que l’aîné ne jalouse point le cadet, lorsque celui-ci est +l’objet de quelque préférence. + + +LE LIÈVRE ET LES AUTRES ANIMAUX. + +Écoutez avec attention mon conte sur le lièvre et sur tous les animaux. + +La sécheresse sévissait avec rigueur; plus de rosée: la gent aquatique +elle-même souffrait de la soif. A son tour, la famine arriva. Ne +trouvant plus rien à manger, les animaux se réunirent en congrès. + +Il fut décidé que chacun se couperait le bout de l’oreille; qu’il +donnerait sa graisse; qu’on vendrait le tout et qu’on en emploierait le +prix à acheter une pioche; qu’on creuserait un puits et qu’on aurait +enfin de l’eau. + +Et tous de s’écrier: «C’est bien! allons, qu’on se coupe le bout de +l’oreille.» + +Quand vint le tour du lièvre, celui-ci refusa. Tous les animaux +restèrent muets de stupéfaction. Cependant, ils ramassèrent leurs +oreilles, ils tirèrent leur graisse, ils allèrent tout vendre, et le +prix fut employé à acheter une pioche. Ils emportèrent cette pioche et +vinrent creuser un puits. + +Enfin, voilà de l’eau: on peut donc un peu satisfaire la soif. + +Lors, le lièvre se met en mouvement et va prendre l’_akérégbé_[88]. Il +se dirige vers le puits, au moment où le soleil est au milieu de sa +course. Comme il cheminait, la calebasse rendait un bruit sourd: elle +faisait: _chan-gan-gan-gan_... _chan-gan-gan-gan_... + + [88] Petite calebasse qui sert à porter les liquides. + +Les animaux qui veillaient auprès de la lagune s’enfuirent effrayés, en +entendant le bruit que faisait l’_akérégbé_ du lièvre. Arrivés à la +maison, ils racontèrent qu’il y avait à la lagune quelque chose +d’effrayant qui avait mis en fuite les gens de la lagune. + +Tous les animaux qui gardaient la lagune s’enfuirent donc. Le lièvre +puisa de l’eau, sans encombre; puis il descendit dans le puits et se +baigna, en sorte que l’eau fut toute troublée. + +Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour prendre de l’eau; +elle est trouble. «Ah! s’écrient-ils, qui donc a ainsi perdu cette +source?... C’est bien!» + +Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu et l’en +barbouillent; puis ils font un trou en face du puits. + +Vers midi, tous les animaux allèrent se cacher dans le taillis. Le +lièvre vient, s’approche de la statue. Le stratagème réussit, et le +lièvre ne se doute pas même de la présence des animaux dans le taillis. + +Le lièvre salue la statue, celle-ci ne répond rien; il salue de nouveau, +la statue ne répond rien encore. «Or çà, dit-il, prends garde que je ne +te donne un soufflet.» Il donne un soufflet, et sa main droite reste +prise. Il frappe de la main gauche, et la main gauche reste prise aussi. +«Oh! oh! s’écrie-t-il: eh bien! frappons du pied.» Il frappe du pied, et +le pied reste pris; et notre lièvre ne put se dépêtrer. + +Voilà que les animaux sortent alors du taillis et viennent voir le +lièvre et son _akérégbé_. «Foin du lièvre! s’écrient-ils ensemble; ne +lui ont-ils pas proposé de se couper l’oreille, lui aussi? et n’a-t-il +pas refusé? Quoi? tu as refusé, et tu viens ensuite troubler notre eau!» +On prend des fouets, on se rue sur le lièvre, on l’accable de coups, on +le tue presque. «Nous devrions te tuer, maudit lièvre... Mais non!» On +le délivre; et le lièvre de s’enfuir. + +Depuis lors il ne quitte plus les champs. + + +LA VENDEUSE D’HUILE ET LE REVENANT. + +_Alo! Alo o!_ + +Mon conte a trait à une femme. Cette femme eut une enfant qui s’occupait +à faire de l’_ekpo_[89]. + + [89] _Ekpo_, huile de palme. + +Un jour, l’ekpo étant fabriquée, elle l’emporta à la foire pour la +vendre. Elle reste à vendre son ekpo jusqu’à ce qu’il fût nuit close. + +Un habitant du ciel vint alors lui demander de l’ekpo; et il lui donna +les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune fille s’aperçut qu’il +en manquait un. Et elle réclama le cauris qui était en moins. Le +revenant répondit qu’il n’avait plus de cauris. Et la fille de crier: +«Ma mère me grondera, disait-elle. Comment rentrer à la maison?» + +L’habitant du ciel se retire; la jeune fille le suit. «Va-t’en, retourne +en arrière, dit l’habitant du ciel, car personne ne peut pénétrer dans +le pays que j’habite.» Et l’enfant: «Là où tu vas, j’irai aussi.» + +Ils cheminèrent bien longtemps et arrivèrent dans un pays où les gens +pilent avec la tête l’igname qu’ils réduisent en pâtée. Puis ils +allèrent à la rivière du pus. Et le revenant chantait: «Jeune vendeuse +d’_ekpo_, reviens-t’en.--R. Je ne m’en reviendrai pas.--Jeune vendeuse +d’_ekpo_, va, reviens-t’en. N’entre pas dans la rivière du pus, +reviens-t’en.--R. Non, je ne m’en reviendrai pas.--Jeune vendeuse +d’_ekpo_, quand tu arriveras à la rivière du sang, retourne en +arrière.--Je ne m’en reviendrai pas.--Vois-tu ce bois, là-bas, +là-bas?--Je ne m’en reviendrai pas.--Et cette montagne abrupte?--Jamais +je ne retournerai sur mes pas.» + +Longtemps encore ils cheminèrent avant d’arriver à l’autre monde. Le +revenant donna des _égni_[90] à la jeune fille pour faire de l’_ekpo_, +et lui demanda de manger l’huile et de lui porter le _haha_. Or, +l’_ekpo_ terminé, l’enfant donna l’huile au revenant et mangea le +_haha_. «C’est bien!» dit le revenant. + + [90] _Égni_, fruit mûr du palmier. Le _haha_ est le résidu filamenteux + de ce fruit, après que l’huile a été exprimée. + +Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna à la jeune fille, +disant: «Prends cette banane, mange-la et ne me réserve que la peau.» +L’enfant prit la peau et la mangea, et elle apporta le fruit au +revenant. + +Lors, le revenant parla à l’enfant en ces termes: «Va cueillir trois +_ados_[91]. Les _ados_ qui feront: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ (Prends-moi! +prends-moi! prends-moi!) laisse-les de côté. Prends-en trois qui ne +disent rien du tout et reviens-t’en. A moitié chemin, casses-en une; +casse la seconde près d’arriver à la maison, et la troisième, quand tu +seras rentrée.--C’est bien! dit l’enfant. + + [91] _Ados_, calebasses très-petites. On les perce et on les vide pour + y mettre des poudres. + +Et l’enfant partit; et elle revint; et à moitié chemin, elle cassa une +_ado_. Et aussitôt, des esclaves et des chevaux en grand nombre +apparurent et se mirent à la suite de la jeune fille. + +Près d’arriver à la maison, l’enfant cassa la seconde _ado_. Et voici +des animaux, des chèvres, des brebis, des béliers, des poules... Il y en +avait deux cents et plus. Et tous faisaient cortége à l’enfant. + +Celle-ci, étant arrivée, cassa l’_ado_ qui restait, et toutes les +maisons se remplirent de cauris: elles ne purent même les contenir tous. + +La mère de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos, vingt animaux, +vingt poules, et alla les offrir à son _iyallé_. L’_iyallé_ refusa, +disant qu’elle enverrait son enfant; que son enfant saurait bien en +trouver autant, et qu’elle le lui apporterait à la maison. «C’est bien!» +lui fut-il répondu. + +L’_iyallé_ alla faire de l’_ekpo_. Elle la donna à sa fille et lui donna +ordre de l’aller vendre à la foire. L’enfant prit l’huile et partit pour +la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter de l’_ekpo_ et lui remit +les cauris en payement. Le compte était exact, mais la jeune fille vola +un cauris, le cacha et prétendit n’avoir pas reçu le prix juste. «Que +faire? dit le revenant: je n’ai plus de cauris.--Dans ce cas, dit la +jeune fille, je te suivrai chez toi.» Le revenant repartit: «C’est bien! +allons.» + +La jeune fille et le revenant se mirent en marche. Bientôt le revenant +recommença à chanter comme la première fois: «Retourne en arrière.» Et +l’enfant: «Je ne m’en reviendrai pas.»--Le revenant: «Reviens sur tes +pas.»--L’enfant: «Je ne veux pas m’en revenir.»--Le revenant: «Alors, +c’est bien! partons.» + +Ils allèrent ainsi jusqu’à l’autre monde. + +Le revenant prit des _égnis_, les donna à l’enfant et lui dit de faire +de l’_ekpo_. «Quand l’_ekpo_ sera faite, ajouta-t-il, tu mangeras +l’huile et tu garderas pour moi le _haha_.» Et l’enfant garda l’huile +pour la manger, et elle alla porter le _haha_ au revenant. Et le +revenant tout ébahi s’écria: «C’est bien!» + +Ensuite, il donna une banane à la jeune fille et lui dit de la peler: +«Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras la peau.» L’enfant +prit la banane et la mangea; elle prit la peau et alla la porter au +revenant. + +Le revenant lui dit aussi: «Va cueillir trois _ados_. Tu en trouveras +qui feront: _Ka mi! ka mi!_ ne les cueille pas.» L’enfant part; elle va +cueillir les _ados_. Elle en trouve qui ne rendent aucun son; elle n’y +touche point. D’autres faisaient: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ elle les +cueille. + +Lors, le revenant lui parle en ces termes: «Quand tu seras à moitié +chemin, casse une _ado_.» A moitié chemin, l’enfant casse une _ado_; et +elle se voit poursuivre par quantité de loups, de serpents, de lions. +Tous courent après elle, la pressant, la mordant, la harcelant sans +relâche presque à la porte de la maison. + +Elle casse une seconde _ado_; et toutes les bêtes féroces viennent la +mordre, à l’entrée même de la maison. Cependant, tandis que l’enfant +était ainsi cruellement déchirée, il n’y avait qu’un sourd dans la +maison, et il en avait fermé la porte. L’enfant cria au sourd de lui +ouvrir la porte: le sourd n’ouvrit pas. Elle criait toujours au sourd +d’ouvrir, et le sourd n’ouvrait jamais. Là, sur le seuil de la porte, +les animaux tuèrent la pauvre enfant. + +Apprenez de là à n’être point envieux. Si l’on vous donne quelque chose, +acceptez-le avec reconnaissance: évitez la convoitise. + + + + +CHAPITRE XIII + +MAXIMES DE SAGESSE. + + +Outre les _alos_, les peuples qui nous occupent ont des proverbes. Les +proverbes, aussi bien que les alos, sont des monuments de littérature; +ils se distinguent par la brièveté et l’élégance, par une tournure +souvent très-poétique. La finesse d’esprit et la rectitude du jugement +s’y montrent partout. + +Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux que nous +allons rapporter; nous les considérerons uniquement comme maximes de +sagesse. A ce dernier point de vue, ils offrent un intérêt particulier à +l’historien et au philosophe; car ils mettent en évidence le caractère +du peuple qui les possède et le degré de civilisation auquel il se +trouve. + +Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant sous cette +dénomination les maximes et les sentences, et toute phrase exprimée en +peu de mots et ayant cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés +_la sagesse des peuples_: le mot est exact, car dans les proverbes nous +trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, de cette loi +que saint Paul déclare _être écrite dans le cœur des gentils_ eux-mêmes. +Voici comment s’exprime l’Apôtre (_Rom._, II, 14, 15): «Lorsque les +gentils qui n’ont pas la loi font naturellement les choses que la loi +commande, n’ayant pas de loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi. +Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur +cœur.» + +Ce qui est écrit dans leur cœur, ils le disent dans leurs proverbes; +nous allons l’y rechercher[92], pour ce qui regarde les païens de la +côte des Esclaves. + + [92] Sous ce titre: _les Noirs peints par eux-mêmes_, nous avons + publié le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction + en regard. + +1. _Dieu._ Les proverbes nagos contiennent des pensées remarquables sur +Dieu. Il est appelé le _Maître par excellence_, le _Maître de la bonne +terre_, le _Maître du ciel_, le _Roi de gloire_, le _Créateur_. + +La vraie notion de la création n’est-elle pas finement exprimée dans les +adages suivants? + +«Le monde a commencé au moment où le maître du monde y entra. + +«Dieu a créé les choses telles qu’elles sont. + +«Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements, chante la gloire de +Dieu; à sa mort, il tombe en poussière.» + +Si les choses n’ont commencé à exister que lorsque Dieu s’est occupé +d’elles; si elles ont reçu de lui leurs propriétés essentielles; si une +si belle œuvre fait honneur à celui qui l’a faite, on ne peut supposer +que Dieu abandonne ses créatures. Il veille sur elles et les destine au +bonheur. + +«Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous en lui. + +«Dieu aide celui qui travaille. + +«Que Dieu vous accorde heureuse fin!» + +Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde: + +«Si Dieu fait attention à nos fautes, c’en est fait de nous.» + +2. _Le Démon._ Le nègre connaît le Démon aussi bien qu’il connaît Dieu: +c’est l’esprit de _ténèbres, celui qui s’empare des corps_.--«Le Démon +n’a pas en lui de bonté; aussi son temple est dans la rue.» On appelle +le Démon le _personnage au bâton noueux_, parce qu’on le suppose +toujours armé pour mal faire. + +3. _L’oricha._ On n’est pas sans se douter de l’inanité du fétiche ou +_oricha_; et, quoiqu’on lui rende le culte, on lui lance, à l’occasion, +les traits d’une sanglante ironie. + +«Le ventre est le premier des orichas. + +«Quel bien l’oricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci appelle son +enfant _L’oricha me comble de biens?_ + +«En vain demande-t-on à la buse ou à l’_akala_ (vautour) de prendre part +au sacrifice; ils refusent. Le pigeon, lui, se laisse faire.»--(_N. B._ +La buse et l’_akala_, animaux impurs, ne sont jamais offerts en +sacrifice, tandis que le pigeon est une victime pure et agréable.) + +4. Les _idées et pratiques superstitieuses_ se font jour dans les +proverbes. + +«Si l’_ogboya_ (animal gros comme un chat) frappe de sa queue le sol +d’une ville, cette ville sera détruite. + +«L’_achorin_ n’a pas son pareil parmi les arbres.»--(_N. B._ Celui qui +ose en approcher, sa hache est repoussée par les esprits... dit-on.) + +«Le feu respecte l’_alouki_ (plante mince et pleine de piquants). + +«Malheur à celui qui tuera un _ajako_ (espèce de chacal). + +«L’_iwée_ (petite grenouille) se dégagera certainement des étreintes de +celui qui l’a saisie. (Dicton de bon augure.) + +«La hache coupe l’arbre sans appréhension; le bûcheron (appréhendant les +effets des coups qu’il porte) se couvre la tête d’_étou_ (poudre +magique). + +«A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice sans crainte.»--On +suppose qu’à cet endroit les conjurations dispersent en tous sens les +mauvais génies et leurs funestes influences. + +«Pour fatigué qu’il soit, le porc-épic ne laisse pas d’agiter sa +queue.»--Dans ce mouvement de la queue..., dit-on, il trouve la +prescience de ce qui lui doit arriver. + +5. Dans les proverbes, on peut étudier les _us et coutumes du pays_. + +«L’_iranna_ est l’avant-coureur de la mort.»--Nous avons signalé l’usage +de tuer une poule, en guise de passe-port d’outre-tombe et de viatique. +C’est l’iranna qui paye le passage. + +«Quelqu’un meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa maison une part +de ses restes mortels.»--C’est sur ces restes que l’on accomplit les +cérémonies usuelles des funérailles, ainsi que nous l’avons déjà dit au +chapitre des funérailles. + +Les Nagos rendent un culte à l’orteil. D’après l’_usage_, + +«Un oiseau aquatique n’est pas une victime digne de l’orteil. + +«A _Ogoun_ (dieu de la guerre et de la chasse), on immole un gros +chien.» + +Toutefois, nécessité n’ayant pas de loi: «Si l’on n’a pas d’_adan_ +(grosse chauve-souris), on sacrifie une _odé_ (chauve-souris plus +petite).» + +La tradition est la règle du culte et des usages. On repousse toute +innovation par des dictons comme ceux-ci: + +«Jamais, à aucune époque, nos pères n’ont honoré oricha de cette espèce. + +«Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontière du Yorouba), mais +qu’il n’arrive pas à Idjanna.» + +6. Les proverbes dénotent particulièrement la connaissance des vertus +morales et des détails pratiques de ces vertus, vertus naturelles qui +sont à la portée de tous les hommes, même des païens. + +Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes: la prudence, la justice, +la force, la tempérance. + + +PRUDENCE. + +Celui-là est prudent qui sait ce qu’il faut faire en toute rencontre, ou +qui prend les moyens de le savoir. + +La prudence exige que l’on ne compte pas sur le hasard, et que l’on +réfléchisse avant d’agir; qu’on ne se fie pas à l’apparence; qu’on +s’entoure de conseils..., etc., etc. Là-dessus écoutons les Nagos. + +«On ne doit pas assimiler un cas fortuit à un événement que l’on a +prévu.» + +Il y a d’heureux hasards; ainsi, «les cris stridents du coq au milieu de +la nuit peuvent terminer un différend»--par la surprise qu’ils causent. +Toutefois, «c’est bien présumer du hasard que de compter sur les +bienfaits du temps. + +«L’attention empêche l’homme de se tromper. + +«Donnez votre attention à ce que vous faites.--Plus une affaire est +obscure, plus il y faut réfléchir. + +«Une aiguille tombe-t-elle des mains d’un lépreux, on ne la ramasse +qu’avec précaution; une affaire se présente-t-elle, on ne la traitera +qu’après y avoir réfléchi. + +«On ne laisse pas brûler ce qu’on garde avec soin. + +«C’est le chien agile et dont le flair est sûr qui force le lièvre.» + +_Dans un cas embarrassant_, imitez «celui qui s’est planté une épine au +pied: il s’en va, clopin-clopant, trouver celui qui peut la lui +arracher.--Si l’on vous donne un conseil, profitez-en.--N’entreprenez +pas ce que vous ne pouvez mener à bonne fin.--Si vous ne pouvez dès +l’abord bâtir une maison, logez-vous dans une hutte.» + +_Fuyez le danger_: «Le piége inspire des appréhensions aux plus +forts.--A la vue de l’épervier, on n’expose pas ses poules sur un +rocher.--Si une tique se prend au museau du renard, ne demandez pas à la +poule de la gober.--Le chien ne va pas aboyer dans l’antre de +l’once.--Celui qui fuit le danger ne se donne pas le temps d’arracher +l’épine qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent. + +«Faites en secret ce que vous voulez qu’on ignore.--La rivière n’est +jamais pleine au point de soustraire les poissons aux regards.» + +Nous pourrions multiplier nos citations; mais nous sommes obligés +d’abréger pour dire un mot de chaque vertu. Ceux qui désirent de plus +longs développements pourront consulter les _Noirs peints par +eux-mêmes_. + + +JUSTICE. + +La justice rend à chacun ce qui lui est dû: à Dieu, ce qui est à Dieu; à +l’homme, ce qui est à l’homme. + +Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nègre connaît Dieu et ne +lui adresse pas son culte; le culte, il le rend à l’idole, à l’_oricha_. +Nous avons parlé de Dieu et de l’oricha; il nous reste à parler de +l’homme. + +«Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure; aux +égaux, la concorde; aux inférieurs, la discipline.» + +Et les Nagos: «Honorez les anciens: ce sont nos pères.--Que l’enfant ne +s’arroge pas le droit de parler à la place des anciens.--Imitez votre +père; ce qu’il ne se permet pas, évitez-le.» + +«Le roi ne se coiffe pas d’un vulgaire bonnet, il a sa couronne;--les +impôts lui reviennent de droit;--les rebelles ont tout à craindre de +lui.» + +Les Nagos sentent vivement combien l’homme est sociable. «Tous les +hommes sont proches, disent-ils.--Un fou d’Ika et un _idiot_ d’Ibouka ne +peuvent se rencontrer sans sympathiser.--L’enfant ne se perd pas comme +les bêtes.--On ne vit pas sous le même toit sans se parler.--Quiconque +méprise autrui se méprise lui-même.» + +Dans la société, les uns travaillent pour les autres. «Celui qui +fabrique des serpes les fait pour autrui.--Le boucher tue la bête, les +débitants la mettent en pièces.--Le sel gemme est un produit _haoussa_; +le tabac en rôle vient du pays des Blancs; le _gombo_, d’Iré.» + +S’il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit: «La plante des pieds +se salit à l’ordure du chemin.--On ne s’en va pas en pagne blanc au +milieu de l’huile de palme.--Après s’être vautré dans le bourbier, le +cochon va se frotter à ceux qui sont propres.--Si les maisons ne se +touchent pas, comment le feu se communiquerait-il de l’une à l’autre?» + +AUX INFÉRIEURS LA DISCIPLINE, dit saint Bonaventure, déterminant une des +pratiques essentielles de la justice. _Aux inférieurs la discipline_, +c’est-à-dire _l’instruction_ et _l’éducation morale_. Le docteur +catholique parle en théologien; il expose la doctrine du _Maître_ par +excellence, doctrine de dévouement et de sacrifice, doctrine incomprise +par le païen égoïste pour qui la richesse et le pouvoir sont des +instruments de domination, au lieu d’être des moyens de bienfaisance. Le +nègre païen ne comprend pas cette maxime du Maître: «_Que celui qui est +le plus grand soit comme le moindre, et celui qui a la préséance comme +celui qui sert._» Toutefois, la raison et la conscience lui suggèrent +des principes dignes d’être notés. + +PAUVRES. «On suppose le pauvre moins sage que le riche.--Dès qu’on est +en haillons, on paraît ne pas mériter des égards.--Si le pauvre, donnant +son avis, opine qu’une poutre est assez longue, _à priori_ on ne +l’écoute pas; à la fin, on est forcé d’avouer qu’il disait vrai.--Pour +tant que le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est +toujours à la peine: pour lui, pas de fête! + +«Soyez généreux, on court à vous; cessez vos largesses, on se +retire.--On n’est plus admiré quand on est dans l’indigence.--Les nuages +voilent le firmament; un temps nuageux ne laisse pas arriver jusqu’à +nous les rayons du soleil.» + +Les ESCLAVES, chez les païens de race blanche, étaient regardés comme +des êtres de nature inférieure. Cette fausse supposition est repoussée +par les nègres: «La naissance ne diffère pas de la naissance: comme est +né l’esclave, ainsi naît l’homme libre.--L’esclave était libre dans la +maison de son père.--L’esclave n’est pas un morceau de bois; quand il +meurt, sa mère n’est pas avertie, tandis qu’on éclate en sanglots, à la +mort de l’homme libre. Or, dans la maison de sa mère, l’esclave +n’était-il pas libre? + +«L’esclave ne travaille pour lui qu’après avoir consacré la journée au +service de son maître.--Tout le dérangement est pour le couvercle (image +de l’esclave); et pourtant, le couvercle n’a que la vapeur, tandis que +le pot (le maître) a ce qui est bien.--Le serpe (_entendez: l’esclave_), +la serpe coupe la forêt, et n’en retire aucun profit; elle élague la +haie qui borde le chemin, et n’en retire aucun profit non plus; elle +s’use à force de servir, elle sera bientôt hors d’usage; cinq cauris +suffisent à la faire entourer d’un anneau, et elle clôt encore la ferme +du riche. La serpe a un anneau au cou (autour du manche), elle est +fortement armée pour de nouveaux travaux.» + +JUGES. «Les présents aveuglent les juges et les empêchent d’être +justes.» + +TÉMOINS. «Le témoin éclaire la justice; un témoin n’est pas un partisan. + +«Le coupable est inquiet.--Celui qui voudrait se cacher des autres croit +toujours qu’on s’entretient de lui; il s’inquiète, comme s’il était +coupable.--Le méchant ne laisse pas traiter les siens comme lui traite +les autres.--L’épervier s’enfuit dès qu’il a pris une poule: il a +conscience de son méfait. + +«On ne met aux fers que les coupables.» Ce proverbe dit bien ce que l’on +doit faire. On est loin, hélas! d’agir aussi justement. + +La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. «Celui qui ne compatit +pas au malheur de son semblable, le tue dans son cœur, dit-il.--Si vous +n’avez pas de cauris, pour soulager votre ami, visitez-le; si vous ne +pouvez lui donner la satisfaction de l’aller voir, aidez-le de quelque +bonne parole.--Un jour de pluie répare le mal de la sécheresse.--Les +riches gagnent à répandre des libéralités, tandis qu’ils perdent à se +montrer trop ménagers.» + +Plusieurs proverbes flétrissent l’ingratitude: «Celui qui ne remercie +pas d’un bienfait reçu n’aura pas à se plaindre du mal qu’on lui +fera.--On perd son temps à répandre ses bienfaits sur des ingrats.--(Il +est aussi déraisonnable de) ne pas reconnaître un bienfait que de lancer +sur les rochers le cheval que l’on vient d’acheter.--L’épée n’épargne +pas la tête de celui qui l’a forgée»: image de l’ingrat qui n’a pas +d’égard pour son bienfaiteur. + +D’autres proverbes réclament la loyauté et la franchise: «Vendez l’or à +celui qui en connaît la valeur.--Au jeu l’on ne reprend pas un coup +manqué.--Les gens d’_Ifè_ parlent sans détours; la flèche va droit au +but.--L’homme de mauvaise foi est dégoûtant dans ses procédés.--Tôt ou +tard le mensonge finit par se découvrir.--Le menteur a beau se cacher, +il ne saurait rester dans l’ombre.» + + +FORCE. + +«Si loin qu’on aille, on conserve son naturel.--Même quand la rivière +tarit, elle conserve son nom.--Le nom donné à l’enfant ne le quittera +plus.» + +Au naturel s’ajoutent les habitudes. Elles sont, on le sait, une seconde +nature. «Le mensonge ne coûte rien au menteur: _on fait sans peine ce +qu’on a accoutumé de faire_.» + +La nature et les habitudes ne font pas que la force de chacun n’ait ses +bornes: «Serait-on fort comme le buffle, on n’a pas de cornes.--On +rencontre toujours un point que l’on ne peut franchir.--Si bien que l’on +conduise son cheval, le cheval peut se couronner.» + +Les proverbes qui recommandent l’action sont nombreux: + +«L’étoffe longtemps renfermée se pourrit.--On ne tue pas le gibier en le +regardant.--Voir le mal et ne pas le corriger, c’est détruire sa +force.--La force qui ne s’exerce pas s’énerve.--Jour et nuit, sans +cesse, les narines fonctionnent; si elles s’arrêtent, c’est la fin!--Le +tamis ne se met pas de lui-même à bluter la farine.--Le travail entasse +les richesses.--L’aurore ne vous réveillera pas deux fois: travaillez +durant le jour; la nuit, il ne sera plus temps.» + +Le nègre a de la bravoure une idée exacte. «Se vanter loin du danger, +n’est pas preuve de courage: c’est dans l’action que le guerrier se +couvre de gloire.--La bravacherie n’est pas une preuve de vaillance.--Le +poltron trouve sa fin dans une querelle, l’homme vaillant meurt dans un +combat.» + +Le noir ne se fait pas illusion sur les obstacles à surmonter. «Les +marécages gênent les gens de Gbésé.--L’araignée enlace dans ses toiles +celui qu’elle attaque.--Les petits du léopard, quand ils ont grandi, ne +respirent que carnage.--Les pousses de l’_iroko_ (espèce d’arbre) ne se +peuvent arracher que lorsqu’elles sont petites.» + +Que faire en face des obstacles, sinon se prémunir contre eux? «Les +souliers nous prémunissent contre les épines.--Quand la mort se +présente, le bouclier lui tourne le dos: c’est lui qui protége le +combattant.--On prend les oiseaux à la glu.--Pour tuer le sanglier, il +faut une flèche spéciale; les flèches ordinaires ne suffisent pas.--Si +l’arbre ne tombe, la main ne peut atteindre les branches.--L’_egguè_ ne +trouve personne invulnérable: celui qui en est frappé est frappé à +mort.» + +Contre la force pas de résistance, disons-nous; les nègres disent avec +plus d’esprit: «Si fort qu’il soit, celui qui secoue un arbre se secoue +lui-même.--Le lion est sans sollicitude: que les autres fassent des +réserves, lui n’en a cure: il ne mange pas de la viande passée. +Entendez-le rugir: «Excepté l’éléphant et l’homme, excepté +l’orang-outang, je ne crains rien.» Grâce à sa force, il trouve à +souhait de quoi manger.» + +_L’inertie est une force._ + +«Le cœur de l’_achacpa_ (arbre dont le bois est très-dur) ne s’émeut pas +de coups de hache.--Si quelqu’un plus fort que vous vous tourmente, +contentez-vous d’en rire.--Le repos calme la fatigue: l’inertie triomphe +des épreuves de chaque jour.--La cuiller (se plongeant dans l’eau +bouillante) voit la mort sans sourciller.--Le tesson endure le feu.» + +_La force du nombre_ est connue. On compare celui qui est seul de son +avis au «chanteur qui n’a personne pour reprendre le chœur.--Si l’on +s’unit pour cerner le bois, la chasse sera facile.--Un d’ici, un de là, +la multitude devient considérable.--Un d’ici, un de là, et le marché se +tient.--On s’empresse à travailler, quand on n’est pas seul.» + +_Les richesses sont aussi un élément de force._ «La colombe à la +poitrine proéminente (les cauris) se rencontre sur tous les +marchés.--Les approvisionnements sont le nerf de la guerre; quand la +guerre est déclarée, chacun s’approvisionne.--L’abondance de la source +entretient le cours de la rivière.--On marche fièrement devant son +calomniateur et l’on affronte ses insultes sans crainte, quand il n’a +que vingt cauris chez lui.» + +La force de la prière persévérante est relatée dans les adages: «Celui +qui prie avec persévérance finit par obtenir ce qu’il a demandé au +maître.» + +Les Nagos développent la doctrine de cette sentence dans un alo charmant +de naïveté (Ondéré). Nous l’avons cité au chapitre _État domestique_. + + +TEMPÉRANCE. + +D’après Cicéron, «la tempérance n’est autre chose que la raison exerçant +sur la volupté et sur les autres mouvements déréglés de l’âme une +souveraineté ferme et mesurée». + +La tempérance est fortement recommandée par les adages: «Si l’on se +gorge, on étouffe.--Quiconque frappe des mains pour faire danser un fou, +est fou comme lui.--Ne vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez +longuement.--Si vous agacez le hérisson, ne comptez pas qu’il sera +tranquille.--La vipère ne souffre pas qu’on la taquine.» + +Que de défauts contre la tempérance! + +LA LÉGÈRETÉ. «Quand même vous vous sentiriez porté à rire des infirmes, +ne le faites pas; ce qui lui arrive aujourd’hui vous peut arriver +demain.--Un cheval tombe-t-il dans un bourbier, vous en riez; et si +votre enfant y tombe!» + +BAVARDAGE. «Le bavard ne peut garder un secret.--Trop parler excite le +rire.» + +VANTARDISE.--On se moque des vantards, disant de leurs œuvres: «C’est +bien peu de la part de ce grand personnage.» Et l’on se demande quel +pays a eu l’honneur de les voir naître: «Iwo est la maison du perroquet; +Ibara est la maison du vautour; où donc est le pays de la perruche?» La +perruche, avec son caquet inintelligible, ne symbolise pas mal un fat +qui se vante. Notons-le, du reste, avec les Noirs: «Quiconque s’épuise +en vanteries est pauvre en résultats.» + +MÉDISANCE. «On voit vite les défauts d’autrui et l’on en parle; on cache +soigneusement les siens sous un tas de tessons.--Semblable au lépreux +qui saisit quelqu’un par le nez, le médisant jette dans la +confusion.--N’accueillez point les dires du médisant.--Un mot piquant +fait une blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se +cicatrisent.--Celui-là est votre ennemi qui ne respecte pas votre +nom.--L’homme sans malice n’est pas à l’abri des coups de la malice.--Ne +vous permettez jamais rien de méprisant contre ceux avec qui vous êtes +uni.--Les cendres de la médisance reviennent sur celui qui les lance.» + +OBSTINATION. «Celui qui n’écoute point est semblable à celui qui +s’entête à vouloir prendre l’eau de la main fixée à l’_adjaé_. (_Adjaé_, +lien qui retient la main près du cou.)--Celui qui s’obstine dans son +sentiment ne tarde pas à être laissé de côté.--L’entêtement cause à +autrui des dégoûts; l’homme complaisant les supporte.--L’éléphant a ses +colères, la fourmi a aussi les siennes.--Les querelles n’engendrent rien +qui vaille.» + +L’AMBITION cherche ses satisfactions avec une insistance que rien ne +rebute; elle est comme le feu. «Le feu brûle, alors même que le mur lui +fait obstacle; et si l’eau s’oppose à ses progrès, il en suit le cours.» + +ENVIE. «L’envieux est toujours pauvre.--Le termite a raison d’envier le +sort des oiseaux: il vole un jour et perd ses ailes.--Les oiseaux des +champs sont jaloux de ce que l’_ochin_ (oiseau aquatique) sait +nager.--La personne jalouse est décharnée: elle se repaît de jalousie, +sans jamais se rassasier.--Voyez l’envieux: dès qu’on parle de +m’attaquer, il fait ses munitions.--Le pivert se réjouit de voir le +perroquet à la pluie; il s’imagine que la queue rouge du perroquet +déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne un nouveau lustre.» + +CUPIDITÉ. «Les perles (le frai) de la grenouille n’excitent pas la +cupidité des voleurs.--La convoitise engendre l’avarice.--L’épervier a +des yeux de feu.--Le pillard ne ferme jamais son sac.--Une trop forte +bouchée étouffe l’enfant.--Un gain exagéré déchire la bourse de votre +maître.--L’homme cupide avait un arbre chargé de fruits. Pressé de les +cueillir, il s’arma de la hache et jeta l’arbre à terre.--La convoitise +engendre bien des maladies.» + +AMOUR DU PLAISIR. «Vous n’avez pas encore entendu le motif du _dourou_ +(espèce de violon) que vous dansez gaiement.--Dans une réunion, on ne +regrette guère l’absence que des personnes qui égayent la +compagnie.--C’est pour se réjouir que l’on mange l’_èfo_ hors de chez +soi, avec ses amis: ce n’est pas qu’on manque de quoi manger.» + +TRISTESSE. «Le pleureur (qui va se condouloir avec les proches ou amis) +se fatigue et s’en revient; celui qui est plongé dans le deuil ne cesse +pas de pleurer.--Les soupirs précèdent les larmes, la tristesse suit +l’adversité; tous apportent des condoléances, mais personne ne peut par +des sacrifices faire cesser la tristesse.--La douleur est moins cuisante +que l’affliction.--Le rat domestique se sent moins offensé par celui qui +le tue que par celui qui le saisit et le jette à terre.» + +COLÈRE. «La colère n’a jamais d’heureux résultats; la douceur aplanit +les difficultés. La colère fait sortir la flèche du carquois, les bonnes +paroles tirent du sac les noix de kola. (On se les donne en signe +d’amitié.)--Les querelles engendrent les rixes.--C’est en pardonnant +qu’on termine un différend.--Oubliez les torts d’autrui, afin qu’on vous +loue.--On ne peut que gagner à prendre une attitude respectueuse.--En +tourmentant les autres, on leur enseigne à se défendre.--Quiconque nuit +aux autres doit renoncer à leur amitié.» + +_Par contre_: «La douceur obtient tout.--Ne te fâche pas avec les +esclaves, ne t’inquiète pas avec les tiens.--La douceur est un vrai +trésor: l’homme doué de douceur possède toutes choses.--La calebasse +garde le limon déposé par l’eau; le vieillard endure la +contradiction.--Petit à petit on se forme.--Le corbeau se dirige vers +Ibara, harcelé par le vent: L’adversité me sert bien, dit-il.» + +Arrêtons ici nos citations. Elles peuvent paraître longues, mais elles +ne seront pas inutiles; car elles prouvent surabondamment que les nègres +sont loin de cet abrutissement d’esprit et de cœur qu’on leur suppose, +quand on parle d’eux de parti pris et sans les connaître suffisamment. +On condamne injustement un prévenu que l’on n’a pas entendu; aussi +était-il nécessaire d’entendre les nègres. J’ose croire qu’il leur aura +suffi de parler, pour se justifier des calomnies méprisantes dont on les +a trop souvent poursuivis, et dont on les poursuit encore, au nom d’une +science toute d’imagination et d’invention. + +La nègre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses que nous +ne voulons pas nier. Ne nous étonnons pas de trouver en eux ces vices et +ces faiblesses, puisque nous retrouvons les mêmes défauts et les mêmes +vices chez tous les païens, même chez les païens civilisés de Rome et +d’Athènes. + +Du reste, si le nègre a ses défauts, il a aussi ses qualités; on ne +saurait l’assimiler aux bêtes sans outrager en lui la nature humaine. Il +est homme: il parle, il raisonne, il distingue le bien du mal; et, s’il +fait souvent le mal qu’il devrait éviter, il connaît le bien et il +l’approuve. C’est un être intelligent, raisonnable et moral. + +Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrès et la +civilisation. Mais combien d’hommes, combien de contrées, même en +Europe, ne sont-ils pas restés en dehors des influences du progrès et de +la civilisation dont nous sommes si fiers! La vie simple du pâtre des +montagnes, du paysan des contrées reculées, contraste singulièrement +aussi avec le bien-être et les habitudes de ceux qui vivent dans les +centres où le luxe s’étale. N’oublions pas le passé: ce que les noirs +sont, nos pères le furent jadis; et si nous ne le sommes plus, c’est que +dix-neuf siècles de christianisme ont effacé les traces de la barbarie +et de la dégradation. Par le christianisme, les noirs seront +pareillement grandis et policés. + + + + +CHAPITRE XIV + +ISLAM ET CHRISTIANISME. + + +Protégée, au nord et à l’est, par le Niger; à l’ouest, par un réseau de +montagnes; au sud, par l’Océan, la côte des Esclaves demeura longtemps +isolée des autres peuples. Aussi la langue et les usages s’y sont +conservés purs de tout mélange hétérogène, ou à peu près. + +Aujourd’hui, l’islamisme pénètre par l’intérieur, en même temps que les +missionnaires protestants et catholiques arrivent sur la côte. + + +ISLAMISME. + +Les Foulahs[93] ou Fellatahs ont été les propagateurs actifs de l’islam +parmi les nègres. Ils ne diffèrent pas des noirs seulement par la +couleur et les usages, mais encore et surtout par le caractère. Leur +énergie contraste avec la faiblesse de volonté des noirs; aussi, dès +qu’ils sont en contact avec eux, leur instinct les porte à la +domination. + + [93] Il est permis de croire que c’est la même race que les Pouls + d’Égypte. + +D’après un dicton de Saint-Louis, si l’on introduit une jeune fille poul +dans une famille, fût-ce comme servante, comme captive, elle devient +toujours maîtresse de la maison. + +Les Pouls ont fondé plusieurs empires musulmans dans le Soudan, aux +dépens des nations de race nègre. «Au commencement du dix-neuvième +siècle, Ahmadou-Labbo fonde un État poul le long du Niger, entre +Tombouctou et Ségou. Tombouctou finit par lui être soumis.» (FAIDHERBE.) + +Après avoir franchi le fleuve, les Pouls se répandirent sur la rive +droite, où ils vécurent autour d’Ilorin, à l’état de tribus pastorales. +Soumis d’abord aux maîtres du sol auxquels ils payaient des redevances, +ils devinrent sédentaires, et bientôt refusèrent de se soumettre _à un +roi infidèle_ (vers 1820). Dès lors, Ilorin fut séparé du Yorouba, et +forma un État à part, gouverné par un chef foulah et musulman; car +foulah et musulman sont depuis longtemps synonymes en Afrique. La +population actuelle de cet État ne s’élève pas à moins de 300,000 âmes; +la ville seule d’Ilorin en renferme 100,000 au moins. C’est un mélange +de Foulahs, de Barbas (Bornouans), d’Haoussas et de Nagos. Ceux-ci ont +des chefs de leur nation; mais ils ne forment plus que la plèbe, tandis +que les Foulahs dominent et constituent la caste patricienne du pays où +ils se sont fixés en maîtres. + +Dès qu’ils se sentirent assez forts, les musulmans envahisseurs +proclamèrent la _guerre sainte_ aux infidèles du voisinage. Ils eurent +quelques succès, et ne renoncèrent à l’offensive qu’après avoir éprouvé +plusieurs défaites de la part des Ibadans. Leur prosélytisme n’en est +pas moins actif pour cela; il s’exerce d’une autre façon, par le +ministère de leurs _aloufas_ ou marabouts. + +L’_aloufa_ est prêtre et maître d’école tout à la fois. Coiffé du +turban, il chausse des sandales, se drape superbement dans son _éwou_, +et porte habituellement des armes: tantôt le sabre, tantôt le fusil. Il +sort souvent à cheval, accompagné d’une nombreuse suite. Tout cet +appareil, ainsi que son maintien grave, en imposent au nègre païen. +Celui-ci se sent fortement attiré par l’islamisme. Cette religion flatte +sa vanité et ne l’oblige, en réalité, à aucune pratique bien pénible, +puisqu’il peut continuer à vivre dans la polygamie et la volupté. + +Maître d’école, l’aloufa enseigne à lire et à écrire les lettres de +l’alphabet arabe et quelques versets du Coran. C’est à peu près tout ce +qu’il enseigne et tout ce qu’il sait, en fait de lecture et d’écriture. + +Comme prêtre, il s’applique à inspirer la haine de ce qui n’est pas +l’islam: terrible disposition qui empêche l’esprit et le cœur de +s’ouvrir à la vérité et à la grâce. Le païen, en face de la révélation, +ignore, mais il ne ferme pas les yeux à la lumière, de parti pris. Le +musulman, au contraire, est dans la résolution bien arrêtée de repousser +toute doctrine étrangère à la sienne. Il n’examine pas; il n’écoute même +pas. Impossible de le convaincre! Impossible de raisonner avec lui! On +perd son temps et sa peine en discours inutiles. + +Il est aisé de comprendre quel obstacle énorme l’islamisme oppose à la +diffusion de l’Évangile, partout où il a une influence prépondérante. +Or, chaque jour, il fait des progrès nouveaux; et les chefs païens, +alors même qu’ils ne se font pas musulmans, laissent les aloufas prendre +sur leur esprit un énorme ascendant. + +Les aloufas sont mus autant par l’amour du lucre que par le fanatisme +religieux. La confection des amulettes, ou _tira_, est pour eux une +source de gros bénéfices. La tira est un papier sur lequel sont écrites +quelques paroles du Coran. Ce papier est enveloppé dans un morceau de +cuir ou d’étoffe. Des cordons fixés à l’amulette permettent de la +suspendre au cou. On en met aussi au cou des chevaux et d’autres +animaux. C’est un préservatif, un gage de prospérité, un charme, comme +l’_ondé_ des païens. + + +MISSIONS PROTESTANTES. + +En 1839, l’Angleterre jeta ses regards sur les contrées qui bordent le +Niger, et résolut d’y établir des comptoirs, afin de tourner les +indigènes vers le commerce légal et de les détourner du trafic infâme +des esclaves. En 1841, on organisa dans ce but l’«_expédition du +Niger_», à laquelle prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon +et Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.) + +Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement anglais _et suivi +par les ministres protestants_. Ministres et gouvernement trouvèrent des +auxiliaires dans les nègres libérés, originaires des contrées que l’on +voulait exploiter, et _anglicanisés_ de longue main à Sierra-Leone. + +En 1842, M. Townsend fut envoyé à la côte des Esclaves afin d’étudier la +possibilité et l’opportunité d’une mission anglicane dans ces contrées. +Les affranchis de Sierra-Leone favorisèrent des démarches qui devaient +les ramener dans leur patrie, et l’on résolut d’aller s’établir à +Abé-okouta. Cette ville obéissait à un chef très-influent, dont l’appui +était assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection de ce +chef, nommé Chodéké, les protestants arrivèrent à la côte en 1845. Quand +ils débarquèrent à Badagry, on leur annonça la mort de Chodéké. Ce +contre-temps les retint à la côte; ils s’établirent d’abord à Badagry, +et ne pénétrèrent dans l’intérieur que l’année suivante. + +De 1846 à 1867, les protestants fondèrent plusieurs stations: à +Abé-okouta, en 1846; à Ibadan, à Lagos, à Otta, en 1852; à Ijayé, en +1853; à Igbori, en 1859; à Ikidja, en 1863; à Ichagga, à Iwayé..., etc., +etc. Ces développements rapides s’accomplirent grâce au concours de +maîtres d’école pris parmi les indigènes; mais l’œuvre eut à souffrir +plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de cette région. +Ainsi, la station d’Ichagga fut détruite par les Dahoméens le 5 mars +1862; celle d’Awayé, par les Ibadans, le 1er avril de la même année. Les +Ibadans avaient déjà détruit, le 16 mars, la station d’Ijayé. Cette +ville fut réduite en cendres; ceux de ses habitants (40,000) qui ne +périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme, furent traînés +en esclavage. Deux ministres protestants européens se trouvaient dans +cette station: l’un partit avant que la ville fût mise à sac; l’autre, +capturé et réduit à la condition d’esclave, ne fut racheté que le 8 +décembre 1862 par un de ses confrères, M. Lamb, de la station de Lagos. + +A Abé-okouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait une imprimerie +et un journal en langue indigène. Mais, le 13 octobre 1867, tous les +blancs de cette ville furent chassés, et peu s’en fallut qu’on ne les +massacrât. + +J’étais, à cette époque, en résidence à Wydah, ville du Dahomey. On y +racontait de la sorte l’expulsion des Européens d’Abé-okouta: + +Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements de +voisins ennemis, avaient intercepté une lettre portant la signature du +chef ennemi. On y reprochait au gouverneur de la colonie de Lagos de ne +pas envoyer les secours promis par lui contre Abé-okouta. Grand émoi dès +qu’on sut le contenu de la lettre: «Le chef dont elle porte le nom ne +sait pas écrire; qui donc lui a prêté sa plume?» On croit reconnaître +l’écriture d’un ministre protestant; un cri d’indignation retentit, on +demande vengeance; on veut massacrer les blancs. On l’eût fait, +peut-être, sans la généreuse intervention de l’un des notables: «Les +blancs sont sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus +nombreux et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas +coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les, et pillons +leurs maisons.» Cet avis prévalut. + +Rejetés vers la côte, les protestants se confinèrent dans la colonie +anglaise, où ils sont en sûreté. Lorsque j’étais à Lagos, ils n’y +avaient pas moins de cinq temples, bâtis dans les différents quartiers: +à Fadji, Aroloyé (Palm-church), Bread-fruit, Ébouté-éro, Ébouté-metta. + +Outre ces temples, les anglicans possèdent une pension pour les filles +(_female institution_), espèce d’école primaire supérieure; une sorte +d’école normale ou de séminaire (_training institution_); des écoles +primaires nombreuses répandues dans toute la ville et dirigées par des +maîtres nègres, sous la direction et la surveillance des ministres +blancs. + +D’après leurs rapports, les anglicans ont dépensé pour la mission du +Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au 31 mars 1873, en Afrique même, +5,550 livres sterling; en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme +totale de 12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr. + +La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à la congrégation +anglicane dans la colonie. Ce chiffre est exagéré. Un grand nombre de +ces adeptes est venu de Sierra-Leone. Les _convertis_ ne le sont guère +que sur les registres; volontiers nous les appellerons avec Burton +«_registered converted_». Ils n’en seront pas moins un obstacle sérieux +à l’établissement du catholicisme; car on s’applique à leur inspirer la +haine du _papisme_. Demandez à l’évêque Crowther ce qu’est un +protestant, il vous répond en propres termes, dans son vocabulaire +yorouba: «Un protestant est celui qui repousse la religion du Pape.» +Comme dogme et comme morale, cela se réduit à zéro. C’est le degré de +conviction des convertis. + +La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre des anglicans +porte celui des méthodistes à 1,048, et celui des baptistes à 71. + +Les méthodistes ont un temple bâti avec élégance et des écoles. + +Les baptistes ne tarderont pas à disparaître de la scène. + + +MISSIONS CATHOLIQUES. + +Au dix-septième siècle, des missionnaires catholiques venus à la suite +des commerçants tentèrent sans succès d’évangéliser la côte des +Esclaves. En 1667, le navire _la Tempête_ porta dans le royaume de Juda +deux Capucins. Ils eurent la consolation de convertir le roi et se +disposaient à le baptiser, quand les marchands de nègres, de peur que +cette conversion entravât leur trafic, soulevèrent les féticheurs contre +les missionnaires. La cérémonie du baptême fut empêchée par le peuple +ameuté; le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidèle aux fétiches et +de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda pas à mourir +empoisonné; l’autre partit et mourut en route, empoisonné aussi, dit-on. + +Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans le pays. Ils +rencontrèrent les mêmes difficultés que leurs prédécesseurs et furent +empoisonnés comme eux. + +Dès lors, les Français qui avaient appelé ces prêtres dans leurs +comptoirs renoncèrent à en appeler d’autres. On vit pourtant un +religieux Augustin de l’île de San-Thomé essayer encore, en 1699, +l’évangélisation du royaume de Juda. Il fut reçu poliment par le roi; +mais il se rembarqua presque aussitôt, découragé de ce que la parole +évangélique ne trouvait aucun écho dans le cœur des païens endurcis dans +l’erreur et dans le vice. + +C’est seulement en avril 1861 que les missionnaires catholiques +reparurent à la côte des Esclaves. Alors seulement ils ont commencé à +s’y faire connaître, à y porter les premiers fruits du salut. On ne +saurait trop déplorer l’état d’abandon où les peuples de la contrée ont +gémi jusqu’à cette époque. + +Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860, érigea le +vicariat apostolique du Dahomey et le confia «_aux élèves du séminaire +des Missions africaines_ établi à Lyon par Mgr de Marion-Brésillac». Le +3 janvier 1861, trois missionnaires s’embarquèrent à Toulon pour se +rendre au Dahomey. Un d’entre eux mourut en chemin, les autres +arrivèrent à destination au milieu du mois d’avril. Ils se fixèrent à +Wydah. En avril 1864, les fondations d’une autre résidence furent jetées +à Porto-Novo; en octobre 1868, à Lagos; en mai 1874, à Agoué; en août +1880, à Abé-okouta. + +Partout les missionnaires s’adonnent à l’instruction des enfants et au +soin des malades: l’école et la salle de pansement font partie +intégrante de leurs établissements. + +Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourd’hui le nom de Vicariat +des côtes du Bénin; nom impropre, puisqu’il n’y a pas au Bénin une seule +station. Dans le principe, la Propagande nomma supérieur _ad interim_ M. +Borghéro, prêtre génois dont la haute intelligence, le zèle ardent et le +mérite personnel ne contribuèrent pas peu à assurer à la Mission +l’estime des Européens et des noirs. Il visita le roi de Dahomey dans sa +capitale, où il reçut une réception solennelle; il explora toute la +côte, les républiques minas de l’ouest, le royaume de Porto-Novo et la +colonie anglaise de Lagos, où il obtint des concessions de terrain pour +l’établissement des futures résidences; il alla au Jébou et poussa ses +reconnaissances jusqu’à Abé-okouta, dans le pays important des Nagos, au +centre du Vicariat. Depuis le départ de M. Borghéro, la mission a eu +deux supérieurs: l’un, supérieur de droit, n’a jamais mis les pieds au +Dahomey; il y est représenté par un supérieur délégué par lui et trop +souvent changé. + +Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement +sensible. Un mot sur chacune des résidences: + +WYDAH, dans le royaume de Dahomey, eut la première résidence. Les +missionnaires y subirent des tracasseries nombreuses de la part des +autorités locales, à l’instigation de certains blancs. On s’en prenait +surtout à leur argent. Chaque nouveau supérieur avait sa part de +vexations: M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte amende +_parce que la foudre était tombée sur les édifices de la Mission_; M. +Courdioux, expulsé de ces édifices où les missionnaires s’étaient +établis à grands frais, dut commencer une seconde et coûteuse +installation dans un nouveau local; M. Cloud se vit imposer une amende +de 3,000 francs, _parce qu’il ne pleuvait pas depuis quelque temps_ et +pour d’autres motifs aussi concluants. + +Cette dernière condamnation me fit envoyer de Porto-Novo à Wydah pour +réagir contre la tendance des noirs à nous exploiter. Notre attitude +ferme et résolue inspira une prudente réserve à nos ennemis[94], et la +visite de M. l’amiral Fleuriot-Delangle, accompagné de quatre officiers +de la station navale, imposa silence à nos détracteurs. + + [94] Il y avait à Wydah quelques blancs et quelques mulâtres qui ne + pouvaient guère nous voir de bon œil. Anciens négriers en + disponibilité, plus ou moins compromis dans la traite des nègres, + ils vivaient sans façon dans le désordre, et souffraient avec peine + qu’on leur parlât de morale. + +On était allé jusqu’à nous présenter comme des hommes sans mission, +auxquels la station navale et la France refusaient tout concours. +L’amiral, _disait-on_, avait déclaré que les autorités françaises +n’avaient à s’occuper de nous, ni officiellement, ni officieusement. La +détraction avait fait du chemin; mais la bienveillance de M. +Fleuriot-Delangle nous établit d’autant plus avantageusement dans +l’estime publique qu’on n’avait pas cru à cette bienveillance. Nos +ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des aventuriers méconnus +de la France et des officiers de la station navale; mais ils se +plaignirent de ce que «nous portions trop haut le pavillon français et +de ce que nous voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore». +(Ces paroles sont d’un commandant du fort portugais de Wydah.) + +Mon successeur ne fit que passer; toutefois il eut sa part de vexations. +Le missionnaire qui le remplaça comme supérieur fut retenu prisonnier +pendant plusieurs semaines, ainsi que les deux confrères qui étaient +avec lui. Ce fait était sans précédent: on n’avait plus vu tous les +blancs d’une maison emprisonnés. + +La mesure était comble: la mission abandonna Wydah, après y avoir fait +un grand bien, principalement par l’instruction de centaines d’enfants. + +A PORTO-NOVO, les exactions ne sont pas à craindre comme dans le +Dahomey. Le Dahomey peut, jusqu’à un certain point, se croire +inattaquable, derrière les forteresses naturelles de la barre et des +lagunes dont il est entouré. Au contraire, Porto-Novo est une place +ouverte sur laquelle les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de +convoitise. De plus, quand les missionnaires catholiques, Français +d’origine, s’établirent dans cette ville, elle était sous le protectorat +de la France. Cette circonstance les fit accueillir et traiter comme des +amis appartenant à une nation généreuse et protectrice. Le roi, les +chefs, le peuple, les féticheurs eux-mêmes se montrèrent bienveillants. +Ils nous admiraient faisant l’école aux petits négrillons, dont une +partie étaient nourris et habillés par nous; mais leur admiration ne +pouvait se contenir à la vue du missionnaire pansant les plaies de leurs +malades: «_Pères, nous disaient-ils, vous n’êtes pas des blancs comme +les autres blancs! Jamais le blanc ne s’était abaissé sur la pourriture +des nègres, comme vous!_» + +L’admiration n’allait pas jusqu’à ouvrir les cœurs aux enseignements de +la foi et aux sentiments purs du christianisme: la glace des préjugés et +de la corruption du paganisme est si difficile à rompre! Toutefois, +notre ministère était sans entraves, et l’on nous écoutait sans trop de +défiance. L’œuvre de l’apostolat catholique débutait heureusement. + +La résidence de Lagos eut des débuts peut-être plus heureux encore. Nous +avons parlé des affranchis venus de Sierra-Leone, où l’Angleterre +protestante les avait élevés dans la haine du catholicisme. Ce n’étaient +pas les seuls affranchis ou fils d’affranchis qui se trouvaient à Lagos. +Beaucoup d’autres, venus des colonies d’Amérique, de la Havane et du +Brésil, se disaient ouvertement catholiques. Je parlais d’eux dans les +termes suivants à M. Planque, en août 1868, dans une lettre où je +demandais la création d’une résidence au centre de la colonie anglaise: +«Presque tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine +dévotion extérieure à l’Immaculée Conception, dévotion qui se traduit +par des chants et des neuvaines... Les chrétiens de Lagos appartiennent +à une même classe sociale, et l’on parviendrait sans peine à les tenir +dans une étroite union. Il y a parmi eux un esprit de corps +très-prononcé, qui se traduit souvent par des cérémonies, des fêtes où +l’idée religieuse domine. L’année dernière, à Noël, ils avaient paré un +autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier, tandis que +les protestants célébraient leur christmas. A l’Épiphanie, ils +promenèrent un bœuf et un âne dans les rues, et représentèrent la venue +des rois mages allant adorer Jésus nouveau-né. Ils firent une station à +la factorerie française de M. Régis. Puisse la France, avec des +missionnaires, leur donner ce Jésus qu’ils voudraient tant avoir au +milieu d’eux! Tout extérieure qu’est cette dévotion, elle n’est pas sans +promesses pour l’avenir: c’est le corps qui attend une âme; l’âme, c’est +la grâce, c’est l’Esprit-Saint, c’est Jésus que les missionnaires +doivent porter parmi eux.» + +Je ne parle pas de ceux qui, baptisés au Brésil et n’ayant eu jamais de +chrétien que le nom, sont revenus ici aux pratiques du paganisme ou de +l’islam. «J’étais esclave quand je fus baptisé, disent-ils; j’étais au +pouvoir de mon maître; mon maître voulut que je fusse baptisé, je me +laissai faire.» + +Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidèles à leur foi, +ont dû subir de véritables persécutions de la part de leurs parents et +de leurs amis, ou de la part des protestants. Une fille, avant d’être +laissée libre de suivre les inspirations de sa conscience, subit, durant +quinze ans, les obsessions de son père, qui voulait lui faire embrasser +l’islamisme. Elle n’avait d’autre soutien que la grâce, mais elle ne +cessa de répondre à l’auteur de ses jours: «Vous m’avez fait baptiser; +plutôt mourir que trahir mon baptême.» Avec quel bonheur elle assista à +l’installation des missionnaires! + +Les lettres que j’écrivais de Lagos, quand j’allai y fonder une +résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction. + +_1er décembre 1868._--«Nos chrétiens de Lagos sont heureux d’avoir un +prêtre au milieu d’eux; ils ne se sentent plus seuls, et sont plus forts +contre les suggestions des protestants. Si quelque ministre les invite à +aller au prêche, ils répliquent avec fierté: «Allez donc à l’église des +catholiques.» Ce qu’ils appellent église n’est qu’une partie de notre +baraque en bambous, où nous faisons les offices. Nous sommes pauvres; +mais Jésus-Christ n’est-il pas né dans une étable?» + +_4 mars 1869._--«Notre pauvreté fait rougir les protestants qui sont +ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal logés dans la colonie, alors +que leurs ministres sont très-confortablement installés. Sur leurs +instances, je fais passer une liste de souscription, et ils donnent tous +avec générosité. D’autre part, le gouvernement de la colonie se montre +d’une bienveillance parfaite, et m’accorde toutes les faveurs que je +demande pour notre établissement.» + +_25 avril 1873._--«Notre chère mission de Lagos est en pleine voie de +prospérité: les baptêmes se multiplient; les confessions et les +communions pascales deviennent tous les ans plus nombreuses. Le zèle des +chrétiens s’enflamme. Bons chrétiens! ils viennent nous demander de leur +faire le catéchisme en particulier, afin d’avoir l’instruction +suffisante pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie du +Rosaire est un sujet de grande édification.» + +A peu près à la même époque, étant chargé de la direction de la mission, +en qualité de vice-préfet, j’insistai auprès de M. Planque pour que +Lagos devînt le siége principal du vicariat. Lagos est un point d’où +l’on peut rayonner en tous sens par la lagune; la sécurité, à l’ombre du +pavillon anglais, y est aussi grande que possible; les œuvres +nécessaires à la prospérité de la mission, formation d’instituteurs +indigènes et autres, peuvent y acquérir un développement régulier. Si je +ne fus pas compris au moment où je parlais, j’ai eu la satisfaction +d’apprendre, depuis que j’ai quitté l’Afrique, qu’on s’applique à +exécuter le programme que j’avais mis en avant. + +Il y avait une maison de Sœurs à Porto-Novo et une à Lagos, pour +l’instruction des filles. Celle de Lagos avait cent cinquante élèves +dans leur école, en 1873. L’école des missionnaires, à cette même +époque, comptait cent trente garçons sur ses bancs. + +A l’ouest du Dahomey, Agoué demandait une résidence depuis plusieurs +années. Je fus chargé, en 1874, d’y aller en installer une. + +Là, comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de noirs venus du Brésil +et conservant des dehors chrétiens. Il y a plus: ils avaient une petite +chapelle pour leurs réunions pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue +du Brésil, bâtit à Agoué une chapelle qu’on laissa tomber en ruine à la +suite d’un incendie. On déblaya le terrain, et de cette _terre sainte_ +on fit le cimetière des chrétiens. Mais à la longue, chaque propriétaire +voisin usurpa de son côté, et le cimetière, devenu insuffisant, dut être +abandonné. Quand les missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que +quelques croix, au milieu d’herbes et de ronces, dans un coin de rue. + +En 1842 ou en 1843, Joaquim d’Almeida, créole brésilien, était sur le +point de partir de Bahia. Il se procura les objets nécessaires à la +célébration de la messe, résolu à bâtir une chapelle en Afrique à son +arrivée, et à se procurer le bonheur d’assister au saint sacrifice, +lorsque l’occasion d’avoir un prêtre s’offrirait à lui. La chapelle +était terminée à la fin de 1835. Elle fut dédiée au _Senhor Bom Jesus da +Redempção_ (Jésus tombant sous la croix), en souvenir d’une église de +Bahia connue sous ce vocable, où se fait un grand concours de pèlerins. + +Les origines chrétiennes d’Agoué remontent donc à plus de trente ans +avant notre arrivée définitive. Divers prêtres, Portugais ou Français, +avaient déjà conféré le baptême à plus de huit cents personnes dans +cette localité, depuis l’érection de la chapelle de Joaquim d’Almeida. + +Agoué avait eu aussi un maître d’école brésilien: il enseignait les +éléments de la doctrine chrétienne. + +Au début de nos travaux, les moyens d’action nous ayant fait +complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun développement à notre +œuvre. L’avenir pourtant s’annonçait plein d’espérances. + +Avant de terminer, notons une observation fort juste de M. Borghéro: «Le +baptême, écrivait-il en décembre 1863, est une espèce d’affranchissement +qui fait considérer l’enfant de l’esclave comme s’il était l’enfant du +maître. Cette influence du christianisme a été si puissante que, même +dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les noms de +_blanc_, de _chrétien_, sont synonymes de _seigneur_, de _libre_. Au +Dahomey surtout, on appelle _blancs_ tous les chrétiens, fussent-ils +d’ailleurs noirs comme l’ébène.» + + + + +CHAPITRE XV + +LES ORIGINES: SIMPLES NOTES. + + +Les origines des peuples de la côte des Esclaves sont couvertes encore +d’un voile épais. Sans prétendre enlever le voile, je serais heureux +d’aider à le soulever par un coin. Dans cet espoir, je rassemble ici +quelques observations que j’offre au lecteur comme de simples notes. + +Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence, joui +paisiblement, depuis l’origine, du pays qu’ils occupent. Le choc et le +mélange de deux peuples laissent des traces dans la langue; or la langue +nago offre très-peu de mots étrangers; elle a conservé ses racines, son +génie propre; elle n’a admis dans sa constitution aucun élément +hétérogène. + +La carte du sieur d’Anville dit que le pays des Nagos était jadis +«peuplé de Juifs». Ce renseignement est puisé dans Edrisi, voyageur +arabe du onzième siècle. + +On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaïques, tels que la +circoncision et l’impureté des femmes à des époques déterminées. + +Nous l’avons déjà vu: le langage, dans l’admirable concision des noms; +la tradition, dans ces proverbes instructifs, conservent des notions +claires et exactes sur Dieu, sur le démon, sur la création et la +Providence. + +D’après la tradition, le corps de l’homme a été formé de terre. Ce +détail et d’autres que nous allons signaler sont des détails +caractéristiques; ils nous semblent calqués sur la Bible. + +Il y a eu un premier homme et une première femme. L’homme avait nom +Obbalofoun, _roi de la parole_; la femme s’appelait Iyé, _la vie_. Ils +descendirent du ciel à Ifè, la ville sacrée du Yorouba, où naquit Chango +et où prirent commencement le soleil, la lune et les étoiles. Ifè est +par conséquent le berceau de la création. L’homme et la femme eurent les +yeux ouverts par le serpent. + +Qui ne reconnaît Adam, à qui Dieu donna le langage, dans Obbalofoun, le +roi de la parole? Qui ne voit dans Iyé l’Ève de nos livres saints? Et si +l’homme descend du ciel, n’est-il pas clair qu’il sort des mains de Dieu +et qu’il fut innocent à l’origine? La Bible fait dire au serpent +tentateur: «Si vous mangez du fruit défendu, _vos yeux seront ouverts_»; +et elle nous montre Adam et Ève ouvrant les yeux sur leur nudité qu’ils +n’avaient pas aperçue auparavant. + +Qu’est cette ville sacrée, berceau de la création et de l’humanité? +Pourquoi l’appelle-t-on Ifè[95], _amour_? Pourquoi donne-t-on à une +autre ville le nom d’Iwéré, _le bon livre_? le livre de la parole +révélée, peut-être? Ce nom, dans un pays sans livre et sans écriture, a +quelque chose de frappant. + + [95] A la page suivante, Crowther nous apprend que «le Yorouba + s’appelle aussi Ifè». + +Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle de l’homme +dans la croyance que les _abikous_ (enfants morts en bas âge) sont +tourmentés par les mauvais génies. Nous sommes coupables, puisqu’on +offre des sacrifices expiatoires. Nous sommes soumis à l’esprit du mal, +puisqu’on a recours aux conjurations. + +Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est vrai) dans la +légende suivante, que nous empruntons à Crowther: «Quinze personnes +furent envoyées d’un certain pays, racontent les Yoroubas. Une seizième +s’offrit à les accompagner. Elle avait nom Okambi et régna sur le +Yorouba. Celui qui les envoyait donna à Okambi une petite pièce d’étoffe +noire dans laquelle quelque chose était enveloppé. Il lui donna aussi +une poule, un serviteur et un trompette nommé Okinkin. + +«A l’entrée de la région où ils se rendaient, nos voyageurs +rencontrèrent une vaste étendue d’eau au milieu de laquelle ils durent +s’aventurer. Okinkin, obéissant aux instructions reçues au départ, sonne +de la trompette, afin de rappeler la pièce d’étoffe à Okambi. De +l’étoffe dépliée tombe une amande de palme et un peu de terre; et +l’amande se change en un beau palmier à seize branches. + +«Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une longue marche au +milieu de l’eau, et ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’ils se +virent dans la possibilité de goûter un peu de repos. Ils montèrent sur +les branches. + +«Quand leurs forces furent restaurées, ils songèrent à se remettre en +route. Quelle direction prendre? Ils étaient fort perplexes, lorsque, du +pays d’où ils étaient sortis, un certain Okikisi les avise et rappelle +au trompette son devoir. Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la +pièce d’étoffe noire; il en tombe un peu de terre; la terre forme un +petit banc; la poule donnée à Okambi gratte la terre, l’étend, et le +continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de descendre avec le +serviteur Tètou et le trompette Okinkin. Quand les autres voulurent +descendre, Okambi exigea la promesse de lui payer à époques déterminées +deux cents cauris par personne. Ce fut l’origine du royaume Yorouba, qui +s’appela aussi _Ifé_. + +«Plus tard, trois frères partirent de là, courant à de nouvelles +découvertes. Ils laissaient le gouvernement d’Ifè à un esclave nommé +Adimou (qui tient _avec force_).» + +Le nom du personnage qui dirige l’expédition principale me paraît +significatif: ne désigne-t-il pas Noé? ne signifie-t-il pas, si on le +décompose, _père de Cham_? _Obi_ veut dire parent, auteur des jours de +quelqu’un; on aurait obtenu Okambi en intercalant le nom de Cham, père +de la race nègre. Ce système d’intercalation est très-usité en nago. + +D’après la légende précitée, les Nagos ne s’établirent pas par la +conquête; ils arrivèrent par immigration dans le pays qu’ils occupent, +et en furent les premiers habitants. + +Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui d’Okambi: celui de +Chus est dans le titre donné à Chango, dieu de la foudre. On l’appelle +_obba Kouso, roi de Chus_. Est-il la personnification d’un roi +d’Éthiopie, qui est _la terre de Chus_? ou bien un roi de Babylone, pays +peuplé aussi par les descendants de Chus? Qu’on se rappelle ce que nous +avons dit de la grandeur légendaire de cette importante divinité: «Ce +qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais +dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était +inspirée _des souvenirs d’un autre pays_. Ainsi l’on donne à Abba-Kouso +un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des milliers de chevaux, +une maison nombreuse, etc., etc.» + +S’il nous était permis de faire des rapprochements étymologiques, nous +signalerions, outre celui de _Kouso_, les noms de _Dada_, dernier roi +des Fouins; de _Sabi_ ou Savi, capitale de l’ancien _Juda_; d’_Axim_, +autre ville de cette contrée. Ces noms ne mettent-ils pas en mémoire +ceux de Dada et de Saba, fils de Chus; et celui d’Axum, ville du pays de +Chus? Nous n’insistons pas sur ces rapprochements. + +Chus, que les Grecs traduisent par Éthiops, visage brûlé, signifie +_noir_, en hébreu. Dans l’ancienne géographie, l’Éthiopie comprenait la +partie de l’Arabie qui longe la mer Rouge, et les contrées (Nubie, +Abyssinie) situées au sud de l’Égypte. On sait que la foi chrétienne fut +introduite en Éthiopie, dès les temps apostoliques, par l’officier de +Candace, reine de Méroé. Il ne serait pas étonnant qu’un rayon de cette +foi eût brillé jusque chez nos nègres. Si cela était, on s’expliquerait, +et le nom d’Iwéré, _la bonne nouvelle_, et la croyance à Iyangba, cette +déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge. Comme elle, elle tient un +enfant entre ses bras; elle s’appelle la _mère qui sauve_; elle a sauvé +les hommes. + +Le Messie a été partout «l’attente des nations». Pourquoi nos noirs ne +l’attendent-ils pas? pourquoi disent-ils que l’homme a été sauvé déjà? + +Ainsi que l’observe Rohrbacher, «une des premières erreurs de l’Orient a +été de croire qu’après avoir créé l’univers, Dieu l’abandonna au +gouvernement des anges». C’est sous l’empire de cette erreur que les +nègres, détournant leurs regards du Créateur, adorent les créatures et +rendent aux orichas le culte dû à Dieu. Or, puisque le culte des orichas +est le point sur lequel tout pivote dans la religion des nègres, ne +s’ensuit-il pas qu’ils ont pris leurs principes religieux en Orient? + +Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des liens de parenté +étroite entre les cophtes et les noirs de la côte des Esclaves. Je +souscris d’autant plus volontiers à cette appréciation que les doctrines +religieuses des deux peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si +les caïnites rendaient un culte à tous les grands pécheurs, même à +Judas, les noirs honorent les mauvais génies; si les caïnites évoquaient +les mauvais anges et agissaient en leur nom, disant: «O ange N..., je +fais cette action en ton nom», les noirs appellent l’oricha, et +prétendent que l’oricha s’empare d’eux, les possède et agit en eux. + +Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à honorer le serpent +d’un culte religieux. Avant eux et comme eux les ophites, sectaires +gnostiques du deuxième siècle, avaient le serpent en grande vénération, +parce qu’il avait ouvert les yeux à nos premiers parents et leur avait +fait connaître le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent le +gouvernement du monde à une multitude de _génies_ ou de puissances, que +les gnostiques appellent _éons_, que les noirs nomment orichas. Les uns +et les autres s’accordent à donner un pouvoir tyrannique à la puissance +invisible qui domine la création. + +Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne que le +christianisme; que sa doctrine, à l’origine, était un mélange de +philosophie égyptienne et de judaïsme; qu’une partie de ses adeptes se +convertit au christianisme et forma la branche des ophites chrétiens. +Ceux-ci, imparfaitement convertis, voyaient dans le serpent la sagesse +incréée ou Jésus-Christ lui-même. Les ophites antichrétiens, au +contraire, considéraient Jésus-Christ comme l’ennemi du serpent, dont il +doit écraser la tête. C’est pourquoi ils abhorraient Jésus-Christ, +qu’ils faisaient renier et maudire par les initiés. + +On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne dans le culte du +serpent au Dahomey. + +Les noirs attribuent aux blancs une supériorité réelle sur eux. D’où +leur vient ce sentiment d’infériorité? + +Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu; mais ils croient que +Dieu est trop élevé pour accepter le culte des noirs, et que ceux-ci +doivent se borner à rendre des hommages à l’oricha. Cette doctrine ne +semble-t-elle pas un écho de celle de certains chrétiens des premiers +siècles, qui opposaient des erreurs aux erreurs des judaïsants? Ceux-ci, +par une exagération blâmable, ne voulaient rendre d’honneurs qu’à Dieu, +méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos devoirs envers lui. Les +autres, par une exagération opposée, reléguaient Dieu dans la solitude +de l’éternité et tournaient tous leurs regards vers le Christ. Pour eux +comme pour les nègres, Dieu est trop au-dessus de nous pour être +sensible à nos hommages; nous n’avons de culte à rendre qu’au Sauveur ou +à l’oricha. + +Je livre aux savants les observations qui précèdent. + + + + +CHAPITRE XVI + +VOYAGE LE LONG DE LA COTE: _LAGOS, PORTO-NOVO, WYDAH, AGOUÉ_. + + +L’Européen arrivant à la côte des Esclaves par les bateaux à vapeur +anglais débarque à Lagos. Cette ville se trouve par 1° 6′ de longitude +est, 6° 28′ de latitude nord et sur une île située au milieu de la +lagune, un peu au-dessus de l’embouchure de l’Ogoun. + +Les navires qui ne calent pas trop d’eau peuvent entrer en rivière, +décharger et charger les marchandises à quai. L’Ogoun est une voie +ouverte jusque dans l’intérieur, au delà d’Abé-okouta, centre du +commerce de la côte avec l’intérieur. Par les lagunes, on va jusqu’au +Bénin, à l’est; jusqu’au Dahomey, à l’ouest. Cette position fait de +Lagos le point le plus important de ces parages. Les Anglais l’ont +très-bien compris en venant s’y établir. + +L’île de Lagos (en langue du pays, _Aouni_) mesure environ trois milles +(4,817 mètres) de l’est à l’ouest, et un mille (1,609 mètres) du nord au +sud. Le terrain en est marécageux, même dans la partie habitée par les +noirs; les quartiers où les blancs se sont fixés ont été assainis. + +Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du 6 août 1861. Voici +l’histoire de cette cession: Olouwolé, roi de Lagos, étant mort, frappé +par la foudre dans son palais, Kosioko s’empara du pouvoir. C’était en +1845, _trois ans après l’apparition des missionnaires anglicans à +Badagry_. En 1851, l’Angleterre proposa à Kosioko un traité pour la +cessation de la traite des nègres. Kosioko refusa, ne voulant pas se +priver des revenus considérables de ce trafic. Alors, les Anglais +jugèrent inutile de traiter avec lui; ils trouvèrent qu’il avait usurpé +la couronne; qu’il n’était qu’un intrus sans aucun droit; qu’Akitoyi +était le seul roi légitime. Ils s’étaient assurés du bon vouloir +d’Akitoyi à leur égard, et le poussèrent à demander la protection de +l’Angleterre. Le 20 décembre 1851, Akitoyi vint à bord d’un navire de +guerre anglais réclamer le trône. Kosioko restant sourd à ses +prétentions, on fit entrer en rivière quelques bateaux à vapeur et des +chaloupes, et l’on s’empara de la ville (26 et 27 décembre). Kosioko +vaincu obtint du roi de Jébou l’autorisation de se fixer à Epé. De là, +il exerça, durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur la +partie orientale de son ancien royaume, où se trouvent Palma et Léké, +sur le bord de la mer. + +Le 1er janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. Dès ce moment, le +consul anglais eut une influence prépondérante. Le navire de guerre qui +stationnait dans les eaux de Lagos, tout en protégeant contre les +attaques de Kosioko le roi Akitoyi, empêchait celui-ci d’agir en maître +avec les étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent +l’occasion de se déclarer maîtres. Qui cherche trouve: les Anglais +trouvèrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes de Kosioko, +découragé par la guerre civile qui éclata, le 7 août 1853, entre lui et +ses chefs, à l’instigation de son ennemi; Akitoyi mourut subitement, le +21 du même mois, empoisonné, dit-on. Son fils, Docimo, fut placé sur le +trône _par le consul anglais_. Mais ce même consul ne tarda pas à se +plaindre de la faiblesse du roi: «La traite des nègres continuait en +secret, la propriété n’avait pas de protection effective, on ne +réussissait pas à obtenir le payement des dettes..., etc.» Les consuls +Campbell (1853), Brand (1859), Foote (1860), ne cessaient de faire +parvenir des doléances au gouvernement de la Reine; ils insistaient +probablement dans le sens d’une occupation, puisque lord John Russell +écrit au consul Foote, en 1861: «Ne commettons pas envers Docimo +l’injustice de changer le protectorat en une occupation ouverte.» On +resta dans la voie des traités. Celui qui intervint, le 6 août 1861, +entre Docimo et les Anglais, est signé par Docimo et ses chefs, d’une +part; par Norman B. Bedingfield, commandant du _Prométhée_, et par Mac +Coskey, agent consulaire, de l’autre. Il est rédigé en trois articles. +Le premier cède et transfère «à la reine de la Grande-Bretagne, à ses +héritiers et successeurs, à tout jamais, le port et l’île de Lagos, avec +tous les droits, revenus et territoires en dépendant». L’article second +«laisse à Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les +différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, et +demeurant libres de faire appel aux lois britanniques». Le troisième +article promet, en compensation, à Docimo, une pension dont le chiffre +sera fixé ultérieurement. Il le fut par un article additionnel du 1er +juillet 1862. On y promettait à Docimo, toute sa vie durant, une pension +de douze cents sacs de cauris. + +Les Anglais étant maîtres de Lagos, Kosioko put rentrer dans cette +ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration par laquelle il +s’interdit d’élever aucune prétention ultérieure sur Palma et Léké, qui +passèrent ainsi à la colonie anglaise. Kosioko ne manquait pas de +fierté; il me disait, en parlant de Docimo: «_Je n’ai jamais vendu mon +pays, moi!_» Il se plaignait de ne pas recevoir régulièrement la pension +que les Anglais lui avaient promise; il subissait le joug des +oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. Il se montra +très-sympathique à la mission catholique, qu’il appelait la mission +française, et nous confia plusieurs de ses enfants. + +Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863, donna à +la colonie les limites qu’elle avait lors de mon départ d’Afrique +(1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, agissant en leur nom et au +nom de leurs subordonnés, cèdent «en toute propriété et souveraineté» à +S. M. la reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances +et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du traité, «afin de +garantir la paix et la tranquillité aux _personnes bien disposées_ +résidant à Badagry, pour assurer une plus grande sécurité à leurs +personnes et à leurs biens, _et pour enlever tout prétexte aux +prétentions du roi de Porto-Novo ou de tout autre qui croirait avoir +droit de régner dans le district de Badagry_». Naturellement on promit +une pension à ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et +aux droits présumés d’autrui. + +Après ce traité, la colonie de Lagos s’étendit de la rivière Ochoun, à +l’est, à celle de l’Ocpara, à l’ouest, le long de la côte. Bornée d’une +manière certaine par l’Océan au sud, elle n’admet guère de bornes bien +fixées du côté du nord et de l’est. Le gouvernement de la colonie +cherche toujours à s’étendre de ce côté; surtout, il voudrait mettre la +main sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait tout le +commerce dans ces régions. + +Le territoire de la colonie, défendu par la lagune à l’est et au +nord-est, reste découvert sur les autres points, où il n’a d’autre +protection que l’amitié promise par Ado, Okiadan et Pocra. Lagos est +administré par un lieutenant-gouverneur, dépendant du gouverneur de la +côte d’Or. A mon départ, le capitaine Lees, véritable gentleman, +remplissait les fonctions de lieutenant-gouverneur. + +Un capitaine anglais a le commandement des troupes, recrutées parmi les +Haoussas. La police a un chef particulier. Le service de la santé est +sous la direction d’un _chirurgien colonial_. L’hôpital colonial et +celui des varioleux sont bien tenus. + +Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se trouvent à Lagos. + +Le commerce est considérable dans cette ville; presque tous les produits +des pays Egbas et du Jébou y viennent aboutir. Il y a des factoreries +anglaises, françaises et allemandes, et plusieurs traitants brésiliens, +portugais et indigènes ou sierra-léonais. + +Si l’on va se promener sur la lagune, on rencontre partout des barques +de pêcheurs; des dragueurs qui cherchent les huîtres, au risque de se +faire manger par les requins. + +C’est à la partie occidentale de l’île d’Aouni que se trouve bâtie la +ville de Lagos (Eko). Les quartiers nègres, marécageux, sales et +malsains, s’enfoncent dans la lagune vers le nord. Au sud et au vent de +la ville nègre, sous la brise de mer, le quartier européen étale ses +habitations plus élégantes et ses quais. + +Avant de quitter Lagos, demandons à la statistique coloniale (1874) le +chiffre de la population. Elle suppose que nous connaissons la division +administrative de la colonie en quatre districts: 1º Lagos et ses +environs; 2º district septentrional; 3º district oriental formé de Palma +et Léké; 4º district occidental. La population y est répartie comme +suit: + + Lagos et environs 36,005 habitants. + District nord 12,401 -- + District oriental 4,014 -- + District occidental 7,801 -- + ------ + Total 60,221 habitants, + +parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels et 4,521 +commerçants. + +Et maintenant, la pirogue est équipée; partons. Les canotiers sont à +leurs places, deux à l’avant, deux à l’arrière; ils saisissent les +pagaies et poussent l’embarcation au large. Saluons encore une fois la +ville, qui, avec son petit air européen, nous rappelle la _terre des +Blancs_, comme on dit ici. Bientôt toute illusion va devenir impossible. +Adieu vapeurs et paquebots! adieu navires! nous nous enfonçons dans la +_terre des Noirs_; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue pour un +long voyage. Une pirogue, c’est tout juste l’indispensable: un tronc +d’arbre creusé, au fond duquel on demeure couché ou accroupi durant les +longues heures que l’on passe à bord. Une tente en feuillages est +installée sur le milieu; et cette tente, abri nécessaire contre le +soleil, la rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une +posture des plus gênantes. + +Le vent étant favorable, les canotiers organisent une espèce de voile +avec leurs _achos_ ou pagnes; ils l’attachent au haut d’une longue +perche servant de mât, et l’esquif est abandonné au gré du vent. Bientôt +nous entrons dans le bras de la lagune qui s’étend vers Porto-Novo. En +entrant, nous saluons à droite un poste de douaniers, où les canots +allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui arrivent de +nuit attendent là jusqu’au matin, à moins qu’ils ne portent quelque +blanc, et encore! A certains endroits, la lagune, bordée d’arbres au +verdoyant feuillage, s’étend comme un lac au milieu des forêts; la +végétation luxuriante qui l’encadre donne au paysage un aspect charmant. +Je ne m’étonne pas que les naturels, qui donnent à la lagune le nom +d’Ossa, disent «_le charmant Ossa_». + +De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons seulement +Ajido, important par ses marchés, et Erapo, où un temple consacré à +Eddoun attire les païens du voisinage. + +_Nous voici devant BADAGRY._ A ce point, l’Ossa a plus de 500 mètres de +largeur et s’étend au loin, des deux côtés, dans le lit où il court. + +Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, roi de +Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le Dahomey ont eu des +prétentions. C’était, aussi bien que Lagos, un des foyers les plus +actifs de la traite. Aujourd’hui, c’est le chef-lieu du district +occidental de la colonie anglaise. + +Badagry est célèbre dans l’histoire de la géographie comme ayant été le +point de départ de plusieurs explorations. Clapperton partit de cette +ville, en décembre 1825, avec le capitaine Pearce et le docteur +Morrisson, qui moururent tous deux peu de temps après avoir quitté la +côte. Clapperton alla fort loin dans l’intérieur. Il mourut de la +dyssenterie à Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique Richard Lander +rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il était de nouveau à Badagry, prêt à +se remettre en route vers le Niger, dont il voulait, comme son maître, +reconnaître le cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et +put, après bien des incidents contraires, arriver à l’embouchure du +grand fleuve de Soudan. + +Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos ou dans les +bras des canotiers. Ils vous porteront à terre; car la pirogue s’échoue +à une certaine distance de la rive. + +Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis une case en +bambous et à un premier étage, où je reçus plusieurs fois le plus +gracieux accueil et l’hospitalité la plus cordiale. Elle a probablement +disparu par l’action destructive du temps et des coupins. Les Anglais +ont, dans la ville, quelques maisons de commerce; les traitants +indigènes y sont nombreux. + +Les missionnaires anglicans y possèdent une chapelle et une école. Les +missionnaires catholiques ont leur établissement agricole de +Saint-Joseph à Tocpo, à quatre kilomètres environ de Badagry. + +Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur de +douanes et une petite garnison. + +La ville est située sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur la plage, +à 1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les entrepôts et une +factorerie anglaise. Ce que les marins appellent mont Badagry n’est +autre chose qu’un bouquet d’arbres de forme conique. Il est un peu à +l’est de ces établissements. + +Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, il y a +quelques années seulement, lisons les lignes suivantes du journal de +Lander: «Les Portugais ne possédaient pas à cette époque (celle de son +voyage) moins de cinq factoreries à Badagry, contenant plus de mille +esclaves des deux sexes, enchaînés par le cou, et attendant les navires +qui devaient les emporter au delà des mers. + +«Dans ces contrées, le meurtre d’un esclave n’est pas même considéré +comme un délit. Badagry est le plus grand marché d’esclaves de toute la +côte de Guinée, et il n’est pas rare qu’il y ait encombrement de +marchandise humaine et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien +des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait +enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou +malingres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations; +on leur attache une pierre au cou; on pousse au large et on les +précipite dans les flots où ils deviennent la proie des requins. Objets +de rebut aussi les esclaves que les marchands refusent, pour une raison +ou pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu’ils ne soient +réservés, avec les criminels et les prisonniers de guerre, a être +immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque année des milliers de +victimes humaines, sur cette côte fatale. + +«Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque condamné est +conduit près d’un arbre fétiche, et là on lui met entre les mains une +bouteille de rhum; pendant qu’il la porte à ses lèvres, le +sacrificateur, armé d’une pesante massue, se glisse inaperçu derrière +lui, et lui assène sur l’occiput un coup si terrible que, le plus +souvent, il en fait jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du +fétiche la victime humaine; d’un coup de hache on sépare la tête du +tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée à cet +effet. En même temps d’autres misérables, le couteau à la main, ouvrent, +déchirent, fouillent le cadavre, pour en arracher le cœur, qui, tout +sanglant et fumant, et palpitant encore d’un reste de vie, est présenté +au roi d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines; et quand tous ces +personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, chacun, selon son rang, +en donnant à ce cœur un coup de dent, en trempant ses lèvres dans le +sang écumeux de la calebasse, on montre le tout à la multitude. La +calebasse pleine de sang, le cœur fiché au bout d’une pique et le +cadavre sans tête, sont promenés dans la ville, accompagnés de soldats +armés et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un témoigne le désir +de mordre aussi ce cœur et de boire de ce sang, on les lui présente +sur-le-champ, au milieu des danses et des chants de la multitude. Ce qui +reste de l’un et de l’autre est finalement jeté aux chiens, et le +cadavre mis en lambeaux est attaché à l’arbre fétiche pour y devenir la +pâture des oiseaux de proie.» + +Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre délicatesse, +mais qui enflamment le zèle des missionnaires et des véritables amis de +l’humanité et de la civilisation. + +Le jour va tomber; partons. + +Nous avons à peine le temps de voir l’embouchure de l’Ocpara, limite +naturelle de la colonie à notre droite, et, du côté de la plage, le +territoire d’Appa; puis, la nuit nous couvre de ses ombres. Cinq cents +mètres en deçà d’Appa, à l’ouest de cette ville, la plage n’appartient +plus à Lagos. J’ai vu à Lagos l’ancien roi d’Appa. Il me racontait que +la peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner +ses États; il désirait y revenir, mais il n’osait, à moins que la France +ne lui accordât sa protection. + +Le temps est bien long dans une pirogue, surtout après une longue +journée de chaleur étouffante passée déjà à naviguer. Le caquetage des +oiseaux sur la rive, les gambades et les grimaces des singes, au haut +des arbres qui bordent la lagune; la vue des sites variés que nous +contemplions, nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais +maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures; +les ténèbres nous enveloppent; une ennuyeuse monotonie plane sur notre +âme; le clapotis qui se produit sur le sillage de la pirogue nous plonge +dans une rêverie mélancolique. Que faire? «Que faire en un gîte, à moins +que l’on ne songe?» dit le bon La Fontaine. Que faire au fond d’une +pirogue, à moins que l’on ne dorme? dirai-je à mon tour. Au risque +d’étouffer, je m’enveloppe dans ma couverture, et je me couche pour +dormir. Les moustiques, les affreux moustiques se rient de mes +précautions; ils me livrent de si terribles assauts que le sommeil me +fuit, jusqu’au moment où je n’en puis plus de lassitude. Deux heures +durant, je reste affaissé, plutôt qu’endormi. Ce calme restaure un peu +mes forces. Je me réveille, je me redresse, et j’aperçois d’innombrables +lucioles voltigeant dans les bois et projetant, à travers le feuillage +des arbres, leurs clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la +course vagabonde des _mouches lumineuses_, lorsque des cris perçants +arrivèrent jusqu’à nous. C’était comme des cris de revenants. Nos +piroguiers, contrefaisant leurs voix, répondirent sur le même ton. Et la +conversation se prolongeait ainsi, au milieu du silence d’une nuit +calme. Des colloques de ce genre se reproduisirent souvent: chaque fois +presque qu’on rencontrait une autre pirogue. Ces scènes ont quelque +chose de saisissant, et l’on oublie difficilement l’impression qu’elles +ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et s’épuisent en +salutations, où le djedji et le nago se croisent et se confondent: _O +kou!... o kou déou!... o kou allé o!... o kou déou bada!... o kou +kaka!... o kou! o kou! o kou!_ + +Cependant, nous avançons toujours. Enfin!... nous sommes dans les eaux +de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, quelques cases de Ouéta se +montrent dans les broussailles, par-dessus les herbes des marécages. La +ville de Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous côtoyons. +Bientôt nous nous engageons au milieu des herbes aquatiques, dans un +étroit canal, et nous allons aborder à la terre ferme, près de la maison +des Sœurs. + +PORTO-NOVO est la capitale du royaume de ce nom; les indigènes donnent à +cette ville le nom d’_Adjachè_. + +Un mot sur l’origine de cet État et sur son histoire dans les temps +modernes. + +Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement du dix-septième +siècle, à la même époque et dans les mêmes circonstances que le royaume +de Dahomey. Le roi d’Ardres étant mort, son vaste royaume se démembra: +les trois fils du roi défunt se disputèrent la couronne avec animosité. +Finalement, le plus jeune s’établit au pouvoir, grâce à l’appui des +chefs. Un de ses frères se réfugia chez les Fouins, avec ses partisans, +et fonda le royaume de Dahomey. Le troisième se fixa dans la partie +orientale du royaume d’Ardres et réussit à s’y maintenir, jetant ainsi +les bases d’un nouvel État, qui existe encore sous le nom de royaume de +Porto-Novo. Il est borné, à l’est, par la colonie de Lagos; à l’ouest, +par le Dahomey, dont il est indépendant; au sud, par l’Océan. Au nord, +il confine au territoire d’Okiadan et aux contrées ravagées par le +Dahomey. + +Signalons les points importants du royaume, en dehors de la capitale: +entre la lagune et l’Océan, Aboupa, Gérébé et Appi; dans la partie +orientale, Pocra, Édoupéta, Diofi et Mounfo; vers le nord, Aggéra; dans +la partie occidentale, Ouémé, chef-lieu d’une province puissante, qui a +soutenu des guerres contre le roi. + +D’après Norris, la ville de Porto-Novo s’appelait Assem, aux premiers +temps où elle fut connue. Il la signale comme une _ville +très-commerçante_. Depuis lors, elle n’a rien perdu de son importance +commerciale. Elle est la rivale de Lagos, et se dispute avec elle le +monopole du commerce, dans la partie la plus riche de la côte des +Esclaves. De Porto-Novo au Volta, les tribus riveraines ont peu de +relations avec l’intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des +rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur intermédiaire, +avec les tribus des bords du Niger. Sans doute, Lagos a sur Porto-Novo +l’avantage d’être sur l’Ogoun; mais la colonie anglaise, avec ses droits +de douane et son attitude menaçante, effraye les indigènes. Et les +produits cherchent un débouché du côté de Porto-Novo, qui les expédie +par Kotonou. En sorte qu’une grande partie du commerce se fait sans +profit pour les Anglais, les Français tenant le haut du pavé à +Porto-Novo. + +Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de Porto-Novo, comme +il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu de céder aux propositions qui +lui furent faites, éleva des prétentions sur Badagry, qui n’avait pas +été vendue encore aux Anglais. Ceux-ci, pêcheurs en eau trouble, prirent +fait et cause pour Badagry, et allèrent bombarder Porto-Novo. Le +bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour se prémunir contre les +Anglais, Soudji mit son royaume sous le protectorat de la France +(février 1863). Le 7 mai 1864, le _Dialmath_, petit navire de guerre +français, entra en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé +par le roi pour l’installation du protectorat. Après bien des ennuis et +bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les Français abandonnèrent +Porto-Novo, par ordre de l’amiral Laffont de Ladébat. + +Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été remplacé par +Mecpon, élu par les chefs contrairement au désir des Français. Ceux-ci +proposaient Dassy, prince intelligent, fils de Soudji. Les chefs, en +refusant d’élire le fils du roi défunt, se montraient fidèles à l’usage +traditionnel du pays, d’après lequel les enfants d’un roi ne succèdent +pas à leur père: sage précaution, bien propre à prévenir la division du +pays entre les divers enfants du souverain. + +L’abandon du protectorat par la France fit pousser aux Anglais un soupir +de soulagement. Ils ne cherchaient qu’une occasion de s’imposer à +Porto-Novo, par la peur ou par tout autre moyen. En 1865, un officier du +nom de M’Hardy donna trois femmes au roi, puis alla les lui réclamer. +«Ce que l’on m’a donné m’appartient, dit Mecpon; je ne le rends pas.--Tu +les a fait immoler au fétiche», réplique l’Anglais; Mecpon se contenta +de sourire; et il fit venir les femmes. M’Hardy en ayant saisi une par +le bras, Acboton, ministre du commerce, le repoussa avec violence, +disant: «Blanc, respecte le roi! respecte la femme du roi!» L’officier +insulteur se dit insulté; il partit furieux et revint à bord d’un vapeur +armé, exigeant une réparation. L’affaire s’arrangea, grâce à +l’intervention des missionnaires catholiques, moyennant quelques +ponchons d’huile de palme, que le roi s’engagea à payer. + +Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en octobre 1867. Ils +espéraient se servir de Dassy comme ils s’étaient servis d’Akitoyi, à +Lagos. Ce prince s’était plaint à Mecpon d’avoir été victime d’un vol +considérable de la part d’un de ses oncles, Hirovou, frère de Soudji. +Mecpon ne crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé +à se faire justice par les armes. Le roi, de son côté, protesta +énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses terres malgré +lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre Dassy à mort, s’il tentait de +réaliser son projet. Dassy appela les Anglais, qui ne se le firent pas +dire deux fois. Ils arrivèrent avec deux vapeurs, pour demander que +justice fût faite à leur ami et allié, et pour... _protéger les +blancs!_... «La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils; la +guerre civile allait éclater; il n’y avait de sécurité pour personne. +Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et dépouillé +violemment d’un terrain qui lui appartenait.» + +Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. Ceux-ci rédigèrent +une protestation en règle contre l’ingérence arbitraire et injuste du +gouvernement colonial; on le rendrait responsable des préjudices causés +au commerce, si la ville était bombardée; le seul trouble qui existât +était occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces des +Anglais; de révolution, il n’y en avait que dans les récits fantaisistes +de ceux qui renseignaient le gouverneur de Lagos; quant au sujet +britannique, qui se disait lésé dans son honneur et dans ses biens, ce +ministre protestant avait le tort grave de méconnaître les lois du pays; +le châtiment qu’il avait subi était un châtiment bien mérité. Tous les +griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les déclarations +fermes et catégoriques des blancs, il fallut encore reculer et renoncer +à l’occupation d’une ville pourtant bien convoitée. + +Nous ne saurions évaluer, même d’une manière approximative, la +population du royaume de Porto-Novo. On s’accorde à donner à la capitale +plus de 20,000 habitants. + +Qu’on ne s’étonne pas de voir la population agglomérée dans des villes +de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus encore. Elle n’a pu rester +éparse sur toute l’étendue du territoire, à cause des guerres +incessantes qui désolèrent le pays, durant tout le temps où la traite +des noirs s’est continuée, c’est-à-dire jusqu’à ces dernières années. De +tribu à tribu, souvent de village à village, on avait à craindre +l’attaque de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le désir +d’avoir des esclaves pour les vendre aux négriers étaient un danger +continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour éviter la surprise +et être plus forts contre l’agression, les indigènes durent se grouper +et s’unir. Un grand centre ne peut guère être pris au dépourvu; il n’est +pas à l’abri de l’attaque, mais la résistance y est aisée. Au premier +choc, chacun est sur pied, prêt au combat. + +Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le grave +inconvénient de laisser déserts et improductifs les vastes espaces de +terrain qui séparent une ville d’une autre ville. Le jour où un +gouvernement fort et équitable garantira l’agriculture et le commerce +contre la rapacité des chefs et les ravages de la guerre, ce pays sera +d’une richesse exceptionnelle. Nous n’en voulons d’autre preuve que ce +qui se passe à Porto-Novo. On n’y jouit que d’une sécurité relative; +néanmoins, toute la campagne y est cultivée avec soin, et l’agriculture +est déjà une source de grands revenus; tandis qu’au Dahomey l’on demande +au sol à peine le nécessaire. + +Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans aller saluer le +roi. + +Les Européens sont si peu nombreux qu’ils adoptent, en fait de +géographie, le système nègre: terre des Blancs, terre des Noirs. En +anthropologie, il n’y a que blancs et noirs. D’où il s’ensuit que tous +les blancs sont du même pays; ils sont compatriotes, ils sont frères. Si +les intérêts les divisent, le besoin de vivre avec leurs semblables les +rapproche; aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de +l’endroit. Ne nous affranchissons pas des règles de l’étiquette locale, +et _saluons_, en passant, les blancs de Porto-Novo. C’est à dessein que +j’ai dit: _saluons_. Ce mot dit tout ce qu’il y a dans les rapports de +blanc à blanc, en général: on se salue! Du reste, le mot est consacré +par l’usage. + +Porto-Novo possède cinq maisons françaises, quelques commerçants +portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les missionnaires +catholiques y ont un établissement; il y a aussi des Sœurs. + +Rien de curieux à visiter dans la ville, si ce n’est la ville même. Elle +ne ressemble en rien à l’idéal que nous nous faisons d’une ville. Pas de +rues alignées, pas de beaux édifices, pas de places régulières, pas +d’avenues, pas de boulevards, pas même... de la _propreté_. A certains +endroits, la puanteur que répandent les ordures vous suffoque; ailleurs, +les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender la +rencontre de quelque serpent; ici, c’est un trou béant de huit à dix +mètres de profondeur; là, un bosquet où trône un énorme bombax; plus +loin, vous êtes tellement entouré de broussailles et de buissons que, si +votre guide ne vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase +campagne. Les rues qui existent sont étroites et tortueuses. Çà et là, +dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre des vases, des +écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges de fer, des statuettes +grossièrement façonnées, des Elegbara: tout l’attirail, enfin, de la +superstition païenne. M. Gellé, lieutenant de vaisseau, signale à notre +attention un monument singulier. «Le temple de la Mort, dit-il, est +l’édifice le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des +malheureux sacrifiés au génie du mal, dans cette enceinte aujourd’hui si +paisible et où une herbe abondante cache aux yeux du voyageur étonné la +terre si souvent rougie par le sang des victimes? A en juger par l’état +des crânes encore enchâssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on +peut supposer, par l’indifférente tranquillité avec laquelle les noirs +passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit remonter à bien +des années. Les derniers souvenirs se reportent à plus de trente ans de +nous, et encore, dans les derniers temps de cet usage barbare, ne +sacrifiait-on que des malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs +crimes.» + +Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la lettre, +tendraient à faire supposer que les sacrifices humains ont complétement +cessé à Porto-Novo. Malheureusement, il n’en est pas ainsi. Sans doute +le sang humain ne coule pas à flots, comme au Dahomey. L’immolation +d’hommes, de femmes et d’enfants criminels, prisonniers de guerre ou +autres; cette immolation n’est plus une coutume publique, mais elle est +encore une coutume. A la campagne, les _Ahovi_ ou princes des Mattes +sont un objet de terreur, à cause de leurs exploits sanguinaires. Même +dans la ville, j’ai vu des cadavres décapités attachés à des piquets. +Les têtes grimaçaient au haut des pieux. C’était en 1875, à côté du +palais du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de +sculptures grossières, représentant quelques divinités locales. Je l’ai +toujours vue fermée. + +J’ai visité plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. Jamais je ne +pus arriver jusqu’à Mési, son successeur, que des intrigants retenaient +dans un état d’ivresse continuelle au fond du palais. Mési commença à +régner le 4 juin 1872. Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en +février 1875. + +Je laisse la plume à M. Courdioux pour raconter une visite que nous +fîmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit dans les _Missions +catholiques_. + +«Deux portes principales donnent accès dans l’intérieur du palais. Une +petite chaîne fétiche, placée sur le seuil de ces portes, en interdit +l’entrée aux mauvais génies. Les fidèles sujets de Sa Majesté ne +manquent jamais, en signe de respect, de se découvrir la tête et +l’épaule gauche chaque fois qu’ils passent devant la porte principale. + +«Franchissons la porte de la maison bâtie par le roi Mecpon. Après avoir +parcouru un couloir infect, nous débouchons sur une petite cour +intérieure de forme carrée. Un auvent, supporté par des piliers de bois, +règne tout autour; dans la partie la plus rapprochée de la cour +d’audience, le sol est battu et ciré à la bouse de vache. C’est là que, +couchés sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires +attendent le moment de l’audience. Le roi les laisse quelquefois des +journées entières sans les recevoir. Les Européens font antichambre dans +le même lieu; mais ils ont soin de se faire apporter une chaise, car le +roi n’a pas toujours un siége à offrir à ses visiteurs. + +«Un petit temple fétiche, consacré à Priape, s’élève au milieu de la +cour. C’est une hutte de paille, entourée d’une palissade en bambou. Aux +quatre angles flottent, à l’extrémité de longues perches, des oripeaux +d’étoffe blanche. + +«Les pigeons du roi prennent leurs ébats sur vos têtes; vous voyez +passer les poules, les canards et surtout les porcs de Sa Majesté; +ceux-ci paraissent jouir d’une liberté absolue de circulation. + +«Très-fréquemment cette cour est remplie de monde. Ce sont les envoyés +d’un village qui apportent au roi des présents en nature. Les uns ont un +fagot de bois; les autres, quelques poules; d’autres, un sac de maïs, +des ignames, des patates, plus rarement un mouton ou une chèvre. + +«La cour, où se tient le roi, est spacieuse et de forme triangulaire; la +moitié seulement est entourée d’une vérandah. A droite, en entrant, on +passe devant trois énormes tambours qui servent dans les fêtes et dans +les grandes circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement +pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nègre étendu sur une natte, +couvert d’un pagne de soie, coiffé d’un bonnet grec et fumant une longue +pipe: c’est Sa Majesté le roi Toffa, souverain actuel du royaume de +Porto-Novo, qui appartient à l’illustre famille régnante du Dahomey. +Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont prêts à le servir au +moindre signe. + +«Si, comme moi, vous avez l’honneur d’être l’ami du roi, vous pouvez +vous approcher de ce trône peu redoutable et offrir à Sa Majesté une +poignée de main, en lui demandant des nouvelles de sa santé. Vous vous +reculez ensuite un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l’audience, on +vous présentera un verre d’eau où vous êtes libre de ne tremper que vos +lèvres; puis, dans un autre verre d’une indescriptible malpropreté, on +vous offrira une liqueur d’Europe. Alors seulement vous pouvez demander +au roi la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde poignée +de main. + +«Les Européens qui voient pour la première fois le roi de Porto-Novo, se +contentent de le saluer de la main en restant découverts tout le temps +qu’ils sont devant lui.» + +Ne nous attardons pas trop sur un point: appelons nos canotiers et +partons. + +D’abord, nous avançons lentement et avec précaution, au milieu des +herbes marécageuses, jusqu’à la partie navigable de la lagune. + +En sortant du chenal percé du nord au midi, nous tournons vers l’ouest, +laissant sur la rive opposée les cases de Ouéta, cachées à l’ombre des +hauts palmiers. La lagune, large de six cents à huit cents mètres en +face de la mission, s’élargit un peu plus loin, et s’étend du côté du +nord, entre Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par +lesquels elle communique avec le lac de _Nokhoué_ ou _grand lac_. Le +bras septentrional est connu sous le nom de canal de _Toché_: il longe +la partie méridionale de Wémé. C’est sur ce canal que se trouve Togbo, +lieu réservé aux épreuves par l’eau. + +En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du côté de la mer, le +village de Kétonou, point assez important pour le commerce de l’huile et +des amandes de palme. + +A l’époque des grandes pluies, les rivières qui coulent du nord +grossissent, soulèvent les plantes qui bordent la lagune et les +charrient en grande quantité. Les canaux dont nous parlons sont +tellement obstrués alors, que l’on est obligé de pousser la pirogue +par-dessus les herbes. On passerait moins difficilement si l’on pouvait +se mettre à l’eau; mais les caïmans font bonne garde: l’imprudent qui +s’y hasarderait ne manquerait pas de devenir leur proie. + +Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des canotiers. A leur +éternel refrain: «_Oyibo, adèou, foun mi ni cachacha wa_--Salut, ô +blanc, donne-moi du tafia»; à ce refrain, dont ils nous assourdissent +sans cesse, succède enfin un chant plus suivi. Justement! c’est un chant +au caïman. Le chœur alterne avec un soliste (le chef canotier +ordinairement). + +TOUS. + +Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur. + +SOLO. + +Tu es grand, tu es fort, ô Jalodé, tu aurais pu rivaliser de puissance +avec Chango[96]; mais être méchant et terrible t’a paru indigne d’un +_oricha_, et tu préfères te signaler par les bienfaits de ta protection. +Nous avons confiance en toi, ô Jalodé; sois-nous favorable. + + [96] Chango, dieu de la foudre. + +TOUS. + +Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur. + +SOLO. + +Tu es si fort que l’on te craint alors même qu’on t’aime. Mais toi, de +qui donc as-tu rien à craindre? La zagaie ne peut entamer ta peau; la +balle qui t’atteint glisse et va se perdre: on ne peut rien contre toi. +Toi, rien ne te résiste. Celui que tu protéges n’a pas besoin de +veiller: il s’endort tranquille, et ton œil est ouvert sur lui. + +Nous nous confions à toi, à Jalodé, sois-nous favorable. + +TOUS. + +Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur. + +SOLO. + +Vois dans la pirogue ce voyageur venu de la terre des blancs. Qu’il ne +lui arrive aucun mal dans ta lagune: il croirait que tu es méchant comme +Legba[97]. S’il périt, on croira que nous n’en avons pas pris soin. +Montre au blanc que tu gardes les hommes: conduis-nous sans encombre. + + [97] Legba, dieu du mal, le diable. + +TOUS. + +Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur. + +SOLO. + +Je me souviens!... j’étais enfant!... Ma mère me conduisit à la lagune +et me plongea dans l’eau. Et moi j’ignorais le danger: j’avançai, je +tombai dans un trou. Tu étais là, à côté de moi, et ma mère s’alarmait. +Mais toi, tu caressas mes petites jambes et tu me fis reculer en lieu +sûr. + +Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours je +t’honorerai, si c’est possible, de plus en plus. + +Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours, si c’est +possible, nous t’honorerons de plus en plus. + + * * * * * + +Les chants ont cessé; la pirogue glisse sur l’eau vers le milieu du lac, +poussée par la brise qui enfle la voile, car, il faut le dire, la +pirogue marche aussi à la voile. Les agrès sont simples et primitifs: un +ou deux _achos_[98] attachés à une perche fixée tant bien que mal, et +c’est tout. + + [98] _Achos_, petite pièce d’étoffe qui sert d’habit aux noirs. + +Pendant que nous avançons doucement, contemplons le vaste panorama qui +se déroule sous nos yeux. De tous côtés, le regard se perd sur une vaste +nappe d’eau; dans le lointain, des arbres gigantesques bornent +l’horizon, et des amas de joncs et d’herbes encombrent les bords de ce +lac, si bien appelé le _grand lac_ par les Européens, et Nokoué ou +_maison de la mère_ par les indigènes[99]. + + [99] C’est le _Denham’s water_ des Anglais. + +L’étymologie de Nokoué (_no_, mère; _koué_, maison) rappelle la légende +rapportée par M. Borghéro, légende qu’il avait recueillie de la bouche +des indigènes: «Une femme féticheresse, ayant donné le jour à un enfant +dans une grande forêt qui s’élevait sur l’espace aujourd’hui occupé par +les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant qu’il n’était pas son fils. +Celui-ci se mit à courir la forêt, appelant à son aide toutes les +divinités, et surtout Chango, les priant de le venger, de détruire ce +bois et _la case de sa mère_, et de prouver ainsi combien il leur était +agréable. Chango l’écouta, détruisit la forêt par le feu et la +transforma en une lagune profonde.» + +Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac: Malheur, +disent-ils, à celui qui prendrait de cette eau dans le creux de la main! +malheur à quiconque en rejetterait après avoir bu dans sa calebasse! Si +un malfaiteur s’aventurait sur le lac, il y serait englouti..., etc., +etc. + +Vers le sud-ouest, laissant _Afatonou_ à notre gauche et _Ahouansoli_ à +droite, nous irions nous engager dans le canal qui conduit à Kotonou. + +Le Nokoué communiquait autrefois avec l’Océan par un canal qui n’existe +plus, mais dont les indigènes conservent le souvenir dans leurs récits +et dans leurs chants. Aujourd’hui, il en est séparé par une bande de +terrain large environ de cinq ou six cents mètres. C’est la plage de +Kotonou, point de débarquement pour les marchandises destinées à +Porto-Novo et à Agbomé-Calavi. + +Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires que l’on y +traite, mais de cette unique circonstance que le transit des produits +européens s’y opère en évitant les droits de la douane anglaise de +Lagos: droits que l’on ne saurait éviter, si l’on introduisait ces +produits du côté de la colonie anglaise. + +Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d’entrepôt pour +divers produits d’importation à l’arrivée et d’exportation au point +d’embarquement. Directement, on y traite quelques affaires, peu +considérables toutefois, à cause de la proximité des autres comptoirs où +le commerce est plus facile. + +Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine signalé les noms en +passant. Afatonou et Ahouansoli sont bâtis au milieu de l’eau, à la +partie méridionale du Nokoué, non loin du canal de Kotonou. On est +d’abord surpris de voir des villages entiers établis sur pilotis au +milieu du lac; et malgré tout ce que la position peut avoir de +pittoresque, on se demande pourquoi ces populations sont allées +s’établir là. Pourquoi ces nègres ne préfèrent-ils pas des habitations +solides sur la terre ferme à leurs _todjis_[100], d’où l’eau les chasse +souvent? + + [100] Étymologie: _to_, lagune; _dji_, sur: _sur la lagune_. + +L’histoire du pays nous apprend que les habitants de ces villages ont +cherché là un refuge. + +Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume d’Ardres et de +Jacquin, les Jacquinois qui purent s’enfuir sur leurs pirogues +résolurent de s’établir au milieu de l’eau, afin d’éviter les poursuites +du roi de Dahomey qu’ils appellent dans leur langage imagé _kini-kini_, +le lion. Il faut savoir que le fétiche, (le _vodou_ comme disent les +Dahoméens) défend au roi de traverser l’eau pour guerroyer. C’est +pourquoi les fondateurs d’Ahouansoli et d’Afatonou se réfugièrent au +milieu du lac. + +Quand le _lion dahoméen_ tourne ses regards de ce côté, il va se poster +au bord de la lagune, et il guette sa proie: il attend que ces +insulaires aériens viennent de leurs _todjis_ à terre, pour prendre des +vivres ou ensevelir leurs morts. + +On le comprend maintenant: nous ne pouvions passer sans saluer ces héros +de l’indépendance. Ne les plaignons pas, du reste: leur sort a ses +douceurs. Je ne suis jamais passé à côté de ces villages sans entendre +le son des instruments et les chants joyeux de ce peuple libre et +content de peu. Mon frère les trouva aussi occupés à des réjouissances +publiques. «Un curieux spectacle nous attendait, dit-il: on fêtait le +nouveau cabécère de l’endroit; faute de place publique ou de grande +salle, les nègres montaient sur les toits de leurs cases, et l’on +entendait au loin leurs joyeuses clameurs et le bruit étourdissant de +leurs affreux tam-tams. Leurs petites pirogues étaient rangées sous les +cases, et aucune n’était ce jour-là partie pour la pêche; car tous +avaient voulu prendre part à l’allégresse commune. Ils s’agitaient +tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et leurs corps noirs +comme l’ébène et à demi nus, se détachant nettement sur le bleu du ciel, +donnaient à cette scène un cachet des plus sauvages. On aurait cru voir +les hideux ébats d’une légion de diablotins.» + +Ne restons pas sous l’impression de ces imaginations fantastiques, et +notons, incidemment, que l’on trouve parmi les habitants de ces _todjis_ +des plongeurs excellents. On m’a raconté que l’un d’eux se présenta au +roi de Porto-Novo, s’offrant à aller par-dessous l’eau percer les +stationnaires anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne +voulut pas croire à la possibilité de cette entreprise: comment, se +disait-il, rester assez longtemps submergé? Pour vaincre les hésitations +du roi, notre _homme-poisson_ se fit porter au milieu de la lagune et +fit le plongeon. Les témoins attendirent longtemps. A la fin, ils +désespéraient de le voir surnager; ils le croyaient victime de son +imprudence, quand il reparut à la surface, et regagna l’embarcation qui +l’avait porté là. + +Mais trêve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable: serrons +notre voile, remontons à force de rames vers la crique de Godomé. Armés +de la pagaie, les canotiers s’assoient des deux côtés, sur le bord de la +pirogue, et ils frappent en cadence, s’animant de la voix. Tantôt ils +chantent, et tantôt ils marquent le mouvement cadencé de la pagaie, à +l’aide d’expirations vives et bruyantes dont ils se font un refrain: +«_Ah!--ah!--ah! ah! ah!_» Chaque expiration marque un coup de pagaie. + +Tant d’efforts, tant de chants ramènent nécessairement le couplet chéri: +«_Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa_, O blanc, salut! donne-moi du +tafia.» + +Puisqu’ils l’ont gagné, donnons-leur-en une bonne rasade. Tout aussi +bien, le moment est venu de les encourager et de ne pas les perdre de +vue. Devant nous flottent des amas de plantes aquatiques. Il s’agit de +se frayer un passage dans ce dédale inextricable, et de découvrir dans +ces vastes marécages le chenal tortueux par où l’on arrive à la terre +ferme. + +Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se donne pas le temps +de l’admirer; on est pressé de ne pas se laisser surprendre par la nuit +dans cette sentine de moustiques et d’insectes venimeux. Après de +longues hésitations, nous entrons dans le dédale... Enfin, nous voilà +arrivés! Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes qui +s’en exhalent ne nous donnent pas une fièvre trop violente! + +GODOMÉ est une petite ville de 1,500 habitants environ, située à sept ou +huit kilomètres de la plage, vers le nord. Les cartes marines marquent +la plage de Godomé sous le nom de Jacquin. Entre la ville et la plage, +le terrain est marécageux et couvert de hautes herbes. J’ai vu, auprès +de la ville, de véritables fourrés de ricins. + +Godomé est la partie principale du Dahomey, à l’est. Là, comme ailleurs, +on fait bonne garde: il n’est guère possible de passer quand les +autorités _ferment les chemins_. + +Le commerce était assez actif autrefois dans cette ville. Aujourd’hui, +il l’est moins, parce que les comptoirs établis à Agbomé-Calavi +interceptent les marchandises venant du nord. + +AGBOMÉ-CALAVI, et mieux peut-être _Agbomé-cpévi_ (le petit Agbomé), n’a +pas au delà de 800 habitants. Ce village est bâti sur le bord d’une +lagune qui déverse ses eaux dans le grand lac, à la partie du +nord-ouest. Il faut une heure et demie pour se rendre en pirogue +d’Agbomé-Calavi à l’entrée du Nokoué. Les relations avec Godomé sont +faciles par terre: je suppose qu’il n’y a pas plus de 8 à 9 kilomètres +d’un point à l’autre, et le chemin est relativement bon et agréable. + +Il y a quelques années seulement que les Français établirent à +Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de Kotonou; et déjà lorsque +je quittai la côte des Esclaves, Godomé avait perdu de son importance, +et tendait à n’être plus guère qu’un simple entrepôt. + +De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On traverse une vaste +plaine sablonneuse couverte de hautes herbes. Les palmiers de toute +espèce, des rondiers particulièrement, dressent leur tige élancée et +étalent leur feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc. +Linné surnommait les palmiers _les princes du règne végétal_, à cause de +leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre ce que le paysage +emprunte de pittoresque à la présence de ces beaux arbres portant à une +hauteur de 6 ou 7 mètres leur bouquet de feuilles et leur grappe de +fruits; mais je ne vois rien chez nous qui puisse se prêter à une +comparaison. + +Le hamac a ses agréments: il est très-précieux dans ces pays où l’on n’a +ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. Somme toute, si l’on est +balancé, secoué, cahoté; si l’on est exposé à prendre un bain de siége, +voire même un bain entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux +se faire porter que de voyager à pied? On se fatiguerait à marcher; la +fatigue amènerait la fièvre... la fièvre, toujours prête à vous +saisir!... + +Si les hamaquaires sont bons, on se console aisément de n’avoir pas +d’autre véhicule, dût-on même subir le supplice dont parle M. Vallon, +dans le récit de son voyage à Abomey. «Pendant que le porteur de +derrière, dit-il, a de l’eau jusqu’à la cheville, celui de l’avant, +malgré toute sa souplesse et tous ses efforts, s’enfonce subitement +jusqu’aux reins; c’est à grand’peine que les six autres vous soutiennent +par les côtés, l’un tombant, l’autre glissant, celui-ci poussant, +celui-là se retenant à votre hamac.» + +Je disais, tout à l’heure, que le hamac a ses agréments; on voit que +tout n’est pas agrément... dans le passage des lagunes, surtout. La +position du voyageur n’est rien moins que commode, quand les hamaquaires +le saisissent par les épaules, le levant sur leur tête, le ployant, Dieu +sait comme. Un voyage en hamac abonde en péripéties: l’expérience m’a +fait connaître celles que je raconte. Une fois même, dans ce trajet de +Wydah à Godomé, je dus mettre pied à terre, afin de nous tenir tout +prêts à repousser une bande de loups qui venait à nous, dans la nuit. + +Les porteurs de hamac vont grand train: on peut dire qu’habituellement +ils sont lancés au trot. Ils sont toujours assez nombreux pour se +relever de temps en temps. Dans les passages difficiles, l’un d’eux +passe devant, explore le terrain et avertit les autres par le cri de: +«_Cpèlè-cpèlè!