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R.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">I</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="i">Il était trop jeune encore, trop susceptible +de prendre de l’émotion.</p> + +<p class="sign sc">La Chartreuse de Parme.</p> + +</blockquote> + +<p>Dès mon enfance, les femmes furent pour moi un +objet de véritable adoration. Avant même que je fusse +capable de les désirer, leur regard, leur démarche, les +tendres lignes de leur corps me donnaient un trouble +informe et délicieux, où je m’abîmais tout entier et +passionnément. Je ne me sentais pas du tout précipité +vers elles. Au contraire, elles m’apparaissaient comme +sacrées, comme interdites. J’eusse frémi de les +approcher. Les mouvements qui s’élevaient en moi à +leur vue étaient si violents, si divers, si tumultueux +qu’ils se détruisaient les uns les autres et me laissaient +sur place.</p> + +<p>Quand plus tard le désir vint s’ajouter à mon +émotion, il ne l’orienta pas dans un sens beaucoup +plus précis, il ne me rendit pas beaucoup plus entreprenant. +A douze ans, j’avais une amie charmante, un +peu plus âgée que moi. Un jour, en jouant, je lui +saisis par hasard le bras près de l’épaule : je sentis +sous l’étoffe du corsage la tiède, la douce, la savoureuse +élasticité de sa chair : se moque de moi qui +voudra, mais ce fut comme si j’eusse touché du feu : +je lâchai prise aussitôt.</p> + +<p>Et ce n’était pas que l’instinct chez moi fût plus +languissant que chez la moyenne des enfants ; il avait +toute la promptitude désirable ; il m’eût bien incliné +aux mêmes expériences que tous les autres, et d’abord +à prolonger cette volupté imprévue. Mais il n’était pas +seul ; des penchants plus profonds, plus secrets, plus +rares se faisaient jour à sa suite, qui tendaient à le +neutraliser. Plus encore que mes sens, mon cœur était +ému ; la tendresse l’envahissait avec toutes ses +complications ; il me déconseillait de toute sa force le +plaisir qui venait de poindre en moi ; il m’en faisait +un crime ; il me le reprochait comme un tort que +j’eusse commis envers celle qu’il me fallait maintenant, +sur ses injonctions, au lieu de tout cela, aimer.</p> + +<p>Je me fusse bien plu à épier en moi le progrès de +cette douce, de cette gênante petite morsure sensuelle ; +j’en eusse appris bien volontiers les suites. +Mais je n’étais pas disponible ; d’autres soins, plus +difficiles et de moindre récompense, me réclamaient. +Toute mon âme formait obstacle avec sa naissante +immensité.</p> + +<p>Dans de telles dispositions, il était fatal que je misse +longtemps à sortir d’embarras et à m’instruire des +rudiments de l’amour. Né dans un milieu provincial +où les mœurs étaient sévères, je ne rencontrai, tant +que j’y vécus, rien qui pût aider ma timidité, ni qui +m’ouvrît les voies au seuil desquelles m’arrêtait ma +trop grande susceptibilité sentimentale. J’arrivai à +Paris sans avoir connu autre chose que de violentes +amours rentrées, et la vie d’étudiant que j’y menai +d’abord n’étendit pas beaucoup mon expérience.</p> + +<p>J’étais terriblement sage, quand j’y pense. Et +pourtant quel désir, quelle attente en moi dès ce +moment ! Je n’étais pas de ceux que le travail intellectuel +console de tout. Je sentais jusqu’à l’exaspération +les innombrables séductions au milieu desquelles +j’étais plongé. Rien de la volupté parisienne ne me +frôlait sans que j’en fusse bouleversé. Je me rappelle +mes promenades sur les boulevards, le vœu, le cri +qu’il y avait en moi et cette chose plus forte que tout, +cette insurmontable pudeur qui les faisait taire. +Chaque femme que je suivais, si seulement elle avait +pu se douter de la tempête qu’elle traînait dans son +sillage ! Ce n’était pas avec des baisers seulement que +je la persécutais en silence, ce n’était pas seulement +cette place exquise sur son épaule que mes lèvres +voulaient rejoindre : à ses trousses était lancé du +même élan tout mon cœur ; j’étais prêt à tous les +dévouements, à tous les sacrifices ; je les lui offrais +déjà.</p> + +<p>Enfin, parce qu’il le fallait bien, y ayant mis tout +mon courage, j’appris tout de même tant bien que +mal le plaisir.</p> + +<hr> + + +<p>Mais j’en ai dit assez pour faire comprendre que +je n’étais pas homme à m’y complaire ni à m’y borner. +J’éprouvais même des difficultés inouïes à en maintenir +écarté l’amour. L’amour surtout continuait de +me tenter : il formait décidément ma vocation la plus +profonde.</p> + +<p>Je le sentais en moi, à l’avance, comme une sorte +d’immense faiblesse, d’écroulement virtuel de toute +ma personnalité.</p> + +<p>Je le craignais, certes, au moins autant que je +l’appelais. Car il y avait dans mon esprit des parties +solides que son infinité menaçait.</p> + +<p>Mais il me tenait déjà par en dessous ; il avait +occupé en secret tous les points stratégiques de mon +âme ; dès qu’il éclaterait, il aurait des complices +partout.</p> + +<p>Et ce qui m’ennuyait le plus, c’est que je ne voyais +pas, du train dont je le sentais susceptible d’aller, +comment je l’empêcherais, si le destin voulait qu’il +fût partagé, de me mener du premier coup jusqu’au +mariage.</p> + +<p>A peine un an après mon arrivée à Paris, avant +même que j’eusse eu le temps de me rendre un +compte à peu près exact des mystères du plaisir, +toutes mes appréhensions ou, si l’on veut, tous mes +désirs étaient réalisés : j’avais épousé Marthe Villemois.</p> + +<p>Je l’avais connue dans une petite école, où elle +donnait, en même temps que moi, des leçons. La +première fois que je la vis, c’était dans la salle de +lecture où se réunissaient les professeurs entre les +heures de classe. Elle était assise à la même table que +moi, et lisait ; son profil se dessinait à contre-jour ; je +fus saisi d’emblée par son extrême douceur. Je le +regardai longuement ; et au lieu de cette panique, qui +me prenait en général auprès des femmes, à mon +grand étonnement ce fut une paix infinie que je sentis +s’établir en moi. Rien dans ce visage ne me menaçait ; +il ne me posait aucune exigence inconnue ; il n’appelait +rien de plus que cette tendresse que j’étais +justement si anxieux de donner.</p> + +<p>Je me replongeai dans mon livre ; et s’il me devint +aussitôt, comme on s’y attend, illisible, ce ne fut +l’effet d’aucune extraordinaire agitation en moi. +Simplement je me mis à dériver. Qu’il faisait calme +tout à coup et déroutant ! J’étais comme un navire +parti pour un long voyage et qui perd son chemin +entre des îles. Presque plus rien n’avait l’importance +que je lui avais cru ; j’oubliais sans effort toutes mes +ambitions ; je n’entendais plus d’autres voix que celles +du déconseil et de l’abandonnement. En même +temps des choses imperceptibles commençaient de +devenir souveraines ; je trouvais de la force à d’absentes +impressions ; je me rappelais confusément tout +ce que j’avais connu de pur et de juste dans mon +enfance ; j’étais touché par des objets que je ne +pouvais même pas voir.</p> + +<p>Je regardai Marthe à nouveau : et cette fois tout +de suite je l’aimai. Je l’aimai sans éclat, sans révolution +d’aucune sorte, comme happé par son invraisemblable +douceur. Ce fut un entraînement sans +paroles ; on me prenait les mains ; on me fermait la +bouche ; on me recommandait le silence et le consentement. +Dès avant que séduit, je me trouvais persuadé.</p> + +<p>A vrai dire, la première fois que j’y tombai, je ne +demeurai qu’un instant dans cet état. Une réaction +suivit aussitôt, une espèce de révolte et comme +d’indignation : je me rappelai tout ce que j’avais +l’intention d’éprouver dans la vie, toutes les aventures +que j’escomptais. L’image de ces plaisirs encore si +mal approfondis que je savais qu’elle recélait, vint se +peindre à nouveau à mes yeux, confuse mais d’autant +plus séduisante, et me mit en garde contre le penchant +où je glissais. Je me scandalisai intérieurement à la +pensée que je pourrais laisser sitôt se déterminer +une destinée que j’avais pris l’habitude de gonfler, +dans mon esprit, des possibilités les plus contradictoires.</p> + +<p>Mais j’étais blessé déjà d’une étrange façon, et que +j’eusse dû comprendre incurable. J’étais atteint dans +ce qu’il y avait en moi à la fois de plus faible et de +plus fécond : une voie s’ouvrait, plus basse que +toutes celles dont j’avais rêvé, à ma tendresse, à ma +compassion, à ma timidité : ne m’y pas enfoncer tout +de suite eût été de ma part autre chose que du +courage : une espèce d’aberration.</p> + +<p>Un fait nouveau vint bientôt compliquer la tentation +que je subissais. J’avais saisi la première +occasion venue pour me faire présenter à Mademoiselle +Villemois. Et bien vite, dès nos premières +conversations, j’avais vu poindre en elle un intérêt +pour moi, sur la nature duquel il était impossible +qu’aucune fatuité m’aveuglât ; il me fut bientôt +évident que Marthe, elle aussi, m’aimait, que Marthe +modestement, secrètement, mais avec une violente +espérance, attendait mon aveu.</p> + +<p>Ainsi contribua-t-elle à approfondir le gouffre qui +m’appelait. Je la regardais me regarder, et l’idée du +bonheur que je pouvais faire naître dans ses yeux en +lui déclarant mon amour, devenait peu à peu +vertigineuse. J’avais si peu compté qu’une femme jamais +pût tourner vers moi sa pensée, ses vœux ! J’avais +l’impression que là, décidément, s’offrait la seule +chance parfaite, intacte que me réservât la vie. Si +vagabondes et ambitieuses fussent les imaginations +de ma sensualité, il y avait quelque chose de plus +proche que tout qui me faisait signe ; il y avait ce +sourire, cette petite lumière à cueillir sur le tendre +visage qui m’était adressé ; il y avait ce grand bonheur +commun qui attendait de moi sa délivrance. J’étais +comme un magicien sur le bord de son prodige : +comment l’eussé-je refusé ?</p> + +<p>De même qu’elle l’avait d’abord déclenché, ce qui +décida mon amour à se vouloir définitif, ce fut une +certaine voluptueuse absence de crainte, ce fut tout +ce que je lisais à l’avance de réponse dans les yeux de +Marthe, ce fut l’imminence sur ses traits de notre +intime accord.</p> + +<p>Et en effet, quand je me fus enfin résolu à lui offrir +mon amour et à lui demander le sien, tant son +consentement lui parut être implicite, Marthe ne +pensa à me montrer que son ravissement :</p> + +<p>— C’est donc vrai ! C’est donc vrai ! répétait-elle +seulement avec cette joie même que, comme un habile +sourcier, j’avais supposée à la bonne place, et que +je m’enivrais maintenant de voir effectivement jaillir.</p> + +<p>Ainsi tout de suite nous trouvâmes-nous dans une +communion presque plus étroite qu’il n’eût été +naturel.</p> + +<hr> + + +<p>Notre mariage suivit de très près nos fiançailles et +il nous donna tout le bonheur que nous en avions +attendu. Nous n’étions riches ni l’un ni l’autre et +nous eûmes d’abord bien des difficultés matérielles +à surmonter. Mais nous nous entendions si bien, et +si joyeusement, qu’elles ne réussirent pas à altérer un +seul instant notre amour.</p> + +<p>J’avais exigé de Marthe qu’elle renonçât à l’enseignement, +bien qu’elle l’exerçât sans dégoût, et +même avec un certain plaisir. Mais je tenais à sentir +peser entièrement sur mes épaules la charge de notre +ménage : cela ravivait sans cesse en moi la sensation +du miracle qui m’était arrivé.</p> + +<p>Je me mis donc à donner des leçons, tout en +préparant à la Sorbonne les diplômes qui me manquaient +encore pour être admis dans l’Université.</p> + +<p>Marthe s’occupait de rendre aussi habitable que +possible le petit appartement que nous avions loué, +et qui était perdu, comme une vigie dans la mâture, +au sommet d’une immense maison « de rapport » qui +dominait de loin le Luxembourg.</p> + +<p>Je me rappelle notre bonheur, si profond, si +candide. Ce qui m’était le plus difficile peut-être, +c’était de croire à sa réalité. J’étais comme un enfant : +la seule idée que j’avais une femme me plongeait +dans un continuel étonnement. Je cherchais des +témoins de mon privilège ; avec des ruses d’une +ingéniosité puérile, je tâchais d’obtenir la reconnaissance +par autrui, la mention, si fugitive qu’elle fût, +de ma nouvelle dignité. Si par simple politesse des +camarades me demandaient des nouvelles de « ma +femme », aussitôt j’avais envie de courir vers elle, de +lui crier : « Tu sais, tu es ma femme, ils l’ont dit ! »</p> + +<p>Un jour que nous partions pour un petit voyage, +tandis que j’installais nos valises dans le compartiment, — Marthe +ne m’avait pas encore rejoint — contre +quelqu’un qui voulait l’usurper, je dus défendre +sa place : « C’est la place de ma femme ! » dis-je. Et +tout aussitôt une rougeur me monta au front : de +joie, de pudeur, de tendresse, mais par dessus tout +d’admiration : « Qu’ai-je dit ? pensais-je en moi-même. +Est-ce vrai ? Est-ce seulement possible ? Personne +ne bouge. Personne ne prétend que j’ai menti. Ils +acceptent le prodige, puisqu’ils ne disent rien. »</p> + +<p>Marthe parut à ce moment devant la portière +ouverte ; je l’aidai à monter, je l’établis dans son coin. +On la regarda. Je souriais à part moi comme si +j’eusse joué un bon tour à toute l’assistance : elle était +si frêle, si petite ! « Qu’ils s’en étonnent ! pensais-je. +C’est pourtant là tout mon trésor. C’est pourtant là +tout ce qu’il faut à ma jubilation. »</p> + +<p>Bien que plus raisonnable, moins nerveuse, Marthe +semblait ne pas goûter moins merveilleusement que +moi sa nouvelle condition. Elle avait vécu jusque là +quelque peu repliée. Ses parents, tout en l’entourant +de la plus grande affection, ne la comprenaient +pourtant qu’à moitié et elle avait pris instinctivement +l’habitude de réserver ses expansions.</p> + +<p>Elle s’épanouissait maintenant sous ma tendresse et +me découvrait peu à peu son cœur.</p> + +<p>Il s’y cachait une espèce de vaillance sans tapage +qui me plaisait infiniment. Marthe n’aimait pas la +lâcheté, c’était une nature entièrement morale. Ce qui +l’intéressait avant tout dans la vie, c’était de tenir tête +aux évènements, de leur faire bonne figure.</p> + +<p>Peut-être y avait-il eu à l’origine de mon sentiment +pour elle, en plus de ce que j’ai déjà noté, je ne sais +quelle obscure pitié pour sa fragilité physique ; j’avais +cru sentir qu’elle avait besoin de moi. Mais maintenant +j’étais bien joué ! Car il m’eût fallu être aveugle pour +ne pas voir que toute la fermeté dont nous disposions +était en elle et que je n’en pouvais montrer moi-même +qu’autant qu’elle m’en prêtait.</p> + +<p>Au reste cette vertu de Marthe était tout intérieure +et ne la déformait nullement. On n’en eût jamais du +dehors soupçonné toute la force ; elle ne se traduisait +par aucune prédication ni aucune parade ; jamais +héroïsme plus discret.</p> + +<p>Je crois qu’il consistait surtout dans une certaine +faculté qu’elle avait de ne point s’arrêter aux petits +accidents de son cœur, aux anicroches de sa sensibilité. +Son regard tout naturellement se détournait d’elle-même ; +elle avait toujours devant les yeux un idéal +parfaitement simple et courageux et elle y tendait sans +distraction.</p> + +<p>Aussi faisait-il bon auprès d’elle. De la profonde +perfidie de la femme tout se laissait oublier ; on +respirait avec plus de confiance ; on regardait plus +volontiers vers l’avenir et l’on y découvrait des biens +auxquels on n’eût pas osé croire tout seul.</p> + +<p>Je ne puis assez dire combien Marthe me reposa, +me fortifia, me corrigea. Comme on améliore par des +travaux le régime d’un torrent, je pus croire un instant +qu’elle réussirait à normaliser ma sensibilité, à en +drainer ensemble les élans, les espoirs, les exigences. +Il y eut une période où je fus vraiment tout à elle, où +mes pensées ne l’excédèrent absolument pas, où la +tenir dans mes bras forma positivement tout mon ciel.</p> + +<hr> + + +<p>Mais je n’étais pas assez équilibré, assez normal +pour qu’un tel contentement pût durer en moi dans +sa perfection. Pur de tout vice, j’étais pourtant affligé +d’une perversité d’ordre psychologique qui le rendait +fatalement précaire.</p> + +<p>Comment définir cette perversité ? — Je n’aimais +pas le bonheur.</p> + +<p>Est-ce bien cela ? Mieux vaut dire : j’aimais mon +cœur, j’aimais tout ce qu’il inventait de sentir. Je +croyais trop en lui ; j’attendais trop curieusement ses +modifications ; je désirais trop qu’il en subît.</p> + +<p>Lesquelles ? — Toutes. Si passait auprès de moi une +femme dont la beauté fît tourner les regards, je ne me +contentais pas de la désirer, comme tout le monde : +j’étais heureux de la désirer, je me félicitais de cette +onde ardente qui me traversait.</p> + +<p>Tous ces troubles qui m’avaient assailli dès l’enfance, +et que j’ai décrits, je m’en fusse sans doute +depuis longtemps guéri, si seulement j’avais pu +souhaiter d’en guérir. Mais ils m’étaient trop nécessaires ; +j’y trouvais dans le fond, malgré l’impuissance +où ils me plongeaient, trop d’agrément. Je languissais +dès qu’ils tardaient à revenir ; j’avais peur que c’en +fût fait pour toujours de ma souffrance, de mes +désordres.</p> + +<p>Le sentiment était mon pain quotidien ; et plus il +était imprévu, injustifié, plus je lui trouvais de goût. +C’était aux irrégularités de mon cœur que je m’intéressais +avant tout ; c’était pour ce qui lui arrivait de +moins opportun que j’éprouvais le respect le plus +profond et l’admiration la plus soumise.</p> + +<p>Marthe était auprès de moi la sagesse, l’apaisement, +le bonheur. Je recourais à elle pour mes moindres +embarras, et toujours avec le même fruit. Mais il y +avait quelque chose en moi, dans le temps même où +je recevais sa chère influence, qui la refusait doucement +et cherchait avec égarement d’autres délices.</p> + +<p>J’avais fui auprès de Marthe la souffrance que je +pressentais que toute autre femme m’eût donnée, +mais je n’y avais pas renoncé ; elle m’attirait maintenant +comme une sorte de paradis que j’eusse perdu +dans le bonheur ; je remontais secrètement vers elle, +avec des mouvements pleins de ruse, comme un +nageur dans la nuit.</p> + +<p>D’une certaine façon Marthe m’avait trompé, +Marthe m’avait frustré. Sa parfaite absence de +coquetterie avec moi, la franchise avec laquelle elle +m’avait laissé presque d’emblée deviner ses sentiments, +son immédiate et tendre réponse à toutes mes +questions, la compréhension même qu’elle montrait +pour tout ce que je lui expliquais de moi-même, la +promptitude avec laquelle elle mettait toutes ses +forces à ma disposition formaient comme autant de +larcins qu’elle eût commis envers un certain mauvais +fond de mon âme qui n’aspirait qu’à être intrigué, +éconduit, désespéré.</p> + +<p>Je ne lui en voulais pas, mais je ne pouvais m’empêcher +de chercher des compensations. Il me fallait reprendre +l’amour à ses débuts, voir un peu s’il ne se laisserait +pas, une seconde fois, goûter moins facilement.</p> + +<p>Je brûlais de rentrer en apprentissage et, sous +quelque douce férule, d’épeler à nouveau une leçon +dont ma chance avait voulu que toutes les épines me +fussent d’abord épargnées.</p> + +<p>J’avais, très exactement, la nostalgie de l’infortune. +Maintenant que je voyais, grâce à Marthe, l’horizon +de ma vie de plus en plus s’éclaircir, je me prenais à +regretter qu’il dût être à jamais sans orages. Des +sentiments inconnus, des partages, des déchirements, +dont je ne comprenais que confusément la nature, +mais que je ne me pardonnais pas d’avoir une première +fois ignorés, m’appelaient, dans l’ombre de +l’avenir, irrésistiblement ; ils agissaient sur moi, de +loin, à la façon des plus séduisantes voluptés. Je +sentais que je n’avais pas épuisé vraiment la coupe +des infélicités qu’une femme peut nous verser et je ne +me résignais pas à en laisser le fond. Il y avait, j’en +étais sûr, dans l’amour, des pièges, des empêchements, +une certaine embâcle où j’étais fait pour me +prendre et dont je ne pouvais rester sans inconséquence, +sans inachèvement de moi-même, dégagé.</p> + +<p>Marthe me ressemblait trop ; le passage était trop +facile de son âme à la mienne ; nos pensées se trouvaient +trop vite. Il me fallait à tout prix un être +différent, étranger, qui fît obstacle à mon cœur ; il me +fallait quelqu’un qui ne m’écoutât point, qui ne +m’exauçât point.</p> + +<p>On comprend bien que je ne me formulais pas, à ce +moment-là, aussi clairement que je viens de faire, mes +aspirations ; je les fais bénéficier, en les exprimant ici, +de toute la conscience qui ne m’est venue que par la +suite. Je ne savais pas encore que je fusse si mal +construit que d’avoir du goût pour le malheur. Ce qui +me tourmentait ne prenait encore la forme que d’une +vague, brûlante et générale tendresse dont j’étais +presque constamment oppressé.</p> + +<p>J’aimais Marthe plus que ma vie ; rien ne peut +donner une idée du dévouement que je me sentais pour +elle, de la terreur où j’étais de lui causer la moindre +peine. Mais j’aimais encore, en même temps, les +femmes. Elles gardaient pour moi tout le prestige +dont elles me subjuguaient dans mon enfance. Je ne +leur connaissais pas de défauts et ne comprenais rien +aux satires qu’on faisait d’elles. Ou, plus exactement, +leurs défauts, je les voyais bien ; mais ils ne comptaient +pas pour moi ; ils n’entamaient ni mon admiration, +ni mon désir. Je continuais de tendre les bras +vers elles avec la même timidité fanatique, avec le +même espoir désordonné et sans paroles.</p> + +<p>Je n’en rencontrais pas une dont le visage eût +quelque attrait sans m’interroger avidement sur son +compte : était-ce celle contre qui j’allais enfin me +briser, contre qui se consommerait enfin mon naufrage ? +Je gouvernais vers elle en insensé : je cherchais +le récif ; j’attendais avec une impatience morbide le +craquement qui m’avertirait que mon cœur était enfin +touché dans ses œuvres vives.</p> + +<p>Malgré tout le soin que je prenais de le lui dissimuler +et bien qu’il restât d’ailleurs spontanément caché, +Marthe ne fut pas longtemps avant de soupçonner +quelque chose de mon vagabondage sentimental. +Elle s’en attrista. Mais elle n’était pas jalouse. Elle +savait qu’elle s’était emparée du meilleur de moi-même, +et sentant que c’était pour toujours, elle en +éprouvait malgré tout une espèce de tranquillité.</p> + +<p>Je ne fus donc guère dérangé dans ma folie et elle +put prendre ainsi peu à peu une muette et dangereuse +extension. Mais elle ne se serait peut-être jamais +extériorisée si je n’avais fait la connaissance, environ +deux ans après mon mariage, de Georges Bourguignon.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Il y a des êtres que la destinée aposte sur notre +chemin pour nous contraindre à la suivre, au moment +où la paresse risquerait de nous prendre. Ils viennent +à nous avec ce qu’il faut de ressemblance pour nous +séduire, avec ce qu’il faut aussi de différence et +d’étrangeté pour nous induire en changement. +Georges Bourguignon fut pour moi à la fois cette âme +parente et cet indicateur d’autres possibilités sans +lequel je fusse peut-être resté malgré tout enlisé dans +le bonheur, ou tout au moins confiné dans mes rêves.</p> + +<p>Lui aussi, il aimait les femmes ; lui aussi elles le +préoccupaient. Comme moi il était attentif à leur +grâce, il se plaisait aux mouvements qu’elles faisaient +naître en lui. Comme moi il avait la curiosité de leurs +sentiments, il était capable de goûter leurs caprices, +d’être ravi par ce qu’elles pouvaient inventer de plus +absurde, de plus ennemi de son bien.</p> + +<p>Mais non ; j’exagère. C’est ici justement que +commençait la différence entre nous. Georges était +infiniment plus normal que moi. Il accueillait des +femmes tout ce qui lui pouvait venir d’exquis, mais +refusait très fermement ce qu’elles tentaient de lui +verser par dessus le marché de douloureux, ou même +seulement de fatigant.</p> + +<p>Il les connaissait d’ailleurs de beaucoup plus près +que moi. Il avait mené la vie de tout jeune homme +riche et désœuvré, chez qui les sens vont leur chemin +sans trouver le frein d’une morale bien déterminée. +Après une période de simple noce, Georges avait eu +des maîtresses. Il avait appris d’elles bien des choses +concrètes et pondératrices, celles-là mêmes dont +l’ignorance prolongée formait en moi ce je ne sais +quel vide pneumatique où toute mon âme tendait à +s’engouffrer. Le paysage de l’amour n’avait plus +pour lui de ces sous-bois, de ces cavernes, qui le +rendaient pour moi si mystérieux, si captivant et si +semé d’embûches.</p> + +<p>Georges aimait les femmes, mais à bon escient et +sans les craindre. Elles étaient pour lui la source de +toute une catégorie de délices bien déterminées. Il +recourait à elles, pour les besoins de ses sens et de son +cœur, avec gourmandise et compétence. Sa mémoire +était peuplée de tous les souvenirs qu’il fallait pour +lui permettre une utilisation vraiment pratique et +sans dangers de leurs charmes.</p> + +<p>Bien entendu je ne sus pas distinguer d’abord +exactement ce qui m’attirait vers lui ; mais le pressentiment +de sa maîtrise dans l’art où je me sentais à la +fois si maladroit et si anxieux de faire des progrès, y +fut certainement pour beaucoup. Je devinai toutes ces +notions dont son esprit était plein ; j’admirai, sans le +comprendre, le calme qui se mélangeait à son désir ; +j’espérai en attraper quelque chose ; je me mis +inconsciemment à son école…</p> + +<hr> + + +<p>Et pourtant nous fûmes bien longtemps avant +d’oser parler franchement des femmes. Georges ne se +pressa point de me faire des confidences. J’étais si +timide, et lui s’était épris pour moi d’une amitié si +respectueuse, il voyait en moi tant de vertus (qui +n’étaient peut-être que le mirage au dehors de mon +impuissance intérieure à me débaucher), que l’amour +pendant longtemps nous parut un sujet interdit.</p> + +<p>Ce fut sans le vouloir, sans s’expliquer, par sa seule +attitude, par les mots qui lui échappaient, par les gens +qu’il me fit connaître, par le milieu où il vivait et où +il m’introduisit, que Georges commença d’exercer +sur moi son influence.</p> + +<p>Il ne pouvait faire en effet que la facilité ne rayonnât +de toute sa personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un +qui se laissât aussi peu que lui empêcher par les +obligations mondaines, ou même seulement familiales, +quelqu’un qui fût aussi peu enchaîné. Il avait habitué +tout le monde autour de lui à ne jamais compter sur +sa présence ni sur son aide, à le prendre en toute +circonstance comme il était, comme il venait. Il s’était +arrangé ainsi la vie la plus libre, la plus capricieuse, la +plus flottante aussi, mais à coup sûr la plus riche en +bonheur, ou tout au moins en agrément, dont un +homme ait jamais joui.</p> + +<p>Rien de ce qui avait restreint, durci, mais aussi +passionné mon enfance n’avait jamais existé pour lui. +Sa latitude avait toujours été infinie. Il n’avait jamais +eu l’idée de bornes, de conditions, ni d’effort, et +surtout pas d’effort contre soi-même. La souffrance +n’était pour lui qu’un très fâcheux accident qu’il fallait +éviter à tout prix. Le péché lui était inconnu.</p> + +<p>Sa seule morale était de se maintenir toujours aussi +proche de lui-même, aussi pareil à ses impulsions et à +ses répugnances premières que faire se pouvait. Il +avait horreur de tout ce qui eût donné à son âme un +tour différent de celui qu’elle prenait naturellement. +En tout, il s’en tenait à ce qu’il éprouvait d’abord et +faisait bien attention de ne surtout point le laisser +contaminer par aucune considération de devoir ou de +décence.</p> + +<p>Il mettait même quelque coquetterie à cette +observance de ses impressions immédiates et la +poussait parfois jusqu’à un cynisme enfantin, mais +qu’il savait n’être pas sans grâce. Il affectait de ne pas +comprendre qu’on pût vouloir rattraper les convenances +du sentiment si l’on n’y tombait pas d’emblée :</p> + +<p>— Moi, vous savez, me dit-il un jour, je n’ai jamais +eu le moindre respect pour mon père. Si loin que je +remonte dans mon souvenir, si petit que je me refasse +en imagination, je ne trouve jamais pour lui dans +mon cœur que dérision.</p> + +<p>Et il guettait le sourire de scepticisme qu’il s’attendait +bien à voir paraître sur mon visage pour s’en +étonner :</p> + +<p>— Pourquoi souriez-vous ? s’empressa-t-il de me +demander. Vous ne me croyez pas ?</p> + +<p>Il aimait le scandale qu’il y a à être toujours vrai à la +lettre ; il s’amusait à avouer des sentiments trop courts, +trop bruts, inédits par insuffisance. Il montrait avec +complaisance à tout le monde ce qui manquait à son +cœur. S’il eût cherché des effets, ils eussent été tout +au rebours de ceux qu’on cultive d’habitude. Au lieu +d’appeler à lui tout ce qu’il avait de précieux, il ne +voulait étonner qu’en se découvrant piètre et démantelé, +tel que l’instant le faisait. Il refusait toute +communication avec ses réserves ; comme il n’économisait +rien pour elles, de même il prétendait n’en +rien recevoir qui pût nourrir ou refaire, ou même +seulement nuancer son âme actuelle.</p> + +<p>En toutes choses il était prodigieusement livré au +présent. Aussi avait-il le génie du plaisir. Il vivait +avec lui dans un voisinage, dans une intimité dont rien +ne peut donner une idée ; il en ôtait tout le venin par +la façon même dont il y cédait : tout de suite, sur place, +comme à quelque chose d’indiscutablement bon et +devant quoi l’hésitation ne pouvait jamais être que +sottise.</p> + +<p>Il le reconnaissait tout de suite, où qu’il se cachât, +même dans les endroits où il n’était encore qu’en +puissance, comme s’il eût eu une odeur pour lui. Rien +n’était plus curieux à voir que son visage lorsqu’il le +découvrait quelque part : on ne peut pas dire qu’il +s’allumait ; au contraire il devenait paisible, reposé, +confiant comme en face de la chose la plus simple, la +plus élémentaire, la plus fondamentale du monde ; il +avait un air de dire : « Voilà ! Qu’imaginer de plus ? +Qu’y a-t-il qui ne vienne après cela ? » Tous ses traits +se laissaient absorber par une expression unie et +enchantée ; une quiétude à la fois animale et religieuse +les submergeait doucement.</p> + +<p>De même, lorsqu’il y avait quelque part à s’ennuyer, +Georges était toujours le premier à s’en +apercevoir. Sitôt que dans un salon la conversation +se faisait languissante ou aride, on le voyait à la lettre +se figer. Une distraction immédiate, absolue, quasi-sidérale +se posait sur son visage : il devenait ennui des +pieds à la tête, avec une perfection et, si j’ose dire, un +ensemble naïvement insultants. On n’avait plus +désormais devant soi qu’un bloc d’indifférence et le +seul recours, pour l’ami qui l’accompagnait, était de +l’emmener le plus tôt possible au dehors, où peut-être +une caresse du hasard, la diversité des rencontres, les +incidents de la rue favoriseraient son dégel.</p> + +<p>D’un être aussi tendrement exposé aux sensations, +on comprend que la fréquentation devait être pour moi +à la fois exquise et ruineuse. Et en effet, dès avant que +Georges m’eût ouvert son cœur, je n’avais eu qu’à +marcher auprès de lui dans Paris, qu’à le suivre dans +ses visites et dans ses promenades pour sentir quelque +chose en moi s’affaiblir, se déliter. Le devoir, le travail +ne me faisaient plus éprouver aussi inexorablement +leur loi ; une sorte de permission, encore confuse et +générale, mais d’autant plus troublante, minait avec +douceur ma volonté. Je me trouvais enclin à des idées +plus faciles et plus caressantes que celles où d’habitude +je penchais.</p> + +<p>Le plaisir, quand j’étais avec Georges, prenait vite +à mes yeux la même innocence qu’il avait aux siens ; +il m’apparaissait soudain si proche, si accessible, si +peu clandestin que je n’apercevais plus en moi les +raisons que j’avais cru voir de le refuser. Georges me +l’eût fait sur le champ préférer à tout au monde. Sans +qu’il eût rien à dire, rien que par le nombre de +considérations dont je le voyais ne pas tenir compte, +il dissipait en moi tout ce qui n’était pas strictement +d’actualité : je me découvrais brusquement réduit +aux sentiments les plus faibles, mais les plus prompts, +et je ne songeais plus à leur désobéir.</p> + +<p>Quand Georges venait me chercher au milieu de +mes livres, je ne résistais qu’avec un rire tout entraîné +déjà à ses invitations impérieuses :</p> + +<p>— Laissez-moi tout ça tranquille, s’écriait-il en +fermant mes cahiers. Vous allez venir déjeuner avec +moi. Ce sera bien meilleur. Vous verrez comme on +s’amusera.</p> + +<p>Il s’excusait auprès de Marthe, qu’il voyait bien +que je ne quittais pas sans remords. (Il avait toujours +une provision de bonnes raisons pour justifier ce qu’il +faisait par plaisir.)</p> + +<p>Nous partions. Tout de suite il hélait un taxi, +donnait l’adresse d’un bon restaurant. Je le sentais +auprès de moi comme un pilote infaillible, encore +qu’enivré, et je m’abandonnais avec une lâcheté +heureuse à son initiative.</p> + +<p>Oh ! ces déjeuners dans Paris ! Si mon ami avait +pu se douter de l’évènement qu’ils représentaient +pour moi ! Jamais seul, et même pourvu de tout +l’argent nécessaire pour ne pas m’y trouver embarrassé, +je n’eusse osé pénétrer dans ces temples du +loisir et de la gourmandise. Les rites confortables du +service, l’éclat du linge et de l’argenterie, le silence +docile et respectueux des garçons, au lieu de contribuer, +comme ils en avaient mission, à l’augmentation +de mon plaisir, m’en eussent complètement frustré +en me plongeant dans la terreur de ne pas savoir leur +fournir la réponse qu’il fallait. Avec Georges il n’en +était plus de même. Il se chargeait pour moi de +l’adaptation. Tandis qu’il combinait le menu et entrait +avec le sommelier dans des arrangements savants, je +profitais du silence, comme un oiseau toujours +effarouché d’une pause du vent, pour me rapprocher +de tous les biens délicats qu’un miracle soudain +mettait à ma portée ; je me posais timidement à leur +étage ; je les observais d’un œil furtif et qui s’apprivoisait. +Et quand Georges, ayant achevé ses recommandations, +se retournait vers moi, je me trouvais tout +de suite dans un état de trêve et d’aplanissement +exquis : notre conversation prenait d’emblée un tour +facile et amusant et je tenais tête à ses plaisanteries +avec une inspiration paisible dont je me demandais, +tout le premier, où elle pouvait bien avoir en moi sa +source.</p> + +<p>Georges habitait, avec sa mère et ses sœurs, une +charmante villa de la rue Michel-Ange à Auteuil. Je +ne tardai pas à y fréquenter régulièrement. C’était un +endroit bien étrange. On y pénétrait avec une anormale +facilité. Personne dans la famille Bourguignon +n’offrait à quoi que ce fût, d’intérieur ni d’extérieur, +aucune espèce de résistance. Cela se sentait dès +la porte, qu’on trouvait le plus souvent entr’ouverte. +Un grand salon-atelier occupait le centre de la maison, +qui semblait appartenir à tout le monde. Les +gens qu’on y rencontrait, formant des groupes animés +et bavards, n’étaient pas forcément les maîtres du +logis : des amis, le plus souvent, qui se distrayaient +entre eux, jouaient du piano, se racontaient leurs +histoires.</p> + +<p>Quand paraissaient Madame Bourguignon ou ses +filles, votre présence leur semblait si naturelle que +vous les surpreniez souvent en allant les saluer.</p> + +<p>Ce n’était pas exactement la gaîté qui faisait le fond +de l’atmosphère qu’on respirait rue Michel-Ange : +plutôt un nonchalant amusement. Sans jamais tomber +dans la grossièreté, les propos étaient très libres. +Chacun était au fait des amours des autres et en +plaisantait ouvertement :</p> + +<p>— Comment va Loulou ? manquait rarement de +demander à son neveu Madame Bourguignon +(Loulou, une petite actrice des boulevards, était la +maîtresse du jeune homme). Et elle ajoutait :</p> + +<p>— Tiens-toi bien. On m’a dit qu’elle était très +recherchée en ce moment. Tâche de ne pas laisser sa +vertu sans encouragement.</p> + +<p>L’amour préoccupait paresseusement tous les +esprits. La conversation tournait sans cesse autour de +lui. On n’eût pas fait grand effort pour le sentir ; mais +sa loi était considérée par tous comme inévitable et +plaisante ; s’il daignait descendre dans un de ces +cœurs, il était sûr de le trouver au minimum récalcitrant.</p> + +<p>Georges, qui, quand il était seul avec moi, était +retenu par ma propre timidité d’y faire allusion, +aussitôt au milieu des siens, tant l’ambiance y portait, +reprenait courage pour me dire :</p> + +<p>— Ah ! François, quelle agréable chose qu’une +femme ! Comme c’est doux à chérir, à rechercher ! +Est-il possible que le mariage vous laisse sans tentations ?</p> + +<p>Il ne se doutait certainement pas, en me posant +cette oblique question que mon horrible pudeur me +faisait feindre de prendre pour une simple plaisanterie +afin de garder le droit de n’y point répondre, — il ne +se doutait pas du tourbillon de désir et d’attente qu’il +soulevait en moi ; il n’apercevait pas dans quelles +dispositions faiblissantes et langoureuses sa fréquentation +et celle de sa famille avaient fini par me plonger.</p> + +<p>Car la tièdeur du milieu Bourguignon agissait en +secret sur moi ; elle encourageait mes espoirs, +diminuait ma résistance, faisait fondre — je le croyais +du moins — cet empêchement que je portais en moi +depuis mon enfance et par lequel mes plus grandes +aberrations sentimentales s’étaient toujours trouvées +jusque-là comme à l’avance réduites.