summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--78207-0.txt5561
-rw-r--r--78207-h/78207-h.htm7015
-rw-r--r--78207-h/images/cover.jpgbin0 -> 160381 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
6 files changed, 12592 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/78207-0.txt b/78207-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..4deef9e
--- /dev/null
+++ b/78207-0.txt
@@ -0,0 +1,5561 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78207 ***
+
+
+
+
+
+ JACQUES RIVIÈRE
+
+ AIMÉE
+
+ O femme dangereuse, ô séduisants climats!
+
+ BAUDELAIRE.
+
+ 32e édition
+
+
+ PARIS
+ ÉDITIONS DE LA
+ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
+ 3, RUE DE GRENELLE--1922
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ ÉTUDES 1 vol.
+ L’ALLEMAND 1 vol.
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES
+DE LUXE IN-4º TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 8
+HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX
+BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 790
+EXEMPLAIRES IN-18 JÉSUS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 10
+HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A J, 750 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE
+L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR
+HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT
+ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
+
+
+TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
+Y COMPRIS LA RUSSIE.
+
+COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1923.
+
+
+
+
+ A MARCEL PROUST
+ grand peintre de l’amour
+ cette indigne esquisse
+ est dédiée
+ par son ami
+ J. R.
+
+
+
+
+I
+
+ Il était trop jeune encore, trop susceptible de prendre de
+ l’émotion.
+
+ La Chartreuse de Parme.
+
+
+Dès mon enfance, les femmes furent pour moi un objet de véritable
+adoration. Avant même que je fusse capable de les désirer, leur regard,
+leur démarche, les tendres lignes de leur corps me donnaient un trouble
+informe et délicieux, où je m’abîmais tout entier et passionnément. Je
+ne me sentais pas du tout précipité vers elles. Au contraire, elles
+m’apparaissaient comme sacrées, comme interdites. J’eusse frémi de les
+approcher. Les mouvements qui s’élevaient en moi à leur vue étaient si
+violents, si divers, si tumultueux qu’ils se détruisaient les uns les
+autres et me laissaient sur place.
+
+Quand plus tard le désir vint s’ajouter à mon émotion, il ne l’orienta
+pas dans un sens beaucoup plus précis, il ne me rendit pas beaucoup plus
+entreprenant. A douze ans, j’avais une amie charmante, un peu plus âgée
+que moi. Un jour, en jouant, je lui saisis par hasard le bras près de
+l’épaule: je sentis sous l’étoffe du corsage la tiède, la douce, la
+savoureuse élasticité de sa chair: se moque de moi qui voudra, mais ce
+fut comme si j’eusse touché du feu: je lâchai prise aussitôt.
+
+Et ce n’était pas que l’instinct chez moi fût plus languissant que chez
+la moyenne des enfants; il avait toute la promptitude désirable; il
+m’eût bien incliné aux mêmes expériences que tous les autres, et d’abord
+à prolonger cette volupté imprévue. Mais il n’était pas seul; des
+penchants plus profonds, plus secrets, plus rares se faisaient jour à sa
+suite, qui tendaient à le neutraliser. Plus encore que mes sens, mon
+cœur était ému; la tendresse l’envahissait avec toutes ses
+complications; il me déconseillait de toute sa force le plaisir qui
+venait de poindre en moi; il m’en faisait un crime; il me le reprochait
+comme un tort que j’eusse commis envers celle qu’il me fallait
+maintenant, sur ses injonctions, au lieu de tout cela, aimer.
+
+Je me fusse bien plu à épier en moi le progrès de cette douce, de cette
+gênante petite morsure sensuelle; j’en eusse appris bien volontiers les
+suites. Mais je n’étais pas disponible; d’autres soins, plus difficiles
+et de moindre récompense, me réclamaient. Toute mon âme formait obstacle
+avec sa naissante immensité.
+
+Dans de telles dispositions, il était fatal que je misse longtemps à
+sortir d’embarras et à m’instruire des rudiments de l’amour. Né dans un
+milieu provincial où les mœurs étaient sévères, je ne rencontrai, tant
+que j’y vécus, rien qui pût aider ma timidité, ni qui m’ouvrît les voies
+au seuil desquelles m’arrêtait ma trop grande susceptibilité
+sentimentale. J’arrivai à Paris sans avoir connu autre chose que de
+violentes amours rentrées, et la vie d’étudiant que j’y menai d’abord
+n’étendit pas beaucoup mon expérience.
+
+J’étais terriblement sage, quand j’y pense. Et pourtant quel désir,
+quelle attente en moi dès ce moment! Je n’étais pas de ceux que le
+travail intellectuel console de tout. Je sentais jusqu’à l’exaspération
+les innombrables séductions au milieu desquelles j’étais plongé. Rien de
+la volupté parisienne ne me frôlait sans que j’en fusse bouleversé. Je
+me rappelle mes promenades sur les boulevards, le vœu, le cri qu’il y
+avait en moi et cette chose plus forte que tout, cette insurmontable
+pudeur qui les faisait taire. Chaque femme que je suivais, si seulement
+elle avait pu se douter de la tempête qu’elle traînait dans son sillage!
+Ce n’était pas avec des baisers seulement que je la persécutais en
+silence, ce n’était pas seulement cette place exquise sur son épaule que
+mes lèvres voulaient rejoindre: à ses trousses était lancé du même élan
+tout mon cœur; j’étais prêt à tous les dévouements, à tous les
+sacrifices; je les lui offrais déjà.
+
+Enfin, parce qu’il le fallait bien, y ayant mis tout mon courage,
+j’appris tout de même tant bien que mal le plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Mais j’en ai dit assez pour faire comprendre que je n’étais pas homme à
+m’y complaire ni à m’y borner. J’éprouvais même des difficultés inouïes
+à en maintenir écarté l’amour. L’amour surtout continuait de me tenter:
+il formait décidément ma vocation la plus profonde.
+
+Je le sentais en moi, à l’avance, comme une sorte d’immense faiblesse,
+d’écroulement virtuel de toute ma personnalité.
+
+Je le craignais, certes, au moins autant que je l’appelais. Car il y
+avait dans mon esprit des parties solides que son infinité menaçait.
+
+Mais il me tenait déjà par en dessous; il avait occupé en secret tous
+les points stratégiques de mon âme; dès qu’il éclaterait, il aurait des
+complices partout.
+
+Et ce qui m’ennuyait le plus, c’est que je ne voyais pas, du train dont
+je le sentais susceptible d’aller, comment je l’empêcherais, si le
+destin voulait qu’il fût partagé, de me mener du premier coup jusqu’au
+mariage.
+
+A peine un an après mon arrivée à Paris, avant même que j’eusse eu le
+temps de me rendre un compte à peu près exact des mystères du plaisir,
+toutes mes appréhensions ou, si l’on veut, tous mes désirs étaient
+réalisés: j’avais épousé Marthe Villemois.
+
+Je l’avais connue dans une petite école, où elle donnait, en même temps
+que moi, des leçons. La première fois que je la vis, c’était dans la
+salle de lecture où se réunissaient les professeurs entre les heures de
+classe. Elle était assise à la même table que moi, et lisait; son profil
+se dessinait à contre-jour; je fus saisi d’emblée par son extrême
+douceur. Je le regardai longuement; et au lieu de cette panique, qui me
+prenait en général auprès des femmes, à mon grand étonnement ce fut une
+paix infinie que je sentis s’établir en moi. Rien dans ce visage ne me
+menaçait; il ne me posait aucune exigence inconnue; il n’appelait rien
+de plus que cette tendresse que j’étais justement si anxieux de donner.
+
+Je me replongeai dans mon livre; et s’il me devint aussitôt, comme on
+s’y attend, illisible, ce ne fut l’effet d’aucune extraordinaire
+agitation en moi. Simplement je me mis à dériver. Qu’il faisait calme
+tout à coup et déroutant! J’étais comme un navire parti pour un long
+voyage et qui perd son chemin entre des îles. Presque plus rien n’avait
+l’importance que je lui avais cru; j’oubliais sans effort toutes mes
+ambitions; je n’entendais plus d’autres voix que celles du déconseil et
+de l’abandonnement. En même temps des choses imperceptibles commençaient
+de devenir souveraines; je trouvais de la force à d’absentes
+impressions; je me rappelais confusément tout ce que j’avais connu de
+pur et de juste dans mon enfance; j’étais touché par des objets que je
+ne pouvais même pas voir.
+
+Je regardai Marthe à nouveau: et cette fois tout de suite je l’aimai. Je
+l’aimai sans éclat, sans révolution d’aucune sorte, comme happé par son
+invraisemblable douceur. Ce fut un entraînement sans paroles; on me
+prenait les mains; on me fermait la bouche; on me recommandait le
+silence et le consentement. Dès avant que séduit, je me trouvais
+persuadé.
+
+A vrai dire, la première fois que j’y tombai, je ne demeurai qu’un
+instant dans cet état. Une réaction suivit aussitôt, une espèce de
+révolte et comme d’indignation: je me rappelai tout ce que j’avais
+l’intention d’éprouver dans la vie, toutes les aventures que
+j’escomptais. L’image de ces plaisirs encore si mal approfondis que je
+savais qu’elle recélait, vint se peindre à nouveau à mes yeux, confuse
+mais d’autant plus séduisante, et me mit en garde contre le penchant où
+je glissais. Je me scandalisai intérieurement à la pensée que je
+pourrais laisser sitôt se déterminer une destinée que j’avais pris
+l’habitude de gonfler, dans mon esprit, des possibilités les plus
+contradictoires.
+
+Mais j’étais blessé déjà d’une étrange façon, et que j’eusse dû
+comprendre incurable. J’étais atteint dans ce qu’il y avait en moi à la
+fois de plus faible et de plus fécond: une voie s’ouvrait, plus basse
+que toutes celles dont j’avais rêvé, à ma tendresse, à ma compassion, à
+ma timidité: ne m’y pas enfoncer tout de suite eût été de ma part autre
+chose que du courage: une espèce d’aberration.
+
+Un fait nouveau vint bientôt compliquer la tentation que je subissais.
+J’avais saisi la première occasion venue pour me faire présenter à
+Mademoiselle Villemois. Et bien vite, dès nos premières conversations,
+j’avais vu poindre en elle un intérêt pour moi, sur la nature duquel il
+était impossible qu’aucune fatuité m’aveuglât; il me fut bientôt évident
+que Marthe, elle aussi, m’aimait, que Marthe modestement, secrètement,
+mais avec une violente espérance, attendait mon aveu.
+
+Ainsi contribua-t-elle à approfondir le gouffre qui m’appelait. Je la
+regardais me regarder, et l’idée du bonheur que je pouvais faire naître
+dans ses yeux en lui déclarant mon amour, devenait peu à peu
+vertigineuse. J’avais si peu compté qu’une femme jamais pût tourner vers
+moi sa pensée, ses vœux! J’avais l’impression que là, décidément,
+s’offrait la seule chance parfaite, intacte que me réservât la vie. Si
+vagabondes et ambitieuses fussent les imaginations de ma sensualité, il
+y avait quelque chose de plus proche que tout qui me faisait signe; il y
+avait ce sourire, cette petite lumière à cueillir sur le tendre visage
+qui m’était adressé; il y avait ce grand bonheur commun qui attendait de
+moi sa délivrance. J’étais comme un magicien sur le bord de son prodige:
+comment l’eussé-je refusé?
+
+De même qu’elle l’avait d’abord déclenché, ce qui décida mon amour à se
+vouloir définitif, ce fut une certaine voluptueuse absence de crainte,
+ce fut tout ce que je lisais à l’avance de réponse dans les yeux de
+Marthe, ce fut l’imminence sur ses traits de notre intime accord.
+
+Et en effet, quand je me fus enfin résolu à lui offrir mon amour et à
+lui demander le sien, tant son consentement lui parut être implicite,
+Marthe ne pensa à me montrer que son ravissement:
+
+--C’est donc vrai! C’est donc vrai! répétait-elle seulement avec cette
+joie même que, comme un habile sourcier, j’avais supposée à la bonne
+place, et que je m’enivrais maintenant de voir effectivement jaillir.
+
+Ainsi tout de suite nous trouvâmes-nous dans une communion presque plus
+étroite qu’il n’eût été naturel.
+
+ * * * * *
+
+Notre mariage suivit de très près nos fiançailles et il nous donna tout
+le bonheur que nous en avions attendu. Nous n’étions riches ni l’un ni
+l’autre et nous eûmes d’abord bien des difficultés matérielles à
+surmonter. Mais nous nous entendions si bien, et si joyeusement,
+qu’elles ne réussirent pas à altérer un seul instant notre amour.
+
+J’avais exigé de Marthe qu’elle renonçât à l’enseignement, bien qu’elle
+l’exerçât sans dégoût, et même avec un certain plaisir. Mais je tenais à
+sentir peser entièrement sur mes épaules la charge de notre ménage: cela
+ravivait sans cesse en moi la sensation du miracle qui m’était arrivé.
+
+Je me mis donc à donner des leçons, tout en préparant à la Sorbonne les
+diplômes qui me manquaient encore pour être admis dans l’Université.
+
+Marthe s’occupait de rendre aussi habitable que possible le petit
+appartement que nous avions loué, et qui était perdu, comme une vigie
+dans la mâture, au sommet d’une immense maison «de rapport» qui dominait
+de loin le Luxembourg.
+
+Je me rappelle notre bonheur, si profond, si candide. Ce qui m’était le
+plus difficile peut-être, c’était de croire à sa réalité. J’étais comme
+un enfant: la seule idée que j’avais une femme me plongeait dans un
+continuel étonnement. Je cherchais des témoins de mon privilège; avec
+des ruses d’une ingéniosité puérile, je tâchais d’obtenir la
+reconnaissance par autrui, la mention, si fugitive qu’elle fût, de ma
+nouvelle dignité. Si par simple politesse des camarades me demandaient
+des nouvelles de «ma femme», aussitôt j’avais envie de courir vers elle,
+de lui crier: «Tu sais, tu es ma femme, ils l’ont dit!»
+
+Un jour que nous partions pour un petit voyage, tandis que j’installais
+nos valises dans le compartiment,--Marthe ne m’avait pas encore
+rejoint--contre quelqu’un qui voulait l’usurper, je dus défendre sa
+place: «C’est la place de ma femme!» dis-je. Et tout aussitôt une
+rougeur me monta au front: de joie, de pudeur, de tendresse, mais par
+dessus tout d’admiration: «Qu’ai-je dit? pensais-je en moi-même. Est-ce
+vrai? Est-ce seulement possible? Personne ne bouge. Personne ne prétend
+que j’ai menti. Ils acceptent le prodige, puisqu’ils ne disent rien.»
+
+Marthe parut à ce moment devant la portière ouverte; je l’aidai à
+monter, je l’établis dans son coin. On la regarda. Je souriais à part
+moi comme si j’eusse joué un bon tour à toute l’assistance: elle était
+si frêle, si petite! «Qu’ils s’en étonnent! pensais-je. C’est pourtant
+là tout mon trésor. C’est pourtant là tout ce qu’il faut à ma
+jubilation.»
+
+Bien que plus raisonnable, moins nerveuse, Marthe semblait ne pas goûter
+moins merveilleusement que moi sa nouvelle condition. Elle avait vécu
+jusque là quelque peu repliée. Ses parents, tout en l’entourant de la
+plus grande affection, ne la comprenaient pourtant qu’à moitié et elle
+avait pris instinctivement l’habitude de réserver ses expansions.
+
+Elle s’épanouissait maintenant sous ma tendresse et me découvrait peu à
+peu son cœur.
+
+Il s’y cachait une espèce de vaillance sans tapage qui me plaisait
+infiniment. Marthe n’aimait pas la lâcheté, c’était une nature
+entièrement morale. Ce qui l’intéressait avant tout dans la vie, c’était
+de tenir tête aux évènements, de leur faire bonne figure.
+
+Peut-être y avait-il eu à l’origine de mon sentiment pour elle, en plus
+de ce que j’ai déjà noté, je ne sais quelle obscure pitié pour sa
+fragilité physique; j’avais cru sentir qu’elle avait besoin de moi. Mais
+maintenant j’étais bien joué! Car il m’eût fallu être aveugle pour ne
+pas voir que toute la fermeté dont nous disposions était en elle et que
+je n’en pouvais montrer moi-même qu’autant qu’elle m’en prêtait.
+
+Au reste cette vertu de Marthe était tout intérieure et ne la déformait
+nullement. On n’en eût jamais du dehors soupçonné toute la force; elle
+ne se traduisait par aucune prédication ni aucune parade; jamais
+héroïsme plus discret.
+
+Je crois qu’il consistait surtout dans une certaine faculté qu’elle
+avait de ne point s’arrêter aux petits accidents de son cœur, aux
+anicroches de sa sensibilité. Son regard tout naturellement se
+détournait d’elle-même; elle avait toujours devant les yeux un idéal
+parfaitement simple et courageux et elle y tendait sans distraction.
+
+Aussi faisait-il bon auprès d’elle. De la profonde perfidie de la femme
+tout se laissait oublier; on respirait avec plus de confiance; on
+regardait plus volontiers vers l’avenir et l’on y découvrait des biens
+auxquels on n’eût pas osé croire tout seul.
+
+Je ne puis assez dire combien Marthe me reposa, me fortifia, me
+corrigea. Comme on améliore par des travaux le régime d’un torrent, je
+pus croire un instant qu’elle réussirait à normaliser ma sensibilité, à
+en drainer ensemble les élans, les espoirs, les exigences. Il y eut une
+période où je fus vraiment tout à elle, où mes pensées ne l’excédèrent
+absolument pas, où la tenir dans mes bras forma positivement tout mon
+ciel.
+
+ * * * * *
+
+Mais je n’étais pas assez équilibré, assez normal pour qu’un tel
+contentement pût durer en moi dans sa perfection. Pur de tout vice,
+j’étais pourtant affligé d’une perversité d’ordre psychologique qui le
+rendait fatalement précaire.
+
+Comment définir cette perversité?--Je n’aimais pas le bonheur.
+
+Est-ce bien cela? Mieux vaut dire: j’aimais mon cœur, j’aimais tout ce
+qu’il inventait de sentir. Je croyais trop en lui; j’attendais trop
+curieusement ses modifications; je désirais trop qu’il en subît.
+
+Lesquelles?--Toutes. Si passait auprès de moi une femme dont la beauté
+fît tourner les regards, je ne me contentais pas de la désirer, comme
+tout le monde: j’étais heureux de la désirer, je me félicitais de cette
+onde ardente qui me traversait.
+
+Tous ces troubles qui m’avaient assailli dès l’enfance, et que j’ai
+décrits, je m’en fusse sans doute depuis longtemps guéri, si seulement
+j’avais pu souhaiter d’en guérir. Mais ils m’étaient trop nécessaires;
+j’y trouvais dans le fond, malgré l’impuissance où ils me plongeaient,
+trop d’agrément. Je languissais dès qu’ils tardaient à revenir; j’avais
+peur que c’en fût fait pour toujours de ma souffrance, de mes désordres.
+
+Le sentiment était mon pain quotidien; et plus il était imprévu,
+injustifié, plus je lui trouvais de goût. C’était aux irrégularités de
+mon cœur que je m’intéressais avant tout; c’était pour ce qui lui
+arrivait de moins opportun que j’éprouvais le respect le plus profond et
+l’admiration la plus soumise.
+
+Marthe était auprès de moi la sagesse, l’apaisement, le bonheur. Je
+recourais à elle pour mes moindres embarras, et toujours avec le même
+fruit. Mais il y avait quelque chose en moi, dans le temps même où je
+recevais sa chère influence, qui la refusait doucement et cherchait avec
+égarement d’autres délices.
+
+J’avais fui auprès de Marthe la souffrance que je pressentais que toute
+autre femme m’eût donnée, mais je n’y avais pas renoncé; elle m’attirait
+maintenant comme une sorte de paradis que j’eusse perdu dans le bonheur;
+je remontais secrètement vers elle, avec des mouvements pleins de ruse,
+comme un nageur dans la nuit.
+
+D’une certaine façon Marthe m’avait trompé, Marthe m’avait frustré. Sa
+parfaite absence de coquetterie avec moi, la franchise avec laquelle
+elle m’avait laissé presque d’emblée deviner ses sentiments, son
+immédiate et tendre réponse à toutes mes questions, la compréhension
+même qu’elle montrait pour tout ce que je lui expliquais de moi-même, la
+promptitude avec laquelle elle mettait toutes ses forces à ma
+disposition formaient comme autant de larcins qu’elle eût commis envers
+un certain mauvais fond de mon âme qui n’aspirait qu’à être intrigué,
+éconduit, désespéré.
+
+Je ne lui en voulais pas, mais je ne pouvais m’empêcher de chercher des
+compensations. Il me fallait reprendre l’amour à ses débuts, voir un peu
+s’il ne se laisserait pas, une seconde fois, goûter moins facilement.
+
+Je brûlais de rentrer en apprentissage et, sous quelque douce férule,
+d’épeler à nouveau une leçon dont ma chance avait voulu que toutes les
+épines me fussent d’abord épargnées.
+
+J’avais, très exactement, la nostalgie de l’infortune. Maintenant que je
+voyais, grâce à Marthe, l’horizon de ma vie de plus en plus s’éclaircir,
+je me prenais à regretter qu’il dût être à jamais sans orages. Des
+sentiments inconnus, des partages, des déchirements, dont je ne
+comprenais que confusément la nature, mais que je ne me pardonnais pas
+d’avoir une première fois ignorés, m’appelaient, dans l’ombre de
+l’avenir, irrésistiblement; ils agissaient sur moi, de loin, à la façon
+des plus séduisantes voluptés. Je sentais que je n’avais pas épuisé
+vraiment la coupe des infélicités qu’une femme peut nous verser et je ne
+me résignais pas à en laisser le fond. Il y avait, j’en étais sûr, dans
+l’amour, des pièges, des empêchements, une certaine embâcle où j’étais
+fait pour me prendre et dont je ne pouvais rester sans inconséquence,
+sans inachèvement de moi-même, dégagé.
+
+Marthe me ressemblait trop; le passage était trop facile de son âme à la
+mienne; nos pensées se trouvaient trop vite. Il me fallait à tout prix
+un être différent, étranger, qui fît obstacle à mon cœur; il me fallait
+quelqu’un qui ne m’écoutât point, qui ne m’exauçât point.
+
+On comprend bien que je ne me formulais pas, à ce moment-là, aussi
+clairement que je viens de faire, mes aspirations; je les fais
+bénéficier, en les exprimant ici, de toute la conscience qui ne m’est
+venue que par la suite. Je ne savais pas encore que je fusse si mal
+construit que d’avoir du goût pour le malheur. Ce qui me tourmentait ne
+prenait encore la forme que d’une vague, brûlante et générale tendresse
+dont j’étais presque constamment oppressé.
+
+J’aimais Marthe plus que ma vie; rien ne peut donner une idée du
+dévouement que je me sentais pour elle, de la terreur où j’étais de lui
+causer la moindre peine. Mais j’aimais encore, en même temps, les
+femmes. Elles gardaient pour moi tout le prestige dont elles me
+subjuguaient dans mon enfance. Je ne leur connaissais pas de défauts et
+ne comprenais rien aux satires qu’on faisait d’elles. Ou, plus
+exactement, leurs défauts, je les voyais bien; mais ils ne comptaient
+pas pour moi; ils n’entamaient ni mon admiration, ni mon désir. Je
+continuais de tendre les bras vers elles avec la même timidité
+fanatique, avec le même espoir désordonné et sans paroles.
+
+Je n’en rencontrais pas une dont le visage eût quelque attrait sans
+m’interroger avidement sur son compte: était-ce celle contre qui
+j’allais enfin me briser, contre qui se consommerait enfin mon naufrage?
+Je gouvernais vers elle en insensé: je cherchais le récif; j’attendais
+avec une impatience morbide le craquement qui m’avertirait que mon cœur
+était enfin touché dans ses œuvres vives.
+
+Malgré tout le soin que je prenais de le lui dissimuler et bien qu’il
+restât d’ailleurs spontanément caché, Marthe ne fut pas longtemps avant
+de soupçonner quelque chose de mon vagabondage sentimental. Elle s’en
+attrista. Mais elle n’était pas jalouse. Elle savait qu’elle s’était
+emparée du meilleur de moi-même, et sentant que c’était pour toujours,
+elle en éprouvait malgré tout une espèce de tranquillité.
+
+Je ne fus donc guère dérangé dans ma folie et elle put prendre ainsi peu
+à peu une muette et dangereuse extension. Mais elle ne se serait
+peut-être jamais extériorisée si je n’avais fait la connaissance,
+environ deux ans après mon mariage, de Georges Bourguignon.
+
+
+
+
+II
+
+
+Il y a des êtres que la destinée aposte sur notre chemin pour nous
+contraindre à la suivre, au moment où la paresse risquerait de nous
+prendre. Ils viennent à nous avec ce qu’il faut de ressemblance pour
+nous séduire, avec ce qu’il faut aussi de différence et d’étrangeté pour
+nous induire en changement. Georges Bourguignon fut pour moi à la fois
+cette âme parente et cet indicateur d’autres possibilités sans lequel je
+fusse peut-être resté malgré tout enlisé dans le bonheur, ou tout au
+moins confiné dans mes rêves.
+
+Lui aussi, il aimait les femmes; lui aussi elles le préoccupaient. Comme
+moi il était attentif à leur grâce, il se plaisait aux mouvements
+qu’elles faisaient naître en lui. Comme moi il avait la curiosité de
+leurs sentiments, il était capable de goûter leurs caprices, d’être ravi
+par ce qu’elles pouvaient inventer de plus absurde, de plus ennemi de
+son bien.
+
+Mais non; j’exagère. C’est ici justement que commençait la différence
+entre nous. Georges était infiniment plus normal que moi. Il accueillait
+des femmes tout ce qui lui pouvait venir d’exquis, mais refusait très
+fermement ce qu’elles tentaient de lui verser par dessus le marché de
+douloureux, ou même seulement de fatigant.
+
+Il les connaissait d’ailleurs de beaucoup plus près que moi. Il avait
+mené la vie de tout jeune homme riche et désœuvré, chez qui les sens
+vont leur chemin sans trouver le frein d’une morale bien déterminée.
+Après une période de simple noce, Georges avait eu des maîtresses. Il
+avait appris d’elles bien des choses concrètes et pondératrices,
+celles-là mêmes dont l’ignorance prolongée formait en moi ce je ne sais
+quel vide pneumatique où toute mon âme tendait à s’engouffrer. Le
+paysage de l’amour n’avait plus pour lui de ces sous-bois, de ces
+cavernes, qui le rendaient pour moi si mystérieux, si captivant et si
+semé d’embûches.
+
+Georges aimait les femmes, mais à bon escient et sans les craindre.
+Elles étaient pour lui la source de toute une catégorie de délices bien
+déterminées. Il recourait à elles, pour les besoins de ses sens et de
+son cœur, avec gourmandise et compétence. Sa mémoire était peuplée de
+tous les souvenirs qu’il fallait pour lui permettre une utilisation
+vraiment pratique et sans dangers de leurs charmes.
+
+Bien entendu je ne sus pas distinguer d’abord exactement ce qui
+m’attirait vers lui; mais le pressentiment de sa maîtrise dans l’art où
+je me sentais à la fois si maladroit et si anxieux de faire des progrès,
+y fut certainement pour beaucoup. Je devinai toutes ces notions dont son
+esprit était plein; j’admirai, sans le comprendre, le calme qui se
+mélangeait à son désir; j’espérai en attraper quelque chose; je me mis
+inconsciemment à son école...
+
+ * * * * *
+
+Et pourtant nous fûmes bien longtemps avant d’oser parler franchement
+des femmes. Georges ne se pressa point de me faire des confidences.
+J’étais si timide, et lui s’était épris pour moi d’une amitié si
+respectueuse, il voyait en moi tant de vertus (qui n’étaient peut-être
+que le mirage au dehors de mon impuissance intérieure à me débaucher),
+que l’amour pendant longtemps nous parut un sujet interdit.
+
+Ce fut sans le vouloir, sans s’expliquer, par sa seule attitude, par les
+mots qui lui échappaient, par les gens qu’il me fit connaître, par le
+milieu où il vivait et où il m’introduisit, que Georges commença
+d’exercer sur moi son influence.
+
+Il ne pouvait faire en effet que la facilité ne rayonnât de toute sa
+personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui se laissât aussi peu que
+lui empêcher par les obligations mondaines, ou même seulement
+familiales, quelqu’un qui fût aussi peu enchaîné. Il avait habitué tout
+le monde autour de lui à ne jamais compter sur sa présence ni sur son
+aide, à le prendre en toute circonstance comme il était, comme il
+venait. Il s’était arrangé ainsi la vie la plus libre, la plus
+capricieuse, la plus flottante aussi, mais à coup sûr la plus riche en
+bonheur, ou tout au moins en agrément, dont un homme ait jamais joui.
+
+Rien de ce qui avait restreint, durci, mais aussi passionné mon enfance
+n’avait jamais existé pour lui. Sa latitude avait toujours été infinie.
+Il n’avait jamais eu l’idée de bornes, de conditions, ni d’effort, et
+surtout pas d’effort contre soi-même. La souffrance n’était pour lui
+qu’un très fâcheux accident qu’il fallait éviter à tout prix. Le péché
+lui était inconnu.
+
+Sa seule morale était de se maintenir toujours aussi proche de lui-même,
+aussi pareil à ses impulsions et à ses répugnances premières que faire
+se pouvait. Il avait horreur de tout ce qui eût donné à son âme un tour
+différent de celui qu’elle prenait naturellement. En tout, il s’en
+tenait à ce qu’il éprouvait d’abord et faisait bien attention de ne
+surtout point le laisser contaminer par aucune considération de devoir
+ou de décence.
+
+Il mettait même quelque coquetterie à cette observance de ses
+impressions immédiates et la poussait parfois jusqu’à un cynisme
+enfantin, mais qu’il savait n’être pas sans grâce. Il affectait de ne
+pas comprendre qu’on pût vouloir rattraper les convenances du sentiment
+si l’on n’y tombait pas d’emblée:
+
+--Moi, vous savez, me dit-il un jour, je n’ai jamais eu le moindre
+respect pour mon père. Si loin que je remonte dans mon souvenir, si
+petit que je me refasse en imagination, je ne trouve jamais pour lui
+dans mon cœur que dérision.
+
+Et il guettait le sourire de scepticisme qu’il s’attendait bien à voir
+paraître sur mon visage pour s’en étonner:
+
+--Pourquoi souriez-vous? s’empressa-t-il de me demander. Vous ne me
+croyez pas?
+
+Il aimait le scandale qu’il y a à être toujours vrai à la lettre; il
+s’amusait à avouer des sentiments trop courts, trop bruts, inédits par
+insuffisance. Il montrait avec complaisance à tout le monde ce qui
+manquait à son cœur. S’il eût cherché des effets, ils eussent été tout
+au rebours de ceux qu’on cultive d’habitude. Au lieu d’appeler à lui
+tout ce qu’il avait de précieux, il ne voulait étonner qu’en se
+découvrant piètre et démantelé, tel que l’instant le faisait. Il
+refusait toute communication avec ses réserves; comme il n’économisait
+rien pour elles, de même il prétendait n’en rien recevoir qui pût
+nourrir ou refaire, ou même seulement nuancer son âme actuelle.
+
+En toutes choses il était prodigieusement livré au présent. Aussi
+avait-il le génie du plaisir. Il vivait avec lui dans un voisinage, dans
+une intimité dont rien ne peut donner une idée; il en ôtait tout le
+venin par la façon même dont il y cédait: tout de suite, sur place,
+comme à quelque chose d’indiscutablement bon et devant quoi l’hésitation
+ne pouvait jamais être que sottise.
+
+Il le reconnaissait tout de suite, où qu’il se cachât, même dans les
+endroits où il n’était encore qu’en puissance, comme s’il eût eu une
+odeur pour lui. Rien n’était plus curieux à voir que son visage
+lorsqu’il le découvrait quelque part: on ne peut pas dire qu’il
+s’allumait; au contraire il devenait paisible, reposé, confiant comme en
+face de la chose la plus simple, la plus élémentaire, la plus
+fondamentale du monde; il avait un air de dire: «Voilà! Qu’imaginer de
+plus? Qu’y a-t-il qui ne vienne après cela?» Tous ses traits se
+laissaient absorber par une expression unie et enchantée; une quiétude à
+la fois animale et religieuse les submergeait doucement.
+
+De même, lorsqu’il y avait quelque part à s’ennuyer, Georges était
+toujours le premier à s’en apercevoir. Sitôt que dans un salon la
+conversation se faisait languissante ou aride, on le voyait à la lettre
+se figer. Une distraction immédiate, absolue, quasi-sidérale se posait
+sur son visage: il devenait ennui des pieds à la tête, avec une
+perfection et, si j’ose dire, un ensemble naïvement insultants. On
+n’avait plus désormais devant soi qu’un bloc d’indifférence et le seul
+recours, pour l’ami qui l’accompagnait, était de l’emmener le plus tôt
+possible au dehors, où peut-être une caresse du hasard, la diversité des
+rencontres, les incidents de la rue favoriseraient son dégel.
+
+D’un être aussi tendrement exposé aux sensations, on comprend que la
+fréquentation devait être pour moi à la fois exquise et ruineuse. Et en
+effet, dès avant que Georges m’eût ouvert son cœur, je n’avais eu qu’à
+marcher auprès de lui dans Paris, qu’à le suivre dans ses visites et
+dans ses promenades pour sentir quelque chose en moi s’affaiblir, se
+déliter. Le devoir, le travail ne me faisaient plus éprouver aussi
+inexorablement leur loi; une sorte de permission, encore confuse et
+générale, mais d’autant plus troublante, minait avec douceur ma volonté.
+Je me trouvais enclin à des idées plus faciles et plus caressantes que
+celles où d’habitude je penchais.
+
+Le plaisir, quand j’étais avec Georges, prenait vite à mes yeux la même
+innocence qu’il avait aux siens; il m’apparaissait soudain si proche, si
+accessible, si peu clandestin que je n’apercevais plus en moi les
+raisons que j’avais cru voir de le refuser. Georges me l’eût fait sur le
+champ préférer à tout au monde. Sans qu’il eût rien à dire, rien que par
+le nombre de considérations dont je le voyais ne pas tenir compte, il
+dissipait en moi tout ce qui n’était pas strictement d’actualité: je me
+découvrais brusquement réduit aux sentiments les plus faibles, mais les
+plus prompts, et je ne songeais plus à leur désobéir.
+
+Quand Georges venait me chercher au milieu de mes livres, je ne
+résistais qu’avec un rire tout entraîné déjà à ses invitations
+impérieuses:
+
+--Laissez-moi tout ça tranquille, s’écriait-il en fermant mes cahiers.
+Vous allez venir déjeuner avec moi. Ce sera bien meilleur. Vous verrez
+comme on s’amusera.
+
+Il s’excusait auprès de Marthe, qu’il voyait bien que je ne quittais pas
+sans remords. (Il avait toujours une provision de bonnes raisons pour
+justifier ce qu’il faisait par plaisir.)
+
+Nous partions. Tout de suite il hélait un taxi, donnait l’adresse d’un
+bon restaurant. Je le sentais auprès de moi comme un pilote infaillible,
+encore qu’enivré, et je m’abandonnais avec une lâcheté heureuse à son
+initiative.
+
+Oh! ces déjeuners dans Paris! Si mon ami avait pu se douter de
+l’évènement qu’ils représentaient pour moi! Jamais seul, et même pourvu
+de tout l’argent nécessaire pour ne pas m’y trouver embarrassé, je
+n’eusse osé pénétrer dans ces temples du loisir et de la gourmandise.
+Les rites confortables du service, l’éclat du linge et de l’argenterie,
+le silence docile et respectueux des garçons, au lieu de contribuer,
+comme ils en avaient mission, à l’augmentation de mon plaisir, m’en
+eussent complètement frustré en me plongeant dans la terreur de ne pas
+savoir leur fournir la réponse qu’il fallait. Avec Georges il n’en était
+plus de même. Il se chargeait pour moi de l’adaptation. Tandis qu’il
+combinait le menu et entrait avec le sommelier dans des arrangements
+savants, je profitais du silence, comme un oiseau toujours effarouché
+d’une pause du vent, pour me rapprocher de tous les biens délicats qu’un
+miracle soudain mettait à ma portée; je me posais timidement à leur
+étage; je les observais d’un œil furtif et qui s’apprivoisait. Et quand
+Georges, ayant achevé ses recommandations, se retournait vers moi, je me
+trouvais tout de suite dans un état de trêve et d’aplanissement exquis:
+notre conversation prenait d’emblée un tour facile et amusant et je
+tenais tête à ses plaisanteries avec une inspiration paisible dont je me
+demandais, tout le premier, où elle pouvait bien avoir en moi sa source.
+
+Georges habitait, avec sa mère et ses sœurs, une charmante villa de la
+rue Michel-Ange à Auteuil. Je ne tardai pas à y fréquenter
+régulièrement. C’était un endroit bien étrange. On y pénétrait avec une
+anormale facilité. Personne dans la famille Bourguignon n’offrait à quoi
+que ce fût, d’intérieur ni d’extérieur, aucune espèce de résistance.
+Cela se sentait dès la porte, qu’on trouvait le plus souvent
+entr’ouverte. Un grand salon-atelier occupait le centre de la maison,
+qui semblait appartenir à tout le monde. Les gens qu’on y rencontrait,
+formant des groupes animés et bavards, n’étaient pas forcément les
+maîtres du logis: des amis, le plus souvent, qui se distrayaient entre
+eux, jouaient du piano, se racontaient leurs histoires.
+
+Quand paraissaient Madame Bourguignon ou ses filles, votre présence leur
+semblait si naturelle que vous les surpreniez souvent en allant les
+saluer.
+
+Ce n’était pas exactement la gaîté qui faisait le fond de l’atmosphère
+qu’on respirait rue Michel-Ange: plutôt un nonchalant amusement. Sans
+jamais tomber dans la grossièreté, les propos étaient très libres.
+Chacun était au fait des amours des autres et en plaisantait
+ouvertement:
+
+--Comment va Loulou? manquait rarement de demander à son neveu Madame
+Bourguignon (Loulou, une petite actrice des boulevards, était la
+maîtresse du jeune homme). Et elle ajoutait:
+
+--Tiens-toi bien. On m’a dit qu’elle était très recherchée en ce moment.
+Tâche de ne pas laisser sa vertu sans encouragement.
+
+L’amour préoccupait paresseusement tous les esprits. La conversation
+tournait sans cesse autour de lui. On n’eût pas fait grand effort pour
+le sentir; mais sa loi était considérée par tous comme inévitable et
+plaisante; s’il daignait descendre dans un de ces cœurs, il était sûr de
+le trouver au minimum récalcitrant.
+
+Georges, qui, quand il était seul avec moi, était retenu par ma propre
+timidité d’y faire allusion, aussitôt au milieu des siens, tant
+l’ambiance y portait, reprenait courage pour me dire:
+
+--Ah! François, quelle agréable chose qu’une femme! Comme c’est doux à
+chérir, à rechercher! Est-il possible que le mariage vous laisse sans
+tentations?
+
+Il ne se doutait certainement pas, en me posant cette oblique question
+que mon horrible pudeur me faisait feindre de prendre pour une simple
+plaisanterie afin de garder le droit de n’y point répondre,--il ne se
+doutait pas du tourbillon de désir et d’attente qu’il soulevait en moi;
+il n’apercevait pas dans quelles dispositions faiblissantes et
+langoureuses sa fréquentation et celle de sa famille avaient fini par me
+plonger.
+
+Car la tièdeur du milieu Bourguignon agissait en secret sur moi; elle
+encourageait mes espoirs, diminuait ma résistance, faisait fondre--je le
+croyais du moins--cet empêchement que je portais en moi depuis mon
+enfance et par lequel mes plus grandes aberrations sentimentales
+s’étaient toujours trouvées jusque-là comme à l’avance réduites.
+
+Je parlais aux femmes avec moins de difficulté, je les regardais avec
+moins de crainte, je leur répondais avec moins de panique. Entre elles
+et moi, il y avait des moments où se déclarait une vertigineuse
+diminution de distance et où je croyais, comme on dit, «pouvoir les
+toucher». Il me semblait être enfin sur le bord de cette bienheureuse
+catastrophe dont j’avais si longtemps rêvé.
+
+ * * * * *
+
+Aussi eus-je tout de suite l’impression bizarre de reconnaître ce qui
+allait se passer (comme si je fusse déjà une fois parvenu jusqu’à ce
+point du temps par un bond de mon esprit), lorsqu’un beau jour Georges,
+avec sérieux et embarras, m’annonça qu’il avait une confidence à me
+faire:
+
+--Vous ne me connaissez pas encore, me dit-il. J’ai un grand secret que
+je ne vous ai pas confié, qu’il est temps que je vous livre.
+
+Le cœur me battait: «Voici le moment!» pensai-je. Il continua:
+
+--Je suis fiancé depuis très longtemps déjà, depuis plusieurs années. Et
+depuis plusieurs années j’hésite devant l’accomplissement de ma
+promesse; je ne puis me décider à me marier. Vous ne pouvez pas me
+comprendre, aussi longtemps que vous ne connaissez pas ma fiancée. Je
+l’aime, certes; mais l’amour n’est peut-être pas le plus profond des
+sentiments qui m’attachent à elle. Ce n’est pas non plus tout à fait que
+je la craigne. Simplement elle est trop forte pour moi; il y a une
+certaine intensité de sa personne que je ne puis ni supporter, ni
+m’empêcher de subir. J’ai peur non pas d’elle, mais d’elle avec moi.
+J’ai peur de sa présence constante, de son regard sur moi tous les
+jours. Voyez-vous, elle n’est bonne qu’à petites doses!
+
+«Et puis, je sais qu’elle m’aime. Mais elle peut tellement bien se
+passer de moi! Elle peut tellement bien se passer de tout le monde! Il
+est impossible de se sentir infidèle envers elle; même en allant avec
+d’autres femmes, je n’ai jamais l’impression de lui rien retirer.»
+
+J’écoutais cette confidence avec un trouble extraordinaire, auquel
+Georges mit le comble en me demandant conseil sur le parti qu’il devait
+prendre et qu’il ne pouvait ajourner plus longtemps. Je ne sais trop ce
+qui me poussa: mais sans réfléchir, dans une espèce d’élan fébrile, je
+lui dis qu’il devait à tout prix se marier, que certainement le bonheur
+l’attendait sous ces apparences déconcertantes, que rien ne devait
+l’arrêter.
+
+J’avais, il est vrai, à ce moment, dans le mariage, de par l’expérience
+que j’en avais faite, et malgré l’inquiétude qui avait fini par repercer
+au travers, une confiance naïvement absolue; je voyais encore en lui la
+solution de toutes les difficultés du cœur; je pensais qu’il y avait
+dans son inappropriation même aux individualités qu’il se chargeait de
+conjoindre, une sorte d’efficace, qui n’avait besoin pour agir que de
+rencontrer un peu de bonne volonté; j’étais convaincu qu’il finissait
+toujours par réduire les différences qui l’empêchaient d’être d’emblée
+tout à fait congruent et que, dans sa lutte avec les âmes, le dernier
+mot lui revenait toujours.
+
+Mais ce ne fut pas seulement cette doctrine qui m’inspira ma réponse si
+précipitée à Georges. Quelque chose de plus actif, de plus profond, de
+plus pressant la fit jaillir de mes lèvres: une folle curiosité, le
+besoin de me rapprocher par n’importe quel moyen, fût-ce par son mariage
+à lui, de cette femme dont il me parlait. Tout à coup je sentais les
+forces tournantes et inorientées que contenait mon cœur, converger vers
+elle. Son image, même pas: sa possibilité prenait pour moi une ineffable
+attirance.
+
+Georges m’avait écouté en souriant, surpris par ma promptitude:
+
+--Eh! bien, me dit-il, vous n’êtes pas long à vous décider, vous. Vous
+ne devez pas être souvent embarrassé dans la vie. Vous avez de la
+chance!
+
+ * * * * *
+
+Je ne sus donc pas tout de suite comment il prenait mon conseil. Mais
+quelques semaines plus tard, au cours d’un voyage qu’il faisait en
+province, il m’annonça, par un mot très bref, que son mariage était
+décidé.
+
+Et dès son retour, il vint me prendre pour me présenter à sa fiancée.
+
+Aimée Laval habitait chez une amie de pension, dont les parents, fort
+riches, après qu’elle avait été répudiée par toute sa famille, l’avaient
+comme adoptée.
+
+Dans la voiture qui nous emmenait, Georges se mit à me parler d’elle
+avec une animation extraordinaire; il attendait impatiemment mon
+jugement sur elle, et il le craignait à la fois; il accumulait tous les
+traits qui pouvaient me la faire aimer à l’avance et en même temps il ne
+pouvait s’empêcher de laisser percer une sorte de confuse révolte contre
+elle, comme une vague rancune.
+
+Il me dit, sans autres précisions, qu’elle avait eu de grands malheurs,
+que son enfance n’avait été qu’un long martyre, qu’à la suite des
+terribles aventures où elle avait été prise, sa santé était demeurée
+chancelante.
+
+Et moi je l’écoutais; adossé au fond de la voiture, mon épaule touchant
+la sienne, je lui répondais, je tâchais de lui marquer toute la
+sympathie, toute la disponibilité que je pouvais; mais en même temps
+autre chose en moi de sombre et d’impitoyable vagabondait en secret,
+s’accrochant à ses moindres paroles, devinant, demandant, espérant.
+J’avais beau vouloir le faire taire: ce second cœur en moi était le plus
+fort. Il remontait toujours; il gonflait ma poitrine; je n’arrêtais qu’à
+temps le sourire qu’il m’inspirait sans cesse.
+
+ * * * * *
+
+Je ne fus pourtant pas frappé d’un coup de foudre. Cette première
+entrevue se passa de la façon la plus normale et la plus tranquille du
+monde. Ma timidité fut aidée par l’extraordinaire aisance d’Aimée Laval.
+J’avais répondu à l’annonce que Georges m’avait faite de son mariage par
+une lettre où je le priais de demander à sa fiancée la permission de me
+considérer dès cet instant comme son ami. Aimée vint à moi tout de
+suite, très simplement, et me dit:
+
+--J’ai lu la gentille lettre que vous avez écrite à Georges. Si vous le
+voulez, c’est une chose entendue entre nous dès maintenant.
+
+Je fus heureux de ce consentement si rapide, de cette alliance si
+gracieusement acceptée,--heureux, et aussi un peu refroidi.
+
+Pourtant je vis bien que l’assurance dont Aimée faisait preuve dans ses
+moindres déclarations, était autre chose que l’ordinaire aplomb mondain,
+qui se fonde sur une inépuisable faculté de parole. Justement elle
+parlait peu, presque difficilement. On voyait qu’elle dédaignait, ou
+même ignorait les chevilles de la conversation. Sitôt qu’elle ne pouvait
+plus se mettre dans ce qu’elle disait, elle se taisait tout simplement:
+un trait, soit dit en passant, qui devait avoir tout particulièrement
+contribué à séduire Georges.
+
+Je ne me rappelle plus exactement le sujet de notre entretien; je
+retrouve seulement l’impression de sa facilité, de son charme. Chaque
+phrase d’Aimée m’était agréable par un je ne sais quoi de décidé, de
+clos, de parfaitement révolu. Tranquillement, avec une complète absence
+de tremblement, sans fausse hardiesse, mais en risquant tout ce qu’il
+fallait, elle donnait son avis, elle marquait son sentiment. Elle avait
+quelquefois un peu plus tôt fini que l’importance de la chose débattue
+ne l’eût fait attendre. Mais je trouvais tant d’agrément à son
+exactitude que je ne songeais pas à sentir, même comme une ombre, et
+qu’elle avait parfois d’un peu court. Mon esprit goûtait une entière
+satisfaction,--oui, mon esprit surtout.
+
+Georges m’épiait à la dérobée; il semblait ravi du plaisir qu’il lisait
+sur mon visage. Pouvait-il soupçonner de quelle subtile déception il
+était sous-tendu?
+
+La beauté d’Aimée ne se révéla d’abord à moi qu’en bloc. Mes yeux sont
+extraordinairement paresseux à l’analyse; il leur faut vingt rencontres
+avec un objet avant d’en démêler le détail; et souvent mon intelligence
+est entrée dans les plus petites nuances d’un caractère, qu’ils sont
+encore à tâtonner comme des aveugles autour des traits correspondants.
+
+Je vis simplement qu’Aimée était grande, mince et très brune.
+D’ailleurs, au premier abord,--c’est aussi mon excuse--il était
+difficile d’être sensible à autre chose qu’à l’éclat admirable de ses
+yeux immenses. Ils étaient étonnamment envahisseurs; ils éclairaient
+tout son visage, lui communiquant une profonde et calme chaleur, mais
+ils empêchaient par là-même de le voir distinctement. Leur action
+commença tout de suite à s’exercer sur moi, mais point du tout dans le
+sens où mes préoccupations de l’instant précédent pourraient le faire
+croire. Ils n’enflammèrent rien en moi. Au contraire ils me calmaient,
+ils me magnétisaient, ils me rendaient toute la paix, toute la distance
+que j’avais espéré perdre. J’étais doucement, mais fermement remis à ma
+place, et par une influence si habile que le souvenir même de mon
+attente m’était enlevé.
+
+Je sortis de l’entrevue content, reconnaissant et distrait. Georges me
+pressait de questions:
+
+--Vous plaît-elle? Pensez-vous que j’aie eu raison de me fiancer?
+
+Je le rassurai,--avec conviction, car je sentais bien en Aimée un être
+exceptionnel,--mais sans cet enthousiasme ni cette fébrilité qui
+m’avaient saisi la première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je ne me
+voyais plus du tout intéressé dans l’affaire et le vieux fonds
+d’indifférence que l’on tient en réserve pour tout ce qui ne concerne
+qu’autrui, était seul désormais à inspirer mes paroles.
+
+ * * * * *
+
+Le mariage de Georges et d’Aimée fut célébré la semaine suivante «dans
+la plus stricte intimité».
+
+
+
+
+III
+
+
+Puis Aimée et Georges partirent en voyage. Un mois se passa, pendant
+lequel je ne reçus d’eux que quelques cartes postales, amicales et
+distraites.
+
+La vie quotidienne me reprit; les petites obligations auxquelles j’eus à
+faire face, la minutie des jours décomposèrent sans peine le rêve qui
+avait un instant failli s’emparer de mon imagination: à sa place
+reparurent mes travaux, mes ennuis.
+
+Marthe tomba malade; je la soignai, j’eus peur pour elle, je sentis mon
+lien.
+
+Elle allait mieux quand Aimée et Georges revinrent. J’attendis,
+cependant, pour retourner les voir, qu’ils me fissent signe. Vraiment je
+n’étais plus pressé du tout de les retrouver.
+
+Quand enfin je me rendis à leur invitation, ils me reçurent avec une
+parfaite gentillesse, comme si je ne les avais quittés que de la veille.
+Georges me raconta leur voyage avec cette confiante nonchalance qui me
+plaisait tant en lui: la Suisse, naturellement, lui avait paru
+prodigieusement ennuyeuse; il m’énuméra voluptueusement ses déceptions;
+seule la pente italienne, la descente du Simplon lui avait procuré
+quelques-unes des sensations qu’il attendait.
+
+Aimée se mêla à notre conversation par quelques phrases seulement, et
+par quelques rires que lui arrachèrent l’irrévérence bon enfant de son
+mari, son refus de «couper» dans les admirations que le guide avait
+cherché à lui imposer.
+
+--Il n’y en a pas deux comme lui! s’écriait-elle, profondément amusée.
+
+Son rire avait quelque chose de brusque et de dépouillé, dont je fus
+surpris; il partait plus fort, plus proche, plus sec, il tombait plus
+vite qu’on ne s’y attendait. A chaque fois il me faisait tourner la
+tête; regardant Aimée, je cherchais en elle à quoi pouvait bien
+correspondre, que je ne comprenais pas, cette prompte et sobre
+explosion.
+
+Elle était pourtant bien séduisante avec son long regard ardent comme
+une source de flammes mitigées par la douce ombre des cils, avec ces
+deux subtils guillemets à l’envers qui germaient sur sa lèvre supérieure
+au moindre sourire et le comblaient d’intelligence.
+
+Mais je continuais à être déconcerté par un je ne sais quoi dans ses
+manières de trop positif, de trop calme, et par moments, même, de
+presque effronté. La crainte n’entrait pour aucune part dans ses
+sentiments; elle parlait, agissait toujours avec une paisible et entière
+liberté. Je ne surprenais en elle aucune de ces contractions, de ces
+appréhensions auxquelles j’étais moi-même presque constamment en proie.
+Et cette exemption si parfaite, où je la voyais, de mes troubles, me la
+rendait doucement étrangère.
+
+Entre temps notre conversation était devenue plus intime. Georges
+n’avait pu résister à la tentation de discréditer à mes yeux son
+mariage, tout au moins de lui enlever dans mon esprit l’importance, le
+sérieux qu’il craignait que je ne fusse porté à lui attribuer:
+
+--Vous savez, me disait-il, entre Aimée et moi il n’y a rien d’officiel,
+de définitif, nous ne sommes pas véritablement mariés; nous avons une
+liaison; voilà tout. Il est entendu que nous nous quitterons au premier
+déplaisir que l’un pourra éprouver de l’autre. Nous sommes absolument
+d’accord là-dessus...
+
+Explique qui pourra ma psychologie, mais ces mots à travers lesquels
+j’eusse dû entrevoir briller pour moi tout au moins une faible chance et
+percer du bonheur, au contraire me jetèrent dans la désolation. En
+toutes choses, je suis trop religieux; mon intérêt, immédiat ou
+lointain, n’est pas ce qui me frappe d’abord; j’ai besoin avant tout
+chez autrui, soit-elle à mon détriment, d’une certaine perfection.
+
+Georges me consternait par ce qu’il introduisait de contingence et de
+fragilité dans un lien que j’eusse voulu croire sacré.
+
+Et puis je souffrais pour Aimée; il me semblait qu’elle devait se sentir
+humiliée, blessée par cet amour sous conditions que Georges prétendait
+lui avoir seulement promis.
+
+Je me tournai vers elle avec une sorte de honte; mes yeux cherchèrent
+les siens, implorant un démenti, un mot qui réduisit aux proportions
+d’une simple plaisanterie la déclaration de Georges. Assise sur le
+tabouret, elle tournait le dos au piano, les coudes appuyés au clavier;
+elle était calme et campée; elle vit venir mon regard; certainement elle
+eut tout le temps de reconnaître ma détresse, mais elle se contenta de
+rire doucement:
+
+--C’est vrai! fit-elle. J’ai accepté la convention. La liberté avant
+tout!
+
+Et comme un flot de sang me montait au visage, elle se tourna vers
+Georges et me désignant du menton avec un reste de sourire:
+
+--Regardez-le, ajouta-t-elle, ça le fait rougir!
+
+Je ne me révoltai pas. Et pouvais-je le faire sans sottise? mais je
+mesurai douloureusement tout ce que cet étonnement d’Aimée, symétrique
+et comme antagoniste du mien, signifiait de distance entre nous. Je me
+levai presque aussitôt et pris congé. Une nouvelle fois je venais
+d’apprendre, aux signes mêmes qui eussent peut-être persuadé un autre du
+contraire, qu’il n’y avait rien ici pour moi à attendre, puisqu’il n’y
+avait rien à désirer.
+
+ * * * * *
+
+Et cependant pourquoi partais-je? D’où venait la force qui m’avait rendu
+la place si brusquement intolérable? Je m’en allais avec la sensation
+d’être infiniment détaché d’Aimée.--Oui, mais pourquoi: infiniment?--En
+réalité, dans cette brève entrevue, elle avait gagné sur moi quelque
+chose: le pouvoir de me scandaliser.
+
+Sa tranquille réponse, il importait peu que ce fût en me déconcertant,
+avait captivé quelque chose dans mon cœur. Je retrouvais son regard au
+moment où le mien l’avait cherché; son regard sans altération, pur de
+toute folie; ma mémoire le couvait, par son immobilité même vaguement
+fascinée. Pendant plusieurs jours il me réapparut par intermittences,
+comme les tronçons d’une bête qui met longtemps à mourir.
+
+Et quand il eut achevé de s’évanouir, je dus remarquer qu’il ne me
+laissait pas en possession de toute la liberté dont j’avais disposé
+jusque-là; je cessai de pouvoir aller exactement où je voulais; mon
+champ d’évolution se trouva subrepticement restreint; sans trêve une
+influence me poussait doucement vers la villa d’Auteuil; c’était comme
+un long courant secret qui eût traversé mon cœur, comme une aimantation
+timide.
+
+J’y résistai quelque temps, puis je souris à force de ne pas découvrir
+de raisons qui me défendissent de céder à cette facilité intime par
+laquelle tous mes pas se trouvaient formés avant même d’être entrepris.
+
+Je revis Aimée, seule cette fois. Elle semblait moins maîtresse
+d’elle-même que lors de mes premières visites, plus inquiète et comme
+souffrante. Je sentis en elle une préoccupation que notre conversation
+toute superficielle ne me permit pas de deviner, mais dont je m’aperçus
+en la quittant que quelque chose avait passé en moi.
+
+Je revins bientôt, attiré cette fois par le mystère de cette inquiétude
+logée dans une âme que j’avais crue d’abord imperturbable. Mais Aimée se
+montra calme et joyeuse; je ne retrouvai sur son visage, ni dans ses
+paroles aucune trace de chagrin ou d’anxiété.
+
+Ce jour-là, pour la première fois, elle me traita franchement en ami, me
+racontant de menues histoires de son passé, m’interrogeant sur le mien,
+s’émerveillant des quelques vagues symétries que présentent toujours les
+destinées les plus différentes, et qui apparurent tout naturellement
+entre les nôtres.
+
+ * * * * *
+
+Cependant je m’étonnais de ne plus jamais rencontrer Georges auprès de
+sa femme; le hasard, au bout de quelque temps, ne me sembla plus tout à
+fait suffisant pour expliquer son absence. Je le voyais ailleurs, chez
+tous nos amis, mais jamais plus à la villa.
+
+Son attitude au dehors était du reste étrange. Il ne parlait jamais à
+personne de sa femme; si on lui demandait de ses nouvelles, il répondait
+vaguement et brièvement. D’autre part il accepta toutes les invitations,
+partait avec quiconque lui prenait le bras, affectait même d’être
+constamment et pleinement disponible. Jamais je ne le vis plus errant,
+plus instable que dans ces premiers temps de son mariage. Il craignait
+visiblement qu’on ne lui soupçonnât des chaînes et faisait comme ces
+acrobates qui prouvent leur isolement en l’air en s’entourant des orbes
+d’un cerceau.
+
+Je compris alors le sens de l’angoisse que j’avais un jour surprise chez
+Aimée. Elle avait eu beau acquiescer à la profession de foi, si
+détachée, sur le mariage, que Georges avait cru nécessaire de faire
+devant moi: il était clair qu’elle s’accommodait moins tranquillement de
+la lui voir mettre en pratique, et si tôt.
+
+Il n’y avait pas d’ailleurs, dans le fond, même à ce moment-là, entre
+ces deux êtres,--comme je devais être amené à le comprendre plus
+tard,--une mésentente aussi profonde que les apparences pouvaient le
+donner à croire et qu’eux-mêmes peut-être, quelque temps, le
+craignirent. Simplement Georges se heurtait à la difficulté même qu’il
+avait prévue et redoutée et qui lui avait fait si longtemps ajourner son
+mariage.
+
+Il trouvait dans Aimée un être trop astreignant pour ses forces. Non pas
+qu’elle se montrât exigeante, tracassière; moins qu’aucune femme au
+monde elle cherchait à s’imposer. C’était sans le vouloir, sans le
+savoir, par sa seule présence, par ses silences tout autant, et même
+encore plus que par ses paroles, qu’elle exerçait cet empire, auquel ce
+qu’il y avait chez Georges de foncière indiscipline et d’instinctif
+laisser-aller tenta tout de suite d’échapper.
+
+Aimée ne demandait rien, n’attendait rien; aucune indigence, aucune
+prière ne paraissaient jamais dans ses yeux; mais elle raréfiait autour
+d’elle l’atmosphère au point que les fonctions capitales y restaient
+seules possibles.
+
+Je sens très bien l’embarras que Georges dut éprouver tout de suite
+auprès d’elle. Lui qui arrivait toujours chargé de menus trésors,
+d’histoires et de merveilles, lui qui avait toujours tant de choses à
+déballer, il dut rester plus d’une fois, du fait d’Aimée, avec sa
+marchandise sur les bras. Elle l’écoutait certainement, et de tout son
+cœur; mais ce cœur n’était peut-être pas assez puéril, il ne s’amusait
+peut-être pas assez pour que le plaisir de Georges fût entier, des
+richesses dont il eût voulu l’encombrer.
+
+Et là n’est pas encore l’explication la plus profonde du malaise qui les
+avait gagnés. Car Aimée n’était pas non plus de ces femmes trop
+sérieuses que le transcendantal seul intéresse; elle aimait le rire et
+la joie, parfois même jusqu’à la brutalité. Le principe en elle est plus
+mystérieux encore, qui faisait qu’elle intimidait chez autrui l’inutile;
+que mille choses dont on était arrivé s’entretenant en soi-même,
+perdaient auprès d’elle leur place et leur occasion; que seule une
+livraison de soi essentielle et entière la trouvait vraiment attentive,
+répondante, excitée.
+
+Georges ne sentait pas auprès d’elle assez de débouché pour son âme
+facile et regorgeante. De toute sa paresse il résistait à l’aride
+altitude où elle voulait l’entraîner. Sur le comptoir où il étalait ses
+idées et ses sentiments, en veillant à mettre la pacotille bien en
+évidence, il était comme vexé de ne pas lui voir prendre assez de
+choses. Et cet appel enfin lui était insupportable, qu’elle lui
+adressait en silence, à un exercice pur et comme abstrait de sa
+sincérité.
+
+C’est pourquoi il avait commencé à la fuir. Le respect humain, comme je
+l’avais compris, y était bien pour quelque chose, mais surtout la
+paresse. La vie auprès d’Aimée lui était tout de suite apparue comme une
+tâche trop délicate, trop exacte; les minutes en étaient trop
+distinctes, trop détachées; la pente en était trop faible et point assez
+propice au sommeil; il ne s’y pouvait pas assez abandonner; jamais il
+n’avait été dans ses intentions de se donner tant de mal.
+
+Georges s’était mis à fuir Aimée, simplement; c’était tout le moyen
+qu’il avait trouvé de dénouer la situation. Il la fuyait sans cesser de
+l’aimer; il la fuyait même bien plus complètement et, si l’on peut dire,
+plus énergiquement que s’il eût été pour elle sans amour, que si elle
+l’eût déçu ou ennuyé; il fuyait ce qu’elle avait, et pour lui-même, de
+trop attachant; il fuyait, comme il me l’avait si bien dit jadis, cette
+«intensité» de son personnage, à laquelle il n’eût pu répondre sans un
+détraquement de toute sa machine.
+
+Étrange désordre, et d’une nature si subtile qu’il était impossible à
+bien comprendre du dehors. Pour ma part, du moins, je ne sus pas d’abord
+dépasser les apparences: je vis seulement le malaise auquel Aimée était
+de plus en plus fréquemment en proie, et, chez Georges, un détachement
+qu’il me parut difficile d’expliquer autrement que par l’indifférence.
+Ce fut sur ces données trompeuses que mon esprit commença de travailler.
+
+Mon esprit, ou plutôt mon cœur. Il ne se souvenait déjà plus qu’à peine
+d’avoir été rebuté; il revint; il entra tout doucement dans le dédale de
+l’évènement; il pensa s’y reconnaître.
+
+Et que la place existât ou non, c’est un fait qu’il fut bientôt
+profondément inséré entre Aimée et Georges; il suivit tous les chemins
+qu’il crut libres; il occupa toutes les positions qu’il supposa
+désertées.
+
+Sans malice, ni projet. L’idée de voir se relâcher l’union de mes amis
+ne m’était pas devenue plus agréable; j’étais toujours aussi scandalisé
+par la seule hypothèse d’une rupture entre eux; j’étais bien loin par
+conséquent de penser à en tirer parti.
+
+Mais dans cette brèche que je voyais se creuser entre leurs âmes, la
+mienne à tâtons s’enfonçait; elle se sentait si féconde que rien n’eût
+pu l’empêcher de pousser là-dedans ses rameaux, son aveugle végétation.
+
+Sans rien attendre de précis, je fournissais seulement, en hâte et à
+foison, les sentiments nécessaires, pour combler ce vide impardonnable.
+Quels ils étaient? je le savais à peine. Je ne connaissais d’eux que
+leur inépuisable abondance et le plaisir qu’ils me laissaient en
+s’échappant de moi.
+
+ * * * * *
+
+J’avais surtout soif de venir en aide à Aimée; comme un navire qui se
+porte sous le vent de la barque qu’il veut sauver, je manœuvrais de
+façon à lui faire sentir l’émanation du dévouement qui m’emplissait pour
+elle.
+
+Et si je me bornais à une offre si timide, c’est que rien encore ne
+m’indiquait qu’elle eût chance d’être accueillie. Aimée gardait avec moi
+une inflexible réserve. Si ma compagnie lui devenait de jour en jour
+visiblement plus agréable, si elle se dépensait avec moi de plus en plus
+généreusement, si nos conversations prenaient un tour de plus en plus
+facile, je lui voyais cependant une répugnance très nette à me livrer la
+moindre parcelle de son souci.
+
+Elle le supportait bravement, toute seule, ce souci; elle lui tenait
+tête avec une énergie farouche.
+
+Un jour, je venais d’entrer dans l’atelier de la villa; il était, comme
+à l’habitude, plein d’amis, groupés cette fois autour d’une des sœurs de
+Georges qui jouait du piano. J’aperçus Aimée assise à l’écart dans un
+grand fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin; elle
+regardait au dehors. J’allai tout droit vers elle.
+
+Quand je me trouvai à quelques pas, elle tourna à ma rencontre un regard
+chargé de souffrance et d’ennui et me tendit la main sans rien dire;
+elle était pâle et obsédée; seul un faible sourire réussit à se frayer
+un chemin jusqu’à son visage.
+
+Mon premier mouvement fut de me précipiter vers elle et de lui demander
+le mot de son chagrin. Déjà mille consolations affluaient à mes lèvres.
+
+Quelque chose pourtant m’arrêta, qui ne fut pas seulement ma timidité.
+
+Elle était là, tout entière sous mon regard, mais si bien armée! Dans
+ses grands yeux, qu’elle avait à nouveau détournés, je devinais toujours
+la même force. Ma tendresse était devancée par sa vertu.
+
+Je fus sur le point de l’appeler tout doucement de son seul nom:
+«Aimée!» Mais j’eus peur de ne pouvoir rien ajouter de plus.
+
+Elle souffrait, mais tout son esprit était déjà mobilisé contre sa
+souffrance; il la repoussait victorieusement; il lui interdisait toute
+conséquence sur elle-même.
+
+Et tout à coup je me rappelai le mot de Georges: «Elle peut tellement
+bien se passer de moi!»
+
+Oui, c’était un fait; je m’y heurtais. Cette grande âme attaquée,
+j’avais beau vouloir voler à son secours, elle se passait entièrement et
+pleinement de moi.
+
+Tout ce qui s’était accumulé dans mon cœur, en un instant, de douceur à
+lui faire goûter, demeurait inutile, formait surcroît.
+
+A la fin, une sorte de dépit découragé s’empara de moi: je me détournai
+de mon amie, emmenant toutes mes prévenances refusées, qui
+m’encombraient presque péniblement, et je me joignis au groupe qui
+entourait la musicienne.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi me trouvai-je, vers ce moment, à peu près tout seul et comme en
+suspens entre les trois êtres avec qui la destinée m’avait fait lier
+partie. Vers chacun d’eux, la voie, pour mes sentiments, apparut
+obstruée; je ne pouvais plus descendre vers eux, m’unir à eux; chacun
+semblait avoir décrété à mon endroit une insaisissable exclusive.
+
+Et d’abord ce fut Marthe que j’éprouvai ainsi réfractaire à la nouvelle
+âme qui s’était formée en moi.
+
+Plusieurs fois, par franchise, mais surtout, il est vrai, par délice, je
+voulus lui parler d’Aimée, j’essayai de l’attendrir sur l’injustice
+qu’elle souffrait:
+
+--Je crains, lui disais-je, qu’elle ne soit jamais heureuse avec
+Georges.
+
+Elle me répondit posément, sagement, avec son bon sens et sa fermeté
+habituels. Mais ce n’était pas assez: je m’irritais de ne pas la sentir
+plus inquiète, plus compatissante; je devinais que notre bonheur
+continuait à la préoccuper beaucoup plus que celui de nos amis et je lui
+en voulais de ce qui m’apparaissait comme un manque affreux d’altruisme,
+comme une odieuse avarice sentimentale.
+
+Bien entendu, je n’osai pas lui reprocher cette insensibilité; quelque
+chose m’avertissait en secret qu’elle était beaucoup plus naturelle, et
+légale, que mon émotion.
+
+Mais par crainte d’en faire à nouveau l’épreuve, je me mis à régler et à
+restreindre mes confidences à Marthe. Une prudence,--que je détestais,
+dont j’avais honte,--s’imposa tout de même à moi; de l’inavoué se glissa
+entre nous. Plusieurs fois je me surpris en train de garder pour moi des
+mots d’admiration ou de compassion pour Aimée qui m’étaient venus trop
+vite, qui avaient failli passer, mais qu’au dernier moment j’avais
+reconnus intransmissibles.
+
+Pauvre et maladroite réticence! Comme elle était loin de mon caractère!
+Comme elle m’oppressait! Et pour m’y contraindre malgré tout, comme il
+fallait que fussent puissants déjà au-dessus de moi, impérieux et
+inexorables, les intérêts de ma naissante passion!
+
+De Georges aussi, quelque chose de beaucoup plus impondérable encore me
+tenait éloigné. Ici, par exemple, je ne portais pas la faute principale.
+
+Dès qu’il avait vu poindre mon amitié pour Aimée, cette amitié qu’il
+avait pourtant préparée, désirée, voulue, Georges avait été pris d’une
+subite et bizarre discrétion. Comme on sort sur la pointe des pieds
+d’une chambre où l’on a mené quelqu’un reposer, il s’était dérobé en
+silence.
+
+C’était lui qui m’avait conduit auprès d’Aimée, lui qui nous avait
+ménagé nos premiers entretiens, lui qui avait protégé l’éclosion de nos
+affinités, d’abord si faibles et si lointaines. Et maintenant il avait
+disparu, me cachant par mille adresses sa retraite, effaçant sa trace
+comme avec la main. Quand je voulus lui parler d’Aimée, de moi, de nous,
+il m’écouta fort bien, il répondit tous les mots qu’il fallait, que je
+pouvais attendre, mais je ne sais quoi me fit comprendre que ce n’était
+qu’un paravent qu’il me présentait, derrière lequel il était déjà loin.
+
+Je fis, pour le ressaisir, des efforts démesurés, comme ceux auxquels on
+se livre en rêve, mais tout aussi vains. Je le prenais de force par le
+bras, je l’obligeais à marcher à mon pas et à m’écouter:
+
+--Voyons, Georges, qu’y a-t-il? Où êtes-vous? Qu’avez-vous contre moi?
+
+Mais aussitôt, par mimétisme, il prenait la couleur qu’il fallait pour
+que rien en lui ne me semblât plus étonnant ni remarquable. Ses phrases
+s’arrangeaient toutes seules pour mon plus grand apaisement. Je
+retrouvais fausse entre mes mains, et fantastique, l’inquiétude qui
+m’avait excité contre lui.
+
+Un instant je me mettais à croire qu’en effet il n’y avait rien entre
+nous, que notre amitié n’avait subi aucune altération.
+
+Mais l’illusion ne durait que le temps dont il avait besoin pour me
+quitter et se mettre à l’abri. Dès qu’il était parti je me découvrais
+aussi retranché de lui que jamais, pris avec Aimée dans un piège
+indéfinissable qu’il avait construit, je ne suis même pas sûr que ce fût
+tout à fait inconsciemment. Et de là-bas, de bien loin, il nous
+regardait, souriant, taquin, secret.
+
+J’avais la sensation qu’il voyait notre embarras, notre honnêteté, qu’il
+les avait prévus, qu’il s’en amusait. J’étais agacé par son silence,
+agacé par la permission si complète qu’il nous laissait; je l’aurais
+voulue formelle, explicite, ou qu’au contraire il nous la retirât.
+
+J’étais agacé, surtout, parce que je sentais qu’au fond son étrange
+attitude était parfaitement justifiée et convenait exactement aux
+circonstances. Oui, Georges pouvait se payer le plaisir d’être absent;
+tout l’autorisait à ne se mettre en dépense, à notre endroit, que d’un
+sourire, car j’étais loin de rencontrer avec Aimée l’intimité que
+j’étais en train de perdre avec lui, avec Marthe. Jusqu’auprès d’Aimée
+la solitude m’accompagnait; les progrès qu’avait faits, pendant quelque
+temps, notre amitié, s’étaient interrompus tout à coup.
+
+Nous étions arrivés contre un invisible écueil, qui n’était autre que la
+crainte qu’elle avait d’être trop bien comprise par moi. Ceci lui
+faisait nettement horreur.
+
+Le jour où je m’étais tenu près d’elle si tendrement, elle n’avait pas
+été sans deviner la grosse source cachée de consolation qu’était mon
+cœur; et elle l’avait certainement non seulement refusée, mais haïe.
+
+Elle la sentait encore maintenant, prochaine, insupportable, et tous ses
+soins, avec moi, allaient à l’empêcher le plus longtemps possible de
+jaillir.
+
+Elle s’arrangeait pour que jamais notre conversation, quelque pente
+qu’elle prît, ne me fournît l’occasion d’un mot compatissant. Elle me
+parlait toujours de Georges comme si rien dans sa conduite n’eût pu
+donner prise au moindre étonnement. Chacune de ses absences recevait une
+explication: elle trouvait moyen de m’indiquer, en passant, l’endroit où
+il était, pour bien me montrer que ce n’était pas à son insu. Ou même,
+quand il avait eu un accès de mauvaise humeur, elle en faisait mention,
+avec un sourire, afin que je n’allasse pas croire que l’ordinaire de
+leurs relations fût formé de tels orages.
+
+En un mot, elle continuait de m’exclure méticuleusement de son secret et
+me fermait la seule porte que mon cœur maladroit eût eu quelque chance
+de savoir s’ouvrir: la porte de la pitié.
+
+ * * * * *
+
+Oui, ce moment pour moi fut sévère, et si j’avais eu la vision
+absolument nette de ma situation, j’aurais été en droit de me
+désespérer. Mais il y avait ceci d’étrange que je ne savais pas encore
+du tout ce que je voulais, ce que je cherchais,--et même que j’étais à
+mille lieues de comprendre la nature exacte des mouvements qui
+m’agitaient.
+
+Après m’être si passionnément attendu à m’éprendre d’Aimée, je ne savais
+pas reconnaître en moi l’évènement. La gêne que j’éprouvais par moments
+avec Marthe, cet insurmontable besoin qui me prenait de me jeter dans
+ses bras, d’y pleurer, de lui crier ma détresse, l’instinct qui tout de
+même m’en empêchait, le lointain où je voyais Georges, la brûlante
+disponibilité où je me sentais à l’égard d’Aimée, la haine que
+m’inspirait sa souffrance, le malaise délicieux où j’étais plongé auprès
+d’elle, toutes ces modifications de mon cœur restaient distinctes dans
+mon esprit, ne s’y combinaient pas en une seule conscience, n’y
+apparaissaient pas comme les parties d’un même sentiment. Je m’étonnais
+de chacune en particulier, je me supposais trente maladies, et l’éclair
+ne survenait pas qui m’eût dénoncé la simplicité de mon état.
+
+Profondes limbes de l’amour! Comme il sait bien créer les ténèbres dont
+il a besoin pour éclore, pour grandir! Rien ne sert de l’avoir prévu. Il
+reste toujours précédé par sa nuit, tiède, torturante et maternelle,
+plus pleine d’énigmes et de tressaillements, plus obscure et plus
+inventive que celle-là même où se forme la vie.
+
+
+
+
+IV
+
+
+De cette nuit le mien sortit enfin d’un seul coup.
+
+Georges avait fini par ne plus garder dans ses confidences sur Aimée la
+réserve qu’il s’était imposée au début. Il commençait à dire vaguement
+du mal d’elle, un peu partout, de préférence à ceux de ses amis qu’il
+savait lui être le moins favorables. Ce mal, je suis persuadé qu’il ne
+le pensait pas. C’était par faiblesse, par détente qu’il le laissait se
+formuler sur ses lèvres; et peut-être simplement pour en débarrasser son
+esprit et se dispenser d’y croire.
+
+Mais les dispositions où il était en parlant n’étaient pas celles où je
+l’écoutais. Un jour déjà il m’avait fait une peine horrible:
+
+--Il faut que je vous dise quelque chose», m’avait-il annoncé soudain,
+avec un sourire embarrassé, en m’arrêtant sur le bord d’un trottoir où
+nous allions nous quitter. «Je suis en train de m’apercevoir qu’Aimée
+n’est pas bonne. Comprenez-moi bien; je ne le lui reproche pas; je
+respecte trop la façon d’être de chacun; elle a parfaitement le droit
+d’être ainsi. Mais je tiens tant à la bonté!»