_ Doucement!» + +Après deux heures de course, on arrive à l’entrée d’un bois, où les +hamaquaires ont l’habitude de faire halte. Tout suants, il se +désaltèrent dans les eaux d’une source qui est là, et l’on se remet en +marche. Quatre heures seulement après le départ de Godomé, les porteurs +mangent et se reposent, pendant une demi-heure environ, à un endroit où +l’on trouve des vivres, de l’eau et un abri. + +De la grande halte à Wydah le sol est marécageux. + +Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures. + +Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey; elle renferme de 20 à +25,000 habitants. Les indigènes lui donnent le nom de Gléhoué; et les +Portugais, celui d’Ajouda. + +Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, au milieu des +cases basses des nègres: ce sont les demeures des blancs (_blancs de +toute couleur_, bien entendu). On rencontre, en outre, trois +établissements qui furent des forts, au temps de la traite, et qui en +portent encore le nom: le fort anglais, le fort portugais et le fort +français. + +On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, qui est le chef +principal de l’endroit, sans lui demander d’_ouvrir les chemins_, +c’est-à-dire de ne pas mettre d’entraves au départ. Car on entre +librement au Dahomey, mais on n’en sort qu’avec une autorisation +spéciale; et il arrive parfois que l’autorité locale vous _ferme les +chemins_. + +De Wydah à Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en pirogue. De temps +à autre, on s’entend héler: c’est un décimère, ou douanier, qui réclame +du tafia. Le plus prudent est de céder gaiement à ses cupides exigences, +si l’on ne veut être retardé et ennuyé. + +GRAND-POPO (nom indigène, _Pla_) est un assemblage de maisons parsemées +sur les îles de la lagune et sur la plage. On ne peut pas dire que ce +soit une ville; c’est une peuplade qui se forma, comme les villages +bâtis sur pilotis dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le +despotisme royal. Comme les habitants d’Ahouansoli, ceux de Grand-Popo +se sont abrités derrière la lagune, parce que la superstition défend aux +armées du Dahomey de franchir la lagune. Pour prévenir les attaques des +bandes du Dahomey, les indigènes ont soin de ne pas laisser obstruer la +Bouche-du-Roi, large ouverture par où la lagune se déverse dans l’Océan. + +AGBANANQUEIN, à gauche, sur la plage, mérite d’être signalé. Signalons +aussi Nikoué, où je vis tous mes piroguiers sauter à terre l’un après +l’autre, et me menacer de me laisser là tant qu’il leur plairait. Le +premier partit sous prétexte d’aller chercher de l’eau; le second +l’accompagna; le troisième descendit pour les appeler, disait-il; le +dernier tempêtait à bord, comme s’il les semonçait de ne pas les suivre, +et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, et moi au milieu de +l’eau, je fus tout déconfit de les voir s’installer tranquillement, afin +de manger. Discourir eût été peine inutile; je pris un bambou et je fis +mine de pousser la pirogue au large. Ce langage d’action persuada à mes +nègres qu’ils pouvaient dîner à bord, et les décida à repartir. + +Nous arrivâmes à Agoué à l’entrée de la nuit. + +AGOUÉ porte le nom d’Ajigo, en langue du pays. Il acquiert tous les +jours de l’importance, et tend à devenir le point central des petites +républiques de ces parages. Sa population fut plus que décimée par la +variole, en 1873. Sur six mille habitants, quinze cents furent victimes +du fléau. + +La ville est bâtie entre la lagune et la mer; la langue de terre sur +laquelle elle se trouve n’a pas deux mille mètres de largeur. Il y a à +Agoué beaucoup de Nagos; ils ont leur quartier; les Malais ou musulmans +ont aussi le leur. Avant 1873, les habitants des divers quartiers +faisaient assaut de chants et de fêtes. Le deuil fit cesser ces +pacifiques réjouissances. + +Sous l’autorité d’un chef qui se donne le titre de roi, Agoué est une +véritable république, où chacun a sa part d’influence dans les affaires. +Les délibérations importantes d’intérêt général ont lieu sur la place +publique, devant l’assemblée du peuple. + +La fondation d’Agoué remonte seulement à l’année 1821. Un certain Feliz +de Souza ayant à se plaindre de Comlagan, chef de Petit-Popo, excita +contre lui une révolte. Georges, mis à la tête du mouvement, réussit à +chasser Comlagan. Celui-ci vint s’établir, avec ses partisans, à +l’endroit où se trouve Agoué, et fonda un petit État qui a soutenu +plusieurs fois son indépendance, les armes à la main. + + +Nom des cabécères d’Agoué: + +1º Comlagan, fondateur d’Agoué; + +2º Catraé, fils du précédent; + +3º Agounou, cousin de Comlagan; + +4º Toyi, qui régna de 1835 à 1844; + +5º Kodjo-Dahoménou (1844-1846); + +6º Hanto-Tona (1846-1858); + +7º Coumin-Aguidi (1858-1873); + +8º Atahounlé. Quoique son prédécesseur fût mort le 15 juin, ce dernier +cabécère, qui régnait encore à mon départ, ne monta sur le trône que le +30 novembre 1873. + +Les événements les plus notables de l’histoire d’Agoué sont: + +Vers 1835, l’arrivée d’esclaves libérés, venus du Brésil avec des +habitudes chrétiennes. D’autres vinrent encore plus tard. + +En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes les cases, moins +trois. L’incendie ayant commencé chez une certaine Marcellina, on a +conservé à ce désastre le nom d’_incendie de Marcellina_. + +Le règne de Coumin-Aguidi, septième cabécère, restera mémorable. +L’avénement de ce chef froissa l’amour-propre de Pedro Codjo, nègre +riche et influent, qui avait passé quelque temps au Brésil, où il apprit +le métier, non de roi, mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva +déçu dans ses espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses +nombreux esclaves, s’enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville, +dans le but de détrôner le cabécère élu. Il n’y put réussir, et se +retira à Petit-Popo, d’où il dirigea contre Agoué des attaques +multipliées à l’aide des bandes d’Aounas qu’il salariait. Agoué résista +avec avantage derrière ses remparts de cactus. Une fois elle fut brûlée; +mais elle se releva aussitôt, et ne quitta pas la défensive. + +M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission catholique à +la côte des Esclaves, intervint dans ces démêlés. Il dit dans une lettre +du 3 décembre 1863: + +«Les négociants les plus influents, les officiers de la marine anglaise +et le commodore lui-même, des ministres protestants avaient fait toute +sorte de démarches pour arriver à une conciliation: rien n’avait pu +réussir. Quelques mois après notre arrivée, en 1861, nous avons été +invités à intervenir dans cette affaire pour pacifier, s’il était +possible, les deux pays. Ce ne fut qu’en février 1863 que je pus +m’absenter de Wydah pour ce voyage. + +«Voici en substance mes négociations pour la paix. Le chef d’Agoué et, +en général, ce que nous appellerons le peuple, étaient tous disposés à +la paix. Je pris de nouvelles informations sur l’état des querelles, et +j’acceptai la médiation qui m’était offerte. Le chef d’Agoué me donna +plein pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo; celui-ci +me reçut avec beaucoup d’égards et de politesse, mais se montra +indomptable et tout à fait résolu à continuer la guerre. Le peuple de +Petit-Popo n’a dans cette guerre que très-peu de part; il est presque +neutre. Le chef prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages +situées plus à l’ouest; ce mode de recrutement retarde les attaques et +fait traîner les hostilités en longueur. Nos conférences continuèrent +deux jours, et le chef de Popo, contrairement à l’usage de tous ces +pays, voulut que personne ne fût témoin de nos pourparlers: il était +évidemment seul à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la +paix des conditions impossibles: il voulait être maître d’Agoué et être +indemnisé de tout ce qu’il avait perdu pendant la guerre, sans tenir +compte de toute une ville qu’il avait incendiée. Les chefs d’Agoué, au +contraire, remettaient tout dommage à eux causé, à condition de rentrer +en paix. Quand j’eus épuisé tous les moyens de conciliation sans rien +obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations que notre +caractère nous oblige quelquefois de faire entendre aux puissants de la +part de Dieu. Du moment, lui dis-je, qu’il refuse d’accepter un +accommodement honorable et avantageux, il n’avait qu’à s’attendre à +tomber sous la main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette +pensée, et bientôt revenu de sa première impression, comme je le +poussais à une résolution, il me promit, sous une espèce de serment, +qu’il n’attaquerait jamais Agoué s’il n’était point provoqué; mais que +se réconcilier était pour lui impossible. Je l’assurai qu’Agoué en +ferait autant. A mon retour dans cette ville, je fis une relation de mes +négociations aux chefs réunis; le principal d’entre eux promit, devant +tous et au nom de tous, qu’il ne provoquerait jamais ses voisins. Il +assura qu’il n’avait jamais voulu la guerre, et, pour preuve, il ajouta +que, dans une bataille où il avait chassé les ennemis, il avait épargné +leur vie en défendant aux siens de les poursuivre, parce qu’ils étaient +tous, disait-il, de la même famille.» + +Grâce à cette intervention du prêtre catholique, les hostilités prirent +fin. Elles ne se renouvelèrent pas depuis. + +Le commerce et l’agriculture sont les sources de la richesse d’Agoué. +Sur le bord de la mer, à l’endroit où se trouve la ville, le terrain est +sablonneux; la végétation y est nulle. Les cultures sont au nord, de +l’autre côté de la lagune. Les navires s’approvisionnent bien à Agoué, +qui fournit aussi des vivres au Dahomey. + +On trouve dans cette petite république les restes d’une peuplade +détruite par les Dahoméens: je veux parler des Manhis. Lorsque leur pays +fut ravagé, ceux de cette tribu qui survécurent vinrent chercher asile à +Agoué. Leurs fétiches et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité. + +Agoué est à neuf kilomètres de Petit-Popo. On s’y rend en pirogue, par +la lagune; ou bien par la plage, en hamac. + +PETIT-POPO existait déjà au dix-septième siècle, puisque les voyageurs +anciens font mention d’une guerre soutenue par cet État, en 1700, contre +Coto; et ils parlent de Petit-Popo comme d’un État déjà constitué. Ses +premiers habitants vinrent d’Acra, chassés par les Aquamboés, qui +envahirent leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer. + +Ce qu’ont raconté des voyageurs modernes sur l’origine de Petit-Popo ne +regarde évidemment qu’un quartier de cette ville; car la ville a trois +quartiers distincts, ayant une existence et des intérêts propres. L’un +de ces quartiers a nom Anéjo (cases des Anès). C’est là que s’établirent +les noirs minas de la tribu des Anès, qui, originaires de la côte d’Or, +furent jetés sur la plage par la tempête. Leur établissement à cet +endroit donna naissance au quartier qui porte leur nom, mais non à la +ville; Petit-Popo existait déjà depuis bien des années. En langue du +pays on l’appelle Plavijo, en prononçant le _j_ comme en espagnol. + +Petit-Popo n’est pas sans importance pour le commerce. + +Nous terminerons notre voyage le long de la côte des Esclaves à +Porto-Ségouro, que les indigènes nomment Abodranfon. Je n’allai jamais +plus loin vers l’ouest. + +PORTO-SÉGOURO eut des commencements identiquement semblables à ceux +d’Agoué. Comlagan ne fut pas suivi de tous ses partisans à Agoué; une +partie se dirigea vers le couchant, et alla fonder Abodranfon. + +Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait depuis 1870. +Son avénement fut signalé par des vengeances et des exécutions d’une +atrocité inouïe. Plusieurs de ses ennemis personnels payèrent de leur +tête l’influence dont ils jouissaient. Un Brésilien me racontait avec +horreur l’exécution d’un esclave, qui fut brûlé vif, au milieu des +danses et des libations de la foule. Des fenêtres de sa maison, il avait +suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle laissa dans son âme +une profonde indignation. + +Du côté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune Hacco. Cette +lagune est très-large; elle s’enfonce fort avant dans les terres, et les +gens du pays prétendent qu’elle est aussi large jusqu’à sept ou huit +journées. Cette position avantageuse favorisant les relations avec +l’intérieur, elle présage à Porto-Ségouro un avenir brillant. + + + + +CHAPITRE XVII + +EXCURSIONS. + + +Dans le chapitre précédent, j’ai raconté avec quelques détails un voyage +que je fis moi-même. Dans celui-ci, j’analyserai ce que d’autres +missionnaires ont raconté de leurs excursions. Revenant de l’ouest à +l’est, nous nous arrêterons à Agoué pour suivre le Père Ménager à +Akrakou. A Porto-Novo, nous suivrons le Père Poirier à Sakaté, et le +Père Courdioux à Okiadan. Enfin, de Lagos, nous verrons le Père Borghéro +aller reconnaître le Jébou et Abé-okouta; nous verrons aussi les +missionnaires catholiques s’établir dans cette grande ville. + + +AKRAKOU. + +J’étais encore à Agoué, lorsque le Père Ménager fit une excursion à +Akrakou, ville de deux à trois mille âmes, située au nord-est d’Agoué. +Parti à six heures du matin, notre excursionniste traversa la lagune en +pirogue, et se mit ensuite dans son hamac porté par deux noirs +vigoureux. «Doucement balancé sur leurs fortes épaules, écrivit-il à ses +parents, je laissai avec bonheur mes pensées se reporter aux belles et +fraîches matinées d’été et de printemps passées auprès de vous. Des +centaines d’oiseaux au brillant plumage et au chant varié animaient +gaiement cette nature parfois si sauvage, à laquelle la main de l’homme +n’a jamais disputé que quelques pieds de terre pour construire sa case. +Chaque année, cette plaine se couvre d’une nappe d’eau. Récemment +desséchée et engraissée par les détritus qu’y déposent les eaux +limoneuses, elle offrait le spectacle d’une végétation des plus +luxuriantes... + +«Il est près de dix heures. Nous arrivons à Akrakou. On entre dans la +ville par un petit chemin qui conduit directement à la maison du +cabécère... + +«Je témoignai le désir de visiter la ville. Le cabécère fit porter +devant moi son bâton, et je parcourus ainsi, suivi des grands et de la +foule, les rues tortueuses et étroites d’Akrakou. Au fond d’une grande +place, se dresse, environné de hauts et magnifiques arbres, le seul +monument de la cité; c’est une vaste maison ouverte où le roi rend la +justice devant son peuple. + +«A Akrakou, on se sent déjà à l’intérieur. La végétation est toute +différente.» + +Avant de repartir, le Père Ménager visita la foire. Elle se tient à +quelques minutes de la ville, près d’une lagune dont les eaux coulent +vers Grand-Popo ou Agbananquein. + +Le Père Ménager rentra à Agoué à huit heures du soir environ, harassé de +fatigue, mais très-satisfait. Nous nous disions combien il serait +avantageux de relier Agoué à Akrakou par un canal. + + +OUÉMÉ--SAKÉTÉ--OKIADAN. + +_De Porto-Novo_, les missionnaires ont visité Ouémé, à l’ouest; Aggéra +et Sakété, au nord; Okiadan, au nord-est. + + +OUÉMÉ. + +En 1868, j’allai de Porto-Novo à Ouémé, avec M. Courdioux, non en +touriste, mais en qualité de chirurgien militaire. Notre but était moins +d’explorer le pays que de porter nos soins à de malheureux blessés. La +guerre avait éclaté entre le roi de Porto-Novo et la province de Ouémé, +à l’occasion d’un cabécère que le roi voulait imposer à Ouémé et que +Ouémé refusait d’accepter. Or, dans une rencontre, plusieurs soldats de +l’armée du roi tombèrent blessés sur le champ de bataille. On les +portait à l’hôpital de la mission comme on les avait relevés, sans +songer à étancher le sang; en sorte qu’ils nous arrivaient épuisés, +perdus. Cela me donna l’idée d’aller où l’on se battait, afin de faire +un premier pansement. J’avoue que j’étais curieux aussi d’assister de +près aux opérations d’une guerre en pays nègre. + +Nous partîmes vers onze heures, et nous essuyâmes en route une tempête +si violente que M. Courdioux avait ses bottes remplies d’eau. Partout +nous rencontrions des hommes armés qui allaient et venaient; des femmes +chargées de butin s’en retournaient vers Porto-Novo. Tous nous +acclamaient. Nous traversâmes une forêt, et nous arrivâmes au milieu des +combattants, après trois heures de marche. Une escouade d’hommes, +embusquée derrière les buissons, faisait feu dans la direction du +fourré. L’ennemi n’était point là, nous dit-on, mais on tirait pour +l’avertir que l’armée du roi ne s’était pas repliée en arrière. + +Aussitôt que le monarque fut informé de notre présence dans le camp, il +nous manda auprès de lui. Nous le trouvâmes assis au milieu de ses +femmes. Les troupes formaient la haie, tandis que les deux +généralissimes couchés à plat ventre débitaient des louanges au +vainqueur. «Tu es un grand roi, disaient-ils; on ne résiste pas +impunément à tes volontés. Les rebelles sont châtiés; leurs villages +sont détruits... etc., etc.» Le monarque nous tendit la main avec +fierté, nous fit porter des siéges et servir de bon vin de Bordeaux, +qu’il n’avait eu garde d’oublier dans son palais. Naturellement nous +bûmes à la gloire du puissant potentat. + +La Providence bénit nos efforts; nous eûmes le bonheur de faire couler +l’eau sanctificatrice du baptême sur le front de plusieurs mourants. + +Les blancs ne sont pas tenus en chartre privée à Porto-Novo comme au +Dahomey; ils peuvent circuler sans trop de difficultés dans les +environs. Peu de missionnaires passent plusieurs mois dans cette station +sans visiter Aggéra. Cette ville, importante par ses marchés, est située +à deux heures de Porto-Novo, dans la direction du nord. Les +communications avec l’intérieur y sont faciles; mais il n’est pas permis +aux blancs d’y fixer leur résidence. On les accueille bien, on est +prévenant pour eux, on leur fait mille promesses: c’est tout. + +L’étroit sentier qui court de Porto-Novo à Aggéra traverse une plaine +cultivée en partie, et en partie couverte d’herbes et parsemée de +palmiers. + +L’air est plus sain à Aggéra qu’à Porto-Novo; les habitants y jouissent +d’une plus grande longévité. + +Au delà d’Aggéra on rencontre immédiatement une lagune, dont les eaux +inondent une forêt épaisse qui couvre la rive opposée. + +Généralement les blancs s’arrêtent à cette lagune. M. Poirier est allé +jusqu’à Sakété, afin de reconnaître ce que les noirs appellent _les +montagnes de l’intérieur_. + + +SAKÉTÉ. + +Après avoir traversé la lagune en pirogue, M. Poirier gravit une petite +colline au haut de laquelle se trouve un village. «Le chef se nomme +Iangran; c’est un prince de la famille royale de Porto-Novo»; un de ces +_ahovi_ ou princes des mattes dont nous avons déjà parlé. Les princes, +d’après le droit coutumier du pays, ne peuvent résider dans la capitale. +Ils se fixent à la campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux, +redoutés à cause de leurs exactions et de leur cruauté. Les têtes +accrochées aux arbres montrèrent au missionnaire que Iangran méritait la +réputation faite aux _ahovi_. + +Deux haltes, l’une à Lakké, l’autre à Cougé, permirent au touriste de +reprendre haleine. Il n’aperçut Sakété qu’au déclin du jour. + +Dans cette région, les arbres atteignent des proportions colossales; on +rencontre des pierres sur le chemin. «Au milieu d’une terre rouge mêlée +d’argile, on trouve d’énormes blocs isolés. Ce granit, d’une substance +jaune, semble être d’origine volcanique. Après avoir dégagé un bloc de +la terre qui l’entoure, les noirs l’exposent au feu; et dès qu’une fente +se déclare, ils y enfoncent des coins de fer.» Ce mode d’extraction est +long et pénible; mais c’est le seul possible à des gens privés d’outils +et ignorant l’art du mineur. + +M. Poirier obtint, non sans difficultés, une audience du roi. Sa +Majesté, comme tous ses congénères, se montra prodigue de compliments et +de promesses. + +Les maisons de Sakété sont isolées et protégées par des buissons, des +arbustes ou de petits bosquets, qui servent, en temps de guerre, de +véritables retranchements. J’ai remarqué des habitations fortifiées +ainsi aux environs de Porto-Novo, particulièrement au levant, du côté de +Ouéké. + + +OKIADAN. + +Okiadan se trouve au nord de Badagry, sur le bord de l’Ocpara, grande +rivière qui déverse ses eaux dans la lagune. MM. Courdioux et Verdelet +voulurent visiter cette ville; mais ils ne purent s’y faire autoriser. +Nous ne répéterons pas ce que nous avons rapporté de leur excursion, à +propos du tatouage (chap. II). + +Les Anglais, par un traité du 4 juillet 1863, promirent leur protectorat +à Okiadan. De leur part, les chefs de cette ville avaient promis _de +s’inspirer de la politique britannique_ dans leurs relations avec les +tribus voisines. Ils s’engageaient, en outre, à empêcher sur leur +territoire les opérations de la traite et à favoriser les promoteurs du +commerce légal, à quelque nation ou tribu qu’ils appartinssent. + + +JÉBOU. + +Le Jébou se trouve à l’est de la colonie de Lagos. Il a une population +de plus de 400,000 habitants, et est partagé pour l’administration en +deux parties: le Jébou-Rémo et le Jébou-Odé. Odé est le siége du +gouvernement général et la résidence de l’_awajali_, souverain de la +nation. + +Les Jébous sont rudes et violents dans leurs manières. Ils tentèrent +d’abord de ruiner Abè-okouta, puis en devinrent les alliés. L’islam a +fait des progrès parmi eux. + +M. Borghéro voulut pénétrer dans leur pays en avril 1864. «Depuis ces +dernières années, a-t-il écrit, les Jébous ont adopté pour politique +l’exclusion de tous les étrangers. Ils vivent, du reste, dans un +isolement complet; leur roi s’enveloppe de tant de mystère qu’il est +invisible même pour ses propres sujets. Si quelque circonstance le force +à communiquer avec eux, il ne le fait qu’à travers un voile qui le +dérobe à leurs regards. + +«Je fus reçu à Épé par le chef militaire qui porte le titre de _possou_. +Dans sa simplicité patriarcale, il m’accueillit très-gracieusement; mais +il ne voulut jamais me permettre d’aller à Odé, ni de séjourner à Épé +plus de quelques jours.» + +Épé est la ville la plus importante du Jébou. Elle se compose de la +ville haute, située sur un petit plateau, et de la ville basse qui borde +la lagune. Les Anglais voulurent s’emparer d’Épé, il y a quelques +années. Possou les laissa débarquer, puis les reprit en flanc et les +rejeta sur la lagune, en leur infligeant des pertes qui les ont rendus +plus circonspects. Le major qui commandait la compagnie de débarquement +reçut une balle au visage. + +«Les lagunes, à l’est de Lagos, diffèrent notablement de celles qui sont +à l’ouest. En général, les premières sont beaucoup plus larges, quoique +sur quelques points elles se rétrécissent et n’offrent plus qu’un étroit +canal. Au lieu d’avoir, comme les autres, des bords inaccessibles, la +terre est ici séparée de l’eau par des arbres souvent gigantesques, dont +la variété et la forme offriraient au botaniste un sujet intéressant +d’étude. + +«Nous partîmes (en pirogue) vers onze heures du matin, et nous arrivâmes +en vue de Lagos le lendemain matin, 23 avril.» (BORGHÉRO.) + + +ABÈ-OKOUTA. + +A Lagos nous sommes déjà dans le pays que les voyageurs et les +géographes anglais, après les Arabes, appellent Yarriba ou Yorouba. Les +indigènes, eux, le nomment Nagos. Quelquefois, il est vrai, on les +entend parler du Yorouba; mais ils ne désignent sous ce nom que la +partie la plus septentrionale des pays nagos. Ceux-ci s’étendent depuis +le Barba (Bornou) et le Nufé, au nord, jusqu’à l’océan Atlantique, au +sud; et depuis le Dahomey et Porto-Novo, à l’ouest, jusqu’au Bénin et au +Niger, à l’est. + +_Abè-okouta_, capitale des Egbas, n’a pas moins de 200,000 habitants. +Cette ville, plusieurs fois attaquée par le Dahomey, a toujours résisté +avec avantage. Sa position centrale lui donne une grande importance pour +le commerce de l’intérieur et pour la diffusion de l’Évangile et de la +civilisation chez les Nagos. Nous y avons vu les Anglais s’y établir et +s’en faire chasser. En 1880, les missionnaires catholiques y fondèrent +une station. Accompagnons-les à Abè-okouta. + +On part de Lagos en pirogue dans la direction du nord, et l’on s’engage +dans l’Ogoun. «Ce fleuve débouche dans le lac Corodou par un canal qui +traverse un grand bois de palétuviers. C’est une étrange navigation que +celle de ce canal. Représentez-vous des arbres dont les troncs, soutenus +par de longues racines, ne commencent qu’à trois ou quatre mètres +au-dessus de l’eau. De leurs branches descendent des filaments qui +plongent au fond du fleuve par leur extrême pointe, et de là poussent un +nouvel arbre. Multipliez ces arbres de manière à en former une forêt +émergeant du lit même du fleuve, et vous aurez une idée de celle que +nous allons traverser. C’est dans le dédale de ces racines qu’il faut +naviguer, sous ces grottes découpées et fantastiques qu’il faut diriger +la pirogue. A chaque pas vous rencontrez un nouvel obstacle; une racine +descendue d’hier vous barre un passage jusque-là resté libre. Que de +manœuvres pour vous frayer une route! Vous avancez à la faible lueur +d’une lanterne; l’écho répète les cris des piroguiers; d’autres +voyageurs, embarqués comme vous sur le canal, demandent des +renseignements pour se diriger; des oiseaux inconnus, effrayés de tous +ces bruits, volent en désordre avec des cris sinistres, tandis que des +singes de toute espèce, qui vous regardent, semblent se moquer de votre +embarras.» + +Au milieu de ce bois se trouve le village d’Agboï, où M. Borghéro passa +la nuit du 4 au 5 mai 1864. Il faut voir dans sa lettre (_Annales de la +propagation de la foi_, t. XXIX, mars) combien il lui fut difficile de +trouver un gîte, et quel gîte! afin de prendre du repos. + +«Nous nous mîmes en marche de grand matin, ajoute M. Borghéro, et, après +deux heures de navigation, toujours à travers les palétuviers, nous +entrâmes enfin dans le courant du fleuve.» + +«A peine sortis du canal, dit à son tour M. Holley (août 1880), nous +entrâmes dans un courant rapide qui s’élargit un peu. Les rives sont +bordées de grands bombax, de vigoureux cotonniers qui servent d’appui +aux lianes souples et élégantes. Çà et là des berceaux de fleurs rouges +et blanches tapissent avec grâce ces géants de la lagune, et offrent un +coup d’œil enchanteur. Sur ce fond de verdure, de végétation luxuriante, +se détachent de nombreux palmiers nains dont la feuille contraste +agréablement avec celle des autres arbustes. + +«La navigation de l’Ogoun est très-difficile. Le fleuve, encaissé dans +son lit, ronge ses rives limoneuses et mine la terre qui porte le +bombax; l’arbre s’affaisse sous son propre poids, s’incline, tombe, et +par sa chute barre le passage. C’est avec beaucoup de peine et de danger +qu’on parvient à franchir ces obstacles, en passant tantôt au-dessous, +tantôt au-dessus de ces troncs énormes. Les habitations sont rares le +long de l’Ogoun, et le silence qui règne autour de vous donne au +spectacle déjà si grandiose de ces bords une nouvelle majesté.» +(BORGHÉRO.) + +On rencontre, en remontant l’Ogoun, les villages d’Oricha, d’Ichéri, de +Go-Houn, d’Obba, d’Oré et de Tekpana. + +_Ichéri_ fut dévasté, il y a quelques années, par les Jébous. Il se +divise en deux quartiers, celui des Malais et celui des païens. + +_Go-Houn_ est sur la rive gauche du fleuve, à trente mètres environ à +pic au-dessus du courant. + +_Obba_ ne présente que cinq ou six maisons. + +Avant d’arriver à Tekpana, le pays change d’aspect. On quitte la contrée +des Egbados, ou _Egbas de la côte_, et l’on entre dans celle des Egbas +proprement dits. Ces Nagos, les plus renommés de tous, sont maîtres +d’Abè-okouta. Ils se sont adonnés à l’agriculture et au commerce; ils +ont même quelques petites industries. Ils fabriquent des objets en terre +cuite, en cuivre et en fer, des tissus de coton, des nattes et autres +articles en filaments de palmier et en paille, etc., etc. Grâce à ce +genre de vie et à ces occupations, les Egbas sont d’humeur pacifique. On +aurait tort, néanmoins, de les croire dépourvus d’énergie et de courage. + +A Titi, le courant, resserré entre les rochers qui encaissent le fleuve, +est rapide et plein d’écueils. + +Aro, lieu de débarquement pour Abè-okouta, est un petit village situé un +peu au-dessus de Titi. + +La durée du trajet de Lagos à Abè-okouta est de cinq jours environ. + +Abè-okouta signifie _sous les rochers_. Cette ville est bâtie sur la +rive gauche de l’Ogoun, dont le cours forme une barrière naturelle +contre les incursions du Dahomey, le grand dévastateur de ces régions. +Elle est située par 7° 8′ de latitude nord et 1° 25′ de longitude est, +en un lieu où se dressent des masses granitiques qui firent donner à la +ville le nom qu’elle porte. Les débris de cent peuplades diverses +vinrent là chercher un asile, vers 1820, alors que les guerres suscitées +par la traite dévastaient les régions environnantes. Chaque peuplade +garda son autonomie dans cette ville fédérative dont les quartiers +divers portèrent les noms des villages abandonnés. On distingue encore à +Abè-okouta sept quartiers principaux dont les chefs portent le titre de +roi: Alaké, Olowou, Olidomacpa, Iloungoun, Onitoko, Agoura et Onilado. +Le chef principal est à Alaké. Tandis que les autres rois sont élus par +leurs sujets, celui d’Alaké est élu par les _agbalagba_ ou anciens, qui +forment une espèce de sénat auquel on soumet les affaires importantes. +La nomination du roi d’Alaké doit être ratifiée par tous les chefs +d’Abè-okouta. + +Le _bachoroun_, premier ministre, tient les rênes du pouvoir exécutif. +Les _ogboni_, organisés comme une loge maçonnique, forment un conseil +dont les décisions s’imposent au souverain. M. Holley dit d’eux: «Ils +sont les maîtres du pays, et passent pour posséder un secret: ce secret +ne paraît être autre chose qu’une série de moyens connus d’eux seuls, +propres à gouverner le noir, à l’exploiter et à paralyser chez lui +l’influence européenne.» + +Les _ballogoun_ (chefs de guerre) ont naturellement aussi voix +prépondérante dans les conseils de l’État. Leur crédit est d’autant plus +grand qu’Abè-okouta a continuellement besoin de se tenir sur la +défensive contre des voisins remuants qui l’attaquent sans cesse. +Partant, les ballogoun sont toujours sur pied. + +_Oro_, le dieu policier, que nous avons déjà fait connaître, est à +Abè-okouta, très-illustre et très-puissant personnage. + +Nous souscrivons sans hésiter aux observations suivantes de M. Borghéro: +«L’influence du christianisme ferait des Egbas un grand peuple. Leur +capitale est la porte du Sahara et du Soudan. Déjà les caravanes des +Egbas poussent leurs communications jusqu’au lac Tchad et jusqu’à +Tombouctou... S’ils étaient amenés à la civilisation chrétienne, quel ne +serait pas leur bonheur sous un climat privilégié, dans un pays qui +donne tout en abondance! Le sol s’élève graduellement, et présente, dans +ce grand espace circonscrit par le cours du Niger, des plateaux où les +richesses végétales rivalisent avec les richesses minérales, des +collines et des vallées fertiles, sans chaînes de montagnes qui +entravent les communications. Les géographes ont bien tracé sur les +cartes de grandes chaînes qu’ils appellent montagnes de Kong, mais je me +suis assuré que ces montagnes sont de simples plis de terrain. Que les +Egbas subissent le joug pacifique de l’Évangile, et ils ne tarderont pas +à constituer une grande nation qui réunirait les branches éparses des +Nagos, et établirait des relations entre le golfe de Guinée, le cours +inférieur du Niger et le Soudan.» + + + + +CHAPITRE XVIII + +GÉOGRAPHIE DU DAHOMEY. + + +Le Dahomey a pour limites: au sud, la partie de l’Océan connue sous le +nom de golfe de Guinée ou mer de Guinée; à l’est, l’Owo, cours d’eau qui +le sépare du royaume de Porto-Novo; à l’ouest, la rivière ou lagune +d’Agaouméou, qui coule entre ce pays et les républiques d’origine mina. +Au nord, le Dahomey ne reconnaît pas de limites, parce qu’il opère tous +les ans, dans cette direction, des excursions de pillage, ainsi que nous +le verrons bientôt. Aussi, demandez aux Dahoméens quel est le plus grand +État de ces contrées, et ils vous répondront avec un orgueil tout +patriotique: Le Dahomey est un pays sans pareil. + +Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons est compris +entre 0° 10′ de longitude est, 0° 30′ de longitude ouest, et 6° 18′ de +latitude nord. + +Sur la côte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé et Kotonou. Nous +avons déjà parlé de ces deux dernières localités; disons quelques mots +sur la première. + +WYDAH est à 9 heures (en hamac) de Kotonou, à 9 heures d’Agbomé-calavi, +à 6 heures 1/2 de Godomé. Les naturels lui donnent le nom de _Glékoué_, +c’est-à-dire _maison des champs_. Située à une demi-heure de la plage, +elle en est séparée par la lagune et par des marécages. C’est le point +le plus considérable du Dahomey, le centre du mouvement commercial dans +ce royaume. + +Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de Guinée, offre peu +de sûreté aux bâtiments quand les tornades se déchaînent, ou au moment +de certaines marées. Bien souvent alors les navires au mouillage perdent +leurs ancres et sont en danger d’être jetés à la côte, s’ils ne gagnent +le large. + +La barre de Wydah est peut-être la plus mauvaise de la côte. En outre, +les requins y abondent, et vont chercher leur proie jusque sur le bord. +On en a vu s’échouer sur le sable, portés par une vague, et regagner la +mer à la vague suivante. Aussi, que d’accidents! que de victimes! Si une +pirogue prête le flanc dans une fausse manœuvre, si elle chavire, si +elle prend l’eau, les noirs qui la montaient se sauvent à la nage. +Arrivés à terre, ils se comptent: un des leurs manque à l’appel. Ils +regardent avec anxiété; ils aperçoivent un objet qui paraît et disparaît +à plusieurs reprises, puis une traînée de sang leur apprend la triste +vérité. + +J’ai assisté à cet affreux spectacle: il est navrant. Quelquefois la +victime revient ou est repêchée, mais dans quel affreux état! Les +requins lui ont arraché un ou plusieurs membres...; les chairs, +horriblement déchirées, pendent de tous côtés...; le sang jaillit... + +Pendant mon séjour au Dahomey, il arriva tant d’accidents durant un seul +mois, que l’agent chargé de diriger les opérations de la plage était +complétement découragé; il songeait à abandonner son poste, et même +l’Afrique. + +Notons l’observation du docteur Féris: «Ces animaux (les requins) se +tiendraient, paraît-il, dans une espèce de canal creusé dans le +sous-marin par les rouleaux de la barre, canal très-rapproché de la +plage et la suivant parallèlement.» + +La plage, à Wydah, a 400 mètres de largeur environ entre la lagune et la +mer. Ses prolongements, à droite et à gauche, s’étendent jusqu’à Lagos +(1° 10′), à l’est; et à l’ouest, jusqu’aux limites du Dahomey (0° 30′). +Toute cette étendue de la côte (1 degré et 40 minutes) ne forme qu’une +presqu’île, allongée des deux côtés et reliée à Godomé par les +atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications de la +lagune avec le lac de Nokoué. + +On ne voit sur la plage que des magasins d’entrepôt. Des agents spéciaux +y surveillent les opérations durant la journée; le soir, au coucher du +soleil, ils rentrent dans les factoreries, qui toutes se trouvent dans +la ville proprement dite, à trois ou quatre kilomètres vers le nord. +Entre la plage et la ville, à quatre cents mètres environ de la mer, la +grande lagune s’étend parallèlement à la côte. Une autre lagune +contourne la ville par derrière, formant une grande île, entourée, à +certaines époques de l’année, d’une eau stagnante et fétide. C’est dans +ce territoire que Wydah est bâtie. Dans la campagne environnante, il y a +de belles cultures, des fourrés épais, de grands bois, des marais +desséchés. + +La ville occupe une étendue considérable. + +Les quartiers sont désignés sous le nom de _salam_. Chaque chef a son +_salam_, et les gens du _salam_ sont _ses gens_. Les trois forts que les +Européens bâtirent à Wydah ont aussi leur salam: salam français, salam +anglais, salam portugais. Les noirs qui habitent ces trois derniers +salams descendent en grande partie des anciens esclaves de chaque +comptoir respectif. + +Jusqu’en 1867, les habitants du salam français étaient _les gens_ de +notre fort: ils ne pouvaient se refuser à prêter leur concours pour +creuser les fossés, et pour les autres travaux pour lesquels on les +avait réquisitionnés. La rétribution qu’on leur devait était fixée +d’avance: elle n’était pas sujette à discussion. Ce reste de suzeraineté +a disparu dans la suite, à cause de la jalousie et des rivalités des +agents de diverses maisons françaises de commerce. + +Le fort français fut bâti en 1671, alors que Glékoué dépendait encore du +royaume de Juda. Il fut occupé jusqu’en 1792. La dernière revue des +nègres de ce fort eut lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans +compter ceux du salam. + +Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il en laissa la +garde à un noir, qui prit le titre de _commandant du fort français_. Au +premier commandant succéda, par voie d’hérédité, son fils _Titi_, qui +vivait encore lorsque j’étais en Afrique. Pendant longtemps, cette +dignité eut plus que le prestige du nom et du rang: elle impliquait un +commandement réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à un +simple commandement de parade. Cela n’empêchait pas _Titi_ de se +rengorger lorsqu’on battait le rappel, ou lorsque, en grand costume de +lieutenant de vaisseau, il commandait sa troupe et la passait en revue. + +A la fin, qu’est-il resté de ces grandeurs? Le fort étant habité par les +agents de la maison Victor Régis, de Marseille, le _commandant_ reste à +la porte et salue les blancs qui passent devant lui. Il est, en quelque +sorte, agent de police et _gardien de la paix_, à la porte du fort et +dans le salam. Le soir, quand on fermait les portes, Titi montait à la +salle à manger et saluait le chef de la factorerie par cette phrase +sacramentelle: «_Commandant, tout est paré._» + +La fonction dont Titi était le plus fier, c’était de représenter le fort +français (_la France_, pour parler comme lui) à la fête des coutumes ou +en d’autres circonstances plus ou moins solennelles. + +En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la seule +condition qu’il serait entretenu. M. Féris a très-bien décrit l’état +dans lequel il se trouve actuellement. «Les remparts, dit-il, ont la +forme d’un carré presque régulier, ayant environ cent vingt à cent +quarante mètres de côté, et flanqué, à chaque angle, d’un bastion +circulaire. L’habitation est élevée sur le côté de la muraille qui sert +de façade. Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de +l’intérieur du fort est occupé par de vastes magasins d’entrepôts, +d’immenses cours, des jardins entretenus par les blancs, et, du côté du +nord-ouest, par une magnifique allée d’orangers. + +«Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable, un mètre au +plus; elles sont formées, comme toutes les maisons européennes, de terre +rouge recouverte d’un mortier à la chaux. Il serait difficile, en effet, +de trouver une pierre dans le pays. + +«Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie comblé sur +certains points, et, sur les autres, recouvert d’une luxuriante +végétation. + +«On trouve dans le fort un certain nombre de canons datant d’une époque +plus ou moins reculée: quelques-uns gisent à l’extérieur, recouverts par +les broussailles; d’autres, sur lesquels on a construit, sont encore à +leur place sur les bastions et montrent au dehors leur bouche +inoffensive; on en rencontre aussi couchés dans les cours. + +«Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état, sont montées sur +des affûts construits à Wydah, les affûts primitifs ayant été brûlés +lors d’un violent incendie qui désola le pays il y a quelques années.» + +Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission catholique, +annonça ce désastre: «Le commencement de l’année 1864 fut marqué par une +terrible catastrophe, qui détruisit les deux tiers de notre ville de +Wydah. Le vent du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le +désert, ce vent acquiert une chaleur qui dessèche bien vite toute +végétation; et les toits, recouverts d’herbes sèches, présentent une +matière inflammable que la moindre étincelle suffit à embraser. + +«C’est ce qui arriva le 17 février 1864. En moins de quarante minutes, +les deux tiers de la ville étaient en flammes, et l’incendie devint si +intense, qu’il gagna les campagnes, et ne s’arrêta qu’aux premières +nappes d’eau qui lui barrèrent le passage. La factorerie française +offrit un spectacle indescriptible: de vastes bâtiments, de grands +chantiers, des centaines de tonneaux d’huile de palme et d’eau-de-vie, +des marchandises de toute espèce formaient un foyer dont la flamme +s’élevait vers le ciel à une immense hauteur. + +«Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes saisis. Nous +n’étions que quatre ou cinq blancs pour combattre le fléau, les noirs ne +sachant, comme toujours, que se tenir à l’écart, crier et pleurer. +Cinquante personnes périrent dans l’incendie, et un grand nombre +d’autres, parmi lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement +blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels: _le jour du feu_. +Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux, avec lesquels +nous partageâmes tout ce que nous avions de vêtements, de linge et de +provisions.» + +Les missionnaires étaient établis alors au fort portugais qu’ils +relevèrent de ses ruines, et d’où on les chassa, malgré les assurances +données quand le roi de Dahomey le leur céda. Depuis qu’ils l’ont +quitté, il retombe en ruine; néanmoins, il est occupé par un +sous-lieutenant et dix-huit soldats noirs de San Thomé. Un prêtre +portugais est attaché à la chapelle du fort, en qualité d’aumônier. + +Du fort anglais, il ne reste à peu près rien. Les décombres +disparaissent sous les herbes. + +Çà et là, dans la ville, on rencontre des maisons à étages: ce sont les +habitations des Européens. Dans la partie occidentale, au quartier du +_Zomaï_, quelques pans de murs indiquent l’emplacement de la mission +catholique. Les missionnaires furent obligés de se retirer devant les +vexations continuelles que leur firent subir les autorités locales. + +Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey: elle renferme 20 à +25,000 habitants. En en donnant à peu près autant aux trois autres +grandes villes d’Abomey, Cana et Allada, on n’arrive qu’à 100 ou 200,000 +habitants, comme chiffre total de la population du royaume. On le voit: +il faut exagérer considérablement, pour arriver à un million. + +Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant M. Borghéro dans +son voyage à la capitale. + +M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861, après en avoir obtenu +l’autorisation du roi. + +Il fit sa première station à une quinzaine de kilomètres de Wydah, à +_Savi_, (4,000 habitants[101]), capitale de l’ancien royaume de Juda. + + [101] Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en l’absence de + recensements et de registre. + +En avançant d’une lieue vers le nord, on arrive à l’entrée d’une forêt +«qui forme une zone de vingt lieues de large, et qu’il faut traverser +pour arriver à Abomey. De distance en distance, elle offre de rares +éclaircies; mais le plus souvent elle est si épaisse qu’il est +impossible d’y pénétrer.» + +De Savi on arrive à Allada (8 à 10,000 âmes). + +Capitale de l’ancien royaume de ce nom, _Allada_ a beaucoup perdu de son +importance. Sa position la recommande à l’attention des Européens, qui +pourront en profiter quand le commerce et les autres relations seront +plus libres; car un sentier commode la relie à Porto-Novo. Si le Dahomey +ne tenait pas sur ce passage une sorte d’interdit, les communications +avec Porto-Novo seraient faciles par la province de Wémé. + +D’Allada, M. Borghéro passa dans les petits villages d’_Attogon_, +_Henvi_ et _Colli_, laissant à droite _Donou_ et _Asiqui_. «A midi, +raconte notre intéressant voyageur, nous atteignîmes _Toffo_, située sur +le versant septentrional du charmant plateau auquel cette ville a donné +son nom. Devant nous s’étendait, de l’est à l’ouest, une zone +marécageuse, qu’on appelle _lama_ en portugais, et _co_ en langue du +pays; les deux mots veulent dire boue, et ce nom n’est que trop bien +appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut avoir cent +kilomètres de longueur... Nous arrivâmes au centre. Là, un ruisseau +frais et limpide encaissé dans le sol à une profondeur de deux mètres, +et bordé de grands arbres, courait _de l’orient à l’occident_... +Agréable surprise! Depuis la mer jusqu’à cet endroit on ne trouve pas +une seule pierre; le terrain est toujours d’argile et de sable +cristallin, provenant du granit des montagnes encore inexplorées; mais +dans le lit de ce ruisseau l’on découvre une espèce de roche volcanique, +qui reparaît plus loin, en avançant vers le nord... Un savant tiendrait +compte de ces premières pierres (à 75 kilomètres de Wydah) pour suivre +la géologie interne du pays.» + +Le docteur Féris donne au _lama_, en allant directement par _Ekpoué_, +une largeur de 10 kilomètres au moins. «Sa longueur de l’est à l’ouest, +dit-il, se déroule à perte de vue. D’un côté elle touche au lac Denham; +de l’autre, au grand lac d’_Hacco_»,--près de Porto-Ségouro. Quel +obstacle pour une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en +venant par le sud! + +Un peu au-dessus du lama se trouvent _Togbodonou_ et _Agrimen_. Ensuite +vient _Cana_, la ville sainte, où se trouvent les tombeaux des rois, et +où chaque année, à la fête des coutumes, coulent les prémices du sang +humain. «Éloignée d’Abomey de trois lieues seulement, elle y est reliée +par une route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne presque +directe entre les deux villes, sur une largeur de trente mètres, +traversant un terrain uniforme et légèrement incliné vers Cana. Les +arbres gigantesques qui la bordent lui donnent un aspect imposant, et +disposent le voyageur à rêver aux splendeurs d’une capitale; mais la vue +d’Abomey amène le désenchantement.» (BORGHÉRO.) + +_Abomey_, et mieux _Agbomé_, est la capitale du royaume. Elle est bien +défendue, par sa position sur un plateau un peu élevé plutôt que par les +murs de terre qui l’environnent. + +«Son éloignement de la mer est d’environ 120 kilomètres.» (FÉRIS.) + +Le palais du roi, seul monument digne d’attention, est un amalgame de +cases et de cours jetées au milieu d’une enceinte de murs à laquelle M. +Borghéro donne trois kilomètres de contour. «Cette enceinte était +autrefois couronnée de crânes humains, hideuse parure que l’air et les +pluies ont presque complétement effacée. Restent encore en place les +tiges de fer qui les soutenaient, et quelques débris de ces anciens +trophées.» + +L’étranger qui se rend à Agbomé doit s’armer de toute sa patience. +Encore n’est-il pas sûr d’en avoir assez pour garder le calme +nécessaire. Avant de quitter Wydah, il attend que le roi lui permette de +se mettre en route; à Cana, il attendra qu’on _lui donne les portes de +la capitale_; à la capitale, il subira encore retardements sur +retardements, avant d’obtenir une audience de congé; et les lenteurs de +la politique dahoméenne lui feront supposer, peut-être, qu’on le retient +prisonnier. On l’accable, il est vrai, d’obséquiosités, mais il est si +peu libre que, lorsqu’on lui permet de sortir, on lui fixe et l’heure et +le chemin à suivre. + +M. Borghéro ne put repartir avant le milieu de janvier. + + + + +CHAPITRE XIX + +QUELQUES MOTS SUR L’HISTOIRE DU DAHOMEY. + + +Au commencement du dix-septième siècle, le pays que nous venons de +décrire à grands traits était divisé en trois États. Cette division dura +encore un siècle: nous la retrouvons dans la carte du seigneur +d’Anville, insérée dans les _Voyages du chevalier Des Marchais_. + +1º Le royaume de Juda allait de la mer jusqu’au-dessus de _Savi_, qui en +était la capitale.--2º Au nord du _Lama_ était le royaume du _Fouin_, ou +_Foys_.--3º Le royaume d’_Ardra_ s’étendait entre les deux premiers, +touchant à la côte par Godomé et Kotonou. La capitale du royaume d’Ardra +était _Ardres_, qu’il faut probablement confondre avec _Allada_, et que +Des Marchais appelle Assem; d’autres, Axim. + +En 1610, le démembrement de ce dernier royaume opéra dans la contrée des +changements notables. A cette époque, le roi d’Ardres mourut, laissant +trois fils. Aucun des trois n’étant désigné spécialement pour succéder à +son père, chacun voulut s’emparer du gouvernement, aidé du parti qu’il +s’était formé par son prestige et ses richesses. La lutte fut acharnée, +et le succès resta au second des trois frères. + +Des deux autres, l’un alla se cantonner à l’est, avec les siens, dans +une contrée qui devait appartenir à l’ancien royaume du père, et forma +le royaume de Porto-Novo. + +Le troisième frère traversa le _Lama_, et alla demander asile au roi des +Foys. Il en fut très-bien accueilli: le roi, nommé Da, lui accorda un +vaste terrain; il l’entoura d’une enceinte et s’y établit avec ses +femmes, ses esclaves et ses partisans qui l’avaient suivi. Ce dernier +frère s’appelait _Tacoudonou_, il est le chef de la dynastie dahoméenne. + +Avant d’entrer en matière, donnons la liste des rois de Dahomey, telle +que Norris l’a conservée: + +1625.--_Tacoudonou_ fonde l’empire du Dahomey, en ruinant celui de +Fouin. + +Il eut pour successeurs: + +1650.--_Adanzou I_. + +1680.--_Vibagée_. + +1708.--_Guadja-Troudo_, ou _Troudo-Audati_. Son règne fut l’époque la +plus brillante de l’histoire du Dahomey: époque de conquêtes et +d’agrandissement. + +1732.--_Bossa-Abadée_ (mort le 17 mai 1774). + +1774.--_Adanzou II_ (mort en 1789). + +1789.--_Winouhiou_. Ce dernier régnait encore en 1791. + +_Ebomi_ fut son successeur immédiat, puis vinrent les trois derniers +rois: _Adandosan_, _Ghézo_ et _Gréré_. + +ARDRA. Des Marchais nous apprend que «le commerce des esclaves, à l’est +de la rivière de Volta, était ouvert seulement dans le royaume d’Ardra +ou d’Ardres, vers l’année 1660». D’où nous devons conclure que les +Européens n’avaient pas d’établissement ailleurs sur la côte des +Esclaves, puisqu’ils ne la fréquentaient qu’en vue d’acheter des +esclaves: ce qui fit donner à la côte le nom sous lequel nous la +connaissons. + +Au mois de janvier 1670, d’Elbée, commissaire de la marine de France, +visita le roi d’Ardres à Offra. Il en reçut mille politesses. «Le roi le +fit boire dans son verre: témoignage de considération et d’amitié qui +n’a rien d’égal dans la nation. D’Elbée, en sortant de la tente, jeta +quelques poignées de cauris, qui excitèrent beaucoup d’acclamations. +Depuis ce moment, _le commerce fut ouvert, et les Français eurent la +liberté de traiter avec les sujets du roi_.» + +Néanmoins, les Français et les Anglais négligèrent de traiter sur ce +point; et le roi se montra porté à favoriser d’une manière exclusive le +commerce des Hollandais. Ce roi, nommé Tozifon, avait été élevé dans un +couvent de San-Thomé. Donc, il y avait déjà des relations établies entre +cette colonie portugaise et chrétienne et les peuples de la côte des +Esclaves. + +«D’Elbée trouva dans la ville d’Assem quelques chrétiens nègres qui +vinrent lui demander des chapelets et marquèrent un désir ardent +d’entendre la messe. Ces nègres avaient sans doute été baptisés par les +Portugais, pendant qu’ils étaient établis dans le royaume d’Ardra; mais +il ne s’y trouvait plus aucun marchand de cette nation.» + +La même année 1670, le roi d’Ardres, que les relations contemporaines +appelaient aussi roi d’Offra; ce roi, dis-je, envoya un certain Matteo +Lopez en ambassade à Paris. Lopez arriva en décembre; il fut reçu par le +roi et par la _Compagnie des Indes_. Au nom du roi son maître, il promit +aux Français aide et protection, assurant qu’ils auraient dans son pays +la prééminence commerciale. On lui demanda que le roi autorisât la +Compagnie «à faire couvrir sa loge et ses magasins en tuiles, au lieu de +paille qui les exposait trop au feu. L’ambassadeur répondit qu’il +emploierait ses offices auprès du roi son maître pour l’obtenir, mais +que, n’étant pas assuré de ses intentions, il ne pouvait donner de +parole.» + +De même que l’usage de sandales et de chapeau est un honneur que le roi +se réserve, de même il se réservait, comme privilége royal, de couvrir +son palais autrement qu’avec de la paille. Au surplus, une toiture en +paille, dans la maison des autres, était un faible obstacle. Or, ne lui +prendra-t-il pas fantaisie d’envoyer _ses voleurs_ dans les magasins de +ses amis? Il leur sera facile de pénétrer secrètement à travers une +toiture en paille, tandis que lui-même se déclarerait ennemi, en +recourant aux vexations ordinaires des _palavres_. + +Juda. Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement avec le +royaume d’Ardres, mais aussi avec celui de Juda. C’est à Savi que se +trouvaient les comptoirs; toutefois, Savi étant trop éloignée de la +côte, les Européens se virent obligés d’avoir à Wydah des entrepôts +gardés par des hommes en armes, capables d’en empêcher le pillage. +Telles furent l’origine et la destination de ces forts, dont nous avons +signalé l’existence. Rappelons que le fort français fut bâti à l’époque +à laquelle nous sommes arrivés (1671). + +Vingt ans plus tard (1693-1694), un navire anglais, l’_Annibal_, +commandé par Phillips, vint acheter 1,350 nègres à Wydah. La relation du +voyage de Phillips offre des détails fort intéressants sur les incidents +de la traversée et des réceptions, sur les fétiches et la féticherie. On +y raconte les conjurations faites contre la mer, qui était si mauvaise +qu’on ne pouvait débarquer les marchandises. On lui porta des présents, +et on lui rendit de solennels hommages. On la suppliait en ces termes: +«O mer, mer immense, mer terrible, sois moins inclémente: si tu veux du +tafia, de l’huile, des cauris, en voilà!» Et on lui en jetait. + +A la porte du palais, il y avait une grande idole de bois, qui, +disait-on, rendait des oracles. Phillips vint, pendant la nuit, afin de +s’en assurer. Il attendit longtemps, sans obtenir de réponse. Il mit sa +canne dans la bouche de la statue: silence! Il logea une balle dans +l’œil gauche de l’oracle muet: silence obstiné! Et les nègres de +s’étonner de ne pas voir le profanateur sacrilége frappé de mort. + +Les priviléges et faveurs accordés au commerce français excitèrent la +jalousie des autres comptoirs. Les Anglais, les Hollandais et les +Portugais voulurent ruiner notre influence et nos intérêts; mais ils n’y +purent réussir, grâce à la ferme initiative du roi. + +C’était dans les premières années du dix-huitième siècle. La France +avait de nombreux ennemis dont l’animosité la poursuivait jusque dans +les contrées lointaines. Or, un navire français fut attaqué près de la +côte de Wydah. Le roi de Juda prit les insulteurs à partie, et il imposa +aux blancs un traité de neutralité «_à terre, en rade et même en vue de +la rade_», sous peine, pour quiconque refuserait, d’avoir à quitter le +royaume. Le traité édictait des amendes contre les comptoirs, au cas où +un navire de leur nationalité en aurait insulté un autre. Il était +signé: _Amar_, roi de Juda. + +Le couronnement du dernier roi de Juda eut lieu en 1725. De ce que le +chevalier Des Marchais a dit de cette brillante cérémonie, je ne relève +que le passage suivant: «Le directeur français occupait la première +place et la plus proche du roi. Le chevalier Des Marchais était assis +auprès de lui, et tout de suite les principaux officiers du Comptoir. + +«Au-dessous d’eux était le directeur anglais; après lui, le directeur +hollandais. Tous ces messieurs étaient assis et couverts.» + +«Le directeur portugais et ses officiers occupaient les dernières places +et étaient debout et découverts.» + +DAHOMEY. Revenons à Tacoudonou et au Dahomey proprement dit, dont nous +pourrons maintenant donner l’histoire d’une manière suivie. + +Tacoudonou répondit aux bienfaits nombreux du roi des Foys par la plus +noire ingratitude et par les procédés d’une barbarie atroce: il bâtit +les murs de son palais sur le corps de son bienfaiteur devenu son +prisonnier et sa victime: digne commencement d’un État où le roi se +plaît dans le sang et au milieu des victimes humaines. Voici les faits: + +Le réfugié d’Allada voyant accourir à lui des partisans qui ne l’avaient +point suivi au premier moment et d’autres mécontents qui fuyaient +l’autorité de son frère vainqueur, Tacoudonou demanda trois ou quatre +fois à Da de nouveaux terrains, afin d’agrandir son enceinte. A la fin, +Da répondit d’un air défiant à son protégé: «Vous bâtissez partout des +maisons: quand donc vous arrêterez-vous? Si je vous accorde toujours du +terrain, vous en viendrez jusqu’à bâtir sur mon ventre.» + +Cette parole, l’aventurier la réalisa. Quand il se crut assez fort, il +attaqua son bienfaiteur, le fit prisonnier et s’empara du trône. +«Ensuite, à côté de son ancienne enceinte (Agbomé), il entreprit la +construction d’un palais digne de lui et de sa nouvelle fortune; et +quand les fondations furent creusées et qu’il fallut commencer +l’édifice, il étendit le roi Da au fond de la tranchée, et sur son +ventre éleva son premier palais, qui fut appelé Dahomey[102]; ce qui +signifie ventre de Da: de là le nom de Dahomey, que porte aujourd’hui le +royaume. Ce palais existe encore dans la capitale, mais il n’est plus +habité par le roi.» (BORGHÉRO.) + + [102] Da-homey: _homé_ signifie ventre. + +Le second roi (1650-1680) établit les abominables COUTUMES des +_sacrifices humains_. + +Passons sous silence le règne de Vibagée (1680-1708); arrivons à son +successeur, l’illustre conquérant qui étendit jusqu’à l’Océan les bornes +de ses États. + +Guadja-Troudo n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il monta sur le trône +(1708). Jeune, ardent, enflammé par les récits du passé et par le désir +d’avoir beaucoup d’esclaves à vendre, ce prince ne tarda pas à être la +terreur de ses voisins. Il avait besoin de pouvoir compter sur les rois +d’Ardres et de Juda, afin de se mettre en relation avec les comptoirs +européens déjà établis ou en voie de formation. Or, souvent, il trouvait +chez ses voisins un égoïsme calculé qui tournait à la ruine de son +commerce. «On raconte que le roi du Dahomey était obligé d’acheter les +fusils aux gens d’Allada qui les recevaient eux-mêmes des Quidamas +(Judaïques). Plusieurs fois le roi d’Allada essaya de ne laisser +expédier au Dahomey que des fusils auxquels on avait ôté la pierre à +feu. Le stratagème ne réussit pas longtemps. On comprit la ruse et, pour +se venger, on résolut d’attaquer Allada. Le succès couronna +l’entreprise, et le roi de Dahomey ajouta à ses possessions le royaume +d’Allada. De ce premier exploit à la conquête du pays de Quidda (Juda), +il n’y avait qu’un pas à faire[103].» + + [103] BORGHÉRO. + +La conquête d’Allada se place vers 1724, époque à laquelle Bulfinch +Lamb, prisonnier du roi de Dahomey, adressa à M. Tinker, gouverneur du +fort anglais, la lettre suivante, pleine d’intérêt par les détails +qu’elle donne: + + +«A Abomay, dans le palais du grand Truro Audati, roi de Dahomay, 27 +novembre 1724. + +«MONSIEUR, + +«Il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du 1er de ce mois. +Ce prince m’ordonne de vous répondre en sa présence. Je le fais pour +exécuter ses volontés. En recevant votre lettre de sa main, j’eus avec +lui une conférence dont je crois pouvoir conclure qu’il ne pense pas +beaucoup à fixer le prix de ma liberté. Lorsque je le pressai de +m’expliquer à quelles conditions il voudrait me permettre de partir, il +me répondit qu’il ne voyait aucune raison de me vendre, parce que je ne +suis pas nègre. J’insistai. Il tourna ma demande en plaisanterie, et me +dit que ma rançon ne pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, +à quatorze livres sterling par tête, feraient près de dix mille livres +sterling. Je lui avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les +veines; et, me remettant un peu, je lui demandai s’il me prenait pour le +roi de mon pays. J’ajoutai que vous et la Compagnie me croiriez fou si +je vous faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de +vous en parler dans ma lettre, parce qu’il voulait charger le principal +officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous, et que si +vous n’aviez rien à Juida (Wydah) d’assez beau pour lui, vous deviez +écrire d’avance à la Compagnie. Je lui répondis qu’à ce discours il +m’était aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le +priais seulement de faire venir pour moi, par quelqu’un de ses gens, des +habits et quelques autres nécessités. Il y consentit. Je n’ai donc, +Monsieur, qu’un seul moyen de me racheter: ce serait de faire offre au +roi d’une couronne et d’un sceptre. Je ne connais pas d’autre présent +qu’il puisse trouver digne de lui; car il est fourni d’une grande +quantité de vaisselle, d’or en œuvre et d’autres richesses. Il a des +robes de toutes les sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque +d’aucune espèce de marchandises. Il donne les bujis[104] comme du sable, +et les liqueurs fortes comme de l’eau. Sa vanité et sa fierté sont +excessives. Il est d’ailleurs le plus riche et le plus belliqueux de +tous les rois de cette grande région, et l’on doit s’attendre qu’avec le +temps il subjuguera tous les pays dont le sien est environné. Il a déjà +pavé deux de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la +guerre. Ces palais, cependant, sont aussi grands que le parc Saint-James +à Londres, c’est-à-dire qu’ils ont un mille et demi de tour... + + [104] Ou cauris. + +«Quoique je ne rende aucun service au roi, il m’a donné une maison avec +une douzaine de domestiques, et des revenus fixes pour mon entretien. Si +j’aimais l’eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m’en +fournit en abondance. Le sucre, la farine et les autres commodités ne me +sont pas plus épargnés. Si le roi fait tuer un bœuf, ce qui lui arrive +souvent, je suis sûr d’en recevoir un quartier. Quelquefois il m’envoie +un porc vivant, un mouton, une chèvre; et ma moindre crainte est celle +de mourir de faim. Lorsqu’il sort en public, il nous fait appeler, le +Portugais[105] et moi, pour le suivre. Nous sommes assis près de lui +pendant tout le jour, à l’ardeur du soleil, avec la permission néanmoins +de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous couvrent la tête. +Mais il nous paye assez bien pour cette fatigue... Sa Majesté m’a fait +donner un cheval, et m’a déclaré que, lorsqu’elle sortirait de son +palais, je serais toujours à sa suite. Il sort assez souvent dans un +beau branle[106], garni de piliers dorés et de rideaux. Il m’ordonne +quelquefois aussi de l’accompagner dans ses autres palais, qui sont à +quelques milles de sa résidence ordinaire. On m’assure qu’il en a onze. + + [105] Un mulâtre portugais que le roi avait acheté, mais qu’il + traitait fort bien. + + [106] Hamac. + +«Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de +m’en envoyer une, avec un fouet et des éperons. Le roi m’a donné ordre +de vous demander aussi pour lui le meilleur harnais que vous ayez à +Juida. Vous serez payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous +lui envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles à souliers. + +«Sa Majesté m’a pris tout le papier que j’avais encore, dans le dessein +de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté que c’est un amusement +puéril; mais il ne le désire pas moins, afin, dit-il, que nous puissions +nous amuser ensemble. Je vous prie donc de m’envoyer deux mains de +papier ordinaire, avec un peu de fil retors pour cet usage. Joignez-y un +peloton de mèches, parce que Sa Majesté m’oblige souvent de tirer ses +gros canons, et que j’appréhende de perdre quelque jour la vue en me +servant d’allumettes de bois. On voit ici vingt-cinq pièces de canon, +dont quelques-unes pèsent plus de mille livres. Le roi prend beaucoup de +plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de marché. +Il fait travailler actuellement à construire des affûts. Sa passion est +pour les amusements et les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous +aviez quelque chose qui pût lui plaire à ce titre, vous me feriez +plaisir de me l’envoyer. Des estampes et des peintures lui plairaient +beaucoup. Il aime à jeter les yeux dans les livres. Ordinairement il +porte dans sa poche un livre latin de prières qu’il a pris au mulâtre +portugais, et lorsqu’il est résolu à refuser quelque grâce qu’on lui +demande, il parcourt attentivement ce livre comme s’il y entendait +quelque chose. Il trouve aussi beaucoup d’amusement à tracer des +caractères au hasard sur le papier... + +«La situation du pays le rend fort sain; il est élevé, et, par +conséquent, rafraîchi par des vents agréables. La vue en est charmante. +On n’y est point incommodé de mosquites (moustiques).» + + * * * * * + +Cependant, _Troudo_ réclamait un passage libre pour ses marchandises au +roi de Juda. Ce dernier le lui ayant refusé, il marcha contre lui. Un +marais d’un passage très-difficile séparant les deux royaumes, et les +fétiches ayant déclaré que les Dahoméens ne parviendraient pas à +surmonter cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa +capitale de Savi, et ne songea guère à une résistance sérieuse. Mais +l’ennemi jeta un pont sur le marais et s’empara de Savi, le 7 février +1727. La ville fut mise à feu et à sang, et le reste du royaume ne tarda +pas à être réduit. + +Les Européens eurent beaucoup à souffrir dans cette guerre: ils +éprouvèrent de grandes pertes, surtout à Savi, où leurs comptoirs furent +à peu près détruits en entier. + +Gouadja-Troudo mourut en 1732. BOSSA-AHADÉE lui succéda (1732-1774). Le +frère aîné du nouveau roi, Zinga, ne put supporter de se voir écarté. Il +ourdit un complot qui fut découvert; Zinga, cousu dans un hamac, fut +porté dans la mer, au large, et noyé; tous ses complices subirent la +peine de mort. + +Désormais sans rival, le roi se livra sans contrainte à ses mauvais +penchants; il alla jusqu’à lancer un édit de mort contre quiconque +porterait comme lui le nom de Bossa. Il fit bien des mécontents. En +1735, le Maybou, un de ses principaux chefs, leva l’étendard de la +révolte. Mais il fut vaincu et tué. + +Bossa-Ahadée ne resta en paix avec aucun de ses voisins. Au midi, il +guerroya contre les habitants de Jacquin et de Juda, mal soumis encore, +et contre les Popoes, alliés des Judaïques; au nord, il dirigea ses +armes contre les Mahées (Manhis) et contre les Eyoes (Nagos). De tout +côté, le succès couronna ses efforts. + +La discorde et les divisions intestines des Popoes ayant décidé quelques +réfugiés de Juda à revenir à Gléhoué (Wydah), ils se mirent sous la +protection du fort portugais: ce que le roi vit de mauvais œil, +réclamant ces réfugiés comme esclaves. Le commandant du fort, Jean +Basile, refusa de les livrer: il se laissa attaquer; il fut pris et +conduit au Dahomey, où le roi le retint longtemps, ne se montrant jamais +satisfait des cadeaux qu’on lui envoyait en vue d’obtenir sa délivrance. +Enfin, le second officier du fort refusa de rien payer davantage. Ce fut +le signal de l’attaque dirigée par l’_agaou_ du Dahomey contre le fort. +Quoique la garnison se trouvât peu nombreuse, les Portugais opposèrent +une résistance fort énergique, grâce à une trentaine de canons qui leur +assuraient l’avantage. Un accident tourna le sort contre eux: le magasin +à poudre fit explosion, et le feu se communiqua au fort. Les soldats +dahoméens entrèrent; le massacre fut général (1er novembre 1741). + +En 1743, nouvelle attaque des fugitifs aidés par les Popoes. Gléhoué +tomba en leur pouvoir, mais les forts refusèrent d’entrer en relation +avec le nouveau gouvernement. L’armée dahoméenne ne tarda pas à venir +déloger les envahisseurs. «Ils furent attaqués, défaits et chassés du +pays: ce qui assura de nouveau au roi la possession du royaume de Juda.» +(NORRIS.) + +En 1745, Tauga, vice-roi de Gléhoué, conçut le projet de se constituer +souverain indépendant. Son plan était de s’emparer par trahison du fort +Williams (le fort anglais), d’où il pourrait ensuite commander la ville. +Les révélations de l’interprète du fort mirent ses projets à découvert; +les troupes du roi allèrent l’assiéger dans sa maison, et le tuèrent. + +Les Popoes vinrent encore, en 1763, attaquer Wydah. Peu s’en fallut +qu’ils ne s’en emparassent: le Dahomey triompha encore, sans que cette +nouvelle victoire lui assurât la paisible possession de ses conquêtes. +Ce fut seulement en 1772, grâce à un traité dû à l’intervention de +Lyonel Abson, que la paix se consolida entre Popo et le Dahomey. + +Lyonel Abson était gouverneur du fort Williams. + +Tandis que le Dahomey affermissait ses conquêtes dans le sud, il les +continuait du côté du nord. Au nord-est, il voulut exiger des Eyoes un +tribut annuel que ceux-ci avaient payé, paraît-il, jusqu’à Troudo. Après +quelques mois d’occupation et de pillage, l’armée dahoméenne se replia, +faute de vivres (1738). Elle revenait tous les ans à la charge, sans +jamais obtenir un résultat définitif. En 1747, il intervint un +arrangement; mais cela n’empêcha pas le roi de Dahomey de se dire +toujours le seigneur du pays des Eyoes (aujourd’hui les Egbas). Il a +juré la ruine de cette nation, et nous le verrons s’acharner à +l’exterminer, malgré les échecs répétés qu’il a essuyés devant les murs +d’Abéokouta. + +Au _nord-ouest_, Bossa-Ahadée guerroya durant tout son règne contre les +Manhis, avec des alternatives diverses. L’ouverture des hostilités eut +lieu en 1737; l’occasion fut le refus énergique des Manhis, qui ne +voulurent point subir pour roi le frère d’une favorite d’Ahadée, que +celui-ci voulait leur imposer. La guerre, nous dit Norris, «fut +continuée avec cette fureur sauvage qui est ordinaire parmi les nations +barbares». + +1572. Plusieurs revers successifs obligèrent les Manhis à chercher un +dernier refuge sur le mont Boagry, où ils furent attaqués «dans tous les +endroits qui en étaient accessibles». Ce peuple avait un gouvernement de +forme républicaine. Norris nous apprend qu’il refusa fièrement de subir +un roi. + +En 1772, celui que Bossa-Ahadée voulait établir roi étant mort, les deux +peuples, las de se faire la guerre, conclurent un traité. + +Il n’est pas inutile de remarquer que les traités se conclurent la même +année: au midi, avec les Popos, et au nord, avec les Manhis. +Bossa-Ahadée était à la fin de sa carrière, car il mourut deux ans plus +tard. Vingt ans de luttes presque continuelles étaient suffisants pour +briser la nature la plus robuste: il dut se produire un certain +affaissement dans Bossa. Il mourut le 17 mai 1774. + +ADANZOU II, son successeur, mourut en l’année 1789, et fut remplacé par +WINOUHIOU. Puis, ainsi que nous l’avons dit, régna EBOMI; ensuite, +ADANDOSAN[107]. + + [107] N’ayant ici que la tradition orale, nous ne pouvons fixer de + dates. + +Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a laissé parmi ses +sujets les plus tristes souvenirs. On raconte de lui tant d’atrocités +que tout finit par être vraisemblable. C’est à tel point que les +Dahoméens rougissent de le compter au nombre de leurs rois. On dit qu’il +était sans retenue dans l’assouvissement de ses honteuses passions; que +les viols et les enlèvements lui semblaient devoir être un privilége +royal; qu’il se faisait un jeu du vol et des meurtres. Il ne mangeait +pas de maïs, s’il n’était venu dans un champ jonché de cadavres. Du +reste, il surexcitait tous ces instincts brutaux par une ivresse presque +continuelle. Il n’avait guère de l’homme que la figure et le nom. + +C’en était trop! Les sacrifices humains absorbaient tous les prisonniers +capturés à la guerre; et les négriers n’y trouvaient point leur +bénéfice, parce que la traite leur devenait presque impossible, faute de +marchandise humaine. + +Deux hommes étaient venus s’établir au Dahomey, où ils ont acquis une +certaine célébrité: l’un avait nom Francisco Féliz de Souza, et exerçait +son influence surtout à Wydah et dans les deux Popos; l’autre, nommé +Domingo Martins, jouissait d’un grand crédit à Godomé et à Kotonou. Le +premier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et souvent +généreuses; le second maintenait son ascendant par la ruse et la +cruauté. Tous deux s’adonnaient au trafic des esclaves: riches tous +deux, et puissants à cause de leurs richesses. Nos deux négriers +conçurent le dessein de détrôner Adandosan et de faire nommer à sa place +son frère Ghézo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prêta à +des combinaisons si flatteuses pour lui et entraîna dans son parti un +grand nombre de chefs et de nègres. + +Cependant les agissements ne furent pas tellement secrets qu’il n’en +transpirât quelque chose. Adandosan n’osa sévir tout de suite: il crut +prudent de dissimuler et d’attendre, donnant à Ghézo en public des +témoignages d’une feinte amitié. De part et d’autre, on s’observait: on +épiait le moment opportun. + +Adandosan voulut user de fourberie. Il projetait de tuer un esclave sur +le _Legba_[108] de Ghézo, et de laisser la tête auprès de l’idole, afin +de compromettre son frère en lui imputant une action que le roi seul +peut se permettre, d’après les coutumes du pays. + + [108] Un des principaux fétiches. + +Ghézo était sur ses gardes et sut empêcher l’exécution de ce traître +projet. Enfin, l’occasion se présenta à lui de tenter un coup de main. +Le roi avait mis aux fers un des pages de son frère _Ohouo_, exerçant +sur lui sa cruauté. Ghézo intervient en faveur du page et n’obtient +qu’un redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au courant, +éclate en plaintes et en murmures; on s’agite, on se soulève, on se +porte en foule au palais dont on force les portes; on permet aux femmes +de regagner librement leurs demeures; on massacre ceux qui résistent, on +arrive jusqu’au roi, et l’on charge de chaînes ce tigre toujours avide +de sang. + +Ghézo n’avait plus qu’à accomplir le cérémonial de l’intronisation +royale: il n’avait plus qu’à battre du tam-tam et à prendre possession +du siége qui sert de trône au souverain: Ghézo était roi (1818). Il +envoya ses émissaires dans tout le royaume, et partout il fut acclamé +avec enthousiasme. Un soupir de soulagement s’échappa des poitrines; la +chute du monstre détestable qui avait nom Adandosan fut saluée de toutes +parts par des fêtes et des réjouissances publiques. A peine quelques +chefs osèrent-ils désapprouver la révolution qui avait eu lieu: on les +massacra sans pitié, aussi bien que leurs partisans. On jeta en prison +les enfants du roi déchu, et _l’on n’a plus entendu parler_ ni d’eux ni +de lui. (C’est ainsi que l’on s’exprime pour dire qu’on a fait mourir +quelqu’un en secret.) + +Ghézo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza et Domingo +Martins qu’il appelait tous les deux _ses frères_. Il était leur associé +pour la traite, et il aimait surtout les conseils de Souza, pour lequel +il créa le titre de _chacha_, lui accordant le premier pas parmi les +blancs. + +Le commencement du règne de Ghézo fut signalé par d’utiles réformes, +dues presque toutes à l’influence du chacha. + +«Grand capitaine aussi bien que grand roi, Ghézo régna sur son peuple +pendant quarante ans. Sans doute, par son esprit élevé, par sa valeur et +par ses talents militaires, il aurait pu figurer avec honneur parmi les +princes d’Europe, s’il avait reçu une éducation proportionnelle. +Malheureusement il ne put pas toujours gouverner selon ses désirs. Il +avait contre lui la puissance des féticheurs, ces véritables ministres +de celui qui fut homicide dès le commencement. Ce sont eux qui ont +établi ces lois atroces, d’après lesquelles s’immolent des milliers de +victimes humaines. Ghézo s’opposa tant qu’il le put à ces sacrifices. +Bien plus, ses principales victoires ont été remportées sans effusion de +sang... Dans la guerre, sa tactique consistait à envelopper l’ennemi peu +à peu et presque à son insu, et à ne lui laisser d’autre ressource que +de se rendre... Pour apaiser la soif infernale des féticheurs, le roi +Ghézo avait l’habitude de réserver les coupables condamnés à mort et de +les faire exécuter tous à la fois... + +«A ce que tout le monde dit, cette humanité du roi lui coûta la vie. Que +cette opinion soit vraie ou fausse, peu importe; toujours est-il +constant qu’après sa dernière guerre, au lieu de mettre à mort tous les +prisonniers, comme les féticheurs l’exigeaient impérieusement, il en fit +don aux personnes qu’il voulait enrichir: c’est alors que _le fétiche le +tua_[109], comme disent les Dahoméens. + + [109] _Le fétiche_, c’est-à-dire le poison du féticheur. + +«A sa mort, arrivée en 1858, quand on traita de son successeur, les +chefs se trouvèrent partagés en deux partis: les uns voulaient le +maintien des anciennes coutumes qui exigent tous les ans l’immolation de +milliers de victimes; les autres en voulaient l’abolition. Je m’abstiens +de dévoiler le mystère qui donna la victoire aux plus méchants. Le +prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les +anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire que les +féticheurs demandaient.» (BORGHÉRO.) + +_Badou_ ou _Bahadou_, en montant sur le trône, prit le nom de GRÉRÉ. + +Deux faits ont surtout signalé le règne de ces deux derniers rois: 1º la +destruction des Manhis, dont les restes se sont réfugiés à Agoué; 2º +l’acharnement que ces deux rois ont mis à attaquer, pour la détruire, la +grande et florissante ville d’Abèokouta, chez les Egbas. + + + + +CHAPITRE XX + +ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU DAHOMEY. + + +Le _gouvernement_ du Dahomey est une monarchie despotique: héréditaire +quant à la famille où l’on prend le roi; élective, quant à la personne à +qui les rênes du gouvernement sont confiées. + +Il n’y a d’autre _régime_ que la volonté du roi, dont le pouvoir +discrétionnaire n’est tenu en échec que par la crainte du poison des +féticheurs: car _le fétiche tue_... même les rois. + +Le _système administratif_ n’offre point de complications: tous les +chefs agissent sous leur propre responsabilité et relèvent directement +du roi. M. Borghéro a dit avec autant d’exactitude que de précision: «Le +peuple est esclave en masse du roi, puis des chefs et finalement des +_particuliers_ qui sont en petit nombre.» Sous cette dernière +désignation de _particuliers_, entendez ceux qui, par leur position de +fortune, le nombre de leurs esclaves ou l’appui de leurs amis ou +protecteurs, se trouvent en position d’avoir des exigences. + +En tête, et au premier rang, nous voyons le roi, de qui tout dépend en +dernier ressort, d’une manière absolue. Aucune loi ne le lie: son +vouloir a force de loi; il ne permet pas que l’on discute ses caprices: +celui qui oserait se le permettre s’exposerait à être jeté en prison; +puis, peut-être, _on n’entendrait plus parler de lui_. + +_En droit_, le roi est seul propriétaire au Dahomey: la propriété, comme +le pouvoir, est en ses mains. Les particuliers, les chefs eux-mêmes, +tous, en un mot, si nous exceptons les féticheurs, avec qui le roi doit +compter, tous ne possèdent quelque chose que parce que le roi leur en +permet ou en tolère la possession, et pour le temps qu’il le trouve bon. + +En supposant qu’il reconnaisse théoriquement un droit quelconque à +autrui, _en pratique_ il a, comme nous allons voir, un moyen assez +simple d’éluder ce droit: ce sont les _palavres_ et la confiscation. + +Il n’est pas bon au Dahomey, il est dangereux d’être plus puissant, plus +intelligent, plus habile, plus riche (disons le mot), plus influent +qu’il ne plaît au roi. + +Inutile de dire que la personne du roi est sacrée. On ne se présente +devant Sa Majesté que dans l’attitude de la plus complète humiliation; +et si Sa Majesté boit en public, on doit se détourner ou incliner la +tête pour ne le point voir. Les plus hauts dignitaires, par respect, se +mettent à plat ventre devant le roi. + +Sous cette désignation «_femmes du roi_», il faut comprendre +non-seulement celles que le roi traite en épouses, non-seulement celles +à qui il a accordé ses faveurs, mais encore les eunuques du palais. Des +manières tant soit peu familières avec ces personnes, un regard jeté sur +elles, sont souvent réprimés comme des crimes. Pour peu que les femmes +du roi prennent un air provocateur, il leur est facile de compromettre +ceux qu’elles veulent perdre. Même on prétend que le roi spécule sur +cette facilité de perdre quelqu’un par les habiletés compromettantes de +ses femmes. + +Au _bâton du roi_ on accorde les mêmes honneurs qu’au roi lui-même. +Lorsqu’il est porté d’une manière ostensible en public, la foule se +prosterne à son passage et se livre à des démonstrations de respect qui +indiquent presque un véritable culte. + +L’_oiseau du roi_ est une espèce de _hochequeue_, noir et blanc. On +raconte que le roi, revenant d’une guerre où il avait été vainqueur, fut +salué à son retour par une volée de ces oiseaux. Dès lors, il en fit son +oiseau, défendant de le tuer ou de lui faire la chasse. Enfreindre cet +ordre serait un crime de lèse-majesté et un sacrilége: car l’oiseau du +roi est aussi l’oiseau de _Legba_, puissant fétiche que les interprètes +appellent le _démon_. + +Il arrive parfois qu’un chef ou tout autre individu se présente, au nom +du roi, dans une factorerie et achète pour le roi une certaine étoffe. +Par le seul fait, l’embargo est mis sur les étoffes de cette qualité: le +négociant n’en peut vendre qu’au roi, et les particuliers n’en peuvent +acheter sans se rendre coupables. Ils s’exposeraient à la prison, à de +fortes amendes, à la confiscation, à la mort peut-être, s’ils y +mettaient quelque affectation. + +Il me souvient d’un noir de Wydah, du nom de Ségo, condamné pour un fait +de ce genre, pendant mon séjour au Dahomey. Un jour, les marchands du +roi avaient acheté une certaine _étoffe pour le roi_, dans une +factorerie de Wydah. En même temps, Ségo, voyageant dans le royaume +voisin, acheta de cette même étoffe à Porto-Novo. De retour chez lui, il +se drape dans son nouveau costume, tout fier de son _acho_. Sa joie fut +de courte durée. Il paraissait à peine dans la rue qu’il se vit saisi, +traîné chez le cabécère, dépouillé, jeté en prison, obligé à payer une +forte amende: tout cela, pour avoir acheté d’une manière inconsciente de +l’_étoffe du roi_. + +On le voit: toutes ces industries font du roi, sinon un dieu, du moins +un personnage à part, un demi-dieu. _Après Dieu, le roi._ + +Le roi nomme les chefs ou _cabécères_, et les révoque à volonté. Sans +solde aucune, les chefs, pour seul et unique revenu, ont ce qu’ils +extorquent à leurs subordonnés, sous forme de cadeaux ou d’amendes. Cela +sert à leur entretien et aux frais de représentation; c’est aussi avec +ces ressources qu’ils _donnent à manger au roi. Manger, donner à +manger_: deux expressions heureuses, qui dispensent d’appeler la +cupidité insatiable du roi et des chefs par son propre nom. Une des +principales attributions des chefs est de _donner à manger_ au roi. +Malheur à qui néglige ce devoir important! + +«Quand le roi du Dahomé crée de nouveaux chefs ou cabécères, il leur +remet des insignes distinctifs. + +«Ce sont, en premier lieu, des bracelets d’argent, des colliers de +verroteries et de corail, un sabre et, pour les plus hauts dignitaires, +deux petites cornes d’argent. + +«Viennent ensuite les marques extérieures de la part plus ou moins +grande de puissance et d’honneur que le souverain a voulu accorder en +élevant au cabécérat: + +«1º _Le parasol_. C’est une grande ombrelle plate, en étoffe de diverses +couleurs et garnie d’une bordure découpée. Ce parasol peut abriter +plusieurs personnes. Seuls les chefs ont le droit de s’en servir, et +malheur au sujet qu’on trouverait usant même d’un simple parapluie. Au +contraire, il n’y a pas de chefs, grands ou petits, qui paraissent en +public sans cet insigne de leur dignité. + +«Le même usage existe généralement sur tout le littoral de la Guinée; +mais à Porto-Novo, les chefs se contentent d’un parapluie ordinaire de +couleur voyante, rouge ou verte. + +«2º Le _tabouret_ est un autre insigne de cabécérat. C’est un siége fait +d’une seule pièce de bois, le _houn-ti_ (arbre à pirogue). Ce bois, +d’une belle couleur jaune, est très-facile à travailler. + +«Ces tabourets ne se fabriquent qu’à la capitale, à Abomé. Celui des +grands cabécères a jusqu’à un mètre de hauteur. On les agrémente parfois +de dessins très-bizarres. + +«3º Le troisième insigne du cabécérat, c’est la longue pipe et la large +sacoche en cuir contenant le tabac. La pipe est renfermée dans un étui +de bois. Un chef peut sortir et même voyager sans son parasol et sans +son tabouret, mais jamais sans sa pipe passée à travers les plis de sa +grandissime poche à tabac. Fumer paraît être un signe de virilité et de +puissance. Jamais je n’ai vu l’ancien roi Mecpon sans sa pipe à la +bouche.» (COURDIOUX.) + +Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de +quartier juge les affaires ordinaires: c’est, en quelque sorte, un juge +ou gardien de la paix. Les affaires de certain ordre sont de la +compétence de chefs spéciaux; celles de quelque gravité ressortissent au +tribunal particulier des féticheurs ou du roi. Ici, l’arbitraire du juge +est sans contrôle et sans limites. + +Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions, ni le même +pouvoir: ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière purement civile; +ceux-là, en matière administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, +plus ou moins étendus, quoiqu’ils ne soient pas toujours aussi bien +définis que chez nous. Le pire de tout, pour un prévenu, c’est d’être +livré au fétiche ou d’être renvoyé au roi: il est fort à craindre _qu’on +n’entende plus parler de lui_. + +Du reste, la manière d’agir de tous les chefs est toujours la même: leur +pouvoir autoritaire s’exerce par voie de _palavres_. Ils appellent à +leur barre celui qu’ils veulent condamner; ils l’accusent, dirigent +contre lui des imputations plus ou moins vraisemblables; ils parlent, +ils crient, ils dissertent avec véhémence; ils s’appliquent à prouver +qu’il faut le condamner, et ils le condamnent en effet. Voilà ce qu’on +appelle _palavre_. + +On conçoit aisément tout ce que de semblables vexations doivent exciter +de haines et provoquer de vengeances, alors que rien ne modère les +passions: ni la charité chrétienne, ni les sentiments d’humanité, ni les +sages conseils de la résignation. Aussi, quand la crainte de leur +despotisme n’impose pas suffisamment, les chefs doivent se précautionner +contre les rancunes et la vengeance de ceux qu’ils oppriment. Alors ces +juges sans conscience et sans pudeur livrent leur victime au roi, après +l’avoir noircie de calomnies. Le roi a droit de vie et de mort, et il en +use largement: tout le monde le sait. Roi et chefs, par là même, sont +également redoutables: l’un, parce qu’il peut faire mourir; les autres, +parce qu’ils livrent au roi. + +Nous ne dirons rien des autres procédés de justice sommaire: de la +prison avec la perspective d’y mourir de faim; des épreuves judiciaires, +de l’épreuve non moins terrible qui consiste à _boire le fétiche_; +véritables meurtres à peine déguisés. + +A Abomé, les principaux chefs sont: le _Méhou_, ministre du commerce et +des affaires étrangères; le _Mingan_, ministre de la guerre, exécuteur +des hautes œuvres. Le Méhou a l’_oreille du roi_, c’est-à-dire qu’il est +son confident intime, son interprète juré. + +Chaque cabécère, le roi lui-même a son second, _ékédji_, comme disent +les Nagos: celui qui doit lui succéder et qui se forme à son école. Le +second est souvent pressé de devenir premier, et demande au poison de +lui faire place libre. + +A Wydah, le chef principal, que nous appellerions volontiers le +vice-roi, est le _Yévo-gan_, le chef des blancs. Le Méhou est +représenté, dans cette ville maritime, par _Quouénou_. Tous deux sont +espionnés par des conseillers que le Dahomey leur impose. Je dis: _le +Dahomey_; car, pour les gens de la côte, et généralement pour les +habitants de l’ancien royaume de Juda, le Dahomey n’est que la partie du +royaume occupée à l’origine par Tocoudonou et ses partisans. A Wydah et +aux environs, si l’on parle d’aller à la capitale, on dit: _aller au +Dahomey_. + +L’espionnage est un des rouages administratifs en usage dans le royaume: +le roi a ses espions chez les principaux chefs; le Méhou et le Mingan +ont les leurs à Wydah. Il n’y a pas jusqu’aux blancs à qui l’on impose +certains employés chargés d’épier leurs actions et leurs paroles, pour +en rendre compte aux autorités locales. J’ai connu notamment un de ces +mouchards dont on n’a pu se débarrasser ni par la prison, ni par les +fers, ni par la diète, ni par le fouet; il résista à toutes les +épreuves, cloué à son poste par la volonté de ceux qui l’avaient imposé. + +Un jour, me trouvant à dîner chez un Français, celui-ci prononça une +parole un peu dure, quoique méritée, contre un des chefs de Wydah. A +quelque temps de là, ce chef s’indignait avec moi de ce que le Français +en question avait parlé de la sorte. Il me rapporta les paroles avec une +si grande exactitude, que je crus devoir conseiller à mon compatriote +plus de réserve devant le personnel de sa maison. Impossible, me dit-il +après m’avoir remercié, impossible d’éviter les inconvénients de ce +genre. On nous tient de si près que nous ne saurions garder nos +sentiments cachés: nous devrions nous réduire à un silence absolu. Et +encore! + +Disons, du reste, que ce fait n’est point particulier au Dahomey. Les +négociants établis dans la colonie anglaise de Lagos sont connus à +Abèokouta, dans l’intérieur, où l’on sait quels discours ils tiennent à +l’endroit des nègres, au point de vue du commerce et de la politique. +Une seule maison a peut-être échappé à cette inquisition: c’est la +factorerie hambourgeoise. On y avait adopté l’usage de parler allemand, +lorsqu’on traitait devant les noirs une question à laquelle on voulait +les laisser étrangers. Or, on n’enseignait pas l’allemand aux noirs +employés dans la maison: on parlait avec eux anglais ou portugais, +français même. + +Nous avons déjà dit que les chefs ne reçoivent rien du budget de l’État. +Disons tout: l’État n’a point de budget, parce qu’il n’a point de +revenus. Seul maître et seul propriétaire, le roi seul a des revenus. Il +souffre bien que les chefs prélèvent quelque chose sur le fruit des +palavres: _ils doivent manger!_ Mais malheur à eux, s’il se doute que le +principal ne lui revient pas! + +Quant aux impôts réguliers, un dicton populaire déclare expressément +qu’_ils appartiennent au roi_. Dans le style imagé des nègres, ces +impôts s’appellent les _cauris de la rue_[110] ou l’argent de la rue, et +les collecteurs de cet impôt portent le nom de gardiens ou _maîtres de +la rue_, du dehors[111].--Ces employés, que les Européens nomment +_décimères_, sont postés, comme nos gardes d’octroi et nos douaniers, à +côté des passages fréquentés, sur le bord des chemins ou de la lagune; +on en trouve à la porte des factoreries. Ils sont chargés de prélever la +_part du roi_ sur l’huile et d’autres produits que les nègres portent au +marché ou chez les divers négociants. + + [110] Owo-ode. + + [111] Onibode (oni-ibi-ode). + +Ceux-ci payent au roi des redevances en nature pour toutes les +marchandises d’importation arrivées par les navires: là aussi le roi a +sa part. + +Quelquefois, après avoir pris la part qu’il se réserve ordinairement, +_le roi veut encore manger_. La voie des palavres étant trop lente, il a +recours au moyen plus expéditif du vol. Les gens du roi, agissant pour +le roi et en son nom, se répandent partout et pillent les noirs sans +merci. Ils enlèvent tout ce qui tombe sous leur main, et on ne leur fait +aucune résistance, de peur d’être traîné _au Dahomey_. Tout au plus si +l’on essaye de soustraire ce qu’on a de plus précieux, en le déposant +chez les blancs. Les maisons des blancs et des chefs principaux sont +seules respectées dans ces razzias. + +Cela ne veut pas dire que le vol royal ne s’exerce point contre les +blancs. Le roi a une classe de fonctionnaires que l’on nomme et qui sont +réellement les VOLEURS DU ROI. Quand cela plaît à Sa Majesté, ces +voleurs sont envoyés en mission dans la maison des blancs. _Pour le roi +et en son nom_, ils exercent leurs fonctions de voleurs chez ceux que +l’on veut déposséder sans éclat et sans violence apparente: on leur +recommande de ne point se laisser prendre, et on leur assure l’impunité +au tribunal des autorités du pays, pourvu qu’ils soient consciencieux. + +J’ai dit: _consciencieux!_... Si l’on veut qu’ils volent sans scrupule, +on exige qu’ils rendent compte scrupuleusement de tout ce qu’ils ont +pris. En détourner ou en cacher une partie serait forfaire à son devoir +de voleur, le voleur du roi devant évidemment voler pour le roi, et non +pour lui. + +L’existence de ce genre d’employés n’est un secret pour personne. Les +autorités dahoméennes se garderaient de vouloir excuser cette +institution; au contraire, elles s’en glorifient: n’est-ce pas le +meilleur moyen de rendre les vols moins fréquents? D’un côté, les blancs +sont tout avertis de se tenir sur leurs gardes, et ils veillent plus +soigneusement. D’autre part, le roi se réservant le monopole du vol, les +nègres se sentiront moins portés à cette spéculation, parce qu’il est +toujours dangereux de se mettre en concurrence avec le roi. + +Belles raisons! Il ne faut pas peu d’effronterie pour les mettre en +avant; mais l’habitude est si impérieuse! + +On parle au Dahomey de _coutumes_ et de _droit coutumier_. On aurait +tort de supposer que ces lois coutumières protégent la sécurité et la +liberté des individus. Elles n’édictent guère que des mesures +restrictives ou pénales; rarement elles reconnaissent un droit à +quelqu’un, à moins qu’un autre ne soit frappé du même coup: il faut +toujours qu’il y ait une victime. Les us et coutumes du Dahomey +favorisent l’injustice et la violence, plutôt qu’ils ne lui mettent +obstacle; l’oppresseur n’a rien à redouter que de la vengeance et du +poison, et s’il a besoin de se couvrir d’une excuse, le moindre prétexte +légitimera son manque d’équité. + +«Pourquoi ne pas écrire votre code coutumier? demandait un missionnaire +au Yévo-gan. Les blancs connaîtraient vos usages, et ils s’y +conformeraient.--Le beau conseil que tu donnes là! fut-il répondu à mon +confrère; si les blancs connaissent les coutumes, et qu’ils y conforment +leur conduite, plus de palavres! Et s’il n’y a plus de palavres, _que +mangerons-nous?_» _Que mangerons-nous?_... ce mot dit tout: le roi et +les chefs veulent _manger_, c’est pour _manger_ qu’ils conservent les +coutumes. + +Autre moyen de manger: _fermer les chemins_. C’est aussi un moyen de +pression, ainsi que nous allons le voir. + +Dans ce pays terrible de Dahomey, on n’est pas libre même de circuler et +de se mouvoir, à moins d’en avoir obtenu l’autorisation au préalable. +L’étranger entre dans le royaume comme l’oiseau entre dans la cage, ne +se doutant pas qu’on va fermer sur lui la porte. On le salue, on le +flatte, on le cajole, et il peut s’apercevoir bientôt que tous ces soins +ne sont pas aussi désintéressés qu’ils en ont l’air. On l’appelle ami, +et frère, et père; on ne peut le laisser partir: _les chemins sont +fermés_, c’est-à-dire que, pour prendre la clef des champs, notre +voyageur sera obligé de _payer_ une redevance. _Payez_, et vous aurez +_les chemins ouverts_. + +Quand le roi ou les chefs veulent frapper un négociant dans ses +intérêts; quand ils veulent le forcer à subir des conditions qu’il +repousse, ils lui _ferment les chemins pour le commerce_. Alors, les +produits sont détournés; l’huile et les amandes de palme n’arrivent plus +chez lui; pour lui, le commerce est sous le coup de l’interdit le plus +sévère: il entrera en composition, sous peine de voir se prolonger +indéfiniment la quarantaine qu’on lui impose. + +Malheur aux noirs qui oseraient entretenir des relations commerciales +avec celui à qui l’on a fermé les chemins! Les confiscations et la +prison seraient les moindres peines qu’on leur infligerait; eux-mêmes +peut-être seraient _envoyés au Dahomey_. + + + + +CHAPITRE XXI + +GUERRE ET GUERRIERS AU DAHOMEY. + + +Le Dahomey a la réputation d’être une monarchie militaire fortement +constituée: il passe pour un des États les plus puissants de l’Afrique. +Or, lorsqu’on l’étudie avec quelque attention, on a lieu de s’étonner +qu’une semblable opinion se soit accréditée au point de trouver place +dans des ouvrages scientifiques d’une valeur incontestable. + +A ne juger que par les apparences, les succès du Dahomey peuvent, en +effet, indiquer un État puissant, ayant sur pied un effectif +considérable de troupes. Le Dahomey a été occupé en des guerres +incessantes; il a fourni pendant longtemps des milliers de nègres à la +_traite_, dont il fut le foyer le plus actif. Les _négriers_ en s’y +présentant étaient assurés d’y trouver leur chargement complet à bref +délai, tandis qu’ils stationnaient des mois entiers sur les autres +points, sans pouvoir compléter leur cargaison de _marchandise humaine_. +Il n’est pas étonnant qu’on se soit dit: Un État qui a toujours ainsi +abondance de prisonniers à vendre est certainement un puissant État: le +Dahomey fournissant au commerce plus d’esclaves que les autres États, +est plus puissant qu’eux. De là est venue la réputation surfaite de ce +petit royaume guinéen, auquel nous avons cru ne devoir attribuer qu’une +population approximative de 200,000 âmes, et auquel on ne saurait +raisonnablement en supposer plus de 300,000. + +La ville principale des Egbas, peuple avec lequel le Dahomey est +habituellement en guerre, Abèokouta, possède une population égale à +celle de tout le royaume ennemi: ce n’est donc point par le nombre que +celui-ci l’emporte. La valeur des Egbas est-elle inférieure à celle des +Dahoméens? Je suis fort éloigné de le supposer. D’où vient donc la +supériorité du Dahomey? Quelle est la cause des avantages qu’il a eus +sur ses voisins, depuis Tacoudonou? avantages qui lui ont acquis sa +renommée de grandeur et de puissance extraordinaires. + +Il est d’autant plus intéressant d’approfondir cette question, que la +réponse nous montrera sous son véritable jour le pays que nous étudions. + +La nature semble s’être appliquée à faire la circonvallation du Dahomey. +Ce royaume est entouré d’eau presque de tout côté. La seule partie +découverte est le nord: c’est la voie unique par laquelle les Dahoméens +se lancent sur leur proie, et par où ils pourraient être attaqués; en +sorte qu’ils peuvent avancer en toute assurance, sans avoir à craindre +d’être attaqués par derrière; comme aussi, en cas de retraite, ils +seraient abrités par les fortifications naturelles qui servent de +limites à leur pays. + +Au nord-ouest, ils ont déjà ravagé la contrée qu’habitaient les Manhis. +Les derniers débris de cette tribu sont allés chercher un asile à Agoué, +sur la côte, où ils conservent leurs idoles, leur culte, leur caste +sacerdotale, leur langue et leurs usages au milieu des Minas. + +Au delà de la région occupée jadis par les Manhis, Atakpamé, par son +attitude énergique et fière, aussi bien que par les avantages de sa +position, impose au Dahomey une prudente réserve dont il n’ose se +départir. Ce pays, situé par 1° 2′ ouest du méridien de Paris, et par +7° 20′ de latitude nord, est défendu naturellement contre les incursions +des étrangers par son sol montagneux et ses épaisses forêts. Au surplus, +les habitants sont d’habiles chasseurs, intrépides et endurcis à la +fatigue, maniant l’arc et le fusil. Les chasses fréquentes qu’ils font +du côté du Dahomey leur servent à dépister l’ennemi, aussi bien qu’à +chasser le gibier. + +Guézo, père de Gréré, alla se fourvoyer avec ses hordes chez ce peuple +de chasseurs. Ceux-ci se montrèrent si vigilants et si braves que les +Dahoméens ne sont plus tentés, depuis lors, d’aller chercher fortune +dans les terres d’Atakpamé. Gréré a été maintes fois provoqué par les +bravades des Atakpaméens: il demeure sourd à leurs insultantes +provocations, et dévore l’injure en silence, n’osant compter avec eux +sur la ruse et la surprise, auxquelles il doit ses succès ailleurs. + +On raconte qu’une femme très-riche en esclaves envoya d’Atakpamé à +Gréré, roi de Dahomey, une petite fille, et lui fit dire: «O roi +puissant, viens donc ici guerroyer. Ton père fut malheureux dans son +entreprise contre nous; tu ne peux supporter plus longtemps la honte de +sa défaite. Viens! cette fille que je t’envoie guidera tes pas et te +donnera à boire le long du chemin.» Gréré ne répondit pas à +l’invitation. + +C’est vers le nord-est que le Dahomey dirige ses hordes dévastatrices. +Il trouve dans les _Egbas_ un peuple facile à exploiter, parce que les +divisions intestines furent longtemps pour eux une cause de faiblesse +qui les a voués à la rapacité de voisins remuants. De plus, les Egbas +jouissent chez eux d’une grande liberté; ils s’attachent au sol par la +propriété et par une culture rémunératrice. Paisibles propriétaires, ils +ont peu de goût pour les expéditions militaires, et ne songent à prendre +les armes que pour repousser une attaque ou pour venger une injure. + +La grandeur relative du Dahomey ne s’explique pas autrement. Les +Dahoméens sont remuants et tracassiers: ils oppriment facilement leurs +voisins, parce que ceux-ci sont paisibles et inoffensifs, quoique braves +et forts. + +De quels pays se sont-ils emparés dans le dernier siècle? Des royaumes +d’Allada et de Juda, tous deux adonnés au commerce, dont les habitants, +par conséquent, menaient une vie paisible. Quelles contrées ravagent-ils +encore aujourd’hui, dans leurs razzias annuelles? Le pays des Egbas, +habité par des gens d’humeur pacifique, songeant à tout autre chose +qu’aux surprises de l’attaque et aux aventures du pillage. + +Qui tient le Dahomey en échec? Le peuple d’Atakpamé, qu’il rencontre +toujours sous les armes, et aussi les populations (_si faibles +soient-elles_) qui sont protégées contre un coup de main par la lagune: +Popo, Ahouansoli, Afatonou... + +Depuis quelques années, _Abèokouta_ lui barre le passage au nord-est. +Attaquée tous les ans, cette capitale des Egbas résiste tous les ans aux +assauts du Dahomey. Peu s’en est fallu, deux ou trois fois, que le +monarque dahoméen ne fût pris. + +«Abèokouta est de fondation toute moderne. Les Egbas, qui sont une +branche de la famille nago, étaient, depuis bien des années déjà, +victimes des razzias des tribus voisines, et fournissaient ainsi à la +traite un nombreux contingent d’esclaves, lorsque, vers l’année 1820, +une partie de ces Egbas conçurent le dessein d’abandonner leurs villages +pour se réunir et se défendre contre de nouvelles attaques. Ils +choisirent, comme point de ralliement, un immense rocher qui surplombe +au centre de masses granitiques; et le nom d’Abèokouta, qui veut dire +_sous les rochers_, est un souvenir de ce premier abri. Bientôt d’autres +peuplades, en grand nombre, suivirent cet exemple; mais elles +emportaient avec elles l’amour des lieux qui les avaient vues naître, +et, tout en se groupant pour la défense commune, chacune d’elles +conserva son nom. La ville d’Abèokouta se trouve ainsi partagée en +quartiers qui portent les noms des villages abandonnés; chaque peuplade +a même gardé ses droits, ses priviléges, ses usages et jusqu’aux nuances +de son dialecte. + +«Pour tous travaux de défense, on se contenta de creuser autour de la +nouvelle ville un fossé de trois mètres de large et d’autant de +profondeur, au bord duquel on éleva un mur en terre, épais de cinquante +centimètres, haut de deux à trois mètres. De petits trous ronds, percés +de distance en distance, font l’office de meurtrières. Les noirs ne +connaissent pas les premiers éléments des angles saillants et des angles +rentrants, qui permettent aux défenseurs de découvrir le pied des +courtines et de toutes les lignes de défense. Ils plantent des buissons +au bord des sentiers tortueux qui mènent aux portes: ces buissons +servent à abriter les défenseurs quand ils veulent empêcher les +assaillants d’approcher. + +«Le circuit d’Abèokouta présente un développement de 35 à 40 kilomètres, +le tout enfermé dans les fortifications dont j’ai parlé... On donne à +Abèokouta plus de cent mille habitants. Pour qui voit cette ville du +haut de son rocher, pour qui en a visité les différentes sections et +observé les foules compactes qui s’y logent, ce chiffre ne paraît +nullement exagéré[112].» + + [112] BORGHÉRO. + +Ce sont les restes de plus de cent cinquante villes détruites en moins +de vingt-cinq ans. Cinq cent mille habitants périrent par le fer et par +le feu; des milliers furent réduits en esclavage et vendus aux négriers; +ceux qui purent échapper aux armes et à la famine allèrent se réfugier +_sous les rochers_. + +Dans cette position avantageuse, les Egbas ont résisté énergiquement aux +attaques du Dahomey, qu’ils réduiraient sans doute s’ils pouvaient +prendre l’offensive. Ils ne le peuvent, à cause des dispositions +malveillantes du Jébou, d’Ilorin et d’Ibadan, ennemis terribles, dont +ils ont tout à craindre. + +Notons, pour mémoire, quelques dates se rapportant aux succès des Egbas: + +Le 3 mars 1851, les Dahoméens furent repoussés, après un combat acharné +de plusieurs heures. Ils laissèrent sur le champ de bataille près de dix +mille morts, c’est-à-dire les deux tiers de l’armée. Le roi de Dahomey +lui-même fut sur le point d’être pris: il ne dut son salut qu’à une +méprise de l’ennemi. Un chef de son entourage étant vêtu d’habits +magnifiques, on le prit pour le roi; et celui-ci, grâce à cette +circonstance, put se dérober aux poursuites dont il était l’objet et se +sauver. + +En 1862, nouvelle attaque des Dahoméens. Ils ne s’avancèrent que jusqu’à +Ibara, détruisant Ichaga le 5 mars, et Aïbo le 13 du même mois. + +Le 26 mars de l’année suivante (1863), ils vinrent échouer devant +Abèokouta. + +Le 15 mars 1864, les Egbas infligèrent un nouvel et sanglant échec aux +troupes dahoméennes, qui s’enfuirent en désordre; ils les poursuivirent +même jusque sur leur propre territoire, et leur firent subir des pertes +considérables. Les Dahoméens souffrirent beaucoup dans leur fuite +tumultueuse; car ils avaient tout ravagé en venant, et tout leur manqua, +lorsqu’ils se replièrent en arrière. + +Le 28 avril 1873, les hordes du Dahomey reparurent encore. On n’eut pas +plutôt signalé leur présence, qu’elles se retirèrent à la faveur de la +nuit: la petite vérole avait fait de grands ravages dans le camp, et +l’on abandonna, gisant sur le sol, un grand nombre de morts et de +mourants. + +L’instinct du pillage est la note caractéristique du Dahomey. Aussi, +quand on étudie son organisation militaire, on découvre sans peine les +traits distinctifs d’une bande armée pour le brigandage. + +Dans la _bande dahoméenne_, nous trouvons des chefs tels qu’il les faut +pour des razzias habilement conduites: le _gogan_, ou chef des +bouteilles; le _sogan_[113], chef des chevaux; le chef des cabris... Ces +noms indiquent assez les attributions spéciales de ceux qui les portent; +on ne les nomme ainsi que parce qu’ils sont chargés de capturer et de +centraliser chaque chose qui peut augmenter le butin: bouteilles, +chevaux, cabris..., etc. + + [113] _Go_, bouteille, et _gan_, chef; _so_, cheval, et _gan_, chef. + +Les chefs dont nous parlons, avec les hommes sous leurs ordres, forment +le _personnel administratif_. Ce personnel administratif se rattache à +l’armée proprement dite, et montre le caractère véritable des +expéditions entreprises tous les ans par le Dahomey. Le Dahomey ne +combat pas précisément des ennemis: _il pille_. On ne doit pas +s’imaginer qu’il se trouve constamment engagé dans des guerres +légitimes, ou qu’il se met en campagne périodiquement pour tenter de +nouvelles conquêtes: sans motif et sans déclaration de guerre, à la +façon des brigands, il tombe à l’improviste sur ceux qu’il appelle ses +ennemis, et qui ne sont en réalité qu’une proie qu’il convoite. Aussi, +il choisit son temps: mars et avril sont l’époque la plus favorable à +ses desseins, et les dates que nous avons notées plus haut nous +reportent à cette période de l’année. Si le Dahomey faisait la guerre +dans un but de conquête, pour venger une offense, pour obtenir +l’exécution d’une promesse ou le redressement d’un grief, il ne lui +serait pas loisible de choisir son temps et de reprendre la lutte +annuellement. + +J’insiste sur ces détails, parce que, je le répète, ils mettent en +relief le caractère des expéditions dahoméennes, en même temps qu’ils +expliquent la multiplicité de ces expéditions. Le Dahomey est moins un +État militaire puissant qu’un peuple de pillards bien organisé, et +protégé dans son repaire par la nature elle-même. + +Parlons maintenant de l’_armée proprement dite_. Elle se compose: 1º des +_troupes régulières permanentes_; 2º des _contingents_ soumis au service +uniquement en vue d’une expédition projetée, et qui forment en quelque +sorte une espèce de _réserve_. + + +1º TROUPES RÉGULIÈRES PERMANENTES. + +Seul à la côte des Esclaves et bien loin au delà, le roi de Dahomey a +des troupes régulières permanentes: il a les _amazones_ et les +_soflimatas_, deux corps qui sont la bande du roi; véritables corps de +discipline dans lesquels on enrégimente ce qu’il y a de pire parmi les +femmes et parmi les hommes du royaume. + +Une femme est-elle surprise en adultère; se rend-elle insupportable par +son humeur acariâtre, par son caractère indocile, sa rudesse, sa dureté? +On la donne au roi, qui, lorsqu’il ne la livre pas au bourreau, en fait +une amazone. + +Les soflimatas se recrutent de la même façon; seulement ce sont des +hommes. Amazones et soflimatas ont tout ce qu’il faut pour réussir dans +le brigandage. Du reste, on les forme bien au rude métier auquel ils +sont destinés. Qu’on en juge par ce que M. Borghéro a raconté, pour en +avoir été témoin oculaire. + +«Le lendemain, 29 novembre (1861), dit-il, vers midi, le roi me fit +appeler à la place d’armes, pour assister au spectacle vraiment +merveilleux que les guerrières voulaient me donner, afin de me montrer +leur bravoure. Une centaine de personnes étaient déjà réunies autour du +roi, sous une belle tente. Quand j’arrivai, le prince se leva aussitôt, +vint à ma rencontre, et me fit asseoir un instant à côté de lui; puis, +me prenant par la main, il me conduisit en personne visiter les +préparatifs militaires. + +«Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé un talus, non de +terre, mais de faisceaux d’épines très-piquantes, sur quatre cents +mètres de long, six de large et deux de haut. A quarante pas plus loin +et parallèlement au talus, se dressait la charpente d’une maison d’égale +longueur, avec cinq mètres de largeur et autant d’élévation. Les deux +versants de la toiture étaient couverts d’une épaisse couche de ces +mêmes épines. Quinze mètres au delà de cette étrange maison, venait une +rangée de cabanes. L’ensemble simulait une ville fortifiée, dont +l’assaut aurait coûté bien des sacrifices. Les guerrières devaient, +pieds nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines, +descendre dans l’espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader la +maison qui représentait une citadelle hérissée de défenses, et aller +prendre la ville simulée par les cabanes. Deux fois repoussées par +l’ennemi, elles devaient, au troisième assaut, remporter la victoire et, +comme gage du succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque. Les +premières à surmonter tous les obstacles recevront de sa main le prix de +leur bravoure; car, me disait le roi, la valeur militaire est pour nous +la première des vertus. + +«Le roi donne l’ordre d’attaquer. Aussitôt l’expédition entre dans sa +première phase. Toute l’armée examine la position de la ville à prendre; +on s’avance courbé, presque rampant, pour n’être pas aperçu de l’ennemi; +les armes sont baissées, et le silence est rigoureux. + +«Dans une seconde reconnaissance, nos amazones marchent debout, le front +haut. Sur trois mille femmes, deux cents, au lieu de fusils, sont munies +de grands coutelas en forme de rasoirs, qui se manient à deux mains, et +dont un seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerrières ont +encore leur coutelas fermé. + +«Au troisième acte, toutes sont au poste et en attitude de combat, les +armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant devant le roi, il y en +a toujours qui veulent lui donner des assurances de dévouement et lui +promettre la victoire. Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille +devant le front d’attaque. Le roi se lève, va se placer en tête des +colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, elles se +précipitent avec une fureur indescriptible sur le talus d’épines, le +traversent, bondissent sur la maison également d’épines, en redescendent +comme refoulées par un retour offensif, reviennent par trois fois à la +charge, le tout avec une telle précipitation que l’œil a peine à les +suivre. Elles montaient en rampant sur les constructions d’épines avec +la même facilité qu’une danseuse voltige sur un parquet, et pourtant +elles foulaient de leurs pieds nus les dards acérés du cactus. + +«Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient déjà atteint le +sommet de la maison, une guerrière qui était à l’une des extrémités +tomba sur le sol d’une hauteur de cinq mètres. Elle se tordait les bras +en se tenant assise; d’autres guerrières excitaient son courage, quand +le roi survient, lui lance un regard et un cri d’indignation. Elle se +relève aussitôt comme électrisée, reprend ses manœuvres, et remporte le +premier prix. Impossible de rendre la scène dans son ensemble.» + +Avec de semblables exercices, impossible de ne pas devenir _brigand +consommé_, prêt à toute espèce de coup de main, et ne reculant devant +aucun péril. Au demeurant, l’hésitation serait punie de mort. La crainte +de tomber sous les coups du bourreau et l’enivrement du pillage exaltent +les esprits, et mettent ces soldats hors d’eux-mêmes. + + +2º CONTINGENTS DE RÉSERVE. + +Quand le roi fait un appel de troupes pour la guerre, tout homme est +soldat. Les femmes elles-mêmes entrent dans les rangs de l’armée. Elles +sont employées au transport des munitions et des vivres; et souvent +elles se jettent dans la mêlée, prenant une part effective à l’action. +Armées d’une petite massue, elles frappent l’ennemi aux jambes et font +ainsi des prisonniers; autre manœuvre qui dénote la razzia. + +Il y a ce qu’on appelle des chefs de guerre. Chacun a sa bande qu’il +organise et qu’il dirige. + +Le roi veut que ses sujets soient à tout instant prêts à entrer en +campagne. Aussi s’applique-t-il à les tenir toujours dans un détachement +réel de toutes choses. De leur richesse, de leur prospérité, de leur +bien-être, il n’en a de souci que pour les entraver et les détruire. Il +ne veut pas qu’ils soient attachés au sol par une agriculture +rémunératrice; c’est pourquoi il en empêche le développement. Il gêne le +commerce et l’industrie, afin qu’on ne s’y applique point avec trop +d’ardeur. L’industrie, le commerce et l’agriculture ne peuvent produire +que ce qui est nécessaire à la consommation et aux besoins du moment. On +ne dépasse point ces limites sans se heurter à des usages restrictifs, à +des prohibitions non moins arbitraires que tyranniques. + +La fortune est un danger, presque un crime, au Dahomey; on n’y peut même +jouir sans souci de la _médiocrité dorée_ dont parle le poëte. On n’y +tolère qu’une médiocrité exempte d’attraits pour les sujets, et +incapable de créer au roi des soucis ou des embarras. + +Si l’activité individuelle se tournait librement vers l’agriculture, +l’industrie et le commerce, on n’aurait plus le cœur à la lutte et au +pillage. En en étouffant le progrès, le premier signal trouve les hommes +sans liens qui les retiennent. Que de difficultés à surmonter, au +contraire; que de résistances à réprimer, si le peuple était retenu par +les appâts du lucre et du bien-être! + +Le soldat de la réserve, on doit le comprendre sans peine, se fait de la +valeur guerrière une tout autre idée que celle que nous en avons, ou +qu’en ont les amazones et les soflimatas, ces héros de l’attaque et du +coup de main. Il ne la fait point consister à regarder en face, à +attaquer de front un ennemi qui se défend, à se battre avec intrépidité, +à charger avec furie des adversaires opprimés qui font rage dans leur +résistance désespérée. Il n’ambitionne pas, lui, comme ses voisins, +comme les Egbas et les guerriers de Porto-Novo, par exemple; il +n’ambitionne pas par-dessus tout l’honneur de rapporter en triomphe la +tête de l’ennemi qu’il a tué sur le champ de bataille. Une chose qu’il a +plus à cœur, c’est de faire une prise importante. Être habile à +surprendre, agir adroitement et sans trop de danger, savoir saisir la +proie en évitant de la déprécier; ne point blesser les prisonniers que +l’on fait, et en faire beaucoup de la sorte; en un mot, capturer et ne +pas avilir le prix de la capture: telles sont les principales qualités +dont s’honore le soldat dahoméen. + +Non-seulement ils destinent à être immolés aux fêtes des coutumes ceux +qu’ils ne réservent pas à la traite et à l’esclavage, mais encore ils +refusent aux blessés tout soin et tout soulagement, insultant à leur +malheur par le mépris et le sarcasme. Ils dansent et ils font des +libations abondantes, à la vue des prisonniers torturés par la faim; et +ils chantent dans l’orgie de leur cruauté et de leurs barbares succès, +digne prélude d’immolations plus barbares encore. + +Maintenant que nous connaissons les éléments de l’armée active, disons +un mot de la STRATÉGIE. + +Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande le Mingan, qui +est son ministre de la guerre, et lui adresse cette phrase laconique et +expressive, empreinte d’une férocité digne de lui: «_Ma maison est +découverte_.» Cela signifie, en termes plus clairs: les os des anciennes +victimes ont blanchi; les crânes dénudés qui ornent mon palais ne +suffisent plus: allons! une expédition! des esclaves et des victimes! + +Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon de rappeler que +le palais est une vaste enceinte de maisons, de près de trois kilomètres +de contour, couronnée autrefois de crânes humains. + +Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume, transmettre +l’ordre du roi, et toute la réserve se concentre à Abomey. + +La campagne est ouverte. Où va-t-on? Nul ne le sait, sinon le Mingan et +le Méhou, qui se partagent le commandement général. Les voleurs, les +brigands se gardent bien d’avertir ceux sur lesquels ils vont fondre: +aussi les Dahoméens ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils +tendent. Ils ont peur qu’une imprudente révélation ne donne l’éveil à +leurs adversaires et les fasse courir aux armes; ils aiment tomber sur +des gens inoffensifs, inconscients de l’attaque et du danger. + +Comme il sied à des malfaiteurs, ils se cachent le jour, dans les bois +et les taillis; la nuit, ils glissent dans l’ombre, avancent sans bruit, +évitant d’éveiller l’attention. Cependant, ils surprennent les ouvriers +imprévoyants qui se rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut +des arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont pas en +nombre, si l’on n’a pas à craindre que quelqu’un échappe et aille jeter +le cri d’alarme, on s’en saisit. Si l’on a quelque chose à craindre, on +se tient coi, et on laisse passer. + +Peu à peu, les troupes approchent du pays qui doit être ravagé. Elles +attendent pour l’attaque décisive d’avoir affaibli l’ennemi par des +prises répétées. Lorsqu’elles ont assez capturé au dehors, elles se +disposent à l’assaut. Le Mingan et le Méhou se séparent, divisant +l’armée en deux colonnes; la ville ou la bourgade est cernée, enlevée +d’assaut et mise à sac. C’est à ce moment que les amazones et les +soflimatas montrent ce qu’ils sont: des chenapans armés pour mal faire. +En même temps qu’ils répandent le tumulte et la terreur partout autour +d’eux, les bandes de la réserve opèrent la razzia. + +Au retour de l’expédition, le chant célèbre les exploits de la campagne, +de même qu’il avait signalé le départ. Voici des échantillons de ces +hymnes guerriers: + + +AVANT LA CAMPAGNE. + +1 + +C’est la guerre: aux armes! Resterons-nous sans tirer le fusil?--Non! le +tafia ne se peut changer en eau! le pitou[114] ne se change pas en eau! + + [114] _Pitou_, espèce de bière du pays. + +2 + +Voici le jour! réunissons-nous. Ce jour est le bon! Ceux qui sont morts +ont noblement terminé leur carrière; nous, nous irons voir les lieux où +ils sont tombés. + +3 + +Quoi que vous fassiez en ce monde, la mort viendra; elle viendra, la +mort! Il n’y a que la pierre qui puisse dire: «Les rochers des montagnes +ne meurent pas.» + + +AU RETOUR. + +1 + +Le feu est ardent: le feu n’arrête pas le forgeron, il ne l’empêche pas +de forger. + +2 + +Le feu petille: le feu n’effraye pas le forgeron, il ne l’empêche pas de +forger. + +3 + +Acaba a détruit Jahasé; il a exposé comme trophée le tam-tam que Kpolou +battait. + +4 + +Jéhumé s’est servi de ce tam-tam, et il a pris le nom d’_épée qui se +jette dans la mêlée_. + +5 + +Le tam-tam des combats est dans l’enthousiasme: le tam-tam chante +victoire au danseur. + +Nous voici de retour! + +_N. B_.--Acaba et Jéhumé sont deux rois de Dahomey. + + * * * * * + +La pantomime et la danse sont l’accompagnement obligé des chants du +soldat dahoméen. Il est intéressant d’assister au spectacle d’hommes en +armes, s’agitant, pirouettant et faisant des saluts militaires. Ces +fusils que l’on porte en sens divers; ces épées nues qui se meuvent avec +dextérité au-dessus des têtes, en traçant mille sinuosités dans l’air; +ces êtres humains qui grimacent et font des contorsions: toute cette +mêlée forme un tableau dont il est difficile de donner une idée. + +Pour saluer quelqu’un et lui faire honneur, au milieu de ces vives +évolutions, les soldats tournent leur fusil contre lui, et portent sur +sa tête ou sur sa poitrine la pointe de leur épée, tandis qu’ils passent +auprès de lui en tournoyant. + +Dans le chant de départ que nous avons cité plus haut, deux strophes sur +trois tendent à mettre dans l’âme des combattants, non l’amour de la +patrie (il n’en est pas question), mais le mépris de la mort. Quoi +qu’ils fassent et quoi qu’ils disent, ces guerriers ont encore des +appréhensions, fort naturelles, du reste. Ils se chargent littéralement +d’amulettes, que la superstition leur représente comme des préservatifs: +ils en ont à la tête, au cou, aux bras, sur la poitrine, autour des +reins, aux jambes, aux pieds, partout. Certains tiennent à la main et +agitent devant eux une queue de cheval, de cabri ou d’autre animal, afin +de chasser et de faire dévier les balles ennemies. + + + + +CHAPITRE XXII + +SACRIFICES HUMAINS ET TRAITE DES NÈGRES. + + +Depuis Adahounzou, qui régnait au milieu du dix-septième siècle, le +trafic infâme des esclaves et les non moins infâmes sacrifices humains +ont toujours été la grande, la principale préoccupation du Dahomey. Ces +deux institutions, car ce sont _de véritables institutions_, ont absorbé +toute l’activité de la nation et entraîné, comme conséquence nécessaire, +la _chasse à l’homme_ dont nous avons étudié l’organisation dans le +chapitre précédent. + +Je dis que les _sacrifices humains_ sont une véritable institution. +C’est la coutume qui les réclame: les fêtes où on les fait sont les +_fêtes des coutumes_. La coutume est tellement impérieuse en cette +matière, que Ghézo fut empoisonné, ainsi que nous l’avons vu, pour avoir +montré quelque répugnance à s’y soumettre, et pour avoir essayé de +diminuer le nombre des victimes. Gréré ne fut choisi pour lui succéder +qu’après avoir promis aux féticheurs de donner un nouvel essor à ces +sacrifices abominables. + +Le trafic des esclaves aussi est une institution sociale: il donna +longtemps les principaux revenus au roi; et si les revenus ont bien +diminué de ce côté, ils ne sont pas taris encore. + +A plusieurs reprises, des Européens ont essayé de faire comprendre au +roi qu’il ferait bien de renoncer à ces coutumes, aussi bien qu’à la +chasse à l’homme. On s’est efforcé de lui insinuer que l’agriculture et +le commerce légal amèneraient dans le royaume la prospérité et la +richesse. Tous les efforts ont échoué jusqu’à présent; et M. Borghéro +raconte, dans les _Annales de la propagation de la foi_, qu’il ne put +obtenir de converser directement avec le roi sur ce sujet. Toutefois, il +parvint à traiter indirectement la question. La réponse qu’il obtint +confirme ce que j’avance. + +«Gréré me faisait dire: qu’on ne pouvait débattre ces questions en sa +présence; que si tout autre blanc l’eût osé, aucune considération +n’aurait empêché Sa Majesté d’en faire un châtiment exemplaire; _que les +sacrifices humains étaient nécessaires à la conservation de la +monarchie_; qu’en les jugeant avec mes idées d’Europe, je tenais un +langage qui, dans la bouche d’un autre, serait taxé de _bêtise_... + +«... Quant à la vente des esclaves, il me fut dit: que le roi était +étranger à ce commerce[115]; que les gouvernements d’Europe l’avaient +toujours favorisé; que les Anglais avaient fait longtemps la traite des +nègres, et que s’ils s’opposaient maintenant à ce trafic, ils étaient +seuls à en poursuivre l’abolition.» (BORGHÉRO.) + + [115] C’est pourtant lui qui l’alimente. + + +SACRIFICES HUMAINS. + +Nous ne nous étonnons pas de ce que le roi de Dahomey juge les +sacrifices, et même les sacrifices humains, nécessaires à la +conservation et à la prospérité de l’État. Ce n’est point par pure +superstition ou par simple préjugé qu’il croit à l’efficacité du +sacrifice. Tous les peuples y ont cru comme lui, et avec raison; car +l’homme, condamné à mourir à cause de son péché, doit racheter sa vie en +livrant volontairement la vie d’une victime. A Rome, chez les +Phéniciens, à Carthage, en Égypte, dans l’Inde..., nous trouvons des +sacrifices partout, et presque partout des sacrifices humains. +Jusque-là, le Dahomey ne fait pas exception. + +Ce qu’il y a de particulier dans ce royaume, c’est la multitude des +victimes; c’est la barbarie que l’on étale dans ces sacrifices; c’est +que les sacrifices humains y sont _une coutume et une fête_. Tous les +ans, vers les mois d’août et d’octobre, ont lieu des massacres en masse, +massacres dont on se fait un jeu et dont on se glorifie. + +Je ne puis me rappeler sans frémir d’indignation et d’horreur ce que +j’ai entendu raconter par des témoins oculaires, de ces orgies de +cannibales, où le rire et le ricanement répondent au râle de l’agonie. +Il me semble voir encore la terreur peinte sur le visage d’un muet qui, +à Wydah, me représentait par une pantomime animée ce qu’il avait eu sous +les yeux à Abomey, durant les coutumes. J’ai vu, à Porto-Novo, des +crânes incrustés dans les murs du temple de la mort, des têtes exposées +sur des pieux, au milieu d’une place publique; des cadavres pendus aux +branches d’arbres; des cadavres mutilés, abandonnés dans les champs, +dévorés à demi par les bêtes; des ossements épars çà et là... Je +frissonnais... Et dire que tout cela n’a rien d’horrible, en comparaison +des _fêtes des coutumes!_... DES FÊTES! + +Laissons parler ceux qui y assistèrent. Habituellement le roi invite les +blancs de Wydah à ces fêtes. Son invitation n’est rien moins que +désintéressée, car il a surtout en vue de solliciter des cadeaux; +peut-être aussi son orgueil serait-il flatté de la présence des blancs. +Du reste, présent ou absent, le blanc ne saurait éviter de donner à +manger au roi en cette circonstance solennelle. + +En 1860, M. Lartigue, agent de la maison V. Régis, se rendit à Abomé, et +publia sur ce qu’il avait vu des détails que nous trouvons résumés dans +les _Annales de la propagation de la foi_. + +«Le 13 juillet, y dit M. Lartigue, arrivé à Toffo, j’ai reçu la visite +d’une escouade du roi, accompagnant à Wydah un cabécère nouvellement +nommé, orné de tous ses attributs et destiné à être noyé à l’embouchure +de la rivière, afin que le fétiche continue d’attirer les navires de +commerce, et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui se +passe au Dahomey. En expédiant ces sortes de messages dans l’autre +monde, on leur donne une bouteille de tafia et quelques piastres pour +les frais de la route. + +«Le 15, on est venu me prévenir qu’il fallait aller me poster sur la +route d’Agbomé, afin d’y attendre le passage du roi. Celui-ci, après +avoir sacrifié une cinquantaine de prisonniers, est sorti de son palais +au bruit de la mousqueterie. Immédiatement a commencé le défilé de tous +les cabécères, chacun selon son grade, les moins élevés en tête. Le +milieu de la cour était tendu de nattes et de tissus divers; le roi seul +et ses femmes pouvaient marcher dessus. Sur un des côtés cheminaient les +troupes, au son de toutes les musiques, au bruit étourdissant de quatre +à cinq cents tam-tams, et en tirant des coups de fusil. + +«Quand le méhou parut, on me fit signe de monter en hamac et de suivre +l’allure de son cheval, qui allait constamment au petit trot. Alors eut +lieu la scène la plus fantastique qu’il soit possible d’imaginer: vingt +mille nègres à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas +gymnastique sur un chemin rendu étroit par celui qui servait de voie +royale, et qu’il fallait bien se garder de fouler; ce peuple, ruisselant +de sueur, luttant de vitesse pour ne pas se laisser atteindre par les +gens du roi, qui arrivaient par derrière avec la même célérité: tout +cela formait un tableau infernal. + +«Le 16, la même course a recommencé; puis un captif, fortement +bâillonné, a été présenté au roi, par le ministre de la justice, qui a +demandé au prince s’il avait à charger le prisonnier de quelque +commission pour son père. En effet, il en avait; et plusieurs grands du +royaume sont venus prendre ses ordres, et sont allés les transmettre à +la victime, qui répondait affirmativement par des signes de tête. +C’était chose curieuse à voir que la foi de cet homme qu’on allait +décapiter, à remplir la mission dont on allait le charger. Après lui +avoir remis, pour ses frais de route, une piastre et une bouteille de +tafia, on l’a expédié. Deux heures après, quatre nouveaux messagers +partaient dans les mêmes conditions; mais ceux-ci étaient accompagnés +d’un vautour, d’une biche et d’un singe, bâillonnés comme eux. + +«Une fois ces courriers partis, avec leurs dépêches d’outre-tombe, le +roi est monté sur son tabouret, a revêtu ses armes de bataille, a fait à +son peuple un long et belliqueux discours, qu’il a terminé en +interpellant ses braves, leur demandant s’ils étaient prêts à le suivre +partout où il aurait décidé de porter la guerre. Il est impossible de +rendre la scène d’enthousiasme qui répondit à cet appel. + +«Le 18, largesses du roi à ses troupes. Tout chef est porté sur les +épaules d’un soldat. Chaque bataillon a pour marque distinctive une +bande d’étoffe de différentes couleurs, attachée aux cheveux, afin que +les soldats du même corps puissent se reconnaître dans la lutte acharnée +qui se prépare. De plus, chaque militaire a un sac attaché sur le +ventre, pour y renfermer promptement l’objet que le roi va lancer de sa +propre main, sinon le voisin a le droit de s’en emparer. Une fois dans +le sac, il est sacré. Les distributions se composaient de cauris et de +tissus. Dès qu’un prix était jeté à la foule, on se ruait en masse pour +le saisir; les rangs étaient si compactes que la majeure partie de ceux +qui ne pouvaient pénétrer à l’endroit où l’on s’en disputait, +escaladaient ce pêle-mêle de lutteurs, et cheminaient sur leurs têtes et +leurs épaules, comme sur un plancher. D’autres à leur tour, montant sur +cette seconde couche, formaient un nouvel étage et ressemblaient à une +pyramide humaine qui, dans une oscillation plus forte, s’effondrait tout +à coup, pour aller recommencer ailleurs. + +«Le 23, j’assiste à la nomination de vingt-trois cabécères et musiciens +qui vont être sacrifiés, pour entrer au service du roi défunt. + +«Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte les têtes sur +différents points de la ville, au son d’une grosse clochette. + +«Le 29, on se prépare à offrir, à la mémoire du roi Ghézo, les victimes +d’usage. Les captifs ont un bâillon en forme de croix, qui doit les +faire énormément souffrir. On leur passe le bout pointu dans la bouche; +il s’applique sur la langue, ce qui les empêche de la doubler et par +conséquent de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux hors de la +tête. Dans la nuit prochaine, il y aura grand massacre. + +«Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. La place du +palais exhale une odeur infecte; quarante mille nègres y stationnent +jour et nuit, au milieu des ordures. En y joignant la vapeur du sang et +les émanations des cadavres en putréfaction, dont le dépôt est peu +éloigné, on croira sans peine que l’air qu’on respire ici est mortel. +Les 30 et 31, les principaux mulâtres de Wydah offrent leurs victimes +qu’on promène trois fois autour de la place, au son d’une musique +infernale. La troisième ronde achevée, le roi s’avance vers la +députation, et, tandis qu’il félicite chaque donateur, l’égorgement +s’accomplit. + +«Pendant ces deux dernières nuits il est tombé plus de cinq cents têtes. +On les sortait du palais à pleins paniers, accompagnés de grandes +calebasses dans lesquelles on avait recueilli le sang, pour en arroser +la tombe du roi défunt. Les corps étaient traînés par les pieds et jetés +dans les fossés de la ville, où les vautours, les corbeaux et les loups +s’en disputent les lambeaux qu’ils dispersent un peu partout. Plusieurs +de ces fossés sont comblés d’ossements humains. + +«Les jours suivants, continuation des mêmes sacrifices. + +«La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé dans la terre. +Ghézo est au milieu de toutes ses femmes qui, avant de s’empoisonner, se +sont placées autour de lui, suivant le rang qu’elles occupaient à sa +cour. Ces morts volontaires peuvent s’élever au chiffre de six cents. + +«Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières, destinées à +prendre soin du roi Ghézo dans l’autre monde. Elles paraissent deviner +le sort qui les attend, car elles sont tristes et regardent souvent +derrière elles. On les tuera cette nuit d’un coup de poignard dans la +poitrine. + +«Le 5, jour réservé aux offrandes du roi. Elles forment une collection +de tout ce qui est à l’usage d’un monarque africain: quinze femmes et +trente-cinq hommes bâillonnés et ficelés, les genoux repliés jusqu’au +menton, les bras attachés au bas des jambes, et maintenus chacun dans un +panier qu’on porte sur la tête. Le défilé a duré plus d’une heure et +demie. C’était un spectacle diabolique, que de voir l’animation, les +gestes, les contorsions de toute cette négraille. + +«Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant fonction de +cochers autour d’un petit carrosse destiné à être envoyé au défunt, en +compagnie de ces malheureux. Ils ignoraient leur sort. Quand on les a +appelés, ils se sont avancés tristement, sans proférer une parole; un +d’eux avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils ont été +tués tous les quatre comme des poulets, par le roi en personne. + +«Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite au milieu +de la place. Sa Majesté est venue s’y asseoir, accompagnée du ministre +de la justice, du gouverneur de Wydah et de tous les hauts personnages +du royaume, qui allaient servir de bourreaux. Après quelques paroles +échangées, le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitôt tous +les coutelas se sont tirés et les têtes sont tombées. Le sang coulait de +toutes parts; les sacrificateurs en étaient couverts, et les malheureux +prisonniers, qui attendaient leur tour au pied de l’estrade, étaient +teints en rouge... + +«Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi, après quoi le roi se +mettra en campagne pour faire de nouveaux prisonniers et recommencer sa +fête des Coutumes vers la fin d’octobre. Il y aura encore sept ou huit +cents têtes abattues.» + +Quelle horreur! que de sang! quelle barbare cruauté! On porta le nombre +des victimes immolées dans les circonstances dont parle M. Lartigue, à +plus de deux ou trois mille. + +M. Borghéro, parlant, lui aussi, de ce qu’il a vu, ne peut contenir +l’indignation qui envahit son âme. «Quand nous débouchâmes sur la place +d’armes, dit-il en racontant une excursion qu’il fit dans les rues de la +capitale, j’aperçus de loin comme une rangée de fourches d’où pendaient +des corps qu’à cette distance je pris pour des animaux, ne pensant pas +que ce pût être des hommes. Quand je vis que la longueur des jambes +égalait celle du corps, je compris que c’étaient des gens sacrifiés. +Vous dire ce que je ressentis dans tout mon être à une telle vue m’est +impossible. Mon premier mouvement fut de serrer fortement mes mains +crispées, en m’écriant: «Ah! vengeance de Dieu, où te caches-tu?» Me +tournant ensuite vers mon guide avec une expression de colère, je lui +dis: «Pourquoi m’avez-vous fait passer par ici? Jamais je n’aurais cru +trouver de pareilles horreurs.--Ni moi non plus, me répondit-il, car je +n’en savais rien, et nous n’avons que cette voie.» Nous continuâmes donc +notre route, en nous éloignant au plus vite; mais le hideux spectacle se +représentait à chaque instant. Arrivés près d’une enceinte, nous fûmes +presque asphyxiés par la puanteur des cadavres qu’on y avait accumulés, +car on ne se donne pas la peine de les ensevelir. Des milliers de +vautours, des chiens, des porcs, des loups rôdent alentour, en +convoitant une si abondante pâture. Les toits des maisons sont couverts +des débris qu’y ont portés les oiseaux de proie. Ce qui est bien +significatif, c’est que mon guide, qui connaît parfaitement les usages +du Dahomey et qui était toute la journée à flâner dans les rues, +ignorait que ces corps, tués depuis deux jours, fussent encore là, et il +l’ignorait, pour sûr, car il avait l’ordre de ne pas me laisser +approcher d’un endroit où il y avait des morts exposés. Ainsi, depuis +une semaine, je ne passais plus devant le palais royal, parce qu’il y +avait constamment des têtes coupées chaque nuit. + +«Vous trouvez sans doute que je vous retiens trop longtemps au milieu de +cet épouvantable charnier; mais la vérité doit l’emporter sur vos +délicatesses, et il vous faut entendre un dernier mot sur l’appareil des +sacrifices humains. La nuit de ces boucheries, personne ne peut circuler +dans la ville, depuis le soir jusqu’au matin; si quelqu’un est rencontré +par les rues, on l’assomme à coups de massue. Seulement, des compagnies +de musiciens se promènent dans l’ombre en chantant d’un ton lugubre. +Vers minuit, une décharge de mousqueterie annonce le commencement des +exécutions. Les victimes sont amenées sur la place par séries de +vingt-quatre ou de trente; on leur bouche toutes les voies de la +respiration, et on les fait mourir en leur pressant la poitrine. Le +canon indique la fin de la tuerie. Ensuite une partie des suppliciés est +pendue par les pieds aux fourches dont j’ai parlé plus haut, entre deux +sacs remplis, dit-on, de membres humains découpés; une autre partie est +revêtue de costumes symboliques par des gens qui font profession de +cette industrie, et placée sur plusieurs arcs de triomphe, debout ou +assis, dans l’attitude de leur rôle. Il y en a qui ont l’air de jouer de +la musique; d’autres ont des poses militaires; d’autres ont une position +théâtrale, mais toujours avec une telle justesse de représentation, qu’à +petite distance on les prendrait pour vivants, si les vautours qui +rôdent autour d’eux n’indiquaient bien clairement que ce sont des +cadavres. En même temps, devant le palais royal, sont exposées des +centaines de têtes, et le peuple passe indifférent à côté de ces scènes, +auxquelles il est du reste tellement habitué qu’il ne s’en émeut plus. +Les enfants s’amusent près des victimes, et jouent pour ainsi dire avec +les morts; pour les hommes, une hécatombe de victimes humaines est chose +si commune, surtout depuis l’avénement du nouveau roi, qu’elle n’éveille +pas même leur attention. + +«Les diverses façons d’immoler varient, au Dahomey, selon le caprice et +l’ingénieuse méchanceté des bourreaux. L’une des plus horribles, sans +doute, est de clouer, sur une grosse poutre fixée au sol, un ou +plusieurs hommes par les pieds, avec défense de leur donner aucun +aliment. Exposés au soleil du jour et à la rosée de la nuit, ils meurent +ordinairement au troisième jour, tandis que les curieux s’amusent à +contempler les convulsions de ces infortunés.» + +Ajouterons-nous qu’au milieu de ces scènes dégoûtantes, on voit des gens +qui arrachent les yeux des victimes et qui les mangent? Dirons-nous que +d’autres prennent le cœur, encore palpitant, et qu’ils le déchirent de +leurs dents? Chose révoltante à penser! les enfants s’y exercent à des +jeux de sauvage cruauté: ils plantent des épines dans le corps des +victimes encore vivantes et enchaînées, et ils se rient de la souffrance +et des convulsions des patients. + +Les deux voyageurs dont nous venons d’invoquer le témoignage parlent des +cadavres exposés sans sépulture et pourrissant en plein air. Il ne faut +pas croire que ce fait soit le résultat de l’incurie et de +l’imprévoyance: on agit ainsi _de propos délibéré et par principe_: les +victimes sont privées de sépulture, parce que ce sont des victimes, +objet de rebut voué au mépris public. Malheur à quiconque pousserait +l’audace jusqu’à critiquer ce qui se fait! + +Lorsqu’un nouveau roi procède aux funérailles de son prédécesseur, il +lui érige, à l’occasion des Coutumes, un mausolée digne de lui, digne du +Dahomey. Le mortier qui sert à bâtir cette case funéraire est pétri avec +du sang humain et du tafia. On mêle à la boue des verroteries et du +corail. Cette case s’appelle _missanga_. + +Un fils du Yévogan de Wydah, jeune homme intelligent et habile comme son +père, s’amusa à faire des croquis de certains supplices auxquels il +avait assisté _au Dahomey_. Ces croquis, reproduits par la _Revue des +Missions catholiques_, représentent des tortures dont nous n’avons pas +parlé encore. Sans avoir la prétention de tout dire, nous ne pouvons +garder le silence sur ce point. On y voit de pauvres malheureux: l’un +pendu par les pieds et emmaillotté dans une natte ne laissant paraître +que la tête dans le bas; l’autre pendu par la tête, qui se perd dans une +espèce de sac; un troisième, pris par le milieu du corps dans une +trappe: tous les trois destinés à mourir de faim dans cet état et à +être, vivants, la proie des vautours. Dans d’autres croquis, la même +revue nous fait assister au hideux spectacle d’un homme brûlé vif, d’un +second, attaché sous les aisselles, pendu à une branche d’arbre et privé +de ses quatre membres, que l’on a tranchés; d’autres victimes tuées à +coups de lance ou assommées dans les forêts par les féticheurs. + +Disons, à l’honneur de la nature humaine, que l’habitude de tant +d’atrocités n’a pu étouffer tout sentiment dans le cœur du roi. Un +Français, M. Colonna de Lecca, dans un voyage qu’il fit à Abomé, fut +invité à une cérémonie publique. Il ne put voir sans frémir l’exécution +d’une victime, et il donna des signes d’une vive indignation. Le roi +sourit: «Je sais, lui dit-il, que tu es l’ami des Pères[116] et que tu +penses comme eux. Que veux-tu? _il le faut!!!_ Par goût, j’y aurais déjà +renoncé. Et puis, _il y a des blancs qui m’envoient des victimes_.» + + [116] Les missionnaires. + + +TRAFIC DES ESCLAVES. + +L’Afrique a toujours été, plus que toute autre contrée, la terre de +l’esclavage, et nous trouvons des nègres esclaves dès la plus haute +antiquité. Il y en avait, comme rameurs, sur les galères des +Carthaginois, et l’histoire rapporte qu’en un seul jour, Hasdrubal en +acheta _cinq mille, venant des bords du Niger_. + +L’esclavage étant en vigueur dans tout le continent africain, on ne +saurait y reconnaître un des traits caractéristiques du Dahomey. Une +chose distingue ce pays des autres contrées, c’est le _trafic des +esclaves:_ non-seulement il a été un des principaux foyers de la traite, +mais encore il est organisé pour la traite, puisque ses razzias +annuelles, tendant à procurer des esclaves, rentrent dans l’essence même +de sa constitution. + +Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans les +contrées environnantes que la côte prit, sur ce point, le nom de _Côte +des Esclaves_. Le Dahomey surtout a mérité cette dénomination. Nous +avons vu que ce fut le premier point, dans ces parages, où la traite +fonda des établissements. En 1660, Ardres eut un comptoir; les deux +royaumes d’Ardra et de Juda, avant d’être conquis par le Dahomey, +faisaient le commerce des esclaves avec les Européens; le Dahomey +lui-même y participait par l’intermédiaire de ces deux États. + +Ghézo avait raison de dire «que les gouvernements d’Europe avaient +toujours favorisé la vente des esclaves; que les Anglais, loin de s’y +être toujours opposés, avaient fait longtemps la traite des nègres». +Oui, Français, Anglais, Hollandais, Portugais aidèrent à cet indigne +forfait de la chasse à l’homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidèrent +en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume le trafic des +esclaves. Les rois accordèrent le monopole de ce commerce à certaines +compagnies qui, seules, avaient le droit de former des comptoirs. +L’Europe entière reconnut la traite des nègres et fut de connivence. + +Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit des établissements européens +de Savi et de Wydah, tous fondés en vue du trafic dont nous parlons. Du +reste, la traite ne se faisait pas seulement à terre, dans les +comptoirs: les navires trafiquaient aussi directement avec les chefs des +tribus de la côte: les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin. + +Cantu calcule qu’il a dû s’exporter «15 millions de nègres dans le cours +d’un siècle, et qu’il a dû en périr autant dans le trajet». Voici +quelques chiffres qui regardent spécialement le Dahomey: + +A l’époque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient plus de 2,000 +nègres tous les ans. + +_Durant l’année 1776_, on en exporta à bord des navires: + + français 6,150 + portugais 3,000 + anglais 1,000 + ------ + Soit un total de 10,150 + +_Durant l’année 1787_, l’exportation fut, par navires: + + français 937 + portugais 2,107 + anglais 561 + ----- + Total 3,605 + +c’est-à-dire près de deux tiers de moins qu’en 1776. + +_N. B._--Les Portugais se maintiennent. Leur fort de Wydah a été occupé +jusqu’en 1776. + + * * * * * + +On ne comprendrait pas l’écart énorme survenu dans le chiffre de +l’exportation dahoméenne, à onze ans d’intervalle seulement, si l’on ne +savait qu’un changement considérable s’opérait dans les idées, soit aux +colonies, soit en Europe. Dans les colonies, la prédication des +missionnaires donnait avec zèle les nobles enseignements de la charité +chrétienne; en Europe, on commençait à élever la voix contre les +atrocités de la traite et de l’esclavage colonial. _Les amis des noirs_ +allaient s’organiser en société en Angleterre et à Paris, et déjà ils +faisaient entendre des protestations énergiques contre l’état de choses +existant. + +Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la traite, +lorsqu’ils dévoilèrent les abus criants qui se produisaient dans les +colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer ce qu’il y avait +d’erroné et d’hypocrite dans ce prétexte des esclavagistes; «les noirs +sont moins malheureux dans les colonies qu’ils ne l’étaient en Afrique». + +Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes d’humanité. +La France et l’Angleterre, qui avaient peut-être plus de reproches à se +faire, prirent l’initiative des lois humanitaires qui ont aboli la +traite des nègres. Dans le tableau des exportations de 1787, nous avons +vu ces deux nations figurer dans des proportions fort restreintes. +Bientôt après, elles supprimèrent les primes accordées précédemment aux +marchands négriers, prohibèrent légalement la traite, établirent des +croisières le long de la côte, afin d’assurer l’exécution des lois +nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne garde, quel que fût le +mobile qui les poussât dans la voie de la répression. + +Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes acceptaient +et prescrivaient l’abolition de la traite des noirs; malgré les +conventions conclues par la France et l’Angleterre avec divers peuples +de l’Afrique, dans le même but; malgré une surveillance des plus +actives; malgré les peines rigoureuses édictées par les gouvernements +contre ceux qui se livraient à la traite, cet infâme trafic continua _de +fait_ jusqu’en 1865. + +Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce de +contrebande. Les derniers marchands d’esclaves que nous voyons au +Dahomey étaient tous Portugais, de nom et d’origine: Suarez et Medeiros, +Francisco de Souza, Domingo Martins... Ces deux derniers furent les +associés du roi, agissant de concert avec lui; combinant à leur avantage +commun le mouvement des troupes; se réservant le monopole du commerce, +et se l’assurant par toute sorte de moyens. Sous leur direction, la +traite sembla reprendre avec plus de vigueur; car la Havane et le Brésil +n’étaient pas tellement fermés aux arrivages qu’on n’y pût trouver un +débouché. Le commerce y était même d’autant plus lucratif que la +marchandise était plus rare. + +La seule difficulté sérieuse était d’éviter les croiseurs. Cela n’était +pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la voile, et des forfaits +d’un nouveau genre vinrent ajouter aux horreurs de la traite. Un négrier +se voyait-il sur le point d’être capturé, on amenait toute la cargaison +sur le pont et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaître +les pièces à conviction. Ces noyades de tout un chargement d’esclaves se +produisirent fréquemment, tant que les négriers allaient à la voile. A +la fin, pour échapper aux vapeurs de la croisière, les trafiquants de +chair humaine utilisèrent, eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire à +vapeur, emportant à chaque voyage plus de mille nègres, fit sept voyages +sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des bénéfices +énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait approcher ceux de la +croisière jusqu’à la portée du canon. Il restait sous vapeur, et +continuait son chargement en attendant qu’ils arrivassent, sûr de les +distancer promptement dans la marche. + +Les Portugais et les Brésiliens qui s’adonnaient à la traite dans les +derniers temps n’y ont réellement renoncé que lorsqu’elle devint tout à +fait impossible, c’est-à-dire lorsque la Havane et le Brésil fermant +effectivement leurs ports aux négriers, la marchandise humaine se trouva +sans écoulement. Jusque-là, le trafic ne laissait pas d’être bien +rémunérateur; il couvrait largement les pertes infligées par les +croiseurs, et il ne cessa qu’en 1865. + +Les Anglais avaient sur la côte des espions chargés de signaler les +points sur lesquels on préparait des embarquements d’esclaves. +Seulement, les négriers éludaient souvent les tracasseries de leur +surveillance importune, grâce à la protection du roi et des chefs. Le +roi avait interdit aux blancs certaines voies, par où les esclaves +arrivaient clandestinement à la plage. Signalons la rivière qui sépare +le Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant d’Allada vers +le grand lac Nokoué. Les mouvements d’esclaves s’y faisaient en secret. +On alla jusqu’à acheter la complicité des espions anglais eux-mêmes. Ils +étaient payés (et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne); ils +étaient payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite +et les négriers: doublant leurs appointements par le concours frauduleux +qu’ils prêtaient à ces derniers. + +Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rôle de traîtres soudoyés, +que l’un d’entre eux sut allier aux obligations de ministre wesléyen. M. +B***, richement doté par la société wesléyenne et subventionné par les +abolitionnistes, exploitait avec art la position qu’on lui avait faite à +Wydah. Au lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu’il leur +devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le désarroi, +les envoyant à l’est quand le chargement se préparait à l’ouest, et les +amusant à des manœuvres qui permettaient aux négriers de terminer sans +encombre leurs opérations. Ainsi, à force de ruses et d’argent, le +commerce des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions +des États civilisés et à la répression sévère des croiseurs. + +Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions pour ceux qui +s’y étaient adonnés. Forcés d’avoir au Brésil des correspondants +auxquels ils consignaient la cargaison, ils se virent dans +l’impossibilité d’exiger ce que ceux-ci leur devaient. Les tribunaux se +refusaient à reconnaître des dettes provenant d’un trafic illicite. Bien +plus, ils punissaient les auteurs de ce trafic, lorsqu’ils parvenaient à +les atteindre. J’ai connu un certain Marcos qui, s’étant hasardé à aller +au Brésil régler les comptes avec son consignataire, y fut retenu +plusieurs années en prison. Il revint à Wydah, où il me contait gaiement +sa déconvenue: «_On m’admit à l’Académie_, disait-il, _et je suis sorti +avec mon diplôme_.» + +Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses, au Dahomey. + + + + +CHAPITRE XXIII + +DAHOMEY.--PARTICULARITÉS RELIGIEUSES.