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Vous vous êtes créé des titres durables à la gratitude +de tous les travailleurs qui ne séparent pas l’amour de la science de +celui de la religion. La SOCIÉTÉ BIBLIOGRAPHIQUE, dont nous célébrons +aujourd’hui le 25e anniversaire, est devenue pour beaucoup d’eux une +famille qui salue en vous son chef aimé. Je suis sûr de n’être désavoué +par aucun en vous offrant ce modeste cadeau de fête comme un témoignage +de nos sentiments unanimes d’affection. + +Paris, le 6 février 1893. + + + + +PRÉFACE + + +En 1887, pendant que je lisais avec mes élèves la chronique de Grégoire +de Tours, je fus frappé de la différence de couleur et d’accent qui +règne dans les diverses parties du livre II, consacré, comme on sait, à +l’histoire des premiers rois mérovingiens. + +Cette différence me parut surtout remarquable dans les pages qui +racontent le règne de Clovis; elles me faisaient l’effet d’une vraie +mosaïque, formée des morceaux les plus disparates. Je voulus me rendre +compte de l’origine de ce phénomène, et des recherches auxquelles je me +livrai résulta un mémoire intitulé: _les sources de l’histoire de Clovis +dans Grégoire de Tours_, qui fut lu le 9 avril 1888 à Paris, au premier +Congrès scientifique international des catholiques. A ce travail se +rattachèrent plus tard une étude sur l’_histoire de Clovis dans +Frédégaire_ et une autre sur le _Gesta Regum Francorum_, qui achevèrent +de me convaincre de l’existence d’un important élément traditionnel et +oral dans l’historiographie mérovingienne. Je m’attachai alors à dégager +cet élément, en remontant le cours de l’histoire des Francs jusqu’aux +origines de la nation, et en le redescendant jusqu’au dernier rejeton de +Mérovée. Ce fut un long et minutieux travail, souvent interrompu par des +besognes professionnelles: il est venu finalement aboutir à ce livre, +dont j’ai suffisamment fait connaître la nature et le plan dans +l’introduction. Qu’il me soit permis d’ajouter que dans l’étude de +questions si délicates et, sous certains rapports, si neuves, l’écrivain +a quelque droit de compter sur l’indulgence du lecteur. + +Liège, le 19 janvier 1893. + + + + +INTRODUCTION + + +L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de l’histoire. +C’est l’histoire avant les historiens, telle que le peuple tout entier +la raconte de vive voix, et la transmet de bouche en bouche à la +postérité. Elle ne retient que ce qui a frappé l’imagination ou fait +battre le cœur, et elle ne laisse à ses auditeurs que des images et des +impressions. Les faits réels ne valent à ses yeux que dans la mesure où +ils lui servent à l’élaboration d’un certain idéal qu’elle en a conçu, +et auquel elle les plie et les ramène tous. Sous l’influence de cet +idéal, la narration se détache graduellement des réalités auxquelles +elle doit l’existence; elle devient son but à elle-même, et tire de ses +propres nécessités organiques tout son développement ultérieur. Bientôt, +elle ne garde plus d’autre élément historique que le grand nom auquel se +rattache le souvenir des faits qu’elle raconte; tout le reste est +remanié ou ajouté par le génie populaire. Ainsi, en peu de temps, le +sujet est _stylisé_, pour emprunter aux archéologues le terme par lequel +ils désignent un travail semblable, bien que moins approfondi, dans le +domaine des arts du dessin. Le résultat de ce travail inconscient de +l’âme populaire sur les données qui lui sont fournies par la vie, c’est +ce que nous appelons la poésie épique. Celle-ci consiste donc +essentiellement dans des récits légendaires tenus pour historiques. Si +l’auditeur pouvait se persuader que les histoires qu’on lui raconte sont +des fictions, il se détournerait avec indignation de ce qu’il +considèrerait comme autant de mensonges odieux. Mais une pareille +persuasion est bien loin de lui. Dans la jeunesse des sociétés, comme +dans celle des individus, il n’y a pas de place pour les facultés +critiques, réservées à un âge plus mûr; l’imagination créatrice refoule +dans l’ombre toutes les autres formes de l’activité intellectuelle, et +l’histoire n’est et ne peut être que de la poésie épique. + +Et cette poésie--est-il besoin de le dire?--ne peut pas se passer +longtemps d’une forme matérielle. De très bonne heure, elle dégage son +rythme, qui est en quelque sorte le vêtement qu’elle se tisse elle-même. +De son côté, le rythme est inséparable de la mélodie, dont il ne sera +détaché que beaucoup plus tard, lorsque la croissance continuelle des +œuvres du génie humain obligera de les séparer, pour leur permettre à +chacune de se développer en toute liberté. Et ainsi stylisée, +c’est-à-dire transfigurée par l’imagination populaire, et soulevée sur +les deux ailes du rythme et de la mélodie, l’histoire prend son vol à +travers les multitudes sous la forme de chansons épiques. C’est le +dernier terme de ses métamorphoses progressives[1]. Ainsi sera parcouru +tout le cycle du développement organique des souvenirs nationaux; ainsi +les peuples se verront mis en possession d’un riche et précieux +répertoire de souvenirs poétiques, qui constituera tout l’ensemble de +leurs annales: _unum apud illos memoriæ et annalium genus_, comme Tacite +le dit avec une justesse et une concision admirables[2]. + + [1] Si l’on me demandait pourquoi je ne parle pas ici de l’éclosion + des grands poèmes épiques, je répondrais qu’au point de vue de + l’histoire, ils ne marquent pas une phase nouvelle, tandis qu’ils en + marquent une très considérable, au contraire, au point de vue + littéraire, dont je n’ai pas à m’occuper ici. + + [2] Tacite, _Germania_, c. 2. + +L’épopée et l’histoire resteront confondues tant que la nation ne sera +pas arrivée à la conscience de l’écart qu’il y a entre les réalités +historiques et les images qu’elle en garde dans son esprit. Dès qu’elle +commencera à s’en apercevoir, l’heure de l’histoire aura sonné. Mais +aussi cette heure sera celle du déclin de l’épopée. On peut dire, sans +exagération, que celle-ci cessera d’exister virtuellement le jour où +elle cessera d’être prise pour de l’histoire. + +Il faut du temps, à la vérité, pour que la notion de la différence en +question se dessine d’une manière claire et nette dans l’esprit humain. +L’historiographie est née depuis longtemps, et, depuis longtemps, on +emploie des procédés mnémoniques destinés, par l’exactitude même avec +laquelle ils fixent les notions acquises, à contrarier l’efflorescence +épique, sans que l’incompatibilité entre les deux manières de se +souvenir éclate à tous les yeux. L’annaliste qui, le premier, consigne +les faits historiques par écrit, ne s’aperçoit pas lui-même qu’il +inaugure un procédé différent de celui de l’épopée. S’il marque avec une +exactitude relative le contour des événements qui se déroulent à partir +de lui, il continue, pour tous les faits qui ont précédé son temps, de +rester tributaire de la tradition poétique. Il la reproduit sans se +douter de sa vraie nature, et soude avec la plus grande naïveté +l’histoire légendaire à l’histoire réelle, comme si ce n’étaient pas +deux éléments hétérogènes, entre lesquels aucune fusion n’est possible. + +Voilà comment, même après la naissance de l’historiographie, l’épopée +continue d’occuper une large place dans les annales des peuples. Ses +développements ultérieurs sont arrêtés, dans une mesure importante, par +la solide barrière que le procédé historique établit entre elle et les +faits, mais elle reste en possession de tout le domaine conquis par elle +pendant les siècles antérieurs. Elle ouvre les annales de toutes les +nations, et elle s’épanouit avec une liberté illimitée sur les premières +pages de tous les chroniqueurs et de tous les historiens. Pendant tout +le moyen âge, et longtemps encore après la Renaissance, on a raconté +comme de l’histoire véritable les exploits du roi Arthur, de Roland et +d’Ogier le Danois, ainsi que les pathétiques aventures du Cid ou de +Guillaume Tell. Malheur à qui eût contesté ces héroïques souvenirs, +auxquels les nations tenaient comme à un patrimoine sacré, et qui +avaient pour elles presque autant de valeur que leurs croyances +religieuses! Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle (1760) qu’on faisait +brûler par la main du bourreau le livre du téméraire qui, le premier, +osa élever quelques doutes sur l’historicité de Guillaume Tell[3]. Et +qui me dit qu’aujourd’hui encore, parmi les enfants de la verte Erin, il +ne s’élèverait pas un tolle général d’indignation contre le profane qui +se permettrait de révoquer en doute que Partholon soit venu coloniser +leur île l’an 2520 de la création, ou que les Tuatha Dé Dannan aient +enlevé l’Irlande aux Fir-Bolgs et aux Fomoriens dans les deux sanglantes +batailles de Moytura[4]? + + [3] C’est la dissertation du pasteur Freudenberger intitulée: + _Guillaume Tell, fable danoise_. Berne, 1760. V. J. J. Hisely, + _Recherches critiques sur l’histoire de Guillaume Tell_ dans les + _Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de la + Suisse romande_, t. III, p. 438-450. + + [4] Tous ces faits, empruntés aux souvenirs épiques de l’Irlande, sont + présentés comme historiques dans la plupart des histoires de ce + pays. + +Les historiens n’étaient pas en état d’arriver par eux-mêmes à découvrir +la vraie nature des matériaux qu’ils mettaient en œuvre dans leurs +premières pages. Ils s’aperçurent bien du manque de vraisemblance de +certaines traditions, mais ce fut une constatation stérile, et que +pouvait faire comme eux le premier venu. Ils remarquèrent aussi, par +l’étude critique des sources, que certaines autres, pour n’être pas +invraisemblables, n’étaient cependant pas établies, ou qu’elles +manquaient de garantie, mais ce fut tout. Or, ce n’était pas assez. Il +ne suffisait pas de classer dans la catégorie du faux tout ce qui +s’écartait de la réalité objective; il fallait rendre compte de +l’origine de l’altération qu’avaient subie les récits, voir dans quelle +mesure elle avait eu lieu, et quelles influences l’avaient produite: +tout cela importait, sinon pour l’histoire des faits eux-mêmes, du moins +pour celle des idées. Mais pour une pareille tâche, les historiens +n’étaient pas armés; leur cercle était trop étroit et leur procédé trop +technique. Ils n’étudiaient que des documents et non des esprits. Une +fois que les faits ne rendaient pas le son de l’authenticité, ils les +éliminaient impitoyablement, sans leur accorder aucune valeur +quelconque. Mensonge ou fable! tel était leur jugement sommaire, et ils +croyaient avoir rempli toute leur mission quand ils avaient expulsé de +l’histoire, non sans mépris et parfois avec colère, tout ce qui n’était +pas rigoureusement historique. Ils ne se rendaient pas compte que +l’esprit épique est un élément qui ne peut être confondu, à proprement +parler, avec l’erreur, moins encore avec le mensonge, et ils en jetaient +les produits comme des matériaux de rebut, à peu près comme, dans les +usines du siècle passé, on jetait des scories riches encore d’une +quantité de minerai que des procédés d’extraction imparfaits n’avaient +pas permis d’utiliser. + +Il était réservé à une science mieux outillée de retourner à ces déchets +dont l’historiographie n’avait rien su faire, et d’en tirer, par une +analyse minutieuse, de précieux matériaux. Pénétrant par l’étude du mot +dans celle de la pensée, les philologues ont approché les premiers de ce +grand foyer de poésie qui est l’imagination populaire. Les premiers, ils +ont reconnu et noté les caractères distinctifs de la poésie qui s’y est +développée, dans cette espèce de demi-sommeil pendant lequel +l’imagination revoit en rêve les figures de la réalité, avec des +proportions et dans des combinaisons qu’elle prend naïvement pour celles +de la réalité elle-même. Ces caractères, une fois notés, devinrent pour +les critiques la pierre de touche de tous les récits dans lesquels on +les voyait apparaître. On put alors discerner ceux qui étaient +historiques de ceux qui appartenaient plutôt au domaine de la poésie, et +dans lesquels tout au plus se retrouvait un petit résidu d’histoire. Ce +fut une importante conquête scientifique, car elle permit de distinguer +désormais la narration épique, non seulement des faits historiques +proprement dits, mais aussi des mensonges conscients ou des erreurs +individuelles des chroniqueurs. Il y eut dès lors, dans l’histoire, +entre le domaine du vrai et celui du faux, une région intermédiaire qui +était, si je puis ainsi parler, celle du rêve, et la science disposa +d’une série de matériaux ayant tout au moins une vérité subjective, +puisqu’ils étaient le reflet des événements dans l’imagination +nationale. + +Je n’ai pas à raconter ici toutes les phases par lesquelles passa la +laborieuse enquête qui aboutit à ces importantes constatations: cela +m’entraînerait trop loin de mon sujet, et je me bornerai à quelques +indications indispensables. Soulevée pour la première fois à la fin du +siècle dernier par F. A. Wolff[5], la question de l’origine de l’épopée +ne fut pas résolue d’une manière définitive par ce savant, mais il eut +au moins le mérite de l’avoir posée avec une telle netteté, et d’en +avoir si bien fait comprendre l’importance, que depuis lors elle n’a +plus disparu du programme des travaux de notre siècle. Elle n’aurait +peut-être jamais trouvé de solution tant qu’on l’aurait étudiée sur le +seul terrain de l’antiquité grecque, dont les origines épiques +disparaissent pour nous dans une ombre épaisse et à jamais impénétrable. +Mais il vint un moment où l’on fut en état de poursuivre les mêmes +recherches dans le domaine de la philologie germanique. Plus rapprochée +de nous, l’antiquité germanique s’offre à nos regards dans le demi-jour +d’un crépuscule qui permet de discerner, au moins en grande partie, les +phases du développement de son épopée. On vit alors de quelle manière +les personnages historiques passent du monde de la réalité dans celui de +la fiction; on constata la série des transformations subies par les +types d’Attila ou de Théodoric pour devenir l’Etzel ou le Dietrich von +Bern de la légende, et l’on commença à se rendre compte du caractère +naturel et organique de ces métamorphoses. + + [5] Dans ses _Prolegomena ad Homerum_, Halle, 1795. + +Ces conclusions gagnèrent en netteté et en certitude à partir du jour où +la France, rentrée en possession de son épopée à elle[6], put appliquer +à la chanson de Roland la même méthode d’investigation. Le milieu +historique dans lequel était éclos ce chef-d’œuvre était en effet plus +abordable encore, le sujet placé dans une lumière plus vive que partout +ailleurs; on pouvait ici observer de très près la gestation de l’épopée, +et surprendre jour par jour les phases les plus variées de sa formation. +Cette nouvelle expérience ayant donné des résultats identiques à la +première, la démonstration était faite, et la science se trouvait +désormais à même de formuler la loi générale de la naissance et du +développement de l’épopée. Toutes les recherches ultérieures ne firent +que confirmer et préciser ces résultats. On peut dire que la physiologie +ne suit pas avec plus d’exactitude le développement de l’embryon dans le +sein maternel, que la philologie ne voit grandir et se former l’épopée +dans les fécondes profondeurs de l’imagination populaire. + + [6] C’est en 1839 que Francisque Michel publia l’édition _princeps_ de + la chanson de Roland. + +Mais, si la loi est désormais découverte et formulée, il s’en faut qu’on +en ait vérifié toutes les applications. C’est cette vérification que +j’ai entreprise en ce qui concerne les origines de l’histoire des +Francs. Par quelles sources connaissons-nous les premières pages de +cette histoire? N’ont-elles point été écrites sous la dictée de +l’imagination épique, et les premiers annalistes de ce peuple n’ont-ils +pas, eux aussi, consigné, comme des faits réels, des traditions relevant +plutôt de la poésie que de l’histoire? S’il en est ainsi, dans quelle +mesure a eu lieu cette confusion, et la science ne peut-elle pas, au +moins d’une manière approximative, déterminer ce qui, dans ces annales, +appartient à la réalité et ce qui relève de la légende? + +On ne se doutait guère, avant notre siècle, qu’une telle question pût +seulement être posée. Ou bien, on admettait en bloc toute l’histoire des +Mérovingiens, ou bien, si l’on y trouvait par ci par là un épisode plus +particulièrement choquant ou invraisemblable, on le taxait de mensonge +grossier, de fable ridicule, et on passait outre. Il n’y avait pas de +milieu entre ces deux extrêmes. S’agissait-il, par exemple, d’une +histoire aussi hautement épique que celle du mariage de Childéric avec +Basine, on entendait l’honnête Velly protester avec une vertueuse +indignation contre cette union adultère, contractée, s’il faut +l’entendre, au _grand scandale de tous les gens de bien_[7]. Le bonhomme +Lecointe, lui, soucieux de mettre la reine des Francs en règle avec son +confesseur, et de donner à Clovis un état civil avouable, insinuait +charitablement que, sans doute, Basine avait fui Basin parce qu’il la +maltraitait, et qu’elle n’avait épousé Childéric qu’après avoir reçu la +nouvelle certaine de la mort de son mari[8]. Était-il question de faits +matériellement impossibles, et qui portent leur caractère épique sur le +front, comme la tradition de l’origine de Mérovée, nos historiens n’y +voyaient pas plus clair: pour Eckhart, c’était une allégorie signifiant +que la femme de Clodion avait eu Mérovée d’un précédent mariage[9], +tandis que, d’après Mezeray, la légende aurait été mise en vogue par +Mérovée lui-même, _ou pour couvrir la faute de sa mère, s’il est vray +qu’il fust bastard comme quelques l’assurent, ou pour imprimer dans +l’esprit des siens une plus respectueuse obéissance_[10]. Si nous +entendons le P. Daniel traiter de roman l’histoire des amours de +Childéric[11], ne nous y trompons point: ce n’est pas encore la +critique, c’est le patriotisme français qui parle. En effet, les érudits +belges du XVIIe siècle, avec une animosité qu’explique l’état de guerre +presque permanent entre leur pays et la France, revendiquaient pour la +Belgique l’honneur d’avoir été le berceau de la monarchie franque[12], +et d’avoir donné au royaume salien ses deux premières capitales, +Dispargum et Tournai. Le savant jésuite était indigné de ces prétentions +des Belges à confisquer les origines du royaume de France, et, pour les +réfuter, il se voyait amené à infirmer le plus possible les témoignages +établissant qu’en effet les fondateurs du royaume des Francs étaient +venus de Belgique. Voilà pourquoi l’histoire traditionnelle de +Childéric, si favorable aux prétentions de ses adversaires, devait être +un roman pour le P. Daniel. Et l’on voit par cet exemple combien +l’historien était encore loin de la vraie méthode d’investigation, +puisqu’il ne savait pas la trouver alors même que l’intérêt de sa thèse +lui en suggérait l’emploi. + + [7] «Basine était belle, elle avait de l’esprit; Childéric, trop + sensible à ce double avantage de la nature, l’épousa au grand + scandale de tous les gens de bien, qui réclamèrent en vain les + droits sacrés de l’hyménée et les lois inviolables de l’amitié.» + Velly, _Histoire de France_, Paris 1766, t. I, p. 49. + + [8] Stamus igitur a plerisque neotericis, qui Basinam quod a viro male + haberetur in Franciam profugisse contendunt, et Childerico nupsisse + postquam de Bisini morte constitit. Lecointe, _Annales Eccles. + Franc._, t. I, p. 94. + + [9] Fredegarius itaque sub hoc figmento etiam indicat, Meroveum + conjugis quidem Clodionis filium, sed non ex Clodione, verum ex + Meroveo fuisse. Ut haec concilientur statuendum omnino est, + Clodionis uxorem antequam ei jungeretur maritum habuisse Meroveum, + ex quo peperit alium Meroveum Clodionis privignum, etc. J.-G. ab. + Eckhart, _Commentarii de rebus Franciæ Orientalis_, Wuerzburg, 1729, + t. I, p. 29. + + [10] Mezeray, _Histoire de France_, 1643, t. I, p. 13. + + [11] _Histoire de France_, Paris, 1713, t. I, p. XIII. + + [12] Voir notamment Godefroid Wendelinus, _Leges Salicae Illustratae_, + Anvers 1649, et J. Chifflet, _Anastasis regis Childerici_, Anvers + 1659. + +Le XIXe siècle a abordé l’étude de l’histoire avec un esprit nouveau. +Appuyé sur la base solide que lui ont faite les recherches de +l’érudition des deux siècles précédents, et éclairé par le spectacle des +révolutions, qui a mûri en lui bien des notions naissantes, il regarde +le passé du haut de la ligne de faîte qui sépare deux mondes, et il +apprend à se rendre compte des lois qui régissent les transformations +sociales. Il en a comme l’intuition avant que son analyse les lui ait +montrées. Assis au seuil de l’époque nouvelle, Chateaubriand semble, +dans une page des _Martyrs_, devancer d’un demi-siècle les progrès de la +science historique. Sa célèbre description de la bataille des Romains +contre les Francs est un des plus beaux exemples de la puissance +évocatrice du génie. A sa voix, le monde barbare sort pour la première +fois des ténèbres préhistoriques où il se dérobait depuis quatorze +siècles, et reparaît devant le lecteur moderne dans une scène toute +remplie de l’émotion et de la couleur de l’épopée[13]. Mais la claire +vue est un don qui n’appartient pas à tout le monde; la majorité des +hommes ne trouvent que par le travail patient les voies que le vol de +l’inspiration a montrées de haut aux esprits d’élite. Il est vrai que le +travail, c’est aussi du génie, puisque le génie c’est de la patience! + + [13] V. _Les Martyrs_, I. VI. + +A peine la philologie est-elle née que, devançant le moment où elle +pourra donner ses preuves, elle reconnaît et affirme déjà le caractère +légendaire de notre histoire. Dès 1816, les frères Grimm, dans leur +recueil de _Légendes allemandes_, placent au nombre des légendes +plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, qui continuaient de +figurer comme historiques dans les pages de tous nos annalistes[14]. A +vrai dire, il n’y avait là qu’une ingénieuse conjecture, attestant +l’esprit divinatoire des illustres fondateurs de la philologie +germanique, mais elle marquait l’ouverture d’une ère nouvelle dans +l’historiographie franque: celle de l’exploration philologique de ses +origines. + + [14] Brüder Grimm, _Deutsche Sagen_. Berlin, 1816, p. 72-84. + +L’honneur d’avoir fait le premier pas dans ce domaine appartient à l’un +des savants les plus ingénieux de ce siècle: à Fauriel[15]. Le premier, +il a reconnu que les Francs du VIe siècle avaient nécessairement eu des +traditions nationales sur leurs origines, et que ces traditions devaient +avoir été propagées par eux dans les milieux gallo-romains: d’où la +conclusion qu’elles étaient arrivées à la connaissance de nos premiers +chroniqueurs, et qu’il en était passé quelque chose dans leurs +récits[16]. Le premier aussi, il a prononcé avec autorité la parole qui +devait renouveler l’étude de l’histoire mérovingienne: nous sommes ici +en présence de _chants épiques_![17] Allant plus loin, il essayait de +faire le départ de leurs éléments constitutifs. Les uns de ces chants, +selon lui, étaient d’origine purement germanique, comme par exemple, +celui qui raconte l’histoire de Wiomad; d’autres, au contraire, après +avoir passé par des milieux romains, y avaient poussé des rameaux +nouveaux, et on les reconnaissait à l’addition de personnages empruntés +au monde romain, tels que Aredius et Aurélien. Ainsi les principales +conclusions que la critique de nos jours achève de formuler se +trouvaient déjà en germe dans les pages d’un livre écrit en 1836. + + [15] «Fauriel, dit avec une certaine exagération M. Renan, est sans + contredit l’homme de notre siècle qui a remué le plus d’idées, + inauguré le plus de branches d’études, aperçu, dans l’ordre des + travaux historiques, le plus de résultats nouveaux.» Cité par + Vapereau, _Diction. des Littératures_ s. v. Fauriel. + + [16] _Histoire de la poésie provençale_, 1846, t. I, p. 139. + + [17] _Histoire de la Gaule Méridionale sous la domination des + Germains_. Paris, 1836, t. II, p. 273. + +Au reste, les idées émises par Fauriel étaient en quelque sorte dans +l’air que respiraient les philologues et les critiques littéraires. +Quelques années après, Ampère déclarait retrouver dans Grégoire de Tours +_des portions de récits empruntés à de vieux chants épiques_, et +signalait spécialement, comme ayant une origine de ce genre, l’histoire +de Childéric et celle de la guerre de Théodoric I contre les +Thuringiens[18]. De son côté, Auguste-Guillaume Schlegel, dans une page +qui a été récemment mise en lumière, formulait des vues analogues pour +plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, et affirmait que +Grégoire de Tours _avait déjà puisé son récit dans la tradition +poétique_[19]. + + [18] «J’ai cru trouver dans Grégoire de Tours des portions de récit + empruntées à de vieux chants épiques. On sait que toutes les nations + germaniques ont eu de ces chants; on le sait en particulier des + Francs, puisque Eginhard nous apprend que Charlemagne avait + recueilli _des chants très anciens_ composés dans la langue de ses + pères.» «Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que des fragments + de Grégoire de Tours qui ont un caractère particulièrement épique + eussent réellement cette origine. Il serait arrivé là ce qui est + arrivé dans d’autres pays, où les anciens chants se sont fondus dans + l’histoire... Parmi les passages du récit de Grégoire de Tours qui + me semblent des fragments d’épopées perdues, je citerai le récit de + la guerre contre les Thuringiens.» Ampère, _Hist. Littéraire de + France avant Charlemagne_. 2e édition, t. II, p. 285 et 286. La + première édition est de 1839. + + [19] «Les aventures de Childéric, son exil, son séjour en Thuringe et + la passion de la reine Basine pour lui sont romanesques sans être + incroyables. Cependant, _je crois que Grégoire de Tours a déjà puisé + son récit dans la tradition poétique_. Frédégaire y ajoute un + nouveau trait, les visions de Childéric pendant la nuit de ses + noces. C’est une satire ingénieuse, sous forme de prophétie, sur le + déclin de la dynastie mérovingienne, et sur l’anarchie qui désolait + la France sous des rois faibles, avant que les maires du palais se + fussent emparés du pouvoir. Les intrigues secrètes entamées par un + ambassadeur de Clovis avec la pieuse et rusée Clotilde sont aussi + tirées d’un chant populaire.» A. G. Schlegel, _Essais littéraires et + historiques_. Bonn 1841, cité par P. Rajna, _Romania_, 1885, p. 400. + +La vérité historique commençait donc à se faire jour sous la protection +de la philologie, lorsqu’elle faillit être compromise pour longtemps par +les exagérations d’un zélateur, qui s’était engoué de ses conclusions +sans trop les comprendre. En 1848, M. de Douhet publiait, sous le +pseudonyme de J. de Rathaïl, un opuscule intitulé hardiment: _De +l’existence d’une épopée franque_[20]. «Ce mémoire, y lisait-on, a pour +but d’établir qu’il existe une histoire chantée de la race franque.» Et, +fidèle à sa promesse, l’auteur racontait la destinée de cette épopée, +consignée par écrit, au VIe siècle, par le grammairien Virgile de +Toulouse, et consultée par Frédégaire, qui en aurait extrait toutes ses +légendes. Elle se partageait en un cycle théogonique perdu, et un cycle +héroïque dans lequel étaient racontées les aventures des premiers rois +mérovingiens jusqu’à Clovis. L’auteur ne se bornait pas à restituer les +divers chants de cette épopée; il en retrouvait jusqu’au rythme, qui +consistait en vers octosyllabiques rimés et allitérés à la fois. Puis, +après cette preuve de sa perspicacité, il en donnait une de son +impartialité scientifique en faisant à la vérité le sacrifice d’avouer +que cette épopée était foncièrement germanique, c’est-à-dire qu’elle +n’appartenait pas à la France! Sacrifice trop généreux d’ailleurs, +puisqu’une œuvre écrite en vers latins et composée par un lettré du midi +de la Gaule pouvait être revendiquée par celle-ci aussi bien que par la +Germanie. + + [20] J. de Rathaïl, _De l’existence d’une épopée franque à propos de + la découverte d’un chant populaire mérovingien_. Paris 1848. Il est + fait allusion dans ce titre à un travail de Ch. Lenormant, intitulé: + _Restitution d’un poème barbare relatif à des événements du règne de + Childebert I_ (_Bibl. de l’École des Chartes_, Ie série, t. I, + 1840.) + +Si le moment où paraissait ce singulier opuscule n’avait tourné vers de +tout autres sujets les préoccupations du monde lettré, ou si la brochure +de M. de Rathaïl avait été signée d’un nom connu du public érudit, nul +doute qu’elle n’eût fait un grand tort à la thèse qu’elle défendait. +Elle n’avait de bon que le titre; le reste était un tissu de rêveries et +de conjectures arbitraires, œuvre d’un esprit entièrement étranger aux +délicats procédés de l’investigation philologique. La vérité historique +en sortait plus compromise que jamais; au lieu d’être débarrassée des +légendes, elle se voyait enrichie de légendes nouvelles, exclusivement +dues à la fantaisie de l’auteur[21]. Heureusement que ce livre bizarre +passa à peu près inaperçu des historiens, et qu’ils ne songèrent pas à +rendre la méthode nouvelle responsable des extravagances d’un adepte +sans autorité. + + [21] Il n’admettait pas, par exemple, que Clovis fût épris de Clotilde + avant de l’avoir vue, et qu’il recherchât sa main sur la seule foi + des rapports que lui en avaient faits ses ambassadeurs: donc, + concluait-il, il fallait, de toute nécessité, admettre qu’ils + avaient eu auparavant une entrevue où la passion du prince franc + avait pris naissance. Cette entrevue, M. de Rathaïl en connaissait + le lieu et la date: elle avait eu lieu en 484, au château de + Montmorat près de Lons-le-Saulnier, et le jeune monarque porta + pendant six ans dans son cœur l’amour que lui avait inspiré la + princesse burgonde avant qu’il pût s’unir à elle. Voilà dans quelles + mains était tombée la conjecture géniale des Grimm, voilà ce qu’on + faisait de l’héritage de Fauriel! + +Les historiens se bornaient à ignorer tranquillement la marche de la +science philologique, et ne s’apercevaient pas des incursions +victorieuses qu’elle faisait sur leur domaine. Chez l’auteur d’une +monographie sur Grégoire de Tours, qui parut à Breslau en 1839, on voit +poindre l’idée que Grégoire de Tours aurait pu se servir de chants +barbares pour raconter l’histoire des rois francs[22]. Seulement elle y +est formulée en termes tellement dubitatifs, et d’une manière si +incidente, qu’elle passa entièrement inaperçue. L’écrivain, lui-même qui +y recourt en passant ne sait rien en faire, et montre bien qu’il n’y +attache aucune importance. L’ouvrage estimé de Loebell, qui paraissait +la même année, ne semble pas même avoir soupçonné l’existence du +problème[23]. L’histoire des amours de Childéric et celle du mariage de +Clovis lui apparaissent, il est vrai, comme ayant une teinte assez +légendaire, mais il ne cherche pas à en rendre compte, et il admet +d’ailleurs l’absolue historicité des meurtres de Clovis et des +vengeances de Clotilde. Bien plus, dans le premier de ces épisodes, ce +qui le frappe, c’est l’absence de tout caractère légendaire: il y +trouve: _une brièveté, une précision, une sécheresse qui en attestent le +caractère historique, en même temps qu’elles en augmentent +l’horreur_[24]. + + [22] Voici le passage auquel je fais allusion: + + Orationem quam Chlodovechum, Sigiberto et ejus filiis interfectis, + ad Ripuarios habuisse refert, non solum longiorem sed etiam talem + exhibet quæ rerum conditioni optime conveniat. Chlodovechus enim ut + vir magnae quidem victoriâque confirmatæ auctoritatis loquitur, et + ducem quem socii sequantur, Ripuariis se praebet, nec tamen regem + divinitus constitutum se gerit. Huc quum accedat, quod hâc in + oratione nomen Chloderici. Sigiberti filii, appellatur, atque + Chlodovechi parentes hi dicuntur, denique Chlodovechus in Scaldi + flumine hoc tempore vexisse memoretur, quas res omnes Gregorius + narrando non exhibet. His permoti peculiarem esse causam judicamus + quâ factum sit ut aliis lautior haec oratio nobis reservata sit. Quæ + causa haud scio an ea fuerit, quod scriptam eam Gregorius invenerit: + _nisi quis carmina Germanorum proferre malit_. Kries, _De Gregorii + Turon. vitâ et scriptis_. Breslau 1839, p. 53. + + [23] Loebell, _Gregor von Tours und seine Zeit_. Bonn 1839. + + [24] Id. ibid. p. 342: Ueberdies tragen sie (il s’agit des récits sur + les meurtres de Clovis) durchaus nicht den Charakter des + Sagenhaften... sondern die Umstaende sind mit einer Kürze, Schærfe + und Trockenheit erzæhlt, welche den Eindruck des Græsslichen erhœhen + und für die Wahrheit die sie enthalten einstehen.» + +Augustin Thierry, qui a renouvelé en France l’étude de l’époque +mérovingienne, a passé, lui aussi, devant la question sans la voir. La +page mémorable de Chateaubriand, qui a déterminé sa vocation historique, +ne lui a rien suggéré au sujet de l’épopée franque[25], et il ne semble +pas que les ingénieuses considérations de Fauriel l’aient frappé. Aussi, +dans ses divers ouvrages, n’a-t-il jamais effleuré le sujet qui nous +occupe. Ses _Lettres sur l’Histoire de France_ ne l’abordent pas; ses +_Considérations_, où il l’a frôlé à plusieurs reprises, sont la +meilleure preuve qu’il ne l’a pas même entrevu. Quant à ses _Récits +Mérovingiens_, ils commencent avec les fils de Clotaire, non sans doute +par défiance pour l’historicité des épisodes antérieurs, mais parce que +ces épisodes, moins développés par les chroniqueurs, ne fournissent pas +à sa palette les vives couleurs dont il a besoin pour ses tableaux. + + [25] V. la préface de ses _Considérations sur l’Histoire de France_, + Paris 1840. + +Il est inutile de dire qu’on ne trouvera pas chez Henri Martin des +préoccupations critiques. Cet historien, qui n’a de scepticisme que +vis-à-vis des traditions religieuses, professe la plus pieuse crédulité +à l’endroit de toutes les historiettes épiques, surtout lorsqu’il y +trouve l’occasion de mettre à l’air les sentiments d’hostilité qu’il +nourrit contre l’Église. C’est d’ailleurs moins l’animosité de secte que +le manque absolu d’esprit critique qui détermine chez lui des erreurs +dont le XVIIe et le XVIIIe siècle avaient su se préserver. Non seulement +il ne se doute pas du caractère légendaire d’une partie des récits de +Grégoire, mais il ne l’aperçoit pas même là où tout le monde le voyait, +c’est-à-dire dans les amplifications que Frédégaire et le _Liber +Historiæ_ font de son texte. Ces amplifications, selon lui, c’est de +l’histoire vraie, et lorsque ces deux légendaires, allant plus loin que +Grégoire dans la voie des fictions épiques, arrivent à le contredire, +notre historien n’hésite pas à prendre parti pour eux contre lui. Il +faut reculer jusqu’en plein moyen âge pour trouver un exemple d’un +pareil point de vue historique: encore les écrivains du moyen âge +avaient-ils pour excuse l’ignorance universelle de leur temps[26]. + + [26] Henri Martin, _Histoire de France_. Paris, t. I, _passim_. + +Ce qui montre mieux encore combien le monde des historiens restait fermé +à des notions qui, dans un autre domaine, tendaient à devenir des lieux +communs, c’est l’attitude d’écrivains catholiques tels que Charles +Lenormant et l’abbé Gorini. L’un et l’autre rencontrent, dans l’histoire +traditionnelle des temps mérovingiens, des faits dont on se sert dans +une certaine école pour combattre l’Église: l’un et l’autre néanmoins +acceptent ces faits sans la moindre réserve, et se bornent à les +expliquer ou à les atténuer. Lenormant s’efforce de concilier la +sainteté de Clotilde avec la barbarie des sentiments qu’elle témoigne à +plusieurs reprises dans les récits traditionnels: c’est, dit-il, que la +religion ne l’a pas encore complètement transformée. Dans la soif de +vengeance qu’elle montre après son mariage, et même encore pendant son +veuvage, on reconnaît la fille des barbares. Plus tard, épurée par le +malheur, elle s’élèvera à un niveau moral supérieur, et la sainte +n’apparaîtra qu’après la mort des enfants de Clodomir[27]. + + [27] Charles Lenormant, _Questions Historiques_. Paris 1845, t. II, p. + 163 et 168. «Clotilde appartient encore à ces mœurs (_barbares_). La + religion qui la domine ne s’empare pas encore assez de son âme pour + la conduire immédiatement et de plein saut dans les voies de la + perfection chrétienne, pour faire taire la nature barbare qu’elle a + héritée de sa race et de ses malheurs. La religion la préserve du + crime, mais elle est impuissante sur des sentiments qui enfantent le + crime.» + +Quant à l’abbé Gorini, en présence du Clovis de la légende, meurtrier de +tous ses parents, il se borne à plaider les circonstances atténuantes, +non en faveur de celui-ci, mais en faveur de Grégoire de Tours, son +historien. Rien ne lui est plus étranger que l’idée de nier les crimes +rapportés, et il les admet en bloc sans que seulement les besoins de la +défense lui suggèrent une explication qui fait déjà le tour du monde +philologique. Il se retrouve en 1853, au même point que le P. Daniel en +1713, et il ne va pas même aussi loin que celui-ci[28]. + + [28] Gorini, _Défense de l’Église contre les erreurs historiques_, + etc. 1re édition, 1853. V. le chap. XIII: _Clovis et le clergé + gaulois_. + +C’est seulement en 1856 qu’on voit enfin un érudit reprendre l’idée +émise par Fauriel dès 1836, et faire un pas de plus dans la voie qu’il +avait ouverte. Nourri dans un de ces milieux universitaires où toutes +les sciences, en se rencontrant, échangent plus facilement leurs +résultats, W. Junghans fut frappé du profit que pourrait tirer +l’historiographie franque des progrès de la critique philologique, et il +essaya d’élucider l’une par l’autre dans ses _Recherches critiques sur +l’histoire des rois francs Childéric et Clovis_[29], ouvrage qu’il +remania et republia l’année suivante sous un titre plus général[30]. +Dans ce livre, qui atteste de remarquables facultés de critique, le +départ des éléments légendaires et des éléments historiques est +généralement fait d’une main sûre et habile, et l’on peut dire que ce +que l’auteur a éliminé du domaine de l’histoire devra en rester éliminé +désormais. C’était un progrès, mais la cause était loin d’être gagnée. +Junghans se bornait à affirmer, comme un axiome admis de tous, la +distinction entre faits historiques et chants populaires, il ne la +prouvait nulle part, faisait son triage sans initier le lecteur aux +motifs qui guidaient son choix, et le jetait en face de résultats +entièrement nouveaux sans le rassurer sur la valeur de sa méthode. +Lui-même, d’ailleurs, avait trop peu pénétré dans le monde de +l’imagination populaire pour le connaître tout entier, et pour pouvoir +en tracer les justes limites du côté de l’histoire. Les deux extrémités +de ce vaste domaine lui échappaient également: il n’avait pas remonté +jusqu’à l’origine des traditions épiques des Francs pour examiner par +quels liens elles se rattachaient aux faits, il n’en avait pas descendu +le cours plus bas que Clovis pour voir de quelle manière elles venaient +se perdre dans le grand courant de l’épopée carolingienne. Enfin, +obéissant à la fâcheuse manie qui a régné pendant ce siècle chez un +grand nombre de philologues, Junghans compromettait sa thèse en +prétendant retrouver dans les légendes mérovingiennes les traces de la +mythologie barbare, qui se serait emparée des sujets historiques pour +les verser dans ses moules et pour les teindre de ses couleurs. Il n’est +plus personne aujourd’hui, je pense, qui s’avise encore de soutenir de +pareilles idées, bien faites pour attirer le discrédit sur les résultats +historiques auxquels on les mêlait fort mal à propos. La démonstration +n’était donc pas achevée, et Junghans n’avait soulevé le voile que pour +le laisser retomber aussitôt. Quelques savants qui étaient déjà sur la +voie comprirent et adhérèrent: le gros des lecteurs ne fut pas atteint, +ni même les érudits de profession. + + [29] _Kritische Untersuchungen zur Geschichte der fraenkischen Koenige + Childerich und Clodovich_. (Dissertation) Goettingen 1856. + + [30] _Die Geschichte der fraenkischen Koenige Childerich und + Clodovich_. Goettingen 1857. + +Aussi la question n’avança-t-elle guère pendant la génération à laquelle +appartenait Junghans; en voici une preuve assez piquante. En 1861, un +jeune érudit français, M. Lecoy de la Marche, avait occasion de toucher +en passant à certains épisodes de l’histoire de Clovis, telle qu’elle +était racontée depuis Grégoire de Tours et d’après lui. Comme Junghans, +dont d’ailleurs il ne connaissait pas la dissertation, il y démêla +parfaitement certains éléments légendaires, notamment dans l’histoire +des meurtres politiques de Clovis, qu’il appela une _sorte de légende +agencée par le génie populaire avant d’avoir été confiée à l’écriture_. +Mais, étranger lui aussi aux études philologiques qui lui auraient +fourni, avec la preuve de cette conjecture si juste, la vraie notion de +ce travail du génie populaire, il imagina d’y voir _des traditions mises +en œuvre par l’esprit inventif et commentateur du peuple gaulois_, dans +le but de dénigrer le conquérant germanique[31]. C’était faire fausse +route, et chercher l’épopée sur le chemin de la satire. De plus, M. +Lecoy compromettait inutilement sa thèse en opposant à Grégoire de Tours +des témoignages du IXe et du Xe siècle. Ce n’est pas parce qu’il est +contredit par Aimoin ou par Hincmar sur des faits relatifs au règne de +Clovis que le père de l’histoire des Francs est ici une autorité +discutable, c’est parce que nous ne lui connaissons pas pour cette +période de sources dignes de foi, et que d’ailleurs ses récits ont ici +un caractère incontestablement épique. Il n’en est pas moins certain +qu’en posant résolument la question devant le public français, M. Lecoy +lui rendait un réel service, et attirait son attention sur un problème +qui méritait de le préoccuper. On ne lui en sut pas gré là où l’on se +targuait d’avoir le monopole de la critique. Soit que les arguments +défectueux dont la thèse était chargée par endroits empêchassent de +reconnaître la vérité de celle-ci, soit plutôt qu’on ne voulût accorder +aucune valeur à un travail dont l’auteur laissait percer des convictions +catholiques, plusieurs critiques se jetèrent sur l’œuvre de M. Lecoy, +non pour la contrôler, mais pour la démolir. Et l’on eut ce plaisant +spectacle de voir l’infaillibilité de Grégoire de Tours soutenue contre +un tenant de l’_école rétrograde_ par les champions de la critique +libre! L’article publié par M. Lecoy sur le même sujet, en 1866, dans la +_Revue des Questions historiques_[32], qui alors venait de naître, ne +reçut pas un meilleur accueil; d’ailleurs, avec les mêmes qualités, il +présentait au point de vue de la méthode les mêmes défauts. M. Henri +Bordier crut devoir protester contre l’_esprit de parti_ qu’il +découvrait dans la tentative du jeune téméraire[33], et, de l’autre côté +du Rhin, un savant d’ordinaire plus aimable, M. W. Arendt, faisait écho +à ces récriminations, en accusant M. Lecoy d’écrire _ad majorem cleri +catholici gloriam_[34]! Les idées défendues par M. Lecoy ne trouvèrent +grâce que lorsqu’elles furent découvertes par des érudits français dans +l’héritage de Junghans. M. G. Monod, qui avait étudié à Gœttingue, s’en +inspira en 1872 dans ses _Études critiques sur les sources de l’histoire +mérovingienne_[35], et, quelques années après, il traduisit même en +français le livre de l’érudit allemand[36]. + + [31] A. Lecoy de la Marche, _De l’autorité de Grégoire de Tours_, + Paris, 1861. + + [32] _Clovis, ses meurtres politiques_. (_Rev. des Quest. Hist._, t. + I.) + + [33] Dans la _Correspondance littéraire_, années 1861 et 1862. + Réplique de Lecoy, _ibid._ année 1862. + + [34] Dans la _Historische Zeitschrift_ de von Sybel, t. XXVIII, p. + 419. + + [35] Paris 1872 (8e fascicule de la _Bibliothèque de l’École des + Hautes Études_, p. 89-100). + + [36] _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_. Paris 1879. + +Mais déjà ce livre était en retard sur les progrès réalisés par la +critique dans l’étude des origines de l’épopée: il avait de plus, ainsi +que je l’ai montré, le défaut d’être purement négatif, et de ne pas +entraîner la conviction du lecteur. J’étais au début de mes études +historiques, lorsque je le lus pour la première fois, et il me souvient +de l’avoir déposé avec une impression d’incrédulité dont mon ignorance +n’était pas la seule cause. Aussi ne creusa-t-il pas un sillon plus +profond en France qu’en Allemagne. Des deux côtés du Rhin, on continua +de répéter comme des faits historiques les légendes qui remplissent les +premières pages de nos chroniqueurs, et dont tout élève d’université +ayant suivi un bon cours d’histoire littéraire eût pu démontrer +l’inanité. Et, chose remarquable, ce ne sont pas les premiers venus qui +se signalent par cette obstination dans l’erreur, ce sont les princes de +la critique allemande et française. Je crois, en effet, que nul ne +protestera contre ce qualificatif appliqué à Léopold von Ranke et à +Fustel de Coulanges. Eh bien, le premier de ces deux savants écrit en +1883 une dissertation spéciale dans laquelle, se plaçant au niveau +critique d’Henri Martin, il accepte en bloc toutes les données +légendaires de Grégoire de Tours, de Frédégaire et de l’auteur du _Liber +Historiae_[37], se bornant à marquer en termes explicites sa préférence +pour les deux derniers, dont les récits ont à ses yeux le mérite d’être +moins entachés de cléricalisme et plus conformes à la source. Cette +œuvre d’un génie vieilli, que j’ai réfutée ailleurs[38], n’attestait pas +seulement un étonnant oubli des règles élémentaires de la critique, mais +aussi le désir d’enlever à l’histoire de la fondation du royaume Franc +la couleur trop religieuse qu’il avait pour l’historien protestant[39]. +Quant à M. Fustel de Coulanges, fidèle à sa règle du dédain transcendant +vis à vis de toutes les découvertes qu’il n’avait pas faites, il ne +prend pas même la peine de discuter, mais il daigne nous apprendre que +l’opinion qu’il ne connaît que par la traduction française de Junghans +est _une pure hypothèse sans aucun fondement_[40]. Un pareil jugement +prouve que M. Fustel de Coulanges n’avait pas cru devoir se déranger +pour s’enquérir par lui-même du véritable état d’une question placée en +dehors de son champ d’observation ordinaire; il montre aussi que les +résultats de la philologie continuaient de rester ignorés du monde des +historiens. + + [37] Ranke, _Weltgeschichte_, t. IV. _Appendice_. + + [38] G. Kurth, _L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_ (_Rev. des + Quest. Hist._, janvier 1890). Le point de vue de Ranke est reproduit + par Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, Leipzig 1887, t. I, p. + 108. + + [39] V. pour la preuve de cette assertion mon article cité ci-dessus, + p. 99. + + [40] _Histoire des institutions politiques de la France_. Tome II. _La + monarchie franque_. Paris 1888, p. 6, note. Notons cependant que + dans la préface de son édition critique de Grégoire de Tours, W. + Arndt écrit ces paroles catégoriques: Carmina etiam epica in quibus + res a regibus heroibusque Merovingicis fortiter gestæ celebrabantur + ipsi ad manum fuerunt. (_Script. Rer. Merov._ I, p. 23.) + +Cependant, l’idée réprouvée par ceux-ci ne cessait de faire son chemin, +à leur insu, parmi les philologues. Dès 1865, l’homme qui est +aujourd’hui, en France, le représentant le plus éminent de la philologie +romane, M. Gaston Paris, déclarait qu’à son sens l’épopée carolingienne +n’était pas _une de ces plantes étrangères qui naissent en une nuit sur +une place vide_; qu’elle n’était _qu’un anneau dans une chaîne, qu’un +moment dans une série_ et qu’elle avait été _déterminée et préparée par +des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol_[41]. +Il admettait _qu’avant Charlemagne, bien d’autres avaient vécu et +avaient été célébrés qui perdirent leur splendeur poétique, quand il fut +devenu le centre de tous les souvenirs héroïques et nationaux_[42]. Ces +quelques lignes du maître des romanistes, écrites en 1865, contiennent +en germe toutes les conclusions auxquelles la critique devait aboutir +vingt ans plus tard; nul doute qu’elles n’eussent été formulées dès +lors, si M. Gaston Paris n’avait consacré à d’autres études ses +puissantes facultés d’investigation et d’analyse. Mais la lumière se +faisait de plus en plus, et sur quelque point que la critique entamât +l’histoire de l’épopée française, elle aboutissait finalement à la +tradition mérovingienne. M. Paris lui-même, dans le livre qui vient +d’être cité, avait eu l’occasion de noter le caractère singulièrement +épique de plusieurs épisodes du règne de Dagobert I, notamment +l’histoire du châtiment bizarre infligé par lui à l’arrogant +Sadrégisile: il notait en passant qu’elle se retrouvait en substance +dans le _Floovent_, chanson de geste du XIIe siècle. En 1877, M. +Darmesteter, dans une étude approfondie sur le même sujet, arrivait à +conclure que l’histoire de Dagobert I devait avoir fourni de bonne heure +le thème de chants populaires desquels dérivait, par une série +d’intermédiaires plus ou moins nombreux, la version contenue dans le +poème du moyen âge. Et, précisant les indications de M. Gaston Paris, il +résumait ses idées dans ces propositions remarquables: «Il y a eu un +cycle épique mérovingien. Les légendes mérovingiennes ont revêtu la +forme de chants populaires. Le cycle carolingien s’est formé sur le type +du cycle mérovingien. Le cycle mérovingien est venu se perdre dans le +cycle carolingien à la manière d’un fleuve se perdant dans un lac que +lui seul alimente»[43]. + + [41] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, Paris 1865, p. + 445. + + [42] Id. ib., p. 437. + + [43] Non temeraria igitur conjectura affirmare possumus Merovingas + fabulas cantilenarum formam induisse, et Merovingum cyclum + exstitisse... Constat igitur cyclum Merovingum exstitisse; illius + autem ad instar forsam fictum fuisse Carolingum... Sed Merovingus + ipse cyclus in Carolingum haud aliter quam fluvius in lacum quem + ipse alit sese immitteret et perderet necesse fuit. + + A. Darmesteter, _De Floovant vetustiore gallico poemate_. Paris + 1877, p. 110 et 113. + +Ces vues, que les historiens de profession rejetaient bien loin, étaient +accueillies sans la moindre opposition par la critique philologique. +L’Allemagne savante, faisant écho aux maîtres français, affirmait de son +côté l’existence d’un cycle de chants épiques mérovingiens[44], et +l’influence de ceux-ci sur la formation du cycle de Charlemagne. Mais il +était réservé à un savant italien d’apporter enfin la démonstration +scientifique d’une vérité si fréquemment entrevue d’une part, si +constamment niée de l’autre. Le livre de M. Pio Rajna sur les _Origines +de l’épopée française_, publié en 1884[45], dissipa tous les doutes. Une +étude attentive de l’épopée du moyen âge avait montré qu’elle ne s’était +pas formée après Charlemagne seulement, mais que ses racines plongeaient +dans un passé plus lointain, et se perdaient dans la nuit des origines +franques. D’autre part, l’examen critique des récits relatifs aux +premiers rois mérovingiens lui faisait constater, dans ces vieilles +traditions, des analogies frappantes avec celles qui constituent le fond +ordinaire des chansons de geste: malgré la rareté des matériaux de +l’époque mérovingienne, il y retrouvait les mêmes types, les mêmes +formes, les mêmes moules, pour ainsi dire, que dans les poèmes du XIIe +et du XIIIe siècle. Il en conclut que cette histoire avait dû, dans une +mesure considérable, subir l’action de l’imagination populaire, et, +partant, qu’il fallait admettre, dès l’origine du peuple franc, +l’existence d’une épopée franque, de laquelle était sortie plus tard +l’épopée française. + + [44] V. en particulier le compte-rendu de Darmesteter par Stengel, + _Zeitschrift für romanische Philologie_, 1878, t. II, p. 338: «Damit + soll indessen die frühere Existenz eines merovingischen + Sagenkreises, die schon bisher als wahrscheinlich angenommen wurde, + keineswegs geleugnet werden... Dass der alte Merovingische + Sagenkreis einen starken Einfluss auf die Bildung der spaetern + Karolingischen ausuebte, darf ebenfalls angenommen werden.» + + Em. Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_. Heilbronn + 1879, p. 18: + + «Gewiss ist ausserdem, dass bis zum IX. Jahrhundert Lieder über + merovingische Koenige vom Volke gesungen wurden, und dass viele Züge + aus den alten volksthümlichen Liedern oder Erzaehlungen, welche sich + über das Leben und die Thaten dieser Koenige gebildet hatten, in die + poetische Geschichte Karls des grossen übergegangen sind.» + + [45] _Delle origini dell’epopea francese_. Florence, 1884. + +Certains points de la démonstration de M. Rajna sont susceptibles d’être +rectifiés et complétés: prise dans son ensemble, elle peut être +considérée comme définitive. Nul ne sera plus admis désormais à nier +l’existence d’une épopée mérovingienne, ni l’altération profonde qu’elle +doit avoir fait subir à l’histoire qui n’est connue que par elle. Ici se +trouve l’intérêt tout spécial des recherches de M. Rajna pour les +historiens, même ceux qui croient pouvoir rester étrangers à ce qui se +passe dans le monde de l’imagination poétique. C’est d’ailleurs à peu +près le seul point de contact du livre de M. Rajna avec l’histoire +proprement dite. Il est consacré à étudier les caractères de l’épopée +française en général, beaucoup plus qu’à faire la critique des vieux +annalistes pour démêler dans chacun d’eux la part de l’histoire et celle +de la légende. Il ne s’est pas donné pour mission de déblayer le terrain +de l’historien; il a posé le principe à la lumière duquel on pourra +désormais contrôler toute notre primitive histoire mérovingienne, mais +lui-même ne s’est pas chargé de ce contrôle. Il reste établi que cette +histoire est fortement mêlée d’épopée; mais dans quelles proportions a +eu lieu ce mélange et sur quelles parties elle porte, c’est ce qui n’est +pas encore déterminé. + +Il y avait donc place pour un livre qui, abordant le sujet par le côté +de l’histoire, entreprendrait de régler une bonne fois le compte de +l’histoire et de la légende, et montrerait quelle est au juste, dans les +annales mérovingiennes, la part de l’une et de l’autre. Ce livre, dans +ma pensée, aurait pour principale utilité de mettre à la disposition de +l’historien les résultats de cinquante années d’études philologiques, et +de terminer le malentendu si long et si tenace qui a régné, sur ce +terrain, entre les représentants des deux sciences. Chose étrange! Dans +des domaines si rapprochés l’un de l’autre, et entre lesquels il devrait +régner un perpétuel entrecours, on a travaillé de part et d’autre +pendant un demi-siècle sans se connaître, traçant des sillons parallèles +et recommençant chaque fois _ab ovo_, sans profiter des recherches du +devancier. Junghans n’a pas connu Fauriel; lui-même est resté inconnu de +Lecoy et de Rajna, et Ranke et Fustel ne semblent pas avoir lu ces deux +derniers. La chose n’était pas de grande importance pour les +philologues, mais elle a été, on l’a vu, désastreuse pour les +historiens. Je tâcherai, conformément aux devoirs spéciaux que m’impose +le sujet, de me tenir constamment sur la limite des deux domaines, de +manière à ne jamais perdre de vue ni l’un ni l’autre. Je ne me bornerai +pas à constater la provenance épique des récits qui font l’objet de +cette enquête, mais j’entreprendrai de rendre compte de l’évolution +qu’ils ont subi avant de prendre la forme sous laquelle ils se +présentent à nous. Le cas échéant, j’essayerai de marquer les phases +principales de cette évolution, et, lorsque cela sera possible, de +remonter de proche en proche jusqu’au fait historique. En un mot, je +mettrai en regard l’histoire telle qu’elle s’est passée dans la réalité, +et l’histoire telle qu’elle a été faite par la pensée épique des +peuples. Il pourra se dégager de ce travail un double enseignement. D’un +côté, l’historien de l’époque mérovingienne saura ce qu’il doit +désormais accepter comme réel et ce qu’il peut regarder comme +légendaire: départ indispensable et qui n’a pas encore été fait d’une +manière systématique. De l’autre, il prendra sur le fait, en quelque +sorte, un peuple transformant à son insu son propre passé, et lui créant +l’auréole poétique à travers laquelle il continuera désormais de le +voir. Si je ne me trompe, une pareille étude ne manque pas d’intérêt, et +ce sera ma faute si, sous ma plume, elle n’en a pas pour le lecteur +instruit. + + + + + +LIVRE I + +Les Premiers Mérovingiens + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Les Sources. + + +Tous les peuples ont eu leurs récits épiques, c’est-à-dire des souvenirs +historiques idéalisés par l’imagination. Il n’est pas également certain +que tous, sans exception, aient donné à ces récits le moule du rythme +poétique; il suffit de constater que les peuples germaniques l’ont fait. +Tacite nous le dit expressément: toute leur histoire consistait en des +chants dans lesquels ils célébraient leurs dieux et leurs héros[46]. Ces +chants avaient déjà, à la date où écrivait le grand historien, un +caractère de haute antiquité, et supposent, par conséquent, une +productivité poétique agissant depuis un certain nombre de siècles; +néanmoins, la poésie épique n’avait pas encore dépassé les années de sa +jeunesse, et elle était toujours en pleine vitalité chez les Germains. +Les héros qui surgissaient parmi eux au cours des âges étaient célébrés +au même titre que les héros d’autrefois, et c’est ainsi que les barbares +contemporains de Tacite glorifiaient dans leurs chants la mémoire +d’Arminius, qui venait, quelques années auparavant, de délivrer son +peuple de la domination romaine. Au milieu de sa glorieuse carrière, il +avait succombé à la jalousie des siens, mais son nom retentissait +toujours sur les lèvres de ses compatriotes, et restait entouré d’une +auréole de gloire[47]. + + [46] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriæ et + annalium genus, Tuisconem deum terra editum et filium Mannum, + originem gentis conditoresque, etc. _German._ c. 2. + + [47] Caniturque adhuc barbaras apud gentes. Tacit. _Annal._ II, 88. + +Si sommaires que soient ces renseignements de l’auteur des _Annales_, +ils nous donnent cependant une idée très juste et très nette de l’épopée +germanique des premiers temps. Telle qu’il nous la fait connaître, elle +nous apparaît avec tous les traits essentiels que nous lui connaissons +chez les autres peuples. Elle se confond avec l’histoire, ou plutôt elle +en tient lieu. Elle comprend tout l’ensemble des souvenirs nationaux, +qu’ils relèvent de la tradition mythologique ou qu’ils aient leur point +de départ dans les réalités du passé. Elle est revêtue de sa forme +propre, qui est le rythme poétique associé au chant. Ajoutez que, si +d’un côté elle possède une harmonie particulière sur les lèvres des +poètes de profession, elle n’est pas moins admirable lorsque ses accents +retentissent sur celles de multitudes entières, au moment où l’on marche +à la bataille[48]. Elle remplit alors une véritable fonction sociale, et +joue, dans la vie des peuples barbares, un rôle peu inférieur à celui de +la religion elle-même. + + [48] Tacit. _German._ c. 3. + +Telle est l’épopée germanique à l’époque où s’ouvre l’ère moderne, et +pendant bien des siècles elle restera fidèle à ce caractère. La verve +poétique des barbares, loin de s’appauvrir, gagna au contraire en +intensité et en richesse pendant leurs longues luttes avec l’empire +romain. Les sanglants combats qui furent livrés alors sur les frontières +de la civilisation et de la barbarie, et les incessantes migrations qui, +avec les alternatives du flux et du reflux, jetaient sur tous les +rivages les débris de tant de peuples divers, ne cessèrent de tenir en +éveil l’imagination des enfants de Tuisco. Tous les jours, des scènes +grandioses, des exploits fabuleux, des visions terribles et sublimes +engendraient des chants nouveaux, qui venaient grossir le répertoire +déjà si riche des générations précédentes. Aux traditions anciennes +s’ajoutait la splendide série des récits empruntés à l’histoire des +guerres d’indépendance et à celle des guerres d’invasion. Un immense et +lumineux foyer de poésie épique brûlait au sein de toute la race, +projetant jusque dans les plus lointaines chaumières les ombres mobiles +et gigantesques des héros dont il illuminait et transfigurait la +mémoire. Tout le passé resplendissait et palpitait dans ce flamboiement +prodigieux, et toutes les imaginations recevaient la réverbération de +ses confuses et ardentes couleurs. Nous ne pouvons nous faire qu’une +faible idée de l’état des esprits qui vivaient dans le charme de ce +monde idéal, les yeux toujours fixés sur ses créations merveilleuses, +mais il est facile, dans tous les cas, de se figurer la popularité d’un +répertoire poétique qui était le seul aliment intellectuel de multitudes +passionnées pour la poésie et pour la gloire. + +Aussi, au moment où s’ouvre l’histoire des nations issues de la grande +crise des invasions, tous leurs chroniqueurs les rencontrent en +possession d’un vaste et brillant _Romancero_ national. Et tous +empruntent à ce _Romancero_ les sujets qui remplissent les premières +pages de leurs chroniques. Pour bien faire apprécier l’importance et +l’universalité de ce fait, je vais passer rapidement en revue les +annales de ces divers peuples, telles qu’elles s’offrent à nous sous la +plume de leurs premiers chroniqueurs, et j’essayerai d’en dégager les +éléments épiques. + +Jordanès nous dit en termes formels que les Goths possédaient de vieux +chants nationaux contenant leurs souvenirs historiques, et célébrant les +exploits de leurs anciens héros[49]. Ces paroles, qui ressemblent d’une +manière si frappante à celles de Tacite, ont une autorité d’autant plus +grande qu’elles reproduisent un témoignage bien autrement précieux, +celui de Cassiodore, l’historien en quelque sorte officiel de la race +gothique. Bien plus, elles sont confirmées avec éclat par celui d’Ammien +Marcellin, qui nous montre les Goths, dans une bataille contre les +Romains en Mésie, entonnant des chants à la louange de leurs +ancêtres[50]. Ces chants déroulaient devant la mémoire des Goths et +devant l’imagination éblouie des Romains les longues et fabuleuses +annales du peuple et de sa dynastie. Ils redisaient l’origine divine des +Goths, la suite de leurs dieux et de leurs rois, depuis Gaut, qui semble +avoir laissé son nom à la nation, jusqu’à Amal, qui fut l’éponyme de sa +famille souveraine, et jusqu’à Théodoric le Grand, qui est devenu son +héros national par excellence[51]. Le courage et la vertu des héros +étrangers à la dynastie ne restaient pas dans l’oubli: on se redisait +les noms de Respamara, de Hanala, de Fridigern, de Vidigoia et d’autres +encore, et l’on tenait qu’ils n’avaient jamais eu leurs égaux[52]. «Tant +qu’il y aura une nation gothique, disait une plume officielle du VIe +siècle, elle glorifiera dans ses chants la fidélité de Gensimund»[53]. +Les _Chevelus_, espèce d’aristocratie primitive groupée autour du trône, +étaient chantés aussi dans ce répertoire des traditions nationales[54]. +D’autres chants, dont l’accent satirique est impossible à méconnaître à +travers la courte analyse du chroniqueur, racontaient à leur manière les +premiers jours des nations voisines et ennemies: ils interprétaient le +nom des Gépides d’après une tradition qui montrait ce peuple sortant de +la Scandinavie avec ses congénères les Goths, mais se laissant gagner de +vitesse par ceux-ci, et restant en arrière dans un des trois bateaux qui +composaient la flotte, ce qui leur valut l’épithète de _Gépides_, +c’est-à-dire de _traînards_[55]. Quant aux Huns, ils avaient une +filiation honteuse: _au dire de l’antiquité_, ils étaient nés du +commerce des démons avec les sorcières gothiques, chassées par le roi +Filimer[56]. C’est ainsi que tout, la réalité comme la mythologie, +devenait occasion de chants pour ce peuple si bien doué. Mais c’est +surtout autour des grands noms de son propre passé que semble s’être +concentrée l’activité de son génie poétique. Le roi Hermanaric était dès +lors le sujet d’une série de traditions où la légende et l’histoire se +confondaient de la manière la plus intime, et qui ont retenti pendant +tout le moyen âge depuis les Alpes jusque sous le ciel de l’Islande. +Hermanaric, dit en substance la plus ancienne version de ces récits, +régnait avec gloire sur un grand nombre de peuples. Un jour, ayant été +trahi par un chef des Rosomons, le vieux roi, dans sa fureur, fit saisir +la femme du traître, nommée Swanahilde, et la fit attacher à des chevaux +furieux qui la déchirèrent. Elle fut vengée par ses deux frères, Sarus +et Ammius, qui essayèrent de tuer le roi, et qui lui firent une blessure +dont il souffrit tout le reste de sa vie. C’est en ce moment fatal que +se produisit l’attaque des Huns. Pour comble de malheur, les Visigoths +venaient de se révolter aussi, et Balamir, roi des Huns, eut beau jeu +contre les Ostrogoths isolés et affaiblis. Hermanaric succomba tant aux +souffrances de sa blessure qu’au chagrin de ne pouvoir résister aux +Huns: il avait cent dix ans lorsqu’il mourut[57]. A ces souvenirs +épiques du IVe siècle s’ajoutait, chez les Goths du VIe, celui des +grandes luttes de leur peuple sous Attila. Ce prince apparaissait dans +leurs souvenirs avec des traits majestueux et grandioses, bien +différents de ceux que lui ont prêtés les chroniqueurs de la +civilisation romaine. Toutefois, sa légende ne semble pas encore avoir +pris à l’époque de Jordanès l’aspect que nous lui trouvons par la suite: +elle naissait à peine. Quant à Théodoric le Grand, le héros national par +excellence, il était encore trop rapproché pour que sa physionomie eût +pu s’altérer considérablement, mais déjà il se dressait comme un géant +dans l’imagination populaire, refoulant dans l’ombre les figures des +héros précédents, ou les faisant tourner autour de sa personne comme des +satellites autour d’un astre radieux. + + [49] Quemadmodum et in priscis eorum carminibus pene historico ritu in + commune recolitur. Jordan. c. 4. Antiquo etiam cantu majorum facta + modulationibus citharisque canebant Respamaræ Hanalæ Fridigerni + Vidigoiæ et aliorum, quorum in hâc gente magna opinio est, quales + vix heroas fuisse miranda jactat antiquitas. Id. c. 5. + + [50] Barbari vero majorum laudes clamoribus stridebant inconditis. + Amm. Marcell. XXXI, 7, 11. + + [51] Jordan. c. 14. Voir sur les différents rois légendaires des Goths + un curieux passage de Cassiodore, _Variar._ XI, 1. + + [52] Voir la note [49] de la page précédente. + + [53] Exstat gothicæ hujus probitatis exemplum. Gensimundus ille toto + orbe cantabilis, solum armis filius factus, tanta se Amalis + devotione conjunxit ut heredibus eorum curiosum exhibuerit + famulatum, quamvis ipse peteretur ad regnum. Impendebat aliis + meritum suum et moderatissimus omnium, quod ipsi conferri poterat + ille potius parvulis exhibebat. Atque ideo eum nostrorum fama + concelebrat. Vivit semper relationibus qui quandoque moritura + contempsit. Sic quamdiu nomen superest Gothorum fertur ejus + cunctorum attestatione præconium. Cassiod. _Variar._ VIII. 9. + + [54] Reliquam vero gentem capillatos dicere jussit, quod nomen Gothi + pro magno suscipientes adhuc hodie suis cantionibus reminiscunt. + Jordan. c. II. + + [55] Jordan. c. 17. C’est aussi en trois bateaux que les Anglo-Saxons + arrivent en Bretagne: Gens Anglorum sive Saxonum Britanniam tribus + longis navibus advehitur. Orderic Vital, H. E. Pars I, l. 1, c. 21. + Y a-t-il là une circonstance épique? + + [56] Jordan c. 24. Nam hos, ut refert antiquitas, ita extitisse + comperimus. Filimer rex Gothorum, etc. + + [57] Jordan. c. 24. Je ferai remarquer en passant que la longévité est + un des caractères des héros épiques. Dans le Roland, Charlemagne a + deux cents ans passés, et dans le _Dietrichs Flucht_, chacun des + ascendants de ce héros vit plusieurs siècles. + +Nous avons là, pour une date aussi reculée que le VIe siècle, les débris +d’une épopée magnifique, dont les grandes figures se sont perpétuées à +travers les âges, et qui, au XIIe et au XIIIe, aboutit en Allemagne à +une riche mais tardive moisson de poèmes narratifs. Rien d’intéressant à +suivre comme le développement de cette pensée poétique. Les Goths ont +disparu depuis longtemps de la scène de l’histoire, balayés comme par un +vent d’orage, et sans laisser aucune trace de leur existence politique, +mais les créations de leur brillante imagination leur survivent, et, +sous le nom de Dietrich von Bern, leur héros national occupe, dans les +souvenirs de la race germanique, une position semblable à celle de +Charlemagne dans l’épopée française. + +Les Lombards n’étaient guère en dessous des Ostrogoths sous le rapport +des dons poétiques. La gloire de leur héros Alboïn avait de bonne heure +franchi les limites de son pays, et il était célébré chez les autres +nations germaniques dans des chants qui attestaient sa libéralité, sa +gloire dans les combats, son courage et son bonheur[58]. Si le moyen +âge, trop préoccupé du souvenir de Théodoric le Grand, a oublié +entièrement le roi des Lombards et ses pathétiques aventures, un +dédommagement était réservé à ce peuple dernier venu de l’invasion. Nul +autre n’a trouvé, dans son historien national, un si fidèle écho de sa +vie, un interprète si ému de ses sentiments. Grâce à Paul Diacre, le +cycle des traditions lombardes se présente dans l’histoire comme le plus +riche et le plus complet que nous ait laissé aucune nation germanique. +Nous voyons ce peuple sortir de sa fabuleuse île de Scadan, n’ayant pas +encore le nom qu’il porte, et qui lui sera imposé par le dieu Odin dans +des circonstances extraordinairement épiques, lorsqu’en se réveillant un +matin il prendra la chevelure des femmes lombardes pour _les longues +barbes_ de leurs maris[59]. Nous l’accompagnons dans ses migrations à +travers la Germanie, et dans ses combats avec ses voisins; nous +assistons à ses dramatiques aventures dont le récit a incontestablement +passé à travers le prisme de l’imagination épique. Tel est notamment le +chant qui célébrait les derniers jours des Hérules. Rodolphe, le roi de +cette nation, arme pour venger le meurtre de son frère, qui a péri +victime d’un lâche attentat de la princesse lombarde Rumetrude, et il +attaque le roi des Lombards Tato. Sûr de la bravoure de son peuple et +plein de confiance dans la victoire, Rodolphe joue aux échecs pendant la +bataille[60]. Un des siens, perché sur un arbre, a reçu l’ordre de le +prévenir dès que les Hérules seront victorieux, avec défense, sous peine +de mort, de lui apprendre leur fuite. Cependant, la fortune trahit cette +fois le courage des Hérules, qui plient sous l’assaut des Lombards. Le +guetteur n’ose en prévenir son maître, jusqu’au moment où l’ennemi +pénètre dans sa propre tente et tue le roi avec les siens. Dans leur +fuite, les Hérules, victimes de la colère du ciel, prennent un champ de +lin pour la mer, et s’y jettent en faisant de grands efforts pour nager, +ce qui permet aux vainqueurs de les massacrer tout à leur aise[61]. + + [58] Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 27: Alboin vero ita præclarum + longe lateque nomen percrebruit ut hactenus etiam tam apud + Baioariorum gentem quamque et Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ + homines ejus liberalitas et gloria bellorumque felicitas et virtus + in eorum carminibus celebretur. + + [59] Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 1-9. + + [60] De même, dans la _Chanson d’Antioche_, Corbaran, émir des Turcs, + joue aux échecs pendant que s’engage la bataille entre son armée et + celle des chrétiens. Le trait, il est vrai, est déjà dans Raimond + d’Agiles (_Rec. des hist. de la croisade, Hist. occident._, t. III, + p. 200): Inter haec dux Turcorum Corbaras infra tentorium suum + scaccis ludebat. Il serait intéressant de savoir si ce récit a une + base historique, ou si ce n’est pas le simple moule épique dans + lequel on traduit la sécurité de l’ennemi. + + [61] Paul Diacre, o. c. I, 20. Uhland, _Geschichte der altdeutschen + Poesie_, p. 461, écrit à ce sujet: «La fière figure de Rodolphe est + traitée avec prédilection, et les Lombards eux-mêmes, avec leur + perfide princesse, sont refoulés dans l’ombre; tout le tragique + éclat de la poésie se concentre autour du peuple héroïque qui trouve + son tombeau dans le champ de lin. On dirait que la chanson est due à + des survivants de la nation vaincue.» Une partie de cette + observation me paraît fondée. Si on lit dans Procope (_De bell. + goth._ II, 14), le récit historique de la guerre injuste faite par + les Hérules aux Lombards, qui les supplièrent en vain, par trois + reprises, de leur accorder la paix, on voit combien le rôle des + Hérules a été embelli dans la chronique de Paul Diacre, et on doit + conclure qu’il n’a pu l’être que par les Hérules eux-mêmes. Mais + cette conclusion ne me paraît pas vraie en ce qui concerne la + seconde partie de la légende. La manière dont est exposée la folle + présomption de Rodolphe, et l’épisode tragi-comique du champ de lin + font penser plutôt à une de ces anecdotes satiriques que les peuples + aimaient à raconter au sujet de leurs ennemis vaincus. Cf. un + épisode semblable dans la Bible, _Reg_. IV, III, 22, et Saxo + Grammat., I, V, p. 165 (Holder). + +La lutte des Lombards contre les Gépides est traitée avec la même +largeur épique: c’est là que se développe le caractère du jeune Alboïn, +le héros national de son peuple. Toute sa vie est un poème. Il tue en +bataille Torismod, fils de Turisind, roi des Gépides. Plus tard, il +reçoit à la cour de ce monarque la plus généreuse hospitalité, et est +protégé par lui contre la vengeance qui le menace de la part d’un de ses +autres fils. Celui-ci, devenu roi à son tour, se souvient de ses anciens +griefs, et voilà une nouvelle guerre dans laquelle Cunimund périt sous +les coups du héros lombard, qui épouse sa fille Rosamonde. Depuis ce +moment, c’en est fait des Gépides comme des Hérules[62]. + + [62] Id. ibid. I, 27. + +Déjà deux nations ont pâli devant le peuple lombard: maintenant il va +prendre un essor nouveau, et il s’élance sur l’Italie pour l’arracher au +Byzantin. Du haut d’un des sommets des Alpes, qui lui doit son nom +(_Mons Regius_), le héros lombard contemple sa future conquête[63]. +Toute l’Italie supérieure tombe entre ses mains; il est rassasié de +gloire. Mais tant de triomphes lui tournent la tête: il s’oublie dans +son bonheur, et s’abandonne à cette présomption que la tragédie grecque +nommait l’_hybris_ et l’épopée française la _desmesure_, et que les +Livres Saints, dans leur incomparable langage, appellent de son vrai nom +la _superbe de la vie_. Un jour, à Vérone, au milieu d’un banquet, il +force sa femme Rosamonde à boire dans le crâne de son père, dont il +avait fait une coupe. La vengeance de la femme outragée est terrible; +Alboïn tombe assassiné par ses ordres[64]. Mais cette expiation a suffi +à la conscience populaire: s’il a perdu la vie, il conserve sa gloire. +Mort, il reste la grande mémoire de son peuple, et son tombeau près de +Vérone est un endroit religieux. Là, comme plus tard Frédéric et Arthur, +il veille sous les armes, attendant le jour de quelque grande crise +nationale pour en sortir et voler au secours des siens[65]. + + [63] Id. ibid. II, 8. + + [64] Id. ibid. II, 28. + + [65] Id. ibid. II, 28. Cf. sur l’histoire poétique d’Alboïn, Uhland, + _Gesch. der altd. Poesie_, p. 461-467. + +A l’épopée d’Alboïn succède celle du roi Authari, qui a moins de +grandeur tragique, mais plus de fraîcheur et de charme sentimental, +comme l’Odyssée après l’Iliade. Authari devient l’époux de la princesse +Bavaroise Théodelinde, et de gracieuses légendes nuptiales ont gardé le +souvenir des circonstances romanesques de leur première rencontre[66]. +C’est Authari aussi qui a pris possession, par un acte symbolique, des +rivages méridionaux de l’Italie au nom de son peuple, et l’on montra +longtemps après lui, dans les flots de la mer, la colonne qu’il avait +touchée de sa lance, en disant: «Jusqu’ici s’étendent les frontières des +Lombards.» Cette colonne, du temps du narrateur, s’appelait toujours la +_colonne d’Authari_[67]. + + [66] Paul Diacre, III, 30. + + [67] Id. ibid. III, 32. + +Et ce n’est pas tout. Le puissant courant des traditions héroïques +réunies sous les noms d’Alboïn et d’Authari est accompagné de quantités +de petits courants charriant d’autres souvenirs nationaux, des épisodes +tour à tour riants ou tragiques, tels que le second mariage de la reine +Théodelinde, la lamentable prise de Friuli par les Avares, les aventures +de jeunesse du duc Grimoald, la poétique odyssée de Lopichis, aïeul de +Paul Diacre, etc. La fortune n’a point permis à l’épopée lombarde +d’avoir un développement comparable à celui de l’épopée gothique, sans +doute parce que la place était déjà prise, et que les grands rôles +étaient distribués. Mais, arrêtés dans leur développement, les bourgeons +de cette épopée se retrouvent aujourd’hui encore dans la prose du +chroniqueur, avec un caractère de fraîcheur et d’originalité auquel les +récits d’aucun autre peuple ne peuvent prétendre[68]. + + [68] Abel, dans la préface de la traduction de Paul Diacre + (_Geschichtschreiber der deutschen Vorzeit_, p. V, Berlin 1849), + écrit ces lignes: + + «Was der langobardischen Geschichte ihren ganz eigenthümlichen Werth + und Reiz gibt, das ist der reiche Sagenschatz, den kein anderer + deutscher Stamm in gleicher Fülle und Reinheit aufzuweisen hat. Wie + ein voller frischer Kranz schlingen sich diese herrlichen + Nationalsagen durch die ganze Geschichte der Langobarden von jener + grauen Zeit, da sie ausziehen aus dem Lande Skadan und ihnen Wodan + ihren Namen gibt, bis herab zum Untergang des Reichs: sie bilden ein + aneinanderhängendes Stück der schoensten epischen Dichtung, von + wahrem epischen Wesen durchdrungen.» + + On peut ajouter les traditions épiques sur la fin de la dynastie + lombarde recueillies par les frères Grimm, _Deutsche Sagen_, t. II, + p. 110-115: elles forment comme la dernière moisson poétique des + Lombards. + +Les Vandales d’Afrique n’ont pas eu, comme les Goths et les Lombards, un +chroniqueur national qui nous ait conservé, avec le récit de leurs hauts +faits, le souvenir de leurs traditions patriotiques: c’est la raison +pour laquelle leur épopée nous est restée entièrement inconnue. +Cependant, la critique moderne a cru retrouver dans le nom des +_Astingi_, porté à la fois par une moitié de ce peuple et par sa +dynastie royale, l’équivalent de celui des _Hartungen_, qui seraient à +la fois leurs Dioscures et leurs dieux nationaux. Au surplus, où trouver +une preuve plus frappante de la popularité de la poésie chez ce peuple +que dans l’épisode final de son histoire? Lorsque le roi Gélimer, +assiégé sur la montagne de Papua, qui avait été son dernier refuge, fut +obligé de se rendre au général byzantin, il fit demander à celui-ci de +lui envoyer trois choses: un pain, une éponge et une harpe. Étant en +effet un cithariste excellent, il avait, dit l’historien, composé un +chant sur ses malheurs actuels, et il éprouvait le désir de le chanter +en s’accompagnant de la cithare[69]. + + [69] Κιθαριστῇ δὲ ἀγαθῷ ὄντι ᾠδή τις αὐτῷ ἐς συμφορὰν τὴν παροῦσαν + πεποίηται ἣν δὴ πρὸς κιθάραν θρηνῆσαι τε καὶ ἀποκλαῦσαι ἐπείγεται. + Procop. _De bell. vandal._ II, 6. + +Voilà certes un épisode bien significatif: un roi barbare qui compose +des chants dans sa langue, qui les compose sur ses propres aventures, et +qui s’accompagne d’un instrument pour les chanter, c’est plus qu’il n’en +faut pour nous permettre d’affirmer que la poésie était en honneur chez +les Vandales comme chez tous leurs congénères, et qu’elle célébrait les +mêmes sujets. + +Si, des plaines torrides de l’Afrique, nous passons aux brumeux rivages +de la Grande Bretagne, nous y verrons, sous des cieux bien différents et +dans un tout autre milieu, la poésie épique s’épanouir avec une égale +richesse parmi les Anglo-Saxons. Leur Charlemagne, Alfred le Grand, +avait pour les chants nationaux de son peuple la même passion que le +monarque franc pour ceux du sien: il les savait par cœur, il se plaisait +à les réciter, et il se faisait l’auditeur assidu de tous ceux qui +pouvaient lui en apprendre de nouveaux. Ces poèmes, on ne se bornait pas +à les redire de vive voix, on les mettait par écrit, on les enrichissait +de belles vignettes, et la biographie du grand roi nous a raconté, dans +une intéressante anecdote, de quelle manière ce prince, encore enfant, +se fit donner par sa mère le beau livre qui en contenait, après qu’il +fut parvenu à l’apprendre par cœur[70]. + + [70] Indignâ suorum parentum et nutritorum incuriâ usque ad duodecimum + aetatis annum aut eo amplius illiteratus permansit. Sed saxonica + poemata die noctuque solers auditor relatu aliorum saepissime + audiens, docibilis memoriter retinebat.--Cum ergo quodam die mater + sua sibi et fratribus suis quendam Saxonicum poematicae artis + librum, quem in manu habebat, ostenderet, ait: Quisquis vestrum + discere citius istum codicem possit, dabo illi illum. Quâ voce immo + divinâ inspiratione instinctus et pulchritudine principalis litterae + illius libri illectus, ita matri respondens et fratres suos aetate + quamvis non gratiâ seniores anticipans inquit: Verene dabis istum + librum uni ex nobis, scilicet illi qui citissime intelligere et + recitare eum ante te possit? Ad haec illa arridens et gaudens atque + affirmans: dabo, infit, illi Tunc ille statim tollens librum de manu + suâ magistrum adiit et legit. Quo lecto matri retulit et recitavit. + Asser _Ann. Rer. gestar. Aelfredi_ dans _Scriptores rerum + britannicarum_. p. 473. + +On sera peut être tenté de voir, dans ces chants saxons que la mère +d’Alfred fait apprendre à son fils, et que la main des clercs a mis par +écrit et ornés de belles enluminures, des poésies chrétiennes à la +manière de Caedmon et de Cynewulf, plutôt que des poèmes sur des sujets +profanes et des aventures belliqueuses. Mais, à supposer qu’il faille +renoncer au témoignage d’Asser (ce que je ne crois pas d’ailleurs), nous +en possédons un de la fin du VIIIe siècle, qui ne laisse place à aucun +doute. C’est Alcuin qui se plaint de ce que, dans les festins de ses +compatriotes et jusque dans les assemblées de leurs prêtres, on entend +retentir les chants de l’époque païenne. «C’est la parole de Dieu qu’il +faut lire dans ces réunions, écrit-il en 797 dans sa lettre à l’évêque +Hygbald de Lindisfarne; c’est la lecture qu’il y faut entendre, et non +le joueur de cithare, ce sont les écrits des pères, et non les chants +des païens[71]». + + [71] Jaffé, _Bibliotheca rerum germanicarum_, t. IV, p. 357. + +L’indifférence du chroniqueur national, Beda le Vénérable, pour ces +souvenirs de l’époque légendaire, n’a point permis qu’ils arrivassent +jusqu’à nous, et il est manifeste qu’il en est peu passé dans ses +récits, dont l’hostilité aux traditions populaires forme un si étonnant +contraste avec l’amour passionné qu’elles inspirent à un Paul Diacre. +Néanmoins, et malgré l’art infini, si je puis ainsi parler, qu’il met à +éviter toute mention de cette poésie païenne, lui-même nous en révèle +l’existence dans la ravissante légende de Caedmon. Celui-ci, avant +l’inspiration divine qui fit de lui le premier poète chrétien de sa +nation, était entièrement étranger à l’art de la poésie; aussi lorsque, +dans les festins, chacun chantait à son tour, et qu’il voyait la cithare +s’approcher de lui, il se levait de table et quittait la réunion[72]. +Voilà confirmée, pour les Anglo-Saxons du VIIe siècle, l’existence d’une +coutume qu’Alcuin a encore rencontrée chez eux dans les dernières années +du VIIIe: celle de chanter des chants épiques à la fin des repas, en +s’accompagnant de la cithare[73]. + + [72] Siquidem in habitu saeculari usque ad tempora provectioris + aetatis constitutus nil carminum aliquando didicerat. Unde + nonnunquam in convivio, cum esset laetitiae causa decretum, ut omnes + per ordinem cantare deberent, ille, ubi appropinquare sibi citharam + cernebat, surgebat a media coena et egressus ad suam domum + repedabat. Beda _Hist. eccl. Angl._ IV, 24 (22). + + [73] Cf. dans le Beowulf, ed. Heyne, Paderborn 1873, plusieurs + passages où l’on voit le scôp chanter pendant les festins du roi, + tantôt le récit de la création (v. 90-98), tantôt l’histoire des + héros d’autrefois (v. 875 et suiv.), tantôt les exploits de la + veille. + +D’ailleurs, malgré le mutisme obstiné de Beda, nous possédons une bonne +partie des chants épiques des Anglo-Saxons du VIIe siècle, et nous +pouvons constater que cette race aventureuse, en venant coloniser la +Bretagne, y avait apporté tout le trésor de la poésie germanique, comme +plus tard devaient faire les Scandinaves de la Norvège émigrant sous le +ciel de l’Islande. Nous savons, par des témoignages contemporains, qu’au +VIIe siècle, on redisait en Angleterre l’histoire poétique des rois +Goths d’Italie et des héros francs du Rhin. De plus, il nous reste de +cette époque un poème d’une originalité et d’un charme sans pareil, +plein d’une haute inspiration poétique, et resplendissant d’une +admirable beauté morale. Je veux parler du Beowulf, œuvre anonyme de +quelque grand poète caché, dans laquelle, pour la première fois à une +date bien ancienne, on voit s’affirmer l’alliance féconde entre le génie +chrétien et l’esprit germanique. Que le sujet en ait été apporté des +bords de la Baltique, comme cela est vraisemblable, ou qu’il soit né en +Angleterre même, il est certain que nous possédons dans cet antique +monument le spécimen le plus instructif et le plus curieux de l’épopée +germanique au moyen âge. Nulle part, pas même dans la Gudrun, on ne voit +revivre avec une vérité si poétique cette existence maritime des peuples +du nord, errant de longues journées en pleine mer dans leurs +embarcations à la proue écumeuse, jusqu’à ce qu’enfin ils voient +apparaître au loin, battues par les flots blanchissants, les côtes +crayeuses et escarpées de la Bretagne. Nulle part, l’imagination +septentrionale ne se reflète plus vivement que dans ces récits de +combats contre des dragons et des monstres marins; nulle part non plus +n’apparaît sous un jour plus sympathique le type du héros tel que le +conçoit le génie anglo-saxon, l’homme fort et doux dont la bravoure +fabuleuse n’a d’égale que son inaltérable dévouement au devoir. Je ne +veux pas insister, mais il me sera bien permis de conclure que +l’existence d’un poème comme le Beowulf nous ouvre sur l’histoire de +l’épopée dans les premiers siècles du moyen âge des perspectives +singulièrement étendues. Que de chants épiques et que de souvenirs +nationaux doivent avoir été redits par la voix de la poésie dans un +peuple qui a produit un monument pareil! + +Nous connaissons très peu les Frisons, race énergique et tenace qui a +lutté avec la même constance contre les flots de sa mer, qu’elle a fini +par dompter, et contre la domination franque, sous laquelle elle a dû +enfin courber la tête. La Frise, en effet, a donné à Charles Martel +l’avant-goût des résistances que son petit-fils devait rencontrer parmi +les Saxons. Si ce peuple n’a pas eu d’Homère, ce n’est pas qu’il n’ait +pas eu son épopée. Nous savons tout au moins que chez les Frisons aussi, +encore au IXe siècle, il existait des chants nationaux à la gloire de +leurs héros, et que leurs poètes les chantaient en s’accompagnant de la +harpe. Nous connaissons également le nom d’un de ces aèdes, le vieux +Bernlef[74], aveugle comme Homère, et fort aimé de ses compatriotes, +qu’il charmait en leur racontant les hauts faits de leurs souverains +d’autrefois. Converti par saint Liudger, Bernlef ne dit pas adieu à la +poésie, mais il apprit à moduler les psaumes, et il les répéta dans la +langue de ses pères à l’auditoire ravi de leur beauté surhumaine. + + [74] Illo (Liudgero) discumbente cum discipulis suis, oblatus est + coecus vocabulo Bernlef, qui a vicinis suis valde diligebatur, eo + quod esset affabilis, et antiquorum actus regumque certamina bene + noverat psallendo promere. _Vita Liudgeri_ (_Mon. Germ. hist._ II, + 412.) + +Les Saxons du continent, sans nul doute, redisaient auprès de leurs +foyers les mêmes chants qui, sur la harpe des _scôps_, charmaient leurs +frères émigrés en Bretagne. Mais, il est probable qu’au cours de leur +lutte séculaire contre la civilisation chrétienne, beaucoup de leurs +traditions primitives se perdirent, et il est certain que les premiers +apôtres du christianisme ne durent pas voir d’un bon œil des chants +populaires qui ravivaient, avec le souvenir, l’amour des vieilles +croyances. Et cependant, malgré ces circonstances défavorables, l’esprit +épique ne disparut pas de la Basse Allemagne, et plus d’un vieux chant +s’est conservé dans ses plaines et parmi ses bruyères. Lorsque, au Xe +siècle, le moine Widukind écrivit la première histoire de sa nation, il +en circulait encore plus d’un, dont il fit passer la substance dans son +récit[75]. On y peut parfaitement démêler ce résidu poétique parmi les +matériaux de provenance diverse avec lesquels il y est combiné: Widukind +lui-même a conscience de leur nature différente. Il cite ses sources +lorsqu’il rapporte une de ces téméraires assertions d’érudit, comme dès +lors on s’en permettait pour rendre compte d’un nom propre, mais il +raconte avec beaucoup plus de confiance les récits anonymes qui lui sont +fournis par la voix collective de son peuple. Comme les Lombards, les +Saxons avaient une tradition qui les faisait arriver par mer sur les +rivages de la Germanie, sans doute du fond de la même île de Scandia, et +qui désignait l’endroit du continent où ils avaient débarqué pour la +première fois[76]. Elle racontait l’hostilité qu’ils avaient rencontrée +chez les Thuringiens, premiers habitants de ces rivages; elle redisait, +à l’imitation de la tradition carthaginoise sur la fondation de la +Byrsa, le stratagème employé par un jeune Saxon, qui, ayant acheté de la +terre au poids de l’or à un Thuringien, la répandit ensuite sur un vaste +espace dont les siens s’emparèrent, s’établissant ainsi sur une terre +qu’ils avaient achetée et payée[77]. Les Saxons ne se contentèrent pas +de cette ruse barbare; ils y ajoutèrent encore la trahison sanglante, +et, dans une entrevue pacifique avec les Thuringiens, ils tombèrent sur +ceux-ci et les massacrèrent avec leurs longs couteaux, qu’ils tenaient +cachés sous leurs vêtements. La chanson, qui incontestablement admirait +fort et la ruse et le meurtre, attribue même l’origine du nom des Saxons +à l’usage qu’ils firent ce jour-là de l’arme nationale[78]. L’accent du +récit respire une joie cruelle; on croit y entendre le cri de triomphe +du barbare, qui fait consister toute sa gloire dans le succès quel qu’il +soit: et il n’est pas difficile d’en deviner la tonalité primitive, +malgré les atténuations qu’y aura nécessairement apportées la plume +chrétienne de Widukind. + + [75] Et primum quidem de origine statuque gentis pauca expediam, solam + pene famam sequens in hac parte, nimia vetustate omnem fere + certitudinem obscurante. Widukind, _Res gestae Saxonicae_ I, c. 2. + + [76] Pro certo autem novimus, Saxones his regionibus navibus advectos, + et loco primum applicuisse qui usque hodie nuncupatur Hadolaun. Id. + ibid. I, 3. + + [77] Id. ibid. I, 5 et 6. + + [78] Fuerunt autem et qui hoc facinore nomen illis inditum tradant. + Cultelli enim nostra lingua _sahs_ dicuntur, ideoque Saxones + nuncupatos, quia cultellis tantam multitudinem fudissent. Widukind, + ibid. I, 7. + +Ce sont encore des chansons épiques qui ont fourni à Widukind ses +principaux renseignements sur la guerre entre les Francs d’Austrasie et +les Thuringiens. Tout ce qu’il ajoute ici au récit de Grégoire de Tours +a pour but la glorification des Saxons, et est manifestement emprunté à +leurs souvenirs nationaux. Vaincus par le roi d’Austrasie Théodoric, +grâce à son alliance avec les Saxons, les Thuringiens assiégés dans la +ville de Scheidungen vont succomber, lorsque, par un pacte secret avec +le monarque franc, ils obtiennent la promesse qu’ils seront épargnés, et +qu’on se débarrassera des Saxons. Une circonstance fortuite remarquable +met ceux-ci au courant du complot. Alors ils se jettent sur la ville +sans défense, s’en emparent et la gardent. Entre eux et les Francs, +l’amitié se rétablit tout à fait, au grand détriment des Thuringiens +vaincus. Le roi de ceux-ci, Irminfried, avait pris la fuite; mais, trahi +par un des siens, Iring, il fut amené devant Théodoric et massacré. +Iring se repentit bientôt de sa trahison; il égorgea Théodoric lui-même, +et coucha le cadavre de son maître sur celui du roi franc, pour lui +donner la victoire au moins dans la mort, puis il s’ouvrit un passage +l’épée à la main. «Au lecteur de juger, dit le bon narrateur, si ce +récit mérite quelque créance[79]». + + [79] Si qua fides his dictis adhibeatur, penes lectorem est. Id. ibid. + I, 13. + +Que dire maintenant des Scandinaves, qui, s’ils arrivent les derniers à +portée de notre regard, nous montrent, au seuil des temps modernes, +l’épopée germanique vivant et circulant avec une indéfectible vitalité +au milieu d’une race qui est restée jusqu’alors sans mélange? +L’existence de chants épiques chez les Danois, depuis la plus haute +antiquité jusqu’à son temps, est attestée à plusieurs reprises par Saxo +Grammaticus[80]. On savait ces chants par cœur[81], et on les +accompagnait de la lyre. Les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d’en +composer[82], ainsi que les autres héros: ils aimaient à célébrer leurs +propres exploits, soit qu’ils fussent au milieu des réjouissances du +festin[83], soit lorsque, attachés au pal du supplice, ils entonnaient +leur hymne de mort en face d’un ennemi dont ils bravaient la colère[84]. +Il n’est pas besoin d’ajouter que le répertoire poétique des autres +nations ne leur était pas moins familier que le leur, et que notamment +la tragique histoire des Nibelungen circulait depuis longtemps parmi le +peuple danois, puisqu’en 1134 un poète saxon en redisait un épisode +devant le duc Canut Laward, et qu’à cette occasion le chroniqueur nous +apprend que cette histoire était très belle[85]. + + [80] In vetustissimis Danorum carminibus. Saxo Grammaticus, _Gesta + Danorum_ ed. Holder l. I, p. 12. + + [81] Hanc maxime exhortacionum seriem idcirco metrica racione + compegerim, quod earumdem sentenciarum intellectus danici cujusdam + carminis compendio digestus a compluribus antiquitatis peritis + memoriter usurpatur. Id. ib. II, p. 67. + + [82] Tel le roi Haldanus: Erat enim condendorum patrio more poematum + pericia disertus. Id. ibid. VII, p. 221. + + [83] Ulvo, commensal de Canut le Grand (XIe siècle) chante ses propres + exploits: Ulvo... apud Roskildiam convivialiter accersitus... merse + nuper milicie cladem nocturnis laudum suarum cantibus celebrabat. Et + le roi s’irrite de ce contumeliosum carmen. Id. ibid. X, p. 351. + + [84] Id. ibid. VII, p. 235. + + [85] On connaît le célèbre passage de Saxo grammaticus XIII, p. 427, + auquel il est fait ici allusion: il sert à fixer la date d’une des + phases les plus importantes du développement de la légende des + Nibelungen. Le poète qui débite le chant en question à Canut Laward + doit supposer qu’il le connaît parfaitement, puisqu’il veut éveiller + sa défiance et lui apprendre indirectement le guet-apens qu’il a + juré de ne pas révéler. Il est vrai que Canut, duc de Slesvig, et + qui, au rapport du chroniqueur lui-même, était _Saxonici et ritus et + nominis amantissimus_ (l. 1) pouvait fort bien avoir appris ce poème + dans son entourage allemand; il est vrai encore que le poète qui le + lui chante est également un Saxon. Mais l’analogie nous force à + admettre _a fortiori_ que le Danemark connaissait tous les chants de + la Germanie, puisque l’Islande elle-même les connaissait depuis des + siècles. + + Sur la présence des chanteurs germaniques à la cour des princes + danois, voir encore Saxo Grammaticus, XIV, p. 490 et 497. + +Que fait Saxo Grammaticus de cette innombrable collection de récits +épiques recueillis par lui sur les lèvres de ses compatriotes, dont il +avait une connaissance approfondie? Il les traite à l’égal des matériaux +historiques les plus précieux, et les verse tous ensemble dans sa +chronique, dont ils remplissent les neuf premiers livres, et où ils +constituent pour une série de plusieurs siècles l’unique histoire du +Danemark. Là défile, dans une succession factice et selon un ordre +arbitraire, le splendide cortège de ces dieux et demi-dieux du Nord, +ramenés, il est vrai, au rang et aux proportions humaines par le +scrupule chrétien du chroniqueur, mais, pour le reste, considérés par +lui comme des personnages historiques. Les derniers venus de cette +procession de héros fabuleux se mêlent fraternellement aux plus anciens +héros historiques dont l’annaliste nous ait gardé le souvenir, sans +qu’il soit possible de tracer une ligne de démarcation entre des groupes +qui nous viennent de deux mondes si opposés. Nulle part, on ne vérifie +par un exemple plus saisissant l’éternelle confusion faite par les +historiens des premiers âges entre les souvenirs concrets de la réalité +et les figures idéales de la fiction. Et l’exemple est d’autant plus +instructif, que celui qui nous le fournit est loin d’être le premier +venu; c’est, au contraire, un écrivain de la brillante époque du moyen +âge, et, en outre, le plus savant homme de son pays. + +S’étonnera-t-on maintenant de nous voir revendiquer pour les Francs une +vitalité poétique semblable à celle des nations qui viennent d’être +passées en revue? On ne soutiendra pas qu’ils aient constitué une +exception unique au milieu des autres barbares, et dérogé seuls à une +loi dont nous venons de constater l’application chez tous leurs +congénères. Ils avaient, eux aussi, de grands souvenirs à faire revivre, +et des noms illustres à glorifier. Quant à leurs facultés poétiques, +elles n’étaient inférieures à celles d’aucun autre peuple de leur race. +Ils possédaient au suprême degré le don de s’exalter devant ce qui est +noble et beau, et cette puissance d’admiration se traduisait chez eux +par des formules d’une naïveté grandiose. Il y a un accent hautement +épique dans cette parole qu’ils adressaient à leur compatriote Arbogast, +dont ils expliquaient l’heureuse fortune par l’amitié que lui portait un +plus grand que lui, saint Ambroise de Milan. «Nous savons maintenant, +disaient-ils, pourquoi tu es invincible; c’est parce que tu es l’ami de +l’homme qui dit au soleil: arrête-toi, et le soleil s’arrête»[86]. Si +haut que nous remontions dans l’histoire, nous entendons l’écho de leurs +chants. Ils chantaient au IVe siècle, en allant aux combats, et le +rhéteur grec qui guidait contre eux les légions romaines, étonné de la +rauque harmonie de ces accords si nouveaux pour lui, les comparait à des +croassements de corbeaux[87]: comparaison que n’auraient d’ailleurs pas +reniée ces fiers barbares, qui voyaient dans le corbeau l’oiseau sacré +des batailles, et le conseiller prophétique du plus grand de leurs +dieux! Ils chantaient au Ve siècle, aux jours des grandes invasions et, +sans doute, ils redisaient les exploits des héros d’autrefois, lorsqu’au +milieu des plaines de l’Artois, ils furent surpris par les troupes +d’Aétius au moment où ils célébraient la noce d’un des leurs[88]. + + [86] Per idem tempus Arbogastes comes adversus gentem suam, hoc est + Francorum, bellum paravit, atque pugnando non parvam multitudinem + manu fudit, cum residuis vero pacem firmavit. Sed cum in convivio a + regibus gentis suae interrogaretur utrum sciret Ambrosium, et + respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque frequenter cum + illo convivari solitum, audivit: Ideo vincis, comes, quia ab illo + viro diligeris, qui dicit soli: Sta, et stat. (Paulin. _Vita + Ambrosii_ dans Mign. P. L. t. XIV, _col._ 39.) + + [87] Ἐθεασάμην τοι καὶ τοῖς ὑπὲρ τὸν Ῥῆνον βαρβάροις ἄγρια μέλη λέξει + πεποιημένα παραπλήσια τοῖς κρωγμοῖς τῶν τραχὺ βοώντων ὀρνίθων + ᾄδοντας, καὶ εὐφραινομένοις ἐν τοῖς μέλεσιν. Julien, _Misopogon, in + init._ + + [88] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 212. + +Un peuple si amoureux de poésie, et chez lequel la fibre poétique devait +être excitée sans cesse par les émouvantes péripéties de l’invasion, ne +pouvait pas du jour au lendemain renoncer à une de ses facultés les plus +brillantes comme les plus enviables. Pour les Francs, comme pour tous +les autres Germains, il n’y eut peut-être pas d’époque plus favorable à +l’éclosion de chants populaires que ces jours inoubliables de la +conquête où, pauvres et demi-nus, au sortir des profondes forêts, ils +apprirent à connaître de près la splendeur de la vie romaine, et +s’enivrèrent d’avance du parfum d’une civilisation qui allait tomber +dans leurs mains. Les héros qui les menèrent à la conquête de cet Éden +de la culture durent prendre une grande place dans leurs imaginations, +et devenir le centre de leur poésie nationale. Les noms d’un Childéric +et d’un Clovis, comme plus tard ceux d’un Théodoric et d’un Clotaire, +étaient associés, dans leurs esprits, au souvenir de toutes les +aventures dramatiques et glorieuses qu’ils avaient eues à la suite de +ces chefs illustres: il n’en était pas de plus populaires parmi eux. +Ceci n’est pas une simple conjecture, c’est le témoignage formel d’un +écrivain vivant à une date où les chants consacrés à ces héros +circulaient encore dans toutes les bouches. Voici comment s’exprime, en +parlant de Charlemagne, le versificateur connu sous le nom de _Poeta +Saxo_: + + Est quoque jam notum: vulgaria carmina magnis + Laudibus ejus avos et proavos celebrant. + Pippinos Carolos Hludovicos et Theodricos + Et Carlomannos Hlotariosque canunt[89]. + + [89] _Poeta Saxo_ V, 115-120. (Pertz _Scriptor._ II.) Ces Hludovici, + ces Theodrici et ces Hlotharii ne sont autres que Clovis, Théodoric + I et Clotaire I, dont le poète fait des ancêtres de Charlemagne, + comme cela résulte manifestement des deux vers précédents: + + Cujus nunc insigne genus si pandere coner + Compellar regum scribere catalogum. + + V. 111-12. + + Il n’a pas inventé cette filiation. On sait que de bonne heure des + généalogistes complaisants, échos peut-être de la chanson populaire, + rattachèrent les Carolingiens à la famille Mérovingienne. Voir ces + généalogies dans Pertz, _Scriptor._ II, p. 304-314. + +Si donc, au IXe siècle encore, c’est à dire alors que des héros +nouveaux, comme Pepin d’Herstal et Charles Martel, auraient pu faire +oublier ceux des âges précédents, on continuait à répéter les chants à +la gloire de Clovis et des siens, quelle ne devait pas être la +popularité de ces chants au moment de leur éclosion, c’est-à-dire dans +la génération qui fut leur contemporaine, et dans celles qui suivirent +immédiatement? + +Au reste, l’imagination des Francs ne se borna pas à célébrer les rois +de la première époque: elle réserva également une part de gloire +poétique à leurs successeurs. Je ne crois pas me tromper en l’affirmant +d’une manière générale, et les quelques exemples que nous en fournissent +les trop maigres sources relatives à cette époque ne laissent pas de +justifier pleinement cette conjecture. Lorsque Frédégaire nous dit du +roi Gontran qu’il eut un règne tellement prospère, que tout le monde +chantait sa gloire, même chez les peuples voisins, on doit sans doute +prendre au pied de la lettre cette expression d’un écrivain peu habitué +au langage figuré[90]. Le roi Clotaire II a été célébré de la même +manière, et de son vivant, par les chants populaires de la Neustrie; +l’auteur qui nous l’atteste, d’après de bonnes sources, nous a même +conservé quelques passages du chant consacré à sa victoire sur les +Saxons, dont il sera parlé plus longuement au cours de ces +recherches[91]. Les rois, au surplus, n’étaient pas les seuls que +glorifiât la poésie épique; elle redisait également les exploits des +grands, et nous apprenons, par un contemporain, que tel duc, célébré par +les poètes classiques dans d’élégants hexamètres, recevait aussi les +hommages des poètes germaniques sous forme de chants barbares. + + [90] Tante prosperitatis regnum tenuit, ut omnes etiam vicinas gentes + ad plinitudinem de ipso laudis canerent. Fredeg. _Chronic._ IV, 1. + + [91] V. le _Vita Faronis_ de Hildegaire dans Mabillon, _Acta SS_, II, + p. 590. + + Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudes: + Sic, variante tropo, laus sonet una viro. + + Fortunat, _Carm._ VII, 8, 69. + +Il jaillissait donc, au milieu des populations franques du VIe siècle, +des sources toujours vives de poésie épique, qui versaient dans un même +flot continu les cantilènes du passé lointain, et les chansons écloses +sous la dictée de l’heure présente. En s’écoulant à travers les +générations, qui ne les laissaient point passer sans écho, toutes ces +productions du génie poétique de la nation devaient constituer, à la +longue, un véritable _Romancero_ contenant l’histoire légendaire du +peuple franc, depuis ses plus lointaines origines mythologiques +jusqu’aux plus récents exploits des monarques régnants. Un tel trésor +national ne pouvait laisser indifférent l’esprit universel de +Charlemagne. Avec cette sûreté de coup d’œil qui était l’un des +attributs caractéristiques de son génie, il en apprécia l’importance à +une époque où quiconque se piquait de culture littéraire aurait rougi +d’admirer autre chose que les écrits de l’antiquité classique. Et, pour +assurer à son peuple la conservation de ces monuments de son passé +poétique, il les fit recueillir par écrit. «C’étaient, dit Eginhard qui +nous l’apprend, de très vieilles chansons barbares qui célébraient les +guerres et les exploits des anciens rois[92].» Que ce recueil ait +contenu aussi les chants relatifs aux héros des autres cycles nationaux, +nous ne pouvons en douter, n’y eût-il, pour nous le faire croire, que la +diffusion générale des sujets épiques parmi tous les peuples barbares; +mais, ce qui est certain, c’est qu’il était consacré en toute première +ligne à l’histoire poétique des rois francs eux-mêmes. Clovis, ses +ancêtres et ses successeurs y occupaient sans doute la place d’honneur. + + [92] Item barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus + et bella canebantur, scripsit memoriaeque mandavit. Eginhard, _Vita + Karoli_ c. 29. + +Quel malheur que le recueil de Charlemagne ait disparu sans laisser +aucune trace, et sans qu’après ce grand homme aucun de ses successeurs +ait pensé à prendre des mesures pour en assurer la conservation! On a +cru à tort, sur la foi d’un passage mal interprété de Thegan, qu’il +fallait attribuer la responsabilité de cette disparition à Louis le +Débonnaire. C’est une erreur[93]. Il paraît bien plutôt que le recueil +existait encore vers la fin du IXe siècle, puisque, à cette date, +l’archevêque Foulques de Reims, écrivant à Arnulf de Carinthie, lui +rappelle l’histoire poétique du roi Ermanarich, qu’il avait trouvée, +nous dit l’auteur, dans des livres allemands. Or, quel aurait pu être, +en Gaule, à la fin du IXe siècle, le livre allemand relatant de vieux +chants épiques, si ce n’est précisément le recueil composé par ordre de +Charlemagne[94]? + + [93] L’erreur est d’ailleurs universellement commise, notamment par + Fauriel _Hist. de la poésie provenc._ I, p. 348; Ampère, _Histoire + litt. de la Gaule après Charlemagne_; Am. Thierry, _Hist. d’Attila_, + nouv. édit. II, p. 266; G. Paris, _Histoire poétique de + Charlemagne_, p. 449; A. W. Schlegel, _Essais historiques_ (passage + cité dans la _Romania_ 1885, p. 400.); W. Grimm, _Heldensage_, 3e + édition, 1889, p. 30; Ebert, _Allgem. Gesch. der Litt. des Mittel. + im Abendlande_, II, p. 116; W. Scherer, _Gesch. der deutschen. Lit._ + 4e édition, p. 28; B. Simson, _Jahrbücher des fraenk. Reichs unter + Ludwig dem Frommen_, p. 39; B. Symons, _Heldensage_, p. 8. (dans le + _Grundriss der Germanischen Philologie_ de Paul, t. II, I, p. 8); + Von Schubert, _Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, p. + 132; Bossert, _La littérature allemande au moyen-âge_, p. 140, etc., + etc. + + Certains de ces écrivains sont allés jusqu’à dire que Louis le + Débonnaire avait fait détruire le recueil en question, et beaucoup + ont rendu la piété de l’empereur responsable de son prétendu acte de + vandalisme. Tout cela tombe devant le texte de Thegan, que je + reproduis ici: + + Linguâ graecâ et latina valde eruditus, sed graecam melius + intellegere poterat quam loqui, latinam vero sicut naturalem + aequaliter loqui poterat. Sensum vero in omnibus scripturis + spiritalem et moralem, nec non et anagogen optime noverat. _Poetica + carmina gentilia quae in juventute didicerat respuit, nec legere nec + audire nec docere voluit._ (Thegan, dans Pertz _Scriptor._ II) Vita + _Hludovici, Imperatoris_, c. 19. + + Il faut être prévenu pour voir dans ces _poetica carmina gentilia_ + autre chose que les œuvres des classiques païens, que Louis le + Débonnaire avait effectivement apprises dans sa jeunesse, puisqu’on + lui avait donné la culture littéraire à la mode, et qui plus tard + inspirèrent à son esprit naturellement religieux le dégoût dont + parle Thegan. Les chants barbares ne sont jamais entrés dans le + programme de l’éducation carolingienne, tout le monde le sait; au + surplus, Louis n’aurait pas eu, pour mépriser ces traditions de ses + ancêtres, les mêmes raisons que vis à vis des fictions licencieuses + de la mythologie romaine. Il est à peine besoin de démontrer que le + mot _gentilis_ s’applique, dans la pensée de l’auteur, à tous ceux + qui n’ont pas eu le baptême; or, l’immense majorité des héros de + l’épopée germanique, Clovis et Théodoric en tête, étaient des + baptisés, et ceux-là même qui sont, comme Siegfried, antérieurs à + l’époque chrétienne, étaient conçus comme des chrétiens: le + qualificatif méprisant de Thegan ne peut donc pas se rapporter à + eux. D’autre part, l’adjectif _poeticus_ désigne des œuvres + littéraires et écrites, c’est-à-dire tout autre chose que ces chants + barbares et purement oraux, que Charlemagne fit le premier mettre + par écrit. Pour le lettré, les barbares n’avaient pas de _poètes_, + mais tout au plus des _chanteurs_, et s’ils possédaient des chants, + ils ignoraient l’art de la poésie. M. Léon Gautier a été seul à + comprendre cela: «Qui ne voit, dit-il, que les _poetica carmina_ + signifient uniquement les poètes de la gentilité?... Ce sens ne nous + semble pas douteux. Et il n’est question ici ni de cantilènes, ni de + chanson de geste.» _Les Épopées françaises_, I, p. 72. Au surplus, + ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on se préoccupe de savoir ce que + pourrait être devenu le précieux _Romancero_ franc. Au XVIIIe + siècle, un gentilhomme allemand avait offert un prix de cent ducats + à qui retrouverait les chants des anciens bardes allemands que + Charlemagne avait fait mettre par écrit. Là-dessus, A. W. Schlegel, + après avoir avec raison écarté ce mot impropre de bardes, émit + l’opinion que le recueil de Charlemagne, c’était... les Nibelungen! + (_Atheneum_, 1799 B. II, 2e Stück, p. 306; reproduit dans ses œuvres + complètes, Leipzig 1847, p. 39. D’après Raumer _Geschichte der + germanischen Philologie_, Munich 1870, p. 306). De nos jours, un + érudit belge a cru pouvoir supposer, sur la foi d’un poète flamand + du moyen âge, que le recueil de Charlemagne s’était conservé + jusqu’au XIIe siècle dans l’abbaye d’Egmont en Hollande. (De Smedt, + _Hist. de Belgique_, 5e édition, Gand, 1840, t. II, p. 143). Mais + cette hypothèse ne résiste pas à l’examen. + + [94] Subjicit etiam ex libris teutonicis de rege quodam Hermenrico + nomine, qui omnem progeniem suam morti destinaverit impiis consiliis + cujusquam consiliarii sui, supplicatque ne sceleratis hic rex + acquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus et regio generi + subveniat decidenti. Flodoard, _Histor. Eccles. Remensis_ IV, + 5.--Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 34, écrit à ce sujet: Die + _libri teutonici_ beweisen die Aufzeichnung der Gedichte und + bestaetigen die Angaben Eginharts. + +Nous pouvons donc affirmer que chez aucun autre peuple germanique +l’existence de chants narratifs à la gloire des héros nationaux n’est +attestée par un ensemble de témoignages aussi formels que chez les +Francs. C’est tout ce qu’il nous fallait pour conclure qu’il y a eu sans +contredit une épopée mérovingienne. + +A-t-il passé quelque chose de cette épopée dans les récits des +chroniqueurs de cette époque, ou bien faut-il croire que, par une +étonnante et unique exception, l’historiographie de ce peuple serait +restée totalement fermée aux échos de sa poésie populaire? Ici, nos +recherches deviennent d’autant plus délicates qu’aucun des premiers +chroniqueurs francs ne parle en termes explicites de chants populaires, +ni ne dit y avoir puisé: aussi est-il facile de triompher de leur +silence quand on veut, comme M. Fustel de Coulanges[95], se dispenser de +la tâche qui fait l’objet de ce livre. Mais qu’importe que ces écrivains +citent ou ne citent pas leurs sources, lorsque la critique a établi que +sur certaines époques de l’histoire, ils ne pouvaient avoir à leur +disposition que des traditions orales, c’est-à-dire, en partie du moins, +des chansons épiques? Qu’importe encore qu’ils se soient abstenus +d’inventorier, à la manière d’un érudit moderne, les documents oraux et +écrits qu’ils ont consultés, si l’analyse même de leurs ouvrages nous +fait apparaître avec un caractère de suffisante authenticité les +matériaux épiques fondus dans leur texte? Le second point sera établi +d’une manière spéciale, à l’occasion de chacun des épisodes qu’on +étudiera dans ce livre; il en fera proprement le sujet, et nous n’avons +pas à en parler plus longuement ici. Quant au premier, nous allons le +démontrer une fois pour toutes, afin de n’avoir plus à y revenir par la +suite. + + [95] _La Monarchie Franque_, p. 6, note. «Quelques modernes ont + prétendu, notamment Junghans et M. Monod, qu’il (Grégoire de Tours) + avait dû se servir de chants germaniques à la louange de Clovis et + des Francs; c’est une pure hypothèse, sans aucun fondement. Le seul + motif qu’ils donnent (!), c’est qu’il y a chez lui quelques phrases + d’un tour très poétique; mais ceux qui sont familiers avec les + écrivains de cette époque savent très bien que ce qui caractérisait + justement la prose, c’était l’abus des formes poétiques, tandis que, + par une interversion singulière, la poésie adoptait les formes les + plus prosaïques. Quelques épithètes brillantes (!) ne prouvent donc + aucunement, ainsi qu’on l’a soutenu, que Grégoire ait connu et + employé des poèmes, et aussi n’en parle-t-il jamais.» + +Nous possédons trois chroniqueurs de l’époque mérovingienne: Grégoire de +Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui a écrit le _Liber +Historiae_[96]. Chacun de ces trois auteurs raconte, en qualité de +témoin, une partie des faits contenus dans son livre, et relate d’après +le témoignage d’autrui ceux qui se sont passés avant lui. Grégoire a été +témoin des événements écoulés à partir de la mort de Clotaire I, en 561; +il est obligé de s’en rapporter à d’autres sources pour tout ce qui +précède cette date. Le point précis à partir duquel Frédégaire devient +témoin contemporain est plus difficile à fixer, selon qu’on le considère +comme ayant écrit vers 658, ou qu’on admet avec M. Krusch qu’il avait +fini son travail en 642[97]; dans tous les cas, on ne peut guère croire +que son autorité commence plus d’une génération avant le moment où il +écrit, et nous placerons vers 615 la date à partir de laquelle il +devient notre source. Enfin, pour ce qui concerne l’auteur du _Liber +Historiae_, dont le récit s’arrête à la date de 727, son autorité de +témoin ne s’étend pas au-delà des événements qui se déroulent à partir +de 681[98]. Tout ce qui, pour chacun de ces trois auteurs, remonte plus +haut que ces trois dates respectives, leur a été fourni soit par la +tradition, soit par des sources écrites. Si nous parvenons à déterminer +exactement ce qui, dans chacun d’eux, appartient à celles-ci, nous +aurons par là même délimité le domaine de celle-là, et circonscrit +d’avance le champ de nos explorations. + + [96] C’est le titre sous lequel M. Krusch a publié, dans les + _Scriptores Rerum Merovingicarum_, t. II, l’écrit connu jusqu’ici + sous le nom de _Gesta Regum Francorum_. Je regrette de voir + disparaître un titre qui avait acquis droit de bourgeoisie dans + l’érudition depuis trois siècles, mais je n’ose le conserver de peur + d’augmenter la confusion résultant de l’emploi concurrent de + désignations différentes. + + [97] V. Krusch dans le _Neues Archiv_, VII (_Die Chronicae des + sogenannten Fredegar_) et dans la préface de son édition de + Frédégaire (_Scriptores Rer. Meroving._ t. II). + + [98] G. Kurth. _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_. + +Or, il est facile, tout d’abord, de faire l’énumération des sources +écrites qui ont été à la disposition de Grégoire de Tours, pour +l’histoire des Francs antérieure à la mort de Clotaire I, c’est-à-dire +pour toute la partie de cette histoire comprise entre les dates extrêmes +de 429 à 561. D’historiens romains, c’est-à-dire de chronographes +écrivant l’histoire selon le procédé classique, il n’y en avait plus. +Ceux qu’il a pu consulter, ou bien n’atteignaient pas les commencements +des annales franques, comme saint Jérôme et Paul Orose, ou bien en +frôlaient seulement les premières années, comme Sulpice Alexandre, qui +s’arrête avant la fin du IVe siècle, et Renatus Frigeridus Profuturus, +qui ne va que jusqu’au commencement du Ve siècle. Ces deux derniers sont +les seuls écrivains romains dans lesquels il ait trouvé des +renseignements sur les Francs; il leur a emprunté des passages assez +étendus, mais on peut croire à bon droit que s’ils avaient contenu autre +chose sur le même sujet, il se serait gardé de l’omettre. Ces passages +sont d’ailleurs d’un intérêt purement romain; s’il y est parlé des +Francs, c’est à l’occasion des expéditions que les généraux romains ont +dû faire contre eux: leur histoire interne laisse les narrateurs +absolument indifférents, et ils nous fournissent, en somme, une preuve +convaincante du peu de curiosité qu’inspiraient aux derniers annalistes +de l’empire les barbares qui allaient le renverser. + +Il y avait, il est vrai, des annales, et Grégoire lui-même nous déclare +avoir tiré ces renseignements de celles qu’il appelle _Annales +consulaires_. _Nam et in Consolaribus legimus, Theudomerem regem +Francorum, filium Richimeris quendam, et Ascylam matrem ejus, gladio +interfectus_[99]. Ces annales consulaires, comme leur nom l’indique, +sont évidemment romaines, et Grégoire, qui ne les cite plus ailleurs, +semble nous indiquer qu’elles ne s’étendaient guère au-delà des +premières années du Ve siècle[100]. Il a consulté aussi les _Annales +d’Angers_[101], probablement continuées à Tours, qui lui ont fourni un +certain nombre de dates pour l’histoire de Childéric. Il a utilisé +encore des _Annales burgondes_[102], comme on le voit par la comparaison +de ses récits avec ceux de Marius d’Avenches, lequel a eu les mêmes +sources. Je ne sais s’il a encore mis à contribution d’autres recueils +du même genre; si, comme le croit M. Holder-Egger, il a eu sous la main +un exemplaire interpolé des _Annales de Ravenne_[103], ou si, comme +l’admet M. Arndt[104], modifiant une opinion de M. Monod, il s’est servi +d’_Annales arvernes_, ou encore, s’il faut croire, avec le même M. +Arndt, qu’il a connu aussi des _Annales Visigothes_[105]. Ce qui est +bien certain, c’est que, dans tous les cas, aucun de ces recueils ne +peut être la source des longs et vivants récits qu’il nous donne sur les +premiers rois francs et en particulier sur Childéric et Clovis. Tous +étaient écrits par des provinciaux qui avaient un médiocre intérêt pour +les choses du monde barbare, et qui se bornaient à relater en quelques +paroles sèches et succinctes les principaux faits qui s’étaient déroulés +dans leur horizon. Leur laconisme et leur sécheresse étaient extrêmes; +tout ce qu’ils pouvaient lui apprendre sur les Francs, c’étaient les +ravages commis par ces barbares dans les contrées où vivaient les +annalistes. + + [99] Greg. Tur. 11, 9. + + [100] Il fait de Theudomir un contemporain de Clodion, et le place + même avant celui-ci: c’est donc que le passage qu’il emprunte à ses + _Annales consulaires_ est relatif à une des premières années du Ve + siècle. + + [101] G. Kurth. _Les Sources de l’Histoire de Clovis dans Grégoire de + Tours_. (_Rev. des Quest. Histor._ 1 octobre 1888). + + [102] Id. ibid. Et Monod, _Études_ etc. + + [103] O. Holder-Egger, _Untersuchungen über einige annalistische + Quellen zur Geschichte des 5ten und 6ten Jahrhunderts_ (_Neues + Archiv der Gesellschaft fuer aeltere deutsche Geschichte_ 1876, t. + I, p. 268 et suiv.) + + [104] Préface de l’édition de Grégoire de Tours dans _Script. Rer. + Meroving._ I, p. 22. + + [105] Id. ib. p. 23. + +Je ne parle pas ici des écrivains romains du Ve siècle qui ne sont pas +historiens, comme Sulpice Sévère et Sidoine Apollinaire: leurs œuvres, +que nous possédons encore, n’étaient guère en état de renseigner +davantage notre chroniqueur au sujet des barbares, et encore est-il à +remarquer qu’il n’en a pas même tiré tout ce qu’il était possible de +leur emprunter. Ainsi, il paraît avoir ignoré le célèbre passage de +Sidoine Apollinaire sur Clodion[106], qui est, en dehors de l’_Historia +Francorum_, la seule preuve de l’existence historique de ce roi des +Francs, car il ne parle de lui que sur la foi de la tradition populaire. +Quant aux plus anciennes vies de saints de l’époque mérovingienne, il +est certain qu’il pouvait y trouver plus d’un bon renseignement: mais, +malgré la quantité de celles qu’il a lues, nous devons constater que des +trois plus importantes, celle de sainte Geneviève, celle de saint Vedast +et celle de saint Remy, il n’a connu que la dernière. Or, la première +contient un épisode qui jette une vive lumière sur l’histoire de +Childéric[107], et la seconde nous fait connaître plusieurs +circonstances historiques des plus curieuses accompagnant le baptême de +Clovis[108]. + + [106] V. ci-dessus p. 52, n. [88]. + + [107] _Vita b. Genovefae Virginis_ ed. Kohler, p. 26. + + [108] _Vita S. Vedasti_ (_Acta Sanct._ febr. t. I p. 792). + +Ainsi, malgré l’étendue de ses lectures et le zèle de ses recherches, +Grégoire de Tours n’était pas même parvenu à connaître tous les +documents écrits qui, à cette date, se trouvaient à sa portée. On ne +soutiendra pas qu’il en ait connu d’autres, aujourd’hui perdus, et +auxquels il aurait pu emprunter certains de ses renseignements dont nous +ne voyons pas la source littéraire. D’abord, nous sommes assez au +courant de la littérature latine du Ve et du VIe siècle pour en +connaître la bibliographie, et pour pouvoir affirmer qu’elle ne +contenait pas beaucoup d’autres richesses qui seraient aujourd’hui +perdues. Ensuite, quand Grégoire de Tours parle d’après une source +écrite, il a généralement soin de la mentionner, pour augmenter +l’autorité de son récit. Nous avons donc le droit de conclure que toute +la partie de sa chronique relative aux générations qui ont précédé la +sienne, et pour laquelle il n’invoque pas de source écrite, lui a été +fourni par la tradition orale. + +La tradition prend, dans son ouvrage, une place prépondérante, et l’on +peut dire qu’elle le constitue presque tout entier, avec l’observation +et l’expérience personnelle de l’auteur. Mais celle-ci ne s’exerce que +dans un horizon assez restreint, et est elle-même à chaque instant +éclairée par la relation d’autrui: elle n’atteint pas les faits qui se +passent à distance, encore moins ceux qui se sont écoulés avant le +moment où le narrateur a commencé d’observer. C’est donc la tradition +qui vient ici à son secours. Cette tradition est multiple. Un grand +nombre des récits de Grégoire, dispersés sur tous ses ouvrages, et en +particulier disséminés dans l’_Historia Francorum_, lui ont été fournis +par les souvenirs clermontois, soit qu’il les ait recueillis sur la +bouche de tout le monde, soit qu’ils lui aient été inculqués au jour le +jour par ses parents, auprès du foyer de la famille. D’autres lui ont +été communiqués au cours de ses voyages, pendant les visites qu’il a +reçues, dans les conciles et les assemblées auxquelles il a assisté, par +ses collègues dans l’épiscopat, par le clergé des églises ou par les +religieux des monastères. C’est à cette source-là qu’il a principalement +puisé l’histoire des miracles des saints. Il a fait également appel, et +dans une mesure considérable, au témoignage de laïques de toute +condition, depuis les grands personnages de l’entourage royal jusqu’aux +humbles fidèles perdus dans la foule, quand ils lui paraissaient dignes +de foi[109]. Tout cet ensemble de matériaux de provenance orale a été +fondu par lui, non sans habileté parfois, avec les récits empruntés à +des sources écrites, qu’il enrichit et dramatise de la sorte, sans que +le critique puisse toujours se rendre un compte exact de la proportion +dans laquelle il mêle le réel au fictif. + + [109] Voir sur toute la question des sources de Grégoire, et en + particulier de ses sources orales, G. Monod, _Études critiques sur + les sources de l’histoire mérovingienne_, p. 79-108; Arndt, préface + des œuvres de Grégoire de Tours dans les _Scriptores Rerum + Meroving._ p. 20-23; et Krusch, ibid. p. 456-459. + +Nous possédons cependant quelques indications qui nous mettent sur la +voie. Habitué à citer consciencieusement sa source écrite, lorsqu’il en +a une, Grégoire, en ne la citant pas, semble déjà trahir qu’elle lui +manque. Il y a plus. Lorsque, pour ses récits de provenance orale, il +peut invoquer le témoignage de personnes déterminées, il a soin de le +faire, au moins en termes généraux. Il prend cette précaution +spécialement lorsqu’il s’agit de miracles, d’abord parce qu’il les +connaît ordinairement par les individus qui en ont été témoins[110], +ensuite parce que la nature même de ces événements exige des preuves +plus certaines. Au contraire, lorsqu’il enregistre des traditions +populaires, ou bien il se contente de les indiquer négligemment par un +_ut ferunt_ ou toute autre formule, ou bien il laisse même de côté cette +vague indication, et il ne donne aucune preuve. Pourquoi? La raison en +est claire: c’est que la tradition populaire est trop impersonnelle pour +qu’il puisse se retrancher derrière elle, et une garantie anonyme n’en +est pas une à ses yeux. De plus, enfant de la civilisation lettrée de +Rome, il attache bien plus de valeur aux doctes notices que lui ont +laissées par écrit des gens cultivés et instruits, qu’aux grossières et +confuses notions de la voix populaire. Voilà pourquoi, parlant de faits +passés qu’il ne connaît que par le témoignage d’autrui, Grégoire évite +de mentionner ses sources, ou se borne à les introduire par des formules +comme _ut fertur_, _multi aiunt_, ou d’autres du même genre. + + [110] Testor Deum quia hoc a me non est compositum sed ipsa verba quae + audivi vobis exposui. _Virtut. Martini._ II, 1. + + Testor autem Deum quia hoc ab ipsius nautae ore cognovi. Id. Ibid. + II, 17. + + Quae ne incredibilia fortasse videantur, ego eum sospitem vidi, nec + audita ab aliquo, sed ab ejus ore narrata cognovi. Ibid. II, 24. + + Sed his omnibus medicatis, ore proprio quae retulimus enarravit. + Ibid. II, 40. + + Haec ab ipsius Florenti ore ita gesta cognovi. Ibid. III, 8. + +Mais il a beau omettre de faire connaître la provenance de ses données +orales: avec un peu d’attention on les démêle immédiatement. Qu’on me +permette de choisir mes exemples parmi ceux de ses récits dont l’origine +traditionnelle n’a pas encore été reconnue: on verra qu’elle est facile +à établir. Tout le monde sait que l’_Historia Francorum_ contient un +récit assez détaillé des persécutions des Vandales d’Afrique, non exempt +de grosses erreurs, puisqu’il intervertit notamment l’ordre de +succession des rois; utile pourtant, parce qu’il nous offre des +renseignements inédits, et parce qu’il reproduit seul le texte de la +lettre adressée par saint Eugène de Carthage, du fond de son exil, aux +fidèles de son diocèse[111]. D’où Grégoire a-t-il tiré ce long +historique? Il cite, il est vrai, quelques vies de saints qu’il aurait +consultées[112], mais la plupart des faits qu’il rapporte ici ne +figurent dans aucune source écrite, et sont empruntés ailleurs. Où? Je +réponds: c’est son ami, l’évêque saint Salvius d’Alby, qui lui a raconté +cette histoire, et qui lui a communiqué le texte de la lettre d’Eugène. +Alby possédait le tombeau de ce saint, qui y était mort en exil avec +plus d’un compagnon d’infortune, et de nombreux miracles continuaient de +se faire auprès de ses restes sacrés[113]. La population de cette ville +s’entretenait donc souvent de ce confesseur africain, et le clergé de +l’église conservait avec respect tout ce qui restait de lui, notamment +la copie de sa lettre pastorale à ses fidèles. Or, Salvius, évêque +d’Alby, était l’intime ami de Grégoire de Tours[114], et il lui avait +même raconté son histoire[115]. Qui ne voit que ce dernier, grand +chercheur de souvenirs et de documents, a dû plus d’une fois consulter +son vénérable frère, et avoir appris de lui tout ce qu’on savait à Alby +sur Eugène et sur les catholiques d’Afrique? Voilà donc, me paraît-il, +l’origine orale d’une page importante de l’_Historia Francorum_ établie +à suffisance, et la part de la tradition dans les sources de ce livre +augmentée d’autant[116]. + + [111] Greg. Tur. II, 2 et 3. + + [112] Legimus tamen quorumdam ex ipsis martyrum passiones, ex quibus + quaedam republicanda sunt ut ad ea quae spondemus veniamus. Greg. + Tur. II, 3. Arndt ad l. c. ne croit pas qu’il faille penser ici à + Victor de Vita, et je suis de son avis. + + [113] Tunc, suspenso gladio, apud Albigensem Galliarum urbem exilio + depotatus est; ubi et finem vitae presentis fecit. Ad cujus nunc + sepulchrum multae virtutis et creberrimae ostenduntur. Greg. Tur. + 11, 3. + + [114] Greg. Tur. V, 50. + + [115] Hic enim, ut ipse referre erat solitus, diu in habitu saeculari + commoratus etc... Testor Deum omnipotentem quia ab ipsius ore omnia + quae retuli audita cognovi. Id. VII, 1. + + [116] Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que sont nées les étranges + erreurs commises par Grégoire dans l’ordre de succession des rois, + erreurs qui ne s’expliqueraient pas s’il avait eu devant lui une + source écrite, mais qui sont fort compréhensibles s’il ne doit ses + renseignements qu’à la tradition orale. On me dira: Mais pourquoi + Grégoire ne cite-t-il pas son bailleur de renseignements sur ces + faits? Parce qu’il sait fort bien que Salvius n’en est pas le + garant, et qu’il ne parle que d’après une vieille tradition + albigeoise. L’autorité de Salvius n’aurait donc rien ajouté à la + valeur du récit de Grégoire, et celui-ci paraît en avoir eu + conscience. + +D’où viennent à Grégoire de Tours les renseignements qu’il consigne, +dans l’_Historia Francorum_ et dans le _Gloria Confessorum_, sur saint +Servais de Maestricht?[117] D’une biographie aujourd’hui perdue de ce +saint, n’a-t-on cessé de répéter. Or, je crois avoir prouvé sans +réplique: 1º qu’avant Grégoire de Tours, il n’existait pas de vie écrite +de saint Servais; 2º que Grégoire tient d’une source orale tout ce qu’il +sait sur ce saint personnage[118]. Le nom même du saint n’a jamais été +sous ses yeux par écrit: voilà pourquoi, sur la foi d’un narrateur qui +prononçait mal, il l’a appelé _sanctus Aravatius_ au lieu de _sanctus +Servatius_. Cette erreur a fait verser en pure perte des flots d’encre +aux critiques, qu’elle a amenés à admettre deux évêques de Maestricht, +dont l’un se serait appelé Aravatius et l’autre Servatius[119]. + + [117] Greg. Tur. _Glor. Conf._, c. 71. + + [118] G. Kurth, _Deux biographies inédites de S. Servais._ (_Bulletin + de la Société d’art et d’histoire_, t. I. Liège 1881.) Id. + _Nouvelles recherches sur S. Servais._ (Ibid. t. III. Liège 1883.) + + [119] Cette circonstance a échappé même aux historiens assez bien + inspirés pour rejeter la légende pédantesque de deux évêques, et, + tout dernièrement encore, à M. A. Prost dans son article intitulé: + _S. Servais, examen d’une correction introduite dans les dernières + éditions de Grégoire de Tours._ (_Bullet. et Mém. de la Société nat. + des Antiquaires de France_, t. 50. Paris 1889.) + +L’histoire de la destruction de Metz par Attila est également de +provenance orale. Elle raconte, comme celle de Maestricht, une belle +légende de vision: un fidèle chrétien aurait vu saint Étienne suppliant +saint Pierre et saint Paul d’obtenir de Dieu que Metz fût épargné, ou, +tout au moins, que son église restât debout. Les apôtres lui accordèrent +cette dernière partie de sa prière. Cette fois Grégoire nous fait +connaître sa source: _de quo auditorio quod a quibusdam audivi narrare +non distuli_[120]. Pourquoi? Parce qu’il s’agit ici d’un événement +miraculeux, et qu’il sent le besoin de confirmer son récit par le +témoignage de gens dignes de foi, recueilli sur place. S’il n’en a pas +fait autant pour l’histoire de saint Servais racontée ci-dessus, c’est +que, n’ayant jamais été à Maestricht lui-même, il ne sait le fait que +par ouï-dire, et ne peut se retrancher, comme ici, derrière de +véritables autorités. + + [120] Greg. Tur. II, 6. + +Il en est de même du siège d’Orléans. Non seulement le récit de Grégoire +est stylisé à tel point qu’il est impossible d’y méconnaître le travail +de l’imagination populaire, mais encore il est en contradiction +flagrante avec la vie de saint Aignan, qui nous montre Orléans rendu aux +Huns, et le pillage commencé au moment où Aétius arrive au secours des +habitants[121]. Grégoire n’a donc puisé ici encore que dans la tradition +orale. On a pu s’y tromper parce qu’il écrit en parlant de saint Aignan: +_cujus virtutum gesta nobiscum fideliter retenentur_, mais cela veut +dire simplement que l’on conserve avec foi le souvenir de ses miracles, +et cela exclut même la supposition d’une histoire écrite de sa vie[122]. + + [121] Voir le texte du _Vita Aniani_ dans Theiner, _S. Aignan ou le + siège d’Orléans par Attila, notice historique suivie de la vie de ce + saint_ etc. Paris 1832. + + [122] Greg. Tur. II, 7. + +Je ferai une observation semblable sur les pages consacrées à l’histoire +d’Aétius[123]. La vision qui fit connaître à la femme de ce général +qu’il serait sauvé est entièrement légendaire, et tout à fait conçue +dans le goût des visions qui forment le noyau des épisodes relatifs à +saint Servais et à saint Étienne. Cette anecdote, qui manque dans toutes +les sources consultées par Grégoire de Tours, a évidemment été empruntée +à la tradition populaire, et nous avons ici une preuve de plus de la +place considérable que celle-ci occupe dans la chronique de Grégoire. + + [123] Greg. Tur. II, 7. + +Je prends encore un exemple: c’est le récit de la bataille de Vouillé. +Ce que Grégoire nous en dit peut se décomposer en trois anecdotes: 1. +Clovis a dans son armée le jeune Chlodéric, fils du roi des Ripuaires +Sigebert. 2. Au moment où Clovis venait de tuer Alaric, il fut assailli +de droite et de gauche par deux Goths qui cherchèrent à lui percer les +flancs, et il ne dut son salut qu’à la fuite. 3. Un grand nombre de +Clermontois qui, sous les ordres d’Apollinaire, combattaient dans les +rangs des Visigoths, périrent dans cette journée, et, parmi eux, les +membres des principales familles sénatoriales. Ce dernier trait est +évidemment un souvenir oral conservé à Clermont; dès lors, nous voyons +aussi d’où provient le second, pour lequel, comme on le verra plus loin, +Grégoire n’avait aucune source écrite. Manifestement, ils faisaient +partie l’un et l’autre d’une même tradition locale, et ce sont les +Clermontois, de retour de Vouillé, qui ont raconté chez eux ce qui était +arrivé à Clovis[124]. + + [124] M. Monod commet donc une erreur, à mon sens, lorsqu’il écrit p. + 99: «La guerre visigothique est également racontée par Grégoire + d’après une tradition à demi-cléricale, à demi-populaire, recueillie + à Tours et à Poitiers.» + +Au surplus, la place de la tradition populaire de Clermont dans l’œuvre +de notre historien est des plus considérables, et il n’est pas sans +utilité de faire une bonne fois le relevé complet de ce qu’il lui doit. +Le voici pour les premiers livres de sa chronique, c’est-à-dire jusqu’en +548: on ne me demandera pas, je pense, de poursuivre cette analyse plus +loin. + + +SOUVENIRS CLERMONTOIS. + +I, 31. Origine de l’église de Bourges, due à la charité du Clermontois +Leocadius. + +I, 32. Ravages de Chrocus à Clermont et aux environs. + +I, 33. Cassius et Victorius à Clermont. + +I, 34. Saint Privat à Javoulz. + +II, 44. Evêques clermontois: + +Saint Urbicus. + +I, 45. Saint Hillidius. + +I, 46. Saint Nepotianus. + +I, 47. Les époux vierges, Injuriosus et Scolastica, à Clermont. + +II, 11. Particularités sur la mort de l’empereur Avitus. + +II, 13. Evêques de Clermont: + +Saint Venerandus et saint Rusticus. + +II, 16-17. Saint Namatius et sa femme. + +II, 20. Gouvernement du duc Victorius à Clermont, pour le compte des +Visigoths. + +II, 21. Evêques clermontois: + +Saint Eparchius. + +II, 22-23. Saint Sidoine Apollinaire. + +II, 24. Vertus des Clermontois: Ecdicius. + +II, 28. Persécution d’Euric en Gaule. + +II, 37. Souvenirs clermontois sur la bataille de Vouillé. + +III, 2. Evêques de Clermont; intrigues d’Alchima et de Placidina. + +III, 9. Expédition de Childebert en Auvergne. + +III, 12-13. Ravage de l’Auvergne par Théodoric Ier. + +III, 16. Excès de Sigivald en Auvergne. + +III, 23. La reine Deutérie à Clermont. + +Pour me résumer, la tradition populaire a fourni à Grégoire non +seulement des légendes de saints et des épisodes de l’histoire locale, +mais elle a inspiré ou coloré une grande partie de ses récits relatifs +aux plus importants événements de l’ordre politique. Or si, traitant +l’histoire de son propre milieu gallo-romain, qu’il connaissait d’une +manière si approfondie, et qui avait été plus d’une fois mise par écrit, +il était souvent obligé de compléter par la tradition orale les données +insuffisantes de ses sources écrites, à bien plus forte raison ne +devait-il pas recourir à cette tradition lorsqu’il avait à raconter le +passé d’un peuple barbare comme les Francs, qui s’étaient trouvés hors +de son rayon visuel, qui n’avaient jamais eu d’historien, et dont toutes +les annales tenaient dans leurs chants épiques: _unum annalium genus_. +Il a donc fallu, s’il voulait en connaître quelque chose, qu’il +consultât leurs traditions orales. C’est là, c’est dans ces archives +vivantes et sonores du peuple qu’il a retrouvé les vieux héros +légendaires. Et le caractère qu’ils ont dans sa chronique est bien celui +qu’ils devaient avoir dans la poésie. Ils sont pleins de fougue, de +passion et d’exubérance; ils sont invraisemblables parfois, mais ils +sont toujours dramatiques, et des couleurs vives et tranchées règnent +sur leur physionomie. Rien de plus facile que de reconnaître ces récits +à leur style. D’une part, le laconisme et la sécheresse sont l’apanage +invariable de toutes les notices qu’il a empruntées à des sources +écrites du Ve siècle: on reconnaît, rien qu’à leur ton et à leur allure, +leur provenance annalistique. Qui s’aviserait, par exemple, de +revendiquer une source orale pour le passage suivant, ou de contester +qu’il soit emprunté à des annales gallo-romaines du Ve siècle? + +_Igitur Childericus Aurilianis pugnas egit. Adovacrius vero cum +Saxonibus Andecavo venit. Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus +est autem Egidius et reliquit filium Syagrium nomine. Quo defuncto, +Adovacrius de Andecavo et aliis locis obsedes accepit. Brittani de +Bituricas a Gothis expulsi sunt, multis apud Dolensim vicum peremptis. +Paulos vero comes cum Romanis ac Francis Gothis bella intulit et praedas +egit[125]._ + + [125] Greg. Tur. II, 18. + +Par contre, lorsqu’il s’agit de faits intéressant exclusivement les +Francs barbares, et qui, je le répète, se sont passés en dehors du +domaine d’observation de notre auteur, alors il devient relativement +d’une abondance inattendue. Sa narration, large et complaisante, entre +dans les détails avec d’autant plus de familiarité qu’on s’explique +moins la manière dont il a pu connaître de si près les événements. Il +s’arrête de préférence devant des situations dramatiques, il met en +relief les épisodes de la vie intime, il fait parler les personnages, +expose les motifs de leurs actions et en montre les mobiles individuels; +en un mot, il écrit en poète et non plus en chroniqueur. D’autre part, +aucune date, aucune indication chronologique ne marque la place de ses +récits au milieu des autres événements qu’il rapporte. En un mot, il est +d’autant moins précis qu’il est plus détaillé, d’autant moins exact +qu’il a l’air mieux informé. Et tous ces caractères spéciaux d’une +partie de sa narration se rencontrent précisément dans ceux de ces +récits pour lesquels nous ne pouvons lui découvrir aucune source écrite. +En d’autres termes, là où l’examen interne de son texte nous fait +reconnaître tous les signes distinctifs de la tradition orale, l’étude +externe confirme ce résultat en nous apprenant qu’en effet toute source +écrite fait défaut. Ce remarquable accord entre les résultats de deux +procédés d’investigation bien différents ne peut pas, je le répète, être +l’œuvre du hasard, et nous avons le droit de tirer nos conclusions. +C’est la tradition orale qui a fourni, dans les premiers livres de la +chronique de Grégoire, tous les récits dans lesquels l’accent poétique +de la narration et l’absence de toute source écrite se réunissent pour +trahir une origine populaire et poétique. + +Nous comprendrons dans cette catégorie de récits tout ce qui est relatif +à Clodion et à Mérovée, l’épisode de la fuite de Childéric, celui de son +exil en Thuringe et de son mariage avec la reine Basine; puis, dans la +vie de Clovis, son mariage avec Clotilde, le siège d’Avignon, les traits +anecdotiques qui émaillent le récit de la guerre contre les Visigoths; +enfin, l’épisode qui raconte ses meurtres politiques, c’est-à-dire, tout +compté, les trois quarts de son histoire. Quant à celle des fils de +Clovis, elle est tout entière de provenance orale, aucun document ne +l’ayant mise par écrit avant Grégoire; il est vrai qu’étant beaucoup +plus rapprochée du narrateur, elle a pu arriver jusqu’à lui sans trop +d’altération, bien que, là aussi, l’esprit épique se trahisse de temps à +autre par des signes irrécusables. + +Telle est donc, dans Grégoire de Tours, la part de la tradition +poétique, autant qu’il est possible de la délimiter d’une manière +provisoire, et à ne tenir compte que de ses caractères externes. Il nous +reste à examiner au même point de vue ses deux successeurs. + +La chronique de Frédégaire, si nous n’y tenons compte que de l’histoire +franque, et en faisant abstraction de ses prétentions à être une +histoire universelle, se partage en trois parties distinctes. La +première est un abrégé de Grégoire de Tours et va jusqu’en 584; la +deuxième, qui va jusqu’en 613, raconte des faits que l’auteur n’a pu +connaître que par le témoignage d’autrui; la troisième enfin, de 614 à +642, s’étend sur une période pour laquelle il doit être considéré comme +témoin. Nous les passerons en revue successivement. + +Dans sa première partie, Frédégaire se borne, comme il le dit lui-même +dans sa préface, et comme le montre le titre d’_Epitome_ porté par son +livre III, à nous résumer la chronique de Grégoire. Ce résumé est +généralement fidèle, bien qu’il ne soit pas dépourvu de bévues et de +contre-sens, comme je l’ai montré ailleurs[126]. Il contient aussi, de +temps à autre, des versions plus détaillées et plus poétiques de +certains épisodes racontés par Grégoire de Tours. De ce nombre sont +l’histoire de l’origine de Mérovée, celle des aventures de Childéric, et +celle des fiançailles de Clovis, sans parler de quelques autres +additions de moindre importance. Ces épisodes, relatifs d’ailleurs à des +faits dont ne s’occupaient pas les sources écrites, et se greffant sur +d’autres qui avaient déjà eux-mêmes le caractère de traditions orales, +appartiennent sans contredit à la même catégorie, et sont de même +provenance. Soutenir qu’ils seraient empruntés à une source écrite, et +qu’ils conserveraient une version plus pure que celle de Grégoire de +Tours, comme l’ont fait Henri Martin et L. von Ranke, c’est aller à +l’encontre de toutes les règles de la critique, et se complaire dans la +défense d’une thèse impossible. Je n’en dirai pas davantage ici, ayant, +je pense, suffisamment démontré l’inanité de leurs assertions pour +n’avoir pas besoin de revenir sur ce sujet[127]. + + [126] _Rev. des Quest. hist._ 1 janv. 1890, p. 65 et 66. + + [127] Je demande au lecteur la permission de le renvoyer à mon étude + intitulée: _L’Histoire de Clovis d’après Frédégaire_ (_Rev. des + Quest. hist._ 1 janvier 1890) qui, si je ne me trompe, ne laisse + rien subsister des étranges affirmations de Ranke et de H. Martin. + +La seconde partie de la chronique de Frédégaire, celle qui forme dans +l’édition de M. Krusch le livre IV, et qui en constitue l’élément +original, s’étend sur une période d’une soixantaine d’années environ +(584-642). C’est assez dire qu’outre ses souvenirs personnels, auxquels +il a recouru pour le récit des dernières années, il a dû consulter le +témoignage d’autrui pour les événements les plus anciens. De quelle +nature était ce témoignage? Lui-même prend la peine de nous renseigner +là-dessus, d’une manière fort précise, dans la préface de son livre IV: + +_Transactis namque Gregorii libri volumine, temporum gesta, quae undique +scripta potui repperire, et mihi postea fuerunt cognita, acta regum et +bella gentium quae gesserunt, legendo simul et audiendo, etiam et +videndo cuncta que certeficatus cognovi hujus libelli volumine scribere +non solvi, sed curiosissime, quantum potui, inseri studui._ + +Ainsi, à côté de la tradition orale, il a eu à sa disposition des +sources écrites. Lesquelles? Il n’y avait plus de chroniqueur, et notre +historien, on l’a vu, ne connaissait pas même d’une manière complète le +seul qui existât dans ce siècle. En fait de vies de saints, il n’en a +utilisé qu’une seule: celle de saint Colomban, par le moine Jonas, à +laquelle il a emprunté textuellement plusieurs chapitres. Quant à la +biographie de saint Didier, rien ne prouve qu’il l’ait connue, et ce +qu’il raconte de ce saint est probablement de provenance orale[128]. Il +est incontestable, par contre, qu’il a consulté des _Annales_: +l’impossibilité d’expliquer par une autre source un grand nombre de ses +annotations, la précision, l’exactitude chronologique, l’allure +annalistique de celles-ci, tout trahit l’emploi d’un de ces recueils +obscurs rédigés dans les provinces, pour conserver au moins le souvenir +des faits les plus saillants du passé. Il n’est pas facile de dire +jusqu’à quelle année de sa chronique notre auteur a fait usage de ces +annales: néanmoins, plusieurs indices feraient croire qu’elles +arrivaient au moins jusqu’en 603. En effet, pour les années précédentes, +Frédégaire se plaît à noter les phénomènes naturels qui se produisent, +comme d’ailleurs il fait aussi dans son abrégé de Grégoire de +Tours[129]. Au contraire, à partir de cette année 604, ces annotations +cessent brusquement, sans doute parce que la source annalistique à +laquelle il les emprunte vient à lui manquer. Ce n’est là, je le sais +bien, qu’une présomption, et je me garderai d’insister pour obtenir une +précision plus grande. Au surplus, les _Annales_ consultées ne livraient +à notre chroniqueur qu’un canevas sur lequel son imagination ou celle du +populaire brodaient le détail: elles lui servaient à dater les faits, +mais ceux-ci eux-mêmes lui étaient fournis souvent, indépendamment +d’elles, par une tradition populaire, qui lui en offrait une image plus +vive et plus pittoresque. Il est donc arrivé plus d’une fois que, pour +certains sujets, il a possédé une version annalistique très sommaire, et +une version orale plus développée. La manière dont il a, dans ce cas, +combiné les données de la source écrite avec celles de la tradition +populaire échappe à nos regards; la fusion a été intime et ne manque pas +d’une certaine intelligence[130]. + + [128] Fredeg. _Chronic._ IV, 32. + + [129] Voir les années 587 (c. 6), 590 (11), 591 (13), 594 (15), 598 + (18), 600 (20), 602 (22), 603 (24). Cf. Brosien _op. cit._ p. 32. + + [130] Brosien _op. cit._ p. 34 dit excellemment à ce sujet: Denn + Fredegar besass... nicht geringe Fertigkeit, die Angaben der ihm + vorliegenden Quellen mit der mündlichen Tradition so zu einem Ganzen + zu verschmelzen, dass es schwierig ist beide Theile von einander zu + sondern, ja die Zusammensetzung überhaupt zu erkennen. + +Mais cette tradition populaire, qu’était-elle, et dans quelle mesure +avait-elle altéré le souvenir des choses qu’elle racontait? Je crois +qu’il faut se garder ici de toute exagération. Qu’elle fût chanson ou +simple récit, elle ne pouvait, à une génération de distance, avoir +effacé les souvenirs historiques ou altéré notablement leur physionomie. +Frédégaire était, pour tous les événements écoulés depuis son enfance, +un contemporain qui ne devait pas se tromper beaucoup sur leur portée et +sur leur physionomie générale. Il se trouvait vis à vis des autres dans +la même situation que Grégoire de Tours vis à vis de l’histoire des fils +de Clovis: elle s’était déroulée avant sa naissance, mais immédiatement +avant celle-ci, et elle avait pu lui être racontée encore selon sa +teneur véritable, par ceux qui en avaient été les acteurs ou les +témoins. Les faits pouvaient être motivés ou colorés par la narration +populaire, mais l’impression qu’ils avaient faite était trop vive et +trop récente pour qu’on eût pu entièrement les oublier. Attendons-nous +donc à trouver, dans le livre IV de Frédégaire, des récits déjà altérés, +mais pas d’une manière profonde. L’impuissance de l’esprit public à +reproduire les faits dans toute leur exactitude y sera déjà bien +manifeste, mais le travail approfondi de l’épopée qui les remanie +conformément à ses lois poétiques n’aura pas encore le temps de s’y +produire. Le narrateur est trop rapproché des événements pour avoir +besoin d’en demander l’histoire à la tradition épique: il les trouvera +altérés déjà, mais non encore stylisés, dans la mémoire du premier venu +de ses contemporains. + +J’arrive maintenant au moine neustrien qui a écrit, en 727, l’histoire +du peuple franc, depuis les origines de la dynastie mérovingienne +jusqu’à son propre temps. Ses souvenirs personnels ne remontent pas plus +haut que 681, date de la mort d’Alboïn; encore n’ont-ils une historicité +véritable qu’à partir de 700[131]; tout ce qui est au-delà lui est connu +par le témoignage d’autrui. Depuis les origines jusqu’à 584, il a pour +base le récit de Grégoire de Tours qu’il abrège, et auquel il s’efforce +de temps en temps de donner une précision géographique plus grande. Très +rarement, il lui arrive de développer certains épisodes et de les +traiter plus largement; dans ce cas, il n’invoque aucune source écrite, +et la nature même de ses récits en atteste l’origine orale. Pour la +période qui va de 584 à 681, il est extrêmement sommaire, et +manifestement il ne travaille pas ici d’après un document écrit, pas +même d’après des annales. Il n’a pas connu la chronique de Frédégaire, +qui racontait la plus grande partie de son propre sujet. Il paraît avoir +utilisé une courte notice de 624 sur la mort de la reine Brunehaut, qui +se trouvait consignée à la suite de la chronique de Marius d’Avenches, +et, si je le comprends bien, il avait vu aussi des documents +hagiographiques où la fin de Clovis II était mentionnée en passant. Mais +ce sont là toutes ses sources écrites. Aussi son exposé se borne-t-il à +quelques récits manifestement légendaires, qui prennent un peu plus +d’historicité et de consistance vers l’époque de la mort de Dagobert. La +figure de ce roi, et celles d’Ebroïn et de saint Ouen gardent dans son +récit un caractère suffisamment historique, bien que déjà quelques +nuages épiques passent sur leur physionomie, et ne la laissent pas +entrevoir tout entière. Quant à la partie de sa chronique dans laquelle +il est pour nous un témoin contemporain, elle est fort sommaire, et elle +se détourne de la dynastie mérovingienne pour appeler presque +exclusivement l’attention du lecteur sur la brillante carrière des +descendants d’Arnulf et de Pepin. + + [131] Krusch, p. 218. + +Il résulte de cette analyse de nos trois sources principales qu’elles +contiennent toutes, à doses diverses, un élément oral et traditionnel +consistant en souvenirs populaires, plus ou moins altérés d’après la loi +commune, selon la plus ou moins grande distance à laquelle ils sont de +la réalité. C’est cet élément qui nous fera retrouver les quelques +filons de poésie épique dont nous avons entrepris la recherche. Ils ne +seront pas aussi nombreux qu’on pourrait le croire, et on se tromperait +si l’on s’attendait à y rencontrer une partie un peu notable du +répertoire épique des Francs. Si l’on compare nos chroniqueurs avec un +Jordanès, un Paul Diacre, un Saxo Grammaticus, on sera étonné de la +pauvreté du fonds légendaire qu’ils nous ont conservé. C’est sans doute +parce que les traces de l’imagination épique sont si faibles chez eux +qu’il a fallu tant de temps pour les reconnaître, et qu’aujourd’hui +encore certains critiques s’obstinent à ne pas les voir. + +Mais d’où vient que l’historiographie franque a accueilli avec tant de +parcimonie les échos de la voix populaire, alors que chez les autres +peuples elle lui a assuré un si vaste retentissement? La raison en est +simple. Tandis que Paul Diacre et Saxo sont eux-mêmes de la nation dont +ils racontent l’histoire, et éprouvent pour ses légendes je ne sais quel +goût patriotique, tandis que, d’autre part, le grand homme d’État dont +Jordanès a abrégé le livre avait un intérêt politique de premier ordre à +populariser et à glorifier le passé poétique des Goths, aucune de ces +deux considérations n’existait pour les narrateurs du peuple franc. Tous +les trois étaient Romains, c’est-à-dire issus d’un milieu où les +souvenirs spécialement propres à la partie germanique de la nation +franque étaient moins connus et moins populaires que parmi les Francs +proprement dits. Il ne paraît pas même qu’aucun d’eux ait connu la +langue du peuple conquérant. Fils de cette contrée foncièrement celtique +où le génie romain a jeté sa dernière étincelle avec Sidoine +Apollinaire, et où les Francs étaient extrêmement clairsemés, Grégoire +n’a quitté son Auvergne que pour une autre terre latine, la Touraine. Où +aurait-il appris la langue franque? Ce n’est pas dans son enfance à +Clermont, ni sous la direction des saints Avitus et Gallus. Ce n’est pas +davantage à la cour: il n’y vint jamais ou ne fit qu’y passer. Pourquoi +l’aurait-il apprise? Il n’en avait pas besoin: les quelques Francs +établis au nord de la Loire savaient le latin. Les Romains n’avaient +aucun goût, aucune propension pour l’étude des langages barbares. Le +latin était l’unique idiome du gouvernement et de l’administration, et +les lois des barbares eux-mêmes étaient rédigées dans cette langue. +Aussi ne trouve-t-on dans les volumineux écrits de Grégoire pas le +moindre fait qui permettrait de croire qu’il possédât une certaine +connaissance des idiomes germaniques. Il sait, à la vérité, que, pour +les barbares, le dimanche s’appelle le jour du soleil[132], et il nous +apprend qu’un jeune Thuringien, établi à Clermont, s’appelait Brachio, +ce qui signifie ourson, ajoute-t-il[133]. Mais qui ne voit que le +premier Romain venu pouvait en savoir autant, tout en restant très +étranger à la connaissance de la langue franque? On chercherait +vainement les mots d’origine barbare que Grégoire aurait introduits dans +le latin de son temps. Il n’en manquait pas dans le parler mérovingien, +et l’on en trouvera assez si l’on consulte la loi salique et les +formulaires du temps. Mais ils lui sont restés étrangers, et son +vocabulaire à lui ne les a pas accueillis. + + [132] Greg. Tur. III, 15. + + [133] Id. _Vit. Patr._ XII, 2. + +Frédégaire, selon moi, était également un Romain. Il est originaire de +Bourgogne, bien qu’on ne sache pas au juste sa patrie, sinon qu’elle +était dans l’Outre-Jura. Les uns le font naître dans le pays d’Avenches, +les autres dans celui de Genève, d’autres encore dans celui de Châlon; +or, il faut remarquer que ces trois localités se trouvent en-deçà de la +frontière linguistique germano-romaine, et que, de toute manière, le +chroniqueur est né en pays romain. Ou je me trompe fort, ou bien la +langue germanique avait cessé d’être parlée en Bourgogne par les +indigènes, et, moins encore que Grégoire, notre chroniqueur devait avoir +l’envie ou l’occasion de l’apprendre. Nous n’en trouvons d’ailleurs +aucun vestige chez lui. S’il ajoute à Grégoire des légendes de +provenance germanique, et si elles ont même parfois un vrai cachet +barbare, cela ne prouve nullement qu’il les ait entendues dans leur +langue, et il serait bien étonnant que, dans ce cas, il n’en parût rien +dans sa traduction. Mais, pas plus que chez Grégoire, on ne trouve dans +son langage, dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, aucune trace de +germanicité. Dans la préface de son livre IV, où il s’excuse de +l’incorrection de son style, ce n’est pas sa qualité de barbare qu’il +invoque à titre de circonstance atténuante, c’est la décadence +universelle de la société de son temps, preuve péremptoire, selon moi, +de sa nationalité romaine. Au reste, certaines légendes étymologiques +comme celle de l’origine du nom de la ville de Daras[134], certaines +historiettes du temps de la décadence romaine, comme, par exemple, le +mot d’Avitus au sénateur Lucius[135], certaines acceptions spéciales +données à certains mots, comme par exemple celui d’_Amazone_ pris dans +le sens de _fille de joie_[136], semblent attester quelqu’un qui est +familiarisé avec la langue populaire latine, et qui n’a jamais eu à +l’apprendre comme une langue étrangère. + + [134] Consenso senato et militum elevatus est Justinianus in regnum. + Oppraesso rege Persarum, cum vinctum tenerit, in cathedram quasi + honorifice sedere jussit, quaerens ei civitatis et provincias rei + publicae restituendas; factisque pactionis vinculum firmarit. Et + ille respondebat: Non dabo. Justinianus dicebat: Daras. Ob hoc loco + illo, ubi haec acta sunt, civetas nomen Daras fundata est jusso + Justiniano, quae usque hodiernum diem hoc nomen nuncopatur. Fredeg. + _Chron._ II, 62. + + [135] Treverorum civitas factione uni ex senatoribus nomen Luci a + Francis capta et incinsa est. Cum Avitus imperator esset luxoriae + deditus, et iste Lucius habens mulierem pulcherrimam cunctorum, + fingens Avitus ob infirmitatem corporis lectum depraemere, jussit ad + omnis sinatricis eum requererint. Cumque uxor venisset Lucio, vim ab + Avito oppressa fuisset in crastino surgens de stratu Avitus dixit ad + Lucio: Pulchras termas habes, nam frigido labas. Id. ib. III, 7. + + [136] Duas germanas de lopanar electas ex genere Amazonas etc. Id. ib. + II, 62. + +Il est à peine nécessaire de faire la même démonstration en ce qui +concerne l’auteur du _Liber Historiae_. C’est un Neustrien dont je crois +avoir déterminé avec quelque certitude le pays: il est originaire de la +vallée de l’Oise ou de l’Aisne, et dans cette contrée, à l’époque où il +prit la plume, il y avait beau temps que les accents de l’idiome +germanique avaient cessé de retentir. Devenu moine à Saint-Denys, il +n’avait pas davantage appris au cloître une langue que ne parlait pas +son peuple, et qui ne lui était d’aucun usage. Aussi n’en voit-on chez +lui aucune trace. Il semble d’ailleurs étranger aux choses barbares, et +il ne comprend guère celles qu’il raconte. Son récit du _hammerwurf_ de +Clovis en est la preuve: il attribue au jet du marteau une valeur +ominale qu’il n’a pas, et n’en aperçoit point la signification +symbolique. En général, il romanise et christianise les légendes dont +les types plus barbares lui sont fournis par Grégoire et par Frédégaire. +Celles qui lui sont propres se reconnaissent à la même couleur: elles +n’ont aucun des traits essentiels qui constituent le caractère +germanique. Faisons hardiment de notre historiographe, comme de ses deux +prédécesseurs, un Romain qui n’est guère au courant de la tradition +franque. + +Deux documents méritent encore d’être signalés ici, ne fût-ce qu’en +passant, parce qu’ils contiennent aussi certains souvenirs populaires. +Ce sont le _Vita Dagoberti_[137] d’un anonyme et le _Vita Remigii_ de +Hincmar[138], écrits l’un et l’autre au IXe siècle, par des lettrés +travaillant à distance des sujets, et sur des sources écrites. Elles +n’ont d’autre valeur historique que celle de ces sources, excepté là où +il leur arrive de nous conserver, sur certains points, l’état de la +tradition orale de leur temps. Le _Vita Remigii_ de Hincmar s’appuie +presque exclusivement sur le _Liber Historiae_, et sur le _Vita Remigii_ +attribué faussement à Fortunat: il n’a connu ni Grégoire, ni Frédégaire, +ni le _Vita Remigii_ primitif. Malgré cela, il nous apprend sur Clovis +beaucoup de choses qui ne se trouvent pas ailleurs, et dont +quelques-unes, au moins, doivent avoir été empruntées au trésor de la +tradition populaire. Je sais bien qu’on l’accuse fréquemment d’en avoir +inventé le plus grand nombre, mais ces inventions se ramènent en général +à des conjectures ou à des amplifications, et, si on ne peut pas les +prendre pour de la vraie histoire, il serait toutefois injuste de n’y +voir que des fraudes. Hincmar est un homme de son temps, et il écrit +l’histoire comme tous ses contemporains: quand il y ajoute quelque +chose, c’est, si je puis ainsi parler, à son insu, par un vice de +méthode et nullement par une intention frauduleuse[139]. + + [137] _Scriptores Rerum Merovingicarum_ ed. Krusch, t. II, p. 397-425. + + [138] _Acta Sanctorum_, octob., t. I. + + [139] G. Kurth, _Les sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 406 et + suiv. + +Quant au _Vita Dagoberti_, il a été compilé entre 800 et 835 par un +moine qui avait de la lecture, et qui, outre un certain nombre de vies +de saints, a surtout utilisé Frédégaire et le _Liber Historiae_. Il +n’entrerait pas en ligne de compte ici, si lui également ne contenait, à +côté de tous ses renseignements de provenance écrite, certain épisode +manifestement populaire, celui du duc Sadregisile, dont il sera question +dans nos recherches sur l’histoire de Dagobert I[140]. + + [140] Krusch dans _Scriptor. Rer. Merov._, II, p. 396. + +Tels sont les principaux documents auxquels nous allons demander +l’histoire populaire et épique des rois mérovingiens. Toutefois, avant +d’entreprendre l’analyse des textes qui vont passer sous nos yeux, il +est utile de bien déterminer, une dernière fois, ce que nous entendons +par une tradition épique. Il ne suffit pas, pour que nous lui +reconnaissions ce caractère, qu’elle se soit conservée longtemps sans +être mise par écrit, il faut encore qu’elle ait circulé dans les milieux +populaires et non lettrés. En effet, il y a deux espèces de traditions +orales qu’il faut bien distinguer: celles du peuple et celles de +l’Église. Les données fournies par l’une et par l’autre diffèrent +profondément. La tradition ecclésiastique, conservée dans un milieu plus +instruit, plus restreint, plus consciencieux, est moins sujette à +s’altérer et prend bien vite les formes stéréotypes avec lesquelles elle +traversera les siècles. Elle a, outre cela, une couleur et un ton à +part. Son idéal n’est pas, comme pour le peuple, un héros qui reproduit, +dans une image agrandie, les défauts et les qualités de sa race; c’est +un saint, en qui on voit vivre le type de la perfection humaine. Tandis +que, dans la tradition épique, on déroule devant nos yeux des scènes de +combat et de carnage, au milieu desquelles se déploient de grandes et +terribles passions, ici, il ne s’agit que de luttes morales, et de +triomphes pacifiques remportés sur les forces du désordre. Là, le récit +se déploie naïvement et plantureusement, pour le seul plaisir de +raconter; ici, il marche vers un but déterminé d’avance, et il a une +tendance nettement didactique et religieuse. Tout, dans le premier, +aboutit à l’exploit; tout, dans le second, se concentre autour du +miracle. Ces caractères différentiels sont si tranchés qu’ils ne +laissent presque jamais de place pour le doute: à première vue, ils +permettent de reconnaître le récit émanant de la foule, et celui qui +sort de l’enceinte d’un monastère. Dans ce livre, consacré avant tout à +l’étude des récits populaires, on aura plus d’une fois l’occasion de +revenir sur cette distinction, et d’éclairer les uns par le +rapprochement des autres. + +D’autre part, il n’est nullement indispensable que la tradition soit +arrivée jusqu’à la forme de la chanson épique pour être comprise dans +les faits étudiés par ce livre. L’objet de celui-ci, comme je l’ai déjà +indiqué plus haut, est beaucoup plus vaste: il se propose d’étudier +l’histoire poétique des Mérovingiens dans tout son ensemble, et de +suivre les traditions dans toutes les phases de leur développement +épique, depuis le moment où elles ne sont encore qu’un germe caché sous +l’enveloppe des faits, jusqu’à celui où, après une série de +transformations, elles sont arrivées à l’état définitif que nous leur +trouvons dans la chanson épique. Je ne serai pas toujours en état de +déterminer avec exactitude ce qui est devenu chanson et ce qui est resté +légende populaire, mais qu’importe? Le résultat, en somme, sera le même +pour l’histoire, si je parviens, comme je l’espère, à toujours bien +nettement faire le départ entre les éléments historiques et imaginatifs. + + + + +CHAPITRE II + +La plus ancienne chanson germanique. + + +Nous commencerons nos recherches sur l’épopée mérovingienne par une +constatation intéressante: c’est que les Francs du VIe siècle +connaissaient et redisaient les traditions ethnogoniques des Germains du +premier. En d’autres termes, les souvenirs épiques de la Germanie, qui +remontent incontestablement fort au-delà de notre ère, se sont conservés +jusque bien avant dans le moyen âge. Rien ne peint mieux leur puissante +vitalité. + +Tacite nous a fait connaître les traditions des Germains sur les +origines de leur race. Ils avaient, nous dit-il, des chants dans +lesquels ils célébraient le dieu Tuisco, fils de la Terre, et son fils +Mannus, les auteurs de leur nation[141]. Mannus aurait eu lui-même trois +fils, qui auraient laissé leurs noms aux Ingevons, voisins de l’Océan, +aux Herminons, établis dans l’intérieur, et aux Istévons. D’autres, +continue-t-il, prétendent que le dieu a eu plusieurs fils, et admettent +plusieurs noms de peuple: les Marses, les Gambrives, les Suèves, les +Vandales: ce sont d’ailleurs là des noms anciens et authentiques. + + [141] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriae et + annalium genus, Tuisconem deum terrâ editum et filium Mannum, + originem gentis conditoresque. Manno tres filios assignant, e quorum + nominibus proximi oceano Ingaevones, medii Herminones, ceteri + Iscaevones vocentur. Quidam, ut in licentiâ vetustatis, plures deo + ortos pluresque gentis appellationes Marsos Gambrivios Suevos + Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua nomina. Tacite _German._ + c. 2. + +De ces deux traditions, la seconde a péri sans laisser de traces, et +nous n’avons pas à nous en occuper ici[142]. L’autre, au contraire, a +survécu parmi les peuples du moyen âge, et y est restée longtemps en +vigueur. Au IXe siècle, les Francs la consignaient en tête de la loi +salique; au Xe, Nennius s’en faisait l’écho en Angleterre; au milieu du +XIIe, on la reproduisait en Italie, dans un manuscrit de la loi +lombarde. Notons d’abord que la tradition, comme on l’a bien vu, est +anthropogonique au moins autant qu’ethnogonique: le dieu fils de la +Terre donne naissance à l’Homme (_Mannus_), et des trois enfants de +celui-ci naissent les trois principaux groupes des peuples +germaniques[143]. Ce n’est pas que les autres peuples soient exclus de +cette généalogie. La tradition ne les nie pas, mais elle les ignore ou +néglige de s’en occuper, n’ayant les yeux fixés que sur la race +germanique. Les trois ancêtres des trois principales familles +germaniques sont des éponymes, c’est-à-dire qu’ils portaient un nom +duquel est dérivé celui de leurs descendants: cela nous permet de +reconstituer pour ces héros nationaux les appellations de Ingi, Hermin +et Isti. Or, ce sont précisément ces noms, absents dans la _Germanie_ de +Tacite, que la tradition du moyen âge nous a conservés, tandis que, par +contre, elle ignore les noms patronymiques portés par les peuples en +question, et que Tacite nous fait connaître. Au surplus, ces noms +patronymiques appartiennent plutôt au domaine de la mythologie ou de +l’épopée qu’à celui de l’histoire[144]; en dehors de Tacite, nous ne les +voyons mentionnés qu’une seule fois par un auteur ancien[145]. + + [142] N’est-il pas permis tout au moins d’admettre un certain rapport + entre le nom des Gambrives et celui de Gambara, mère des deux chefs + mythiques du peuple lombard sortant de la Scandinavie? V. Paul + Diacre, _Histor. Langob._ I, 3. + + [143] Wackernagel, _Die Anthropogonie der Germanen_ dans Haupt, + _Zeitschrift f. d. A._ t. VI. + + [144] C’est ainsi, par exemple, que le nom poétique donné aux Français + par leurs voisins germaniques était celui de _Kerlingen_ + (c’est-à-dire les _hommes de Charles_), de même que les sujets de + Lothaire II étaient connus sous celui de _Lothringen_. De ces deux + noms, le deuxième est entré dans la langue vulgaire, le premier + n’est jamais sorti du vocabulaire poétique. + + [145] Pline H. N. IV, 28 écrit: Germanorum genera quinque: Vindili + quorum pars Burgundiones, Varini Carini Guttones. Alterum genus + _Ingaevones_ quorum pars Cimbri Teutoni ac Chaucorum gentes. Proximi + autem Rheno _Istaevones_, quorum pars Cimbri mediterranei; + _Hermiones_, quorum Suevi Hermununduri Chatti Cherusci. Quinta pars + Peucini, Basternae, supradictis contermina Dacis. + +Voici la version du moyen âge telle qu’elle nous a été conservée par +plusieurs manuscrits, dont quelques-uns remontent jusqu’au IXe +siècle[146]. + + [146] Les manuscrits en question sont: Saint-Gall 732, Paris 609 et + Reichenau (Carlsruhe) 229, qui sont du IXe siècle; viennent ensuite + Paris 4628A et 9654, qui sont du XIe; La Cava (Naples), Vatican + 5001, ib. Ottoboni 3081, qui sont, le 1er du Xe, le second du XIIIe, + le dernier du XVe siècle. Nennius, _Historia_ c. 13 (_Script. Rer. + britann._ p. 58), et Hugues de Flavigny, (Pertz, _Script._ VIII p. + 314, avec l’importante note de l’éditeur), reproduisent la même + tradition. + + La version la plus pure est dans Paris 609 et La Cava. Une deuxième + version (Paris 4628A, Saint-Gall, Vatican) ajoute aux fils de Irmino + les Walagoths. Une 3e, qui découle de la 2e qui a aussi les + Walagoths, trouble de plus la descendance de Ingo et de Irmino, en + donnant à chacun d’eux pour descendants deux peuples qui figurent + parmi les descendants de l’autre. Cette troisième est représentée + par le manuscrit de Reichenau et par Nennius. + + Alaneus dictus est homo, qui genuit tres filios, id est Hisisione + Ermenone et Nigueo. MS. de Reichenau dans K. Müllenhoff, _Germania + antiqua_, p. 164. Un manuscrit de Nennius donne pour Alaneus la + variante Alanus. + +Il y a eu trois frères appelés Irmino, Ingo et Iscio, qui sont devenus +la souche de XII[I] peuples. + +Irmino a engendré les Goths, [les Walagoths], les Wandales, les Gépides +et les Saxons. + +Ingo a engendré les Burgondions, les Thuringiens, les Langobards, les +Bavarois. + +Iscio a engendré les Romains, les Bretons, les Francs, les Allamans. + +La plupart des versions s’en tiennent là, mais quelques-unes nous +apprennent aussi le nom du père des trois héros. Ce n’est plus Mannus, +fils mythologique d’un dieu païen, et condamné, par son origine même, à +disparaître de la mémoire des chrétiens, c’est, tantôt un descendant de +Japhet appelé Alanus (Alanius, Analeus)[147], tantôt un roi Mulius qui +pourrait bien être pris pour Amulius, le grand oncle de Romulus[148]. + + [147] Zeuss, _Die Deutschen_, p. 75, note 1, et J. Grimm, _Deutsche + Mythologie Anhang_, p. XXVIII, croyaient que Alanus était une + corruption de Mannus. K. Müllenhoff, _Sitzungsberichte der K. + Academie_, Berlin 1862, p. 535, a prouvé qu’il n’en est rien. + + [148] Comme dans le manuscrit de La Cava, qui écrit: Mulius rex tres + filios habuit, quorum nomina hec sunt: Armen. Tingjus. Ostjus. + Singuli genuerunt quatuor generationes. K. Müllenhoff, _Germania + antiqua_, p. 164. + +Il est impossible de soutenir que cette curieuse tradition soit arrivée +aux gens du moyen âge par le canal de Tacite. D’abord Tacite était à peu +près un inconnu avant la Renaissance. De tous les écrivains du moyen +âge, il n’y a guère que Rodolphe de Fulda chez lequel on puisse +constater un emprunt manifeste fait à la _Germanie_: c’est un passage +considérable de ce livre (ch. 4, 9, 10 et 11) qui a passé dans sa +_Translatio sancti Alexandri_. Plusieurs chroniqueurs reproduisent le +même passage, mais tous l’ont trouvé dans Rodolphe, et le donnent +d’après lui[149]. Ensuite, la tradition du moyen âge se distingue +singulièrement de celle de l’historien latin: il n’y a de commun entre +elle et lui que les noms des trois ancêtres; encore les donne-t-elle +sous leur forme simple (Ingo, Hermin, Istio), tandis que Tacite ne nous +les a conservés que sous celle du patronymique (Ingaevones Herminones +Istaevones). La version de Tacite s’en tient à cette triple filiation; +celle du moyen âge, au contraire, nous fait connaître en détail la +descendance des trois frères, et nous donne un aperçu de la généalogie +des principaux peuples occidentaux. De tels développements ne sont pas +de ceux qui se produisent sur un récit mort et desséché contenu dans un +manuscrit, mais de ceux qu’engendre une tradition vivante et ayant +conservé un certain degré de popularité. Aussi personne, que je sache, +n’a songé jusqu’ici à prétendre que le texte qui nous occupe devrait son +origine à une phrase copiée dans Tacite[150]. Par suite, c’est dans les +souvenirs populaires du peuple franc qu’ont puisé les premiers +rédacteurs de notre version, qu’ils ont ensuite remaniée et amplifiée en +vue de la mettre en harmonie avec les idées chrétiennes. + + [149] Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, 4te Auflage + bearbeitet von L. Schwabe, Leipzig 1882, p. 778. Maszmann, _Die + Germania des C. Cornelius Tacitus_, Quedlinburg 1847, p. 160-163. + + J. Grimm, qui n’osait pas encore se prononcer sur l’origine de notre + généalogie, écrit: Die Hauptfrage ist ob alle diese Nachrichten aus + Tacitus hergenommen erweitert und entstellt sind. Getraut man sich + nicht das zu bejahen, so haben sie meiner Meinung einen + ausserordentlichen Werth. _Deutsche Mythologie, Anhang_, p. XXVII et + suiv. + + Geffroy, _Rome et les Barbares_, 2e édit. Paris 1874, p. 33: «Les + variantes des documents ultérieurs paraissent démontrer que ce n’est + pas la relation des deux écrivains latins qui a servi de source + commune.» + + [150] V. Usinger dans _Forschungen zur deutschen Geschichte_, t. XI, + p. 609. + + Je ne veux d’ailleurs pas faire état du témoignage de Nennius c. 13, + affirmant qu’il a trouvé notre généalogie dans les souvenirs des + populations de la Grande Bretagne. Hanc genealogiam inveni + extraditione veterum, qui incolae fuerunt in primis Britanniae + temporibus c. 13. Les affirmations de Nennius sont trop souvent + sujettes à caution. + +Étudions de près ces remaniements. Il est manifeste que, sous la forme +dans laquelle elle se présentait au moyen âge, la tradition contenait +les noms des trois frères, celui de leur père et celui de leurs +descendants. Aucun de ces trois éléments constitutifs ne pouvait lui +faire défaut sans altérer son essence et sans lui faire perdre sa raison +d’être, qui était l’explication de l’origine des peuples. Or, nous +voyons que le nom de l’ancêtre commun a été remplacé par un nom plus +connu et moins compromettant. Deux tendances se sont manifestées dans le +choix de ce patriarche supposé. Ici, on a obéi à la préoccupation de +trouver une place pour les Germains sur les tables ethniques de la +Genèse, et l’on a imaginé un descendant de Japhet pour lequel on a forgé +le nom d’Alanius[151]. Là, on a été désireux de les rattacher par un +lien de parenté aux Romains, et on leur a donné pour ancêtre commun un +roi Mulius, qui semble bien devoir être identifié avec l’Amulius de +Tite-Live. Cette substitution de noms chrétiens, ou tout au moins +historiques, aux noms mythologiques et barbares de Tuisco et de Mannus +sauva sans doute la liste; nul n’eût voulu descendre des dieux +germaniques, qui étaient identifiés avec les démons. Dans d’autres +temps, c’est-à-dire à des époques beaucoup plus rapprochées de la +barbarie, et dans d’autres milieux, c’est-à-dire chez des peuples qui, +comme les Anglo-Saxons ou les Scandinaves, avaient gardé leur caractère +germanique pur, on traitait moins sévèrement les anciens dieux: au lieu +de les jeter à la porte, on se contentait de leur enlever l’auréole +divine et de les convertir en héros, ce qui les diminuait à peine, et +permettait de les laisser figurer sur les listes généalogiques, à la +grande satisfaction du patriotisme. Il n’en était pas ainsi là où, comme +chez les Francs, la race germanique s’était fondue avec des populations +d’origine romaine, beaucoup plus réfractaires aux souvenirs +mythologiques, et qui ne se seraient jamais familiarisées avec les héros +et les dieux de Walhalla. Disons cependant que Ingo, Irmino et Iscio +étaient peut-être conçus eux-mêmes comme des dieux par les anciens +Germains, et que c’est seulement pendant la période chrétienne qu’on les +aura humanisés. On sait du moins que Irmin est un personnage +mythologique, et que Ingi, qui figure dans les généalogies +anglo-saxonnes, est peut-être identique à Yngvi-Frey, que les +Scandinaves adoraient comme un dieu à Upsala. La plupart de ces dieux +germaniques se distinguaient si peu des héros qu’ils pouvaient être +acceptés de part et d’autre, qu’on en fît des divinités ou de simples +mortels. + + [151] A n’en pas douter, ceux qui ont les premiers rattaché Alanius à + Japhet n’ont pas mis d’intermédiaires entre eux; c’est plus tard + seulement qu’obéissant à des préoccupations plus érudites, on a + imaginé toute la série d’intermédiaires que donne Nennius l. l.: + Alanius autem ut aiunt fuit filius Sethevii filii Ogomun filii Thoi + filii Boib filii Semeon filii Mair filii Ethae filii Aurthae filii + Ecthet filii Oothz filii Abirth filii Ra filii Esra filii Isran + filii Barth filii Jona filii Jabath filii Japhet. + +Au surplus, et dans quelque mesure que l’on voulût humaniser la +généalogie des peuples, un fait est certain: c’est qu’il fallait, pour +la faire accepter des populations chrétiennes, la rattacher aux noms +antiques qui ouvraient l’histoire de celle-ci: à savoir, aux noms de la +Bible ou à ceux de l’antiquité classique. Cela était devenu un besoin +universel, et nous en trouvons la preuve même dans les généalogies +barbares qui ont osé conserver les noms de Wodan et de Thor sur la liste +des ancêtres nationaux. Ainsi, dans la généalogie scandinave connue sous +le nom de _Langfedgatal_, et que déjà Ari Froda, au XIe siècle, et après +lui Snorri Sturluson citent au nombre de leurs sources, le généalogiste, +partant du roi Harald Harfagr, remonte par une série de vingt-huit noms +jusqu’à Wodan ou Odin, et de Wodan, par une suite de trente autres noms, +jusqu’à Japhet, fils de Noé. La combinaison des trois catégories de noms +est trop curieuse pour qu’on ne fasse pas connaître ici le commencement +de la série. + +Noé--Japhet--Japhan--Zechim--Ciprius--Celius--Saturnus--Jupiter-- +Darius--Erichonius--Troes--Ilus--Lamedon--Priamus--Mimon ou Memmon, +gendre de Priam--Tror ou Thor--puis dix-sept autres noms, puis +Wodan[152]. + + [152] Langebeck, _Scriptores rerum Danicarum_ t. I. + +J’en dirai autant des généalogies royales consignées au IXe siècle dans +la _Chronique Anglo-Saxonne_, et qui, après s’être conformées à la +tradition nationale en rattachant les rois de l’heptarchie à Wodan par +une lignée ininterrompue de héros et de demi-dieux, obéissent aux +exigences de l’esprit chrétien en faisant de Wodan lui-même un homme, +qui descend, par une série de générations connues, du patriarche +Noé[153]. C’était la seule manière de sauver l’ancêtre commun des +dynasties nationales, que de le ramener aux proportions de +l’humanité[154]. D’ailleurs, c’était une croyance universelle, propagée +par le clergé chrétien depuis l’époque des premiers apologistes que les +dieux des barbares étaient des hommes divinisés, auxquels il suffisait +d’enlever leur auréole usurpée pour rétablir l’histoire et la généalogie +dans sa vraie lumière. D’autre part, aucune généalogie germanique +n’aurait pu vivre au moyen âge si elle ne s’était greffée sur celle des +patriarches. Il y avait là non seulement un besoin de conservation, mais +aussi une satisfaction de l’amour-propre national. Pas de plus haute +noblesse que celle qui remontait directement à Noé[155]. + + [153] Beda, _Histor. eccles._ I, 15; _Anglo Saxon Chronicle_ dans + _Scriptores Rerum Britannicarum_, p. 299, 302, 303, 308, 349. + Florentius Wigorniensis, ibid. p. 550, et _Appendice_ p. 627. Asser, + _De Rebus Gestis Aelfredi_, ibid. p. 468. Roger de Wendower, _Flores + Historiarum_. Cf. Kemble, _The Saxons in England_, Londres 1849 p. + 334. + + GÉNÉALOGIES DES ROIS ANGLO-SAXONS. + + _Kent._ Woden. Wecta. Witta. Wihtgils. Hengist et Horsa. + + _Northumbrie._ Woden. Baldaeg. Brand. Benoc. Aloc. Angemvit. Ingwi. + Esa. Eoppa. Ida. + + _Essex._ Woden. Seaxnete. Gesecg. Antsecg. Swaeppa. Sigefugel. + Bedca. Offa. Aescwine. Sledda. Saeberht. + + _Wessex._ Woden. Baldaeg. Brand. Freothogar. Freawine. Wig. Giwis. + Esla. Elesa. Cerdic. Cynric. + + _Estanglie._ Woden. Casere. Tytmon. Trygils. Hrothmund. Hryp. + Wilhelm. Weova. Wuffa. Tybla. Redwald. + + _Déirie._ Woden. Waegdaeg. Sigegar. Swebdaeg. Sigegeat. Saebald. + Saefugl. Westerfalcna. Wilgils. Uxfrea. Yffa. Aella. + + _Mercie._ Woden. Wihtlaeg. Waermund. Offa. Angeltheow. Eomaer. Icel. + Cnebba. Cynewald. Creoda. Pybba. Penda. + + Quant à Wodan lui-même, il a de nombreux ancêtres. Une première + lignée d’ascendants le ramène jusqu’à Geat, _quem Getam jamdudum + paguni pro Deo venerabantur_ (Asser, _De rebus gestis Aelfredi_ dans + _Script. Rer. Brit._ p. 468). Une 2e, ajoutée à l’époque chrétienne, + fait de Geata un simple mortel descendant de Noé, par un fils de + celui-ci, Sceaf, qui, dit la _Chronique Anglo-Saxonne_ p. 349 (cf. + Florentius Wigornensis o. c. p. 550), était né dans l’arche. Voici + toute la lignée: + + I. Sceaf fils de Noé. Bedwig. Hwala. Hathra. Itermon. Heremod. + Sceldwa. Beawa. Taetva. Geat. + + II. Geat. Godulf. Finn. Freothowulf. Freotholaf. Wodan. + + [154] Lire dans Kemble, _The Saxons in England_, p. 335-340, ses + instructives considérations sur la transformation du dieu Wodan en + homme. Lui-même renvoie à son ouvrage _Die Stammtafel der + Westsachsen_, Munich 1836, et à la préface de son édition du Beowulf + t. II. + + [155] V. _Vita Kentigerni_, nº 32 p. 820, dans _Acta Sanct._ 1 + janvier. + +L’apparition, dans le document soumis à notre critique, d’un nom +biblique ou classique destiné à relier l’origine traditionnelle des +peuples germaniques à des souvenirs ayant encore plus d’antiquité et +plus de prestige, est donc un fait rationnel et logique, qui s’est +produit d’une manière régulière partout ailleurs, dans des circonstances +analogues. Il atteste, avec la ténacité d’une tradition qui ne veut pas +mourir, les efforts ingénieux faits pour l’adapter aux exigences +intellectuelles d’un milieu nouveau. + +Là n’est pas, je pense, la seule transformation de la légende. Celle que +nous allons étudier a quelque chose de plus organique et de plus +naturel. Comme nous le voyons par Tacite, chacun des peuples germaniques +était compris dans une des trois grandes familles: Ingévons, Herminons, +Istévons[156]. L’historien ne nous dit pas les noms de tous ceux qui +appartenaient à ces divers groupes, soit que lui-même n’en sache pas +davantage, soit que la chose ne l’intéresse pas suffisamment. Pline, un +peu plus explicite, nous donne l’aperçu suivant: + + [156] Comme je l’ai dit plus haut, je n’attribue d’ailleurs aucune + valeur ethnographique à ces noms. Je les crois mythologiques dans + leur origine, et je ne pense pas qu’ils aient jamais eu cours comme + éléments de classification. Autrement, nous les verrions apparaître + au moins de temps en temps dans les historiens romains. + + { Cimbres. + Ingévons. { Teutons. + { Chauques. + + Istévons. Cimbres de l’intérieur. + + { Suèves. + Herminons. { Hermundures. + { Chattes. + { Chérusques[157]. + + [157] Voir le passage de Pline ci-dessus p. 87, n. [145]. + +Les noms de la plupart de ces peuples disparurent pendant l’époque des +grandes migrations, et les éléments qui les composaient se retrouvèrent, +dans des groupements et sous des noms nouveaux, après la chute de +l’empire romain. Chacun de ces peuples nouveaux se réclamait d’un des +trois ancêtres mythiques, et c’est ainsi que notre texte nous a gardé +leur arbre généalogique tel qu’ils se l’étaient fait à eux-mêmes. Fixons +d’abord sa forme authentique. Les manuscrits qui nous l’ont conservé se +partagent en deux groupes, l’un qui attribue le même nombre de fils, +c’est-à-dire quatre, à chacun des trois frères; l’autre qui trouble +cette symétrie en portant à cinq le nombre des fils de Irmino, et à +treize le nombre total des descendants de Mannus (Alanius, Amulius). _A +priori_, on est assez porté à croire que, dans ce second groupe, le nom +du cinquième peuple a été ajouté après coup, et que la forme primitive +de la tradition attribuait un même chiffre de descendants à chacun des +trois héros. Cette supposition est confirmée par le fait que le nom du +peuple mentionné en plus dans le second groupe est celui des +_Walagothi_, lesquels ne sont autres que les Goths d’Italie ou +Ostrogoths, comme l’a démontré Müllenhoff. Dans la version primitive, +ils étaient évidemment compris avec les Visigoths sous la désignation +générique de _Goths_. Plus tard cependant, ce dernier nom devint, du +moins parmi les Francs, l’apanage presque exclusif des Visigoths, et le +souvenir de l’identité primitive des deux peuples se perdit. Et c’est +ainsi que l’interpolateur qui voulut que les Ostrogoths fussent +mentionnés dans la table ethnique fut obligé de les désigner sous le nom +spécifique de _Walagothi_, ignorant qu’ils étaient compris, eux aussi, +dans le nom générique[158]. + + [158] Je n’ai pas compris pourquoi K. Müllenhoff, à qui j’emprunte + toute cette démonstration, veut que le nom de _Walagothi_ ait été + ajouté en Italie, et sous les Goths eux-mêmes (_Sitzungsberichte der + K. Academie von Berlin_, 1862). Tout s’explique beaucoup mieux si + l’on admet que l’interpolateur est un Franc, habitué à désigner sous + le nom de _Walh_ ou de _Walisc_ tous les habitants de l’Italie. Pour + un Ostrogoth, ses compatriotes n’auraient pas été les _Walagoths_, + mais les _Goths_ par excellence! + +C’est donc la liste aux douze noms de peuples qui nous offre la plus +ancienne des deux recensions de notre texte. Remarquons maintenant que +cette liste ne se borne plus, comme au temps de Pline et de Tacite, à +faire connaître la filiation d’un certain nombre de peuples germaniques. +Elle embrasse encore les Romains et les Bretons, preuve que le cadre est +élargi, et qu’il s’agit de rendre compte de l’origine de tous les +peuples connus de l’auteur. Les peuples germaniques repris sur cette +liste fournissent, de leur côté, matière à des observations +intéressantes. Nous y trouvons encore mentionnés les Gépides, bien +qu’ils aient cessé de constituer une nationalité indépendante à partir +de 567; les Vandales, qui ont disparu de la liste des peuples libres +depuis 534, et les Thuringiens, qui ont perdu leur indépendance dès 528. +Il n’est donc pas téméraire de supposer que notre catalogue aura été +arrêté sous sa forme actuelle à une date qui n’est pas postérieure à +528. + +Ce n’est pas tout. En examinant la liste des descendants d’Istio, on +s’aperçoit qu’il est le père de tous les peuples qui se sont trouvés +réunis, vers la fin du règne de Clovis, sous le sceptre de la dynastie +mérovingienne[159]: Francs, Allamans, Romains de la Gaule et Bretons de +la petite Bretagne. C’est, à n’en pas douter, en pays franc qu’on aura +imaginé de leur donner une origine commune; un étranger n’aurait pas +pris la peine de faire concorder le groupement mythologique avec le +groupement politique. C’est aussi un Franc qui a pris les Visigoths pour +les Goths par excellence, et qui a désigné leurs frères sous le nom de +Welches, nom que les Francs étaient habitués à donner à tous les +transalpins. Notons enfin que, dans la plupart de nos manuscrits, la +généalogie des trois frères est précédée d’un catalogue des rois des +Romains (il s’agit, encore une fois, des Romains de la Gaule) contenant +la filiation suivante: _Alaneus Papulo Egetius Agegius Siagrius, per +quem Romani regnum perdiderunt_. Ce catalogue confirme à la fois la +provenance franque de notre document et la date approximative que nous +lui avons donnée: en effet, l’auteur connaît encore Syagrius et son père +Aegidius, et même le nom d’Aétius ne lui est pas inconnu; néanmoins, il +n’a plus qu’une idée confuse des faits qui se sont passés au milieu du +Ve siècle, puisque entre ces deux derniers personnages il établit un +lien de filiation tout à fait imaginaire. Ceci, je le répète, nous +ramène vers le premier quart du VIe siècle, seul moment où se soient +trouvées réunies toutes les circonstances dont la concomitance se +reflète ici. Ai-je besoin d’ajouter que je ne revendique aucun caractère +traditionnel pour la classification généalogique des peuples compris +dans notre document du VIe siècle, et que je la crois purement +arbitraire? La preuve en est dans la mention des Romains et des Bretons, +qui certes n’ont pas été compris parmi les descendants d’Istio chez les +Germains de Tacite. D’autre part, Pline range dans le groupe des Windili +les Burgondes, qui figurent dans notre liste parmi les descendants +d’Irmino. Ces faits trahissent le travail personnel d’un arrangeur, qui +a fait des combinaisons arbitraires sur une tradition ancienne; ils ne +doivent cependant pas donner le change sur la vraie valeur de celle-ci. +Si elle n’avait pas joui d’une grande popularité à l’époque où se place +la composition de notre texte, et si l’arrangeur lui-même ne l’avait pas +considérée avec le respect que mérite une tradition nationale, il +n’aurait pas pris la peine d’en élargir le cadre pour l’adapter aux +idées et aux points de vue de son temps, et pour procurer le bienfait +d’une origine commune à tous les peuples du royaume auquel il +appartenait[160]. + + [159] Sur tout ceci K. Müllenhoff l. l., et le même, _Goetting. + Gelehrten Anzeigen_ 1851, _Stück_ 17 et 18, p. 174. + + [160] Il est assez intéressant de constater les destinées ultérieures + de notre tradition. Le manuscrit 648 (2291) d’Oxford, qui est du XVe + siècle, et qui a puisé dans Nennius, nous fait assister à une + nouvelle tentative de grouper dans le cadre de la vieille généalogie + tous les peuples connus. V. G. Waitz dans _Forschungen zur deutschen + Geschichte_, t. XVIII, p. 188. + +Il est temps de conclure. Les vieux souvenirs anthropogoniques des +Germains primitifs, dont Tacite nous avait apporté un écho au premier +siècle de notre ère, vivaient toujours parmi les Francs du VIe. Après +cinq cents ans révolus, ils y avaient gardé tant de fraîcheur et de +sève, qu’ils poussaient encore des rameaux nouveaux, et que les rudes +ethnographes de ce temps adaptaient simplement à la vieille tradition +nationale leurs notions nouvelles sur les peuples. A quelle profondeur +cette tradition devait avoir pénétré dans l’âme populaire, et quel +souffle vigoureux elle devait avoir conservé, pour qu’après les +émigrations, les destructions de royaumes, les changements de religion +et de patrie, elle reparût ainsi de siècle en siècle, toujours présente +aux imaginations, toujours vibrante et sonore![161] Une si merveilleuse +conservation ne s’expliquerait pas, si l’on ne savait que c’est le +rythme poétique, semblable à une cuirasse d’or, qui a permis à la +tradition de traverser les âges sans être ni mutilée ni déformée. C’est, +au dire de Tacite, dans des chants populaires que les Germains +racontaient la descendance des trois fils de Mannus; c’est donc aussi +sous forme de chants populaires que ces souvenirs ont continué de +circuler parmi les Francs. Et nous retrouvons ici, en plein royaume +chrétien de Clovis, la vieille cantilène qui retentissait autrefois dans +les forêts de la Germanie, au milieu des banquets et des fêtes sacrées! + + [161] Après cela, on ne me demandera pas de réfuter le passage suivant + de Fustel de Coulanges; le lecteur n’aura pas de peine à y démêler + le vrai et le faux, et se convaincra une fois de plus que le + puissant esprit de cet écrivain est resté, jusqu’à la fin, + obstinément fermé aux résultats de la science philologique. «Il est + possible, dit M. Fustel, que l’on trouve ici une trace des _antiqua + carmina_ qui disaient les généalogies d’Irmin, d’Inguo et d’Istio, + mais la tradition se serait bien altérée dans ses voyages, car il + n’y a que douze _gentes_, quatre par quatre, et sur ces douze il y a + _bien peu_ de noms qu’on retrouve dans Tacite. On y trouve en + revanche les Romains et les Bretons, qui pouvaient difficilement + figurer dans les vieux chants comme branches de la race de Teut. + Dans ce texte, je vois bien trois noms, Ermin, Inguo, Istio, qui + sont antiques et qu’on a pu recevoir d’une vieille légende, à moins + qu’on ne les ait empruntés à Tacite. Quant aux douze noms de + peuples, ce sont des noms du IVe siècle de notre ère, ou, plus + exactement encore, ce sont les noms que les auteurs de ces + manuscrits du IXe et du Xe siècle trouvaient dans ce qu’ils + connaissaient de l’histoire.» (_L’Invasion germanique et la fin de + l’Empire_, p. 233, n.) Il suffisait de se rappeler qu’une tradition + épique est une chose vivante, qui subit la loi de croissance et de + développement, pour s’épargner les erreurs et les inexactitudes dont + fourmille ce passage. + +L’intérêt de cette constatation est multiple. Non seulement elle nous +met à même d’apprécier l’étonnante vitalité des souvenirs barbares, mais +elle nous montre aussi, dans les Francs, un milieu vraiment épique, où +les paroles ailées de la poésie héroïque devaient retentir de proche en +proche avec des vibrations puissantes. Leur mélodie faisait partie de +toutes les mémoires et accompagnait tous les individus à travers +l’existence; elle suivait encore le barbare converti jusque sous les +voûtes religieuses du cloître. Si je ne me trompe, c’est dans une +cellule monastique du pays franc que celle-ci a été écrite par quelque +moine salien, qui aura voulu consacrer, en quelque sorte, les prémices +de sa science littéraire à dresser l’arbre généalogique de son peuple. +L’histoire de l’épopée mérovingienne ne pouvait s’ouvrir d’une manière +plus digne d’elle que par l’évocation de ce souvenir, qui rattache les +traditions nationales des Francs, par un lien vivant et fort, aux plus +lointaines réminiscences du monde germanique. + + + + +CHAPITRE III + +La plus ancienne chanson franque. + + +Dans la chronique de Grégoire de Tours, les derniers accents de +l’historiographie romaine qui expire se confondent tellement avec les +premiers murmures de la tradition barbare qui commence, que le départ, à +première vue, paraît assez difficile entre ces deux éléments. On peut +craindre d’attribuer à l’épopée ce qui appartient à l’historiographie, +et de confondre les deux domaines dont nous avons précisément à tracer +les frontières. En y regardant de près, cependant, on s’aperçoit que +l’auteur nous donne lui-même, en quelque sorte à son insu, des +indications servant à nous mettre sur la voie. + +Les plus récents documents écrits que Grégoire de Tours ait eus en main, +ou du moins ceux qui descendaient le plus bas, c’étaient, avec les +_Annales consulaires_, des _Annales d’Angers_ probablement continuées à +Tours, et les historiographes Renatus Frigeridus et Sulpice Alexandre. +Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers n’atteignait seulement le milieu +du Ve siècle, et les _Annales_ elles-mêmes ne fournissaient à l’auteur +qu’un fort sec résumé des batailles et des expéditions des Francs, dont +il n’a plus fait usage à partir de la mort de Clovis. Grégoire, qui a +compulsé tous ces documents dans l’espoir d’y trouver quelques détails +sur les origines de la monarchie franque, nous avoue qu’il n’y a pas +rencontré ce qu’il cherchait. + +Sulpice Alexandre, dit-il, ne donne aux Francs que des ducs; plus loin, +il leur donne des _regales_, Marcomir et Sunno, sans que nous puissions +dire s’il entend par là des rois ou des vice-rois; plus loin, il parle +bien de rois francs, mais il n’en nomme aucun. Quant à Frigeridus, il a +l’occasion de s’occuper à plusieurs reprises du peuple franc, mais il ne +mentionne pas une seule fois ses rois. Et Grégoire conclut sa décevante +recherche par ces paroles: _Hanc nobis notitiam de Francis memorati +historici reliquere, regibus non nominatis_[162]. + + [162] Greg. Tur. II, 9. + +Tel est, chez notre chroniqueur, le bilan de l’historiographie: elle ne +lui a rien appris et ne pouvait rien lui apprendre, pour la bonne raison +qu’elle a les yeux fixés sur l’empire qui décline, et non sur les +barbares qui surgissent. Mais, à peine ses conclusions négatives +formulées, Grégoire reprend en ces termes: + +_Tradunt enim multi, eosdem de Pannonia fuisse degressus et primum +quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc, transacto Rheno, +Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates regis crinitos +super se creavisse de prima, et ut ita dicam, nobiliore suorum familia. +Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt itaque in +sequenti digerimus[163]._ + + [163] Id. l. l. + +Qu’est-ce que cette version qui vient suppléer au silence de +l’historiographie interrogée en vain, sinon celle qui représente ici +l’apport de la tradition orale? Si le _tradunt multi_ ne nous le faisait +sous-entendre, comme aussi, dans la phrase qui suit, le _ferunt etiam_, +nous serions en droit de le déduire logiquement. Cette version orale, +qui conserve les souvenirs les plus anciens de la nation franque, ne +peut pas être née en pays romain: c’est une tradition nationale des +Francs eux-mêmes sur leur origine et sur leurs migrations, depuis leur +sortie d’une contrée lointaine jusqu’au jour où ils franchirent le Rhin, +pour venir s’établir dans le pays qui allait devenir leur patrie. + +On pourrait être tenté de nier cette origine traditionnelle du récit. En +effet, le passage que nous avons cité continue de la sorte: _Nam et in +consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum filium Richimeris +quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus_[164]. Ne sont-ce +pas, dira-t-on, les _Annales consulaires_ qui ont fourni, non seulement +cette dernière mention, mais toute l’histoire des émigrations franques +rapportées ci-dessus? Il faut répondre par une négation catégorique. +Loin de prouver l’origine écrite de la tradition, cette phrase établit +tout le contraire. Il est manifeste que les _Annales consulaires_ n’ont +fourni et n’ont pu fournir que la mention de la mort du roi franc et de +sa mère, seul fait qui leur offrît quelque intérêt, et que, d’ailleurs, +si elles avaient par exception parlé de l’origine du peuple franc, +elles-mêmes ne tiendraient leur renseignement que de la tradition. Le +passage de Grégoire signifie ceci: il y a une tradition orale sur +l’existence des rois francs à partir d’une certaine époque, et cette +tradition est confirmée par les _Annales consulaires_, qui nous parlent +d’un roi franc Theudemir. Si les _Annales_ avaient contenu autre chose +que cette preuve indirecte à l’appui de la tradition, Grégoire n’aurait +pas manqué de nous le dire, et il suffit de lire son texte pour se +convaincre qu’il ne supporte pas d’autre explication. + + [164] Id. l. l. + +J’attirerai encore l’attention sur ces mots: _Quod postea probatum +Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in sequenti digerimus_. +Grégoire dit: la preuve qu’en effet les Francs, comme le rapporte leur +tradition, ont eu à leur tête plusieurs rois d’une même famille, nous +est fournie par l’histoire des agrandissements de Clovis[165]. En effet, +dans cette histoire, nous voyons qu’il y a d’autres rois francs que lui: +à Cologne et à Cambrai, notamment; et nous voyons aussi qu’ils sont ses +parents. Or, pour qu’elle soit invoquée comme preuve du lien de parenté +entre les divers rois des Francs, il faut manifestement que cette +parenté ne repose pas sur un témoignage écrit: autrement Grégoire ne +croirait pas qu’elle a besoin de confirmation, et il se bornerait à +mettre son récit sous le patronage de la source écrite. C’est donc une +tradition orale qu’il reproduit, et à laquelle il ajoute foi, bien que +peut-être il n’en admette pas tous les détails[166]. + + [165] C’est ce qu’a parfaitement vu Giesebrecht I, 69, note 2. Cf. von + Sybel, _Entstehung des deutschen Koenigthums_, 2e édition. Francfort + 1881, p. 162 + + [166] Guizot traduit, p. 67: «Comment les victoires de Clovis + assurèrent ensuite ce titre (de roi) à sa famille, c’est ce que nous + montrerons plus tard.» C’est là un contre-sens énorme et de nature à + dérouter entièrement le lecteur: il était important de le signaler. + +Il faut d’ailleurs bien distinguer cette tradition authentique des +interpolations qu’elle a subies dans Frédégaire et dans le _Liber +Historiae_. Là, les fictions relatives à l’origine troyenne des Francs +ont déjà reçu droit de bourgeoisie, et altèrent entièrement la +physionomie du récit barbare. Les Francs, selon Frédégaire, avaient des +rois descendants de Priam[167]. Cette donnée de pure fantaisie, +inconciliable avec Grégoire de Tours, oblige le pauvre chroniqueur à +faire les efforts les plus infructueux pour supprimer la contradiction. +Rencontrant, au seuil de l’histoire des Francs, les ducs mentionnés par +Grégoire, il suppose d’abord que le peuple avait pour un temps renoncé à +sa dynastie. Puis, voyant que Grégoire parle d’un roi Theudemir, il se +persuade que la nation s’était dégoûtée des ducs, et qu’elle était +revenue aux Priamides, parmi lesquels il lui plaît de ranger Theudemir +(_dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo regis creantur ex eadem +stirpe, qua prius fuerant_). Enfin, grâce à une lecture superficielle de +Grégoire de Tours, il crée entre Theudemir et Clodion un double lien de +succession et de filiation qui n’a jamais existé dans la pensée de cet +écrivain[168]. La version de Frédégaire repose donc sur un ensemble de +bévues, et sur la combinaison arbitraire des témoignages de Grégoire +avec les fictions franco-troyennes, fournies par quelque lettré de la +décadence. Elle n’ajoute rien à la tradition populaire, qu’elle semble +même avoir ignorée. + + [167] Frédégaire, III, 2. + + [168] Dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo reges creantur ex + eadem stirpe quâ prius fuerant... Franci electum a se regi sicut + prius fuerat crinitum, inquirentes diligenter, ex genere Priami + Frigi et Francionis super se creant nomen Theudemarum filium + Richemeris. Id. III, 5 et 9. + +Le _Liber Historiae_ nous fait assister au même travail de combinaison +arbitraire, et à la même intrusion de l’apocryphe. Les Francs sortis de +Sicambria avec leurs princes Marcomir, fils de Priam, et Sunno, fils +d’Anténor, s’établissent dans la Thuringie, que notre auteur, +naturellement, place sur la rive droite du Rhin. Après la mort de Sunno, +ils décident de n’avoir qu’un roi, comme les autres nations, et ils +choisissent Pharamond, son fils. L’auteur, pour ne pas nous laisser +d’inquiétude au sujet de la manière dont Marcomir prit cette +élimination, a la précaution d’ajouter qu’elle s’était faite sur son +conseil: _Marchomiris quoque eis dedit hoc consilium[169]._ + + [169] _Liber Historiae_, c. 4. + +Tout cela sent l’officine littéraire, et contredit d’ailleurs +formellement le récit de Grégoire de Tours: il faut choisir entre les +données de celui-ci et les inventions de l’interpolateur lettré. +D’aucune manière, il n’est permis de voir dans ces dernières un +supplément d’information puisé à la même source traditionnelle; si nous +en exceptons le nom de Pharamond, dont il sera reparlé plus loin, tout +le reste est étranger à la tradition orale des Francs. + +Nous restons donc en présence du récit de Grégoire seul, et, tout +sommaire qu’il est, nous devons nous en contenter. + +Ce récit a d’ailleurs, malgré son extrême concision, une véritable +saveur d’antiquité et de poésie, et nous en trouvons de semblables chez +tous les peuples barbares qui se souviennent de leurs origines. En voici +quelques exemples. + +Les Goths, nous dit Jordanès d’après Cassiodore, viennent de l’île de +Scandza. Sous leur roi Berig, ils débarquent sur le continent, et +donnent à la terre qu’ils y occupent le nom de Gothiscandza. Ils +soumettent les Ulmerunges et les Vandales, qui en étaient les habitants. +Sous leur cinquième roi, Filimer, le peuple étant venu à se multiplier, +on décida d’émigrer. L’armée gothique se dirigea sur la Scythie, qui +s’appelait dans la langue des Goths Oium. + +Comme la moitié de l’armée venait de passer un fleuve, le pont croula +derrière elle, et coupa toute communication avec l’arrière-garde. Les +Goths furent d’ailleurs enchantés de leur nouvelle patrie, qui était +fertile; ils battirent les Spales, qui la leur disputaient, et +s’étendirent jusqu’à la mer Noire. Voilà, ajoute l’historien, ce que +rapportent leurs vieux chants populaires, qui sont crus chez eux à peu +près comme de l’histoire[170]. + + [170] Jordanes, c. 4. + +Les Lombards, nous dit de son côté Paul Diacre, habitaient autrefois la +Scandinavia, et faisaient partie des Winniles. Ce peuple, étant devenu +trop nombreux, se partagea en trois groupes, dont un, désigné par le +sort, fut forcé de quitter la patrie. Sous leurs chefs Ibor et Aio, deux +jeunes héros fils de Gambara, les exilés débarquent dans un pays appelé +Scoringa, où ils restèrent établis plusieurs années. Mais les Vandales, +commandés par Assi et par Ambri, les accablant fort, ils durent finir +par combattre contre eux, et remportèrent une victoire à la suite d’un +épisode célèbre qui leur valut le nom de Langobards. Cet épisode tout à +fait mythologique, puisque Wodan et Freya y figurent, permet de dater ce +récit et de conclure aussi à un chant épique dont il reproduit la +substance[171]. + + [171] Paul Diacre I, 1-8. + + La version de l’_Origo Gentis Langobardorum_ (Waitz, _Scriptores + Rer. Langob._) présente quelques variantes; p. ex., elle ne parle + pas de l’exil des Langobards et de ses causes, etc. Néanmoins, ce + trait, et celui du _printemps sacré_ des Winniles m’ont paru trop + authentiques pour être laissés de côté, et il faut croire que Paul + Diacre possédait une forme plus complète de la tradition que celle + qu’il a reproduite. + +Les Saxons, dit Widukind, sont arrivés par mer dans leur patrie +actuelle, et c’est à Hadolaun qu’ils ont débarqué. Les Thuringiens les +attaquèrent, mais ils se défendirent vigoureusement, et, après un combat +indécis, on traita. Les Saxons devaient renoncer à s’emparer du sol et à +molester les habitants; par contre, ils auraient le droit de vendre et +d’acheter. Pendant plusieurs jours, les Saxons restèrent fidèles à ce +marché de dupes, qui les privait insensiblement de toutes leurs +richesses. Un jour, un de leurs jeunes gens, mourant de faim, fut obligé +de vendre à un Thuringien une énorme quantité d’or pour le prix qu’il +voudrait mettre. Le Thuringien n’imagina rien de mieux que de lui donner +quelques pelletées de terre, et partit tout joyeux de son marché. Mais +le Saxon ne le fut pas moins: il dispersa cette terre sur une grande +étendue des champs environnants, puis son peuple s’y établit, et, les +armes à la main, revendiqua le sol ainsi occupé contre les Thuringiens. +Ceux-ci furent vaincus, et, obligés de traiter, leurs chefs allèrent à +une entrevue où ils tombèrent sous les grands couteaux qui ont laissé +leur nom aux Saxons[172]. + + [172] Widukind, _Rer. Gestar. Saxon._ I, 4-6. + + Remarquez que la tradition ne flétrit pas la perfidie des Saxons qui + firent périr les Thuringiens dans une entrevue pacifique: c’est sans + doute que, dans son enthousiasme barbare pour le succès, et dans sa + prévention nationale pour les siens, elle ne trouve rien à y redire. + Nous aurons l’occasion de constater plus d’une fois l’immoralité des + chants épiques barbares: on voit trop bien qu’ils sont antérieurs à + l’époque chrétienne. + +On le voit, l’analogie est remarquable, et les traditions des divers +peuples sur leur patrie primitive se ressemblent d’une manière +frappante. L’exode a chaque fois deux actes: une première étape conduit +les émigrants dans une patrie provisoire, de laquelle ils partent +ensuite pour aller en occuper une définitive. Mais Grégoire, qui était +un Romain, a résumé d’une manière rapide le récit barbare que Paul +Diacre et Widukind, fils de barbares eux-mêmes, exposent longuement et +avec amour. Voilà la différence, et c’est ce qui explique que la +tradition franque soit sèche et incolore, alors que celle des Saxons et +des Lombards se présente pleine de fraîcheur et de vie. Dans l’état où +Grégoire nous l’a communiquée, elle a gardé cependant assez de ses +traits primitifs pour se faire reconnaître. Ainsi, d’après sa version, +la race franque est d’abord établie tout entière sur la rive droite du +Rhin, et c’est seulement une partie qui émigre, peut-être dans des +circonstances semblables à celles qui ont provoqué l’exode des Winniles +ou celui des Goths. De même, le _juxta pagos vel civitates_ marque le +fractionnement de la peuplade dans ses nouveaux foyers, et il est +possible que ce fractionnement fût exposé avec quelque détail dans notre +tradition. Il faut en dire autant du _reges crinitos_, que Grégoire a +sans doute trouvé dans la source reproduite par lui. En effet, ce mot si +significatif, et dont l’emploi chez les barbares nous est attesté par la +loi salique[173], ne se rencontre plus chez lui par la suite, et il ne +pense pas à y recourir même là où la circonstance en suggérerait +l’emploi[174]. Le _de prima et ut ita dicam nobiliori familia_ semble +également faire allusion à des données que Grégoire aura passées sous +silence. Le choix des divers roitelets francs au sein de la même famille +lui paraît d’ailleurs avéré, et la preuve qu’il en donne, c’est que les +rois que Clovis fera périr plus tard sont tous ses parents. J’ai déjà +montré plus haut ce que signifie pour nous ce raisonnement[175]. Pour +que Grégoire se croie obligé de nous offrir la preuve de ce qu’il +raconte, il faut qu’il soit l’organe d’une tradition orale, source +toujours peu sûre pour lui, et qui a sans cesse besoin d’être contrôlée. + + [173] Lex Salica, XXIV, 2; XLI, 9. + + [174] Bien plus, ayant à raconter plus loin la manière dont le cadavre + du prince Clovis fut reconnu grâce à sa longue chevelure, il emploie + l’expression _caesarie prolixa_ (H. F. VIII, 10.) Le terme ne + reparaît ni dans Frédégaire ni dans le _Liber historiae_, sauf à + l’endroit où ce dernier (c. 5) reproduit Grégoire, et où il est + évidemment emprunté à celui-ci. + + [175] Voir ci-dessus pages 103 et 104. + +Je crois donc pouvoir conclure qu’il existait chez les Francs une +tradition populaire au sujet de leur passage sur la rive gauche du Rhin, +et que Grégoire de Tours, faute d’autres renseignements, y a recouru +dans la mesure très restreinte de sa confiance en de pareils documents. +Cette tradition, quels qu’aient pu être ses détails mythiques, est +d’ailleurs parfaitement conforme, dans ses grandes lignes telles que +Grégoire nous les a conservées, à l’histoire. Le passage du Rhin, le +fractionnement du peuple en plusieurs royaumes, le choix de tous les +souverains au sein de la même famille noble, voilà qui est bien +germanique, et se trouve confirmé par tout ce que nous savons +d’authentique sur le peuple franc[176]. Un seul détail prête à des +difficultés considérables et n’a cessé de dérouter les historiens; c’est +le nom de Thoringia donné par Grégoire de Tours à la nouvelle patrie de +ce peuple. Je vais tâcher de rendre compte de ce nom: ou je me trompe, +ou il servira à mettre dans une lumière plus éclatante encore l’origine +populaire du récit. + + [176] Von Sybel, o. c. p. 163 et suiv. se donne beaucoup de mal pour + démontrer que le récit de Grégoire, en ce qui concerne la parenté + primitive de tous les rois francs, ne mérite pas de créance: mais + c’est son système qui l’oblige à nier cette parenté, et, dans tous + les cas, une tradition ancienne et vraisemblable mérite plus + d’égards qu’une conjecture moderne dictée par les nécessités d’un + système. + +D’après Grégoire de Tours, les Francs, venus de la Pannonie, passent le +Rhin, s’établissent en Thuringe, et de là s’en vont faire la conquête de +Cambrai et de tout le pays jusqu’à la Somme. Mais la Thuringe est au +centre de l’Allemagne, et dès lors que veut dire le passage? + +Cette difficulté a déjà fourvoyé les premiers successeurs de Grégoire. +Dès le VIIIe siècle, l’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait d’après +notre chroniqueur, se trouvait embarrassé: ne connaissant d’autre +Thuringe que celle de la rive droite du Rhin, et ne pouvant comprendre +que pour y arriver de la Hongrie les Francs dussent passer le Rhin, il +imagina de reculer le passage de ce fleuve jusqu’au moment où Clodion, +ayant envoyé ses espions dans le pays de Cambrai, se décide à aller +conquérir cette contrée[177]. Voilà qui est parfait au point de vue +géographique; mais, outre que ce n’est qu’une simple conjecture de +l’écrivain du VIIIe siècle, il faut remarquer qu’elle contient une +invraisemblance énorme. Si Dispargum est dans la Thuringe d’Outre-Rhin, +comment Clodion s’avise-t-il d’envoyer des espions à Cambrai et de venir +ensuite conquérir cette ville, à travers une partie de l’Allemagne qu’il +faut combattre, à travers toute la Belgique qu’il faut soumettre +d’abord? Dans Grégoire de Tours, où Clodion n’est séparé de Cambrai que +par l’épaisseur de la forêt Charbonnière, son expédition est tout ce +qu’il y a de naturel; dans le _Liber Historiae_, il n’y a rien de plus +fabuleux. La modification arbitraire du texte de Grégoire par son +abréviateur est donc bien peu heureuse. Néanmoins, elle fit loi pour +tout le moyen âge, et, comme on ne connaissait Grégoire que par le +_Liber Historiae_, elle passa de là dans tous les écrivains. + + [177] Clodio autem rex misit exploratores de Disbargo castello + Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea cum grande exercitu + Renum transiit, multo Romanorum populo occidit atque fugavit. _Liber + historiae_ c. 5. + +Lorsque les érudits reprirent l’habitude d’aller aux sources, la +contradiction entre Grégoire et l’historiographie reçue fut remarquée, +et l’on essaya de l’écarter. Divers expédients furent imaginés. D’abord, +Adrien de Valois, ne pouvant expliquer le fâcheux texte, s’avisa de le +supprimer, en corrigeant d’autorité privée _Reno_ en _Moeno_: les +Francs, venant de Hongrie, passent le Mein et arrivent en Thuringe[178]. +La conjecture était ingénieuse, mais ne reposait, en somme, que sur le +violent besoin de faire dire à Grégoire autre chose que ce qu’il disait: +elle ne pouvait pas rallier beaucoup de partisans. D’autres, fidèles au +texte, et ne se préoccupant guère de l’invraisemblance, imaginèrent que, +d’après Grégoire, les Francs passèrent de la rive gauche du Rhin sur la +rive droite pour aller en Thuringe: ils sauvaient la lettre du texte, +mais ils en sacrifiaient l’esprit, car ils devaient admettre: 1º que +Grégoire avait passé sous silence les phases du voyage des Francs depuis +leur migration jusqu’à leur arrivée sur la rive gauche du Rhin, bien +que, dès lors, ils eussent été obligés de franchir ce fleuve; 2º que, +sans raison apparente, ce peuple, à peine établi en Gaule, l’avait +quittée pour retourner en Allemagne et s’établir au fond de la Thuringe; +3º que de là, obéissant à un nouveau caprice, il était venu d’un bond +fondre sur Cambrai. Pour sauver un passage du Rhin, il fallait en +supposer trois, tous d’une insigne invraisemblance[179]! + + [178] _Rerum Francicarum libri VIII_, Paris 1646, p. 128. + + [179] Daniel Bender, _Ueber Ursprung und Heimat der Franken_, + Braunsberg, 1857, p. 23, cité par Richter, _Annalen des Fraenkischen + Reichs_, 1873 p. 20, n. 1. + +On ne commença à voir un peu plus clair que le jour où, se résignant au +texte, on se décida à admettre une Thuringie cis-rhénane. Mais, ici +encore, on ne put pas se mettre d’accord. Déjà, Nicolas Vignier[180], et +après lui Dubos[181], suivi par Luden et par Müller, avaient remarqué la +ressemblance des noms de Tungri et de Thuringi, qu’une simple métathèse +identifierait, et, constatant que le pays des Tungri se trouve +précisément là où Grégoire place la _Thoringia_, c’est-à-dire de ce +côté-ci du Rhin et au sud de l’île des Bataves, ils avaient conclu que +la Thoringia de Grégoire de Tours n’était autre que le pays de Tongres. +Mais cette interprétation, malgré les adhésions importantes qu’elle a +recrutées successivement, n’est pas parvenue à s’imposer, et on s’est +jeté sur d’autres hypothèses. La Thoringia cis-rhénane serait, d’après +certains, une contrée voisine de la mer et du Wahal, dont le nom se +retrouverait dans ceux de Dordrecht et de Duurstede, et qu’on croit +pouvoir identifier avec un _pagus Turingawis_ mentionné dans une charte +du VIIIe siècle. Les défenseurs de cette opinion sont nombreux; +quelques-uns la précisent dans ce sens que la Thuringe cis-rhénane +serait une colonie des Thuringiens venus d’Outre-Rhin[182]. + + [180] V. A. de Valois _op. cit._ l. l. + + [181] Dubos t. I, p. 334 et suiv. + + [182] Waitz, _Das Alte Recht der Salischen Franken_, p. 44; Longnon, + _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 165. + +J’écarte résolument cette opinion. Une _Thuringia_ introuvable, un pays +mystérieux dont le nom et le souvenir auraient si bien disparu depuis le +VIe siècle que jamais plus il n’en aurait été parlé, quoi de plus +invraisemblable, et où y a-t-il un second exemple d’une telle étrangeté? +Aussi, quelle faiblesse dans l’argumentation des partisans de cette +Thuringe hollandaise! Ils vont jusqu’à chercher une preuve de +l’emplacement qu’ils lui attribuent dans le mot légendaire de Basine à +Childéric. «Sache que si j’avais connu au delà de la mer quelqu’un qui +eût valu mieux que toi, c’est son alliance que j’aurais +recherchée[183]». Ces paroles prouveraient, selon Waitz[184], qu’à +l’époque de Childéric les Francs demeuraient sur les bords de la mer, +c’est-à-dire là où sa conjecture le force à placer la Thuringe de +Grégoire. On ne me demandera pas de réfuter une si étrange supposition. + + [183] Greg. Tur., II, 12. + + [184] _Das Alte Recht_, p. 45, et Longnon o. c. p. 166. + +Ce qui restera de la conjecture de Waitz, c’est que la Thuringe de +Grégoire doit être cherchée de ce côté-ci du Rhin: là dessus il ne peut +y avoir de doute, et Leo a le mérite de l’avoir rappelé alors qu’on +semblait se plaire à l’oublier. Mais à quel pays correspond cette +indication? + +Rappelons-nous d’abord que les Francs sont établis dans l’île des +Bataves, et que c’est de là qu’ils sortent en passant sur la rive +gauche, au midi de ce fleuve[185]. Or, le pays limitrophe de la Batavie, +de ce côté, et qui n’est séparé d’elle que par le Rhin, fait partie +d’une vaste région qui, depuis Auguste, est connue sous le nom officiel +de _Civitas Tungrorum_. C’est donc dans la _Civitas Tungrorum_ que les +Francs s’établirent en quittant l’île des Bataves, et c’est à la +_Civitas Tungrorum_, ou du moins à la partie nord de celle-ci, que +Grégoire de Tours, qu’il ait conscience ou non de l’identité, donne le +nom de _Thoringia_. Non seulement c’est là la seule interprétation que +comporte le texte de notre chroniqueur, mais encore voyons-nous +l’histoire confirmer de la manière la plus formelle la conclusion qui +s’en dégage. En effet, la plus ancienne mention que nous ayons du +passage des Francs en Belgique nous les montre qui s’établissent en +Taxandrie, région qui, comme chacun sait, comprend la partie +septentrionale de la _Civitas Tungrorum_. L’histoire et la tradition +sont donc d’accord ici, et ce que les barbares du VIe siècle redisaient +sur les migrations de leurs ancêtres est identique avec ce qu’en +savaient les historiens du IVe[186]. + + [185] Ce point est établi d’une manière incontestable par le + _Panégyrique de Constantin_, attribué généralement au rhéteur + Eumène, et qui fut prononcé selon toute apparence à Trèves en 313 + (Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, § 401, 6). Parlant + de Constance Chlore, père de son héros, le rhéteur s’exprime ainsi: + Quis enim non dico reminiscitur sed quis non adhuc quodam modo videt + quantis ille rebus auxerit ornaritque rem publicam?... qui... terram + Bataviam sub ipso quondam alumno suo a diversis Francorum gentibus + occupatam omni hoste purgavit etc. c. 5. Le même orateur, dans son + panégyrique de Constance Chlore, avait déjà célébré cette expédition + de Batavie, c. 8: Illa regio divinis expeditionibus tuis Caesar + vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Vahalis interfluit + quamque divortio sui Rhenus amplectitur, paene, ut cum verbi + periculo loquar, terra non est. Un autre panégyrique, en l’honneur + de Maximien et de Constance Chlore, dit en parlant de ce dernier c. + 4: Multa ille Francorum millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum + terras invaserant interfecit depulit cepit abduxit. Enfin, le + _Genethliacus_ en l’honneur de Maximien, par le rhéteur Mamertin, c. + 7, connaît aussi cette transrhenana victoria et domitis oppressa + Francis bella piratica. + + [186] Au sujet d’une expédition de Julien l’Apostat contre les Francs, + en 358, Ammien Marcellin écrit, XVII, 8, 3: Quibus paratis petit + primos omnium Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios + appellavit, ausos olim in Romano solo apud Toxiandriam locum + habitacula sibi figere praelicenter. Cui cum Tungros venisset, + occurrit legatio praedictorum. Je ne réfuterai pas la puérile + interprétation de Toxiandria locus par Tessenderloo, et je me borne + à renvoyer pour la signification de _locus_ à Longnon, _Géographie + de la Gaule au VIe siècle_, p. 23. + +Au témoignage d’Ammien Marcellin, j’ajouterai celui de Procope. Les +Francs, dit-il, sont établis dans des contrées marécageuses sur les +bords de l’Océan; ils ont à l’ouest les Arboryches,--c’est le nom sous +lequel il désigne les Gallo-Romains de la Neustrie,--et à l’est les +Thuringiens, établis dans les terres que leur a concédées l’empereur +Auguste[187]. Si l’on veut bien se rappeler que Procope parle ici des +Francs saliens du VIe siècle, établis dans le Brabant et dans les deux +Flandres, on reconnaîtra que sa double indication relative aux +Thuringiens ne peut se rapporter qu’aux Tongres: ce sont les Tongres, en +effet, qui sont les voisins orientaux des Francs saliens, et ce sont les +Tongres qui ont été établis sur le sol de la Germanie seconde par +Auguste. J’accorde volontiers à Waitz[188] que Procope n’a pas sur ce +point des idées très claires, je crois même qu’il confond les +Thuringiens-Tongriens avec les Thuringiens d’Allemagne, mais cela nous +importe peu: il suffit que, pour lui aussi, les Tongriens soient +désignés sous le nom de Thuringiens, pour que notre thèse trouve dans +ses paroles une nouvelle confirmation. + + [187] Μετὰ δὲ αὐτοὺς (Φράγγους) ἐς τὰ πρὸς ἀνίσχοντα ἥλιον Θόριγγοι + βάρβαροι, δόντος Αὐγουστου πρώτου βασίλεως, ἱδρύσαντο. Procop. _De + Bell. Gothic._ I, 12. + + [188] _Das Alte Recht_, p. 51. + +L’emploi du mot _Thoringia_ pour désigner le pays de Tongres est +d’ailleurs attesté encore par un autre témoignage. Au IXe siècle, Unno, +dans sa biographie de saint Arnulf de Metz, écrit ces lignes +remarquables: _Idem praesul cum praefato rege Dagoberto Turingorum +regionem intraverat, quae non modica provinciae pars est Germaniae +secundae, in quâ est Colonia metropolis._ Remarquez que Unno ne fait ici +que paraphraser une vie plus ancienne du même saint, écrite au VIIe +siècle, et dans laquelle la Thuringe est citée sans aucune désignation +qui puisse induire à y voir la cis-rhénane plutôt que l’autre[189]; si +donc il interprète comme il le fait le texte du VIIe siècle, c’est que +l’interprétation était encore obvie de son temps, et c’est tout ce que +j’ai besoin de démontrer. + + [189] Post haec autem cum patrias Toringorum cum eodem rege invisendas + intrasset... _Vita Arnulfi_ c. 12 dans _Script. Rer. Merov._ II, p. + 436. Je crois d’ailleurs que l’auteur de ce document désigne la + Thuringe cis-rhénane; on voit que le roi Dagobert y est entré d’une + manière pacifique, qu’il n’y est pas question de combats, qu’on y + trouve des villas; bref, rien n’y fait penser à un pays barbare. + +Le nom de Thuringe dans le sens de Tongrie doit être resté assez +longtemps en usage parmi les populations germaniques. En effet, au XIIe +siècle, nous voyons le pays de Tongres mentionné sous ce nom dans un +poème allemand où il est cité avec le Brabant, la Hollande et la Frise, +en opposition avec la Thuringe d’Allemagne, qui fait partie d’une autre +région géographique où figurent la Saxe et d’autres pays[190]. +L’équivalence des deux noms n’était pas encore oubliée au XIVe siècle, +puisqu’en transcrivant la _Notitia civitatum_, un copiste de cette +époque y remplaça les mots _Civitas Tungrorum_ par _Civitas Thoringorum +quae nunc Leodium_[191]. + + [190] + + Dorringen unde Brabant, Vriesen unde Holland + Gaf he vier hêren. + Sachsen und Thuringe, Frisum und Sweven + Gaf he zên graven. + + _Koenig Rother_, v. 4829. + + Il faut cependant remarquer que l’édition de ce poème par H. Rückert + donne _Lotringin_ à la place de Dorringen; mais ne faut-il pas voir + dans _L._ une glose pour un nom devenu incompréhensible? V. H. + Lippert, _Beitraege zur aeltesten Geschichte der Thüringer dans Z. + des Ver. f. thür. Gesch. und Alt._, XII, p. 101. Je renonce à me + servir d’un témoignage qui serait décisif s’il était authentique; + c’est le vers 86 du poème anglo-saxon Vidsith (Mid East-Thyringum ic + waes) qui attesterait par là même l’existence des Thuringiens + occidentaux ou Tongriens au VIIe siècle (dans Haupt, _Zeitschr. für + deutsches Alterthum_ XI, p. 289). Il a été établi par Müllenhoff que + les vers 82-87 du Vidsyth sont interpolés, et cette opinion est + partagée par Grein, _Bibliothek der Angelsaechsischen Poesie_, t. I, + p. 401. Quant aux mentions de Thuringiens qui sont faites v. 30 et + 64, elles sont trop vagues pour permettre de les rapporter avec + quelque certitude aux Thuringiens (Tongriens) de Belgique. + + [191] C’est un MS. de la Vaticane (Palatin. 