+
+Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation, mon visage
+s’était embrasé d’une telle honte que Georges n’alla pas plus loin et ne
+se risqua plus dans la suite à me faire des confidences.
+
+Mais, par tous les échos, ses jugements sur Aimée, les objections qu’il
+faisait à son caractère continuèrent à me revenir. Ils me désolaient; je
+les emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui me fussent arrivés;
+peu à peu un gros orage de tristesse et de sollicitude s’amoncela dans
+mon cœur.
+
+Il éclata enfin.
+
+J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la conversation il vint à
+se plaindre de fatigue, d’engourdissement et comme l’un de nous lui
+conseillait le sport, proposait de louer un tennis où nous aurions été
+de temps en temps nous entraîner:
+
+--Attendons encore un mois, répondit Georges. Le printemps approche. Ma
+femme va bientôt partir pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me
+sentirai capable de rien.
+
+Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les branches, hachant les
+feuilles, ravageant la terre de ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin
+fondirent sur moi à cet instant, réunies, toutes les puissances de
+l’amour. Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus méchant que
+beaucoup d’autres, uniquement parce qu’il l’atteignait en pleine
+maturité sentimentale, déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois: une
+indignation profonde contre l’injustice de mon ami, une colère sans
+bornes contre sa lâcheté, le besoin de faire à Aimée un rempart de mon
+corps, de mon âme,--de la délicatesse, de la douleur, de la
+prédilection, du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée; elle ne me
+voyait pas, j’écartais subtilement le mal qui la menaçait; je la
+suppliais en silence (les mots demeuraient en moi): «Il ne faut pas, il
+ne faut pas que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout ce
+monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous tant que je serai là,
+tant qu’on ne m’aura pas tué!»
+
+Puis tout m’échappait soudain; elle était perdue! Paralysé comme en
+rêve, les bras attachés au corps, je tombais dans des abîmes, à des
+lointains infinis; et le monde entier roulait sur moi.
+
+En même temps une pensée, une horreur plus précises me travaillaient:
+elle allait partir! Je me tournais contre ce départ; bien qu’Aimée me
+l’eût fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en face; il
+m’apparaissait soudain épouvantable, impossible, presque impie. J’avais
+beau me dire qu’il était nécessaire à la santé de mon amie; quelque
+chose en moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant pardon
+à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de le conjurer; toute ma tendresse se
+précipitait contre lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être
+possible à force de murmures, de prières et comme d’incantations. A la
+fin il était exclu; en y mettant toutes les forces de mon âme,
+j’arrivais à le tenir fragilement écarté, comme suspendu sur le bord de
+l’avenir.
+
+J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter brusquement mes
+amis. Et je ne repris un peu de sang-froid qu’en me retrouvant seul dans
+la rue.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un étonnement infini:
+comment avais-je pu m’ignorer à ce point? Où tout cela était-il caché,
+qui s’épanchait maintenant?
+
+Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été délivré soudain de
+l’hypocrisie. Au moment même où je tombais dans le désordre, une paix et
+une justification délicieuses se répandaient en moi; tout devenait
+régulier, complet, inattaquable; chaque sentiment prenait sa place
+terrible, faisait face enfin.
+
+Mais cette impression de calme ne dura pas; les démons aussitôt
+revinrent prendre livraison de moi; je descendis tout vivant au suave
+enfer.
+
+D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la nuit j’entendais battre
+mon cœur. Il y avait des positions où le bruit en était faible et
+supportable, mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps; il
+veillait avec moi pendant les longues heures; il était fidèle, sourd et
+tenace; c’était ma patience, ma passion qu’il scandait.
+
+Le gonflement des artères m’étouffait un peu; j’avais la gorge serrée,
+j’avalais avec peine et souvent. Ce n’était pas une souffrance, mais un
+travail, une petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction
+légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester maître que par un
+exercice continuel.
+
+En même temps quelque chose me brûlait: sans éclat, sans clarté, attaché
+à ma chair, une sorte de flamme chimique. J’avais souvent les tempes
+moites et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de citerne,
+qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses de la nuit.
+
+Tout cela n’était pas exactement intolérable; plutôt épuisant. C’était
+une espèce d’insoumission de tout mon organisme; il allait un peu trop
+vite, un peu trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.
+
+Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge: j’étais submergé
+par toutes mes pensées; je ne les voyais plus d’en-dessus, avec leurs
+divisions et leurs rapports; comme après une pluie d’orage, leur flot
+avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles, balancé, lancé,
+laissé par leurs vagues.
+
+Un manque de rivages: voilà ce dont je souffrais. Plus rien n’était à ma
+portée. Pendant deux jours j’essayai de faire comme si rien n’était
+arrivé, je m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais plus
+immobile par rapport aux objets que je voulais saisir. Je passais près
+d’eux, mais par hasard; mon esprit ne savait plus leur distance; je les
+manquais; déjà j’étais plus loin.
+
+Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait rassembler des
+forces énormes, en faire venir de tous les coins de mon être; je mettais
+une heure à pouvoir m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur
+la page de mon livre. Un interminable défilé d’images m’en séparait,
+dont je ne pouvais rien faire pour accélérer le mouvement; je devais
+profiter des occasions, m’arranger au mieux avec ce monde mouvant et
+indistinct qui tournait en moi.
+
+Je compris alors ce que veulent dire les amants de Racine quand ils
+parlent de leur «ennui». Dans mon étroit cabinet de travail, je passais
+mon temps à me promener de long en large, plein de soupirs, chassé de ma
+table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions les plus confuses.
+Quand je me sentais un peu trop oppressé, je me laissais tomber dans un
+fauteuil; et la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais
+sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce qu’il y a de
+longueur, de patience, de prison dans le mot «ennui», avec sa première
+syllabe en forme de voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement
+tordus et tendus.
+
+Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie aux visions. Chaque
+instant devenait une éternité pour moi; partout où je me posais, je
+trouvais de quoi n’en plus jamais partir; sitôt arrêté, les fantômes que
+j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient doucement,
+descendaient sur moi, m’ensevelissaient sous leur foule légère et sans
+fin, dessinaient en s’amoncelant la forme de mon âme enlisée: une
+entière passivité, un accablement éperdu, peuplé comme le sommeil qui
+vous prend en plein jour. Avant de pouvoir bouger mon corps, il me
+fallait remonter à travers des mondes; je voyais bien l’instant où je me
+lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme le petit disque de jour
+qu’on aperçoit du fond d’un puits de mine.
+
+Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je ne l’entendais pas;
+mais il continuait à me tourmenter; il me gonflait de surabondance et
+d’incertitude: «Que faire de toi, mon cœur?» pensais-je. Il s’offrait à
+tout, il était affreusement sensible, si proche sous ma poitrine, si
+exposé, si intéressé qu’à la moindre idée émouvante qui me traversait
+l’esprit, j’y sentais un pincement. Comme il m’importunait! Anxiété,
+danger, fatigue! Il me mettait tout hors de moi; comme une pompe il ne
+cessait de puiser dans mon âme et il l’amenait toute à la surface.
+
+«Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci? Que va-t-il m’arriver?»
+murmurais-je comme un enfant qui a peur.--Je me rappelais avec quelle
+force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu! J’étais donc enfin
+puni de mes vœux par leur réalisation!
+
+Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés. Ma curiosité, mon
+besoin de souffrir restaient intacts. Simplement je tremblais un peu en
+entrant dans cette gêne; je savais si peu où l’on me conduisait!
+Qu’allait-on faire de moi? Voilà seulement ce que je demandais à Dieu,
+humblement, avec timidité et souci, comme l’homme qu’on vient d’arrêter
+s’inquiète auprès de celui qui l’emmène.
+
+Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors. Je continuai à me
+traîner chez tous les amis que j’avais l’habitude de voir, mais partout
+je me sentais profondément étranger, inopportun. Je ne savais plus me
+donner à aucune conversation; j’apportais avec moi trop de choses,
+j’étais trop encombré pour pouvoir passer par aucune des portes que je
+voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient devant moi comme
+une rivière de toile dans un décor: avec tout mon bagage comment
+eussé-je pu m’y jeter, y plonger?
+
+La place où j’étais ne tardait pas à me devenir insupportable;
+j’appréciais toute l’importance qu’il y avait à m’en arracher, et sur le
+champ. Mais l’ennui et le rêve étaient plus forts que tout: ils
+persuadaient directement à chacun de mes membres une ravissante et
+mortelle inertie.
+
+Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout à ce qui se disait
+autour de moi. Au contraire, tout me concernait, tout était menace et
+danger pour moi. Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute plaie
+s’environne d’une région douloureuse, il y avait en moi, autour de mon
+amour, une zône d’une sensibilité incroyable: très loin de lui, cela me
+faisait déjà mal; les phrases les plus indirectes pouvaient lui porter
+atteinte, un geste même seulement, une inflexion de voix.
+
+Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais qu’ensuite la
+cause, tant elle était détournée. J’étais doucement ulcéré, et c’est
+dans cet état que je m’exposais aux conversations de mes amis, de ceux
+qui voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son entourage, à
+chaque instant pouvaient évoquer des images qui la touchaient, la
+nommer, porter sur elle un jugement.
+
+Il n’y avait rien qui pût me protéger contre eux; j’étais nu devant ces
+armes qu’ils ne savaient pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que
+mes craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon rêve, je les
+entendais dévier, elles prenaient la direction terrible, c’était une
+pointe qui se tournait vers moi et ma seule ressource était de prier en
+attendant le coup.
+
+Quelquefois, cependant, par malaise et surtout pour éviter d’entendre ce
+qui allait se dire, je me lançais dans la conversation. Autre labeur!
+Car, pour parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui lui étaient
+associés dans ma pensée, il m’était impossible de rester dans le ton
+normal; tout de suite j’avais affaire à quelque chose d’irrésistible; je
+n’étais plus maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux; chaque
+phrase était une pente, où dès que j’avais mis le pied, je glissais; un
+rapide, où j’étais entraîné.
+
+Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance dont était atteint mon
+langage; je craignais qu’elle ne parût suspecte et j’essayais gauchement
+de la faire accepter par des sourires et des explications: «Je ne sais
+vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser si fort à ce que je
+vous dis-là», commentais-je; ou bien: «Tout ceci peut vous paraître
+insignifiant, mais si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance
+que je suis obligé d’y attribuer.»
+
+Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était aussi peu opportune
+que l’enthousiasme même qu’elle voulait justifier. Et je souffrais,
+m’efforçant de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une bonne
+fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais prise que de temps
+en temps, que trop tard.
+
+Toujours la même insubordination de moi-même à moi-même! Je voyais bien
+comment il eût fallu faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop
+fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte et de
+souffle, comme un oiseau battant des ailes au-dessus d’une branche sans
+pouvoir s’y poser.
+
+Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.
+
+--Grand merci! eussé-je répliqué, s’il n’y eût pas eu, au plus profond
+de mon âme, cette perversité que j’ai décrite et qui, justement, à tant
+de misères répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me
+plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés. C’était bien ça,
+cette fois! A ce coup, je ne serais pas volé. Plus je souffrais, plus
+j’étais sûr. En effet, grand merci!
+
+ * * * * *
+
+Mais il est temps que je me tourne vers celle de qui me venaient ces
+troubles bénis. Je n’ai rien dit d’elle encore; toutes les pauvres
+remarques que j’avais pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule
+était censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience et
+comme les peintres, pour un portrait, font d’abord une «préparation».
+Mais ce n’est qu’à présent que je puis m’attaquer vraiment à son visage
+et tenter d’en fixer l’énigme.
+
+Quel instant pour moi! Il ne s’agit plus seulement de vibrer, il faut
+voir. Le sentiment d’un sacrilège se mêle en moi à l’extase.
+
+Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive pas à se poser; dès que
+je m’approche d’Aimée, en pensée, la même agitation me saisit qu’en sa
+présence; il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins intéressé que
+moi dans l’affaire, me tînt tout le temps le poignet, en corrigeât les
+soubresauts; il faudrait qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne
+fût-ce que des yeux, un avertissement à la patience et à l’exactitude.
+
+Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à ma peinture. A chaque
+fois que je lève les yeux vers mon modèle, si timidement, si
+sournoisement que ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier
+dans ce regard.
+
+Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que j’entre en guerre contre
+lui, que je le capture et que je le mette aux fers dans mon cœur.
+
+J’aurai ce courage; il me revient; on ne me verra point paraître. Elle,
+elle toute seule sur la page, rien que sa grande image redoutée, adorée;
+je ne serai présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance qui
+me prendront à la considérer.
+
+ * * * * *
+
+J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée et à l’interpréter
+exactement. Il me faisait peur autant qu’il m’attirait. Longtemps je
+n’en ai su, et même voulu savoir, que quelques traits horribles que
+Georges m’avait racontés.
+
+Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait autour d’elle, Aimée
+s’était trouvée en plein désordre. Ses parents avaient une certaine
+aisance, mais qui ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière:
+aux infidélités de son mari Madame Laval avait aussitôt répondu par une
+conduite si capricieuse que le divorce avait fini par leur apparaître à
+tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée n’avait que dix ans
+quand il fut prononcé. On la mit au couvent.
+
+Les premiers jours, elle attendit avec une sorte de passion la visite
+que sa mère avait promis de lui faire; tout son petit cœur était tourné
+vers ce seul espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère
+fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons et qui la couvrit
+de caresses et de jolis noms d’amitié: «Cette fois je la tiens, je ne la
+lâche plus», se dit Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses
+petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien dire. Mais la
+mère, d’un geste tout naturel, sans violence, et même sans attention,
+ouvrit l’un après l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa
+l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.
+
+Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude; d’autres évènements
+devaient l’y enfoncer plus profondément encore. Après une longue
+captivité dans ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes
+de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était fille de divorcés,
+elle crut qu’elle allait rentrer dans la vie. Mais personne ne voulut se
+charger d’elle: son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition
+qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il avait loué dans
+Passy, et qu’il ne la rencontrerait jamais, fût-ce dans l’escalier.
+
+Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines, dans sa chambre. Puis un
+matin son père lui fit transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir
+tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez sa mère et de ne
+rentrer qu’à deux heures de la nuit.
+
+Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie et un pauvre chapeau
+garni de fleurs rouges. Elle était charmante pourtant déjà; dans la
+pensionnaire opprimée une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de
+s’ouvrir vers la vie.
+
+Elle se mit à marcher tout doucement dans les rues, effrayée un peu,
+émerveillée surtout; il était à peu près midi; elle n’était pas trop
+inquiète de la journée; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient
+menaçants.
+
+Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un homme ne tarda pas à
+l’aborder. Elle se contracta horriblement sans bien comprendre ce qu’il
+lui voulait: «Allons bon! se dit-elle avec rage, on ne peut même pas se
+promener dans cette vie!» Et elle prit l’allure rapide d’une personne
+affairée.
+
+Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à enfreindre la défense
+paternelle et alla sonner chez sa mère; mais, sans se déranger, celle-ci
+lui fit répondre qu’elle était trop occupée pour la recevoir.
+
+Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer; elle dut attendre
+encore, appuyée contre la grille des Tuileries, se défendant comme elle
+pouvait contre les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans Paris
+comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.
+
+Quand elle rentra enfin chez son père, bien après minuit, tremblante,
+fièvreuse, épuisée, ayant suivi le milieu de l’Avenue du Bois dont les
+bosquets lui faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte eut
+un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans pouvoir se déshabiller.
+
+Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord marquée, fit
+bientôt place à quelque chose de plus terrible encore. «C’était le
+bonheur quand il me détestait», disait plus tard Aimée en songeant aux
+diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent au lit; c’était son
+seul recours, sa seule évasion; elle lisait tout ce qu’elle trouvait,
+furieusement, s’emplissant l’esprit d’images brutales et hétéroclites.
+
+Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans sa lecture, comme
+distraite par une influence magnétique. A la fin cette impression devint
+si insupportable qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa
+chambre. En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que la porte
+de communication avec l’appartement de son père, jusque là condamnée,
+était entr’ouverte et elle entendit des pas furtifs s’éloigner.
+
+Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait pas très bien
+d’abord le sentiment qui pouvait pousser son père à l’épier ainsi. Mais
+il vint lui rendre visite plusieurs fois chez elle et dans ses paroles
+elle commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il lui disait des
+tendresses, non pas telles qu’elles fussent d’un père à sa fille
+absolument inadmissibles, mais si imprévues et accompagnées de tels
+regards que leur intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt, comme
+exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer directement, il entrait en
+fureur, injuriait la jeune fille, lui criait: «Tu ne finiras donc pas
+par mal tourner, chipie?»
+
+Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et à des grues et
+auquel il la força d’assister, Aimée vit tout à coup un des convives se
+pencher vers son père et lui murmurer quelque chose à l’oreille: «Tu
+n’as pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute voix. Elle
+est à prendre.» Et comme l’homme se levait déjà, Aimée dut s’enfuir en
+lui jetant sa serviette au visage.
+
+Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une nuit, elle se réveilla
+en sursaut; son père était au pied de son lit et la regardait. Elle se
+dressa pleine de rage: «Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie, je
+crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier.» Comme il était très
+lâche et qu’il la voyait furieuse, il battit en retraite, avec des
+menaces.
+
+Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant remarqué que la femme de
+chambre semblait instruite des manigances de son père, elle se décida à
+lui faire part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette fille
+se mit à sourire et confessa simplement qu’elle trouvait la situation
+«assez drôle».
+
+Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir de temps en temps,
+saurait accueillir sa confidence et la protègerait. Mais quand elle lui
+raconta le siège monstrueux auquel elle était en butte: «Ça ne m’étonne
+pas de ce vieux paillard!» répondit-il seulement en riant. Et à la
+colère d’Aimée devant une réaction si faible, il opposa: «Que veux-tu
+que je fasse? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien assez grande
+pour te défendre toute seule!»
+
+Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de venir le trouver dans
+sa chambre. Pour lui prouver qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit
+sur le champ. Son persécuteur sembla enchanté; il entra dans des
+explications papelardes et confuses, et tout à coup: «Tu n’as pas besoin
+de faire des manières comme ça, puisque tu n’es pas ma fille.»
+
+Aimée vit tout à coup une grande lumière; pendant un instant, le
+bonheur, comme un soleil, lui obstrua l’imagination. Elle pensa
+seulement: «Je m’en vais.»
+
+--Eh! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle à l’homme qui la
+regardait plein d’attente.
+
+--Mais pourquoi? pourquoi? Je ne te chasse pas, fit-il, soudain
+désespéré.
+
+Et cherchant à reprendre l’avantage:
+
+--Où irais-tu, malheureuse? Il n’y a que moi au monde qui me soucie de
+toi.
+
+--J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent. Je pars.
+
+Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait, qu’il ouvrit
+sa bourse comme en rêve et lui tendit quelques billets.
+
+Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un hôtel. Quelques jours
+plus tard, elle avait trouvé une place d’institutrice dans le Midi et
+partait sans que son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher.
+Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la seule amie
+qu’elle eût conquise au couvent, ayant appris par hasard quelque chose
+de ses malheurs et se sentant émue par le courage qu’elle y avait
+opposé, lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle; c’est
+là que Georges l’avait connue.
+
+ * * * * *
+
+Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace de ces affreuses
+aventures. Et elle y était en effet, mais non pas telle que je l’avais
+imaginée.
+
+Je croyais la trouver encore frémissante des injures qu’elle avait
+souffertes, toute blessée, toute fléchie, prête à se blottir et à
+chercher la consolation. Un inconscient romantisme me la faisait voir
+parée des grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que Georges
+m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que son humiliation fût encore
+perceptible dans tous ses mouvements, qu’on la pût goûter comme un
+ornement de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde exigence de mon
+esprit que naquit vraisemblablement la demi-déception que j’éprouvai
+dans les premiers temps où je fis la connaissance d’Aimée.
+
+Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument ne correspondait
+à ma prévision.
+
+Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable, il m’eût
+fallu tenir compte de l’âme sur laquelle toutes ces persécutions avaient
+porté. Combien j’aurais voulu connaître Aimée enfant! Le petit cœur sage
+et terrible! Comme il devait battre durement le jour où elle s’était
+trouvée sur le pavé! Peut-être n’eût-il pas fait bon la plaindre trop
+fort. Peut-être n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus
+gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de sa détresse.
+
+Non, l’infortune ne l’avait pas entamée; ces privautés qu’elle avait
+essayé de prendre avec elle, Aimée les avait vivement repoussées; elle
+n’avait permis à rien de mordre sur elle; de la petite fille traquée, il
+ne lui restait aucune fragilité et même pas un soupçon de colère, même
+pas le plus petit désir de vengeance. Car, après tout, quelle raison
+avait-elle d’en vouloir à personne? On ne l’avait pas touchée. Personne,
+à aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y avait dans son
+regard, dans toute son attitude, quelque chose qui réduisait son passé
+au silence, qui lui défendait d’élever aucune revendication sur elle,
+qui rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement allusion.
+
+Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de son cœur en
+indépendance. Aimée avait pris l’habitude de ne compter sur personne.
+Elle n’était pas devenue exactement méfiante, mais inexprimablement
+seule, seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.
+
+Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi, elle avait été un
+moment sur le point de faiblir; pour calmer ses nerfs légèrement
+détraqués, elle avait entrepris, dans ce pays où elle ne connaissait pas
+une âme, d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie guérie
+pour toujours, intacte à nouveau, radieuse, détachée de tout, reprise
+par son propre cœur, privée, sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée
+pour la jeter à genoux, elle avait au contraire pris conscience de sa
+force; elle l’avait reconnue, touchée partout en elle, et délivrée. Sans
+rage, sans trépignement, sans rancune, avec une souplesse secrète et
+heureuse, elle s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne sais
+si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades, mais ses pensées
+faisaient à peu près comme si elle se fût dit: «Te voici, ils n’ont pas
+pu t’avoir, te voici, ma grande! Toute la place qu’il te faut! Et tu
+n’en as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour l’emporter sur
+eux.»
+
+L’indignité de ses parents achevait cet isolement d’Aimée, ce
+détachement pathétique de sa figure. Rien derrière elle que ces tristes
+monstres oubliés, ou plutôt rien que cette âme passagère, inconnue,
+perdue au fond d’un passé insondable, et qui était la seule dont elle
+eût peut-être hérité quelque chose. Rien de fait pour elle; tout
+commençait avec elle. Et c’est pourquoi il fallait que tout, dans son
+âme, fût pris au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle
+débutait par le principal,--pour avoir le temps de l’atteindre.
+
+ * * * * *
+
+Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si peu de chose à
+emporter! C’était un étroit trésor, en vérité, que son âme! Ceux qui ne
+l’aimaient pas, n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait
+l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource pût être sans prix.
+
+Un fonds un peu rare, une nature toute capitale; rien n’y était exprimé
+plus d’une fois, et dans son essence la plus ardue; chaque trait en
+était tracé par la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver.
+Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins saturée. On ne voyait
+jamais passer en elle de ces ondes qui confondent, un instant, tous les
+sentiments comme des arbres sous un même frisson de vent; elle n’était
+jamais languissante ni flébile; elle ne connaissait ni les brumes, ni
+les pleurs; les contours de son âme n’étaient jamais brouillés.
+
+Toutes ses émotions paraissaient du premier coup à l’état distinct;
+elles se prononçaient, plutôt qu’elles n’éclataient; elles étaient
+belles et courtes comme des pensées.
+
+Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque chose qui ressemblait
+à la vérité. Et mon enthousiasme en le peignant, c’est bien celui qu’on
+éprouve lorsqu’on poursuit la vérité; une grande contention, une
+admiration pleine de cris empêchés, un transport sans cesse brisé par la
+crainte de mal voir, quelque chose d’effréné et d’essoufflé à la fois.
+Les traits que j’aperçois ne prêtent pas sous l’effort de mon esprit,
+ils sont rebelles au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de
+relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez pour me remplir le
+cœur.
+
+ * * * * *
+
+Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses qu’on lui disait. On
+la regardait avec étonnement: «Est-ce là tout?» Mais elle ne se
+troublait pas, car de cette brièveté elle avait la justification toute
+prête: c’était cela qu’elle était capable de fournir en des occasions
+plus grandes.
+
+Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne venait pas chez
+vous; on ne se sentait jamais tout à fait épousé par elle. Le
+dédoublement lui était absolument interdit; mais elle était si bien
+prise dans sa propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui
+demander toute autre incarnation que d’elle-même.
+
+Le miracle de la multiplication était impossible sur elle; du moins
+jamais il ne l’eût rendue nombreuse; il n’eût été qu’un stérile coup de
+foudre et n’eût fait que la réduire en cendres.
+
+Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité, car elle se donnait
+là-dessus à prendre ou à laisser et je n’ai jamais vu quelqu’un qui
+supportât avec une plus souveraine indifférence d’être laissé.
+
+ * * * * *
+
+A la place des prévenances et des accompagnements qu’elle ne pouvait
+fournir, elle usait envers ses vrais amis d’une familiarité un peu
+brusque. Un jour, dans les commencements, comme, en causant avec elle,
+je me perdais à la considérer de tout près, elle se tourna vers Georges
+qui était à quelques pas de nous, et riant très fort:
+
+--Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand nez pointu que j’ai au
+milieu du visage!
+
+C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace entre elle et
+vous; elle vous rapprochait d’elle carrément, sautant par dessus les
+nuances et les degrés qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois
+j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée; mais je voyais
+aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque de m’entraîner avec elle,
+à travers les embarras que lui ménageait sa hauteur.
+
+Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne savait pas que je
+l’attendisse, je me rappelle sa parfaite absence de surprise, sa main
+tendue, son bonjour ferme et joyeux; dès la porte, elle était au fait;
+parfois elle me saluait de mon prénom drôlement déformé, en camarade; ou
+bien, en me serrant la main, elle me secouait le bras longuement, en
+riant. Dans l’instant la distance où j’étais d’elle était franchie, du
+moins jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment abrupt, jusqu’au
+pied de la terrible citadelle.
+
+J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné, et même froissé; il
+s’échappait par grandes fusées arides; j’y trouvais quelque chose de
+dur. Dans l’être sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce
+moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement. Longtemps je
+restai devant lui comme devant une porte dont la serrure se fût dérobée;
+je sentais qu’il donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais
+de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant toute ma patience,
+toute mon adoration, j’ai fini par le tourner; j’ai compris ce qu’il
+voulait dire. Il indiquait le ton de cette âme tout en esprit; il était
+en elle à la place des troubles, des va-et-vient, des mélanges dont les
+autres sont émues; il suppléait en elle à la circulation des fluides;
+c’était l’orage d’un climat sans eau.
+
+Aimée manquait non point tant de tendresse que de caresse. Cette
+privation de soi, cette attente, cette demande, cette insuffisance qu’il
+y a dans toute caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait
+par la seule droiture de ses mouvements vers vous. On était avec elle
+dans une intimité complète sans qu’elle vous eût une seule fois favorisé
+d’une inflexion de voix plus câline, ni de la moindre flatterie; mais il
+y avait une douceur incomparable dans la façon dont elle vous disait
+tout droit le vrai de ce qu’elle sentait pour vous, comme ce jour où
+elle me déclara tout à coup si simplement:
+
+--Je vous aime bien, François!
+
+La vibration, la perpétuité: voilà encore ce qu’on pouvait être gêné de
+ne pas rencontrer dans ses sentiments. Ils s’élevaient au moment qu’il
+fallait; leur son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient
+pas «tenus»; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne veux pas dire
+qu’ils disparaissaient de son âme, mais seulement qu’ils ne
+l’emplissaient plus, qu’ils ne la peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils
+ne la dominaient plus.
+
+Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la sensation vous
+prenait que vous n’étiez plus rien pour elle; du moins, éprouviez-vous
+que votre image était comme suspendue dans son cœur; rien d’elle ne vous
+suivait, ne vous rattrapait; rien ne s’échappait vers vous de cette lyre
+précieuse, mais muette.
+
+Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous n’emmeniez pas son
+affection, mais en revenant, vous la retrouviez toute pareille. Elle
+avait vécu dans son cœur comme une mélodie sur la portée; tout de suite
+elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.
+
+Il était beau de retrouver Aimée après une absence; du premier coup elle
+était près de vous aussi prompte, aussi active que vous l’aviez laissée;
+de toutes ses ressources elle se rendait à vous.
+
+Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes d’où l’on sort et
+où l’on aborde par tous les temps avec la même facilité.
+
+ * * * * *
+
+L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un sentiment en elle
+essayât de prendre le pas sur les autres; elle avait horreur de se
+laisser envahir, horreur d’être submergée; rien jamais en elle n’était
+au profit, ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au point de
+gêner le reste; je n’ai jamais connu d’être moins romantique, ni pour
+qui les entraînements irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres
+pouvaient se plaire à perdre la tête: pour sa part, elle ne trouvait
+d’agrément qu’à la conserver bien solide, bien vigilante, bien au fait
+de tout ce qui survenait dans son cœur.
+
+Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre d’hôtel, Aimée
+excellait à ranger autour d’elle les objets entassés dans sa malle; elle
+trouvait toujours moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse
+possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié à la disposition
+des lieux. Sans encombrement, sans double emploi, sous ses doigts
+délicieux et subtils, ils se distribuaient sur les tables et sur les
+étagères de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer les
+uns les autres; on pouvait accéder à chacun directement; toute
+implication était supprimée. C’était un petit monde à son image qu’elle
+créait ainsi chaque fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle
+tombât, de se sentir jamais «à l’étranger». C’était son âme exacte,
+complète et bien articulée qu’elle traduisait à l’extérieur.
+
+Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout le poids de vos
+prières, de vos misères vous fussiez-vous accroché au bord de cette
+barque imperturbable, elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su
+la conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son affection, et
+certaine, et garantie; mais venait un moment où elle ne pouvait plus
+croître; il ne fallait compter, à votre avantage, sur aucune démesure;
+même la force, l’intrusion même à poings armés ne vous eussent pas
+procuré une occupation plus entière de ce cœur profond mais ménager.
+
+La souffrance ne convenait à Aimée que dans des occasions très rares:
+elle ne lui allait pas bien pour tous les jours. Aussi, comme une femme
+qui écarte les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle
+imaginé de ne la porter que le moins possible. De là sa lenteur à
+s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas pitié de vous, elle attendait
+longtemps avant de prendre part à votre peine, elle y était plus
+patiente que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de vous
+plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet cela pouvait être
+supporté.)
+
+ * * * * *
+
+Oh! le sage, oh! le cruel démon! Qui voudra comprendre que, de tout son
+personnage, ce soit ce dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et
+m’ait envenimé d’un si grand amour? Car, il faut le dire maintenant,
+j’avais pu être sur elle compatissant et penché, pour elle ma tendresse
+avait pu s’émouvoir; mais je ne l’eusse sans doute jamais véritablement
+aimée, si je n’eusse rencontré, au milieu de toutes ses vertus, comme un
+chardon délicieux parmi les fleurs, sa dureté.
+
+Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout épris en elle,--de
+son impitié, de sa résistance à l’attendrissement. C’est aussi que ce
+n’était pas quelque chose en elle de purement négatif; cela prenait un
+visage aussi de temps en temps, et farouche; cela devenait une ardeur,
+une frénésie. Aimée était folle aussi, à sa façon; elle avait, en plus
+de son équilibre, de quoi le perdre aussi par instants.
+
+Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé, de la vie. Au milieu
+des plus grandes misères de son enfance, dans le fiacre qui l’emmenait
+au couvent, au moment où elle vit son pseudo-père près de son lit:
+«Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle intérieurement, mais
+c’est tout de même assez curieux.» Et elle attendait la suite de ce qui
+allait lui arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient à
+l’indécence.
+
+Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon, bienvenu! rien dont
+elle ne sût faire de l’extase! L’admiration passait, en elle, la
+sensibilité. Comme d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de
+vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements, de réfractaire à
+nos désirs, de difficile à déranger. Le mal même qu’ils lui faisaient,
+la trouvait pleine de rire et de salut.
+
+«Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie», m’écrivait-elle un jour.
+Et je n’avais pas besoin de la voir pour deviner l’enthousiasme dont
+elle devait flamber à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide
+admirable qui devait en découler.
+
+Ses yeux! je reste encore troublé de leur excès sur tout le reste de son
+visage. Quand ils se fermaient, on voyait comme en creux, sur tous ses
+traits, la vie qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement
+de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec lui, son avidité
+au-delà de lui, sa soif, sa maladie! et c’étaient celles de vivre. Ils
+ne la défendaient pas seulement, ils la trahissaient aussi; et il faut
+que je m’écrie: enfin!
+
+Ses yeux! C’est à quoi je la reconnaissais toujours; ils me parlaient en
+silence de la perversion qui nous réunissait. Je les ai suivis partout,
+et jusque dans cette pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une
+maladie Oh! je me souviens quand il n’y avait plus que cela de beau en
+elle! Comme j’étais heureux! Car ils continuaient à m’appeler, à marcher
+devant moi comme un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite,
+dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul, puni, perdu.
+
+ * * * * *
+
+Mais je vais trop vite. Au moment où je pris conscience de mon amour
+pour Aimée, j’étais encore bien loin de savoir sur elle toutes ces
+choses, donc de m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à
+l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que par l’étrangeté
+générale de son caractère.
+
+Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage de son âme dans la
+mienne qui m’entraînait?
+
+Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée, alourdie, déformée par mes
+besoins et par mes manies personnels.
+
+Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des pensées qui avivaient le
+plus mon amour, c’était celle, tout de même, qu’elle avait été
+poursuivie et monstrueusement désirée, que d’autres, avant moi, avaient
+été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais pas, que je
+ne pouvais pas rattraper, de qui je ne pouvais pas me venger, à qui je
+ne pouvais pas faire mal. Une sorte de jalousie rétrospective et
+impuissante m’affolait vers elle.
+
+Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je savais qu’elle avait
+été un instant aux abois. Toute mon âme était en révolte contre ce
+souvenir, mais, à chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un
+trouble voluptueux.
+
+Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière. Elle n’en avait
+pas moins subi la condition des femmes: elle avait reçu,--et dans
+quelles formes aggravantes--l’insulte solennelle et rituelle du désir.
+Cela était détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait pour
+moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur et en faisait les mottes
+au soleil exposées.
+
+Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme frayée, où j’entrai
+résolument. En pensée, je veux dire. Au moment même où Georges avait
+prononcé la phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour, le
+désintéressement avait disparu de mon cœur tout à coup, comme un rideau
+qu’on tire. Le bonheur d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir;
+mais il n’était plus le premier objet de mes vœux; je ne souhaitais
+plus, avant toute chose, de la voir réconciliée avec Georges; je ne
+m’excluais plus aussi sévèrement de leur destinée à tous deux. Avec une
+timidité sournoise, je commençais à penser à moi; dans toute cette
+aventure, je m’apparaissais pour la première fois comme méritant quelque
+chose. Quoi? Je ne savais pas trop; j’osais à peine y réfléchir; je
+voyais simplement que je ne pouvais plus me prendre pour rien du tout.
+
+Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais trop misérable, trop
+d’anxiétés et de scrupules se donnaient rendez-vous sur moi. La
+possession d’Aimée était une chose qu’aucune honte ne me retenait
+d’envisager, mais dont un poids trop lourd sur le cœur m’interdisait de
+caresser l’image. Mon esprit m’entraînait bien jusque là, mais poussé
+seulement par la logique; son mouvement était combattu par toute mon âme
+contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient. Elles avaient bien un
+arrière-goût brûlant, elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais
+elles demeuraient surtout accablantes et ne me douaient que d’entraves.
+
+Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient infiniment plus
+vagues que celui de couvrir son visage de baisers. Je n’allais pas si
+vite, mon ambition n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse; elle
+était sourde encore, et maladroite, et étouffée; elle faisait en moi des
+mouvements craintifs et sans utilité.
+
+Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et cette fois non plus
+seulement la secourir, mais l’intéresser à mon âme. Tout ce que je
+voyais était que je ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps
+mon amour.
+
+Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à accourir et à lui en
+annoncer la nouvelle joyeusement, dès la porte, avec un cri:
+
+--Vous ne savez pas? Eh! bien, je vous aime.
+
+Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de bien autre chose. Il
+fallait amener lentement sous son regard cette âme bouleversée, piteuse
+et ravie que je m’étais découverte; il fallait trouver un plan pour la
+faire glisser jusque devant elle.
+
+Alors commençait ma méditation. Je cherchais des mots, je les agençais
+avec un soin fatigant. Puis je me figurais un certain tour que prendrait
+à un moment ma conversation avec Aimée; et hardiment j’en profitais; je
+tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait. Tout à coup la place
+était prête pour celle que j’avais bâtie: il n’y avait plus qu’à la
+poser. C’était fait. Elle savait tout; j’éprouvais un immense
+soulagement.
+
+Ah! que d’industrie, que d’adresse, que de présence d’esprit j’ai
+dépensées ainsi en imagination! Peu d’amants sans doute ont jamais
+montré autant de décision et de bonheur.
+
+Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans cesse mon échafaudage.
+Je disposais tout sur un nouveau plan; j’arrivais par un autre côté, il
+fallait modifier mon exorde, changer mes préparations; j’aboutissais
+enfin à une autre phrase aussi bonne que la première et que je rangeais
+soigneusement à côté d’elle dans ma mémoire.
+
+Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en marchant, en
+lisant, au lit même et dans mon sommeil quand je parvenais à dormir. Je
+n’étais jamais las de cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot
+qui me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des transports inouïs,
+je me sentais soulevé de terre, je n’avançais plus qu’au milieu de
+battements d’ailes; tout mon visage riait; je parlais tout seul à
+mi-voix. C’étaient des délices profondes! Et comme un malade je revenais
+sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre, oubliant d’agir.
+
+Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce de monstruosité. Ce
+paquet d’images et de paroles que je portais en moi partout, que je
+retournais sans cesse dans ma tête, fit boule de neige; il attira peu à
+peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit. A la fin il n’y eut
+plus que lui; de partout on n’apercevait plus que lui. Et il continuait
+à rouler, et moi à le suivre comme les anciens damnés courant après leur
+supplice.
+
+Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement pas comment passer
+du projet à l’exécution. De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à
+s’extérioriser traversait diagonalement le monde de mes pensées, comme
+un froid rayon d’une matière différente et incombinable. Elle me serrait
+le cœur tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente et
+impossible.
+
+Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais mes rêves. Ils
+étaient tellement plus confortables!
+
+Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à nouveau, bas et
+terrible. C’était au moment surtout où je me représentais ce qu’il y
+avait de coupable dans la démarche que je méditais. La double trahison,
+envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait, me faisait horreur.
+Mais justement cela m’aidait à comprendre que j’étais en marche vers
+elle.
+
+Ces mots que je me répétais toute la journée, il pouvait se faire qu’un
+moment vînt,--un moment du temps, un moment réel, attaché à la suite de
+ceux que je vivais alors,--où je les dirais à Aimée. J’apprenais cela de
+moi-même avec étonnement, scandale et tentation.
+
+Je me cramponnais pourtant; toute idée morale ne m’avait pas abandonné.
+Je tâchais de me faire croire que j’étais sur un palier où je pouvais
+fort bien me tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais
+cette assurance était démentie par tout ce que je sentais au travail en
+moi. Je n’avais qu’à faire silence un instant: mon cœur aussitôt
+m’annonçait ma défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour, il
+battait de son flot caché mes dernières forces et me poussait
+infatigablement à succomber, en m’étranglant doucement de sa petite main
+à ma gorge.
+
+
+
+
+V
+
+ Hélas! en cet état pourquoi la cherchiez-vous?
+
+ Andromaque.
+
+
+Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très nette que la journée
+ne passerait pas sans que je me fusse déclaré.
+
+Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors c’était le même jour
+terne, la même rue désordonnée sous le vent jaune. D’aucune aile plus
+vive le printemps encore n’avait touché Paris.
+
+En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât beaucoup plus
+instamment que la veille. Mon sang ne courait pas plus vite. Je ne
+sentais pas davantage cet entrain, cette inspiration qui font l’amant
+heureux. A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours et je ne
+comptais pas les attendre. Je savais qu’il faudrait agir dans l’embarras
+et la disgrâce, sans aucune faveur de mon esprit, sans aucun de ces
+secours, de ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment opportun.
+
+Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement, une possibilité,
+si j’ose dire, objective, de l’évènement. Or il restait toujours aussi
+inaccessible, même par la pensée. Entre l’instant où j’étais et celui où
+elle saurait mon amour, il y avait toujours le même abîme: je n’arrivais
+pas à me représenter moi-même au milieu du monde bouleversé qui suivrait
+mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait là-contre. Je m’étonnais
+naïvement à la pensée qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent
+les choses autour de vous, après de telles révolutions.
+
+Tout mon respect, ma tendresse même accouraient pour prévenir ma
+démarche, pour la rendre plus insensée, plus impossible, pour la
+reléguer dans l’absurde, pour la détacher de cette journée déjà en train
+et qui pourtant me conduisait irrémédiablement vers elle.
+
+Était-ce donc mon angoisse accumulée qui cherchait à se faire jour par
+cet aveu? Était-ce le besoin d’échapper enfin à l’obsession de tous ces
+mots qui dansaient dans mon esprit? Je commençais à savoir ce que sont
+les souffrances de l’amour. En quinze jours j’en avais fait
+l’apprentissage; elles ne m’étaient pas devenues plus supportables; mais
+je comprenais qu’elles ne font pas forcément mourir. Les battements de
+cœur qui m’avaient tenu éveillé pendant presque toute cette dernière
+nuit, je les aurais endurés longtemps encore sans accident. Ma vie avait
+été capable de descendre au fond de cet abîme; elle eût peut-être pu
+aussi bien y durer. D’ailleurs je n’ai jamais rien fait pour éviter de
+souffrir.
+
+D’où donc montait l’étrange certitude que je me découvrais ce matin-là?
+Une résolution, une toute petite résolution: «Avant ce soir elle saura.»
+Où était-elle en moi, si fragile et si tenace, si timide et si
+effrontée? Je ne la trouvais nulle part où je la cherchais. C’était
+quelque chose d’innombrable et d’informe, quelque chose qui venait d’en
+bas, qui s’édifiait péniblement et dans l’ombre, et contre moi. On me
+poussait doucement sur la scène; raidi, malheureux, empêché, il fallait
+que je fisse le pas redoutable qui allait me découvrir tout entier. Il
+n’y a pas de portant pour moi en cette vie; je ne sais pas rester
+longtemps abrité. Si maladroit que je sois, il faut que j’avance, il
+faut que je me compromette. Je ne souffre pas de rien laisser passer
+sans y avoir risqué quelque chose, fût-ce le ridicule.
+
+Plutôt que l’entraînement de l’amour, c’était le sentiment d’une tâche à
+mener à bien que j’éprouvais maintenant. Cet aveu était devant moi,
+infiniment lourd et difficile, infiniment au-dessus de mes forces, mais
+spécifié, commandé, nécessaire. Par instants il m’apparaissait comme un
+énorme pensum. L’idée pourtant ne me venait pas que j’eusse pu me
+l’épargner. Je faisais pour l’accomplir tout l’effort que d’autres
+eussent fait pour l’éviter. Toutes les raisons qui me l’interdisaient
+étaient à leur poste, en grande tenue, et me donnaient un avertissement
+solennel. Mais toute ma volonté avait passé de l’autre côté. Elle
+s’était mise à cette besogne défendue comme s’il se fût agi du devoir le
+plus sacré. Souvent ainsi j’ai mis l’acharnement de la morale dans les
+œuvres qui la contrariaient le plus exactement.
+
+Je ne cherchais pas mon bonheur. Au contraire je tremblais pour lui. Je
+craignais de perdre, en me découvrant, tout ce qui me restait de
+facilités et de joies; je craignais qu’Aimée ne me défendît désormais de
+la voir. J’allais risquer dangereusement mes pauvres instants heureux,
+le peu d’aération et de lumière qui me venait encore au fond de ma
+prison. Je n’en marchais pas moins. Avec étroitesse et emboîtement comme
+le soldat qui va au feu, avec la même préférence passionnée de la mort
+et du malheur aux biens que l’on possède encore.
+
+Heures sévères! J’avançais entre elles dans une espèce de détresse;
+elles me soutenaient par dessous les bras, elles m’encourageaient, elles
+me secondaient cruellement. Il y avait des moments où je voyais bien que
+j’étais tout seul à m’imposer le devoir qui m’accablait. Cet inévitable
+devant quoi le cœur me manquait presque, je voyais bien qu’il ne venait
+que de moi: «Faut-il que je sois insensé pour me torturer ainsi
+moi-même!» pensais-je. Et l’envie me prenait, comme de délicieuses
+vacances, de rendre à mes décisions la clé des champs. Cela semblait si
+simple, si sage! Il n’y avait qu’à vouloir, ou plutôt il n’y avait qu’à
+ne plus vouloir.
+
+Hélas! c’est cela justement qui était devenu impossible. De cette
+délivrance, je pouvais bien concevoir un instant l’idée, croire que je
+n’avais qu’un mouvement à faire pour y passer. Mais ce petit dépliement
+de ma volonté m’était devenu chose plus difficile qu’à l’hypnotisé
+auquel on l’a défendu, le geste d’ouvrir la main. Je m’en allais ainsi,
+portant sur moi tout le bagage de mon angoisse, absolument libre et
+parfaitement enchaîné, frôlant toutes les occasions qui m’auraient pu
+divertir, sans qu’il me fût permis d’en saisir aucune, profondément
+retranché, même lorsque je m’y arrêtais un instant, de tout ce qui m’eût
+pu sauver.
+
+Oh! les haltes de cette journée! Je ne me les rappelle pas toutes.
+Simplement la dernière, la plus étrange, la plus spécieuse. Vers quatre
+heures, incapable de tout travail j’étais allé voir Georges chez un ami,
+où je savais le rencontrer. L’ami était sorti: nous l’attendîmes
+ensemble. Sitôt installé dans un fauteuil, auprès de Georges, je ne me
+sentis plus pressé par rien; Georges était gai; il me plaisanta
+gentiment. Nous trouvâmes bientôt entre nous une facilité telle que nous
+n’en avions pas connue depuis des semaines. Les mots se mirent à courir
+entre nous avec cette promptitude, cette joie, cette adresse des jours
+où l’on est bien disposé. De toute mon amitié rafraîchie je m’élançais
+vers Georges; peu à peu j’étais repris par un profond besoin de
+confiance. Il me semblait que je m’étais trop économisé avec lui. Il y
+avait quelque chose à réparer, à ressaisir depuis le principe. J’aurais
+voulu lui dire! «Attendez! Nous allons voir! Écoutez-moi! Par où
+commencer?» L’impatience de me donner, une ravissante envie de me trahir
+faisaient rayonner mon visage. J’aurais voulu lui livrer tout ce qui
+pouvait être livré de mon cœur; je cherchais des ruses pour aller aussi
+loin que possible dans la confidence sans la rendre irréparable; je
+traçais mentalement des limites; j’abandonnais d’avance des régions
+entières de mon âme, en n’y retranchant au préalable qu’un petit détail,
+qu’une pensée trop directe ou trop vive. Pourtant, sur cette pente,
+l’instinct de conservation de mon amour me retint à temps; je fis taire
+mon imprudente générosité. Mais tant de bonne volonté ne pouvait pas
+rester sans se faire sentir; elle donnait à notre conversation un
+entrain, une chaleur où nous étions tous les deux enveloppés. J’allais
+au devant de toutes les pensées de Georges; je les reconnaissais de
+loin, je les prévenais presque amoureusement; je lui épargnais les
+moindres peines. Jamais peut-être il ne m’avait été si cher qu’en cet
+instant. Il n’y avait rien de pervers dans cette tendresse intempestive;
+c’était la plus saine, la plus abondante amitié qui me poussait vers
+lui. Nos sentiments ne suivent pas toujours exactement les contours des
+situations où nous met la vie. Ou plutôt, l’amour ouvre de telles
+sources en nous que les eaux s’en répandent parfois sur ceux-là mêmes
+qu’il offense. Profitant d’un silence de nos pensées, je lui dis
+brusquement: «Je vous aime bien, Georges!» Et nous nous étions
+insensiblement si bien exaltés que cette déclaration ne l’étonna pas
+trop. Je voulais y faire tenir tout ce qui me gonflait en cet instant:
+rêves idylliques d’un rapprochement entre les âmes, d’une sorte de
+communion fraternelle entre tous mes bien-aimés, besoin de demander
+pardon pour l’acte que je n’avais pas encore accompli; désir d’en
+écarter à l’avance à mes propres yeux toute nuance de secret et de
+trahison. Au moment de partir, lorsque je fus debout, il me sembla que
+j’étais tout entier transparent et que sous le regard de mon ami je me
+tenais compris, absous. Par un dernier raffinement de confiance, cédant
+au bonheur qui me montait de plus en plus à la tête, comme un
+avertissement solennel et comme une prière, je lui dis:
+
+--Maintenant je vais voir Aimée... du moins si vous m’en donnez la
+permission.
+
+--Je n’ai pas à vous le permettre», me répondit-il d’un ton qui pendant
+un instant me rendit hésitant et déconcerté. Mais j’étais si transporté,
+si lancé, si sot, pour tout dire, que j’écartai aussitôt toute
+réflexion.
+
+Dans la rue je me retrouvai plein de la même joie vagabonde. Et par un
+bizarre mouvement, comme elle était incompatible avec la contraction où
+je me sentais depuis le matin, comme il fallait à tout prix qu’elle s’en
+débarrassât, elle l’atteignit dans sa cause; elle écarta la résolution
+qui l’avait fait naître et qui l’entretenait en moi; elle la déplaça, la
+mit de côté: mon projet de déclaration sembla s’être évanoui; je crus y
+avoir renoncé. Tandis que je m’acheminais vers Aimée, l’intention que
+j’avais si péniblement nourrie tout le jour, m’apparaissait de plus en
+plus fragile, théorique, irréelle; elle perdait tout sens, elle semblait
+se vider de sa possibilité, bien mieux, de sa raison d’être. Je ne
+voyais plus ce qui l’avait formée. Je me traitais de visionnaire et
+d’insensé. Du même coup une délivrance, un soupir infini soulageaient
+mon âme; je sentais revenir toutes les facilités dont m’avait privé mon
+angoisse. Tout était ramené à ma portée, sous ma main.
+
+J’arrivai à la villa dans cet état de légèreté. Aimée avait déjà pris
+l’habitude de ne rien changer à ses occupations pendant que j’étais là.
+Elle me reçut dans sa chambre et continua de ranger des robes et du
+linge dans un placard, tandis que je m’asseyais dans un fauteuil. Un
+moment notre conversation fut tranquille et distraite comme ses allées
+et venues dans la pièce.
+
+Mais tout à coup, sans préparation, sans avertissement, comme une chape
+de plomb sur mes épaules, ma résolution me retomba dessus; le devoir à
+nouveau me saisit aux entrailles. Je cessai brusquement de pouvoir dire
+un mot, la parole m’était refusée. Aimée, affairée devant l’armoire
+ouverte, me tournait le dos, si bien qu’elle ne s’aperçut pas tout de
+suite de ce qui se passait et prit mon silence pour une distraction.
+J’eus le temps de me ressaisir un peu.
+
+Pas assez cependant pour rendre à ma conversation l’aisance nécessaire.
+Une profonde consternation intérieure affligeait tous mes mouvements;
+j’étais diminué, ralenti; toutes les voies que j’avais imaginées, je les
+trouvais closes. Il n’y avait plus en moi qu’une anxiété sans contours
+ni forme, qu’un seul état tout noir, pareil à la nuit chaude et
+bourdonnante des yeux fermés. Toutes les idées de phrases que je pêchais
+en moi, étaient pareillement empêtrées, engourdies, avaient le poids du
+songe.
+
+Pourtant ma volonté ne me lâchait pas. Elle me secouait d’autant plus
+fort que j’étais moins capable de la suivre. Elle me tenait au collet
+comme un gendarme qui emmène un vagabond. Il fallait marcher.
+
+Lorsqu’Aimée eut reconnu mon émotion, avec un mélange d’inquiétude,
+d’amitié et de malice, elle me demanda:
+
+--Qu’y a-t-il? François, vous me semblez malheureux aujourd’hui. Il faut
+me dire ce que vous avez. Ne suis-je pas une bonne amie?
+
+J’eus une seconde de clairvoyance, pendant laquelle je pensai avec
+tranquillité, presque avec sourire: «Dans quelques instants ce sera
+fait.» Pourtant les moyens entre mes mains restaient toujours aussi
+manquants, refusés. Je m’étais levé. Aimée, au contraire, sous l’empire
+de la curiosité, quittant sans s’en apercevoir son va-et-vient, s’était
+assise. Je me mis à marcher dans la chambre. Mais il continuait à ne me
+venir qu’une intolérable souffrance. Sans doute elle avait passé sur mon
+visage: j’en vis le reflet dans l’étonnement et la pitié qui
+commençaient à se peindre sur celui d’Aimée. C’est ainsi que nous nous
+rapprochions en silence.
+
+Enfin un obscur déblaiement se fit en moi; des paroles arrivèrent, mais
+d’abord défensives, retournées contre cela même que je voulais dire:
+
+--Non, c’est inutile: il vaut mieux ne pas parler. Et d’ailleurs ce
+n’est rien. Cela n’est pas intéressant. Cela ne concerne que moi, que
+moi.
+
+Je parlais avec une violence involontaire, profitant de ces premiers
+mots pour chasser ma rancune de tout ce qu’Aimée m’avait fait souffrir.
+J’étais d’ailleurs tombé dans un état brutal, plein de retours et de
+secousses, prolongement actif de ma paralysie de tout à l’heure. Je me
+défendais passionnément contre quelque chose que je ne savais encore
+comment entreprendre; je m’y jetais en me débattant de toutes mes forces
+et je cherchais confusément une issue aussi bien dans ma révolte que
+dans mon entraînement.
+
+Cependant Aimée était devenue profondément attentive. Non pas
+insensible. Je pense que devant ce secret tout proche qu’elle n’osait
+encore être sûre d’avoir deviné, le cœur devait lui battre un peu. Mais
+elle conservait sur elle-même ce gouvernement que j’avais perdu sur moi.
+Elle me regardait doucement sans honte comme sans provocation, toute
+voisine et pourtant hors de prise, infiniment dérobée. Elle ne me
+soutenait que de son silence. Devant cet esprit si maître de soi, devant
+cette femme profonde, je devais avancer tout seul, je devais achever,
+exposé comme sur un glacis, les pas que j’avais commencés.
+
+Je parlai:
+
+--C’est une chose à quoi vous ne pouvez rien faire. Il ne faut pas
+chercher. Ce n’est rien. Un malheur qui m’est arrivé. Je suis dans une
+impasse, bloqué de toutes parts. Plus de jour d’aucun côté. Mais tant
+pis pour moi! C’est sans importance. Cela ne regarde que moi. Je
+m’arrangerai bien.
+
+Je continuai à me débattre ainsi devant elle dans un langage obscur,
+contracté, maladroit. L’éclairage en moi était trop bas à cet instant
+pour que ma conscience ait pu voir passer toutes mes paroles et pour que
+ma mémoire les ait retenues. Je me rappelle simplement qu’il y en avait
+que j’appelais du plus profond de moi-même, que je tirais jusqu’à moi
+dans un effort surhumain. D’autres au contraire faisaient un saut
+brusque hors de moi, comme si elles eussent soudain manqué de place dans
+mon âme trop condensée. De loin en loin je reconnaissais au passage une
+des phrases que j’avais préparées pendant la longue méditation de mon
+aveu; mais mal en place, moins juste, moins utile que je ne l’avais
+aiguisée, amenée là de force, dans un moment où elle allait à peu près
+bien, frappée de la même malchance que tout mon discours. Car tout ce
+que je disais restait affreusement manqué, infirme, énigmatique. Même
+accomplie, ma confession portait les traces de l’impossibilité qui
+pesait encore sur elle l’instant d’avant. Elle était finie, et cependant
+moi-même j’attendais encore. Je m’étais tenu dans une espèce de
+généralité ambiguë, dans des allusions à mes souffrances, à ma mauvaise
+destinée, à l’avenir redoutable. Je n’avais pas su trouver ces mots
+directs, pressants, ces flèches vives et droites qu’eût lancées un amour
+moins scrupuleux que le mien. Ainsi la déchirante dépense que je venais
+de faire demeurait à moitié vaine, ainsi tant d’effort ne m’avait
+conduit qu’à une situation à moitié décidée, qu’au cœur d’un
+insupportable malaise.
+
+A vrai dire je ne m’aperçus pas tout de suite de cet échec. J’étais si
+plein de mon amour que je crus d’abord l’avoir suffisamment expliqué. Et
+dans l’ivresse de me sentir perdu ayant retrouvé une espèce d’aisance,
+je m’approchai d’Aimée, je me penchai vers elle, je lui demandai à voix
+presque basse, passionnément:
+
+--Vous ne m’en voulez pas; vous ne m’en voulez pas?
+
+--Mais non, répondit-elle, et je vis qu’elle cherchait.
+
+Elle était bien trop fine pour n’avoir pas plus qu’à moitié deviné ce
+que j’avais essayé de lui dire. Mais elle voulait en être sûre. Elle ne
+trouvait pas dans mes paroles la phrase décisive dont elle avait besoin,
+et elle la cherchait. Quand je me rappelle aujourd’hui cet instant--sur
+le moment je n’ai su rien comprendre--je revois son visage plein d’une
+attention aiguë, studieux et tendu, tourné vers les moindres signes.
+
+Il y avait certainement dans cette application beaucoup du désir que «ce
+fût vrai»; ce qu’elle goûtait à l’avance du plaisir d’être aimée lui
+conseillait subrepticement de s’en approcher davantage. Pourtant je
+crois qu’elle obéissait surtout à cet esprit de netteté, à cette passion
+d’y voir clair dans les sentiments qui nous étaient communs et qui
+devaient faire plus tard en nous tant de ravages. Elle était trop
+ordonnée pour accepter, en cet instant si grave, la confusion qui pesait
+sur nous. De tout son cœur, non sans quelque émotion, mais toujours
+maîtresse d’elle-même, pleine de suite et de pensée, elle s’était mise à
+la tâche de la débrouiller.
+
+Moi cependant, loin de rien faire pour l’y aider, je m’épuisais en
+protestations confuses, en excuses, en prières, en accusations contre
+moi-même.--Par toute ma confession je n’avais rien cherché, rien
+prétendu; elle n’avait eu aucune intention; je ne l’avais entreprise que
+par force; à aucun instant la plus petite idée d’obtenir quelque chose
+ne m’avait effleuré. Et maintenant, la considérant comme accomplie, au
+lieu d’en poursuivre l’avantage, je ne pensais plus qu’à en effacer la
+trace, qu’à me la faire pardonner. Je tremblais de délicatesse et de
+crainte, j’aurais voulu enlever d’une main insaisissable les ombres dont
+je croyais avoir terni mon amour. J’étais penché de toute mon âme vers
+Aimée, dans un scrupule, dans une inquiétude ineffables, et dans mes
+paroles ne paraissait plus que le profond souci de revenir sur ce que
+j’avais dit, de l’empêcher d’être, d’en étouffer aussi complètement que
+possible l’écho.
+
+Ainsi nous avancions-nous à contre-sens l’un de l’autre, moi cherchant à
+lui faire oublier quelque chose qu’elle cherchait encore à savoir. Cette
+douloureuse contrariété, dont elle était seule à avoir conscience, lui
+devint bientôt insupportable. Prise d’une impatience, je la vis tout à
+coup se décider secrètement. Elle me demanda:
+
+--Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt? J’aurais peut-être pu
+intervenir auprès de Marthe, empêcher votre malentendu de devenir si
+grave.
+
+Encore aujourd’hui, quand j’y pense, il me paraît impossible qu’elle se
+soit véritablement trompée si longtemps sur la nature exacte des
+angoisses que je lui avouais. Pourtant mes paroles avaient été si
+ambiguës, j’avais eu par moments si bien l’air de me plaindre de
+difficultés conjugales, j’avais si maladroitement insisté sur
+l’impossibilité pour elle de me venir en aide, que son esprit avait pu
+être effleuré par cette interprétation, qu’elle voulait maintenant, en
+la feignant seule acceptable, m’obliger à détruire.
+
+Je m’arrêtai. Tout le découragement, toute la fatigue, toute
+l’impuissance du monde furent sur moi dans l’instant. Je m’appuyai au
+rebord de la bibliothèque qui faisait le tour de la chambre et mis la
+tête dans mes mains. Tout était à refaire; je me trouvais tout à coup
+infiniment éloigné de ce que j’avais cru accompli; et plus la moindre
+force en moi! Sans regarder Aimée, d’une voix désespérée, je lui dis:
+
+--Vous ne m’avez donc pas compris!
+
+Elle se leva et vint vers moi. Alors, plus bas, et sans pouvoir tourner
+les yeux vers elle:
+
+--Ce n’est pas de Marthe que me vient ce malheur, c’est de vous!
+
+Je restai un moment encore appuyé, plongé dans un accablement et dans un
+repos où je n’entendais plus rien, détaché de tout ce que je venais de
+faire, presque distrait à force de joie et de détresse, renvoyé,
+acquitté, bien perdu cette fois.
+
+Lorsque je me redressai, Aimée était auprès de moi et me regardait avec
+une gravité qui m’interdisait sans paroles tout espoir, mais avec une
+tendresse aussi que ne je lui avais pas encore vue. Je devais être bien
+misérable, bien désarmé...--pourquoi hésiter à le dire?--bien
+inoffensif. Car elle ne pensa point à se ménager. Comme avec un blessé,
+qu’il s’agit avant tout de secourir, on passe par dessus bien des
+convenances, elle prit l’intonation la plus dépouillée, la moins
+réticente pour me dire:
+
+--Mon pauvre ami, comme vous souffrez!
+
+Elle était debout à côté de moi. Je lui pris la main machinalement,
+comme un aveugle, pour me faire conduire. Elle ne la retira point. Je
+marchai la tête basse, les épaules voûtées. Arrivé dans l’embrasure de
+la porte, je me retournai vers elle avec effort et je lui dis dans un
+souffle:
+
+--Au revoir, Aimée!
+
+Elle me sourit doucement; je laissai tomber sa main et je partis.
+J’entendis qu’elle refermait la porte lentement, silencieusement
+derrière moi.
+
+ * * * * *
+
+Dans le vestibule je me retrouvai tout à coup plein d’étonnement,
+chancelant comme au sortir d’un rêve, de toutes parts dépassé par ce que
+je venais de faire. Cependant une allégresse absurde cherchait
+maintenant d’en dessous à se faire jour; elle me donnait de petits coups
+comme la mer montante sous une estacade.
+
+Au moment où j’allais sortir, on sonna. C’était Lise Bonnier, une amie
+d’Aimée, très belle et très coquette, que j’avais toujours un peu
+redoutée, car elle était aussi moqueuse et s’amusait souvent de ma
+timidité. Mais à peine la vis-je entrer ce jour-là que je l’entraînai
+dans le salon, la suppliant de rester un moment à bavarder avec moi.
+Elle accepta, un peu surprise. Je me lançai aussitôt dans une
+étincelante divagation. Je ne sais quel démon m’inspirait. Jamais je
+n’avais éprouvé pareil entrain, pareille aisance avec une femme. Pour la
+première fois je trouvais le ton qu’il fallait prendre avec Lise: je me
+montrai d’une frivolité parfaite, taquin avec grâce, plein de flatteries
+à la fois adroites et grossières, faussement crédule à ce qu’il lui
+plaisait de me raconter de moins sensé, et pourtant sachant marquer par
+une insaisissable ironie combien je réservais sur tout ce qu’elle me
+disait mon opinion secrète. Il me semblait qu’avaient disparu ces mille
+petits obstacles de l’âme, dont j’avais en réalité la religion, auxquels
+je m’étais, l’instant d’avant, si douloureusement embarrassé. Emporté
+par une impiété fièvreuse, je goûtais un affreux plaisir à détruire par
+ce papotage toute la solennité des minutes précédentes. Je me vengeais
+de je ne savais quoi. L’esprit à la débandade, je me laissais entraîner
+par tout ce qu’il y avait en moi de plus éloigné des sentiments que je
+venais de subir.
+
+Mais cette conversation privée d’âme tomba tout à coup. Après quelques
+phrases languissantes, je quittai Lise, me chargeant de faire prévenir
+Aimée de sa présence.
+
+Je n’eus pas à en prendre la peine: Aimée venait d’être avertie, je la
+rencontrai sur le seuil de la porte. Je crois qu’elle ne s’attendait
+plus à me voir. Du moins j’eus l’impression de la surprendre. Elle
+arrivait les yeux baissés et les releva à mon approche. Ah! Dieu, ce
+regard, aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr de l’avoir vu vraiment
+tel que je le revois. Ce fut une longue lumière sombre qui monta vers
+moi, m’atteignit, m’arrêta; une caresse brûlante, mais retenue,
+rattrapée à temps, et tout au fond adoucie par un flot de secrète
+reconnaissance, par un grand bonheur caché. Tout son visage, attiré par
+le rayonnement des yeux, souriait légèrement...
+
+
+
+
+VI
+
+ Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes!
+
+ Andromaque.
+
+
+Pendant les quelques jours qui suivirent ma déclaration, je vécus tout
+bas, comme réduit, comme effrayé; je me faisais petit; j’avais peur, au
+moindre mouvement, d’attirer de terribles malheurs sur ma tête. Ce qui
+s’était passé, pour devenir peu à peu possible, avait besoin de n’être
+pas touché d’un moment. Je sentais qu’il fallait laisser un tel
+évènement s’acclimater avec l’existence en faisant silence autour de
+lui.
+
+Pourtant dans l’attitude d’Aimée à mon égard aucun changement ne s’était
+produit de nature à m’inquiéter. Elle me marquait toujours la même
+amitié, sans rien ajouter d’ailleurs qui pût m’y faire supposer une
+nuance plus tendre.
+
+Je ne retrouvais aucune trace du regard dont elle m’avait un instant
+enveloppé. Elle était toujours ma grande amie forte et sûre, et il
+m’arrivait en sa présence, tant son visage était peu troublé, d’oublier
+que je lui avais appris qu’elle était dans mon cœur un peu davantage.
+
+J’acceptais cet état de nos relations sans me rien demander, dans une
+abdication et avec un respect infinis. Et du premier accident qui le
+modifia, je ne fus, à vrai dire, en aucune façon responsable.
+
+Huit jours environ après l’évènement que j’ai raconté, par une
+merveilleuse après-midi d’avril, nous nous trouvions à la villa, dans le
+grand salon, avec toute la famille de Georges, comme à l’ordinaire
+vaguement et oisivement rassemblée. Le soleil entrait par les fenêtres,
+invitant à la promenade. J’avais proposé à Georges, qui par hasard avait
+déjeuné là, de sortir avec lui; mais comme nos occupations ne
+coïncidaient pas, nous avions, d’un commun accord, abandonné ce projet.
+
+Aimée nous avait entendu le débattre. Je vis qu’elle réfléchissait. Sans
+qu’on pût en reconnaître les termes, on distinguait très bien quand elle
+était en proie à un débat intérieur; non point à aucun va-et-vient de sa
+physionomie, à aucune agitation de son visage; mais au contraire à je ne
+sais quelle fixité et quelle application qui se posaient sur lui; elle
+voulait tout bas, et les battements de son cœur étaient obligés de se
+taire, et une espèce de tranquillité presque effrontée passait dans
+toute sa personne. Ce fut d’une voix parfaitement calme qu’elle me dit,
+lorsqu’elle se fut décidée:
+
+--Je vais sortir, François. Voulez-vous m’accompagner?
+
+Je crois que je rougis. Puis je me tus. Puis je dis: Oui! au hasard,
+très vite, pour au moins ne pas laisser s’abolir la formidable chance
+qui s’offrait, mais sans avoir encore tout à fait compris ce qui
+m’arrivait.
+
+Pendant qu’elle mettait son chapeau, dans sa chambre, et que je
+l’attendais debout entre les groupes, quelqu’un m’interrogea sur ce que
+j’allais faire:
+
+--Aimée m’a demandé de sortir avec elle, répondis-je.
+
+A ce moment seulement l’évènement se déclara dans mon cœur. Je faillis
+éclater de rire. Je me demandai comment j’avais pu prononcer une telle
+phrase et y croire, sans que le tonnerre fût tombé pour consacrer ce
+prodige. C’était la première fois que j’allais sortir seul avec Aimée
+dans Paris, et c’était elle-même qui m’y invitait. Déjà la seule pensée
+qu’elle pût trouver à ma compagnie un plaisir quelconque m’approchait de
+la folie. Mais il y avait quelque chose de plus: elle savait pourtant
+bien que je l’aimais. L’avait-elle oublié? C’était impossible. Le temps
+qu’elle avait réfléchi montrait bien qu’elle avait tenu compte de cette
+circonstance. Elle l’acceptait donc! Elle acceptait ce secret entre
+nous, et qu’il ne nous séparât point. Elle voulait bien qu’il y eût
+quelque chose que nous fussions seuls à connaître, seuls à porter. Une
+telle faveur me faisait perdre l’esprit; et j’avais toutes les peines du
+monde à dissimuler mon égarement.
+
+Je revois chaque minute de cette journée extraordinaire, l’instant où
+nous sortîmes de la maison dans la rue vivante, illuminée, pleine de
+promeneurs et de toute la brillante animation du printemps, l’instant où
+dans l’auto découverte qui filait doucement, et comme enchantée, au ras
+des trottoirs, au milieu de la foule et parmi le flot des visages qui me
+paraissaient tous joyeux, m’étant tourné timidement vers Aimée, je vis
+qu’elle était sur le point de sourire. Sourire léger, à peine formé sur
+ses lèvres, mais que mon regard fit épanouir. Et à cet instant, comme
+pour prolonger le miracle, Aimée se mit à parler. Sans faire allusion
+directement à mon aveu:
+
+--J’ai peur, dit-elle, que vous ne me connaissiez pas bien. Je suis si
+peu intéressante! Il y a en moi quelque chose de si brutal! Je vous sens
+si tendre à côté de moi, si dévoué, si hors de vous-même. Moi, au fond,
+je n’aime que moi, que mon plaisir... C’est vrai», insista-t-elle, comme
+je faisais mine de protester. «Je ne suis pas une dévergondée, bien
+sûr.» Et elle souriait. «Mais j’aime mes sensations, je suis capable de
+m’y abandonner avec un égoïsme parfait. Ah! je n’ai pas fini de vous
+donner des déceptions!»
+
+Rien au monde, aucun charme, aucune beauté, aucune tendresse n’eussent
+composé pour moi une liqueur aussi enivrante que sur ses lèvres ces
+quelques mots si lucides et d’une si altière humilité.
+
+On ne peut pas bien comprendre encore tout ce que j’y découvrais, quelle
+promesse de délices ils me versaient dans le cœur:
+
+--Oui, reprit Aimée, dans le fond, quand je m’examine bien, je n’ai
+qu’un souci au monde; il n’y a qu’une chose au monde qui m’importe: la
+perfection de mes sentiments. Je ne hais vraiment que ce qui les empêche
+de s’épanouir...
+
+La main de mon amie dans la mienne, sa bouche même sur ma bouche
+m’eussent fait moins voluptueusement tressaillir que ce trésor dans son
+âme que je commençais à apercevoir par transparence.
+
+Ah! comme nous étions loin de ces pénibles moments où l’inconstance de
+Georges formait toute la préoccupation d’Aimée et accablait notre
+conversation! Comme nous étions loin même de cette heure épuisante où je
+m’étais escrimé pour lui faire savoir mon amour! Quelques jours à peine
+s’étaient écoulés et toutes les difficultés qui avaient si lourdement
+pesé sur nous semblaient envolées pour toujours.
+
+C’était dans un plan nouveau que nous nous rencontrions; pour la
+première fois nos mouvements se combinaient, nous allions dans le même
+sens. Il avait suffi à Aimée d’en douter pour que ce devînt vrai. Près
+de moi, celle que j’avais abordée dans la nuit, et guidé seulement par
+mon inquiétude intérieure, se révélait tout à coup de ma race, douée de
+la même vertu, ou, si l’on préfère, du même vice que moi.
+
+Je ne lui apprenais rien encore; je laissais se prolonger le plus
+longtemps possible cette délicieuse ignorance où elle était de la
+symétrie secrète de nos âmes; je voulais être seul quelque temps à
+savoir. Je me contentais d’accabler ses scrupules sous les protestations
+les plus passionnées, l’assurant qu’elle n’avait devant moi ni à
+s’accuser, ni à s’excuser; que je ne lui demandais que d’être elle-même
+bien sincèrement, bien entièrement:
+
+--Si vous saviez comme c’est déjà prodigieux pour moi, ajoutai-je,
+d’être ici, à côté de vous, si vous saviez combien tous mes espoirs sont
+dépassés!
+
+Je plongeais dans son âme, j’y voyais ce que je savais être dans la
+mienne: le goût effréné du sentiment et de ses modulations, le besoin
+d’être sans cesse un autre, l’abandon sans réserve ni repentir à la main
+secrète qui dispose toujours nouvellement notre cœur. J’y voyais aussi,
+comme dans la mienne, une profonde impuissance à la vanité, plus que le
+dégoût: l’ignorance des moyens par lesquels on réussit à se prendre pour
+quelque chose, un grand orgueil peut-être, mais fondé sur la faculté de
+se juger sans cesse et sur l’horreur de s’en laisser sur soi-même
+accroire.
+
+L’auto suivait maintenant les allées du Bois; nous ne parlions plus,
+mais nous goûtions avec délices la possibilité de ce silence: une si
+étrange et si délicate communion s’y annonçait!
+
+A la fin mon ivresse devint intolérable; je voulus l’exprimer. Mais au
+lieu des mots qui l’eussent exactement traduite, l’impression de ma
+culpabilité est en tous temps tellement forte en moi, que de nouveau ce
+fut cette pauvre question anxieuse qui s’échappa de mes lèvres:
+
+--Vous ne m’en voulez donc pas? Il est donc possible que vous ne m’en
+veuillez pas!
+
+Et de nouveau Aimée, avec cette nuance d’étonnement qu’elle avait eue le
+jour de ma déclaration, me répondit:
+
+--Pourquoi donc vous en voudrais-je?
+
+ * * * * *
+
+Comprend-on ce que veut dire faire quelque chose «par bonheur»? Moi qui
+suis si mal fait pour l’aventure, ce soir-là, j’allai partout où les
+amis qui s’étaient emparés de moi, s’amusèrent à m’emmener. Ils riaient
+de ma docilité imprévue, mais moi encore bien plus d’eux qui n’en
+soupçonnaient pas la raison.
+
+Il y avait un tel foyer de joie en moi! En place de ma volonté, je ne
+trouvais plus qu’une immense jubilation; elle me rendait généreux
+jusqu’envers les évènements; je leur accordais tout ce qu’ils me
+demandaient; et plus leur exigence était contraire à mes goûts, plus
+j’éprouvais de plaisir à ne pas la contrecarrer.
+
+Aussi bien ne sentais-je plus aucune gêne dans les endroits où j’eusse
+dû me trouver affreusement mal à l’aise. Il suffisait que j’eusse mon
+âme avec moi. Par la force du bonheur qui bouillonnait en elle, tout
+lieu me devenait agréable. Comme il jaillissait sans interruption, je ne
+désirais pas que rien finît autour de moi. Je riais de tout, je donnais
+raison à tout. Dans le mauvais cabaret-chantant de Plaisance, déjà à
+moitié vide, où nous échouâmes vers minuit, je regardais, par-dessus les
+tables désertes, la misérable «chanteuse-poupée» faire ses mines. En
+vérité où pouvait-on se sentir mieux chez soi? Ce piano aigre et
+tapageur dans un coin, ce ménage d’ouvriers--la femme tenant l’enfant
+endormi dans ses bras--cette «consommation» devant moi, qu’y avait-il au
+monde de plus intéressant, de plus opportun? Car c’était dans toute
+cette pauvre comédie que mon amour pour l’instant prenait racine (où
+n’eût-il pas poussé?), c’est d’elle qu’il partait pour s’élever jusqu’au
+ciel.
+
+L’idée qu’Aimée allait répondre à mes sentiments n’entrait pas
+franchement dans mon esprit; elle l’éventait seulement en volant tout
+autour de lui et lui envoyait une brise délicieuse.
+
+Pour la seconde fois, j’avais la sensation que ma destinée prenait le
+chemin de mes rêves, qu’il n’y avait qu’à la suivre, qu’à me faire petit
+et facile dans son sillage. Au moment même où il eût fallu agir,
+brusquer ma chance, je me croyais parvenu au terme de tout effort et me
+laissais emporter passivement par l’espoir.
+
+Enfin je rentrai chez moi et je m’endormis au milieu de grandes ondes
+divines qui s’élargissaient de toutes parts autour de moi.
+
+Je devais partir le lendemain pour la campagne; tous les ans nous
+allions passer les vacances de Pâques dans la vieille maison où
+s’étaient retirés mes parents.
+
+Marthe m’y avait précédé de quelques jours; c’était la première fois que
+je la laissais voyager seule; je ne pouvais attendre plus longtemps
+maintenant pour la rejoindre.
+
+Or Aimée, elle aussi, devait quitter Paris dans peu de jours. Son
+médecin lui conseillait le grand air. Elle s’installerait à la campagne
+pour tout l’été.