--SERPENTS. + + +La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices humains, dont +nous avons parlé déjà, et par le culte des serpents. + +Nous ajouterons un mot seulement à ce que nous avons dit des sacrifices +humains. On ne doit pas les considérer comme une institution purement +politique: ils sont basés sur le principe religieux de la _nécessité des +sacrifices SANGLANTS_ et sur les dogmes touchant la vie à venir. Le roi +et les féticheurs les déclarent indispensables à la conservation et à la +prospérité de l’État; on y affirme solennellement l’_existence d’une +autre vie_ où les monarques défunts ont un royaume, des chefs, des +serviteurs et des sujets; on y proclame _utiles aux morts_ les suffrages +et les sacrifices que les vivants offrent en leur honneur, puisque les +victimes immolées passent au service des défunts. + +Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique dans +la religion du Dahomey... du Dahomey proprement dit, bien entendu! car, +là uniquement, ils ont les notes spécifiques signalées au chapitre +précédent. + +Le culte des serpents est propre à l’ancien royaume de Juda. Il y était +en honneur avant l’annexion de ce pays au Dahomey; il s’y est toujours +maintenu florissant. Ce qu’on raconte des origines de ce culte est bien +certainement un souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de +retrouver de nos jours, à la côte occidentale d’Afrique, les doctrines +et les pratiques d’une secte que des auteurs disent antérieure à la +religion chrétienne, et qui prit naissance en Égypte. Je veux parler des +_ophites_, ces anciens adorateurs du serpent. + +Voici l’histoire du serpent, telle que nous l’avons entendue raconter à +Wydah: _Dan_ ou _Dangbé_ (le serpent sacré) est un grand fétiche, +quelque chose comme qui dirait la sagesse incréée. Dieu ayant fait le +premier homme et la première femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux, +et ils virent le bien et le mal. C’est pourquoi Dan est le plus grand +bienfaiteur de l’humanité; il mérite nos hommages les plus empressés, +les plus respectueux. + +La population de l’ancien royaume de Juda lui doit une reconnaissance +toute particulière, et lui rend un culte spécial, parce qu’elle en a +reçu des bienfaits signalés. C’est à lui, c’est à Dan qu’on rapporte un +succès éclatant remporté sur une armée puissante qui menaçait +l’indépendance du pays. L’ennemi était sur le point d’écraser les +troupes de Juda. Tout à coup Dan apparaît; il vient dans les rangs des +Judaïques, caresse tout le monde et de la tête et de la queue, inspire à +tous la confiance, ranime les courages. Le grand prêtre, en qui +l’enthousiasme religieux a réprimé le premier mouvement de la crainte, +prend dans ses mains cet ami caressant, l’élève et le montre aux soldats +comme le protecteur qui leur vient apporter la victoire. L’armée, +fanatisée par les paroles du grand prêtre, pousse un cri formidable et +se précipite avec furie sur les ennemis, qu’elle met en déroute. + +Cette victoire providentielle détermina, dit-on, les habitants de Savi à +bâtir un temple à Dan. Des Marchais parle de ce temple. Les prêtres de +Dan prétendaient y conserver encore le même serpent qui avait rendu les +Judaïques victorieux. On m’a raconté fort sérieusement, à Wydah, que ce +serpent vit toujours; qu’il se cache dans les profondeurs d’une vaste +forêt où se trouve un arbre gigantesque. Le serpent monte au haut de +l’arbre, enroule sa queue à la branche la plus élevée et se laisse aller +vers la terre. Le jour où du haut de l’arbre il touchera le sol, ce +serpent s’élèvera au ciel. + +La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens allèrent +conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet, le récit de William +Snelgrave: + +«L’armée de Trouro Aoudati ayant envahi les États du roi de Wydah, fut +arrêtée par une rivière qui coule au nord de Savi. Le roi de Dahomey +assit son camp sur le bord de cette rivière, dont cinq cents hommes +auraient pu lui interdire le passage. Mais, au lieu de veiller à leur +sûreté, les peuples efféminés de Savi se contentèrent d’envoyer, soir et +matin, leurs prêtres à cette même rivière pour y offrir des sacrifices à +leur principale divinité, qui était un grand serpent. Leurs espérances +furent trompées; leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées +qu’eux. Les conquérants, qui trouvèrent les maisons de ce pays pleines +de serpents sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du corps, en +leur disant: «Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous +défendre»; puis ils les éventraient et les faisaient griller sur les +charbons pour les manger.» + +La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve admirablement ce que +nous disions tout à l’heure: que Dan fut un fétiche propre au royaume de +Juda, et non au Dahomey. La divinité principale du Dahomey a toujours +été le léopard: ils ont reçu le serpent des vaincus. + +De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore? Nous ne saurions le +dire. Wydah en possède un, rendu célèbre par les relations des voyageurs +modernes. Nous le trouvons reproduit dans les _Missions catholiques_, +d’après un croquis de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le +_Dangbékhoué_, ou maison de Dangbé, se compose d’un ensemble de +constructions établies autour d’une cour d’où l’on tient les profanes +soigneusement éloignés. Au milieu de la cour poussent quelques arbres +fétiches, seuls témoins des mystères abominables que les féticheurs +célèbrent en cet endroit. + +Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs bambous, +indiquant au public que ce lieu est sacré. + +Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on aperçoit deux +cases de forme ronde, l’une plus petite que l’autre, toutes deux +couvertes de paille[117] et reliées par le mur d’enceinte. La plus +petite abrite la hideuse statue de Priape avec le phallus; l’autre est +la demeure des serpents, le sanctuaire où ils sont honorés. Elle a en +dehors des ouvertures que l’on ne ferme point, afin de laisser l’accès +libre aux dévots. Sur les murs, on a grossièrement peint, en couleurs +voyantes, un petit bateau avec mâts et cordages. Par terre, dans +l’intérieur, les noirs mettent dans des calebasses l’eau et la farine +offertes aux serpents. Du reste, ce ne sont pas les seules offrandes +qu’on leur fait: on les régale aussi de poules; on leur apporte du +tafia, des étoffes, des cauris, etc. + + [117] Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est + particulier, sont couvertes en paille. On couvre les autres en + feuilles de palmier. + +M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah dans le _Tour du +monde_. «Sa taille, dit-il, varie d’un à trois mètres; il a le corps +cylindrique, fusiforme, c’est-à-dire un peu renflé au milieu, et se +terminant insensiblement par une queue formant à peu près le tiers de la +longueur totale de l’animal. La tête est large, aplatie et triangulaire, +à angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps. +Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdâtre, peut-être selon +leur âge. Les uns (c’est le plus grand nombre) portent sur leur dos, +dans toute leur longueur, deux lignes brunes, tandis que d’autres sont +irrégulièrement tachetés. Ces différents caractères me font penser +qu’ils appartiennent tous aux diverses espèces de reptiles non venimeux +que Linné avait rassemblées dans les familles des pythons et des +couleuvres. La queue allongée et prenante, et la facilité à grimper de +quelques-uns d’entre eux, pourraient les faire admettre dans le genre +leptophis de la famille des syncrantériens de Duménil et de Bibron +(_coluber_, de Linné).» + +VOILA LE DIEU! + +«Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore M. Répin, pouvait +bien s’élever à plus d’une centaine[118]. Les uns montaient ou +descendaient, entrelacés à des troncs d’arbres disposés à cet effet le +long des murailles; les autres, suspendus par la queue, se balançaient +nonchalamment au-dessus de ma tête, dardant leur triple langue et me +regardant avec leurs yeux clignotants; d’autres enfin, roulés et +endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les dernières +offrandes des fidèles. Malgré l’étrangeté fascinante de ce spectacle et +l’absence complète de tout danger, je me sentais mal à l’aise au milieu +de ces visqueuses divinités, et, comme au sortir d’un rêve, je laissai +échapper, en quittant le temple, un soupir de soulagement.» + + [118] Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents + ne s’est élevé jamais à cinquante dans le _Dangbékhoué_. + +Dangbé ne vit pas en reclus: on le laisse libre de sortir; il circule +dans les rues, et va même à la campagne. + +Un jour, j’allais visiter un malade. L’enfant qui m’accompagnait poussa +tout à coup un cri perçant: «Père, un fétiche!» Je me retournai +vivement, et je vis un gros serpent qui m’était passé à côté. Devant +lui, un noir se prosterna, mettant le front dans la poussière et +s’humiliant profondément. Sa prière me navra de douleur: «Tu es mon +père, tu es ma mère, disait-il au reptile; je suis tout à toi!... ma +tête t’appartient!... sois-moi propice!» Et il se couvrait de poussière, +en signe d’humiliation. + +Quelquefois Dangbé s’égare, dans ses sorties, en pays profane; et l’on +est obligé de le rapporter chez lui. Avant de le toucher, celui qui s’en +va le prendre a soin de se purifier les mains, en froissant avec force +des feuilles d’arbres. Ensuite, il se met à genoux révérencieusement, +salue avec toutes les démonstrations de l’adoration la plus humble, +prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse doucement +et le réintègre dans sa demeure sacrée. + +Le dieu a des importunités souvent fort gênantes. S’installe-t-il sans +façon dans une habitation ou dans un magasin, on ne peut le déloger sans +irrévérence et sans s’exposer à des tracasseries: amendes..., peut-être +pis encore. + +Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche! Il payerait +fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent fétiche est brûlé +vif; les blancs coupables de ce crime devraient être massacrés, à moins +qu’on n’accepte d’eux une forte rançon. Nous ne résistons pas au désir +de faire connaître deux faits racontés dans les _Voyages du chevalier +Des Marchais_. + +Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se procurer un de ces +fétiches rampants, et l’avait secrètement logé dans une petite caisse, +afin de l’emporter. Mal lui en prit! car la pirogue chavira dans la +barre, et le coupable fut noyé. Dès qu’on se fut rendu compte de +l’attentat, la foule se rua sur les Portugais établis à Wydah. +Non-seulement on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux de +cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge chez les autres +Européens. Il fallut des présents considérables pour calmer un peu le +fanatisme populaire. + +Dans une autre circonstance, l’intervention du pouvoir royal apaisa seul +l’effervescence du peuple ameuté contre les Anglais. Un d’entre eux +nouvellement débarqué n’avait peut-être pas appris ce qu’un étranger +doit savoir des usages locaux, pour éviter de se compromettre. Ne +reconnaissant pas un dieu dans un python qui s’était gravement installé +sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténèbres de la nuit +ne purent cacher le crime. Presque aussitôt qu’il fut commis, des cris +sauvages se firent entendre devant le fort; le tumulte et les menaces +allaient croissant, malgré l’intervention du directeur du comptoir et +d’autres personnages influents. Il fallut faire traîner les négociations +en longueur et prendre le temps de s’abriter sous la protection du +monarque. Le roi déclarant qu’il se réservait l’instruction de cette +affaire, le calme se rétablit peu à peu. + +Bosman se trouva fort gêné par un serpent qui s’était colloqué dans la +salle à manger, au-dessus de la table où on lui servait les repas. Il ne +put obtenir qu’on l’enlevât: plutôt que d’autoriser l’enlèvement du +Dangbé, le roi envoya un bœuf au facteur, avec promesse de contribuer à +l’entretien du dieu. + +Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis subirent longtemps la +présence d’un de ces fétiches dans les magasins du fort français. Il +s’était blotti derrière des futailles pleines, auxquelles ils ne purent +toucher, de peur de déranger irrévérencieusement l’hôte importun: ce +qu’ils auraient payé fort cher, selon toute apparence. + +En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités. _Le +culte qu’on lui rend_ mérite aussi notre attention. + +Les mystères de l’initiation sont impénétrables. Dan a ses femmes; ces +femmes, il les épouse secrètement dans l’intérieur de sa case. Ne +cherchons pas à soulever le voile qui cache les turpitudes de cet +intérieur; notons seulement que les femmes de Dan deviennent mères. + +Jusqu’à ces dernières années, on donnait au culte du serpent un éclat +extraordinaire, qu’il n’a plus aujourd’hui. A-t-on laissé tomber en +désuétude l’usage des processions antiques? ou bien l’a-t-on supprimé, +pour un usage quelconque? je ne saurais le dire. Il est certain qu’on +n’assiste plus à Wydah aux cérémonies solennelles dont les voyageurs +donnèrent le récit jadis. + +«Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte[119], le boa était +promené en grande pompe une fois chaque année, par les rues et les +places de Wydah. Au jour fixé pour la solennelle exhibition du monstre, +il était défendu aux blancs et aux nègres de sortir de chez eux; il +était prescrit, en outre, de tenir closes les portes et les fenêtres, +avec défense de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en +disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction terrible de +cette loi. Un blanc, qui se croyait à l’abri de tous les regards, eut +l’imprudence de jeter un coup d’œil sur le cortége, au moment où il +passait sous les fenêtres; dénoncé par les nègres à son service, il +mourut empoisonné, à quelques jours de là. + + [119] M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié + deux ouvrages chez Mame: _le Dahomey_ et _le Pays des nègres_. + +«Un autre Européen fut plus heureux que celui-là, et c’est de lui que je +tiens les détails qui vont suivre. + +«Avant d’extraire le boa de sa case, on a le soin de le gorger de +viande. Lorsqu’il est bien repu et que le travail de la digestion +l’absorbe tout entier, les plus dignes des féticheurs se prosternent +devant lui, le soulèvent de terre avec des précautions infinies, et le +placent, comme une masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants +se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté par huit +hommes vigoureux, se balance dans sa couche aérienne légèrement soutenue +par les gros bonnets du fétichisme; des hommes, des femmes, vêtus de +pagnes de soie, le précèdent; une musique infernale le suit. Les sons +rauques qu’elle jette dans les airs, alternant avec les chants de la +foule, ajoutent encore au caractère sauvage de cette exhibition. Ainsi +organisé, le cortége parcourt les rues, stationne sur les places de la +ville; et, pendant quelques heures, Wydah ressemble à une vaste +nécropole hantée par des spectres aux formes étranges, plus hideux +encore que ceux qu’une imagination en délire voit sortir des tombes +entr’ouvertes. + +«L’agitation du boa, en train de terminer heureusement sa digestion, met +fin à la cérémonie; car le dieu, rassasié d’honneurs, pourrait bien, en +guise de remercîments, serrer avec trop de tendresse le bras ou la tête +de quelqu’un de ses porteurs. + +«Cette fête, qui revenait régulièrement tous les ans, n’a pas eu lieu +une seule fois pendant mon séjour au Dahomey.» + +M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861. Depuis lors, ce +fut toujours le même état de choses. + +Mon frère, ancien missionnaire aussi, raconte, de son côté, dans le +_Contemporain_: «Chaque année, le grand maître de la maison du roi était +chargé de lui porter en procession, avec beaucoup de solennité, au son +des cornes d’ivoire, des tam-tams et des flûtes, et au milieu de +décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux envoyés par +le prince et consistant en moutons, cabris, poules, étoffes, vin, tafia, +maïs, manioc, fruits divers et cauris. Ces processions étaient +renouvelées quand on était menacé d’une guerre, quand le pays était +affligé par la sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une +maladie contagieuse ou par toute autre calamité. + +«Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de près le +couronnement royal; elle était présidée par la mère du roi. Trois mois +après, il y en avait une seconde, à laquelle le roi assistait en +personne[120]. Un certain nombre de femmes portaient les cauris, les +vivres, l’eau-de-vie, les pièces d’étoffe d’indienne et de soie, et tous +les autres présents envoyés au serpent par le roi et sa mère. Des noirs, +avec de longues baguettes à la main, marchaient à la tête et frappaient +impitoyablement ceux qui ne s’écartaient pas assez vite ou qui +troublaient l’ordre de la cérémonie; on obligeait les curieux et les +spectateurs à s’asseoir par terre et à demeurer dans le silence et le +recueillement. + + [120] Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de + Dahomey ne va pas à Wydah. + +«Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes de soldats +s’avançant quatre à quatre, le fusil sur l’épaule, et par des chœurs de +trompettes sonnant de leur mieux, par des tam-tams frappés avec force, +et par des joueurs de flûte qui ajoutaient au vacarme produit par les +autres musiciens. Le roi et sa mère venaient ensuite, superbement +habillés, avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur. + +«A mesure que les différentes troupes arrivaient devant le palais du +serpent, elles se prosternaient en dehors, la face contre terre, se +jetaient de la poussière sur la tête, battaient des mains et poussaient +des cris lugubres. Pendant que le roi et sa mère remettaient entre les +mains du prêtre les présents offerts, les musiciens et les musiciennes +soufflaient avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs +flûtes, et frappaient avec frénésie leurs tam-tams; les soldats, de leur +côté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et le vacarme était +effroyable. La réception des présents terminée, le cortége reprenait +tranquillement le chemin de la ville, dans le même ordre et avec la même +gravité qu’on avait observés en se rendant au temple. + +«Les offrandes et les sacrifices en l’honneur du serpent, assure le +chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas à quelques bœufs et à +quelques béliers, ni à des pains de mil, à des fruits ou à des anneaux +d’or; le grand sacrificateur prescrivait souvent une quantité +considérable de marchandises précieuses, des barils de cauris, de poudre +et d’eau-de-vie, des hécatombes de bœufs, de moutons et de volailles, +quelquefois même des sacrifices d’hommes et de jeunes négresses.» + +Mon frère dit encore dans la même étude: + +«On célèbre tous les ans trois fêtes, à chacune desquelles on sacrifie à +Dambé un bœuf, des moutons, des cabris et des poules; les prêtres +boivent du tafia mélangé avec du sang, comme on fait en Amérique dans la +fête de Vaudoux, et toute la journée se passe en danses et en saturnales +épouvantables. Un peu avant les sacrifices, les prêtresses prétendent +que le saint est entré dans leur corps et s’est rendu maître d’elles; +elles prennent sur leurs têtes de petits vases ressemblant à des +gargoulettes, dont le fond est arrondi en demi-boule, se rendent à la +lagune en branlant la tête à droite et à gauche, et s’écrient que le +saint les mène et qu’elles ne savent où elles vont. Cette pantomime dure +jusqu’à la lagune; là, les prêtresses emplissent leurs vases d’eau et, +tout en faisant les mêmes contorsions, reviennent à la case de Dambé, où +elles déposent les vases, dont l’eau doit servir de breuvage aux +divinités. + +«Tous les trois ans, on promène le gros serpent[121] à travers la ville. +La veille, on a soin d’avertir les noirs de fermer les portes et de ne +pas regarder au moment où la procession passera. Le matin, des prêtres +armés de gros bâtons parcourent les rues et massacrent les cochons, les +chiens et les poules qu’ils rencontrent, parce que ce sont, disent-ils, +les ennemis de Dambé: le chien l’agace par ses aboiements, la poule lui +crève les yeux et le cochon le tue. Après cet holocauste, les prêtres +mettent le serpent dans un hamac et le portent en chantant et en +dansant, pour qu’il chasse de la ville les maladies et les fléaux. Les +noirs se cachent effrayés. «Si nous regardions le saint, disent-ils, +notre corps se couvrirait de vers et tomberait en pourriture.» Il serait +plus vrai de dire qu’ils redoutent les prêtres; ceux-ci ne manqueraient +pas de châtier terriblement quiconque jetterait un regard indiscret sur +les mystères. Un mulâtre voulut savoir ce qu’on faisait dans cette +procession; en 1868, au moment où elle allait passer, il se barricada +dans sa chambre de manière à n’être vu et dérangé ni par ses esclaves, +ni par ses serviteurs; il fit au milieu du contrevent une ouverture de +la grandeur d’une pièce de cinq francs, et voici la description qu’il me +donna lui-même le lendemain: «Cinq prêtres marchaient en tête armés de +bâtons, sans doute pour assommer ceux qu’ils rencontreraient sur leur +passage. Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre prêtres et +quatre prêtresses, sans caleçon et sans pagne, dansaient et chantaient +autour d’un hamac qui était porté par deux hommes aux formes +athlétiques. Une pièce d’étoffe jetée sur le hamac empêchait de voir le +serpent.» + + [121] Un serpent exceptionnellement gros, au _dire des féticheurs_. + +On rencontre dans les bosquets sacrés, près de la lagune surtout et près +des sources, des tiges de fer simulant les plis sinueux du serpent. Il +n’est pas rare de les voir enfermées dans de petites cases. C’est encore +Dangbé! Ces tiges sont l’image sainte du serpent, aussi bien qu’un autre +simulacre, également en fer, mais en forme de clochette: le dernier est +l’image femelle; le premier, l’image mâle; tous deux représentent le +serpent des lagunes appelé _éré_ par les nègres nagos. + +Auprès de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien des vases +d’un modèle particulier avec des couvercles en terre. On y dépose l’eau +et les présents destinés au fétiche. + +Il y a des jours consacrés à Dan; on célèbre aussi en son honneur des +septénaires ou des triduum. Durant trois jours, quelquefois durant une +semaine entière, on boit et l’on danse, et l’on apporte au dieu des +oblations. Les femmes du serpent s’occupent du décor et veillent à +approvisionner d’eau et les fétiches et les danseurs. Elles font les +immolations. La danse se prolonge parfois jusqu’au lendemain. Je renonce +à dire ce que sont ces danses nocturnes, pêle-mêle d’hommes et de +femmes, qui se livrent sans retenue aux emportements du dévergondage, +non-seulement sans rougir, mais encore en s’excusant et en se faisant un +mérite de leurs excès. «_Elles sont possédées_ par le dieu, +disent-elles; c’est le dieu qui les agite et les mène; c’est le dieu qui +les féconde et qui leur fait connaître les douceurs de la maternité.» + +Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de _Lissa_. Ceux-ci +ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a le Lissa mâle et le +Lissa femelle; dans le premier, le corps du caméléon est plus recourbé. +On fait aux deux des offrandes et des sacrifices. + +Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent sans dire +comment on punit les noirs sacriléges, car nous n’avons parlé plus haut +que des blancs profanateurs. + +Autrefois, le noir qui tuait, même par mégarde, un serpent fétiche, +était brûlé vif. «Aujourd’hui, on se contente de renfermer le coupable +dans une petite case en paille; mais le détenu peut s’enfuir vers une +lagune voisine de la mission. Il est vrai qu’il n’y arrive pas sain et +sauf; sur son passage, les noirs ont le droit de le frapper à coups de +bâton, et ils en usent largement. + +«Dernièrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet 1868)[122], une +jeune négresse, esclave du chacha actuel, écrasa sous une porte la tête +du serpent fétiche. On eût pu la soustraire au châtiment en donnant une +certaine somme, car au Dahomey tout s’arrange avec de l’argent. Le +chacha préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille au +bout d’une grande place, derrière un bois fétiche, près du temple de +Danbé. On y enferma la jeune fille avec cinq noirs coupables de la même +faute, et l’on y mit le feu. Tous les six s’enfuirent aussitôt. Les +Moses, ou confidents du vice-roi, se placèrent à côté de la jeune fille +et de quatre des condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs, +échelonnés jusqu’à la lagune, n’osaient les toucher, de peur de frapper +les Moses et d’être frappés à leur tour par eux; mais leur fanatisme se +déchargeait sur le pauvre malheureux qui n’avait pas eu de cadeaux à +offrir; les coups de bâton pleuvaient sur son dos; sa tête et ses +épaules ruisselaient de sang, et les noirs le frappèrent jusqu’à ce +qu’il eût sauté dans une barrique enfoncée en pleine lagune: l’épreuve +était terminée.» + + [122] C’est mon frère qui parle. + + + + +CHAPITRE XXIV + +L’ÉTRANGER CHEZ LES NÈGRES. + + +Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs croyances +religieuses et leur culte, par leurs relations domestiques et sociales; +ils se distinguent encore par la manière dont ils se comportent à +l’égard de leurs frères de la grande famille de l’humanité! + +Comment les nègres comprennent-ils le droit des gens? L’étranger, pour +eux, est-il un frère qui a droit à des égards?--Nous ne craignons pas de +l’avouer: lorsqu’il n’est pas considéré comme un ennemi, l’étranger, +pour les noirs, n’est qu’un _intrus sans autre droit que celui qu’on +veut bien lui concéder_. C’est un importun qui demande sa place au +banquet social; un concurrent à l’ambition duquel il faut poser des +limites; un étranger dans toute la force du mot, quelqu’un qui est au +dehors et qui demande à entrer. + +Cet aveu me coûte peu, car je sais que les païens les plus policés n’ont +pas eu des idées plus saines, des sentiments plus fraternels. Soit, les +nègres ne permettent pas aux blancs de s’établir dans une ville sans +autorisation; ils leur défendent de voyager dans l’intérieur sans +autorisation, de vendre certains produits au détail, d’en faire rentrer +d’autres dans le commerce; ils leur ont même défendu, jusque dans les +derniers temps, de commercer directement avec les gens du peuple. Mais +qu’on me le dise: l’étranger était-il plus libre dans la Grèce et à +Rome? Que demandent Platon et Aristote, en Grèce? que demandent la loi +_Penna_ et la loi _Papia_, à Rome? Partout, le paganisme veut que +l’étranger soit tenu à l’écart; qu’on ne communique avec lui que +rarement et pour les choses nécessaires. Des règlements particuliers +prescrivent à quels citoyens il est permis d’entrer en relation avec les +étrangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe, d’Athènes, de +Carthage étaient éloignés de la ville? Aristote va nous le dire: «Nous +voyons, de nos jours, plusieurs cités dont les ports sont _situés loin +de la ville et fortifiés_; la ville peut ainsi recevoir les étrangers +sans péril pour elle.» + +De quel péril est-il question ici? Du péril qu’entraîne le _commerce +fréquent_ avec les étrangers; car ce commerce introduit une grande +variété de mœurs et des nouveautés préjudiciables. «Lycurgue, dit +Plutarque, défendit à ses concitoyens de voyager en pays étrangers et, +par la même raison, bannit tous les étrangers de la ville... Il ne leur +était même pas permis de la visiter.» Platon aussi, le divin Platon, met +_hors la loi_ tout particulier qui a quitté son pays sous prétexte +d’étudier les lois des autres peuples. + +Même chose se pratique chez les noirs. Quiconque voyage chez les blancs +leur est assimilé; comme eux, il sera _oyibo_ et étranger. Aussi, on +distingue l’_oyibo foufoun_ et l’_oyibo doudou_, deux dénominations que +l’on traduit mal dans les récits à effet par _blanc-blanc_ et +_blanc-noir_[123]. + + [123] Au Dahomey, c’est-à-dire en DJÉJI, on dit _yévo_ au lieu de + _oyibo_. + +_Oyibo_ signifie plutôt étranger que blanc; l’étymologie de ce mot est +_o yi bo_, celui qui arrive, qui vient (d’au delà des mers); celui qui +est étranger au continent africain. + +L’inclination à voir dans l’étranger un intrus, presque un ennemi, n’est +donc pas particulière au pays que nous étudions; elle se retrouve chez +tous les peuples païens. Toutefois, le Dahomey se singularise par sa +manière de faire, et il ne sera pas sans intérêt de le montrer à +l’œuvre. + +D’abord, rappelons-nous que la disposition des frontières met le blanc +dans l’impossibilité d’entrer dans le royaume ou d’en sortir sans être +aperçu. Ajoutons à cela que, du côté de la mer, les difficultés du +passage de la barre mettent le blanc à la discrétion des noirs, les +noirs seuls étant exercés aux manœuvres exceptionnelles de ce passage. + +Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blanc, une fois entré +sur le territoire dahoméen, est livré au caprice et aux exigences du +pouvoir local. Si l’on a pour lui des égards, c’est pur égoïsme; si l’on +garde quelques ménagements, c’est encore un calcul égoïste: on ne veut +point pousser le blanc à bout; s’il partait, on ne pourrait plus +l’exploiter: afin de pouvoir l’exploiter encore, on garde une certaine +réserve. + +Voici les principes sur lesquels sont basées les relations du Dahomey +avec les blancs: + +1º Les blancs n’entrent au Dahomey que par pure tolérance. + +2º Ils n’en peuvent sortir sans la permission du roi ou des chefs, et +après _s’être fait ouvrir les chemins_ par eux. + +3º Nul ne s’établit dans le royaume qu’avec la permission expresse du +roi. + +4º On n’est pas libre de circuler à l’intérieur, à moins de s’y être +fait autoriser. + +5º Quiconque veut se livrer au négoce doit _se faire ouvrir les chemins +POUR LE COMMERCE_; les autorités se réservant toujours le droit _de les +lui fermer_, quand bon leur semblera. + +6º Les négociants ne sont pas libres d’acheter les produits du pays dont +l’exportation n’a pas été approuvée. On leur défend de vendre certaines +marchandises, l’_étoffe du roi_, par exemple. Il y en a d’autres qu’on +ne leur permet pas de vendre en détail, le droit de les détailler étant +un privilége réservé aux gens de l’endroit. + +7º Quelquefois la valeur de certains produits exotiques varie, de telle +sorte que le négociant est obligé de hausser notablement ses prix. Ce +changement de prix, si bien motivé qu’il soit, expose à des palavres et +à de fortes amendes. + +L’application de ces principes atteint directement la liberté des blancs +et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement par les +restrictions apportées à celle des nègres. Ceux-ci sont astreints, en +grand nombre, à ne commercer avec les Blancs que par l’intermédiaire de +tiers interposés. De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est +assimilé: comme eux, il est yévo et étranger; il ne peut plus participer +aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son origine et sa couleur +l’assujettissent toujours aux lois du pays, tandis que la qualité de +_yévo_ l’exclut des charges et des conseils. + +Dans cet état de choses, les noirs ne s’empressent guère d’adopter le +costume et les usages des blancs, ou de se faire baptiser. Ils seraient +très-flattés, assurément, de se dire _yévos_; mais ils appréhendent les +conséquences de ce titre flatteur, et ils demeurent (_mé wi-wi_) gens de +couleur noire. + +Les blancs qui se sont établis au Dahomey n’y allèrent pas tous dans le +même but: les uns cherchaient un gain quelconque; les autres allaient +apporter aux nègres les lumières de la foi et les bienfaits du +christianisme. Nous ne dirons rien ici des missionnaires qui se +dévouaient au progrès de l’Évangile; parlons seulement des blancs qui se +vouèrent aux opérations commerciales. + +Ces derniers ont demandé deux choses: 1º des esclaves; 2º les +productions du pays. + +D’abord ils demandèrent des esclaves, et rien que des esclaves. Inutile +de répéter ce que nous avons dit de la traite des nègres, qui s’établit +et s’organisa dans les royaumes de Juda et d’Allada dès 1660, pour +continuer jusqu’en 1865; _excitant les dissentiments_ durant une période +de plus de deux cents ans; _fomentant des guerres presque incessantes +chez les peuples par l’appât du gain proposé aux premiers ravisseurs des +nègres_. (Paroles de GRÉGOIRE XVI.) + +En 1842 seulement commença, à Wydah, ce que nous appellerons à bon droit +le _commerce légal_, c’est-à-dire l’exportation, non plus des personnes, +mais des choses: de l’huile et des amandes de palmier. + +L’honneur d’avoir pris l’initiative de ce commerce appartient à un +Français, M. Victor Régis aîné, de Marseille. Il obtint la permission +d’établir une factorerie dans le fort français de Wydah, et inaugura le +commerce légal sous la protection de notre pavillon national. Les nègres +donnent en troc leur huile et leurs amandes pour les objets +d’importation: étoffes diverses, tafia et liqueurs, poudre, fusils, +tabac _en rôle_ du Brésil, tabac _en feuilles_ des États-Unis, cauris, +etc. + +Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort lucratif. Les nègres +troquaient en aveugles, ne connaissant ni le prix de ce qu’on leur +apportait, ni la valeur de ce qu’ils livraient en échange. Les +marchandises les moins favorisées donnaient au moins cent cinquante pour +cent de bénéfices, avant que la concurrence eût porté ses premiers coups +au lucre commercial. En quelques années, M. Régis réalisa une fortune +colossale de plusieurs millions. + +Dans la suite, les anciens marchands d’esclaves établis à Wydah se +virent forcés à tourner leur activité vers le commerce légal, seul +possible désormais. Ils se pourvurent d’abord à la maison Régis, dont +ils devinrent les clients et les agents commissionnés. Puis ils reçurent +des navires en consignation, et commencèrent la concurrence qui devait +éclairer les nègres sur la valeur des marchandises diverses. En dernier +lieu, deux maisons françaises furent fondées: l’une par MM. Jules +Lasnier, Daumas, Lartigue et Cie; l’autre par M. Fabre, parent de M. +Régis, et son ancien associé. + +On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis; il donna ordre à ses +agents de soutenir la lutte, en évitant de la provoquer ou de l’engager. +Bientôt on se disputa les faveurs des noirs; on leur paya plus cher les +produits qu’ils apportaient; on leur livra à des prix inférieurs ceux +d’Europe et d’Amérique, et le commerce ne tarda pas à devenir beaucoup +moins rémunérateur. + +La France a un vice-consul accrédité (_autant qu’on peut l’être_) auprès +du roi de Dahomey. Le siége du vice-consulat est à Wydah. + +En terminant, qu’il nous soit permis de déplorer l’influence pernicieuse +des blancs au Dahomey. En s’adonnant à la traite, ils ont rendu +nécessaire la chasse à l’homme. N’est-ce pas la traite des nègres qui a +fait du monarque dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de +pillards? + +Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de les considérer +comme une race inférieure et maudite. Ils ont leur dignité, leurs lois, +leur droit: respectons-les. Le noir a sa place dans la grande famille +humaine: nous avons eu le tort de l’en exclure; qu’il n’en soit plus +ainsi désormais. + + +FIN. + + + + + [Illustration: CÔTE DES ESCLAVES + Dressée + PAR L’ABBÉ PIERRE BOUCHE] + +_N. B._ Les noms en caractères romains, surmontés d’un numéro, sont ceux +des six contrées principales des pays Nagos. Les noms entre parenthèses +sont les noms indigènes. Les noms en gros caractères et soulignés sont +ceux des tribus principales. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Au lecteur VII + Chap. premier. Côte des Esclaves. Physionomie générale; climat; + saisons; tornades 1 + -- II. Le nègre. Habitants de la côte des Esclaves; leur + caractère; tatouages 14 + -- III. Habitation, mobilier, vêtements et parures, insectes + et reptiles 31 + -- IV. Agriculture, pêche, nourriture 53 + -- V. Relations sociales; langages, bâton, divisions du + temps 67 + -- VI. Plaisirs et réjouissances 91 + -- VII. État religieux 104 + -- VIII. État domestique 134 + -- IX. État politique 166 + -- X. Industrie, commerce, voies de communication, moyens + de transport 195 + -- XI. État sanitaire, funérailles, deuil 202 + -- XII. Spécimen de littérature (contes nagos) 221 + -- XIII. Maximes de sagesse (proverbes) 239 + -- XIV. Islam et christianisme 254 + -- XV. Les origines: simples notes 268 + -- XVI. Voyage le long de la côte: Lagos, Porto-Novo, Wydah, + Agoué 274 + -- XVII. Excursions 307 + -- XVIII. Géographie du Dahomey 318 + -- XIX. Quelques mots sur l’histoire du Dahomey 327 + -- XX. Organisation administrative du Dahomey 343 + -- XXI. Guerres et guerriers du Dahomey 353 + -- XXII. Sacrifices humains et traite des nègres 368 + -- XXIII. Particularités religieuses 385 + -- XXIV. L’étranger au Dahomey. 398 + + +PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78298 *** diff --git a/78298-h/78298-h.htm b/78298-h/78298-h.htm new file mode 100644 index 0000000..aedc52a --- /dev/null +++ b/78298-h/78298-h.htm @@ -0,0 +1,15888 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>La Côte des Esclaves et le Dahomey | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } +.h3 { text-align: center; text-indent: 0; line-height: 1.5em; margin: 2em 0 1em 0; } + + +h2 span.first { display: inline-block; text-indent: 0; + padding-bottom: .5em; } +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +figure { text-align: center; text-indent: 0; margin: 1em 0; } +figcaption { text-align: center; text-indent: 0; margin-top: .5em; } + + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xs, .xsmall { font-size: 80%; } + +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i3 { text-indent: 0; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 3em; } +.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 95%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; } +td.c div { text-align: center; padding-left: .3em; padding-right: .3em; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.left1 { padding-left: .6em; } + +.btop { border-top: thin solid; } +span.d2 { display: inline-block; width: 1.2em; text-indent: 0; text-align: right; } +span.d4 { display: inline-block; width: 2.4em; text-indent: 0; text-align: right; } +span.d5 { display: inline-block; width: 3em; text-indent: 0; text-align: right; } + + + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78298 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em">SEPT ANS EN AFRIQUE OCCIDENTALE</p> + +<h1>LA CÔTE DES ESCLAVES<br> +ET<br> +LE DAHOMEY</h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large sc">L’Abbé PIERRE BOUCHE</span><br> +<span class="xsmall">ANCIEN MISSIONNAIRE</span></p> + +<p class="c">Ouvrage accompagné d’une carte</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="small ssf g">LIBRAIRIE PLON</span><br> +E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p> + +<p class="c">1885<br> +<span class="i small">Tous droits réservés</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em small">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction +et de reproduction à l’étranger.</p> + +<p class="small">Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de +la librairie) en janvier 1885.</p> + + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">AU LECTEUR</h2> + + +<p>Si de nos jours on voyage beaucoup en Afrique, on +se borna longtemps à y entretenir des relations avec les +peuples de la côte. Aussi, les divisions géographiques +portent souvent la dénomination de <i>côtes</i> : <i>Côte d’ivoire</i>, +<i>Côte du poivre</i>, <i>Côte d’or</i>. Du Volta au Niger s’étend +une <i>côte</i> tristement célèbre par le trafic infâme que l’on +y fit des Nègres : c’est la <span class="sc">Côte des Esclaves</span>, ainsi +nommée parce que les marchands d’esclaves allaient +s’approvisionner là de préférence.</p> + +<p>Je connais cette côte, pour y avoir séjourné sept +ans : de janvier à septembre 1866, à Porto-Novo ; de +septembre 1866 à avril 1868, à Wydah, ville du +Dahomey, d’où je revins à Porto-Novo. Je partis six +mois après pour Lagos, où je demeurai d’octobre 1868 +à décembre 1869.</p> + +<p>Dans un second voyage, je séjournai à Lagos de janvier +1873 au 21 mai 1874, date à laquelle je partis pour +le pays des Minas. Je demeurai à Agoué jusqu’en juillet +1875. En juillet je partis pour Lagos, où je m’embarquai +pour l’Europe.</p> + +<p>Pendant les sept années de mon séjour à la Côte des +Esclaves, j’habitai donc les points principaux de cette +contrée ; je m’appliquai à l’instruction et à l’éducation, +au soin des malades, au ministère apostolique, à la direction +des affaires de la Mission, à l’installation de deux +résidences, chez des peuples différents d’origine et de +mœurs. Je fus supérieur dans chacune des résidences ; +je remplis même les fonctions de Vice-Préfet apostolique +du Vicariat. Dans ces emplois, je fus en relation +avec des Noirs de tout âge, de toute condition, de +nationalités diverses ; et je puis affirmer sans aucune +présomption que je connais le Noir de la Côte des +Esclaves.</p> + +<p>Je voudrais aussi le faire connaître, ce peuple digne +de pitié sur lequel on a fait longtemps peser le joug de +l’esclavage et du mépris. Mieux connu, le Nègre nous +apparaîtra tel qu’il est ; et nous n’aurons pas de peine +à saluer en lui <i>l’homme</i> et <i>le frère</i> : frère déchu, dégradé +par l’ignorance et la corruption du paganisme ; frère +malheureux, longtemps opprimé, à qui nous devons +au moins la pitié et la compassion que commande l’infortune.</p> + +<p class="ind">Ponlat-Taillebourg, près Montréjeau (Haute-Garonne).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LA CÔTE DES ESCLAVES</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="first">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="xsmall">CÔTE DES ESCLAVES : PHYSIONOMIE GÉNÉRALE. — CLIMAT. — SAISONS. — TORNADES.</span></h2> + + +<p>Le 24 décembre 1865, je pris passage à bord d’un steamer +anglais, allant de Liverpool à la côte occidentale d’Afrique.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> janvier suivant, en vue de Ténériffe, je saluai avec +émotion la terre d’Afrique à laquelle je consacrais ma vie +et mes travaux d’apôtre ; où j’eus l’honneur de travailler et +de souffrir durant sept années, et où il ne m’a pas été permis +de mourir, ainsi que je le désirais.</p> + +<p>Je ne perdrai pas le temps à raconter les péripéties et les +épreuves de la traversée ; j’ai hâte d’arriver chez mes chers +nègres de la côte des Esclaves. Après un mois de navigation, +nous jetons l’ancre en rade de Lagos. Bientôt, un petit +bateau à vapeur sort de la rivière de Lagos. Il accoste notre +navire, prend le courrier et repart, emportant cinq ou six +passagers venus avec nous. Mon confrère et moi, peu habitués +aux usages du bord, ne crûmes pas pouvoir profiter de +ce bateau, à ce moment-là, pour descendre à terre. Nous +attendions qu’il revînt prendre les passagers et les marchandises. +Un jour, deux jours passent, point de vapeur !</p> + +<p>Il venait bien de grandes chaloupes ; mais le passage de +la barre est périlleux, et l’on nous avait recommandé de ne +rentrer en rivière qu’avec le vapeur.</p> + +<p>Le troisième jour, fatigué d’attendre, je dis à mon confrère, +aussi impatient que moi de prendre possession du sol +africain : « Après tout, ces chaloupes vont et viennent sans +cesse ; un accident n’est pas chose ordinaire ; risquons-nous +dans une de ces embarcations. » Ainsi dit, ainsi fait. Nous +prîmes terre, et nous reçûmes à la factorerie de M. V. Régis, +de Marseille, l’hospitalité la plus empressée.</p> + +<p>Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir que j’arrivais +dans un pays tout différent de celui qui m’avait vu naître +et grandir ; dans un pays où j’irais de nouveautés en nouveautés +et de surprise en surprise. J’étais sur le portail +extérieur, n’ayant pas assez d’yeux pour contempler ce qui +était devant moi. Un nègre passait. Quel ne fut pas mon +étonnement, en le voyant s’étendre tout du long, se relever +aussitôt et s’éloigner, en frappant des mains et en faisant +claquer les doigts ! Il fit tout cela prestement, sans contrainte, +avec aisance même, comme une chose naturelle +qu’il était accoutumé de faire. On m’expliqua qu’il venait +tout simplement de me saluer ; les Nagos saluent de la sorte +les personnes à qui ils témoignent un profond respect. Je +me laissai préoccuper tellement par les évolutions opérées +sous mes yeux, que je n’eus ni le temps ni l’idée d’observer +le costume et la figure de celui qui était passé. Rien pourtant +ne me choqua.</p> + +<p><i>La côte des Esclaves a une physionomie particulière.</i></p> + +<p>Vue du large, elle est, dit très-bien M. le docteur Féris<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, +d’une « <i>désespérante monotonie</i> : pas un golfe, pas une baie, +pas une crique ; sa direction est presque rectiligne. Cette +forme est due sans doute à l’existence du courant de Guinée, +qui agit à peu près constamment et avec une certaine force +dans la direction de l’ouest à l’est, et qui, comblant les +enfoncements, effaçant les promontoires, tend à égaliser +cette interminable plage de sable qui offre une si faible +résistance à l’action des flots.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Archives de médecine navale.</i></p> +</div> +<p>« La côte est partout basse et plate ; l’œil n’aperçoit, dans +le lointain, aucune trace de colline. Ce qui, dans les instructions +et sur les cartes, porte le nom de monts, ne sont que +des bouquets d’arbres touffus.</p> + +<p>« A peu de distance de la terre, une ligne blanche et +écumeuse indique la situation de la barre. »</p> + +<p>Les voyageurs ont dépeint souvent le curieux phénomène +connu sous le nom de <i>barre du golfe de Guinée</i> ; nul, dans +ses descriptions, n’a été plus heureux que M. le docteur +Féris. Voici comment il s’exprime dans les <i>Archives de médecine +navale</i> :</p> + +<p>« Pendant neuf mois de l’année, les vents du sud-ouest +règnent dans le golfe de Guinée. Ils y sont attirés, selon +quelques savants, par la raréfaction de l’air, due à l’influence +des rayons solaires répercutés par les sables brûlants du +vaste continent africain. Sous leur action incessante, l’Océan +se creuse en longues ondulations qui viennent se briser sur +sa plage sablonneuse, dont la déclivité vers la haute mer +est presque insensible. Ces gigantesques lames (quelques-unes +atteignent 40 à 50 pieds de hauteur) sont arrêtées +brusquement à leur base par le peu de profondeur du fond, +tandis que leur partie supérieure, obéissant à l’impulsion +reçue, et continuant sans obstacle leur course furieuse, se +roule en énormes volutes, qui viennent déferler sur la +plage avec un bruit terrible.</p> + +<p>« Elles forment ainsi en rebondissant trois lignes de brisants, +à peu près également espacés, et dont la première +est à 300 mètres environ du rivage. C’est un spectacle +qu’on n’oublie plus dès qu’on l’a une fois contemplé ; et si +quelque chose peut ajouter à l’impression qu’il cause, c’est +de voir l’homme se jouer, dans une frêle embarcation, de +ces colères de la nature, et en triompher à force de courage +et d’adresse. »</p> + +<p>Tel est le phénomène en lui-même. Pour franchir les +brisants, il faut des embarcations et des rameurs spéciaux +que l’on <i>engage</i> à la côte d’Or et à la côte de Krou, près du +cap des Palmes.</p> + +<p>« Quand les noirs veulent passer la barre, dit encore avec +la même exactitude M. Féris, ils roulent leur pirogue sur +le sable jusqu’au bord de l’eau et la font entrer dans la mer +par secousses successives, profitant chaque fois de l’arrivée +de lames qui s’étendent sur la plage en formant une écume +bouillonnante.</p> + +<p>« Enfin, la pirogue est mise à l’eau, et tous les noirs +s’embarquent prestement, pendant que le féticheur, debout +sur le rivage, cherche à calmer le démon de la barre par +des gestes et des invocations.</p> + +<p>« L’équipage de ces embarcations est généralement composé +de douze à seize hommes, dont dix ou quatorze rameurs, +plus l’homme de barre qui est armé d’un aviron de queue, +en guise de gouvernail. Les hommes sont assis sur le bord +du canot, et, munis de pagayes, ils nagent en cadence et +avec un ensemble parfait. Chaque fois qu’ils plongent la +palette dans les flots, ils font une profonde inspiration, et, +en se relevant, ils expirent bruyamment, et en mesure, en +faisant passer l’air entre leurs dents entr’ouvertes, et produisant +ainsi un sifflement prolongé. Dans les moments +périlleux, ils s’excitent mutuellement en poussant de grands +cris.</p> + +<p>« Le passage de la barre étant toujours dangereux, ils +obéissent ponctuellement au moindre signe du pilote. Celui-ci +veille l’instant propice pour en sortir avec les meilleures +chances ; aussi la pirogue reste-t-elle souvent stationnaire +pendant quelques minutes en dedans de la barre, laissant +passer les lames sous sa quille, à mesure qu’elles se présentent. +Puis, tout à coup, à un indice particulier, le pilote, +reconnaissant un moment favorable, pousse un cri, et toutes +les pagayes frappent violemment les ondes furieuses. Les +noirs, animés par leurs exclamations inarticulées, font des +efforts si vigoureux qu’ils paraissent surhumains. Pendant +ce temps, le pilote, debout et regardant la haute mer, donne +des ordres, en même temps qu’il fait des gestes de la main +droite, comme pour calmer les vagues frémissantes. Dès +que la barre est passée, les noirs lèvent leurs pagayes en +l’air, puis se mettent à ramer de la façon tranquille et +cadencée qui leur est habituelle.</p> + +<p>« Généralement l’obstacle est plus facile à franchir lorsqu’on +vient de terre que lorsqu’on veut débarquer. Il arrive +souvent, surtout dans la mauvaise saison, qu’une lame vient +balayer la pirogue et tremper entièrement le malheureux +passager.</p> + +<p>« Lorsqu’il atterrit, les derniers rouleaux poussent l’embarcation +avec une rapidité vertigineuse sur la plage. Dès +que l’avant a touché, toutes les pagayes sont vivement lancées +à terre, les noirs se jettent à l’eau, prennent rapidement +l’Européen par la ceinture et le transportent sur le sol. »</p> + +<p>A Lagos, les difficultés se compliquent par la présence de +bancs de sable qui se trouvent en face de la rivière. Les +navires ne calant pas trop peuvent être remorqués en rivière. +Le remorqueur, au lieu de mettre le cap sur l’embouchure, +va à l’est, puis revient vers l’entrée, voguant +parallèlement à la côte, entre les bancs de sable et la terre +ferme. Plusieurs navires ont péri, par suite d’une fausse +manœuvre, dans ce passage.</p> + +<p>A Lagos et à Wydah, les requins pullulent dans la barre. +En cas d’accident, on risque fort d’être la proie du requin +qui, en ces endroits, rôde sans cesse, « menaçant, comme +dit Lacépède, de sa gueule énorme et dévorante les infortunés +navigateurs exposés aux horreurs du naufrage ».</p> + +<p>La barre était mauvaise lorsque je la passai. Grâce à +Dieu, qui protége les siens, l’habileté de nos rameurs nous +sauva du danger, et nous en fûmes quittes pour quelques +éclaboussures lancées par la vague courroucée.</p> + +<p>Lagos est bâtie sur une île formée par l’Ogoun et par la +lagune. Nous parlerons de la ville plus tard ; pour le moment, +bornons-nous à quelques considérations géologiques.</p> + +<p>Le sol de l’île est un mélange de sable fin et de bourbe +desséchée, dénotant un terrain d’alluvion. Il est marécageux +en bien des endroits, même au centre de la ville. Partout, +sur cette côte, on retrouve les mêmes éléments ; il est facile +de constater qu’une large bande du littoral est de formation +relativement récente. Évidemment le continent empiète ici +sur l’Océan. M. Freeman, ancien gouverneur de Lagos, disait +à M. Borghéro « qu’en comparant les cartes de cette côte +dressées par les Portugais au temps de la découverte, avec +les observations actuelles, l’ancien littoral correspondrait à +présent au milieu de la lagune de Badagry à Lagos, environ +<i>deux milles plus au nord</i> ». (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p> + +<p>Pour se rendre compte de ce que la nature a dû produire +en ces lieux, il n’y a qu’à faire attention au travail incessant +de la mer et des rivières ; travail qui a certainement +amené des résultats considérables dans le cours des siècles +passés.</p> + +<p>Si l’on creuse à quelque profondeur, sur le rivage, on +s’assure que le sous-sol de la côte actuelle a pour base des +bancs de madrépores. Sur ces bancs, les vagues de l’Océan +ont accumulé le sable ; et ainsi s’est formée à la longue une +bande de terrain, souvent très-étroite, qui constitue aujourd’hui +le littoral.</p> + +<p>Dès que cette bande exista, les eaux des rivières n’eurent +plus d’écoulement vers la mer ; elles inondèrent les plaines +basses qui formaient l’ancienne côte. Peu à peu, les charriages +de ces mêmes rivières apportèrent un commencement +de végétation ; les marécages et les lagunes devinrent +tels que nous les voyons.</p> + +<p>Le travail des rivières continue toujours. Tous les ans, +quand les pluies ont grossi leurs eaux, elles soulèvent le +sol sur la rive, dans les contrées de l’intérieur, en détachent +des parties plus ou moins considérables et les charrient +vers la côte. On voit alors des masses d’herbes et +d’arbustes descendre le cours de la lagune, sous forme +d’îles flottantes, et aller s’ajouter aux autres herbes qui +forment ainsi de vastes plaines marécageuses. Buffon semble +avoir voulu peindre la côte des Esclaves, lorsqu’il a écrit : +« Dans toutes les parties basses, des eaux mortes et croupissantes, +faute d’être conduites et dirigées, des terrains +fangeux, qui, n’étant ni solides ni liquides, sont inabordables +et demeurent également inutiles aux habitants de la terre +et des eaux ; des marécages qui, couverts de plantes aquatiques +et fétides, ne nourrissent que des insectes vénéneux +et servent de repaire aux animaux immondes… Plus loin +s’étendent des espèces de landes, des savanes qui n’ont +rien de commun avec nos prairies ; les mauvaises herbes y +surmontent, y étouffent les bonnes ; ce n’est point ce gazon +fin qui semble faire le duvet de la terre, ce n’est point +cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité ; +ce sont des végétaux agrestes, des herbes dures, épineuses, +entrelacées les unes aux autres, qui semblent moins tenir à +la terre qu’elles ne tiennent entre elles, et qui se dessèchent +et repoussent successivement les unes sur les autres, +forment une bourre grossière, épaisse de plusieurs pieds. +Nulle route… La nature brute… »</p> + +<p>La plaine s’étend à perte de vue vers le nord, avec de +légères ondulations. Pas de montagnes, pas de collines, pas +de pierres même jusqu’à une grande distance de la côte. +M. Borghéro signale le point où il remarqua la première +roche, en se rendant à Abomey. C’est au delà de Toffo, par +7° 10′ de latitude nord. « Depuis la mer jusqu’à cet endroit +on ne trouve pas une seule pierre, dit-il. Le terrain est toujours +d’argile et de sable cristallin, provenant du granit des +montagnes encore inexplorées ; mais dans le lit de ce ruisseau +l’on découvre une espèce de roche volcanique, qui +reparaît plus loin en avançant vers le nord. »</p> + +<p>On ne rencontre d’élévation importante que vers le huitième +degré.</p> + +<p>Un coup d’œil jeté sur la carte nous montre le rivage +formant une digue aux eaux venues de l’intérieur, et ne +leur laissant que trois issues vers l’Océan : l’une située à +l’est de Grand-Popo ; la seconde, à Lagos ; la troisième, à l’est +de Léké. Les légendes et les chants populaires du Dahomey +supposent qu’il en existait une autre jadis à Kotonou.</p> + +<p>Du Volta au Niger, la lagune court parallèlement à la +côte, sur toute la longueur. Autrefois elle continuait partout +sans interruption. Aujourd’hui, par suite de charriages +et d’atterrissements successifs, il y a solution de continuité +entre Flaoué et Porto-Ségouro, ainsi qu’à Godomé. Ce dernier +barrage est de date récente ; des blancs m’ont raconté +qu’ils étaient allés de Porto-Novo à Wydah sans quitter la +pirogue, le barrage n’interceptant pas encore les communications +par la lagune.</p> + +<p>Le travail de transformation qui s’opère sur la côte par +le charriage des rivières explique comment ont dû s’établir +ce barrage et celui qui, à Kotonou, a séparé la lagune de la +mer. Il explique aussi le phénomène dont mon frère parle +dans le <i>Contemporain</i> :</p> + +<p>« Un soir, dit-il, Aboupo et sa suite (ils venaient d’arriver +sur le territoire où ils fondèrent Porto-Novo) entendirent +un fracas épouvantable ; ils se crurent attaqués par +le roi d’Ardres et s’enfuirent en toute hâte vers Ajjéra. +Pendant deux jours, ils n’osèrent pas reparaître : un noir +se hasarda enfin à travers les hautes herbes, se glissa dans +la ville (Porto-Novo) qu’il trouva déserte, et vit avec surprise +la rivière large et profonde qui passait tout auprès ; il +rapporta la nouvelle à Aboupo, et cette lagune fut appelée +Ahouan-ga-gi. » Évidemment, les anciens passages s’étaient +obstrués, et la lagune venait de se créer un nouveau déversoir.</p> + +<p>Toutes ces observations appellent la conclusion que Buffon +donne à la description citée plus haut. « Desséchons ces +marais, dit le savant naturaliste, animons ces eaux mortes +en les faisant couler ; formons-en des ruisseaux, des +canaux… Mettons le feu à cette bourre superflue… +bientôt, au lieu du jonc, du nénufar dont le crapaud +composait son venin, nous verrons paraître les herbes +douces et salutaires. »</p> + +<p>La lagune s’élargit en certains endroits de manière à +former de véritables lacs, présentant des nappes d’une +étendue de plusieurs kilomètres. Elle s’étend de la sorte : +1<sup>o</sup> près de Quittah ; 2<sup>o</sup> au nord de Porto-Segouro, où on lui +donne le nom d’Hacco ; 3<sup>o</sup> près de Grand-Popo ; 4<sup>o</sup> au nord +de Kotonou (grand lac ou Nokhoué) ; 5<sup>o</sup> à l’ouest de Porto-Novo ; +6<sup>o</sup> à Lagos…</p> + +<p>Il faut noter avec M. Borghéro que les lagunes, à l’est de +Lagos, diffèrent notablement de celles qui sont à l’ouest. En +général, les premières sont beaucoup plus larges, quoique +sur quelques points elles se rétrécissent et n’offrent plus +qu’un étroit canal. Au lieu d’avoir, comme les autres, des +bords inaccessibles, la terre est ici facile à aborder. Des +arbres gigantesques poussent jusqu’auprès de l’eau et maintiennent +le sol ferme.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sc">Climat.</span> Le climat du pays que nous étudions est chaud +et humide : insalubre par conséquent. M. le docteur Féris +dit, avec l’autorité de son savoir et de son expérience, que +« la côte des Esclaves est pour l’Européen <i>un des pays les +plus malsains de l’univers</i> ».</p> + +<p>Voici, en résumé, les conditions climatériques : humidité +considérable, électricité développée, élévation de température ; +et cela, non pas un jour et durant une saison seulement, +mais constamment, toute l’année. Cette constance de +la chaleur et des autres phénomènes atmosphériques +impressionne l’organisme et lui devient fatale. Des Européens +que j’ai vus arriver à la côte, quelques-uns succombèrent +après peu de jours ; d’autres, après quelques +mois ; ceux qui résistaient aux épreuves de l’acclimatation +voyaient leurs forces baisser et leur sang s’appauvrir ; finalement, +après quatre ou cinq ans, ils étaient obligés d’aller +demander à l’air natal de nouvelles forces pour subir de +nouvelles épreuves.</p> + +<p>La température moyenne de l’année est de 26° environ. +Elle est inférieure à celle des tropiques, mais beaucoup +plus fatigante ; car elle se fait sentir constamment avec +intensité : ce qui n’a pas lieu sous les tropiques. A la côte +des Esclaves, la moyenne des écarts journaliers ne dépasse +qu’exceptionnellement 3 ou 4° ; nuit et jour, constamment, +le thermomètre reste, à peu de chose près, entre 25 et 35°.</p> + +<p>La brise de mer souffle régulièrement de neuf heures du +matin jusqu’au soir et rend la chaleur supportable. Ce sont +les brises du sud-ouest qui dominent. Quand elles manquent, +on étouffe. — La nuit, la brise vient de terre.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sc">Saisons.</span> Immédiatement sous les tropiques, il n’y a que +deux saisons : la saison sèche, quand le soleil est au zénith, +et la saison des pluies, quand, le soleil s’éloignant, les +vapeurs se condensent dans l’air et se réduisent en pluie.</p> + +<p>Le soleil, dans sa marche sur l’écliptique, passe deux +fois par an au zénith des contrées plus rapprochées de +l’équateur, et produit deux saisons sèches, que suivent +deux saisons humides. Il en est ainsi à la côte des Esclaves. +Le soleil y arrive au zénith vers le 11 ou 12 mars ; il y +revient le 1<sup>er</sup> ou le 2 septembre. De là quatre saisons :</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>Grande saison des pluies</i> : du 15 mars au 15 juillet ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> <i>Petite saison sèche</i> : du 15 juillet au 15 septembre ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> <i>Petite saison des pluies</i> : du 15 septembre à décembre ;</p> + +<p>4<sup>o</sup> <i>Grande saison sèche</i> : du commencement de décembre +au 15 mars.</p> + +<p>La grande saison des pluies est l’époque des tornades et +des mauvaises barres, surtout en avril et mai. La fin de la +petite saison des pluies est signalée aussi par quelques +orages. Les noirs distinguent ces deux saisons ; ils appellent +la première : la saison proprement dite des pluies (en nago +<i>ako odjo</i>, saison de la pluie), et la seconde : saison de petites +pluies (<i>arokouro</i>, pluies insignifiantes, pluie quelconque).</p> + +<p>Les noirs parlent aussi de la saison sèche (<i>éwo éroun</i>) ; et, +dans la saison sèche, ils distinguent la période durant laquelle +souffle l’harmatan (<i>éwo oye</i>). Cette brise du nord-est se fait +sentir surtout en janvier et en février, desséchant tout, +jusque dans l’intérieur des maisons, où l’on entend craquer +les portes, les fenêtres et les bambous. Les feuilles des +arbres se crispent et tombent comme grillées. Les lèvres se +dessèchent, ainsi que la bouche et la gorge ; une soif intolérable +tourmente sans cesse, la peau se gerce. Et pourtant +c’est la saison la plus favorable à la santé. C’est aussi le +moment des belles barres, car alors la mer est presque plate.</p> + +<p>L’approche de l’harmatan est annoncée par un épais +brouillard de poussière qui, jusqu’à dix ou onze heures, +cache les rayons du soleil. Cet astre s’entrevoit comme un +disque rouge à travers la brume : on le distingue à peine.</p> + +<p>L’harmatan est chassé par des brises de sud-ouest dont la +fraîcheur est d’autant plus sensible que le corps, étant desséché, +en est devenu bien plus impressionnable. « Quand le +vent souffle, on a froid », disent les nègres. Sous l’influence +de ces variations du vent, je les ai vus grelotter par 25° au-dessus +de zéro. Je suis assuré que, si on leur demandait +quelle saison on peut appeler la saison froide, ils nommeraient +celle de l’harmatan.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sc">Tornades.</span> La mer n’est pas seule à avoir des emportements : +à l’époque où elle inspire les plus cruelles appréhensions +par les mauvaises barres, en avril et en mai, le vent +a des fureurs terribles dans ces ouragans que l’on est convenu +de désigner par le nom particulier de <i>tornades</i>, nom +qui indique le mouvement giratoire du vent et des nuages, +tournant du nord-est à l’est et au sud, et revenant souvent +au nord-est après avoir fait un tour complet du compas.</p> + +<p>Avant l’orage, l’air est lourd, la chaleur accablante ; un +calme léthargique règne dans l’atmosphère ; « on dirait que +l’univers, cet immense géant, fatigué par l’élévation constante +de la température, n’a même plus la force de respirer<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <span class="sc">Féris.</span></p> +</div> +<p>Cependant le ciel est pur. Vers le nord-est seulement, un +point noir apparaît. Ce point s’élève au-dessus de l’horizon ; +il s’accroît rapidement, prend une forme circulaire ; il +s’étend en tournant ; le vent se déchaîne avec violence ; la +pluie tombe à torrents. On entend dans le lointain comme le +bruit strident des grelots, au milieu d’un sourd murmure : +ce sont les frémissements de la tempête qui se précipite à +travers les forêts. Et les grondements prolongés du tonnerre +s’interrompent à court intervalle, par des coups brusques, +saccadés et retentissants ; et de brillants éclairs sillonnent +la nue, ou répandent une nappe lumineuse sur les +nuages épais. Toutes les forces de la nature semblent s’être +déchaînées avec fureur : c’est un bouleversement tumultueux +et général, qui dure quelquefois cinq ou six heures +de temps.</p> + +<p>Bientôt le ciel s’éclaircit, et un calme réparateur succède +à la tourmente. L’air est plus frais et plus agréable ; on +respire plus à l’aise ; le corps, aussi bien que la nature, goûte +un repos dont il avait grand besoin.</p> + +<p>Après la tornade, on constate les désastres. Je ne citerai +qu’un exemple de ce qui arrive parfois.</p> + +<p>« Le 3 avril 1869, une tornade épouvantable, accompagnée +de coups de tonnerre effrayants, s’abattit sur cette +maison (habitation des missionnaires à Porto-Novo), sur la +chapelle et sur l’école, souleva les toitures et en emporta les +débris à plusieurs centaines de mètres. En quelques minutes, +nous nous trouvâmes sans abri et exposés à une pluie diluvienne. +Un missionnaire et un frère contractèrent, en cette +circonstance, de dangereuses maladies. Les dégâts furent +considérables. »</p> + +<p>M. Courdioux, supérieur de la mission, écrivait cela de +Porto-Novo même. Pour bien comprendre la nouvelle qu’il +annonce, il faut savoir que la maison dont il s’agit est +longue d’une trentaine de mètres, et qu’elle était couverte +de tôles gondolées, clouées aux solives de la charpente. Les +solives furent en partie brisées et arrachées ; les plaques de +tôle, arrachées aussi et tordues, volèrent dans les champs +environnants.</p> + +<p>D’ordinaire, il est vrai, on n’a pas à déplorer des accidents +de cette gravité ; mais peu de maisons sont aussi solidement +installées. On imaginera aisément en quel triste état les +tornades mettent les toitures en feuilles de palmier des +cases des nègres. Heureusement, les tornades très-violentes +ne sont pas nombreuses, bien qu’on en compte huit ou dix +tous les ans, capables de causer de grands ravages.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="first">CHAPITRE II</span><br> +<span class="xsmall">LE NÈGRE. — HABITANTS DE LA CÔTE. — LEUR CARACTÈRE. — TATOUAGE.</span></h2> + + +<p>Dès mon arrivée à la côte des Esclaves, j’écrivais à mon +jeune frère, qui faisait alors ses études : « Les livres te +montrent le noir toujours courbé sous le fouet, toujours +prêt à se jeter sur ses maîtres, insociable, étranger presque +à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le vois pas ici : +c’est le noir des colonies, arraché violemment à son pays, +à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. +Ici le noir est chez lui ; et, même au milieu des abaissements +et de la dégradation inhérents à l’idolâtrie, il conserve, +empreints dans son caractère et dans ses habitudes, +les signes non équivoques de la dignité humaine. Il vit avec +ses semblables ; il a sa religion et son culte ; il a ses prêtres, +son roi, ses chefs, etc. »</p> + +<p>La vérité s’imposait à moi, lorsque je traçais ces lignes : +le nègre ne me paraissait pas vil et méprisable, comme le +présentent les récits de certains voyageurs et les systèmes +des anthropologistes. Nous sommes, hélas ! habitués à voir +le nègre à travers le prisme des préjugés méprisants. On +l’a ravalé dans l’opinion ; on a accumulé sur son compte +tant d’idées fausses, absurdes, révoltantes, qu’il est presque +impossible de reconnaître l’homme en lui.</p> + +<p>Étudions-le de près, dans ses usages et dans ses institutions, +et nous verrons combien il est injuste de l’exclure de +la grande famille humaine.</p> + +<p>Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges +des trafiquants d’esclaves et de ceux qui approuvaient leur +trafic ; tenons-nous en garde aussi contre la tendance que +nous avons, à juger les nègres par ce qui existe dans les +pays chrétiens.</p> + +<p>On a raison de dire que <i>l’homme pense comme il veut</i>. Dès +qu’il y eut des hommes qui voulurent trafiquer des nègres, +ils s’appliquèrent à penser qu’ils le pouvaient sans injustice. +On examina la question avec le parti pris de la résoudre +dans un sens favorable à l’asservissement et à la traite ; on +argutia, on fit mille sophismes pour pallier l’infamie de ce +trafic. Tous les prétextes que l’on mit en avant étaient +comme un voile destiné à couvrir l’injustice de ce qu’on +appela la <i>traite des nègres</i>.</p> + +<p>La passion aveugla tellement les esprits que cette question +fut posée et discutée : « Les noirs ont-ils une âme ? » Nous +avons entendu des marchands d’esclaves la reproduire sous +la forme affirmative, disant : « Les noirs ne sont que des +singes. » Ils le disaient sans le penser, on le voyait bien à +leur ton. Sentant l’odieux de leur commerce et de leur conduite, +ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur +goût. Ne fallait-il point se laver des ignominies de la chasse +à l’homme rendue nécessaire par les exigences de la traite, +aussi bien que de la méchanceté et du mépris avec lesquels +on menait les nègres, les traitant comme un vil bétail, dès +qu’on les avait en son pouvoir ?</p> + +<p>Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite ? Aussitôt +que le roi de Dahomey ou les autres chasseurs d’hommes +avaient amené le produit de leur chasse aux marchands, +ceux-ci les entassaient dans leurs <i>baracons</i>, vraies étables +destinées à des hommes. Les esclaves souffraient là, dans +les fers et dans l’ordure, jusqu’au moment de l’embarquement. +On les jetait alors au fond d’une cale infecte, jusqu’à +ce que le chargement fût complet. Bientôt le manque d’air, +la mauvaise nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient +les maladies. La petite vérole faisait d’horribles +ravages et poussait le négrier à de nouvelles atrocités ; car, +pour enrayer la contagion, il noyait les malades trop atteints.</p> + +<p>Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions +du capitaine, on se trouvait à court de vivres et l’on +craignait la famine : nouvelles noyades ! on s’allégeait, on +se débarrassait des bouches inutiles.</p> + +<p>En Amérique, on traitait les nègres avec autant d’inhumanité. +Aussi sentait-on le besoin de s’excuser ; car on +voulait continuer la traite sans remords. Malgré les horreurs +qui la souillaient, tous les gouvernements européens y prenaient +part. Et l’on allait disant : « Les noirs ne sont pas de +même espèce que les blancs ; ils sont inférieurs en nature. »</p> + +<p>Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire +connaître <i>l’homme</i> noir ; nous le trouverons semblable à +l’homme blanc et à l’homme jaune. Rien ne manque au +nègre de ce qui constitue la nature humaine : son organisation +physique est la même que celle du blanc ; l’un et +l’autre ont les mêmes facultés intellectuelles et morales. +« En conséquence, dirons-nous avec Owen<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, je conclus que +tous les hommes ne forment qu’une espèce, et que les différences +particulières aux races ne dénotent que des variétés. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">On the classification and geographical distribution of the Mammalia.</i></p> +</div> +<p>On a essayé de trouver dans la théologie des arguments +en faveur de la traite. On a dit : « Le noir, il est vrai, a +une âme ; il est de même nature que nous ; mais <i>il est de la +race maudite de Cham</i> ; la malédiction de Noé pèse sur lui et +le voue à la dégradation et à l’esclavage. » Cette manière de +raisonner n’allait à rien moins qu’à établir que l’esclavage +des nègres est de droit divin. Elle a quelque chose de très-spécieux, +et elle a ébloui les esprits au point de rendre vulgaire +ce dicton appliqué aux nègres : C’est <i>la race maudite +de Cham</i>.</p> + +<p>Non-seulement l’argument est faux, mais encore il est +sans fondement.</p> + +<p>Il est évidemment faux, puisque l’Église déclare contraire +<span class="xs">A LA LOI DIVINE</span> et <i>à la loi naturelle</i> l’action d’asservir les +nègres.</p> + +<p>L’argument est sans aucun fondement. En effet, de ce +qu’un des enfants de Cham est maudit, il ne s’ensuit pas +que toute sa race le soit. Elle ne le fut certainement pas.</p> + +<p>Cham eut quatre fils : Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan. +Or Noé ne dit pas : Maudit Cham ! Il ne dit pas non plus : +Maudits les quatre fils de Cham ! ou : Maudite la race de +Cham ! Le patriarche indigné s’écrie :</p> + +<p>« <i><span class="rm">M<span class="xs">AUDIT</span> +C<span class="xs">HANAAN</span> !</span> Il sera l’esclave des esclaves <span class="rm xs">DE SES +FRÈRES</span></i>. Béni le Seigneur, le Dieu de Sem ! +<i>que <span class="rm">C<span class="xs">HANAAN</span></span> +soit son esclave</i>. Que Dieu donne de l’étendue à Japhet et +qu’il habite dans les tentes de Sem, et <i>que +<span class="rm">C<span class="xs">HANAAN</span></span> soit +son esclave</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Genèse</i>, <small>IX</small>, 25-27.</p> +</div> +<p>C’est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe +la malédiction de Noé. Cela ressort du texte de l’Écriture, +qui nomme toujours Chanaan et qui déclare qu’il sera +l’esclave de Sem, de Japhet, et <i>même des esclaves de ses +frères</i>. Les interprètes de la Sainte Écriture font expressément +la remarque de cette exclusion des frères, dans la +malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en +donnent plusieurs.</p> + +<p>Étant établi que Chanaan, seul des quatre fils de Noé, fut +maudit, comment peut-on inférer que cette malédiction +atteint les nègres qui, de l’avis de tous, ne descendent pas +de Chanaan ?</p> + +<p>Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le +plus jeune de ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu +la ratifia, lorsqu’il promit à son peuple de <i>lui donner toute la +terre de Chanaan</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Genèse</i>, <small>XVII</small>, 8.</p> +</div> +<p>Et « Dieu fit sortir son peuple de la terre d’Égypte, <i>afin +de lui donner la terre de Chanaan</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ». Chanaan fut réellement +l’esclave de ses frères. Sa race se rendit de plus en plus +odieuse au Seigneur, et elle fut complétement détruite.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Lévitique</i>, <small>XXV</small>, 38.</p> +</div> +<p>Comment faire retomber sur les nègres une malédiction +lancée contre une famille qui n’est point la leur et qui est +éteinte déjà ? Qu’on ne dise donc plus que les nègres sont +maudits et destinés à l’esclavage. Qu’on écoute plutôt +l’Église, défendant les droits de tout homme à la liberté +individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre +les Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes +de la Guinée. Et ce n’est point parce qu’ils sont néophytes, +que la sollicitude des papes s’étend à eux. Paul II, +écrivant à l’archevêque de Tolède (29 mai 1537), réprouve +la traite sans réserve. Il établit clairement les principes du +droit naturel à ce sujet. « Nous déclarons, dit-il, que les +Indiens et tous les autres peuples, <i>même ceux qui ne sont pas +baptisés</i>, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la +propriété de leurs biens ; que personne n’a le droit de les +troubler, ni de les inquiéter dans ce qu’ils tiennent de la +main libérale de Dieu, Seigneur et Père de tous les hommes. +<i>Tout ce qui serait fait en sens contraire serait injuste et condamné +par la loi divine et naturelle.</i> »</p> + +<p>Ce principe s’applique implicitement aux nègres. Urbain +VIII, les désignant nommément (22 avril 1639), défend +de les priver de leur liberté, de les arracher à leur femme, +à leurs enfants, à leur patrie. Benoît XIV, Pie VII et Grégoire +XVI crurent « de leur devoir d’écarter les chrétiens +<i>du commerce des noirs</i> et d’autres hommes quels qu’ils puissent +être ».</p> + +<p>C’est ainsi que l’Église maintenait les droits méconnus +des noirs. Si elle ne condamnait pas absolument l’achat +d’esclaves, elle voulait qu’on n’achetât point ceux qui +avaient été asservis injustement, par fraude, par violence. +Du reste, elle exigeait toujours qu’on les traitât avec égards, +et qu’on eût pour eux la même bonté que l’on a pour les +autres hommes.</p> + +<p>Tel est le nègre ; tels sont ses droits, telle est sa dignité. +La science, d’accord avec l’Église, déclare : « Si nous considérons +la ressemblance frappante qui existe entre les +mœurs des nègres et celles des Bohémiens, on pourrait raisonnablement +se demander si l’on n’est pas en présence d’un +degré de civilisation inférieur déterminé par des circonstances<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. » +En réalité, c’est cela. « En affirmant l’unité +d’espèce humaine, nous répudions hautement la classification +de races supérieures et inférieures. Il est des peuples +plus aptes à être moralisés, plus policés et ennoblis par la +civilisation<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <span class="sc">Pott.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <span class="sc">De Humboldt.</span></p> +</div> +<p>Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la côte des +Esclaves à un degré inférieur de moralité et de civilisation ; +car il est demeuré, jusqu’à ces derniers temps, étranger aux +progrès du dehors.</p> + +<p>En examinant les usages des nègres, nous devons nous +attendre à d’étranges contrastes avec ce que nous voyons +chez les peuples policés ; mais ces contrastes ne nous surprendront +pas, si nous faisons attention à ceux que l’on +remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la ville +et les personnes qui mènent dans les montagnes une vie +retirée.</p> + +<p>Les indigènes de la côte des Esclaves appartiennent à +quatre familles : les <i>habitants du Bénin</i>, qui n’ont pas de +relations avec les autres habitants du littoral ; les <i>Nagos</i>, les +<i>Djéjis</i> et les <i>Minas</i>. En partant de Lagos, point d’arrivée des +paquebots anglais, et en remontant la côte vers l’ouest, on +rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la partie côtière des +pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo et +du Dahomey, habités par les Djéjis. A l’ouest du Dahomey, +habite une branche de la famille des Aquapéens, formant +plusieurs petits États ; ce sont les peuples désignés sous le +nom de Minas.</p> + +<p>Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractère +notables : Le <span class="sc">Mina</span>, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus +nonchalant, plus amateur du <i>farniente</i>. Les voyageurs le +signalent comme se distinguant des autres peuples de la +côte par un plus grand amour du vol. — Le <span class="sc">Dahoméen</span>, d’un +servilisme abject, cache ses rancunes qui ne s’éteignent +jamais ; il fait le mal avec cynisme. — Le <span class="sc">Nago</span>, plus sociable +que le Dahoméen et le Mina, ne manque pas de jovialité ; il +est actif au travail, aux affaires ; il y a dans son caractère +de la loyauté et de la prévenance. De tous les nègres de la +côte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui +les relations sont les plus faciles et les plus sûres.</p> + +<p>On m’a souvent demandé si les nègres sont intelligents. +En vérité, la question m’aurait paru étrange, si je n’avais +connu les préventions élevées contre cette pauvre race. Je +n’hésite pas à affirmer que l’intelligence du nègre n’est pas +inférieure à celle du blanc. Si les nègres étaient dans les +mêmes conditions que les blancs, on les verrait s’instruire +et se civiliser comme eux. N’est-ce pas à des nègres sortis +des chaînes de l’esclavage, et même à des nègres esclaves, +que l’on doit, dans nos colonies, des inventions précieuses +pour les arts auxquels on les appliquait ? On trouve parmi +les nègres d’excellents instituteurs, des employés de commerce +habiles, des docteurs en droit et en médecine gradués +dans nos universités européennes. L’évêque anglican de la +mission du Niger, Samuel Crowther, que j’ai vu à Lagos, est +un nègre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à +quelques milles d’Ichéhin, au nord-est d’Abéokouta, et passa +les premières années de son enfance dans la case de son +père, avec sa mère, ses deux sœurs et un cousin.</p> + +<p>Au commencement de l’année 1821, ils furent tous réduits +en esclavage, vendus à divers maîtres et violemment séparés +les uns des autres. <i>Adjaï</i> (c’est le nom que notre héros portait +dans sa famille), Adjaï passa de main en main, fut traîné +de marché en marché, puis finalement vint au pouvoir +d’un Portugais qui, à Lagos, préparait une cargaison d’esclaves. +Le navire sur lequel il fut embarqué avec cent +quatre-vingt-six compagnons d’infortune ne tarda pas à être +capturé par deux vaisseaux de guerre anglais. C’était le +7 avril 1822. Le 17 juin de la même année, Adjaï prit terre +à Sierra-Leone. Il entra à l’école, et, trois ans plus tard, fut +jugé digne du baptême. Il laissa dès lors le nom païen +d’Adjaï, ne répondant plus qu’à celui de Samuel Crowther. +Ses progrès ne se démentirent jamais : il enseigna d’abord +comme maître d’école, puis fut admis au nombre des +ministres. On l’envoya à Abéokouta, où il arriva en qualité +de missionnaire le 27 juillet 1846, assez tôt pour baptiser +sa mère (Afala) sous le nom d’Anna.</p> + +<p>Moins de vingt ans après (29 juin 1864), il fut créé évêque, +et on lui confia la direction de la mission naissante du Niger.</p> + +<p>Je le répète : l’intelligence du nègre n’est pas inférieure +à celle du blanc. Elle est même plus précoce et se développerait +plus rapidement, si l’âge de puberté n’arrêtait chez +les noirs, d’une manière sensible, l’essor des facultés de +l’âme. A cette période de la vie, j’ai vu des enfants perdre +de vue ce qu’ils avaient appris déjà, tant ils étaient absorbés +par les progrès de la vie sensitive. J’en ai même rencontré +deux à qui j’appris l’alphabet deux ou trois fois, avant de +parvenir à les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la +lecture était d’autant plus difficile pour eux qu’ils lisaient +en portugais, langue dont ils n’avaient point une connaissance +suffisante.</p> + +<p>Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple de l’intelligence +des nègres. <i>Okoutolou</i> était un enfant que la +Mission catholique acheta pour faire son éducation. On +l’employa au service intérieur et à la culture du jardin, +ne lui donnant que quelques notions de lecture, d’écriture +et de calcul. Dans les moments libres, il se livrait à un +petit commerce où il réalisa de jolis bénéfices. Nous lui +donnâmes la liberté en 1867, et il continua ses spéculations +commerciales. Au mois d’août 1875, au moment de rentrer +en France, je le vis à <i>Abomé-Kpévi</i>, où il tenait le haut +du pavé.</p> + +<p>A ses débuts, Okoutolou me disait un jour : « Je calcule +que les Européens, avec tous les frais qu’ils sont obligés de +supporter, doivent gagner cent pour cent, afin de se couvrir +de leurs déboursés. Moi qui n’ai pas de frais, je dois +viser à un bénéfice de cent cinquante pour cent. »</p> + +<p>Un autre jour, tandis qu’il était encore esclave, je lui +annonçai un arrivage de pipes agrémentées de figures +diverses. — « Je vais me presser d’en acheter une caisse, +me dit-il. — Prends garde, répliquai-je ; il y en a une +quantité considérable, le marché en sera inondé. » Okoutolou +resta un moment pensif, puis il dit, d’un ton décidé : +« Dans ce cas, j’en achèterai trois caisses. On les vendra à +vil prix, à présent que j’achète. J’attendrai que le marché +en soit dépourvu pour mettre les miennes en vente… +Excellente affaire !… merci, père ! »</p> + +<p>Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me +disaient qu’Okoutolou était leur meilleur client, et qu’il +faisait presque autant d’affaires qu’eux. Une seule chose +aurait pu compromettre ses intérêts : il ouvrait des crédits +trop larges à ceux qui traitaient avec lui ; et cela même +prouve qu’il comprenait les nécessités du négoce, impossible +sans crédits en ces pays.</p> + +<p>« Si l’on devait juger un de nos enfants <i>en bas âge</i>, et le +comparer à ceux d’Europe, dit M. Borghéro, on serait +entraîné à croire que nos négrillons sont de beaucoup supérieurs +aux blancs. »</p> + +<p><i>A un âge plus avancé</i>, l’enfant européen paraîtra supérieur. +« Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie +une subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité +d’inventions, qui malheureusement se révèlent par les +mensonges les mieux trouvés, débités avec un sans façon et +un naturel tout à fait amusants. » En sorte que ce qui +manque au nègre d’un côté, il le rattrape d’un autre.</p> + +<p>Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nôtres, +plus de vivacité peut-être ; mais, par contre, elles se prêtent +moins à l’application, à un exercice continu. « Un noir +apprend plus facilement et en moins de temps une opération +d’arithmétique ; mais quand il sera question d’appliquer +cette opération à autre chose qu’à des chiffres, quand il +faudra faire une observation, établir un raisonnement à +l’aide de cette même opération, notre noir sera fort embarrassé, +tandis que l’Européen qui aura mis bien plus de temps +pour apprendre la même opération saura sans difficulté en +généraliser la loi et en tirer une foule de conséquences pratiques. +Cette diversité se manifeste dans toute la suite de +la vie. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p> + +<p>Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir <i>plus d’intuition +et moins de réflexion</i>, quant à l’intelligence. Quant à +la volonté, <i>il y a plus de spontanéité que de constance</i>. L’énergie +fait défaut au nègre, s’il faut la soutenir ; et s’il en a dans +un premier mouvement, elle tombe aussitôt.</p> + +<p>A défaut d’autre force, le nègre a celle de l’inertie. L’esclave +endurant les mauvais traitements et disant au maître +qui le frappe : « <i>Tue-moi donc !</i> » cet esclave est plus fort +dans son inertie qu’il ne le serait dans la résistance. A force +d’inertie, le nègre est patient et vertueux ; l’inertie servira +ses passions et ses rancunes. Écoutons-le dans la sagesse de +ses proverbes. Il s’exhorte à demeurer impassible : « Le +cœur de l’<i>achacpa</i> (arbre très-dur) ne craint pas la hache, +dit-il. — La cuiller voit l’eau bouillante sans la redouter. — Le +tesson (où l’on met la braise) endure le feu. — Si un +plus fort que vous vient à vous maltraiter, contentez-vous +d’en rire. »</p> + +<p>Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la +complaisance ; il sera facilement discret, affable, obséquieux, +parce que rien de tout cela n’exige de grands efforts ni un +travail soutenu. A première vue, on pourra le croire patient +et résigné ; et cependant, il ne sera qu’indifférent et impassible. +Cette indolence native explique comment il subit, sans +réagir, l’absolutisme des <i>olorichas</i> ou féticheurs, le despotisme +du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maître, et +jusqu’aux coutumes horribles des sacrifices humains.</p> + +<p>Rarement le noir attaque les difficultés de front : il biaise +et tend à ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de +laisser rien transpirer avant d’être sûr d’atteindre son but. +Sa haine, au lieu de se traduire par les brusques emportements +de la colère, se cache sous le poison : le poison est +l’instrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge +personnellement.</p> + +<p>Le noir manque de prévoyance autant que d’énergie. Il +jouit du moment présent, peu soucieux du lendemain. +Comme tous ceux qui se laissent dominer par la vie des +sens, il s’épuise à rechercher ses aises et ses commodités ; +il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon +l’expression de l’apôtre saint Paul, <i>homme animal</i>.</p> + +<p>Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont +il a présentement besoin ; et si une végétation luxuriante +ne suppléait aux défauts de l’imprévoyance, les surprises +de la famine se feraient souvent sentir. Survient-il une +année de sécheresse ? la disette sévit, et la misère est grande, +car on n’a pas songé à faire de réserve, les années précédentes. +Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi +imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraît +impossible.</p> + +<p>Dans le commerce, aussi bien qu’à la guerre, les nègres +s’appliquent à surprendre.</p> + +<p>Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme +le plus humiliant pour tout ce qui leur semble supérieur +à eux, même pour leurs fétiches de bois ou de boue. +En pays nègre, la fierté n’est guère de mise, à moins qu’on +ne soit le plus fort ; et alors on est d’ordinaire arrogant. +Quand on n’est pas le plus fort, il faut se taire et attendre : +opposer l’inertie à la force.</p> + +<p><i>La prudence est la vertu principale du nègre ; la curiosité, son +défaut dominant.</i> Je ne parle pas de l’ivrognerie, qui est une +passion <i>acquise</i> et toute d’éducation.</p> + +<p>Le nègre est prudent par nécessité, plus encore que par +tempérament. « Tous les hommes ne sont pas également +susceptibles de prudence, dit le docteur Belouino dans son +étude magistrale <span class="sc">Des Passions</span> ; cette vertu dépend d’une +multitude de circonstances individuelles ou générales, physiques +ou morales. »</p> + +<p>Le même auteur ajoute une observation qui semble viser +spécialement les habitants de la côte des Esclaves. « Parmi +les causes morales de la prudence, dit-il, on en trouve +quelquefois qui ont une action extrêmement remarquable. Le +despotisme, par exemple, qui met sans cesse l’individu en +garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de +ceux qui l’entourent, lui inculque une prudence salutaire. +Quelquefois même elle le pousse, sous ce rapport, à un excès +vraiment condamnable. Il devient défiant, dissimulé, et se +sépare en quelque sorte du reste de la société. Les facultés +de l’homme ne se développent que dans l’atmosphère de la +liberté. Dans les fers ou dans l’esclavage, elles s’étiolent et +s’abrutissent. »</p> + +<p>Un mot sur la curiosité.</p> + +<p>Chez les nègres de la côte des Esclaves, la curiosité naît +de l’indolence et du besoin d’employer son temps à quelque +chose. Un rien l’occupe ; elle flotte au vent des circonstances, +de la distraction, du caprice, de l’incertitude ; elle +s’égare en des rêveries stériles. Le nègre regarde, voit, et +il est avide de regarder et de voir encore, parce qu’il n’ose +ou ne peut agir. Pour peu que la défiance et la peur surexcitent +son désir de voir, il n’a plus que des yeux ; ce qui +explique comment il suit le blanc dans tous les détails de sa +conduite. Il compte tous ses pas, discute la portée de ses +<i>paroles</i>, cherche à sonder jusqu’à ses intentions les plus +intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit rien, que cela ne soit +rapporté immédiatement aux chefs. Ceux-ci m’ont répété +plusieurs fois textuellement des paroles que j’avais entendu +prononcer par des Français chez les Français mêmes.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sc">Tatouage.</span> Les noirs des diverses tribus se distinguent +par la manière dont ils sont tatoués. « Le tatouage, dit très-bien +M. l’abbé Courdioux, dans l’estimable revue <i>les Missions +catholiques</i>, le tatouage est usité généralement parmi toutes +les peuplades païennes de la Guinée ; on ne voit guère que les +mahométans s’en abstenir. Dans le vicariat de la Côte de +Bénin il est très-rare de rencontrer un indigène ne portant +pas cette marque indélébile de sa nationalité. Chaque tribu +ou sous-tribu et même chaque famille a un signe distinctif +ou blason qui la fait reconnaître au premier aspect. Quelques +indications sur cette coutume bizarre pourront intéresser +les lecteurs des <i>Missions catholiques</i>.</p> + +<p>« Le tatouage (<i>uê</i> en langue fongbe ou dahoméenne) est +donné aux enfants dès qu’ils ont atteint l’âge de huit à dix +ans. Il y a des gens spéciaux pour pratiquer cette opération +d’ailleurs peu douloureuse ; on les nomme <i>uêgbôto</i>. Ils font +les incisions au moyen d’une petite lame de fer de la longueur +d’une lame de canif ; puis ils couvrent la plaie d’un +onguent composé principalement de suie et d’huile de palmier. +On lave la plaie au bout de quatre ou cinq jours.</p> + +<p>« Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins +sont très-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres +le rang, la condition ou la profession, d’autres enfin sont +de purs ornements. Les rois, les princes, les grands font +marquer leurs esclaves d’un signe particulier destiné à les +empêcher de fuir ou d’être volés. La noblesse, les grandes +familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage +plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses +qui en font le plus fréquent emploi. Il serait impossible de +décrire tous les dessins dont ils croient orner leur corps. +Ce sont des figures de caïman, de tortue, de lézard, des +losanges ou des lignes longitudinales ou transversales +n’offrant aucun dessin bien caractérisé. Les épaules sont +tatouées d’une infinité de petits points très-rapprochés. Il +est défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont +réputés fétiches ou sacrés.</p> + +<p>« Un trait montrera l’importance du tatouage en pays nègre.</p> + +<p>« Désireux d’étendre dans l’intérieur l’influence de la +mission, nous tentâmes un jour, M. Verdelet et moi, de +pénétrer à Okéadan, grande ville située à environ dix lieues +au nord-ouest de Porto-Novo. Après une marche pénible, +nous arrivâmes à l’entrée de la nuit aux portes de la ville. +Notre guide, un <i>lari</i> (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo, +nous pria de nous arrêter là pendant qu’il irait prévenir le +roi Falolo de notre arrivée et lui demander la permission +d’entrer dans la ville. Ce chef était bienveillant ; il nous +aurait fait un excellent accueil, si cela n’eût dépendu que +de lui. Nous nous aperçûmes bientôt que le pays vivait en +république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir. +On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois +autres chefs et enfin le parti du peuple. Tous ces partis +avaient l’ambition de commander ; ils avaient leurs réunions, +leurs orateurs ; tous étaient armés, et quelquefois la +raison du plus fort décidait seule la question en litige. +Falolo avait eu l’avantage dans la dernière levée de boucliers ; +mais une triste affaire était venue surexciter les +passions du peuple. Un agent du gouvernement anglais de +Lagos, d’abord bien accueilli dans cette ville, en avait été +ignominieusement chassé pour un méfait dont on l’accusait. +Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait être admis désormais +dans leur ville : telle avait été la décision du peuple. +Sur ces entrefaites et sans avoir été prévenus, nous arrivions +à Okéadan.</p> + +<p>« La nouvelle que les blancs étaient à l’entrée de la ville +se répandit promptement. Des envoyés du peuple et ceux de +plusieurs chefs se présentèrent bientôt pour nous intimer +l’ordre de rebrousser chemin. Nous eûmes beau arguer de +notre qualité de Français, de missionnaires, de médecins, etc., +rien n’y put faire.</p> + +<p>« — Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que +vous avancez peut être vrai, mais nous ne pouvons pas en +vérifier l’exactitude. Parmi nous, chacun porte inscrit sur +son visage le nom de son pays. Celui-ci est Haoussa, celui-là +est Dahomé, cet autre est Egbas ; nous ne nous y trompons +pas. Tandis que vous, blancs, où est la marque qui peut +vous faire reconnaître pour Français, pour Anglais ou pour +<i>Agoudas</i> (Portugais) ? Dans la crainte de nous tromper, nous +ne voulons recevoir aucun blanc chez nous.</p> + +<p>« De son côté, le roi nous fit dire qu’il avait envoyé des +gens pour nous protéger, mais que l’état des esprits ne lui +permettait pas de nous engager à pénétrer cette fois jusque +dans la ville. Il ajouta que, dès que le calme serait rétabli, +il nous inviterait à venir le voir, nous promettant une cordiale +réception. Il tint parole ; mais c’était en 1870, nous +venions de fonder une nouvelle résidence ; nos ressources +ne nous permirent pas d’accepter l’invitation de Falolo, avec +lequel cependant nous avons toujours conservé d’amicales +relations. »</p> + +<p>La nouvelle résidence dont parle M. Courdioux est celle +que j’allai fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps +avant mon départ de Porto-Novo, le roi de ce petit État fut +obligé d’imposer par les armes à la province de Ouémé le +gouverneur qu’il voulait lui donner. La résistance de Ouémé +fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder son +allié, le roi de Porto-Novo.</p> + +<p>Après un rude combat, on porta à l’hôpital de la Mission +catholique une quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait +le fils de Falolo. Le fait me parut providentiel. Je m’approchai +du jeune blessé, et je lui dis : « Sais-tu donc où tu +te trouves ici ? On vient de te porter dans la demeure des +blancs que ton père et les tiens refusèrent de laisser entrer +à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette +maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez +vous. — Grâce ! grâce ! » s’écria le jeune homme. Et tous +ceux de son entourage de répéter : « Grâce ! grâce ! » — Je +répliquai : « Ne craignez rien. Vous êtes chez des amis qui +ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons +jamais, c’est en faisant du bien à ceux qui nous ont fait du +mal. — Rassure-toi, dis-je au blessé, tu seras mieux soigné +qu’aucun autre, si cela est possible. » Et tous me répondirent +par d’interminables « <span class="xs">O TCHÉOUN</span> », expression flatteuse de +remercîment.</p> + +<p>Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda +pas à venir. Il renouvela mes assurances de bon vouloir et +de dévouement ; puis, avec le tact d’un administrateur +habile, saisissant l’occasion favorable d’établir avec Falolo +des relations plus amicales, il mit quelques bouteilles de vin +dans une caisse et les envoya au roi d’Okéadan. Il chargea +les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations +amicales, et de l’assurer que son fils serait l’objet du dévouement +des missionnaires.</p> + +<p>Falolo, touché de cette attention délicate, dépêcha une +quinzaine de ses hommes à la Mission, afin de remercier les +Pères. Il leur recommandait son fils, et leur donnait la solennelle +assurance, en son nom et au nom des chefs qui l’entouraient +au camp, de leur ouvrir les portes de sa capitale, +quand ils se présenteraient. « Ni moi, ni mes sujets n’oublierons +jamais, faisait-il dire, la bonté avec laquelle vous +accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien +des Pères français ; nous voyons maintenant que vous n’êtes +pas des blancs comme les autres blancs. Non, personne ne +vous empêchera plus de visiter Okéadan et de circuler en +toute liberté dans notre pays. Vous êtes nos amis ; nous +sommes les vôtres. »</p> + +<p>Comme on le voit, tout tournait à l’avantage de la Mission. +Il est bien fâcheux qu’on n’ait pu se rendre à l’invitation de +Falolo en 1870. La charité des missionnaires eût été pour +eux un signe de recommandation plus précieux que ceux du +tatouage. Les Okéadans, en l’absence de ces derniers signes, +n’avaient pas voulu croire à la parole de ces blancs, que +rien d’extérieur ne distinguait des autres blancs ; ils connaissaient +désormais les Pères à leur charité : à ce signe ils +voyaient dans les Pères « <i>des blancs qui ne sont pas comme les +autres blancs</i> ».</p> + +<p>Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystères et +les degrés de l’initiation. Ces caractères hiéroglyphiques et +sacrés marquent à quelle classe de fétiches ils sont voués, et +quel rang ils occupent dans leur ordre. On peut lire ce signalement +sur leur corps, comme nous le lirions sur un passeport +ou sur une lettre de créance ; car le tatouage est une +véritable écriture.</p> + +<p>On n’emploie pas toujours le fer dans les opérations du +tatouage : on se sert aussi de certaines plantes, dont la séve +a la propriété de produire des ampoules, laissant après elles +des escarres et des cicatrices, dont la trace ne disparaît qu’à +la longue.</p> + +<p>On emploie aussi d’autres plantes, dont la séve, comme +celle du <i>boudjé</i>, noircit à l’air.</p> + +<p>« La marque du <i>boudjé</i> ne dure pas plus de neuf jours, +dit un adage nago ; celle de l’<i>inabi</i> ne passe pas une année. »</p> + +<p><i>N. B.</i> — L’inabi produit des ampoules.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="first">CHAPITRE III</span><br> +<span class="xsmall">1<sup>o</sup> HABITATIONS ; 2<sup>o</sup> MOBILIER ; 3<sup>o</sup> VÊTEMENTS ET PARURES ; +4<sup>o</sup> INSECTES ET REPTILES.</span></h2> + + +<p>Une chose frappe l’Européen, quand il arrive à la côte +des Esclaves : l’absence de tout ce qui constitue chez nous +ce que nous appelons les commodités de la vie : habitation, +mobilier, vêtements, tout se réduit au strict nécessaire. Le +nègre est dépourvu de souliers, de chapeau, de draps de +lit, de lit même, de cuillers, de fourchettes… de ces mille +ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-être, et +dont la privation nous rend la vie pénible.</p> + +<p>Et l’on est tenté de regarder en pitié ces pauvres gens +privés de tant d’objets que l’éducation nous a rendus nécessaires. +Ne les plaignons pas pourtant. Est-il absolument +nécessaire d’avoir une serviette ? Ne peut-on pas se lécher +les lèvres et les doigts ? En fait de fourchettes, y en a-t-il +de meilleures que les doigts ? Peut-on être trop légèrement +vêtu, quand la chaleur est accablante ? Pourquoi s’embarrasser +les pieds de bas et de chaussures ? Pourquoi s’emprisonner +le corps dans des habits toujours gênants ? Paletot, +gilet, chemise, cravate : objets de luxe ! superflu !</p> + +<hr> + + +<p>1<sup>o</sup> <span class="sc">Habitations</span>. Un jour, je m’approchai d’un groupe d’enfants, +et j’entendis l’un d’eux réciter le conte suivant :</p> + + +<p class="h3 i">Le Loup et l’Once.</p> + +<p>« Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. L’once eut +aussi un petit qui mourut.</p> + +<p>« L’once prit son pays en dégoût ; le loup en fit autant ; +et chacun de son côté chercha un séjour meilleur. Arrivé +en un certain endroit, le loup se dit : « Demain, au point +du jour, je viendrai arracher l’herbe. » L’once survint, +arracha l’herbe et se retira à l’écart.</p> + +<p>« Le loup étant revenu : « Oh ! oh ! s’écria-t-il, quel bon +pays ! je venais ici arracher l’herbe, et l’herbe s’est déjà +arrachée d’elle-même ! » Il prend possession, balaye la +place et s’en va.</p> + +<p>« A son tour, l’once revient. « Certes ! dit-elle, quelle +bonne terre ! Je me proposais de la venir balayer, et voilà +qu’elle s’est balayée elle-même ! » L’once coupe des arbres, +les laisse à terre et s’éloigne.</p> + +<p>« Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gîte.</p> + +<p>« Et l’once : « Ces arbres, dit-elle, se sont plantés eux-mêmes. » +Elle va couper des bambous et les dépose sur le +sol.</p> + +<p>« Le loup vient et attache les bambous.</p> + +<p>« Est-ce possible ? dit l’once ; ces bambous se sont liés +d’eux-mêmes ! » Et elle arrache de l’herbe ; et elle couvre +la maison. — « Tiens ! s’écrie le loup, en arrivant : l’herbe +s’est coupée !… la toiture est faite !… » Et il partage la +maison en deux, se réservant l’une des pièces et destinant +l’autre à sa femme. — Et l’once de s’écrier : « Bon ! la +maison s’est divisée en deux ! Voici la partie que je garde +pour moi ; voilà celle que je laisserai à ma femme. Quand +viendra le cinquième jour, je porterai mes bagages et je +m’installerai. » — Le loup, de son côté, se fit le même +raisonnement.</p> + +<p>« Le cinquième jour étant venu, l’once prend ses bagages +et vient avec sa femme. Le loup en fait autant. Le loup +entre dans une pièce, l’once dans l’autre, chacun se croyant +seul au logis. Or, l’un et l’autre en même temps, ils cassèrent +quelque chose de leur côté. Et chacun de se demander : +« Qui donc a cassé quelque chose dans la pièce voisine ? » +Et chacun de s’enfuir.</p> + +<p>« Ils coururent comme d’ici<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> à Glékhoué et allèrent se +rencontrer au loin. « Que fais-tu, ô loup ? dit l’once. — « J’avais +fait une maison, dit le loup ; je ne sais quoi m’en +a chassé. — Justement, réplique l’once, pareille chose +m’est advenue. J’avais abattu des arbres : d’eux-mêmes +les piquets se sont plantés. » — Le loup dit : « J’avais +trouvé un terrain où je me proposais d’arracher l’herbe ; le +jour venu, je trouvai l’herbe arrachée. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Glékhoué est le nom que les indigènes donnent à Wydah. Le conteur +était à Porto-Novo.</p> +</div> +<p>« Là-dessus, l’once et le loup se remettent à courir. +Jamais ils n’ont pu se regarder en face. »</p> + +<p>Tel est le conte que j’entendis. On y décrit bien toutes +les opérations d’une installation. C’est bien la manière de +faire de tous : le loup, en cela, agit comme l’once, sans se +concerter avec elle.</p> + +<p>D’abord on choisit le terrain et on l’approprie. L’herbe +qui en encombre le sol étant arrachée, on l’enlève ou on +la brûle. Pas de pierres, pour bâtir : on coupe des arbres, +on les plante sur quatre lignes formant un quadrilatère. +Les arbres ainsi plantés sont assujettis par le haut, à l’aide +de bois passés dans les échancrures ménagées à l’extrémité +supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres +entre eux et constituent la carcasse inférieure du bâtiment +sur laquelle on établit la charpente de la toiture : charpente +de construction toute simple, composée de longs bâtons +maintenus par des liens.</p> + +<p>Il n’y a plus qu’à couvrir et à former ce qui tiendra lieu +de murs. On porte les matériaux : <i>des bambous, des branches +de palmier, des cordes de paille</i>, et l’on se met à l’œuvre.</p> + +<p>Voyons d’abord former l’enceinte de la maison. Les +ouvriers attachent transversalement aux piquets une ligne +de bambous, à trente ou quarante centimètres du sol ; puis +ils établissent trois ou quatre autres lignes semblables, +parallèles à la première, à cinquante ou soixante centimètres +l’une au-dessus de l’autre. Tous ces bambous sont dans une +position horizontale. Contre ces premiers bambous on +applique ceux qui forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement +et attachés fortement entre eux et avec ceux +des lignes horizontales. On a soin de laisser le moins de vide +possible ; mais la maison ne laissera pas que de ressembler à +une cage, même avec la précaution que l’on prend souvent +de faire une seconde cloison à l’intérieur. Au surplus, on +se préoccupe seulement de la porte, et souvent on oublie +ou l’on néglige de laisser une lucarne. De fenêtres il n’en est +guère question dans cette architecture primitive de nos +nègres.</p> + +<p>Il est essentiel d’observer que la porte des habitations +donne sur une cour attenante ; elle n’ouvre point sur la +rue.</p> + +<p>Passons à la construction de la toiture. Du bois faîtier à +la ligne inférieure de la toiture, on fixe des bambous de la +même manière que dans le bas. La distance de l’un à l’autre +est de trente centimètres environ. On attache à ces bambous +des couches superposées de branches de palmier garnies de +leurs feuilles ; on arrange avec plus de soin celles qui forment +le faîtage ou, comme disent les nègres, le <i>chapeau de +la maison</i>, et l’édifice est terminé.</p> + +<p>La porte est en bambous, confectionnée de la même +manière que les cloisons et placée avec des liens en paille : +en sorte que, dans beaucoup de cases, on n’a pas eu besoin +d’employer un seul clou.</p> + +<p>Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre : +à Porto-Novo et à Wydah, en argile glaise fort tenace quand +elle est bien préparée ; à Lagos et chez les Minas de Popo et +d’Agoué, en terre tourbeuse mêlée de sable dans des proportions +déterminées.</p> + +<p>Arrêtons-nous à considérer les ouvriers d’un chantier. +Ils ne vont pas chercher la terre ou le sable hors de la ville. +A côté même de l’endroit où ils veulent bâtir, dans la rue, +sur une place, ils prennent ce qui leur est nécessaire, et +ils laisseront là un trou béant, où l’on jettera plus tard +toutes sortes d’ordures. A Porto-Novo en particulier, on +rencontre dans l’intérieur de la ville plusieurs excavations +de quinze à vingt mètres au plus de profondeur. C’est là +qu’on prit la terre pour bâtir les maisons de quartiers entiers.</p> + +<p>Les ouvriers sont tous armés des mêmes outils : une +pioche et un petit panier. Ils vont chercher la terre dans +leur panier, la portent à une place unie et préparée d’avance, +l’émottent, l’émiettent, la répandent sur le sol, et en forment +une couche de vingt centimètres environ. Ensuite, ils +arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne, +à l’extrémité de l’aire, ils se prennent par la main et partent +en battant la mesure de leurs pieds, avançant, reculant, +piétinant sans cesse. Cependant ils s’aident de la voix +et s’excitent par leurs chants, jusqu’à ce que la terre soit +bien pétrie et forme une masse onctueuse. Alors, ils font +de toute cette boue un grand tas qu’ils couvrent de feuilles, +afin de l’abriter contre les ardeurs du soleil ; et ils laissent +la masse abandonner en partie l’eau qu’elle contient : ce +qui donne à la boue plus de ténacité et de consistance.</p> + +<p>Deux ou trois jours après, ce résultat est obtenu : c’est le +moment de bâtir. Les ouvriers reprennent la boue et la +façonnent en grosses boules. Cette opération terminée, trois +ou quatre d’entre eux s’établissent maçons ; les autres servent +de manœuvres. Ceux-ci passent les boules aux premiers +qui les lancent violemment et forment une assise de cinquante +centimètres. L’assise terminée sur tout le périmètre, +on la laisse sécher jusqu’à ce qu’elle puisse en supporter une +autre. On recommence tant que les murs n’ont pas atteint +la hauteur voulue. Dans les cases des nègres du vulgaire, +les murs n’ont guère plus de deux ou trois mètres au plus. +Le toit est comme dans les cases en bambous.</p> + +<p>La forme architecturale de l’édifice est, quant à l’ensemble, +ce qu’elle est généralement chez nous : un grand carré +surmonté d’un toit en pente, à deux ou à quatre eaux.</p> + +<p>Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne +sur la cour. Chez les chefs et les riches, il est rare qu’il n’y +ait point plusieurs cours réunies dans une même enceinte +et n’ayant souvent qu’une ouverture sur la rue. Dans +chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases : il y a les +cases des esclaves, celles des femmes… La case du maître +occupe la partie la plus reculée, elle est précédée d’un +auvent (<i>odèddè</i>) qui sert de salle de réception. Aussi l’on y +voit un lit de bambou sur lequel le maître s’installe, accroupi, +assis ou couché, suivant les circonstances, lorsqu’il reçoit +des visiteurs. Dans les séances solennelles, c’est le lit de +justice des chefs.</p> + +<p>Quelquefois les cases sont bâties de manière à laisser au +centre une petite cour carrée, à ciel ouvert, entourée de galeries, +où sont reçus les amis intimes, et ceux avec qui l’on +veut traiter une affaire en secret. Rarement le maître de la +maison pousse le laisser-aller jusqu’à introduire les intimes +dans la cour et la case des femmes, qui vivent à l’intérieur +dans un négligé par trop choquant.</p> + +<p>Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case +et l’habitation : la case est le logis ; l’habitation, la maison, +est l’ensemble des cases appartenant à un même maître. Les +nègres ne parlent pas autrement : ils appellent le maître +<i>babba</i> ; la case, <i>illé</i> ; l’ensemble des cases, <i>ibougbé</i>.</p> + +<p>Les habitations d’une localité sont jetées çà et là. La +mitoyenneté des murs n’est guère connue : chaque habitation +est entourée de murs qui en dépendent totalement. +Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou à peu +près un passage étroit, laissé là moins pour former une rue, +que pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues, +mais il y en a peu, même dans les villes. En revanche, on +trouve, au milieu des villes et des villages, des terrains +vagues, des fossés profonds, des arbres gigantesques, des +bosquets, des cloaques infects… de tout, si ce n’est de l’ordre +et de la propreté. Quelle infection en certains endroits ! Quel +tohu-bohu !</p> + +<p>La ville ne diffère du village que par l’étendue de son territoire : +l’une et l’autre sont des <i>illous</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, c’est-à-dire des +agglomérations. Quand on veut distinguer un village d’une +ville, on l’appelle, en nago, <i>illou kékéré</i>, illou petit ou petite +agglomération.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Illou vient du radical <i>lou</i>, dont le sens propre est agglomérer, s’agglomérer.</p> +</div> +<p>L’illou a ses dépendances comme l’habitation a les siennes. +De même que, dans l’habitation, cases et cours font un seul +tout, de même la partie cultivée de la campagne, <i>oko</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, est +l’annexe de l’agglomération.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Oko, lieu de l’approvisionnement ; par opposition à igbè, terrain +inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé.</p> +</div> +<p>Illou signifie : village, ville, contrée, district, patrie. — C’est +que, de fait, le nègre n’a d’autre pays que la ville ou +le village entouré de terres cultivées : c’est l’<i>illou</i> qui est la +patrie proprement dite, l’<i>igbè</i> est, pour ainsi dire, un lieu +étranger, un <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i>.</p> + +<hr> + + +<p>2<sup>o</sup> <span class="sc">Le mobilier</span> s’accommode aux besoins de l’homme à l’intérieur. +Le nègre, n’ayant une maison que pour s’abriter, +tient peu au mobilier. Inutile de chercher le confortable +dans sa case. Voici à peu près tout ce que comporte le luxe +de l’ameublement :</p> + +<p><i>Lit.</i> Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui +ressemble à un lit : on se couche sur une natte étendue par +terre. Au palais du roi, chez les cabécères et dans la maison +de quelques particuliers, on remarque une petite estrade en +terre de la grandeur d’un lit (<i>okpo</i>), et même des lits en +bambou. Point de matelas, point de draps, point de couvertures : +sur le lit, une natte ; pour se couvrir, le pagne qui +sert de vêtement.</p> + +<p><i>Armoires et commodes</i> font complétement défaut ; on les +remplace par des sacs (<i>akpo</i>) ou par de petites caisses (<i>acpoti</i>) ; +encore la caisse est-elle peu répandue dans l’usage. Les sacs +sont en paille ou en cuir : l’<i>orèkèchè</i>, en paille, sert à renfermer +les cauris ; on serre les habits dans l’<i>abo</i>. Parmi les +sacs en cuir, nous signalerons l’<i>asounwoun</i>, muni de cordons +et servant de bourse ; le <i>laba</i>, dans lequel on transporte les +vivres ; l’<i>akpo-agadagodo</i>, ou sac à serrure, petit et fermé +par un anneau en cuir ; l’<i>akpo-ichanna</i>, dans lequel on serre +le tabac, le briquet et l’amadou.</p> + +<p>Les <i>siéges</i> ont une utilité fort secondaire dans la plupart +des cases ; aussi sont-ils très-rares. Il est de règle que le +maître seul a le droit de s’en servir dans la maison : pourquoi +donc en aurait-on plus d’un ? Au Dahomey, le siége est +un des insignes du cabécérat : il passe du titulaire à son successeur, +à qui il est remis par le roi.</p> + +<p><i>Lampes et chandeliers</i> sont inconnus. Dans une écuelle en +terre remplie d’huile de palme, on allume une mèche de +coton : c’est tout le système d’éclairage connu de nos nègres.</p> + +<p>Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de +vache ; les murs en sont peints avec une décoction de certaines +feuilles tinctoriales.</p> + +<p>Le foyer (<i>aro</i>) est dehors ; il se compose de trois mottes de +terre sur lesquelles, comme sur un trépied, on établit le +vase où cuisent les aliments. A quelques pas de la case, on +voit un four cylindrique en terre cuite, dans lequel les indigènes +font cuire leurs <i>acassas</i> et griller le maïs.</p> + +<p>Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer l’<i>obbé</i> qui +bout sur le feu, et l’<i>akara</i> qui se rissole dans l’huile de +palme.</p> + +<p>Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand +mortier en bois avec son lourd pilon : on y broie le maïs.</p> + +<p>L’eau est conservée dans des vases en terre, hauts de +cinquante centimètres environ, et de forme à peu près sphérique. +On a d’autres vases plus petits pour faire la cuisine.</p> + +<p>Les personnes adonnées au commerce étalent et portent +leur marchandise sur des plateaux en osier ou dans des +calebasses. « La calebasse ne peut aller sur le feu comme les +pots en terre », disent les nègres : elle ne peut donc servir +à cuire les aliments. En dehors de là, je ne sais à quoi les +indigènes ne l’emploient pas. L’<i>agbé</i>, longue calebasse percée +d’un trou dans le haut, remplace les bouteilles et les jarres ; — l’<i>akérégbé</i> +(le mot lui-même le dit) est une petite +<i>agbé</i> ; — l’<i>ado</i>, plus petite encore et de même forme, sert de +fiole : on y met ce que les noirs appellent, dans leur style, +<i>ogoun</i>, médecine : que ce soient des poudres médicinales ou +des poisons. — L’<i>aro</i> sert de carquois aux chasseurs de l’intérieur.</p> + +<p>Les calebasses plates prennent le nom d’<i>igba</i>, lorsqu’elles +sont coupées en deux ; l’<i>igba</i> ressemble, pour la forme, à nos +saladiers ou à nos cuvettes. L’<i>igba d’Ogodo</i> est très-large : +on y serre les habits et la farine. On appelle <i>panchoucou</i> une +calebasse également très-large et munie de son couvercle. +L’<i>iya</i> sert de plat ; l’<i>adémon</i> et l’<i>aha</i>, de verre ; l’<i>adjedje</i>, criblée +de trous, est un vrai tamis.</p> + +<hr> + + +<p>3<sup>o</sup> <span class="sc">Les noirs sont-ils vêtus ?</span> C’est à dessein que je pose cette +question qui m’a été adressée très-souvent ; et j’y réponds +afin de couper court aux sous-entendus qu’elle cache. Il y a +là un préjugé erroné qu’il faut attaquer de front. On a l’intention +de demander si les noirs, <i>ces peuples primitifs</i>, sont +arrivés à ce progrès de sentir le besoin de ne pas rester +nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire : « La conscience +<i>se forme-t-elle</i> dans le nègre ? » La science répond +nettement à la question ainsi posée : « Le nègre naît homme, +il ne le devient pas : il a la conscience en naissant, et il ne +saurait l’acquérir. »</p> + +<p>On peut perdre la pudeur, on ne l’acquiert pas : elle est +innée dans le noir comme dans le blanc. Mille fois, passant +dans la rue, j’ai vu les enfants se blottir contre les murs et +me tourner le dos quand j’étais près d’eux, parce qu’ils +étaient sans vêtement. Je parle ici des enfants en bas âge, +car les autres sont toujours vêtus.</p> + +<p>Nous portons des vêtements à deux ou trois fins principales : +1<sup>o</sup> pour cacher la nudité ; 2<sup>o</sup> pour nous garantir des +intempéries ; 3<sup>o</sup> pour nous parer.</p> + +<p>Observation importante : plus on est exposé aux injures +du temps et des saisons, et plus on se couvre d’habits. Le +nègre de la côte des Esclaves, ayant peu à redouter de ces +injures, n’a presque rien à faire pour s’en garantir. Donc, +nous ne devons pas nous étonner de voir son négligé bien +simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et +constamment chaud, il n’a presque pas à se garantir des +intempéries. Aussi, dès qu’il s’abandonne au laisser-aller, +surtout dans l’intérieur de la maison, il en vient à se contenter +de ce qui cache strictement la nudité : il porte alors, +pour tout costume, un mouchoir, ou même un petit morceau +d’étoffe retenu à l’aide d’une ficelle. Les canotiers se permettent +de n’avoir que ce vêtement rudimentaire, parce +qu’ils ont besoin de n’être pas gênés dans la souplesse de +leurs mouvements et parce qu’ils sont exposés sans cesse à +se mouiller.</p> + +<p>Hors des circonstances où il s’abandonne, sans retenue, +au laisser-aller de la vie domestique ; hors des cas où les +exigences du métier semblent demander qu’ils laissent les +habits de côté, on ne voit pas le nègre aller et venir sans +vêtements. Les Nagos et les Djéjis ne sortent guère sans le +costume complet. Si les Minas sont habituellement plus +légèrement vêtus, c’est qu’ils ont plus souvent à se mettre +dans l’eau ; car ils sont resserrés entre la lagune et l’Océan.</p> + +<p>A la côte des Esclaves, le costume des indigènes se compose +de l’<i>acho</i>, pour les femmes ; pour les hommes, de l’<i>acho</i> +et du <i>chocoto</i>.</p> + +<p>L’<i>acho</i> (les Européens traduisent : pagne) est un morceau +d’étoffe de la forme d’un drap de lit ; celui des femmes a +1 m. 80 de longueur environ, et 1 m. 20 de largeur ; celui +des hommes est plus long et plus large.</p> + +<p>Le <i>chocoto</i>, espèce de caleçon de bain, étroit et court, +n’arrive qu’aux genoux. Les hommes portent seuls le <i>chocoto</i> ; +rarement ils n’en ont pas. Les femmes ne font pas +usage de cet habit.</p> + +<p>Les hommes et les femmes ne se revêtent pas de l’acho +de la même manière : les femmes le roulent autour du +corps ; les hommes le jettent sur l’épaule gauche, en le +ramenant sous le bras droit, qui reste découvert. Le nègre +sait se draper avec une noble élégance dans son pagne ; la +négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment +séduisante.</p> + +<p>Je dis : <i>les siens</i>, car elle en a plusieurs lorsqu’elle se met +en frais de toilette. Le premier, qui sert à la couvrir, est +fort simple, et simplement roulé sur les hanches, de façon +à retomber jusqu’aux genoux. Les autres sont les colifichets +de la toilette. Ils débordent l’un au-dessus de l’autre et +simulent ce que nos modistes appellent des <i>volants</i>. L’un de +ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour couvrir les +seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la +tête ou sur l’épaule et pend des deux côtés.</p> + +<p>La mère, au lieu de porter son enfant sur les bras, l’attache +sur son dos avec un pagne. Elle l’attire en avant, par-dessous +le bras, lorsqu’elle veut lui donner à teter. Le +pauvre enfant ainsi charrié gêne moins la mère, qui peut +de cette façon vaquer à tous les travaux du ménage et tenir +sur la tête la marchandise qu’elle va vendre de maison en +maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de +leur enfant et portant sur la tête un fardeau, aller d’une +ville à l’autre, faire des voyages assez longs.</p> + +<p>Les pagnes sont de différentes couleurs : ceux de couleur +rouge, plus voyants, plaisent davantage aux indigènes ; le +pagne bleu foncé est un vêtement dont les femmes en deuil +se couvrent la tête.</p> + +<p>La somptuosité dans les habits admet la richesse des +étoffes, depuis le coton et les soieries jusqu’aux galons d’or +et d’argent ; mais la forme ne varie pas, c’est toujours l’<i>acho</i>, +pour les femmes ; le <i>chocoto</i> et l’<i>acho</i>, pour les hommes de +toute condition.</p> + +<p>Le parasol et les chaussures sont demeurés, jusqu’à ces +derniers temps, un insigne de grandeur et d’autorité réservé +au roi, aux chefs principaux et au grand prêtre. Encore les +chefs ne peuvent-ils s’en servir en présence du roi.</p> + +<p>Longtemps il en fut de même du chapeau. Toutefois son +usage tend aujourd’hui à se généraliser. Outre les chapeaux +importés par le commerce européen, les noirs ont des chapeaux +de paille confectionnés dans le pays ; ils ont aussi des +espèces de serre-tête (<i>aramori</i>) et des bonnets appelés <i>filla</i>, +dont la forme rappelle le bonnet légendaire du <i>bon roi +d’Yvetot</i>. Si l’on veut se couvrir les oreilles, on porte le <i>filla +abèti</i>, terminé en pointe dans le bas, des deux côtés : ce +bonnet est appelé aussi, à cause de sa forme, <i>éti adja</i>, oreille +de chien. Le plus souvent les deux pointes sont dressées +comme des oreilles de chien.</p> + +<p>Le <i>filla djofolo</i> est plus allongé et retombe en arrière +comme la <i>gorra</i> espagnole ; il sert de gibecière aux chasseurs.</p> + +<p>N’oublions pas l’<i>akata</i>, plus utile qu’élégant. Ce couvre-chef +à larges bords a les dimensions d’un parapluie ; il est +fait de feuilles de palmier assez grossièrement tressées et a +deux centimètres d’épaisseur. Hommes et femmes s’en servent +quand ils veulent se garantir de la pluie ou s’abriter +contre les ardeurs du soleil.</p> + +<p>Signalons, pour mémoire, trois sortes de vêtements en +usage dans l’intérieur : l’<i>agbaladja</i>, espèce de blouse très-courte ; +l’<i>akaso-éwou</i>, vêtement qui va, comme nos gilets, du +cou à la taille seulement ; l’<i>èha</i>, sorte de jaquette.</p> + +<p>Le costume musulman n’est pas un costume local ; il a été +introduit dans le pays par des étrangers venus du nord et +professant l’islamisme. Venaient-ils du pays de Mali, situé +au nord-ouest du Yorouba ? Nous sommes d’autant plus +porté à le croire qu’on appelle les musulmans <i>Imali</i>, mot +qui signifie, d’après les règles de la langue nago, gens de +Mali, de même que Idjébou signifie gens du Djébou.</p> + +<p>Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, +d’un large pantalon, de la <i>tobé</i> et du turban<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. La <i>tobé</i>, +appelée par les Nagos <i>éwou</i> ou chemise, est un large surtout +dont les manches sont amples, muni d’une ouverture où +passe la tête. La <i>tobé</i> est en coton blanc et chamarrée de +broderies.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Saloubata.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Lawani.</i></p> +</div> +<p>Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur ; +presque toujours ils ont des armes, particulièrement +des cimeterres renfermés dans des fourreaux en cuir colorié. +Aux jours de gala, les principaux d’entre eux sortent sur +des chevaux richement caparaçonnés. Ils se font suivre +d’une nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par l’éclat +de leur costume.</p> + +<p>Les Malais ne sont pas seuls à se faire une parure de +leurs armes. Les nègres en pagne portent aussi de petites +hachettes, des coutelas élégants de forme et brillants de +propreté.</p> + +<p>Aucune parure n’a eu autant de succès que les perles +fausses, non-seulement à la côte des Esclaves, mais encore +chez les nègres de toute l’Afrique. Les usages des perles +fausses sont bien divers : on en fait des colliers, des bracelets +et même des ceintures. Les fausses perles sont souvent +remplacées par le vrai corail, les perles d’ambre jaune, +l’agate, les graines de plantes. Le coco est travaillé en rondelles +petites et minces dont on fait des ceintures en les +enfilant.</p> + +<p>La coquetterie, plus encore que l’amour des parures, fait +rechercher les niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des +perles de telle ou telle grosseur, de forme et de couleur +déterminées. La coquette des pays nègres se farde à sa façon ; +elle donne une teinte violette à ses paupières, se colore les +ongles, les jambes et la poitrine en rouge, forme des dessins +bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des poudres +ou des pâtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout +la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande, +eaux de toutes senteurs) qu’elle emploie à profusion, dont elle +use et abuse sans discernement. Elle a aussi ses spécialités.</p> + +<p>Le docteur Féris parle d’un cosmétique, l’<i>atikè</i> des Minas. +« Cette préparation, dit-il, présente une grande dureté : +pour s’en servir, les noirs la frottent avec de l’eau de Cologne +sur un fragment de marbre ; ils s’en enduisent ensuite le +cou, l’aisselle, le dos et la poitrine, en décrivant des dessins +grisâtres et réguliers. L’odeur en est très-forte et très-aromatique.</p> + +<p>« Voici, à peu près, la formule de cette composition telle +que me l’a donnée le P. Ménager :</p> + +<p>« Clous de girofle,</p> + +<p>« Graines d’anis,</p> + +<p>« Eau de lavande,</p> + +<p>« Une espèce de résine odorante (le courbaril),</p> + +<p>« Semences d’<i lang="la" xml:lang="la">hibiscus abelmoschatus</i>,</p> + +<p>« Quelques feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient +de la côte de Krou,</p> + +<p>« Enfin, le musc d’un chat-tigre.</p> + +<p>« Cette formule est celle des femmes riches ; les autres +se contentent seulement de deux ou trois produits. La +préparation complète est très-coûteuse : un fragment de la +grosseur d’un œuf d’oie vaut de 30 à 40 francs. »</p> + +<p>Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais : il se +cambre, relève fièrement la tête, se drape dans son pagne +aux couleurs voyantes ; il met en vue, avec ostentation, les +bracelets en verre bleu ou vert qu’il porte aux poignets et +au-dessus du coude… N’a-t-il pas la canne à la main ?…</p> + +<p>Une badine, peut-être ?… Pardon ! c’est un vieux manche +d’ombrelle, veuf de sa monture. N’importe ! ce quelque +chose <i>venu de la terre des blancs</i> lui sert à se donner des airs +de muscadin. A vrai dire, dans son genre, il n’est pas mal : +c’est le dandy de l’endroit.</p> + +<p>Sa tête est rasée d’une façon toute singulière : celui-ci +se rase la nuque ; celui-là, le côté droit de la tête ; un +autre, le côté gauche ou le haut du crâne. Cependant on +laisse une ou plusieurs touffes de cheveux, et l’on forme +des figures bizarres : des ronds, des triangles, des carrés, +des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée +sur la tête pour signaler une officine de bizarreries.</p> + +<p>L’usage des bains est général à la côte des Esclaves : +hommes et femmes se lavent à grande eau à peu près tous +les jours, et même deux ou trois fois par jour. La propreté +et l’hygiène leur en font un devoir ; car ils sont très-exposés +aux maladies de la peau, à cause de la transpiration presque +constante qu’ils subissent, aussi bien que de l’action brûlante +du soleil. La poussière s’attache facilement à leur +corps humide de sueur. Les ablutions et les bains les en +débarrassent, ainsi que de l’enduit graisseux produit par la +transpiration.</p> + +<p>L’idée d’avoir des établissements spéciaux pour les bains +et les ablutions n’est point venue au nègre : il lui suffit de +se laver ; or cela est possible partout : dans une chambre, +dans un coin de la cour, et mieux encore dans la lagune. +Avant que les Romains fissent des bains une recherche de +plaisir, ils bâtissaient des établissements appelés <i>laveries</i>. +Quelle belle <i>laverie</i> que la lagune, pour des peuples habitués +à se contenter du nécessaire ! Sous les palmiers et les +cocotiers, à l’ombre des grands arbres qui poussent sur la +rive, tous armés d’un morceau de savon et d’une poignée<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> +de fibres végétales dont ils se serviront en guise d’éponge, +nègres et négresses viennent se plonger dans l’eau, puis se +savonnent des pieds à la tête, puis font mousser le savon et +se couvrent d’une écume blanche, en se frottant avec le +<i>cancan</i> ; puis enfin s’aspergent d’eau à l’aide de la main ou à +l’aide d’une calebasse, et finissent par s’essuyer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> On la nomme <i>cancan</i> ou <i>canrincan</i>.</p> +</div> +<p>Comme chez les Romains, après le bain qui purifie et +rafraîchit, l’onction, qui rend la chevelure souple et élastique, +et conserve à la peau la fraîcheur que ternirait vite +l’ardeur du soleil. C’est après le bain que les négresses +s’enduisent d’huile, d’onguents et de cosmétique ; après le +bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela +elles délayent dans l’eau une poudre très-fine obtenue en +raclant le bois d’un arbre que les Nagos appellent <i>ochoun</i> ; +les Minas, <i>to</i> ; les Brésiliens, <i>pao Brasil</i>. Cette poudre délayée +donne à la peau une couleur rougeâtre assez agréable.</p> + +<p>En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas : de là +le sobriquet de <i>non lavées</i> donné aux pleureuses.</p> + +<hr> + + +<p>4<sup>o</sup> <span class="sc">Insectes et reptiles.</span> Comme partout, le chien est ici +le compagnon de l’homme ; le chat, l’ami de la maison. Un +autre animal est qualifié du titre d’<i>ami de la maison</i> : c’est +une espèce de lézard dont le mâle porte chez les Nagos le +nom d’<i>adarikpoun</i>, à cause de sa tête jaune (<i>éri</i>, tête — <i>kpoun</i>, +jaune). Il est assez gros ; sa queue épaisse lui sert +d’arme offensive ; il a des taches roses sur la tête et sur la +queue. Le reste du corps est d’un gris tirant sur le noir. +Plus petite que le mâle, la femelle est d’une couleur gris de +fer uniforme. Ce lézard vit près des habitations de l’homme ; +il s’y introduit sans crainte et s’y donne le droit de circuler : +il est de la maison. On évite de l’inquiéter, parce qu’il est +le plus terrible ennemi des fourmis, des cousins et des +autres insectes dont on a toujours à redouter l’invasion. Il +les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une +habileté étonnantes. L’<i>adarikpoun</i> a de charmantes agaceries +dans son attitude : il semble se complaire en lui-même, +lorsque, dressé sur les pattes antérieures, le cou tendu, il +agite la tête de haut en bas, comme pour faire mille et +mille salutations gracieuses.</p> + +<p>Un autre ami de l’homme, dans ces pays où l’on abandonne +en plein air des animaux morts et des cadavres en +putréfaction, c’est une espèce de vautour que l’on rencontre +partout, à la côte des Esclaves. Le vautour trouvé par +Levaillant dans l’Afrique australe et nommé par lui <i>chasse-fiente</i> +est sans doute le même. Sa physionomie répond à la +description donnée par les naturalistes du <i>vautour fauve, +percnoptère</i> de Buffon, vulgairement <i>vautour griffon</i>. « Il a +1<sup>m</sup>,20 de longueur ; son plumage est fauve dans le jeune âge ; +fauve varié de gris chez l’adulte ; cendré bleuâtre en dessus +chez le vieux, et blanchâtre en dessous. Les ailes et la +queue sont noires. La tête et le cou, dénudés de plumes, +sont parsemés d’un duvet gris ; la colerette est d’un blanc +éclatant. La parure de cet oiseau n’est pas désagréable ; +mais sa voracité et son odeur répugnent à tout le monde<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. » +Il se nourrit de préférence de chairs mortes et corrompues, +et de gadoues. On a remarqué à Wydah que ces oiseaux +émigrent tous vers la capitale, lorsque la fête des coutumes +ramène l’immolation des victimes humaines, dont les cadavres, +privés de sépulture, sont traînés en dehors de la ville.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <span class="sc">Focillon.</span></p> +</div> +<p>Ces animaux sont très-silencieux, ne crient et ne chantent +jamais, faisant entendre seulement, par intervalles, un +léger murmure. Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis +par les excès de leur voracité, ils ne se dérangent +guère quand on passe ; ils ont de la peine à reprendre leur +vol. Les indigènes respectent ces oiseaux, à cause des services +qu’ils en reçoivent : ce sont les balayeurs publics +pourvoyant à la salubrité. On inflige des peines à ceux qui +tuent ces vautours. Ils passent la nuit sur les arbres ou sur +le faîte des toitures ; et le matin, du haut de ces observatoires, +ils épient le moment de se jeter sur la curée ; presque +jamais on ne les voit isolés ; ils volent toujours plusieurs +ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau <i>akrassou</i> ; +les Nagos le nomment <i>akala</i>. « Si un cadavre gît sur le sol, +disent les Nagos, l’<i>akala</i> le sent du haut des airs. » On ne +peut manger sa chair, parce qu’elle est dure et d’une odeur +de viande putréfiée.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé du <i>chat-civette</i> ; il fournit le musc si +recherché par les négresses pour la préparation de l’<i>atiké</i>. La +civette est rare sur la côte ; mais comment ne pas en parler, +à raison du produit fourni par elle à la parfumerie locale ? +Ce chat a près de l’anus une poche profonde renfermant une +pommade odorante. Au dire des nègres, l’animal se défait +de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.</p> + +<p>Les chevaux sont rares, et viennent de l’intérieur ; les +bœufs ne sont pas soumis au joug.</p> + +<p>De tous les ennemis du repos et du bien-être de l’homme, +je n’en connais pas de plus agaçant que le moustique. Oh ! la +vilaine petite bête ! Quand le bon La Fontaine nous montre le +lion harassé et rendu, dans la lutte engagée entre le moucheron +et lui, le moucheron devait être de la famille des +moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion +sur les dents ; que ne peuvent donc des milliers de moustiques +à la trompe acérée ? Vous n’en avez pas plutôt chassé +un, qu’il en revient dix ; or un seul suffit à vous tourmenter +par sa piqûre et par ses bourdonnements ; un seul vous rend +tout repos impossible. On ne s’habitue jamais à lui, et +jamais on ne peut l’éviter. <i>Cet excrément de la terre</i>, pour +parler comme le fabuliste, <i>ce chétif insecte, cet avorton de +mouche en cent lieux vous harcelle</i>, vous lassant sans relâche +et ne se lassant jamais ; comme les Nagos l’ont bien nommé : +<i>gnamoum-gnamoum</i> ! Les Européens se garantissent autant +qu’ils le peuvent à l’aide de moustiquaires. Quant aux noirs, +ils sont souvent forcés de déguerpir de l’intérieur des habitations ; +ils s’installent tant bien que mal dans la cour, allument +du feu, afin de tout enfumer et de chasser l’ennemi, +et ils essayent de dormir. Il n’y a pas jusqu’au roi qui n’oublie +la gravité et la dignité, lorsqu’un moustique vient l’attaquer. +Même en présence des visiteurs qu’il reçoit, au milieu d’une +discussion sérieuse, il se donne des claques retentissantes : +il se frappe la poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe +l’épaule : qu’est-ce donc ? un moustique le piquait !</p> + +<p>Comment dire les tourments que les moustiques infligent +au voyageur sur la lagune ? On a beau les chasser, leurs +bourdonnements incessants annoncent toujours de nouveaux +et terribles assauts. De guerre lasse, on se blottit sous une +couverture, au risque d’étouffer ; car, pour fuir une incommodité, +on n’a d’autre ressource que de s’en imposer une +nouvelle presque aussi fatigante.</p> + +<p>Une autre petite bête non moins incommode, non moins +cruelle, c’est la fourmi. Les fourmis offrent plusieurs +variétés ; quelques-unes sont ailées ; celles que l’on nomme +<i>fourmis voyageuses</i> se distinguent par une véritable férocité. +Elles mordent avec un tel acharnement que la plupart du +temps on n’arrache que le corps ; les pinces, semblables à +des hameçons, restent dans la plaie. « Je ne crois pas qu’elles +se construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit +M. Duchaillu, qui les a parfaitement observées. Jamais elles +n’emportent rien ; elles mangent tout sur place. Leur habitude +est de marcher à travers les forêts sur une longue file +régulière ; cette ligne mouvante, qui se présente sur deux +pouces de large, a souvent plusieurs milles de long. Sur les +flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se +comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et +maintenant le bon ordre dans cette singulière armée… +Sont-elles affamées, la longue file change tout à coup son +ordre, fait un changement de front absolument comme un +bataillon, et se déploie dans la forêt en une large masse qui +attaque et dévore tout ce qu’elle rencontre avec un acharnement +furieux auquel rien ne peut résister… Tout animal +qui se trouve sur leur passage est pourchassé à outrance… +En un rien de temps l’animal, souris, chien ou gazelle, est +envahi, tué, dévoré, sans qu’il en reste rien que la carcasse +toute nue. Elles voyagent nuit et jour. Plusieurs fois +réveillé en sursaut, j’ai dû me précipiter hors de ma cabane. » +(<i>Afrique équatoriale.</i>) Pour être exact, il est bon d’observer +qu’on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. +Toutefois, à qui n’est-il pas arrivé, une fois ou une autre, +d’en être attaqué, soit au lit, soit lorsque, par accident, on +a mis les pieds sur leur colonne ? Il faut éviter de jeter de +l’eau chaude ou de la cendre sur cet envahisseur ; ce procédé +n’obtiendrait d’autre résultat que de disperser les assaillants +tout alentour, et d’augmenter les dangers de l’invasion. La +morsure est extrêmement douloureuse ; on s’en ressent parfois +trois ou quatre heures après.</p> + +<p>Deux espèces de fourmis microscopiques, l’une rouge, +l’autre noire, vivent par myriades innombrables dans toutes +les cases. « Elles paraissent avoir l’odorat très-fin ; invisibles +jusqu’à ce qu’elles sentent quelque aliment à leur +portée, elles affluent alors on ne sait d’où et en telle quantité +que le voyageur s’étonne et s’inquiète de se voir assiégé +par une telle armée. » (<span class="sc">Duchaillu.</span>) Elles sont très-friandes +de l’huile d’olive ; j’ai été surpris bien des fois d’en trouver +jusque dans l’intérieur des bouteilles parfaitement bouchées +où nous tenions l’huile : je ne croyais pas qu’elles y pussent +pénétrer, et elles y étaient en troupe compacte.