1357). M. Longnon, qui + cite ce fait o. c. p. 166, croit que le copiste aura été _obsédé + sans doute par les souvenirs du texte de Grégoire de Tours_; mais je + ferai remarquer que Grégoire était fort oublié au moyen âge, et qu’à + sa place on lisait le _Liber Historiae_. Celui-ci, il est vrai, + reproduit les indications de Grégoire, mais je ne crois pas que le + copiste du XIVe siècle ait eu besoin d’une réminiscence de cet + auteur pour tomber sur l’identification _Toringi Tungri_. Elle + s’imposait tellement que, dans la 1re édition de Grégoire de Tours + (par Jodocus Baudius à Paris 1512), _Tungri_ prend aux passages + visés la place de _Toringi_. Qu’on dise que ce sont là des + corrections de scribe, je l’admets; encore reste-t-il qu’une + conjecture qui s’offre d’elle-même à l’esprit de tout le monde a de + grandes probabilités pour elle. + +Cette dualité de noms s’explique d’ailleurs d’une manière très +naturelle. _Toringi_ ou _Turingi_ est la forme génuine du nom, dont +_Tongri_ ou _Tungri_ n’est que la transcription romane ou latine. La +métathèse s’explique par le besoin de l’euphonie, et aussi par +l’ignorance des Romains quant à la valeur patronymique du suffixe +-_ingen_. Ainsi s’explique aussi cette circonstance que nous trouvons +_Tungri_ chez tous les écrivains latins, tandis que _Thuringi_ est la +forme employée par ceux qui tirent leur renseignement de la tradition +orale des barbares, comme Grégoire de Tours, comme Procope, comme +l’auteur du _Vita Arnulfi_. Si l’on me demande pourquoi ces écrivains ne +nous avertissent pas de l’équivalence des deux noms, je répondrai que +c’est sans doute parce qu’eux-mêmes n’avaient pas une idée exacte de +l’identité des _Tungri_ et des _Thoringi_. C’est la même raison qui +permet d’écarter la fallacieuse objection d’après laquelle on ne +pourrait pas prétendre que _Thuringia_ soit pris pour _Tungria_, puisque +_Tungria_ n’existe pas: _Thuringia_, en effet, n’est ici que la +traduction du pluriel germanique _Thuringen_, qui signifie proprement le +pays des Thuringes, de même que _Francia_, _Lotharingia_, _Bavaria_, +etc., sont la transcription des pluriels germaniques _Franken_, +_Lothringen_, _Baiern_, et désignent les pays par le nom de leurs +habitants. C’était la toponymie barbare: dès l’origine, les Francs n’en +connurent pas d’autre, et jamais ils n’employèrent le vocabulaire +administratif des Romains. + +Traduisant une relation barbare qui parlait du pays de _Thuringen_, +Grégoire de Tours n’a pu rendre ce nom que par celui de _Thuringia_, +tout comme, au Xe siècle, les écrivains romans appelaient _Lotharia_ le +royaume qui était pour les Germains celui des _Lotherings_, c’est-à-dire +des hommes de Lothaire. Nous aurions donc ici le même peuple et la même +région désignés dans les sources écrites sous les noms de _Tungri_ et de +_Civitas Tungrorum_, et, dans les traditions orales de provenance +barbare, sous ceux de _Thuringi_ et de _Thuringia_. Ainsi disparaissent +les légères difficultés que les adversaires de l’identification élèvent +contre elle. + +C’est donc bien dans la _civitas Tungrorum_, c’est-à-dire dans les +vastes plaines de la Campine, de la Hesbaye et du Brabant actuels, que, +d’après la tradition recueillie par Grégoire, les Francs sont venus +s’établir après avoir quitté l’île des Bataves et franchi le Rhin. C’est +là aussi que nous devons chercher le _Dispargum castrum_ dont Grégoire +fait la résidence du premier roi connu des Saliens, puisqu’il nous dit +formellement que cette localité est située _in terminum Thoringorum_, +c’est-à-dire _dans le pays des Tongriens_[192]. Je ne fatiguerai pas le +lecteur à recommencer avec lui la décevante recherche de cet introuvable +séjour des premiers rois francs. Soit que le nom doive être considéré +comme la traduction germanique d’un nom latin[193], soit qu’il faille y +voir une appellation tout à fait légendaire, soit encore qu’on puisse le +rapporter à Diest ou à Duysbourg en Brabant, la chose importe assez peu +au point de vue de nos études: ce qui importe, c’est que, au dire de la +tradition franque elle-même, les Francs occupent tout au moins une +partie du pays de Tongres, et que leurs rois y ont même eu leur +résidence avant la conquête de Cambrai. + + [192] Aucun doute n’est possible sur la signification du mot + _terminus_ dans le langage de Grégoire de Tours. V. Longnon, p. 34, + et le _Lexique_ de Arndt et Krusch dans leur édition de Grégoire de + Tours, t. II, s. v. _terminus_. Les écrivains qui traduisent par + _les confins des Thuringiens_ ou par la _frontière du pays de + Tongres_, comme fait Guizot p. 68 de sa traduction, commettent donc + un contre-sens. + + [193] Une ingénieuse conjecture a voulu retrouver _Dispargum_ dans + _Famars_ (Fanum Martis). Mais, sans compter que bargum (burgum) ne + signifie pas _fanum_, la conjecture est géographiquement impossible. + Famars, en effet, est situé au sud de la forêt Charbonnière, tandis + que la tradition relative à Clodion nous force à placer Dispargum au + nord de la même forêt. + +Resterait à expliquer le _Pannonia_ de la tradition rapportée par +Grégoire de Tours. Faut-il y voir une trace de la légende érudite que +racontent Frédégaire et le _Liber Historiae_, et qui, de très bonne +heure, essaya de donner aux Francs une origine troyenne? La légende +érudite ne parle pas de la _Pannonia_. De _Sicambria_, leur prétendue +ville sur le Palus Meotides, elle fait venir directement les Francs +jusqu’au Rhin. Mais, si la _Pannonia_ ne figure pas dans la légende +érudite, est-il croyable que ce nom tout officiel se soit rencontré dans +une tradition populaire des Francs? Bien que cela ne me paraisse pas +matériellement impossible, je suis peu porté à admettre que la tradition +ait mentionné la _Pannonia_ proprement dite, et je croirais plutôt à une +de ces étymologies populaires dont les exemples sont si nombreux dans la +langue du moyen âge. Pendant des siècles entiers, le Danemark n’a-t-il +pas été désigné sous le nom de Dacia, simplement parce qu’entre les noms +des _Daci_ et des _Dani_ il y avait une ressemblance fortuite? Ne nous +empressons donc pas de traduire _Pannonia_ par Hongrie; qui sait si la +tradition franque ne se figurait pas sous ce nom un tout autre pays? +Grégoire, peu familiarisé avec la langue poétique des Francs et avec +leur géographie imaginaire, ne serait-il pas lui-même l’auteur de la +confusion entre le nom qu’il entendait prononcer et celui de la province +romaine avec lequel ce nom avait le plus d’analogie? + +Mais nous n’en avons pas encore fini avec la légende des origines. Si +Grégoire de Tours, exclusivement préoccupé de retrouver les premiers +rois de son peuple, est muet sur tout le reste, nous possédons de vieux +documents qui nous en apprennent un peu plus sur les premiers jours de +la nation franque. Je veux parler du grand et du petit prologue de la +loi salique, et d’un passage du _Liber Historiae_, c. 4, qui nous +donnent tous les trois un même renseignement. Les deux premiers nous +offrent deux rédactions, indépendantes l’une de l’autre, d’une tradition +franque relative à l’origine de la loi salique; le troisième reproduit +cette tradition d’après le second, et nous permet de fixer la date avant +laquelle elle a été mise par écrit pour la première fois: en effet, le +_Liber Historiae_ est de 727. Les deux prologues sont donc, tout au +moins, antérieurs au commencement du VIIIe siècle; on verra même +ci-dessous que rien n’empêche de leur attribuer une ancienneté plus +haute encore, et de les faire remonter jusqu’au VIe. C’est là ce qui +donne un intérêt considérable aux accents que l’on va entendre. Je copie +le texte du grand prologue: + +«La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous +les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et +saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, +agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, pure +d’hérésie, lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec +l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la +nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété; la loi +salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps +commandaient chez elle. + +«On choisit, parmi plusieurs, quatre hommes, savoir: Wisogast, Bodegast, +Salegast et Windogast, dans les lieux appelés Salaghem, Bodeghem, +Windoghem. Ces hommes se réunirent dans trois malls, discutèrent avec +soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier, +et décidèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec +l’aide de Dieu, Chlodwig le chevelu, le beau, l’illustre roi des Francs, +eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte +était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois +Chlodwig, Childebert et Chlotaire, et ainsi fut dressé le décret +suivant. + +«Vive le Christ qui aime les Francs! Qu’il garde leur royaume et +remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce! Qu’il protège l’armée! +Qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie de la paix +et de la félicité! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de +la piété les règnes de ceux qui gouvernent! Car cette nation est celle +qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur +joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, +orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints +martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés +par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[194].» + + [194] Traduction Guizot dans _Hist. de la civilis. en France_ t. I, p. + 327. + +Le ton profondément inspiré de ce noble morceau et les souvenirs +incontestablement épiques fondus dans son texte ont enthousiasmé à bon +droit plus d’un critique. Gibbon déclarait qu’il y a là plus d’esprit +franc que dans tout Grégoire de Tours. De nos jours, on n’a pas manqué +d’y découvrir un véritable chant épique, contemporain de l’origine même +de la loi, un _Malbergslied_, un poème barbare enfin dont nous ne +posséderions que le remaniement de date chrétienne, et dans lequel Wodan +aurait tenu primitivement la place de Jésus-Christ[195]! C’est aller un +peu vite en besogne, et compromettre par d’imprudentes exagérations une +thèse d’ailleurs très fondée. Oui, l’inspiration franque est ici +incontestable, mais c’est une inspiration chrétienne, et il suffit d’une +lecture fugitive pour reconnaître que l’idée chrétienne n’est pas +seulement le vernis couvrant un fonds mythologique, mais l’âme même du +morceau, dont elle détermine le fond et dont elle ne pourrait être +arrachée. L’œuvre est lyrique et non épique, chrétienne et non barbare, +personnelle et non populaire; le poète auquel il en faut faire honneur, +c’est le clerc latin qui l’a mise par écrit dans le silence de sa +cellule. Quelle différence d’accent, de mouvement, de niveau moral, avec +les productions connues de l’esprit épique des barbares! Le vocabulaire +même atteste l’origine du texte. S’il n’était, comme on l’a soutenu, +qu’une traduction d’un chant populaire en langue franque, quels seraient +les termes de cet idiome que le latin aurait traduits par _catholicus, +heresis, barbara, scientiae clavis, pietas, torrens, lumen gratiae, +sancti martyres_, etc.? Pour faire un usage si étendu du vocabulaire +latino-chrétien de l’époque, il fallait n’être pas arrêté par les +besoins de la traduction. J’en dirai autant de l’étendue de la première +phrase poétique, et en général de toute la coupe du style, qui vise à la +période: aucun chant barbare n’avait cette allure. Nous sommes donc ici +en présence d’une œuvre personnelle, qui, à une heure d’inspiration, a +jailli de la plume de quelque poète franc: toute autre interprétation me +semble incompatible avec la vraie nature des choses[196]. + + [195] Herm. Müller, _Der _Lex Salica_ und der _Lex Anglorum et + Werinorum_ Alter und Heimath_. + + [196] M. L. Gautier écrit très justement à ce sujet: «Nous pensons que + dans une histoire de l’épopée française, il faut tenir compte d’un + monument tel que le célèbre prologue de la loi salique. _Non que ce + prologue ait rien d’épique_, non qu’il ait eu directement la moindre + influence sur nos chants populaires, mais parce qu’il montre quelles + étaient la jeunesse, la fierté, l’énergie et la poésie enfin de ce + peuple d’où la France a tiré son nom... Certes, il n’y a rien dans + la forme de ce prologue qui fasse penser à nos cantilènes et à nos + futures chansons de geste, mais nous ne craignons pas d’affirmer que + notre épopée est contenue en germe dans ces quelques lignes.» _Les + épopées françaises_, 2e édition, t. I, p. 33. + +Quant à la date du grand prologue, l’examen de ses caractères internes +nous permet, à mon avis, de la faire remonter jusqu’à la seconde moitié +du VIe siècle. Il semble que l’on y sente frémir encore le souffle de +toutes les grandes choses qui se passèrent pendant l’époque de la +fondation du royaume. La conversion des Francs est envisagée comme un +fait récent (_nuper ad fidem catholicam conversis_); c’est qu’il en +reste encore quelque souvenance dans le peuple. On se souvient également +du joug très dur des Romains, que les Francs ont l’honneur d’avoir +secoué. Je dirai plus: nulle part ailleurs, dans les monuments de +l’époque mérovingienne, on ne voit accentuer d’une manière si énergique +l’opposition entre les Francs, dévots serviteurs des saints et +vénérateurs de leurs reliques, et les Romains, qui les ont livrés aux +bêtes féroces. On dirait que tous les écrivains mérovingiens se sont +donné le mot pour passer sous silence ce qui divise les deux races: +seul, le grand prologue jette au milieu de ce silence une note âpre et +stridente, où vibre encore l’écho des colères belliqueuses[197]. Et +qu’est-ce encore cette mention _auctore Deo condita_, sinon une espèce +de compensation pour la filiation divine qui, dans l’époque païenne, +rattachait le peuple franc à ses dieux? C’est du moins l’universelle +coutume païenne des lignées de ce genre qui semble avoir suggéré à notre +auteur de commencer l’éloge des Francs par un trait n’ayant de valeur +précise et concrète que dans les traditions païennes. Ajoutons enfin que +si, parmi les souverains qui ont revisé la loi, le prologue ne +mentionne, outre Clovis, que les deux premiers monarques de la Neustrie, +Childebert I et Clotaire I († 561) cela tient sans doute à ce qu’il n’en +connaît pas d’autres, et c’est un dernier argument pour nous autoriser à +lui attribuer pour date la seconde moitié du VIe siècle. + + [197] G. Kurth, _Les Origines de la civilisation moderne_, 2e édition, + t. II, p. 66 et suiv. + +Mais de ce que le prologue n’est pas un chant épique, il ne s’ensuit +nullement qu’il n’ait pas utilisé des souvenirs qu’un chant épique peut +seul avoir conservés. Au milieu de la prose poétique du morceau, et de +ces effusions lyriques et chrétiennes que tout nous permet de dater, +nous rencontrons en effet un noyau légendaire dont les contours se +détachent avec une grande netteté sur tout ce qui l’entoure: c’est le +passage où il est parlé des quatre chefs qui ont rédigé la loi salique, +et des trois endroits où ils se sont réunis pour arrêter la rédaction. +Il est impossible de méconnaître la provenance épique de cette donnée, +que l’auteur n’a pu emprunter qu’à la tradition populaire, et qui se +trouve sous ses traits essentiels dans le petit prologue, dont elle +constitue également le noyau. Ce ne sont pas ici des amplifications +poétiques ni des conjectures personnelles; ce sont des indications très +précises, énoncées dans un formulaire vraiment barbare, et marquées, si +je puis ainsi parler, du cachet de leur origine. + +D’abord, il s’agit d’un fait qui remonte très haut, et que Grégoire de +Tours, malgré ses consciencieuses recherches, n’a pas trouvé dans ses +sources écrites. Ce fait se passe antérieurement à la conversion des +Francs (497), antérieurement à leur premier roi connu (_circa_ 425), +antérieurement même au passage du Rhin, si l’on pouvait en croire +quelques mots intercalés ici par le petit prologue. Même en écartant +cette dernière donnée, qui nous ramènerait vers le milieu du IVe siècle, +il reste établi que le prologue, écrit peu après 561, est postérieur +d’environ deux cents ans à la date qu’il assigne lui-même aux +événements. D’autre part, il faut convenir que la tradition doit s’être +formée assez tôt, sinon elle n’aurait pu garder en plein VIe siècle le +souvenir d’une époque où les Francs n’avaient pas encore de rois. Les +noms des quatre personnages cités déposent aussi en faveur de son +antiquité; en effet, les composés en -_gast_ appartiennent aux plus +anciens du vocabulaire onomastique des Germains, et ils cessèrent +d’assez bonne heure d’être employés[198]. + + [198] Les seuls noms avec suffixe en -_gast_ qui nous soient connus + sont, outre les quatre du prologue, les suivants, qui s’échelonnent + tous du IVe au VIe siècle: + + Anagast, Joann. Biclar. + Andragast, _Histor. Miscell._ + Arbogast, Aurel. Vict. _Epit._, 48 et _passim_. + Cunigast, Cassiod. _Variar._ VIII, 28. + Halidogast, Vopiscus, _Aurel_ c. 11. + Hartigast, _Histor. Miscell._ c. 17. + Nebiogast, Zosim. VI, 2; Olympiod. + + Je cite ces noms avec leurs références d’après Foerstemann, + _Altdeutsches Namenbuch_, I. _Personennamen_ Nordhausen 1856, p. + 491, qui croit aussi retrouver le radical _gast_ dans les désinences + de Baudastes, Bladastes, Leonastis, Leubastes, Leudastes et Nifast, + toutes formes du VIe siècle. A partir du Xe et du XIe siècles, + ajoute Foerstemann l. l., il ne se crée plus de noms nouveaux avec + le suffixe -_gast_. + +Il faut noter surtout l’assonance qui relie entre eux nos quatre noms. +Dans l’antiquité germanique, on aimait à créer un lien phonétique entre +les noms des membres d’une même famille. Ce lien était, tantôt un +suffixe ou un préfixe qui reparaissait dans chacun des noms, tantôt une +rime ou une allitération. Ainsi, le Chérusque Ségeste a pour frère +Segimir et pour fils Segimund. Chez les Mérovingiens, le radical +_Chlod_, qui apparaît dans le nom de Chlodovech et dans celui de son +ancêtre Chlodio, sert à former aussi ceux de ses fils Chlodomir et +Chlothar, et se retrouve dans ceux de Chlodoald et de Chlotswindis. Une +généalogie des rois francs, publiée dans l’appendice de ce livre, va +plus loin, et allitère tous les noms des rois mérovingiens: Chlodio, +Chlodebaud, Chloderic (Childéric), Chlodovech et Chlodomar. Chez les +Burgondes, le radical _Gund_, qui est déjà dans le nom du peuple, +reparaît dans ceux des rois Gundichar, Gundobad et Gundovech. Chez les +Ostrogoths, les trois frères qui commandent à ce peuple s’appellent +Théodemir, Valamir et Vidimir. Chez les Gépides, nous rencontrons le roi +Thorisund et son fils Thorismund. Chez les Lombards, Alboin est fils +d’Audoin. Chez les Francs, Autharius a trois fils: Ado, Rado et Dado. +Chez les Anglo-Saxons, Ethelbert est père d’Ethbald et d’Ethelberge, +Oswald est frère d’Oswiu. Enfin, chez les Danois, Eric a sept fils qui +s’appellent Gerbiorn, Gunbiorn, Armbiorn, Stenbiorn, Esbiorn, Thorbiorn +et Biorn[199]. + + [199] Saxo Grammaticus, V, p. 173 (ed. Holder). + +La poésie populaire obéit à la même tendance, et associe les noms de ses +héros d’après le même procédé. Ainsi, dans un fragment du VIIIe siècle, +Hildebrand est père de Hadubrant. Dans les Nibelungen, Liudegar est +frère de Liudegast. Dans l’Edda, Sigmund est mari de Siglind et père de +Sigurd. Le même recueil groupe les noms de Sigar et Signe, Gunnar et +Gudrun, Bilviss et Boelviss, Lyngheidr et Lofnheidr, Thorgeidr et +Thormodr. L’épopée française, de son côté, associe les noms de Gerin et +Gerier, Ivon et Ivoire, Basan et Basile, Clarifan et Clarien, Amis et +Amiles, Mauderan et Maudoire[200], sans compter les noms des quatre fils +Aymon: Renard, Richard, Guichard et Alard[201]. + + [200] V. K. Müllenhoff, _Z. f. d. A._ VII p. 527; Rajna p. 54; Nyrop, + _Storia dell’epopea francese nel medio evo_ p. 193. + + [201] Renaud est en effet la forme francisée de Reinhart. + +Dès lors, qui ne le voit? dans l’épisode qui nous occupe, l’allitération +est la preuve la plus manifeste de la fiction[202]. Si, en effet, les +quatre auteurs de la loi salique nous étaient présentés comme frères, +nous pourrions croire avec quelque probabilité à la réalité des noms +qu’ils portent; mais, du moment qu’aucun lien de parenté réelle n’est +affirmé entre eux, il faut bien conclure de l’incontestable parenté de +leurs noms que c’est l’imagination populaire qui les a forgés, et qui +les a reliés par son procédé mnémonique familier. Ce que nous venons de +dire des quatre prud’hommes s’applique également au nom des trois +localités où ils se réunissent: Saleheim, Bodoheim, Widoheim. Ici, à la +vérité, le travail de l’imagination est moins visible, parce que le +suffixe _heim_, qui a la signification de _demeure_ ou _maison_, est des +plus répandus dans la toponymie du pays franc, et qu’il n’aurait pas été +impossible que trois endroits de ce pays, choisis pour trois rendez-vous +successifs, portassent en réalité des noms affectés de la même +désinence. Mais la correspondance établie entre les radicaux des noms +des lieux et ceux des noms des quatre prud’hommes est ici probante. Au +surplus, nous trouvons dans les légendes épiques de l’Irlande un +phénomène trop apparenté à celui-ci pour n’être pas signalé: les Tuatha +Dé Dannan--ce sont les conquérants mythologiques de la verte Erin--ont +appris les arts magiques dans quatre villes qui s’appellent Falias, +Gorias, Murias et Findias, et il y avait dans ces quatre villes quatre +druides de haute science appelés Morfeas, Esras, Uiscias et Semias, qui +furent les initiateurs des Tuatha Dé Dannan[203]. Un autre élément de +comparaison m’est fourni par une légende épique des Lombards: au dire de +l’_Origo Gentis Langobardorum_ et de Paul Diacre, ce peuple, après sa +sortie du pays de Mauringa, aurait occupé trois localités nommées +Anthaib, Banthaib et Burgunthaib[204]. + + [202] C’est aussi l’opinion de Waitz, _Das Alte Recht_, p. 68 et 69, + suivi par Richter p. 27. + + [203] D’Arbois de Jubainville, _Cours de littérature celtique_, t. V, + p. 403 et 404. La forme Morfesa pour Morfeas m’a paru être le + résultat d’une erreur de scribe ou d’une faute d’impression. + + [204] _Origo Gent. Langob._ c. 2. Paul Diac. _Hist. Langob._ I, 13. + +Si la forme extérieure de la tradition nous fournit de précieux indices +quant à sa nature légendaire, nous en découvrons d’autres lorsque nous +en abordons le contenu. + +Ce sont, nous dit-elle, quatre personnages qui, se réunissant dans trois +endroits qu’elle désigne, ont arrêté ensemble le texte de la loi +salique, après avoir discuté avec soin toutes les causes de procès. Ces +quatre personnages sont, d’après le grand prologue, _proceres ipsius +gentis qui tunc ejusdem aderant rectores_. D’après le petit prologue, ce +sont _electi de pluribus quatuor viri_. Il n’y a rien là qui ne soit +conforme aux usages traditionnels des barbares. Lorsqu’on rédigea la loi +des Alamans, on fit choix aussi, selon le prologue, de prud’hommes +versés dans la connaissance de la tradition législative, et ils +arrêtèrent un avant-projet que le roi Théodoric compléta et corrigea +selon les exigences de la loi chrétienne[205]. Plus tard, des +changements étant devenus nécessaires, le roi Dagobert choisit quatre +prud’hommes appelés Claudius, Chadoindus, Magnus et Agilulfus[206], avec +le concours desquels il fit les modifications désirées. Le rôle des +prud’hommes est visible également dans la loi des Frisons, qui contient +des _Additiones Sapientum_ attribuées, les unes à Wulemarus, les autres +à Saemundus. Et nous entendons comme un écho de la tradition dans le +capitulaire de 789, qui déclare que les juges «doivent étudier avec soin +la loi élaborée par les prud’hommes pour le peuple[207]». + + [205] Viri sapientes qui... legibus antiquis eruditi erant. _Lex + Baiuwar._ ed. Merkel dans Pertz, _Legg._ t. III p. 259 cf. ib. 194. + + [206] Viros illustres Claudio Chodoindo Magno et Agilulfo. Id. ibid. + p. 259. + + [207] Judici diligenter discenda est lex a sapientibus populo + composita. (_Capitul._ ed. Boret. 22, c. 63.) + +Seulement, dans les textes législatifs qui viennent d’être cités, les +prud’hommes fonctionnent sur l’ordre du roi, tandis que, dans les +prologues de la _Loi salique_, aucun souverain n’est mentionné. A +entendre le petit prologue, c’est la nation elle-même qui a fait choix +des quatre prud’hommes; d’après le grand, au contraire, ce seraient +quatre chefs de tribus qui, en se réunissant spontanément, auraient +arrêté la rédaction[208]. La variante est considérable, comme on voit, +et je ne sais trop pour laquelle des deux versions me prononcer, car +enfin, toutes les deux sont compatibles avec notre notion des +institutions germaniques anciennes, et, d’autre part, je ne vois aucune +preuve externe qui fixe la supériorité de l’une sur l’autre. Qu’importe +d’ailleurs? L’une et l’autre nous ramènent devant une peuplade sans +rois, et gouvernée seulement par des chefs de tribus dont la réunion +constitue comme un sénat, et par une assemblée générale. Or, à l’époque +où notre tradition fut mise par écrit pour la première fois, on ne +connaissait plus cette forme primitive des institutions nationales. Par +conséquent, la tradition n’a pu inventer ceci, mais l’a dû trouver dans +un fonds d’histoire traditionnelle. Cette considération acquerra une +certaine force si l’on réfléchit que, de son côté, après avoir fait +beaucoup de recherches pour découvrir les origines de la dynastie +franque, Grégoire de Tours se trouve arrêté finalement devant des +témoignages écrits desquels il résulte que, dans les temps les plus +anciens, les Francs n’avaient pas de rois, mais seulement des _duces_ et +des _regales_[209]. L’accord de la tradition orale consignée dans les +prologues et des témoignages écrits recueillis par Grégoire est sur ce +point trop remarquable pour être fortuit; il ne peut pas s’expliquer +autrement que par leur conformité aux faits, ou du moins aux plus +anciennes traditions nationales. + + [208] La première de ces versions suppose une assemblée générale de la + nation qui donne un mandat spécial aux prud’hommes; l’autre suppose + une réunion des chefs de tribus délibérant entre eux, et, + probablement, soumettant ensuite leur travail à l’assemblée, qui le + ratifie. + + [209] Cum multa de eis Sulpici Alexandri narret historia, non tamen + regem primum eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse + dicit... Haec acta cum duces essent retulit... Cum autem eos regales + vocet, nescimus utrum reges fuerint, an in vices tenuerint regnum... + Movet nos haec causa, quod cum aliarum gentium reges nominat, cur + non nominet et Francorum... Hanc nobis notitiam de Francis memorati + historici reliquere, regibus non nominatis. Greg. Tur. II, 9. + +De tout ceci, nous sommes autorisés à conclure à l’origine populaire, et +partant épique, des récits qui viennent d’être examinés. On comprendra +que je m’abstienne de pousser plus loin la recherche de leur +historicité. Il me suffira d’en avoir sauvé le cadre, renonçant à en +savoir davantage, et n’ayant nulle ambition (on a vu pourquoi) de +déterminer la personnalité des mythiques législateurs, ainsi que les +théâtres successifs de leurs délibérations constituantes[210]. Ces héros +relèvent de la poésie et non de l’histoire. Je ne voudrais cependant pas +aller jusqu’à dire qu’il y avait un chant épique sur l’origine de la +loi. Le peuple ne chante pas les faits d’un intérêt général, dans +lesquels la personnalité de quelque héros n’occupe pas la première +place, et qui ne parlent pas de guerre et d’amour. Le récit de nos +prologues serait plus détaillé et plus vivant s’il était puisé dans une +chanson contemporaine, et il y a tout lieu de croire que la tradition +tenait tout entière dans quelques vers mnémoniques, qui, par le procédé +de l’allitération, groupaient les noms des quatre législateurs et des +trois malbergs. Nous sommes déjà arrivés à la même conclusion en ce qui +concerne la table généalogique des peuples étudiée dans le chapitre +précédent. + + [210] Depuis les ingénieux travaux de Godefroid Wendelinus, _Leges + Salicae Illustratae_, p. 102 et suiv., localisant les héros dans les + villages belges de Seelhem, Boyenhoven (Brabant) et Wintershoven + (Limbourg), on a essayé à plusieurs reprises de résoudre ce problème + vraisemblablement insoluble. Encore Huguenin, p. 31, pense à la Bode + et à la Sale, deux rivières dont l’une est un affluent de l’Unstrut + et l’autre de l’Elbe, quant à Windesheim, il le trouve sur le cours + supérieur du Mein. Voilà une belle géographie, et à ce compte il ne + valait pas la peine de recommencer le travail de Wendelinus! + + + + +CHAPITRE IV + +Clodion. + + +Clodion est le plus ancien roi que les chants populaires des Francs +saliens aient fait connaître à Grégoire de Tours. Voici ce qu’il en +rapporte: + +«On raconte qu’à cette époque Chlodion, homme vaillant et le plus +remarquable de sa race, régnait sur les Francs, et qu’il demeurait à +Dispargum, qui est dans le pays des Thuringiens... Chlodion envoya ses +éclaireurs reconnaître tout le pays jusqu’à la ville de Cambrai; +lui-même arriva à leur suite, écrasa les Romains, s’empara de la ville, +où il résida peu de temps, puis occupa tout le pays jusqu’à la Somme.» + +Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent ce récit de Grégoire, +mais en essayant de rattacher l’origine des rois francs à la légende de +Troie, résolument écartée ou absolument ignorée par Grégoire. Je ne +reviendrai pas ici sur leurs efforts pour souder deux éléments si +hétérogènes, et si rebelles à toute espèce de fusion[211]. La tradition +nationale des Francs, je le répète, ne connaît pas les légendes +troyennes, et tout ce que Frédégaire et le _Liber Historiae_, moins +défiants que Grégoire de Tours, empruntent à cet ordre de récits, peut +être écarté avec la plus grande assurance. + + [211] Il en sera parlé plus longuement dans l’appendice de ce livre. + +Mais, ce départ fait, nous nous retrouvons encore en présence de +quelques variantes sur lesquelles il est nécessaire de nous expliquer. +Pour les faire apprécier, je place ici un tableau généalogique des rois +francs d’après nos chroniqueurs: + + Grégoire de Tours. Frédégaire. _Liber Historiae_ + _Hist. Franc._ II, 9. _Chronic._ III, 2-9. 1-5. + + » Priam. Priam. Antenor. + » Friga. » + » Francio. » + » » Marcomir, Marcomir. Sunno. + » » Sunno, » + » » Genebaudes, Faramond. + » » ducs. » + » Richimir, non roi. » + » Theudemar. » + Clodion. Clodion. Clodion. + Mérovée. Mérovée. Mérovée. + +Il résulte de cela que Frédégaire et le _Liber Historiae_ croient +connaître l’un et l’autre l’origine de Clodion, inconnue de Grégoire de +Tours. Mais la connaissance de Frédégaire est manifestement chimérique; +en effet, on voit danser devant son imagination, avec les noms fournis +par la légende érudite, d’autres noms qu’il n’a trouvés que dans +Grégoire, et le lien qu’il établit entre eux est le fruit de ses +combinaisons arbitraires. Pour montrer l’origine de son erreur, il +suffit de replacer sous les yeux du lecteur le passage de Grégoire de +Tours, qu’il a mal lu ou mal résumé: + +_Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium +Richimiris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus. Ferunt +etiam, tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse +Francorum[212]._ + + [212] Greg. Tur. II, 9. + +Pour l’abréviateur du VIIe siècle, la notion d’une différence quelconque +entre les diverses peuplades franques n’existe plus. Par suite, il fait +de Theudemir et de Richimir des rois saliens: erreur manifeste, puisque +autrement Grégoire, qui est la seule source par laquelle il connaisse +tout ceci, aurait eu soin de le dire. De plus, il lit mal son auteur, et +commet, en le résumant, une de ces bévues comme j’en ai signalé d’autres +encore chez lui. Nous pouvons donc, en toute sécurité, faire abstraction +de la généalogie donnée par Frédégaire: elle n’a rien qui mérite de nous +arrêter plus longtemps[213]. + + [213] Huguenin, _Hist. du royaume mérovingien d’Austrasie_, p. 9, + croit que _peut-être_ l’opinion de Frédégaire ne s’éloignait pas + entièrement de la vérité, et que si le nouveau roi que se donnèrent + les Saliens au commencement du Ve siècle n’avait pas eu Theudemir + pour père, il sortait, _selon toute apparence_, de sa famille. Il + n’y a à cela aucune apparence quelconque. La distraction de Huguenin + est d’ailleurs étrange: il prétend que Frédégaire fait de Faramond + le fils de Theudemir, et six lignes plus haut, il dit lui-même, ce + qui est vrai, que le nom de Faramond n’est pas connu de Frédégaire. + +Celle du _Liber Historiae_ a-t-elle plus de valeur? Ce qui la rend tout +aussi suspecte, c’est le double et imaginaire lien de filiation établi, +d’abord entre Marcomir et Sunno d’une part, et Priam et Anténor de +l’autre; puis, entre Marcomir et Clodion par l’intermédiaire de +Faramond. Mais, s’il en est ainsi, que devient la personnalité de ce +dernier? Est-il purement et simplement inventé pour fournir un anneau de +plus à la chaîne un peu trop courte qui fait de Clodion un +arrière-petit-fils de Priam? Cela est peu probable: l’invention +proprement dite, consistant à créer de toutes pièces un nom imaginaire +pour les besoins de la cause, ne peut guère être supposée chez des +écrivains aussi simples que nos chroniqueurs mérovingiens, et je ne +consentirai à l’admettre qu’à bon escient. Mais alors faudrait-il +supposer que c’est la tradition populaire qui a fourni Faramond? Cela +aussi me paraît invraisemblable, car comment supposer que Grégoire de +Tours, qui a puisé également à la tradition populaire, aurait repoussé +ce nom s’il l’y avait trouvé, lui qui s’est donné tant de peine pour +faire remonter aussi haut que possible la lignée des ancêtres de Clovis? +Reste une dernière supposition: Faramond est un nom que l’auteur du +_Liber Historiae_ a trouvé dans quelque autre série de récits francs, et +qu’il a cru pouvoir considérer comme un roi, pour des motifs que nous +ignorons, mais qui sont sans doute aussi futiles que les précédents. +Faramond, si je ne me trompe, a une royauté de même aloi que Marcomir et +Sunno, et, probablement, n’a pas été inventé plus qu’eux. En fixant dans +sa généalogie fallacieuse ce nom nomade et obscur, l’humble chroniqueur +du VIIIe siècle était bien loin de se douter de la fortune prodigieuse +dont il lui serait redevable dans la suite, puisque Sa Majesté Faramond +I a depuis lors ouvert l’histoire des dynasties qui ont régné sur le +beau pays de France, et que, récemment encore, un orateur académique, +parlant au roi des Belges, le citait parmi une des gloires +nationales[214]! Hélas! le trône de Faramond est désormais renversé +comme tant d’autres, et, après avoir régné pendant douze siècles dans +les écrits des historiens, le premier roi des Francs est convaincu de ne +devoir son titre séculaire qu’à l’erreur d’un moine neustrien de +Saint-Denys, qui écrivait au fond de son couvent, en l’an de grâce 727, +une chronique remplie de fables et de légendes! + + [214] Quetelet, dans _Académie de Belgique. Centième anniversaire de + fondation_, t. I, p. 13. + +N’essayons donc pas d’en savoir plus que Grégoire de Tours, et +résignons-nous à ne pas faire remonter la dynastie royale des Francs +saliens au-delà de Clodion. _Ferunt etiam tunc Chlogionem utilem ac +nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum, qui apud Dispargum +castrum habitabat quod est in terminum Thoringorum._ Telle est la +première partie de l’histoire de ce héros dans notre chroniqueur. +Clodion appartenait à la race la plus illustre des Francs, c’est-à-dire +qu’il faisait partie de cette famille dans laquelle les Francs ont +choisi leurs souverains dès l’origine, _de prima et ut ita dicam +nobiliore suorum familia_. Il est de plus, selon la tradition, un homme +vaillant, _utilis_, comme dit l’expression foncièrement +mérovingienne[215]. + + [215] _Utilis_ se dit de celui qui a de la valeur, et répond assez + bien à ce que les Romains appellent _vir frugi_ et les Espagnols + _hombre de pro_. Cf. Ducange s. v. _utilis_. Basine dit à Childéric: + Novi utilitatem tuam, quod sis valde strinnus... Si in transmarinis + partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, expetissem utique + cohabitationem ejus. Clovis dit au soldat qui a brisé le vase de + Soissons, II, 27: Neque tibi hasta neque gladius neque securis est + utilis. + +Au sujet de ce roi, Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent le +récit de Grégoire, le premier, en y ajoutant l’histoire de la naissance +de Mérovée[216], dont il sera parlé plus loin; l’autre, en y intercalant +quelques détails géographiques se déduisant eux-mêmes du récit de +Grégoire[217], et en se rendant coupable, en outre, d’une bévue de +copiste ou d’abréviateur. + + [216] Frédég. III, 9. + + [217] _Liber Historiae_, c. 5. + +Pour venir de Dispargum dans le Cambrésis, il fallait traverser la forêt +Charbonnière, et il était peu probable que le conquérant franc +s’aventurât au delà de cette barrière avant d’avoir soumis l’importante +ville de Tournai, qui était à peu près sur son chemin[218]. Voilà +comment a raisonné l’auteur du _Liber Historiae_, et c’est ainsi, sans +qu’il faille lui chercher d’autres sources, qu’il a été amené à écrire +cette phrase, dont la précision semble à première vue trahir une origine +plus haute: _(Chlodio) Carbonaria silva ingressus Turnacinsem urbem +obtenuit. Exinde Camaracum civitatem veniens_ etc. J’ai démontré +ailleurs que cette manière particulière d’amplifier par besoin de +précision géographique est habituelle à notre chroniqueur[219], et on a +vu plus haut comment, chez lui, le géographe fait parfois tort à +l’historien, puisque, à l’occasion de cette même histoire, se trompant +sur la _Thoringia_, il rejette au delà du Rhin le séjour de Clodion, que +Grégoire place évidemment de ce côté-ci du fleuve. Quant à la bévue dont +je l’accuse, elle consiste à dire qu’après la prise de Cambrai, Clodion +massacra les Romains qu’il y trouva, ce qui n’est pas dans Grégoire et +n’est qu’une altération de son récit. Grégoire dit que Clodion écrasa +les Romains et s’empara de Cambrai; le _Liber Historiae_, en +intervertissant l’ordre de ces faits, donne au récit une couleur +totalement différente[220]. Le massacre de la population romaine des +villes n’était pas dans le plan des conquérants saliens, et le +chroniqueur du VIIIe siècle n’en pouvait d’ailleurs rien savoir. + + [218] Roricon (Bouquet, III, p. 4) fait arriver Clodion jusqu’à + Amiens, dont il aurait fait sa capitale, et où il aurait régné vingt + ans. Il serait mort au moment où il était en route pour rentrer dans + cette ville après sa victoire d’Angers (_cum ad solum proprium hoc + est Ambianorum urbem remeare cuperet_). Il est inutile de faire + remarquer combien tout ceci est arbitraire et voulu, et procède, non + d’une tradition populaire, mais du désir de localiser les premiers + Mérovingiens en Picardie. + + [219] G. Kurth, _Étude sur le Gesta Regum Francorum_. (_Bulletin de + l’Académie roy. de Belg._ IIIe sér., t. XVIII, 1889.) + + [220] Greg. Tur. II, 9: Chlogio autem, missis exploratibus ad urbem + Camaracum, perlustrata omnia, ipse secutus, _Romanus proteret, + civitatem adpraehendit_. + + _Liber Historiae_, c. 5: Clodio autem rex misit exploratores de + Disbargo castello Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea + cum grande exercitu [Renum transiit, multo Romanorum populum occidit + atque fugavit.] Carbonaria silva ingressus, Turnacinsem urbem + obtenuit. Exinde usque Camaracum civitatem veniens, illicque resedit + pauco temporis spacio; _Romanos quos ibi invenit interficit_. + + Le passage que j’ai mis entre crochets est l’amplification de + l’erreur de notre écrivain sur l’emplacement de la Thuringe: en + effet, si elle est vraiment située au-delà du Rhin, il a fallu à + Clodion verser bien du sang avant d’arriver en vue de Cambrai. + Mettez la Thuringe à sa vraie place avec Grégoire, et ce passage + n’aura plus de raison d’être. + +Nous restons donc en présence de la notice de Grégoire de Tours seule. +Certes, elle est bien sèche et absolument dénuée du souffle poétique, +et, à première vue, on ne se persuaderait pas volontiers qu’elle ait été +écrite sous l’influence de traditions épiques. Et cependant il n’est pas +possible d’admettre qu’il en soit autrement. Nous devons le supposer _a +priori_, puisque nous avons ici un de ces souvenirs que le père de +l’histoire des Francs n’a pas trouvés dans les livres, et qui, dès lors, +n’ont pu être transmis que par la mémoire populaire. Le nom de Clodion +est d’ailleurs historique, puisque nous le retrouvons sous la plume d’un +contemporain, Sidoine Apollinaire, dans son panégyrique de +Majorien[221]. Il est à remarquer que Grégoire, qui est cependant un +admirateur de Sidoine, et qui le cite de temps en temps, n’a pas connu +ce poème, sinon, dans son extrême indigence de renseignements sur le +premier roi des Francs, il n’aurait pas manqué de se jeter avec +empressement sur l’épisode si pittoresque et si dramatique qui y est +relaté. Ce ne sont pas non plus ses _Annales d’Angers_ qui lui ont fait +connaître la conquête de Cambrai par Clodion. Ces _Annales_, si elles +avaient remonté jusqu’à ce prince, et qu’elles eussent parlé de lui, +auraient daté les faits qui lui étaient attribués, et Grégoire leur +aurait emprunté la date. L’absence de toute indication chronologique est +la preuve certaine que le renseignement ne vient pas d’une source +annalistique. Il est probable aussi que ces _Annales_ nous auraient fait +connaître la relation de parenté entre Clodion et Mérovée. Si Grégoire +de Tours parle de cette relation en termes dubitatifs, c’est qu’il ne la +connaît pas par une source écrite, et qu’il a l’habitude, comme je l’ai +montré, de n’accueillir la tradition barbare qu’avec réserve. Lui-même, +au surplus, prend soin de nous indiquer, par le mot _ferunt_, qu’il +rapporte ici une version orale. + + [221] Voir ci-dessous p. 144, n. [225]. + +En regardant de près le passage, on s’aperçoit d’une autre +particularité. Tout y a l’air d’un abrégé rappelant, par un simple mot, +les phases diverses d’un récit articulé, si je puis ainsi parler, et qui +doit avoir été raconté avec quelque détail à notre narrateur. Des mots +comme _missis exploratoribus_, _perlustrata omnia_, _ipse secutus_, +_tempus resedens_, marquent bien que ces phases sont encore présentes à +son esprit, mais qu’il ne lui convient pas de nous les exposer plus +largement. Peut-être les espions dont il s’agit eurent-ils des aventures +dans le genre de celles d’Aurélien chez Gondebaud, peut-être le séjour +de Clodion dans sa nouvelle conquête était-il lui-même l’occasion de +nouveaux événements, avant qu’il continuât sa marche victorieuse sur la +Somme. Je dis _peut-être_, parce que l’on comprend avec quelle +circonspection il faut manier ici l’hypothèse; mais l’analogie est une +preuve comme une autre, et puis, surtout, on ne voit pas pourquoi, si sa +source n’avait contenu que ce qu’il dit lui-même, Grégoire aurait +découpé l’action en phases, au lieu de se borner à nous dire que Clodion +prit Cambrai. + +Il existait donc, au temps de Grégoire de Tours, si mes conjectures sont +fondées, un chant populaire sur la prise de la Gaule Belgique par les +Francs de Clodion. Et notre narrateur, fidèle à son procédé, a extrait +de ce document la seule chose qu’il considérât comme historique. Mais, +dépouillé de son caractère barbare et poétique par le résumé incolore du +chroniqueur, le chant sur les victoires de Clodion est le plus effacé de +tous ceux dont nous pouvons deviner l’existence. Et cependant il devait +avoir une rare saveur. Là, sans doute, se retrouvaient quelques-uns des +accents du _Prologue_, chantant la supériorité du guerrier franc sur le +Romain amolli, et le célébrant comme le porteur prédestiné d’une mission +providentielle. C’était, en effet, l’époque héroïque par excellence pour +le peuple des Saliens, et il valait la peine de vivre alors, aux jours +des grands dangers et des fortes jouissances, quand, se levant en masse, +on s’en allait, la framée au poing et la chanson aux lèvres, prendre +joyeusement possession de la plantureuse terre de Belgique, le long des +rives de l’Escaut et de la Lys. La vieille chaussée romaine, hérissée de +châteaux-forts et de postes militaires, qui était depuis plusieurs +générations le dernier boulevard de l’Empire, se voyait débordée de tous +les côtés, et ses _castella_ flambaient comme pour éclairer l’itinéraire +des conquérants. Les vastes ombrages de l’antique forêt Charbonnière ne +protégeaient plus contre leurs incursions les populations romaines qui +vivaient au midi de ce vaste rideau de feuillage: voici que, sur les pas +de leurs explorateurs, les hordes barbares apparaissent à la lisière du +grand bois, et qu’elles arrivent sous les murs de Cambrai épouvantée. La +joie du triomphe n’arrête pas longtemps le peuple vainqueur dans les +délices de la ville prise; déjà, il reprend sa marche victorieuse en +avant, et, de Cambrai jusqu’à la mer, il se répand, ivre d’air et +d’espace, dans ces belles plaines dont il va recueillir les moissons. +C’est là, dans les ruines des _villas_ romaines ou au milieu des forêts +abattues par la cognée, qu’il éparpille ses essaims nombreux, et qu’il +édifie ses foyers définitifs parmi les domaines partagés comme prix de +la conquête. + +Pendant les générations suivantes, nous retrouvons le guerrier franc +partout où il y aura du sang à verser et du butin à gagner: en +Aquitaine, en Auvergne, en Burgondie, en Italie, toujours prêt à porter +quelque bon coup à l’ennemi. Mais, la guerre finie, un irrésistible +attrait le ramène dans les campagnes flamandes, où il a laissé sa +famille et son bien. Fatigué des combats, il suspend son bouclier et sa +lance aux murs de sa maison, et, devenu l’élève du Romain qu’il a +vaincu, il apprendra de lui l’art plus difficile de remporter des +victoires sur la terre rebelle[222]. + + [222] Cf. G. Kurth, _Les origines de la civilisation moderne_, 2e + édition, t. II, p. 55 et suivantes. + +A partir des premières générations qui suivent le moment de la conquête, +nous le trouvons naturalisé sur les bords de l’Escaut, naviguant sur ses +belles eaux dormantes, avec toute la tranquillité de l’homme qui se sent +dans sa patrie et au milieu de son peuple[223]. La _Loi Salique_, dont +la rédaction est de cette époque, nous le montre en pleine possession du +sol de la Flandre, qu’il inonde de ses sueurs, et auquel il fait +produire les mêmes moissons que les Romains. Il cultive le chanvre et le +lin ainsi que les céréales, il a des ruches d’abeilles dans son jardin +et un épervier sur son perchoir, il étend les conquêtes de l’industrie +humaine en s’emparant de la forêt et du marécage, et il annonce de loin +ce peuple d’agriculteurs tenaces qui a fait de la Flandre le jardin du +monde: race douce et forte, qui, après le labeur de la journée, se +repose dans une lourde somnolence au milieu de ses sillons, mais ayant +aux heures du danger et de tourmente les réveils terribles du lion. + + [223] Dum ego per Scaldem fluvium navigarem, dit Clovis dans un de nos + poèmes (Greg. Tur. II, 40), voulant dire qu’il ne pensait pas à se + mêler des affaires du dehors. + +Comme on voudrait surprendre, à travers les sèches paroles du +chroniqueur, la mélodie lointaine de la chanson barbare, qui racontait +comment les Francs s’étaient emparés de leur nouvelle patrie! J’imagine +qu’on y sentait vibrer l’ardeur joyeuse et la gaieté matinale d’une race +qui court au-devant de l’avenir avec la confiance intrépide de la +jeunesse! Mais, si je ne me trompe, les populations romaines, avec +lesquelles les Francs confondirent leurs destinées, ne devaient pas se +soucier de redire des hymnes de ce genre. Grégoire de Tours aura froncé +plus d’une fois le sourcil en l’entendant traduire, et les sentiments +qu’elle doit lui avoir inspirés se devinent à la lecture de son texte, +dont le laconisme est ici plus extrême que jamais. Il est donc probable +que le chant de Clodion cessa de bonne heure de retentir au milieu des +Francs devenus sédentaires. + +Mais il vint un jour où, au sein de ces masses apaisées et tranquilles, +la fièvre d’aventures qui avait brûlé l’âme des guerriers de Clodion fit +de nouveau ébullition chez leurs descendants. A l’appel des +prédicateurs, les fils des conquérants de la Gaule coururent, sur les +pas de leurs comtes, délivrer le tombeau du Sauveur en Palestine; +d’autres, se trouvant à l’étroit dans la ruche flamande, prirent le +chemin de l’Allemagne, et allèrent demander de nouveaux foyers aux +régions de la Baltique. Pendant plusieurs générations, les Francs de +Flandre se retrouvèrent sous l’empire des sentiments passionnés qui +avaient rempli la jeunesse de leur nation, et revécurent ces jours +d’ardentes espérances et de joyeuses perspectives. C’est de cette époque +que des critiques ont cru pouvoir dater la première rédaction d’une +cantilène pleine de fraîcheur, où peut-être s’exhale encore la dernière +vibration du chant de Clodion: + + Naar Oostland willen wij varen[224] + Naar Oostland willen wij heen! + Al over die groene heide + Vrisch over die heide, + Daar is er een betere stêe! + + [224] + + Nous partons pour l’Ostland! + Pour l’Ostland nous partons, + Par la verte bruyère + Gaîment par la bruyère! + C’est là qu’il fait bon vivre! + + Willems, _Oude vlaemsche liederen_, p. 35 et suiv., avec la note de + l’éditeur. + +Il n’est pas facile, étant donnée la forme succincte sous laquelle +Grégoire de Tours nous a conservé l’histoire de Clodion, de dire la part +qui y revient à la réalité et à la légende. Un fait cependant est +certain, c’est que Clodion a en effet guidé les Francs à la conquête de +la Gaule Belgique. Le seul texte où, en dehors de la chronique de +Grégoire, le nom de ce roi soit prononcé, nous dépeint, avec une +vivacité de couleur bien rare au Ve siècle, une page de l’histoire de +cette conquête franque. Clodion avait pénétré avec son armée dans les +vastes campagnes de l’Artois. Campés auprès du _Vicus Helena_, les +guerriers francs célébraient joyeusement la noce d’un des leurs, lorsque +soudain, par la chaussée, Aétius déboucha dans la vallée pleine de +chansons et d’appareils de fête. En un clin d’œil, le désordre des +combats succède au désordre de la noce; la jeune fiancée tombe avec son +époux aux mains des vainqueurs, et les Francs sont refoulés[225]. Cet +épisode de la carrière militaire d’Aétius se place vers 431; il +s’accorde donc parfaitement avec la source orale de Grégoire, en ce +qu’il nous montre l’invasion franque s’abattant sur l’Artois et guidée +par Clodion. Il s’écarte d’elle en ce qu’il nous fait assister à un +échec des armes franques, qui, loin d’avoir dès lors pénétré jusqu’à la +Somme, auraient été arrêtées au nord de l’Artois. + + [225] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 214 et suiv. + +Ici nous pouvons nous rendre compte de la distance qui sépare l’épopée +de l’histoire. Oubliant tous les épisodes qui ont pu suspendre la marche +victorieuse des ancêtres, laissant de côté, surtout, le souvenir +humiliant du désastre qui leur fut infligé par le chef romain, la +chanson franque n’a retenu les choses que d’une manière vague et +générale, et a fait de l’occupation de la Gaule Belgique l’objet d’une +seule campagne victorieuse[226]. Nous voyons par le récit de Sidoine +qu’il y en eut au moins plusieurs. On ne sait d’ailleurs pas comment les +choses se sont passées après le succès remporté par Aétius. Il peut +avoir traité avec les barbares immédiatement après sa victoire, et leur +avoir laissé le pays où ils s’étaient établis, comme fit Julien en 358 +après sa victoire en Toxandrie. Clodion, d’autre part, peut s’être +étendu vers le sud à la faveur de ce traité, avec la qualité d’allié ou +de confédéré. + + [226] C’est un procédé peu critique que celui de Huguenin, qui, + cousant ensemble la tradition légendaire et les textes historiques, + écrit ce qui suit, p. 14: «Nous apprenons de Grégoire de Tours + qu’après avoir réintégré ses tribus sur le sol de la Gaule, Clodion + se retrancha dans la forteresse de Dispargum, sur les limites (V. + ci-dessus p. 118, n. [192]) de la Toxandrie et du territoire romain. + De là il envoya des éclaireurs pour reconnaître la situation de + Cambrai, qui dominait le cours supérieur de l’Escaut dans la + deuxième Belgique. D’un bond rapide, le chef salien se saisit de la + cité, s’empara de Tournai, et se dirigea ensuite vers le bourg + d’Helena, dans le territoire d’Arras.» + +Dans tous les cas, c’est à lui incontestablement qu’il faut faire +remonter l’extension la plus méridionale prise par la race franque dans +sa patrie flamande. Le gros de la population resta d’ailleurs confiné au +nord de la Canche, et n’atteignit jamais la Somme. Tournai et Cambrai +mêmes, ces conquêtes de la première heure, ne reçurent qu’un assez +faible appoint de population franque, car ces localités ne cessèrent de +rester romanes de langue. On peut en dire autant de Boulogne et de +Térouanne, bien que les flots des agriculteurs francs soient venus, pour +ainsi dire, battre le pied des murailles de ces deux villes épiscopales, +que nous voyons cernées au moyen âge par des groupes de localités ne +parlant que le flamand[227]. + + [227] Je renvoie, pour la preuve de ces allégations, à mon mémoire + _Sur la frontière linguistique en Belgique et dans le Nord de la + France_, qui paraîtra prochainement dans les _Mémoires couronnés de + l’Académie de Belgique_. + +J’ai à peine besoin d’ajouter, pour finir, que l’extermination de la +population romaine de Cambrai par les Francs, telle qu’elle semble +admise par le _Liber Historiae_, n’est qu’une hypothèse arbitraire, ou, +pour mieux dire, une interprétation erronée qu’il faut laisser pour +compte à l’auteur de cette chronique. Elle n’est, dans aucun cas, puisée +dans la chanson populaire, qui, selon toute vraisemblance, lui est +restée inconnue. Les habitants de Cambrai et de Tournai n’ont pu être +massacrés par les Francs, puisque la toponymie nous montre le fond de la +population de ces villes composé, à toutes les époques, d’éléments +romans sans mélange. + +CONCLUSION.--La chanson de Clodion raconte avec quelques exagérations +épiques les conquêtes de ce roi, laisse de côté tous les détails peu +poétiques ou peu glorieux pour les Francs, et groupe en un seul récit +une série d’événements qui s’éparpillèrent peut-être sur plusieurs +années. Prise dans son ensemble cependant, elle est historique, ainsi +que cela résulte du remarquable accord entre la tradition populaire +recueillie par Grégoire, et le poème de Sidoine dont il ne paraît pas +avoir eu connaissance. + + + + +CHAPITRE V + +Mérovée. + + +Tous les peuples primitifs ont cru à l’origine surnaturelle de leur +dynastie. Leurs rois étaient les descendants des dieux: c’était leur +principal titre à l’obéissance des guerriers, c’était aussi le plus beau +titre de noblesse de la nation elle-même. De là les nombreuses +traditions poétiques sur les généalogies royales. Les Francs ont eu la +leur, que je vais exposer d’après Frédégaire, Grégoire de Tours ayant +cru devoir la passer sous silence. + +Frédégaire, comme nous l’avons vu plus haut, n’a pas l’ombre d’esprit +critique. Il raconte sans sourciller les récits les plus fabuleux, se +bornant, lorsqu’il le faut, à sacrifier les détails les plus choquants +pour l’esprit chrétien, et se figurant, dans sa naïveté, qu’ils seront +plus vrais quand il les aura rendus plus vraisemblables. D’instinct, il +applique, aux données que lui fournit la tradition germanique, le +procédé banal d’Evhémère, qui consiste à laisser passer la mythologie +entière, sauf à ramener ses dieux à des proportions humaines. Il a +humanisé ici une légende qui célébrait la descendance divine de la +dynastie mérovingienne. + +Pour faire toucher du doigt la vérité de cette observation et mettre +dans tout son jour le procédé particulier de Frédégaire, je vais montrer +de quelle manière, dans une occasion analogue, il a remanié un récit +dont la version primitive nous est heureusement conservée. Il s’agit de +la légende relative à l’origine du nom des Lombards. Cette tradition, +dont, au VIe siècle, l’_Origo Gentis Langobardorum_ nous a reproduit la +forme la plus pure, est foncièrement fabuleuse, et ce serait perdre sa +peine que de vouloir y trouver un noyau historique. C’est ce qu’a fort +bien vu Paul Diacre, qui, au VIIIe siècle, reproduit la même légende, et +qui croit devoir ajouter qu’elle est ridicule et digne de mépris, sans +essayer d’en garder quoi que ce soit. Si, au contraire, vous lisez la +version de Frédégaire, vous ne pouvez que vous étonner des efforts +désespérés du brave homme pour sauver la plus grande partie possible du +récit. On en jugera par le petit tableau suivant, où je reproduis les +trois versions en regard, en y ajoutant le résumé qu’en donne une +_Historia Langobardorum_ qui n’est elle-même qu’un abrégé de l’_Origo_. + + + _Origo Gentis Langobardorum_, c. 1. + + Tunc Ambri et Assi, hoc est duces Wandalorum, rogaverunt Godan ut + daret eis super Winniles victoriam. Respondit Godan dicens: Quos sol + surgente antea videro, ipsis dabo victoriam. Eo tempore Gambara cum + duobus filiis suis, id est Ybor et Agio, qui principes erant super + Winniles, rogaverunt Fream [uxorem Godan] ut ad Winniles esset + propitia. Tunc Frea dedit consilium, ut sol surgente venirent Winniles + et mulieres eorum crines solutae circa faciem in similitudinem barbae + et cum viris suis venirent. Tunc luciscente sol dum surgeret, giravit + Frea, uxor Godan, lectum ubi recumbebat vir ejus, et fecit faciem ejus + contra orientem, et excitavit eum. Et ille aspiciens vidit Winniles et + mulieres ipsorum habentes crines solutas circa faciem, et ait: Qui + sunt isti Longibarbae? Et dixit Frea ad Godan: Sicut dedisti nomen, da + illis et victoriam. Et dedit eis victoriam ut ubi visum esset + vindicarent se et victoriam haberent. Ab illo tempore Winnilis + Langobardi vocati sunt. + + + _Histor. Langobardorum._ (Codex Gothanus.) + + Hic incipiens originem et nationem seu parentelam Langobardorum, + exitus et conversationem eorum, bella et vastationes quae fecerunt + reges eorum, et patrias quas vastarunt, Vindilicus dicitur amnis ab + extremis Galliae finibus; juxta eundem fluvio primis habitatio et + proprietas eorum fuit. Primis Winili proprio nomine seu et parentela, + nam ut asserit Hieronimus[228], postea ad vulgarem vocem Langobardi + nomen mutati sunt pro eo ad barba prolixa et nunquam tonsa. + + [228] Erreur: c’est Isidore de Séville _Etymol._ IX, 226: + Langobardos vulgo ferunt nominatos a prolixa barba et numquam + tonsa. Vindilicus amnis ab extremis Galliae erumpens, juxta quem + fluvium habitasse et ex eo traxisse nomen Wandali perhibentur. + + Ce passage nous montre la raison du rapport établi par notre + auteur entre les noms des Lombards et le Vindelicus: il croyait à + l’identité des _Vandales_ et des _Winiles_ ou Lombards, et il + s’est figuré que c’était encore de ces derniers que parlait S. + Isidore. (Voir _Script. Rer. Langob._, éd. Waitz, p. 8, n. 2.) + + + Paul Diacre, _Historia Langobardorum_, I, 8. + + Refert hoc loco antiquitas ridiculam fabulam: quod accedentes Wandali + ad Godan victoriam de Winnilis postulaverint, illeque responderit, se + illis victoriam daturum quos primum oriente sole conspexisset. Tunc + accessisse Gambara ad Fream, uxorem Godan, et Winnilis victoriam + postulasse Freaque consilium dedisse, ut Winnilorum mulieres solutos + crines erga faciem ad barbae similitudinem componerent maneque primo + cum viris adessent seseque Godan videndas pariter e regione, qua ille + per fenestram orientem versus erat solitus aspicere, conlocarent. + Atque ita factum fuisse. Quas cum Godan oriente sole conspiceret + dixisse: Qui sunt isti Longibarbi? Tunc Frea subjunxisse, ut quibus + nomen tribuerat victoriam condonaret. Sicque Winnilis Godan victoriam + concessisse. + + Haec risui digna sunt et pro nihilo habenda. Victoria enim non + potestati est adtributa hominum, sed de caelo potius ministratur. + + 9. Certum tamen est Langobardos ab intactae ferro barbae longitudine + cum primis Winnili dicti fuerint ita postmodum appellatos. Nam juxta + illorum linguam _lang_ longam _bart_ barbam significat. Wotan sane, + quem adjecta littera Godan dixerunt ipse est qui apud Romanos + Mercurius dicitur et ab universis Germaniae gentibus ut deus adoratur; + qui non circa haec tempora, sed longe anterius, nec in Germania sed in + Graecia fuisse perhibetur. + + + Frédégaire, III, 65. + + Langobardorum gens, priusquam hoc nomen adsumerit, exientes de + Scathanavia que est inter Danuvium et mare Ocianum cum uxores et + liberis Danuvium transmeant. Cum a Chunis Danuvium transeuntes + fuissent comperti, eis bellum conarint inferre, interrogati a Chuni, + que gens eorum terminos introire praesumerit. At ille mulieris eorum + praecipiunt comam capitis ad maxellas et mentum legarint, quo pocius + virorum habitum simulantes plurima multitudine hostium ostenderint, eo + quod erant mulierum coma circa maxellas et mentum ad instar barbae + valde longa. Fertur desuper uterque falangiae vox dixisse: Haec sunt + Langobardi, quod ab his gentibus fertur eorum deo fuisse locutum, quem + fanatice nominant Wodano. Tunc Langobardi clamassent: Qui instituerat + nomen, concidere victoriam. Hoc prilio Chunus superant, partem + Pannoniae invadunt. + +On le voit, l’_Origo_ et Paul Diacre nous ont gardé le récit +traditionnel tel qu’ils l’ont eux-mêmes entendu. Frédégaire n’a pas la +naïveté du premier ni le sens historique du second; il n’ose, ni croire +à la fable, parce qu’elle est trop païenne, ni la rejeter résolument, +parce que cela est trop hardi, et alors il la mutile pour la rendre +vraisemblable. Dans la version qu’il nous présente, il ne reste plus que +ceci: les femmes des Lombards ont été prises un jour pour des hommes à +longue barbe, et de là vient le nom de leur peuple. Tout le reste a +disparu: le danger couru par les Lombards, l’intervention de la déesse, +le stratagème de celle-ci, le serment de Wodan et enfin Wodan lui-même. +Il reste, il est vrai, le mot qu’il a prononcé, mais ce mot s’est +prononcé tout seul, il est tombé du ciel, on ne sait de quelle bouche il +est sorti. Tel est le procédé de Frédégaire. Il rend inepte et à peu +près inintelligible l’histoire qu’il raconte, parce qu’il veut la sauver +tout en la dépouillant de son caractère païen. N’eussions-nous pas +conservé les documents qui nous ont permis de faire le contrôle de son +récit, encore aurions-nous été autorisés, par la simple inspection de +celui-ci, à conclure à la présence, dans la version primitive, d’un +élément mythologique éliminé par le chroniqueur. Et, partout où nous le +voyons raconter des récits analogues, et se débattre visiblement pour +donner à la fable le masque de la réalité, nous sommes fondés à admettre +qu’il se trouve aux prises avec une donnée mythologique. + +Appliquons à la légende de Mérovée le résultat de notre comparaison: +nous y verrons tout de suite en quoi Frédégaire a altéré sa donnée. Le +_bistea Neptuni_ n’est autre chose qu’un dieu marin ou fluvial, et +l’expression _Quinotauro similis_ fait allusion aux cornes que les +Germains, aussi bien que les peuples classiques, attribuaient à ce genre +de divinités. Le _aut a bistea aut a viro_ est une assez plaisante +expression de l’embarras où cette malencontreuse légende jette notre +chroniqueur, qui, ne pouvant croire que Mérovée soit le fils d’un dieu, +est obligé d’admettre qu’il doit le jour à une bête, à moins toutefois, +ajoute-t-il dans sa simplicité, que la reine n’ait conçu de son mari. Le +récit défiguré par Frédégaire se rétablit donc dans les termes suivants: +un jour que la reine, femme de Clodion, se baignait dans la mer, un dieu +s’unit à elle, et de cette union naquit Mérovée, le héros éponyme de la +dynastie franque[229]. + + [229] Des légendes de ce type sont nombreuses chez tous les peuples + indo-européens. Sans essayer d’en faire l’énumération, je me + contenterai de signaler la curieuse ressemblance de la nôtre avec + une tradition lombarde sur la reine Théodelinde, qui est rapportée + par les frères Grimm dans _Deutsche Sagen_, II, p. 47, mais qui est + anthropomorphisée plus encore que celle de Mérovée. + +A quand remonte cette légende? Évidemment, elle est antérieure à la +conversion du gros de la nation au christianisme: elle n’a pu naître que +dans un milieu païen, et c’est tout au plus si, à partir de la +conversion, elle aura traîné parmi les Francs une existence précaire, +exposée à des mutilations du genre de celle que lui a infligée +Frédégaire. Elle existait donc déjà du temps de Grégoire de Tours, et on +est fondé à admettre qu’elle a dû être connue de lui. On devine bien ce +qu’il en aura pensé. Évêque chrétien et fils de Romains, il avait un +point de vue plus critique que Frédégaire, et il ne pouvait admettre +d’aucune manière cette bête de Neptune, semblable au Minotaure, qui +aurait été le père de Mérovée. Tout ce qui avait pour lui quelque +couleur de vérité, c’est que Mérovée avait pour mère la femme de +Clodion: sur ce point, nulle difficulté. Mais qui était son père? +Évidemment pas le dieu marin, qui n’existait pas, ou qui n’était qu’un +démon! Était-ce Clodion alors? Il était bien plus facile d’admettre +cette hypothèse, sans compter qu’elle était la plus morale, la plus +honorable pour la dynastie, la plus vraisemblable aussi. La seule +difficulté, c’est qu’elle était en contradiction formelle avec l’unique +source qui parlât de l’origine de Mérovée. Grégoire incline +naturellement à admettre la paternité de Clodion, mais il n’ose +cependant l’affirmer d’une manière absolue, en présence de la légende +qui dit le contraire, et alors il écrit cette phrase dubitative, qui est +l’expression adéquate de ses doutes et de sa somme d’esprit critique: +_Quelques-uns croient que Mérovée est de la race de Clodion_[230]. On +s’est généralement trompé sur la portée de ces paroles, se figurant +qu’elles contenaient une allusion à une autre version sur l’origine de +Mérovée[231]. Nous verrons, plus d’une fois encore, notre chroniqueur +recourir à la même formule dubitative, lorsqu’il sera obligé de +rapporter, sur la foi d’une tradition orale, un récit qu’il éprouve de +la difficulté à croire. Pour peu qu’on soit familiarisé avec ses +habitudes littéraires, on parvient, si je puis ainsi parler, à lire +entre ses lignes, et la véritable portée de ses réticences apparaît avec +une grande clarté. C’est comme si Grégoire nous disait formellement: «Je +connais une tradition d’après laquelle Mérovée serait fils d’un dieu +marin. Mais, comme il n’y a pas de dieu marin, et que, de plus, cette +impertinente tradition attribue à notre dynastie royale une origine +flétrissante, je préfère m’en tenir à l’opinion la plus vraisemblable, +et qui a pour elle de bonnes autorités.» + + [230] De hujus stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt. Greg. + Tur., II, 9. + + [231] Déjà le _Liber Historiae_ interprète les paroles de Grégoire + dans ce sens qu’il existerait une version d’après laquelle Mérovée + ne serait pas le fils, mais seulement le parent de Clodion, et c’est + cette version qu’il adopte: _Chlodione rege defuncto, Merovechus de + genere ejus regnum ejus accepit_ (c. 5). Une généalogie des rois + mérovingiens, qui semble être du VIIIe siècle, et que l’on trouvera + reproduite dans l’appendice de ce livre, fait hardiment un pas de + plus dans ce sens, et donne la lignée suivante de Faramond jusqu’à + Clovis: _Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem. Chlodius genuit + Chlodebaudum. Chlodebaudus genuit Chlodericum, Chlodericus genuit + Chlodovaeum et Chlodmarum._ On le voit, Mérovée est tout simplement + éliminé, et Clovis se rattache par Chlodéric (= Childéric) à un fils + de Chlodion qui s’appelle Chlodebaud. Aimoin I, 6, s’en tient à la + version du _Liber Historiae_: Post haec Chlodione rege vita + decedente Meroveus ejus affinis regni Francorum gubernacula + suscepit. Un vieil auteur cité par Fauriel qui ne le nomme pas: Quia + sine filio fuit (Chlodio) successit ei in regno nepos ejus Meroveus. + De même les chroniques de Saint-Denis: Après lui (Clodion) régna + Mérovée. Cilz Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de son lignage + (Bouquet, III, p. 159). Ce point de vue a été, je pense, celui de la + plupart des chroniqueurs du moyen âge; je le retrouve encore dans + Robert Gaguin: _Compendium de Francorum gestis_, f. III. Fauriel s’y + est laissé prendre, et écrit: «Grégoire de Tours reconnaît qu’il y + avait de son temps des hommes qui affirmaient que Mérovée était, + sinon le fils de Clodion, du moins de sa race, de sa famille, mais + il ne se prononce point sur cette opinion, il ne l’adopte point, et + semble par là la déclarer douteuse (I, p. 215)». Fauriel va même + plus loin et fait état du témoignage de certains chroniqueurs que + lui-même dit «_de plusieurs siècles postérieurs à Frédégaire_», et + d’après lesquels Clodion n’avait pas de fils et Mérovée n’était que + son neveu (_Hist. de la Gaule mérid._, p. 216). Von Sybel aussi + croit pouvoir mettre sur la même ligne la tradition rapportée par + Grégoire, et les généalogies factices des Mérovingiens, compilées au + VIIIe siècle, pour conclure en faveur de son système, d’après lequel + l’existence d’une famille royale chez les Francs n’est pas prouvée + avant Childéric. + +La tradition franque sur l’origine de Mérovée existait donc dès le temps +de Grégoire de Tours, et remontait jusqu’au passé de la nation. Mais que +signifie-t-elle? Est-il vrai, comme l’a pensé Waitz[232], après +d’autres[233], que ce soit simplement une légende étymologique, suggérée +par le désir d’interpréter le nom de Mérovée, qui deviendrait ainsi le +fils de la mer? Müllenhoff le nie. Mer se disait en franc _mari_, et il +est peu probable que l’_umlaut_ ait atteint dès lors l’_a_ radical d’un +mot pour en faire un _e_[234]. Ensuite, il est visible que Frédégaire ne +pense nullement à expliquer le nom de Mérovée, et que sa source orale +n’y pense pas davantage. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est le nom de +_Merovingi_ porté par les princes de la dynastie; aussi Frédégaire +a-t-il soin d’ajouter, après avoir rapporté la légende: _Per eo regis +Francorum post vocantur Merohingii_. Nous ne sommes donc pas ici en +présence d’une fantaisie étymologique; les Francs du Ve siècle n’avaient +pas d’érudit qui pût se passer cette distraction, et la légende a un +caractère trop archaïque pour cela; elle est l’expression d’un sentiment +national intense, qui pousse à la glorification de la dynastie, et qui +le fait à la manière populaire, c’est-à-dire en lui attribuant une +origine divine. L’ancêtre éponyme des Mérovingiens est un fils de dieu: +voilà tout ce que veut dire la légende, rien de plus, rien de moins. + + [232] Waitz, _Verfassungsgeschichte_, t. II, p. 33. + + [233] Notamment Eckhart, cité ci-dessus, p. 9. Le passage que j’y + reproduis est précédé immédiatement des lignes suivantes: «Fabulam + hanc ex nomine Merovei ortam esse certum est. _Mer_ enim _mare_, et + sax. _veh_ vel german. _vieh_ bestiam, pecus vel animal notat, unde + si compositum facias _Mervich_ et latinobarbare _Meroveus_ id + designabit _animal marinum_ sive _bestiam Neptuni_.» + + [234] K. Müllenhoff, _Die Merovingische Stammsage_ dans Haupt, + _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. VI. + +Cela établi, faut-il aller, avec quelques-uns, jusqu’à contester +l’historicité de Mérovée lui-même, et le regarder comme un être mythique +inventé pour rendre compte du patronymique _Meroving_? Ceux qui le +prétendent soutiennent que cet appellatif viendrait, non d’un héros qui +n’a jamais existé, mais du nom de la Merwe, bras de mer à l’embouchure +de l’Escaut, et dont les populations riveraines auraient fait un dieu. +Les rois francs seraient des _Merwings_, c’est-à-dire des descendants de +la Merwe, et leur éponyme Merovechus disparaîtrait de l’histoire, qui +d’ailleurs ne connaît de lui que son nom. Du reste, si les rois francs +devaient leur nom à _Merovech_, c’est _Meroveching_ qu’ils devraient +s’appeler; or, ce nom ne figure nulle part dans les sources, qui +écrivent unanimement _Meroving_. + +Ainsi raisonne K. Müllenhoff. Je ne saurais pas être de son avis, et je +déclare ingénuement que, des deux interprétations du nom de _Meroving_, +celle que nous donne le chroniqueur du VIIe siècle me paraît de beaucoup +préférable à celle du savant notre contemporain. A une époque où l’on +continuait de se servir du suffixe -_ing_ pour former des noms +patronymiques, il était difficile qu’on se trompât sur la valeur du +radical qui précédait le nom, et j’imagine que tout le monde sentait le +nom de _Merovech_ à travers celui de _Meroving_. C’est toujours un nom +propre d’homme qui forme le radical des mots ayant un suffixe en -_ing_, +et, chaque fois, ce nom désigne l’ascendant commun ou le chef suprême. +Je ne connais pas d’exemple du contraire en pays franc, et _Meroving_ +serait ici une exception unique. Müllenhoff, il est vrai, admet que la +Merwe aurait été d’abord personnifiée, mais c’est là une supposition +fort gratuite. Il se trompe également en niant que _Meroving_ vienne de +_Merovechus_, parce qu’il ne présente pas la forme _Meroveching_; +_Meroving_ n’est, en effet, que la contraction de la forme +_Meroveching_, après la chute de l’aspirée _ch_, qui a produit la forme +intermédiaire _Meroving_. Si les formes _Meroveching_ ou _Meroving_ +n’apparaissent jamais dans nos textes, c’est que le nom lui-même y est +très rare: Grégoire de Tours ne l’emploie jamais, Frédégaire et le +_Liber Historiae_ ne l’offrent qu’une seule fois chacun; après cela, on +ne le trouve que dans le _Vita Columbani_ de Jonas, dans le prologue de +la _Lex Alamannorum et Bauariorum_, dans le _Vita Agili_, dans le _Vita +Karoli_ d’Eginhard, et dans quelques autres textes cités au bas de cette +page[235]. La rareté du terme s’explique sans doute par ce fait que les +écrivains romains n’avaient pas l’intelligence des patronymiques +tudesques; mais elle suffit pour nous permettre d’expliquer l’absence +d’une forme _Meroveching_. La chute de l’aspirée _ch_ apparaît dès le +VIIe siècle dans _Meroveus_, _Chlodoveus_, etc., à plus forte raison +devait-elle avoir lieu de bonne heure dans _Meroveching_, forme où +l’aspiration gutturale était encore plus difficile à rendre pour des +gosiers romains[236]. D’ailleurs, la preuve que _Meroving_ se rattache +bien à _Merovech_ par un hypothétique _Meroveching_ est fournie par le +poème anglo-saxon de Beowulf, qui le contient sous la forme +_Merovioing_, dérivé de _Merovio_ qui est lui-même la forme saxonne du +_Merovich_ franc[237]. _Meroving_ est donc bien, quoi qu’en dise +Müllenhoff, le patronymique de _Merovech_. Et il reste constant que les +Francs, comme tous les autres peuples, ont entendu désigner par ce +patronymique la descendance de leurs rois d’un héros national, que +celui-ci soit historique ou purement légendaire. + + [235] Frédég., III, c. 9: Meroveum, per eo regis Francorum post + vocantur Merohingii. + + _Liber Historiae_, c. 5: Ab ipso Merovecho rege utile reges + Francorum Merovingi sunt appellati. + + Jonas, _Vita Columbani_, c. 57: Aiebant enim nunquam se audiisse + Merovingum in regno sublimatum voluntarium clericum fuisse. + + Eginhard, _Vita Karoli_, I, _in init._: Gens Merovingorum, de qua + Franci reges sibi creare soliti erant. + + _Lex Bajuvariorum_, tit. I: Regnum Mervungorum. + + _Mirac. S. Agili_, c. 3: Rodberto apud Merovingiam, quae alio nomine + dicitur Francia, tenente jus regium. + + Hariulf, _Chronic. Centul._ (Bouquet, III, p. 349): Intermisso + Sicambrorum vocabulo Merovingi dicti sunt. + + Roricon (Bouquet, III, p. 4): A quo Franci et prius Merovinci dicti + sunt. + + Beowulf, fitte XL: + + Us waes â siddan + Merevioinga + Milti ungyfede. + + C’est-à-dire: «Depuis lors, l’amitié des Mérovingiens nous a été + refusée.» + + Bachlechner a restitué le mot _Merevioinga_, et montre d’ailleurs + qu’il vient de Merovio, forme anglo-saxonne de Merovig, comme + Osweoing de Osweo (Haupt, _Z. f. d. A._, VII (1849) p. 524 et + suiv.). + + [236] Cf. les noms lorrains _Créhange_ et _Fleurange_, formes + françaises de _Krichingen_ et de _Florchingen_. + + [237] V. Bachlechner, _Die Merovinger im Beowulf_ dans Haupt, + _Zeitschr. für deutsches Alterthum_, t. VII (1849) p. 524 et suiv. + +Je crois d’ailleurs à l’historicité du personnage de Mérovée. Sans +doute, on aurait pu l’inventer pour rendre compte du nom dynastique; +sans doute, ceux qui lui refusent une existence historique peuvent +arguer de ce qu’il n’apparaît nulle part dans l’histoire des Francs, +excepté dans ce passage-ci, qui est emprunté à une légende mythologique. +Mais ces raisons ne suffisent pas pour l’écarter. Le nom que la légende +donne à l’ancêtre éponyme des Francs est de ceux qui reparaissent +fréquemment dans leur lignée: nous le voyons porté par des fils de +Chilpéric, de Clotaire II, de Théodebert II et de Théodoric II: cela est +déjà une présomption en faveur du Mérovée éponyme. Et pourquoi se +figurer que la tradition poétique des Francs aurait pu se tromper sur +l’existence d’un personnage qu’elle-même plaçait après Clodion, +c’est-à-dire dans la seconde moitié du Ve siècle? L’historicité +incontestée de Clodion nous garantit ici celle de son fils Mérovée. Si +ce dernier était fictif, la tradition en aurait fait le père de Clodion, +et non son fils. D’autre part, Grégoire de Tours, si défiant de la +légende, parle cependant du roi Mérovée avec une assurance qui laisse +croire qu’il le considère comme connu de tout le monde: à le regarder +bien, ce texte semble écrit, non pour nous apprendre l’existence de +Mérovée, qu’il suppose universellement connue, mais pour nous mettre au +courant de ce qu’on raconte sur son origine. Il en résulterait que le +nom de Mérovée lui était connu par ailleurs. Et je crois voir au moins +un document dans lequel il aura pu être mentionné: c’est le chant épique +sur la jeunesse de Childéric, dont je parlerai dans le chapitre suivant. +Ce chant, qui racontait la captivité de Childéric et de sa mère chez les +Huns, nommait sans doute, à cette occasion, le père du jeune prince. +Dans tous les cas, il est certain que le lien de filiation qui rattache +Childéric à Mérovée ne fait pas l’ombre d’un doute pour Grégoire. Or, +comme il n’était point parlé de ce lien dans la légende que nous +étudions, il est indispensable d’admettre qu’il a connu Mérovée par une +autre source encore, soit orale, soit écrite. Et cette source, quelle +qu’elle soit, ne peut s’être trompée sur le point qui nous occupe. Ou +elle était écrite, et alors elle ne disait que ce qu’elle savait bien; +ou elle était traditionnelle, et alors elle rapportait un chant qui +s’était formé à une époque où nul ne pouvait avoir oublié le nom du père +de Childéric. + +Si, comme tout le montre, Mérovée, fils de Clodion qui fleurit en 430, +et père de Childéric qui règne déjà en 457, était roi des Francs lors de +la bataille de Mauriac (451), c’est lui qui a été à la tête du +contingent franc d’Aétius, et c’est lui qui, après la victoire, s’est +laissé duper, au dire de la tradition, par le général romain. Aétius, en +effet, était parvenu à réunir sous ses drapeaux les Francs et les +Visigoths, et ils avaient été pour une bonne part dans son succès; même +le roi des Visigoths, Théodoric, était resté sur le champ de bataille. +De peur d’avoir à partager avec d’autres les profits de la victoire, +Aétius renvoya sans retard Thorismund, fils de Théodoric, en lui faisant +craindre la compétition de ses frères à la succession paternelle, et il +se débarrassa du roi des Francs par une ruse semblable[238]. Voilà ce +que nous raconte Grégoire, d’après des traditions qui ont déjà +singulièrement élaboré la dramatique figure d’Aétius. Ces traditions ne +sont pas franques; elles concentrent l’intérêt autour du général romain, +elles ne font apparaître le roi des Francs qu’à l’arrière-plan, elles ne +disent d’ailleurs pas même son nom, que Grégoire se serait bien gardé +d’omettre ici s’il l’avait connu, et elles nous obligent à recourir à la +conjecture pour le retrouver. + + [238] Greg. Tur., II, 7. + +Je conclus de tout ce qui précède, que la légende poétique des Francs +sur l’origine de la dynastie mérovingienne repose sur une base +historique. Clodion, Mérovée et Childéric se succèdent de père en fils à +la tête de leur peuple. Il n’y a pas lieu de douter de l’historicité des +deux premiers, non plus que du lien de filiation qui rattache le +troisième au second, et le second au premier. En revanche, la tradition +relative à la naissance de Mérovée est un mythe populaire qui, suggéré +peut-être par le nom de ce héros, était destiné à glorifier la dynastie +royale conformément à l’habitude de tous les peuples germaniques. + +Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une autre observation qui ne +trouverait nulle part sa place mieux qu’ici. C’est que les Francs n’ont +point possédé, comme les autres peuples, des généalogies rattachant +leurs rois aux dieux, et les faisant descendre de Wodan, l’ancêtre +commun de tous les rois anglo-saxons et scandinaves. Leurs souvenirs, au +moment où Grégoire de Tours les consigne, ne remontent pas au delà du +troisième ascendant de Clovis, et ils ne lui connaissent aucune +filiation divine. Cependant la tendance à faire descendre leurs rois des +dieux apparaît chez eux également, et se manifeste dans la légende de +Mérovée. Celui-ci est devenu le point de départ d’une tradition +mythologique qui semblait appelée, si le christianisme n’était venu +l’arrêter net, à servir de lien entre la dynastie des Francs et leurs +dieux. Que conclure de là, sinon que la nation des Saliens, comme telle, +devait être de date assez récente, puisque l’histoire poétique de sa +dynastie n’avait pas encore subi l’élaboration ordinaire, et que le +souvenir de ses origines historiques n’était pas encore effacé? Il n’est +pas sans intérêt de constater ici l’accord entre les données de +l’histoire et les souvenirs de la poésie autour d’un même fait, à savoir +la formation tardive de la nationalité salienne et de ses traditions +mythologiques. + + + + +CHAPITRE VI + +La jeunesse de Childéric. + + +Childéric semble avoir été le héros de plus d’un chant national chez les +Francs. Ils doivent avoir eu quelque affection pour ce type de _vert +galant_ dont la bravoure faisait pardonner les légèretés, et qui sut +inspirer des amitiés et des amours également passionnées. Je crois +trouver dans nos sources la trace d’au moins trois chansons qui lui +étaient consacrées. La première était relative aux dramatiques aventures +de son enfance; la seconde racontait sa brouille et sa réconciliation +avec son peuple; la troisième célébrait son mariage avec Basine, et les +visions prophétiques de sa nuit nuptiale. Chacune de ces trois chansons +mérite un examen détaillé. + +Je commence par les _Enfances Childéric_. Qu’on me permette de donner ce +nom au poème auquel il est fait allusion dans nos sources, et qui semble +être resté inaperçu de tous les critiques. C’est Frédégaire qui nous en +a conservé la mémoire. Parlant du fidèle Wiomad, dont nous nous +occuperons plus longuement à l’occasion de la deuxième chanson sur +Childéric, il dit: _Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico, +qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter +liberavit_[239]. + + [239] Frédég. III, 11. + +Ces quelques lignes ouvrent toute une perspective. Elles nous laissent +entrevoir l’existence de traditions franques sur les invasions +hunniques; elles font apparaître, au fond de l’épopée mérovingienne, le +redoutable roi des Huns avec son innombrable armée de peuples vassaux et +de rois en tutelle. + +Il n’y a là rien de surprenant. Nous savions déjà, par le Nibelungenlied +et par plusieurs poèmes du _Heldenbuch_, la place considérable occupée +par Attila dans l’épopée du peuple allemand. Ces poèmes eux-mêmes ne +sont que le dernier écho des nombreuses chansons germaniques sur le roi +des Huns. La trace en est déjà manifeste dans les récits des historiens +du Ve siècle, et Jordanès, qui a recueilli ceux des Goths, mêle plus +d’une fois l’histoire et la légende dans ce qu’il dit des Huns[240]. Il +n’y a aucune raison de croire que, seuls parmi les peuples germaniques, +les Francs n’aient rien raconté sur ces terribles guerriers. Ils avaient +été en contact avec eux; ils avaient été sur leur chemin à l’aller et au +retour de leur expédition en Gaule, ils s’étaient mesurés avec eux à +Mauriac, ils avaient vu les villes périr sous leurs coups ou sauvées par +de saints évêques. Aussi avaient-ils, au VIe siècle, des récits +émouvants dans lesquels ces tragiques péripéties étaient déjà racontées +avec des ornements légendaires. A Maestricht, on rapportait que saint +Servais, évêque de Tongres, avait prévu les malheurs qui allaient fondre +sur sa ville, qu’il était allé à Rome pour implorer la clémence divine +sur le tombeau de saint Pierre, et que le prince des Apôtres lui était +apparu pour lui dire que Tongres était condamnée par le jugement de +Dieu, mais que le spectacle de sa destruction lui serait épargné. Le +saint était alors rentré chez lui, avait préparé son tombeau, et était +allé mourir à Maestricht, où on l’enterra le long de la chaussée +publique, sur les bords de la Meuse. Et, disait la légende, la neige +était habituée à respecter son repos sacré: en plein hiver, quand elle +couvrait tous les endroits, elle ne descendait jamais sur son +tombeau[241]. + + [240] Voir en particulier les légendes sur l’origine des Huns (c. 24), + sur la guerre de Balamir, leur roi, avec Hermanaric (ibid.), et + surtout sur la bataille de Mauriac (c. 40): Nam, si senioribus + credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa praelabens, + peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, non auctus + imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens + factus est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim + vulnus inflictum, fluenta mixta clade traxerunt: ita constricti + sorte miserabili sorbebant, potantes sanguinem quem fuderant + sauciati. Il y a là plusieurs traits épiques, notamment le ruisseau + gonflé de sang, et le sang avalé par les combattants: on retrouve le + dernier à plusieurs reprises dans la poésie épique du moyen âge, en + particulier dans le poème des Nibelungen et dans l’histoire du + combat des Trente (_Bois ton sang, Beaumanoir!