+
+Je me trouvais donc au bord de cette séparation qui m’avait semblé si
+abominable quand Georges y avait fait pour la première fois allusion.
+Dès mon réveil, je commençai à la pressentir, à la craindre.
+
+Je fis mes bagages, réglai quelques affaires et le plus tôt que je pus
+dans la soirée, je me rendis à la villa.
+
+Cette fois encore, il y avait beaucoup de monde dans le grand salon.
+Aimée était assise sur un canapé à côté d’une de ses belles-sœurs. Quand
+j’entrai, elle riait très fort, et elle continua de rire en me regardant
+approcher.
+
+Mon cœur se serra; mon élan se ralentit, mes pas s’embarrassèrent. Le
+pays immense où j’avançai se mit à diminuer autour de moi; le ciel se
+couvrit.
+
+La main d’Aimée était pourtant tendue vers la mienne, mais si
+distraitement!
+
+Je cherchais son regard; il passa devant moi avec un sombre éclat, mais
+aussi impossible à attraper que le rayon d’un phare.
+
+Elle était tout entière dans la conversation. Quelqu’un lui parlait
+justement de sa prochaine villégiature:
+
+--Vous allez vous ennuyer terriblement loin de Paris.
+
+--Pas si je vais à Biarritz, répondit-elle. J’ai beaucoup d’amis là-bas.
+D’ailleurs vous connaissez Morel: il ne me laissera pas m’ennuyer, lui.
+Il est si gentil! Et puis il a beaucoup de relations, il reçoit
+beaucoup.
+
+En mettant la main à mon cœur, il me semble le trouver encore endolori
+de la blessure que ces quelques mots lui portèrent. Ils ne me donnaient
+pas tant de jalousie que de déception. Aimée avait parlé de ce Morel sur
+un ton trop détaché pour que je pusse craindre qu’il eût pour elle une
+importance véritable: à coup sûr elle ne le considérait, lui aussi, que
+comme une simple «relation».
+
+Mais c’était ce mot dans sa bouche, c’étaient les phrases toutes faites
+qu’elle avait employées, c’était la banalité même des plaisirs qu’elle
+se promettait, c’était la complaisance avec laquelle elle envisageait
+cette perspective de vie mondaine et d’odieux loisir, qui me faisaient
+tant de mal.
+
+L’enfant timide et retranché, le petit garçon qui jadis, invité chez les
+parents d’un camarade, avait pleuré toute une journée d’appréhension et
+de haine, reparaissait brusquement en moi. Je me peignais avec horreur
+les joies que mon amie attendait; elles me paraissaient déshonorantes,
+impies; je me sentais pour elles une aversion incompréhensive, mais
+furieuse. J’avais beau me raisonner, me dire qu’un peu plus d’expérience
+me les eût fait probablement trouver inoffensives: ma vertu, en moi, se
+cabrait comme une folle et refusait toute considération atténuante.
+
+En même temps mon esprit se lançait dans l’impossible travail de
+concilier cette nouvelle image de mon amie qui venait de surgir de ses
+paroles, avec celle que je m’étais formée la veille et dont je m’étais
+si imprudemment enchanté. Il ne se pouvait pas que l’âme toute profonde,
+toute amie d’elle-même, toute retournée vers ses émotions, toute éprise
+de perfection sentimentale que je lui avais découverte, s’accommodât de
+ce médiocre friselis que la vie mondaine propagerait à sa surface et se
+plût à des souffles si frivoles.
+
+Je la voyais maintenant, dans cette ville d’eau où elle s’installerait,
+assiégée par quelque professionnel du flirt; je l’entendais répondre aux
+phrases caressantes et vides qu’il lui glisserait, par ce même rire,
+qui, en ce moment déjà, tandis que j’en pouvais encore contrôler la
+cause, me faisait cruellement tressaillir. Elle l’écouterait tout au
+moins, c’était certain; elle supporterait ce vain murmure à ses
+oreilles, sans répugnance, sans indignation.
+
+Encore une fois je n’étais pas jaloux; je ne craignais pas le succès
+auprès d’elle de ces flatteries; un je ne sais quoi m’avertissait
+qu’elle était de ce côté-là bien gardée. Mais moins elle se donnerait,
+plus je me sentais scandalisé, malheureux. Car ce que je ne pouvais
+admettre, le monstre devant lequel reculait ma tendresse, c’était
+l’indifférence de la femme du monde brusquement entrevue dans ce cœur
+que j’avais cru mien. Oui, peut-être aurais-je sacrifié à cet instant
+tout espoir de le conquérir jamais en réalité si l’on m’eût permis de le
+reconquérir en idée.
+
+ * * * * *
+
+La conversation continuait. Je fus sur le point de prendre Aimée à part
+pour lui arracher une sorte d’abjuration de ce qu’elle venait de dire.
+Mais je ne sus comment m’y prendre. Il me fallut laisser courir ses
+paroles, pendant que se glaçait lentement ma joie et que revenaient,
+comme une onde familière, dans tout mon sang, la pauvreté, la solitude,
+l’angoisse.
+
+Sitôt après le dîner, et bien que je fusse en avance pour mon train, je
+partis. Un ami m’accompagna à la gare. Au moment de le quitter, tant je
+lui savais gré de m’avoir distrait de moi-même, je lui serrai les mains
+avec effusion, en m’écriant:
+
+--Jamais je n’oublierai ce que vous venez de faire pour moi!
+
+Puis le train s’ébranla et je me trouvai seul.--Non pas seul, ma douleur
+était montée avec moi; je la sentis tout de suite qui m’attendait, qui
+réclamait mon entretien. Toute la nuit je voyageai avec elle. Oh! les
+visages endormis sous la veilleuse du plafond, et le rythme fidèle du
+train, et le paysage comme un monstre paisible galopant dans l’ombre à
+mes côtés! Je me plaignais à Aimée en moi-même:
+
+--Cruelle, cruelle amie, qu’il est dur de vous servir, qu’il est dur
+d’être tombé vivant entre vos mains!
+
+Puis je pensais combien il était admirable au contraire d’être admis à
+cette souffrance. Que n’eussé-je pas donné, un mois plus tôt, pour avoir
+le droit de la sentir? Et je me mettais à la chérir en moi de toutes mes
+forces. Ce petit déchirement au cœur, cela était bon après tout puisque
+je l’avais désiré; cela était bon, puisque cela venait d’elle. De sa
+longue et souple secousse le train me répétait interminablement que je
+n’avais aucune raison de manquer de patience. Et quand il s’arrêtait
+dans les grandes gares silencieuses, le marteau de l’homme qui venait
+frapper les roues des wagons, me recommandait encore: Patience!
+Patience!
+
+Ainsi s’endormait, ainsi veillait ma douleur à travers cette longue nuit
+de voyage, ainsi saignait sagement mon cœur...
+
+J’avais quitté Paris inondé de soleil. Quand j’arrivai au matin dans la
+petite gare déserte où je devais descendre, il tombait une immense pluie
+fine; tout le ciel était pris, les champs ensevelis sous la brume. Je
+restai un moment sur le quai, ma valise à la main, attendant que le
+train s’en allât pour traverser la voie, pendant qu’une sonnette
+obstinée, dans la cahute aux aiguilles, annonçait la longueur du temps.
+Dans la calèche de campagne qui m’emmena, j’entendais tapoter les
+gouttes sur la capote relevée et gicler sous les roues l’eau des
+ornières.
+
+Je ne pus m’empêcher d’écrire dès le même soir à Aimée. Avec quel
+embarras et quelle peine!
+
+La difficulté n’était pas de trouver quelque chose à lui dire, mais de
+fermer le passage à tout ce qui ne devait pas être dit. Ce que je
+choisissais me paraissait aussitôt infime et négligeable au prix de tout
+ce que je laissais de côté; d’énormes instances pesaient sur moi contre
+lesquelles je me défendais laborieusement.
+
+Tout de même un reproche, encore que prudemment masqué, se glissa dans
+ma lettre. «J’ai emporté de notre dernière soirée, écrivis-je, un moins
+bon souvenir que je n’aurais voulu. Me voici en proie à mille questions
+sur vous, que mon esprit ne cesse de me poser. Je suis bien tourmenté,
+chère Aimée, bien malheureux!»
+
+Tant de force était dépensée dans ces simples mots, ou plutôt la
+contrainte qu’ils avaient vaincue était si écrasante, que j’espérai
+d’eux les plus puissants effets: il était impossible qu’Aimée n’y lût
+point du premier coup le mal qu’elle m’avait fait et qu’elle ne
+m’expédiât point aussitôt le remède. Ils devaient forcément lui arracher
+un signe, quelque nouvelle de cette âme que je lui avais un instant
+reconnue et qui était maintenant dans mon imagination comme un navire en
+train de sombrer.
+
+Dès le lendemain je commençai d’attendre: tout fut suspendu en moi
+jusqu’à nouvel ordre, et même la vie physique: je ne mangeai presque
+plus, je ne dormis plus qu’à peine.
+
+Quelques jours passèrent; je ne recevais pas de réponse. L’impatience se
+déclara.
+
+Pour me rassurer, je pensai d’abord:
+
+--Sans doute elle a déjà quitté Paris; il a fallu faire suivre ma
+lettre; il faut compter au moins deux jours de retard pour ce détour.
+
+Pourtant je savais bien qu’Aimée n’avait jamais eu l’intention de partir
+si tôt. D’ailleurs, les deux jours passés, il fallut bien abandonner
+cette explication. J’obtins pourtant de mon imagination un nouveau
+délai, en supposant que la mise en ordre de son appartement, les paquets
+à faire l’empêchaient de m’écrire. Cette hypothèse m’aida à franchir
+encore sans débacle deux ou trois jours. Le facteur passait deux fois
+dans la journée. Lorsque la distribution du matin était faite, je
+n’avais pas trop de mal à attendre celle de l’après-midi qui avait lieu
+vers trois heures. Mais lorsque la clochette du portail ayant tinté, je
+m’étais précipité pour ne recevoir, à travers la grille, des mains du
+facteur, qu’un journal ou quelque lettre d’affaire, alors commençaient
+les heures difficiles, le long et laborieux voyage vers le lendemain. Il
+fallait obtenir le silence de toutes les questions qui se mettaient à
+parler en moi, comme un peuple affamé et mécontent; il fallait m’obliger
+à ne rien penser, à ne rien croire, à ne rien entendre. Chaque heure,
+pour rester supportable, avait besoin d’être prise à part, d’être
+proprement et secrètement étouffée dans un coin.
+
+C’était trop de travail pour que je pusse y suffire longtemps. Le moment
+vint où il fut impossible de refuser à mon esprit une nouvelle
+interprétation du silence persistant d’Aimée. Bientôt l’idée y parut que
+ma lettre l’avait fâchée; en n’y répondant pas, elle voulait me faire
+comprendre que je l’importunais. Rien ne tenait contre cette
+explication. Elle était parfaitement satisfaisante. Pour douter qu’elle
+fût la bonne, il eût fallu être aveugle. Chaque jour qui passait en
+confirmait l’évidence. Peu à peu toutes les autres idées disparurent
+autour de celle-là; elle occupa seule tout le champ de mon esprit.
+
+Aimée était fâchée contre moi. Les reproches qu’il y avait quelques
+jours encore, je me croyais en droit de lui adresser, firent alors place
+à une profonde indignation contre moi-même. Comment avais-je été assez
+lâche pour lui laisser voir mes doutes, le malaise de mon cœur? Qui
+m’avait autorisé à l’encombrer de cette pauvre préoccupation? J’étais
+donc un enfant, que je ne pusse supporter un instant de souffrir tout
+seul!
+
+Et encore, d’où m’était venue cette souffrance? D’un mot qui ne m’avait
+pas plu tout à fait, qui me l’avait montrée moins prochaine, moins
+parente que je ne l’avais crue d’abord. Mais où prenais-je qu’un mot
+d’elle pût me plaire ou me déplaire? D’où étais-je autorisé à faire de
+mes goûts, de mes jugements, la règle qu’elle devait suivre? Pourquoi
+mes valeurs devaient-elles être préférées aux siennes? Dans l’aventure
+où nous étions pris ensemble, déjà j’apportais, j’imposais cela qu’elle
+y était prise contre son gré, par mon seul fait; comment osais-je, par
+dessus le marché, vouloir que ma façon de sentir fût bonne aussi pour
+elle et dût servir de base à toute appréciation de sa conduite?--Lorsque
+je vis bien quelle avait été ma prétention, j’en eus honte jusqu’à en
+rougir par moments tout seul. Quelle présomption! Comme mon amour était
+encore peu délicat! Et pour me racheter de cette grossièreté, je me mis
+à chérir en Aimée non plus les ressemblances que j’avais vues un instant
+briller entre nous et qui m’avaient attiré vers elle, mais tout ce
+qu’elle avait de plus différent de moi, de plus opposé à mes goûts, tout
+ce que je ne pouvais pas comprendre encore, tout ce qui me demandait de
+la foi et de l’abnégation. Ce fut ainsi que je pressentis pour la
+première fois les grandes transes du renoncement à moi-même.
+
+Pour l’instant, en tout cas, une chose tout de suite était
+indispensable: me faire pardonner, expliquer à Aimée tout ce que j’avais
+aperçu depuis ma sotte lettre, lui faire comprendre qu’il ne restait
+absolument rien de celle-ci, qu’elle pouvait l’oublier, que c’était une
+chose passée, morte, entièrement détachée de nous, presque ridicule, que
+nous pouvions en rire ensemble. Je sentais qu’il ne me faudrait qu’une
+minute pour dissiper le mécontentement où elle était de moi; je voyais
+clairement ce que je lui dirais; les phrases se formaient toutes seules
+dans ma bouche; j’essayais de les retenir; mais quand je les
+recherchais, il en venait d’autres à la place, encore meilleures.
+
+Pour les exprimer ce n’était pas une lettre qui convenait. D’abord parce
+que j’avais peur de l’écriture. Mon amour, bien qu’il fût si peu
+coupable et eût si peu de chances de le devenir, subissait pourtant
+toutes les craintes, se heurtait à toutes les défenses et à toutes les
+impossibilités qui pèsent sur l’amour clandestin: je n’osais pas lui
+donner de corps matériel, ni de présence devant mes yeux. Bien moins par
+prudence que par timidité envers moi-même, j’avais rédigé jusqu’ici
+toutes mes lettres à Aimée de façon que n’importe qui pût les lire. Je
+ne me trouvais pas encore cette fois-ci assez de courage pour surmonter
+ce scrupule.
+
+Et puis c’était une conversation qu’il me fallait. Mon cœur était trop
+agité pour qu’une réponse seulement écrite pût le rassurer. J’avais
+besoin de voir Aimée me pardonner, de voir naître peu à peu sur son
+visage l’oubli de ma faute. L’image de l’indulgence et de la faveur que
+je saurais y ramener peu à peu par mes paroles, m’enivrait à l’avance.
+
+Il importait donc de rejoindre le plus tôt possible mon amie. Je voulus
+repartir pour Paris. Mais y était-elle encore? Le moment qu’elle avait
+fixé pour son départ était maintenant passé. Elle avait hésité entre
+deux ou trois endroits où s’installer et je ne savais pas celui qu’elle
+avait finalement choisi. Ainsi, au moment où j’avais si grand besoin de
+la trouver, elle n’était plus nulle part pour moi.
+
+Rien ne pouvait être plus exaspérant pour mon angoisse que cette
+disparition d’Aimée. Elle m’affola complètement. Je passais mon temps à
+la chercher. Après l’interminable journée d’attente et de peine, quand
+le soir tombait, je partais seul, tête nue, à travers le jardin, vers
+les vignes. Je marchais d’un pas rapide, tout soulevé, tout hagard. Dans
+mon cerveau surmené par les nuits blanches, mille projets pour atteindre
+Aimée s’échafaudaient avec une hâte absurde et furieuse; ils étaient
+tous plus impossibles les uns que les autres; l’un n’attendait pas la
+ruine de l’autre pour s’élever. Bien plutôt que des moyens réfléchis,
+c’était un combustible que je jetais dans le foyer trop brûlant de mon
+esprit; et comme des gouttes d’eau sur une plaque rouge, ils
+s’évaporaient en y tombant.
+
+De temps en temps, profitant d’un peu de fatigue, une idée réussissait à
+durer en moi quelques minutes. Je m’imaginais allant surprendre Aimée
+dans la retraite que je supposais, pour la circonstance, qu’elle avait
+choisie. Bien que l’endroit me fût inconnu, je voyais les moindres
+détails: c’était le matin, je m’arrêtais à la barrière du jardin, je
+sonnais... L’attente dans le salon, l’étonnement d’Aimée et sa gêne de
+me trouver là; mais alors j’entrais dans mes explications...
+
+Puis je repensais tout à coup que cette vision n’était qu’un rêve.
+L’impatience revenait de plus belle. J’allais dans le crépuscule, où les
+arbres fruitiers en fleurs s’éteignaient peu à peu, abandonnant
+d’imperceptibles parfums. En haut, à travers les feuillages du jardin,
+j’apercevais déjà les lumières de la maison. Marthe m’attendait près de
+la lampe. Et me prenant à deux mains la poitrine, j’essayais de calmer
+en moi cette démence, d’endormir cette douleur qui me fatiguait de ses
+bonds timides et fous et m’arrachait par instants une douce plainte
+excédée.
+
+Les quinze jours que je devais passer à la campagne étaient presque
+écoulés, lorsqu’enfin je reçus, de Paris, une lettre d’Aimée. Je n’y lus
+d’abord qu’une chose: c’est qu’elle n’était pas fâchée. Comment cela
+était-il possible? Je ne le comprenais pas encore. Mais le fait était
+certain. Le ton de sa lettre était aussi amical que jamais. Elle
+s’excusait de son silence, avec une espèce d’embarras, en rejetant
+vaguement la faute sur ses occupations qui étaient aussi la raison pour
+laquelle elle n’avait pas encore quitté Paris; puis elle ajoutait:
+
+«Mon cher François, je voudrais pouvoir vous faire du bien, vous aider,
+vous réconforter. Mais je ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y
+réussir.»
+
+Parce qu’ils me rendaient la paix, ces quelques mots prirent peu à peu
+pour moi une importance extraordinaire. Sur le feu de ma blessure je
+sentais leur douceur se poser. Pour me faire tant de bien, il fallait
+qu’ils vinssent du plus profond de son cœur. Je retrouvais Aimée telle
+que j’avais besoin qu’elle fût. Certes, oui, elle réussirait à me
+guérir. Et n’était-ce pas déjà fait? Je prenais la seconde phrase de sa
+lettre pour l’expression d’une inquiétude toute gratuite, d’un scrupule
+supplémentaire, pour un raffinement de bonne volonté dont je lui étais
+reconnaissant aussi, mais dont je refusais de tenir compte. Je ne voyais
+que son désir de me venir en aide, de m’apaiser. Il suffisait qu’elle
+l’eût senti pour qu’il se trouvât réalisé. Et en effet, une fois de
+plus, ma douleur s’était évanouie. Dix minutes après avoir reçu la
+lettre, il n’y en avait plus trace en moi; je ne pouvais plus
+l’imaginer; tout tient dans un mot: je n’y pensais plus.
+
+Le surlendemain, je rentrai à Paris, laissant Marthe, pour une semaine
+encore, à la campagne. Lorsque j’arrivai rue Michel-Ange, pour le
+déjeuner, on me fit attendre un moment, tout seul, dans le grand salon.
+Le soleil y pénétrait largement, comme le jour où j’étais sorti avec
+Aimée. Je me rappelais. Puis Madame Bourguignon arriva. Je n’osai pas
+lui parler tout de suite d’Aimée. Un poids énorme était sur ma langue.
+Enfin elle me dit:
+
+--Aimée est à la campagne près de Fontainebleau, depuis hier, chez des
+amis, qui lui ont offert l’hospitalité pour une huitaine de jours. Elle
+a voulu profiter du beau temps.
+
+Je ne pus m’empêcher de rougir un peu; puis je m’employai à sauver les
+apparences en continuant la conversation; je tins ainsi en respect ma
+déception jusqu’au moment où Madame Bourguignon ajouta:
+
+--D’ailleurs Aimée doit venir à Paris cet après-midi. Elle ne pensait
+d’abord rester là-bas que deux jours. Pour y passer une semaine, elle a
+besoin de quelques objets qu’elle vient chercher. Elle m’a téléphoné, ce
+matin. Si vous voulez la voir, venez avec moi tout à l’heure la chercher
+à la gare.
+
+Lorsqu’elle parut, au milieu de la foule, montant l’escalier, je ne sais
+pourquoi je la trouvai plus brune, plus sombre que je ne me la
+rappelais:
+
+--C’est gentil d’être venu à ma rencontre, me dit-elle simplement, après
+avoir embrassé Madame Bourguignon; dans le train je pensais que je vous
+verrais peut-être.
+
+Nous montâmes dans l’auto de Madame Bourguignon. Aimée se mit aussitôt à
+nous raconter combien elle se trouvait heureuse là-bas, quelle
+tranquillité, quel délassement elle y goûtait:
+
+--Quand je me suis vue toute seule, au beau soleil, dans ce petit
+jardin, avec un bon livre à la main, je n’ai plus eu qu’une idée, c’est
+d’y rester le plus longtemps possible.
+
+Je commençai à souffrir. Non que je fusse jaloux de son bonheur. Mais je
+pensais: Elle n’a donc pas du tout, du tout songé à moi! Je n’ai donc
+absolument compté pour rien dans ses préoccupations! Mon retour ici à
+aucun moment n’a pu influencer sa décision!
+
+Et justement, à cet instant, elle se tourna vers moi pour me demander:
+
+--Et vous, François, avez-vous passé de bonnes vacances?
+
+J’eus un moment de stupeur. Deux mondes se rencontraient, entre lesquels
+il n’y avait rien de commun. Je ne pus m’empêcher de laisser percer dans
+ma voix mon étonnement, mon désespoir et mon reproche:
+
+--Oui, merci, répondis-je lentement, d’assez bonnes vacances!
+
+Une ombre de confusion et de remords passa sur le visage d’Aimée. Je vis
+qu’elle se rappelait tout à coup.
+
+Elle se rappelait. Il faut comprendre tout ce que ce mot signifie
+d’horreur. Elle ne pensait plus que je l’aimais! Cette idée, comme un
+objet qu’on oublie sur une étagère, comme, dans une machine, un rouage
+superflu qui peut tomber en route sans que le moteur s’arrête,--cette
+idée était sortie de sa mémoire. Et elle n’y rentrait maintenant que par
+la grâce d’un nouveau hasard, que parce que j’étais revenu me mettre
+devant ses yeux.
+
+Ainsi de ce monde de misères et de prières que pendant quinze jours
+j’avais porté en moi, de toutes ces invocations, de toutes ces plaintes,
+de toutes ces excuses que j’avais prodiguées vers elle, Aimée n’avait
+rien perçu, rien soupçonné. Tout ce douloureux trésor, je l’avais
+dépensé dans le vide. Il ne s’y était rien rencontré d’assez fort pour
+franchir cet espace comme interplanétaire qui nous séparait, et pour
+venir se faire sentir par elle.
+
+Du même coup le véritable sens de sa lettre m’apparaissait. Cette phrase
+qui m’avait si bien rassuré, ah! je ne voyais que trop clairement
+maintenant ce qui la lui avait inspirée. Je découvrais la trace de ses
+sentiments, j’y rentrais après elle; je retrouvais l’instant où elle
+avait tenu la plume pour m’écrire; j’éprouvais son embarras, sa gêne:
+«Que mettre, avait-elle pensé inconsciemment, pour le faire tenir
+tranquille, pour me débarrasser de lui?» Elle avait cherché quelque
+chose qui pût arrêter, empêcher de glisser vers elle ce gros
+encombrement que faisait mon âme; un moyen, n’importe lequel, pour
+soutenir et écarter cette masse, pour parer à cet effondrement.
+
+Parce qu’en écrivant ma lettre, j’avais fait un grand effort pour
+réduire toutes mes inquiétudes en une seule phrase, je m’étais imaginé
+que, de même, la phrase d’Aimée résumait toute une quantité de
+sentiments et qu’elle l’avait obtenue par le même effort de contraction.
+Mais maintenant je distinguais qu’au contraire elle se l’était arrachée
+de force, qu’elle l’avait tirée de son esprit récalcitrant et distrait,
+que, loin de me porter le message de son cœur, loin d’être imprégnés
+d’elle, ces mots avaient été fabriqués froidement à mon usage et
+n’avaient été dépêchés vers moi que pour m’éloigner, que pour empêcher
+que je n’aille devenir ennuyeux. Sitôt qu’elle les avait eu trouvés, je
+sentais son soulagement et je voyais sa plume courir vite pour ajouter:
+«Mais je ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir.» Elle se
+libérait, elle s’échappait, ayant fait tout ce qu’elle pouvait faire
+pour moi. Il n’y avait plus qu’à jeter la lettre à la boîte. J’aurais
+tort si je n’étais pas content.--Et en effet j’avais été bien content!
+
+Ainsi, des deux phrases de la lettre d’Aimée, celle où je n’avais vu que
+l’expression d’un scrupule tout gratuit, c’était la plus sincère. Le
+scrupule était dans la première, et dans cette première il n’y avait
+rien qu’un scrupule: un peu de pitié passagère, une aumône à mon malheur
+doublée d’une précaution contre lui.
+
+Mais non; je me trompais. Même pas cela! Cette phrase, ces deux phrases,
+j’en étais sûr maintenant, Aimée les avait écrites au courant de la
+plume, tout naturellement, sans penser à rien. Car elle n’avait pas
+compris ce qu’il y avait dans ma lettre, car elle n’y avait pas vu les
+inquiétudes que j’y avais si péniblement massées. Sa lettre ne répondait
+pas à la mienne. Simplement elle avait remarqué dans la mienne un
+passage un peu grave, et de même, elle en avait introduit un dans la
+sienne, par imitation, par symétrie.
+
+Et moi qui m’étais imaginé l’avoir offensée! Il eût fallu d’abord
+qu’elle pût l’être; il eût fallu qu’elle eût les yeux tournés vers moi,
+qu’elle fût susceptible à ce qui lui venait de moi. Mais comme tout à
+l’heure je retrouvais l’instant où elle m’avait écrit, de même
+maintenant je retrouvais celui où elle m’avait lu. Quoi de plus naturel
+qu’une lettre qu’on reçoit? On déchire l’enveloppe, on parcourt des yeux
+les petites lignes noires, ce léger griffonnage conventionnel, toujours
+le même, toujours bon pour tout ce qu’on peut dire:
+
+«Ce cher François, avait-elle pensé, comme il est gentil de m’écrire si
+vite!»
+
+Et comment eût-elle soupçonné mon inquiétude, n’ayant pas senti ce qui
+d’elle l’avait fait naître? Elle n’avait pas souvenir de m’avoir fait de
+la peine. Que m’avait-elle dit qui pût m’inquiéter, donner lieu à la
+question et à l’angoisse? Lorsqu’elle avait laissé tomber les mots d’où
+venaient tous mes tourments, ce n’était pas à moi qu’elle parlait.
+Pouvait-elle deviner que je les avais ramassés, ces mots, que j’en avais
+fait mon bien et mon malheur, que je les avais emportés pour les chérir
+et les détester jalousement dans mon cœur, pendant des semaines? De la
+conversation toute mécanique, où ils lui avaient échappé, elle avait
+tout oublié, et tout de suite. Il n’y avait que moi pour avoir de la
+mémoire, parce qu’il n’y avait que moi pour aimer.
+
+Ainsi mon esprit remontait impitoyablement à travers mes imaginations,
+défaisant maille par maille la trame qu’il avait tissée dans sa
+solitude. A la place de tout ce que j’avais supposé d’intentions chez
+Aimée, de tout ce que j’avais essayé de comprendre, de prévenir ou de
+conjurer, il n’y avait rien eu; elle avait été dans les magasins, elle
+avait continué de voir ses amies, elle avait écrit en province pour
+préparer son séjour; les journées s’étaient écoulées pour elle faciles
+et remplies; et le soir elle avait pu se dire: «Tiens! encore cette
+visite que je n’ai pas eu le temps de rendre aujourd’hui.»
+
+Il n’y avait rien eu. Malgré moi et à mon insu, bien que j’eusse
+toujours soigneusement évité de rien prétendre sur elle, même en pensée,
+je l’avais peu à peu, par le seul rayonnement de mon imagination,
+attirée à moi et impliquée dans mon amour. Même lorsque je la supposais
+fâchée, c’était admettre qu’elle y jouait sa partie, qu’elle me faisait
+pendant et réponse. Et maintenant, brusquement, je découvrais mon
+illusion. La réalité était tellement plus simple! Aimée était restée à
+sa place; elle avait continué sa vie à elle, où je n’entrais point, qui
+empruntait des voies absolument différentes de la mienne. Quiconque
+l’avait abordée en mon absence, l’avait trouvée tout entière disponible,
+l’esprit absolument libre, dans son état le plus normal.
+
+J’avoue que j’avais tout imaginé excepté cela. Ce néant, qui, seul, je
+le voyais, correspondait à mon amour, était plus affreux que tout; il
+s’ouvrait devant moi tout à coup comme un abîme. Et cela surtout me
+tuait à la fin, il faut que je le crie, de penser qu’il était
+parfaitement naturel, que de rien, en rien et pour rien, Aimée ne
+méritait le moindre reproche, puisqu’elle ne m’aimait pas. Quelle
+promesse m’avait-elle faite? Au nom de quoi me fussé-je plaint? Je la
+regardais de temps en temps, assise en face de moi. Elle avait repris sa
+conversation avec Madame Bourguignon. Elle parlait de nouveau avec
+animation. Certainement elle avait oublié cela aussi qu’elle m’avait dit
+tout à l’heure. Je la regardais; ma douleur était si forte, si bonne
+que, de songer qu’elle en était privée, j’éprouvais pour elle une sorte
+de pitié.
+
+En même temps le courage entrait dans mon cœur. Avant que l’auto ne fût
+arrivée rue Michel-Ange, j’eus le temps et le sang-froid de prendre une
+grande résolution: je ne l’aimerais plus. C’était fini. Il fallait
+laisser là cette aventure. Raisonnablement je ne pouvais pas m’engager
+dans un tel martyre. Puisque les évènements prenaient la peine de
+m’aider, il fallait saisir leur secours et montrer un peu d’énergie et
+de bon sens. L’inconscience d’Aimée avait ramené de force nos relations
+au niveau de la simple amitié: je n’avais qu’à m’y tenir.
+
+Je me séparai d’Aimée sans déchirement, et même avec une espèce de bonne
+humeur, comme celle qu’on ressent au moment de se mettre au travail.
+
+Les premières heures ne furent pas trop difficiles. Je savais qu’elle
+devait retourner dès le lendemain à Fontainebleau. Il suffisait pour le
+moment de la laisser partir.
+
+Bien que mon couvert y fût toujours prêt, de tout le lendemain, pour
+être bien sûr de ne l’y pas retrouver, je n’allai pas à la villa. La
+journée fut longue; pourtant je la prolongeai encore en allant, le soir,
+au théâtre, avec des amis. Cette distraction me fit du bien. Je
+m’étonnai, en rentrant chez moi, de me sentir si tranquille, si
+rafraîchi... Tout se passait comme si j’eusse oublié Aimée. La conduite
+à suivre me paraissait maintenant toute simple, plus simple mille fois
+plus qu’au moment où je l’avais choisie.
+
+Oh! ces instants où la délivrance semble si facile! On voit passer du
+jour dans sa prison, un jour qui n’aurait qu’à s’agrandir un peu pour
+permettre l’évasion. Et ce jour, c’est simplement l’absence de la
+bien-aimée dans l’esprit. Il suffirait qu’elle durât quelque temps, il
+suffirait que cette paresse dont on est saisi gagnât en longueur et en
+intensité, il suffirait qu’on pût ainsi bien longtemps, bien patiemment
+ne plus bouger... On ne voit vraiment pas pourquoi ce ne serait pas
+possible. On ne voit pas qu’il faudrait pouvoir empêcher les idées de
+rentrer dans le cerveau, interdire son cours à tout ce sang alourdi,
+infecté d’une seule image et qui en ce moment simplement se propage et
+s’égare loin de l’esprit.
+
+Le lendemain, dès mon réveil, je reconnus qu’il y avait du nouveau en
+moi: je sentis l’obligation absolue d’aller, ce jour-là, à Auteuil.
+D’ailleurs, ce n’était pas dangereux, puisqu’Aimée était partie. Mais
+alors pourquoi était-ce si nécessaire? Je cherchai, et je finis par
+découvrir, au fond le plus secret de mon cœur, comme un voleur caché
+sous un tas de fagots et qui supplie qu’on le laisse vivre, l’espoir
+qu’elle n’était peut-être pas encore partie.
+
+Je me dirigeai vers la rue Michel-Ange, en proie de nouveau à la plus
+fatigante agitation. Il me semblait que toute ma destinée était confiée
+à un petit hasard qui allait en décider d’un seul coup.
+
+J’arrivai; je ne vis pas Aimée. Bien entendu je n’osai pas demander si
+elle était partie. Je me rassurais déjà. Mais au moment où nous allions
+nous mettre à table, elle sortit de sa chambre et vint vers moi avec un
+joyeux bonjour.
+
+Tant elle était futile, j’ai oublié la raison qu’elle me donna de sa
+décision de rester. D’ailleurs mon trouble et ma joie m’empêchèrent de
+bien l’entendre. Je l’avais perdue et je la retrouvais tout à coup comme
+revivante, comme ressuscitée. Jamais elle ne m’avait paru si belle, ni
+si aimable. Il y avait en elle, je m’en aperçus avant qu’elle eût dit un
+mot, cette même calme jubilation que le jour où nous étions sortis
+ensemble. Et justement, comme si cet état de son cœur eût comporté tout
+naturellement ma compagnie, à peine se fut-elle assise à table, que
+devant tout le monde elle me demanda:
+
+--François, voulez-vous venir avec moi au concert, ce soir?
+
+Avant que l’émotion m’eût permis de répondre, Madame Bourguignon lui
+dit, peut-être par malice:
+
+--Vous ne savez pas si ça l’amusera.
+
+--Oh! répondit Aimée tranquillement, je sais maintenant que je peux lui
+demander même des choses qui ne l’amusent pas... C’est mon ami,
+insista-t-elle avec un coup d’œil fier qu’elle promena sur tout le
+monde, puis arrêta sur moi, en signe de prédilection.
+
+J’eus peur tout à coup, peur de moi, peur des progrès que je sentis
+qu’avait faits ma servitude dans le temps même où je croyais la secouer.
+Car il n’y eut rien en moi, à cet instant, qui s’élevât pour esquisser
+la plus petite résistance au désir d’Aimée, ni la plus petite
+protestation contre sa certitude de m’y voir acquiescer. Tous mes
+projets d’émancipation furent balayés par un véritable torrent de joie
+et de fidélité; je m’abandonnai à la volonté de mon amie avec un délice
+qui touchait à l’évanouissement.
+
+Le soir, quand je vins la prendre, elle était en grande robe noire
+décolletée: du seuil je la vis au fond de sa chambre, les bras levés
+devant la glace, qui piquait un bijou dans ses cheveux. J’eus un moment
+de faiblesse et comme de découragement: tant elle était belle, tant je
+sentais de choses en moi à refouler et tant je devinais que j’y
+parviendrais facilement.
+
+Je lui mis son manteau; c’était une grande cape qui s’attachait par des
+brides à la ceinture; je dus m’approcher d’elle, la toucher; je fus pris
+dans son parfum comme dans un piège; un moment je fus sur le point de
+défaillir, de m’abattre sur son épaule avec des baisers. Mais non, la
+religion resta la plus forte; elle guidait mes gestes, les rendait,
+malgré moi, infiniment circonspects et retenus. Et c’est plein d’une
+discrétion insensée que j’emmenai ce grand ange de chair et de jais, qui
+rutilait sombrement à mes côtés.
+
+Pourtant à peine fûmes-nous dans la salle de concert et bien installés
+dans nos fauteuils qu’un petit souffle agressif s’éleva en moi:
+
+--Enfin, dis-je à Aimée, qui êtes-vous? Il faut tout de même que je
+sache.
+
+Je ne pouvais pas lui poser de question qui lui fît plus de plaisir.
+Elle se tourna vers moi: je la vis s’émouvoir tout entière, je
+continuai:
+
+--Oui, qui êtes-vous? Qu’est-ce que c’est que ces manières? Qu’est-ce
+que c’est que cette âme noire que vous avez là, sous votre corsage, que
+cette âme horrible? dis-je en essayant de me débarrasser dans ce mot à
+la fois de toute ma rancune et de tout mon désir.
+
+De nouveau je sentis que j’atteignais Aimée en un point plus sensible
+que je n’eusse fait par aucun éloge ni aucune flatterie. Elle fut
+visiblement caressée par ma question et ce fut visiblement une sorte de
+volupté qui s’éveilla en elle. Même ce que ma phrase comportait de douce
+injure contribuait à la chatouiller.
+
+--Mais je ne sais pas moi, répondit-elle avec un rire. C’est à vous de
+me le dire, à vous de m’expliquer à moi-même.
+
+Le chemin s’ouvrait enfin, le chemin redoutable aux abords duquel
+j’avais si longtemps tâtonné, et dans lequel maintenant je m’enfonçais
+tout à coup avec l’aisance du rêve.
+
+--J’ai beaucoup réfléchi sur vous, tous ces derniers temps, repris-je.
+Et j’ai trouvé, je crois, ce qui vous distingue entre toutes les femmes.
+C’est la méchanceté, dis-je en faisant porter à ce mot un véritable
+fardeau d’impatience et d’adoration.
+
+Aimée ne broncha pas; même ce mot ne provoqua chez elle aucune
+objection; il est incroyable à quel point elle était dépourvue de
+l’instinct d’apologie. Elle m’écoutait seulement, elle cherchait
+seulement à bien suivre ma pensée, à bien se voir comme je prétendais la
+voir. Le plaisir de se sentir si amoureusement détestée expliquait sans
+doute sa patience, mais aussi une espèce de désintéressement qui la
+faisait se regarder comme une chose à connaître, à apprendre. A la
+passivité de la femme sous les baisers s’ajoutait, pour l’aider à subir
+mon exploration, la prudence du savant qui fait le moins de mouvements
+possible pour laisser se former devant lui la vérité.
+
+Sitôt que j’eus perçu en elle ce sentiment, mon exaltation se trouva
+renforcée, ma recherche se fit plus active, plus aiguë, je distinguai
+mille traits de son caractère que je n’avais pas encore vus, que je lui
+montrai.
+
+L’orchestre jouait maintenant et de temps en temps ses éclats nous
+forçaient au silence; mais sitôt que sa rumeur s’amoindrissait, à voix
+basse je reprenais ma description, cherchant à la rendre toujours plus
+précise, toujours plus offensante:
+
+--Orgueilleuse, lui disais-je, vous êtes aussi une orgueilleuse. C’est
+ce qui vous a sauvée jadis, avouez-le. Votre premier besoin est la
+supériorité. Malheur à qui prétend rivaliser avec vous! Malheur aussi à
+qui vient à dépendre de vous!
+
+Mes paroles, à ce moment, excédaient de beaucoup ce que je savais, ce
+que j’eusse osé dire, et même penser, tout seul; c’était une sorte de
+devin, dont j’entendais à peine le langage, qui les prononçait à ma
+place.
+
+Mais Aimée les comprenait mieux que moi et les approuvait toujours avec
+un mélange extraordinaire d’obéissance et d’excitation. Évidemment je
+l’avais entraînée dans ce qui était pour elle une sorte de paradis. Son
+regard me versait la même reconnaissance qu’après ma déclaration, mais
+empreinte et troublée d’une émotion plus sensuelle.
+
+Enfin elle me prit la main, la serra fortement et avec une autorité qui
+me trouva tout de suite soumis:
+
+--Taisons-nous! dit-elle.
+
+ * * * * *
+
+Le concert s’acheva sans que nous eussions osé ni l’un ni l’autre
+reprendre la conversation. Je cherchai une voiture pour Aimée, je l’y
+installai avec soin, mais elle ne voulut pas me permettre d’y monter
+avec elle ni de la raccompagner. Elle ne semblait pourtant nullement
+fâchée et dans son: «Au revoir!» je ne perçus rien qui pût me donner de
+l’inquiétude.
+
+Sur le trottoir que sa voiture en fuyant laissa désert, je restai un
+moment absorbé dans une étrange tempête intérieure: les vagues les plus
+diverses me donnaient l’assaut.
+
+D’abord la joie. J’avais retrouvé mon trésor; comme j’en avais eu
+l’impression en la voyant reparaître le matin, Aimée venait bien de
+ressusciter pour moi, avec tous ses terribles charmes cachés. De nouveau
+j’avais touché son âme délicieusement viciée par le désintéressement. Je
+la sentais si pareille, sous ce rapport, à la mienne qu’une sorte de
+vertige me prenait, comme si fatalement elles allaient toutes deux se
+fondre ensemble.
+
+Qui, au monde, eût montré cette patience, pendant que je l’insultais,
+qui lui avait été si facile? Où était-il, au monde, l’être à ce point
+détaché de ses avantages, et capable, pendant qu’on les lui détruisait,
+de cette attention profonde, de ce recueillement obstiné? Où était-il?
+Je n’en connaissais pas d’autre que moi-même.
+
+Et alors ma joie montait, devenait une question, un espoir, une
+certitude: elle m’aime, elle va m’aimer, nous nous ressemblons trop
+affreusement pour que son amour ne vienne pas répondre au mien. Il est
+impossible qu’elle ne me trouve pas bientôt comme je l’ai trouvée.
+
+Mais ici ma joie faisait une pause; elle ne devenait pas tout de suite
+le délire que j’eusse attendu. Je ne sais quoi d’informe l’affaiblissait
+doucement de l’intérieur; elle dépérissait peu à peu.
+
+Et par son étiolement j’étais informé de la présence dans mon esprit
+d’un doute, d’un problème. Il ne se posait pas en termes très clairs: je
+me disais seulement: «Il faut voir tout cela d’un peu plus près; que
+s’est-il passé exactement tout à l’heure? Il y a du bizarre dans ce qui
+nous est arrivé. Où étaient toutes ces choses, en moi, que je lui ai si
+brusquement jetées au visage? Qui m’a donné tout à coup cette audace,
+cette violence? Et pourquoi m’a-t-elle à la fois si bien écouté et si
+peu répondu? Qu’était-ce que ce plaisir qu’elle recevait de moi? Comme
+il était silencieux! Et moi, quand il le faudra, saurai-je aller plus
+loin que l’insulte, jusqu’à la caresse, jusqu’au mensonge qu’il faut
+pour persuader?»
+
+Tout le bonheur où j’étais rentré de façon si imprévue, se trouvait donc
+ainsi comme suspendu à une question qu’il n’était pas en mon pouvoir,
+pour le moment, de résoudre. Et j’allais, dans cette nuit calme, par les
+rues pacifiées, emporté par l’espoir et retenu par l’analyse, en proie à
+un transport ambigu qui aboutissait sans cesse à de la perplexité.
+
+
+
+
+VII
+
+ Rien ne peut enlever son esprit à cette solitude.
+
+ Ste-Thérèse.
+
+
+Dure perplexité et qui ne devait pas trouver de si tôt un terme. Car
+Aimée ne fit rien d’abord pour la dissiper. J’eus beau venir la voir
+tous les jours, j’eus beau me river à elle: sa conduite demeura aussi
+énigmatique qu’elle l’avait été dans les trois précédentes semaines.
+
+Ce fut un mélange extraordinaire d’admission et de refus, d’audience et
+d’absence, d’élan vers moi et de totale distraction.
+
+Régi maintenant par une gravitation inflexible, j’arrivais chaque jour
+vers cinq heures. L’escalier déjà était difficile à monter, à cause de
+mes jambes qu’affaiblissait l’émotion. Je posais le doigt sur la
+sonnette. Il y avait une glace près de la porte: je m’y voyais livide.
+Comment allais-je la trouver? Que répondrait-elle à mes questions? Dans
+quelle mesure serait-elle disposée à l’écho? Qu’obtiendrais-je de cet
+instrument mystérieux? Jusqu’où irait notre consonnance?
+
+J’entrais. Je suivais le couloir qui menait à sa chambre. Je frappais
+doucement à la porte. «Bonjour, vous!» me disait-elle d’une voix si bien
+posée qu’il était impossible d’y reconnaître ni joie ni ennui de me
+voir.
+
+Je m’asseyais: «Je vous attendais», ajoutait-elle. Ou bien: «Je pensais
+justement à vous.» Ou même parfois: «J’avais besoin de vous voir.»
+
+Pourtant notre conversation prenait, suivant les jours, un essor bien
+différent. Il y en avait où elle ne réussissait pas à quitter le sol;
+nous nous traînions de banalité en banalité, épuisant trop vite la
+provision de petites nouvelles que nous avions à nous annoncer, ne
+sachant plus ensuite quoi chercher qui fît pont entre nos esprits trop
+distants.
+
+C’était à ces moments qu’Aimée laissait paraître ce qu’il y avait de
+court en elle. Aucune de ses pensées ne parvenait à durer; à peine
+énoncées, elle les laissait mourir avec indifférence. Moi, de mon côté,
+j’étais trop maladroit pour les reprendre et les ranimer. Quand je la
+voyais ainsi lente et lointaine, je ne pensais plus qu’à souffrir et
+toute inspiration se retirait de moi.
+
+J’essayais bien parfois de l’intéresser à mes affaires; elle m’écoutait,
+faisait effort pour me suivre; mais cet effort, justement, m’était si
+pénible à voir que j’écartais aussitôt, de moi-même, le thème que
+j’avais amené:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je vous ennuie avec mes histoires, disais-je.
+
+Et c’était fini.
+
+Même le pur bavardage nous était refusé. Je n’ai pas d’esprit. Elle
+gouvernait trop lentement ses mots quand ils n’exprimaient pas
+l’essentiel de ses sentiments. Nous ne trouvions pas de pente à
+descendre sans penser. Et comme je ne pouvais pas malgré tout m’arracher
+à sa présence, nous restions à nous martyriser d’ennuyeuses réflexions
+sur les évènements, qu’il nous fallait aller puiser au plus profond de
+notre indifférence.
+
+Mais il y avait d’autres jours, ceux où dès la porte je reconnaissais
+Aimée en proie à son démon. C’est dans leur espérance que je venais,
+bien qu’il fût impossible de prévoir quand ils surgiraient.
+
+«Rayonnante» n’est pas assez fort pour exprimer l’état où je la trouvais
+ces jours-là; «furieuse» l’est à peine trop, mais risque tout de même de
+suggérer une exubérance, des gestes dont elle n’avait même pas l’idée.
+Elle brûlait seulement; ses yeux, que mon premier regard avait cherchés,
+cueillis, perdaient à flot leur électricité; dès que nous nous mettions
+à parler, de grandes ondes de rire la dépassaient, irrésistibles; il y
+avait quelque chose qui ne souffrait plus sa seule âme comme contenant.
+
+Quelque chose que je n’avais même pas besoin de comprendre pour y
+répondre; quelque chose que je sentais soudain en tout moi-même le
+pouvoir délicieux d’accroître, de développer et de satisfaire.
+
+Je me mettais à rire moi aussi, à lui jeter des questions, des
+tendresses, des injures; je la comparais à tout ce que je pouvais
+imaginer de véhément, de cruel, d’inhumain. La pensée de ce qu’il y
+avait d’anormal, de scandaleux dans le plaisir qu’elle attendait de moi,
+m’exaspérant autant qu’elle me ravissait:
+
+--Quel monstre vous faites! lui criais-je.
+
+Toute la révérence qui d’habitude m’encombrait était remplacée par cette
+colère lucide qui m’avait envahi le jour du concert.
+
+Peu à peu, profitant de la distraction où la plongeait le bizarre encens
+que je faisais monter vers elle, je me frayais un chemin jusqu’à son
+âme, et tout à coup:
+
+--Qu’avez-vous dit? l’interrompais-je.
+
+Nous nous arrêtions, je recueillais le mot qui venait de lui échapper,
+je le lui apportais délicatement comme un nid d’où peu à peu je faisais
+s’envoler vingt traits de son caractère qui s’y tenaient tapis.
+
+Sérieuse maintenant, appliquée comme une écolière, elle m’aidait; elle
+rectifiait ce que mes inductions avaient de téméraire, elle confirmait
+le reste, m’approvisionnant d’exemples au moment où j’étais sur le point
+d’en manquer, allant chercher des détails de sa vie que j’ignorais et
+qui me donnaient raison.
+
+Un moment nous nous acheminions ainsi sans trop de bonds, unis par un
+sentiment presque abstrait, penchés sur nous-mêmes dans un même esprit
+de froide observation.
+
+Il y avait cette lumière qui avait paru devant nous, qu’il fallait
+suivre, sans en laisser rien perdre, et porter soigneusement chacun à
+notre tour, jusqu’à ce qu’elle s’éteignît d’elle-même entre nos mains.
+
+Mais peu à peu nos découvertes mêmes nous rendaient notre transport;
+notre dialogue reprenait sa vitesse de vertige; il se mettait à
+zigzaguer comme l’éclair, sans que nous eussions seulement le temps
+d’apercevoir ce qui y passait et de nouveau des flèches adorables, des
+flèches trempées du plus exquis venin de l’intelligence s’échangeaient
+entre nous comme en rêve.
+
+ * * * * *
+
+Qu’Aimée goûtât avec moi, dans ces instants, un plaisir violent et
+d’ordre presque amoureux, c’est ce dont il me suffisait d’un regard jeté
+sur elle pour ne plus pouvoir douter.
+
+Je ne restai d’ailleurs pas longtemps seul à le remarquer. Un jour,
+Georges arriva au milieu d’une de nos orgies; le visage d’Aimée tout de
+suite le frappa; il se mit à le considérer attentivement, puis se
+tournant vers moi, il me dit avec sa perfide innocence:
+
+--Regardez comme elle est laide aujourd’hui! Mais qu’a-t-elle donc? Elle
+a l’air d’une fille.
+
+Éperonné par ce que ces mots contenaient de jalousie inavouée, l’espoir,
+ce soir-là, fit en moi un nouveau bond: Elle m’aime, pensai-je; ce
+trouble, dont Georges s’est aperçu, ne peut pas avoir d’autre sens; tout
+cela ne peut se terminer que par des baisers. Je croyais les sentir dans
+l’air qui nous enveloppait, ces baisers, comme l’électricité d’un orage.
+
+ * * * * *
+
+Pourtant quelque chose dans l’attitude d’Aimée, que je n’arrivais pas à
+me définir, continuait à me dérouter. Même dans nos jours de communion,
+même aux instants où nous sentions nos âmes tournées l’une vers l’autre
+dans une de ces terribles crises de ressemblance, même quand elles
+s’imitaient l’une l’autre au point de ne plus rien refléter du monde
+entier qu’elles-mêmes, Aimée gardait pour moi quelque chose de
+désespérément solitaire et inaccessible.
+
+Je ne sais comment expliquer cette impression. Prompte, certes, adroite,
+et soumise même, elle l’était autant que je pouvais le désirer. Par
+mille mots, si vifs, si utiles, si rapides que je ne puis songer à les
+reproduire, elle me montrait le chemin de son cœur, elle m’amenait au
+centre de son plaisir.
+
+Son instinct des phrases qui nous en rapprochaient était même si subtil
+qu’il me plongeait à chaque fois dans l’admiration; elle suivait, comme
+l’indien, une trace pour tout autre invisible et ses gestes avaient la
+même grâce farouche, la même économie.
+
+Mais une fois le contact trouvé, dès que j’avais commencé à la
+questionner, dès qu’elle me voyait sur le bon chemin, elle ne bougeait
+plus, je veux dire qu’elle se bornait à me répondre, à favoriser mon
+inquisition, sans jamais rien m’offrir en échange, sans jamais esquisser
+le moindre mouvement vers moi.
+
+Tout en elle était attente; rien n’y était offrande, ni même abandon. Je
+sentais cela à la façon déjà dont elle s’installait sur son divan pour
+m’écouter; elle y mettait un soin exalté et minutieux; elle tapotait les
+coussins, choisissait le plus moelleux pour le glisser sous sa nuque,
+voulant n’être plus distraite par aucune gêne physique de ce que
+j’allais lui dire.
+
+Un jour, exaspéré par tant de préparatifs:
+
+--Je sens, lui criai-je, que je vais être brutal.
+
+--C’est ça, répondit-elle tranquillement, dites-moi des choses
+horribles.
+
+Et elle se mit à les espérer dans le plus extravagant silence. Son
+visage était noyé dans l’ombre rose que versait l’abat-jour dont elle
+avait coiffé profondément la lampe, mais du coin où elle était réfugiée
+je voyais ses yeux venir vers moi, avides et paisibles, chargés de
+curiosité, de tendresse et d’égoïsme. J’aurais dû lui poser un marché
+peut-être, lui demander un gage positif de ses sentiments pour moi avant
+de lui rien procurer de ces délices dont je détenais la clef. Mais bien
+que l’ambition de mon amour se fût accrue considérablement depuis
+quelque temps, je restais incapable de tout calcul, et même de toute
+exigence intéressée.
+
+Je ne pouvais faire que ce que je sentais qu’elle attendait de moi. Son
+désir déterminait et limitait exactement le champ de mes entreprises; le
+mien avait beau s’enflammer, s’irriter, gagner tout mon corps: il ne
+sortait pas de cette invisible prison où le seul regard d’Aimée, qui
+l’avait fait naître, l’enfermait aussi.
+
+Je fis donc pleuvoir une fois de plus sur elle mes questions et une fois
+de plus je la vis frémir vainement de volupté sous mes yeux.
+
+Elle m’avait bien prévenu. C’était vrai qu’elle était sur son plaisir
+affreusement repliée; ses pensées perdaient par rapport à lui toute
+indépendance, tout éloignement; elles ne volaient plus, et même pas vers
+moi qui le lui donnais; comme mille abeilles sur une même fleur, elles
+restaient toutes là, abattues et ravies, à sucer ce miel.
+
+--Qu’y a-t-il? A quoi pensez-vous? Où êtes-vous? lui dis-je tout-à-coup.
+
+Je m’approchai, je lui pris la main, je la secouai presque brutalement,
+comme pour la réveiller d’un songe.
+
+--Mais je vous écoute, répondit-elle sans le moindre trouble et sans
+paraître comprendre ce qui pouvait m’en donner.
+
+--Par pitié, un mot, livrez-moi un mot qui ne soit pas sur vous,
+seulement, sur votre être, mais sur vos sentiments plutôt, un mot qui me
+guide, qui me renseigne.
+
+--Mais que voulez-vous que je vous dise? reprit-elle avec un sincère
+étonnement, et tout engourdie encore d’ivresse.
+
+Pourtant, comme elle me voyait en colère, repensant à moi, elle m’aima
+de nouveau, je sentis son affection m’envelopper silencieusement comme
+un grand manteau qu’on m’eût jeté sur les épaules.
+
+ * * * * *
+
+Il eût fallu profiter du courage que me rendit cette sensation. Et j’en
+profitai en effet, mais de la manière absurde dont j’avais le secret: je
+me plaignis.
+
+--Aimée, m’écriai-je, je ne peux plus y tenir, j’étouffe, je meurs.
+Venez à mon secours! Vous êtes là devant moi, je pourrais vous toucher
+(mes mains firent un geste, mais que la crainte aussitôt amputa); deux
+pas à peine nous séparent; vous me permettez un accès invraisemblable
+dans vos sentiments. Et pourtant que sais-je de vous? Vous m’êtes aussi
+étrangère que si vous viviez dans un autre monde. Je pensais ces
+jours-ci--ah! pardonnez-moi, ce n’est qu’une phrase et je souffre
+tant!--je pensais: Ses yeux sont un gouffre où passe tout ce que j’ai.
+Oui, tout ce que j’ai d’esprit, d’imagination, de désir, je vous le
+donne, je le verse en vous. Et que me livrez-vous en échange? C’est
+effrayant d’y songer: je n’ai rien, je ne sais rien, pas même où mes
+pauvres paroles vont se loger en vous, une fois que vous me les avez
+prises! Vous m’entendez pourtant, dites? Vous pourriez me répondre tout
+au moins, me faire un signe. Oh! même si ce devait être pour m’écarter
+de vous.
+
+«Vous comprenez bien qu’on ne peut pas vivre comme ça! Le poids dont
+vous m’opprimez dépasse les forces humaines. Je ne peux plus travailler,
+je ne suis plus bon à rien. Je vous traîne partout avec moi, je vous
+repasse comme une leçon incompréhensible. Toute la journée je me sens
+des petits marteaux dans la tête: «Que pense-t-elle de moi?
+Qu’attend-elle de moi? Qu’y a-t-il pour moi dans son cœur?» Et pas de
+réponse, jamais. Ou plutôt une seule, mais à laquelle je ne puis me
+résigner.
+
+«Vous m’avez enseigné des plaisirs auprès desquels tout m’est devenu
+fade et dégoûtant. Mais quoi? Est-il possible de les prendre plus
+longtemps sans savoir dans quel esprit vous me les permettez? Non, non,
+c’en est trop. J’aime mieux m’en priver d’un seul coup, et me priver de
+vous à la fois. Je m’en irai, je m’en irai, vous ne me verrez plus.»
+
+J’attendis un moment dans une horrible crainte. Aimée ne bronchait pas;
+elle gardait les yeux baissés. Il eût fallu continuer à me taire pour la
+forcer à parler. Mais j’eus peur tout à coup de ce que j’allais
+peut-être entendre, honte aussi de la violence que je croyais faire
+subir à mon amie et je me jetai de nouveau dans le gouffre que creusait
+notre silence, avec des mots désespérés:
+
+--Voyez, lui dis-je; voyez ce que vous avez fait de moi. Je sais qu’il
+faut que je m’en aille. Et pourtant ce petit espace où je me tiens (nous
+étions debout l’un en face de l’autre), voyez, je ne peux pas m’en
+arracher. C’est comme une planche en pleine mer; de tous côtés l’abîme!
+Votre silence me chasse; je le comprends bien, ne croyez pas que je sois
+assez fou pour ne pas le comprendre. Je suis chassé. Pourtant mes pieds
+ne bougent pas. Mon malheur même m’enchaîne à la place où je suis. Votre
+présence, votre forme devant moi, n’ayez pas d’illusions, en ce moment
+elles ne font que me désoler, que me combler d’amertume. Pourtant je
+reste, je vous considère, j’attends jusqu’au moment où il sera vraiment
+indécent, déshonorant de demeurer.
+
+«Et puis ça va être tellement plus affreux encore tout à l’heure sans
+vous!
+
+«Écoutez, non, je ne peux pas m’en aller pour toujours. Je tâcherai
+seulement de venir un peu moins souvent. Vous m’aiderez. Je vous demande
+encore un peu de patience. Je finirai bien par me détacher de vous. Avec
+votre secours, j’y parviendrai, je le sens, je vous le promets.»
+
+Tout, dans cet assaut, était misérable et sans force; tous mes défauts
+ou, si l’on préfère,--mais c’était bien plus grave encore,--toutes mes
+vertus avaient collaboré pour le rendre inefficace. D’abord ma manie de
+subordonner toute action à un savoir préalable. Par toutes mes
+lamentations j’avais seulement cherché à apprendre quels sentiments
+Aimée éprouvait pour moi; je les prenais, ces sentiments, comme quelque
+chose de tout fait d’avance, que je pouvais seulement espérer de
+connaître; ils m’apparaissaient comme une formule à déchiffrer; je ne
+pensais pas un instant pouvoir exercer sur eux la moindre influence. Je
+voulais pénétrer dans le cœur d’Aimée; mais pour m’en informer
+seulement, non pas, comme il eût fallu, pour l’incliner en ma faveur.
+
+Je ne comprenais pas que les vrais amants, j’entends ceux qui
+réussissent, ne s’interrogent jamais sur la tendresse qu’ils peuvent
+inspirer, mais s’occupent uniquement de la faire naître. Moins ils en
+devinent de spontanée dans le cœur qu’ils assiègent, et plus ils se
+sentent à leur affaire. C’est leur tâche de l’éveiller; les idées qui
+leur viennent sont toutes dirigées vers la préparation de ce miracle;
+toute leur énergie s’emploie à en produire les conditions. Ils n’ont
+besoin, sur l’objet aimé, que de renseignements sommaires; pour
+l’enflammer, c’est sur des règles générales qu’ils s’appuient; moins ils
+prennent garde à ses particularités, plus ils ont de chance d’y porter
+l’incendie. Car une femme, pour s’éprendre, a besoin de se sentir
+ignorée, violentée dans son âme. C’est le train où l’on sait la prendre,
+la négligence où l’on ose laisser ses revendications et parfois sa
+nature même, qui la convainquent en définitive d’aimer.
+
+Mon désir d’Aimée n’était pas assez dominateur; il participait trop de
+l’intelligence; j’étais devant elle comme un astronome devant une
+planète; j’observais ses positions, je voulais avant tout calculer
+exactement sa courbe. J’attendais qu’entre toutes les images que je
+recueillais d’elle se déclarât une compatibilité définitive. Elle se
+montrait à moi tantôt lointaine et affaiblie, tantôt brûlante comme un
+soleil et je remettais de rien entreprendre jusqu’au moment où j’aurais
+trouvé le lien de ses apparitions.
+
+Sans doute la sortie que je venais de lui faire n’était-elle pas exempte
+de tout effort offensif ni de toute ruse; j’avais bien escompté
+l’émouvoir par le trouble que je lui avais montré. Et l’étalage de mon
+désespoir était bien une sorte de piège aussi, qu’un vague instinct
+m’avait fait combiner; car il me semblait qu’elle ne pourrait pas
+admettre tant de malheur par sa faute et serait obligée de m’offrir cet
+amour sans lequel elle voyait bien que je ne pouvais plus vivre.
+
+Mais si piège il y avait, il était risiblement maladroit; car en mettant
+tout au mieux, que pouvait-il m’aider à lui extorquer de plus que de la
+pitié? Ne commençais-je pas par m’avouer vaincu? Mes cris, ma
+désolation, ma révolte même, pris à la lettre, comme je lui laissais
+seulement le droit de les prendre, signifiaient-ils autre chose sinon
+que j’abandonnais en esprit toutes mes chances de la conquérir jamais?
+Oh! mon détestable scepticisme! Oh! l’impossibilité de m’imaginer
+triomphant! Je lui disais par tous mes mots: vous ne pouvez pas m’aimer,
+je ne suis pas de ceux qu’on aime. Le malheur est déjà là pour moi, quoi
+que vous ayez envie de faire.
+
+C’était en supposant l’échec de toutes mes ambitions sur elle que
+j’essayais de l’intéresser à moi. Pour l’attirer, la séduire, l’obliger
+à s’occuper de moi, je ne trouvais rien de mieux que d’anticiper son
+refus de me rendre heureux. Au lieu de la pousser doucement vers la
+seule issue de l’amour, j’implorais déjà ses consolations pour la misère
+où elle me plongerait en ne la choisissant pas. Je lui désignais ainsi
+moi-même le chemin par où me décevoir.
+
+C’est le plus grand vice de ma nature qui se montrait à l’œuvre ici. Je
+n’ai jamais pu venir en aide à mon bonheur avec l’imagination, jamais je
+n’ai su créer cette atmosphère propice qu’est une vive représentation de
+l’évènement souhaité; jamais je n’ai pu me voir à l’avance au comble de
+mes vœux; la privation de ce que je désirais le plus fortement m’est
+toujours apparue comme l’hypothèse la plus probable à envisager, la plus
+spécieuse, et comme l’état, aussi, le seul décent auquel je pusse
+aspirer,--et le seul propre à me valoir la sympathie.
+
+Qui sait? Peut-être, au moment que nous avions atteint ensemble,
+peut-être Aimée m’eût-elle suivi, malgré que je l’y eusse si mal
+préparée, dans une interprétation résolument optimiste de nos affinités.
+Peut-être si, la voyant toute inerte et ravie par mes soins, je lui
+eusse crié: «Et maintenant, je vous tiens, vous êtes à moi», peut-être,
+me jetant à genoux, l’entourant de mes bras, peut-être me fussé-je enfin
+emparé d’elle, peut-être eussé-je conquis ma proie, peut-être l’eussé-je
+possédée brute, muette, pesante comme la mort et la nuit, pleine de râle
+et de silence.
+
+ * * * * *
+
+Mais je lui avais laissé bien trop de distance et de liberté. Elle
+m’avait écouté jusqu’au bout, la tête baissée. (Et c’est peut-être aussi
+ce qui avait si longtemps entretenu mon demi-courage.) Je la sentais
+pourtant, sous l’abri de cette attitude tranquille, entêtée, uniforme.
+Et lorsque j’eus fini, en effet, elle releva vers moi un regard
+intrépide. Il me montra tout de suite que je ne l’avais pas entamée.
+Touchée certes, et reconnaissante, elle l’était et ne songeait pas à me
+le dissimuler, mais à ces dispositions rien n’était venu s’ajouter dans
+son cœur de plus tendre, ni surtout de plus désirant.
+
+Ses yeux brillaient; j’osai y plonger les miens, pour y chercher la
+trace de mes paroles; mais ils l’avaient bue déjà comme un sable ardent
+et rien que d’informe ne s’y laissait plus surprendre. Je restai
+pourtant un moment penché vers ce qui s’était enfui de moi et que je ne
+retrouverais plus jamais; j’étais plein de fatigue et de nostalgie.
+
+Aimée ne fit pas le moindre geste pour me congédier Ce fut moi qui me
+retirai enfin lentement. Elle me raccompagna, contrairement à son
+habitude, jusqu’au perron de la villa. Elle ne disait rien; je la
+sentais auprès de moi fidèle et étrangère, tout occupée de bonnes
+pensées à mon endroit, mais qui étaient une dérision à mon amour.
+
+Ayant descendu les quelques marches du perron, je me retournai, la main
+sur la rampe:
+
+--Au revoir, affreuse! lui dis-je à mi-voix, avec une immensité de
+douceur et de désespoir.
+
+Un air de reproche et de protestation s’ébaucha sur son visage, mais
+tout à coup elle préféra simplement sourire. Et ce fut nanti de cette
+nouvelle énigme que je m’en allai.
+
+ * * * * *
+
+A peine fus-je dehors que le doute à nouveau attaqua mon esprit: ces
+quelques pas silencieux et dociles qu’Aimée venait de faire à mes côtés,
+étaient-ils tout à fait fortuits? N’y avait-elle pas été entraînée par
+un charme qu’elle avait goûté près de moi et qu’il lui avait fallu
+suivre au moment où il s’était éloigné? N’y entrait-il pas un peu
+d’enchantement? Je recommençai à m’interroger, à me torturer, à me
+repentir de ma maladresse.
+
+Mais ce fut bien autre chose quand le lendemain matin le courrier
+m’apporta une lettre d’Aimée: sans faire aucune allusion à notre dernier
+entretien, elle me demandait comme un service de l’accompagner dans une
+tournée qu’elle avait l’intention de faire aux environs de Fontainebleau
+pour y chercher une villa ou un hôtel, où commencer enfin sa fameuse
+cure de repos, depuis si longtemps ajournée.
+
+L’aventure devenait nettement extraordinaire: que signifiait ce besoin
+de ma compagnie au moment même où je venais de lui découvrir les dessous
+de ma tendresse? Rabattu comme une flamme sous le vent, tourné en
+plainte, mon désir l’avait frôlée pourtant; si elle ne l’avait pas
+senti, elle avait dû le comprendre; l’avait-il donc vraiment tentée,
+qu’elle s’y exposait délibérément à nouveau, et si vite?
+
+J’allais tout savoir, cette fois. L’expérience se présentait sous un
+angle exceptionnellement favorable; elle devait me permettre de forcer
+la vérité dans son repaire. Aimée ne pouvait pas échapper, cette fois,
+au système de questions que je me mis à combiner.
+
+Je lui demanderais d’abord quelles avaient été ses pensées pendant ma
+sortie de la veille et si elle trouvait que j’avais passé les bornes de
+ce qui était admissible entre nous; je la supplierais de m’expliquer sa
+patience, son silence, et ce sourire enfin qu’elle avait seul opposé à
+mon injure. Puis je les lui reprocherais, je tâcherais d’être dur à
+nouveau, de l’humilier, de la replonger, comme un sujet qu’on hypnotise,
+dans le même état de prostration voluptueuse où je l’avais vue et dont
+je saurais bien cette fois observer et conquérir définitivement le sens.
+
+Tant ils me semblaient machiavéliques, ces projets me mettaient dans un
+véritable enthousiasme. Des phrases se pressaient dans mon esprit,
+toutes faites, toutes prêtes, comme des instruments que je n’aurais, le
+moment venu, qu’à insérer au bon endroit. Celles qui me semblaient
+devoir être le plus opérantes, je poussais l’enfantillage jusqu’à les
+noter sur un bout de papier.
+
+Le lendemain matin, de bonne heure, j’étais à la gare de Lyon où Aimée
+m’avait donné rendez-vous. Quand je la vis venir à ma rencontre, j’eus
+quelque peine à la reconnaître. Toute sa personne était empreinte d’une
+élégance furieuse; elle arrivait toute retournée au dedans, toute
+extasiée, toute triomphante, en proie à une distraction abominable. Je
+n’étais rien sur sa route; elle passait seulement. Je crois que si elle
+ne m’avait pas elle-même convoqué à cet endroit, elle ne m’aurait même
+pas vu.
+
+Ce fut en tremblant que je l’aidai à monter en wagon. Toutes mes idées
+étaient à la dérive. Il me fallait faire face à une situation
+entièrement nouvelle. Car cette femme que j’avais devant moi, dont mes
+yeux abordaient le visage avec timidité, je ne l’avais jamais rencontrée
+encore.
+
+Ce n’était pas cette Aimée des jours de lassitude, en qui le niveau de
+la vie semblait seulement abaissé et dont je ne savais rien faire. Au
+contraire elle semblait au comble de l’entrain. Et pourtant ce n’était
+pas non plus l’Aimée toute accordée et vibrante, qui m’attendait parfois
+dans sa chambre comme au fond d’un secret étui, prête à résonner du
+premier coup sous l’archet de mon esprit.
+
+Non,--je la considérais maintenant, malgré la crainte, de tout
+près,--bien certainement l’Aimée d’aujourd’hui était un être que je ne
+connaissais pas. Je le trouvais beau, lui aussi; bien que je me sentisse
+presque violemment rejeté par lui, je m’attachais à ses traits avec une
+ardente admiration; je n’épuisais pas l’étonnement qu’ils me donnaient.
+
+Oubliant tout ce que j’avais préparé, j’étais suspendu à ses lèvres d’où
+je sentais qu’allaient tomber les paroles les plus imprévues, les plus
+éloignées qui se pussent imaginer, de mon attente et de mes besoins.
+
+Et en effet, avec une animation, dont je vis bien que le foyer était
+ailleurs qu’en moi, Aimée se mit à parler: Elle me raconta une promenade
+au Bois que Georges lui avait fait faire la veille; elle me décrivit la
+douceur des feuillages naissants, le tendre azur du ciel et combien il
+avait été délicieux d’attendre la tombée de la nuit au Pré-Catelan.
+Puis:
+
+--Parce qu’on ne nous voit presque jamais ensemble, Georges et moi,
+dit-elle, je sais qu’il y a des gens qui s’imaginent toutes sortes de
+choses à notre sujet. Mais si vous saviez combien Georges est gentil au
+contraire avec moi! S’il n’avait pas cet absurde respect humain qui lui
+fait toujours craindre de laisser voir qu’il est marié, il serait
+exquis! Hier, en particulier, je ne sais pas ce qu’il n’aurait pas
+inventé pour me faire plaisir.
+
+Et elle se mit à me raconter, en leur donnant, avec une habileté
+souveraine, le plus d’expression possible, toutes les attentions qu’il
+avait eues pour elle.
+
+Il y avait longtemps, déjà, que dans nos enquêtes sur son âme, nous
+avions abordé le sujet, pourtant si délicat, de ses relations avec
+Georges. Elle m’avait laissé, avec une loyauté et une impudeur
+parfaites, lui analyser toutes les raisons qui la rendaient pour Georges
+si difficile et si opprimante parfois; elle les avait reconnues justes
+et s’était enchantée de les apercevoir, comme de toutes les autres
+découvertes que je l’aidais à faire sur elle-même.
+
+Pourquoi maintenant venait-elle m’affronter avec cette description d’une
+tendresse dont elle avait elle-même sapé la vraisemblance?
+
+Un effort de mon bonheur, en moi, tâcha quelque temps de me faire croire
+que c’était seulement pour me rendre jaloux et pour exaspérer mon amour.
+
+Mais je la connaissais trop bien pour m’arrêter à cette explication: pas
+plus que moi, elle n’était capable d’une telle ruse. La stricte
+atmosphère de vérité où nous nous étions habitués à vivre l’eût empêchée
+même d’y penser. Nous pouvions bien étouffer ensemble, mais non pas nous
+mentir, non pas nous peindre l’un à l’autre de faux paysages.
+
+Non, si elle parlait ainsi, ce ne pouvait être que poussée et inspirée
+par la réalité des faits. Georges avait bien été la veille, et d’autres
+fois encore, et cette dernière nuit sans doute--cette même nuit que
+j’avais passée dans l’attente et dans l’exaltation--le tendre amant
+qu’elle me décrivait.
+
+A la naissance de toutes les paroles qu’elle me versait, je devinais une
+expérience toute récente, qui l’alimentait d’enthousiasme. Je la voyais
+inscrite jusque dans sa chair, en marques enflammées, cette expérience,
+et ma douleur était sans bornes.
+
+Il n’y a pas de mots pour la jalousie. Et pourtant ses espèces sont
+infinies. Je devine celle qui vous met debout, avec le besoin de tuer;
+la mienne eut tout de suite quelque chose de secret et de corrosif,
+comme tous mes sentiments; elle descendit en moi comme un poison,
+flétrissant tous les tissus sur son passage, m’emplissant de mort et de
+stérilité. Partout où il y avait eu de l’attente et de l’intention en
+moi, elle me laissa affreusement cautérisé. Je me retrouvai au bout d’un
+instant nettoyé de tout dessein, de tout espoir.
+
+Que n’aurais-je pas donné, à cet instant, pour pouvoir soupçonner Aimée
+de coquetterie! La faculté de me mentir, le désir de m’aguicher eussent
+été, pour moi, la chose la plus délicieuse, la plus enivrante à supposer
+en elle. Comme un homme qui se noie, je fis encore quelques efforts
+vertigineux pour m’accrocher à l’épave de cette hypothèse.
+
+En vain! Je voyais, je savais Aimée trop droite, et d’une certaine façon
+trop candide. Ce qu’elle avait eu pour moi de mystère ne venait que de
+ses silences, jamais d’aucune invention que je l’eusse surprise à
+combiner. Encore une fois elle disait vrai, j’en étais sûr. Le fait
+était là,--brutalement matériel, évident, criant, déchirant--de Georges
+la pressant dans ses bras, écrasant ses lèvres, lui enseignant le plus
+doux des délires.
+
+Il me faisait si mal à contempler que j’avais détourné les yeux vers la
+campagne qui filait maintenant, vaste et placide, au ras de la portière.
+J’y cherchais une distraction, tout au moins un agrandissement de mon
+cœur contraint. Et le chétif instinct de vivre travaillait en effet à me
+rendre un peu d’espace, pour me permettre de souffrir encore.
+
+Aimée s’était tue aussi. Il y eut une station au milieu des arbres, et
+pendant un instant pas d’autre bruit que le vent calme qui traversait
+les feuilles, et que des pas, le long du train, sur le gravier.
+
+Je me remis un peu et ramenai mon regard vers Aimée avec l’effort d’un
+sourire. Son exaltation semblait s’être calmée; je la sentis moins
+lointaine, moins impossible à rejoindre.
+
+Aussitôt se produisit en moi ce mouvement timide qui me faisait
+exploiter chaque possibilité de contact avec elle, lors même que je
+savais n’y devoir trouver que souffrance. Je me rappelai ma résolution
+du matin; j’en rassemblai tant bien que mal les débris; passant outre à
+l’amour-propre, oubliant tout ce que la dignité peut-être m’eût commandé
+de ressentir encore, sans prudence et sans guérison, tâtonnant et
+malade, traînant encore tout mon désordre, une fois de plus je me
+rapprochai d’elle:
+
+--Parce que je ne vous dis rien, fis-je, ne croyez pas que je sois
+distrait de vous.
+
+Elle me sourit:
+
+--Je ne suis pourtant pas bien intéressante.
+
+Était-ce du remords? Elle avait en effet longtemps réfléchi en silence.
+Mais peut-être aussi, maintenant qu’elle s’était débarrassée de son
+bonheur, voulait-elle seulement me remettre sur la voie de nos exercices
+et me rappeler à mes fonctions d’inquisiteur.
+
+Elle dut être déçue, en ce cas, car je ne sus pas les reprendre, ni même
+n’en éprouvai vraiment l’envie. A mon élan se mêlait quelque chose de
+brisé qui lui retirait par avance toute efficace. Je suivais Aimée, je
+suivais sa cruelle image: c’était tout ce que je pouvais faire. La
+volonté qui me précipitait vers elle le matin s’était changée en une
+molle vague, tout juste capable de lécher son objet.