</p> + +<p>Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne +s’attaque ni aux personnes vivantes ni aux aliments ; il ne +se montre pas au grand jour, et l’on peut ne pas se douter +de sa présence ; néanmoins il travaille, et produit fréquemment +de véritables désastres, minant les murailles en terre, +ruinant les habitations, dévorant le linge et les meubles. Son +travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des +surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au +bout de huit jours, souvent en moins de temps, et la caisse +et ce qu’elle contient sont dans le plus piteux état : de la +caisse il ne reste que des pellicules comme des feuilles de +placage : tout tomberait, si l’ouvrier démolisseur n’avait le +talent de lui donner de la consistance avec un mastic de sa +composition. Malgré les précautions minutieuses que l’on +prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne +laisse pas d’y faire des ravages. Dans quel déplorable état ne +trouve-t-on pas les marchandises, lorsqu’on a négligé de les +remuer de temps en temps ! Des ballots entiers d’étoffe sont +rongés, perdus. Quand le coupin arrive aux poutres et à la +charpente d’une construction, c’en est fait de l’édifice ; s’il +se met dans une bibliothèque, le rongeur impitoyable ne +laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à +Lagos, à Porto-Novo, à Wydah, dans les premières habitations +qui nous servirent de logement provisoire, j’entendais +les coupins ronger les bambous et le bois de la case. A Lagos +en particulier, je dus leur disputer le terrain pied à pied ; +nous employâmes la pioche et le feu pour détruire les coupinières +énormes qui se trouvaient sur l’emplacement où la +Mission catholique est établie aujourd’hui. Les nids de +coupins bâtis avec de la terre acquièrent une extrême solidité ; +les galeries intérieures sont habilement construites avec +cette espèce de mastic dont nous avons fait mention plus +haut : c’est un produit blanchâtre, prenant la consistance du +ciment et brûlant comme l’amadou. J’ai vu des coupinières +de deux mètres de haut ; les termites avaient eu le talent +de les bâtir autour d’un arbre qui consolidait leur édifice.</p> + +<p>Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables +ennemis : que ne peuvent-elles les exterminer tous ! +L’homme ne manquerait pas d’ennuis et de soucis avec les +moustiques et les reptiles : sans parler des perce-oreilles, +des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux cris +aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la +morsure provoque une chaleur âcre et piquante, accompagnée +de rougeur et de démangeaison.</p> + +<p>Les reptiles les plus communs appartiennent certainement +à l’ordre des serpents. Outre les pythons que l’on adore à +Wydah et à Grand-Popo, il existe une infinité d’espèces de +petits serpents ; la blessure de quelques-uns d’entre eux +passe pour être excessivement dangereuse ; les indigènes +redoutent surtout un serpent noir à collier rouge, et quoique +les accidents ne soient pas fréquents, on n’est jamais sans +appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites +espèces qui se glissent de tout côté, jusque dans les habitations +et sur les lits.</p> + +<p>Les caïmans vivent dans la lagune, où leur présence est +un danger permanent. Les indigènes s’imaginent que la +queue de cet animal renferme un venin très-dangereux ; +mais là n’est pas le véritable danger ; il est dans leur habitude +d’attaquer les êtres vivants qu’ils rencontrent. J’ai vu +un alligator se dirigeant lentement vers des poules : celles-ci +étaient si bien fascinées qu’elles avançaient vers lui, l’œil +fixe et sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. +Un nègre rompit le charme, en donnant un coup de sabre +sur le cou du caïman. Alors celui-ci se détourna, pour +revenir à la lagune d’où il était sorti, et les poules se précipitaient +furieuses à sa poursuite. Le nègre acheva de tuer le +caïman, et l’emporta pour le manger ; il le cachait, parce +que, disait-il, <i>il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient +bien inquiéter</i>. C’était à Porto-Novo, dans la ville +même. On voit que les alligators n’y sont pas de simples +hôtes ; ils y ont droit de cité (détail peu rassurant pour les +baigneurs qui vont s’ébattre dans la lagune).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="first">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="xsmall">I. AGRICULTURE. — II. PÊCHE. — III. NOURRITURE.</span></h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>L’agriculture est loin de demander à la terre les richesses +qu’elle promet. Dans un pays où la végétation est exubérante, +où les arbres acquièrent des proportions colossales, +où l’herbe elle-même pousse avec une vigueur qui lui fait +donner un nom particulier<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, on regrette de voir l’agriculture +abandonnée aux esclaves et aux femmes, négligée +presque complétement, et ne donnant que des résultats +relativement nuls. Les indigènes ne pensent pas à améliorer +le matériel agricole, qui se réduit à une simple houe. La +charrue est inconnue ; on ne comprend pas combien il +serait avantageux d’utiliser le travail des bœufs pour le +labour et les transports. Privé d’un outillage suffisant, réduit +à ses seules forces, sous un soleil énervant, l’homme +demande peu à la terre, et le travail des champs est jugé +indigne du maître et presque de l’homme libre. Cependant +de vastes régions demeurent incultes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mètres +et plus.</p> +</div> +<p>Cet état de choses n’a rien d’étonnant. L’habitant de la +côte des Esclaves, jusqu’à ces derniers temps, était privé de +relations au dehors ; de plus, les voies de communication +manquent dans l’intérieur des terres, et les moyens de +transport font défaut. Ajoutons que l’agriculture était entravée : +à Wydah, par la politique royale, qui tient les sujets +occupés à la guerre ou aux coutumes ; à Porto-Novo, par +les déprédations de certains principicules qui grugent les +gens de la campagne<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ; sur tous les points, par le trafic des +esclaves, qui détournait l’attention d’un autre côté. Pour +tous ces motifs, on se contentait de demander au sol la +nourriture et les objets nécessaires aux usages domestiques. +Il est bon toutefois de remarquer que la culture a pris un +essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou +de la mer, parce qu’on y a la facilité d’écouler les produits, +soit en les vendant aux navires, soit en les transportant par +pirogue aux marchés voisins. C’est ainsi que les deux Popos +et Agoué produisent assez pour fournir au Dahomey et aux +navires qui viennent dans leurs eaux ; que les contrées +voisines de Lagos et confinant à la lagune approvisionnent +la colonie anglaise.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> A Porto-Novo, dès que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu prétendre +au trône avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont s’établir à la +campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux. On les connaît sous le +nom de <i>princes des broussailles</i>.</p> +</div> +<p>Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre +que le terrain soit un peu humecté. En mars, dès que la +saison des pluies s’est annoncée par les premières ondées, +on s’occupe au défrichement. D’abord on détruit les herbes. +Pour cela on allume le feu au milieu des champs, laissant +courir la flamme où le vent la pousse, sans se préoccuper +des ravages qu’elle fera, garantissant uniquement les maisons +et sacrifiant les arbres. En prévision des incendies auxquels +on est exposé dans ces circonstances, les maisons +situées à la campagne sont entourées de figuiers de Barbarie +ou d’autres plantes grasses peu susceptibles de prendre +feu ; mais quand cet obstacle paraît insuffisant, les hommes +s’arment de longues branches, battent l’herbe enflammée +et étouffent le feu aux endroits où le danger apparaît.</p> + +<p>Ensuite on s’occupe du défrichement proprement dit. +Parents, amis, voisins, se prêtent un mutuel secours pour +la culture ; ils se réunissent au nombre de quatre, six, dix, +plus ou moins, et ils se dirigent vers le terrain à défricher. +Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une ligne, +ils partent, en piochant, d’une extrémité du terrain, et ils +avancent d’un pas rapide, s’excitant et marquant la mesure +de la voix. A les voir, on dirait qu’ils s’amusent. Difficilement, +lorsqu’on ne les a pas vus, on se fera une juste idée +de l’entrain qui préside à leurs travaux. Ils se mettent trois +pour semer le maïs : le premier fait un trou à fleur de terre, +le second y dépose deux ou trois graines, le troisième les +couvre de terre légèrement, si légèrement qu’elles seraient +la pâture des oiseaux, sans les précautions prises afin +d’écarter les milliers de volatiles qui s’abattent sur les +champs cultivés. La campagne s’anime : des centaines de +banderoles flottant au vent, des épouvantails de toute +sorte lui donnent un aspect singulièrement pittoresque. Et +puis quels chants ! quels cris ! quel tapage, pour chasser ces +visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés toujours prêts à +l’invasion ! Des enfants et des esclaves font sentinelle durant +la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou +le fifre, frappant une planchette avec un bâton. Tout leur +sert à faire du bruit, afin d’effrayer l’ennemi des semailles.</p> + +<p>On entend parfois des refrains d’une naïveté charmante ; +j’en saisis un sur les lèvres d’un enfant ; le voici : « <i>Agbado +ô ! agbado ô !</i> O maïs ! ô maïs ! Petits oiseaux, laissez pousser +le maïs. Pousse, pousse, ô maïs ! Quand le maïs sera mûr, +petits oiseaux, je vous donnerai du maïs : pousse, pousse +vite, ô maïs ! <i>Agbado ô ! agbado ô !</i> » <i>Agbado</i> ou <i>igbado</i> est le +nom ordinaire donné au maïs par les Nagos ; les Djéjis le +nomment <i>agbadé</i>, <i>agbadekou</i>, à Porto-Novo. M. Courdioux +raconte que d’après les indigènes, il fut importé de l’intérieur +vers la côte par un homme au teint cuivré (les nègres +disent : <i>par un singe jaune</i> ; car souvent ils appellent dérisoirement +les étrangers des singes : « <i>Oyibo akiti agba</i>, le blanc +est un singe blanchi par les ans », crient les enfants d’Abéokouta, +à la vue d’un Européen). Quoi qu’il en soit, le maïs +pousse très-bien à la côte des Esclaves ; il donne deux récoltes +par an : l’une à la grande, et l’autre à la petite saison des +pluies : semé en mars et en septembre, il est récolté deux +ou trois mois après. Chaque tige, haute de plus de six pieds, +porte deux épis fort beaux, parfois même trois ou quatre.</p> + +<p>Outre le maïs, on cultive plusieurs autres plantes : +l’igname, la patate douce, le manioc, les haricots, l’arachide, +les citrouilles.</p> + +<p>L’igname est recherchée pour son rhizome tuberculeux +et féculent : elle n’est point exotique : on la trouve à l’état +sauvage dans les forêts et les lieux incultes. Toutes les +variétés d’ignames ne sont pas également appréciées, également +bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de +racines garnis d’un œil au moins ; et comme il leur faut un +terrain profond, on relève la terre des deux côtés, de +manière à laisser entre les divers pieds des sillons assez +grands. La récolte se fait en septembre, et amène la <i>fête des +ignames</i>, connue sur toute la côte des Esclaves, plus particulièrement +chez les Minas.</p> + +<p>La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de +son utilité. Le <i>manioc</i> ou <i>manihot</i> est une espèce d’arbuste, +de la famille des euphorbiacées, haut de deux à trois mètres. +Sa racine est allongée, tuberculeuse, féculente, à suc laiteux +vénéneux. La culture de cette plante est très-simple. Après +avoir préparé la terre comme pour le maïs, on coupe la +tige du manioc par morceaux de 20 centimètres environ, +que l’on plante à la distance de un pas les uns des autres. +On fait une récolte par an.</p> + +<p>Rien à noter touchant la culture de la patate douce et +des haricots ; mais je me reprocherais de ne point attirer +l’attention du lecteur sur une particularité remarquable de +la fructification de l’arachide ou <i>pistache de terre</i>. Ses fleurs +jaunes sont disposées à l’aisselle des feuilles ; or, tandis que +les supérieures restent droites et demeurent stériles, les +inférieures s’inclinent vers la terre dès qu’elles sont fécondées. +Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre : il +est de la grosseur d’une noisette, comprimé vers le milieu, +et enveloppé d’une gousse. Chaque plante produit plusieurs +amandes.</p> + +<p>On cultive à Agoué une espèce de petits oignons gros à +peu près comme le pouce ; il est rare d’en trouver de plus +beaux.</p> + +<p>En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer +sur place le pain et le vin. Le blé pousse tout en herbe ; +c’est une fusée de végétation, mais le grain ne se forme +pas. — Quant à la vigne, elle pousse aussi avec vigueur ; +des grappes nombreuses se forment ; seulement le raisin est +peu juteux et d’un goût désagréable. « Trente grappes fournirent +à peine un quart de verre d’un vin bon, tout au +plus, pour soulever l’estomac », dit M. Lafitte, parlant d’une +expérience faite sous ses yeux.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>La <span class="sc">Pêche</span> n’offre rien de bien particulier ; on s’y applique +partout, le long de la côte des Esclaves. Après l’agriculture, +il n’y a peut-être pas d’occupation plus importante pour le +nègre. Généralement on pêche au filet. Afin de prendre le +poisson plus facilement, les pêcheurs tentent de les étourdir +à l’aide de poisons végétaux jetés dans la lagune. Les poissons +empoisonnés de la sorte peuvent être mangés sans +danger.</p> + +<p>Les filets sont de grandeurs et de formes diverses, comme +chez nous ; comme chez nous aussi, on les fixe en certains +endroits ; on les jette pour surprendre les poissons ; on les +traîne pour les ramasser. Mon frère, voyageant sur le +<i>Nokhoué</i>, assista à une opération de pêche qu’il décrit dans +le <i>Contemporain</i>.</p> + +<p>« Près de nous, dit-il, quatre nègres montés sur deux +pirogues étaient occupés à pêcher ; ils avaient fixé à chacune +des embarcations une des extrémités de leur filet, qu’ils +tenaient tendu au fond du lac et qu’ils traînaient après eux. +Sur chaque pirogue, un noir poussait le bambou et avançait +lentement, tandis que son camarade, portant une longue +perche sur l’épaule, la lançait en avant avec tant d’adresse, +qu’elle retombait toujours droite et s’enfonçait dans la vase ; +en passant, il la reprenait et la relançait de nouveau, afin +que le poisson effrayé s’enfuît vers le filet et se trouvât pris. +Je m’arrêtai à examiner cette pêche ingénieuse : en quelques +instants, on retira de l’eau une trentaine de gros poissons. »</p> + +<p>Dans certaines parties de la lagune, on trouve des crevettes +délicieuses et des huîtres, fixées par leurs valves aux +branches des palétuviers. Si le poisson de mer est rare sur +les marchés de la côte, ailleurs qu’à Agoué et dans les +Popos, en revanche, le poisson d’eau douce y arrive abondamment : +poisson frais, poisson fumé, crabes, crevettes, +huîtres, s’y trouvent en quantité. On y apporte des rougets, +des mulets et plusieurs autres poissons. Disons en passant +que les huîtres ne sont bonnes à manger qu’après avoir +séjourné dans de l’eau de mer : cela leur ôte le goût +douceâtre qu’elles ont, lorsqu’elles sortent des eaux croupissantes +de la lagune. La seule chaux fabriquée dans le +pays se fait avec des coquilles d’huîtres.</p> + +<p>Le produit de la pêche est une ressource importante : +nous aurions eu tort de ne pas en dire un mot.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>La <span class="xs">NOURRITURE</span> des indigènes se compose principalement +de végétaux : le maïs en est l’élément pour ainsi dire +indispensable, comme le blé chez nous. Dans le Yorouba, +on dit, en jouant sur le mot <i>gba</i> qui rentre dans la composition +du nom donné au maïs : « <i>Igba dodo l’agbado igba ni ?</i> +Qui est le soutien du peuple, si ce n’est le maïs ? »</p> + +<p>Le maïs se prépare de trois manières différentes. Quand +le grain est encore tendre, on le mange <i>bouilli</i> ou bien +<i>grillé</i>. Quand il est arrivé à maturité, on le réduit en farine, +et l’on en fait l’<i>éko</i> ou <i>acassa</i>. Il n’y a point de moulins ; le +maïs est tout simplement broyé dans un mortier en bois, +puis jeté dans un vase rempli d’eau, afin que le son se +sépare de la farine : celle-ci reste au fond, tandis que le +son nage à la surface. La farine ainsi préparée reçoit de la +fermentation un goût âcre. On en fait une bouillie épaisse, +ayant presque la consistance de la pâte ; seulement, avant +de la manger, on lui fait subir une seconde cuisson dans un +four de campagne. La pâte, déjà bonne à manger, s’appelle +<i>agidi</i> : une grande masse d’<i>agidi</i> prend le nom d’<i>akachou</i> ; +l’<i>éko</i> est de la pâte mise en boules de la grosseur d’une +orange, et passée au four après avoir été préalablement +entourée de feuilles de bananier. Je dis : <i>passée au four</i> : on lui +laisse si peu le temps de cuire que les feuilles dont elle est +enveloppée sont à peine desséchées. Les nègres disent, sous +forme de flatterie, aux riches : « L’<i>akachou</i> est le père de l’<i>éko</i>. »</p> + +<p>Un acassa coûte 20 cauris. En supposant un homme doué +d’un grand appétit, il peut se satisfaire avec 10 acassas ; +donc, une dépense de 200 cauris (environ 10 centimes) lui +suffira pour se régaler ; car l’acassa est le principal du repas.</p> + +<p>Les Minas de Popo et d’Agoué font une espèce de bière +(le <i>pitou</i>) avec le maïs fermenté.</p> + +<p>Au lieu d’acassas, en guise de pain, on mange souvent +des patates douces, des ignames ou de la farine de manioc. +La saveur sucrée de la patate s’allie mal à celle de certains +mets, et ne convient pas à tout le monde. Des trois espèces +de patates (blanche, jaune et rouge), la jaune est la plus +sucrée. Généralement l’igname est préférée à ce tubercule.</p> + +<p>« D’après un dicton traditionnel chez les nègres, raconte +M. Courdioux, les ignames ont été la nourriture primitive +de l’homme. Le premier homme essaya de manger une +igname crue, mais il la trouva mauvaise. Dans la suite, +ayant trouvé près de son feu une igname grillée, il en mangea +et la trouva savoureuse. Telle serait, d’après les noirs, +la première découverte de l’art culinaire. »</p> + +<p>On cuit les ignames sous la cendre ou dans l’eau, ou +bien l’on en fait une pâte épaisse, <i>iyan</i>, en les broyant et +les assaisonnant au jus. On les cuit aussi à la vapeur. « Plus +d’un lecteur sera surpris, dit mon frère, de rencontrer chez +les sauvages ce système de cuisson pour les ignames. Le +procédé est des plus simples : les noirs ont des vases dont +le fond est étroit et qui vont s’élargissant jusqu’au milieu ; +ils y versent de l’eau et entre-croisent, à cinq centimètres +au-dessus, de petits bâtonnets qui, s’appuyant contre les +parois, soutiennent les tubercules. Le vase est hermétiquement +fermé, et on le place sur le feu ; il se remplit de +vapeur, et les ignames sont cuites en quelques instants. »</p> + +<p>Voici comment on obtient la farine de manioc. Après +avoir lavé la racine, on la râpe. La râpure, bien enveloppée +dans un linge ou dans une natte, est fortement pressée, de +manière à éliminer le suc vénéneux. On la sèche ensuite +sur un feu doux. Un peu grossière pour mériter le nom de +farine, la râpure desséchée du manioc constitue une nourriture +très-saine<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le <i>tapioca</i> n’est que de la farine de manioc à laquelle on fait subir une +préparation.</p> +</div> +<p>La farine de manioc se mange sèche ou réduite en pâte. +On extrait une fécule excellente avec laquelle on prépare +l’<i>oka</i>, breuvage émollient et nutritif que le noir prend à son +déjeuner.</p> + +<p>Les noirs font dans leurs repas une consommation énorme +d’huile de palme. Ils y trempent la farine de manioc, le +manioc ou l’igname bouillis : sans cela ils ne pourraient +avaler ces aliments trop secs.</p> + +<p>L’huile de palme est extraite du fruit de l’<i lang="la" xml:lang="la">elaeis Guineensis</i> +ou palmier à huile. Deux qualités sont utilisées pour la +nourriture : l’<i>egpo</i>, faite de la pulpe rougeâtre du fruit, et +l’<i>adi</i>, tirée de l’amande même.</p> + +<p>Les condiments ordinaires sont le sel, les piments, l’<i>égousi</i> +(graines de citrouille).</p> + +<p>Le promeneur, l’homme qui court à ses affaires peut, chemin +faisant, trouver son dîner prêt dans les restaurants en +plein vent. On en rencontre dans la rue et sur les places +publiques. Ici, un charcutier débite sa viande de porc et la +passe à une cuisinière qui la frit dans l’huile de palme ; là, +une autre prépare l’<i>obbé</i> ; celle-ci fait rissoler des <i>akaras</i>, +celle-là grille des arachides dans la cendre chaude.</p> + +<p>L’<i>obbé</i> est le plat national, les Brésiliens le désignent par +le nom de <i>carourou</i>. C’est un ragoût composé de légumes et +de poisson fumé, cuits dans l’huile de palme et fortement +épicés : le piment y est prodigué. Voilà un mets capable de +faire supporter les bouillies et les pâtes dont je me plaignais +plus haut. A la bonne heure ! cela écorche le palais +et met la gorge en feu. On peut mettre de la viande dans +l’<i>obbé</i>, à la place du poisson ; mais le poisson est toujours +préféré.</p> + +<p>L’<i>akara</i> est un hors d’œuvre, presque une friandise. Il y +en a plusieurs variétés, distinguées entre elles par la forme +et par la diversité des ingrédients. Tous les akaras sont des +croquettes frites dans l’huile de palme. Mentionnons l’<i>akara-bowobowo</i>, +en forme d’anneau ; l’<i>akara-awon</i>, semblable à +un filet ; l’<i>akara-fouillé</i>, mélange d’<i>okro</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> et de haricots blancs. +Avec l’<i>éré</i>, espèce particulière de haricots blancs, on fait +l’<i>ékurou</i> ou <i>koudourou</i>, si sec qu’il s’arrête à la gorge. Le +soldat entrant en campagne emporte des <i>akara-kous</i> (akaras +de la mort) en guise de biscuits, parce qu’ils sont secs et se +conservent bien. Le dicton suivant marque l’usage de +prendre des <i>akara-kous</i> comme vivres de campagne : « Dès +qu’il (le méchant) apprend qu’on me déclare la guerre, il +fait provision d’<i>akara-kous</i> » ; c’est-à-dire, il se réjouit dans +l’idée de me combattre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Okro</i>, plante indigène.</p> +</div> +<p>Telles sont les préparations principales de la cuisine nègre. +A l’occasion, on mange du gibier, des rats, du singe, du +chien, du serpent, des termites, etc., etc.</p> + +<p>Les fruits les plus communs sont : les bananes, les +oranges, les ananas, les mangues, les citrons, le corossol, +la papaye, le coco, la pomme d’acajou. N’oublions pas l’arachide, +dont les noirs sont très-friands, ni la noix de kola, que +l’on s’offre en signe d’amitié. Un proverbe nago dit : « La +colère fait sortir les flèches du carquois, les bonnes paroles +tirent du sac les noix de kola (<i>obi</i>). » On mâche la canne à +sucre.</p> + +<p>L’eau est la boisson ordinaire ; mais le nègre abuse des +eaux-de-vie étrangères introduites par l’importation commerciale ; +le <i>cachassa</i> et le <i>gin</i> arrivent par cargaisons et ont +toujours un écoulement rapide. On fabrique sur place +quelques boissons fermentées : le <i>pitou</i>, dont nous avons +précédemment fait mention, n’est pas la seule bière fabriquée +dans le pays. La nature elle-même fournit au noir de +ces contrées une liqueur enivrante bien connue : le <i>vin de +palmier</i> (<i>èmo</i>, <i>ogouro</i>). Ce n’est pas autre chose que la séve +d’un palmier de la tribu des dattiers. Pour se procurer ce +vin, il suffit de mettre le tonneau en perce : l’arbre est +le tonneau. Un homme monte au haut du palmier, sans +échelle, sans autre secours qu’une ceinture de corde, qu’il +se place derrière et qu’il attache devant lui en entourant +l’arbre. La ceinture étant bien disposée, il s’y appuie +par derrière, se tient au palmier de la main, en relevant la +ceinture, et presse du pied, de bas en haut. Quelques mouvements +vivement répétés le portent aux branches. Là, il +coupe quelques rameaux, fait une incision profonde et place +une feuille destinée à conduire la séve qui dégouttera. Sous +cette feuille, il fixe une calebasse, et il descend. Le lendemain +matin, la gourde est pleine d’un liquide gris pâle un +peu trouble, assez semblable à de l’eau d’orge peu chargée : +c’est l’<i>èmo</i>.</p> + +<p>Nous disons familièrement : « Le vin est tiré, il faut le +boire » ; ce dicton est vrai surtout pour le vin de palme, car +il demande à être bu sans retard. Frais, il est fade et trop +sucré. « Quelques heures après, on entend un bruissement +dans le vase ; le liquide s’éclaircit et semble bouillir ; d’innombrables +bulles d’air viennent former à sa surface une mousse +sans consistance, et si vous goûtez alors le breuvage petillant, +vous songerez sans regret aux meilleurs vins de Champagne. +L’<i>èmo</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> pris à ce point n’offre aucun inconvénient ; +il égaye sans enivrer ; la fermentation l’a rendu rafraîchissant, +tout en lui faisant perdre les propriétés laxatives (qu’il +a au début). Mais laissez encore passer une demi-journée, +cette boisson devient blanche et épaisse comme du lait, +prend une odeur pénétrante, un goût légèrement aigre, et +enivre comme l’eau-de-vie. Le vin de Champagne s’est +changé en une bière blanche d’une force alcoolique remarquable. +C’est alors que les amateurs l’apprécient… Il faut +vider la cruche, car demain on ne trouverait qu’un liquide +nauséabond encombré de petites mouches rougeâtres. C’est +la plus éphémère des boissons ; on ne peut la boire qu’à +l’ombre de l’arbre qui la produit. Tous les essais pour en +régler ou en arrêter la fermentation ont été inutiles. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Marion, à qui nous empruntons cette description, parle du <i>lagby</i>, +nom donné au vin de palme dans l’Afrique septentrionale. V. les <i>Végétaux +merveilleux</i>.</p> +</div> +<p>Il y a à la côte des Esclaves des boissons plus inoffensives : +on y boit des limonades faites avec divers fruits du pays. +Les liqueurs importées par le commerce européen ne sont +que du sirop, le même sirop, avec une simple différence de +couleur, d’arome et de nom.</p> + +<p>Et maintenant que nous avons examiné en détail ce qui +figure ordinairement dans le menu, assistons au repas. Point +de nappe, point de serviette, point de table ; ni cuiller, ni +fourchette, souvent même pas de couteau. Au lieu de +dépecer la viande, on la prendra des deux mains et on la +déchirera. Le nègre n’est pas sans remarquer l’extrême +simplicité dont il se contente ; mais pour lui, l’important est +le manger : « Dans un joli bol, vous dira-t-il, l’<i>obbé</i> aura +meilleure apparence ; à l’homme doué de bon appétit, ce +n’est point un joli bol qu’il faut : il lui faut un grand +plat. » Nous voilà bien avertis : nous ne devons pas nous +attendre à un vain étalage de vaisselle. Une noire écuelle +posée à terre contient l’<i>obbé</i> ; à côté, sur le sol, sont empilés +des acassas encore enveloppés de leurs feuilles ; de la farine +de manioc dans une grande calebasse ou dans un linge, de +l’eau dans un vase, quelques calebasses vides : tout est +dressé.</p> + +<p>Chacun des commensaux s’assied (par terre, bien entendu !) +et prend une calebasse ; il se sert ou on lui sert… avec les +doigts sa part d’<i>obbé</i>, à moins que tous ne puisent dans +l’écuelle en commun. Il dépouille un acassa, y enfonce les +doigts, en saisit un morceau, le trempe dans l’<i>obbé</i> et le +porte à la bouche ; puis, du même coup, il avale la pâte et +lape la sauce qui lui reste aux doigts. Cette opération pittoresque +se reproduit aussi longtemps que durent les acassas +ou la farine. Alors on frotte bien l’écuelle avec les doigts, +et, des lèvres et de la langue, on essuie ses doigts dégouttants.</p> + +<p>En voilà bien assez pour montrer que le savoir-vivre, +chez les nègres, diffère beaucoup de ce qu’il est parmi nous. +Chez les nègres, on mange : voilà tout.</p> + +<p>Le service ne se fait pas sans un certain cérémonial. Le +maître, quand il n’a pas d’invités, prend son repas à part ; il +est servi par l’<i>iyallé</i>, ou première femme. Celle-ci offre les +plats en tenant un genou en terre, et elle goûte de tout ce +qu’elle offre, afin d’attester qu’il n’y a pas de poison. Pour +plus de précautions, le maître lui désigne parfois le morceau +qu’elle doit prendre.</p> + +<p>Quand il y a des invités, le maître, par politesse et <i>pour +rassurer ses convives</i>, commence à manger le premier.</p> + +<p>J’ai dîné plusieurs fois chez un chef de Wydah. Il se procurait, +pour la circonstance, une table, une nappe, des serviettes, +des verres, des cuillers, des fourchettes, des couteaux… +Il voulait agir <i>en blanc</i> pour recevoir des blancs.</p> + +<p>Nous étions servis par les frères du chef, à qui les usages +locaux refusent le droit de s’asseoir à sa table.</p> + +<p>Les noirs font trois repas. Le matin, ils avalent une pleine +calebasse d’<i>oka</i> : c’est ce qu’ils appellent <i>prendre le café</i>, +quand ils se donnent des airs de blanc : le blanc prenant du +café le matin, pour eux, prendre l’<i>oka</i>, c’est prendre le café. +Outre l’<i>oka</i>, ils mangent quelque chose, mais peu. Cela +n’empêchait pas le roi de Porto-Novo de nous envoyer un +canard ou un mouton, quelquefois un bœuf… <i>pour prendre +le café</i>. Manière de dire que le cadeau était de peu d’importance !</p> + +<p>Le repas principal se fait vers midi. Sur le soir, on se +contente d’une simple réfection ; mais en revanche, on boit +sans retenue. Tel qui boit avec modération durant la +journée s’abandonne à l’ivresse pendant la nuit. La nuit, +on ne le voit pas ; et puis, à ce moment, il n’a pas d’affaires +à traiter ; l’ivresse ne l’exposant pas à se compromettre, il +se croit autorisé à s’enivrer. Belle morale ! morale toute +païenne !</p> + +<p>Le nègre supporte longtemps la faim et sait, au besoin, +se contenter de peu. S’il trouve une bonne nourriture, il se +livre à une joie insensée, à une folle dissipation : il ne +mange pas, il ne se rassasie pas, <i>il se remplit</i>, comme on dit +dans sa langue : <i>o jè yo</i>, il mange à se remplir. Le désœuvrement +et les pertes journalières que lui inflige un climat +dévorant excitent en lui l’amour du boire et du manger, et +il saisit toutes les occasions de le satisfaire. Pendant le +<i>ramadan</i>, les mahométans ne mangent rien avant le coucher +du soleil, mais ils se dédommagent la nuit. Un jour, je +demandais à un jeune homme comment il pouvait supporter +un jeûne si rigoureux. « C’est une véritable fête pour nous, +répondit-il : dès que le soleil est couché, nous mangeons, +<i>nous nous remplissons</i> au point de ne pouvoir souffler. » Et +pour être mieux compris, il accompagnait ses paroles d’une +mimique expressive, se tordant et soufflant avec effort, +comme s’il étouffait. « Quand nous <i>sommes pleins</i>, nous +faisons ainsi », disait-il… Et ils jeûnaient !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="first">CHAPITRE V</span><br> +<span class="xsmall">I. RELATIONS SOCIALES. — II. LANGUES. — III. BATON. — IV. +DIVISION DU TEMPS.</span></h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Une lettre que j’écrivis de Wydah à mes parents va nous +initier aux particularités des réceptions.</p> + + +<p class="date">« Wydah, le 24 février 1868.</p> + +<p>« Mes bons parents… Ce matin, j’ai accompagné un de +mes confrères chez le <i>yévogan</i>, ou chef des blancs, premier +cabécère de la ville. Voulez-vous savoir comment nous avons +été reçus ? Votre cœur bat d’émotion peut-être, et vous vous +demandez si votre fils n’a pas eu à souffrir des mauvais +procédés du chef sauvage. Rassurez-vous, et n’infligez pas +à mes chers nègres la flétrissure d’une épithète qu’ils ne +méritent pas : ils sont moins sauvages qu’on le dit. Jugez-en +vous-mêmes.</p> + +<p>« Dès que nous sommes arrivés chez le <i>yévogan</i>, un de +ses serviteurs nous a accueillis à la porte, et nous a immédiatement +introduits dans la cour intérieure, où le chef +reçoit les visites. Là, il a reçu de nous la canne que nous +tenions à la main ; nous l’avons chargé d’offrir nos hommages +au cabécère, et de lui manifester notre désir de le voir : +« Dis-lui, ai-je ajouté, que je viens lui présenter ce Père, +arrivé depuis peu de jours <i>de la terre des blancs</i>. » Le serviteur, +nous ayant présenté des chaises, a disparu dans l’intérieur, +emportant nos cannes. Il est revenu bientôt, nous a +salués de la part de son maître, et nous a priés d’attendre. +Il ne rapportait pas nos cannes, ce qui voulait dire que +nous allions être admis. Le <i>yévogan</i> n’a pas tardé à paraître, +accompagné de deux des siens et suivi d’une jeune fille +armée d’un éventail. Lui-même portait nos cannes ; il nous +les a rendues après nous avoir donné une poignée de main +à chacun ; puis, nous invitant à nous asseoir, il s’est étendu +sur une natte posée à terre. Il nous a reçus dans cette attitude, +la pipe à la bouche, appuyé sur un coude, tandis que +la jeune esclave l’éventait et chassait les moustiques.</p> + +<p>« Nous avons parlé de choses et autres : de la chaleur, +de la pluie et du beau temps. Le chapeau blanc et la soutane +blanche de mon confrère, plus neufs que les miens, excitaient +davantage la convoitise de notre hôte. « Tu devrais, +m’a-t-il dit, me donner un habit et un chapeau semblables +aux vôtres. Vous êtes <i>babba</i> (ce mot veut dire père), mais +ne le suis-je pas aussi ? Tous mes administrés m’appellent +du nom de <i>babba</i> qu’on vous donne. » L’argumentation du +<i>yévogan</i> ne m’a point convaincu ; toutefois, je lui ai promis +un chapeau, lui faisant observer qu’un chapeau noir lui +conviendrait mieux. Je viens de lui envoyer le vieux chapeau +que mon confrère avait pour son voyage, dont nous +n’avions plus que faire. Il m’envoie dire que le chapeau <i>de +féticheur des blancs</i> lui servira aux jours de solennité.</p> + +<p>« Généralement on ne parle que par interprète au <i>yévogan</i> +et aux autres chefs : c’est une rubrique du cérémonial des +réceptions, dont on a de la peine à s’affranchir. Les chefs +sont entourés d’espions qui, de la sorte, entendent tout ce +qu’on dit. De plus, l’interprète adoucit dans sa traduction +les mots durs ou blessants de l’interlocuteur étranger. Les +indigènes seuls parlent directement aux chefs en langue du +pays. Si un blanc converse avec eux autrement que par +interprète, ce n’est jamais que dans l’intimité et en l’absence +des espions.</p> + +<p>« L’usage du pays veut que l’on ne reçoive pas un ami +sans lui offrir à boire : l’étiquette exige que l’ami ne refuse +point. En offrant, celui que l’on visite a soin de montrer +qu’il n’a aucune mauvaise intention ; refuser serait avoir +l’air de se défier ; dans le style et les usages du pays, ce +serait presque dire à son hôte : « Qui sait ? peut-être veux-tu +m’empoisonner. » Le <i>yévogan</i> donc a fait porter à boire, et +nous avons bu. Voici comment les choses se sont passées : +un serviteur est arrivé, tenant à la main un plateau sur +lequel étaient trois verres, une bouteille d’eau et un flacon +de <i>gin</i>. Après avoir posé le plateau, il a versé de l’eau dans +un verre ; puis il a passé cette eau dans les deux autres +verres, de manière à lui en faire toucher les parois intérieures, +et il a bu l’eau. Il nous disait à sa manière : « Voyez ! +ni l’eau, ni les verres ne cachent la mort. » Servant ensuite +de l’eau à tous, il nous mettait en demeure de nous prononcer +nous-mêmes. Ne pas boire eût été un signe de défiance +dont le <i>yévogan</i> aurait eu le droit de se formaliser : c’est +pourquoi nous avons bu, quoique l’eau offerte fût toute +bourbeuse. Cet échange de bons procédés est un préliminaire +obligatoire. Cela fait, le servant a versé du <i>gin</i>, et il a +bu : ce qui voulait dire que nous pouvions boire aussi. Alors +seulement il a versé dans les trois verres de la liqueur qu’il +venait de goûter le premier. Pour ne pas choquer notre +hôte, il a fallu boire ; mais il nous a été impossible de tout +avaler : l’affreuse liqueur nous brûlait la gorge et l’estomac. +Et le <i>yévogan</i> de rire de nous voir reculer devant un verre +de <i>gin</i>. Il a compris notre embarras, et il nous a permis de +passer notre verre à ses gens.</p> + +<p>« Voilà, mes chers parents, un échantillon du savoir-vivre +des nègres. »</p> + +<p>Pour compléter les renseignements de cette lettre, +empruntons à M. Lafitte les détails de la réception dont il +fut l’objet à l’est de Lagos, de la part de Possou, roi d’Épé. +« Arrivés au centre du lac, raconte M. Lafitte<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, au moment +où nous apercevions distinctement la terre, le chef des +canotiers, en nous montrant un groupe de noirs debout sur +la rive, nous dit : « C’est le roi ! » Et aussitôt, lui et ses +compagnons poussèrent un hurrah formidable. M. Bieul et +moi agitâmes nos mouchoirs. Le roi et sa cour, pour ne +pas être en reste de politesse avec nous, répondirent à notre +salut avec une telle puissance de poumons, que nous fûmes +stupéfaits du degré de vacarme où peut arriver la voix +humaine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Le Pays des nègres</i>, p. 165.</p> +</div> +<p>« Enfin nous abordâmes. Sa Majesté nous reçut presque +dans ses bras, au saut de la pirogue, et peu s’en fallut que +le monarque africain ne prît, comme on dit vulgairement, +un billet de parterre. Remis de son émotion, Possou nous +serra vigoureusement la main, ainsi que ses chambellans. +Dès ce moment, nous étions amis.</p> + +<p>« Possou paraissait avoir cinquante ans, — un âge avancé +en Afrique ; — mais il n’était pas un nègre décrépit ; il restait +encore de la vigueur dans son corps légèrement affaissé +par un fort embonpoint. Un sourire perpétuel s’épanouissait +sur sa large figure, vrai miroir de son âme. Il eût gagné à +être vêtu simplement, car les haillons pittoresques dont il +s’était affublé, sans doute en notre honneur, en faisaient une +sorte de héros de carnaval. Mais sa coiffure s’harmonisait +parfaitement avec son visage placide ; c’était un bonnet de +coton aux vives couleurs, dont le floc épanoui retombait sur +l’épaule gauche. Les chambellans, au nombre de quatre, +habillés dans le goût nègre, — pagne très-large serré autour +des reins, — avaient aussi de bonnes figures. Avec six +jeunes gens de dix-huit à vingt ans, — la fleur de la jeunesse +du royaume, — armés de carabines, c’était toute la +suite de notre nouvel ami.</p> + +<p>« Le roi nous conduisit lui-même à l’habitation qu’il nous +avait fait préparer à une faible distance de la lagune. Sous +le nom d’Épé, on comprend la ville haute, située sur un +plateau élevé de plusieurs mètres au-dessus du niveau de +la lagune, et la ville basse, qui n’est, à proprement parler, +qu’un village de pêcheurs, composé de quelques huttes mal +construites. C’est au village que le roi nous recevait, et +c’est sa propre maison de campagne qu’il mettait à notre +disposition.</p> + +<p>« La susdite maison, bâtie en terre et couverte en chaume, +se composait d’une sorte de vestibule et de deux chambres +qui s’ouvraient sur le vestibule. Les chambres n’ayant +d’autre ouverture qu’une porte très-basse fermée par une +natte, le jour y pénétrait à peine, et l’air y était complétement +vicié. Quant au mobilier, il était des plus simples : un +lit de bambou couvert d’une natte, un siége taillé dans un +tronc d’arbre, une cruche pleine d’eau et une calebasse. — Est-ce +que nous allons passer la nuit dans ce taudis ? +demandai-je à M. Bieul. — Je conviens, me dit-il, qu’on +n’y sera pas très-commodément, mais enfin c’est toujours +un abri. — N’importe, repris-je, le Possou doit être un +pauvre sire ; car les paysans de France logent mieux leurs +bêtes que lui ses amis. »</p> + +<p>« Un cri de Possou arrêta notre conversation : le dîner +était servi. Le monarque africain avait eu le bon goût, par +cette belle soirée, de faire dresser la table au milieu de la +cour. Voici le détail de ce couvert royal. La table n’était +autre qu’un lit de bambou de la forme d’une ottomane, +exhaussé de cinquante centimètres pour la circonstance, et +couvert d’un pagne jadis blanc ; trois caisses de gin faisaient +office de siéges. Il y avait des assiettes de porcelaine anglaise +à fond bleu, des verres à pied, des couteaux à manche +d’ébène, des cuillers et des fourchettes en ruolz. Ces +assiettes à fond bleu me rappelèrent l’histoire d’un Européen +mort à Épé pour avoir mangé dans une de ces assiettes +préalablement frottée avec du poison : mais je me rassurai +en voyant la figure honnête de notre amphitryon.</p> + +<p>« Possou s’assit au bout de la table, M. Bieul à sa droite, +moi à sa gauche. Les chambellans se tinrent près de nous, +tandis que les six jeunes nègres de la garde du roi se placèrent +à l’autre bout de la table, sur la même ligne, la carabine +à l’épaule. Comme nous venions de nous placer, un +nègre apportait un immense plat de riz surmonté de deux +poules bouillies. Le roi enleva aussitôt les deux cuisses +d’une poule, se servit copieusement du riz et se mit à +manger sans nous offrir d’en prendre notre part. — Voilà +qui est peu poli, dis-je à M. Bieul ; est-ce que le roi nous +aurait invités seulement pour assister à son repas ? — Prenez +patience, me répond mon compagnon, Possou mange le +premier pour nous prouver qu’il n’y a de poison ni dans +le riz, ni dans la poule. En effet, après avoir goûté de la +poule et du riz, le roi nous dit de nous servir. Le gin remplaçait +le vin. Conformément à l’étiquette nègre, Possou +but le premier… A la suite de nombreuses libations de +gin, il s’endormit la figure dans son assiette. Les chambellans +et les gardes dînèrent des restes qui traînaient sur la +table. »</p> + +<p>Nous pourrions ajouter encore des détails fort singuliers ; +mais nous n’avons pas la prétention de tout dire. D’ailleurs, +bien des particularités doivent moins être attribuées aux +règles de l’étiquette qu’à l’originalité des personnages. On a +dû remarquer que les gens de Possou avaient le pagne roulé +autour des reins : les nègres ne peuvent, en présence du +roi, jeter le pagne sur l’épaule, ni user du parasol, ni mettre +souliers ou chapeau.</p> + +<p>La bienséance exige que, dans une réunion, le plus digne +seul ait un siége ; les autres s’assoient par terre. Les chefs +indigènes venaient nous visiter à la Mission. Or souvent, +pendant que l’un d’eux conversait avec nous, survenait un +second ayant sur lui la préséance. Aussitôt le premier venu +quittait son siége et s’asseyait par terre. Insister pour le lui +faire conserver eût été l’humilier, car cela l’aurait obligé à +avouer son infériorité ; en outre, il eût été impoli envers +le plus digne de ne pas respecter son droit de préséance. +Un jour, j’invitai Quouénou, chef de Wydah. J’avais eu +l’idée d’inviter au même repas un certain Inando, personnage +très-influent de la maison du <i>yévogan</i> ; je m’en ouvris +à Quouénou. « Garde-toi de le faire, me fut-il répondu : ce +serait une humiliation pour Inando, sur qui j’ai le pas ; +devant moi il ne peut accepter un siége. Il est préférable que +tu lui envoies chez lui quelque chose du repas. »</p> + +<p>Le respect des vieillards est un principe sacré : « Respectez +les anciens : ce sont nos pères », dit-on. Et encore : +« Jeune homme, ne cherche pas à te substituer aux anciens +dans la direction des affaires. — Puisque l’enfant n’a pu voir +ce qui s’est passé avant lui, qu’il lui suffise de l’entendre +raconter. — Prenez les habitudes de votre père ; ce que +votre père ne faisait point, évitez de le faire, ou bien vous +vous perdrez. — Le frère aîné remplace le père. » Nous +pourrions multiplier nos citations ; les nègres nous diraient +que « le roi ne se coiffe pas du vulgaire filla, mais qu’il a sa +couronne » ; que les décisions du roi n’admettent point la +discussion, comme celles des sujets : « le peuple s’assemble +pour délibérer, mais le roi a son conseil », etc.</p> + +<p>D’égal à égal, les nègres sont polis et bienveillants par +principe : « La politesse engendre l’amitié, disent-ils ; — ne +pas souhaiter la bienvenue à celui qui revient de voyage, +c’est être impoli envers ceux qui étaient restés à la maison ; — mépriser +son semblable, c’est se mépriser soi-même ; — ne +pas aider celui qu’on voit dans l’embarras, c’est le tuer +dans son cœur. » Cette dernière maxime est sublime : elle +n’est point l’expression d’une pure théorie, et les noirs +s’entr’aident bien réellement, puisqu’un de leurs dictons +affirme que « jamais à Oyo (capitale du Yorouba) un misérable +ne meurt de faim ». Voici un autre dicton bien significatif : +« Quand vous ne pouvez secourir les malheureux +avec votre argent, vous les visitez ; si vous ne pouvez les +visiter, vous leur envoyez des paroles de consolation et +d’encouragement. » Notons-le : cette maxime ne se traduit +pas sous forme de conseil ; elle a un sens déclaratif, exprimant +ce que l’on fait et non pas seulement ce qui se doit +faire.</p> + +<p>En voyage, pour peu qu’on s’éloigne des villes et des +villages distants les uns des autres, on rencontre, sur le bord +du chemin, dans les lieux isolés, de petits pavillons<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> composés +simplement d’une toiture en feuilles reposant sur des +piquets : c’est un abri ménagé aux voyageurs. Là, le voyageur +trouve des provisions de bouche : des fruits, de l’eau, etc. +Il prend ce qu’il veut et dépose à côté les cauris du payement. +« La première fois que je fis cette rencontre, je fus étonné, +dirai-je avec M. Courdioux. — Pourquoi, demandé-je à +mes hamaquaires, pourquoi a-t-on placé et abandonné là +toutes ces choses ? — Pour être vendues. — Mais où sont +les marchands ? — Nous ne savons pas, Père ; peut-être à +une lieue d’ici. — Et les voyageurs et les passants ne +volent rien de tout cela ? — Oh ! non, Père. On est si heureux +de trouver des vivres et des rafraîchissements sur sa +route, dans des lieux aussi écartés, qu’on se garderait bien +de rien toucher avant d’avoir déposé, comme tu vois, le +prix convenu. » Moi, qui profitai souvent de ces abris et de +ces rafraîchissements, je prie Dieu de le rendre au centuple +aux amis inconnus dont la main bienveillante me procura +un précieux soulagement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> On les nomme en nago <i>arodjé</i>.</p> +</div> +<p>L’usage que je signale est général à la côte des Esclaves. +Un autre usage général, et qui a une grande influence sur +les relations sociales, c’est de regarder et de traiter comme +solidaires les uns des autres les membres d’une même famille, +les habitants d’une même ville, les gens de même nation ou +de même couleur : car souvent le nègre ne reconnaît d’autre +distinction, d’individu à individu, que celle de <i>blancs</i> et de +<i>noirs</i>, de <i>noirs</i> et de <i>rouges</i> (<i>égnia poucpa</i>, gens rouges, +Foullas). Nous avons vu refuser l’entrée d’Okéadan (v. p. 28) +à deux missionnaires français, pour des griefs imputables, +non à un missionnaire, à un Français, mais à un <i>blanc</i> ; ce +n’est pas un fait rare et isolé. Chez les Minas en particulier, +un débiteur insolvable est un danger pour tous ceux de sa +maison et de sa localité : s’ils vont chez les créanciers, ils +sont exposés à y être retenus en otage, afin que leurs +parents et leurs amis pressent le payement des dettes ou qu’ils +livrent le débiteur. Durant mon séjour à Agoué, j’entendais +quelquefois circuler des bruits de guerre. Informations prises, +j’apprenais qu’un maître riche en esclaves les équipait et se +disposait à aller reprendre un de ses gens retenu en otage +dans quelque village voisin, sous prétexte qu’un habitant +d’Agoué avait contracté dans ce village des dettes qu’il +négligeait de payer. Dans les maisons, on rend les esclaves +ou les femmes tous solidairement responsables des méfaits +commis, tant que le vrai coupable reste inconnu. Un vol +commis secrètement par un seul individu peut, de la sorte, +provoquer le châtiment de dix, quinze, vingt personnes +tout à fait innocentes. J’ai connu un esclave qui se donna le +malin plaisir de faire fustiger ses douze ou quatorze compagnons ; +il avait nom Lafi. Avant d’être pris et réduit en +esclavage par le roi de Dahomey, Lafi faisait métier de +voler des enfants, des femmes, des hommes même, et de +les vendre dans les marchés de l’intérieur. Doué d’une force +herculéenne, il en abusa pour la rapine, tant qu’il eut la +liberté ; esclave, il demeura un voleur fieffé. Un soir, tandis +que ses compagnons se livraient au sommeil, Lafi va trouver +le maître. — « Maître, dit-il, tu es bon, et je n’aime pas +qu’on te trompe ou qu’on te vole ; or, quelques-uns de mes +compagnons, méconnaissant tes bontés, se sont introduits +dans le magasin ; ils ont enlevé tels et tels objets. Tu es si +bon pour nous que je n’ai pu m’empêcher de venir t’avertir ; +on a grandement tort d’agir ainsi à ton égard ! — C’est bien ! +répondit le maître ; va te coucher. » Le lendemain matin, +le maître, ayant constaté que les objets désignés avaient +disparu réellement, appela tous les esclaves auprès de lui ; +il demanda à leur chef qui avait commis le larcin. Le chef +et le sous-chef déclarèrent n’en rien savoir. — « Personne +ne sortira, que je ne le sache », dit le maître. Une seconde, +une troisième fois, la même question amena la même +réponse. Cependant, les esclaves n’avaient pu aller acheter +leur déjeuner, et le besoin de manger ne décidait point à +faire des aveux. Le maître alors les chargea de chaînes, +omettant à dessein d’enchaîner les voleurs de profession. +Les autres murmuraient, mais ils n’en venaient pas encore à +un aveu. Enfin, le maître se décida à recourir au fouet. +Chacun subissait les coups sans dénoncer le coupable. Que +faire ? Un sourire malin, qui effleura les lèvres de Lafi, +pendant l’opération, fut un indice révélateur. On enlève les +fers à tous, on en charge Lafi, et on le fouette. Lui, se +plaint amèrement d’être injustement maltraité ; il crie, il se +fâche ; finalement il se déclare prêt à tout révéler, et il +décline plusieurs noms. — « Puisque tu connais les voleurs, +dit le maître, selon toute apparence tu sais ce que sont +devenus les objets volés. — Oui, répond-il, je le sais. — Va +les chercher. — Que les voleurs viennent avec moi. » Lafi +aurait voulu que les esclaves dénoncés par lui sortissent +en ville enchaînés : il se trompa dans ses calculs ; car les +soupçons du maître pesaient désormais sur lui seul ; lui seul +avait la chaîne au cou ; seul, il était désigné pour sortir +dans cet appareil. Il s’y refusa. Le maître, au courant de ses +habitudes, envoya faire des recherches, et les objets volés +furent retrouvés. Tout ne se borna pas là : ceux qui avaient +été calomniés traînèrent Lafi devant un féticheur pour lui +faire subir l’épreuve du poison. Il n’osa pas <i>boire le fétiche</i> : +il s’avoua coupable. — Pauvre Lafi ! rendu à la liberté, il +reprit son ancien métier de voleur d’hommes. Un jour, il se +laissa prendre en flagrant délit ; on lui coupa la tête. +« Voleurs, disent les Dahoméens, prenez garde : il y a une +épée au Dahomey. » Il y en a une aussi chez les Nagos.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Le <span class="xs">LANGAGE</span> est le lien principal de la société, le moyen de +nous communiquer réciproquement nos pensées et nos sentiments. +« Si l’homme est fait pour parler, c’est apparemment +pour parler à quelqu’un », dit J. de Maistre. Je ne +saurais ici vouloir tenter un essai sur la linguistique de la +côte des Esclaves ; je me contenterai de considérer les +langues comme élément social. A ce point de vue, le <i>mina</i>, +le <i>djédji</i> ou <i>fongbé</i>, le <i>yorouba</i> ou <i>nago</i> ont des traits de +ressemblance frappants : chacune de ces trois langues se +prête admirablement à toutes les exigences de la politesse +la plus prévenante et des rapports de la vie sociale.</p> + +<p>En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation +est <i>okou</i> ; elle peut très-bien se traduire par notre mot <i>salut</i>. +Les Nagos se saluent par d’interminables <i>okou</i> ; aussi, dans +la colonie anglaise de Sierra-Leone, on les appelle les <i>akous</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. +Au terme générique, on ajoute presque toujours un autre +mot, suivant les circonstances ; en sorte qu’il n’y a pas un +état, une position où l’on ne reçoive une salutation spéciale, +un signe particulier d’intérêt et de bienveillance. Le matin, +on dit : <i>okou aouro</i>, salut du matin ; au milieu de la journée : +<i>okou ossan</i>, bonjour ; la nuit : <i>okou allé</i>, bonne nuit ; en se +quittant, le soir : <i>o da oro</i>, à demain. A celui qui revient +vers sa maison, on dit : <i>okou abo</i>, salut du retour ; à celui +qui est assis : <i>okou djoko</i> ; à celui qui travaille : <i>okou dchè o</i> ; +à celui qui vend : <i>okou ra</i> ; à celui qui achète : <i>okou ta</i>, etc. +Les salutations varient à l’infini de cette manière : on ajoute +simplement au mot <i>okou</i> un verbe exprimant l’état dans +lequel se trouve la personne qu’on salue, ou l’action qu’elle +fait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Dans <i>okou</i>, l’<i>o</i> initial est ouvert : pour une oreille peu exercée, c’est +un <i>a</i>.</p> +</div> +<p>Lorsqu’on s’adresse à ceux qui sont éloignés ou distraits +par leurs occupations, on fait suivre la salutation de l’exclamation +<i>o</i> : <i>okou o ! — okou dché o !</i>…</p> + +<p>« Que Dieu vous donne une longue vie ! — Dieu aide +celui qui travaille », sont des manières populaires de se +saluer entre amis. On s’adresse mille souhaits de ce genre.</p> + +<p>Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de +génuflexions, de battements de mains, de claquements de +doigts. La mimique fait ici partie du langage ; l’usage a donné +un sens distinct et significatif à certains gestes, à certaines +poses, qui ont, dans les relations sociales, une importance +au moins égale à celle de la parole articulée. Un noir, par +exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands +autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose +que par la parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur +l’épaule ; il s’incline, il s’agenouille, il se prosterne, il se +couvre de poussière, suivant les circonstances ; chacun des +mouvements susdits a sa signification, sa portée réelle, son +importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant le +roi et devant les chefs : avant d’entrer dans la cour de +réception, il roule son pagne à la hanche. Aussitôt qu’il est +entré, si le roi est présent, il se met à genoux, se prosterne, +et met le front dans la poussière par trois fois ; puis il se +traîne sur les genoux jusqu’auprès du roi ou du chef, et il +demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial est obligatoire : +on doit se prosterner même devant le bâton du roi, +comme nous le dirons tout à l’heure.</p> + +<p>Pour saluer, on s’arrête à cinq ou six pas du personnage +qui reçoit, et l’on bat des mains d’une manière suivie, à +plusieurs reprises ; après quoi, on frappe trois coups et l’on +fait claquer bruyamment les doigts de la main droite sur la +paume de la main gauche. Ce bruit de mains et de doigts +se nomme <i>agpé</i>, mot que l’on traduirait fort improprement +par applaudissements ; l’<i>agpé</i> des habitants de la côte des +Esclaves n’a ni la vivacité, ni la signification de nos applaudissements : +il est plus modéré ; il exprime le respect, et +non l’enthousiasme. Pour applaudir, marquer l’admiration +ou acclamer quelqu’un, on pousse un long murmure en se +tapotant la bouche, de manière à produire un long et bruyant +<i>ou-ou-ou</i>.</p> + +<p>Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les +chefs et les féticheurs. Généralement on se découvre l’épaule +et l’on ramène le pagne sur le bras gauche, pour saluer.</p> + +<p>La ville est curieuse à visiter le matin ; aux premières +heures du jour, les noirs sont d’une obséquiosité excessive ; +on les entend se demander à tout instant s’ils ont bien +dormi, — <i>o soun ré ?</i> — s’ils se sont bien éveillés, — <i>o dji +ré ?</i> — s’ils sont en paix, — <i>alafia ?</i> — Et la maison ? <i>illè +nko ?</i> — Et la femme ? <i>iya nko ?</i> — Et les enfants ? <i>ommo +nko ?</i>… Ils n’en finissent jamais ; et à chaque pas, ils débitent +le même questionnaire, provoquant sans cesse des <i>ho !</i> mille +fois répétés comme signe d’assentiment.</p> + +<p>Les féticheuses minas ont une singulière façon de saluer : +elles tournent le dos à la personne à qui elles rendent leurs +devoirs, se mettent à genoux et font de longs battements de +mains à plusieurs reprises. D’ordinaire, on les arrête aux +premiers coups, en disant dans l’idiome du pays : <i>égno !</i> +c’est bien ! ou <i>égno nto !</i> très-bien ! A ce mot, la féticheuse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> +se lève et s’en va. Il est défendu aux <i>danwés</i> de parler +l’idiome vulgaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> On les appelle <i>danwé</i> dans cette contrée.</p> +</div> +<p>Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit +saluer de la sorte pour la première fois. Dans la rue, au +moment où il va se croiser avec une personne, celle-ci se +détourne et tombe à genoux. Comment supposer que c’est +pure civilité ? Et s’il ne croit pas avoir affaire à une folle, +les manières de cette danwé ne lui paraîtront-elles pas originales, +excentriques ?</p> + +<p>L’inertie et la modération caractéristiques du noir percent +dans ses discours : un mot qu’il a toujours à la bouche +trahit son caractère, et ce mot a son synonyme dans tous les +idiomes de la côte ; à tout moment, à tout propos, le noir +vous dit : <i>C’est bien !</i> ou encore : <i>Je comprends</i><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Nous avons +dit qu’il n’attaque pas les difficultés de front ; aussi ne +comptez pas qu’il oppose un refus formel à la demande des +grands ; il ne se mettra pas en opposition évidente avec +quelqu’un, surtout avec les blancs ; il biaisera, il répondra : +(en mina et en djédji) : <i>Égno !</i> (en nago) <i>Oda !</i> C’est bien ! +Cela ne veut pas toujours dire qu’il approuve ou qu’il est +satisfait : non ! il ajourne, il élude, il se retranche derrière +un mot vague : <i>j’entends !</i> c’est-à-dire : nous verrons. Souvent +ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir qui +ressemble à l’assentiment.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> En mina et en djédji : <i>mcé !</i> — en nago : <i>mo gbo !</i> je comprends, +j’entends.</p> +</div> +<p>La colère du noir éclate souvent en paroles : « <i>Que Chacpana</i> +(dieu de la petite vérole) <i>te tue !</i> — <i>Qu’Egoungoun</i> (revenants) +<i>te mette en pièces !</i> — <i>Que Chango</i> (dieu de la foudre) +<i>te hache !</i> » sont des imprécations très-usitées.</p> + +<p>Deux autres imprécations fort communes sont des traits +de mœurs. La première s’adresse à la mère de son adversaire : +« <i>Ebi yo gba ’ya è</i>, que la faim dévore ta mère ! » Jamais on +ne parle du père. Le père est craint, il n’est pas aimé ! Bien +des fois, j’ai accompagné chez leurs parents les élèves de la +Mission : ils saluaient le père à leur arrivée, et aussitôt ils +couraient auprès de leur mère. Il n’y avait de véritable +expansion, d’intimité réelle qu’avec elle. Il n’est donc pas +surprenant qu’il soit sensible aux injures dirigées contre +elle : attaquer la mère, c’est attaquer l’enfant dans ses plus +chères affections.</p> + +<p>Si le nègre veut maudire quelqu’un, le repousser, le +frapper d’ostracisme, il lui lance avec mépris l’imprécation +suivante : « <i>Okou gbè !</i> » Mort de l’igbè ! puisses-tu mourir +seul, isolé, perdu, abandonné dans la solitude des bois ! +Mourir dans l’igbè, c’est n’avoir ni feu ni lieu ; c’est la mort +ignominieuse du maudit, repoussé par tous avec dédain : +« <i>Okou gbè !</i> » est l’expression du souverain mépris.</p> + +<p>A qui souhaite-t-on de mourir dans l’<i>igbè</i> ? Hélas ! trop +fréquemment à un infirme, à un lépreux, à un vieillard, à +l’enfant difforme, aux fous. Pourquoi les repousse-t-on dans +l’igbè ? Par un mouvement de barbare égoïsme : parce qu’on +ne peut plus rien attendre d’eux. « <i>Meurs dans l’igbè !</i> »… +L’âme païenne dévoile toute sa laideur dans ce seul mot.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Le <span class="xs">BATON</span> joue un rôle important chez les nègres. « Avez-vous +à gouverner des animaux, dit avec humour l’auteur +des <i>Loisirs d’un banni</i> (A. V. Arnault) — armez-vous d’un +morceau de bois rond, plus court qu’une perche, moins +mince qu’une baguette, moins gros qu’une bûche… et vous +voilà pasteur, roi, général ou tambour-major, suivant +l’espèce de bêtes que vous avez à conduire, suivant que vous +serez à la tête d’une troupe ou à la queue d’un troupeau.</p> + +<p>« Sceptre, houlette, bâton de commandement, bâton doré +ou non doré, tout cela n’est que du bois et du même bois. »</p> + +<p>Le <i>Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle</i> dit, au mot +<i>Bâton</i> : « L’histoire philosophique de l’humanité tiendrait, +au besoin, dans cet article. » Nous ne saurions trouver +étranges les détails qui vont suivre, à moins d’oublier notre +propre histoire et nos usages.</p> + +<p>Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nègres +en font la personnification de la force matérielle : <i>Chango</i> +signifie étourdir par un choc violent (<i>chan</i>, frapper violemment ; — <i>go</i>, +stupéfier). A cette personnification de la force +physique, comme à l’Hercule des anciens, on donne, pour +symbole et pour arme, une massue, un casse-tête en bois +très-dur, un bâton appelé <i>otché</i>.</p> + +<p>Ce n’est pas le seul usage religieux du bâton. Les nègres +placent des bâtons sacrés à l’entrée de leurs cases ; ils commettent +la garde de la maison à cette espèce de dieux lares ; — les +prêtres se livrent à la divination par l’inspection de petits +bâtonnets qu’ils lancent à terre ; — des bâtonnets rentrent +dans la confection des <i>ondés</i> ou amulettes que les païens +portent sur eux ; — enfin, les féticheurs ont un bâton pastoral +se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un ou +deux chiffons en forme de glands ; leur superstition attache +sans doute une vertu particulière à ces morceaux d’étoffe.</p> + +<p>Dans l’ordre civil, le bâton est un insigne d’autorité. +M. Auguste Laforet, auteur d’une monographie fort intéressante +du <i>bâton</i>, explique comment il l’est devenu. « Dans les +temps les plus reculés, dit-il, les chefs des premières agrégations +d’hommes furent les vieillards, les patriarches auxquels +leur grand âge imposait, pour soutenir leurs pas +chancelants, la nécessité d’un appui, <i>d’un bâton, qui devient +naturellement l’attribut de leur autorité paternelle</i>… Lorsque, +par suite de la transformation des familles en tribus, et des +tribus en nations, l’autorité des chefs dut changer de caractère, +et de paternelle devint politique ; — lorsque se fit +sentir le besoin de se défendre contre ses voisins, et l’ambition +de les attaquer, alors l’insigne de la puissance souveraine +changea aussi : ce fut une lance, <i>toujours un bâton, +mais un bâton garni de fer, une arme enfin non moins qu’un +attribut et un signe de commandement</i>. »</p> + +<p>La dignité et l’autorité du roi et des chefs s’attachent au +bâton et le suivent partout : on doit au bâton le respect et +les honneurs qui sont dus au maître du bâton. Ainsi les +sujets se prosternent devant le bâton royal comme devant +le roi lui-même. En voyage, et lorsqu’ils sortent la nuit, le +roi et les chefs ont un bâton pour se défendre : celui-là est +garni d’anneaux de fer à l’un des bouts ; quelquefois c’est +une lance.</p> + +<p>Ils ont en outre le bâton de cérémonie et de commandement +qu’ils remettent entre les mains des messagers chargés +de traiter une affaire en leur nom.</p> + +<p>Les personnages marquants du pays, les Européens et les +négociants se servent du bâton dans les rapports journaliers, +pour se faire représenter auprès des autorités ou de toute +autre personne. Du reste, cet objet n’a pas de forme rigoureusement +déterminée.</p> + +<p>Nous empruntons à l’ouvrage de M. Laforet signalé plus +haut des notes de M. Rouland, ancien agent de commerce +au Dahomey :</p> + +<p>« On a généralement plusieurs bâtons, tout au moins trois, +savoir :</p> + +<p>« Le bâton officiel, pour les cérémonies d’apparat, les +négociations, les grandes circonstances ;</p> + +<p>« Le bâton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires +avec les autorités locales ;</p> + +<p>« Enfin, le bâton amical, d’un caractère purement privé, +pour les communications personnelles et intimes.</p> + +<p>« Tout message d’un blanc à un chef noir, et réciproquement, +quelles qu’en soient la nature et l’importance, n’a +jamais lieu sans être accompagné de l’un de ces trois bâtons, +porté par un <i>moce</i> ou interprète.</p> + +<p>« Le bâton accompagne de même, en toute circonstance, +les communications, officielles ou non, que les gens du pays +s’envoient entre eux.</p> + +<p>« La personne à qui un bâton est adressé le prend dans la +main pour écouter le message ; elle ne le rend au moce que +le jour et au moment où elle est en mesure de donner la +réponse.</p> + +<p>« La réception d’un bâton du roi de Dahomé donne lieu au +cérémonial suivant. Le bâton est porté par un cabécère +attaché à la personne du roi, et qui est escorté d’<i>agôli-gans</i> +(gardes du palais). A l’entrée du cortége, on se lève, tête +nue ; on retire avec précaution les deux ou trois fourreaux +d’étoffes qui recouvrent le bâton royal ; alors le cabécère +et sa suite se prosternent le visage dans la poussière. +Dans cette attitude, l’assistance écoute le message royal. +Tout le monde se relève ensuite, et le destinataire qui avait +tenu constamment une main sur le bâton, le prend et le +garde jusqu’au jour qu’il fixe au cabécère pour donner sa +réponse au roi.</p> + +<p>« On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries +de faux bâtons ; mais il est très-facile de déjouer la ruse, +et le noir qui s’en rend coupable est passible d’un châtiment +sévère. Il pourrait même être puni de mort, si un sentiment +d’humanité ne portait les Européens à garder le silence +sur ces tentatives de fraude.</p> + +<p>« Les bâtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à +la capitale, Abômé, à trois journées dans l’intérieur. Introduit +devant le roi, le moce se prosterne la tête contre terre, +la baise par trois fois, découvre le bâton, le donne au roi et +énonce le but de sa mission. La réponse est toujours remise +à plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bâton est +logé et traité à la résidence royale.</p> + +<p>« En résumé, le bâton, à la côte des Esclaves, a un caractère +presque sacré ; ce qui s’explique d’autant mieux, que, +dans ces pays éloignés, privés de routes et de toute correspondance +postale, il ne peut exister d’autres moyens de +transmettre sûrement les communications.</p> + +<p>« A l’ouest du Dahomé, les distances entre les localités +sont encore plus grandes ; aussi le bâton est-il d’un usage +plus répandu. C’est au point que les agents de factorerie +ont la précaution de faire reconnaître un certain nombre +de bâtons, afin que leurs expéditions soient toujours accompagnées +d’un bâton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.</p> + +<p>« Le seul endroit où l’emploi du bâton tende à diminuer, +c’est Lagos. Ce point est au pouvoir des Anglais ; il est de +plus en plus envahi par l’élément européen, et la densité +de la population y rend les relations plus faciles qu’ailleurs. +Cependant, dans leurs rapports entre eux, les noirs de ce +pays restent fidèles à la coutume du bâton, et le vieux +Kosioko, roi dépossédé de Lagos, se passe de temps à autre +l’innocente fantaisie d’envoyer son royal bâton aux personnes +auxquelles il veut donner une marque de distinction. +Deux anecdotes, d’un caractère bien différent, donneront +une idée de l’importance du bâton à la côte occidentale +d’Afrique.</p> + +<p>« La partie de la côte située immédiatement à l’ouest du +Dahomé est habitée par une foule de petites tribus indépendantes, +qui se livrent fréquemment à des actes d’exaction +et de pillage.</p> + +<p>« Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu +dans le pays, avait expédié une embarcation de marchandises +par lagune. Comme d’habitude, le chef de la pirogue +était porteur du bâton de l’agent. La pirogue fut attaquée +par des indigènes appartenant à une petite tribu riveraine. +On pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés +et maltraités.</p> + +<p>« A cette nouvelle, l’agent de la factorerie s’empressa de +demander justice aux chefs d’une tribu voisine qui, par sa +puissance et sa situation, était souvent appelé à régler ces +sortes de conflits. Amenés devant un Conseil de vieillards, +les délinquants exposèrent qu’un de leurs membres avait +subi un traitement indigne de la part de l’agent qui dirigeait +précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant +que cette factorerie eût changé de chef, ils n’avaient +fait qu’user d’un droit légitime en se vengeant, sur les +marchandises et le personnel de la factorerie, d’un acte coupable +qui ne devait pas rester impuni. Les vieillards donnèrent +droit à la tribu, et, tout en plaignant l’agent de +Grand-Popo d’avoir à supporter les conséquences d’une faute +commise par son prédécesseur, le Conseil légitima la prise +des marchandises.</p> + +<p>« On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la +pirogue dévalisée, l’agent apprit que, dans la bagarre, un +assaillant s’était emparé du bâton et l’avait brisé en +morceaux. Aussitôt le Conseil se remet en séance, et, +sous le coup d’une indignation profonde, la tribu est condamnée, +non-seulement à la restitution des marchandises +volées, mais encore à rechercher les débris du bâton et à +les rapporter solennellement à la factorerie. De plus, faculté +est donnée à l’agent de faire arrêter, comme otage, tout individu +de la tribu qu’il rencontrera, et cela pendant six mois.</p> + +<p>« Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement +français avait eu la bonne inspiration d’accorder +un protectorat au roi de Porto-Novo. Très-peuplé et très-fertile, +cet État excitait depuis longtemps la convoitise des +Anglais, établis tout près de là, à Lagos. C’était pour résister +aux empiétements de ses ambitieux voisins que le roi avait +sollicité la protection de notre pays.</p> + +<p>« On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. +Deux avisos de guerre français, ancrés, l’un devant +Kotonou, sur le rivage de la mer, l’autre à Porto-Novo +même, dans l’intérieur de la rivière Osa, garantissaient la +sécurité du pays et favorisaient, par leur seule présence, le +libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était +malsain, et le séjour pour nos marins n’était pas des plus +agréables. Cela ne fut pas étranger à l’abandon par la France +de ce protectorat si utile. Un malheureux incident, dont le +bâton fut la cause, amena la rupture.</p> + +<p>« Le commandant français avait pour moce un noir de +Lagos, fils de l’ex-roi Kosioko. Celui-ci était l’ennemi juré +du roi de Porto-Novo, Mécpon. Un jour que ce moce parut +devant Mécpon, avec le bâton du commandant, son maître, +il fit preuve d’un manque de respect si évident que le roi, +oubliant toute mesure, arracha le bâton des mains du moce +et le lui cassa sur la tête.</p> + +<p>« Inutile de décrire l’émotion qui se répandit dans le +pays, à la nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi +n’avait voulu que châtier l’arrogance d’un jeune homme, +fils de son ennemi, qui s’était prévalu de sa qualité d’ambassadeur +pour le narguer. Mais le commandant français jugea +que l’honneur national avait subi un outrage dont il réclama +sur-le-champ réparation, menaçant d’user de représailles +en cas de refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à +tout, et l’on vit le roi, le roi à qui des lois anciennes et +respectées défendent de sortir de sa demeure, — se rendre +à bord du bâtiment français pour offrir ses excuses au commandant.</p> + +<p>« Par suite de la fâcheuse disposition de nos marins à ce +moment, l’affaire, on le voit, fut conduite avec une extrême +rigueur. On s’en ressentit tellement de part et d’autre +que, d’après les rapports qui lui furent adressés sur cet +incident, l’amiral commandant les forces navales à la côte +occidentale d’Afrique ordonna l’abandon immédiat du +protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l’occasion +de voir l’influence de la France s’établir dans ces +parages. »</p> + +<p>Le noir de la côte des Esclaves emploie le bâton comme +carte de visite, pour saluer ses amis ; il en fait une lettre +de créance pour recommander ses délégués, le remet à +son fondé de pouvoir comme titre authentique de sa procuration ; +au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le +bâton vaut plus qu’une signature : il en tient lieu, et, de +plus, il est la personnification de celui qui l’a remis. A la +signature on accorde une autorité morale que l’on peut souvent +contester ; au bâton on est obligé en tout cas d’accorder +les marques extérieures de respect que l’on doit à la +personne du maître.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>La <span class="xs">DIVISION DU TEMPS</span> ayant son importance dans les relations +sociales, nous en dirons un mot. Les nègres de la côte des +Esclaves distinguent les saisons par les variations atmosphériques +et par les travaux agricoles propres à chaque époque ; +mais ils n’ont pas un jour ou un mois désigné pour être le +premier de l’année. Les fêtes annuelles revenant dans les +mêmes saisons servent de base à leurs calculs, lorsqu’ils +veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.</p> + +<p>Ne demandez pas à un noir son âge ou celui de ses +enfants ; il vous répondra, <i>de peur de vous fâcher par son +silence</i> ; mais il vous répondra sans discernement, et raisonnera +de son âge comme il raisonnerait de l’époque antédiluvienne. +Demandez-lui s’il a vingt ans, trente ans : il vous +accordera l’affirmation ou la négative, selon qu’il croira +l’une ou l’autre plus conforme à votre idée.</p> + +<p>En janvier 1866, à bord d’un steamer anglais, je fus +accosté par un noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue +nationale. « Bonjour, moussieu, me dit-il ; toi Français ? » +A mon affirmation, il répliqua vivement : « Et moi aussi. » +La réplique me surprit : je savais bien que les indigènes de +notre colonie du Sénégal sont noirs, toutefois je n’avais +jamais fait attention à cette circonstance qu’ils sont <i>mes +compatriotes</i> et que j’ai des <i>compatriotes noirs</i>, par conséquent.</p> + +<p>Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de +vingt-cinq ans environ. Il me raconta que natif de Gorée, il +avait étudié le français dans cette ville ; qu’il était parti du +Sénégal à l’âge de seize ans ; qu’il avait passé dix ans à bord +de navires français, cinq ans au Gabon, huit ans sur des vaisseaux +anglais, quatre ans à Fernando-Po. Il ajouta qu’il +avait séjourné encore dernièrement chez lui une quinzaine +d’années. Tout cela donnait un total exorbitant. « Quel âge +as-tu donc ? » lui dis-je, en m’efforçant de contenir un sourire +moqueur. — « Dix-huit ans », dit mon interlocuteur avec +assurance. Je n’y tins plus : l’ironie se trahit sur ma physionomie. +Le noir sourit et dit : « Vois-tu, moussieu, nègre ne +compte pas les ans ; si nègre dit son âge, ne crois pas lui ; +lui ne sait pas. » Il me répondit avec une si grande bonhomie +qu’il eût pu donner des points au savetier de La Fontaine +disant :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Par an ? Ma foi, monsieur, ce n’est point ma manière</div> +<div class="verse i3">De compter de la sorte.</div> +</div> + +</div> +<p>Au lieu de demander au noir quel âge il a, demandez-lui +quand il est né : vous obtiendrez une réponse plus nette et +plus sûre ; il vous dira qu’il est né à l’époque où s’accomplit +tel ou tel événement, quand on planta cet arbre… etc., etc. +Souvent même, son nom sera une réponse : au Dahomey, +par exemple, les enfants nés à l’époque de la destruction de +<i>Chagga</i> reçurent le nom de cette ville.</p> + +<p>Les fêtes annuelles sont appelées <i>odoun</i> chez les Nagos ; +ce nom désigne aussi la période d’un an qui doit ramener +ces fêtes. De même <i>ossé</i> signifie jour férié et semaine ou +période septenaire, qui ramène ce jour. Quand on a besoin +de préciser le sens de ces deux mots, on les fait précéder du +mot <i>ijo</i>, jour, afin de déterminer le jour férié et le jour de +la fête.</p> + +<p>Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine ; +les Nagos n’en ont point, à moins qu’ils ne les empruntent +aux Malais. Le mot <i>ochou</i>, lune, désigne le mois lunaire. +On compte par mois lunaires ; seulement ces mois n’ont pas +un nom particulier qui les distingue. A Agoué, les féticheuses +annoncent la nouvelle lune par des promenades et des +chants à travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces +cris et ces chants, on vous répondra : « <i>Les danwés cherchent +la lune.</i> »</p> + +<p>La division du jour et de la nuit en un certain nombre +d’heures n’est point connue : on détermine les heures du +jour par la position du soleil, celles de la nuit par le chant +du coq. Le jour, on dit : Quand le soleil était ou quand il +sera à tel point ; quand le jour commence à luire ; quand le +soleil est au zénith… Les jours étant d’égale durée à toutes +les époques de l’année, dans ces régions, cette manière de +désigner l’heure ne manque pas d’exactitude, attendu que +le soleil, dans toutes les saisons, à la même heure, est à peu +près au même point.</p> + +<p>Le chant du coq marque les heures de la nuit :</p> + +<p>1<sup>er</sup> chant du coq, <i>akouko-chiwadjou</i> ; — 2<sup>e</sup> chant du coq, +<i>adadji, adadjiwa</i> ; chant qui précède immédiatement le lever +du soleil, <i>oféré, ofé</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="first">CHAPITRE VI</span><br> +<span class="xsmall">PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES.</span></h2> + + +<p>Quand Dieu créa l’homme, il le plaça au milieu des délices +du paradis. Dégradé par le péché, condamné aux privations, +à la douleur physique et à la souffrance morale, l’homme +cherche toujours le plaisir, parce que le plaisir est l’avant-goût +du bonheur céleste pour lequel il est créé. Tous les +hommes poursuivent le plaisir ; s’ils ne vivent pas dans un +accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir +dans les mêmes choses : l’un aime l’argent, l’autre se plaît +à le dépenser ; celui-ci recherche les douceurs de l’oisiveté, +celui-là les transports de la joie.</p> + +<p>Donc, pour bien connaître un individu, il faut savoir où +il cherche son plaisir. Étudions nos nègres à ce point de vue : +voyons-les dans la joie, dans le jeu et dans les fêtes.</p> + +<p>Le nègre se plaît à entretenir des relations amicales et +suivies avec ses semblables ; il confesse dans ses adages « qu’il +ne dit jamais « à demain » à son voisin » d’une façon absolue : +c’est-à-dire que le moindre motif le fera courir encore chez +lui. « On ne peut vivre sous le même toit sans se parler, +dit-il ; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne sauraient +s’empêcher de sympathiser, s’ils se rencontrent. » Il méprise +ceux qui fuient la société : « Après avoir mangé, la chèvre +rentre à la maison ; après avoir mangé, la brebis rentre à la +maison ; le porc mange et ne rentre pas : c’est pour cela +qu’il est si méprisable. »</p> + +<p>Que si le nègre aime les réunions nombreuses et les repas +en commun, c’est pour l’agrément qu’il trouve dans le +commerce avec ses semblables. Il le déclare lui-même : +« Nous allons avec nos amis manger l’<i>éfo</i> chez les autres, +afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de +nourriture chez nous. — Malgré le nombre considérable des +absents, on ne regrette que l’absence de celui qui réjouit la +société. »</p> + +<p>Dans les réunions, on s’amuse aux jeux d’esprit : proposer +et deviner des énigmes est un divertissement cher aux +nègres, même aux enfants ; ils se livrent des heures entières +à ces badinages spirituels. Ils ont des énigmes fort bien +réussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la <i>pirogue</i> : « Je suis +longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive +jamais au marché. »</p> + +<p>Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles +propres à égayer les longues méridiennes et les soirées plus +longues encore ; elles offrent même beaucoup moins d’intérêt +que les <i>alos</i>, récits allégoriques et populaires qui circulent +de bouche en bouche. Les <i>alos</i> constituent la littérature des +nègres : l’<i>akpalo</i> ou conteur d’<i>alos</i> est recherché dans les +cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de ces conteurs +se font un métier de débiter des contes : on les nomme +pour cela <i>akpalo kpatita</i>. Il ne faut pas confondre l’<i>akpalo</i> +avec l’<i>ologbo</i>. Celui-ci se tient à la cour pour raconter la +légende des ancêtres du roi ; tandis que le premier est un +véritable rapsode, allant de ville en ville, de cercle en +cercle.</p> + +<p>Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement +ordinaire dont le rapsode se sert pour agrémenter son récit. +« L’<i>ogidigbo</i> », dit un adage dont l’harmonie imitative ne +peut se rendre dans la traduction, « l’<i>ogidigbo</i> l’emporte sur +tous les autres tam-tams : si une parabole est rendue sur +l’<i>ogidigbo</i>, celui qui saisit le mouvement se met à danser : +<i>Vieillis, Ajagbo, vieillis ; ô roi, vieillis, puissé-je vieillir aussi !</i> » +Ces dernières paroles, que nous avons soulignées, se chantent +en battant le tam-tam ; elles sont là moins pour le sens que +pour marquer la mesure ; nous le répétons : elles ont en nago +une harmonie que la traduction ne peut rendre : « <span class="sc">Gbo, +Ajagbo ; gbo, obba, gbo ; ki émi ki o si gbo.</span> » Prononcé vite et +en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé à la +danse par l’<i>ogidigbo</i>.</p> + +<p>Le chant, le tam-tam et la danse concourent à rendre les +<i>alos</i> fort attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs, +le rapsode annonce qu’il va commencer : « <i>Alo !</i> » s’écrie-t-il, +et tous de répondre avec vivacité : « <i>Alo !</i> » L’<i>akpalo</i> annonce +alors le sujet d’une manière vague, disant simplement qui +sera le héros de son récit : « <i>Alo mi <span class="rm xs">DA-FIRI-GBAGBO</span> l’éri</i>… +Mon alo a trait à… » Cette manière d’annoncer le sujet est +plus singulière que compréhensible ; et pourtant il est rare +que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible +« <i>da firi-gbagbo</i> ».</p> + +<p>Le conteur entre aussitôt en matière. Écoutons-le :</p> + +<p>« Mon conte a trait à tous les animaux.</p> + +<p>« Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblèrent pour +danser : « Allons, dansons », se dirent-ils.</p> + +<p>« Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam ; +l’éléphant est aussi malhabile. Lorsque l’éléphant essaye, il +fait preuve d’une insigne maladresse. On danse toujours. +Voici venir l’oiseau appelé <i>liri</i> ; il se juche sur le tam-tam, +il bat ainsi :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div> +<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div> +</div> + +</div> +<p>« L’éléphant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div> +<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div> +</div> + +</div> +<p>« Le daim bat, il ne sait s’en tirer :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div> +<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div> +</div> + +</div> +<p>« Le buffle bat, il ne sait s’en tirer :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tinlégué-Tinlégué</div> +<div class="verse">Tingué-ti-ooun !</div> +</div> + +</div> +<p>« L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient : +« Qui donc nous raille ainsi ? » Et ils courent sus à l’oiseau, +qui s’enfuit.</p> + +<p>« Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, +saute sur l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux +voulurent savoir ce qu’était devenu l’oiseau : « Je m’en +suis léché les lèvres », repartit le chat. — « Ce voleur ! +répliquèrent les animaux ; il volera toujours jusqu’à ce qu’il +en meure. » — Et le chat répétait : « Gnaou ! gnaou ! »</p> + +<p>Tels sont les alos. Le nègre se passionne d’autant plus, en +les entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme +auquel il est toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam +sans tressaillir de joie ; aussi, jamais il n’y a de fête sans +tam-tam. C’est l’instrument national. Il prend des formes et +des grandeurs diverses ; il varie depuis le tout petit tam-tam +placé comme ex-voto auprès des idoles, jusqu’au tam-tam +énorme qui ne paraît qu’aux grandes solennités. Ce dernier, +gros et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, +telles que les font les indigènes. Il n’a rien de notre grosse +caisse, quoiqu’il en tienne lieu, à certain point de vue. Il +s’appelle le <i>gbédou</i> : on le rencontre dans les cours intérieures +du palais, dans la case des grands cabécères, auprès de certains +temples. On s’en sert dans les réjouissances publiques, +dans les fêtes religieuses et dans les funérailles des personnes +de distinction. A chaque fête on répand du sang des +victimes sur les symboliques images qui ornent le <i>gbédou</i> +(têtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.) : « On les +arrose aussi d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre +de plumes des poules offertes en sacrifice. C’est un objet qui +devient hideux et repoussant ; quand les féticheurs, les +yeux hagards et injectés de sang, viennent en tirer des sons +caverneux, vous croiriez assister à une fête satanique ; l’âme +est sous l’impression d’une mystérieuse terreur. » (Courdioux.)</p> + +<p>Signalons en outre le <i>kosso</i>, l’<i>agbé</i>, le <i>gangan</i>, l’<i>ogboun</i>… +Le joueur assied l’<i>akpinti</i> à terre entre ses jambes ; il tient +le <i>gbata</i> sur ses genoux et le frappe des deux côtés. Le +<i>doundoun</i> est chargé de grelots ; le <i>dchéckéré</i> se manie comme +le tambour appelé tambour de basque : on l’agite et l’on +glisse le pouce sur la peau.</p> + +<p>Le tam-tam des nègres n’est point comme celui des Indiens +et des Chinois : ce n’est pas un simple plateau de métal, c’est +un tronc d’arbre ou une branche creusés et couverts d’une +peau à une ou aux deux extrémités. La peau frappée à +l’aide d’une baguette produit un son à peu près uniforme. +Les mélodies du tam-tam ne diffèrent guère que par la +mesure et la cadence ; toutefois chaque espèce de tam-tam +a son rhythme particulier ; chacun imprime à la danse un +mouvement qui lui est propre. Aussi dit-on : <i>danser le gbata, +danser le doundoun, danser le gangan</i>… Le <i>kalara</i> est le mouvement +le plus accéléré.</p> + +<p><i>Ilou</i>, nom générique désignant tous les tam-tams en +général, a pour racine le verbe <i>lou</i>, frapper. On frappe sur +cette peau retentissante ; on frappe, on frappe toujours : +tant et si fort que le tympan de l’oreille en est brisé. Néanmoins +tout ce bruit n’est pas sans avoir une certaine harmonie +passionnée, délirante.</p> + +<p>Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le +soldat nègre a un culte semblable à celui que nos soldats +professent pour le drapeau de leur corps. Le tam-tam de +guerre enlevé à l’ennemi est un trophée glorieux que le +vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est +orné de crânes humains.</p> + +<p>Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de +musiciens qui les honorent du bruit assourdissant de leurs +instruments. Les musiciens font à qui mieux mieux pour +augmenter le vacarme : ils frappent à coups redoublés sur +les tam-tams ; ils font rendre à leurs fifres leurs sons les plus +criards ; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes +qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis +produit par la grenaille de fer agitée dans une gourde. +Cette musique sauvage ne saurait être riche qu’en discords.</p> + +<p>Les enfants relient par une petite ficelle de 8 à 10 centimètres +deux graines creuses dans lesquelles ils ont mis de +la grenaille de fer ; ils frappent ces deux graines l’une contre +l’autre en cadence, comme on fait avec des castagnettes.</p> + +<p>La clochette de fer est employée par les féticheurs ; le +crieur public s’en sert lorsqu’il annonce les volontés du roi.</p> + +<p>Le <i>dourou</i> est peu répandu sur la côte. C’est une espèce +de mandoline, composée d’une calebasse recouverte d’une +peau, et d’un manche sur lequel sont tendus des filaments de +palmier, ou de longs crins. Le son, frêle et nasillard, ne +manque ni de piquant, ni d’originalité. J’ai vu quelquefois +jouer du <i>dourou</i> avec un archet. Les proverbes nagos nous +apprennent combien les nègres aiment la musique du <i>dourou</i>, +et combien ils sont passionnés pour la danse : « Vous +n’avez pas encore entendu résonner le <i>dourou</i>, et déjà vous +dansez gaiement », dit un de ces proverbes.</p> + +<p>La danse des nègres se fait remarquer par une mimique +érotique analogue au zambacueca des créoles ; la passion s’y +exalte souvent jusqu’au paroxysme. Dès qu’il se livre à cet +amusement chéri, le noir ne se possède plus : ses pieds, ses +jambes, ses bras, sa tête, tout en lui entre en mouvement ; ses +épaules semblent se disloquer, ses coudes se touchent ; il +crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la poitrine ; il +se livre à des contorsions effrénées où l’impudeur s’affiche +souvent sans retenue. Les deux sexes participent généralement +aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en +groupe ou par essaims. Les hommes seuls exécutent les +danses de guerre ; ils dansent en faisant la parade ; ils font +des décharges de mousqueterie et brandissent le sabre en +dansant ; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la surprise, +la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant, +reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air.</p> + +<p>On voit des danseurs de profession aller de case en case, +de village en village, et se donner en spectacle. Les spectateurs +battent des mains pour accompagner la musique et le +chant.</p> + +<p>Outre la musique et la danse, les nègres aiment les processions +pompeuses et les festins. Les musulmans célèbrent +de cette manière les fêtes prescrites ; les Minas font de +grandes réjouissances à l’occasion de la récolte des ignames. +Hélas ! pourquoi faut-il donner le nom de fêtes aux dégoûtantes +orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces réjouissances ?</p> + +<p>Les époques des fêtes rappellent ordinairement des idées +religieuses : ainsi l’on célèbre la nouvelle lune, les fétiches… +Les prêtres ont des chants et des danses d’une monotonie +fatigante. Les jeunes filles enrôlées dans la féticherie répètent, +durant de longues heures, en refrain, sur deux tons +différents, ces deux exclamations : « <span class="sc">Ah ! Han !</span> » Puis elles +poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer +celui de « <span class="sc">Kyrie</span> ». Ce cri revient souvent.</p> + +<p>On célèbre les couronnements, les victoires, les funérailles, +les anniversaires des morts… Dans toutes ces fêtes, +du reste, la musique, le chant, la danse, les libations et +les festins constituent les principaux divertissements. On +y prodigue la poudre en fusillades nombreuses. Je ne dirai +rien ici des réjouissances sanglantes et inhumaines qui +souillent la fête des coutumes, célébrée annuellement au +Dahomey. Toutefois je laisse la parole à M. Lafitte<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, pour +nous raconter comment on se comporta dans une simple +parade qui eut lieu à Wydah, durant son séjour dans cette +ville. Gréré, roi de Dahomey, préparait une expédition +contre Abéokouta, la ville inexpugnable des Egbas. « Mais, +avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le comble +à sa gloire, il était nécessaire, croyait-il, d’éblouir les blancs +de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, +et par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la dernière +expédition. De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait +sur tout le littoral et porterait la terreur jusque dans +Abéokouta…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Le Dahomey</i>, page 133.</p> +</div> +<p>« … Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays +que des merveilles dont Wydah allait être le théâtre. Les +blancs, convoqués par invitation royale, devaient ajouter +par leur présence aux splendeurs de la fête…</p> + +<p>« Vers dix heures du matin, les sons d’une musique +infernale, les cris et les hurlements d’une foule en délire, +nous annoncèrent que le premier point du programme, le +défilé, était en voie d’exécution.</p> + +<p>« A onze heures, la tête du cortége défilait sur la place +du fort portugais : c’étaient des femmes vêtues de pagnes +neufs, marchant une à une et portant, posée sur leurs cheveux +crépus, une bouteille de <i>gin</i> : elles longèrent l’extrémité +de la place et se rangèrent en cercle. D’autres femmes +suivaient, chargées d’objets divers capturés sur l’ennemi ; +elles formèrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une +multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur +avais jamais vu ; ils se placèrent devant les femmes et +mirent leurs fusils au repos. Un grand nombre de nègres de +tout âge, de tout sexe, les mains derrière le dos, venaient +après. Ces malheureux, libres il y a quelques jours, rehaussaient +la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant +un sort plus cruel. Leur figure défaite et empreinte d’une +morne résignation faisait mal à voir ; un long jeûne avait +épuisé leurs forces, et la maigreur de leur corps était à +peine cachée par des haillons souillés de sang et de boue. +De temps à autre, ils regardaient d’un œil hébété ce qui se +passait autour d’eux ; le plus souvent leurs regards se portaient +vers la terre et y restaient fixement attachés.</p> + +<p>« Le défilé continuait toujours, et bientôt il ne resta plus +qu’un petit espace libre au milieu de la place.</p> + +<p>« Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient +en laisse ; ces chevaux avaient appartenu aux chefs d’un +village détruit. Les têtes de ces chefs, exécutés quelques +jours auparavant, en présence du roi, étaient fixées au bout +de longues perches que les porteurs agitaient à tout instant. +Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées planaient +au-dessus de la foule ; quatre ou cinq, plus féroces, +rasaient les têtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris +poussés par la populace, que pour revenir encore. La +musique, qu’on entendait déjà depuis longtemps, fit enfin +son apparition, et avec elle se montrèrent le méhou, les +grands cabécères venus d’Agbomé, le prince Schoundaton, +le yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nègres du +vulgaire occupaient les rues adjacentes. Un hourra formidable +s’éleva au milieu de la foule, et l’exhibition prit un +caractère nouveau.</p> + +<p>« Jusque-là chacun était resté immobile à son poste ; +mais alors commencèrent les danses extravagantes mêlées +de clameurs sinistres. Les captifs, enchaînés, qui pouvaient +à peine se mouvoir, furent forcés de prendre part au mouvement +général ; leurs gardiens brandissaient au-dessus de +leurs têtes des coutelas énormes, des massues armées de +pointes de fer.</p> + +<p>« Cette scène infernale, à laquelle la fatigue des acteurs +mit seule un terme, dura près d’une heure. »</p> + +<p>Laissons maintenant M. Courdioux nous décrire une fête +fétiche. Lui aussi raconte ce qu’il a vu et entendu ; écoutons-le :</p> + +<p>« Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, +un caractère de fête populaire ; les nègres y accourent +de plusieurs lieues à la ronde. Chaque idole a son +<i>azâ-dahô</i> (jour de fête). Les cérémonies en sont réglées par +les féticheurs. Trois choses sont indispensables : un sacrifice, +de copieuses libations et des danses interminables. On se +réunit sur la place qui existe toujours à côté des principaux +temples. Tout se passe en plein air.</p> + +<p>« Le grand <i>voduno</i> asperge d’eau lustrale l’idole et la +foule. La victime est amenée : tantôt un mouton, tantôt des +poules ou des pigeons, tantôt une chèvre ou un bouc, plus +rarement un bœuf. Le sang humain ne coule plus guère +qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hélas ! qui pourrait +compter les victimes humaines offertes encore actuellement +en public ou en secret, dans les palais des rois et des +princes du Dahomé et de Porto-Novo ?</p> + +<p>« Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par +intervalles les péripéties du sacrifice. Cependant la foule +demeure grave, silencieuse et recueillie. De temps en temps +quelques <i>hou ! hou !</i> prononcés en frappant de la main sur la +bouche, sont un indice pour le voduno que tous les assistants +lui sont unis d’esprit et de cœur. D’immenses <i>hou ! +hou ! hou !</i> saluent le moment où le féticheur répand le sang +sur la tête de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois +les assistants.</p> + +<p>« On prépare ensuite les chaudières pour y cuire les chairs +de la victime. Lorsqu’on a transformé tous ces débris en une +sorte de ragoût, chacun peut en avoir une part. Un Brésilien +se crut obligé, un jour, à la cour du roi de Dahomé, de +goûter (il me le raconta avec horreur) à un brouet de haricots +au sang humain.</p> + +<p>« Bientôt le tafia remplit les calebasses et met la joie et +l’animation dans tous les cœurs. Aux premiers sons du tam-tam, +tous trépignent, tous sont prêts, et la danse commence +pour finir quelquefois huit jours plus tard. Quelques tam-tams +et le bruit de centaines de mains se frappant la poitrine +en cadence tiennent lieu d’orchestre.</p> + +<p>« Il y a quelques années, j’ai été témoin d’une danse sacrée +vraiment diabolique. C’était à Agoussa, village situé en face +de Porto-Novo sur la rive opposée de la lagune Osa. Je passais +dans les épaisses forêts de palmiers qui couvrent tout +ce pays. Tout à coup, la voix ronflante, mais sourde et +précipitée, d’un énorme tam-tam se fit entendre à travers +les arbres. Un élève de la mission qui m’accompagnait +me dit :</p> + +<p>« — Père, les gens d’Agoussa célèbrent une fête en l’honneur +du démon ; ils ont la réputation d’être de grands adorateurs +du diable. On raconte toutes sortes d’horreurs de +leurs cérémonies.</p> + +<p>« — Allons de ce côté-là, lui dis-je ; je tiens à en juger +par moi-même.</p> + +<p>« — Non, non, Père, s’écria l’enfant ; ces gens-là sont +méchants, surtout quand ils sont sous l’influence de leur +mauvais esprit ; n’y allez pas, ils vous maltraiteront.</p> + +<p>« — N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi. +Suis-moi et avançons avec prudence.</p> + +<p>« Bientôt nous vîmes une éclaircie dans la forêt, du côté +où le tam-tam continuait à se faire entendre de plus en plus +distinctement. Nous étions sur le bord d’une clairière. Un +grand arbre, un bombax de Guinée, en ombrageait une partie. +A la lisière du bois, du côté opposé où nous nous trouvions, +était adossé un vieux temple fétiche. — Voilà la maison du +diable, s’écria mon petit nègre ; ne nous montrons pas.</p> + +<p>« On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nègres +et de négresses exécutaient une ronde devant l’image de +Satan, un gros fétiche accroupi à l’entrée du temple, et tout +rougi du sang qu’on venait de répandre en son honneur. Ils +se suivaient les uns derrière les autres, sans mot dire, le +corps penché du côté gauche et les bras pendants. L’eau +ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraître comme +huilés. Leurs yeux étaient rouges, leurs visages contractés +et empreints d’un ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi +depuis des heures et peut-être depuis des jours et des nuits. +Je fus pris d’un profond sentiment de pitié, et, levant les +mains au ciel, je demandai à Dieu pardon et miséricorde +pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre compte du +danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je m’avançai +de quelques pas sur la place, mon petit nègre demeurant en +arrière.</p> + +<p>« Dès qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit +entendre, le tam-tam parut hésiter d’abord et se mit bientôt +à battre plus fort et plus rapidement que jamais. La ronde +continua avec un redoublement de vitesse. Un fervent disciple +du <i>legba</i> (démon) ne doit s’arrêter qu’à bout de forces +et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou +trois féticheurs se détachèrent du groupe des danseurs et +vinrent, avec un regard menaçant, me signifier de m’éloigner. +Ils ne parlaient pas. Ils se contentaient de me faire des +signes expressifs. Ils étaient possédés ; j’eus peur. Toute la +troupe des énergumènes fit mine de venir de mon côté. Je +me décidai à m’éloigner, n’ayant rien à faire auprès de ces +pauvres victimes de la rage et de la haine du démon<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Missions catholiques</i>.</p> +</div> +<p>Nous aurons plus tard occasion de parler des <i>Egoungoun</i> +et des <i>Zambétos</i>, et des représentations qu’ils donnent afin de +réjouir le public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu +de combinaison fort à la mode à la côte des Esclaves. On +trouve ce jeu ou des jeux analogues chez la plupart des +peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom d’<span class="xs">AYO</span> ; ailleurs +on l’appelle <i>ouari</i> ; les Fulbés le nomment <i>ouri</i> ; les Niam-Niams, +<i>mangala</i>. D’après Schweinfurth, la Nubie et +l’Égypte ont emprunté le mangala à l’Afrique centrale ; ce +jeu est connu aussi des Wolofs et des Mandingues. On le joue +habituellement sur une planche longue et épaisse, dans +laquelle sont creusés des trous, disposés sur deux rangs +égaux. Le nombre de trous n’est pas le même partout : +le <i>tschela</i> des Kimbundas en a quarante ; le mangala des +Niam-Niams, seize, celui des Nubiens, douze. L’<i>ayo</i> de la +côte des Esclaves en a douze aussi. La partie se joue à deux : +les joueurs ont vingt-quatre graines servant de jetons ; ils +les distribuent par quatre dans les trous, de leur côté ; puis +chacun à son tour prend les jetons d’une case et les place +un à un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans +les cases de son adversaire un ou deux jetons seulement +s’en empare, et la partie continue jusqu’à ce que l’un des +deux ait tout pris à l’autre. Les combinaisons de ce jeu, souvent +fort compliquées, exigent une grande tension d’esprit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7" title="CHAPITRE VII ÉTAT RELIGIEUX."><span class="first">CHAPITRE VII<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></span><br> +<span class="xsmall">ÉTAT RELIGIEUX.</span></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la <i>Revue du +Monde catholique</i>.</p> +</div> + +<p>On dit généralement que le fétichisme est la religion des +noirs ; le fétichisme, c’est-à-dire l’adoration des objets naturels, +animaux, plantes, rivières, etc.</p> + +<p>Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels ; +par peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se +prosternent devant la créature ; mais on a tort de supposer +qu’ils ignorent le Créateur. Nous ne nions pas que ce culte +soit grossier, très-grossier ; cependant, il ne nous est pas +possible d’admettre qu’il n’y ait dans ce culte que l’élément +grossier. Les noirs ont plus que l’adoration de la matière ; +on est injuste à leur égard, lorsque, par légèreté ou parti +pris, on en veut faire une espèce d’<i>hommes primitifs</i> que des +transformations successives ont distingués de l’animal, sans +les rendre semblables encore à l’homme blanc ; on est injuste +à leur égard lorsqu’on prétend que leur culte exclut l’idée de +Dieu et les tient à genoux devant la matière pure.</p> + +<p>Ils n’ont pas besoin d’<i>arriver</i> à l’idée de Dieu. Cette idée, +ils l’ont ; et, dans leur cœur, un sentiment domine toutes +les aspirations : le sentiment religieux. Cette idée s’est +obscurcie ; ce sentiment s’est corrompu ; l’esprit a eu ses +défaillances, le cœur a eu ses faiblesses ; malgré tout, le noir +n’a pu accumuler assez d’erreurs pour faire disparaître cette +idée qui prime toutes les autres dans l’esprit humain ; il n’a +pu se dégrader au point de perdre le sentiment religieux.</p> + +<p>Cicéron disait : « Il n’existe pas de peuple, si barbare et +si sauvage qu’on le suppose, qui n’ait la pensée d’un Dieu, +quoiqu’il ignore sa nature<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. » Depuis Cicéron, des peuples, +en grand nombre, sont entrés dans l’histoire, et la parole du +philosophe romain est demeurée toujours vraie. Ce n’est +pas en parlant des noirs de la côte des Esclaves qu’on pourra +lui donner un démenti.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <span class="sc">Cicéron</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De leg.</i>, I, 24.</p> +</div> +<p>Qu’on me permette de citer des observations fort justes de +M. Léonce de la Rallaye<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> : « On se fait d’habitude une idée +fausse du paganisme antique, surtout aux premiers âges du +monde. Le paganisme n’a été dans l’origine <i>qu’une altération +de la vraie doctrine</i> révélée de Dieu à Adam et aux patriarches, +altération coupable, sans doute, dans son principe, puisqu’elle +émanait de l’orgueil de l’esprit et de la faiblesse des sens, +mais <i>qui laissait néanmoins subsister un grand fond de vérité</i>. +La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en +quelque sorte, de <i>déplacer</i> Dieu et de prétendre voir une +vertu divine résider essentiellement dans des êtres qui +n’étaient que de pures créatures… Mais l’idée même de +Dieu demeurait profondément empreinte dans l’humanité +primitive. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Revue du Monde catholique</i>, 10 juin 1877, p. 677.</p> +</div> +<p>Alors même que « tout était Dieu, si ce n’est Dieu lui-même<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> », +on conserva le souvenir d’« un être au-dessus +des autres êtres, Père des dieux et des hommes… maître +des vents et des tempêtes, etc… » Toujours l’homme adressa +ses sacrifices, ses offrandes et sa prière à un pouvoir supérieur. +L’antiquité éleva des temples « <i>au Dieu inconnu</i> » que +son esprit dévoyé n’avait pu oublier en entier ; et en même +temps, elle imaginait des dieux à sa façon.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <span class="sc">Bossuet</span>.</p> +</div> +<p>Il a fallu l’orgueil naturaliste de notre époque, l’esprit de +révolte poussé à l’excès, pour qu’on ait follement rêvé de +supprimer l’idée de Dieu. On a voulu chasser Dieu de l’univers, +on s’efforce de tout expliquer sans Dieu. Cependant, +comme Dieu est présent partout et que partout il se manifeste +dans ses œuvres, la science ou plutôt l’<i>invention</i> +moderne a dû le remplacer par quelque chose. Après avoir +supprimé d’un trait de plume le sublime récit de la création, +elle a imaginé la sélection naturelle et autres systèmes que +Quenstedt résume<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> en ces termes avec ironie : « Alors grouillaient +toutes les ordures de la vie organique, et la toute-puissance +de la terre inerte ne pouvait se lasser de créer. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Quenstedt</span>, <i>Géologie</i>, I, p. 169.</p> +</div> +<p>Les noirs n’ont pas une théogonie nettement formulée ; +ils n’ont pas (le peuple du moins) un corps de doctrine religieuse. +Des notions éparses, des connaissances sans liaison +et environnées de mille obscurités suffisent à ces peuples +mous, sans souci d’autre chose que des besoins et des jouissances +du moment. Attachés superstitieusement à de certaines +pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans +réfléchir. Quand ils redoutent les effets de leur infidélité ou +de leur négligence, ils cèdent, inconscients, au besoin de se +soumettre au pouvoir supérieur qui régit tout. Et ils se +soumettent à ce pouvoir qu’ils ne se donnent même pas la +peine de définir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte +à la multitude des <i>orichas</i> auxquels ils l’attribuent.</p> + +<p>En théorie, le noir est théiste, <i>monothéiste</i> même, dans ses +croyances. Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement +des objets communs et profanes, mais encore des orichas, +qui sont l’objectif de son culte. Dieu est au-dessus de tout, +disent les Nagos ; il est créateur, <i>Eledda</i> ; roi de gloire, <i>Oga-Oga</i> ; +maître de la bonne terre, <i>Olodoumayé</i> ; maître du ciel, +<i>Oloroun</i> ; maître par essence, <i>Olouwa</i>.</p> + +<p><i>Oloroun</i> est l’appellation ordinaire par laquelle on désigne +Dieu en nago ; les Djedjis et les Minas le nomment <i>Maou</i>.</p> + +<p>Le noir attribue à Dieu ce qui se produit de bien ; c’est à +lui qu’il le rapporte. Si un danger grave le menace ; s’il est +injustement attaqué ou opprimé, il élève ses regards vers +le ciel et il invoque Dieu ; il s’écrie : « <i>Oloroun ! Maou !</i> » +Un proverbe qui a cours parmi les Dahoméens montre la foi +de ces peuples en Dieu et dans sa providence : on dit sous +forme de salutation : « Dieu aide celui qui travaille. »</p> + +<p>Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible +sur la pratique, et le noir vit comme si Dieu ne s’occupait +point de lui ou comme s’il n’existait pas. Semblable aux +païens de l’antiquité, aux Grecs et aux Romains dont parle +saint Paul<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, « ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié +comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grâces ; mais ils se +sont perdus dans leurs pensées, et leur cœur insensé a été +obscurci… Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible +contre une image représentant un homme corruptible, des +<i>oiseaux</i>, des <i>quadrupèdes</i> et des <i>reptiles</i>. Aussi, Dieu les a +livrés aux désirs de leurs cœurs, à l’impureté, en sorte qu’ils +ont déshonoré leur propre corps en eux-mêmes ; eux qui +ont transformé la vérité de Dieu en mensonge, <i>adoré et servi +la créature au lieu</i> du Créateur, qui est béni dans les +siècles. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Saint Paul aux Romains</i>, c. I, ℣ 21 à 25.</p> +</div> +<p>Nous pourrions continuer notre citation ; car saint Paul +semble avoir eu les noirs de la côte des Esclaves en vue, +quand il traçait le tableau des égarements de l’antiquité +païenne.</p> + +<p>Le noir dit que Dieu est l’auteur de tout bien, et cependant +il demande tout à l’<i>oricha</i> : « <i>Il déplace Dieu</i> », selon +l’expression heureuse de M. Léonce de la Rallaye. Dans la +pratique, il ne voit pas Dieu où il est, et il le cherche où il +n’est pas : dans l’<i>oricha</i> qu’il a fabriqué. Il estime que Dieu +est trop grand pour s’occuper de lui, et qu’il s’est déchargé +sur l’oricha du soin des noirs. <i>Maître du ciel</i>, Dieu jouit de +l’abondance et des douceurs du repos, réservant ses faveurs +aux blancs. Que les blancs servent Dieu, cela est naturel. +Pour les noirs, ils ne doivent qu’à l’<i>oricha</i> leurs sacrifices, +leurs offrandes et leurs prières. Dieu le veut ainsi ; il dédaigne +leurs hommages, et tous leurs efforts doivent tendre à se +rendre l’<i>oricha</i> favorable.</p> + +<p>Ainsi raisonne le noir.</p> + +<p><i>Qu’est-ce que l’oricha ?</i></p> + +<p>Il importe peu qu’on fasse dériver le mot fétiche de <i lang="la" xml:lang="la">fictitius</i>, +artificiel, imaginaire, ou de <i lang="la" xml:lang="la">fatum</i>, destin ; peu importe +que les blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou +telle façon. Nous voulons savoir comment les noirs eux-mêmes +l’entendent.</p> + +<p>Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment <i>oricha</i>, +c’est-à-dire, en s’en tenant à l’étymologie, celui qui mérite, +<i>qui voit le culte</i> : l’<i>oricha</i> voit le culte, tandis que Dieu y est +insensible. On l’appelle aussi <i>alayibawi</i>, celui qui gronde, +qui châtie, <i>qui malmène</i>. Dans l’esprit du noir, l’oricha est +une puissance, quelle qu’elle soit, supérieure à l’homme, à +laquelle l’homme est soumis. N’en demandez pas davantage +à l’homme du peuple : il ne saurait comprendre qu’on puisse +pousser plus loin ses investigations. Il honore cette puissance, +parce qu’il en attend quelque bienfait, ou bien pour +conjurer sa funeste influence. Donc, il est idolâtre ; car +« celui-là est idolâtre qui rend à des images le culte dû à +Dieu seul<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <span class="sc">Saint Augustin</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De Trinitate</i>, I.</p> +</div> +<p>Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches : plusieurs +sont déclarés tels par leur nature, comme le serpent +fétiche de Wydah, le caïman à Abomey, etc. Tout objet +devient oricha, dès qu’il a reçu la consécration d’usage : ce +bâton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre le deviennent +quand ils sont consacrés.</p> + +<p>Cela veut-il dire que le noir dirige son culte à la matière ? +que l’objet matériel est la puissance qu’il adore ? — Nullement ; +l’objet oricha est pour le noir un objet inerte et vulgaire, +tout le temps qu’il est privé de la consécration d’usage. +Seulement, lorsqu’il l’a reçue, il acquiert une espèce de personnalité : +ce qui n’était que terre, ou bois, ou fer… devient +oricha, c’est-à-dire puissance surhumaine.</p> + +<p>En réalité, ce n’est pas la matière pure qui reçoit les +hommages du noir ; celui-ci les dirige à un pouvoir supérieur, +et l’on ne saurait dire que la religion des Dahoméens +et des Nagos est un véritable fétichisme tel qu’on le comprend +habituellement. « On avait, dit très-bien M. J. E. Bouche +dans le <i>Contemporain</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, on avait regardé le fétichisme +comme étant le fond de cette religion ; tout, à l’extérieur, +était de nature à le faire croire ; on voit les nègres s’agenouiller +devant les caméléons, les statuettes et les arbres, +leur offrir des présents, leur adresser des prières et négliger +pour eux le Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais +qui visitèrent la côte occidentale ne balancèrent pas à +traiter de fétichisme une semblable religion, et ils donnèrent +à ses prêtres le nom de féticheurs. A partir de ce moment, +on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs +était le culte de la matière : les voyageurs ne prirent pas +la peine d’examiner la chose de plus près. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Contemporain</i>, Novembre 1874, page 857.</p> +</div> +<p>Puisque nous voilà avertis de ne point juger par les apparences, +défions-nous de la traduction que les interprètes +donnent du mot <i>oricha</i>. Les interprètes noirs visent moins à +être exacts qu’à ne pas mécontenter le blanc, et ils ne se +font pas défaut de le flatter par des interprétations qu’ils +savent être de son goût ou du moins dans ses idées. C’est +ainsi qu’ils appellent les orichas des <i>saints</i>, sans savoir ce +qu’est un saint.</p> + +<p>Pour le noir, l’oricha n’est pas un intermédiaire, un intercesseur +entre Dieu et l’homme ; il est le terme final du +culte ; c’est à lui que s’adressent l’offrande et la prière ; de lui, +et non de Dieu, on attend ce que l’on demande, quoiqu’on +reconnaisse à Dieu le pouvoir de l’accorder. Tout se termine +à l’oricha dans le culte ; il y est l’alpha et l’oméga, le principe +d’où tout découle en pratique et la fin à laquelle s’arrêtent +toutes les cérémonies et tous les rites.</p> + +<p>L’oricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les +mêmes traits caractéristiques ; Ozanam<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> les résume en deux +mots : « C’est l’aveu des sages du polythéisme, dit-il, que +les idoles furent considérées comme des corps où les puissances +supérieures descendaient quand elles y étaient invitées +selon les rites requis<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. On croyait les y retenir par la +fumée des victimes ; elles se nourrissaient de la graisse dont +on arrosait les statues. Quelquefois le prêtre désaltérait leur +soif en leur jetant à pleine coupe le sang… Des hommes +raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à +Jupiter les services que les clients rendent à leur patron ; +l’un le parfumant, un autre lui annonçant les visiteurs… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <span class="sc">Ozanam</span>. <i>Histoire de la civilisation chrétienne au cinquième siècle</i>, +V<sup>e</sup> leçon.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> « Les païens transforment des pierres, du bois, de grossières statues +en divinités qu’ils y <i>enferment</i> comme dans une prison. » <span class="sc">Saint Jean +Chrysostome</span>, <i>Hom. sur la nativité de Jésus-Christ</i>.</p> +</div> +<p>Les prêtres sont plus avancés dans leurs mystères et +admettent une espèce de dualisme, non pas dans la création +précisément, mais dans le gouvernement du monde. Plus +éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans l’initiation une +idée claire, nette, du démon ; ils avouent qu’ils servent cet +archange déchu ; que leur religion, en bien des points, est +pure <i>démonolâtrie</i>.</p> + +<p>Un jour, je conversais avec un des prêtres les plus influents +de Chango (oricha de la foudre). C’était à Porto-Novo. +L’onichango<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> avait dit « que Dieu a tout créé ; qu’il est +grand, très-grand ; que les blancs ont raison de le servir, +puisqu’il les comble de bienfaits ; que les noirs n’ont rien à +en attendre, parce qu’il dédaigne de s’occuper d’eux et +qu’il les a abandonnés à l’oricha. » — L’oricha est-il Dieu ? +demandai-je à mon interlocuteur. — Point du tout ! me +répondit-il ; l’oricha, c’est le démon. — Comment ! répliquai-je ; +tu connais donc le démon ? — Le démon ! me dit-il +avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par +Dieu ; il s’est révolté contre Dieu son créateur, contrariant +ses vues et se plaisant à faire du mal ; il est plus faible que +Dieu ; Dieu est son supérieur ; mais Satan persévère dans sa +révolte contre Dieu et ne cesse de lui résister. Je demandai +à mon interlocuteur : — Puisque le démon est révolté et +méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte ? — Et +l’onichango : — C’est précisément parce que le démon est +méchant qu’il nous importe de prévenir et de détourner ses +coups. Dieu est bon et ne nous sera point nuisible ; mais le +démon est terrible par sa malice ; il est bon de le calmer +par des présents et de se le rendre favorable par des sacrifices. +En outre, le démon est très-puissant ; bien des choses +impossibles à l’homme, il peut les faire, lui ; c’est pourquoi +nous lui demandons d’exercer en notre faveur sa puissance +surhumaine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Onichango, sectateur du Chango, littéralement : celui qui a Chango.</p> +</div> +<p>Le coupable avoue son crime d’une façon trop nette pour +laisser place au moindre doute : les orichas des noirs, +comme les dieux des autres nations païennes, sont les +démons, <i lang="la" xml:lang="la">omnes dii gentium dæmonia</i>. (Ps. <small>XCV</small>, 5.) Les prêtres +païens, à la côte des Esclaves, ne l’ignorent pas : ils adressent +un culte direct au démon ; ils se courbent volontairement +sous le joug de Satan ; Satan est leur maître.</p> + +<p>Le peuple n’a pas des notions aussi claires. Pour lui, le +démon est un des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait +douter que la magie joue un grand rôle dans les pratiques +superstitieuses des noirs. Tous sont unanimes à +affirmer que l’oricha, très-souvent, fait des choses que +l’homme ne peut faire et que l’on ne saurait attribuer aux +moyens naturels employés pour les produire.</p> + +<p>Le <i>nombre des orichas</i> n’est pas facile à déterminer. En +supposant même qu’on puisse fixer celui des orichas qui se +partagent les honneurs et la confiance des noirs à un moment +donné, rien ne s’oppose à ce que ce nombre ne varie dans +la suite. Donc, nous n’essayerons pas de compter les orichas, +même d’une manière approximative. Burton, qui donne un +chiffre, n’oserait pas, je pense, en garantir l’exactitude.</p> + +<p>Je me bornerai à donner le nom des principaux orichas : +je dirai leurs attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est +épars et sans ordre dans la croyance populaire.</p> + +<p>On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers : celui +de prévenir et de guérir les maladies, aussi bien que celui +de les donner ; celui de préserver des accidents et des blessures, +comme celui de tuer ; le pouvoir de donner bonne +chasse, la victoire dans les combats ; celui de détourner les +voleurs, de tromper la vigilance du maître qu’on veut surprendre +ou voler, etc., etc.</p> + +<p>Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas : +il y a l’oricha des fermes ou des champs, des bois, des +rivières, de la mer…</p> + +<p>Là où se produit un effet favorable ou contraire, le noir a +imaginé, comme cause, un oricha bon ou mauvais. <i>Chango</i> +est celui de la foudre ; <i>oricha’ko</i>, celui des champs… et ainsi +du reste. Les noirs adorent des animaux auxquels ils attribuent +un pouvoir bienfaisant ou malfaisant : le serpent, +le caïman, l’once, l’<i>eddoum</i>, petit singe que l’on vénère +comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres +du corps humain, l’orteil ou gros doigt du pied, et même le +membre viril. Le culte du phallus s’étale avec effronterie. +On voit partout l’horrible instrument que Liber inventa pour +servir aux abominables manœuvres de sa passion : dans les +maisons, dans les rues, sur les places publiques. On le +trouve isolé ; les phallophores le portent quelquefois avec +grande pompe, dans certaines processions, l’agitent avec +ostentation et le dirigent vers les jeunes filles, au milieu +des danses et des éclats de rire d’une populace sans pudeur. +Les noirs sont bien inspirés quand ils font de cet instrument +l’attribut d’<i>Élegbara</i>, personnification du démon.</p> + +<p>Au sommet de l’échelle des orichas, il est facile de distinguer +une <i>triade sacrée</i> ; Burton, peu suspect de préoccupations +religieuses, ne manque pas de la signaler dans son +ouvrage sur Abéokouta. Du reste, voici un fait qui vient bien +à l’appui de ce que nous avançons.</p> + +<p>C’était en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme +avancée en âge et infirme, se voyant rejetée des siens, alla +se réfugier à la mission catholique. Elle élut domicile sous +un palmier, ne délogeant que quand la pluie la forçait à +chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors sous la galerie +de l’habitation. Jamais on ne put la décider à s’installer à +l’intérieur dans une chambre de l’hôpital, où les missionnaires +recueillent les infirmes et les malades : la pauvre +vieille était convaincue que l’oricha ne voulait pas qu’elle +habitât dans la maison des blancs. En présence de sa superstitieuse +obstination, il fallut céder et la laisser à la belle +étoile sous son palmier.</p> + +<p>Je voulus faire à l’âme de cet hôte singulier le bien que +Dieu me permettait de lui faire, et je chargeai un catéchiste +de l’instruire. Celui-ci faisait de son mieux pour développer +les premières vérités de la religion, lorsqu’il s’entendit +apostropher en ces termes : « Tu es bien jeune pour prétendre +m’enseigner des choses de ce genre. Création ! Trinité ! +Crois-tu que j’ignore ces choses ? Et certainement ils +étaient trois qui m’ont créée : <i>Obbatalla</i>, <i>Chango</i> et <i>Ifa</i>. »</p> + +<p>Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée.</p> + +<p><i>Obbatalla</i>. — Que signifie ce nom d’après son étymologie +propre ? Veut-il dire <i>grand roi</i> ? (<i>Obba ti nla</i>, roi qui est +grand ?) On pourrait le croire, d’autant mieux qu’on donne à ce +même oricha la dénomination de <i>oricha-nla</i> ou grand oricha. +Cela étant, qu’est-ce qui a fait donner ce titre ? Obbatalla +est-il une personnification de l’Être suprême ? Est-ce un +personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et +que l’on a divinisé, à cause de ses grandes qualités ? Je ne +donnerai pas carrière à mon imagination, afin de chercher à +expliquer ce que peut être le grand roi placé à la tête des +orichas.</p> + +<p>Une seconde interprétation prête à des digressions qui ne +sont pas sans originalité. Obbatalla signifierait <i>roi du pagne +blanc</i>. La légende donne à cet oricha un pagne blanc, et le +pagne blanc rentre dans le costume religieux de ses adeptes.</p> + +<p>Les deux explications précédentes ont leur raison d’être. +Cependant, je crois mieux traduire le nom qui nous occupe +en me basant à la fois, et sur l’étymologie du mot, et sur les +attributs de l’oricha auquel on l’applique. Obbatalla voudrait +dire <i>roi des visions</i> (obbat’ala). Obbatalla pénètre les plus +secrets mystères ; il rend des oracles, prédit l’avenir et +dévoile les choses cachées.</p> + +<p>C’est cet oricha qui forma le corps du premier homme et +qui forme celui de l’enfant dans le sein de la mère. On lui +donne le nom de <i>alamoréré</i>, maître de la bonne terre, parce +qu’il forma de terre le corps du premier homme ; et parce +que lui-même façonna cette terre, on l’appelle <i>oricha-kpokpo</i>, +l’oricha qui pétrit l’argile.</p> + +<p>Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, l’auteur de +ces œuvres ? Nullement. Malgré ce qu’on dit de la puissance +et des œuvres de ce grand oricha, on ne cesse pas de le distinguer +de Dieu qui, seul, est <i>eledda</i>, créateur, parce que +seul il donne à tous l’âme et la vie.</p> + +<p>Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement +chômé par les noirs. Ils consentent difficilement à travailler +ce jour-là. Pour les y décider, en un cas pressant, on est +obligé de leur offrir du tafia et un salaire plus élevé.</p> + +<p>La femme d’Obbatalla est <i>Iyangba</i>, dont nous parlerons +ailleurs.</p> + +<p><i>Chango</i>. — <i>Chango</i> est le « <span lang="la" xml:lang="la">Jupiter tonans</span> » des Nagos, +l’oricha de la foudre, de la destruction. On l’appelle aussi +<i>Jakouta</i>, « <i lang="la" xml:lang="la">jactator lapidum</i> ».</p> + +<p>Il naquit à <i>Ifé</i><a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> d’<i>Oroun-gan</i>, midi, et de <i>Yémodja</i>, petite +rivière qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils d’<i>Agandjou</i>, +l’espace. Il eut deux frères : <i>Dada</i>, la nature, son aîné, et +<i>Ogoun</i>, son puîné. Ses femmes sont trois rivières : <i>Oya</i>, +<i>Osoun</i> et <i>Oba</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Voir <i>Revue du monde catholique</i>, n<sup>o</sup> du 25 avril 1877, page 175.</p> +</div> +<p>Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait +donner le nom de roi de Kouso, <i>obba-Kouso</i>. Ce qu’on raconte +de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais dépasse +tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était +inspirée des souvenirs d’un autre pays. Ainsi, on donne à +<i>Obba-Kouso</i> un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des +milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.</p> + +<p>Les onichangos ne tarissent pas d’éloges pour exalter leur +oricha. Les récits que M. J. E. Bouche leur attribue<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> sont +loin d’être imaginaires ou exagérés. « Le premier auquel +Dieu donna l’être, dit-il, fut le saint<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> de la foudre, qui est +appelé Chango par les Nagos, et Khévioso par les Djedjis. Il +l’emmena bien haut dans les airs, racontent les prêtres dans +leurs chants, et lui dit : — Laisse la terre à tes pieds et règne +au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que +j’ai créé pour te servir. <i>Aïdo-Khouédo</i> (l’arc-en-ciel), t’apportera +les eaux de l’Océan dans ton céleste séjour…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Contemporain</i>, novembre 1874.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Qu’on n’oublie pas nos réserves sur ce mot.</p> +</div> +<p>« … Tu seras le maître de la nature, et la terre tremblera +devant toi. Prends en main ces pierres ardentes : qu’elles +servent également à ta justice et à ta colère : les arbres +qu’elles toucheront seront fendus et brisés ; à leur contact, +un feu rapide et dévorant s’étendra sur les prairies et les +forêts ; les animaux qu’elles toucheront cesseront aussitôt de +vivre.</p> + +<p>« Et Chango s’arme de pierres ardentes, et il les lance +contre ses ennemis au moment des orages, et l’on voit, au +milieu des nuages sombres, leurs traînées lumineuses qu’on +nomme des éclairs. »</p> + +<p>Chango aimait avec passion la guerre, où il eut des succès +éclatants ; la chasse, où il était toujours heureux, et le pillage, +qui fut son plus doux passe-temps.</p> + +<p>Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui +regarde le pillage. La besace rentre dans le costume religieux. +A ce signe caractéristique, on reconnaît l’admiration +qu’ils portent aux appétits insatiables de leur oricha de prédilection.</p> + +<p>Au ciel, Chango possède un immense royaume ; il a une +grande quantité de chevaux ; il habite un palais splendide, +etc., etc.</p> + +<p>Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent +si enthousiastes ? On est, sans doute, curieux de le savoir. +On suppose bien qu’ils n’ont pas pour lui un amour purement +platonique ; s’ils s’appliquent à inculquer la terreur au +peuple, ils doivent avoir leur motif ; le motif religieux +est-il le seul ?</p> + +<p>La foudre est tombée sur une maison ! <i>Chango a lancé une +de ses pierres embrasées</i> : n’est-il pas naturel que ses disciples +se mettent religieusement à la recherche de la pierre sainte ? — Les +voilà qui se précipitent. La pierre ! où est la pierre ? +La trouvent-ils ? ne la trouvent-ils pas ? Du moins ils ont +trouvé l’occasion d’imiter leur oricha : et ils pillent et dévalisent +la maison foudroyée.</p> + +<p>Le maître de la maison n’a rien à dire, rien à faire : +Chango l’a frappé, Chango peut-il avoir tort ? On le voit : +les attentions du terrible oricha sont fort déplaisantes : deux +et trois fois déplaisantes. Outre que la foudre a ses fureurs, +il faut subir encore celles des onichangos. Ce n’est pas tout : +voici venir l’amende, les confiscations, la prison peut-être, +peut-être pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyée ? Au +Dahomey, après des accidents de ce genre, on a vu maître, +femmes, enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au +roi ou aux onichangos.</p> + +<p>Il s’en faut que les blancs soient à l’abri des <i>noires</i> exactions, +après que Chango les a visités. Le noir se montre +alors d’une rapacité au-dessus de sa rapacité ordinaire, et +ce n’est pas peu dire.</p> + +<p>La mission catholique eut à ses débuts la persécution de +Chango. La foudre étant tombée sur l’habitation des missionnaires, +commit d’autant plus de dégâts que les noirs, même +les serviteurs de la maison, n’osaient, dès l’abord, s’opposer +aux ravages du feu : — Chango l’avait allumé : pourraient-ils +l’éteindre ? leur était-il permis d’y toucher ?</p> + +<p>Quand on se fut rendu maître des flammes, on vit venir +les hauts dignitaires du pays. Au <i>nom de l’oricha</i> et au nom +du roi, en vertu des coutumes du pays, les chefs condamnèrent +les missionnaires à payer une forte amende. « S’ils +nous avaient demandé un cadeau pour le roi, dit M. Laffite<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, +l’un des témoins et victimes, nous aurions cédé à leurs prétentions, +afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen ; +mais <i>ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre +conscience nous faisait un devoir de refuser énergiquement</i><a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> V. <i>Dahomey</i>, p. 219.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience. On +a taxé la conduite des missionnaires d’intolérance et de ridicule entêtement. +C’est faire bon marché de sa foi et de sa conscience.</p> +</div> +<p>« Devant notre refus formel, l’ambassade se retira mécontente, +proférant mille menaces. Son échec ne l’empêcha pas +de revenir vers dix heures pour tenter une seconde épreuve, +qui ne lui réussit pas mieux que la première.</p> + +<p>« A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> +que son maître désirait le voir. Quoiqu’il soupçonnât +un piége, M. Borghéro n’hésita pas à se rendre à la case du +gouverneur. A son arrivée, on le somma d’accepter les propositions +que nous avions rejetées le matin ; sur son refus +d’y accéder, il fut mis en prison.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Supérieur de la Mission. (<i>Note de l’auteur.</i>)</p> +</div> +<p>« Les nègres avaient compté que la vue du taudis sale et +malpropre dans lequel ils avaient renfermé le supérieur de +la Mission abattrait bien vite sa constance, et le Yévogan +attendait de minute en minute le bon effet de ses rigueurs ; +mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours aussi ferme, +il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il +prit le parti le plus sage, celui des concessions.</p> + +<p>« Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite +en partie, et notre supérieur sortit sain et sauf des mains +de son terrible geôlier. »</p> + +<p>Pendant l’orage, les onichangos parcourent les rues en +criant, comme des loups affamés qui hurlent en cherchant +leur proie. C’est que la foudre peut leur procurer quelque +bonne aubaine : ils auront garde de ne pas négliger l’occasion +de piller et de faire valoir leur oricha.</p> + +<p>Lorsque la foudre tue quelqu’un au dehors, à quoi bon +chercher la pierre embrasée ? De savoir si Chango en a lancé +une, on n’en a cure : il n’y a que l’espoir d’une amende. +On s’empare du cadavre, et il sera privé de sépulture, à +moins toutefois que les parents ou amis n’offrent une forte +rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille +occurrence, qu’on songe rarement à racheter le cadavre.</p> + +<p>C’était… qu’on ne m’accuse pas de poétiser la scène, car +je resterai certainement au-dessous de la réalité ; — c’était +pendant l’horreur d’une profonde nuit. Les ténèbres étaient +épaisses, et l’éclair les déchirait de ses lueurs sinistres ; le +grondement du tonnerre éclatait par moments en coups +secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant ; +la terreur était dans l’air. Soudain un cri s’est fait entendre +dans la rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre +coins de la ville : « Une personne a été foudroyée !… » Un +silence de mort succède bientôt à ce cri, et rien ne répond +plus à l’anxiété des habitants, rien que les coups de foudre.</p> + +<p>Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, +et l’âme encore se débat dans les terreurs du mystère. Enfin, +le bruit confus des voix perce à travers les éclats du tonnerre ; +bientôt on entend les cris sauvages des féticheurs assez +distinctement pour comprendre : « Un homme est tombé +foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable ! cet +infâme ! Chango l’a tué. O Chango, terribles sont tes coups ! +Le voilà mort, celui que tu as frappé, ce misérable ! cet +infâme ! »</p> + +<p>On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de +palmier, et on le traîna par les pieds jusqu’à la grande place +d’Agoué. (C’est à Agoué que ceci se passait, dans les premiers +mois de 1875.) Tout à côté, on dressa un échafaud sur lequel +on exposa la victime de la foudre à découvert. Pendant une +dizaine de jours, un millier de féticheurs se livrèrent, dans +la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes où +le grotesque n’était surpassé que par la sauvagerie. C’étaient +de véritables scènes de cannibalisme.</p> + +<p>Un jour, je passais sur la place au moment où une violente +agitation animait la foule. Un groupe de féticheurs, +abrité sous un appentis, s’abandonnait à une agitation +extrême. Je demandai ce qu’ils faisaient là, et l’on me répondit +qu’ils délibéraient. Or, voici de quoi il s’agissait : il était +question de manger le cadavre. Je ne saurais dire si l’on +discutait sérieusement, ou bien si l’on voulait influencer les +parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, +plutôt que de laisser les féticheurs commettre de tels excès +sur une personne qui leur était chère. Une chose certaine, +c’est qu’on avait pris toutes les précautions afin d’empêcher +les onichangos d’exécuter les projets qu’ils manifestaient.</p> + +<p>Au milieu des ténèbres, la foudre semble plus terrible, +les éclairs plus brillants. C’est pour cela, sans doute, +que les Nagos donnent à Chango, pour esclave, <i>Biri</i>, les +ténèbres.</p> + +<p>Le samedi est consacré à Chango et chômé par ses disciples, +qui passent cette journée à boire, manger et danser. +Dans leurs repas sacrés, ils affectionnent surtout le mouton +et le <i>kola</i><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> mâle. Ils immolent à leur oricha assez fréquemment +des poules auxquelles ils arrachent la tête et dont ils se +plaisent à répandre le sang sur l’idole et tout autour par terre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Espèce de noix qui a un goût très-âpre. On distingue le kola mâle +et femelle.</p> +</div> +<p>Les onichangos sont cruels et redoutés.</p> + +<p><i>Ifa.</i> — Ifa est l’oricha des sorts et de la divination. Ses +prêtres sont des devins : on les appelle <i>babbalawo</i>, pères du +secret, du mystère (<i>awo</i>).</p> + +<p>Ifa est né, comme Chango, dans la ville d’Ifè. Il a reçu le +surnom de <i>Banga</i> ou fétiche des amandes de palme, parce +que les <i>babbalawos</i> se servent ordinairement dans leurs pratiques +de divination de seize amandes de palme qu’ils jettent +à terre. Ils augurent par la position dans laquelle tombent +ces amandes.</p> + +<p>La fécondation est l’attribut spécial d’Ifa. Aussi lui fait-on +des offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable ; +il préside aux enfantements, et les femmes lui demandent +le privilége de la maternité. N’avoir pas d’enfants est +réputé une honte : nous le voyons par le nom même qu’on +donne aux femmes qui n’en ont point ; on les appelle <i>agan</i>, +de <i>gan</i>, être méprisable.</p> + +<p>Le lundi, consacré à Ifa, est nommé <i>ojo-awo</i>, jour du +secret. Que d’ignominies couvrent ces mystères ! Les grands +qui honorent Ifa chôment le lundi. Ce jour-là, ils ne parlent +à personne avant d’avoir rendu leurs devoirs à l’oricha et +de l’avoir invoqué. Ils lui immolent de préférence des +chèvres, des poules, des pigeons…</p> + +<p>Après la triade sacrée, viennent au premier rang <i>Elegbara, +Egoungoun, Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé</i>, etc.</p> + +<p><i>Elegbara</i> est l’esprit du mal, le Béelphégor des Moabites, +le Priape des Latins, <i lang="la" xml:lang="la">Deus turpitudinis</i>, comme dit Origène.