</p> + +<p>Je parlais aux femmes avec moins de difficulté, je +les regardais avec moins de crainte, je leur répondais +avec moins de panique. Entre elles et moi, il y avait +des moments où se déclarait une vertigineuse diminution +de distance et où je croyais, comme on dit, +« pouvoir les toucher ». Il me semblait être enfin sur le +bord de cette bienheureuse catastrophe dont j’avais si +longtemps rêvé.</p> + +<hr> + + +<p>Aussi eus-je tout de suite l’impression bizarre de +reconnaître ce qui allait se passer (comme si je fusse +déjà une fois parvenu jusqu’à ce point du temps par +un bond de mon esprit), lorsqu’un beau jour +Georges, avec sérieux et embarras, m’annonça qu’il +avait une confidence à me faire :</p> + +<p>— Vous ne me connaissez pas encore, me dit-il. +J’ai un grand secret que je ne vous ai pas confié, qu’il +est temps que je vous livre.</p> + +<p>Le cœur me battait : « Voici le moment ! » pensai-je. +Il continua :</p> + +<p>— Je suis fiancé depuis très longtemps déjà, depuis +plusieurs années. Et depuis plusieurs années j’hésite +devant l’accomplissement de ma promesse ; je ne puis +me décider à me marier. Vous ne pouvez pas me +comprendre, aussi longtemps que vous ne connaissez +pas ma fiancée. Je l’aime, certes ; mais l’amour n’est +peut-être pas le plus profond des sentiments qui +m’attachent à elle. Ce n’est pas non plus tout à fait +que je la craigne. Simplement elle est trop forte pour +moi ; il y a une certaine intensité de sa personne que je +ne puis ni supporter, ni m’empêcher de subir. J’ai +peur non pas d’elle, mais d’elle avec moi. J’ai peur de +sa présence constante, de son regard sur moi tous les +jours. Voyez-vous, elle n’est bonne qu’à petites doses !</p> + +<p>« Et puis, je sais qu’elle m’aime. Mais elle peut +tellement bien se passer de moi ! Elle peut tellement +bien se passer de tout le monde ! Il est impossible +de se sentir infidèle envers elle ; même en allant avec +d’autres femmes, je n’ai jamais l’impression de lui +rien retirer. »</p> + +<p>J’écoutais cette confidence avec un trouble extraordinaire, +auquel Georges mit le comble en me +demandant conseil sur le parti qu’il devait prendre et +qu’il ne pouvait ajourner plus longtemps. Je ne sais +trop ce qui me poussa : mais sans réfléchir, dans une +espèce d’élan fébrile, je lui dis qu’il devait à tout prix +se marier, que certainement le bonheur l’attendait +sous ces apparences déconcertantes, que rien ne devait +l’arrêter.</p> + +<p>J’avais, il est vrai, à ce moment, dans le mariage, de +par l’expérience que j’en avais faite, et malgré l’inquiétude +qui avait fini par repercer au travers, une confiance +naïvement absolue ; je voyais encore en lui la +solution de toutes les difficultés du cœur ; je pensais +qu’il y avait dans son inappropriation même aux +individualités qu’il se chargeait de conjoindre, une +sorte d’efficace, qui n’avait besoin pour agir que de +rencontrer un peu de bonne volonté ; j’étais convaincu +qu’il finissait toujours par réduire les différences qui +l’empêchaient d’être d’emblée tout à fait congruent et +que, dans sa lutte avec les âmes, le dernier mot lui +revenait toujours.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas seulement cette doctrine qui +m’inspira ma réponse si précipitée à Georges. Quelque +chose de plus actif, de plus profond, de plus pressant +la fit jaillir de mes lèvres : une folle curiosité, le besoin +de me rapprocher par n’importe quel moyen, fût-ce +par son mariage à lui, de cette femme dont il me parlait. +Tout à coup je sentais les forces tournantes et +inorientées que contenait mon cœur, converger vers +elle. Son image, même pas : sa possibilité prenait pour +moi une ineffable attirance.</p> + +<p>Georges m’avait écouté en souriant, surpris par +ma promptitude :</p> + +<p>— Eh ! bien, me dit-il, vous n’êtes pas long à vous +décider, vous. Vous ne devez pas être souvent +embarrassé dans la vie. Vous avez de la chance !</p> + +<hr> + + +<p>Je ne sus donc pas tout de suite comment il prenait +mon conseil. Mais quelques semaines plus tard, au +cours d’un voyage qu’il faisait en province, il m’annonça, +par un mot très bref, que son mariage était +décidé.</p> + +<p>Et dès son retour, il vint me prendre pour me +présenter à sa fiancée.</p> + +<p>Aimée Laval habitait chez une amie de pension, +dont les parents, fort riches, après qu’elle avait été +répudiée par toute sa famille, l’avaient comme adoptée.</p> + +<p>Dans la voiture qui nous emmenait, Georges se +mit à me parler d’elle avec une animation extraordinaire ; +il attendait impatiemment mon jugement sur +elle, et il le craignait à la fois ; il accumulait tous les +traits qui pouvaient me la faire aimer à l’avance et en +même temps il ne pouvait s’empêcher de laisser +percer une sorte de confuse révolte contre elle, comme +une vague rancune.</p> + +<p>Il me dit, sans autres précisions, qu’elle avait eu de +grands malheurs, que son enfance n’avait été qu’un +long martyre, qu’à la suite des terribles aventures où +elle avait été prise, sa santé était demeurée chancelante.</p> + +<p>Et moi je l’écoutais ; adossé au fond de la voiture, +mon épaule touchant la sienne, je lui répondais, je +tâchais de lui marquer toute la sympathie, toute la +disponibilité que je pouvais ; mais en même temps +autre chose en moi de sombre et d’impitoyable +vagabondait en secret, s’accrochant à ses moindres +paroles, devinant, demandant, espérant. J’avais beau +vouloir le faire taire : ce second cœur en moi était le +plus fort. Il remontait toujours ; il gonflait ma poitrine ; +je n’arrêtais qu’à temps le sourire qu’il m’inspirait +sans cesse.</p> + +<hr> + + +<p>Je ne fus pourtant pas frappé d’un coup de foudre. +Cette première entrevue se passa de la façon la plus +normale et la plus tranquille du monde. Ma timidité +fut aidée par l’extraordinaire aisance d’Aimée Laval. +J’avais répondu à l’annonce que Georges m’avait +faite de son mariage par une lettre où je le priais de +demander à sa fiancée la permission de me considérer +dès cet instant comme son ami. Aimée vint à moi tout +de suite, très simplement, et me dit :</p> + +<p>— J’ai lu la gentille lettre que vous avez écrite à +Georges. Si vous le voulez, c’est une chose entendue +entre nous dès maintenant.</p> + +<p>Je fus heureux de ce consentement si rapide, de +cette alliance si gracieusement acceptée, — heureux, +et aussi un peu refroidi.</p> + +<p>Pourtant je vis bien que l’assurance dont Aimée +faisait preuve dans ses moindres déclarations, était +autre chose que l’ordinaire aplomb mondain, qui se +fonde sur une inépuisable faculté de parole. Justement +elle parlait peu, presque difficilement. On voyait +qu’elle dédaignait, ou même ignorait les chevilles de +la conversation. Sitôt qu’elle ne pouvait plus se mettre +dans ce qu’elle disait, elle se taisait tout simplement : +un trait, soit dit en passant, qui devait avoir tout +particulièrement contribué à séduire Georges.</p> + +<p>Je ne me rappelle plus exactement le sujet de notre +entretien ; je retrouve seulement l’impression de sa +facilité, de son charme. Chaque phrase d’Aimée +m’était agréable par un je ne sais quoi de décidé, de +clos, de parfaitement révolu. Tranquillement, avec +une complète absence de tremblement, sans fausse +hardiesse, mais en risquant tout ce qu’il fallait, elle +donnait son avis, elle marquait son sentiment. Elle +avait quelquefois un peu plus tôt fini que l’importance +de la chose débattue ne l’eût fait attendre. Mais je +trouvais tant d’agrément à son exactitude que je ne +songeais pas à sentir, même comme une ombre, et +qu’elle avait parfois d’un peu court. Mon esprit +goûtait une entière satisfaction, — oui, mon esprit +surtout.</p> + +<p>Georges m’épiait à la dérobée ; il semblait ravi du +plaisir qu’il lisait sur mon visage. Pouvait-il soupçonner +de quelle subtile déception il était sous-tendu ?</p> + +<p>La beauté d’Aimée ne se révéla d’abord à moi +qu’en bloc. Mes yeux sont extraordinairement paresseux +à l’analyse ; il leur faut vingt rencontres avec un +objet avant d’en démêler le détail ; et souvent mon +intelligence est entrée dans les plus petites nuances +d’un caractère, qu’ils sont encore à tâtonner comme +des aveugles autour des traits correspondants.</p> + +<p>Je vis simplement qu’Aimée était grande, mince +et très brune. D’ailleurs, au premier abord, — c’est +aussi mon excuse — il était difficile d’être sensible à +autre chose qu’à l’éclat admirable de ses yeux immenses. +Ils étaient étonnamment envahisseurs ; ils éclairaient +tout son visage, lui communiquant une profonde +et calme chaleur, mais ils empêchaient par là-même +de le voir distinctement. Leur action commença +tout de suite à s’exercer sur moi, mais point du tout +dans le sens où mes préoccupations de l’instant +précédent pourraient le faire croire. Ils n’enflammèrent +rien en moi. Au contraire ils me calmaient, ils +me magnétisaient, ils me rendaient toute la paix, toute +la distance que j’avais espéré perdre. J’étais doucement, +mais fermement remis à ma place, et par une +influence si habile que le souvenir même de mon +attente m’était enlevé.</p> + +<p>Je sortis de l’entrevue content, reconnaissant et +distrait. Georges me pressait de questions :</p> + +<p>— Vous plaît-elle ? Pensez-vous que j’aie eu raison +de me fiancer ?</p> + +<p>Je le rassurai, — avec conviction, car je sentais +bien en Aimée un être exceptionnel, — mais sans cet +enthousiasme ni cette fébrilité qui m’avaient saisi la +première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je ne me +voyais plus du tout intéressé dans l’affaire et le vieux +fonds d’indifférence que l’on tient en réserve pour tout +ce qui ne concerne qu’autrui, était seul désormais à +inspirer mes paroles.</p> + +<hr> + + +<p>Le mariage de Georges et d’Aimée fut célébré la +semaine suivante « dans la plus stricte intimité ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Puis Aimée et Georges partirent en voyage. Un +mois se passa, pendant lequel je ne reçus d’eux que +quelques cartes postales, amicales et distraites.</p> + +<p>La vie quotidienne me reprit ; les petites obligations +auxquelles j’eus à faire face, la minutie des jours +décomposèrent sans peine le rêve qui avait un instant +failli s’emparer de mon imagination : à sa place +reparurent mes travaux, mes ennuis.</p> + +<p>Marthe tomba malade ; je la soignai, j’eus peur pour +elle, je sentis mon lien.</p> + +<p>Elle allait mieux quand Aimée et Georges revinrent. +J’attendis, cependant, pour retourner les voir, qu’ils +me fissent signe. Vraiment je n’étais plus pressé du +tout de les retrouver.</p> + +<p>Quand enfin je me rendis à leur invitation, ils me +reçurent avec une parfaite gentillesse, comme si je ne +les avais quittés que de la veille. Georges me raconta +leur voyage avec cette confiante nonchalance qui me +plaisait tant en lui : la Suisse, naturellement, lui avait +paru prodigieusement ennuyeuse ; il m’énuméra +voluptueusement ses déceptions ; seule la pente +italienne, la descente du Simplon lui avait procuré +quelques-unes des sensations qu’il attendait.</p> + +<p>Aimée se mêla à notre conversation par quelques +phrases seulement, et par quelques rires que lui +arrachèrent l’irrévérence bon enfant de son mari, +son refus de « couper » dans les admirations que le +guide avait cherché à lui imposer.</p> + +<p>— Il n’y en a pas deux comme lui ! s’écriait-elle, +profondément amusée.</p> + +<p>Son rire avait quelque chose de brusque et de +dépouillé, dont je fus surpris ; il partait plus fort, +plus proche, plus sec, il tombait plus vite qu’on +ne s’y attendait. A chaque fois il me faisait tourner +la tête ; regardant Aimée, je cherchais en elle à quoi +pouvait bien correspondre, que je ne comprenais pas, +cette prompte et sobre explosion.</p> + +<p>Elle était pourtant bien séduisante avec son long +regard ardent comme une source de flammes mitigées +par la douce ombre des cils, avec ces deux subtils +guillemets à l’envers qui germaient sur sa lèvre +supérieure au moindre sourire et le comblaient +d’intelligence.</p> + +<p>Mais je continuais à être déconcerté par un je ne +sais quoi dans ses manières de trop positif, de trop +calme, et par moments, même, de presque effronté. +La crainte n’entrait pour aucune part dans ses sentiments ; +elle parlait, agissait toujours avec une paisible +et entière liberté. Je ne surprenais en elle aucune +de ces contractions, de ces appréhensions auxquelles +j’étais moi-même presque constamment en proie. Et +cette exemption si parfaite, où je la voyais, de mes +troubles, me la rendait doucement étrangère.</p> + +<p>Entre temps notre conversation était devenue plus +intime. Georges n’avait pu résister à la tentation de +discréditer à mes yeux son mariage, tout au moins de +lui enlever dans mon esprit l’importance, le sérieux +qu’il craignait que je ne fusse porté à lui attribuer :</p> + +<p>— Vous savez, me disait-il, entre Aimée et moi il +n’y a rien d’officiel, de définitif, nous ne sommes pas +véritablement mariés ; nous avons une liaison ; voilà +tout. Il est entendu que nous nous quitterons au +premier déplaisir que l’un pourra éprouver de l’autre. +Nous sommes absolument d’accord là-dessus…</p> + +<p>Explique qui pourra ma psychologie, mais ces +mots à travers lesquels j’eusse dû entrevoir briller +pour moi tout au moins une faible chance et percer +du bonheur, au contraire me jetèrent dans la désolation. +En toutes choses, je suis trop religieux ; mon +intérêt, immédiat ou lointain, n’est pas ce qui me +frappe d’abord ; j’ai besoin avant tout chez autrui, +soit-elle à mon détriment, d’une certaine perfection.</p> + +<p>Georges me consternait par ce qu’il introduisait +de contingence et de fragilité dans un lien que j’eusse +voulu croire sacré.</p> + +<p>Et puis je souffrais pour Aimée ; il me semblait +qu’elle devait se sentir humiliée, blessée par cet amour +sous conditions que Georges prétendait lui avoir +seulement promis.</p> + +<p>Je me tournai vers elle avec une sorte de honte ; +mes yeux cherchèrent les siens, implorant un démenti, +un mot qui réduisit aux proportions d’une simple +plaisanterie la déclaration de Georges. Assise sur le +tabouret, elle tournait le dos au piano, les coudes +appuyés au clavier ; elle était calme et campée ; elle +vit venir mon regard ; certainement elle eut tout le +temps de reconnaître ma détresse, mais elle se contenta +de rire doucement :</p> + +<p>— C’est vrai ! fit-elle. J’ai accepté la convention. +La liberté avant tout !</p> + +<p>Et comme un flot de sang me montait au visage, +elle se tourna vers Georges et me désignant du menton +avec un reste de sourire :</p> + +<p>— Regardez-le, ajouta-t-elle, ça le fait rougir !</p> + +<p>Je ne me révoltai pas. Et pouvais-je le faire sans +sottise ? mais je mesurai douloureusement tout ce que +cet étonnement d’Aimée, symétrique et comme +antagoniste du mien, signifiait de distance entre +nous. Je me levai presque aussitôt et pris congé. Une +nouvelle fois je venais d’apprendre, aux signes +mêmes qui eussent peut-être persuadé un autre du +contraire, qu’il n’y avait rien ici pour moi à attendre, +puisqu’il n’y avait rien à désirer.</p> + +<hr> + + +<p>Et cependant pourquoi partais-je ? D’où venait la +force qui m’avait rendu la place si brusquement +intolérable ? Je m’en allais avec la sensation d’être +infiniment détaché d’Aimée. — Oui, mais pourquoi : +infiniment ? — En réalité, dans cette brève entrevue, +elle avait gagné sur moi quelque chose : le pouvoir +de me scandaliser.</p> + +<p>Sa tranquille réponse, il importait peu que ce fût +en me déconcertant, avait captivé quelque chose +dans mon cœur. Je retrouvais son regard au moment +où le mien l’avait cherché ; son regard sans altération, +pur de toute folie ; ma mémoire le couvait, par son +immobilité même vaguement fascinée. Pendant plusieurs +jours il me réapparut par intermittences, comme +les tronçons d’une bête qui met longtemps à mourir.</p> + +<p>Et quand il eut achevé de s’évanouir, je dus +remarquer qu’il ne me laissait pas en possession de +toute la liberté dont j’avais disposé jusque-là ; je +cessai de pouvoir aller exactement où je voulais ; +mon champ d’évolution se trouva subrepticement +restreint ; sans trêve une influence me poussait +doucement vers la villa d’Auteuil ; c’était comme un +long courant secret qui eût traversé mon cœur, comme +une aimantation timide.</p> + +<p>J’y résistai quelque temps, puis je souris à force de +ne pas découvrir de raisons qui me défendissent de +céder à cette facilité intime par laquelle tous mes pas +se trouvaient formés avant même d’être entrepris.</p> + +<p>Je revis Aimée, seule cette fois. Elle semblait +moins maîtresse d’elle-même que lors de mes premières +visites, plus inquiète et comme souffrante. +Je sentis en elle une préoccupation que notre conversation +toute superficielle ne me permit pas de deviner, +mais dont je m’aperçus en la quittant que quelque +chose avait passé en moi.</p> + +<p>Je revins bientôt, attiré cette fois par le mystère +de cette inquiétude logée dans une âme que j’avais +crue d’abord imperturbable. Mais Aimée se montra +calme et joyeuse ; je ne retrouvai sur son visage, ni +dans ses paroles aucune trace de chagrin ou d’anxiété.</p> + +<p>Ce jour-là, pour la première fois, elle me traita +franchement en ami, me racontant de menues +histoires de son passé, m’interrogeant sur le mien, +s’émerveillant des quelques vagues symétries que +présentent toujours les destinées les plus différentes, +et qui apparurent tout naturellement entre les nôtres.</p> + +<hr> + + +<p>Cependant je m’étonnais de ne plus jamais rencontrer +Georges auprès de sa femme ; le hasard, au bout +de quelque temps, ne me sembla plus tout à fait +suffisant pour expliquer son absence. Je le voyais +ailleurs, chez tous nos amis, mais jamais plus à la +villa.</p> + +<p>Son attitude au dehors était du reste étrange. Il ne +parlait jamais à personne de sa femme ; si on lui +demandait de ses nouvelles, il répondait vaguement +et brièvement. D’autre part il accepta toutes les +invitations, partait avec quiconque lui prenait le bras, +affectait même d’être constamment et pleinement +disponible. Jamais je ne le vis plus errant, plus +instable que dans ces premiers temps de son mariage. +Il craignait visiblement qu’on ne lui soupçonnât des +chaînes et faisait comme ces acrobates qui prouvent +leur isolement en l’air en s’entourant des orbes d’un +cerceau.</p> + +<p>Je compris alors le sens de l’angoisse que j’avais un +jour surprise chez Aimée. Elle avait eu beau acquiescer +à la profession de foi, si détachée, sur le mariage, que +Georges avait cru nécessaire de faire devant moi : il +était clair qu’elle s’accommodait moins tranquillement +de la lui voir mettre en pratique, et si tôt.</p> + +<p>Il n’y avait pas d’ailleurs, dans le fond, même à ce +moment-là, entre ces deux êtres, — comme je devais +être amené à le comprendre plus tard, — une mésentente +aussi profonde que les apparences pouvaient +le donner à croire et qu’eux-mêmes peut-être, +quelque temps, le craignirent. Simplement Georges +se heurtait à la difficulté même qu’il avait prévue et +redoutée et qui lui avait fait si longtemps ajourner +son mariage.</p> + +<p>Il trouvait dans Aimée un être trop astreignant +pour ses forces. Non pas qu’elle se montrât exigeante, +tracassière ; moins qu’aucune femme au monde elle +cherchait à s’imposer. C’était sans le vouloir, sans le +savoir, par sa seule présence, par ses silences tout +autant, et même encore plus que par ses paroles, +qu’elle exerçait cet empire, auquel ce qu’il y avait +chez Georges de foncière indiscipline et d’instinctif +laisser-aller tenta tout de suite d’échapper.</p> + +<p>Aimée ne demandait rien, n’attendait rien ; aucune +indigence, aucune prière ne paraissaient jamais dans +ses yeux ; mais elle raréfiait autour d’elle l’atmosphère +au point que les fonctions capitales y restaient seules +possibles.</p> + +<p>Je sens très bien l’embarras que Georges dut +éprouver tout de suite auprès d’elle. Lui qui arrivait +toujours chargé de menus trésors, d’histoires et de +merveilles, lui qui avait toujours tant de choses à +déballer, il dut rester plus d’une fois, du fait d’Aimée, +avec sa marchandise sur les bras. Elle l’écoutait +certainement, et de tout son cœur ; mais ce cœur +n’était peut-être pas assez puéril, il ne s’amusait +peut-être pas assez pour que le plaisir de Georges +fût entier, des richesses dont il eût voulu l’encombrer.</p> + +<p>Et là n’est pas encore l’explication la plus profonde +du malaise qui les avait gagnés. Car Aimée +n’était pas non plus de ces femmes trop sérieuses que +le transcendantal seul intéresse ; elle aimait le rire et +la joie, parfois même jusqu’à la brutalité. Le principe +en elle est plus mystérieux encore, qui faisait qu’elle +intimidait chez autrui l’inutile ; que mille choses dont +on était arrivé s’entretenant en soi-même, perdaient +auprès d’elle leur place et leur occasion ; que seule +une livraison de soi essentielle et entière la trouvait +vraiment attentive, répondante, excitée.</p> + +<p>Georges ne sentait pas auprès d’elle assez de +débouché pour son âme facile et regorgeante. De +toute sa paresse il résistait à l’aride altitude où elle +voulait l’entraîner. Sur le comptoir où il étalait ses +idées et ses sentiments, en veillant à mettre la pacotille +bien en évidence, il était comme vexé de ne pas lui +voir prendre assez de choses. Et cet appel enfin lui +était insupportable, qu’elle lui adressait en silence, à +un exercice pur et comme abstrait de sa sincérité.</p> + +<p>C’est pourquoi il avait commencé à la fuir. Le +respect humain, comme je l’avais compris, y était bien +pour quelque chose, mais surtout la paresse. La vie +auprès d’Aimée lui était tout de suite apparue comme +une tâche trop délicate, trop exacte ; les minutes en +étaient trop distinctes, trop détachées ; la pente en +était trop faible et point assez propice au sommeil ; il +ne s’y pouvait pas assez abandonner ; jamais il n’avait +été dans ses intentions de se donner tant de mal.</p> + +<p>Georges s’était mis à fuir Aimée, simplement ; +c’était tout le moyen qu’il avait trouvé de dénouer la +situation. Il la fuyait sans cesser de l’aimer ; il la fuyait +même bien plus complètement et, si l’on peut dire, +plus énergiquement que s’il eût été pour elle sans +amour, que si elle l’eût déçu ou ennuyé ; il fuyait ce +qu’elle avait, et pour lui-même, de trop attachant ; il +fuyait, comme il me l’avait si bien dit jadis, cette +« intensité » de son personnage, à laquelle il n’eût pu +répondre sans un détraquement de toute sa machine.</p> + +<p>Étrange désordre, et d’une nature si subtile qu’il +était impossible à bien comprendre du dehors. Pour +ma part, du moins, je ne sus pas d’abord dépasser les +apparences : je vis seulement le malaise auquel Aimée +était de plus en plus fréquemment en proie, et, chez +Georges, un détachement qu’il me parut difficile +d’expliquer autrement que par l’indifférence. Ce fut +sur ces données trompeuses que mon esprit commença +de travailler.</p> + +<p>Mon esprit, ou plutôt mon cœur. Il ne se souvenait +déjà plus qu’à peine d’avoir été rebuté ; il revint ; il +entra tout doucement dans le dédale de l’évènement ; +il pensa s’y reconnaître.</p> + +<p>Et que la place existât ou non, c’est un fait qu’il fut +bientôt profondément inséré entre Aimée et Georges ; +il suivit tous les chemins qu’il crut libres ; il occupa +toutes les positions qu’il supposa désertées.</p> + +<p>Sans malice, ni projet. L’idée de voir se relâcher +l’union de mes amis ne m’était pas devenue plus +agréable ; j’étais toujours aussi scandalisé par la seule +hypothèse d’une rupture entre eux ; j’étais bien loin +par conséquent de penser à en tirer parti.</p> + +<p>Mais dans cette brèche que je voyais se creuser +entre leurs âmes, la mienne à tâtons s’enfonçait ; elle +se sentait si féconde que rien n’eût pu l’empêcher de +pousser là-dedans ses rameaux, son aveugle végétation.</p> + +<p>Sans rien attendre de précis, je fournissais seulement, +en hâte et à foison, les sentiments nécessaires, pour +combler ce vide impardonnable. Quels ils étaient ? +je le savais à peine. Je ne connaissais d’eux que leur +inépuisable abondance et le plaisir qu’ils me laissaient +en s’échappant de moi.</p> + +<hr> + + +<p>J’avais surtout soif de venir en aide à Aimée ; +comme un navire qui se porte sous le vent de la +barque qu’il veut sauver, je manœuvrais de façon à +lui faire sentir l’émanation du dévouement qui +m’emplissait pour elle.</p> + +<p>Et si je me bornais à une offre si timide, c’est que +rien encore ne m’indiquait qu’elle eût chance d’être +accueillie. Aimée gardait avec moi une inflexible +réserve. Si ma compagnie lui devenait de jour en jour +visiblement plus agréable, si elle se dépensait avec +moi de plus en plus généreusement, si nos conversations +prenaient un tour de plus en plus facile, je lui +voyais cependant une répugnance très nette à me +livrer la moindre parcelle de son souci.</p> + +<p>Elle le supportait bravement, toute seule, ce souci ; +elle lui tenait tête avec une énergie farouche.</p> + +<p>Un jour, je venais d’entrer dans l’atelier de la villa ; il +était, comme à l’habitude, plein d’amis, groupés cette +fois autour d’une des sœurs de Georges qui jouait +du piano. J’aperçus Aimée assise à l’écart dans un +grand fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le +jardin ; elle regardait au dehors. J’allai tout droit +vers elle.</p> + +<p>Quand je me trouvai à quelques pas, elle tourna à +ma rencontre un regard chargé de souffrance et +d’ennui et me tendit la main sans rien dire ; elle était +pâle et obsédée ; seul un faible sourire réussit à se +frayer un chemin jusqu’à son visage.</p> + +<p>Mon premier mouvement fut de me précipiter +vers elle et de lui demander le mot de son chagrin. +Déjà mille consolations affluaient à mes lèvres.</p> + +<p>Quelque chose pourtant m’arrêta, qui ne fut pas +seulement ma timidité.</p> + +<p>Elle était là, tout entière sous mon regard, mais si +bien armée ! Dans ses grands yeux, qu’elle avait à +nouveau détournés, je devinais toujours la même +force. Ma tendresse était devancée par sa vertu.</p> + +<p>Je fus sur le point de l’appeler tout doucement de +son seul nom : « Aimée ! » Mais j’eus peur de ne +pouvoir rien ajouter de plus.</p> + +<p>Elle souffrait, mais tout son esprit était déjà +mobilisé contre sa souffrance ; il la repoussait victorieusement ; +il lui interdisait toute conséquence sur +elle-même.</p> + +<p>Et tout à coup je me rappelai le mot de Georges : +« Elle peut tellement bien se passer de moi ! »</p> + +<p>Oui, c’était un fait ; je m’y heurtais. Cette grande +âme attaquée, j’avais beau vouloir voler à son +secours, elle se passait entièrement et pleinement +de moi.</p> + +<p>Tout ce qui s’était accumulé dans mon cœur, en +un instant, de douceur à lui faire goûter, demeurait +inutile, formait surcroît.</p> + +<p>A la fin, une sorte de dépit découragé s’empara de +moi : je me détournai de mon amie, emmenant +toutes mes prévenances refusées, qui m’encombraient +presque péniblement, et je me joignis au groupe qui +entourait la musicienne.</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi me trouvai-je, vers ce moment, à peu près +tout seul et comme en suspens entre les trois êtres +avec qui la destinée m’avait fait lier partie. Vers +chacun d’eux, la voie, pour mes sentiments, apparut +obstruée ; je ne pouvais plus descendre vers eux, +m’unir à eux ; chacun semblait avoir décrété à mon +endroit une insaisissable exclusive.</p> + +<p>Et d’abord ce fut Marthe que j’éprouvai ainsi +réfractaire à la nouvelle âme qui s’était formée en moi.</p> + +<p>Plusieurs fois, par franchise, mais surtout, il est +vrai, par délice, je voulus lui parler d’Aimée, j’essayai +de l’attendrir sur l’injustice qu’elle souffrait :</p> + +<p>— Je crains, lui disais-je, qu’elle ne soit jamais +heureuse avec Georges.</p> + +<p>Elle me répondit posément, sagement, avec son +bon sens et sa fermeté habituels. Mais ce n’était pas +assez : je m’irritais de ne pas la sentir plus inquiète, +plus compatissante ; je devinais que notre bonheur +continuait à la préoccuper beaucoup plus que celui +de nos amis et je lui en voulais de ce qui m’apparaissait +comme un manque affreux d’altruisme, comme une +odieuse avarice sentimentale.</p> + +<p>Bien entendu, je n’osai pas lui reprocher cette +insensibilité ; quelque chose m’avertissait en secret +qu’elle était beaucoup plus naturelle, et légale, que +mon émotion.</p> + +<p>Mais par crainte d’en faire à nouveau l’épreuve, je +me mis à régler et à restreindre mes confidences à +Marthe. Une prudence, — que je détestais, dont +j’avais honte, — s’imposa tout de même à moi ; de +l’inavoué se glissa entre nous. Plusieurs fois je me +surpris en train de garder pour moi des mots d’admiration +ou de compassion pour Aimée qui m’étaient +venus trop vite, qui avaient failli passer, mais qu’au +dernier moment j’avais reconnus intransmissibles.</p> + +<p>Pauvre et maladroite réticence ! Comme elle était +loin de mon caractère ! Comme elle m’oppressait ! +Et pour m’y contraindre malgré tout, comme il fallait +que fussent puissants déjà au-dessus de moi, impérieux +et inexorables, les intérêts de ma naissante +passion !</p> + +<p>De Georges aussi, quelque chose de beaucoup +plus impondérable encore me tenait éloigné. Ici, par +exemple, je ne portais pas la faute principale.</p> + +<p>Dès qu’il avait vu poindre mon amitié pour Aimée, +cette amitié qu’il avait pourtant préparée, désirée, +voulue, Georges avait été pris d’une subite et bizarre +discrétion. Comme on sort sur la pointe des pieds +d’une chambre où l’on a mené quelqu’un reposer, +il s’était dérobé en silence.</p> + +<p>C’était lui qui m’avait conduit auprès d’Aimée, lui +qui nous avait ménagé nos premiers entretiens, lui +qui avait protégé l’éclosion de nos affinités, d’abord +si faibles et si lointaines. Et maintenant il avait +disparu, me cachant par mille adresses sa retraite, +effaçant sa trace comme avec la main. Quand je +voulus lui parler d’Aimée, de moi, de nous, il +m’écouta fort bien, il répondit tous les mots qu’il +fallait, que je pouvais attendre, mais je ne sais quoi +me fit comprendre que ce n’était qu’un paravent qu’il +me présentait, derrière lequel il était déjà loin.</p> + +<p>Je fis, pour le ressaisir, des efforts démesurés, +comme ceux auxquels on se livre en rêve, mais tout +aussi vains. Je le prenais de force par le bras, je +l’obligeais à marcher à mon pas et à m’écouter :</p> + +<p>— Voyons, Georges, qu’y a-t-il ? Où êtes-vous ? +Qu’avez-vous contre moi ?</p> + +<p>Mais aussitôt, par mimétisme, il prenait la couleur +qu’il fallait pour que rien en lui ne me semblât plus +étonnant ni remarquable. Ses phrases s’arrangeaient +toutes seules pour mon plus grand apaisement. Je +retrouvais fausse entre mes mains, et fantastique, +l’inquiétude qui m’avait excité contre lui.</p> + +<p>Un instant je me mettais à croire qu’en effet il n’y +avait rien entre nous, que notre amitié n’avait subi +aucune altération.</p> + +<p>Mais l’illusion ne durait que le temps dont il avait +besoin pour me quitter et se mettre à l’abri. Dès qu’il +était parti je me découvrais aussi retranché de lui +que jamais, pris avec Aimée dans un piège indéfinissable +qu’il avait construit, je ne suis même pas sûr +que ce fût tout à fait inconsciemment. Et de là-bas, +de bien loin, il nous regardait, souriant, taquin, secret.</p> + +<p>J’avais la sensation qu’il voyait notre embarras, +notre honnêteté, qu’il les avait prévus, qu’il s’en +amusait. J’étais agacé par son silence, agacé par la +permission si complète qu’il nous laissait ; je l’aurais +voulue formelle, explicite, ou qu’au contraire il nous +la retirât.</p> + +<p>J’étais agacé, surtout, parce que je sentais qu’au +fond son étrange attitude était parfaitement justifiée +et convenait exactement aux circonstances. Oui, +Georges pouvait se payer le plaisir d’être absent ; tout +l’autorisait à ne se mettre en dépense, à notre endroit, +que d’un sourire, car j’étais loin de rencontrer avec +Aimée l’intimité que j’étais en train de perdre avec +lui, avec Marthe. Jusqu’auprès d’Aimée la solitude +m’accompagnait ; les progrès qu’avait faits, pendant +quelque temps, notre amitié, s’étaient interrompus +tout à coup.</p> + +<p>Nous étions arrivés contre un invisible écueil, qui +n’était autre que la crainte qu’elle avait d’être trop +bien comprise par moi. Ceci lui faisait nettement +horreur.</p> + +<p>Le jour où je m’étais tenu près d’elle si tendrement, +elle n’avait pas été sans deviner la grosse source +cachée de consolation qu’était mon cœur ; et elle l’avait +certainement non seulement refusée, mais haïe.</p> + +<p>Elle la sentait encore maintenant, prochaine, +insupportable, et tous ses soins, avec moi, allaient à +l’empêcher le plus longtemps possible de jaillir.</p> + +<p>Elle s’arrangeait pour que jamais notre conversation, +quelque pente qu’elle prît, ne me fournît l’occasion +d’un mot compatissant. Elle me parlait toujours de +Georges comme si rien dans sa conduite n’eût pu +donner prise au moindre étonnement. Chacune de +ses absences recevait une explication : elle trouvait +moyen de m’indiquer, en passant, l’endroit où il +était, pour bien me montrer que ce n’était pas à son +insu. Ou même, quand il avait eu un accès de mauvaise +humeur, elle en faisait mention, avec un sourire, afin +que je n’allasse pas croire que l’ordinaire de leurs +relations fût formé de tels orages.</p> + +<p>En un mot, elle continuait de m’exclure méticuleusement +de son secret et me fermait la seule porte que +mon cœur maladroit eût eu quelque chance de savoir +s’ouvrir : la porte de la pitié.</p> + +<hr> + + +<p>Oui, ce moment pour moi fut sévère, et si j’avais +eu la vision absolument nette de ma situation, j’aurais +été en droit de me désespérer. Mais il y avait ceci +d’étrange que je ne savais pas encore du tout ce que +je voulais, ce que je cherchais, — et même que j’étais +à mille lieues de comprendre la nature exacte des +mouvements qui m’agitaient.</p> + +<p>Après m’être si passionnément attendu à m’éprendre +d’Aimée, je ne savais pas reconnaître en moi l’évènement. +La gêne que j’éprouvais par moments avec +Marthe, cet insurmontable besoin qui me prenait de +me jeter dans ses bras, d’y pleurer, de lui crier ma +détresse, l’instinct qui tout de même m’en empêchait, +le lointain où je voyais Georges, la brûlante disponibilité +où je me sentais à l’égard d’Aimée, la haine que +m’inspirait sa souffrance, le malaise délicieux où +j’étais plongé auprès d’elle, toutes ces modifications +de mon cœur restaient distinctes dans mon esprit, +ne s’y combinaient pas en une seule conscience, n’y +apparaissaient pas comme les parties d’un même +sentiment. Je m’étonnais de chacune en particulier, +je me supposais trente maladies, et l’éclair ne survenait +pas qui m’eût dénoncé la simplicité de mon +état.</p> + +<p>Profondes limbes de l’amour ! Comme il sait bien +créer les ténèbres dont il a besoin pour éclore, pour +grandir ! Rien ne sert de l’avoir prévu. Il reste toujours +précédé par sa nuit, tiède, torturante et maternelle, +plus pleine d’énigmes et de tressaillements, plus +obscure et plus inventive que celle-là même où se +forme la vie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>De cette nuit le mien sortit enfin d’un seul coup.</p> + +<p>Georges avait fini par ne plus garder dans ses +confidences sur Aimée la réserve qu’il s’était imposée +au début. Il commençait à dire vaguement du mal +d’elle, un peu partout, de préférence à ceux de ses +amis qu’il savait lui être le moins favorables. Ce mal, +je suis persuadé qu’il ne le pensait pas. C’était par +faiblesse, par détente qu’il le laissait se formuler sur +ses lèvres ; et peut-être simplement pour en débarrasser +son esprit et se dispenser d’y croire.</p> + +<p>Mais les dispositions où il était en parlant n’étaient +pas celles où je l’écoutais. Un jour déjà il m’avait +fait une peine horrible :</p> + +<p>— Il faut que je vous dise quelque chose », m’avait-il +annoncé soudain, avec un sourire embarrassé, en +m’arrêtant sur le bord d’un trottoir où nous allions +nous quitter. « Je suis en train de m’apercevoir +qu’Aimée n’est pas bonne. Comprenez-moi bien ; +je ne le lui reproche pas ; je respecte trop la façon +d’être de chacun ; elle a parfaitement le droit d’être +ainsi. Mais je tiens tant à la bonté ! »</p> + +<p>Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation, +mon visage s’était embrasé d’une telle honte +que Georges n’alla pas plus loin et ne se risqua plus +dans la suite à me faire des confidences.</p> + +<p>Mais, par tous les échos, ses jugements sur +Aimée, les objections qu’il faisait à son caractère +continuèrent à me revenir. Ils me désolaient ; je les +emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui +me fussent arrivés ; peu à peu un gros orage de tristesse +et de sollicitude s’amoncela dans mon cœur.</p> + +<p>Il éclata enfin.