_) + + [241] Greg. Tur. II, 5, et _Glor. Conf._ c. 71. + +Metz et Orléans racontaient d’autres légendes de l’époque d’Attila. A +Metz, les prières de saint Étienne n’avaient pas eu plus de succès que +celles de saint Servais, et sa ville épiscopale avait été condamnée à +périr sous les coups des hordes hunniques. Mais, par une faveur spéciale +de la Providence, l’église qui lui était dédiée avait été sauvée +miraculeusement[242]. Orléans avait une histoire plus réconfortante +encore: là, une légende singulièrement dramatique, et qui semble avoir +été stylisée d’assez bonne heure, montrait l’évêque saint Aignan tenant +en quelque sorte les destins en suspens par ses prières, et amenant +l’armée de secours sous les murailles de la ville au moment où l’ennemi +les battait déjà en brèche[243]. A côté de ces saints pontifes +protecteurs des cités apparaissait, dans les traditions des populations +romanes, un personnage bien fait pour devenir un héros d’épopée, et dont +la figure poétique suffirait à elle seule pour prouver que les +Gallo-Romains du Ve siècle étaient capables de créations épiques: je +veux dire Aétius, ce pendant civilisé du redoutable barbare, dont la +physionomie a de bonne heure appelé les légendes. Aétius devient, dans +les traditions des provinciaux, un Achille doublé d’un Ulysse, et qui +est favorisé de la protection spéciale des saints[244]. Ces récits +profondément populaires, dans lesquels la réalité historique ne se +laisse plus qu’entrevoir, circulaient de bouche en bouche au temps de +saint Grégoire de Tours, et les populations franques des bords de la +Meuse les redisaient avec le même intérêt que les habitants +gallo-romains de la Lorraine ou des bords de la Loire. + + [242] Greg. Tur. II, 6. + + [243] V. Greg. Tur. II, 7. Le récit de Grégoire offre une version déjà + fort épique de l’épisode du siège d’Orléans, qu’on retrouve sous une + forme plus conforme à l’histoire dans un _Vita Aniani_ publié par + Theiner. + + [244] Greg. Tur. II, 7. + +Mais c’étaient là des traditions d’origine ecclésiastique et chrétienne; +elles n’étaient pas nées au milieu du peuple franc, qui était encore +barbare et païen à l’époque d’Attila, et elles ne furent jamais pour lui +que des légendes adventices. Les souvenirs qu’il avait gardés lui-même +du _fléau de Dieu_ avaient une couleur toute différente; c’étaient des +épisodes de guerres et d’aventures, reflétant cette vie belliqueuse et +mouvementée qui était celle de tous les peuples germaniques. + +L’histoire à laquelle fait allusion Frédégaire est elle-même le récit +d’un des nombreux épisodes de l’invasion hunnique. Les Huns, en passant +par le pays franc, ont fait prisonniers le jeune roi Childéric et sa +mère. Dans quelles circonstances? A la prise d’une ville, ou à la suite +d’une bataille dans laquelle aura péri le roi Mérovée? Il n’est pas +facile de le savoir, puisqu’il ne reste rien de ce chant épique. +Néanmoins, l’énigmatique sommaire que nous avons ici sous les yeux +s’éclairera d’une certaine lumière, si on le rapproche de quelques +autres histoires de captivité et de fuite, qui nous restent de l’époque +des invasions. + +Paul Diacre nous en a conservé quelques-unes. Les Lombards ont eu, eux +aussi, leurs envahisseurs: c’étaient les Avares, peuple redoutable et +sauvage comme les Huns, dont ils étaient d’ailleurs les parents, et dont +ils occupaient le territoire. Comme les Huns avaient été, au Ve siècle, +le fléau de la Gaule, les Avares furent celui de l’Italie au VIe et au +VIIe. Un jour, à la tête d’une armée innombrable, leur Cagan fit +irruption en Vénétie. Gisulf, duc de Frioul, se jeta courageusement au +devant de lui avec une poignée d’hommes, mais, entouré par l’immense +multitude des ennemis, il tomba les armes à la main. Romilde, sa femme, +se réfugia dans les murs de Friuli avec les débris de son armée. Elle +avait avec elle ses quatre filles, dont deux seulement, Appa et Gaila, +sont connues par leur nom, et ses quatre fils, parmi lesquels Taso et +Cacco étaient déjà grands, tandis que Roduald et Grimoald étaient encore +enfants. Les Avares vinrent mettre le siège devant la ville. Pendant que +leur roi, suivi d’une grande escorte, faisait à cheval le tour des +murailles pour voir par où il fallait l’attaquer, Romilde l’aperçut du +haut des murs, et la beauté du jeune prince fit une telle impression sur +la malheureuse, qu’elle lui fit dire que, s’il consentait à l’épouser, +elle lui livrerait la ville. Le barbare accepta ces propositions, et +aussitôt les portes de Friuli s’ouvrirent devant les hordes forcenées +des Avares, qui mirent tout à feu et à sang. Ils emmenèrent aussi un +grand nombre de captifs, en leur promettant d’une manière ironique de +les reconduire dans la Pannonie, qui était leur berceau. Mais, arrivés à +un endroit appelé _Campus Sacer_, ils se mirent à les massacrer. Les +fils du duc Gisulf, qui étaient parmi les prisonniers, s’échappèrent à +cheval pendant le carnage. Malheureusement, le cadet, Grimoald, était si +petit et si faible, qu’il menaçait de ne pas fournir une longue course, +et un de ses frères levait déjà sa lance sur lui pour le tuer, trouvant +que la mort était préférable pour lui à la captivité. Mais l’enfant le +supplia avec larmes de l’épargner, promettant qu’il saurait bien +gouverner sa monture. Son frère alors, l’empoignant par le bras, le jeta +à cru sur le dos d’un cheval, et lui, s’emparant des rênes, galopa à la +suite de ses frères. Mais des Avares s’étaient aperçus de leur fuite; +ils les poursuivirent, et, pendant que les trois autres frères +parvenaient à gagner le large, ils rattrapèrent Grimoald. L’un de ces +barbares, prenant la bride de son cheval, le ramena ainsi, fier et +heureux de sa capture princière, car c’était, dit le chroniqueur, un bel +enfant dont les yeux brillaient d’un éclat extraordinaire parmi les +longues boucles de ses cheveux blonds. Mais son courage ne le cédait pas +à sa beauté. Dégainant son épée, qui était presqu’un jouet, il en asséna +un coup furieux par derrière sur la tête de l’Avare, qui tomba à terre, +le crâne brisé. Aussitôt l’enfant tourna la bride à son cheval et se +sauva. Lorsqu’il eut rejoint ses frères, il les réjouit doublement en +leur racontant son aventure[245]. + + [245] Paul Diacre, IV, 37. + +Voilà comment le courage et la présence d’esprit du petit Grimoald le +firent échapper aux horreurs de la captivité, pendant que la lâcheté et +la perfidie de sa mère rencontraient un juste châtiment. En effet, pour +se conformer à sa promesse, le Cagan reçut Romilde dans son lit après la +prise de la ville, mais la livra ensuite à douze Avares qui lui +infligèrent, pendant le reste de la nuit, les traitements les plus +brutaux. Puis, il la fit empaler en plein champ en disant: «Voilà le +mari que tu mérites.» + +Les filles de cette misérable femme n’imitèrent pas l’impudicité de leur +mère. Elles étaient chastes, et, pour ne pas être outragées par les +barbares, elles se placèrent sur la poitrine de la chair crue de poulet, +qui, en pourrissant, dégagea bientôt une odeur insupportable. Les Avares +qui voulurent s’approcher d’elles s’éloignèrent avec dégoût, imaginant +que c’était leur odeur naturelle, et disant que toutes les Lombardes +sentaient mauvais. Ces nobles vierges échappèrent ainsi au déshonneur: +plus tard, vendues en divers pays, elles firent des mariages dignes de +leur condition; l’une épousa le roi des Alamans, l’autre, dit-on, le +prince de Bavière[246]. + + [246] Paul Diacre, _Hist. Langob._ IV, 37. C’est, ainsi que je l’ai + dit dans mon étude sur _La Lèpre en Occident avant les Croisades_, + dans le dernier trait de cette longue légende qu’il faut chercher + l’origine de l’opinion populaire au VIIIe siècle, d’après laquelle + la lèpre avait pris naissance parmi les Lombards, à moins toutefois + que la légende elle-même n’ait été inventée pour expliquer l’origine + de cette opinion dans un sens favorable à ce peuple. V. la lettre du + pape Étienne II à Charlemagne et à Carloman dans Jaffé _Bibl. Rer. + Germ._ IV, 159. + +Avec quelle émotion, avec quel intérêt ne devait-on pas écouter ces +histoires dans un peuple où des événements semblables, arrivés hier +encore, pouvaient arriver le lendemain! Aussi Paul Diacre ne croit-il +pas abuser de la patience de ses lecteurs en faisant suivre un autre +récit du même genre. + +Cinq frères, nous dit-il, faits prisonniers pendant cette même invasion +des Avares, avaient été emmenés, enfants encore, en Pannonie, et réduits +en esclavage. Quand ils furent devenus grands, l’un d’eux, nommé +Lopichis, résolut de secouer le joug de la servitude et de se sauver en +Italie. Le voilà donc qui prend la fuite, muni seulement d’un arc et +d’un carquois, avec quelques provisions de route. Il ne savait de quel +côté se diriger, lorsqu’un loup se présenta à lui qui devint son guide +et son compagnon de voyage. L’animal marchait devant lui et regardait +fréquemment en arrière: quand le fugitif s’arrêtait, il s’arrêtait +également, et quand il se remettait en marche, il reprenait sa route +aussi. Lopichis alors comprit que cet animal lui était envoyé par la +Providence. Pendant plusieurs jours, l’homme et la bête cheminèrent +ainsi par les montagnes à travers la solitude. Bientôt le voyageur fut à +bout de vivres, et il fallut continuer sa route à jeun. Se sentant sur +le point de mourir d’inanition, il banda son arc et se disposa à percer +le loup, dans l’intention de le manger. Mais le loup, s’apercevant de +ses intentions, se sauva. Alors le malheureux, de plus en plus affaibli +par la faim, s’abandonna au désespoir et se jeta à terre. S’étant +endormi, il vit en rêve un homme qui lui dit: «Debout! Il n’est pas +temps de dormir; prends du côté vers lequel tu as les pieds tournés; +c’est là qu’est l’Italie.» Lopichis, à son réveil, obéit à l’homme de sa +vision, et bientôt il rencontra une habitation humaine, car il y avait +des Slaves établis dans cette région. Une vieille femme accueillit le +fugitif, le cacha dans sa maison, et lui donna à manger, mais en petite +quantité à la fois, de peur que, si elle le rassasiait du coup, il ne +vînt à périr[247]. Lorsqu’il eut repris ses forces, elle lui donna des +provisions et lui indiqua le chemin qu’il devait prendre. Quelques jours +après, Lopichis mettait les pieds sur le sol de l’Italie, et rentrait +dans sa maison paternelle. Elle n’avait plus de toit; les ronces et les +épines croissaient en épais buissons à l’intérieur. Lorsqu’il eut +d’abord élagué toute cette végétation, il trouva un grand frêne auquel +il suspendit son carquois. Avec les secours que lui fournirent ses +proches et ses amis, il put rebâtir la maison, puis il se maria, mais il +ne recouvra jamais les nombreux biens que son père avait possédés, car +ceux qui les avaient envahis étaient protégés par la prescription. «Ce +Lopichis, ajoute Paul Diacre par manière de conclusion, était mon +bisaïeul, puisqu’il fut le père de mon grand-père Aréchis, et le +grand-père de Warnefrid dont je suis le fils[248].» + + [247] Paulatim ei victum ministravit, ne, si ei usque ad saturitatem + alimoniam praeberet, ejus vitam funditus extingueret. + + [248] Paul Diacre, _Hist. Langob._, IV, 37. + +Plus célèbre et non moins dramatique est l’histoire de la fuite de +Walther et d’Hildegonde, qui nous ramène d’ailleurs au beau milieu des +invasions hunniques. Bien qu’elle n’ait été mise par écrit qu’au Xe +siècle, dans le beau poème du moine Ekkehard de Saint-Gall, elle remonte +par sa donnée première aux jours mêmes qui suivirent l’expédition +d’Attila en Gaule, et c’est une raison de plus pour la rapprocher de +notre chant inconnu sur la captivité de Childéric parmi les Huns. + +Walther, fils du roi d’Aquitaine, et Hildegonde, fille du roi des +Burgondes, sont fiancés depuis longtemps. Livrés l’un et l’autre au roi +barbare en qualité d’ôtages, ils vivent à sa cour dans les liens d’une +captivité dorée, car, bien que le jeune homme ait conquis la faveur du +roi, et que la jeune fille soit dans les bonnes grâces de la reine, ils +ne sentent pas moins lourdement le poids de leurs chaînes. Un jour +enfin, en revenant d’une expédition victorieuse qu’il a faite pour le +compte d’Attila, et où il s’est couvert de gloire, Walther s’ouvre de +ses projets à la princesse burgonde. «J’irai où tu iras, lui répond-elle +avec une noble simplicité, et je partagerai ta destinée.» Walther offre +un grand banquet au roi des Huns et à toute sa cour. Au milieu de la +nuit, pendant que les convives, accablés par le vin, dorment éparpillés +dans son palais, il fuit avec sa fiancée. Tous deux montent sur _Lion_, +le cheval de Walther: lui, couvert de sa cuirasse et de son casque, les +jambes garnies de guêtres d’or, une épée à chaque côté, le bouclier au +bras, la lance au poing; elle, tenant les rênes du cheval en même temps +que les filets de pêche, engins qui doivent leur procurer leur +nourriture pendant la route. Aux deux flancs du coursier, ils ont pris +la précaution de pendre un coffre rempli de trésors. Dans cet attirail, +ils fuient, et leur fuite dure quarante jours. Pendant la nuit, le bon +coursier leur fait dévorer l’espace; dès que vient l’aube, ils se +tiennent cachés à l’ombre des forêts, sur la croupe des montagnes, +prenant des oiseaux à la glu ou au piège, et du poisson quand ils +arrivent dans les vallées. Les Huns envoyés à leur poursuite ne +parviennent pas à les rattraper. Les deux fugitifs atteignent enfin les +Vosges, où, dans le défilé de Wasgenstein, les attendent leurs suprêmes +aventures. + +Telles étaient les histoires d’évasion qui circulaient parmi les peuples +germaniques, et que la voix ailée de la poésie faisait retentir de +peuple en peuple. Il y en avait peu qui inspirassent un intérêt plus +passionné et plus universel. Aussi comprend-on que des épopées entières, +comme l’est le _Waltharius_, soient sorties du récit d’un de ces simples +épisodes. Chacun se retrouvait soi-même dans les héros de ces poèmes, +et, en les entendant chanter, voyait se dresser devant sa mémoire le +souvenir des heures les plus dramatiques de son passé. La poésie n’était +ici que l’écho de la vie; elle la reflétait avec des couleurs à peine +plus éclatantes, et l’imagination ne pouvait pas ajouter grand chose aux +émotions de la réalité. Je ne vois presque aucune différence de qualité +entre la fuite de Waltharius et d’Hildegonde, racontée par le poète du +Xe siècle, et celle de Léon et d’Attale, telle qu’au VIe siècle le +chroniqueur franc l’écrit sous la dictée de souvenirs personnels. Voici, +dans le texte de Grégoire de Tours, cette curieuse aventure, que je ne +veux pas déflorer par une analyse. + +«Théodoric et Childebert firent alliance, et, s’étant prêté serment de +ne point marcher l’un contre l’autre, ils se donnèrent mutuellement des +ôtages pour confirmer leurs promesses. Parmi ces ôtages se trouvaient +beaucoup de fils de sénateurs, mais, de nouvelles discordes s’étant +élevées entre les rois, ils furent voués aux travaux publics, et tous +ceux qui les avaient en garde en firent leurs serviteurs. Un bon nombre +cependant s’échappèrent par la fuite et retournèrent dans leur pays, +tandis que quelques-uns demeurèrent en esclavage. Parmi ceux-ci, Attale, +neveu du bienheureux Grégoire, évêque de Langres, avait été employé au +service public et destiné à garder les chevaux; il avait pour maître un +barbare qui habitait le territoire de Trèves. Le bienheureux Grégoire +envoya des serviteurs à sa recherche, et, lorsqu’on l’eut trouvé, on +apporta à cet homme des présents; mais il les refusa en disant: «De la +race dont il est, il me faut dix livres d’or pour sa rançon.» Lorsque +les serviteurs furent revenus, Léon, attaché à la cuisine de l’évêque, +lui dit: «Si tu veux le permettre, peut-être pourrai-je le tirer de sa +captivité.» Son maître fut joyeux de ces paroles, et Léon se rendit au +lieu qu’on lui avait indiqué. Il voulut enlever secrètement le jeune +homme, mais il ne put y parvenir. Alors, menant avec lui un autre homme, +il lui dit: «Viens avec moi, vends-moi à ce barbare, et le prix de ma +vente sera pour toi; tout ce que je veux, c’est d’être plus en liberté, +de faire ce que j’ai résolu.» Le marché fait, l’homme alla avec lui, et +s’en retourna après l’avoir vendu douze pièces d’or. Le maître de Léon, +ayant demandé à son serviteur ce qu’il savait faire, celui-ci répondit: +«Je suis très habile à faire tout ce qui doit se manger à la table de +mes maîtres, et je ne crains pas qu’on en puisse trouver un autre égal à +moi dans cette science. Je te le dis en vérité: quand tu voudras donner +un festin au roi, je suis en état de composer des mets royaux, et +personne ne les saurait mieux faire que moi.» Et le maître lui dit: +«Voilà le jour du Soleil qui approche (car c’est ainsi que les barbares +ont coutume d’appeler le jour du Seigneur), et ce jour-là, nos voisins +et nos parents sont invités à ma maison; je te prie de me faire un repas +qui excite leur admiration et duquel ils disent: «Nous n’aurions pas +attendu mieux dans la maison du roi.» Et l’autre dit: «Que mon maître +ordonne qu’on me rassemble une grande quantité de volailles, et je ferai +ce que tu me commandes.» On prépara ce qu’avait demandé Léon. Le jour du +Seigneur vint à luire, et il fit un grand repas plein de choses +délicieuses. Tous mangèrent, tous louèrent le festin; les parents +ensuite s’en allèrent, le maître remercia son serviteur, et celui-ci eut +autorité sur tout ce que possédait son maître. Il avait grand soin de +lui plaire, et distribuait à tous ceux qui étaient avec lui leur +nourriture et les viandes préparées. Après l’espace d’un an, son maître +ayant en lui une entière confiance, il se rendit dans la prairie proche +de la maison, où Attale était à garder les chevaux, et, se couchant à +terre loin de lui et le dos tourné de son côté, afin qu’on ne s’aperçût +pas qu’ils parlaient ensemble, il dit au jeune homme: «Il est temps que +nous songions à retourner dans notre patrie; je t’avertis donc, lorsque +cette nuit tu auras ramené les chevaux dans l’enclos, de ne pas te +laisser aller au sommeil, mais, dès que je t’appellerai, de venir, et +nous nous mettrons en marche.» Le barbare avait invité ce soir-là à un +festin beaucoup de ses parents, au nombre desquels était son gendre qui +avait épousé sa fille. Au milieu de la nuit, comme ils eurent quitté la +table et se furent livrés au repos, Léon porta un breuvage au gendre de +son maître, et lui présenta à boire ce qu’il avait versé; l’autre lui +parla ainsi: «Dis-moi donc, toi, l’homme de confiance de mon beau-père, +quand te viendra l’envie de prendre des chevaux et de t’en retourner +dans ton pays?» Ce qu’il lui disait par jeu et en s’amusant. Et lui, de +même, en riant, lui dit avec vérité: «C’est mon projet cette nuit, s’il +plaît à Dieu.» Et l’autre dit: «Il faut que mes serviteurs aient soin de +me bien garder, afin que tu ne n’emportes rien.» Et ils se quittèrent en +riant. Tout le monde étant endormi, Léon appela Attale, et, les chevaux +sellés, il lui demanda s’il avait des armes. Attale répondit: «Non, je +n’en ai pas, si ce n’est une petite lance.» Léon entra dans la demeure +de son maître et lui prit son bouclier et sa framée. Celui-ci demanda +qui c’était et ce qu’on lui voulait. Léon répondit: «C’est moi, Léon, +ton serviteur, et je presse Attale de se lever en diligence et de +conduire les chevaux au pâturage, car il est là endormi comme un +ivrogne.» L’autre lui dit: «Fais ce qui te plaira», et, en disant cela, +il s’endormit. + +Léon, étant ressorti, munit d’armes le jeune homme, et, par la grâce de +Dieu, trouva ouverte la porte d’entrée qu’il avait fermée au +commencement de la nuit avec des clous enfoncés à coups de marteau pour +la sûreté des chevaux. Et, rendant grâces au Seigneur, ils prirent les +autres chevaux et s’en allèrent, emportant aussi un paquet de vêtements. +Mais lorsqu’ils furent arrivés à la Moselle, en la traversant, ils +trouvèrent des hommes qui les arrêtèrent; et ayant laissé leurs chevaux +et leurs vêtements, ils passèrent l’eau sur leur bouclier et arrivèrent +sur l’autre rive, et, dans l’obscurité de la nuit, ils entrèrent dans la +forêt où ils se cachèrent. La troisième nuit était arrivée depuis qu’ils +voyageaient sans avoir goûté la moindre nourriture; alors, par la +permission de Dieu, ils trouvèrent un arbre couvert du fruit appelé +vulgairement prunes, et ils les mangèrent. S’étant un peu soutenus par +ce moyen, ils continuèrent leur route et entrèrent en Champagne. Comme +ils y voyageaient, ils entendirent le trépignement des chevaux qui +arrivaient en courant, et dirent: «Couchons-nous à terre, afin que les +gens qui viennent ne nous aperçoivent pas.» Et voilà que tout à coup ils +virent un grand buisson de ronces, et, passant auprès, ils se jetèrent à +terre, leurs épées nues, afin que, s’ils étaient attaqués, ils pussent +se défendre avec leur framée, comme contre des voleurs. Lorsque ceux +qu’ils avaient entendus arrivèrent auprès de ce buisson d’épines, ils +s’arrêtèrent, et l’un des deux, pendant que leurs chevaux lâchaient +l’urine, dit: «Malheur à moi, de ce que ces misérables se sont enfuis +sans que je puisse les retrouver; mais je le dis, par mon salut, si nous +les trouvons, l’un sera condamné au gibet, et je ferai hacher l’autre en +pièces à coups d’épée.» C’était leur maître, le barbare, qui parlait +ainsi; il venait de la ville de Reims, où il avait été à leur recherche, +et il les aurait trouvés en route si la nuit ne l’en eût empêché. Les +chevaux se mirent en route et repartirent. Cette même nuit, les deux +autres arrivaient à la ville, et, y étant entrés, trouvèrent un homme +auquel ils demandèrent la maison du prêtre Paulelle. Il la leur indiqua, +et, comme ils traversaient la place, on sonna matines, car c’était le +jour du Seigneur. Ils frappèrent à la porte du prêtre et entrèrent. Léon +lui dit le nom de son maître. Alors le prêtre lui dit: «Ma vision s’est +vérifiée, car j’ai vu cette nuit deux colombes qui sont venues en volant +se poser sur ma main; l’une des deux était blanche et l’autre noire.» +Ils dirent au prêtre: «Il faut que Dieu nous pardonne; malgré la +solennité du jour, nous vous prions de nous donner quelque nourriture, +car voilà la quatrième fois que le soleil se lève depuis que nous +n’avons goûté ni pain, ni rien de cuit.» Ayant caché les deux jeunes +gens, il leur donna du pain trempé dans du vin, et alla à matines. Il y +fut suivi par le barbare qui revenait cherchant ses esclaves, mais, +trompé par le prêtre, il s’en retourna, car le prêtre était depuis +longtemps lié d’amitié avec le bienheureux Grégoire. Les jeunes gens +ayant repris leurs forces en mangeant, demeurèrent deux jours dans la +maison du prêtre, puis s’en allèrent; ils arrivèrent ainsi chez saint +Grégoire. Le pontife, réjoui en les voyant, pleura sur le cou de son +neveu Attale. Il délivra Léon et toute sa race du joug de la servitude, +et lui donna des terres en propre, dans lesquelles il vécut libre le +reste de ses jours avec sa femme et ses enfants[249].» + + [249] Greg. Tur., III, 15, traduction Guizot, t. I, p. 129 et + suivantes. Cette traduction est peu sûre; j’en ai corrigé quelques + inexactitudes au passage et je prie le lecteur de ne pas m’attribuer + celles qui restent. + +Ce récit, et les autres que j’ai reproduits plus haut, différaient-ils +considérablement de la chanson du Ve siècle, dans laquelle les Francs +célébraient la fuite de Childéric et de sa mère? Je suis porté à croire +qu’il devait y avoir une ressemblance singulière entre eux, et qu’ils +étaient tous coulés, si je puis ainsi parler, dans le même moule. Le +rôle du cuisinier Léon se retrouvait probablement, avec des variantes, +dans celui du fidèle Wiomad, et c’était sans doute aussi grâce à un +stratagème qu’il sauvait son jeune maître. Wiomad, d’ailleurs, on le +verra plus loin, excellait dans l’art des inventions ingénieuses. Je ne +veux pas aller plus loin dans la voie des conjectures, mais je ne puis +m’empêcher de faire remarquer que, dans l’épisode d’Attale comme dans la +légende de Walther, les prisonniers profitent de l’ivresse de leurs +maîtres pour prendre le large. L’imagination est la même partout, et les +événements qui se produisent dans les mêmes circonstances se ressemblent +d’une manière frappante à travers tous les âges. Une reconstitution +approximative de l’histoire de Childéric prisonnier des Huns ne serait +donc pas une entreprise des plus téméraires, si toutefois il valait la +peine de faire un travail de ce genre. + +Je me bornerai, en terminant, à deux réflexions. La première, c’est que +l’histoire de la fuite de Childéric devait être assez répandue au VIe +siècle pour que Frédégaire crût pouvoir en parler par simple voie +d’allusion, comme s’il s’adressait à un public parfaitement au courant +du sujet. La seconde, c’est que ce chant existait nécessairement à +l’époque de Grégoire de Tours, et qu’il ne doit pas être resté ignoré de +cet auteur. Nous possédons même un indice permettant de croire qu’il en +a fait un certain usage. Mérovée est, pour lui, le père de Childéric: il +n’élève aucun doute par rapport au lien de famille qui les unit. Or, on +ne voit pas quel document pourrait lui avoir fait connaître cette +filiation, sinon précisément notre chanson qui, à l’occasion de +Childéric et de sa mère, prononçait sans doute, tout au moins, le nom de +Mérovée. Grégoire en aura retenu ce point, laissant de côté le reste +pour les mêmes raisons qui lui ont fait écarter plus d’une autre +tradition barbare[250]. + + [250] Voir ci-dessus, p. 157. + +On comprend que je n’essaie pas de discuter l’historicité de la légende, +puisque c’est à peine si nous en connaissons la substance. L’attitude +que Grégoire semble avoir observée vis-à-vis d’elle, n’est pas pour +donner une grande opinion de sa vraisemblance. Il faut cependant +convenir que le fait lui-même ne présente ni impossibilité ni +contradiction. Childéric, mort en 481, a bien pu n’être qu’un enfant +trente ans auparavant, lors de la fameuse invasion d’Attila. Nous savons +d’ailleurs, par Grégoire de Tours, que les Francs ont été mêlés dans une +large mesure au drame sanglant de Mauriac, et qu’un roi de cette nation +y a combattu dans les rangs des Romains[251]. Il y a plus. Au rapport de +Priscus, un des historiens les plus dignes de foi du Bas-Empire, Attila, +lors de son expédition de Gaule en 451, s’est attaqué directement aux +Francs, et voici dans quelles circonstances. Le roi de ce peuple étant +mort, ses deux fils se disputèrent sa succession, et chacun d’eux se +procura des alliances. L’aîné obtint celle d’Attila; le cadet se mit +sous la protection d’Aétius, qui l’adopta comme fils, le combla de +présents, et l’envoya auprès de l’empereur. Priscus se souvient d’avoir +rencontré ce jeune prince à Rome, avec sa barbe naissante et ses longs +cheveux blonds qui flottaient sur ses épaules[252]. Il serait donc aussi +facile que séduisant d’admettre, en combinant les textes de Grégoire, de +Frédégaire et de Priscus, que le jeune roi franc qui jouissait de la +protection des Romains n’est autre que Childéric, que c’est lui qui a +combattu à Mauriac, et que, grâce à des circonstances qui nous +échappent, il est devenu le héros d’un chant épique, racontant sa +captivité chez les Huns avec sa mère, et sa délivrance, due à l’adresse +du fidèle Wiomad[253]. Mais il ne serait pas prudent de se complaire +dans cette hypothèse, étant donné que rien ne nous autorise à admettre +que les Francs dont il est question dans Grégoire et dans Priscus soient +des Saliens, et des Saliens de la famille de Mérovée. Bien plus, le +texte de Priscus paraît se rapporter à d’autres personnages qu’au roi +franc dont parle Grégoire de Tours, car celui-ci est un homme dans la +force de l’âge, qui mène son peuple contre l’ennemi, tandis que le jeune +prince rencontré par l’écrivain byzantin est un adolescent, et que +Childéric n’est qu’un enfant à la même époque au dire de Frédégaire. +Bornons-nous donc au témoignage de celui-ci, sans essayer de le combiner +avec des matériaux de tout autre nature, et contentons-nous d’en garder +le seul renseignement un peu positif qu’il fournisse: le conflit des +Francs avec les Huns pendant la grande guerre de 451. Rien d’ailleurs +n’empêche d’admettre comme un fait historique la captivité de Childéric. +On ne voit pas comment il aurait pu naître une légende sur sa captivité +chez les Huns, s’il n’avait jamais été leur captif. + + [251] Greg. Tur. II, 7. Il ne le nomme pas, sans doute parce que sa + source orale, qui appartient au midi de la Gaule, ne connaissait pas + le nom. C’est un _Vita Lupi_ du IXe siècle qui, le premier, a risqué + le nom de Mérovée: Postremo Aurelianis urbem eis (sc. Hunnis) + obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum + Etius, fultus et ipse Theodorici Wisigothorum et Merovei Francorum + regis aliorumque gentium copiis militaribus. _Acta Sanct._ 29 juill. + t. VII, p. 77E. + + [252] Ὃν κατὰ τὴν Ῥώμην εἴδομεν πρεσβευόμενον, μήπω ἰούλου ἀρχομένου, + ξανθὸν τὴν κόμην τοῖς αὐτοῦ περικεχυμένην διὰ μέγεθος ὤμοις. + Priscus. _Fragmenta_ 8 (Bonn). + + [253] Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderungen_, 2e édition, t. + II, p. 247, admettant l’historicité du récit de Frédégaire, suppose + que la colonne septentrionale de l’armée des envahisseurs sera + entrée par Trèves dans la Belgique Ire, et aura donné sur + l’arrière-garde des Francs, en marche pour rejoindre Aétius. + + + + +CHAPITRE VII[254] + +Childéric. + +(SUITE.) + + [254] Je tiens à prévenir le lecteur que toutes les conclusions de ce + chapitre étaient tirées lorsque je pris connaissance du livre de M. + P. Rajna, _Le Origini dell’epopea francese_, qui était arrivé aux + mêmes résultats plusieurs années avant moi. Je fus moins contrarié + de me voir devancé sur un terrain que je croyais avoir exploré le + premier, que charmé de constater l’accord entre mes vues et celles + du maître de Florence: cette rencontre inattendue de nos recherches + respectives, parties de points de départ bien différents, était pour + moi, comme elle le sera pour le lecteur, une garantie assez sérieuse + de la justesse de leurs résultats. + + +La suite de l’histoire poétique de Childéric répond au caractère de ses +débuts. C’est, cette fois, Grégoire de Tours qui va nous la raconter. + +Childéric était très dissolu, et débauchait les filles des Francs. +Irrités, ceux-ci se soulevèrent contre lui, et, sans une prompte fuite, +il n’aurait pas échappé à la mort. Mais, avant de s’exiler, il avait +partagé une pièce d’or avec un de ses fidèles, qui lui avait promis +d’apaiser le peuple, et il avait été convenu, que quand l’heure serait +venue pour le roi de rentrer dans son pays, l’ami lui enverrait la +moitié de la pièce. Là-dessus, Childéric se retira en Thuringe auprès du +roi Basin et de la reine Basine. + +Les Francs, cependant, avaient à l’unanimité pris pour chef Aegidius, le +général romain. L’exil de Childéric dura huit années. Au bout de ce laps +de temps, son fidèle étant parvenu à réconcilier en secret le peuple +avec le souvenir de son roi, envoya à celui-ci le signe convenu. +Childéric revint et fut bien accueilli par les Francs, qui le remirent à +leur tête. Peu de temps après, la reine Basine abandonna son mari et +vint le rejoindre. Interrogée par lui pourquoi elle avait fait un si +long voyage, elle répondit: «C’est parce que je connais ta valeur. Si +j’avais cru qu’il y avait, même au delà de la mer, quelqu’un qui +l’emportât sur toi[255], c’est à lui que je me serais donnée.» Childéric +joyeux en fit sa femme, et elle lui donna un fils qu’elle appela Clovis: +celui-ci fut un grand et puissant guerrier[256]. + + [255] Si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi. + Sur le sens du mot _utilis_ v. ci-dessus p. 137, n. [215]. Cf. Greg. + Tur. III, 22: Matrona Deoteria nomine utilis valde atque sapiens. + Pétigny II, 359 se trompe étrangement sur la valeur de ce terme dans + la bouche de Basine; après l’avoir traduit par _brave_, il ajoute: + «L’expression de Grégoire de Tours, _virum utiliorem_, est beaucoup + plus naïve et ne peut se traduire.» Il n’y a de naïf ici que + l’étrange remarque de cet auteur. + + [256] Greg. Tur. II, 12. + +Frédégaire et le _Liber Historiae_, qui reproduisent le même récit avec +des variantes dont il sera question plus loin, nous font connaître le +nom de l’ami fidèle qui rendit tant de services à Childéric: il +s’appelait Wiomad[257]. Cet accord des deux chroniqueurs est d’autant +plus remarquable, que, comme je l’ai montré ailleurs[258], le _Liber +Historiae_ ne procède en rien de Frédégaire, qu’il n’a pas même connu: +preuve que le Burgonde et le Neustrien ont trouvé l’un et l’autre le nom +du personnage dans la tradition populaire. Mais pourquoi Grégoire de +Tours s’obstine-t-il à éviter ce nom, et à désigner l’ami de Childéric +par des expressions vagues comme _hominem sibi carum_, _amicus ejus_, +_amicus ille fidelis_? Serait-ce parce que sa source populaire ne lui +fournissait pas le nom? Une telle supposition est inadmissible: il n’y a +pas d’exemple qu’une tradition épique fasse entrer en scène des +personnages anonymes dans des rôles importants, et on ne peut douter que +le nom de Wiomad ait été un des éléments constitutifs de la légende dont +il est le héros. Si donc Grégoire ne nous l’a pas communiqué, ce ne peut +être que parce qu’il éprouvait quelque scrupule à l’égard de la +tradition. Sans doute, elle lui semblait trop peu sûre pour le +déterminer à donner une place définitive dans l’histoire à un personnage +qui n’était connu que par elle. Cet indice d’une faible mais réelle +résistance de l’esprit critique doit être noté. Il atteste une fois de +plus que, quand il s’agit de traditions orales, Grégoire ne se livre pas +entièrement à ses sources, et que, dans le doute, il se décide à +l’abstention. C’est ainsi que nous l’avons vu procéder plus haut envers +la légende relative à la filiation de Mérovée: il n’en assume pas la +responsabilité, et, forcé de la mentionner, il ne le fait qu’avec une +formule dubitative (_quidam adserunt_)[259]. Nous aurons plus d’une fois +encore, au cours de nos recherches, l’occasion de faire une constatation +analogue. + + [257] Frédég. III, 11; _Liber Historiae_, c. 6 et 7. + + [258] _Étude sur le Gesta Regum Francorum_ dans les _Bull. de l’Acad. + royale de Belgique_, IIIe série, t. XVIII, 1889. + + [259] V. ci-dessus p. 151 et suiv. + +Le choix du signe convenu entre Childéric et son fidèle est bien +germanique, et, à lui seul, il trahirait sous la plume de Grégoire de +Tours sa provenance barbare. Les Germains ne connaissaient pas +l’écriture; lorsqu’il leur fallait vérifier l’authenticité d’un message +venu de loin, leur embarras était souvent grand. Ils n’avaient pas de +meilleur moyen que de partager par moitié un objet quelconque, dont les +morceaux, rapprochés l’un de l’autre et se correspondant parfaitement, +attestaient d’une manière irrécusable leur unité primitive. Le partage +du sou d’or entre Childéric et Wiomad appartient à ce genre de +correspondance rudimentaire: lorsque le roi exilé recevra de la main du +messager le morceau qui, rapproché de celui qu’il garde, le complétera +exactement (_quando quidem hanc partem tibi misero, partesque conjunctae +unum efficerent solidum_) ce sera la preuve que le message est bien +envoyé par Wiomad, et qu’il peut avoir pleine confiance dans ce que dira +le messager[260]. + + [260] Ainsi s’explique également, en diplomatique, l’usage des chartes + connues sous le nom de _chirographes_, et dont le procédé de + vérification consiste également à rapprocher l’un de l’autre deux + exemplaires du même acte (_chartae pariclae_) écrits sur la même + feuille de parchemin, puis détachés l’un de l’autre, la coupure + traversant dans le sens longitudinal une ligne d’écriture contenant + le mot _cyrographum_ ou toute autre suite de lettres. V. Lebeuf, + _Dissertation sur l’époque de l’établissement des Francs dans les + Gaules_ p. 317. C’est en pays germanique, à savoir en Angleterre, + que nous rencontrons les plus anciennes traces de ce genre de + documents publics. Chifflet, _Anastasis Regis Childerici_ p. 65, + reproduit par Lebeuf l. l., avait déjà signalé l’usage, datant de + l’époque romaine, de casser des monnaies dont les morceaux servaient + de gages aux amis séparés par l’absence. + +Ce procédé de vérification est resté en usage dans le peuple, et j’en +retrouve un exemple curieux dans ces mêmes régions où, il y a quatorze +siècles, Childéric et son ami se séparaient après avoir partagé le sou. +En 1821, quelques jeunes prêtres flamands du séminaire de Malines +partaient en qualité de missionnaires pour l’Amérique. Sur le point de +les quitter, un ami qui les avait accompagnés jusqu’à Waelhem, demanda à +l’un d’eux de lui donner un souvenir: «N’ayant rien de mieux sur moi, +écrit le héros de cette histoire, je tirai un sou de ma poche, le pliai +en deux avec les dents, et le lui remis[261].» L’un de ces hommes, celui +qui partait, était le P. Desmet, fondateur de la mission des Montagnes +Rocheuses; l’autre, Monseigneur de Ram, premier recteur de l’université +de Louvain. Je ne doute pas que si les dents du P. Desmet avaient eu, +cette fois, la puissance dont il fit preuve en une autre occasion, il +n’eût remis à Mgr de Ram la moitié du sou en question, et n’eût gardé +l’autre pour lui: il semble bien que ce fût son intention, et qu’il ait, +très inconsciemment, voulu renouveler le partage épique des deux héros +francs. + + [261] _Lettres choisies du R. P. Desmet_, 2e série, p. 219. + +Voici un autre exemple pris dans la légende. La chanson du duc de +Brunswick, qui se chante encore aujourd’hui dans les provinces de +l’ancien royaume de Childéric, nous montre le prince revenu après de +longs voyages dans ses États, au moment même où sa femme célèbre la fête +de son nouveau mariage. Sous le costume d’un mendiant, il lui fait +demander à boire, et, dans la coupe d’or qu’elle lui a envoyée, il +jette, après l’avoir vidée, la moitié d’une bague. «A la vue de cet +objet, la duchesse s’écria avec force: Cet homme, c’est mon propre +époux! Elle plaça la moitié de la bague près de celle qui lui était +restée, et soudain les deux moitiés adhérèrent l’une à l’autre[262].» + + [262] + + Zy heeft zonder verzet het stuk van den ring verheven, + ’T een tegen ’t ander gezet: ’t is vast aan malkaer gebleven. + + E. de Coussemaker. _Chants populaires des Flamands de France_, Gand + 1856, p. 160. + +Sauf de légères divergences dans le détail, Frédégaire et le _Liber +Historiae_ sont d’accord avec Grégoire sur le choix du signe convenu +entre Childéric et Wiomad, sur le lieu où se retire le prince, et sur +l’élection d’Aegidius comme roi des Francs pendant son absence. Mais, +tandis que Grégoire est à peu près muet en ce qui concerne le moyen +employé par Wiomad pour réconcilier le peuple avec son souverain, +Frédégaire entre à ce sujet dans de longues digressions, et le _Liber +Historiae_, de son côté, dramatise l’action que Grégoire se borne à +indiquer par ces mots: _pacatis occultae Francis_. Évidemment, ces trois +mots laissent deviner plus qu’ils ne disent. On ne peut pas croire que +la légende omettait de faire connaître les artifices de Wiomad. Ce +fidèle serviteur était pour elle l’âme du récit, et les ruses auxquelles +il recourait devaient être considérées, par les auditeurs barbares, +comme la partie la plus intéressante de l’histoire. Le mot _occultae_ +est ici, encore une fois, un sommaire sous lequel un œil exercé peut +entrevoir tout un développement épique. Si Grégoire le passe sous +silence, c’est toujours à cause de sa défiance envers la légende +populaire, surtout lorsqu’elle lui fournit des situations et des +événements qui ne concordent pas avec les idées d’un Romain civilisé. +Les ruses de Wiomad lui auront paru trop grossières ou trop +invraisemblables pour être admises, et il aura préféré les passer sous +silence[263]. Cet expédient n’est certes pas de ceux qu’approuverait la +critique moderne, mais il n’en est pas qui ait été plus souvent employé, +et, de nos jours encore, on voit des historiens qui n’appliquent pas +d’autre méthode à l’examen des traditions populaires. + + [263] C’est avec une vraie satisfaction que je vois ce point de vue + affirmé encore par Fauriel, dont j’ai déjà eu l’occasion de + constater la remarquable perspicacité: «Il y a toute apparence, + écrit-il, que ces traditions fabuleuses, relatives à Childéric, + étaient déjà en circulation du temps de Grégoire de Tours, qui doit + en avoir eu connaissance, _car il semble s’en être défié_ et avoir + eu le dessein formel de les faire disparaître de son récit. Mais ce + n’est pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie + dans les documents primitifs où elles ont été une fois confondues, + et il n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. _Il n’a + donné un certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y + laissant tout également dans le vague et dans l’obscurité._» + (_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des + conquérants germains_, I, p. 273.) + +Il faut avouer que les artifices de Wiomad étaient bien faits pour +exciter la défiance d’un homme élevé au sein d’une civilisation dont le +mécanisme savant ne permettait pas de comprendre la puérile simplicité +de la légende germanique. Si l’on peut s’en rapporter ici à Frédégaire +et au _Liber Historiae_, d’autant plus dignes de foi que leur accord ne +provient pas d’un emprunt fait par l’un à l’autre, Wiomad aurait feint +traîtreusement d’être l’ami d’Aegidius, et, après avoir gagné sa +confiance, lui aurait persuadé de faire peser une dure oppression sur +les Francs, puis, se retournant vers ceux-ci, il leur aurait reproché +d’avoir chassé leur roi légitime et leur aurait suggéré l’idée de le +rappeler. Voilà qui explique le _pacatis occultae Francis_ de Grégoire. +Cette expression est manifestement une allusion à des faits de ce genre, +et il faut admettre que, rapportés à la fois par Frédégaire et par le +_Liber Historiae_, ils formaient le fond d’une version qui était déjà +sous les yeux de Grégoire de Tours au moment où il écrivait. + +Quant à la nature de l’oppression qu’Aegidius fait subir aux Francs, +elle est décrite par le _Liber Historiae_ d’une manière sommaire, par +Frédégaire avec beaucoup de détails. D’après ce dernier, Aegidius, +devenu souverain des Francs, nomme Wiomad sous-roi (_subregulus_). +Celui-ci lui conseille de lever sur eux un impôt d’un sou d’or +(_aureus_) par tête. Aegidius le fait, et les Francs paient. Wiomad lui +persuade de tripler ce tribut pour mieux les dompter et humilier leur +orgueil. Les Francs, ainsi accablés, s’exécutent cependant, se disant +qu’il vaut mieux encore payer tribut que de supporter le joug d’un +Childéric. Cela ne fait pas l’affaire de Wiomad, qui soutient à Aegidius +que les Francs sont des rebelles, et que, pour avoir raison d’eux, il +doit en faire périr plusieurs. Et lui-même en choisit une centaine qu’il +envoie au roi, lequel, toujours plus aveuglé, les fait mettre à mort. +Alors Wiomad s’adresse aux Francs et leur demande s’ils continueront de +payer tribut, et de souffrir que les leurs soient immolés comme des +troupeaux. Les Francs déclarent unanimement que, s’ils pouvaient trouver +Childéric, ils le remettraient à leur tête, parce qu’ils n’en peuvent +plus. Wiomad enchanté retourne auprès d’Aegidius, et lui affirme que +cette fois les Francs sont décidément soumis. Toute cette suite +d’intrigues manque dans le _Liber Historiae_, mais il paraît bien que +l’auteur de celui-ci l’a connue, et c’est par seul amour de la brièveté +qu’il le résume en disant: _Hortabatur_ (Wiomadus) _Egidio aliquos +Francos dolose oppremere. Ille audiens consilium ejus acrius coepit +oppremere eos[264]._ + + [264] _Liber Historiae_, c. 7. + +Voilà, sans doute, une histoire bien invraisemblable, mais de cette +invraisemblance épique qui n’avait rien de choquant pour les auditoires +populaires. L’épopée germanique nous présente plus d’une fois le type du +conseiller perfide qui, devenu le mauvais génie de son maître, le pousse +à tous les crimes et le précipite finalement dans la ruine. L’une des +plus caractéristiques parmi ces figures est le traître Sibich, qui, pour +se venger du roi Hermanaric qui a outragé sa femme, l’amène à se défaire +successivement de tous les membres de sa famille. Qu’on lise cette +légende dans le poème intitulé: _La fuite de Dietrich_[265], et l’on +sera frappé de l’identité de Sibich et de Wiomad, bien qu’il y ait entre +le récit de Frédégaire et la rédaction de l’épopée un intervalle +d’environ sept siècles. De part et d’autre, le traître est conçu d’une +manière tout à fait enfantine. Les mauvais conseils qu’il donne sont +tellement absurdes que la perfidie crève les yeux, bien que celui auquel +ils s’adressent se garde de s’en apercevoir jamais. On comprend que +Grégoire de Tours, qui avait lu des auteurs classiques, et qui avait été +habitué à des types d’une bien autre vérité psychologique[266], ait été +mis en défiance, et se soit refusé à regarder l’histoire des ruses de +Wiomad comme authentique. Frédégaire, qui, comme on le sait déjà, +n’avait ni la même éducation littéraire ni les mêmes scrupules de +critique, s’est borné à reproduire la tradition telle qu’il l’avait +entendue, et sans se préoccuper de ce qu’elle valait. + + [265] _Dietrichs Flucht_ éd. E. Martin dans le _Heldenbuch_, t. II, + Berlin 1866. + + [266] Il devait connaître au moins le Sinon de l’Énéide: or, entre un + Sinon et un Sibich ou un Wiomad, quelle distance! + +Je continue maintenant l’examen de notre légende. + +Il semble bien qu’après avoir reconquis les sympathies du peuple pour +Childéric, Wiomad n’ait plus qu’à lui renvoyer la demi-pièce d’or, pour +lui marquer qu’il peut désormais revenir en toute sécurité. C’est ainsi, +en effet, que les choses se passent dans Grégoire et dans le _Liber +Historiae_. Mais il en est autrement chez Frédégaire, qui intercale ici +un stratagème nouveau, et bien inutile, pour faire revenir Childéric. Le +rusé personnage qui mène décidément son Aegidius par le bout du nez, lui +persuade maintenant d’envoyer une ambassade à l’empereur Maurice, pour +lui réclamer une somme de 50,000 sous d’or, destinés à payer la fidélité +des barbares du voisinage. Lui-même demande la permission d’adjoindre à +cette ambassade un sien esclave, qui doit acheter de l’argent à +Constantinople[267]; en réalité, l’esclave est chargé de remettre la +demi-pièce d’or à Childéric, qui se trouve dans la grande ville. Comment +est-il arrivé là, alors que Grégoire et le _Liber Historiae_ ne parlent +que de son exil en Thuringe, et que, dans le récit de Frédégaire +lui-même, il n’a pas été question auparavant de son départ pour Byzance? +C’est ce que nous apprendrons tout à l’heure. L’ambassade part; +l’esclave de Wiomad s’en va avec elle, porteur d’un sac qui contient +prétendûment l’or destiné à l’échange, mais qui, en réalité, est rempli +de jetons de plomb. Ce qu’il a de plus précieux sur lui, c’est le +demi-aureus que son maître l’a chargé de remettre en secret à Childéric. +L’esclave a de plus reçu la mission de prendre les devants, et de +prévenir sans retard Childéric que le malheureux Aegidius, au lieu +d’envoyer à Constantinople les tributs de la Gaule, a l’audace d’en +demander lui-même à l’empereur. Childéric court faire ce beau message à +Maurice, qui, saisi d’indignation, fait jeter en prison les messagers +d’Aegidius, et envoie Childéric en Gaule pour tirer vengeance du sujet +infidèle. + + [267] Addens dixitque ad eum: «Aliquantulum solidos tuae instantiae + locum accipiens militavi: parum servus tuus argentum habeo. Vellebam + cum tuis legatis puerum dirigere, ut melius Constantinopole mihi + argentum mercaret.» Tunc acceptis ab Eiegio quingentos in munere + aureos, quos ad hoc opus emendum transmitteret, misit puerum + creditarium sibi etc. Fredeg. III, 11. Ce passage ne manque pas + d’intérêt pour l’histoire monétaire des Francs. + +Childéric se met en route, comblé de cadeaux par Maurice. Wiomad, +prévenu par son esclave revenu sur ces entrefaites, vient à sa rencontre +à Bar, où le roi est reçu par ses sujets, et où, sur le conseil de +Wiomad, il leur fait gracieusement remise de tous les tributs publics. +Il est ensuite reconnu par tout le peuple franc, livre plusieurs combats +à Aegidius et remporte de sanglants succès sur les Romains. + +Tel est le récit de Frédégaire. On voit qu’il se compose de deux +légendes indépendantes, en partie contradictoires entre elles, +d’ailleurs imparfaitement soudées l’une à l’autre, et dont l’une place +l’exil de Childéric en Thuringe, tandis que l’autre lui assigne pour +retraite Constantinople. Examinons d’abord cette dernière, qui est +entièrement inconnue de Grégoire et du _Liber Historiae_. + +Cette légende est manifestement postérieure à Grégoire de Tours, et elle +fait partie de ce développement graduel auquel sont soumises, dans la +bouche du peuple, les données de la tradition, lorsqu’elles ont obtenu +quelque popularité. D’abord, c’est bien de Thuringe que Grégoire fait +revenir Childéric (_a Thoringia regressus_) ne laissant aucune place à +l’hypothèse que l’histoire de l’exil à Constantinople aurait déjà été en +circulation de son temps. Le caractère parasite de l’épisode ajouté par +Frédégaire est d’ailleurs si frappant, qu’on pourrait le découper comme +à l’emporte-pièce dans sa propre narration, sans qu’elle en fût altérée; +au contraire, elle paraîtrait, après cette amputation, beaucoup plus +logique et plus vraisemblable[268]. Enfin, la mention de l’empereur +Maurice suffit pour assigner à l’épisode une date postérieure à Grégoire +de Tours, car celui-ci est mort en 594, et Maurice monta sur le trône en +582, plusieurs années après que Grégoire avait écrit les premiers livres +de sa chronique[269]. + + [268] Mettez entre crochets tout le passage qui commence à _Dans + idemque consilio_ et qui s’arrête à _multis muneribus a Mauricio + ditatus_, et lisez le reste d’un trait; l’évidence alors sera + éclatante. + + [269] Je vois par une note de l’édition Arndt-Krusch, que Labarte + (_Histoire des arts industriels au moyen âge_, I, p. 454) constatant + l’anachronisme, veut corriger Frédégaire, en mettant Marcianus à la + place de Mauricius. C’est une erreur, il ne faut pas corriger les + traditions épiques, il faut se borner à en prendre acte et à + constater leur procédé. + +Il vaut d’ailleurs la peine, pour l’historien autant que pour le +critique, de scruter un peu plus attentivement les origines de la +légende qui met en scène l’empereur Maurice. Évidemment, elle n’est pas +née du vivant de celui-ci, qui ne mourut qu’en 602, et il est même peu +probable qu’elle ait pris naissance sous le règne de son premier +successeur Phocas (602-610). Même chez un peuple aussi barbare que +l’étaient alors les Francs, on ne pouvait avoir oublié si vite le +Maurice historique, dont on devait avoir parlé plus d’une fois en pays +franc, à cause de ses fréquentes négociations avec les souverains de ce +pays[270], et en particulier de certain conflit assez retentissant qu’il +avait eu avec Childebert II[271]. C’est donc tout au plus sous le règne +d’Héraclius, c’est-à-dire après 610, que les notions chronologiques sur +le règne de Maurice auront été assez brouillées en Gaule pour qu’on fît +de cet empereur un contemporain de Childéric, qui avait vécu plus d’un +siècle avant lui. + + [270] Greg. Tur. VI, 42; VIII, 18; IX, 25; X, 24. Paul Diacre, III, + 17, 22, 29, 31. + + [271] Voir sur cette affaire Greg. Tur. X, 2 et 4. + +Pourquoi l’imagination populaire a fait choix du nom de Maurice, c’est +ce que pourra dire quiconque a un peu réfléchi à la formation des +légendes nationales. On a pris, parmi les empereurs du passé, celui dont +on avait conservé le souvenir le plus vif, et il se trouvait, pour les +raisons indiquées ci-dessus, que c’était Maurice. Ce _transfert épique_, +s’il m’est permis de baptiser de la sorte le procédé en question, +l’imagination populaire le fait toujours en pareil cas, et l’épopée n’en +a pas de plus familier. + +Un dernier point resterait à élucider dans l’histoire de l’épisode +ajouté par Frédégaire. D’où vient cette singulière légende qui, née au +VIIe siècle, fait fuir le roi barbare à Constantinople, et montre la +Gaule administrée pendant quelque temps au nom des empereurs? Nous avons +établi qu’elle est dépourvue de tout fondement historique; il est, dès +lors, parfaitement inutile de lui chercher un lointain point d’attache +avec l’histoire dans le passage de Priscus, parlant d’un prince franc +qu’il a vu à Rome[272]. Par contre, on trouve dans l’histoire du VIe +siècle quelques faits qu’on pourrait considérer comme ayant fourni des +matériaux à la fantaisie épique. Le premier de ces faits, c’est qu’un +aventurier, nommé Gundovald, qui se disait fils de Clotaire I, après +avoir fait quelque bruit chez les Francs, s’était réfugié auprès de +Narsès et de là à Constantinople, d’où il était revenu au bout de +quelque temps comme un véritable prétendant à la couronne (582)[273]. Il +paraît que le duc Gonthran Boson, un intrigant de la pire espèce, +l’avait appelé, et qu’il avait même fait exprès le voyage de +Constantinople pour le décider à tenter l’aventure[274]. Parmi les +grands, il y en avait plusieurs, notamment les ducs Mummolus et +Desiderius, qui avaient ouvertement embrassé la cause du +prétendant[275]. «Viens, lui avaient-ils dit, tu es attendu par tous les +grands du royaume de Childebert, et il n’y a personne qui osera bouger +devant toi. Nous savons tous que tu es le fils de Clotaire, et il ne +reste personne en Gaule qui puisse gouverner le royaume, si tu ne +viens[276].» De pareilles offres décidèrent Gundovald; il débarqua à +Marseille, où il fut bien accueilli par l’évêque. Il fut élevé sur le +pavois par son parti à Brives-la-Gaillarde, et il commença ensuite à +parcourir le pays en véritable souverain. Il entra dans plusieurs villes +importantes, comme Angoulême, Toulouse, Bordeaux, et envoya sommer +impérieusement le roi Gonthran de lui restituer sa part d’héritage[277]. + + [272] V. ci-dessus p. 177. + + [273] Greg. Tur. VI, 24. + + [274] Id. VI, 26. Cf. VII, 14, 32 et 36. + + [275] Id. VII, 10. + + [276] Id. l. l. + + [277] Id. VII, 32. + +Tous les traits de la vie de cet aventurier sont ici à noter. L’esprit +public en avait été fort frappé, et en particulier de cette circonstance +du voyage à Constantinople: elle est mentionnée nombre de fois. A cette +date, en pays franc, on était un personnage quand on avait été à +Constantinople, et qu’on avait vu l’empereur! Ajoutons que ceci se +passait sous l’empereur Maurice, et que même beaucoup d’historiens ont +voulu voir, dans l’équipée de Gundovald, une ambitieuse tentative de +Byzance pour remettre la Gaule sous ses lois[278]. N’est-ce pas dans +l’histoire de cet aventurier que la légende de l’exil de Childéric à +Constantinople s’est fournie de ses traits principaux? Nous avons de +part et d’autre un prétendant chassé du pays franc, réfugié à +Constantinople, favorisé par l’empereur Maurice, rappelé par des Francs +qui sont allés lui offrir de rentrer, enfin, revenant par mer en +Gaule[279]. Certes, je ne soutiens pas que l’histoire de Gundovald soit +devenue celle de Childéric, dont elle diffère d’ailleurs par son +dénouement tragique, mais je dis qu’elle doit lui avoir servi de moule. +Peut-être même est-ce du vivant du prétendant que la légende de +Childéric s’est modelée sur la sienne. C’est du moins ce que laisserait +croire la frappante analogie de certains traits, qu’on trouve à la fois +dans le récit historique et dans la tradition légendaire. Ainsi, +l’histoire des 50,000 sous d’or subtilisés par Childebert I à +Maurice[280] a, très probablement, fourni à la légende l’idée de la même +somme indûment réclamée par Aegidius au même empereur. D’autre part, il +y a des aventures d’ambassadeurs francs envoyés à Maurice et maltraités +en route, qui ont un singulier air de famille avec ce que nous lisons +encore dans l’histoire de Gundovald[281]. Il n’est donc pas téméraire de +voir, dans l’aventure réelle, le type sur lequel s’est modelé l’épisode +légendaire ajouté par le chroniqueur du VIIe siècle à l’histoire de +Childéric[282]. + + [278] Deloche dans les _Mémoires de l’Acad. des Inscript._, t. XXX, 2e + partie, contre Robert, _ibid._ A. Gasquet, _L’Empire byzantin et la + monarchie franque_, p. 186. + + [279] Evicto navale revertit in Galliis (Frédég., III, 11). Gundovald + rentre par Marseille. Greg. Tur., VII, 36. + + [280] Greg. Tur. VI, 42 (Childebertus) ab imperatore autem Mauricio + ante hos annos quinquaginta milia soledorum acceperat, ut + Langobardos de Italia extruderit. Audito autem imperator quod cum + his in pace conjunctus est pecuniam repetibat, sed hic fidus a + solaciis nec responsum quidem pro hac re voluit reddere. + + [281] Par exemple Greg. Tur. X, 2. + + [282] Sicchè, conchiudendo, a me pare verosimile un rifacimento del + poema di Childerico sullo scorcio del secolo VI, o al più tardi nei + primi anni del VII. Rajna, p. 67. + +La mention de la ville de Bar dans le récit de Frédégaire nous fournit +une autre indication. Bar-le-Duc était la première ville du royaume +d’Austrasie quand on y entrait par le sud; c’est pour cela que Wiomad y +vient à la rencontre de son roi, et que l’on mentionne l’accueil que les +habitants font à celui-ci. En d’autres termes, la légende veut dire que +Childéric, en revenant de Constantinople, _est reçu aux frontières de +son royaume par son peuple, et la remise d’impôts qu’il leur accorde est +un véritable don de joyeuse entrée_ (_inicium receptonis_)[283]. Ce +détail atteste que la chanson provient d’un endroit où l’on connaissait +la frontière qui séparait l’Austrasie de la Bourgogne, c’est-à-dire du +pays de Bar-le-Duc même, et je n’hésite pas à dire que c’est cette ville +seule qui avait intérêt à rappeler la prétendue remise d’impôts accordée +par le roi Childéric. Qui sait même si le détail n’a pas été ajouté dans +une intention satirique, à un moment où l’on se débattait contre les +exigences assez fréquentes du fisc mérovingien? + + [283] Rajna, qui n’a pas vu cela, croit à tort qu’il s’agit de + Bar-sur-Aube, qui est en Bourgogne (p. 58), et qui ne répond point + par conséquent aux indications de Frédégaire. + +Notre histoire est d’ailleurs bien dans le goût des récits francs. Nous +en rencontrons encore une autre dans la chronique de Frédégaire, qui, +bien qu’elle se rapporte à des faits beaucoup plus rapprochés de lui, +sent également sa légende. Adaloald, roi des Lombards, avait fait très +bon accueil à Eusebius, que l’empereur Maurice lui avait envoyé pour le +tromper[284]. Mais, après que sur le conseil d’Eusebius il s’était +laissé oindre de divers onguents, il se trouva entièrement au pouvoir de +ce dernier, et incapable de faire autre chose que ce qu’il lui disait. +Instigué par lui, il donna ordre de faire périr tous les grands du +royaume des Lombards; il voulait, après s’être débarrassé d’eux, se +livrer avec tout son peuple à l’empire. Une douzaine ayant déjà péri par +le glaive sans être coupables, les autres, se voyant menacés à leur +tour, élurent roi le duc de Turin Charoald, qui avait épousé Gondeberge, +sœur du roi Adaloald[285]. + + [284] Ingeniose ad se venientem. _Ingenium_ a déjà dans les textes + mérovingiens le sens qu’il a plus tard dans l’expression française: + _par fraude et mal engien_. + + [285] Frédég. IV, 49. + +Cette historiette, qui nous offre, je crois, le plus ancien exemple de +ce qu’on appelle aujourd’hui une suggestion, n’est autre chose qu’une +légende. En effet, en 624, date prétendue de l’événement, l’empereur +Maurice n’était plus de ce monde; il avait péri dès 602 sous les coups +de Phocas, et ce dernier lui-même avait succombé, en 610, à la vengeance +d’Héraclius. D’ailleurs, toute l’histoire a une saveur légendaire qui +suffit à la faire écarter[286]. Je ne l’ai mentionnée ici que pour +montrer la conformité de l’épisode qui nous occupe avec d’autres qui +sont sortis du même moule. + + [286] Has fabulas esse patet, dit Krusch dans une note l. l. + +Après cette digression, je reviens à la légende telle que la raconte +Grégoire de Tours, suivi d’ailleurs par Frédégaire et par le _Liber +Historiae_. Childéric, nous disent-ils tous les trois, a trouvé +l’hospitalité chez Basin, roi des Thuringiens, et chez sa femme Basine. +Après son retour au pays franc, Basine est venue le rejoindre, et elle +est devenue sa femme. Ce récit porte sur lui la marque manifeste de sa +provenance populaire, quand même le _respondisse fertur_, par lequel +Grégoire de Tours introduit la repartie de Basine, n’en serait pas la +preuve explicite. Après ce que j’ai dit plus haut au sujet de +l’allitération dans les noms des quatre prud’hommes auteurs de la loi +salique, il est inutile d’insister sur la parenté toute poétique créée +entre le nom de Basin et celui de sa femme: à elle seule, elle suffit +pour attester que nous nous trouvons ici sur le terrain de la fiction, +et non sur celui de l’histoire[287]. Basine est d’ailleurs, comme l’a +fort bien fait remarquer M. Rajna, le prototype de ces femmes amoureuses +qui, dans les chansons de Geste, vont se jeter sans façon dans les bras +des héros étrangers qu’elles aiment, en leur offrant leur amour avec +plus de franchise que de dignité. + + [287] Cf. P. Rajna, P. 54. + +Il faut noter de plus, dans le récit de Grégoire, une contradiction bien +significative. Childéric a été pendant huit ans l’hôte de Basine; or, en +la voyant reparaître, il lui adresse la parole comme s’il ne se doutait +pas de ce qui l’amène, presque comme s’il ne la connaissait pas. Et +elle-même lui répond comme si elle le voyait pour la première fois, et +que jusqu’alors elle ne l’eût connu que par la renommée. Bien plus, il +se réjouit du compliment qu’elle lui fait, et il la prend pour femme, +sans qu’il soit seulement question entre eux de Basin ni de leurs +relations antérieures[288]. Est-ce bien ainsi que devait se passer la +scène où se revoyaient deux personnages qui, dans tous les cas, étaient +l’un pour l’autre de vieilles connaissances, et qui s’apprêtaient à +trahir, elle son époux, lui son ami? Évidemment non, et l’on peut dire +sans exagération que le dialogue de Childéric et de Basine contredit le +récit de Grégoire. Mais cette circonstance est précieuse parce qu’elle +nous met sur la voie des diverses phases par lesquelles a passé +l’évolution incomplète de la légende. + + [288] Cette contradiction arrive à son comble dans les récits de + Roricon (Bouquet, III, p. 5) et d’Aimoin, I, VIII (ibid., p. 32) + qui, d’une part, amplifient sur Grégoire et sur Frédégaire en + parlant des relations adultères que Childéric aurait eues avec + Basine à la cour de Thuringe, et, qui, de l’autre, montrent + Childéric fort étonné de la visite de cette reine, et celle-ci + parlant comme si elle ne l’avait jamais vu. + +Et d’abord, en cherchant à démêler ce qu’elle contient de réel et de +fictif, nous devons constater l’existence historique d’un roi des +Thuringiens portant le nom de Basin. Nous savons par Fortunat que la +reine Radegonde était la petite-fille de ce roi[289], et il est +impossible d’admettre, comme l’ont fait quelques-uns, que ce +renseignement manque d’autorité[290]. Fortunat, en effet, était lié +d’amitié avec la sainte, et c’est par elle-même qu’il a connu ses +relations de famille. D’autre part, Basin est encore mentionné dans +l’_Origo Gentis Langobardorum_, document italien du VIIe siècle, qui +nous apprend qu’une de ses filles avait épousé Wacco, roi des +Lombards[291]; il est de plus nommé dans l’_Edictum Rothari Regis_, et +indiqué dans l’_Histoire des Lombards_ de Paul Diacre. Voilà un ensemble +de témoignages plus que suffisant pour élever au-dessus de tout doute +l’historicité du roi Basin. + + [289] Fortunat, _Vita Radegundis_, c. 1. + + [290] Comme fait M. Rajna, d’après qui (p. 54, n. 4) sainte Radegonde + était venue en Gaule trop jeune pour se rappeler le nom de son + grand-père. Donc, l’assertion positive de Fortunatus émanerait, elle + aussi, de la tradition poétique. Mais de deux choses l’une: ou bien + Fortunat tenait son renseignement de la sainte elle-même, et alors + qui s’avisera d’en contester l’authenticité? ou bien il l’avait dû + demander ailleurs, et quelle apparence qu’il eût été connu autour de + lui, tout en restant inconnu de la principale intéressée? + + [291] Nous possédons deux rédactions de l’_Origo Gentis + Langobardorum_. La première c. 4 écrit: Wacho habuit uxores tres: + Ranicundam filia Fisud regis Turingorum, etc. L’autre, conservée + dans le _Codex Gothanus_ du IXe siècle, dit: Wacho habuit uxores + tres: Ranicunda filia Pisen regis Turingorum. + + L’_Edictum Rothari Regis_: Wacho habuit uxores tres: una Ratecunda, + filia Pisen regis Thuringorum. + + Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 21: Ranicundam filiam regis + Turingorum. + + Remarquez en outre ce nom de Radegonde porté par une tante de la + sainte: la fidélité bien connue des familles germaniques à certains + prénoms est ici, sinon une preuve, du moins un indice. + +D’autre part, il est difficile de contester le nom de Basine donné par +la tradition à la mère de Clovis. A l’époque où cette tradition reçut sa +forme actuelle, c’est-à-dire, si je ne me trompe, du vivant de Clovis ou +peu après sa mort, ce nom n’était pas oublié[292], et il n’est pas +admissible qu’on en ait imaginé un autre que celui que fournissait la +réalité. Rien n’est plus vivace qu’un nom: il se perpétue avec le +souvenir du personnage qui l’a porté, et il ne cesse de faire corps avec +lui dans la mémoire de la multitude. Ajoutons que le vocable de Basine +reparaît encore dans la famille mérovingienne: nous le trouvons porté +par une fille du roi Chilpéric, religieuse à Poitiers, et il y a là tout +au moins une présomption en faveur de son emploi antérieur parmi les +ascendants de cette princesse[293]. Je crois donc pouvoir conclure que +la mère de Clovis s’est réellement appelée Basine, tout comme le roi des +Thuringiens a porté réellement le nom de Basin[294]. + + [292] «Il nous paraît, en effet, indubitable que la Basine dont parle + le poème a bien réellement donné le jour à Clodovech. Comment + supposer qu’un faux nom ait pu se répandre quand le véritable était + connu? Comment admettre surtout que celui de la mère de Clodovech + puisse être tombé dans l’oubli dès le temps de la mère de Grégoire?» + Junghans, _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_, trad. + Monod, p. 11. + + V. encore Rajna p. 54, n. 4: Che una moglie di Childerico, e + propriamente la madre di Clodoveo si chiamasse realmente Basina, non + mi pare improbabile, etc., etc. + + [293] Greg, Tur. X, 39. + + [294] C’est donc bien à tort que Bangert, dans son compte rendu du + livre de Rajna, p. 113, prétend trouver aux noms du roi et de la + reine de Thuringe un cachet tout romain (_ein auffallend romanisches + Gepraege_) et y voit la preuve que, _longtemps avant Grégoire de + Tours_, les Gallo-Romains auraient déjà appris, à l’école des + Francs, à inventer des chants épiques. La première assertion est + réfutée ci-dessus; la seconde le sera dans le chapitre final de ce + livre. + +Mais, s’il est certain que les populations franques du VIe siècle ont +connu en même temps le roi Basin et la reine Basine, l’origine de la +légende des amours de Childéric ne présente plus aucune difficulté. +Fidèle à son procédé instinctif, l’imagination populaire aura rapproché +les deux personnages qui portaient le même nom, le lien étymologique +entre les noms étant pour elle la marque du lien qui reliait les +personnes. Basine n’était et ne pouvait être, de par la loi de +l’imagination épique, que la femme de Basin[295]. Cette supposition +naïve, qui se présentait d’elle-même à l’esprit populaire, il l’a +accueillie sans défiance et sans arrière-pensée, et il a subi la +tyrannie des noms sans même se rendre compte de son illusion[296]. C’est +ainsi que naissent les légendes et que se font les contaminations +épiques. Le point de départ du chant que nous analysons consista donc +dans la supposition suivante: Basine, femme de Childéric et mère de +Clovis, avait été la femme de Basin, roi des Thuringiens. Mais comment +était-elle devenue la femme de Childéric? Relisez le texte de Grégoire, +et la forme primitive du récit vous sautera aux yeux. Ayant entendu +parler de la valeur de Childéric, elle était partie de chez elle comme +une nouvelle reine de Saba, et était venue spontanément offrir son cœur +et sa main au héros franc. Childéric, étonné d’un pareil honneur, lui en +avait demandé le motif, et, avec une ingénuité toute barbare, elle lui +avait fait la déclaration rapportée ci-dessus. Et lui, tout joyeux, la +prit pour femme. + + [295] Sur ce procédé d’assonancer les noms, v. ci-dessus, p. 125 et + suiv. + + [296] Voici, sans sortir du cycle mérovingien, un autre exemple du + même phénomène. Amalaberge, femme du roi des Thuringiens et fille de + Théodoric le Grand, devient dans Widukind (I, 9) la fille de Clovis. + Pourquoi? Sans doute parce que Clovis a un fils nommé Théodoric, que + l’on a commencé par confondre avec le roi des Ostrogoths: chose + d’autant plus facile, en l’espèce, que c’est Théodoric l’Austrasien + qui remplit l’histoire des Thuringiens, et que Théodoric l’Ostrogoth + reste pour eux un étranger. + +Voilà l’histoire dans sa simplicité primitive, telle qu’elle reparaît +encore, je le répète, dans le discours de Basine, et antérieurement à +toute autre transformation. Il est manifeste que cette version première +ne connaissait pas le séjour de Childéric en Thuringe, et ne comportait +pas de relations antérieures entre lui et la reine Basine: tout +consistait dans l’escapade spontanée de celle-ci. Le discours qu’elle +tient au héros a quelque chose de si vif et de si pittoresque dans son +archaïsme barbare, qu’il est devenu en quelque sorte le centre du récit, +et la formule immuable qui donnait son prix à l’historiette. Nous aurons +plus d’une fois l’occasion de constater que bien souvent, dans les +traditions épiques reproduites par des chroniqueurs, ce sont les paroles +du héros principal qui sont le mieux conservées sous leur forme +primitive. Pourquoi? Parce qu’elles sont la moëlle de l’histoire, et que +toute la signification de celle-ci peut se résumer en elles. Il en est +arrivé ainsi dans l’histoire de Basine: voilà pourquoi les paroles mises +dans sa bouche se sont conservées sans altération, et qu’on ne s’est pas +avisé d’y toucher, même alors que les développements nouveaux de la +légende ont mis, entre ces paroles et le contexte, une contradiction +dont la naïveté populaire ne s’est d’ailleurs jamais aperçue. + +Mais qui ne voit que, dans son état primitif, tel que nous venons de +l’étudier, la légende appelait nécessairement une nouvelle évolution? Le +premier venu, ou, pour mieux dire, tout le monde à la fois, dut imaginer +de bonne heure une explication plus dramatique de la fugue de Basine. Si +elle se laisse entraîner à un pareil oubli de son devoir, c’est +évidemment--ainsi raisonne l’esprit populaire--parce qu’elle avait pour +Childéric une passion ancienne, qui pouvait atténuer le caractère +répugnant de sa démarche. Et cette passion supposait forcément un séjour +prolongé des deux amants dans le même endroit. C’est ainsi que +l’histoire de la résidence de Childéric à la cour de Thuringe est venue +se souder à celle de l’escapade de Basine, sans que les auteurs de cette +contamination aient songé à remanier le discours de celle-ci pour le +mettre d’accord avec la nouvelle invention[297]. + + [297] Au reste, dans Grégoire et dans Frédégaire, qui en ceci ne font + sans doute que reproduire fidèlement leur source, la passion de + Basine pour Childéric est seulement sous-entendue; dans Roricon et + dans Aimoin, au contraire, elle est attestée formellement. C’est que + la légende a marché et s’est développée selon la nécessité de la + logique, et il faut remarquer que ce développement s’est produit en + dehors de la version populaire, laquelle ne semble pas avoir raconté + l’adultère. + +Est-ce l’obligation de faire résider Childéric à la cour de Thuringe +assez longtemps pour expliquer ses relations avec Basine, qui a donné +naissance à la fable de l’exil forcé de ce roi et du soulèvement de son +peuple contre lui? Ou bien le fait de sa déposition temporaire était-il +constant, et l’esprit épique s’est-il borné à le rapprocher de +l’histoire de Basine pour fondre les deux récits en un seul? Je ne sais, +et il me paraît difficile de résoudre la question avec les éléments qui +sont dans nos mains. S’il s’agissait de se déterminer d’après de simples +impressions, je serais assez porté à admettre une légende de la fuite de +Childéric qui aura existé, pendant quelque temps, indépendamment de +celle de Basine: du moins le rôle du fidèle Wiomad et celui d’Aegidius, +qui auront été difficilement créés par des nécessités de pure logique, +semblent le faire croire. Il aurait donc existé, dès l’origine, deux +traditions collatérales et indépendantes l’une de l’autre, à savoir d’un +côté l’exil de Childéric et de l’autre l’équipée de Basine, et l’élément +fictif qui leur aurait servi de trait d’union, ce serait le choix de la +Thuringe par Childéric comme lieu d’exil[298]. + + [298] Lorsque Junghans écrivait son livre, la mode était encore + d’expliquer toutes les légendes par la mythologie, et ce savant n’a + pas manqué de voir dans l’exil de Childéric en Orient un mythe de + Wodan. On est moins excusable aujourd’hui de reprendre avec + enthousiasme un point de vue aussi vieilli, comme fait Tamassia dans + son article intitulé _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_ + 1886, 2). L’article de Müller et Schambach dans _Niedersaechsische + Sagen und Maerchen aus dem Munde des Volkes gesammelt_, Goettingen + 1854, p. 389, qui semble décisif au savant italien, ne prouve + absolument rien pour le cas présent. + +Je ne veux d’ailleurs pas me porter garant de l’authenticité de la +tradition relative à la royauté franque d’Aegidius. La légende +elle-même, avant de se contaminer avec celle de Basine, pouvait avoir +passé par des phases qui avaient déjà modifié sa forme première. Et, +s’il en fallait chercher les éléments dans l’histoire, je crois qu’on +les trouverait dans les rapports militaires qui semblent avoir existé +entre le général romain et le chef barbare. Childéric, qui, comme nous +le voyons par Grégoire de Tours, livre des combats victorieux au centre +de la Gaule romaine, à Orléans et à Angers notamment[299], Childéric, +que le _Vita Genovefae_ nous montre maître incontesté de Paris[300], ne +paraît pas être resté en possession d’un pouvoir si étendu. Il meurt à +Tournai, comme qui dirait refoulé jusqu’aux extrémités septentrionales +du domaine conquis par Clodion, et son fils Clovis est obligé de +reprendre à Syagrius toutes les provinces où son père avait commandé. +Cela semble attester que les dernières années de Childéric furent +assombries par des revers, et que les Romains ont, pendant un certain +temps, sous Aegidius ou sous Syagrius, repris quelque avantage sur les +barbares[301]. La légende franque, à qui, comme bien l’on pense, il ne +convenait pas de présenter ces faits humiliants sous leur vrai jour, +aura expliqué la fuite de Childéric par la colère des Francs, et les +succès d’Aegidius par le libre choix des barbares eux-mêmes. Cette +légende, en se contaminant avec celle de Basine, trouvait d’ailleurs +dans celle-ci la justification de l’expulsion temporaire de Childéric: +Childéric devenait un séducteur de femmes! L’esprit populaire tenait +enfin, ici, un tout poétique vraiment fait pour servir de sujet à une +chanson, et la chanson, sans aucun doute, n’aura pas tardé à naître. Il +semble qu’on en retrouve encore les paroles finales dans cette phrase de +Grégoire, qu’on pourrait croire traduite de la conclusion: _Quae +concipiens peperit filium vocavitque nomen ejus Chlodovechum. Hic fuit +magnus et pugnator egregius._ + + [299] Greg. Tur. II, 18. + + [300] _Vita Genovefae_ c. 6 ed. Kohler dans _Bibl. de l’École des + Hautes Études_ fasc. 48. Paris 1881. + + [301] Aegidius était d’ailleurs un vaillant, qui, avec une énergie + digne d’un meilleur sort, défendit les restes de la culture romaine + en Italie. Fils de la Gaule occidentale, il tient tête aux Goths qui + la menacent, en même temps que lui-même menace l’Italie où Ricimer + vient de massacrer Majorien; dans sa lutte contre les Goths, Priscus + le montre s’illustrant par de grandes et belles actions. (Priscus, + _Fragm._ 14, p. 156.) + +La troisième légende childéricienne que je vais étudier se rattache à la +précédente d’une manière trop intime pour pouvoir en être séparée. Cette +légende pourrait être intitulée: _La vision de la nuit nuptiale_. La +voici d’après Frédégaire: + +«La première nuit de leurs noces, Basine dit à Childéric: «Cette nuit, +nous nous abstiendrons de relations conjugales. Lève-toi en secret, et +viens redire à ta servante ce que tu auras vu devant la porte du +palais.» Childéric, s’étant levé, vit comme des lions, des rhinocéros et +des léopards qui cheminaient dans les ténèbres. Il revint et raconta sa +vision à sa femme. «Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et +viens redire à ta servante ce que tu auras vu.» Childéric obéit, et +cette fois il vit circuler des bêtes comme des ours et des loups. Une +troisième fois, Basine le renvoya avec le même message. Cette fois, +Childéric vit des bêtes de petite taille comme des chiens et autres +animaux de ce genre, qui se roulaient et s’entre-déchiraient. Il raconta +tout cela à Basine, et les deux époux achevèrent la nuit dans la +continence. Lorsqu’ils se levèrent le lendemain, Basine dit à son époux: +«Ce que tu as vu représente des choses réelles, et en voici la +signification. Il naîtra de nous un fils qui aura le courage et la force +du lion. Ses fils sont représentés par le léopard et le rhinocéros; ils +auront eux-mêmes des fils qui, par la vigueur et par l’avidité, +rappelleront les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième lieu +sont les colonnes de ce royaume, ils règneront comme des chiens sur des +animaux inférieurs, et ils auront un courage en proportion. Les bêtes de +petite taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et se rouler +représentent les peuples qui, ne craignant plus leurs rois, se +détruisent mutuellement.» Telle fut la prophétie de Basine[302].» + + [302] Frédég. III, 12. + +Je ferai d’abord remarquer que cette légende, dont nous ne trouvons pas +l’équivalent dans les littératures classiques, paraît bien reposer sur +une donnée absolument germanique[303]. Dans l’innombrable quantité de +songes et de visions qui peuplent l’épopée française, jamais on ne +retrouve le songe prophétique d’un fondateur de dynastie voyant l’avenir +de sa famille sous la figure de diverses espèces d’animaux; jamais non +plus ce n’est une femme qui est l’interprète du songe[304]. + + [303] C’est aussi l’avis de M. Rajna, p. 60. + + [304] V. R. Mentz, _Die Traeume in den altfranzoesischen Karls- und + Artusepen_. Marburg 1887 (dissertation), p. 50-53. + +Par contre, c’est aux traditions des Germains que Frédégaire a emprunté +son autre exemple de ce genre d’épisodes. Les parents de Théodoric le +Grand, Theudemir et Lilia[305], sont au service du patrice Idacius et de +sa femme Eugenia. La nuit de leurs noces, Eugenia dit à Lilia: «Lorsque +tu partageras la couche de ton mari, aie soin de me raconter le +lendemain ce que tu auras vu pendant ton sommeil, car _c’est la croyance +que ce que de nouveaux mariés voient la nuit de leurs noces est la +vérité_[306].» C’est donc, on le voit, une croyance populaire relative +aux visions nuptiales qui a donné naissance à la légende de Frédégaire. +Quant au songe prophétique en lui-même, et au symbolisme des animaux qui +y figurent, un autre chroniqueur germanique m’en fournit l’exemple +suivant. Le duc Bernard I de Saxe (mort en 1011) connaissait, dit-on, +l’avenir, et plus d’une fois il déclara en gémissant que ses fils +étaient nés pour la destruction de l’église de Brême. Il vit, dans un +songe, sortir du fond de sa maison et entrer dans l’église, des ours et +des sangliers, puis des cerfs, et enfin des lièvres. Les ours et les +sangliers, dit-il, c’étaient mes parents, armés de leur courage comme de +dents. Les cerfs, c’est moi et mon frère, qui ne nous distinguons que +par une vaine ramure. Pour les lièvres, ce seront nos fils, gens timides +et de peu de valeur: je crains qu’en attaquant l’Église ils n’encourent +la vengeance céleste[307]. + + [305] Il est inutile de prévenir le lecteur que ce sont des + personnages imaginaires: le père de Théodoric, Vidimir, était en + réalité roi des Ostrogoths. + + [306] Frédég. II, 57. Cum ad viri coetum accesseris, quodcumque eadem + nocte sopore somnii visaveris, mihi in crastinum narrare non sileas, + quia creditur veritate subsistere, quod nubentes prima nocte + visaverint. V. la même histoire dans le _Gesta Theodorici_, c. 1 + (dans _Mon. Script. Merov._ ed Krusch, t. II, p. 202). + + [307] Adam Brem. III, 41. Le passage semble d’ailleurs interpolé. + +Il n’est pas difficile d’interpréter la vision de Basine. Nous voyons +qu’elle prédit d’abord un lion, qui est, dit-elle, le fils de son +mariage avec Childéric: il s’agit donc de Clovis. Le léopard et le +rhinocéros représentent les fils de Clovis (_filii viro ejus_). Les ours +et les loups représentent la génération issue de ces princes: ce sont +donc, tout particulièrement, outre Théodebert fils de Théodoric I, les +quatre fils de Clotaire I, à savoir Charibert, Chilpéric, Sigebert et +Gonthran. Enfin, les chiens représentent les fils de ces derniers, et +notamment Childebert II, fils de Sigebert, et Clotaire II, fils de +Chilpéric, les seuls qui aient régné. La prophétie ne va pas au-delà, si +ce n’est pour acter l’anarchie et le désordre qui succèdent à ces +_colonnes_ du royaume. Cette dernière expression pourrait faire croire +qu’aux yeux de l’auteur de la prophétie, la sécurité du royaume +dépendait d’eux, et cela est très exact en ce qui concerne l’Austrasie +et la Bourgogne. En effet, après la mort de Childebert II, ces deux pays +ne connurent que des jours sombres sous la régence despotique et mal +respectée de Brunehaut. + +Cette interprétation, dans laquelle j’ai serré du plus près possible le +texte de Frédégaire, écarte l’opinion assez répandue qui voudrait voir, +dans notre légende, une espèce de satire contre la dynastie +mérovingienne[308]. Il n’en est rien. Sans doute, la vision établit une +gradation entre les diverses générations de princes issus de Clovis, +mais cette gradation correspond à la réalité des faits, et n’a aucune +portée satirique. Au contraire, les derniers Mérovingiens sont présentés +comme les colonnes du royaume, et leur disparition a pour conséquence +l’anarchie. Il suit de là que la sinistre fiction doit être née, soit en +Bourgogne, soit en Austrasie, dans les dernières années du VIe siècle ou +dans les premières du VIIe. Je crois, avec M. Rajna, qu’elle est +d’origine littéraire et non populaire[309]; elle appartient à cette +littérature sibylline qui nous a donné également la prophétie relative à +Brunehaut. Si Frédégaire l’avait puisée à même la source orale, il nous +en aurait donné la suite jusqu’à son temps ou du moins jusqu’à sa +génération. Quant à supposer qu’elle a pu exister d’abord sous une forme +plus brève, et ne viser que les premières générations des rois francs, +si bien que Grégoire de Tours l’aurait peut-être connue, c’est une +hypothèse qui me semble dénuée de vraisemblance[310]. Toute l’histoire, +en effet, converge vers le tableau final, c’est-à-dire l’état lamentable +du pays sous la minorité des petits-fils de Brunehaut: c’est ce tableau +qui a, si je puis ainsi parler, engendré le reste, et la vision +prophétique de Basine n’est imaginée que pour l’encadrer. C’est cette +vision qui donne à la narration son caractère et son originalité. Si on +en fait honneur à la reine Basine, de préférence à toute autre, c’est +parce qu’il a fallu faire remonter la prophétie le plus haut possible +pour augmenter sa portée, et que Basine est la plus ancienne reine dont +les Francs aient gardé le souvenir. On sait d’ailleurs que, chez les +barbares germaniques, le don de prédire l’avenir était un attribut +spécial du sexe féminin: _inesse quin etiam sanctum aliquid et providum +putant_[311]. + + [308] Comme le croit notamment Pétigny I, p. 391, d’après lequel le + songe de Basine n’a pu être inventé que dans les derniers temps de + la dynastie mérovingienne, et dans l’intérêt des Carolingiens, et + qui en place la composition au VIIIe siècle, alors que nous le + trouvons dès le milieu du VIIe dans la chronique de Frédégaire! Cf. + Rajna p. 61 et 63. + + [309] Rajna, p. 63. + + [310] C’est l’opinion de Brosien p. 14 et de Rajna p. 61. + + [311] Tacite. _Germania_ c. 8. + +CONCLUSION.--Il y a eu trois légendes ou chansons populaires sur le +règne de Childéric. La première a laissé peu de traces, et n’a pas +exercé une grande influence sur l’historiographie franque. Quant aux +deux autres, elles ont été, au cours des générations, développées et +chargées d’éléments nouveaux. Plus tard, elles ont été cousues ensemble, +de manière à nous présenter l’histoire de Childéric comme un seul tout. + +De ces deux légendes, la première est celle de l’expulsion de Childéric +et de son retour ménagé par le fidèle Wiomad. Sur cette histoire, dont +le fonds est assez ancien, est venu se greffer, au commencement du VIIe +siècle, l’épisode de la fuite de Childéric à Constantinople, suggéré +lui-même, en partie, par les récentes aventures du prétendant Gundobald. + +L’autre légende, c’est celle du mariage de Childéric. Sur la foi de sa +réputation de bravoure et de valeur, une reine étrangère, une reine de +Thuringe vient lui faire l’offre de sa main. Il l’accepte avec joie, et +elle devient la mère de Clovis. A ce récit, qui prit sa forme dernière +vers le milieu du VIe siècle, s’ajouta, vers la fin du règne de +Brunehaut, l’épisode de la vision nuptiale de Childéric. + +Antérieurement aux interpolations qu’ils ont reçues l’un et l’autre, les +deux récits avaient déjà été réunis par quelque rhapsode, qui avait +supposé entre Childéric et Basine des relations précédant l’équipée de +celle-ci. Le long exil du roi franc offrait à cette conjecture un point +d’appui, et il suffisait de supposer que le séjour de Childéric pendant +son exil avait été la Thuringe, pour que l’épisode de ses amours avec +Basine cadrât de toutes pièces avec le reste de son histoire légendaire. + +L’histoire de Childéric nous met donc en présence des principaux +éléments qui contribuent à la formation de l’épopée. Des faits +mémorables engendrant des légendes, ces légendes rattachées entre elles, +et continuant de se charger d’épisodes nouveaux de manière à constituer +un tout poétique, voilà bien les diverses phases du développement de +toute épopée. Il n’a manqué à celle-ci qu’un Homère. + + +_Saint Basinus_. A Tronchienne, près de Gand, on vénère un saint du nom +de Basinus. Sa vie, reproduite dans les Bollandistes (14 juillet, t. IV) +nous apprend que c’était un roi chrétien, et qu’il avait fondé une ville +qui, de son nom, fut appelée _Basotes_. Un cerf, qu’il avait poursuivi +pendant trois jours et trois nuits, finit par s’arrêter sur les bords de +la Lys, à Tronchienne, où il lui déclara qu’il était son ange, et lui +ordonna d’y bâtir trois églises. Le roi obéit, et depuis lors il se fit +beaucoup de miracles dans cet endroit; sa propre fille Aldegonde y +retrouva la vue. Plus tard, les barbares ayant envahi le pays, le roi +marcha contre eux et périt au Melsvelt en les combattant. Ses reliques +sont conservées à Tronchienne. Molanus parle de sa châsse, où il est +représenté portant sur la poitrine une fleur de lys: Inde suspicio est, +ajoute-t-il, eum non quidem Franciae, sed in Francia regem fuisse sive +regulum. (_Natales Sanctorum Belgii_ p. 151.) Déjà avant lui, Rosweyde +et Saussay avaient parlé du saint comme d’un roi; mais ils étaient les +premiers à lui donner ce titre. Le Martyrologe de Galesinius, en 1578, +se bornait à dire: _Truncinii ad Gandavum sancti Basini Martyris_. En +1569, Corneille Jansen, 1er évêque de Gand, dans la lettre de visitation +qu’il laissa à Tronchienne, le qualifiait également de martyr mais non +de roi. La Chronique de Tronchienne, qui nous parle d’un oratoire de +saint Basin martyr consacré en 1412 (dans Desmet, _Corpus Chronic. +Flandriae_ I p. 625) et qui mentionne le même saint sous la date de 1569 +(ib. p. 655), ne fait nulle part allusion à sa qualité de roi. Qu’en +faut-il conclure, sinon qu’il n’y a rien de commun entre le saint en +question et le roi des Thuringiens, sauf le nom, et que c’est ce nom +même qui, vers le XVIe siècle, a donné à des érudits l’idée de faire un +roi du saint de Tronchienne, sans oser toutefois aller jusqu’à +l’identifier avec le roi de Thuringe? Plus tard, faisant un pas de plus +dans la voie de l’identification, un commentateur a écrit au bas de la +chronique de Tronchienne ces lignes: Quod cum Flandri non recte +efferrent vel non bene intelligerent, dixere _Tronghen_, forte +_Toringhen_ a Turingia quæ antiquitus Toringia et Thoringia dicta. Sic +nomen obtinuit a tempore sancti Basini, qui hic primum sacellum coepit. +Quum vero conjecturis hâc in re sit agendum, non video cur huic minus, +quam ceteris locis sit dandus, praesertim cum nihil olim familiarius +fuerit antiquis temporibus, quam procerum aut locorum nomina arcibus +oppidisque dare, etc. (Desmet l. l. 592, n. 2.) V. sur saint Basinus sa +vie avec le commentaire de G. Cuperus dans les _Acta Sanctorum_ l. l. et +Lippert o. c. dans _Zeitschr. für thür. Gesch. und Alterth._ t. XII +(_Neue Folge_ IV) p. 91-96. + + + + + +LIVRE II + +Clovis et ses fils + + + +CHAPITRE I + +La guerre de Syagrius. + + +«Childéric étant mort, son fils Clovis devint roi à sa place. La 5e +année de son règne, Syagrius, _roi des Romains_, fils d’Aegidius, avait +sa résidence dans la ville de Soissons, qu’avait autrefois possédée +Aegidius nommé ci-dessus. Marchant contre lui avec son parent +Ragnacaire, qui possédait lui aussi un royaume, _Clovis lui demanda de +préparer un champ de bataille_. Syagrius ne se fit pas attendre et ne +craignit pas de résister. Pendant qu’ils combattaient entre eux, +Syagrius, voyant son armée taillée en pièces, tourna le dos et, fuyant +rapidement, se réfugia à Toulouse, auprès du roi Alaric. Clovis fit dire +à Alaric de le lui rendre, sinon, qu’il eût à savoir que son refus lui +vaudrait une guerre. Alaric, craignant d’encourir la colère des Goths à +cause du fugitif, _et tremblant comme c’est l’habitude des Goths_, le +livra enchaîné. Clovis, ayant reçu le prisonnier, le fit mettre sous +bonne garde, et, s’étant emparé de son royaume, le fit frapper de l’épée +en secret[312].» + + [312] Greg. Tur. II, 27. Dareste, _Hist. de France_, I, p. 189, + prétend savoir que saint Remy, archevêque de Reims, se déclara + contre Syagrius, mais c’est une pure supposition, et de plus fort + invraisemblable. + +C’est en ces termes, dont j’ai respecté autant que j’ai pu +l’incorrection barbare, que Grégoire de Tours commence l’histoire de +Clovis. Voyons ce qu’ils vont nous apprendre. Ainsi que je l’ai montré +ailleurs[313], c’est à des annales, probablement à des _Annales +d’Angers_, que notre auteur a emprunté ce récit. Nous ne connaissons +pas, pour cette époque, d’autre écrit qui aurait pu le lui fournir; de +plus, son exposé sec et sommaire a entièrement l’allure d’un récit de +provenance annalistique; enfin, la mention de la date de l’événement +est, elle aussi, un indice qui confirme les précédents. Il y a même dans +la manière dont Grégoire nous la communique je ne sais quelle gaucherie +de style provenant, si je ne me trompe, de ce qu’il n’a pas su +s’assimiler assez complètement le texte des annales. Il dit: _Anno autem +quinto ejus Siacrius Romanorum rex apud civitatem Sexonas... regnum +habebat._ Ou je me trompe fort, ou, dans les annales consultées par +Grégoire, l’indication de la date se rapportait à tout l’ensemble des +événements racontés dans ce paragraphe, et, plus particulièrement, à la +bataille de Soissons. Grégoire de Tours l’a entendu ainsi, mais on +remarquera qu’il ne le dit pas tout à fait, parce qu’il a fondu dans sa +première phrase les mots _Anno quinto_ qui, dans sa source, devaient +être écrits hors texte. + + [313] _Les Sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 389. + +Mais, si Grégoire a emprunté son exposé aux _Annales d’Angers_, il est +certain toutefois qu’il n’en a pas reproduit servilement la teneur. Cela +n’est guère dans ses habitudes, et les quelques lignes qu’il consacre au +sujet contiennent des traits qui ne se trouvaient certainement pas dans +les annales. Ainsi le _ut Gothorum pavere mos est_. Il y a là +l’expression âpre et passablement injuste des sentiments du peuple franc +pour des voisins qui l’avaient longtemps gêné, et ce n’est pas la seule +fois qu’on trouve ces accents de mépris sous sa plume ou sous celle de +ses compatriotes[314]. + + [314] Cumque secundum consuetudinem Gothi terga vertissent. Greg. Tur. + II, 37. Ibique legatus Chlodoviae Paternus nomen ad Alaricum + accessit, inquirens utrum ex habito Gothi inarmis, quo spoponderant, + placitum custodirent, aut forte more soleto, ut post probatum est, + mendaciis apparerint. Frédég. II, 58. D’autre part, comme le fait + remarquer Pétigny, II, p. 389, Sidonius, écrivant au ministre + d’Euric, nous montre les Francs tremblant devant ce roi. + +Je note ensuite deux traits qui, étrangers à sa source écrite, +sembleraient faire croire qu’il a dû en connaître encore une autre, +d’origine barbare celle-là. Le premier, c’est le titre de _roi des +Romains_ donné à Syagrius[315]. Ce titre était trop étranger à la langue +politique des Romains, et cette langue trop bien fixée depuis longtemps, +pour qu’on puisse croire qu’un document, même de la plus basse époque de +l’empire, pût l’employer par distraction[316]. Je passe sous silence la +grossière erreur qu’il y aurait eu à attribuer ce titre à Syagrius, qui +était tout au plus investi de la dignité de comte ou de duc. Par contre, +un terme pareil se comprend fort bien dans la bouche des barbares, peu +au courant de la hiérarchie des fonctionnaires romains, et qui leur +donnaient naturellement les mêmes noms qu’à leurs propres chefs. Le mot +_Romains_ dans le titre attribué à Syagrius y est de plus un véritable +non-sens, si on le suppose donné par les provinciaux eux-mêmes. Par +contre, il correspond parfaitement au point de vue des barbares, qui ne +connaissaient que deux groupes de peuples: eux-mêmes et les Romains, et +qui ne faisaient pas de catégories parmi ces derniers[317]. Syagrius, +qui était pour les provinciaux le comte de la Lyonnaise, ou quelque +chose d’approchant, était donc pour les barbares le roi des Romains. En +le désignant sous ce nom, Grégoire nous fait comprendre qu’il l’a +entendu appeler ainsi par les Francs. On a vu plus haut qu’en effet les +Francs, dans leurs récits populaires, se figuraient les derniers +généraux qui avaient commandé dans les provinces gauloises comme des +rois, et qu’ils les avaient même rattachés les uns aux autres par les +liens d’une parenté fictive, de manière à en faire une véritable +dynastie[318]. Le roi Syagrius était donc pour eux le fils du roi +Aegidius, fils lui-même du roi Aétius, qui avait eu pour père le roi +Paul: conception vraiment épique et marquée, si je puis ainsi parler, au +coin de la plus pure barbarie. Pour que Grégoire, d’ordinaire si défiant +à l’égard des traditions franques, ait laissé passer dans son récit une +expression aussi insolite que celle dont il se sert pour désigner +Syagrius, il faut qu’il ait été singulièrement distrait, sinon il n’eût +pas manqué d’être choqué par une pareille invasion de la terminologie +barbare. Frédégaire lui-même, dont la crédulité vis-à-vis de ses sources +est cependant bien plus épaisse, semble avoir été frappé de +l’invraisemblance de la chose, puisqu’il transforme Syagrius en patrice +des Romains[319]. + + [315] Voir sur ce point l’intéressante étude de Tamassia: _Egidio e + Siagrio_ (_Rivista storica italiana_, 1886, livraison II, p. 228 et + 229). + + [316] Fustel de Coulanges, _L’invasion germanique et la fin de + l’Empire_, p. 489, n. 3. Le même auteur se trompe au surplus quand + il affirme (o. c. p. 8 et n. 4) que «l’emploi du mot _rex_ pour + désigner l’empereur était fréquent». Lui-même ne cite pas un seul + exemple où l’empereur soit formellement appelé _rex_; les textes + qu’il invoque, à part un, ne contiennent que l’adjectif _regius_ + dans le sens de _imperatorius_, sans doute parce que ce dernier mot + avait quelque chose de trop lourd pour être employé usuellement. + + [317] Si l’on me permet de faire ici une comparaison, je dirai que + l’erreur de l’écrivain gaulois qui, au Ve siècle, aurait appelé + Syagrius _roi des Romains_, ressemblerait assez à celle du + journaliste français qui appellerait le comte de Moltke _connétable + des Allemands_. Dahn, o. c. p. 63, ne voit pas pourquoi Syagrius + n’aurait pas porté le titre de roi, puisque 1º il était souverain de + fait, et que 2º ses voisins les rois barbares portaient tous le même + titre. Cette objection est réfutée d’avance, en excellents termes, + par Pétigny, II, p. 378: «Quelques chroniqueurs (_ils se réduisent à + un seul!_) disent que Syagrius prit le titre de roi; rien n’est + moins vraisemblable, car rien n’était plus éloigné des mœurs et des + idées de l’aristocratie romaine. Comme nous l’avons déjà fait + remarquer plusieurs fois, ce titre n’avait point, aux yeux des + Romains, la valeur que nous lui attribuons. Et ce n’était pas à + cause des idées républicaines qu’on leur suppose bien à tort, mais + parce que, depuis l’origine de l’Empire, il avait toujours servi à + désigner les chefs des nations barbares. Prendre le titre de roi, + c’était en quelque sorte abdiquer la qualité de Romain.» Dahn + d’ailleurs se réfute lui-même en disant, p. 66, n. 1, que Grégoire + n’avait à sa disposition, pour cette partie de son récit, que des + sources franques. + + [318] V. ci-dessus p. 96 et suiv. + + [319] Frédég. III, 15. Les raisons pour lesquelles il était amené à + choisir ce titre sont multiples: 1º Syagrius, à ses yeux, sans être + un souverain, occupait cependant en Gaule la plus haute position + politique possible, la souveraineté exceptée. Or, dans la hiérarchie + impériale, c’était précisément la situation du patrice: _sublimem + patriciatus honorem, qui ceteris omnibus anteponitur_, dit une loi + de l’empereur Zénon dans le Code de Justinien XII, III, 3. (V. + Gasquet, o. c. p. 150-153.) Aussi les barbares estimaient-ils fort + le titre de patrice: Gelimer, en se rendant à Bélisaire, et Odoacre, + en renvoyant les insignes impériaux à Constantinople, le demandèrent + à l’empereur. 