</p> + +<p>La statue qui le représente n’a rien que de grotesque : +c’est un amas de terre pétrie et grossièrement façonnée, +représentant plus ou moins la tête et le buste d’un homme. +Deux gros cauris font l’office des yeux ; deux rangées de +dents de chien ou de petits coquillages forment les mâchoires ; +des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.</p> + +<p>La statue que j’ai dépeinte est achevée dans son genre ; le +plus souvent, on ne songe guère à la barbe, aux yeux, aux +mâchoires ; ce qu’on n’oublie jamais, ce qui est essentiel au +personnage, c’est un bâton semblable à celui dont l’ancien +Liber se servit pour ses infâmes manœuvres.</p> + +<p>C’est ainsi que les noirs représentent l’<i>esprit immonde</i>. Ils +n’hésitent pas à lui donner les insignes de la plus dégoûtante +impudicité. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom +d’<i>échou</i>, qui veut dire excrément, ordure ?</p> + +<p>En vérité, on a raison d’immoler à cet oricha des boucs +et des cochons, et de lui pendre au cou des chiens morts ; ces +victimes sont dignes d’un tel oricha.</p> + +<p>La vue de l’idole dit assez ce que doit être son culte. Il +n’est pas facile de savoir à quels excès on se laisse emporter +en secret dans les mystères d’Elegbara. Les noirs, peu suspects +de délicatesse et de retenue ; les noirs eux-mêmes hésitent +à avouer ce qui se passe dans ces mystères. J’ai questionné +plusieurs fois, et toujours je me suis heurté aux +mêmes réticences : « Elegbara est très-mauvais, me +répondait-on ; il fait du mal beaucoup, beaucoup de choses +mauvaises, <i>de choses que l’on ne peut dire</i>. »</p> + +<p>Quand les noirs n’osaient en dire davantage, je croyais +convenable de ne pas hasarder d’autres questions ; je gémissais +sur les désordres que l’on tenait sous le voile. Comment +aurais-je osé insister ?</p> + +<p>Les noirs reconnaissent à Satan le pouvoir des possessions ; +car ils l’appellent ordinairement <i>Elegbara</i>, c’est-à-dire celui +qui s’empare de nous. Non-seulement ils reconnaissent la +possibilité de la possession, mais ils l’admettent comme pratique +religieuse ; ils évoquent l’esprit du mal, se livrent, +s’abandonnent à lui, lui demandent de prendre possession +d’eux. Très-fréquemment, dans leurs mystères, le prêtre +s’agite, s’anime, entre dans une exaltation extrême, avec +mille grimaces et mille contorsions, avec des cris aigus et +des gémissements bestiaux.</p> + +<p>Tout à coup une sorte de férocité brille dans ses regards : +« l’oricha est en lui, il le possède, il le maîtrise, il l’agite. » +Ce que le féticheur fait alors est mis sur le compte de l’oricha : +c’est l’oricha qui parle, c’est l’oricha qui agit en lui. +Dans ces circonstances, si tout n’est pas saint, tout du moins est +légitimé. Il est aisé de comprendre que les noirs même répugnent +à dévoiler ce qui se passe dans ces <i>mystères</i> d’iniquité.</p> + +<p>On lira certainement avec intérêt des détails très-piquants +que M. J. E. Bouche publia dans le <i>Contemporain</i> (novembre +1874, page 868). Le récit est caractéristique et complet.</p> + +<p><i>Egoungoun</i> et <i>Oro</i> sont deux orichas que j’appellerais +volontiers d’<i>utilité publique</i>. Ces policiers ne manquent pas +d’autorité ; surtout, la superstition leur donne un grand +prestige. L’attouchement d’Egoungoun, un simple contact +communique un germe de mort prochaine : malheur à celui +que touche Egoungoun ! Une des plus formidables imprécations +est : — <i>Egoungoun tcha o !</i> Qu’Egoungoun te hache !</p> + +<p>Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaît sous +les riches étoffes qui leur recouvrent la tête et retombent +jusqu’à terre, déguisant même les pieds ? Ils parlent peu et +en contrefaisant leur voix. C’est <i>Egoungoun</i>, ce sont, dit-on, +les âmes des morts. A les voir folâtrer, gambader, faire des +sauts périlleux, on se croit en présence de bateleurs qui +amusent le public. Des chutes un peu lourdes, accueillies +par l’hilarité des spectateurs, montrent parfois que, sous le +masque, il y a autre chose qu’un esprit. On ne sait se rassurer +à l’approche de l’Egoungoun redouté ; ces <i>âmes des morts</i> +inspirent la frayeur, et l’on s’écarte et l’on s’enfuit devant +elles. Cependant on sait que ce ne sont pas des revenants : +« point de végétation au firmament, dit un adage, et point de +mort qui vienne au bord du chemin voir ce qui s’y passe. »</p> + +<p>Egoungoun diffère de nos revenants, en ce qu’il n’a pas +besoin que les ombres de la nuit favorisent ses apparitions +de leur mystère. Terrible de jour aussi bien que de nuit, il +se montre en plein soleil dans les rues et sur les places +publiques ; et toujours il sème l’effroi, et toujours on appréhende +ses atteintes.</p> + +<p>A Agoué, j’ai vu les Egoungouns se livrer à des manifestations +qui rappellent une cérémonie des funérailles chez +les Romains. A Rome, pendant que les pollincteurs embaumaient +le cadavre, ils appelaient plusieurs fois le défunt. On +donnait à cet appel, auquel la superstition n’était pas sans +doute étrangère, on lui donnait le nom de <i>conclamation</i>.</p> + +<p>A Agoué, la scène a lieu seulement quelques jours après +les funérailles, et la conclamation a lieu publiquement et +avec solennité. Les Egoungouns sortent de nuit et se rendent +à la plage. Le peuple accourt en foule sur leurs pas, tandis +que par leurs allures et leurs gestes ils captent l’attention +générale. Ils se mettent à pousser des cris perçants, en contrefaisant +leur voix : ils appellent le mort. On le devine +aisément, malgré cette espèce de conclamation ou d’évocation, +comme on voudra l’appeler, le mort ne se presse pas +de répondre. Cependant la multitude superstitieuse attend +en suspens, et les cris continuent mêlés de chants et de +discours propres à aiguillonner la curiosité.</p> + +<p>Derrière ce taillis se lève un revenant. « C’est lui ! le +voilà ! le défunt qui revient ! » On se précipite pour le voir, +mais les Egoungouns courent sur les curieux trop empressés +et se délivrent de leurs importunités. Le nouveau venu se +joint à ses camarades, et tous rentrent à la maison mortuaire, +où la scène se termine comme toutes les fêtes chez les noirs : +par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement +indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste, +ces honneurs sont réservés à ceux dont la famille les peut +payer.</p> + +<p>Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. +Oro est le grand policier de la société. Quand la justice a +exigé la mort d’un coupable, on dit qu’<i>il a été livré à Oro</i>. +C’est pourquoi l’on a peur de lui. Si les chefs veulent délibérer +en secret, Oro parcourt les rues, et chacun se renferme +dans l’intérieur de sa maison. L’indiscrétion alors pourrait +être mortelle.</p> + +<p>Une languette de bois, attachée à l’extrémité d’un cordon +et agitée avec force en tournoyant, produit un bruit sourd +et prolongé : c’est Oro, le terrible Oro, qui glace les cœurs +d’épouvante.</p> + +<p><i>Chacpana</i>, oricha de la petite vérole, n’est pas des moins +redoutés. Ses prêtres imposent parfois leurs volontés à la +foule pusillanime. <i>Boukou</i>, son compagnon, étouffe les +malades atteints de petite vérole.</p> + +<p><i>Danbé</i> est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.</p> + +<p>Je nommerai seulement <i>Igbedgi</i> et <i>Edoun</i>, <i>Dada</i>, patron +des nouveau-nés ; <i>Odoua</i>, la nature ; <i>Oricha-ko</i>, patron des +champs ; <i>Oyé</i>, l’harmattan ou vent du désert, géant qui +habite une caverne entre Igboho et Ilorin ; un autre oricha +que les Nagos nomment <i>Chougoudou</i>, et les Djédjis <i>Adjiralazin</i>, +qui donnent des révélations sur les événements lointains. +M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que +les <i>Missions catholiques</i> reproduisent avec un dessin dans le +numéro du 10 décembre 1875.</p> + +<p>Je dois une mention spéciale à <i>Ogoun</i>, patron des forgerons +et des chasseurs. Cet <i>Ogoun</i> est peut-être le frère de +Chango.</p> + +<p>Le mardi est <i>Ojo-Ogoun</i>, le jour d’Ogoun, jour chômé +par ses adeptes et consacré à l’honorer. Ce jour-là, les forgerons +abandonnent l’enclume et le marteau ; les chasseurs +n’entreprennent pas de chasse, quoiqu’ils puissent continuer +une chasse déjà commencée.</p> + +<p>On offre à Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, +du maïs grillé arrosé d’huile de palme, des <i>igbins</i>, espèces +d’hélices terrestres dont le pays abonde. On lui immole même +des victimes humaines. On coupe la tête à la victime, et on +la pend à un arbre, tandis que les entrailles sont étalées +devant l’oricha. Les féticheurs mangent le cœur de la victime.</p> + +<p>Il ne faut pas confondre les orichas avec les <i>ondés</i> (en +mina <i>éka</i>). Les <i>ondés</i> ne sont pas des puissances ; ce sont simplement +des objets superstitieux auxquels on attribue une +vertu quelconque : celle d’écarter les maléfices, de guérir, +de détourner un malheur, etc. Ondé traduit exactement +notre mot français <i>ligature</i> (du latin <i lang="la" xml:lang="la">ligatura</i>, formé de <i lang="la" xml:lang="la">ligare</i>, +lier, enchaîner, suspendre les opérations, modifier les états +du corps ou de l’âme).</p> + +<p>La matière et la forme de ces amulettes varient beaucoup. +On y fait rentrer principalement des plumes de perroquet, +des poils de certains singes, des griffes ou des dents +d’animaux, de petits bâtons, des cordes, des cauris, des +pailles et mille autres saletés.</p> + +<p>On porte l’ondé sur soi, attaché autour de la tête, au cou, +au poignet, au bras, à la jambe, noué aux cheveux… ou +bien on le dépose en un coin avec tout un cérémonial de +momeries.</p> + +<p>Beaucoup d’objets placés dans les champs, pour éloigner +les voleurs et protéger les récoltes contre les intempéries de +l’air ou l’incursion des oiseaux, sont moins des orichas que +des ondés. On n’adresse pas de prières, on ne fait pas d’offrandes +à l’<i>ondé</i> ; c’est un instrument, et non un pouvoir +actif ; c’est un signe qui agit <i lang="la" xml:lang="la">ex opere operato</i>. L’oricha, qui +n’est autre que Satan, comme nous l’avons vu, a voulu avoir +ses sacrements : ce sont les ondés.</p> + +<p>Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les +goûts : une certaine poudre jetée sur les traces d’un ennemi +le rend fou ; une autre le guérit. Le <i>damèkè</i> des Minas soulage +les maux de tête ; le bracelet que les Nagos appellent +<i>awo-rè</i> donne la vertu de pacifier les personnes divisées. +Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes qui, comme +le <i>tiboulè</i> mina, endorment le maître qu’ils dévalisent ou les +rendent eux-mêmes invisibles, quand ils commettent leur +crime.</p> + +<p>Je ne finirais pas, si j’entreprenais de donner une énumération +approximative des ondés.</p> + +<p>Un soldat faisant ses préparatifs de campagne s’occupe +plus de se charger d’ondés que de s’assurer l’approvisionnement. +Je dis : <i>se charger</i>… le mot n’est pas trop fort, car il +en est littéralement couvert. Une de ces amulettes mérite +un regard de préférence : c’est une queue de cheval, de +vache ou de cabri que le guerrier tient à la main et agite +devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail +pour chasser des volatiles importuns.</p> + +<p>On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a +dans ses ondés. Tel est son superstitieux attachement à son +amulette qu’il la suppose même à l’abri des atteintes du feu.</p> + +<p><i>Oloricha</i>, maître de l’oricha, est le prêtre des idoles. En +mina, on l’appelle <i>danwé</i>.</p> + +<p>« Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du +fétichisme sont organisées d’une manière compacte. Les +femmes y prennent part au moins autant que les +hommes<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>.</p> +</div> +<p>Ailleurs, le même missionnaire parle de la <i>puissante hiérarchie</i> +des féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut +« homicide dès le commencement », et lui attribue une +influence capitale dans la politique du roi. Il nous montre +Ghézo empoisonné pour s’être montré trop peu sanguinaire +au gré des féticheurs, et il ajoute : « Le prince Badou, fils +de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes +lois reprirent toute la vigueur sanguinaire que <i>les féticheurs +demandaient</i>. » Ainsi, ce que les féticheurs demandent, le +roi même est obligé de le subir tôt ou tard. Cela dit assez le +rôle important des olorichas dans la société.</p> + +<p>Qu’est-ce qui donne à l’oloricha le prestige et l’autorité +dont il jouit ? Tout concourt à faire de lui un être à part, +distinct de la foule, supérieur aux autres.</p> + +<p>Dans le secret de l’initiation, il a appris une langue inintelligible +pour le vulgaire, langue sacrée qu’il est obligé de +parler ; il a été formé à des manières habiles qui en imposent +aux gens grossiers qui l’entourent ; il a étudié les recettes +de remèdes, poisons et contre-poisons que chaque caste +conserve cachées et dont la connaissance donne une certaine +supériorité sur le vulgaire ignorant ; il a appris l’art des +évocations, des sortiléges, de toutes les opérations magiques. +Ajoutez à cela qu’une longue habitude du vice et de la +cruauté le rendent excessivement redoutable, d’autant plus +redoutable, qu’il a le droit de tout oser, <i>lorsque le fétiche est +en lui</i>.</p> + +<p>Ce n’est pas tout : la personne des olorichas est sacrée, et +l’on doit avec eux user d’une grande circonspection. Ce n’est +pas assez de ne les pas frapper, de ne pas les insulter ; il +faut être attentif à ne pas les heurter ou simplement les +toucher. On n’admet pas qu’on puisse agir par mégarde +dans ces cas ; ou plutôt, agir par mégarde est déjà une +impiété digne de châtiment, et de quel châtiment !</p> + +<p>Me trouvant en visite chez le souverain d’Agoué, je vis +entrer une femme accompagnée de quatre ou cinq féticheuses +qui la menaient comme une criminelle. La pauvre +femme avait le visage ensanglanté ; les écorchures qui +paraissaient sur son corps annonçaient qu’elle venait d’être +rudement fouettée. C’était une des femmes du souverain +que je visitais ; elle avait commis une irrévérence envers +une danwé, et les danwés l’en avaient punie. Le monarque +leur donna, <i>comme amende</i>, une bouteille de tafia, et, dans +l’amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces simples +paroles : « Je ne saurais tolérer chose semblable que de +l’oricha. »</p> + +<p>Sait-on quel fut le crime de la coupable ? une politesse +sacrilége : elle avait eu le tort d’adresser à une danwé une +de ces excuses que l’on se doit entre profanes. La femme du +monarque, pressée par la foule à la foire, posa le pied sur +le pied d’une danwé. Elle se releva à l’instant, disant : « Oh ! +pardon ! » Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi +ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.</p> + +<p>Puisque je parle des féticheuses d’Agoué, qu’on me permette +de reproduire quelques notes qui les feront connaître. +J’ai déjà dit qu’on les désigne sous le nom de danwés.</p> + +<p>Presque toutes les femmes sont obligées de subir trois ans +d’initiation, dans des espèces de couvents où elles sont toujours +en grand nombre. Tout le temps qu’elles <i>sont dans le +fétiche</i>, il leur est défendu d’entrer, la fille chez ses parents, +la femme chez son mari ; tout le temps aussi, leur personne +est inviolable. Cette inviolabilité sert parfois à l’opprimé +pour se mettre à l’abri de la persécution. Une esclave, une +femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou du +mari, <i>elle entre dans le fétiche</i>, c’est-à-dire elle cherche asile +au couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s’y réfugier : +elle n’a qu’à pousser le cri de convention qui annonce +que le <i>fétiche est entré en elle</i>, et la voilà dans le fétiche.</p> + +<p>On reconnaît les danwés à ce qu’elles ont la poitrine ointe +d’huile de palme ; mais on ne les rencontre pas toujours +ainsi. Un signe distinctif qu’elles portent habituellement sur +elles, c’est l’<i>adounka</i>, collier de cordes très-fines faites avec +des filaments de feuilles d’un certain palmier.</p> + +<p>Leur costume est trop simple pour être convenable : un +petit <i>acho</i> ou pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus +du genou. A l’époque où elles subissent les épreuves, celles +qui ont eu des succès ajoutent quelques ornements qui ne +les habillent pas davantage. Ce sont des cordons de cauris +passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de cauris et +autres ornements semblables attachés aux mollets et à la +cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un +réseau en forme de ruban, tissu de filaments de palmier, +comme l’adounka.</p> + +<p>Si léger que soit leur <i>acho</i>, il gêne encore leur immodestie. +Quand on les rencontre seules dans la rue, il n’est pas rare +de les voir tenir leur pagne en arrière et se montrer à +découvert sans la moindre pudeur. Lorsqu’il pleut, elles +mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il ne se mouille +pas.</p> + +<p>Les danwés passent dans les rues tantôt seules et tantôt +en bande, tantôt silencieuses et calmes, et d’autres fois en +courant ou criant à tue-tête. On les rencontre à l’angle d’une +rue ou à l’entrée des maisons, debout ou à genoux, attendant +qu’on leur donne quelque chose. Elles ne reçoivent rien +dans l’intérieur, d’ordinaire, et se tiennent sur la voie publique +pour quêter.</p> + +<p>Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez +les particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A +la nouvelle lune, elles parcourent les rues de la ville en +criant : on dit qu’<i>elles cherchent la lune</i>, c’est-à-dire qu’elles +en annoncent le retour.</p> + +<p>Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement +elles sont très pacifiques ; mais malheur à celui qui +provoque leur colère, par ses paroles ou par ses actes ! L’avez-vous +blessée en quelque chose, elle pousse un cri. En un +clin d’œil, ce cri répété par ses compagnes les a toutes +réunies. Les voilà, semblables à des furies, s’élançant vers +votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant, +poussant des hurlements et des cris sinistres, l’œil hagard, +les traits bouleversés. Tous les noirs de la maison s’enfuient +et se cachent de peur de tomber sous les coups des danwés. +Cependant, celles-ci grimpent sur les murs, arrachent la +paille qui les couvre et celle de la toiture… Si vous ne les +arrêtez au plus tôt ; si vous n’entrez en composition avec +elles ; si vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre +maison sera découverte, et puis, qui sait le reste ?</p> + +<p>Il semble impossible d’arrêter ces énergumènes, de se +mettre à l’abri de leurs assauts destructeurs. Cela pourtant +est bien aisé : il n’y a qu’à leur <i>mettre la paille</i>. Mettre la +paille, dans ce cas, c’est tendre des feuilles de palmier en +travers du chemin et des rues qui aboutissent à la maison +que l’on veut garantir. Les danwés respectent cette faible +barrière : loin de passer outre, elles rétrogradent en toute +hâte. Leur course furibonde s’arrête quand on leur a donné +satisfaction seulement.</p> + +<p>D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces +frénétiques excès. Les usages du pays interdisent aux Minas +de manger d’une qualité de poisson. Or un étranger, habitant +de Porto-Novo, offrit de ce poisson en vente sur le marché +mina<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Il n’en fallut pas davantage pour que ce pauvre +homme, qui ignorait peut-être les coutumes locales, se vît +poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur +fureur, la foule l’ignore ; et chacun cherche à éviter de +tomber sous leurs coups ; et chacun de crier : « <i>Ago ! ago !</i> +Éloignez-vous ! éloignez-vous ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre +pour celui des Nagos.</p> +</div> +<p>Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu’entraîna +cette intervention des passants, le marchand de poisson eut +le temps de se réfugier dans une maison, où il resta caché +jusqu’à ce qu’il eût payé l’amende voulue. Sans cela, on +l’aurait bel et bien roué de coups.</p> + +<p>Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de +cas, sont de vrais agents de police et peuvent facilement +devenir de terribles instruments de vengeance.</p> + +<p>Pour en finir avec les féticheurs, quelque nom qu’on leur +donne, qu’on les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui +se passe à Agoué lorsqu’on en frappe un à la tête. Frapper +un féticheur à la tête est partout une énormité, un sacrilége ; +c’est ce qu’on appelle <i>perdre le fétiche</i>. La danwé qui +<i>a perdu le fétiche</i> disparaît pendant une quarantaine de jours, +et l’on <i>appelle</i> le fétiche. Les tam-tams résonnent, les chanteurs +débitent leurs hymnes… aux frais, bien entendu, de +celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége.</p> + +<p>Quand l’oricha fugitif juge à propos de revenir, la danwé +d’où il avait délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement +et avec une physionomie tels qu’on est porté à croire +que le démon est de moitié dans ce qui se passe alors. Sa figure +hâve, son regard égaré, sa démarche incertaine, son morne +silence, son humeur morose, tout son extérieur enfin est +d’une possédée. Un costume en feuilles de palmier la couvre +des pieds à la tête ; elle porte au côté un sac en bandoulière, +et dans ce sac six ou huit bâtons en bois très-dur et longs +de cinquante à soixante centimètres. Elle tient un des +bâtons à la main, en menace les passants qu’elle fixe d’un +œil hagard ; et, de fait, elle le lance contre ceux qui se rient +d’elle. Ce bâton, on le lui rapporte, et elle en menace encore +la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de fendre la +tête à celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus +légère émotion.</p> + +<p>Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de +son costume. On se les dispute et on les achète, comme on +fait, en quelques contrées, des morceaux de la corde d’un +pendu. La superstition y voit un précieux préservatif.</p> + +<p>Le <i>culte</i>, pour les olorichas, consiste dans les divers +ministères qu’ils exercent et qui les rendent encore plus +redoutables.</p> + +<p>Ce sont eux qui président aux ordalies ; eux qui <i>font +boire l’oricha</i> ; eux qui font subir l’épreuve par l’eau ; eux +qui lancent des sorts et des maléfices ; eux aussi qui se +livrent aux opérations de divination et de nécromancie ; eux +qui sont chargés des exécutions capitales, dans lesquelles +on a à craindre tous les raffinements d’une cruauté calculée ; +eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, +comme celle des sacrifices humains où des milliers de victimes +sont immolées quelquefois.</p> + +<p>Le milieu dans lequel on voit les olorichas n’est pas plus +rassurant. Dans les temples, on les aperçoit à côté des crânes +humains incrustés dans les murs et dans les colonnes ; dans +les bois sacrés, au milieu des ossements ; partout, dans le +sang et le crime.</p> + +<p>Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce qu’elles sont un +des rouages de l’organisation <i>politique</i>.</p> + +<p>Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en +offrandes et en prières que l’on adresse aux orichas, soit +dans les temples, soit dans les bois sacrés ou ailleurs. Le +sanctuaire, quel qu’il soit, d’un oricha est signalé par de +longues bandelettes qui pendent au haut des arbres ou à +l’extrémité de grandes perches.</p> + +<p>Voici de la farine, de l’huile répandue par terre, des œufs +cassés, des cauris, des plumes, des écuelles, des vases de +forme variée, des bouteilles en terre… Évidemment, nous +sommes sur un terrain sacré : ces vases sont des vases sacrés +ou le symbole des mystères ; ces divers objets, des offrandes +ou les restes du sacrifice. Ici, la victime immolée pend à +un arbre ; là, elle gît sur le sol ; plus loin, il ne reste que +les os décharnés et livides que la dent du chacal et des loups +n’a pas encore détruits.</p> + +<p>Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, +on a conservé jusqu’à présent un usage qui régnait jadis à +Lagos et ailleurs : celui d’empaler une jeune fille, au commencement +de la saison des pluies, afin de rendre les orichas +propices aux récoltes.</p> + +<p>On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. +Le 20 octobre 1874, je voyais des fenêtres de la mission les +grands d’Agoué se diriger vers la plage, à l’endroit où se +trouve l’idole d’Avrékété. Ils mangeaient <i>avec le fétiche</i>. Ils +n’avaient pas terminé encore, qu’une troupe de gamins se +rua sur eux et les assaillit à coups d’oranges, de citrons, +etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.</p> + +<p>Singulier oricha que cet Avrékété !</p> + +<p>« Dans l’intérieur du Yoruba, les gardes préposés aux +portes des villes obligent assez fréquemment les voyageurs +européens qui se présentent pendant le jour à attendre +jusqu’à la nuit close, avant de leur permettre l’entrée de +la cité. Telle est la superstition des habitants, qu’ils craindraient, +en les laissant entrer de jour, que les démons n’en +profitassent pour y pénétrer à leur suite.</p> + +<p>« On croit que, la nuit, les démons se retirent dans l’Océan. » +(<span class="sc">Courdioux</span>.)</p> + +<p>Notons, en terminant, qu’il est défendu chez les noirs, +comme chez les anciens, de voir le fétiche.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="first">CHAPITRE VIII</span><br> +<span class="xsmall">ÉTAT DOMESTIQUE.</span></h2> + + +<p>Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner +des résultats qu’il n’a jamais su donner, même au contact +des lumières de la philosophie. Le païen, quel qu’il soit, +<i>déplace Dieu</i>. Il l’admet, <i>en théorie</i>, comme principe de tout +bien, et, <i>en pratique</i>, il ne le reconnaît nulle part. En pratique, +la création est sans Dieu, la famille et la société se +meuvent sans Dieu ; l’homme païen s’estime et se conduit +comme si Dieu n’existait pas ou ne s’occupait point de lui. +Aussi, il n’a pas, il ne peut avoir des principes, des règles +de conduite dignes, nobles, capables de le faire marcher +dans la voie des nobles sentiments et du vrai progrès.</p> + +<p>Ne cherchons pas chez les noirs l’esprit de famille : Rome +païenne n’a point connu cet esprit, que le christianisme seul +donne à la terre. Dans l’état domestique des païens, le père +n’est point le protecteur des membres de la famille, la providence +assise visiblement au foyer ; c’est un maître. Ce +maître est-il doux, humain, bon, bienfaisant ? — Hélas ! +comment le serait-il ? Il ne voit pas dans les siens des enfants +de Dieu, et il ne les estime que pour l’avantage qu’il en +retire. La charité, vertu essentiellement chrétienne, n’a +point régénéré l’âme de ce maître, et il est ce qu’est tout +homme qui demeure dans la dégradation du péché : un +être égoïste se complaisant en lui seul.</p> + +<p>Dans la <i>maison</i> du noir nous voyons plusieurs personnages : +le maître, les femmes, les enfants, les esclaves.</p> + +<p>I. — Le <i>maître</i>, <i>olouwa</i>, <i lang="la" xml:lang="la">dominus</i>, est le propriétaire, avec +droit d’user et d’abuser. Tout ce qui est dans la maison lui +appartient : femmes, enfants, esclaves, tous sont à lui, au +même titre que les animaux et autres biens ; il use et abuse +de tout avec un droit égal.</p> + +<p>Son pouvoir à l’intérieur est à peu près indépendant ; il +n’a d’autre règle que sa volonté ; il ne doit compte à personne +de sa bonne ou mauvaise administration, de ses vexations, +de sa cruauté : il est <i>bâllé</i>, <i>roi</i> de la maison, c’est-à-dire +qu’il a dans la maison un pouvoir souverain. Le maître +seul a des droits dans la maison ; il n’en reconnaît pas à ses +gens. Les gens de la maison sont <i>siens</i>. Je dis <i>siens</i>, en laissant +à ce mot ce qu’il a de brutal dans le sens, chez les +peuples du paganisme, même chez ceux qui furent les plus +civilisés, même à Athènes, même à Rome.</p> + +<p>On aurait tort de se faire des mœurs barbares des noirs un +principe pour argumenter contre cette race, ou un motif de +la classer en dehors de l’espèce des blancs. En fait d’atrocités, +est-il possible d’aller plus loin qu’un Vedius Pollio +jetant ses esclaves dans un vivier de murènes ? qu’un Valerius +Messala se glorifiant d’avoir fait abattre à coups de +hache trois cents hommes en un jour ?</p> + +<p>Les droits du maître n’ont rien de plus exorbitant chez +les noirs que chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le +maître n’avait-il pas le droit de vie et de mort sur son +esclave ? Faudra-t-il nous étonner que le maître noir puisse +livrer le sien à une mort à peu près certaine, en l’abandonnant +à l’oricha ou en le donnant au roi ? Sans doute, l’oricha +le tuera ; le roi l’immolera, comme victime, aux prochains +sacrifices de la <i>fête des coutumes</i> ; mais n’est-il pas presque +surprenant que les usages refusent au maître le droit direct +et personnel de vie et de mort que Rome lui accorda ?</p> + +<p>Pourvu que le maître ne tue pas son esclave, il peut, au +gré de son humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les +vexer, les accabler de mauvais traitements ; et cela, pour +un rien, avec impunité. Consultons, là-dessus, les <i>alos</i> ou +contes qui ont cours dans le pays ; écoutons parler les noirs +eux-mêmes.</p> + +<p>« Mon conte a trait à une femme.</p> + +<p>« Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant +pour les champs, elle leur laissa trois kokos (espèce de +patate noire). — Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en +deux et gardez le troisième pour moi.</p> + +<p>« Pendant qu’elle était aux champs, la guerre désola le +pays ; les deux enfants prirent la fuite. L’aîné porta le plus +jeune sur son dos jusqu’à ce que, épuisé de fatigue, sentant +que les forces l’abandonnaient, il le délaissa au milieu du +chemin et partit seul.</p> + +<p>« Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage.</p> + +<p>« Cependant, l’aîné des deux alla dans un pays lointain +dont il devint le roi. Son frère, vendu, tomba entre ses +mains. Il lui coupa une oreille, la grilla et la mangea. Puis +il envoya le pauvre esclave aux champs, afin qu’il chassât +les oiseaux et les détournât du maïs qu’on avait semé.</p> + +<p>« Quand les oiseaux venaient, l’enfant chantait, et dans +ses chants il répétait souvent le nom de son frère aîné, de +celui qui était roi.</p> + +<p>« Un jour, les esclaves du roi l’entendirent. Ils rentrèrent +avertir le roi, et le roi leur donna ordre d’amener le chanteur +auprès de lui. Quand il fut arrivé, le roi lui ordonna +de lui faire entendre ce qu’il chantait à la campagne. Et +l’esclave chanta ; et le roi se montra surpris d’apprendre +qu’il avait coupé l’oreille à son frère. »</p> + +<p>Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet <i>alo</i> ? La voici +dans toute sa crudité : « <i>C’est pourquoi</i>, disent-ils en terminant +le récit, si l’on achète un esclave, qu’on y regarde à +deux fois <i>avant de lui faire mal</i>. » Ils ne condamnent pas les +mauvais traitements ; ils recommandent seulement de savoir +à qui on les inflige, afin de ne pas s’exposer à malmener ses +proches.</p> + +<p>Pour peindre le maître tel qu’il est chez les noirs, inutile +de rien changer dans le portrait que Sénèque a tracé du +maître romain : la ressemblance est parfaite dans l’ensemble. +Sénèque dit, dans le livre <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i> : « <i>D’honnêtes gens</i> (remarquez +de qui il s’agit), <i>d’honnêtes gens</i> se mettent en colère si +l’eau chaude n’est pas bien préparée, si un verre a été brisé, +si un esclave n’est pas assez prompt, si le breuvage qu’il +apporte manque de fraîcheur, si le lit est mal fait ou la table +mal dressée. — Qu’un esclave tousse ou éternue pendant +le repas, qu’il chasse négligemment les mouches, qu’il +laisse tomber une clef avec bruit, <i>nous entrons dans une véritable +rage</i>. — S’il répond un peu trop haut, si son visage +exprime la mauvaise humeur, s’il murmure des mots qui +n’arrivent pas jusqu’à nous, avons-nous raison de le faire +fouetter, de le mettre à la chaîne ? — Le voilà devant nous, +lié, exposé sans défense aux coups ; souvent nous frappons +trop fort et nous rompons un membre, nous brisons une +dent ; voilà un homme estropié, parce que nous avons +suivi l’impulsion de la colère là où il était si facile d’avoir +un peu de patience. — N’y a-t-il pas de honte à détester un +esclave novice, parce que, libre peut-être hier, il conserve +dans une servitude récente des restes encore mal effacés de +son ancienne liberté ? parce qu’il n’embrasse pas avec assez +d’empressement de vils et pénibles travaux ? parce que, +habitué à une vie douce, il n’a pas la force d’accompagner +en courant le cheval de son maître ? — Pourquoi, vous +écrierez-vous, pourquoi cette fureur ? pourquoi au milieu +d’un repas faites-vous apporter des fouets ? Parce que vos +esclaves ont dit un mot et que, pendant les conversations +bruyantes de vos convives, ils n’ont pas gardé un silence +absolu<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i>, passim.</p> +</div> +<p>Le maître que Sénèque caractérise de la sorte est un +maître blanc, citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait +qu’il en fait convient parfaitement au noir barbare de +la côte des Esclaves ; le maître païen nègre n’est pas plus +irascible, plus capricieux, plus despotique, plus absolu dans +ses moindres désirs que le maître païen de Rome, tout blanc +et civilisé qu’il est.</p> + +<p>Les Nagos eux-mêmes vont nous dire dans leurs alos que +le pouvoir du maître est arbitraire, despotique.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à un homme du nom d’Ondéré.</p> + +<p>« Ondéré avait pour esclave un enfant qu’il maltraitait +d’une manière indigne. Il le frappait jusqu’à le laisser pour +mort.</p> + +<p>« Cet enfant n’avait plus ni père ni mère ; la mort les lui +avait enlevés.</p> + +<p>« Or, un jour, Ondéré dit à cet enfant d’aller sur un +rocher faire des tas de terre, semer du maïs, le faire germer +et mûrir, et de le lui apporter ensuite. L’enfant part, il +arrive près du rocher. — S’il est vrai que mon père et ma +mère soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra fertile par +mon travail. Je sèmerai mon maïs, et le maïs germera aussitôt, +et il mûrira, et je le porterai à mon maître.</p> + +<p>« Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que +l’eau. En un instant le sol est prêt ; le maïs à peine semé +germe et mûrit, et l’enfant le porte à Ondéré. Ondéré en fut +tout désappointé : — Avec un tel enfant, que faire ? murmura-t-il.</p> + +<p>« Et il dit au jeune esclave : — Va, allume du feu sur +l’eau et fais attention qu’il brûle. Nous verrons !… L’enfant +s’éloigne et appelle sa mère une seconde fois : — S’il est +vrai, dit-il, que vous soyez au ciel, quoique j’allume le feu +sur l’eau, faites qu’il brûle. Et le feu brûla sur l’eau. Et +Ondéré vint et dit avec dépit : — C’est bien !</p> + +<p>« Or, Ondéré vit un grand arbre et donna ordre à l’enfant +de le couper avec une aiguille. L’enfant se dirige vers +l’arbre et, derechef, invoque son père et sa mère. Cependant +Ondéré s’assied devant l’arbre. L’enfant prend une +aiguille ; il fait tant et si bien que l’arbre tombe. Dans sa +chute, l’arbre frappe Ondéré, le jette à terre et le tue.</p> + +<p>« Ondéré étant mort, l’enfant rentra à la maison et avertit +d’aller chercher le cadavre. Et l’enfant chantait : — Ondéré, +ô Ondéré-Moja ! Le malheur l’a surpris, Ondéré-Moja ! Il m’a +ordonné de défricher le rocher. Ondéré-Moja ! Le malheur +l’a frappé, Ondéré-Moja ! — Il m’a dit d’allumer du feu sur +l’eau, Ondéré-Moja ! — Le malheur a surpris Ondéré-Moja ! — Il +m’a dit : Coupe cet arbre avec une aiguille, Ondéré-Moja ! +Le malheur a surpris Ondéré-Moja !</p> + +<p>« L’enfant étant venu à la maison et ayant parlé ainsi, on +enleva le corps d’Ondéré et on l’ensevelit.</p> + +<p>« La morale de ceci est qu’il faut se donner de garde +d’être méchant. »</p> + +<p>L’alo qui précède nous montre le maître poursuivant l’esclave +de ses vexations, sans que les hommes l’en empêchent +ou le menacent de la justice. Le suivant nous révèle les +excès du pouvoir paternel à l’égard des enfants. Ici encore, +le maître ne rend compte à personne de sa conduite +odieuse.</p> + +<p>« Mon alo a trait au roi Laran.</p> + +<p>« Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde +à défricher un terrain. Il omit cependant d’inviter Kiyin-Kiyin.</p> + +<p>« Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent à l’œuvre ; +ils défrichèrent un espace de terrain comme d’ici<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> à Aggéra.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Le conteur parlait à Porto-Novo.</p> +</div> +<p>« Au milieu du terrain, il y avait un <i>odan</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. A midi, +quand tous les oiseaux eurent achevé leur tâche, <i>Kiyin-Kiyin</i> +vint se jucher sur l’arbre et se mit à chanter : — Le +roi Laran, disait-il, a convoqué mes camarades, <i>Kiyin-Kiyin !</i> +Il a convoqué la marmaille de la gent ailée, Kiyin-Kiyin ! +Herbe, pousse, lève-toi, <i>Kiyin-Kiyin !</i> Partons, allons à la +maison, <i>Kiyin-Kiyin !</i> Allons danser le <i>bata, Kiyin-Kiyin !</i> Si +le bata ne résonne pas, dansons le <i>doundoun, Kiyin-Kiyin !</i> +Si le doundoun ne résonne pas, dansons le <i>gangan, la-lala-la !</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Espèce de bananier.</p> +</div> +<p>« Quand les oiseaux arrivèrent, le lendemain matin, ils +virent le terrain défriché tout envahi par l’herbe. Ils courent +chez le roi l’en avertir. — C’est bien ! dit le roi, cela n’est +rien ; allez de nouveau défricher le terrain.</p> + +<p>« A midi, l’oiseau revient à son poste et recommence ses +chants. Et derechef l’herbe envahit le terrain défriché. On +revient au palais en avertir le roi. Et le roi Laran : — C’est +bien ! dit-il, défrichez encore le terrain.</p> + +<p>« Pour la troisième fois, l’oiseau chanta, et l’herbe coupée +repoussa. On avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux +s’assemblèrent et, d’un commun accord, demandèrent au roi +qu’il les autorisât à se saisir du mauvais plaisant qui se +jouait d’eux de la sorte. — C’est bien ! dit le roi Laran.</p> + +<p>« Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent +beaucoup de glu sur l’arbre et rentrent chez eux.</p> + +<p>« Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient ; il se juche sur la +glu, il chante. Quand il a fini de chanter, qu’il veut s’envoler, +il se trouve englué.</p> + +<p>« Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent à l’arbre +voir l’endroit où ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est là. +On s’empare de lui, on le mène au roi, disant : — Le malfaiteur +qui nous a tant contrariés, le voilà. Le roi le fait +approcher : — Que t’ai-je donc fait ? lui demanda-t-il. Le +prisonnier répond : — Lorsque tu convoquas tous mes camarades +pour les travaux des champs, tu me laissas de côté. +C’est pourquoi je me suis vengé.</p> + +<p>« A ces mots, le roi lève la main sur Kiyin-Kiyin et le +menace d’une chiquenaude. — Grâce ! dit l’oiseau ; si je +trouve des cauris, je te les donnerai ; je te donnerai des noix +de kola, dès que j’en aurai. Le roi Laran donna une chiquenaude +à l’oiseau, et l’oiseau <i>laissa échapper de son corps</i><a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> +tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine. — Ah ! +dit Laran tout ébahi.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Manière polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop crûment.</p> +</div> +<p>« Une seconde fois le roi lève la main sur le captif et le +menace d’une chiquenaude. Et l’oiseau de crier merci. — Si +je trouve des cauris, je te les donnerai, disait-il, je te donnerai +des noix de kola, dès que j’en aurai. Encore une fois +le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse échapper de +son corps encore plus de cauris que la première fois.</p> + +<p>« Le roi Laran dépêcha ses envoyés dans tout le pays et +manda tous ses sujets pour le cinquième jour, promettant de +leur faire voir une merveille. Tout le monde dit : — C’est +bien !</p> + +<p>« Or, le roi Laran prit l’oiseau, le mit dans un panier +qu’il eut soin de couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son +fils, curieux de donner sa chiquenaude, va ouvrir le panier. +Le prisonnier s’envole.</p> + +<p>« Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne +trouvant plus l’oiseau, il appela son fils. — Où est l’oiseau ? +lui dit-il. Le fils répondit qu’il avait voulu le prendre pour +jouer, et que l’oiseau s’était envolé. Le roi Laran prit l’enfant +et le battit, le battit… Dans son emportement, il lui +coupa une oreille. — Pars vite, lui dit-il, et trouve l’oiseau. +Allons ! qu’on se presse ! — C’est bien ! répondit l’enfant.</p> + +<p>« Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour +aller s’asseoir à l’endroit où les oiseaux avaient coutume de +se tenir. Il commence à battre son tam-tam ; son tam-tam +résonne ainsi : <i>Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin</i>, l’enfant +est triste et se chagrine, <i>bourou-chinguin</i>. Et tous les oiseaux +d’accourir, et tous de danser. Tous avaient pris part à la +danse ; le tour de Kiyin-Kiyin arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait +pas danser. Ce ne fut qu’un cri pour le presser de danser. +Il refusa. L’enfant redouble d’efforts. Il frappe sans relâche, +il frappe, il frappe… Les oiseaux redoublent leurs instances, +leurs sollicitations deviennent plus vives.</p> + +<p>« Enfin, voilà Kiyin-Kiyin qui entre en danse ; il s’agite, il +s’anime au point de venir par trois fois tournoyer sur la +tête de l’enfant. Celui-ci n’a pas l’air d’y prendre garde et +continue, et l’oiseau rentre en danse. Il tourne, tourne, +tourne, et vient jusque sur le tam-tam. L’enfant allonge le +bras et le saisit par la patte, tandis que les autres oiseaux +prennent la fuite.</p> + +<p>« Le petit garçon rapporte l’oiseau à son père : — Le voilà, +s’écrie-t-il, je l’ai repris ; ne ferez-vous rien pour me rendre +l’oreille ? Le roi Laran, à ces mots, se leva, détacha une +feuille sèche et la mit à la place de l’oreille. Aussitôt la feuille +sèche se ramollit et se changea en oreille. »</p> + +<p>La morale de cet alo n’est pas plus sévère que celle du +précédent contre les excès du maître. Les droits de l’opprimé +sont également méconnus. La voici, froide et décolorée +comme on la donne : « Si vous avez un fils et qu’il fasse +quelque chose, ne vous emportez pas. »</p> + +<p>A la côte des Esclaves, les <i>gens de la maison</i> donnent au +maître le titre de père, <i>babba</i>. L’affection est en général +étrangère à cette appellation : on n’a pour l’<i>olouwa</i> ni le +respect filial, ni la tendresse et l’attachement qui forment +l’auréole de la paternité ; du reste, on ne saurait compter +sur l’amour et le dévouement d’un maître qui, trop souvent, +ne s’inspire que de son intérêt propre et de son bon plaisir. +Le mot <i>babba</i> exprime moins un sentiment réel qu’il n’est +un souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps +heureux où la famille moins dégradée n’avait pas encore un +<i>maître</i>, mais un <i>père</i>.</p> + +<p>II. — La <i>femme</i>, dans le plan divin, est la compagne de +l’homme, <i lang="la" xml:lang="la">adjutorium simile sibi</i>, dit la Genèse. (<small>II</small>, 18.)</p> + +<p>« L’homme est le centre et le but de tout ce monde +visible, nous dit saint Jean Chrysostome<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. Après avoir créé +pour lui ce magnifique séjour, ainsi que les animaux qui +devaient le nourrir ou le servir, comme il manquait encore +à l’homme un cœur avec lequel il pût entrer en rapport et +qui fût lui-même en état de contribuer à sa félicité par +l’identité de nature, Dieu façonne cet être raisonnable avec +une légère portion de sa substance ; la puissance et la sagesse +infinies amènent cet être à sa perfection, le rendent en tout +semblable à l’homme, possédant comme lui la raison, pouvant +dès lors <i>partager avec lui les besoins et les joies</i> de la vie +présente. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <span class="sc">Saint Chrysostome</span>, <i>Homélie XV<sup>e</sup> sur la Genèse</i>.</p> +</div> +<p>Adam, voyant la femme, s’écria : « Voici l’os de mes os +et la chair de ma chair… et ils seront deux dans une seule +chair. » C’était le cri de la nature qui veut que la femme, +semblable à l’homme, soit admise à « <i>partager avec lui</i> les +besoins et les joies de la vie présente. »</p> + +<p>En s’éloignant de Dieu, les païens en vinrent jusqu’à +méconnaître les lois de la nature. Ils ne virent plus dans la +« femme l’os de leurs os et la chair de leur chair » ; ils +cessèrent de la considérer comme <i>semblable</i> à l’homme. Dès +lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le sexe faible fut +opprimé. L’homme se replia sur lui-même, sur lui seul, et +la femme fut jetée de son rang de compagne dans celui des +êtres de simple utilité ou de simple agrément.</p> + +<p>Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec l’homme +les joies de la vie présente ; l’homme n’en partage pas les +travaux et les peines avec elle. Chez les païens, de tout +temps et partout, la femme n’a été qu’une servante, un +auxiliaire, quand elle n’est point ravalée à n’être qu’un +simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné +à la femme sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée +constamment. Cette dignité qu’Athènes et Rome lui déniaient, +exigerons-nous que le noir barbare la lui ait conservée ?</p> + +<p>La femme était réputée d’une nature inférieure à celle de +l’homme, et le Romain parlait du <i lang="la" xml:lang="la">sexus imbecillis, impar laboribus</i>, +par opposition au <i lang="la" xml:lang="la">majestas virorum</i>. Troplong a peint +les mœurs romaines en deux mots<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> : « Je n’ignore pas, +dit-il, ce que méritent d’admiration Porcia et la mère des +Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et nobles +figures pour le type des femmes romaines. La conjuration +des bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la +paix publique, les divorces indécents, les adultères audacieux, +tout ce débordement des mauvaises mœurs dont les +historiens, les philosophes et les poëtes satiriques nous font +le tableau, et qui obligea l’empereur Auguste de chercher +un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois +domestiques n’en offraient plus aucun : voilà des signes plus +certains de l’état général de la société romaine. » L’homme +violait impunément le mariage<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> ; les divorces étaient faciles et +très-fréquents<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> ; et puis, c’étaient le meurtre et l’exposition +des enfants : <i><span lang="la" xml:lang="la">Liberos, si debiles monstrosique sunt, mergimus.</span> +Nous noyons les enfants, s’ils sont infirmes ou difformes</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> ; +c’étaient encore les avortements provoqués, la pédérastie +dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec indifférence, +comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>L’Influence du christianisme sur le droit civil des Romains.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span class="sc">Saint Jérome</span>, Ép. LXXVII. <span class="sc">Augustin</span>, serm. CCXXIV.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <span class="sc">Senec.</span>, <i>Octav.</i>, c. <small>XXXIV</small>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <span class="sc">Senec.</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De ira</i>, <small>I</small>, 15.</p> +</div> +<p>La polygamie est générale chez les noirs ; aussi, prendre +femme est un trafic pour l’homme. Comme le dit très-bien +Portalis, « la polygamie répugne à l’essence même du +mariage, c’est-à-dire à l’essence du contrat par lequel deux +époux se donnent tout, le corps et le cœur ». Le polygame +prend et possède d’une manière tout arbitraire ; il ne donne +rien, ni le corps, ni le cœur. La femme dès lors est le jouet +de l’intérêt, de la passion, du caprice. Elle est perdue dans +l’estime, asservie au bon plaisir de l’homme, n’ayant aucun +droit qu’on lui reconnaisse, pas même celui de se donner à +qui elle voudra ou d’accepter un maître de son choix.</p> + +<p>L’amour préside rarement à l’union de l’homme et de la +femme, que l’amour seul peut cimenter d’une manière solide +et durable. Aussi cette union est faible, fragile ; elle dépend +de la seule volonté de l’homme. <i>Aimer</i> et <i>vouloir</i> s’expriment +par le même terme, dans la langue des nègres. On ne dit +pas : « J’aime cette femme ; je la recherche en mariage » ; +on dit tout simplement : « Je la <i>veux</i>. » Ce mot <i>vouloir</i> dit +tout.</p> + +<p>Pourquoi le noir veut-il une femme ? Souvent, il la veut +comme Pyrrhus, épousant en même temps trois filles de +prince, « <i>pour augmenter sa puissance et ses richesses</i> par ces +alliances » ; comme Denys de Syracuse, épousant la fille +d’un ancien rival dont il veut se faire un appui ; comme +Démétrius Poliorcète, qui contracte plusieurs alliances pour +l’honneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est +fréquemment un accessoire : on recherche des influences et +l’on subit la femme comme moyen.</p> + +<p>Quelqu’un <i>veut</i>-il une femme, il se présente aux parents +et formule sa demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux +agréés, on lui livre la femme, qui ne peut se refuser à +tomber en son pouvoir. Le père ou le maître la livre à qui +il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre son consentement. +Dans ces conditions, il n’y a pas de véritable +mariage. Propriété des parents d’abord, elle devient ensuite +celle du mari, et plus tard celle de l’héritier, car l’héritier +prend toutes les femmes du défunt, moins sa propre mère.</p> + +<p>Le mariage est accompagné de danses, de festins et de +libations : on donne un air de fête à la livraison immorale +de la femme. Du reste, tout se passe entre parents et amis, +sans que la loi civile ni la religion interviennent d’une +manière sérieuse.</p> + +<p>Livrée de la sorte, la femme ne saurait donner son cœur à +celui qui sera son maître, alors surtout qu’il est loisible à ce +maître d’avoir autant de femmes qu’il voudra, d’accorder +ses faveurs à d’autres, de la donner au roi, quand il sera +dégoûté d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et pour peu +que celui-ci excite son dégoût, elle s’étudiera à s’isoler de +lui, elle se plongera dans une série de crimes où elle ne +verra qu’une légitime vengeance, le seul soulagement +permis à son infortune. Alors viennent les infanticides. +L’usage veut que la femme reste éloignée de l’homme durant +la lactation ; c’est pourquoi l’épouse mécontente allaitera son +enfant jusqu’à la seconde année au moins, afin de se tenir +loin de son époux.</p> + +<p>Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque +dans une case séparée, et lorsqu’il demande ses services, elle +se présente dans une humble posture, à genoux ou prosternée, +avec les démonstrations d’une soumission servile.</p> + +<p>La femme appartient corps et âme à celui au pouvoir de +qui elle est. On ne respecte pas même en elle la conscience +et la pudeur.</p> + +<p>Dans une maison, il y a les épouses, <i>iyas</i>, les esclaves +<i>concubines</i> et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune +achète des femmes esclaves en aussi grand nombre que ses +richesses le lui permettent. Le premier mobile qui le pousse +à agir de la sorte n’est pas, comme on pourrait le supposer, +un motif de débauche. Il achète des femmes parce qu’on +les conduit plus facilement que les hommes, et parce que +leurs services sont généralement fort lucratifs. C’est surtout +par intérêt que le noir achète des femmes.</p> + +<p>Comme à Rome, à la côte des Esclaves, on ne considère +pas comme un véritable mariage l’union d’un homme libre +et d’une esclave. Cette union toutefois n’est pas taxée d’immoralité ; +l’usage l’excuse et l’admet comme il admettait le +<i lang="la" xml:lang="la">concubinatus</i> romain. L’esclave concubine jouit du privilége +de ne pouvoir être vendue, du moment où elle a eu un +enfant de son maître ; mais le titre et les prérogatives d’<i>iya</i> +ou épouse lui sont refusés.</p> + +<p>Il règne entre les <i>iyas</i> d’une maison une certaine hiérarchie, +un certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas +la confusion non plus. Malgré des tiraillements incessants, +malgré les jalousies, les rancunes, les haines, on n’a pas trop +de désordre à constater. Une des épouses, la première ordinairement, +a le nom de <i>iya’llé</i>, maîtresse de maison. Cela +ne veut pas dire que le maître l’admette à traiter avec lui +sur le pied d’égalité. Elle approche le maître de plus près +que les autres, prépare et sert les repas de l’olouwa, range +tout à l’intérieur et veille à la bonne administration de la +maison ; elle a sur les autres femmes une préséance réelle ; +jusqu’à un certain point, elle entre dans les secrets et les +plans du maître dont elle est la servante habituelle et immédiate. +Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue +toujours à distance, n’étant pas admise à s’asseoir devant le +maître, obligée à se tenir dans une posture servile en sa +présence, servant son mari à genoux et goûtant les mets +avant de les offrir, comme si elle était soupçonnée de vouloir +empoisonner celui qu’elle sert.</p> + +<p>Sa position lui donne un avantage réel, pourtant, et l’on +voit quelques <i>iyas’llé</i>, par leurs qualités de l’intelligence et +par l’énergie du caractère, acquérir un tel ascendant sur le +maître qu’elles peuvent, en bien des cas, lui imposer leurs +vues ou le détourner de l’exécution des projets qu’il avait +lui-même conçus.</p> + +<p>A part ces rares exceptions, l’<i>iya’llé</i>, ainsi que les autres +femmes de la maison, est dans un état de véritable servitude.</p> + +<p>La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans +la maison, reçoit la dénomination d’<i>orogoun</i>, querelleuse. Le +mot est piquant et bien propre à nous donner une idée de +ce que doit être une femme humiliée de se voir en sous-ordre, +malgré ses longs services et des faveurs souvent +acquises et souvent perdues. C’est la jalousie personnifiée +que cette <i>orogoun</i>, mais la jalousie dépitée, hargneuse.</p> + +<p>L’<i>orogoun</i> est assez maltraitée dans les <i>alos</i>. Elle y est +présentée comme un être dont on se doit beaucoup défier et +qui n’a que de mauvais procédés.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme.</p> + +<p>« Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientôt. +Et l’enfant passa entre les mains de l’<i>orogoun</i>. Or, quand +l’<i>orogoun</i> mangeait des <i>ékos</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, elle passait les feuilles à l’enfant +pour toute nourriture. L’enfant se mourait de faim et +n’avait rien à manger. Un jour, il prit des pepins d’orange +et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits. Les oranges +ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> L’<i>éko</i> ou <i>acassa</i> est une petite boule de pâte faite avec de la farine de +maïs. On vend l’<i>éko</i> enveloppée dans des feuilles.</p> +</div> +<p>« L’<i>orogoun</i> étant montée sur l’arbre, l’enfant s’écria : — Oranger, +ah ! puisses-tu l’enlever ! A l’instant, l’oranger +se trouva démesurément grandi. Et l’enfant de chanter : — L’oranger +a enlevé Aloumo là-haut. Aloumo ! Fourbe +Aloumo ! Est-ce ainsi que tu me traites ? L’oranger a enlevé +Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo ! elle est +tombée des nuages à terre.</p> + +<p>« Avez-vous reçu le fils d’autrui, ayez-en soin, dit la morale +qui termine l’<i>alo</i>. Ne soyez pas dur pour les petits enfants. »</p> + +<p>Le conseil est bon et très-important dans un pays où +l’abus est si commun. Notons cependant que ce conseil est +bien froid, et que, si l’usage d’agir comme Aloumo était +moins général, le narrateur ne manquerait pas de blâmer +cette femme inhumaine et sans cœur.</p> + +<p>Les <i>alos</i> sont de véritables scènes de la vie réelle. C’est +pourquoi nous aimons à les citer : ils expliquent notre pensée, +en même temps qu’ils rendent témoignage des vérités +que nous avançons. Tous les <i>alos</i> que nous reproduisons, +nous les avons reçus textuellement de la bouche des noirs.</p> + +<p>Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons à connaître +davantage cette <i>orogoun</i>.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme.</p> + +<p>« Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une <i>orogoun</i>. +Voulant se rendre dans le pays d’Ojèjè, elle laissa pour son +enfant six œufs de poule gros comme le poing. La vilaine +<i>orogoun</i> prit les œufs et les mangea, ne donnant à l’enfant +qu’une igname pourrie. Le pauvre enfant, dévoré par la +faim, maigrissait à vue d’œil. Bientôt, il n’eut plus que les +os et la peau.</p> + +<p>« Quelqu’un lui conseilla d’aller attendre sur le chemin +d’Ojèjè : peut-être pourrait-il avoir des nouvelles de sa mère. — C’est +bien ! dit l’enfant ; et il alla s’asseoir sur le bord du +chemin. Et, quand passaient des voyageurs se rendant à Ojèjè, +il chantait et disait : — Voyageurs qui allez à Ojèjè, dites à +ma mère que les œufs qu’elle m’avait laissés, l’<i>orogoun</i> les +a mangés ; que pour toute nourriture elle m’a donné une +igname pourrie. Et l’enfant chantait, chantait toujours.</p> + +<p>« Voici venir sa mère ; elle est déjà auprès de lui. Lui, +recueille ses souvenirs et raconte à sa mère tout ce qu’il eut +à souffrir de l’<i>orogoun</i>.</p> + +<p>« Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant +à l’<i>orogoun</i>. »</p> + +<p>En dehors de l’<i>iya’llé</i> et de l’<i>orogoun</i>, toutes les épouses +sont confondues sous la dénomination d’<i>iyas’wo</i>, iyas de +commerce. A elles sont dévolus le soin du commerce (<i>owo</i>), +la fabrication et la vente des pots de terre, du savon, des +nattes, de la farine de maïs ou de manioc, des <i>ékos</i> et autres +mets. Elles s’occupent aussi de teinture, elles lavent, etc., etc.</p> + +<p>L’homme n’a pas besoin de se gêner et peut avoir des +relations avec des personnes libres sans qu’on y trouve à +redire. Mais l’iya qui aurait des relations étrangères serait +coupable du crime d’adultère.</p> + +<p>L’adultère est puni de mort. Il est arrivé que l’homme et +la femme surpris en adultère étaient attachés l’un en face +de l’autre sur un bûcher et brûlés vifs, après avoir été +horriblement torturés et mutilés.</p> + +<p>Quant à la fornication, elle n’est pas plus punie qu’à +Rome, dans l’antiquité. On la croit bien peu répréhensible, +si toutefois on suppose qu’elle soit un mal. Les noirs, dans +leurs <i>alos</i>, la laissent impunie et la montrent même triomphante. +En voici un exemple :</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à Téréboudjé.</p> + +<p>« Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que +tout le monde <i>voulait</i>. Les riches la <i>veulent</i>, — elle refuse ; +les rois, les chefs la <i>veulent</i>, elle s’obstine à refuser.</p> + +<p>« La tortue se présente au roi et dit : — Celle que vous +<i>voulez</i> tous sans pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi. Et le +roi : — Si tu parviens à l’avoir, dit-il, je partage ma maison +en deux et t’en donne une part.</p> + +<p>« Or, un jour, Téréboudjé prit un pot et alla puiser de +l’eau. La tortue, l’ayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer +le chemin de la fontaine. Elle rencontra un serpent, et, +l’ayant tué, elle le mit au milieu du sentier.</p> + +<p>« Téréboudjé arrive et aperçoit le serpent. — Au secours ! +s’écrie-t-elle, viens tuer ce serpent. La tortue accourt, +armée de son coutelas ; elle frappe et se blesse à la jambe. +Aussitôt : — Téréboudjé m’a tuée, s’écrie-t-elle ; je défrichais +son champ, j’appropriais son chemin ; elle m’a dit de tuer +le serpent ; je me hâte ; Téréboudjé, Téréboudjé, j’ai tué le +serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé, +ô Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant ; +prends-moi sur ton dos, serre-moi bien<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Au lieu de porter l’enfant sur ses bras, la négresse le porte sur son +dos. L’enfant, mis à califourchon sur les hanches, est retenu par un <i>acho</i> +solidement roulé sous les bras de la mère.</p> +</div> +<p>« Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé +prit la tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action +mauvaise sur Téréboudjé.</p> + +<p>« Dès qu’il fut jour, elle alla trouva le roi, disant : — Ne +t’avais-je pas dit que j’épouserais Téréboudjé ? Convoque la +ville pour le cinquième jour, et vous m’entendrez parler.</p> + +<p>« Le cinquième jour venu, le roi fit agiter sa sonnette +pour convoquer le peuple. — Téréboudjé, s’écria la tortue, +Téréboudjé que tout le monde voulait a repoussé tout le +monde. Moi, certes, je l’ai eue.</p> + +<p>« Le roi prit son bâton et manda querir Téréboudjé. Dès +qu’elle parut, on l’interrogea : — Nous avons ouï, lui dit-on, +que la tortue est ton époux ? — Téréboudjé confuse resta +sans réponse ; elle se couvrit la tête et s’enfonça dans les +bois. Là elle fut changée en l’arbre qu’on appelle <i>boudjé</i>. »</p> + +<p>Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique +des dégoûts d’un mariage de caprice. Le même <i>alo</i> +nous montre un des moyens par lesquels la femme mécontente +se soustrait à une union qui lui est désagréable.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à une femme du nom d’Adiélou.</p> + +<p>« Cette femme, dont la beauté ravissait tout le monde, +n’opposa que refus aux demandes dont elle était l’objet +constamment.</p> + +<p>« Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des +bras à l’un, des jambes à l’autre, un corps à un troisième, +s’affuble de toutes pièces et se rend à la foire. Il veut Adiélou, +il l’aura. Quoiqu’il fût d’un pays éloigné, Adiélou consentit +à le suivre et le <i>présenta à ses mères</i> qui lui dirent : — C’est +bien ; pars avec lui.</p> + +<p>« Ils partent. En route, le maître des bras reprend ses +bras, le maître des jambes prend les jambes, le maître du +corps prend le corps, et il ne reste que la tête, et la tête +avance, avance, tandis qu’Adiélou demi-morte ne sait fuir +en arrière. On arrive ainsi à la maison de la tête.</p> + +<p>« Le lendemain, la tête, avant d’aller aux champs, dit à +la tortue : — Si Adiélou cherche à s’enfuir, sonne de la +trompe pour m’avertir. »</p> + +<p>« La tête eut à peine disparu, qu’Adiélou attacha son +paquet et prit la fuite. Aussitôt, la tortue sonne de la trompe : — Tête, +tête, s’écrie-t-elle, Adiélou s’en va. Elle a attaché ses +calebasses, elle a ramassé ses plats. La tête accourt, fait +les gros yeux : — Où vas-tu ? dit-elle. — Je vais vaquer à +des besoins naturels<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, répond Adiélou. — Tu fuis, réplique +la tête.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais ils +disent la chose, comme Cambronne, sans recourir à des termes voilés.</p> +</div> +<p>« Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de +succès. Elle alla consulter le <i>babbalawo</i>. Celui-ci lui dit : — Va +acheter des <i>ékourous</i> (espèce de croquettes faites de haricots +blancs appelés <i>éré</i>), prends-en une suffisante quantité, +trempe-les dans l’huile de palme et bourres-en la trompe de +la tortue. — Bon ! » dit Adiélou.</p> + +<p>« Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et +part. La tortue saisit la trompe. Les <i>ékourous</i> lui rentrent +dans la bouche. Elle mange, mange… Et Adiélou de fuir.</p> + +<p>« La voilà à la douane du crapaud, sur un sol étranger +où elle n’a plus de poursuites à redouter. »</p> + +<p>On objectera peut-être à ce que j’ai exposé plus haut +qu’Adiélou donne son consentement : qu’elle choisit elle-même +son mari. Cela est vrai, mais on doit observer qu’il +ne paraît pas de maître ni de père ici, et qu’Adiélou agit +avec l’assentiment de <i>ses mères</i> (mère, grand’mère, iyas +supérieures à sa mère dans la maison).</p> + +<p>III. — Des <i>enfants</i> nous avons peu de chose à dire. « On +conçoit, dit M. Borghero, on conçoit que les liens de famille +n’existent pas, et l’on comprend pourquoi dans le droit +domestique c’est à la mère et non pas au père que l’enfant +appartient. La mère seule en supporte la charge, jusqu’à ce +qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie. » Il ne +faut pas entendre ceci dans le sens que la mère ait le droit +de disposer de son enfant : celui-ci est à la charge de la +mère, au profit du père, s’il y a quelque profit.</p> + +<p>Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est à +peu près nul. L’esclave, appartenant au maître, produit +pour le maître, ainsi que nous le verrons bientôt. Dès lors, +c’est le maître, et non les parents, qui a quelque pouvoir sur +l’enfant né d’esclaves.</p> + +<p>IV. — L’<i>esclavage</i>, qui fut une des plaies sociales de l’antiquité, +est toujours en vigueur sur le continent africain en +général, et en particulier dans ces pays qui ont le triste +surnom de <i>côte des Esclaves</i>, et où la traite vint longtemps +s’alimenter.</p> + +<p>La condition des esclaves n’est pas aussi misérable dans +les contrées dont nous parlons qu’elle le fut à Rome ou même +dans quelques-unes de nos colonies européennes. Là, du +moins, il n’est ni complétement rejeté au rang des « choses », +ni assimilé, dans l’estime publique, à l’animal : <i lang="la" xml:lang="la">servus vel +animal aliud</i><a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Sa vie n’est pas directement et immédiatement +abandonnée au bon plaisir du maître. Il n’est pas tout +à fait exclu de la famille, où on lui reconnaît le droit d’être, +en certains cas, l’héritier du maître, même quand celui-ci a +des enfants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <span class="sc">Ulpien</span> au Dig., <small>VI</small>, <small>I</small>, 15, S. <small>III</small>.</p> +</div> +<p>Il est vrai, cependant, qu’au point de vue légal l’esclave +n’a aucune prétention à opposer aux volontés du maître. Il +dépend totalement de celui-ci, en ce qui regarde ses travaux +et le fruit de ses labeurs, aussi bien qu’en ce qui concerne +sa propre personne, celle de sa femme et de ses enfants.</p> + +<p>L’enfant suit la condition de sa mère et est esclave comme +elle : c’est la <i>loi du ventre</i>, expression brutale de la brutale +application de ce principe des légistes : <i lang="la" xml:lang="la">Res fructificat domino</i>. +L’esprit de calcul du maître pénètre quelquefois jusqu’au +plus intime de la vie domestique de ses esclaves ; celui-ci +défend à son esclave d’avoir des enfants ; un autre spécule +sur sa fécondité et trouve avantageux d’avoir ce que Marcien, +à Rome, appelait brutalement <i lang="la" xml:lang="la">ventrem cum liberis</i>. En +voilà assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût.</p> + +<p>Quelles sont les causes diverses d’esclavage ? M. Borghero<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> +les résume en ces termes : « Il y en a qui sont nés en servitude ; +il y en a aussi qui deviennent esclaves par condamnation. +Un coupable qui a commis quelque grand crime, +celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en esclavage, +vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour +toute une famille. Quand celle-ci déclare qu’elle ne peut +payer ses dettes, un des membres est fait esclave, et toutes +les dettes sont remises, quelle qu’en soit la somme. On voit +que c’est une espèce de banqueroute. Ce moyen se pratique +surtout chez les Minas.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>.</p> +</div> +<p>« L’enlèvement ou le vol fournit aussi son contingent à +l’esclavage ; car ici, et assez généralement en Afrique, +l’homme est volé comme on ferait d’une marchandise. On +saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit au loin +et on le vend. Je connais à Wydah un individu qui vola un +jeune homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre, +fut à son tour volé avec sa proie et enfin vendu au Dahomey. +Ce moyen n’est pas en usage au Dahomey, du moins sensiblement, +à cause des difficultés qu’il y a pour franchir les +limites du royaume.</p> + +<p>« Enfin, c’est par les razzias surtout que se recrutent les +esclaves. Un prince est-il en force, il se dirige vers une +ville, l’entoure de ses troupes, l’emporte et emmène tous +les habitants. C’est la principale occupation du Dahomey<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>. +Les Nagos se battent souvent entre eux dans le même but ; +et dans le Bénin, les villages quelquefois de la même tribu +se livrent à ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent +la propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent +chez leurs vainqueurs ou dans les pays voisins ; mais le très-grand +nombre est vendu aux négriers, qui les transportent +en Amérique. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> V. <i>Revue du monde catholique</i>, avril 1877.</p> +</div> +<p>Qu’on se rappelle ce que nous avons dit du caractère du +maître, et l’on pourra comprendre aisément combien misérable +est le sort des esclaves soumis à ses caprices et à ses +emportements.</p> + +<p>Nous envisagerons la condition de l’esclave telle qu’elle +est en général. Nous ne ferons pas ressortir le malheur +extrême de ceux qui tombent entre les mains de certains +maîtres plus cruels. Il y a des maîtres qui se mettent dans +une position où ils sont à peu près assurés de l’impunité. +Ceux-là ne connaissent pas de bornes. Il leur est difficile +d’être plus exigeants que les autres, parce qu’en fait d’exigence +ils se valent tous ; mais ils sont plus cruels. On a vu, +il y a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui +avait un bourreau à ses ordres dans sa propre maison. Je dis +bourreau, c’est-à-dire un homme spécialement chargé d’infliger +les corrections et auquel on mettait quelquefois le +glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce négrier +recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un +des jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui +se cassa. Ce garçon avait sa mère dans la maison, esclave +comme lui. Le maître la fait appeler, mande en même temps +l’exécuteur des hautes œuvres et lui ordonne de tuer, à l’endroit +même et sous les yeux de la mère, l’enfant dont le +crime était une simple maladresse.</p> + +<p>De tels faits sont heureusement fort rares ; aussi nous +n’insistons pas.</p> + +<p>L’esclave, chez les noirs, a rang de <i>personne</i>. De fait, on +lui reconnaît la faculté d’acquérir, d’hériter, de posséder, +d’avoir même des esclaves et de se libérer et de prendre +rang parmi les hommes libres. On a vu des hommes naître +esclaves et arriver au pouvoir, même au pouvoir souverain. +Cela répugne si peu aux idées reçues qu’il en est fait mention +dans les <i>alos</i>.</p> + +<p>Nous ne devons pas trouver étrange que les noirs n’aient +point de l’esclave cette méprisante opinion qu’en eurent les +Romains. A Rome, tout étranger était barbare, tout barbare +était digne de mépris ; il n’est pas étonnant, dès lors, qu’on +eût en plus petite estime l’esclave. On ne pouvait guère +l’estimer moins qu’en en faisant un objet de rebut, un être +inférieur à l’homme libre et citoyen de la grande ville de +Rome.</p> + +<p>A la côte des Esclaves, on n’a point les préjugés qui inspiraient +ce mépris aux Romains. Nul n’ignore qu’on est +esclave, non par infériorité de nature, mais seulement par +accident, parce qu’on se laissa surprendre ou voler, parce +qu’on fut trop faible pour résister à son ennemi, etc. Tout +le monde sait parfaitement que l’esclave est un homme +comme les autres ; qu’il ne diffère de son maître que par la +condition à laquelle il se trouve réduit de fait, condition +malheureuse, mais jugée nécessaire et autorisée par la coutume.</p> + +<p>Il est facile de faire avouer aux noirs que l’esclavage a sa +source dans un abus de la force, mais on ne les fera pas +renoncer à cet abus, parce que la coutume l’a, pour ainsi +dire, consacré. « Il y a eu toujours des esclaves, donc il est +légitime et bon d’en avoir. On a gouverné les esclaves d’une +manière despotique en tout temps, donc on le peut faire +sans être blâmable pour cela. » Ainsi raisonne le noir. Et il +a des esclaves et il les traite avec rigueur.</p> + +<p>L’esclave ne s’appartient pas : il n’est pas libre d’aller où +il veut, de s’unir à qui il veut, de travailler comme il l’entend, +de se dévouer à sa femme, à ses enfants. A la merci +d’un maître capricieux, que le pouvoir de tout exiger rend +irritable, dur et cruel, il est toujours exposé à se voir violemment +arraché aux tendres embrassements d’une épouse, +aux caresses d’un enfant qu’il aime ; car toujours il peut +craindre que la vente ou l’éloignement le force à une séparation +cruelle.</p> + +<p>Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des +vexations de tout genre. A la moindre faute, le <i>kpachan</i> +l’attend. Le kpachan est un nerf de bœuf ou une lanière en +cuir d’hippopotame avec laquelle on fustige les esclaves.</p> + +<p>J’ai dit qu’à la moindre faute on inflige le kpachan aux +esclaves. Pour de légers motifs aussi on les charge de +chaînes ; comme les <i lang="la" xml:lang="la">compediti</i>, les <i lang="la" xml:lang="la">vincti</i> de Rome, ils travaillent +enchaînés et couchent dans les fers. Ces traitements +sont réservés à l’esclave qui cherche dans la fuite un soulagement +à des maux trop réels, à celui qui s’est rendu coupable +ou qui simplement a mécontenté son maître. Le maître +n’admet pas que l’esclave puisse ne pas se résigner à son +sort malheureux, et il l’opprime avec d’autant plus de +rigueur qu’il paraît tenir davantage aux bienfaits de la +liberté. Le maître exige qu’on se livre à lui à discrétion, +qu’on soit « souffre-plaisir et souffre-douleur<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> » avec une +égale indifférence. Il ne veut pas que l’esclave ait le droit +de dire non ; il ne lui reconnaît pas même celui d’avoir une +famille assurée, alors que l’usage, seule loi en cette matière, +l’autorise à arracher la femme à son mari, la mère à l’enfant. +Disons tout : les esclaves n’ont à eux ni leur pudeur, ni +celle de leurs enfants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De Providentia</i>, 3.</p> +</div> +<p>Le maître trop préoccupé de trouver dans l’esclave un +instrument passif en vient à redouter les qualités même qu’il +remarque en lui. Il se sent moins menacé, moins exposé à +des dégoûts avec un esclave inintelligent et mou qu’avec un +autre doué d’intelligence et d’énergie. Comme Columelle +(1, 8), il a remarqué que « les esclaves les plus intelligents +sont les plus mauvais », ou, comme Palladius, écrivain païen +du quatrième siècle, « que le caractère des esclaves est de +donner toujours dans les extrêmes. Tant il est vrai que dans +cette condition les meilleurs penchants se dénaturent, et qu’il +n’est de qualité qui n’y puisse devenir un défaut. Une nature +prompte chez eux est toujours près du mal. La paresse, du +moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent à +l’indolence, et moins ils sont portés au crime<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <span class="sc">Palladius</span>, <i lang="la" xml:lang="la">De re rustica proœmium</i>.</p> +</div> +<p>Un maître ayant de tels sentiments traite son esclave de +manière à effacer en son âme les caractères de noblesse et +de virilité. Tous ses efforts tendent à « user de lui comme +on use des animaux<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <span class="sc">Sénèque</span>, <i>Ép.</i> <small>XLVII</small>.</p> +</div> +<p>On dira peut-être : Comment les noirs peuvent-ils, sans +réagir, accepter un sort aussi lamentable ?</p> + +<p>Outre qu’on peut rétorquer l’argument aux ennemis de la +race nègre, je dirai que l’esclave réagit, autant qu’il le peut, +contre le sort qu’on lui fait. C’est même pour cela que son +intelligence et son énergie deviennent un danger et une +source de déboires pour son oppresseur. Palladius aurait pu +dire et peut-être il aurait mieux dit : « Une nature prompte +chez lui (chez l’esclave) est toujours près de <i>s’indigner</i>… plus +ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés à <i>réagir</i>. » +Cela est vrai du noir autant que du blanc.</p> + +<p>Hélas ! que peut faire l’esclave ? Peut-il raisonnablement +espérer quelque résultat heureux d’une résistance que tout +lui conseille ? Ne doit-il pas craindre que son sort devienne +pire ? S’il subit les exigences du maître, il évite, du moins, +sa colère, ses emportements. De deux maux ne faut-il pas +choisir le moindre ?</p> + +<p>Deux partis s’offrent au noir esclave : la mort et la fuite, +une résistance utile étant impossible.</p> + +<p>La mort est un parti extrême auquel la nature répugne et +que l’on adopte avec répugnance tant que la voix de la raison +se fait entendre. C’est, partant, un procédé exceptionnel +que la généralité n’adoptera pas.</p> + +<p>Pourquoi l’esclave ne s’enfuirait-il pas ? Quiconque connaît +le Dahomey ne saurait poser la question sérieusement +pour ce pays. Entouré presque de tous côtés de vastes marécages +et de forêts de palétuviers, le Dahomey offre à ses +frontières peu de passages praticables, en sorte que la garde +en est facile.</p> + +<p>A peine un esclave a-t-il disparu, le maître avise les autorités, +et celles-ci envoient en tous sens des émissaires, afin +que <i>l’on ferme les chemins</i>, c’est-à-dire afin qu’on surveille +tous les passages. Ces précautions n’empêchent pas en entier +les tentatives d’évasion ; cependant elles les rendent beaucoup +moins fréquentes qu’elles ne sont dans les contrées +voisines ; elles les rendent surtout d’une exécution plus difficile. +Au Dahomey, l’esclave est plus maltraité, à raison +même de la difficulté plus grande qu’il y a pour lui à se +soustraire par la fuite aux mauvais traitements dont on +l’accable. Des contrées voisines, de Porto-Novo et d’Agoué, +par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves dont on +est mécontent. Là, on les vend à des particuliers ou bien on +les donne au roi.</p> + +<p>Les esclaves redoutent d’être vendus de cette façon. +On conçoit aisément qu’ils redoutent davantage d’être livrés +au roi.</p> + +<p>En dehors du Dahomey, la fuite n’est pas de la même +difficulté matérielle, mais elle est loin d’être sans danger. +Un esclave fuira dans l’espoir de recouvrer sa liberté ; s’il +n’est pas sûr d’être libre, s’exposera-t-il à tomber entre les +mains d’un nouveau maître qui sera peut-être plus cruel que +le premier ? Supposons qu’il réussisse à s’échapper ; où +ira-t-il ? Il est éloigné de sa patrie, sans ressource d’aucune +sorte, sans amis, sans influence ; ne va-t-il pas être volé par +quelqu’un, dans le pays où il passe ? Il n’est pas rare que +cela arrive.</p> + +<p>Pendant que j’étais à Porto-Novo, un esclave partit de la +maison d’un Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais +avertit le roi, on ferma les chemins, on battit la campagne ; +ce fut peine inutile : l’esclave avait déjoué la surveillance, +il était sorti du royaume et ne craignait plus +qu’une chose, c’est que son maître le fît arrêter dans l’intérieur +par quelqu’un de ses amis. Tout le temps qu’il était +encore dans le royaume de Porto-Novo, il appréhendait +d’être repris ; maintenant l’espoir l’animait, et il avançait +confiant dans le succès de son entreprise.</p> + +<p>Chemin faisant, un voyageur l’accoste et fait route avec +lui. Notre esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon +tomba sur lui et l’attacha fortement, puis alla le vendre. Il +passa au pouvoir de plusieurs acheteurs, pour être finalement +ramené à Porto-Novo, où il fut acheté par un noir qui +le maltraitait sans ménagement.</p> + +<p>Cet esclave regretta bientôt son premier maître, qui avait +toujours agi avec bonté à son égard. Il se lamentait continuellement +d’avoir eu la malencontreuse idée de fuir ; il +aurait voulu rentrer chez le Portugais ; mais comment +faire ? Il alla trouver les amis de son ancien maître, les +priant d’intercéder en sa faveur.</p> + +<p>Ce fait montre que l’esclave qui s’enfuit perd souvent au +change et court à un pire destin. Encore faut-il qu’il réussisse +à se mettre hors de la portée du maître qu’il abandonne. +Sinon, aux périls de la fuite s’ajoutent bientôt les +colères et la vengeance du maître. La vie alors est bien +amère. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé +avec un gros cadenas ; à ce collier est attachée une longue +et lourde chaîne en fer aussi. Ainsi chargé, signalé à l’attention +publique, surveillé, épié, le captif est assujetti aux plus +rudes travaux, à des corrections cruelles. C’est beaucoup, +si on ne le livre pas à l’oricha, si on ne l’envoie pas au fond +d’un cachot infect, où on le laissera sans nourriture se +débattre dans les transes d’une longue agonie.</p> + +<p>Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature ; la +fuite, une tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers, +un remède pire que le mal, peut-être.</p> + +<p>Malheur à l’esclave qui se révolterait ! La révolte ne saurait +aboutir qu’à une répression d’une affreuse rigueur. On +attachera le mutin à un piquet, on lui ouvrira la poitrine et +les entrailles, on lui coupera la tête et on l’exposera publiquement +sur un pieu, etc., etc.</p> + +<p>Le noir esclave doit subir son sort. Je dis <i>subir</i>, parce que, +l’esclavage étant contraire à la nature, il répugne essentiellement +à l’homme. L’animal, créé pour servir l’homme, +s’apprivoise et accepte le joug que l’homme lui impose. +Quant à l’homme, Dieu l’a créé intelligent et libre, capable +de se conduire lui-même, responsable de sa conduite personnelle, +maître de sa personne et de ses actions.</p> + +<p>Par nature, l’homme a ce que les philosophes appellent +« <i lang="la" xml:lang="la">dominium sui</i>, <i>l’empire de soi</i> ». Ce qui contrarie cet empire +est opposé à la nature de l’homme ; partant, cela ne saurait +en aucun cas lui agréer. Comment donc l’esclavage plairait-il +à l’homme ? comment pourrait-il ne pas lui être à +charge, puisqu’il est la négation formelle de l’empire de soi ?</p> + +<p>L’esclave est sous la puissance d’un maître et lui appartient, +en sorte qu’il n’a plus le « <i lang="la" xml:lang="la">dominium sui</i> ». Le maître +peut le vendre et disposer de sa personne, de son industrie, +de son travail, sans qu’il puisse rien faire, rien avoir, ni +rien acquérir qui ne soit à son maître. Dans cet état contraire +à la nature humaine, où l’on ne reconnaît pas à l’esclave +plus de droits qu’à l’animal, l’esclave sera moins +homme certainement. Le sentiment de sa dignité ne s’éteindra +pas en lui, et il s’indignera de se voir ravalé dans +l’estime ; l’instinct de la possession survivra dans son âme, +malgré les exigences de la cupidité du maître, et il s’étudiera +à tromper la vigilance du maître. Et il verra dans ce +maître un ennemi qui le méprise et qui l’opprime.</p> + +<p>L’esclave s’endurcit sous les coups ; les mauvais traitements +le jettent dans une torpeur morale qui tient de celle +de la brute. La nécessité de tout souffrir en silence énerve +la vigueur de ses facultés ; il tombe dans une somnolence +qui n’a presque plus rien d’humain. Pour se trouver au +point où les calculs du maître tendent à l’amener, pour +avoir la souplesse et la flexibilité qu’exige le maître, l’âme +de l’esclave doit se briser, être indifférente à tout. Si l’espoir +d’un affranchissement plus ou moins probable ne soutient ce +pauvre esclave, c’en est fait de sa valeur physique et +morale. Il n’a plus d’autre soulagement que de se vautrer +dans les plaisirs des sens : dans l’ivrognerie et la crapule. +Il s’abrutit alors ; il se plie sans résistance à tous les caprices ; +au maître qui le frappe, il dit froidement : « <i>Je suis à toi, +tue-moi.</i> »</p> + +<p>Le même intérêt qui rend le maître exigeant lui ordonne +d’avoir quelques ménagements et lui fait craindre de perdre +les travaux de l’esclave, s’il l’exténue. Du reste, beaucoup +de maîtres, obéissant à la voix de l’humanité, usent de condescendance +avec les gens qui sont en leur pouvoir. En +sorte que l’on aurait tort de croire que tous les esclaves sont +tous réduits à l’extrémité dont nous venons de parler. Il y +en a qui y sont réduits, et la pente naturelle des choses +porte les maîtres à les y réduire tous. Cependant, en général, +soit calcul, soit respect instinctif de l’homme, le maître +laisse à l’esclave une certaine liberté d’action. Certains ne +demandent à leurs esclaves qu’une somme déterminée de +services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mêmes.</p> + +<p>Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent +à faire ce que l’on peut appeler une petite fortune. Par son +commerce ou son industrie, il parvient à pouvoir acheter +un esclave qu’il met en son lieu et place auprès de son +maître, tandis que lui est laissé dans une indépendance relative. +Il peut aussi se racheter, si son maître y consent.</p> + +<p>J’ai connu beaucoup d’esclaves qui, de fait, étaient de +simples domestiques. En dehors du service auquel on les +obligeait, ils se livraient à un petit négoce qui n’était pas +toujours des moins lucratifs ; ils réunissaient leurs amis pour +se réjouir avec eux ; ils avaient leurs relations établies, leur +petit centre d’où ils exerçaient leur influence.</p> + +<p>Un d’entre eux, nommé Okoutolou, sut se créer une honnête +aisance, dans le temps même où il était esclave, à +Wydah. Ce jeune homme avait une petite case à lui ; il +avait gagné l’affection d’une fille libre et riche pour un +esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il +s’est fait dans le commerce une position très-avantageuse. +Comme je rentrais en France, je passai dans la ville où il +était établi. Les chefs des comptoirs français de l’endroit +me dirent qu’Okoutolou était leur traitant le plus actif.</p> + +<p>A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les +plus influents est esclave. Son maître est moins riche que +lui ; mais il ne lui permet pas de se racheter. Il a un très-grand +avantage à ne pas l’affranchir.</p> + +<p>Malgré toute la bonté dont le maître entoure son esclave, +quoiqu’il le comble d’égards et de soins, il est rare qu’il en +obtienne la confiance. L’esclave se cache du maître dont il +se défie ; s’il a quelques économies, il les porte dans une +maison étrangère. Il a en ville ce qu’il appelle <i>sa mère</i> ; c’est +chez <i>sa mère</i> qu’il porte tout ce qu’il possède, ne laissant +dans la maison de l’<i>olouwa</i> que des objets sans valeur. +L’<i>olouwa</i> peut changer de dispositions à son égard ; peut-être +s’il était volé, confisquerait-il les biens de ses gens, par système +de compensation ou pour un autre motif quelconque. +Qui sait ce qui peut arriver ?</p> + +<p>L’esclavage n’est pas seulement une vie d’opprobre et de +misère, il est encore et surtout une vie de labeurs, quand +les esclaves ne sont pas trop nombreux ; et, quand le nombre +est considérable, une vie d’oisiveté triste, mélancolique.</p> + +<p>Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des +travaux domestiques ; le transport des fardeaux ou des +voyageurs leur est aussi dévolu.</p> + +<p>Aux champs, l’esclave coupe le bois et le transporte, +défriche, cultive, ramasse la récolte et la renferme. Pour +tout cela le travail est d’autant plus pénible que l’homme le +supporte seul : les bœufs ne sont pas soumis au joug, les +rares chevaux que l’on voit dans le pays sont des objets de +luxe : bœufs et chevaux ne sont utilisés ni pour la culture, +ni pour les transports.</p> + +<p>A la maison, la simplicité des mœurs n’admet ni beaucoup +d’employés, ni beaucoup d’emplois. Un nombreux personnel +n’y a qu’une utilité : flatter l’amour-propre de l’olouwa. +Celui-ci se glorifie d’avoir beaucoup d’esclaves. Quand il +sort, il s’en fait suivre, et cette suite chatouille agréablement +sa vanité. Du reste, il n’a nul souci de savoir si l’oisiveté +dans laquelle il les laisse croupir leur pèse ou non.</p> + +<p>Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est +relatif en fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers, +des valets, des <i>hamaquaires</i>. L’office des valets consiste à +tout ranger dans les appartements (!) du maître, à servir à +table, à répondre au moindre appel du maître, à lui rendre +les services qu’il demande. Ce sont les valets qui sont dépêchés +pour saluer les amis ou remplir les divers messages. +Le maître se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il +le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées ? +Cet usage immoral est un de ceux qu’ils adoptent +sans vergogne.</p> + +<p>A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier. +Ceux-là sont considérés comme attachés à leur métier pour +toute la vie : le maçon n’aura d’autre tâche que de maçonner, +le charpentier de charpenter. Sans doute, le maître +demeure toujours libre d’envoyer, comme punition, le valet +de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs. +Mais s’il loue l’esclave avec son industrie, comme il en a le +droit, le loueur ne peut imposer à l’esclave un autre emploi +que celui pour lequel il a été loué. C’est plutôt le droit du +maître que celui de l’esclave qui est ici protégé ; l’esclave +en profite et refuse de sortir de ses attributions.</p> + +<p>La même chose existait à Rome : « Celui qui possède des +esclaves à titre d’usufruit, dit Ulpien<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, doit user de chacun +d’eux selon sa condition. » Il ajoute qu’agir autrement +« serait un abus de jouissance ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <span class="sc">Ulpien</span>, au Dig. VII, <small>I</small>.</p> +</div> +<p>L’esclave ne reçoit du maître que le vêtement et la nourriture. +Pour vêtement, deux <i>chocotos</i> et un <i>acho</i> suffisent et +au delà. Le <i>chocoto</i> est un petit caleçon qui descend jusqu’aux +genoux ; l’<i>acho</i>, une longue pièce d’étoffe de deux à trois +mètres, large environ d’un mètre cinquante centimètres. +La dépense totale pour le vêtement d’une année ne dépasse +pas une trentaine de francs. Ajoutez à cela cinquante à +soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous +aurez ce que coûte d’entretien un esclave.</p> + +<p>Il est vrai qu’il peut être l’occasion de quelques amendes +et de beaucoup d’ennuis ; car le maître est responsable de +ses crimes et délits, et même de ses dettes ; mais le maître a +la faculté d’abandonner le délinquant à la justice ou aux +créanciers, jusqu’à ce qu’il ait satisfait.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="first">CHAPITRE IX</span><br> +<span class="xsmall">ÉTAT POLITIQUE.</span></h2> + + +<p>Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique, +loin d’être inférieur au blanc, le noir se montre en tout +semblable à lui. Les traits de ressemblance sont tels qu’ils +suffiraient à eux seuls à montrer la communauté d’origine +entre les deux races.</p> + +<p>Voyons le nègre dans sa vie politique. Est-il, comme le +blanc, poussé par l’instinct de la <i>sociabilité</i> ? Ses affections, +ses besoins, ses penchants tendent-ils à la vie sociale ? En +d’autres termes, le nègre a-t-il été destiné à la société par le +Créateur ? Vit-il en société ?</p> + +<p>Oui, comme le blanc, le nègre a été destiné à la société ; +ses affections, comme ses besoins, l’y appellent et l’y retiennent.</p> + +<p>Les nègres de la côte des Esclaves, les Nagos en particulier, +ont eu jusqu’à ce jour peu à souffrir des invasions +étrangères. Aucun conquérant n’est venu jeter le trouble +chez eux ; aussi la société s’y montre-t-elle comme elle dut +être partout dans ses commencements.</p> + +<p>« Il est facile de concevoir comment les choses se sont +passées à l’origine du genre humain, et ce qui a préparé les +voies au régime social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante +de Dieu, les premiers hommes donnèrent naissance +à de premiers enfants ; ceux-ci devinrent pères à leur +tour, et c’est ainsi que se forma une suite de générations +sorties les unes des autres. Chaque père de famille avait +autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait +sur tous les autres et sur leurs familles ; cette suprématie +paternelle était une espèce de royauté ; on peut dire +en un sens que celle-ci naquit avec le genre humain, et que +le premier père fut le premier roi.</p> + +<p>« … A mesure que les familles se multipliaient, les liens +de la subordination à l’égard du premier chef se relâchaient ; +quoique issues de la même tige, les branches diverses devenaient +plus étrangères les unes aux autres ; la première +innocence des mœurs s’altéra ; l’orgueil, la cupidité, la +jalousie commencèrent à semer le trouble et la division ; +on sentit le besoin d’une autorité commune, mais plus forte. +Alors, sur tous les points de la terre habitée, parmi les pères de +famille il s’en rencontra qui, par leur âge, leur expérience +et leur force, par ce talent de commander que la nature +donne, fixèrent les regards et l’estime de leurs semblables, +prirent sur eux de l’ascendant et en furent obéis. L’habitude +consacra leur pouvoir, et la société civile commença. +Les États naissants, trouvant leur modèle dans la famille, +furent plutôt de petits royaumes que des républiques, ainsi +que l’attestent les plus anciennes traditions. »</p> + +<p>Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa conférence sur +l’« union de la religion et de la société ». Il semble qu’il ait +voulu peindre la constitution sociale des nègres de la côte +des Esclaves. Chez eux, en effet, nous trouvons plusieurs +familles, renfermées souvent dans une même enceinte, +soumises à l’autorité d’un <i>ballés</i> ou <i>roi de la maison</i> ; les <i>ballés</i> +sont soumis aux <i>oloris</i> ou chefs, et ceux-ci au roi. Le roi et +les chefs sont choisis parmi les personnages les plus influents +et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur +obéit.</p> + +<p>Malheureusement le pouvoir n’a pas été régénéré par le +christianisme. Comme tout pouvoir païen, il est arbitraire +et oppressif, il ne tourne pas ses efforts au profit des sujets ; +il ne sert pas, il veut être servi : « Les princes des nations +les dominent, dit notre divin Maître ; les grands exercent la +puissance sur elles<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <span class="sc">S. Matthieu</span>, <small>XX</small>, 25.</p> +</div> +<p>A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens ; +à la côte des Esclaves, le roi et les chefs pressurent +de même les peuples.</p> + +<p>M. Borghero a dit avec autant d’exactitude que de précision<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> : +« Le peuple est esclave en masse des rois, puis des +chefs et finalement des particuliers qui sont en petit nombre. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Annales de la propagation de la foi</i>, t. XXXVI.</p> +</div> +<p>Dans la même lettre, datée du 3 décembre 1863, le même +missionnaire signale l’influence prépondérante des prêtres, +des idoles. Il développe trop bien l’ensemble du système +gouvernemental, pour que nous ne lui laissions pas la parole. +« Le long de toutes nos côtes, dit-il, les grands et les petits +États sont gouvernés à peu près de la même manière, et +peut-être, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner +les choses, on se convaincrait qu’<i>au fond il y a là plus de +sagesse qu’on ne le croit ordinairement</i>.</p> + +<p>« Vous entendez dire de tous côtés que les monarchies de +ces régions ne se soutiennent que par un despotisme absolu ; +que la volonté du souverain est la seule loi ; que le plus +abrutissant servilisme pèse sur toutes les têtes : il y a du +vrai dans ces accusations, mais il faut s’entendre. Si l’on +attribue le despotisme sans frein à la personne du chef, rien +de plus faux ; ce chef, avec toutes les apparences de l’absolutisme, +n’en est pas moins enchaîné par les autres chefs +particuliers, par ceux qui lui tiennent lieu de ministres, +par les anciens usages. Ensuite, roi, chefs, ministres sont +enchaînés par les prêtres du fétichisme qui planent au-dessus +de tous, et dont les ordonnances n’admettent aucune discussion ; +ce système est général en Afrique, et l’on sait qu’il en +fut ainsi dès la plus haute antiquité. Le despotisme barbare +dont on parle existe donc, non pas exercé par un seul, mais +bien par cette espèce d’oligarchie, qui seule a une existence +dans une société si élémentaire. »</p> + +<p>En traitant de l’état religieux de nos nègres, nous avons +vu Ghézo, roi du Dahomey, empoisonné par les féticheurs, +pour n’avoir pas satisfait en entier leurs désirs sanguinaires +dans les <i>fêtes des coutumes</i> : nous avons vu son fils et successeur, +Badou, subir leurs exigences, afin d’être tranquille sur +le trône ; nous avons dit aussi à quelles circonstances on +doit attribuer le prestige dont jouissent les féticheurs et la +terreur qu’ils inspirent.</p> + +<p>Cet état de choses est un vestige de la période primitive +des sociétés. Car, si « le premier père fut le premier roi », +il fut aussi le premier pontife. Associée au pouvoir de gouvernement +et de justice, l’autorité sacerdotale ne fit longtemps +qu’un avec lui entre les mains des patriarches. +Ceux-ci d’abord furent fidèles aux lois de l’équité, mais ils +se laissèrent aveugler dans la suite par leurs passions ; et +bientôt, leurs excès, n’ayant plus de bornes, provoquèrent la +séparation des pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux +prima encore le pouvoir royal.</p> + +<p>Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont +pas sorties de cette période d’évolution. Les familles y sont +réunies par groupes, sous la direction des <i>ballés</i>. Seulement, +par suite du despotisme supérieur, ces <i>rois de la maison</i> ne +sont que de simples patrons, sans force pour protéger +« <i>leurs enfants</i> » contre les abus de pouvoir des chefs, du roi +et des féticheurs.</p> + +<p>Le <i>ballé</i> appelle <i>ses enfants</i> ceux qui lui sont soumis, et +ceux-ci lui donnent le titre de père, <i>babba</i>. N’est-ce pas ce +que Mgr D. Frayssinous a dit : « Chaque père de famille +avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait +sur tous les autres et sur leurs familles. »</p> + +<p>Au-dessus des <i>ballés</i> sont les chefs (<i>oloris</i>). Ceux-ci sont +au choix du roi. Sans solde et sans revenus, ils n’ont que ce +qu’ils extorquent pour payer au roi les fortes redevances +qu’il exige d’eux sous forme de cadeaux. Leur position +même les force à pressurer leurs inférieurs, à les accabler +d’exactions ; leur cupidité les y pousse ; et, quoique leur +tyrannie soit restreinte et subordonnée au bon plaisir du roi, +elle n’en est ni moins arbitraire, ni moins excessive.</p> + +<p>Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son +chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires ; les +autres affaires sont de la compétence de chefs spéciaux ; +quelques-unes ressortissent au tribunal des féticheurs. Tous +les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions : ceux-ci +n’ont d’autorité qu’en matière civile ; ceux-là, en matière +administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu’ils +ne soient pas aussi bien définis que chez nous.</p> + +<p>Du reste, la manière d’agir de ces chefs est la même pour +tous.</p> + +<p>Le roi domine le peuple, les <i>ballés</i> et les chefs : riches et +pauvres, maîtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce +n’est les féticheurs. Son pouvoir absolu n’a généralement +d’autre contre-poids que l’autorité des féticheurs et leurs +prescriptions, avec la sanction du poison.</p> + +<p>Nous devons signaler à Abè-okouta une espèce de société +maçonnique dont les décisions sont impératives pour tous, +même pour le roi. Les <i>ogbonis</i> sont affiliés au pouvoir civil +et au pouvoir religieux ; ils ont leurs loges et leur mot +d’ordre, couvrent leurs réunions d’un mystère impénétrable +et agissent dans le plus grand secret. Ils délibèrent sur ce +qui peut intéresser le bien de l’État et notifient au roi leurs +arrêts. Quand les protestants voulurent s’établir à Abè-okouta, +le roi ne leur donna l’autorisation que lorsque les <i>ogbonis</i> y +consentirent<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> « Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrètes. L’initiation +s’appelle le « mélange du sang ». Tout nouvel initié se fait une légère +incision et mêle son sang au sang de l’initiateur. C’est là un pacte secret +et indissoluble. Partout où ils vont, les initiés se reconnaissent à des +signes particuliers.</p> + +<p>« Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte, +très-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à de +cruelles répressions.</p> + +<p>« Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs les +plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et les autres +servent le même maître. Voilà ce qui explique l’influence qu’exercent +certaines classes de prêtres et de prêtresses sur une immense contrée. »</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Courdioux</span>.)</p> +</div> +<p>On comprendra aisément qu’il y a là un obstacle considérable +à toute influence étrangère, en même temps qu’à la +liberté d’action du pouvoir suprême.</p> + +<p>La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs +familles. Le prince régnant choisit souvent son successeur +parmi ses enfants et le fait agréer par les chefs. S’il ne l’a +point fait, les chefs, après sa mort, font choix de celui qui +leur semble devoir être le plus favorable à leurs idées et à +leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s’en occupent +guère ; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point +dans le paganisme.</p> + +<p>Quand le roi a choisi son successeur, il se l’associe dans +le maniement des affaires ; il en fait <i>son second</i> (<i>ékédji</i>), son +coadjuteur, qui se forme en même temps qu’il sert d’aide. +Les chefs et les <i>ballés</i> ont aussi leur <i>ékédji</i>.</p> + +<p>Les féticheurs n’ont jamais entendu ces paroles sublimes +adressées par le divin Maître aux gouvernants chrétiens : +« Que le plus grand devienne le plus petit, que le chef se +fasse le <i>ministre</i><a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. » Aussi ne s’inspirent-ils que de leur +cupidité et des caprices de leur imagination. Ils voient sans +protester le roi s’abandonner aux excès de la tyrannie, tant +que leurs intérêts ne sont pas contrariés. Parfois, le poison +répond à ces excès ou punit le roi d’avoir déplu aux féticheurs. +Malgré cela, les despotes succèdent et succéderont +toujours aux despotes, jusqu’au temps où le christianisme +viendra éclairer l’intelligence, purifier les sentiments, redresser +et fortifier la volonté. Alors seulement, chefs, roi et +ministres de la religion se dévoueront à la noble mission que +Dieu leur assigne de <i>servir</i> ceux qui leur sont soumis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <span class="sc">Saint Luc</span>, <small>XXII</small>, 25.</p> +</div> +<p>Pour le moment, chez les nègres comme chez tous les +païens anciens et modernes, Dieu étant <i>déplacé</i> et méconnu +dans la pratique, la conscience étant aveuglée par des passions +sans frein, tout est livré à l’arbitraire et au bon plaisir +des puissants. Le roi pressure tout le monde, et les chefs ne +sont pas plus libres dans l’exercice de leur pouvoir que les +individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits.</p> + +<p>En dehors du Dahomey, les excès de pouvoir ne sont pas +aussi exorbitants et aussi communs.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés +légitimes. Ceux qui les commettent ne sont pas à l’abri des +remords ; ils sentent le besoin de déguiser leurs injustices et +leur donnent une apparence de légalité, en invoquant les +<i>coutumes</i>.</p> + +<p>Les <i>coutumes</i>, chez les nègres, tiennent lieu de lois. Je dis +<i>tiennent lieu de lois</i>, parce que, en réalité, il n’y a pas de lois +clairement formulées : chacun est abandonné aux lumières +de sa raison, lumières bien obscurcies, et à ce qui survit de +la conscience, dans le débordement des passions.</p> + +<p>On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou +expliquent les prescriptions de la loi naturelle. Elles se +basent, non sur le droit et la justice, mais sur des décisions +arbitraires antérieures. Elles ne disent pas : il est juste, il +faut, il est équitable. Elles disent : on a fait, il est d’usage. +Et encore s’occupent-elles fort peu de la moralité de l’acte. +Une loi formule le devoir ; elle enseigne et elle commande, +tandis que la coutume n’est qu’un souvenir et la répétition +de ce qui s’est déjà fait. La perfection de la loi consiste à +ne rien laisser à la discussion et à l’arbitraire du juge ; cette +perfection ne saurait convenir à la coutume, qui laisse toutes +portes ouvertes au caprice du juge.</p> + +<p>Les coutumes, chez les nègres, sont presque toujours +restrictives : c’est le fait accompli de l’oppression érigé en +principe. Une première fois, on a injustement condamné +quelqu’un ; dans la suite, semblable injustice rentre dans ce +qu’on appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera sous +le prétexte que c’est la coutume.</p> + +<p>Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que +nous les donnons. A Wydah, un missionnaire conversant +avec le Yévogan lui conseillait de faire rédiger une espèce +de code des coutumes. « De cette manière, disait-il, les +blancs connaîtront les usages du pays, et ils s’y conformeront. — Cette +mesure serait tout à fait impolitique, répondit +le rusé vieillard ; nous n’aurions plus occasion de vous +infliger des amendes. » Ce mot en dit plus que nous ne saurions +le faire.</p> + +<p>Tel est le pouvoir à la côte des Esclaves : il tend toujours +à l’oppression ; il n’est enrayé dans sa marche que par les +calculs de l’intérêt. L’intérêt oblige souvent le roi à user de +ménagement avec les chefs, et les chefs à modérer les exactions +à l’égard des <i>ballés</i> et du peuple ; sinon, presque tout +est livré au caprice.</p> + +<p>Voyons maintenant, d’une manière spéciale, le rôle des +féticheurs dans la société civile.</p> + +<p>« Les saints Pères ont remarqué, nous dit Rohrbacher<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, +que, dans l’ordre primitif de la nature, Dieu n’accorda point +à l’homme de domination sur l’homme, mais seulement sur +les animaux. Aussi, avant le déluge, voit-on des pasteurs de +troupeaux, mais point de dominateurs de peuples. On y voit +des pères et des enfants, mais point de rois ni de sujets, +point de maîtres ni d’esclaves. Dans sa première enfance, le +genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De +souverain proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il +n’y avait que Dieu. On voit, par l’exemple de Caïn et de +son descendant Lamech, qu’il n’avait point encore communiqué +aux hommes le droit de faire mourir aucun d’entre eux, +même pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait +être puni sept fois, et celui qui tuait le second devait l’être +septante fois sept. Il se réservait à lui seul la punition, +même temporelle, du meurtre. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Livre III.</p> +</div> +<p>Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer +les crimes par la force, il est tout naturel que ce pouvoir fut +d’abord confié aux prêtres, représentants et ministres de +Dieu dans la société ; il est naturel aussi qu’on eut recours +au <i>jugement de Dieu</i>. De là, les épreuves judiciaires ou ordalies, +sortes de jugements auxquels les prêtres présidaient.</p> + +<p>A la côte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et +ce sont les féticheurs qui les font subir.</p> + +<p>Il y a au moins deux espèces d’épreuves : les unes, +afflictives, frappent l’individu qu’elles jugent coupable ; les +autres, simplement déclaratives, se bornent à prononcer +sur la culpabilité ou l’innocence du prévenu.</p> + +<p>Les principales épreuves afflictives sont l’épreuve par +l’eau et par l’<i>oricha</i>. Celle-ci est la plus commune ; on la +subit pour des motifs souvent frivoles. Un homme est-il +accusé ou simplement soupçonné d’avoir commis un vol, il +offre de se purger de l’accusation en <i>buvant l’oricha</i>. Veut-on +lui demander une preuve de son innocence, on lui demande +de <i>boire l’oricha</i> : <i>boire l’oricha</i> est une espèce de serment.</p> + +<p>Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer +que celui qui la subit est entièrement à la merci des +caprices du féticheur qui la fait subir.</p> + +<p>Qu’est-ce que <i>boire le fétiche</i> ? C’est avaler, <i>sans la connaître</i>, +une boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de +dire quel danger on court en s’abandonnant, les yeux fermés, +à ces hommes sans mœurs et sans conscience, habiles manipulateurs +de poison, maîtres passés dans l’art de mal faire. +Ils sont d’autant plus à redouter qu’ils manœuvrent dans +l’ombre et sous le couvert de l’<i>oricha</i>. Leurs crimes sont +d’autant plus audacieux qu’ils sont à l’abri de toute poursuite, +du moment où tous les attribuent à l’<i>oricha</i>. Du prévenu +que le féticheur empoisonne, on dira : « Il a bu l’<i>oricha</i> ; +<i>l’oricha l’a tué</i>. » Qui oserait faire le procès à l’<i>oricha</i> ?</p> + +<p>On pourrait croire que les noirs seuls sont exposés à subir +l’épreuve dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les +Européens y sont soumis ; ou, pour mieux dire, on ne la +leur impose jamais. Lander, toutefois, prétend avoir affronté +le danger de cette épreuve toute païenne et barbare. Écoutons +le voyageur anglais :</p> + +<p>« Peu de jours après mon arrivée à Badagri, dit-il, trois +Portugais, marchands d’esclaves, résidant dans cette ville, +se rendirent près du roi et de ses principaux ministres, qui +tous jusqu’alors m’avaient comblé d’égards et de prévenances, +et lui firent entendre que j’étais un espion du gouvernement +anglais, et que, s’ils me laissaient partir, on me +verrait bientôt venir avec une armée pour m’emparer du +pays. Ces calomnies grossières eurent sur des esprits crédules +leur effet ordinaire, et changèrent l’intérêt qu’on m’avait +témoigné en une froide réserve d’abord et bientôt en hostilité +déclarée. A la fin, tous les chefs réunis arrêtèrent de +me soumettre à l’épreuve de l’eau fétiche.</p> + +<p>« Ils me mandèrent auprès d’eux, et je dus traverser une +foule compacte d’habitants que le bruit de la chose avait +instantanément rassemblés. Tous paraissaient fort agités, et +la plupart étaient armés de dards, de haches et de casse-tête. +J’avais à peine pénétré dans la case du fétiche, qu’un +des assistants me présenta brusquement une calebasse pleine +d’un liquide limpide comme de l’eau de source, mais d’une +amertume révoltante, et m’ordonna de tout boire, disant : — Si +tu es venu dans de mauvais desseins, cette liqueur te +tuera ; dans le cas contraire, elle ne te fera aucun mal. +Comme il n’y avait pas à balancer, je pris mon parti sur-le-champ +et j’avalai le breuvage sans hésiter ; puis, regagnant +ma case en toute hâte, je pris une forte dose d’émétique +accompagnée d’une grande quantité d’eau tiède. Grâce à cet +antidote, je n’éprouvai aucune suite fâcheuse d’une épreuve +qui, presque toujours, est mortelle.</p> + +<p>« Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant +que le fétiche m’avait épargné, redevinrent pour moi affables +comme auparavant ; ils répétaient sans cesse que j’étais +protégé de Dieu, et qu’il n’était pas au pouvoir des hommes +de me nuire. »</p> + +<p>Le noir coupable n’ose <i>boire le fétiche</i> ; à l’appréhension +du châtiment caché dans l’épreuve se joignent les terreurs +d’une conscience troublée, et il redoute l’épreuve. L’innocent +lui-même a tout à craindre d’y être exposé. Quoique la +superstition lui donne une certaine assurance, elle ne +l’aveugle pas au point de lui cacher le danger qu’il court. Il +s’efforce de conquérir les bonnes grâces de l’<i>oloricha</i> par ses +cadeaux ; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs +de sa cupidité ? l’<i>oloricha</i> n’a-t-il pas quelque intérêt à se +débarrasser de lui ? lui a-t-on donné des cadeaux plus importants +pour le décider à faire mourir le prévenu ? Ces pensées +et bien d’autres encore inspirent une juste terreur au malheureux +qui se présente pour boire l’<i>oricha</i>.</p> + +<p>L’<i>oricha</i>, lui, agit avec connaissance de cause ; il offre, +comme il l’entend, le poison ou un breuvage inoffensif ; et, +comme « presque toujours l’épreuve est mortelle », presque +toujours il ajoute à ses crimes. Les homicides fréquents dont +il se rend coupable étouffent en lui tout sentiment humain, +en sorte qu’il est bientôt dominé par le besoin de tuer. Cela +le rend très-redoutable et très-influent sur des esprits faibles +comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse sous +la main du despotisme.</p> + +<p>L’épreuve par l’eau se subit dans une rivière ou une +partie de la lagune spécialement réservée à cet effet. Dans +cet endroit, l’eau, dit-on, est sous l’influence de l’<i>oricha</i> ; +c’est pourquoi elle engloutit le coupable et laisse surnager +l’innocent. L’<i>oricha</i> hantant ces parages, il est naturel qu’on +en prohibe l’accès aux profanes, dont les regards seraient +peut-être par trop importuns.</p> + +<p>A Porto-Novo, l’épreuve par l’eau se fait à Togbo, lieu +sacré situé dans le canal de Wémé, qui met en communication +le <i>grand lac</i> de Nokhoué et la lagune de Porto-Novo. Il +est défendu de fréquenter cette localité ; les féticheurs seuls +ont des habitations tout autour.</p> + +<p>On dit que des filets et des piéges habilement déguisés servent +à accomplir les manœuvres criminelles de l’épreuve, quand +on veut perdre le prévenu ; qu’il y a des plongeurs remarquables +auxquels il est facile de rester longtemps immergés, en +sorte qu’ils peuvent retenir sous l’eau ou rejeter à la surface +ceux qu’ils veulent faire mourir ou préserver d’un accident.</p> + +<p>L’épreuve par l’eau est rarement favorable à ceux qui la +subissent ; on ne l’impose qu’à ceux dont la perte est décidée ; +l’accepter, c’est aller au-devant d’une mort à peu près certaine.</p> + +<p>Un ancien <i>gogan</i> de Porto-Novo tomba dans la disgrâce +du roi Mecpon, après avoir longtemps joui de sa confiance +et de ses faveurs. Le roi le mande auprès de lui, l’accable +de reproches et lui déclare qu’il lui est suspect. « Tu n’as +qu’un seul moyen de te justifier, lui dit-il en terminant. Si +tu n’es pas coupable, tu n’as pas à craindre le courroux +vengeur de l’<i>oricha</i>. Va à Togbo ; que l’<i>oricha</i> proclame ton +innocence. — O roi, répondit le <i>gogan</i>, tu oublies que mon +aïeul fut l’organisateur de Togbo ; ce qui est mystère pour le +peuple n’est pas un secret pour moi ; je serais d’une simplicité +bien naïve, si j’acceptais ta proposition. » Il refusa +l’épreuve, et, pour fuir les effets de la haine du roi, il se +réfugia à Badagri, où il termina ses jours, à l’ombre et sous +la protection du pavillon britannique.</p> + +<p>Il n’est pas toujours aisé d’éviter l’épreuve. Todjinou, +traitant de Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage +au roi, se vit contraint à la subir. Doué d’une grande +énergie et d’une force peu commune, il sort une première +fois sain et sauf des eaux de Togbo.</p> + +<p>Séance tenante, on l’accuse d’une prétendue trahison et +on l’oblige à renouveler l’épreuve, afin de se purger de ce +crime imaginaire. Et d’abord on lui fit boire un breuvage +dont l’effet devait être d’engourdir ses membres quand il +entrerait dans l’eau. <i>Le fétiche le tua !</i>… Comment donc ne +l’aurait-il point tué !</p> + +<p>Un mot seulement sur les épreuves déclaratives. L’<i>ounchè</i> +de Porto-Novo nous servira d’exemple. Il ne tue pas, mais +déclare seulement la culpabilité ou l’innocence du prévenu. +Il n’en est pas moins terrible pour cela ; car parfois son +témoignage équivaut à une sentence de mort. En réalité, +<i>ounchè</i> fait office de témoin.</p> + +<p>L’<i>ounchè</i> est une espèce de petite pirogue couverte de +draperies qui retombent jusqu’à terre. On pose cet instrument +sur la tête de l’accusé, et l’on attend la déposition +muette de ce témoin étrange. Après les pratiques et les +invocations d’usage, l’<i>ounchè</i> se met en mouvement, mû +par je ne sais quel moteur. Bientôt le mouvement s’accentue, +et l’<i>ounchè</i> vient frapper l’inculpé. Est-il frappé par devant, +le fétiche le dénonce comme coupable ; frappé par derrière, +il est reconnu innocent.</p> + +<p>On ne saurait attribuer tout, dans ces épreuves, à l’adresse +et à la supercherie. Ici, comme dans les autres manœuvres +des féticheurs, beaucoup de choses sont humainement +inexplicables. Les féticheurs se mettent en relation avec le +diable ; « celui-ci, disent-ils, vient à leur aide et fait ce que +les hommes ne pourraient faire ».</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, leurs manœuvres ne sont pas exclusivement +des pratiques de religion ; elles entrent pour beaucoup +dans l’administration civile ; comme moyens administratifs, +les épreuves donnent aux <i>olorichas</i>, dans la société, +une influence réelle et capitale. Ainsi, quoiqu’ils n’aient +pas de pouvoir administratif direct dans l’ordre civil, les +féticheurs se mêlent des affaires qui sont de ce ressort et les +traitent avec voix prépondérante.</p> + +<p>La <i>police</i>, chez les noirs de nos contrées, est admirablement +organisée. Nous avons signalé Égoungoun et Oro +comme agents de la haute police. Après ce que nous venons +de dire, on comprendra que l’on redoute ces policiers +<i>orichas</i>.</p> + +<p>Parlons des policiers profanes.</p> + +<p>Dans le Yorouba, le roi a auprès de lui des gens de cour +(<i>bafin</i>, <i>ibafin</i>), dont six servent de chambellans dans son +palais, sous le nom d’<i>iwéffa</i>. Les autres veillent à l’ordre +public.</p> + +<p>Les chefs délèguent aussi aux gens de leur suite, varlets +connus par les Européens sous la dénomination portugaise +de <i>moços</i>, garçons, le soin d’assurer la tranquillité publique +et de rechercher les criminels. Les <i>moços</i> reçoivent les +plaintes, font les premiers interrogatoires, informent l’affaire. +Ils font en général tout ce qui, chez nous, est du ressort de +la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans +l’intérêt du chef dont il est <i>moço</i>.</p> + +<p>« Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des États aussi +peu civilisés que ceux de la côte des Esclaves, il puisse +exister une police quelconque ? Cependant, sous ce rapport, +les nègres, et en particulier les Dahoméens, peuvent être +comparés à plus d’un peuple civilisé. Il est rare qu’un crime +soit commis sans que l’auteur en soit bientôt découvert.</p> + +<p>« Les <i>moces</i> ou domestiques des cabécères sont chargés +de veiller à l’ordre public. Ils sont, tout à la fois, huissiers, +gendarmes, geôliers et bourreaux.</p> + +<p>« A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par +les <i>laris</i> (officiers du roi). Ils surveillent les marchés, +reçoivent les droits aux portes de la ville, etc. Rien ne les +distingue des gens du commun, si ce n’est la coupe particulière +de leurs cheveux. Ils les rasent sur les côtés et tressent +en forme de crête ceux du milieu. Toucher la tête d’un <i>lari</i> +est réputé crime. Le premier <i>lari</i> du roi jouit de toute la +confiance de son maître.</p> + +<p>« Il existe sous le nom de <i>zangbéto</i> (<i>zan</i>, nuit, et <i>gbéto</i>, +gens) des gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes +gens de la ville. Ils se répandent dans les principaux quartiers +par groupes de six ou huit. L’un d’eux est enveloppé +d’un grand manteau de paille qui le couvre complétement. +A l’extérieur de ce manteau sont suspendues de grosses +coquilles (<i>agathinès</i>) tenant lieu de grelots. Le <i>zangbéto</i> ainsi +costumé se tient à l’écart de ses compagnons, et, pendant +que ceux-ci, dissimulés derrière une muraille, font une +musique charivarique, lui s’agite dans son manteau de +paille, pirouette, court, revient à sa place en accompagnant +cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres. Aussi +les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les +<i>zangbétos</i> sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de +la mer pour venir garder la cité.</p> + +<p>« Ils ont le droit d’arrêter les passants qui s’attardent +après huit ou neuf heures du soir. Leur devoir est d’empêcher +les incendies et les vols de nuit. Néanmoins les <i>zangbétos</i> +ont la plus triste réputation : ils rappellent les voleurs +du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a organisé une bande +de voleurs toujours en mission sur un point du territoire. +Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but d’obliger +tous mes sujets à avoir de l’ordre et à faire bonne garde.</p> + +<p>« Le grand avantage du <i>zangbéto</i> est peut-être d’arrêter +les rôdeurs de nuit et d’éviter par là un grand nombre +d’incendies causés par la malveillance ou par des vengeances +personnelles.</p> + +<p>« Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la +ville, mais il est prudent à eux de se faire précéder d’une +lanterne. »</p> + +<p>Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées +au roi, soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre +davantage l’inculpé ; car le roi ne manquera certainement +pas l’occasion qu’on lui offre de <i>manger</i>. C’est un moyen de +lui faire la cour que de lui fournir de semblables occasions.</p> + +<p>Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie +administrative : l’oricha, qu’il est défendu de regarder ou de +profaner ; l’<i>oiseau du roi</i>, qu’on ne saurait chasser sans crime ; +la vente de tel ou tel produit pour l’exportation, de tel ou +tel poisson sur certaines places, etc., etc.</p> + +<p>C’était à Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du +nom d’Okoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de +reprendre le travail. Vers six heures et demie, le <i>moce</i> d’un +cabécère vint, de la part de son maître, m’annoncer qu’Okoubonzi +était retenu par le chef. « Mon maître te fait dire de +venir chez lui, me dit le moce ; vous vous entendrez afin +qu’il te rende ton ouvrier. — Qu’a fait mon ouvrier ? » +demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel +était son crime ; je ne le donne à deviner ni en mille, ni en +cent, ni en dix, ni en un ; je m’exécute immédiatement et +je viens au fait. « Ton moce, me fut-il répondu, est monté +sur un arbre près de la maison de mon maître. — Qu’allait-il +faire sur cet arbre ? — Prendre des feuilles pour faire un +remède. — Quel crime y a-t-il donc à cela ? l’arbre est-il +fétiche ? explique-toi vite. — L’arbre, je te l’ai dit, est près +de la maison de mon maître. Or, dans la maison, il y a une +femme du roi. Fort heureusement cette femme n’était pas +dans la cour au moment où ton moce était sur l’arbre, et il +ne l’a point vue ; s’il l’avait vue, il serait envoyé au roi, qui +certainement le ferait mettre à mort. Le cas est grave, mais +mon maître en ta considération étouffera l’affaire. »</p> + +<p>Je compris vite que le chef en question voulait m’extorquer +quelque chose, sous forme d’amende ou de cadeau : il +ne fallait pas être bien au courant des us et coutumes du +pays pour le deviner. Je n’étais pas d’humeur à me laisser +duper, et je dis au messager du chef : « Va dire à ton maître +que je connais un chef dans la ville capable de régler le différend ; +je connais le <i>Yévogan</i>, tandis que ton maître m’est +inconnu. » Et me tournant vers un enfant, je le chargeai +d’aller informer le Yévogan, qui est le chef principal de la +ville, le priant de faire rendre mon ouvrier à la liberté. Le +pauvre garçon dut attendre jusqu’à quatre heures du soir +qu’on jugeât à propos de le laisser sortir ; encore lui fit-on +subir de dures admonestations.</p> + +<p>Les <i>pénalités</i> en usage parmi les noirs sont : la mort, l’emprisonnement, +les amendes et le fouet (kpachan).</p> + +<p>Les pénalités sont la sanction qui garantit l’observation +de la loi, l’exécution de la volonté des supérieurs. Quand la +volonté du supérieur est juste, l’homme raisonnable l’accepte +sans peine ; mais lorsque cette volonté est arbitraire et +capricieuse, la raison et la conscience la repoussent, et l’inférieur +ne s’y soumet qu’avec répugnance. Dans le premier +cas, une sanction légère amène l’accomplissement du devoir ; +dans le second, il faut de fortes pénalités afin de contraindre +les sujets à ce qu’on leur demande. De fortes pénalités sont +nécessaires aussi pour déterminer ceux qu’une conscience +engourdie ne pousse pas à la pratique du bien. Dès lors, on +conçoit que les peines soient, dans le paganisme, comme +dans toutes les nations corrompues, et plus sévères, et plus +fréquentes.</p> + +<p>Nous l’avons déjà dit : dans le paganisme, et par conséquent +chez les noirs de la côte des Esclaves, l’autorité du +souverain, celle des chefs et celle des maîtres, l’autorité à +tous les degrés est arbitraire, parce qu’elle n’est pas dirigée +par la conscience. Aussi, <i>elle a besoin de s’imposer par la violence</i>, +et le maître est toujours armé du fouet, et les chefs +extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés +en prison, etc. ; et le souverain préside sans relâche aux +exécutions… ou aux sacrifices, quand les exécutions juridiques +ne suffisent pas à ses désirs.</p> + +<p>En théorie, les noirs décrètent la peine de mort contre les +meurtriers, les traîtres, les adultères, les incendiaires et les +voleurs. Les prisonniers de guerre sont aussi mis à mort, à +moins qu’on ne les réserve à l’esclavage.</p> + +<p>On dit que le nègre est voleur, et l’on dit vrai. Si la pratique +répondait à la théorie, il y a longtemps que les nègres +auraient été exterminés. Heureusement pour la race noire, +les chefs et le roi, plus encore que le fétiche, sont sensibles +à l’appât des cadeaux. La vue d’un cadeau les rend on ne +peut plus accommodants ; si bien que la peine de mort n’est +pas même commuée : on néglige complétement d’y faire la +moindre attention. Quelquefois, on exécute la loi, c’est-à-dire +qu’on exige la mort d’un individu, mais on laisse le coupable +substituer une victime à sa place. Alors l’innocent +paye pour celui qui a commis le crime : l’esclave, pour le +maître ; l’enfant, pour les parents…</p> + +<p>La peine de mort n’est pas la même partout : elle varie, +chez les noirs aussi bien qu’en Europe, selon la nature du +crime et selon les pays. A Agoué et dans les Popos, il y a +des cas où l’on empale le condamné ; presque partout il est +admis de le brûler vif, de le décapiter, de l’assommer, de +l’étrangler… Souvent, avant de lui donner la mort, on le +torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les +entrailles ou la poitrine…</p> + +<p>Un Brésilien m’a parlé d’une exécution à laquelle il +assista à Porto-Ségouro. Le coupable fut d’abord empalé, +ensuite on planta en terre le pieu qui avait été l’instrument +du supplice, enfin on alluma un grand feu tout autour. Le +malheureux supplicié, rôti à petit feu, détournait la tête +lorsque la flamme ou la fumée lui venaient dessus. Il passa +plus d’une journée dans cette horrible situation. Et l’on +buvait, et l’on dansait autour de lui.</p> + +<p>On le voit : je ne déguise pas ce qu’il y a de barbare dans +les mœurs des nègres. Je ne crains pas d’infirmer ma thèse, +en dévoilant la vérité. Et si l’on m’objectait ces horreurs, +je prierais mes contradicteurs de me dire si nos pères, les +Gaulois, ne commettaient point de semblables atrocités ; si +Rome n’eut pas des sacrifices humains, et si elle ne se faisait +pas un jeu de voir les gladiateurs se déchirer dans l’arène +ou de jeter les chrétiens aux lions.</p> + +<p>La <i>prison</i> ! « Dans l’antiquité et bien longtemps encore +dans les temps modernes, la prison a été considérée, non +comme un moyen de correction, mais comme un lieu de +supplice et de vengeance : les prisonniers étaient enfermés +dans un espace étroit, privés d’air et d’exercice, et livrés à +la brutalité des geôliers. Avec le christianisme, on commença +de s’occuper d’améliorer le sort des prisonniers. » Ainsi +parle Bachelet<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. En traitant la question à un autre point de +vue qu’au point de vue simplement historique, il aurait pu +dire : Dans l’antiquité et partout où le christianisme n’a +pas fait sentir ses bienfaisantes influences, la prison est et +<i>sera</i> considérée… Après ces déclarations, je puis parler sans +ambages.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Dictionnaire des lettres, des beaux-arts</i>…</p> +</div> +<p>A la côte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits +longs de 2 ou 3 mètres, un peu moins larges, creusés en +terre, sans fenêtres et sans jour. Là se trouvent pêle-mêle +plusieurs détenus, enchaînés, couchant dans leurs ordures, +à côté peut-être du cadavre de quelque compagnon d’infortune +qui a succombé sous le poids de la misère. Ils ont au +cou un collier en fer auquel est rivée une chaîne qui passe +par un trou du mur et est fortement attachée au dehors. On +peut, de l’extérieur, tirer la chaîne vivement, et le prisonnier +est étranglé, sans s’être douté du danger et sans avoir +vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont tenus dans +l’isolement ; que la nourriture leur est distribuée avec parcimonie ; +qu’ils sont toujours menacés de mort. En vérité, +« la prison n’est pas un moyen de correction, mais un lieu +de supplice et de vengeance ». Puisse le christianisme modifier +bientôt ce lamentable état de choses ! puisse-t-il bientôt +<i>régénérer</i> le noir !</p> + +<p>Le <i>fouet</i> et les <i>amendes</i> sont les moindres châtiments.</p> + +<p>A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des +amendes ; c’est ce qu’en style du pays on appelle <i>manger</i>. Les +chefs, toujours avides, ne laissent passer aucune occasion de +<i>manger</i>, et, si l’occasion ne s’offre pas d’elle-même, ils +mettent tout en œuvre pour la soulever.</p> + +<p>Le <i>kpachan</i> est le châtiment des esclaves et de ceux qui +ne peuvent payer des amendes. On appelle <i>kpachan</i> une +lanière de cuir d’hippopotame, un nerf de bœuf, une cravache, +une houssine, un fouet quelconque. Les nègres ont une +manière de s’en servir qui rend encore plus terrible cet +instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et vifs, +en traînant le <i>kpachan</i> sur le corps. Au premier coup, la +peau part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des +contorsions affreuses, tandis que le maître ou le chef ordonnateur +ricane avec ceux qui l’entourent, et se fait un jeu de +contempler les grimaces du supplicié.</p> + +<p>La torture du <i>kpachan</i> est souvent infligée pour obtenir +des aveux d’un prévenu ou d’un homme simplement suspect. +Le maître a-t-il été volé, la coutume l’autorise à jeter +dans les fers les gens de sa maison et à les fouetter pour +leur arracher quelque révélation.</p> + +<p>Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez +les noirs païens, alors qu’elle a été en usage chez nous +jusqu’en 1780. Mais plutôt, étonnons-nous de ce que les +procédés appliqués furent chez nous plus barbares que chez +les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du patient ; ils +ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le faisait +à Paris ; ils n’attachent pas celui qu’ils soumettent à la question +sur une chaise de fer, et ils n’approchent pas ses membres +d’un feu de plus en plus vif, ainsi qu’on le pratiquait en +Bretagne.</p> + +<p>L’<i>impôt</i>, à la côte des Esclaves, n’est point destiné à couvrir +les dépenses des services publics ; il n’est pas, non plus, +proportionné aux revenus de chacun. En matière d’impôt +comme dans tout le reste, l’arbitraire du roi et des chefs +est la règle, leur intérêt est le but vers lequel ils dirigent +tout. Sans souci de l’utilité générale, le roi et les chefs +exploitent le pays pour leur bénéfice privé. <i>C’est l’égoïsme +païen</i> qui rapporte tout à soi.</p> + +<p>On prélève une part des revenus du sol, de la pêche, du +commerce : huile de palme, tafia, cauris, fruits de la terre, +tout paye. Les blancs, en guise d’impôts, payent des droits +d’importation et des cadeaux. Ces revenus ne sont pas les +revenus de l’État, mais les revenus du roi et des chefs : +seuls, le roi et les chefs en profitent. « Les prétentions, au +Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et +les grands cabécères s’arrogent le droit de s’emparer de +tout ce qui leur plaît : passent-ils sur les marchés, ils prennent, +sans rien payer, ce qui leur convient. Sous les anciens +rois avait lieu une autre espèce de pillage bien plus singulier ; +voici la chose : quand le monarque voulait approvisionner +sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les +villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque +maison, d’y prendre tout ce qui avait quelque prix et de +l’expédier à la capitale. Ghézo avait presque aboli cet abus ; +mais, en l’année 1861<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, le roi voulut y revenir. Il y a près +d’un mois, un dimanche matin, je vois un grand nombre +d’habitants apporter dans le fort toutes sortes d’objets : des +provisions alimentaires, de l’eau-de-vie, des étoffes, de la +poterie, etc. — Pourquoi ce déménagement général ? C’est +que, ce jour-là, on avait commencé à faire la visite de la +ville et à ramasser pour le roi tout ce que les envoyés +jugeaient propre à son service. Ceux qui furent assez heureux +pour déposer leurs effets dans l’enceinte inviolable de +notre fort sauvèrent leur mobilier. Leur cauchemar dura +trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable +quantité d’objets dont nous ignorons les maîtres. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866.</p> +</div> +<p>Les impôts ordinaires sont portés au roi, au moment de +la fête des coutumes ; ils sont aussi perçus par les <i>onibodés</i>. +<i>Onibodé</i> veut dire, en s’en tenant à l’étymologie, qui se tient +dehors (<i>oni</i>, qui a, — <i>ibi</i>, sa place, — <i>odé</i>, dehors). Ce nom +convient bien à ces collecteurs des revenus ; on les rencontre +au dehors, assis à la porte des négociants, dans la rue, +sur les places, au bord des chemins ou près de la lagune ; +ils regardent partout où peuvent passer les produits divers.</p> + +<p>On traduit mal <i>onibodé</i> par <i>décimère</i> : ce dernier mot suggère +des idées qui n’ont pas le moindre rapport avec la +réalité des choses.</p> + +<p>Les <i>onibodés</i> sont d’une exigence outrée. Leur personne +étant inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu’à la provocation, +molestant les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, +les arrêtant sur la lagune et menaçant de ne pas les laisser +passer, s’ils ne subissent leurs exigences. Quand un Européen +entreprend un voyage, il compte combien d’<i>onibodés</i> il rencontrera +sur son chemin, et il emporte pour chacun une +bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs +ne lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si +on ne les rencontrait qu’à l’arrivée et au départ ! mais on +les trouve partout. A peine fermez-vous les yeux que les +canotiers vous réveillent : « Voilà l’<i>onibodé</i> ! » Au milieu de +la nuit, « l’<i>onibodé</i> ! » Avant la première lueur du jour, +encore « l’<i>onibodé</i> ! » Terrible allié des moustiques, l’<i>onibodé</i> +semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser +aucun repos.</p> + +<p>La <i>propriété</i> souffre, comme les personnes, du caractère +despotique de l’autorité. Ce n’est pas seulement chez les +nègres qu’on voit l’autorité se déclarer seule propriétaire du +sol. En Grèce, cela existait déjà, et Platon disait en termes +formels<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> : « Je vous déclare, en ma qualité de législateur, +que je ne vous considère pas, ni vous, ni vos biens, comme +étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à votre +famille, et votre famille entière avec ses biens comme appartenant +encore plus à l’État. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Lois</i>, l. XI.</p> +</div> +<p>Au Dahomey, le roi dit : « L’État, c’est moi ; je suis seul +maître, la propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire +du sol dont je dispose à ma guise. » En principe, tout +appartient au roi. Les sujets peuvent posséder ; ils possèdent, +en effet, utilisant les produits spontanés du sol, cultivant à +leur avantage les terrains demeurés libres ; mais ils possèdent +et ils exploitent, sans autres titres que la tolérance ou la +permission du roi, qui est maître et qui peut dire seul que +la chose est à lui <i>en propre</i>.</p> + +<p>Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait +vendre, par suite de l’impuissance où sont les sujets de +donner, en prix, quelque chose qui soit à eux. Le roi <i>donne</i>. +Lorsque, par <i>donation</i>, il cède une portion de terrain à +quelqu’un, il lui reconnaît le droit de n’être pas troublé +dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il complétement +à ce terrain ? Nul n’osera le lui demander. Du +reste, il semblerait absurde à ce despote qu’il y eût quelque +bien auquel il ne pourrait pas toucher.</p> + +<p>Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de +propriété. Mais, d’après les <i>coutumes</i> du pays, il peut défaire +ce qu’il a fait et reprendre ou donner à un second ce qu’il +avait d’abord donné au premier. En d’autres termes, il ne +cède pas son droit de propriété, il ne cède que l’usufruit.</p> + +<p>Le terrain qui n’a été donné à personne est une espèce +de <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i> dont chacun peut jouir, sans toutefois en +devenir même simple possesseur. Celui qui cultive ce terrain +n’en est que le détenteur. Or, si la possession est si +précaire, combien plus ne le sera pas la détention ! Le jour +où il plaira au roi de disposer du sol, le cultivateur n’aura +pas même le droit d’enlever la récolte, fruit de ses labeurs.</p> + +<p>En dehors du Dahomey, les principes sont les mêmes. +Cependant, le despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et +la propriété est à peu près reconnue et constituée. A Porto-Novo, +État djédji comme le Dahomey, on a vu le roi payer à +ses sujets des terrains qu’il prenait pour lui-même. Chez les +Nagos, on peut considérer la propriété privée comme définitivement +acquise.</p> + +<p>Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que +nous allons dire s’applique en général à toute la côte des +Esclaves.</p> + +<p>Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation +et par vente. Toutefois, la donation et la vente n’entraînent +pas les mêmes conséquences.</p> + +<p>1<sup>o</sup> La donation ne donne pas, à celui qui reçoit, le droit +de donner ou de vendre. Dès qu’il abandonne le terrain +reçu, le donateur peut, s’il le veut, en revendiquer la possession.</p> + +<p>2<sup>o</sup> La vente d’un terrain n’entraîne pas celle des objets +qui s’y trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les +arbres, mâts et autres objets qui se trouveraient fixés au +sol d’un terrain vendu appartiennent toujours au vendeur, +même quand il n’a pas mentionné de réserve en vendant.</p> + +<p>Il ne sera pas inutile d’éclaircir et d’appuyer ce que +j’avance par un fait.