</p> + +<p>J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la +conversation il vint à se plaindre de fatigue, +d’engourdissement et comme l’un de nous lui conseillait le +sport, proposait de louer un tennis où nous aurions +été de temps en temps nous entraîner :</p> + +<p>— Attendons encore un mois, répondit Georges. +Le printemps approche. Ma femme va bientôt partir +pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me sentirai +capable de rien.</p> + +<p>Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les +branches, hachant les feuilles, ravageant la terre de +ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin fondirent sur moi à +cet instant, réunies, toutes les puissances de l’amour. +Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus +méchant que beaucoup d’autres, uniquement parce +qu’il l’atteignait en pleine maturité sentimentale, +déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois : une +indignation profonde contre l’injustice de mon ami, +une colère sans bornes contre sa lâcheté, le besoin +de faire à Aimée un rempart de mon corps, de mon +âme, — de la délicatesse, de la douleur, de la prédilection, +du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée ; +elle ne me voyait pas, j’écartais subtilement le mal +qui la menaçait ; je la suppliais en silence (les mots +demeuraient en moi) : « Il ne faut pas, il ne faut pas +que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout +ce monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous +tant que je serai là, tant qu’on ne m’aura pas tué ! »</p> + +<p>Puis tout m’échappait soudain ; elle était perdue ! +Paralysé comme en rêve, les bras attachés au corps, +je tombais dans des abîmes, à des lointains infinis ; +et le monde entier roulait sur moi.</p> + +<p>En même temps une pensée, une horreur plus +précises me travaillaient : elle allait partir ! Je me +tournais contre ce départ ; bien qu’Aimée me l’eût +fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en +face ; il m’apparaissait soudain épouvantable, impossible, +presque impie. J’avais beau me dire qu’il était +nécessaire à la santé de mon amie ; quelque chose en +moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant +pardon à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de +le conjurer ; toute ma tendresse se précipitait contre +lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être possible +à force de murmures, de prières et comme d’incantations. +A la fin il était exclu ; en y mettant toutes +les forces de mon âme, j’arrivais à le tenir fragilement +écarté, comme suspendu sur le bord de l’avenir.</p> + +<p>J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter +brusquement mes amis. Et je ne repris un peu de +sang-froid qu’en me retrouvant seul dans la rue.</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un +étonnement infini : comment avais-je pu m’ignorer à +ce point ? Où tout cela était-il caché, qui s’épanchait +maintenant ?</p> + +<p>Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été +délivré soudain de l’hypocrisie. Au moment même où +je tombais dans le désordre, une paix et une justification +délicieuses se répandaient en moi ; tout +devenait régulier, complet, inattaquable ; chaque +sentiment prenait sa place terrible, faisait face enfin.</p> + +<p>Mais cette impression de calme ne dura pas ; les +démons aussitôt revinrent prendre livraison de moi ; +je descendis tout vivant au suave enfer.</p> + +<p>D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la +nuit j’entendais battre mon cœur. Il y avait des +positions où le bruit en était faible et supportable, +mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps ; +il veillait avec moi pendant les longues heures ; il +était fidèle, sourd et tenace ; c’était ma patience, ma +passion qu’il scandait.</p> + +<p>Le gonflement des artères m’étouffait un peu ; +j’avais la gorge serrée, j’avalais avec peine et souvent. +Ce n’était pas une souffrance, mais un travail, une +petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction +légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester +maître que par un exercice continuel.</p> + +<p>En même temps quelque chose me brûlait : sans +éclat, sans clarté, attaché à ma chair, une sorte de +flamme chimique. J’avais souvent les tempes moites +et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de +citerne, qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses +de la nuit.</p> + +<p>Tout cela n’était pas exactement intolérable ; plutôt +épuisant. C’était une espèce d’insoumission de tout +mon organisme ; il allait un peu trop vite, un peu +trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.</p> + +<p>Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge : +j’étais submergé par toutes mes pensées ; je ne les +voyais plus d’en-dessus, avec leurs divisions et leurs +rapports ; comme après une pluie d’orage, leur flot +avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles, +balancé, lancé, laissé par leurs vagues.</p> + +<p>Un manque de rivages : voilà ce dont je souffrais. +Plus rien n’était à ma portée. Pendant deux jours +j’essayai de faire comme si rien n’était arrivé, je +m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais +plus immobile par rapport aux objets que je voulais +saisir. Je passais près d’eux, mais par hasard ; mon +esprit ne savait plus leur distance ; je les manquais ; +déjà j’étais plus loin.</p> + +<p>Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait +rassembler des forces énormes, en faire venir de tous +les coins de mon être ; je mettais une heure à pouvoir +m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur la +page de mon livre. Un interminable défilé d’images +m’en séparait, dont je ne pouvais rien faire pour +accélérer le mouvement ; je devais profiter des occasions, +m’arranger au mieux avec ce monde mouvant +et indistinct qui tournait en moi.</p> + +<p>Je compris alors ce que veulent dire les amants de +Racine quand ils parlent de leur « ennui ». Dans mon +étroit cabinet de travail, je passais mon temps à me +promener de long en large, plein de soupirs, chassé +de ma table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions +les plus confuses. Quand je me sentais un peu trop +oppressé, je me laissais tomber dans un fauteuil ; et +la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais +sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce +qu’il y a de longueur, de patience, de prison dans le +mot « ennui », avec sa première syllabe en forme de +voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement +tordus et tendus.</p> + +<p>Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie +aux visions. Chaque instant devenait une éternité +pour moi ; partout où je me posais, je trouvais de +quoi n’en plus jamais partir ; sitôt arrêté, les fantômes +que j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient +doucement, descendaient sur moi, m’ensevelissaient +sous leur foule légère et sans fin, dessinaient en +s’amoncelant la forme de mon âme enlisée : une +entière passivité, un accablement éperdu, peuplé +comme le sommeil qui vous prend en plein jour. +Avant de pouvoir bouger mon corps, il me fallait +remonter à travers des mondes ; je voyais bien l’instant +où je me lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme +le petit disque de jour qu’on aperçoit du fond d’un +puits de mine.</p> + +<p>Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je +ne l’entendais pas ; mais il continuait à me tourmenter ; +il me gonflait de surabondance et d’incertitude : +« Que faire de toi, mon cœur ? » pensais-je. Il +s’offrait à tout, il était affreusement sensible, si proche +sous ma poitrine, si exposé, si intéressé qu’à la moindre +idée émouvante qui me traversait l’esprit, j’y sentais +un pincement. Comme il m’importunait ! Anxiété, +danger, fatigue ! Il me mettait tout hors de moi ; +comme une pompe il ne cessait de puiser dans mon +âme et il l’amenait toute à la surface.</p> + +<p>« Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci ? +Que va-t-il m’arriver ? » murmurais-je comme un +enfant qui a peur. — Je me rappelais avec quelle +force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu ! +J’étais donc enfin puni de mes vœux par leur réalisation !</p> + +<p>Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés. +Ma curiosité, mon besoin de souffrir restaient intacts. +Simplement je tremblais un peu en entrant dans cette +gêne ; je savais si peu où l’on me conduisait ! Qu’allait-on +faire de moi ? Voilà seulement ce que je demandais +à Dieu, humblement, avec timidité et souci, comme +l’homme qu’on vient d’arrêter s’inquiète auprès de +celui qui l’emmène.</p> + +<p>Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors. +Je continuai à me traîner chez tous les amis +que j’avais l’habitude de voir, mais partout je me +sentais profondément étranger, inopportun. Je ne +savais plus me donner à aucune conversation ; j’apportais +avec moi trop de choses, j’étais trop encombré +pour pouvoir passer par aucune des portes que je +voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient +devant moi comme une rivière de toile dans un décor : +avec tout mon bagage comment eussé-je pu m’y +jeter, y plonger ?</p> + +<p>La place où j’étais ne tardait pas à me devenir +insupportable ; j’appréciais toute l’importance qu’il y +avait à m’en arracher, et sur le champ. Mais l’ennui +et le rêve étaient plus forts que tout : ils persuadaient +directement à chacun de mes membres une ravissante +et mortelle inertie.</p> + +<p>Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout +à ce qui se disait autour de moi. Au contraire, tout +me concernait, tout était menace et danger pour moi. +Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute +plaie s’environne d’une région douloureuse, il y avait +en moi, autour de mon amour, une zône d’une sensibilité +incroyable : très loin de lui, cela me faisait +déjà mal ; les phrases les plus indirectes pouvaient +lui porter atteinte, un geste même seulement, une +inflexion de voix.</p> + +<p>Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais +qu’ensuite la cause, tant elle était détournée. J’étais +doucement ulcéré, et c’est dans cet état que je m’exposais +aux conversations de mes amis, de ceux qui +voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son +entourage, à chaque instant pouvaient évoquer des +images qui la touchaient, la nommer, porter sur elle +un jugement.</p> + +<p>Il n’y avait rien qui pût me protéger contre +eux ; j’étais nu devant ces armes qu’ils ne savaient +pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que mes +craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon +rêve, je les entendais dévier, elles prenaient la direction +terrible, c’était une pointe qui se tournait vers +moi et ma seule ressource était de prier en attendant +le coup.</p> + +<p>Quelquefois, cependant, par malaise et surtout +pour éviter d’entendre ce qui allait se dire, je me +lançais dans la conversation. Autre labeur ! Car, pour +parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui +lui étaient associés dans ma pensée, il m’était impossible +de rester dans le ton normal ; tout de suite j’avais +affaire à quelque chose d’irrésistible ; je n’étais plus +maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux ; +chaque phrase était une pente, où dès que j’avais +mis le pied, je glissais ; un rapide, où j’étais entraîné.</p> + +<p>Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance +dont était atteint mon langage ; je craignais qu’elle +ne parût suspecte et j’essayais gauchement de la faire +accepter par des sourires et des explications : « Je +ne sais vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser +si fort à ce que je vous dis-là », commentais-je ; ou +bien : « Tout ceci peut vous paraître insignifiant, mais +si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance +que je suis obligé d’y attribuer. »</p> + +<p>Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était +aussi peu opportune que l’enthousiasme même +qu’elle voulait justifier. Et je souffrais, m’efforçant +de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une +bonne fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais +prise que de temps en temps, que trop tard.</p> + +<p>Toujours la même insubordination de moi-même +à moi-même ! Je voyais bien comment il eût fallu +faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop +fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte +et de souffle, comme un oiseau battant des ailes +au-dessus d’une branche sans pouvoir s’y poser.</p> + +<p>Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.</p> + +<p>— Grand merci ! eussé-je répliqué, s’il n’y eût +pas eu, au plus profond de mon âme, cette perversité +que j’ai décrite et qui, justement, à tant de misères +répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me +plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés. +C’était bien ça, cette fois ! A ce coup, je ne +serais pas volé. Plus je souffrais, plus j’étais sûr. En +effet, grand merci !</p> + +<hr> + + +<p>Mais il est temps que je me tourne vers celle de +qui me venaient ces troubles bénis. Je n’ai rien dit +d’elle encore ; toutes les pauvres remarques que j’avais +pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule était +censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience +et comme les peintres, pour un portrait, font +d’abord une « préparation ». Mais ce n’est qu’à présent +que je puis m’attaquer vraiment à son visage et +tenter d’en fixer l’énigme.</p> + +<p>Quel instant pour moi ! Il ne s’agit plus seulement +de vibrer, il faut voir. Le sentiment d’un sacrilège se +mêle en moi à l’extase.</p> + +<p>Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive +pas à se poser ; dès que je m’approche d’Aimée, en +pensée, la même agitation me saisit qu’en sa présence ; +il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins +intéressé que moi dans l’affaire, me tînt tout le temps +le poignet, en corrigeât les soubresauts ; il faudrait +qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne fût-ce +que des yeux, un avertissement à la patience et à +l’exactitude.</p> + +<p>Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à +ma peinture. A chaque fois que je lève les yeux vers +mon modèle, si timidement, si sournoisement que +ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier dans +ce regard.</p> + +<p>Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que +j’entre en guerre contre lui, que je le capture et que +je le mette aux fers dans mon cœur.</p> + +<p>J’aurai ce courage ; il me revient ; on ne me verra +point paraître. Elle, elle toute seule sur la page, rien +que sa grande image redoutée, adorée ; je ne serai +présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance +qui me prendront à la considérer.</p> + +<hr> + + +<p>J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée +et à l’interpréter exactement. Il me faisait peur autant +qu’il m’attirait. Longtemps je n’en ai su, et même +voulu savoir, que quelques traits horribles que +Georges m’avait racontés.</p> + +<p>Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait +autour d’elle, Aimée s’était trouvée en plein désordre. +Ses parents avaient une certaine aisance, mais qui +ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière : +aux infidélités de son mari Madame Laval +avait aussitôt répondu par une conduite si capricieuse +que le divorce avait fini par leur apparaître à +tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée +n’avait que dix ans quand il fut prononcé. On la +mit au couvent.</p> + +<p>Les premiers jours, elle attendit avec une sorte +de passion la visite que sa mère avait promis de lui +faire ; tout son petit cœur était tourné vers ce seul +espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère +fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons +et qui la couvrit de caresses et de jolis noms d’amitié : +« Cette fois je la tiens, je ne la lâche plus », se dit +Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses +petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien +dire. Mais la mère, d’un geste tout naturel, sans +violence, et même sans attention, ouvrit l’un après +l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa +l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.</p> + +<p>Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude ; +d’autres évènements devaient l’y enfoncer plus profondément +encore. Après une longue captivité dans +ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes +de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était +fille de divorcés, elle crut qu’elle allait rentrer dans +la vie. Mais personne ne voulut se charger d’elle : +son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition +qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il +avait loué dans Passy, et qu’il ne la rencontrerait +jamais, fût-ce dans l’escalier.</p> + +<p>Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines, +dans sa chambre. Puis un matin son père lui fit +transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir +tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez +sa mère et de ne rentrer qu’à deux heures de la nuit.</p> + +<p>Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie +et un pauvre chapeau garni de fleurs rouges. Elle était +charmante pourtant déjà ; dans la pensionnaire opprimée +une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de +s’ouvrir vers la vie.</p> + +<p>Elle se mit à marcher tout doucement dans les +rues, effrayée un peu, émerveillée surtout ; il était à +peu près midi ; elle n’était pas trop inquiète de la +journée ; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient +menaçants.</p> + +<p>Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un +homme ne tarda pas à l’aborder. Elle se contracta +horriblement sans bien comprendre ce qu’il lui voulait : +« Allons bon ! se dit-elle avec rage, on ne peut même +pas se promener dans cette vie ! » Et elle prit l’allure +rapide d’une personne affairée.</p> + +<p>Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à +enfreindre la défense paternelle et alla sonner chez +sa mère ; mais, sans se déranger, celle-ci lui fit répondre +qu’elle était trop occupée pour la recevoir.</p> + +<p>Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer ; +elle dut attendre encore, appuyée contre la grille +des Tuileries, se défendant comme elle pouvait contre +les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans +Paris comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.</p> + +<p>Quand elle rentra enfin chez son père, bien après +minuit, tremblante, fièvreuse, épuisée, ayant suivi le +milieu de l’Avenue du Bois dont les bosquets lui +faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte +eut un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans +pouvoir se déshabiller.</p> + +<p>Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord +marquée, fit bientôt place à quelque chose de plus +terrible encore. « C’était le bonheur quand il me +détestait », disait plus tard Aimée en songeant aux +diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent +au lit ; c’était son seul recours, sa seule évasion ; elle +lisait tout ce qu’elle trouvait, furieusement, s’emplissant +l’esprit d’images brutales et hétéroclites.</p> + +<p>Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans +sa lecture, comme distraite par une influence magnétique. +A la fin cette impression devint si insupportable +qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa chambre. +En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que +la porte de communication avec l’appartement de son +père, jusque là condamnée, était entr’ouverte et elle +entendit des pas furtifs s’éloigner.</p> + +<p>Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait +pas très bien d’abord le sentiment qui pouvait pousser +son père à l’épier ainsi. Mais il vint lui rendre visite +plusieurs fois chez elle et dans ses paroles elle +commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il +lui disait des tendresses, non pas telles qu’elles fussent +d’un père à sa fille absolument inadmissibles, mais si +imprévues et accompagnées de tels regards que leur +intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt, +comme exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer +directement, il entrait en fureur, injuriait la jeune +fille, lui criait : « Tu ne finiras donc pas par mal +tourner, chipie ? »</p> + +<p>Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et +à des grues et auquel il la força d’assister, Aimée vit +tout à coup un des convives se pencher vers son père +et lui murmurer quelque chose à l’oreille : « Tu n’as +pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute +voix. Elle est à prendre. » Et comme l’homme se +levait déjà, Aimée dut s’enfuir en lui jetant sa serviette +au visage.</p> + +<p>Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une +nuit, elle se réveilla en sursaut ; son père était au pied +de son lit et la regardait. Elle se dressa pleine de +rage : « Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie, +je crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier. » +Comme il était très lâche et qu’il la voyait furieuse, +il battit en retraite, avec des menaces.</p> + +<p>Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant +remarqué que la femme de chambre semblait instruite +des manigances de son père, elle se décida à lui faire +part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette +fille se mit à sourire et confessa simplement qu’elle +trouvait la situation « assez drôle ».</p> + +<p>Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir +de temps en temps, saurait accueillir sa confidence +et la protègerait. Mais quand elle lui raconta le +siège monstrueux auquel elle était en butte : « Ça ne +m’étonne pas de ce vieux paillard ! » répondit-il seulement +en riant. Et à la colère d’Aimée devant une +réaction si faible, il opposa : « Que veux-tu que je +fasse ? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien +assez grande pour te défendre toute seule ! »</p> + +<p>Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de +venir le trouver dans sa chambre. Pour lui prouver +qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit sur le champ. +Son persécuteur sembla enchanté ; il entra dans des +explications papelardes et confuses, et tout à coup : +« Tu n’as pas besoin de faire des manières comme +ça, puisque tu n’es pas ma fille. »</p> + +<p>Aimée vit tout à coup une grande lumière ; pendant +un instant, le bonheur, comme un soleil, lui obstrua +l’imagination. Elle pensa seulement : « Je m’en vais. »</p> + +<p>— Eh ! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle +à l’homme qui la regardait plein d’attente.</p> + +<p>— Mais pourquoi ? pourquoi ? Je ne te chasse +pas, fit-il, soudain désespéré.</p> + +<p>Et cherchant à reprendre l’avantage :</p> + +<p>— Où irais-tu, malheureuse ? Il n’y a que moi au +monde qui me soucie de toi.</p> + +<p>— J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent. +Je pars.</p> + +<p>Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait, +qu’il ouvrit sa bourse comme en rêve et lui +tendit quelques billets.</p> + +<p>Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un +hôtel. Quelques jours plus tard, elle avait trouvé une +place d’institutrice dans le Midi et partait sans que +son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher. +Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la +seule amie qu’elle eût conquise au couvent, ayant +appris par hasard quelque chose de ses malheurs et +se sentant émue par le courage qu’elle y avait opposé, +lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle ; +c’est là que Georges l’avait connue.</p> + +<hr> + + +<p>Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace +de ces affreuses aventures. Et elle y était en effet, mais +non pas telle que je l’avais imaginée.</p> + +<p>Je croyais la trouver encore frémissante des injures +qu’elle avait souffertes, toute blessée, toute fléchie, +prête à se blottir et à chercher la consolation. Un +inconscient romantisme me la faisait voir parée des +grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que +Georges m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que +son humiliation fût encore perceptible dans tous ses +mouvements, qu’on la pût goûter comme un ornement +de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde +exigence de mon esprit que naquit vraisemblablement +la demi-déception que j’éprouvai dans les premiers +temps où je fis la connaissance d’Aimée.</p> + +<p>Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument +ne correspondait à ma prévision.</p> + +<p>Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable, +il m’eût fallu tenir compte de l’âme sur laquelle +toutes ces persécutions avaient porté. Combien +j’aurais voulu connaître Aimée enfant ! Le petit cœur +sage et terrible ! Comme il devait battre durement le +jour où elle s’était trouvée sur le pavé ! Peut-être +n’eût-il pas fait bon la plaindre trop fort. Peut-être +n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus +gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de +sa détresse.</p> + +<p>Non, l’infortune ne l’avait pas entamée ; ces privautés +qu’elle avait essayé de prendre avec elle, Aimée les +avait vivement repoussées ; elle n’avait permis à rien +de mordre sur elle ; de la petite fille traquée, il ne lui +restait aucune fragilité et même pas un soupçon de +colère, même pas le plus petit désir de vengeance. +Car, après tout, quelle raison avait-elle d’en vouloir +à personne ? On ne l’avait pas touchée. Personne, à +aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y +avait dans son regard, dans toute son attitude, quelque +chose qui réduisait son passé au silence, qui lui +défendait d’élever aucune revendication sur elle, qui +rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement +allusion.</p> + +<p>Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de +son cœur en indépendance. Aimée avait pris l’habitude +de ne compter sur personne. Elle n’était pas devenue +exactement méfiante, mais inexprimablement seule, +seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.</p> + +<p>Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi, +elle avait été un moment sur le point de faiblir ; pour +calmer ses nerfs légèrement détraqués, elle avait entrepris, +dans ce pays où elle ne connaissait pas une âme, +d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie +guérie pour toujours, intacte à nouveau, radieuse, +détachée de tout, reprise par son propre cœur, privée, +sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée pour la jeter +à genoux, elle avait au contraire pris conscience de +sa force ; elle l’avait reconnue, touchée partout en +elle, et délivrée. Sans rage, sans trépignement, sans +rancune, avec une souplesse secrète et heureuse, elle +s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne +sais si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades, +mais ses pensées faisaient à peu près comme si elle +se fût dit : « Te voici, ils n’ont pas pu t’avoir, te voici, +ma grande ! Toute la place qu’il te faut ! Et tu n’en +as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour +l’emporter sur eux. »</p> + +<p>L’indignité de ses parents achevait cet isolement +d’Aimée, ce détachement pathétique de sa figure. +Rien derrière elle que ces tristes monstres oubliés, ou +plutôt rien que cette âme passagère, inconnue, perdue +au fond d’un passé insondable, et qui était la seule +dont elle eût peut-être hérité quelque chose. Rien de +fait pour elle ; tout commençait avec elle. Et c’est +pourquoi il fallait que tout, dans son âme, fût pris +au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle +débutait par le principal, — pour avoir le temps de +l’atteindre.</p> + +<hr> + + +<p>Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si +peu de chose à emporter ! C’était un étroit trésor, +en vérité, que son âme ! Ceux qui ne l’aimaient pas, +n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait +l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource +pût être sans prix.</p> + +<p>Un fonds un peu rare, une nature toute capitale ; +rien n’y était exprimé plus d’une fois, et dans son +essence la plus ardue ; chaque trait en était tracé par +la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver. +Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins +saturée. On ne voyait jamais passer en elle de ces +ondes qui confondent, un instant, tous les sentiments +comme des arbres sous un même frisson de vent ; +elle n’était jamais languissante ni flébile ; elle ne connaissait +ni les brumes, ni les pleurs ; les contours de +son âme n’étaient jamais brouillés.</p> + +<p>Toutes ses émotions paraissaient du premier coup +à l’état distinct ; elles se prononçaient, plutôt qu’elles +n’éclataient ; elles étaient belles et courtes comme des +pensées.</p> + +<p>Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque +chose qui ressemblait à la vérité. Et mon enthousiasme +en le peignant, c’est bien celui qu’on éprouve lorsqu’on +poursuit la vérité ; une grande contention, une admiration +pleine de cris empêchés, un transport sans cesse +brisé par la crainte de mal voir, quelque chose d’effréné +et d’essoufflé à la fois. Les traits que j’aperçois ne +prêtent pas sous l’effort de mon esprit, ils sont rebelles +au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de +relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez +pour me remplir le cœur.</p> + +<hr> + + +<p>Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses +qu’on lui disait. On la regardait avec étonnement : +« Est-ce là tout ? » Mais elle ne se troublait pas, car +de cette brièveté elle avait la justification toute prête : +c’était cela qu’elle était capable de fournir en des +occasions plus grandes.</p> + +<p>Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne +venait pas chez vous ; on ne se sentait jamais tout à +fait épousé par elle. Le dédoublement lui était absolument +interdit ; mais elle était si bien prise dans sa +propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui +demander toute autre incarnation que d’elle-même.</p> + +<p>Le miracle de la multiplication était impossible sur +elle ; du moins jamais il ne l’eût rendue nombreuse ; +il n’eût été qu’un stérile coup de foudre et n’eût fait +que la réduire en cendres.</p> + +<p>Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité, +car elle se donnait là-dessus à prendre ou à laisser et +je n’ai jamais vu quelqu’un qui supportât avec une +plus souveraine indifférence d’être laissé.</p> + +<hr> + + +<p>A la place des prévenances et des accompagnements +qu’elle ne pouvait fournir, elle usait envers ses vrais +amis d’une familiarité un peu brusque. Un jour, dans +les commencements, comme, en causant avec elle, +je me perdais à la considérer de tout près, elle se +tourna vers Georges qui était à quelques pas de nous, +et riant très fort :</p> + +<p>— Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand +nez pointu que j’ai au milieu du visage !</p> + +<p>C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace +entre elle et vous ; elle vous rapprochait d’elle carrément, +sautant par dessus les nuances et les degrés +qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois +j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée ; mais +je voyais aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque +de m’entraîner avec elle, à travers les embarras que +lui ménageait sa hauteur.</p> + +<p>Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne +savait pas que je l’attendisse, je me rappelle sa parfaite +absence de surprise, sa main tendue, son bonjour +ferme et joyeux ; dès la porte, elle était au fait ; parfois +elle me saluait de mon prénom drôlement déformé, +en camarade ; ou bien, en me serrant la main, elle me +secouait le bras longuement, en riant. Dans l’instant +la distance où j’étais d’elle était franchie, du moins +jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment +abrupt, jusqu’au pied de la terrible citadelle.</p> + +<p>J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné, +et même froissé ; il s’échappait par grandes fusées +arides ; j’y trouvais quelque chose de dur. Dans l’être +sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce +moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement. +Longtemps je restai devant lui comme devant une +porte dont la serrure se fût dérobée ; je sentais qu’il +donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais +de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant +toute ma patience, toute mon adoration, j’ai fini +par le tourner ; j’ai compris ce qu’il voulait dire. Il +indiquait le ton de cette âme tout en esprit ; il était en +elle à la place des troubles, des va-et-vient, des +mélanges dont les autres sont émues ; il suppléait en +elle à la circulation des fluides ; c’était l’orage d’un +climat sans eau.</p> + +<p>Aimée manquait non point tant de tendresse que +de caresse. Cette privation de soi, cette attente, cette +demande, cette insuffisance qu’il y a dans toute +caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait +par la seule droiture de ses mouvements vers vous. +On était avec elle dans une intimité complète sans +qu’elle vous eût une seule fois favorisé d’une inflexion +de voix plus câline, ni de la moindre flatterie ; mais +il y avait une douceur incomparable dans la façon +dont elle vous disait tout droit le vrai de ce qu’elle +sentait pour vous, comme ce jour où elle me déclara +tout à coup si simplement :</p> + +<p>— Je vous aime bien, François !</p> + +<p>La vibration, la perpétuité : voilà encore ce qu’on +pouvait être gêné de ne pas rencontrer dans ses sentiments. +Ils s’élevaient au moment qu’il fallait ; leur +son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient +pas « tenus » ; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne +veux pas dire qu’ils disparaissaient de son âme, mais +seulement qu’ils ne l’emplissaient plus, qu’ils ne la +peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils ne la dominaient +plus.</p> + +<p>Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la +sensation vous prenait que vous n’étiez plus rien +pour elle ; du moins, éprouviez-vous que votre image +était comme suspendue dans son cœur ; rien d’elle +ne vous suivait, ne vous rattrapait ; rien ne s’échappait +vers vous de cette lyre précieuse, mais muette.</p> + +<p>Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous +n’emmeniez pas son affection, mais en revenant, vous +la retrouviez toute pareille. Elle avait vécu dans son +cœur comme une mélodie sur la portée ; tout de suite +elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.</p> + +<p>Il était beau de retrouver Aimée après une absence ; +du premier coup elle était près de vous aussi prompte, +aussi active que vous l’aviez laissée ; de toutes ses +ressources elle se rendait à vous.</p> + +<p>Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes +d’où l’on sort et où l’on aborde par tous les temps +avec la même facilité.</p> + +<hr> + + +<p>L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un +sentiment en elle essayât de prendre le pas sur les +autres ; elle avait horreur de se laisser envahir, horreur +d’être submergée ; rien jamais en elle n’était au profit, +ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au +point de gêner le reste ; je n’ai jamais connu d’être +moins romantique, ni pour qui les entraînements +irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres pouvaient +se plaire à perdre la tête : pour sa part, elle ne +trouvait d’agrément qu’à la conserver bien solide, +bien vigilante, bien au fait de tout ce qui survenait +dans son cœur.</p> + +<p>Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre +d’hôtel, Aimée excellait à ranger autour d’elle les +objets entassés dans sa malle ; elle trouvait toujours +moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse +possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié +à la disposition des lieux. Sans encombrement, sans +double emploi, sous ses doigts délicieux et subtils, +ils se distribuaient sur les tables et sur les étagères +de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer +les uns les autres ; on pouvait accéder à chacun +directement ; toute implication était supprimée. C’était +un petit monde à son image qu’elle créait ainsi chaque +fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle +tombât, de se sentir jamais « à l’étranger ». C’était +son âme exacte, complète et bien articulée qu’elle +traduisait à l’extérieur.</p> + +<p>Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout +le poids de vos prières, de vos misères vous fussiez-vous +accroché au bord de cette barque imperturbable, +elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su la +conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son +affection, et certaine, et garantie ; mais venait un +moment où elle ne pouvait plus croître ; il ne fallait +compter, à votre avantage, sur aucune démesure ; +même la force, l’intrusion même à poings armés ne +vous eussent pas procuré une occupation plus entière +de ce cœur profond mais ménager.