2º En Bourgogne, où l’on avait gardé des relations + hiérarchiques assez suivies avec l’Empire, le titre de patrice était + resté en vigueur: il avait été porté d’abord par le roi, qui était + ainsi le premier dans l’empire après l’empereur, il le fut ensuite + par des grands, qui se trouvèrent les premiers dans le royaume après + le roi. Frédégaire, qui était Burgonde, a donc pu trouver dans le + vocabulaire politique de son pays le titre qu’il donne à Syagrius. + 3º Aétius avait porté le titre de patrice; or, en Gaule, Syagrius et + son père Aegidius avaient été les continuateurs et comme les + héritiers politiques de ce grand homme; bien plus, on a vu que de + bonne heure la tradition avait établi entre lui et eux un lien de + filiation: dès lors, on comprend facilement que les contemporains de + Syagrius lui aient attribué le titre porté par son ascendant + supposé. On voit combien Ranke est mal inspiré, lorsque, raisonnant + sur le _rex_ de Grégoire et sur le _patricius_ de Frédégaire, il en + conclut à la supériorité des informations du dernier (o. c. p. 346). + A ce prix, Hincmar, qui donne à Syagrius le titre de _duc_, devrait + avoir le pas sur Frédégaire, puisque ce titre se rapproche davantage + de la vérité. (Cf. G. Kurth, _L’hist. de Clovis d’après Frédégaire_, + p. 68.) + +Une autre preuve que Grégoire a connu une source orale et barbare, qui, +à son insu et peut-être malgré lui, doit avoir influé sur son exposé, +c’est le _campum pugnae praeparare deposcit_. En vrai barbare qui fait +de la guerre un duel, et qui rougirait de la commencer sans avoir +loyalement défié son adversaire, Clovis fait dire à Syagrius qu’il ait à +faire choix d’un champ de bataille. C’est de la même manière que les +Cimbres, en venant envahir l’Italie, avaient offert à Marius de fixer le +lieu et le jour de leur rencontre. On me dira que l’annaliste du Ve +siècle a bien pu être frappé du fait, et le noter, et qu’il n’est nul +besoin de supposer qu’il a été raconté par une tradition barbare. Et je +serais assez porté à le croire, si l’on pouvait me faire admettre que +ses notes étaient assez détaillées pour qu’il marquât des particularités +de ce genre. Il n’en est pas ainsi, et l’on aurait le droit de s’étonner +que le bailleur de renseignements de Grégoire lui eût fourni ici ce +détail ethnographique. Il est, au contraire, bien facile de supposer +qu’il se sera trouvé, encore une fois, dans la tradition orale des +Francs. Vrai ou faux--car son historicité ne m’est pas absolument +prouvée--il est tout à fait dans la tonalité des récits barbares[320]. + + [320] «Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent + l’esprit chevaleresque du moyen âge; il lui demandait un rendez-vous + en champ-clos et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat. + Le général romain ne jugea pas à propos de répondre, et attendit les + Francs sous les murs de Soissons.» Pétigny, II, p. 385. Il y a là un + contre-sens énorme. Ignorant l’usage barbare, et ne connaissant que + celui du moyen âge, Pétigny s’est figuré que le combat demandé par + Clovis était un combat _singulier_ et un _combat en champ-clos_. Il + faut renverser les termes: la proposition de Clovis ne rappelle pas + le moyen âge, mais c’est le moyen âge qui rappelle l’usage franc. + L’usage de défier l’adversaire a passé également, comme une + obligation d’honneur, dans les traditions du monde féodal. Qui ne se + rappelle le mot de Roland à Olivier, quand celui-ci, déjà aveugle et + ne reconnaissant plus les siens, lui a porté un grand coup d’épée: + Par nule guise ne m’avez desfiet. (_La Chanson de Roland_, éd. + Müller 2002.) + +Je crois trouver un troisième et dernier indice de l’emprunt fait par +Grégoire à une tradition barbare, dans le passage où il nous apprend que +Ragnacaire, parent de Clovis, y a assisté. On pourra dire, encore une +fois, que Grégoire sait cela par les _Annales d’Angers_, et je n’ai +aucun argument qui me permette de le nier d’une manière formelle, bien +que je doute fort que le recueil romain se soit occupé de ce barbare +obscur. Par contre, j’ai deux raisons d’ordre positif pour m’incliner à +croire que la mention faite ici de Ragnacaire provient d’une source +franque. La première, c’est que Ragnacaire, comme nous le verrons, a été +en réalité le héros de chants épiques. La seconde, c’est qu’il paraît +bien certain que la bataille de Soissons a inspiré les poètes francs, +puisque l’histoire incontestablement épique du roi Chararic nous fait +connaître le rôle perfide que ce prince y aurait joué. On ne me +demandera pas pourquoi, si Grégoire a connu ce chant, il ne lui a pas +fait de plus larges emprunts. Fidèle à lui-même, Grégoire se défie des +sources populaires, et surtout il se garde bien de s’adresser à elles +tant qu’il dispose d’un document écrit qui le renseigne suffisamment. +Or, c’était le cas ici: les _Annales_, malgré leur sécheresse, lui +fournissaient tout ce qu’il croyait avoir besoin de savoir; par suite, +il laissait la chanson épique dans l’ombre. Toutefois, il ne l’avait pas +entendue en vain, et, sans le savoir, il lui a, dans son récit, emprunté +un terme de son vocabulaire, ainsi que d’autres détails dont le cachet +barbare marque suffisamment leur origine. + +Je ne pousserai pas plus loin ces inductions, et je n’ai d’ailleurs pas +la présomption de croire que j’ai démontré entièrement ma thèse. Mais +peut-être était-il impossible d’arriver à une certitude plus complète, +dans l’état des matériaux sur lesquels il fallait opérer. Il y avait +intérêt, dans tous les cas, à constater combien peu d’éléments épiques +nous devons nous attendre à retrouver dans Grégoire de Tours. Même là où +ils abondent à côté de sa main, le chroniqueur passe dédaigneusement. +Deux lignes d’une source écrite valent plus pour lui que les plus +brillantes créations de la muse populaire. + +Si j’ai réussi à retrouver les vestiges de la tradition barbare dans un +récit où ils étaient si bien cachés, il me reste maintenant à l’éliminer +d’un passage où l’on s’est accordé jusqu’ici à la reconnaître. Il s’agit +du célèbre épisode du vase de Soissons. Les Francs de Clovis, du temps +qu’ils étaient encore païens, pillaient les églises. Un jour, il se +trouva dans leur butin un vase sacré d’une beauté extraordinaire. +L’évêque auquel il appartenait fit supplier Clovis de le lui rendre, et +le roi, pour lui complaire, demanda à ses guerriers de lui abandonner le +vase hors part. Tout le monde y consentit, sauf un soldat qui protesta +que le roi n’aurait pas plus que sa part légitime, et qui, pour bien +montrer qu’il ne se prêterait à aucun accommodement, brisa le vase d’un +coup de hache sous ses yeux. Le roi dut dévorer sa colère, mais, l’année +suivante, comme il passait la revue de son armée, il fit à ce soldat de +violents reproches sur la manière dont il était armé, et lui arracha son +arme pour la jeter à terre. Comme le soldat se baissait pour la +ramasser, le roi lui fendit la tête d’un coup de hache en lui disant: +«C’est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Sur quoi, il renvoya +l’armée, où cet acte avait répandu la terreur[321]. + + [321] Greg. Tur. II, 28. Frédég. III, 16. _Liber Hist._ 10. Roricon, + l. II. (Bouquet III, 6), Aimoin I, 12 (ibid. III, 36). + +Voilà ce que raconte Grégoire de Tours, suivi par Frédégaire, par le +_Liber Historiae_ et par les autres, qui se bornent à le répéter d’une +manière plus ou moins exacte. Les différences de leurs versions par +rapport à la sienne sont dues simplement à la distraction ou à la +négligence, si l’on excepte celle qui est relative au nom de l’évêque; +elles seront d’ailleurs discutées en leur lieu au cours de ce +chapitre[322]. + + [322] Je signalerai dès maintenant, parce que je n’aurai plus + l’occasion d’y revenir, une bévue de Frédégaire qui provient + manifestement d’une lecture superficielle de son texte. D’après + Grégoire, le roi répond à l’envoyé qui réclame le vase de la part de + l’évêque: Suis-nous jusqu’à Soissons, où doit avoir lieu le partage + du butin. Dans Frédégaire, l’évêque va lui-même trouver le roi, qui + lui répond: Envoie un messager à Soissons, etc. Il est manifeste que + la seconde version est un calque maladroit de la première. + +Selon plusieurs critiques, rien ne serait plus franchement populaire que +l’histoire du vase de Soissons. Rien ne l’est moins, selon moi. Je suis, +au contraire, fort frappé de l’absence totale de la couleur épique et +des détails barbares que nous constatons en nombre dans les autres +récits. Chaque fois que nous en analysons un, nous y voyons la tendance +à glorifier le héros, ou tout au moins à attirer l’intérêt et la +sympathie sur sa personne: il est le centre de l’action, et c’est à lui +qu’elle se rapporte. Il n’en est pas ainsi dans l’histoire du vase de +Soissons, et tout le monde voit bien que l’intérêt se concentre ici +autour de la personnalité absente et innommée de l’évêque. Il s’agit de +savoir si on lui rendra le vase, ou si le premier barbare venu pourra +impunément s’opposer à la générosité du roi qui veut le restituer. Tout +est là; aussi l’épisode se termine-t-il logiquement par la mort de +l’audacieux soldat. Moralité: que les barbares y regardent à deux fois +avant de s’opposer à ce que justice soit rendue à un évêque et à son +église. Ce n’est pas là le sujet d’une ballade germanique, mais bien +plutôt celui d’un _miracle_: il n’y manque, en effet, que l’élément +merveilleux pour le classer dans la catégorie des histoires en l’honneur +des saints. Peut-on se figurer les guerriers de l’armée de Clovis +racontant de pareilles aventures? Ces barbares qui pillaient les églises +se seraient-ils avisés de célébrer la libéralité de leur roi envers un +évêque, et des soldats si souvent indisciplinés devaient-ils chanter +avec enthousiasme la mort d’un des leurs, massacré par le roi pour avoir +fait respecter les droits de tous? + +Ce n’est donc pas une tradition orale barbare, c’est moins encore un +chant épique qui nous a conservé cette anecdote. Si l’on a pu s’y +tromper, c’est sans doute à cause de la conformité de couleur qu’elle +présente avec la réalité historique. En effet, notre épisode offre +certains traits foncièrement germaniques, et non seulement étrangers, +mais même tout à fait opposés aux mœurs romaines. Le premier, c’est le +caractère rigoureux de la loi qui préside au partage du butin. Le roi +n’a que sa part réglementaire; s’il veut obtenir quelque chose de plus, +il est obligé de le demander à ses guerriers, et, si l’opposition d’un +seul ne suffit pas pour mettre obstacle à l’accomplissement de son +désir, tout au moins est-il obligé d’endurer les récriminations du +premier venu. Un pareil état de choses a dû disparaître de bonne heure. +Aussi la mention qui en est faite ici ne peut-elle émaner que d’un +contemporain, car les générations suivantes ne devaient plus guère avoir +l’occasion d’assister à des scènes semblables. + +L’autre trait auquel je fais allusion a un cachet plus barbare encore. +Le soldat mécontent brise le vase que Clovis a demandé hors part, et il +le fait impunément. Nous avons vu tout à l’heure que sa protestation ne +pouvait pas être réprimée: mais pourquoi lui laisse-t-on détruire un +objet de prix? La réponse est bien simple: Parce que, à cette époque +primitive, pour ces barbares qui pillaient les églises et qui étaient +partout en quête de _l’or rouge_, les objets d’art n’avaient guère +d’autre valeur que celle du métal, et qu’il fallait bien les mettre en +pièces pour que chacun eût une part égale de butin. Le soldat mutin qui +brisait le vase de Soissons ne commettait, au point de vue des Francs, +d’autre délit que celui d’être désagréable au roi, en l’empêchant de +renvoyer à l’évêque le vase intact; il ne portait pas atteinte à la +propriété commune, il mettait au contraire l’objet en question dans +l’état où le partage l’aurait mis peu après[323]. Ces deux détails sont +donc bien barbares, et rien n’empêcherait de soutenir qu’ils émanent de +l’imagination populaire. Mais, outre que leur _couleur locale_ +s’explique tout aussi bien dans l’hypothèse qu’ils sont historiques, il +reste établi que la tendance du récit est bien nettement ecclésiastique, +et partant, qu’il a dû être consigné par écrit par quelque contemporain, +auquel Grégoire de Tours aura emprunté sa narration. Il fallait être un +contemporain, et un observateur placé à proximité, pour reproduire de +pareils traits sans être tenté de les souligner: une ou deux générations +après, on ne les aurait plus compris, et, certes, on ne les aurait pas +inventés. Déjà Frédégaire ne semble plus se rendre un compte exact de ce +que fait le soldat: _voce magna urceum impulit_, dit-il, mais il ne +paraît pas croire que le soldat ait brisé le vase. Il était Romain, et +relativement plus civilisé, et il n’aura pu se figurer que l’audace d’un +simple guerrier soit allée jusqu’au point de détruire un précieux objet +d’art sous les yeux mêmes du roi qui voulait le sauver. + + [323] L’histoire des Francs nous offre plusieurs exemples d’objets + d’art brisés par les rois ou par les grands. En 531, quand + Childebert I revint d’Espagne, il rapporta soixante calices, seize + patènes, vingt couvertures d’évangiliaire, le tout d’or pur et orné + de pierres précieuses, et Grégoire de Tours constate avec une + admiration naïve qu’il ne mit en pièces aucun de ces objets, mais + qu’il les distribua intacts aux églises. (III, 10.) En 586, quand le + roi Gonthran se fut emparé du butin de Gundowald, il brisa quinze + coupes (_catini_) et n’en garda que deux, parce qu’il en avait + assez. (Id. VIII, 3.) Encore en 842, Lothaire I fit mettre en + morceaux le merveilleux _discus_ cosmographique et géographique de + Charlemagne, pour le partager entre ses fidèles (_Annal. S. Bertin._ + a. 842). Nous voyons aussi que, quand une église vendait ses objets + d’art pour racheter des captifs ou pour soulager des pauvres, ils + passaient généralement sous le marteau des _argentarii_; voir p. + exemple _Vita s. Leodegarii_ dans Bouquet, II, p. 617. + +La complexité des rapports du roi franc avec des évêques est un élément +tout-à-fait incompréhensible pour la légende. Celle-ci ne procède que +par grandes lignes et n’emploie que des couleurs bien tranchées; elle ne +connaît pas les contours fuyants ni les nuances de transition. Ses héros +à elle ne garderont jamais que deux attitudes en face des évêques: la +hache levée ou le genou plié. Un Clovis qui laisse piller des églises +par ses soldats, et qui ensuite s’emploie auprès d’eux pour qu’ils lui +permettent de faire acte de courtoisie envers ses victimes, ce n’est pas +là un concept populaire, mais c’est, en revanche, une donnée +profondément historique. Le Ve et le VIe siècles nous offrent plus d’une +fois des spectacles du même genre, et les écrivains ecclésiastiques se +sont complu à les retracer[324]. + + [324] Je note ici le dernier exemple qui me soit connu: il est + postérieur de plus d’un demi-siècle à Clovis: Igitur Alboin cum ad + fluvium Plabem venisset ibi ei Felix episcopus Tarvisianae ecclesiae + occurit. Cui rex, ut erat largissimus, omnes suae ecclesiae + facultates postulanti concessit et per suum pracmaticum postulata + firmavit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, II, 72. + +Pour avoir reproduit avec une telle fidélité des particularités si +étrangères aux mœurs romaines, et d’un caractère si archaïque, il a +fallu, je le répète, que le narrateur auquel Grégoire de Tours emprunte +ses renseignements fût un contemporain de ce qu’il raconte, et que, de +plus, il vécût à proximité des barbares ou au milieu d’eux. Je rencontre +ici, dans le latin de notre chroniqueur, une expression fort archaïque +dont il ne se sert jamais, et qui, si je ne me trompe, a passé de cette +source contemporaine dans son texte: c’est celle de _papa_ employée dans +le sens d’évêque. Dès la seconde moitié du VIe siècle, cette expression +a disparu du vocabulaire usuel, et Grégoire de Tours lui-même ne lui +donne jamais ce sens, sinon dans cet unique passage[325]. Ne sommes-nous +pas fondés dès lors à supposer qu’elle se sera trouvée dans sa source, +et que, s’il l’a gardée, c’est à cause de la fidélité spéciale qu’il met +à reproduire les paroles de ses personnages? + + [325] Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth, _les Sources de + l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 413 et 414. + +Mais connaissons-nous un document qui réunisse les deux notes en +question, c’est-à-dire qui ait été écrit au nord de la Gaule, et au +commencement du VIe siècle? Oui, et Grégoire de Tours, qui le mentionne +lui-même, l’avait certainement lu: c’est le _Vita Remigii_[326]. Cet +ouvrage, composé entre 533 et 574, ne pouvait guère passer sous silence +un trait qui était entièrement à la louange de son héros, si toutefois +on admet que saint Remy est l’évêque non nommé auquel fait allusion le +récit de Grégoire. Et il semble impossible d’en douter. D’abord, la date +assignée à l’épisode, qui est placé immédiatement après la bataille de +Soissons, s’accorde bien avec celle où nous devons supposer qu’eut lieu +la conquête du pays rémois par les Francs Saliens. Ensuite, l’offre +faite par Clovis aux envoyés de l’évêque, de le suivre jusqu’à Soissons +où doit être partagé le butin, fait penser que le diocèse de cet évêque +ne devait pas être trop éloigné de Soissons: or, Reims est la voisine de +Soissons à l’est, et c’est même, avec Senlis et Meaux, le seul diocèse +qui ait pu recevoir la visite des Francs après la défaite de Syagrius, +puisque les diocèses situés au nord et à l’ouest de Soissons devaient +déjà être alors en leur possession. Enfin, la démarche de l’évêque ne +s’expliquerait pas, si l’on ne supposait qu’il avait quelque lieu d’en +attendre un bon résultat: et nous savons que c’était bien là le cas de +saint Remy, dont les bonnes relations avec Clovis sont attestées par une +lettre qu’il lui écrivit avant sa conversion[327]. D’ailleurs, +Frédégaire et Hincmar nomment ici saint Remy: et, bien que ce nom ne +leur ait été fourni par aucune tradition, mais simplement suggéré par la +vraisemblance, il n’est pas moins remarquable combien la conjecture +s’imposait en quelque sorte alors comme aujourd’hui[328]. + + [326] Est enim nunc liber vitae ejus, qui eum narrat mortuum + suscitasse. Greg. Tur., II, 31. + + [327] Si toutefois cette lettre est adressée à Clovis, ce qui, je + l’avoue, me laisse des doutes. + + [328] Frédég. III, 16. Aimoin I, 12 (Bouquet III p. 36). Hincmar _Vita + Remigii_, IV, 50 (_Acta Sanct._ oct. t. I, p. 144). Le _Liber + Historiae_ 10 et son caudataire Roricon (Bouquet III p. 6) imitent + le silence de Grégoire. + +On me demandera pourquoi, dans ce cas, Grégoire n’aurait pas reproduit +le nom de l’évêque? Je pourrais me dispenser de répondre à cette +question, car, s’il est établi qu’il a connu ce nom, son silence ne +prouve pas plus contre celui de saint Remy que contre tout autre. Mais +je crois avoir signalé les vraies raisons de ce silence. Grégoire n’a +pas voulu croire ou n’a pu se résigner à raconter que le fondateur de la +France chrétienne ait jamais pillé l’église de son père spirituel: soit +qu’il ait eu un demi-doute, soit qu’il ait éprouvé une trop vive +répugnance, soit qu’il n’ait pas cru devoir accorder assez d’importance +à cet épisode dans sa narration en le rattachant à un nom en vue, il l’a +raconté, mais il a omis le nom: ce procédé, d’une critique rudimentaire, +il est vrai, lui est cependant familier, ainsi qu’on l’a vu précédemment +à l’occasion de l’épisode de Wiomad[329]. + + [329] V. ci-dessus, p. 181. Il y a d’autres occasions encore où il + omet des noms, sans qu’il soit aussi facile d’en dire le motif + exact. Ainsi III, 20: Theodoricus autem filio suo Theudoberto + Wisigardem cujusdam regis filiam desponsaverat (il s’agit de Wacho, + roi des Lombards)--et ibid. IX, 26, où il est dit d’Ingoberge, veuve + du roi Charibert, qu’elle mourut à Tours, relinquens filiam unicam + quam in Canthia regis cujusdam filius matrimonio copulavit. Faut-il + croire que notre auteur ignorait le nom de Berthe et de son mari + Ethelbert, ou plutôt est-ce par une espèce d’indifférence pour des + faits placés trop loin de son sujet qu’il omet les noms? Je demande + qu’on ne s’étonne pas trop de cette conjecture: les principes de + l’art d’écrire n’étaient pas pour Grégoire ce qu’ils sont pour nous. + Qu’on se souvienne que Caton l’Ancien, dans ses _Origines_, ne nomme + jamais les personnages qu’il met en scène, ce qui ne l’a pas empêché + de faire une exception en faveur de l’éléphant Syrus. (Pline _H. N._ + VIII, V, 11.) Cf. G. Kurth, _Caton l’Ancien_, p. 176. Le motif de ce + singulier procédé nous est resté inconnu, le fait lui-même est + incontestable. + +Telles sont les raisons qui nous autorisent à regarder l’épisode du vase +de Soissons, non comme une légende fournie par la tradition orale des +Francs, mais comme une histoire consignée par écrit dans un document +contemporain, qui serait difficilement autre que le _Vita Remigii_. Tout +d’ailleurs, dans cette histoire, porte le cachet d’une incontestable +historicité. + + + + +CHAPITRE II + +Le mariage de Clovis. + + +L’histoire épique de Clovis est bien instructive, en ce qu’elle nous +révèle le cercle d’idées dans lequel se meuvent les foules. Ce qui a +frappé l’imagination populaire en Clovis, ce n’est pas l’homme +prédestiné dont la Providence a fait son instrument de choix, ce n’est +pas le porteur de la mission sublime réservée à son peuple par le +_Christ qui aime les Francs_. Ce qu’elle a retenu de son histoire, ce +n’est pas la conquête de toute la Gaule et la fondation d’un vaste +empire, ce n’est pas davantage sa merveilleuse conversion à la suite +d’un vœu exaucé, ni le spectacle grandiose d’un roi entrant avec tout +son peuple dans la clientèle de l’Église catholique. Ces scènes +magnifiques n’ont rien dit aux barbares, et ne les ont pas touchés. Ils +n’ont rien compris à la grandeur du rôle joué par leur souverain, et +leur coup d’œil n’a pas été assez perspicace pour entrevoir, au-delà de +lui, la nation dont ses succès préparaient la grandeur sans pareille. +Seul, le monde ecclésiastique a tressailli de joie et d’orgueil en +recevant Clovis sous les voûtes de ses églises; seul, il a eu +l’intuition de l’avenir dont sa conversion était le gage; seuls, ses +écrivains ont trouvé, pour célébrer ce grand événement, les accents émus +et enthousiastes de la poésie[330]. + + [330] Je fais ici allusion à l’auteur du grand prologue de la _Loi + salique_, dont l’inspiration toute catholique procède d’une autre + pensée, on l’a vu, que le récit relatif aux quatre prud’hommes. Je + pense également à l’auteur du _Vita Remigii_, dont Grégoire de Tours + II, 31, nous fait entendre quelques accents à travers sa prose + d’ordinaire si monotone: Velis depictis adumbrantur plateae, + ecclesiae curtinis albentibus adurnantur, baptistirium componitur, + balsama difunduntur, micant flagrantes odorem cerei, totum templum + baptistirii divino respergeretur ab odore... _Procedit novos + Constantinus ad lavacrum_, etc. Je rappellerai aussi les belles + paroles de saint Avitus de Vienne, écrivant à Clovis pour le + féliciter de son baptême. Il y a là de grandes et larges vues de + l’avenir, que l’histoire a confirmées. + +Les milieux populaires ne s’intéressent aux affaires publiques que par +rapport à leur côté individuel et personnel. C’est le héros qui +passionne le peuple, ce ne sont pas les destinées nationales dont il a +la responsabilité, ni les graves intérêts qui reposent sur sa tête. Pour +les Francs, les parties les plus importantes de la vie de Clovis, ce +sont les péripéties de son mariage, c’est le tour qu’il s’est laissé +jouer en Burgondie par un Romain artificieux, ce sont les grands coups +d’épée par lesquels il s’est taillé un royaume, ce sont les meurtres par +lesquels il s’est débarrassé de ses ennemis et de ses rivaux, ce sont, +enfin, d’autres aventures du même genre, réelles ou fictives, dont le +souvenir ne s’est pas conservé. Car, ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre +précédent, nous avons le droit de croire qu’on est loin de connaître +complétement le Clovis de l’épopée. Son cycle, à n’en pas douter, était +beaucoup plus riche qu’il n’y paraîtrait d’après Grégoire de Tours. + +Les amours des héros ont été de tout temps un des sujets favoris de la +poésie populaire. Voici la seconde fois qu’une histoire de fiançailles +et de mariage entre dans notre épopée. Écoutons le récit de Grégoire de +Tours: + +«Gondioch, roi des Burgondes, était de la race d’Athanaric, le roi +persécuteur dont nous avons parlé plus haut. Il avait quatre fils: +Gondebaud, Godigisil, Chilpéric et Godomar. Gondebaud tua son frère +Chilpéric par le glaive, et fit jeter sa femme à l’eau, une pierre +attachée au cou; quant à ses deux filles, il les condamna à l’exil. +L’aînée, qui se fit religieuse, s’appelait Chrona, la cadette Clotilde. +Or, comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses +émissaires découvrirent la jeune princesse. La voyant belle et sage, et +sachant qu’elle était de sang royal, ils en parlèrent à Clovis, qui, +aussitôt, envoya demander la main de Clotilde à Gondebaud. Celui-ci, +n’osant la lui refuser, la remit aux envoyés, qui se hâtèrent de la +conduire auprès de leur roi. Clovis se réjouit fort de la voir, et il en +fit sa femme[331].» + + [331] Greg. Tur. II, 28. + +Voici ce que cette histoire, si sobre et si peu légendaire d’aspect, est +devenue sous la plume de Frédégaire: + +«Comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses +émissaires entendirent parler de Clotilde. Et, comme il n’était pas +permis de la voir, Clovis envoya un Romain du nom d’Aurélien, qui devait +tâcher de parvenir à Clotilde par tel moyen qu’il pourrait. Aurélien se +mit en route seul, ayant, comme un mendiant, la besace sur le dos et les +vêtements déchirés, et emportant l’anneau de Clovis pour inspirer +confiance. Arrivé à la ville de Genève, où Clotilde demeurait avec sa +sœur Saedeleuba, il fut reçu par charité par les deux sœurs, qui +pratiquaient l’hospitalité envers les étrangers. Pendant que Clotilde +lui lavait les pieds, Aurélien se pencha vers elle et lui dit à voix +basse: «Dame, j’ai un grand message à vous faire, si vous daignez +m’accorder un endroit où je puisse vous parler en secret.» La princesse +y consentit, et admis en sa présence, Aurélien lui dit: «C’est Clovis, +le roi des Francs, qui m’a envoyé; il veut, si c’est la volonté de Dieu, +vous faire partager son trône, et pour que vous soyez sûre de ses +intentions, voici son anneau qu’il vous envoie.» Clotilde reçut l’anneau +avec grande joie, et répondit: «Reçois cent sous d’or pour tes peines, +et prends mon anneau. Hâte-toi de retourner auprès de ton maître, et +dis-lui que, s’il veut m’avoir en mariage, il me fasse demander sans +retard, par une ambassade, à mon oncle Gondebaud. Que les ambassadeurs +fassent confirmer sur l’heure ce qu’il leur accordera, et qu’ils fassent +en toute diligence réunir un plaid. S’ils ne se hâtent, je crains de +voir revenir de Constantinople un certain sage nommé Aridius, qui, s’il +arrive à temps, déjouera tout le projet.» Aurélien retourna chez lui +dans le même attirail qu’il était venu. Arrivé aux frontières du pays +d’Orléans, et pas loin de sa maison, il rencontra un pauvre mendiant qui +devint son compagnon de route. Aurélien, qui était sans défiance, +s’étant endormi, son camarade lui vola sa besace avec les sous d’or. A +son réveil, saisi d’affliction, il se hâta de courir chez lui, d’où il +lança ses domestiques à la poursuite du voleur. Ils le rattrapèrent et +l’amenèrent à Aurélien, qui le fit rudement bâtonner pendant trois jours +et le lâcha ensuite. Puis, il alla trouver Clovis à Soissons, et lui +raconta en détail tout ce qui s’était passé. Clovis, charmé de l’esprit +et des ressources de Clotilde, envoya demander à Gondebaud la main de sa +nièce. Gondebaud, n’osant la lui refuser et espérant contracter amitié +avec lui, promit de la lui donner. Les envoyés, ayant offert le sou et +le denier selon la coutume franque, la fiancèrent à Clovis et +demandèrent la convocation immédiate d’un plaid où elle serait donnée en +mariage à leur maître. Le plaid eut lieu sans retard, et la noce fut +préparée à Châlon (sur Saône). Aussitôt que les Francs eurent reçu la +princesse des mains de Gondebaud, ils la firent monter dans une +basterne, et, emportant son riche trésor, ils reprirent le chemin de +leur pays. Mais Clotilde pressentait le retour d’Aridius, qui venait de +l’empire, et elle dit au chef des Francs: «Si vous voulez que je +parvienne jusqu’à votre maître, faites-moi descendre de cette basterne, +et mettez-moi sur un cheval, puis faisons toute la diligence possible +pour arriver chez vous. Jamais, si je reste sur ce char, je ne verrai +votre roi.» Les Francs lui obéirent et la mirent sur un cheval, et en +toute hâte on gagna la cour de Clovis. + +Cependant, Aridius, débarqué à Marseille, apprenait ce qui s’était +passé, et accourait à marches forcées. Arrivé près de Gondebaud, +celui-ci lui dit: «Tu sais que j’ai fait amitié avec les Francs, et que +j’ai donné ma nièce Clotilde pour femme à Clovis?--Ce n’est pas là un +pacte d’amitié, répondit Aridius, mais un germe de discorde perpétuelle. +Vous auriez dû vous souvenir, seigneur, que vous avez fait périr par le +glaive votre frère Chilpéric, père de Clotilde, que vous avez fait jeter +sa mère à l’eau, une pierre attachée au cou, et précipiter au fond d’un +puits ses deux frères, après leur avoir tranché la tête. Si elle devient +puissante, elle vengera ses parents. Envoyez sans retard votre armée à +sa poursuite, pour la ramener. Il vaut mieux pour vous avoir une +querelle sur les bras une seule fois, que d’être sans cesse, avec tous +les vôtres, en butte à la rancune des Francs.» Gondebaud, ayant entendu +cela, envoya une armée à la poursuite de Clotilde, mais elle ne trouva +plus que la basterne et les trésors, dont elle s’empara. Clotilde, +arrivant dans le voisinage de Villery, dans le pays de Troyes, où +résidait Clovis, avant de quitter le sol de la Burgondie, pria ses +guides de piller et de brûler ce pays sur une étendue de douze lieues à +la ronde. Lorsqu’ils l’eurent fait avec la permission de Clovis, +Clotilde s’écria: «Je vous rends grâces, Dieu tout puissant, de ce que +j’assiste au commencement de la vengeance de mes parents et de mes +frères[332].» + + [332] Frédég. III, 18-19. + +Écoutons maintenant la même légende telle que la rapporte au VIIIe +siècle le _Liber Historiae_. L’accord de ce texte avec celui de +Frédégaire apparaîtra d’autant plus remarquable si on se souvient qu’il +ne l’a pas connu; quant à ses variantes, elles ne seront pas moins +intéressantes, parce qu’elles nous aideront à refaire l’histoire de la +légende dans deux milieux différents. + +Le _Liber Historiae_, qui s’appuie sur Grégoire de Tours et sur la +tradition, ne sait rien des deux frères de Clotilde massacrés. Il +connaît le personnage d’Aurélien, et il lui attribue la même mission que +Frédégaire, seulement il ne le désigne pas par l’appellation de Romain. +Il ne le fait pas partir habillé en mendiant, mais il nous le montre +déposant ses habits pour en prendre de plus pauvres dans une forêt, +avant d’arriver à la ville de Clotilde. Il ne mentionne pas la ville où +réside Clotilde, et il ne donne pas le nom de sa sœur. La première +rencontre d’Aurélien avec cette princesse est exposée un peu +différemment: c’est un dimanche, pendant qu’elle allait à la messe, +qu’il se trouve sur son passage parmi les mendiants, et vêtu comme eux. +Au sortir de l’office, Clotilde leur distribua des aumônes, et le +confident de Clovis profita du moment où elle lui donnait une pièce +d’or, pour baiser sa main et pour la tirer par le pan de son vêtement. +Sur quoi Clotilde, rentrée chez elle, le fait appeler par sa servante. +Dans le _Liber Historiae_, comme dans Frédégaire, Aurélien alors expose +le message de son maître en exhibant son anneau comme gage. Seulement, +le _Liber Historiae_ ajoute ici des détails oiseux: au moment d’entrer +chez Clotilde, Aurélien avait déposé derrière la porte de la chambre les +ornements de fiançailles que lui avait remis Clovis, ne gardant en main +que l’anneau; lorsqu’il voulut les offrir à la princesse, ils avaient +disparu et c’est Clotilde qui les fit chercher et retrouver par ses +gens. La manière dont Clotilde accueille le message a aussi subi +quelques variantes. Elle ne donne pas cent sous au messager pour ses +peines, elle n’accorde pas immédiatement son consentement, ni ne trace +tout de suite la ligne de conduite à suivre pour faire aboutir les +négociations. Elle commence par déposer l’anneau de Clovis dans le +trésor de Gondebaud; elle fait ensuite observer à l’envoyé qu’il n’est +pas convenable qu’une chrétienne épouse un païen; toutefois, elle lui +laisse de l’espérance, en ajoutant qu’elle s’en remettra à la volonté de +Dieu. + +Le _Liber Historiae_ ne connaît pas l’épisode du sac volé en route à +Aurélien par son compagnon de voyage: on peut croire que c’est parce +qu’il l’a remplacé par celui que nous venons d’analyser. Il ramène +Aurélien tout droit chez Clovis, qui, loin de montrer, comme dans +Frédégaire, une hâte extrême à conclure le mariage par peur du retour +d’Aridius, laisse un an s’écouler avant de renvoyer une ambassade à +Gondebaud. + +Cette seconde ambassade qui, dans Frédégaire, n’a pas de peine à obtenir +de Gondebaud intimidé la main de Clotilde, a au contraire, dans le +_Liber Historiae_, de nouvelles aventures. C’est Aurélien qui en est le +chef, et lorsqu’il communique son message au roi des Burgondes, celui-ci +se met en colère, affirmant que Clotilde n’est pas la fiancée de Clovis. +Aurélien répond sur un ton menaçant, et alors les Burgondes, qui ont +peur d’une guerre avec les Francs, décident leur maître à faire d’abord +une enquête pour savoir ce qui en est des affirmations de l’ambassadeur, +et si, par hasard, il n’aurait pas été apporté à Clotilde des cadeaux +qui permettraient à Clovis de la dire sa fiancée. L’enquête établit que +l’anneau de Clovis, contenant son image et son nom, se trouve en effet +dans le trésor de Gondebaud. On fait venir Clotilde, qui déclare l’avoir +reçu des envoyés du roi franc. Gondebaud a pour elle des paroles +indulgentes, et la remet, malgré lui d’ailleurs, entre les mains +d’Aurélien, qui l’amène à Clovis. Tout l’épisode d’Aridius et du +stratagème employé à la dernière heure par Clotilde, ainsi que de la +vengeance anticipée qu’elle exerce sur le pays burgonde, est passé sous +silence. Par contre, le _Liber Historiae_ sait que, dès la nuit des +noces, Clotilde a demandé à Clovis de se faire chrétien, et de réclamer +sa part d’héritage à Gondebaud. Clovis fait une réponse évasive sur le +premier point, et lui accorde le second. Il s’ensuit un troisième envoi +d’Aurélien en Burgondie. Gondebaud s’irrite des réclamations de Clovis; +Aurélien parle un langage plus fier que jamais, et de nouveau les +Burgondes, par peur d’une guerre avec les Francs, conseillent à +Gondebaud de céder. Gondebaud s’exécute en maugréant, Aurélien le +remercie avec courtoisie, et les Burgondes, pleins d’admiration, +s’écrient: «Vive le roi qui a de tels hommes!» Aurélien retourne auprès +de son maître, qui, après la conquête de la Gaule romaine, le récompense +en lui donnant le château de Melun et tout le duché[333]. + + [333] _Liber Historiae_ c. 12-14. + +Cette version du _Liber Historiae_ est devenue populaire: c’est elle +qu’ont reproduite, non seulement Roricon[334] et Aimoin[335], mais aussi +le _Vita Clotildis_[336]. Et on ne s’étonnera pas, si l’on pense que le +_Liber Historiae_, généralement pris pour Grégoire de Tours lui-même, a +été au moyen âge la seule ou du moins la principale source de l’histoire +des Francs. + + [334] Dans Bouquet III, p. 6-8. + + [335] Id. ib. p. 37 et 38. + + [336] Dans _Scriptor. Rer. Merov._ (Krusch) II, p. 342 et suiv. Je + dirai une fois pour toutes que le _Vita Chlothildis_, qui date tout + au plus du IXe siècle, n’est qu’une copie du _Liber Historiae_, + agrémentée de quelques amplifications oratoires, et enrichie de + quelques sèches notices sur des constructions d’églises. L’Histoire + poétique des Mérovingiens peut n’en tenir aucun compte. Cf. Krusch, + l. l. + +Que penser maintenant de nos trois versions? A première vue, on est +tenté d’admettre que Grégoire ne connaît pas la légende relative au +mariage, et qu’il raconte l’histoire telle qu’elle est arrivée, tandis +que les deux autres chroniqueurs se feraient l’écho d’une tradition née +après lui, et dont chacun nous aurait recueilli une version différente. +Ainsi raisonne encore Junghans, qui admet sans réserve l’historicité du +récit de Grégoire[337]. Mais plusieurs raisons sérieuses militent contre +cette supposition, et je rappellerai en passant que déjà Fauriel avait +ici entrevu la vérité[338]. D’abord, nous savons que les chants +poétiques naissent au lendemain des événements qu’ils célèbrent, et sont +engendrés en quelque sorte par l’actualité: ils se modifient au cours +des temps, mais ils se rattachent, par leur origine, à une date très +rapprochée des faits. Il n’est donc pas vraisemblable qu’à l’époque de +Grégoire il n’ait pas existé de chant épique sur le mariage de Clovis, +et on se créerait un insoluble problème historique si l’on admettait que +cette légende ne s’est formée que plus tard, c’est-à-dire un bon siècle +après l’événement. En second lieu, où Grégoire lui-même aurait-il puisé +les quelques détails qu’il a conservés, s’ils ne s’étaient pas trouvés +dans un chant épique, puisqu’il est impossible d’imaginer un autre +document qui les aurait contenus? Il est donc probable que Grégoire a +connu le chant en question, et qu’il s’en est inspiré dans une certaine +mesure. Cette mesure, nous la connaissons déjà, et nous avons vu +précédemment de quelle manière il l’applique. Il aura supprimé les +détails qui lui paraissaient invraisemblables, il aura gardé le noyau de +la légende, et, en la racontant en résumé, il lui aura donné l’aspect +d’un fait historique. Un examen attentif de son texte, entrepris à la +lumière de cette conjecture, transformera celle-ci en une espèce de +certitude. + + [337] Junghans, o. c. p. 55. + + [338] Voir ci-dessus p. 12. Richter, dont le livre modeste contient + une si grande somme d’érudition et un esprit critique si juste, + reconnaît aussi, année 492, p. 35, que Grégoire s’est servi d’une + source légendaire dont il a essayé de démêler l’élément historique. + +Deux mots, dans la chronique de Grégoire de Tours, nous fournissent la +preuve qu’il sait plus de choses qu’il n’en raconte. Il dit que les +ambassadeurs de Clovis, qui vont souvent en Burgondie, _trouvent_ +Clotilde, la voient belle et apprennent qu’elle est de sang royal. Pour +qu’ils la trouvent, il faut donc qu’elle soit cachée ou du moins gardée +avec quelque soin: ce _reperitur_ est une allusion assez claire à la +légende de Frédégaire et du _Liber Historiae_. Puis, quand ils ont +obtenu de Gondebaud la main de Clotilde pour leur maître, ils partent et +l’emmènent en hâte (_velotius_). Pourquoi cette hâte, sinon parce que +Grégoire écrit sous l’impression de la légende qui lui montre Clotilde +cédée à regret et menacée d’être reprise[339]? + + [339] Rajna p. 69 et 70. + +Qu’on ne nous dise pas, avec quelques critiques, que les deux +expressions notées, loin d’attester l’existence de la légende au temps +de Grégoire de Tours, en sont au contraire l’origine. Il serait par trop +naïf, en effet, de supposer que la légende aurait poussé sur un texte +écrit, et non sur le sol vivant de la tradition populaire! Et il est +bien inutile de réfuter une manière de voir qui suppose une totale +ignorance des lois du développement épique. + +Mais la remarquable concordance entre les expressions de Grégoire visées +ci-dessus et la légende telle qu’elle est donnée par Frédégaire et par +le _Liber Historiae_ n’en a pas moins besoin d’explication: et, si l’on +ne peut pas admettre celle qui vient d’être réfutée, il ne reste plus +que l’hypothèse d’une source commune. Tout donc nous amène à conclure +que Grégoire a connu la légende, et, qu’en la résumant, il n’a pu +effacer certains traits qu’on retrouve mieux conservés dans ses +successeurs, de même que plus haut, dans l’histoire de Childéric, +_pacatis occultae Francis_ trahit chez lui la connaissance d’un épisode +raconté au long par Frédégaire. + +Mais quelle est, dans l’histoire du mariage de Clovis, la version qu’il +connaissait? Celle de Frédégaire ou celle du _Liber Historiae_? C’est +celle de Frédégaire: le _velotius_ n’a aucune signification dans +l’autre. D’ailleurs, la version du _Liber Historiae_ présente un +caractère bien accentué de modernité au regard de celle de Frédégaire. +On y trouve une note plus chrétienne, et une couleur attestant un milieu +déjà plus civilisé. C’est un dimanche, en allant à la messe, que +Clotilde rencontre Aurélien, et celui-ci est assis devant l’église avec +les autres pauvres. La première parole de Clotilde en entendant les +offres de Clovis, c’est qu’une chrétienne ne peut épouser un païen; elle +déclare ensuite s’en remettre à la volonté de Dieu. La première chose +qu’elle demande à Clovis après son mariage, c’est qu’il se convertisse à +la foi chrétienne. Elle lui parle aussi de sa vengeance, mais ce n’est +plus au sens barbare de la légende de Frédégaire: elle veut seulement se +faire restituer par Gondebaud l’héritage auquel elle a droit. En +comparant toute cette partie de l’histoire à la partie correspondante +dans Frédégaire, on ne peut nier que le _Liber Historiae_ n’ait puisé +dans un milieu plus chrétien et plus civilisé, ou encore que son auteur +n’ait lui-même arrondi les angles barbares et adouci l’âpreté des +sentiments de la tradition. + +D’autre part, l’histoire est devenue, dans le _Liber Historiae_, moins +populaire, moins vraisemblable. L’épisode du sac perdu est parfaitement +clair et logique dans Frédégaire; dans le _Liber_, il n’est plus qu’un +hors-d’œuvre. La déposition de l’anneau de Clovis par Clotilde dans le +trésor de Gondebaud, simplement en vue de l’y faire retrouver plus tard +pour fournir un argument aux partisans du mariage, a quelque chose de +maladroit et de niais; on dirait d’une ficelle littéraire. Qu’on donne +Clotilde à Clovis parce qu’on a peur de lui, ainsi que le racontent +Grégoire et Frédégaire, à la bonne heure! cela est clair et logique. +Mais qu’on la lui livre, malgré soi, parce qu’on a trouvé dans le trésor +de Gondebaud un anneau qui y a été glissé d’une manière subreptice, cela +est sot; et nul ne soutiendra que nous avons ici la forme primitive du +récit! Je ne dirai rien de la troisième ambassade d’Aurélien et du trait +final: Vive le roi qui a de tels hommes! Toute la légende est écrite +manifestement pour glorifier les Francs et rabaisser les Burgondes. On y +sent, d’un bout à l’autre, l’effort d’un auteur qui veut amener les +faits à prouver quelque chose, beaucoup plus que le plaisir inoffensif +d’un narrateur qui se délecte à raconter une histoire intéressante. Il +s’agit ici d’édifier le lecteur, il s’agit aussi de flatter le +patriotisme franc, au risque de gâter le charme du récit. Rien de plus +visible que cette tendance, et tant pis pour ceux qui, comme Ranke ou H. +Martin, n’ont pas su ou pas voulu le voir! + +Au reste, nous avons moins à noter les divergences qu’à constater +l’accord: et cet accord est remarquable entre le _Liber Historiae_ et +Frédégaire, qui ne se sont pas connus. De part et d’autre, il y a une +jeune princesse demandée en mariage par un héros, refusée par son père, +et obtenue enfin par ruse, grâce au concours de serviteurs fidèles. +Cette donnée est hautement épique, et on la raconte chez tous les +peuples avec une étonnante identité. C’est le vrai moule dans lequel +sont coulées toutes les légendes nuptiales; c’est, pour ainsi dire, la +forme stylisée des histoires de mariages royaux. D’ordinaire, la jeune +princesse vit dans la plus stricte réclusion: nul n’est admis à la voir. +Elle ne sort que pour aller à la messe, mais elle n’y va guère souvent, +car Herbert, dans la _Thidrekssaga_, reste bien longtemps sans avoir +cette occasion de voir celle qui est aimée de son maître. Il en est de +même pour Siegfried à la cour des rois de Bourgogne. Et encore, quand +elle sort, elle est gardée à vue, et quelles précautions pour empêcher +qu’on puisse lui parler! Elle est traitée dans l’épopée germanique +presque comme une odalisque d’Orient[340]. + + [340] Il faut remarquer que cette rigoureuse réclusion des jeunes + filles semble considérée comme une réalité par Fortunat, V, 5, 101, + qui fait ainsi parler la princesse Galeswinthe, s’adressant à la + ville de Tolède au moment de la quitter pour aller épouser + Chilpéric: + + _Antea clausa fui, modo te considero totam, + Nunc mihi nota prius quanda recedo ferox._ + +Le père brutal (ici l’oncle), qui refuse la main de sa fille, et qui +menace même de mort les prétendants, se rencontre dans toutes les +histoires de mariage que nous a laissées l’épopée germanique: dans le +_Hugdietrich_, dans l’_Ortnit_, dans le _Koenig Rother_, dans _Salomon +und Morolf_, dans _Gudrun_ (deux fois), dans la _Thidrekssaga_, et dans +plusieurs légendes reproduites par Saxo Grammaticus[341]. Il y en a même +comme un écho dans le poème des _Nibelungen_, puisque, aussitôt que la +mère de Siegfried apprend qu’il aime Kriemhild, elle commence à trembler +pour son fils, à cause des hommes de Gunther[342]. + + [341] VII, 228, ed. Holder. + + [342] + + 51. Es gefriesch ouch Sigelint des edelen Küniges wîp + Si hete grôze Sorge umbe ir Kindes lîp + Den vorhte si verliegen von Gunthers man. + + 60. Do vernam ouch disiu maere sîn muoter Sigelint + Si begunde trûren umbe ir liebez kint + Ja vorhte si vel sere diu Guntheres man + Diu edele Küniginne dar umbe weinen began. + +La demande en mariage écartée, c’est à la ruse qu’on a recours. Tantôt, +le héros parvient sous un déguisement auprès de celle qu’il aime +(_Hugdietrich_, _Koenig Rother_, _Ortnit_); tantôt, c’est un de ses amis +qui se charge de faire parvenir son message à la bien-aimée (_Gudrun_, +_Thidrekssaga_, légende d’Authari[343]). L’intermédiaire entre le royal +amant et sa bien-aimée est toujours conçu comme le type de l’homme +fidèle et ingénieux, qui triomphe de tous les obstacles, et qui mène à +bonne fin l’entreprise la plus difficile possible. On fuit avec la +belle, mais on est poursuivi, et, parfois, c’est cette fuite et cette +poursuite qui constituent l’épisode le plus émouvant de l’histoire +nuptiale (_Ortnit_, _Gudrun_). + + [343] Cette dernière dans Paul Diacre, III, 30. + +Je ne puis naturellement pas entrer dans le détail, et je dépasserais +les proportions assignées à ce livre si je voulais citer ici toutes les +analogies que m’offre l’histoire littéraire des Germains. Il me suffira, +je pense, de citer l’un des épisodes les plus instructifs dans ce genre, +et peut-être aussi le plus inconnu; il appartient à la _Thidrekssaga_, +ce monument littéraire du XIIIe siècle où se sont fondues tant de +vieilles légendes. + +Le roi Thidrek veut se marier. Ses messagers, arrivés en Bertangenland +(Bretagne), entendent parler de la belle Hilde, fille du roi Arthur, +mais ils ne parviennent pas à la voir. Leur maître, auquel ils +rapportent ces nouvelles, envoie alors son fidèle Herbert avec mission +de demander la main de la princesse. Mais elle était si soigneusement +gardée que ses propres compatriotes ne pouvaient pas la voir, à +l’exception des meilleurs amis du roi. Herbert cependant fait à Arthur +le message de son maître, mais Arthur lui répond que, selon l’usage du +pays, il ne pourra voir la princesse que lorsqu’elle ira à la messe. +Herbert reste longtemps à la cour du roi, attendant impatiemment cette +occasion qui tarde à s’offrir. Enfin, lors d’une grande fête qui a lieu +chez le roi, il est décidé que la princesse se rendra à l’église. Mais +elle y va le visage voilé, sans regarder personne, et entourée d’un +superbe cortège qui ne permet pas de l’aborder. Cependant Herbert, qui +connaît le naturel féminin, lâche à côté d’elle deux souris, l’une ornée +d’or, l’autre d’argent. La princesse les regarde, voit Herbert et lui +sourit, puis elle lui fait demander par une de ses suivantes qui il est. +Herbert décline son nom, mais ajoute qu’il ne veut confier qu’à la +princesse seule le but de son voyage. Elle lui mande alors de l’attendre +derrière la porte de l’église, où elle l’entretient après que tout le +monde est sorti. Puis, à la demande de Herbert, elle obtient de son père +l’autorisation de l’attacher à son service, et ainsi elle prépare à son +aise, avec lui, leur évasion commune[344]. Je passe le reste, qui ne +présente plus le même intérêt au point de vue de notre sujet. + + [344] _Thidrekssaga_ dans A. Raszmann, _Deutsche Heldensage_. Hanovre + 1858. + +Allons plus loin, et examinons les protagonistes de notre petit drame +nuptial. Aridius, d’abord, est l’être le plus épique possible. Il est +investi d’une pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans +limite sur l’esprit de son maître. A peine a-t-il remis les pieds sur le +sol du royaume burgonde, que tous les desseins ourdis contre les +intérêts de Gondebaud, et si follement favorisés par ce dernier, sont +sur le point d’être déjoués: il s’en faut de quelques heures que +Clotilde ne soit pas la femme de Clovis. Et ce n’est pas le seul exploit +de cet homme merveilleux, qu’une autre chanson nous montrera triomphant +de la naïveté de Clovis lui-même. Voilà un type conçu comme pas un à la +manière poétique. + +Aurélien n’est pas moins épique. Bien que son rôle soit plus modeste que +celui d’Aridius, il l’emporte cependant sur celui-ci, et l’on peut dire +que, sans lui, le mariage de Clovis et de Clotilde n’aurait pas lieu. +Nombreuses sont les analogies qu’il présente avec les intermédiaires +matrimoniaux de l’épopée barbare. Le fidèle Herbert qui porte le message +de Thidrek au roi Arthur dans le Bertangenland semble un autre Aurélien, +et il en est de même de plusieurs de ses pareils[345]. + + [345] Dans ce chapitre, je reproduis, parfois textuellement, certains + passages de mes études _Les sources de l’histoire de Clovis dans + Grégoire de Tours_ (_Revue des Quest. Histor._, octobre 1888) et sur + _l’Histoire de Clovis dans Frédégaire_ (même recueil, janvier 1890). + +On peut donc affirmer que l’histoire des amours de Clovis et de Clotilde +est entièrement taillée sur le patron des légendes nuptiales, telles que +les aimaient les Germains. Cela ne voudrait pas encore dire qu’elle est +entièrement fausse: en effet, n’est-il pas possible que quelques traits +en aient été empruntés à la réalité, et le moule même dans lequel on a +coulé toutes les histoires de ce genre, ne représente-t-il pas une +situation qui était alors possible et fréquente? Mais les nombreuses +invraisemblances du récit ne permettent pas de s’arrêter longtemps +devant cette conjecture, d’ailleurs absolument gratuite. La fiction +populaire se laisse toucher ici du doigt. Quel inutile et en même temps +puéril complot ourdi pour permettre aux ambassadeurs de Clovis de voir +la jeune princesse! Quelle bizarrerie dans ce rôle de Clotilde, obligée +de leur tracer elle-même leur ligne de conduite! Quelle contradiction +dans l’attitude de Gondebaud, qui, d’un côté, n’ose refuser la main de +Clotilde à Clovis, et qui, de l’autre, fait tout ce qu’il peut pour +irriter ce redoutable voisin! Comment d’ailleurs Clotilde sait-elle +qu’Aridius s’opposera à son mariage? Qui lui donne le pressentiment +qu’il est déjà en route? Comment Aridius revient-il juste à temps, de +Constantinople, pour constater qu’il arrive une heure trop tard? et +comment l’avisé Gondebaud a-t-il besoin qu’on lui ouvre les yeux sur +l’imprudence de sa conduite? Tout cela est assurément trop +invraisemblable pour être vrai, mais ne l’est pas trop pour être épique. +C’est même le propre de l’épopée de ne pas reculer devant +l’invraisemblance, du moment qu’il s’agit de mieux accentuer un fait ou +de dramatiser davantage une situation. + +Placé en présence de cette source, la seule, on l’a vu, où il trouvât +l’histoire du mariage de Clovis, Grégoire de Tours a dû se sentir bien +embarrassé. Je l’ai déjà dit, il sortait d’un milieu où l’on n’avait pas +l’intelligence de la poésie épique. Celle-ci se distinguait si +profondément de tout ce qu’il était habitué à lire ou à entendre, qu’à +chaque instant elle heurtait ses habitudes d’esprit. Il était incapable +d’apprécier le charme barbare de la poésie franque, il était au +contraire vivement choqué par ce que ces fictions avaient d’enfantin. Ne +pouvant ni les admettre sans contrôle ni les rejeter totalement, parce +que, du moins dans leurs grandes lignes, ils étaient vraisemblables et +s’harmonisaient avec l’histoire, que lui restait-il à faire? Ce qu’il a +fait: conserver du récit légendaire ce qui en constituait la charpente, +et laisser de côté les détails épisodiques et les ornements +superflus[346]. A-t-il bien fait, et les confins entre l’histoire et la +légende coïncident-ils vraiment, cette fois, avec la ligne de +démarcation qu’il a tracée? En d’autres termes, pouvons-nous accorder un +caractère d’authenticité à ce qu’il nous raconte des malheurs +domestiques de Clotilde et des crimes de Gondebaud? Je ne le crois pas. +Selon moi, le déchet est plus fort que ne l’a cru Grégoire, et un examen +approfondi nous fait voir que la végétation était plus touffue, le noyau +historique plus faible qu’il ne paraîtrait d’après son récit. Les torts +de Gondebaud, l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont, +comme les négociations et les aventures d’Aurélien, du domaine de la +poésie épique. Ils ont été fournis à Grégoire par la même source +populaire, ils se présentent à nous dans les mêmes conditions, ils +doivent être rejetés au même titre. D’aucune manière on ne saurait +admettre la prétention de les sauver en vertu d’un jugement purement +subjectif fondé sur leur plus ou moins de vraisemblance. L’histoire, +d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en opposant un démenti +formel à la tradition contestée. Il ressort des documents les plus +dignes de foi que ni Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri +victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde n’avait aucune +vengeance à tirer de son oncle. Non seulement aucun écrivain +contemporain ne connaît ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint +Avitus de Vienne l’exclut formellement. S’adressant à Gondebaud pour le +consoler de la mort de sa fille, il lui écrit: + + [346] Ce procédé, dans tous les cas, est au moins aussi conforme aux + lois d’une saine critique que celui de Pétigny, II, p. 411, n., qui + déclare prendre alternativement, dans les deux récits de Frédégaire + et du _Liber Historiae_, les traits qui _lui paraissent_ les plus + vraisemblables! + +«Autrefois, vous pleuriez avec une émotion inexprimable la perte de vos +frères, et l’affliction de tout votre peuple s’associait à votre deuil +royal. Et cependant, c’était la bonne fortune de votre royaume, qui, en +diminuant le nombre des personnages royaux, ne gardait à la vie que ce +qui suffisait pour le commandement, etc.[347]» + + [347] S. Avit. _Epist._ 5. + +Il ne s’agit pas, dans cette lettre, de Godegisil, qui, à cette date, +avait déjà péri dans la lutte qu’il soutint contre son frère: saint +Avitus, qui lui consacre une mention discrète un peu plus loin, ne parle +manifestement pas de lui, mais des deux autres frères de Gondebaud, +parmi lesquels Chilpéric, père de Clotilde. Si donc Chilpéric a été +pleuré de Gondebaud, qui prétendra qu’il serait tombé sous ses coups? On +ne soutiendra pas que le passage de saint Avitus ne contient qu’une +sanglante ironie à l’adresse du tyran: supposition invraisemblable, car +l’ironie eût été singulièrement déplacée dans une lettre de condoléance, +dans la bouche d’un sujet s’adressant à son roi, dans celle d’un évêque +parlant au nom d’une religion de charité. Ou bien admettra-t-on, comme +l’ont fait quelques-uns, que saint Avitus serait descendu jusqu’à ce +degré d’abjection morale, d’écrire de pareilles choses par pure +flatterie, à un roi fratricide? Que ceux-là le croient qui ont besoin de +supposer chez les civilisateurs du VIe siècle de si monstrueuses +aberrations: le bon sens proteste contre une pareille hypothèse, et la +justice défend d’attribuer une telle perversion du sens moral à un +personnage vénérable, aussi longtemps qu’il restera de ses paroles une +explication plus compatible avec son caractère et ses vertus. Gondebaud +n’est pas responsable du meurtre de Chilpéric, voilà ce que crie bien +haut le passage cité de saint Avitus, et si on n’a pas compris cet +éloquent témoignage, si on s’est obstiné à l’interpréter dans un sens +absolument impossible, c’est parce qu’on s’y croyait forcé par +l’historicité incontestée du récit de Grégoire. Il n’y aura plus +personne pour interpréter le texte de saint Avitus comme une ironie ou +comme une adulation, dès que la réalité des crimes de Gondebaud sera +elle-même remise en question: bien plus, ce texte, reprenant d’un coup +toute sa force, fera éclater la vérité avec une évidence lumineuse[348]. + + [348] Ceci a déjà été reconnu par Mascov, _Geschichte der Deutschen_, + Leipzig 1756, t. II, p. 19; par Gaupp, _Die Germanischen + Ansiedelungen und Landtheilungen_, Breslau 1844, p. 282; par Carlo + Troya, _Storia d’Italia nel Medio Evo_, vol. II, part. II, Napoli + 1846. _Appendice_. + +Mais ce n’est pas tout, et si l’on pouvait conserver un doute, il +disparaîtrait devant une autre démonstration. Cette femme du roi +Chilpéric, qui aurait prétendûment péri avec lui sous les coups de +Gondebaud, nous la connaissons aujourd’hui, grâce à une épitaphe +conservée dans une église de Lyon qu’elle avait bâtie. Elle s’appelait +Caretena, et, après avoir survécu plusieurs années à son mari, elle +mourut le 16 septembre 506, mère et grand’mère d’enfants élevés dans la +foi catholique, et qui firent le bonheur de sa vieillesse. Il y avait +quatorze ans que sa fille Clotilde était devenue la femme de Clovis: on +conviendra que les gens tués par Gondebaud se portaient assez bien![349] + + [349] Alph. de Boissieu, _Inscriptions antiques de Lyon_, in-4º, Lyon, + 1846-1854, p. 573. Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, + t. I, p. 70, nº 31. Cf. Binding, _Das Burgundisch-Romanische + Koenigreich_, p. 114 et suiv. Je crois inutile de réfuter l’erreur + de de Boissieu, se figurant que l’histoire des crimes de Gondebaud + aurait été _fabriquée par les Francs, suivant les intérêts de leur + politique et pour la justification des misérables enfants de + Clovis_. On entend trop parler ici l’épigraphiste. Certes, si on + avait lu cette histoire sur un marbre du VIe siècle, j’accorderais + au savant qu’elle a été fabriquée; mais elle sort de l’imagination + inconsciente du peuple, qui conçoit des histoires en rêve, mais qui + ne les forge pas sciemment. + +Il ne reste donc rien des prétendus crimes de Gondebaud et des +prétendues infortunes de Clotilde, et notre tâche serait remplie, si, +après que nous avons fait le départ de l’histoire et de la légende, il +n’y avait de l’intérêt à montrer comment s’est formée celle-ci. On n’a +pas besoin de chercher beaucoup pour en trouver l’origine. En 523, la +guerre éclata entre les Francs et Sigismond, roi des Burgondes, et elle +se termina par la mort tragique de ce prince et de sa famille. Cet +événement dut faire une grande impression sur l’esprit public. Selon ses +habitudes, l’imagination populaire aura voulu posséder la raison d’une +lutte qui mettait aux prises de si proches parents, et cela du vivant de +Clotilde, mère des uns et tante de l’autre! Or, il n’y avait que deux +explications possibles: l’explication historique, à savoir +l’indifférence des rois francs pour les liens de la parenté,--et elle +choquait trop le sens moral de la nation pour être adoptée par elle;--et +l’explication poétique, qui, ne pouvant admettre que Clotilde eût laissé +ses fils guerroyer contre ses parents sans de justes motifs, a fait des +jeunes rois francs les vengeurs de leur mère outragée. L’infortune des +Burgondes a dû être la punition de torts antérieurs qu’ils avaient vis à +vis de Clotilde, voilà le premier thème suggéré aux imaginations. +Partant, elles ont été obligées de trouver les causes du ressentiment de +Clotilde, et, rebroussant chemin vers les événements antérieurs, elles +ont soumis ceux-ci, à leur tour, au remaniement qui devait les +harmoniser avec le point de vue nouveau. Il a fallu imaginer une +Clotilde victime de Gondebaud, privée par lui de ses parents, de son +rang, de sa liberté, et n’échappant finalement à sa tyrannie que grâce +aux démarches de Clovis et à la peur qu’on avait de déplaire à celui-ci. +Voilà comment Gondebaud, que la poésie franque n’avait d’ailleurs aucun +intérêt à ménager, vu qu’il était arien et chef d’un peuple ennemi, est +devenu le tyran cruel et soupçonneux qui a plongé dans le deuil la +jeunesse de ses nièces, et dont les crimes ont attiré sur la tête des +siens une juste expiation. Voilà comment Clotilde, dont l’austère et +religieux veuvage s’est écoulé au milieu des bonnes œuvres, à l’ombre de +la cathédrale de Saint-Martin de Tours[350], a dû se laisser transformer +en la cruelle virago qui, plus de trente ans après ses griefs, et alors +que l’auteur unique de ses malheurs est descendu au tombeau, pousse ses +fils à une guerre fratricide dont la seule pensée devrait lui faire +horreur! Et voilà aussi pourquoi, lorsque la légende nous montre Aridius +exhortant Gondebaud à s’opposer au mariage de Clotilde, elle met dans sa +bouche ces paroles significatives: _Si elle devient puissante, elle +vengera les griefs de ses parents_[351]. Tout le monde nous accordera +sans doute que cette prophétie n’a pu être faite qu’après coup, +c’est-à-dire à un moment où l’imagination se figurait la vengeance +prédite comme accomplie par la défaite des Burgondes et par la captivité +de leur roi. + + [350] Greg. Tur. II, 43 et IV, 1. + + [351] Si praevaluerit, injuria parentum vindecavit. Fredeg. III, 19. + +Cette explication rend compte aussi de la forme spéciale revêtue par +notre légende. La tragique destinée du roi burgonde étant conçue comme +une application de la grande loi morale de l’expiation, il n’aura pas +fallu un énorme effort à la fantaisie populaire pour se représenter les +crimes qu’il s’agissait d’expier. «Œil pour œil, dent pour dent», dit +l’adage barbare. Si le roi Sigismond est massacré avec sa femme, et si +leurs cadavres sont jetés dans un puits[352], c’est sans doute parce que +Gondebaud, son père, aura fait subir le même supplice au père et à la +mère de Clotilde. Cette phase de l’évolution de la légende était déjà +traversée lorsque Grégoire de Tours écrivit les paroles suivantes: +_Igitur Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladio uxoremque +ejus ligato ad collum lapidem, aquis immersit_[353]. Mais la loi du +talion voulait davantage. Les deux fils de Sigismond avaient péri avec +lui, et l’esprit populaire s’aperçut bientôt que leur mort restait sans +explication. Alors, par un nouvel effort créateur, il imagina deux fils +de Chilpéric qui auraient partagé la triste destinée de leur père. On +voit la raison pour laquelle Frédégaire, renchérissant sur Grégoire de +Tours, a introduit dans son récit ces deux personnages nouveaux[354]. La +légende avait marché depuis, et elle en était venue à appliquer dans le +moindre détail sa loi de l’expiation, en établissant une similitude +parfaite entre les crimes commis et le châtiment tardif qui les avait +atteints. + + [352] Greg. Tur. III, 6. + + [353] Id. ibid. II, 28. + + [354] Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladium, uxorem + ejus, legato ad collum lapide, aquis immersit, _duos filios eorum + gladio trucidavit_, duas filias exilio condemnavit, quarum senior + nomen Saedeleuba mutata veste se Deo devovit, junior Chrothechildis + vocabatur. Fredeg. III, 17. + +Veut-on une dernière preuve que c’est bien la deuxième guerre de +Burgondie, avec ses péripéties sanglantes, qui a déterminé la formation +de la légende de Clotilde? Si cette princesse avait eu réellement à +venger ses parents, et si elle avait été fidèle à la passion vindicative +que lui attribue la légende, il en apparaîtrait quelque chose dans la +guerre que Clovis fit au roi Gondebaud. C’était alors ou jamais le +moment pour elle de se souvenir de sa vengeance. Ses griefs étaient +récents; le cruel qui l’avait fait tant souffrir vivait encore, et +l’époux qui l’avait arrachée au tyran était, lui aussi, dans la +plénitude de sa force guerrière. Si elle avait eu les sentiments que lui +prêtent les chroniqueurs, et que, de plus, elle eût eu un grief contre +sa famille burgonde, c’est alors, c’est à son époux qu’elle aurait tenu +le langage que la légende lui fait tenir ici à ses enfants. Mais non, +elle n’intervient même pas, et la campagne de Clovis contre Gondebaud +est déterminée par des mobiles qui excluent totalement les excitations +de Clotilde. C’est, en effet, le frère de Gondebaud qui l’appelle au +secours, en lui promettant de se faire son tributaire s’il l’aide à se +débarrasser de ce roi. Ni dans cette occasion, ni dans la suite de +l’histoire, le nom de Clotilde n’est prononcé: preuve manifeste qu’elle +n’est pas intervenue dans les sanglants débats entre son époux et ses +oncles, sans doute parce qu’elle les déplorait et qu’elle ne pouvait pas +les empêcher[355]. + + [355] Il semble bien que le vieux Roricon ait remarqué cette + contradiction interne de l’histoire traditionnelle; aussi nous + dit-il que Clovis entreprit la guerre de Burgondie pour venger + Clotilde: Clodoveus igitur anno II sui baptismatis contra + Gundobaldum et Godigisilum arma corripuit, et in eos aciem dirigens, + ad ulciscendos veteres uxoris suae injurias Francorum animos acuit, + Burgundiones universos aut gladio trucidare, aut tributo gravi + subjugare decernens (Bouquet, III, p. 12). Mais il n’y a là qu’un + remaniement arbitraire des faits pour les rendre plus conformes à la + logique, et non un témoignage qui vaudrait la peine d’être pesé. + +Au surplus, la transformation à laquelle l’épopée soumettait le type de +Clotilde, dont elle faisait la malheureuse victime d’un drame de +famille, la rapprochait d’une figure historique que le peuple franc +avait sous les yeux à cette époque, et qui inspirait dans bien des +milieux un vif et sympathique intérêt. L’histoire très réelle de sainte +Radegonde est en quelque sorte le prototype de l’histoire poétique de +Clotilde: on retrouve dans celle-là les principaux traits dont +l’imagination populaire a composé celle-ci. Le cadre est le même. De +part et d’autre, ce sont trois frères dont l’un périt victime de la +trahison paternelle, et dont les deux survivants se disputent son +héritage; c’est l’un d’eux appelant le roi franc à la rescousse, c’est +une guerre fratricide dans laquelle l’appui du roi mérovingien décide le +succès, c’est, chez le vainqueur, l’oubli de la promesse qu’il a faite à +son allié, c’est, enfin, l’explosion de l’inimitié entre lui et le +monarque franc. Le parallélisme est frappant, surtout si l’on compare la +destinée des deux princesses qui sont les héroïnes de ces deux récits. +Toutes les deux ont vu leur père cruellement immolé par la trahison d’un +oncle; toutes les deux ont vécu tristement à la cour du tyran, toutes +les deux sont devenues ensuite reines des Francs, et ont gardé sur le +trône la mélancolie de ces souvenirs. Incontestablement, les poètes qui +ont confié à la chanson populaire l’histoire de Clotilde ont été, sans +le savoir, inspirés par l’image douloureuse de Radegonde, et il en est +resté quelque chose dans la forme sous laquelle celle de Clotilde est +arrivée jusqu’à nous. Toutefois, ils n’ont pas su atteindre complétement +le type qu’ils avaient sous les yeux, et la poésie est restée, cette +fois, inférieure à la réalité. Leur imagination était trop grossière et +leur âme trop barbare encore pour s’élever à la hauteur morale où le +christianisme avait élevé la princesse de Thuringe. A cette femme si +pure et si sainte, douce envers ses ennemis et douce envers ses +malheurs, ils ne savent substituer qu’une Clotilde barbare et farouche, +altérée de vengeance et ne vivant que pour cela: un type anticipé de la +Chriemhild des Nibelungen. L’histoire a été ici plus belle que la +fiction, et l’idéal que le christianisme avait réalisé dans une âme +vivante, l’imagination ne s’est pas trouvée capable de le traduire dans +une conception poétique[356]. + + [356] Ce serait ici l’occasion d’examiner l’opinion de quelques + savants allemands, d’après lesquels la figure poétique de Chriemhild + dans les Nibelungen aurait été modelée en partie sur le type + historique de Clotilde. Mais ce type n’ayant pas existé, comme je + viens de le démontrer, il devient inutile de discuter davantage + cette supposition. Il en serait autrement si quelqu’un s’avisait de + renverser les termes, et demandait avec Max Rieger, _Die + Nibelungensage_, p. 198, si l’existence du type poétique de + Chriemhild n’a pas pu contribuer à former la physionomie légendaire + de Clotilde. Mais on ne me fera pas facilement admettre que, dès le + VIe siècle, la femme de Sigfried avait déjà, dans l’épopée + germanique, la physionomie et le rôle que nous lui voyons dans les + Nibelungen. + +Il resterait à rendre compte de l’introduction d’Aurélien dans notre +épisode. Je crois que ce nom est celui d’un personnage historique +quelconque, lequel, pour des raisons qu’il faut nous résoudre à ignorer, +a été mentionné à l’occasion du mariage de Clotilde. L’authenticité de +son nom me semble garantie par le fait même de la relation que la +légende établit entre lui et la ville d’Orléans (Aurelianis). Le nom a +dû exister avant que la relation fût imaginée. Prétendre qu’on a appelé +le personnage Aurelianus parce qu’on le croyait d’Aurelianis, ce n’est +rien dire, car enfin pourquoi le croyait-on d’Orléans, sinon parce que +son nom même suggérait une allusion à cette ville?[357] Donc, le nom a +existé d’abord, et c’est sa ressemblance avec celui de la ville qui a +déterminé la relation dont je parle. Mais cela même, je veux dire +l’impossibilité d’expliquer l’origine du nom d’Aurélien par les +nécessités de la fiction, suffit pour attester l’existence historique du +personnage. L’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait au VIIIe siècle, +croit pouvoir nous apprendre qu’Aurélien a été créé par Clovis duc de +Melun. Cela ne constitue aucun renseignement nouveau sur ce personnage: +il faut simplement y voir la preuve que ce chroniqueur avait entendu +parler d’un duc de Melun qui s’était appelé Aurélien, et qu’il l’avait +naïvement confondu avec notre héros. C’est l’éternel procédé de la +poésie populaire: des noms identiques ou seulement semblables ne peuvent +se rencontrer sans qu’elle identifie ou du moins rapproche les gens qui +les portent. De même que Basine a dû être la femme de Basin parce +qu’elle portait le même nom que lui, de même Aurélien a dû être +d’Orléans, et fondre sa personnalité dans celle du duc de Melun qui +était son homonyme. + + [357] V. Fauriel o. c. t. II, p. 496: «C’est Orléans que le romancier + lui donne pour résidence, peut-être à cause du rapport qu’il y a + entre son nom d’Aurélien et celui d’Orléans.» Pour plus de détails, + voir mon article sur l’_Histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p. + 77 et suivantes. + +On n’a pas toujours la bonne fortune de pouvoir ainsi placer la réalité +à côté de la poésie, l’histoire à côté de l’épopée, et de montrer +comment l’une a engendré l’autre. Il n’en est que plus instructif de +faire ce rapprochement là où il est possible. Nous voyons combien se +trompent ceux qui croient qu’on peut, au moyen d’une simple combinaison +rationnelle, arriver à dégager le noyau d’une légende de son enveloppe +poétique. Si nous n’étions pas, comme ici, en possession de faits qui +innocentent complétement Gondebaud, qu’aurait fait la majorité des +critiques? Ils auraient déclaré que, dans l’histoire de Clotilde, il y +avait sans doute des ornements légendaires, tels que les circonstances +de son mariage et d’autres encore, mais qu’il s’y rencontrait un fonds +de vérité représenté par ses griefs contre Gondebaud, et sur lequel +l’imagination populaire avait brodé le détail. Eh bien! il se trouve +précisément que c’est ce noyau apparent qui est inventé, et qui +constitue même la partie la plus moderne de toute l’histoire! + +En somme donc, l’esprit épique est plus hardi et plus inventif que ne le +supposent beaucoup de critiques. Il fait plus que colorer et agrandir +des faits; il remonte aux causes, il se fait une obligation morale de +les trouver, et il se voit amené de la sorte à créer de toutes pièces +des récits étiologiques ayant d’autant plus les apparences du vrai +qu’ils sont mieux modelés sur lui. + + + + +CHAPITRE III + +La première guerre de Burgondie. + + +Nous possédons sur les guerres de Clovis contre Gondebaud deux +témoignages contemporains l’un de l’autre: celui de Grégoire de Tours +(538-594) et celui de Marius d’Avenches (530-594). Les récits des deux +chroniqueurs cadrent parfaitement pour le fond; ils sont d’ailleurs +puisés tous les deux à une même source, à savoir des _Annales Burgondes_ +rédigées au VIe siècle[358]. La seule différence entre Marius et +Grégoire, c’est que ce dernier intercale dans son récit un long épisode +inconnu de Marius. Cet épisode, qu’il n’a pas trouvé dans leur source +commune, et qui est, de plus, en contradiction avec elle, a un ton +épique des plus prononcés, et provient incontestablement d’une tradition +populaire. On va en juger. + + [358] V. G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire + de Tours_, p. 397-403, et les auteurs qui y sont cités. + +D’après la version commune à Marius et à Grégoire, Clovis marche contre +Gondebaud après s’être allié secrètement à Godegisil, frère du roi des +Burgondes. Gondebaud est battu à Dijon, et Clovis, satisfait de sa +victoire, rentre chez lui. Mais le vaincu, qui s’était réfugié à +Avignon, aux extrémités de son royaume, revient après le départ de +Clovis, s’empare de Vienne où il fait périr son frère, et se rend maître +de tout le royaume de Godegisil[359]. + + [359] Marius Avent., _Chronicon_; Greg. Tur., II, 32. + +C’est dans le récit de cette campagne, en somme stérile pour Clovis, que +Grégoire de Tours intercale l’épisode que voici. + +Clovis a donné la chasse à Gondebaud jusque sous les murs d’Avignon, où +il le tient assiégé. Gondebaud, effrayé, confie ses terreurs à cet +ingénieux Aridius, que Grégoire mentionne ici pour la première fois, +mais dont la légende conservée par Frédégaire nous a déjà révélé le rôle +remarquable dans l’histoire du mariage de Clotilde. Aridius répond à +Gondebaud: «Il faut adoucir la férocité de cet homme. Aie seulement soin +de bien faire ce qu’il te demandera sur mon conseil.» Là-dessus, Aridius +vient trouver Clovis, se donne à lui comme une victime de Gondebaud, et +lui offre ses services. Clovis les accepte sans défiance, car cet +Aridius était un maître homme qui s’entendait à l’art de gagner les +cœurs: il était _jocundus in fabulis, strinuus in consiliis, justus in +judiciis, et in commisso fidelis_. Lorsqu’il se fut introduit dans la +confiance de Clovis, il lui dit un jour: «Pourquoi rester sous les murs +de cette ville? Tu ravages les champs, tu manges les prés, tu coupes les +vignobles et les oliviers, tu détruis toute la contrée, mais tu ne fais +aucun mal à ton ennemi. Tu dois plutôt demander à Gondebaud de te payer +un tribut annuel: de la sorte, le pays sera épargné, et tu resteras le +maître.» Clovis fait ce que lui conseille Aridius, et Gondebaud s’engage +naturellement à payer le tribut demandé. Alors le roi des Francs +s’éloigne, mais Gondebaud ne s’acquitte envers lui que la première année +et ne le fait plus par la suite. Clovis était joué. + +Qui ne voit éclater les traits légendaires dans ce récit, inconnu de +Marius? Toutes les histoires du même genre appartiennent au domaine de +la tradition orale, et aucune n’est garantie par une source digne de +foi. Nous retrouvons ici les formes familières à l’imagination épique, +et l’histoire de la ruse d’Aridius à Avignon sort du même moule que +celle du stratagème de Zopyre à Babylone, ou de Sextus Tarquin à Gabies. +Personne ne peut songer un seul instant à soutenir l’historicité d’un +récit dans lequel on voit un vainqueur se laisser enlever avec tant de +bonhomie les fruits de sa victoire, accueillir sans défiance le +conseiller intime de son ennemi, prêter l’oreille à ses conseils les +plus pernicieux, faire le premier des propositions transactionnelles au +vaincu qui est à sa merci, enfin, licencier son armée avant même que +l’ennemi ait souscrit aux conditions qui lui ont été posées. +L’enfantillage épique est ici au comble[360]. + + [360] Fauriel semble avoir déjà flairé le caractère fabuleux de + l’épisode d’Aridius; du moins, il trouve que la suite de l’histoire + est _singulière_. (II, p. 44.) Luden, _Hist. d’Allem._ III, p. 79, + Binding p. 161, Junghans p. 72, Richter p. 37, Monod p. 99 et Rajna + p. 86, s’accordent à le regarder comme suspect. Le seul Jahn II, p. + 206, n., prétend sauver l’épisode; selon lui, l’authenticité en + serait confirmée _d’une manière splendide_ par une lettre de saint + Avitus à Aridius (_Epist._ III, dans Baluze _Miscell._) qui + contiendrait une allusion manifeste au rôle que Grégoire attribue à + ce personnage pendant le siège d’Avignon. Hélas! tout le monde peut + se convaincre, en lisant le passage en question, que l’allusion + n’existe que dans l’imagination de Jahn. + +Je rapprocherai volontiers, de cette histoire d’Aridius à Avignon, celle +d’Aétius à Mauriac, rapportée par Frédégaire et déjà connue de Grégoire +de Tours, qui, fidèle à son attitude de défiance vis à vis des sources +populaires, n’en a reproduit que quelques traits. Aétius, selon son +récit, doit sa victoire de Mauriac à la ruse, plus encore qu’à la +stratégie et au courage. Après trois jours d’un combat sanglant, il va +trouver Attila de nuit, lui persuade qu’il aurait bien voulu que le roi +des Huns eût enlevé la Gaule aux Visigoths, mais que cela est devenu +impossible, puisque les Visigoths vont recevoir un renfort considérable, +et que c’est à grand’peine si Attila pourra échapper à leurs coups! +Attila lui donne dix mille sous d’or pour ce charitable avertissement, +et afin qu’il l’aide à regagner la Pannonie. De là, le bon apôtre va +trouver le roi des Visigoths, et lui apprend que cette nuit même Attila +sera renforcé par une nombreuse armée venant de Pannonie; au surplus, +ajoute-t-il, ton frère Théodoric cherche à s’emparer de ton trône et de +tes trésors, et si tu ne te hâtes de retourner, tu seras privé de ton +royaume. Dix mille autres pièces d’or sont la récompense dont le roi des +Goths paie cette preuve d’amitié. C’est ainsi qu’Aétius fait décamper +les Goths qui auraient pu lui disputer l’honneur de la victoire, puis il +donne la chasse aux Huns qu’il poursuit jusqu’en Thuringe, faisant la +nuit allumer par son armée des feux innombrables, pour donner l’illusion +d’une armée beaucoup plus forte qu’il n’en avait une. Voilà comment il +délivra la Gaule de ses ennemis[361]. + + [361] Fredeg. II, 53.--Greg. Tur. II, 7, rapporte déjà quelques-uns + des traits les plus vraisemblables de cette légende; mais, selon sa + méthode ordinaire, il paraît avoir laissé de côté ceux qui le + choquaient le plus. + +Dans cette histoire si singulièrement défigurée, qui pourrait +reconnaître le grandiose et tragique tableau tracé par Cassiodore, et +qui nous reparaît avec des traits encore émouvants dans le résumé de +Jordanès? Qui retrouverait, dans ce nocturne intrigant qui extorque de +l’argent à ses amis et à ses ennemis, le grand général dont l’énergie +surhumaine est parvenue à armer contre le fléau de Dieu l’occident tout +entier? Il ne faut pas aller bien loin pour trouver l’explication d’un +si étrange contraste. Frappé outre mesure par l’adroit conseil qu’Aétius +donne à Thorismond après la victoire, l’esprit populaire n’a plus vu +autre chose dans toute l’histoire de la bataille de Mauriac, et a tout +expliqué par la ruse. Nul ne peut se refuser à méconnaître ici +l’influence de l’esprit épique, intervenant pour expliquer le succès +remporté par le madré Romain sur le brave barbare[362]. Au lecteur de +développer ce parallèle, qui ne manquera pas d’être instructif; pour +moi, je me borne à éclairer par cet exemple le travail que les +narrateurs francs ont fait subir à l’histoire de la campagne de +Burgondie, et je pense qu’il aidera à reconnaître le vrai caractère de +l’épisode d’Avignon. + + [362] Jordanes c. 41. + +Quel est, au surplus, le héros de notre épisode? C’est notre vieille +connaissance Aridius, c’est-à-dire un personnage que nous ne rencontrons +jamais sur le terrain des réalités historiques, mais qui nous a déjà +apparu dans les nuages de la fiction. Aridius est l’être le plus épique +possible. C’est le vrai type d’un héros de légende. Il est investi d’une +pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans limite sur son +maître. On se souvient du flair merveilleux qu’il déploya lors du +mariage de Clotilde, et du revirement subit que son seul retour +détermina dans les dispositions de Gondebaud. Ici, il reste dans la +donnée de son rôle poétique: il relève le moral de Gondebaud abattu, il +dispose à son gré de la volonté de Clovis lui-même, il fait du vainqueur +une dupe, et du vaincu le vainqueur de demain, en un mot, c’est le +pendant d’Aurélien. Si les gens de son peuple avaient su peindre, je +veux dire si les Burgondes avaient eu, comme les Francs, un chroniqueur +ami des légendes, leur historien national eût pu mettre dans la bouche +des Francs les paroles que le _Liber Historiae_ attribue aux seigneurs +burgondes parlant d’Aurélien: _Vive le roi qui a de tels leudes!_ + +Quelle est l’origine de notre récit? Est-il né parmi les Burgondes ou +parmi les Francs? A première vue, on serait tenté de lui attribuer sans +hésitation une origine burgonde. Il est, en effet, à l’honneur du peuple +de Gondebaud; de plus, le héros principal est Burgonde, et cela explique +pourquoi Frédégaire, qui appartient à la même nation, le fait intervenir +à deux reprises, alors que Grégoire n’en parle qu’une fois. En outre, la +mention des oliviers et des vignobles de la campagne d’Avignon dans le +discours d’Aridius à Clovis (si toutefois ce n’est pas une simple +amplification de Grégoire de Tours), servirait à confirmer l’hypothèse +d’une origine méridionale. Il est vrai que, d’autre part, on ne voit pas +comment on aurait pu créer de toutes pièces, dans le pays même, +l’histoire d’une guerre qui n’y serait jamais arrivée, et cette seule +objection est assez forte pour faire écarter résolument l’hypothèse. + +Nous sommes donc obligés d’admettre que l’épisode est né dans un milieu +franc. Les Francs étaient habitués à voir leur souverain triompher +partout: il était pour eux, comme tout chef aimé d’un peuple militaire, +un vainqueur invincible. De fait, cependant, la guerre de Burgondie +n’avait pas été un triomphe. Quelle que fût la complaisance de +l’imagination poétique, elle ne pouvait faire abstraction des faits qui +restaient dans les mémoires, et qui laissaient au retour de Clovis les +apparences d’un insuccès. En effet, les Francs étaient rentrés en Gaule +sans rapporter aucun fruit de leur victoire de Dijon, et, peu de temps +après, leur allié Godegisil avait péri sous les coups de son frère sans +qu’ils l’eussent vengé[363]. Il y avait là quelque chose de choquant +pour l’amour-propre national: il ne devait guère supporter que Clovis, +partout ailleurs glorifié et vainqueur sans conteste, se fût contenté +des maigres lauriers de sa campagne de Burgondie. La trahison seule +pouvait expliquer un pareil mécompte. Incontestablement, Gondebaud +aurait succombé, Avignon aurait été pris, le pays des Burgondes aurait +été en grande partie soumis, si, au moment décisif, une trahison n’avait +mis obstacle au succès des invincibles armes des Francs. Telle était la +donnée que suggérait spontanément le patriotisme, et c’est sur cette +base que l’imagination se mit à édifier sa légende[364]. + + [363] Greg. Tur. II, 33. + + [364] G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grég. de + Tours_, p. 430. + +Je ne crois donc pas à la réalité du siège d’Avignon. Ignoré de Marius +d’Avenches, et en contradiction avec le récit de Grégoire lui-même, il a +été imaginé pour mettre dans un plus grand lustre l’expédition de +Burgondie, et pour expliquer comment Gondebaud resta en somme impuni. Au +surplus, je n’entends pas nier l’historicité du personnage d’Aridius. +Sans doute, son rôle, ici et dans l’épisode du mariage de Clotilde, est +très légendaire, mais ce rôle ne se concevrait pas s’il n’était le +grossissement épique d’une réalité qui a d’abord frappé l’esprit des +masses[365]. Pour quelles raisons et dans quelles circonstances +l’imagination épique s’est-elle arrêtée sur lui? C’est ce que nous ne +pouvons pas démêler. Selon toute vraisemblance, c’était un des Romains +de l’entourage de Gondebaud. Tous les rois barbares avaient des Romains +à leur service dans les postes principaux. A Ravenne, c’était +Cassiodore; à Bordeaux, Léon de Narbonne; Clovis lui-même avait près de +lui un Aurélien et un Paternus, et l’histoire nous fait connaître un +Laconius qui, comme Aridius lui-même, jouissait de toute la confiance de +Gondebaud[366]. + + [365] Et c’est dans cette mesure que j’accorde à Jahn que le + correspondant auquel saint Avitus s’adresse dans une lettre + conservée par Baluze (_Miscellan._ I, p. 358 _ep._ II et non _ep._ + III sans plus, comme je le lui ai fait dire à tort ci-dessus, p. + 255) est bien notre Aridius. Il en résulte que ce personnage a vécu, + mais non que son histoire légendaire est authentique. + + [366] Ennodius _Vita s. Epiphanii_ p. 374 dans le _Corp. Script. + eccles._ de Vienne, t. VI. + +Il faut remarquer, au surplus, que, si le récit qui vient d’être analysé +porte le caractère d’une tradition populaire, il a moins que tout autre +celui d’un chant épique. On n’y remarque pas, comme dans plusieurs +autres, le développement organique d’une donnée selon les lois de la +logique populaire, et l’histoire ne semble pas élaborée de manière à +présenter l’apparence d’un tout poétique. D’autre part, ses points de +contact avec la réalité sont nombreux et évidents, et la partie finale, +qui suit immédiatement l’épisode d’Aridius, a une couleur historique sur +laquelle il me paraît difficile de se méprendre. Il s’agit du retour +offensif de Gondebaud contre son frère et du siège de Vienne. + +«Après cela, dit notre chroniqueur, Gondebaud, ayant repris des forces +et dédaignant de payer encore à Clovis le tribut promis, dirigea son +armée contre son frère Godegisil, et l’assiégea dans la ville de Vienne. +Lorsque les aliments commencèrent à manquer, Godegisil, craignant que la +famine ne le gagnât à son tour, fit chasser le petit peuple de la ville. +Parmi les expulsés se trouvait l’ouvrier qui avait la garde de +l’aqueduc. Indigné d’avoir été chassé avec les autres, il alla, dans sa +fureur, trouver Gondebaud, et lui apprit de quelle manière il pouvait +pénétrer dans la ville et se venger de son frère. Guidée par cet +ouvrier, l’armée de Gondebaud s’engagea dans l’aqueduc, précédée de +nombreux agents munis de leviers en fer, car l’ouverture de l’aqueduc au +milieu de la ville était fermée par une grosse pierre. Sur les +indications du traître, ils parvinrent à l’écarter avec leurs leviers, +puis ils pénétrèrent dans la ville, et, pendant que les assiégés +tiraient leurs flèches du haut des remparts, ils les surprirent par +derrière. Au son de la trompette qui retentit au milieu des rues les +assiégeants s’emparent des portes, qui s’ouvrent et leur livrent +passage. Pris entre deux armées, et attaqué des deux côtés à la fois, +Godegisil s’enfuit dans l’église hérétique, où il périt avec l’évêque +arien[367]. Les Francs qui étaient à son service se réfugièrent dans une +tour. Gondebaud défendit qu’on fît du tort à aucun d’eux; mais il les +envoya à Toulouse au roi Alaric, après avoir tué les sénateurs burgondes +qui avaient tenu le parti de Godegisil. Il remit sous son autorité tout +le pays qui s’appelle aujourd’hui la Burgondie. Il donna aux Burgondes +des lois plus douces, pour les empêcher d’opprimer les Romains[368].» + + [367] Greg. Tur. II, 33. + + [368] Godogisilus ad eclesiam hereticorum confugit, ibique cum + episcopo arriano interfectus est. Greg. Tur. II, 33. C’est sans + doute par distraction que Victor Duruy, _Hist. de France_, I, p. 87, + écrit: «Le roi des Francs était à peine éloigné, que Gondebaud + _surprenait_ (!) son frère dans Vienne et _le poignardait_ dans une + église où il s’était réfugié.» + +Je dis que nous sommes ici en présence d’un récit historique qui +contient peut-être une erreur ou une inexactitude, mais qui, d’aucune +manière, ne peut être considéré comme de provenance populaire. Malgré ce +que l’épisode offre de dramatique, rien qui soit plus opposé au ton et +aux procédés de la fiction épique. La réalité du siège et de la prise de +Vienne nous est garantie par Marius d’Avenches, dont nul ne récusera ici +le témoignage[369], et dont le récit s’achemine par les mêmes phases que +celui de Grégoire: siège et prise de la ville, mort de Godegisil, +punition des sénateurs ses partisans, restauration du pouvoir de +Gondebaud sur toute la Burgondie. Grégoire, il est vrai, toujours plus +abondant que l’aride Marius, a deux épisodes en plus: celui de l’aqueduc +et celui des prisonniers francs; mais ces deux épisodes, à supposer +qu’ils ne fussent pas historiques, n’ont nul besoin d’être expliqués par +l’hypothèse d’un chant épique. Qu’on relise l’histoire de la prise de +Naples par Bélisaire[370], et l’on saura le rôle que jouaient les +aqueducs dans la poliorcétique des anciens. Verra-t-on une trace de +l’esprit épique dans ce que Grégoire de Tours raconte des Francs +auxiliaires de Godegisil, qui, tombés au pouvoir de Gondebaud, furent +par lui protégés et envoyés à Alaric? Oui, s’il faut en croire Ranke, +qui, entraîné par sa manie de trouver Frédégaire supérieur à Grégoire, +soutient que ce dernier nous offre un récit altéré dont Frédégaire +aurait conservé la forme authentique. Selon lui, la version primitive, +c’est le massacre des Francs prisonniers, et c’est l’amour-propre +national qui a transformé cette donnée[371]. Je n’en crois rien. A mon +sens, si l’esprit épique avait passé par là, il se serait bien gardé de +nous raconter que les Francs furent épargnés par un vainqueur généreux; +il nous les aurait montrés illustrant leur mort par une résistance +héroïque, et périssant à la fin, comme Roland, sur les cadavres de tous +leurs ennemis. + + [369] Eo anno Gundobagaudus resumptis viribus Viennam cum exercitu + circumdedit, captâque civitate fratrem suum interfecit, pluresque + seniores ac Burgundiones qui cum ipso senserant, multis + exquisitisque tormentis morte damnavit regnumque quod perdiderat cum + eo quod Godegeselus habuerat receptum, usque in diem mortis suae + feliciter gubernavit. Marius Avent., _Chron._ + + [370] Procop. _Bell. Goth._ I, 9, p. 330. (Bonn.) + + [371] Ranke o. c. IV p. 354. + +Rien, d’ailleurs, n’est plus conforme à ce que l’on sait du caractère +perplexe, prudent, et, en somme, assez humain de Gondebaud, que d’avoir +épargné des hommes contre lesquels il n’avait pas de griefs personnels, +et dont il fallait se garder d’irriter le souverain. Il est, au +contraire, facile de comprendre que Frédégaire, qui ne voyait cette +histoire qu’en gros, ait complété son récit au moyen d’une conjecture +qui se présentait d’elle-même à son esprit: Gondebaud, dans sa +vengeance, immolant à la fois tous ses ennemis. La version de Frédégaire +était et devait être la plus vraisemblable pour l’imagination des +multitudes, celle de Grégoire l’est certainement plus aux yeux d’un +lecteur réfléchi. Que Frédégaire ait d’ailleurs trouvé lui-même, dans la +tradition où avait déjà puisé Grégoire de Tours, certains détails +négligés par son prédécesseur, comme le chiffre des Francs qu’il dit +être de cinq mille, ou que ce chiffre appartienne à la fiction, il +importe peu: ce qui est certain, c’est que l’épisode sur lequel portent +ces variantes est historique et non épique, et que toute l’histoire de +la guerre de Burgondie se présente à nous comme un récit à peine entamé +par l’imagination populaire. L’inexactitude a pu déjà se glisser dans +tel ou tel détail, mais l’ensemble garde son allure, et la part de la +fiction se réduit au seul épisode d’Aridius. On le voit, le germe +poétique n’est arrivé ici qu’à la première phase de son développement, +et il est encore loin des caractères qui constituent la chanson +épique[372]. + + [372] Je n’ai pas à m’occuper ici d’une autre erreur de Ranke, + soutenant que la fuite de Godegisil dans le temple arien et sa mort + avec l’évêque de sa confession sont une invention de Grégoire. Où + donc veut-il que Godegisil fugitif se soit réfugié, sinon dans + l’endroit qui, à ses yeux comme aux yeux de ses vainqueurs, était + l’asile le plus sacré? Qu’il me soit permis de reproduire ici ce que + j’écrivais à ce sujet _Rev. des Quest. hist._ janv. 1890 p. 93: «Se + figurer que Grégoire a inventé ce trait parce qu’il donne + satisfaction à ses préoccupations confessionnelles, c’est infliger + un démenti à toute sa vie. Grégoire était incapable d’_inventer_ + quelque chose, dans quelque but que ce fût: tous ses écrits en sont + la preuve convaincante... Lorsque ailleurs, il nous montre dans ses + récits les plus illustres sanctuaires catholiques pillés (II, 27), + ou leur droit d’asile violé (IX, 10), et des évêques expirant de + douleur, parce qu’ils n’ont pu le faire respecter (IX, 23), est-ce + aussi à des préjugés confessionnels qu’il obéit? Qu’on renonce donc + une bonne fois à un argument qui n’est pas de mise ici, et qui ne + suppose des préjugés confessionnels qu’à ceux qui en attribuent si + généreusement à notre narrateur.» Je ferai remarquer de plus que + Binding lui-même, p. 162, n’ose pas révoquer en doute la mort de + Godegisil dans l’église arienne avec l’évêque de sa confession, et + ce n’est pas peu dire pour qui connaît la passion anticatholique de + cet auteur. + + + + +CHAPITRE IV + +La guerre des Visigoths. + + +Dans l’histoire de la guerre de Clovis contre les Visigoths, on sent +passer comme un souffle de croisade. «Je m’ennuie fort, dit Clovis aux +siens, de voir ces ariens occuper une partie de la Gaule. Courons leur +donc sus avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, mettons leur +terre sous notre puissance. Tout le monde applaudit, et l’armée +s’ébranle[373].» Voilà comment débute le récit de Grégoire de Tours, et +la suite n’est pas indigne de ce début. C’est vraiment une guerre sainte +que le roi des Francs va faire aux hérétiques. Les bienheureux patrons +du pays protègent l’expédition: ils prédisent la victoire à Clovis, ils +éclairent sa marche, ils lui montrent le chemin, ils font tomber devant +lui les murailles des villes. Lui, de son côté, leur prodigue les +marques de son respect et de sa reconnaissance, il défend que l’on +touche à ce qui leur appartient, il leur fait porter ses présents et +leur demande des oracles. Il semble que nous soyons ici, plus +qu’ailleurs, sur le terrain de prédilection de l’épopée, et cependant, +les récits en question n’ont rien d’épique. On y reconnaît la différence +qu’il y a entre le chant épique et de simples traditions. Celles-ci +consistent dans des anecdotes isolées, non élaborées par le génie +poétique de la multitude, et bien distinctes, sous ce rapport, des +légendes étudiées plus haut, qui se présentent comme un tout organique. +Elles se font remarquer d’ailleurs par leur caractère ecclésiastique; un +miracle en est d’ordinaire la conclusion; on voit qu’elles ne se sont +pas formées au sein des masses, mais plutôt dans des milieux cléricaux, +où l’on se bornait à acter des faits surnaturels comme preuve de la +puissance du saint local. De plus, elles se détachent très nettement sur +la trame grise et unie du récit annalistique qui a été sous les yeux de +Grégoire, et qu’il doit avoir reproduit plus ou moins textuellement. +Voici, si je ne me trompe, la substance de ce récit, antérieurement à sa +combinaison avec les épisodes fournis par la tradition orale. + + [373] Greg. Tur. II, 37. + +La vingt-cinquième année de son règne, Clovis marche contre Alaric. Il +le rencontre dans les champs de Vouillé, à dix milles de Poitiers. Les +Goths furent vaincus, et Alaric tomba sous les coups de Clovis. Alaric +avait régné vingt-deux ans. Clovis envoya son fils Théodoric par Alby et +Rodez, soumettre tout ce pays jusqu’à l’Auvergne, et de là jusqu’aux +frontières des Burgondes. Clovis passa l’hiver à Bordeaux, où il avait +emporté tout le trésor d’Alaric trouvé à Toulouse. En revenant, il +s’empara d’Angoulême, puis il revint à Tours. + +Tout cela est rigoureusement historique, et se trouve confirmé par les +autres documents contemporains. En ce qui concerne le champ de bataille, +Isidore le place dans les environs de Poitiers, et l’appendice de Victor +de Tunnuna le nomme Boglodoreta. Les mêmes auteurs, et, en outre, le +pseudo-Sulpice Sévère disent qu’Alaric périt dans la bataille, et +Isidore laisse entendre qu’il fut tué par Clovis. C’est Isidore +également qui donne la durée du règne d’Alaric[374]. Mais, si nous +devons tenir pour historique le noyau du récit de Grégoire, nous n’en +dirons pas autant de la couleur de l’ensemble, et des épisodes dont il +est émaillé. Il est permis de croire qu’en réalité, lorsqu’il conduisit +ses soldats contre les Visigoths, Clovis fit appel au mobile religieux, +et rappela aux siens la nécessité d’enlever à l’arianisme les belles +provinces de la Gaule méridionale. Mais aucun texte contemporain ne nous +l’affirme d’une manière positive, et il est manifeste que les paroles +mises par Grégoire dans la bouche de Clovis expriment au moins autant +les sentiments du narrateur et du public que ceux du héros[375]. En +d’autres termes, Grégoire conjecture que Clovis a parlé ainsi, et il est +probable que sa conjecture est fondée; mais, dans tous les cas, c’est +une conjecture, tout au plus une tradition, ce n’est pas un témoignage +historique. Voilà pour ce que j’ai appelé la couleur du récit. + + [374] Voir tous les textes réunis dans Junghans, p. 150-152. Cf. + Richter, p. 38, n. 2. + + [375] «Je ne sais, dit M. Fustel de Coulanges, si Clovis a parlé + ainsi, mais Grégoire de Tours, qui puise dans la tradition + populaire, croyait qu’il avait parlé ainsi. Et s’il n’y a pas là une + vérité matérielle, il y a une vérité d’impression que l’historien ne + doit pas négliger. Pour ces générations d’hommes, les questions + religieuses avaient l’importance capitale.» _L’Invasion germanique + et la fin de l’Empire_ p. 496. Il y a d’ailleurs lieu de rapprocher + le passage où Grégoire fait parler le roi Gonthran ordonnant, lui + aussi, une expédition contre les Visigoths: Prius Septimaniam + proventiam ditioni nostrae subdite, quae Galliis est propinqua, quia + indignum est, ut horrendorum Gothorum terminus usque in Galliis sit + extensus. Greg. Tur. VIII, 30. + +Quant au récit lui-même, abstraction faite des éléments historiques qui +y représentent les _Annales_ consultées par Grégoire, il se décompose en +un certain nombre d’historiettes sans lien logique entre elles. J’en +reproduis la suite ci-dessous, en y ajoutant celles qui sont propres au +_Liber Historiae_[376]. + + [376] Il est inutile de comprendre dans cette énumération + l’historiette racontée par Hincmar, _Vita Remigii_ 92, d’un flacon + de vin donné par saint Remy à Clovis avant le départ pour + l’Aquitaine, et qui avait la double propriété de ne pas se vider et + d’être un gage de victoire. Cette légende n’a qu’un rapport indirect + avec notre sujet, et n’a d’autre but que de glorifier saint Remy: + née à Reims et localisée autour de son église, elle est restée + inconnue partout ailleurs. + +1. Avant de partir pour la guerre contre les Visigoths, Clovis, sur le +conseil de Clotilde, décide de bâtir une église en l’honneur de saint +Pierre. Il jette au loin sa francisque en disant: Ainsi soit faite +l’église Saint-Pierre, si nous revenons victorieux avec l’aide de +Dieu[377]. + + [377] _Liber Historiae_ c. 17. Cf. Greg. Tur. II, 43. + +2. Clovis, en route pour le pays des Visigoths, défend aux siens de +piller le domaine de saint Martin. Il punit de mort un soldat qui a +enfreint sa défense, et il ajoute ces paroles: Où serait pour nous +l’espoir de vaincre, si nous offensons saint Martin?[378] + + [378] Greg. Tur. II, 37. + +3. Clovis envoie quelques-uns des siens, avec des cadeaux, dans la +basilique de Saint-Martin à Tours, dans l’espoir qu’ils y trouveront un +présage favorable. En effet, ses envoyés, en entrant dans l’église, +entendent chanter l’antiphone: _Praecinxisti me Domine virtute ad +bellum_, etc. Pleins de joie, ils rapportent cette nouvelle à leur +maître[379]. + + [379] Greg. Tur. l. l. _Liber Historiae_ 17. + +4. Clovis, arrivé avec son armée sur les bords de la Vienne gonflée par +les pluies, ne sait comment la passer: il prie Dieu, et, le lendemain +matin, on voit apparaître une biche d’une grandeur prodigieuse, qui +franchit la rivière à gué, indiquant ainsi le chemin aux soldats[380]. + + [380] Greg. Tur., l. l. _Liber Hist._ l. l. + +5. Clovis, arrivé en vue de Poitiers, venait d’y planter ses tentes, +lorsque, du haut de la basilique Saint-Hilaire, un rayon de lumière +descendit jusqu’à lui, comme pour lui apprendre qu’il vaincrait les +ariens grâce à la protection de saint Hilaire, le grand adversaire de +l’arianisme[381]. + + [381] Greg. Tur., l. l. _Lib. Hist._ l. l. + +6. Clovis, en revenant de Bordeaux où il a passé l’hiver après sa +campagne d’Aquitaine, arrive devant Angoulême, où Dieu lui accorde une +faveur signalée: à sa seule vue, les murailles de la ville +croulèrent[382]. + + [382] Greg. Tur., l. l. _Lib. Hist._ l. l. + +7. Clovis, pour témoigner sa reconnaissance à saint Martin, lui fait +cadeau de son cheval de guerre, puis verse cent sous d’or à sa basilique +pour le racheter. Mais l’animal ne veut pas quitter l’église; le roi est +obligé de verser encore cent sous d’or, et alors seulement la bête +consent à le suivre. «Saint Martin, dit Clovis en riant, est un bon +patron, mais un peu cher en affaires[383].» + + [383] _Liber Historiae_ c. 17. Je ne parle pas ici de l’épisode de + saint Maixent, parce qu’il n’est pas de provenance orale, et que + Grégoire de Tours l’a emprunté à la vie de saint Maixent. Voir G. + Kurth, _Les Sources de l’hist. de Clovis_, p. 415-422. + +Voilà les matériaux fragmentaires que la voix publique a fournis à nos +chroniqueurs. Ce sont, on le voit, autant d’anecdotes recueillies sur +place, et il n’y a nulle trace d’un chant épique qui, comme dans +l’épisode du mariage de Clovis, raconterait une histoire suivie. La +provenance ecclésiastique de chacun de ces fragments est d’ailleurs +manifeste. Le premier a été trouvé à Paris même, dans l’église +Sainte-Geneviève, par le moine de Saint-Denis qui a écrit le _Liber +Historiae_; le deuxième et le troisième ont été découverts par Grégoire +dans sa propre basilique de Saint-Martin à Tours; le quatrième et à coup +sûr le cinquième viennent de Saint-Hilaire de Poitiers, le sixième est +originaire des environs d’Angoulême; le septième enfin, qui met dans la +bouche de Clovis le premier bon mot de l’histoire de France, a été +conservé dans le clergé d’une des églises voisines de Tours, et +peut-être à Tours même. + +Et non seulement toutes ces anecdotes se présentent à nous sans unité +poétique et sans aucune fusion entre elles, mais, à travers chacune, il +est facile de reconnaître un noyau historique peu ou point altéré. + +L’histoire de la fondation de Sainte-Geneviève de Paris par Clovis, +rapportée à la fois par Grégoire de Tours et par le _Liber +Historiae_[384], n’a rien d’épique: c’est un souvenir qui a dû se +conserver dans l’église même, et dont le moine de Saint-Denis a très +bien pu être informé sur place. Remarquez qu’ici il n’a pas copié +Grégoire: en effet, non seulement celui-ci passe sous silence la légende +relative à la fondation, mais encore il désigne l’église sous le vocable +des Saints-Apôtres, tandis que le _Liber Historiae_ l’appelle église +Saint-Pierre, nom qu’elle paraît avoir porté avant de prendre celui de +Sainte-Geneviève[385]. Que ce sanctuaire ait été réellement bâti par +Clovis, cela ne paraît pas douteux: rien de mieux connu et de mieux +gardé, dans les établissements religieux, que le souvenir de leur +fondateur, et, à l’époque où celui-ci fut consigné pour la première fois +par écrit, il n’y avait que deux générations d’écoulées. Quant aux +circonstances pittoresques dans lesquelles aurait eu lieu cette +fondation, au dire du _Liber Historiae_, il faut d’abord écouter +celui-ci: «Clovis étant venu à Paris, dit à la reine et à son peuple: +«Je m’ennuie fort de voir les Goths ariens occuper la meilleure partie +de la Gaule. Allons, et, avec l’aide de Dieu, chassons-les de cette +terre et soumettons-la à notre pouvoir, car elle est très bonne.» Ces +paroles plurent aux grands du peuple franc. Alors Clotilde donna un +conseil au roi, disant: «Que le Seigneur donne la victoire aux mains de +mon seigneur le roi. Écoutez votre servante, et faisons une église en +l’honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, pour qu’il soit +notre auxiliaire dans cette guerre.» Et le roi dit: «Je goûte ce +conseil; faisons ainsi.» Alors le roi jeta droit devant lui sa hache, +c’est-à-dire sa francisque, et dit: Qu’ainsi soit faite l’église des +bienheureux apôtres, si nous revenons avec l’aide de Dieu[386].» + + [384] Greg. Tur. II, 43; IV, 1; _Liber Historiae_ c. 17. + + [385] Grégoire lui-même emploie indifféremment les deux noms: il dit + basilique des Saints-Apôtres (II, 43 et _Glor. Confess._ c. 89), et + basilique Saint-Pierre (III, 18; IV, 1; V, 18 et 49). Sur le tombeau + de sainte Geneviève dans cette église, v. Greg. Tur. IV, 1 et le + même _Glor. Conf._ c. 89. Sur les fluctuations du nom de l’église, + voir Kohler, _Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte + Geneviève de Paris_, p. XC et suiv. + + [386] _Liber Historiae_ c. 17: Tunc rex projecit in directum a se + bipennem suam, quod est francisca, et dixit: Sic fiatur ecclesia + beatorum apostolorum, dum auxiliante Domino revertimur. Cf. Roricon + (Bouquet III, p. 16). Aimoin I, 25 (ib. III, p. 44), se borne à dire + incidemment que Clovis avait bâti l’église Saint-Pierre à la demande + de Clotilde. + +Nous avons dans ce curieux épisode le souvenir, conservé avec beaucoup +de précision, de la cérémonie symbolique avec laquelle, conformément à +l’usage des Germains, Clovis aura fondé l’église Saint-Pierre. Selon la +mythologie primitive, quand le redoutable dieu du ciel voulait prendre +possession d’un terrain, il le consacrait en y laissant tomber son +tonnerre, que l’on se figurait, chez les Germains, sous la figure d’une +hache de pierre, c’est-à-dire d’un marteau: l’endroit était dès lors, +comme le _bidental_ des Romains, inviolable et sacré. Eh bien, le +guerrier barbare imitait son dieu dans la prise de possession d’un +domaine: il y jetait son arme, et il marquait de la sorte qu’il le +revendiquait comme sien. Cette arme, simple marteau de pierre à +l’origine, fut plus tard une hache en fer lorsque ce métal se fut +répandu, mais toujours son contact avec l’objet eut pour signification, +dans le symbolisme du droit, de le consacrer à l’usage du propriétaire. +On retrouve en divers pays des traces manifestes de ce concept très +antique. Chez les Scandinaves, on consacrait les nouvelles mariées en +leur mettant sur les genoux un marteau[387]. Chez les Grecs, le +prisonnier s’appelait αἰχμάλωτος, c’est-à-dire _pris par la lance_. Chez +les Romains, la forme la plus complète de la propriété était celle qu’on +appelait _quiritaire_, c’est-à-dire celle qu’on tenait de sa _quir_ ou +lance. C’est pour la même raison encore qu’au moyen âge, la propriété +allodiale, qui représentait pour les gens de la féodalité à peu près la +même chose que la propriété quiritaire pour les Romains, était celle +qu’on ne relevait que de Dieu et de son épée. Enfin, pour ne pas +allonger outre mesure la série de ces exemples, j’ajouterai que, chez +les nègres d’Afrique, la lance et le bouclier sont encore aujourd’hui, +au rapport de Stanley, les emblèmes de la propriété[388]. + + [387] Cf., dans l’Edda, la _Thrymskvida_, où Thor, déguisé en fiancée + du géant Thrymr, se fait rendre par celui-ci son marteau, qu’on + dépose sur ses genoux pour consacrer la nouvelle épouse (brude at + vigja). + + [388] Stanley, _Dans les ténèbres de l’Afrique_, t. I. p. 138. + +Or, en conformité de cette idée, les Germains avaient une cérémonie +spéciale pour marquer la prise de possession: c’était ce qu’ils +appelaient le _hammerwurf_, c’est-à-dire le _jet du marteau_ ou le jet +de la hache. Nous la trouvons répandue chez tous les peuples +germaniques, depuis l’extrême nord scandinave jusque dans les Alpes +bavaroises, et cela pendant tout le moyen âge. J. Grimm en a réuni une +soixantaine d’exemples de toute date jusqu’au XVIe siècle[389]. Le +_hammerwurf_ ne servait pas seulement à marquer une prise de possession +initiale; on y recourut aussi, par la suite, pour délimiter les +frontières d’un domaine. Dans les terrains contestés ou limitrophes, +l’autorité de chaque propriétaire s’étendait aussi loin qu’il pouvait +jeter son marteau (ou sa lance), en restant sur son propre sol. Plus +tard, enfin, l’usage se perdit peu à peu, mais la légende en garda le +souvenir, et, comme elle n’en comprenait plus la portée, elle lui +attribua quelque chose comme une valeur oraculaire. Chaque fois qu’elle +eut à raconter une histoire où il figurait, elle supposa que la volonté +divine faisait tomber le marteau où elle voulait, et elle le montra qui +prenait son essor pour aller retomber à une grande distance[390]. Telles +furent les longues destinées de la coutume connue sous le nom de jet du +marteau. + + [389] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, 2e édition Goettingen + 1854, p. 55-68. Il ne serait pas difficile de trouver des exemples + du même usage dans les pays de langue romane qui ont subi + l’influence des Germains. Ainsi, le Chemin le Duc ou Royal Chemin, + qui traversait le duché de Limbourg et allait du Rhin à la Meuse, + appartenait au duc «aussi avant qu’il pourrait jetter d’une lance + dedans la Meuse et aussi dedans le Rhin.» _Ancienne cout. du Limb._ + § 46, dans Ernst, _Hist. du Limbourg_ I, p. 68. + + [390] La dernière élaboration de cette donnée se trouve dans les + légendes du type de celle de Robermont: l’abbesse de la communauté + jette en l’air son trousseau de clefs, en décidant qu’on bâtira le + nouveau monastère à l’endroit où elles tomberont, et les clefs + prennent leur vol jusqu’à Robermont, où on les retrouve, et où le + monastère est bâti. V. Wolf, _Niederlaendische Sagen_, p. 422. + +Or donc, Clovis ne faisait qu’appliquer un procédé familier du droit +germanique en marquant, par le jet du marteau, l’endroit où il voulait +bâtir l’église Sainte-Geneviève. Il n’y a par conséquent rien de +légendaire dans le récit de cet acte, qui faisait partie de la coutume +juridique franque. Mais son symbolisme bizarre aura frappé les +populations romaines de Paris, et c’est pour cette raison qu’elles +auront retenu le fait, à titre de singularité. Voilà comment on +s’explique que le moine neustrien qui est l’auteur du _Liber Historiae_ +nous ait conservé la mémoire de la cérémonie en question; il est +d’ailleurs manifeste qu’il n’en a pas compris le sens. + +L’épisode du jet du marteau ne contient donc, on le voit, aucun élément +imaginatif; bien plus, la parole de Clovis, qui est de toute l’anecdote +la partie substantielle, me semble trahir son ancienneté par ce fait que +là reparaît le nom archaïque de l’église, abandonné partout ailleurs par +notre narrateur pour celui, plus moderne, de Saint-Pierre[391]. Il n’en +est pas de même des autres circonstances rapportées par le _Liber +Historiae_. Selon lui, Clovis aurait procédé au _jet du marteau_ à la +suite d’un vœu fait sur le conseil de Clotilde, et avant l’expédition +des Visigoths. Ce détail me semble postérieur à Grégoire, qui ne se +serait pas abstenu de nous le communiquer s’il en avait eu connaissance; +il est, de plus, en contradiction avec son texte, duquel il ressort que +Clovis ne s’est établi à Paris qu’après la guerre contre les +Visigoths[392]. On comprend d’ailleurs qu’une fois mise en relation avec +cette guerre, l’histoire de la fondation de Saint-Pierre se soit bientôt +transformée et ait été présentée comme le fruit d’un vœu: rien de plus +fréquent dans les légendes ecclésiastiques. Mais l’esprit populaire n’a +contribué en rien à cette transformation: il n’y a ici qu’une tradition +conservée sous les voûtes de l’église, parmi le clergé qui la dessert, +et on n’y retrouve aucune trace de cette imagination épique qui se +saisit des faits pour les remanier profondément, et pour les organiser +en un tout logique. Le langage même est tout biblique; _faciens faciat_ +est un véritable hébraïsme suggéré par la familiarité avec la Vulgate, +et qui ne s’est jamais trouvé dans la bouche de Clovis. + + [391] Sic fiatur ecclesia _beatorum apostolorum_, dum auxiliante + Domino revertimur. _Lib. Hist._, l. l. + + [392] Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram regni + constituit. Greg. Tur. II, 38. + +Je n’ai pas besoin de m’appesantir sur l’origine des légendes reprises +sous les numéros 2 et 3. Elles portent, si je puis ainsi parler, leur +signature, et elles appartiennent à la catégorie des récits qui +remplissent en si grand nombre le _Miracula Martini_ et les autres +recueils hagiographiques sortis de la plume féconde de notre auteur. +Vraie ou fausse, la parole de Clovis sur le respect dû à saint Martin +n’a pu être transmise que par le clergé de Tours, et quant à l’histoire +des antiennes entendues en entrant dans l’église, elle ressemble d’une +manière frappante à celle des oracles rendus par saint Martin au +malheureux Mérovée[393]. Le peuple, encore une fois, était et devait +rester étranger à ces traditions, qui supposent, dans le milieu où elles +se produisent, une connaissance approfondie des Livres Saints. + + [393] Greg. Tur. V, 14. + +La quatrième légende n’a rien qui la distingue de beaucoup d’autres du +même genre: ce peut être fort bien le souvenir d’un fait naturel, auquel +on aura prêté une signification surnaturelle. Effarouché par le +mouvement et le bruit d’une grande multitude d’hommes, le gibier fuit, +en plein jour, des retraites qui semblent avoir perdu toute sécurité, +et, acculé aux cours d’eau, les franchit s’il trouve un gué. Il n’y a là +rien que de fort explicable, mais il est facile de comprendre qu’aux +yeux des multitudes, en pareille circonstance, des événements si +importants par leurs suites changent facilement de caractère. +L’imagination populaire ne concevra pas autrement l’intervention des +puissances divines qui veulent montrer leur protection à des armées dans +l’embarras. Il existe quantité de légendes analogues. C’est une biche +qui, miraculeusement, montre à des chasseurs hunniques le passage à gué +du Palus Méotide[394]. C’est, au dire de Frédégaire, une bête sauvage +qui, en passant à gué le détroit de Gibraltar devant les Vandales, leur +sert de guide et les amène en Mauritanie[395]. Quand le général burgonde +Mummolus va au secours de Grenoble assiégée par les Lombards, c’est une +bête sauvage qui, en traversant l’Isère, montre le gué de cette rivière +à son armée[396]. Des particuliers qui portent des aumônes aux pauvres +de saint Séverin dans le Norique sont guidés à travers les neiges des +Alpes par un ours[397], et, comme on l’a vu plus haut, l’aïeul de Paul +Diacre, en fuyant de chez les Avares, a pour guide un loup qui disparaît +lorsqu’il approche de la terre d’Italie[398]. Enfin, lorsque +Charlemagne, battu par les Saxons au rapport de la tradition saxonne, +chercha un gué dans le Mein pour repasser ce fleuve, ce fut une biche +qui le lui montra en le passant elle-même, et l’endroit a gardé depuis +lors le nom de Francfort (_Francorum vadum_), c’est-à-dire passage des +Francs[399]. + + [394] Jordanes, c. 24. + + [395] Fredeg. II, 60. + + [396] Greg. Tur. IV, 44. + + [397] Eugipp. _Vita Severin._ c. 29. + + [398] Ci-dessus p. 168. + + [399] Thietmar Merseburg. VII, 53. + +Le miracle se renouvelle même à plusieurs reprises en faveur de ce +héros. Lorsqu’il revint de son expédition d’Espagne, il arriva devant la +Gironde, sur laquelle il n’y avait ni pont ni bateau. «Le roi se mit en +prière, et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve, et +indique ainsi à l’armée le gué qu’elle doit suivre[400].» Pareillement, +en franchissant les Alpes pour aller délivrer Rome assiégée par les +Sarrazins, Charlemagne fut guidé avec toute son armée par un cerf blanc +qui leur fit suivre un itinéraire sûr et commode[401]. Enfin, pendant +qu’il était en route avec son armée pour Jérusalem, c’est un oiseau +apparu miraculeusement qui lui montra son chemin au travers d’une sombre +forêt dans laquelle il s’était égaré[402]. + + [400] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_ p. 261, d’après le + _Karlamagnus-Saga_. + + [401] Id. ibid. p. 250, d’après _Ogier le Danois_. + + [402] Id. ibid. p. 339. d’après une légende latine du XIe siècle. + +Il est fort possible que l’épisode raconté dans l’histoire de Clovis +soit dû à un fait réel, interprété dans le sens d’un miracle; mais, dans +tous les cas, on voit qu’il n’a pas été élaboré par l’esprit populaire, +et qu’il est resté à l’état d’anecdote. + +J’en dirai autant de la cinquième légende. C’est certainement un +souvenir historique, altéré peut-être, mais reposant sur une donnée +réelle. Je n’en veux d’autre preuve que le caractère même du récit, qui +n’a pas de conclusion. S’il était légendaire, il contiendrait sa +justification en lui-même, car c’est le propre de la légende qu’elle ne +raconte rien sans but. C’est parce que ce récit ne prouve rien qu’il est +peu probable qu’on l’ait inventé. Il faut d’ailleurs noter que Fortunat +de Poitiers raconte la même chose dans sa _Vie de saint Hilaire_[403], +et que les deux récits sont indépendants l’un de l’autre. Il serait +assez oiseux de chercher à expliquer la légende. Soit que le trait de +lumière en question ait été un signal donné à Clovis par ses partisans +de Poitiers, soit qu’il faille croire à un événement fortuit qui aura +été transformé en miracle par l’imagination des narrateurs, elle n’a pas +à nous préoccuper autrement. + + [403] _Liber de virtute s. Hilarii_ VII, 20 (ed. Krusch). + +Que croire de la chute des murs d’Angoulême, racontée dans la légende +sixième? En soi, un accident de ce genre--abstraction faite du caractère +surnaturel que lui prête le récit--n’a rien d’invraisemblable, et +l’histoire des invasions nous fait connaître des aventures semblables +arrivées à Metz[404] et à Aquilée[405]. Il est vrai que, pour la +première, Frédégaire la considère comme merveilleuse, mais nous n’avons +pas à discuter son interprétation du fait, et il suffit de constater la +réalité de celui-ci. Il se peut d’ailleurs fort bien aussi que notre +épisode ne soit autre chose que le souvenir déjà altéré d’un de ces +tremblements de terre qui alors n’étaient pas inconnus en Gaule, comme +le prouve celui de 467[406], celui de Vienne sous saint Mamert (avant +477)[407], celui d’Auvergne en 485[408], celui de Chinon en 577[409], +ceux d’Angers en 582[410] et en 584[411], celui de Saintes en 815[412], +celui de Mayence en 858[413]. J’admettrai moins facilement que nous +soyons ici devant une fiction inspirée par les souvenirs bibliques +relatifs à la prise de Jéricho. On trouve plus tard, dans l’épopée +carolingienne, plus d’une légende qui a sa source dans le récit du livre +des _Juges_. Devant Charlemagne nous verrons crouler les murailles de +Pampelune, de Grenoble, de Narbonne et de Tremogne[414]. Mais nous +serons alors dans l’époque de la fiction délibérée et consciente, et qui +travaille d’après des modèles littéraires. Il n’en peut être question +ici: s’il y avait fiction poétique, nous nous trouverions en présence, +encore une fois, de tout un récit stylisé, et non d’un simple trait. +Embellie ou non, l’histoire de la prise d’Angoulême repose, selon moi, +sur un événement historique, et n’a pas peu contribué à populariser, +parmi les chansons de geste, les récits du même genre. + + [404] Fredeg. II, 60. + + [405] Jordan. c. 42. + + [406] Greg. Tur. II, 19. Cf. la note d’Arndt. + + [407] Id. II, 34. + + [408] Id. II, 20. + + [409] Id. V, 17. + + [410] Id. VI, 22. + + [411] Id. VII, 11. + + [412] Einhard. _Annal._ 815. + + [413] Prud. _Ann._ 858; Rud. Fuld. _Ann._ 858. Sans doute, on peut + s’étonner que, s’il en est ainsi, Grégoire de Tours ne l’ait pas + dit; mais c’est que, de son temps, le fait était déjà altéré, et, + d’autre part, lui-même n’observait pas toujours la relation de cause + à effet, car il écrit, sous la date de 582: _Muri urbis Sessionicæ + conruerunt; apud Andecavam urbem terra tremuit_ (VI, 21), sans avoir + l’air de se douter que le premier de ces faits trouve son + explication dans le second. + + [414] Rajna, p. 247. Voir le détail dans Gaston Paris, p. 254 et suiv. + +Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de la septième anecdote. C’est +une de ces joyeuses saillies comme le clergé lui-même s’en permettait +beaucoup vis à vis des siens, à une époque où la religion et l’autorité +du prêtre n’étaient pas encore attaquées. Rien de plus fréquent, pendant +tout le moyen âge, que des plaisanteries de ce genre, auxquelles +aujourd’hui des écrivains naïfs prêtent l’esprit d’hostilité qu’ils y +mettraient eux-mêmes. Disons ici, une fois pour toutes, que, dans les +origines surtout, la très grande majorité des traits satiriques lancés +contre le clergé ont été décochés par des clercs, aussi exempts +d’arrière-pensée que les plaisants d’aujourd’hui qui raillent les +médecins ou les femmes. C’est un clerc ou un moine qui, dans la +simplicité de son cœur, a imaginé le bon mot de Clovis: paix à sa +cendre, et honni soit qui mal y pense! + +Cette anecdote est intéressante en outre au point de vue de la critique. +Ou je me trompe fort, ou le trait final qui lui donne, à nos yeux, un +caractère satirique, a été ajouté après coup. Le miracle qui fait +l’objet du récit est tout à fait à l’honneur de l’église de Tours, et il +ne serait pas difficile d’en trouver le pendant chez nos vieux +hagiographes[415]. C’est, à n’en pas douter, le clergé de l’église +Saint-Martin qui a mis la légende en circulation; quant au trait final, +rien ne nous empêche de supposer qu’il aura été aiguisé dans une des +églises neustriennes voisines de Tours. + + [415] Voir par ex. Jonas, _Miracula sancti Hucberti_ c. 14 (Mab. _Act. + Sanct._ IV, 1 p. 284) où l’on voit également un cheval que son + maître avait promis de donner à l’abbaye de Saint-Hubert refuser de + s’éloigner du monastère. + +Nous n’avons pas épuisé les matériaux légendaires qui ont servi à la +constitution de l’histoire de la guerre des Visigoths. Il reste à +classer quelques autres faits de diverse provenance. D’abord l’histoire +de la rencontre de saint Maixent avec les soldats de Clovis, des excès +de ceux-ci, et des miracles par lesquels le saint manifeste sa +puissance. Cet épisode, comme Grégoire de Tours nous le dit lui-même, +est tiré de la biographie du saint: j’ai montré ailleurs que celle-ci +est perdue, et qu’on ne doit pas l’identifier avec le _Vita Maxentii_ +qui nous a été conservé[416]. + + [416] _Les sources de l’hist. de Clovis_, etc., p. 415-422. + +Grégoire raconte encore, au sujet de la bataille de Vouillé, quelques +faits qu’il ne semble pas avoir puisés dans une source écrite: du moins +on ne voit aucun document qui aurait contenu un récit assez détaillé +pour comporter tant d’épisodes. A la bataille assistaient, dit-il, +beaucoup d’Arvernes venus sous la conduite d’Apollinaire, et les +principaux de leurs sénateurs y périrent. La source est ici apparente. +C’est à Clermont, dans sa ville natale, de la bouche de ses parents et +dans la conversation de tout le monde, que Grégoire a appris cet +épisode. Il a pu connaître personnellement certains de ses concitoyens +qui avaient été à Vouillé, où ils combattaient dans les rangs des +Visigoths et contre Clovis, et c’est leur récit, d’ailleurs très +dépourvu d’enthousiasme pour le vainqueur, que Grégoire a +enregistré[417]. L’Apollinaire dont il s’agit était un des plus grands +personnages de Clermont, et il n’est pas étonnant que Grégoire se +souvienne de lui. Fils de Sidoine Apollinaire, qui était la gloire de sa +ville natale, neveu de l’illustre Ecdicius, le héros chéri de Dieu, il +parvint, en 515, à la dignité épiscopale de Clermont, grâce surtout, +nous dit Grégoire qui rapporte ici des souvenirs précis, aux intrigues +de sa femme Placidina et de sa sœur Alchima. Mais il ne jouit que trois +ou quatre mois de cette haute dignité, dont il ne semble pas avoir fait +un bon usage[418]. Son fils Arcadius, après avoir trahi Théodoric, +appelé Childebert et attiré sur sa patrie toutes les horreurs de la +guerre, se réfugia à Bourges, auprès de ce dernier roi: quelque temps +après, nous le retrouvons mêlé à l’odieux assassinat des enfants de +Clodomir, et c’est là le honteux épilogue de l’histoire d’une des +grandes familles de la Gaule romaine[419]. + + [417] Voir ci-dessus p. 68 et suiv. + + [418] Greg. Tur. III, 2; _Glor. Mart._ 44 et 64; _Vit. Pat._ 1. + + [419] Greg. Tur. III, 9, 12, 18. + +Comme on le voit, malgré sa richesse apparente de détails, l’histoire de +la guerre des Visigoths n’est nullement, dans Grégoire de Tours, un +récit suivi, un tout homogène qui lui aurait été fourni de toutes pièces +par la tradition: c’est, au contraire, une mosaïque construite par lui, +au moyen de quantité de pièces de rapport assez ingénieusement combinées +pour donner l’illusion de l’unité, même à des critiques exercés[420]. +Tours, Poitiers, Angoulême, Saint-Maixent et Clermont ont fourni chacune +son anecdote; plus tard, Paris y a encore ajouté la sienne. + + [420] Junghans pèche ici en partie par le vague et en partie par + l’inexactitude quand il écrit p. 86: «Le souvenir de cette guerre de + Clodovech a dû se conserver à Tours avec une vigueur toute + particulière, soit par la tradition écrite, soit par la tradition + orale, et c’est de ces traditions que provient évidemment le récit + de Grégoire.» + +Toute une poussière légendaire tourbillonne autour de l’histoire de la +guerre des Visigoths, mais quant à la poésie épique, nous ne l’y avons +pas encore rencontrée. Preuve incontestable qu’à cette date, à l’heure +où les Francs redisaient de si fraîches et si vieilles cantilènes +héroïques, l’imagination des peuples de la Gaule méridionale ne s’était +pas encore éveillée à la voix de l’épopée. Mais ici, je me sens obligé +de répondre à une autre question que le lecteur n’aura pas manqué de se +poser déjà: Les Francs eux-mêmes n’avaient-ils donc pas de récit épique +sur la guerre d’Aquitaine? + +Je réponds: oui, ils en avaient, et si Grégoire en fait un usage plus +réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément parce qu’il croit tenir, dans +les souvenirs locaux dont il vient d’être question, assez de +renseignements pour n’être pas obligé de recourir à des chansons +barbares. Un seul trait emprunté à la tradition franque lui a semblé +digne d’être mentionné: c’est la part prise à la bataille de Vouillé par +Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. «Ce Sigebert, +ajoute notre chroniqueur, devait cette infirmité à une blessure au +genou, qu’il avait reçue en combattant contre les Alamans près de la +ville de Tolbiac[421].» Nous voici de nouveau en pleins souvenirs +barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup sûr ni les _Annales +d’Angers_, beaucoup trop sommaires, ni les souvenirs locaux de Clermont, +où le nom même du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui +ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les Francs seuls ont +pu porter un intérêt assez vif à Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils +l’ont fait, ce ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste que +le chant était à la gloire de Chlodéric: l’ampleur même de la place qui +lui est faite en est un indice assez clair, car si l’on parle ici de son +père Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté son infirmité, +ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux le présenter comme un héros +fils de héros. Mais quel était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à +Chlodéric l’honneur d’être glorifié par la chanson? Grégoire nous a +condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui paraît trop +invraisemblable, soit parce qu’elle mettait dans un trop beau jour le +jeune homme qui jouera un si laid rôle plus tard, et que +l’invraisemblance interne de toute son histoire épique aura une fois de +plus poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion qu’il met +dans l’emploi de ses matériaux épiques. Il n’a pu, cependant, se +défendre si complétement contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail +relatif à la claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail dans +notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte de l’usage même +qu’il en fait ici, où c’est un hors d’œuvre, alors qu’il eût été bien +plus à sa place là où Grégoire nous fait proprement l’histoire de +Sigebert. + + [421] Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine + Chlodericum. Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud + Tulbiacensim oppidum percussus in genuculum claudicabat. Greg. Tur. + II, 37. + +Il est utile d’ajouter que la bataille de Tolbiac ne peut être +aucunement identifiée avec celle que Clovis livra aux mêmes ennemis, et +à la suite de laquelle il se convertit. Il y avait sans doute quelque +chose d’ingénieux dans la conjecture qui les identifie, et qui a, depuis +des siècles, acquis la valeur d’un fait prouvé, mais elle n’en a pas +plus de fondement[422]. L’histoire de la victoire et de la conversion de +Clovis nous est connue par le _Vita Remigii_, qui ne parlait ici que de +Clovis, et qui, pour tout le reste, était si laconique, qu’il a omis +jusqu’au nom du théâtre de la bataille et jusqu’à celui du roi alaman +qui y périt. Grégoire de Tours, qui dépend exclusivement du _Vita +Remigii_, les a ignorés l’un et l’autre, comme cela ressort à suffisance +de son récit. Si la bataille de Tolbiac, où combattit Sigebert, était à +ses yeux la même que celle où Clovis se convertit, il aurait eu soin de +nous le dire, soit à propos de cette bataille, soit ici. Son silence est +tout ce qu’il y a de plus significatif, et la bataille de Tolbiac n’est +évidemment qu’une bataille entre les Ripuaires et les Alamans, qui s’est +passée en dehors de toute participation de Clovis. + + [422] Nous savons par Grégoire, qui parle ici d’après le _Vita + Remigii_, que Clovis a livré une bataille aux Alamans. D’autre part, + le même Grégoire nous apprend (II, 37) que le roi des Ripuaires + Sigebert a été blessé au genou en combattant contre les Alamans à + Tolbiac. Ceux qui tenaient beaucoup à donner un nom à la victoire de + Clovis, trouvant ici une bataille contre les Alamans, se sont figuré + que c’était la sienne, et ont conclu qu’il l’avait livrée de concert + avec les Ripuaires, double supposition fort gratuite d’abord, et en + contradiction avec le _Vita Vedasti_, qui nous oblige à chercher le + théâtre du combat en Alsace ou tout au moins sur le haut Rhin. Je ne + sais qui a le premier identifié la bataille de Clovis avec celle des + Alamans; je vois que Robert Gaguin, _Compendium super Francorum + Gestis_, Paris 1504, ne se doutait pas encore de la prétendue + identité. + +Faut-il croire que c’est à la même source barbare que Grégoire a +emprunté le trait suivant? «Le roi venait de mettre en fuite les Goths +et de tuer le roi Alaric, lorsque, subitement, deux guerriers ennemis, +se jetant au-devant de lui, le blessèrent aux deux flancs avec leurs +épées. Mais, grâce à sa cuirasse et à la rapidité de son cheval, il +échappa à la mort.» Il n’y a rien qui empêche d’admettre cette +supposition, bien qu’on puisse croire à la rigueur que le souvenir du +danger couru par Clovis a pu se conserver aussi dans les traditions +orales de Clermont. Si je penche plutôt pour une provenance épique, +c’est parce que les Francs seuls portaient à Clovis assez d’intérêt pour +noter avec sollicitude les périls auxquels il avait été exposé dans la +bataille. Qu’on n’objecte pas le rôle peu héroïque prêté ici au +vainqueur: car, outre que nous ne connaissons pas l’épisode tout entier, +nous savons que la fuite dans le combat, si elle était dictée par la +prudence, n’était pas une honte pour le Germain, à condition qu’il +revînt à la charge, comme Clovis le fait ici, et qu’il remportât la +victoire[423]. + + [423] Cedere loco, dum modo rursus instes, consilii quam formidinis + arbitrantur. Tacite, _German._ c. 6. Mais déjà le _Liber Historiae_, + c. 17, a soin de biffer la mention de la fuite de Clovis: sed + propter luricam qua indutus erat, eum non livoraverunt. Quant à + Hincmar, on ne sera pas étonné de lui voir écrire 94: Magis autem + Dominus lorica fidei indutum per orationem sancti Remigii patris et + patroni sui adjuvit eum. + +Il existait donc des chansons franques sur la guerre d’Aquitaine, et, si +Grégoire de Tours en a fait un usage à notre gré trop parcimonieux, +Frédégaire, cette fois encore, a puisé plus largement dans le trésor des +souvenirs barbares. Le récit qu’il nous a conservé a trait à l’origine +de la guerre contre les Visigoths, et la couleur en est si franchement +germanique, qu’il serait oiseux de chercher d’autres preuves de sa +provenance. + +Dans la partie de son _Epitome_ qui raconte la guerre des Visigoths, +Frédégaire écrit: «Igitur Alaricus rex Gothorum cum amicicias +_fraudulenter_ cum Chlodoveo inisset, quod Chlodoveus, _discurrente +Paterno legato suo, cernens_, adversum Alaricum arma commovit[424].» Les +mots en _italique_, qui manquent dans Grégoire et que Frédégaire a +ajoutés au texte abrégé de celui-ci, sont une allusion à un récit plus +développé, qu’on retrouve dans une partie antérieure de la chronique du +même Frédégaire. Le voici: + + [424] Fredeg. III, 24. + +«Un jour, Clovis, roi des Francs, et Alaric, roi des Visigoths, qui +résidait à Toulouse, après s’être livré de nombreux combats, +s’envoyèrent des ambassadeurs pour traiter de la paix. Il fut convenu +qu’Alaric toucherait la barbe de Clovis et deviendrait ainsi son +parrain[425], et que désormais la paix serait perpétuelle entre eux. Le +lieu et le jour de l’entrevue furent fixés; aucun Franc ni Goth ne +devait y assister en armes. Or, Paternus, envoyé de Clovis, se rendit +auprès d’Alaric pour voir si les Goths observaient ces conditions, ou +si, selon leur usage et comme l’événement le prouva par la suite, ils +trahiraient leur promesse. Pendant que Paternus s’acquittait de son +message, il voit des Goths qui, contrairement aux conventions, portaient +des épées au lieu de bâtons[426]. Il en saisit un, le traîna hors de sa +cachette, et reprocha au roi d’user de mensonge pour tromper Clovis. Le +roi ne trouva rien à répondre, et il fut décidé que Théodoric serait +pris pour arbitre. Les deux rois lui envoyèrent leurs ambassadeurs. +Paternus, parlant pour Clovis et pour les Francs, y formula des plaintes +qui réduisirent au silence les délégués d’Alaric. Théodoric, pressé de +trancher le différend et rempli de jalousie envers les deux rois, +imagina de les brouiller plus encore au moyen d’une solution impossible. +Il décida que l’envoyé de Clovis viendrait à cheval, tenant en main une +lance dressée, devant la porte du palais d’Alaric, et que celui-ci avec +ses Goths jetterait des _solidi_ en nombre suffisant pour en couvrir le +cheval, le cavalier et la pointe de sa lance. Les Goths, ne pouvant +s’acquitter d’une amende aussi énorme, voulurent alors se débarrasser de +Paternus; ils le firent tomber la nuit du haut de la terrasse d’une +maison. Paternus se cassa le bras, mais ne périt pas. Le lendemain, +Alaric le conduisit devant ses trésors, et lui affirma sous serment +qu’il ne possédait pas plus que ce qu’il y avait dans ses coffres. +Paternus, saisissant un denier, le jeta hors de sa main et dit: _His +solidos adarrabo ad partem dominae mei Chlodovei regis et Francos._ Puis +il retourna auprès de Clovis, auquel il raconta en détail tout ce qui +s’était passé. Clovis, alors, prit les armes et marcha contre +Alaric[427]. + + [425] Ut Alaricus barbam tangerit Chlodovei, effectus ille patrenus. + Fredeg. II, 58. Ut in tondenda barba Clodovei patrinus ejus + efficeretur Alaricus. Roricon IV (Bouquet III, p. 14). + + [426] Ce passage est difficile. Frédégaire dit: Gothi frandulenter + uxos pro baculis in manum ferentis. Ce mot _uxus_ se retrouve + encore, avec le sens d’_épée_, dans Frédégaire IV, 64: Heraclius... + extrahens uxum, capud patriciae Persarum truncavit. Mais aucun autre + auteur ne l’emploie (cf. Ducange, s. v.), et Roricon et Aimoin, qui + ont reproduit la légende, paraissent ne l’avoir pas compris, ou + s’être trouvés en présence d’un autre texte. Le premier, livre IV + (Bouquet III, p. 15) écrit: cultellos permaximos, quos vulgariter + _scramsaxos_ corrupto vocabulo nominamus. L’autre I, 20 (ibid. III, + p. 41): ferreum ostii obicem pro baculo manu gerere. + + [427] Fredeg. l. l. Cf. Roricon l. l. (Bouquet III, 14 et 15), Aimoin + I, 20 (ibid. III, p. 41), Hincmar, _Vita Remigii_ (ibid. III, 378). + Ce dernier, qui ne paraît pas avoir connu la chronique de + Frédégaire, semble s’appuyer ici sur la tradition orale: s’il en est + ainsi, on peut considérer sa version comme un remarquable exemple de + survivance des légendes mérovingiennes. Sur l’identité, dans + l’espèce, des deux expressions _tangere_ et _tondere_, v. Ducange s. + v. _barba_. + +Pour le coup, nous voici en pleine épopée barbare. Que le récit ait été +transmis sous forme de chant populaire, comme je le crois, ou qu’il ait +simplement passé de bouche en bouche sans le soutien du rythme, peu +importe: c’est, à coup sûr, un thème traité d’après les règles du genre, +c’est un tout arrondi et complet, comprenant une action qui commence, +qui se déroule et qui s’achève, et fournissant le sujet d’une vraie +narration poétique[428]. A ce point de vue, la différence avec les +anecdotes étudiées ci-dessus, et dont chacune ne consiste qu’en un trait +ou qu’en une parole piquante, est absolument incontestable. De plus, on +remarquera que ce récit, à la différence de tous les précédents, est +essentiellement germanique et barbare. Il ne s’agit pas ici de miracles +ni de bons mots, il s’agit de l’origine d’une guerre et des causes de +celle-ci. Le rôle déloyal attribué à Théodoric nous fait pénétrer dans +les préoccupations populaires, qui tendent à incriminer d’une égale +perfidie les deux branches de la race gothique. Les intentions odieuses +et les tentatives de trahison mises à la charge des Goths répondent bien +aux préventions qui régnaient chez les Francs à l’endroit de leurs +voisins méridionaux, et dont on retrouve l’écho chez Grégoire +lui-même[429]. Couper la barbe de celui qu’on adopte pour filleul, c’est +une cérémonie toute barbare: il est possible qu’elle ait existé aussi +dans l’empire, mais, d’aucune manière, les Germains ne la lui ont +empruntée, et nous la voyons encore pratiquée par Charles Martel, +lorsqu’il envoya son fils Pepin à Luitprand pour qu’il lui coupât les +cheveux, et qu’ainsi il devînt son père d’adoption[430]. L’amende +infligée aux Visigoths par Théodoric, et qui peut paraître extravagante +au lecteur moderne, était parfaitement conforme au symbolisme juridique +usité parmi les barbares. On _couvrait_ un délit à la lettre en en +couvrant le corps, et lorsque celui-ci disparaissait sous le wergeld +entassé, alors, naturellement, l’offense était expiée, puisqu’elle +n’apparaissait plus. Paternus a été l’objet d’une tentative +d’assassinat, eh bien, pour que ce crime soit couvert, il faut que +Paternus le soit lui-même. Et comme il est un guerrier, c’est dans son +attirail guerrier que doit le prendre l’amende pour qu’elle soit +adéquate[431]. + + [428] «Nous devons reconnaître sans hésitation qu’ici encore nous + avons une relation dans laquelle la poésie s’est emparée de la + tradition historique.» Junghans-Monod, p. 85. + + [429] V. ci-dessus p. 213, n. [314]. + + [430] Circa haec tempora Carolus princeps Francorum suum filium ad + Luidprandum direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui + ejus caesariem incidens, ei pater effectus est multisque eum ditatum + regiis muneribus genitori remisit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, VI, + 53. + + [431] V. sur cet usage Ducange, _Dissertations sur l’hist. de saint + Louis_ XXII (dans son _Glossaire_ éd. Didot, t, VII, p. 87), et J. + Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, p. 147. + +Tel est le type idéal de la composition. A-t-elle été payée sous cette +forme dans les temps préhistoriques, et les formules où elle est +rappelée sont-elles le dernier souvenir qu’en a conservé le langage? Ou +bien ne faut-il pas voir ici qu’une simple fiction juridique destinée à +exprimer, sous une figure saisissante, le but et la nature de la +composition? Je ne sais, bien que je sois assez tenté de m’en tenir à la +première hypothèse[432]. J. Grimm, dont je partage ici l’avis, n’a pu +trouver l’usage que dans un texte mythologique de l’Edda, et dans +quelques records germaniques, mais il ne s’agit là que d’animaux tués, +et le texte de Frédégaire est relatif à la composition humaine. Par +contre, un passage du poème de Waltharius me fournit une allusion +manifeste à l’usage attesté par Frédégaire. + + [432] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_ 2e édit. Goettingue 1854, + p. 680-674. Aux exemples cités par Grimm, on peut ajouter celui que + cite Lünig dans son édition de l’Edda, Zurich 1859, p. 359, note, + d’après Mone, _Anzeiger_ 1836, p. 42: il s’agit là du droit appelé + _Katzenrecht_, et pratiqué à Erlebach sur le lac de Zurich: «Quand + quelqu’un avait tué le chat de l’autre, on écorchait l’animal, on + étendait sa peau à terre au moyen de quatre pieux, et le meurtrier + devait jeter du grain dessus jusqu’à ce que la peau fût entièrement + cachée; le grain restait au propriétaire de l’animal.» + +Attila, furieux de la fuite de Walther et de Hildegonde, fait les plus +superbes promesses à qui lui ramènera les deux jeunes gens: + + Hunc ego mox auro vestirem saepe recocto + Et tellure quidem stantem hinc inde onerarem + Atque viam penitus clausissem vivo talentis. + +Le _vivo_, qui ne le voit? est ici la preuve que l’usage visé n’était +pratiqué d’ordinaire que sur les morts, et en guise de composition, +tandis que la générosité d’Attila devait consister à donner la même +énorme somme à un vivant, et à titre de récompense. Nul ne doutera +toutefois que l’idée primitive qui se traduit par ce mode de paiement +ait été celle du _wergeld_. Ce dont il s’agit, c’est de donner à l’homme +sa propre valeur en or. Sous ce rapport, la forme la plus pure et la +plus ancienne de cette pratique nous est révélée dans le trait suivant: +Au XIIIe siècle, Otton IV de Brandebourg, fait prisonnier par l’évêque +de Magdebourg, est relâché moyennant une rançon de 4,000 marcs. A peine +mis en liberté, il s’écrie: «Ce n’est pas là la rançon d’un margrave. +_Sachez que j’aurais dû monter à cheval, tenant ma lance dressée dans ma +main, et qu’on aurait dû me couvrir d’or et d’argent jusqu’à la pointe +de la lance_: c’est là le taux de la rançon d’un Margrave. Mais vous ne +le saviez pas[433]». + + [433] Geyder dans Haupt, _Zeitschr. für deutsches Alterthum_ IX + (1853), p. 157. + +Enfin, nous trouvons dans la _Hervararsaga_ un exemple qui se rapproche +singulièrement de celui de Frédégaire. Lorsque Hlaudr vient réclamer la +moitié de la succession de son père, Angantyr, le frère aîné, refuse, +mais lui fait des offres: «Assieds-toi sur ton siège élevé, et je te +couvrirai complètement d’argent et d’or, et de tous côtés autour de toi +rouleront les anneaux rouges[434]». + + [434] + + Doch dich auf deinem Hochsitz mit Silber umhaüf ich; + Gehst du hinein umschütt ich dich so mit Schaetzen Goldes + Dass um dich rothe Ringe von allen Seiten rollen. + + (Trad. Freitag dans Herrig, _Archiv. f. das Studium der neueren + Sprachen_, t. LXIX, p. 151.) + +On voit par là le caractère incontestablement germanique de la légende +racontée par Frédégaire: c’est tout ce qu’il s’agissait de prouver +ici[435]. C’est donc bien chez les Francs qu’est née la tradition qu’il +raconte, c’est de chez eux qu’elle est arrivée à cet écrivain, romain de +nationalité. Je ne fais d’ailleurs aucun état de la présence de Paternus +dans l’épisode: il ne prouve nullement, comme le croit M. Rajna, que le +récit ait passé par des bouches romaines, non plus que les histoires où +figurent les noms d’Aurélien et d’Aridius. Il est facile de comprendre +qu’à partir du jour où ils ont été en contact avec des Romains, et où +ceux-ci ont été employés d’une manière toute spéciale par les souverains +en qualité de ministres et d’ambassadeurs, la chanson épique, qui en +définitive part toujours de la réalité historique, a dû garder trace de +cette situation. On peut donc fort bien admettre qu’il y a eu un +personnage nommé Paternus, qui a servi d’ambassadeur à Clovis auprès des +Visigoths, et autour duquel s’est formée la légende que nous venons +d’étudier. + + [435] Remarquez que ces compositions légendaires étaient impossibles à + payer en or, et que nos sources le disent elles-mêmes, mais cela + n’empêche pas qu’elles aient pu être exigées et même acquittées, + dans le temps où le métal n’avait pas encore pris, comme par la + suite, la place du blé, qui, plus anciennement, servait à couvrir le + corps du délit, et qui reparaît en effet dans les records de droit + rural cités plus haut. + +D’ailleurs, sans compter ce personnage, le récit de Frédégaire contient +plus d’un élément historique. On a révoqué en doute les nombreux combats +entre Francs et Visigoths qui auraient précédé la bataille décisive de +Vouillé: je ne vois rien de plus vraisemblable. Tout mettait les deux +nations aux prises: non seulement leur opposition confessionnelle, qui +était fort vive, mais aussi leur ambition respective. Les Francs +rêvaient de s’étendre au sud de la Loire, où ils avaient un parti, où +plus d’un les attendait, où l’on opprimait les catholiques, où se +réfugiaient leurs ennemis. Alaric, il est vrai, avait livré à Clovis +victorieux le vaincu Syagrius; mais ce trait de lâcheté n’avait pas +suffi pour faire de lui l’ami des Francs, et lui-même, devenu le gendre +du puissant Théodoric, il avait vu sa situation s’améliorer assez pour +lui permettre de prendre vis à vis des Francs une attitude plus fière. +Aussi voyons-nous, par un continuateur de Prosper d’Aquitaine, qu’en 496 +Alaric s’emparait de Saintes, et qu’en 498 Clovis prenait Bordeaux en +plein pays visigoth[436]. Si l’on réfléchit que Saintes faisait partie +de cette Aquitaine seconde qui était le noyau des possessions +visigothiques en Gaule, et que, pour qu’Alaric doive la reconquérir en +496, il faut qu’elle lui ait été enlevée précédemment, ne sera-t-on pas +autorisé à conclure que les _multa prilia_ dont parle Frédégaire ne sont +pas chose si invraisemblable? + + [436] (496) Alaricus ann. XII regni sui Santones obtinuit. _Auct. + Havn._ dans Pertz _Auctores Antiquissimi_, t. IX, p. 331 (édit. + Mommsen). + + (498) Paulino v. c. consule. Ann. XIV Alarici Franci Burdigalam + obtinuerunt et a potestate Gothorum in possessionem sui redegerunt + capto Suatrio Gothorum duce. Ibid. Selon Mommsen, le continuateur + connu sous le nom de Auctor Havniensis a écrit en Italie pendant le + règne de l’empereur Heraclius (l. l. p. 267). Le témoignage de cet + auteur vient à point pour rendre compte d’une addition faite par le + _Liber Historiae_ au récit de la guerre des Visigoths d’après + Grégoire; il y est dit de Clovis, après la victoire de Vouillé: In + Sanctonico vel Burdigalense Francos precepit manere ad Gothorum + gentem delendam (c. 17). L’auteur du _Liber Historiae_ a _connu_ les + luttes livrées spécialement pour la possession de Saintes et de + Bordeaux, et il _conjecture_ que Clovis a dû prendre un soin + particulier de deux villes si disputées. + +L’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths, est également confirmée +par le témoignage de l’histoire. Il nous reste en effet quatre lettres +de ce prince, l’une adressée à Alaric pour lui conseiller de négocier, +deux autres à Gondebaud et au roi des Hérules pour les exhorter à faire +avec les autres rois une ligue pour la paix, une enfin à Clovis pour lui +déclarer que celui qui ouvrira les hostilités le trouvera sur son +chemin. Théodoric va plus loin: il conseille aux deux rivaux d’éteindre +leur débat au moyen d’arbitres qu’ils choisiraient entre leurs parents: +c’était se désigner assez clairement lui-même. Sa proposition fut-elle +agréée, et devint-il réellement, comme le fait entendre le récit de +Frédégaire, l’arbitre des deux nations? Je ne sais, mais, dans ce cas, +il est peu probable qu’il ait été exempt d’une certaine partialité pour +un peuple arien comme lui-même, et dont le roi était son gendre. Tout au +moins on comprend que les Francs aient conçu de la défiance vis-à-vis +d’un tel arbitre, et que leur légende épique s’en soit ressentie. Quant +à l’entrevue de Clovis avec Alaric, on sait qu’elle eut lieu en effet +dans une île de la Loire, et que les rois se quittèrent en excellents +termes: la légende s’est donc bornée, encore une fois, à amplifier sur +une réalité historique. Et l’on peut dire que le récit de Frédégaire, si +bizarre et dans une certaine mesure si invraisemblable, a pourtant serré +l’histoire de fort près, a respecté la succession des faits, et n’a jeté +des fleurs que dans leurs interstices. + + + + +CHAPITRE V + +Les meurtres de Clovis. + + +Nous voici sur un terrain épique par excellence, et, chose remarquable, +c’est celui qui a été reconnu le dernier. Alors que depuis longtemps le +caractère fabuleux de l’histoire de Childéric ou du mariage de Clovis +avait frappé les critiques, on continuait à regarder l’histoire des +meurtres de Clovis comme une des plus solidement établies[437]. Et +pourtant il n’y en a pas où le travail de l’imagination épique se laisse +mieux toucher du doigt pour ainsi dire. Mais d’abord voici le récit de +Grégoire, divisé en trois épisodes d’étendue inégale que nous +examinerons successivement. + + [437] C’est ainsi que Pétigny II, p. 546, croit pouvoir édifier toute + une combinaison historique sur l’épisode du meurtre des rois + ripuaires, qui aurait été suivi d’une révolte générale du pays + contre Clovis. Cf. ci-dessus p. 15 les déclarations de Loebell. M. + Gaston Paris lui-même écrivait en 1884, à l’occasion du livre de M. + Rajna, que l’origine épique de ces récits lui paraissait «fort + improbable», et que, dans la forme, on n’y trouve «rien d’épique» + (_Romania_, t. XIII, p. 605). Et il ajoutait: «On peut, sans + hésiter, faire remonter ces récits aux souvenirs de quelques + compagnons de Clovis, transmis plus ou moins directement à l’évêque + de Tours, familier de la cour mérovingienne.» + +Dans le premier, nous voyons _comment Clovis devint le roi des +Ripuaires_. Clovis, étant à Paris, fait dire en secret au fils du roi +Sigebert: Voilà que ton père est vieux et boiteux; s’il venait à mourir, +tu serais son héritier, grâce à l’appui de notre amitié. Là-dessus, le +jeune prince médite de tuer son père. Un jour que celui-ci, sorti de +Cologne et passant par la forêt de Buchonia, dormait en plein midi sous +sa tente, il le fait assassiner, puis il mande à Clovis de lui envoyer +des ambassadeurs auxquels il remettra sa part des trésors du défunt. +Clovis envoie, en effet, des émissaires qui, pendant que Chlodéric se +baisse sur un coffre pour y chercher de l’argent, lui fendent la tête +d’un coup de hache. Apprenant la mort du père et du fils, Clovis vient à +Cologne, convoque le peuple entier et lui dit: «Écoutez ce qui est +arrivé. Pendant que je naviguais sur l’Escaut, Chlodéric, fils de mon +parent[438], poursuivait son père, et faisait courir le bruit que je +voulais le tuer. Et comme le vieillard se sauvait par la forêt de +Buchonia, il a lâché sur lui des assassins qui l’ont mis à mort. +Lui-même, pendant qu’il ouvrait les trésors de son père, a été tué, je +ne sais par qui. Je suis innocent de ces malheurs, car je sais que je +n’ai pas le droit de verser le sang de mes proches; ce serait un +crime[439]. Mais puisque tout cela est arrivé, voici mon conseil; +j’espère que vous l’écouterez. Prenez-moi pour votre chef, et vous serez +sous ma protection.» Les Francs acclament bruyamment cette proposition: +ils mettent Clovis sur un pavois et en font leur monarque. C’est ainsi +qu’il devient maître du royaume de Sigebert et de ses richesses[440]. + + [438] Chlodericus, filius parentis mei. Greg. Tur. II, 40. Et un peu + plus bas: Non enim possum sanguinem parentum meorum effundere, quod + fleri nefas est. Fustel de Coulanges se trompe donc lorsqu’il écrit + (_L’Invasion germanique et la fin de l’Empire_), p. 479, n. 3: + «Plusieurs de ces rois (non pas Sigebert) étaient parents de + Clovis.» + + [439] Greg. Tur. I. 1. Fredeg. III, 25. Il est à remarquer que + l’épisode fait défaut dans le _Liber Historiae_, et, par suite, + également dans ses tenants Roricon et Aimoin. Sur la bévue commise + par Frédégaire dans son résumé du passage de Grégoire, v. G. Kurth, + _L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p. 98. + + [440] Greg. Tur. l. l. + +Tel est le premier épisode. Il nous a conservé tout ce que nous savons +du royaume des Ripuaires. Établis à Cologne, ils ont un roi nommé +Sigebert, dont le fils s’appelle Chlodéric. Grégoire nous a appris +ailleurs que Sigebert, en combattant à Tolbiac contre les Allamans, +avait été blessé au genou, et qu’il avait gardé le surnom de +Boiteux[441]. Il sait aussi que Chlodéric, son fils, avait accompagné +Clovis à la bataille de Vouillé. Ces deux notices, comme je l’ai montré +plus haut[442], proviennent sans doute de la même source populaire qui +nous a conservé l’histoire de la mort des deux princes de Cologne. Ils +nous attestent l’existence d’une espèce de cycle ripuaire, dans lequel, +selon toute apparence, figurait aussi un chant qui racontait les +exploits de Sigebert contre les Allamans, et qui expliquait sa glorieuse +blessure. + + [441] Id. II, 37. + + [442] V. ci-dessus p. 282. + +Tout a bien, dans la page de Grégoire qui vient d’être analysée, la +saveur de la poésie populaire. Nous y trouvons une quantité de traits de +couleur locale d’autant plus remarquables que Grégoire n’a jamais été à +Cologne, et qu’il avait, personnellement, peu de relations avec la +Germanie seconde. Nous voyons que Sigebert, au sortir de Cologne, doit +passer le Rhin pour gagner la forêt de Buchonia[443]: cela est +irréprochable au point de vue topographique. A la mort du monarque, on +se partage son trésor; il est contenu dans un coffre, et c’est le +nouveau roi lui-même qui se baisse et y plonge la main pour en retirer +les objets précieux[444]. Clovis convoque le peuple pour se faire +reconnaître roi des Ripuaires; il est élevé sur le pavois et +acclamé[445]. Enfin, je dois encore noter un trait, le plus barbare et +le moins inventé de tous: la claudication de Sigebert considérée comme +un obstacle à ce qu’il puisse encore régner désormais. Rien n’est plus +conforme au point de vue des Germains, d’après lequel une difformité +physique était incompatible avec le prestige de la personne royale. Le +roi qui avait perdu un œil était disqualifié[446] chez les Francs, il +suffisait même qu’on lui eût coupé sa longue chevelure pour qu’il devînt +incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas +repoussé[447]. Tous ces traits, incontestablement, attestent la +provenance populaire de l’histoire qui les contient. Ce qui ne l’atteste +pas moins, c’est le cachet d’invraisemblance dont elle est marquée d’un +bout à l’autre. Rien d’enfantin comme les moyens auxquels Clovis recourt +pour faire assassiner le père, puis pour se débarrasser du fils. En +outre, les deux parties du récit se contredisent positivement. L’une +nous offre le noyau presque intact de l’épisode, et semble nous en +garder la forme la plus originale: c’est le discours mis dans la bouche +de Clovis et résumant toute l’histoire. L’autre, c’est le récit des +événements fait par Grégoire lui-même, analysant le tout et essayant de +le présenter sous une forme acceptable. L’une a été recueillie et +reproduite par Grégoire sous sa forme la plus pure; l’autre a subi +l’action de son esprit critique. De là, sans doute, les contradictions +que nous remarquons entre elles, et dont probablement Grégoire ne +s’apercevait pas lui-même. + + [443] Buchonia, la forêt des hêtres, occupait sur la rive droite du + Rhin une vaste région correspondant à peu près à la Hesse actuelle. + + [444] Cf. dans Greg. Tur. IX, 34, une situation analogue. «Frédégonde + et sa fille Rigonthe se partagent le trésor de Chilpéric. Celle-ci + se baisse sur le coffre qui contient le trésor, et pendant qu’elle + en retire les objets précieux, sa mère fait retomber le couvercle et + le presse du genou pour étrangler sa fille.» + + [445] On voit particulièrement élever sur le pavois les souverains + dont le pouvoir ne résulte pas immédiatement de l’hérédité, c’est le + cas ici pour Clovis, comme aussi pour Sigebert choisi à la place de + son frère Chilpéric (Greg. Tur., IV, 51) et pour le prétendant + Gundovald (Id., VII, 10); mais on ne voit pas que les fils de roi + succédant à leur père soient jamais élevés sur le pavois. Cf. + Loebell, 1e édition, p. 224. + + [446] Accidit itaque ut supradicti regis, cujus filiam suscitaverat, + oculus vi nimii doloris ac cruciatu immenso in tantum corriperetur, + ut nulla medicorum arte ad modicum sopiretur. Erat enim angustia + intolerabilis et spes medelae penitus recuperandi sublata a medicis, + uniusque oculi lacrymabilis aegritudo oculorum multorum lacrymas + excitaverat in populo. Conturbabant animam regis incerti exitus, et + Francorum ne turpatio ei proveniret metuebat exercitus. Hinc + tangebat formido mortis, illinc magnitudo doloris; hinc metus + amittendi luminis, illinc admittendae timor deformitatis. _Nam si + rex aequale lumen oculorum non haberet maximum dedecus populis + exhiberet. Aut enim turpiter regnando deformitatis portaret + opprobrium aut cum perditione oculi forte perdidisset et regnum._ + (_Vita Theoderici abb. Rem._ dans Mab., I. p. 619.) Toute la partie + de ce passage qui est soulignée manque dans l’extrait de Bouquet, + III, 405: cela prouve qu’il est toujours utile de recourir à des + textes complets, plutôt qu’aux extraits, si bien faits qu’ils + soient. + + [447] C’est ce qui explique l’interjection du fils de Chararic: In + viridi lignum hae frondis succisae sunt, nec omnino ariscunt, sed + velociter emergent ut crescere queant, et le reste (Greg. Tur. II, + 41). V. aussi le mot de Clotilde au sujet des enfants de Clodomir: + Satius mihi enim est, si ad regnum non ereguntur, mortuos eos videre + quam tonsus (Id. III, 18). Aussi voyons-nous dans toute l’histoire + mérovingienne que _déposer un roi_ et le _tondre_ sont deux termes + synonymes. + +La première de ces contradictions porte sur la manière dont périt +Sigebert. D’après le récit de Grégoire, ce fut pendant une partie de +chasse dans la Buchonia, alors qu’il dormait sous sa tente en plein +midi. D’après le discours de Clovis, au contraire, il fut tué pendant +qu’il fuyait à travers la forêt, poursuivi par les émissaires de son +fils qui prétendait agir au nom du roi des Saliens. L’autre +contradiction est plus frappante encore. D’après le récit, Clovis +complota le meurtre de Sigebert pendant qu’il était à Paris; d’après le +discours, c’est pendant qu’il naviguait sur les flots de l’Escaut que +Chlodéric, à son insu, commit le parricide. + +Il n’y a pas à hésiter entre le récit et le discours: c’est ce dernier, +incontestablement, qui reproduit la version la plus originale. Dans des +récits de ce genre, nous l’avons déjà vu[448], c’est généralement le +discours qui est le plus respecté, le moins altéré; dans l’espèce, c’est +là que se trouvent concentrés les traits de couleur locale. Un indice +particulièrement précieux, c’est cette parole jetée comme négligemment: +_Pendant que je naviguais sur l’Escaut_. L’Escaut est le vrai fleuve des +Francs Saliens. _Naviguer sur l’Escaut_, c’est une expression qui, pour +un souverain de ce peuple, signifie autant que: _se promener chez soi_. +Elle n’a pu être employée ici que par les Francs eux-mêmes, par ces +Francs dont la Flandre était réellement la patrie, et qui y avaient vécu +à côté de leur monarque du temps que celui-ci n’était encore que le roi +de Tournai. C’est aussi le discours seulement qui nous apprend le lien +de parenté entre Clovis et Sigebert. On ne s’avisera pas, je pense, de +soutenir que c’est par scrupule d’écrivain, et pour ne pas mentionner +deux fois le même fait, que Grégoire en a omis la mention dans le récit +et l’a refoulée ici. + + [448] Voir ci-dessus, p. 199. + +La dualité de ton qui se remarque dans l’exposé de Grégoire confirme ce +qui vient d’être dit de la dualité du récit. Il règne, dans la plus +grande partie de l’épisode, je ne sais quelle causticité barbare qui se +fait jour dans des accents pleins d’une mordante ironie. Cet air +innocent avec lequel Clovis suggère le parricide, ce ton patelin sur +lequel il le raconte à sa manière, cette audacieuse tartuferie du trait +final, tout cela est bien populaire, et c’est bien ainsi que le peuple +doit se figurer le héros chez qui il veut rencontrer autant d’esprit que +de courage. Oui, ce Clovis est bien le héros national d’un peuple +barbare, et ce qui nous révolte le plus dans cette conception poétique +d’une immoralité si crue, c’est précisément ce qui lui donne son cachet +d’origine. L’âme barbare tout entière est là, dans la complaisance +presque cynique avec laquelle on étale les exploits les plus atroces du +héros, dans cette grossière admiration pour la force quel que soit son +usage, pour le succès quelle que soit son origine, dans cette indulgence +sans nom pour les crimes les plus odieux et les trahisons les plus +infâmes, du moment qu’il en résulte quelque profit pour la nation ou +quelque dommage pour l’ennemi! C’est avec les mêmes yeux que les +lecteurs d’Homère ont regardé leur Ulysse, qu’ils admiraient si fort et +qui nous répugne tant; c’est avec la même inconscience qu’au moyen âge +plus d’un s’est pâmé d’admiration pour l’immortel Renard, ce type de la +fourberie heureuse, ou pour le féroce Hagen, ce champion aussi courageux +que perfide qui représente comme l’atavisme de la barbarie dans la +chevaleresque épopée des Nibelungen. Car la barbarie est de tous les +temps, et vous la retrouverez même chez les civilisés, en cherchant un +peu, dans certaines classes et dans certains milieux[449]. + + [449] Je ne crois pas avoir besoin de réfuter autrement l’opinion de + M. G. Paris (_quandoque bonus dormitat Homerus_). «Si les Francs, + dit-il, avaient chanté les victoires de leur chef sur Sigebert, + Chararic et Ragnachaire, ils ne les auraient pas représentées comme + dues à la ruse et à la trahison... L’individu peut raconter comme de + beaux traits, dont on rit en en profitant, les perfidies qui ont + fait triompher le héros dont il a gardé la mémoire enthousiaste; + l’épopée, quoi qu’on en dise, n’admet que dans des conditions + particulières, et avec bien des restrictions, cette glorification de + l’immoralité, dont les récits en question nous offriraient un + exemple unique.» (_Romania_, XIII, p. 605.) L’exemple est loin + d’être unique. Outre ceux que je mentionne dans le texte, je + rapporterai encore la complaisance patriotique de Widukind racontant + les crimes auxquels les Saxons doivent la possession de leur pays. + V. ci-dessus p. 47. Et si je ne craignais de paraître empiéter sur + un autre domaine, je rappellerais qu’une nation entière a pu de nos + jours, sous l’influence de la légende révolutionnaire, élever une + statue à Danton, le sinistre tueur qui en remontrerait bien à + Clovis. + +Grégoire de Tours, lui, n’aurait pas inventé de pareils types, et +n’était pas capable de les admirer. Chrétien, Romain, évêque, il vivait +dans une autre atmosphère morale, il avait d’autres conceptions +esthétiques. Le Clovis de la légende ne pouvait être à ses yeux qu’une +espèce de monstre. Mais, plus la donnée qu’il avait sous la main +répugnait à sa conscience, plus il éprouvait le besoin de la corriger, +de l’humaniser en quelque sorte. Il est impossible qu’il n’ait pas été +frappé, au moins dans une certaine mesure, de l’opposition qui régnait +entre les deux parties de la légende. Celle-là montrait Clovis +ourdissant le crime; celle-ci déclarait qu’il en était innocent. Il +n’est pas étonnant que Grégoire penche, en somme, pour la version +contenue dans le discours de Clovis. Ce n’est pas qu’il s’en explique +formellement. Au contraire, pour qui n’est pas au courant de ses doutes +en face des traditions populaires, son langage pourrait être interprété +dans un sens opposé. A tort cependant. Son vrai point de vue est formulé +dans les réflexions morales qu’il intercale dans le récit, et dont la +gravité fait un effet si étrange à côté des sanglants sarcasmes de la +gaieté franque. L’histoire du parricide de Chlodéric est comme encadrée +entre ces deux sentences: «_Par le jugement de Dieu, il tomba dans la +fosse qu’il avait creusée méchamment pour son père.--C’est ainsi qu’il +fut victime lui-même du crime qu’il avait commis sur son père._» + +Cette dualité de ton et de couleur doit être notée soigneusement. Une +fois qu’on en a saisi l’origine, toutes les contradictions et toutes les +singularités de l’épisode s’expliquent. Une histoire toute barbare ne +passe pas par une bouche civilisée sans y être quelque peu altérée. De +même que le gosier du Romain est incapable de former les sons gutturaux +qui retentissent dans les rauques chansons des barbares, de même les +lèvres de l’évêque sont incapables de redire dans toute leur crudité les +histoires qu’il a entendu raconter aux Francs. Ce Clovis qui figure dans +leurs chansons n’est pas, ne peut pas être le sien. Elles lui +fournissent le type d’un Ulysse barbare pour qui tous les crimes sont +justifiés par le succès; il a dans la mémoire le souvenir d’un nouveau +Constantin, élève respectueux des évêques qui lui enseignent la morale +chrétienne. Entre deux conceptions aussi opposées du même homme, le +contraste est trop violent. Instinctivement, irrésistiblement, le Clovis +civilisé qui est celui de l’évêque de Tours vient se substituer, sous la +plume du narrateur, au Clodovech barbare qui est celui de la chanson +franque. Dans la chanson, toute la tonalité du récit nous permet de le +deviner, c’est Clovis qui a ourdi le meurtre de Sigebert et commandé +celui de Chlodéric. Mais il semble que Grégoire de Tours ait décidé de +prendre au sérieux les assurances hypocrites du meurtrier, et qu’il +n’ait pas saisi lui-même l’ironie de son récit. Pour lui, Clovis n’est +que l’exécuteur des vengeances divines qui ont permis le parricide; à +deux reprises, il se croit obligé de nous le rappeler, et quand il a +fini son récit, c’est encore la note du moraliste chrétien qu’il fait +entendre. Si l’heureux Clovis devient le successeur du coupable +Chlodéric, c’est parce que, lui, il n’a pas à se reprocher les crimes de +ceux qu’il est appelé à punir. «_Dieu prosternait tous les jours devant +lui ses ennemis, parce qu’il marchait le cœur droit devant lui, et qu’il +faisait ce qui était agréable à ses yeux_[450].» + + [450] C’est ce qu’avait déjà entrevu Gorini, _Défense de l’Église_, + etc., 3e édit., t. I, p. 421: «Entre les tragiques événements + racontés par l’évêque de Tours, _il en est un qu’il ne paraît pas + avoir regardé comme l’œuvre de Clovis_: c’est le meurtre de + Sigibert.» Et p. 426 il exprime de nouveau la même opinion, mais + sans s’aviser d’aller plus loin, et de mettre en doute l’historicité + des faits. Je n’ai pas besoin, après cela, de disculper le saint + évêque de Tours du reproche d’immoralité ou d’inconscience qui lui a + été si souvent et si injustement adressé par des historiens trop + pressés de trouver en défaut un évêque et un saint, et parmi + lesquels je regrette de rencontrer encore M. Rajna: «Uno degli + innumerevoli esempi in cui vediamo il criterio religioso pervertir + mostruosamente il criterio morale.» Combien plus juste et plus + vraiment critique est ici le point de vue d’un Loebell, _Gregor von + Tours_ p. 263, et d’un Richter, _Annalen des Fraenkischen Reichs_, + p. 44, n. 2, qui ne voient ici que l’emploi malencontreux d’une + expression biblique. + +La date et la provenance du récit me semblent indiquées, aussi +clairement que cela se peut, dans le _dum navigarem per Scaldem_. Cette +expression, je l’ai déjà dit, est d’un peuple qui se figure l’Escaut +comme le fleuve par excellence du pays franc. Elle est aussi d’un temps +où Tournai, la ville de l’Escaut, était encore considérée comme le siège +du royaume, tout au moins où l’on avait encore le souvenir de sa qualité +antérieure. On ne se trompera donc pas beaucoup en concluant que le +chant sur la conquête du royaume des Ripuaires remonte aux premières +années du VIe siècle, et qu’il est né parmi les habitants de la plaine +flamande. C’est parce qu’il garde le reflet de la barbarie morale de ce +milieu qu’il a été peu compris de Grégoire; c’est aussi pour la même +raison qu’il a trouvé si peu d’écho parmi les populations romaines, plus +civilisées. Frédégaire et le _Liber Historiae_ ne le connaissent que par +Grégoire: il est probable qu’il avait cessé de retentir de leur temps. + +L’histoire de Chararic et de son fils suit immédiatement, dans Grégoire +de Tours, celle de Sigebert et de Chlodéric. Bien qu’elle soit beaucoup +plus résumée, elle a cependant aussi un caractère vraiment épique et +populaire. Chararic, appelé au secours par Clovis lors de la guerre +contre Syagrius, s’était prudemment abstenu de prendre parti, attendant +que la victoire se fût prononcée. Clovis, indigné, marcha contre lui, +s’empara par ruse de sa personne et de celle de son fils, et leur fit +couper les cheveux; puis il fit conférer la prêtrise à Chararic et le +diaconat au jeune homme. Comme Chararic se lamentait de son malheur, son +fils, dit-on, lui dit: On a coupé le feuillage d’un arbre vert, mais il +repoussera, et alors malheur à qui l’a coupé! Le propos ayant été +rapporté à Clovis, celui-ci s’alarma et fit trancher la tête au père et +au fils, puis il s’empara de leur royaume et de leur trésor[451]. + + [451] Greg. Tur. II, 41. Fredeg. III, 26, résume toute l’histoire en + une ligne: Charirico rege parentem suum Chlodoveus interfecit et + regnum suum sibi subdedit. Le _Liber Hist._ la passe entièrement + sous silence, et de même fait Roricon. Aimoin, I, 23, la reproduit + d’après Grégoire. (Bouquet III, 43.) + +Voilà bien, je pense, un récit de provenance orale; le _fertur_ ne +laisse cette fois aucun doute à ce sujet. Grégoire semble d’ailleurs +avoir abrégé sa source, soit par impatience, et parce que la longueur de +ces histoires étranges l’ennuyait, soit parce qu’il y trouvait des +détails obscurs, ou choquants, ou invraisemblables. La partie centrale +du récit a été évidemment broyée, car Grégoire savait sans doute quelles +ruses Clovis mit en œuvre pour s’emparer de Chararic et de son fils. Il +a supprimé l’indication des moyens employés, pour ne relater que les +résultats, tout comme il a fait pour l’histoire des ruses de +Wiomad[452]. Malgré cela, il est facile de constater que l’histoire de +Chararic a dû former un ensemble bien arrondi et complet, qui s’ouvrait +par la faute et qui se fermait par l’expiation. Il y a ici autre chose +qu’une simple anecdote comme celles que nous avons rencontrées à +l’occasion de la guerre d’Aquitaine: c’est un tout poétique, dont on +peut encore deviner les proportions et l’intérêt, malgré la disparition +du détail vivant. + + [452] C’est aussi l’opinion de M. P. Rajna o. c. p. 89: «Richiamero + particularmente l’attenzione sul capitolo riguardante Cararico, dove + l’incomplutezza e la sproporzione raggiungono il colmo.» + +Cette histoire de Chararic était, elle aussi, une histoire toute +barbare, dont la provenance franque ne peut être révoquée en doute. Le +mot du fils de Chararic est bien digne de la poésie des peuples +germaniques, et il semble que dans le latin embrouillé de Grégoire on +retrouve jusqu’à la gaucherie d’un traducteur embarrassé. «C’est sur un +arbre vert, dit le jeune prince, que l’on a coupé ces feuilles, mais il +n’est pas encore séché, et bientôt on les verra repousser: puisse périr +avec la même rapidité celui qui a fait cela!» La comparaison est +frappante de justesse pour tout Germain. En effet, comme on l’a vu plus +haut, dépouillé de sa chevelure, qui était comme une couronne naturelle, +un roi franc était incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle +n’avait pas repoussé. Il ne pouvait plus se montrer à la tête de son +peuple, et l’on sait avec quel soin, pendant la période mérovingienne, +ceux qui détrônaient des rois commençaient par les faire tondre. Nous +avons ici le premier exemple de cet usage historique, mais il devait +être depuis assez longtemps dans les mœurs pour qu’il fût connu de la +poésie populaire. Il reposait lui-même sur ce principe barbare indiqué +plus haut, qu’un roi qui avait perdu quelque chose de son extérieur +n’avait plus le prestige qu’il faut à un souverain. Qui sait même si +l’on ne considérait pas la force physique elle-même, du moins dans +l’origine, comme attachée à la possession d’une longue chevelure? C’est +du moins ce que semblent indiquer les paroles du prince captif, et aussi +la crainte de Clovis, d’être tué par ses prisonniers le jour où leur +chevelure aurait repoussé. Il n’y a d’ailleurs rien de plus conforme au +point de vue des peuples primitifs qu’une conception de ce genre. Plus +tard, sous l’influence de l’idée chrétienne, on abandonna cette manière +de voir, mais le prestige de la longue chevelure royale ne disparut pas. +N’étant plus un gage de force, elle restait au moins un signe de +distinction, qui fut porté jusqu’à la fin par les derniers rejetons de +la race mérovingienne[453]. + + [453] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 1: Neque regi aliud relinquebatur + quam ut, regio tantum nomine contentus, _crine profuso_ barbâ + summissâ solio resideret... Et le même auteur nous apprend _ibid._ + que le dernier roi mérovingien fut à la fois depositus ac detonsus + atque in monasterium trusus. + +L’histoire de Chararic plonge, on le voit, dans un milieu bien archaïque +et bien barbare, quant au fait principal que nous connaissons. Pour ce +qui est de son cadre, elle a une remarquable analogie avec la légende de +Mettius Fufetius, ce roi albain qui, sommé par Tullus Hostilius de lui +porter secours dans sa lutte contre les Véiens et les Fidénates, +attendit pour se décider en sa faveur que le sort lui eût donné la +victoire. Ce perfide fut cruellement puni par le roi de Rome, comme +Chararic et son fils le furent par le roi franc[454]. Quoi qu’il faille +penser de ces ressemblances, il est intéressant de constater la parenté +des deux vieilles légendes nationales. + + [454] Tite Live, _Histor._ I, 27 et 28. C’est ici l’occasion de + rappeler que les anciens Romains avaient leurs chants épiques tout + comme les barbares. Atque utinam exstarent illa carmina quae multis + saeculis ante suam aetatem in epulis esse cantitata a singulis + convivis de clarorum virorum laudibus in Originibus scriptum + reliquit Cato! Cicer. _Brutus_ XIX, 75. Gravissimus auctor in + Originibus dixit Cato morem apud majores hunc epulorum fuisse, ut + deinceps qui accubarent canerent ad tibiam clarorum virorum laudes + atque virtutes. Id. _Tuscul._ IV, 2. Cf. Val. Max. II, 1, 10. + +Le dernier de nos trois épisodes de meurtre semble avoir moins souffert +que le second dans la reproduction de Grégoire de Tours. A Cambrai, nous +dit-il, il y avait un roi franc nommé Ragnacaire, si débauché qu’à peine +il respectait sa propre famille. Il avait pour conseiller et pour ami un +certain Farron, tout aussi adonné aux excès que lui-même. Tel était +l’engouement du roi pour ce personnage que, lorsqu’on lui offrait +n’importe quoi, il avait l’habitude de dire, à ce qu’on raconte (_de quo +fertur... dicere solitum_), que cela suffisait pour lui et pour son +Farron. Les Francs ne supportaient qu’avec indignation le joug de ces +deux hommes. Clovis, encouragé par leurs dispositions, et voulant les +gagner, leur distribua des bracelets et des baudriers dorés, qu’ils +prirent pour de l’or véritable. Après quoi, ils se mirent en marche pour +aller attaquer Ragnacaire. Celui-ci, l’apprenant, envoya des espions +pour lui rendre compte de ce qui se passait. Les espions revinrent, et, +interrogés par lui, répondirent: «C’est un fameux renfort pour toi et +pour ton Farron.» Cependant Clovis arrive, la bataille s’engage, +Ragnacaire vaincu s’enfuit, mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis +les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. +«Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié +en te laissant lier? Mieux valait pour toi mourir.» Et il lui fendit la +tête d’un coup de hache. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais +porté secours à ton frère, on ne l’aurait pas enchaîné.» Et, en disant +ces mots, il le tua aussi d’un coup de hache. Après la mort des deux +frères, les traîtres qui les avaient abandonnés s’aperçurent que Clovis +leur avait distribué de l’or faux, et s’en plaignirent à lui. «Vous +n’avez que ce que vous avez mérité, leur répondit-il, pour avoir trahi +votre roi; contentez-vous de ce qu’on vous laisse vivre, et qu’on ne +vous fait pas expier votre trahison dans les tourments.» Et eux, +s’humiliant devant lui, protestèrent qu’en effet cela leur suffisait. +Clovis fit encore périr au Mans Rignomir, le frère des deux précédentes +victimes, puis il s’empara de leurs royaumes et de leurs trésors. Il +immola de même plusieurs autres rois, ses parents, qui lui inspiraient +de la jalousie ou de la défiance, et il étendit son autorité sur toute +la Gaule. Cependant, un jour qu’il avait réuni les siens, on rapporte +(_fertur_) qu’il dit: «Malheur à moi! Me voilà comme un étranger au +milieu des étrangers, et, si l’adversité fondait sur moi, je n’aurais +aucun parent pour me secourir!» Il ne parlait pas sincèrement, mais par +ruse, et dans l’espoir de découvrir encore l’un ou l’autre parent à +tuer[455]. + + [455] Greg. Tur. II, 42. Fredeg. III, 27. _Lib. Hist._ 18. Roricon IV + (Bouq. III, 19). Aimoin I, 23 (id. III, 43). + +Ici, j’ose dire que la trace du travail épique devient presque +manifeste. Non-seulement l’histoire est comme faite au tour et modelée +de façon à donner au sujet toute sa valeur dramatique et morale, mais +même le récit semble trahir encore jusqu’à l’allure métrique de la +chanson. Le ton est celui d’un mépris jovial pour ce roi présomptueux et +inepte qui se livre à la débauche avec un misérable favori, et qui +prépare lui-même, par sa sottise, la catastrophe dans laquelle il va +périr. Il succombera sans grandeur et sans dignité, trahi par le peuple +qu’il a exaspéré; jusque dans sa fin tragique, il sera incapable +d’attirer l’intérêt sur sa personne, et c’est avec quelques mots +empreints d’une ironie dédaigneuse que Clovis l’envoie dans l’autre +monde. Mais, s’il a mérité de périr victime de la trahison, il ne +s’ensuit pas que les traîtres doivent échapper à un juste châtiment: +l’or qu’ils ont accepté pour prix de leur vile action se change dans +leurs mains en un cuivre sans valeur, et lorsqu’ils auront l’impudence +de s’en plaindre, ils entendront la raillerie vengeresse qu’ils ont +eux-mêmes lancée à leur souverain: «Vous avez la vie, cela suffit pour +des traîtres!» Et les misérables de s’humilier, protestant qu’en effet +ils se tiennent pour satisfaits. + +N’y a-t-il pas, dans ce _cela suffit_ qui revient à intervalles +réguliers, quelque chose comme le refrain qui doit avoir retenti à +plusieurs reprises dans la chanson, et qui aura contribué à lui donner +son caractère hautement ironique? Sans doute, Grégoire, médiocre +écrivain et d’ailleurs sans intelligence pour la poésie germanique, n’en +a pas saisi la saveur: mais il est d’autant plus remarquable qu’elle ne +se soit pas entièrement évaporée dans son imparfait résumé. Ragnacaire a +l’habitude de dire: Voilà qui suffit pour moi et pour mon Farron. Ses +guerriers, le voyant sur le point d’être attaqué par l’armée de Clovis, +le trompent en lui laissant croire que ce sont des secours qui lui +viennent, et ajoutent en ricanant: Voilà qui suffit pour toi et pour ton +Farron. Enfin, aux traîtres qui se plaignent d’avoir reçu en paiement de +l’or faux, Clovis répond: Vous avez la vie sauve; voilà qui suffit pour +des traîtres tels que vous (_hoc illis quod viverent debere sufficere_). +Et, pour compléter l’ironie, il faut que les traîtres eux-mêmes se +voient amenés à déclarer que c’est juste, et qu’en effet cela leur +suffit (_illud sibi adserentes sufficere, si vivere mererentur_). Ainsi +le motif initial du récit est ramené jusqu’à trois reprises différentes, +chaque fois avec un _crescendo_ de raillerie caustique. + +On le voit, rien n’est plus dans la tonalité de la chanson barbare que +l’histoire de Ragnacaire. Il ne serait pas difficile de lui trouver des +pendants parmi les divers épisodes qui nous restent de l’épopée +germanique. L’histoire de la défaite de Rodolphe, roi des Hérules, que +j’ai reproduite plus haut d’après Paul Diacre[456], nous offre bien le +même genre de chanson: de part et d’autre, ce sont des vainqueurs qui +s’égaient aux dépens des vaincus, et qui les montrent ridicules dans +leur défaite, en même temps que celle-ci apparaît comme le châtiment +mérité d’un roi outrecuidant et présomptueux. La ressemblance est +frappante. Si, dans Paul Diacre, la bévue des Hérules n’est qu’une +énorme extravagance, cela prouve que cet écrivain, parfaitement au +courant des traditions épiques de sa nation, les a reproduites avec +d’autant plus de fidélité qu’il se sentait plus indépendant vis à vis +d’elles, tandis que Grégoire, qui n’appréciait pas les légendes franques +pour elles-mêmes, et qui ne leur empruntait que ce qu’il croyait être +historique, a probablement éliminé des détails qui, si nous les +possédions, auraient accentué le caractère légendaire de son récit. + + [456] V. ci-dessus p. 38. + +Deux traits bien barbares sont restés. Le premier, c’est Clovis donnant +de l’or faux sans que la chanson le lui reproche. Cette ruse est +applaudie du moment qu’elle réussit; nous la trouvons pratiquée encore +par d’autres peuples germaniques, notamment par les Saxons qui, +traversant le pays franc, et obligés d’indemniser les populations, les +paient en fausse monnaie[457]. Le tout est d’attraper l’ennemi, et l’on +entend d’ici l’éclat de rire de la foule qui entend chanter ce superbe +exploit de son héros. Qu’on n’allègue pas l’immoralité de l’acte en +question: c’est là un défaut que, de tout temps, le patriotisme a +pardonné au succès. Le sens moral se laisse volontiers mettre en défaut, +dans l’esprit populaire, par l’admiration pour le héros national et par +l’antipathie pour l’ennemi: quand le châtiment de ce dernier lui paraît +juste, il lui semble tout naturel d’admirer celui qui en est +l’instrument, même injuste. + + [457] Perferebant ibi regulas aeris incisas pro auro. Greg. Tur. IV, + 42. Cf. Paul Diacre, III, 6. + +Remarquez aussi ces bracelets donnés par Clovis en même temps que la +monnaie d’or et les baudriers d’or. Le bracelet est la plus ancienne +monnaie barbare. Avant d’avoir appris à en frapper, il étendait le métal +en anneaux minces, qui servaient de numéraire, et que l’on cassait en +morceaux de diverse grandeur, selon l’importance du paiement ou du +cadeau qu’il s’agissait de faire. Ces morceaux servaient en même temps +de bracelets ou de colliers; les riches aimaient à s’en parer avec +profusion[458], et ils portaient ainsi leur bourse au bras ou au cou: +rien de plus fréquent que de les voir, dans les récits du nord, détacher +un anneau pour le donner à quelqu’un qu’ils veulent honorer[459]. Une +épithète homérique des rois, dans tous les poèmes germaniques ou +scandinaves, c’est celle de _distributeur de bracelets_ +(_Ringenspender_) ou de _casseur d’anneaux_ (_Baugenbrecher_)[460]. Si +je ne me trompe, ce sont des anneaux de ce genre que, dans la chanson, +Clovis distribua aux guerriers de Ragnacaire; il est même probable que +la source consultée par Grégoire ne parlait pas d’une autre monnaie, et +que c’est lui qui, ne comprenant pas la signification véritable des +_armillae_, et voulant rendre son récit plus intelligible, y a introduit +les pièces d’or et les baudriers[461]. + + [458] Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 268 ed. Holder, le vieux + Starkather, meurtrier de Ollo, porte au cou l’or qui lui a été donné + pour commettre ce meurtre: aurum quod pro Olonis interfeccione + meruerat collo apensum gerebat. + + [459] Continuo rex armillam brachio suo detractam decrete mercedis + loco tradidit. Id. V, p. 137, 290 et 296. + + [460] Goetzinger, _Reallexikon der deutschen Alterthuemer_, s. v. + _Ring_. Cf. Allen, _Histoire du Danemark_, trad. Beauvois, t. I, p. + 48: «A cette époque, on ne connaissait pas les monnaies, mais les + marchandises étaient échangées contre d’autres ou payées au moyen + d’anneaux d’or ou d’argent, entiers ou coupés. On exhume encore + fréquemment de ces anneaux, offrant des traces palpables + d’excision.» Et le même, p. 49, dit au sujet de la parure des + hommes: «Ils se distinguaient surtout par des anneaux d’or et + d’argent qu’ils portaient à la fois aux doigts, aux poignets et aux + bras, et qui étaient roulés en boudin, de sorte que l’on en pouvait + couper des morceaux pour servir de monnaie.» + + [461] L’histoire de Tarpeja, que Tite Live I, 11, raconte sous une + forme déjà altérée, semble reposer sur la même donnée épique: + Trapeja demande aux Sabins ce qu’ils portent au bras, c’est-à-dire + leurs bracelets, et eux, avec cette même ironie vengeresse que notre + chanson met dans la bouche de Clovis, feignent de comprendre qu’elle + leur demande leurs boucliers, sous lesquels ils l’écrasent. + +Cette triple histoire de fraudes sanglantes et de meurtres de famille +est couronnée par un trait final dont l’ironie est bien barbare. Il +devait être assez difficile, pour un Gallo-Romain comme Grégoire de +Tours, de pénétrer dans le sens véritable de l’exclamation de Clovis: +«Me voilà comme un étranger, et il ne me reste aucun parent pour me +porter secours, en cas d’adversité!» Le mot est si foncièrement +germanique qu’il faut, pour en saisir la portée, se rappeler l’état +social où se trouvait le peuple franc au jour de la conquête, l’absence +de toute protection publique, et le rôle important de la famille comme +institution protectrice de ses membres. C’est donc parmi les Francs +seuls que le propos de Clovis a pu être répété, et l’origine germanique +de l’histoire des meurtres reçoit de cette circonstance une confirmation +nouvelle. Et comme il n’y avait peut-être pas, dans le répertoire épique +de la nation, un seul morceau plus choquant pour les civilisés +gallo-romains, il est plus que probable qu’il fut plus vite oublié que +les autres. Aussi Frédégaire et l’auteur du _Liber Historiae_ ne +connaissent-ils toute l’histoire que par le seul Grégoire: encore le +moine neustrien ne reproduit-il que l’épisode de Ragnacaire; quant à +Frédégaire, il la raconte en quelques lignes, et trouve bon, par dessus +le marché, de glisser une grosse bévue dans son résumé de l’épisode de +Chlodéric[462]: preuve évidente que la tradition orale était muette pour +lui. + + [462] V. ci-dessus, p. 294, n. [439]. + +Est-ce un seul et même chant qui a contenu les trois épisodes, ou bien +chacun a-t-il été l’objet d’un poème particulier? Ceux qui penchent pour +la première opinion peuvent faire état d’une phrase qui revient à la fin +de chacun comme une espèce de refrain, et qui semble créer le lien de +continuité entre eux: _a) Regnumque Sigiberti acceptum cum thesauris, +ipsos quoque suae ditioni adscivit.--b) Quibus mortuis, regnum eorum cum +thesauris et populis adquesivit.--c) Quibus mortuis, omnem regnum et +thesaurus Chlodovechus accepit._ Ils peuvent trouver un autre argument +dans l’épiphonème de Clovis. Ce n’est pas après avoir tué Ragnacaire et +ses frères qu’il se trouve sans proches, et qu’il est fondé à se +plaindre de son isolement, c’est après qu’il a égorgé tous les membres +de sa famille que ses paroles sont vraies à la lettre. L’épilogue, hors +de toute proportion avec un épisode isolé, est au contraire le +couronnement naturel d’une série de récits du même genre, qui +aboutissent à l’extermination de toute la famille mérovingienne. Enfin, +si les trois épisodes avaient été fournis par des chants différents, +Grégoire n’aurait possédé aucun moyen pour les classer chronologiquement +entre eux, et son style, reflet toujours sincère de sa pensée, nous +aurait gardé la trace de ses hésitations. Au contraire, le _post haec_ +qui commence le second des trois épisodes montre qu’il n’existe pas de +doute, dans l’esprit de Grégoire, sur l’ordre dans lequel ils se +suivent: raison de plus pour croire qu’il les a trouvés classés ainsi +dans sa source même. Si cette supposition est admise, on expliquera +aisément pourquoi c’est l’histoire de Chararic qui a été la plus abrégée +par Grégoire: c’était l’épisode central, et le narrateur pressé devait +être plus tenté de résumer le milieu de son document que les deux +extrémités[463]. + + [463] Je suis, comme on le voit, entièrement d’accord avec M. Rajna, + p. 88 et suiv. que le récit de Grégoire est plutôt le résumé que la + traduction d’un chant épique. Le savant florentin semble cependant + aller trop loin lorsqu’il dit p. 89: Il tuono in molti luoghi è + assolutamente quello della storia, non della poesia. Je crois avoir + fait ressortir, au contraire, ce qu’il y a de profondément + légendaire dans la tonalité de l’ensemble, et cela malgré les + atténuations inévitables que l’histoire a subies dans le résumé + latin de l’évêque! + +Que croire maintenant de l’historicité de nos récits? A dire le vrai, il +est bien difficile de faire ici le départ de l’histoire et de la +légende. Accepter le fond, c’est-à-dire les meurtres, et rejeter le +détail épisodique, c’est là un de ces procédés arbitraires qu’une bonne +critique ne permet plus d’employer, d’autant qu’en l’occurrence il y a +tout lieu de croire qu’on ne ferait que répéter une opération déjà faite +par Grégoire. La réalité de l’annexion des divers royaumes francs à +celui de Clovis, et l’existence historique des personnages royaux +mentionnés dans nos récits, voilà la seule chose qui puisse être +affirmée avec quelque certitude; tout le reste flotte en plein +brouillard. La date même des événements est controversable. Grégoire les +fait descendre jusque dans les dernières années du règne de Clovis. En +effet, Sigebert et son fils Chlodéric vivent encore en 507, d’après lui, +puisque en cette année le dernier assiste à la bataille de Vouillé; or, +il nous dit d’autre part que le meurtre de Chararic eut lieu après celui +des princes ripuaires. Enfin, il place le meurtre de Ragnacaire et des +autres roitelets saliens tout à la fin du règne de Clovis, puisque, +après cela, ce roi se trouve à la tête de la Gaule entière, et que le +narrateur ne voit plus rien à mentionner que sa mort (_His ita +transactis apud Parisius obiit_). + +Cette chronologie a été attaquée. La plupart des critiques la +considèrent comme fort douteuse, et plusieurs intervertissent l’ordre +des faits. Giesebrecht va jusqu’à placer l’annexion des royaumes saliens +avant la victoire sur Syagrius (507-511). Junghans, suivi par Schrœder, +abonde dans le même sens et croit que la conquête de la Gaule par Clovis +serait inexplicable, s’il n’avait été auparavant que le chef d’une +petite tribu de Francs Saliens. Junghans croit de plus que, +contrairement à ce que dit Grégoire, Clovis doit avoir conquis les +divers royaumes saliens avant de s’être rendu maître de celui des +Ripuaires[464]. Ces divers arguments, pourquoi ne le dirais-je pas? me +touchent assez peu, et, sans vouloir avec M. Monod[465] et le crédule +Bornhak[466] prendre la défense de la chronologie de Grégoire, je ne la +crois guère menacée par des considérations aussi subjectives. On +pourrait objecter, il est vrai, que le passage où Clovis est montré +naviguant sur l’Escaut appartient à un temps où il n’avait pas encore +transporté sa résidence à Paris (507), mais il n’y a là qu’une +difficulté apparente. Les populations parmi lesquelles est née notre +chanson ont pu, ont dû parler du pays de l’Escaut comme du siège de la +monarchie de Clovis, parce qu’il l’avait été jusqu’alors, parce que le +transfert à Paris était tout récent et n’avait rien d’un fait définitif +et officiel, enfin, parce que c’est le propre de l’épopée de parler une +langue archaïque, et de s’habituer difficilement aux nouveautés. Pour +comparer les petites choses aux grandes, je dirai que Rome ne cessa pas +de rester la ville impériale aux yeux des populations, même après que +ses souverains l’eurent abandonnée: les légendes du moyen âge y firent +toujours vivre les empereurs, contrairement à la réalité historique. + + [464] Giesebrecht, _Geschichte des deutschen Kaiserzeit_ I, p. 72-73. + Junghans o. c. p. 119. Richter, _Annalen des fraenkischen Reichs im + Zeitalter der Merovingen_, Halle 1873, p. 44. + + [465] Dans Junghans o. c. p. 120, n. + + [466] Bornhak, _Geschichte der Franken unter den Merovingern_, + Greifswald 1863, p. 248, n. 3. + +Pour révoquer en doute l’ordre chronologique donné par Grégoire, il y a, +me paraît-il, une raison plus sérieuse: c’est l’absence de toute date +dans la source consultée par lui, et, par suite, le caractère arbitraire +et purement conjectural de celle qu’il a fixée lui-même. L’épopée, on le +sait, n’a pas de chronologie, et je crois ce point trop bien établi pour +qu’il soit encore nécessaire de le démontrer pour ce cas spécial. +Grégoire a donc été obligé de recourir au raisonnement pour assigner aux +faits ici racontés leur place dans l’histoire du règne de Clovis, et le +tout est de savoir si ses raisonnements sont exacts. Or, le fait de la +présence de Chlodéric à Vouillé étant établi, il s’ensuit que la mort de +ce dernier prince n’est pas antérieure à 507. Mais c’est tout, et il est +loin d’être certain que les autres meurtres soient postérieurs à +celui-là, l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ayant fort bien pu être +interverti par la tradition populaire. Celle-ci, en effet, a groupé en +un seul chant toute l’histoire des accroissements de Clovis au détriment +des autres princes de sa famille, et les a de la sorte rapprochés de +manière à les présenter comme une suite continue d’événements enchaînés: +or, qui nous dit qu’ils se sont succédé, en réalité, dans cet ordre et +avec ces petits intervalles? Est-il vrai que Chararic ait péri après +Sigebert et son fils? Si, comme le dit la chanson, il a été immolé pour +avoir trahi Clovis lors de la bataille de Soissons, qui fut livrée en +486, n’est-il pas fort probable que la chose sera arrivée bien avant +507, et y a-t-il apparence que Clovis aurait laissé dormir sa rancune +pendant plus de vingt années au fond de son cœur?[467] Quoi qu’il en +soit de ces considérations, nous devons conclure que si la chronologie +de Grégoire n’est pas suffisamment garantie pour s’imposer, il est +impossible de lui en opposer une autre. + + [467] Junghans p. 119. + +Il n’est pas plus facile de retrouver la réalité de ces faits que leur +suite chronologique. L’histoire de Chararic et celle de Ragnacaire de +Cambrai ont subi un remaniement trop accentué pour que nous puissions +essayer d’en dégager l’élément réel: la trahison du premier et le +despotisme capricieux du second, allégués de part et d’autre comme la +justification des calamités qui les frappent, ont tout l’air de n’être +que des conjectures épiques[468]. Que faut-il retenir, d’ailleurs, des +aventures de Sigebert de Cologne et de son fils? Est-il vrai que +Chlodéric se soit rendu coupable de parricide, ou cette grave accusation +contre le prince étranger n’est-elle pas déjà inspirée par le besoin +national de toujours diminuer l’ennemi vaincu? Le Ripuaire Chlodéric, à +mon sens, peut fort bien avoir été, comme Gondebaud et comme +Amalasonthe, une des victimes de l’épopée salienne: les contradictions +du récit que Grégoire donne de la mort de Sigebert prouvent, dans tous +les cas, qu’il y avait deux versions de l’événement. Il semble bien +établi que Sigebert a péri de mort violente, mais il serait téméraire et +peut-être injuste d’aller plus loin. De toute manière, le conseil +insidieux donné par Clovis à Chlodéric appartient exclusivement à +l’épopée. S’il avait été réellement donné, la chanson populaire n’en +aurait rien su. Mais, dira-t-on, aurait-elle ainsi noirci à plaisir le +héros national s’il n’y avait pas eu un fait de trahison certain et +constaté? Je répéterai ici que le niveau moral des foules qui ont conçu +le Clovis épique n’était pas assez élevé pour leur permettre de se +rendre compte qu’elles le diminuaient au lieu de l’exalter, en lui +attribuant ces crimes barbares. Les nations se font leur héros idéal à +leur image et à leur ressemblance, et les couches populaires de ce +peuple franc dont la perfidie était proverbiale ont inconsciemment terni +la figure de Clovis. Cela se passe toujours ainsi. Les grands hommes +perdent plus qu’ils ne gagnent à passer par le prisme de l’épopée, et +Charlemagne, comme l’a fort bien montré M. Léon Gautier[469], est +incontestablement plus grand dans l’histoire que dans tous les poèmes de +la _Geste de France_. + + [468] Où Depping a-t-il appris ce qui suit: «Clovis s’étant défait, + par la trahison, de plusieurs chefs des Francs, entre autres de + celui qui occupait Cambrai (pourquoi ne pas nommer Ragnacaire?), le + fils de ce chef, craignant le même sort, se réfugia chez Guithlac ou + Godleik (il valait mieux dire Hygelac)... Guithlac prit la défense + du chef franc qui implorait son secours; il débarqua vers l’an 515 + dans le royaume d’Austrasie, et livra un district de ce pays au + pillage», etc. (_Hist. des expédit. maritimes des Normands_, I, p. + 60.) Il n’y a de vrai là que l’expédition de Hygelac en Frise (voir + ci-dessous ch. VII). Quant au rôle attribué au fils de Ragnacaire, + il n’en existe pas de trace dans les sources, qui ne connaissent + même pas ce personnage. On sait d’ailleurs par l’exclamation de + Clovis que, d’après la légende, il croyait avoir exterminé toute sa + famille. + + [469] _Les Épopées françaises_, 2e édit., t. III, p. 785 et suiv. Ces + considérations sont à lire. Cf. ce que M. Alf. Rambaud écrit au + sujet du tsar Ivan IV le Terrible, le héros des bylines russes: «Le + Terrible est moins cruel dans l’histoire que dans la légende; il est + plus humain que ne le souhaiterait l’épopée.» (_La Russie épique_, + p. 245.) + +Je crois donc peu de chose des crimes qui auraient favorisé l’avénement +de Clovis au trône des Ripuaires, et surtout j’écarte absolument le +complot de Clovis et de Chlodéric, ainsi que la trahison du second par +le premier. Je ne vois dans l’épisode de Chararic et de son fils qu’une +simple légende de traître puni dont le _substratum_ historique nous +échappe. Quant à celle de Ragnacaire de Cambrai, je la crois +singulièrement embellie, et la critique à laquelle je l’ai soumise plus +haut montre bien la part considérable qu’y peut revendiquer +l’imagination populaire. + +Résumons-nous. Par la guerre et par l’hérédité, Clovis est devenu le +maître de toutes les principautés barbares qui se partageaient la Gaule +Belgique, à peu près comme Philippe le Bon le devint un millier d’années +après lui. Les faits qui ont amené ces accroissements successifs, et qui +se sont passés au milieu des populations franques, ont eu pour celles-ci +un intérêt beaucoup plus grand que celui que leur présentaient ses +guerres au dehors: il est donc facile de comprendre que de bonne heure +on les ait réunis et chantés dans un poème spécial. Le besoin de motiver +et de dramatiser l’histoire a naturellement altéré leur aspect, et, +enfin, ils ont pris la couleur morale que pouvait leur donner le milieu +d’où ils sortaient[470]. + + [470] Il y aurait lieu d’ajouter encore un chapitre à l’histoire + poétique de Clovis, s’il était vrai, comme le croit M. P. Rajna, p. + 272, n. 2, que Grégoire de Tours attribue à Clovis un pélerinage en + Terre-Sainte. Voici le passage invoqué: Hic fertur in Oriente fuisse + ac loca visitasse sanctorum, ipsamque adisse Hierosolymam, et loca + Passionis ac Resurrectionis Dominicae, quae in Evangeliis legimus, + saepe vidisse. (Greg. Tur. II, 39.) Le maître de Florence s’est + positivement trompé ici: une lecture un peu attentive du contexte + montre en effet qu’il s’agit, non pas de Clovis, mais de l’évêque de + Tours Licinius, qui fut son contemporain. + + + + +CHAPITRE VI + +La deuxième guerre de Burgondie. + + +Le récit de la fin du royaume et de la dynastie des Burgondes est +empreint d’un cachet profondément épique. La tragique histoire de +Sigismond a je ne sais quoi d’ému et de douloureux dans l’accent, comme +si l’âme populaire qui l’a redite avait sympathisé avec les infortunes +qu’elle raconte, et qu’elle eût laissé quelque chose d’elle-même dans la +narration. Les grands dramaturges ont rarement eu sous la main un sujet +plus pathétique que ce drame intime, où, pour la première fois dans +cette poésie populaire, nous voyons la vie domestique jouer un rôle, et +où les sentiments du cœur humain se révèlent par les larmes qu’ils font +verser. + +Sigismond avait succédé à son père Gondebaud sur le trône de Burgondie. +Marié en premières noces avec une fille de Théodoric le Grand, il en +avait un fils nommé Sigéric. Sa seconde femme, comme fort généralement +les marâtres, ne pouvait pas supporter cet enfant, qu’elle ne cessait +d’accabler de ses vexations. Un jour de fête, Sigéric, reconnaissant sur +le corps de sa marâtre des habits qui avaient appartenu à sa mère, fut +ému d’indignation et lui déclara qu’elle n’était pas digne de les +porter. Pleine de fureur, la reine se mit alors à accuser l’enfant +auprès de son père: «Il voudrait, lui dit-elle, te tuer pour s’emparer +de ton royaume, et pour le réunir à celui de son grand-père Théodoric, +qu’il convoite également.» A force de répéter de pareilles accusations, +elle finit par déterminer le roi à faire périr son fils. Un jour que +Sigéric, ayant pris du vin, s’était endormi après l’heure de midi, +Sigismond le fit étrangler par deux esclaves qui lui passèrent un +mouchoir autour du cou et qui tirèrent chacun de son côté. Quand le +crime fut commis, le malheureux père s’en repentit; il se jeta sur le +cadavre de son fils, et pleura amèrement. On rapporte qu’un vieillard +lui dit: «C’est sur toi qu’il faut pleurer, sur toi qui écoutant des +conseils pervers, t’es laissé entraîner au parricide le plus cruel; mais +la victime innocente de ton crime n’a pas besoin de tes larmes.» +Sigismond se réfugia alors dans l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, +qu’il avait enrichie de ses libéralités, et là, pendant plusieurs jours, +abîmé dans le jeûne et dans les larmes, il demanda pardon à Dieu. Après +y avoir établi la psalmodie perpétuelle, il revint enfin à Lyon. Mais la +vengeance divine marchait sur ses traces. + +«Vers ce temps, la reine Clotilde, s’adressant à son fils aîné Clodomir +et aux frères de celui-ci, leur dit: Si vous ne voulez pas que je me +repente des soins si tendres que j’ai consacrés à votre éducation, +souvenez-vous de mes griefs, et vengez la mort de mon père et de ma +mère. Animés par ces paroles, les trois princes se jetèrent sur la +Burgondie et attaquèrent Sigismond et son frère Godomar. Les Burgondes +furent vaincus, et Godomar prit la fuite. Quant à Sigismond, il tomba +dans les mains de Clodomir avec sa femme et ses enfants, au moment où il +allait se réfugier à Saint-Maurice, et il fut emmené captif à Orléans +ainsi que les siens. A peine les Francs avaient-ils tourné le dos, que +Godomar, rassemblant toutes ses forces, reprit l’offensive et s’empara +de toute la Burgondie. Clodomir, sur le point d’aller le combattre, +voulut se débarrasser d’abord de Sigismond en le tuant. Saint Avitus, +alors abbé de Micy, lui dit: «Si tu te souviens de la loi de Dieu, et +que, revenant à une meilleure inspiration, tu épargnes ces infortunés, +Dieu sera avec toi et tu obtiendras la victoire; si, au contraire, tu +les fais périr, tu tomberas toi-même aux mains de tes ennemis, tu +périras sous leurs coups, et il te sera fait à toi, à ta femme et à tes +fils, comme tu auras fait à Sigismond et aux siens.» Clodomir refusa +d’écouter le saint vieillard et répondit: «C’est une folie, lorsqu’on +marche contre ses ennemis, d’en laisser derrière soi et dans sa propre +maison; ayant les uns en face et les autres à dos, je serais pris entre +les deux. Il vaut mieux empêcher leur jonction; quand j’aurai tué l’un, +il me sera plus facile d’avoir raison des autres.» Il fit donc périr +Sigismond avec sa femme et ses fils à Coulmiers, bourgade d’Orléans, et +fit jeter leurs cadavres dans un puits, puis il gagna la Burgondie en +appelant au secours son frère Thierry. Thierry, sans égard pour les +liens qui le rattachaient à Sigismond, dont il avait épousé la fille, +promit à Clodomir de le rejoindre. Cependant les deux armées franques se +rencontrèrent à Vézeronce, dans le pays de Vienne, et en vinrent aux +mains avec celle de Godomar. Celui-ci s’enfuit avec les siens, et +Clodomir se mit à leur poursuite. Mais, s’étant laissé entraîné loin de +son armée, les soldats de Godomar l’attirèrent parmi eux en feignant +d’être des siens. L’imprudent se rendit à leur appel et tomba au milieu +de ses ennemis, qui lui coupèrent la tête et l’élevèrent au bout d’une +pique. A la vue de ce spectacle, les Francs, qui avaient refait leurs +forces, donnèrent une nouvelle fois la chasse à Godomar, taillèrent les +Burgondes en pièces et s’emparèrent du pays. Peu de temps après, +Clotaire épousa Guntheuca, la veuve de son frère Clodomir; quant à ses +enfants, leur grand’mère Clotilde les prit auprès d’elle lorsque les +jours de deuil furent passés. Ils étaient trois et s’appelaient +Theudoald, Gunthar et Clodoald[471].» + + [471] Greg. Tur. III, 5 et 6. + +Telle est cette lugubre histoire. C’est une de ces sombres trilogies de +l’expiation dont le génie populaire a si souvent déroulé les actes. +Sigismond a commis un crime, dont ses larmes, ses prières, ses +austérités et ses fondations pieuses n’ont pas lavé la trace sanglante. +Ce crime, il l’expiera par une fin tragique, et c’est le roi des Francs +qui sera l’instrument des vengeances de la Providence. Mais, si la +punition est juste, le crime par lequel Clodomir en devient l’auteur +appelle lui-même un châtiment[472], et ce châtiment, il le trouve dans +les champs fatals de Vézeronce, tandis que sa femme passera aux bras +d’un autre époux, et que ses enfants seront réservés à périr sous les +coups des frères de leur père. Ainsi sera satisfaite la justice divine, +et, toute faute ayant été expiée, l’ordre moral sera enfin rétabli sur +les cadavres des coupables. + + [472] Cf. ci-dessus, p. 307. + +Ce récit, traversé tout entier par l’idée d’une justice implacable qui +fait suivre toute faute par une expiation proportionnée, doit à cette +idée une profonde et réelle unité, qui en rattache étroitement les +divers épisodes l’un à l’autre. C’est comme une seule action tragique en +trois actes. Au premier, c’est le parricide de Sigismond. Au second, la +vengeance divine atteint le meurtrier. Au troisième, le cruel qui a été, +sans le savoir, l’instrument de la sentence divine tombe à son tour sous +les coups de l’éternelle justice. En outre, chacun de ces trois actes +constitue comme un petit drame isolé qui a son intérêt particulier, sans +compter celui qu’il tire de l’ensemble. Le tout est développé et exposé +avec un art qui, pour être instinctif, n’en est pas moins très réel, et +ne laisse pas de produire un grand effet. + +S’il s’agit d’apprécier la valeur historique du récit, nous nous +rappellerons tout d’abord que l’un des procédés les plus familiers de +l’imagination populaire consiste à expliquer toujours les grandes +catastrophes comme étant les châtiments providentiels des grands crimes: +idée qui, juste en elle-même, la conduit très souvent à chercher, et, +par suite, à imaginer les fautes qui ont dû provoquer les malheurs dont +elle est témoin. On serait donc facilement amené à se demander si la +conduite barbare de Clodomir n’a pas été inventée par la légende pour +fournir la justification de sa propre infortune, ou encore si le +parricide de Sigismond n’est pas l’explication factice du désastre dans +lequel il succomba. Je me hâte de dire que l’on ferait fausse voie dans +cette direction, et que les trois faits, pris dans leur ensemble, ont +une incontestable historicité. + +Notons d’abord, en ce qui concerne le premier, que le parricide de +Sigismond est attesté par Marius d’Avenches, qui dit formellement sous +la date de 522: Sigéric fut mis injustement à mort par ordre[473] de son +père. Il est impossible de révoquer en doute ce témoignage d’un homme du +pays, écrivant au milieu de souvenirs encore vivants, et d’après un +recueil d’_Annales burgondes_ qui ne pouvait avoir passé sous silence un +événement de cette nature. On objectera peut-être que le crime n’est pas +raconté dans la version authentique du _Passio S. Sigismundi +martyris_[474], mais qui ne voit qu’à moins d’être conçu d’une manière +absolument objective--ce qui n’est pas le cas--ce document ne pouvait +pas parler de ce qui était un acte flétrissant pour son héros? + + [473] His consulibus Segericus filius Sigismundi regis jussu patris + sui injuste occisus est. Marius a. 522. + + [474] Publié par Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und + Burgundiens_, Halle 1874, t. II, p. 504 et suiv. Le texte publié par + les Bollandistes, t. I de mai est interpolé d’après Frédégaire III, + 33, qui est lui-même le résumé de Greg. Tur. III, 5 et 6. + +Le crime de Clodomir n’est pas plus facile à contester. Il avait été +commis depuis trop peu de temps (523) pour qu’une quarantaine d’années +plus tard, ceux qui en avaient été les témoins ne pussent pas le +raconter à Grégoire. Une bonne partie de la population de Coulmiers +avait été contemporaine du fait; on y montrait encore le puits fatal. +D’ailleurs, Marius d’Avenches et le _Passio Sigismundi_ sont d’accord +avec Grégoire sur la manière dont périrent Sigismond et les siens. Le +premier, à la vérité, ne parle pas du théâtre du crime, et le second ne +le désigne que d’une manière vague, bien qu’exacte au fond, en disant +que c’est un endroit appelé la Beauce[475]. En effet, le pays d’Orléans +fait partie de la Beauce, et le témoignage de Grégoire reçoit ici une +confirmation aussi éclatante qu’inattendue, tant du silence de Marius +que du renseignement du _Passio_. + + [475] Hoc consule Sigismundus rex Burgundionum a Burgundionibus + Francis traditus est, et _in Francia_ in habitu monachali + _perductus, ibique cum uxore et filiis in puteo est projectus_. + Marius Aventic. + + Qui eum sub ardua custodiâ una cum conjuge et filiis Gisdeado et + Gundebado vinctum ad locum cujus vocabulum est Belsa perduxerunt + ibique puteum antiquitus constructum invenientes ut vesaniae suae + perfidiâ se satiarent capitali sententiae adjudicato capite deorsum + demerso, una cum conjuge et filiis suis in puteum jactaverunt. + _Passio S. Sigismundi_ c. 9, dans Jahn, o. c. II, p. 510. + +Enfin, aucun doute n’est possible sur la catastrophe de Vézeronce dans +laquelle périt Clodomir. La nation tout entière devait avoir retenu le +souvenir de cette bataille où elle avait laissé son roi; un très grand +nombre d’hommes, encore en vie au moment où écrivait Grégoire, avaient +pris part à l’expédition. D’ailleurs, l’événement est attesté aussi par +la chronique de Marius d’Avenches, qui est Burgonde[476]. + + [476] Godemarus frater Sigismundi rex Burgundionum ordinatus est. Eo + anno contra Clodomerem regem Francorum Viseroncia proeliavit, ibique + interfectus est Chlodomerus. Marius Avent. a. 524. + +La charpente de notre récit est donc composée d’événements réels, et la +tradition a, en somme, respecté leur caractère. On n’en peut pas dire +autant du détail, et c’est ici que l’imagination reprend ses droits. Je +crois la voir, dans chacun des trois épisodes, introduisant des +circonstances qui doivent motiver plus fortement l’action, et peignant +les tableaux divers avec des couleurs plus vives et plus éclatantes. + +L’histoire du trépas de Sigéric est évidemment embellie. Nous savons +tout au plus par Marius que ce jeune prince a péri injustement, +c’est-à-dire que son père a ordonné sa mort ou qu’il y a consenti. Tout +ce que Grégoire y ajoute est de provenance populaire. La narration est +si dramatisée, si pleine de couleur et de vie, que le travail de +l’imagination épique s’y laisse reconnaître d’une manière manifeste. Le +procédé particulièrement épique d’après lequel les motifs déterminants +des événements politiques sont toujours cherchés dans les détails de la +vie intime est ici des plus accusés. Un enfant voit les habits de sa +mère sur le corps de sa marâtre, il tient à cette occasion un propos +blessant pour celle-ci, et le voilà perdu, car toute une tragédie +sanglante sort de cette parole fatale, l’entraînant dans l’abîme avec sa +dynastie et avec son peuple. La parole sévère du vieillard, qui retentit +aux oreilles du roi pénitent avec la solennité du chœur de la tragédie +antique, n’est que la conclusion morale par laquelle la conscience +populaire se soulage après le récit de ce grand crime; elle sert de plus +à amener la suite d’une manière logique. D’autre part, la belle-mère +faisant périr les enfants du premier lit est un type qui apparaît au +moins aussi souvent dans la fiction que dans l’histoire. Il y a dans la +littérature du nord un titre spécial pour les récits qui la mettent en +scène: ce sont les _stjupmoedrasoegur_ ou _sagas de belles-mères_[477]. +A ces preuves du travail poétique dont le récit a été l’objet, nous +pouvons ajouter le singulier anachronisme du discours de la marâtre. +D’après elle, le jeune Sigéric rêve de devenir un jour le maître, non +seulement de la Burgondie, mais encore de l’Italie, qui a été possédée +par son grand-père Théodoric[478]. Or, à l’heure où elle parle (523), +Théodoric est encore parmi les vivants[479]; il ne mourra que plusieurs +années après (526). Il s’ensuit donc que le discours attribué à la +marâtre est légendaire, à moins toutefois qu’on ne veuille le considérer +comme une simple amplification de Grégoire. + + [477] Cf. R. Heinzel, _Ueber die Ostgothische Heldensage_ dans + _Sitzungsber. der K. Akad. der Wissensch. Philos. histor. Classe_. + Wien 1889, t. 114, p. 7. + + [478] Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto, + eum usque Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod avus + ejus Theudoricus Italiae tenuit, et ipse possedeat. Greg. Tur. III, + 5. + + [479] La contradiction est signalée par A. Jahn, _Die Geschichte der + Burgundionen und Burgundiens_, t. II, p. 48, n. 2. + +Dans la seconde partie du récit, la légende a également intercalé un +motif purement poétique. La guerre, selon elle, aurait été entreprise +par les rois francs à l’instigation de leur mère Clotilde, qui leur +demandait de venger son père et sa mère. Comme nous avons montré plus +haut que Clotilde n’avait pas de parents à venger, il n’est pas besoin +d’autre preuve pour faire rejeter cette partie du récit. D’ailleurs, +même en supposant qu’elle ne fût pas écartée par l’argument négatif, +notre récit a un tel caractère d’invraisemblance qu’il est impossible de +le défendre en bonne critique. Si Clotilde est si âpre à la vengeance, +pourquoi n’a-t-elle pas armé le bras de son mari Clovis, et a-t-elle +attendu la mort de Gondebaud, son persécuteur, pour décharger sa colère +sur le fils innocent de celui-ci? Clovis, il est vrai, a fait la guerre +au roi des Burgondes, mais nullement à l’instigation de Clotilde, qui +n’apparaît pas une seule fois dans tout le récit de sa campagne: il l’a +entreprise à la demande de Godegisil, et parce qu’on lui avait fait de +magnifiques promesses, et il pense si peu à venger Clotilde qu’au moment +où Gondebaud va devoir se rendre à sa merci, il lui fait grâce contre la +promesse d’un tribut annuel. Gondebaud manque bientôt à ce dernier +engagement, n’importe: Clovis ne bouge plus, et Clotilde elle-même, qui +cette fois aurait si beau jeu à exciter son mari, garde le plus profond +silence et a totalement oublié ses griefs. Elle les oublie tant que vit +Gondebaud, qui en est l’auteur unique, elle les oublie tant que règne +Clovis, qui en devrait être le vengeur d’office: et c’est seulement +lorsque l’offenseur et le vengeur sont descendus tous les deux dans la +tombe, l’un depuis neuf ans, l’autre depuis douze, c’est lorsqu’il ne +reste plus personne à punir, que cette veuve retirée du monde, et qui +vit exclusivement pour la religion et pour les bonnes œuvres, loin de +ses fils, et n’ayant plus que la mort à attendre, sort soudainement +comme d’un sommeil, et s’avise de couronner une vie remplie de bonnes +œuvres en déchaînant une guerre fratricide dans laquelle périra son +propre sang[480]. En vérité, il faudrait des témoignages plus sérieux +que celui d’une tradition populaire pour nous faire admettre un tel +entassement d’invraisemblances! + + [480] Cette absurdité a frappé quelques écrivains qui, n’osant + d’ailleurs pas révoquer en doute le témoignage de Grégoire, ont + essayé de l’atténuer en attribuant une autre cause ou un autre + prétexte aux excitations de Clotilde. Ce serait, d’après eux, le + meurtre de Sigéric par son père qui l’aurait poussée à intervenir. + (Daguet, _Hist. de la Conféd. suisse_, p. 35; Jahn o. c. II, p. 51.) + Mais cette supposition contredit d’une manière formelle le texte de + Grégoire de Tours, que ces auteurs veulent sauver: autant vaut alors + l’abandonner tout à fait! Je n’ai pas besoin de dire que Gibbon, ch. + XXXVIII, et Henri Martin, _Hist. de France_, n’ont découvert ici + aucune invraisemblance: du moment qu’un crime est commis par un + personnage que l’Église catholique vénère parmi ses saints, ce crime + devient un point d’histoire incontestable pour certains historiens. + Je donne cependant la palme de la crédulité au brave Bornhak, selon + lequel Clotilde elle-même était excitée par le clergé catholique de + Tours. (_Geschichte der Franken unter der Merovingen_, p. 259.) Si + le pauvre homme s’était souvenu que le roi Sigismond était + catholique et que son peuple était en bonne voie de se convertir au + catholicisme, il se serait abstenu de cette nouvelle occasion de + dire une sottise. + +On voit d’ailleurs comment la légende a été amenée à introduire ici le +nom de Clotilde. Ainsi que je l’ai montré plus haut[481], l’imagination +populaire a vu dans la fin tragique de la dynastie burgonde le châtiment +de quelque grand forfait. Et comme les fils de Clovis ont été les +instruments de la justice divine contre leurs propres cousins, elle a dû +se dire qu’ils avaient eux-mêmes à venger une cause sacrée: celle de +leur mère. Ainsi fut créée d’abord la légende des crimes de Gondebaud, +dont nous avons fait justice; ainsi fut imaginée, plus tard, +l’intervention directe de Clotilde auprès de ses fils[482]. Cette +intervention, en soi, n’avait rien d’invraisemblable, et on conçoit +facilement que, croyant à la réalité des griefs de Clotilde contre ses +parents de Burgondie, on lui ait prêté une attitude de vengeresse. Mais +l’invraisemblance éclate du moment où l’épisode que nous discutons est +rapproché des autres histoires dont la reine des Francs est l’héroïne. +Alors, en effet, leur manque de cohésion devient manifeste: il apparaît +que chacune a été imaginée de toutes pièces et vit de sa vie propre. On +peut les souder entre elles; quant à les fondre en un tout logique +constituant une histoire suivie, cela est impossible. + + [481] Ci-dessus p. 245 et suiv. + + [482] On ne peut plus que sourire aujourd’hui en voyant de quelle + manière les apologistes, embarrassés par cette légende dont le + caractère leur échappait, se sont évertués à innocenter sainte + Clotilde. Ces avocats d’une cause excellente avaient de bien pauvres + arguments. Selon l’abbé Du Barral, les trois fils de Clotilde ont + affirmé mensongèrement qu’ils avaient été poussés par leur mère à + entrer en Burgondie, et cela pour tenir en échec leur aîné + Théodoric, qui était un rival redoutable et qui pouvait s’opposer à + leur expédition. «En tout cas, continue le docte abbé, si le + discours de Clotilde à ses fils n’a pas été une fable inventée par + ceux-ci, elle a pu l’être par quelques autres, par des courtisans, + par des narrateurs jaloux d’excuser la conduite des princes, + peut-être aussi par les ennemis de sainte Clotilde, par quelque + Aredius bourguignon. Et c’est ce récit habilement et méchamment + répandu dans les masses qui est parvenu à Grégoire de Tours.» + Toujours le thème de l’invention mensongère et intéressée à la place + de l’invention poétique et inconsciente: toujours la fraude à la + place de la poésie! Mais le pauvre abbé a lui même si peu de foi + dans ses conjectures, qu’il finit en supposant que le tout pourrait + bien être une interpolation! (_Annales de philos. chrétienne_, déc. + 1862.) Sur quoi M. Charles Barthélemy, dans son mauvais livre + intitulé _Erreurs et mensonges historiques_, t. V, se hâte de + proclamer, en invoquant Boissieu et Carlo Troya, qu’il n’a pas lus, + mais en se gardant de citer Du Barral qu’il copie, que l’histoire en + question n’est qu’une interpolation! + +Nous pouvons accorder plus de confiance à l’histoire du trépas de +Sigismond. La manière dont Grégoire de Tours en raconte la première +partie montre qu’ici encore, comme dans plusieurs rencontres +précédentes, il résume des données plus détaillées: _Sigismundus vero, +dum ad sanctos Acaunos fugire nititur, a Chlodomere captus cum uxore et +filiis captivus abducitur._ Le récit du _Passio Sigismundi_, dont nous +avons déjà eu l’occasion de constater l’exactitude, vient ici fort +heureusement ajouter au tableau les traits qui lui rendront la couleur +et la vie. + +«Trahi par un grand nombre de Burgondes qui avaient pactisé avec les +Francs, Sigismond s’était réfugié sur le mont Veresallis, où il vivait +dans la solitude. Alors tous les Burgondes, le trahissant ouvertement, +se donnèrent aux Francs, leur promettant de rechercher leur maître et de +le leur livrer enchaîné. A cette nouvelle, Sigismond se rasa la tête et +prit l’habit monastique. Il vivait au milieu de sa solitude montagneuse +dans les jeûnes et dans les austérités, lorsque quelques Burgondes +vinrent le trouver et lui promirent de le conduire en toute sécurité aux +tombeaux des saints martyrs d’Agaune. Mais, arrivé devant les portes du +monastère, l’infortuné tomba sur les cohortes de Burgondes et de Francs +qui l’attendaient. Un Burgonde du nom de Trapsta, traître envers son roi +comme Judas l’avait été envers son Dieu, mit la main sur lui; il fut +enchaîné et livré aux Francs. Mais ceux-ci, craignant que le sang +innocent ne retombât sur leurs têtes, chargèrent les Burgondes eux-mêmes +de le conduire au lieu de son supplice. Il fut donc emmené ainsi sous +bonne garde avec sa femme et ses fils Gisdead et Gundebad jusqu’à un +endroit nommé Belsa, etc.» (V. le reste plus haut.) + +Il n’y a dans tout ce récit rien qui ne paraisse absolument digne de +foi. L’exacte connaissance qu’a l’auteur des noms des principaux acteurs +de ce drame, et la précision de ses renseignements d’ailleurs dépourvus +de tout caractère poétique sont faits pour inspirer la plus grande +confiance. Sa narration cadre parfaitement avec celle de Grégoire, dont +elle nous ouvre l’intelligence en nous montrant ce qu’il y a derrière le +_dum ad sanctos Acaunos fugire nititur_. Elle-même est confirmée, dans +sa partie relative à la trahison des Burgondes, comme aussi dans un de +ses détails les plus caractéristiques, par le témoignage formel de +Marius, qui dit: «Sous ce consul, _le roi Sigismond fut livré aux Francs +par les Burgondes_, et conduit en France _sous l’habit monastique_; là +il fut jeté dans un puits avec sa femme et son fils.» + +Quant aux circonstances dans lesquelles Sigismond a péri selon Grégoire, +nous n’en voyons aucune qui puisse être considérée comme légendaire. Le +lieu du meurtre, la manière dont il fut accompli[483], le nombre des +victimes sont attestés soit formellement, soit implicitement, par trois +sources à la fois: rare et remarquable accord. Le seul fait qui ait pu +être embelli par la tradition populaire, c’est le dialogue du saint et +du roi. Que ce dialogue soit une amplification poétique, il n’est guère +possible d’en douter; la poésie populaire a naturellement arrangé les +paroles du saint en vue de leur donner le plus d’intensité dramatique +possible. La prédiction relative aux destinées de la femme et des +enfants de Clodomir vise des faits déjà accomplis; or, les deux aînés de +Clodomir ont péri en 532, et nous devons croire que sa veuve Guntheuca, +devenue après la mort de ce roi la femme de Clotaire I, aura succombé +aussi d’une manière tragique, bien que nous la perdions de vue à partir +de cette date, son nom n’étant plus prononcé dans nos sources. D’autre +part, la réponse de Clodomir au saint est tout ce qu’il y a de +légendaire. Parler d’ennemis qu’on laisse derrière soi, et du danger +d’être pris entre deux feux, alors qu’il s’agit d’un malheureux +prisonnier qu’on tient à sa merci, et au milieu de son propre pays, +c’est, ou bien une atroce plaisanterie, ou bien une distraction de +l’esprit populaire: dans les deux cas, elle trahit le travail de +l’imagination épique. La démarche du saint ne peut pas être révoquée en +doute, et on en devine assez la nature, mais l’entretien avec le roi est +une amplification. + + [483] La loi salique prévoit et punit le cas où on aurait jeté sa + victime dans un puits après l’avoir fait périr (XLI, 2 et 4): il + s’agit donc ici d’une pratique usitée chez les Francs.