</p> + +<p>En 1874, M. Planque, supérieur <i>non résidant</i> de la Mission +des côtes du Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. +Celui-ci décida de fonder une résidence à Agoué, petite +république <i>mina</i>, à l’ouest du Dahomey. Afin de donner un +logement aux missionnaires, M. Cloud acheta une habitation +à la maison Cyprien Fabre et C<sup>ie</sup> de Marseille. Avec l’habitation, +régulièrement <i>achetée</i> par cette maison, l’agent de +M. Fabre vendit un terrain attenant <i>acquis par donation</i>.</p> + +<p>Le 30 mai, nous arrivâmes à Agoué, M. Ménager et moi, +afin de commencer les travaux de la Mission. Nous nous +installâmes comme nous pûmes dans l’étroit local qui nous +était destiné, y cherchant tant bien que mal l’espace suffisant +pour faire l’école et soigner les malades.</p> + +<p>Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter +la bienvenue, nous vîmes un certain <i>Kouasi-Gazouzo</i>, +cabécère des Anglais. Ce personnage me dit, une première +fois : « Le terrain attenant à ton habitation <i>m’appartient</i> ; je +l’ai <i>donné</i> à la maison Fabre, et je te le <i>donnerai</i>. » Plus tard, +modifiant ses paroles, il me dit : « Je l’ai donné à la maison +Fabre, et je <i>puis te le donner</i>. »</p> + +<p>Du moment où il m’eut parlé de la sorte, je ne me fis pas +illusion sur l’intention de Gazouzo : évidemment il voulait +soulever des difficultés, nous troubler dans la possession de +notre immeuble et nous extorquer tout ce qu’il pourrait. +J’avertis immédiatement M. Cloud, lui demandant de prendre +des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se +faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce +genre et des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre +mes conseils en considération ; il m’écrivit froidement : +« On a l’air de vous faire des misères pour le terrain que la +Mission a acheté, je veux bien espérer que ce n’est pas +sérieux. »</p> + +<p>Il y avait sur le terrain en question un mât de pavillon, +pourri au pied, que nous dûmes descendre, de peur que les +enfants ne le fissent tomber sur eux. Aussitôt que le mât fut +à terre, Gazouzo fit dire que le mât était à lui ; en même +temps, il se déclara propriétaire du terrain. J’en informai +M. Cloud, auquel je disais en termes formels : « De fait, +voici la position : d’après les lois d’Agoué, la maison Fabre +n’a pas eu le droit de vendre ; donc, le terrain n’est pas à +nous, qu’on nous y tolère ou non pour un temps plus ou +moins long. »</p> + +<p>Réponse : « <i>Je vais en écrire à M. le Supérieur.</i> » On pense +bien que les nègres n’attendirent pas que M. Planque, <i>résidant +à Lyon</i>, eût donné son avis. Les prétentions de Gazouzo +furent déclarées légitimes ; les lois locales eurent leur effet, +avant même que la lettre de M. Cloud eût annoncé l’affaire +en France.</p> + +<p>Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre +que le noir ne peut guère s’attacher qu’à sa ville ; là seulement +il est chez lui ; pour lui, la ville, c’est la patrie ; en +dehors de la ville il n’a rien en propre : le champ qu’il cultive +n’est qu’un lieu d’approvisionnement (<i>oko</i>), et la partie +inculte de la campagne ne lui appartient pas davantage ; c’est +l’<i>igbè</i>, le fourré, le désert, le <i lang="la" xml:lang="la">res nullius</i>.</p> + +<p>Chaque chef de famille ou <i>ballé</i> a plusieurs cases.</p> + +<p>La case du maître est la dernière, la plus retirée. Elle +s’élève au fond de la cour. Sur sa façade règne un auvent, +qui sert de salle de réception ou de <i>palavres</i>.</p> + +<p>Puisque le mot de <i>palavres</i> est tombé de notre plume, +parlons-en, avant d’abandonner la peinture de l’état politique +des noirs.</p> + +<p>Au lieu de <i>palavre</i>, les Nagos disent <i>oran</i>, affaire, contestation, +démêlé. Les Portugais ont traduit par <i>palavra</i>, probablement +parce qu’on dépense beaucoup de discours dans +toute affaire, chez les nègres. De <i>palavra</i>, les Français qui +sont à la côte occidentale d’Afrique ont fait <i>palavre</i>, mot que +nous conservons et qui se trouve déjà dans les récits de +quelques voyageurs.</p> + +<p>On <i>fait palavre</i>, pour discuter les questions d’intérêt +public ou privé, pour juger les prévenus, pour lancer une +condamnation. Le <i>ballé</i> siége pour les affaires de sa maison ; +les chefs, assistés de leurs <i>moces</i>, pour les affaires qui sont +de leur ressort ; le roi, entouré de ses <i>laris</i>, quand il veut +prendre ou communiquer une décision importante, ou bien +lorsqu’on en appelle à son tribunal souverain. Souvent le +peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les +blancs, dans les villes où il y en a.</p> + +<p>Lorsqu’un voyageur demande à traverser le pays, on +décide dans une palavre s’il est opportun de l’autoriser, à +quelles conditions on lui <i>ouvrira les chemins</i>, quels guides on +lui donnera, quels cadeaux on exigera de lui, etc., etc.</p> + +<p>Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas à contenir +la foule, on se réunit sur la place publique ; en certains +cas même, on se transporte hors de la ville, en rase campagne.</p> + +<p>On convoque le peuple en battant le <i>goungoun</i>, petite clochette +en fer dont se sert le crieur public pour réclamer +l’attention. Les particuliers sont invités à la palavre par des +messagers spéciaux. Ceux-ci portent le bâton du roi ou du +chef qui convoque, afin de montrer leur mission. Ne pas se +rendre à une invitation faite avec ce cérémonial serait une +injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas longtemps +impunie.</p> + +<p>Au jour et à l’heure indiqués, chacun se rend au lieu de +la palavre. On se range auprès du président, par ordre de +dignités ; on s’assied… <i>par terre</i> ; la palavre commence.</p> + +<p>Le président expose le cas ; les conseillers se concertent, +parlent, gesticulent ; observations et répliques se croisent, +au milieu des murmures et des exclamations de toute sorte. +Le cri « <i>oh ! — oh !</i> » (non !) de temps en temps répété avec +un accent brusque, donne au débat les apparences d’une +dispute des plus animées.</p> + +<p><i>Daké !</i> (Silence !) A ce cri, tout le monde écoute, et l’orateur +prend la parole. Il s’interrompt par moments pour dire +à ses auditeurs : « <i>Ogbo ?</i> avez-vous compris ? entendez-vous ? » +Et les auditeurs de dire : « <i>Oh !</i> oui ! » Ou bien ils +relèvent la tête en reniflant en signe d’assentiment.</p> + +<p>Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur +<i>acho</i>. Chacun ouvre le sien et le vide devant lui : celui-ci +étale des cauris, celui-là des graines, un autre des petits +morceaux de pots cassés. On se concerte à voix basse, on +compte en chuchotant.</p> + +<p>Les débats sont terminés ; le condamné peut lire sa sentence +à terre ; ce tas représente des <i>piastres de cauris</i> ou des +<i>galons</i> d’huile ; le second, des pièces d’étoffe, etc., etc.</p> + +<p>Les <i>palavres</i> fournissent aux noirs l’occasion de montrer +leur éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de +finesse. Habiles, rusés, pleins de bon sens, ils savent donner +l’apparence de l’équité à leurs prétentions les plus exorbitantes. +Ils ont de piquantes comparaisons, des peintures +vives et imagées. Dans la conversation, ils aiment les sentences, +les proverbes, les dictons.</p> + +<p>Lorsqu’ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la +route par des monologues à haute voix.</p> + +<p>Souvent, la palavre a un caractère privé. La partie intéressée +se présente chez le roi, afin de conférer avec lui. On +ne l’admet pas toujours à parler directement au roi. Un des +<i>laris</i> reçoit les communications et les transmet au souverain, +dans l’intérieur du palais. Ce mode de palavre n’est pas bien +sûr : le <i>lari</i> peut parfaitement ne rien dire au roi et décider +lui-même l’affaire comme il l’entend.</p> + +<p>Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d’un +certain <i>Togonou</i>, à Porto-Novo ; nous pourrions dire comment, +s’étant constitué maire du palais, sous le règne d’un +roi ivrogne, il entretenait ce roi en état d’ivresse et expédiait +lui-même toutes les affaires qui se présentaient à la +cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos un +<i>alo</i> qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera +que la justice n’est pas exclue des palavres, et qu’on ne +manque pas d’y faire appel aux sentiments de la nature.</p> + +<p>« Mon <i>alo</i> a trait à un homme qui épousa deux femmes. +La première n’eut pas d’enfant ; la seconde, appelée <i>Réré</i>, +en eut un, ce qui lui conquit les faveurs du mari.</p> + +<p>« Cependant, l’<i>iyallé</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> simula une grossesse. Puis, un +jour que la mère avait quitté son enfant pour aller à la foire, +cette même <i>iyallé</i> fit semblant d’avoir enfanté, prit l’enfant +et le présenta comme sien. Et tous de la féliciter.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Première femme.</p> +</div> +<p>« A son retour, la mère cherche partout ; elle cherche en +vain : son enfant est perdu.</p> + +<p>« L’enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une +pintade et se mit à chanter. Il disait : — <i>Réré o ! Réré !</i> j’ai +tué une pintade : <i>agba mi réré</i><a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> ; celle qu’on a crue enceinte +ne m’a pas conçu, <i>agba mi réré</i> ; celle qu’on a prise pour ma +mère ne m’a pas enfanté, <i>agba mi réré</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Refrain.</p> +</div> +<p>« La mère court prendre son enfant. L’<i>iyallé</i> se récrie : — C’est +mon fils, dit-elle. Et l’enfant : — Non, non ! tu +m’as volé, pendant que ma mère était à la foire.</p> + +<p>« On saisit le roi de l’affaire ; on fait palavre. Toute la +ville se réunit pour tenir les assises. Et le roi dit à l’enfant +de répéter son chant, afin qu’il l’entende. Et l’enfant répète +son chant dans les mêmes termes. — Voyons, dit le roi à +l’enfant, va t’asseoir aux pieds de ta mère. L’enfant se +lève, et tous lui tendent les bras. Mais lui se détourne et va +s’asseoir aux pieds de sa mère Réré.</p> + +<p>« Pressée de confesser la vérité, l’<i>iyallé</i> dit avec confusion : — C’est +vrai ! je l’ai volé. Et le roi : — Qu’on la +prenne, dit-il, et qu’on la mette à mort ; qu’on porte ma +sentence à la connaissance de tous les habitants de la ville. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="first">CHAPITRE X</span><br> +<span class="xsmall">INDUSTRIE. — COMMERCE. — VOIES DE +COMMUNICATION. — MOYENS DE TRANSPORT.</span></h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Le noir de la côte des Esclaves se montre doué de qualités +naturelles suffisantes pour réussir dans les arts industriels. +Son goût artistique se révèle dans les poteries et les pipes +ouvrées, les nattes, les chapeaux et les calottes de paille, +les bâtons et les escabeaux sculptés, les calebasses burinées…</p> + +<p>Les <i>pirogues</i>, confectionnées d’une seule pièce, ne manquent +pas de régularité et d’élégance. On les radoube en +fixant des pièces avec des clous, ou à l’aide d’un transfilage. +On calfate avec des fibres végétales.</p> + +<p>Les <i>forgerons</i> travaillent le fer, le cuivre et l’or avec une +habileté d’autant plus remarquable que leurs outils sont fort +imparfaits. Le soufflet de forge, comme celui des Égyptiens +et des Grecs, consiste en deux outres surmontées d’un +manche qui les met en mouvement. Les amandes de palme +concassées servent de charbon.</p> + +<p>L’<i>art de la verrerie</i> n’est pas tout à fait inconnu. De l’intérieur +on porte à la côte des anneaux en verre, de couleur +bleuâtre ou verte. Ces anneaux, aussi bien que les anneaux +en cuivre, dans le pays, sont des parures recherchées.</p> + +<p>L’<i>industrie textile</i> produit des tissus de coton et de filaments +de palmier et d’autres plantes. Le métier du tisserand +donne des étoffes larges à peine de dix à quinze centimètres ; +aussi la production est lente, et les étoffes du pays +sont très-chères, eu égard au peu de valeur des matières +premières.</p> + +<p>La <i>teinture</i> emprunte ses richesses aux substances végétales +du pays. Le bleu, le rouge et le jaune sont très-réussis, +le rouge surtout.</p> + +<p>Le cuir est parfaitement préparé par les habitants de l’intérieur.</p> + +<p>Les indigènes de la côte se procurent du sel en faisant +évaporer l’eau de l’Océan dans des pots de terre très-évasés, +à la chaleur du soleil ou du feu.</p> + +<p>Les indigènes fabriquent aussi l’huile de palme. Ils pavent +d’amandes de palme une aire carrée entourée de murs, +jettent le fruit du palmier arrosé d’eau sur ce fond résistant, +et l’écrasent en piétinant. Dès que l’opération est terminée, +ils jettent une grande quantité d’eau dans le bassin. +L’huile surnage ; on la prend avec une calebasse, on la +tamise et on la livre ainsi au commerce.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Le commerce des indigènes se fait presque en entier sur les +places publiques : dans les marchés et les foires. Celui des +Européens se fait en magasin, dans les factoreries et les +maisons de détail.</p> + +<p>Les foires des noirs ressemblent plus à celles de nos ancêtres +qu’aux nôtres. Aujourd’hui, parmi nous, les bazars, +les magasins sont tellement multipliés, les relations mercantiles +si aisées, que l’on n’a pas besoin d’aller à la foire +pour se procurer ce qu’on désire : objets de nécessité, d’utilité +ou de simple fantaisie. Aussi, les foires modernes n’ont +d’importance qu’à raison de produits spéciaux dont on y trafique +particulièrement. Souvent elles ne sont plus que le +rendez-vous des ménageries, des bateleurs et des badauds ; +ce sont plutôt des réunions populaires de jeux et de fêtes +que des centres d’opérations commerciales. Chez les noirs, +les foires sont ce qu’elles furent jadis pour nos pères : de +grands marchés publics où l’on trouve tous les articles possibles. +Dans les foires seulement on est sûr de trouver de +tout : du maïs, des ignames, des petits oignons, des denrées +et des fruits de toute sorte, du piment, du sel, des poissons +fumés, des fétiches et des amulettes, des nattes, des paniers, +des indiennes, des colliers, du tabac à fumer, du tabac à +priser, du fard pour les paupières, etc., etc., etc.</p> + +<p>Chaque genre de produit a son département : ici c’est la +section du bois à brûler ; on peut en acheter pour une +somme infime, pour cinq centimes ou moins encore. Là on +vend des herbes et des poudres médicinales, pour guérir de +tous les maux, pour rompre les charmes et dissiper les +enchantements. Pouah ! quelle odeur infecte ! c’est la place +réservée au poisson : poisson frais, poisson fumé, poisson +passé, poisson presque pourri. Vite, éloignons-nous.</p> + +<p>Voici une exposition de <i>fillas</i>, un grand déballage. Sous +cette échoppe s’étalent des bouteilles aux brillantes étiquettes ; +les noms sont des plus séduisants : rhum, cognac, +marasquin, muscat de Frontignan, anisette… La <i>cachassa</i> et +le <i>gin</i> coulent abondamment dans ces buvettes.</p> + +<p>A Agoué, il y a deux marchés distincts : le marché mina +et le marché nago. La vente de certains objets est souvent +prohibée sur l’un ou l’autre de ces marchés, et sévèrement +réprimée.</p> + +<p>Une des places de Porto-Novo est encore désignée sous le +nom de foire des esclaves (<i>odja èrou</i>).</p> + +<p>Actuellement on trafique peu des esclaves ; depuis 1865, +on n’en exporte plus dans les colonies européennes, et le +commerce légal a pris des développements considérables. +Les échanges, à l’intérieur, se font très-activement, grâce à +l’organisation des foires qui se succèdent sans interruption. +Tous les jours la foire se tient à Porto-Novo, à Djangan ou à +Aggéra, trois villes peu distantes l’une de l’autre. Les foires +sont distribuées de la même façon dans la région dont +Agoué est le centre, aussi bien que dans l’intérieur ; en +sorte que l’on a presque toujours les facilités de la foire, +non loin du lieu où l’on est. En général on ne fait que troquer ; +on donne une marchandise pour une autre : une +poule, un mouton, un esclave pour quelques feuilles de +tabac, quelques pièces d’étoffe ou une quantité déterminée +d’eau-de-vie.</p> + +<p>La monnaie courante est le cauris (<i lang="la" xml:lang="la">cyprea moneta</i>), petite +coquille ovale, plate en dessous, d’un blanc jaunâtre. C’est +parce que les nègres l’emploient comme monnaie que ce +coquillage de la mer des Indes est vulgairement appelé +<i>monnaie de Guinée</i>. Du reste, la Guinée n’est pas le seul +pays où les coquillages servent de menue monnaie ; depuis +les époques les plus reculées, ils ont cours en Chine, dans +l’Inde, en Arabie… Les cauris circulent dans la plus grande +partie du Soudan.</p> + +<p>Voici le taux des cauris pendant mon séjour à la côte des +Esclaves :</p> + +<table> +<tr><td colspan="3">Ordinairement,</td></tr> +<tr><td class="r"><div>8,000</div></td> <td>valaient</td> +<td>un dollar (5 fr. environ).</td></tr> +<tr><td class="r"><div>2,000</div></td> <td class="c"><div>— </div></td> +<td>1 <span class="d2">fr.</span> 25 c.</td></tr> +<tr><td class="r"><div>200</div></td> <td class="c"><div>— </div></td> +<td>0 <span class="d2">»</span> 12 c. ½</td></tr> +<tr><td class="r"><div>40</div></td> <td class="c"><div>— </div></td> +<td>0 <span class="d2">»</span> 02 c. ½</td></tr> +</table> +<p>Un sac de cauris (soit 20,000 cauris) vaut 12 fr. 50, au +cours précédent. Or, il pèse près de 60 livres. Le poids +énorme de cette monnaie la rend fort incommode pour les +transactions importantes.</p> + +<p>Les nègres comptent comme nos ancêtres ont compté +avant d’écrire la numération. Nos ancêtres ajoutaient les +cailloux aux cailloux (<i lang="la" xml:lang="la">calculi</i>, petits cailloux, d’où le mot +<i>calcul</i>). Ils ne comptaient pas autrement, avant l’invention +des caractères numériques. Les noirs de la côte des Esclaves, +privés encore de numération écrite, ajoutent les cauris aux +cauris. Quand ils ont formé un tas (<i>igba</i>, 200), ils comptent +par <i>tas</i> ou <i>igba</i> jusqu’à 2,000 (<i>egba</i>, tas complet). Les cauris +ne sont pas seulement la monnaie courante ; ils sont, en +quelque sorte, les éléments du calcul des nègres.</p> + +<p>Les indigènes comptent par 5 jusqu’à 20 ; par 20, jusqu’à +200 ; par 200, jusqu’à 2,000 ; par 2,000, jusqu’à 20,000. +Vingt mille cauris égalent un sac. Au-dessus, on compte +par sacs ; on dit : 2, 3, 4 sacs d’hommes pour 40, 60, +80,000 hommes.</p> + +<p>Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit dans +notre <i>Étude sur la langue nago</i>.</p> + +<p>Pour se faire une idée de l’importance du commerce dans +ces parages, on n’a qu’à considérer les opérations commerciales +qui se font à Lagos. Dans la seule colonie anglaise, le +produit de l’exportation s’élève à plus de dix millions de +francs, et celui de l’importation, à cinq millions au moins +par an.</p> + +<p>Les articles d’exportation sont : le coton, les amandes et +l’huile de palme, les arachides, les graines de sésame, +l’ivoire, les étoffes du pays, les calebasses, le beurre végétal, +les noix de kola, les ignames, le piment et autres épices. +Ces produits sont déversés en majeure partie en Angleterre, +en France, en Allemagne et au Brésil.</p> + +<p>L’importation introduit dans le pays : des étoffes de soie +et de coton, du tafia, du gin, des liqueurs, du corail, des +verroteries, etc., etc.</p> + +<p>« Une seule maison de Marseille, nous dit M. Courdioux, +a expédié, en 1868, quarante-deux navires à ses comptoirs +de la côte des Esclaves, et en a retiré 15,000 tonnes d’huile +de palme ou d’amandes de palme… L’huile de palme arrive +en Europe à l’état solide, comme une graisse épaisse. On +l’emploie dans la savonnerie et dans la fabrication des +bougies ordinaires. Outre l’<i>oléine</i>, elle renferme un principe +qu’on a appelé la <i>palmitine</i>, qui n’est probablement +qu’une variété de la stéarine commune. Mais l’huile de +palme entre surtout dans la composition des graisses destinées +à adoucir le frottement des roues de wagons et de +locomotives de la plupart des chemins de fer de l’Europe. »</p> + +<p>Le commerce livre à l’industrie européenne le sésame, +l’arachide et le béraf, pour en extraire de l’huile comestible +que l’on mêle à l’huile d’olive.</p> + +<p>Difficilement on trouve sur la côte des armes du pays ; on +les fait venir de l’intérieur lorsqu’on veut s’en procurer. +Ces armes ne sont guère que des objets de curiosité : on se +sert généralement d’armes françaises et anglaises, dont le +marché est inondé. La poudre vient aussi d’Europe. En +guise de projectiles, les nègres emploient des débris de fer, +des clous, des amandes de palme concassées.</p> + +<p>Une grande partie de la vie nationale des nègres se concentre +dans les marchés et les foires ; les nègres trafiquent +sans cesse ; on les voit parcourir d’immenses étendues pour +un lucre médiocre.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p><i>Les voies de communication et la facilité des transports</i> sont +essentiels au développement du commerce, de l’industrie et +de la civilisation. La difficulté des relations et des transports +entrave l’écoulement des produits et s’oppose aux transactions : +tout est enrayé, tout languit dans une stagnation +affligeante.</p> + +<p>A la côte des Esclaves, point de routes, point de voitures, +point de bêtes de somme : les femmes et les esclaves opèrent +seuls tous les transports sur leur tête, lentement, péniblement.</p> + +<p>Toutefois, les voies de communication seraient nombreuses +et commodes, si la politique ne venait les fermer. +Un vaste réseau de lagunes sillonne la côte, et de nombreux +cours d’eau relient par des voies naturelles les contrées de +l’intérieur à celles de la côte. Le Volta, à l’ouest ; le Niger, +à l’est ; l’Agaouméou, au nord de Grand-Popo ; l’Owo, au +nord de Koutonou ; l’Ocpara, à côté de Badagry, sont de +larges voies ouvertes par la nature. L’<i>Ogoun</i> descend de +l’intérieur, passe à Abéokouta, et se jette dans l’Océan, près +de Lagos. L’<i>Ochoun</i> coule à travers le Jébou. Je ne parle pas +des nombreux cours d’eau de moindre importance.</p> + +<p>Guidés par leur bon sens pratique, les Anglais ont pris +position à l’embouchure du Volta, de l’Ocpara, de l’Ogoun, +de l’Ochoun et du Niger. S’ils avaient réussi à s’établir à +Koutonou, ainsi qu’ils ont souvent tenté de le faire, ils +seraient maîtres de toutes les voies naturelles ouvertes au +commerce de l’intérieur.</p> + +<p>La navigation est insignifiante chez les nègres. Néanmoins +tous les transports de quelque importance, aussi bien que +les opérations d’embarquement et de débarquement, se font +à l’aide de pirogues.</p> + +<p>Les négociants européens ont, pour l’usage de leurs factoreries, +de grandes embarcations, mais les nègres ne se +servent que fort rarement de grandes barques ; ils se contentent +de canots de moyenne grandeur ; ils s’aventurent +même dans l’Océan, bien au large, sur des pirogues tellement +étroites qu’ils doivent s’y tenir accroupis, afin de ne +pas les faire chavirer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="first">CHAPITRE XI</span><br> +<span class="xsmall">ÉTAT SANITAIRE. — FUNÉRAILLES. — DEUIL.</span></h2> + + +<p>La côte des Esclaves est un des pays les plus insalubres +de l’univers. L’homme y est soumis à un degré hygrométrique +tellement élevé, qu’il s’y trouve dans des conditions +physiologiques tout à fait défavorables. De plus, il y est +constamment assujetti à l’infection paludéenne.</p> + +<p>M. le docteur Féris, se basant sur des observations faites +par lui-même, à bord de l’<i>Hamelin</i>, en face du Dahomey et +de la côte mina, a démontré, dans les <i>Archives de médecine +navale</i>, que l’air est naturellement raréfié dans ces pays de +chaleur. « Trois causes, dit-il, tendent ici à la raréfaction +du gaz respiratoire ; ce sont :</p> + +<p>« 1<sup>o</sup> La chaleur, qui dilate l’atmosphère ;</p> + +<p>« 2<sup>o</sup> La présence de la vapeur d’eau, qui prend la place +de l’air ;</p> + +<p>« 3<sup>o</sup> La diminution de la pression barométrique. »</p> + +<p>Les calculs de M. Féris déterminent « que, dans les régions +équatoriales, la quantité d’oxygène absorbée à chaque inspiration +pourrait être considérée comme inférieure d’environ +un sixième au moins à celle qui entre dans le poumon +quand la température est à 0°. Il fallait donc, pour maintenir +l’équilibre physiologique, que le nombre des respirations +et des battements de cœur s’accrût d’une façon proportionnelle. +Et en effet…, nous trouvons que le travail +mécanique du cœur et des poumons s’est juste augmenté +d’un sixième<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> dans l’équipage de l’<i>Hamelin</i>… +Quelles modifications va donc porter à l’organisme cette +variation dans les fonctions physiologiques ? La diminution +de l’oxygène absorbé a pour résultat une diminution générale +de la masse sanguine qui constitue un état spécial désigné +par les médecins sous le nom d’<i>anémie</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Notons cette observation de M. Féris : « Ne serait-ce pas pour compenser +l’effet de la raréfaction de l’air, que la prévoyante nature… a muni +la race noire de vastes narines qui présentent une large entrée des voies +respiratoires ? »</p> +</div> +<p>« L’accélération de la respiration tend, il est vrai, à réparer +le mal, mais elle est certainement insuffisante, car la +physiologie enseigne que le nombre des inspirations est loin +d’en compenser l’amplitude.</p> + +<p>« C’est pour cela qu’en regard de l’anémie des hauteurs, +il faut placer, je crois, l’anémie des pays chauds ; un léger +degré d’appauvrissement du sang y est physiologique. En +effet, un certain nombre de globules rouges, ne réussissant +pas à s’emparer de l’oxygène nécessaire à leur existence, +deviennent inutiles pour l’organisme, meurent, et disparaissent +en se dissolvant.</p> + +<p>« Cette anémie, que j’appelle physiologique, est légère, +mais doit se produire forcément, nécessairement, en vertu +de cet axiome de physiologie qui établit que tout organe +qui n’accomplit pas ses fonctions tend à s’atrophier, et finalement +à disparaître ; je ne veux pas, bien entendu, la confondre +avec l’anémie profonde des climats chauds, qui est +un état pathologique dû à des causes diverses. Il est certain, +néanmoins, que la première crée un tempérament spécial +qui conduira facilement à la seconde. »</p> + +<p>Cet état anémique, ce <i>tempérament spécial</i>, comme dit +M. Féris, se révèle par le teint jaunâtre que prend l’Européen +transplanté sous le ciel de Guinée. Nous l’appelions le +<i>teint de la côte</i>, parce que l’acclimatement le donnait aux +nouveaux venus, lorsque l’anémie physiologique avait créé +en eux ce <i>tempérament spécial</i>, qui s’appellerait avec raison +le <i>tempérament de la côte</i> ou des pays chauds. Quand nous +disions à quelqu’un : <i>Vous n’avez pas encore le teint de la côte</i>, +c’est comme si nous eussions dit : « Le teint de votre visage +ne trahit pas encore l’anémie physiologique que le climat +doit produire en vous. »</p> + +<p>M. Féris, dans l’étude que nous venons de résumer, explique +savamment un fait constaté depuis longtemps par ses devanciers. +Au siècle dernier, James Lind disait<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a> des Européens +établis dans la Guinée : « En général, les blancs y prennent +une couleur jaune ; leur estomac s’y affaiblit au point qu’il +ne peut recevoir une certaine quantité d’aliments sans +dégoût ou envie de vomir. » Du reste, on a toujours considéré +l’anémie comme le premier résultat du séjour dans les +pays chauds ; résultat inévitable dont l’hygiène peut, jusqu’à +un certain point, atténuer les effets.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">An essay on diseases incidental to Europeans in hot climates</i>. <span lang="en" xml:lang="en">London</span>, +1768-71-75. Essai des maladies des Européens dans les pays chauds.</p> +</div> +<p>L’âme, étant intimement unie au corps, subit le contrecoup +des accidents physiologiques : à l’anémie physiologique +correspond ce que j’appellerai volontiers l’anémie +intellectuelle et morale : anémie <i>légère</i> aussi, naturelle, et +n’allant pas jusqu’au degré constituant un état maladif. +L’intelligence, comme le corps, a ses langueurs : elle supporte +mal une application soutenue ; l’imagination s’émousse +ou s’exalte outre mesure ; la volonté perd de sa vigueur ; le +caractère s’aigrit.</p> + +<p>Sous l’influence d’une chaleur élevée et constante, d’une +atmosphère toujours surchargée d’électricité et d’humidité, +l’Européen s’affaiblit ; toutefois il résiste. Le plus grand +obstacle à son acclimatement, la cause réelle de l’insalubrité +du climat, c’est le sol marécageux. Les <i>miasmes telluriques</i>, +l’infection paludéenne, voilà ce qui régit l’état sanitaire et +le rend si mauvais.</p> + +<p>La grande saison sèche est relativement bonne, parce que +l’harmattan dessèche tout, à cette époque, et que la sécheresse +s’oppose au développement du <i>miasme tellurique</i>, agent +des affections paludéennes.</p> + +<p>Par contre, l’état sanitaire est mauvais au commencement +de la saison des pluies ; très-mauvais, après les grandes +pluies.</p> + +<p>L’intoxication palustre, qui se produit surtout à ces deux +périodes de l’année, n’a point pour cause unique l’évaporation +de l’eau marécageuse ou la putréfaction végéto-animale ; +elle dépend d’une action propre et directe du sol. Lorsqu’une +végétation convenable n’épuise point la fertilité du sol, +celui-ci devient apte à développer la malaria. A l’appui de +cette doctrine, M. Léon Colin, dans son <i>Traité des fièvres +intermittentes</i>, fait remarquer que la fièvre intermittente se +produit lors des défrichements de terres vierges et non +marécageuses.</p> + +<p>Les influences telluriques traînent à leur suite le cortége +de maladies nombreuses, souvent fort graves : fièvres intermittentes +avec prédominance de symptômes bilieux, accès +pernicieux de forme comateuse, hépatite, dyssenterie. Le +malade atteint de ces maladies est souvent obligé d’aller +chercher sous un autre climat, sinon la santé qu’il ne recouvrera +peut-être plus, du moins un adoucissement à ses +maux.</p> + +<p>Les fièvres intermittentes dominent toute la pathologie +du pays ; leur préexistence aggrave toujours les autres +maladies, qui en découlent le plus souvent.</p> + +<p>La chaleur se maintient dans toutes les saisons à une +moyenne de 25° à 27°, avec une variation diurne de deux +degrés environ. Aussi, le corps ne se retrempe ni par le froid +de l’hiver, ni par la fraîcheur de la nuit : la chaleur continue +rend l’énervation générale beaucoup plus grande que +dans les pays tempérés. « Les fièvres intermittentes, dit +Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épuisent +le plus l’influence nerveuse. » Cela n’est pas moins +vrai à la côte des Esclaves.</p> + +<p>Je ne connais pas d’Européen qui n’ait pas été atteint de +fièvre paludéenne durant son séjour à la côte : on ne l’évite +même pas toujours à bord des navires. Voici un fait, entre +autres, raconté par Fonssagrives : « Nous rangions de près +l’embouchure de la rivière marécageuse de Lagos, qui +s’ouvre dans le fond du golfe de Bénin, et la brise de terre +nous apporta, pendant <i>dix minutes</i> environ, des émanations +agréables dont l’impression fut sentie de tout le monde ; +nous reprîmes aussitôt le large, et, le lendemain, une +dizaine de fébricitants (sur 114 hommes d’équipage) se présentèrent +au poste, qui, à cette époque, n’en contenait pas +un seul. » (A bord du brick l’<i>Abeille</i>.)</p> + +<p>Je me reprocherais de tant insister sur l’insalubrité du +climat, si je devais accréditer l’opinion erronée que ce +climat est presque sûrement mortel pour l’Européen. Du +reste, Lind l’a très-bien observé : dans les régions insalubres, +il y a des localités saines que l’on doit rechercher avec soin. +Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera très-bien +d’y chercher un abri contre les maladies, pendant la +saison malsaine, ou lorsqu’on a déjà subi les atteintes du mal. +Notons, à ce propos, que la fièvre atteint de préférence ceux +qui habitent en dehors des villes. Cette immunité relative du +centre des villes a été constatée en plusieurs endroits, notamment +à Rome et dans la campagne romaine par L. Colin. +Lind cite plusieurs exemples « de maladies terribles et mortelles +pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits +malsains ». Il nous dit encore que « le changement d’air est +avantageux dans toutes les maladies épidémiques ».</p> + +<p>Laissons la parole à M. Féris pour quelques détails techniques :</p> + +<p>« Presque tous les blancs qui sont sur la côte depuis plus +de deux ans sont quelquefois atteints de fièvre bilieuse +hématurique.</p> + +<p>« L’hépatite existe à l’état endémique.</p> + +<p>« La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractère +de gravité exceptionnel ; il est admis, dans le pays, que +tout individu atteint arrive fatalement à une terminaison +funeste s’il n’abandonne pas la contrée. Il y a certainement +un peu d’exagération dans cette crainte, car j’ai soigné plusieurs +dyssentériques qui se sont relevés ; mais la maladie +récidive avec la plus grande facilité.</p> + +<p>« La grande quantité d’humidité qui baigne l’atmosphère +prédispose aux rhumatismes. Cette affection est tellement +fréquente chez les blancs autant que chez les noirs, qu’on +pourrait presque la considérer comme une maladie endémique.</p> + +<p>« Les insolations sont graves et nombreuses.</p> + +<p>« La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition +dans le pays et y exerce chez les noirs de terribles ravages. +En 1873, cette affection enleva 1300 personnes à Agoué +seulement. Le commandant du fort portugais à Wydah avait +perdu, à la fin de 1875, 6 hommes sur 18 noirs de San-Thomé +qui formaient la garnison.</p> + +<p>« Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé, +avec juste raison, <i>ver de Guinée</i>. En effet, il fait quelquefois +sur la côte des ravages incroyables ; plus de la moitié de la +population s’en est vue attaquée, tellement que l’on craignait +quelquefois que les bras ne vinssent à manquer pour travailler +les cultures. Dans le langage figuré du pays des +Popos, ce ver est appelé <i>adanto blaka</i> (corde qui amarre le +brave).</p> + +<p>« On le voit se développer partout, sur les régions superficielles +de la tête, du tronc et des membres ; mais neuf +fois sur dix au moins, il habite les jambes. On admet qu’il +existe dans la lagune et qu’il pénètre à travers la peau nue +des membres inférieurs des noirs qui traversent ces canaux. +Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines personnes +sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le +P. Ménager m’a dit en avoir vu jusqu’à seize sur le seul +sein d’une négresse.</p> + +<p>« Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse +souvent de graves désordres après elle ; une gangrène consécutive +est loin d’être rare.</p> + +<p>« Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre +et de charbon pilés, ou bien de l’huile de palme et quelques +herbes caustiques, ou encore un onguent avec du savon, de +l’huile de palme et je ne sais quelles feuilles. Le plus souvent, +ils attachent un léger poids au nématoïde, une +baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi sortir peu +à peu à l’extérieur. Les blancs sont également envahis par +ce parasite.</p> + +<p>« Les ulcères ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs.</p> + +<p>« Les maladies les plus communes sont les maladies de la +peau. Le psoriasis, l’eczéma, l’herpès circiné, se montrent +avec une grande fréquence chez le blanc aussi bien que chez +le noir. Les bourbouilles (<i lang="la" xml:lang="la">lichen tropicus</i>) sont constantes.</p> + +<p>« Presque tous, indigènes et Européens, sont atteints de +la <i>sarne</i> (<i lang="pt" xml:lang="pt">sarna</i>, gale, en portugais). Les boutons sont absolument +semblables à ceux du sarcopte. La transmission se +produit de même par le contact ; mais elle présente ceci de +particulier, c’est qu’au lieu d’envahir le corps entier, elle se +localise presque toujours sur certains points : en première +ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et +moins souvent le tronc.</p> + +<p>« Les noirs ont des médecins indigènes qui sont de deux +espèces : le médecin des liquides, qui ne donne que des +boissons, et le médecin des solides, qui prescrit des substances +massives. Il est inutile de dire que des cérémonies +de fétiche forment la base de toutes ces ordonnances. »</p> + +<p>A la nomenclature du docteur Féris j’ajouterai la <i>maladie +du sommeil</i>, dont j’ai vu plusieurs cas. Il faut l’expliquer probablement +par l’inflammation de l’enveloppe cérébrale. +Dans cette terrible maladie, le patient est sous le poids d’une +somnolence que rien ne dissipe ; il répond quand on l’appelle, +mais sans sortir de sa torpeur. La terminaison est +toujours fatale.</p> + +<p>Si les maladies sont nombreuses, les lésions par suite +d’accidents et les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup +de blessures, même peu graves, sont accompagnées du +tétanos traumatique et suivies de mort. Il est à remarquer +combien les nègres endurent le mal avec insensibilité. Les +accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux +chez les femmes qui ont atteint leur complet développement. +On voit des négresses suspendre leurs travaux +quelques heures seulement, à l’occasion de l’accouchement. +Les enfantements de jumeaux sont très-fréquents.</p> + +<p>On comprendra aisément, après ce qui vient d’être dit, +que la mortalité doit atteindre un chiffre élevé. Avant mon +arrivée à la côte, douze missionnaires y étaient venus en cinq +ans (1861-65). De ces douze missionnaires, trois étaient déjà +morts, et trois moururent avant la fin de 1869. Le missionnaire +arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une +vingtaine de jours après notre débarquement.</p> + +<p>De 1868 à 1873 inclus, 46 blancs moururent à Lagos ; or +la moyenne annuelle des blancs établis à Lagos durant cette +période fut de 80.</p> + +<p>Voici le tableau de la mortalité de Lagos pour cette même +période de six ans.</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="c"><div>MOIS</div></td> +<td class="c"><div>NATURELS</div></td> +<td class="c"><div>EUROPÉENS</div></td> +<td class="c"><div>TOTAL</div></td></tr> +<tr><td>Janvier</td> +<td class="c"><div><span class="d4">384</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">5</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">389</span></div></td></tr> +<tr><td>Février</td> +<td class="c"><div><span class="d4">380</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">7</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">387</span></div></td></tr> +<tr><td>Mars</td> +<td class="c"><div><span class="d4">321</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">0</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">321</span></div></td></tr> +<tr><td>Avril</td> +<td class="c"><div><span class="d4">334</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">336</span></div></td></tr> +<tr><td>Mai</td> +<td class="c"><div><span class="d4">362</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">366</span></div></td></tr> +<tr><td>Juin</td> +<td class="c"><div><span class="d4">340</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">3</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">343</span></div></td></tr> +<tr><td>Juillet</td> +<td class="c"><div><span class="d4">355</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">357</span></div></td></tr> +<tr><td>Août</td> +<td class="c"><div><span class="d4">277</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">281</span></div></td></tr> +<tr><td>Septembre</td> +<td class="c"><div><span class="d4">257</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">261</span></div></td></tr> +<tr><td>Octobre</td> +<td class="c"><div><span class="d4">257</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">6</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">263</span></div></td></tr> +<tr><td>Novembre</td> +<td class="c"><div><span class="d4">262</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">4</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">266</span></div></td></tr> +<tr><td>Décembre</td> +<td class="c"><div><span class="d4">327</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2">5</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4">332</span></div></td></tr> +<tr><td class="bot">TOTAUX</td> +<td class="c"><div><span class="d4 btop">3856</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d2 btop">46</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d4 btop">3902</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<p>Les chiffres de ce tableau ne sont pas d’une exactitude +rigoureuse, attendu que les indigènes négligent souvent de +faire enregistrer les décès. Mais il n’est pas possible de +mieux établir une statistique. Du reste, en dehors de Lagos, +on n’a pas même de ces à peu près : point de recensements, +pas de registres des naissances et des décès. Si, dans la +colonie anglaise, on n’est sûr que de ce qui est enregistré, +ailleurs on ne saurait rien préciser.</p> + +<p>La statistique coloniale donnait comme chiffre de la population, +en 1874 :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="c"><div>BLANCS</div></td> +<td class="c"><div>NOIRS</div></td> +<td class="c"><div>TOTAL</div></td></tr> +<tr><td>Lagos et environs</td> +<td class="c"><div><span class="d2">82</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">35.923</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">36.005</span></div></td></tr> +<tr><td>District nord</td> +<td> </td> +<td class="c"><div><span class="d5">12.401</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">12.401</span></div></td></tr> +<tr><td> — est</td> +<td class="c"><div><span class="d2">10</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">4.004</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">4.014</span></div></td></tr> +<tr><td> — ouest</td> +<td class="c"><div><span class="d2">2</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">7.799</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5">7.801</span></div></td></tr> +<tr><td class="bot">TOTAUX</td> +<td class="c"><div><span class="d2 btop">94</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5 btop">60.127</span></div></td> +<td class="c"><div><span class="d5 btop">60.221</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<p>La comparaison des deux tableaux précédents peut faire +apprécier les proportions de la mortalité.</p> + +<p>En octobre 1874, je fus appelé pour donner des soins à +un grand d’Agoué : ce qui me fournit l’occasion d’assister +à son trépas. Le malade, fort avancé en âge, était aux prises +avec la mort. Il était soutenu entre les jambes d’un homme, +tandis qu’un autre, accroupi devant lui, se fatiguait à lui +insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines ; +puis il lui crachait sur le visage ; puis, appliquant les mains +sous les aisselles du patient et pressant fortement de haut +en bas, il faisait subir à la poitrine un massage bien rude +pour la circonstance. Ce n’est pas le cas de dire que, si cela +ne fait pas de bien au moribond, cela ne lui fit pas de mal : +je crois que toutes ces passes l’aidèrent à expirer<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif +d’abréger l’agonie des leurs : ils leur plantent le couteau dans la gorge, +<i>car un croyant ne doit pas paraître devant Mahomet dans les transes de +l’agonie</i>.</p> +</div> +<p>Aussitôt que le malade eut rendu le dernier soupir, les +femmes éclatèrent en sanglots, poussant des cris et des +gémissements prolongés et bruyants. Elles luttaient à qui +pousserait les clameurs les plus perçantes. A coup sûr, le +tapage dominait sur la douleur.</p> + +<p>Les funérailles se célèbrent très-solennellement, mais +l’élément vraiment religieux y occupe une petite place.</p> + +<p>D’abord, on achète le passage pour l’autre vie. Les Athéniens +et les Romains mettaient une pièce de monnaie dans +la bouche de leurs morts : c’était <i>le denier de Charon</i>, le prix +payé au nocher des enfers pour le passage des âmes. Les +noirs ne disent pas que les âmes de leurs morts doivent +passer les fleuves des Enfers : le Styx, le Cocyte, l’Achéron +ou le Phlégéton, mais ils ne manquent pas d’<i>acheter le passage</i>. +Ils immolent une poule qu’ils appellent <span class="xs">LA POULE OUVRANT +LA VOIE</span>, <i>adiè-iranna</i> (<i>adiè</i>, poule, — <i>ira</i>, achetant, — <i>onna</i>, +le passage, le chemin). Cette poule immolée rend l’<i>oricha</i> +favorable, et sert de sauf-conduit au défunt qui entre dans +l’autre monde.</p> + +<p>A défaut de douleur réelle, l’usage veut qu’on affiche les +dehors d’une véritable désolation. On crie, on hurle des +lamentations. Les femmes surtout sont obligées de se +lamenter avec éclat : elles ont le rôle principal dans le +deuil ; c’est pourquoi on les appelle les pleureuses<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> (<i>élèkoun</i>, +les maîtresses des larmes, du deuil).</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Quand une mère donne le jour à une fille, on dit : « <i>Elle a enfanté +une pleureuse, <span class="rm xs">O BI ÉLÈKOUN</span>.</i> » Pour un garçon, on dit : « <i>Elle a enfanté +un cultivateur, <span class="rm xs">O BI IWALLÈ</span>.</i> »</p> +</div> +<p>La démonstration bruyante des pleurs funèbres est faite +soit par les parents du défunt, soit par les amis, soit par +des pleureuses mercenaires. Écoutons leurs complaintes : +« Ma mère est morte, mon père est mort : qui prendra +soin de moi ? » s’écrie une des pleureuses.</p> + +<p>Une autre module langoureusement ce chant funéraire :</p> + +<p>« Jamais plus je ne pourrai le voir ! C’en est fait ! je ne +le verrai plus !… Déjà, hélas ! je ne le vois plus !</p> + +<p>« Je vais à la fontaine, et je laisse la foule s’écouler ; +j’attends jusqu’à la nuit : je suis seule, hélas !</p> + +<p>« Je vais au marché, et je laisse la foule s’écouler ; j’attends +jusqu’à la nuit : je suis seule, hélas !</p> + +<p>« Je vais sur le chemin ; la foule lentement s’écoule, la +nuit vient, et toujours je suis seule, hélas ! »</p> + +<p>Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent +les condoléances. Cependant, de toutes parts, on +vient à la maison mortuaire, où les parents fournissent à +manger et à boire à tous ceux qui se présentent : le tafia +est versé à profusion ; on chante, on danse, on fait retentir +l’air de fusillades multipliées.</p> + +<p>Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de +la maison, tandis que ces préliminaires s’accomplissent. +« Si quelqu’un meurt loin de chez lui, dit un proverbe, une +partie de ses restes vient à la maison » ; c’est-à-dire qu’on +y porte, pour célébrer les funérailles, une partie du cadavre : +ongles, doigts, cheveux, etc.</p> + +<p>Le lendemain ou le surlendemain du décès a lieu la +sépulture. Le défunt, enveloppé d’une natte et couvert de +son plus bel <i>acho</i>, est descendu dans une fosse, creusée +dans la chambre même où il a expiré. On lui donne des +étoffes, des cauris, des poules, du tafia, que l’on ensevelit +avec lui, car il vivra dans l’autre monde, et il ne faut pas +qu’il y apparaisse tout à fait dépourvu.</p> + +<p>Quelquefois, avant l’ensevelissement, le cadavre est porté +triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me +souviens d’avoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions. +Un jour, entre autres, j’entendis chanter des éloges de ce +genre : « Il fut un grand homme, un habile personnage : <i>il +a su faire des dettes <span class="xs rm">ET MOURIR SANS LES PAYER</span><span class="rm"> !</span></i>… »</p> + +<p>Les fêtes des funérailles, car les funérailles sont des +fêtes ; les fêtes des funérailles durent des jours ou des +semaines, suivant la richesse des parents. On les renouvelle +à l’anniversaire.</p> + +<p>Les funérailles royales se distinguent des autres par les +horreurs de sacrifices humains. Femmes et esclaves sont +immolés en grand nombre sur la tombe du roi défunt.</p> + +<p>« Voici une autre coutume d’une peuplade voisine, dit +M. Beaugendre.</p> + +<p>« Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent +pour éloigner la tristesse de la famille. On tue quantité de +poules et de chevreaux, on boit et l’on danse trois jours +durant. On fait un trou à l’endroit où le défunt avait +l’habitude de dormir, et l’on y dépose le cadavre. Pendant +neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et +couchent sur la fosse. Le neuvième jour, on verse de l’eau +sur cette fosse et l’on y danse. La famille va alors visiter +tous les amis qui ont apporté tafia et provisions.</p> + +<p>« Trois mois après, les amis sont invités de nouveau à se +réunir dans la case où est enseveli le mort. Là, dans l’obscurité, +les féticheurs déterrent le cadavre et en détachent la +tête, qu’ils déposent sur des étoffes précieuses. Ils égorgent +ensuite des victimes (poules, chevreaux et porcs), et le sang +et le tafia coulent sur ce crâne hideux. Pendant trois jours +on danse, on chante et l’on verse à profusion le tafia. Le +quatrième jour, on enterre de nouveau le crâne, et le mort +est satisfait. »</p> + +<p>Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs +habits tant que dure le temps des pleurs. Aussi les appelle-t-on +<i>non lavées</i>.</p> + +<p>Circonstance à noter : on brûle les habits du défunt, on +détruit ce qui servit à son usage, et l’on n’habite plus la +chambre où il est mort et où il a été enseveli. Souvent +même on enlève la toiture, et la case est abandonnée. +D’autres fois, on se contente de renouveler la toiture.</p> + +<p>On n’a point l’habitude d’élever des mausolées sur la +fosse : on se contente de planter une tige en fer de forme +particulière, afin de marquer la place où se trouve le crâne. +La tête est la partie du corps à qui s’adressent plus spécialement +les honneurs funèbres.</p> + +<p>Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles destinées +à recevoir les aliments et les offrandes que l’on apportera +au mort et à son fétiche.</p> + +<p>Tous ces honneurs et d’autres encore rendent les funérailles +précieuses. En être privé est une honte, souvent un +châtiment. On les refuse aux criminels et aux débiteurs +insolvables ; on dédaigne de les accorder aux esclaves et aux +étrangers.</p> + +<p>Voici une légende fabuleuse racontée à ce propos. L’<i>adjawo</i>, +animal assez semblable à la chauve-souris et tenant le milieu +entre les oiseaux et les quadrupèdes, est le héros de cette +légende. L’<i>adjawo</i> rendit le dernier soupir, et l’on appela +les oiseaux pour faire les funérailles, parce qu’on les supposait +parents du défunt. Les oiseaux s’en défendirent, disant : +« Voyez ! nous avons tous des plumes, tandis que l’<i>adjawo</i> +n’en a pas. Il n’est point des nôtres. »</p> + +<p>Appelés à leur tour, les rats refusèrent pareillement de +se reconnaître parents de l’<i>adjawo</i> : « Tous dans leur famille +ont une queue, disent-ils, mais l’<i>adjawo</i> n’en a pas. »</p> + +<p>Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture.</p> + +<p>De là ce dicton méprisant qui a cours chez les Nagos : « Il +n’est ni rat ni oiseau : c’est un <i>adjawo</i>. »</p> + +<p>Les enfants morts avant l’âge de dix ou douze ans, c’est-à-dire +avant d’avoir pu se rendre utiles, sont censés s’être +laissé séduire par quelque mauvais génie : on les appelle +<i>abikou</i> (mort dès la naissance, mort-né). Les <i>abikou</i> ne sont +pas ensevelis avec solennité ; on les porte hors de la maison, +hors de la ville même, car ils n’ont pas assez vécu pour +acquérir, par leurs services, droit de cité. On les enfouit à +la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au +milieu des broussailles. La mère seule ne sera pas indifférente +à leur sort, et elle viendra porter des offrandes, afin +que les mauvais génies ne maltraitent pas trop son enfant +dans l’autre monde.</p> + +<p>Dès qu’une mère voit la maladie amaigrir le corps chétif +de son jeune nourrisson, aux soucis naturels de l’affection +maternelle se joignent les préoccupations superstitieuses, et +elle craint de n’avoir donné le jour qu’à un <i>abikou</i>, et elle +charge les pieds et les mains de son enfant de bracelets de +fer sonores et de petites clochettes, afin d’effrayer et de +mettre en fuite les esprits malfaisants qui l’empêchent de +profiter des soins qui lui sont prodigués.</p> + +<p>Pas plus que les <i>abikou</i>, les esclaves n’ont droit de cité : +on se contente aussi de les enfouir. Les musulmans traînent +leurs esclaves païens hors de la ville et les jettent dans la +lagune, ou les abandonnent dans les champs sans aucune +cérémonie : ils se débarrassent purement et simplement de +leur cadavre. La plupart des esclaves qui tombent en leur +pouvoir se convertissent en apparence à l’islamisme, ne +serait-ce que pour éviter cette infortune.</p> + +<p>Deux négriers de Wydah avaient un cimetière pour leurs +esclaves à quelques pas de la mission catholique, moins par +convenance que par nécessité. Les cadavres y étaient à +peine couverts de terre, en sorte que les chacals et les +loups les déterraient sans difficulté. C’était un charnier +hideux à voir, et non un cimetière.</p> + +<p>Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans +les lieux où l’on expose les restes des suppliciés. On n’y +voit que des têtes fixées sur des pieux, des cadavres pendus +aux branches d’arbres, des cadavres gisant sur le sol, des +os à demi rongés. Çà et là des vautours et des corbeaux se +disputent des lambeaux de chair.</p> + +<p>Sont encore privées de sépulture les personnes frappées +de la foudre. Victimes de la fureur de Chango<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, elles méritent +l’exécration des hommes ; elles sont indignes des honneurs +funèbres. Les parents pourraient, il est vrai, acheter la +permission de les ensevelir, car avec de l’argent on obtient +même la faveur des dieux irrités ; mais les prêtres sont +généralement trop exigeants et les parents trop égoïstes. +Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la +puissance de l’oricha.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Chango, oricha de la foudre.</p> +</div> +<p>Les Égyptiens qui mouraient endettés ne recevaient la +sépulture que lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait +aux créanciers. Nous retrouvons cet usage chez les +Minas de la côte des Esclaves. Quand les parents ne s’exécutent +pas, le corps du défunt, placé sur un échafaud, au +bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des +passants.</p> + +<p>Au Dahomey, les suicidés, comme les criminels, sont +voués à l’exécration publique : on leur coupe la tête et on +l’envoie au roi, à Abomey, aux frais des parents ou du +maître. « Voici, dit M. Courdioux, une légende que j’ai +recueillie de la bouche d’un de nos catéchumènes, et qui +montre l’aversion générale qu’ont les nègres pour ce genre +de mort.</p> + +<p>« Un homme, étant tombé dans l’indigence, n’eut bientôt +plus rien à manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. +Il prit une corde, monta sur un arbre et se mit en +mesure d’attacher sa corde à une branche pour se la passer +au cou.</p> + +<p>« Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit +un lépreux qui prenait un bain à quelques pas de là. +Il lui crie de s’en aller au plus vite. Le lépreux, ayant +achevé de se laver, prit son pagne et s’enfuit en disant : +« — Je vais chez moi jouir de la vie. »</p> + +<p>« Celui qui était sur l’arbre, étonné de ces paroles, s’écria : +« — Comment ! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, +qui n’a ni mains, ni pieds, et dont les chairs ont été dévorées +par la lèpre ? Moi, j’ai de bonnes mains, de bons +pieds, et je vais me pendre ! Ce misérable lépreux, qui +est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve +encore du charme à vivre, et moi qui suis infiniment +moins à plaindre, je me détruirais ! Oh ! non. Je laisse là ma +corde, et je vais chez moi pour jouir encore de la vie. »</p> + +<p>Un mot du deuil.</p> + +<p>Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste +enfermée dans l’intérieur de la maison pendant quarante +jours, ne se rasant pas les cheveux et ne lavant pas ses +habits. Que si les affaires l’appellent au dehors, elle ne sort +qu’à la tombée du jour et se donne un maintien de circonstance : +tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur +la poitrine et la main droite appuyée sur l’épaule gauche. +Les habits de deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. +Il est de mise que les femmes se voilent la tête avec un +<i>acho</i> de cette couleur.</p> + +<p>Après les quarante jours du grand deuil, la parenté vient +consoler la veuve ; on lui rase la tête, et elle prend des +vêtements propres.</p> + +<p>Les danses et les libations recommencent. Et comme tout +cela deviendrait ruineux, chacun porte son présent, afin +de contribuer aux grandes dépenses que nécessitent les +circonstances. Pour faire honneur au défunt et à sa famille, +les amis riches envoient leurs esclaves, avec des fusils et de +la poudre, à leurs frais ; et les fêtes se prolongent ainsi +davantage.</p> + +<p>« Les familles du Dahomey ont un grand respect pour +les mânes de leurs ancêtres. Après plusieurs années de +sépulture, les crânes des défunts sont retirés de la fosse, +et on les conserve religieusement dans des vases de +terre. Ces vases sont placés dans un coin de l’habitation et +servent ainsi de fondement et de consécration au culte à +rendre à tous les fétiches ou dieux domestiques. » (<span class="sc">Courdioux</span>).</p> + +<p>Ce que raconte M. Féris ne regarde, sans doute, que les +Minas d’Agoué. Encore, je n’oserai pas affirmer que le deuil, +tel qu’il se pratique ordinairement, exige toutes ces particularités. +« Lorsque les femmes perdent leur mari, dit-il, +elles doivent rester six mois dans la chambre même où il a +été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans l’inaction +complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs +ongles, et ne changeant jamais de vêtements. Leur famille +apporte leur nourriture, à laquelle il est prescrit de mêler +du charbon en poudre ; on dirait que les noirs ont pressenti +la propriété absorbante du charbon pour les émanations +putrides.</p> + +<p>« Ces six mois écoulés, les veuves s’agenouillent sur des +débris d’amandes de palme et des écailles d’huîtres ; et là, +les parents du défunt leur donnent la <i>chicote</i> (fouet portugais) +pendant plusieurs heures, en leur demandant les qualités +que leur mari avait pour elles.</p> + +<p>« Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l’horrible +supplice de la fumigation. On leur lie les mains, et on les +renferme dans la chambre du défunt, dans laquelle est allumé +un fourneau sur lequel brûlent des piments secs. La fumée +âcre qui s’en exhale provoque une toux suffocante et des +douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demi-heure +ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes +s’affaissent, épuisées. Heureusement, cette coutume tend à +disparaître.</p> + +<p>« Quelques jours après ces cérémonies, elles vont, au +lever du soleil, se laver à la plage, se rasent les cheveux, +coupent leurs ongles et les jettent au feu ; elles se dépouillent +de leurs vieux pagnes et en prennent de neufs d’une +couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.</p> + +<p>« On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec +trois points blancs sur le front, les tempes, les bras, les +reins, les jambes et les pieds. Elles prennent part à un +copieux repas, après lequel elles sont libres.</p> + +<p>« Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs +signes de deuil, c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou +six grelots suspendus devant la ceinture.</p> + +<p>« Les hommes qui ont perdu leur première femme se +retirent huit jours dans une chambre, où ils restent couchés +sur une misérable natte, puis se rendent sur la plage, brûlent +leurs cheveux, leurs ongles et leurs vieux habits, et se +font tatouer comme les veuves.</p> + +<p>« Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de +leurs conjoints portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée +autour du bras gauche ; le pommeau du bâton est aussi +orné, quelquefois, d’un lien de ce genre. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12"><span class="first">CHAPITRE XII</span><br> +<span class="xsmall">LITTÉRATURE.</span></h2> + + +<p>Le plus beau génie s’étiolerait dans le milieu où vivent +les noirs. Leur vie matérielle et terre à terre en étoufferait +les inspirations ; ne cherchons donc pas le génie chez eux. +Mais si leur pensée manque le plus souvent d’élévation, +leurs discours dénotent une grande facilité et beaucoup de +finesse. On ne saurait contester aux nègres un sens droit, +le talent et la richesse d’imagination.</p> + +<p>Point d’écriture ; partant, le développement intellectuel +est enrayé. L’écriture ne soulageant pas la mémoire, la +pensée n’a pas tout son essor ; elle s’arrête au premier jet +de l’improvisation.</p> + +<p>Entraîné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du +langage, celui qui parle n’a pas le temps de rechercher le +mot propre ; il ne rencontre souvent que des expressions +vagues, sans précision et sans clarté. De là l’habitude de +s’interrompre fréquemment par des interpellations de ce +genre : « <i>Ogbo ?</i> Comprenez-vous ? »</p> + +<p>Le langage des nègres est bref et rapide, d’autant plus +énergique et expressif qu’à la parole se joint toujours l’action : +vives et fréquentes exclamations, gestes passionnés, +musique délirante, mimique continuelle. On n’a qu’à se rappeler +ce que nous avons dit au chapitre sixième, en parlant +des <i>plaisirs et réjouissances</i>. Ici, nous considérons les contes +ou <i>alos</i> simplement comme productions de l’esprit et monuments +de littérature.</p> + +<p>Ce que Laharpe disait des peuples de l’Orient est peut-être +plus vrai encore des nègres : « Ces peuples amollis par +le climat et intimidés par le despotisme ne se sont pas élevés +jusqu’à la vraie philosophie. Mais ils ont habillé la morale +en paraboles et inventé des contes amusants. »</p> + +<p>Les <i>alos</i> ont pour but principal de plaire et d’amuser. +Outre ceux que nous citons dans ce chapitre, d’autres sont +épars dans le corps de l’ouvrage.</p> + + +<p class="h3">LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ÈMO.</p> + +<p>Mon conte a trait au ciel et à la terre.</p> + +<p>Après avoir tué un <i>èmo</i><a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, le ciel et la terre se le disputaient : +chacun des deux arguait de son droit d’aînesse. +Cependant la terre se rendit maîtresse de l’èmo, et le ciel, +fâché, se retira chez lui. Plus de pluie : le haricot fleurissait +sans fructifier ; le maïs venu en épis ne mûrissait pas.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Èmo</i>, espèce de rat brun.</p> +</div> +<p>Tous les animaux se réunirent en congrès. Et ils chantaient : +« Le ciel et la terre, <i>adja nrété dja !</i> ont tué un èmo ; +<i>adja nrété dja !</i> — La terre dit qu’elle est l’aînée, <i>adja nrété +dja !</i> — Plus de pluie, <i>adja nrété dja !</i> — Le haricot fleurit +et ne fructifie pas, <i>adja nrété dja !</i> — Le maïs venu en épis +ne fructifie point, <i>adja nrété dja !</i> »</p> + +<p>Ils prirent l’èmo et le livrèrent aux oiseaux. Chacun s’élançait +pour le saisir, et chacun reculait avant de l’avoir +pris. Tous les oiseaux avaient fait ainsi, quand vint le vautour. +Le vautour prend l’èmo. Les animaux voulaient lui +bâtir une maison, mais le vautour le porta au ciel. Et le +vautour s’élevait dans les airs ; et il n’avait pas parcouru la +moitié de l’espace, que la pluie tombait à torrents. Il ne +fut plus question de maison, et on laisse le vautour à la +pluie.</p> + +<p>Voilà pourquoi le vautour n’a pas de maison.</p> + +<hr> + + +<p>Voici des scènes où l’astuce est en jeu :</p> + + +<p class="h3">LE LÉZARD ET LA TORTUE.</p> + +<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p> + +<p>Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue n’est +pas unie ?</p> + +<p>La famine sévissait : dans tout le pays la disette était +extrême. Le lézard alla aux champs et découvrit une grande +roche remplie d’ignames. Le maître du champ était près de +la pierre. Quand il voulut y entrer, il s’écria : « Pierre, +ouvre-toi » ; et la pierre s’ouvrit. Et quand il fut sorti, +il dit : « Pierre, ferme-toi » ; et la pierre se ferma.</p> + +<p>Le lézard vit tout, entendit tout ; et il rentra chez lui.</p> + +<p>Au premier chant du coq, il s’en alla voler des ignames, +les emporta dans sa maison et les mangea tout à loisir. +Chaque jour il renouvela son larcin.</p> + +<p>Une fois il fut rencontré par la tortue-<i>adjakpa</i>. Celle-ci +lui demanda : « Où as-tu trouvé de quoi manger, mon cher +ami ? » Le lézard répondit : « Je me garderais bien de te +le dire ou de t’y mener : on me tuerait. » L’adjakpa répliqua : +« De grâce ! mène-m’y : je n’en soufflerai mot à personne. — C’est +bien ! » dit le lézard ; et il ajouta : « Au +chant du coq, viens m’éveiller : nous partirons. »</p> + +<p>La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de +son côté. Le coq n’avait pas chanté encore que la tortue +était déjà près de la maison du lézard. Une première fois, +une seconde fois, elle fait <i>kékéréké !</i> Et elle court appeler +le lézard, disant que le coq a chanté. Le lézard lui répondit +de le laisser se reposer : le coq n’a pas chanté +encore. « C’est bien ! » dit la tortue. Ils se recouchèrent +jusqu’à ce que le coq chantât.</p> + +<p>Alors, le lézard se leva, et ils s’en allèrent. Dès qu’ils +furent arrivés là, le lézard dit : « Pierre, ouvre-toi » ; et la +pierre s’ouvrit. Le lézard entra, prit des ignames et ressortit. +Il dit à la tortue-adjakpa qu’il fallait partir. Elle +répondit de rester un instant à garder. « C’est bien ! » dit le +lézard, et sans plus attendre, il se retira.</p> + +<p>Cependant la tortue-adjakpa se chargeait d’ignames : elle +en mit à la tête, aux pieds, aux bras ; elle en attacha aux +cheveux de sa tête.</p> + +<p>Quant au lézard, il était déjà chez lui, dormant les pattes +en l’air. Il avait allumé du feu et se tenait comme quelqu’un +qui était mort, ce jour-là même.</p> + +<p>Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire +à la pierre pour qu’elle s’ouvrît. Elle criait depuis longtemps +sans résultat… Survient le fermier qui la saisit, qui la +frappe, qui l’assomme. La tortue déclara que le lézard +l’avait conduite à cet endroit. Le fermier l’attacha avec une +corde et la conduisit chez le lézard.</p> + +<p>Le fermier se présente : il trouve le lézard couché à la +renverse, gisant comme un mort. Il lui dit : « Cette +adjakpa prétend que c’est toi qui l’as conduite dans mon +champ. — Comment l’aurais-je fait ? je vous le demande ; +voyez si je l’aurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couché : +je ne connais le champ de qui que ce soit. »</p> + +<p>Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, d’une +voix gémissante : « Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle ; +fourmi, viens me raccommoder. »</p> + +<p>Là où le cancrelat et la fourmi la raccommodèrent, c’est +là que la tortue est raboteuse.</p> + + +<p class="h3">LA PRINCESSE GUÉRIE DE SURDITÉ, OU POURQUOI LA TORTUE +RÉUSSIT EN TOUTES CHOSES.</p> + +<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p> + +<p>Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette. +Cette fille avait nom Bola. Le roi fit tout ce qu’il put afin +de donner l’ouïe à sa fille : tout ce qu’on fit ne réussit à +rien. L’enfant n’était pas à la ville : on l’avait reléguée à la +campagne.</p> + +<p>Or, voici que la tortue aux mille industries se présente +au roi et lui demande ce qu’il lui donnera, quand elle aura +réussi à faire parler son enfant. « Je partagerai ma maison +en deux, dit le roi, et je t’en donnerai une part. »</p> + +<p>L’adjakpa va acheter une bouteille de miel et vient +dans le bois où demeure l’enfant. Elle dépose le miel et va +se cacher. L’enfant arrive près de cette bouteille de miel, y +porte la main. La tortue sort de sa cachette, se glisse par +derrière, donne un soufflet à la jeune fille : « Voleuse ! +s’écrie-t-elle : c’est ainsi que tu voles le miel, pour aller le +manger. — Moi ! dit la jeune fille ; je t’ai volé du miel pour +le manger, moi ! »</p> + +<p>La rusée tortue l’attache avec une corde, et elle chante ce +provocant refrain : « Bola a volé du miel pour le manger, +<i>kiyin-kiyin !</i> — Bola est une fourbe, <i>kiyin-kiyin !</i> Bola est une +insigne voleuse, <i>kiyin-kiyin !</i> »</p> + +<p>A ces chants de la tortue, l’enfant répondit « qu’elle allait +dans les bois de l’éléphant avec l’éléphant ; qu’elle allait +avec le buffle dans les bois du buffle ; et la tortue vient +l’accuser d’avoir volé du miel pour le manger ! <i>kiyin-kiyin !</i> »</p> + +<p>La maligne tortue emmena l’enfant. Toutes deux se +répondaient dans leurs chants, en sorte que lorsqu’elles +arrivèrent chez le roi, celui-ci poussa un cri de surprise : « sa +fille, qu’on n’avait plus entendue parler, parle aujourd’hui. »</p> + +<p>Le roi divisa son palais en deux et donna une part à la +tortue adjakpa.</p> + +<p>Voilà pourquoi la tortue réussit dans tout ce qu’elle +entreprend.</p> + + +<p class="h3">L’ONCE ET LE SINGE.</p> + +<p>Écoutez l’aventure de l’once.</p> + +<p>Un jour, l’once s’était fatiguée à chasser sans pouvoir +rien prendre. Épuisée, elle alla s’asseoir. Or, les poux ne +lui laissaient aucun repos.</p> + +<p>Elle voit passer un singe ; elle l’appelle, le prie en grâce +de l’épouiller. Tandis que le singe l’épouille, elle s’endort. +Lors, le singe prend la queue de l’once, l’attache à un arbre +et s’enfuit.</p> + +<p>L’once s’éveille ; elle veut se lever, mais elle se trouve +prise par la queue. En vain s’épuise-t-elle à vouloir se +dégager, elle n’y peut réussir ; elle est là, haletante.</p> + +<p>Survient un escargot. « De grâce, détache-moi la queue », +lui crie-t-elle du plus loin qu’elle l’aperçoit. — « Ne me +tueras-tu point, si je te délivre ? » repartit l’escargot. — « Certes, +je me garderai de te rien faire, » reprit l’once.</p> + +<p>L’escargot détache l’once. Celle-ci rentre chez elle et va +parler à tous les animaux : « Quand viendra le cinquième +jour, annoncez que je suis morte et qu’on va m’enterrer. »</p> + +<p>Tous les animaux dirent : « C’est bien ! »</p> + +<p>Et le cinquième jour, l’once était couchée, faisant la +morte. Et tous les animaux vinrent, et tous dansaient +autour d’elle, ils dansaient… L’once se lève tout à coup ; +elle bondit pour terrasser le singe. Mais le singe a déjà +sauté sur un arbre : il fuit.</p> + +<p>Aussi, ne pensez pas que le singe reste à terre : il a trop +peur de l’once.</p> + + +<p class="h3">LA MÈRE ET L’ENFANT.</p> + +<p>Il y avait une jeune mère très-pauvre, si pauvre qu’elle +n’avait pas même un pagne autour du corps ; elle attachait +l’enfant sur son dos avec une feuille de bananier.</p> + +<p>Dans la forêt, où d’habitude elle venait couper du bois +pour le vendre, se trouvait un aranran<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. Il y avait un grand +arbre sous lequel la pauvre femme venait s’asseoir, et où +elle couchait son enfant par terre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Aranran</i>, espèce d’oiseau.</p> +</div> +<p>Tandis qu’elle coupait le bois, l’oiseau que nous appelons +aranran vient prendre l’enfant et l’enlève. Cependant, elle +a fait son fagot ; elle vient voir son enfant ; elle arrive à +l’endroit où elle l’avait couché ; elle ne l’aperçoit pas. Elle +cherche partout : plus d’enfant ! Elle court en tous sens à +travers la forêt, qu’elle arrose de ses larmes ; elle arrive ; +elle voit, là-haut sur l’arbre, son enfant entre les griffes de +ce méchant aranran. Elle se met à crier : « Aranran, <i>èyè-igbo-igbo !</i> +prends mon enfant, rends-le-moi vite, <i>igbo !</i> — Voici +une corde faite de feuilles de bananier : attache vite +mon enfant, <i>igbo-igbo !</i> »</p> + +<p>Quand la femme eut chanté de la sorte, l’aranran lui jeta +un sac de coraux. Cette mère délie le sac, regarde : son +enfant n’y est pas !… Elle jette le sac à terre. Et elle chante +toujours son même refrain.</p> + +<p>L’aranran prend toute espèce de choses et les lui jette. +Et la mère regarde en toute hâte : son enfant n’y est pas !… +Et elle crie.</p> + +<p>L’aranran prend l’enfant et vient le déposer sur le sol. La +mère vole auprès de l’enfant, le prend, le met sur son dos. +Elle prit aussi ce que l’aranran avait jeté à terre pour elle, +et elle l’emporta au logis, et de la pauvreté elle passa à +l’abondance.</p> + +<p>Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux +à son <i>iyallé</i><a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. L’iyallé refuse avec dédain, va prendre l’enfant +d’une autre femme et l’emporte dans la forêt. Elle agit de +la même façon que la femme dont nous venons de parler. +Mais quand elle s’éloigne pour couper du bois, l’aranran +prend l’enfant, le tue et le mange.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Iyallé</i>, la première femme, la maîtresse de maison.</p> +</div> +<p>De retour à l’endroit d’où elle était partie, l’iyallé, ne +voyant plus l’enfant que l’aranran a dévoré, se met à chanter. +Et l’aranran de fienter abondamment dans un sac. Il lie +le sac et le jette à terre. La femme accourt, délie le sac et +ne trouve que des bananes de fiente dedans. Elle rejette le +sac avec dégoût.</p> + +<p>La voilà qui derechef reprend ses chants. Cette seconde +fois, l’aranran urine dans une grande calebasse et brise la +calebasse sur la tête de la femme.</p> + +<p>Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de +son enfant et les lui lance dessus. Elle regarde : ce sont les +ossements de son enfant. Alors, elle chante à tue-tête : « Ce +n’est pas mon fils, c’est le fils d’une autre que cet oiseau a +tué, croyant tuer le mien. » Et elle se retira.</p> + +<p>La mère de l’enfant vint le réclamer à l’iyallé. Celle-ci +répondit qu’il se portait bien.</p> + +<p>Deux mois s’écoulèrent sans que l’enfant reparût. La mère +porta la cause devant le roi. Elle fit le récit de tout ce qui +s’était passé, raconta que l’iyallé avait pris l’enfant de ses +mains, et qu’après deux longs mois elle ne l’avait pas encore +ramené.</p> + +<p>Le roi manda l’iyallé à sa barre. On la cita : elle vint et +subit son interrogatoire : « Comment donc a-t-elle traité +l’enfant d’autrui ? Qu’en a-t-elle fait ? — Que voulez-vous +que j’en aie fait ? »</p> + +<p>Le roi, s’adressant à l’assemblée, demanda : « Si cette +femme dépendait de vous, dites, quel traitement lui feriez-vous +subir ? » Toute la ville s’écria : « Si elle dépendait de +nous, nous n’hésiterions pas un instant, nous la tuerions. — Alors +donc, dit le roi, qu’on la mette à mort. » Et on +alla la tuer.</p> + +<p>Que tout ceci nous serve de leçon : lorsqu’on vous offre +quelque chose, si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez +pas dominer par l’envie.</p> + + +<p class="h3">SIGO, ESCLAVE DE LA TORTUE, EST DÉLIVRÉ PAR SA MÈRE.</p> + +<p>Écoutez mon histoire : elle a trait à une femme du nom +d’<i>Olou</i>.</p> + +<p>Cette femme eut un fils qu’elle appela <i>Sigo</i>. Après maintes +réflexions, l’enfant résolut de s’adonner à la chasse. Son +père lui donna un cheval ; sa mère, un mouton. Et ils lui +dirent de se livrer à la chasse. Et l’enfant, prenant ses +flèches, monte à cheval et s’éloigne dans la direction du +bois.</p> + +<p>Il chemina longtemps, pour arriver enfin au repaire des +animaux.</p> + +<p>Mais voici que le ciel s’obscurcit ; on ne distingue plus +rien ; la pluie tombe à torrents, et sa violence est telle +qu’elle entraîne Sigo au fond d’une fosse. Là, gémissant, se +désolant, il fait pour sortir d’inutiles efforts.</p> + +<p>Cependant la pluie cesse ; la tortue, toujours prête à profiter +des occasions, arrive des champs. L’enfant allonge le +cou et se met à crier : « Tortue <i>adjakpa</i><a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, ohé ! » La tortue +se penche sur le bord de la fosse, afin de découvrir au fond +celui qui l’appelle. « Que fais-tu là ? » dit-elle à l’enfant. +Il répond que la violence de la pluie l’y a précipité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Adjakpa</i> est un surnom donné à la tortue. Il peut vouloir dire : fée +chauve. Comment le traduire en français ? — Nous le traduirons diversement +selon les cas.</p> +</div> +<p>La tortue lui ayant demandé ce qu’il lui donnerait si elle +l’en retirait, l’enfant lui répondit qu’il serait son esclave. +« C’est bien ! » dit la tortue <i>adjakpa</i>. Elle descendit dans la +fosse, elle en retira l’enfant, et elle lui dit : « Je vais faire +un grand tam-tam, tu t’y tiendras dedans, et quand nous +arriverons à la maison, si je bats le tam-tam avec la baguette, +garde-toi bien de chanter. » L’enfant dit : « J’entends ! »</p> + +<p>Arrivée chez elle, la tortue <i>adjakpa</i> va trouver le roi et +lui parle avec éloge de son tam-tam. Le roi lui demande de +venir battre du tam-tam devant lui, afin qu’il en entende le +son. « C’est bien ! dit la tortue. Convoquez toute la ville à +la danse. » Et le roi : « C’est bien ! » Et il envoya dans toute +la ville prier tout son monde de venir danser.</p> + +<p>Dès qu’on se fut rendu, le roi manda l’<i>adjakpa</i>. L’<i>adjakpa</i> +prit son tam-tam et vint au milieu de l’assemblée, et elle +battait son tam-tam de la baguette, et le tam-tam résonnant +disait : « Sigo est fils d’Olou, <i>agba-mi-réré !</i> — Sa mère lui +donna un mouton et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Son +père lui donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, +<i>agba-mi-réré !</i> — Écoutez ce que je dis : il alla au repaire +des éléphants ; il alla au repaire des buffles, <i>agba-mi-réré !</i> — La +force de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je +suis devenu esclave de la tortue, <i>agba-mi-réré !</i> »</p> + +<p>Un long murmure parcourut la foule. Le roi dit à la tortue +de battre encore le tam-tam, afin qu’il en entendît les sons. La +tortue battit son tam-tam pour la seconde fois, et les assistants +crièrent encore plus fort. Lors, la tortue rentra chez elle.</p> + +<p>Bientôt, les <i>iyas</i><a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> de notre enfant se présentèrent chez la +tortue pour l’inviter à présider leurs jeux. L’<i>adjakpa</i> dit : +« C’est bien ! » Elle prend son tam-tam et part.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Iyas</i>, la mère et ses compagnes de la même maison.</p> +</div> +<p>Dès qu’elle fut venue, on prépara de l’<i>oka</i><a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> ; on acheta du +tafia et l’on demanda à la tortue de battre son tam-tam. La +tortue battait son tam-tam, et le tam-tam disait : « Sigo est +fils d’Olou, <i>agba-mi-réré !</i> — Sa mère lui donna un mouton +et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Son père lui +donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, <i>agba-mi-réré !</i> — Écoutez +ce que je dis : il alla au repaire des éléphants ; +il alla au repaire des buffles, <i>agba-mi-réré !</i> — La force de la +pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave +de la tortue, <i>agba-mi-réré !</i> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Oka</i>, brouet préparé avec de l’amidon de manioc.</p> +</div> +<p>On fait manger la tortue : elle mange ; on lui donne du +tafia : elle boit, et tombant dans l’ivresse, elle s’endort. +Tandis qu’elle dort, on prend son tam-tam, on le délie, on +en retire l’enfant, on le remet en état.</p> + +<p>A son réveil, la tortue prend son tam-tam et le bat : un +corbeau se fait entendre dans le tam-tam. La tortue frappe +encore : le corbeau croasse de plus belle. Et il criait le plus +qu’il pouvait : « Pourquoi, lorsque tu manges, ne donnes-tu +pas à manger au tam-tam ? Et lorsque tu bois du tafia, pourquoi +ne donnes-tu pas du tafia au tam-tam ?</p> + +<p>La tortue rentre chez elle, délie le tam-tam et trouve +dedans un corbeau.</p> + +<p>Apprenez de là à ne pas laisser aller votre enfant dans un +endroit où il ne peut aller sans danger.</p> + + +<p class="h3">LE FRATRICIDE PUNI.</p> + +<p>Il y avait deux enfants dont l’un avait appris bien des +chants. On les invita à une réunion de leurs camarades +tous les deux. Ils avertirent leur mère qu’ils se rendaient à +cette réunion, et la mère dit : « C’est bien ! »</p> + +<p>Ils se mettent en marche, arrivent au lieu du rendez-vous, +battent leur tam-tam avec grand entrain. On donna deux +mille cauris au cadet et mille à l’aîné. Et ils reprirent le +chemin de leur maison.</p> + +<p>Chemin faisant, l’aîné tombe sur son frère et le tue. Il +prend les cauris de son frère, les ajoute aux siens, et il +rentre chez lui.</p> + +<p>Il n’est pas plutôt rentré qu’on lui demande compte de +son frère. Il répond qu’il l’a laissé en chemin. On chercha +son frère partout sans pouvoir le trouver.</p> + +<p>Or, un jour, la mère dit à l’aîné qu’elle allait arracher +des feuilles.</p> + +<p>Quand elle vint à l’endroit où son fils avait été tué, les +ossements de son fils étaient déjà pourris ; ils avaient produit +un champignon. Ce champignon était très-beau, et +quand la mère s’en approcha, elle s’écria : « Oh ! que ce +champignon est beau ! » Elle se disposait à l’arracher, lorsque +son fils répondit : « Mère, n’arrache pas ; mère, n’arrache +pas ; n’arrache pas, mère, <i>adja-nti-nlélé !</i> — je fus chez mes +camarades, <i>adja-nti-nlélé !</i> — je fus chez mes camarades, +<i>adja-nti-nlélé !</i> — ils me donnèrent deux mille cauris, <i>adja-nti-nlélé !</i> — ils +en donnèrent mille à mon aîné, <i>adja-nti-nlélé !</i> — il +me tua dehors, le cruel ! mon aîné me tua +dehors, <i>adja-nti-nlélé !</i> »</p> + +<p>La mère court vite à la maison appeler le père de ces +enfants. Tous deux reviennent en hâte aux champs. Arrivés +sur les lieux, le père de ces enfants veut arracher le champignon. +Mais l’enfant recommence à chanter comme il avait +fait tout d’abord.</p> + +<p>Coupons court. Le père de ces enfants alla trouver le roi +et lui raconta ce qui se passait. Le roi vint lui-même et voulut +arracher le champignon. Et l’enfant chanta toujours de +même.</p> + +<p>Lors, le roi envoie chercher l’aîné. Celui-ci arrive. Dès +qu’il est venu, le roi lui dit d’un ton sévère : « De même +que tu as pris ton frère et que tu l’as tué, de même on va te +prendre et te tuer, afin que ton frère revienne à la vie. »</p> + +<p>On tua l’aîné, et le cadet revint à la vie.</p> + +<p>Apprenez de là à ne point vous fâcher si l’on donne de +grands présents à votre frère. Que l’aîné ne jalouse point le +cadet, lorsque celui-ci est l’objet de quelque préférence.</p> + + +<p class="h3">LE LIÈVRE ET LES AUTRES ANIMAUX.</p> + +<p>Écoutez avec attention mon conte sur le lièvre et sur tous +les animaux.</p> + +<p>La sécheresse sévissait avec rigueur ; plus de rosée : la +gent aquatique elle-même souffrait de la soif. A son tour, la +famine arriva. Ne trouvant plus rien à manger, les animaux +se réunirent en congrès.</p> + +<p>Il fut décidé que chacun se couperait le bout de l’oreille ; +qu’il donnerait sa graisse ; qu’on vendrait le tout et qu’on en +emploierait le prix à acheter une pioche ; qu’on creuserait +un puits et qu’on aurait enfin de l’eau.</p> + +<p>Et tous de s’écrier : « C’est bien ! allons, qu’on se coupe +le bout de l’oreille. »</p> + +<p>Quand vint le tour du lièvre, celui-ci refusa. Tous les +animaux restèrent muets de stupéfaction. Cependant, ils +ramassèrent leurs oreilles, ils tirèrent leur graisse, ils allèrent +tout vendre, et le prix fut employé à acheter une pioche. +Ils emportèrent cette pioche et vinrent creuser un puits.</p> + +<p>Enfin, voilà de l’eau : on peut donc un peu satisfaire la +soif.</p> + +<p>Lors, le lièvre se met en mouvement et va prendre +l’<i>akérégbé</i><a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>. Il se dirige vers le puits, au moment où le soleil +est au milieu de sa course. Comme il cheminait, la calebasse +rendait un bruit sourd : elle faisait : <i>chan-gan-gan-gan</i>… +<i>chan-gan-gan-gan</i>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Petite calebasse qui sert à porter les liquides.</p> +</div> +<p>Les animaux qui veillaient auprès de la lagune s’enfuirent +effrayés, en entendant le bruit que faisait l’<i>akérégbé</i> du lièvre. +Arrivés à la maison, ils racontèrent qu’il y avait à la +lagune quelque chose d’effrayant qui avait mis en fuite les +gens de la lagune.</p> + +<p>Tous les animaux qui gardaient la lagune s’enfuirent donc. +Le lièvre puisa de l’eau, sans encombre ; puis il descendit +dans le puits et se baigna, en sorte que l’eau fut toute +troublée.</p> + +<p>Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour +prendre de l’eau ; elle est trouble. « Ah ! s’écrient-ils, qui +donc a ainsi perdu cette source ?… C’est bien ! »</p> + +<p>Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu +et l’en barbouillent ; puis ils font un trou en face du puits.</p> + +<p>Vers midi, tous les animaux allèrent se cacher dans le +taillis. Le lièvre vient, s’approche de la statue. Le stratagème +réussit, et le lièvre ne se doute pas même de la présence +des animaux dans le taillis.</p> + +<p>Le lièvre salue la statue, celle-ci ne répond rien ; il salue +de nouveau, la statue ne répond rien encore. « Or çà, dit-il, +prends garde que je ne te donne un soufflet. » Il donne un +soufflet, et sa main droite reste prise. Il frappe de la main +gauche, et la main gauche reste prise aussi. « Oh ! oh ! +s’écrie-t-il : eh bien ! frappons du pied. » Il frappe du pied, +et le pied reste pris ; et notre lièvre ne put se dépêtrer.</p> + +<p>Voilà que les animaux sortent alors du taillis et viennent +voir le lièvre et son <i>akérégbé</i>. « Foin du lièvre ! s’écrient-ils +ensemble ; ne lui ont-ils pas proposé de se couper l’oreille, +lui aussi ? et n’a-t-il pas refusé ? Quoi ? tu as refusé, et tu +viens ensuite troubler notre eau ! » On prend des fouets, on +se rue sur le lièvre, on l’accable de coups, on le tue presque. +« Nous devrions te tuer, maudit lièvre… Mais non ! » On +le délivre ; et le lièvre de s’enfuir.</p> + +<p>Depuis lors il ne quitte plus les champs.</p> + + +<p class="h3">LA VENDEUSE D’HUILE ET LE REVENANT.</p> + +<p class="date"><i>Alo ! Alo o !</i></p> + +<p>Mon conte a trait à une femme. Cette femme eut une enfant +qui s’occupait à faire de l’<i>ekpo</i><a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Ekpo</i>, huile de palme.</p> +</div> +<p>Un jour, l’ekpo étant fabriquée, elle l’emporta à la foire +pour la vendre. Elle reste à vendre son ekpo jusqu’à ce +qu’il fût nuit close.</p> + +<p>Un habitant du ciel vint alors lui demander de l’ekpo ; et +il lui donna les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune +fille s’aperçut qu’il en manquait un. Et elle réclama le +cauris qui était en moins. Le revenant répondit qu’il n’avait +plus de cauris. Et la fille de crier : « Ma mère me grondera, +disait-elle. Comment rentrer à la maison ? »</p> + +<p>L’habitant du ciel se retire ; la jeune fille le suit. « Va-t’en, +retourne en arrière, dit l’habitant du ciel, car personne ne +peut pénétrer dans le pays que j’habite. » Et l’enfant : « Là +où tu vas, j’irai aussi. »</p> + +<p>Ils cheminèrent bien longtemps et arrivèrent dans un +pays où les gens pilent avec la tête l’igname qu’ils réduisent +en pâtée. Puis ils allèrent à la rivière du pus. Et le revenant +chantait : « Jeune vendeuse d’<i>ekpo</i>, reviens-t’en. — R. +Je ne m’en reviendrai pas. — Jeune vendeuse d’<i>ekpo</i>, +va, reviens-t’en. N’entre pas dans la rivière du pus, reviens-t’en. — R. +Non, je ne m’en reviendrai pas. — Jeune vendeuse +d’<i>ekpo</i>, quand tu arriveras à la rivière du sang, +retourne en arrière. — Je ne m’en reviendrai pas. — Vois-tu +ce bois, là-bas, là-bas ? — Je ne m’en reviendrai pas. — Et +cette montagne abrupte ? — Jamais je ne retournerai sur +mes pas. »</p> + +<p>Longtemps encore ils cheminèrent avant d’arriver à +l’autre monde. Le revenant donna des <i>égni</i><a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a> à la jeune fille +pour faire de l’<i>ekpo</i>, et lui demanda de manger l’huile et de +lui porter le <i>haha</i>. Or, l’<i>ekpo</i> terminé, l’enfant donna l’huile +au revenant et mangea le <i>haha</i>. « C’est bien ! » dit le revenant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Égni</i>, fruit mûr du palmier. Le <i>haha</i> est le résidu filamenteux de ce +fruit, après que l’huile a été exprimée.</p> +</div> +<p>Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna à la +jeune fille, disant : « Prends cette banane, mange-la et ne +me réserve que la peau. » L’enfant prit la peau et la mangea, +et elle apporta le fruit au revenant.</p> + +<p>Lors, le revenant parla à l’enfant en ces termes : « Va +cueillir trois <i>ados</i><a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Les <i>ados</i> qui feront : <i>Ka mi ! ka mi ! ka +mi !</i> (Prends-moi ! prends-moi ! prends-moi !) laisse-les de +côté. Prends-en trois qui ne disent rien du tout et reviens-t’en. +A moitié chemin, casses-en une ; casse la seconde près +d’arriver à la maison, et la troisième, quand tu seras rentrée. — C’est +bien ! dit l’enfant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>Ados</i>, calebasses très-petites. On les perce et on les vide pour y +mettre des poudres.</p> +</div> +<p>Et l’enfant partit ; et elle revint ; et à moitié chemin, elle +cassa une <i>ado</i>. Et aussitôt, des esclaves et des chevaux en +grand nombre apparurent et se mirent à la suite de la jeune +fille.</p> + +<p>Près d’arriver à la maison, l’enfant cassa la seconde <i>ado</i>. +Et voici des animaux, des chèvres, des brebis, des béliers, +des poules… Il y en avait deux cents et plus. Et tous faisaient +cortége à l’enfant.</p> + +<p>Celle-ci, étant arrivée, cassa l’<i>ado</i> qui restait, et toutes les +maisons se remplirent de cauris : elles ne purent même les +contenir tous.</p> + +<p>La mère de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos, +vingt animaux, vingt poules, et alla les offrir à son <i>iyallé</i>. +L’<i>iyallé</i> refusa, disant qu’elle enverrait son enfant ; que son +enfant saurait bien en trouver autant, et qu’elle le lui apporterait +à la maison. « C’est bien ! » lui fut-il répondu.</p> + +<p>L’<i>iyallé</i> alla faire de l’<i>ekpo</i>. Elle la donna à sa fille et lui +donna ordre de l’aller vendre à la foire. L’enfant prit l’huile +et partit pour la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter +de l’<i>ekpo</i> et lui remit les cauris en payement. Le compte +était exact, mais la jeune fille vola un cauris, le cacha et +prétendit n’avoir pas reçu le prix juste. « Que faire ? dit le +revenant : je n’ai plus de cauris. — Dans ce cas, dit la jeune +fille, je te suivrai chez toi. » Le revenant repartit : « C’est +bien ! allons. »</p> + +<p>La jeune fille et le revenant se mirent en marche. Bientôt +le revenant recommença à chanter comme la première +fois : « Retourne en arrière. » Et l’enfant : « Je ne m’en +reviendrai pas. » — Le revenant : « Reviens sur tes pas. » — L’enfant : +« Je ne veux pas m’en revenir. » — Le revenant : +« Alors, c’est bien ! partons. »</p> + +<p>Ils allèrent ainsi jusqu’à l’autre monde.</p> + +<p>Le revenant prit des <i>égnis</i>, les donna à l’enfant et lui dit +de faire de l’<i>ekpo</i>. « Quand l’<i>ekpo</i> sera faite, ajouta-t-il, tu +mangeras l’huile et tu garderas pour moi le <i>haha</i>. » Et l’enfant +garda l’huile pour la manger, et elle alla porter le <i>haha</i> +au revenant. Et le revenant tout ébahi s’écria : « C’est +bien ! »</p> + +<p>Ensuite, il donna une banane à la jeune fille et lui dit de +la peler : « Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras +la peau. » L’enfant prit la banane et la mangea ; elle +prit la peau et alla la porter au revenant.</p> + +<p>Le revenant lui dit aussi : « Va cueillir trois <i>ados</i>. Tu en +trouveras qui feront : <i>Ka mi ! ka mi !</i> ne les cueille pas. » +L’enfant part ; elle va cueillir les <i>ados</i>. Elle en trouve qui +ne rendent aucun son ; elle n’y touche point. D’autres +faisaient : <i>Ka mi ! ka mi ! ka mi !</i> elle les cueille.</p> + +<p>Lors, le revenant lui parle en ces termes : « Quand tu +seras à moitié chemin, casse une <i>ado</i>. » A moitié chemin, +l’enfant casse une <i>ado</i> ; et elle se voit poursuivre par quantité +de loups, de serpents, de lions. Tous courent après elle, +la pressant, la mordant, la harcelant sans relâche presque à +la porte de la maison.</p> + +<p>Elle casse une seconde <i>ado</i> ; et toutes les bêtes féroces +viennent la mordre, à l’entrée même de la maison. Cependant, +tandis que l’enfant était ainsi cruellement déchirée, +il n’y avait qu’un sourd dans la maison, et il en avait fermé +la porte. L’enfant cria au sourd de lui ouvrir la porte : le +sourd n’ouvrit pas. Elle criait toujours au sourd d’ouvrir, +et le sourd n’ouvrait jamais. Là, sur le seuil de la porte, les +animaux tuèrent la pauvre enfant.</p> + +<p>Apprenez de là à n’être point envieux. Si l’on vous donne +quelque chose, acceptez-le avec reconnaissance : évitez la +convoitise.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="first">CHAPITRE XIII</span><br> +<span class="xsmall">MAXIMES DE SAGESSE.</span></h2> + + +<p>Outre les <i>alos</i>, les peuples qui nous occupent ont des proverbes. +Les proverbes, aussi bien que les alos, sont des +monuments de littérature ; ils se distinguent par la brièveté +et l’élégance, par une tournure souvent très-poétique. La +finesse d’esprit et la rectitude du jugement s’y montrent +partout.</p> + +<p>Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux +que nous allons rapporter ; nous les considérerons uniquement +comme maximes de sagesse. A ce dernier point de +vue, ils offrent un intérêt particulier à l’historien et au philosophe ; +car ils mettent en évidence le caractère du peuple +qui les possède et le degré de civilisation auquel il se +trouve.</p> + +<p>Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant +sous cette dénomination les maximes et les sentences, +et toute phrase exprimée en peu de mots et ayant +cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés <i>la sagesse +des peuples</i> : le mot est exact, car dans les proverbes +nous trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, +de cette loi que saint Paul déclare <i>être écrite dans le +cœur des gentils</i> eux-mêmes. Voici comment s’exprime +l’Apôtre (<i>Rom.</i>, <small>II</small>, 14, 15) : « Lorsque les gentils qui n’ont +pas la loi font naturellement les choses que la loi commande, +n’ayant pas de loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi. +Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit +dans leur cœur. »</p> + +<p>Ce qui est écrit dans leur cœur, ils le disent dans leurs +proverbes ; nous allons l’y rechercher<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, pour ce qui regarde +les païens de la côte des Esclaves.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Sous ce titre : <i>les Noirs peints par eux-mêmes</i>, nous avons publié +le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction en regard.</p> +</div> +<p>1. <i>Dieu.</i> Les proverbes nagos contiennent des pensées +remarquables sur Dieu. Il est appelé le <i>Maître par excellence</i>, +le <i>Maître de la bonne terre</i>, le <i>Maître du ciel</i>, le <i>Roi de gloire</i>, +le <i>Créateur</i>.</p> + +<p>La vraie notion de la création n’est-elle pas finement +exprimée dans les adages suivants ?</p> + +<p>« Le monde a commencé au moment où le maître du +monde y entra.</p> + +<p>« Dieu a créé les choses telles qu’elles sont.</p> + +<p>« Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements, +chante la gloire de Dieu ; à sa mort, il tombe en poussière. »</p> + +<p>Si les choses n’ont commencé à exister que lorsque Dieu +s’est occupé d’elles ; si elles ont reçu de lui leurs propriétés +essentielles ; si une si belle œuvre fait honneur à celui qui +l’a faite, on ne peut supposer que Dieu abandonne ses créatures. +Il veille sur elles et les destine au bonheur.</p> + +<p>« Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous +en lui.</p> + +<p>« Dieu aide celui qui travaille.</p> + +<p>« Que Dieu vous accorde heureuse fin ! »</p> + +<p>Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde :</p> + +<p>« Si Dieu fait attention à nos fautes, c’en est fait de +nous. »</p> + +<p>2. <i>Le Démon.</i> Le nègre connaît le Démon aussi bien qu’il +connaît Dieu : c’est l’esprit de <i>ténèbres, celui qui s’empare +des corps</i>. — « Le Démon n’a pas en lui de bonté ; aussi son +temple est dans la rue. » On appelle le Démon le <i>personnage +au bâton noueux</i>, parce qu’on le suppose toujours armé pour +mal faire.</p> + +<p>3. <i>L’oricha.</i> On n’est pas sans se douter de l’inanité du +fétiche ou <i>oricha</i> ; et, quoiqu’on lui rende le culte, on lui +lance, à l’occasion, les traits d’une sanglante ironie.</p> + +<p>« Le ventre est le premier des orichas.</p> + +<p>« Quel bien l’oricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci +appelle son enfant <i>L’oricha me comble de biens ?</i></p> + +<p>« En vain demande-t-on à la buse ou à l’<i>akala</i> (vautour) +de prendre part au sacrifice ; ils refusent. Le pigeon, lui, se +laisse faire. » — (<i>N. B.</i> La buse et l’<i>akala</i>, animaux impurs, +ne sont jamais offerts en sacrifice, tandis que le pigeon est +une victime pure et agréable.)</p> + +<p>4. Les <i>idées et pratiques superstitieuses</i> se font jour dans +les proverbes.</p> + +<p>« Si l’<i>ogboya</i> (animal gros comme un chat) frappe de sa +queue le sol d’une ville, cette ville sera détruite.</p> + +<p>« L’<i>achorin</i> n’a pas son pareil parmi les arbres. » — (<i>N. +B.</i> Celui qui ose en approcher, sa hache est repoussée +par les esprits… dit-on.)</p> + +<p>« Le feu respecte l’<i>alouki</i> (plante mince et pleine de +piquants).</p> + +<p>« Malheur à celui qui tuera un <i>ajako</i> (espèce de chacal).</p> + +<p>« L’<i>iwée</i> (petite grenouille) se dégagera certainement des +étreintes de celui qui l’a saisie. (Dicton de bon augure.)</p> + +<p>« La hache coupe l’arbre sans appréhension ; le bûcheron +(appréhendant les effets des coups qu’il porte) se couvre la +tête d’<i>étou</i> (poudre magique).</p> + +<p>« A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice +sans crainte. » — On suppose qu’à cet endroit les conjurations +dispersent en tous sens les mauvais génies et leurs +funestes influences.</p> + +<p>« Pour fatigué qu’il soit, le porc-épic ne laisse pas d’agiter +sa queue. » — Dans ce mouvement de la queue…, +dit-on, il trouve la prescience de ce qui lui doit arriver.</p> + +<p>5. Dans les proverbes, on peut étudier les <i>us et coutumes +du pays</i>.</p> + +<p>« L’<i>iranna</i> est l’avant-coureur de la mort. » — Nous avons +signalé l’usage de tuer une poule, en guise de passe-port +d’outre-tombe et de viatique. C’est l’iranna qui paye le +passage.</p> + +<p>« Quelqu’un meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa +maison une part de ses restes mortels. » — C’est sur ces +restes que l’on accomplit les cérémonies usuelles des funérailles, +ainsi que nous l’avons déjà dit au chapitre des funérailles.</p> + +<p>Les Nagos rendent un culte à l’orteil. D’après l’<i>usage</i>,</p> + +<p>« Un oiseau aquatique n’est pas une victime digne de +l’orteil.</p> + +<p>« A <i>Ogoun</i> (dieu de la guerre et de la chasse), on immole +un gros chien. »</p> + +<p>Toutefois, nécessité n’ayant pas de loi : « Si l’on n’a pas +d’<i>adan</i> (grosse chauve-souris), on sacrifie une <i>odé</i> (chauve-souris +plus petite). »</p> + +<p>La tradition est la règle du culte et des usages. On repousse +toute innovation par des dictons comme ceux-ci :</p> + +<p>« Jamais, à aucune époque, nos pères n’ont honoré oricha +de cette espèce.</p> + +<p>« Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontière du +Yorouba), mais qu’il n’arrive pas à Idjanna. »</p> + +<p>6. Les proverbes dénotent particulièrement la connaissance +des vertus morales et des détails pratiques de ces +vertus, vertus naturelles qui sont à la portée de tous les +hommes, même des païens.</p> + +<p>Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes : la prudence, +la justice, la force, la tempérance.</p> + + +<p class="h3">PRUDENCE.</p> + +<p>Celui-là est prudent qui sait ce qu’il faut faire en toute +rencontre, ou qui prend les moyens de le savoir.</p> + +<p>La prudence exige que l’on ne compte pas sur le hasard, +et que l’on réfléchisse avant d’agir ; qu’on ne se fie pas à +l’apparence ; qu’on s’entoure de conseils…, etc., etc. Là-dessus +écoutons les Nagos.</p> + +<p>« On ne doit pas assimiler un cas fortuit à un événement +que l’on a prévu. »</p> + +<p>Il y a d’heureux hasards ; ainsi, « les cris stridents du coq +au milieu de la nuit peuvent terminer un différend » — par +la surprise qu’ils causent. Toutefois, « c’est bien présumer +du hasard que de compter sur les bienfaits du temps.</p> + +<p>« L’attention empêche l’homme de se tromper.</p> + +<p>« Donnez votre attention à ce que vous faites. — Plus une +affaire est obscure, plus il y faut réfléchir.</p> + +<p>« Une aiguille tombe-t-elle des mains d’un lépreux, on ne +la ramasse qu’avec précaution ; une affaire se présente-t-elle, +on ne la traitera qu’après y avoir réfléchi.</p> + +<p>« On ne laisse pas brûler ce qu’on garde avec soin.</p> + +<p>« C’est le chien agile et dont le flair est sûr qui force le +lièvre. »</p> + +<p><i>Dans un cas embarrassant</i>, imitez « celui qui s’est planté +une épine au pied : il s’en va, clopin-clopant, trouver celui +qui peut la lui arracher. — Si l’on vous donne un conseil, +profitez-en. — N’entreprenez pas ce que vous ne pouvez +mener à bonne fin. — Si vous ne pouvez dès l’abord bâtir +une maison, logez-vous dans une hutte. »</p> + +<p><i>Fuyez le danger</i> : « Le piége inspire des appréhensions aux +plus forts. — A la vue de l’épervier, on n’expose pas ses +poules sur un rocher. — Si une tique se prend au museau +du renard, ne demandez pas à la poule de la gober. — Le +chien ne va pas aboyer dans l’antre de l’once. — Celui qui +fuit le danger ne se donne pas le temps d’arracher l’épine +qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent.</p> + +<p>« Faites en secret ce que vous voulez qu’on ignore. — La +rivière n’est jamais pleine au point de soustraire les +poissons aux regards. »</p> + +<p>Nous pourrions multiplier nos citations ; mais nous sommes +obligés d’abréger pour dire un mot de chaque vertu. +Ceux qui désirent de plus longs développements pourront +consulter les <i>Noirs peints par eux-mêmes</i>.</p> + + +<p class="h3">JUSTICE.</p> + +<p>La justice rend à chacun ce qui lui est dû : à Dieu, ce qui +est à Dieu ; à l’homme, ce qui est à l’homme.</p> + +<p>Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nègre +connaît Dieu et ne lui adresse pas son culte ; le culte, il le +rend à l’idole, à l’<i>oricha</i>. Nous avons parlé de Dieu et de +l’oricha ; il nous reste à parler de l’homme.</p> + +<p>« Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure ; +aux égaux, la concorde ; aux inférieurs, la discipline. »</p> + +<p>Et les Nagos : « Honorez les anciens : ce sont nos pères. — Que +l’enfant ne s’arroge pas le droit de parler à la place +des anciens. — Imitez votre père ; ce qu’il ne se permet +pas, évitez-le. »</p> + +<p>« Le roi ne se coiffe pas d’un vulgaire bonnet, il a sa +couronne ; — les impôts lui reviennent de droit ; — les +rebelles ont tout à craindre de lui. »</p> + +<p>Les Nagos sentent vivement combien l’homme est sociable. +« Tous les hommes sont proches, disent-ils. — Un +fou d’Ika et un <i>idiot</i> d’Ibouka ne peuvent se rencontrer sans +sympathiser. — L’enfant ne se perd pas comme les bêtes. — On +ne vit pas sous le même toit sans se parler. — Quiconque +méprise autrui se méprise lui-même. »</p> + +<p>Dans la société, les uns travaillent pour les autres. « Celui +qui fabrique des serpes les fait pour autrui. — Le boucher +tue la bête, les débitants la mettent en pièces. — Le sel +gemme est un produit <i>haoussa</i> ; le tabac en rôle vient du +pays des Blancs ; le <i>gombo</i>, d’Iré. »</p> + +<p>S’il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit : « La +plante des pieds se salit à l’ordure du chemin. — On ne s’en +va pas en pagne blanc au milieu de l’huile de palme. — Après +s’être vautré dans le bourbier, le cochon va se frotter +à ceux qui sont propres. — Si les maisons ne se touchent +pas, comment le feu se communiquerait-il de l’une à +l’autre ? »</p> + +<p><span class="sc">Aux inférieurs la discipline</span>, dit saint Bonaventure, déterminant +une des pratiques essentielles de la justice. <i>Aux +inférieurs la discipline</i>, c’est-à-dire <i>l’instruction</i> et <i>l’éducation +morale</i>. Le docteur catholique parle en théologien ; il expose +la doctrine du <i>Maître</i> par excellence, doctrine de dévouement +et de sacrifice, doctrine incomprise par le païen égoïste +pour qui la richesse et le pouvoir sont des instruments de +domination, au lieu d’être des moyens de bienfaisance. +Le nègre païen ne comprend pas cette maxime du Maître : +« <i>Que celui qui est le plus grand soit comme le moindre, et celui +qui a la préséance comme celui qui sert.</i> » Toutefois, la raison +et la conscience lui suggèrent des principes dignes d’être +notés.</p> + +<p><span class="sc">Pauvres.</span> « On suppose le pauvre moins sage que le riche. — Dès +qu’on est en haillons, on paraît ne pas mériter des +égards. — Si le pauvre, donnant son avis, opine qu’une +poutre est assez longue, <i lang="la" xml:lang="la">à priori</i> on ne l’écoute pas ; à la +fin, on est forcé d’avouer qu’il disait vrai. — Pour tant que +le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est +toujours à la peine : pour lui, pas de fête !</p> + +<p>« Soyez généreux, on court à vous ; cessez vos largesses, +on se retire. — On n’est plus admiré quand on est dans l’indigence. — Les +nuages voilent le firmament ; un temps nuageux +ne laisse pas arriver jusqu’à nous les rayons du soleil. »</p> + +<p>Les <span class="xs">ESCLAVES</span>, chez les païens de race blanche, étaient +regardés comme des êtres de nature inférieure. Cette fausse +supposition est repoussée par les nègres : « La naissance ne +diffère pas de la naissance : comme est né l’esclave, ainsi +naît l’homme libre. — L’esclave était libre dans la maison +de son père. — L’esclave n’est pas un morceau de bois ; +quand il meurt, sa mère n’est pas avertie, tandis qu’on +éclate en sanglots, à la mort de l’homme libre. Or, dans la +maison de sa mère, l’esclave n’était-il pas libre ?</p> + +<p>« L’esclave ne travaille pour lui qu’après avoir consacré +la journée au service de son maître. — Tout le dérangement +est pour le couvercle (image de l’esclave) ; et pourtant, +le couvercle n’a que la vapeur, tandis que le pot (le +maître) a ce qui est bien. — Le serpe (<i>entendez : l’esclave</i>), la +serpe coupe la forêt, et n’en retire aucun profit ; elle élague +la haie qui borde le chemin, et n’en retire aucun profit non +plus ; elle s’use à force de servir, elle sera bientôt hors +d’usage ; cinq cauris suffisent à la faire entourer d’un +anneau, et elle clôt encore la ferme du riche. La serpe a un +anneau au cou (autour du manche), elle est fortement armée +pour de nouveaux travaux. »</p> + +<p><span class="sc">Juges.</span> « Les présents aveuglent les juges et les empêchent +d’être justes. »</p> + +<p><span class="sc">Témoins.</span> « Le témoin éclaire la justice ; un témoin n’est +pas un partisan.</p> + +<p>« Le coupable est inquiet. — Celui qui voudrait se cacher +des autres croit toujours qu’on s’entretient de lui ; il s’inquiète, +comme s’il était coupable. — Le méchant ne laisse +pas traiter les siens comme lui traite les autres. — L’épervier +s’enfuit dès qu’il a pris une poule : il a conscience de +son méfait.</p> + +<p>« On ne met aux fers que les coupables. » Ce proverbe +dit bien ce que l’on doit faire. On est loin, hélas ! d’agir +aussi justement.</p> + +<p>La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. « Celui qui +ne compatit pas au malheur de son semblable, le tue dans +son cœur, dit-il. — Si vous n’avez pas de cauris, pour soulager +votre ami, visitez-le ; si vous ne pouvez lui donner la +satisfaction de l’aller voir, aidez-le de quelque bonne parole. — Un +jour de pluie répare le mal de la sécheresse. — Les +riches gagnent à répandre des libéralités, tandis qu’ils perdent +à se montrer trop ménagers. »</p> + +<p>Plusieurs proverbes flétrissent l’ingratitude : « Celui qui +ne remercie pas d’un bienfait reçu n’aura pas à se plaindre +du mal qu’on lui fera. — On perd son temps à répandre ses +bienfaits sur des ingrats. — (Il est aussi déraisonnable de) +ne pas reconnaître un bienfait que de lancer sur les rochers +le cheval que l’on vient d’acheter. — L’épée n’épargne pas +la tête de celui qui l’a forgée » : image de l’ingrat qui n’a +pas d’égard pour son bienfaiteur.</p> + +<p>D’autres proverbes réclament la loyauté et la franchise : +« Vendez l’or à celui qui en connaît la valeur. — Au jeu +l’on ne reprend pas un coup manqué. — Les gens d’<i>Ifè</i> parlent +sans détours ; la flèche va droit au but. — L’homme de +mauvaise foi est dégoûtant dans ses procédés. — Tôt ou +tard le mensonge finit par se découvrir. — Le menteur a +beau se cacher, il ne saurait rester dans l’ombre. »</p> + + +<p class="h3">FORCE.</p> + +<p>« Si loin qu’on aille, on conserve son naturel. — Même +quand la rivière tarit, elle conserve son nom. — Le nom +donné à l’enfant ne le quittera plus. »</p> + +<p>Au naturel s’ajoutent les habitudes. Elles sont, on le sait, +une seconde nature. « Le mensonge ne coûte rien au menteur : +<i>on fait sans peine ce qu’on a accoutumé de faire</i>. »</p> + +<p>La nature et les habitudes ne font pas que la force de chacun +n’ait ses bornes : « Serait-on fort comme le buffle, on +n’a pas de cornes. — On rencontre toujours un point que +l’on ne peut franchir. — Si bien que l’on conduise son cheval, +le cheval peut se couronner. »</p> + +<p>Les proverbes qui recommandent l’action sont nombreux :</p> + +<p>« L’étoffe longtemps renfermée se pourrit. — On ne tue +pas le gibier en le regardant. — Voir le mal et ne pas le +corriger, c’est détruire sa force. — La force qui ne s’exerce +pas s’énerve. — Jour et nuit, sans cesse, les narines fonctionnent ; +si elles s’arrêtent, c’est la fin ! — Le tamis ne se +met pas de lui-même à bluter la farine. — Le travail entasse +les richesses. — L’aurore ne vous réveillera pas deux fois : +travaillez durant le jour ; la nuit, il ne sera plus temps. »</p> + +<p>Le nègre a de la bravoure une idée exacte. « Se vanter +loin du danger, n’est pas preuve de courage : c’est dans +l’action que le guerrier se couvre de gloire. — La bravacherie +n’est pas une preuve de vaillance. — Le poltron +trouve sa fin dans une querelle, l’homme vaillant meurt +dans un combat. »</p> + +<p>Le noir ne se fait pas illusion sur les obstacles à surmonter. +« Les marécages gênent les gens de Gbésé. — L’araignée +enlace dans ses toiles celui qu’elle attaque. — Les petits du +léopard, quand ils ont grandi, ne respirent que carnage. — Les +pousses de l’<i>iroko</i> (espèce d’arbre) ne se peuvent arracher +que lorsqu’elles sont petites. »</p> + +<p>Que faire en face des obstacles, sinon se prémunir contre +eux ? « Les souliers nous prémunissent contre les épines. — Quand +la mort se présente, le bouclier lui tourne le dos : +c’est lui qui protége le combattant. — On prend les oiseaux +à la glu. — Pour tuer le sanglier, il faut une flèche spéciale ; +les flèches ordinaires ne suffisent pas. — Si l’arbre ne +tombe, la main ne peut atteindre les branches. — L’<i>egguè</i> +ne trouve personne invulnérable : celui qui en est frappé +est frappé à mort. »</p> + +<p>Contre la force pas de résistance, disons-nous ; les nègres +disent avec plus d’esprit : « Si fort qu’il soit, celui qui +secoue un arbre se secoue lui-même. — Le lion est sans +sollicitude : que les autres fassent des réserves, lui n’en a +cure : il ne mange pas de la viande passée. Entendez-le +rugir : « Excepté l’éléphant et l’homme, excepté l’orang-outang, +je ne crains rien. » Grâce à sa force, il trouve à +souhait de quoi manger. »</p> + +<p><i>L’inertie est une force.</i></p> + +<p>« Le cœur de l’<i>achacpa</i> (arbre dont le bois est très-dur) +ne s’émeut pas de coups de hache. — Si quelqu’un plus fort +que vous vous tourmente, contentez-vous d’en rire. — Le +repos calme la fatigue : l’inertie triomphe des épreuves de +chaque jour. — La cuiller (se plongeant dans l’eau bouillante) +voit la mort sans sourciller. — Le tesson endure le +feu. »</p> + +<p><i>La force du nombre</i> est connue. On compare celui qui est +seul de son avis au « chanteur qui n’a personne pour +reprendre le chœur. — Si l’on s’unit pour cerner le bois, la +chasse sera facile. — Un d’ici, un de là, la multitude devient +considérable. — Un d’ici, un de là, et le marché se tient. — On +s’empresse à travailler, quand on n’est pas seul. »</p> + +<p><i>Les richesses sont aussi un élément de force.</i> « La colombe à +la poitrine proéminente (les cauris) se rencontre sur tous les +marchés. — Les approvisionnements sont le nerf de la +guerre ; quand la guerre est déclarée, chacun s’approvisionne. — L’abondance +de la source entretient le cours de +la rivière. — On marche fièrement devant son calomniateur +et l’on affronte ses insultes sans crainte, quand il n’a que +vingt cauris chez lui. »</p> + +<p>La force de la prière persévérante est relatée dans les +adages : « Celui qui prie avec persévérance finit par obtenir +ce qu’il a demandé au maître. »</p> + +<p>Les Nagos développent la doctrine de cette sentence dans +un alo charmant de naïveté (Ondéré). Nous l’avons cité au +chapitre <i>État domestique</i>.</p> + + +<p class="h3">TEMPÉRANCE.</p> + +<p>D’après Cicéron, « la tempérance n’est autre chose que la +raison exerçant sur la volupté et sur les autres mouvements +déréglés de l’âme une souveraineté ferme et mesurée ».</p> + +<p>La tempérance est fortement recommandée par les adages : +« Si l’on se gorge, on étouffe. — Quiconque frappe des +mains pour faire danser un fou, est fou comme lui. — Ne +vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez longuement. — Si +vous agacez le hérisson, ne comptez pas qu’il +sera tranquille. — La vipère ne souffre pas qu’on la +taquine. »</p> + +<p>Que de défauts contre la tempérance !</p> + +<p><span class="sc">La légèreté.</span> « Quand même vous vous sentiriez porté à +rire des infirmes, ne le faites pas ; ce qui lui arrive aujourd’hui +vous peut arriver demain. — Un cheval tombe-t-il +dans un bourbier, vous en riez ; et si votre enfant y +tombe ! »</p> + +<p><span class="sc">Bavardage.</span> « Le bavard ne peut garder un secret. — Trop +parler excite le rire. »</p> + +<p><span class="sc">Vantardise.</span> — On se moque des vantards, disant de +leurs œuvres : « C’est bien peu de la part de ce grand personnage. » +Et l’on se demande quel pays a eu l’honneur de +les voir naître : « Iwo est la maison du perroquet ; Ibara +est la maison du vautour ; où donc est le pays de la perruche ? » +La perruche, avec son caquet inintelligible, ne +symbolise pas mal un fat qui se vante. Notons-le, du reste, +avec les Noirs : « Quiconque s’épuise en vanteries est +pauvre en résultats. »</p> + +<p><span class="sc">Médisance.</span> « On voit vite les défauts d’autrui et l’on en +parle ; on cache soigneusement les siens sous un tas de +tessons. — Semblable au lépreux qui saisit quelqu’un par +le nez, le médisant jette dans la confusion. — N’accueillez +point les dires du médisant. — Un mot piquant fait une +blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se cicatrisent. — Celui-là +est votre ennemi qui ne respecte pas +votre nom. — L’homme sans malice n’est pas à l’abri des +coups de la malice. — Ne vous permettez jamais rien de +méprisant contre ceux avec qui vous êtes uni. — Les +cendres de la médisance reviennent sur celui qui les +lance. »</p> + +<p><span class="sc">Obstination.</span> « Celui qui n’écoute point est semblable à +celui qui s’entête à vouloir prendre l’eau de la main fixée à +l’<i>adjaé</i>. (<i>Adjaé</i>, lien qui retient la main près du cou.) — Celui +qui s’obstine dans son sentiment ne tarde pas à être +laissé de côté. — L’entêtement cause à autrui des dégoûts ; +l’homme complaisant les supporte. — L’éléphant a ses +colères, la fourmi a aussi les siennes. — Les querelles +n’engendrent rien qui vaille. »</p> + +<p><span class="sc">L’ambition</span> cherche ses satisfactions avec une insistance +que rien ne rebute ; elle est comme le feu. « Le feu brûle, +alors même que le mur lui fait obstacle ; et si l’eau s’oppose +à ses progrès, il en suit le cours. »</p> + +<p><span class="sc">Envie.</span> « L’envieux est toujours pauvre. — Le termite a +raison d’envier le sort des oiseaux : il vole un jour et perd +ses ailes. — Les oiseaux des champs sont jaloux de ce que +l’<i>ochin</i> (oiseau aquatique) sait nager. — La personne jalouse +est décharnée : elle se repaît de jalousie, sans jamais se +rassasier. — Voyez l’envieux : dès qu’on parle de m’attaquer, +il fait ses munitions. — Le pivert se réjouit de voir le +perroquet à la pluie ; il s’imagine que la queue rouge du +perroquet déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne +un nouveau lustre. »</p> + +<p><span class="sc">Cupidité.</span> « Les perles (le frai) de la grenouille n’excitent +pas la cupidité des voleurs. — La convoitise engendre +l’avarice. — L’épervier a des yeux de feu. — Le pillard ne +ferme jamais son sac. — Une trop forte bouchée étouffe +l’enfant. — Un gain exagéré déchire la bourse de votre +maître. — L’homme cupide avait un arbre chargé de fruits. +Pressé de les cueillir, il s’arma de la hache et jeta l’arbre à +terre. — La convoitise engendre bien des maladies. »</p> + +<p><span class="sc">Amour du plaisir.</span> « Vous n’avez pas encore entendu le +motif du <i>dourou</i> (espèce de violon) que vous dansez gaiement. — Dans +une réunion, on ne regrette guère l’absence +que des personnes qui égayent la compagnie. — C’est pour +se réjouir que l’on mange l’<i>èfo</i> hors de chez soi, avec ses +amis : ce n’est pas qu’on manque de quoi manger. »</p> + +<p><span class="sc">Tristesse.</span> « Le pleureur (qui va se condouloir avec les +proches ou amis) se fatigue et s’en revient ; celui qui est +plongé dans le deuil ne cesse pas de pleurer. — Les soupirs +précèdent les larmes, la tristesse suit l’adversité ; tous +apportent des condoléances, mais personne ne peut par des +sacrifices faire cesser la tristesse. — La douleur est moins +cuisante que l’affliction. — Le rat domestique se sent moins +offensé par celui qui le tue que par celui qui le saisit et le +jette à terre. »</p> + +<p><span class="sc">Colère.</span> « La colère n’a jamais d’heureux résultats ; la +douceur aplanit les difficultés. La colère fait sortir la flèche +du carquois, les bonnes paroles tirent du sac les noix de +kola. (On se les donne en signe d’amitié.) — Les querelles +engendrent les rixes. — C’est en pardonnant qu’on termine +un différend. — Oubliez les torts d’autrui, afin qu’on vous +loue. — On ne peut que gagner à prendre une attitude +respectueuse. — En tourmentant les autres, on leur +enseigne à se défendre. — Quiconque nuit aux autres doit +renoncer à leur amitié. »</p> + +<p><i>Par contre</i> : « La douceur obtient tout. — Ne te fâche pas +avec les esclaves, ne t’inquiète pas avec les tiens. — La +douceur est un vrai trésor : l’homme doué de douceur +possède toutes choses. — La calebasse garde le limon déposé +par l’eau ; le vieillard endure la contradiction. — Petit à +petit on se forme. — Le corbeau se dirige vers Ibara, +harcelé par le vent : L’adversité me sert bien, dit-il. »</p> + +<p>Arrêtons ici nos citations. Elles peuvent paraître longues, +mais elles ne seront pas inutiles ; car elles prouvent surabondamment +que les nègres sont loin de cet abrutissement +d’esprit et de cœur qu’on leur suppose, quand on parle +d’eux de parti pris et sans les connaître suffisamment. On +condamne injustement un prévenu que l’on n’a pas +entendu ; aussi était-il nécessaire d’entendre les nègres. +J’ose croire qu’il leur aura suffi de parler, pour se justifier +des calomnies méprisantes dont on les a trop souvent poursuivis, +et dont on les poursuit encore, au nom d’une science +toute d’imagination et d’invention.</p> + +<p>La nègre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses +que nous ne voulons pas nier. Ne nous étonnons +pas de trouver en eux ces vices et ces faiblesses, puisque +nous retrouvons les mêmes défauts et les mêmes vices chez +tous les païens, même chez les païens civilisés de Rome et +d’Athènes.</p> + +<p>Du reste, si le nègre a ses défauts, il a aussi ses qualités ; +on ne saurait l’assimiler aux bêtes sans outrager en lui la +nature humaine. Il est homme : il parle, il raisonne, il distingue +le bien du mal ; et, s’il fait souvent le mal qu’il +devrait éviter, il connaît le bien et il l’approuve. C’est un +être intelligent, raisonnable et moral.</p> + +<p>Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrès +et la civilisation. Mais combien d’hommes, combien de +contrées, même en Europe, ne sont-ils pas restés en dehors +des influences du progrès et de la civilisation dont nous +sommes si fiers ! La vie simple du pâtre des montagnes, du +paysan des contrées reculées, contraste singulièrement aussi +avec le bien-être et les habitudes de ceux qui vivent dans +les centres où le luxe s’étale. N’oublions pas le passé : ce que +les noirs sont, nos pères le furent jadis ; et si nous ne le +sommes plus, c’est que dix-neuf siècles de christianisme ont +effacé les traces de la barbarie et de la dégradation. Par le +christianisme, les noirs seront pareillement grandis et policés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="first">CHAPITRE XIV</span><br> +<span class="xsmall">ISLAM ET CHRISTIANISME.</span></h2> + + +<p>Protégée, au nord et à l’est, par le Niger ; à l’ouest, par +un réseau de montagnes ; au sud, par l’Océan, la côte des +Esclaves demeura longtemps isolée des autres peuples. Aussi +la langue et les usages s’y sont conservés purs de tout mélange +hétérogène, ou à peu près.</p> + +<p>Aujourd’hui, l’islamisme pénètre par l’intérieur, en même +temps que les missionnaires protestants et catholiques arrivent +sur la côte.</p> + + +<p class="h3">ISLAMISME.</p> + +<p>Les Foulahs<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> ou Fellatahs ont été les propagateurs actifs +de l’islam parmi les nègres. Ils ne diffèrent pas des noirs +seulement par la couleur et les usages, mais encore et surtout +par le caractère. Leur énergie contraste avec la faiblesse +de volonté des noirs ; aussi, dès qu’ils sont en contact +avec eux, leur instinct les porte à la domination.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Il est permis de croire que c’est la même race que les Pouls d’Égypte.</p> +</div> +<p>D’après un dicton de Saint-Louis, si l’on introduit une +jeune fille poul dans une famille, fût-ce comme servante, +comme captive, elle devient toujours maîtresse de la maison.</p> + +<p>Les Pouls ont fondé plusieurs empires musulmans dans le +Soudan, aux dépens des nations de race nègre. « Au commencement +du dix-neuvième siècle, Ahmadou-Labbo fonde +un État poul le long du Niger, entre Tombouctou et Ségou. +Tombouctou finit par lui être soumis. » (<span class="sc">Faidherbe</span>.)</p> + +<p>Après avoir franchi le fleuve, les Pouls se répandirent sur +la rive droite, où ils vécurent autour d’Ilorin, à l’état de +tribus pastorales. Soumis d’abord aux maîtres du sol auxquels +ils payaient des redevances, ils devinrent sédentaires, +et bientôt refusèrent de se soumettre <i>à un roi infidèle</i> +(vers 1820). Dès lors, Ilorin fut séparé du Yorouba, et forma +un État à part, gouverné par un chef foulah et musulman ; +car foulah et musulman sont depuis longtemps synonymes +en Afrique. La population actuelle de cet État ne s’élève pas +à moins de 300,000 âmes ; la ville seule d’Ilorin en renferme +100,000 au moins. C’est un mélange de Foulahs, de +Barbas (Bornouans), d’Haoussas et de Nagos. Ceux-ci ont +des chefs de leur nation ; mais ils ne forment plus que la +plèbe, tandis que les Foulahs dominent et constituent la +caste patricienne du pays où ils se sont fixés en maîtres.</p> + +<p>Dès qu’ils se sentirent assez forts, les musulmans envahisseurs +proclamèrent la <i>guerre sainte</i> aux infidèles du voisinage. +Ils eurent quelques succès, et ne renoncèrent à l’offensive +qu’après avoir éprouvé plusieurs défaites de la part +des Ibadans. Leur prosélytisme n’en est pas moins actif +pour cela ; il s’exerce d’une autre façon, par le ministère de +leurs <i>aloufas</i> ou marabouts.</p> + +<p>L’<i>aloufa</i> est prêtre et maître d’école tout à la fois. Coiffé +du turban, il chausse des sandales, se drape superbement +dans son <i>éwou</i>, et porte habituellement des armes : tantôt le +sabre, tantôt le fusil. Il sort souvent à cheval, accompagné +d’une nombreuse suite. Tout cet appareil, ainsi que son +maintien grave, en imposent au nègre païen. Celui-ci se +sent fortement attiré par l’islamisme. Cette religion flatte +sa vanité et ne l’oblige, en réalité, à aucune pratique bien +pénible, puisqu’il peut continuer à vivre dans la polygamie +et la volupté.</p> + +<p>Maître d’école, l’aloufa enseigne à lire et à écrire les +lettres de l’alphabet arabe et quelques versets du Coran. +C’est à peu près tout ce qu’il enseigne et tout ce qu’il sait, +en fait de lecture et d’écriture.</p> + +<p>Comme prêtre, il s’applique à inspirer la haine de ce qui +n’est pas l’islam : terrible disposition qui empêche l’esprit +et le cœur de s’ouvrir à la vérité et à la grâce. Le païen, en +face de la révélation, ignore, mais il ne ferme pas les yeux +à la lumière, de parti pris. Le musulman, au contraire, est +dans la résolution bien arrêtée de repousser toute doctrine +étrangère à la sienne. Il n’examine pas ; il n’écoute même +pas. Impossible de le convaincre ! Impossible de raisonner +avec lui ! On perd son temps et sa peine en discours inutiles.</p> + +<p>Il est aisé de comprendre quel obstacle énorme l’islamisme +oppose à la diffusion de l’Évangile, partout où il a une influence +prépondérante. Or, chaque jour, il fait des progrès +nouveaux ; et les chefs païens, alors même qu’ils ne se font +pas musulmans, laissent les aloufas prendre sur leur esprit +un énorme ascendant.</p> + +<p>Les aloufas sont mus autant par l’amour du lucre que par +le fanatisme religieux. La confection des amulettes, ou <i>tira</i>, +est pour eux une source de gros bénéfices. La tira est un +papier sur lequel sont écrites quelques paroles du Coran. +Ce papier est enveloppé dans un morceau de cuir ou d’étoffe. +Des cordons fixés à l’amulette permettent de la suspendre +au cou. On en met aussi au cou des chevaux et d’autres +animaux. C’est un préservatif, un gage de prospérité, un +charme, comme l’<i>ondé</i> des païens.</p> + + +<p class="h3">MISSIONS PROTESTANTES.</p> + +<p>En 1839, l’Angleterre jeta ses regards sur les contrées +qui bordent le Niger, et résolut d’y établir des comptoirs, +afin de tourner les indigènes vers le commerce légal et de +les détourner du trafic infâme des esclaves. En 1841, on +organisa dans ce but l’« <i>expédition du Niger</i> », à laquelle +prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon et +Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.)</p> + +<p>Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement +anglais <i>et suivi par les ministres protestants</i>. Ministres et +gouvernement trouvèrent des auxiliaires dans les nègres +libérés, originaires des contrées que l’on voulait exploiter, +et <i>anglicanisés</i> de longue main à Sierra-Leone.</p> + +<p>En 1842, M. Townsend fut envoyé à la côte des Esclaves +afin d’étudier la possibilité et l’opportunité d’une mission +anglicane dans ces contrées. Les affranchis de Sierra-Leone +favorisèrent des démarches qui devaient les ramener dans +leur patrie, et l’on résolut d’aller s’établir à Abé-okouta. +Cette ville obéissait à un chef très-influent, dont l’appui était +assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection +de ce chef, nommé Chodéké, les protestants arrivèrent à la +côte en 1845. Quand ils débarquèrent à Badagry, on leur +annonça la mort de Chodéké. Ce contre-temps les retint à la +côte ; ils s’établirent d’abord à Badagry, et ne pénétrèrent +dans l’intérieur que l’année suivante.</p> + +<p>De 1846 à 1867, les protestants fondèrent plusieurs stations : +à Abé-okouta, en 1846 ; à Ibadan, à Lagos, à Otta, +en 1852 ; à Ijayé, en 1853 ; à Igbori, en 1859 ; à Ikidja, +en 1863 ; à Ichagga, à Iwayé…, etc., etc. Ces développements +rapides s’accomplirent grâce au concours de maîtres +d’école pris parmi les indigènes ; mais l’œuvre eut à souffrir +plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de +cette région. Ainsi, la station d’Ichagga fut détruite par les +Dahoméens le 5 mars 1862 ; celle d’Awayé, par les Ibadans, +le 1<sup>er</sup> avril de la même année. Les Ibadans avaient déjà +détruit, le 16 mars, la station d’Ijayé. Cette ville fut réduite +en cendres ; ceux de ses habitants (40,000) qui ne +périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme, +furent traînés en esclavage. Deux ministres protestants +européens se trouvaient dans cette station : l’un partit +avant que la ville fût mise à sac ; l’autre, capturé et réduit +à la condition d’esclave, ne fut racheté que le 8 décembre +1862 par un de ses confrères, M. Lamb, de la station de +Lagos.</p> + +<p>A Abé-okouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait +une imprimerie et un journal en langue indigène. Mais, le +13 octobre 1867, tous les blancs de cette ville furent chassés, +et peu s’en fallut qu’on ne les massacrât.</p> + +<p>J’étais, à cette époque, en résidence à Wydah, ville du +Dahomey. On y racontait de la sorte l’expulsion des Européens +d’Abé-okouta :</p> + +<p>Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements +de voisins ennemis, avaient intercepté une lettre +portant la signature du chef ennemi. On y reprochait au +gouverneur de la colonie de Lagos de ne pas envoyer les +secours promis par lui contre Abé-okouta. Grand émoi dès +qu’on sut le contenu de la lettre : « Le chef dont elle porte +le nom ne sait pas écrire ; qui donc lui a prêté sa plume ? » +On croit reconnaître l’écriture d’un ministre protestant ; un +cri d’indignation retentit, on demande vengeance ; on veut +massacrer les blancs. On l’eût fait, peut-être, sans la généreuse +intervention de l’un des notables : « Les blancs sont +sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus nombreux +et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas +coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les, +et pillons leurs maisons. » Cet avis prévalut.</p> + +<p>Rejetés vers la côte, les protestants se confinèrent dans +la colonie anglaise, où ils sont en sûreté. Lorsque j’étais à +Lagos, ils n’y avaient pas moins de cinq temples, bâtis dans +les différents quartiers : à Fadji, Aroloyé (Palm-church), +Bread-fruit, Ébouté-éro, Ébouté-metta.</p> + +<p>Outre ces temples, les anglicans possèdent une pension +pour les filles (<i lang="en" xml:lang="en">female institution</i>), espèce d’école primaire +supérieure ; une sorte d’école normale ou de séminaire (<i lang="en" xml:lang="en">training +institution</i>) ; des écoles primaires nombreuses répandues +dans toute la ville et dirigées par des maîtres nègres, sous +la direction et la surveillance des ministres blancs.</p> + +<p>D’après leurs rapports, les anglicans ont dépensé pour +la mission du Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au +31 mars 1873, en Afrique même, 5,550 livres sterling ; +en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme totale de +12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr.</p> + +<p>La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à +la congrégation anglicane dans la colonie. Ce chiffre est +exagéré. Un grand nombre de ces adeptes est venu de +Sierra-Leone. Les <i>convertis</i> ne le sont guère que sur les +registres ; volontiers nous les appellerons avec Burton +« <i lang="en" xml:lang="en">registered converted</i> ». Ils n’en seront pas moins un +obstacle sérieux à l’établissement du catholicisme ; car on +s’applique à leur inspirer la haine du <i>papisme</i>. Demandez +à l’évêque Crowther ce qu’est un protestant, il vous répond +en propres termes, dans son vocabulaire yorouba : « Un +protestant est celui qui repousse la religion du Pape. » +Comme dogme et comme morale, cela se réduit à zéro. +C’est le degré de conviction des convertis.</p> + +<p>La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre +des anglicans porte celui des méthodistes à 1,048, et celui +des baptistes à 71.</p> + +<p>Les méthodistes ont un temple bâti avec élégance et des +écoles.</p> + +<p>Les baptistes ne tarderont pas à disparaître de la scène.</p> + + +<p class="h3">MISSIONS CATHOLIQUES.</p> + +<p>Au dix-septième siècle, des missionnaires catholiques +venus à la suite des commerçants tentèrent sans succès +d’évangéliser la côte des Esclaves. En 1667, le navire <i>la +Tempête</i> porta dans le royaume de Juda deux Capucins. +Ils eurent la consolation de convertir le roi et se disposaient +à le baptiser, quand les marchands de nègres, de +peur que cette conversion entravât leur trafic, soulevèrent +les féticheurs contre les missionnaires. La cérémonie +du baptême fut empêchée par le peuple ameuté ; +le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidèle aux fétiches +et de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda +pas à mourir empoisonné ; l’autre partit et mourut en +route, empoisonné aussi, dit-on.</p> + +<p>Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans +le pays. Ils rencontrèrent les mêmes difficultés que leurs +prédécesseurs et furent empoisonnés comme eux.</p> + +<p>Dès lors, les Français qui avaient appelé ces prêtres dans +leurs comptoirs renoncèrent à en appeler d’autres. On vit +pourtant un religieux Augustin de l’île de San-Thomé essayer +encore, en 1699, l’évangélisation du royaume de Juda. Il +fut reçu poliment par le roi ; mais il se rembarqua presque +aussitôt, découragé de ce que la parole évangélique ne +trouvait aucun écho dans le cœur des païens endurcis dans +l’erreur et dans le vice.</p> + +<p>C’est seulement en avril 1861 que les missionnaires +catholiques reparurent à la côte des Esclaves. Alors seulement +ils ont commencé à s’y faire connaître, à y porter les +premiers fruits du salut. On ne saurait trop déplorer l’état +d’abandon où les peuples de la contrée ont gémi jusqu’à +cette époque.</p> + +<p>Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860, +érigea le vicariat apostolique du Dahomey et le confia +« <i>aux élèves du séminaire des Missions africaines</i> établi à +Lyon par Mgr de Marion-Brésillac ». Le 3 janvier 1861, +trois missionnaires s’embarquèrent à Toulon pour se rendre +au Dahomey. Un d’entre eux mourut en chemin, les +autres arrivèrent à destination au milieu du mois d’avril. +Ils se fixèrent à Wydah. En avril 1864, les fondations d’une +autre résidence furent jetées à Porto-Novo ; en octobre 1868, +à Lagos ; en mai 1874, à Agoué ; en août 1880, à Abé-okouta.</p> + +<p>Partout les missionnaires s’adonnent à l’instruction des +enfants et au soin des malades : l’école et la salle de pansement +font partie intégrante de leurs établissements.</p> + +<p>Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourd’hui le +nom de Vicariat des côtes du Bénin ; nom impropre, puisqu’il +n’y a pas au Bénin une seule station. Dans le principe, +la Propagande nomma supérieur <i lang="la" xml:lang="la">ad interim</i> M. Borghéro, +prêtre génois dont la haute intelligence, le zèle ardent et +le mérite personnel ne contribuèrent pas peu à assurer +à la Mission l’estime des Européens et des noirs. Il visita +le roi de Dahomey dans sa capitale, où il reçut une réception +solennelle ; il explora toute la côte, les républiques minas +de l’ouest, le royaume de Porto-Novo et la colonie anglaise +de Lagos, où il obtint des concessions de terrain pour l’établissement +des futures résidences ; il alla au Jébou et +poussa ses reconnaissances jusqu’à Abé-okouta, dans le +pays important des Nagos, au centre du Vicariat. Depuis +le départ de M. Borghéro, la mission a eu deux supérieurs : +l’un, supérieur de droit, n’a jamais mis les pieds au +Dahomey ; il y est représenté par un supérieur délégué +par lui et trop souvent changé.</p> + +<p>Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement +sensible. Un mot sur chacune des résidences :</p> + +<p><span class="sc">Wydah</span>, dans le royaume de Dahomey, eut la première +résidence. Les missionnaires y subirent des tracasseries +nombreuses de la part des autorités locales, à l’instigation +de certains blancs. On s’en prenait surtout à leur argent. +Chaque nouveau supérieur avait sa part de vexations : +M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte +amende <i>parce que la foudre était tombée sur les édifices de la +Mission</i> ; M. Courdioux, expulsé de ces édifices où les missionnaires +s’étaient établis à grands frais, dut commencer +une seconde et coûteuse installation dans un nouveau +local ; M. Cloud se vit imposer une amende de 3,000 francs, +<i>parce qu’il ne pleuvait pas depuis quelque temps</i> et pour +d’autres motifs aussi concluants.</p> + +<p>Cette dernière condamnation me fit envoyer de Porto-Novo +à Wydah pour réagir contre la tendance des noirs +à nous exploiter. Notre attitude ferme et résolue inspira +une prudente réserve à nos ennemis<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, et la visite de +M. l’amiral Fleuriot-Delangle, accompagné de quatre officiers +de la station navale, imposa silence à nos détracteurs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Il y avait à Wydah quelques blancs et quelques mulâtres qui ne pouvaient +guère nous voir de bon œil. Anciens négriers en disponibilité, +plus ou moins compromis dans la traite des nègres, ils vivaient sans façon +dans le désordre, et souffraient avec peine qu’on leur parlât de morale.</p> +</div> +<p>On était allé jusqu’à nous présenter comme des hommes +sans mission, auxquels la station navale et la France refusaient +tout concours. L’amiral, <i>disait-on</i>, avait déclaré +que les autorités françaises n’avaient à s’occuper de nous, +ni officiellement, ni officieusement. La détraction avait fait +du chemin ; mais la bienveillance de M. Fleuriot-Delangle +nous établit d’autant plus avantageusement dans l’estime +publique qu’on n’avait pas cru à cette bienveillance. Nos +ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des +aventuriers méconnus de la France et des officiers de la +station navale ; mais ils se plaignirent de ce que « nous +portions trop haut le pavillon français et de ce que nous +voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore ». +(Ces paroles sont d’un commandant du fort portugais de +Wydah.)</p> + +<p>Mon successeur ne fit que passer ; toutefois il eut sa +part de vexations. Le missionnaire qui le remplaça comme +supérieur fut retenu prisonnier pendant plusieurs semaines, +ainsi que les deux confrères qui étaient avec lui. Ce fait +était sans précédent : on n’avait plus vu tous les blancs +d’une maison emprisonnés.</p> + +<p>La mesure était comble : la mission abandonna Wydah, +après y avoir fait un grand bien, principalement par l’instruction +de centaines d’enfants.