+
+D’ailleurs les incidents de notre voyage n’étaient pas faits pour me
+rendre l’allégresse et la décision. Nous étions descendus à Moret. Une
+barque nous avait conduits à une petite hôtellerie, sur les bords du
+Loing, où Aimée avait cru d’emblée reconnaître l’endroit dont elle
+rêvait pour ses vacances.
+
+Nous déjeunâmes près de la rivière.
+
+Mais le jardin de trembles et de saules-pleureurs où l’on avait installé
+notre table était humide; l’eau clapotait tout près contre la barque
+moisie; sur l’autre rive la vue était bornée par un mur d’usine. A
+travers les arbres, au-dessus de nous, nous vîmes le ciel se couvrir: la
+pluie menaçait. Aimée frissonna. La tristesse tomba sur nous.
+
+Pour la secouer nous primes une voiture et décidâmes d’explorer les
+villages environnants.
+
+Mais partout nous retombions sur les mêmes villas meublées, sur les
+mêmes hôtels à galeries, dont le patron nous montrait les chambres
+douteuses en nous faisant admirer la vue sur des jardins pleins de
+boules de cuivre, de distributeurs automatiques et d’escarpolettes. Tout
+cela avait une affreuse odeur de banlieue, celle même qu’il eût été
+naturel d’attendre, si nous y eussions réfléchi, de cette fausse
+campagne pour artistes où nous nous étions égarés.
+
+Et pourtant, à la longue, notre déception même finit par reformer entre
+nous de fragiles liens. D’abord, pour un si triste exil que ce fût,
+j’avais réussi à séparer Aimée de son milieu, de son cadre. Paris était
+déjà bien loin derrière nous, et toutes les habitudes qu’elle y avait,
+qui lui faisaient en temps ordinaire une véritable garde du corps. Plus
+nous étions dépaysés, plus nous étions ensemble. Il me semblait sentir
+se tisser entre nous une intimité plus humble, plus basse, plus
+silencieuse, mais plus profonde aussi que celle que nous avions connue
+jusqu’ici.
+
+Nous avions beau ne plus trouver à nous dire que des phrases misérables;
+nous étions bien obligés de mettre notre malaise en commun, de partager
+ce pain de notre naufrage.
+
+A Marlotte, je m’étais avancé en reconnaissance vers une villa à louer.
+Comme elle me paraissait mériter une visite, je me retournai vers Aimée
+et lui fis signe de me rejoindre. Je la regardai s’approcher; chacun de
+ses pas arrachait à mon cœur une bénédiction; j’éprouvais jusqu’au
+tourment le besoin d’en baiser la trace.
+
+Quand elle fut près de moi, je vis qu’un lacet de ses bottines était
+défait; je me mis à genoux pour le rattacher. Et là tout à coup,
+prosterné devant elle, la sensation du mal qu’elle me faisait m’inonda
+de reconnaissance. Je levai les yeux vers elle, je lui pris les mains
+avec humiliation et délire, je les appuyai contre mon front, contre mes
+joues pour me calmer, pour me ravir. Elle souriait au-dessus de moi,
+sans complicité, mais sans reproche non plus, ni rejet de mon amour; et
+comme un mendiant aux pieds d’une déesse, je savourais ce fugitif
+présent.
+
+Au restaurant où nous prîmes le thé sous une triste tonnelle, Aimée
+sembla même un moment vouloir se rapprocher de moi davantage. Elle était
+allongée dans un fauteuil de jardin. Elle ne me regardait pas, elle ne
+bougeait pas, elle ne parlait pas; mais je sentis que de toutes ses
+forces elle composait à mon usage une sorte de disponibilité de sa
+personne. Je ne sais comment exprimer cette impression qu’elle me donna.
+Elle était là, toute appliquée à se laisser faire, pleine de méditation
+et d’offrande, n’ayant pas perdu un atome de sa solitude, mais la
+déposant un instant en ma faveur, m’en faisant tacitement la remise.
+
+Hélas! par l’attention même qu’elle y mettait, elle restait
+désespérément protégée! Tout au moins contre quelqu’un de si peu
+agressif que moi. Cette longue proie, je la parcourais des yeux, comment
+y mordre? Si seulement l’impatience lui eût arraché une plainte! Mais
+elle restait entière, inflexible, commandante encore du fond de son
+abandonnement! Tout ce qu’elle pouvait faire c’était de fermer les yeux.
+Je la revois encore comme une haute barque maladroitement échouée au
+rivage de ma misère! Ah! par quels mots eût-il fallu commencer? Quels
+baisers sur elle n’eussent pas été violence?
+
+Je la pris enfin par la main; nous remontâmes en voiture pour rejoindre
+la gare de Bourron. Nous descendions, maintenant, dans la vallée, qui
+s’ouvrait largement à notre rencontre; l’air humide faisait les
+lointains foncés; de grands nuages soucieux voyageaient au dessus de
+nous; quelques gouttes de pluie tombèrent du haut ciel sombre. Aimée
+n’avait que des vêtements légers; je la couvris de mon pardessus. Sous
+ce déguisement, qui confisqua son élégance, elle m’apparut tout à coup
+moins inaccessible: ce fut comme si j’avais jeté sur elle un filet; je
+l’emmenais dégradée et captive à ma suite.
+
+Elle me regarda à la dérobée avec gêne, sentant que je la trouvais moins
+belle, et s’en inquiétant.
+
+Mais moi, au contraire, je m’enivrais de l’avoir ainsi réduite en
+pauvreté. Une tristesse ravissante me serrait le cœur. Enfin je pouvais
+avoir pitié d’elle! Enfin je l’avais entraînée dans le bas royaume où
+j’étais aux fers! Je pourrais la prendre de plain-pied, sans assaut.
+
+Mais comme toujours je m’attardai dans cet émerveillement; toujours les
+sentiments viennent se mettre sur mon chemin pour me le faire perdre. Je
+jubilais douloureusement; j’avais envie de remercier Aimée de cela déjà,
+qu’elle n’était plus si abrupte ni si parfaite.
+
+--C’est bon de vous avoir là, ainsi, répétais-je avec transport en lui
+serrant la main.
+
+Je goûtais notre abîme au lieu de l’y attirer plus profondément. Cela
+devenait de la fraternité; mon cœur ne prenait pas la dureté qu’il eût
+fallu; j’oubliais que l’amour c’est la guerre et qu’on n’y a pas le
+temps d’avoir des émotions.
+
+Quand la voiture nous eut laissés, lorsque nous nous retrouvâmes sur le
+quai de la gare, j’étais tout étourdi et chancelant. Je n’entendais plus
+bien ce que je disais et d’une voix toute défaite: «Viens!» fis-je en
+entraînant doucement Aimée par le bras vers le train qui arrivait.
+
+Oh! cette pauvre audace de la tutoyer, qui venait si tard, quelle pitié
+c’était! Cachée là où personne ne pouvait l’attendre, née d’un remous de
+ma timidité, sans pouvoir, sans force, suppliante et comme à moitié
+soufflée par le vent et le fracas du train qui s’arrêtait maintenant
+devant nous, comme elle me ressemblait bien!
+
+Elle n’appelait aucune réponse. Aussi n’eut-elle aucune suite que
+d’impatienter Aimée. Dans le wagon--elle me faisait face--je vis se
+former en elle et peu à peu grandir un dépit violent contre moi. Trop
+d’histoires! pensait-elle visiblement, et que si c’était seulement pour
+la promener ainsi à travers mes odieuses hésitations, j’eusse mieux fait
+de la laisser tranquille. Tous ces va-et-vient intérieurs auxquels nous
+avions perdu notre journée, lui devenaient brusquement insupportables.
+Elle ne savait sans doute pas très bien elle-même ce qu’elle avait
+attendu de moi; sans doute à la moindre attaque de ma part, se fût-elle
+contractée, défendue. Mais elle m’en voulait tout de même de ne l’avoir
+menacée que si lâchement; elle ne me pardonnait pas de lui avoir fait
+croire à un danger qu’elle n’avait pas couru; car il lui fallait bien
+comprendre enfin que je ne savais être ennemi que de moi-même et que ma
+cruauté était sans but, sans direction, sans pointe.
+
+Présente, je la sentis me fuir, se dégager de cette fraternité où je
+m’étais cru impliqué pour toujours avec elle. Le compartiment, où
+d’abord nous étions seuls, se remplit de monde peu à peu. Pour préserver
+quelque temps encore notre complicité contre les forces qui la
+menaçaient de partout, j’avais placé l’ombrelle d’Aimée à côté de nous,
+sur l’appui des deux banquettes et derrière cette barrière fragile qui
+nous séparait des autres voyageurs, je prétendais me trouver encore seul
+avec elle. Mais cette solitude ne me servait déjà plus à rien, qu’à la
+perdre. Je voyais son visage déjà tout étranger; il y avait des moments,
+lorsqu’elle fermait les yeux, où il se fanait brusquement, apparaissant
+à la fois plombé et rougi; alors j’avais envie de me pencher sur lui;
+mais il reprenait aussitôt une espèce d’ardeur et comme un reflet de
+colère qui m’interdisaient de bouger.
+
+Nous ne dîmes plus un mot jusqu’à Paris. Mais dans la cour de la gare,
+lorsque j’eus été lui chercher une voiture, l’horreur de cette journée
+manquée m’étreignit brusquement et je reconnus l’impossibilité radicale
+de quitter ainsi Aimée en plein désastre; malgré ses protestations, je
+montai avec elle en voiture.
+
+Alors se produisit un coup de théâtre. Toutes les manœuvres et tous les
+errements de l’orage qui avait pesé sur l’horizon de notre après-midi,
+se résolurent en un grand éclair:
+
+--Aimée, lui criai-je, je vous hais, je vous hais de toutes mes forces.
+Vous êtes un monstre. Il faut que je vous dénonce. Cela ne peut pas
+durer comme ça. On ne peut tout de même pas vous laisser ainsi
+indéfiniment en liberté.
+
+Mon âme pliait sous un faix d’injures à lui dire. Je me jetai dans des
+reproches incohérents, l’accusant de tout, lui promettant mille
+punitions, l’environnant en paroles de tous les supplices imaginables.
+
+Je lui saisis le bras, je le secouai violemment:
+
+--Pour bien faire, dis-je, en riant de tous mes nerfs, il faudrait que
+je vous tue, ou quelque chose dans ce genre.
+
+Et c’était vrai, à la lettre, qu’à cet instant, l’idée de trois couteaux
+plantés en bouquet dans son cœur m’était d’une délivrance
+indescriptible. Sa destruction avait tout à coup plus de charme que tous
+ses charmes.
+
+Je savais parfaitement combien j’avais été faible et sot toute la
+journée, et je le lui disais. Mais pour une fois, ses torts
+m’apparaissaient encore plus grands que les miens. Et son existence
+surtout prenait un caractère inexpiable.
+
+C’était contre son existence que toutes mes forces d’un seul élan se
+tournaient; c’était son existence que mes mots et mes cris tâchaient de
+recouvrir.
+
+Je la sentais contre moi, chair et âme, plus épouvantable que cet enfer
+d’où elle était montée un jour pour prendre un soin si touchant de ma
+damnation. Il me fallait l’y replonger; il me fallait amasser beaucoup
+de néant sur cette tête trop aimée.
+
+La dure cage où elle enfermait ses pensées, je n’avais même plus envie
+de l’ouvrir. Elle l’emporterait avec elle; je me moquais désormais de
+rien savoir. Il fallait seulement qu’elle n’existât plus, qu’elle
+n’existât plus!
+
+Elle, cependant, m’avait d’abord écouté sans rien dire. Puis tout à coup
+elle se mit à rire, de son rire le plus terrible, le plus insolent. Loin
+de la fâcher, mes accusations lui faisaient un bien infini; elle se
+renversait sous elles, elle les buvait voluptueusement. Enfin elle me
+trouvait aussi malintentionné qu’elle en avait besoin. Ce torrent de
+haine que je déversais sur elle, plus habile que moi, elle y
+reconnaissait le paroxysme de l’amour qu’elle pouvait inspirer.
+
+Elle riait, cruelle et délivrée, elle riait, et il me semblait que
+c’était la journée tout entière qui éclatait enfin en cette fusée de
+rire, furieuse, aride, et triomphale.
+
+--Si vous saviez ce que je souffre! dis-je tout à coup.
+
+Mais:
+
+--Tant mieux! s’écria-t-elle, et elle continua de rire.
+
+Je chancelai un instant sous le coup, mais bondis presque aussitôt,
+comme en rêve, à la hauteur où elle m’appelait: il n’y eut plus rien en
+moi qu’une vraie rage de joie; tout me fut indifférent soudain au prix
+de l’hilarité que nous avions atteinte. Le monde aurait pu périr à cette
+minute: je n’aurais su que m’en féliciter. Hourra! telle était la seule
+devise qui convînt en cet instant à mon amour.
+
+ * * * * *
+
+A notre amour peut-être. Jamais encore je n’avais senti Aimée si
+prochaine. La colère était décidément le vrai climat commun de nos âmes;
+elle les fondait plus harmonieusement que la tendresse, l’étude ou
+l’humiliation.
+
+Une tempête exquise nous soulevait, et nous étions roulés ensemble sous
+son aile. Une ardeur nous prenait, une sécheresse de la gorge. Nous
+avions soif de quelque chose, mais de si rêche qu’à peine osions-nous le
+nommer en nous-mêmes baiser.
+
+Soif! Lentement pourtant croissait entre nous cette fleur aride dont nos
+lèvres allaient former les pétales. Soif! Le terme d’un pélerinage
+infini était là: sur ce visage près du mien, comme un puits du désert,
+au soir, plein d’étincelles.
+
+Déjà je me penchais sur lui avec cupidité; déjà, maîtrisant mon cœur
+tant bien que mal, j’avais saisi le bras d’Aimée.
+
+Que se passa-t-il à cet instant? La révolution de tout mon corps vers le
+sien s’arrêta net, avant même que mon esprit eût reçu aucun
+avertissement; je demeurai en suspens.
+
+Puis:
+
+--Non, non, fit en moi une voix secrète.
+
+Et tout aussitôt:
+
+--Non, non, reprit Aimée, laissez-moi!
+
+Elle avait détourné la tête, fermé les yeux.
+
+--Non, répéta-t-elle plus bas, laissez-moi!
+
+Je laissai tomber mon front sur sa poitrine avec un gémissement, vaincu
+par une force absolument innommable, épuisé comme après une lutte
+immense, et résigné déjà.
+
+--Non, dit encore une fois Aimée, presque avec tendresse, non, François,
+il ne faut pas.
+
+Comme un gaz par une subite fissure, toute notre fureur fuyait déjà avec
+un long cri, nous laissant pauvres, lourds et séparés.
+
+Je grelottais, abattu sur le sein d’Aimée.
+
+Puis je me raccrochai péniblement d’une main au brassard de la portière
+et me rassis à ma place.
+
+Un moment encore nous filâmes ensemble, pris dans l’immense courant des
+boulevards.
+
+Enfin je tapai à la vitre, je fis arrêter, j’embrassai la main d’Aimée
+sans regarder son visage et je descendis.
+
+Je restai un moment sur un refuge; il était six heures; les taxis à
+toute vitesse me frôlaient; les autobus entraient sur la pente du
+boulevard au chant plaintif de leurs freins. Toute une vie forcenée se
+précipitait au long de moi, emmenant mon âme inutile, l’arrachant à sa
+peine, lui procurant encore quelques minutes de grâce.
+
+Et pourtant mon esprit travaillait déjà, tout seul,--mon funeste esprit
+jamais las, qu’aucune ruine n’arrivait à distraire de sa manie
+d’attention et qui se jetait sur mes pires mésaventures comme sur une
+proie.
+
+
+
+
+VIII
+
+ Car qu’est-ce qu’aimer, si ce n’est avoir en tout et partout la
+ même volonté, jusqu’à l’entière extirpation du moindre désir
+ contraire, et un total assujettissement de son cœur?
+
+ Bossuet.
+
+
+Qui nous avait trahis? Qui nous avait sauvés? Quel ange? Quel démon?
+
+La prudence? la peur? la raison?
+
+Non, d’abord--certainement j’étais dans le vrai en le pensant, en le
+voyant,--la perfection d’Aimée, son terrible défaut de besoins.
+
+Ainsi je ne portais pas la faute principale.
+
+Oui, c’était bien ce que Georges avait d’abord aperçu en elle, et
+redouté, qui s’était à nouveau fait sentir: «Elle peut tellement bien se
+passer de moi!»
+
+Notre crise de rire avait pu me faire croire un moment à
+l’évanouissement de toute barrière entre nous. Mais sitôt que je m’étais
+rapproché d’elle physiquement, sa prédominance avait reparu, aussi
+inexplicable qu’invincible. Oh! comme je m’étais senti frêle tout à coup
+et léger contre elle! Même l’entrain, même la décision qui m’avaient
+manqué, n’eussent pas suffi, j’en étais certain, à compenser cette
+différence de densité entre nous.
+
+J’avais effleuré son sein d’une main surprise, égarée, tremblante, mais
+tout de suite il n’avait plus été qu’un lieu où m’abîmer, que le champ
+de ma défaite; et c’était la joue contre lui, seulement, quand je
+m’étais vu bien indiscutablement frustré, que j’avais osé endurer un
+instant son indulgente chaleur.
+
+J’étais venu sur Aimée comme une vague trop caressante. Et elle, même
+pendant le temps où elle m’avait désiré peut-être, ou attendu, elle ne
+s’était démunie de rien en ma faveur, elle ne s’était même pas atténuée
+d’un soupir! Au terme de mon élan, je l’avais retrouvée plénière,
+inattaquée.
+
+Oui, c’était bien la rage toute seule qui eût pu, à la limite, la
+transporter aux bras d’un amant; mais elle y fût arrivée encore intacte,
+fermée, à déshabiller entièrement. Même entre les mains d’un plus
+audacieux que moi, elle n’eût été qu’un cadeau brusque et insaisissable
+comme l’esprit.
+
+Ces yeux clos, ce visage détourné que j’avais eus sous moi un instant,
+il m’avait été aussi impossible d’y lire la moindre abdication que ce
+jour, si ancien déjà, où elle s’en était servie à la fois pour signifier
+sa souffrance et pour décourager ma consolation.
+
+Je n’avais fait naître, ni chanter, aucune plainte sur ses lèvres; moi
+qui savais si bien déclencher son esprit, je n’avais pas su trouver le
+secret de cette musique qui se fût élevée de son corps touché et
+défaillant.
+
+C’était bien à plus fort que moi que j’avais eu affaire, à plus seul en
+tout cas, à plus hautement situé. Aimée, mon sang, ma vie, ma joie, mon
+désespoir, ma haine, Aimée n’était rien au niveau de quoi je pusse me
+hausser jamais durablement. A chaque fois que je m’approchais d’elle, en
+quelque intention que ce fût, elle se retournait instinctivement vers sa
+solitude et lui demandait secours; toujours elle remontait vers cet être
+plus grand, plus comblé que son âme actuelle, vers cet ange affreux en
+elle sur qui mes mains glissaient et dérapait mon étreinte.
+
+ * * * * *
+
+Et pourtant étais-je bien sûr, dans mon échec, d’être, moi, sans
+responsabilité? Cette force d’Aimée, qui m’avait repoussé, était-elle
+bien en soi insurmontable? Pouvais-je la séparer de ma faiblesse? Les
+effets de l’une étaient-ils vraiment à démêler des effets de l’autre?
+
+Non,--j’étais bien obligé de le voir,--elles s’étaient combinées toutes
+deux pour nous vaincre tous deux. De cet arrêt cruel qui frappait
+d’inachèvement mon amour, je devais bien comprendre que je n’étais pas
+l’auteur moins qu’Aimée.
+
+Une lucidité désolante commença à pénétrer mon esprit. Je reconnaissais
+une à une toutes les fautes que j’avais commises, je remontais jusqu’aux
+malformations de mon caractère qui m’y avaient fait tomber.
+
+Il y avait d’abord cette sincérité absurde à laquelle j’avais cédé
+constamment comme à un vin trop persuasif. Et sans doute c’était bien à
+elle que je devais notre intimité et ce qui s’était éveillé dans le cœur
+d’Aimée d’affection pour moi; mais c’était elle aussi qui du même coup
+avait posé, à l’une comme à l’autre, ces limites auxquelles je me
+heurtais et me meurtrissais maintenant.
+
+Je m’étais toujours approché d’Aimée avec toute mon âme, et pour la lui
+livrer. Comment me fussé-je méfié? C’était si bon! Mon seul souci, en
+l’abordant, était l’exactitude. Quelque sentiment qui me possédât, je ne
+trouvais d’entrain et de facilité qu’à le lui décrire; en allant
+chercher les siens, pour les lui éclairer, je lui apportais tous les
+miens par surcroît, et définis, spécifiés, quantifiés avec le plus
+religieux scrupule. La nuance les minait. Tant pis! Je m’appliquais à
+rendre surtout leur nuance, leur degré.
+
+Je me souvenais maintenant de scènes entre nous vraiment sublimes,
+vraiment ridicules! Souvent, m’étant laissé entraîner à lui peindre mon
+amour plus vif, m’apercevais-je, que je ne l’éprouvais dans l’instant:
+«Arrêtons-nous, Aimée! lui criais-je avec transport. Je mens. Ce n’est
+pas tout à fait ça que je ressens.» Et je reprenais ma description en
+serrant de plus près le véritable état de mon cœur.
+
+Elle riait, s’enthousiasmait; rien ne lui paraissait plus adorable que
+ces corrections. Elle me remerciait:
+
+--Quand on me dit la vérité, s’écriait-elle, ou quand on me la fait voir
+en moi, c’est comme une nourriture qu’on me donne.
+
+Oui, mais qui ne profitait qu’à son esprit, qui dégarnissait d’autant le
+mien. Peu à peu je m’étais émietté en elle; je n’avais gardé aucun
+secret autour duquel sa pensée eût à tourner, à s’inquiéter; rien en moi
+ne subsistait qu’elle pût mal entendre et sur quoi pussent se greffer
+ces tendres et spécieuses images qui font errer le sentiment.
+
+Je me représentais fort bien maintenant l’aspect que je devais avoir
+pour elle; c’était celui d’une ville démantelée. Aucune tour, aucun
+rempart du haut desquels elle eût loisir de se sentir menacée. Elle
+pouvait entrer de plain-pied partout; partout mes aveux l’accueillaient
+et lui rendaient la promenade exquise, oui, mais encore plus,
+indifférente.
+
+Oh! comme j’étais trahi! Ce mouvement si doux qui me faisait courir vers
+elle, sitôt que j’avais découvert du nouveau dans mon cœur, pour le lui
+offrir, il m’avait perdu. Tout ce qu’elle avait reçu de moi sans y
+répondre lui servait maintenant à ne subir pas mes prestiges. L’ivresse
+même que nous avions goûtée si souvent dans nos entretiens, avait pour
+jamais tari la possibilité de cette autre ivresse que nous nous fussions
+procurée l’un à l’autre sans paroles et par le seul mystère de nos corps
+emmêlés. L’ignorance ne nous envelopperait plus jamais de sa faveur; et
+cette ombre ne reviendrait plus sur nos âmes qui eût permis la méprise
+de nos lèvres et nous eût laissés nous gorger bouche à bouche, à l’abri
+de toute idée, du long miel endormi dans nos membres.
+
+ * * * * *
+
+L’évidence m’aveuglait: je ne serais jamais son amant; je ne serais même
+jamais un amant; l’amour en moi prenait parti contre l’amour; toutes les
+forces qu’il donne aux autres, il me les enlevait; j’avais une nature
+trop aimante pour qu’elle sût devenir amoureuse.
+
+Je ne savais pas prendre ni plier contre moi l’objet qu’avait choisi mon
+désir; j’errais autour de lui, je l’effleurais de mille caresses
+mentales, mais je m’adaptais en même temps à tous ses contours et
+recevais sa forme au lieu de lui donner la mienne.
+
+Partout où j’avais rencontré la volonté d’Aimée, ou sa répugnance, ou
+son hésitation seulement, je m’étais replié aussitôt. Je n’avais pas su
+durer un seul instant contre elle; il m’était impossible de distraire ma
+pensée un temps assez long de son agrément pour que le mien put naître
+et s’imposer.
+
+Je ne songeais jamais que son cœur pouvait être incertain de ses vœux et
+attendre de moi leur détermination. Je ne prenais jamais l’initiative de
+l’enchanter. Je ne savais pas devenir la source de son plaisir, ni son
+fauteur d’oubli. Je manquais irrémédiablement de ce tranquille égoïsme
+qui seul change l’homme en maître, pour la femme, d’extase et de
+ravissement.
+
+Il eût fallu, laissant aller les pensées d’Aimée, prendre posément son
+visage entre mes mains et le couvrir de baisers: ils eussent bien créé
+tout seuls ce courant dans son cœur qui me l’eût apportée toute; ah!
+j’aurais dû me confier à ce sortilège.
+
+Hélas! Hélas! je voyais maintenant l’abîme, en moi, de trop pure
+tendresse, qui me rendait à jamais incapable de choisir et surtout
+d’exécuter une si simple machination.
+
+Une scène me revenait à l’esprit, qui me faisait rire amèrement. Elle
+datait seulement de quelques semaines. J’étais sorti avec Aimée; nous
+attendions un tramway; le temps était frais; je la vis frissonner un
+peu. Aussitôt la crainte qu’elle ne prît froid m’envahit, submergea
+toutes mes autres préoccupations; je cherchai un taxi; sur la vaste
+place où nous étions, il en passait beaucoup, mais tous étaient occupés;
+je courais pourtant après chacun, faisais signe au chauffeur; je me
+sentais lancé en avant comme une balle par quelque chose en moi d’aussi
+irrésistible qu’inopportun; une serviabilité quasi-folle m’animait, dont
+je voyais maintenant qu’Aimée avait dû s’apercevoir. Je me rappelais le
+regard dont elle m’avait suivi; j’y lisais rétrospectivement de
+l’attendrissement, de la reconnaissance, mais surtout une sorte de
+pitié. Il voulait dire: «Pourquoi? Pourquoi tant de dévouement? Ce n’est
+pas ainsi que vous pouvez me plaire! Que ne restez-vous près de moi?
+Pourquoi ne me dictez-vous pas cet instant au lieu de le subir? Il
+faudrait passer outre à mon bien-être; il faudrait penser à vous
+davantage; il faudrait être le plus fort. Songez que je ne puis avoir, à
+vous aimer, aucune autre excuse.»
+
+Oui, je m’étais moi-même détruit à l’avance dans son cœur et cela était
+irréparable; jamais je ne redeviendrais pour elle celui qui commande,
+qui conduit, qui enivre. Jamais l’idée ne lui viendrait de se suspendre
+à moi, les yeux fermés, ni de glisser, entre mes bras, assoupie, remise,
+dans le grand exil du plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Il me tardait d’arriver à la maison. L’effondrement de mon amour me
+semblait si complet que j’avais hâte de retrouver Marthe et de m’en
+consoler près d’elle.
+
+Elle m’attendait justement et avec une inquiétude dont elle n’était pas
+coutumière. Je ne lui avais pas caché, tant j’avais horreur du
+clandestin, que je sortais ce jour-là avec Aimée. Elle n’avait pas
+protesté mais en la revoyant, je compris tout de suite qu’elle en avait
+eu du chagrin.
+
+Ce fut un nouveau choc pour moi, un nouvel obstacle aussitôt que je
+ressentis.
+
+Elle m’interrogeait:
+
+--Où êtes-vous allés? Que vous êtes-vous raconté tous les deux toute la
+journée?
+
+Il y avait à peine de reproche dans sa voix, mais assez de souffrance
+pour me désemparer. J’écartais faiblement, maladroitement, la pointe de
+ses questions. Je comprenais que, pour la rassurer, il m’eût fallu faire
+preuve à nouveau de cette possession de moi-même et de cet esprit de
+domination dont je venais d’éprouver si cruellement le manque en face
+d’Aimée.
+
+Je tenais Marthe contre moi, je caressais son front, je lissais ses
+cheveux, je lui balbutiais des tendresses, je l’aimais infiniment.
+
+--Je ne pourrai jamais lui faire ce mal, pensais-je. Jamais je ne la
+tromperai. Je ne suis pas un misérable.
+
+Ma voie s’encombrait de plus en plus; je trouvais des impossibilités de
+plus en plus prochaines à ce que j’avais rêvé, et celle-là, la dernière,
+la plus forte maintenant, qui avait pris corps et visage et qu’il me
+fallait bercer avec amour et désolation sur mes genoux.
+
+--Non, promettais-je à Marthe mentalement, non, tu ne souffriras jamais
+cela de moi, cette douleur ne t’atteindra jamais de me savoir à une
+autre, et même pas cette injustice d’être trahie secrètement.
+
+J’avais beau faire: remontant l’avenir avec mon esprit, je ne découvrais
+pas le moment où je me déciderais à faire entrer le malheur de Marthe
+comme ingrédient dans mon bonheur. Normalement mon destin m’y obligeait;
+mais devant cette nécessité, tout mon cœur faiblissait, comme un autre
+eût faibli devant celle du renoncement.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi de tous côtés je reconnaissais l’insurmontable. Pour la première
+fois je le contemplais bien en face et j’épiais curieusement quels
+sentiments en moi allaient se former pour y répondre.
+
+La résignation ne se montrait pas encore. C’était de l’accablement
+plutôt que j’éprouvais. Oh! je me savais bien trop lâche. Pourtant
+regardant autour de moi, examinant avec une sorte d’impartialité les
+différentes issues qui s’offraient encore à moi, je ne pouvais pas
+empêcher que la mort ne se recommandât comme la plus pratique. Elle
+n’avait rien en elle-même de plus attirant qu’à l’habitude et, même,
+elle ne m’effrayait pas moins qu’elle n’avait toujours fait; mais on ne
+pouvait pas lui retirer son opportunité ni sa valeur purgative. Elle
+seule apportait une solution complète et vraiment rafraîchissante à mes
+embarras. Je ne l’affrontais pas, mais je biaisais doucement vers elle,
+en pensée, séduit par toute la simplification que j’y devinais.
+
+--Mourir, mourir, me disais-je intérieurement, mais en laissant presque
+le mot se dessiner sur mes lèvres, dans le vil espoir que Marthe le
+surprendrait. Mourir, céder la place à cette monstrueuse combinaison de
+sentiments qui occupe mon cœur et que je ne saurai jamais dénouer.
+Mourir, n’être plus là, n’être plus responsable de rien!
+
+Je tâtais en moi tout ce qui d’autre que la vie pouvait encore être
+changé, demeurait accessible à la volonté; et c’était vrai que je ne
+trouvais rien. Aucune de mes pensées n’était plus amovible. Aimée
+s’était refermée sur elles comme un arbre sur la cognée. Il était donc
+tout naturel d’écarter la seule chose en moi qui pût l’être encore: ce
+souffle obstiné, acharné, borné qui soulevait ma poitrine et facilitait
+vainement mon martyre.
+
+ * * * * *
+
+Mais en même temps j’avais honte. Je savais, je sentais qu’on ne meurt
+pas d’amour, ou si rarement! Sans imaginer comment il s’y prendrait,
+j’entrevoyais que le premier venu eût trouvé d’emblée une issue simple
+et normale aux difficultés qui m’opprimaient. J’étais jaloux de lui.
+«Georges, par exemple, me disais-je, n’admettrait pas un instant cette
+impossibilité contre laquelle je me débats; il aurait l’intuition de son
+bonheur qui lui donnerait aussitôt des lumières et de l’énergie; il
+verrait un chemin.» Je ne pouvais pourtant pas aller lui demander
+conseil! Mais je tâchais de deviner ce qu’il ferait à ma place.
+
+Prétendre, vouloir, m’affirmer! voilà ce que j’apercevais de nouveau
+nécessaire. Reprendre la direction des évènements, remettre le cap sur
+le bonheur.
+
+Je continuais à caresser Marthe, mais en même temps une sourde
+irritation me gagnait, comme toutes les fois que la vertu en moi a pris
+l’avantage.
+
+Je commençais à oublier tout ce que je venais de découvrir qui me la
+rendait obligatoire.
+
+Il y avait une glace en face de moi: je m’y regardais instamment,
+cherchant sur mon visage la trace d’un peu de volonté, d’un peu
+d’égoïsme; je l’analysais, ce visage, comme s’il eût été peint, ou eût
+appartenu à un autre. Je n’y surprenais rien de fuyant, ni de proprement
+lâche; il était plutôt craintif, ou mieux encore susceptible; il y avait
+autour de la bouche quelque chose d’avide et de mal décidé. On y lisait
+clairement la lutte entre la gourmandise et la timidité, entre le désir
+et la tendresse.
+
+La seule lumière que j’y visse briller,--je le reconnaissais sans
+modestie,--c’était celle de l’intelligence, mais elle ne pouvait me
+servir à rien.
+
+Pourtant je lui envoyais à distance des sommations: qu’il eût à
+reprendre tout de suite de l’autorité. Je n’admettais plus ce reflet
+qu’il me renvoyait de mon indécision. Je lui donnais deux minutes pour
+redevenir assuré, exigeant.
+
+Au dedans mon désespoir peu à peu s’était aigri. Je ne m’adressais plus
+la parole qu’avec hostilité. Pensant à Aimée, «je ne l’aurai jamais, me
+disais-je cruellement, mais c’est parce que je suis un poltron. Cette
+coupe qu’est son visage, et pleine de la seule liqueur dont mes sens
+puissent jamais s’enivrer, je ne la ferai jamais chavirer entre mes
+mains tout à coup méchantes, je n’y tremperai jamais profondément mes
+lèvres; ces yeux, dont je n’ai qu’à rencontrer la lueur pour que tout
+mon sang aussitôt charrie poison, chaleur, folie, je ne les ferai jamais
+s’agrandir sous mes caresses ni douter de leur joie jusqu’au rêve; mais
+c’est uniquement parce que je ne sais pas le vouloir, parce que j’ai
+peur de mon plaisir, parce que tout est pourri dans ce cœur misérable.»
+
+Et en même temps, je fouillais mon cœur haineusement, je le travaillais,
+je l’excitais. Je tâchais de le fortifier, de l’aguerrir contre les
+obstacles qu’il avait rencontrés.
+
+Je lui faisais faire des exercices. Supposant telle scène entre Aimée et
+moi du genre de celle où j’avais été vaincu, je le lançais à nouveau sur
+la brèche, m’appliquant à bien le distraire de toutes les craintes qui
+l’y avaient fait chanceler. De mes mains, entre temps, comme par des
+passes magnétiques, j’insensibilisais Marthe pour qu’elle n’eût à
+souffrir de rien.
+
+Peu à peu ainsi l’idée d’un nouvel et dernier assaut à livrer entrait
+dans mon esprit. L’orgueil, qui me tient lieu de vanité, me rendait une
+sorte d’enthousiasme fiévreux. Je ne pensais plus à mourir. Il fallait
+essayer mes forces une dernière fois.
+
+Je me levai doucement et déposai Marthe à ma place dans le fauteuil où
+elle resta engourdie et calmée.
+
+ * * * * *
+
+Ce ne fut que le surlendemain pourtant que je me résolus à affronter
+Aimée.
+
+Je la connaissais suffisamment pour ne pas craindre que notre dernière
+aventure l’eût convaincue de me fermer sa porte. Le cœur me battait
+pourtant lorsque j’y frappai.
+
+Mais j’entendis sa voix calme, au travers, qui m’invitait à entrer.
+
+Je la trouvai en plein déménagement. Une malle était au milieu de la
+chambre, à moitié remplie. Sur tous les fauteuils des robes étaient
+étalées; des piles de linge s’entassaient sur le lit.
+
+--Vous partez donc? lui demandai-je, en proie à une brusque terreur.
+
+--Oui, demain; j’ai fait une tournée aujourd’hui et j’ai découvert tout
+près de Paris, au bord des bois de Chaville, une petite auberge bien
+plus gentille que tout ce que nous avons vu ensemble. Je vais m’y
+installer. Il faudra venir me voir.
+
+Je ne pus rien dire d’abord; la proximité de l’endroit qu’elle avait
+choisi me rassurait pourtant. Elle continua ses rangements.
+
+Pour mieux plier un vêtement, elle s’agenouilla devant la malle, me
+tournant le dos. Je me mis à contempler ses épaules, je les mesurais du
+regard: «Voici donc tout l’obstacle, pensais-je, contre lequel ma vie
+est butée! Comme il est étroit! Comment le courant qui traverse mon cœur
+ne l’a-t-il pas encore emporté?» Et naïvement, comme devant un miracle
+physique, je me demandais: «Comment peut-elle supporter ce poids,
+l’arrêter? D’où lui vient cette force absurde? Quelle magie est donc ici
+à l’œuvre? Oh! que toute la montagne de mes sentiments puisse se réduire
+à n’être plus que quelque chose contre ces épaules de si délicatement,
+de si timidement appuyé!»
+
+Puis la colère revint et, en paquet avec elle, le désir. Je me mis à
+trembler: Je ne vais pourtant pas la laisser s’évader de mes mains?
+pensai-je.
+
+Je m’arrachai du fauteuil où je m’étais assis, je m’approchai d’elle
+traîtreusement par derrière; le tapis étouffait mes pas.
+
+Mes bras cependant restaient collés à mon corps. Impossible d’imaginer à
+quelle caresse ils allaient se décider.
+
+J’avais froid.
+
+Il fallait la prendre pourtant, non pour lui emprunter aucun plaisir,
+mais pour l’empêcher une bonne fois de me nuire, pour éteindre contre
+moi sa virulence. Si je réussissais à passer mes bras autour d’elle,
+c’était fait. Tous les traits qui de toutes parts à chaque instant
+pouvaient m’atteindre, en un seul faisceau à la fin rassemblés, me
+laisseraient inoffensivement cueillir leur pointe.
+
+Il fallait la prendre pour l’aveugler; je serrerais sa tête contre ma
+poitrine, je ne verrais plus son visage; captée au piège de mes baisers,
+elle laisserait peut-être enfin commencer un peu de paix pour moi...
+
+J’étendis les bras tout à coup.
+
+Mais à ce moment, et sans qu’elle se méfiât de rien, je pense, Aimée,
+s’appuyant des deux mains au rebord de la malle, se releva, se retourna,
+me fit face.
+
+Je fus surpris par l’air de tristesse qu’il y avait sur son visage. Elle
+étendit à son tour les bras vers moi et les posant sur mes épaules, elle
+me repoussa doucement, avec un sourire mélancolique, jusqu’au fauteuil
+d’où je m’étais levé. Elle me força à m’y rasseoir et resta debout
+devant moi.
+
+Puis m’abandonnant ses deux mains en signe de confiance et de trêve:
+
+--François, dit-elle enfin, il faut que vous me veniez en aide. Tout ce
+que je vous ai dit l’autre jour au sujet de Georges, vous savez, c’était
+vrai; mais ce n’est pas toujours vrai. Il y a des moments où il est
+terrible vraiment. Non pas méchant, mais si distrait! Ce matin, je ne
+comprends pas bien moi-même ce qui s’est passé: nous nous sommes un peu
+disputés. Oh! pas grand’chose! (Je voyais, je sentais l’effort qu’elle
+faisait contre son orgueil.) Mais il est parti sans me dire au revoir.
+C’est la première fois depuis que nous sommes mariés. J’ai du chagrin.
+
+Elle s’étendit longuement sur sa mauvaise chance, précisant bien qu’elle
+n’accusait personne, qu’elle trouvait seulement le sort trop injuste
+envers elle:
+
+--Je sais pourtant qu’il m’aime, disait-elle. J’en ai des preuves...
+
+Elle parlait, fière et soumise, avec un besoin visible de trouver en moi
+appui et réconfort et avec la certitude que je les lui offrirais
+désintéressés.
+
+Je l’écoutais; la vague de désir qui m’avait soulevé s’effondrait
+cruellement au dedans de moi, emmenant des particules de mon âme.
+
+J’avais ses longues mains fraîches dans les miennes; je regardais ses
+bagues. Sa confiance me déchirait:
+
+--Voilà donc tout ce qu’il me faut espérer d’elle, pensais-je.
+
+Elle passait de toutes ses forces à travers moi. Il y avait une chose
+que, pour la première fois peut-être, je pouvais voir et toucher:
+c’était la direction de ses pensées. Georges en était le terme évident.
+Elles allaient vers lui avec une facilité, un élan contre lesquels il
+eût été fou de vouloir lutter. Ah! si elle avait pu s’assurer pour
+toujours sa tendresse, combien vite j’eusse cessé de compter pour elle!
+Déjà, en cet instant où elle implorait mon secours et voulait bien
+dépendre à cet égard de moi, je me découvrais pourtant impitoyablement
+écarté, rejeté sur la rive de ses sentiments. Et il me fallait, penché
+sur cet amour qui fuyait vers un autre, non seulement étouffer
+l’affreuse soif que j’en avais, mais encore trouver des mots pour la
+convaincre qu’il ne coulerait pas toujours vainement.
+
+Jamais encore pareille exigence n’avait pesé sur moi: le changement
+d’âme qui m’était brusquement demandé touchait à l’impossible. Dans la
+minute même où le désir suppliait en moi, il me fallait résigner, en
+plus, tout mon amour.
+
+Ou lui trouver un autre usage.
+
+Devant cette obligation surhumaine je me sentais sans aucune force.
+Pourtant au bout d’un moment je remarquai, non sans étonnement, qu’elle
+ne m’avait pas encore écrasé. Quelque chose en moi, sous mon
+accablement, la considérait, l’évaluait, ne la jugeait pas d’emblée
+absolument inexécutable.
+
+J’attendis avec curiosité ce qui allait se passer.
+
+Tout à coup, levant les yeux vers Aimée, qui parlait encore:
+
+--Que son bonheur soit fait, et non le mien! pensai-je.
+
+Je ne compris pas moi-même tout de suite ce que je voulais dire avec ces
+mots. Ils étaient sortis de mon esprit comme un ange ignoré et soudain.
+
+Mais en moi, déjà, un calme délicieux se répandait,--si délicieux que je
+laissai s’évanouir toute pensée et m’abandonnai entièrement à ma
+sensation. Elle était d’une douceur que je n’avais jamais connue. Tous
+les plis de mon âme se défaisaient; je me tranquillisais à perte de vue.
+Pour la première fois j’échappais à la contraction et à l’angoisse.
+
+«Quel est cet étrange pays, me demandais-je émerveillé? Quelle est cette
+bienfaisante admission?»
+
+Reprenant et pressant certains de mes souvenirs, il me semblait y
+retrouver un avant-goût de ce que j’éprouvais maintenant. Oui, bien que
+plus fugitive, une douceur pareille m’avait envahi le jour, par exemple,
+où ne recevant pas de réponse à ma lettre, je m’étais décidé à quitter
+le grief que je croyais avoir contre Aimée et à l’adorer seulement telle
+qu’elle était.
+
+Peu à peu, ainsi, la mémoire m’amenait à l’intelligence de ce qui venait
+de se produire en moi.
+
+Hélas! tant de suavité, c’était celle du désespoir: mais d’un désespoir
+actif, délibéré. Le renoncement venait d’entrer--et pour toujours cette
+fois--dans mon âme.
+
+Depuis longtemps il était de connivence avec elle; depuis longtemps il
+la sollicitait en cachette. Seule ma continuelle vigilance l’avait
+empêché de s’en rendre maître. Contre lui j’avais construit tous ces
+pauvres échafaudages d’intentions qui l’écartaient tant bien que mal.
+
+Mais il était trop fort, et cette dernière épreuve qui venait de m’être
+infligée, l’avait trop bien favorisé. Dans mon âme enfin brisée, enfin
+retournée jusqu’à l’extinction de ses moindres germes d’amour-propre, il
+se trouvait tout à coup malgré moi souverain.
+
+--Que son bonheur soit fait et non le mien! me répétai-je. Que cet amour
+dont elle a besoin lui soit donné! Que je sois déçu! Que je sois trompé!
+Qu’elle puisse devenir assez riche pour se passer même du secours
+qu’elle me permet de lui prêter en cet instant!
+
+Je l’écoutais toujours parler, je ne la quittais plus du regard (aucun
+autre signe pourtant ne pouvait l’avertir de ce qui se passait en moi).
+Je voyais remuer ses lèvres et en silence, sagement, sérieusement, avec
+une bonne foi entière, je faisais abjuration de moi-même. Je détestais
+bien exactement, et une fois pour toutes, chacun des vœux que j’avais
+formés pour moi; j’étouffais avec une fermeté absolue toute idée où se
+révélait, ne fût-ce qu’à l’état de simple trace, l’influence de mon moi.
+
+Ce n’était pas seulement les désirs d’Aimée, ni son bonheur que je
+faisais ainsi passer avant les miens; c’était elle-même que je préférais
+à moi-même, et, en elle, l’être différent de moi, celui que je n’avais
+pu maîtriser ni même comprendre, celui dont mon esprit d’abord, mon cœur
+ensuite, enfin mes mains avaient si longtemps tâché de saisir la forme,
+et qui s’était toujours dérobé. C’était lui maintenant que j’allais
+chercher, lui, que sans réflexion, sans regret, sans restriction mentale
+d’aucune sorte, sans effort pour rien sauver de moi, dans l’aveuglement
+et dans l’arrachement mêmes de la charité, je mettais enfin d’un seul
+coup à la place de moi-même.
+
+Je n’échappais pas entièrement à la honte et continuais de voir combien
+risible et déshonorant aux yeux du monde était ce mouvement de mon cœur;
+mais l’extase et la quiétude dominaient tout.
+
+Je n’étais pas un homme peut-être, mais je redevenais moi-même et ces
+prières que je murmurais avaient sur mes lèvres une douceur
+insurpassable. Tout reprenait autour de moi un visage familier,
+encourageant. Je m’enfonçais à nouveau dans un paysage connu. Tandis que
+tout à l’heure encore, je n’arrivais pas à y voir à deux pas devant moi,
+la route à suivre se déroulait maintenant à mes yeux jusqu’à l’horizon.
+Tous les soins, tous les services que je pouvais rendre à Aimée
+m’apparaissaient distinctement; j’avais l’idée de mille délicatesses qui
+les compliqueraient et les rendraient plus exquis.
+
+Je pensais:
+
+--Il eût été bien dommage décidément de laisser perdre une telle
+vocation!
+
+ * * * * *
+
+Aimée finit par remarquer mon silence et l’extraordinaire attention avec
+laquelle je la regardais.
+
+--Qu’avez-vous? me demanda-t-elle avec un sourire timide et intrigué.
+
+--Mais rien, fis-je, lui retournant sans malice la réponse qu’elle
+m’avait faite si souvent, je vous écoute...
+
+Elle sentit que quelque chose d’étrange s’était passé en moi et pendant
+un instant l’envie la tint d’en approfondir le mystère. Elle me
+regardait en souriant, me questionnant du visage. Mais en même temps les
+facilités nouvelles à s’épancher que lui procurait mon abdication, se
+laissaient confusément percevoir par elle et son amour blessé
+l’entraînait si violemment qu’elle ne songea bientôt plus qu’à en
+profiter.
+
+Avant même de comprendre ce qui le creusait, elle découvrait ce profond
+asile devant elle, plein de chaleur et de rayons, que formait mon âme,
+et oubliant cette fois toutes ses répugnances, par son seul bien-être
+persuadée, elle s’y installait sans ménagement.
+
+Elle reprit toute l’histoire de ses relations avec Georges. Elle me
+raconta comment elle avait été conquise par lui, à première vue:
+
+--Jusque là, dit-elle, j’avais été émue, certes, par plus d’un visage
+que j’avais rencontré, mais jamais sur aucun je n’avais lu ce que je
+déchiffrai du premier coup sur le sien... J’ai senti du premier coup que
+je devais aller vers lui; j’ai reçu comme une promesse en pleine figure.
+Légalement ou non--ça m’était bien indifférent--il fallait que je sois
+sa femme. S’il n’avait pas voulu m’épouser, je serais certainement
+devenue sa maîtresse.
+
+J’avais beau être préparé: cette déclaration d’Aimée amena une nouvelle
+onde en moi d’affreuse jalousie; le poison courut avec agilité le long
+de mes veines, ranimant toutes mes plaies. Je dus fermer les yeux sous
+son atteinte, et me mordre les lèvres.
+
+Pourtant je m’appliquai à rester bien tranquille, bien ouvert au mal
+qu’elle me faisait, de façon qu’il pût me traverser et s’évanouir.
+
+Et en effet, au bout d’un instant, je constatai que je revivais par
+dessous; la joie revenait comme l’eau par les fentes d’une écluse, une
+joie honteuse, absurde, immense qui me soulevait tout entier et
+m’enflait d’un dévouement sans bornes.
+
+Tout en riant de moi au dedans, je me mis à rassurer Aimée; je lui
+découvris toutes les raisons qui pouvaient l’aider à croire à l’amour de
+Georges; je lui fis valoir des indices persistants de cet amour, que
+j’avais notés pour mon compte, depuis quelque temps, et qui m’avaient
+navré; je les lui présentai sous le jour le plus convaincant que je pus
+trouver.
+
+Elle respirait devant moi, soulagée par chacune de mes paroles.
+
+Pour en atténuer l’importance, je replaçai l’incident du matin, qu’elle
+m’avait raconté, dans le cadre général de la vie de Georges:
+
+--Il est un peu surmené, ces temps-ci, lui dis-je. C’est ce qui explique
+sa mauvaise humeur. Cette affaire où il s’est lancé l’occupe beaucoup
+trop...
+
+Et raffinant, en véritable artiste, ma consolation:
+
+--Après tout, puisqu’il n’a pas besoin de gagner sa vie, il pourrait
+bien laisser tout cela tranquille. Si vous voulez, j’essaierai de lui
+parler, je le convaincrai de se désintéresser de cette entreprise. Vous
+verrez qu’il sera tout de suite beaucoup plus à vous...
+
+Aimée reprenait vie et couleur comme une rose battue par l’orage qu’on
+relève et qu’on rattache à son tuteur. Pourtant elle eut la pudeur de ne
+pas accepter directement mon offre:
+
+--Vous êtes mon vrai, mon seul ami, me dit-elle seulement avec toute la
+profondeur qu’elle put.
+
+Je tenais toujours ses mains; le jour s’éteignait lentement dans la
+chambre.
+
+Il n’y avait plus trace en moi ni de désir, ni même d’espoir. J’étais
+comme un champ moissonné, pillé; mais sur lequel une brise soufflait
+désormais infinie, intarissable, alimentée par le paradis.
+
+--Mon Dieu, pensai-je, merci, de m’avoir aidé! Si pourtant vous tenez
+registre de nos sacrifices, inscrivez ceci, s’il vous plaît, à mon
+crédit.
+
+Et au bout d’un instant:
+
+--Mon Dieu, ajoutai-je, faites que je vous aime un jour comme j’aime
+cette femme.
+
+ * * * * *
+
+A peine dehors, les conséquences pratiques de ce que je venais de sentir
+m’apparurent dans un jour éblouissant; je vis devant moi un certain
+nombre de dispositions à prendre immédiatement et je les arrêtai sans
+hésitation.
+
+Bien qu’enfin muni des titres qui me donnaient le droit d’enseigner,
+j’avais tardé à demander un poste de professeur, sachant qu’il ne me
+serait accordé qu’en province. Dès que je fus rentré chez moi je
+rédigeai ma demande et l’expédiai.
+
+Marthe m’approuva vivement. Elle était si lasse de l’atmosphère
+d’inquiétude où elle commençait à se sentir entraînée, qu’elle me pria
+même de la laisser partir tout de suite en vacances.
+
+Je restai donc seul à Paris pour régler les détails de notre
+déménagement et terminer toutes les affaires que nous y avions en
+suspens.
+
+L’été commençait. Il faisait chaud. Je me promenais le long des avenues
+bien arrosées; je respirais le parfum de la terre mouillée; les longues
+automobiles aux reins souples fuyaient, comme des animaux de luxe, sous
+les arbres, dans le parc quasi privé que Paris était devenu pour moi.
+
+Aimée avait dû s’installer à Chaville. Je n’étais plus pressé de la
+revoir. J’allais tout doucement en compagnie de son image, l’exécrant de
+toute ma tendresse.
+
+--Vis sans moi, vis contre moi, sois heureuse! pensais-je. Que me soit
+seulement ôtée pour toujours, par la force même de l’amour que je
+nourris pour toi, cette épine affreuse qui de temps à autre encore me
+déchire.
+
+Je la voyais plus belle, cent fois, que je ne l’avais jamais vue; des
+messages délicieux s’échappaient vers elle de ma pensée, comme d’une
+antenne saturée, pour aller mourir là-bas à ses pieds.
+
+--Il faudra que je lui parle de sa beauté, me disais-je. Je ne peux pas
+m’en aller sans lui avoir expliqué combien elle est plus belle que tout
+ce que Dieu jamais le plus amoureusement forma de ses mains.
+
+Enfin, au bout de huit jours, je me décidai à aller à Chaville. Un
+billet d’Aimée, depuis la veille, m’en priait instamment.
+
+Je la trouvai dans une petite chaumière-restaurant, à la lisière des
+bois. Il y avait un bout de pré, quelques pommiers, un piquet et un âne
+qui tournait autour, au bout d’une corde, en léchant l’herbe tout en
+rond. Le dimanche, ce devait être une vraie guinguette, et de tous les
+coins d’alentour on devait entendre monter la musique furieuse des
+pianos mécaniques, mais en semaine on goûtait là une solitude imprévue,
+dont le charme me fut tout de suite sensible.
+
+Aimée était étendue sur une chaise longue, à l’ombre d’un arbre. Elle
+lisait. Dès que j’eus contourné le coin de la maison, pourtant, son
+regard vint vers moi comme s’il m’attendait; j’en reconnus la longue
+lumière brune; comme le jour de ma déclaration, je reçus sa caresse
+profonde, tempérée de reconnaissance.
+
+Elle me remercia d’être venu.
+
+--J’ai été bien méchante, l’autre jour, me dit-elle presque timidement.
+
+--Mais non, pourquoi?
+
+--Si, si, je vous ai fait souffrir. Je vous en demande pardon.
+
+--Non, vous ne pouvez pas, ou, du moins, vous ne pouvez plus me faire
+souffrir. Il faut vous résigner à cela. Je vous échappe, mon amie...
+
+Je la vis inquiète tout à coup. Je m’attendais si peu à cette réaction
+que mon cœur sauta dans ma poitrine:
+
+--Rassurez-vous, repris-je cependant; je veux dire que je vous aime
+d’une façon toute nouvelle et qui fait que ni vos humeurs, ni vos
+confiances ne peuvent plus m’apporter aucun trouble. Je vous aime contre
+moi-même. Je n’existe plus en face de vous; je suis détruit, je suis
+dissous à votre profit.
+
+--Mais c’est horrible, s’écria-t-elle. Je ne veux pas du tout. J’ai trop
+de tendresse pour vous pour accepter un tel sacrifice.
+
+--Laissez, laissez, repris-je. Il n’est pas sans douceur. C’est
+peut-être par égoïsme que je m’y suis rangé.
+
+Visiblement l’état de mon cœur lui demeurait incompréhensible, mais
+justement--Dieu sait pourtant si j’avais été loin, cette fois, de tout
+calcul!--c’était ce qui pouvait le mieux réveiller en elle un intérêt
+pour moi.
+
+La curiosité la reprit sous mes yeux; je fus de nouveau l’objet de sa
+préoccupation. (C’était toujours l’esprit en elle qui montrait le chemin
+au sentiment.)
+
+--Enfin, tout de même, on ne peut pas être heureux sans exister, sans
+être soi, fit-elle. Le bonheur implique d’abord qu’on s’appartient.
+
+Je me sentis méchant pour une minute et décidai de me passer le
+mouvement qui s’ensuivit.
+
+--Non, fis-je, c’est votre grande erreur et ce qui vous rend fermée à
+d’immenses joies. Le bonheur c’est de ne plus s’appartenir; le bonheur
+c’est de recevoir congé de soi.
+
+--Croyez-vous? demanda-t-elle en réfléchissant tout à coup sur elle-même
+avec l’attention profonde et la docilité dont elle avait coutume.
+
+--J’en suis persuadé; mais peu importe! Ce qu’il faut bien plutôt que
+vous sachiez, c’est que vous êtes parfaite ainsi, c’est que vous
+représentez une des réussites les plus merveilleuses de la nature... ou
+de Dieu.
+
+Elle sourit, touchée, mais non distraite encore de ces joies intérieures
+que j’avais fait luire en passant à ses yeux. Sans le vouloir j’avais
+réussi à la rendre jalouse. Et de quoi? Du sentiment même que
+j’éprouvais pour elle.
+
+--J’aurais voulu ne rien ignorer de ce dont l’âme humaine est capable,
+dit-elle.
+
+Et se tournant vers moi:
+
+--Montrez-vous!
+
+Elle mit la main sur ma tête, la fit tourner doucement de façon à
+pouvoir plonger dans mes yeux:
+
+--Oui, en effet, il y a dans votre regard l’expression de quelque chose
+que je ne connais pas.
+
+Elle laissa retomber son bras avec nostalgie; puis au bout d’un instant:
+
+--Je vous aime bien, François, dit-elle à voix basse. Je suis surtout
+heureuse que vous ne souffriez plus. Je vous plaignais beaucoup, vous
+savez. Pardonnez-moi.
+
+ * * * * *
+
+Un aéroplane bourdonnait très haut dans le ciel, au dessus de nous.
+Paris au loin faisait tout bas son bruit de travail et de plaisir.
+
+Ainsi mon sacrifice commençait à prospérer et à opérer tout seul; il
+s’était comme dégagé de moi et, à ma place, il accomplissait quelque
+chose du miracle qu’en y mettant toute ma volonté je n’avais pas su
+produire. Aimée revenait à moi, vaguement captivée par cette âme
+nouvelle que je lui laissais entrevoir. J’accueillais avec un délire
+sans illusion l’onde qui me la rapportait.
+
+Nous étions là enfin tous les deux accordés dans un ton insoupçonnable
+pour quiconque n’était pas au fait de nos instincts fanatiques et
+bizarres. En dehors de toute ressemblance, en dehors de toute
+possession, nous étions unis par une religion enfin parfaitement
+sincère! Pour la première fois, sans bien comprendre comment, nous
+trouvions ensemble le repos.
+
+Le temps passait au dessus de nous, liquide et bleu, et peignait
+doucement comme des algues nos âmes flottantes et pacifiées.
+
+Je ramassai la main qu’Aimée laissait prendre; je la pris dans les
+miennes, je la pressai: elle me répondit légèrement. Ainsi
+scellâmes-nous nos fiançailles, celles auxquelles nous avions droit,
+auxquelles personne ne pouvait trouver à redire et que l’éternité même
+n’effacerait pas.
+
+ * * * * *
+
+Le moment approchait pourtant de faire face à la réalité et de briser
+cette extase.
+
+--Et maintenant qu’allez-vous faire? me demanda justement Aimée.
+
+--Je vous ai bien dit que je partais après-demain en vacances?
+
+--Mais non, voyons! Vous ne m’avez rien dit. Pourquoi?... Comme c’est
+tôt! Alors c’est la dernière fois que je vous vois aujourd’hui?
+
+--Oui, la dernière fois, répondis-je tranquillement.
+
+Une brusque tentation me vint d’ajouter: La dernière fois sur cette
+terre! Mais d’abord je trouvai cela romantique. Puis j’eus peur de ne
+pas voir paraître sur le visage d’Aimée autant de chagrin qu’il m’en
+fallait. Enfin: «Ce sera bien plus doux, à force d’être plus cruel, si
+je m’en vais pour toujours sans la prévenir.» Et ma rancune
+reparaissant: «Oui, il faut que je lui fasse cette surprise. Il faut que
+je la trompe de cette façon au moins, puisque je n’ai su le faire
+d’aucune autre. Ce sera ma vengeance. Ce sera toute la vengeance que je
+prendrai de toi, ô mon atroce amour», fis-je muettement en me tournant
+vers elle et en la regardant dans une telle fureur d’adoration que mon
+visage en fut empourpré.
+
+De nouveau elle rêvait; mais je sentais que c’était à moi; il se faisait
+tout un travail autour de moi dans sa pensée; elle m’estimait mieux;
+elle comprenait mieux le prix dont j’étais pour elle et mon utilité pour
+son bonheur.
+
+Elle cherchait des mots; plusieurs durent se présenter à son esprit: je
+vis qu’elle choisissait le plus tendre:
+
+--Heureusement que je vous ai! dit-elle enfin en me pressant la main
+avec force.
+
+Ceci était imprévu et terrible. Je chancelai:
+
+--Ai-je vraiment tant d’importance pour vous? lui demandai-je.
+
+--Vous m’êtes indispensable, répondit-elle tranquillement.
+
+Une dernière lutte, subite et sauvage, s’engagea dans mon cœur.
+
+Ainsi elle tenait à moi! Je ne me demandai pas comment c’était possible,
+ni même si c’était vrai. Il y avait eu ces mots, en tous cas, qu’elle
+venait de dire, et qui parlaient tous seuls, pleins d’enivrante mélodie.
+
+Ainsi je n’avais eu qu’à me retirer d’elle un peu, qu’à la quitter de
+volonté seulement, pour que son attachement pour moi apparût. Qui
+pouvait savoir ce qu’elle me révèlerait si je lui annonçais cette
+éternelle absence à laquelle j’étais résolu dans mon cœur? Oh! pourquoi,
+au lieu de la vouloir, ne pas la projeter plutôt sur notre horizon, et
+m’en servir? Au lieu d’un fait, pourquoi ne serait-elle pas entre mes
+mains un instrument?
+
+De nouveau j’eus une curiosité folle du paysage que je pouvais faire
+surgir devant moi tout à coup peut-être par le seul mot perfide et
+magicien d’«Adieu!»
+
+Je sentais maintenant que la réaction d’Aimée serait assez forte pour ne
+pas me décevoir...
+
+J’allais faiblir, parler, quand le souvenir et la raison universellement
+firent retour en moi.
+
+Je revis d’abord, non, je ressentis plutôt cette lourdeur de plomb que
+laissaient à chaque fois dans mes veines nos entretiens sans baisers. Je
+me retrouvai traînant dans la rue mon désir mécontent, jetant les yeux
+sur chaque femme qui passait comme sur une bouée, mais que par sortilège
+Aimée m’eût rendue à l’avance inaccessible; je fus de nouveau, en
+mémoire, tel qu’elle me rejetait quand elle avait assez de moi:
+assombri, retranché, stérile, plein de passion punie. «Cela ne sera
+plus», décidai-je.
+
+Et en même temps, mon esprit, avec une véritable intrépidité critique,
+réduisait à leur valeur exacte les mots qu’elle venait de dire. Il
+voyait, et me montrait, de quelle sorte d’affection ils étaient sortis:
+«Elle ne se changera jamais en amour, tu le sais bien. Le feu qui brûle
+en elle, ses flambées ne feront jamais une ardeur vers toi ni même un
+rayonnement qui dure. Elle t’apprécie jusqu’à la tendresse; oui, elle
+sait ce qu’elle te doit; elle t’est reconnaissante comme elle le doit.
+Elle ne t’aime pas et ne t’aimera jamais.»
+
+En quelques minutes le calme fut rétabli en moi, et sans que je me fusse
+compromis d’un mot. Je pris ce qui m’était donné, je refusai de rien
+attendre de plus et je regardai de nouveau bien sagement vers l’abîme où
+j’allais m’enfoncer.
+
+ * * * * *
+
+Nous dînâmes dehors, à la lampe. Nous ne parlions plus que de petites
+choses indifférentes; nous n’effleurions nos sentiments que par
+d’imperceptibles allusions, comme un clavier dont nous n’eussions joué
+qu’en rêve.
+
+Comme elle avait une petite piqûre à la joue et qu’elle l’avait
+égratignée:
+
+--Oh! je vais me défigurer, fit Aimée.
+
+--Tant mieux! répondis-je, cela m’aidera à ne plus vous aimer.
+
+Tout à coup avec une sorte de haine:
+
+--C’est cette espèce de visage que vous avez!
+
+Puis avec accablement:
+
+--Qui sait, après tout, ce n’est peut-être que ça qui m’a fait tant de
+mal!
+
+--Voyons, François! fit-elle simplement.
+
+Nous montâmes dans sa chambre. Elle s’assit sur son lit, faisant
+remonter un peu sa robe étroite d’où ses longues jambes fines sortirent
+comme d’un fourreau, plus dures à mon cœur que des épées. Elle les
+balança doucement un moment sous elle.
+
+La fenêtre était ouverte. Le temps était extraordinairement calme. Pas
+un souffle de vent. Sur la lueur pâle de la nuit on voyait toutes les
+feuilles des arbres à leur place. Il semblait que l’été eût fait halte.
+
+Nous restâmes longtemps silencieux.
+
+Le courage m’était revenu. J’éprouvais même une sorte de satisfaction
+morale, comme quand on a bien employé sa journée. Pour une fois mes
+remords, cette sensation épuisante de n’avoir pas fait ce qu’il y avait
+à faire, me laissaient tranquille.
+
+D’ailleurs, dans cette atmosphère si parfaite, où le passé eût-il bien
+pu trouver un souffle pour le porter jusqu’à moi?
+
+--Ça va bien, dis-je plusieurs fois à Aimée.
+
+J’avais bien envie de lui prendre la main, comme le condamné celle du
+prêtre, pour m’aider à mieux passer dans l’autre monde, mais j’eus peur
+de me trahir.
+
+Je me levai une première fois.
+
+--Vous avez bien le temps! me dit-elle.
+
+Je cédai et me rassis.
+
+A la fin une idée me vint, absolument irrésistible. Je lui pris les
+mains, la fis descendre du lit et d’un geste dont je lui laissai voir à
+l’avance qu’il était sans agression, je la serrai contre moi:
+
+--Rien que pour voir la place que vous auriez tenue contre mon cœur! lui
+dis-je.
+
+Elle appuya sa tête sur mon épaule.
+
+Une dernière fois, avec solennité, de sa taille qu’ils entouraient, le
+désir passa dans mes bras, circula lentement, comme un souvenir déjà,
+dans tout mon corps, me peignit les délices auxquelles je renonçais,
+s’apaisa enfin sous une injonction féroce de ma volonté.
+
+Je repoussai Aimée brusquement.
+
+--Séparons-nous maintenant, lui dis-je.
+
+Nous descendîmes le petit escalier de bois, en nous tenant par la main.
+
+Sur la route:
+
+--Combien de temps allez-vous être absent, me demanda-t-elle?
+
+--Deux mois, je pense.
+
+--Ce sera bien long, dit-elle, empruntant ainsi sans y penser les
+paroles mêmes de l’amour.
+
+Je ne l’embrassai pas. Je descendis rapidement la côte abrupte. Paris
+reparaissait avec ses lumières entre les feuillages luisants. La
+chaussée mal pavée avait des trous. Je me tordis les pieds et faillis
+tomber. En me retournant je ne vis plus la clarté que la porte ouverte
+de l’auberge laissait glisser jusque sur la route. Aimée était déjà
+rentrée.
+
+Je fus seul un moment dans la nuit; chaque pas que je faisais était
+comme une marche que j’eusse descendue dans ma propre mort.
+
+Et en effet, de nouveau, je pensais très studieusement à me tuer quand,
+du fond de l’ombre, je sentis quelque chose s’élever tout doucement à ma
+rencontre; je ne le voyais pas encore, mais je le devinais déjà; par une
+sorte de pudeur, je m’en taisais encore le nom; et ce ne fut que
+quand elle eut pris toute son évidence, que je me décidai à
+reconnaître,--timide, blessée, mais non découragée, et toute radieuse
+même de tendresse et de pardon,--l’image de Marthe.
+
+
+FIN
+
+
+IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES-BELGIQUE.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78207 ***
diff --git a/78207-h/78207-h.htm b/78207-h/78207-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..4cf6425
--- /dev/null
+++ b/78207-h/78207-h.htm
@@ -0,0 +1,7015 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>Aimée | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+p.noindent { text-indent: 0; }
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; }
+
+.b { font-weight: bold; }
+.i { font-style: italic; }
+.i i, .i em { font-style: normal; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; }
+.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; }
+
+
+blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; }
+
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; }
+td + td { padding-left: 2em; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78207 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">JACQUES RIVIÈRE</p>
+
+<h1>AIMÉE</h1>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O femme dangereuse, ô séduisants climats !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign xsmall">BAUDELAIRE.</p>
+
+</blockquote>
+<p class="c i small b">32<sup>e</sup> édition</p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+ÉDITIONS DE LA<br>
+NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br>
+3, RUE DE GRENELLE — 1922</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>ÉTUDES</td> <td>1 vol.</td></tr>
+<tr><td>L’ALLEMAND</td> <td>1 vol.</td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em noindent"><span class="xsmall">IL A
+ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES</span>
+108 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES DE LUXE IN-</span>4<sup>o</sup> <span class="xsmall">TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ
+PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT</span> 8 <span class="xsmall">HORS-COMMERCE MARQUÉS
+DE A A H ET</span> 100 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE
+LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET</span> 790
+<span class="xsmall">EXEMPLAIRES IN-</span>18 <span class="xsmall">JÉSUS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE
+DONT</span> 10 <span class="xsmall">HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A J</span>, 750 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES
+RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE</span>
+1 <span class="xsmall">A</span> 750, 30 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS
+DE</span> 751 <span class="xsmall">A</span> 780, <span class="xsmall">CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT
+ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE</span>.</p>
+
+
+<p class="c gap small">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
+RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">COPYRIGHT BY</span> LIBRAIRIE GALLIMARD, 1923.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em i large">A MARCEL PROUST<br>
+grand peintre de l’amour<br>
+cette indigne esquisse<br>
+est dédiée<br>
+par son ami<br>
+J. R.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">Il était trop jeune encore, trop susceptible
+de prendre de l’émotion.</p>
+
+<p class="sign sc">La Chartreuse de Parme.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Dès mon enfance, les femmes furent pour moi un
+objet de véritable adoration. Avant même que je fusse
+capable de les désirer, leur regard, leur démarche, les
+tendres lignes de leur corps me donnaient un trouble
+informe et délicieux, où je m’abîmais tout entier et
+passionnément. Je ne me sentais pas du tout précipité
+vers elles. Au contraire, elles m’apparaissaient comme
+sacrées, comme interdites. J’eusse frémi de les
+approcher. Les mouvements qui s’élevaient en moi à
+leur vue étaient si violents, si divers, si tumultueux
+qu’ils se détruisaient les uns les autres et me laissaient
+sur place.</p>
+
+<p>Quand plus tard le désir vint s’ajouter à mon
+émotion, il ne l’orienta pas dans un sens beaucoup
+plus précis, il ne me rendit pas beaucoup plus entreprenant.
+A douze ans, j’avais une amie charmante, un
+peu plus âgée que moi. Un jour, en jouant, je lui
+saisis par hasard le bras près de l’épaule : je sentis
+sous l’étoffe du corsage la tiède, la douce, la savoureuse
+élasticité de sa chair : se moque de moi qui
+voudra, mais ce fut comme si j’eusse touché du feu :
+je lâchai prise aussitôt.</p>
+
+<p>Et ce n’était pas que l’instinct chez moi fût plus
+languissant que chez la moyenne des enfants ; il avait
+toute la promptitude désirable ; il m’eût bien incliné
+aux mêmes expériences que tous les autres, et d’abord
+à prolonger cette volupté imprévue. Mais il n’était pas
+seul ; des penchants plus profonds, plus secrets, plus
+rares se faisaient jour à sa suite, qui tendaient à le
+neutraliser. Plus encore que mes sens, mon cœur était
+ému ; la tendresse l’envahissait avec toutes ses
+complications ; il me déconseillait de toute sa force le
+plaisir qui venait de poindre en moi ; il m’en faisait
+un crime ; il me le reprochait comme un tort que
+j’eusse commis envers celle qu’il me fallait maintenant,
+sur ses injonctions, au lieu de tout cela, aimer.</p>
+
+<p>Je me fusse bien plu à épier en moi le progrès de
+cette douce, de cette gênante petite morsure sensuelle ;
+j’en eusse appris bien volontiers les suites.
+Mais je n’étais pas disponible ; d’autres soins, plus
+difficiles et de moindre récompense, me réclamaient.
+Toute mon âme formait obstacle avec sa naissante
+immensité.</p>
+
+<p>Dans de telles dispositions, il était fatal que je misse
+longtemps à sortir d’embarras et à m’instruire des
+rudiments de l’amour. Né dans un milieu provincial
+où les mœurs étaient sévères, je ne rencontrai, tant
+que j’y vécus, rien qui pût aider ma timidité, ni qui
+m’ouvrît les voies au seuil desquelles m’arrêtait ma
+trop grande susceptibilité sentimentale. J’arrivai à
+Paris sans avoir connu autre chose que de violentes
+amours rentrées, et la vie d’étudiant que j’y menai
+d’abord n’étendit pas beaucoup mon expérience.</p>
+
+<p>J’étais terriblement sage, quand j’y pense. Et
+pourtant quel désir, quelle attente en moi dès ce
+moment ! Je n’étais pas de ceux que le travail intellectuel
+console de tout. Je sentais jusqu’à l’exaspération
+les innombrables séductions au milieu desquelles
+j’étais plongé. Rien de la volupté parisienne ne me
+frôlait sans que j’en fusse bouleversé. Je me rappelle
+mes promenades sur les boulevards, le vœu, le cri
+qu’il y avait en moi et cette chose plus forte que tout,
+cette insurmontable pudeur qui les faisait taire.
+Chaque femme que je suivais, si seulement elle avait
+pu se douter de la tempête qu’elle traînait dans son
+sillage ! Ce n’était pas avec des baisers seulement que
+je la persécutais en silence, ce n’était pas seulement
+cette place exquise sur son épaule que mes lèvres
+voulaient rejoindre : à ses trousses était lancé du
+même élan tout mon cœur ; j’étais prêt à tous les
+dévouements, à tous les sacrifices ; je les lui offrais
+déjà.</p>
+
+<p>Enfin, parce qu’il le fallait bien, y ayant mis tout
+mon courage, j’appris tout de même tant bien que
+mal le plaisir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais j’en ai dit assez pour faire comprendre que
+je n’étais pas homme à m’y complaire ni à m’y borner.
+J’éprouvais même des difficultés inouïes à en maintenir
+écarté l’amour. L’amour surtout continuait de
+me tenter : il formait décidément ma vocation la plus
+profonde.</p>
+
+<p>Je le sentais en moi, à l’avance, comme une sorte
+d’immense faiblesse, d’écroulement virtuel de toute
+ma personnalité.</p>
+
+<p>Je le craignais, certes, au moins autant que je
+l’appelais. Car il y avait dans mon esprit des parties
+solides que son infinité menaçait.</p>
+
+<p>Mais il me tenait déjà par en dessous ; il avait
+occupé en secret tous les points stratégiques de mon
+âme ; dès qu’il éclaterait, il aurait des complices
+partout.</p>
+
+<p>Et ce qui m’ennuyait le plus, c’est que je ne voyais
+pas, du train dont je le sentais susceptible d’aller,
+comment je l’empêcherais, si le destin voulait qu’il
+fût partagé, de me mener du premier coup jusqu’au
+mariage.</p>
+
+<p>A peine un an après mon arrivée à Paris, avant
+même que j’eusse eu le temps de me rendre un
+compte à peu près exact des mystères du plaisir,
+toutes mes appréhensions ou, si l’on veut, tous mes
+désirs étaient réalisés : j’avais épousé Marthe Villemois.</p>
+
+<p>Je l’avais connue dans une petite école, où elle
+donnait, en même temps que moi, des leçons. La
+première fois que je la vis, c’était dans la salle de
+lecture où se réunissaient les professeurs entre les
+heures de classe. Elle était assise à la même table que
+moi, et lisait ; son profil se dessinait à contre-jour ; je
+fus saisi d’emblée par son extrême douceur. Je le
+regardai longuement ; et au lieu de cette panique, qui
+me prenait en général auprès des femmes, à mon
+grand étonnement ce fut une paix infinie que je sentis
+s’établir en moi. Rien dans ce visage ne me menaçait ;
+il ne me posait aucune exigence inconnue ; il n’appelait
+rien de plus que cette tendresse que j’étais
+justement si anxieux de donner.</p>
+
+<p>Je me replongeai dans mon livre ; et s’il me devint
+aussitôt, comme on s’y attend, illisible, ce ne fut
+l’effet d’aucune extraordinaire agitation en moi.
+Simplement je me mis à dériver. Qu’il faisait calme
+tout à coup et déroutant ! J’étais comme un navire
+parti pour un long voyage et qui perd son chemin
+entre des îles. Presque plus rien n’avait l’importance
+que je lui avais cru ; j’oubliais sans effort toutes mes
+ambitions ; je n’entendais plus d’autres voix que celles
+du déconseil et de l’abandonnement. En même
+temps des choses imperceptibles commençaient de
+devenir souveraines ; je trouvais de la force à d’absentes
+impressions ; je me rappelais confusément tout
+ce que j’avais connu de pur et de juste dans mon
+enfance ; j’étais touché par des objets que je ne
+pouvais même pas voir.</p>
+
+<p>Je regardai Marthe à nouveau : et cette fois tout
+de suite je l’aimai. Je l’aimai sans éclat, sans révolution
+d’aucune sorte, comme happé par son invraisemblable
+douceur. Ce fut un entraînement sans
+paroles ; on me prenait les mains ; on me fermait la
+bouche ; on me recommandait le silence et le consentement.