--Sur des + juifs tués à Tours et jetés dans un puits, cf. Greg. Tur. VII, 23. + +Enfin, l’épisode de la bataille de Vézeronce et de la mort tragique de +Clodomir, bien qu’historique au fond, a reçu aussi quelques +embellissements. Les faits étaient encore trop rapprochés pour que le +souvenir eût pu en être effacé, ou pour qu’ils pussent être entièrement +dénaturés. Mais déjà l’amour-propre national a répandu sur eux une +couleur moins déplaisante. Clodomir a péri dans la bataille, soit, +puisque aussi bien il n’est pas possible de le nier, mais il n’a +succombé qu’à la trahison, et son armée n’en a pas moins remporté la +victoire. Qui ne lit à travers ce récit que Clodomir a été vaincu en +réalité, et que son peuple s’est consolé de sa défaite en la +transformant quand même en une victoire? On n’imagine pas facilement un +ennemi, qui, mis en fuite, tend un piège à son vainqueur, parvient à +changer au dernier moment la défaite en un triomphe, et dresse au milieu +du carnage la tête du roi victorieux. Que ferait-il de plus s’il avait +remporté la victoire? D’ailleurs, le _reparatis viribus_ cadre mal avec +tout cet épisode: si les Francs sont vainqueurs, ils n’ont nul besoin de +réparer leurs forces pour mettre les Burgondes en fuite. Et puis, +immédiatement après, Grégoire lui-même nous montre Godomar dans la +paisible possession de son royaume, sans nous dire comment il l’aurait +reconquis. Ses ennemis francs doivent attendre huit ans avant de +reprendre les armes contre lui, et encore se ligueront-ils à deux et +essayeront-ils de mettre leur frère aîné Théodoric en tiers dans leur +alliance, tant il leur paraît un adversaire redoutable! Il y a donc, +dans le récit de Grégoire, plus qu’il n’en faut pour le rendre suspect, +et pour permettre de retrouver, sous la prétendue victoire des Francs, +un grave désastre qui aura frappé l’armée de Clodomir. Cette conjecture +va se changer en certitude si nous comparons la version du chroniqueur +franc avec celle de deux autres témoins, mieux informés et plus +indépendants d’esprit. + +Le premier est Marius d’Avenches. Il écrit sur place, d’après des +_Annales_, n’accueille aucune rumeur populaire, et se contente +d’enregistrer les faits tout nus. Or, voici ce que nous dit Marius: +_Cette année, Godomar combattit à Vézeronce contre Clodomir, roi des +Francs, et Clodomir y fut tué_[484]. Nul ne soutiendra, je pense, qu’il +y ait dans cette laconique notice autre chose que le récit de la défaite +de Clodomir. Or, lorsqu’il s’agit des événements burgondes, qui se sont +passés sous ses yeux, ou, tout au moins, sous les yeux de son bailleur +de renseignements, Marius mérite incontestablement plus de créance que +Grégoire. + + [484] Eo anno contra Chlodomerem regem Francorum Viseroncia + praeliavit, ibique interfectus est Chlodomeres. Marius Avent. a. + 524. + +Voici d’ailleurs un autre témoin qui, s’accordant au fond avec Marius, +ne laisse rien à désirer pour la précision des détails et pour +l’exactitude des informations. C’est le chroniqueur byzantin Agathias, +mort en 572, et qui nous a conservé beaucoup de renseignements de +première valeur sur les royaumes barbares de l’Occident: + +«Peu après, écrit Agathias, Clodomir marcha contre les Burgondes, nation +de race gothique, entreprenante et belliqueuse. Il périt au milieu de la +bataille, la poitrine traversée d’un dard. Lorsqu’il fut tombé, les +Burgondes, voyant sa longue chevelure flottante qui lui descendait +jusque sur le dos, reconnurent qu’ils avaient tué le chef des ennemis. +Car c’est la coutume des rois francs de ne jamais se couper les cheveux: +à partir de l’enfance, leur chevelure intacte flotte sur leurs épaules, +et les cheveux de devant, bien partagés, retombent des deux côtés... Les +Burgondes donc, ayant coupé la tête de Clodomir et l’ayant montrée à son +armée, y jetèrent l’épouvante et le désespoir, et tel fut l’abattement +des guerriers francs qu’ils ne voulurent plus combattre. Les vainqueurs +terminèrent la guerre de la manière qui leur parut la plus avantageuse, +et aux conditions qu’il leur plut de fixer. Quant aux débris de l’armée +franque, ils furent heureux de pouvoir regagner leurs foyers[485].» + + [485] Agathias, _Histor._ I, 3 (Bonn). + +Voilà qui est concluant. Le témoignage d’Agathias, qui est d’ailleurs un +ami du peuple franc, s’ajoutant à celui de Marius d’Avenches, et opposé +aux contradictions et aux invraisemblances du récit de Grégoire, montre +que celui-ci n’est autre chose, encore une fois, qu’un récit populaire +reproduit par notre chroniqueur à défaut de renseignement écrit. + +Je ne puis m’empêcher de faire ici une remarque qui trouve son +application dans d’autres épisodes encore de ce livre. C’est que +l’imagination populaire, qui s’est complu à développer l’histoire +tragique de Clodomir, semble s’être désintéressée de la guerre +victorieuse qui devait, quelques années après, venger la mort de ce +prince et mettre définitivement la Burgondie sous l’autorité des rois +francs. Lorsqu’il s’agit de célébrer des faits si glorieux, si flatteurs +pour l’amour-propre national, elle reste muette[486], elle qui s’est +étendue sur les douloureux épisodes qui ont obscurci l’éclat des armes +franques à Vézeronce. Pourquoi cela? C’est parce que rien n’est plus +naturel et plus ordinaire pour un peuple guerrier que le triomphe de ses +chefs; il semble qu’il n’en puisse pas être autrement, et la victoire de +la veille sera vite oubliée pour la victoire du lendemain. Rien, au +contraire, de plus stupéfiant, de plus inexplicable que sa défaite. +C’est pour l’amour-propre une blessure cuisante qui ne se ferme pas et à +laquelle il pense toujours. Coûte que coûte, il faut qu’il parvienne à +expliquer par quelque circonstance spéciale la honte du désastre. Partie +pour cette raison, partie aussi par suite de la sympathie spéciale des +peuples pour les héros qui ont péri, c’est autour de ceux-ci que se +concentre le travail poétique. On leur forme une légende qui rend compte +de leur mort de la manière la plus glorieuse pour eux; on s’arrange de +telle sorte que la défaite et la mort soient pour eux un triomphe plus +éclatant que la victoire elle-même. C’est cette persistante +préoccupation nationale autour de leurs noms qui les élève à la hauteur +de héros épiques. Achille, Sigfried, les Burgondes, Roland, doivent +surtout leur gloire à leur mort. Clodomir eût pu aspirer à des destinées +semblables, si l’imagination de son peuple n’avait pas été détournée de +sa mémoire par des sujets nouveaux, et si, à un moment donné, +l’apparition de la figure de Roland n’avait relégué dans l’ombre toutes +les physionomies poétiques apparentées à la sienne. + + [486] Voici tout ce que Grégoire de Tours trouve à en dire: + Chlothacharius vero et Childebertus in Burgundiam dirigunt, + Agustidunumque obsedentes, cunctam, fugato Godomaro, Burgundiam + occupaverunt, III, 11. + + + + +CHAPITRE VII + +La guerre de Frise ou l’invasion danoise. + + +Le roi Théodoric d’Austrasie, fils aîné de Clovis, a été, comme son +père, le héros de plus d’une chanson épique. C’est ce qu’affirme +formellement l’anonyme du IXe siècle mentionnant le nom de Théodoric +parmi ceux des ancêtres de Charles que la voix populaire est habituée à +célébrer[487]. Et ce nom a acquis de bonne heure une telle célébrité +poétique, que le _Chant du voyageur_, poème anglo-saxon du VIIe siècle, +le mentionne, seul de tous les rois francs, au milieu des héros les plus +fameux de la légende et de l’histoire[488]. D’autre part, il n’était pas +moins répandu dans les souvenirs poétiques des Saxons du continent, et, +au Xe siècle, Widukind, leur premier chroniqueur, le met en scène comme +un personnage parfaitement connu de son peuple[489]. Seulement, il était +exposé à être confondu plus d’une fois avec son illustre homonyme, le +héros de l’épopée ostrogothique. Aussi se préoccupa-t-on de bonne heure +de le désigner par une épithète qui permît de distinguer ces deux +personnages. Comme Théodoric l’Ostrogoth restait naturellement le +Théodoric par excellence, qui n’avait pas besoin d’épithète, il fut, +lui, Théodoric le Franc, ou comme disaient les barbares, Théodoric le +Hugue (Huga Theodoricus). Huga ou Hugo était en effet, dès le VIIe +siècle, le nom sous lequel la poésie barbare se plaisait à désigner les +Francs[490]. Sous ce nom de Hugo-Theodoricus, ou, selon la forme +allemande, de Hug-Dietrich, Théodoric d’Austrasie est entré dans +l’épopée germanique, et y a occupé une position pleine d’éclat et de +gloire. Pendant que son souvenir se perdait parmi les populations de +langue romane, qui n’avaient eu avec lui que des rapports lointains, il +retentissait de proche en proche parmi toutes les tribus +germaniques[491]. Si défigurée que puisse être son histoire dans le +poème de _Hug-Dietrich_, dont nous avons conservé la rédaction du XIIIe +siècle[492], elle y est toutefois comme le germe fécond duquel est +sortie toute la riche efflorescence de l’imagination populaire. + + [487] V. ci-dessus p. 53. + + [488] Theodoric weold Froncum. _Widsyth_ o. 24 (Grein-Wülcker, + _Bibliothek der angelsaechsischen Poesie_. Kassel 1883, t. I, p. 2.) + + [489] Widukind I, 9 (Pertz, _Scriptor._ III, 420). + + [490] Hugo Theodoricus iste dicitur, id est Francus, quia olim omnes + Franci Hugones vocabantur a suo quodam duce Hugone (_Annal. + Quedlinburg._ dans Pertz, _Script._ III, p. 31). On pourrait être + tenté de rapporter l’origine de ce nom à Hugues Capet, duc des + Francs, et à son père Hugues le Grand, et peut-être est-ce en effet + la pensée de l’auteur des _Annales_, qui écrivait au XIe siècle. + Mais c’est une erreur. Non seulement, dès le Xe siècle, Widukind + donne le nom de Huga à Clovis (Wid. I, 9), mais déjà le Beowulf, qui + est du VIIIe siècle, nomme les Francs Hûgas, v. 2195 et 2503. + + [491] K. Müllenhoff, _Die Austrasiche Dietrichssage_. + + [492] Publié dans le t. III du _Heldenbuch_ de K. Müllenhoff par + Jannicke, où il constitue proprement l’introduction du Wolfdietrich + B. + +Si donc, de très bonne heure, les Francs ont chanté leur roi Théodoric, +ne sommes-nous pas fondés à supposer qu’un écho de leurs chants pourrait +bien avoir passé dans les récits de leurs chroniqueurs? Cela est +d’autant plus probable que Grégoire et ses successeurs ne possédaient +aucun renseignement écrit sur le règne de ce prince, non plus que sur +celui de son fils. Ils devaient donc forcément recourir à la tradition +orale. Et celle-ci, sans doute, avait déjà revêtu la forme rythmique, +car, est-il besoin de le répéter? c’est au lendemain des événements que +naissent les chansons épiques, et si elles n’apparaissaient +immédiatement après eux, le souvenir s’en perdrait, et elles ne +pourraient plus éclore par la suite. Voyons ce que nous apprenons à cet +égard dans la chronique de Grégoire[493]. + + [493] C’est le cas de rappeler ici les judicieuses paroles de M. G. + Paris: «A mon sens, il n’y a pas de tradition historique orale; les + faits les plus importants s’oublient s’ils ne sont pas conservés par + des récits poétiques.» (_Romania_, t. XIII (1884), p. 602.) Cf. + Darmesteter, _Revue critique_, t. XVIII (1884), p. 301: «Les plus + grands événements historiques passent sur le peuple sans laisser de + traces dans sa mémoire. La génération contemporaine en emporte avec + elle le souvenir dans l’oubli de la tombe, à moins qu’un poème dicté + à son auteur par l’impression immédiate des faits, devenu ensuite + populaire, n’en transmette la tradition aux générations futures.» + +Théodoric d’Austrasie y figure dans deux épisodes poétiques. Le premier, +c’est la guerre qu’il eut à soutenir en Frise contre les pirates danois. + +«En 515, nous dit Grégoire, les Danois, sous la conduite de leur roi +Chochilaicus, vinrent avec une flotte attaquer les Gaules. Ayant +débarqué, ils ravagèrent un _pagus_ du royaume de Théodoric, et firent +un grand nombre de captifs qu’ils entassèrent dans leurs vaisseaux avec +le reste du butin, puis ils se préparèrent à regagner leur patrie. Assis +sur le rivage, le roi attendait que la flotte prît le large pour la +suivre. Mais, la nouvelle du désastre étant parvenue à Théodoric, il +envoya son fils Théodebert avec une forte armée et bien équipé. +Théodebert tua le roi, vainquit les pirates dans une bataille navale, et +leur reprit leur butin, qu’il rendit aux indigènes[494].» + + [494] Greg. Tur. III, 3. + +Tel est le récit de Grégoire de Tours, auquel je me suis borné à ajouter +la date de l’événement. Frédégaire et le _Liber Historiae_ le +reproduisent en le résumant; de plus, le _Liber_, toujours préoccupé de +la précision géographique, désigne le _pagus Hattuarius_ comme le +théâtre de la lutte[495]. + + [495] Fredeg. III, 30-31. _Liber Hist. Franc._ 19. Sur la part qui + reviendrait dans l’expédition de Hygelac à un prétendu fils de + Ragnacaire de Cambrai, comme le soutient Depping dans son _Hist. des + expéd. marit. des Normands_ I, p. 60, voir ci-dessus, p. 315, n. + [468]. + +C’était un sujet hautement épique, cette rencontre à main armée des deux +peuples sur les rivages de la Frise, et il était bien fait pour ne pas +tomber dans l’oubli d’un peuple belliqueux et ami de la gloire. Rentrés +dans leur patrie, après les sanglantes aventures qu’ils avaient eues en +pays franc, les aventuriers scandinaves ont eu à répondre aux épouses et +aux vierges qui s’informaient des héros aimés. On devine avec quels +accents ils auront raconté la fin de ces braves. D’emblée, les +narrateurs étaient en pleine épopée, et le rythme devait accourir de +lui-même à des récits qui le sollicitaient avec tant d’énergie. Dès le +lendemain, la gloire de Hygelac était sur toutes les bouches, et +l’imagination se portait avec un intérêt passionné vers les vaillants +qui dormaient là-bas sur la côte étrangère, après avoir offert un large +festin de cadavres aux loups du combat et aux corbeaux d’Odin! Ainsi +naquit, chez les Scandinaves, le chant d’Hygelac, et il était achevé +depuis longtemps lorsque, à la fin du VIIe siècle, le Beowulf fut mis +par écrit en Angleterre. Voici de quelle manière on en peut reconstituer +les lignes principales, grâce aux allusions qui y sont faites à +plusieurs reprises dans le vieux poème: + +Hygelac, roi des Goths de la Suède, avait fait une descente en Frise, +dans le pays des Hetvares[496]. Dans le combat qui s’engagea entre lui +et les guerriers francs, le sort des armes lui fut contraire. Ses +guerriers jonchèrent le champ de bataille, et lui-même succomba dans la +mêlée, pendant que sa cuirasse et son collier tombaient entre les mains +des Francs. Son vainqueur, qui s’appelait Daeghrefn, ne se réjouit pas +de sa victoire ni des dépouilles du roi, car un des guerriers de +celui-ci, Beowulf, se jeta sur lui, et, sans se servir de l’épée, le fit +périr en lui broyant les os de la poitrine sous sa cotte de mailles. +Lorsque les débris des vaincus regagnèrent leur flotte, Beowulf avait +trente blessures, mais les Hetvares avaient pâti autant que leurs +ennemis, et il n’y en eut pas beaucoup d’entre eux qui revirent leur +foyer[497]. + + [496] C’est Grundtvig qui a le mérite d’avoir le premier établi + l’identité de Chochilaicus avec Hygelac et des Hetvares du Beowulf + avec les Hattuarii (_Dannevirke_ 1817, t. II, p. 284, cité par K. + Müllenhoff _Z. f. d. A._ VI, p. 437). + + [497] Beowulf (ed. Heyne, Paderborn 1873) 1206-1215, 2355-2367, + 2502-2509, 2911-2922. + +Ce récit s’accorde trait pour trait avec celui de nos sources franques, +et les complète sous quelques rapports. A la vérité, il fait de Hygelac +un roi des Goths et non des Danois: mais en cela, il se borne à préciser +ce qui est vague chez Grégoire: en effet, sous le nom collectif de +_Dani_ ou de _Nordmanni_, les écrivains francs, même au IXe siècle +encore, étaient habitués à désigner indistinctement tous les +Scandinaves. Par contre, le poème anglo-saxon n’a pas plus de précision +en parlant de l’ennemi étranger, puisqu’il se sert pour le désigner de +quatre noms différents, Frisons, Hetvares, Francs et Hugas. Il s’agit +ici d’un même peuple, pris tantôt dans son ensemble et tantôt dans sa +partie. Le _pagus Hattuarius_, indiqué par le _Liber Historiae_ comme le +pays où eut lieu l’action, appartenait précisément à la Frise, qui, +envisagée dans le sens large du mot, allait depuis les confins du +Danemark jusqu’aux bouches de l’Escaut et jusqu’aux portes de Bruges. Ce +pays faisait partie du royaume des Francs ripuaires, et c’est pourquoi +les Hetvares sont ici mentionnés, d’un côté sous leur nom géographique +de Frisons, de l’autre sous l’expression politique de Francs. Quant à +_Hugas_, c’est, comme on l’a vu plus haut, l’appellation poétique sous +laquelle les peuples barbares voisins des Francs désignaient ce peuple. + +C’est donc bien, comme le dit notre source neustrienne, dans le _pagus +Hattuarius_, alors compris dans le royaume de Théodoric I, que fut +livrée la bataille, et nous devons nous figurer les Scandinaves comme +ayant pénétré assez loin dans les terres en remontant le cours de la +Meuse, selon le procédé que nous les voyons employer au IXe siècle. +Ainsi s’explique le récit de Grégoire, d’après lequel Théodoric, +apprenant leur descente dans son pays, envoie contre eux son fils +Théodebert, qui leur inflige une défaite, et leur reprend le butin et +les captifs entassés sur leur flotte. Une fois les pirates taillés en +pièces, cette flotte était en réalité prisonnière sur le cours du +fleuve, à une distance assez considérable de la mer, et il suffisait de +mettre la main dessus. + +Le poème anglo-saxon nous donne sur la bataille elle-même des +indications qui laissent deviner un tableau fort dramatisé. +Naturellement, il diminue autant que possible le désastre subi par les +Scandinaves, et, s’il ne peut nier la mort de Hygelac, ni la fuite de +son armée, il répand du moins sur ces tristes souvenirs un rayon de +gloire. Il veut que Beowulf ait vengé son maître, et que les ennemis +aient payé cher leur succès. Cela est dans l’ordre, et nous devons +reconnaître ici la constance des lois épiques chez tous les peuples. + +Je ferai remarquer que le nom de Daeghrefn, donné au meurtrier de +Hygelac, est le corrélatif saxon du franc Dagoramn, et qu’il désigne +peut-être un personnage historique[498]. A la vérité, nos sources +franques, si laconiques dans la mention de cet épisode, ne nous parlent +pas de lui et laissent au jeune Théodebert toute la gloire de la +journée, mais leur silence est loin d’être une preuve, et il est fort +peu probable que l’auteur du Beowulf ait inventé le nom de Dagoramn. + + [498] Le nom de Dagoramnus fait défaut dans le répertoire de + l’onomastique franque, tel du moins qu’il est dressé par Foerstemann + dans son _Altdeutsches Namenbuch_. Cependant, il est composé de la + manière la plus régulière, et correspond à une idée poétique que + nous retrouvons précisément dans le Beowulf. _Dagoramnus_ c’est le + _corbeau du jour_, c’est-à-dire le corbeau qui annonce le jour; + voyez Beowulf 1802, ed. Heyne: _Od that refn blaca heofenes wynne + Blid-heord bodode_, c’est-à-dire: jusqu’à ce que le noir corbeau + annonçât d’un cœur allègre la joie du ciel (= le soleil). + +On voudrait posséder encore le chant danois sur l’invasion de la Frise: +il serait un des plus intéressants parmi ceux que nous fournit la +littérature scandinave. Malheureusement, nous ne le connaissons plus que +par les allusions du Beowulf, et il n’y a pas lieu d’espérer qu’on en +retrouvera jamais autre chose. Aussi, au lieu de continuer mes +recherches du côté de la poésie du nord, me retournerai-je vers nos +chroniqueurs francs pour voir si je n’y trouverai pas quelque trace de +l’existence d’un chant épique sur ce sujet. + +Il n’est pas probable qu’un épisode pareil ait passé inaperçu de la +poésie franque. Quoi de plus émouvant que cette descente de la flotte +ennemie, et ce pillage opéré par des aventuriers que les eaux du fleuve +amenaient jusqu’au cœur du pays? Et, d’autre part, quoi de plus glorieux +que la libération du sol et la reprise du butin et des captifs aux +pirates? Les poètes populaires n’avaient pas tous les jours un si beau +sujet à traiter, et les poètes ne manquaient pas en Frise, témoin ce +vieil aède aveugle du nom de Bernlef, qui chantait les exploits et les +guerres des rois du temps passé, et qui, guéri de sa cécité par saint +Luidger, devint désormais le catéchiste de son peuple[499]. + + [499] _Vita Luidgeri_ dans Pertz, _Script._ III, p. 412. + +Ce qui est certain, c’est que Grégoire de Tours n’a pu avoir +connaissance de l’événement que par la voix populaire, puisque, comme je +l’ai montré plusieurs fois, il ne possédait aucune tradition écrite sur +le règne des fils de Clovis. Que cette tradition populaire se fût déjà +fixée dans un chant épique, cela n’est pas seulement fort vraisemblable +en soi, cela est également suggéré par le récit même de notre +chroniqueur. D’où, sinon d’une narration poétique, serait tiré ce détail +si pittoresque et si vivant: _oneratis navibus... rex eorum in litus +resedebat, donec navis alto mare compraehenderent ipse deinceps +secuturus_. Il y a là tout un tableau. Ce roi surpris au milieu des +agréables préparatifs du retour victorieux a manifestement passé sous +les yeux du narrateur ecclésiastique dans cette vive et saisissante +image, et Grégoire ne nous l’aurait pas peint avec ce relief énergique +s’il ne l’avait vu, en quelque sorte, vivre et agir dans sa source +populaire. + +Mais à ces conjectures, qui n’ont d’autre base que leur propre +vraisemblance, nous sommes en état d’ajouter la preuve positive que la +poésie populaire, chez les Francs des Pays-Bas, s’était réellement +occupée de l’histoire de Chochilaïc. Au IXe et au Xe siècle, dans une +île située vers l’embouchure du Rhin, on montrait des ossements d’une +grandeur prodigieuse qu’on disait être ceux du roi Hunglac. Les +populations accouraient de loin pour les voir, et racontaient des +merveilles de ce souverain, qui, à l’âge de douze ans, était déjà +tellement fort, que son cheval ne pouvait plus le porter[500]. + + [500] Voir la notice conservée dans un ms. de Phèdre du Xe siècle, + ayant appartenu à Pierre Pithou. Elle a été reproduite, après Berger + de Xivrey, _Traditions tératologiques_, Paris 1836, et d’autres, par + Haupt, _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. V (1845), p. 10. + Müllenhoff (_ibid._ t. XII, p. 287) conjecture avec raison que + c’étaient sans doute les ossements de quelque baleine ou autre + cétacé qui avaient été pris pour ceux d’un homme gigantesque. Rien + de plus fréquent qu’une méprise de ce genre. V. saint Augustin, _De + civitate Dei_ XV, 9: Vidi ipse non solus, sed aliquot mecum in + Uticensi litore molarem hominis dentem tam ingentem, ut si in + nostrorum dentium modulos minutatim concideretur, centum nobis + videretur facere potuisse. Sed illum gigantis alicujus fuisse + crediderim. Sur quoi Poujoulat, _Hist. de saint Augustin_ (5e édit. + Tours 1866, t. II, p. 283) fait observer qu’il s’agissait sans doute + d’une dent de quelque animal antédiluvien. J’ajouterai que rien, à + mon sens, n’a plus contribué à répandre la créance aux géants de + l’antiquité que les découvertes faites à diverses reprises + d’ossements fossiles gigantesques, qu’on était toujours disposé à + attribuer à des êtres humains. + +Cette tradition, qui nous serait entièrement inconnue si le hasard ne +l’avait fait retrouver dans un vieux manuscrit fort étranger à notre +sujet, fournit, à mon sens, l’explication de la couleur poétique revêtue +par le récit de Grégoire. Elle confirme la supposition que Chochilaïc +était de bonne heure entré dans le domaine de la chanson épique. Il doit +y avoir eu la vie longue, puisqu’à plusieurs siècles de distance il +n’était pas encore oublié, et se trouvait même transformé en un +personnage gigantesque, dont l’imagination aurait fait un monstre ou un +demi-dieu, si la religion chrétienne ne l’avait confiné dans le monde +des réalités. Grégoire de Tours, cela va sans dire, avait entendu la +tradition sous une forme bien moins altérée, et nous n’avons aucune +raison de croire qu’elle eût déjà abandonné le terrain de l’histoire +pure au moment où il la mit par écrit. Le ton seul était celui de la +poésie héroïque, le récit lui-même était la fidèle reproduction de +l’événement. Mais, au fur et à mesure qu’il se répandit, il alla en +s’altérant dans le sens indiqué par les lois de l’épopée. Si, selon +l’ingénieuse conjecture de M. Rajna[501], il a fait partie du répertoire +de Bernlef, l’aède frison du IXe siècle, nul doute qu’il n’y ait déjà +revêtu une forme plus poétique et plus riche que dans le résumé de +Grégoire. + + [501] Rajna p. 110. + +Quoi qu’il en soit, la chanson franque sur Chochilaïc n’est pas la seule +trace de la vie poétique aux Pays-Bas. Trois siècles et demi plus tard, +une même inspiration devait dicter le _Ludwigslied_ aux habitants de la +même contrée, visités par le même ennemi et vainqueurs dans les mêmes +conditions. Mais le _Ludwigslied_, lui aussi, avait disparu, de telle +sorte qu’il a fallu un hasard aussi rare qu’heureux pour le rendre au +monde savant[502]. Que d’autres chants ont cessé de retentir sans avoir +laissé la moindre trace, et quelle richesse ne doit pas avoir eue le +répertoire épique des Francs, à en juger d’après le flot abondant de +poésie populaire qui jaillit sur nos pas, chaque fois qu’en remuant le +sol des traditions anciennes, nous parvenons jusqu’aux sources vives de +l’histoire! + + [502] On sait que le manuscrit de ce document, trouvé par Mabillon à + l’abbaye de Saint-Amand, et publié d’après sa copie par Schilter en + 1696 à Strasbourg, a été retrouvé de nos jours par Hoffmann von + Fallersleben, qui en a donné une nouvelle édition dans _Elnonensia_, + publié par lui et par Willems, Gand 1837. + + + + +CHAPITRE VIII + +La guerre de Thuringe. + + +«Cependant trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthar, tenaient le +royaume des Thuringiens. Hermanfried se rendit, par la force, maître de +son frère Berthar et le tua. Celui-ci laissa orpheline en mourant sa +fille Radegonde; il laissa aussi des fils dont nous parlerons dans la +suite. Hermanfried avait une femme méchante et cruelle, nommée +Amalaberge, qui semait la guerre civile entre les frères. Un jour son +mari, se rendant au repas, trouva seulement la moitié de la table +couverte, et, comme il demandait à sa femme ce que cela voulait dire: +«Il convient, dit-elle, que celui qui se contente de la moitié du +royaume, ait la moitié de sa table nue.» Excité par ces paroles et +d’autres semblables, Hermanfried s’éleva contre son frère, et envoya +secrètement des messagers au roi Théodoric, pour l’engager à l’attaquer: +«Si tu le mets à mort, nous partagerons par moitié ce pays.» Celui-ci, +réjoui de ce qu’il entendait, marcha vers Hermanfried avec son armée; +ils s’allièrent en se donnant mutuellement leur foi, et partirent pour +la guerre. En étant venus aux mains avec Baderic, ils écrasèrent son +armée, le firent tomber sous le glaive, et, après la victoire, Théodoric +retourna dans ses possessions. Mais ensuite, Hermanfried, oubliant sa +foi, négligea d’accomplir ce qu’il avait promis au roi Théodoric, de +sorte qu’il s’éleva entre eux une grande inimitié. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Après cela, Théodoric, qui n’avait point oublié le parjure +d’Hermanfried, roi de Thuringe, appela à son secours son frère Clotaire, +et se prépara à marcher contre Hermanfried, promettant au roi Clotaire +sa part du butin, si la bonté de Dieu leur accordait la victoire. Ayant +donc rassemblé les Francs, il leur dit: «Ressentez, je vous prie, avec +colère, et mon injure, et la mort de vos parents. Rappelez-vous que les +Thuringiens sont venus attaquer violemment nos parents, et leur ont fait +beaucoup de maux; que ceux-ci, leur ayant donné des ôtages, voulurent +entrer en paix avec eux; mais eux firent périr les ôtages par différents +genres de mort, et, revenant se jeter sur nos parents, leur enlevèrent +tout ce qu’ils possédaient, suspendirent les enfants aux arbres par le +nerf de la cuisse, firent périr d’une mort cruelle plus de deux cents +jeunes filles, les liant par les bras au cou des chevaux, qu’on forçait, +à coups d’aiguillons acérés, à s’écarter chacun de son côté, en sorte +qu’elles furent déchirées en pièces. D’autres furent étendues sur les +ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux; puis on +faisait passer sur elles des chariots chargés; et, leurs os ainsi +brisés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens et aux +oiseaux. Maintenant Hermanfried manque à ce qu’il m’a promis, et néglige +entièrement de s’acquitter. Nous avons le droit de notre côté; marchons +contre eux avec l’aide de Dieu.» Les Francs, ayant entendu ces paroles, +et indignés de tant de crimes, demandèrent, d’une voix et d’une volonté +unanimes, à marcher contre les Thuringiens. Théodoric, prenant avec lui, +pour le seconder, son frère Clotaire et son fils Théodebert, partit avec +son armée. Cependant les Thuringiens avaient préparé des embûches aux +Francs: ils avaient creusé, dans le champ où devait se livrer le combat, +des fosses dont ils avaient caché l’ouverture au moyen d’un gazon épais, +en sorte que la plaine paraissait unie. Lorsqu’on commença donc à +combattre, plusieurs des chevaux des Francs tombèrent dans ces fosses, +ce qui leur causa beaucoup d’embarras; mais lorsqu’ils se furent aperçus +de la fraude, ils prirent leurs mesures pour s’en garer. Enfin, les +Thuringiens, voyant qu’on faisait parmi eux un grand carnage, et que +leur roi Hermanfried avait pris la fuite, tournèrent le dos, et +arrivèrent au bord du fleuve de l’Unstrut; et là, il y eut un tel +massacre de Thuringiens que le lit de la rivière fut rempli par les +cadavres amoncelés, et que les Francs s’en servirent comme de pont pour +passer sur l’autre bord. Après cette victoire, ils prirent le pays et le +réduisirent sous leur puissance. Clotaire, en revenant, emmena captive +avec lui Radegonde, fille du roi Berthar, et la prit en mariage; il fit +depuis tuer injustement son frère par des scélérats[503]. Elle, se +tournant vers Dieu, prit l’habit religieux et se bâtit un monastère dans +la ville de Poitiers. Elle s’y rendit tellement excellente dans +l’oraison, les jeûnes, les aumônes, qu’elle acquit un grand crédit parmi +les peuples. + + [503] Cf. le poème de Fortunat, _De excidio Thuringiae_, 125. + + Qualiter insidiis insons cecidisset iniquis + Oppositâque fide raptus ab orbe fuit. + + (Pertz, _Script. Antiquiss._ IV, p. 274.) + +«Tandis que les rois francs étaient encore en Thuringe, Théodoric voulut +tuer Clotaire, son frère; et, ayant disposé en secret des hommes armés, +il le manda vers lui, comme pour conférer de quelque chose en +particulier; puis, ayant fait étendre dans sa maison une toile d’un mur +à l’autre, il ordonna à des hommes armés de se tenir derrière, mais +comme la toile était trop courte, les pieds des hommes armés parurent +au-dessous à découvert; ce qu’ayant vu Clotaire, il entra dans la +maison, armé et accompagné des siens. Théodoric comprit alors que son +projet était connu: il inventa une fable, et l’on parla de choses et +d’autres. Puis, ne sachant de quoi s’aviser pour faire passer sa +trahison, il donna à Clotaire, dans cette vue, un grand plat d’argent. +Clotaire lui ayant dit adieu, et l’ayant remercié de ce présent, +retourna dans son logis. Mais Théodoric se plaignit aux siens d’avoir +perdu son plat sans aucun motif, et dit à son fils Théodebert: «Va +trouver ton oncle[504], et prie-le de vouloir te céder le présent que je +lui ai fait.» Il y alla, et obtint ce qu’il demandait. Théodoric était +très habile en de telles ruses. + + [504] _Patruum tuum_. C’est la leçon de B5 et C1, et il faut la + préférer à _patrem_, qui est celle de tous les autres manuscrits, + mais qui est manifestement fautive. + +«Lorsqu’il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le +trouver, en lui donnant sa foi qu’il ne courait aucun danger; et il +l’enrichit de présents honorifiques. Mais un jour qu’ils causaient sur +les murs de la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne sais qui, +tomba du haut du mur, et rendit l’esprit. Nous ignorons par qui il fut +jeté en bas; mais plusieurs assurent que dans cette affaire la ruse de +Théodoric éclata manifestement.» + +Tel est le récit de Grégoire de Tours[505]. + + [505] Greg. Tur. III, 4, 7 et 8. + +Frédégaire, qui le résume en quelques lignes, trouve le moyen d’y +introduire une variante importante: d’après lui, c’est Théodebert, fils +de Théodoric, qui aurait immolé Hermanfried[506]. Le _Liber Historiae_, +fidèle en ceci au texte de Grégoire, s’en écarte en ce qu’il ajoute que +Théodoric aurait fait périr aussi les enfants du roi de Thuringe[507]. +Sans nous arrêter à la discussion de ces variantes, qui seront examinées +en leur lieu, nous allons immédiatement examiner le récit de Grégoire. + + [506] Fredeg. III, 32. + + [507] _Lib. Hist._ 22, suivi par Aimoin II, 9 (Bouquet III, 50). + +Par une bonne fortune bien rare, nous possédons sur cette guerre la +tradition épique d’un autre peuple qui s’y est trouvé mêlé, je veux dire +les Saxons. Cette tradition repose sur la base des mêmes événements +historiques, seulement, elle met en relief le rôle qu’y ont joué les +Saxons, et nous montre sous quels points de vue divers l’imagination des +peuples différents peut concevoir une même donnée fournie par la +réalité. Voici la tradition saxonne d’après les plus anciens +chroniqueurs qui nous l’ont conservée: + +Huga, roi des Francs, étant mort, son peuple, par reconnaissance pour sa +mémoire, prit pour successeur son fils naturel, Théodoric. Huga laissait +une fille unique, Amalberge[508], qui avait épousé Hermanfried, roi des +Thuringiens. Théodoric, devenu roi, fit tout ce qu’il put pour se +concilier son beau-frère, et celui-ci, de son côté, était disposé à la +paix, et son conseil pareillement. Mais l’ambitieuse Amalberge parvint à +tout brouiller par l’intermédiaire d’Iring, qui était le familier de son +mari, et dont elle avait fait son complice. Hermanfried se laissa +persuader par cet intrigant personnage, et répondit à l’ambassadeur +franc dans les termes les plus injurieux, disant que son maître n’était +qu’un esclave. Là-dessus, Théodoric furieux se mit en campagne. Il +rencontra son adversaire à Runibergun[509] et lui livra une bataille qui +dura trois jours: le troisième, Hermanfried vaincu prit la fuite, et se +réfugia dans la ville de Scheidungen sur l’Unstrut. Théodoric tint +conseil sur ce qu’il avait à faire. Walderic lui conseilla de rentrer +chez lui pour réunir une plus grande armée; un de ses esclaves, au +contraire, lui persuada de rester et d’achever sa victoire. Le roi +suivit ce dernier conseil, et s’allia aux Saxons, voisins et ennemis des +Thuringiens, qui lui fournirent neuf mille soldats sous les ordres de +neuf chefs. Avec eux, il fit le siège de la ville, qui se défendit +vigoureusement; une sortie des assiégés coûta même la vie à six mille +Saxons. Cependant, le roi des Thuringiens, dont l’armée avait été plus +maltraitée encore, ouvrit des négociations avec Théodoric, et Iring, son +ambassadeur, fit si bien par son éloquence et par son or qu’il parvint à +gagner le conseil du roi ainsi que le roi lui-même. Il fut donc convenu +entre les Francs et les Thuringiens qu’on ferait la paix, et, quant aux +Saxons, ils furent tout bonnement lâchés. Iring, joyeux, manda de bonnes +nouvelles à son maître, et resta lui-même dans le camp des Francs, de +peur qu’il ne survînt la nuit quelque changement dans leurs +dispositions. Malheureusement, les Saxons furent mis au courant, grâce à +des circonstances fortuites, du danger qui les menaçait. Aussitôt le +vieux Hathagat, déployant l’étendard national qui représentait un lion +et un dragon surmontés d’un aigle aux ailes éployées, exhorta les Saxons +à se conduire en gens de cœur, et, la nuit venue, ils se ruèrent sous sa +direction à l’assaut de la ville, qui tomba entre leurs mains. +Hermanfried n’eut que le temps de se sauver avec sa femme et ses +enfants. Les Saxons victorieux offrirent un sacrifice à leurs divinités +et s’abandonnèrent à toute l’ivresse du triomphe. Théodoric, après cela, +leur fit bon accueil, leur céda pour toujours le sol conquis, et leur +donna le titre d’amis des Francs. Quant à Hermanfried, Théodoric se +servit d’Iring lui-même pour le faire sortir de sa cachette et l’attirer +auprès de lui. Le malheureux se laissa décevoir, et, dès la première +entrevue avec Théodoric, tomba sous les coups du perfide Iring. Le +meurtre à peine accompli, le roi franc déclara à l’assassin qu’il en +rejetait toute la responsabilité. Alors, plein de remords et de douleur +d’avoir commis un crime inutile, Iring se jeta sur Théodoric lui-même, +le massacra et étendit son cadavre sous celui de son maître, pour que ce +dernier triomphât au moins dans la mort de l’ennemi qui l’avait dompté +vivant. Puis le malheureux s’ouvrit un chemin à la pointe de l’épée et +disparut. Son nom est resté en grand honneur auprès de son peuple, +puisque la voie lactée s’appelle aujourd’hui encore le _chemin +d’Iring_[510]. + + [508] Pourquoi les Saxons font-ils d’Amalberge la fille de Clovis, + alors qu’elle est la nièce de Théodoric, roi des Ostrogoths? Pour + deux raisons d’ordre épique: La première, c’est la confusion faite + éternellement entre deux personnages du même nom. Du moment qu’elle + était reliée par un lien de parenté avec un Théodoric quelconque, il + était inévitable que ce parent fût le Théodoric que les Saxons + connaissaient le mieux, à savoir, le roi d’Austrasie. 2º Le fait de + la guerre entre Théodoric d’Austrasie et les Thuringiens étant + acquis à l’histoire, il avait besoin d’être motivé: or, l’épopée, + qui ne conçoit que les motifs d’ordre individuel, en trouvait un + tout indiqué dans l’ambition présumée d’Amalberge. + + [509] Ronneberg près de Hanovre, selon la plupart des historiens + modernes. D’après Boehme (_De Runibergo ubi victus a Francis est + Hermenefridus Thuringorum ultimus rex prolusio_, 2e édition in-4º, + Leipzig 1773 et 1774) dont l’opinion a été reprise récemment par E. + Lorenz (_Die Thüringische Catastrophe vom Jahr 531_, Jena 1891), il + faudrait, au contraire, placer le champ de bataille sur l’Unstrut + même, au lieu dit _Die Ronneberge_, près de Vitzburg et à peu de + distance de Burgscheidungen, qui est le Scithingi de nos sources. Ce + point de vue, très séduisant en lui-même, a malheureusement contre + lui le témoignage formel des _Annales Quedlinburgenses_, d’après + lesquelles Runibergun se trouverait dans le _pagus_ de Maerstem, + c’est-à-dire dans le pays actuel de Hanovre. Il faudrait, pour se + débarrasser de ce témoignage, admettre que l’auteur des _Annales_ + s’est trompé, et que, ne connaissant que le Runibergun hanovrien, il + y a placé par conjecture le théâtre de l’action. C’est ce point de + vue que défend Lorenz o. c. p. 55 et suiv., et j’avoue que je suis + assez disposé à partager son avis. On a déjà vu plus haut, p. 338, + n. 2, que l’auteur des _Annales de Quedlinburg_ ne comprend pas + toujours fort bien les traditions historiques dont il se fait + l’écho. + + [510] Widukind, I, 9-13. Les _Annales Quedlinburgenses_ contiennent le + même récit, se rapprochant par endroits beaucoup de celui de + Grégoire de Tours, ce qui s’explique par la circonstance que + l’auteur a consulté le _Liber Historiae_. (V. la préface de Pertz, + _Script._ t. III, p. 20.) Il est déjà fait allusion à cette histoire + dans la _Translatio S. Alexandri_ de Rodolphe et Meginhard, où l’on + voit que dès le IXe siècle, où fut composé cet ouvrage, elle avait + déjà une haute antiquité. La _Translatio_ est d’ailleurs curieuse à + plus d’un titre: Saxonum gens, _sicut tradit antiquitas_, ab Anglis + Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans Germaniae litoribus + studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa est in loco qui + vocatur Hadaloba, eo tempore quo Thiotricus rex Francorum contra + Irminfridum _generum suum_ ducem Thoringorum dimicans, terram eorum + crudeliter ferro vastavit et igni. (Pertz, _Scriptor._ t. II.) + Enfin, nous possédons de la même légende une version assez mutilée + du XIIe siècle, dans laquelle les Souabes sont mis à la place des + Saxons. (K. Müllenhoff, _Von der Herkunft der Schwaben_ dans Haupt, + _Zeitschr._ t. XVII.) + +Ce récit poétique, dont je viens de reproduire la version la plus +étendue que nous possédions, était déjà au IXe siècle une ancienne +tradition parmi les Saxons, et il y avait sans doute revêtu la forme +d’un chant épique. Rien n’est plus instructif que de suivre ses phases à +partir de cette date, et de marquer ses principaux développements, mais +ce travail serait trop étranger à notre sujet, auquel il nous faut +revenir. Je dis donc que l’intérêt de la tradition saxonne se concentre +pour nous dans les parties où elle est identique avec la version de +Grégoire de Tours. Nul doute que deux traditions nationales sur un même +événement, conçues à des points de vue opposés, et conservées +indépendamment l’une de l’autre dans des milieux différents, n’impriment +un cachet d’historicité aux parties du récit sur lesquelles elles sont +d’accord. L’expédition de Théodoric en Thuringe, la défaite +d’Hermanfried, et sa mort tragique à la cour du roi franc, voilà, par +conséquent, trois points qui sont dès maintenant élevés au-dessus de +toute contestation. Le reste doit faire l’objet d’un examen détaillé. + +Il faut d’abord nous rendre compte de la place qu’occupait dans les +souvenirs populaires des Francs l’histoire de la guerre de Thuringe. +Cette guerre, qui s’était déroulée en deux actes, et dont les derniers +événements s’étaient passés peu avant la naissance de Grégoire de Tours, +avait laissé dans leur esprit une trace considérable. Ils avaient, en +effet, au milieu d’eux, et dans une condition qui attirait sur elle +l’attention de tous, une princesse thuringienne, triste victime de cette +lutte, que Clotaire avait ramenée captive, qu’il avait épousée, dont il +avait massacré les frères, et qui, fuyant la couche du meurtrier des +siens, avait enfin trouvé dans un monastère, à Poitiers, la paix et la +solitude qu’il fallait à cette âme sainte et meurtrie. On se rend bien +compte des sympathies qu’elle dut inspirer par ses vertus et par ses +malheurs, même à ces populations franques si barbares encore, mais qui +n’étaient inaccessibles cependant à aucun sentiment généreux. Grégoire +de Tours a rendu un éclatant témoignage de sa popularité[511]. D’autre +part, nous avons déjà vu que l’histoire de Radegonde a fait sentir son +influence sur la légende de Clotilde[512], et que les événements réels +de l’existence de la princesse thuringienne ont été transportés par +l’imagination populaire dans l’histoire légendaire de la femme de +Clovis. Quoi d’étonnant dès lors que la guerre de Thuringe soit restée +un des sujets les plus familiers dans les souvenirs du peuple? Mais par +là même qu’elle était de date récente, et que sainte Radegonde, présente +au milieu des Francs, en pouvait redire les péripéties réelles, elle ne +devait pas se présenter à l’esprit de notre chroniqueur sous une forme +très altérée. Grégoire, en effet, était le contemporain de la sainte, et +c’est du vivant de celle-ci qu’il a raconté cette histoire[513]. Comme +il était en relations d’amitié avec saint Fortunat, l’ami de Radegonde, +et que lui-même la connaissait et lui avait parlé à plusieurs reprises, +il est peu probable qu’il ait négligé de s’informer auprès d’elle et +auprès de l’évêque de Poitiers, et qu’il n’ait pas appris de tous les +deux ce que la sainte était en état de connaître elle-même, à savoir, +tout au moins, les traits généraux des événements. D’ailleurs, bien +qu’emmenée fort jeune hors de son pays, elle avait dû entendre raconter, +soit par son frère, soit par d’autres captifs thuringiens venus avec +elle, la suite des malheurs de sa famille, et elle aura pu communiquer à +Grégoire, sinon beaucoup de détails, du moins quelques faits positifs et +certains. Le nom de son grand-père et de sa grand’mère, ceux de son père +et de ses oncles, la triste destinée de ses proches parents, voilà ce +qu’elle connaissait mieux que personne, et il n’y a pas l’ombre d’un +doute à soulever contre cet ensemble de notions qui forme, en quelque +sorte, la charpente du récit de Grégoire. + + [511] Quae orationibus jejuniis atque elemosinis praedita, in tantum + emicuit, ut magna in populis haberetur. Greg. Tur. III, 7. + + [512] V. ci-dessus, p. 248. + + [513] Les quatre premiers livres de la chronique de Grégoire semblent + avoir été composés en 575 (Monod, Arndt.) et sainte Radegonde n’est + morte qu’en 587. + +Il n’en est plus de même pour les événements d’ordre purement militaire +qui se sont déroulés sur les champs de bataille, ou qui se sont passés +hors de la portée du regard de Radegonde encore enfant. A supposer même +que ce fût elle qu’on devrait considérer ici comme la source de Grégoire +de Tours, ces faits ne perdraient pas pour cela leur caractère épique, +attendu qu’elle-même n’aurait pu les tenir que de la bouche populaire. +Mais qui ne voit l’inutilité d’une telle supposition, alors que +l’existence de chants épiques francs sur la guerre de Thuringe est pour +ainsi dire établie? Nous pouvons certes admettre, au moins à titre +provisoire, que si, dans l’histoire que nous venons de lire, l’arbre +généalogique des princes thuringiens et l’histoire de la jeunesse de +Radegonde sont des faits avérés, parce qu’ils nous sont connus par elle, +en revanche l’histoire de la guerre et ses épisodes sont puisés à la +source de l’imagination populaire, et ont retenu le caractère épique de +tous les récits de cette provenance. + +L’analyse du récit lui-même confirmera cette manière de voir. Fidèle au +procédé populaire, il se renferme dans quelques épisodes pleins de +relief dramatique et laisse de côté le reste. Si Grégoire avait connu la +guerre de Thuringe par une source écrite, non seulement il ignorerait +ces épisodes-là, mais il en connaîtrait d’autres plus précis et d’un +intérêt plus historique, bien que d’une couleur moins éclatante. Qu’on +se rappelle la manière dont il rapporte, probablement d’après les +_Annales d’Angers_, deux autres guerres de Thuringe. Il consacre une +ligne à celle que Clovis entreprit en 491: _Nam decimo regni sui anno +Thuringis bellum intulit, eosdemque suis diccionibus subjugavit[514]._ +Et il n’en accorde guère plus à celle de 555, qui a eu lieu de son +vivant: _Eo anno rebellantibus Saxonibus, Chlothacharius rex, commoto +contra eos exercito, maximam eorum partem delevit, peragrans totam +Thoringiam ac devastans, pro eo quod Saxonibus solatium +praebuisset[515]._ + + [514] Greg. Tur. II, 27. + + [515] Id. IV, 10. + +Voilà comment parle une source annalistique. Elle marque un résultat, +elle fixe une date, elle ne se préoccupe pas de plaire ou d’intéresser. +La chanson populaire, elle, ne date jamais les faits, et elle n’y trouve +d’autre intérêt que par rapport aux individualités poétiques qu’elle met +en scène. + +Je passe maintenant en revue les principaux faits qui m’autorisent à +admettre l’élaboration poétique dont notre récit garde l’empreinte. +D’abord la destruction du royaume de Thuringe est scrupuleusement +justifiée, conformément à cette loi de l’esprit épique qui ne permet +jamais à ses héros d’avoir tort. Si Théodoric marche contre Hermanfried, +c’est parce que celui-ci a trahi les promesses qu’il avait faites au roi +franc, et oublié la reconnaissance qu’il lui devait. Le grief de +Théodoric contre Hermanfried est d’ailleurs le même que celui de Clovis +contre Gondebaud. Dans chacun des deux récits, le roi ennemi a un frère +dont il veut se débarrasser et contre lequel il s’allie avec le roi +franc; dans chacun, lorsque cette alliance lui a procuré la victoire, il +trahit les serments par lesquels il s’est engagé envers son allié, et +crée lui-même le juste motif du châtiment qui le frappera plus +tard[516]. Cette similitude est-elle absolument fortuite? Je n’en +voudrais pas jurer, et je crois ne pas me tromper en l’attribuant à +l’action d’un même procédé poétique. Au surplus, deux versions saxonnes, +celle de Widukind et celle de la _Translatio_, mettent également les +torts du côté du roi des Thuringiens; seulement, allant déjà plus loin +dans le sens épique, elles parlent d’un affront personnel fait par lui +au roi des Francs. Il est difficile de se dérober à la conclusion que le +grief de Théodoric doit avoir été réel, ou, tout au moins, qu’il doit +avoir de bonne heure figuré dans les traditions des Francs comme dans +celles des Saxons. + + [516] V. ci-dessus p. 254 et suiv. + +Le grief de Théodoric est même double, à en croire notre récit. Outre +l’affront que lui a infligé Hermanfried, il a sur le cœur une expédition +que les Thuringiens ont faite contre les Francs au temps jadis, et dans +laquelle ils ont commis les plus grandes atrocités. La guerre déclarée +par les Francs à la Thuringe est donc des plus légitimes, et c’est le +point capital pour l’esprit populaire, qui répète volontiers ici avec le +roi: «_Ecce verbum directum habemus_, nous avons le droit pour nous!» A +plusieurs siècles de distance, l’imagination populaire n’aura pas de +préoccupation plus vive que de se convaincre de la justice de sa cause, +et ses héros diront à leurs chevaliers, en modifiant à peine la parole +de Théodoric: + + Nos avum dreit, mais cist glutun unt tort![517] + + [517] Chanson de Roland v. 1212, ed. Müller. Cf. _ibid._ v. 1549. + +Cette adaptation de tout le récit aux idées morales et aux prédilections +patriotiques des Francs est une seconde preuve de son origine épique. En +voici une troisième. Parmi les épisodes rapportés par Grégoire, il y en +a plusieurs qui rentrent entièrement dans la tonalité des récits +populaires; ce sont: 1º la table à moitié couverte, 2º les allusions +faites dans le discours de Thierry aux anciennes atrocités des +Thuringiens, 3º les fosses creusées par les Thuringiens pour y faire +tomber les Francs, 4º le pont de cadavres sur l’Unstrut. Je reprends +rapidement l’examen de ces quatre points. + +La raison pour laquelle Amalberge ne couvre qu’à demi la table où vient +s’asseoir son mari, c’est que celui qui se contente de la moitié de son +royaume peut bien se contenter d’une table à moitié dressée. Nous avons +ici un exemple de ce riche symbolisme qui remplissait de ses +manifestations variées la vie des barbares. Quiconque avait, n’importe +de quelle manière, laissé attenter à son droit ou négligé de remplir un +devoir était averti, par le langage muet des signes, d’avoir à se mettre +en règle avec son honneur. Et voyez avec quelle persistance les usages +germaniques les plus spéciaux se sont conservés jusqu’en plein moyen âge +et au milieu des populations romanes! Voici comment s’exprime un traité +du XVe siècle sur l’office des Hérauts d’armes: «Se aucun chevallier ou +gentilhomme avoit fait trahison en aucune partie, et estoit assis à +table avec autres chevaliers ou gentilshommes, _ledit roy d’armes ou +héraut lui doit aller couper sa touaille devant lui_, et lui virer le +pain au contraire, s’il en est requis par aucuns chevaliers ou +gentilshommes, lequel doit estre prest de le combattre sur cette +querelle, etc.»[518] Et Alain Chartier dit de son côté que, du temps de +Bertrand Duguesclin, la chevalerie était observée avec tant de +discipline «que quiconque homme noble se fourfaisoit reprochablement en +son estat, _on lui venoit au manger trancher la nape devant soi_.»[519] +Et pour qu’on ne croie pas qu’il s’agit ici d’une tradition dès lors +archaïque et tombée en désuétude, je citerai l’aventure du jeune +Guillaume de Bavière, comte d’Ostrevant, qui, se trouvant en la fête de +l’Épiphanie 1395 à la table du roi de France avec un grand nombre +d’autres princes, vit s’approcher de sa place un héraut d’armes qui +coupa la nappe devant lui, ajoutant qu’il ne convenait pas qu’à la table +du roi siégeât un seigneur qui était privé de son écu. Et comme +Guillaume protestait qu’il avait son écu, le héraut ajouta: «Pardon, +seigneur, le comte Guillaume votre aïeul a été tué par les Frisons, et, +aujourd’hui encore, il gît sans vengeance sur la terre de +l’ennemi[520].» + + [518] Cités par Ducange s. v. _Mensale_. + + [519] Id. ibid. + + [520] Jean de Leyde, _Chronicon Comitum Hollandiae_ XXXI, 50, et + Willem Heda, _Historia episcoporum Ultrajectensium_ cités par + Ducange l. l. + +Mais, dira-t-on, si réellement l’usage dont il est question dans +l’épisode existait dans l’antiquité germanique, n’est-il pas une preuve +de son historicité, et peut-on en tirer argument pour affirmer l’origine +légendaire du récit? J’aurai souvent l’occasion, au cours de ce livre, +de rencontrer ou de prévenir cette objection, et j’y ferai toujours la +même réponse. Une fois qu’il sera bien établi, comme c’est ici le cas, +qu’aucune source écrite n’a transmis au chroniqueur un récit si +détaillé, il faudra bien admettre qu’il lui a été fourni par la mémoire +populaire, et dès lors, la conformité de ses détails aux usages de la +vie franque sera une preuve de plus de sa provenance épique. Ce n’est +pas, en effet, dans l’histoire, qu’elle ne connaît pas, mais dans la vie +quotidienne que l’imagination populaire va puiser les éléments de son +tableau: s’il ressemble au passé, c’est parce qu’il est copié sur le +présent, dont le passé ne se distingue pas beaucoup. + +Ce qui ne me paraît pas moins légendaire que l’acte attribué à +Amalberge, c’est l’intervention de cette princesse elle-même. Amalberge +est, il est vrai, un personnage historique[521]. Nièce de Théodoric le +Grand, elle avait peut-être apporté à la cour de Thuringe quelque chose +du génie politique et des larges visées de son oncle, qui fait d’elle un +grand éloge[522]. Procope, d’ailleurs, nous dit formellement que +l’alliance conclue entre les Ostrogoths et les Thuringiens, au moyen du +mariage de cette princesse avec Hermanfried, a été dirigée contre les +Francs[523]. A première vue, il serait donc bien naturel d’admettre +qu’elle a dû intervenir ici, et cela serait d’autant plus admissible que +la légende saxonne, tout à fait indépendante de la franque, lui attribue +également le rôle d’instigatrice. Mais, quoi qu’il faille penser de +l’influence d’Amalberge, un fait reste certain, c’est que l’épisode a +passé par le moule de l’imagination populaire, et que les faits sont +inventés. En effet, ils diffèrent totalement dans les deux versions +nationales: dans la franque, Amalberge excite son mari à dépouiller son +frère Baderic; dans la saxonne, elle le pousse à outrager et à combattre +son beau-frère Théodoric. Dira-t-on que les deux récits peuvent être +vrais également, et que chacune des deux nations n’en a retenu qu’un? +Mais encore restera-t-il que c’est de part et d’autre la mémoire +populaire qui nous en est le seul garant, et que cette mémoire n’a pu +que les élaborer conformément à son procédé instinctif. D’ailleurs, +c’est l’invariable coutume de l’épopée de rapporter tous les faits +d’ordre général à des mobiles individuels, et, dès la plus haute +antiquité, elle n’a pas connu de mobile plus puissant que le caprice ou +la volonté d’une femme. Amalberge prend dans la guerre de Thuringe la +place assignée dans la guerre de Burgondie à Clotilde. + + [521] Cassiod. _Variar._ IV, 1; Jordan. c. 58; Proc. _Bell. Goth._ I, + 12, p. 65 (Bonn); _Anon. Vales._ 70 (éd. Eyssenhardt à la suite + d’Ammien Marcellin). + + [522] «L’heureuse Thuringe possédera, dans cette fille de l’Italie, + une personne instruite, cultivée, distinguée non seulement par la + naissance, mais par toute la dignité de son sexe. Ses mœurs ne font + pas moins d’honneur à votre patrie que vos triomphes.» Cassiod. + _Var._ l. l. + + [523] Proc. _Bell. Goth._ l. l. + +Au surplus, rien de plus légendaire que les souvenirs rappelés par +Théodoric dans son discours à son peuple. Quelle est cette expédition +des Thuringiens contre les Francs, pendant laquelle l’ennemi aurait +commis tant d’horreurs? Grégoire ne nous en a mentionné aucune, et il +est certain qu’il n’en connaissait pas. Il cite bien la guerre que +Clovis a faite aux Thuringiens la dixième année de son règne, mais, loin +d’être attaqués, les Francs sont les agresseurs, et la guerre se termine +par la défaite et par la soumission de l’ennemi. Dès lors n’y a-t-il pas +lieu d’admettre que les Thuringiens de Clovis sont encore une fois, +comme le croit Arndt, les Tongriens[524]? Quoi qu’il en faille croire, +il reste certain que Grégoire n’a pas connu l’expédition à laquelle fait +allusion Théodoric, puisqu’il n’en a parlé nulle part. Le discours qu’il +met dans la bouche du roi franc, et dans lequel nous apprenons pour la +première fois des faits que le chroniqueur aurait dû raconter plus haut, +s’il les avait connus ou s’il les avait crus vrais, prouve qu’ici il ne +fait encore une fois que reproduire fidèlement la partie substantielle +de sa tradition épique. Comme dans l’histoire du meurtre de Sigebert et +de Chlodéric, comme dans celle des amours de Childéric et de +Basine[525], c’est le discours qui conserve de la manière la plus fidèle +la source consultée. Bref, l’invasion thuringienne dont il est question +dans le discours de Théodoric n’a été connue de Grégoire de Tours que +par ce discours lui-même, et il ne l’a rencontrée dans aucune autre +source. Aussi n’en a-t-il pas osé parler ailleurs, preuve et de la +réserve qu’il garde toujours vis à vis de la tradition populaire, et de +l’absence de tout indice chronologique dans le document qu’il a +consulté. De toute manière, le caractère populaire du renseignement ne +saurait être contesté. + + [524] Je ne sais ce qu’il en faut penser. Comme c’est à sa source + annalistique que Grégoire a emprunté ses renseignements, il n’y a + guère lieu de supposer que _Thuringiens_ soit ici pour _Tongriens_, + les écrivains romains n’ayant nulle part, à notre connaissance, + employé le premier de ces mots pour le second. Il faudrait supposer, + d’après cela, que l’expédition en question a bien eu lieu contre les + Thuringiens proprement dits. Mais alors comment Grégoire peut-il + dire que Clovis les a soumis, puisque, plusieurs années après la + mort de ce roi, nous les trouvons encore en possession d’une entière + indépendance? Et puis, le moyen de croire que Clovis aurait combattu + en Thuringe avant d’avoir dompté les Allamans, avant d’avoir annexé + les Ripuaires, deux peuples auxquels il eût dû passer sur le corps + pour arriver à eux! Tout s’expliquerait s’il s’agissait ici de cette + partie de la Belgique occupée par la cité de Tongres, et qui ne + semble pas être tombée plus tôt au pouvoir des Saliens. + + [525] V. ci-dessus p. 199 et 298, et cf. p. 15. + +Je tiens à rencontrer ici une objection qu’on peut me faire à l’occasion +de chacun des discours mis par Grégoire dans la bouche de ses +personnages. Ces discours, dira-t-on, sont de l’invention de Grégoire, +qui aime à dramatiser ses écrits en faisant parler ses héros à la +première personne: c’est chez lui une habitude courante, et la liste est +longue des discours qui sont manifestement de son crû, et qui ne peuvent +d’aucune manière être considérés comme historiques. J’accorde cela fort +volontiers, mais je maintiens qu’il y a des exceptions, et que nous en +avons une ici. D’ailleurs, si même il fallait admettre que la tradition +n’a pas fourni la forme du discours direct, il faudrait tout au moins +accorder l’origine traditionnelle du fond, et c’est tout ce qu’il faut +retenir. Dans l’espèce, il importe peu que la chanson épique ait fait +parler Théodoric à la première personne, ni qu’elle ait mis dans sa +bouche l’évocation des atrocités commises autrefois par les Thuringiens; +ce qui importe, c’est d’établir que ces atrocités ne sont pas de +l’invention de Grégoire, mais qu’il en a trouvé la mention à une place +quelconque du chant épique auquel il a emprunté cette histoire. Cette +observation faite une fois pour toutes, je continue. + +Les souvenirs évoqués par le roi franc ont une couleur hautement +poétique, et nul ne s’avisera, je pense, d’y voir le produit de la seule +imagination du chroniqueur. Encore une fois, je ne veux pas dire que des +atrocités comme celles qu’il raconte soient invraisemblables, et qu’on +ne puisse pas en trouver des exemples tout aussi répugnants dans des +faits historiques avérés; je dis que tracé avec une couleur si vive et +avec un dessin si net, par un homme appartenant à une génération fort +éloignée du temps où les faits sont censés avoir eu lieu, le récit est +l’œuvre de l’imagination poétique et nullement celle de la mémoire +historique. D’ailleurs, l’imagination en pareille matière n’invente que +ce qui est conforme aux mœurs et à la réalité; la vraisemblance +intrinsèque du tableau ne pourrait donc, à elle seule, être invoquée +comme une preuve de sa réalité, elle en est une, tout au plus, de la +fidélité avec laquelle l’imagination copie ou reproduit le réel. + +J’en dirai autant des fosses creusées par les Thuringiens pour y faire +tomber les Francs. Ce stratagème figure souvent dans l’histoire des +guerres entre peuples, et l’on ne peut nier qu’il en ait réellement été +fait emploi[526]. Mais la plupart des récits où on en parle sont +légendaires, et il faut avouer que l’idée d’un piège semblable se +présentait trop facilement à l’esprit poétique pour qu’il résistât au +plaisir de le supposer, là surtout où le souci de la gloire nationale +suggérait cette facile explication de la défaite[527]. + + [526] Je citerai notamment: le stratagème des Normands au siège de + Paris, Regino, _Chronicon_ a. 887; celui de la ville de Crémone + assiégée par Frédéric Barberousse, Günther, _Ligurinus_; celui du + roi Frotho de Danemark en guerre avec les Curètes (Saxo Grammaticus + II, p. 39, Holder); celui du comte Florent de Hollande à Dordrecht + (Vossius, _Annal. Holland._ I, p. 44); celui des Flamands à la + bataille de Courtrai (Pirenne, _La version flamande et la version + française de la bataille de Courtrai_ dans _Comptes-rendus des + séances de la comm. roy. d’hist. de Belg._ IVe série, t. XVII). + + [527] Il n’a pas tenu à Victor Hugo que le désastre de Waterloo + lui-même ne s’expliquât également, sinon par une fosse creusée + exprès, du moins par un profond ravin où la cavalerie française + serait allée se précipiter et s’écraser: + + «Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre + droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur + effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout + à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les + canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir, entre eux et les + Anglais, un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain. + + L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à + pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son + double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y + poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en + arrière, tombaient sur leur croupe, glissaient les quatre pieds en + l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, + toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise + pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne + pouvait se rendre que comblé: cavaliers et chevaux y roulèrent + pêle-mêle, se broyant les uns les autres, ne faisant qu’une chair + dans ce gouffre, et quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, + on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade + Dubois croula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la + bataille.» _Les Misérables_ IIe part., liv. I, ch. 9. + + Comparez à ce récit poétique, je ne dis pas celui d’écrivains + allemands ou anglais, qui pourraient paraître portés à atténuer + l’importance de la prétendue cause de défaite mise en avant par + Victor Hugo, mais celui d’historiens français tels que Thiers, ou + encore Charras qui, peut-être, a fourni à V. Hugo le thème du chemin + creux dans les lignes mêmes qui en montrent l’inanité: + + «Ney, écrit Charras, s’était mis à la tête des escadrons cuirassés. + Les boulets, puis la mitraille furent impuissants à les émouvoir. + _Ils atteignirent la crête._ Ney les dirigeait, en suivant le côté + ouest du contrefort où prenait naissance le vallon de Goumont et + celui de la Haie Sainte. _Il évitait ainsi d’aller tomber dans la + partie encaissée du chemin d’Ohain._» (_Hist. de la campagne de + 1815_, p. 278, Bruxelles 1857.) + +Il vaudrait la peine d’examiner l’un après l’autre tous ces épisodes de +fossés creusés dans lesquels vient se précipiter et périr un ennemi +imprudent; on les trouverait souvent, sinon totalement imaginaires, du +moins singulièrement embellies. Il en est ainsi, tout particulièrement, +de la fameuse histoire des chevaliers français venant s’écraser dans les +fossés de Groeninghen, comme l’a démontré, d’une manière péremptoire +selon moi, M. Pirenne, dans l’étude signalée ci-dessous[528]. + + [528] M. Funck-Brentano a essayé de sauver l’historicité de ce + renseignement dans son _Mémoire sur la bataille de Courtrai_ (dans + les _Mém. prés. par div. sav. à l’Acad. des Inscript. et B. + Lettres_, Ire série, t. X, 1891); il ne m’a pas convaincu. La + question n’est pas de savoir s’il y a eu ou non des fossés dans la + plaine de Groeninghen, mais bien si ces fossés ont été creusés par + les Flamands pour y faire tomber les Français, et si la bataille a + été gagnée grâce à ce stratagème. + +Enfin, le pont de cadavres sur l’Unstrut complète l’aspect poétique du +récit et y imprime, pour ainsi dire, le cachet authentique de l’origine +populaire. Une figure de langage ou une exagération de narrateur prise +pour un fait réel, et transportée dans le récit de la bataille comme le +fait le plus important à noter: voilà le pur esprit épique! + +Nous rencontrons souvent cette conception pour ainsi dire typique du +génie populaire. Déjà les Romains racontaient qu’à la bataille de +Cannes, l’armée d’Annibal avait traversé le Vergellus sur un pont de +cadavres[529]. L’encombrement du champ de bataille par les cadavres des +morts est rendu dans les écrits du moyen âge de diverses manières qui se +rapprochent beaucoup de celle-là. + + [529] Documenta cladis cruentus aliquamdiu Aufidus, pons de + cadaveribus _jussu ducis_ factus in torrente Vergelli, modii duo + annulorum Carthaginem missi dignitasque equestris taxata mensura. + Florus II, 6, 18. + + Eorum dux Hannibal, cujus majore ex parte virtus saevitiâ constabat, + in flumine Vergello corporibus Romanis _ponte facto_ exercitum + transduxit, ut aeque terrestrium scelestum Karthaginiensium copiarum + egressum terra quam maritimarum Neptunus experiretur. Val. Max. IX, + 2, § 2. + + J’ai souligné dans ces deux passages _jussu ducis_ et _ponte facto_, + desquels il me paraît résulter que ces deux écrivains classiques + n’ont pas bien compris la tradition populaire dont ils se font + l’écho, en attribuant à un ordre d’Annibal ce qui se trouve être le + résultat naturel d’une bataille. Mais combien, en toutes choses, la + littérature romaine s’est tenue à distance de l’âme populaire! + +Dans les traditions scandinaves, la mer, à la suite d’une bataille +navale, est tellement couverte de cadavres, que la flotte victorieuse ne +peut plus avancer[530]. D’après la tradition gothique, le sang est +répandu à tels flots dans la bataille de Mauriac contre Attila, qu’il +gonfle et fait déborder le ruisseau qui coule sur le théâtre du +combat[531]. Dans la bataille livrée par Théodoric II à son frère +Théodebert, la cohue et le massacre furent tels que les cadavres +restèrent debout sur le champ de bataille, serrés dans les rangs des +vivants qui continuaient de combattre[532]. Dans la bataille que le même +livra à Clotaire II, près de Dormelles, il y eut tant de morts et tant +de sang versé que la rivière, obstruée de cadavres et arrêtée par le +sang figé, ne put plus couler[533]. L’histoire légendaire de la Pologne +nous parle d’une victoire de Boleslas Chrobry, après laquelle on ne put +traverser la plaine qu’en marchant sur les cadavres, tandis que le Bug +roulait des flots de sang[534]. Au passage d’une rivière par l’armée du +même prince, la multitude compacte des soldats ne laissait plus +apercevoir les flots: on eût dit que les soldats passaient une route à +pied sec[535]. + + [530] Frotho cum patriam repetere vellet, inauditum navigationis + impedimentum expertus est. Quippe crebra interfectorum corpora, nec + minus scutorum hastarumque fragmenta jactante estu universum maris + constraverant sinum... Igitur medii obstrictae cadaveribus hesere + puppes, etc. Saxo Gramm. _Gesta Danorum_ V, p. 156, Holder. + + [531] Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili + ripa praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus + est, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus + insolito, torrens factus est cruoris augmento. Jordan. c. 40. + + [532] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec + aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae estrages ab + uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra + se priliabant, cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis + jacerint, sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi + viventes. Fredeg. IV, 38. + + [533] _Liber Historiae_ c. 37. Tantus populus ibidem caecidit ut ipse + fluvius de corporibus mortuorum repletus, illa aqua currere non + valeret pro sanguine coacolata. + + Et l’auteur ajoute immédiatement, comme pour ne pas laisser de doute + sur l’origine épique de son récit: In ipsâ pugnâ fuit angelus Domini + gladio evaginato super ipso populo. + + [534] _Chronicon Polonorum_ I, 7. Tanta fuit ibi militum flumen + transeuntium multitudo, quod non aqua videbatur ab inferioribus, sed + quaedam itineris siccitudo. (Pertz, _Script._ IX, p. 430 et 432.) + + [535] Je ne crois pas devoir réfuter l’étrange idée de Gloel, + _Forschungen_ IV, p. 200, n., qui, ignorant, à ce qu’il paraît, les + textes modernes que j’ai reproduits ci-dessus, se persuade que c’est + pour faire étalage de son érudition classique que Grégoire mentionne + ici un pont de cadavres. + +Je n’ai pas grand chose à dire de l’épisode du tour que Théodoric veut +jouer à Clotaire, et de la manière dont, après avoir vu sa ruse déjouée, +il parvient à se tirer d’embarras sans qu’il lui en coûte rien. De +pareils traits n’ont pas besoin de plus amples commentaires. Celui qui +ne voit pas derrière le rideau de cette fiction passer les pieds du +génie populaire, celui-là, j’en suis sûr, aura depuis longtemps jeté ce +livre, et je n’écris par pour le convaincre. + +L’épilogue du récit est bien significatif. Grégoire raconte et admet +comme vrai que Théodoric a attiré Hermanfried à Tolbiac par des +promesses, qu’il l’y a retenu par des présents, et que le malheureux +prince thuringien a péri précipité du haut des murs de la ville, un jour +qu’il y conversait avec le roi franc. «Mais, dit-il, nous ne savons pas +qui l’a fait tomber; beaucoup croient retrouver ici la perfidie +manifeste de Théodoric.» Nul doute, pour quiconque sait lire, que +Grégoire se débat ici, une nouvelle fois, contre une source populaire +dont il se refuse à admettre tout le contenu. Il éprouve du scrupule à +accuser le roi d’un crime aussi grave sur la foi d’une source aussi peu +sûre, il ne veut pas prendre la responsabilité de l’assertion, et la +laisse pour compte à ceux dont il la tient. Son _multi tamen adserunt_, +tout comme, plus haut, le _tradunt enim multi_ à l’occasion de l’origine +des Francs[536], ou le _quidam adserunt_ au sujet de la descendance de +Mérovée[537], désigne ici la tradition populaire, qui lui a déjà +plusieurs fois inspiré une défiance instinctive[538]. Peut-être a-t-il +eu encore une autre raison pour prononcer son _ignoramus_. La variante +de Frédégaire, attribuant la mort de Hermanfried à Théodebert, pourrait +faire croire qu’il y avait au moins deux versions, et que le fils et le +père, à cause de leur succession et surtout de la quasi-identité de leur +nom, ont été confondus entre eux, comme cela leur est arrivé si souvent +dans l’épopée germanique[539]. Si Grégoire a déjà connu la double +version, quoi d’étonnant qu’il ne se soit pas prononcé? Je dois +cependant ajouter qu’à mon sens, il est peu probable qu’il ait connu la +version de Frédégaire, qui a plutôt succédé à celle de Grégoire que +coexisté avec elle. En général, une tradition orale n’a pas de gloses, +et ne se charge pas de variantes marginales comme un manuscrit. Je ne +sais l’importance qu’il faut attribuer à l’assertion du _Liber +Historiae_, racontant que Théodoric fit mourir aussi les enfants de +Hermanfried. Ce serait s’aventurer que de croire, sur la foi de ces +paroles, que l’auteur puisait à même la source populaire. Au contraire, +il ne raconte que d’après Grégoire, et cet unique détail ajouté par lui +est dû, sans doute, au travail purement conjectural et explicatif qu’il +fait sur le texte de son auteur, et dont j’ai donné quantité d’exemples. +Ce qui reste acquis, de toute manière, c’est que la chanson vivait +encore à l’époque de Frédégaire, et que la substitution épique de +Théodebert à Théodoric remonte à une époque fort rapprochée de leur +existence historique. + + [536] V. ci-dessus p. 102 et 103. + + [537] V. ci-dessus p. 152. + + [538] Les critiques, cette fois encore, ont été trompés par le langage + de Grégoire de Tours, et se sont figuré les choses sous un jour + faux. Ampère (_Hist. litt. de la France avant Charlemagne_, 2e édit. + II, p. 281) voit ici _une sorte d’ironie au fond de la narration de + Grégoire_, qui, d’après lui, saurait parfaitement à quoi s’en tenir + sur l’auteur du meurtre de Théodoric. C’est méconnaître complètement + la nature du talent de Grégoire, qui ne sait pas manier l’arme de + l’ironie, et c’est ignorer l’attitude spéciale qu’il croit devoir + prendre vis à vis des traditions épiques. D’après Lippert o. c. XV, + p. 13, nous aurions ici la preuve que Théodoric a essayé de ne pas + porter la responsabilité de son crime et l’a fait exécuter par + autrui; cf. id. p. 16. D’après Gloel o. c. p. 230 qui croit pouvoir + combiner les récits de Grégoire et de Frédégaire, c’est Théodoric + qui a commandé le crime et Théodebert qui l’a perpétré: et si + Grégoire ne parle pas de ce dernier, c’est peut-être parce que, tout + en le sachant coupable, il a obéi à la prédilection qu’il a + manifestement pour ce roi. Enfin, Lorenz se persuade que si la + rumeur publique est indécise à l’endroit du coupable, cela tient à + ce que le crime avait été ourdi assez adroitement pour qu’on pût y + voir le fait d’un hasard malheureux. (_Die Thüringische + Katastrophe_, p. 64.) Je crois pouvoir laisser de côté la tentative + de Fischer, _Der Tod Hermanfrits, letzten Koenigs des Thüringischen + Reiches_, Culm 1863, qui veut voir dans le Tolbiacum de Grégoire le + Saubach thuringien, et qui prétend retrouver dans la toponymie de + cette dernière localité des souvenirs formels du roi Hermanfried. Il + est réfuté à suffisance par Lippert o. c. XV, p. 8 et suivantes. + + [539] K. Müllenhoff, _Die Austrasische Dietrichssage_. Cette confusion + explique peut-être aussi pourquoi on attribue à Théodebert la + victoire remportée sur Chochilaicus sous le règne de son père + Théodoric. On verra plus loin qu’elle a persisté pendant tout le + moyen âge, et que sous les noms de Hugdietrich et de Wolfdietrich le + père et le fils n’ont cessé d’être pris l’un pour l’autre. + +Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que le long récit qui vient d’être +analysé soit le résumé d’une seule et même chanson épique. Il n’y règne, +en effet, ni unité ni cohésion, et il paraît bien que Grégoire a eu sous +les yeux au moins trois sources différentes. La première guerre de +Thuringe, causée par les intrigues d’Amalberge, est l’objet d’un récit +complet qui ne paraît pas attendre une suite. Sans doute, il ne raconte +pas une histoire très satisfaisante pour les Francs, puisque Théodoric, +après avoir rendu tant de services à son allié thuringien, se voit +trompé par lui, mais ce manque de fidélité à la promesse faite couvre de +honte le traître et non le roi franc, et celui-ci garde, aux yeux du +peuple, tout l’honneur et de sa victoire et de sa générosité. En effet, +l’épopée, qui glorifie la ruse chez le héros national quand elle +réussit, la flétrit dans les mêmes conditions chez l’adversaire. Dans +l’espèce, elle inculquait d’autant mieux aux masses le juste grief que +le magnanime souverain avait contre des ingrats, et préparait ainsi les +esprits à l’idée d’une revanche à prendre. Nous rencontrons ici la même +situation que dans l’histoire de la première guerre de Burgondie: là +aussi, on nous a montré Clovis victorieux, dupé, il est vrai, par un +intrigant, mais parce qu’il était trop généreux, et léguant à son peuple +un motif légitime pour attaquer les Burgondes dès qu’ils pourront. + +Le second récit, c’est l’histoire d’une nouvelle guerre de Thuringe, +plus sanglante et plus décisive, et qui se termine par le splendide +triomphe des armes franques. Ce récit est absolument indépendant du +premier; une preuve manifeste en est dans le discours de Théodoric, qui +a été analysé plus haut. Ce discours, en effet, rattache l’épisode non à +la première guerre de Thuringe, que la source ne semble pas avoir +connue, mais à une expédition hostile que les Thuringiens auraient faite +en pays franc, et que les Francs auraient encore à venger. Il est vrai +que le discours mis dans la bouche de Théodoric ajoute à ce long exposé, +en sous-ordre et fort brièvement, le motif tiré du manque de fidélité de +Hermanfried à sa promesse: _Nunc autem Hermanfredus quod mihi pollicitus +est fefellit et omnino haec adimplere dissimulat_. Mais ces paroles, qui +ne se rapportent en rien à la narration que le roi vient de faire à son +peuple, sont même entièrement inintelligibles dans sa bouche: il est +probable qu’elles ont été ajoutées ici par Grégoire, qui, lui, se +rappelle l’épisode précédent, et qui essaie de mettre les deux récits +d’accord entre eux. Mais la soudure reste visible, et trahit la +diversité de provenance des deux narrations rattachées entre elles. + +De même qu’il ne dépend pas de ce qui précède, le récit de la seconde +guerre ne se rattache pas à ce qui suit. Il trouve sa fin logique dans +la défaite des Thuringiens et dans la conquête de leur pays par les +Francs: _Patratam ergo victuriam, regionem illam capessunt et in suam +redigunt potestatem._ Puis viennent des renseignements qui ne sont +certes pas puisés à la source populaire, mais qui font partie des +souvenirs personnels de Grégoire et de sa génération, et qui ont un tour +bien historique: + +_Chlotacharius vero rediens, Radegundem filiam Bertecharii regis secum +captivam abduxit sibique eam in matrimonio sociavit, cujus fratrem +postea injuste per homines iniquos occidit. Illa quoque ad Deum +conversa, mutata veste, monastirium sibi intra Pectavensem urbem +construxit. Quae orationibus jejuniis atque elymosinis praedita in +tantum emicuit, ut magna in populis haberetur[540]._ + + [540] Greg. Tur. III, 7. + +Et c’est après cela seulement que commence un troisième et dernier +récit, indépendant de tout ce qui précède, et consacré aux ruses et aux +artifices de Théodoric. Ce récit est d’une pièce, et le passage où il +est question du piège tendu par Théodoric à Clotaire en faisait sans +doute partie dès l’origine, bien qu’à première vue il y semble étranger. +S’il en était autrement, on ne comprendrait pas pourquoi Grégoire aurait +coupé de la sorte l’histoire de la guerre de Thuringe et des destinées +de Hermanfried, alors qu’il eût été si simple d’achever d’abord toute +cette histoire, pour y ajouter, comme conclusion, l’épisode donnant un +échantillon de l’esprit ingénieux du roi franc. Tel était du moins +l’ordre logique, et, s’il ne l’a pas adopté, c’est que sa source +elle-même lui en imposait une autre. + +De plus, lui-même nous apprend que l’aventure en question s’est passée +lorsque les rois francs étaient encore en Thuringe (_cum adhuc +supradicti regis in Thoringiam essent_): où aurait-il appris cela, sinon +dans la source même qui lui a fait connaître l’épisode?[541] + + [541] M. Rajna, qui penche à voir dans cette anecdote le sujet d’une + espèce de _fableau_ indépendant, reconnaît d’ailleurs que l’autre + opinion se défend fort bien: «Jo non oserei escludere che questa + atroce commediola non potesse far parte del poema delle guerra + turingica. La nota comica non è pur nulla aliena dall’epopea eroica: + testimonio, per non dir altro, piu di un’episodio della stessa + Iliade.» O. c. p. 106. + +Qu’on ne se figure pas que cette source doive être considérée comme une +satire inspirée par l’hostilité à la personne de Théodoric. Je crois, +tout au contraire, que c’était une chanson en son honneur. Le public +tout barbare de l’Austrasie se délectait à voir son souverain supérieur +par la ruse à tous ses adversaires; de même qu’il glorifiait Clovis +abattant sans scrupule les membres de sa famille et trouvant encore le +mot pour rire au milieu de cette sinistre besogne, de même, ici, il ne +devait pas redire sans satisfaction des aventures où Théodoric montre sa +maîtrise aussi bien dans les subtilités de la ruse que dans les exploits +de la guerre[542]. Il est vrai qu’en définitive la ruse de Théodoric +semble échouer, puisque Clotaire devine le piège et qu’il en coûte un +beau plateau d’argent à son frère pour l’amadouer. Mais c’est là une +illusion: en réalité, pour le barbare qui écoutait ce récit, Théodoric +se tirait à son honneur d’un mauvais pas, puisqu’il parvenait à se faire +rendre l’objet qu’il avait dû donner à son frère. Et c’est là ce +qu’appréciaient chez lui les grossiers auditeurs de sa _geste_. La +mention de Tolbiac dans l’épisode nous signale d’une manière +approximative la patrie de notre chant: il vient des pays rhénans, du +cœur de l’Austrasie. Tolbiac semble d’ailleurs avoir été un foyer +poétique pour l’épopée franque; c’est là qu’une chanson nous a montré +précédemment le roi Sigebert combattant contre les Alamans et blessé au +genou[543]; c’est là que plus tard, dans une guerre fratricide que +chantera également la poésie contemporaine, les deux petits-fils de +Brunehaut se livreront la bataille la plus sanglante qui se soit jamais +livrée de mémoire de Franc[544]. + + [542] Rajna l. l. + + [543] Greg. Tur. II, 37. + + [544] Fredeg. IV, 38. + +Dans cet ensemble de narrations, le ton, la couleur, certains épisodes, +particulièrement mis en relief, enfin, le discours de Théodoric et les +motifs qu’il allègue pour justifier la guerre, voilà la part de +l’élément légendaire et poétique. Mais la charpente générale de la +narration repose, me semble-t-il, sur une base historique. Non seulement +les événements étaient trop rapprochés encore pour pouvoir être fort +défigurés par la bouche populaire, mais nous trouvons dans les faits les +mieux attestés des points de raccordement avec cette tradition. Sainte +Radegonde vit en plein jour historique; on connaît ses destinées, et on +les trouve de tout point conformes à ce qui en est raconté ici. La +concordance des légendes saxonnes du Xe siècle avec les traditions +franques du VIe sur les faits principaux de la guerre atteste également +le souvenir universel des victoires de l’Austrasie. Enfin, un +contemporain de Grégoire de Tours, Procope, raconte que Hermanfried fut +tué par les Francs[545], et fait allusion, ailleurs, à la perfidie +qu’ils ont montrée vis à vis des Thuringiens[546]. Tout cela prouve que +si la légende a amplifié ici, c’est sur la base solide de l’histoire, et +que si elle a accentué la couleur des événements, elle n’en a pas fait +disparaître les contours. + + [545] Procop. _Bell. Goth._ I, 13, p. 69, Bonn. + + [546] Id. ib. II, 28, p. 263, Bonn. + +Voilà tout ce que Grégoire nous a appris de Théodoric. C’est bien peu +pour un personnage de cette importance. Mais cela se comprend. +Théodoric, comme tous les rois austrasiens, est hors de la portée du +regard de notre chroniqueur. Admirablement renseigné sur ce qui se passe +en Bourgogne et en Neustrie, Grégoire l’est beaucoup moins sur la partie +orientale du royaume franc. Il y a dans ses notions sur l’Austrasie des +lacunes considérables. Théodoric partage chez lui la destinée de son +fils Théodebert et celle de son petit-fils Théodebald, et encore celle +de son neveu Sigebert, qui fut pourtant le contemporain et l’ami de +Grégoire. Il a laissé dans l’ombre le règne de tous ces princes, tandis +que, son livre en main, on peut raconter pour ainsi dire jour par jour +la carrière de Chilpéric et de Gontran. Et toutefois, Théodoric, on l’a +vu plus haut, a occupé une grande place non seulement dans l’histoire, +mais encore dans la poésie[547]. Nous avons ici une preuve, et des plus +convaincantes, de la singulière parcimonie avec laquelle Grégoire de +Tours a puisé dans les souvenirs populaires des Francs. Il a passé à +côté de tout un monde poétique sans peut-être s’en rendre compte, et, +dans tous les cas, sans en tirer parti pour sa narration, aimant mieux +laisser Théodoric en dehors de son récit que de l’y introduire sous le +patronage de la poésie barbare. On voit aussi par là quelle erreur on +commettrait en voulant juger de l’épopée mérovingienne d’après le peu +qui en a passé dans les pages de ce chroniqueur. + + [547] V. ci-dessus p. 53 et suiv. + +Théodebert est encore moins bien traité par lui. Ce prince, qui a régné +de 533 à 548, était peut-être de tous les rois francs le plus digne +d’inspirer la poésie épique. Ses grandes qualités guerrières[548], sa +justice, sa piété, sa clémence, sa beauté royale[549], sa fidélité à ses +amis[550], c’était là un ensemble de dons bien fait pour charmer ses +peuples. Ajoutez à cela les luttes qu’il dut soutenir dans sa jeunesse +contre ses oncles pour défendre son héritage[551], les vicissitudes +dramatiques de ses amours[552], l’éclat dont il sut faire briller +l’Austrasie à l’extérieur, tant par la diplomatie que par les armes, +enfin, la mort tragique qui mit fin d’une manière prématurée à sa +brillante carrière[553], et vous comprendrez la place qu’il dut prendre +dans le souvenir et dans l’admiration des Francs d’Austrasie. Aussi +entra-t-il de bonne heure dans leur épopée nationale, d’où il passa +bientôt dans celle de toutes les tribus germaniques. Il avait été, de +son vivant, associé aux combats et à la gloire de son père: la poésie +populaire s’en est souvenue, et elle a si bien uni leurs deux mémoires +qu’elle est arrivée, sinon à les confondre, du moins à attribuer à +chacun d’eux ce qui revenait à l’autre. Dans l’histoire, nous trouvons à +plusieurs reprises le jeune Théodebert aux côtés de son père comme son +lieutenant: c’est lui qui va refouler les Danois[554]; c’est lui qui va +reprendre aux Visigoths le midi de la Gaule[555]; c’est lui qui tire son +père d’un mauvais cas en se faisant rendre par Clotaire la coupe donnée +à celui-ci par Théodoric[556]. D’autre part, la tradition nous montre +Théodebert accompagnant son père en Thuringe[557], et assure que c’est +Théodebert qui a fait périr Hermanfried[558]. + + [548] Τολμητίας τε γὰρ ἦν ἐς τὰ μάλιστα καὶ τραχώδης καὶ πέρα τοῦ + ἀναγκαίου τὸ φιλοκίνδυνον κεκτημένος. Agath. I, 4, p. 21, Bonn. + + [549] Elegantem et utilem. Greg. Tur. III, 1. At ille in regno + firmatus, magnum se atque in omni bonitate praecipuum reddidit. Erat + enim regnum cum justitia regens, sacerdotes venerans, eclesias + munerans, pauperes relevans et multa multis beneficia pia ac + dulcissima accommodans voluntate. Id. III, 25. + + [550] Id. III, 23-24. + + [551] Id. III, 23. + + [552] Id. III, 27. + + [553] Agathias, I, 4, p. 23 contredisant Greg. Tur. III, 36. + + [554] Greg. Tur. III, 3. Fredeg. III, 30-31. _Liber Historiae_, 19. + + [555] Greg. Tur. III, 21-22. + + [556] Id. III, 7. + + [557] _Liber Historiae_, 22. + + [558] Fredeg. III, 32. + +Ainsi s’opérait lentement la confusion des deux physionomies poétiques. +Ce qui la rendit inévitable, c’est que les deux héros portaient des noms +à peu près identiques. Ces noms avaient pour élément constitutif deux +radicaux dont le premier, _theod_, leur était commun. Or, il y a dans +l’onomastique allemande du moyen âge une tendance incontestable à ne +tenir compte que de l’un des deux radicaux, l’autre--c’est ordinairement +le second--pouvant s’échanger contre un équivalent[559]. Il se fait +qu’ainsi on a pu facilement donner à Théodebert le nom de Théodoric et +_vice versâ_, et rien n’a dû aider davantage à la confusion des deux +personnages. Cette confusion n’est pas allée jusqu’à la fusion: les deux +héros ont gardé leur individualité, mais ils ont fait un large échange +de leurs qualités et de leurs aventures. Théodoric, qui était déjà au Xe +siècle le Huga Theodoricus de Widukind, a gardé dans la poésie allemande +du XIIIe siècle ce nom traditionnel de _Hugdietrich_. Quant à +Théodebert, il paraît bien que sa personnalité est venue aboutir, partie +à celle de _Wolfdietrich_, partie à celle du _Roi Ortnit_[560]. Je ne +sais si la juvénile et mélancolique figure du héros que je viens de +nommer n’a pas conservé mieux qu’une autre l’impression que Théodebert +avait faite sur l’imagination de ses Francs, et je remarque en passant +que la légende les fait périr tous les deux victimes d’un accident de +chasse qui prend naturellement, dans le poème, un caractère des plus +émouvants. Au reste, la critique n’a pas encore suffisamment débrouillé +les éléments qui ont servi à constituer le vaste cycle poétique des +_Hugdietrich_ et des _Wolfdietrich_, et il convient de ne pas chercher à +en savoir plus qu’elle. Si j’ai touché à ce sujet, ç’a été pour faire +voir combien il est fécond en traditions épiques. + + [559] Un moine qui, en 712, fait une donation à l’abbaye d’Echternach + est tour à tour appelé _Ansbertus_ et _Ansbaldus_ (Bréquigny et + Pardessus II, p. 291). Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 297 (Holder) + on lit: Gotricus qui et Godefridus est appellatus. Il s’agit ici du + roi normand contemporain et ennemi de Charlemagne. Dans le nécrologe + de l’abbaye du Saint-Esprit à Luxembourg, la comtesse Ermesinde est + appelée _Irmengardis_. (_Public. de l’Instit. Grand-Ducal_, XXIX, p. + 357.) On pourrait multiplier ces exemples. + + [560] Les trois poèmes de _Hugdietrich_, de _Wolfdietrich_ et + d’_Ortnit_ ont été l’objet d’une édition critique dans le _Deutsche + Heldenbuch_ de Karl Müllenhoff, par Amelung et Jaenicke, t. III et + IV. + +CONCLUSION.--L’existence de nombreuses chansons épiques sur Théodoric I +et sur Théodebert I nous est attestée de trois manières: + +1º Par le témoignage formel de l’auteur du IXe siècle; + +2º Par les poèmes allemands du moyen âge dont ces princes sont devenus +les héros, et qui eux-mêmes mettent en œuvre des chants plus anciens; + +3º Par les récits de Grégoire lui-même, dont quelques-uns sont +manifestement empruntés à des chants épiques, et dont les autres portent +la trace de l’impression profonde que les figures des deux héros ont +faite sur le chroniqueur franc. + + + + + +LIVRE III + +Les derniers Mérovingiens + + + +CHAPITRE I + +Frédégonde. + + +Après l’histoire de la guerre de Thuringe, il n’y a plus aucune trace de +chant épique dans la chronique de Grégoire de Tours, et nous mettons +désormais le pied sur le terrain de l’histoire pure. Les faits qu’il va +raconter sont trop rapprochés de lui pour avoir pu s’altérer. Sans +doute, il ne les connaît que par la tradition orale, et même son livre +III est, sous ce rapport, le plus populaire de tous, car il ne repose ni +sur des témoignages écrits ni sur l’observation personnelle, et il +relève tout entier des rapports faits de vive voix au narrateur par ses +contemporains. Néanmoins, il n’a rien d’épique. Les données que le +chroniqueur y a recueillies ne sont ni défigurées ni idéalisées: elles +se présentent à nous avec toute la couleur de la réalité et sans mélange +de fiction. Le trait anecdotique, il est vrai, y tient une grande place, +et, en général, l’importance accordée à l’élément dramatique et +pittoresque est une preuve de leur origine populaire, mais c’est aussi +la seule. Ces traditions sont restées au même degré de développement que +les traditions gallo-romaines relatives à la guerre des Visigoths au +moment où Grégoire les consigna par écrit: c’étaient des germes épiques +pouvant s’ouvrir ou pouvant rester inféconds, selon les circonstances. +Par endroits, vous voyez comme un commencement de germination, et l’œil +exercé ne s’y trompe guère. C’est Clotilde qui, appelée à décider du +sort de ses petits-enfants, s’écrie: «Je les aime mieux morts que +tondus!»[561] C’est Deutérie, figure éminemment poétique et annonçant de +loin celle de Brunehaut, qui, ayant conquis le cœur de Théodebert et +craignant de trouver une rivale dans sa fille, attache celle-ci à un +char traîné par des bœufs indomptés qui, du haut du pont de Verdun, se +précipitent avec elle dans la Meuse[562]. C’est Childebert qui après +avoir si souvent exprimé le désir de voir la Limagne d’Auvergne qu’on +dit si belle, s’en voit empêché, le jour qu’il l’envahit, par un +brouillard intense que Dieu envoie pour le punir[563]. C’est un orage +miraculeux qui empêche le même Childebert, uni à Théodebert d’Austrasie, +de détruire son frère Clotaire, lequel était sur le point de succomber à +leurs coups[564]. C’est la fuite si dramatique du jeune Attale, souvenir +de famille raconté à Grégoire par ses parents du côté maternel[565]. +C’est, la distance rétablissant les conditions nécessaires au +développement épique, l’histoire d’Amalasonthe entièrement défigurée et +devenue une sombre légende[566]. Mais, à part cet unique épisode qui +n’appartient d’ailleurs pas aux annales franques, nous rencontrons +l’histoire partout, l’épopée nulle part. Même une aventure comme celle +de Mundéric[567], qui devait plus que toute autre intéresser le peuple, +ne semble pas encore avoir été l’objet d’une véritable élaboration +poétique. Il se peut qu’il ait existé une chanson sur ce sujet, au +moment où Grégoire écrivait, mais ou bien le chroniqueur n’a pas cru +devoir lui emprunter ce qui se rencontrait encore dans la mémoire de +tout le monde, ou bien la chanson elle-même se sera tenue sur le terrain +rigoureusement historique: en effet, l’épisode ne contient pas une ligne +qui puisse faire reconnaître l’amplification poétique. Le seul passage +où l’influence de l’esprit épique se trahisse encore, c’est l’histoire +de la défaite de Clotaire I par les Saxons, en 556[568]. On n’en sera +pas étonné: jamais une défaite n’a laissé l’imagination populaire +passive; toujours elle s’est évertuée à la pallier ou à l’expliquer. «La +défaite, a dit excellemment M. de Monge, c’est la muse épique par +excellence[569].» Nous en avons un exemple bien frappant ici. La +tradition est obligée de raconter le désastre subi par les Francs en +Saxe: désastre incontestable, et trop récent encore pour qu’elle ait pu +le nier ou le transformer en victoire. Que fera-t-elle? Elle en enlèvera +la responsabilité au roi, pour la reporter sur ce coupable collectif et +peu intéressant qui s’appelle la multitude; elle montrera le roi faisant +à trois reprises des efforts pour détourner son armée d’une expédition +funeste, et forcé par les clameurs de la foule d’y participer malgré +lui; d’autre part, elle ne nous laissera pas ignorer que les Saxons +eux-mêmes ne s’attendaient pas à leur triomphe, et qu’ils avaient fait +tout leur possible pour fléchir le roi Clotaire, tant il était +redoutable. La défaite apparaîtra ainsi comme la juste punition de +l’arrogance populaire; elle mettra plutôt en relief la sagesse et la +prudence du roi qui l’avait prévue. Et enfin, pour que, malgré son +outrecuidance, le peuple franc ne sorte pas trop compromis de +l’aventure, la légende qui racontera sa défaite saura aussi que du côté +des ennemis le nombre des morts a été presque aussi considérable que du +côté des Francs. Ainsi seront satisfaits à la fois, dans une certaine +mesure, le sentiment dynastique et le sentiment national, et le roi +franc pourra se consoler en se disant que _tout est perdu fors +l’honneur_[570]! + + [561] Greg. Tur. III, 18. + + [562] Id. III, 22-26. + + [563] Id. III, 9. + + [564] Id. III, 28. + + [565] Id. III, 15. _Cf._ ci-dessus p. 171 et suiv. + + [566] Id. III, 31. + + [567] Greg. Tur. III, 14. + + [568] Id. IV, 14. + + [569] L. de Monge, _Études morales et littéraires_ t. II, p. 67. + + [570] Rajna o. c. p. 125 a fort bien reconnu, d’un côté, que ce récit + est historique, d’autre part, qu’il revêt déjà un coloris poétique. + + «In essi (particolari) c’é innegabilmente del poetico; si direbbe di + sentire l’eco di un canto sassone. Particolarmente ci suona coma + qualcosa di epico la triplice ambasciata dei Sassoni col crescendo + delle offerte, e il triplice rifiuto dei Franchi. E manifesta + esagerazione, in cosa dove appunto l’epica ama sempre di esagerare, + sarà la moltitudine dei morti, e sassoni e franchi, tale che _nec + aestimari nec numerari possit_. Questo precisamente l’anno appresso + che la massima parte dei Sassoni era stata distrutta dal medesimo + Clotario: Chlotacharius rex... maximam eorum partem delevit!» + + Ces observations sont fort justes, et en particulier celle qui est + relative à la _triplicité_ des offres des Saxons. L’épopée, comme le + dieu de Virgile, aime ce _numerus impar_. Rajna rappelle ici le + triple conseil de Wiomad à Aegidius; de mon côté, je signalerai la + triple exhortation de saint Anian au peuple d’Orléans (Greg. Tur. + II, 7), laquelle, comme j’aurai l’occasion de le démontrer ailleurs, + est d’origine épique et non historique. + + Je ne saurais d’ailleurs pas accorder à M. Rajna qu’il y ait ici + trace d’un chant saxon. M. Rajna allègue les sentiments hostiles aux + Francs, et le fait que «solo il re è accarezzato»; mais pour + l’épopée populaire, c’est le roi et non son peuple, c’est le héros + individuel et non la collectivité qui concentre l’intérêt et qui a + toujours raison. Les poètes épiques ont de tout temps préféré les + rois à leurs peuples; quand ils présentaient à la multitude un des + siens, il s’appelait Thersite, et elle n’en était pas offusquée. + +Voilà toute la part de l’épopée dans la chronique de Grégoire à partir +de la guerre de Thuringe: désormais, jusqu’à l’année 591, à laquelle il +s’arrête, notre historien, à supposer même qu’il rencontre encore +parfois la chanson épique sur son chemin, ne lui demande plus rien, ou +ne trouve pas chez elle des souvenirs plus altérés que ceux que garde la +mémoire publique. On pourrait croire que ses deux continuateurs, +Frédégaire et le _Liber Historiae_, suppléent ici à son silence et nous +apportent, encore une fois, l’écho de la poésie populaire sur ces sujets +pour eux lointains. Mais non: ils se bornent à la résumer sèchement, +ajoutant çà et là un détail assez suspect, mais n’enrichissant d’aucune +légende le tissu de son récit. A part la tradition sur l’origine du nom +des Lombards, qui appartient à un autre cycle, et une prétendue +prophétie relative à Brunehaut, qui sera examinée plus loin, la légende +épique est absente de toute la partie du résumé de Frédégaire relative à +la période d’un demi-siècle qui s’écoule de 530 à 590. Et, bien qu’à +partir de 584 Grégoire ait fait défaut au chroniqueur burgonde, et que +ce fût une raison de plus pour qu’il demandât à la fiction populaire de +suppléer à l’insuffisance de ses renseignements, il reste tout aussi sec +pour les années 584-590 que pour les autres, et il en expédie l’histoire +en quelques chapitres des plus sommaires. + +Quant au _Liber Historiae_, pour cette même période de 530 à 590, il se +borne également à marcher sur les pas de Grégoire. Sauf les légendes +relatives à Frédégonde, qui vont être étudiées sans retard, il n’ajoute +absolument rien à son auteur, sinon, çà et là, un détail que des +circonstances tout à fait fortuites ou spéciales lui ont permis de +connaître. Ainsi, il raconte d’une manière plus complète que Grégoire +l’expédition de Childebert en Espagne, en ce sens qu’il nous apprend +comment ce roi est entré en possession de l’étole de saint Vincent: mais +qui ne voit qu’il se fait ici l’écho d’une tradition monastique +conservée dans l’abbaye que Childebert, au retour d’Espagne, avait bâtie +pour abriter la précieuse relique? Saint-Vincent, devenu plus tard +Saint-Germain des Prés, était voisin de Saint-Denis où paraît avoir vécu +notre chroniqueur: on comprend donc qu’il connaisse assez bien les +souvenirs de cette église[571]. D’autres additions peuvent sans doute +s’expliquer par les mêmes raisons; elles n’ont, dans tous les cas, rien +d’épique, et n’autorisent aucunement à croire que pour cette période le +_Liber Historiae_ ait puisé à une source populaire. Il n’y a d’exception +qu’en ce qui concerne l’histoire de Frédégonde, l’héroïne qui fait les +frais de ce chapitre. + + [571] V. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_. + +Il n’est pas étonnant que Frédégonde ait trouvé sa place dans la +tradition populaire de la Neustrie. Peu de personnages devaient faire +sur l’imagination de la foule une impression plus profonde que cette +femme frénétique et endiablée, qui dépensait une somme prodigieuse +d’énergie et d’intelligence à ourdir des intrigues et à préparer des +crimes. Totalement dénuée de sens moral, mais animée des plus ardentes +passions, toujours ivre d’ambition et altérée de vengeance, elle frappe +sans pitié tout ce qui lui est obstacle, tout ce qui la menace, +l’humilie ou la gêne. Souple et glacée comme la vipère, et possédant au +plus haut degré cet art d’insinuation qui fut la cause de sa haute +fortune et de son empire sur Chilpéric, elle a le talent de fixer le +cœur de ce tyran luxurieux et mobile, bien plus, de le diriger à sa +guise, et il n’est pas de crime qu’elle ne lui fasse commettre, +puisqu’il va, sous son influence, jusqu’à sévir contre son propre sang +et à exterminer sa race. Elle fera preuve des mêmes talents dans ses +relations avec son beau-frère Gonthran de Bourgogne. Malgré les trop +justes soupçons qu’elle inspirait à ce prince, et en dépit des charges +accablantes qui pesaient sur elle, elle parvint, sinon à conquérir son +entière confiance, du moins à lui inspirer une défiance incurable à +l’endroit de son alliée naturelle, la reine d’Austrasie. Il n’était pas +facile de prouver à Gonthran que Brunehaut, entourée d’ennemis et +n’ayant d’autre espoir que dans le roi de Bourgogne, se fût avisée de +comploter avec ses propres ennemis contre son unique allié. Eh bien, dès +ses premières entrevues avec lui, Frédégonde avait obtenu ce grand +résultat, et enfoncé dans l’esprit du roi le dard envenimé qui ne devait +plus en sortir. En dépit de l’évidence, on le verra accueillir les +calomnies les plus absurdes contre Brunehaut, lui prêter les projets les +plus chimériques, et ne céder qu’à contre-cœur à l’évidence de son +innocence, tant il y avait eu de force persuasive et insinuante dans les +calomnies de Frédégonde! Mais Frédégonde savait jouer du couteau aussi +bien que de la langue: par trois reprises, elle essaya, en armant des +sicaires, de se débarrasser d’une rivale détestée, et ni sa propre +détresse, ni l’indignation publique dont elle se sentait menacée ne +purent arrêter le cours de ses forfaits. + +Cette misérable femme est toute dégouttante de sang: les fils de +Chilpéric, leur mère, leur sœur, l’évêque Prétextat, le roi Sigebert, +des hommes et des femmes de toute condition sont tombés sous ses coups; +néanmoins, elle meurt _pleine de jours_[572], et sans jamais avoir été +inquiétée sérieusement par la vengeance de ses victimes. Telle est la +Frédégonde que nous fait connaître l’histoire. On conviendra que la +réalité pouvait fournir à l’imagination peu de types mieux faits pour la +frapper fortement. Aussi la légende s’est-elle de bonne heure emparée de +cette physionomie sinistre, pour la placer au centre de tableaux dignes +d’elle. Car, chose curieuse! alors que la plupart des héros que l’épopée +a célébrés ont été défigurés par elle et desservis dans leur réputation, +la couleur des récits dont Frédégonde est l’héroïne ne se distingue en +rien de celles que revêtent ses aventures dans l’histoire avérée. La +femme perverse est restée dans le monde de la fiction ce qu’elle était +déjà dans celui de la réalité: elle est passée de plein pied, si je puis +ainsi parler, de l’un dans l’autre, et même on peut se demander si sa +légende ne reste pas en deçà de l’histoire. Voici, dans la série des +monstrueux exploits de Frédégonde, la part de la fiction poétique. + + [572] Eo enim tempore mortua est Fredegundis regina senex et plena + dierum. _Lib. Hist._ c. 37. + +«Nous allons raconter, écrit l’auteur du _Liber Historiae_, comment +Frédégonde trompa sa maîtresse, la reine Audovère. Frédégonde +appartenait à la domesticité inférieure du palais. Chilpéric étant allé +avec son frère Sigebert à la guerre contre les Saxons, Audovère, qu’il +avait laissée enceinte, mit au monde une fille. Frédégonde, par ruse, la +conseilla de la sorte: «Madame, voici que mon seigneur le roi revient +victorieux; comment pourra-t-il accueillir avec joie sa petite fille non +encore baptisée?» La reine, là dessus, fit préparer le baptistère et +appeler l’évêque qui devait ondoyer son enfant. L’évêque étant arrivé, +il ne se trouva pas de femme qui pût tenir la petite sur les fonts. +Alors Frédégonde dit à la mère: «Trouverons-nous jamais mieux que vous +pour remplir ce service? Tenez-la donc vous-même.» Audovère obéit. Quand +revint le roi victorieux, Frédégonde alla à sa rencontre et lui dit: +«Dieu soit loué, de ce que le roi notre seigneur revient vainqueur de +ses ennemis et de ce qu’il lui est né une petite fille. Avec qui le roi +mon seigneur couchera-t-il cette nuit, puisque la reine est maintenant +sa commère à raison de sa fille Childesinde?» Et le roi répondit: «Si je +ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi.» Lorsque le roi fut +entré dans le palais, la reine accourut à sa rencontre avec son enfant, +et le roi dit: «Tu as fait, dans ta simplicité, une chose bien funeste; +maintenant, tu ne peux plus être ma femme.» Il lui fit prendre le voile +avec sa fille, et il lui donna quantité de terres et de fermes; il +condamna à l’exil l’évêque qui avait fait le baptême; quant à +Frédégonde, il en fit sa reine.»