</p> + +<p>A <span class="sc">Porto-Novo</span>, les exactions ne sont pas à craindre comme +dans le Dahomey. Le Dahomey peut, jusqu’à un certain +point, se croire inattaquable, derrière les forteresses naturelles +de la barre et des lagunes dont il est entouré. Au +contraire, Porto-Novo est une place ouverte sur laquelle +les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de convoitise. +De plus, quand les missionnaires catholiques, Français +d’origine, s’établirent dans cette ville, elle était sous le +protectorat de la France. Cette circonstance les fit accueillir +et traiter comme des amis appartenant à une nation généreuse +et protectrice. Le roi, les chefs, le peuple, les féticheurs +eux-mêmes se montrèrent bienveillants. Ils nous +admiraient faisant l’école aux petits négrillons, dont une +partie étaient nourris et habillés par nous ; mais leur admiration +ne pouvait se contenir à la vue du missionnaire +pansant les plaies de leurs malades : « <i>Pères, nous disaient-ils, +vous n’êtes pas des blancs comme les autres blancs ! Jamais +le blanc ne s’était abaissé sur la pourriture des nègres, comme +vous !</i> »</p> + +<p>L’admiration n’allait pas jusqu’à ouvrir les cœurs aux +enseignements de la foi et aux sentiments purs du christianisme : +la glace des préjugés et de la corruption du paganisme +est si difficile à rompre ! Toutefois, notre ministère +était sans entraves, et l’on nous écoutait sans trop de défiance. +L’œuvre de l’apostolat catholique débutait heureusement.</p> + +<p>La résidence de Lagos eut des débuts peut-être plus heureux +encore. Nous avons parlé des affranchis venus de +Sierra-Leone, où l’Angleterre protestante les avait élevés +dans la haine du catholicisme. Ce n’étaient pas les seuls +affranchis ou fils d’affranchis qui se trouvaient à Lagos. +Beaucoup d’autres, venus des colonies d’Amérique, de la +Havane et du Brésil, se disaient ouvertement catholiques. +Je parlais d’eux dans les termes suivants à M. Planque, en +août 1868, dans une lettre où je demandais la création +d’une résidence au centre de la colonie anglaise : « Presque +tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine +dévotion extérieure à l’Immaculée Conception, dévotion qui +se traduit par des chants et des neuvaines… Les chrétiens +de Lagos appartiennent à une même classe sociale, et l’on +parviendrait sans peine à les tenir dans une étroite union. +Il y a parmi eux un esprit de corps très-prononcé, qui se +traduit souvent par des cérémonies, des fêtes où l’idée religieuse +domine. L’année dernière, à Noël, ils avaient paré +un autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier, +tandis que les protestants célébraient leur <span lang="en" xml:lang="en">christmas</span>. +A l’Épiphanie, ils promenèrent un bœuf et un âne dans +les rues, et représentèrent la venue des rois mages allant +adorer Jésus nouveau-né. Ils firent une station à la factorerie +française de M. Régis. Puisse la France, avec des missionnaires, +leur donner ce Jésus qu’ils voudraient tant avoir +au milieu d’eux ! Tout extérieure qu’est cette dévotion, +elle n’est pas sans promesses pour l’avenir : c’est le corps +qui attend une âme ; l’âme, c’est la grâce, c’est l’Esprit-Saint, +c’est Jésus que les missionnaires doivent porter +parmi eux. »</p> + +<p>Je ne parle pas de ceux qui, baptisés au Brésil et n’ayant +eu jamais de chrétien que le nom, sont revenus ici aux +pratiques du paganisme ou de l’islam. « J’étais esclave quand +je fus baptisé, disent-ils ; j’étais au pouvoir de mon maître ; +mon maître voulut que je fusse baptisé, je me laissai faire. »</p> + +<p>Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidèles +à leur foi, ont dû subir de véritables persécutions de +la part de leurs parents et de leurs amis, ou de la part des +protestants. Une fille, avant d’être laissée libre de suivre +les inspirations de sa conscience, subit, durant quinze ans, +les obsessions de son père, qui voulait lui faire embrasser +l’islamisme. Elle n’avait d’autre soutien que la grâce, mais +elle ne cessa de répondre à l’auteur de ses jours : « Vous +m’avez fait baptiser ; plutôt mourir que trahir mon baptême. » +Avec quel bonheur elle assista à l’installation des +missionnaires !</p> + +<p>Les lettres que j’écrivais de Lagos, quand j’allai y fonder +une résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction.</p> + +<p><i>1<sup>er</sup> décembre 1868.</i> — « Nos chrétiens de Lagos sont heureux +d’avoir un prêtre au milieu d’eux ; ils ne se sentent +plus seuls, et sont plus forts contre les suggestions des protestants. +Si quelque ministre les invite à aller au prêche, ils +répliquent avec fierté : « Allez donc à l’église des catholiques. » +Ce qu’ils appellent église n’est qu’une partie de +notre baraque en bambous, où nous faisons les offices. Nous +sommes pauvres ; mais Jésus-Christ n’est-il pas né dans une +étable ? »</p> + +<p><i>4 mars 1869.</i> — « Notre pauvreté fait rougir les protestants +qui sont ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal +logés dans la colonie, alors que leurs ministres sont très-confortablement +installés. Sur leurs instances, je fais passer +une liste de souscription, et ils donnent tous avec générosité. +D’autre part, le gouvernement de la colonie se montre +d’une bienveillance parfaite, et m’accorde toutes les faveurs +que je demande pour notre établissement. »</p> + +<p><i>25 avril 1873.</i> — « Notre chère mission de Lagos est en +pleine voie de prospérité : les baptêmes se multiplient ; les +confessions et les communions pascales deviennent tous les +ans plus nombreuses. Le zèle des chrétiens s’enflamme. +Bons chrétiens ! ils viennent nous demander de leur faire +le catéchisme en particulier, afin d’avoir l’instruction suffisante +pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie +du Rosaire est un sujet de grande édification. »</p> + +<p>A peu près à la même époque, étant chargé de la direction +de la mission, en qualité de vice-préfet, j’insistai auprès +de M. Planque pour que Lagos devînt le siége principal du +vicariat. Lagos est un point d’où l’on peut rayonner en tous +sens par la lagune ; la sécurité, à l’ombre du pavillon anglais, +y est aussi grande que possible ; les œuvres nécessaires +à la prospérité de la mission, formation d’instituteurs +indigènes et autres, peuvent y acquérir un développement +régulier. Si je ne fus pas compris au moment où je parlais, +j’ai eu la satisfaction d’apprendre, depuis que j’ai quitté +l’Afrique, qu’on s’applique à exécuter le programme que +j’avais mis en avant.</p> + +<p>Il y avait une maison de Sœurs à Porto-Novo et une à +Lagos, pour l’instruction des filles. Celle de Lagos avait +cent cinquante élèves dans leur école, en 1873. L’école des +missionnaires, à cette même époque, comptait cent trente +garçons sur ses bancs.</p> + +<p>A l’ouest du Dahomey, Agoué demandait une résidence +depuis plusieurs années. Je fus chargé, en 1874, d’y aller +en installer une.</p> + +<p>Là, comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de +noirs venus du Brésil et conservant des dehors chrétiens. +Il y a plus : ils avaient une petite chapelle pour leurs réunions +pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue du Brésil, +bâtit à Agoué une chapelle qu’on laissa tomber en ruine à +la suite d’un incendie. On déblaya le terrain, et de cette +<i>terre sainte</i> on fit le cimetière des chrétiens. Mais à la longue, +chaque propriétaire voisin usurpa de son côté, et le cimetière, +devenu insuffisant, dut être abandonné. Quand les +missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que quelques +croix, au milieu d’herbes et de ronces, dans un coin de +rue.</p> + +<p>En 1842 ou en 1843, Joaquim d’Almeida, créole brésilien, +était sur le point de partir de Bahia. Il se procura les +objets nécessaires à la célébration de la messe, résolu à +bâtir une chapelle en Afrique à son arrivée, et à se procurer +le bonheur d’assister au saint sacrifice, lorsque l’occasion +d’avoir un prêtre s’offrirait à lui. La chapelle était terminée +à la fin de 1835. Elle fut dédiée au <i lang="pt" xml:lang="pt">Senhor Bom Jesus da +Redempção</i> (Jésus tombant sous la croix), en souvenir d’une +église de Bahia connue sous ce vocable, où se fait un grand +concours de pèlerins.</p> + +<p>Les origines chrétiennes d’Agoué remontent donc à plus +de trente ans avant notre arrivée définitive. Divers prêtres, +Portugais ou Français, avaient déjà conféré le baptême à plus +de huit cents personnes dans cette localité, depuis l’érection +de la chapelle de Joaquim d’Almeida.</p> + +<p>Agoué avait eu aussi un maître d’école brésilien : il enseignait +les éléments de la doctrine chrétienne.</p> + +<p>Au début de nos travaux, les moyens d’action nous ayant +fait complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun +développement à notre œuvre. L’avenir pourtant s’annonçait +plein d’espérances.</p> + +<p>Avant de terminer, notons une observation fort juste de +M. Borghéro : « Le baptême, écrivait-il en décembre 1863, +est une espèce d’affranchissement qui fait considérer l’enfant +de l’esclave comme s’il était l’enfant du maître. Cette +influence du christianisme a été si puissante que, même +dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les +noms de <i>blanc</i>, de <i>chrétien</i>, sont synonymes de <i>seigneur</i>, de +<i>libre</i>. Au Dahomey surtout, on appelle <i>blancs</i> tous les chrétiens, +fussent-ils d’ailleurs noirs comme l’ébène. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15"><span class="first">CHAPITRE XV</span><br> +<span class="xsmall">LES ORIGINES : SIMPLES NOTES.</span></h2> + + +<p>Les origines des peuples de la côte des Esclaves sont couvertes +encore d’un voile épais. Sans prétendre enlever le +voile, je serais heureux d’aider à le soulever par un coin. +Dans cet espoir, je rassemble ici quelques observations que +j’offre au lecteur comme de simples notes.</p> + +<p>Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence, +joui paisiblement, depuis l’origine, du pays qu’ils occupent. +Le choc et le mélange de deux peuples laissent des traces +dans la langue ; or la langue nago offre très-peu de mots +étrangers ; elle a conservé ses racines, son génie propre ; elle +n’a admis dans sa constitution aucun élément hétérogène.</p> + +<p>La carte du sieur d’Anville dit que le pays des Nagos était +jadis « peuplé de Juifs ». Ce renseignement est puisé dans +Edrisi, voyageur arabe du onzième siècle.</p> + +<p>On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaïques, tels +que la circoncision et l’impureté des femmes à des époques +déterminées.</p> + +<p>Nous l’avons déjà vu : le langage, dans l’admirable concision +des noms ; la tradition, dans ces proverbes instructifs, +conservent des notions claires et exactes sur Dieu, sur +le démon, sur la création et la Providence.</p> + +<p>D’après la tradition, le corps de l’homme a été formé de +terre. Ce détail et d’autres que nous allons signaler sont +des détails caractéristiques ; ils nous semblent calqués sur la +Bible.</p> + +<p>Il y a eu un premier homme et une première femme. +L’homme avait nom Obbalofoun, <i>roi de la parole</i> ; la femme +s’appelait Iyé, <i>la vie</i>. Ils descendirent du ciel à Ifè, la ville +sacrée du Yorouba, où naquit Chango et où prirent commencement +le soleil, la lune et les étoiles. Ifè est par conséquent +le berceau de la création. L’homme et la femme +eurent les yeux ouverts par le serpent.</p> + +<p>Qui ne reconnaît Adam, à qui Dieu donna le langage, +dans Obbalofoun, le roi de la parole ? Qui ne voit dans Iyé +l’Ève de nos livres saints ? Et si l’homme descend du ciel, +n’est-il pas clair qu’il sort des mains de Dieu et qu’il fut +innocent à l’origine ? La Bible fait dire au serpent tentateur : +« Si vous mangez du fruit défendu, <i>vos yeux seront ouverts</i> » ; +et elle nous montre Adam et Ève ouvrant les yeux sur leur +nudité qu’ils n’avaient pas aperçue auparavant.</p> + +<p>Qu’est cette ville sacrée, berceau de la création et de +l’humanité ? Pourquoi l’appelle-t-on Ifè<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, <i>amour</i> ? Pourquoi +donne-t-on à une autre ville le nom d’Iwéré, <i>le bon livre</i> ? le +livre de la parole révélée, peut-être ? Ce nom, dans un pays +sans livre et sans écriture, a quelque chose de frappant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> A la page suivante, Crowther nous apprend que « le Yorouba s’appelle +aussi Ifè ».</p> +</div> +<p>Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle +de l’homme dans la croyance que les <i>abikous</i> (enfants morts +en bas âge) sont tourmentés par les mauvais génies. Nous +sommes coupables, puisqu’on offre des sacrifices expiatoires. +Nous sommes soumis à l’esprit du mal, puisqu’on a recours +aux conjurations.</p> + +<p>Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est +vrai) dans la légende suivante, que nous empruntons à +Crowther : « Quinze personnes furent envoyées d’un certain +pays, racontent les Yoroubas. Une seizième s’offrit à les +accompagner. Elle avait nom Okambi et régna sur le Yorouba. +Celui qui les envoyait donna à Okambi une petite pièce +d’étoffe noire dans laquelle quelque chose était enveloppé. +Il lui donna aussi une poule, un serviteur et un trompette +nommé Okinkin.</p> + +<p>« A l’entrée de la région où ils se rendaient, nos voyageurs +rencontrèrent une vaste étendue d’eau au milieu de laquelle +ils durent s’aventurer. Okinkin, obéissant aux instructions +reçues au départ, sonne de la trompette, afin de rappeler la +pièce d’étoffe à Okambi. De l’étoffe dépliée tombe une +amande de palme et un peu de terre ; et l’amande se change +en un beau palmier à seize branches.</p> + +<p>« Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une +longue marche au milieu de l’eau, et ce n’est pas sans une +vive satisfaction qu’ils se virent dans la possibilité de goûter +un peu de repos. Ils montèrent sur les branches.</p> + +<p>« Quand leurs forces furent restaurées, ils songèrent à se +remettre en route. Quelle direction prendre ? Ils étaient +fort perplexes, lorsque, du pays d’où ils étaient sortis, un +certain Okikisi les avise et rappelle au trompette son devoir. +Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la pièce d’étoffe +noire ; il en tombe un peu de terre ; la terre forme un petit +banc ; la poule donnée à Okambi gratte la terre, l’étend, et +le continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de +descendre avec le serviteur Tètou et le trompette Okinkin. +Quand les autres voulurent descendre, Okambi exigea la promesse +de lui payer à époques déterminées deux cents cauris +par personne. Ce fut l’origine du royaume Yorouba, qui +s’appela aussi <i>Ifé</i>.</p> + +<p>« Plus tard, trois frères partirent de là, courant à de nouvelles +découvertes. Ils laissaient le gouvernement d’Ifè à un +esclave nommé Adimou (qui tient <i>avec force</i>). »</p> + +<p>Le nom du personnage qui dirige l’expédition principale +me paraît significatif : ne désigne-t-il pas Noé ? ne signifie-t-il +pas, si on le décompose, <i>père de Cham</i> ? <i>Obi</i> veut dire parent, +auteur des jours de quelqu’un ; on aurait obtenu Okambi en +intercalant le nom de Cham, père de la race nègre. Ce système +d’intercalation est très-usité en nago.</p> + +<p>D’après la légende précitée, les Nagos ne s’établirent pas +par la conquête ; ils arrivèrent par immigration dans le pays +qu’ils occupent, et en furent les premiers habitants.</p> + +<p>Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui +d’Okambi : celui de Chus est dans le titre donné à Chango, +dieu de la foudre. On l’appelle <i>obba Kouso, roi de Chus</i>. Est-il +la personnification d’un roi d’Éthiopie, qui est <i>la terre de Chus</i> ? +ou bien un roi de Babylone, pays peuplé aussi par les descendants +de Chus ? Qu’on se rappelle ce que nous avons dit +de la grandeur légendaire de cette importante divinité : « Ce +qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans +son palais dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver, +si elle ne s’était inspirée <i>des souvenirs d’un autre pays</i>. +Ainsi l’on donne à Abba-Kouso un palais de cuivre ou d’or +tout étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, +etc., etc. »</p> + +<p>S’il nous était permis de faire des rapprochements étymologiques, +nous signalerions, outre celui de <i>Kouso</i>, les noms +de <i>Dada</i>, dernier roi des Fouins ; de <i>Sabi</i> ou Savi, capitale +de l’ancien <i>Juda</i> ; d’<i>Axim</i>, autre ville de cette contrée. Ces +noms ne mettent-ils pas en mémoire ceux de Dada et de +Saba, fils de Chus ; et celui d’Axum, ville du pays de Chus ? +Nous n’insistons pas sur ces rapprochements.</p> + +<p>Chus, que les Grecs traduisent par Éthiops, visage brûlé, +signifie <i>noir</i>, en hébreu. Dans l’ancienne géographie, l’Éthiopie +comprenait la partie de l’Arabie qui longe la mer Rouge, +et les contrées (Nubie, Abyssinie) situées au sud de l’Égypte. +On sait que la foi chrétienne fut introduite en Éthiopie, +dès les temps apostoliques, par l’officier de Candace, reine +de Méroé. Il ne serait pas étonnant qu’un rayon de cette foi +eût brillé jusque chez nos nègres. Si cela était, on s’expliquerait, +et le nom d’Iwéré, <i>la bonne nouvelle</i>, et la croyance +à Iyangba, cette déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge. +Comme elle, elle tient un enfant entre ses bras ; elle s’appelle +la <i>mère qui sauve</i> ; elle a sauvé les hommes.</p> + +<p>Le Messie a été partout « l’attente des nations ». Pourquoi +nos noirs ne l’attendent-ils pas ? pourquoi disent-ils que +l’homme a été sauvé déjà ?</p> + +<p>Ainsi que l’observe Rohrbacher, « une des premières +erreurs de l’Orient a été de croire qu’après avoir créé l’univers, +Dieu l’abandonna au gouvernement des anges ». C’est +sous l’empire de cette erreur que les nègres, détournant +leurs regards du Créateur, adorent les créatures et rendent +aux orichas le culte dû à Dieu. Or, puisque le culte des +orichas est le point sur lequel tout pivote dans la religion +des nègres, ne s’ensuit-il pas qu’ils ont pris leurs principes +religieux en Orient ?</p> + +<p>Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des +liens de parenté étroite entre les cophtes et les noirs de la +côte des Esclaves. Je souscris d’autant plus volontiers à +cette appréciation que les doctrines religieuses des deux +peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si les +caïnites rendaient un culte à tous les grands pécheurs, même +à Judas, les noirs honorent les mauvais génies ; si les caïnites +évoquaient les mauvais anges et agissaient en leur nom, +disant : « O ange N…, je fais cette action en ton nom », les +noirs appellent l’oricha, et prétendent que l’oricha s’empare +d’eux, les possède et agit en eux.</p> + +<p>Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à +honorer le serpent d’un culte religieux. Avant eux et comme +eux les ophites, sectaires gnostiques du deuxième siècle, +avaient le serpent en grande vénération, parce qu’il avait +ouvert les yeux à nos premiers parents et leur avait fait +connaître le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent +le gouvernement du monde à une multitude de +<i>génies</i> ou de puissances, que les gnostiques appellent <i>éons</i>, +que les noirs nomment orichas. Les uns et les autres +s’accordent à donner un pouvoir tyrannique à la puissance +invisible qui domine la création.</p> + +<p>Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne +que le christianisme ; que sa doctrine, à l’origine, était un +mélange de philosophie égyptienne et de judaïsme ; qu’une +partie de ses adeptes se convertit au christianisme et forma +la branche des ophites chrétiens. Ceux-ci, imparfaitement +convertis, voyaient dans le serpent la sagesse incréée ou +Jésus-Christ lui-même. Les ophites antichrétiens, au contraire, +considéraient Jésus-Christ comme l’ennemi du serpent, +dont il doit écraser la tête. C’est pourquoi ils abhorraient +Jésus-Christ, qu’ils faisaient renier et maudire par les +initiés.</p> + +<p>On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne +dans le culte du serpent au Dahomey.</p> + +<p>Les noirs attribuent aux blancs une supériorité réelle sur +eux. D’où leur vient ce sentiment d’infériorité ?</p> + +<p>Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu ; mais ils +croient que Dieu est trop élevé pour accepter le culte des +noirs, et que ceux-ci doivent se borner à rendre des hommages +à l’oricha. Cette doctrine ne semble-t-elle pas un écho +de celle de certains chrétiens des premiers siècles, qui opposaient +des erreurs aux erreurs des judaïsants ? Ceux-ci, par +une exagération blâmable, ne voulaient rendre d’honneurs +qu’à Dieu, méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos +devoirs envers lui. Les autres, par une exagération opposée, +reléguaient Dieu dans la solitude de l’éternité et tournaient +tous leurs regards vers le Christ. Pour eux comme pour les +nègres, Dieu est trop au-dessus de nous pour être sensible +à nos hommages ; nous n’avons de culte à rendre qu’au +Sauveur ou à l’oricha.</p> + +<p>Je livre aux savants les observations qui précèdent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16"><span class="first">CHAPITRE XVI</span><br> +<span class="xsmall">VOYAGE LE LONG DE LA COTE : <i>LAGOS, PORTO-NOVO, +WYDAH, AGOUÉ</i>.</span></h2> + + +<p>L’Européen arrivant à la côte des Esclaves par les bateaux +à vapeur anglais débarque à Lagos. Cette ville se trouve +par 1° 6′ de longitude est, 6° 28′ de latitude nord et sur une +île située au milieu de la lagune, un peu au-dessus de l’embouchure +de l’Ogoun.</p> + +<p>Les navires qui ne calent pas trop d’eau peuvent entrer +en rivière, décharger et charger les marchandises à quai. +L’Ogoun est une voie ouverte jusque dans l’intérieur, au +delà d’Abé-okouta, centre du commerce de la côte avec +l’intérieur. Par les lagunes, on va jusqu’au Bénin, à l’est ; +jusqu’au Dahomey, à l’ouest. Cette position fait de Lagos le +point le plus important de ces parages. Les Anglais l’ont +très-bien compris en venant s’y établir.</p> + +<p>L’île de Lagos (en langue du pays, <i>Aouni</i>) mesure environ +trois milles (4,817 mètres) de l’est à l’ouest, et un mille +(1,609 mètres) du nord au sud. Le terrain en est marécageux, +même dans la partie habitée par les noirs ; les quartiers +où les blancs se sont fixés ont été assainis.</p> + +<p>Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du +6 août 1861. Voici l’histoire de cette cession : Olouwolé, +roi de Lagos, étant mort, frappé par la foudre dans son +palais, Kosioko s’empara du pouvoir. C’était en 1845, <i>trois +ans après l’apparition des missionnaires anglicans à Badagry</i>. +En 1851, l’Angleterre proposa à Kosioko un traité pour la +cessation de la traite des nègres. Kosioko refusa, ne voulant +pas se priver des revenus considérables de ce trafic. +Alors, les Anglais jugèrent inutile de traiter avec lui ; ils +trouvèrent qu’il avait usurpé la couronne ; qu’il n’était +qu’un intrus sans aucun droit ; qu’Akitoyi était le seul roi +légitime. Ils s’étaient assurés du bon vouloir d’Akitoyi à leur +égard, et le poussèrent à demander la protection de l’Angleterre. +Le 20 décembre 1851, Akitoyi vint à bord d’un +navire de guerre anglais réclamer le trône. Kosioko restant +sourd à ses prétentions, on fit entrer en rivière quelques +bateaux à vapeur et des chaloupes, et l’on s’empara de la +ville (26 et 27 décembre). Kosioko vaincu obtint du roi de +Jébou l’autorisation de se fixer à Epé. De là, il exerça, +durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur +la partie orientale de son ancien royaume, où se trouvent +Palma et Léké, sur le bord de la mer.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. Dès +ce moment, le consul anglais eut une influence prépondérante. +Le navire de guerre qui stationnait dans les eaux de +Lagos, tout en protégeant contre les attaques de Kosioko le +roi Akitoyi, empêchait celui-ci d’agir en maître avec les +étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent l’occasion +de se déclarer maîtres. Qui cherche trouve : les Anglais +trouvèrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes +de Kosioko, découragé par la guerre civile qui éclata, le +7 août 1853, entre lui et ses chefs, à l’instigation de son +ennemi ; Akitoyi mourut subitement, le 21 du même mois, +empoisonné, dit-on. Son fils, Docimo, fut placé sur le trône +<i>par le consul anglais</i>. Mais ce même consul ne tarda pas à se +plaindre de la faiblesse du roi : « La traite des nègres continuait +en secret, la propriété n’avait pas de protection +effective, on ne réussissait pas à obtenir le payement des +dettes…, etc. » Les consuls Campbell (1853), Brand (1859), +Foote (1860), ne cessaient de faire parvenir des doléances +au gouvernement de la Reine ; ils insistaient probablement +dans le sens d’une occupation, puisque lord John Russell +écrit au consul Foote, en 1861 : « Ne commettons pas envers +Docimo l’injustice de changer le protectorat en une +occupation ouverte. » On resta dans la voie des traités. +Celui qui intervint, le 6 août 1861, entre Docimo et les +Anglais, est signé par Docimo et ses chefs, d’une part ; par +Norman B. Bedingfield, commandant du <i>Prométhée</i>, et par +Mac Coskey, agent consulaire, de l’autre. Il est rédigé en +trois articles. Le premier cède et transfère « à la reine de la +Grande-Bretagne, à ses héritiers et successeurs, à tout jamais, +le port et l’île de Lagos, avec tous les droits, revenus +et territoires en dépendant ». L’article second « laisse à +Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les +différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, +et demeurant libres de faire appel aux lois britanniques ». +Le troisième article promet, en compensation, à +Docimo, une pension dont le chiffre sera fixé ultérieurement. +Il le fut par un article additionnel du 1<sup>er</sup> juillet 1862. +On y promettait à Docimo, toute sa vie durant, une pension +de douze cents sacs de cauris.</p> + +<p>Les Anglais étant maîtres de Lagos, Kosioko put rentrer +dans cette ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration +par laquelle il s’interdit d’élever aucune prétention +ultérieure sur Palma et Léké, qui passèrent ainsi à la colonie +anglaise. Kosioko ne manquait pas de fierté ; il me disait, +en parlant de Docimo : « <i>Je n’ai jamais vendu mon pays, +moi !</i> » Il se plaignait de ne pas recevoir régulièrement la +pension que les Anglais lui avaient promise ; il subissait le +joug des oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. +Il se montra très-sympathique à la mission catholique, qu’il +appelait la mission française, et nous confia plusieurs de +ses enfants.</p> + +<p>Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863, +donna à la colonie les limites qu’elle avait lors de mon départ +d’Afrique (1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, +agissant en leur nom et au nom de leurs subordonnés, +cèdent « en toute propriété et souveraineté » à S. M. la +reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances +et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du +traité, « afin de garantir la paix et la tranquillité aux <i>personnes +bien disposées</i> résidant à Badagry, pour assurer une +plus grande sécurité à leurs personnes et à leurs biens, <i>et +pour enlever tout prétexte aux prétentions du roi de Porto-Novo +ou de tout autre qui croirait avoir droit de régner dans le district +de Badagry</i> ». Naturellement on promit une pension à +ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et aux +droits présumés d’autrui.</p> + +<p>Après ce traité, la colonie de Lagos s’étendit de la rivière +Ochoun, à l’est, à celle de l’Ocpara, à l’ouest, le long de la +côte. Bornée d’une manière certaine par l’Océan au sud, +elle n’admet guère de bornes bien fixées du côté du nord +et de l’est. Le gouvernement de la colonie cherche toujours +à s’étendre de ce côté ; surtout, il voudrait mettre la main +sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait +tout le commerce dans ces régions.</p> + +<p>Le territoire de la colonie, défendu par la lagune à l’est +et au nord-est, reste découvert sur les autres points, où il +n’a d’autre protection que l’amitié promise par Ado, Okiadan +et Pocra. Lagos est administré par un lieutenant-gouverneur, +dépendant du gouverneur de la côte d’Or. A mon +départ, le capitaine Lees, véritable gentleman, remplissait +les fonctions de lieutenant-gouverneur.</p> + +<p>Un capitaine anglais a le commandement des troupes, +recrutées parmi les Haoussas. La police a un chef particulier. +Le service de la santé est sous la direction d’un <i>chirurgien colonial</i>. +L’hôpital colonial et celui des varioleux sont bien tenus.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se +trouvent à Lagos.</p> + +<p>Le commerce est considérable dans cette ville ; presque +tous les produits des pays Egbas et du Jébou y viennent +aboutir. Il y a des factoreries anglaises, françaises et allemandes, +et plusieurs traitants brésiliens, portugais et indigènes +ou sierra-léonais.</p> + +<p>Si l’on va se promener sur la lagune, on rencontre partout +des barques de pêcheurs ; des dragueurs qui cherchent +les huîtres, au risque de se faire manger par les +requins.</p> + +<p>C’est à la partie occidentale de l’île d’Aouni que se trouve +bâtie la ville de Lagos (Eko). Les quartiers nègres, marécageux, +sales et malsains, s’enfoncent dans la lagune vers +le nord. Au sud et au vent de la ville nègre, sous la brise +de mer, le quartier européen étale ses habitations plus élégantes +et ses quais.</p> + +<p>Avant de quitter Lagos, demandons à la statistique coloniale +(1874) le chiffre de la population. Elle suppose que +nous connaissons la division administrative de la colonie +en quatre districts : 1<sup>o</sup> Lagos et ses environs ; 2<sup>o</sup> district +septentrional ; 3<sup>o</sup> district oriental formé de Palma et Léké ; +4<sup>o</sup> district occidental. La population y est répartie comme +suit :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td>Lagos et environs</td> +<td class="c"><div><span class="d5">36,005</span></div></td> +<td>habitants.</td></tr> +<tr><td>District nord</td> +<td class="c"><div><span class="d5">12,401</span></div></td> +<td> —</td></tr> +<tr><td>District oriental</td> +<td class="c"><div><span class="d5">4,014</span></div></td> +<td> —</td></tr> +<tr><td>District occidental</td> +<td class="c"><div><span class="d5">7,801</span></div></td> +<td> —</td></tr> +<tr><td class="bot">Total</td> +<td class="c"><div><span class="btop d5">60,221</span></div></td> +<td class="bot">habitants,</td></tr> +</table> +</div> +<p class="noindent">parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels +et 4,521 commerçants.</p> + +<p>Et maintenant, la pirogue est équipée ; partons. Les canotiers +sont à leurs places, deux à l’avant, deux à l’arrière ; +ils saisissent les pagaies et poussent l’embarcation au large. +Saluons encore une fois la ville, qui, avec son petit air européen, +nous rappelle la <i>terre des Blancs</i>, comme on dit ici. +Bientôt toute illusion va devenir impossible. Adieu vapeurs +et paquebots ! adieu navires ! nous nous enfonçons dans la +<i>terre des Noirs</i> ; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue +pour un long voyage. Une pirogue, c’est tout juste l’indispensable : +un tronc d’arbre creusé, au fond duquel on demeure +couché ou accroupi durant les longues heures que +l’on passe à bord. Une tente en feuillages est installée sur +le milieu ; et cette tente, abri nécessaire contre le soleil, la +rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une posture +des plus gênantes.</p> + +<p>Le vent étant favorable, les canotiers organisent une +espèce de voile avec leurs <i>achos</i> ou pagnes ; ils l’attachent +au haut d’une longue perche servant de mât, et l’esquif est +abandonné au gré du vent. Bientôt nous entrons dans le +bras de la lagune qui s’étend vers Porto-Novo. En entrant, +nous saluons à droite un poste de douaniers, où les canots +allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui +arrivent de nuit attendent là jusqu’au matin, à moins qu’ils +ne portent quelque blanc, et encore ! A certains endroits, la +lagune, bordée d’arbres au verdoyant feuillage, s’étend +comme un lac au milieu des forêts ; la végétation luxuriante +qui l’encadre donne au paysage un aspect charmant. Je ne +m’étonne pas que les naturels, qui donnent à la lagune le +nom d’Ossa, disent « <i>le charmant Ossa</i> ».</p> + +<p>De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons +seulement Ajido, important par ses marchés, et Erapo, +où un temple consacré à Eddoun attire les païens du voisinage.</p> + +<p><i>Nous voici devant <span class="sc rm">Badagry</span>.</i> A ce point, l’Ossa a plus de +500 mètres de largeur et s’étend au loin, des deux côtés, +dans le lit où il court.</p> + +<p>Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, +roi de Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le +Dahomey ont eu des prétentions. C’était, aussi bien que +Lagos, un des foyers les plus actifs de la traite. Aujourd’hui, +c’est le chef-lieu du district occidental de la colonie +anglaise.</p> + +<p>Badagry est célèbre dans l’histoire de la géographie +comme ayant été le point de départ de plusieurs explorations. +Clapperton partit de cette ville, en décembre 1825, +avec le capitaine Pearce et le docteur Morrisson, qui moururent +tous deux peu de temps après avoir quitté la côte. +Clapperton alla fort loin dans l’intérieur. Il mourut de la +dyssenterie à Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique +Richard Lander rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il était +de nouveau à Badagry, prêt à se remettre en route vers le +Niger, dont il voulait, comme son maître, reconnaître le +cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et put, +après bien des incidents contraires, arriver à l’embouchure +du grand fleuve de Soudan.</p> + +<p>Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos +ou dans les bras des canotiers. Ils vous porteront à terre ; +car la pirogue s’échoue à une certaine distance de la rive.</p> + +<p>Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis +une case en bambous et à un premier étage, où je reçus +plusieurs fois le plus gracieux accueil et l’hospitalité la plus +cordiale. Elle a probablement disparu par l’action destructive +du temps et des coupins. Les Anglais ont, dans la ville, +quelques maisons de commerce ; les traitants indigènes y +sont nombreux.</p> + +<p>Les missionnaires anglicans y possèdent une chapelle et +une école. Les missionnaires catholiques ont leur établissement +agricole de Saint-Joseph à Tocpo, à quatre kilomètres +environ de Badagry.</p> + +<p>Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur +de douanes et une petite garnison.</p> + +<p>La ville est située sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur +la plage, à 1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les +entrepôts et une factorerie anglaise. Ce que les marins +appellent mont Badagry n’est autre chose qu’un bouquet +d’arbres de forme conique. Il est un peu à l’est de ces établissements.</p> + +<p>Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, +il y a quelques années seulement, lisons les lignes suivantes +du journal de Lander : « Les Portugais ne possédaient pas à +cette époque (celle de son voyage) moins de cinq factoreries +à Badagry, contenant plus de mille esclaves des deux sexes, +enchaînés par le cou, et attendant les navires qui devaient +les emporter au delà des mers.</p> + +<p>« Dans ces contrées, le meurtre d’un esclave n’est pas +même considéré comme un délit. Badagry est le plus grand +marché d’esclaves de toute la côte de Guinée, et il n’est pas +rare qu’il y ait encombrement de marchandise humaine +et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien des malheureux +esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi +fait enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont +infirmes ou malingres. On les entasse, pieds et poings liés, +dans des embarcations ; on leur attache une pierre au cou ; +on pousse au large et on les précipite dans les flots où ils +deviennent la proie des requins. Objets de rebut aussi les +esclaves que les marchands refusent, pour une raison ou +pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu’ils ne +soient réservés, avec les criminels et les prisonniers de +guerre, a être immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque +année des milliers de victimes humaines, sur cette côte fatale.</p> + +<p>« Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque +condamné est conduit près d’un arbre fétiche, et là on lui +met entre les mains une bouteille de rhum ; pendant qu’il +la porte à ses lèvres, le sacrificateur, armé d’une pesante +massue, se glisse inaperçu derrière lui, et lui assène sur +l’occiput un coup si terrible que, le plus souvent, il en fait +jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du fétiche la +victime humaine ; d’un coup de hache on sépare la tête du +tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée +à cet effet. En même temps d’autres misérables, le +couteau à la main, ouvrent, déchirent, fouillent le cadavre, +pour en arracher le cœur, qui, tout sanglant et fumant, et +palpitant encore d’un reste de vie, est présenté au roi +d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines ; et quand +tous ces personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, +chacun, selon son rang, en donnant à ce cœur un coup de +dent, en trempant ses lèvres dans le sang écumeux de la +calebasse, on montre le tout à la multitude. La calebasse +pleine de sang, le cœur fiché au bout d’une pique et le +cadavre sans tête, sont promenés dans la ville, accompagnés +de soldats armés et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un +témoigne le désir de mordre aussi ce cœur et de boire +de ce sang, on les lui présente sur-le-champ, au milieu des +danses et des chants de la multitude. Ce qui reste de l’un +et de l’autre est finalement jeté aux chiens, et le cadavre +mis en lambeaux est attaché à l’arbre fétiche pour y devenir +la pâture des oiseaux de proie. »</p> + +<p>Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre +délicatesse, mais qui enflamment le zèle des missionnaires et +des véritables amis de l’humanité et de la civilisation.</p> + +<p>Le jour va tomber ; partons.</p> + +<p>Nous avons à peine le temps de voir l’embouchure de +l’Ocpara, limite naturelle de la colonie à notre droite, et, +du côté de la plage, le territoire d’Appa ; puis, la nuit nous +couvre de ses ombres. Cinq cents mètres en deçà d’Appa, +à l’ouest de cette ville, la plage n’appartient plus à Lagos. +J’ai vu à Lagos l’ancien roi d’Appa. Il me racontait que la +peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner +ses États ; il désirait y revenir, mais il n’osait, à +moins que la France ne lui accordât sa protection.</p> + +<p>Le temps est bien long dans une pirogue, surtout après +une longue journée de chaleur étouffante passée déjà à +naviguer. Le caquetage des oiseaux sur la rive, les gambades +et les grimaces des singes, au haut des arbres qui +bordent la lagune ; la vue des sites variés que nous contemplions, +nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais +maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont +des heures ; les ténèbres nous enveloppent ; une ennuyeuse +monotonie plane sur notre âme ; le clapotis qui se produit +sur le sillage de la pirogue nous plonge dans une rêverie +mélancolique. Que faire ? « Que faire en un gîte, à moins +que l’on ne songe ? » dit le bon La Fontaine. Que faire au +fond d’une pirogue, à moins que l’on ne dorme ? dirai-je à +mon tour. Au risque d’étouffer, je m’enveloppe dans ma +couverture, et je me couche pour dormir. Les moustiques, +les affreux moustiques se rient de mes précautions ; ils me +livrent de si terribles assauts que le sommeil me fuit, jusqu’au +moment où je n’en puis plus de lassitude. Deux heures +durant, je reste affaissé, plutôt qu’endormi. Ce calme +restaure un peu mes forces. Je me réveille, je me redresse, +et j’aperçois d’innombrables lucioles voltigeant dans les +bois et projetant, à travers le feuillage des arbres, leurs +clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la course +vagabonde des <i>mouches lumineuses</i>, lorsque des cris perçants +arrivèrent jusqu’à nous. C’était comme des cris de revenants. +Nos piroguiers, contrefaisant leurs voix, répondirent +sur le même ton. Et la conversation se prolongeait +ainsi, au milieu du silence d’une nuit calme. Des colloques +de ce genre se reproduisirent souvent : chaque fois presque +qu’on rencontrait une autre pirogue. Ces scènes ont quelque +chose de saisissant, et l’on oublie difficilement l’impression +qu’elles ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et +s’épuisent en salutations, où le djedji et le nago se croisent +et se confondent : <i>O kou !… o kou déou !… o kou allé o !… o +kou déou bada !… o kou kaka !… o kou ! o kou ! o kou !</i></p> + +<p>Cependant, nous avançons toujours. Enfin !… nous sommes +dans les eaux de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, +quelques cases de Ouéta se montrent dans les broussailles, +par-dessus les herbes des marécages. La ville de +Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous +côtoyons. Bientôt nous nous engageons au milieu des herbes +aquatiques, dans un étroit canal, et nous allons aborder à +la terre ferme, près de la maison des Sœurs.</p> + +<p><span class="sc">Porto-Novo</span> est la capitale du royaume de ce nom ; les +indigènes donnent à cette ville le nom d’<i>Adjachè</i>.</p> + +<p>Un mot sur l’origine de cet État et sur son histoire dans +les temps modernes.</p> + +<p>Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement +du dix-septième siècle, à la même époque et dans les +mêmes circonstances que le royaume de Dahomey. Le roi +d’Ardres étant mort, son vaste royaume se démembra : les +trois fils du roi défunt se disputèrent la couronne avec +animosité. Finalement, le plus jeune s’établit au pouvoir, +grâce à l’appui des chefs. Un de ses frères se réfugia chez +les Fouins, avec ses partisans, et fonda le royaume de +Dahomey. Le troisième se fixa dans la partie orientale du +royaume d’Ardres et réussit à s’y maintenir, jetant ainsi les +bases d’un nouvel État, qui existe encore sous le nom de +royaume de Porto-Novo. Il est borné, à l’est, par la colonie +de Lagos ; à l’ouest, par le Dahomey, dont il est indépendant ; +au sud, par l’Océan. Au nord, il confine au territoire +d’Okiadan et aux contrées ravagées par le Dahomey.</p> + +<p>Signalons les points importants du royaume, en dehors +de la capitale : entre la lagune et l’Océan, Aboupa, Gérébé +et Appi ; dans la partie orientale, Pocra, Édoupéta, Diofi et +Mounfo ; vers le nord, Aggéra ; dans la partie occidentale, +Ouémé, chef-lieu d’une province puissante, qui a soutenu +des guerres contre le roi.</p> + +<p>D’après Norris, la ville de Porto-Novo s’appelait Assem, +aux premiers temps où elle fut connue. Il la signale comme +une <i>ville très-commerçante</i>. Depuis lors, elle n’a rien perdu +de son importance commerciale. Elle est la rivale de Lagos, +et se dispute avec elle le monopole du commerce, dans la +partie la plus riche de la côte des Esclaves. De Porto-Novo +au Volta, les tribus riveraines ont peu de relations avec +l’intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des +rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur +intermédiaire, avec les tribus des bords du Niger. Sans +doute, Lagos a sur Porto-Novo l’avantage d’être sur l’Ogoun ; +mais la colonie anglaise, avec ses droits de douane et son +attitude menaçante, effraye les indigènes. Et les produits +cherchent un débouché du côté de Porto-Novo, qui les +expédie par Kotonou. En sorte qu’une grande partie du +commerce se fait sans profit pour les Anglais, les Français +tenant le haut du pavé à Porto-Novo.</p> + +<p>Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de +Porto-Novo, comme il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu +de céder aux propositions qui lui furent faites, éleva des +prétentions sur Badagry, qui n’avait pas été vendue encore +aux Anglais. Ceux-ci, pêcheurs en eau trouble, prirent +fait et cause pour Badagry, et allèrent bombarder Porto-Novo. +Le bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour +se prémunir contre les Anglais, Soudji mit son royaume +sous le protectorat de la France (février 1863). Le 7 mai +1864, le <i>Dialmath</i>, petit navire de guerre français, entra +en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé par +le roi pour l’installation du protectorat. Après bien des +ennuis et bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les +Français abandonnèrent Porto-Novo, par ordre de l’amiral +Laffont de Ladébat.</p> + +<p>Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été +remplacé par Mecpon, élu par les chefs contrairement au +désir des Français. Ceux-ci proposaient Dassy, prince intelligent, +fils de Soudji. Les chefs, en refusant d’élire le fils du +roi défunt, se montraient fidèles à l’usage traditionnel du +pays, d’après lequel les enfants d’un roi ne succèdent pas à +leur père : sage précaution, bien propre à prévenir la +division du pays entre les divers enfants du souverain.</p> + +<p>L’abandon du protectorat par la France fit pousser aux +Anglais un soupir de soulagement. Ils ne cherchaient qu’une +occasion de s’imposer à Porto-Novo, par la peur ou par tout +autre moyen. En 1865, un officier du nom de M’Hardy +donna trois femmes au roi, puis alla les lui réclamer. « Ce +que l’on m’a donné m’appartient, dit Mecpon ; je ne le rends +pas. — Tu les a fait immoler au fétiche », réplique l’Anglais ; +Mecpon se contenta de sourire ; et il fit venir les +femmes. M’Hardy en ayant saisi une par le bras, Acboton, +ministre du commerce, le repoussa avec violence, disant : +« Blanc, respecte le roi ! respecte la femme du roi ! » L’officier +insulteur se dit insulté ; il partit furieux et revint +à bord d’un vapeur armé, exigeant une réparation. L’affaire +s’arrangea, grâce à l’intervention des missionnaires catholiques, +moyennant quelques ponchons d’huile de palme, que +le roi s’engagea à payer.</p> + +<p>Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en +octobre 1867. Ils espéraient se servir de Dassy comme ils +s’étaient servis d’Akitoyi, à Lagos. Ce prince s’était plaint à +Mecpon d’avoir été victime d’un vol considérable de la part +d’un de ses oncles, Hirovou, frère de Soudji. Mecpon ne +crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé +à se faire justice par les armes. Le roi, de son côté, protesta +énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses +terres malgré lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre +Dassy à mort, s’il tentait de réaliser son projet. Dassy appela +les Anglais, qui ne se le firent pas dire deux fois. Ils arrivèrent +avec deux vapeurs, pour demander que justice fût +faite à leur ami et allié, et pour… <i>protéger les blancs !</i>… +« La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils ; la guerre +civile allait éclater ; il n’y avait de sécurité pour personne. +Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et +dépouillé violemment d’un terrain qui lui appartenait. »</p> + +<p>Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. +Ceux-ci rédigèrent une protestation en règle contre l’ingérence +arbitraire et injuste du gouvernement colonial ; on le +rendrait responsable des préjudices causés au commerce, si +la ville était bombardée ; le seul trouble qui existât était +occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces +des Anglais ; de révolution, il n’y en avait que dans les récits +fantaisistes de ceux qui renseignaient le gouverneur de +Lagos ; quant au sujet britannique, qui se disait lésé dans +son honneur et dans ses biens, ce ministre protestant avait +le tort grave de méconnaître les lois du pays ; le châtiment +qu’il avait subi était un châtiment bien mérité. Tous les +griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les +déclarations fermes et catégoriques des blancs, il fallut +encore reculer et renoncer à l’occupation d’une ville pourtant +bien convoitée.</p> + +<p>Nous ne saurions évaluer, même d’une manière approximative, +la population du royaume de Porto-Novo. On s’accorde +à donner à la capitale plus de 20,000 habitants.</p> + +<p>Qu’on ne s’étonne pas de voir la population agglomérée +dans des villes de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus +encore. Elle n’a pu rester éparse sur toute l’étendue du territoire, +à cause des guerres incessantes qui désolèrent le +pays, durant tout le temps où la traite des noirs s’est continuée, +c’est-à-dire jusqu’à ces dernières années. De tribu à +tribu, souvent de village à village, on avait à craindre l’attaque +de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le désir +d’avoir des esclaves pour les vendre aux négriers étaient un +danger continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour +éviter la surprise et être plus forts contre l’agression, les +indigènes durent se grouper et s’unir. Un grand centre ne +peut guère être pris au dépourvu ; il n’est pas à l’abri de l’attaque, +mais la résistance y est aisée. Au premier choc, chacun +est sur pied, prêt au combat.</p> + +<p>Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le +grave inconvénient de laisser déserts et improductifs les +vastes espaces de terrain qui séparent une ville d’une autre +ville. Le jour où un gouvernement fort et équitable garantira +l’agriculture et le commerce contre la rapacité des chefs et +les ravages de la guerre, ce pays sera d’une richesse exceptionnelle. +Nous n’en voulons d’autre preuve que ce qui se +passe à Porto-Novo. On n’y jouit que d’une sécurité relative ; +néanmoins, toute la campagne y est cultivée avec soin, et +l’agriculture est déjà une source de grands revenus ; tandis +qu’au Dahomey l’on demande au sol à peine le nécessaire.</p> + +<p>Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans +aller saluer le roi.</p> + +<p>Les Européens sont si peu nombreux qu’ils adoptent, en +fait de géographie, le système nègre : terre des Blancs, terre +des Noirs. En anthropologie, il n’y a que blancs et noirs. +D’où il s’ensuit que tous les blancs sont du même pays ; ils +sont compatriotes, ils sont frères. Si les intérêts les divisent, +le besoin de vivre avec leurs semblables les rapproche ; +aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de l’endroit. +Ne nous affranchissons pas des règles de l’étiquette +locale, et <i>saluons</i>, en passant, les blancs de Porto-Novo. C’est +à dessein que j’ai dit : <i>saluons</i>. Ce mot dit tout ce qu’il y a +dans les rapports de blanc à blanc, en général : on se salue ! +Du reste, le mot est consacré par l’usage.</p> + +<p>Porto-Novo possède cinq maisons françaises, quelques commerçants +portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les +missionnaires catholiques y ont un établissement ; il y a +aussi des Sœurs.</p> + +<p>Rien de curieux à visiter dans la ville, si ce n’est la ville +même. Elle ne ressemble en rien à l’idéal que nous nous +faisons d’une ville. Pas de rues alignées, pas de beaux édifices, +pas de places régulières, pas d’avenues, pas de boulevards, +pas même… de la <i>propreté</i>. A certains endroits, la +puanteur que répandent les ordures vous suffoque ; ailleurs, +les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender +la rencontre de quelque serpent ; ici, c’est un trou +béant de huit à dix mètres de profondeur ; là, un bosquet +où trône un énorme bombax ; plus loin, vous êtes tellement +entouré de broussailles et de buissons que, si votre guide ne +vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase campagne. +Les rues qui existent sont étroites et tortueuses. Çà +et là, dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre +des vases, des écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges +de fer, des statuettes grossièrement façonnées, des Elegbara : +tout l’attirail, enfin, de la superstition païenne. M. Gellé, +lieutenant de vaisseau, signale à notre attention un monument +singulier. « Le temple de la Mort, dit-il, est l’édifice +le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des +malheureux sacrifiés au génie du mal, dans cette enceinte +aujourd’hui si paisible et où une herbe abondante cache aux +yeux du voyageur étonné la terre si souvent rougie par le +sang des victimes ? A en juger par l’état des crânes encore +enchâssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on peut +supposer, par l’indifférente tranquillité avec laquelle les +noirs passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit +remonter à bien des années. Les derniers souvenirs se +reportent à plus de trente ans de nous, et encore, dans les +derniers temps de cet usage barbare, ne sacrifiait-on que des +malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs crimes. »</p> + +<p>Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la +lettre, tendraient à faire supposer que les sacrifices humains +ont complétement cessé à Porto-Novo. Malheureusement, il +n’en est pas ainsi. Sans doute le sang humain ne coule pas +à flots, comme au Dahomey. L’immolation d’hommes, de +femmes et d’enfants criminels, prisonniers de guerre ou +autres ; cette immolation n’est plus une coutume publique, +mais elle est encore une coutume. A la campagne, les <i>Ahovi</i> +ou princes des Mattes sont un objet de terreur, à cause de +leurs exploits sanguinaires. Même dans la ville, j’ai vu des +cadavres décapités attachés à des piquets. Les têtes grimaçaient +au haut des pieux. C’était en 1875, à côté du palais +du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de +sculptures grossières, représentant quelques divinités locales. +Je l’ai toujours vue fermée.</p> + +<p>J’ai visité plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. +Jamais je ne pus arriver jusqu’à Mési, son successeur, que +des intrigants retenaient dans un état d’ivresse continuelle +au fond du palais. Mési commença à régner le 4 juin 1872. +Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en février 1875.</p> + +<p>Je laisse la plume à M. Courdioux pour raconter une visite +que nous fîmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit +dans les <i>Missions catholiques</i>.</p> + +<p>« Deux portes principales donnent accès dans l’intérieur +du palais. Une petite chaîne fétiche, placée sur le seuil de +ces portes, en interdit l’entrée aux mauvais génies. Les +fidèles sujets de Sa Majesté ne manquent jamais, en signe +de respect, de se découvrir la tête et l’épaule gauche chaque +fois qu’ils passent devant la porte principale.</p> + +<p>« Franchissons la porte de la maison bâtie par le roi +Mecpon. Après avoir parcouru un couloir infect, nous débouchons +sur une petite cour intérieure de forme carrée. Un +auvent, supporté par des piliers de bois, règne tout autour ; +dans la partie la plus rapprochée de la cour d’audience, le +sol est battu et ciré à la bouse de vache. C’est là que, couchés +sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires +attendent le moment de l’audience. Le roi les laisse quelquefois +des journées entières sans les recevoir. Les Européens +font antichambre dans le même lieu ; mais ils ont +soin de se faire apporter une chaise, car le roi n’a pas toujours +un siége à offrir à ses visiteurs.</p> + +<p>« Un petit temple fétiche, consacré à Priape, s’élève au +milieu de la cour. C’est une hutte de paille, entourée d’une +palissade en bambou. Aux quatre angles flottent, à l’extrémité +de longues perches, des oripeaux d’étoffe blanche.</p> + +<p>« Les pigeons du roi prennent leurs ébats sur vos têtes ; +vous voyez passer les poules, les canards et surtout les +porcs de Sa Majesté ; ceux-ci paraissent jouir d’une liberté +absolue de circulation.</p> + +<p>« Très-fréquemment cette cour est remplie de monde. +Ce sont les envoyés d’un village qui apportent au roi des +présents en nature. Les uns ont un fagot de bois ; les autres, +quelques poules ; d’autres, un sac de maïs, des ignames, des +patates, plus rarement un mouton ou une chèvre.</p> + +<p>« La cour, où se tient le roi, est spacieuse et de forme +triangulaire ; la moitié seulement est entourée d’une vérandah. +A droite, en entrant, on passe devant trois énormes +tambours qui servent dans les fêtes et dans les grandes +circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement +pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nègre +étendu sur une natte, couvert d’un pagne de soie, coiffé +d’un bonnet grec et fumant une longue pipe : c’est Sa Majesté +le roi Toffa, souverain actuel du royaume de Porto-Novo, +qui appartient à l’illustre famille régnante du Dahomey. +Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont +prêts à le servir au moindre signe.</p> + +<p>« Si, comme moi, vous avez l’honneur d’être l’ami du +roi, vous pouvez vous approcher de ce trône peu redoutable +et offrir à Sa Majesté une poignée de main, en lui demandant +des nouvelles de sa santé. Vous vous reculez ensuite +un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l’audience, on +vous présentera un verre d’eau où vous êtes libre de ne +tremper que vos lèvres ; puis, dans un autre verre d’une +indescriptible malpropreté, on vous offrira une liqueur +d’Europe. Alors seulement vous pouvez demander au roi +la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde +poignée de main.</p> + +<p>« Les Européens qui voient pour la première fois le roi +de Porto-Novo, se contentent de le saluer de la main en +restant découverts tout le temps qu’ils sont devant lui. »</p> + +<p>Ne nous attardons pas trop sur un point : appelons nos +canotiers et partons.</p> + +<p>D’abord, nous avançons lentement et avec précaution, au +milieu des herbes marécageuses, jusqu’à la partie navigable +de la lagune.</p> + +<p>En sortant du chenal percé du nord au midi, nous tournons +vers l’ouest, laissant sur la rive opposée les cases de +Ouéta, cachées à l’ombre des hauts palmiers. La lagune, +large de six cents à huit cents mètres en face de la mission, +s’élargit un peu plus loin, et s’étend du côté du nord, entre +Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par +lesquels elle communique avec le lac de <i>Nokhoué</i> ou <i>grand +lac</i>. Le bras septentrional est connu sous le nom de canal de +<i>Toché</i> : il longe la partie méridionale de Wémé. C’est sur ce +canal que se trouve Togbo, lieu réservé aux épreuves par l’eau.</p> + +<p>En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du côté +de la mer, le village de Kétonou, point assez important +pour le commerce de l’huile et des amandes de palme.</p> + +<p>A l’époque des grandes pluies, les rivières qui coulent du +nord grossissent, soulèvent les plantes qui bordent la lagune +et les charrient en grande quantité. Les canaux dont nous +parlons sont tellement obstrués alors, que l’on est obligé de +pousser la pirogue par-dessus les herbes. On passerait moins +difficilement si l’on pouvait se mettre à l’eau ; mais les caïmans +font bonne garde : l’imprudent qui s’y hasarderait ne +manquerait pas de devenir leur proie.</p> + +<p>Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des +canotiers. A leur éternel refrain : « <i>Oyibo, adèou, foun mi ni +cachacha wa</i> — Salut, ô blanc, donne-moi du tafia » ; à ce +refrain, dont ils nous assourdissent sans cesse, succède enfin +un chant plus suivi. Justement ! c’est un chant au caïman. Le +chœur alterne avec un soliste (le chef canotier ordinairement).</p> + +<p class="c xsmall">TOUS.</p> + +<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p> + +<p class="c xsmall">SOLO.</p> + +<p>Tu es grand, tu es fort, ô Jalodé, tu aurais pu rivaliser de +puissance avec Chango<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> ; mais être méchant et terrible t’a paru +indigne d’un <i>oricha</i>, et tu préfères te signaler par les bienfaits +de ta protection. Nous avons confiance en toi, ô Jalodé ; sois-nous +favorable.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Chango, dieu de la foudre.</p> +</div> +<p class="c xsmall">TOUS.</p> + +<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p> + +<p class="c xsmall">SOLO.</p> + +<p>Tu es si fort que l’on te craint alors même qu’on t’aime. Mais +toi, de qui donc as-tu rien à craindre ? La zagaie ne peut entamer +ta peau ; la balle qui t’atteint glisse et va se perdre : on ne +peut rien contre toi. Toi, rien ne te résiste. Celui que tu protéges +n’a pas besoin de veiller : il s’endort tranquille, et ton œil +est ouvert sur lui.</p> + +<p>Nous nous confions à toi, à Jalodé, sois-nous favorable.</p> + +<p class="c xsmall">TOUS.</p> + +<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p> + +<p class="c xsmall">SOLO.</p> + +<p>Vois dans la pirogue ce voyageur venu de la terre des blancs. +Qu’il ne lui arrive aucun mal dans ta lagune : il croirait que tu +es méchant comme Legba<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. S’il périt, on croira que nous n’en +avons pas pris soin. Montre au blanc que tu gardes les hommes : +conduis-nous sans encombre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Legba, dieu du mal, le diable.</p> +</div> +<p class="c xsmall">TOUS.</p> + +<p>Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.</p> + +<p class="c xsmall">SOLO.</p> + +<p>Je me souviens !… j’étais enfant !… Ma mère me conduisit à +la lagune et me plongea dans l’eau. Et moi j’ignorais le danger : +j’avançai, je tombai dans un trou. Tu étais là, à côté de moi, +et ma mère s’alarmait. Mais toi, tu caressas mes petites jambes +et tu me fis reculer en lieu sûr.</p> + +<p>Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous ; toujours je +t’honorerai, si c’est possible, de plus en plus.</p> + +<p>Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous ; toujours, si +c’est possible, nous t’honorerons de plus en plus.</p> + +<hr> + + +<p>Les chants ont cessé ; la pirogue glisse sur l’eau vers le +milieu du lac, poussée par la brise qui enfle la voile, car, il +faut le dire, la pirogue marche aussi à la voile. Les agrès +sont simples et primitifs : un ou deux <i>achos</i><a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> attachés à une +perche fixée tant bien que mal, et c’est tout.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Achos</i>, petite pièce d’étoffe qui sert d’habit aux noirs.</p> +</div> +<p>Pendant que nous avançons doucement, contemplons le +vaste panorama qui se déroule sous nos yeux. De tous côtés, +le regard se perd sur une vaste nappe d’eau ; dans le lointain, +des arbres gigantesques bornent l’horizon, et des amas +de joncs et d’herbes encombrent les bords de ce lac, si bien +appelé le <i>grand lac</i> par les Européens, et Nokoué ou <i>maison +de la mère</i> par les indigènes<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> C’est le <i lang="en" xml:lang="en">Denham’s water</i> des Anglais.</p> +</div> +<p>L’étymologie de Nokoué (<i>no</i>, mère ; <i>koué</i>, maison) rappelle +la légende rapportée par M. Borghéro, légende qu’il +avait recueillie de la bouche des indigènes : « Une femme +féticheresse, ayant donné le jour à un enfant dans une +grande forêt qui s’élevait sur l’espace aujourd’hui occupé +par les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant qu’il n’était +pas son fils. Celui-ci se mit à courir la forêt, appelant à son +aide toutes les divinités, et surtout Chango, les priant de le +venger, de détruire ce bois et <i>la case de sa mère</i>, et de +prouver ainsi combien il leur était agréable. Chango l’écouta, +détruisit la forêt par le feu et la transforma en une lagune +profonde. »</p> + +<p>Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac : +Malheur, disent-ils, à celui qui prendrait de cette eau dans +le creux de la main ! malheur à quiconque en rejetterait +après avoir bu dans sa calebasse ! Si un malfaiteur s’aventurait +sur le lac, il y serait englouti…, etc., etc.</p> + +<p>Vers le sud-ouest, laissant <i>Afatonou</i> à notre gauche et +<i>Ahouansoli</i> à droite, nous irions nous engager dans le canal +qui conduit à Kotonou.</p> + +<p>Le Nokoué communiquait autrefois avec l’Océan par un +canal qui n’existe plus, mais dont les indigènes conservent +le souvenir dans leurs récits et dans leurs chants. Aujourd’hui, +il en est séparé par une bande de terrain large environ +de cinq ou six cents mètres. C’est la plage de Kotonou, +point de débarquement pour les marchandises destinées à +Porto-Novo et à Agbomé-Calavi.</p> + +<p>Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires +que l’on y traite, mais de cette unique circonstance que le +transit des produits européens s’y opère en évitant les droits +de la douane anglaise de Lagos : droits que l’on ne saurait +éviter, si l’on introduisait ces produits du côté de la colonie +anglaise.</p> + +<p>Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d’entrepôt +pour divers produits d’importation à l’arrivée et d’exportation +au point d’embarquement. Directement, on y traite +quelques affaires, peu considérables toutefois, à cause de la +proximité des autres comptoirs où le commerce est plus facile.</p> + +<p>Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine +signalé les noms en passant. Afatonou et Ahouansoli sont +bâtis au milieu de l’eau, à la partie méridionale du Nokoué, +non loin du canal de Kotonou. On est d’abord surpris de +voir des villages entiers établis sur pilotis au milieu du lac ; +et malgré tout ce que la position peut avoir de pittoresque, +on se demande pourquoi ces populations sont allées s’établir +là. Pourquoi ces nègres ne préfèrent-ils pas des habitations +solides sur la terre ferme à leurs <i>todjis</i><a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, d’où l’eau les +chasse souvent ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Étymologie : <i>to</i>, lagune ; <i>dji</i>, sur : <i>sur la lagune</i>.</p> +</div> +<p>L’histoire du pays nous apprend que les habitants de ces +villages ont cherché là un refuge.</p> + +<p>Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume +d’Ardres et de Jacquin, les Jacquinois qui purent s’enfuir sur +leurs pirogues résolurent de s’établir au milieu de l’eau, +afin d’éviter les poursuites du roi de Dahomey qu’ils appellent +dans leur langage imagé <i>kini-kini</i>, le lion. Il faut savoir +que le fétiche, (le <i>vodou</i> comme disent les Dahoméens) +défend au roi de traverser l’eau pour guerroyer. C’est +pourquoi les fondateurs d’Ahouansoli et d’Afatonou se réfugièrent +au milieu du lac.</p> + +<p>Quand le <i>lion dahoméen</i> tourne ses regards de ce côté, il +va se poster au bord de la lagune, et il guette sa proie : il +attend que ces insulaires aériens viennent de leurs <i>todjis</i> à +terre, pour prendre des vivres ou ensevelir leurs morts.</p> + +<p>On le comprend maintenant : nous ne pouvions passer +sans saluer ces héros de l’indépendance. Ne les plaignons +pas, du reste : leur sort a ses douceurs. Je ne suis jamais +passé à côté de ces villages sans entendre le son des instruments +et les chants joyeux de ce peuple libre et content de +peu. Mon frère les trouva aussi occupés à des réjouissances +publiques. « Un curieux spectacle nous attendait, dit-il : on +fêtait le nouveau cabécère de l’endroit ; faute de place +publique ou de grande salle, les nègres montaient sur les +toits de leurs cases, et l’on entendait au loin leurs joyeuses +clameurs et le bruit étourdissant de leurs affreux tam-tams. +Leurs petites pirogues étaient rangées sous les cases, et +aucune n’était ce jour-là partie pour la pêche ; car tous +avaient voulu prendre part à l’allégresse commune. Ils s’agitaient +tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et +leurs corps noirs comme l’ébène et à demi nus, se détachant +nettement sur le bleu du ciel, donnaient à cette scène un +cachet des plus sauvages. On aurait cru voir les hideux +ébats d’une légion de diablotins. »</p> + +<p>Ne restons pas sous l’impression de ces imaginations fantastiques, +et notons, incidemment, que l’on trouve parmi +les habitants de ces <i>todjis</i> des plongeurs excellents. On m’a +raconté que l’un d’eux se présenta au roi de Porto-Novo, +s’offrant à aller par-dessous l’eau percer les stationnaires +anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne voulut +pas croire à la possibilité de cette entreprise : comment, se +disait-il, rester assez longtemps submergé ? Pour vaincre +les hésitations du roi, notre <i>homme-poisson</i> se fit porter au +milieu de la lagune et fit le plongeon. Les témoins attendirent +longtemps. A la fin, ils désespéraient de le voir surnager ; +ils le croyaient victime de son imprudence, quand il +reparut à la surface, et regagna l’embarcation qui l’avait +porté là.</p> + +<p>Mais trêve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable : +serrons notre voile, remontons à force de rames vers +la crique de Godomé. Armés de la pagaie, les canotiers +s’assoient des deux côtés, sur le bord de la pirogue, et ils +frappent en cadence, s’animant de la voix. Tantôt ils chantent, +et tantôt ils marquent le mouvement cadencé de la +pagaie, à l’aide d’expirations vives et bruyantes dont ils se +font un refrain : « <i>Ah ! — ah ! — ah ! ah ! ah !</i> » Chaque +expiration marque un coup de pagaie.</p> + +<p>Tant d’efforts, tant de chants ramènent nécessairement le +couplet chéri : « <i>Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa</i>, O +blanc, salut ! donne-moi du tafia. »</p> + +<p>Puisqu’ils l’ont gagné, donnons-leur-en une bonne rasade. +Tout aussi bien, le moment est venu de les encourager et +de ne pas les perdre de vue. Devant nous flottent des amas +de plantes aquatiques. Il s’agit de se frayer un passage dans +ce dédale inextricable, et de découvrir dans ces vastes +marécages le chenal tortueux par où l’on arrive à la terre +ferme.</p> + +<p>Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se +donne pas le temps de l’admirer ; on est pressé de ne pas se +laisser surprendre par la nuit dans cette sentine de moustiques +et d’insectes venimeux. Après de longues hésitations, +nous entrons dans le dédale… Enfin, nous voilà arrivés ! +Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes +qui s’en exhalent ne nous donnent pas une fièvre trop +violente !</p> + +<p><span class="sc">Godomé</span> est une petite ville de 1,500 habitants environ, +située à sept ou huit kilomètres de la plage, vers le nord. +Les cartes marines marquent la plage de Godomé sous le +nom de Jacquin. Entre la ville et la plage, le terrain est +marécageux et couvert de hautes herbes. J’ai vu, auprès de +la ville, de véritables fourrés de ricins.</p> + +<p>Godomé est la partie principale du Dahomey, à l’est. Là, +comme ailleurs, on fait bonne garde : il n’est guère possible +de passer quand les autorités <i>ferment les chemins</i>.</p> + +<p>Le commerce était assez actif autrefois dans cette ville. +Aujourd’hui, il l’est moins, parce que les comptoirs établis +à Agbomé-Calavi interceptent les marchandises venant du +nord.</p> + +<p><span class="sc">Agbomé-Calavi</span>, et mieux peut-être <i>Agbomé-cpévi</i> (le petit +Agbomé), n’a pas au delà de 800 habitants. Ce village est +bâti sur le bord d’une lagune qui déverse ses eaux dans +le grand lac, à la partie du nord-ouest. Il faut une heure et +demie pour se rendre en pirogue d’Agbomé-Calavi à l’entrée +du Nokoué. Les relations avec Godomé sont faciles par +terre : je suppose qu’il n’y a pas plus de 8 à 9 kilomètres +d’un point à l’autre, et le chemin est relativement bon et +agréable.</p> + +<p>Il y a quelques années seulement que les Français établirent +à Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de +Kotonou ; et déjà lorsque je quittai la côte des Esclaves, +Godomé avait perdu de son importance, et tendait à n’être +plus guère qu’un simple entrepôt.</p> + +<p>De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On +traverse une vaste plaine sablonneuse couverte de hautes +herbes. Les palmiers de toute espèce, des rondiers particulièrement, +dressent leur tige élancée et étalent leur +feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc. +Linné surnommait les palmiers <i>les princes du règne végétal</i>, à +cause de leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre +ce que le paysage emprunte de pittoresque à la présence +de ces beaux arbres portant à une hauteur de 6 ou 7 mètres +leur bouquet de feuilles et leur grappe de fruits ; mais je ne +vois rien chez nous qui puisse se prêter à une comparaison.</p> + +<p>Le hamac a ses agréments : il est très-précieux dans ces +pays où l’on n’a ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. +Somme toute, si l’on est balancé, secoué, cahoté ; si l’on est +exposé à prendre un bain de siége, voire même un bain +entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux se faire +porter que de voyager à pied ? On se fatiguerait à marcher ; +la fatigue amènerait la fièvre… la fièvre, toujours prête à +vous saisir !…</p> + +<p>Si les hamaquaires sont bons, on se console aisément de +n’avoir pas d’autre véhicule, dût-on même subir le supplice +dont parle M. Vallon, dans le récit de son voyage à Abomey. +« Pendant que le porteur de derrière, dit-il, a de l’eau +jusqu’à la cheville, celui de l’avant, malgré toute sa souplesse +et tous ses efforts, s’enfonce subitement jusqu’aux +reins ; c’est à grand’peine que les six autres vous soutiennent +par les côtés, l’un tombant, l’autre glissant, celui-ci +poussant, celui-là se retenant à votre hamac. »</p> + +<p>Je disais, tout à l’heure, que le hamac a ses agréments ; +on voit que tout n’est pas agrément… dans le passage des +lagunes, surtout. La position du voyageur n’est rien moins +que commode, quand les hamaquaires le saisissent par les +épaules, le levant sur leur tête, le ployant, Dieu sait comme. +Un voyage en hamac abonde en péripéties : l’expérience +m’a fait connaître celles que je raconte. Une fois même, +dans ce trajet de Wydah à Godomé, je dus mettre pied à +terre, afin de nous tenir tout prêts à repousser une bande +de loups qui venait à nous, dans la nuit.</p> + +<p>Les porteurs de hamac vont grand train : on peut dire +qu’habituellement ils sont lancés au trot. Ils sont toujours +assez nombreux pour se relever de temps en temps. Dans +les passages difficiles, l’un d’eux passe devant, explore le +terrain et avertit les autres par le cri de : « <i>Cpèlè-cpèlè !</i> +Doucement ! »</p> + +<p>Après deux heures de course, on arrive à l’entrée d’un +bois, où les hamaquaires ont l’habitude de faire halte. +Tout suants, il se désaltèrent dans les eaux d’une source +qui est là, et l’on se remet en marche. Quatre heures seulement +après le départ de Godomé, les porteurs mangent +et se reposent, pendant une demi-heure environ, à un +endroit où l’on trouve des vivres, de l’eau et un abri.</p> + +<p>De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.</p> + +<p>Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.</p> + +<p>Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey ; elle +renferme de 20 à 25,000 habitants. Les indigènes lui +donnent le nom de Gléhoué ; et les Portugais, celui d’Ajouda.</p> + +<p>Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, +au milieu des cases basses des nègres : ce sont les +demeures des blancs (<i>blancs de toute couleur</i>, bien entendu). +On rencontre, en outre, trois établissements qui furent des +forts, au temps de la traite, et qui en portent encore le +nom : le fort anglais, le fort portugais et le fort français.</p> + +<p>On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, +qui est le chef principal de l’endroit, sans lui demander +d’<i>ouvrir les chemins</i>, c’est-à-dire de ne pas mettre d’entraves +au départ. Car on entre librement au Dahomey, +mais on n’en sort qu’avec une autorisation spéciale ; et +il arrive parfois que l’autorité locale vous <i>ferme les chemins</i>.</p> + +<p>De Wydah à Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en +pirogue. De temps à autre, on s’entend héler : c’est un +décimère, ou douanier, qui réclame du tafia. Le plus prudent +est de céder gaiement à ses cupides exigences, si l’on +ne veut être retardé et ennuyé.</p> + +<p><span class="sc">Grand-Popo</span> (nom indigène, <i>Pla</i>) est un assemblage de +maisons parsemées sur les îles de la lagune et sur la plage. +On ne peut pas dire que ce soit une ville ; c’est une peuplade +qui se forma, comme les villages bâtis sur pilotis +dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le despotisme +royal. Comme les habitants d’Ahouansoli, ceux de +Grand-Popo se sont abrités derrière la lagune, parce que la +superstition défend aux armées du Dahomey de franchir la +lagune. Pour prévenir les attaques des bandes du Dahomey, +les indigènes ont soin de ne pas laisser obstruer la Bouche-du-Roi, +large ouverture par où la lagune se déverse dans +l’Océan.</p> + +<p><span class="sc">Agbananquein</span>, à gauche, sur la plage, mérite d’être +signalé. Signalons aussi Nikoué, où je vis tous mes piroguiers +sauter à terre l’un après l’autre, et me menacer de +me laisser là tant qu’il leur plairait. Le premier partit sous +prétexte d’aller chercher de l’eau ; le second l’accompagna ; +le troisième descendit pour les appeler, disait-il ; le dernier +tempêtait à bord, comme s’il les semonçait de ne pas les +suivre, et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, +et moi au milieu de l’eau, je fus tout déconfit de les voir +s’installer tranquillement, afin de manger. Discourir eût été +peine inutile ; je pris un bambou et je fis mine de pousser +la pirogue au large. Ce langage d’action persuada à mes +nègres qu’ils pouvaient dîner à bord, et les décida à +repartir.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Agoué à l’entrée de la nuit.</p> + +<p><span class="sc">Agoué</span> porte le nom d’Ajigo, en langue du pays. Il acquiert +tous les jours de l’importance, et tend à devenir le point +central des petites républiques de ces parages. Sa population +fut plus que décimée par la variole, en 1873. Sur six +mille habitants, quinze cents furent victimes du fléau.</p> + +<p>La ville est bâtie entre la lagune et la mer ; la langue de +terre sur laquelle elle se trouve n’a pas deux mille mètres +de largeur. Il y a à Agoué beaucoup de Nagos ; ils ont +leur quartier ; les Malais ou musulmans ont aussi le leur. +Avant 1873, les habitants des divers quartiers faisaient +assaut de chants et de fêtes. Le deuil fit cesser ces pacifiques +réjouissances.</p> + +<p>Sous l’autorité d’un chef qui se donne le titre de roi, +Agoué est une véritable république, où chacun a sa part +d’influence dans les affaires. Les délibérations importantes +d’intérêt général ont lieu sur la place publique, devant +l’assemblée du peuple.</p> + +<p>La fondation d’Agoué remonte seulement à l’année 1821. +Un certain Feliz de Souza ayant à se plaindre de Comlagan, +chef de Petit-Popo, excita contre lui une révolte. Georges, +mis à la tête du mouvement, réussit à chasser Comlagan. +Celui-ci vint s’établir, avec ses partisans, à l’endroit où se +trouve Agoué, et fonda un petit État qui a soutenu plusieurs +fois son indépendance, les armes à la main.</p> + + +<p class="c i">Nom des cabécères d’Agoué :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Comlagan, fondateur d’Agoué ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Catraé, fils du précédent ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Agounou, cousin de Comlagan ;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Toyi, qui régna de 1835 à 1844 ;</p> + +<p>5<sup>o</sup> Kodjo-Dahoménou (1844-1846) ;</p> + +<p>6<sup>o</sup> Hanto-Tona (1846-1858) ;</p> + +<p>7<sup>o</sup> Coumin-Aguidi (1858-1873) ;</p> + +<p>8<sup>o</sup> Atahounlé. Quoique son prédécesseur fût mort le +15 juin, ce dernier cabécère, qui régnait encore à mon +départ, ne monta sur le trône que le 30 novembre 1873.</p> + +<p>Les événements les plus notables de l’histoire d’Agoué +sont :</p> + +<p>Vers 1835, l’arrivée d’esclaves libérés, venus du Brésil +avec des habitudes chrétiennes. D’autres vinrent encore +plus tard.</p> + +<p>En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes +les cases, moins trois. L’incendie ayant commencé chez +une certaine Marcellina, on a conservé à ce désastre le +nom d’<i>incendie de Marcellina</i>.</p> + +<p>Le règne de Coumin-Aguidi, septième cabécère, restera +mémorable. L’avénement de ce chef froissa l’amour-propre +de Pedro Codjo, nègre riche et influent, qui avait passé +quelque temps au Brésil, où il apprit le métier, non de roi, +mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva déçu dans ses +espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses nombreux +esclaves, s’enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville, +dans le but de détrôner le cabécère élu. Il n’y put réussir, +et se retira à Petit-Popo, d’où il dirigea contre Agoué des +attaques multipliées à l’aide des bandes d’Aounas qu’il salariait. +Agoué résista avec avantage derrière ses remparts de +cactus. Une fois elle fut brûlée ; mais elle se releva aussitôt, +et ne quitta pas la défensive.</p> + +<p>M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission +catholique à la côte des Esclaves, intervint dans ces +démêlés. Il dit dans une lettre du 3 décembre 1863 :</p> + +<p>« Les négociants les plus influents, les officiers de la marine +anglaise et le commodore lui-même, des ministres +protestants avaient fait toute sorte de démarches pour arriver +à une conciliation : rien n’avait pu réussir. Quelques +mois après notre arrivée, en 1861, nous avons été invités à +intervenir dans cette affaire pour pacifier, s’il était possible, +les deux pays. Ce ne fut qu’en février 1863 que je pus +m’absenter de Wydah pour ce voyage.</p> + +<p>« Voici en substance mes négociations pour la paix. Le +chef d’Agoué et, en général, ce que nous appellerons le +peuple, étaient tous disposés à la paix. Je pris de nouvelles +informations sur l’état des querelles, et j’acceptai la médiation +qui m’était offerte. Le chef d’Agoué me donna plein +pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo ; +celui-ci me reçut avec beaucoup d’égards et de politesse, +mais se montra indomptable et tout à fait résolu à continuer +la guerre. Le peuple de Petit-Popo n’a dans cette +guerre que très-peu de part ; il est presque neutre. Le chef +prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages situées +plus à l’ouest ; ce mode de recrutement retarde les +attaques et fait traîner les hostilités en longueur. Nos conférences +continuèrent deux jours, et le chef de Popo, contrairement +à l’usage de tous ces pays, voulut que personne +ne fût témoin de nos pourparlers : il était évidemment seul +à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la paix des +conditions impossibles : il voulait être maître d’Agoué et +être indemnisé de tout ce qu’il avait perdu pendant la +guerre, sans tenir compte de toute une ville qu’il avait +incendiée. Les chefs d’Agoué, au contraire, remettaient +tout dommage à eux causé, à condition de rentrer en paix. +Quand j’eus épuisé tous les moyens de conciliation sans rien +obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations +que notre caractère nous oblige quelquefois de faire +entendre aux puissants de la part de Dieu. Du moment, lui +dis-je, qu’il refuse d’accepter un accommodement honorable +et avantageux, il n’avait qu’à s’attendre à tomber sous la +main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette pensée, +et bientôt revenu de sa première impression, comme je le +poussais à une résolution, il me promit, sous une espèce de +serment, qu’il n’attaquerait jamais Agoué s’il n’était point +provoqué ; mais que se réconcilier était pour lui impossible. +Je l’assurai qu’Agoué en ferait autant. A mon retour dans +cette ville, je fis une relation de mes négociations aux chefs +réunis ; le principal d’entre eux promit, devant tous et au +nom de tous, qu’il ne provoquerait jamais ses voisins. Il assura +qu’il n’avait jamais voulu la guerre, et, pour preuve, +il ajouta que, dans une bataille où il avait chassé les ennemis, +il avait épargné leur vie en défendant aux siens de les +poursuivre, parce qu’ils étaient tous, disait-il, de la même +famille. »</p> + +<p>Grâce à cette intervention du prêtre catholique, les hostilités +prirent fin. Elles ne se renouvelèrent pas depuis.</p> + +<p>Le commerce et l’agriculture sont les sources de la richesse +d’Agoué. Sur le bord de la mer, à l’endroit où se +trouve la ville, le terrain est sablonneux ; la végétation y est +nulle. Les cultures sont au nord, de l’autre côté de la lagune. +Les navires s’approvisionnent bien à Agoué, qui fournit aussi +des vivres au Dahomey.</p> + +<p>On trouve dans cette petite république les restes d’une +peuplade détruite par les Dahoméens : je veux parler des +Manhis. Lorsque leur pays fut ravagé, ceux de cette tribu +qui survécurent vinrent chercher asile à Agoué. Leurs fétiches +et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.</p> + +<p>Agoué est à neuf kilomètres de Petit-Popo. On s’y rend +en pirogue, par la lagune ; ou bien par la plage, en hamac.</p> + +<p><span class="sc">Petit-Popo</span> existait déjà au dix-septième siècle, puisque les +voyageurs anciens font mention d’une guerre soutenue par +cet État, en 1700, contre Coto ; et ils parlent de Petit-Popo +comme d’un État déjà constitué. Ses premiers habitants +vinrent d’Acra, chassés par les Aquamboés, qui envahirent +leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.</p> + +<p>Ce qu’ont raconté des voyageurs modernes sur l’origine +de Petit-Popo ne regarde évidemment qu’un quartier de +cette ville ; car la ville a trois quartiers distincts, ayant une +existence et des intérêts propres. L’un de ces quartiers a +nom Anéjo (cases des Anès). C’est là que s’établirent les +noirs minas de la tribu des Anès, qui, originaires de la côte +d’Or, furent jetés sur la plage par la tempête. Leur établissement +à cet endroit donna naissance au quartier qui porte +leur nom, mais non à la ville ; Petit-Popo existait déjà depuis +bien des années. En langue du pays on l’appelle Plavijo, +en prononçant le <i>j</i> comme en espagnol.</p> + +<p>Petit-Popo n’est pas sans importance pour le commerce.</p> + +<p>Nous terminerons notre voyage le long de la côte des +Esclaves à Porto-Ségouro, que les indigènes nomment Abodranfon. +Je n’allai jamais plus loin vers l’ouest.</p> + +<p><span class="sc">Porto-Ségouro</span> eut des commencements identiquement +semblables à ceux d’Agoué. Comlagan ne fut pas suivi de +tous ses partisans à Agoué ; une partie se dirigea vers le +couchant, et alla fonder Abodranfon.</p> + +<p>Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait +depuis 1870. Son avénement fut signalé par des vengeances +et des exécutions d’une atrocité inouïe. Plusieurs +de ses ennemis personnels payèrent de leur tête l’influence +dont ils jouissaient. Un Brésilien me racontait avec horreur +l’exécution d’un esclave, qui fut brûlé vif, au milieu des +danses et des libations de la foule. Des fenêtres de sa maison, +il avait suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle +laissa dans son âme une profonde indignation.</p> + +<p>Du côté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune +Hacco. Cette lagune est très-large ; elle s’enfonce fort +avant dans les terres, et les gens du pays prétendent qu’elle +est aussi large jusqu’à sept ou huit journées. Cette position +avantageuse favorisant les relations avec l’intérieur, elle +présage à Porto-Ségouro un avenir brillant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17"><span class="first">CHAPITRE XVII</span><br> +<span class="xsmall">EXCURSIONS.</span></h2> + + +<p>Dans le chapitre précédent, j’ai raconté avec quelques +détails un voyage que je fis moi-même. Dans celui-ci, j’analyserai +ce que d’autres missionnaires ont raconté de leurs +excursions. Revenant de l’ouest à l’est, nous nous arrêterons +à Agoué pour suivre le Père Ménager à Akrakou. +A Porto-Novo, nous suivrons le Père Poirier à Sakaté, et le +Père Courdioux à Okiadan. Enfin, de Lagos, nous verrons le +Père Borghéro aller reconnaître le Jébou et Abé-okouta ; +nous verrons aussi les missionnaires catholiques s’établir +dans cette grande ville.</p> + + +<p class="h3">AKRAKOU.</p> + +<p>J’étais encore à Agoué, lorsque le Père Ménager fit une +excursion à Akrakou, ville de deux à trois mille âmes, +située au nord-est d’Agoué. Parti à six heures du matin, +notre excursionniste traversa la lagune en pirogue, et se mit +ensuite dans son hamac porté par deux noirs vigoureux. +« Doucement balancé sur leurs fortes épaules, écrivit-il à +ses parents, je laissai avec bonheur mes pensées se reporter +aux belles et fraîches matinées d’été et de printemps passées +auprès de vous. Des centaines d’oiseaux au brillant plumage +et au chant varié animaient gaiement cette nature parfois +si sauvage, à laquelle la main de l’homme n’a jamais disputé +que quelques pieds de terre pour construire sa case. Chaque +année, cette plaine se couvre d’une nappe d’eau. Récemment +desséchée et engraissée par les détritus qu’y déposent +les eaux limoneuses, elle offrait le spectacle d’une +végétation des plus luxuriantes…</p> + +<p>« Il est près de dix heures. Nous arrivons à Akrakou. +On entre dans la ville par un petit chemin qui conduit directement +à la maison du cabécère…</p> + +<p>« Je témoignai le désir de visiter la ville. Le cabécère fit +porter devant moi son bâton, et je parcourus ainsi, suivi +des grands et de la foule, les rues tortueuses et étroites +d’Akrakou. Au fond d’une grande place, se dresse, environné +de hauts et magnifiques arbres, le seul monument de la +cité ; c’est une vaste maison ouverte où le roi rend la justice +devant son peuple.</p> + +<p>« A Akrakou, on se sent déjà à l’intérieur. La végétation +est toute différente. »</p> + +<p>Avant de repartir, le Père Ménager visita la foire. Elle se +tient à quelques minutes de la ville, près d’une lagune dont +les eaux coulent vers Grand-Popo ou Agbananquein.</p> + +<p>Le Père Ménager rentra à Agoué à huit heures du soir +environ, harassé de fatigue, mais très-satisfait. Nous nous +disions combien il serait avantageux de relier Agoué à +Akrakou par un canal.</p> + + +<p class="h3">OUÉMÉ — SAKÉTÉ — OKIADAN.</p> + +<p><i>De Porto-Novo</i>, les missionnaires ont visité Ouémé, à +l’ouest ; Aggéra et Sakété, au nord ; Okiadan, au nord-est.</p> + + +<p class="h3">OUÉMÉ.</p> + +<p>En 1868, j’allai de Porto-Novo à Ouémé, avec M. Courdioux, +non en touriste, mais en qualité de chirurgien militaire. +Notre but était moins d’explorer le pays que de porter +nos soins à de malheureux blessés. La guerre avait éclaté +entre le roi de Porto-Novo et la province de Ouémé, à l’occasion +d’un cabécère que le roi voulait imposer à Ouémé +et que Ouémé refusait d’accepter. Or, dans une rencontre, +plusieurs soldats de l’armée du roi tombèrent blessés sur le +champ de bataille. On les portait à l’hôpital de la mission +comme on les avait relevés, sans songer à étancher le sang ; +en sorte qu’ils nous arrivaient épuisés, perdus. Cela me +donna l’idée d’aller où l’on se battait, afin de faire un premier +pansement. J’avoue que j’étais curieux aussi d’assister +de près aux opérations d’une guerre en pays nègre.</p> + +<p>Nous partîmes vers onze heures, et nous essuyâmes en +route une tempête si violente que M. Courdioux avait ses +bottes remplies d’eau. Partout nous rencontrions des hommes +armés qui allaient et venaient ; des femmes chargées de +butin s’en retournaient vers Porto-Novo. Tous nous acclamaient. +Nous traversâmes une forêt, et nous arrivâmes au +milieu des combattants, après trois heures de marche. Une +escouade d’hommes, embusquée derrière les buissons, faisait +feu dans la direction du fourré. L’ennemi n’était point +là, nous dit-on, mais on tirait pour l’avertir que l’armée du +roi ne s’était pas repliée en arrière.</p> + +<p>Aussitôt que le monarque fut informé de notre présence +dans le camp, il nous manda auprès de lui. Nous le trouvâmes +assis au milieu de ses femmes. Les troupes formaient +la haie, tandis que les deux généralissimes couchés à plat +ventre débitaient des louanges au vainqueur. « Tu es un +grand roi, disaient-ils ; on ne résiste pas impunément à tes +volontés. Les rebelles sont châtiés ; leurs villages sont +détruits… etc., etc. » Le monarque nous tendit la main +avec fierté, nous fit porter des siéges et servir de bon vin +de Bordeaux, qu’il n’avait eu garde d’oublier dans son +palais. Naturellement nous bûmes à la gloire du puissant +potentat.</p> + +<p>La Providence bénit nos efforts ; nous eûmes le bonheur +de faire couler l’eau sanctificatrice du baptême sur le front +de plusieurs mourants.</p> + +<p>Les blancs ne sont pas tenus en chartre privée à Porto-Novo +comme au Dahomey ; ils peuvent circuler sans trop de +difficultés dans les environs. Peu de missionnaires passent +plusieurs mois dans cette station sans visiter Aggéra. Cette +ville, importante par ses marchés, est située à deux heures +de Porto-Novo, dans la direction du nord. Les communications +avec l’intérieur y sont faciles ; mais il n’est pas permis +aux blancs d’y fixer leur résidence. On les accueille +bien, on est prévenant pour eux, on leur fait mille promesses : +c’est tout.</p> + +<p>L’étroit sentier qui court de Porto-Novo à Aggéra traverse +une plaine cultivée en partie, et en partie couverte d’herbes +et parsemée de palmiers.</p> + +<p>L’air est plus sain à Aggéra qu’à Porto-Novo ; les habitants +y jouissent d’une plus grande longévité.</p> + +<p>Au delà d’Aggéra on rencontre immédiatement une lagune, +dont les eaux inondent une forêt épaisse qui couvre la rive +opposée.</p> + +<p>Généralement les blancs s’arrêtent à cette lagune. M. Poirier +est allé jusqu’à Sakété, afin de reconnaître ce que les noirs +appellent <i>les montagnes de l’intérieur</i>.</p> + + +<p class="h3">SAKÉTÉ.</p> + +<p>Après avoir traversé la lagune en pirogue, M. Poirier +gravit une petite colline au haut de laquelle se trouve un +village. « Le chef se nomme Iangran ; c’est un prince de la +famille royale de Porto-Novo » ; un de ces <i>ahovi</i> ou princes +des mattes dont nous avons déjà parlé. Les princes, d’après +le droit coutumier du pays, ne peuvent résider dans la capitale. +Ils se fixent à la campagne, où ils deviennent de petits +tyranneaux, redoutés à cause de leurs exactions et de leur +cruauté. Les têtes accrochées aux arbres montrèrent au missionnaire +que Iangran méritait la réputation faite aux <i>ahovi</i>.</p> + +<p>Deux haltes, l’une à Lakké, l’autre à Cougé, permirent +au touriste de reprendre haleine. Il n’aperçut Sakété qu’au +déclin du jour.</p> + +<p>Dans cette région, les arbres atteignent des proportions +colossales ; on rencontre des pierres sur le chemin. « Au +milieu d’une terre rouge mêlée d’argile, on trouve d’énormes +blocs isolés. Ce granit, d’une substance jaune, semble +être d’origine volcanique. Après avoir dégagé un bloc de la +terre qui l’entoure, les noirs l’exposent au feu ; et dès qu’une +fente se déclare, ils y enfoncent des coins de fer. » Ce mode +d’extraction est long et pénible ; mais c’est le seul possible +à des gens privés d’outils et ignorant l’art du mineur.</p> + +<p>M. Poirier obtint, non sans difficultés, une audience du +roi. Sa Majesté, comme tous ses congénères, se montra prodigue +de compliments et de promesses.</p> + +<p>Les maisons de Sakété sont isolées et protégées par des +buissons, des arbustes ou de petits bosquets, qui servent, +en temps de guerre, de véritables retranchements. J’ai +remarqué des habitations fortifiées ainsi aux environs de +Porto-Novo, particulièrement au levant, du côté de Ouéké.</p> + + +<p class="h3">OKIADAN.</p> + +<p>Okiadan se trouve au nord de Badagry, sur le bord de +l’Ocpara, grande rivière qui déverse ses eaux dans la +lagune. MM. Courdioux et Verdelet voulurent visiter cette +ville ; mais ils ne purent s’y faire autoriser. Nous ne répéterons +pas ce que nous avons rapporté de leur excursion, +à propos du tatouage (chap. <small>II</small>).</p> + +<p>Les Anglais, par un traité du 4 juillet 1863, promirent leur +protectorat à Okiadan. De leur part, les chefs de cette ville +avaient promis <i>de s’inspirer de la politique britannique</i> dans +leurs relations avec les tribus voisines. Ils s’engageaient, en +outre, à empêcher sur leur territoire les opérations de la +traite et à favoriser les promoteurs du commerce légal, à +quelque nation ou tribu qu’ils appartinssent.</p> + + +<p class="h3">JÉBOU.</p> + +<p>Le Jébou se trouve à l’est de la colonie de Lagos. Il a +une population de plus de 400,000 habitants, et est partagé +pour l’administration en deux parties : le Jébou-Rémo et le +Jébou-Odé. Odé est le siége du gouvernement général et la +résidence de l’<i>awajali</i>, souverain de la nation.</p> + +<p>Les Jébous sont rudes et violents dans leurs manières. Ils +tentèrent d’abord de ruiner Abè-okouta, puis en devinrent +les alliés. L’islam a fait des progrès parmi eux.</p> + +<p>M. Borghéro voulut pénétrer dans leur pays en avril 1864. +« Depuis ces dernières années, a-t-il écrit, les Jébous ont +adopté pour politique l’exclusion de tous les étrangers. Ils +vivent, du reste, dans un isolement complet ; leur roi s’enveloppe +de tant de mystère qu’il est invisible même pour +ses propres sujets. Si quelque circonstance le force à communiquer +avec eux, il ne le fait qu’à travers un voile qui +le dérobe à leurs regards.</p> + +<p>« Je fus reçu à Épé par le chef militaire qui porte le titre +de <i>possou</i>. Dans sa simplicité patriarcale, il m’accueillit très-gracieusement ; +mais il ne voulut jamais me permettre +d’aller à Odé, ni de séjourner à Épé plus de quelques jours. »</p> + +<p>Épé est la ville la plus importante du Jébou. Elle se compose +de la ville haute, située sur un petit plateau, et de la +ville basse qui borde la lagune. Les Anglais voulurent +s’emparer d’Épé, il y a quelques années. Possou les laissa +débarquer, puis les reprit en flanc et les rejeta sur la +lagune, en leur infligeant des pertes qui les ont rendus +plus circonspects. Le major qui commandait la compagnie +de débarquement reçut une balle au visage.</p> + +<p>« Les lagunes, à l’est de Lagos, diffèrent notablement de +celles qui sont à l’ouest. En général, les premières sont +beaucoup plus larges, quoique sur quelques points elles se +rétrécissent et n’offrent plus qu’un étroit canal. Au lieu +d’avoir, comme les autres, des bords inaccessibles, la terre +est ici séparée de l’eau par des arbres souvent gigantesques, +dont la variété et la forme offriraient au botaniste +un sujet intéressant d’étude.</p> + +<p>« Nous partîmes (en pirogue) vers onze heures du matin, +et nous arrivâmes en vue de Lagos le lendemain matin, +23 avril. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p> + + +<p class="h3">ABÈ-OKOUTA.</p> + +<p>A Lagos nous sommes déjà dans le pays que les voyageurs +et les géographes anglais, après les Arabes, appellent +Yarriba ou Yorouba. Les indigènes, eux, le nomment Nagos. +Quelquefois, il est vrai, on les entend parler du Yorouba ; +mais ils ne désignent sous ce nom que la partie la plus +septentrionale des pays nagos. Ceux-ci s’étendent depuis le +Barba (Bornou) et le Nufé, au nord, jusqu’à l’océan Atlantique, +au sud ; et depuis le Dahomey et Porto-Novo, à +l’ouest, jusqu’au Bénin et au Niger, à l’est.</p> + +<p><i>Abè-okouta</i>, capitale des Egbas, n’a pas moins de 200,000 habitants. +Cette ville, plusieurs fois attaquée par le Dahomey, +a toujours résisté avec avantage. Sa position centrale lui +donne une grande importance pour le commerce de l’intérieur +et pour la diffusion de l’Évangile et de la civilisation +chez les Nagos. Nous y avons vu les Anglais s’y établir et +s’en faire chasser. En 1880, les missionnaires catholiques y +fondèrent une station. Accompagnons-les à Abè-okouta.</p> + +<p>On part de Lagos en pirogue dans la direction du nord, et +l’on s’engage dans l’Ogoun. « Ce fleuve débouche dans le +lac Corodou par un canal qui traverse un grand bois de +palétuviers. C’est une étrange navigation que celle de ce +canal. Représentez-vous des arbres dont les troncs, soutenus +par de longues racines, ne commencent qu’à trois ou +quatre mètres au-dessus de l’eau. De leurs branches descendent +des filaments qui plongent au fond du fleuve par +leur extrême pointe, et de là poussent un nouvel arbre. +Multipliez ces arbres de manière à en former une forêt +émergeant du lit même du fleuve, et vous aurez une idée +de celle que nous allons traverser. C’est dans le dédale de +ces racines qu’il faut naviguer, sous ces grottes découpées +et fantastiques qu’il faut diriger la pirogue. A chaque pas +vous rencontrez un nouvel obstacle ; une racine descendue +d’hier vous barre un passage jusque-là resté libre. Que de +manœuvres pour vous frayer une route ! Vous avancez à la +faible lueur d’une lanterne ; l’écho répète les cris des piroguiers ; +d’autres voyageurs, embarqués comme vous sur le +canal, demandent des renseignements pour se diriger ; des +oiseaux inconnus, effrayés de tous ces bruits, volent en désordre +avec des cris sinistres, tandis que des singes de toute +espèce, qui vous regardent, semblent se moquer de votre +embarras. »</p> + +<p>Au milieu de ce bois se trouve le village d’Agboï, où +M. Borghéro passa la nuit du 4 au 5 mai 1864. Il faut voir +dans sa lettre (<i>Annales de la propagation de la foi</i>, t. XXIX, +mars) combien il lui fut difficile de trouver un gîte, et +quel gîte ! afin de prendre du repos.</p> + +<p>« Nous nous mîmes en marche de grand matin, ajoute +M. Borghéro, et, après deux heures de navigation, toujours +à travers les palétuviers, nous entrâmes enfin dans le courant +du fleuve. »</p> + +<p>« A peine sortis du canal, dit à son tour M. Holley +(août 1880), nous entrâmes dans un courant rapide qui +s’élargit un peu. Les rives sont bordées de grands bombax, +de vigoureux cotonniers qui servent d’appui aux lianes +souples et élégantes. Çà et là des berceaux de fleurs rouges +et blanches tapissent avec grâce ces géants de la lagune, et +offrent un coup d’œil enchanteur. Sur ce fond de verdure, +de végétation luxuriante, se détachent de nombreux palmiers +nains dont la feuille contraste agréablement avec +celle des autres arbustes.</p> + +<p>« La navigation de l’Ogoun est très-difficile. Le fleuve, +encaissé dans son lit, ronge ses rives limoneuses et mine la +terre qui porte le bombax ; l’arbre s’affaisse sous son propre +poids, s’incline, tombe, et par sa chute barre le passage. +C’est avec beaucoup de peine et de danger qu’on parvient +à franchir ces obstacles, en passant tantôt au-dessous, tantôt +au-dessus de ces troncs énormes. Les habitations sont rares +le long de l’Ogoun, et le silence qui règne autour de vous +donne au spectacle déjà si grandiose de ces bords une nouvelle +majesté. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p> + +<p>On rencontre, en remontant l’Ogoun, les villages d’Oricha, +d’Ichéri, de Go-Houn, d’Obba, d’Oré et de Tekpana.</p> + +<p><i>Ichéri</i> fut dévasté, il y a quelques années, par les Jébous. +Il se divise en deux quartiers, celui des Malais et celui des +païens.</p> + +<p><i>Go-Houn</i> est sur la rive gauche du fleuve, à trente mètres +environ à pic au-dessus du courant.</p> + +<p><i>Obba</i> ne présente que cinq ou six maisons.</p> + +<p>Avant d’arriver à Tekpana, le pays change d’aspect. On +quitte la contrée des Egbados, ou <i>Egbas de la côte</i>, et l’on +entre dans celle des Egbas proprement dits. Ces Nagos, les +plus renommés de tous, sont maîtres d’Abè-okouta. Ils se +sont adonnés à l’agriculture et au commerce ; ils ont même +quelques petites industries. Ils fabriquent des objets en +terre cuite, en cuivre et en fer, des tissus de coton, des +nattes et autres articles en filaments de palmier et en +paille, etc., etc. Grâce à ce genre de vie et à ces occupations, +les Egbas sont d’humeur pacifique. On aurait tort, +néanmoins, de les croire dépourvus d’énergie et de courage.</p> + +<p>A Titi, le courant, resserré entre les rochers qui encaissent +le fleuve, est rapide et plein d’écueils.</p> + +<p>Aro, lieu de débarquement pour Abè-okouta, est un petit +village situé un peu au-dessus de Titi.</p> + +<p>La durée du trajet de Lagos à Abè-okouta est de cinq +jours environ.</p> + +<p>Abè-okouta signifie <i>sous les rochers</i>. Cette ville est bâtie +sur la rive gauche de l’Ogoun, dont le cours forme une +barrière naturelle contre les incursions du Dahomey, le +grand dévastateur de ces régions. Elle est située par 7° 8′ +de latitude nord et 1° 25′ de longitude est, en un lieu où se +dressent des masses granitiques qui firent donner à la ville +le nom qu’elle porte. Les débris de cent peuplades diverses +vinrent là chercher un asile, vers 1820, alors que les +guerres suscitées par la traite dévastaient les régions environnantes. +Chaque peuplade garda son autonomie dans cette +ville fédérative dont les quartiers divers portèrent les noms +des villages abandonnés. On distingue encore à Abè-okouta +sept quartiers principaux dont les chefs portent le titre de +roi : Alaké, Olowou, Olidomacpa, Iloungoun, Onitoko, +Agoura et Onilado. Le chef principal est à Alaké. Tandis que +les autres rois sont élus par leurs sujets, celui d’Alaké est +élu par les <i>agbalagba</i> ou anciens, qui forment une espèce de +sénat auquel on soumet les affaires importantes. La nomination +du roi d’Alaké doit être ratifiée par tous les chefs +d’Abè-okouta.</p> + +<p>Le <i>bachoroun</i>, premier ministre, tient les rênes du pouvoir +exécutif. Les <i>ogboni</i>, organisés comme une loge maçonnique, +forment un conseil dont les décisions s’imposent au +souverain. M. Holley dit d’eux : « Ils sont les maîtres du +pays, et passent pour posséder un secret : ce secret ne paraît +être autre chose qu’une série de moyens connus d’eux +seuls, propres à gouverner le noir, à l’exploiter et à paralyser +chez lui l’influence européenne. »</p> + +<p>Les <i>ballogoun</i> (chefs de guerre) ont naturellement aussi +voix prépondérante dans les conseils de l’État. Leur crédit +est d’autant plus grand qu’Abè-okouta a continuellement +besoin de se tenir sur la défensive contre des voisins remuants +qui l’attaquent sans cesse. Partant, les ballogoun +sont toujours sur pied.</p> + +<p><i>Oro</i>, le dieu policier, que nous avons déjà fait connaître, +est à Abè-okouta, très-illustre et très-puissant personnage.</p> + +<p>Nous souscrivons sans hésiter aux observations suivantes +de M. Borghéro : « L’influence du christianisme ferait des +Egbas un grand peuple. Leur capitale est la porte du Sahara +et du Soudan. Déjà les caravanes des Egbas poussent +leurs communications jusqu’au lac Tchad et jusqu’à Tombouctou… +S’ils étaient amenés à la civilisation chrétienne, +quel ne serait pas leur bonheur sous un climat privilégié, +dans un pays qui donne tout en abondance ! Le sol s’élève +graduellement, et présente, dans ce grand espace circonscrit +par le cours du Niger, des plateaux où les richesses végétales +rivalisent avec les richesses minérales, des collines et +des vallées fertiles, sans chaînes de montagnes qui entravent +les communications. Les géographes ont bien tracé sur les +cartes de grandes chaînes qu’ils appellent montagnes de +Kong, mais je me suis assuré que ces montagnes sont de +simples plis de terrain. Que les Egbas subissent le joug pacifique +de l’Évangile, et ils ne tarderont pas à constituer +une grande nation qui réunirait les branches éparses des +Nagos, et établirait des relations entre le golfe de Guinée, +le cours inférieur du Niger et le Soudan. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="first">CHAPITRE XVIII</span><br> +<span class="xsmall">GÉOGRAPHIE DU DAHOMEY.</span></h2> + + +<p>Le Dahomey a pour limites : au sud, la partie de l’Océan +connue sous le nom de golfe de Guinée ou mer de Guinée ; +à l’est, l’Owo, cours d’eau qui le sépare du royaume de +Porto-Novo ; à l’ouest, la rivière ou lagune d’Agaouméou, +qui coule entre ce pays et les républiques d’origine mina. +Au nord, le Dahomey ne reconnaît pas de limites, parce +qu’il opère tous les ans, dans cette direction, des excursions +de pillage, ainsi que nous le verrons bientôt. Aussi, demandez +aux Dahoméens quel est le plus grand État de ces contrées, +et ils vous répondront avec un orgueil tout patriotique : +Le Dahomey est un pays sans pareil.</p> + +<p>Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons +est compris entre 0° 10′ de longitude est, 0° 30′ de longitude +ouest, et 6° 18′ de latitude nord.</p> + +<p>Sur la côte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé +et Kotonou. Nous avons déjà parlé de ces deux dernières +localités ; disons quelques mots sur la première.</p> + +<p><span class="sc">Wydah</span> est à 9 heures (en hamac) de Kotonou, à 9 heures +d’Agbomé-calavi, à 6 heures ½ de Godomé. Les naturels +lui donnent le nom de <i>Glékoué</i>, c’est-à-dire <i>maison des champs</i>. +Située à une demi-heure de la plage, elle en est séparée par +la lagune et par des marécages. C’est le point le plus considérable +du Dahomey, le centre du mouvement commercial +dans ce royaume.</p> + +<p>Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de +Guinée, offre peu de sûreté aux bâtiments quand les tornades +se déchaînent, ou au moment de certaines marées. +Bien souvent alors les navires au mouillage perdent leurs +ancres et sont en danger d’être jetés à la côte, s’ils ne gagnent +le large.</p> + +<p>La barre de Wydah est peut-être la plus mauvaise de la +côte. En outre, les requins y abondent, et vont chercher +leur proie jusque sur le bord. On en a vu s’échouer sur le +sable, portés par une vague, et regagner la mer à la vague +suivante. Aussi, que d’accidents ! que de victimes ! Si une +pirogue prête le flanc dans une fausse manœuvre, si elle +chavire, si elle prend l’eau, les noirs qui la montaient se +sauvent à la nage. Arrivés à terre, ils se comptent : un des +leurs manque à l’appel. Ils regardent avec anxiété ; ils aperçoivent +un objet qui paraît et disparaît à plusieurs reprises, +puis une traînée de sang leur apprend la triste vérité.</p> + +<p>J’ai assisté à cet affreux spectacle : il est navrant. Quelquefois +la victime revient ou est repêchée, mais dans quel +affreux état ! Les requins lui ont arraché un ou plusieurs +membres…; les chairs, horriblement déchirées, pendent de +tous côtés…; le sang jaillit…</p> + +<p>Pendant mon séjour au Dahomey, il arriva tant d’accidents +durant un seul mois, que l’agent chargé de diriger les +opérations de la plage était complétement découragé ; il +songeait à abandonner son poste, et même l’Afrique.</p> + +<p>Notons l’observation du docteur Féris : « Ces animaux +(les requins) se tiendraient, paraît-il, dans une espèce de +canal creusé dans le sous-marin par les rouleaux de la barre, +canal très-rapproché de la plage et la suivant parallèlement. »</p> + +<p>La plage, à Wydah, a 400 mètres de largeur environ +entre la lagune et la mer. Ses prolongements, à droite et à +gauche, s’étendent jusqu’à Lagos (1° 10′), à l’est ; et à l’ouest, +jusqu’aux limites du Dahomey (0° 30′). Toute cette étendue +de la côte (1 degré et 40 minutes) ne forme qu’une presqu’île, +allongée des deux côtés et reliée à Godomé par les +atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications +de la lagune avec le lac de Nokoué.</p> + +<p>On ne voit sur la plage que des magasins d’entrepôt. Des +agents spéciaux y surveillent les opérations durant la journée ; +le soir, au coucher du soleil, ils rentrent dans les factoreries, +qui toutes se trouvent dans la ville proprement dite, à trois +ou quatre kilomètres vers le nord. Entre la plage et la ville, +à quatre cents mètres environ de la mer, la grande lagune +s’étend parallèlement à la côte. Une autre lagune contourne +la ville par derrière, formant une grande île, entourée, à +certaines époques de l’année, d’une eau stagnante et fétide. +C’est dans ce territoire que Wydah est bâtie. Dans la campagne +environnante, il y a de belles cultures, des fourrés +épais, de grands bois, des marais desséchés.</p> + +<p>La ville occupe une étendue considérable.</p> + +<p>Les quartiers sont désignés sous le nom de <i>salam</i>. Chaque +chef a son <i>salam</i>, et les gens du <i>salam</i> sont <i>ses gens</i>. Les trois +forts que les Européens bâtirent à Wydah ont aussi leur +salam : salam français, salam anglais, salam portugais. Les +noirs qui habitent ces trois derniers salams descendent en +grande partie des anciens esclaves de chaque comptoir +respectif.</p> + +<p>Jusqu’en 1867, les habitants du salam français étaient <i>les +gens</i> de notre fort : ils ne pouvaient se refuser à prêter leur +concours pour creuser les fossés, et pour les autres travaux +pour lesquels on les avait réquisitionnés. La rétribution +qu’on leur devait était fixée d’avance : elle n’était pas sujette +à discussion. Ce reste de suzeraineté a disparu dans la suite, +à cause de la jalousie et des rivalités des agents de diverses +maisons françaises de commerce.</p> + +<p>Le fort français fut bâti en 1671, alors que Glékoué +dépendait encore du royaume de Juda. Il fut occupé jusqu’en +1792. La dernière revue des nègres de ce fort eut +lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans compter +ceux du salam.</p> + +<p>Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il +en laissa la garde à un noir, qui prit le titre de <i>commandant +du fort français</i>. Au premier commandant succéda, par voie +d’hérédité, son fils <i>Titi</i>, qui vivait encore lorsque j’étais en +Afrique. Pendant longtemps, cette dignité eut plus que le +prestige du nom et du rang : elle impliquait un commandement +réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à +un simple commandement de parade. Cela n’empêchait pas +<i>Titi</i> de se rengorger lorsqu’on battait le rappel, ou lorsque, +en grand costume de lieutenant de vaisseau, il commandait +sa troupe et la passait en revue.</p> + +<p>A la fin, qu’est-il resté de ces grandeurs ? Le fort étant +habité par les agents de la maison Victor Régis, de Marseille, +le <i>commandant</i> reste à la porte et salue les blancs qui passent +devant lui. Il est, en quelque sorte, agent de police et <i>gardien +de la paix</i>, à la porte du fort et dans le salam. Le soir, +quand on fermait les portes, Titi montait à la salle à manger +et saluait le chef de la factorerie par cette phrase sacramentelle : +« <i>Commandant, tout est paré.</i> »</p> + +<p>La fonction dont Titi était le plus fier, c’était de représenter +le fort français (<i>la France</i>, pour parler comme lui) à la fête +des coutumes ou en d’autres circonstances plus ou moins +solennelles.</p> + +<p>En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la +seule condition qu’il serait entretenu. M. Féris a très-bien +décrit l’état dans lequel il se trouve actuellement. « Les +remparts, dit-il, ont la forme d’un carré presque régulier, +ayant environ cent vingt à cent quarante mètres de côté, et +flanqué, à chaque angle, d’un bastion circulaire. L’habitation +est élevée sur le côté de la muraille qui sert de façade. +Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de +l’intérieur du fort est occupé par de vastes magasins d’entrepôts, +d’immenses cours, des jardins entretenus par les +blancs, et, du côté du nord-ouest, par une magnifique allée +d’orangers.</p> + +<p>« Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable, +un mètre au plus ; elles sont formées, comme toutes +les maisons européennes, de terre rouge recouverte d’un +mortier à la chaux. Il serait difficile, en effet, de trouver +une pierre dans le pays.</p> + +<p>« Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie +comblé sur certains points, et, sur les autres, recouvert d’une +luxuriante végétation.</p> + +<p>« On trouve dans le fort un certain nombre de canons +datant d’une époque plus ou moins reculée : quelques-uns +gisent à l’extérieur, recouverts par les broussailles ; d’autres, +sur lesquels on a construit, sont encore à leur place sur les +bastions et montrent au dehors leur bouche inoffensive ; on +en rencontre aussi couchés dans les cours.</p> + +<p>« Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état, +sont montées sur des affûts construits à Wydah, les affûts +primitifs ayant été brûlés lors d’un violent incendie qui +désola le pays il y a quelques années. »</p> + +<p>Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission +catholique, annonça ce désastre : « Le commencement +de l’année 1864 fut marqué par une terrible catastrophe, +qui détruisit les deux tiers de notre ville de Wydah. Le vent +du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le désert, +ce vent acquiert une chaleur qui dessèche bien vite toute +végétation ; et les toits, recouverts d’herbes sèches, présentent +une matière inflammable que la moindre étincelle suffit +à embraser.</p> + +<p>« C’est ce qui arriva le 17 février 1864. En moins de +quarante minutes, les deux tiers de la ville étaient en flammes, +et l’incendie devint si intense, qu’il gagna les campagnes, +et ne s’arrêta qu’aux premières nappes d’eau qui lui +barrèrent le passage. La factorerie française offrit un spectacle +indescriptible : de vastes bâtiments, de grands chantiers, +des centaines de tonneaux d’huile de palme et d’eau-de-vie, +des marchandises de toute espèce formaient un foyer +dont la flamme s’élevait vers le ciel à une immense hauteur.</p> + +<p>« Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes +saisis. Nous n’étions que quatre ou cinq blancs pour combattre +le fléau, les noirs ne sachant, comme toujours, que +se tenir à l’écart, crier et pleurer. Cinquante personnes périrent +dans l’incendie, et un grand nombre d’autres, parmi +lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement +blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels : <i>le jour +du feu</i>. Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux, +avec lesquels nous partageâmes tout ce que nous +avions de vêtements, de linge et de provisions. »</p> + +<p>Les missionnaires étaient établis alors au fort portugais +qu’ils relevèrent de ses ruines, et d’où on les chassa, malgré +les assurances données quand le roi de Dahomey le leur +céda. Depuis qu’ils l’ont quitté, il retombe en ruine ; néanmoins, +il est occupé par un sous-lieutenant et dix-huit soldats +noirs de San Thomé. Un prêtre portugais est attaché à la +chapelle du fort, en qualité d’aumônier.</p> + +<p>Du fort anglais, il ne reste à peu près rien. Les décombres +disparaissent sous les herbes.</p> + +<p>Çà et là, dans la ville, on rencontre des maisons à étages : +ce sont les habitations des Européens. Dans la partie occidentale, +au quartier du <i>Zomaï</i>, quelques pans de murs indiquent +l’emplacement de la mission catholique. Les missionnaires +furent obligés de se retirer devant les vexations +continuelles que leur firent subir les autorités locales.</p> + +<p>Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey : elle +renferme 20 à 25,000 habitants. En en donnant à peu près +autant aux trois autres grandes villes d’Abomey, Cana et +Allada, on n’arrive qu’à 100 ou 200,000 habitants, comme +chiffre total de la population du royaume. On le voit : il +faut exagérer considérablement, pour arriver à un million.</p> + +<p>Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant +M. Borghéro dans son voyage à la capitale.</p> + +<p>M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861, +après en avoir obtenu l’autorisation du roi.</p> + +<p>Il fit sa première station à une quinzaine de kilomètres +de Wydah, à <i>Savi</i>, (4,000 habitants<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>), capitale de l’ancien +royaume de Juda.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en l’absence de +recensements et de registre.</p> +</div> +<p>En avançant d’une lieue vers le nord, on arrive à l’entrée +d’une forêt « qui forme une zone de vingt lieues de large, +et qu’il faut traverser pour arriver à Abomey. De distance +en distance, elle offre de rares éclaircies ; mais le plus souvent +elle est si épaisse qu’il est impossible d’y pénétrer. »</p> + +<p>De Savi on arrive à Allada (8 à 10,000 âmes).</p> + +<p>Capitale de l’ancien royaume de ce nom, <i>Allada</i> a beaucoup +perdu de son importance. Sa position la recommande +à l’attention des Européens, qui pourront en profiter quand +le commerce et les autres relations seront plus libres ; car +un sentier commode la relie à Porto-Novo. Si le Dahomey ne +tenait pas sur ce passage une sorte d’interdit, les communications +avec Porto-Novo seraient faciles par la province de +Wémé.</p> + +<p>D’Allada, M. Borghéro passa dans les petits villages +d’<i>Attogon</i>, <i>Henvi</i> et <i>Colli</i>, laissant à droite <i>Donou</i> et <i>Asiqui</i>. +« A midi, raconte notre intéressant voyageur, nous atteignîmes +<i>Toffo</i>, située sur le versant septentrional du charmant +plateau auquel cette ville a donné son nom. Devant +nous s’étendait, de l’est à l’ouest, une zone marécageuse, +qu’on appelle <i lang="pt" xml:lang="pt">lama</i> en portugais, et <i>co</i> en langue du pays ; +les deux mots veulent dire boue, et ce nom n’est que trop +bien appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut +avoir cent kilomètres de longueur… Nous arrivâmes au +centre. Là, un ruisseau frais et limpide encaissé dans le +sol à une profondeur de deux mètres, et bordé de grands +arbres, courait <i>de l’orient à l’occident</i>… Agréable surprise ! +Depuis la mer jusqu’à cet endroit on ne trouve pas +une seule pierre ; le terrain est toujours d’argile et de sable +cristallin, provenant du granit des montagnes encore +inexplorées ; mais dans le lit de ce ruisseau l’on découvre +une espèce de roche volcanique, qui reparaît plus loin, en +avançant vers le nord… Un savant tiendrait compte de ces +premières pierres (à 75 kilomètres de Wydah) pour suivre +la géologie interne du pays. »</p> + +<p>Le docteur Féris donne au <i>lama</i>, en allant directement +par <i>Ekpoué</i>, une largeur de 10 kilomètres au moins. « Sa +longueur de l’est à l’ouest, dit-il, se déroule à perte de vue. +D’un côté elle touche au lac Denham ; de l’autre, au grand +lac d’<i>Hacco</i> », — près de Porto-Ségouro. Quel obstacle pour +une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en +venant par le sud !</p> + +<p>Un peu au-dessus du lama se trouvent <i>Togbodonou</i> et +<i>Agrimen</i>. Ensuite vient <i>Cana</i>, la ville sainte, où se trouvent +les tombeaux des rois, et où chaque année, à la fête des coutumes, +coulent les prémices du sang humain. « Éloignée +d’Abomey de trois lieues seulement, elle y est reliée par une +route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne +presque directe entre les deux villes, sur une largeur de +trente mètres, traversant un terrain uniforme et légèrement +incliné vers Cana. Les arbres gigantesques qui la bordent +lui donnent un aspect imposant, et disposent le voyageur +à rêver aux splendeurs d’une capitale ; mais la vue +d’Abomey amène le désenchantement. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p> + +<p><i>Abomey</i>, et mieux <i>Agbomé</i>, est la capitale du royaume. Elle +est bien défendue, par sa position sur un plateau un peu +élevé plutôt que par les murs de terre qui l’environnent.</p> + +<p>« Son éloignement de la mer est d’environ 120 kilomètres. » +(<span class="sc">Féris.</span>)</p> + +<p>Le palais du roi, seul monument digne d’attention, est un +amalgame de cases et de cours jetées au milieu d’une +enceinte de murs à laquelle M. Borghéro donne trois kilomètres +de contour. « Cette enceinte était autrefois couronnée +de crânes humains, hideuse parure que l’air et les +pluies ont presque complétement effacée. Restent encore +en place les tiges de fer qui les soutenaient, et quelques +débris de ces anciens trophées. »</p> + +<p>L’étranger qui se rend à Agbomé doit s’armer de toute +sa patience. Encore n’est-il pas sûr d’en avoir assez pour +garder le calme nécessaire. Avant de quitter Wydah, il +attend que le roi lui permette de se mettre en route ; à +Cana, il attendra qu’on <i>lui donne les portes de la capitale</i> ; à +la capitale, il subira encore retardements sur retardements, +avant d’obtenir une audience de congé ; et les lenteurs de +la politique dahoméenne lui feront supposer, peut-être, +qu’on le retient prisonnier. On l’accable, il est vrai, d’obséquiosités, +mais il est si peu libre que, lorsqu’on lui permet +de sortir, on lui fixe et l’heure et le chemin à suivre.</p> + +<p>M. Borghéro ne put repartir avant le milieu de janvier.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19"><span class="first">CHAPITRE XIX</span><br> +<span class="xsmall">QUELQUES MOTS SUR L’HISTOIRE DU DAHOMEY.</span></h2> + + +<p>Au commencement du dix-septième siècle, le pays que +nous venons de décrire à grands traits était divisé en trois +États. Cette division dura encore un siècle : nous la retrouvons +dans la carte du seigneur d’Anville, insérée dans les +<i>Voyages du chevalier Des Marchais</i>.</p> + +<p>1<sup>o</sup> Le royaume de Juda allait de la mer jusqu’au-dessus +de <i>Savi</i>, qui en était la capitale. — 2<sup>o</sup> Au nord du <i>Lama</i> +était le royaume du <i>Fouin</i>, ou <i>Foys</i>. — 3<sup>o</sup> Le royaume +d’<i>Ardra</i> s’étendait entre les deux premiers, touchant à la +côte par Godomé et Kotonou. La capitale du royaume +d’Ardra était <i>Ardres</i>, qu’il faut probablement confondre +avec <i>Allada</i>, et que Des Marchais appelle Assem ; d’autres, +Axim.</p> + +<p>En 1610, le démembrement de ce dernier royaume opéra +dans la contrée des changements notables. A cette époque, +le roi d’Ardres mourut, laissant trois fils. Aucun des trois +n’étant désigné spécialement pour succéder à son père, +chacun voulut s’emparer du gouvernement, aidé du parti +qu’il s’était formé par son prestige et ses richesses. La lutte +fut acharnée, et le succès resta au second des trois frères.</p> + +<p>Des deux autres, l’un alla se cantonner à l’est, avec les +siens, dans une contrée qui devait appartenir à l’ancien +royaume du père, et forma le royaume de Porto-Novo.</p> + +<p>Le troisième frère traversa le <i>Lama</i>, et alla demander +asile au roi des Foys. Il en fut très-bien accueilli : le roi, +nommé Da, lui accorda un vaste terrain ; il l’entoura d’une +enceinte et s’y établit avec ses femmes, ses esclaves et ses +partisans qui l’avaient suivi. Ce dernier frère s’appelait +<i>Tacoudonou</i>, il est le chef de la dynastie dahoméenne.</p> + +<p>Avant d’entrer en matière, donnons la liste des rois de +Dahomey, telle que Norris l’a conservée :</p> + +<p>1625. — <i>Tacoudonou</i> fonde l’empire du Dahomey, en +ruinant celui de Fouin.</p> + +<p>Il eut pour successeurs :</p> + +<p>1650. — <i>Adanzou I</i>.</p> + +<p>1680. — <i>Vibagée</i>.</p> + +<p>1708. — <i>Guadja-Troudo</i>, ou <i>Troudo-Audati</i>. Son règne +fut l’époque la plus brillante de l’histoire du Dahomey : +époque de conquêtes et d’agrandissement.</p> + +<p>1732. — <i>Bossa-Abadée</i> (mort le 17 mai 1774).</p> + +<p>1774. — <i>Adanzou II</i> (mort en 1789).</p> + +<p>1789. — <i>Winouhiou</i>. Ce dernier régnait encore en 1791.</p> + +<p><i>Ebomi</i> fut son successeur immédiat, puis vinrent les trois +derniers rois : <i>Adandosan</i>, <i>Ghézo</i> et <i>Gréré</i>.</p> + +<p><span class="sc">Ardra.</span> Des Marchais nous apprend que « le commerce +des esclaves, à l’est de la rivière de Volta, était ouvert +seulement dans le royaume d’Ardra ou d’Ardres, vers +l’année 1660 ». D’où nous devons conclure que les Européens +n’avaient pas d’établissement ailleurs sur la côte des +Esclaves, puisqu’ils ne la fréquentaient qu’en vue d’acheter +des esclaves : ce qui fit donner à la côte le nom sous lequel +nous la connaissons.</p> + +<p>Au mois de janvier 1670, d’Elbée, commissaire de la +marine de France, visita le roi d’Ardres à Offra. Il en reçut +mille politesses. « Le roi le fit boire dans son verre : témoignage +de considération et d’amitié qui n’a rien d’égal dans +la nation. D’Elbée, en sortant de la tente, jeta quelques +poignées de cauris, qui excitèrent beaucoup d’acclamations. +Depuis ce moment, <i>le commerce fut ouvert, et les Français +eurent la liberté de traiter avec les sujets du roi</i>. »</p> + +<p>Néanmoins, les Français et les Anglais négligèrent de +traiter sur ce point ; et le roi se montra porté à favoriser +d’une manière exclusive le commerce des Hollandais. Ce +roi, nommé Tozifon, avait été élevé dans un couvent de +San-Thomé. Donc, il y avait déjà des relations établies entre +cette colonie portugaise et chrétienne et les peuples de la +côte des Esclaves.</p> + +<p>« D’Elbée trouva dans la ville d’Assem quelques chrétiens +nègres qui vinrent lui demander des chapelets et marquèrent +un désir ardent d’entendre la messe. Ces nègres +avaient sans doute été baptisés par les Portugais, pendant +qu’ils étaient établis dans le royaume d’Ardra ; mais il ne s’y +trouvait plus aucun marchand de cette nation. »</p> + +<p>La même année 1670, le roi d’Ardres, que les relations +contemporaines appelaient aussi roi d’Offra ; ce roi, dis-je, +envoya un certain Matteo Lopez en ambassade à Paris. +Lopez arriva en décembre ; il fut reçu par le roi et par la +<i>Compagnie des Indes</i>. Au nom du roi son maître, il promit +aux Français aide et protection, assurant qu’ils auraient +dans son pays la prééminence commerciale. On lui demanda +que le roi autorisât la Compagnie « à faire couvrir sa loge +et ses magasins en tuiles, au lieu de paille qui les exposait +trop au feu. L’ambassadeur répondit qu’il emploierait ses +offices auprès du roi son maître pour l’obtenir, mais que, +n’étant pas assuré de ses intentions, il ne pouvait donner de +parole. »</p> + +<p>De même que l’usage de sandales et de chapeau est un +honneur que le roi se réserve, de même il se réservait, +comme privilége royal, de couvrir son palais autrement +qu’avec de la paille. Au surplus, une toiture en paille, dans +la maison des autres, était un faible obstacle. Or, ne lui +prendra-t-il pas fantaisie d’envoyer <i>ses voleurs</i> dans les +magasins de ses amis ? Il leur sera facile de pénétrer secrètement +à travers une toiture en paille, tandis que lui-même +se déclarerait ennemi, en recourant aux vexations ordinaires +des <i>palavres</i>.</p> + +<p>Juda. Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement +avec le royaume d’Ardres, mais aussi avec celui de +Juda. C’est à Savi que se trouvaient les comptoirs ; toutefois, +Savi étant trop éloignée de la côte, les Européens se virent +obligés d’avoir à Wydah des entrepôts gardés par des +hommes en armes, capables d’en empêcher le pillage. Telles +furent l’origine et la destination de ces forts, dont nous avons +signalé l’existence. Rappelons que le fort français fut bâti à +l’époque à laquelle nous sommes arrivés (1671).</p> + +<p>Vingt ans plus tard (1693-1694), un navire anglais, l’<i>Annibal</i>, +commandé par Phillips, vint acheter 1,350 nègres à +Wydah. La relation du voyage de Phillips offre des détails +fort intéressants sur les incidents de la traversée et des +réceptions, sur les fétiches et la féticherie. On y raconte +les conjurations faites contre la mer, qui était si mauvaise +qu’on ne pouvait débarquer les marchandises. On lui porta +des présents, et on lui rendit de solennels hommages. On la +suppliait en ces termes : « O mer, mer immense, mer terrible, +sois moins inclémente : si tu veux du tafia, de l’huile, +des cauris, en voilà ! » Et on lui en jetait.</p> + +<p>A la porte du palais, il y avait une grande idole de bois, +qui, disait-on, rendait des oracles. Phillips vint, pendant la +nuit, afin de s’en assurer. Il attendit longtemps, sans obtenir +de réponse. Il mit sa canne dans la bouche de la statue : +silence ! Il logea une balle dans l’œil gauche de l’oracle +muet : silence obstiné ! Et les nègres de s’étonner de ne pas +voir le profanateur sacrilége frappé de mort.</p> + +<p>Les priviléges et faveurs accordés au commerce français +excitèrent la jalousie des autres comptoirs. Les Anglais, les +Hollandais et les Portugais voulurent ruiner notre influence +et nos intérêts ; mais ils n’y purent réussir, grâce à la ferme +initiative du roi.</p> + +<p>C’était dans les premières années du dix-huitième siècle. +La France avait de nombreux ennemis dont l’animosité la +poursuivait jusque dans les contrées lointaines. Or, un navire +français fut attaqué près de la côte de Wydah. Le roi de +Juda prit les insulteurs à partie, et il imposa aux blancs un +traité de neutralité « <i>à terre, en rade et même en vue de la +rade</i> », sous peine, pour quiconque refuserait, d’avoir à +quitter le royaume. Le traité édictait des amendes contre +les comptoirs, au cas où un navire de leur nationalité en +aurait insulté un autre. Il était signé : <i>Amar</i>, roi de Juda.</p> + +<p>Le couronnement du dernier roi de Juda eut lieu en 1725. +De ce que le chevalier Des Marchais a dit de cette brillante +cérémonie, je ne relève que le passage suivant : « Le directeur +français occupait la première place et la plus proche +du roi. Le chevalier Des Marchais était assis auprès de lui, +et tout de suite les principaux officiers du Comptoir.</p> + +<p>« Au-dessous d’eux était le directeur anglais ; après lui, +le directeur hollandais. Tous ces messieurs étaient assis et +couverts. »</p> + +<p>« Le directeur portugais et ses officiers occupaient les +dernières places et étaient debout et découverts. »</p> + +<p><span class="sc">Dahomey.</span> Revenons à Tacoudonou et au Dahomey proprement +dit, dont nous pourrons maintenant donner l’histoire +d’une manière suivie.</p> + +<p>Tacoudonou répondit aux bienfaits nombreux du roi des +Foys par la plus noire ingratitude et par les procédés d’une +barbarie atroce : il bâtit les murs de son palais sur le corps +de son bienfaiteur devenu son prisonnier et sa victime : +digne commencement d’un État où le roi se plaît dans le +sang et au milieu des victimes humaines. Voici les faits :</p> + +<p>Le réfugié d’Allada voyant accourir à lui des partisans +qui ne l’avaient point suivi au premier moment et d’autres +mécontents qui fuyaient l’autorité de son frère vainqueur, +Tacoudonou demanda trois ou quatre fois à Da de nouveaux +terrains, afin d’agrandir son enceinte. A la fin, Da répondit +d’un air défiant à son protégé : « Vous bâtissez partout des +maisons : quand donc vous arrêterez-vous ? Si je vous +accorde toujours du terrain, vous en viendrez jusqu’à bâtir +sur mon ventre. »</p> + +<p>Cette parole, l’aventurier la réalisa. Quand il se crut assez +fort, il attaqua son bienfaiteur, le fit prisonnier et s’empara +du trône. « Ensuite, à côté de son ancienne enceinte +(Agbomé), il entreprit la construction d’un palais digne de +lui et de sa nouvelle fortune ; et quand les fondations furent +creusées et qu’il fallut commencer l’édifice, il étendit le roi +Da au fond de la tranchée, et sur son ventre éleva son premier +palais, qui fut appelé Dahomey<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> ; ce qui signifie ventre +de Da : de là le nom de Dahomey, que porte aujourd’hui +le royaume. Ce palais existe encore dans la capitale, +mais il n’est plus habité par le roi. » (<span class="sc">Borghéro.</span>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Da-homey : <i>homé</i> signifie ventre.</p> +</div> +<p>Le second roi (1650-1680) établit les abominables +<span class="xs">COUTUMES</span> des <i>sacrifices humains</i>.</p> + +<p>Passons sous silence le règne de Vibagée (1680-1708) ; +arrivons à son successeur, l’illustre conquérant qui étendit +jusqu’à l’Océan les bornes de ses États.</p> + +<p>Guadja-Troudo n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il monta +sur le trône (1708). Jeune, ardent, enflammé par les récits +du passé et par le désir d’avoir beaucoup d’esclaves à vendre, +ce prince ne tarda pas à être la terreur de ses voisins. +Il avait besoin de pouvoir compter sur les rois d’Ardres et +de Juda, afin de se mettre en relation avec les comptoirs +européens déjà établis ou en voie de formation. Or, souvent, +il trouvait chez ses voisins un égoïsme calculé qui +tournait à la ruine de son commerce. « On raconte que le +roi du Dahomey était obligé d’acheter les fusils aux gens +d’Allada qui les recevaient eux-mêmes des Quidamas (Judaïques). +Plusieurs fois le roi d’Allada essaya de ne laisser expédier +au Dahomey que des fusils auxquels on avait ôté la +pierre à feu. Le stratagème ne réussit pas longtemps. On +comprit la ruse et, pour se venger, on résolut d’attaquer +Allada. Le succès couronna l’entreprise, et le roi de Dahomey +ajouta à ses possessions le royaume d’Allada. De ce premier +exploit à la conquête du pays de Quidda (Juda), il n’y avait +qu’un pas à faire<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <span class="sc">Borghéro.</span></p> +</div> +<p>La conquête d’Allada se place vers 1724, époque à laquelle +Bulfinch Lamb, prisonnier du roi de Dahomey, adressa à +M. Tinker, gouverneur du fort anglais, la lettre suivante, +pleine d’intérêt par les détails qu’elle donne :</p> + + +<p class="date">« A Abomay, dans le palais du grand Truro Audati, +roi de Dahomay, 27 novembre 1724.</p> + +<p class="ind">« <span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>« Il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du +1<sup>er</sup> de ce mois. Ce prince m’ordonne de vous répondre en +sa présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant +votre lettre de sa main, j’eus avec lui une conférence +dont je crois pouvoir conclure qu’il ne pense pas beaucoup +à fixer le prix de ma liberté. Lorsque je le pressai de m’expliquer +à quelles conditions il voudrait me permettre de +partir, il me répondit qu’il ne voyait aucune raison de me +vendre, parce que je ne suis pas nègre. J’insistai. Il tourna +ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne +pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze +livres sterling par tête, feraient près de dix mille +livres sterling. Je lui avouai que cette ironie me glaçait le +sang dans les veines ; et, me remettant un peu, je lui demandai +s’il me prenait pour le roi de mon pays. J’ajoutai +que vous et la Compagnie me croiriez fou si je vous +faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit +de vous en parler dans ma lettre, parce qu’il voulait charger +le principal officier de son commerce de traiter cette +affaire avec vous, et que si vous n’aviez rien à Juida (Wydah) +d’assez beau pour lui, vous deviez écrire d’avance +à la Compagnie. Je lui répondis qu’à ce discours il m’était +aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le +priais seulement de faire venir pour moi, par quelqu’un +de ses gens, des habits et quelques autres nécessités. Il y +consentit. Je n’ai donc, Monsieur, qu’un seul moyen de me +racheter : ce serait de faire offre au roi d’une couronne et +d’un sceptre. Je ne connais pas d’autre présent qu’il puisse +trouver digne de lui ; car il est fourni d’une grande quantité +de vaisselle, d’or en œuvre et d’autres richesses. Il a des +robes de toutes les sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. +Il ne manque d’aucune espèce de marchandises. Il donne les +bujis<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> comme du sable, et les liqueurs fortes comme de l’eau. +Sa vanité et sa fierté sont excessives. Il est d’ailleurs le plus +riche et le plus belliqueux de tous les rois de cette grande +région, et l’on doit s’attendre qu’avec le temps il subjuguera +tous les pays dont le sien est environné. Il a déjà pavé deux +de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la +guerre. Ces palais, cependant, sont aussi grands que le parc +Saint-James à Londres, c’est-à-dire qu’ils ont un mille et +demi de tour…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Ou cauris.