+Dès avant que séduit, je me trouvais persuadé.</p>
+
+<p>A vrai dire, la première fois que j’y tombai, je ne
+demeurai qu’un instant dans cet état. Une réaction
+suivit aussitôt, une espèce de révolte et comme
+d’indignation : je me rappelai tout ce que j’avais
+l’intention d’éprouver dans la vie, toutes les aventures
+que j’escomptais. L’image de ces plaisirs encore si
+mal approfondis que je savais qu’elle recélait, vint se
+peindre à nouveau à mes yeux, confuse mais d’autant
+plus séduisante, et me mit en garde contre le penchant
+où je glissais. Je me scandalisai intérieurement à la
+pensée que je pourrais laisser sitôt se déterminer
+une destinée que j’avais pris l’habitude de gonfler,
+dans mon esprit, des possibilités les plus contradictoires.</p>
+
+<p>Mais j’étais blessé déjà d’une étrange façon, et que
+j’eusse dû comprendre incurable. J’étais atteint dans
+ce qu’il y avait en moi à la fois de plus faible et de
+plus fécond : une voie s’ouvrait, plus basse que
+toutes celles dont j’avais rêvé, à ma tendresse, à ma
+compassion, à ma timidité : ne m’y pas enfoncer tout
+de suite eût été de ma part autre chose que du
+courage : une espèce d’aberration.</p>
+
+<p>Un fait nouveau vint bientôt compliquer la tentation
+que je subissais. J’avais saisi la première
+occasion venue pour me faire présenter à Mademoiselle
+Villemois. Et bien vite, dès nos premières
+conversations, j’avais vu poindre en elle un intérêt
+pour moi, sur la nature duquel il était impossible
+qu’aucune fatuité m’aveuglât ; il me fut bientôt
+évident que Marthe, elle aussi, m’aimait, que Marthe
+modestement, secrètement, mais avec une violente
+espérance, attendait mon aveu.</p>
+
+<p>Ainsi contribua-t-elle à approfondir le gouffre qui
+m’appelait. Je la regardais me regarder, et l’idée du
+bonheur que je pouvais faire naître dans ses yeux en
+lui déclarant mon amour, devenait peu à peu
+vertigineuse. J’avais si peu compté qu’une femme jamais
+pût tourner vers moi sa pensée, ses vœux ! J’avais
+l’impression que là, décidément, s’offrait la seule
+chance parfaite, intacte que me réservât la vie. Si
+vagabondes et ambitieuses fussent les imaginations
+de ma sensualité, il y avait quelque chose de plus
+proche que tout qui me faisait signe ; il y avait ce
+sourire, cette petite lumière à cueillir sur le tendre
+visage qui m’était adressé ; il y avait ce grand bonheur
+commun qui attendait de moi sa délivrance. J’étais
+comme un magicien sur le bord de son prodige :
+comment l’eussé-je refusé ?</p>
+
+<p>De même qu’elle l’avait d’abord déclenché, ce qui
+décida mon amour à se vouloir définitif, ce fut une
+certaine voluptueuse absence de crainte, ce fut tout
+ce que je lisais à l’avance de réponse dans les yeux de
+Marthe, ce fut l’imminence sur ses traits de notre
+intime accord.</p>
+
+<p>Et en effet, quand je me fus enfin résolu à lui offrir
+mon amour et à lui demander le sien, tant son
+consentement lui parut être implicite, Marthe ne
+pensa à me montrer que son ravissement :</p>
+
+<p>— C’est donc vrai ! C’est donc vrai ! répétait-elle
+seulement avec cette joie même que, comme un habile
+sourcier, j’avais supposée à la bonne place, et que
+je m’enivrais maintenant de voir effectivement jaillir.</p>
+
+<p>Ainsi tout de suite nous trouvâmes-nous dans une
+communion presque plus étroite qu’il n’eût été
+naturel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Notre mariage suivit de très près nos fiançailles et
+il nous donna tout le bonheur que nous en avions
+attendu. Nous n’étions riches ni l’un ni l’autre et
+nous eûmes d’abord bien des difficultés matérielles
+à surmonter. Mais nous nous entendions si bien, et
+si joyeusement, qu’elles ne réussirent pas à altérer un
+seul instant notre amour.</p>
+
+<p>J’avais exigé de Marthe qu’elle renonçât à l’enseignement,
+bien qu’elle l’exerçât sans dégoût, et
+même avec un certain plaisir. Mais je tenais à sentir
+peser entièrement sur mes épaules la charge de notre
+ménage : cela ravivait sans cesse en moi la sensation
+du miracle qui m’était arrivé.</p>
+
+<p>Je me mis donc à donner des leçons, tout en
+préparant à la Sorbonne les diplômes qui me manquaient
+encore pour être admis dans l’Université.</p>
+
+<p>Marthe s’occupait de rendre aussi habitable que
+possible le petit appartement que nous avions loué,
+et qui était perdu, comme une vigie dans la mâture,
+au sommet d’une immense maison « de rapport » qui
+dominait de loin le Luxembourg.</p>
+
+<p>Je me rappelle notre bonheur, si profond, si
+candide. Ce qui m’était le plus difficile peut-être,
+c’était de croire à sa réalité. J’étais comme un enfant :
+la seule idée que j’avais une femme me plongeait
+dans un continuel étonnement. Je cherchais des
+témoins de mon privilège ; avec des ruses d’une
+ingéniosité puérile, je tâchais d’obtenir la reconnaissance
+par autrui, la mention, si fugitive qu’elle fût,
+de ma nouvelle dignité. Si par simple politesse des
+camarades me demandaient des nouvelles de « ma
+femme », aussitôt j’avais envie de courir vers elle, de
+lui crier : « Tu sais, tu es ma femme, ils l’ont dit ! »</p>
+
+<p>Un jour que nous partions pour un petit voyage,
+tandis que j’installais nos valises dans le compartiment, — Marthe
+ne m’avait pas encore rejoint — contre
+quelqu’un qui voulait l’usurper, je dus défendre
+sa place : « C’est la place de ma femme ! » dis-je. Et
+tout aussitôt une rougeur me monta au front : de
+joie, de pudeur, de tendresse, mais par dessus tout
+d’admiration : « Qu’ai-je dit ? pensais-je en moi-même.
+Est-ce vrai ? Est-ce seulement possible ? Personne
+ne bouge. Personne ne prétend que j’ai menti. Ils
+acceptent le prodige, puisqu’ils ne disent rien. »</p>
+
+<p>Marthe parut à ce moment devant la portière
+ouverte ; je l’aidai à monter, je l’établis dans son coin.
+On la regarda. Je souriais à part moi comme si
+j’eusse joué un bon tour à toute l’assistance : elle était
+si frêle, si petite ! « Qu’ils s’en étonnent ! pensais-je.
+C’est pourtant là tout mon trésor. C’est pourtant là
+tout ce qu’il faut à ma jubilation. »</p>
+
+<p>Bien que plus raisonnable, moins nerveuse, Marthe
+semblait ne pas goûter moins merveilleusement que
+moi sa nouvelle condition. Elle avait vécu jusque là
+quelque peu repliée. Ses parents, tout en l’entourant
+de la plus grande affection, ne la comprenaient
+pourtant qu’à moitié et elle avait pris instinctivement
+l’habitude de réserver ses expansions.</p>
+
+<p>Elle s’épanouissait maintenant sous ma tendresse et
+me découvrait peu à peu son cœur.</p>
+
+<p>Il s’y cachait une espèce de vaillance sans tapage
+qui me plaisait infiniment. Marthe n’aimait pas la
+lâcheté, c’était une nature entièrement morale. Ce qui
+l’intéressait avant tout dans la vie, c’était de tenir tête
+aux évènements, de leur faire bonne figure.</p>
+
+<p>Peut-être y avait-il eu à l’origine de mon sentiment
+pour elle, en plus de ce que j’ai déjà noté, je ne sais
+quelle obscure pitié pour sa fragilité physique ; j’avais
+cru sentir qu’elle avait besoin de moi. Mais maintenant
+j’étais bien joué ! Car il m’eût fallu être aveugle pour
+ne pas voir que toute la fermeté dont nous disposions
+était en elle et que je n’en pouvais montrer moi-même
+qu’autant qu’elle m’en prêtait.</p>
+
+<p>Au reste cette vertu de Marthe était tout intérieure
+et ne la déformait nullement. On n’en eût jamais du
+dehors soupçonné toute la force ; elle ne se traduisait
+par aucune prédication ni aucune parade ; jamais
+héroïsme plus discret.</p>
+
+<p>Je crois qu’il consistait surtout dans une certaine
+faculté qu’elle avait de ne point s’arrêter aux petits
+accidents de son cœur, aux anicroches de sa sensibilité.
+Son regard tout naturellement se détournait d’elle-même ;
+elle avait toujours devant les yeux un idéal
+parfaitement simple et courageux et elle y tendait sans
+distraction.</p>
+
+<p>Aussi faisait-il bon auprès d’elle. De la profonde
+perfidie de la femme tout se laissait oublier ; on
+respirait avec plus de confiance ; on regardait plus
+volontiers vers l’avenir et l’on y découvrait des biens
+auxquels on n’eût pas osé croire tout seul.</p>
+
+<p>Je ne puis assez dire combien Marthe me reposa,
+me fortifia, me corrigea. Comme on améliore par des
+travaux le régime d’un torrent, je pus croire un instant
+qu’elle réussirait à normaliser ma sensibilité, à en
+drainer ensemble les élans, les espoirs, les exigences.
+Il y eut une période où je fus vraiment tout à elle, où
+mes pensées ne l’excédèrent absolument pas, où la
+tenir dans mes bras forma positivement tout mon ciel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais je n’étais pas assez équilibré, assez normal
+pour qu’un tel contentement pût durer en moi dans
+sa perfection. Pur de tout vice, j’étais pourtant affligé
+d’une perversité d’ordre psychologique qui le rendait
+fatalement précaire.</p>
+
+<p>Comment définir cette perversité ? — Je n’aimais
+pas le bonheur.</p>
+
+<p>Est-ce bien cela ? Mieux vaut dire : j’aimais mon
+cœur, j’aimais tout ce qu’il inventait de sentir. Je
+croyais trop en lui ; j’attendais trop curieusement ses
+modifications ; je désirais trop qu’il en subît.</p>
+
+<p>Lesquelles ? — Toutes. Si passait auprès de moi une
+femme dont la beauté fît tourner les regards, je ne me
+contentais pas de la désirer, comme tout le monde :
+j’étais heureux de la désirer, je me félicitais de cette
+onde ardente qui me traversait.</p>
+
+<p>Tous ces troubles qui m’avaient assailli dès l’enfance,
+et que j’ai décrits, je m’en fusse sans doute
+depuis longtemps guéri, si seulement j’avais pu
+souhaiter d’en guérir. Mais ils m’étaient trop nécessaires ;
+j’y trouvais dans le fond, malgré l’impuissance
+où ils me plongeaient, trop d’agrément. Je languissais
+dès qu’ils tardaient à revenir ; j’avais peur que c’en
+fût fait pour toujours de ma souffrance, de mes
+désordres.</p>
+
+<p>Le sentiment était mon pain quotidien ; et plus il
+était imprévu, injustifié, plus je lui trouvais de goût.
+C’était aux irrégularités de mon cœur que je m’intéressais
+avant tout ; c’était pour ce qui lui arrivait de
+moins opportun que j’éprouvais le respect le plus
+profond et l’admiration la plus soumise.</p>
+
+<p>Marthe était auprès de moi la sagesse, l’apaisement,
+le bonheur. Je recourais à elle pour mes moindres
+embarras, et toujours avec le même fruit. Mais il y
+avait quelque chose en moi, dans le temps même où
+je recevais sa chère influence, qui la refusait doucement
+et cherchait avec égarement d’autres délices.</p>
+
+<p>J’avais fui auprès de Marthe la souffrance que je
+pressentais que toute autre femme m’eût donnée,
+mais je n’y avais pas renoncé ; elle m’attirait maintenant
+comme une sorte de paradis que j’eusse perdu
+dans le bonheur ; je remontais secrètement vers elle,
+avec des mouvements pleins de ruse, comme un
+nageur dans la nuit.</p>
+
+<p>D’une certaine façon Marthe m’avait trompé,
+Marthe m’avait frustré. Sa parfaite absence de
+coquetterie avec moi, la franchise avec laquelle elle
+m’avait laissé presque d’emblée deviner ses sentiments,
+son immédiate et tendre réponse à toutes mes
+questions, la compréhension même qu’elle montrait
+pour tout ce que je lui expliquais de moi-même, la
+promptitude avec laquelle elle mettait toutes ses
+forces à ma disposition formaient comme autant de
+larcins qu’elle eût commis envers un certain mauvais
+fond de mon âme qui n’aspirait qu’à être intrigué,
+éconduit, désespéré.</p>
+
+<p>Je ne lui en voulais pas, mais je ne pouvais m’empêcher
+de chercher des compensations. Il me fallait reprendre
+l’amour à ses débuts, voir un peu s’il ne se laisserait
+pas, une seconde fois, goûter moins facilement.</p>
+
+<p>Je brûlais de rentrer en apprentissage et, sous
+quelque douce férule, d’épeler à nouveau une leçon
+dont ma chance avait voulu que toutes les épines me
+fussent d’abord épargnées.</p>
+
+<p>J’avais, très exactement, la nostalgie de l’infortune.
+Maintenant que je voyais, grâce à Marthe, l’horizon
+de ma vie de plus en plus s’éclaircir, je me prenais à
+regretter qu’il dût être à jamais sans orages. Des
+sentiments inconnus, des partages, des déchirements,
+dont je ne comprenais que confusément la nature,
+mais que je ne me pardonnais pas d’avoir une première
+fois ignorés, m’appelaient, dans l’ombre de
+l’avenir, irrésistiblement ; ils agissaient sur moi, de
+loin, à la façon des plus séduisantes voluptés. Je
+sentais que je n’avais pas épuisé vraiment la coupe
+des infélicités qu’une femme peut nous verser et je ne
+me résignais pas à en laisser le fond. Il y avait, j’en
+étais sûr, dans l’amour, des pièges, des empêchements,
+une certaine embâcle où j’étais fait pour me
+prendre et dont je ne pouvais rester sans inconséquence,
+sans inachèvement de moi-même, dégagé.</p>
+
+<p>Marthe me ressemblait trop ; le passage était trop
+facile de son âme à la mienne ; nos pensées se trouvaient
+trop vite. Il me fallait à tout prix un être
+différent, étranger, qui fît obstacle à mon cœur ; il me
+fallait quelqu’un qui ne m’écoutât point, qui ne
+m’exauçât point.</p>
+
+<p>On comprend bien que je ne me formulais pas, à ce
+moment-là, aussi clairement que je viens de faire, mes
+aspirations ; je les fais bénéficier, en les exprimant ici,
+de toute la conscience qui ne m’est venue que par la
+suite. Je ne savais pas encore que je fusse si mal
+construit que d’avoir du goût pour le malheur. Ce qui
+me tourmentait ne prenait encore la forme que d’une
+vague, brûlante et générale tendresse dont j’étais
+presque constamment oppressé.</p>
+
+<p>J’aimais Marthe plus que ma vie ; rien ne peut
+donner une idée du dévouement que je me sentais pour
+elle, de la terreur où j’étais de lui causer la moindre
+peine. Mais j’aimais encore, en même temps, les
+femmes. Elles gardaient pour moi tout le prestige
+dont elles me subjuguaient dans mon enfance. Je ne
+leur connaissais pas de défauts et ne comprenais rien
+aux satires qu’on faisait d’elles. Ou, plus exactement,
+leurs défauts, je les voyais bien ; mais ils ne comptaient
+pas pour moi ; ils n’entamaient ni mon admiration,
+ni mon désir. Je continuais de tendre les bras
+vers elles avec la même timidité fanatique, avec le
+même espoir désordonné et sans paroles.</p>
+
+<p>Je n’en rencontrais pas une dont le visage eût
+quelque attrait sans m’interroger avidement sur son
+compte : était-ce celle contre qui j’allais enfin me
+briser, contre qui se consommerait enfin mon naufrage ?
+Je gouvernais vers elle en insensé : je cherchais
+le récif ; j’attendais avec une impatience morbide le
+craquement qui m’avertirait que mon cœur était enfin
+touché dans ses œuvres vives.</p>
+
+<p>Malgré tout le soin que je prenais de le lui dissimuler
+et bien qu’il restât d’ailleurs spontanément caché,
+Marthe ne fut pas longtemps avant de soupçonner
+quelque chose de mon vagabondage sentimental.
+Elle s’en attrista. Mais elle n’était pas jalouse. Elle
+savait qu’elle s’était emparée du meilleur de moi-même,
+et sentant que c’était pour toujours, elle en
+éprouvait malgré tout une espèce de tranquillité.</p>
+
+<p>Je ne fus donc guère dérangé dans ma folie et elle
+put prendre ainsi peu à peu une muette et dangereuse
+extension. Mais elle ne se serait peut-être jamais
+extériorisée si je n’avais fait la connaissance, environ
+deux ans après mon mariage, de Georges Bourguignon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Il y a des êtres que la destinée aposte sur notre
+chemin pour nous contraindre à la suivre, au moment
+où la paresse risquerait de nous prendre. Ils viennent
+à nous avec ce qu’il faut de ressemblance pour nous
+séduire, avec ce qu’il faut aussi de différence et
+d’étrangeté pour nous induire en changement.
+Georges Bourguignon fut pour moi à la fois cette âme
+parente et cet indicateur d’autres possibilités sans
+lequel je fusse peut-être resté malgré tout enlisé dans
+le bonheur, ou tout au moins confiné dans mes rêves.</p>
+
+<p>Lui aussi, il aimait les femmes ; lui aussi elles le
+préoccupaient. Comme moi il était attentif à leur
+grâce, il se plaisait aux mouvements qu’elles faisaient
+naître en lui. Comme moi il avait la curiosité de leurs
+sentiments, il était capable de goûter leurs caprices,
+d’être ravi par ce qu’elles pouvaient inventer de plus
+absurde, de plus ennemi de son bien.</p>
+
+<p>Mais non ; j’exagère. C’est ici justement que
+commençait la différence entre nous. Georges était
+infiniment plus normal que moi. Il accueillait des
+femmes tout ce qui lui pouvait venir d’exquis, mais
+refusait très fermement ce qu’elles tentaient de lui
+verser par dessus le marché de douloureux, ou même
+seulement de fatigant.</p>
+
+<p>Il les connaissait d’ailleurs de beaucoup plus près
+que moi. Il avait mené la vie de tout jeune homme
+riche et désœuvré, chez qui les sens vont leur chemin
+sans trouver le frein d’une morale bien déterminée.
+Après une période de simple noce, Georges avait eu
+des maîtresses. Il avait appris d’elles bien des choses
+concrètes et pondératrices, celles-là mêmes dont
+l’ignorance prolongée formait en moi ce je ne sais
+quel vide pneumatique où toute mon âme tendait à
+s’engouffrer. Le paysage de l’amour n’avait plus
+pour lui de ces sous-bois, de ces cavernes, qui le
+rendaient pour moi si mystérieux, si captivant et si
+semé d’embûches.</p>
+
+<p>Georges aimait les femmes, mais à bon escient et
+sans les craindre. Elles étaient pour lui la source de
+toute une catégorie de délices bien déterminées. Il
+recourait à elles, pour les besoins de ses sens et de son
+cœur, avec gourmandise et compétence. Sa mémoire
+était peuplée de tous les souvenirs qu’il fallait pour
+lui permettre une utilisation vraiment pratique et
+sans dangers de leurs charmes.</p>
+
+<p>Bien entendu je ne sus pas distinguer d’abord
+exactement ce qui m’attirait vers lui ; mais le pressentiment
+de sa maîtrise dans l’art où je me sentais à la
+fois si maladroit et si anxieux de faire des progrès, y
+fut certainement pour beaucoup. Je devinai toutes ces
+notions dont son esprit était plein ; j’admirai, sans le
+comprendre, le calme qui se mélangeait à son désir ;
+j’espérai en attraper quelque chose ; je me mis
+inconsciemment à son école…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et pourtant nous fûmes bien longtemps avant
+d’oser parler franchement des femmes. Georges ne se
+pressa point de me faire des confidences. J’étais si
+timide, et lui s’était épris pour moi d’une amitié si
+respectueuse, il voyait en moi tant de vertus (qui
+n’étaient peut-être que le mirage au dehors de mon
+impuissance intérieure à me débaucher), que l’amour
+pendant longtemps nous parut un sujet interdit.</p>
+
+<p>Ce fut sans le vouloir, sans s’expliquer, par sa seule
+attitude, par les mots qui lui échappaient, par les gens
+qu’il me fit connaître, par le milieu où il vivait et où
+il m’introduisit, que Georges commença d’exercer
+sur moi son influence.</p>
+
+<p>Il ne pouvait faire en effet que la facilité ne rayonnât
+de toute sa personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un
+qui se laissât aussi peu que lui empêcher par les
+obligations mondaines, ou même seulement familiales,
+quelqu’un qui fût aussi peu enchaîné. Il avait habitué
+tout le monde autour de lui à ne jamais compter sur
+sa présence ni sur son aide, à le prendre en toute
+circonstance comme il était, comme il venait. Il s’était
+arrangé ainsi la vie la plus libre, la plus capricieuse, la
+plus flottante aussi, mais à coup sûr la plus riche en
+bonheur, ou tout au moins en agrément, dont un
+homme ait jamais joui.</p>
+
+<p>Rien de ce qui avait restreint, durci, mais aussi
+passionné mon enfance n’avait jamais existé pour lui.
+Sa latitude avait toujours été infinie. Il n’avait jamais
+eu l’idée de bornes, de conditions, ni d’effort, et
+surtout pas d’effort contre soi-même. La souffrance
+n’était pour lui qu’un très fâcheux accident qu’il fallait
+éviter à tout prix. Le péché lui était inconnu.</p>
+
+<p>Sa seule morale était de se maintenir toujours aussi
+proche de lui-même, aussi pareil à ses impulsions et à
+ses répugnances premières que faire se pouvait. Il
+avait horreur de tout ce qui eût donné à son âme un
+tour différent de celui qu’elle prenait naturellement.
+En tout, il s’en tenait à ce qu’il éprouvait d’abord et
+faisait bien attention de ne surtout point le laisser
+contaminer par aucune considération de devoir ou de
+décence.</p>
+
+<p>Il mettait même quelque coquetterie à cette
+observance de ses impressions immédiates et la
+poussait parfois jusqu’à un cynisme enfantin, mais
+qu’il savait n’être pas sans grâce. Il affectait de ne pas
+comprendre qu’on pût vouloir rattraper les convenances
+du sentiment si l’on n’y tombait pas d’emblée :</p>
+
+<p>— Moi, vous savez, me dit-il un jour, je n’ai jamais
+eu le moindre respect pour mon père. Si loin que je
+remonte dans mon souvenir, si petit que je me refasse
+en imagination, je ne trouve jamais pour lui dans
+mon cœur que dérision.</p>
+
+<p>Et il guettait le sourire de scepticisme qu’il s’attendait
+bien à voir paraître sur mon visage pour s’en
+étonner :</p>
+
+<p>— Pourquoi souriez-vous ? s’empressa-t-il de me
+demander. Vous ne me croyez pas ?</p>
+
+<p>Il aimait le scandale qu’il y a à être toujours vrai à la
+lettre ; il s’amusait à avouer des sentiments trop courts,
+trop bruts, inédits par insuffisance. Il montrait avec
+complaisance à tout le monde ce qui manquait à son
+cœur. S’il eût cherché des effets, ils eussent été tout
+au rebours de ceux qu’on cultive d’habitude. Au lieu
+d’appeler à lui tout ce qu’il avait de précieux, il ne
+voulait étonner qu’en se découvrant piètre et démantelé,
+tel que l’instant le faisait. Il refusait toute
+communication avec ses réserves ; comme il n’économisait
+rien pour elles, de même il prétendait n’en
+rien recevoir qui pût nourrir ou refaire, ou même
+seulement nuancer son âme actuelle.</p>
+
+<p>En toutes choses il était prodigieusement livré au
+présent. Aussi avait-il le génie du plaisir. Il vivait
+avec lui dans un voisinage, dans une intimité dont rien
+ne peut donner une idée ; il en ôtait tout le venin par
+la façon même dont il y cédait : tout de suite, sur place,
+comme à quelque chose d’indiscutablement bon et
+devant quoi l’hésitation ne pouvait jamais être que
+sottise.</p>
+
+<p>Il le reconnaissait tout de suite, où qu’il se cachât,
+même dans les endroits où il n’était encore qu’en
+puissance, comme s’il eût eu une odeur pour lui. Rien
+n’était plus curieux à voir que son visage lorsqu’il le
+découvrait quelque part : on ne peut pas dire qu’il
+s’allumait ; au contraire il devenait paisible, reposé,
+confiant comme en face de la chose la plus simple, la
+plus élémentaire, la plus fondamentale du monde ; il
+avait un air de dire : « Voilà ! Qu’imaginer de plus ?
+Qu’y a-t-il qui ne vienne après cela ? » Tous ses traits
+se laissaient absorber par une expression unie et
+enchantée ; une quiétude à la fois animale et religieuse
+les submergeait doucement.</p>
+
+<p>De même, lorsqu’il y avait quelque part à s’ennuyer,
+Georges était toujours le premier à s’en
+apercevoir. Sitôt que dans un salon la conversation
+se faisait languissante ou aride, on le voyait à la lettre
+se figer. Une distraction immédiate, absolue, quasi-sidérale
+se posait sur son visage : il devenait ennui des
+pieds à la tête, avec une perfection et, si j’ose dire, un
+ensemble naïvement insultants. On n’avait plus
+désormais devant soi qu’un bloc d’indifférence et le
+seul recours, pour l’ami qui l’accompagnait, était de
+l’emmener le plus tôt possible au dehors, où peut-être
+une caresse du hasard, la diversité des rencontres, les
+incidents de la rue favoriseraient son dégel.</p>
+
+<p>D’un être aussi tendrement exposé aux sensations,
+on comprend que la fréquentation devait être pour moi
+à la fois exquise et ruineuse. Et en effet, dès avant que
+Georges m’eût ouvert son cœur, je n’avais eu qu’à
+marcher auprès de lui dans Paris, qu’à le suivre dans
+ses visites et dans ses promenades pour sentir quelque
+chose en moi s’affaiblir, se déliter. Le devoir, le travail
+ne me faisaient plus éprouver aussi inexorablement
+leur loi ; une sorte de permission, encore confuse et
+générale, mais d’autant plus troublante, minait avec
+douceur ma volonté. Je me trouvais enclin à des idées
+plus faciles et plus caressantes que celles où d’habitude
+je penchais.</p>
+
+<p>Le plaisir, quand j’étais avec Georges, prenait vite
+à mes yeux la même innocence qu’il avait aux siens ;
+il m’apparaissait soudain si proche, si accessible, si
+peu clandestin que je n’apercevais plus en moi les
+raisons que j’avais cru voir de le refuser. Georges me
+l’eût fait sur le champ préférer à tout au monde. Sans
+qu’il eût rien à dire, rien que par le nombre de
+considérations dont je le voyais ne pas tenir compte,
+il dissipait en moi tout ce qui n’était pas strictement
+d’actualité : je me découvrais brusquement réduit
+aux sentiments les plus faibles, mais les plus prompts,
+et je ne songeais plus à leur désobéir.</p>
+
+<p>Quand Georges venait me chercher au milieu de
+mes livres, je ne résistais qu’avec un rire tout entraîné
+déjà à ses invitations impérieuses :</p>
+
+<p>— Laissez-moi tout ça tranquille, s’écriait-il en
+fermant mes cahiers. Vous allez venir déjeuner avec
+moi. Ce sera bien meilleur. Vous verrez comme on
+s’amusera.</p>
+
+<p>Il s’excusait auprès de Marthe, qu’il voyait bien
+que je ne quittais pas sans remords. (Il avait toujours
+une provision de bonnes raisons pour justifier ce qu’il
+faisait par plaisir.)</p>
+
+<p>Nous partions. Tout de suite il hélait un taxi,
+donnait l’adresse d’un bon restaurant. Je le sentais
+auprès de moi comme un pilote infaillible, encore
+qu’enivré, et je m’abandonnais avec une lâcheté
+heureuse à son initiative.</p>
+
+<p>Oh ! ces déjeuners dans Paris ! Si mon ami avait
+pu se douter de l’évènement qu’ils représentaient
+pour moi ! Jamais seul, et même pourvu de tout
+l’argent nécessaire pour ne pas m’y trouver embarrassé,
+je n’eusse osé pénétrer dans ces temples du
+loisir et de la gourmandise. Les rites confortables du
+service, l’éclat du linge et de l’argenterie, le silence
+docile et respectueux des garçons, au lieu de contribuer,
+comme ils en avaient mission, à l’augmentation
+de mon plaisir, m’en eussent complètement frustré
+en me plongeant dans la terreur de ne pas savoir leur
+fournir la réponse qu’il fallait. Avec Georges il n’en
+était plus de même. Il se chargeait pour moi de
+l’adaptation. Tandis qu’il combinait le menu et entrait
+avec le sommelier dans des arrangements savants, je
+profitais du silence, comme un oiseau toujours
+effarouché d’une pause du vent, pour me rapprocher
+de tous les biens délicats qu’un miracle soudain
+mettait à ma portée ; je me posais timidement à leur
+étage ; je les observais d’un œil furtif et qui s’apprivoisait.
+Et quand Georges, ayant achevé ses recommandations,
+se retournait vers moi, je me trouvais tout
+de suite dans un état de trêve et d’aplanissement
+exquis : notre conversation prenait d’emblée un tour
+facile et amusant et je tenais tête à ses plaisanteries
+avec une inspiration paisible dont je me demandais,
+tout le premier, où elle pouvait bien avoir en moi sa
+source.</p>
+
+<p>Georges habitait, avec sa mère et ses sœurs, une
+charmante villa de la rue Michel-Ange à Auteuil. Je
+ne tardai pas à y fréquenter régulièrement. C’était un
+endroit bien étrange. On y pénétrait avec une anormale
+facilité. Personne dans la famille Bourguignon
+n’offrait à quoi que ce fût, d’intérieur ni d’extérieur,
+aucune espèce de résistance. Cela se sentait dès
+la porte, qu’on trouvait le plus souvent entr’ouverte.
+Un grand salon-atelier occupait le centre de la maison,
+qui semblait appartenir à tout le monde. Les
+gens qu’on y rencontrait, formant des groupes animés
+et bavards, n’étaient pas forcément les maîtres du
+logis : des amis, le plus souvent, qui se distrayaient
+entre eux, jouaient du piano, se racontaient leurs
+histoires.</p>
+
+<p>Quand paraissaient Madame Bourguignon ou ses
+filles, votre présence leur semblait si naturelle que
+vous les surpreniez souvent en allant les saluer.</p>
+
+<p>Ce n’était pas exactement la gaîté qui faisait le fond
+de l’atmosphère qu’on respirait rue Michel-Ange :
+plutôt un nonchalant amusement. Sans jamais tomber
+dans la grossièreté, les propos étaient très libres.
+Chacun était au fait des amours des autres et en
+plaisantait ouvertement :</p>
+
+<p>— Comment va Loulou ? manquait rarement de
+demander à son neveu Madame Bourguignon
+(Loulou, une petite actrice des boulevards, était la
+maîtresse du jeune homme). Et elle ajoutait :</p>
+
+<p>— Tiens-toi bien. On m’a dit qu’elle était très
+recherchée en ce moment. Tâche de ne pas laisser sa
+vertu sans encouragement.</p>
+
+<p>L’amour préoccupait paresseusement tous les
+esprits. La conversation tournait sans cesse autour de
+lui. On n’eût pas fait grand effort pour le sentir ; mais
+sa loi était considérée par tous comme inévitable et
+plaisante ; s’il daignait descendre dans un de ces
+cœurs, il était sûr de le trouver au minimum récalcitrant.</p>
+
+<p>Georges, qui, quand il était seul avec moi, était
+retenu par ma propre timidité d’y faire allusion,
+aussitôt au milieu des siens, tant l’ambiance y portait,
+reprenait courage pour me dire :</p>
+
+<p>— Ah ! François, quelle agréable chose qu’une
+femme ! Comme c’est doux à chérir, à rechercher !
+Est-il possible que le mariage vous laisse sans tentations ?</p>
+
+<p>Il ne se doutait certainement pas, en me posant
+cette oblique question que mon horrible pudeur me
+faisait feindre de prendre pour une simple plaisanterie
+afin de garder le droit de n’y point répondre, — il ne
+se doutait pas du tourbillon de désir et d’attente qu’il
+soulevait en moi ; il n’apercevait pas dans quelles
+dispositions faiblissantes et langoureuses sa fréquentation
+et celle de sa famille avaient fini par me plonger.</p>
+
+<p>Car la tièdeur du milieu Bourguignon agissait en
+secret sur moi ; elle encourageait mes espoirs,
+diminuait ma résistance, faisait fondre — je le croyais
+du moins — cet empêchement que je portais en moi
+depuis mon enfance et par lequel mes plus grandes
+aberrations sentimentales s’étaient toujours trouvées
+jusque-là comme à l’avance réduites.</p>
+
+<p>Je parlais aux femmes avec moins de difficulté, je
+les regardais avec moins de crainte, je leur répondais
+avec moins de panique. Entre elles et moi, il y avait
+des moments où se déclarait une vertigineuse diminution
+de distance et où je croyais, comme on dit,
+« pouvoir les toucher ». Il me semblait être enfin sur le
+bord de cette bienheureuse catastrophe dont j’avais si
+longtemps rêvé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aussi eus-je tout de suite l’impression bizarre de
+reconnaître ce qui allait se passer (comme si je fusse
+déjà une fois parvenu jusqu’à ce point du temps par
+un bond de mon esprit), lorsqu’un beau jour
+Georges, avec sérieux et embarras, m’annonça qu’il
+avait une confidence à me faire :</p>
+
+<p>— Vous ne me connaissez pas encore, me dit-il.
+J’ai un grand secret que je ne vous ai pas confié, qu’il
+est temps que je vous livre.</p>
+
+<p>Le cœur me battait : « Voici le moment ! » pensai-je.
+Il continua :</p>
+
+<p>— Je suis fiancé depuis très longtemps déjà, depuis
+plusieurs années. Et depuis plusieurs années j’hésite
+devant l’accomplissement de ma promesse ; je ne puis
+me décider à me marier. Vous ne pouvez pas me
+comprendre, aussi longtemps que vous ne connaissez
+pas ma fiancée. Je l’aime, certes ; mais l’amour n’est
+peut-être pas le plus profond des sentiments qui
+m’attachent à elle. Ce n’est pas non plus tout à fait
+que je la craigne. Simplement elle est trop forte pour
+moi ; il y a une certaine intensité de sa personne que je
+ne puis ni supporter, ni m’empêcher de subir. J’ai
+peur non pas d’elle, mais d’elle avec moi. J’ai peur de
+sa présence constante, de son regard sur moi tous les
+jours. Voyez-vous, elle n’est bonne qu’à petites doses !</p>
+
+<p>« Et puis, je sais qu’elle m’aime. Mais elle peut
+tellement bien se passer de moi ! Elle peut tellement
+bien se passer de tout le monde ! Il est impossible
+de se sentir infidèle envers elle ; même en allant avec
+d’autres femmes, je n’ai jamais l’impression de lui
+rien retirer. »</p>
+
+<p>J’écoutais cette confidence avec un trouble extraordinaire,
+auquel Georges mit le comble en me
+demandant conseil sur le parti qu’il devait prendre et
+qu’il ne pouvait ajourner plus longtemps. Je ne sais
+trop ce qui me poussa : mais sans réfléchir, dans une
+espèce d’élan fébrile, je lui dis qu’il devait à tout prix
+se marier, que certainement le bonheur l’attendait
+sous ces apparences déconcertantes, que rien ne devait
+l’arrêter.</p>
+
+<p>J’avais, il est vrai, à ce moment, dans le mariage, de
+par l’expérience que j’en avais faite, et malgré l’inquiétude
+qui avait fini par repercer au travers, une confiance
+naïvement absolue ; je voyais encore en lui la
+solution de toutes les difficultés du cœur ; je pensais
+qu’il y avait dans son inappropriation même aux
+individualités qu’il se chargeait de conjoindre, une
+sorte d’efficace, qui n’avait besoin pour agir que de
+rencontrer un peu de bonne volonté ; j’étais convaincu
+qu’il finissait toujours par réduire les différences qui
+l’empêchaient d’être d’emblée tout à fait congruent et
+que, dans sa lutte avec les âmes, le dernier mot lui
+revenait toujours.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas seulement cette doctrine qui
+m’inspira ma réponse si précipitée à Georges. Quelque
+chose de plus actif, de plus profond, de plus pressant
+la fit jaillir de mes lèvres : une folle curiosité, le besoin
+de me rapprocher par n’importe quel moyen, fût-ce
+par son mariage à lui, de cette femme dont il me parlait.
+Tout à coup je sentais les forces tournantes et
+inorientées que contenait mon cœur, converger vers
+elle. Son image, même pas : sa possibilité prenait pour
+moi une ineffable attirance.</p>
+
+<p>Georges m’avait écouté en souriant, surpris par
+ma promptitude :</p>
+
+<p>— Eh ! bien, me dit-il, vous n’êtes pas long à vous
+décider, vous. Vous ne devez pas être souvent
+embarrassé dans la vie. Vous avez de la chance !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je ne sus donc pas tout de suite comment il prenait
+mon conseil. Mais quelques semaines plus tard, au
+cours d’un voyage qu’il faisait en province, il m’annonça,
+par un mot très bref, que son mariage était
+décidé.</p>
+
+<p>Et dès son retour, il vint me prendre pour me
+présenter à sa fiancée.</p>
+
+<p>Aimée Laval habitait chez une amie de pension,
+dont les parents, fort riches, après qu’elle avait été
+répudiée par toute sa famille, l’avaient comme adoptée.</p>
+
+<p>Dans la voiture qui nous emmenait, Georges se
+mit à me parler d’elle avec une animation extraordinaire ;
+il attendait impatiemment mon jugement sur
+elle, et il le craignait à la fois ; il accumulait tous les
+traits qui pouvaient me la faire aimer à l’avance et en
+même temps il ne pouvait s’empêcher de laisser
+percer une sorte de confuse révolte contre elle, comme
+une vague rancune.</p>
+
+<p>Il me dit, sans autres précisions, qu’elle avait eu de
+grands malheurs, que son enfance n’avait été qu’un
+long martyre, qu’à la suite des terribles aventures où
+elle avait été prise, sa santé était demeurée chancelante.</p>
+
+<p>Et moi je l’écoutais ; adossé au fond de la voiture,
+mon épaule touchant la sienne, je lui répondais, je
+tâchais de lui marquer toute la sympathie, toute la
+disponibilité que je pouvais ; mais en même temps
+autre chose en moi de sombre et d’impitoyable
+vagabondait en secret, s’accrochant à ses moindres
+paroles, devinant, demandant, espérant. J’avais beau
+vouloir le faire taire : ce second cœur en moi était le
+plus fort. Il remontait toujours ; il gonflait ma poitrine ;
+je n’arrêtais qu’à temps le sourire qu’il m’inspirait
+sans cesse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je ne fus pourtant pas frappé d’un coup de foudre.
+Cette première entrevue se passa de la façon la plus
+normale et la plus tranquille du monde. Ma timidité
+fut aidée par l’extraordinaire aisance d’Aimée Laval.
+J’avais répondu à l’annonce que Georges m’avait
+faite de son mariage par une lettre où je le priais de
+demander à sa fiancée la permission de me considérer
+dès cet instant comme son ami. Aimée vint à moi tout
+de suite, très simplement, et me dit :</p>
+
+<p>— J’ai lu la gentille lettre que vous avez écrite à
+Georges. Si vous le voulez, c’est une chose entendue
+entre nous dès maintenant.</p>
+
+<p>Je fus heureux de ce consentement si rapide, de
+cette alliance si gracieusement acceptée, — heureux,
+et aussi un peu refroidi.</p>
+
+<p>Pourtant je vis bien que l’assurance dont Aimée
+faisait preuve dans ses moindres déclarations, était
+autre chose que l’ordinaire aplomb mondain, qui se
+fonde sur une inépuisable faculté de parole. Justement
+elle parlait peu, presque difficilement. On voyait
+qu’elle dédaignait, ou même ignorait les chevilles de
+la conversation. Sitôt qu’elle ne pouvait plus se mettre
+dans ce qu’elle disait, elle se taisait tout simplement :
+un trait, soit dit en passant, qui devait avoir tout
+particulièrement contribué à séduire Georges.</p>
+
+<p>Je ne me rappelle plus exactement le sujet de notre
+entretien ; je retrouve seulement l’impression de sa
+facilité, de son charme. Chaque phrase d’Aimée
+m’était agréable par un je ne sais quoi de décidé, de
+clos, de parfaitement révolu. Tranquillement, avec
+une complète absence de tremblement, sans fausse
+hardiesse, mais en risquant tout ce qu’il fallait, elle
+donnait son avis, elle marquait son sentiment. Elle
+avait quelquefois un peu plus tôt fini que l’importance
+de la chose débattue ne l’eût fait attendre. Mais je
+trouvais tant d’agrément à son exactitude que je ne
+songeais pas à sentir, même comme une ombre, et
+qu’elle avait parfois d’un peu court. Mon esprit
+goûtait une entière satisfaction, — oui, mon esprit
+surtout.</p>
+
+<p>Georges m’épiait à la dérobée ; il semblait ravi du
+plaisir qu’il lisait sur mon visage. Pouvait-il soupçonner
+de quelle subtile déception il était sous-tendu ?</p>
+
+<p>La beauté d’Aimée ne se révéla d’abord à moi
+qu’en bloc. Mes yeux sont extraordinairement paresseux
+à l’analyse ; il leur faut vingt rencontres avec un
+objet avant d’en démêler le détail ; et souvent mon
+intelligence est entrée dans les plus petites nuances
+d’un caractère, qu’ils sont encore à tâtonner comme
+des aveugles autour des traits correspondants.</p>
+
+<p>Je vis simplement qu’Aimée était grande, mince
+et très brune. D’ailleurs, au premier abord, — c’est
+aussi mon excuse — il était difficile d’être sensible à
+autre chose qu’à l’éclat admirable de ses yeux immenses.
+Ils étaient étonnamment envahisseurs ; ils éclairaient
+tout son visage, lui communiquant une profonde
+et calme chaleur, mais ils empêchaient par là-même
+de le voir distinctement. Leur action commença
+tout de suite à s’exercer sur moi, mais point du tout
+dans le sens où mes préoccupations de l’instant
+précédent pourraient le faire croire. Ils n’enflammèrent
+rien en moi. Au contraire ils me calmaient, ils
+me magnétisaient, ils me rendaient toute la paix, toute
+la distance que j’avais espéré perdre. J’étais doucement,
+mais fermement remis à ma place, et par une
+influence si habile que le souvenir même de mon
+attente m’était enlevé.</p>
+
+<p>Je sortis de l’entrevue content, reconnaissant et
+distrait. Georges me pressait de questions :</p>
+
+<p>— Vous plaît-elle ? Pensez-vous que j’aie eu raison
+de me fiancer ?</p>
+
+<p>Je le rassurai, — avec conviction, car je sentais
+bien en Aimée un être exceptionnel, — mais sans cet
+enthousiasme ni cette fébrilité qui m’avaient saisi la
+première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je ne me
+voyais plus du tout intéressé dans l’affaire et le vieux
+fonds d’indifférence que l’on tient en réserve pour tout
+ce qui ne concerne qu’autrui, était seul désormais à
+inspirer mes paroles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le mariage de Georges et d’Aimée fut célébré la
+semaine suivante « dans la plus stricte intimité ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Puis Aimée et Georges partirent en voyage. Un
+mois se passa, pendant lequel je ne reçus d’eux que
+quelques cartes postales, amicales et distraites.</p>
+
+<p>La vie quotidienne me reprit ; les petites obligations
+auxquelles j’eus à faire face, la minutie des jours
+décomposèrent sans peine le rêve qui avait un instant
+failli s’emparer de mon imagination : à sa place
+reparurent mes travaux, mes ennuis.</p>
+
+<p>Marthe tomba malade ; je la soignai, j’eus peur pour
+elle, je sentis mon lien.</p>
+
+<p>Elle allait mieux quand Aimée et Georges revinrent.
+J’attendis, cependant, pour retourner les voir, qu’ils
+me fissent signe. Vraiment je n’étais plus pressé du
+tout de les retrouver.</p>
+
+<p>Quand enfin je me rendis à leur invitation, ils me
+reçurent avec une parfaite gentillesse, comme si je ne
+les avais quittés que de la veille. Georges me raconta
+leur voyage avec cette confiante nonchalance qui me
+plaisait tant en lui : la Suisse, naturellement, lui avait
+paru prodigieusement ennuyeuse ; il m’énuméra
+voluptueusement ses déceptions ; seule la pente
+italienne, la descente du Simplon lui avait procuré
+quelques-unes des sensations qu’il attendait.</p>
+
+<p>Aimée se mêla à notre conversation par quelques
+phrases seulement, et par quelques rires que lui
+arrachèrent l’irrévérence bon enfant de son mari,
+son refus de « couper » dans les admirations que le
+guide avait cherché à lui imposer.</p>
+
+<p>— Il n’y en a pas deux comme lui ! s’écriait-elle,
+profondément amusée.</p>
+
+<p>Son rire avait quelque chose de brusque et de
+dépouillé, dont je fus surpris ; il partait plus fort,
+plus proche, plus sec, il tombait plus vite qu’on
+ne s’y attendait. A chaque fois il me faisait tourner
+la tête ; regardant Aimée, je cherchais en elle à quoi
+pouvait bien correspondre, que je ne comprenais pas,
+cette prompte et sobre explosion.</p>
+
+<p>Elle était pourtant bien séduisante avec son long
+regard ardent comme une source de flammes mitigées
+par la douce ombre des cils, avec ces deux subtils
+guillemets à l’envers qui germaient sur sa lèvre
+supérieure au moindre sourire et le comblaient
+d’intelligence.</p>
+
+<p>Mais je continuais à être déconcerté par un je ne
+sais quoi dans ses manières de trop positif, de trop
+calme, et par moments, même, de presque effronté.
+La crainte n’entrait pour aucune part dans ses sentiments ;
+elle parlait, agissait toujours avec une paisible
+et entière liberté. Je ne surprenais en elle aucune
+de ces contractions, de ces appréhensions auxquelles
+j’étais moi-même presque constamment en proie. Et
+cette exemption si parfaite, où je la voyais, de mes
+troubles, me la rendait doucement étrangère.</p>
+
+<p>Entre temps notre conversation était devenue plus
+intime. Georges n’avait pu résister à la tentation de
+discréditer à mes yeux son mariage, tout au moins de
+lui enlever dans mon esprit l’importance, le sérieux
+qu’il craignait que je ne fusse porté à lui attribuer :</p>
+
+<p>— Vous savez, me disait-il, entre Aimée et moi il
+n’y a rien d’officiel, de définitif, nous ne sommes pas
+véritablement mariés ; nous avons une liaison ; voilà
+tout. Il est entendu que nous nous quitterons au
+premier déplaisir que l’un pourra éprouver de l’autre.
+Nous sommes absolument d’accord là-dessus…</p>
+
+<p>Explique qui pourra ma psychologie, mais ces
+mots à travers lesquels j’eusse dû entrevoir briller
+pour moi tout au moins une faible chance et percer
+du bonheur, au contraire me jetèrent dans la désolation.
+En toutes choses, je suis trop religieux ; mon
+intérêt, immédiat ou lointain, n’est pas ce qui me
+frappe d’abord ; j’ai besoin avant tout chez autrui,
+soit-elle à mon détriment, d’une certaine perfection.</p>
+
+<p>Georges me consternait par ce qu’il introduisait
+de contingence et de fragilité dans un lien que j’eusse
+voulu croire sacré.</p>
+
+<p>Et puis je souffrais pour Aimée ; il me semblait
+qu’elle devait se sentir humiliée, blessée par cet amour
+sous conditions que Georges prétendait lui avoir
+seulement promis.</p>
+
+<p>Je me tournai vers elle avec une sorte de honte ;
+mes yeux cherchèrent les siens, implorant un démenti,
+un mot qui réduisit aux proportions d’une simple
+plaisanterie la déclaration de Georges. Assise sur le
+tabouret, elle tournait le dos au piano, les coudes
+appuyés au clavier ; elle était calme et campée ; elle
+vit venir mon regard ; certainement elle eut tout le
+temps de reconnaître ma détresse, mais elle se contenta
+de rire doucement :</p>
+
+<p>— C’est vrai ! fit-elle. J’ai accepté la convention.
+La liberté avant tout !</p>
+
+<p>Et comme un flot de sang me montait au visage,
+elle se tourna vers Georges et me désignant du menton
+avec un reste de sourire :</p>
+
+<p>— Regardez-le, ajouta-t-elle, ça le fait rougir !</p>
+
+<p>Je ne me révoltai pas. Et pouvais-je le faire sans
+sottise ? mais je mesurai douloureusement tout ce que
+cet étonnement d’Aimée, symétrique et comme
+antagoniste du mien, signifiait de distance entre
+nous. Je me levai presque aussitôt et pris congé. Une
+nouvelle fois je venais d’apprendre, aux signes
+mêmes qui eussent peut-être persuadé un autre du
+contraire, qu’il n’y avait rien ici pour moi à attendre,
+puisqu’il n’y avait rien à désirer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et cependant pourquoi partais-je ? D’où venait la
+force qui m’avait rendu la place si brusquement
+intolérable ? Je m’en allais avec la sensation d’être
+infiniment détaché d’Aimée. — Oui, mais pourquoi :
+infiniment ? — En réalité, dans cette brève entrevue,
+elle avait gagné sur moi quelque chose : le pouvoir
+de me scandaliser.</p>
+
+<p>Sa tranquille réponse, il importait peu que ce fût
+en me déconcertant, avait captivé quelque chose
+dans mon cœur. Je retrouvais son regard au moment
+où le mien l’avait cherché ; son regard sans altération,
+pur de toute folie ; ma mémoire le couvait, par son
+immobilité même vaguement fascinée. Pendant plusieurs
+jours il me réapparut par intermittences, comme
+les tronçons d’une bête qui met longtemps à mourir.</p>
+
+<p>Et quand il eut achevé de s’évanouir, je dus
+remarquer qu’il ne me laissait pas en possession de
+toute la liberté dont j’avais disposé jusque-là ; je
+cessai de pouvoir aller exactement où je voulais ;
+mon champ d’évolution se trouva subrepticement
+restreint ; sans trêve une influence me poussait
+doucement vers la villa d’Auteuil ; c’était comme un
+long courant secret qui eût traversé mon cœur, comme
+une aimantation timide.</p>
+
+<p>J’y résistai quelque temps, puis je souris à force de
+ne pas découvrir de raisons qui me défendissent de
+céder à cette facilité intime par laquelle tous mes pas
+se trouvaient formés avant même d’être entrepris.</p>
+
+<p>Je revis Aimée, seule cette fois. Elle semblait
+moins maîtresse d’elle-même que lors de mes premières
+visites, plus inquiète et comme souffrante.
+Je sentis en elle une préoccupation que notre conversation
+toute superficielle ne me permit pas de deviner,
+mais dont je m’aperçus en la quittant que quelque
+chose avait passé en moi.</p>
+
+<p>Je revins bientôt, attiré cette fois par le mystère
+de cette inquiétude logée dans une âme que j’avais
+crue d’abord imperturbable. Mais Aimée se montra
+calme et joyeuse ; je ne retrouvai sur son visage, ni
+dans ses paroles aucune trace de chagrin ou d’anxiété.</p>
+
+<p>Ce jour-là, pour la première fois, elle me traita
+franchement en ami, me racontant de menues
+histoires de son passé, m’interrogeant sur le mien,
+s’émerveillant des quelques vagues symétries que
+présentent toujours les destinées les plus différentes,
+et qui apparurent tout naturellement entre les nôtres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant je m’étonnais de ne plus jamais rencontrer
+Georges auprès de sa femme ; le hasard, au bout
+de quelque temps, ne me sembla plus tout à fait
+suffisant pour expliquer son absence. Je le voyais
+ailleurs, chez tous nos amis, mais jamais plus à la
+villa.</p>
+
+<p>Son attitude au dehors était du reste étrange. Il ne
+parlait jamais à personne de sa femme ; si on lui
+demandait de ses nouvelles, il répondait vaguement
+et brièvement. D’autre part il accepta toutes les
+invitations, partait avec quiconque lui prenait le bras,
+affectait même d’être constamment et pleinement
+disponible. Jamais je ne le vis plus errant, plus
+instable que dans ces premiers temps de son mariage.
+Il craignait visiblement qu’on ne lui soupçonnât des
+chaînes et faisait comme ces acrobates qui prouvent
+leur isolement en l’air en s’entourant des orbes d’un
+cerceau.</p>
+
+<p>Je compris alors le sens de l’angoisse que j’avais un
+jour surprise chez Aimée. Elle avait eu beau acquiescer
+à la profession de foi, si détachée, sur le mariage, que
+Georges avait cru nécessaire de faire devant moi : il
+était clair qu’elle s’accommodait moins tranquillement
+de la lui voir mettre en pratique, et si tôt.</p>
+
+<p>Il n’y avait pas d’ailleurs, dans le fond, même à ce
+moment-là, entre ces deux êtres, — comme je devais
+être amené à le comprendre plus tard, — une mésentente
+aussi profonde que les apparences pouvaient
+le donner à croire et qu’eux-mêmes peut-être,
+quelque temps, le craignirent. Simplement Georges
+se heurtait à la difficulté même qu’il avait prévue et
+redoutée et qui lui avait fait si longtemps ajourner
+son mariage.</p>
+
+<p>Il trouvait dans Aimée un être trop astreignant
+pour ses forces. Non pas qu’elle se montrât exigeante,
+tracassière ; moins qu’aucune femme au monde elle
+cherchait à s’imposer. C’était sans le vouloir, sans le
+savoir, par sa seule présence, par ses silences tout
+autant, et même encore plus que par ses paroles,
+qu’elle exerçait cet empire, auquel ce qu’il y avait
+chez Georges de foncière indiscipline et d’instinctif
+laisser-aller tenta tout de suite d’échapper.</p>
+
+<p>Aimée ne demandait rien, n’attendait rien ; aucune
+indigence, aucune prière ne paraissaient jamais dans
+ses yeux ; mais elle raréfiait autour d’elle l’atmosphère
+au point que les fonctions capitales y restaient seules
+possibles.</p>
+
+<p>Je sens très bien l’embarras que Georges dut
+éprouver tout de suite auprès d’elle. Lui qui arrivait
+toujours chargé de menus trésors, d’histoires et de
+merveilles, lui qui avait toujours tant de choses à
+déballer, il dut rester plus d’une fois, du fait d’Aimée,
+avec sa marchandise sur les bras. Elle l’écoutait
+certainement, et de tout son cœur ; mais ce cœur
+n’était peut-être pas assez puéril, il ne s’amusait
+peut-être pas assez pour que le plaisir de Georges
+fût entier, des richesses dont il eût voulu l’encombrer.</p>
+
+<p>Et là n’est pas encore l’explication la plus profonde
+du malaise qui les avait gagnés. Car Aimée
+n’était pas non plus de ces femmes trop sérieuses que
+le transcendantal seul intéresse ; elle aimait le rire et
+la joie, parfois même jusqu’à la brutalité. Le principe
+en elle est plus mystérieux encore, qui faisait qu’elle
+intimidait chez autrui l’inutile ; que mille choses dont
+on était arrivé s’entretenant en soi-même, perdaient
+auprès d’elle leur place et leur occasion ; que seule
+une livraison de soi essentielle et entière la trouvait
+vraiment attentive, répondante, excitée.</p>
+
+<p>Georges ne sentait pas auprès d’elle assez de
+débouché pour son âme facile et regorgeante. De
+toute sa paresse il résistait à l’aride altitude où elle
+voulait l’entraîner. Sur le comptoir où il étalait ses
+idées et ses sentiments, en veillant à mettre la pacotille
+bien en évidence, il était comme vexé de ne pas lui
+voir prendre assez de choses. Et cet appel enfin lui
+était insupportable, qu’elle lui adressait en silence, à
+un exercice pur et comme abstrait de sa sincérité.</p>
+
+<p>C’est pourquoi il avait commencé à la fuir. Le
+respect humain, comme je l’avais compris, y était bien
+pour quelque chose, mais surtout la paresse. La vie
+auprès d’Aimée lui était tout de suite apparue comme
+une tâche trop délicate, trop exacte ; les minutes en
+étaient trop distinctes, trop détachées ; la pente en
+était trop faible et point assez propice au sommeil ; il
+ne s’y pouvait pas assez abandonner ; jamais il n’avait
+été dans ses intentions de se donner tant de mal.</p>
+
+<p>Georges s’était mis à fuir Aimée, simplement ;
+c’était tout le moyen qu’il avait trouvé de dénouer la
+situation. Il la fuyait sans cesser de l’aimer ; il la fuyait
+même bien plus complètement et, si l’on peut dire,
+plus énergiquement que s’il eût été pour elle sans
+amour, que si elle l’eût déçu ou ennuyé ; il fuyait ce
+qu’elle avait, et pour lui-même, de trop attachant ; il
+fuyait, comme il me l’avait si bien dit jadis, cette
+« intensité » de son personnage, à laquelle il n’eût pu
+répondre sans un détraquement de toute sa machine.</p>
+
+<p>Étrange désordre, et d’une nature si subtile qu’il
+était impossible à bien comprendre du dehors. Pour
+ma part, du moins, je ne sus pas d’abord dépasser les
+apparences : je vis seulement le malaise auquel Aimée
+était de plus en plus fréquemment en proie, et, chez
+Georges, un détachement qu’il me parut difficile
+d’expliquer autrement que par l’indifférence. Ce fut
+sur ces données trompeuses que mon esprit commença
+de travailler.</p>
+
+<p>Mon esprit, ou plutôt mon cœur. Il ne se souvenait
+déjà plus qu’à peine d’avoir été rebuté ; il revint ; il
+entra tout doucement dans le dédale de l’évènement ;
+il pensa s’y reconnaître.</p>
+
+<p>Et que la place existât ou non, c’est un fait qu’il fut
+bientôt profondément inséré entre Aimée et Georges ;
+il suivit tous les chemins qu’il crut libres ; il occupa
+toutes les positions qu’il supposa désertées.</p>
+
+<p>Sans malice, ni projet. L’idée de voir se relâcher
+l’union de mes amis ne m’était pas devenue plus
+agréable ; j’étais toujours aussi scandalisé par la seule
+hypothèse d’une rupture entre eux ; j’étais bien loin
+par conséquent de penser à en tirer parti.</p>
+
+<p>Mais dans cette brèche que je voyais se creuser
+entre leurs âmes, la mienne à tâtons s’enfonçait ; elle
+se sentait si féconde que rien n’eût pu l’empêcher de
+pousser là-dedans ses rameaux, son aveugle végétation.</p>
+
+<p>Sans rien attendre de précis, je fournissais seulement,
+en hâte et à foison, les sentiments nécessaires, pour
+combler ce vide impardonnable. Quels ils étaient ?
+je le savais à peine. Je ne connaissais d’eux que leur
+inépuisable abondance et le plaisir qu’ils me laissaient
+en s’échappant de moi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’avais surtout soif de venir en aide à Aimée ;
+comme un navire qui se porte sous le vent de la
+barque qu’il veut sauver, je manœuvrais de façon à
+lui faire sentir l’émanation du dévouement qui
+m’emplissait pour elle.</p>
+
+<p>Et si je me bornais à une offre si timide, c’est que
+rien encore ne m’indiquait qu’elle eût chance d’être
+accueillie. Aimée gardait avec moi une inflexible
+réserve. Si ma compagnie lui devenait de jour en jour
+visiblement plus agréable, si elle se dépensait avec
+moi de plus en plus généreusement, si nos conversations
+prenaient un tour de plus en plus facile, je lui
+voyais cependant une répugnance très nette à me
+livrer la moindre parcelle de son souci.</p>
+
+<p>Elle le supportait bravement, toute seule, ce souci ;
+elle lui tenait tête avec une énergie farouche.</p>
+
+<p>Un jour, je venais d’entrer dans l’atelier de la villa ; il
+était, comme à l’habitude, plein d’amis, groupés cette
+fois autour d’une des sœurs de Georges qui jouait
+du piano. J’aperçus Aimée assise à l’écart dans un
+grand fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le
+jardin ; elle regardait au dehors. J’allai tout droit
+vers elle.</p>
+
+<p>Quand je me trouvai à quelques pas, elle tourna à
+ma rencontre un regard chargé de souffrance et
+d’ennui et me tendit la main sans rien dire ; elle était
+pâle et obsédée ; seul un faible sourire réussit à se
+frayer un chemin jusqu’à son visage.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut de me précipiter
+vers elle et de lui demander le mot de son chagrin.
+Déjà mille consolations affluaient à mes lèvres.</p>
+
+<p>Quelque chose pourtant m’arrêta, qui ne fut pas
+seulement ma timidité.</p>
+
+<p>Elle était là, tout entière sous mon regard, mais si
+bien armée ! Dans ses grands yeux, qu’elle avait à
+nouveau détournés, je devinais toujours la même
+force. Ma tendresse était devancée par sa vertu.</p>
+
+<p>Je fus sur le point de l’appeler tout doucement de
+son seul nom : « Aimée ! » Mais j’eus peur de ne
+pouvoir rien ajouter de plus.</p>
+
+<p>Elle souffrait, mais tout son esprit était déjà
+mobilisé contre sa souffrance ; il la repoussait victorieusement ;
+il lui interdisait toute conséquence sur
+elle-même.</p>
+
+<p>Et tout à coup je me rappelai le mot de Georges :
+« Elle peut tellement bien se passer de moi ! »</p>
+
+<p>Oui, c’était un fait ; je m’y heurtais. Cette grande
+âme attaquée, j’avais beau vouloir voler à son
+secours, elle se passait entièrement et pleinement
+de moi.</p>
+
+<p>Tout ce qui s’était accumulé dans mon cœur, en
+un instant, de douceur à lui faire goûter, demeurait
+inutile, formait surcroît.</p>
+
+<p>A la fin, une sorte de dépit découragé s’empara de
+moi : je me détournai de mon amie, emmenant
+toutes mes prévenances refusées, qui m’encombraient
+presque péniblement, et je me joignis au groupe qui
+entourait la musicienne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ainsi me trouvai-je, vers ce moment, à peu près
+tout seul et comme en suspens entre les trois êtres
+avec qui la destinée m’avait fait lier partie. Vers
+chacun d’eux, la voie, pour mes sentiments, apparut
+obstruée ; je ne pouvais plus descendre vers eux,
+m’unir à eux ; chacun semblait avoir décrété à mon
+endroit une insaisissable exclusive.</p>
+
+<p>Et d’abord ce fut Marthe que j’éprouvai ainsi
+réfractaire à la nouvelle âme qui s’était formée en moi.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, par franchise, mais surtout, il est
+vrai, par délice, je voulus lui parler d’Aimée, j’essayai
+de l’attendrir sur l’injustice qu’elle souffrait :</p>
+
+<p>— Je crains, lui disais-je, qu’elle ne soit jamais
+heureuse avec Georges.</p>
+
+<p>Elle me répondit posément, sagement, avec son
+bon sens et sa fermeté habituels. Mais ce n’était pas
+assez : je m’irritais de ne pas la sentir plus inquiète,
+plus compatissante ; je devinais que notre bonheur
+continuait à la préoccuper beaucoup plus que celui
+de nos amis et je lui en voulais de ce qui m’apparaissait
+comme un manque affreux d’altruisme, comme une
+odieuse avarice sentimentale.</p>
+
+<p>Bien entendu, je n’osai pas lui reprocher cette
+insensibilité ; quelque chose m’avertissait en secret
+qu’elle était beaucoup plus naturelle, et légale, que
+mon émotion.</p>
+
+<p>Mais par crainte d’en faire à nouveau l’épreuve, je
+me mis à régler et à restreindre mes confidences à
+Marthe. Une prudence, — que je détestais, dont
+j’avais honte, — s’imposa tout de même à moi ; de
+l’inavoué se glissa entre nous. Plusieurs fois je me
+surpris en train de garder pour moi des mots d’admiration
+ou de compassion pour Aimée qui m’étaient
+venus trop vite, qui avaient failli passer, mais qu’au
+dernier moment j’avais reconnus intransmissibles.</p>
+
+<p>Pauvre et maladroite réticence ! Comme elle était
+loin de mon caractère ! Comme elle m’oppressait !
+Et pour m’y contraindre malgré tout, comme il fallait
+que fussent puissants déjà au-dessus de moi, impérieux
+et inexorables, les intérêts de ma naissante
+passion !</p>
+
+<p>De Georges aussi, quelque chose de beaucoup
+plus impondérable encore me tenait éloigné. Ici, par
+exemple, je ne portais pas la faute principale.</p>
+
+<p>Dès qu’il avait vu poindre mon amitié pour Aimée,
+cette amitié qu’il avait pourtant préparée, désirée,
+voulue, Georges avait été pris d’une subite et bizarre
+discrétion. Comme on sort sur la pointe des pieds
+d’une chambre où l’on a mené quelqu’un reposer,
+il s’était dérobé en silence.</p>
+
+<p>C’était lui qui m’avait conduit auprès d’Aimée, lui
+qui nous avait ménagé nos premiers entretiens, lui
+qui avait protégé l’éclosion de nos affinités, d’abord
+si faibles et si lointaines. Et maintenant il avait
+disparu, me cachant par mille adresses sa retraite,
+effaçant sa trace comme avec la main. Quand je
+voulus lui parler d’Aimée, de moi, de nous, il
+m’écouta fort bien, il répondit tous les mots qu’il
+fallait, que je pouvais attendre, mais je ne sais quoi
+me fit comprendre que ce n’était qu’un paravent qu’il
+me présentait, derrière lequel il était déjà loin.</p>
+
+<p>Je fis, pour le ressaisir, des efforts démesurés,
+comme ceux auxquels on se livre en rêve, mais tout
+aussi vains. Je le prenais de force par le bras, je
+l’obligeais à marcher à mon pas et à m’écouter :</p>
+
+<p>— Voyons, Georges, qu’y a-t-il ? Où êtes-vous ?
+Qu’avez-vous contre moi ?</p>
+
+<p>Mais aussitôt, par mimétisme, il prenait la couleur
+qu’il fallait pour que rien en lui ne me semblât plus
+étonnant ni remarquable. Ses phrases s’arrangeaient
+toutes seules pour mon plus grand apaisement. Je
+retrouvais fausse entre mes mains, et fantastique,
+l’inquiétude qui m’avait excité contre lui.</p>
+
+<p>Un instant je me mettais à croire qu’en effet il n’y
+avait rien entre nous, que notre amitié n’avait subi
+aucune altération.</p>
+
+<p>Mais l’illusion ne durait que le temps dont il avait
+besoin pour me quitter et se mettre à l’abri. Dès qu’il
+était parti je me découvrais aussi retranché de lui
+que jamais, pris avec Aimée dans un piège indéfinissable
+qu’il avait construit, je ne suis même pas sûr
+que ce fût tout à fait inconsciemment. Et de là-bas,
+de bien loin, il nous regardait, souriant, taquin, secret.</p>
+
+<p>J’avais la sensation qu’il voyait notre embarras,
+notre honnêteté, qu’il les avait prévus, qu’il s’en
+amusait. J’étais agacé par son silence, agacé par la
+permission si complète qu’il nous laissait ; je l’aurais
+voulue formelle, explicite, ou qu’au contraire il nous
+la retirât.</p>
+
+<p>J’étais agacé, surtout, parce que je sentais qu’au
+fond son étrange attitude était parfaitement justifiée
+et convenait exactement aux circonstances. Oui,
+Georges pouvait se payer le plaisir d’être absent ; tout
+l’autorisait à ne se mettre en dépense, à notre endroit,
+que d’un sourire, car j’étais loin de rencontrer avec
+Aimée l’intimité que j’étais en train de perdre avec
+lui, avec Marthe. Jusqu’auprès d’Aimée la solitude
+m’accompagnait ; les progrès qu’avait faits, pendant
+quelque temps, notre amitié, s’étaient interrompus
+tout à coup.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés contre un invisible écueil, qui
+n’était autre que la crainte qu’elle avait d’être trop
+bien comprise par moi. Ceci lui faisait nettement
+horreur.</p>
+
+<p>Le jour où je m’étais tenu près d’elle si tendrement,
+elle n’avait pas été sans deviner la grosse source
+cachée de consolation qu’était mon cœur ; et elle l’avait
+certainement non seulement refusée, mais haïe.</p>
+
+<p>Elle la sentait encore maintenant, prochaine,
+insupportable, et tous ses soins, avec moi, allaient à
+l’empêcher le plus longtemps possible de jaillir.</p>
+
+<p>Elle s’arrangeait pour que jamais notre conversation,
+quelque pente qu’elle prît, ne me fournît l’occasion
+d’un mot compatissant. Elle me parlait toujours de
+Georges comme si rien dans sa conduite n’eût pu
+donner prise au moindre étonnement. Chacune de
+ses absences recevait une explication : elle trouvait
+moyen de m’indiquer, en passant, l’endroit où il
+était, pour bien me montrer que ce n’était pas à son
+insu. Ou même, quand il avait eu un accès de mauvaise
+humeur, elle en faisait mention, avec un sourire, afin
+que je n’allasse pas croire que l’ordinaire de leurs
+relations fût formé de tels orages.</p>
+
+<p>En un mot, elle continuait de m’exclure méticuleusement
+de son secret et me fermait la seule porte que
+mon cœur maladroit eût eu quelque chance de savoir
+s’ouvrir : la porte de la pitié.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Oui, ce moment pour moi fut sévère, et si j’avais
+eu la vision absolument nette de ma situation, j’aurais
+été en droit de me désespérer. Mais il y avait ceci
+d’étrange que je ne savais pas encore du tout ce que
+je voulais, ce que je cherchais, — et même que j’étais
+à mille lieues de comprendre la nature exacte des
+mouvements qui m’agitaient.</p>
+
+<p>Après m’être si passionnément attendu à m’éprendre
+d’Aimée, je ne savais pas reconnaître en moi l’évènement.
+La gêne que j’éprouvais par moments avec
+Marthe, cet insurmontable besoin qui me prenait de
+me jeter dans ses bras, d’y pleurer, de lui crier ma
+détresse, l’instinct qui tout de même m’en empêchait,
+le lointain où je voyais Georges, la brûlante disponibilité
+où je me sentais à l’égard d’Aimée, la haine que
+m’inspirait sa souffrance, le malaise délicieux où
+j’étais plongé auprès d’elle, toutes ces modifications
+de mon cœur restaient distinctes dans mon esprit,
+ne s’y combinaient pas en une seule conscience, n’y
+apparaissaient pas comme les parties d’un même
+sentiment. Je m’étonnais de chacune en particulier,
+je me supposais trente maladies, et l’éclair ne survenait
+pas qui m’eût dénoncé la simplicité de mon
+état.</p>
+
+<p>Profondes limbes de l’amour ! Comme il sait bien
+créer les ténèbres dont il a besoin pour éclore, pour
+grandir ! Rien ne sert de l’avoir prévu. Il reste toujours
+précédé par sa nuit, tiède, torturante et maternelle,
+plus pleine d’énigmes et de tressaillements, plus
+obscure et plus inventive que celle-là même où se
+forme la vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>De cette nuit le mien sortit enfin d’un seul coup.</p>
+
+<p>Georges avait fini par ne plus garder dans ses
+confidences sur Aimée la réserve qu’il s’était imposée
+au début. Il commençait à dire vaguement du mal
+d’elle, un peu partout, de préférence à ceux de ses
+amis qu’il savait lui être le moins favorables. Ce mal,
+je suis persuadé qu’il ne le pensait pas. C’était par
+faiblesse, par détente qu’il le laissait se formuler sur
+ses lèvres ; et peut-être simplement pour en débarrasser
+son esprit et se dispenser d’y croire.</p>
+
+<p>Mais les dispositions où il était en parlant n’étaient
+pas celles où je l’écoutais. Un jour déjà il m’avait
+fait une peine horrible :</p>
+
+<p>— Il faut que je vous dise quelque chose », m’avait-il
+annoncé soudain, avec un sourire embarrassé, en
+m’arrêtant sur le bord d’un trottoir où nous allions
+nous quitter. « Je suis en train de m’apercevoir
+qu’Aimée n’est pas bonne. Comprenez-moi bien ;
+je ne le lui reproche pas ; je respecte trop la façon
+d’être de chacun ; elle a parfaitement le droit d’être
+ainsi. Mais je tiens tant à la bonté ! »</p>
+
+<p>Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation,
+mon visage s’était embrasé d’une telle honte
+que Georges n’alla pas plus loin et ne se risqua plus
+dans la suite à me faire des confidences.</p>
+
+<p>Mais, par tous les échos, ses jugements sur
+Aimée, les objections qu’il faisait à son caractère
+continuèrent à me revenir. Ils me désolaient ; je les
+emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui
+me fussent arrivés ; peu à peu un gros orage de tristesse
+et de sollicitude s’amoncela dans mon cœur.</p>
+
+<p>Il éclata enfin.</p>
+
+<p>J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la
+conversation il vint à se plaindre de fatigue,
+d’engourdissement et comme l’un de nous lui conseillait le
+sport, proposait de louer un tennis où nous aurions
+été de temps en temps nous entraîner :</p>
+
+<p>— Attendons encore un mois, répondit Georges.
+Le printemps approche. Ma femme va bientôt partir
+pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me sentirai
+capable de rien.</p>
+
+<p>Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les
+branches, hachant les feuilles, ravageant la terre de
+ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin fondirent sur moi à
+cet instant, réunies, toutes les puissances de l’amour.
+Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus
+méchant que beaucoup d’autres, uniquement parce
+qu’il l’atteignait en pleine maturité sentimentale,
+déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois : une
+indignation profonde contre l’injustice de mon ami,
+une colère sans bornes contre sa lâcheté, le besoin
+de faire à Aimée un rempart de mon corps, de mon
+âme, — de la délicatesse, de la douleur, de la prédilection,
+du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée ;
+elle ne me voyait pas, j’écartais subtilement le mal
+qui la menaçait ; je la suppliais en silence (les mots
+demeuraient en moi) : « Il ne faut pas, il ne faut pas
+que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout
+ce monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous
+tant que je serai là, tant qu’on ne m’aura pas tué ! »</p>
+
+<p>Puis tout m’échappait soudain ; elle était perdue !
+Paralysé comme en rêve, les bras attachés au corps,
+je tombais dans des abîmes, à des lointains infinis ;
+et le monde entier roulait sur moi.</p>
+
+<p>En même temps une pensée, une horreur plus
+précises me travaillaient : elle allait partir ! Je me
+tournais contre ce départ ; bien qu’Aimée me l’eût
+fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en
+face ; il m’apparaissait soudain épouvantable, impossible,
+presque impie. J’avais beau me dire qu’il était
+nécessaire à la santé de mon amie ; quelque chose en
+moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant
+pardon à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de
+le conjurer ; toute ma tendresse se précipitait contre
+lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être possible
+à force de murmures, de prières et comme d’incantations.
+A la fin il était exclu ; en y mettant toutes
+les forces de mon âme, j’arrivais à le tenir fragilement
+écarté, comme suspendu sur le bord de l’avenir.</p>
+
+<p>J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter
+brusquement mes amis. Et je ne repris un peu de
+sang-froid qu’en me retrouvant seul dans la rue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un
+étonnement infini : comment avais-je pu m’ignorer à
+ce point ? Où tout cela était-il caché, qui s’épanchait
+maintenant ?</p>
+
+<p>Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été
+délivré soudain de l’hypocrisie. Au moment même où
+je tombais dans le désordre, une paix et une justification
+délicieuses se répandaient en moi ; tout
+devenait régulier, complet, inattaquable ; chaque
+sentiment prenait sa place terrible, faisait face enfin.</p>
+
+<p>Mais cette impression de calme ne dura pas ; les
+démons aussitôt revinrent prendre livraison de moi ;
+je descendis tout vivant au suave enfer.</p>
+
+<p>D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la
+nuit j’entendais battre mon cœur. Il y avait des
+positions où le bruit en était faible et supportable,
+mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps ;
+il veillait avec moi pendant les longues heures ; il
+était fidèle, sourd et tenace ; c’était ma patience, ma
+passion qu’il scandait.</p>
+
+<p>Le gonflement des artères m’étouffait un peu ;
+j’avais la gorge serrée, j’avalais avec peine et souvent.
+Ce n’était pas une souffrance, mais un travail, une
+petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction
+légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester
+maître que par un exercice continuel.</p>
+
+<p>En même temps quelque chose me brûlait : sans
+éclat, sans clarté, attaché à ma chair, une sorte de
+flamme chimique. J’avais souvent les tempes moites
+et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de
+citerne, qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses
+de la nuit.</p>
+
+<p>Tout cela n’était pas exactement intolérable ; plutôt
+épuisant. C’était une espèce d’insoumission de tout
+mon organisme ; il allait un peu trop vite, un peu
+trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.</p>
+
+<p>Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge :
+j’étais submergé par toutes mes pensées ; je ne les
+voyais plus d’en-dessus, avec leurs divisions et leurs
+rapports ; comme après une pluie d’orage, leur flot
+avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles,
+balancé, lancé, laissé par leurs vagues.</p>
+
+<p>Un manque de rivages : voilà ce dont je souffrais.