</p> + +<p>La souffrance ne convenait à Aimée que dans des +occasions très rares : elle ne lui allait pas bien pour +tous les jours. Aussi, comme une femme qui écarte +les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle +imaginé de ne la porter que le moins possible. De là +sa lenteur à s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas +pitié de vous, elle attendait longtemps avant de +prendre part à votre peine, elle y était plus patiente +que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de +vous plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet +cela pouvait être supporté.)</p> + +<hr> + + +<p>Oh ! le sage, oh ! le cruel démon ! Qui voudra +comprendre que, de tout son personnage, ce soit ce +dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et +m’ait envenimé d’un si grand amour ? Car, il faut +le dire maintenant, j’avais pu être sur elle compatissant +et penché, pour elle ma tendresse avait pu +s’émouvoir ; mais je ne l’eusse sans doute jamais +véritablement aimée, si je n’eusse rencontré, au +milieu de toutes ses vertus, comme un chardon délicieux +parmi les fleurs, sa dureté.</p> + +<p>Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout +épris en elle, — de son impitié, de sa résistance à +l’attendrissement. C’est aussi que ce n’était pas quelque +chose en elle de purement négatif ; cela prenait +un visage aussi de temps en temps, et farouche ; cela +devenait une ardeur, une frénésie. Aimée était folle +aussi, à sa façon ; elle avait, en plus de son équilibre, +de quoi le perdre aussi par instants.</p> + +<p>Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé, +de la vie. Au milieu des plus grandes misères de son +enfance, dans le fiacre qui l’emmenait au couvent, +au moment où elle vit son pseudo-père près de son +lit : « Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle +intérieurement, mais c’est tout de même assez +curieux. » Et elle attendait la suite de ce qui allait lui +arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient +à l’indécence.</p> + +<p>Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon, +bienvenu ! rien dont elle ne sût faire de l’extase ! +L’admiration passait, en elle, la sensibilité. Comme +d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de +vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements, +de réfractaire à nos désirs, de difficile à déranger. +Le mal même qu’ils lui faisaient, la trouvait pleine +de rire et de salut.</p> + +<p>« Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie », m’écrivait-elle +un jour. Et je n’avais pas besoin de la voir +pour deviner l’enthousiasme dont elle devait flamber +à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide +admirable qui devait en découler.</p> + +<p>Ses yeux ! je reste encore troublé de leur excès sur +tout le reste de son visage. Quand ils se fermaient, +on voyait comme en creux, sur tous ses traits, la vie +qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement +de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec +lui, son avidité au-delà de lui, sa soif, sa maladie ! +et c’étaient celles de vivre. Ils ne la défendaient pas +seulement, ils la trahissaient aussi ; et il faut que je +m’écrie : enfin !</p> + +<p>Ses yeux ! C’est à quoi je la reconnaissais toujours ; +ils me parlaient en silence de la perversion qui nous +réunissait. Je les ai suivis partout, et jusque dans cette +pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une maladie +Oh ! je me souviens quand il n’y avait plus que cela +de beau en elle ! Comme j’étais heureux ! Car ils continuaient +à m’appeler, à marcher devant moi comme +un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite, +dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul, +puni, perdu.</p> + +<hr> + + +<p>Mais je vais trop vite. Au moment où je pris +conscience de mon amour pour Aimée, j’étais encore +bien loin de savoir sur elle toutes ces choses, donc de +m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à +l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que +par l’étrangeté générale de son caractère.</p> + +<p>Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage +de son âme dans la mienne qui m’entraînait ?</p> + +<p>Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée, +alourdie, déformée par mes besoins et par mes manies +personnels.</p> + +<p>Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des +pensées qui avivaient le plus mon amour, c’était celle, +tout de même, qu’elle avait été poursuivie et monstrueusement +désirée, que d’autres, avant moi, avaient +été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais +pas, que je ne pouvais pas rattraper, de qui je ne +pouvais pas me venger, à qui je ne pouvais pas faire +mal. Une sorte de jalousie rétrospective et impuissante +m’affolait vers elle.</p> + +<p>Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je +savais qu’elle avait été un instant aux abois. Toute +mon âme était en révolte contre ce souvenir, mais, à +chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un trouble +voluptueux.</p> + +<p>Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière. +Elle n’en avait pas moins subi la condition des femmes : +elle avait reçu, — et dans quelles formes aggravantes — l’insulte +solennelle et rituelle du désir. Cela était +détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait +pour moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur +et en faisait les mottes au soleil exposées.</p> + +<p>Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme +frayée, où j’entrai résolument. En pensée, je veux dire. +Au moment même où Georges avait prononcé la +phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour, +le désintéressement avait disparu de mon cœur tout +à coup, comme un rideau qu’on tire. Le bonheur +d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir ; mais il +n’était plus le premier objet de mes vœux ; je ne souhaitais +plus, avant toute chose, de la voir réconciliée +avec Georges ; je ne m’excluais plus aussi sévèrement +de leur destinée à tous deux. Avec une timidité +sournoise, je commençais à penser à moi ; dans toute +cette aventure, je m’apparaissais pour la première fois +comme méritant quelque chose. Quoi ? Je ne savais +pas trop ; j’osais à peine y réfléchir ; je voyais simplement +que je ne pouvais plus me prendre pour rien +du tout.</p> + +<p>Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais +trop misérable, trop d’anxiétés et de scrupules se +donnaient rendez-vous sur moi. La possession d’Aimée +était une chose qu’aucune honte ne me retenait d’envisager, +mais dont un poids trop lourd sur le cœur +m’interdisait de caresser l’image. Mon esprit m’entraînait +bien jusque là, mais poussé seulement par la +logique ; son mouvement était combattu par toute +mon âme contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient. +Elles avaient bien un arrière-goût brûlant, +elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais elles +demeuraient surtout accablantes et ne me douaient +que d’entraves.</p> + +<p>Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient +infiniment plus vagues que celui de couvrir son visage +de baisers. Je n’allais pas si vite, mon ambition +n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse ; elle était +sourde encore, et maladroite, et étouffée ; elle faisait +en moi des mouvements craintifs et sans utilité.</p> + +<p>Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et +cette fois non plus seulement la secourir, mais l’intéresser +à mon âme. Tout ce que je voyais était que je +ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps +mon amour.</p> + +<p>Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à +accourir et à lui en annoncer la nouvelle joyeusement, +dès la porte, avec un cri :</p> + +<p>— Vous ne savez pas ? Eh ! bien, je vous aime.</p> + +<p>Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de +bien autre chose. Il fallait amener lentement sous son +regard cette âme bouleversée, piteuse et ravie que je +m’étais découverte ; il fallait trouver un plan pour la +faire glisser jusque devant elle.</p> + +<p>Alors commençait ma méditation. Je cherchais des +mots, je les agençais avec un soin fatigant. Puis je +me figurais un certain tour que prendrait à un moment +ma conversation avec Aimée ; et hardiment j’en profitais ; +je tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait. +Tout à coup la place était prête pour celle que j’avais +bâtie : il n’y avait plus qu’à la poser. C’était fait. Elle +savait tout ; j’éprouvais un immense soulagement.</p> + +<p>Ah ! que d’industrie, que d’adresse, que de présence +d’esprit j’ai dépensées ainsi en imagination ! Peu +d’amants sans doute ont jamais montré autant de +décision et de bonheur.</p> + +<p>Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans +cesse mon échafaudage. Je disposais tout sur un +nouveau plan ; j’arrivais par un autre côté, il fallait +modifier mon exorde, changer mes préparations ; +j’aboutissais enfin à une autre phrase aussi bonne que +la première et que je rangeais soigneusement à côté +d’elle dans ma mémoire.</p> + +<p>Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en +marchant, en lisant, au lit même et dans mon sommeil +quand je parvenais à dormir. Je n’étais jamais las de +cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot qui +me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des +transports inouïs, je me sentais soulevé de terre, je +n’avançais plus qu’au milieu de battements d’ailes ; +tout mon visage riait ; je parlais tout seul à mi-voix. +C’étaient des délices profondes ! Et comme un malade +je revenais sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre, +oubliant d’agir.</p> + +<p>Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce +de monstruosité. Ce paquet d’images et de paroles +que je portais en moi partout, que je retournais sans +cesse dans ma tête, fit boule de neige ; il attira peu +à peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit. +A la fin il n’y eut plus que lui ; de partout on n’apercevait +plus que lui. Et il continuait à rouler, et moi à le +suivre comme les anciens damnés courant après leur +supplice.</p> + +<p>Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement +pas comment passer du projet à l’exécution. +De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à +s’extérioriser traversait diagonalement le monde de +mes pensées, comme un froid rayon d’une matière +différente et incombinable. Elle me serrait le cœur +tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente +et impossible.</p> + +<p>Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais +mes rêves. Ils étaient tellement plus confortables !</p> + +<p>Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à +nouveau, bas et terrible. C’était au moment surtout +où je me représentais ce qu’il y avait de coupable +dans la démarche que je méditais. La double trahison, +envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait, +me faisait horreur. Mais justement cela m’aidait à +comprendre que j’étais en marche vers elle.</p> + +<p>Ces mots que je me répétais toute la journée, il +pouvait se faire qu’un moment vînt, — un moment +du temps, un moment réel, attaché à la suite de ceux +que je vivais alors, — où je les dirais à Aimée. +J’apprenais cela de moi-même avec étonnement, +scandale et tentation.</p> + +<p>Je me cramponnais pourtant ; toute idée morale ne +m’avait pas abandonné. Je tâchais de me faire croire +que j’étais sur un palier où je pouvais fort bien me +tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais +cette assurance était démentie par tout ce que je +sentais au travail en moi. Je n’avais qu’à faire silence +un instant : mon cœur aussitôt m’annonçait ma +défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour, +il battait de son flot caché mes dernières forces et me +poussait infatigablement à succomber, en m’étranglant +doucement de sa petite main à ma gorge.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">Hélas ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?</div> +</div> + +</div> +<p class="sign sc">Andromaque.</p> + +</blockquote> + +<p>Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très +nette que la journée ne passerait pas sans que je me +fusse déclaré.</p> + +<p>Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors +c’était le même jour terne, la même rue désordonnée +sous le vent jaune. D’aucune aile plus vive le printemps +encore n’avait touché Paris.</p> + +<p>En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât +beaucoup plus instamment que la veille. Mon sang ne +courait pas plus vite. Je ne sentais pas davantage cet +entrain, cette inspiration qui font l’amant heureux. +A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours +et je ne comptais pas les attendre. Je savais qu’il +faudrait agir dans l’embarras et la disgrâce, sans aucune +faveur de mon esprit, sans aucun de ces secours, de +ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment +opportun.</p> + +<p>Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement, +une possibilité, si j’ose dire, objective, de +l’évènement. Or il restait toujours aussi inaccessible, +même par la pensée. Entre l’instant où j’étais +et celui où elle saurait mon amour, il y avait +toujours le même abîme : je n’arrivais pas à me représenter +moi-même au milieu du monde bouleversé +qui suivrait mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait +là-contre. Je m’étonnais naïvement à la pensée +qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent les +choses autour de vous, après de telles révolutions.</p> + +<p>Tout mon respect, ma tendresse même accouraient +pour prévenir ma démarche, pour la rendre +plus insensée, plus impossible, pour la reléguer +dans l’absurde, pour la détacher de cette journée +déjà en train et qui pourtant me conduisait irrémédiablement +vers elle.</p> + +<p>Était-ce donc mon angoisse accumulée qui cherchait +à se faire jour par cet aveu ? Était-ce le besoin +d’échapper enfin à l’obsession de tous ces mots qui +dansaient dans mon esprit ? Je commençais à savoir +ce que sont les souffrances de l’amour. En quinze +jours j’en avais fait l’apprentissage ; elles ne m’étaient +pas devenues plus supportables ; mais je comprenais +qu’elles ne font pas forcément mourir. Les battements +de cœur qui m’avaient tenu éveillé pendant presque +toute cette dernière nuit, je les aurais endurés longtemps +encore sans accident. Ma vie avait été capable +de descendre au fond de cet abîme ; elle eût peut-être +pu aussi bien y durer. D’ailleurs je n’ai jamais rien +fait pour éviter de souffrir.</p> + +<p>D’où donc montait l’étrange certitude que je me +découvrais ce matin-là ? Une résolution, une toute +petite résolution : « Avant ce soir elle saura. » Où +était-elle en moi, si fragile et si tenace, si timide et si +effrontée ? Je ne la trouvais nulle part où je la cherchais. +C’était quelque chose d’innombrable et d’informe, +quelque chose qui venait d’en bas, qui s’édifiait +péniblement et dans l’ombre, et contre moi. On me +poussait doucement sur la scène ; raidi, malheureux, +empêché, il fallait que je fisse le pas redoutable qui +allait me découvrir tout entier. Il n’y a pas de portant +pour moi en cette vie ; je ne sais pas rester longtemps +abrité. Si maladroit que je sois, il faut que j’avance, il +faut que je me compromette. Je ne souffre pas de +rien laisser passer sans y avoir risqué quelque chose, +fût-ce le ridicule.</p> + +<p>Plutôt que l’entraînement de l’amour, c’était le +sentiment d’une tâche à mener à bien que j’éprouvais +maintenant. Cet aveu était devant moi, infiniment +lourd et difficile, infiniment au-dessus de mes forces, +mais spécifié, commandé, nécessaire. Par instants il +m’apparaissait comme un énorme pensum. L’idée +pourtant ne me venait pas que j’eusse pu me l’épargner. +Je faisais pour l’accomplir tout l’effort que d’autres +eussent fait pour l’éviter. Toutes les raisons qui me +l’interdisaient étaient à leur poste, en grande tenue, +et me donnaient un avertissement solennel. Mais toute +ma volonté avait passé de l’autre côté. Elle s’était +mise à cette besogne défendue comme s’il se fût agi +du devoir le plus sacré. Souvent ainsi j’ai mis l’acharnement +de la morale dans les œuvres qui la contrariaient +le plus exactement.</p> + +<p>Je ne cherchais pas mon bonheur. Au contraire je +tremblais pour lui. Je craignais de perdre, en me +découvrant, tout ce qui me restait de facilités et de +joies ; je craignais qu’Aimée ne me défendît désormais +de la voir. J’allais risquer dangereusement mes +pauvres instants heureux, le peu d’aération et de +lumière qui me venait encore au fond de ma prison. +Je n’en marchais pas moins. Avec étroitesse et emboîtement +comme le soldat qui va au feu, avec la +même préférence passionnée de la mort et du malheur +aux biens que l’on possède encore.</p> + +<p>Heures sévères ! J’avançais entre elles dans une +espèce de détresse ; elles me soutenaient par dessous +les bras, elles m’encourageaient, elles me secondaient +cruellement. Il y avait des moments où je voyais bien +que j’étais tout seul à m’imposer le devoir qui +m’accablait. Cet inévitable devant quoi le cœur me +manquait presque, je voyais bien qu’il ne venait que +de moi : « Faut-il que je sois insensé pour me torturer +ainsi moi-même ! » pensais-je. Et l’envie me prenait, +comme de délicieuses vacances, de rendre à mes +décisions la clé des champs. Cela semblait si simple, +si sage ! Il n’y avait qu’à vouloir, ou plutôt il n’y avait +qu’à ne plus vouloir.</p> + +<p>Hélas ! c’est cela justement qui était devenu impossible. +De cette délivrance, je pouvais bien concevoir +un instant l’idée, croire que je n’avais qu’un mouvement +à faire pour y passer. Mais ce petit dépliement +de ma volonté m’était devenu chose plus difficile qu’à +l’hypnotisé auquel on l’a défendu, le geste d’ouvrir la +main. Je m’en allais ainsi, portant sur moi tout le +bagage de mon angoisse, absolument libre et parfaitement +enchaîné, frôlant toutes les occasions qui +m’auraient pu divertir, sans qu’il me fût permis d’en +saisir aucune, profondément retranché, même lorsque +je m’y arrêtais un instant, de tout ce qui m’eût pu +sauver.</p> + +<p>Oh ! les haltes de cette journée ! Je ne me les +rappelle pas toutes. Simplement la dernière, la plus +étrange, la plus spécieuse. Vers quatre heures, incapable +de tout travail j’étais allé voir Georges chez un +ami, où je savais le rencontrer. L’ami était sorti : nous +l’attendîmes ensemble. Sitôt installé dans un fauteuil, +auprès de Georges, je ne me sentis plus pressé par +rien ; Georges était gai ; il me plaisanta gentiment. +Nous trouvâmes bientôt entre nous une facilité telle +que nous n’en avions pas connue depuis des semaines. +Les mots se mirent à courir entre nous avec cette +promptitude, cette joie, cette adresse des jours où l’on +est bien disposé. De toute mon amitié rafraîchie je +m’élançais vers Georges ; peu à peu j’étais repris par +un profond besoin de confiance. Il me semblait que +je m’étais trop économisé avec lui. Il y avait quelque +chose à réparer, à ressaisir depuis le principe. +J’aurais voulu lui dire ! « Attendez ! Nous allons voir ! +Écoutez-moi ! Par où commencer ? » L’impatience de +me donner, une ravissante envie de me trahir faisaient +rayonner mon visage. J’aurais voulu lui livrer +tout ce qui pouvait être livré de mon cœur ; je +cherchais des ruses pour aller aussi loin que possible +dans la confidence sans la rendre irréparable ; je traçais +mentalement des limites ; j’abandonnais d’avance +des régions entières de mon âme, en n’y retranchant +au préalable qu’un petit détail, qu’une pensée trop +directe ou trop vive. Pourtant, sur cette pente, +l’instinct de conservation de mon amour me retint +à temps ; je fis taire mon imprudente générosité. +Mais tant de bonne volonté ne pouvait pas rester +sans se faire sentir ; elle donnait à notre conversation +un entrain, une chaleur où nous étions tous les deux +enveloppés. J’allais au devant de toutes les pensées +de Georges ; je les reconnaissais de loin, je les prévenais +presque amoureusement ; je lui épargnais les +moindres peines. Jamais peut-être il ne m’avait été +si cher qu’en cet instant. Il n’y avait rien de pervers +dans cette tendresse intempestive ; c’était la plus saine, +la plus abondante amitié qui me poussait vers lui. Nos +sentiments ne suivent pas toujours exactement les contours +des situations où nous met la vie. Ou plutôt, +l’amour ouvre de telles sources en nous que les eaux +s’en répandent parfois sur ceux-là mêmes qu’il offense. +Profitant d’un silence de nos pensées, je lui dis brusquement : +« Je vous aime bien, Georges ! » Et nous +nous étions insensiblement si bien exaltés que cette +déclaration ne l’étonna pas trop. Je voulais y faire +tenir tout ce qui me gonflait en cet instant : rêves +idylliques d’un rapprochement entre les âmes, d’une +sorte de communion fraternelle entre tous mes bien-aimés, +besoin de demander pardon pour l’acte que +je n’avais pas encore accompli ; désir d’en écarter +à l’avance à mes propres yeux toute nuance de secret +et de trahison. Au moment de partir, lorsque je fus +debout, il me sembla que j’étais tout entier transparent +et que sous le regard de mon ami je me tenais compris, +absous. Par un dernier raffinement de confiance, +cédant au bonheur qui me montait de plus en plus +à la tête, comme un avertissement solennel et comme +une prière, je lui dis :</p> + +<p>— Maintenant je vais voir Aimée… du moins si +vous m’en donnez la permission.</p> + +<p>— Je n’ai pas à vous le permettre », me répondit-il +d’un ton qui pendant un instant me rendit hésitant +et déconcerté. Mais j’étais si transporté, si lancé, si +sot, pour tout dire, que j’écartai aussitôt toute +réflexion.</p> + +<p>Dans la rue je me retrouvai plein de la même joie +vagabonde. Et par un bizarre mouvement, comme +elle était incompatible avec la contraction où je me +sentais depuis le matin, comme il fallait à tout prix +qu’elle s’en débarrassât, elle l’atteignit dans sa cause ; +elle écarta la résolution qui l’avait fait naître et qui +l’entretenait en moi ; elle la déplaça, la mit de côté : +mon projet de déclaration sembla s’être évanoui ; je +crus y avoir renoncé. Tandis que je m’acheminais +vers Aimée, l’intention que j’avais si péniblement +nourrie tout le jour, m’apparaissait de plus en plus +fragile, théorique, irréelle ; elle perdait tout sens, elle +semblait se vider de sa possibilité, bien mieux, de sa +raison d’être. Je ne voyais plus ce qui l’avait formée. +Je me traitais de visionnaire et d’insensé. Du même +coup une délivrance, un soupir infini soulageaient mon +âme ; je sentais revenir toutes les facilités dont m’avait +privé mon angoisse. Tout était ramené à ma portée, +sous ma main.</p> + +<p>J’arrivai à la villa dans cet état de légèreté. Aimée +avait déjà pris l’habitude de ne rien changer à ses +occupations pendant que j’étais là. Elle me reçut +dans sa chambre et continua de ranger des robes et +du linge dans un placard, tandis que je m’asseyais +dans un fauteuil. Un moment notre conversation fut +tranquille et distraite comme ses allées et venues +dans la pièce.</p> + +<p>Mais tout à coup, sans préparation, sans avertissement, +comme une chape de plomb sur mes épaules, +ma résolution me retomba dessus ; le devoir à nouveau +me saisit aux entrailles. Je cessai brusquement de +pouvoir dire un mot, la parole m’était refusée. Aimée, +affairée devant l’armoire ouverte, me tournait le dos, +si bien qu’elle ne s’aperçut pas tout de suite de ce qui +se passait et prit mon silence pour une distraction. +J’eus le temps de me ressaisir un peu.</p> + +<p>Pas assez cependant pour rendre à ma conversation +l’aisance nécessaire. Une profonde consternation +intérieure affligeait tous mes mouvements ; j’étais +diminué, ralenti ; toutes les voies que j’avais imaginées, +je les trouvais closes. Il n’y avait plus en moi +qu’une anxiété sans contours ni forme, qu’un seul +état tout noir, pareil à la nuit chaude et bourdonnante +des yeux fermés. Toutes les idées de phrases que je +pêchais en moi, étaient pareillement empêtrées, engourdies, +avaient le poids du songe.</p> + +<p>Pourtant ma volonté ne me lâchait pas. Elle me +secouait d’autant plus fort que j’étais moins capable +de la suivre. Elle me tenait au collet comme un +gendarme qui emmène un vagabond. Il fallait marcher.</p> + +<p>Lorsqu’Aimée eut reconnu mon émotion, avec un +mélange d’inquiétude, d’amitié et de malice, elle me +demanda :</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ? François, vous me semblez malheureux +aujourd’hui. Il faut me dire ce que vous +avez. Ne suis-je pas une bonne amie ?</p> + +<p>J’eus une seconde de clairvoyance, pendant laquelle +je pensai avec tranquillité, presque avec sourire : +« Dans quelques instants ce sera fait. » Pourtant les +moyens entre mes mains restaient toujours aussi +manquants, refusés. Je m’étais levé. Aimée, au contraire, +sous l’empire de la curiosité, quittant sans s’en +apercevoir son va-et-vient, s’était assise. Je me mis à +marcher dans la chambre. Mais il continuait à ne me +venir qu’une intolérable souffrance. Sans doute elle +avait passé sur mon visage : j’en vis le reflet dans +l’étonnement et la pitié qui commençaient à se peindre +sur celui d’Aimée. C’est ainsi que nous nous rapprochions +en silence.</p> + +<p>Enfin un obscur déblaiement se fit en moi ; des +paroles arrivèrent, mais d’abord défensives, retournées +contre cela même que je voulais dire :</p> + +<p>— Non, c’est inutile : il vaut mieux ne pas parler. +Et d’ailleurs ce n’est rien. Cela n’est pas intéressant. +Cela ne concerne que moi, que moi.</p> + +<p>Je parlais avec une violence involontaire, profitant +de ces premiers mots pour chasser ma rancune de +tout ce qu’Aimée m’avait fait souffrir. J’étais d’ailleurs +tombé dans un état brutal, plein de retours et de +secousses, prolongement actif de ma paralysie de tout +à l’heure. Je me défendais passionnément contre quelque +chose que je ne savais encore comment entreprendre ; +je m’y jetais en me débattant de toutes mes +forces et je cherchais confusément une issue aussi bien +dans ma révolte que dans mon entraînement.</p> + +<p>Cependant Aimée était devenue profondément +attentive. Non pas insensible. Je pense que devant ce +secret tout proche qu’elle n’osait encore être sûre +d’avoir deviné, le cœur devait lui battre un peu. Mais +elle conservait sur elle-même ce gouvernement que +j’avais perdu sur moi. Elle me regardait doucement +sans honte comme sans provocation, toute voisine et +pourtant hors de prise, infiniment dérobée. Elle ne +me soutenait que de son silence. Devant cet esprit +si maître de soi, devant cette femme profonde, +je devais avancer tout seul, je devais achever, +exposé comme sur un glacis, les pas que j’avais +commencés.</p> + +<p>Je parlai :</p> + +<p>— C’est une chose à quoi vous ne pouvez rien +faire. Il ne faut pas chercher. Ce n’est rien. Un +malheur qui m’est arrivé. Je suis dans une impasse, +bloqué de toutes parts. Plus de jour d’aucun côté. +Mais tant pis pour moi ! C’est sans importance. Cela +ne regarde que moi. Je m’arrangerai bien.</p> + +<p>Je continuai à me débattre ainsi devant elle dans +un langage obscur, contracté, maladroit. L’éclairage +en moi était trop bas à cet instant pour que ma +conscience ait pu voir passer toutes mes paroles et +pour que ma mémoire les ait retenues. Je me rappelle +simplement qu’il y en avait que j’appelais du +plus profond de moi-même, que je tirais jusqu’à moi +dans un effort surhumain. D’autres au contraire faisaient +un saut brusque hors de moi, comme si +elles eussent soudain manqué de place dans mon +âme trop condensée. De loin en loin je reconnaissais +au passage une des phrases que j’avais préparées pendant +la longue méditation de mon aveu ; mais mal +en place, moins juste, moins utile que je ne l’avais +aiguisée, amenée là de force, dans un moment où +elle allait à peu près bien, frappée de la même +malchance que tout mon discours. Car tout ce que +je disais restait affreusement manqué, infirme, énigmatique. +Même accomplie, ma confession portait les +traces de l’impossibilité qui pesait encore sur elle +l’instant d’avant. Elle était finie, et cependant moi-même +j’attendais encore. Je m’étais tenu dans une +espèce de généralité ambiguë, dans des allusions à +mes souffrances, à ma mauvaise destinée, à l’avenir +redoutable. Je n’avais pas su trouver ces mots directs, +pressants, ces flèches vives et droites qu’eût lancées +un amour moins scrupuleux que le mien. Ainsi la +déchirante dépense que je venais de faire demeurait +à moitié vaine, ainsi tant d’effort ne m’avait conduit +qu’à une situation à moitié décidée, qu’au cœur d’un +insupportable malaise.</p> + +<p>A vrai dire je ne m’aperçus pas tout de suite de +cet échec. J’étais si plein de mon amour que je crus +d’abord l’avoir suffisamment expliqué. Et dans +l’ivresse de me sentir perdu ayant retrouvé une espèce +d’aisance, je m’approchai d’Aimée, je me penchai +vers elle, je lui demandai à voix presque basse, +passionnément :</p> + +<p>— Vous ne m’en voulez pas ; vous ne m’en voulez +pas ?</p> + +<p>— Mais non, répondit-elle, et je vis qu’elle cherchait.</p> + +<p>Elle était bien trop fine pour n’avoir pas plus qu’à +moitié deviné ce que j’avais essayé de lui dire. Mais +elle voulait en être sûre. Elle ne trouvait pas dans mes +paroles la phrase décisive dont elle avait besoin, et +elle la cherchait. Quand je me rappelle aujourd’hui +cet instant — sur le moment je n’ai su rien comprendre — je +revois son visage plein d’une attention aiguë, +studieux et tendu, tourné vers les moindres signes.</p> + +<p>Il y avait certainement dans cette application beaucoup +du désir que « ce fût vrai » ; ce qu’elle goûtait à +l’avance du plaisir d’être aimée lui conseillait subrepticement +de s’en approcher davantage. Pourtant +je crois qu’elle obéissait surtout à cet esprit de netteté, +à cette passion d’y voir clair dans les sentiments qui +nous étaient communs et qui devaient faire plus +tard en nous tant de ravages. Elle était trop ordonnée +pour accepter, en cet instant si grave, la confusion +qui pesait sur nous. De tout son cœur, non sans quelque +émotion, mais toujours maîtresse d’elle-même, +pleine de suite et de pensée, elle s’était mise à la +tâche de la débrouiller.</p> + +<p>Moi cependant, loin de rien faire pour l’y aider, +je m’épuisais en protestations confuses, en excuses, +en prières, en accusations contre moi-même. — Par +toute ma confession je n’avais rien cherché, rien +prétendu ; elle n’avait eu aucune intention ; je ne +l’avais entreprise que par force ; à aucun instant la +plus petite idée d’obtenir quelque chose ne m’avait +effleuré. Et maintenant, la considérant comme accomplie, +au lieu d’en poursuivre l’avantage, je ne pensais +plus qu’à en effacer la trace, qu’à me la faire pardonner. +Je tremblais de délicatesse et de crainte, j’aurais voulu +enlever d’une main insaisissable les ombres dont je +croyais avoir terni mon amour. J’étais penché de +toute mon âme vers Aimée, dans un scrupule, dans +une inquiétude ineffables, et dans mes paroles ne +paraissait plus que le profond souci de revenir sur +ce que j’avais dit, de l’empêcher d’être, d’en étouffer +aussi complètement que possible l’écho.</p> + +<p>Ainsi nous avancions-nous à contre-sens l’un de +l’autre, moi cherchant à lui faire oublier quelque chose +qu’elle cherchait encore à savoir. Cette douloureuse +contrariété, dont elle était seule à avoir conscience, +lui devint bientôt insupportable. Prise d’une impatience, +je la vis tout à coup se décider secrètement. +Elle me demanda :</p> + +<p>— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt ? +J’aurais peut-être pu intervenir auprès de Marthe, +empêcher votre malentendu de devenir si grave.</p> + +<p>Encore aujourd’hui, quand j’y pense, il me paraît +impossible qu’elle se soit véritablement trompée si +longtemps sur la nature exacte des angoisses que je +lui avouais. Pourtant mes paroles avaient été si ambiguës, +j’avais eu par moments si bien l’air de me +plaindre de difficultés conjugales, j’avais si maladroitement +insisté sur l’impossibilité pour elle de me venir +en aide, que son esprit avait pu être effleuré par cette +interprétation, qu’elle voulait maintenant, en la +feignant seule acceptable, m’obliger à détruire.</p> + +<p>Je m’arrêtai. Tout le découragement, toute la fatigue, +toute l’impuissance du monde furent sur moi dans +l’instant. Je m’appuyai au rebord de la bibliothèque +qui faisait le tour de la chambre et mis la tête dans +mes mains. Tout était à refaire ; je me trouvais tout +à coup infiniment éloigné de ce que j’avais cru accompli ; +et plus la moindre force en moi ! Sans regarder +Aimée, d’une voix désespérée, je lui dis :</p> + +<p>— Vous ne m’avez donc pas compris !</p> + +<p>Elle se leva et vint vers moi. Alors, plus bas, et sans +pouvoir tourner les yeux vers elle :</p> + +<p>— Ce n’est pas de Marthe que me vient ce malheur, +c’est de vous !</p> + +<p>Je restai un moment encore appuyé, plongé dans +un accablement et dans un repos où je n’entendais +plus rien, détaché de tout ce que je venais de faire, +presque distrait à force de joie et de détresse, renvoyé, +acquitté, bien perdu cette fois.</p> + +<p>Lorsque je me redressai, Aimée était auprès de moi +et me regardait avec une gravité qui m’interdisait +sans paroles tout espoir, mais avec une tendresse +aussi que ne je lui avais pas encore vue. Je devais +être bien misérable, bien désarmé… — pourquoi +hésiter à le dire ? — bien inoffensif. Car elle ne pensa +point à se ménager. Comme avec un blessé, qu’il +s’agit avant tout de secourir, on passe par dessus bien +des convenances, elle prit l’intonation la plus dépouillée, +la moins réticente pour me dire :</p> + +<p>— Mon pauvre ami, comme vous souffrez !</p> + +<p>Elle était debout à côté de moi. Je lui pris la main +machinalement, comme un aveugle, pour me faire +conduire. Elle ne la retira point. Je marchai la tête +basse, les épaules voûtées. Arrivé dans l’embrasure +de la porte, je me retournai vers elle avec effort et je +lui dis dans un souffle :</p> + +<p>— Au revoir, Aimée !</p> + +<p>Elle me sourit doucement ; je laissai tomber sa +main et je partis. J’entendis qu’elle refermait la porte +lentement, silencieusement derrière moi.</p> + +<hr> + + +<p>Dans le vestibule je me retrouvai tout à coup plein +d’étonnement, chancelant comme au sortir d’un rêve, +de toutes parts dépassé par ce que je venais de faire. +Cependant une allégresse absurde cherchait maintenant +d’en dessous à se faire jour ; elle me donnait de +petits coups comme la mer montante sous une +estacade.</p> + +<p>Au moment où j’allais sortir, on sonna. C’était Lise +Bonnier, une amie d’Aimée, très belle et très coquette, +que j’avais toujours un peu redoutée, car elle était +aussi moqueuse et s’amusait souvent de ma timidité. +Mais à peine la vis-je entrer ce jour-là que je l’entraînai +dans le salon, la suppliant de rester un moment à +bavarder avec moi. Elle accepta, un peu surprise. Je +me lançai aussitôt dans une étincelante divagation. +Je ne sais quel démon m’inspirait. Jamais je n’avais +éprouvé pareil entrain, pareille aisance avec une +femme. Pour la première fois je trouvais le ton qu’il +fallait prendre avec Lise : je me montrai d’une frivolité +parfaite, taquin avec grâce, plein de flatteries à +la fois adroites et grossières, faussement crédule à ce +qu’il lui plaisait de me raconter de moins sensé, et +pourtant sachant marquer par une insaisissable ironie +combien je réservais sur tout ce qu’elle me disait mon +opinion secrète. Il me semblait qu’avaient disparu +ces mille petits obstacles de l’âme, dont j’avais en +réalité la religion, auxquels je m’étais, l’instant +d’avant, si douloureusement embarrassé. Emporté +par une impiété fièvreuse, je goûtais un affreux plaisir +à détruire par ce papotage toute la solennité des +minutes précédentes. Je me vengeais de je ne savais +quoi. L’esprit à la débandade, je me laissais entraîner +par tout ce qu’il y avait en moi de plus éloigné des +sentiments que je venais de subir.</p> + +<p>Mais cette conversation privée d’âme tomba tout +à coup. Après quelques phrases languissantes, je +quittai Lise, me chargeant de faire prévenir Aimée de +sa présence.</p> + +<p>Je n’eus pas à en prendre la peine : Aimée venait +d’être avertie, je la rencontrai sur le seuil de la porte. +Je crois qu’elle ne s’attendait plus à me voir. Du +moins j’eus l’impression de la surprendre. Elle arrivait +les yeux baissés et les releva à mon approche. +Ah ! Dieu, ce regard, aujourd’hui encore, je ne suis +pas sûr de l’avoir vu vraiment tel que je le revois. Ce +fut une longue lumière sombre qui monta vers moi, +m’atteignit, m’arrêta ; une caresse brûlante, mais +retenue, rattrapée à temps, et tout au fond adoucie +par un flot de secrète reconnaissance, par un grand +bonheur caché. Tout son visage, attiré par le rayonnement +des yeux, souriait légèrement…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes !</div> +</div> + +</div> +<p class="sign sc">Andromaque.