</p> +</div> +<p>« Quoique je ne rende aucun service au roi, il m’a donné +une maison avec une douzaine de domestiques, et des revenus +fixes pour mon entretien. Si j’aimais l’eau-de-vie, je me +tuerais en peu de temps, car on m’en fournit en abondance. +Le sucre, la farine et les autres commodités ne me sont pas +plus épargnés. Si le roi fait tuer un bœuf, ce qui lui arrive +souvent, je suis sûr d’en recevoir un quartier. Quelquefois +il m’envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre ; et ma +moindre crainte est celle de mourir de faim. Lorsqu’il sort +en public, il nous fait appeler, le Portugais<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> et moi, pour le +suivre. Nous sommes assis près de lui pendant tout le jour, +à l’ardeur du soleil, avec la permission néanmoins de faire +tenir par nos esclaves des parasols qui nous couvrent la tête. +Mais il nous paye assez bien pour cette fatigue… Sa Majesté +m’a fait donner un cheval, et m’a déclaré que, lorsqu’elle +sortirait de son palais, je serais toujours à sa suite. Il sort +assez souvent dans un beau branle<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, garni de piliers dorés +et de rideaux. Il m’ordonne quelquefois aussi de l’accompagner +dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de sa +résidence ordinaire. On m’assure qu’il en a onze.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Un mulâtre portugais que le roi avait acheté, mais qu’il traitait fort +bien.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Hamac.</p> +</div> +<p>« Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je +vous prie de m’en envoyer une, avec un fouet et des éperons. +Le roi m’a donné ordre de vous demander aussi pour +lui le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous serez +payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui +envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles à +souliers.</p> + +<p>« Sa Majesté m’a pris tout le papier que j’avais encore, +dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté +que c’est un amusement puéril ; mais il ne le désire pas +moins, afin, dit-il, que nous puissions nous amuser ensemble. +Je vous prie donc de m’envoyer deux mains de papier ordinaire, +avec un peu de fil retors pour cet usage. Joignez-y +un peloton de mèches, parce que Sa Majesté m’oblige souvent +de tirer ses gros canons, et que j’appréhende de perdre +quelque jour la vue en me servant d’allumettes de bois. On +voit ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent +plus de mille livres. Le roi prend beaucoup de plaisir à faire +une décharge de cette artillerie chaque jour de marché. +Il fait travailler actuellement à construire des affûts. Sa passion +est pour les amusements et les bagatelles qui flattent +son caprice. Si vous aviez quelque chose qui pût lui plaire +à ce titre, vous me feriez plaisir de me l’envoyer. Des +estampes et des peintures lui plairaient beaucoup. Il aime +à jeter les yeux dans les livres. Ordinairement il porte dans +sa poche un livre latin de prières qu’il a pris au mulâtre +portugais, et lorsqu’il est résolu à refuser quelque grâce +qu’on lui demande, il parcourt attentivement ce livre comme +s’il y entendait quelque chose. Il trouve aussi beaucoup d’amusement +à tracer des caractères au hasard sur le papier…</p> + +<p>« La situation du pays le rend fort sain ; il est élevé, et, +par conséquent, rafraîchi par des vents agréables. La vue +en est charmante. On n’y est point incommodé de mosquites +(moustiques). »</p> + +<hr> + + +<p>Cependant, <i>Troudo</i> réclamait un passage libre pour ses +marchandises au roi de Juda. Ce dernier le lui ayant refusé, +il marcha contre lui. Un marais d’un passage très-difficile +séparant les deux royaumes, et les fétiches ayant déclaré +que les Dahoméens ne parviendraient pas à surmonter +cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa capitale +de Savi, et ne songea guère à une résistance sérieuse. +Mais l’ennemi jeta un pont sur le marais et s’empara de +Savi, le 7 février 1727. La ville fut mise à feu et à sang, +et le reste du royaume ne tarda pas à être réduit.</p> + +<p>Les Européens eurent beaucoup à souffrir dans cette +guerre : ils éprouvèrent de grandes pertes, surtout à Savi, +où leurs comptoirs furent à peu près détruits en entier.</p> + +<p>Gouadja-Troudo mourut en 1732. <span class="sc">Bossa-Ahadée</span> lui succéda +(1732-1774). Le frère aîné du nouveau roi, Zinga, ne +put supporter de se voir écarté. Il ourdit un complot qui +fut découvert ; Zinga, cousu dans un hamac, fut porté dans +la mer, au large, et noyé ; tous ses complices subirent la +peine de mort.</p> + +<p>Désormais sans rival, le roi se livra sans contrainte à ses +mauvais penchants ; il alla jusqu’à lancer un édit de mort +contre quiconque porterait comme lui le nom de Bossa. +Il fit bien des mécontents. En 1735, le Maybou, un de ses +principaux chefs, leva l’étendard de la révolte. Mais il fut +vaincu et tué.</p> + +<p>Bossa-Ahadée ne resta en paix avec aucun de ses voisins. +Au midi, il guerroya contre les habitants de Jacquin et de +Juda, mal soumis encore, et contre les Popoes, alliés des +Judaïques ; au nord, il dirigea ses armes contre les Mahées +(Manhis) et contre les Eyoes (Nagos). De tout côté, le succès +couronna ses efforts.</p> + +<p>La discorde et les divisions intestines des Popoes ayant +décidé quelques réfugiés de Juda à revenir à Gléhoué (Wydah), +ils se mirent sous la protection du fort portugais : ce +que le roi vit de mauvais œil, réclamant ces réfugiés comme +esclaves. Le commandant du fort, Jean Basile, refusa de les +livrer : il se laissa attaquer ; il fut pris et conduit au Dahomey, +où le roi le retint longtemps, ne se montrant jamais +satisfait des cadeaux qu’on lui envoyait en vue d’obtenir sa +délivrance. Enfin, le second officier du fort refusa de rien +payer davantage. Ce fut le signal de l’attaque dirigée par +l’<i>agaou</i> du Dahomey contre le fort. Quoique la garnison se +trouvât peu nombreuse, les Portugais opposèrent une résistance +fort énergique, grâce à une trentaine de canons qui +leur assuraient l’avantage. Un accident tourna le sort contre +eux : le magasin à poudre fit explosion, et le feu se communiqua +au fort. Les soldats dahoméens entrèrent ; le massacre +fut général (1<sup>er</sup> novembre 1741).</p> + +<p>En 1743, nouvelle attaque des fugitifs aidés par les Popoes. +Gléhoué tomba en leur pouvoir, mais les forts refusèrent +d’entrer en relation avec le nouveau gouvernement. +L’armée dahoméenne ne tarda pas à venir déloger les envahisseurs. +« Ils furent attaqués, défaits et chassés du pays : +ce qui assura de nouveau au roi la possession du royaume +de Juda. » (<span class="sc">Norris.</span>)</p> + +<p>En 1745, Tauga, vice-roi de Gléhoué, conçut le projet de +se constituer souverain indépendant. Son plan était de s’emparer +par trahison du fort Williams (le fort anglais), d’où il +pourrait ensuite commander la ville. Les révélations de +l’interprète du fort mirent ses projets à découvert ; les +troupes du roi allèrent l’assiéger dans sa maison, et le +tuèrent.</p> + +<p>Les Popoes vinrent encore, en 1763, attaquer Wydah. +Peu s’en fallut qu’ils ne s’en emparassent : le Dahomey +triompha encore, sans que cette nouvelle victoire lui assurât +la paisible possession de ses conquêtes. Ce fut seulement +en 1772, grâce à un traité dû à l’intervention de Lyonel +Abson, que la paix se consolida entre Popo et le Dahomey.</p> + +<p>Lyonel Abson était gouverneur du fort Williams.</p> + +<p>Tandis que le Dahomey affermissait ses conquêtes dans +le sud, il les continuait du côté du nord. Au nord-est, il +voulut exiger des Eyoes un tribut annuel que ceux-ci avaient +payé, paraît-il, jusqu’à Troudo. Après quelques mois d’occupation +et de pillage, l’armée dahoméenne se replia, faute +de vivres (1738). Elle revenait tous les ans à la charge, +sans jamais obtenir un résultat définitif. En 1747, il intervint +un arrangement ; mais cela n’empêcha pas le roi de +Dahomey de se dire toujours le seigneur du pays des Eyoes +(aujourd’hui les Egbas). Il a juré la ruine de cette nation, +et nous le verrons s’acharner à l’exterminer, malgré les +échecs répétés qu’il a essuyés devant les murs d’Abéokouta.</p> + +<p>Au <i>nord-ouest</i>, Bossa-Ahadée guerroya durant tout son +règne contre les Manhis, avec des alternatives diverses. +L’ouverture des hostilités eut lieu en 1737 ; l’occasion fut +le refus énergique des Manhis, qui ne voulurent point subir +pour roi le frère d’une favorite d’Ahadée, que celui-ci voulait +leur imposer. La guerre, nous dit Norris, « fut continuée +avec cette fureur sauvage qui est ordinaire parmi les nations +barbares ».</p> + +<p>1572. Plusieurs revers successifs obligèrent les Manhis +à chercher un dernier refuge sur le mont Boagry, où ils +furent attaqués « dans tous les endroits qui en étaient accessibles ». +Ce peuple avait un gouvernement de forme républicaine. +Norris nous apprend qu’il refusa fièrement de subir +un roi.</p> + +<p>En 1772, celui que Bossa-Ahadée voulait établir roi étant +mort, les deux peuples, las de se faire la guerre, conclurent +un traité.</p> + +<p>Il n’est pas inutile de remarquer que les traités se conclurent +la même année : au midi, avec les Popos, et au +nord, avec les Manhis. Bossa-Ahadée était à la fin de sa +carrière, car il mourut deux ans plus tard. Vingt ans de +luttes presque continuelles étaient suffisants pour briser +la nature la plus robuste : il dut se produire un certain +affaissement dans Bossa. Il mourut le 17 mai 1774.</p> + +<p><span class="sc">Adanzou II</span>, son successeur, mourut en l’année 1789, et +fut remplacé par <span class="sc">Winouhiou</span>. Puis, ainsi que nous l’avons +dit, régna <span class="sc">Ebomi</span> ; ensuite, <span class="sc">Adandosan</span><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> N’ayant ici que la tradition orale, nous ne pouvons fixer de dates.</p> +</div> +<p>Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a +laissé parmi ses sujets les plus tristes souvenirs. On raconte +de lui tant d’atrocités que tout finit par être vraisemblable. +C’est à tel point que les Dahoméens rougissent de le +compter au nombre de leurs rois. On dit qu’il était sans +retenue dans l’assouvissement de ses honteuses passions ; +que les viols et les enlèvements lui semblaient devoir être +un privilége royal ; qu’il se faisait un jeu du vol et des +meurtres. Il ne mangeait pas de maïs, s’il n’était venu dans +un champ jonché de cadavres. Du reste, il surexcitait tous +ces instincts brutaux par une ivresse presque continuelle. +Il n’avait guère de l’homme que la figure et le nom.</p> + +<p>C’en était trop ! Les sacrifices humains absorbaient tous +les prisonniers capturés à la guerre ; et les négriers n’y trouvaient +point leur bénéfice, parce que la traite leur devenait +presque impossible, faute de marchandise humaine.</p> + +<p>Deux hommes étaient venus s’établir au Dahomey, où ils +ont acquis une certaine célébrité : l’un avait nom Francisco +Féliz de Souza, et exerçait son influence surtout à Wydah +et dans les deux Popos ; l’autre, nommé Domingo Martins, +jouissait d’un grand crédit à Godomé et à Kotonou. Le +premier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et +souvent généreuses ; le second maintenait son ascendant +par la ruse et la cruauté. Tous deux s’adonnaient au trafic +des esclaves : riches tous deux, et puissants à cause de +leurs richesses. Nos deux négriers conçurent le dessein de +détrôner Adandosan et de faire nommer à sa place son frère +Ghézo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prêta +à des combinaisons si flatteuses pour lui et entraîna dans +son parti un grand nombre de chefs et de nègres.</p> + +<p>Cependant les agissements ne furent pas tellement secrets +qu’il n’en transpirât quelque chose. Adandosan n’osa sévir +tout de suite : il crut prudent de dissimuler et d’attendre, +donnant à Ghézo en public des témoignages d’une feinte +amitié. De part et d’autre, on s’observait : on épiait le moment +opportun.</p> + +<p>Adandosan voulut user de fourberie. Il projetait de tuer +un esclave sur le <i>Legba</i><a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> de Ghézo, et de laisser la tête +auprès de l’idole, afin de compromettre son frère en lui +imputant une action que le roi seul peut se permettre, +d’après les coutumes du pays.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Un des principaux fétiches.</p> +</div> +<p>Ghézo était sur ses gardes et sut empêcher l’exécution de +ce traître projet. Enfin, l’occasion se présenta à lui de +tenter un coup de main. Le roi avait mis aux fers un des +pages de son frère <i>Ohouo</i>, exerçant sur lui sa cruauté. +Ghézo intervient en faveur du page et n’obtient qu’un +redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au +courant, éclate en plaintes et en murmures ; on s’agite, on +se soulève, on se porte en foule au palais dont on force les +portes ; on permet aux femmes de regagner librement leurs +demeures ; on massacre ceux qui résistent, on arrive jusqu’au +roi, et l’on charge de chaînes ce tigre toujours avide +de sang.</p> + +<p>Ghézo n’avait plus qu’à accomplir le cérémonial de l’intronisation +royale : il n’avait plus qu’à battre du tam-tam +et à prendre possession du siége qui sert de trône au souverain : +Ghézo était roi (1818). Il envoya ses émissaires +dans tout le royaume, et partout il fut acclamé avec +enthousiasme. Un soupir de soulagement s’échappa des +poitrines ; la chute du monstre détestable qui avait nom +Adandosan fut saluée de toutes parts par des fêtes et des +réjouissances publiques. A peine quelques chefs osèrent-ils +désapprouver la révolution qui avait eu lieu : on les massacra +sans pitié, aussi bien que leurs partisans. On jeta en +prison les enfants du roi déchu, et <i>l’on n’a plus entendu parler</i> +ni d’eux ni de lui. (C’est ainsi que l’on s’exprime pour +dire qu’on a fait mourir quelqu’un en secret.)</p> + +<p>Ghézo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza +et Domingo Martins qu’il appelait tous les deux <i>ses frères</i>. +Il était leur associé pour la traite, et il aimait surtout les +conseils de Souza, pour lequel il créa le titre de <i>chacha</i>, +lui accordant le premier pas parmi les blancs.</p> + +<p>Le commencement du règne de Ghézo fut signalé par +d’utiles réformes, dues presque toutes à l’influence du +chacha.</p> + +<p>« Grand capitaine aussi bien que grand roi, Ghézo régna +sur son peuple pendant quarante ans. Sans doute, par son +esprit élevé, par sa valeur et par ses talents militaires, il +aurait pu figurer avec honneur parmi les princes d’Europe, +s’il avait reçu une éducation proportionnelle. Malheureusement +il ne put pas toujours gouverner selon ses désirs. Il +avait contre lui la puissance des féticheurs, ces véritables +ministres de celui qui fut homicide dès le commencement. +Ce sont eux qui ont établi ces lois atroces, d’après lesquelles +s’immolent des milliers de victimes humaines. +Ghézo s’opposa tant qu’il le put à ces sacrifices. Bien plus, +ses principales victoires ont été remportées sans effusion de +sang… Dans la guerre, sa tactique consistait à envelopper +l’ennemi peu à peu et presque à son insu, et à ne lui laisser +d’autre ressource que de se rendre… Pour apaiser la soif +infernale des féticheurs, le roi Ghézo avait l’habitude de +réserver les coupables condamnés à mort et de les faire +exécuter tous à la fois…</p> + +<p>« A ce que tout le monde dit, cette humanité du roi lui +coûta la vie. Que cette opinion soit vraie ou fausse, peu +importe ; toujours est-il constant qu’après sa dernière +guerre, au lieu de mettre à mort tous les prisonniers, +comme les féticheurs l’exigeaient impérieusement, il en fit +don aux personnes qu’il voulait enrichir : c’est alors que <i>le +fétiche le tua</i><a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, comme disent les Dahoméens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Le fétiche</i>, c’est-à-dire le poison du féticheur.</p> +</div> +<p>« A sa mort, arrivée en 1858, quand on traita de son +successeur, les chefs se trouvèrent partagés en deux partis : +les uns voulaient le maintien des anciennes coutumes qui +exigent tous les ans l’immolation de milliers de victimes ; +les autres en voulaient l’abolition. Je m’abstiens de dévoiler +le mystère qui donna la victoire aux plus méchants. Le +prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec +lui les anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire +que les féticheurs demandaient. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p> + +<p><i>Badou</i> ou <i>Bahadou</i>, en montant sur le trône, prit le nom +de <span class="sc">Gréré</span>.</p> + +<p>Deux faits ont surtout signalé le règne de ces deux derniers +rois : 1<sup>o</sup> la destruction des Manhis, dont les restes se +sont réfugiés à Agoué ; 2<sup>o</sup> l’acharnement que ces deux rois +ont mis à attaquer, pour la détruire, la grande et florissante +ville d’Abèokouta, chez les Egbas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20"><span class="first">CHAPITRE XX</span><br> +<span class="xsmall">ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU DAHOMEY.</span></h2> + + +<p>Le <i>gouvernement</i> du Dahomey est une monarchie despotique : +héréditaire quant à la famille où l’on prend le roi ; +élective, quant à la personne à qui les rênes du gouvernement +sont confiées.</p> + +<p>Il n’y a d’autre <i>régime</i> que la volonté du roi, dont le pouvoir +discrétionnaire n’est tenu en échec que par la crainte +du poison des féticheurs : car <i>le fétiche tue</i>… même les rois.</p> + +<p>Le <i>système administratif</i> n’offre point de complications : +tous les chefs agissent sous leur propre responsabilité et +relèvent directement du roi. M. Borghéro a dit avec autant +d’exactitude que de précision : « Le peuple est esclave en +masse du roi, puis des chefs et finalement des <i>particuliers</i> +qui sont en petit nombre. » Sous cette dernière désignation +de <i>particuliers</i>, entendez ceux qui, par leur position de +fortune, le nombre de leurs esclaves ou l’appui de leurs +amis ou protecteurs, se trouvent en position d’avoir des +exigences.</p> + +<p>En tête, et au premier rang, nous voyons le roi, de qui +tout dépend en dernier ressort, d’une manière absolue. +Aucune loi ne le lie : son vouloir a force de loi ; il ne permet +pas que l’on discute ses caprices : celui qui oserait se +le permettre s’exposerait à être jeté en prison ; puis, peut-être, +<i>on n’entendrait plus parler de lui</i>.</p> + +<p><i>En droit</i>, le roi est seul propriétaire au Dahomey : la +propriété, comme le pouvoir, est en ses mains. Les particuliers, +les chefs eux-mêmes, tous, en un mot, si nous +exceptons les féticheurs, avec qui le roi doit compter, tous +ne possèdent quelque chose que parce que le roi leur en +permet ou en tolère la possession, et pour le temps qu’il le +trouve bon.</p> + +<p>En supposant qu’il reconnaisse théoriquement un droit +quelconque à autrui, <i>en pratique</i> il a, comme nous allons +voir, un moyen assez simple d’éluder ce droit : ce sont les +<i>palavres</i> et la confiscation.</p> + +<p>Il n’est pas bon au Dahomey, il est dangereux d’être plus +puissant, plus intelligent, plus habile, plus riche (disons +le mot), plus influent qu’il ne plaît au roi.</p> + +<p>Inutile de dire que la personne du roi est sacrée. On ne +se présente devant Sa Majesté que dans l’attitude de la plus +complète humiliation ; et si Sa Majesté boit en public, on doit +se détourner ou incliner la tête pour ne le point voir. Les +plus hauts dignitaires, par respect, se mettent à plat ventre +devant le roi.</p> + +<p>Sous cette désignation « <i>femmes du roi</i> », il faut comprendre +non-seulement celles que le roi traite en épouses, non-seulement +celles à qui il a accordé ses faveurs, mais encore +les eunuques du palais. Des manières tant soit peu familières +avec ces personnes, un regard jeté sur elles, sont souvent +réprimés comme des crimes. Pour peu que les femmes du +roi prennent un air provocateur, il leur est facile de compromettre +ceux qu’elles veulent perdre. Même on prétend +que le roi spécule sur cette facilité de perdre quelqu’un par +les habiletés compromettantes de ses femmes.</p> + +<p>Au <i>bâton du roi</i> on accorde les mêmes honneurs qu’au roi +lui-même. Lorsqu’il est porté d’une manière ostensible en +public, la foule se prosterne à son passage et se livre à des +démonstrations de respect qui indiquent presque un véritable +culte.</p> + +<p>L’<i>oiseau du roi</i> est une espèce de <i>hochequeue</i>, noir et blanc. +On raconte que le roi, revenant d’une guerre où il avait été +vainqueur, fut salué à son retour par une volée de ces +oiseaux. Dès lors, il en fit son oiseau, défendant de le tuer +ou de lui faire la chasse. Enfreindre cet ordre serait un +crime de lèse-majesté et un sacrilége : car l’oiseau du roi +est aussi l’oiseau de <i>Legba</i>, puissant fétiche que les interprètes +appellent le <i>démon</i>.</p> + +<p>Il arrive parfois qu’un chef ou tout autre individu se présente, +au nom du roi, dans une factorerie et achète pour le +roi une certaine étoffe. Par le seul fait, l’embargo est mis +sur les étoffes de cette qualité : le négociant n’en peut vendre +qu’au roi, et les particuliers n’en peuvent acheter sans +se rendre coupables. Ils s’exposeraient à la prison, à de +fortes amendes, à la confiscation, à la mort peut-être, s’ils +y mettaient quelque affectation.</p> + +<p>Il me souvient d’un noir de Wydah, du nom de Ségo, +condamné pour un fait de ce genre, pendant mon séjour au +Dahomey. Un jour, les marchands du roi avaient acheté une +certaine <i>étoffe pour le roi</i>, dans une factorerie de Wydah. En +même temps, Ségo, voyageant dans le royaume voisin, +acheta de cette même étoffe à Porto-Novo. De retour chez +lui, il se drape dans son nouveau costume, tout fier de son +<i>acho</i>. Sa joie fut de courte durée. Il paraissait à peine dans +la rue qu’il se vit saisi, traîné chez le cabécère, dépouillé, +jeté en prison, obligé à payer une forte amende : tout cela, +pour avoir acheté d’une manière inconsciente de l’<i>étoffe du +roi</i>.</p> + +<p>On le voit : toutes ces industries font du roi, sinon un +dieu, du moins un personnage à part, un demi-dieu. <i>Après +Dieu, le roi.</i></p> + +<p>Le roi nomme les chefs ou <i>cabécères</i>, et les révoque à +volonté. Sans solde aucune, les chefs, pour seul et unique +revenu, ont ce qu’ils extorquent à leurs subordonnés, sous +forme de cadeaux ou d’amendes. Cela sert à leur entretien +et aux frais de représentation ; c’est aussi avec ces ressources +qu’ils <i>donnent à manger au roi. Manger, donner à manger</i> : deux +expressions heureuses, qui dispensent d’appeler la cupidité +insatiable du roi et des chefs par son propre nom. Une des +principales attributions des chefs est de <i>donner à manger</i> au +roi. Malheur à qui néglige ce devoir important !</p> + +<p>« Quand le roi du Dahomé crée de nouveaux chefs ou +cabécères, il leur remet des insignes distinctifs.</p> + +<p>« Ce sont, en premier lieu, des bracelets d’argent, des +colliers de verroteries et de corail, un sabre et, pour les plus +hauts dignitaires, deux petites cornes d’argent.</p> + +<p>« Viennent ensuite les marques extérieures de la part +plus ou moins grande de puissance et d’honneur que le souverain +a voulu accorder en élevant au cabécérat :</p> + +<p>« 1<sup>o</sup> <i>Le parasol</i>. C’est une grande ombrelle plate, en étoffe +de diverses couleurs et garnie d’une bordure découpée. Ce +parasol peut abriter plusieurs personnes. Seuls les chefs ont +le droit de s’en servir, et malheur au sujet qu’on trouverait +usant même d’un simple parapluie. Au contraire, il n’y a +pas de chefs, grands ou petits, qui paraissent en public sans +cet insigne de leur dignité.</p> + +<p>« Le même usage existe généralement sur tout le littoral +de la Guinée ; mais à Porto-Novo, les chefs se contentent +d’un parapluie ordinaire de couleur voyante, rouge ou +verte.</p> + +<p>« 2<sup>o</sup> Le <i>tabouret</i> est un autre insigne de cabécérat. C’est +un siége fait d’une seule pièce de bois, le <i>houn-ti</i> (arbre à +pirogue). Ce bois, d’une belle couleur jaune, est très-facile à +travailler.</p> + +<p>« Ces tabourets ne se fabriquent qu’à la capitale, à +Abomé. Celui des grands cabécères a jusqu’à un mètre de +hauteur. On les agrémente parfois de dessins très-bizarres.</p> + +<p>« 3<sup>o</sup> Le troisième insigne du cabécérat, c’est la longue +pipe et la large sacoche en cuir contenant le tabac. La pipe +est renfermée dans un étui de bois. Un chef peut sortir et +même voyager sans son parasol et sans son tabouret, mais +jamais sans sa pipe passée à travers les plis de sa grandissime +poche à tabac. Fumer paraît être un signe de virilité +et de puissance. Jamais je n’ai vu l’ancien roi Mecpon sans +sa pipe à la bouche. » (<span class="sc">Courdioux</span>.)</p> + +<p>Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son +chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires : c’est, +en quelque sorte, un juge ou gardien de la paix. Les affaires +de certain ordre sont de la compétence de chefs spéciaux ; +celles de quelque gravité ressortissent au tribunal particulier +des féticheurs ou du roi. Ici, l’arbitraire du juge est sans +contrôle et sans limites.</p> + +<p>Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions, ni +le même pouvoir : ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière +purement civile ; ceux-là, en matière administrative ou criminelle. +Ces ressorts existent, plus ou moins étendus, quoiqu’ils +ne soient pas toujours aussi bien définis que chez +nous. Le pire de tout, pour un prévenu, c’est d’être livré au +fétiche ou d’être renvoyé au roi : il est fort à craindre <i>qu’on +n’entende plus parler de lui</i>.</p> + +<p>Du reste, la manière d’agir de tous les chefs est toujours +la même : leur pouvoir autoritaire s’exerce par voie de <i>palavres</i>. +Ils appellent à leur barre celui qu’ils veulent condamner ; +ils l’accusent, dirigent contre lui des imputations +plus ou moins vraisemblables ; ils parlent, ils crient, ils dissertent +avec véhémence ; ils s’appliquent à prouver qu’il faut +le condamner, et ils le condamnent en effet. Voilà ce qu’on +appelle <i>palavre</i>.</p> + +<p>On conçoit aisément tout ce que de semblables vexations +doivent exciter de haines et provoquer de vengeances, alors +que rien ne modère les passions : ni la charité chrétienne, +ni les sentiments d’humanité, ni les sages conseils de la résignation. +Aussi, quand la crainte de leur despotisme n’impose +pas suffisamment, les chefs doivent se précautionner contre +les rancunes et la vengeance de ceux qu’ils oppriment. +Alors ces juges sans conscience et sans pudeur livrent leur +victime au roi, après l’avoir noircie de calomnies. Le roi a +droit de vie et de mort, et il en use largement : tout le +monde le sait. Roi et chefs, par là même, sont également +redoutables : l’un, parce qu’il peut faire mourir ; les autres, +parce qu’ils livrent au roi.</p> + +<p>Nous ne dirons rien des autres procédés de justice sommaire : +de la prison avec la perspective d’y mourir de faim ; +des épreuves judiciaires, de l’épreuve non moins terrible +qui consiste à <i>boire le fétiche</i> ; véritables meurtres à peine +déguisés.</p> + +<p>A Abomé, les principaux chefs sont : le <i>Méhou</i>, ministre du +commerce et des affaires étrangères ; le <i>Mingan</i>, ministre de +la guerre, exécuteur des hautes œuvres. Le Méhou a l’<i>oreille +du roi</i>, c’est-à-dire qu’il est son confident intime, son interprète +juré.</p> + +<p>Chaque cabécère, le roi lui-même a son second, <i>ékédji</i>, +comme disent les Nagos : celui qui doit lui succéder et qui +se forme à son école. Le second est souvent pressé de devenir +premier, et demande au poison de lui faire place libre.</p> + +<p>A Wydah, le chef principal, que nous appellerions volontiers +le vice-roi, est le <i>Yévo-gan</i>, le chef des blancs. Le Méhou +est représenté, dans cette ville maritime, par <i>Quouénou</i>. Tous +deux sont espionnés par des conseillers que le Dahomey leur +impose. Je dis : <i>le Dahomey</i> ; car, pour les gens de la côte, et +généralement pour les habitants de l’ancien royaume de +Juda, le Dahomey n’est que la partie du royaume occupée +à l’origine par Tocoudonou et ses partisans. A Wydah et aux +environs, si l’on parle d’aller à la capitale, on dit : <i>aller au +Dahomey</i>.</p> + +<p>L’espionnage est un des rouages administratifs en usage +dans le royaume : le roi a ses espions chez les principaux +chefs ; le Méhou et le Mingan ont les leurs à Wydah. Il n’y +a pas jusqu’aux blancs à qui l’on impose certains employés +chargés d’épier leurs actions et leurs paroles, pour en rendre +compte aux autorités locales. J’ai connu notamment un de +ces mouchards dont on n’a pu se débarrasser ni par la prison, +ni par les fers, ni par la diète, ni par le fouet ; il résista +à toutes les épreuves, cloué à son poste par la volonté de +ceux qui l’avaient imposé.</p> + +<p>Un jour, me trouvant à dîner chez un Français, celui-ci +prononça une parole un peu dure, quoique méritée, contre +un des chefs de Wydah. A quelque temps de là, ce chef +s’indignait avec moi de ce que le Français en question avait +parlé de la sorte. Il me rapporta les paroles avec une si +grande exactitude, que je crus devoir conseiller à mon compatriote +plus de réserve devant le personnel de sa maison. +Impossible, me dit-il après m’avoir remercié, impossible +d’éviter les inconvénients de ce genre. On nous tient de si +près que nous ne saurions garder nos sentiments cachés : +nous devrions nous réduire à un silence absolu. Et encore !</p> + +<p>Disons, du reste, que ce fait n’est point particulier au +Dahomey. Les négociants établis dans la colonie anglaise +de Lagos sont connus à Abèokouta, dans l’intérieur, où l’on +sait quels discours ils tiennent à l’endroit des nègres, au +point de vue du commerce et de la politique. Une seule +maison a peut-être échappé à cette inquisition : c’est la factorerie +hambourgeoise. On y avait adopté l’usage de parler +allemand, lorsqu’on traitait devant les noirs une question à +laquelle on voulait les laisser étrangers. Or, on n’enseignait +pas l’allemand aux noirs employés dans la maison : on parlait +avec eux anglais ou portugais, français même.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que les chefs ne reçoivent rien du +budget de l’État. Disons tout : l’État n’a point de budget, +parce qu’il n’a point de revenus. Seul maître et seul propriétaire, +le roi seul a des revenus. Il souffre bien que les +chefs prélèvent quelque chose sur le fruit des palavres : <i>ils +doivent manger !</i> Mais malheur à eux, s’il se doute que le +principal ne lui revient pas !</p> + +<p>Quant aux impôts réguliers, un dicton populaire déclare +expressément qu’<i>ils appartiennent au roi</i>. Dans le style imagé +des nègres, ces impôts s’appellent les <i>cauris de la rue</i><a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a> ou +l’argent de la rue, et les collecteurs de cet impôt portent le +nom de gardiens ou <i>maîtres de la rue</i>, du dehors<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. — Ces +employés, que les Européens nomment <i>décimères</i>, sont postés, +comme nos gardes d’octroi et nos douaniers, à côté des passages +fréquentés, sur le bord des chemins ou de la lagune ; +on en trouve à la porte des factoreries. Ils sont chargés de +prélever la <i>part du roi</i> sur l’huile et d’autres produits que +les nègres portent au marché ou chez les divers négociants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Owo-ode.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Onibode (oni-ibi-ode).</p> +</div> +<p>Ceux-ci payent au roi des redevances en nature pour +toutes les marchandises d’importation arrivées par les navires : +là aussi le roi a sa part.</p> + +<p>Quelquefois, après avoir pris la part qu’il se réserve ordinairement, +<i>le roi veut encore manger</i>. La voie des palavres +étant trop lente, il a recours au moyen plus expéditif du +vol. Les gens du roi, agissant pour le roi et en son nom, se +répandent partout et pillent les noirs sans merci. Ils enlèvent +tout ce qui tombe sous leur main, et on ne leur fait +aucune résistance, de peur d’être traîné <i>au Dahomey</i>. Tout +au plus si l’on essaye de soustraire ce qu’on a de plus précieux, +en le déposant chez les blancs. Les maisons des blancs +et des chefs principaux sont seules respectées dans ces +razzias.</p> + +<p>Cela ne veut pas dire que le vol royal ne s’exerce point +contre les blancs. Le roi a une classe de fonctionnaires que +l’on nomme et qui sont réellement les <span class="xs">VOLEURS DU ROI</span>. Quand +cela plaît à Sa Majesté, ces voleurs sont envoyés en mission +dans la maison des blancs. <i>Pour le roi et en son nom</i>, ils +exercent leurs fonctions de voleurs chez ceux que l’on veut +déposséder sans éclat et sans violence apparente : on leur +recommande de ne point se laisser prendre, et on leur assure +l’impunité au tribunal des autorités du pays, pourvu qu’ils +soient consciencieux.</p> + +<p>J’ai dit : <i>consciencieux !</i>… Si l’on veut qu’ils volent sans scrupule, +on exige qu’ils rendent compte scrupuleusement de +tout ce qu’ils ont pris. En détourner ou en cacher une partie +serait forfaire à son devoir de voleur, le voleur du roi devant +évidemment voler pour le roi, et non pour lui.</p> + +<p>L’existence de ce genre d’employés n’est un secret pour +personne. Les autorités dahoméennes se garderaient de +vouloir excuser cette institution ; au contraire, elles s’en +glorifient : n’est-ce pas le meilleur moyen de rendre les +vols moins fréquents ? D’un côté, les blancs sont tout avertis +de se tenir sur leurs gardes, et ils veillent plus soigneusement. +D’autre part, le roi se réservant le monopole du vol, +les nègres se sentiront moins portés à cette spéculation, +parce qu’il est toujours dangereux de se mettre en concurrence +avec le roi.</p> + +<p>Belles raisons ! Il ne faut pas peu d’effronterie pour les +mettre en avant ; mais l’habitude est si impérieuse !</p> + +<p>On parle au Dahomey de <i>coutumes</i> et de <i>droit coutumier</i>. +On aurait tort de supposer que ces lois coutumières protégent +la sécurité et la liberté des individus. Elles n’édictent +guère que des mesures restrictives ou pénales ; rarement +elles reconnaissent un droit à quelqu’un, à moins qu’un +autre ne soit frappé du même coup : il faut toujours qu’il y +ait une victime. Les us et coutumes du Dahomey favorisent +l’injustice et la violence, plutôt qu’ils ne lui mettent obstacle ; +l’oppresseur n’a rien à redouter que de la vengeance +et du poison, et s’il a besoin de se couvrir d’une excuse, le +moindre prétexte légitimera son manque d’équité.</p> + +<p>« Pourquoi ne pas écrire votre code coutumier ? demandait +un missionnaire au Yévo-gan. Les blancs connaîtraient +vos usages, et ils s’y conformeraient. — Le beau conseil +que tu donnes là ! fut-il répondu à mon confrère ; si les +blancs connaissent les coutumes, et qu’ils y conforment leur +conduite, plus de palavres ! Et s’il n’y a plus de palavres, +<i>que mangerons-nous ?</i> » <i>Que mangerons-nous ?</i>… ce mot dit +tout : le roi et les chefs veulent <i>manger</i>, c’est pour <i>manger</i> +qu’ils conservent les coutumes.</p> + +<p>Autre moyen de manger : <i>fermer les chemins</i>. C’est aussi +un moyen de pression, ainsi que nous allons le voir.</p> + +<p>Dans ce pays terrible de Dahomey, on n’est pas libre +même de circuler et de se mouvoir, à moins d’en avoir +obtenu l’autorisation au préalable. L’étranger entre dans le +royaume comme l’oiseau entre dans la cage, ne se doutant +pas qu’on va fermer sur lui la porte. On le salue, on le +flatte, on le cajole, et il peut s’apercevoir bientôt que tous +ces soins ne sont pas aussi désintéressés qu’ils en ont l’air. +On l’appelle ami, et frère, et père ; on ne peut le laisser +partir : <i>les chemins sont fermés</i>, c’est-à-dire que, pour prendre +la clef des champs, notre voyageur sera obligé de <i>payer</i> une +redevance. <i>Payez</i>, et vous aurez <i>les chemins ouverts</i>.</p> + +<p>Quand le roi ou les chefs veulent frapper un négociant +dans ses intérêts ; quand ils veulent le forcer à subir des +conditions qu’il repousse, ils lui <i>ferment les chemins pour le +commerce</i>. Alors, les produits sont détournés ; l’huile et les +amandes de palme n’arrivent plus chez lui ; pour lui, le +commerce est sous le coup de l’interdit le plus sévère : il +entrera en composition, sous peine de voir se prolonger +indéfiniment la quarantaine qu’on lui impose.</p> + +<p>Malheur aux noirs qui oseraient entretenir des relations +commerciales avec celui à qui l’on a fermé les chemins ! Les +confiscations et la prison seraient les moindres peines qu’on +leur infligerait ; eux-mêmes peut-être seraient <i>envoyés au +Dahomey</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21"><span class="first">CHAPITRE XXI</span><br> +<span class="xsmall">GUERRE ET GUERRIERS AU DAHOMEY.</span></h2> + + +<p>Le Dahomey a la réputation d’être une monarchie militaire +fortement constituée : il passe pour un des États les +plus puissants de l’Afrique. Or, lorsqu’on l’étudie avec +quelque attention, on a lieu de s’étonner qu’une semblable +opinion se soit accréditée au point de trouver place dans +des ouvrages scientifiques d’une valeur incontestable.</p> + +<p>A ne juger que par les apparences, les succès du Dahomey +peuvent, en effet, indiquer un État puissant, ayant sur +pied un effectif considérable de troupes. Le Dahomey a été +occupé en des guerres incessantes ; il a fourni pendant +longtemps des milliers de nègres à la <i>traite</i>, dont il fut le +foyer le plus actif. Les <i>négriers</i> en s’y présentant étaient +assurés d’y trouver leur chargement complet à bref délai, +tandis qu’ils stationnaient des mois entiers sur les autres +points, sans pouvoir compléter leur cargaison de <i>marchandise +humaine</i>. Il n’est pas étonnant qu’on se soit dit : Un État +qui a toujours ainsi abondance de prisonniers à vendre est +certainement un puissant État : le Dahomey fournissant +au commerce plus d’esclaves que les autres États, est plus +puissant qu’eux. De là est venue la réputation surfaite de +ce petit royaume guinéen, auquel nous avons cru ne devoir +attribuer qu’une population approximative de 200,000 âmes, +et auquel on ne saurait raisonnablement en supposer plus +de 300,000.</p> + +<p>La ville principale des Egbas, peuple avec lequel le +Dahomey est habituellement en guerre, Abèokouta, possède +une population égale à celle de tout le royaume ennemi : +ce n’est donc point par le nombre que celui-ci l’emporte. +La valeur des Egbas est-elle inférieure à celle des Dahoméens ? +Je suis fort éloigné de le supposer. D’où vient donc +la supériorité du Dahomey ? Quelle est la cause des avantages +qu’il a eus sur ses voisins, depuis Tacoudonou ? avantages +qui lui ont acquis sa renommée de grandeur et de +puissance extraordinaires.</p> + +<p>Il est d’autant plus intéressant d’approfondir cette question, +que la réponse nous montrera sous son véritable jour +le pays que nous étudions.</p> + +<p>La nature semble s’être appliquée à faire la circonvallation +du Dahomey. Ce royaume est entouré d’eau presque +de tout côté. La seule partie découverte est le nord : c’est +la voie unique par laquelle les Dahoméens se lancent sur +leur proie, et par où ils pourraient être attaqués ; en sorte +qu’ils peuvent avancer en toute assurance, sans avoir à +craindre d’être attaqués par derrière ; comme aussi, en cas +de retraite, ils seraient abrités par les fortifications naturelles +qui servent de limites à leur pays.</p> + +<p>Au nord-ouest, ils ont déjà ravagé la contrée qu’habitaient +les Manhis. Les derniers débris de cette tribu sont allés +chercher un asile à Agoué, sur la côte, où ils conservent +leurs idoles, leur culte, leur caste sacerdotale, leur langue +et leurs usages au milieu des Minas.</p> + +<p>Au delà de la région occupée jadis par les Manhis, Atakpamé, +par son attitude énergique et fière, aussi bien que +par les avantages de sa position, impose au Dahomey une +prudente réserve dont il n’ose se départir. Ce pays, situé +par 1° 2′ ouest du méridien de Paris, et par 7° 20′ de latitude +nord, est défendu naturellement contre les incursions des +étrangers par son sol montagneux et ses épaisses forêts. +Au surplus, les habitants sont d’habiles chasseurs, intrépides +et endurcis à la fatigue, maniant l’arc et le fusil. Les +chasses fréquentes qu’ils font du côté du Dahomey leur +servent à dépister l’ennemi, aussi bien qu’à chasser le gibier.</p> + +<p>Guézo, père de Gréré, alla se fourvoyer avec ses hordes +chez ce peuple de chasseurs. Ceux-ci se montrèrent si +vigilants et si braves que les Dahoméens ne sont plus tentés, +depuis lors, d’aller chercher fortune dans les terres d’Atakpamé. +Gréré a été maintes fois provoqué par les bravades +des Atakpaméens : il demeure sourd à leurs insultantes +provocations, et dévore l’injure en silence, n’osant compter +avec eux sur la ruse et la surprise, auxquelles il doit ses +succès ailleurs.</p> + +<p>On raconte qu’une femme très-riche en esclaves envoya +d’Atakpamé à Gréré, roi de Dahomey, une petite fille, et +lui fit dire : « O roi puissant, viens donc ici guerroyer. Ton +père fut malheureux dans son entreprise contre nous ; tu +ne peux supporter plus longtemps la honte de sa défaite. +Viens ! cette fille que je t’envoie guidera tes pas et te donnera +à boire le long du chemin. » Gréré ne répondit pas à +l’invitation.</p> + +<p>C’est vers le nord-est que le Dahomey dirige ses hordes +dévastatrices. Il trouve dans les <i>Egbas</i> un peuple facile à +exploiter, parce que les divisions intestines furent longtemps +pour eux une cause de faiblesse qui les a voués à la +rapacité de voisins remuants. De plus, les Egbas jouissent +chez eux d’une grande liberté ; ils s’attachent au sol par la +propriété et par une culture rémunératrice. Paisibles propriétaires, +ils ont peu de goût pour les expéditions militaires, +et ne songent à prendre les armes que pour repousser +une attaque ou pour venger une injure.</p> + +<p>La grandeur relative du Dahomey ne s’explique pas +autrement. Les Dahoméens sont remuants et tracassiers : +ils oppriment facilement leurs voisins, parce que ceux-ci +sont paisibles et inoffensifs, quoique braves et forts.</p> + +<p>De quels pays se sont-ils emparés dans le dernier siècle ? +Des royaumes d’Allada et de Juda, tous deux adonnés au +commerce, dont les habitants, par conséquent, menaient +une vie paisible. Quelles contrées ravagent-ils encore +aujourd’hui, dans leurs razzias annuelles ? Le pays des +Egbas, habité par des gens d’humeur pacifique, songeant à +tout autre chose qu’aux surprises de l’attaque et aux +aventures du pillage.</p> + +<p>Qui tient le Dahomey en échec ? Le peuple d’Atakpamé, +qu’il rencontre toujours sous les armes, et aussi les populations +(<i>si faibles soient-elles</i>) qui sont protégées contre un +coup de main par la lagune : Popo, Ahouansoli, Afatonou…</p> + +<p>Depuis quelques années, <i>Abèokouta</i> lui barre le passage +au nord-est. Attaquée tous les ans, cette capitale des Egbas +résiste tous les ans aux assauts du Dahomey. Peu s’en est +fallu, deux ou trois fois, que le monarque dahoméen ne fût +pris.</p> + +<p>« Abèokouta est de fondation toute moderne. Les Egbas, +qui sont une branche de la famille nago, étaient, depuis +bien des années déjà, victimes des razzias des tribus voisines, +et fournissaient ainsi à la traite un nombreux contingent +d’esclaves, lorsque, vers l’année 1820, une partie +de ces Egbas conçurent le dessein d’abandonner leurs villages +pour se réunir et se défendre contre de nouvelles +attaques. Ils choisirent, comme point de ralliement, un +immense rocher qui surplombe au centre de masses granitiques ; +et le nom d’Abèokouta, qui veut dire <i>sous les +rochers</i>, est un souvenir de ce premier abri. Bientôt d’autres +peuplades, en grand nombre, suivirent cet exemple ; mais +elles emportaient avec elles l’amour des lieux qui les +avaient vues naître, et, tout en se groupant pour la défense +commune, chacune d’elles conserva son nom. La ville d’Abèokouta +se trouve ainsi partagée en quartiers qui portent +les noms des villages abandonnés ; chaque peuplade a même +gardé ses droits, ses priviléges, ses usages et jusqu’aux +nuances de son dialecte.</p> + +<p>« Pour tous travaux de défense, on se contenta de creuser +autour de la nouvelle ville un fossé de trois mètres de large +et d’autant de profondeur, au bord duquel on éleva un mur +en terre, épais de cinquante centimètres, haut de deux à +trois mètres. De petits trous ronds, percés de distance en +distance, font l’office de meurtrières. Les noirs ne connaissent +pas les premiers éléments des angles saillants et des +angles rentrants, qui permettent aux défenseurs de découvrir +le pied des courtines et de toutes les lignes de défense. +Ils plantent des buissons au bord des sentiers tortueux qui +mènent aux portes : ces buissons servent à abriter les défenseurs +quand ils veulent empêcher les assaillants d’approcher.</p> + +<p>« Le circuit d’Abèokouta présente un développement de +35 à 40 kilomètres, le tout enfermé dans les fortifications +dont j’ai parlé… On donne à Abèokouta plus de cent mille +habitants. Pour qui voit cette ville du haut de son rocher, +pour qui en a visité les différentes sections et observé les +foules compactes qui s’y logent, ce chiffre ne paraît nullement +exagéré<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <span class="sc">Borghéro</span>.</p> +</div> +<p>Ce sont les restes de plus de cent cinquante villes détruites +en moins de vingt-cinq ans. Cinq cent mille habitants +périrent par le fer et par le feu ; des milliers furent +réduits en esclavage et vendus aux négriers ; ceux qui purent +échapper aux armes et à la famine allèrent se réfugier +<i>sous les rochers</i>.</p> + +<p>Dans cette position avantageuse, les Egbas ont résisté +énergiquement aux attaques du Dahomey, qu’ils réduiraient +sans doute s’ils pouvaient prendre l’offensive. Ils ne le peuvent, +à cause des dispositions malveillantes du Jébou, d’Ilorin +et d’Ibadan, ennemis terribles, dont ils ont tout à craindre.</p> + +<p>Notons, pour mémoire, quelques dates se rapportant aux +succès des Egbas :</p> + +<p>Le 3 mars 1851, les Dahoméens furent repoussés, après +un combat acharné de plusieurs heures. Ils laissèrent sur le +champ de bataille près de dix mille morts, c’est-à-dire les +deux tiers de l’armée. Le roi de Dahomey lui-même fut sur +le point d’être pris : il ne dut son salut qu’à une méprise +de l’ennemi. Un chef de son entourage étant vêtu d’habits +magnifiques, on le prit pour le roi ; et celui-ci, grâce à +cette circonstance, put se dérober aux poursuites dont il +était l’objet et se sauver.</p> + +<p>En 1862, nouvelle attaque des Dahoméens. Ils ne s’avancèrent +que jusqu’à Ibara, détruisant Ichaga le 5 mars, et +Aïbo le 13 du même mois.</p> + +<p>Le 26 mars de l’année suivante (1863), ils vinrent échouer +devant Abèokouta.</p> + +<p>Le 15 mars 1864, les Egbas infligèrent un nouvel et sanglant +échec aux troupes dahoméennes, qui s’enfuirent en +désordre ; ils les poursuivirent même jusque sur leur propre +territoire, et leur firent subir des pertes considérables. Les +Dahoméens souffrirent beaucoup dans leur fuite tumultueuse ; +car ils avaient tout ravagé en venant, et tout leur +manqua, lorsqu’ils se replièrent en arrière.</p> + +<p>Le 28 avril 1873, les hordes du Dahomey reparurent encore. +On n’eut pas plutôt signalé leur présence, qu’elles se +retirèrent à la faveur de la nuit : la petite vérole avait fait +de grands ravages dans le camp, et l’on abandonna, gisant +sur le sol, un grand nombre de morts et de mourants.</p> + +<p>L’instinct du pillage est la note caractéristique du Dahomey. +Aussi, quand on étudie son organisation militaire, on +découvre sans peine les traits distinctifs d’une bande armée +pour le brigandage.</p> + +<p>Dans la <i>bande dahoméenne</i>, nous trouvons des chefs tels +qu’il les faut pour des razzias habilement conduites : le +<i>gogan</i>, ou chef des bouteilles ; le <i>sogan</i><a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, chef des chevaux ; +le chef des cabris… Ces noms indiquent assez les attributions +spéciales de ceux qui les portent ; on ne les nomme +ainsi que parce qu’ils sont chargés de capturer et de centraliser +chaque chose qui peut augmenter le butin : bouteilles, +chevaux, cabris…, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Go</i>, bouteille, et <i>gan</i>, chef ; <i>so</i>, cheval, et <i>gan</i>, chef.</p> +</div> +<p>Les chefs dont nous parlons, avec les hommes sous leurs +ordres, forment le <i>personnel administratif</i>. Ce personnel administratif +se rattache à l’armée proprement dite, et montre +le caractère véritable des expéditions entreprises tous les +ans par le Dahomey. Le Dahomey ne combat pas précisément +des ennemis : <i>il pille</i>. On ne doit pas s’imaginer qu’il +se trouve constamment engagé dans des guerres légitimes, +ou qu’il se met en campagne périodiquement pour tenter +de nouvelles conquêtes : sans motif et sans déclaration de +guerre, à la façon des brigands, il tombe à l’improviste sur +ceux qu’il appelle ses ennemis, et qui ne sont en réalité +qu’une proie qu’il convoite. Aussi, il choisit son temps : +mars et avril sont l’époque la plus favorable à ses desseins, +et les dates que nous avons notées plus haut nous reportent +à cette période de l’année. Si le Dahomey faisait la guerre +dans un but de conquête, pour venger une offense, pour +obtenir l’exécution d’une promesse ou le redressement d’un +grief, il ne lui serait pas loisible de choisir son temps et de +reprendre la lutte annuellement.</p> + +<p>J’insiste sur ces détails, parce que, je le répète, ils mettent +en relief le caractère des expéditions dahoméennes, +en même temps qu’ils expliquent la multiplicité de ces +expéditions. Le Dahomey est moins un État militaire puissant +qu’un peuple de pillards bien organisé, et protégé dans +son repaire par la nature elle-même.</p> + +<p>Parlons maintenant de l’<i>armée proprement dite</i>. Elle se +compose : 1<sup>o</sup> des <i>troupes régulières permanentes</i> ; 2<sup>o</sup> des <i>contingents</i> +soumis au service uniquement en vue d’une expédition +projetée, et qui forment en quelque sorte une espèce +de <i>réserve</i>.</p> + + +<p class="h3">1<sup>o</sup> TROUPES RÉGULIÈRES PERMANENTES.</p> + +<p>Seul à la côte des Esclaves et bien loin au delà, le roi de +Dahomey a des troupes régulières permanentes : il a les +<i>amazones</i> et les <i>soflimatas</i>, deux corps qui sont la bande du +roi ; véritables corps de discipline dans lesquels on enrégimente +ce qu’il y a de pire parmi les femmes et parmi les +hommes du royaume.</p> + +<p>Une femme est-elle surprise en adultère ; se rend-elle insupportable +par son humeur acariâtre, par son caractère +indocile, sa rudesse, sa dureté ? On la donne au roi, qui, +lorsqu’il ne la livre pas au bourreau, en fait une amazone.</p> + +<p>Les soflimatas se recrutent de la même façon ; seulement +ce sont des hommes. Amazones et soflimatas ont tout ce +qu’il faut pour réussir dans le brigandage. Du reste, on les +forme bien au rude métier auquel ils sont destinés. Qu’on +en juge par ce que M. Borghéro a raconté, pour en avoir +été témoin oculaire.</p> + +<p>« Le lendemain, 29 novembre (1861), dit-il, vers midi, +le roi me fit appeler à la place d’armes, pour assister au +spectacle vraiment merveilleux que les guerrières voulaient +me donner, afin de me montrer leur bravoure. Une centaine +de personnes étaient déjà réunies autour du roi, sous +une belle tente. Quand j’arrivai, le prince se leva aussitôt, +vint à ma rencontre, et me fit asseoir un instant à côté de +lui ; puis, me prenant par la main, il me conduisit en personne +visiter les préparatifs militaires.</p> + +<p>« Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé +un talus, non de terre, mais de faisceaux d’épines très-piquantes, +sur quatre cents mètres de long, six de large et +deux de haut. A quarante pas plus loin et parallèlement au +talus, se dressait la charpente d’une maison d’égale longueur, +avec cinq mètres de largeur et autant d’élévation. +Les deux versants de la toiture étaient couverts d’une +épaisse couche de ces mêmes épines. Quinze mètres au delà +de cette étrange maison, venait une rangée de cabanes. +L’ensemble simulait une ville fortifiée, dont l’assaut aurait +coûté bien des sacrifices. Les guerrières devaient, pieds +nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines, +descendre dans l’espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader +la maison qui représentait une citadelle hérissée de +défenses, et aller prendre la ville simulée par les cabanes. +Deux fois repoussées par l’ennemi, elles devaient, au troisième +assaut, remporter la victoire et, comme gage du +succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque. Les +premières à surmonter tous les obstacles recevront de sa +main le prix de leur bravoure ; car, me disait le roi, la +valeur militaire est pour nous la première des vertus.</p> + +<p>« Le roi donne l’ordre d’attaquer. Aussitôt l’expédition +entre dans sa première phase. Toute l’armée examine la +position de la ville à prendre ; on s’avance courbé, presque +rampant, pour n’être pas aperçu de l’ennemi ; les armes sont +baissées, et le silence est rigoureux.</p> + +<p>« Dans une seconde reconnaissance, nos amazones marchent +debout, le front haut. Sur trois mille femmes, deux +cents, au lieu de fusils, sont munies de grands coutelas en +forme de rasoirs, qui se manient à deux mains, et dont un +seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerrières +ont encore leur coutelas fermé.</p> + +<p>« Au troisième acte, toutes sont au poste et en attitude +de combat, les armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant +devant le roi, il y en a toujours qui veulent lui donner +des assurances de dévouement et lui promettre la victoire. +Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille devant le +front d’attaque. Le roi se lève, va se placer en tête des +colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, +elles se précipitent avec une fureur indescriptible sur le +talus d’épines, le traversent, bondissent sur la maison également +d’épines, en redescendent comme refoulées par un +retour offensif, reviennent par trois fois à la charge, le tout +avec une telle précipitation que l’œil a peine à les suivre. +Elles montaient en rampant sur les constructions d’épines +avec la même facilité qu’une danseuse voltige sur un parquet, +et pourtant elles foulaient de leurs pieds nus les dards +acérés du cactus.</p> + +<p>« Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient +déjà atteint le sommet de la maison, une guerrière qui était +à l’une des extrémités tomba sur le sol d’une hauteur de +cinq mètres. Elle se tordait les bras en se tenant assise ; +d’autres guerrières excitaient son courage, quand le roi +survient, lui lance un regard et un cri d’indignation. Elle +se relève aussitôt comme électrisée, reprend ses manœuvres, +et remporte le premier prix. Impossible de rendre la +scène dans son ensemble. »</p> + +<p>Avec de semblables exercices, impossible de ne pas +devenir <i>brigand consommé</i>, prêt à toute espèce de coup de +main, et ne reculant devant aucun péril. Au demeurant, +l’hésitation serait punie de mort. La crainte de tomber sous +les coups du bourreau et l’enivrement du pillage exaltent +les esprits, et mettent ces soldats hors d’eux-mêmes.</p> + + +<p class="h3">2<sup>o</sup> CONTINGENTS DE RÉSERVE.</p> + +<p>Quand le roi fait un appel de troupes pour la guerre, tout +homme est soldat. Les femmes elles-mêmes entrent dans les +rangs de l’armée. Elles sont employées au transport des +munitions et des vivres ; et souvent elles se jettent dans la +mêlée, prenant une part effective à l’action. Armées d’une +petite massue, elles frappent l’ennemi aux jambes et font +ainsi des prisonniers ; autre manœuvre qui dénote la razzia.</p> + +<p>Il y a ce qu’on appelle des chefs de guerre. Chacun a sa +bande qu’il organise et qu’il dirige.</p> + +<p>Le roi veut que ses sujets soient à tout instant prêts à +entrer en campagne. Aussi s’applique-t-il à les tenir toujours +dans un détachement réel de toutes choses. De leur richesse, +de leur prospérité, de leur bien-être, il n’en a de souci que +pour les entraver et les détruire. Il ne veut pas qu’ils soient +attachés au sol par une agriculture rémunératrice ; c’est +pourquoi il en empêche le développement. Il gêne le commerce +et l’industrie, afin qu’on ne s’y applique point avec +trop d’ardeur. L’industrie, le commerce et l’agriculture ne +peuvent produire que ce qui est nécessaire à la consommation +et aux besoins du moment. On ne dépasse point ces +limites sans se heurter à des usages restrictifs, à des prohibitions +non moins arbitraires que tyranniques.</p> + +<p>La fortune est un danger, presque un crime, au Dahomey ; +on n’y peut même jouir sans souci de la <i>médiocrité dorée</i> +dont parle le poëte. On n’y tolère qu’une médiocrité exempte +d’attraits pour les sujets, et incapable de créer au roi des +soucis ou des embarras.</p> + +<p>Si l’activité individuelle se tournait librement vers l’agriculture, +l’industrie et le commerce, on n’aurait plus le cœur +à la lutte et au pillage. En en étouffant le progrès, le premier +signal trouve les hommes sans liens qui les retiennent. +Que de difficultés à surmonter, au contraire ; que de résistances +à réprimer, si le peuple était retenu par les appâts +du lucre et du bien-être !</p> + +<p>Le soldat de la réserve, on doit le comprendre sans peine, +se fait de la valeur guerrière une tout autre idée que celle +que nous en avons, ou qu’en ont les amazones et les soflimatas, +ces héros de l’attaque et du coup de main. Il ne la +fait point consister à regarder en face, à attaquer de front +un ennemi qui se défend, à se battre avec intrépidité, à +charger avec furie des adversaires opprimés qui font rage +dans leur résistance désespérée. Il n’ambitionne pas, lui, +comme ses voisins, comme les Egbas et les guerriers de +Porto-Novo, par exemple ; il n’ambitionne pas par-dessus +tout l’honneur de rapporter en triomphe la tête de l’ennemi +qu’il a tué sur le champ de bataille. Une chose qu’il a plus +à cœur, c’est de faire une prise importante. Être habile à +surprendre, agir adroitement et sans trop de danger, savoir +saisir la proie en évitant de la déprécier ; ne point blesser +les prisonniers que l’on fait, et en faire beaucoup de la +sorte ; en un mot, capturer et ne pas avilir le prix de la +capture : telles sont les principales qualités dont s’honore +le soldat dahoméen.</p> + +<p>Non-seulement ils destinent à être immolés aux fêtes des +coutumes ceux qu’ils ne réservent pas à la traite et à +l’esclavage, mais encore ils refusent aux blessés tout soin +et tout soulagement, insultant à leur malheur par le mépris +et le sarcasme. Ils dansent et ils font des libations abondantes, +à la vue des prisonniers torturés par la faim ; et +ils chantent dans l’orgie de leur cruauté et de leurs barbares +succès, digne prélude d’immolations plus barbares +encore.</p> + +<p>Maintenant que nous connaissons les éléments de l’armée +active, disons un mot de la <span class="xs">STRATÉGIE</span>.</p> + +<p>Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande +le Mingan, qui est son ministre de la guerre, et lui adresse +cette phrase laconique et expressive, empreinte d’une +férocité digne de lui : « <i>Ma maison est découverte</i>. » Cela +signifie, en termes plus clairs : les os des anciennes victimes +ont blanchi ; les crânes dénudés qui ornent mon +palais ne suffisent plus : allons ! une expédition ! des +esclaves et des victimes !</p> + +<p>Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon +de rappeler que le palais est une vaste enceinte de maisons, +de près de trois kilomètres de contour, couronnée autrefois +de crânes humains.</p> + +<p>Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume, +transmettre l’ordre du roi, et toute la réserve se concentre +à Abomey.</p> + +<p>La campagne est ouverte. Où va-t-on ? Nul ne le sait, +sinon le Mingan et le Méhou, qui se partagent le commandement +général. Les voleurs, les brigands se gardent bien +d’avertir ceux sur lesquels ils vont fondre : aussi les Dahoméens +ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils tendent. +Ils ont peur qu’une imprudente révélation ne donne l’éveil +à leurs adversaires et les fasse courir aux armes ; ils aiment +tomber sur des gens inoffensifs, inconscients de l’attaque +et du danger.</p> + +<p>Comme il sied à des malfaiteurs, ils se cachent le jour, +dans les bois et les taillis ; la nuit, ils glissent dans l’ombre, +avancent sans bruit, évitant d’éveiller l’attention. Cependant, +ils surprennent les ouvriers imprévoyants qui se +rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut des +arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont +pas en nombre, si l’on n’a pas à craindre que quelqu’un +échappe et aille jeter le cri d’alarme, on s’en saisit. Si l’on +a quelque chose à craindre, on se tient coi, et on laisse +passer.</p> + +<p>Peu à peu, les troupes approchent du pays qui doit être +ravagé. Elles attendent pour l’attaque décisive d’avoir +affaibli l’ennemi par des prises répétées. Lorsqu’elles ont +assez capturé au dehors, elles se disposent à l’assaut. Le +Mingan et le Méhou se séparent, divisant l’armée en deux +colonnes ; la ville ou la bourgade est cernée, enlevée d’assaut +et mise à sac. C’est à ce moment que les amazones et +les soflimatas montrent ce qu’ils sont : des chenapans armés +pour mal faire. En même temps qu’ils répandent le tumulte +et la terreur partout autour d’eux, les bandes de la réserve +opèrent la razzia.</p> + +<p>Au retour de l’expédition, le chant célèbre les exploits +de la campagne, de même qu’il avait signalé le départ. +Voici des échantillons de ces hymnes guerriers :</p> + + +<p class="h3">AVANT LA CAMPAGNE.</p> + +<p class="c">1</p> + +<p>C’est la guerre : aux armes ! Resterons-nous sans tirer le +fusil ? — Non ! le tafia ne se peut changer en eau ! le pitou<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a> +ne se change pas en eau !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Pitou</i>, espèce de bière du pays.</p> +</div> +<p class="c">2</p> + +<p>Voici le jour ! réunissons-nous. Ce jour est le bon ! Ceux +qui sont morts ont noblement terminé leur carrière ; nous, +nous irons voir les lieux où ils sont tombés.</p> + +<p class="c">3</p> + +<p>Quoi que vous fassiez en ce monde, la mort viendra ; elle +viendra, la mort ! Il n’y a que la pierre qui puisse dire : +« Les rochers des montagnes ne meurent pas. »</p> + + +<p class="h3">AU RETOUR.</p> + +<p class="c">1</p> + +<p>Le feu est ardent : le feu n’arrête pas le forgeron, il ne +l’empêche pas de forger.</p> + +<p class="c">2</p> + +<p>Le feu petille : le feu n’effraye pas le forgeron, il ne +l’empêche pas de forger.</p> + +<p class="c">3</p> + +<p>Acaba a détruit Jahasé ; il a exposé comme trophée le +tam-tam que Kpolou battait.</p> + +<p class="c">4</p> + +<p>Jéhumé s’est servi de ce tam-tam, et il a pris le nom +d’<i>épée qui se jette dans la mêlée</i>.</p> + +<p class="c">5</p> + +<p>Le tam-tam des combats est dans l’enthousiasme : le tam-tam +chante victoire au danseur.</p> + +<p>Nous voici de retour !</p> + +<p><i>N. B</i>. — Acaba et Jéhumé sont deux rois de Dahomey.</p> + +<hr> + + +<p>La pantomime et la danse sont l’accompagnement obligé +des chants du soldat dahoméen. Il est intéressant d’assister +au spectacle d’hommes en armes, s’agitant, pirouettant et +faisant des saluts militaires. Ces fusils que l’on porte en +sens divers ; ces épées nues qui se meuvent avec dextérité +au-dessus des têtes, en traçant mille sinuosités dans l’air ; +ces êtres humains qui grimacent et font des contorsions : +toute cette mêlée forme un tableau dont il est difficile de +donner une idée.</p> + +<p>Pour saluer quelqu’un et lui faire honneur, au milieu de +ces vives évolutions, les soldats tournent leur fusil contre +lui, et portent sur sa tête ou sur sa poitrine la pointe de +leur épée, tandis qu’ils passent auprès de lui en tournoyant.</p> + +<p>Dans le chant de départ que nous avons cité plus haut, +deux strophes sur trois tendent à mettre dans l’âme des +combattants, non l’amour de la patrie (il n’en est pas question), +mais le mépris de la mort. Quoi qu’ils fassent et quoi +qu’ils disent, ces guerriers ont encore des appréhensions, +fort naturelles, du reste. Ils se chargent littéralement d’amulettes, +que la superstition leur représente comme des préservatifs : +ils en ont à la tête, au cou, aux bras, sur la poitrine, +autour des reins, aux jambes, aux pieds, partout. +Certains tiennent à la main et agitent devant eux une queue +de cheval, de cabri ou d’autre animal, afin de chasser et de +faire dévier les balles ennemies.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22"><span class="first">CHAPITRE XXII</span><br> +<span class="xsmall">SACRIFICES HUMAINS ET TRAITE DES NÈGRES.</span></h2> + + +<p>Depuis Adahounzou, qui régnait au milieu du dix-septième +siècle, le trafic infâme des esclaves et les non moins +infâmes sacrifices humains ont toujours été la grande, la +principale préoccupation du Dahomey. Ces deux institutions, +car ce sont <i>de véritables institutions</i>, ont absorbé toute +l’activité de la nation et entraîné, comme conséquence nécessaire, +la <i>chasse à l’homme</i> dont nous avons étudié l’organisation +dans le chapitre précédent.</p> + +<p>Je dis que les <i>sacrifices humains</i> sont une véritable institution. +C’est la coutume qui les réclame : les fêtes où on les +fait sont les <i>fêtes des coutumes</i>. La coutume est tellement impérieuse +en cette matière, que Ghézo fut empoisonné, ainsi +que nous l’avons vu, pour avoir montré quelque répugnance +à s’y soumettre, et pour avoir essayé de diminuer le nombre +des victimes. Gréré ne fut choisi pour lui succéder qu’après +avoir promis aux féticheurs de donner un nouvel essor à +ces sacrifices abominables.</p> + +<p>Le trafic des esclaves aussi est une institution sociale : il +donna longtemps les principaux revenus au roi ; et si les +revenus ont bien diminué de ce côté, ils ne sont pas taris +encore.</p> + +<p>A plusieurs reprises, des Européens ont essayé de faire +comprendre au roi qu’il ferait bien de renoncer à ces coutumes, +aussi bien qu’à la chasse à l’homme. On s’est efforcé +de lui insinuer que l’agriculture et le commerce légal amèneraient +dans le royaume la prospérité et la richesse. Tous +les efforts ont échoué jusqu’à présent ; et M. Borghéro raconte, +dans les <i>Annales de la propagation de la foi</i>, qu’il ne +put obtenir de converser directement avec le roi sur ce +sujet. Toutefois, il parvint à traiter indirectement la question. +La réponse qu’il obtint confirme ce que j’avance.</p> + +<p>« Gréré me faisait dire : qu’on ne pouvait débattre ces +questions en sa présence ; que si tout autre blanc l’eût osé, +aucune considération n’aurait empêché Sa Majesté d’en faire +un châtiment exemplaire ; <i>que les sacrifices humains étaient +nécessaires à la conservation de la monarchie</i> ; qu’en les jugeant +avec mes idées d’Europe, je tenais un langage qui, dans la +bouche d’un autre, serait taxé de <i>bêtise</i>…</p> + +<p>« … Quant à la vente des esclaves, il me fut dit : que +le roi était étranger à ce commerce<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> ; que les gouvernements +d’Europe l’avaient toujours favorisé ; que les Anglais +avaient fait longtemps la traite des nègres, et que s’ils s’opposaient +maintenant à ce trafic, ils étaient seuls à en poursuivre +l’abolition. » (<span class="sc">Borghéro</span>.)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> C’est pourtant lui qui l’alimente.</p> +</div> + +<p class="h3">SACRIFICES HUMAINS.</p> + +<p>Nous ne nous étonnons pas de ce que le roi de Dahomey +juge les sacrifices, et même les sacrifices humains, nécessaires +à la conservation et à la prospérité de l’État. Ce n’est +point par pure superstition ou par simple préjugé qu’il +croit à l’efficacité du sacrifice. Tous les peuples y ont cru +comme lui, et avec raison ; car l’homme, condamné à +mourir à cause de son péché, doit racheter sa vie en livrant +volontairement la vie d’une victime. A Rome, chez les +Phéniciens, à Carthage, en Égypte, dans l’Inde…, nous +trouvons des sacrifices partout, et presque partout des +sacrifices humains. Jusque-là, le Dahomey ne fait pas +exception.</p> + +<p>Ce qu’il y a de particulier dans ce royaume, c’est la multitude +des victimes ; c’est la barbarie que l’on étale dans ces +sacrifices ; c’est que les sacrifices humains y sont <i>une coutume +et une fête</i>. Tous les ans, vers les mois d’août et d’octobre, +ont lieu des massacres en masse, massacres dont on +se fait un jeu et dont on se glorifie.</p> + +<p>Je ne puis me rappeler sans frémir d’indignation et +d’horreur ce que j’ai entendu raconter par des témoins +oculaires, de ces orgies de cannibales, où le rire et le ricanement +répondent au râle de l’agonie. Il me semble voir +encore la terreur peinte sur le visage d’un muet qui, à +Wydah, me représentait par une pantomime animée ce +qu’il avait eu sous les yeux à Abomey, durant les coutumes. +J’ai vu, à Porto-Novo, des crânes incrustés dans les murs +du temple de la mort, des têtes exposées sur des pieux, au +milieu d’une place publique ; des cadavres pendus aux +branches d’arbres ; des cadavres mutilés, abandonnés dans +les champs, dévorés à demi par les bêtes ; des ossements +épars çà et là… Je frissonnais… Et dire que tout cela n’a +rien d’horrible, en comparaison des <i>fêtes des coutumes !</i>… +<span class="xs">DES FÊTES</span> !</p> + +<p>Laissons parler ceux qui y assistèrent. Habituellement le +roi invite les blancs de Wydah à ces fêtes. Son invitation +n’est rien moins que désintéressée, car il a surtout en vue +de solliciter des cadeaux ; peut-être aussi son orgueil serait-il +flatté de la présence des blancs. Du reste, présent ou absent, +le blanc ne saurait éviter de donner à manger au roi en +cette circonstance solennelle.</p> + +<p>En 1860, M. Lartigue, agent de la maison V. Régis, se +rendit à Abomé, et publia sur ce qu’il avait vu des détails +que nous trouvons résumés dans les <i>Annales de la propagation +de la foi</i>.</p> + +<p>« Le 13 juillet, y dit M. Lartigue, arrivé à Toffo, j’ai reçu +la visite d’une escouade du roi, accompagnant à Wydah un +cabécère nouvellement nommé, orné de tous ses attributs +et destiné à être noyé à l’embouchure de la rivière, afin +que le fétiche continue d’attirer les navires de commerce, +et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui +se passe au Dahomey. En expédiant ces sortes de messages +dans l’autre monde, on leur donne une bouteille de tafia et +quelques piastres pour les frais de la route.</p> + +<p>« Le 15, on est venu me prévenir qu’il fallait aller me +poster sur la route d’Agbomé, afin d’y attendre le passage +du roi. Celui-ci, après avoir sacrifié une cinquantaine de +prisonniers, est sorti de son palais au bruit de la mousqueterie. +Immédiatement a commencé le défilé de tous les +cabécères, chacun selon son grade, les moins élevés en tête. +Le milieu de la cour était tendu de nattes et de tissus +divers ; le roi seul et ses femmes pouvaient marcher dessus. +Sur un des côtés cheminaient les troupes, au son de toutes +les musiques, au bruit étourdissant de quatre à cinq cents +tam-tams, et en tirant des coups de fusil.</p> + +<p>« Quand le méhou parut, on me fit signe de monter en +hamac et de suivre l’allure de son cheval, qui allait constamment +au petit trot. Alors eut lieu la scène la plus +fantastique qu’il soit possible d’imaginer : vingt mille nègres +à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas gymnastique +sur un chemin rendu étroit par celui qui servait +de voie royale, et qu’il fallait bien se garder de fouler ; ce +peuple, ruisselant de sueur, luttant de vitesse pour ne pas +se laisser atteindre par les gens du roi, qui arrivaient par +derrière avec la même célérité : tout cela formait un tableau +infernal.</p> + +<p>« Le 16, la même course a recommencé ; puis un captif, +fortement bâillonné, a été présenté au roi, par le ministre +de la justice, qui a demandé au prince s’il avait à charger +le prisonnier de quelque commission pour son père. En +effet, il en avait ; et plusieurs grands du royaume sont +venus prendre ses ordres, et sont allés les transmettre à la +victime, qui répondait affirmativement par des signes de +tête. C’était chose curieuse à voir que la foi de cet homme +qu’on allait décapiter, à remplir la mission dont on allait le +charger. Après lui avoir remis, pour ses frais de route, une +piastre et une bouteille de tafia, on l’a expédié. Deux heures +après, quatre nouveaux messagers partaient dans les mêmes +conditions ; mais ceux-ci étaient accompagnés d’un vautour, +d’une biche et d’un singe, bâillonnés comme eux.</p> + +<p>« Une fois ces courriers partis, avec leurs dépêches +d’outre-tombe, le roi est monté sur son tabouret, a revêtu +ses armes de bataille, a fait à son peuple un long et belliqueux +discours, qu’il a terminé en interpellant ses braves, +leur demandant s’ils étaient prêts à le suivre partout où il +aurait décidé de porter la guerre. Il est impossible de rendre +la scène d’enthousiasme qui répondit à cet appel.</p> + +<p>« Le 18, largesses du roi à ses troupes. Tout chef est +porté sur les épaules d’un soldat. Chaque bataillon a pour +marque distinctive une bande d’étoffe de différentes couleurs, +attachée aux cheveux, afin que les soldats du même +corps puissent se reconnaître dans la lutte acharnée qui se +prépare. De plus, chaque militaire a un sac attaché sur le +ventre, pour y renfermer promptement l’objet que le roi +va lancer de sa propre main, sinon le voisin a le droit de +s’en emparer. Une fois dans le sac, il est sacré. Les distributions +se composaient de cauris et de tissus. Dès qu’un +prix était jeté à la foule, on se ruait en masse pour le +saisir ; les rangs étaient si compactes que la majeure partie +de ceux qui ne pouvaient pénétrer à l’endroit où l’on s’en +disputait, escaladaient ce pêle-mêle de lutteurs, et cheminaient +sur leurs têtes et leurs épaules, comme sur un +plancher. D’autres à leur tour, montant sur cette seconde +couche, formaient un nouvel étage et ressemblaient à une +pyramide humaine qui, dans une oscillation plus forte, +s’effondrait tout à coup, pour aller recommencer ailleurs.</p> + +<p>« Le 23, j’assiste à la nomination de vingt-trois cabécères +et musiciens qui vont être sacrifiés, pour entrer au service +du roi défunt.</p> + +<p>« Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte +les têtes sur différents points de la ville, au son d’une +grosse clochette.</p> + +<p>« Le 29, on se prépare à offrir, à la mémoire du roi +Ghézo, les victimes d’usage. Les captifs ont un bâillon en +forme de croix, qui doit les faire énormément souffrir. On +leur passe le bout pointu dans la bouche ; il s’applique sur +la langue, ce qui les empêche de la doubler et par conséquent +de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux +hors de la tête. Dans la nuit prochaine, il y aura grand +massacre.</p> + +<p>« Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. +La place du palais exhale une odeur infecte ; quarante mille +nègres y stationnent jour et nuit, au milieu des ordures. En +y joignant la vapeur du sang et les émanations des cadavres +en putréfaction, dont le dépôt est peu éloigné, on croira +sans peine que l’air qu’on respire ici est mortel. Les 30 et 31, +les principaux mulâtres de Wydah offrent leurs victimes +qu’on promène trois fois autour de la place, au son d’une +musique infernale. La troisième ronde achevée, le roi +s’avance vers la députation, et, tandis qu’il félicite chaque +donateur, l’égorgement s’accomplit.</p> + +<p>« Pendant ces deux dernières nuits il est tombé plus de +cinq cents têtes. On les sortait du palais à pleins paniers, +accompagnés de grandes calebasses dans lesquelles on avait +recueilli le sang, pour en arroser la tombe du roi défunt. +Les corps étaient traînés par les pieds et jetés dans les +fossés de la ville, où les vautours, les corbeaux et les loups +s’en disputent les lambeaux qu’ils dispersent un peu partout. +Plusieurs de ces fossés sont comblés d’ossements +humains.</p> + +<p>« Les jours suivants, continuation des mêmes sacrifices.</p> + +<p>« La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé +dans la terre. Ghézo est au milieu de toutes ses femmes +qui, avant de s’empoisonner, se sont placées autour de lui, +suivant le rang qu’elles occupaient à sa cour. Ces morts +volontaires peuvent s’élever au chiffre de six cents.</p> + +<p>« Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières, +destinées à prendre soin du roi Ghézo dans l’autre monde. +Elles paraissent deviner le sort qui les attend, car elles sont +tristes et regardent souvent derrière elles. On les tuera +cette nuit d’un coup de poignard dans la poitrine.</p> + +<p>« Le 5, jour réservé aux offrandes du roi. Elles forment +une collection de tout ce qui est à l’usage d’un monarque +africain : quinze femmes et trente-cinq hommes bâillonnés +et ficelés, les genoux repliés jusqu’au menton, les bras attachés +au bas des jambes, et maintenus chacun dans un panier +qu’on porte sur la tête. Le défilé a duré plus d’une heure +et demie. C’était un spectacle diabolique, que de voir l’animation, +les gestes, les contorsions de toute cette négraille.</p> + +<p>« Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant +fonction de cochers autour d’un petit carrosse destiné à être +envoyé au défunt, en compagnie de ces malheureux. Ils +ignoraient leur sort. Quand on les a appelés, ils se sont +avancés tristement, sans proférer une parole ; un d’eux +avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils +ont été tués tous les quatre comme des poulets, par le roi +en personne.</p> + +<p>« Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite +au milieu de la place. Sa Majesté est venue s’y asseoir, +accompagnée du ministre de la justice, du gouverneur de +Wydah et de tous les hauts personnages du royaume, qui +allaient servir de bourreaux. Après quelques paroles échangées, +le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitôt +tous les coutelas se sont tirés et les têtes sont tombées. Le +sang coulait de toutes parts ; les sacrificateurs en étaient +couverts, et les malheureux prisonniers, qui attendaient +leur tour au pied de l’estrade, étaient teints en rouge…</p> + +<p>« Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi, +après quoi le roi se mettra en campagne pour faire de nouveaux +prisonniers et recommencer sa fête des Coutumes +vers la fin d’octobre. Il y aura encore sept ou huit cents +têtes abattues. »</p> + +<p>Quelle horreur ! que de sang ! quelle barbare cruauté ! +On porta le nombre des victimes immolées dans les circonstances +dont parle M. Lartigue, à plus de deux ou trois mille.</p> + +<p>M. Borghéro, parlant, lui aussi, de ce qu’il a vu, ne peut +contenir l’indignation qui envahit son âme. « Quand nous +débouchâmes sur la place d’armes, dit-il en racontant une +excursion qu’il fit dans les rues de la capitale, j’aperçus de +loin comme une rangée de fourches d’où pendaient des +corps qu’à cette distance je pris pour des animaux, ne pensant +pas que ce pût être des hommes. Quand je vis que la +longueur des jambes égalait celle du corps, je compris que +c’étaient des gens sacrifiés. Vous dire ce que je ressentis +dans tout mon être à une telle vue m’est impossible. Mon +premier mouvement fut de serrer fortement mes mains +crispées, en m’écriant : « Ah ! vengeance de Dieu, où te +caches-tu ? » Me tournant ensuite vers mon guide avec +une expression de colère, je lui dis : « Pourquoi m’avez-vous +fait passer par ici ? Jamais je n’aurais cru trouver de +pareilles horreurs. — Ni moi non plus, me répondit-il, +car je n’en savais rien, et nous n’avons que cette voie. » +Nous continuâmes donc notre route, en nous éloignant au +plus vite ; mais le hideux spectacle se représentait à chaque +instant. Arrivés près d’une enceinte, nous fûmes presque +asphyxiés par la puanteur des cadavres qu’on y avait accumulés, +car on ne se donne pas la peine de les ensevelir. Des +milliers de vautours, des chiens, des porcs, des loups rôdent +alentour, en convoitant une si abondante pâture. Les toits +des maisons sont couverts des débris qu’y ont portés les +oiseaux de proie. Ce qui est bien significatif, c’est que mon +guide, qui connaît parfaitement les usages du Dahomey et +qui était toute la journée à flâner dans les rues, ignorait +que ces corps, tués depuis deux jours, fussent encore là, et +il l’ignorait, pour sûr, car il avait l’ordre de ne pas me laisser +approcher d’un endroit où il y avait des morts exposés. +Ainsi, depuis une semaine, je ne passais plus devant le palais +royal, parce qu’il y avait constamment des têtes coupées +chaque nuit.</p> + +<p>« Vous trouvez sans doute que je vous retiens trop longtemps +au milieu de cet épouvantable charnier ; mais la +vérité doit l’emporter sur vos délicatesses, et il vous faut +entendre un dernier mot sur l’appareil des sacrifices humains. +La nuit de ces boucheries, personne ne peut circuler dans la +ville, depuis le soir jusqu’au matin ; si quelqu’un est rencontré +par les rues, on l’assomme à coups de massue. Seulement, +des compagnies de musiciens se promènent dans +l’ombre en chantant d’un ton lugubre. Vers minuit, une +décharge de mousqueterie annonce le commencement des +exécutions. Les victimes sont amenées sur la place par séries +de vingt-quatre ou de trente ; on leur bouche toutes les +voies de la respiration, et on les fait mourir en leur pressant +la poitrine. Le canon indique la fin de la tuerie. Ensuite une +partie des suppliciés est pendue par les pieds aux fourches +dont j’ai parlé plus haut, entre deux sacs remplis, dit-on, +de membres humains découpés ; une autre partie est revêtue +de costumes symboliques par des gens qui font profession +de cette industrie, et placée sur plusieurs arcs de triomphe, +debout ou assis, dans l’attitude de leur rôle. Il y en a qui +ont l’air de jouer de la musique ; d’autres ont des poses +militaires ; d’autres ont une position théâtrale, mais toujours +avec une telle justesse de représentation, qu’à petite distance +on les prendrait pour vivants, si les vautours qui rôdent +autour d’eux n’indiquaient bien clairement que ce sont des +cadavres. En même temps, devant le palais royal, sont +exposées des centaines de têtes, et le peuple passe indifférent +à côté de ces scènes, auxquelles il est du reste tellement +habitué qu’il ne s’en émeut plus. Les enfants s’amusent près +des victimes, et jouent pour ainsi dire avec les morts ; pour +les hommes, une hécatombe de victimes humaines est chose +si commune, surtout depuis l’avénement du nouveau roi, +qu’elle n’éveille pas même leur attention.</p> + +<p>« Les diverses façons d’immoler varient, au Dahomey, +selon le caprice et l’ingénieuse méchanceté des bourreaux. +L’une des plus horribles, sans doute, est de clouer, sur une +grosse poutre fixée au sol, un ou plusieurs hommes par les +pieds, avec défense de leur donner aucun aliment. Exposés +au soleil du jour et à la rosée de la nuit, ils meurent ordinairement +au troisième jour, tandis que les curieux s’amusent +à contempler les convulsions de ces infortunés. »</p> + +<p>Ajouterons-nous qu’au milieu de ces scènes dégoûtantes, +on voit des gens qui arrachent les yeux des victimes et qui +les mangent ? Dirons-nous que d’autres prennent le cœur, +encore palpitant, et qu’ils le déchirent de leurs dents ? Chose +révoltante à penser ! les enfants s’y exercent à des jeux de +sauvage cruauté : ils plantent des épines dans le corps des +victimes encore vivantes et enchaînées, et ils se rient de la +souffrance et des convulsions des patients.</p> + +<p>Les deux voyageurs dont nous venons d’invoquer le témoignage +parlent des cadavres exposés sans sépulture et pourrissant +en plein air. Il ne faut pas croire que ce fait soit le +résultat de l’incurie et de l’imprévoyance : on agit ainsi <i>de +propos délibéré et par principe</i> : les victimes sont privées de +sépulture, parce que ce sont des victimes, objet de rebut +voué au mépris public. Malheur à quiconque pousserait +l’audace jusqu’à critiquer ce qui se fait !</p> + +<p>Lorsqu’un nouveau roi procède aux funérailles de son +prédécesseur, il lui érige, à l’occasion des Coutumes, un +mausolée digne de lui, digne du Dahomey. Le mortier qui +sert à bâtir cette case funéraire est pétri avec du sang humain +et du tafia. On mêle à la boue des verroteries et du corail. +Cette case s’appelle <i>missanga</i>.</p> + +<p>Un fils du Yévogan de Wydah, jeune homme intelligent et +habile comme son père, s’amusa à faire des croquis de certains +supplices auxquels il avait assisté <i>au Dahomey</i>. Ces croquis, +reproduits par la <i>Revue des Missions catholiques</i>, représentent +des tortures dont nous n’avons pas parlé encore. Sans +avoir la prétention de tout dire, nous ne pouvons garder le +silence sur ce point. On y voit de pauvres malheureux : l’un +pendu par les pieds et emmaillotté dans une natte ne laissant +paraître que la tête dans le bas ; l’autre pendu par la tête, +qui se perd dans une espèce de sac ; un troisième, pris par le +milieu du corps dans une trappe : tous les trois destinés à +mourir de faim dans cet état et à être, vivants, la proie des +vautours. Dans d’autres croquis, la même revue nous fait +assister au hideux spectacle d’un homme brûlé vif, d’un +second, attaché sous les aisselles, pendu à une branche +d’arbre et privé de ses quatre membres, que l’on a tranchés ; +d’autres victimes tuées à coups de lance ou assommées +dans les forêts par les féticheurs.</p> + +<p>Disons, à l’honneur de la nature humaine, que l’habitude +de tant d’atrocités n’a pu étouffer tout sentiment dans le +cœur du roi. Un Français, M. Colonna de Lecca, dans un +voyage qu’il fit à Abomé, fut invité à une cérémonie publique. +Il ne put voir sans frémir l’exécution d’une victime, et il +donna des signes d’une vive indignation. Le roi sourit : « Je +sais, lui dit-il, que tu es l’ami des Pères<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> et que tu penses +comme eux. Que veux-tu ? <i>il le faut !!!</i> Par goût, j’y aurais +déjà renoncé. Et puis, <i>il y a des blancs qui m’envoient des victimes</i>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Les missionnaires.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p class="h3">TRAFIC DES ESCLAVES.</p> + +<p>L’Afrique a toujours été, plus que toute autre contrée, la +terre de l’esclavage, et nous trouvons des nègres esclaves +dès la plus haute antiquité. Il y en avait, comme rameurs, +sur les galères des Carthaginois, et l’histoire rapporte qu’en +un seul jour, Hasdrubal en acheta <i>cinq mille, venant des bords +du Niger</i>.</p> + +<p>L’esclavage étant en vigueur dans tout le continent africain, +on ne saurait y reconnaître un des traits caractéristiques +du Dahomey. Une chose distingue ce pays des autres +contrées, c’est le <i>trafic des esclaves :</i> non-seulement il a été un +des principaux foyers de la traite, mais encore il est organisé +pour la traite, puisque ses razzias annuelles, tendant à +procurer des esclaves, rentrent dans l’essence même de sa +constitution.</p> + +<p>Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans +les contrées environnantes que la côte prit, sur ce point, le +nom de <i>Côte des Esclaves</i>. Le Dahomey surtout a mérité cette +dénomination. Nous avons vu que ce fut le premier point, +dans ces parages, où la traite fonda des établissements. +En 1660, Ardres eut un comptoir ; les deux royaumes +d’Ardra et de Juda, avant d’être conquis par le Dahomey, +faisaient le commerce des esclaves avec les Européens ; le +Dahomey lui-même y participait par l’intermédiaire de ces +deux États.</p> + +<p>Ghézo avait raison de dire « que les gouvernements +d’Europe avaient toujours favorisé la vente des esclaves ; +que les Anglais, loin de s’y être toujours opposés, avaient +fait longtemps la traite des nègres ». Oui, Français, Anglais, +Hollandais, Portugais aidèrent à cet indigne forfait de la +chasse à l’homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidèrent +en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume +le trafic des esclaves. Les rois accordèrent le monopole de +ce commerce à certaines compagnies qui, seules, avaient le +droit de former des comptoirs. L’Europe entière reconnut +la traite des nègres et fut de connivence.</p> + +<p>Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit des établissements +européens de Savi et de Wydah, tous fondés en vue +du trafic dont nous parlons. Du reste, la traite ne se faisait +pas seulement à terre, dans les comptoirs : les navires trafiquaient +aussi directement avec les chefs des tribus de la +côte : les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin.</p> + +<p>Cantu calcule qu’il a dû s’exporter « 15 millions de nègres +dans le cours d’un siècle, et qu’il a dû en périr autant dans +le trajet ». Voici quelques chiffres qui regardent spécialement +le Dahomey :</p> + +<p>A l’époque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient +plus de 2,000 nègres tous les ans.</p> + +<p><i>Durant l’année 1776</i>, on en exporta à bord des navires :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td>français</td> +<td class="c left1"><div><span class="d5">6,150</span></div></td></tr> +<tr><td>portugais</td> +<td class="c left1"><div><span class="d5">3,000</span></div></td></tr> +<tr><td>anglais</td> +<td class="c left1"><div><span class="d5">1,000</span></div></td></tr> +<tr><td class="bot">Soit un total de</td> +<td class="c left1"><div><span class="btop d5">10,150</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<p><i>Durant l’année 1787</i>, l’exportation fut, par navires :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td>français</td> +<td class="c left1"><div><span class="d4">937</span></div></td></tr> +<tr><td>portugais</td> +<td class="c left1"><div><span class="d4">2,107</span></div></td></tr> +<tr><td>anglais</td> +<td class="c left1"><div><span class="d4">561</span></div></td></tr> +<tr><td class="bot">Total</td> +<td class="c left1"><div><span class="btop d4">3,605</span></div></td></tr> +</table> +</div> +<p class="noindent">c’est-à-dire près de deux tiers de moins qu’en 1776.</p> + +<p><i>N. B.</i> — Les Portugais se maintiennent. Leur fort de +Wydah a été occupé jusqu’en 1776.</p> + +<hr> + + +<p>On ne comprendrait pas l’écart énorme survenu dans le +chiffre de l’exportation dahoméenne, à onze ans d’intervalle +seulement, si l’on ne savait qu’un changement considérable +s’opérait dans les idées, soit aux colonies, soit en +Europe. Dans les colonies, la prédication des missionnaires +donnait avec zèle les nobles enseignements de la charité +chrétienne ; en Europe, on commençait à élever la voix +contre les atrocités de la traite et de l’esclavage colonial. +<i>Les amis des noirs</i> allaient s’organiser en société en Angleterre +et à Paris, et déjà ils faisaient entendre des protestations +énergiques contre l’état de choses existant.</p> + +<p>Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la +traite, lorsqu’ils dévoilèrent les abus criants qui se produisaient +dans les colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer +ce qu’il y avait d’erroné et d’hypocrite dans ce prétexte +des esclavagistes ; « les noirs sont moins malheureux +dans les colonies qu’ils ne l’étaient en Afrique ».</p> + +<p>Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes +d’humanité. La France et l’Angleterre, qui avaient peut-être +plus de reproches à se faire, prirent l’initiative des lois humanitaires +qui ont aboli la traite des nègres. Dans le tableau +des exportations de 1787, nous avons vu ces deux nations +figurer dans des proportions fort restreintes. Bientôt après, +elles supprimèrent les primes accordées précédemment aux +marchands négriers, prohibèrent légalement la traite, établirent +des croisières le long de la côte, afin d’assurer l’exécution +des lois nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne +garde, quel que fût le mobile qui les poussât dans la voie +de la répression.</p> + +<p>Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes +acceptaient et prescrivaient l’abolition de la traite des noirs ; +malgré les conventions conclues par la France et l’Angleterre +avec divers peuples de l’Afrique, dans le même but ; +malgré une surveillance des plus actives ; malgré les peines +rigoureuses édictées par les gouvernements contre ceux qui +se livraient à la traite, cet infâme trafic continua <i>de fait</i> +jusqu’en 1865.</p> + +<p>Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce +de contrebande. Les derniers marchands d’esclaves +que nous voyons au Dahomey étaient tous Portugais, de +nom et d’origine : Suarez et Medeiros, Francisco de Souza, +Domingo Martins… Ces deux derniers furent les associés +du roi, agissant de concert avec lui ; combinant à leur avantage +commun le mouvement des troupes ; se réservant le +monopole du commerce, et se l’assurant par toute sorte de +moyens. Sous leur direction, la traite sembla reprendre avec +plus de vigueur ; car la Havane et le Brésil n’étaient pas +tellement fermés aux arrivages qu’on n’y pût trouver un +débouché. Le commerce y était même d’autant plus lucratif +que la marchandise était plus rare.</p> + +<p>La seule difficulté sérieuse était d’éviter les croiseurs. +Cela n’était pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la +voile, et des forfaits d’un nouveau genre vinrent ajouter aux +horreurs de la traite. Un négrier se voyait-il sur le point +d’être capturé, on amenait toute la cargaison sur le pont +et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaître les +pièces à conviction. Ces noyades de tout un chargement +d’esclaves se produisirent fréquemment, tant que les négriers +allaient à la voile. A la fin, pour échapper aux vapeurs +de la croisière, les trafiquants de chair humaine utilisèrent, +eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire à vapeur, emportant +à chaque voyage plus de mille nègres, fit sept voyages +sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des +bénéfices énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait +approcher ceux de la croisière jusqu’à la portée du canon. +Il restait sous vapeur, et continuait son chargement en attendant +qu’ils arrivassent, sûr de les distancer promptement +dans la marche.</p> + +<p>Les Portugais et les Brésiliens qui s’adonnaient à la traite +dans les derniers temps n’y ont réellement renoncé que +lorsqu’elle devint tout à fait impossible, c’est-à-dire lorsque +la Havane et le Brésil fermant effectivement leurs ports aux +négriers, la marchandise humaine se trouva sans écoulement. +Jusque-là, le trafic ne laissait pas d’être bien rémunérateur ; +il couvrait largement les pertes infligées par les +croiseurs, et il ne cessa qu’en 1865.</p> + +<p>Les Anglais avaient sur la côte des espions chargés de +signaler les points sur lesquels on préparait des embarquements +d’esclaves. Seulement, les négriers éludaient souvent +les tracasseries de leur surveillance importune, grâce à la +protection du roi et des chefs. Le roi avait interdit aux +blancs certaines voies, par où les esclaves arrivaient clandestinement +à la plage. Signalons la rivière qui sépare le +Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant +d’Allada vers le grand lac Nokoué. Les mouvements d’esclaves +s’y faisaient en secret. On alla jusqu’à acheter la +complicité des espions anglais eux-mêmes. Ils étaient payés +(et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne) ; ils étaient +payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite +et les négriers : doublant leurs appointements par le concours +frauduleux qu’ils prêtaient à ces derniers.</p> + +<p>Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rôle de traîtres +soudoyés, que l’un d’entre eux sut allier aux obligations de +ministre wesléyen. M. B***, richement doté par la société +wesléyenne et subventionné par les abolitionnistes, exploitait +avec art la position qu’on lui avait faite à Wydah. Au +lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu’il leur +devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le +désarroi, les envoyant à l’est quand le chargement se préparait +à l’ouest, et les amusant à des manœuvres qui permettaient +aux négriers de terminer sans encombre leurs +opérations. Ainsi, à force de ruses et d’argent, le commerce +des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions +des États civilisés et à la répression sévère des +croiseurs.</p> + +<p>Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions +pour ceux qui s’y étaient adonnés. Forcés d’avoir au Brésil +des correspondants auxquels ils consignaient la cargaison, +ils se virent dans l’impossibilité d’exiger ce que ceux-ci +leur devaient. Les tribunaux se refusaient à reconnaître +des dettes provenant d’un trafic illicite. Bien plus, ils punissaient +les auteurs de ce trafic, lorsqu’ils parvenaient à les +atteindre. J’ai connu un certain Marcos qui, s’étant hasardé +à aller au Brésil régler les comptes avec son consignataire, +y fut retenu plusieurs années en prison. Il revint à Wydah, +où il me contait gaiement sa déconvenue : « <i>On m’admit à +l’Académie</i>, disait-il, <i>et je suis sorti avec mon diplôme</i>. »</p> + +<p>Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses, +au Dahomey.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23"><span class="first">CHAPITRE XXIII</span><br> +<span class="xsmall">DAHOMEY. — PARTICULARITÉS RELIGIEUSES. — SERPENTS.</span></h2> + + +<p>La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices +humains, dont nous avons parlé déjà, et par le culte des +serpents.</p> + +<p>Nous ajouterons un mot seulement à ce que nous avons +dit des sacrifices humains. On ne doit pas les considérer +comme une institution purement politique : ils sont basés +sur le principe religieux de la <i>nécessité des sacrifices <span class="rm xs">SANGLANTS</span></i> +et sur les dogmes touchant la vie à venir. Le roi et les féticheurs +les déclarent indispensables à la conservation et à la +prospérité de l’État ; on y affirme solennellement l’<i>existence +d’une autre vie</i> où les monarques défunts ont un royaume, +des chefs, des serviteurs et des sujets ; on y proclame <i>utiles +aux morts</i> les suffrages et les sacrifices que les vivants offrent +en leur honneur, puisque les victimes immolées passent au +service des défunts.</p> + +<p>Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique +dans la religion du Dahomey… du Dahomey proprement +dit, bien entendu ! car, là uniquement, ils ont les +notes spécifiques signalées au chapitre précédent.</p> + +<p>Le culte des serpents est propre à l’ancien royaume de +Juda. Il y était en honneur avant l’annexion de ce pays au +Dahomey ; il s’y est toujours maintenu florissant. Ce qu’on +raconte des origines de ce culte est bien certainement un +souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de retrouver +de nos jours, à la côte occidentale d’Afrique, les +doctrines et les pratiques d’une secte que des auteurs disent +antérieure à la religion chrétienne, et qui prit naissance en +Égypte. Je veux parler des <i>ophites</i>, ces anciens adorateurs +du serpent.</p> + +<p>Voici l’histoire du serpent, telle que nous l’avons entendue +raconter à Wydah : <i>Dan</i> ou <i>Dangbé</i> (le serpent sacré) +est un grand fétiche, quelque chose comme qui dirait la +sagesse incréée. Dieu ayant fait le premier homme et la +première femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux, et ils +virent le bien et le mal. C’est pourquoi Dan est le plus +grand bienfaiteur de l’humanité ; il mérite nos hommages +les plus empressés, les plus respectueux.</p> + +<p>La population de l’ancien royaume de Juda lui doit une +reconnaissance toute particulière, et lui rend un culte spécial, +parce qu’elle en a reçu des bienfaits signalés. C’est à +lui, c’est à Dan qu’on rapporte un succès éclatant remporté +sur une armée puissante qui menaçait l’indépendance du +pays. L’ennemi était sur le point d’écraser les troupes de +Juda. Tout à coup Dan apparaît ; il vient dans les rangs des +Judaïques, caresse tout le monde et de la tête et de la queue, +inspire à tous la confiance, ranime les courages. Le grand +prêtre, en qui l’enthousiasme religieux a réprimé le premier +mouvement de la crainte, prend dans ses mains cet +ami caressant, l’élève et le montre aux soldats comme le +protecteur qui leur vient apporter la victoire. L’armée, fanatisée +par les paroles du grand prêtre, pousse un cri formidable +et se précipite avec furie sur les ennemis, qu’elle +met en déroute.</p> + +<p>Cette victoire providentielle détermina, dit-on, les habitants +de Savi à bâtir un temple à Dan. Des Marchais parle +de ce temple. Les prêtres de Dan prétendaient y conserver +encore le même serpent qui avait rendu les Judaïques victorieux. +On m’a raconté fort sérieusement, à Wydah, que +ce serpent vit toujours ; qu’il se cache dans les profondeurs +d’une vaste forêt où se trouve un arbre gigantesque. Le serpent +monte au haut de l’arbre, enroule sa queue à la branche +la plus élevée et se laisse aller vers la terre. Le jour où du +haut de l’arbre il touchera le sol, ce serpent s’élèvera au ciel.</p> + +<p>La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens +allèrent conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet, +le récit de William Snelgrave :</p> + +<p>« L’armée de Trouro Aoudati ayant envahi les États du +roi de Wydah, fut arrêtée par une rivière qui coule au nord +de Savi. Le roi de Dahomey assit son camp sur le bord de +cette rivière, dont cinq cents hommes auraient pu lui interdire +le passage. Mais, au lieu de veiller à leur sûreté, les +peuples efféminés de Savi se contentèrent d’envoyer, soir +et matin, leurs prêtres à cette même rivière pour y offrir +des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand +serpent. Leurs espérances furent trompées ; leurs divinités +mêmes ne furent pas plus ménagées qu’eux. Les conquérants, +qui trouvèrent les maisons de ce pays pleines de serpents +sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du +corps, en leur disant : « Si vous êtes des dieux, parlez et +tâchez de vous défendre » ; puis ils les éventraient et les +faisaient griller sur les charbons pour les manger. »</p> + +<p>La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve +admirablement ce que nous disions tout à l’heure : que Dan +fut un fétiche propre au royaume de Juda, et non au Dahomey. +La divinité principale du Dahomey a toujours été le +léopard : ils ont reçu le serpent des vaincus.</p> + +<p>De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore ? Nous +ne saurions le dire. Wydah en possède un, rendu célèbre +par les relations des voyageurs modernes. Nous le trouvons +reproduit dans les <i>Missions catholiques</i>, d’après un croquis +de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le <i>Dangbékhoué</i>, +ou maison de Dangbé, se compose d’un ensemble de +constructions établies autour d’une cour d’où l’on tient les +profanes soigneusement éloignés. Au milieu de la cour +poussent quelques arbres fétiches, seuls témoins des mystères +abominables que les féticheurs célèbrent en cet endroit.</p> + +<p>Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs +bambous, indiquant au public que ce lieu est sacré.</p> + +<p>Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on +aperçoit deux cases de forme ronde, l’une plus petite que +l’autre, toutes deux couvertes de paille<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> et reliées par le +mur d’enceinte. La plus petite abrite la hideuse statue de +Priape avec le phallus ; l’autre est la demeure des serpents, +le sanctuaire où ils sont honorés. Elle a en dehors des ouvertures +que l’on ne ferme point, afin de laisser l’accès libre +aux dévots. Sur les murs, on a grossièrement peint, en couleurs +voyantes, un petit bateau avec mâts et cordages. Par +terre, dans l’intérieur, les noirs mettent dans des calebasses +l’eau et la farine offertes aux serpents. Du reste, ce ne +sont pas les seules offrandes qu’on leur fait : on les régale +aussi de poules ; on leur apporte du tafia, des étoffes, des +cauris, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est particulier, +sont couvertes en paille. On couvre les autres en feuilles de palmier.</p> +</div> +<p>M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah +dans le <i>Tour du monde</i>. « Sa taille, dit-il, varie d’un à trois +mètres ; il a le corps cylindrique, fusiforme, c’est-à-dire un +peu renflé au milieu, et se terminant insensiblement par +une queue formant à peu près le tiers de la longueur totale +de l’animal. La tête est large, aplatie et triangulaire, à +angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros +que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune +verdâtre, peut-être selon leur âge. Les uns (c’est le plus +grand nombre) portent sur leur dos, dans toute leur longueur, +deux lignes brunes, tandis que d’autres sont irrégulièrement +tachetés. Ces différents caractères me font penser +qu’ils appartiennent tous aux diverses espèces de reptiles non +venimeux que Linné avait rassemblées dans les familles des +pythons et des couleuvres. La queue allongée et prenante, et +la facilité à grimper de quelques-uns d’entre eux, pourraient +les faire admettre dans le genre leptophis de la famille des +syncrantériens de Duménil et de Bibron (<i lang="la" xml:lang="la">coluber</i>, de Linné). »</p> + +<p><span class="sc">Voilà le dieu !</span></p> + +<p>« Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore +M. Répin, pouvait bien s’élever à plus d’une centaine<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Les +uns montaient ou descendaient, entrelacés à des troncs +d’arbres disposés à cet effet le long des murailles ; les autres, +suspendus par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus +de ma tête, dardant leur triple langue et me regardant +avec leurs yeux clignotants ; d’autres enfin, roulés et +endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les +dernières offrandes des fidèles. Malgré l’étrangeté fascinante +de ce spectacle et l’absence complète de tout danger, je me +sentais mal à l’aise au milieu de ces visqueuses divinités, +et, comme au sortir d’un rêve, je laissai échapper, en quittant +le temple, un soupir de soulagement. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents ne +s’est élevé jamais à cinquante dans le <i>Dangbékhoué</i>.</p> +</div> +<p>Dangbé ne vit pas en reclus : on le laisse libre de sortir ; +il circule dans les rues, et va même à la campagne.</p> + +<p>Un jour, j’allais visiter un malade. L’enfant qui m’accompagnait +poussa tout à coup un cri perçant : « Père, un +fétiche ! » Je me retournai vivement, et je vis un gros +serpent qui m’était passé à côté. Devant lui, un noir se +prosterna, mettant le front dans la poussière et s’humiliant +profondément. Sa prière me navra de douleur : « Tu es +mon père, tu es ma mère, disait-il au reptile ; je suis tout +à toi !… ma tête t’appartient !… sois-moi propice ! » Et il +se couvrait de poussière, en signe d’humiliation.</p> + +<p>Quelquefois Dangbé s’égare, dans ses sorties, en pays profane ; +et l’on est obligé de le rapporter chez lui. Avant de +le toucher, celui qui s’en va le prendre a soin de se purifier +les mains, en froissant avec force des feuilles d’arbres. +Ensuite, il se met à genoux révérencieusement, salue avec +toutes les démonstrations de l’adoration la plus humble, +prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse +doucement et le réintègre dans sa demeure sacrée.</p> + +<p>Le dieu a des importunités souvent fort gênantes. S’installe-t-il +sans façon dans une habitation ou dans un magasin, +on ne peut le déloger sans irrévérence et sans s’exposer à +des tracasseries : amendes…, peut-être pis encore.</p> + +<p>Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche ! +Il payerait fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent +fétiche est brûlé vif ; les blancs coupables de ce crime +devraient être massacrés, à moins qu’on n’accepte d’eux +une forte rançon. Nous ne résistons pas au désir de faire +connaître deux faits racontés dans les <i>Voyages du chevalier +Des Marchais</i>.</p> + +<p>Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se +procurer un de ces fétiches rampants, et l’avait secrètement +logé dans une petite caisse, afin de l’emporter. Mal lui +en prit ! car la pirogue chavira dans la barre, et le coupable +fut noyé. Dès qu’on se fut rendu compte de l’attentat, la +foule se rua sur les Portugais établis à Wydah. Non-seulement +on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux +de cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge +chez les autres Européens. Il fallut des présents considérables +pour calmer un peu le fanatisme populaire.</p> + +<p>Dans une autre circonstance, l’intervention du pouvoir +royal apaisa seul l’effervescence du peuple ameuté contre +les Anglais. Un d’entre eux nouvellement débarqué n’avait +peut-être pas appris ce qu’un étranger doit savoir des usages +locaux, pour éviter de se compromettre. Ne reconnaissant +pas un dieu dans un python qui s’était gravement installé +sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténèbres de +la nuit ne purent cacher le crime. Presque aussitôt qu’il fut +commis, des cris sauvages se firent entendre devant le fort ; +le tumulte et les menaces allaient croissant, malgré l’intervention +du directeur du comptoir et d’autres personnages +influents. Il fallut faire traîner les négociations en longueur +et prendre le temps de s’abriter sous la protection du monarque. +Le roi déclarant qu’il se réservait l’instruction de +cette affaire, le calme se rétablit peu à peu.</p> + +<p>Bosman se trouva fort gêné par un serpent qui s’était +colloqué dans la salle à manger, au-dessus de la table où on +lui servait les repas. Il ne put obtenir qu’on l’enlevât : plutôt +que d’autoriser l’enlèvement du Dangbé, le roi envoya +un bœuf au facteur, avec promesse de contribuer à l’entretien +du dieu.</p> + +<p>Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis +subirent longtemps la présence d’un de ces fétiches dans les +magasins du fort français. Il s’était blotti derrière des +futailles pleines, auxquelles ils ne purent toucher, de peur +de déranger irrévérencieusement l’hôte importun : ce qu’ils +auraient payé fort cher, selon toute apparence.</p> + +<p>En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités. +<i>Le culte qu’on lui rend</i> mérite aussi notre attention.</p> + +<p>Les mystères de l’initiation sont impénétrables. Dan a ses +femmes ; ces femmes, il les épouse secrètement dans l’intérieur +de sa case. Ne cherchons pas à soulever le voile qui +cache les turpitudes de cet intérieur ; notons seulement que +les femmes de Dan deviennent mères.</p> + +<p>Jusqu’à ces dernières années, on donnait au culte du serpent +un éclat extraordinaire, qu’il n’a plus aujourd’hui. +A-t-on laissé tomber en désuétude l’usage des processions +antiques ? ou bien l’a-t-on supprimé, pour un usage quelconque ? +je ne saurais le dire. Il est certain qu’on n’assiste +plus à Wydah aux cérémonies solennelles dont les voyageurs +donnèrent le récit jadis.</p> + +<p>« Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, le boa +était promené en grande pompe une fois chaque année, +par les rues et les places de Wydah. Au jour fixé pour la +solennelle exhibition du monstre, il était défendu aux blancs +et aux nègres de sortir de chez eux ; il était prescrit, en +outre, de tenir closes les portes et les fenêtres, avec défense +de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en +disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction +terrible de cette loi. Un blanc, qui se croyait à l’abri de +tous les regards, eut l’imprudence de jeter un coup d’œil +sur le cortége, au moment où il passait sous les fenêtres ; +dénoncé par les nègres à son service, il mourut empoisonné, +à quelques jours de là.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié deux +ouvrages chez Mame : <i>le Dahomey</i> et <i>le Pays des nègres</i>.</p> +</div> +<p>« Un autre Européen fut plus heureux que celui-là, et +c’est de lui que je tiens les détails qui vont suivre.</p> + +<p>« Avant d’extraire le boa de sa case, on a le soin de le +gorger de viande. Lorsqu’il est bien repu et que le travail +de la digestion l’absorbe tout entier, les plus dignes des +féticheurs se prosternent devant lui, le soulèvent de terre +avec des précautions infinies, et le placent, comme une +masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants +se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté +par huit hommes vigoureux, se balance dans sa couche +aérienne légèrement soutenue par les gros bonnets du fétichisme ; +des hommes, des femmes, vêtus de pagnes de +soie, le précèdent ; une musique infernale le suit. Les sons +rauques qu’elle jette dans les airs, alternant avec les chants +de la foule, ajoutent encore au caractère sauvage de cette +exhibition. Ainsi organisé, le cortége parcourt les rues, +stationne sur les places de la ville ; et, pendant quelques +heures, Wydah ressemble à une vaste nécropole hantée +par des spectres aux formes étranges, plus hideux encore +que ceux qu’une imagination en délire voit sortir des tombes +entr’ouvertes.</p> + +<p>« L’agitation du boa, en train de terminer heureusement +sa digestion, met fin à la cérémonie ; car le dieu, rassasié +d’honneurs, pourrait bien, en guise de remercîments, +serrer avec trop de tendresse le bras ou la tête de quelqu’un +de ses porteurs.</p> + +<p>« Cette fête, qui revenait régulièrement tous les ans, +n’a pas eu lieu une seule fois pendant mon séjour au Dahomey. »</p> + +<p>M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861. +Depuis lors, ce fut toujours le même état de choses.</p> + +<p>Mon frère, ancien missionnaire aussi, raconte, de son +côté, dans le <i>Contemporain</i> : « Chaque année, le grand +maître de la maison du roi était chargé de lui porter en +procession, avec beaucoup de solennité, au son des cornes +d’ivoire, des tam-tams et des flûtes, et au milieu de +décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux +envoyés par le prince et consistant en moutons, cabris, +poules, étoffes, vin, tafia, maïs, manioc, fruits divers et +cauris. Ces processions étaient renouvelées quand on était +menacé d’une guerre, quand le pays était affligé par la +sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une maladie +contagieuse ou par toute autre calamité.</p> + +<p>« Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de +près le couronnement royal ; elle était présidée par la mère +du roi. Trois mois après, il y en avait une seconde, à +laquelle le roi assistait en personne<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Un certain nombre de +femmes portaient les cauris, les vivres, l’eau-de-vie, les +pièces d’étoffe d’indienne et de soie, et tous les autres présents +envoyés au serpent par le roi et sa mère. Des noirs, +avec de longues baguettes à la main, marchaient à la tête +et frappaient impitoyablement ceux qui ne s’écartaient pas +assez vite ou qui troublaient l’ordre de la cérémonie ; +on obligeait les curieux et les spectateurs à s’asseoir par +terre et à demeurer dans le silence et le recueillement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de +Dahomey ne va pas à Wydah.</p> +</div> +<p>« Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes +de soldats s’avançant quatre à quatre, le fusil sur l’épaule, +et par des chœurs de trompettes sonnant de leur mieux, par +des tam-tams frappés avec force, et par des joueurs de flûte +qui ajoutaient au vacarme produit par les autres musiciens. +Le roi et sa mère venaient ensuite, superbement habillés, +avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur.</p> + +<p>« A mesure que les différentes troupes arrivaient devant +le palais du serpent, elles se prosternaient en dehors, la face +contre terre, se jetaient de la poussière sur la tête, battaient +des mains et poussaient des cris lugubres. Pendant que le +roi et sa mère remettaient entre les mains du prêtre les +présents offerts, les musiciens et les musiciennes soufflaient +avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs flûtes, +et frappaient avec frénésie leurs tam-tams ; les soldats, de +leur côté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et +le vacarme était effroyable. La réception des présents terminée, +le cortége reprenait tranquillement le chemin de la +ville, dans le même ordre et avec la même gravité qu’on +avait observés en se rendant au temple.</p> + +<p>« Les offrandes et les sacrifices en l’honneur du serpent, +assure le chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas à +quelques bœufs et à quelques béliers, ni à des pains de mil, +à des fruits ou à des anneaux d’or ; le grand sacrificateur +prescrivait souvent une quantité considérable de marchandises +précieuses, des barils de cauris, de poudre et d’eau-de-vie, +des hécatombes de bœufs, de moutons et de volailles, +quelquefois même des sacrifices d’hommes et de jeunes +négresses. »</p> + +<p>Mon frère dit encore dans la même étude :</p> + +<p>« On célèbre tous les ans trois fêtes, à chacune desquelles +on sacrifie à Dambé un bœuf, des moutons, des cabris et des +poules ; les prêtres boivent du tafia mélangé avec du sang, +comme on fait en Amérique dans la fête de Vaudoux, et +toute la journée se passe en danses et en saturnales épouvantables. +Un peu avant les sacrifices, les prêtresses prétendent +que le saint est entré dans leur corps et s’est rendu +maître d’elles ; elles prennent sur leurs têtes de petits vases +ressemblant à des gargoulettes, dont le fond est arrondi en +demi-boule, se rendent à la lagune en branlant la tête à +droite et à gauche, et s’écrient que le saint les mène et +qu’elles ne savent où elles vont. Cette pantomime dure jusqu’à +la lagune ; là, les prêtresses emplissent leurs vases d’eau +et, tout en faisant les mêmes contorsions, reviennent à la +case de Dambé, où elles déposent les vases, dont l’eau doit +servir de breuvage aux divinités.</p> + +<p>« Tous les trois ans, on promène le gros serpent<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> à travers +la ville. La veille, on a soin d’avertir les noirs de fermer +les portes et de ne pas regarder au moment où la procession +passera. Le matin, des prêtres armés de gros bâtons parcourent +les rues et massacrent les cochons, les chiens et les +poules qu’ils rencontrent, parce que ce sont, disent-ils, les +ennemis de Dambé : le chien l’agace par ses aboiements, la +poule lui crève les yeux et le cochon le tue. Après cet holocauste, +les prêtres mettent le serpent dans un hamac et le +portent en chantant et en dansant, pour qu’il chasse de la +ville les maladies et les fléaux. Les noirs se cachent effrayés. +« Si nous regardions le saint, disent-ils, notre corps se couvrirait +de vers et tomberait en pourriture. » Il serait plus +vrai de dire qu’ils redoutent les prêtres ; ceux-ci ne manqueraient +pas de châtier terriblement quiconque jetterait un +regard indiscret sur les mystères. Un mulâtre voulut savoir +ce qu’on faisait dans cette procession ; en 1868, au moment +où elle allait passer, il se barricada dans sa chambre de +manière à n’être vu et dérangé ni par ses esclaves, ni par +ses serviteurs ; il fit au milieu du contrevent une ouverture +de la grandeur d’une pièce de cinq francs, et voici la description +qu’il me donna lui-même le lendemain : « Cinq +prêtres marchaient en tête armés de bâtons, sans doute +pour assommer ceux qu’ils rencontreraient sur leur passage. +Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre +prêtres et quatre prêtresses, sans caleçon et sans pagne, +dansaient et chantaient autour d’un hamac qui était porté +par deux hommes aux formes athlétiques. Une pièce +d’étoffe jetée sur le hamac empêchait de voir le serpent. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Un serpent exceptionnellement gros, au <i>dire des féticheurs</i>.</p> +</div> +<p>On rencontre dans les bosquets sacrés, près de la lagune +surtout et près des sources, des tiges de fer simulant les plis +sinueux du serpent. Il n’est pas rare de les voir enfermées +dans de petites cases. C’est encore Dangbé ! Ces tiges sont +l’image sainte du serpent, aussi bien qu’un autre simulacre, +également en fer, mais en forme de clochette : le dernier +est l’image femelle ; le premier, l’image mâle ; tous deux représentent +le serpent des lagunes appelé <i>éré</i> par les nègres nagos.</p> + +<p>Auprès de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien +des vases d’un modèle particulier avec des couvercles en +terre. On y dépose l’eau et les présents destinés au fétiche.</p> + +<p>Il y a des jours consacrés à Dan ; on célèbre aussi en son +honneur des septénaires ou des <span lang="la" xml:lang="la">triduum</span>. Durant trois jours, +quelquefois durant une semaine entière, on boit et l’on +danse, et l’on apporte au dieu des oblations. Les femmes du +serpent s’occupent du décor et veillent à approvisionner +d’eau et les fétiches et les danseurs. Elles font les immolations. +La danse se prolonge parfois jusqu’au lendemain. Je +renonce à dire ce que sont ces danses nocturnes, pêle-mêle +d’hommes et de femmes, qui se livrent sans retenue aux +emportements du dévergondage, non-seulement sans rougir, +mais encore en s’excusant et en se faisant un mérite de leurs +excès. « <i>Elles sont possédées</i> par le dieu, disent-elles ; c’est +le dieu qui les agite et les mène ; c’est le dieu qui les féconde +et qui leur fait connaître les douceurs de la maternité. »</p> + +<p>Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de <i>Lissa</i>. +Ceux-ci ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a +le Lissa mâle et le Lissa femelle ; dans le premier, le corps +du caméléon est plus recourbé. On fait aux deux des offrandes +et des sacrifices.</p> + +<p>Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent +sans dire comment on punit les noirs sacriléges, car +nous n’avons parlé plus haut que des blancs profanateurs.</p> + +<p>Autrefois, le noir qui tuait, même par mégarde, un serpent +fétiche, était brûlé vif. « Aujourd’hui, on se contente +de renfermer le coupable dans une petite case en paille ; +mais le détenu peut s’enfuir vers une lagune voisine de la +mission. Il est vrai qu’il n’y arrive pas sain et sauf ; sur son +passage, les noirs ont le droit de le frapper à coups de bâton, +et ils en usent largement.</p> + +<p>« Dernièrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet +1868)<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>, une jeune négresse, esclave du chacha actuel, +écrasa sous une porte la tête du serpent fétiche. On eût pu +la soustraire au châtiment en donnant une certaine somme, +car au Dahomey tout s’arrange avec de l’argent. Le chacha +préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille +au bout d’une grande place, derrière un bois fétiche, près +du temple de Danbé. On y enferma la jeune fille avec cinq +noirs coupables de la même faute, et l’on y mit le feu. Tous +les six s’enfuirent aussitôt. Les Moses, ou confidents du vice-roi, +se placèrent à côté de la jeune fille et de quatre des +condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs, échelonnés +jusqu’à la lagune, n’osaient les toucher, de peur de +frapper les Moses et d’être frappés à leur tour par eux ; mais +leur fanatisme se déchargeait sur le pauvre malheureux qui +n’avait pas eu de cadeaux à offrir ; les coups de bâton pleuvaient +sur son dos ; sa tête et ses épaules ruisselaient de +sang, et les noirs le frappèrent jusqu’à ce qu’il eût sauté +dans une barrique enfoncée en pleine lagune : l’épreuve +était terminée. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> C’est mon frère qui parle.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c24"><span class="first">CHAPITRE XXIV</span><br> +<span class="xsmall">L’ÉTRANGER CHEZ LES NÈGRES.</span></h2> + + +<p>Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs +croyances religieuses et leur culte, par leurs relations domestiques +et sociales ; ils se distinguent encore par la manière +dont ils se comportent à l’égard de leurs frères de la grande +famille de l’humanité !</p> + +<p>Comment les nègres comprennent-ils le droit des gens ? +L’étranger, pour eux, est-il un frère qui a droit à des égards ? — Nous +ne craignons pas de l’avouer : lorsqu’il n’est pas +considéré comme un ennemi, l’étranger, pour les noirs, +n’est qu’un <i>intrus sans autre droit que celui qu’on veut bien lui +concéder</i>. C’est un importun qui demande sa place au banquet +social ; un concurrent à l’ambition duquel il faut poser des +limites ; un étranger dans toute la force du mot, quelqu’un +qui est au dehors et qui demande à entrer.</p> + +<p>Cet aveu me coûte peu, car je sais que les païens les plus +policés n’ont pas eu des idées plus saines, des sentiments +plus fraternels. Soit, les nègres ne permettent pas aux blancs +de s’établir dans une ville sans autorisation ; ils leur défendent +de voyager dans l’intérieur sans autorisation, de vendre certains +produits au détail, d’en faire rentrer d’autres dans le +commerce ; ils leur ont même défendu, jusque dans les derniers +temps, de commercer directement avec les gens du +peuple. Mais qu’on me le dise : l’étranger était-il plus libre +dans la Grèce et à Rome ? Que demandent Platon et Aristote, +en Grèce ? que demandent la loi <i>Penna</i> et la loi <i>Papia</i>, +à Rome ? Partout, le paganisme veut que l’étranger soit tenu +à l’écart ; qu’on ne communique avec lui que rarement et +pour les choses nécessaires. Des règlements particuliers prescrivent +à quels citoyens il est permis d’entrer en relation +avec les étrangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe, +d’Athènes, de Carthage étaient éloignés de la ville ? Aristote +va nous le dire : « Nous voyons, de nos jours, plusieurs +cités dont les ports sont <i>situés loin de la ville et fortifiés</i> ; +la ville peut ainsi recevoir les étrangers sans péril pour +elle. »</p> + +<p>De quel péril est-il question ici ? Du péril qu’entraîne le +<i>commerce fréquent</i> avec les étrangers ; car ce commerce introduit +une grande variété de mœurs et des nouveautés préjudiciables. +« Lycurgue, dit Plutarque, défendit à ses concitoyens +de voyager en pays étrangers et, par la même raison, +bannit tous les étrangers de la ville… Il ne leur était +même pas permis de la visiter. » Platon aussi, le divin Platon, +met <i>hors la loi</i> tout particulier qui a quitté son pays +sous prétexte d’étudier les lois des autres peuples.</p> + +<p>Même chose se pratique chez les noirs. Quiconque voyage +chez les blancs leur est assimilé ; comme eux, il sera <i>oyibo</i> +et étranger. Aussi, on distingue l’<i>oyibo foufoun</i> et l’<i>oyibo doudou</i>, +deux dénominations que l’on traduit mal dans les récits +à effet par <i>blanc-blanc</i> et <i>blanc-noir</i><a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Au Dahomey, c’est-à-dire en <span class="sc">Djéji</span>, on dit <i>yévo</i> au lieu de +<i>oyibo</i>.</p> +</div> +<p><i>Oyibo</i> signifie plutôt étranger que blanc ; l’étymologie de +ce mot est <i>o yi bo</i>, celui qui arrive, qui vient (d’au delà des +mers) ; celui qui est étranger au continent africain.</p> + +<p>L’inclination à voir dans l’étranger un intrus, presque +un ennemi, n’est donc pas particulière au pays que nous +étudions ; elle se retrouve chez tous les peuples païens. +Toutefois, le Dahomey se singularise par sa manière de +faire, et il ne sera pas sans intérêt de le montrer à l’œuvre.</p> + +<p>D’abord, rappelons-nous que la disposition des frontières +met le blanc dans l’impossibilité d’entrer dans le royaume +ou d’en sortir sans être aperçu. Ajoutons à cela que, du côté +de la mer, les difficultés du passage de la barre mettent le +blanc à la discrétion des noirs, les noirs seuls étant exercés +aux manœuvres exceptionnelles de ce passage.</p> + +<p>Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blanc, +une fois entré sur le territoire dahoméen, est livré au caprice +et aux exigences du pouvoir local. Si l’on a pour lui +des égards, c’est pur égoïsme ; si l’on garde quelques ménagements, +c’est encore un calcul égoïste : on ne veut point +pousser le blanc à bout ; s’il partait, on ne pourrait plus +l’exploiter : afin de pouvoir l’exploiter encore, on garde une +certaine réserve.</p> + +<p>Voici les principes sur lesquels sont basées les relations +du Dahomey avec les blancs :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Les blancs n’entrent au Dahomey que par pure tolérance.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Ils n’en peuvent sortir sans la permission du roi ou +des chefs, et après <i>s’être fait ouvrir les chemins</i> par eux.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Nul ne s’établit dans le royaume qu’avec la permission +expresse du roi.</p> + +<p>4<sup>o</sup> On n’est pas libre de circuler à l’intérieur, à moins de +s’y être fait autoriser.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Quiconque veut se livrer au négoce doit <i>se faire ouvrir +les chemins <span class="rm xs">POUR LE COMMERCE</span></i> ; les autorités se réservant toujours +le droit <i>de les lui fermer</i>, quand bon leur semblera.</p> + +<p>6<sup>o</sup> Les négociants ne sont pas libres d’acheter les produits +du pays dont l’exportation n’a pas été approuvée. On leur +défend de vendre certaines marchandises, l’<i>étoffe du roi</i>, par +exemple. Il y en a d’autres qu’on ne leur permet pas de +vendre en détail, le droit de les détailler étant un privilége +réservé aux gens de l’endroit.</p> + +<p>7<sup>o</sup> Quelquefois la valeur de certains produits exotiques +varie, de telle sorte que le négociant est obligé de hausser +notablement ses prix. Ce changement de prix, si bien motivé +qu’il soit, expose à des palavres et à de fortes amendes.</p> + +<p>L’application de ces principes atteint directement la liberté +des blancs et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement +par les restrictions apportées à celle des nègres. +Ceux-ci sont astreints, en grand nombre, à ne commercer +avec les Blancs que par l’intermédiaire de tiers interposés. +De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est assimilé : +comme eux, il est yévo et étranger ; il ne peut plus participer +aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son origine +et sa couleur l’assujettissent toujours aux lois du pays, +tandis que la qualité de <i>yévo</i> l’exclut des charges et des +conseils.</p> + +<p>Dans cet état de choses, les noirs ne s’empressent guère +d’adopter le costume et les usages des blancs, ou de se faire +baptiser. Ils seraient très-flattés, assurément, de se dire <i>yévos</i> ; +mais ils appréhendent les conséquences de ce titre flatteur, +et ils demeurent (<i>mé wi-wi</i>) gens de couleur noire.</p> + +<p>Les blancs qui se sont établis au Dahomey n’y allèrent +pas tous dans le même but : les uns cherchaient un gain +quelconque ; les autres allaient apporter aux nègres les lumières +de la foi et les bienfaits du christianisme. Nous ne +dirons rien ici des missionnaires qui se dévouaient au progrès +de l’Évangile ; parlons seulement des blancs qui se +vouèrent aux opérations commerciales.</p> + +<p>Ces derniers ont demandé deux choses : 1<sup>o</sup> des esclaves ; +2<sup>o</sup> les productions du pays.</p> + +<p>D’abord ils demandèrent des esclaves, et rien que des +esclaves. Inutile de répéter ce que nous avons dit de la +traite des nègres, qui s’établit et s’organisa dans les royaumes +de Juda et d’Allada dès 1660, pour continuer jusqu’en 1865 ; +<i>excitant les dissentiments</i> durant une période de plus de deux +cents ans ; <i>fomentant des guerres presque incessantes chez les +peuples par l’appât du gain proposé aux premiers ravisseurs des +nègres</i>. (Paroles de <span class="sc">Grégoire</span> XVI.)</p> + +<p>En 1842 seulement commença, à Wydah, ce que nous +appellerons à bon droit le <i>commerce légal</i>, c’est-à-dire l’exportation, +non plus des personnes, mais des choses : de +l’huile et des amandes de palmier.</p> + +<p>L’honneur d’avoir pris l’initiative de ce commerce appartient +à un Français, M. Victor Régis aîné, de Marseille. +Il obtint la permission d’établir une factorerie dans le fort +français de Wydah, et inaugura le commerce légal sous la +protection de notre pavillon national. Les nègres donnent +en troc leur huile et leurs amandes pour les objets d’importation : +étoffes diverses, tafia et liqueurs, poudre, fusils, +tabac <i>en rôle</i> du Brésil, tabac <i>en feuilles</i> des États-Unis, +cauris, etc.</p> + +<p>Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort +lucratif. Les nègres troquaient en aveugles, ne connaissant +ni le prix de ce qu’on leur apportait, ni la valeur de ce +qu’ils livraient en échange. Les marchandises les moins +favorisées donnaient au moins cent cinquante pour cent +de bénéfices, avant que la concurrence eût porté ses premiers +coups au lucre commercial. En quelques années, +M. Régis réalisa une fortune colossale de plusieurs millions.</p> + +<p>Dans la suite, les anciens marchands d’esclaves établis à +Wydah se virent forcés à tourner leur activité vers le commerce +légal, seul possible désormais. Ils se pourvurent +d’abord à la maison Régis, dont ils devinrent les clients et +les agents commissionnés. Puis ils reçurent des navires en +consignation, et commencèrent la concurrence qui devait +éclairer les nègres sur la valeur des marchandises diverses. +En dernier lieu, deux maisons françaises furent fondées : +l’une par MM. Jules Lasnier, Daumas, Lartigue et C<sup>ie</sup> ; l’autre +par M. Fabre, parent de M. Régis, et son ancien associé.</p> + +<p>On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis ; il +donna ordre à ses agents de soutenir la lutte, en évitant de +la provoquer ou de l’engager. Bientôt on se disputa les +faveurs des noirs ; on leur paya plus cher les produits qu’ils +apportaient ; on leur livra à des prix inférieurs ceux d’Europe +et d’Amérique, et le commerce ne tarda pas à devenir +beaucoup moins rémunérateur.</p> + +<p>La France a un vice-consul accrédité (<i>autant qu’on peut +l’être</i>) auprès du roi de Dahomey. Le siége du vice-consulat +est à Wydah.</p> + +<p>En terminant, qu’il nous soit permis de déplorer l’influence +pernicieuse des blancs au Dahomey. En s’adonnant +à la traite, ils ont rendu nécessaire la chasse à l’homme. +N’est-ce pas la traite des nègres qui a fait du monarque +dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de +pillards ?</p> + +<p>Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de +les considérer comme une race inférieure et maudite. Ils +ont leur dignité, leurs lois, leur droit : respectons-les. Le +noir a sa place dans la grande famille humaine : nous avons +eu le tort de l’en exclure ; qu’il n’en soit plus ainsi +désormais.</p> + + +<p class="c gap">FIN.</p> + +<div class="break"></div> + +<figure><img src="images/map.jpg" alt=""> +<figcaption>CÔTE DES ESCLAVES<br> +Dressée<br> +PAR L’ABBÉ PIERRE BOUCHE</figcaption> +</figure> +<p><i>N. B.</i> Les noms en caractères romains, surmontés d’un numéro, +sont ceux des six contrées principales des pays Nagos. +Les noms entre parenthèses sont les noms indigènes. +Les noms en gros caractères et soulignés sont ceux des +tribus principales.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r small left1"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="sc">Au lecteur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>VII</small></a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. premier</span>. Côte des Esclaves. Physionomie générale ; climat ; +saisons ; tornades</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">II.</span> Le nègre. Habitants de la côte des Esclaves ; leur +caractère ; tatouages</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">III.</span> Habitation, mobilier, vêtements et parures, insectes +et reptiles</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">IV.</span> Agriculture, pêche, nourriture</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">53</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">V.</span> Relations sociales ; langages, bâton, divisions du +temps</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">67</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">VI.</span> Plaisirs et réjouissances</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">91</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">VII.</span> État religieux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">104</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">VIII.</span> État domestique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">134</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">IX.</span> État politique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">166</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">X.</span> Industrie, commerce, voies de communication, +moyens de transport</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">195</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XI.</span> État sanitaire, funérailles, deuil</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">202</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XII.</span> Spécimen de littérature (contes nagos)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">221</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XIII.</span> Maximes de sagesse (proverbes)</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">239</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XIV.</span> Islam et christianisme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">254</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XV.</span> Les origines : simples notes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">268</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XVI.</span> Voyage le long de la côte : Lagos, Porto-Novo, +Wydah, Agoué</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">274</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XVII.</span> Excursions</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">307</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XVIII.</span> Géographie du Dahomey</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">318</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XIX.</span> Quelques mots sur l’histoire du Dahomey</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">327</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XX.</span> Organisation administrative du Dahomey</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">343</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XXI.</span> Guerres et guerriers du Dahomey</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">353</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XXII.</span> Sacrifices humains et traite des nègres</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">368</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XXIII.</span> Particularités religieuses</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">385</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"> — <span class="d5">XXIV.</span> L’étranger au Dahomey.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">398</a></div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78298 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78298-h/images/cover.jpg b/78298-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e7177e7 --- /dev/null +++ b/78298-h/images/cover.jpg diff --git a/78298-h/images/map.jpg b/78298-h/images/map.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8adf943 --- /dev/null +++ b/78298-h/images/map.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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