+Plus rien n’était à ma portée. Pendant deux jours
+j’essayai de faire comme si rien n’était arrivé, je
+m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais
+plus immobile par rapport aux objets que je voulais
+saisir. Je passais près d’eux, mais par hasard ; mon
+esprit ne savait plus leur distance ; je les manquais ;
+déjà j’étais plus loin.</p>
+
+<p>Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait
+rassembler des forces énormes, en faire venir de tous
+les coins de mon être ; je mettais une heure à pouvoir
+m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur la
+page de mon livre. Un interminable défilé d’images
+m’en séparait, dont je ne pouvais rien faire pour
+accélérer le mouvement ; je devais profiter des occasions,
+m’arranger au mieux avec ce monde mouvant
+et indistinct qui tournait en moi.</p>
+
+<p>Je compris alors ce que veulent dire les amants de
+Racine quand ils parlent de leur « ennui ». Dans mon
+étroit cabinet de travail, je passais mon temps à me
+promener de long en large, plein de soupirs, chassé
+de ma table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions
+les plus confuses. Quand je me sentais un peu trop
+oppressé, je me laissais tomber dans un fauteuil ; et
+la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais
+sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce
+qu’il y a de longueur, de patience, de prison dans le
+mot « ennui », avec sa première syllabe en forme de
+voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement
+tordus et tendus.</p>
+
+<p>Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie
+aux visions. Chaque instant devenait une éternité
+pour moi ; partout où je me posais, je trouvais de
+quoi n’en plus jamais partir ; sitôt arrêté, les fantômes
+que j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient
+doucement, descendaient sur moi, m’ensevelissaient
+sous leur foule légère et sans fin, dessinaient en
+s’amoncelant la forme de mon âme enlisée : une
+entière passivité, un accablement éperdu, peuplé
+comme le sommeil qui vous prend en plein jour.
+Avant de pouvoir bouger mon corps, il me fallait
+remonter à travers des mondes ; je voyais bien l’instant
+où je me lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme
+le petit disque de jour qu’on aperçoit du fond d’un
+puits de mine.</p>
+
+<p>Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je
+ne l’entendais pas ; mais il continuait à me tourmenter ;
+il me gonflait de surabondance et d’incertitude :
+« Que faire de toi, mon cœur ? » pensais-je. Il
+s’offrait à tout, il était affreusement sensible, si proche
+sous ma poitrine, si exposé, si intéressé qu’à la moindre
+idée émouvante qui me traversait l’esprit, j’y sentais
+un pincement. Comme il m’importunait ! Anxiété,
+danger, fatigue ! Il me mettait tout hors de moi ;
+comme une pompe il ne cessait de puiser dans mon
+âme et il l’amenait toute à la surface.</p>
+
+<p>« Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci ?
+Que va-t-il m’arriver ? » murmurais-je comme un
+enfant qui a peur. — Je me rappelais avec quelle
+force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu !
+J’étais donc enfin puni de mes vœux par leur réalisation !</p>
+
+<p>Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés.
+Ma curiosité, mon besoin de souffrir restaient intacts.
+Simplement je tremblais un peu en entrant dans cette
+gêne ; je savais si peu où l’on me conduisait ! Qu’allait-on
+faire de moi ? Voilà seulement ce que je demandais
+à Dieu, humblement, avec timidité et souci, comme
+l’homme qu’on vient d’arrêter s’inquiète auprès de
+celui qui l’emmène.</p>
+
+<p>Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors.
+Je continuai à me traîner chez tous les amis
+que j’avais l’habitude de voir, mais partout je me
+sentais profondément étranger, inopportun. Je ne
+savais plus me donner à aucune conversation ; j’apportais
+avec moi trop de choses, j’étais trop encombré
+pour pouvoir passer par aucune des portes que je
+voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient
+devant moi comme une rivière de toile dans un décor :
+avec tout mon bagage comment eussé-je pu m’y
+jeter, y plonger ?</p>
+
+<p>La place où j’étais ne tardait pas à me devenir
+insupportable ; j’appréciais toute l’importance qu’il y
+avait à m’en arracher, et sur le champ. Mais l’ennui
+et le rêve étaient plus forts que tout : ils persuadaient
+directement à chacun de mes membres une ravissante
+et mortelle inertie.</p>
+
+<p>Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout
+à ce qui se disait autour de moi. Au contraire, tout
+me concernait, tout était menace et danger pour moi.
+Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute
+plaie s’environne d’une région douloureuse, il y avait
+en moi, autour de mon amour, une zône d’une sensibilité
+incroyable : très loin de lui, cela me faisait
+déjà mal ; les phrases les plus indirectes pouvaient
+lui porter atteinte, un geste même seulement, une
+inflexion de voix.</p>
+
+<p>Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais
+qu’ensuite la cause, tant elle était détournée. J’étais
+doucement ulcéré, et c’est dans cet état que je m’exposais
+aux conversations de mes amis, de ceux qui
+voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son
+entourage, à chaque instant pouvaient évoquer des
+images qui la touchaient, la nommer, porter sur elle
+un jugement.</p>
+
+<p>Il n’y avait rien qui pût me protéger contre
+eux ; j’étais nu devant ces armes qu’ils ne savaient
+pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que mes
+craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon
+rêve, je les entendais dévier, elles prenaient la direction
+terrible, c’était une pointe qui se tournait vers
+moi et ma seule ressource était de prier en attendant
+le coup.</p>
+
+<p>Quelquefois, cependant, par malaise et surtout
+pour éviter d’entendre ce qui allait se dire, je me
+lançais dans la conversation. Autre labeur ! Car, pour
+parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui
+lui étaient associés dans ma pensée, il m’était impossible
+de rester dans le ton normal ; tout de suite j’avais
+affaire à quelque chose d’irrésistible ; je n’étais plus
+maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux ;
+chaque phrase était une pente, où dès que j’avais
+mis le pied, je glissais ; un rapide, où j’étais entraîné.</p>
+
+<p>Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance
+dont était atteint mon langage ; je craignais qu’elle
+ne parût suspecte et j’essayais gauchement de la faire
+accepter par des sourires et des explications : « Je
+ne sais vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser
+si fort à ce que je vous dis-là », commentais-je ; ou
+bien : « Tout ceci peut vous paraître insignifiant, mais
+si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance
+que je suis obligé d’y attribuer. »</p>
+
+<p>Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était
+aussi peu opportune que l’enthousiasme même
+qu’elle voulait justifier. Et je souffrais, m’efforçant
+de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une
+bonne fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais
+prise que de temps en temps, que trop tard.</p>
+
+<p>Toujours la même insubordination de moi-même
+à moi-même ! Je voyais bien comment il eût fallu
+faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop
+fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte
+et de souffle, comme un oiseau battant des ailes
+au-dessus d’une branche sans pouvoir s’y poser.</p>
+
+<p>Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.</p>
+
+<p>— Grand merci ! eussé-je répliqué, s’il n’y eût
+pas eu, au plus profond de mon âme, cette perversité
+que j’ai décrite et qui, justement, à tant de misères
+répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me
+plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés.
+C’était bien ça, cette fois ! A ce coup, je ne
+serais pas volé. Plus je souffrais, plus j’étais sûr. En
+effet, grand merci !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais il est temps que je me tourne vers celle de
+qui me venaient ces troubles bénis. Je n’ai rien dit
+d’elle encore ; toutes les pauvres remarques que j’avais
+pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule était
+censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience
+et comme les peintres, pour un portrait, font
+d’abord une « préparation ». Mais ce n’est qu’à présent
+que je puis m’attaquer vraiment à son visage et
+tenter d’en fixer l’énigme.</p>
+
+<p>Quel instant pour moi ! Il ne s’agit plus seulement
+de vibrer, il faut voir. Le sentiment d’un sacrilège se
+mêle en moi à l’extase.</p>
+
+<p>Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive
+pas à se poser ; dès que je m’approche d’Aimée, en
+pensée, la même agitation me saisit qu’en sa présence ;
+il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins
+intéressé que moi dans l’affaire, me tînt tout le temps
+le poignet, en corrigeât les soubresauts ; il faudrait
+qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne fût-ce
+que des yeux, un avertissement à la patience et à
+l’exactitude.</p>
+
+<p>Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à
+ma peinture. A chaque fois que je lève les yeux vers
+mon modèle, si timidement, si sournoisement que
+ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier dans
+ce regard.</p>
+
+<p>Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que
+j’entre en guerre contre lui, que je le capture et que
+je le mette aux fers dans mon cœur.</p>
+
+<p>J’aurai ce courage ; il me revient ; on ne me verra
+point paraître. Elle, elle toute seule sur la page, rien
+que sa grande image redoutée, adorée ; je ne serai
+présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance
+qui me prendront à la considérer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée
+et à l’interpréter exactement. Il me faisait peur autant
+qu’il m’attirait. Longtemps je n’en ai su, et même
+voulu savoir, que quelques traits horribles que
+Georges m’avait racontés.</p>
+
+<p>Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait
+autour d’elle, Aimée s’était trouvée en plein désordre.
+Ses parents avaient une certaine aisance, mais qui
+ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière :
+aux infidélités de son mari Madame Laval
+avait aussitôt répondu par une conduite si capricieuse
+que le divorce avait fini par leur apparaître à
+tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée
+n’avait que dix ans quand il fut prononcé. On la
+mit au couvent.</p>
+
+<p>Les premiers jours, elle attendit avec une sorte
+de passion la visite que sa mère avait promis de lui
+faire ; tout son petit cœur était tourné vers ce seul
+espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère
+fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons
+et qui la couvrit de caresses et de jolis noms d’amitié :
+« Cette fois je la tiens, je ne la lâche plus », se dit
+Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses
+petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien
+dire. Mais la mère, d’un geste tout naturel, sans
+violence, et même sans attention, ouvrit l’un après
+l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa
+l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.</p>
+
+<p>Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude ;
+d’autres évènements devaient l’y enfoncer plus profondément
+encore. Après une longue captivité dans
+ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes
+de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était
+fille de divorcés, elle crut qu’elle allait rentrer dans
+la vie. Mais personne ne voulut se charger d’elle :
+son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition
+qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il
+avait loué dans Passy, et qu’il ne la rencontrerait
+jamais, fût-ce dans l’escalier.</p>
+
+<p>Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines,
+dans sa chambre. Puis un matin son père lui fit
+transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir
+tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez
+sa mère et de ne rentrer qu’à deux heures de la nuit.</p>
+
+<p>Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie
+et un pauvre chapeau garni de fleurs rouges. Elle était
+charmante pourtant déjà ; dans la pensionnaire opprimée
+une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de
+s’ouvrir vers la vie.</p>
+
+<p>Elle se mit à marcher tout doucement dans les
+rues, effrayée un peu, émerveillée surtout ; il était à
+peu près midi ; elle n’était pas trop inquiète de la
+journée ; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient
+menaçants.</p>
+
+<p>Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un
+homme ne tarda pas à l’aborder. Elle se contracta
+horriblement sans bien comprendre ce qu’il lui voulait :
+« Allons bon ! se dit-elle avec rage, on ne peut même
+pas se promener dans cette vie ! » Et elle prit l’allure
+rapide d’une personne affairée.</p>
+
+<p>Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à
+enfreindre la défense paternelle et alla sonner chez
+sa mère ; mais, sans se déranger, celle-ci lui fit répondre
+qu’elle était trop occupée pour la recevoir.</p>
+
+<p>Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer ;
+elle dut attendre encore, appuyée contre la grille
+des Tuileries, se défendant comme elle pouvait contre
+les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans
+Paris comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.</p>
+
+<p>Quand elle rentra enfin chez son père, bien après
+minuit, tremblante, fièvreuse, épuisée, ayant suivi le
+milieu de l’Avenue du Bois dont les bosquets lui
+faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte
+eut un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans
+pouvoir se déshabiller.</p>
+
+<p>Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord
+marquée, fit bientôt place à quelque chose de plus
+terrible encore. « C’était le bonheur quand il me
+détestait », disait plus tard Aimée en songeant aux
+diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent
+au lit ; c’était son seul recours, sa seule évasion ; elle
+lisait tout ce qu’elle trouvait, furieusement, s’emplissant
+l’esprit d’images brutales et hétéroclites.</p>
+
+<p>Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans
+sa lecture, comme distraite par une influence magnétique.
+A la fin cette impression devint si insupportable
+qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa chambre.
+En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que
+la porte de communication avec l’appartement de son
+père, jusque là condamnée, était entr’ouverte et elle
+entendit des pas furtifs s’éloigner.</p>
+
+<p>Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait
+pas très bien d’abord le sentiment qui pouvait pousser
+son père à l’épier ainsi. Mais il vint lui rendre visite
+plusieurs fois chez elle et dans ses paroles elle
+commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il
+lui disait des tendresses, non pas telles qu’elles fussent
+d’un père à sa fille absolument inadmissibles, mais si
+imprévues et accompagnées de tels regards que leur
+intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt,
+comme exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer
+directement, il entrait en fureur, injuriait la jeune
+fille, lui criait : « Tu ne finiras donc pas par mal
+tourner, chipie ? »</p>
+
+<p>Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et
+à des grues et auquel il la força d’assister, Aimée vit
+tout à coup un des convives se pencher vers son père
+et lui murmurer quelque chose à l’oreille : « Tu n’as
+pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute
+voix. Elle est à prendre. » Et comme l’homme se
+levait déjà, Aimée dut s’enfuir en lui jetant sa serviette
+au visage.</p>
+
+<p>Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une
+nuit, elle se réveilla en sursaut ; son père était au pied
+de son lit et la regardait. Elle se dressa pleine de
+rage : « Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie,
+je crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier. »
+Comme il était très lâche et qu’il la voyait furieuse,
+il battit en retraite, avec des menaces.</p>
+
+<p>Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant
+remarqué que la femme de chambre semblait instruite
+des manigances de son père, elle se décida à lui faire
+part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette
+fille se mit à sourire et confessa simplement qu’elle
+trouvait la situation « assez drôle ».</p>
+
+<p>Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir
+de temps en temps, saurait accueillir sa confidence
+et la protègerait. Mais quand elle lui raconta le
+siège monstrueux auquel elle était en butte : « Ça ne
+m’étonne pas de ce vieux paillard ! » répondit-il seulement
+en riant. Et à la colère d’Aimée devant une
+réaction si faible, il opposa : « Que veux-tu que je
+fasse ? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien
+assez grande pour te défendre toute seule ! »</p>
+
+<p>Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de
+venir le trouver dans sa chambre. Pour lui prouver
+qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit sur le champ.
+Son persécuteur sembla enchanté ; il entra dans des
+explications papelardes et confuses, et tout à coup :
+« Tu n’as pas besoin de faire des manières comme
+ça, puisque tu n’es pas ma fille. »</p>
+
+<p>Aimée vit tout à coup une grande lumière ; pendant
+un instant, le bonheur, comme un soleil, lui obstrua
+l’imagination. Elle pensa seulement : « Je m’en vais. »</p>
+
+<p>— Eh ! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle
+à l’homme qui la regardait plein d’attente.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi ? pourquoi ? Je ne te chasse
+pas, fit-il, soudain désespéré.</p>
+
+<p>Et cherchant à reprendre l’avantage :</p>
+
+<p>— Où irais-tu, malheureuse ? Il n’y a que moi au
+monde qui me soucie de toi.</p>
+
+<p>— J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent.
+Je pars.</p>
+
+<p>Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait,
+qu’il ouvrit sa bourse comme en rêve et lui
+tendit quelques billets.</p>
+
+<p>Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un
+hôtel. Quelques jours plus tard, elle avait trouvé une
+place d’institutrice dans le Midi et partait sans que
+son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher.
+Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la
+seule amie qu’elle eût conquise au couvent, ayant
+appris par hasard quelque chose de ses malheurs et
+se sentant émue par le courage qu’elle y avait opposé,
+lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle ;
+c’est là que Georges l’avait connue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace
+de ces affreuses aventures. Et elle y était en effet, mais
+non pas telle que je l’avais imaginée.</p>
+
+<p>Je croyais la trouver encore frémissante des injures
+qu’elle avait souffertes, toute blessée, toute fléchie,
+prête à se blottir et à chercher la consolation. Un
+inconscient romantisme me la faisait voir parée des
+grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que
+Georges m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que
+son humiliation fût encore perceptible dans tous ses
+mouvements, qu’on la pût goûter comme un ornement
+de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde
+exigence de mon esprit que naquit vraisemblablement
+la demi-déception que j’éprouvai dans les premiers
+temps où je fis la connaissance d’Aimée.</p>
+
+<p>Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument
+ne correspondait à ma prévision.</p>
+
+<p>Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable,
+il m’eût fallu tenir compte de l’âme sur laquelle
+toutes ces persécutions avaient porté. Combien
+j’aurais voulu connaître Aimée enfant ! Le petit cœur
+sage et terrible ! Comme il devait battre durement le
+jour où elle s’était trouvée sur le pavé ! Peut-être
+n’eût-il pas fait bon la plaindre trop fort. Peut-être
+n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus
+gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de
+sa détresse.</p>
+
+<p>Non, l’infortune ne l’avait pas entamée ; ces privautés
+qu’elle avait essayé de prendre avec elle, Aimée les
+avait vivement repoussées ; elle n’avait permis à rien
+de mordre sur elle ; de la petite fille traquée, il ne lui
+restait aucune fragilité et même pas un soupçon de
+colère, même pas le plus petit désir de vengeance.
+Car, après tout, quelle raison avait-elle d’en vouloir
+à personne ? On ne l’avait pas touchée. Personne, à
+aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y
+avait dans son regard, dans toute son attitude, quelque
+chose qui réduisait son passé au silence, qui lui
+défendait d’élever aucune revendication sur elle, qui
+rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement
+allusion.</p>
+
+<p>Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de
+son cœur en indépendance. Aimée avait pris l’habitude
+de ne compter sur personne. Elle n’était pas devenue
+exactement méfiante, mais inexprimablement seule,
+seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.</p>
+
+<p>Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi,
+elle avait été un moment sur le point de faiblir ; pour
+calmer ses nerfs légèrement détraqués, elle avait entrepris,
+dans ce pays où elle ne connaissait pas une âme,
+d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie
+guérie pour toujours, intacte à nouveau, radieuse,
+détachée de tout, reprise par son propre cœur, privée,
+sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée pour la jeter
+à genoux, elle avait au contraire pris conscience de
+sa force ; elle l’avait reconnue, touchée partout en
+elle, et délivrée. Sans rage, sans trépignement, sans
+rancune, avec une souplesse secrète et heureuse, elle
+s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne
+sais si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades,
+mais ses pensées faisaient à peu près comme si elle
+se fût dit : « Te voici, ils n’ont pas pu t’avoir, te voici,
+ma grande ! Toute la place qu’il te faut ! Et tu n’en
+as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour
+l’emporter sur eux. »</p>
+
+<p>L’indignité de ses parents achevait cet isolement
+d’Aimée, ce détachement pathétique de sa figure.
+Rien derrière elle que ces tristes monstres oubliés, ou
+plutôt rien que cette âme passagère, inconnue, perdue
+au fond d’un passé insondable, et qui était la seule
+dont elle eût peut-être hérité quelque chose. Rien de
+fait pour elle ; tout commençait avec elle. Et c’est
+pourquoi il fallait que tout, dans son âme, fût pris
+au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle
+débutait par le principal, — pour avoir le temps de
+l’atteindre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si
+peu de chose à emporter ! C’était un étroit trésor,
+en vérité, que son âme ! Ceux qui ne l’aimaient pas,
+n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait
+l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource
+pût être sans prix.</p>
+
+<p>Un fonds un peu rare, une nature toute capitale ;
+rien n’y était exprimé plus d’une fois, et dans son
+essence la plus ardue ; chaque trait en était tracé par
+la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver.
+Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins
+saturée. On ne voyait jamais passer en elle de ces
+ondes qui confondent, un instant, tous les sentiments
+comme des arbres sous un même frisson de vent ;
+elle n’était jamais languissante ni flébile ; elle ne connaissait
+ni les brumes, ni les pleurs ; les contours de
+son âme n’étaient jamais brouillés.</p>
+
+<p>Toutes ses émotions paraissaient du premier coup
+à l’état distinct ; elles se prononçaient, plutôt qu’elles
+n’éclataient ; elles étaient belles et courtes comme des
+pensées.</p>
+
+<p>Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque
+chose qui ressemblait à la vérité. Et mon enthousiasme
+en le peignant, c’est bien celui qu’on éprouve lorsqu’on
+poursuit la vérité ; une grande contention, une admiration
+pleine de cris empêchés, un transport sans cesse
+brisé par la crainte de mal voir, quelque chose d’effréné
+et d’essoufflé à la fois. Les traits que j’aperçois ne
+prêtent pas sous l’effort de mon esprit, ils sont rebelles
+au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de
+relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez
+pour me remplir le cœur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses
+qu’on lui disait. On la regardait avec étonnement :
+« Est-ce là tout ? » Mais elle ne se troublait pas, car
+de cette brièveté elle avait la justification toute prête :
+c’était cela qu’elle était capable de fournir en des
+occasions plus grandes.</p>
+
+<p>Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne
+venait pas chez vous ; on ne se sentait jamais tout à
+fait épousé par elle. Le dédoublement lui était absolument
+interdit ; mais elle était si bien prise dans sa
+propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui
+demander toute autre incarnation que d’elle-même.</p>
+
+<p>Le miracle de la multiplication était impossible sur
+elle ; du moins jamais il ne l’eût rendue nombreuse ;
+il n’eût été qu’un stérile coup de foudre et n’eût fait
+que la réduire en cendres.</p>
+
+<p>Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité,
+car elle se donnait là-dessus à prendre ou à laisser et
+je n’ai jamais vu quelqu’un qui supportât avec une
+plus souveraine indifférence d’être laissé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A la place des prévenances et des accompagnements
+qu’elle ne pouvait fournir, elle usait envers ses vrais
+amis d’une familiarité un peu brusque. Un jour, dans
+les commencements, comme, en causant avec elle,
+je me perdais à la considérer de tout près, elle se
+tourna vers Georges qui était à quelques pas de nous,
+et riant très fort :</p>
+
+<p>— Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand
+nez pointu que j’ai au milieu du visage !</p>
+
+<p>C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace
+entre elle et vous ; elle vous rapprochait d’elle carrément,
+sautant par dessus les nuances et les degrés
+qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois
+j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée ; mais
+je voyais aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque
+de m’entraîner avec elle, à travers les embarras que
+lui ménageait sa hauteur.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne
+savait pas que je l’attendisse, je me rappelle sa parfaite
+absence de surprise, sa main tendue, son bonjour
+ferme et joyeux ; dès la porte, elle était au fait ; parfois
+elle me saluait de mon prénom drôlement déformé,
+en camarade ; ou bien, en me serrant la main, elle me
+secouait le bras longuement, en riant. Dans l’instant
+la distance où j’étais d’elle était franchie, du moins
+jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment
+abrupt, jusqu’au pied de la terrible citadelle.</p>
+
+<p>J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné,
+et même froissé ; il s’échappait par grandes fusées
+arides ; j’y trouvais quelque chose de dur. Dans l’être
+sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce
+moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement.
+Longtemps je restai devant lui comme devant une
+porte dont la serrure se fût dérobée ; je sentais qu’il
+donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais
+de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant
+toute ma patience, toute mon adoration, j’ai fini
+par le tourner ; j’ai compris ce qu’il voulait dire. Il
+indiquait le ton de cette âme tout en esprit ; il était en
+elle à la place des troubles, des va-et-vient, des
+mélanges dont les autres sont émues ; il suppléait en
+elle à la circulation des fluides ; c’était l’orage d’un
+climat sans eau.</p>
+
+<p>Aimée manquait non point tant de tendresse que
+de caresse. Cette privation de soi, cette attente, cette
+demande, cette insuffisance qu’il y a dans toute
+caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait
+par la seule droiture de ses mouvements vers vous.
+On était avec elle dans une intimité complète sans
+qu’elle vous eût une seule fois favorisé d’une inflexion
+de voix plus câline, ni de la moindre flatterie ; mais
+il y avait une douceur incomparable dans la façon
+dont elle vous disait tout droit le vrai de ce qu’elle
+sentait pour vous, comme ce jour où elle me déclara
+tout à coup si simplement :</p>
+
+<p>— Je vous aime bien, François !</p>
+
+<p>La vibration, la perpétuité : voilà encore ce qu’on
+pouvait être gêné de ne pas rencontrer dans ses sentiments.
+Ils s’élevaient au moment qu’il fallait ; leur
+son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient
+pas « tenus » ; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne
+veux pas dire qu’ils disparaissaient de son âme, mais
+seulement qu’ils ne l’emplissaient plus, qu’ils ne la
+peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils ne la dominaient
+plus.</p>
+
+<p>Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la
+sensation vous prenait que vous n’étiez plus rien
+pour elle ; du moins, éprouviez-vous que votre image
+était comme suspendue dans son cœur ; rien d’elle
+ne vous suivait, ne vous rattrapait ; rien ne s’échappait
+vers vous de cette lyre précieuse, mais muette.</p>
+
+<p>Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous
+n’emmeniez pas son affection, mais en revenant, vous
+la retrouviez toute pareille. Elle avait vécu dans son
+cœur comme une mélodie sur la portée ; tout de suite
+elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.</p>
+
+<p>Il était beau de retrouver Aimée après une absence ;
+du premier coup elle était près de vous aussi prompte,
+aussi active que vous l’aviez laissée ; de toutes ses
+ressources elle se rendait à vous.</p>
+
+<p>Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes
+d’où l’on sort et où l’on aborde par tous les temps
+avec la même facilité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un
+sentiment en elle essayât de prendre le pas sur les
+autres ; elle avait horreur de se laisser envahir, horreur
+d’être submergée ; rien jamais en elle n’était au profit,
+ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au
+point de gêner le reste ; je n’ai jamais connu d’être
+moins romantique, ni pour qui les entraînements
+irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres pouvaient
+se plaire à perdre la tête : pour sa part, elle ne
+trouvait d’agrément qu’à la conserver bien solide,
+bien vigilante, bien au fait de tout ce qui survenait
+dans son cœur.</p>
+
+<p>Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre
+d’hôtel, Aimée excellait à ranger autour d’elle les
+objets entassés dans sa malle ; elle trouvait toujours
+moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse
+possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié
+à la disposition des lieux. Sans encombrement, sans
+double emploi, sous ses doigts délicieux et subtils,
+ils se distribuaient sur les tables et sur les étagères
+de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer
+les uns les autres ; on pouvait accéder à chacun
+directement ; toute implication était supprimée. C’était
+un petit monde à son image qu’elle créait ainsi chaque
+fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle
+tombât, de se sentir jamais « à l’étranger ». C’était
+son âme exacte, complète et bien articulée qu’elle
+traduisait à l’extérieur.</p>
+
+<p>Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout
+le poids de vos prières, de vos misères vous fussiez-vous
+accroché au bord de cette barque imperturbable,
+elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su la
+conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son
+affection, et certaine, et garantie ; mais venait un
+moment où elle ne pouvait plus croître ; il ne fallait
+compter, à votre avantage, sur aucune démesure ;
+même la force, l’intrusion même à poings armés ne
+vous eussent pas procuré une occupation plus entière
+de ce cœur profond mais ménager.</p>
+
+<p>La souffrance ne convenait à Aimée que dans des
+occasions très rares : elle ne lui allait pas bien pour
+tous les jours. Aussi, comme une femme qui écarte
+les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle
+imaginé de ne la porter que le moins possible. De là
+sa lenteur à s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas
+pitié de vous, elle attendait longtemps avant de
+prendre part à votre peine, elle y était plus patiente
+que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de
+vous plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet
+cela pouvait être supporté.)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Oh ! le sage, oh ! le cruel démon ! Qui voudra
+comprendre que, de tout son personnage, ce soit ce
+dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et
+m’ait envenimé d’un si grand amour ? Car, il faut
+le dire maintenant, j’avais pu être sur elle compatissant
+et penché, pour elle ma tendresse avait pu
+s’émouvoir ; mais je ne l’eusse sans doute jamais
+véritablement aimée, si je n’eusse rencontré, au
+milieu de toutes ses vertus, comme un chardon délicieux
+parmi les fleurs, sa dureté.</p>
+
+<p>Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout
+épris en elle, — de son impitié, de sa résistance à
+l’attendrissement. C’est aussi que ce n’était pas quelque
+chose en elle de purement négatif ; cela prenait
+un visage aussi de temps en temps, et farouche ; cela
+devenait une ardeur, une frénésie. Aimée était folle
+aussi, à sa façon ; elle avait, en plus de son équilibre,
+de quoi le perdre aussi par instants.</p>
+
+<p>Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé,
+de la vie. Au milieu des plus grandes misères de son
+enfance, dans le fiacre qui l’emmenait au couvent,
+au moment où elle vit son pseudo-père près de son
+lit : « Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle
+intérieurement, mais c’est tout de même assez
+curieux. » Et elle attendait la suite de ce qui allait lui
+arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient
+à l’indécence.</p>
+
+<p>Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon,
+bienvenu ! rien dont elle ne sût faire de l’extase !
+L’admiration passait, en elle, la sensibilité. Comme
+d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de
+vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements,
+de réfractaire à nos désirs, de difficile à déranger.
+Le mal même qu’ils lui faisaient, la trouvait pleine
+de rire et de salut.</p>
+
+<p>« Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie », m’écrivait-elle
+un jour. Et je n’avais pas besoin de la voir
+pour deviner l’enthousiasme dont elle devait flamber
+à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide
+admirable qui devait en découler.</p>
+
+<p>Ses yeux ! je reste encore troublé de leur excès sur
+tout le reste de son visage. Quand ils se fermaient,
+on voyait comme en creux, sur tous ses traits, la vie
+qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement
+de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec
+lui, son avidité au-delà de lui, sa soif, sa maladie !
+et c’étaient celles de vivre. Ils ne la défendaient pas
+seulement, ils la trahissaient aussi ; et il faut que je
+m’écrie : enfin !</p>
+
+<p>Ses yeux ! C’est à quoi je la reconnaissais toujours ;
+ils me parlaient en silence de la perversion qui nous
+réunissait. Je les ai suivis partout, et jusque dans cette
+pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une maladie
+Oh ! je me souviens quand il n’y avait plus que cela
+de beau en elle ! Comme j’étais heureux ! Car ils continuaient
+à m’appeler, à marcher devant moi comme
+un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite,
+dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul,
+puni, perdu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais je vais trop vite. Au moment où je pris
+conscience de mon amour pour Aimée, j’étais encore
+bien loin de savoir sur elle toutes ces choses, donc de
+m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à
+l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que
+par l’étrangeté générale de son caractère.</p>
+
+<p>Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage
+de son âme dans la mienne qui m’entraînait ?</p>
+
+<p>Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée,
+alourdie, déformée par mes besoins et par mes manies
+personnels.</p>
+
+<p>Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des
+pensées qui avivaient le plus mon amour, c’était celle,
+tout de même, qu’elle avait été poursuivie et monstrueusement
+désirée, que d’autres, avant moi, avaient
+été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais
+pas, que je ne pouvais pas rattraper, de qui je ne
+pouvais pas me venger, à qui je ne pouvais pas faire
+mal. Une sorte de jalousie rétrospective et impuissante
+m’affolait vers elle.</p>
+
+<p>Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je
+savais qu’elle avait été un instant aux abois. Toute
+mon âme était en révolte contre ce souvenir, mais, à
+chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un trouble
+voluptueux.</p>
+
+<p>Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière.
+Elle n’en avait pas moins subi la condition des femmes :
+elle avait reçu, — et dans quelles formes aggravantes — l’insulte
+solennelle et rituelle du désir. Cela était
+détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait
+pour moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur
+et en faisait les mottes au soleil exposées.</p>
+
+<p>Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme
+frayée, où j’entrai résolument. En pensée, je veux dire.
+Au moment même où Georges avait prononcé la
+phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour,
+le désintéressement avait disparu de mon cœur tout
+à coup, comme un rideau qu’on tire. Le bonheur
+d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir ; mais il
+n’était plus le premier objet de mes vœux ; je ne souhaitais
+plus, avant toute chose, de la voir réconciliée
+avec Georges ; je ne m’excluais plus aussi sévèrement
+de leur destinée à tous deux. Avec une timidité
+sournoise, je commençais à penser à moi ; dans toute
+cette aventure, je m’apparaissais pour la première fois
+comme méritant quelque chose. Quoi ? Je ne savais
+pas trop ; j’osais à peine y réfléchir ; je voyais simplement
+que je ne pouvais plus me prendre pour rien
+du tout.</p>
+
+<p>Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais
+trop misérable, trop d’anxiétés et de scrupules se
+donnaient rendez-vous sur moi. La possession d’Aimée
+était une chose qu’aucune honte ne me retenait d’envisager,
+mais dont un poids trop lourd sur le cœur
+m’interdisait de caresser l’image. Mon esprit m’entraînait
+bien jusque là, mais poussé seulement par la
+logique ; son mouvement était combattu par toute
+mon âme contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient.
+Elles avaient bien un arrière-goût brûlant,
+elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais elles
+demeuraient surtout accablantes et ne me douaient
+que d’entraves.</p>
+
+<p>Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient
+infiniment plus vagues que celui de couvrir son visage
+de baisers. Je n’allais pas si vite, mon ambition
+n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse ; elle était
+sourde encore, et maladroite, et étouffée ; elle faisait
+en moi des mouvements craintifs et sans utilité.</p>
+
+<p>Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et
+cette fois non plus seulement la secourir, mais l’intéresser
+à mon âme. Tout ce que je voyais était que je
+ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps
+mon amour.</p>
+
+<p>Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à
+accourir et à lui en annoncer la nouvelle joyeusement,
+dès la porte, avec un cri :</p>
+
+<p>— Vous ne savez pas ? Eh ! bien, je vous aime.</p>
+
+<p>Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de
+bien autre chose. Il fallait amener lentement sous son
+regard cette âme bouleversée, piteuse et ravie que je
+m’étais découverte ; il fallait trouver un plan pour la
+faire glisser jusque devant elle.</p>
+
+<p>Alors commençait ma méditation. Je cherchais des
+mots, je les agençais avec un soin fatigant. Puis je
+me figurais un certain tour que prendrait à un moment
+ma conversation avec Aimée ; et hardiment j’en profitais ;
+je tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait.
+Tout à coup la place était prête pour celle que j’avais
+bâtie : il n’y avait plus qu’à la poser. C’était fait. Elle
+savait tout ; j’éprouvais un immense soulagement.</p>
+
+<p>Ah ! que d’industrie, que d’adresse, que de présence
+d’esprit j’ai dépensées ainsi en imagination ! Peu
+d’amants sans doute ont jamais montré autant de
+décision et de bonheur.</p>
+
+<p>Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans
+cesse mon échafaudage. Je disposais tout sur un
+nouveau plan ; j’arrivais par un autre côté, il fallait
+modifier mon exorde, changer mes préparations ;
+j’aboutissais enfin à une autre phrase aussi bonne que
+la première et que je rangeais soigneusement à côté
+d’elle dans ma mémoire.</p>
+
+<p>Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en
+marchant, en lisant, au lit même et dans mon sommeil
+quand je parvenais à dormir. Je n’étais jamais las de
+cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot qui
+me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des
+transports inouïs, je me sentais soulevé de terre, je
+n’avançais plus qu’au milieu de battements d’ailes ;
+tout mon visage riait ; je parlais tout seul à mi-voix.
+C’étaient des délices profondes ! Et comme un malade
+je revenais sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre,
+oubliant d’agir.</p>
+
+<p>Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce
+de monstruosité. Ce paquet d’images et de paroles
+que je portais en moi partout, que je retournais sans
+cesse dans ma tête, fit boule de neige ; il attira peu
+à peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit.
+A la fin il n’y eut plus que lui ; de partout on n’apercevait
+plus que lui. Et il continuait à rouler, et moi à le
+suivre comme les anciens damnés courant après leur
+supplice.</p>
+
+<p>Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement
+pas comment passer du projet à l’exécution.
+De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à
+s’extérioriser traversait diagonalement le monde de
+mes pensées, comme un froid rayon d’une matière
+différente et incombinable. Elle me serrait le cœur
+tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente
+et impossible.</p>
+
+<p>Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais
+mes rêves. Ils étaient tellement plus confortables !</p>
+
+<p>Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à
+nouveau, bas et terrible. C’était au moment surtout
+où je me représentais ce qu’il y avait de coupable
+dans la démarche que je méditais. La double trahison,
+envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait,
+me faisait horreur. Mais justement cela m’aidait à
+comprendre que j’étais en marche vers elle.</p>
+
+<p>Ces mots que je me répétais toute la journée, il
+pouvait se faire qu’un moment vînt, — un moment
+du temps, un moment réel, attaché à la suite de ceux
+que je vivais alors, — où je les dirais à Aimée.
+J’apprenais cela de moi-même avec étonnement,
+scandale et tentation.</p>
+
+<p>Je me cramponnais pourtant ; toute idée morale ne
+m’avait pas abandonné. Je tâchais de me faire croire
+que j’étais sur un palier où je pouvais fort bien me
+tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais
+cette assurance était démentie par tout ce que je
+sentais au travail en moi. Je n’avais qu’à faire silence
+un instant : mon cœur aussitôt m’annonçait ma
+défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour,
+il battait de son flot caché mes dernières forces et me
+poussait infatigablement à succomber, en m’étranglant
+doucement de sa petite main à ma gorge.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Hélas ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign sc">Andromaque.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très
+nette que la journée ne passerait pas sans que je me
+fusse déclaré.</p>
+
+<p>Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors
+c’était le même jour terne, la même rue désordonnée
+sous le vent jaune. D’aucune aile plus vive le printemps
+encore n’avait touché Paris.</p>
+
+<p>En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât
+beaucoup plus instamment que la veille. Mon sang ne
+courait pas plus vite. Je ne sentais pas davantage cet
+entrain, cette inspiration qui font l’amant heureux.
+A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours
+et je ne comptais pas les attendre. Je savais qu’il
+faudrait agir dans l’embarras et la disgrâce, sans aucune
+faveur de mon esprit, sans aucun de ces secours, de
+ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment
+opportun.</p>
+
+<p>Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement,
+une possibilité, si j’ose dire, objective, de
+l’évènement. Or il restait toujours aussi inaccessible,
+même par la pensée. Entre l’instant où j’étais
+et celui où elle saurait mon amour, il y avait
+toujours le même abîme : je n’arrivais pas à me représenter
+moi-même au milieu du monde bouleversé
+qui suivrait mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait
+là-contre. Je m’étonnais naïvement à la pensée
+qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent les
+choses autour de vous, après de telles révolutions.</p>
+
+<p>Tout mon respect, ma tendresse même accouraient
+pour prévenir ma démarche, pour la rendre
+plus insensée, plus impossible, pour la reléguer
+dans l’absurde, pour la détacher de cette journée
+déjà en train et qui pourtant me conduisait irrémédiablement
+vers elle.</p>
+
+<p>Était-ce donc mon angoisse accumulée qui cherchait
+à se faire jour par cet aveu ? Était-ce le besoin
+d’échapper enfin à l’obsession de tous ces mots qui
+dansaient dans mon esprit ? Je commençais à savoir
+ce que sont les souffrances de l’amour. En quinze
+jours j’en avais fait l’apprentissage ; elles ne m’étaient
+pas devenues plus supportables ; mais je comprenais
+qu’elles ne font pas forcément mourir. Les battements
+de cœur qui m’avaient tenu éveillé pendant presque
+toute cette dernière nuit, je les aurais endurés longtemps
+encore sans accident. Ma vie avait été capable
+de descendre au fond de cet abîme ; elle eût peut-être
+pu aussi bien y durer. D’ailleurs je n’ai jamais rien
+fait pour éviter de souffrir.</p>
+
+<p>D’où donc montait l’étrange certitude que je me
+découvrais ce matin-là ? Une résolution, une toute
+petite résolution : « Avant ce soir elle saura. » Où
+était-elle en moi, si fragile et si tenace, si timide et si
+effrontée ? Je ne la trouvais nulle part où je la cherchais.
+C’était quelque chose d’innombrable et d’informe,
+quelque chose qui venait d’en bas, qui s’édifiait
+péniblement et dans l’ombre, et contre moi. On me
+poussait doucement sur la scène ; raidi, malheureux,
+empêché, il fallait que je fisse le pas redoutable qui
+allait me découvrir tout entier. Il n’y a pas de portant
+pour moi en cette vie ; je ne sais pas rester longtemps
+abrité. Si maladroit que je sois, il faut que j’avance, il
+faut que je me compromette. Je ne souffre pas de
+rien laisser passer sans y avoir risqué quelque chose,
+fût-ce le ridicule.</p>
+
+<p>Plutôt que l’entraînement de l’amour, c’était le
+sentiment d’une tâche à mener à bien que j’éprouvais
+maintenant. Cet aveu était devant moi, infiniment
+lourd et difficile, infiniment au-dessus de mes forces,
+mais spécifié, commandé, nécessaire. Par instants il
+m’apparaissait comme un énorme pensum. L’idée
+pourtant ne me venait pas que j’eusse pu me l’épargner.
+Je faisais pour l’accomplir tout l’effort que d’autres
+eussent fait pour l’éviter. Toutes les raisons qui me
+l’interdisaient étaient à leur poste, en grande tenue,
+et me donnaient un avertissement solennel. Mais toute
+ma volonté avait passé de l’autre côté. Elle s’était
+mise à cette besogne défendue comme s’il se fût agi
+du devoir le plus sacré. Souvent ainsi j’ai mis l’acharnement
+de la morale dans les œuvres qui la contrariaient
+le plus exactement.</p>
+
+<p>Je ne cherchais pas mon bonheur. Au contraire je
+tremblais pour lui. Je craignais de perdre, en me
+découvrant, tout ce qui me restait de facilités et de
+joies ; je craignais qu’Aimée ne me défendît désormais
+de la voir. J’allais risquer dangereusement mes
+pauvres instants heureux, le peu d’aération et de
+lumière qui me venait encore au fond de ma prison.
+Je n’en marchais pas moins. Avec étroitesse et emboîtement
+comme le soldat qui va au feu, avec la
+même préférence passionnée de la mort et du malheur
+aux biens que l’on possède encore.</p>
+
+<p>Heures sévères ! J’avançais entre elles dans une
+espèce de détresse ; elles me soutenaient par dessous
+les bras, elles m’encourageaient, elles me secondaient
+cruellement. Il y avait des moments où je voyais bien
+que j’étais tout seul à m’imposer le devoir qui
+m’accablait. Cet inévitable devant quoi le cœur me
+manquait presque, je voyais bien qu’il ne venait que
+de moi : « Faut-il que je sois insensé pour me torturer
+ainsi moi-même ! » pensais-je. Et l’envie me prenait,
+comme de délicieuses vacances, de rendre à mes
+décisions la clé des champs. Cela semblait si simple,
+si sage ! Il n’y avait qu’à vouloir, ou plutôt il n’y avait
+qu’à ne plus vouloir.</p>
+
+<p>Hélas ! c’est cela justement qui était devenu impossible.
+De cette délivrance, je pouvais bien concevoir
+un instant l’idée, croire que je n’avais qu’un mouvement
+à faire pour y passer. Mais ce petit dépliement
+de ma volonté m’était devenu chose plus difficile qu’à
+l’hypnotisé auquel on l’a défendu, le geste d’ouvrir la
+main. Je m’en allais ainsi, portant sur moi tout le
+bagage de mon angoisse, absolument libre et parfaitement
+enchaîné, frôlant toutes les occasions qui
+m’auraient pu divertir, sans qu’il me fût permis d’en
+saisir aucune, profondément retranché, même lorsque
+je m’y arrêtais un instant, de tout ce qui m’eût pu
+sauver.</p>
+
+<p>Oh ! les haltes de cette journée ! Je ne me les
+rappelle pas toutes. Simplement la dernière, la plus
+étrange, la plus spécieuse. Vers quatre heures, incapable
+de tout travail j’étais allé voir Georges chez un
+ami, où je savais le rencontrer. L’ami était sorti : nous
+l’attendîmes ensemble. Sitôt installé dans un fauteuil,
+auprès de Georges, je ne me sentis plus pressé par
+rien ; Georges était gai ; il me plaisanta gentiment.
+Nous trouvâmes bientôt entre nous une facilité telle
+que nous n’en avions pas connue depuis des semaines.
+Les mots se mirent à courir entre nous avec cette
+promptitude, cette joie, cette adresse des jours où l’on
+est bien disposé. De toute mon amitié rafraîchie je
+m’élançais vers Georges ; peu à peu j’étais repris par
+un profond besoin de confiance. Il me semblait que
+je m’étais trop économisé avec lui. Il y avait quelque
+chose à réparer, à ressaisir depuis le principe.
+J’aurais voulu lui dire ! « Attendez ! Nous allons voir !
+Écoutez-moi ! Par où commencer ? » L’impatience de
+me donner, une ravissante envie de me trahir faisaient
+rayonner mon visage. J’aurais voulu lui livrer
+tout ce qui pouvait être livré de mon cœur ; je
+cherchais des ruses pour aller aussi loin que possible
+dans la confidence sans la rendre irréparable ; je traçais
+mentalement des limites ; j’abandonnais d’avance
+des régions entières de mon âme, en n’y retranchant
+au préalable qu’un petit détail, qu’une pensée trop
+directe ou trop vive. Pourtant, sur cette pente,
+l’instinct de conservation de mon amour me retint
+à temps ; je fis taire mon imprudente générosité.
+Mais tant de bonne volonté ne pouvait pas rester
+sans se faire sentir ; elle donnait à notre conversation
+un entrain, une chaleur où nous étions tous les deux
+enveloppés. J’allais au devant de toutes les pensées
+de Georges ; je les reconnaissais de loin, je les prévenais
+presque amoureusement ; je lui épargnais les
+moindres peines. Jamais peut-être il ne m’avait été
+si cher qu’en cet instant. Il n’y avait rien de pervers
+dans cette tendresse intempestive ; c’était la plus saine,
+la plus abondante amitié qui me poussait vers lui. Nos
+sentiments ne suivent pas toujours exactement les contours
+des situations où nous met la vie. Ou plutôt,
+l’amour ouvre de telles sources en nous que les eaux
+s’en répandent parfois sur ceux-là mêmes qu’il offense.
+Profitant d’un silence de nos pensées, je lui dis brusquement :
+« Je vous aime bien, Georges ! » Et nous
+nous étions insensiblement si bien exaltés que cette
+déclaration ne l’étonna pas trop. Je voulais y faire
+tenir tout ce qui me gonflait en cet instant : rêves
+idylliques d’un rapprochement entre les âmes, d’une
+sorte de communion fraternelle entre tous mes bien-aimés,
+besoin de demander pardon pour l’acte que
+je n’avais pas encore accompli ; désir d’en écarter
+à l’avance à mes propres yeux toute nuance de secret
+et de trahison. Au moment de partir, lorsque je fus
+debout, il me sembla que j’étais tout entier transparent
+et que sous le regard de mon ami je me tenais compris,
+absous. Par un dernier raffinement de confiance,
+cédant au bonheur qui me montait de plus en plus
+à la tête, comme un avertissement solennel et comme
+une prière, je lui dis :</p>
+
+<p>— Maintenant je vais voir Aimée… du moins si
+vous m’en donnez la permission.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas à vous le permettre », me répondit-il
+d’un ton qui pendant un instant me rendit hésitant
+et déconcerté. Mais j’étais si transporté, si lancé, si
+sot, pour tout dire, que j’écartai aussitôt toute
+réflexion.</p>
+
+<p>Dans la rue je me retrouvai plein de la même joie
+vagabonde. Et par un bizarre mouvement, comme
+elle était incompatible avec la contraction où je me
+sentais depuis le matin, comme il fallait à tout prix
+qu’elle s’en débarrassât, elle l’atteignit dans sa cause ;
+elle écarta la résolution qui l’avait fait naître et qui
+l’entretenait en moi ; elle la déplaça, la mit de côté :
+mon projet de déclaration sembla s’être évanoui ; je
+crus y avoir renoncé. Tandis que je m’acheminais
+vers Aimée, l’intention que j’avais si péniblement
+nourrie tout le jour, m’apparaissait de plus en plus
+fragile, théorique, irréelle ; elle perdait tout sens, elle
+semblait se vider de sa possibilité, bien mieux, de sa
+raison d’être. Je ne voyais plus ce qui l’avait formée.
+Je me traitais de visionnaire et d’insensé. Du même
+coup une délivrance, un soupir infini soulageaient mon
+âme ; je sentais revenir toutes les facilités dont m’avait
+privé mon angoisse. Tout était ramené à ma portée,
+sous ma main.</p>
+
+<p>J’arrivai à la villa dans cet état de légèreté. Aimée
+avait déjà pris l’habitude de ne rien changer à ses
+occupations pendant que j’étais là. Elle me reçut
+dans sa chambre et continua de ranger des robes et
+du linge dans un placard, tandis que je m’asseyais
+dans un fauteuil. Un moment notre conversation fut
+tranquille et distraite comme ses allées et venues
+dans la pièce.</p>
+
+<p>Mais tout à coup, sans préparation, sans avertissement,
+comme une chape de plomb sur mes épaules,
+ma résolution me retomba dessus ; le devoir à nouveau
+me saisit aux entrailles. Je cessai brusquement de
+pouvoir dire un mot, la parole m’était refusée. Aimée,
+affairée devant l’armoire ouverte, me tournait le dos,
+si bien qu’elle ne s’aperçut pas tout de suite de ce qui
+se passait et prit mon silence pour une distraction.
+J’eus le temps de me ressaisir un peu.</p>
+
+<p>Pas assez cependant pour rendre à ma conversation
+l’aisance nécessaire. Une profonde consternation
+intérieure affligeait tous mes mouvements ; j’étais
+diminué, ralenti ; toutes les voies que j’avais imaginées,
+je les trouvais closes. Il n’y avait plus en moi
+qu’une anxiété sans contours ni forme, qu’un seul
+état tout noir, pareil à la nuit chaude et bourdonnante
+des yeux fermés. Toutes les idées de phrases que je
+pêchais en moi, étaient pareillement empêtrées, engourdies,
+avaient le poids du songe.</p>
+
+<p>Pourtant ma volonté ne me lâchait pas. Elle me
+secouait d’autant plus fort que j’étais moins capable
+de la suivre. Elle me tenait au collet comme un
+gendarme qui emmène un vagabond. Il fallait marcher.</p>
+
+<p>Lorsqu’Aimée eut reconnu mon émotion, avec un
+mélange d’inquiétude, d’amitié et de malice, elle me
+demanda :</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ? François, vous me semblez malheureux
+aujourd’hui. Il faut me dire ce que vous
+avez. Ne suis-je pas une bonne amie ?</p>
+
+<p>J’eus une seconde de clairvoyance, pendant laquelle
+je pensai avec tranquillité, presque avec sourire :
+« Dans quelques instants ce sera fait. » Pourtant les
+moyens entre mes mains restaient toujours aussi
+manquants, refusés. Je m’étais levé. Aimée, au contraire,
+sous l’empire de la curiosité, quittant sans s’en
+apercevoir son va-et-vient, s’était assise. Je me mis à
+marcher dans la chambre. Mais il continuait à ne me
+venir qu’une intolérable souffrance. Sans doute elle
+avait passé sur mon visage : j’en vis le reflet dans
+l’étonnement et la pitié qui commençaient à se peindre
+sur celui d’Aimée. C’est ainsi que nous nous rapprochions
+en silence.</p>
+
+<p>Enfin un obscur déblaiement se fit en moi ; des
+paroles arrivèrent, mais d’abord défensives, retournées
+contre cela même que je voulais dire :</p>
+
+<p>— Non, c’est inutile : il vaut mieux ne pas parler.
+Et d’ailleurs ce n’est rien. Cela n’est pas intéressant.
+Cela ne concerne que moi, que moi.</p>
+
+<p>Je parlais avec une violence involontaire, profitant
+de ces premiers mots pour chasser ma rancune de
+tout ce qu’Aimée m’avait fait souffrir. J’étais d’ailleurs
+tombé dans un état brutal, plein de retours et de
+secousses, prolongement actif de ma paralysie de tout
+à l’heure. Je me défendais passionnément contre quelque
+chose que je ne savais encore comment entreprendre ;
+je m’y jetais en me débattant de toutes mes
+forces et je cherchais confusément une issue aussi bien
+dans ma révolte que dans mon entraînement.</p>
+
+<p>Cependant Aimée était devenue profondément
+attentive. Non pas insensible. Je pense que devant ce
+secret tout proche qu’elle n’osait encore être sûre
+d’avoir deviné, le cœur devait lui battre un peu. Mais
+elle conservait sur elle-même ce gouvernement que
+j’avais perdu sur moi. Elle me regardait doucement
+sans honte comme sans provocation, toute voisine et
+pourtant hors de prise, infiniment dérobée. Elle ne
+me soutenait que de son silence. Devant cet esprit
+si maître de soi, devant cette femme profonde,
+je devais avancer tout seul, je devais achever,
+exposé comme sur un glacis, les pas que j’avais
+commencés.</p>
+
+<p>Je parlai :</p>
+
+<p>— C’est une chose à quoi vous ne pouvez rien
+faire. Il ne faut pas chercher. Ce n’est rien. Un
+malheur qui m’est arrivé. Je suis dans une impasse,
+bloqué de toutes parts. Plus de jour d’aucun côté.
+Mais tant pis pour moi ! C’est sans importance. Cela
+ne regarde que moi. Je m’arrangerai bien.</p>
+
+<p>Je continuai à me débattre ainsi devant elle dans
+un langage obscur, contracté, maladroit. L’éclairage
+en moi était trop bas à cet instant pour que ma
+conscience ait pu voir passer toutes mes paroles et
+pour que ma mémoire les ait retenues. Je me rappelle
+simplement qu’il y en avait que j’appelais du
+plus profond de moi-même, que je tirais jusqu’à moi
+dans un effort surhumain. D’autres au contraire faisaient
+un saut brusque hors de moi, comme si
+elles eussent soudain manqué de place dans mon
+âme trop condensée. De loin en loin je reconnaissais
+au passage une des phrases que j’avais préparées pendant
+la longue méditation de mon aveu ; mais mal
+en place, moins juste, moins utile que je ne l’avais
+aiguisée, amenée là de force, dans un moment où
+elle allait à peu près bien, frappée de la même
+malchance que tout mon discours. Car tout ce que
+je disais restait affreusement manqué, infirme, énigmatique.
+Même accomplie, ma confession portait les
+traces de l’impossibilité qui pesait encore sur elle
+l’instant d’avant. Elle était finie, et cependant moi-même
+j’attendais encore. Je m’étais tenu dans une
+espèce de généralité ambiguë, dans des allusions à
+mes souffrances, à ma mauvaise destinée, à l’avenir
+redoutable. Je n’avais pas su trouver ces mots directs,
+pressants, ces flèches vives et droites qu’eût lancées
+un amour moins scrupuleux que le mien. Ainsi la
+déchirante dépense que je venais de faire demeurait
+à moitié vaine, ainsi tant d’effort ne m’avait conduit
+qu’à une situation à moitié décidée, qu’au cœur d’un
+insupportable malaise.</p>
+
+<p>A vrai dire je ne m’aperçus pas tout de suite de
+cet échec. J’étais si plein de mon amour que je crus
+d’abord l’avoir suffisamment expliqué. Et dans
+l’ivresse de me sentir perdu ayant retrouvé une espèce
+d’aisance, je m’approchai d’Aimée, je me penchai
+vers elle, je lui demandai à voix presque basse,
+passionnément :</p>
+
+<p>— Vous ne m’en voulez pas ; vous ne m’en voulez
+pas ?</p>
+
+<p>— Mais non, répondit-elle, et je vis qu’elle cherchait.</p>
+
+<p>Elle était bien trop fine pour n’avoir pas plus qu’à
+moitié deviné ce que j’avais essayé de lui dire. Mais
+elle voulait en être sûre. Elle ne trouvait pas dans mes
+paroles la phrase décisive dont elle avait besoin, et
+elle la cherchait. Quand je me rappelle aujourd’hui
+cet instant — sur le moment je n’ai su rien comprendre — je
+revois son visage plein d’une attention aiguë,
+studieux et tendu, tourné vers les moindres signes.</p>
+
+<p>Il y avait certainement dans cette application beaucoup
+du désir que « ce fût vrai » ; ce qu’elle goûtait à
+l’avance du plaisir d’être aimée lui conseillait subrepticement
+de s’en approcher davantage. Pourtant
+je crois qu’elle obéissait surtout à cet esprit de netteté,
+à cette passion d’y voir clair dans les sentiments qui
+nous étaient communs et qui devaient faire plus
+tard en nous tant de ravages. Elle était trop ordonnée
+pour accepter, en cet instant si grave, la confusion
+qui pesait sur nous. De tout son cœur, non sans quelque
+émotion, mais toujours maîtresse d’elle-même,
+pleine de suite et de pensée, elle s’était mise à la
+tâche de la débrouiller.</p>
+
+<p>Moi cependant, loin de rien faire pour l’y aider,
+je m’épuisais en protestations confuses, en excuses,
+en prières, en accusations contre moi-même. — Par
+toute ma confession je n’avais rien cherché, rien
+prétendu ; elle n’avait eu aucune intention ; je ne
+l’avais entreprise que par force ; à aucun instant la
+plus petite idée d’obtenir quelque chose ne m’avait
+effleuré. Et maintenant, la considérant comme accomplie,
+au lieu d’en poursuivre l’avantage, je ne pensais
+plus qu’à en effacer la trace, qu’à me la faire pardonner.
+Je tremblais de délicatesse et de crainte, j’aurais voulu
+enlever d’une main insaisissable les ombres dont je
+croyais avoir terni mon amour. J’étais penché de
+toute mon âme vers Aimée, dans un scrupule, dans
+une inquiétude ineffables, et dans mes paroles ne
+paraissait plus que le profond souci de revenir sur
+ce que j’avais dit, de l’empêcher d’être, d’en étouffer
+aussi complètement que possible l’écho.</p>
+
+<p>Ainsi nous avancions-nous à contre-sens l’un de
+l’autre, moi cherchant à lui faire oublier quelque chose
+qu’elle cherchait encore à savoir. Cette douloureuse
+contrariété, dont elle était seule à avoir conscience,
+lui devint bientôt insupportable. Prise d’une impatience,
+je la vis tout à coup se décider secrètement.
+Elle me demanda :</p>
+
+<p>— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt ?
+J’aurais peut-être pu intervenir auprès de Marthe,
+empêcher votre malentendu de devenir si grave.</p>
+
+<p>Encore aujourd’hui, quand j’y pense, il me paraît
+impossible qu’elle se soit véritablement trompée si
+longtemps sur la nature exacte des angoisses que je
+lui avouais. Pourtant mes paroles avaient été si ambiguës,
+j’avais eu par moments si bien l’air de me
+plaindre de difficultés conjugales, j’avais si maladroitement
+insisté sur l’impossibilité pour elle de me venir
+en aide, que son esprit avait pu être effleuré par cette
+interprétation, qu’elle voulait maintenant, en la
+feignant seule acceptable, m’obliger à détruire.</p>
+
+<p>Je m’arrêtai. Tout le découragement, toute la fatigue,
+toute l’impuissance du monde furent sur moi dans
+l’instant. Je m’appuyai au rebord de la bibliothèque
+qui faisait le tour de la chambre et mis la tête dans
+mes mains. Tout était à refaire ; je me trouvais tout
+à coup infiniment éloigné de ce que j’avais cru accompli ;
+et plus la moindre force en moi ! Sans regarder
+Aimée, d’une voix désespérée, je lui dis :</p>
+
+<p>— Vous ne m’avez donc pas compris !</p>
+
+<p>Elle se leva et vint vers moi. Alors, plus bas, et sans
+pouvoir tourner les yeux vers elle :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas de Marthe que me vient ce malheur,
+c’est de vous !</p>
+
+<p>Je restai un moment encore appuyé, plongé dans
+un accablement et dans un repos où je n’entendais
+plus rien, détaché de tout ce que je venais de faire,
+presque distrait à force de joie et de détresse, renvoyé,
+acquitté, bien perdu cette fois.</p>
+
+<p>Lorsque je me redressai, Aimée était auprès de moi
+et me regardait avec une gravité qui m’interdisait
+sans paroles tout espoir, mais avec une tendresse
+aussi que ne je lui avais pas encore vue. Je devais
+être bien misérable, bien désarmé… — pourquoi
+hésiter à le dire ? — bien inoffensif. Car elle ne pensa
+point à se ménager. Comme avec un blessé, qu’il
+s’agit avant tout de secourir, on passe par dessus bien
+des convenances, elle prit l’intonation la plus dépouillée,
+la moins réticente pour me dire :</p>
+
+<p>— Mon pauvre ami, comme vous souffrez !</p>
+
+<p>Elle était debout à côté de moi. Je lui pris la main
+machinalement, comme un aveugle, pour me faire
+conduire. Elle ne la retira point. Je marchai la tête
+basse, les épaules voûtées. Arrivé dans l’embrasure
+de la porte, je me retournai vers elle avec effort et je
+lui dis dans un souffle :</p>
+
+<p>— Au revoir, Aimée !</p>
+
+<p>Elle me sourit doucement ; je laissai tomber sa
+main et je partis. J’entendis qu’elle refermait la porte
+lentement, silencieusement derrière moi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le vestibule je me retrouvai tout à coup plein
+d’étonnement, chancelant comme au sortir d’un rêve,
+de toutes parts dépassé par ce que je venais de faire.
+Cependant une allégresse absurde cherchait maintenant
+d’en dessous à se faire jour ; elle me donnait de
+petits coups comme la mer montante sous une
+estacade.</p>
+
+<p>Au moment où j’allais sortir, on sonna. C’était Lise
+Bonnier, une amie d’Aimée, très belle et très coquette,
+que j’avais toujours un peu redoutée, car elle était
+aussi moqueuse et s’amusait souvent de ma timidité.
+Mais à peine la vis-je entrer ce jour-là que je l’entraînai
+dans le salon, la suppliant de rester un moment à
+bavarder avec moi. Elle accepta, un peu surprise. Je
+me lançai aussitôt dans une étincelante divagation.
+Je ne sais quel démon m’inspirait. Jamais je n’avais
+éprouvé pareil entrain, pareille aisance avec une
+femme. Pour la première fois je trouvais le ton qu’il
+fallait prendre avec Lise : je me montrai d’une frivolité
+parfaite, taquin avec grâce, plein de flatteries à
+la fois adroites et grossières, faussement crédule à ce
+qu’il lui plaisait de me raconter de moins sensé, et
+pourtant sachant marquer par une insaisissable ironie
+combien je réservais sur tout ce qu’elle me disait mon
+opinion secrète. Il me semblait qu’avaient disparu
+ces mille petits obstacles de l’âme, dont j’avais en
+réalité la religion, auxquels je m’étais, l’instant
+d’avant, si douloureusement embarrassé. Emporté
+par une impiété fièvreuse, je goûtais un affreux plaisir
+à détruire par ce papotage toute la solennité des
+minutes précédentes. Je me vengeais de je ne savais
+quoi. L’esprit à la débandade, je me laissais entraîner
+par tout ce qu’il y avait en moi de plus éloigné des
+sentiments que je venais de subir.</p>
+
+<p>Mais cette conversation privée d’âme tomba tout
+à coup. Après quelques phrases languissantes, je
+quittai Lise, me chargeant de faire prévenir Aimée de
+sa présence.</p>
+
+<p>Je n’eus pas à en prendre la peine : Aimée venait
+d’être avertie, je la rencontrai sur le seuil de la porte.
+Je crois qu’elle ne s’attendait plus à me voir. Du
+moins j’eus l’impression de la surprendre. Elle arrivait
+les yeux baissés et les releva à mon approche.
+Ah ! Dieu, ce regard, aujourd’hui encore, je ne suis
+pas sûr de l’avoir vu vraiment tel que je le revois. Ce
+fut une longue lumière sombre qui monta vers moi,
+m’atteignit, m’arrêta ; une caresse brûlante, mais
+retenue, rattrapée à temps, et tout au fond adoucie
+par un flot de secrète reconnaissance, par un grand
+bonheur caché. Tout son visage, attiré par le rayonnement
+des yeux, souriait légèrement…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign sc">Andromaque.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Pendant les quelques jours qui suivirent ma
+déclaration, je vécus tout bas, comme réduit, comme
+effrayé ; je me faisais petit ; j’avais peur, au moindre
+mouvement, d’attirer de terribles malheurs sur ma
+tête. Ce qui s’était passé, pour devenir peu à peu
+possible, avait besoin de n’être pas touché d’un
+moment. Je sentais qu’il fallait laisser un tel évènement
+s’acclimater avec l’existence en faisant silence
+autour de lui.</p>
+
+<p>Pourtant dans l’attitude d’Aimée à mon égard
+aucun changement ne s’était produit de nature à
+m’inquiéter. Elle me marquait toujours la même
+amitié, sans rien ajouter d’ailleurs qui pût m’y faire
+supposer une nuance plus tendre.</p>
+
+<p>Je ne retrouvais aucune trace du regard dont elle
+m’avait un instant enveloppé. Elle était toujours ma
+grande amie forte et sûre, et il m’arrivait en sa présence,
+tant son visage était peu troublé, d’oublier
+que je lui avais appris qu’elle était dans mon cœur
+un peu davantage.</p>
+
+<p>J’acceptais cet état de nos relations sans me rien
+demander, dans une abdication et avec un respect
+infinis. Et du premier accident qui le modifia, je ne
+fus, à vrai dire, en aucune façon responsable.</p>
+
+<p>Huit jours environ après l’évènement que j’ai
+raconté, par une merveilleuse après-midi d’avril,
+nous nous trouvions à la villa, dans le grand salon,
+avec toute la famille de Georges, comme à l’ordinaire
+vaguement et oisivement rassemblée. Le soleil entrait
+par les fenêtres, invitant à la promenade. J’avais
+proposé à Georges, qui par hasard avait déjeuné là,
+de sortir avec lui ; mais comme nos occupations ne
+coïncidaient pas, nous avions, d’un commun accord,
+abandonné ce projet.</p>
+
+<p>Aimée nous avait entendu le débattre. Je vis qu’elle
+réfléchissait. Sans qu’on pût en reconnaître les termes,
+on distinguait très bien quand elle était en proie à
+un débat intérieur ; non point à aucun va-et-vient de
+sa physionomie, à aucune agitation de son visage ;
+mais au contraire à je ne sais quelle fixité et quelle
+application qui se posaient sur lui ; elle voulait tout
+bas, et les battements de son cœur étaient obligés de
+se taire, et une espèce de tranquillité presque effrontée
+passait dans toute sa personne. Ce fut d’une voix
+parfaitement calme qu’elle me dit, lorsqu’elle se fut
+décidée :</p>
+
+<p>— Je vais sortir, François. Voulez-vous m’accompagner ?</p>
+
+<p>Je crois que je rougis. Puis je me tus. Puis je dis :
+Oui ! au hasard, très vite, pour au moins ne pas
+laisser s’abolir la formidable chance qui s’offrait,
+mais sans avoir encore tout à fait compris ce qui
+m’arrivait.</p>
+
+<p>Pendant qu’elle mettait son chapeau, dans sa
+chambre, et que je l’attendais debout entre les
+groupes, quelqu’un m’interrogea sur ce que j’allais
+faire :</p>
+
+<p>— Aimée m’a demandé de sortir avec elle, répondis-je.</p>
+
+<p>A ce moment seulement l’évènement se déclara
+dans mon cœur. Je faillis éclater de rire. Je me
+demandai comment j’avais pu prononcer une telle
+phrase et y croire, sans que le tonnerre fût tombé
+pour consacrer ce prodige. C’était la première fois
+que j’allais sortir seul avec Aimée dans Paris, et c’était
+elle-même qui m’y invitait. Déjà la seule pensée
+qu’elle pût trouver à ma compagnie un plaisir quelconque
+m’approchait de la folie. Mais il y avait
+quelque chose de plus : elle savait pourtant bien que
+je l’aimais. L’avait-elle oublié ? C’était impossible.
+Le temps qu’elle avait réfléchi montrait bien qu’elle
+avait tenu compte de cette circonstance. Elle l’acceptait
+donc ! Elle acceptait ce secret entre nous, et qu’il
+ne nous séparât point. Elle voulait bien qu’il y eût
+quelque chose que nous fussions seuls à connaître,
+seuls à porter. Une telle faveur me faisait perdre
+l’esprit ; et j’avais toutes les peines du monde à
+dissimuler mon égarement.</p>
+
+<p>Je revois chaque minute de cette journée extraordinaire,
+l’instant où nous sortîmes de la maison
+dans la rue vivante, illuminée, pleine de promeneurs
+et de toute la brillante animation du printemps,
+l’instant où dans l’auto découverte qui filait
+doucement, et comme enchantée, au ras des trottoirs,
+au milieu de la foule et parmi le flot des
+visages qui me paraissaient tous joyeux, m’étant
+tourné timidement vers Aimée, je vis qu’elle était
+sur le point de sourire. Sourire léger, à peine formé
+sur ses lèvres, mais que mon regard fit épanouir. Et
+à cet instant, comme pour prolonger le miracle,
+Aimée se mit à parler. Sans faire allusion directement
+à mon aveu :</p>
+
+<p>— J’ai peur, dit-elle, que vous ne me connaissiez
+pas bien. Je suis si peu intéressante ! Il y a en moi
+quelque chose de si brutal ! Je vous sens si tendre à
+côté de moi, si dévoué, si hors de vous-même. Moi,
+au fond, je n’aime que moi, que mon plaisir… C’est
+vrai », insista-t-elle, comme je faisais mine de protester.
+« Je ne suis pas une dévergondée, bien sûr. »
+Et elle souriait. « Mais j’aime mes sensations, je suis
+capable de m’y abandonner avec un égoïsme parfait.
+Ah ! je n’ai pas fini de vous donner des déceptions ! »</p>
+
+<p>Rien au monde, aucun charme, aucune beauté,
+aucune tendresse n’eussent composé pour moi une
+liqueur aussi enivrante que sur ses lèvres ces quelques
+mots si lucides et d’une si altière humilité.</p>
+
+<p>On ne peut pas bien comprendre encore tout ce que
+j’y découvrais, quelle promesse de délices ils me
+versaient dans le cœur :</p>
+
+<p>— Oui, reprit Aimée, dans le fond, quand je
+m’examine bien, je n’ai qu’un souci au monde ; il n’y
+a qu’une chose au monde qui m’importe : la perfection
+de mes sentiments. Je ne hais vraiment que ce
+qui les empêche de s’épanouir…</p>
+
+<p>La main de mon amie dans la mienne, sa bouche
+même sur ma bouche m’eussent fait moins voluptueusement
+tressaillir que ce trésor dans son âme que
+je commençais à apercevoir par transparence.</p>
+
+<p>Ah ! comme nous étions loin de ces pénibles
+moments où l’inconstance de Georges formait toute
+la préoccupation d’Aimée et accablait notre conversation !
+Comme nous étions loin même de cette heure
+épuisante où je m’étais escrimé pour lui faire savoir
+mon amour ! Quelques jours à peine s’étaient écoulés
+et toutes les difficultés qui avaient si lourdement pesé
+sur nous semblaient envolées pour toujours.</p>
+
+<p>C’était dans un plan nouveau que nous nous rencontrions ;
+pour la première fois nos mouvements se
+combinaient, nous allions dans le même sens. Il avait
+suffi à Aimée d’en douter pour que ce devînt vrai.
+Près de moi, celle que j’avais abordée dans la nuit, et
+guidé seulement par mon inquiétude intérieure, se
+révélait tout à coup de ma race, douée de la même
+vertu, ou, si l’on préfère, du même vice que moi.</p>
+
+<p>Je ne lui apprenais rien encore ; je laissais se prolonger
+le plus longtemps possible cette délicieuse ignorance
+où elle était de la symétrie secrète de nos âmes ;
+je voulais être seul quelque temps à savoir. Je me
+contentais d’accabler ses scrupules sous les protestations
+les plus passionnées, l’assurant qu’elle n’avait
+devant moi ni à s’accuser, ni à s’excuser ; que je ne
+lui demandais que d’être elle-même bien sincèrement,
+bien entièrement :</p>
+
+<p>— Si vous saviez comme c’est déjà prodigieux pour
+moi, ajoutai-je, d’être ici, à côté de vous, si vous
+saviez combien tous mes espoirs sont dépassés !</p>
+
+<p>Je plongeais dans son âme, j’y voyais ce que je
+savais être dans la mienne : le goût effréné du sentiment
+et de ses modulations, le besoin d’être sans cesse
+un autre, l’abandon sans réserve ni repentir à la main
+secrète qui dispose toujours nouvellement notre
+cœur. J’y voyais aussi, comme dans la mienne, une
+profonde impuissance à la vanité, plus que le dégoût :
+l’ignorance des moyens par lesquels on réussit à se
+prendre pour quelque chose, un grand orgueil peut-être,
+mais fondé sur la faculté de se juger sans cesse
+et sur l’horreur de s’en laisser sur soi-même
+accroire.</p>
+
+<p>L’auto suivait maintenant les allées du Bois ; nous
+ne parlions plus, mais nous goûtions avec délices la
+possibilité de ce silence : une si étrange et si délicate
+communion s’y annonçait !</p>
+
+<p>A la fin mon ivresse devint intolérable ; je voulus
+l’exprimer. Mais au lieu des mots qui l’eussent exactement
+traduite, l’impression de ma culpabilité est en
+tous temps tellement forte en moi, que de nouveau
+ce fut cette pauvre question anxieuse qui s’échappa
+de mes lèvres :</p>
+
+<p>— Vous ne m’en voulez donc pas ? Il est donc
+possible que vous ne m’en veuillez pas !</p>
+
+<p>Et de nouveau Aimée, avec cette nuance d’étonnement
+qu’elle avait eue le jour de ma déclaration, me
+répondit :</p>
+
+<p>— Pourquoi donc vous en voudrais-je ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comprend-on ce que veut dire faire quelque chose
+« par bonheur » ? Moi qui suis si mal fait pour l’aventure,
+ce soir-là, j’allai partout où les amis qui s’étaient
+emparés de moi, s’amusèrent à m’emmener. Ils riaient
+de ma docilité imprévue, mais moi encore bien plus
+d’eux qui n’en soupçonnaient pas la raison.</p>
+
+<p>Il y avait un tel foyer de joie en moi ! En place de
+ma volonté, je ne trouvais plus qu’une immense
+jubilation ; elle me rendait généreux jusqu’envers les
+évènements ; je leur accordais tout ce qu’ils me
+demandaient ; et plus leur exigence était contraire à
+mes goûts, plus j’éprouvais de plaisir à ne pas la
+contrecarrer.</p>
+
+<p>Aussi bien ne sentais-je plus aucune gêne dans les
+endroits où j’eusse dû me trouver affreusement mal
+à l’aise. Il suffisait que j’eusse mon âme avec moi. Par
+la force du bonheur qui bouillonnait en elle, tout lieu
+me devenait agréable. Comme il jaillissait sans interruption,
+je ne désirais pas que rien finît autour de
+moi. Je riais de tout, je donnais raison à tout. Dans
+le mauvais cabaret-chantant de Plaisance, déjà à
+moitié vide, où nous échouâmes vers minuit, je
+regardais, par-dessus les tables désertes, la misérable
+« chanteuse-poupée » faire ses mines. En vérité où
+pouvait-on se sentir mieux chez soi ? Ce piano aigre
+et tapageur dans un coin, ce ménage d’ouvriers — la
+femme tenant l’enfant endormi dans ses bras — cette
+« consommation » devant moi, qu’y avait-il au
+monde de plus intéressant, de plus opportun ? Car
+c’était dans toute cette pauvre comédie que mon
+amour pour l’instant prenait racine (où n’eût-il pas
+poussé ?), c’est d’elle qu’il partait pour s’élever jusqu’au
+ciel.</p>
+
+<p>L’idée qu’Aimée allait répondre à mes sentiments
+n’entrait pas franchement dans mon esprit ; elle
+l’éventait seulement en volant tout autour de lui et
+lui envoyait une brise délicieuse.</p>
+
+<p>Pour la seconde fois, j’avais la sensation que ma
+destinée prenait le chemin de mes rêves, qu’il n’y
+avait qu’à la suivre, qu’à me faire petit et facile dans
+son sillage. Au moment même où il eût fallu agir,
+brusquer ma chance, je me croyais parvenu au terme
+de tout effort et me laissais emporter passivement
+par l’espoir.</p>
+
+<p>Enfin je rentrai chez moi et je m’endormis au
+milieu de grandes ondes divines qui s’élargissaient
+de toutes parts autour de moi.</p>
+
+<p>Je devais partir le lendemain pour la campagne ;
+tous les ans nous allions passer les vacances de Pâques
+dans la vieille maison où s’étaient retirés mes parents.</p>
+
+<p>Marthe m’y avait précédé de quelques jours ; c’était
+la première fois que je la laissais voyager seule ; je ne
+pouvais attendre plus longtemps maintenant pour
+la rejoindre.</p>
+
+<p>Or Aimée, elle aussi, devait quitter Paris dans peu
+de jours. Son médecin lui conseillait le grand air.