</p> + +</blockquote> + +<p>Pendant les quelques jours qui suivirent ma +déclaration, je vécus tout bas, comme réduit, comme +effrayé ; je me faisais petit ; j’avais peur, au moindre +mouvement, d’attirer de terribles malheurs sur ma +tête. Ce qui s’était passé, pour devenir peu à peu +possible, avait besoin de n’être pas touché d’un +moment. Je sentais qu’il fallait laisser un tel évènement +s’acclimater avec l’existence en faisant silence +autour de lui.</p> + +<p>Pourtant dans l’attitude d’Aimée à mon égard +aucun changement ne s’était produit de nature à +m’inquiéter. Elle me marquait toujours la même +amitié, sans rien ajouter d’ailleurs qui pût m’y faire +supposer une nuance plus tendre.</p> + +<p>Je ne retrouvais aucune trace du regard dont elle +m’avait un instant enveloppé. Elle était toujours ma +grande amie forte et sûre, et il m’arrivait en sa présence, +tant son visage était peu troublé, d’oublier +que je lui avais appris qu’elle était dans mon cœur +un peu davantage.</p> + +<p>J’acceptais cet état de nos relations sans me rien +demander, dans une abdication et avec un respect +infinis. Et du premier accident qui le modifia, je ne +fus, à vrai dire, en aucune façon responsable.</p> + +<p>Huit jours environ après l’évènement que j’ai +raconté, par une merveilleuse après-midi d’avril, +nous nous trouvions à la villa, dans le grand salon, +avec toute la famille de Georges, comme à l’ordinaire +vaguement et oisivement rassemblée. Le soleil entrait +par les fenêtres, invitant à la promenade. J’avais +proposé à Georges, qui par hasard avait déjeuné là, +de sortir avec lui ; mais comme nos occupations ne +coïncidaient pas, nous avions, d’un commun accord, +abandonné ce projet.</p> + +<p>Aimée nous avait entendu le débattre. Je vis qu’elle +réfléchissait. Sans qu’on pût en reconnaître les termes, +on distinguait très bien quand elle était en proie à +un débat intérieur ; non point à aucun va-et-vient de +sa physionomie, à aucune agitation de son visage ; +mais au contraire à je ne sais quelle fixité et quelle +application qui se posaient sur lui ; elle voulait tout +bas, et les battements de son cœur étaient obligés de +se taire, et une espèce de tranquillité presque effrontée +passait dans toute sa personne. Ce fut d’une voix +parfaitement calme qu’elle me dit, lorsqu’elle se fut +décidée :</p> + +<p>— Je vais sortir, François. Voulez-vous m’accompagner ?</p> + +<p>Je crois que je rougis. Puis je me tus. Puis je dis : +Oui ! au hasard, très vite, pour au moins ne pas +laisser s’abolir la formidable chance qui s’offrait, +mais sans avoir encore tout à fait compris ce qui +m’arrivait.</p> + +<p>Pendant qu’elle mettait son chapeau, dans sa +chambre, et que je l’attendais debout entre les +groupes, quelqu’un m’interrogea sur ce que j’allais +faire :</p> + +<p>— Aimée m’a demandé de sortir avec elle, répondis-je.</p> + +<p>A ce moment seulement l’évènement se déclara +dans mon cœur. Je faillis éclater de rire. Je me +demandai comment j’avais pu prononcer une telle +phrase et y croire, sans que le tonnerre fût tombé +pour consacrer ce prodige. C’était la première fois +que j’allais sortir seul avec Aimée dans Paris, et c’était +elle-même qui m’y invitait. Déjà la seule pensée +qu’elle pût trouver à ma compagnie un plaisir quelconque +m’approchait de la folie. Mais il y avait +quelque chose de plus : elle savait pourtant bien que +je l’aimais. L’avait-elle oublié ? C’était impossible. +Le temps qu’elle avait réfléchi montrait bien qu’elle +avait tenu compte de cette circonstance. Elle l’acceptait +donc ! Elle acceptait ce secret entre nous, et qu’il +ne nous séparât point. Elle voulait bien qu’il y eût +quelque chose que nous fussions seuls à connaître, +seuls à porter. Une telle faveur me faisait perdre +l’esprit ; et j’avais toutes les peines du monde à +dissimuler mon égarement.</p> + +<p>Je revois chaque minute de cette journée extraordinaire, +l’instant où nous sortîmes de la maison +dans la rue vivante, illuminée, pleine de promeneurs +et de toute la brillante animation du printemps, +l’instant où dans l’auto découverte qui filait +doucement, et comme enchantée, au ras des trottoirs, +au milieu de la foule et parmi le flot des +visages qui me paraissaient tous joyeux, m’étant +tourné timidement vers Aimée, je vis qu’elle était +sur le point de sourire. Sourire léger, à peine formé +sur ses lèvres, mais que mon regard fit épanouir. Et +à cet instant, comme pour prolonger le miracle, +Aimée se mit à parler. Sans faire allusion directement +à mon aveu :</p> + +<p>— J’ai peur, dit-elle, que vous ne me connaissiez +pas bien. Je suis si peu intéressante ! Il y a en moi +quelque chose de si brutal ! Je vous sens si tendre à +côté de moi, si dévoué, si hors de vous-même. Moi, +au fond, je n’aime que moi, que mon plaisir… C’est +vrai », insista-t-elle, comme je faisais mine de protester. +« Je ne suis pas une dévergondée, bien sûr. » +Et elle souriait. « Mais j’aime mes sensations, je suis +capable de m’y abandonner avec un égoïsme parfait. +Ah ! je n’ai pas fini de vous donner des déceptions ! »</p> + +<p>Rien au monde, aucun charme, aucune beauté, +aucune tendresse n’eussent composé pour moi une +liqueur aussi enivrante que sur ses lèvres ces quelques +mots si lucides et d’une si altière humilité.</p> + +<p>On ne peut pas bien comprendre encore tout ce que +j’y découvrais, quelle promesse de délices ils me +versaient dans le cœur :</p> + +<p>— Oui, reprit Aimée, dans le fond, quand je +m’examine bien, je n’ai qu’un souci au monde ; il n’y +a qu’une chose au monde qui m’importe : la perfection +de mes sentiments. Je ne hais vraiment que ce +qui les empêche de s’épanouir…</p> + +<p>La main de mon amie dans la mienne, sa bouche +même sur ma bouche m’eussent fait moins voluptueusement +tressaillir que ce trésor dans son âme que +je commençais à apercevoir par transparence.</p> + +<p>Ah ! comme nous étions loin de ces pénibles +moments où l’inconstance de Georges formait toute +la préoccupation d’Aimée et accablait notre conversation ! +Comme nous étions loin même de cette heure +épuisante où je m’étais escrimé pour lui faire savoir +mon amour ! Quelques jours à peine s’étaient écoulés +et toutes les difficultés qui avaient si lourdement pesé +sur nous semblaient envolées pour toujours.</p> + +<p>C’était dans un plan nouveau que nous nous rencontrions ; +pour la première fois nos mouvements se +combinaient, nous allions dans le même sens. Il avait +suffi à Aimée d’en douter pour que ce devînt vrai. +Près de moi, celle que j’avais abordée dans la nuit, et +guidé seulement par mon inquiétude intérieure, se +révélait tout à coup de ma race, douée de la même +vertu, ou, si l’on préfère, du même vice que moi.</p> + +<p>Je ne lui apprenais rien encore ; je laissais se prolonger +le plus longtemps possible cette délicieuse ignorance +où elle était de la symétrie secrète de nos âmes ; +je voulais être seul quelque temps à savoir. Je me +contentais d’accabler ses scrupules sous les protestations +les plus passionnées, l’assurant qu’elle n’avait +devant moi ni à s’accuser, ni à s’excuser ; que je ne +lui demandais que d’être elle-même bien sincèrement, +bien entièrement :</p> + +<p>— Si vous saviez comme c’est déjà prodigieux pour +moi, ajoutai-je, d’être ici, à côté de vous, si vous +saviez combien tous mes espoirs sont dépassés !</p> + +<p>Je plongeais dans son âme, j’y voyais ce que je +savais être dans la mienne : le goût effréné du sentiment +et de ses modulations, le besoin d’être sans cesse +un autre, l’abandon sans réserve ni repentir à la main +secrète qui dispose toujours nouvellement notre +cœur. J’y voyais aussi, comme dans la mienne, une +profonde impuissance à la vanité, plus que le dégoût : +l’ignorance des moyens par lesquels on réussit à se +prendre pour quelque chose, un grand orgueil peut-être, +mais fondé sur la faculté de se juger sans cesse +et sur l’horreur de s’en laisser sur soi-même +accroire.</p> + +<p>L’auto suivait maintenant les allées du Bois ; nous +ne parlions plus, mais nous goûtions avec délices la +possibilité de ce silence : une si étrange et si délicate +communion s’y annonçait !</p> + +<p>A la fin mon ivresse devint intolérable ; je voulus +l’exprimer. Mais au lieu des mots qui l’eussent exactement +traduite, l’impression de ma culpabilité est en +tous temps tellement forte en moi, que de nouveau +ce fut cette pauvre question anxieuse qui s’échappa +de mes lèvres :</p> + +<p>— Vous ne m’en voulez donc pas ? Il est donc +possible que vous ne m’en veuillez pas !</p> + +<p>Et de nouveau Aimée, avec cette nuance d’étonnement +qu’elle avait eue le jour de ma déclaration, me +répondit :</p> + +<p>— Pourquoi donc vous en voudrais-je ?</p> + +<hr> + + +<p>Comprend-on ce que veut dire faire quelque chose +« par bonheur » ? Moi qui suis si mal fait pour l’aventure, +ce soir-là, j’allai partout où les amis qui s’étaient +emparés de moi, s’amusèrent à m’emmener. Ils riaient +de ma docilité imprévue, mais moi encore bien plus +d’eux qui n’en soupçonnaient pas la raison.</p> + +<p>Il y avait un tel foyer de joie en moi ! En place de +ma volonté, je ne trouvais plus qu’une immense +jubilation ; elle me rendait généreux jusqu’envers les +évènements ; je leur accordais tout ce qu’ils me +demandaient ; et plus leur exigence était contraire à +mes goûts, plus j’éprouvais de plaisir à ne pas la +contrecarrer.</p> + +<p>Aussi bien ne sentais-je plus aucune gêne dans les +endroits où j’eusse dû me trouver affreusement mal +à l’aise. Il suffisait que j’eusse mon âme avec moi. Par +la force du bonheur qui bouillonnait en elle, tout lieu +me devenait agréable. Comme il jaillissait sans interruption, +je ne désirais pas que rien finît autour de +moi. Je riais de tout, je donnais raison à tout. Dans +le mauvais cabaret-chantant de Plaisance, déjà à +moitié vide, où nous échouâmes vers minuit, je +regardais, par-dessus les tables désertes, la misérable +« chanteuse-poupée » faire ses mines. En vérité où +pouvait-on se sentir mieux chez soi ? Ce piano aigre +et tapageur dans un coin, ce ménage d’ouvriers — la +femme tenant l’enfant endormi dans ses bras — cette +« consommation » devant moi, qu’y avait-il au +monde de plus intéressant, de plus opportun ? Car +c’était dans toute cette pauvre comédie que mon +amour pour l’instant prenait racine (où n’eût-il pas +poussé ?), c’est d’elle qu’il partait pour s’élever jusqu’au +ciel.</p> + +<p>L’idée qu’Aimée allait répondre à mes sentiments +n’entrait pas franchement dans mon esprit ; elle +l’éventait seulement en volant tout autour de lui et +lui envoyait une brise délicieuse.</p> + +<p>Pour la seconde fois, j’avais la sensation que ma +destinée prenait le chemin de mes rêves, qu’il n’y +avait qu’à la suivre, qu’à me faire petit et facile dans +son sillage. Au moment même où il eût fallu agir, +brusquer ma chance, je me croyais parvenu au terme +de tout effort et me laissais emporter passivement +par l’espoir.</p> + +<p>Enfin je rentrai chez moi et je m’endormis au +milieu de grandes ondes divines qui s’élargissaient +de toutes parts autour de moi.</p> + +<p>Je devais partir le lendemain pour la campagne ; +tous les ans nous allions passer les vacances de Pâques +dans la vieille maison où s’étaient retirés mes parents.</p> + +<p>Marthe m’y avait précédé de quelques jours ; c’était +la première fois que je la laissais voyager seule ; je ne +pouvais attendre plus longtemps maintenant pour +la rejoindre.</p> + +<p>Or Aimée, elle aussi, devait quitter Paris dans peu +de jours. Son médecin lui conseillait le grand air. +Elle s’installerait à la campagne pour tout l’été.</p> + +<p>Je me trouvais donc au bord de cette séparation +qui m’avait semblé si abominable quand Georges y +avait fait pour la première fois allusion. Dès mon +réveil, je commençai à la pressentir, à la craindre.</p> + +<p>Je fis mes bagages, réglai quelques affaires et le +plus tôt que je pus dans la soirée, je me rendis à la +villa.</p> + +<p>Cette fois encore, il y avait beaucoup de monde +dans le grand salon. Aimée était assise sur un canapé +à côté d’une de ses belles-sœurs. Quand j’entrai, elle +riait très fort, et elle continua de rire en me regardant +approcher.</p> + +<p>Mon cœur se serra ; mon élan se ralentit, mes pas +s’embarrassèrent. Le pays immense où j’avançai se +mit à diminuer autour de moi ; le ciel se couvrit.</p> + +<p>La main d’Aimée était pourtant tendue vers la +mienne, mais si distraitement !</p> + +<p>Je cherchais son regard ; il passa devant moi avec +un sombre éclat, mais aussi impossible à attraper que +le rayon d’un phare.</p> + +<p>Elle était tout entière dans la conversation. Quelqu’un +lui parlait justement de sa prochaine villégiature :</p> + +<p>— Vous allez vous ennuyer terriblement loin de Paris.</p> + +<p>— Pas si je vais à Biarritz, répondit-elle. J’ai +beaucoup d’amis là-bas. D’ailleurs vous connaissez +Morel : il ne me laissera pas m’ennuyer, lui. Il est si +gentil ! Et puis il a beaucoup de relations, il reçoit +beaucoup.</p> + +<p>En mettant la main à mon cœur, il me semble le +trouver encore endolori de la blessure que ces quelques +mots lui portèrent. Ils ne me donnaient pas tant de +jalousie que de déception. Aimée avait parlé de ce +Morel sur un ton trop détaché pour que je pusse +craindre qu’il eût pour elle une importance véritable : +à coup sûr elle ne le considérait, lui aussi, que comme +une simple « relation ».</p> + +<p>Mais c’était ce mot dans sa bouche, c’étaient les +phrases toutes faites qu’elle avait employées, c’était +la banalité même des plaisirs qu’elle se promettait, +c’était la complaisance avec laquelle elle envisageait +cette perspective de vie mondaine et d’odieux loisir, +qui me faisaient tant de mal.</p> + +<p>L’enfant timide et retranché, le petit garçon qui +jadis, invité chez les parents d’un camarade, avait +pleuré toute une journée d’appréhension et de haine, +reparaissait brusquement en moi. Je me peignais avec +horreur les joies que mon amie attendait ; elles me +paraissaient déshonorantes, impies ; je me sentais pour +elles une aversion incompréhensive, mais furieuse. +J’avais beau me raisonner, me dire qu’un peu plus +d’expérience me les eût fait probablement trouver +inoffensives : ma vertu, en moi, se cabrait comme une +folle et refusait toute considération atténuante.</p> + +<p>En même temps mon esprit se lançait dans l’impossible +travail de concilier cette nouvelle image de mon +amie qui venait de surgir de ses paroles, avec celle +que je m’étais formée la veille et dont je m’étais si +imprudemment enchanté. Il ne se pouvait pas que +l’âme toute profonde, toute amie d’elle-même, toute +retournée vers ses émotions, toute éprise de perfection +sentimentale que je lui avais découverte, s’accommodât +de ce médiocre friselis que la vie mondaine +propagerait à sa surface et se plût à des souffles si +frivoles.</p> + +<p>Je la voyais maintenant, dans cette ville d’eau où +elle s’installerait, assiégée par quelque professionnel +du flirt ; je l’entendais répondre aux phrases caressantes +et vides qu’il lui glisserait, par ce même rire, qui, +en ce moment déjà, tandis que j’en pouvais encore +contrôler la cause, me faisait cruellement tressaillir. +Elle l’écouterait tout au moins, c’était certain ; elle +supporterait ce vain murmure à ses oreilles, sans +répugnance, sans indignation.</p> + +<p>Encore une fois je n’étais pas jaloux ; je ne craignais +pas le succès auprès d’elle de ces flatteries ; un je ne +sais quoi m’avertissait qu’elle était de ce côté-là bien +gardée. Mais moins elle se donnerait, plus je me sentais +scandalisé, malheureux. Car ce que je ne pouvais +admettre, le monstre devant lequel reculait ma tendresse, +c’était l’indifférence de la femme du monde +brusquement entrevue dans ce cœur que j’avais cru +mien. Oui, peut-être aurais-je sacrifié à cet instant +tout espoir de le conquérir jamais en réalité si l’on +m’eût permis de le reconquérir en idée.</p> + +<hr> + + +<p>La conversation continuait. Je fus sur le point de +prendre Aimée à part pour lui arracher une sorte +d’abjuration de ce qu’elle venait de dire. Mais je ne +sus comment m’y prendre. Il me fallut laisser courir +ses paroles, pendant que se glaçait lentement ma joie +et que revenaient, comme une onde familière, dans +tout mon sang, la pauvreté, la solitude, l’angoisse.</p> + +<p>Sitôt après le dîner, et bien que je fusse en avance +pour mon train, je partis. Un ami m’accompagna à +la gare. Au moment de le quitter, tant je lui savais +gré de m’avoir distrait de moi-même, je lui serrai les +mains avec effusion, en m’écriant :</p> + +<p>— Jamais je n’oublierai ce que vous venez de +faire pour moi !</p> + +<p>Puis le train s’ébranla et je me trouvai seul. — Non +pas seul, ma douleur était montée avec moi ; +je la sentis tout de suite qui m’attendait, qui réclamait +mon entretien. Toute la nuit je voyageai avec elle. +Oh ! les visages endormis sous la veilleuse du plafond, +et le rythme fidèle du train, et le paysage comme un +monstre paisible galopant dans l’ombre à mes côtés ! +Je me plaignais à Aimée en moi-même :</p> + +<p>— Cruelle, cruelle amie, qu’il est dur de vous servir, +qu’il est dur d’être tombé vivant entre vos mains !</p> + +<p>Puis je pensais combien il était admirable au contraire +d’être admis à cette souffrance. Que n’eussé-je +pas donné, un mois plus tôt, pour avoir le droit de +la sentir ? Et je me mettais à la chérir en moi de toutes +mes forces. Ce petit déchirement au cœur, cela était +bon après tout puisque je l’avais désiré ; cela était +bon, puisque cela venait d’elle. De sa longue et souple +secousse le train me répétait interminablement que +je n’avais aucune raison de manquer de patience. Et +quand il s’arrêtait dans les grandes gares silencieuses, +le marteau de l’homme qui venait frapper les roues +des wagons, me recommandait encore : Patience ! +Patience !</p> + +<p>Ainsi s’endormait, ainsi veillait ma douleur à travers +cette longue nuit de voyage, ainsi saignait sagement +mon cœur…</p> + +<p>J’avais quitté Paris inondé de soleil. Quand j’arrivai +au matin dans la petite gare déserte où je devais +descendre, il tombait une immense pluie fine ; tout +le ciel était pris, les champs ensevelis sous la brume. +Je restai un moment sur le quai, ma valise à la main, +attendant que le train s’en allât pour traverser la +voie, pendant qu’une sonnette obstinée, dans la +cahute aux aiguilles, annonçait la longueur du temps. +Dans la calèche de campagne qui m’emmena, j’entendais +tapoter les gouttes sur la capote relevée et gicler +sous les roues l’eau des ornières.</p> + +<p>Je ne pus m’empêcher d’écrire dès le même soir à +Aimée. Avec quel embarras et quelle peine !</p> + +<p>La difficulté n’était pas de trouver quelque chose +à lui dire, mais de fermer le passage à tout ce qui ne +devait pas être dit. Ce que je choisissais me paraissait +aussitôt infime et négligeable au prix de tout ce que +je laissais de côté ; d’énormes instances pesaient sur +moi contre lesquelles je me défendais laborieusement.</p> + +<p>Tout de même un reproche, encore que prudemment +masqué, se glissa dans ma lettre. « J’ai emporté +de notre dernière soirée, écrivis-je, un moins bon +souvenir que je n’aurais voulu. Me voici en proie à +mille questions sur vous, que mon esprit ne cesse de +me poser. Je suis bien tourmenté, chère Aimée, bien +malheureux ! »</p> + +<p>Tant de force était dépensée dans ces simples mots, +ou plutôt la contrainte qu’ils avaient vaincue était si +écrasante, que j’espérai d’eux les plus puissants effets : +il était impossible qu’Aimée n’y lût point du premier +coup le mal qu’elle m’avait fait et qu’elle ne m’expédiât +point aussitôt le remède. Ils devaient forcément +lui arracher un signe, quelque nouvelle de cette âme +que je lui avais un instant reconnue et qui était +maintenant dans mon imagination comme un navire +en train de sombrer.</p> + +<p>Dès le lendemain je commençai d’attendre : tout +fut suspendu en moi jusqu’à nouvel ordre, et même +la vie physique : je ne mangeai presque plus, je ne +dormis plus qu’à peine.</p> + +<p>Quelques jours passèrent ; je ne recevais pas de +réponse. L’impatience se déclara.</p> + +<p>Pour me rassurer, je pensai d’abord :</p> + +<p>— Sans doute elle a déjà quitté Paris ; il a fallu faire +suivre ma lettre ; il faut compter au moins deux jours +de retard pour ce détour.</p> + +<p>Pourtant je savais bien qu’Aimée n’avait jamais eu +l’intention de partir si tôt. D’ailleurs, les deux jours +passés, il fallut bien abandonner cette explication. +J’obtins pourtant de mon imagination un nouveau +délai, en supposant que la mise en ordre de son +appartement, les paquets à faire l’empêchaient de +m’écrire. Cette hypothèse m’aida à franchir encore +sans débacle deux ou trois jours. Le facteur passait +deux fois dans la journée. Lorsque la distribution du +matin était faite, je n’avais pas trop de mal à attendre +celle de l’après-midi qui avait lieu vers trois heures. +Mais lorsque la clochette du portail ayant tinté, je +m’étais précipité pour ne recevoir, à travers la grille, +des mains du facteur, qu’un journal ou quelque lettre +d’affaire, alors commençaient les heures difficiles, le +long et laborieux voyage vers le lendemain. Il fallait +obtenir le silence de toutes les questions qui se +mettaient à parler en moi, comme un peuple affamé +et mécontent ; il fallait m’obliger à ne rien penser, +à ne rien croire, à ne rien entendre. Chaque heure, +pour rester supportable, avait besoin d’être prise à +part, d’être proprement et secrètement étouffée dans +un coin.</p> + +<p>C’était trop de travail pour que je pusse y suffire +longtemps. Le moment vint où il fut impossible de +refuser à mon esprit une nouvelle interprétation du +silence persistant d’Aimée. Bientôt l’idée y parut que +ma lettre l’avait fâchée ; en n’y répondant pas, elle +voulait me faire comprendre que je l’importunais. +Rien ne tenait contre cette explication. Elle était parfaitement +satisfaisante. Pour douter qu’elle fût la +bonne, il eût fallu être aveugle. Chaque jour qui passait +en confirmait l’évidence. Peu à peu toutes les +autres idées disparurent autour de celle-là ; elle occupa +seule tout le champ de mon esprit.</p> + +<p>Aimée était fâchée contre moi. Les reproches qu’il +y avait quelques jours encore, je me croyais en droit +de lui adresser, firent alors place à une profonde +indignation contre moi-même. Comment avais-je été +assez lâche pour lui laisser voir mes doutes, le malaise +de mon cœur ? Qui m’avait autorisé à l’encombrer de +cette pauvre préoccupation ? J’étais donc un enfant, +que je ne pusse supporter un instant de souffrir tout +seul !</p> + +<p>Et encore, d’où m’était venue cette souffrance ? +D’un mot qui ne m’avait pas plu tout à fait, qui me +l’avait montrée moins prochaine, moins parente que +je ne l’avais crue d’abord. Mais où prenais-je qu’un +mot d’elle pût me plaire ou me déplaire ? D’où étais-je +autorisé à faire de mes goûts, de mes jugements, la +règle qu’elle devait suivre ? Pourquoi mes valeurs +devaient-elles être préférées aux siennes ? Dans +l’aventure où nous étions pris ensemble, déjà j’apportais, +j’imposais cela qu’elle y était prise contre son +gré, par mon seul fait ; comment osais-je, par dessus +le marché, vouloir que ma façon de sentir fût bonne +aussi pour elle et dût servir de base à toute appréciation +de sa conduite ? — Lorsque je vis bien quelle +avait été ma prétention, j’en eus honte jusqu’à en +rougir par moments tout seul. Quelle présomption ! +Comme mon amour était encore peu délicat ! Et pour +me racheter de cette grossièreté, je me mis à chérir +en Aimée non plus les ressemblances que j’avais vues +un instant briller entre nous et qui m’avaient attiré +vers elle, mais tout ce qu’elle avait de plus différent +de moi, de plus opposé à mes goûts, tout ce que je +ne pouvais pas comprendre encore, tout ce qui me +demandait de la foi et de l’abnégation. Ce fut ainsi que +je pressentis pour la première fois les grandes transes +du renoncement à moi-même.</p> + +<p>Pour l’instant, en tout cas, une chose tout de suite +était indispensable : me faire pardonner, expliquer +à Aimée tout ce que j’avais aperçu depuis ma sotte +lettre, lui faire comprendre qu’il ne restait absolument +rien de celle-ci, qu’elle pouvait l’oublier, que c’était +une chose passée, morte, entièrement détachée de +nous, presque ridicule, que nous pouvions en rire +ensemble. Je sentais qu’il ne me faudrait qu’une +minute pour dissiper le mécontentement où elle était +de moi ; je voyais clairement ce que je lui dirais ; les +phrases se formaient toutes seules dans ma bouche ; +j’essayais de les retenir ; mais quand je les recherchais, +il en venait d’autres à la place, encore meilleures.</p> + +<p>Pour les exprimer ce n’était pas une lettre qui +convenait. D’abord parce que j’avais peur de l’écriture. +Mon amour, bien qu’il fût si peu coupable et eût si +peu de chances de le devenir, subissait pourtant toutes +les craintes, se heurtait à toutes les défenses et à toutes +les impossibilités qui pèsent sur l’amour clandestin : +je n’osais pas lui donner de corps matériel, ni de +présence devant mes yeux. Bien moins par prudence +que par timidité envers moi-même, j’avais rédigé +jusqu’ici toutes mes lettres à Aimée de façon que +n’importe qui pût les lire. Je ne me trouvais pas +encore cette fois-ci assez de courage pour surmonter +ce scrupule.</p> + +<p>Et puis c’était une conversation qu’il me fallait. +Mon cœur était trop agité pour qu’une réponse seulement +écrite pût le rassurer. J’avais besoin de voir +Aimée me pardonner, de voir naître peu à peu sur +son visage l’oubli de ma faute. L’image de l’indulgence +et de la faveur que je saurais y ramener peu à peu +par mes paroles, m’enivrait à l’avance.</p> + +<p>Il importait donc de rejoindre le plus tôt possible +mon amie. Je voulus repartir pour Paris. Mais y +était-elle encore ? Le moment qu’elle avait fixé pour +son départ était maintenant passé. Elle avait hésité +entre deux ou trois endroits où s’installer et je ne +savais pas celui qu’elle avait finalement choisi. Ainsi, +au moment où j’avais si grand besoin de la trouver, +elle n’était plus nulle part pour moi.</p> + +<p>Rien ne pouvait être plus exaspérant pour mon +angoisse que cette disparition d’Aimée. Elle m’affola +complètement. Je passais mon temps à la chercher. +Après l’interminable journée d’attente et de peine, +quand le soir tombait, je partais seul, tête nue, à +travers le jardin, vers les vignes. Je marchais d’un +pas rapide, tout soulevé, tout hagard. Dans mon +cerveau surmené par les nuits blanches, mille projets +pour atteindre Aimée s’échafaudaient avec une hâte +absurde et furieuse ; ils étaient tous plus impossibles +les uns que les autres ; l’un n’attendait pas la ruine +de l’autre pour s’élever. Bien plutôt que des moyens +réfléchis, c’était un combustible que je jetais dans le +foyer trop brûlant de mon esprit ; et comme des gouttes +d’eau sur une plaque rouge, ils s’évaporaient en +y tombant.</p> + +<p>De temps en temps, profitant d’un peu de fatigue, +une idée réussissait à durer en moi quelques minutes. +Je m’imaginais allant surprendre Aimée dans la +retraite que je supposais, pour la circonstance, qu’elle +avait choisie. Bien que l’endroit me fût inconnu, je +voyais les moindres détails : c’était le matin, je +m’arrêtais à la barrière du jardin, je sonnais… L’attente +dans le salon, l’étonnement d’Aimée et sa gêne de +me trouver là ; mais alors j’entrais dans mes explications…</p> + +<p>Puis je repensais tout à coup que cette vision +n’était qu’un rêve. L’impatience revenait de plus +belle. J’allais dans le crépuscule, où les arbres fruitiers +en fleurs s’éteignaient peu à peu, abandonnant d’imperceptibles +parfums. En haut, à travers les feuillages +du jardin, j’apercevais déjà les lumières de la maison. +Marthe m’attendait près de la lampe. Et me prenant +à deux mains la poitrine, j’essayais de calmer en moi +cette démence, d’endormir cette douleur qui me +fatiguait de ses bonds timides et fous et m’arrachait +par instants une douce plainte excédée.</p> + +<p>Les quinze jours que je devais passer à la campagne +étaient presque écoulés, lorsqu’enfin je reçus, de +Paris, une lettre d’Aimée. Je n’y lus d’abord qu’une +chose : c’est qu’elle n’était pas fâchée. Comment cela +était-il possible ? Je ne le comprenais pas encore. Mais +le fait était certain. Le ton de sa lettre était aussi +amical que jamais. Elle s’excusait de son silence, avec +une espèce d’embarras, en rejetant vaguement la faute +sur ses occupations qui étaient aussi la raison pour +laquelle elle n’avait pas encore quitté Paris ; puis elle +ajoutait :</p> + +<p>« Mon cher François, je voudrais pouvoir vous +faire du bien, vous aider, vous réconforter. Mais je +ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir. »</p> + +<p>Parce qu’ils me rendaient la paix, ces quelques mots +prirent peu à peu pour moi une importance extraordinaire. +Sur le feu de ma blessure je sentais leur +douceur se poser. Pour me faire tant de bien, il fallait +qu’ils vinssent du plus profond de son cœur. Je +retrouvais Aimée telle que j’avais besoin qu’elle fût. +Certes, oui, elle réussirait à me guérir. Et n’était-ce +pas déjà fait ? Je prenais la seconde phrase de sa lettre +pour l’expression d’une inquiétude toute gratuite, +d’un scrupule supplémentaire, pour un raffinement +de bonne volonté dont je lui étais reconnaissant aussi, +mais dont je refusais de tenir compte. Je ne voyais +que son désir de me venir en aide, de m’apaiser. Il +suffisait qu’elle l’eût senti pour qu’il se trouvât réalisé. +Et en effet, une fois de plus, ma douleur s’était +évanouie. Dix minutes après avoir reçu la lettre, il +n’y en avait plus trace en moi ; je ne pouvais plus +l’imaginer ; tout tient dans un mot : je n’y pensais +plus.</p> + +<p>Le surlendemain, je rentrai à Paris, laissant Marthe, +pour une semaine encore, à la campagne. Lorsque +j’arrivai rue Michel-Ange, pour le déjeuner, on me +fit attendre un moment, tout seul, dans le grand salon. +Le soleil y pénétrait largement, comme le jour où +j’étais sorti avec Aimée. Je me rappelais. Puis Madame +Bourguignon arriva. Je n’osai pas lui parler tout de +suite d’Aimée. Un poids énorme était sur ma langue. +Enfin elle me dit :</p> + +<p>— Aimée est à la campagne près de Fontainebleau, +depuis hier, chez des amis, qui lui ont offert l’hospitalité +pour une huitaine de jours. Elle a voulu profiter +du beau temps.</p> + +<p>Je ne pus m’empêcher de rougir un peu ; puis je +m’employai à sauver les apparences en continuant la +conversation ; je tins ainsi en respect ma déception +jusqu’au moment où Madame Bourguignon ajouta :</p> + +<p>— D’ailleurs Aimée doit venir à Paris cet après-midi. +Elle ne pensait d’abord rester là-bas que deux +jours. Pour y passer une semaine, elle a besoin +de quelques objets qu’elle vient chercher. Elle m’a +téléphoné, ce matin. Si vous voulez la voir, venez +avec moi tout à l’heure la chercher à la gare.</p> + +<p>Lorsqu’elle parut, au milieu de la foule, montant +l’escalier, je ne sais pourquoi je la trouvai plus brune, +plus sombre que je ne me la rappelais :</p> + +<p>— C’est gentil d’être venu à ma rencontre, me +dit-elle simplement, après avoir embrassé Madame +Bourguignon ; dans le train je pensais que je vous +verrais peut-être.</p> + +<p>Nous montâmes dans l’auto de Madame Bourguignon. +Aimée se mit aussitôt à nous raconter +combien elle se trouvait heureuse là-bas, quelle +tranquillité, quel délassement elle y goûtait :</p> + +<p>— Quand je me suis vue toute seule, au beau +soleil, dans ce petit jardin, avec un bon livre à la +main, je n’ai plus eu qu’une idée, c’est d’y rester le +plus longtemps possible.</p> + +<p>Je commençai à souffrir. Non que je fusse jaloux +de son bonheur. Mais je pensais : Elle n’a donc pas +du tout, du tout songé à moi ! Je n’ai donc absolument +compté pour rien dans ses préoccupations ! Mon +retour ici à aucun moment n’a pu influencer sa +décision !</p> + +<p>Et justement, à cet instant, elle se tourna vers moi +pour me demander :</p> + +<p>— Et vous, François, avez-vous passé de bonnes +vacances ?</p> + +<p>J’eus un moment de stupeur. Deux mondes se +rencontraient, entre lesquels il n’y avait rien de +commun. Je ne pus m’empêcher de laisser percer +dans ma voix mon étonnement, mon désespoir et +mon reproche :</p> + +<p>— Oui, merci, répondis-je lentement, d’assez +bonnes vacances !</p> + +<p>Une ombre de confusion et de remords passa sur +le visage d’Aimée. Je vis qu’elle se rappelait tout à +coup.</p> + +<p>Elle se rappelait. Il faut comprendre tout ce que +ce mot signifie d’horreur. Elle ne pensait plus que je +l’aimais ! Cette idée, comme un objet qu’on oublie +sur une étagère, comme, dans une machine, un rouage +superflu qui peut tomber en route sans que le moteur +s’arrête, — cette idée était sortie de sa mémoire. Et +elle n’y rentrait maintenant que par la grâce d’un +nouveau hasard, que parce que j’étais revenu me +mettre devant ses yeux.</p> + +<p>Ainsi de ce monde de misères et de prières que +pendant quinze jours j’avais porté en moi, de toutes +ces invocations, de toutes ces plaintes, de toutes ces +excuses que j’avais prodiguées vers elle, Aimée n’avait +rien perçu, rien soupçonné. Tout ce douloureux +trésor, je l’avais dépensé dans le vide. Il ne s’y était +rien rencontré d’assez fort pour franchir cet espace +comme interplanétaire qui nous séparait, et pour +venir se faire sentir par elle.</p> + +<p>Du même coup le véritable sens de sa lettre m’apparaissait. +Cette phrase qui m’avait si bien rassuré, ah ! +je ne voyais que trop clairement maintenant ce qui la +lui avait inspirée. Je découvrais la trace de ses sentiments, +j’y rentrais après elle ; je retrouvais l’instant +où elle avait tenu la plume pour m’écrire ; j’éprouvais +son embarras, sa gêne : « Que mettre, avait-elle pensé +inconsciemment, pour le faire tenir tranquille, pour +me débarrasser de lui ? » Elle avait cherché quelque +chose qui pût arrêter, empêcher de glisser vers elle +ce gros encombrement que faisait mon âme ; un +moyen, n’importe lequel, pour soutenir et écarter +cette masse, pour parer à cet effondrement.</p> + +<p>Parce qu’en écrivant ma lettre, j’avais fait un grand +effort pour réduire toutes mes inquiétudes en une +seule phrase, je m’étais imaginé que, de même, la +phrase d’Aimée résumait toute une quantité de sentiments +et qu’elle l’avait obtenue par le même effort +de contraction. Mais maintenant je distinguais qu’au +contraire elle se l’était arrachée de force, qu’elle +l’avait tirée de son esprit récalcitrant et distrait, que, +loin de me porter le message de son cœur, loin d’être +imprégnés d’elle, ces mots avaient été fabriqués +froidement à mon usage et n’avaient été dépêchés +vers moi que pour m’éloigner, que pour empêcher +que je n’aille devenir ennuyeux. Sitôt qu’elle les +avait eu trouvés, je sentais son soulagement et je +voyais sa plume courir vite pour ajouter : « Mais je +ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir. » +Elle se libérait, elle s’échappait, ayant fait tout ce +qu’elle pouvait faire pour moi. Il n’y avait plus qu’à +jeter la lettre à la boîte. J’aurais tort si je n’étais pas +content. — Et en effet j’avais été bien content !</p> + +<p>Ainsi, des deux phrases de la lettre d’Aimée, celle +où je n’avais vu que l’expression d’un scrupule tout +gratuit, c’était la plus sincère. Le scrupule était dans +la première, et dans cette première il n’y avait rien +qu’un scrupule : un peu de pitié passagère, une aumône +à mon malheur doublée d’une précaution contre lui.</p> + +<p>Mais non ; je me trompais. Même pas cela ! Cette +phrase, ces deux phrases, j’en étais sûr maintenant, +Aimée les avait écrites au courant de la plume, tout +naturellement, sans penser à rien. Car elle n’avait +pas compris ce qu’il y avait dans ma lettre, car elle +n’y avait pas vu les inquiétudes que j’y avais si +péniblement massées. Sa lettre ne répondait pas à la +mienne. Simplement elle avait remarqué dans la +mienne un passage un peu grave, et de même, elle +en avait introduit un dans la sienne, par imitation, +par symétrie.</p> + +<p>Et moi qui m’étais imaginé l’avoir offensée ! Il eût +fallu d’abord qu’elle pût l’être ; il eût fallu qu’elle eût +les yeux tournés vers moi, qu’elle fût susceptible à +ce qui lui venait de moi. Mais comme tout à l’heure +je retrouvais l’instant où elle m’avait écrit, de même +maintenant je retrouvais celui où elle m’avait lu. Quoi +de plus naturel qu’une lettre qu’on reçoit ? On déchire +l’enveloppe, on parcourt des yeux les petites lignes +noires, ce léger griffonnage conventionnel, toujours +le même, toujours bon pour tout ce qu’on peut dire :</p> + +<p>« Ce cher François, avait-elle pensé, comme il est +gentil de m’écrire si vite ! »</p> + +<p>Et comment eût-elle soupçonné mon inquiétude, +n’ayant pas senti ce qui d’elle l’avait fait naître ? Elle +n’avait pas souvenir de m’avoir fait de la peine. Que +m’avait-elle dit qui pût m’inquiéter, donner lieu à +la question et à l’angoisse ? Lorsqu’elle avait laissé +tomber les mots d’où venaient tous mes tourments, ce +n’était pas à moi qu’elle parlait. Pouvait-elle deviner +que je les avais ramassés, ces mots, que j’en avais +fait mon bien et mon malheur, que je les avais emportés +pour les chérir et les détester jalousement dans +mon cœur, pendant des semaines ? De la conversation +toute mécanique, où ils lui avaient échappé, elle +avait tout oublié, et tout de suite. Il n’y avait que +moi pour avoir de la mémoire, parce qu’il n’y avait +que moi pour aimer.</p> + +<p>Ainsi mon esprit remontait impitoyablement à +travers mes imaginations, défaisant maille par maille +la trame qu’il avait tissée dans sa solitude. A la place +de tout ce que j’avais supposé d’intentions chez +Aimée, de tout ce que j’avais essayé de comprendre, +de prévenir ou de conjurer, il n’y avait rien eu ; elle +avait été dans les magasins, elle avait continué de +voir ses amies, elle avait écrit en province pour +préparer son séjour ; les journées s’étaient écoulées +pour elle faciles et remplies ; et le soir elle avait pu se +dire : « Tiens ! encore cette visite que je n’ai pas eu +le temps de rendre aujourd’hui. »</p> + +<p>Il n’y avait rien eu. Malgré moi et à mon insu, bien +que j’eusse toujours soigneusement évité de rien +prétendre sur elle, même en pensée, je l’avais peu à +peu, par le seul rayonnement de mon imagination, +attirée à moi et impliquée dans mon amour. Même +lorsque je la supposais fâchée, c’était admettre qu’elle +y jouait sa partie, qu’elle me faisait pendant et +réponse. Et maintenant, brusquement, je découvrais +mon illusion. La réalité était tellement plus simple ! +Aimée était restée à sa place ; elle avait continué sa +vie à elle, où je n’entrais point, qui empruntait des +voies absolument différentes de la mienne. Quiconque +l’avait abordée en mon absence, l’avait +trouvée tout entière disponible, l’esprit absolument +libre, dans son état le plus normal.</p> + +<p>J’avoue que j’avais tout imaginé excepté cela. Ce +néant, qui, seul, je le voyais, correspondait à mon +amour, était plus affreux que tout ; il s’ouvrait devant +moi tout à coup comme un abîme. Et cela surtout +me tuait à la fin, il faut que je le crie, de penser qu’il +était parfaitement naturel, que de rien, en rien et +pour rien, Aimée ne méritait le moindre reproche, +puisqu’elle ne m’aimait pas. Quelle promesse m’avait-elle +faite ? Au nom de quoi me fussé-je plaint ? Je la +regardais de temps en temps, assise en face de moi. +Elle avait repris sa conversation avec Madame Bourguignon. +Elle parlait de nouveau avec animation. Certainement +elle avait oublié cela aussi qu’elle m’avait +dit tout à l’heure. Je la regardais ; ma douleur était +si forte, si bonne que, de songer qu’elle en était +privée, j’éprouvais pour elle une sorte de pitié.</p> + +<p>En même temps le courage entrait dans mon cœur. +Avant que l’auto ne fût arrivée rue Michel-Ange, +j’eus le temps et le sang-froid de prendre une grande +résolution : je ne l’aimerais plus. C’était fini. Il fallait +laisser là cette aventure. Raisonnablement je ne pouvais +pas m’engager dans un tel martyre. Puisque les évènements +prenaient la peine de m’aider, il fallait saisir +leur secours et montrer un peu d’énergie et de bon +sens. L’inconscience d’Aimée avait ramené de force +nos relations au niveau de la simple amitié : je n’avais +qu’à m’y tenir.</p> + +<p>Je me séparai d’Aimée sans déchirement, et même +avec une espèce de bonne humeur, comme celle qu’on +ressent au moment de se mettre au travail.</p> + +<p>Les premières heures ne furent pas trop difficiles. +Je savais qu’elle devait retourner dès le lendemain à +Fontainebleau. Il suffisait pour le moment de la laisser +partir.</p> + +<p>Bien que mon couvert y fût toujours prêt, de tout +le lendemain, pour être bien sûr de ne l’y pas +retrouver, je n’allai pas à la villa. La journée fut +longue ; pourtant je la prolongeai encore en allant, +le soir, au théâtre, avec des amis. Cette distraction +me fit du bien. Je m’étonnai, en rentrant chez moi, +de me sentir si tranquille, si rafraîchi… Tout se passait +comme si j’eusse oublié Aimée. La conduite à suivre +me paraissait maintenant toute simple, plus simple +mille fois plus qu’au moment où je l’avais choisie.</p> + +<p>Oh ! ces instants où la délivrance semble si facile ! +On voit passer du jour dans sa prison, un jour qui +n’aurait qu’à s’agrandir un peu pour permettre +l’évasion. Et ce jour, c’est simplement l’absence de +la bien-aimée dans l’esprit. Il suffirait qu’elle durât +quelque temps, il suffirait que cette paresse dont on +est saisi gagnât en longueur et en intensité, il suffirait +qu’on pût ainsi bien longtemps, bien patiemment ne +plus bouger… On ne voit vraiment pas pourquoi ce +ne serait pas possible. On ne voit pas qu’il faudrait +pouvoir empêcher les idées de rentrer dans le cerveau, +interdire son cours à tout ce sang alourdi, infecté +d’une seule image et qui en ce moment simplement +se propage et s’égare loin de l’esprit.</p> + +<p>Le lendemain, dès mon réveil, je reconnus qu’il y +avait du nouveau en moi : je sentis l’obligation +absolue d’aller, ce jour-là, à Auteuil. D’ailleurs, ce +n’était pas dangereux, puisqu’Aimée était partie. Mais +alors pourquoi était-ce si nécessaire ? Je cherchai, et +je finis par découvrir, au fond le plus secret de mon +cœur, comme un voleur caché sous un tas de fagots +et qui supplie qu’on le laisse vivre, l’espoir qu’elle +n’était peut-être pas encore partie.</p> + +<p>Je me dirigeai vers la rue Michel-Ange, en proie +de nouveau à la plus fatigante agitation. Il me +semblait que toute ma destinée était confiée à un petit +hasard qui allait en décider d’un seul coup.</p> + +<p>J’arrivai ; je ne vis pas Aimée. Bien entendu je +n’osai pas demander si elle était partie. Je me rassurais +déjà. Mais au moment où nous allions nous mettre à +table, elle sortit de sa chambre et vint vers moi avec +un joyeux bonjour.</p> + +<p>Tant elle était futile, j’ai oublié la raison qu’elle +me donna de sa décision de rester. D’ailleurs mon +trouble et ma joie m’empêchèrent de bien l’entendre. +Je l’avais perdue et je la retrouvais tout à coup comme +revivante, comme ressuscitée. Jamais elle ne m’avait +paru si belle, ni si aimable. Il y avait en elle, je m’en +aperçus avant qu’elle eût dit un mot, cette même +calme jubilation que le jour où nous étions sortis +ensemble. Et justement, comme si cet état de son +cœur eût comporté tout naturellement ma compagnie, +à peine se fut-elle assise à table, que devant tout le +monde elle me demanda :</p> + +<p>— François, voulez-vous venir avec moi au +concert, ce soir ?</p> + +<p>Avant que l’émotion m’eût permis de répondre, +Madame Bourguignon lui dit, peut-être par malice :</p> + +<p>— Vous ne savez pas si ça l’amusera.</p> + +<p>— Oh ! répondit Aimée tranquillement, je sais +maintenant que je peux lui demander même des +choses qui ne l’amusent pas… C’est mon ami, insista-t-elle +avec un coup d’œil fier qu’elle promena sur +tout le monde, puis arrêta sur moi, en signe de +prédilection.</p> + +<p>J’eus peur tout à coup, peur de moi, peur des +progrès que je sentis qu’avait faits ma servitude dans +le temps même où je croyais la secouer. Car il n’y +eut rien en moi, à cet instant, qui s’élevât pour esquisser +la plus petite résistance au désir d’Aimée, ni la +plus petite protestation contre sa certitude de m’y +voir acquiescer. Tous mes projets d’émancipation +furent balayés par un véritable torrent de joie et de +fidélité ; je m’abandonnai à la volonté de mon amie +avec un délice qui touchait à l’évanouissement.</p> + +<p>Le soir, quand je vins la prendre, elle était en grande +robe noire décolletée : du seuil je la vis au fond de sa +chambre, les bras levés devant la glace, qui piquait +un bijou dans ses cheveux. J’eus un moment de +faiblesse et comme de découragement : tant elle +était belle, tant je sentais de choses en moi à refouler +et tant je devinais que j’y parviendrais facilement.</p> + +<p>Je lui mis son manteau ; c’était une grande cape +qui s’attachait par des brides à la ceinture ; je dus +m’approcher d’elle, la toucher ; je fus pris dans son +parfum comme dans un piège ; un moment je fus sur +le point de défaillir, de m’abattre sur son épaule avec +des baisers. Mais non, la religion resta la plus forte ; +elle guidait mes gestes, les rendait, malgré moi, +infiniment circonspects et retenus. Et c’est plein +d’une discrétion insensée que j’emmenai ce grand +ange de chair et de jais, qui rutilait sombrement à +mes côtés.</p> + +<p>Pourtant à peine fûmes-nous dans la salle de concert +et bien installés dans nos fauteuils qu’un petit +souffle agressif s’éleva en moi :</p> + +<p>— Enfin, dis-je à Aimée, qui êtes-vous ? Il faut +tout de même que je sache.</p> + +<p>Je ne pouvais pas lui poser de question qui lui fît +plus de plaisir. Elle se tourna vers moi : je la vis +s’émouvoir tout entière, je continuai :</p> + +<p>— Oui, qui êtes-vous ? Qu’est-ce que c’est que ces +manières ? Qu’est-ce que c’est que cette âme noire +que vous avez là, sous votre corsage, que cette âme +horrible ? dis-je en essayant de me débarrasser dans +ce mot à la fois de toute ma rancune et de tout mon +désir.</p> + +<p>De nouveau je sentis que j’atteignais Aimée en un +point plus sensible que je n’eusse fait par aucun éloge +ni aucune flatterie. Elle fut visiblement caressée par +ma question et ce fut visiblement une sorte de volupté +qui s’éveilla en elle. Même ce que ma phrase comportait +de douce injure contribuait à la chatouiller.</p> + +<p>— Mais je ne sais pas moi, répondit-elle avec un +rire. C’est à vous de me le dire, à vous de m’expliquer +à moi-même.</p> + +<p>Le chemin s’ouvrait enfin, le chemin redoutable +aux abords duquel j’avais si longtemps tâtonné, et +dans lequel maintenant je m’enfonçais tout à coup +avec l’aisance du rêve.</p> + +<p>— J’ai beaucoup réfléchi sur vous, tous ces derniers +temps, repris-je. Et j’ai trouvé, je crois, ce qui vous +distingue entre toutes les femmes. C’est la méchanceté, +dis-je en faisant porter à ce mot un véritable fardeau +d’impatience et d’adoration.</p> + +<p>Aimée ne broncha pas ; même ce mot ne provoqua +chez elle aucune objection ; il est incroyable à quel +point elle était dépourvue de l’instinct d’apologie. +Elle m’écoutait seulement, elle cherchait seulement +à bien suivre ma pensée, à bien se voir comme je +prétendais la voir. Le plaisir de se sentir si amoureusement +détestée expliquait sans doute sa patience, +mais aussi une espèce de désintéressement qui la +faisait se regarder comme une chose à connaître, à +apprendre. A la passivité de la femme sous les baisers +s’ajoutait, pour l’aider à subir mon exploration, la +prudence du savant qui fait le moins de mouvements +possible pour laisser se former devant lui la vérité.</p> + +<p>Sitôt que j’eus perçu en elle ce sentiment, mon +exaltation se trouva renforcée, ma recherche se fit +plus active, plus aiguë, je distinguai mille traits de +son caractère que je n’avais pas encore vus, que je lui +montrai.</p> + +<p>L’orchestre jouait maintenant et de temps en temps +ses éclats nous forçaient au silence ; mais sitôt que +sa rumeur s’amoindrissait, à voix basse je reprenais +ma description, cherchant à la rendre toujours plus +précise, toujours plus offensante :</p> + +<p>— Orgueilleuse, lui disais-je, vous êtes aussi une +orgueilleuse. C’est ce qui vous a sauvée jadis, avouez-le. +Votre premier besoin est la supériorité. Malheur +à qui prétend rivaliser avec vous ! Malheur aussi à +qui vient à dépendre de vous !</p> + +<p>Mes paroles, à ce moment, excédaient de beaucoup +ce que je savais, ce que j’eusse osé dire, et même +penser, tout seul ; c’était une sorte de devin, dont +j’entendais à peine le langage, qui les prononçait à +ma place.</p> + +<p>Mais Aimée les comprenait mieux que moi et les +approuvait toujours avec un mélange extraordinaire +d’obéissance et d’excitation. Évidemment je l’avais +entraînée dans ce qui était pour elle une sorte de +paradis. Son regard me versait la même reconnaissance +qu’après ma déclaration, mais empreinte et +troublée d’une émotion plus sensuelle.</p> + +<p>Enfin elle me prit la main, la serra fortement et avec +une autorité qui me trouva tout de suite soumis :</p> + +<p>— Taisons-nous ! dit-elle.</p> + +<hr> + + +<p>Le concert s’acheva sans que nous eussions osé ni +l’un ni l’autre reprendre la conversation. Je cherchai +une voiture pour Aimée, je l’y installai avec soin, +mais elle ne voulut pas me permettre d’y monter avec +elle ni de la raccompagner. Elle ne semblait pourtant +nullement fâchée et dans son : « Au revoir ! » je ne +perçus rien qui pût me donner de l’inquiétude.</p> + +<p>Sur le trottoir que sa voiture en fuyant laissa désert, +je restai un moment absorbé dans une étrange tempête +intérieure : les vagues les plus diverses me donnaient +l’assaut.</p> + +<p>D’abord la joie. J’avais retrouvé mon trésor ; comme +j’en avais eu l’impression en la voyant reparaître le +matin, Aimée venait bien de ressusciter pour moi, +avec tous ses terribles charmes cachés. De nouveau +j’avais touché son âme délicieusement viciée par le +désintéressement. Je la sentais si pareille, sous ce +rapport, à la mienne qu’une sorte de vertige me +prenait, comme si fatalement elles allaient toutes +deux se fondre ensemble.</p> + +<p>Qui, au monde, eût montré cette patience, pendant +que je l’insultais, qui lui avait été si facile ? Où était-il, +au monde, l’être à ce point détaché de ses avantages, +et capable, pendant qu’on les lui détruisait, de cette +attention profonde, de ce recueillement obstiné ? Où +était-il ? Je n’en connaissais pas d’autre que moi-même.</p> + +<p>Et alors ma joie montait, devenait une question, +un espoir, une certitude : elle m’aime, elle va m’aimer, +nous nous ressemblons trop affreusement pour que +son amour ne vienne pas répondre au mien. Il est +impossible qu’elle ne me trouve pas bientôt comme je +l’ai trouvée.</p> + +<p>Mais ici ma joie faisait une pause ; elle ne devenait +pas tout de suite le délire que j’eusse attendu. Je ne +sais quoi d’informe l’affaiblissait doucement de l’intérieur ; +elle dépérissait peu à peu.</p> + +<p>Et par son étiolement j’étais informé de la présence +dans mon esprit d’un doute, d’un problème. Il ne +se posait pas en termes très clairs : je me disais seulement : +« Il faut voir tout cela d’un peu plus près ; que +s’est-il passé exactement tout à l’heure ? Il y a du +bizarre dans ce qui nous est arrivé. Où étaient toutes +ces choses, en moi, que je lui ai si brusquement jetées +au visage ? Qui m’a donné tout à coup cette audace, +cette violence ? Et pourquoi m’a-t-elle à la fois si +bien écouté et si peu répondu ? Qu’était-ce que ce +plaisir qu’elle recevait de moi ? Comme il était silencieux ! +Et moi, quand il le faudra, saurai-je aller plus +loin que l’insulte, jusqu’à la caresse, jusqu’au mensonge +qu’il faut pour persuader ? »</p> + +<p>Tout le bonheur où j’étais rentré de façon si +imprévue, se trouvait donc ainsi comme suspendu +à une question qu’il n’était pas en mon pouvoir, pour +le moment, de résoudre. Et j’allais, dans cette nuit +calme, par les rues pacifiées, emporté par l’espoir et +retenu par l’analyse, en proie à un transport ambigu +qui aboutissait sans cesse à de la perplexité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="i">Rien ne peut enlever son esprit à cette solitude.</p> + +<p class="sign">S<sup>te</sup>-<span class="sc">Thérèse</span>.</p> + +</blockquote> + +<p>Dure perplexité et qui ne devait pas trouver de si +tôt un terme. Car Aimée ne fit rien d’abord pour la +dissiper. J’eus beau venir la voir tous les jours, j’eus +beau me river à elle : sa conduite demeura aussi +énigmatique qu’elle l’avait été dans les trois précédentes +semaines.</p> + +<p>Ce fut un mélange extraordinaire d’admission et +de refus, d’audience et d’absence, d’élan vers moi et de +totale distraction.</p> + +<p>Régi maintenant par une gravitation inflexible, +j’arrivais chaque jour vers cinq heures. L’escalier +déjà était difficile à monter, à cause de mes jambes +qu’affaiblissait l’émotion. Je posais le doigt sur la +sonnette. Il y avait une glace près de la porte : je m’y +voyais livide. Comment allais-je la trouver ? Que +répondrait-elle à mes questions ? Dans quelle mesure +serait-elle disposée à l’écho ? Qu’obtiendrais-je de +cet instrument mystérieux ? Jusqu’où irait notre +consonnance ?</p> + +<p>J’entrais. Je suivais le couloir qui menait à sa +chambre. Je frappais doucement à la porte. « Bonjour, +vous ! » me disait-elle d’une voix si bien posée qu’il +était impossible d’y reconnaître ni joie ni ennui de +me voir.</p> + +<p>Je m’asseyais : « Je vous attendais », ajoutait-elle. +Ou bien : « Je pensais justement à vous. » Ou même +parfois : « J’avais besoin de vous voir. »</p> + +<p>Pourtant notre conversation prenait, suivant les +jours, un essor bien différent. Il y en avait où elle ne +réussissait pas à quitter le sol ; nous nous traînions +de banalité en banalité, épuisant trop vite la provision +de petites nouvelles que nous avions à nous annoncer, +ne sachant plus ensuite quoi chercher qui fît pont +entre nos esprits trop distants.</p> + +<p>C’était à ces moments qu’Aimée laissait paraître +ce qu’il y avait de court en elle. Aucune de ses pensées +ne parvenait à durer ; à peine énoncées, elle les laissait +mourir avec indifférence. Moi, de mon côté, j’étais +trop maladroit pour les reprendre et les ranimer. +Quand je la voyais ainsi lente et lointaine, je ne pensais +plus qu’à souffrir et toute inspiration se retirait de +moi.</p> + +<p>J’essayais bien parfois de l’intéresser à mes affaires ; +elle m’écoutait, faisait effort pour me suivre ; mais +cet effort, justement, m’était si pénible à voir que +j’écartais aussitôt, de moi-même, le thème que j’avais +amené :</p> + +<p>— Je ne sais pas pourquoi je vous ennuie avec +mes histoires, disais-je.</p> + +<p>Et c’était fini.</p> + +<p>Même le pur bavardage nous était refusé. Je n’ai +pas d’esprit. Elle gouvernait trop lentement ses mots +quand ils n’exprimaient pas l’essentiel de ses sentiments. +Nous ne trouvions pas de pente à descendre +sans penser. Et comme je ne pouvais pas malgré tout +m’arracher à sa présence, nous restions à nous +martyriser d’ennuyeuses réflexions sur les évènements, +qu’il nous fallait aller puiser au plus profond +de notre indifférence.</p> + +<p>Mais il y avait d’autres jours, ceux où dès la porte +je reconnaissais Aimée en proie à son démon. C’est +dans leur espérance que je venais, bien qu’il fût +impossible de prévoir quand ils surgiraient.</p> + +<p>« Rayonnante » n’est pas assez fort pour exprimer +l’état où je la trouvais ces jours-là ; « furieuse » l’est +à peine trop, mais risque tout de même de suggérer +une exubérance, des gestes dont elle n’avait même +pas l’idée. Elle brûlait seulement ; ses yeux, que mon +premier regard avait cherchés, cueillis, perdaient à +flot leur électricité ; dès que nous nous mettions à +parler, de grandes ondes de rire la dépassaient, +irrésistibles ; il y avait quelque chose qui ne souffrait +plus sa seule âme comme contenant.</p> + +<p>Quelque chose que je n’avais même pas besoin de +comprendre pour y répondre ; quelque chose que +je sentais soudain en tout moi-même le pouvoir +délicieux d’accroître, de développer et de satisfaire.</p> + +<p>Je me mettais à rire moi aussi, à lui jeter des +questions, des tendresses, des injures ; je la comparais +à tout ce que je pouvais imaginer de véhément, de +cruel, d’inhumain. La pensée de ce qu’il y avait +d’anormal, de scandaleux dans le plaisir qu’elle +attendait de moi, m’exaspérant autant qu’elle me +ravissait :</p> + +<p>— Quel monstre vous faites ! lui criais-je.</p> + +<p>Toute la révérence qui d’habitude m’encombrait +était remplacée par cette colère lucide qui m’avait +envahi le jour du concert.</p> + +<p>Peu à peu, profitant de la distraction où la plongeait +le bizarre encens que je faisais monter vers elle, je +me frayais un chemin jusqu’à son âme, et tout à coup :</p> + +<p>— Qu’avez-vous dit ? l’interrompais-je.</p> + +<p>Nous nous arrêtions, je recueillais le mot qui venait +de lui échapper, je le lui apportais délicatement +comme un nid d’où peu à peu je faisais s’envoler vingt +traits de son caractère qui s’y tenaient tapis.</p> + +<p>Sérieuse maintenant, appliquée comme une écolière, +elle m’aidait ; elle rectifiait ce que mes inductions +avaient de téméraire, elle confirmait le reste, m’approvisionnant +d’exemples au moment où j’étais sur le +point d’en manquer, allant chercher des détails de +sa vie que j’ignorais et qui me donnaient raison.</p> + +<p>Un moment nous nous acheminions ainsi sans +trop de bonds, unis par un sentiment presque abstrait, +penchés sur nous-mêmes dans un même esprit de +froide observation.</p> + +<p>Il y avait cette lumière qui avait paru devant nous, +qu’il fallait suivre, sans en laisser rien perdre, et +porter soigneusement chacun à notre tour, jusqu’à +ce qu’elle s’éteignît d’elle-même entre nos mains.</p> + +<p>Mais peu à peu nos découvertes mêmes nous +rendaient notre transport ; notre dialogue reprenait +sa vitesse de vertige ; il se mettait à zigzaguer comme +l’éclair, sans que nous eussions seulement le temps +d’apercevoir ce qui y passait et de nouveau des flèches +adorables, des flèches trempées du plus exquis venin +de l’intelligence s’échangeaient entre nous comme +en rêve.</p> + +<hr> + + +<p>Qu’Aimée goûtât avec moi, dans ces instants, un +plaisir violent et d’ordre presque amoureux, c’est ce +dont il me suffisait d’un regard jeté sur elle pour ne +plus pouvoir douter.</p> + +<p>Je ne restai d’ailleurs pas longtemps seul à le +remarquer. Un jour, Georges arriva au milieu d’une +de nos orgies ; le visage d’Aimée tout de suite le frappa ; +il se mit à le considérer attentivement, puis se tournant +vers moi, il me dit avec sa perfide innocence :</p> + +<p>— Regardez comme elle est laide aujourd’hui ! +Mais qu’a-t-elle donc ? Elle a l’air d’une fille.</p> + +<p>Éperonné par ce que ces mots contenaient de +jalousie inavouée, l’espoir, ce soir-là, fit en moi un +nouveau bond : Elle m’aime, pensai-je ; ce trouble, +dont Georges s’est aperçu, ne peut pas avoir d’autre +sens ; tout cela ne peut se terminer que par des +baisers. Je croyais les sentir dans l’air qui nous +enveloppait, ces baisers, comme l’électricité d’un +orage.</p> + +<hr> + + +<p>Pourtant quelque chose dans l’attitude d’Aimée, +que je n’arrivais pas à me définir, continuait à me +dérouter. Même dans nos jours de communion, +même aux instants où nous sentions nos âmes tournées +l’une vers l’autre dans une de ces terribles crises de +ressemblance, même quand elles s’imitaient l’une +l’autre au point de ne plus rien refléter du monde +entier qu’elles-mêmes, Aimée gardait pour moi +quelque chose de désespérément solitaire et inaccessible.</p> + +<p>Je ne sais comment expliquer cette impression. +Prompte, certes, adroite, et soumise même, elle l’était +autant que je pouvais le désirer. Par mille mots, si +vifs, si utiles, si rapides que je ne puis songer à les +reproduire, elle me montrait le chemin de son cœur, +elle m’amenait au centre de son plaisir.</p> + +<p>Son instinct des phrases qui nous en rapprochaient +était même si subtil qu’il me plongeait à chaque fois +dans l’admiration ; elle suivait, comme l’indien, une +trace pour tout autre invisible et ses gestes avaient +la même grâce farouche, la même économie.</p> + +<p>Mais une fois le contact trouvé, dès que j’avais +commencé à la questionner, dès qu’elle me voyait +sur le bon chemin, elle ne bougeait plus, je veux dire +qu’elle se bornait à me répondre, à favoriser mon +inquisition, sans jamais rien m’offrir en échange, +sans jamais esquisser le moindre mouvement vers moi.</p> + +<p>Tout en elle était attente ; rien n’y était offrande, +ni même abandon. Je sentais cela à la façon déjà dont +elle s’installait sur son divan pour m’écouter ; elle y +mettait un soin exalté et minutieux ; elle tapotait les +coussins, choisissait le plus moelleux pour le glisser +sous sa nuque, voulant n’être plus distraite par aucune +gêne physique de ce que j’allais lui dire.</p> + +<p>Un jour, exaspéré par tant de préparatifs :</p> + +<p>— Je sens, lui criai-je, que je vais être brutal.</p> + +<p>— C’est ça, répondit-elle tranquillement, dites-moi +des choses horribles.</p> + +<p>Et elle se mit à les espérer dans le plus extravagant +silence. Son visage était noyé dans l’ombre rose que +versait l’abat-jour dont elle avait coiffé profondément +la lampe, mais du coin où elle était réfugiée je voyais +ses yeux venir vers moi, avides et paisibles, chargés +de curiosité, de tendresse et d’égoïsme. J’aurais dû +lui poser un marché peut-être, lui demander un gage +positif de ses sentiments pour moi avant de lui rien +procurer de ces délices dont je détenais la clef. Mais +bien que l’ambition de mon amour se fût accrue +considérablement depuis quelque temps, je restais +incapable de tout calcul, et même de toute exigence +intéressée.</p> + +<p>Je ne pouvais faire que ce que je sentais qu’elle +attendait de moi. Son désir déterminait et limitait +exactement le champ de mes entreprises ; le mien +avait beau s’enflammer, s’irriter, gagner tout mon +corps : il ne sortait pas de cette invisible prison où le +seul regard d’Aimée, qui l’avait fait naître, l’enfermait +aussi.</p> + +<p>Je fis donc pleuvoir une fois de plus sur elle mes +questions et une fois de plus je la vis frémir vainement +de volupté sous mes yeux.</p> + +<p>Elle m’avait bien prévenu. C’était vrai qu’elle +était sur son plaisir affreusement repliée ; ses pensées +perdaient par rapport à lui toute indépendance, tout +éloignement ; elles ne volaient plus, et même pas vers +moi qui le lui donnais ; comme mille abeilles sur une +même fleur, elles restaient toutes là, abattues et +ravies, à sucer ce miel.</p> + +<p>— Qu’y a-t-il ? A quoi pensez-vous ? Où êtes-vous ? +lui dis-je tout-à-coup.</p> + +<p>Je m’approchai, je lui pris la main, je la secouai presque +brutalement, comme pour la réveiller d’un songe.</p> + +<p>— Mais je vous écoute, répondit-elle sans le +moindre trouble et sans paraître comprendre ce qui +pouvait m’en donner.</p> + +<p>— Par pitié, un mot, livrez-moi un mot qui ne +soit pas sur vous, seulement, sur votre être, mais sur +vos sentiments plutôt, un mot qui me guide, qui me +renseigne.</p> + +<p>— Mais que voulez-vous que je vous dise ? +reprit-elle avec un sincère étonnement, et tout +engourdie encore d’ivresse.</p> + +<p>Pourtant, comme elle me voyait en colère, repensant +à moi, elle m’aima de nouveau, je sentis son affection +m’envelopper silencieusement comme un grand +manteau qu’on m’eût jeté sur les épaules.</p> + +<hr> + + +<p>Il eût fallu profiter du courage que me rendit cette +sensation. Et j’en profitai en effet, mais de la manière +absurde dont j’avais le secret : je me plaignis.</p> + +<p>— Aimée, m’écriai-je, je ne peux plus y tenir, +j’étouffe, je meurs. Venez à mon secours ! Vous êtes +là devant moi, je pourrais vous toucher (mes mains +firent un geste, mais que la crainte aussitôt amputa) ; +deux pas à peine nous séparent ; vous me permettez +un accès invraisemblable dans vos sentiments. Et +pourtant que sais-je de vous ? Vous m’êtes aussi +étrangère que si vous viviez dans un autre monde. Je +pensais ces jours-ci — ah ! pardonnez-moi, ce n’est +qu’une phrase et je souffre tant ! — je pensais : Ses +yeux sont un gouffre où passe tout ce que j’ai. Oui, +tout ce que j’ai d’esprit, d’imagination, de désir, je +vous le donne, je le verse en vous. Et que me livrez-vous +en échange ? C’est effrayant d’y songer : je n’ai +rien, je ne sais rien, pas même où mes pauvres paroles +vont se loger en vous, une fois que vous me les avez +prises ! Vous m’entendez pourtant, dites ? Vous +pourriez me répondre tout au moins, me faire un +signe. Oh ! même si ce devait être pour m’écarter de +vous.</p> + +<p>« Vous comprenez bien qu’on ne peut pas vivre +comme ça ! Le poids dont vous m’opprimez dépasse +les forces humaines. Je ne peux plus travailler, je ne +suis plus bon à rien. Je vous traîne partout avec moi, +je vous repasse comme une leçon incompréhensible. +Toute la journée je me sens des petits marteaux dans +la tête : « Que pense-t-elle de moi ? Qu’attend-elle +de moi ? Qu’y a-t-il pour moi dans son cœur ? » Et +pas de réponse, jamais. Ou plutôt une seule, mais à +laquelle je ne puis me résigner.</p> + +<p>« Vous m’avez enseigné des plaisirs auprès desquels +tout m’est devenu fade et dégoûtant. Mais quoi ? Est-il +possible de les prendre plus longtemps sans savoir +dans quel esprit vous me les permettez ? Non, non, +c’en est trop. J’aime mieux m’en priver d’un seul +coup, et me priver de vous à la fois. Je m’en irai, je +m’en irai, vous ne me verrez plus. »</p> + +<p>J’attendis un moment dans une horrible crainte. +Aimée ne bronchait pas ; elle gardait les yeux baissés. +Il eût fallu continuer à me taire pour la forcer à +parler. Mais j’eus peur tout à coup de ce que j’allais +peut-être entendre, honte aussi de la violence que je +croyais faire subir à mon amie et je me jetai de nouveau +dans le gouffre que creusait notre silence, avec des +mots désespérés :</p> + +<p>— Voyez, lui dis-je ; voyez ce que vous avez fait +de moi. Je sais qu’il faut que je m’en aille. Et pourtant +ce petit espace où je me tiens (nous étions debout +l’un en face de l’autre), voyez, je ne peux pas m’en +arracher. C’est comme une planche en pleine mer ; +de tous côtés l’abîme ! Votre silence me chasse ; je le +comprends bien, ne croyez pas que je sois assez fou +pour ne pas le comprendre. Je suis chassé. Pourtant +mes pieds ne bougent pas. Mon malheur même +m’enchaîne à la place où je suis. Votre présence, +votre forme devant moi, n’ayez pas d’illusions, en ce +moment elles ne font que me désoler, que me combler +d’amertume. Pourtant je reste, je vous considère, +j’attends jusqu’au moment où il sera vraiment +indécent, déshonorant de demeurer.</p> + +<p>« Et puis ça va être tellement plus affreux encore +tout à l’heure sans vous !</p> + +<p>« Écoutez, non, je ne peux pas m’en aller pour +toujours. Je tâcherai seulement de venir un peu moins +souvent. Vous m’aiderez. Je vous demande encore +un peu de patience. Je finirai bien par me détacher +de vous. Avec votre secours, j’y parviendrai, je le +sens, je vous le promets. »</p> + +<p>Tout, dans cet assaut, était misérable et sans force ; +tous mes défauts ou, si l’on préfère, — mais c’était +bien plus grave encore, — toutes mes vertus avaient +collaboré pour le rendre inefficace. D’abord ma manie +de subordonner toute action à un savoir préalable. +Par toutes mes lamentations j’avais seulement cherché +à apprendre quels sentiments Aimée éprouvait pour +moi ; je les prenais, ces sentiments, comme quelque +chose de tout fait d’avance, que je pouvais seulement +espérer de connaître ; ils m’apparaissaient comme +une formule à déchiffrer ; je ne pensais pas un instant +pouvoir exercer sur eux la moindre influence. Je voulais +pénétrer dans le cœur d’Aimée ; mais pour m’en +informer seulement, non pas, comme il eût fallu, +pour l’incliner en ma faveur.</p> + +<p>Je ne comprenais pas que les vrais amants, j’entends +ceux qui réussissent, ne s’interrogent jamais sur la +tendresse qu’ils peuvent inspirer, mais s’occupent +uniquement de la faire naître. Moins ils en devinent +de spontanée dans le cœur qu’ils assiègent, et plus ils +se sentent à leur affaire. C’est leur tâche de l’éveiller ; +les idées qui leur viennent sont toutes dirigées vers +la préparation de ce miracle ; toute leur énergie +s’emploie à en produire les conditions. Ils n’ont +besoin, sur l’objet aimé, que de renseignements +sommaires ; pour l’enflammer, c’est sur des règles +générales qu’ils s’appuient ; moins ils prennent garde à +ses particularités, plus ils ont de chance d’y porter +l’incendie. Car une femme, pour s’éprendre, a besoin +de se sentir ignorée, violentée dans son âme. C’est le +train où l’on sait la prendre, la négligence où l’on ose +laisser ses revendications et parfois sa nature même, +qui la convainquent en définitive d’aimer.</p> + +<p>Mon désir d’Aimée n’était pas assez dominateur ; +il participait trop de l’intelligence ; j’étais devant elle +comme un astronome devant une planète ; j’observais +ses positions, je voulais avant tout calculer exactement +sa courbe. J’attendais qu’entre toutes les images que +je recueillais d’elle se déclarât une compatibilité +définitive. Elle se montrait à moi tantôt lointaine et +affaiblie, tantôt brûlante comme un soleil et je +remettais de rien entreprendre jusqu’au moment où +j’aurais trouvé le lien de ses apparitions.</p> + +<p>Sans doute la sortie que je venais de lui faire n’était-elle +pas exempte de tout effort offensif ni de toute +ruse ; j’avais bien escompté l’émouvoir par le trouble +que je lui avais montré. Et l’étalage de mon désespoir +était bien une sorte de piège aussi, qu’un vague +instinct m’avait fait combiner ; car il me semblait +qu’elle ne pourrait pas admettre tant de malheur par +sa faute et serait obligée de m’offrir cet amour sans +lequel elle voyait bien que je ne pouvais plus vivre.</p> + +<p>Mais si piège il y avait, il était risiblement maladroit ; +car en mettant tout au mieux, que pouvait-il m’aider +à lui extorquer de plus que de la pitié ? Ne commençais-je +pas par m’avouer vaincu ? Mes cris, ma désolation, +ma révolte même, pris à la lettre, comme je lui +laissais seulement le droit de les prendre, signifiaient-ils +autre chose sinon que j’abandonnais en esprit +toutes mes chances de la conquérir jamais ? Oh ! mon +détestable scepticisme ! Oh ! l’impossibilité de m’imaginer +triomphant ! Je lui disais par tous mes mots : +vous ne pouvez pas m’aimer, je ne suis pas de ceux +qu’on aime. Le malheur est déjà là pour moi, quoi +que vous ayez envie de faire.</p> + +<p>C’était en supposant l’échec de toutes mes ambitions +sur elle que j’essayais de l’intéresser à moi. Pour +l’attirer, la séduire, l’obliger à s’occuper de moi, je +ne trouvais rien de mieux que d’anticiper son refus +de me rendre heureux. Au lieu de la pousser doucement +vers la seule issue de l’amour, j’implorais déjà +ses consolations pour la misère où elle me plongerait +en ne la choisissant pas. Je lui désignais ainsi moi-même +le chemin par où me décevoir.</p> + +<p>C’est le plus grand vice de ma nature qui se +montrait à l’œuvre ici. Je n’ai jamais pu venir en aide +à mon bonheur avec l’imagination, jamais je n’ai su +créer cette atmosphère propice qu’est une vive +représentation de l’évènement souhaité ; jamais je n’ai +pu me voir à l’avance au comble de mes vœux ; la +privation de ce que je désirais le plus fortement m’est +toujours apparue comme l’hypothèse la plus probable +à envisager, la plus spécieuse, et comme l’état, aussi, +le seul décent auquel je pusse aspirer, — et le seul +propre à me valoir la sympathie.</p> + +<p>Qui sait ? Peut-être, au moment que nous avions +atteint ensemble, peut-être Aimée m’eût-elle suivi, +malgré que je l’y eusse si mal préparée, dans une +interprétation résolument optimiste de nos affinités. +Peut-être si, la voyant toute inerte et ravie par mes +soins, je lui eusse crié : « Et maintenant, je vous tiens, +vous êtes à moi », peut-être, me jetant à genoux, +l’entourant de mes bras, peut-être me fussé-je enfin +emparé d’elle, peut-être eussé-je conquis ma proie, +peut-être l’eussé-je possédée brute, muette, pesante +comme la mort et la nuit, pleine de râle et de silence.</p> + +<hr> + + +<p>Mais je lui avais laissé bien trop de distance et de +liberté. Elle m’avait écouté jusqu’au bout, la tête +baissée. (Et c’est peut-être aussi ce qui avait si +longtemps entretenu mon demi-courage.) Je la +sentais pourtant, sous l’abri de cette attitude tranquille, +entêtée, uniforme. Et lorsque j’eus fini, en effet, elle +releva vers moi un regard intrépide. Il me montra +tout de suite que je ne l’avais pas entamée. Touchée +certes, et reconnaissante, elle l’était et ne songeait +pas à me le dissimuler, mais à ces dispositions rien +n’était venu s’ajouter dans son cœur de plus tendre, +ni surtout de plus désirant.</p> + +<p>Ses yeux brillaient ; j’osai y plonger les miens, pour +y chercher la trace de mes paroles ; mais ils l’avaient +bue déjà comme un sable ardent et rien que d’informe +ne s’y laissait plus surprendre. Je restai pourtant un +moment penché vers ce qui s’était enfui de moi et +que je ne retrouverais plus jamais ; j’étais plein de +fatigue et de nostalgie.</p> + +<p>Aimée ne fit pas le moindre geste pour me congédier +Ce fut moi qui me retirai enfin lentement. Elle me +raccompagna, contrairement à son habitude, jusqu’au +perron de la villa. Elle ne disait rien ; je la sentais +auprès de moi fidèle et étrangère, tout occupée de +bonnes pensées à mon endroit, mais qui étaient une +dérision à mon amour.</p> + +<p>Ayant descendu les quelques marches du perron, +je me retournai, la main sur la rampe :</p> + +<p>— Au revoir, affreuse ! lui dis-je à mi-voix, avec +une immensité de douceur et de désespoir.</p> + +<p>Un air de reproche et de protestation s’ébaucha +sur son visage, mais tout à coup elle préféra simplement +sourire. Et ce fut nanti de cette nouvelle énigme +que je m’en allai.</p> + +<hr> + + +<p>A peine fus-je dehors que le doute à nouveau +attaqua mon esprit : ces quelques pas silencieux et +dociles qu’Aimée venait de faire à mes côtés, étaient-ils +tout à fait fortuits ? N’y avait-elle pas été entraînée +par un charme qu’elle avait goûté près de moi et +qu’il lui avait fallu suivre au moment où il s’était +éloigné ? N’y entrait-il pas un peu d’enchantement ? +Je recommençai à m’interroger, à me torturer, à me +repentir de ma maladresse.