+Elle s’installerait à la campagne pour tout l’été.</p>
+
+<p>Je me trouvais donc au bord de cette séparation
+qui m’avait semblé si abominable quand Georges y
+avait fait pour la première fois allusion. Dès mon
+réveil, je commençai à la pressentir, à la craindre.</p>
+
+<p>Je fis mes bagages, réglai quelques affaires et le
+plus tôt que je pus dans la soirée, je me rendis à la
+villa.</p>
+
+<p>Cette fois encore, il y avait beaucoup de monde
+dans le grand salon. Aimée était assise sur un canapé
+à côté d’une de ses belles-sœurs. Quand j’entrai, elle
+riait très fort, et elle continua de rire en me regardant
+approcher.</p>
+
+<p>Mon cœur se serra ; mon élan se ralentit, mes pas
+s’embarrassèrent. Le pays immense où j’avançai se
+mit à diminuer autour de moi ; le ciel se couvrit.</p>
+
+<p>La main d’Aimée était pourtant tendue vers la
+mienne, mais si distraitement !</p>
+
+<p>Je cherchais son regard ; il passa devant moi avec
+un sombre éclat, mais aussi impossible à attraper que
+le rayon d’un phare.</p>
+
+<p>Elle était tout entière dans la conversation. Quelqu’un
+lui parlait justement de sa prochaine villégiature :</p>
+
+<p>— Vous allez vous ennuyer terriblement loin de Paris.</p>
+
+<p>— Pas si je vais à Biarritz, répondit-elle. J’ai
+beaucoup d’amis là-bas. D’ailleurs vous connaissez
+Morel : il ne me laissera pas m’ennuyer, lui. Il est si
+gentil ! Et puis il a beaucoup de relations, il reçoit
+beaucoup.</p>
+
+<p>En mettant la main à mon cœur, il me semble le
+trouver encore endolori de la blessure que ces quelques
+mots lui portèrent. Ils ne me donnaient pas tant de
+jalousie que de déception. Aimée avait parlé de ce
+Morel sur un ton trop détaché pour que je pusse
+craindre qu’il eût pour elle une importance véritable :
+à coup sûr elle ne le considérait, lui aussi, que comme
+une simple « relation ».</p>
+
+<p>Mais c’était ce mot dans sa bouche, c’étaient les
+phrases toutes faites qu’elle avait employées, c’était
+la banalité même des plaisirs qu’elle se promettait,
+c’était la complaisance avec laquelle elle envisageait
+cette perspective de vie mondaine et d’odieux loisir,
+qui me faisaient tant de mal.</p>
+
+<p>L’enfant timide et retranché, le petit garçon qui
+jadis, invité chez les parents d’un camarade, avait
+pleuré toute une journée d’appréhension et de haine,
+reparaissait brusquement en moi. Je me peignais avec
+horreur les joies que mon amie attendait ; elles me
+paraissaient déshonorantes, impies ; je me sentais pour
+elles une aversion incompréhensive, mais furieuse.
+J’avais beau me raisonner, me dire qu’un peu plus
+d’expérience me les eût fait probablement trouver
+inoffensives : ma vertu, en moi, se cabrait comme une
+folle et refusait toute considération atténuante.</p>
+
+<p>En même temps mon esprit se lançait dans l’impossible
+travail de concilier cette nouvelle image de mon
+amie qui venait de surgir de ses paroles, avec celle
+que je m’étais formée la veille et dont je m’étais si
+imprudemment enchanté. Il ne se pouvait pas que
+l’âme toute profonde, toute amie d’elle-même, toute
+retournée vers ses émotions, toute éprise de perfection
+sentimentale que je lui avais découverte, s’accommodât
+de ce médiocre friselis que la vie mondaine
+propagerait à sa surface et se plût à des souffles si
+frivoles.</p>
+
+<p>Je la voyais maintenant, dans cette ville d’eau où
+elle s’installerait, assiégée par quelque professionnel
+du flirt ; je l’entendais répondre aux phrases caressantes
+et vides qu’il lui glisserait, par ce même rire, qui,
+en ce moment déjà, tandis que j’en pouvais encore
+contrôler la cause, me faisait cruellement tressaillir.
+Elle l’écouterait tout au moins, c’était certain ; elle
+supporterait ce vain murmure à ses oreilles, sans
+répugnance, sans indignation.</p>
+
+<p>Encore une fois je n’étais pas jaloux ; je ne craignais
+pas le succès auprès d’elle de ces flatteries ; un je ne
+sais quoi m’avertissait qu’elle était de ce côté-là bien
+gardée. Mais moins elle se donnerait, plus je me sentais
+scandalisé, malheureux. Car ce que je ne pouvais
+admettre, le monstre devant lequel reculait ma tendresse,
+c’était l’indifférence de la femme du monde
+brusquement entrevue dans ce cœur que j’avais cru
+mien. Oui, peut-être aurais-je sacrifié à cet instant
+tout espoir de le conquérir jamais en réalité si l’on
+m’eût permis de le reconquérir en idée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La conversation continuait. Je fus sur le point de
+prendre Aimée à part pour lui arracher une sorte
+d’abjuration de ce qu’elle venait de dire. Mais je ne
+sus comment m’y prendre. Il me fallut laisser courir
+ses paroles, pendant que se glaçait lentement ma joie
+et que revenaient, comme une onde familière, dans
+tout mon sang, la pauvreté, la solitude, l’angoisse.</p>
+
+<p>Sitôt après le dîner, et bien que je fusse en avance
+pour mon train, je partis. Un ami m’accompagna à
+la gare. Au moment de le quitter, tant je lui savais
+gré de m’avoir distrait de moi-même, je lui serrai les
+mains avec effusion, en m’écriant :</p>
+
+<p>— Jamais je n’oublierai ce que vous venez de
+faire pour moi !</p>
+
+<p>Puis le train s’ébranla et je me trouvai seul. — Non
+pas seul, ma douleur était montée avec moi ;
+je la sentis tout de suite qui m’attendait, qui réclamait
+mon entretien. Toute la nuit je voyageai avec elle.
+Oh ! les visages endormis sous la veilleuse du plafond,
+et le rythme fidèle du train, et le paysage comme un
+monstre paisible galopant dans l’ombre à mes côtés !
+Je me plaignais à Aimée en moi-même :</p>
+
+<p>— Cruelle, cruelle amie, qu’il est dur de vous servir,
+qu’il est dur d’être tombé vivant entre vos mains !</p>
+
+<p>Puis je pensais combien il était admirable au contraire
+d’être admis à cette souffrance. Que n’eussé-je
+pas donné, un mois plus tôt, pour avoir le droit de
+la sentir ? Et je me mettais à la chérir en moi de toutes
+mes forces. Ce petit déchirement au cœur, cela était
+bon après tout puisque je l’avais désiré ; cela était
+bon, puisque cela venait d’elle. De sa longue et souple
+secousse le train me répétait interminablement que
+je n’avais aucune raison de manquer de patience. Et
+quand il s’arrêtait dans les grandes gares silencieuses,
+le marteau de l’homme qui venait frapper les roues
+des wagons, me recommandait encore : Patience !
+Patience !</p>
+
+<p>Ainsi s’endormait, ainsi veillait ma douleur à travers
+cette longue nuit de voyage, ainsi saignait sagement
+mon cœur…</p>
+
+<p>J’avais quitté Paris inondé de soleil. Quand j’arrivai
+au matin dans la petite gare déserte où je devais
+descendre, il tombait une immense pluie fine ; tout
+le ciel était pris, les champs ensevelis sous la brume.
+Je restai un moment sur le quai, ma valise à la main,
+attendant que le train s’en allât pour traverser la
+voie, pendant qu’une sonnette obstinée, dans la
+cahute aux aiguilles, annonçait la longueur du temps.
+Dans la calèche de campagne qui m’emmena, j’entendais
+tapoter les gouttes sur la capote relevée et gicler
+sous les roues l’eau des ornières.</p>
+
+<p>Je ne pus m’empêcher d’écrire dès le même soir à
+Aimée. Avec quel embarras et quelle peine !</p>
+
+<p>La difficulté n’était pas de trouver quelque chose
+à lui dire, mais de fermer le passage à tout ce qui ne
+devait pas être dit. Ce que je choisissais me paraissait
+aussitôt infime et négligeable au prix de tout ce que
+je laissais de côté ; d’énormes instances pesaient sur
+moi contre lesquelles je me défendais laborieusement.</p>
+
+<p>Tout de même un reproche, encore que prudemment
+masqué, se glissa dans ma lettre. « J’ai emporté
+de notre dernière soirée, écrivis-je, un moins bon
+souvenir que je n’aurais voulu. Me voici en proie à
+mille questions sur vous, que mon esprit ne cesse de
+me poser. Je suis bien tourmenté, chère Aimée, bien
+malheureux ! »</p>
+
+<p>Tant de force était dépensée dans ces simples mots,
+ou plutôt la contrainte qu’ils avaient vaincue était si
+écrasante, que j’espérai d’eux les plus puissants effets :
+il était impossible qu’Aimée n’y lût point du premier
+coup le mal qu’elle m’avait fait et qu’elle ne m’expédiât
+point aussitôt le remède. Ils devaient forcément
+lui arracher un signe, quelque nouvelle de cette âme
+que je lui avais un instant reconnue et qui était
+maintenant dans mon imagination comme un navire
+en train de sombrer.</p>
+
+<p>Dès le lendemain je commençai d’attendre : tout
+fut suspendu en moi jusqu’à nouvel ordre, et même
+la vie physique : je ne mangeai presque plus, je ne
+dormis plus qu’à peine.</p>
+
+<p>Quelques jours passèrent ; je ne recevais pas de
+réponse. L’impatience se déclara.</p>
+
+<p>Pour me rassurer, je pensai d’abord :</p>
+
+<p>— Sans doute elle a déjà quitté Paris ; il a fallu faire
+suivre ma lettre ; il faut compter au moins deux jours
+de retard pour ce détour.</p>
+
+<p>Pourtant je savais bien qu’Aimée n’avait jamais eu
+l’intention de partir si tôt. D’ailleurs, les deux jours
+passés, il fallut bien abandonner cette explication.
+J’obtins pourtant de mon imagination un nouveau
+délai, en supposant que la mise en ordre de son
+appartement, les paquets à faire l’empêchaient de
+m’écrire. Cette hypothèse m’aida à franchir encore
+sans débacle deux ou trois jours. Le facteur passait
+deux fois dans la journée. Lorsque la distribution du
+matin était faite, je n’avais pas trop de mal à attendre
+celle de l’après-midi qui avait lieu vers trois heures.
+Mais lorsque la clochette du portail ayant tinté, je
+m’étais précipité pour ne recevoir, à travers la grille,
+des mains du facteur, qu’un journal ou quelque lettre
+d’affaire, alors commençaient les heures difficiles, le
+long et laborieux voyage vers le lendemain. Il fallait
+obtenir le silence de toutes les questions qui se
+mettaient à parler en moi, comme un peuple affamé
+et mécontent ; il fallait m’obliger à ne rien penser,
+à ne rien croire, à ne rien entendre. Chaque heure,
+pour rester supportable, avait besoin d’être prise à
+part, d’être proprement et secrètement étouffée dans
+un coin.</p>
+
+<p>C’était trop de travail pour que je pusse y suffire
+longtemps. Le moment vint où il fut impossible de
+refuser à mon esprit une nouvelle interprétation du
+silence persistant d’Aimée. Bientôt l’idée y parut que
+ma lettre l’avait fâchée ; en n’y répondant pas, elle
+voulait me faire comprendre que je l’importunais.
+Rien ne tenait contre cette explication. Elle était parfaitement
+satisfaisante. Pour douter qu’elle fût la
+bonne, il eût fallu être aveugle. Chaque jour qui passait
+en confirmait l’évidence. Peu à peu toutes les
+autres idées disparurent autour de celle-là ; elle occupa
+seule tout le champ de mon esprit.</p>
+
+<p>Aimée était fâchée contre moi. Les reproches qu’il
+y avait quelques jours encore, je me croyais en droit
+de lui adresser, firent alors place à une profonde
+indignation contre moi-même. Comment avais-je été
+assez lâche pour lui laisser voir mes doutes, le malaise
+de mon cœur ? Qui m’avait autorisé à l’encombrer de
+cette pauvre préoccupation ? J’étais donc un enfant,
+que je ne pusse supporter un instant de souffrir tout
+seul !</p>
+
+<p>Et encore, d’où m’était venue cette souffrance ?
+D’un mot qui ne m’avait pas plu tout à fait, qui me
+l’avait montrée moins prochaine, moins parente que
+je ne l’avais crue d’abord. Mais où prenais-je qu’un
+mot d’elle pût me plaire ou me déplaire ? D’où étais-je
+autorisé à faire de mes goûts, de mes jugements, la
+règle qu’elle devait suivre ? Pourquoi mes valeurs
+devaient-elles être préférées aux siennes ? Dans
+l’aventure où nous étions pris ensemble, déjà j’apportais,
+j’imposais cela qu’elle y était prise contre son
+gré, par mon seul fait ; comment osais-je, par dessus
+le marché, vouloir que ma façon de sentir fût bonne
+aussi pour elle et dût servir de base à toute appréciation
+de sa conduite ? — Lorsque je vis bien quelle
+avait été ma prétention, j’en eus honte jusqu’à en
+rougir par moments tout seul. Quelle présomption !
+Comme mon amour était encore peu délicat ! Et pour
+me racheter de cette grossièreté, je me mis à chérir
+en Aimée non plus les ressemblances que j’avais vues
+un instant briller entre nous et qui m’avaient attiré
+vers elle, mais tout ce qu’elle avait de plus différent
+de moi, de plus opposé à mes goûts, tout ce que je
+ne pouvais pas comprendre encore, tout ce qui me
+demandait de la foi et de l’abnégation. Ce fut ainsi que
+je pressentis pour la première fois les grandes transes
+du renoncement à moi-même.</p>
+
+<p>Pour l’instant, en tout cas, une chose tout de suite
+était indispensable : me faire pardonner, expliquer
+à Aimée tout ce que j’avais aperçu depuis ma sotte
+lettre, lui faire comprendre qu’il ne restait absolument
+rien de celle-ci, qu’elle pouvait l’oublier, que c’était
+une chose passée, morte, entièrement détachée de
+nous, presque ridicule, que nous pouvions en rire
+ensemble. Je sentais qu’il ne me faudrait qu’une
+minute pour dissiper le mécontentement où elle était
+de moi ; je voyais clairement ce que je lui dirais ; les
+phrases se formaient toutes seules dans ma bouche ;
+j’essayais de les retenir ; mais quand je les recherchais,
+il en venait d’autres à la place, encore meilleures.</p>
+
+<p>Pour les exprimer ce n’était pas une lettre qui
+convenait. D’abord parce que j’avais peur de l’écriture.
+Mon amour, bien qu’il fût si peu coupable et eût si
+peu de chances de le devenir, subissait pourtant toutes
+les craintes, se heurtait à toutes les défenses et à toutes
+les impossibilités qui pèsent sur l’amour clandestin :
+je n’osais pas lui donner de corps matériel, ni de
+présence devant mes yeux. Bien moins par prudence
+que par timidité envers moi-même, j’avais rédigé
+jusqu’ici toutes mes lettres à Aimée de façon que
+n’importe qui pût les lire. Je ne me trouvais pas
+encore cette fois-ci assez de courage pour surmonter
+ce scrupule.</p>
+
+<p>Et puis c’était une conversation qu’il me fallait.
+Mon cœur était trop agité pour qu’une réponse seulement
+écrite pût le rassurer. J’avais besoin de voir
+Aimée me pardonner, de voir naître peu à peu sur
+son visage l’oubli de ma faute. L’image de l’indulgence
+et de la faveur que je saurais y ramener peu à peu
+par mes paroles, m’enivrait à l’avance.</p>
+
+<p>Il importait donc de rejoindre le plus tôt possible
+mon amie. Je voulus repartir pour Paris. Mais y
+était-elle encore ? Le moment qu’elle avait fixé pour
+son départ était maintenant passé. Elle avait hésité
+entre deux ou trois endroits où s’installer et je ne
+savais pas celui qu’elle avait finalement choisi. Ainsi,
+au moment où j’avais si grand besoin de la trouver,
+elle n’était plus nulle part pour moi.</p>
+
+<p>Rien ne pouvait être plus exaspérant pour mon
+angoisse que cette disparition d’Aimée. Elle m’affola
+complètement. Je passais mon temps à la chercher.
+Après l’interminable journée d’attente et de peine,
+quand le soir tombait, je partais seul, tête nue, à
+travers le jardin, vers les vignes. Je marchais d’un
+pas rapide, tout soulevé, tout hagard. Dans mon
+cerveau surmené par les nuits blanches, mille projets
+pour atteindre Aimée s’échafaudaient avec une hâte
+absurde et furieuse ; ils étaient tous plus impossibles
+les uns que les autres ; l’un n’attendait pas la ruine
+de l’autre pour s’élever. Bien plutôt que des moyens
+réfléchis, c’était un combustible que je jetais dans le
+foyer trop brûlant de mon esprit ; et comme des gouttes
+d’eau sur une plaque rouge, ils s’évaporaient en
+y tombant.</p>
+
+<p>De temps en temps, profitant d’un peu de fatigue,
+une idée réussissait à durer en moi quelques minutes.
+Je m’imaginais allant surprendre Aimée dans la
+retraite que je supposais, pour la circonstance, qu’elle
+avait choisie. Bien que l’endroit me fût inconnu, je
+voyais les moindres détails : c’était le matin, je
+m’arrêtais à la barrière du jardin, je sonnais… L’attente
+dans le salon, l’étonnement d’Aimée et sa gêne de
+me trouver là ; mais alors j’entrais dans mes explications…</p>
+
+<p>Puis je repensais tout à coup que cette vision
+n’était qu’un rêve. L’impatience revenait de plus
+belle. J’allais dans le crépuscule, où les arbres fruitiers
+en fleurs s’éteignaient peu à peu, abandonnant d’imperceptibles
+parfums. En haut, à travers les feuillages
+du jardin, j’apercevais déjà les lumières de la maison.
+Marthe m’attendait près de la lampe. Et me prenant
+à deux mains la poitrine, j’essayais de calmer en moi
+cette démence, d’endormir cette douleur qui me
+fatiguait de ses bonds timides et fous et m’arrachait
+par instants une douce plainte excédée.</p>
+
+<p>Les quinze jours que je devais passer à la campagne
+étaient presque écoulés, lorsqu’enfin je reçus, de
+Paris, une lettre d’Aimée. Je n’y lus d’abord qu’une
+chose : c’est qu’elle n’était pas fâchée. Comment cela
+était-il possible ? Je ne le comprenais pas encore. Mais
+le fait était certain. Le ton de sa lettre était aussi
+amical que jamais. Elle s’excusait de son silence, avec
+une espèce d’embarras, en rejetant vaguement la faute
+sur ses occupations qui étaient aussi la raison pour
+laquelle elle n’avait pas encore quitté Paris ; puis elle
+ajoutait :</p>
+
+<p>« Mon cher François, je voudrais pouvoir vous
+faire du bien, vous aider, vous réconforter. Mais je
+ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir. »</p>
+
+<p>Parce qu’ils me rendaient la paix, ces quelques mots
+prirent peu à peu pour moi une importance extraordinaire.
+Sur le feu de ma blessure je sentais leur
+douceur se poser. Pour me faire tant de bien, il fallait
+qu’ils vinssent du plus profond de son cœur. Je
+retrouvais Aimée telle que j’avais besoin qu’elle fût.
+Certes, oui, elle réussirait à me guérir. Et n’était-ce
+pas déjà fait ? Je prenais la seconde phrase de sa lettre
+pour l’expression d’une inquiétude toute gratuite,
+d’un scrupule supplémentaire, pour un raffinement
+de bonne volonté dont je lui étais reconnaissant aussi,
+mais dont je refusais de tenir compte. Je ne voyais
+que son désir de me venir en aide, de m’apaiser. Il
+suffisait qu’elle l’eût senti pour qu’il se trouvât réalisé.
+Et en effet, une fois de plus, ma douleur s’était
+évanouie. Dix minutes après avoir reçu la lettre, il
+n’y en avait plus trace en moi ; je ne pouvais plus
+l’imaginer ; tout tient dans un mot : je n’y pensais
+plus.</p>
+
+<p>Le surlendemain, je rentrai à Paris, laissant Marthe,
+pour une semaine encore, à la campagne. Lorsque
+j’arrivai rue Michel-Ange, pour le déjeuner, on me
+fit attendre un moment, tout seul, dans le grand salon.
+Le soleil y pénétrait largement, comme le jour où
+j’étais sorti avec Aimée. Je me rappelais. Puis Madame
+Bourguignon arriva. Je n’osai pas lui parler tout de
+suite d’Aimée. Un poids énorme était sur ma langue.
+Enfin elle me dit :</p>
+
+<p>— Aimée est à la campagne près de Fontainebleau,
+depuis hier, chez des amis, qui lui ont offert l’hospitalité
+pour une huitaine de jours. Elle a voulu profiter
+du beau temps.</p>
+
+<p>Je ne pus m’empêcher de rougir un peu ; puis je
+m’employai à sauver les apparences en continuant la
+conversation ; je tins ainsi en respect ma déception
+jusqu’au moment où Madame Bourguignon ajouta :</p>
+
+<p>— D’ailleurs Aimée doit venir à Paris cet après-midi.
+Elle ne pensait d’abord rester là-bas que deux
+jours. Pour y passer une semaine, elle a besoin
+de quelques objets qu’elle vient chercher. Elle m’a
+téléphoné, ce matin. Si vous voulez la voir, venez
+avec moi tout à l’heure la chercher à la gare.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle parut, au milieu de la foule, montant
+l’escalier, je ne sais pourquoi je la trouvai plus brune,
+plus sombre que je ne me la rappelais :</p>
+
+<p>— C’est gentil d’être venu à ma rencontre, me
+dit-elle simplement, après avoir embrassé Madame
+Bourguignon ; dans le train je pensais que je vous
+verrais peut-être.</p>
+
+<p>Nous montâmes dans l’auto de Madame Bourguignon.
+Aimée se mit aussitôt à nous raconter
+combien elle se trouvait heureuse là-bas, quelle
+tranquillité, quel délassement elle y goûtait :</p>
+
+<p>— Quand je me suis vue toute seule, au beau
+soleil, dans ce petit jardin, avec un bon livre à la
+main, je n’ai plus eu qu’une idée, c’est d’y rester le
+plus longtemps possible.</p>
+
+<p>Je commençai à souffrir. Non que je fusse jaloux
+de son bonheur. Mais je pensais : Elle n’a donc pas
+du tout, du tout songé à moi ! Je n’ai donc absolument
+compté pour rien dans ses préoccupations ! Mon
+retour ici à aucun moment n’a pu influencer sa
+décision !</p>
+
+<p>Et justement, à cet instant, elle se tourna vers moi
+pour me demander :</p>
+
+<p>— Et vous, François, avez-vous passé de bonnes
+vacances ?</p>
+
+<p>J’eus un moment de stupeur. Deux mondes se
+rencontraient, entre lesquels il n’y avait rien de
+commun. Je ne pus m’empêcher de laisser percer
+dans ma voix mon étonnement, mon désespoir et
+mon reproche :</p>
+
+<p>— Oui, merci, répondis-je lentement, d’assez
+bonnes vacances !</p>
+
+<p>Une ombre de confusion et de remords passa sur
+le visage d’Aimée. Je vis qu’elle se rappelait tout à
+coup.</p>
+
+<p>Elle se rappelait. Il faut comprendre tout ce que
+ce mot signifie d’horreur. Elle ne pensait plus que je
+l’aimais ! Cette idée, comme un objet qu’on oublie
+sur une étagère, comme, dans une machine, un rouage
+superflu qui peut tomber en route sans que le moteur
+s’arrête, — cette idée était sortie de sa mémoire. Et
+elle n’y rentrait maintenant que par la grâce d’un
+nouveau hasard, que parce que j’étais revenu me
+mettre devant ses yeux.</p>
+
+<p>Ainsi de ce monde de misères et de prières que
+pendant quinze jours j’avais porté en moi, de toutes
+ces invocations, de toutes ces plaintes, de toutes ces
+excuses que j’avais prodiguées vers elle, Aimée n’avait
+rien perçu, rien soupçonné. Tout ce douloureux
+trésor, je l’avais dépensé dans le vide. Il ne s’y était
+rien rencontré d’assez fort pour franchir cet espace
+comme interplanétaire qui nous séparait, et pour
+venir se faire sentir par elle.</p>
+
+<p>Du même coup le véritable sens de sa lettre m’apparaissait.
+Cette phrase qui m’avait si bien rassuré, ah !
+je ne voyais que trop clairement maintenant ce qui la
+lui avait inspirée. Je découvrais la trace de ses sentiments,
+j’y rentrais après elle ; je retrouvais l’instant
+où elle avait tenu la plume pour m’écrire ; j’éprouvais
+son embarras, sa gêne : « Que mettre, avait-elle pensé
+inconsciemment, pour le faire tenir tranquille, pour
+me débarrasser de lui ? » Elle avait cherché quelque
+chose qui pût arrêter, empêcher de glisser vers elle
+ce gros encombrement que faisait mon âme ; un
+moyen, n’importe lequel, pour soutenir et écarter
+cette masse, pour parer à cet effondrement.</p>
+
+<p>Parce qu’en écrivant ma lettre, j’avais fait un grand
+effort pour réduire toutes mes inquiétudes en une
+seule phrase, je m’étais imaginé que, de même, la
+phrase d’Aimée résumait toute une quantité de sentiments
+et qu’elle l’avait obtenue par le même effort
+de contraction. Mais maintenant je distinguais qu’au
+contraire elle se l’était arrachée de force, qu’elle
+l’avait tirée de son esprit récalcitrant et distrait, que,
+loin de me porter le message de son cœur, loin d’être
+imprégnés d’elle, ces mots avaient été fabriqués
+froidement à mon usage et n’avaient été dépêchés
+vers moi que pour m’éloigner, que pour empêcher
+que je n’aille devenir ennuyeux. Sitôt qu’elle les
+avait eu trouvés, je sentais son soulagement et je
+voyais sa plume courir vite pour ajouter : « Mais je
+ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir. »
+Elle se libérait, elle s’échappait, ayant fait tout ce
+qu’elle pouvait faire pour moi. Il n’y avait plus qu’à
+jeter la lettre à la boîte. J’aurais tort si je n’étais pas
+content. — Et en effet j’avais été bien content !</p>
+
+<p>Ainsi, des deux phrases de la lettre d’Aimée, celle
+où je n’avais vu que l’expression d’un scrupule tout
+gratuit, c’était la plus sincère. Le scrupule était dans
+la première, et dans cette première il n’y avait rien
+qu’un scrupule : un peu de pitié passagère, une aumône
+à mon malheur doublée d’une précaution contre lui.</p>
+
+<p>Mais non ; je me trompais. Même pas cela ! Cette
+phrase, ces deux phrases, j’en étais sûr maintenant,
+Aimée les avait écrites au courant de la plume, tout
+naturellement, sans penser à rien. Car elle n’avait
+pas compris ce qu’il y avait dans ma lettre, car elle
+n’y avait pas vu les inquiétudes que j’y avais si
+péniblement massées. Sa lettre ne répondait pas à la
+mienne. Simplement elle avait remarqué dans la
+mienne un passage un peu grave, et de même, elle
+en avait introduit un dans la sienne, par imitation,
+par symétrie.</p>
+
+<p>Et moi qui m’étais imaginé l’avoir offensée ! Il eût
+fallu d’abord qu’elle pût l’être ; il eût fallu qu’elle eût
+les yeux tournés vers moi, qu’elle fût susceptible à
+ce qui lui venait de moi. Mais comme tout à l’heure
+je retrouvais l’instant où elle m’avait écrit, de même
+maintenant je retrouvais celui où elle m’avait lu. Quoi
+de plus naturel qu’une lettre qu’on reçoit ? On déchire
+l’enveloppe, on parcourt des yeux les petites lignes
+noires, ce léger griffonnage conventionnel, toujours
+le même, toujours bon pour tout ce qu’on peut dire :</p>
+
+<p>« Ce cher François, avait-elle pensé, comme il est
+gentil de m’écrire si vite ! »</p>
+
+<p>Et comment eût-elle soupçonné mon inquiétude,
+n’ayant pas senti ce qui d’elle l’avait fait naître ? Elle
+n’avait pas souvenir de m’avoir fait de la peine. Que
+m’avait-elle dit qui pût m’inquiéter, donner lieu à
+la question et à l’angoisse ? Lorsqu’elle avait laissé
+tomber les mots d’où venaient tous mes tourments, ce
+n’était pas à moi qu’elle parlait. Pouvait-elle deviner
+que je les avais ramassés, ces mots, que j’en avais
+fait mon bien et mon malheur, que je les avais emportés
+pour les chérir et les détester jalousement dans
+mon cœur, pendant des semaines ? De la conversation
+toute mécanique, où ils lui avaient échappé, elle
+avait tout oublié, et tout de suite. Il n’y avait que
+moi pour avoir de la mémoire, parce qu’il n’y avait
+que moi pour aimer.</p>
+
+<p>Ainsi mon esprit remontait impitoyablement à
+travers mes imaginations, défaisant maille par maille
+la trame qu’il avait tissée dans sa solitude. A la place
+de tout ce que j’avais supposé d’intentions chez
+Aimée, de tout ce que j’avais essayé de comprendre,
+de prévenir ou de conjurer, il n’y avait rien eu ; elle
+avait été dans les magasins, elle avait continué de
+voir ses amies, elle avait écrit en province pour
+préparer son séjour ; les journées s’étaient écoulées
+pour elle faciles et remplies ; et le soir elle avait pu se
+dire : « Tiens ! encore cette visite que je n’ai pas eu
+le temps de rendre aujourd’hui. »</p>
+
+<p>Il n’y avait rien eu. Malgré moi et à mon insu, bien
+que j’eusse toujours soigneusement évité de rien
+prétendre sur elle, même en pensée, je l’avais peu à
+peu, par le seul rayonnement de mon imagination,
+attirée à moi et impliquée dans mon amour. Même
+lorsque je la supposais fâchée, c’était admettre qu’elle
+y jouait sa partie, qu’elle me faisait pendant et
+réponse. Et maintenant, brusquement, je découvrais
+mon illusion. La réalité était tellement plus simple !
+Aimée était restée à sa place ; elle avait continué sa
+vie à elle, où je n’entrais point, qui empruntait des
+voies absolument différentes de la mienne. Quiconque
+l’avait abordée en mon absence, l’avait
+trouvée tout entière disponible, l’esprit absolument
+libre, dans son état le plus normal.</p>
+
+<p>J’avoue que j’avais tout imaginé excepté cela. Ce
+néant, qui, seul, je le voyais, correspondait à mon
+amour, était plus affreux que tout ; il s’ouvrait devant
+moi tout à coup comme un abîme. Et cela surtout
+me tuait à la fin, il faut que je le crie, de penser qu’il
+était parfaitement naturel, que de rien, en rien et
+pour rien, Aimée ne méritait le moindre reproche,
+puisqu’elle ne m’aimait pas. Quelle promesse m’avait-elle
+faite ? Au nom de quoi me fussé-je plaint ? Je la
+regardais de temps en temps, assise en face de moi.
+Elle avait repris sa conversation avec Madame Bourguignon.
+Elle parlait de nouveau avec animation. Certainement
+elle avait oublié cela aussi qu’elle m’avait
+dit tout à l’heure. Je la regardais ; ma douleur était
+si forte, si bonne que, de songer qu’elle en était
+privée, j’éprouvais pour elle une sorte de pitié.</p>
+
+<p>En même temps le courage entrait dans mon cœur.
+Avant que l’auto ne fût arrivée rue Michel-Ange,
+j’eus le temps et le sang-froid de prendre une grande
+résolution : je ne l’aimerais plus. C’était fini. Il fallait
+laisser là cette aventure. Raisonnablement je ne pouvais
+pas m’engager dans un tel martyre. Puisque les évènements
+prenaient la peine de m’aider, il fallait saisir
+leur secours et montrer un peu d’énergie et de bon
+sens. L’inconscience d’Aimée avait ramené de force
+nos relations au niveau de la simple amitié : je n’avais
+qu’à m’y tenir.</p>
+
+<p>Je me séparai d’Aimée sans déchirement, et même
+avec une espèce de bonne humeur, comme celle qu’on
+ressent au moment de se mettre au travail.</p>
+
+<p>Les premières heures ne furent pas trop difficiles.
+Je savais qu’elle devait retourner dès le lendemain à
+Fontainebleau. Il suffisait pour le moment de la laisser
+partir.</p>
+
+<p>Bien que mon couvert y fût toujours prêt, de tout
+le lendemain, pour être bien sûr de ne l’y pas
+retrouver, je n’allai pas à la villa. La journée fut
+longue ; pourtant je la prolongeai encore en allant,
+le soir, au théâtre, avec des amis. Cette distraction
+me fit du bien. Je m’étonnai, en rentrant chez moi,
+de me sentir si tranquille, si rafraîchi… Tout se passait
+comme si j’eusse oublié Aimée. La conduite à suivre
+me paraissait maintenant toute simple, plus simple
+mille fois plus qu’au moment où je l’avais choisie.</p>
+
+<p>Oh ! ces instants où la délivrance semble si facile !
+On voit passer du jour dans sa prison, un jour qui
+n’aurait qu’à s’agrandir un peu pour permettre
+l’évasion. Et ce jour, c’est simplement l’absence de
+la bien-aimée dans l’esprit. Il suffirait qu’elle durât
+quelque temps, il suffirait que cette paresse dont on
+est saisi gagnât en longueur et en intensité, il suffirait
+qu’on pût ainsi bien longtemps, bien patiemment ne
+plus bouger… On ne voit vraiment pas pourquoi ce
+ne serait pas possible. On ne voit pas qu’il faudrait
+pouvoir empêcher les idées de rentrer dans le cerveau,
+interdire son cours à tout ce sang alourdi, infecté
+d’une seule image et qui en ce moment simplement
+se propage et s’égare loin de l’esprit.</p>
+
+<p>Le lendemain, dès mon réveil, je reconnus qu’il y
+avait du nouveau en moi : je sentis l’obligation
+absolue d’aller, ce jour-là, à Auteuil. D’ailleurs, ce
+n’était pas dangereux, puisqu’Aimée était partie. Mais
+alors pourquoi était-ce si nécessaire ? Je cherchai, et
+je finis par découvrir, au fond le plus secret de mon
+cœur, comme un voleur caché sous un tas de fagots
+et qui supplie qu’on le laisse vivre, l’espoir qu’elle
+n’était peut-être pas encore partie.</p>
+
+<p>Je me dirigeai vers la rue Michel-Ange, en proie
+de nouveau à la plus fatigante agitation. Il me
+semblait que toute ma destinée était confiée à un petit
+hasard qui allait en décider d’un seul coup.</p>
+
+<p>J’arrivai ; je ne vis pas Aimée. Bien entendu je
+n’osai pas demander si elle était partie. Je me rassurais
+déjà. Mais au moment où nous allions nous mettre à
+table, elle sortit de sa chambre et vint vers moi avec
+un joyeux bonjour.</p>
+
+<p>Tant elle était futile, j’ai oublié la raison qu’elle
+me donna de sa décision de rester. D’ailleurs mon
+trouble et ma joie m’empêchèrent de bien l’entendre.
+Je l’avais perdue et je la retrouvais tout à coup comme
+revivante, comme ressuscitée. Jamais elle ne m’avait
+paru si belle, ni si aimable. Il y avait en elle, je m’en
+aperçus avant qu’elle eût dit un mot, cette même
+calme jubilation que le jour où nous étions sortis
+ensemble. Et justement, comme si cet état de son
+cœur eût comporté tout naturellement ma compagnie,
+à peine se fut-elle assise à table, que devant tout le
+monde elle me demanda :</p>
+
+<p>— François, voulez-vous venir avec moi au
+concert, ce soir ?</p>
+
+<p>Avant que l’émotion m’eût permis de répondre,
+Madame Bourguignon lui dit, peut-être par malice :</p>
+
+<p>— Vous ne savez pas si ça l’amusera.</p>
+
+<p>— Oh ! répondit Aimée tranquillement, je sais
+maintenant que je peux lui demander même des
+choses qui ne l’amusent pas… C’est mon ami, insista-t-elle
+avec un coup d’œil fier qu’elle promena sur
+tout le monde, puis arrêta sur moi, en signe de
+prédilection.</p>
+
+<p>J’eus peur tout à coup, peur de moi, peur des
+progrès que je sentis qu’avait faits ma servitude dans
+le temps même où je croyais la secouer. Car il n’y
+eut rien en moi, à cet instant, qui s’élevât pour esquisser
+la plus petite résistance au désir d’Aimée, ni la
+plus petite protestation contre sa certitude de m’y
+voir acquiescer. Tous mes projets d’émancipation
+furent balayés par un véritable torrent de joie et de
+fidélité ; je m’abandonnai à la volonté de mon amie
+avec un délice qui touchait à l’évanouissement.</p>
+
+<p>Le soir, quand je vins la prendre, elle était en grande
+robe noire décolletée : du seuil je la vis au fond de sa
+chambre, les bras levés devant la glace, qui piquait
+un bijou dans ses cheveux. J’eus un moment de
+faiblesse et comme de découragement : tant elle
+était belle, tant je sentais de choses en moi à refouler
+et tant je devinais que j’y parviendrais facilement.</p>
+
+<p>Je lui mis son manteau ; c’était une grande cape
+qui s’attachait par des brides à la ceinture ; je dus
+m’approcher d’elle, la toucher ; je fus pris dans son
+parfum comme dans un piège ; un moment je fus sur
+le point de défaillir, de m’abattre sur son épaule avec
+des baisers. Mais non, la religion resta la plus forte ;
+elle guidait mes gestes, les rendait, malgré moi,
+infiniment circonspects et retenus. Et c’est plein
+d’une discrétion insensée que j’emmenai ce grand
+ange de chair et de jais, qui rutilait sombrement à
+mes côtés.</p>
+
+<p>Pourtant à peine fûmes-nous dans la salle de concert
+et bien installés dans nos fauteuils qu’un petit
+souffle agressif s’éleva en moi :</p>
+
+<p>— Enfin, dis-je à Aimée, qui êtes-vous ? Il faut
+tout de même que je sache.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas lui poser de question qui lui fît
+plus de plaisir. Elle se tourna vers moi : je la vis
+s’émouvoir tout entière, je continuai :</p>
+
+<p>— Oui, qui êtes-vous ? Qu’est-ce que c’est que ces
+manières ? Qu’est-ce que c’est que cette âme noire
+que vous avez là, sous votre corsage, que cette âme
+horrible ? dis-je en essayant de me débarrasser dans
+ce mot à la fois de toute ma rancune et de tout mon
+désir.</p>
+
+<p>De nouveau je sentis que j’atteignais Aimée en un
+point plus sensible que je n’eusse fait par aucun éloge
+ni aucune flatterie. Elle fut visiblement caressée par
+ma question et ce fut visiblement une sorte de volupté
+qui s’éveilla en elle. Même ce que ma phrase comportait
+de douce injure contribuait à la chatouiller.</p>
+
+<p>— Mais je ne sais pas moi, répondit-elle avec un
+rire. C’est à vous de me le dire, à vous de m’expliquer
+à moi-même.</p>
+
+<p>Le chemin s’ouvrait enfin, le chemin redoutable
+aux abords duquel j’avais si longtemps tâtonné, et
+dans lequel maintenant je m’enfonçais tout à coup
+avec l’aisance du rêve.</p>
+
+<p>— J’ai beaucoup réfléchi sur vous, tous ces derniers
+temps, repris-je. Et j’ai trouvé, je crois, ce qui vous
+distingue entre toutes les femmes. C’est la méchanceté,
+dis-je en faisant porter à ce mot un véritable fardeau
+d’impatience et d’adoration.</p>
+
+<p>Aimée ne broncha pas ; même ce mot ne provoqua
+chez elle aucune objection ; il est incroyable à quel
+point elle était dépourvue de l’instinct d’apologie.
+Elle m’écoutait seulement, elle cherchait seulement
+à bien suivre ma pensée, à bien se voir comme je
+prétendais la voir. Le plaisir de se sentir si amoureusement
+détestée expliquait sans doute sa patience,
+mais aussi une espèce de désintéressement qui la
+faisait se regarder comme une chose à connaître, à
+apprendre. A la passivité de la femme sous les baisers
+s’ajoutait, pour l’aider à subir mon exploration, la
+prudence du savant qui fait le moins de mouvements
+possible pour laisser se former devant lui la vérité.</p>
+
+<p>Sitôt que j’eus perçu en elle ce sentiment, mon
+exaltation se trouva renforcée, ma recherche se fit
+plus active, plus aiguë, je distinguai mille traits de
+son caractère que je n’avais pas encore vus, que je lui
+montrai.</p>
+
+<p>L’orchestre jouait maintenant et de temps en temps
+ses éclats nous forçaient au silence ; mais sitôt que
+sa rumeur s’amoindrissait, à voix basse je reprenais
+ma description, cherchant à la rendre toujours plus
+précise, toujours plus offensante :</p>
+
+<p>— Orgueilleuse, lui disais-je, vous êtes aussi une
+orgueilleuse. C’est ce qui vous a sauvée jadis, avouez-le.
+Votre premier besoin est la supériorité. Malheur
+à qui prétend rivaliser avec vous ! Malheur aussi à
+qui vient à dépendre de vous !</p>
+
+<p>Mes paroles, à ce moment, excédaient de beaucoup
+ce que je savais, ce que j’eusse osé dire, et même
+penser, tout seul ; c’était une sorte de devin, dont
+j’entendais à peine le langage, qui les prononçait à
+ma place.</p>
+
+<p>Mais Aimée les comprenait mieux que moi et les
+approuvait toujours avec un mélange extraordinaire
+d’obéissance et d’excitation. Évidemment je l’avais
+entraînée dans ce qui était pour elle une sorte de
+paradis. Son regard me versait la même reconnaissance
+qu’après ma déclaration, mais empreinte et
+troublée d’une émotion plus sensuelle.</p>
+
+<p>Enfin elle me prit la main, la serra fortement et avec
+une autorité qui me trouva tout de suite soumis :</p>
+
+<p>— Taisons-nous ! dit-elle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le concert s’acheva sans que nous eussions osé ni
+l’un ni l’autre reprendre la conversation. Je cherchai
+une voiture pour Aimée, je l’y installai avec soin,
+mais elle ne voulut pas me permettre d’y monter avec
+elle ni de la raccompagner. Elle ne semblait pourtant
+nullement fâchée et dans son : « Au revoir ! » je ne
+perçus rien qui pût me donner de l’inquiétude.</p>
+
+<p>Sur le trottoir que sa voiture en fuyant laissa désert,
+je restai un moment absorbé dans une étrange tempête
+intérieure : les vagues les plus diverses me donnaient
+l’assaut.</p>
+
+<p>D’abord la joie. J’avais retrouvé mon trésor ; comme
+j’en avais eu l’impression en la voyant reparaître le
+matin, Aimée venait bien de ressusciter pour moi,
+avec tous ses terribles charmes cachés. De nouveau
+j’avais touché son âme délicieusement viciée par le
+désintéressement. Je la sentais si pareille, sous ce
+rapport, à la mienne qu’une sorte de vertige me
+prenait, comme si fatalement elles allaient toutes
+deux se fondre ensemble.</p>
+
+<p>Qui, au monde, eût montré cette patience, pendant
+que je l’insultais, qui lui avait été si facile ? Où était-il,
+au monde, l’être à ce point détaché de ses avantages,
+et capable, pendant qu’on les lui détruisait, de cette
+attention profonde, de ce recueillement obstiné ? Où
+était-il ? Je n’en connaissais pas d’autre que moi-même.</p>
+
+<p>Et alors ma joie montait, devenait une question,
+un espoir, une certitude : elle m’aime, elle va m’aimer,
+nous nous ressemblons trop affreusement pour que
+son amour ne vienne pas répondre au mien. Il est
+impossible qu’elle ne me trouve pas bientôt comme je
+l’ai trouvée.</p>
+
+<p>Mais ici ma joie faisait une pause ; elle ne devenait
+pas tout de suite le délire que j’eusse attendu. Je ne
+sais quoi d’informe l’affaiblissait doucement de l’intérieur ;
+elle dépérissait peu à peu.</p>
+
+<p>Et par son étiolement j’étais informé de la présence
+dans mon esprit d’un doute, d’un problème. Il ne
+se posait pas en termes très clairs : je me disais seulement :
+« Il faut voir tout cela d’un peu plus près ; que
+s’est-il passé exactement tout à l’heure ? Il y a du
+bizarre dans ce qui nous est arrivé. Où étaient toutes
+ces choses, en moi, que je lui ai si brusquement jetées
+au visage ? Qui m’a donné tout à coup cette audace,
+cette violence ? Et pourquoi m’a-t-elle à la fois si
+bien écouté et si peu répondu ? Qu’était-ce que ce
+plaisir qu’elle recevait de moi ? Comme il était silencieux !
+Et moi, quand il le faudra, saurai-je aller plus
+loin que l’insulte, jusqu’à la caresse, jusqu’au mensonge
+qu’il faut pour persuader ? »</p>
+
+<p>Tout le bonheur où j’étais rentré de façon si
+imprévue, se trouvait donc ainsi comme suspendu
+à une question qu’il n’était pas en mon pouvoir, pour
+le moment, de résoudre. Et j’allais, dans cette nuit
+calme, par les rues pacifiées, emporté par l’espoir et
+retenu par l’analyse, en proie à un transport ambigu
+qui aboutissait sans cesse à de la perplexité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">Rien ne peut enlever son esprit à cette solitude.</p>
+
+<p class="sign">S<sup>te</sup>-<span class="sc">Thérèse</span>.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Dure perplexité et qui ne devait pas trouver de si
+tôt un terme. Car Aimée ne fit rien d’abord pour la
+dissiper. J’eus beau venir la voir tous les jours, j’eus
+beau me river à elle : sa conduite demeura aussi
+énigmatique qu’elle l’avait été dans les trois précédentes
+semaines.</p>
+
+<p>Ce fut un mélange extraordinaire d’admission et
+de refus, d’audience et d’absence, d’élan vers moi et de
+totale distraction.</p>
+
+<p>Régi maintenant par une gravitation inflexible,
+j’arrivais chaque jour vers cinq heures. L’escalier
+déjà était difficile à monter, à cause de mes jambes
+qu’affaiblissait l’émotion. Je posais le doigt sur la
+sonnette. Il y avait une glace près de la porte : je m’y
+voyais livide. Comment allais-je la trouver ? Que
+répondrait-elle à mes questions ? Dans quelle mesure
+serait-elle disposée à l’écho ? Qu’obtiendrais-je de
+cet instrument mystérieux ? Jusqu’où irait notre
+consonnance ?</p>
+
+<p>J’entrais. Je suivais le couloir qui menait à sa
+chambre. Je frappais doucement à la porte. « Bonjour,
+vous ! » me disait-elle d’une voix si bien posée qu’il
+était impossible d’y reconnaître ni joie ni ennui de
+me voir.</p>
+
+<p>Je m’asseyais : « Je vous attendais », ajoutait-elle.
+Ou bien : « Je pensais justement à vous. » Ou même
+parfois : « J’avais besoin de vous voir. »</p>
+
+<p>Pourtant notre conversation prenait, suivant les
+jours, un essor bien différent. Il y en avait où elle ne
+réussissait pas à quitter le sol ; nous nous traînions
+de banalité en banalité, épuisant trop vite la provision
+de petites nouvelles que nous avions à nous annoncer,
+ne sachant plus ensuite quoi chercher qui fît pont
+entre nos esprits trop distants.</p>
+
+<p>C’était à ces moments qu’Aimée laissait paraître
+ce qu’il y avait de court en elle. Aucune de ses pensées
+ne parvenait à durer ; à peine énoncées, elle les laissait
+mourir avec indifférence. Moi, de mon côté, j’étais
+trop maladroit pour les reprendre et les ranimer.
+Quand je la voyais ainsi lente et lointaine, je ne pensais
+plus qu’à souffrir et toute inspiration se retirait de
+moi.</p>
+
+<p>J’essayais bien parfois de l’intéresser à mes affaires ;
+elle m’écoutait, faisait effort pour me suivre ; mais
+cet effort, justement, m’était si pénible à voir que
+j’écartais aussitôt, de moi-même, le thème que j’avais
+amené :</p>
+
+<p>— Je ne sais pas pourquoi je vous ennuie avec
+mes histoires, disais-je.</p>
+
+<p>Et c’était fini.</p>
+
+<p>Même le pur bavardage nous était refusé. Je n’ai
+pas d’esprit. Elle gouvernait trop lentement ses mots
+quand ils n’exprimaient pas l’essentiel de ses sentiments.
+Nous ne trouvions pas de pente à descendre
+sans penser. Et comme je ne pouvais pas malgré tout
+m’arracher à sa présence, nous restions à nous
+martyriser d’ennuyeuses réflexions sur les évènements,
+qu’il nous fallait aller puiser au plus profond
+de notre indifférence.</p>
+
+<p>Mais il y avait d’autres jours, ceux où dès la porte
+je reconnaissais Aimée en proie à son démon. C’est
+dans leur espérance que je venais, bien qu’il fût
+impossible de prévoir quand ils surgiraient.</p>
+
+<p>« Rayonnante » n’est pas assez fort pour exprimer
+l’état où je la trouvais ces jours-là ; « furieuse » l’est
+à peine trop, mais risque tout de même de suggérer
+une exubérance, des gestes dont elle n’avait même
+pas l’idée. Elle brûlait seulement ; ses yeux, que mon
+premier regard avait cherchés, cueillis, perdaient à
+flot leur électricité ; dès que nous nous mettions à
+parler, de grandes ondes de rire la dépassaient,
+irrésistibles ; il y avait quelque chose qui ne souffrait
+plus sa seule âme comme contenant.</p>
+
+<p>Quelque chose que je n’avais même pas besoin de
+comprendre pour y répondre ; quelque chose que
+je sentais soudain en tout moi-même le pouvoir
+délicieux d’accroître, de développer et de satisfaire.</p>
+
+<p>Je me mettais à rire moi aussi, à lui jeter des
+questions, des tendresses, des injures ; je la comparais
+à tout ce que je pouvais imaginer de véhément, de
+cruel, d’inhumain. La pensée de ce qu’il y avait
+d’anormal, de scandaleux dans le plaisir qu’elle
+attendait de moi, m’exaspérant autant qu’elle me
+ravissait :</p>
+
+<p>— Quel monstre vous faites ! lui criais-je.</p>
+
+<p>Toute la révérence qui d’habitude m’encombrait
+était remplacée par cette colère lucide qui m’avait
+envahi le jour du concert.</p>
+
+<p>Peu à peu, profitant de la distraction où la plongeait
+le bizarre encens que je faisais monter vers elle, je
+me frayais un chemin jusqu’à son âme, et tout à coup :</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous dit ? l’interrompais-je.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtions, je recueillais le mot qui venait
+de lui échapper, je le lui apportais délicatement
+comme un nid d’où peu à peu je faisais s’envoler vingt
+traits de son caractère qui s’y tenaient tapis.</p>
+
+<p>Sérieuse maintenant, appliquée comme une écolière,
+elle m’aidait ; elle rectifiait ce que mes inductions
+avaient de téméraire, elle confirmait le reste, m’approvisionnant
+d’exemples au moment où j’étais sur le
+point d’en manquer, allant chercher des détails de
+sa vie que j’ignorais et qui me donnaient raison.</p>
+
+<p>Un moment nous nous acheminions ainsi sans
+trop de bonds, unis par un sentiment presque abstrait,
+penchés sur nous-mêmes dans un même esprit de
+froide observation.</p>
+
+<p>Il y avait cette lumière qui avait paru devant nous,
+qu’il fallait suivre, sans en laisser rien perdre, et
+porter soigneusement chacun à notre tour, jusqu’à
+ce qu’elle s’éteignît d’elle-même entre nos mains.</p>
+
+<p>Mais peu à peu nos découvertes mêmes nous
+rendaient notre transport ; notre dialogue reprenait
+sa vitesse de vertige ; il se mettait à zigzaguer comme
+l’éclair, sans que nous eussions seulement le temps
+d’apercevoir ce qui y passait et de nouveau des flèches
+adorables, des flèches trempées du plus exquis venin
+de l’intelligence s’échangeaient entre nous comme
+en rêve.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Qu’Aimée goûtât avec moi, dans ces instants, un
+plaisir violent et d’ordre presque amoureux, c’est ce
+dont il me suffisait d’un regard jeté sur elle pour ne
+plus pouvoir douter.</p>
+
+<p>Je ne restai d’ailleurs pas longtemps seul à le
+remarquer. Un jour, Georges arriva au milieu d’une
+de nos orgies ; le visage d’Aimée tout de suite le frappa ;
+il se mit à le considérer attentivement, puis se tournant
+vers moi, il me dit avec sa perfide innocence :</p>
+
+<p>— Regardez comme elle est laide aujourd’hui !
+Mais qu’a-t-elle donc ? Elle a l’air d’une fille.</p>
+
+<p>Éperonné par ce que ces mots contenaient de
+jalousie inavouée, l’espoir, ce soir-là, fit en moi un
+nouveau bond : Elle m’aime, pensai-je ; ce trouble,
+dont Georges s’est aperçu, ne peut pas avoir d’autre
+sens ; tout cela ne peut se terminer que par des
+baisers. Je croyais les sentir dans l’air qui nous
+enveloppait, ces baisers, comme l’électricité d’un
+orage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pourtant quelque chose dans l’attitude d’Aimée,
+que je n’arrivais pas à me définir, continuait à me
+dérouter. Même dans nos jours de communion,
+même aux instants où nous sentions nos âmes tournées
+l’une vers l’autre dans une de ces terribles crises de
+ressemblance, même quand elles s’imitaient l’une
+l’autre au point de ne plus rien refléter du monde
+entier qu’elles-mêmes, Aimée gardait pour moi
+quelque chose de désespérément solitaire et inaccessible.</p>
+
+<p>Je ne sais comment expliquer cette impression.
+Prompte, certes, adroite, et soumise même, elle l’était
+autant que je pouvais le désirer. Par mille mots, si
+vifs, si utiles, si rapides que je ne puis songer à les
+reproduire, elle me montrait le chemin de son cœur,
+elle m’amenait au centre de son plaisir.</p>
+
+<p>Son instinct des phrases qui nous en rapprochaient
+était même si subtil qu’il me plongeait à chaque fois
+dans l’admiration ; elle suivait, comme l’indien, une
+trace pour tout autre invisible et ses gestes avaient
+la même grâce farouche, la même économie.</p>
+
+<p>Mais une fois le contact trouvé, dès que j’avais
+commencé à la questionner, dès qu’elle me voyait
+sur le bon chemin, elle ne bougeait plus, je veux dire
+qu’elle se bornait à me répondre, à favoriser mon
+inquisition, sans jamais rien m’offrir en échange,
+sans jamais esquisser le moindre mouvement vers moi.</p>
+
+<p>Tout en elle était attente ; rien n’y était offrande,
+ni même abandon. Je sentais cela à la façon déjà dont
+elle s’installait sur son divan pour m’écouter ; elle y
+mettait un soin exalté et minutieux ; elle tapotait les
+coussins, choisissait le plus moelleux pour le glisser
+sous sa nuque, voulant n’être plus distraite par aucune
+gêne physique de ce que j’allais lui dire.</p>
+
+<p>Un jour, exaspéré par tant de préparatifs :</p>
+
+<p>— Je sens, lui criai-je, que je vais être brutal.</p>
+
+<p>— C’est ça, répondit-elle tranquillement, dites-moi
+des choses horribles.</p>
+
+<p>Et elle se mit à les espérer dans le plus extravagant
+silence. Son visage était noyé dans l’ombre rose que
+versait l’abat-jour dont elle avait coiffé profondément
+la lampe, mais du coin où elle était réfugiée je voyais
+ses yeux venir vers moi, avides et paisibles, chargés
+de curiosité, de tendresse et d’égoïsme. J’aurais dû
+lui poser un marché peut-être, lui demander un gage
+positif de ses sentiments pour moi avant de lui rien
+procurer de ces délices dont je détenais la clef. Mais
+bien que l’ambition de mon amour se fût accrue
+considérablement depuis quelque temps, je restais
+incapable de tout calcul, et même de toute exigence
+intéressée.</p>
+
+<p>Je ne pouvais faire que ce que je sentais qu’elle
+attendait de moi. Son désir déterminait et limitait
+exactement le champ de mes entreprises ; le mien
+avait beau s’enflammer, s’irriter, gagner tout mon
+corps : il ne sortait pas de cette invisible prison où le
+seul regard d’Aimée, qui l’avait fait naître, l’enfermait
+aussi.</p>
+
+<p>Je fis donc pleuvoir une fois de plus sur elle mes
+questions et une fois de plus je la vis frémir vainement
+de volupté sous mes yeux.</p>
+
+<p>Elle m’avait bien prévenu. C’était vrai qu’elle
+était sur son plaisir affreusement repliée ; ses pensées
+perdaient par rapport à lui toute indépendance, tout
+éloignement ; elles ne volaient plus, et même pas vers
+moi qui le lui donnais ; comme mille abeilles sur une
+même fleur, elles restaient toutes là, abattues et
+ravies, à sucer ce miel.</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il ? A quoi pensez-vous ? Où êtes-vous ?
+lui dis-je tout-à-coup.</p>
+
+<p>Je m’approchai, je lui pris la main, je la secouai presque
+brutalement, comme pour la réveiller d’un songe.</p>
+
+<p>— Mais je vous écoute, répondit-elle sans le
+moindre trouble et sans paraître comprendre ce qui
+pouvait m’en donner.</p>
+
+<p>— Par pitié, un mot, livrez-moi un mot qui ne
+soit pas sur vous, seulement, sur votre être, mais sur
+vos sentiments plutôt, un mot qui me guide, qui me
+renseigne.</p>
+
+<p>— Mais que voulez-vous que je vous dise ?
+reprit-elle avec un sincère étonnement, et tout
+engourdie encore d’ivresse.</p>
+
+<p>Pourtant, comme elle me voyait en colère, repensant
+à moi, elle m’aima de nouveau, je sentis son affection
+m’envelopper silencieusement comme un grand
+manteau qu’on m’eût jeté sur les épaules.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il eût fallu profiter du courage que me rendit cette
+sensation. Et j’en profitai en effet, mais de la manière
+absurde dont j’avais le secret : je me plaignis.</p>
+
+<p>— Aimée, m’écriai-je, je ne peux plus y tenir,
+j’étouffe, je meurs. Venez à mon secours ! Vous êtes
+là devant moi, je pourrais vous toucher (mes mains
+firent un geste, mais que la crainte aussitôt amputa) ;
+deux pas à peine nous séparent ; vous me permettez
+un accès invraisemblable dans vos sentiments. Et
+pourtant que sais-je de vous ? Vous m’êtes aussi
+étrangère que si vous viviez dans un autre monde. Je
+pensais ces jours-ci — ah ! pardonnez-moi, ce n’est
+qu’une phrase et je souffre tant ! — je pensais : Ses
+yeux sont un gouffre où passe tout ce que j’ai. Oui,
+tout ce que j’ai d’esprit, d’imagination, de désir, je
+vous le donne, je le verse en vous. Et que me livrez-vous
+en échange ? C’est effrayant d’y songer : je n’ai
+rien, je ne sais rien, pas même où mes pauvres paroles
+vont se loger en vous, une fois que vous me les avez
+prises ! Vous m’entendez pourtant, dites ? Vous
+pourriez me répondre tout au moins, me faire un
+signe. Oh ! même si ce devait être pour m’écarter de
+vous.</p>
+
+<p>« Vous comprenez bien qu’on ne peut pas vivre
+comme ça ! Le poids dont vous m’opprimez dépasse
+les forces humaines. Je ne peux plus travailler, je ne
+suis plus bon à rien. Je vous traîne partout avec moi,
+je vous repasse comme une leçon incompréhensible.
+Toute la journée je me sens des petits marteaux dans
+la tête : « Que pense-t-elle de moi ? Qu’attend-elle
+de moi ? Qu’y a-t-il pour moi dans son cœur ? » Et
+pas de réponse, jamais. Ou plutôt une seule, mais à
+laquelle je ne puis me résigner.</p>
+
+<p>« Vous m’avez enseigné des plaisirs auprès desquels
+tout m’est devenu fade et dégoûtant. Mais quoi ? Est-il
+possible de les prendre plus longtemps sans savoir
+dans quel esprit vous me les permettez ? Non, non,
+c’en est trop. J’aime mieux m’en priver d’un seul
+coup, et me priver de vous à la fois. Je m’en irai, je
+m’en irai, vous ne me verrez plus. »</p>
+
+<p>J’attendis un moment dans une horrible crainte.
+Aimée ne bronchait pas ; elle gardait les yeux baissés.
+Il eût fallu continuer à me taire pour la forcer à
+parler. Mais j’eus peur tout à coup de ce que j’allais
+peut-être entendre, honte aussi de la violence que je
+croyais faire subir à mon amie et je me jetai de nouveau
+dans le gouffre que creusait notre silence, avec des
+mots désespérés :</p>
+
+<p>— Voyez, lui dis-je ; voyez ce que vous avez fait
+de moi. Je sais qu’il faut que je m’en aille. Et pourtant
+ce petit espace où je me tiens (nous étions debout
+l’un en face de l’autre), voyez, je ne peux pas m’en
+arracher. C’est comme une planche en pleine mer ;
+de tous côtés l’abîme ! Votre silence me chasse ; je le
+comprends bien, ne croyez pas que je sois assez fou
+pour ne pas le comprendre. Je suis chassé. Pourtant
+mes pieds ne bougent pas. Mon malheur même
+m’enchaîne à la place où je suis. Votre présence,
+votre forme devant moi, n’ayez pas d’illusions, en ce
+moment elles ne font que me désoler, que me combler
+d’amertume. Pourtant je reste, je vous considère,
+j’attends jusqu’au moment où il sera vraiment
+indécent, déshonorant de demeurer.</p>
+
+<p>« Et puis ça va être tellement plus affreux encore
+tout à l’heure sans vous !</p>
+
+<p>« Écoutez, non, je ne peux pas m’en aller pour
+toujours. Je tâcherai seulement de venir un peu moins
+souvent. Vous m’aiderez. Je vous demande encore
+un peu de patience. Je finirai bien par me détacher
+de vous. Avec votre secours, j’y parviendrai, je le
+sens, je vous le promets. »</p>
+
+<p>Tout, dans cet assaut, était misérable et sans force ;
+tous mes défauts ou, si l’on préfère, — mais c’était
+bien plus grave encore, — toutes mes vertus avaient
+collaboré pour le rendre inefficace. D’abord ma manie
+de subordonner toute action à un savoir préalable.
+Par toutes mes lamentations j’avais seulement cherché
+à apprendre quels sentiments Aimée éprouvait pour
+moi ; je les prenais, ces sentiments, comme quelque
+chose de tout fait d’avance, que je pouvais seulement
+espérer de connaître ; ils m’apparaissaient comme
+une formule à déchiffrer ; je ne pensais pas un instant
+pouvoir exercer sur eux la moindre influence. Je voulais
+pénétrer dans le cœur d’Aimée ; mais pour m’en
+informer seulement, non pas, comme il eût fallu,
+pour l’incliner en ma faveur.</p>
+
+<p>Je ne comprenais pas que les vrais amants, j’entends
+ceux qui réussissent, ne s’interrogent jamais sur la
+tendresse qu’ils peuvent inspirer, mais s’occupent
+uniquement de la faire naître. Moins ils en devinent
+de spontanée dans le cœur qu’ils assiègent, et plus ils
+se sentent à leur affaire. C’est leur tâche de l’éveiller ;
+les idées qui leur viennent sont toutes dirigées vers
+la préparation de ce miracle ; toute leur énergie
+s’emploie à en produire les conditions. Ils n’ont
+besoin, sur l’objet aimé, que de renseignements
+sommaires ; pour l’enflammer, c’est sur des règles
+générales qu’ils s’appuient ; moins ils prennent garde à
+ses particularités, plus ils ont de chance d’y porter
+l’incendie. Car une femme, pour s’éprendre, a besoin
+de se sentir ignorée, violentée dans son âme. C’est le
+train où l’on sait la prendre, la négligence où l’on ose
+laisser ses revendications et parfois sa nature même,
+qui la convainquent en définitive d’aimer.</p>
+
+<p>Mon désir d’Aimée n’était pas assez dominateur ;
+il participait trop de l’intelligence ; j’étais devant elle
+comme un astronome devant une planète ; j’observais
+ses positions, je voulais avant tout calculer exactement
+sa courbe. J’attendais qu’entre toutes les images que
+je recueillais d’elle se déclarât une compatibilité
+définitive. Elle se montrait à moi tantôt lointaine et
+affaiblie, tantôt brûlante comme un soleil et je
+remettais de rien entreprendre jusqu’au moment où
+j’aurais trouvé le lien de ses apparitions.</p>
+
+<p>Sans doute la sortie que je venais de lui faire n’était-elle
+pas exempte de tout effort offensif ni de toute
+ruse ; j’avais bien escompté l’émouvoir par le trouble
+que je lui avais montré. Et l’étalage de mon désespoir
+était bien une sorte de piège aussi, qu’un vague
+instinct m’avait fait combiner ; car il me semblait
+qu’elle ne pourrait pas admettre tant de malheur par
+sa faute et serait obligée de m’offrir cet amour sans
+lequel elle voyait bien que je ne pouvais plus vivre.</p>
+
+<p>Mais si piège il y avait, il était risiblement maladroit ;
+car en mettant tout au mieux, que pouvait-il m’aider
+à lui extorquer de plus que de la pitié ? Ne commençais-je
+pas par m’avouer vaincu ? Mes cris, ma désolation,
+ma révolte même, pris à la lettre, comme je lui
+laissais seulement le droit de les prendre, signifiaient-ils
+autre chose sinon que j’abandonnais en esprit
+toutes mes chances de la conquérir jamais ? Oh ! mon
+détestable scepticisme ! Oh ! l’impossibilité de m’imaginer
+triomphant ! Je lui disais par tous mes mots :
+vous ne pouvez pas m’aimer, je ne suis pas de ceux
+qu’on aime. Le malheur est déjà là pour moi, quoi
+que vous ayez envie de faire.</p>
+
+<p>C’était en supposant l’échec de toutes mes ambitions
+sur elle que j’essayais de l’intéresser à moi. Pour
+l’attirer, la séduire, l’obliger à s’occuper de moi, je
+ne trouvais rien de mieux que d’anticiper son refus
+de me rendre heureux. Au lieu de la pousser doucement
+vers la seule issue de l’amour, j’implorais déjà
+ses consolations pour la misère où elle me plongerait
+en ne la choisissant pas. Je lui désignais ainsi moi-même
+le chemin par où me décevoir.</p>
+
+<p>C’est le plus grand vice de ma nature qui se
+montrait à l’œuvre ici. Je n’ai jamais pu venir en aide
+à mon bonheur avec l’imagination, jamais je n’ai su
+créer cette atmosphère propice qu’est une vive
+représentation de l’évènement souhaité ; jamais je n’ai
+pu me voir à l’avance au comble de mes vœux ; la
+privation de ce que je désirais le plus fortement m’est
+toujours apparue comme l’hypothèse la plus probable
+à envisager, la plus spécieuse, et comme l’état, aussi,
+le seul décent auquel je pusse aspirer, — et le seul
+propre à me valoir la sympathie.</p>
+
+<p>Qui sait ? Peut-être, au moment que nous avions
+atteint ensemble, peut-être Aimée m’eût-elle suivi,
+malgré que je l’y eusse si mal préparée, dans une
+interprétation résolument optimiste de nos affinités.
+Peut-être si, la voyant toute inerte et ravie par mes
+soins, je lui eusse crié : « Et maintenant, je vous tiens,
+vous êtes à moi », peut-être, me jetant à genoux,
+l’entourant de mes bras, peut-être me fussé-je enfin
+emparé d’elle, peut-être eussé-je conquis ma proie,
+peut-être l’eussé-je possédée brute, muette, pesante
+comme la mort et la nuit, pleine de râle et de silence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais je lui avais laissé bien trop de distance et de
+liberté. Elle m’avait écouté jusqu’au bout, la tête
+baissée. (Et c’est peut-être aussi ce qui avait si
+longtemps entretenu mon demi-courage.) Je la
+sentais pourtant, sous l’abri de cette attitude tranquille,
+entêtée, uniforme. Et lorsque j’eus fini, en effet, elle
+releva vers moi un regard intrépide. Il me montra
+tout de suite que je ne l’avais pas entamée. Touchée
+certes, et reconnaissante, elle l’était et ne songeait
+pas à me le dissimuler, mais à ces dispositions rien
+n’était venu s’ajouter dans son cœur de plus tendre,
+ni surtout de plus désirant.</p>
+
+<p>Ses yeux brillaient ; j’osai y plonger les miens, pour
+y chercher la trace de mes paroles ; mais ils l’avaient
+bue déjà comme un sable ardent et rien que d’informe
+ne s’y laissait plus surprendre. Je restai pourtant un
+moment penché vers ce qui s’était enfui de moi et
+que je ne retrouverais plus jamais ; j’étais plein de
+fatigue et de nostalgie.</p>
+
+<p>Aimée ne fit pas le moindre geste pour me congédier
+Ce fut moi qui me retirai enfin lentement. Elle me
+raccompagna, contrairement à son habitude, jusqu’au
+perron de la villa. Elle ne disait rien ; je la sentais
+auprès de moi fidèle et étrangère, tout occupée de
+bonnes pensées à mon endroit, mais qui étaient une
+dérision à mon amour.</p>
+
+<p>Ayant descendu les quelques marches du perron,
+je me retournai, la main sur la rampe :</p>
+
+<p>— Au revoir, affreuse ! lui dis-je à mi-voix, avec
+une immensité de douceur et de désespoir.</p>
+
+<p>Un air de reproche et de protestation s’ébaucha
+sur son visage, mais tout à coup elle préféra simplement
+sourire. Et ce fut nanti de cette nouvelle énigme
+que je m’en allai.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A peine fus-je dehors que le doute à nouveau
+attaqua mon esprit : ces quelques pas silencieux et
+dociles qu’Aimée venait de faire à mes côtés, étaient-ils
+tout à fait fortuits ? N’y avait-elle pas été entraînée
+par un charme qu’elle avait goûté près de moi et
+qu’il lui avait fallu suivre au moment où il s’était
+éloigné ? N’y entrait-il pas un peu d’enchantement ?
+Je recommençai à m’interroger, à me torturer, à me
+repentir de ma maladresse.</p>
+
+<p>Mais ce fut bien autre chose quand le lendemain
+matin le courrier m’apporta une lettre d’Aimée :
+sans faire aucune allusion à notre dernier entretien,
+elle me demandait comme un service de l’accompagner
+dans une tournée qu’elle avait l’intention de faire
+aux environs de Fontainebleau pour y chercher une
+villa ou un hôtel, où commencer enfin sa fameuse
+cure de repos, depuis si longtemps ajournée.</p>
+
+<p>L’aventure devenait nettement extraordinaire : que
+signifiait ce besoin de ma compagnie au moment
+même où je venais de lui découvrir les dessous de
+ma tendresse ? Rabattu comme une flamme sous le
+vent, tourné en plainte, mon désir l’avait frôlée
+pourtant ; si elle ne l’avait pas senti, elle avait dû le
+comprendre ; l’avait-il donc vraiment tentée, qu’elle
+s’y exposait délibérément à nouveau, et si vite ?</p>
+
+<p>J’allais tout savoir, cette fois. L’expérience se
+présentait sous un angle exceptionnellement favorable ;
+elle devait me permettre de forcer la vérité dans son
+repaire. Aimée ne pouvait pas échapper, cette fois,
+au système de questions que je me mis à combiner.</p>
+
+<p>Je lui demanderais d’abord quelles avaient été ses
+pensées pendant ma sortie de la veille et si elle trouvait
+que j’avais passé les bornes de ce qui était admissible
+entre nous ; je la supplierais de m’expliquer sa
+patience, son silence, et ce sourire enfin qu’elle avait
+seul opposé à mon injure. Puis je les lui reprocherais,
+je tâcherais d’être dur à nouveau, de l’humilier, de la
+replonger, comme un sujet qu’on hypnotise, dans le
+même état de prostration voluptueuse où je l’avais
+vue et dont je saurais bien cette fois observer et
+conquérir définitivement le sens.</p>
+
+<p>Tant ils me semblaient machiavéliques, ces projets
+me mettaient dans un véritable enthousiasme. Des
+phrases se pressaient dans mon esprit, toutes faites,
+toutes prêtes, comme des instruments que je n’aurais,
+le moment venu, qu’à insérer au bon endroit. Celles
+qui me semblaient devoir être le plus opérantes, je
+poussais l’enfantillage jusqu’à les noter sur un bout
+de papier.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, de bonne heure, j’étais à la
+gare de Lyon où Aimée m’avait donné rendez-vous.
+Quand je la vis venir à ma rencontre, j’eus quelque
+peine à la reconnaître. Toute sa personne était
+empreinte d’une élégance furieuse ; elle arrivait toute
+retournée au dedans, toute extasiée, toute triomphante,
+en proie à une distraction abominable. Je n’étais rien
+sur sa route ; elle passait seulement. Je crois que si
+elle ne m’avait pas elle-même convoqué à cet endroit,
+elle ne m’aurait même pas vu.</p>
+
+<p>Ce fut en tremblant que je l’aidai à monter en
+wagon. Toutes mes idées étaient à la dérive. Il me
+fallait faire face à une situation entièrement nouvelle.
+Car cette femme que j’avais devant moi, dont mes
+yeux abordaient le visage avec timidité, je ne l’avais
+jamais rencontrée encore.</p>
+
+<p>Ce n’était pas cette Aimée des jours de lassitude,
+en qui le niveau de la vie semblait seulement abaissé
+et dont je ne savais rien faire. Au contraire elle
+semblait au comble de l’entrain. Et pourtant ce n’était
+pas non plus l’Aimée toute accordée et vibrante, qui
+m’attendait parfois dans sa chambre comme au fond
+d’un secret étui, prête à résonner du premier coup
+sous l’archet de mon esprit.</p>
+
+<p>Non, — je la considérais maintenant, malgré la
+crainte, de tout près, — bien certainement l’Aimée
+d’aujourd’hui était un être que je ne connaissais pas.