</p> + +<p>Mais ce fut bien autre chose quand le lendemain +matin le courrier m’apporta une lettre d’Aimée : +sans faire aucune allusion à notre dernier entretien, +elle me demandait comme un service de l’accompagner +dans une tournée qu’elle avait l’intention de faire +aux environs de Fontainebleau pour y chercher une +villa ou un hôtel, où commencer enfin sa fameuse +cure de repos, depuis si longtemps ajournée.</p> + +<p>L’aventure devenait nettement extraordinaire : que +signifiait ce besoin de ma compagnie au moment +même où je venais de lui découvrir les dessous de +ma tendresse ? Rabattu comme une flamme sous le +vent, tourné en plainte, mon désir l’avait frôlée +pourtant ; si elle ne l’avait pas senti, elle avait dû le +comprendre ; l’avait-il donc vraiment tentée, qu’elle +s’y exposait délibérément à nouveau, et si vite ?</p> + +<p>J’allais tout savoir, cette fois. L’expérience se +présentait sous un angle exceptionnellement favorable ; +elle devait me permettre de forcer la vérité dans son +repaire. Aimée ne pouvait pas échapper, cette fois, +au système de questions que je me mis à combiner.</p> + +<p>Je lui demanderais d’abord quelles avaient été ses +pensées pendant ma sortie de la veille et si elle trouvait +que j’avais passé les bornes de ce qui était admissible +entre nous ; je la supplierais de m’expliquer sa +patience, son silence, et ce sourire enfin qu’elle avait +seul opposé à mon injure. Puis je les lui reprocherais, +je tâcherais d’être dur à nouveau, de l’humilier, de la +replonger, comme un sujet qu’on hypnotise, dans le +même état de prostration voluptueuse où je l’avais +vue et dont je saurais bien cette fois observer et +conquérir définitivement le sens.</p> + +<p>Tant ils me semblaient machiavéliques, ces projets +me mettaient dans un véritable enthousiasme. Des +phrases se pressaient dans mon esprit, toutes faites, +toutes prêtes, comme des instruments que je n’aurais, +le moment venu, qu’à insérer au bon endroit. Celles +qui me semblaient devoir être le plus opérantes, je +poussais l’enfantillage jusqu’à les noter sur un bout +de papier.</p> + +<p>Le lendemain matin, de bonne heure, j’étais à la +gare de Lyon où Aimée m’avait donné rendez-vous. +Quand je la vis venir à ma rencontre, j’eus quelque +peine à la reconnaître. Toute sa personne était +empreinte d’une élégance furieuse ; elle arrivait toute +retournée au dedans, toute extasiée, toute triomphante, +en proie à une distraction abominable. Je n’étais rien +sur sa route ; elle passait seulement. Je crois que si +elle ne m’avait pas elle-même convoqué à cet endroit, +elle ne m’aurait même pas vu.</p> + +<p>Ce fut en tremblant que je l’aidai à monter en +wagon. Toutes mes idées étaient à la dérive. Il me +fallait faire face à une situation entièrement nouvelle. +Car cette femme que j’avais devant moi, dont mes +yeux abordaient le visage avec timidité, je ne l’avais +jamais rencontrée encore.</p> + +<p>Ce n’était pas cette Aimée des jours de lassitude, +en qui le niveau de la vie semblait seulement abaissé +et dont je ne savais rien faire. Au contraire elle +semblait au comble de l’entrain. Et pourtant ce n’était +pas non plus l’Aimée toute accordée et vibrante, qui +m’attendait parfois dans sa chambre comme au fond +d’un secret étui, prête à résonner du premier coup +sous l’archet de mon esprit.</p> + +<p>Non, — je la considérais maintenant, malgré la +crainte, de tout près, — bien certainement l’Aimée +d’aujourd’hui était un être que je ne connaissais pas. +Je le trouvais beau, lui aussi ; bien que je me sentisse +presque violemment rejeté par lui, je m’attachais à +ses traits avec une ardente admiration ; je n’épuisais +pas l’étonnement qu’ils me donnaient.</p> + +<p>Oubliant tout ce que j’avais préparé, j’étais suspendu +à ses lèvres d’où je sentais qu’allaient tomber les +paroles les plus imprévues, les plus éloignées qui se +pussent imaginer, de mon attente et de mes besoins.</p> + +<p>Et en effet, avec une animation, dont je vis bien +que le foyer était ailleurs qu’en moi, Aimée se mit à +parler : Elle me raconta une promenade au Bois que +Georges lui avait fait faire la veille ; elle me décrivit +la douceur des feuillages naissants, le tendre azur du +ciel et combien il avait été délicieux d’attendre la +tombée de la nuit au Pré-Catelan. Puis :</p> + +<p>— Parce qu’on ne nous voit presque jamais +ensemble, Georges et moi, dit-elle, je sais qu’il y a +des gens qui s’imaginent toutes sortes de choses à +notre sujet. Mais si vous saviez combien Georges est +gentil au contraire avec moi ! S’il n’avait pas cet +absurde respect humain qui lui fait toujours craindre +de laisser voir qu’il est marié, il serait exquis ! Hier, +en particulier, je ne sais pas ce qu’il n’aurait pas +inventé pour me faire plaisir.</p> + +<p>Et elle se mit à me raconter, en leur donnant, avec +une habileté souveraine, le plus d’expression possible, +toutes les attentions qu’il avait eues pour elle.</p> + +<p>Il y avait longtemps, déjà, que dans nos enquêtes +sur son âme, nous avions abordé le sujet, pourtant si +délicat, de ses relations avec Georges. Elle m’avait +laissé, avec une loyauté et une impudeur parfaites, +lui analyser toutes les raisons qui la rendaient pour +Georges si difficile et si opprimante parfois ; elle les +avait reconnues justes et s’était enchantée de les +apercevoir, comme de toutes les autres découvertes +que je l’aidais à faire sur elle-même.</p> + +<p>Pourquoi maintenant venait-elle m’affronter avec +cette description d’une tendresse dont elle avait +elle-même sapé la vraisemblance ?</p> + +<p>Un effort de mon bonheur, en moi, tâcha quelque +temps de me faire croire que c’était seulement pour +me rendre jaloux et pour exaspérer mon amour.</p> + +<p>Mais je la connaissais trop bien pour m’arrêter à +cette explication : pas plus que moi, elle n’était +capable d’une telle ruse. La stricte atmosphère de +vérité où nous nous étions habitués à vivre l’eût +empêchée même d’y penser. Nous pouvions bien +étouffer ensemble, mais non pas nous mentir, non +pas nous peindre l’un à l’autre de faux paysages.</p> + +<p>Non, si elle parlait ainsi, ce ne pouvait être que +poussée et inspirée par la réalité des faits. Georges +avait bien été la veille, et d’autres fois encore, et cette +dernière nuit sans doute — cette même nuit que +j’avais passée dans l’attente et dans l’exaltation — le +tendre amant qu’elle me décrivait.</p> + +<p>A la naissance de toutes les paroles qu’elle me +versait, je devinais une expérience toute récente, qui +l’alimentait d’enthousiasme. Je la voyais inscrite +jusque dans sa chair, en marques enflammées, cette +expérience, et ma douleur était sans bornes.</p> + +<p>Il n’y a pas de mots pour la jalousie. Et pourtant ses +espèces sont infinies. Je devine celle qui vous met +debout, avec le besoin de tuer ; la mienne eut tout +de suite quelque chose de secret et de corrosif, comme +tous mes sentiments ; elle descendit en moi comme +un poison, flétrissant tous les tissus sur son passage, +m’emplissant de mort et de stérilité. Partout où il y +avait eu de l’attente et de l’intention en moi, elle me +laissa affreusement cautérisé. Je me retrouvai au bout +d’un instant nettoyé de tout dessein, de tout espoir.</p> + +<p>Que n’aurais-je pas donné, à cet instant, pour +pouvoir soupçonner Aimée de coquetterie ! La +faculté de me mentir, le désir de m’aguicher eussent +été, pour moi, la chose la plus délicieuse, la plus +enivrante à supposer en elle. Comme un homme qui +se noie, je fis encore quelques efforts vertigineux +pour m’accrocher à l’épave de cette hypothèse.</p> + +<p>En vain ! Je voyais, je savais Aimée trop droite, et +d’une certaine façon trop candide. Ce qu’elle avait +eu pour moi de mystère ne venait que de ses silences, +jamais d’aucune invention que je l’eusse surprise à +combiner. Encore une fois elle disait vrai, j’en étais +sûr. Le fait était là, — brutalement matériel, évident, +criant, déchirant — de Georges la pressant dans ses +bras, écrasant ses lèvres, lui enseignant le plus doux +des délires.</p> + +<p>Il me faisait si mal à contempler que j’avais détourné +les yeux vers la campagne qui filait maintenant, vaste +et placide, au ras de la portière. J’y cherchais une +distraction, tout au moins un agrandissement de mon +cœur contraint. Et le chétif instinct de vivre travaillait +en effet à me rendre un peu d’espace, pour me permettre +de souffrir encore.</p> + +<p>Aimée s’était tue aussi. Il y eut une station au +milieu des arbres, et pendant un instant pas d’autre +bruit que le vent calme qui traversait les feuilles, et +que des pas, le long du train, sur le gravier.</p> + +<p>Je me remis un peu et ramenai mon regard vers +Aimée avec l’effort d’un sourire. Son exaltation +semblait s’être calmée ; je la sentis moins lointaine, +moins impossible à rejoindre.</p> + +<p>Aussitôt se produisit en moi ce mouvement timide +qui me faisait exploiter chaque possibilité de contact +avec elle, lors même que je savais n’y devoir trouver +que souffrance. Je me rappelai ma résolution du +matin ; j’en rassemblai tant bien que mal les débris ; +passant outre à l’amour-propre, oubliant tout ce que +la dignité peut-être m’eût commandé de ressentir +encore, sans prudence et sans guérison, tâtonnant et +malade, traînant encore tout mon désordre, une fois +de plus je me rapprochai d’elle :</p> + +<p>— Parce que je ne vous dis rien, fis-je, ne croyez +pas que je sois distrait de vous.</p> + +<p>Elle me sourit :</p> + +<p>— Je ne suis pourtant pas bien intéressante.</p> + +<p>Était-ce du remords ? Elle avait en effet longtemps +réfléchi en silence. Mais peut-être aussi, maintenant +qu’elle s’était débarrassée de son bonheur, voulait-elle +seulement me remettre sur la voie de nos exercices +et me rappeler à mes fonctions d’inquisiteur.</p> + +<p>Elle dut être déçue, en ce cas, car je ne sus pas les +reprendre, ni même n’en éprouvai vraiment l’envie. +A mon élan se mêlait quelque chose de brisé qui lui +retirait par avance toute efficace. Je suivais Aimée, je +suivais sa cruelle image : c’était tout ce que je pouvais +faire. La volonté qui me précipitait vers elle le matin +s’était changée en une molle vague, tout juste capable +de lécher son objet.</p> + +<p>D’ailleurs les incidents de notre voyage n’étaient +pas faits pour me rendre l’allégresse et la décision. +Nous étions descendus à Moret. Une barque nous +avait conduits à une petite hôtellerie, sur les bords +du Loing, où Aimée avait cru d’emblée reconnaître +l’endroit dont elle rêvait pour ses vacances.</p> + +<p>Nous déjeunâmes près de la rivière.</p> + +<p>Mais le jardin de trembles et de saules-pleureurs +où l’on avait installé notre table était humide ; l’eau +clapotait tout près contre la barque moisie ; sur l’autre +rive la vue était bornée par un mur d’usine. A travers +les arbres, au-dessus de nous, nous vîmes le ciel se +couvrir : la pluie menaçait. Aimée frissonna. La +tristesse tomba sur nous.</p> + +<p>Pour la secouer nous primes une voiture et décidâmes +d’explorer les villages environnants.</p> + +<p>Mais partout nous retombions sur les mêmes +villas meublées, sur les mêmes hôtels à galeries, dont +le patron nous montrait les chambres douteuses en +nous faisant admirer la vue sur des jardins pleins de +boules de cuivre, de distributeurs automatiques et +d’escarpolettes. Tout cela avait une affreuse odeur de +banlieue, celle même qu’il eût été naturel d’attendre, +si nous y eussions réfléchi, de cette fausse campagne +pour artistes où nous nous étions égarés.</p> + +<p>Et pourtant, à la longue, notre déception même +finit par reformer entre nous de fragiles liens. D’abord, +pour un si triste exil que ce fût, j’avais réussi à séparer +Aimée de son milieu, de son cadre. Paris était déjà +bien loin derrière nous, et toutes les habitudes qu’elle +y avait, qui lui faisaient en temps ordinaire une +véritable garde du corps. Plus nous étions dépaysés, +plus nous étions ensemble. Il me semblait sentir se +tisser entre nous une intimité plus humble, plus +basse, plus silencieuse, mais plus profonde aussi que +celle que nous avions connue jusqu’ici.</p> + +<p>Nous avions beau ne plus trouver à nous dire que +des phrases misérables ; nous étions bien obligés de +mettre notre malaise en commun, de partager ce pain +de notre naufrage.</p> + +<p>A Marlotte, je m’étais avancé en reconnaissance +vers une villa à louer. Comme elle me paraissait +mériter une visite, je me retournai vers Aimée et lui +fis signe de me rejoindre. Je la regardai s’approcher ; +chacun de ses pas arrachait à mon cœur une bénédiction ; +j’éprouvais jusqu’au tourment le besoin d’en +baiser la trace.</p> + +<p>Quand elle fut près de moi, je vis qu’un lacet de +ses bottines était défait ; je me mis à genoux pour le +rattacher. Et là tout à coup, prosterné devant elle, la +sensation du mal qu’elle me faisait m’inonda de +reconnaissance. Je levai les yeux vers elle, je lui pris +les mains avec humiliation et délire, je les appuyai +contre mon front, contre mes joues pour me calmer, +pour me ravir. Elle souriait au-dessus de moi, sans +complicité, mais sans reproche non plus, ni rejet +de mon amour ; et comme un mendiant aux +pieds d’une déesse, je savourais ce fugitif présent.</p> + +<p>Au restaurant où nous prîmes le thé sous une triste +tonnelle, Aimée sembla même un moment vouloir +se rapprocher de moi davantage. Elle était allongée +dans un fauteuil de jardin. Elle ne me regardait pas, +elle ne bougeait pas, elle ne parlait pas ; mais je sentis +que de toutes ses forces elle composait à mon usage +une sorte de disponibilité de sa personne. Je ne sais +comment exprimer cette impression qu’elle me donna. +Elle était là, toute appliquée à se laisser faire, pleine +de méditation et d’offrande, n’ayant pas perdu un +atome de sa solitude, mais la déposant un instant en +ma faveur, m’en faisant tacitement la remise.</p> + +<p>Hélas ! par l’attention même qu’elle y mettait, elle +restait désespérément protégée ! Tout au moins +contre quelqu’un de si peu agressif que moi. Cette +longue proie, je la parcourais des yeux, comment y +mordre ? Si seulement l’impatience lui eût arraché +une plainte ! Mais elle restait entière, inflexible, +commandante encore du fond de son abandonnement ! +Tout ce qu’elle pouvait faire c’était de fermer les +yeux. Je la revois encore comme une haute barque +maladroitement échouée au rivage de ma misère ! +Ah ! par quels mots eût-il fallu commencer ? Quels +baisers sur elle n’eussent pas été violence ?</p> + +<p>Je la pris enfin par la main ; nous remontâmes en +voiture pour rejoindre la gare de Bourron. Nous +descendions, maintenant, dans la vallée, qui s’ouvrait +largement à notre rencontre ; l’air humide faisait les +lointains foncés ; de grands nuages soucieux voyageaient +au dessus de nous ; quelques gouttes de pluie +tombèrent du haut ciel sombre. Aimée n’avait que +des vêtements légers ; je la couvris de mon pardessus. +Sous ce déguisement, qui confisqua son élégance, elle +m’apparut tout à coup moins inaccessible : ce fut +comme si j’avais jeté sur elle un filet ; je l’emmenais +dégradée et captive à ma suite.</p> + +<p>Elle me regarda à la dérobée avec gêne, sentant que +je la trouvais moins belle, et s’en inquiétant.</p> + +<p>Mais moi, au contraire, je m’enivrais de l’avoir +ainsi réduite en pauvreté. Une tristesse ravissante +me serrait le cœur. Enfin je pouvais avoir pitié d’elle ! +Enfin je l’avais entraînée dans le bas royaume où +j’étais aux fers ! Je pourrais la prendre de plain-pied, +sans assaut.</p> + +<p>Mais comme toujours je m’attardai dans cet +émerveillement ; toujours les sentiments viennent se +mettre sur mon chemin pour me le faire perdre. Je +jubilais douloureusement ; j’avais envie de remercier +Aimée de cela déjà, qu’elle n’était plus si abrupte ni +si parfaite.</p> + +<p>— C’est bon de vous avoir là, ainsi, répétais-je +avec transport en lui serrant la main.</p> + +<p>Je goûtais notre abîme au lieu de l’y attirer plus +profondément. Cela devenait de la fraternité ; mon +cœur ne prenait pas la dureté qu’il eût fallu ; j’oubliais +que l’amour c’est la guerre et qu’on n’y a pas le temps +d’avoir des émotions.</p> + +<p>Quand la voiture nous eut laissés, lorsque nous +nous retrouvâmes sur le quai de la gare, j’étais tout +étourdi et chancelant. Je n’entendais plus bien ce que +je disais et d’une voix toute défaite : « Viens ! » fis-je +en entraînant doucement Aimée par le bras vers le +train qui arrivait.</p> + +<p>Oh ! cette pauvre audace de la tutoyer, qui venait +si tard, quelle pitié c’était ! Cachée là où personne ne +pouvait l’attendre, née d’un remous de ma timidité, +sans pouvoir, sans force, suppliante et comme à +moitié soufflée par le vent et le fracas du train qui +s’arrêtait maintenant devant nous, comme elle me +ressemblait bien !</p> + +<p>Elle n’appelait aucune réponse. Aussi n’eut-elle +aucune suite que d’impatienter Aimée. Dans le +wagon — elle me faisait face — je vis se former en elle +et peu à peu grandir un dépit violent contre moi. Trop +d’histoires ! pensait-elle visiblement, et que si c’était +seulement pour la promener ainsi à travers mes +odieuses hésitations, j’eusse mieux fait de la laisser +tranquille. Tous ces va-et-vient intérieurs auxquels +nous avions perdu notre journée, lui devenaient +brusquement insupportables. Elle ne savait sans doute +pas très bien elle-même ce qu’elle avait attendu de +moi ; sans doute à la moindre attaque de ma part, se +fût-elle contractée, défendue. Mais elle m’en voulait +tout de même de ne l’avoir menacée que si lâchement ; +elle ne me pardonnait pas de lui avoir fait croire à un +danger qu’elle n’avait pas couru ; car il lui fallait bien +comprendre enfin que je ne savais être ennemi que +de moi-même et que ma cruauté était sans but, sans +direction, sans pointe.</p> + +<p>Présente, je la sentis me fuir, se dégager de cette +fraternité où je m’étais cru impliqué pour toujours +avec elle. Le compartiment, où d’abord nous étions +seuls, se remplit de monde peu à peu. Pour préserver +quelque temps encore notre complicité contre les +forces qui la menaçaient de partout, j’avais placé +l’ombrelle d’Aimée à côté de nous, sur l’appui des +deux banquettes et derrière cette barrière fragile qui +nous séparait des autres voyageurs, je prétendais me +trouver encore seul avec elle. Mais cette solitude ne +me servait déjà plus à rien, qu’à la perdre. Je voyais +son visage déjà tout étranger ; il y avait des moments, +lorsqu’elle fermait les yeux, où il se fanait brusquement, +apparaissant à la fois plombé et rougi ; alors +j’avais envie de me pencher sur lui ; mais il reprenait +aussitôt une espèce d’ardeur et comme un reflet de +colère qui m’interdisaient de bouger.</p> + +<p>Nous ne dîmes plus un mot jusqu’à Paris. Mais +dans la cour de la gare, lorsque j’eus été lui chercher +une voiture, l’horreur de cette journée manquée +m’étreignit brusquement et je reconnus l’impossibilité +radicale de quitter ainsi Aimée en plein désastre ; +malgré ses protestations, je montai avec elle en +voiture.</p> + +<p>Alors se produisit un coup de théâtre. Toutes les +manœuvres et tous les errements de l’orage qui avait +pesé sur l’horizon de notre après-midi, se résolurent +en un grand éclair :</p> + +<p>— Aimée, lui criai-je, je vous hais, je vous hais de +toutes mes forces. Vous êtes un monstre. Il faut que +je vous dénonce. Cela ne peut pas durer comme ça. +On ne peut tout de même pas vous laisser ainsi +indéfiniment en liberté.</p> + +<p>Mon âme pliait sous un faix d’injures à lui dire. Je +me jetai dans des reproches incohérents, l’accusant +de tout, lui promettant mille punitions, l’environnant +en paroles de tous les supplices imaginables.</p> + +<p>Je lui saisis le bras, je le secouai violemment :</p> + +<p>— Pour bien faire, dis-je, en riant de tous mes +nerfs, il faudrait que je vous tue, ou quelque chose +dans ce genre.</p> + +<p>Et c’était vrai, à la lettre, qu’à cet instant, l’idée de +trois couteaux plantés en bouquet dans son cœur +m’était d’une délivrance indescriptible. Sa destruction +avait tout à coup plus de charme que tous ses charmes.</p> + +<p>Je savais parfaitement combien j’avais été faible et +sot toute la journée, et je le lui disais. Mais pour une +fois, ses torts m’apparaissaient encore plus grands que +les miens. Et son existence surtout prenait un caractère +inexpiable.</p> + +<p>C’était contre son existence que toutes mes forces +d’un seul élan se tournaient ; c’était son existence que +mes mots et mes cris tâchaient de recouvrir.</p> + +<p>Je la sentais contre moi, chair et âme, plus épouvantable +que cet enfer d’où elle était montée un jour pour +prendre un soin si touchant de ma damnation. Il me +fallait l’y replonger ; il me fallait amasser beaucoup +de néant sur cette tête trop aimée.</p> + +<p>La dure cage où elle enfermait ses pensées, je n’avais +même plus envie de l’ouvrir. Elle l’emporterait avec +elle ; je me moquais désormais de rien savoir. Il fallait +seulement qu’elle n’existât plus, qu’elle n’existât plus !</p> + +<p>Elle, cependant, m’avait d’abord écouté sans rien +dire. Puis tout à coup elle se mit à rire, de son rire le +plus terrible, le plus insolent. Loin de la fâcher, mes +accusations lui faisaient un bien infini ; elle se renversait +sous elles, elle les buvait voluptueusement. Enfin +elle me trouvait aussi malintentionné qu’elle en avait +besoin. Ce torrent de haine que je déversais sur elle, +plus habile que moi, elle y reconnaissait le paroxysme +de l’amour qu’elle pouvait inspirer.</p> + +<p>Elle riait, cruelle et délivrée, elle riait, et il me +semblait que c’était la journée tout entière qui +éclatait enfin en cette fusée de rire, furieuse, aride, et +triomphale.</p> + +<p>— Si vous saviez ce que je souffre ! dis-je tout à +coup.</p> + +<p>Mais :</p> + +<p>— Tant mieux ! s’écria-t-elle, et elle continua de +rire.</p> + +<p>Je chancelai un instant sous le coup, mais bondis +presque aussitôt, comme en rêve, à la hauteur où elle +m’appelait : il n’y eut plus rien en moi qu’une vraie +rage de joie ; tout me fut indifférent soudain au prix +de l’hilarité que nous avions atteinte. Le monde +aurait pu périr à cette minute : je n’aurais su que m’en +féliciter. Hourra ! telle était la seule devise qui +convînt en cet instant à mon amour.</p> + +<hr> + + +<p>A notre amour peut-être. Jamais encore je n’avais +senti Aimée si prochaine. La colère était décidément +le vrai climat commun de nos âmes ; elle les fondait +plus harmonieusement que la tendresse, l’étude ou +l’humiliation.</p> + +<p>Une tempête exquise nous soulevait, et nous +étions roulés ensemble sous son aile. Une ardeur +nous prenait, une sécheresse de la gorge. Nous +avions soif de quelque chose, mais de si rêche qu’à +peine osions-nous le nommer en nous-mêmes baiser.</p> + +<p>Soif ! Lentement pourtant croissait entre nous +cette fleur aride dont nos lèvres allaient former les +pétales. Soif ! Le terme d’un pélerinage infini était +là : sur ce visage près du mien, comme un puits du +désert, au soir, plein d’étincelles.</p> + +<p>Déjà je me penchais sur lui avec cupidité ; déjà, +maîtrisant mon cœur tant bien que mal, j’avais +saisi le bras d’Aimée.</p> + +<p>Que se passa-t-il à cet instant ? La révolution de +tout mon corps vers le sien s’arrêta net, avant même +que mon esprit eût reçu aucun avertissement ; je +demeurai en suspens.</p> + +<p>Puis :</p> + +<p>— Non, non, fit en moi une voix secrète.</p> + +<p>Et tout aussitôt :</p> + +<p>— Non, non, reprit Aimée, laissez-moi !</p> + +<p>Elle avait détourné la tête, fermé les yeux.</p> + +<p>— Non, répéta-t-elle plus bas, laissez-moi !</p> + +<p>Je laissai tomber mon front sur sa poitrine avec un +gémissement, vaincu par une force absolument innommable, +épuisé comme après une lutte immense, +et résigné déjà.</p> + +<p>— Non, dit encore une fois Aimée, presque avec +tendresse, non, François, il ne faut pas.</p> + +<p>Comme un gaz par une subite fissure, toute notre +fureur fuyait déjà avec un long cri, nous laissant +pauvres, lourds et séparés.</p> + +<p>Je grelottais, abattu sur le sein d’Aimée.</p> + +<p>Puis je me raccrochai péniblement d’une main au +brassard de la portière et me rassis à ma place.</p> + +<p>Un moment encore nous filâmes ensemble, pris +dans l’immense courant des boulevards.</p> + +<p>Enfin je tapai à la vitre, je fis arrêter, j’embrassai la +main d’Aimée sans regarder son visage et je descendis.</p> + +<p>Je restai un moment sur un refuge ; il était six +heures ; les taxis à toute vitesse me frôlaient ; les +autobus entraient sur la pente du boulevard au chant +plaintif de leurs freins. Toute une vie forcenée se +précipitait au long de moi, emmenant mon âme +inutile, l’arrachant à sa peine, lui procurant encore +quelques minutes de grâce.</p> + +<p>Et pourtant mon esprit travaillait déjà, tout seul, — mon +funeste esprit jamais las, qu’aucune ruine +n’arrivait à distraire de sa manie d’attention et qui +se jetait sur mes pires mésaventures comme sur une +proie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="i">Car qu’est-ce qu’aimer, si ce n’est +avoir en tout et partout la même +volonté, jusqu’à l’entière extirpation +du moindre désir contraire, et +un total assujettissement de son +cœur ?</p> + +<p class="sign sc">Bossuet.</p> + +</blockquote> + +<p>Qui nous avait trahis ? Qui nous avait sauvés ? Quel +ange ? Quel démon ?</p> + +<p>La prudence ? la peur ? la raison ?</p> + +<p>Non, d’abord — certainement j’étais dans le vrai +en le pensant, en le voyant, — la perfection d’Aimée, +son terrible défaut de besoins.</p> + +<p>Ainsi je ne portais pas la faute principale.</p> + +<p>Oui, c’était bien ce que Georges avait d’abord +aperçu en elle, et redouté, qui s’était à nouveau fait +sentir : « Elle peut tellement bien se passer de moi ! »</p> + +<p>Notre crise de rire avait pu me faire croire un +moment à l’évanouissement de toute barrière entre +nous. Mais sitôt que je m’étais rapproché d’elle +physiquement, sa prédominance avait reparu, aussi +inexplicable qu’invincible. Oh ! comme je m’étais +senti frêle tout à coup et léger contre elle ! Même +l’entrain, même la décision qui m’avaient manqué, +n’eussent pas suffi, j’en étais certain, à compenser +cette différence de densité entre nous.</p> + +<p>J’avais effleuré son sein d’une main surprise, égarée, +tremblante, mais tout de suite il n’avait plus été qu’un +lieu où m’abîmer, que le champ de ma défaite ; et +c’était la joue contre lui, seulement, quand je m’étais +vu bien indiscutablement frustré, que j’avais osé +endurer un instant son indulgente chaleur.</p> + +<p>J’étais venu sur Aimée comme une vague trop +caressante. Et elle, même pendant le temps où elle +m’avait désiré peut-être, ou attendu, elle ne s’était +démunie de rien en ma faveur, elle ne s’était même +pas atténuée d’un soupir ! Au terme de mon élan, je +l’avais retrouvée plénière, inattaquée.</p> + +<p>Oui, c’était bien la rage toute seule qui eût pu, à +la limite, la transporter aux bras d’un amant ; mais elle +y fût arrivée encore intacte, fermée, à déshabiller +entièrement. Même entre les mains d’un plus audacieux +que moi, elle n’eût été qu’un cadeau brusque +et insaisissable comme l’esprit.</p> + +<p>Ces yeux clos, ce visage détourné que j’avais eus +sous moi un instant, il m’avait été aussi impossible +d’y lire la moindre abdication que ce jour, si ancien +déjà, où elle s’en était servie à la fois pour signifier +sa souffrance et pour décourager ma consolation.</p> + +<p>Je n’avais fait naître, ni chanter, aucune plainte sur +ses lèvres ; moi qui savais si bien déclencher son esprit, +je n’avais pas su trouver le secret de cette musique +qui se fût élevée de son corps touché et défaillant.</p> + +<p>C’était bien à plus fort que moi que j’avais eu +affaire, à plus seul en tout cas, à plus hautement +situé. Aimée, mon sang, ma vie, ma joie, mon désespoir, +ma haine, Aimée n’était rien au niveau de quoi +je pusse me hausser jamais durablement. A chaque +fois que je m’approchais d’elle, en quelque intention +que ce fût, elle se retournait instinctivement vers sa +solitude et lui demandait secours ; toujours elle +remontait vers cet être plus grand, plus comblé que +son âme actuelle, vers cet ange affreux en elle sur qui +mes mains glissaient et dérapait mon étreinte.</p> + +<hr> + + +<p>Et pourtant étais-je bien sûr, dans mon échec, d’être, +moi, sans responsabilité ? Cette force d’Aimée, qui +m’avait repoussé, était-elle bien en soi insurmontable ? +Pouvais-je la séparer de ma faiblesse ? Les effets de +l’une étaient-ils vraiment à démêler des effets de +l’autre ?</p> + +<p>Non, — j’étais bien obligé de le voir, — elles +s’étaient combinées toutes deux pour nous vaincre +tous deux. De cet arrêt cruel qui frappait d’inachèvement +mon amour, je devais bien comprendre que je +n’étais pas l’auteur moins qu’Aimée.</p> + +<p>Une lucidité désolante commença à pénétrer mon +esprit. Je reconnaissais une à une toutes les fautes +que j’avais commises, je remontais jusqu’aux malformations +de mon caractère qui m’y avaient fait +tomber.</p> + +<p>Il y avait d’abord cette sincérité absurde à laquelle +j’avais cédé constamment comme à un vin trop +persuasif. Et sans doute c’était bien à elle que je +devais notre intimité et ce qui s’était éveillé dans le +cœur d’Aimée d’affection pour moi ; mais c’était elle +aussi qui du même coup avait posé, à l’une comme à +l’autre, ces limites auxquelles je me heurtais et me +meurtrissais maintenant.</p> + +<p>Je m’étais toujours approché d’Aimée avec toute +mon âme, et pour la lui livrer. Comment me fussé-je +méfié ? C’était si bon ! Mon seul souci, en l’abordant, +était l’exactitude. Quelque sentiment qui me possédât, +je ne trouvais d’entrain et de facilité qu’à le lui +décrire ; en allant chercher les siens, pour les lui +éclairer, je lui apportais tous les miens par surcroît, +et définis, spécifiés, quantifiés avec le plus religieux +scrupule. La nuance les minait. Tant pis ! Je m’appliquais +à rendre surtout leur nuance, leur degré.</p> + +<p>Je me souvenais maintenant de scènes entre nous +vraiment sublimes, vraiment ridicules ! Souvent, +m’étant laissé entraîner à lui peindre mon amour plus +vif, m’apercevais-je, que je ne l’éprouvais dans l’instant : +« Arrêtons-nous, Aimée ! lui criais-je avec transport. +Je mens. Ce n’est pas tout à fait ça que je ressens. » +Et je reprenais ma description en serrant de plus près +le véritable état de mon cœur.</p> + +<p>Elle riait, s’enthousiasmait ; rien ne lui paraissait +plus adorable que ces corrections. Elle me remerciait :</p> + +<p>— Quand on me dit la vérité, s’écriait-elle, ou +quand on me la fait voir en moi, c’est comme une +nourriture qu’on me donne.</p> + +<p>Oui, mais qui ne profitait qu’à son esprit, qui +dégarnissait d’autant le mien. Peu à peu je m’étais +émietté en elle ; je n’avais gardé aucun secret autour +duquel sa pensée eût à tourner, à s’inquiéter ; rien +en moi ne subsistait qu’elle pût mal entendre et sur +quoi pussent se greffer ces tendres et spécieuses +images qui font errer le sentiment.</p> + +<p>Je me représentais fort bien maintenant l’aspect +que je devais avoir pour elle ; c’était celui d’une ville +démantelée. Aucune tour, aucun rempart du haut +desquels elle eût loisir de se sentir menacée. Elle +pouvait entrer de plain-pied partout ; partout mes +aveux l’accueillaient et lui rendaient la promenade +exquise, oui, mais encore plus, indifférente.</p> + +<p>Oh ! comme j’étais trahi ! Ce mouvement si doux +qui me faisait courir vers elle, sitôt que j’avais découvert +du nouveau dans mon cœur, pour le lui offrir, il +m’avait perdu. Tout ce qu’elle avait reçu de moi sans +y répondre lui servait maintenant à ne subir pas mes +prestiges. L’ivresse même que nous avions goûtée si +souvent dans nos entretiens, avait pour jamais tari +la possibilité de cette autre ivresse que nous nous +fussions procurée l’un à l’autre sans paroles et par le +seul mystère de nos corps emmêlés. L’ignorance ne +nous envelopperait plus jamais de sa faveur ; et cette +ombre ne reviendrait plus sur nos âmes qui eût permis +la méprise de nos lèvres et nous eût laissés nous gorger +bouche à bouche, à l’abri de toute idée, du long miel +endormi dans nos membres.</p> + +<hr> + + +<p>L’évidence m’aveuglait : je ne serais jamais son +amant ; je ne serais même jamais un amant ; l’amour +en moi prenait parti contre l’amour ; toutes les forces +qu’il donne aux autres, il me les enlevait ; j’avais une +nature trop aimante pour qu’elle sût devenir amoureuse.</p> + +<p>Je ne savais pas prendre ni plier contre moi l’objet +qu’avait choisi mon désir ; j’errais autour de lui, je +l’effleurais de mille caresses mentales, mais je m’adaptais +en même temps à tous ses contours et recevais sa +forme au lieu de lui donner la mienne.</p> + +<p>Partout où j’avais rencontré la volonté d’Aimée, ou +sa répugnance, ou son hésitation seulement, je m’étais +replié aussitôt. Je n’avais pas su durer un seul instant +contre elle ; il m’était impossible de distraire ma pensée +un temps assez long de son agrément pour que le +mien put naître et s’imposer.</p> + +<p>Je ne songeais jamais que son cœur pouvait être +incertain de ses vœux et attendre de moi leur détermination. +Je ne prenais jamais l’initiative de l’enchanter. +Je ne savais pas devenir la source de son plaisir, +ni son fauteur d’oubli. Je manquais irrémédiablement +de ce tranquille égoïsme qui seul change l’homme en +maître, pour la femme, d’extase et de ravissement.</p> + +<p>Il eût fallu, laissant aller les pensées d’Aimée, +prendre posément son visage entre mes mains et le +couvrir de baisers : ils eussent bien créé tout seuls +ce courant dans son cœur qui me l’eût apportée toute ; +ah ! j’aurais dû me confier à ce sortilège.</p> + +<p>Hélas ! Hélas ! je voyais maintenant l’abîme, en +moi, de trop pure tendresse, qui me rendait à jamais +incapable de choisir et surtout d’exécuter une si +simple machination.</p> + +<p>Une scène me revenait à l’esprit, qui me faisait rire +amèrement. Elle datait seulement de quelques +semaines. J’étais sorti avec Aimée ; nous attendions +un tramway ; le temps était frais ; je la vis frissonner +un peu. Aussitôt la crainte qu’elle ne prît froid m’envahit, +submergea toutes mes autres préoccupations ; je +cherchai un taxi ; sur la vaste place où nous étions, il en +passait beaucoup, mais tous étaient occupés ; je courais +pourtant après chacun, faisais signe au chauffeur ; +je me sentais lancé en avant comme une balle par +quelque chose en moi d’aussi irrésistible qu’inopportun ; +une serviabilité quasi-folle m’animait, dont +je voyais maintenant qu’Aimée avait dû s’apercevoir. +Je me rappelais le regard dont elle m’avait suivi ; j’y +lisais rétrospectivement de l’attendrissement, de la +reconnaissance, mais surtout une sorte de pitié. Il +voulait dire : « Pourquoi ? Pourquoi tant de dévouement ? +Ce n’est pas ainsi que vous pouvez me plaire ! +Que ne restez-vous près de moi ? Pourquoi ne me +dictez-vous pas cet instant au lieu de le subir ? Il +faudrait passer outre à mon bien-être ; il faudrait +penser à vous davantage ; il faudrait être le plus fort. +Songez que je ne puis avoir, à vous aimer, aucune +autre excuse. »</p> + +<p>Oui, je m’étais moi-même détruit à l’avance dans +son cœur et cela était irréparable ; jamais je ne +redeviendrais pour elle celui qui commande, qui +conduit, qui enivre. Jamais l’idée ne lui viendrait +de se suspendre à moi, les yeux fermés, ni de glisser, +entre mes bras, assoupie, remise, dans le grand exil +du plaisir.</p> + +<hr> + + +<p>Il me tardait d’arriver à la maison. L’effondrement +de mon amour me semblait si complet que j’avais +hâte de retrouver Marthe et de m’en consoler près +d’elle.</p> + +<p>Elle m’attendait justement et avec une inquiétude +dont elle n’était pas coutumière. Je ne lui avais pas +caché, tant j’avais horreur du clandestin, que je +sortais ce jour-là avec Aimée. Elle n’avait pas protesté +mais en la revoyant, je compris tout de suite qu’elle +en avait eu du chagrin.</p> + +<p>Ce fut un nouveau choc pour moi, un nouvel +obstacle aussitôt que je ressentis.</p> + +<p>Elle m’interrogeait :</p> + +<p>— Où êtes-vous allés ? Que vous êtes-vous raconté +tous les deux toute la journée ?</p> + +<p>Il y avait à peine de reproche dans sa voix, mais +assez de souffrance pour me désemparer. J’écartais +faiblement, maladroitement, la pointe de ses questions. +Je comprenais que, pour la rassurer, il m’eût fallu +faire preuve à nouveau de cette possession de moi-même +et de cet esprit de domination dont je venais +d’éprouver si cruellement le manque en face d’Aimée.</p> + +<p>Je tenais Marthe contre moi, je caressais son front, +je lissais ses cheveux, je lui balbutiais des tendresses, +je l’aimais infiniment.</p> + +<p>— Je ne pourrai jamais lui faire ce mal, pensais-je. +Jamais je ne la tromperai. Je ne suis pas un misérable.</p> + +<p>Ma voie s’encombrait de plus en plus ; je trouvais +des impossibilités de plus en plus prochaines à ce +que j’avais rêvé, et celle-là, la dernière, la plus forte +maintenant, qui avait pris corps et visage et qu’il me +fallait bercer avec amour et désolation sur mes genoux.</p> + +<p>— Non, promettais-je à Marthe mentalement, non, +tu ne souffriras jamais cela de moi, cette douleur ne +t’atteindra jamais de me savoir à une autre, et même +pas cette injustice d’être trahie secrètement.</p> + +<p>J’avais beau faire : remontant l’avenir avec mon +esprit, je ne découvrais pas le moment où je me +déciderais à faire entrer le malheur de Marthe comme +ingrédient dans mon bonheur. Normalement mon +destin m’y obligeait ; mais devant cette nécessité, tout +mon cœur faiblissait, comme un autre eût faibli +devant celle du renoncement.</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi de tous côtés je reconnaissais l’insurmontable. +Pour la première fois je le contemplais bien en face +et j’épiais curieusement quels sentiments en moi +allaient se former pour y répondre.</p> + +<p>La résignation ne se montrait pas encore. C’était +de l’accablement plutôt que j’éprouvais. Oh ! je me +savais bien trop lâche. Pourtant regardant autour de +moi, examinant avec une sorte d’impartialité les +différentes issues qui s’offraient encore à moi, je ne +pouvais pas empêcher que la mort ne se recommandât +comme la plus pratique. Elle n’avait rien en elle-même +de plus attirant qu’à l’habitude et, même, elle ne +m’effrayait pas moins qu’elle n’avait toujours fait ; +mais on ne pouvait pas lui retirer son opportunité ni +sa valeur purgative. Elle seule apportait une solution +complète et vraiment rafraîchissante à mes embarras. +Je ne l’affrontais pas, mais je biaisais doucement vers +elle, en pensée, séduit par toute la simplification que +j’y devinais.</p> + +<p>— Mourir, mourir, me disais-je intérieurement, +mais en laissant presque le mot se dessiner sur mes +lèvres, dans le vil espoir que Marthe le surprendrait. +Mourir, céder la place à cette monstrueuse combinaison +de sentiments qui occupe mon cœur et que je +ne saurai jamais dénouer. Mourir, n’être plus là, +n’être plus responsable de rien !</p> + +<p>Je tâtais en moi tout ce qui d’autre que la vie +pouvait encore être changé, demeurait accessible à la +volonté ; et c’était vrai que je ne trouvais rien. Aucune +de mes pensées n’était plus amovible. Aimée s’était +refermée sur elles comme un arbre sur la cognée. Il +était donc tout naturel d’écarter la seule chose en +moi qui pût l’être encore : ce souffle obstiné, acharné, +borné qui soulevait ma poitrine et facilitait vainement +mon martyre.</p> + +<hr> + + +<p>Mais en même temps j’avais honte. Je savais, je +sentais qu’on ne meurt pas d’amour, ou si rarement ! +Sans imaginer comment il s’y prendrait, j’entrevoyais +que le premier venu eût trouvé d’emblée une issue +simple et normale aux difficultés qui m’opprimaient. +J’étais jaloux de lui. « Georges, par exemple, me +disais-je, n’admettrait pas un instant cette impossibilité +contre laquelle je me débats ; il aurait l’intuition +de son bonheur qui lui donnerait aussitôt des lumières +et de l’énergie ; il verrait un chemin. » Je ne pouvais +pourtant pas aller lui demander conseil ! Mais je +tâchais de deviner ce qu’il ferait à ma place.</p> + +<p>Prétendre, vouloir, m’affirmer ! voilà ce que j’apercevais +de nouveau nécessaire. Reprendre la direction +des évènements, remettre le cap sur le bonheur.</p> + +<p>Je continuais à caresser Marthe, mais en même +temps une sourde irritation me gagnait, comme toutes +les fois que la vertu en moi a pris l’avantage.</p> + +<p>Je commençais à oublier tout ce que je venais de +découvrir qui me la rendait obligatoire.</p> + +<p>Il y avait une glace en face de moi : je m’y regardais +instamment, cherchant sur mon visage la trace d’un +peu de volonté, d’un peu d’égoïsme ; je l’analysais, ce +visage, comme s’il eût été peint, ou eût appartenu à +un autre. Je n’y surprenais rien de fuyant, ni de +proprement lâche ; il était plutôt craintif, ou mieux +encore susceptible ; il y avait autour de la bouche +quelque chose d’avide et de mal décidé. On y lisait +clairement la lutte entre la gourmandise et la timidité, +entre le désir et la tendresse.</p> + +<p>La seule lumière que j’y visse briller, — je le +reconnaissais sans modestie, — c’était celle de l’intelligence, +mais elle ne pouvait me servir à rien.</p> + +<p>Pourtant je lui envoyais à distance des sommations : +qu’il eût à reprendre tout de suite de l’autorité. Je +n’admettais plus ce reflet qu’il me renvoyait de mon +indécision. Je lui donnais deux minutes pour redevenir +assuré, exigeant.</p> + +<p>Au dedans mon désespoir peu à peu s’était aigri. +Je ne m’adressais plus la parole qu’avec hostilité. +Pensant à Aimée, « je ne l’aurai jamais, me disais-je +cruellement, mais c’est parce que je suis un poltron. +Cette coupe qu’est son visage, et pleine de la seule +liqueur dont mes sens puissent jamais s’enivrer, +je ne la ferai jamais chavirer entre mes mains +tout à coup méchantes, je n’y tremperai jamais +profondément mes lèvres ; ces yeux, dont je +n’ai qu’à rencontrer la lueur pour que tout mon +sang aussitôt charrie poison, chaleur, folie, je ne +les ferai jamais s’agrandir sous mes caresses ni douter +de leur joie jusqu’au rêve ; mais c’est uniquement +parce que je ne sais pas le vouloir, parce que +j’ai peur de mon plaisir, parce que tout est pourri +dans ce cœur misérable. »</p> + +<p>Et en même temps, je fouillais mon cœur haineusement, +je le travaillais, je l’excitais. Je tâchais de le +fortifier, de l’aguerrir contre les obstacles qu’il avait +rencontrés.</p> + +<p>Je lui faisais faire des exercices. Supposant telle +scène entre Aimée et moi du genre de celle où j’avais +été vaincu, je le lançais à nouveau sur la brèche, +m’appliquant à bien le distraire de toutes les craintes +qui l’y avaient fait chanceler. De mes mains, entre +temps, comme par des passes magnétiques, j’insensibilisais +Marthe pour qu’elle n’eût à souffrir de +rien.</p> + +<p>Peu à peu ainsi l’idée d’un nouvel et dernier assaut +à livrer entrait dans mon esprit. L’orgueil, qui me +tient lieu de vanité, me rendait une sorte d’enthousiasme +fiévreux. Je ne pensais plus à mourir. Il fallait +essayer mes forces une dernière fois.</p> + +<p>Je me levai doucement et déposai Marthe à ma +place dans le fauteuil où elle resta engourdie et +calmée.</p> + +<hr> + + +<p>Ce ne fut que le surlendemain pourtant que je me +résolus à affronter Aimée.</p> + +<p>Je la connaissais suffisamment pour ne pas craindre +que notre dernière aventure l’eût convaincue de me +fermer sa porte. Le cœur me battait pourtant lorsque +j’y frappai.</p> + +<p>Mais j’entendis sa voix calme, au travers, qui +m’invitait à entrer.</p> + +<p>Je la trouvai en plein déménagement. Une malle +était au milieu de la chambre, à moitié remplie. Sur +tous les fauteuils des robes étaient étalées ; des piles +de linge s’entassaient sur le lit.</p> + +<p>— Vous partez donc ? lui demandai-je, en proie à +une brusque terreur.</p> + +<p>— Oui, demain ; j’ai fait une tournée aujourd’hui +et j’ai découvert tout près de Paris, au bord des bois +de Chaville, une petite auberge bien plus gentille +que tout ce que nous avons vu ensemble. Je vais +m’y installer. Il faudra venir me voir.</p> + +<p>Je ne pus rien dire d’abord ; la proximité de l’endroit +qu’elle avait choisi me rassurait pourtant. Elle continua +ses rangements.</p> + +<p>Pour mieux plier un vêtement, elle s’agenouilla +devant la malle, me tournant le dos. Je me mis à +contempler ses épaules, je les mesurais du regard : +« Voici donc tout l’obstacle, pensais-je, contre lequel +ma vie est butée ! Comme il est étroit ! Comment le +courant qui traverse mon cœur ne l’a-t-il pas encore +emporté ? » Et naïvement, comme devant un miracle +physique, je me demandais : « Comment peut-elle +supporter ce poids, l’arrêter ? D’où lui vient cette +force absurde ? Quelle magie est donc ici à l’œuvre ? +Oh ! que toute la montagne de mes sentiments puisse +se réduire à n’être plus que quelque chose contre ces +épaules de si délicatement, de si timidement appuyé ! »</p> + +<p>Puis la colère revint et, en paquet avec elle, le désir. +Je me mis à trembler : Je ne vais pourtant pas la laisser +s’évader de mes mains ? pensai-je.</p> + +<p>Je m’arrachai du fauteuil où je m’étais assis, je +m’approchai d’elle traîtreusement par derrière ; le +tapis étouffait mes pas.</p> + +<p>Mes bras cependant restaient collés à mon corps. +Impossible d’imaginer à quelle caresse ils allaient se +décider.</p> + +<p>J’avais froid.</p> + +<p>Il fallait la prendre pourtant, non pour lui emprunter +aucun plaisir, mais pour l’empêcher une bonne +fois de me nuire, pour éteindre contre moi sa virulence. +Si je réussissais à passer mes bras autour d’elle, +c’était fait. Tous les traits qui de toutes parts à chaque +instant pouvaient m’atteindre, en un seul faisceau +à la fin rassemblés, me laisseraient inoffensivement +cueillir leur pointe.</p> + +<p>Il fallait la prendre pour l’aveugler ; je serrerais sa +tête contre ma poitrine, je ne verrais plus son visage ; +captée au piège de mes baisers, elle laisserait peut-être +enfin commencer un peu de paix pour moi…</p> + +<p>J’étendis les bras tout à coup.</p> + +<p>Mais à ce moment, et sans qu’elle se méfiât de rien, +je pense, Aimée, s’appuyant des deux mains au rebord +de la malle, se releva, se retourna, me fit face.</p> + +<p>Je fus surpris par l’air de tristesse qu’il y avait sur +son visage. Elle étendit à son tour les bras vers moi +et les posant sur mes épaules, elle me repoussa doucement, +avec un sourire mélancolique, jusqu’au fauteuil +d’où je m’étais levé. Elle me força à m’y rasseoir et +resta debout devant moi.</p> + +<p>Puis m’abandonnant ses deux mains en signe de +confiance et de trêve :</p> + +<p>— François, dit-elle enfin, il faut que vous me +veniez en aide. Tout ce que je vous ai dit l’autre jour +au sujet de Georges, vous savez, c’était vrai ; mais ce +n’est pas toujours vrai. Il y a des moments où il est +terrible vraiment. Non pas méchant, mais si distrait ! +Ce matin, je ne comprends pas bien moi-même ce +qui s’est passé : nous nous sommes un peu disputés. +Oh ! pas grand’chose ! (Je voyais, je sentais l’effort +qu’elle faisait contre son orgueil.) Mais il est parti +sans me dire au revoir. C’est la première fois depuis +que nous sommes mariés. J’ai du chagrin.</p> + +<p>Elle s’étendit longuement sur sa mauvaise chance, +précisant bien qu’elle n’accusait personne, qu’elle +trouvait seulement le sort trop injuste envers elle :</p> + +<p>— Je sais pourtant qu’il m’aime, disait-elle. J’en +ai des preuves…</p> + +<p>Elle parlait, fière et soumise, avec un besoin visible +de trouver en moi appui et réconfort et avec la certitude +que je les lui offrirais désintéressés.</p> + +<p>Je l’écoutais ; la vague de désir qui m’avait soulevé +s’effondrait cruellement au dedans de moi, emmenant +des particules de mon âme.</p> + +<p>J’avais ses longues mains fraîches dans les miennes ; +je regardais ses bagues. Sa confiance me déchirait :</p> + +<p>— Voilà donc tout ce qu’il me faut espérer d’elle, +pensais-je.</p> + +<p>Elle passait de toutes ses forces à travers moi. Il y +avait une chose que, pour la première fois peut-être, +je pouvais voir et toucher : c’était la direction de ses +pensées. Georges en était le terme évident. Elles +allaient vers lui avec une facilité, un élan contre lesquels +il eût été fou de vouloir lutter. Ah ! si elle avait +pu s’assurer pour toujours sa tendresse, combien vite +j’eusse cessé de compter pour elle ! Déjà, en cet +instant où elle implorait mon secours et voulait bien +dépendre à cet égard de moi, je me découvrais pourtant +impitoyablement écarté, rejeté sur la rive de ses +sentiments. Et il me fallait, penché sur cet amour qui +fuyait vers un autre, non seulement étouffer l’affreuse +soif que j’en avais, mais encore trouver des mots +pour la convaincre qu’il ne coulerait pas toujours +vainement.</p> + +<p>Jamais encore pareille exigence n’avait pesé sur +moi : le changement d’âme qui m’était brusquement +demandé touchait à l’impossible. Dans la minute +même où le désir suppliait en moi, il me fallait +résigner, en plus, tout mon amour.</p> + +<p>Ou lui trouver un autre usage.</p> + +<p>Devant cette obligation surhumaine je me sentais +sans aucune force. Pourtant au bout d’un moment je +remarquai, non sans étonnement, qu’elle ne m’avait +pas encore écrasé. Quelque chose en moi, sous mon +accablement, la considérait, l’évaluait, ne la jugeait +pas d’emblée absolument inexécutable.</p> + +<p>J’attendis avec curiosité ce qui allait se passer.</p> + +<p>Tout à coup, levant les yeux vers Aimée, qui parlait +encore :</p> + +<p>— Que son bonheur soit fait, et non le mien ! +pensai-je.</p> + +<p>Je ne compris pas moi-même tout de suite ce que +je voulais dire avec ces mots. Ils étaient sortis de mon +esprit comme un ange ignoré et soudain.</p> + +<p>Mais en moi, déjà, un calme délicieux se répandait, — si +délicieux que je laissai s’évanouir toute pensée +et m’abandonnai entièrement à ma sensation. Elle +était d’une douceur que je n’avais jamais connue. +Tous les plis de mon âme se défaisaient ; je me +tranquillisais à perte de vue. Pour la première +fois j’échappais à la contraction et à l’angoisse.</p> + +<p>« Quel est cet étrange pays, me demandais-je +émerveillé ? Quelle est cette bienfaisante admission ? »</p> + +<p>Reprenant et pressant certains de mes souvenirs, +il me semblait y retrouver un avant-goût de ce que +j’éprouvais maintenant. Oui, bien que plus fugitive, +une douceur pareille m’avait envahi le jour, par +exemple, où ne recevant pas de réponse à ma lettre, +je m’étais décidé à quitter le grief que je croyais avoir +contre Aimée et à l’adorer seulement telle qu’elle +était.</p> + +<p>Peu à peu, ainsi, la mémoire m’amenait à l’intelligence +de ce qui venait de se produire en moi.</p> + +<p>Hélas ! tant de suavité, c’était celle du désespoir : +mais d’un désespoir actif, délibéré. Le renoncement +venait d’entrer — et pour toujours cette fois — dans +mon âme.</p> + +<p>Depuis longtemps il était de connivence avec elle ; +depuis longtemps il la sollicitait en cachette. Seule +ma continuelle vigilance l’avait empêché de s’en +rendre maître. Contre lui j’avais construit tous ces +pauvres échafaudages d’intentions qui l’écartaient +tant bien que mal.</p> + +<p>Mais il était trop fort, et cette dernière épreuve +qui venait de m’être infligée, l’avait trop bien favorisé. +Dans mon âme enfin brisée, enfin retournée jusqu’à +l’extinction de ses moindres germes d’amour-propre, +il se trouvait tout à coup malgré moi souverain.</p> + +<p>— Que son bonheur soit fait et non le mien ! me +répétai-je. Que cet amour dont elle a besoin lui soit +donné ! Que je sois déçu ! Que je sois trompé ! Qu’elle +puisse devenir assez riche pour se passer même du +secours qu’elle me permet de lui prêter en cet instant !</p> + +<p>Je l’écoutais toujours parler, je ne la quittais plus +du regard (aucun autre signe pourtant ne pouvait +l’avertir de ce qui se passait en moi). Je voyais +remuer ses lèvres et en silence, sagement, sérieusement, +avec une bonne foi entière, je faisais abjuration +de moi-même. Je détestais bien exactement, et une +fois pour toutes, chacun des vœux que j’avais formés +pour moi ; j’étouffais avec une fermeté absolue toute +idée où se révélait, ne fût-ce qu’à l’état de simple +trace, l’influence de mon moi.</p> + +<p>Ce n’était pas seulement les désirs d’Aimée, ni son +bonheur que je faisais ainsi passer avant les miens ; +c’était elle-même que je préférais à moi-même, et, +en elle, l’être différent de moi, celui que je n’avais pu +maîtriser ni même comprendre, celui dont mon esprit +d’abord, mon cœur ensuite, enfin mes mains avaient +si longtemps tâché de saisir la forme, et qui s’était +toujours dérobé. C’était lui maintenant que j’allais +chercher, lui, que sans réflexion, sans regret, sans +restriction mentale d’aucune sorte, sans effort pour +rien sauver de moi, dans l’aveuglement et dans +l’arrachement mêmes de la charité, je mettais enfin +d’un seul coup à la place de moi-même.</p> + +<p>Je n’échappais pas entièrement à la honte et continuais +de voir combien risible et déshonorant aux +yeux du monde était ce mouvement de mon cœur ; +mais l’extase et la quiétude dominaient tout.</p> + +<p>Je n’étais pas un homme peut-être, mais je redevenais +moi-même et ces prières que je murmurais +avaient sur mes lèvres une douceur insurpassable. +Tout reprenait autour de moi un visage familier, +encourageant. Je m’enfonçais à nouveau dans un +paysage connu. Tandis que tout à l’heure encore, +je n’arrivais pas à y voir à deux pas devant moi, la +route à suivre se déroulait maintenant à mes yeux +jusqu’à l’horizon. Tous les soins, tous les services que +je pouvais rendre à Aimée m’apparaissaient distinctement ; +j’avais l’idée de mille délicatesses qui les compliqueraient +et les rendraient plus exquis.</p> + +<p>Je pensais :</p> + +<p>— Il eût été bien dommage décidément de laisser +perdre une telle vocation !</p> + +<hr> + + +<p>Aimée finit par remarquer mon silence et l’extraordinaire +attention avec laquelle je la regardais.</p> + +<p>— Qu’avez-vous ? me demanda-t-elle avec un +sourire timide et intrigué.</p> + +<p>— Mais rien, fis-je, lui retournant sans malice la +réponse qu’elle m’avait faite si souvent, je vous +écoute…</p> + +<p>Elle sentit que quelque chose d’étrange s’était passé +en moi et pendant un instant l’envie la tint d’en +approfondir le mystère. Elle me regardait en souriant, +me questionnant du visage. Mais en même temps les +facilités nouvelles à s’épancher que lui procurait mon +abdication, se laissaient confusément percevoir par +elle et son amour blessé l’entraînait si violemment +qu’elle ne songea bientôt plus qu’à en profiter.</p> + +<p>Avant même de comprendre ce qui le creusait, elle +découvrait ce profond asile devant elle, plein de +chaleur et de rayons, que formait mon âme, et +oubliant cette fois toutes ses répugnances, par son +seul bien-être persuadée, elle s’y installait sans +ménagement.</p> + +<p>Elle reprit toute l’histoire de ses relations avec +Georges. Elle me raconta comment elle avait été +conquise par lui, à première vue :</p> + +<p>— Jusque là, dit-elle, j’avais été émue, certes, par +plus d’un visage que j’avais rencontré, mais jamais +sur aucun je n’avais lu ce que je déchiffrai du premier +coup sur le sien… J’ai senti du premier coup que je +devais aller vers lui ; j’ai reçu comme une promesse +en pleine figure. Légalement ou non — ça m’était bien +indifférent — il fallait que je sois sa femme. S’il +n’avait pas voulu m’épouser, je serais certainement +devenue sa maîtresse.</p> + +<p>J’avais beau être préparé : cette déclaration d’Aimée +amena une nouvelle onde en moi d’affreuse jalousie ; +le poison courut avec agilité le long de mes veines, +ranimant toutes mes plaies. Je dus fermer les yeux +sous son atteinte, et me mordre les lèvres.</p> + +<p>Pourtant je m’appliquai à rester bien tranquille, bien +ouvert au mal qu’elle me faisait, de façon qu’il pût +me traverser et s’évanouir.</p> + +<p>Et en effet, au bout d’un instant, je constatai que +je revivais par dessous ; la joie revenait comme l’eau +par les fentes d’une écluse, une joie honteuse, absurde, +immense qui me soulevait tout entier et m’enflait d’un +dévouement sans bornes.</p> + +<p>Tout en riant de moi au dedans, je me mis à rassurer +Aimée ; je lui découvris toutes les raisons qui pouvaient +l’aider à croire à l’amour de Georges ; je lui +fis valoir des indices persistants de cet amour, que +j’avais notés pour mon compte, depuis quelque temps, +et qui m’avaient navré ; je les lui présentai sous le +jour le plus convaincant que je pus trouver.</p> + +<p>Elle respirait devant moi, soulagée par chacune de +mes paroles.</p> + +<p>Pour en atténuer l’importance, je replaçai l’incident +du matin, qu’elle m’avait raconté, dans le cadre +général de la vie de Georges :</p> + +<p>— Il est un peu surmené, ces temps-ci, lui dis-je. +C’est ce qui explique sa mauvaise humeur. Cette +affaire où il s’est lancé l’occupe beaucoup trop…</p> + +<p>Et raffinant, en véritable artiste, ma consolation :</p> + +<p>— Après tout, puisqu’il n’a pas besoin de gagner +sa vie, il pourrait bien laisser tout cela tranquille. +Si vous voulez, j’essaierai de lui parler, je le convaincrai +de se désintéresser de cette entreprise. Vous +verrez qu’il sera tout de suite beaucoup plus à vous…</p> + +<p>Aimée reprenait vie et couleur comme une rose +battue par l’orage qu’on relève et qu’on rattache à +son tuteur. Pourtant elle eut la pudeur de ne pas +accepter directement mon offre :</p> + +<p>— Vous êtes mon vrai, mon seul ami, me dit-elle +seulement avec toute la profondeur qu’elle put.</p> + +<p>Je tenais toujours ses mains ; le jour s’éteignait +lentement dans la chambre.</p> + +<p>Il n’y avait plus trace en moi ni de désir, ni +même d’espoir. J’étais comme un champ moissonné, +pillé ; mais sur lequel une brise soufflait désormais +infinie, intarissable, alimentée par le paradis.</p> + +<p>— Mon Dieu, pensai-je, merci, de m’avoir aidé ! +Si pourtant vous tenez registre de nos sacrifices, +inscrivez ceci, s’il vous plaît, à mon crédit.</p> + +<p>Et au bout d’un instant :</p> + +<p>— Mon Dieu, ajoutai-je, faites que je vous aime +un jour comme j’aime cette femme.</p> + +<hr> + + +<p>A peine dehors, les conséquences pratiques de ce +que je venais de sentir m’apparurent dans un jour +éblouissant ; je vis devant moi un certain nombre de +dispositions à prendre immédiatement et je les arrêtai +sans hésitation.</p> + +<p>Bien qu’enfin muni des titres qui me donnaient le +droit d’enseigner, j’avais tardé à demander un poste +de professeur, sachant qu’il ne me serait accordé +qu’en province. Dès que je fus rentré chez moi je +rédigeai ma demande et l’expédiai.</p> + +<p>Marthe m’approuva vivement. Elle était si lasse de +l’atmosphère d’inquiétude où elle commençait à se +sentir entraînée, qu’elle me pria même de la laisser +partir tout de suite en vacances.</p> + +<p>Je restai donc seul à Paris pour régler les détails +de notre déménagement et terminer toutes les affaires +que nous y avions en suspens.</p> + +<p>L’été commençait. Il faisait chaud. Je me promenais +le long des avenues bien arrosées ; je respirais le +parfum de la terre mouillée ; les longues automobiles +aux reins souples fuyaient, comme des animaux de +luxe, sous les arbres, dans le parc quasi privé que +Paris était devenu pour moi.</p> + +<p>Aimée avait dû s’installer à Chaville. Je n’étais +plus pressé de la revoir. J’allais tout doucement en +compagnie de son image, l’exécrant de toute ma +tendresse.</p> + +<p>— Vis sans moi, vis contre moi, sois heureuse ! +pensais-je. Que me soit seulement ôtée pour toujours, +par la force même de l’amour que je nourris pour toi, +cette épine affreuse qui de temps à autre encore me +déchire.</p> + +<p>Je la voyais plus belle, cent fois, que je ne l’avais +jamais vue ; des messages délicieux s’échappaient vers +elle de ma pensée, comme d’une antenne saturée, +pour aller mourir là-bas à ses pieds.</p> + +<p>— Il faudra que je lui parle de sa beauté, me disais-je. +Je ne peux pas m’en aller sans lui avoir expliqué +combien elle est plus belle que tout ce que Dieu +jamais le plus amoureusement forma de ses mains.</p> + +<p>Enfin, au bout de huit jours, je me décidai à aller +à Chaville. Un billet d’Aimée, depuis la veille, m’en +priait instamment.</p> + +<p>Je la trouvai dans une petite chaumière-restaurant, +à la lisière des bois. Il y avait un bout de pré, quelques +pommiers, un piquet et un âne qui tournait autour, +au bout d’une corde, en léchant l’herbe tout en rond. +Le dimanche, ce devait être une vraie guinguette, et +de tous les coins d’alentour on devait entendre monter +la musique furieuse des pianos mécaniques, mais en +semaine on goûtait là une solitude imprévue, dont le +charme me fut tout de suite sensible.</p> + +<p>Aimée était étendue sur une chaise longue, à l’ombre +d’un arbre. Elle lisait. Dès que j’eus contourné le +coin de la maison, pourtant, son regard vint vers moi +comme s’il m’attendait ; j’en reconnus la longue +lumière brune ; comme le jour de ma déclaration, je +reçus sa caresse profonde, tempérée de reconnaissance.</p> + +<p>Elle me remercia d’être venu.</p> + +<p>— J’ai été bien méchante, l’autre jour, me dit-elle +presque timidement.</p> + +<p>— Mais non, pourquoi ?</p> + +<p>— Si, si, je vous ai fait souffrir. Je vous en demande +pardon.</p> + +<p>— Non, vous ne pouvez pas, ou, du moins, vous +ne pouvez plus me faire souffrir. Il faut vous résigner +à cela. Je vous échappe, mon amie…</p> + +<p>Je la vis inquiète tout à coup. Je m’attendais si peu +à cette réaction que mon cœur sauta dans ma poitrine :</p> + +<p>— Rassurez-vous, repris-je cependant ; je veux +dire que je vous aime d’une façon toute nouvelle et +qui fait que ni vos humeurs, ni vos confiances ne +peuvent plus m’apporter aucun trouble. Je vous aime +contre moi-même. Je n’existe plus en face de vous ; +je suis détruit, je suis dissous à votre profit.</p> + +<p>— Mais c’est horrible, s’écria-t-elle. Je ne veux +pas du tout. J’ai trop de tendresse pour vous pour +accepter un tel sacrifice.</p> + +<p>— Laissez, laissez, repris-je. Il n’est pas sans +douceur. C’est peut-être par égoïsme que je m’y suis +rangé.</p> + +<p>Visiblement l’état de mon cœur lui demeurait +incompréhensible, mais justement — Dieu sait pourtant +si j’avais été loin, cette fois, de tout calcul ! — c’était +ce qui pouvait le mieux réveiller en elle un +intérêt pour moi.</p> + +<p>La curiosité la reprit sous mes yeux ; je fus de +nouveau l’objet de sa préoccupation. (C’était toujours +l’esprit en elle qui montrait le chemin au sentiment.)</p> + +<p>— Enfin, tout de même, on ne peut pas être heureux +sans exister, sans être soi, fit-elle. Le bonheur +implique d’abord qu’on s’appartient.</p> + +<p>Je me sentis méchant pour une minute et décidai +de me passer le mouvement qui s’ensuivit.</p> + +<p>— Non, fis-je, c’est votre grande erreur et ce qui +vous rend fermée à d’immenses joies. Le bonheur +c’est de ne plus s’appartenir ; le bonheur c’est de +recevoir congé de soi.</p> + +<p>— Croyez-vous ? demanda-t-elle en réfléchissant +tout à coup sur elle-même avec l’attention profonde +et la docilité dont elle avait coutume.</p> + +<p>— J’en suis persuadé ; mais peu importe ! Ce qu’il +faut bien plutôt que vous sachiez, c’est que vous êtes +parfaite ainsi, c’est que vous représentez une des +réussites les plus merveilleuses de la nature… ou +de Dieu.</p> + +<p>Elle sourit, touchée, mais non distraite encore de +ces joies intérieures que j’avais fait luire en passant à +ses yeux. Sans le vouloir j’avais réussi à la rendre +jalouse. Et de quoi ? Du sentiment même que j’éprouvais +pour elle.</p> + +<p>— J’aurais voulu ne rien ignorer de ce dont l’âme +humaine est capable, dit-elle.</p> + +<p>Et se tournant vers moi :</p> + +<p>— Montrez-vous !</p> + +<p>Elle mit la main sur ma tête, la fit tourner doucement +de façon à pouvoir plonger dans mes yeux :</p> + +<p>— Oui, en effet, il y a dans votre regard l’expression +de quelque chose que je ne connais pas.</p> + +<p>Elle laissa retomber son bras avec nostalgie ; puis +au bout d’un instant :</p> + +<p>— Je vous aime bien, François, dit-elle à voix +basse. Je suis surtout heureuse que vous ne souffriez +plus. Je vous plaignais beaucoup, vous savez. Pardonnez-moi.</p> + +<hr> + + +<p>Un aéroplane bourdonnait très haut dans le ciel, +au dessus de nous. Paris au loin faisait tout bas son +bruit de travail et de plaisir.</p> + +<p>Ainsi mon sacrifice commençait à prospérer et à +opérer tout seul ; il s’était comme dégagé de moi et, +à ma place, il accomplissait quelque chose du miracle +qu’en y mettant toute ma volonté je n’avais pas su +produire. Aimée revenait à moi, vaguement captivée +par cette âme nouvelle que je lui laissais entrevoir. +J’accueillais avec un délire sans illusion l’onde qui +me la rapportait.</p> + +<p>Nous étions là enfin tous les deux accordés dans +un ton insoupçonnable pour quiconque n’était pas +au fait de nos instincts fanatiques et bizarres. En +dehors de toute ressemblance, en dehors de toute +possession, nous étions unis par une religion enfin +parfaitement sincère ! Pour la première fois, sans +bien comprendre comment, nous trouvions ensemble +le repos.</p> + +<p>Le temps passait au dessus de nous, liquide et bleu, +et peignait doucement comme des algues nos âmes +flottantes et pacifiées.</p> + +<p>Je ramassai la main qu’Aimée laissait prendre ; je +la pris dans les miennes, je la pressai : elle me répondit +légèrement. Ainsi scellâmes-nous nos fiançailles, +celles auxquelles nous avions droit, auxquelles personne +ne pouvait trouver à redire et que l’éternité +même n’effacerait pas.</p> + +<hr> + + +<p>Le moment approchait pourtant de faire face à la +réalité et de briser cette extase.</p> + +<p>— Et maintenant qu’allez-vous faire ? me demanda +justement Aimée.</p> + +<p>— Je vous ai bien dit que je partais après-demain +en vacances ?</p> + +<p>— Mais non, voyons ! Vous ne m’avez rien dit. +Pourquoi ?… Comme c’est tôt ! Alors c’est la dernière +fois que je vous vois aujourd’hui ?</p> + +<p>— Oui, la dernière fois, répondis-je tranquillement.</p> + +<p>Une brusque tentation me vint d’ajouter : La dernière +fois sur cette terre ! Mais d’abord je trouvai cela +romantique. Puis j’eus peur de ne pas voir paraître +sur le visage d’Aimée autant de chagrin qu’il m’en +fallait. Enfin : « Ce sera bien plus doux, à force d’être +plus cruel, si je m’en vais pour toujours sans la +prévenir. » Et ma rancune reparaissant : « Oui, il faut +que je lui fasse cette surprise. Il faut que je la trompe +de cette façon au moins, puisque je n’ai su le faire +d’aucune autre. Ce sera ma vengeance. Ce sera toute +la vengeance que je prendrai de toi, ô mon atroce +amour », fis-je muettement en me tournant vers elle +et en la regardant dans une telle fureur d’adoration +que mon visage en fut empourpré.</p> + +<p>De nouveau elle rêvait ; mais je sentais que c’était +à moi ; il se faisait tout un travail autour de moi dans +sa pensée ; elle m’estimait mieux ; elle comprenait +mieux le prix dont j’étais pour elle et mon utilité pour +son bonheur.</p> + +<p>Elle cherchait des mots ; plusieurs durent se présenter +à son esprit : je vis qu’elle choisissait le plus tendre :</p> + +<p>— Heureusement que je vous ai ! dit-elle enfin en +me pressant la main avec force.</p> + +<p>Ceci était imprévu et terrible. Je chancelai :</p> + +<p>— Ai-je vraiment tant d’importance pour vous ? +lui demandai-je.</p> + +<p>— Vous m’êtes indispensable, répondit-elle tranquillement.</p> + +<p>Une dernière lutte, subite et sauvage, s’engagea +dans mon cœur.</p> + +<p>Ainsi elle tenait à moi ! Je ne me demandai pas +comment c’était possible, ni même si c’était vrai. Il +y avait eu ces mots, en tous cas, qu’elle venait de +dire, et qui parlaient tous seuls, pleins d’enivrante +mélodie.</p> + +<p>Ainsi je n’avais eu qu’à me retirer d’elle un peu, qu’à +la quitter de volonté seulement, pour que son attachement +pour moi apparût. Qui pouvait savoir ce qu’elle +me révèlerait si je lui annonçais cette éternelle absence +à laquelle j’étais résolu dans mon cœur ? Oh ! pourquoi, +au lieu de la vouloir, ne pas la projeter plutôt +sur notre horizon, et m’en servir ? Au lieu d’un fait, +pourquoi ne serait-elle pas entre mes mains un +instrument ?</p> + +<p>De nouveau j’eus une curiosité folle du paysage que +je pouvais faire surgir devant moi tout à coup peut-être +par le seul mot perfide et magicien d’« Adieu ! »</p> + +<p>Je sentais maintenant que la réaction d’Aimée +serait assez forte pour ne pas me décevoir…</p> + +<p>J’allais faiblir, parler, quand le souvenir et la +raison universellement firent retour en moi.</p> + +<p>Je revis d’abord, non, je ressentis plutôt cette +lourdeur de plomb que laissaient à chaque fois dans +mes veines nos entretiens sans baisers. Je me retrouvai +traînant dans la rue mon désir mécontent, jetant les +yeux sur chaque femme qui passait comme sur une +bouée, mais que par sortilège Aimée m’eût rendue à +l’avance inaccessible ; je fus de nouveau, en mémoire, +tel qu’elle me rejetait quand elle avait assez +de moi : assombri, retranché, stérile, plein de passion +punie. « Cela ne sera plus », décidai-je.</p> + +<p>Et en même temps, mon esprit, avec une véritable +intrépidité critique, réduisait à leur valeur exacte +les mots qu’elle venait de dire. Il voyait, et me montrait, +de quelle sorte d’affection ils étaient sortis : « Elle +ne se changera jamais en amour, tu le sais bien. Le +feu qui brûle en elle, ses flambées ne feront jamais +une ardeur vers toi ni même un rayonnement qui +dure. Elle t’apprécie jusqu’à la tendresse ; oui, elle +sait ce qu’elle te doit ; elle t’est reconnaissante comme +elle le doit. Elle ne t’aime pas et ne t’aimera jamais. »</p> + +<p>En quelques minutes le calme fut rétabli en moi, +et sans que je me fusse compromis d’un mot. Je pris +ce qui m’était donné, je refusai de rien attendre de +plus et je regardai de nouveau bien sagement vers +l’abîme où j’allais m’enfoncer.</p> + +<hr> + + +<p>Nous dînâmes dehors, à la lampe. Nous ne parlions +plus que de petites choses indifférentes ; nous n’effleurions +nos sentiments que par d’imperceptibles allusions, +comme un clavier dont nous n’eussions joué +qu’en rêve.</p> + +<p>Comme elle avait une petite piqûre à la joue et +qu’elle l’avait égratignée :</p> + +<p>— Oh ! je vais me défigurer, fit Aimée.</p> + +<p>— Tant mieux ! répondis-je, cela m’aidera à ne +plus vous aimer.</p> + +<p>Tout à coup avec une sorte de haine :</p> + +<p>— C’est cette espèce de visage que vous avez !</p> + +<p>Puis avec accablement :</p> + +<p>— Qui sait, après tout, ce n’est peut-être que ça +qui m’a fait tant de mal !</p> + +<p>— Voyons, François ! fit-elle simplement.</p> + +<p>Nous montâmes dans sa chambre. Elle s’assit sur +son lit, faisant remonter un peu sa robe étroite d’où +ses longues jambes fines sortirent comme d’un fourreau, +plus dures à mon cœur que des épées. Elle les +balança doucement un moment sous elle.</p> + +<p>La fenêtre était ouverte. Le temps était extraordinairement +calme. Pas un souffle de vent. Sur la +lueur pâle de la nuit on voyait toutes les feuilles des +arbres à leur place. Il semblait que l’été eût fait +halte.</p> + +<p>Nous restâmes longtemps silencieux.</p> + +<p>Le courage m’était revenu. J’éprouvais même une +sorte de satisfaction morale, comme quand on a bien +employé sa journée. Pour une fois mes remords, cette +sensation épuisante de n’avoir pas fait ce qu’il y avait +à faire, me laissaient tranquille.</p> + +<p>D’ailleurs, dans cette atmosphère si parfaite, où le +passé eût-il bien pu trouver un souffle pour le porter +jusqu’à moi ?</p> + +<p>— Ça va bien, dis-je plusieurs fois à Aimée.</p> + +<p>J’avais bien envie de lui prendre la main, comme le +condamné celle du prêtre, pour m’aider à mieux +passer dans l’autre monde, mais j’eus peur de me +trahir.</p> + +<p>Je me levai une première fois.</p> + +<p>— Vous avez bien le temps ! me dit-elle.</p> + +<p>Je cédai et me rassis.</p> + +<p>A la fin une idée me vint, absolument irrésistible. +Je lui pris les mains, la fis descendre du lit et d’un +geste dont je lui laissai voir à l’avance qu’il était sans +agression, je la serrai contre moi :</p> + +<p>— Rien que pour voir la place que vous auriez +tenue contre mon cœur ! lui dis-je.</p> + +<p>Elle appuya sa tête sur mon épaule.</p> + +<p>Une dernière fois, avec solennité, de sa taille +qu’ils entouraient, le désir passa dans mes bras, +circula lentement, comme un souvenir déjà, dans +tout mon corps, me peignit les délices auxquelles +je renonçais, s’apaisa enfin sous une injonction féroce +de ma volonté.</p> + +<p>Je repoussai Aimée brusquement.</p> + +<p>— Séparons-nous maintenant, lui dis-je.</p> + +<p>Nous descendîmes le petit escalier de bois, en nous +tenant par la main.</p> + +<p>Sur la route :</p> + +<p>— Combien de temps allez-vous être absent, me +demanda-t-elle ?</p> + +<p>— Deux mois, je pense.</p> + +<p>— Ce sera bien long, dit-elle, empruntant ainsi +sans y penser les paroles mêmes de l’amour.</p> + +<p>Je ne l’embrassai pas. Je descendis rapidement la +côte abrupte. Paris reparaissait avec ses lumières entre +les feuillages luisants. La chaussée mal pavée avait des +trous. Je me tordis les pieds et faillis tomber. En me +retournant je ne vis plus la clarté que la porte ouverte +de l’auberge laissait glisser jusque sur la route. Aimée +était déjà rentrée.</p> + +<p>Je fus seul un moment dans la nuit ; chaque pas +que je faisais était comme une marche que j’eusse +descendue dans ma propre mort.</p> + +<p>Et en effet, de nouveau, je pensais très studieusement +à me tuer quand, du fond de l’ombre, je sentis +quelque chose s’élever tout doucement à ma rencontre ; +je ne le voyais pas encore, mais je le devinais déjà ; +par une sorte de pudeur, je m’en taisais encore le +nom ; et ce ne fut que quand elle eut pris toute son +évidence, que je me décidai à reconnaître, — timide, +blessée, mais non découragée, et toute radieuse même +de tendresse et de pardon, — l’image de Marthe.</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + + +<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES-BELGIQUE.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78207 ***</div> +</body> +</html> |