+Je le trouvais beau, lui aussi ; bien que je me sentisse
+presque violemment rejeté par lui, je m’attachais à
+ses traits avec une ardente admiration ; je n’épuisais
+pas l’étonnement qu’ils me donnaient.</p>
+
+<p>Oubliant tout ce que j’avais préparé, j’étais suspendu
+à ses lèvres d’où je sentais qu’allaient tomber les
+paroles les plus imprévues, les plus éloignées qui se
+pussent imaginer, de mon attente et de mes besoins.</p>
+
+<p>Et en effet, avec une animation, dont je vis bien
+que le foyer était ailleurs qu’en moi, Aimée se mit à
+parler : Elle me raconta une promenade au Bois que
+Georges lui avait fait faire la veille ; elle me décrivit
+la douceur des feuillages naissants, le tendre azur du
+ciel et combien il avait été délicieux d’attendre la
+tombée de la nuit au Pré-Catelan. Puis :</p>
+
+<p>— Parce qu’on ne nous voit presque jamais
+ensemble, Georges et moi, dit-elle, je sais qu’il y a
+des gens qui s’imaginent toutes sortes de choses à
+notre sujet. Mais si vous saviez combien Georges est
+gentil au contraire avec moi ! S’il n’avait pas cet
+absurde respect humain qui lui fait toujours craindre
+de laisser voir qu’il est marié, il serait exquis ! Hier,
+en particulier, je ne sais pas ce qu’il n’aurait pas
+inventé pour me faire plaisir.</p>
+
+<p>Et elle se mit à me raconter, en leur donnant, avec
+une habileté souveraine, le plus d’expression possible,
+toutes les attentions qu’il avait eues pour elle.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps, déjà, que dans nos enquêtes
+sur son âme, nous avions abordé le sujet, pourtant si
+délicat, de ses relations avec Georges. Elle m’avait
+laissé, avec une loyauté et une impudeur parfaites,
+lui analyser toutes les raisons qui la rendaient pour
+Georges si difficile et si opprimante parfois ; elle les
+avait reconnues justes et s’était enchantée de les
+apercevoir, comme de toutes les autres découvertes
+que je l’aidais à faire sur elle-même.</p>
+
+<p>Pourquoi maintenant venait-elle m’affronter avec
+cette description d’une tendresse dont elle avait
+elle-même sapé la vraisemblance ?</p>
+
+<p>Un effort de mon bonheur, en moi, tâcha quelque
+temps de me faire croire que c’était seulement pour
+me rendre jaloux et pour exaspérer mon amour.</p>
+
+<p>Mais je la connaissais trop bien pour m’arrêter à
+cette explication : pas plus que moi, elle n’était
+capable d’une telle ruse. La stricte atmosphère de
+vérité où nous nous étions habitués à vivre l’eût
+empêchée même d’y penser. Nous pouvions bien
+étouffer ensemble, mais non pas nous mentir, non
+pas nous peindre l’un à l’autre de faux paysages.</p>
+
+<p>Non, si elle parlait ainsi, ce ne pouvait être que
+poussée et inspirée par la réalité des faits. Georges
+avait bien été la veille, et d’autres fois encore, et cette
+dernière nuit sans doute — cette même nuit que
+j’avais passée dans l’attente et dans l’exaltation — le
+tendre amant qu’elle me décrivait.</p>
+
+<p>A la naissance de toutes les paroles qu’elle me
+versait, je devinais une expérience toute récente, qui
+l’alimentait d’enthousiasme. Je la voyais inscrite
+jusque dans sa chair, en marques enflammées, cette
+expérience, et ma douleur était sans bornes.</p>
+
+<p>Il n’y a pas de mots pour la jalousie. Et pourtant ses
+espèces sont infinies. Je devine celle qui vous met
+debout, avec le besoin de tuer ; la mienne eut tout
+de suite quelque chose de secret et de corrosif, comme
+tous mes sentiments ; elle descendit en moi comme
+un poison, flétrissant tous les tissus sur son passage,
+m’emplissant de mort et de stérilité. Partout où il y
+avait eu de l’attente et de l’intention en moi, elle me
+laissa affreusement cautérisé. Je me retrouvai au bout
+d’un instant nettoyé de tout dessein, de tout espoir.</p>
+
+<p>Que n’aurais-je pas donné, à cet instant, pour
+pouvoir soupçonner Aimée de coquetterie ! La
+faculté de me mentir, le désir de m’aguicher eussent
+été, pour moi, la chose la plus délicieuse, la plus
+enivrante à supposer en elle. Comme un homme qui
+se noie, je fis encore quelques efforts vertigineux
+pour m’accrocher à l’épave de cette hypothèse.</p>
+
+<p>En vain ! Je voyais, je savais Aimée trop droite, et
+d’une certaine façon trop candide. Ce qu’elle avait
+eu pour moi de mystère ne venait que de ses silences,
+jamais d’aucune invention que je l’eusse surprise à
+combiner. Encore une fois elle disait vrai, j’en étais
+sûr. Le fait était là, — brutalement matériel, évident,
+criant, déchirant — de Georges la pressant dans ses
+bras, écrasant ses lèvres, lui enseignant le plus doux
+des délires.</p>
+
+<p>Il me faisait si mal à contempler que j’avais détourné
+les yeux vers la campagne qui filait maintenant, vaste
+et placide, au ras de la portière. J’y cherchais une
+distraction, tout au moins un agrandissement de mon
+cœur contraint. Et le chétif instinct de vivre travaillait
+en effet à me rendre un peu d’espace, pour me permettre
+de souffrir encore.</p>
+
+<p>Aimée s’était tue aussi. Il y eut une station au
+milieu des arbres, et pendant un instant pas d’autre
+bruit que le vent calme qui traversait les feuilles, et
+que des pas, le long du train, sur le gravier.</p>
+
+<p>Je me remis un peu et ramenai mon regard vers
+Aimée avec l’effort d’un sourire. Son exaltation
+semblait s’être calmée ; je la sentis moins lointaine,
+moins impossible à rejoindre.</p>
+
+<p>Aussitôt se produisit en moi ce mouvement timide
+qui me faisait exploiter chaque possibilité de contact
+avec elle, lors même que je savais n’y devoir trouver
+que souffrance. Je me rappelai ma résolution du
+matin ; j’en rassemblai tant bien que mal les débris ;
+passant outre à l’amour-propre, oubliant tout ce que
+la dignité peut-être m’eût commandé de ressentir
+encore, sans prudence et sans guérison, tâtonnant et
+malade, traînant encore tout mon désordre, une fois
+de plus je me rapprochai d’elle :</p>
+
+<p>— Parce que je ne vous dis rien, fis-je, ne croyez
+pas que je sois distrait de vous.</p>
+
+<p>Elle me sourit :</p>
+
+<p>— Je ne suis pourtant pas bien intéressante.</p>
+
+<p>Était-ce du remords ? Elle avait en effet longtemps
+réfléchi en silence. Mais peut-être aussi, maintenant
+qu’elle s’était débarrassée de son bonheur, voulait-elle
+seulement me remettre sur la voie de nos exercices
+et me rappeler à mes fonctions d’inquisiteur.</p>
+
+<p>Elle dut être déçue, en ce cas, car je ne sus pas les
+reprendre, ni même n’en éprouvai vraiment l’envie.
+A mon élan se mêlait quelque chose de brisé qui lui
+retirait par avance toute efficace. Je suivais Aimée, je
+suivais sa cruelle image : c’était tout ce que je pouvais
+faire. La volonté qui me précipitait vers elle le matin
+s’était changée en une molle vague, tout juste capable
+de lécher son objet.</p>
+
+<p>D’ailleurs les incidents de notre voyage n’étaient
+pas faits pour me rendre l’allégresse et la décision.
+Nous étions descendus à Moret. Une barque nous
+avait conduits à une petite hôtellerie, sur les bords
+du Loing, où Aimée avait cru d’emblée reconnaître
+l’endroit dont elle rêvait pour ses vacances.</p>
+
+<p>Nous déjeunâmes près de la rivière.</p>
+
+<p>Mais le jardin de trembles et de saules-pleureurs
+où l’on avait installé notre table était humide ; l’eau
+clapotait tout près contre la barque moisie ; sur l’autre
+rive la vue était bornée par un mur d’usine. A travers
+les arbres, au-dessus de nous, nous vîmes le ciel se
+couvrir : la pluie menaçait. Aimée frissonna. La
+tristesse tomba sur nous.</p>
+
+<p>Pour la secouer nous primes une voiture et décidâmes
+d’explorer les villages environnants.</p>
+
+<p>Mais partout nous retombions sur les mêmes
+villas meublées, sur les mêmes hôtels à galeries, dont
+le patron nous montrait les chambres douteuses en
+nous faisant admirer la vue sur des jardins pleins de
+boules de cuivre, de distributeurs automatiques et
+d’escarpolettes. Tout cela avait une affreuse odeur de
+banlieue, celle même qu’il eût été naturel d’attendre,
+si nous y eussions réfléchi, de cette fausse campagne
+pour artistes où nous nous étions égarés.</p>
+
+<p>Et pourtant, à la longue, notre déception même
+finit par reformer entre nous de fragiles liens. D’abord,
+pour un si triste exil que ce fût, j’avais réussi à séparer
+Aimée de son milieu, de son cadre. Paris était déjà
+bien loin derrière nous, et toutes les habitudes qu’elle
+y avait, qui lui faisaient en temps ordinaire une
+véritable garde du corps. Plus nous étions dépaysés,
+plus nous étions ensemble. Il me semblait sentir se
+tisser entre nous une intimité plus humble, plus
+basse, plus silencieuse, mais plus profonde aussi que
+celle que nous avions connue jusqu’ici.</p>
+
+<p>Nous avions beau ne plus trouver à nous dire que
+des phrases misérables ; nous étions bien obligés de
+mettre notre malaise en commun, de partager ce pain
+de notre naufrage.</p>
+
+<p>A Marlotte, je m’étais avancé en reconnaissance
+vers une villa à louer. Comme elle me paraissait
+mériter une visite, je me retournai vers Aimée et lui
+fis signe de me rejoindre. Je la regardai s’approcher ;
+chacun de ses pas arrachait à mon cœur une bénédiction ;
+j’éprouvais jusqu’au tourment le besoin d’en
+baiser la trace.</p>
+
+<p>Quand elle fut près de moi, je vis qu’un lacet de
+ses bottines était défait ; je me mis à genoux pour le
+rattacher. Et là tout à coup, prosterné devant elle, la
+sensation du mal qu’elle me faisait m’inonda de
+reconnaissance. Je levai les yeux vers elle, je lui pris
+les mains avec humiliation et délire, je les appuyai
+contre mon front, contre mes joues pour me calmer,
+pour me ravir. Elle souriait au-dessus de moi, sans
+complicité, mais sans reproche non plus, ni rejet
+de mon amour ; et comme un mendiant aux
+pieds d’une déesse, je savourais ce fugitif présent.</p>
+
+<p>Au restaurant où nous prîmes le thé sous une triste
+tonnelle, Aimée sembla même un moment vouloir
+se rapprocher de moi davantage. Elle était allongée
+dans un fauteuil de jardin. Elle ne me regardait pas,
+elle ne bougeait pas, elle ne parlait pas ; mais je sentis
+que de toutes ses forces elle composait à mon usage
+une sorte de disponibilité de sa personne. Je ne sais
+comment exprimer cette impression qu’elle me donna.
+Elle était là, toute appliquée à se laisser faire, pleine
+de méditation et d’offrande, n’ayant pas perdu un
+atome de sa solitude, mais la déposant un instant en
+ma faveur, m’en faisant tacitement la remise.</p>
+
+<p>Hélas ! par l’attention même qu’elle y mettait, elle
+restait désespérément protégée ! Tout au moins
+contre quelqu’un de si peu agressif que moi. Cette
+longue proie, je la parcourais des yeux, comment y
+mordre ? Si seulement l’impatience lui eût arraché
+une plainte ! Mais elle restait entière, inflexible,
+commandante encore du fond de son abandonnement !
+Tout ce qu’elle pouvait faire c’était de fermer les
+yeux. Je la revois encore comme une haute barque
+maladroitement échouée au rivage de ma misère !
+Ah ! par quels mots eût-il fallu commencer ? Quels
+baisers sur elle n’eussent pas été violence ?</p>
+
+<p>Je la pris enfin par la main ; nous remontâmes en
+voiture pour rejoindre la gare de Bourron. Nous
+descendions, maintenant, dans la vallée, qui s’ouvrait
+largement à notre rencontre ; l’air humide faisait les
+lointains foncés ; de grands nuages soucieux voyageaient
+au dessus de nous ; quelques gouttes de pluie
+tombèrent du haut ciel sombre. Aimée n’avait que
+des vêtements légers ; je la couvris de mon pardessus.
+Sous ce déguisement, qui confisqua son élégance, elle
+m’apparut tout à coup moins inaccessible : ce fut
+comme si j’avais jeté sur elle un filet ; je l’emmenais
+dégradée et captive à ma suite.</p>
+
+<p>Elle me regarda à la dérobée avec gêne, sentant que
+je la trouvais moins belle, et s’en inquiétant.</p>
+
+<p>Mais moi, au contraire, je m’enivrais de l’avoir
+ainsi réduite en pauvreté. Une tristesse ravissante
+me serrait le cœur. Enfin je pouvais avoir pitié d’elle !
+Enfin je l’avais entraînée dans le bas royaume où
+j’étais aux fers ! Je pourrais la prendre de plain-pied,
+sans assaut.</p>
+
+<p>Mais comme toujours je m’attardai dans cet
+émerveillement ; toujours les sentiments viennent se
+mettre sur mon chemin pour me le faire perdre. Je
+jubilais douloureusement ; j’avais envie de remercier
+Aimée de cela déjà, qu’elle n’était plus si abrupte ni
+si parfaite.</p>
+
+<p>— C’est bon de vous avoir là, ainsi, répétais-je
+avec transport en lui serrant la main.</p>
+
+<p>Je goûtais notre abîme au lieu de l’y attirer plus
+profondément. Cela devenait de la fraternité ; mon
+cœur ne prenait pas la dureté qu’il eût fallu ; j’oubliais
+que l’amour c’est la guerre et qu’on n’y a pas le temps
+d’avoir des émotions.</p>
+
+<p>Quand la voiture nous eut laissés, lorsque nous
+nous retrouvâmes sur le quai de la gare, j’étais tout
+étourdi et chancelant. Je n’entendais plus bien ce que
+je disais et d’une voix toute défaite : « Viens ! » fis-je
+en entraînant doucement Aimée par le bras vers le
+train qui arrivait.</p>
+
+<p>Oh ! cette pauvre audace de la tutoyer, qui venait
+si tard, quelle pitié c’était ! Cachée là où personne ne
+pouvait l’attendre, née d’un remous de ma timidité,
+sans pouvoir, sans force, suppliante et comme à
+moitié soufflée par le vent et le fracas du train qui
+s’arrêtait maintenant devant nous, comme elle me
+ressemblait bien !</p>
+
+<p>Elle n’appelait aucune réponse. Aussi n’eut-elle
+aucune suite que d’impatienter Aimée. Dans le
+wagon — elle me faisait face — je vis se former en elle
+et peu à peu grandir un dépit violent contre moi. Trop
+d’histoires ! pensait-elle visiblement, et que si c’était
+seulement pour la promener ainsi à travers mes
+odieuses hésitations, j’eusse mieux fait de la laisser
+tranquille. Tous ces va-et-vient intérieurs auxquels
+nous avions perdu notre journée, lui devenaient
+brusquement insupportables. Elle ne savait sans doute
+pas très bien elle-même ce qu’elle avait attendu de
+moi ; sans doute à la moindre attaque de ma part, se
+fût-elle contractée, défendue. Mais elle m’en voulait
+tout de même de ne l’avoir menacée que si lâchement ;
+elle ne me pardonnait pas de lui avoir fait croire à un
+danger qu’elle n’avait pas couru ; car il lui fallait bien
+comprendre enfin que je ne savais être ennemi que
+de moi-même et que ma cruauté était sans but, sans
+direction, sans pointe.</p>
+
+<p>Présente, je la sentis me fuir, se dégager de cette
+fraternité où je m’étais cru impliqué pour toujours
+avec elle. Le compartiment, où d’abord nous étions
+seuls, se remplit de monde peu à peu. Pour préserver
+quelque temps encore notre complicité contre les
+forces qui la menaçaient de partout, j’avais placé
+l’ombrelle d’Aimée à côté de nous, sur l’appui des
+deux banquettes et derrière cette barrière fragile qui
+nous séparait des autres voyageurs, je prétendais me
+trouver encore seul avec elle. Mais cette solitude ne
+me servait déjà plus à rien, qu’à la perdre. Je voyais
+son visage déjà tout étranger ; il y avait des moments,
+lorsqu’elle fermait les yeux, où il se fanait brusquement,
+apparaissant à la fois plombé et rougi ; alors
+j’avais envie de me pencher sur lui ; mais il reprenait
+aussitôt une espèce d’ardeur et comme un reflet de
+colère qui m’interdisaient de bouger.</p>
+
+<p>Nous ne dîmes plus un mot jusqu’à Paris. Mais
+dans la cour de la gare, lorsque j’eus été lui chercher
+une voiture, l’horreur de cette journée manquée
+m’étreignit brusquement et je reconnus l’impossibilité
+radicale de quitter ainsi Aimée en plein désastre ;
+malgré ses protestations, je montai avec elle en
+voiture.</p>
+
+<p>Alors se produisit un coup de théâtre. Toutes les
+manœuvres et tous les errements de l’orage qui avait
+pesé sur l’horizon de notre après-midi, se résolurent
+en un grand éclair :</p>
+
+<p>— Aimée, lui criai-je, je vous hais, je vous hais de
+toutes mes forces. Vous êtes un monstre. Il faut que
+je vous dénonce. Cela ne peut pas durer comme ça.
+On ne peut tout de même pas vous laisser ainsi
+indéfiniment en liberté.</p>
+
+<p>Mon âme pliait sous un faix d’injures à lui dire. Je
+me jetai dans des reproches incohérents, l’accusant
+de tout, lui promettant mille punitions, l’environnant
+en paroles de tous les supplices imaginables.</p>
+
+<p>Je lui saisis le bras, je le secouai violemment :</p>
+
+<p>— Pour bien faire, dis-je, en riant de tous mes
+nerfs, il faudrait que je vous tue, ou quelque chose
+dans ce genre.</p>
+
+<p>Et c’était vrai, à la lettre, qu’à cet instant, l’idée de
+trois couteaux plantés en bouquet dans son cœur
+m’était d’une délivrance indescriptible. Sa destruction
+avait tout à coup plus de charme que tous ses charmes.</p>
+
+<p>Je savais parfaitement combien j’avais été faible et
+sot toute la journée, et je le lui disais. Mais pour une
+fois, ses torts m’apparaissaient encore plus grands que
+les miens. Et son existence surtout prenait un caractère
+inexpiable.</p>
+
+<p>C’était contre son existence que toutes mes forces
+d’un seul élan se tournaient ; c’était son existence que
+mes mots et mes cris tâchaient de recouvrir.</p>
+
+<p>Je la sentais contre moi, chair et âme, plus épouvantable
+que cet enfer d’où elle était montée un jour pour
+prendre un soin si touchant de ma damnation. Il me
+fallait l’y replonger ; il me fallait amasser beaucoup
+de néant sur cette tête trop aimée.</p>
+
+<p>La dure cage où elle enfermait ses pensées, je n’avais
+même plus envie de l’ouvrir. Elle l’emporterait avec
+elle ; je me moquais désormais de rien savoir. Il fallait
+seulement qu’elle n’existât plus, qu’elle n’existât plus !</p>
+
+<p>Elle, cependant, m’avait d’abord écouté sans rien
+dire. Puis tout à coup elle se mit à rire, de son rire le
+plus terrible, le plus insolent. Loin de la fâcher, mes
+accusations lui faisaient un bien infini ; elle se renversait
+sous elles, elle les buvait voluptueusement. Enfin
+elle me trouvait aussi malintentionné qu’elle en avait
+besoin. Ce torrent de haine que je déversais sur elle,
+plus habile que moi, elle y reconnaissait le paroxysme
+de l’amour qu’elle pouvait inspirer.</p>
+
+<p>Elle riait, cruelle et délivrée, elle riait, et il me
+semblait que c’était la journée tout entière qui
+éclatait enfin en cette fusée de rire, furieuse, aride, et
+triomphale.</p>
+
+<p>— Si vous saviez ce que je souffre ! dis-je tout à
+coup.</p>
+
+<p>Mais :</p>
+
+<p>— Tant mieux ! s’écria-t-elle, et elle continua de
+rire.</p>
+
+<p>Je chancelai un instant sous le coup, mais bondis
+presque aussitôt, comme en rêve, à la hauteur où elle
+m’appelait : il n’y eut plus rien en moi qu’une vraie
+rage de joie ; tout me fut indifférent soudain au prix
+de l’hilarité que nous avions atteinte. Le monde
+aurait pu périr à cette minute : je n’aurais su que m’en
+féliciter. Hourra ! telle était la seule devise qui
+convînt en cet instant à mon amour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A notre amour peut-être. Jamais encore je n’avais
+senti Aimée si prochaine. La colère était décidément
+le vrai climat commun de nos âmes ; elle les fondait
+plus harmonieusement que la tendresse, l’étude ou
+l’humiliation.</p>
+
+<p>Une tempête exquise nous soulevait, et nous
+étions roulés ensemble sous son aile. Une ardeur
+nous prenait, une sécheresse de la gorge. Nous
+avions soif de quelque chose, mais de si rêche qu’à
+peine osions-nous le nommer en nous-mêmes baiser.</p>
+
+<p>Soif ! Lentement pourtant croissait entre nous
+cette fleur aride dont nos lèvres allaient former les
+pétales. Soif ! Le terme d’un pélerinage infini était
+là : sur ce visage près du mien, comme un puits du
+désert, au soir, plein d’étincelles.</p>
+
+<p>Déjà je me penchais sur lui avec cupidité ; déjà,
+maîtrisant mon cœur tant bien que mal, j’avais
+saisi le bras d’Aimée.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il à cet instant ? La révolution de
+tout mon corps vers le sien s’arrêta net, avant même
+que mon esprit eût reçu aucun avertissement ; je
+demeurai en suspens.</p>
+
+<p>Puis :</p>
+
+<p>— Non, non, fit en moi une voix secrète.</p>
+
+<p>Et tout aussitôt :</p>
+
+<p>— Non, non, reprit Aimée, laissez-moi !</p>
+
+<p>Elle avait détourné la tête, fermé les yeux.</p>
+
+<p>— Non, répéta-t-elle plus bas, laissez-moi !</p>
+
+<p>Je laissai tomber mon front sur sa poitrine avec un
+gémissement, vaincu par une force absolument innommable,
+épuisé comme après une lutte immense,
+et résigné déjà.</p>
+
+<p>— Non, dit encore une fois Aimée, presque avec
+tendresse, non, François, il ne faut pas.</p>
+
+<p>Comme un gaz par une subite fissure, toute notre
+fureur fuyait déjà avec un long cri, nous laissant
+pauvres, lourds et séparés.</p>
+
+<p>Je grelottais, abattu sur le sein d’Aimée.</p>
+
+<p>Puis je me raccrochai péniblement d’une main au
+brassard de la portière et me rassis à ma place.</p>
+
+<p>Un moment encore nous filâmes ensemble, pris
+dans l’immense courant des boulevards.</p>
+
+<p>Enfin je tapai à la vitre, je fis arrêter, j’embrassai la
+main d’Aimée sans regarder son visage et je descendis.</p>
+
+<p>Je restai un moment sur un refuge ; il était six
+heures ; les taxis à toute vitesse me frôlaient ; les
+autobus entraient sur la pente du boulevard au chant
+plaintif de leurs freins. Toute une vie forcenée se
+précipitait au long de moi, emmenant mon âme
+inutile, l’arrachant à sa peine, lui procurant encore
+quelques minutes de grâce.</p>
+
+<p>Et pourtant mon esprit travaillait déjà, tout seul, — mon
+funeste esprit jamais las, qu’aucune ruine
+n’arrivait à distraire de sa manie d’attention et qui
+se jetait sur mes pires mésaventures comme sur une
+proie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">Car qu’est-ce qu’aimer, si ce n’est
+avoir en tout et partout la même
+volonté, jusqu’à l’entière extirpation
+du moindre désir contraire, et
+un total assujettissement de son
+cœur ?</p>
+
+<p class="sign sc">Bossuet.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Qui nous avait trahis ? Qui nous avait sauvés ? Quel
+ange ? Quel démon ?</p>
+
+<p>La prudence ? la peur ? la raison ?</p>
+
+<p>Non, d’abord — certainement j’étais dans le vrai
+en le pensant, en le voyant, — la perfection d’Aimée,
+son terrible défaut de besoins.</p>
+
+<p>Ainsi je ne portais pas la faute principale.</p>
+
+<p>Oui, c’était bien ce que Georges avait d’abord
+aperçu en elle, et redouté, qui s’était à nouveau fait
+sentir : « Elle peut tellement bien se passer de moi ! »</p>
+
+<p>Notre crise de rire avait pu me faire croire un
+moment à l’évanouissement de toute barrière entre
+nous. Mais sitôt que je m’étais rapproché d’elle
+physiquement, sa prédominance avait reparu, aussi
+inexplicable qu’invincible. Oh ! comme je m’étais
+senti frêle tout à coup et léger contre elle ! Même
+l’entrain, même la décision qui m’avaient manqué,
+n’eussent pas suffi, j’en étais certain, à compenser
+cette différence de densité entre nous.</p>
+
+<p>J’avais effleuré son sein d’une main surprise, égarée,
+tremblante, mais tout de suite il n’avait plus été qu’un
+lieu où m’abîmer, que le champ de ma défaite ; et
+c’était la joue contre lui, seulement, quand je m’étais
+vu bien indiscutablement frustré, que j’avais osé
+endurer un instant son indulgente chaleur.</p>
+
+<p>J’étais venu sur Aimée comme une vague trop
+caressante. Et elle, même pendant le temps où elle
+m’avait désiré peut-être, ou attendu, elle ne s’était
+démunie de rien en ma faveur, elle ne s’était même
+pas atténuée d’un soupir ! Au terme de mon élan, je
+l’avais retrouvée plénière, inattaquée.</p>
+
+<p>Oui, c’était bien la rage toute seule qui eût pu, à
+la limite, la transporter aux bras d’un amant ; mais elle
+y fût arrivée encore intacte, fermée, à déshabiller
+entièrement. Même entre les mains d’un plus audacieux
+que moi, elle n’eût été qu’un cadeau brusque
+et insaisissable comme l’esprit.</p>
+
+<p>Ces yeux clos, ce visage détourné que j’avais eus
+sous moi un instant, il m’avait été aussi impossible
+d’y lire la moindre abdication que ce jour, si ancien
+déjà, où elle s’en était servie à la fois pour signifier
+sa souffrance et pour décourager ma consolation.</p>
+
+<p>Je n’avais fait naître, ni chanter, aucune plainte sur
+ses lèvres ; moi qui savais si bien déclencher son esprit,
+je n’avais pas su trouver le secret de cette musique
+qui se fût élevée de son corps touché et défaillant.</p>
+
+<p>C’était bien à plus fort que moi que j’avais eu
+affaire, à plus seul en tout cas, à plus hautement
+situé. Aimée, mon sang, ma vie, ma joie, mon désespoir,
+ma haine, Aimée n’était rien au niveau de quoi
+je pusse me hausser jamais durablement. A chaque
+fois que je m’approchais d’elle, en quelque intention
+que ce fût, elle se retournait instinctivement vers sa
+solitude et lui demandait secours ; toujours elle
+remontait vers cet être plus grand, plus comblé que
+son âme actuelle, vers cet ange affreux en elle sur qui
+mes mains glissaient et dérapait mon étreinte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et pourtant étais-je bien sûr, dans mon échec, d’être,
+moi, sans responsabilité ? Cette force d’Aimée, qui
+m’avait repoussé, était-elle bien en soi insurmontable ?
+Pouvais-je la séparer de ma faiblesse ? Les effets de
+l’une étaient-ils vraiment à démêler des effets de
+l’autre ?</p>
+
+<p>Non, — j’étais bien obligé de le voir, — elles
+s’étaient combinées toutes deux pour nous vaincre
+tous deux. De cet arrêt cruel qui frappait d’inachèvement
+mon amour, je devais bien comprendre que je
+n’étais pas l’auteur moins qu’Aimée.</p>
+
+<p>Une lucidité désolante commença à pénétrer mon
+esprit. Je reconnaissais une à une toutes les fautes
+que j’avais commises, je remontais jusqu’aux malformations
+de mon caractère qui m’y avaient fait
+tomber.</p>
+
+<p>Il y avait d’abord cette sincérité absurde à laquelle
+j’avais cédé constamment comme à un vin trop
+persuasif. Et sans doute c’était bien à elle que je
+devais notre intimité et ce qui s’était éveillé dans le
+cœur d’Aimée d’affection pour moi ; mais c’était elle
+aussi qui du même coup avait posé, à l’une comme à
+l’autre, ces limites auxquelles je me heurtais et me
+meurtrissais maintenant.</p>
+
+<p>Je m’étais toujours approché d’Aimée avec toute
+mon âme, et pour la lui livrer. Comment me fussé-je
+méfié ? C’était si bon ! Mon seul souci, en l’abordant,
+était l’exactitude. Quelque sentiment qui me possédât,
+je ne trouvais d’entrain et de facilité qu’à le lui
+décrire ; en allant chercher les siens, pour les lui
+éclairer, je lui apportais tous les miens par surcroît,
+et définis, spécifiés, quantifiés avec le plus religieux
+scrupule. La nuance les minait. Tant pis ! Je m’appliquais
+à rendre surtout leur nuance, leur degré.</p>
+
+<p>Je me souvenais maintenant de scènes entre nous
+vraiment sublimes, vraiment ridicules ! Souvent,
+m’étant laissé entraîner à lui peindre mon amour plus
+vif, m’apercevais-je, que je ne l’éprouvais dans l’instant :
+« Arrêtons-nous, Aimée ! lui criais-je avec transport.
+Je mens. Ce n’est pas tout à fait ça que je ressens. »
+Et je reprenais ma description en serrant de plus près
+le véritable état de mon cœur.</p>
+
+<p>Elle riait, s’enthousiasmait ; rien ne lui paraissait
+plus adorable que ces corrections. Elle me remerciait :</p>
+
+<p>— Quand on me dit la vérité, s’écriait-elle, ou
+quand on me la fait voir en moi, c’est comme une
+nourriture qu’on me donne.</p>
+
+<p>Oui, mais qui ne profitait qu’à son esprit, qui
+dégarnissait d’autant le mien. Peu à peu je m’étais
+émietté en elle ; je n’avais gardé aucun secret autour
+duquel sa pensée eût à tourner, à s’inquiéter ; rien
+en moi ne subsistait qu’elle pût mal entendre et sur
+quoi pussent se greffer ces tendres et spécieuses
+images qui font errer le sentiment.</p>
+
+<p>Je me représentais fort bien maintenant l’aspect
+que je devais avoir pour elle ; c’était celui d’une ville
+démantelée. Aucune tour, aucun rempart du haut
+desquels elle eût loisir de se sentir menacée. Elle
+pouvait entrer de plain-pied partout ; partout mes
+aveux l’accueillaient et lui rendaient la promenade
+exquise, oui, mais encore plus, indifférente.</p>
+
+<p>Oh ! comme j’étais trahi ! Ce mouvement si doux
+qui me faisait courir vers elle, sitôt que j’avais découvert
+du nouveau dans mon cœur, pour le lui offrir, il
+m’avait perdu. Tout ce qu’elle avait reçu de moi sans
+y répondre lui servait maintenant à ne subir pas mes
+prestiges. L’ivresse même que nous avions goûtée si
+souvent dans nos entretiens, avait pour jamais tari
+la possibilité de cette autre ivresse que nous nous
+fussions procurée l’un à l’autre sans paroles et par le
+seul mystère de nos corps emmêlés. L’ignorance ne
+nous envelopperait plus jamais de sa faveur ; et cette
+ombre ne reviendrait plus sur nos âmes qui eût permis
+la méprise de nos lèvres et nous eût laissés nous gorger
+bouche à bouche, à l’abri de toute idée, du long miel
+endormi dans nos membres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’évidence m’aveuglait : je ne serais jamais son
+amant ; je ne serais même jamais un amant ; l’amour
+en moi prenait parti contre l’amour ; toutes les forces
+qu’il donne aux autres, il me les enlevait ; j’avais une
+nature trop aimante pour qu’elle sût devenir amoureuse.</p>
+
+<p>Je ne savais pas prendre ni plier contre moi l’objet
+qu’avait choisi mon désir ; j’errais autour de lui, je
+l’effleurais de mille caresses mentales, mais je m’adaptais
+en même temps à tous ses contours et recevais sa
+forme au lieu de lui donner la mienne.</p>
+
+<p>Partout où j’avais rencontré la volonté d’Aimée, ou
+sa répugnance, ou son hésitation seulement, je m’étais
+replié aussitôt. Je n’avais pas su durer un seul instant
+contre elle ; il m’était impossible de distraire ma pensée
+un temps assez long de son agrément pour que le
+mien put naître et s’imposer.</p>
+
+<p>Je ne songeais jamais que son cœur pouvait être
+incertain de ses vœux et attendre de moi leur détermination.
+Je ne prenais jamais l’initiative de l’enchanter.
+Je ne savais pas devenir la source de son plaisir,
+ni son fauteur d’oubli. Je manquais irrémédiablement
+de ce tranquille égoïsme qui seul change l’homme en
+maître, pour la femme, d’extase et de ravissement.</p>
+
+<p>Il eût fallu, laissant aller les pensées d’Aimée,
+prendre posément son visage entre mes mains et le
+couvrir de baisers : ils eussent bien créé tout seuls
+ce courant dans son cœur qui me l’eût apportée toute ;
+ah ! j’aurais dû me confier à ce sortilège.</p>
+
+<p>Hélas ! Hélas ! je voyais maintenant l’abîme, en
+moi, de trop pure tendresse, qui me rendait à jamais
+incapable de choisir et surtout d’exécuter une si
+simple machination.</p>
+
+<p>Une scène me revenait à l’esprit, qui me faisait rire
+amèrement. Elle datait seulement de quelques
+semaines. J’étais sorti avec Aimée ; nous attendions
+un tramway ; le temps était frais ; je la vis frissonner
+un peu. Aussitôt la crainte qu’elle ne prît froid m’envahit,
+submergea toutes mes autres préoccupations ; je
+cherchai un taxi ; sur la vaste place où nous étions, il en
+passait beaucoup, mais tous étaient occupés ; je courais
+pourtant après chacun, faisais signe au chauffeur ;
+je me sentais lancé en avant comme une balle par
+quelque chose en moi d’aussi irrésistible qu’inopportun ;
+une serviabilité quasi-folle m’animait, dont
+je voyais maintenant qu’Aimée avait dû s’apercevoir.
+Je me rappelais le regard dont elle m’avait suivi ; j’y
+lisais rétrospectivement de l’attendrissement, de la
+reconnaissance, mais surtout une sorte de pitié. Il
+voulait dire : « Pourquoi ? Pourquoi tant de dévouement ?
+Ce n’est pas ainsi que vous pouvez me plaire !
+Que ne restez-vous près de moi ? Pourquoi ne me
+dictez-vous pas cet instant au lieu de le subir ? Il
+faudrait passer outre à mon bien-être ; il faudrait
+penser à vous davantage ; il faudrait être le plus fort.
+Songez que je ne puis avoir, à vous aimer, aucune
+autre excuse. »</p>
+
+<p>Oui, je m’étais moi-même détruit à l’avance dans
+son cœur et cela était irréparable ; jamais je ne
+redeviendrais pour elle celui qui commande, qui
+conduit, qui enivre. Jamais l’idée ne lui viendrait
+de se suspendre à moi, les yeux fermés, ni de glisser,
+entre mes bras, assoupie, remise, dans le grand exil
+du plaisir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il me tardait d’arriver à la maison. L’effondrement
+de mon amour me semblait si complet que j’avais
+hâte de retrouver Marthe et de m’en consoler près
+d’elle.</p>
+
+<p>Elle m’attendait justement et avec une inquiétude
+dont elle n’était pas coutumière. Je ne lui avais pas
+caché, tant j’avais horreur du clandestin, que je
+sortais ce jour-là avec Aimée. Elle n’avait pas protesté
+mais en la revoyant, je compris tout de suite qu’elle
+en avait eu du chagrin.</p>
+
+<p>Ce fut un nouveau choc pour moi, un nouvel
+obstacle aussitôt que je ressentis.</p>
+
+<p>Elle m’interrogeait :</p>
+
+<p>— Où êtes-vous allés ? Que vous êtes-vous raconté
+tous les deux toute la journée ?</p>
+
+<p>Il y avait à peine de reproche dans sa voix, mais
+assez de souffrance pour me désemparer. J’écartais
+faiblement, maladroitement, la pointe de ses questions.
+Je comprenais que, pour la rassurer, il m’eût fallu
+faire preuve à nouveau de cette possession de moi-même
+et de cet esprit de domination dont je venais
+d’éprouver si cruellement le manque en face d’Aimée.</p>
+
+<p>Je tenais Marthe contre moi, je caressais son front,
+je lissais ses cheveux, je lui balbutiais des tendresses,
+je l’aimais infiniment.</p>
+
+<p>— Je ne pourrai jamais lui faire ce mal, pensais-je.
+Jamais je ne la tromperai. Je ne suis pas un misérable.</p>
+
+<p>Ma voie s’encombrait de plus en plus ; je trouvais
+des impossibilités de plus en plus prochaines à ce
+que j’avais rêvé, et celle-là, la dernière, la plus forte
+maintenant, qui avait pris corps et visage et qu’il me
+fallait bercer avec amour et désolation sur mes genoux.</p>
+
+<p>— Non, promettais-je à Marthe mentalement, non,
+tu ne souffriras jamais cela de moi, cette douleur ne
+t’atteindra jamais de me savoir à une autre, et même
+pas cette injustice d’être trahie secrètement.</p>
+
+<p>J’avais beau faire : remontant l’avenir avec mon
+esprit, je ne découvrais pas le moment où je me
+déciderais à faire entrer le malheur de Marthe comme
+ingrédient dans mon bonheur. Normalement mon
+destin m’y obligeait ; mais devant cette nécessité, tout
+mon cœur faiblissait, comme un autre eût faibli
+devant celle du renoncement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ainsi de tous côtés je reconnaissais l’insurmontable.
+Pour la première fois je le contemplais bien en face
+et j’épiais curieusement quels sentiments en moi
+allaient se former pour y répondre.</p>
+
+<p>La résignation ne se montrait pas encore. C’était
+de l’accablement plutôt que j’éprouvais. Oh ! je me
+savais bien trop lâche. Pourtant regardant autour de
+moi, examinant avec une sorte d’impartialité les
+différentes issues qui s’offraient encore à moi, je ne
+pouvais pas empêcher que la mort ne se recommandât
+comme la plus pratique. Elle n’avait rien en elle-même
+de plus attirant qu’à l’habitude et, même, elle ne
+m’effrayait pas moins qu’elle n’avait toujours fait ;
+mais on ne pouvait pas lui retirer son opportunité ni
+sa valeur purgative. Elle seule apportait une solution
+complète et vraiment rafraîchissante à mes embarras.
+Je ne l’affrontais pas, mais je biaisais doucement vers
+elle, en pensée, séduit par toute la simplification que
+j’y devinais.</p>
+
+<p>— Mourir, mourir, me disais-je intérieurement,
+mais en laissant presque le mot se dessiner sur mes
+lèvres, dans le vil espoir que Marthe le surprendrait.
+Mourir, céder la place à cette monstrueuse combinaison
+de sentiments qui occupe mon cœur et que je
+ne saurai jamais dénouer. Mourir, n’être plus là,
+n’être plus responsable de rien !</p>
+
+<p>Je tâtais en moi tout ce qui d’autre que la vie
+pouvait encore être changé, demeurait accessible à la
+volonté ; et c’était vrai que je ne trouvais rien. Aucune
+de mes pensées n’était plus amovible. Aimée s’était
+refermée sur elles comme un arbre sur la cognée. Il
+était donc tout naturel d’écarter la seule chose en
+moi qui pût l’être encore : ce souffle obstiné, acharné,
+borné qui soulevait ma poitrine et facilitait vainement
+mon martyre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais en même temps j’avais honte. Je savais, je
+sentais qu’on ne meurt pas d’amour, ou si rarement !
+Sans imaginer comment il s’y prendrait, j’entrevoyais
+que le premier venu eût trouvé d’emblée une issue
+simple et normale aux difficultés qui m’opprimaient.
+J’étais jaloux de lui. « Georges, par exemple, me
+disais-je, n’admettrait pas un instant cette impossibilité
+contre laquelle je me débats ; il aurait l’intuition
+de son bonheur qui lui donnerait aussitôt des lumières
+et de l’énergie ; il verrait un chemin. » Je ne pouvais
+pourtant pas aller lui demander conseil ! Mais je
+tâchais de deviner ce qu’il ferait à ma place.</p>
+
+<p>Prétendre, vouloir, m’affirmer ! voilà ce que j’apercevais
+de nouveau nécessaire. Reprendre la direction
+des évènements, remettre le cap sur le bonheur.</p>
+
+<p>Je continuais à caresser Marthe, mais en même
+temps une sourde irritation me gagnait, comme toutes
+les fois que la vertu en moi a pris l’avantage.</p>
+
+<p>Je commençais à oublier tout ce que je venais de
+découvrir qui me la rendait obligatoire.</p>
+
+<p>Il y avait une glace en face de moi : je m’y regardais
+instamment, cherchant sur mon visage la trace d’un
+peu de volonté, d’un peu d’égoïsme ; je l’analysais, ce
+visage, comme s’il eût été peint, ou eût appartenu à
+un autre. Je n’y surprenais rien de fuyant, ni de
+proprement lâche ; il était plutôt craintif, ou mieux
+encore susceptible ; il y avait autour de la bouche
+quelque chose d’avide et de mal décidé. On y lisait
+clairement la lutte entre la gourmandise et la timidité,
+entre le désir et la tendresse.</p>
+
+<p>La seule lumière que j’y visse briller, — je le
+reconnaissais sans modestie, — c’était celle de l’intelligence,
+mais elle ne pouvait me servir à rien.</p>
+
+<p>Pourtant je lui envoyais à distance des sommations :
+qu’il eût à reprendre tout de suite de l’autorité. Je
+n’admettais plus ce reflet qu’il me renvoyait de mon
+indécision. Je lui donnais deux minutes pour redevenir
+assuré, exigeant.</p>
+
+<p>Au dedans mon désespoir peu à peu s’était aigri.
+Je ne m’adressais plus la parole qu’avec hostilité.
+Pensant à Aimée, « je ne l’aurai jamais, me disais-je
+cruellement, mais c’est parce que je suis un poltron.
+Cette coupe qu’est son visage, et pleine de la seule
+liqueur dont mes sens puissent jamais s’enivrer,
+je ne la ferai jamais chavirer entre mes mains
+tout à coup méchantes, je n’y tremperai jamais
+profondément mes lèvres ; ces yeux, dont je
+n’ai qu’à rencontrer la lueur pour que tout mon
+sang aussitôt charrie poison, chaleur, folie, je ne
+les ferai jamais s’agrandir sous mes caresses ni douter
+de leur joie jusqu’au rêve ; mais c’est uniquement
+parce que je ne sais pas le vouloir, parce que
+j’ai peur de mon plaisir, parce que tout est pourri
+dans ce cœur misérable. »</p>
+
+<p>Et en même temps, je fouillais mon cœur haineusement,
+je le travaillais, je l’excitais. Je tâchais de le
+fortifier, de l’aguerrir contre les obstacles qu’il avait
+rencontrés.</p>
+
+<p>Je lui faisais faire des exercices. Supposant telle
+scène entre Aimée et moi du genre de celle où j’avais
+été vaincu, je le lançais à nouveau sur la brèche,
+m’appliquant à bien le distraire de toutes les craintes
+qui l’y avaient fait chanceler. De mes mains, entre
+temps, comme par des passes magnétiques, j’insensibilisais
+Marthe pour qu’elle n’eût à souffrir de
+rien.</p>
+
+<p>Peu à peu ainsi l’idée d’un nouvel et dernier assaut
+à livrer entrait dans mon esprit. L’orgueil, qui me
+tient lieu de vanité, me rendait une sorte d’enthousiasme
+fiévreux. Je ne pensais plus à mourir. Il fallait
+essayer mes forces une dernière fois.</p>
+
+<p>Je me levai doucement et déposai Marthe à ma
+place dans le fauteuil où elle resta engourdie et
+calmée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce ne fut que le surlendemain pourtant que je me
+résolus à affronter Aimée.</p>
+
+<p>Je la connaissais suffisamment pour ne pas craindre
+que notre dernière aventure l’eût convaincue de me
+fermer sa porte. Le cœur me battait pourtant lorsque
+j’y frappai.</p>
+
+<p>Mais j’entendis sa voix calme, au travers, qui
+m’invitait à entrer.</p>
+
+<p>Je la trouvai en plein déménagement. Une malle
+était au milieu de la chambre, à moitié remplie. Sur
+tous les fauteuils des robes étaient étalées ; des piles
+de linge s’entassaient sur le lit.</p>
+
+<p>— Vous partez donc ? lui demandai-je, en proie à
+une brusque terreur.</p>
+
+<p>— Oui, demain ; j’ai fait une tournée aujourd’hui
+et j’ai découvert tout près de Paris, au bord des bois
+de Chaville, une petite auberge bien plus gentille
+que tout ce que nous avons vu ensemble. Je vais
+m’y installer. Il faudra venir me voir.</p>
+
+<p>Je ne pus rien dire d’abord ; la proximité de l’endroit
+qu’elle avait choisi me rassurait pourtant. Elle continua
+ses rangements.</p>
+
+<p>Pour mieux plier un vêtement, elle s’agenouilla
+devant la malle, me tournant le dos. Je me mis à
+contempler ses épaules, je les mesurais du regard :
+« Voici donc tout l’obstacle, pensais-je, contre lequel
+ma vie est butée ! Comme il est étroit ! Comment le
+courant qui traverse mon cœur ne l’a-t-il pas encore
+emporté ? » Et naïvement, comme devant un miracle
+physique, je me demandais : « Comment peut-elle
+supporter ce poids, l’arrêter ? D’où lui vient cette
+force absurde ? Quelle magie est donc ici à l’œuvre ?
+Oh ! que toute la montagne de mes sentiments puisse
+se réduire à n’être plus que quelque chose contre ces
+épaules de si délicatement, de si timidement appuyé ! »</p>
+
+<p>Puis la colère revint et, en paquet avec elle, le désir.
+Je me mis à trembler : Je ne vais pourtant pas la laisser
+s’évader de mes mains ? pensai-je.</p>
+
+<p>Je m’arrachai du fauteuil où je m’étais assis, je
+m’approchai d’elle traîtreusement par derrière ; le
+tapis étouffait mes pas.</p>
+
+<p>Mes bras cependant restaient collés à mon corps.
+Impossible d’imaginer à quelle caresse ils allaient se
+décider.</p>
+
+<p>J’avais froid.</p>
+
+<p>Il fallait la prendre pourtant, non pour lui emprunter
+aucun plaisir, mais pour l’empêcher une bonne
+fois de me nuire, pour éteindre contre moi sa virulence.
+Si je réussissais à passer mes bras autour d’elle,
+c’était fait. Tous les traits qui de toutes parts à chaque
+instant pouvaient m’atteindre, en un seul faisceau
+à la fin rassemblés, me laisseraient inoffensivement
+cueillir leur pointe.</p>
+
+<p>Il fallait la prendre pour l’aveugler ; je serrerais sa
+tête contre ma poitrine, je ne verrais plus son visage ;
+captée au piège de mes baisers, elle laisserait peut-être
+enfin commencer un peu de paix pour moi…</p>
+
+<p>J’étendis les bras tout à coup.</p>
+
+<p>Mais à ce moment, et sans qu’elle se méfiât de rien,
+je pense, Aimée, s’appuyant des deux mains au rebord
+de la malle, se releva, se retourna, me fit face.</p>
+
+<p>Je fus surpris par l’air de tristesse qu’il y avait sur
+son visage. Elle étendit à son tour les bras vers moi
+et les posant sur mes épaules, elle me repoussa doucement,
+avec un sourire mélancolique, jusqu’au fauteuil
+d’où je m’étais levé. Elle me força à m’y rasseoir et
+resta debout devant moi.</p>
+
+<p>Puis m’abandonnant ses deux mains en signe de
+confiance et de trêve :</p>
+
+<p>— François, dit-elle enfin, il faut que vous me
+veniez en aide. Tout ce que je vous ai dit l’autre jour
+au sujet de Georges, vous savez, c’était vrai ; mais ce
+n’est pas toujours vrai. Il y a des moments où il est
+terrible vraiment. Non pas méchant, mais si distrait !
+Ce matin, je ne comprends pas bien moi-même ce
+qui s’est passé : nous nous sommes un peu disputés.
+Oh ! pas grand’chose ! (Je voyais, je sentais l’effort
+qu’elle faisait contre son orgueil.) Mais il est parti
+sans me dire au revoir. C’est la première fois depuis
+que nous sommes mariés. J’ai du chagrin.</p>
+
+<p>Elle s’étendit longuement sur sa mauvaise chance,
+précisant bien qu’elle n’accusait personne, qu’elle
+trouvait seulement le sort trop injuste envers elle :</p>
+
+<p>— Je sais pourtant qu’il m’aime, disait-elle. J’en
+ai des preuves…</p>
+
+<p>Elle parlait, fière et soumise, avec un besoin visible
+de trouver en moi appui et réconfort et avec la certitude
+que je les lui offrirais désintéressés.</p>
+
+<p>Je l’écoutais ; la vague de désir qui m’avait soulevé
+s’effondrait cruellement au dedans de moi, emmenant
+des particules de mon âme.</p>
+
+<p>J’avais ses longues mains fraîches dans les miennes ;
+je regardais ses bagues. Sa confiance me déchirait :</p>
+
+<p>— Voilà donc tout ce qu’il me faut espérer d’elle,
+pensais-je.</p>
+
+<p>Elle passait de toutes ses forces à travers moi. Il y
+avait une chose que, pour la première fois peut-être,
+je pouvais voir et toucher : c’était la direction de ses
+pensées. Georges en était le terme évident. Elles
+allaient vers lui avec une facilité, un élan contre lesquels
+il eût été fou de vouloir lutter. Ah ! si elle avait
+pu s’assurer pour toujours sa tendresse, combien vite
+j’eusse cessé de compter pour elle ! Déjà, en cet
+instant où elle implorait mon secours et voulait bien
+dépendre à cet égard de moi, je me découvrais pourtant
+impitoyablement écarté, rejeté sur la rive de ses
+sentiments. Et il me fallait, penché sur cet amour qui
+fuyait vers un autre, non seulement étouffer l’affreuse
+soif que j’en avais, mais encore trouver des mots
+pour la convaincre qu’il ne coulerait pas toujours
+vainement.</p>
+
+<p>Jamais encore pareille exigence n’avait pesé sur
+moi : le changement d’âme qui m’était brusquement
+demandé touchait à l’impossible. Dans la minute
+même où le désir suppliait en moi, il me fallait
+résigner, en plus, tout mon amour.</p>
+
+<p>Ou lui trouver un autre usage.</p>
+
+<p>Devant cette obligation surhumaine je me sentais
+sans aucune force. Pourtant au bout d’un moment je
+remarquai, non sans étonnement, qu’elle ne m’avait
+pas encore écrasé. Quelque chose en moi, sous mon
+accablement, la considérait, l’évaluait, ne la jugeait
+pas d’emblée absolument inexécutable.</p>
+
+<p>J’attendis avec curiosité ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Tout à coup, levant les yeux vers Aimée, qui parlait
+encore :</p>
+
+<p>— Que son bonheur soit fait, et non le mien !
+pensai-je.</p>
+
+<p>Je ne compris pas moi-même tout de suite ce que
+je voulais dire avec ces mots. Ils étaient sortis de mon
+esprit comme un ange ignoré et soudain.</p>
+
+<p>Mais en moi, déjà, un calme délicieux se répandait, — si
+délicieux que je laissai s’évanouir toute pensée
+et m’abandonnai entièrement à ma sensation. Elle
+était d’une douceur que je n’avais jamais connue.
+Tous les plis de mon âme se défaisaient ; je me
+tranquillisais à perte de vue. Pour la première
+fois j’échappais à la contraction et à l’angoisse.</p>
+
+<p>« Quel est cet étrange pays, me demandais-je
+émerveillé ? Quelle est cette bienfaisante admission ? »</p>
+
+<p>Reprenant et pressant certains de mes souvenirs,
+il me semblait y retrouver un avant-goût de ce que
+j’éprouvais maintenant. Oui, bien que plus fugitive,
+une douceur pareille m’avait envahi le jour, par
+exemple, où ne recevant pas de réponse à ma lettre,
+je m’étais décidé à quitter le grief que je croyais avoir
+contre Aimée et à l’adorer seulement telle qu’elle
+était.</p>
+
+<p>Peu à peu, ainsi, la mémoire m’amenait à l’intelligence
+de ce qui venait de se produire en moi.</p>
+
+<p>Hélas ! tant de suavité, c’était celle du désespoir :
+mais d’un désespoir actif, délibéré. Le renoncement
+venait d’entrer — et pour toujours cette fois — dans
+mon âme.</p>
+
+<p>Depuis longtemps il était de connivence avec elle ;
+depuis longtemps il la sollicitait en cachette. Seule
+ma continuelle vigilance l’avait empêché de s’en
+rendre maître. Contre lui j’avais construit tous ces
+pauvres échafaudages d’intentions qui l’écartaient
+tant bien que mal.</p>
+
+<p>Mais il était trop fort, et cette dernière épreuve
+qui venait de m’être infligée, l’avait trop bien favorisé.
+Dans mon âme enfin brisée, enfin retournée jusqu’à
+l’extinction de ses moindres germes d’amour-propre,
+il se trouvait tout à coup malgré moi souverain.</p>
+
+<p>— Que son bonheur soit fait et non le mien ! me
+répétai-je. Que cet amour dont elle a besoin lui soit
+donné ! Que je sois déçu ! Que je sois trompé ! Qu’elle
+puisse devenir assez riche pour se passer même du
+secours qu’elle me permet de lui prêter en cet instant !</p>
+
+<p>Je l’écoutais toujours parler, je ne la quittais plus
+du regard (aucun autre signe pourtant ne pouvait
+l’avertir de ce qui se passait en moi). Je voyais
+remuer ses lèvres et en silence, sagement, sérieusement,
+avec une bonne foi entière, je faisais abjuration
+de moi-même. Je détestais bien exactement, et une
+fois pour toutes, chacun des vœux que j’avais formés
+pour moi ; j’étouffais avec une fermeté absolue toute
+idée où se révélait, ne fût-ce qu’à l’état de simple
+trace, l’influence de mon moi.</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement les désirs d’Aimée, ni son
+bonheur que je faisais ainsi passer avant les miens ;
+c’était elle-même que je préférais à moi-même, et,
+en elle, l’être différent de moi, celui que je n’avais pu
+maîtriser ni même comprendre, celui dont mon esprit
+d’abord, mon cœur ensuite, enfin mes mains avaient
+si longtemps tâché de saisir la forme, et qui s’était
+toujours dérobé. C’était lui maintenant que j’allais
+chercher, lui, que sans réflexion, sans regret, sans
+restriction mentale d’aucune sorte, sans effort pour
+rien sauver de moi, dans l’aveuglement et dans
+l’arrachement mêmes de la charité, je mettais enfin
+d’un seul coup à la place de moi-même.</p>
+
+<p>Je n’échappais pas entièrement à la honte et continuais
+de voir combien risible et déshonorant aux
+yeux du monde était ce mouvement de mon cœur ;
+mais l’extase et la quiétude dominaient tout.</p>
+
+<p>Je n’étais pas un homme peut-être, mais je redevenais
+moi-même et ces prières que je murmurais
+avaient sur mes lèvres une douceur insurpassable.
+Tout reprenait autour de moi un visage familier,
+encourageant. Je m’enfonçais à nouveau dans un
+paysage connu. Tandis que tout à l’heure encore,
+je n’arrivais pas à y voir à deux pas devant moi, la
+route à suivre se déroulait maintenant à mes yeux
+jusqu’à l’horizon. Tous les soins, tous les services que
+je pouvais rendre à Aimée m’apparaissaient distinctement ;
+j’avais l’idée de mille délicatesses qui les compliqueraient
+et les rendraient plus exquis.</p>
+
+<p>Je pensais :</p>
+
+<p>— Il eût été bien dommage décidément de laisser
+perdre une telle vocation !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aimée finit par remarquer mon silence et l’extraordinaire
+attention avec laquelle je la regardais.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous ? me demanda-t-elle avec un
+sourire timide et intrigué.</p>
+
+<p>— Mais rien, fis-je, lui retournant sans malice la
+réponse qu’elle m’avait faite si souvent, je vous
+écoute…</p>
+
+<p>Elle sentit que quelque chose d’étrange s’était passé
+en moi et pendant un instant l’envie la tint d’en
+approfondir le mystère. Elle me regardait en souriant,
+me questionnant du visage. Mais en même temps les
+facilités nouvelles à s’épancher que lui procurait mon
+abdication, se laissaient confusément percevoir par
+elle et son amour blessé l’entraînait si violemment
+qu’elle ne songea bientôt plus qu’à en profiter.</p>
+
+<p>Avant même de comprendre ce qui le creusait, elle
+découvrait ce profond asile devant elle, plein de
+chaleur et de rayons, que formait mon âme, et
+oubliant cette fois toutes ses répugnances, par son
+seul bien-être persuadée, elle s’y installait sans
+ménagement.</p>
+
+<p>Elle reprit toute l’histoire de ses relations avec
+Georges. Elle me raconta comment elle avait été
+conquise par lui, à première vue :</p>
+
+<p>— Jusque là, dit-elle, j’avais été émue, certes, par
+plus d’un visage que j’avais rencontré, mais jamais
+sur aucun je n’avais lu ce que je déchiffrai du premier
+coup sur le sien… J’ai senti du premier coup que je
+devais aller vers lui ; j’ai reçu comme une promesse
+en pleine figure. Légalement ou non — ça m’était bien
+indifférent — il fallait que je sois sa femme. S’il
+n’avait pas voulu m’épouser, je serais certainement
+devenue sa maîtresse.</p>
+
+<p>J’avais beau être préparé : cette déclaration d’Aimée
+amena une nouvelle onde en moi d’affreuse jalousie ;
+le poison courut avec agilité le long de mes veines,
+ranimant toutes mes plaies. Je dus fermer les yeux
+sous son atteinte, et me mordre les lèvres.</p>
+
+<p>Pourtant je m’appliquai à rester bien tranquille, bien
+ouvert au mal qu’elle me faisait, de façon qu’il pût
+me traverser et s’évanouir.</p>
+
+<p>Et en effet, au bout d’un instant, je constatai que
+je revivais par dessous ; la joie revenait comme l’eau
+par les fentes d’une écluse, une joie honteuse, absurde,
+immense qui me soulevait tout entier et m’enflait d’un
+dévouement sans bornes.</p>
+
+<p>Tout en riant de moi au dedans, je me mis à rassurer
+Aimée ; je lui découvris toutes les raisons qui pouvaient
+l’aider à croire à l’amour de Georges ; je lui
+fis valoir des indices persistants de cet amour, que
+j’avais notés pour mon compte, depuis quelque temps,
+et qui m’avaient navré ; je les lui présentai sous le
+jour le plus convaincant que je pus trouver.</p>
+
+<p>Elle respirait devant moi, soulagée par chacune de
+mes paroles.</p>
+
+<p>Pour en atténuer l’importance, je replaçai l’incident
+du matin, qu’elle m’avait raconté, dans le cadre
+général de la vie de Georges :</p>
+
+<p>— Il est un peu surmené, ces temps-ci, lui dis-je.
+C’est ce qui explique sa mauvaise humeur. Cette
+affaire où il s’est lancé l’occupe beaucoup trop…</p>
+
+<p>Et raffinant, en véritable artiste, ma consolation :</p>
+
+<p>— Après tout, puisqu’il n’a pas besoin de gagner
+sa vie, il pourrait bien laisser tout cela tranquille.
+Si vous voulez, j’essaierai de lui parler, je le convaincrai
+de se désintéresser de cette entreprise. Vous
+verrez qu’il sera tout de suite beaucoup plus à vous…</p>
+
+<p>Aimée reprenait vie et couleur comme une rose
+battue par l’orage qu’on relève et qu’on rattache à
+son tuteur. Pourtant elle eut la pudeur de ne pas
+accepter directement mon offre :</p>
+
+<p>— Vous êtes mon vrai, mon seul ami, me dit-elle
+seulement avec toute la profondeur qu’elle put.</p>
+
+<p>Je tenais toujours ses mains ; le jour s’éteignait
+lentement dans la chambre.</p>
+
+<p>Il n’y avait plus trace en moi ni de désir, ni
+même d’espoir. J’étais comme un champ moissonné,
+pillé ; mais sur lequel une brise soufflait désormais
+infinie, intarissable, alimentée par le paradis.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, pensai-je, merci, de m’avoir aidé !
+Si pourtant vous tenez registre de nos sacrifices,
+inscrivez ceci, s’il vous plaît, à mon crédit.</p>
+
+<p>Et au bout d’un instant :</p>
+
+<p>— Mon Dieu, ajoutai-je, faites que je vous aime
+un jour comme j’aime cette femme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A peine dehors, les conséquences pratiques de ce
+que je venais de sentir m’apparurent dans un jour
+éblouissant ; je vis devant moi un certain nombre de
+dispositions à prendre immédiatement et je les arrêtai
+sans hésitation.</p>
+
+<p>Bien qu’enfin muni des titres qui me donnaient le
+droit d’enseigner, j’avais tardé à demander un poste
+de professeur, sachant qu’il ne me serait accordé
+qu’en province. Dès que je fus rentré chez moi je
+rédigeai ma demande et l’expédiai.</p>
+
+<p>Marthe m’approuva vivement. Elle était si lasse de
+l’atmosphère d’inquiétude où elle commençait à se
+sentir entraînée, qu’elle me pria même de la laisser
+partir tout de suite en vacances.</p>
+
+<p>Je restai donc seul à Paris pour régler les détails
+de notre déménagement et terminer toutes les affaires
+que nous y avions en suspens.</p>
+
+<p>L’été commençait. Il faisait chaud. Je me promenais
+le long des avenues bien arrosées ; je respirais le
+parfum de la terre mouillée ; les longues automobiles
+aux reins souples fuyaient, comme des animaux de
+luxe, sous les arbres, dans le parc quasi privé que
+Paris était devenu pour moi.</p>
+
+<p>Aimée avait dû s’installer à Chaville. Je n’étais
+plus pressé de la revoir. J’allais tout doucement en
+compagnie de son image, l’exécrant de toute ma
+tendresse.</p>
+
+<p>— Vis sans moi, vis contre moi, sois heureuse !
+pensais-je. Que me soit seulement ôtée pour toujours,
+par la force même de l’amour que je nourris pour toi,
+cette épine affreuse qui de temps à autre encore me
+déchire.</p>
+
+<p>Je la voyais plus belle, cent fois, que je ne l’avais
+jamais vue ; des messages délicieux s’échappaient vers
+elle de ma pensée, comme d’une antenne saturée,
+pour aller mourir là-bas à ses pieds.</p>
+
+<p>— Il faudra que je lui parle de sa beauté, me disais-je.
+Je ne peux pas m’en aller sans lui avoir expliqué
+combien elle est plus belle que tout ce que Dieu
+jamais le plus amoureusement forma de ses mains.</p>
+
+<p>Enfin, au bout de huit jours, je me décidai à aller
+à Chaville. Un billet d’Aimée, depuis la veille, m’en
+priait instamment.</p>
+
+<p>Je la trouvai dans une petite chaumière-restaurant,
+à la lisière des bois. Il y avait un bout de pré, quelques
+pommiers, un piquet et un âne qui tournait autour,
+au bout d’une corde, en léchant l’herbe tout en rond.
+Le dimanche, ce devait être une vraie guinguette, et
+de tous les coins d’alentour on devait entendre monter
+la musique furieuse des pianos mécaniques, mais en
+semaine on goûtait là une solitude imprévue, dont le
+charme me fut tout de suite sensible.</p>
+
+<p>Aimée était étendue sur une chaise longue, à l’ombre
+d’un arbre. Elle lisait. Dès que j’eus contourné le
+coin de la maison, pourtant, son regard vint vers moi
+comme s’il m’attendait ; j’en reconnus la longue
+lumière brune ; comme le jour de ma déclaration, je
+reçus sa caresse profonde, tempérée de reconnaissance.</p>
+
+<p>Elle me remercia d’être venu.</p>
+
+<p>— J’ai été bien méchante, l’autre jour, me dit-elle
+presque timidement.</p>
+
+<p>— Mais non, pourquoi ?</p>
+
+<p>— Si, si, je vous ai fait souffrir. Je vous en demande
+pardon.</p>
+
+<p>— Non, vous ne pouvez pas, ou, du moins, vous
+ne pouvez plus me faire souffrir. Il faut vous résigner
+à cela. Je vous échappe, mon amie…</p>
+
+<p>Je la vis inquiète tout à coup. Je m’attendais si peu
+à cette réaction que mon cœur sauta dans ma poitrine :</p>
+
+<p>— Rassurez-vous, repris-je cependant ; je veux
+dire que je vous aime d’une façon toute nouvelle et
+qui fait que ni vos humeurs, ni vos confiances ne
+peuvent plus m’apporter aucun trouble. Je vous aime
+contre moi-même. Je n’existe plus en face de vous ;
+je suis détruit, je suis dissous à votre profit.</p>
+
+<p>— Mais c’est horrible, s’écria-t-elle. Je ne veux
+pas du tout. J’ai trop de tendresse pour vous pour
+accepter un tel sacrifice.</p>
+
+<p>— Laissez, laissez, repris-je. Il n’est pas sans
+douceur. C’est peut-être par égoïsme que je m’y suis
+rangé.</p>
+
+<p>Visiblement l’état de mon cœur lui demeurait
+incompréhensible, mais justement — Dieu sait pourtant
+si j’avais été loin, cette fois, de tout calcul ! — c’était
+ce qui pouvait le mieux réveiller en elle un
+intérêt pour moi.</p>
+
+<p>La curiosité la reprit sous mes yeux ; je fus de
+nouveau l’objet de sa préoccupation. (C’était toujours
+l’esprit en elle qui montrait le chemin au sentiment.)</p>
+
+<p>— Enfin, tout de même, on ne peut pas être heureux
+sans exister, sans être soi, fit-elle. Le bonheur
+implique d’abord qu’on s’appartient.</p>
+
+<p>Je me sentis méchant pour une minute et décidai
+de me passer le mouvement qui s’ensuivit.</p>
+
+<p>— Non, fis-je, c’est votre grande erreur et ce qui
+vous rend fermée à d’immenses joies. Le bonheur
+c’est de ne plus s’appartenir ; le bonheur c’est de
+recevoir congé de soi.</p>
+
+<p>— Croyez-vous ? demanda-t-elle en réfléchissant
+tout à coup sur elle-même avec l’attention profonde
+et la docilité dont elle avait coutume.</p>
+
+<p>— J’en suis persuadé ; mais peu importe ! Ce qu’il
+faut bien plutôt que vous sachiez, c’est que vous êtes
+parfaite ainsi, c’est que vous représentez une des
+réussites les plus merveilleuses de la nature… ou
+de Dieu.</p>
+
+<p>Elle sourit, touchée, mais non distraite encore de
+ces joies intérieures que j’avais fait luire en passant à
+ses yeux. Sans le vouloir j’avais réussi à la rendre
+jalouse. Et de quoi ? Du sentiment même que j’éprouvais
+pour elle.</p>
+
+<p>— J’aurais voulu ne rien ignorer de ce dont l’âme
+humaine est capable, dit-elle.</p>
+
+<p>Et se tournant vers moi :</p>
+
+<p>— Montrez-vous !</p>
+
+<p>Elle mit la main sur ma tête, la fit tourner doucement
+de façon à pouvoir plonger dans mes yeux :</p>
+
+<p>— Oui, en effet, il y a dans votre regard l’expression
+de quelque chose que je ne connais pas.</p>
+
+<p>Elle laissa retomber son bras avec nostalgie ; puis
+au bout d’un instant :</p>
+
+<p>— Je vous aime bien, François, dit-elle à voix
+basse. Je suis surtout heureuse que vous ne souffriez
+plus. Je vous plaignais beaucoup, vous savez. Pardonnez-moi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un aéroplane bourdonnait très haut dans le ciel,
+au dessus de nous. Paris au loin faisait tout bas son
+bruit de travail et de plaisir.</p>
+
+<p>Ainsi mon sacrifice commençait à prospérer et à
+opérer tout seul ; il s’était comme dégagé de moi et,
+à ma place, il accomplissait quelque chose du miracle
+qu’en y mettant toute ma volonté je n’avais pas su
+produire. Aimée revenait à moi, vaguement captivée
+par cette âme nouvelle que je lui laissais entrevoir.
+J’accueillais avec un délire sans illusion l’onde qui
+me la rapportait.</p>
+
+<p>Nous étions là enfin tous les deux accordés dans
+un ton insoupçonnable pour quiconque n’était pas
+au fait de nos instincts fanatiques et bizarres. En
+dehors de toute ressemblance, en dehors de toute
+possession, nous étions unis par une religion enfin
+parfaitement sincère ! Pour la première fois, sans
+bien comprendre comment, nous trouvions ensemble
+le repos.</p>
+
+<p>Le temps passait au dessus de nous, liquide et bleu,
+et peignait doucement comme des algues nos âmes
+flottantes et pacifiées.</p>
+
+<p>Je ramassai la main qu’Aimée laissait prendre ; je
+la pris dans les miennes, je la pressai : elle me répondit
+légèrement. Ainsi scellâmes-nous nos fiançailles,
+celles auxquelles nous avions droit, auxquelles personne
+ne pouvait trouver à redire et que l’éternité
+même n’effacerait pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le moment approchait pourtant de faire face à la
+réalité et de briser cette extase.</p>
+
+<p>— Et maintenant qu’allez-vous faire ? me demanda
+justement Aimée.</p>
+
+<p>— Je vous ai bien dit que je partais après-demain
+en vacances ?</p>
+
+<p>— Mais non, voyons ! Vous ne m’avez rien dit.
+Pourquoi ?… Comme c’est tôt ! Alors c’est la dernière
+fois que je vous vois aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Oui, la dernière fois, répondis-je tranquillement.</p>
+
+<p>Une brusque tentation me vint d’ajouter : La dernière
+fois sur cette terre ! Mais d’abord je trouvai cela
+romantique. Puis j’eus peur de ne pas voir paraître
+sur le visage d’Aimée autant de chagrin qu’il m’en
+fallait. Enfin : « Ce sera bien plus doux, à force d’être
+plus cruel, si je m’en vais pour toujours sans la
+prévenir. » Et ma rancune reparaissant : « Oui, il faut
+que je lui fasse cette surprise. Il faut que je la trompe
+de cette façon au moins, puisque je n’ai su le faire
+d’aucune autre. Ce sera ma vengeance. Ce sera toute
+la vengeance que je prendrai de toi, ô mon atroce
+amour », fis-je muettement en me tournant vers elle
+et en la regardant dans une telle fureur d’adoration
+que mon visage en fut empourpré.</p>
+
+<p>De nouveau elle rêvait ; mais je sentais que c’était
+à moi ; il se faisait tout un travail autour de moi dans
+sa pensée ; elle m’estimait mieux ; elle comprenait
+mieux le prix dont j’étais pour elle et mon utilité pour
+son bonheur.</p>
+
+<p>Elle cherchait des mots ; plusieurs durent se présenter
+à son esprit : je vis qu’elle choisissait le plus tendre :</p>
+
+<p>— Heureusement que je vous ai ! dit-elle enfin en
+me pressant la main avec force.</p>
+
+<p>Ceci était imprévu et terrible. Je chancelai :</p>
+
+<p>— Ai-je vraiment tant d’importance pour vous ?
+lui demandai-je.</p>
+
+<p>— Vous m’êtes indispensable, répondit-elle tranquillement.</p>
+
+<p>Une dernière lutte, subite et sauvage, s’engagea
+dans mon cœur.</p>
+
+<p>Ainsi elle tenait à moi ! Je ne me demandai pas
+comment c’était possible, ni même si c’était vrai. Il
+y avait eu ces mots, en tous cas, qu’elle venait de
+dire, et qui parlaient tous seuls, pleins d’enivrante
+mélodie.</p>
+
+<p>Ainsi je n’avais eu qu’à me retirer d’elle un peu, qu’à
+la quitter de volonté seulement, pour que son attachement
+pour moi apparût. Qui pouvait savoir ce qu’elle
+me révèlerait si je lui annonçais cette éternelle absence
+à laquelle j’étais résolu dans mon cœur ? Oh ! pourquoi,
+au lieu de la vouloir, ne pas la projeter plutôt
+sur notre horizon, et m’en servir ? Au lieu d’un fait,
+pourquoi ne serait-elle pas entre mes mains un
+instrument ?</p>
+
+<p>De nouveau j’eus une curiosité folle du paysage que
+je pouvais faire surgir devant moi tout à coup peut-être
+par le seul mot perfide et magicien d’« Adieu ! »</p>
+
+<p>Je sentais maintenant que la réaction d’Aimée
+serait assez forte pour ne pas me décevoir…</p>
+
+<p>J’allais faiblir, parler, quand le souvenir et la
+raison universellement firent retour en moi.</p>
+
+<p>Je revis d’abord, non, je ressentis plutôt cette
+lourdeur de plomb que laissaient à chaque fois dans
+mes veines nos entretiens sans baisers. Je me retrouvai
+traînant dans la rue mon désir mécontent, jetant les
+yeux sur chaque femme qui passait comme sur une
+bouée, mais que par sortilège Aimée m’eût rendue à
+l’avance inaccessible ; je fus de nouveau, en mémoire,
+tel qu’elle me rejetait quand elle avait assez
+de moi : assombri, retranché, stérile, plein de passion
+punie. « Cela ne sera plus », décidai-je.</p>
+
+<p>Et en même temps, mon esprit, avec une véritable
+intrépidité critique, réduisait à leur valeur exacte
+les mots qu’elle venait de dire. Il voyait, et me montrait,
+de quelle sorte d’affection ils étaient sortis : « Elle
+ne se changera jamais en amour, tu le sais bien. Le
+feu qui brûle en elle, ses flambées ne feront jamais
+une ardeur vers toi ni même un rayonnement qui
+dure. Elle t’apprécie jusqu’à la tendresse ; oui, elle
+sait ce qu’elle te doit ; elle t’est reconnaissante comme
+elle le doit. Elle ne t’aime pas et ne t’aimera jamais. »</p>
+
+<p>En quelques minutes le calme fut rétabli en moi,
+et sans que je me fusse compromis d’un mot. Je pris
+ce qui m’était donné, je refusai de rien attendre de
+plus et je regardai de nouveau bien sagement vers
+l’abîme où j’allais m’enfoncer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous dînâmes dehors, à la lampe. Nous ne parlions
+plus que de petites choses indifférentes ; nous n’effleurions
+nos sentiments que par d’imperceptibles allusions,
+comme un clavier dont nous n’eussions joué
+qu’en rêve.</p>
+
+<p>Comme elle avait une petite piqûre à la joue et
+qu’elle l’avait égratignée :</p>
+
+<p>— Oh ! je vais me défigurer, fit Aimée.</p>
+
+<p>— Tant mieux ! répondis-je, cela m’aidera à ne
+plus vous aimer.</p>
+
+<p>Tout à coup avec une sorte de haine :</p>
+
+<p>— C’est cette espèce de visage que vous avez !</p>
+
+<p>Puis avec accablement :</p>
+
+<p>— Qui sait, après tout, ce n’est peut-être que ça
+qui m’a fait tant de mal !</p>
+
+<p>— Voyons, François ! fit-elle simplement.</p>
+
+<p>Nous montâmes dans sa chambre. Elle s’assit sur
+son lit, faisant remonter un peu sa robe étroite d’où
+ses longues jambes fines sortirent comme d’un fourreau,
+plus dures à mon cœur que des épées. Elle les
+balança doucement un moment sous elle.</p>
+
+<p>La fenêtre était ouverte. Le temps était extraordinairement
+calme. Pas un souffle de vent. Sur la
+lueur pâle de la nuit on voyait toutes les feuilles des
+arbres à leur place. Il semblait que l’été eût fait
+halte.</p>
+
+<p>Nous restâmes longtemps silencieux.</p>
+
+<p>Le courage m’était revenu. J’éprouvais même une
+sorte de satisfaction morale, comme quand on a bien
+employé sa journée. Pour une fois mes remords, cette
+sensation épuisante de n’avoir pas fait ce qu’il y avait
+à faire, me laissaient tranquille.</p>
+
+<p>D’ailleurs, dans cette atmosphère si parfaite, où le
+passé eût-il bien pu trouver un souffle pour le porter
+jusqu’à moi ?</p>
+
+<p>— Ça va bien, dis-je plusieurs fois à Aimée.</p>
+
+<p>J’avais bien envie de lui prendre la main, comme le
+condamné celle du prêtre, pour m’aider à mieux
+passer dans l’autre monde, mais j’eus peur de me
+trahir.</p>
+
+<p>Je me levai une première fois.</p>
+
+<p>— Vous avez bien le temps ! me dit-elle.</p>
+
+<p>Je cédai et me rassis.</p>
+
+<p>A la fin une idée me vint, absolument irrésistible.
+Je lui pris les mains, la fis descendre du lit et d’un
+geste dont je lui laissai voir à l’avance qu’il était sans
+agression, je la serrai contre moi :</p>
+
+<p>— Rien que pour voir la place que vous auriez
+tenue contre mon cœur ! lui dis-je.</p>
+
+<p>Elle appuya sa tête sur mon épaule.</p>
+
+<p>Une dernière fois, avec solennité, de sa taille
+qu’ils entouraient, le désir passa dans mes bras,
+circula lentement, comme un souvenir déjà, dans
+tout mon corps, me peignit les délices auxquelles
+je renonçais, s’apaisa enfin sous une injonction féroce
+de ma volonté.</p>
+
+<p>Je repoussai Aimée brusquement.</p>
+
+<p>— Séparons-nous maintenant, lui dis-je.</p>
+
+<p>Nous descendîmes le petit escalier de bois, en nous
+tenant par la main.</p>
+
+<p>Sur la route :</p>
+
+<p>— Combien de temps allez-vous être absent, me
+demanda-t-elle ?</p>
+
+<p>— Deux mois, je pense.</p>
+
+<p>— Ce sera bien long, dit-elle, empruntant ainsi
+sans y penser les paroles mêmes de l’amour.</p>
+
+<p>Je ne l’embrassai pas. Je descendis rapidement la
+côte abrupte. Paris reparaissait avec ses lumières entre
+les feuillages luisants. La chaussée mal pavée avait des
+trous. Je me tordis les pieds et faillis tomber. En me
+retournant je ne vis plus la clarté que la porte ouverte
+de l’auberge laissait glisser jusque sur la route. Aimée
+était déjà rentrée.</p>
+
+<p>Je fus seul un moment dans la nuit ; chaque pas
+que je faisais était comme une marche que j’eusse
+descendue dans ma propre mort.</p>
+
+<p>Et en effet, de nouveau, je pensais très studieusement
+à me tuer quand, du fond de l’ombre, je sentis
+quelque chose s’élever tout doucement à ma rencontre ;
+je ne le voyais pas encore, mais je le devinais déjà ;
+par une sorte de pudeur, je m’en taisais encore le
+nom ; et ce ne fut que quand elle eut pris toute son
+évidence, que je me décidai à reconnaître, — timide,
+blessée, mais non découragée, et toute radieuse même
+de tendresse et de pardon, — l’image de Marthe.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES-BELGIQUE.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78207 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/78207-h/images/cover.jpg b/78207-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..7a385a3
--- /dev/null
+++ b/78207-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6c72794
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..2d5577e
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78207
+(https://www.gutenberg.org/ebooks/78207)