[573] + + [573] _Liber Historiae_ c. 31. + +Pour bien apprécier cette histoire, il faut d’abord se remémorer les +prescriptions du droit canonique de cette époque en matière +d’empêchements de mariage. A partir d’une certaine date, on vit +prévaloir dans l’Église cette idée que la parenté spirituelle contractée +dans le baptême était un empêchement au même degré que la parenté selon +la chair, que dis-je, qu’elle avait même un caractère plus sacré. Or, il +y avait du chef du baptême diverses catégories de parenté. D’abord +venait la parenté spirituelle qui rattachait le parrain et la marraine +d’une part à leur filleule de l’autre: cet empêchement était le plus +ancien et le plus grand de tous, et, dès 530, Justinien l’inscrivait +dans le code civil[574]. En second lieu, il y avait l’empêchement qui +existait entre les parents selon la chair d’une part et les parents +selon le baptême de l’autre: ainsi le parrain ne pouvait épouser la mère +de son filleul, ni la marraine le père de celui-ci, en vertu du canon 53 +du concile _in Trullo_, tenu en 692[575]. En troisième lieu, le parrain +et la marraine, en leur qualité de père et mère spirituels du filleul, +étaient conçus comme des époux selon le baptême, et ne pouvaient, par +conséquent, devenir époux selon la chair. Ce dernier empêchement, +promulgué pour la première fois dans un concile romain de 721[576], fut +introduit peu de temps après, par le roi Liutprand, dans la loi civile +des Lombards[577]. Néanmoins, bien que promulgué une seconde fois au +concile romain de 743[578], et rappelé en termes énergiques par le pape +Zacharie, dans sa lettre de 747 à Pepin le Bref[579], il ne semble pas +s’être introduit sans résistance. + + [574] Ea videlicet persona omnimodo ad nuptias venire prohibenda quam + aliquis... a sacrosancto suscepit baptismate, quum nihil aliud sic + inducere potest paternam affectionem et justam nuptiarum + prohibitionem, quam hujusmodi nexus, per quem Deo mediante eorum + animae copulatae sunt. _Cod. Justin._ V, IV, 26. + + [575] Hefelé, _Conciliengeschichte_ t. III, p. 337. Il renvoie au + commentaire d’Assemani dans sa _Bibliotheca juris orientalis_ t. V. + p. 166 et suiv. Il faut remarquer que ce canon était resté inconnu + en Angleterre jusqu’au VIIIe siècle. Saint Boniface, qui avait + autorisé le mariage d’un homme avec la mère de sa filleule, fut fort + troublé d’apprendre que les Romains considéraient une union de ce + genre comme un péché mortel, et il recourut aux lumières de + plusieurs de ses amis d’Angleterre pour rassurer et éclairer sa + conscience. Jaffé, _Bibl. Rer. Germ._ III, 29-31, p. 95 et suiv. + + [576] Id. o. c. III, p. 362. + + [577] Leg. Liutprandi, c. 34 (Pertz _Legg._ IV, p. 124). + + [578] Hefelé, o. c. III, p. 516. + + [579] _Codex Carolinus_ ep. 3 dans Jaffé, _Bibl. Rer. German._ IV. + +Comme on le voit, le cas d’Audovère appartient à la seconde catégorie +d’empêchements de mariage: celui qui s’oppose à l’union de la marraine +et du père de l’enfant. Mais, si l’interdiction a été formulée pour la +première fois en 692, l’histoire, qui est censée se passer vers le +milieu du VIe siècle, perd toute vraisemblance, et trahit par là même sa +provenance récente. D’ailleurs, à supposer qu’un empêchement eût existé +dès cette date, il est d’autres motifs pour faire rejeter l’anecdote. +Audovère n’étant qu’une des nombreuses compagnes de Chilpéric, il est +difficile de décider si elle était considérée comme sa femme légitime ou +comme sa concubine. Dans le premier cas, une simple bévue commise par +ignorance n’avait pas le pouvoir de dissoudre un mariage, qui était de +sa nature indissoluble. Dans le second cas, au contraire, les rapports +entre Chilpéric et Audovère n’étaient d’aucune manière détruits aux yeux +du roi, puisqu’ils n’avaient pas le caractère d’une union conjugale. +Puis, le moyen de nous faire croire que ce barbare luxurieux, qui était +habitué à violer tous les commandements de l’Église, eût été homme à +renoncer à l’objet de sa passion pour une raison d’ordre théologique! + +L’épisode est, de plus, en contradiction formelle avec l’histoire. Il +est faux que jamais Chilpéric ait fait une expédition en Saxe avec +Sigebert. Sigebert a combattu seul contre ce peuple qui, de même que les +Thuringiens, semble avoir troublé par ses révoltes la première année de +son règne, et qu’il força de se soumettre[580]. Il paraît bien que cette +révolte fut déterminée par une invasion des Avares, rapportée par +Grégoire de Tours, et que les tribus germaniques soulevées firent cause +commune avec les envahisseurs, dont elles partagèrent la défaite[581]. +Dans tous les cas, loin d’assister son frère dans ces difficultés, +Chilpéric en profita pour lui enlever Reims et quelques autres villes, +si bien qu’après son retour, Sigebert dut tourner ses armes contre lui +et le mettre à la raison[582]. Ceci se passait en 562. Une seconde fois +les Avares reviennent, sans que l’on puisse savoir s’ils ont eu les +Saxons et les Thuringiens pour alliés. Sigebert, cette fois, fut vaincu, +et se vit obligé de traiter avec eux. Est-il besoin de dire que +Chilpéric se garda bien de lui porter secours?[583] Par la suite, +Sigebert eut encore à s’occuper des Saxons revenus d’Italie, qu’il +rétablit dans leur ancienne patrie: mais ce ne fut pas une expédition +qu’il fit contre eux[584], et d’aucune manière Chilpéric ne l’assista: +il ne cessa de se comporter comme son ennemi, et la guerre entre les +deux frères fut presque permanente. Le cadre dans lequel le _Liber +Historiae_ place sa légende est donc entièrement faux. Je ne veux pas +aller plus loin, et je crois en avoir assez dit pour faire écarter de +l’histoire cet épisode qui appartient en réalité au domaine de la +fiction. + + [580] Fortunat. _Carm._ VI, 1, 73: + + Hic nomen avorum + Extendit bellante manu, cui de patre virtus + Quam Nablis ecce probat, Thoringia victa fatetur. + + Id. VI, 1a, 9: + + Cujus rapta semel sumpsit Victoria pinnas + Et tua vulgando prospera facta volat. + Saxone Thoringo resonat, sua damna moventes + Unius ad laudem tot cecidisse viros. + + [581] Id. VII, 16, 47. Quae fuerit virtus, tristis Saxonia cantat. + + [582] Greg. Tur. IV, 23. + + [583] Id. IV, 29. + + [584] Id. IV, 42. + +C’est encore une aventure de sérail qui fait le fond de la seconde +légende relative à Frédégonde, mais, cette fois, la couleur en est +sombre et l’accent tragique. + +«La reine Frédégonde était belle et avait un esprit fécond en +ressources, mais elle trahissait son époux. Landéric était alors maire +du palais: c’était un homme plein de talent; la reine l’aimait beaucoup +et entretenait des relations adultères avec lui. Un jour que le roi +partait de bonne heure pour aller chasser à Chelles, dans les environs +de Paris, comme il aimait beaucoup la reine, il revint de l’écurie au +moment où elle se lavait la tête dans sa chambre à coucher, et il lui +donna un léger coup sur le dos. Elle, se persuadant que c’était +Landéric: «Que fais-tu là, Landéric?» s’écria-t-elle. En même temps elle +se retourna, et elle s’aperçut que c’était le roi, et elle fut saisie +d’épouvante. Lui, en proie à la plus vive indignation, partit pour la +chasse. Cependant Frédégonde fit venir Landéric et lui raconta tout ce +qui venait de se passer: «Vois maintenant, dit-elle, ce qui te reste à +faire, car les supplices nous attendent dès demain». Landéric, +désespéré, s’écria en versant des larmes: «C’est à la male heure que mes +yeux t’ont vue! Je ne sais que faire, et je me sens pris de tous +côtés.--Ne crains rien, répondit-elle, écoute mon conseil, et nous ne +périrons pas. Ce soir, quand le roi reviendra de la chasse, nous +enverrons des assassins qui le tueront, et qui crieront que c’est un +attentat de Childebert d’Austrasie; et lorsqu’il sera mort, nous +règnerons avec mon fils Clotaire.» Et en effet, la nuit venue, comme +Chilpéric rentrait de la chasse, des assassins gorgés de vin par +Frédégonde lui plongèrent leur scramasax dans le ventre pendant qu’il +descendait de cheval, et au moment où ses gens regagnaient chacun sa +demeure. Il poussa un cri et tomba mort. Alors, obéissant au mot d’ordre +de la reine, les meurtriers crièrent: Voilà ce que le roi d’Austrasie +Childebert a fait du roi notre seigneur. Alors l’armée se dispersa dans +tous les sens à la recherche des coupables, mais les soldats ne +trouvèrent personne et rentrèrent chez eux.»[585] + + [585] _Liber Historiae_ c. 35. Cf. Aimoin III, 56 (Bouquet III, p. + 92). Hildegaire _Vita Faronis_, c. 25 (Mab. saec. II, p. 586). + +Cette histoire, à première vue, n’a rien d’invraisemblable. On connaît +les mœurs de Frédégonde. Grégoire de Tours l’accuse formellement d’avoir +offert ses faveurs à un certain Eberulf[586], et le roi Gonthran n’était +pas fort certain de la légitimité de la naissance de Clotaire II[587]. +Mais l’important rôle politique attribué à l’amant de la reine cadre mal +avec l’histoire. Grégoire de Tours ne prononce pas même le nom de ce +personnage, ce qui est tout au moins une présomption contre le récit du +_Liber_. Dans Frédégaire, il est vrai, Landéric nous apparaît avec le +titre de maire à la date de 603[588], et ce témoignage est confirmé par +un autre document du VIIe siècle, qui nous le montre exerçant le même +office auprès du roi Clotaire II à Chelles[589]. Mais cela ne prouve pas +pour 584; tout au contraire, on pourrait se demander si l’histoire +racontée par le _Liber_ n’a pas été imaginée après coup pour expliquer +l’élévation de Landéric. + + [586] Id. VII, 21: Rogatus enim fuerat ab ea, ut post mortem regis cum + ipsa resederet, sed optenere non potuit. + + [587] Id. VIII, 9. + + [588] Fredeg. IV, 25 et 26. + + [589] _Vita Gaugerici_ dans Bouquet III, p. 488: _Anal. Boll._ VII, p. + 393: Viro illustri Landerico, tunc tempore majorem domus praefati + principis. + +L’histoire a d’ailleurs un autre défaut. Elle est trop intéressante, +elle est trop dramatique, elle est, si je puis ainsi parler, trop +flatteuse pour l’imagination et trop satisfaisante pour le sentiment +moral du public: c’est ainsi qu’on doit souhaiter que les choses se +soient passées, quand on veut que les fautes soient expiées ici-bas, et +que la Providence intervienne par quelque coup de théâtre. On peut se +demander comment Grégoire de Tours, si au courant des faits de son +temps, aurait ignoré ce tragique épisode, ou pourquoi il n’aurait pas +cru devoir le raconter. Ce n’était certes pas pour épargner Frédégonde, +car il rapporte de cette reine des crimes si abominables que sa +réputation n’avait plus rien à perdre. Lui-même d’ailleurs revient à +plusieurs reprises sur le mystérieux assassinat de Chilpéric, nous +communique toutes les versions qui ont circulé sur cet événement, nous +montre les soupçons se portant tour à tour sur divers personnages, et +formule sa propre opinion en des termes qui montrent qu’il ne sait trop +que croire: «Ce qui a causé la mort de Chilpéric, dit-il, c’est sa +propre méchanceté.»[590] + + [590] Greg. Tur. VIII, 5. Cf. mon étude sur la _Reine Brunehaut_, p. + 26, n. + +Il met, comme on voit, Frédégonde hors de cause, et il faut bien que +l’innocence de cette reine ait été, ici, bien réelle pour qu’il la +décharge d’emblée. D’ailleurs, nul ne devait perdre plus que Frédégonde +à la mort de son mari: on le vit bien aussitôt après, car elle tomba +dans une détresse cruelle, et, pendant plusieurs années, elle vécut dans +la situation la plus menaçante. Il n’y a donc aucune apparence qu’elle +eût, de gaieté de cœur, créé elle-même la situation dans laquelle allait +sombrer toute sa fortune. La légende, il est vrai, écarte cette +objection en la montrant acculée, en quelque sorte, à la nécessité du +meurtre pour échapper à la vengeance de son mari: mais, je le répète, +pour ingénieuse qu’elle soit, cette explication tombe devant le silence +de Grégoire de Tours. + +L’origine de la légende me semble claire. Il faut la chercher dans la +série de raisonnements que l’imagination populaire a faits sur les +événements pour les enchaîner d’une manière logique. Landéric était +maire du palais sous la régence de Frédégonde pendant la minorité de +Clotaire II: voilà le point de départ. Quelle explication plus +inévitable y avait-il de sa fortune, sinon qu’il était l’amant de la +reine?[591] Du coup, on trouvait le moyen d’expliquer aussi l’obscure +histoire de la mort de Chilpéric: il suffisait de supposer que les +relations coupables des deux amants étaient antérieures à sa mort, et +qu’elles en avaient été la cause. Il ne restait plus qu’à faire +connaître l’occasion qui les força à se débarrasser du roi par un crime. +Ici, une imagination un peu inventive avait libre jeu, et la scène du +lavabo, si je puis l’appeler ainsi, fut créée. + + [591] On verra expliquer de la même manière, en Austrasie, l’arrivée + au pouvoir de Protadius. Cf. mon étude sur _la Reine Brunehaut_, p. + 48. + +Les deux légendes que je viens de raconter sont-elles d’origine +populaire? Je ne sais, et je suis assez tenté de croire que non. Les +histoires d’alcôve et les complots d’antichambre ne figurent +généralement pas dans le répertoire populaire, et un mot comme: _Finis +donc, Landéric!_ semble trahir le lettré plutôt que le rapsode. Tout au +moins dirai-je que si les deux épisodes ont été racontés dans le peuple, +ils auront subi quelques remaniements en passant par les milieux savants +et monastiques où les a trouvés l’auteur du _Liber Historiae_. + +Par contre, la troisième légende a tout à fait l’accent d’un de ces +récits étranges et extraordinaires dont le merveilleux ne heurte pas +l’esprit des gens du peuple; je ne doute nullement qu’elle ait été +recueillie dans les chaumières des paysans neustriens. + +«Childebert, roi d’Austrasie, apprenant que son oncle Chilpéric avait +péri par les maléfices de Frédégonde, rassembla son armée, qui +comprenait les Burgondes et les Austrasiens. Sous le commandement des +patrices Gundoald et Wintrion, cette armée, traversant la Champagne, +pénétra dans le pays de Soissons qu’elle livra au pillage. Frédégonde, +en l’apprenant, réunit ses troupes sous les ordres de Landéric et des +autres chefs des Francs, et arriva à Brennacum, faisant de grandes +largesses à ses guerriers pour les exciter à combattre contre l’ennemi. +Apprenant que l’armée des Austrasiens était considérable, elle convoqua +les siens et leur dit: «Levons-nous la nuit et marchons contre eux des +lanternes à la main; les camarades qui seront en tête tiendront des +branches d’arbre et attacheront des sonnettes au cou de leurs chevaux, +pour que les sentinelles de l’ennemi ne puissent pas nous reconnaître. +Puis, le jour venu, nous nous précipiterons sur eux, et nous pourrons +remporter la victoire.» On se rallia à cet avis. Il avait été convenu +entre les deux armées qu’on en viendrait aux mains à tel jour, à +Trucciacum, dans le Soissonnais[592]. Frédégonde, conformément au plan +qu’elle avait fait prévaloir, se mit en marche au milieu de la nuit, +précédée d’hommes portant des branches d’arbre et avec tout l’attirail +décrit ci-dessus; elle-même, montée à cheval, portait le petit Clotaire +dans ses bras. C’est ainsi qu’on arriva à Trucciacum. Cependant les +sentinelles austrasiennes, apercevant sur les hauteurs les branches +vertes que portaient les Francs, et entendant résonner les sonnettes de +leurs chevaux, se dirent de proche en proche: «Est-ce que hier il n’y +avait pas des champs découverts là où nous voyons maintenant des +forêts?» Et le camarade en riant répondait à son camarade: «Tu as bu à +coup sûr, et tu déraisonnes. N’entends-tu pas les sonnettes de nos +chevaux qui paissent auprès de la forêt?[593]» Cependant le jour venait, +et les Francs, se précipitant à grand son de trompettes sur les +Austrasiens et les Burgondes endormis, en massacrèrent un grand nombre, +tant grands que petits. Gundoald et Wintrion ne durent leur salut qu’à +la rapidité de leurs chevaux. Quant à Frédégonde, elle arriva avec son +armée jusqu’à Reims, pillant et saccageant, puis elle retourna chargée +de butin à Soissons[594]. + + [592] Le point d’honneur germanique défendait d’attaquer un adversaire + sans l’avoir _défié_, c’est-à-dire sans l’avoir prévenu de son + attaque et lui en avoir fait connaître le jour et l’heure; tomber + sur lui à l’improviste était considéré comme une lâcheté. On se + souvient que Clovis, sur le point d’attaquer Syagrius, lui avait + demandé de faire choix d’un champ de bataille (cf. ci-dessus p. + 216). Nous avons donc ici une preuve de plus que notre récit est + d’origine populaire, c’est-à-dire né de la tradition orale et non de + l’histoire savante, qui n’aurait pas conservé ce trait. + + [593] Sur les clochettes au cou du bétail v. Fortunatus, _Carmina_ II, + 16, 49. + + [594] _Liber Historiae_ c. 36. + +Tel est le récit du _Liber Historiae_. Remarquons d’abord que la guerre +dont il y est question eut lieu réellement en 592, et qu’elle se +termina, comme dans notre épisode, par la victoire de la Neustrie. Les +témoignages de Frédégaire et de Paul Diacre corroborent ici celui du +_Liber Historiae_[595]. Celui-ci, il est vrai, s’écarte déjà de la +réalité en nous montrant Clotaire II porté à la bataille dans les bras +de sa mère: en 592, Clotaire II avait huit ans, ce qui gâte un peu la +vraisemblance de ce pittoresque épisode. Au surplus, ni Frédégaire ni +Paul Diacre ne disent mot d’un détail aussi remarquable, et cela est +significatif, au moins en ce qui concerne le premier de ces deux +auteurs. Peut-être la légende n’existait-elle pas encore de son temps; +peut-être aussi ne s’était-elle pas encore répandue en dehors de son +lieu d’origine. Localisée à Troussy, il paraît bien qu’elle a été +trouvée sur place par le moine de Saint-Denis, qui avait, comme je l’ai +montré ailleurs, une connaissance spéciale du Soissonnais, et qui était +peut-être même un enfant de ce pays. La fraîcheur naïve et le parfum +tout rustique qui règnent dans le récit attestent qu’il a été puisé à +même la source populaire: dans toute l’histoire poétique des +Mérovingiens, il n’y en a pas un, je crois, qui ait un caractère aussi +accentué et un pareil goût de terroir. La vivacité dramatique y est +extrême: il semble qu’on assiste à ces préparatifs nocturnes qui ont +lieu dans le camp de Frédégonde, qu’on soit transporté ensuite dans +celui des Austrasiens, qu’on entende le dialogue des soldats, qu’on +perçoive dans le lointain le son des clochettes pendues au cou des +chevaux pâturant dans la forêt, qu’on voie apparaître ces feuillages +mouvants qui descendent du haut des coteaux, puis soudain voilà +Frédégonde qui apparaît avec son armée, et le carnage qui commence! + + [595] Fredeg. IV, 14: Eodem anno Quintrio dux Campanensim cum exercito + in regno Clothariae ingreditur. Clotharius cum suis obviam pergens, + hostiliter Quintrione in fugam vertit, sed utrosque exercitus nimium + trucidatus est. + + Paul Diac. IV, 4: Childepertus quoque bellum gessit cum consobrino + suo Chilperici filio; in quo proelio usque ad triginta milia hominum + caesa sunt. + +Cette histoire de _la forêt qui marche_ était d’ailleurs un mythe +répandu chez tous les peuples du Nord, et nous en retrouvons, chez +plusieurs, des versions étonnamment semblables à celle que nous venons +d’exposer. La plus célèbre est celle du roi d’Écosse Macbeth, +immortalisée par le génie de Shakespeare[596]. Un contemporain de +Macbeth, l’évêque Conon de Trèves, imposé aux Tréviriens par son oncle +Annon de Cologne, périt victime du même stratagème employé par +ses sujets rebelles (1066), au dire du _Gesta episcoporum +Treverensium_[597]. Enfin, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus, qui +écrivait à la fin du XIIe siècle, nous montre le roi Hacon surprenant et +vainquant ses adversaires à la faveur d’une ruse semblable[598]. Voilà +donc, à quatre reprises, le motif de _la forêt qui marche_ reparaissant +dans les annales des peuples, et sans que l’on puisse constater la +parenté des diverses versions. Ce qui est certain, c’est que la légende +du _Liber Historiae_ est la plus ancienne de toutes. Je n’oserais dire +que c’est elle qui a le mieux conservé les traits primitifs de la +tradition, si toutefois, comme je le pense, nos quatre versions peuvent +être ramenées à un type unique. A mon sens, dans l’esprit de ceux qui +ont les premiers mis en circulation la légende, _la forêt qui marche_ +n’était autre chose qu’une illusion produite par la science magique du +personnage principal, et avait pour effet de jeter l’épouvante dans +l’âme de l’ennemi, qui reconnaissait à ce signe l’action d’une puissance +surnaturelle et irrésistible. Il semble qu’il soit resté quelque chose +de cette donnée très ancienne dans l’histoire de Macbeth, telle qu’elle +est reproduite par Boethius et vivifiée par Shakespeare. Macbeth, sans +doute, voit dans la marche de la forêt l’accomplissement d’une prophétie +funeste, mais cette prophétie elle-même n’était si redoutable que parce +qu’un signe surnaturel devait en précéder l’accomplissement. Du moment +que ce signe se produit, Macbeth doit reconnaître qu’il est perdu: car à +quoi bon lutter contre une puissance qui dispose d’une force +merveilleuse, et qui fait marcher la forêt contre le vaincu du destin? + + [596] Hector Boethius, _Scotorum Historiae libri XIX_, Paris 1754, f. + 254 v. + + [597] _Continuat._ c. 8 dans Pertz, _Scriptor._ VIII, p. 182. Il faut + remarquer que la vie de Conon, écrite par Thierry à la fin du XIe + siècle, raconte la fin tragique de Conon sans mentionner l’épisode + des branches d’arbres: la légende sera née depuis la rédaction de la + vie. + + [598] Saxo Grammaticus V, p. 150 (Holder). + +Et ne serait-ce pas là aussi la forme première de la légende de +Frédégonde? Qu’est-ce qui nous interdit de penser que, dans l’idée +poétique des contemporains, cette reine, riche en inventions et en +ruses, avait employé un charme magique pour laisser croire aux +Austrasiens terrifiés que toutes les forces de la nature marchaient +contre eux sous les ordres de leurs ennemis? L’histoire des Francs du +VIe siècle nous montre Sigebert d’Austrasie vaincu par les artifices +magiques des Huns, qui font apparaître aux yeux de son armée des visions +fantastiques, grâce auxquelles ils lui infligent un sanglant +désastre[599]. Et, dans d’autres traditions épiques, nous voyons +également la victoire expliquée par des artifices du même genre. Dans la +bataille de Moytura, lorsque Lug, le roi des Tuatha Dé Dannan, demande à +ses deux sorcières ce qu’elles peuvent faire pour lui, elles répondent: +«Nous ensorcellerons les arbres, les pierres et les mottes de terre qui, +aux yeux des Fomoré, prendront l’apparence d’une troupe de soldats, et +les Fomoré, tout effrayés, fuiront en tremblant[600].» + + [599] Chuni vero iterum in Gallias venire conabantur. Adversum quos + Sigibertus cum exercitu dirigit, habens secum magnam multitudinem + virorum fortium. Cumque confligere deberent, isti magicis artibus + instructi, diversas eis fantasias ostendunt et eos valde superant. + Greg. Tur. IV, 29. + + [600] Dans d’Arbois de Jubainville, _La Littérature épique de + l’Irlande_, p. 431. + +D’autre part, on pourrait aussi trouver l’origine de la légende dans une +intention satirique des vainqueurs. Les ennemis Austrasiens auraient été +conçus comme des gens tellement bornés et stupides, qu’ils ne se +seraient pas même aperçus du mouvement de la forêt, ou qu’ils ne +l’auraient remarqué que lorsqu’il était trop tard pour se défendre! Il y +aurait là quelque énorme plaisanterie épique semblable à l’illusion de +Ragnacaire dans la chanson sur les meurtres de Clovis, mieux encore, à +celle des Hérules vaincus par les Lombards, lorsque, dans leur +affolement, ils se jetèrent au milieu des champs de lin et s’y mirent à +nager, croyant être en pleine mer[601]. Dans la forme qu’elle revêt sous +la plume de l’auteur du _Liber Historiae_, la légende de Frédégonde +s’harmonise plutôt avec cette dernière conjecture; de fait, l’écrivain +semble se plaire à bien accentuer la niaiserie de ces bonshommes +austrasiens, qui sont témoins du stratagème, et qui, jusqu’au dernier +moment, ne savent rien deviner. Mais on pourrait également voir, dans le +dialogue imaginaire qu’il leur prête, la préoccupation qu’aurait eue +l’auteur monastique d’enlever à son récit toute trace de paganisme: or, +une Frédégonde disposant des forces de la nature, et demandant son +triomphe aux ressources infernales de la magie, choquait probablement +les idées religieuses du chroniqueur anonyme qui écrivait sous les +voûtes de Saint-Denis. Quoi qu’il en soit, la multitude de traits +pittoresques conservés dans le récit ne permet pas de croire à un +remaniement bien profond du sujet. Ces clochettes suspendues au cou du +bétail dans les forêts, et cette Frédégonde qui chevauche au milieu de +son armée, ce sont là des coups de pinceaux vifs et rapides auxquels +notre froid annaliste ne nous a pas habitués, et qui semblent bien +plutôt tracés par la main de ce grand peintre qui est l’imagination +populaire. Si notre narrateur les a reproduits plus fidèlement, cela +tient sans doute, comme je l’ai supposé, à ce que la légende, recueillie +par lui dans son pays natal et sur les lèvres des vieillards, avait pour +le vieux moine tout le charme d’un souvenir d’enfance, et qu’elle s’est +gravée dans sa mémoire avec une vivacité particulière. + + [601] V. ci-dessus p. 38 et 39. + + Les _Mabinogion_ du pays de Galles nous offrent un curieux épisode + où la comparaison d’une flotte avec une forêt devient l’occasion + d’une espèce d’énigme. Bendigeit Vran, roi de Bretagne, a mis en mer + pour se venger d’un prince d’Irlande, et sa flotte apparaît en vue + des côtes de ce pays. + + «Les porchers de Matholvoch, qui étaient sur le bord des eaux, + retournèrent auprès de lui: «Seigneur, dirent-ils, porte-toi + bien--Dieu vous donne bien, répondit-il, apportez-vous des + nouvelles?--Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. Nous avons + aperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant nous n’en + avons jamais vu trace.--Voilà une chose surprenante: c’est tout ce + que vous avez vu?--Nous avons vu encore, seigneur, une grande + montagne à côté du bois, et cette montagne marchait; sur la montagne + un pic, et de chaque côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout + était en marche.--Il n’y a personne ici à rien connaître à cela, si + ce n’est Branwen; interrogez-la.» Les messagers se rendirent auprès + de Branwen. «Princesse, dirent-ils, qu’est-ce que tout cela, à ton + avis?--Ce sont, répondit-elle, les hommes de l’île des Forts qui + traversent l’eau...--Qu’est-ce que ce bois qu’on a vu sur les + flots?--Ce sont des vergues et des mâts de navire.--Oh! dirent-ils, + et la montagne que l’on voyait à côté des navires?--C’est Bendigeit + Vran, mon frère, marchant à gué. Il n’y avait pas de navire dans + lequel il pût tenir.--Et le pic élevé et les lacs des deux côtés du + pic?--C’est lui jetant sur cette île des regards irrités; les lacs + des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez.» + D’Arbois de Jubainville et Loth, _Cours de litt. celt._ III, p. 83. + +Telle est la place de Frédégonde dans les souvenirs légendaires des +Neustriens. Deux histoires d’alcôve dont on n’oserait pas garantir +l’origine populaire, et une légende locale dont le parfum épique est des +plus prononcés, nous attestent dans tous les cas que cette femme +étonnante n’a pas manqué d’occuper l’imagination de ses contemporains. + + + + +CHAPITRE II + +La reine Brunehaut. + + +La reine Brunehaut, qui a tenu une si grande place dans l’histoire de +son temps, n’en a pas occupé une moindre dans l’épopée. Il ne se pouvait +pas que cette figure grandiose et tragique ne frappât fortement les +imaginations, et ne s’y gravât avec ces traits terribles que lui a +donnés, dès le VIIe siècle, la plume des chroniqueurs et des +hagiographes. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de démêler dans sa physionomie +les traits qu’elle a eus réellement et ceux qu’elle tient de la légende, +on se trouve devant une difficulté que nous n’avons pas encore +rencontrée au cours de ces recherches. Jusqu’ici, en effet, notre +analyse n’a dégagé que deux éléments constitutifs de l’histoire: d’un +côté, des souvenirs exacts et précis, qui ont été fixés par écrit +d’assez bonne heure pour ne pas subir d’altération notable; de l’autre, +des traditions poétiques qui, en passant par le prisme de l’esprit +populaire, y ont été soumises à un remaniement profond et organique. +Cette fois, nous aurons à tenir compte d’un troisième élément, celui +qui, pour les historiens de la vieille école, était la seule source des +inexactitudes de l’histoire, je veux dire la fable inventée de parti +pris, l’erreur propagée par la malveillance, la légende défigurée par +l’impopularité. En butte aux haines d’une classe nombreuse et puissante, +qui constituait presque à elle seule toute la nation, Brunehaut a été +atrocement calomniée par tous ceux que contrariait l’absolutisme de son +gouvernement. Et les calomnies des grands, se répandant dans le peuple +qui ne connaissait la souveraine que par ces rapports mensongers, y ont +fait autour du nom de la malheureuse femme cette sinistre auréole +d’infamie contre laquelle la critique a pour devoir de protester. Ces +calomnies, tombées dans l’esprit populaire, y ont été comme les germes +desquels est sortie toute la multitude des légendes épiques. Tous n’ont +pas fructifié. Quand Frédégaire écrivit, c’est à peine si un ou deux +s’ouvraient; les autres étaient restés stériles. Par contre, l’auteur du +_Liber Historiae_ était justement placé à la distance nécessaire pour +que le personnage lui apparût dans l’auréole épique: aussi trouvons-nous +chez lui des traces manifestes d’épopée. + +Ma tâche n’est pas de relever, dans le récit de Frédégaire, les +innombrables erreurs qu’il commet au détriment de la réputation de +Brunehaut: je l’ai fait ailleurs[602], et, considérant les résultats de +cette étude comme désormais acquis, je me bornerai ici à rechercher le +travail de l’esprit populaire sur les données historiques plus ou moins +pures dont il disposait. + + [602] G. Kurth, _La Reine Brunehaut_ (_Rev. des Quest. histor._ + juillet 1891). + +Dans la chronique de Frédégaire, il y a trois passages qui, à première +vue, suggèrent l’idée d’une élaboration de l’histoire par l’imagination +publique: nous allons les examiner successivement. + +Le premier passage est relatif à une prophétie sibylline au sujet de +Brunehaut. Parlant du maire du palais Gogon, qui aurait été assassiné, à +ce qu’il prétend, par Brunehaut[603], Frédégaire écrit: «Ce Gogon eut +une administration prospère jusqu’au jour où il amena Brunehaut +d’Espagne. Bientôt elle l’eut rendu odieux à Sigebert, qui, instigué par +elle, le mit à mort. L’influence de cette femme a causé tant de maux et +fait verser tant de sang dans le pays des Francs qu’alors fut réalisée +la prophétie de la Sibylle qui dit: «Bruna viendra du pays d’Espagne, et +devant sa face périront quantité de gens. Mais elle-même sera mise en +pièces sous les sabots des chevaux[604]». + + [603] J’ai montré o. c. p. 14 que c’est une erreur manifeste de + Frédégaire. Gogon survécut de quinze ans au mariage de Brunehaut et + mourut dans son lit. Voir Greg. Tur. VI, 1. + + [604] Fredeg. III, 59: Prosperum haec Gogonem ad gubernandum fuit, + quoadusque Brunechildem de Spania adduxit. Quem Brunechildis + continuo apud Sigybertum fecit odiosum ipsumque suo instigante + consilio Sigybertus interfecit. Tanta mala et effusione sanguinum a + Brunechildis consilium in Francia factae sunt, ut prophetia Saeville + impleretur dicens: «Veniens Bruna de partibus Spaniae ante cujus + conspectum multae gentes peribunt. Haec vero aequitum calcibus + disrumpetur.» M. Krusch, dans son édition de Frédégaire, ferme les + guillemets après _peribunt_, à tort selon moi. La prophétie, qui est + postérieure à Brunehaut, comme tout le monde me l’accordera sans + doute, ne pouvait manquer de contenir l’histoire de la fin de cette + princesse, qui était l’expiation de ses crimes. D’ailleurs, quelle + apparence y a-t-il que Frédégaire eût ajouté ici, pour son compte, + une réflexion qui, si elle était de lui, serait parfaitement + oiseuse, pour ne rien dire de plus? + +Il résulte de ce texte qu’au moment où écrivait Frédégaire, il existait +chez les Francs une prophétie attribuée à la sibylle, et qui prédisait +le règne et la mort de Brunehaut. Ce texte était, par conséquent, +postérieur à 613. Il était, comme on le voit, en prose, et avait cet +accent biblique propre à tous les oracles sibyllins; il se tenait, au +surplus, dans un certain vague fait pour en augmenter l’effet, évitait +d’entrer dans le détail historique, ne désignait même Brunehaut que par +la forme diminutive de son nom[605]. On reconnaît donc ici, sans +contestation possible, une de ces prédictions après coup comme aimaient +à les composer ces âges d’imaginations crédules, et qu’ils mettaient +régulièrement sur le compte des sibylles païennes, auxquelles nul ne +refusait alors le don de prophétie. L’auteur était probablement quelque +clerc[606] ennemi de la reine d’Austrasie, peut-être le même qui écrivit +les _Annales_ dont s’est servi Frédégaire. Celui-ci, trouvant ce texte +dans sa source, n’a pas un instant douté de son authenticité; il l’a +donc accueilli et reproduit avec la plus entière confiance. Il lui est +même arrivé, à cette occasion, une petite mésaventure assez curieuse. +Étranger, à ce qu’il paraît, à l’usage germanique d’abréger les noms, et +voyant la reine d’Austrasie appelée Bruna, il s’est persuadé que ce +devait être le nom primitif qu’elle avait porté en Espagne, et qu’on +l’avait modifié en Austrasie pour lui faire honneur. Et c’est ce qui +l’amène à écrire gravement, en parlant du mariage de cette princesse: +_Ad nomen ejus ornandum est auctum, ut vocaretur Brunechildis_[607]. + + [605] L’immense majorité des noms propres germaniques se compose de + deux radicaux dont le premier est toujours le déterminatif du + second. Ex.: Brunechild, _la vierge à la cuirasse_ (cf. le mythe de + Brunehild dans l’Edda); Dagobert, _brillant comme le jour_; + Gunthramn, _le corbeau de la guerre_, etc. Or, ces noms sont + susceptibles de deux modifications organiques. L’une consiste à + échanger le second radical contre un autre de même valeur (voir sur + ce procédé ci-dessus p. 377). L’autre, beaucoup plus fréquente, + consiste à former le diminutif en laissant tomber le second radical: + ainsi Hugo = Hugbertus (_Vita Bonifat._ c. 27 et 28 dans _Anal. + boll._ I, p. 64); Racco = Ragnemod (Fortun. _Carm._ IX, 10): Ago = + Agilulf (Jaffé _Regest. Pontif. Roman._ I, 1273); Theudes = + Theudericus; (Il s’agit ici du roi des Visigoths Theudis, appelé + Théodoric dans les conciles de Valence et de Lérida en 546. Comme on + n’a pas vu l’identité du nom, on a cru devoir changer la date des + conciles et les placer sous le règne de Théodoric le Grand; de là + des contestations bien inutiles. Aschbach _Geschischte der + Westgothen._) Berta = Bertrada (Hontheim, _Hist. dipl. Trever._ I, + p. 112). Balzo = Baldwinus (Van Lokeren, _Chartes de Saint-Pierre de + Gand_, p. 38); Bruna équivaut donc à Brunehild. Cf. Stark, _Die + Kosenamen der Germanen_, Vienne 1866. + + [606] _Ante conspectum_, pour dire _à cause de_, est un hébraïsme de + la Vulgate. + + [607] Fredeg. III, 57. Je vois ici une nouvelle preuve que Frédégaire + est Romain d’origine. Cf. ci-dessus p. 79 et suiv. + +Cette naïve conjecture, qui ne pouvait entrer que dans la tête d’un +Romain, a du moins l’avantage de nous montrer le travail d’exégèse et de +divination que le bon chroniqueur faisait sur ses sources, et de nous +faire retrouver un élément purement subjectif là où l’on croyait être en +face d’un récit puisé dans la tradition écrite ou orale. Je n’ai +d’ailleurs pas besoin d’insister davantage sur l’épisode, puisqu’après +l’analyse qui vient d’être faite, il est évident qu’il n’a rien de +populaire, et qu’il ne peut à aucun point de vue être rangé dans la +catégorie des traditions épiques. + +Le deuxième passage de Frédégaire où l’histoire de Brunehaut semble +offrir quelque couleur épique est celui-ci: «En 599, Brunehaut fut +chassée par les Austrasiens, et trouvée toute seule par un pauvre dans +la campagne d’Arcis-sur-Aube. Sur sa demande, il la conduisit à +Théodoric, qui reçut sa grand’mère avec plaisir et la combla d’honneurs. +En récompense, ce pauvre reçut l’évêché d’Auxerre avec l’appui de +Brunehaut[608].» + + [608] Fredeg. IV, 19. + +J’ai déjà montré que ce récit est radicalement faux, et je ne crois pas +avoir besoin de refaire ici ma démonstration. Brunehaut n’a pas été +chassée d’Austrasie, et n’a pu être rencontrée dans un état de dénuement +complet sur les frontières de la Burgondie. Saint Didier d’Auxerre +n’était pas un pauvre avant de devenir évêque; c’était un parent de +Brunehaut, et l’un des hommes les plus riches de son temps[609]. La +légende qui rassemble ces deux personnages dans la communauté de la +misère ne paraît pas d’ailleurs avoir un caractère bien traditionnel. Je +crois plutôt en saisir l’origine dans les rancunes des grands. «Saint +Didier d’Auxerre, parent de Brunehaut, et, sans doute, parvenu à +l’épiscopat grâce à elle (604), devait être le partisan et l’appui de +cette reine; il était mal vu, par conséquent, de l’aristocratie rebelle +de cette époque. Quoi d’étonnant, dès lors, si, pour expliquer les bons +rapports entre l’évêque et la reine, des ignorants ou des malveillants +ont imaginé une historiette qui permettait de faire d’une pierre deux +coups, en frappant à la fois la protectrice et le protégé? Le prestige +éclatant de ces deux personnages, alors au sommet de la fortune, ne +pouvait qu’être diminué, si l’on parvenait à faire croire qu’il n’y +avait pas longtemps qu’ils s’étaient trouvés l’un et l’autre dans +l’abîme de la détresse, et qu’entre la reine et l’évêque le seul lien +était le souvenir de leur commune misère[610].» + + [609] G. Kurth, _art. cit._ p. 42-46. + + [610] Id. ib. p. 43. + +Mais cette légende, forgée par l’ignorance ou par la haine, semble être +tombée dans un milieu fertile et s’être développée dans les imaginations +populaires. Si je ne me trompe, elle s’y est dépouillée du caractère +satirique qu’elle avait à l’origine, et transformée en un de ces naïfs +récits d’aventures comme le peuple en a toujours raconté. La rencontre +entre le mendiant et la reine dans la campagne est peut-être la forme +pittoresque dans laquelle l’imagination populaire a traduit la donnée +qui lui était fournie par les grands au sujet des relations antérieures +entre les deux personnages; peut-être est-ce le peuple aussi qui a +localisé l’épisode en lui donnant pour théâtre la ville +d’Arcis-sur-Aube. Il est d’ailleurs à remarquer que parmi les légendes +de Frédégaire, il en est plus d’une qui provient des confins de la +Burgondie et de l’Austrasie: qu’on se souvienne de l’exemption de +tributs accordée par Childéric aux habitants de Bar, et du ravage des +terres burgondes par Clotilde dans les environs de Villery. Voilà, dans +la chronique de notre auteur, le troisième _border-tale_ que nous +rencontrons: cela est assez remarquable, et jette peut-être un peu de +lumière, sinon sur la patrie de l’auteur, du moins sur la provenance de +ses renseignements. + +Jusqu’ici, nous avons pu constater dans l’histoire de Brunehaut la trace +probable de légendes populaires qui sont elles-mêmes l’écho des +calomnies des grands, mais nous n’y avons pas remarqué le travail de la +chanson épique. Il est peut-être permis de reconnaître l’action de +celle-ci dans l’histoire des luttes fratricides de Théodebert et de +Théodoric, fomentées, d’après la tradition, par leur grand’mère +Brunehaut. Cette histoire, dont Jonas et Frédégaire nous ont encore +conservé la physionomie réelle, s’est altérée d’assez bonne heure, et +nous apparaît, dans le _Liber Historiae_, sous des traits +incontestablement poétiques. Elle était d’ailleurs faite, par son +caractère hautement tragique, pour frapper vivement l’esprit de la +multitude, et pour s’y refléter en des images agrandies[611]. + + [611] Fredeg. IV, 38; Jonas, _Vit. Columb._ c. 57; _Liber Historiae_, + 38. + +Voici d’abord la charpente des faits. Les deux frères, entre lesquels il +existait depuis longtemps une animosité que leur grand’mère avait sans +succès essayé d’apaiser[612], en vinrent finalement aux prises. Parti de +Langres au mois de mai de l’année 612, Théodoric se dirigea par Andelot +et par Nasium, dont il s’empara au passage, sur Toul, où il rencontra +Théodebert qui avait pris l’offensive. Le sort des armes se prononça +contre le roi d’Austrasie, qui, poursuivi par son frère, passa les +Vosges, et, par Metz, se sauva jusqu’à Cologne. Là, il réunit à la hâte +tout ce qu’il put trouver de soldats parmi les peuplades d’Outre-Rhin, +puis il vint de nouveau se mesurer avec son frère à Tolbiac, où se livra +une des plus sanglantes batailles dont les annales des Francs aient +gardé le souvenir. Sur les pas du malheureux roi d’Austrasie fugitif de +nouveau, Théodoric pénétra dans Cologne et envoya à la poursuite de son +frère un détachement qui s’empara bientôt de sa personne. Il fut conduit +enchaîné à Châlons-sur-Saône, pendant que son fils Mérovée, qui n’était +qu’un petit enfant, avait la tête brisée contre une pierre. Une +obscurité sinistre règne sur la fin du malheureux prisonnier; ce qui est +certain, c’est qu’il périt bientôt dans les fers, et que son frère +Théodoric le suivit de près dans la tombe, emporté par une de ces +maladies qui fauchaient dans la fleur de l’âge les voluptueux princes de +la famille mérovingienne. Leur grand’mère Brunehaut ne perdit pas +courage dans ces conjonctures critiques. Elle fit proclamer souverain +des deux royaumes le fils aîné de Sigebert, et arma pour repousser +Clotaire II, qui, appelé par les Austrasiens révoltés, avait pénétré +dans les états de ses parents. Mais tout s’unissait pour trahir cette +femme intrépide: elle-même fut livrée à ses ennemis, et, victime de +haines implacables et sauvages, elle périt du supplice atroce qui vaudra +toujours à sa mémoire la pitié, et l’infamie à celle de ses bourreaux. + + [612] Aucune partie de l’histoire de Brunehaut n’a été plus méchamment + défigurée que celle-là. Alors que les sources la montrent qui + travaille à pacifier ses petits-fils, la légende lui attribue la + responsabilité de la guerre entre eux. Voir mon travail cité p. 45 + et suiv. + +Comme on le voit par ce rapide aperçu, il y a dans cette série +d’événements une source d’émotions dramatiques comme on les +rencontrerait difficilement ailleurs au même degré. Aussi l’imagination +populaire en a-t-elle été profondément frappée. Frédégaire, qui écrit +sous la dictée de la tradition orale, à un moment où elle n’a pas encore +pu altérer les faits, nous permet cependant d’entrevoir les parties de +cette histoire qui ont fait le plus d’impression sur le peuple. C’est +d’abord la funeste bataille de Tolbiac, où deux peuples frères ont +répandu le meilleur de leur sang pour assouvir des haines fratricides. +«Jamais, dit Frédégaire, de toute antiquité, les Francs ni les autres +peuples n’ont livré un combat si meurtrier. Les deux armées combattaient +avec un tel acharnement et firent de part et d’autre un tel carnage, que +les cadavres, ne trouvant pas de place pour tomber, restaient debout, +serrés les uns contre les autres comme des vivants[613].» Voilà bien +comme raconte la mémoire populaire. Non que je veuille soutenir que le +détail est nécessairement fictif, mais je dis qu’il est de ceux qui +frappent la multitude et qu’elle aime à retenir. Celui-ci était fait +pour germer et pour fructifier dans d’autres imaginations. Des morts qui +restent debout dans une mêlée, s’est dit le bon Aimoin, cela se +comprend; mais lorsque cette mêlée se déplace, que deviennent ces morts? +Nécessairement ils subissent l’impulsion donnée à toute la masse, et ils +s’avancent avec les vivants: _Tanta utriusque partis animositate +concursum est, ut cadavera interfectorum, prae multitudine comprimentium +se populorum, non valentia ad terram ruere, quemadmodum equis +insederant, una cum vivis circumferrentur_[614]. On le voit, le thème +est riche: les morts marchent, leurs chevaux, morts ou vifs (Aimoin ne +nous tire pas d’angoisse), participent au mouvement; nous aurons tout à +l’heure une vraie bataille de spectres[615]. + + [613] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec + aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae est rages ab + uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra + se priliabant cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis + jacerint sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi + viventes. Fredeg. IV, 38. Cf. Jonas _Vita Columban._ c. 57: Ibi + proelio inito innumerae hominum phalanges ex utroque exercitu + perierunt. + + [614] Aimoin III, 97 (Bouquet III, p. 115). + + [615] C’est M. Lucien Double qui nous ménage ce régal: «La mêlée était + si épaisse, écrit-il, que des rangs entiers de morts, poussés par + les vivants qui les suivaient, _s’avançaient rigides et pâles_, + n’ayant pas la place de tomber, _s’enferrant à chaque pas davantage + sur les lances et sur les épées_; en plus d’un endroit, il y eut + même, de chaque côté, _des rencontres de bataillons entiers de + cadavres_ (authentique[616]) qui ne pouvaient même pas s’affaisser + sur le sol, étreints dans les remous de cette tempête humaine.» L. + Double, _Brunehaut_, Paris 1878, p. 185. + + [616] La parenthèse est de M. Double. + +Rien ne produit plus d’effet sur les esprits peu cultivés que ces +grandes scènes de carnage; ils y reviennent incessamment avec une +curiosité enfantine et malsaine, et ils en embellissent le récit chaque +fois qu’ils le reproduisent. Il n’y a presque pas une grande bataille de +l’époque barbare qui ne soit connue par quelqu’un de ces traits +affreux[617]. + + [617] V. ci-dessus p. 366 et suiv. + +Un autre épisode de la lutte fratricide a fait une vive impression sur +l’imagination populaire: c’est l’intervention de l’archevêque de +Mayence. Vaincu à la bataille de Toul, Théodebert fuyait devant les +forces supérieures de son frère, qui le poursuivait l’épée dans les +reins, lorsque, dit Frédégaire, le saint homme apostolique Lesio, évêque +de la ville de Mayence, aimant la valeur de Théodoric et détestant la +folie de Théodebert, vint trouver Théodoric et lui dit: «Achève ce que +tu as commencé. Il faut que tu mènes cette affaire à terme d’une manière +profitable. Une fable populaire dit que le loup étant monté sur une +montagne, comme ses jeunes commençaient déjà à chasser, les appela à lui +et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent voir dans tous les sens, +vous n’avez pas d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre race. Achevez +ce que vous avez commencé.» + +Voilà, évidemment, une tradition populaire. Cela ne veut pas encore +dire, assurément, que ce soit une légende épique: il suffit pour le +moment d’acter que Frédégaire n’a pas trouvé l’épisode dans quelque +source écrite. Le développement considérable qu’il prend ici dans la +narration assez sommaire du chroniqueur, et la complaisance avec +laquelle y est raconté l’apologue de l’évêque, sont à ce point de vue +des indices caractéristiques. Ce qui ne l’est pas moins, c’est +l’altération déjà toute romane du nom du prélat. Si Frédégaire le +connaissait autrement que par la tradition orale, il aurait exactement +reproduit son nom, qui est Leudegarius, au lieu qu’il n’en connaît que +la forme romane Lesio[618]. Mais je vais plus loin, et je crois +reconnaître une trace d’altération épique dans la contexture de +l’épisode lui-même. On ne comprend pas bien celui-ci sous sa forme +actuelle. L’évêque de Mayence, nous est-il dit, appréciait la valeur de +Théodoric et méprisait la sottise de son frère; il vint donc trouver le +roi de Burgondie et l’engagea à continuer son expédition contre +Théodebert, jusqu’à ce qu’il eût raison de lui. Voilà qui se comprend. +Ce qui ne se comprend plus, c’est que, pour l’encourager à persévérer +dans ses desseins fratricides, l’évêque lui raconte une fable de +laquelle il résulte qu’il devrait épargner son frère, vu qu’il n’a pas +d’autre ami. Il y a là une contradiction interne qu’il est impossible de +nier, et nul ne soutiendra qu’elle ait fait partie de la version +primitive. De deux choses l’une: ou bien l’évêque a réellement exhorté +Théodoric à détruire son frère, et alors il n’a pu lui raconter +l’apologue du loup en chasse; ou bien il le lui a en effet raconté, et +alors il est manifeste qu’il l’a fait pour détourner le roi d’un projet +criminel. + + [618] Cf. le nom de l’évêque d’Autun saint Leudegarius, devenu Léger + en français. + +Mais quelle était la version primitive, et serait-il permis de la +retrouver en l’absence de tout témoignage qui pourrait nous mettre sur +la voie? Je pense que oui, et je ne crois pas me tromper en admettant +que le noyau du récit, ce qui en constitue la partie la plus originale +comme aussi la plus frappante pour l’esprit populaire, c’est précisément +l’apologue du loup en chasse. Le peuple est fidèle à ses fables; il les +redit de bouche en bouche avec une exactitude scrupuleuse. Telles Bidpaï +et Lokman les ont racontées, telles le bon La Fontaine les a mises en +vers, et telles on continue de les faire apprendre à nos enfants. +Celle-ci est d’ailleurs vraiment puisée à même la source populaire. Ce +loup qui mène ses fils sur la montagne et qui leur fait jeter un coup +d’œil sur tout le paysage étendu à leurs pieds, ce n’est pas un +personnage inventé par le chroniqueur, c’est le héros animal de la +grande comédie _aux cent actes divers_. Le discours qu’il adresse à ses +fils (_Quam longe oculus vester in unamquemque parte videre prevalet, +non habetis amicus, nisi paucus qui vestro genere sunt_), c’est sans +doute, comme il arrive d’ordinaire dans les versions orales, la partie +la mieux conservée de la tradition, précisément parce qu’elle en est +l’élément essentiel, que tout le reste ne sert qu’à préparer, qu’à +introduire en quelque sorte[619]. Or, ce discours contient une double +leçon adressée par le vieux loup aux louveteaux: il leur rappelle +d’abord qu’ils sont sans amis sur la terre, ensuite, qu’ils peuvent +compter sur ceux de leur race. Qu’est-ce à dire, sinon que, Théodebert +étant le frère de Théodoric, celui-ci doit compter sur l’amitié de +celui-là, puisque _les loups ne se mangent pas entre eux_? Donc, si je +ne fais erreur, la version primitive de notre récit présentait +l’intervention de l’évêque de Mayence comme une tentative pour détourner +Théodoric de son entreprise meurtrière, en lui rappelant qu’il avait peu +d’amis, et qu’un frère est toujours le meilleur des soutiens. + + [619] Comme dans l’histoire de Childéric et de Basine, les paroles de + celle-ci (si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem + tibi, expetissem utique cohabitationem ejus); comme dans l’histoire + de la mort de Chlodéric le discours de Clovis (dum ego per Scaldem + fluvium navigarem, etc.); comme dans l’histoire de la guerre de + Thuringe, le discours de Théodoric à ses soldats (indignamini, + quaeso, tam meam injuriam quam interitum parentum vestrorum, etc.). + +Cette version, infiniment plus en harmonie avec le caractère sacré du +prélat et avec sa mission de paix et de charité, l’est aussi avec tous +les épisodes où nous voyons les évêques intervenir dans les luttes des +rois pour les apaiser. Saint Avit de Micy n’a pas tenu un autre langage +à Chlodomir partant pour la guerre de Burgondie[620], saint Germain de +Paris a fait les mêmes exhortations à Sigebert lancé à la poursuite de +son frère Chilpéric[621]. Partout, dans cette époque troublée, les +évêques se sont interposés pour prévenir les violences; nulle part on ne +voit qu’ils les aient approuvées, conseillées, que dis-je, qu’ils aient +poussé directement au fratricide. Il y a eu, sans doute, de mauvais +évêques à l’époque mérovingienne, il y en a même eu beaucoup; mais ceux +qui auraient été capables de donner au roi des conseils si pervers se +seraient souillés par d’autres crimes encore qui les auraient signalés à +l’aversion de tous, et l’on ne voit pas qu’aucun de ces peu intéressants +personnages ait été traité de _beatos et apostolicos vir_. L’épisode ne +contient donc pas seulement une contradiction interne; il est, de plus, +contredit lui-même par tout le milieu dans lequel nous le trouvons. +Frédégaire semble s’en être rendu compte; aussi, tout en attribuant un +rôle odieux à l’évêque, il fait effort pour en atténuer l’immoralité. Si +Lesio intervient, c’est parce que Théodoric est un prince plein de +valeur et son frère un insensé. Mais cela n’atténue rien et ne rend pas +moins invraisemblable le rôle de Lesio. Il faut même ajouter qu’on ne +voit pas bien pourquoi le prélat prend la peine d’adresser cette +excitation à un prince en pleine chasse, et tout altéré du sang de sa +victime? Il était tout au moins inutile de l’exciter; il était +incontestablement nécessaire de l’adoucir. Concluons donc que le +patriotisme burgonde, égaré par la haine que l’on vouait naturellement à +l’ennemi austrasien, a inconsciemment altéré la physionomie de la +tradition. Là où celle-ci nous montrait, comme dans toutes les aventures +du même genre, un évêque rappelant à un roi sanguinaire les lois +éternelles de l’humanité la légende nationale a voulu voir, tout au +contraire, une approbation explicite donnée à la guerre impie par un +saint personnage comme l’évêque de Mayence. Elle a, dans ce but, remanié +la légende, mais elle ne l’a pas fait assez adroitement pour dissimuler +la trace de son travail primitif, ou pour en effacer entièrement les +traits originaux, et le discours du loup, auquel elle n’a pas osé +toucher, rappelle et indique une contexture du récit toute différente de +l’actuelle. Ainsi, dans les œuvres de la statuaire antique réparées par +une main moderne, l’ensemble a pris plus d’une fois une attitude +différente de celle que trahit la conformation des parties originales, +et l’artiste, en étudiant celles-ci, peut restituer à l’ensemble son +expression dramatique véritable. + + [620] Greg. Tur. III, 6. Cf. ci-dessus, p. 321. + + [621] Id. IV, 51. + +A part les deux épisodes qui viennent d’être étudiés, le récit de +Frédégaire ne contient rien qui puisse être considéré comme épique. Si +l’histoire de la lettre de Brunehaut à Alboin, déchirée par celui-ci et +retrouvée par un esclave de Warnachaire qui la porta à son maître[622], +peut être regardée comme historique, ou si elle doit plutôt être +reléguée dans le domaine des fables, c’est un point que je n’ai pas à +examiner ici: de toute manière, cette aventure n’a pas la couleur de +l’épopée, et rien n’interdit de la considérer, si l’on veut, comme une +des nombreuses historiettes qui ont été forgées par les grands sur le +compte de cette malheureuse reine. Pour le reste, le récit de Frédégaire +garde d’un bout à l’autre la couleur et l’accent de l’histoire: nulle +digression à tendances dramatiques, nul développement d’une situation +particulièrement émouvante, nul élément personnel mêlé aux sanglantes +réalités de la chose publique. Sobre et ferme, le récit se moule en +quelque sorte sur les faits, dont il reproduit les contours et les +proportions avec un air de vérité qu’il est impossible de méconnaître. +Manifestement, la légende épique de Brunehaut ne faisait que balbutier +au moment où Frédégaire écrivait. Ou, pour mieux dire, les souvenirs +personnels de ce chroniqueur, combinés avec ceux de ses bailleurs de +renseignements, le dispensaient d’y recourir. + + [622] Fredeg. IV, 40. + +Si maintenant nous ouvrons le _Liber Historiae_, nous serons frappés de +voir jusqu’à quel point une histoire si nette et si sûre y est défigurée +par les arabesques de l’imagination épique. Ce n’est plus la succession +des faits, c’est un tout logique, un véritable poème dans lequel, du +commencement à la fin, un seul caractère engendre toute la trame du +récit, imprime sur tous les événements sa marque personnelle, et, en +lutte avec toutes les forces morales et physiques, finit par succomber +écrasé sous le poids des crimes qu’il a accumulés. Quelle intensité +d’émotion, quelle puissance dramatique dans ces pages, si on les compare +avec la sèche narration de Frédégaire! Pour des esprits incapables +d’apprécier la sereine beauté de l’histoire pure, combien la Brunehaut +du _Liber Historiae_ a dû paraître plus intéressante, plus poétique, +plus vraie même que celle du chroniqueur burgonde! Il faut entendre ici +la voix populaire. Bien que traduite dès l’origine dans l’aride et +monotone latin du moine de Saint-Denis, et de là dans notre français +moderne, qui est bien, je pense, le langage le moins épique du monde, +elle garde encore une partie de la stupeur naïve avec laquelle elle a +redit à la postérité les tragiques aventures de la reine d’Austrasie. + +«Brunehaut donnait tous les jours de pires conseils à Théodoric, disant: +«Pourquoi négliges-tu de réclamer le trésor de ton père et son royaume +des mains de Théodebert, puisque tu sais qu’il n’est pas ton frère, +attendu qu’il a été créé de l’adultère de ton père avec une concubine?» +Entendant cela, Théodoric, qui était de naturel farouche, rassembla une +nombreuse armée et se mit en marche contre son frère Théodebert. Ils se +rencontrèrent pour la bataille auprès du château de Tolbiac. Là on +combattit ferme, et Théodebert, voyant son armée taillée en pièces, prit +la fuite et se réfugia dans la ville de Cologne. Théodoric brûla et +ravagea le pays des Ripuaires, et le peuple de ce pays se rendit dans +ses mains en disant: «Roi notre seigneur, épargne-nous ainsi que notre +terre; nous voici à toi: ne continue pas d’exterminer ce peuple.» Et il +répondit: «Ou bien amenez-moi Théodebert vivant, ou bien coupez-lui la +tête et me l’apportez, si vous voulez que je vous épargne.» Alors ils +entrèrent dans la ville, et, inventant des mensonges, ils dirent à +Théodebert: «Voici ce que décide ton frère. Rends le trésor de ton père +que tu gardes par devers toi, et alors il retournera avec son peuple.» +Lorsqu’ils lui eurent dit ce mensonge, il entra avec eux dans le palais +de son trésor. Et comme, les coffres ayant été ouverts, il y cherchait +les ornements, l’un d’eux, ayant tiré son glaive, le frappa par derrière +sur le crâne, puis ils prirent la tête et ils l’exposèrent sur les murs +de la ville de Cologne. Théodoric, voyant cela, prit la ville et s’y +rendit maître de grands trésors. Comme les principaux des Francs lui +prêtaient serment dans la basilique de Saint-Géréon martyr, il lui +semblait qu’on le blessait traîtreusement au côté. Et il dit: «Gardez +les portes; quelqu’un de ces traîtres de Ripuaires vient de me frapper.» +Mais lorsqu’on eut découvert ses vêtements, on ne trouva rien qu’un +petit signe couleur de pourpre. Il revint de là avec quantité de butin, +ainsi que les fils et la fille de Théodebert, laquelle était belle, et +il rentra dans la ville de Metz, où était arrivée la reine Brunehaut. Il +prit les enfants de Théodebert et il les tua; le plus jeune, qui portait +encore la robe blanche du baptême, il lui brisa la tête contre une +pierre et en fit jaillir la cervelle. + +«Théodoric alors, voyant la beauté de la fille de Théodebert, sa nièce, +voulut se l’unir par mariage. Brunehaut lui dit: «Comment peux-tu +prendre pour femme la fille de ton frère?» Et il répondit: «Ne m’as-tu +pas dit qu’il n’était pas mon frère? Pourquoi, mauvaise ennemie, m’as-tu +fait commettre ce péché de devenir le meurtrier de mon frère?» Et, +tirant son épée, il voulut la tuer. Elle, arrachée à ses coups par les +nobles qui l’entouraient, se sauva à grand’peine dans la chambre du +palais. Puis, remplie de haine, elle lui fit présenter un breuvage +empoisonné par la main de ses domestiques. Le roi Théodoric le but sans +se douter du poison, et, commençant à languir, il mourut et rendit son +esprit pervers au milieu des péchés. Brunehaut fit périr ses fils, qui +étaient encore enfants. + +«Ces princes étant morts, les Burgondes et les Austrasiens, ayant fait +la paix avec les autres Francs, élevèrent le roi Clotaire à la +souveraineté unique des trois royaumes. Le roi Clotaire, ayant mis son +armée en mouvement, se dirigea sur la Burgondie, et fit dire à Brunehaut +de venir le trouver en paix, feignant de vouloir l’épouser. Elle, parée +d’ornements royaux, alla le trouver au château de Tiroa, sur la rivière +du même nom. En l’apercevant, il lui dit: «Ennemie du Seigneur, pourquoi +as-tu perpétré tant de crimes et as-tu osé faire périr une telle lignée +royale?» Alors, l’armée des Francs et des Burgondes ayant été réunie, +tous crièrent d’une seule voix que Brunehaut était digne de la mort la +plus honteuse. Alors, sur l’ordre du roi Clotaire, elle fut hissée sur +un chameau et promenée à travers toute l’armée, puis, attachée aux pieds +de chevaux sauvages, elle fut mise en pièces et périt. Pour finir, son +tombeau fut le feu, et ses ossements furent brûlés[623].» + + [623] _Liber Historiae_ c. 38-40. + +Voilà bien, ou je me trompe fort, le ton et les motifs de la poésie +épique. Cette histoire, fréquemment démentie par le silence de +Frédégaire ou contredite par son témoignage formel, est en grande partie +apocryphe; elle a, d’autre part, une vérité poétique remarquable. Le +type de Brunehaut est conçu ici, d’un bout à l’autre, selon les lois de +l’esprit poétique, qui exige un caractère fidèle à lui-même, qui +attribue à un seul personnage la responsabilité de tous les événements, +et qui proportionne d’une manière très consciencieuse l’expiation subie +à la grandeur des forfaits commis. Il ne semble pas douteux qu’à la base +d’une légende aussi organique se trouve un chant populaire. + +Je partagerai l’examen de l’histoire poétique de Brunehaut en trois +parties. La première contient le récit de la guerre entre les deux +frères; la deuxième, l’épisode des amours de Théodoric et de la +vengeance de sa grand’mère; la troisième, celui de la mort tragique de +Brunehaut elle-même. + +La première partie, comparée au récit de Frédégaire, laisse deviner tout +de suite sa provenance populaire. La précision du détail historique y +est entièrement sacrifiée. Les itinéraires suivis, les villes prises en +route, la double bataille livrée, tout a disparu. Par contre, les motifs +des événements sont indiqués: les excitations de Brunehaut apparaissent +comme la cause directe de la guerre, et nous savons même la raison pour +laquelle Théodoric devrait, d’après elle, s’armer contre le roi +d’Austrasie. Il est inutile d’insister ici sur l’historicité de ce qui a +été omis, sur la non historicité de ce qui a été ajouté. Le récit de la +capture et de la mort tragique de Théodebert d’après le _Liber +Historiae_ est en contradiction formelle avec celui des mêmes événements +par Frédégaire, qui en a été presque le contemporain: c’est assez dire +qu’il doit être écarté d’emblée par la critique[624]. + + [624] Il va sans dire qu’étant plus dramatique, la version du _Liber_ + avait toute chance d’être préférée par les écrivains postérieurs; + aussi Aimoin l’a-t-il accueillie III, 99 (Bouquet III, page 176), + tout en reconnaissant qu’elle contredit Frédégaire. + +Le récit du _Liber Historiae_ ne porte pas seulement le caractère d’une +véritable amplification poétique; il se trahit encore comme le +développement nouveau d’un motif épique déjà ancien. Ce roi de Cologne +qui périt assassiné par les ambassadeurs de son parent, pendant qu’il se +baisse sur son coffre pour y chercher des trésors, nous l’avons déjà +rencontré précédemment: il s’appelait Chlodéric, fils de Sigebert le +Boiteux, et c’est un vrai transfert épique qui a fait attribuer ses +aventures au roi Théodebert[625]. L’histoire de ce dernier aura été +coulée, selon toute vraisemblance, dans un moule déjà existant et par là +même elle aura fait oublier la précédente. L’épisode de la blessure de +Théodoric à Saint-Géréon est beaucoup plus obscur. Il repose +manifestement sur une donnée populaire: le cadre du moins ne peut avoir +été inventé par le moine neustrien, et la couleur n’a absolument rien de +monastique, mais est foncièrement barbare. Quant au fait en lui-même, je +ne sais qu’en penser. Aimoin déjà n’y comprenait plus rien, puisque, +reproduisant cette partie du récit du _Liber Historiae_, il écrit: +_Solummodo signum quoddam apparuit purpureum, quod ego reor citae mortis +fuisse indicium_. Il n’y a là qu’une ingénieuse conjecture personnelle, +et à coup sûr les premiers narrateurs populaires de notre épisode ne lui +ont pas attribué de caractère prophétique. J’incline à croire qu’il y a +sous ce récit un fait historique défiguré, dont il serait oiseux de +chercher à retrouver l’aspect primitif[626]. + + [625] L’auteur du _Liber Historiae_ n’a d’ailleurs pas reproduit + l’épisode de Chlodéric et de Sigebert dans son histoire de Clovis: + pourquoi, alors qu’il l’a dû lire dans Grégoire de Tours, et qu’il + reproduit d’après celui-ci l’histoire de Ragnacaire et de Rignomir? + Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ne voulait pas raconter deux fois + les mêmes aventures, et qu’il avait remarqué la parenté des deux + épisodes; je crois plutôt que le chant épique sur les meurtres de + Clovis avait déjà cessé d’être connu. + + [626] Faudrait-il mettre en rapport ce _signum purpureum_ trouvé sur + le corps de Théodoric avec le _niello_ qui est, dans l’épopée + française, la marque de naissance des princes de la maison royale, + et sur lequel M. Rajna disserte savamment p. 295-299? + +La deuxième partie de notre récit a un caractère plus émouvant encore +que la première. Elle relève de la même inspiration qui a déjà dicté +l’étrange histoire de Frédégonde et de Landéric. Quelle ironie tragique +dans la manière dont éclate la brouille entre le roi des Burgondes et sa +grand’mère! C’est elle qui, par ses mensonges, l’a poussé à commettre un +premier crime, et qui se révolte maintenant de lui voir commettre le +second: mais quelle foudroyante repartie elle s’attire de la part de ce +prince! Corneille n’a pas trouvé dans sa Rodogune de scène plus terrible +que celle de cette mère poursuivie l’épée à la main par son petit-fils, +et qui, arrachée à sa fureur par les gens de son entourage, se venge de +lui en lui envoyant la mort dans un breuvage empoisonné. Emporté par son +sujet, le poète va jusqu’à raconter le meurtre des enfants de Théodoric +par Brunehaut: crime inventé contre lequel protestent à la fois +l’histoire et la raison, mais qui était trop dans la tonalité du sujet +pour pouvoir être épargné à la mémoire de cette malheureuse femme[627]. + + [627] G. Kurth o. c. p. 72. + +Maintenant vient l’expiation. Le châtiment de Brunehaut sera exemplaire: +elle sera traitée comme Jézabel, dont elle est d’ailleurs, aux yeux de +nos écrivains, la vivante image. Comme la perfide reine d’Israël, tombée +dans sa vieillesse au pouvoir de Jéhu, avait essayé de le séduire en +appelant à son secours tous les artifices de la toilette, ainsi +Brunehaut, frappée d’aveuglement, se persuade que son neveu victorieux +se laissera séduire par ses charmes flétris. Mais, de même que Jézabel a +été, par ordre du vainqueur, précipitée du haut de sa fenêtre et foulée +aux pieds des chevaux, ainsi la vieille furie sera traitée par le roi +des Neustriens avec des outrages non moins raffinés. Le parallèle est +frappant; il semble s’être présenté à la pensée des premiers narrateurs, +même de ceux qui n’ont pas prononcé ici le nom de Jézabel[628]. Veux-je +dire par là qu’il faille regarder comme inventée l’histoire du dernier +supplice de Brunehaut? Nullement. J’ai établi ailleurs qu’elle est, au +contraire, parfaitement historique, et je crois même que c’est son +horrible supplice qui a le plus contribué à suggérer l’idée d’une +comparaison entre ses destinées et celles de l’antique Jézabel. Mais +c’est le propre de la chanson épique de mêler à doses égales, dans ses +récits émus, le vrai et le faux, _pene historico ritu_, comme dit +Jordanès[629]. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que la poésie ait +respecté l’histoire de la fin de Brunehaut. Quelle fiction aurait pu +rivaliser ici avec la tragique horreur de la réalité? + + [628] V. Jonas, _Vita Columbani_ c. 31; _Passio sancti Desiderii_ c. 2 + (_Anal. Bolland._ IV, p. 253); Walafrid Strabo, _Vita S. Galli_ + (Bouquet III, p. 475). + + [629] La mention du chameau dans l’épisode du supplice de Brunehaut + pourrait être regardée comme un détail apocryphe ou poétique: il + n’en est rien. Pour ne parler ici que de la Gaule, nous voyons par + Grégoire de Tours que le prétendant Gundovald avait dans son armée + des chameaux qui faisaient office de bêtes de somme (Greg. Tur. VII, + 35), et par le _Vita Eligii_ que saint Éloi avait également un + chameau servant au même usage. (_Vita Eligii_ lib. II, pars 11 c. 12 + dans Ghesquière t. III, p. 140.) C’est d’ailleurs sur un chameau + qu’on avait coutume d’exposer dans l’empire de Byzance les + malheureux qu’on vouait à l’infamie ou à la dérision; voir Socrate, + _Hist. eccl._ III, 2 _in fine_; Denys d’Alexandrie dans Eusèbe, + _Hist. eccl._ VI, 41; Procope, _Bell. goth._ III, 32. + +Plus qu’aucune autre, la mémoire de Brunehaut a vécu longtemps dans les +imaginations populaires. Les terribles vicissitudes de sa vie et surtout +sa fin épouvantable avaient fait sur les esprits une impression +profonde: elle devint, pour la multitude, une espèce de magicienne douée +d’un pouvoir presque surnaturel, et elle fut mise au rang de ces génies +tour à tour bons ou mauvais qui, d’après les traditions rustiques, +auraient présidé à la confection des principales œuvres de l’esprit +humain. On sait que, dans les premiers siècles du moyen âge, les +populations barbares qui remplacèrent l’Empire dans nos provinces ne +purent se persuader que l’homme aurait été capable à lui seul de +produire les gigantesques monuments dont les Romains avaient orné notre +sol. Ces remparts inexpugnables, ces palais superbes, ces châteaux-forts +sourcilleux, ces magnifiques routes militaires, en un mot, toutes les +œuvres qui exigeaient quelque talent d’ingénieur et d’architecte, +quelque grand déploiement de forces collectives, furent considérées +comme dues à l’initiative, tout au moins à la collaboration de quelque +puissance surnaturelle. Le diable est de toutes ces puissances celle +qui, nous dit-on, est intervenue le plus souvent. On n’en finirait pas +si l’on comptait les chaussées ou les édifices d’origine romaine qui +sont mis sous le nom de ce maître ouvrier. Mais ce nom lui-même, dans +son uniformité, paraît couvrir une multitude de désignations spéciales +se rapportant à autant de divinités différentes, plus tard identifiées +avec le diable en vertu de l’enseignement des docteurs, qui voyaient +dans chaque faux dieu un démon. Plusieurs de ces noms ont survécu +jusqu’aujourd’hui, et Wodan ainsi que Irmin occupent encore leur place +dans le nom de plus d’une route en Angleterre et en Allemagne. Les +géants et les fées ont partagé avec les dieux le privilège d’être +regardés comme constructeurs de routes, et les personnages célèbres de +l’histoire ou de la légende, principalement les femmes, ont été par la +suite associés, sous ce rapport, aux fées et aux géants. C’est ainsi +qu’en France, à côté du _chemin Henri IV_ (Béarn), du _chemin Charles_ +(Bretagne) et du _chemin César_ (Béarn), on connaît le _chemin de la +reine Marguerite_ (Auvergne), le _chemin de la reine Achilette_ +(Languedoc), le _chemin de la reine Jeanne_ (Provence), le _chemin de la +reine Blanche_ (Franche Comté), le _chemin de la reine de Hongrie_ +(Ardennes), le _chemin de la Pucelle_ (Champagne), le _chemin de la +reine Haudiatte_ (Lorraine), le _chemin de la reine Anne_ (Bretagne), +etc., etc., etc.[630] + + [630] Paul Sébillot, _Traditions et superstitions des ponts et + chaussées_ (_Revue des tradit. popul._ t. VI, p. 2 et suiv.). + +En Angleterre, une légende consignée par écrit dès avant le XIIe siècle +interprète également par l’initiative d’une reine l’origine des voies +romaines dans cette île. Ce serait l’impératrice Hélène, qui, au dire +d’un des Mabinogion, aurait eu «l’idée de faire faire de grandes routes +de chaque ville forte à l’autre à travers l’île de Bretagne.» Les routes +furent faites, et on les appelle les chemins d’Elen Lluydawc (la +conductrice d’armées)[631]. + + [631] _Les Mabinogion_, trad. de J. Loth dans d’Arbois de Jubainville. + _Cours de littérature celtique_ t. III, p. 168. Une note l. l. nous + apprend que dans le pays de Galles les voies romaines portent par + endroits le nom de _Sarn Elen_ ou chaussée, chemin ferré d’Elen. + +Rien donc ne doit moins nous étonner que le nom de Brunehaut attribué en +pays roman à un grand nombre de voies de communication et de ruines +d’édifices anciens. J’en ai fait un relevé qui est sans contredit fort +incomplet, mais qui permettra néanmoins de se faire une idée de la +diffusion considérable de ce nom dans la toponymie. + +Tour Brunehaut à Izel (Luxembourg). + +Pierre Brunehaut à Hollain (Hainaut)[632]. + + [632] Nélis, _Réflexions sur un ancien monument du Tournaisis appelé + vulgairement la pierre Brunehaut_ (_Mémoires de l’Acad. impér. et + roy. de Bruxelles_, t. I, 1777), après avoir montré qu’on ne peut + attribuer à Brunehaut ni ce monument ni tous les autres qui portent + son nom dans les pays sur lesquels elle n’a pas régné, continue en + ces termes: «Le curé d’Hollain, dans la paroisse de qui se trouve + cette pierre, m’a dit d’avoir vu dans d’anciennes notes de ses + prédécesseurs, qu’avant le XIVe ou XVe siècle cette pierre + s’appelait _la brune pierre_, et que ç’a été sous ce nom qu’elle + servait de limite ou de borne à quelques portions de sa dîme... Plus + tard, après la renaissance des lettres, nos premiers géographes, + sans beaucoup d’examen et pour se donner peut-être un air + d’érudition, ayant entendu parler d’ailleurs des chaussées de + Brunehaut qui passent là tout près, en auront pris occasion + d’attribuer ce monument à notre reine, en changeant le nom de _brune + pierre_ en _Brunehaut pierre_ dont ils l’auront cru un abrégé. Voilà + comment peut être venu le nom de _pierre Brunehaut_.» (p. 480). A + comparer le chemin nommé _Brunestraete_, dans l’ancien duché de + Limbourg et mentionné par Ernst (_Hist. du Limbourg_ I, p. 213), qui + l’interprète par _chemin Brunehaut_. + +Brunehaut, hameau de Liberchies (Hainaut). + +Chaussée Brunehaut. Nom que la route romaine de Bavai à Cologne porte en +Hesbaye. Appelée _Via Strata Brunichildis_ dès le XIVe siècle par le +_Chronicon Gemblacense_, manuscr. 3803 de la bibliothèque royale de +Bruxelles. + +Chemin Brunehaut, venant de Milmort (Hesbaye) vers la vallée de la +Meuse, au nord de Liège. + +Fontaine Brunehaut (1391-1762) à Laon (Aisne) avec une ferme du même +nom. + +Chaussée Brunehaut, venant de Scarponne à Nonsard (Meuse). + +Chemin de Brunehaut, dit aussi le _Haut Chemin_, sur le territoire +d’Amblaincourt (Meuse). + +Brunehaut, bois communal de Pillon (Meuse). + +Brunechildis castrum, sur l’Aveyron, aujourd’hui Bruniquel (Tarn et +Garonne). + +Chaussée Brunehaut ou _Levée de la reine de Sicile_ à Saint-Baussant +(Meurthe). + +Chaussée Brunehaut ou _Chemin Saunaire_ à Ville-au-Val (Meurthe). + +Brunehaut, nom d’une tour du château de Vaudemont (Meurthe). + +Tour Brunehaut, près de l’église de Saint-Julien au pays d’Étampes. +(Lecointe, _Annales Francorum_ a. 613 nº 16. Ad. de Valois, _Rer. +Francicar._ l. XVII.) + +Butte Brunehaut ou Tombe Brunehaut, tumulus près de Laniscourt (Aisne), +1178. _Sicut extendit a via que ducit ad tumulum Brunehaudis ultra +Lanisicurtem_. (Matton, _Dict. topogr. de l’Aisne_.) + +Turris Brunichildis à Auxerre (Yonne). Le _Gesta Epp. antissiod._ de +Heiric, qui est du IXe siècle, rapporte que l’évêque Maurinus, +contemporain de Charlemagne, trouva un trésor _in turre Brunichildis_ +(Pertz _Scriptor._ XIII, p. 395). + +Château Brunehaut, dans le pays de Cahors (Lot). + +Chaussée Brunehaut, nom de la voie romaine de Cambrai à Arras et à la +mer. + +Brunhild (1404, 1543), ancien canton du territoire de Volgelsheim +(Haut-Rhin). + +Lectulus Brunihildis (1043, 1221), dans le Feldberg, près de +Francfort-sur-Mein. Grimm, _Deutsche Heldensage_, p. 169, n. + +Domus Brunichildis. _Est in eâ (Aquitaniâ) et silva vocabulo Leccena, +non contemnendae magnitudinis, Biturigibus atque Arvernis confinis, in +quâ usque hodie ostenditur lapidea domus Brunichildis reginae quondam +Francorum, amoeno, (ut nos quoque aspeximus), sita loco_, Aimoin, _Gesta +Francor._ praefat. IV (Bouquet III, p. 26). + +Ce rapide aperçu, qui nous montre le nom de Brunehaut donné à des +châteaux, à des tours, à des routes, à des fermes, à des hameaux, à des +tombeaux, à des fontaines, à des bois, atteste combien se sont trompés +ceux qui, se fondant sur des données incomplètes, ont cru que les +chaussées baptisées du nom de Brunehaut le devaient à cette circonstance +que cette reine les avait ou construites, ou réparées. Un phénomène +général s’explique par une loi générale, et il faut bien abandonner +l’hypothèse vulgaire d’une Brunehaut constructrice de routes, bien que, +comme on l’a vu, elle ait déjà été formulée au Xe siècle par +Aimoin[633]. Non, c’est l’idée presque surnaturelle qu’on se faisait de +Brunehaut qui a fait mettre sous son nom une si grande multitude de +choses. Elle a construit et bâti tout cela, mais dans l’imagination +populaire seulement, et en sa qualité d’être doué d’un pouvoir +surnaturel comme les démons ou les fées, dont elle est la proche +parente. Je suis heureusement en état de fournir, à l’appui de mes +interprétations, un texte du XIVe siècle attestant bien que tel était, +alors et auparavant, la tradition populaire relative à Brunehaut. +Écoutons Jean d’Outremeuse: + + [633] Aedificia sane ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia + ostenduntur tam innumera, ut incredibile videatur ab unâ muliere, et + in Austria tantum modo et Burgundia regnante, tanta in tam diversis + Franciae partibus fieri potuisse. _Gesta Franc._ IV, 1 (Bouquet III, + p. 115). On le voit, Aimoin lui-même nous fournit les arguments + contre la tradition dont il se fait l’écho. Voir N. Bergier, + _Histoire des grands chemins de l’empire romain_, édit. de Bruxelles + 1728, t. I, p. 98-104. + +«Item l’an Ve et XXVI commenchat à faire la royne Brucilde mult de +mervelhe par nygromanche, et fist une cachie tout pavée de pires de la +royalme d’Austrie jusques en la royalme de Franche, et de Neustrie +jusques en Acquitaine et en Borgungne. Et d’aultre costeit elle les +faisoit venir parmy la terre que ons nommoit Brabant, et d’aultre part +vers le paiis où la grant Tongre avoit esteit destruit. Et tant de voies +et de cachies elle fist que chu estoit grand mervelhe et briefement par +tout l’isle de Europe estoient lesdits cachies, et estoient faites par +teile maneire qu’elle ne jondoient mie tout ensemble, mais duroit cascon +cachie II liwes, ou III, ou IV, ou V, ou VI, et alcunne fois plus ou +moins en une piche, et puis faloit chis pavement, jusques a tant qu’il +retrovoit une altre pieche del cachie. Et fut tout chu faite en une +seule nuit, et les fit faire par les males espirs, enssi comme Virgile +faisoit à son temps. Et chu faisoit-elle por accomplir sa male pensee +que ele avoit del faire male: si voloit allier plus legierement del unc +paiis a l’autre, pour nuit et pour jour. Cest cachie est encor et serat +à tousjours, et le nommons no la cachie Brunehote, car Brucildis en +latin, c’est Brunehote en franchois.»[634] + + [634] Jean de Preis dit d’Outremeuse, _Ly Myreur des Histors_, ed. + Borgnet-Bormans, Bruxelles 1869, t. II, p. 225. Cf. la _Geste de + Liége_, même volume p. 576. + +Ainsi transformée en une puissance surnaturelle et malfaisante, la reine +Brunehaut se voyait singulièrement rapprochée de la célèbre walkyrie qui +portait le même nom, et dont le caractère de divinité, effacé par ses +amours mortelles avec Sigfried, reparaît à plusieurs reprises dans les +légendes qui ont parlé d’elle. Ne peut-on pas croire qu’elles ont été +confondues entre elles, et que plus d’une fois nous devons interpréter +par le souvenir de la walkyrie certains noms de lieu dans lesquels nous +sommes habitués à retrouver celui de la reine? Ainsi nous savons par un +écrivain du XIIIe siècle qu’au moyen âge, dans les Pays-Bas, la voie +lactée s’appelait _Brunelstraet_[635], de même qu’au Xe siècle en Saxe +on l’appelait _le chemin d’Iring_, et qu’à la même époque on la +connaissait en France sous le nom de _chemin Saint-Jacques_. Qui nous +interdit de voir ici une réminiscence de la mythologie, d’après laquelle +la voie lactée aurait été le chemin par lequel la walkyrie menait au +Walhalla les âmes des morts tués dans les combats? Cela n’est pas +impossible. Et toutefois, je ne me sens pas pressé d’interpréter de la +même manière les autres noms repris ci-dessus. + + [635] «Aristoteles saghet van galaxa, dat heyt men ghemynliken in + duutsche die _Brunelstraet_ ende is een puur vuer ende wart meer + ontsteken ende verlicht. Ende darom scynt daer een lange licht, ende + dat is die Brunelstraet ende wart dese voorseide sterren ghevert syn + in eenre stat van den hemel, daerom siet men Brunelstraet in eenre + stede, daer sy niet af en gaet, also lange als sy duert.» Fr. + Thomas, _Natuurkunde_, cité par Van den Bergh dans _Nyhoff + Bijdragen_ IIIe série, t. II, p. 215. + +Sans doute, on trouve en pays germanique quelques noms de lieux qui se +rapportent plus vraisemblablement à l’amante de Sigfried qu’à l’épouse +de Sigebert, mais ils sont en petit nombre, et ils se rencontrent +exclusivement en dehors de la Gaule romane. J’accorde fort volontiers, +par conséquent, qu’un nom de lieu comme _lectulus Brunnihilde_ sur le +Feldberg, près de Francfort-sur-Mein, renferme une allusion à la légende +de la vierge endormie au milieu de la forêt enchantée[636]. Mais des +exemples de ce genre ne prouvent rien pour la toponymie des régions +gauloises, où une tradition attestée dès le Xe siècle rapporte +manifestement son origine à la reine Brunehaut[637], et où il serait +d’ailleurs fort difficile de prouver que la légende de Brunehild et de +Sigfried ait jamais été répandue dans les milieux populaires qui ont +créé les noms. + + [636] V. W. Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 199, n. + + [637] Je ne crois pas nécessaire de discuter ici une autre tradition + d’après laquelle les grandes voies romaines qui rayonnent autour de + Bavai seraient l’œuvre d’un roi de Belgis nommé Brunehaldus. Cette + version, qui est déjà consignée au XIVe siècle dans la chronique de + Jacques de Guyse, et pour laquelle je renvoie à Bergier o. c. p. + 100, est manifestement d’origine érudite, et ne paraît pas avoir + jamais circulé dans le peuple. + +La conclusion de cette enquête, c’est que le nom de la reine Brunehaut a +retenti longtemps sur les lèvres du peuple, associé à des souvenirs de +grands crimes et de grandes actions, et mêlé par l’imagination de la +multitude à bien des événements auxquels elle était restée étrangère. +L’épopée, après avoir fait d’elle une grande criminelle, l’a finalement +transformée en une espèce de magicienne, pouvant être comparée à ce +grand enchanteur du nom de Virgile qui a tant occupé, lui aussi, les +esprits du moyen âge. + + + + +CHAPITRE III + +Clotaire II. + + +L’histoire du roi Clotaire II, telle qu’elle nous est racontée par +Frédégaire, se tient sur un terrain rigoureusement historique. Notre +chroniqueur a été le contemporain de ce prince, dont il a parfaitement +connu les annales, et dont les traits se sont reflétés avec une vérité +entière dans le miroir de sa chronique. Aucun élément légendaire ne +diminue la netteté de sa physionomie, aucun rayon de poésie n’en relève +le caractère un peu terne. Cependant nous savons que Clotaire II a +inspiré la muse populaire dès son vivant: c’est à lui que se rapporte le +témoignage le plus ancien et le plus explicite que nous possédions sur +l’existence de l’épopée franque. Et, de fait, dans le _Liber Historiae_, +nous retrouvons l’écho de la chanson épique relative à ce prince, et +dont il est parlé dans la _Vie de saint Faron_. Voici le récit du +_Liber_: + +«Le roi Clotaire avait un fils nommé Dagobert, jeune prince vaillant et +énergique, et plein de ressources. Lorsqu’il fut grand, son père +l’envoya gouverner l’Austrasie sous la direction de Pepin. Les Francs +Austrasiens s’assemblèrent et le proclamèrent leur roi. En ces jours, +les Saxons se révoltèrent, et ils réunirent une armée composée de +plusieurs peuples contre Dagobert et Clotaire. Dagobert, ayant rassemblé +ses troupes, passa le Rhin et marcha hardiment contre les Saxons. Le +combat s’étant engagé vigoureusement, Dagobert fut frappé sur son +casque, et une partie de ses cheveux, tranchée par le coup, tomba à +terre. Son écuyer, placé derrière lui, la ramassa. Dagobert, voyant son +peuple sur le point de succomber, lui dit: «Cours vite avec cette +poignée de mes cheveux trouver mon père, afin qu’il vienne à notre +secours, avant que toute l’armée ne périsse.» L’écuyer prit sa course en +hâte, traversa la forêt d’Ardenne et parvint jusqu’au fleuve. Là était +arrivé le roi Clotaire avec une nombreuse armée. En voyant accourir le +messager qui apportait la boucle de cheveux de son fils, il fut saisi de +douleur, et, levant le camp au milieu de la nuit à grand son de +trompettes, il passa le Rhin avec ses troupes et courut au secours de +Dagobert. Lorsqu’ils eurent fait leur jonction, le cœur plein de joie et +en battant des mains, ils gagnèrent ensemble le Wéser et y plantèrent +leurs tentes. Berthoald, duc des Saxons, se tenait sur l’autre rive, +tout prêt à l’entrevue qui déciderait du combat. Entendant le tumulte +des Francs, il s’informa de ce qui se passait. «C’est, lui répondit-on, +le seigneur Clotaire qui est arrivé, et de cela se réjouissent les +Francs.»--«Vous en avez menti, répondit Bertoald en éclatant de rire, ou +bien vous rêvez quand vous dites que Clotaire est parmi nous, alors que +nous avons appris qu’il est mort.» Cependant le roi lui-même était +debout sur la rive, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque, qui +cachait sa chevelure striée de poils blancs. Lorsqu’il se fut découvert, +Bertoald le reconnut et lui cria: «Tu étais donc là, animal bigarré?» En +entendant cet outrage, le roi indigné se jeta à cheval dans le Wéser, +que sa monture rapide lui fit franchir à la nage. Toute l’armée franque +entra dans le fleuve à la suite du roi, et le franchit à grand’peine +avec Dagobert à cause de ses gouffres profonds. A peine sur l’autre +rive, Clotaire, enflammé d’une ardeur farouche, engagea un combat +acharné contre Bertoald. «Retire-toi de moi, ô roi, dit Bertoald, de +peur que je ne te tue; si tu l’emportes, tout le monde dira que tu as +tué ton serviteur Bertoald; si c’est moi qui l’emporte, alors il y aura +grande rumeur parmi tous les peuples, et l’on dira que le roi des Francs +a été tué par son esclave.» Mais le roi ne voulut pas l’écouter, et il +persista à l’accabler. Un cavalier du roi, qui l’avait suivi de loin, +s’écriait: «Courage, seigneur roi! Sus à votre ennemi!» Les mains du roi +étaient lourdes; il était d’ailleurs protégé par sa cuirasse. Enfin le +roi vint à bout de Bertoald; il lui coupa la tête et l’éleva au bout de +son épée, puis il revint parmi les Francs. Ceux-ci, qui étaient plongés +dans le deuil, ne sachant ce qu’il était devenu, furent alors remplis de +joie. Le roi dévasta tout le pays des Saxons et y fit de grands +massacres, n’épargnant que ceux des habitants dont la taille ne +dépassait pas la longueur de son épée, appelée _spata_. Tel fut le signe +qu’il établit dans ce pays. Après quoi il rentra victorieusement chez +lui.» + +«Celui qui refuserait de reconnaître ici le squelette d’un poème, dit +excellemment M. Rajna, devrait renoncer aussi à le reconnaître dans un +résumé de l’Iliade ou de la chanson de Roland. L’évidence est telle, +qu’elle ne frappe pas seulement le regard exercé de modernes comme +Gaston Paris, Monod et Darmesteter, mais qu’elle a été entrevue même par +des écrivains qui vivaient à une époque peu au courant des choses de la +légende. Il y a plus de deux siècles qu’Adrien de Valois a déclaré que +ce récit est une pure fiction, non seulement parce que les meilleures +sources ne disent rien de l’expédition qui y est racontée, mais aussi à +cause des absurdités et des invraisemblances de tout genre qui y sont +accumulées.»[638] + + [638] Rajna o. c. p. 114. Il faut d’ailleurs lire le passage d’Adrien + de Valois, _Rer. Franc._ III, p. 59, qui est une des meilleures + pages de la critique du XVIIe siècle. On ne saurait mieux établir, + de nos jours, l’impossibilité historique de l’épisode; tout ce qu’il + y faut ajouter, c’est sa provenance épique. + +Le récit du _Liber_ a été reproduit en entier, au IXe siècle, par le +_Vita Dagoberti_[639], mais avec quelques variantes qui offrent un +certain intérêt. Selon la première, ce ne sont pas seulement quelques +cheveux, mais une partie de la tête du jeune prince (_particula de +capite ejus_) qui est coupée par le fer de l’ennemi et portée à Clotaire +II. La seconde nous donne le nom de l’écuyer de Dagobert, qu’elle +appelle Adthyra. La troisième corrige la bévue qu’il y a à faire +traverser l’Ardenne avant le Rhin par un messager qui vient des bords du +Wéser: ici, en effet, le dit messager, en homme qui connaît sa +géographie, passe d’abord le Rhin, et arrive ensuite en Ardenne, où il +va trouver Clotaire II séjournant alors à Longolarium. La quatrième veut +expliquer pourquoi les mains de ce roi sont appesanties dans son combat +avec Bertoald: c’est que non seulement il porte sa cuirasse, comme dit +la version du _Liber Historiae_, mais qu’ayant passé le fleuve à la +nage, il a les vêtements remplis d’eau que sa cuirasse empêche de +s’écouler. + + [639] _Vita Dagoberti_ c. 14 dans _Script. Rer. Meroving._ t. II, p. + 404; Aimoin. + +Ces variantes pourraient donner à croire, à première vue, que l’auteur +du _Vita Dagoberti_, qui a copié textuellement le récit du _Liber +Historiae_, l’a retrempé à la source populaire et y a repris quelques +détails omis par le précédent chroniqueur. Je me hâte de dire qu’il n’en +est rien, et que tout s’explique d’une manière beaucoup plus simple. La +première variante n’est qu’un malentendu suggéré par la ressemblance des +mots. _Particula de capillis ejus_ (_Liber Historiae_, c. 41) est devenu +_particula de capite ejus cum capillis_. La deuxième a le même +caractère: _Adthyra_ est une transcription vicieuse pour _ad terram_ qui +se trouve dans le _Liber_[640]. L’addition du nom de _Longolarium_ peut +être considérée comme une conjecture de l’auteur du _Vita Dagoberti_, +qui, voyant Clotaire II résider en Ardenne, tombe naturellement sur le +nom d’une des rares villas royales qu’il y avait dans ce pays[641]: on +sait d’ailleurs combien il aime ce genre de gloses géographiques[642]. +Mais il n’est pas même nécessaire de faire cette supposition, vu que le +nom se trouve déjà dans un des manuscrits du _Liber Historiae_ que le +_Vita Dagoberti_ peut avoir eu sous les yeux. La dernière variante, +enfin, n’est qu’une amplification servant de commentaire à ces mots en +effet assez obscurs: _Erat enim rex luricatus._ Nous restons donc en +présence d’une seule version de notre récit. + + [640] C’est du moins la conjecture assez probable de M. Krusch, dans + une note aux deux passages en question. (_Script. Rer. Meroving._ + II, p. 311 et 404.) M. Rajna, p. 123, n., résout moins bien la + difficulté en proposant de lire _at tiro_, car le _autem_ qui suit + _Adthyra_ dans le _Vita Dagoberti_ est incompatible avec cette + leçon; aussi M. Rajna est-il obligé de le biffer, ce qui augmente + l’énigme. + + [641] Il n’y avait, outre Longlier, que Belsonancum, où Childebert II + tint un plaid en 585 (Greg. Tur. VIII, 21). _Longolarium_ c’est + Longlier (province de Luxembourg belge) et non pas Lengeler + (grand-duché de Luxembourg). M. Rajna, p. 114, n., écrit: + «_Longolarium_ ora _Glare_ nella diocesi di Liegi.» Ce _Glare_ + n’existe pas. + + [642] Cf. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_. + +Tout y a le ton et la couleur épiques. D’abord les cheveux coupés par le +glaive, que Dagobert envoie à son père en signe de sa détresse. Cet +usage germanique reparaît au XIIe siècle encore, et dans une +circonstance historique: Boémond de Tarente, tombé en 1100 au pouvoir +des Turcs, envoya une touffe de ses cheveux à Baudouin d’Edesse, en +signe de captivité et de deuil[643]. Le détail n’est donc pas de ceux +qu’on rencontre seulement dans le monde de la fiction; il est +légendaire, à la vérité, mais il reste conforme à la coutume, comme les +choses épiques le sont toujours. Quant à la géographie bizarre en vertu +de laquelle, venant du pays des Saxons, on traverse l’Ardenne pour +arriver au Rhin, elle n’aurait rien qui dût surprendre un lecteur un peu +au courant des choses épiques, s’il était certain que nous possédons ici +le texte pur du _Liber Historiae_. Je suis porté à me demander si le +_Vita Dagoberti_ ne nous a pas conservé une rédaction plus authentique +de ce passage, et si l’on peut croire que l’auteur du _Liber Historiae_, +si scrupuleux et d’ordinaire si bien informé en matière de géographie, +aurait reproduit dans son récit des données aussi fantaisistes, lui qui, +nous l’avons vu, ne se fait pas faute de corriger les traditions pour +les mettre d’accord avec ses notions géographiques. Le nom du Rhin ne +figure d’ailleurs que dans un seul manuscrit du _Liber_, les autres se +bornent à dire: le fleuve[644], et qu’est-ce qui nous empêche d’entendre +par là la Meuse plutôt que le Rhin? De la sorte, on mettrait d’accord la +géographie et les textes, sans être obligé d’y faire aucune correction +arbitraire. + + [643] Albertus Aquensis VII, 29. + + [644] V. l’édition de M. Krusch, p. 312. L’éditeur n’admet pas _Reno_ + dans le texte et écrit en note: «Nomen fluvii in _B_ perperam + suppletum est, cum puer ex Saxonia profectus atque Ardennam silvam + transgressus, ad Rhenum pervenire minime potuerit. + +Clotaire va au secours de Dagobert. Il décampe la nuit _à grand son de +trompettes_; il est accueilli dans le camp de son fils _par des +applaudissements_. Ces détails dramatiques sont bien de provenance +populaire. Le dialogue échangé de rive en rive entre Bertoald et les +Francs ne l’est pas moins, et la scène où Clotaire se fait reconnaître +en ôtant son casque porte en quelque sorte le cachet de l’épopée. C’est +en effet lorsque, le casque enlevé, les flots de la longue chevelure +royale du Mérovingien roulent sur ses épaules que, de loin, on reconnaît +un prince de la famille de Clovis[645], et c’est à leur couleur +grisonnante (_crines cum canicie variatas_) qu’on s’aperçoit que c’est +Clotaire lui-même et non son fils. L’invraisemblance de la situation est +foncièrement épique: mais, on le sait, jamais l’imagination populaire ne +se laisse arrêter par des difficultés de temps et de lieu, et le +caractère dramatique des scènes la préoccupe exclusivement. + + [645] Il paraîtrait, d’après ce passage, que les rois mérovingiens + ramassaient leur chevelure sous le casque; c’est ce qu’insinuent + également ces paroles de la lettre de saint Avitus à Clovis: + Conferebamus namque... quale esset illud... cum sub casside crines + nutritos salutaris galea sacrae unctionis indueret, etc. (Bouquet + IV, p. 50). + +L’interpellation lancée au roi par Bertoald, de l’autre bord du fleuve, +a évidemment le caractère de ces injures homériques familières aux héros +d’épopée; elle est d’ailleurs assez difficile à comprendre, le mot +_bale_ faisant défaut dans nos glossaires ou n’y ayant aucune +interprétation satisfaisante[646]. Il est probable qu’elle contient une +allusion à la couleur bigarrée des cheveux du roi franc; cela est dans +le goût barbare, et un des épisodes les plus hautement épiques de Paul +Diacre nous offre un exemple du même genre de plaisanterie. Les Lombards +reçus au festin du roi des Gépides Turisind sont raillés par le fils de +ce prince, parce qu’ils portent autour de la jambe des bandelettes +blanches qui les font assez ressembler à des chevaux balzans. Mais cette +imprudente plaisanterie lui vaut une foudroyante réplique: «Va voir le +champ de bataille d’Asfeld, et tu verras quels coups de sabots peuvent +donner ces cavales; là les ossements de ton frère gisent épars comme +ceux d’une bête de somme[647].» + + [646] L’adjectif _bale_ ne se rencontre nulle part qu’ici. Il y a dans + les manuscrits des variantes, _bile_ et _blare_, qui ne sont guère + plus instructives, à moins qu’avec Ducange on ne corrige _bile_ en + _vile_, ce qui donnerait au moins un sens quelconque. Paulin Paris + traduit par _cheval bai_, mais _bale_ ne donnerait jamais _bai_, et + _bai_ n’est pas non plus la couleur d’une chevelure noire et + blanche. Aimoin fait dire à Bertoald: _Tunc hic eras, muta bestia?_ + et la chronique de Saint-Denis: «Es-tu là, vieille jument chauve?» + mais nous ne savons pas sur quoi reposent ces interprétations. + Rajna, p. 279, dont je résume ici la note, évite de se prononcer + lui-même; quant à Krusch, ad. l. l., il voit dans le mot un celtique + _bal_ = _falsus_ et traduit par: _fausse bête_, en rapprochant de + notre passage le nom de Ballomeris donné par mépris au prétendant + Gundovald (Greg. Tur. VII, 14). + + [647] Paul Diacre, _Hist. Lang._ I, 24. + +Tout le reste de l’épisode respire un souffle vraiment épique. Comme +Clotaire y apparaît redoutable à ses ennemis! Lui absent, tout va mal; +il arrive, et aussitôt l’allégresse reparaît dans l’armée des Francs en +même temps que la terreur dans celle des Saxons. L’insulte qui lui est +adressée ne reste pas un moment sans vengeance, et son adversaire se +rend si bien compte de la supériorité du roi franc qu’il fuit aussitôt, +et qu’il le supplie de renoncer à la lutte. Il ne semble pas que le +narrateur ait entièrement compris sa source, car la raison pour laquelle +les mains du roi sont appesanties n’est pas sérieuse, et l’explication +du _Vita Dagoberti_ n’est autre chose, on l’a vu, qu’une conjecture. +Mais cela même est une preuve de sa fidélité relative à la reproduire: +il ne l’a pas traitée comme certaines autres qui, en passant par ses +mains, ont pris une couleur monastique: il l’a laissée telle qu’il l’a +trouvée. + +Il me reste à dire un mot de l’épée de Clotaire employée comme mesure. +Ce trait encore est bien populaire, ce qui, comme le fait observer M. +Rajna, ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas être historique[648]. Il +signifie que Clotaire ordonne de massacrer tout ce qui est au-dessus +d’une certaine taille, et d’épargner les enfants. La même chose est +racontée de Charlemagne par le moine de Saint-Gall[649]. La mémoire du +peuple aime à retenir des traits de ce genre, de préférence à des choses +plus importantes. + + [648] Cet auteur rappelle, p. 117, n., qu’à la prise de Negrepont, + Mahomet II ordonna de mettre à mort tout ce qui portait barbe, ce + qui équivalait à donner un signe matériel auquel se reconnaissaient + tous les hommes faits. Je noterai aussi la locution employée par les + Livres Saints dans les récits de massacres: on ne laisse vivre aucun + _mingentem ad parietem_, c’est-à-dire aucun mâle. + + [649] _Monach. S. Gall._ II, 12. + +Par une bonne fortune bien rare, nous possédons un document ancien qui +atteste l’existence, chez les Francs du VIIe siècle, d’une chanson +populaire sur la victoire de Clotaire en Saxe: c’est, comme tout le +monde le sait, la Vie de saint Faron de Meaux, écrite au IXe siècle par +son successeur Helgaire, qui nous a même conservé deux strophes de la +chanson. Nul doute qu’il n’ait reproduit d’après elle l’épisode qu’il +raconte dans les termes suivants: + +«Sous le règne de Clotaire II, les Saxons, dont la fidélité était +toujours branlante, se révoltèrent, et leur roi Berthold envoya au +souverain des Francs un message conçu en termes d’une rare insolence. +«Je sais, lui faisait-il dire, que tu n’es pas capable de me résister, +et que tu n’as pas non plus cette prétention. Aussi je veux user de +douceur envers ton pays, qui n’est pas à toi, mais à moi, et où je me +propose de m’établir. Tu auras à venir à ma rencontre, et à me servir de +guide dans cette région que je ne connais pas encore. Quand je serai là, +je délibérerai avec les miens sur les guerres à entreprendre, car nous +ne voulons pas la faire à toi et à tes lâches guerriers.» Lorsque le roi +Clotaire II apprit de quel message étaient chargés pour lui les envoyés +saxons, il fut saisi de fureur et il ordonna de les mettre à mort. En +vain on lui démontra qu’il se déshonorerait en violant dans leur +personne le droit des gens: il ne voulut rien entendre, et tout ce que +put obtenir saint Faron, qui était dans son entourage, ce fut que le +supplice des Saxons serait remis au lendemain. Mais ce délai devait lui +suffire pour les sauver. Pénétrant la nuit dans la prison de ces +malheureux, il les exhorta avec tant d’éloquence qu’il les persuada de +se laisser baptiser et de devenir chrétiens. Le lendemain, le conseil du +roi étant réuni pour délibérer de nouveau sur l’affaire, le saint homme +déclara que les prisonniers n’étaient plus des Saxons, mais des +chrétiens, et qu’il venait de les voir revêtus encore de la robe blanche +des catéchumènes. Cette nouvelle frappa d’admiration tout le monde: +naturellement il ne fut plus question de sentence capitale; au +contraire, le roi combla de présents les nouveaux chrétiens et les +renvoya libres dans leur patrie. Plus tard cependant, Clotaire ravagea +la terre des Saxons, et n’y laissa la vie qu’à ceux des habitants dont +la taille n’excédait pas la mesure de son épée. A la suite de cette +victoire fut composé un chant populaire qui circula dans toutes les +bouches, et que les femmes chantaient en chœur et en battant des mains. +Voici le début de ce chant: + + Il faut chanter Clotaire, roi des Francs, + Qui alla combattre au pays des Saxons. + Mal en eût pris aux envoyés Saxons + Sans l’illustre Faron, Burgonde de nation + +Et la fin: + + Quand les envoyés Saxons vinrent en pays franc + Où était Faron, le prince, + Poussés par Dieu, ils passèrent par la ville de Meaux + Et ainsi ils ne furent pas tués par le roi des Francs + +Ce chant populaire, dit en terminant le biographe, montre quelle était +l’universelle célébrité du saint[650]. + + [650] Hildegarii _Vita Faronis_ dans Mabillon, _Acta Sanct. sax._ II, + p. 590. Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per + omnium pene volitabat ora ita canentium, feminaeque choros inde + plaudendo componebant... Hoc enim rustico carmine placuit ostendere, + quantum ab omnibus celeberrimus habebatur. + +Il faut remarquer que l’hagiographe ne cite de cette chanson que ce qui +est nécessaire à la glorification de son héros, et celui-ci semble y +avoir été mentionné seulement en passant, puisque l’auteur de sa vie ne +trouve que deux strophes où il soit parlé de lui. Le reste de l’épisode, +c’est-à-dire la manière dont Faron sauva de la mort les envoyés saxons, +n’était donc pas célébré dans le chant populaire, qui était consacré à +Clotaire (_de Clotario est canere_) et non à l’évêque de Meaux, et qui +roulait sur les victoires de Saxe (_ex qua victoria carmen publicum +juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora_). Cela étant, où +Helgaire a-t-il trouvé le récit de l’intervention de saint Faron? Il l’a +trouvé dans le même document qui lui a fourni le début et la fin de la +chanson de Clotaire II, à savoir, dans un _Vita Chilleni_ qu’il cite à +plusieurs reprises, et auquel il fait de larges emprunts[651]. Saint +Quellien ou Kilien était un moine irlandais qui, venu en Gaule avec +saint Colomban[652], avait fait un pèlerinage à Rome, et s’était ensuite +établi auprès de son parent saint Fiacre[653] dans la Brie, d’où +l’évêque de Meaux, saint Faron, l’avait envoyé évangéliser +l’Artois[654]. Saint Faron avait en grande estime le missionnaire +irlandais, et entretenait avec lui les relations les plus affectueuses, +si bien que la biographie de saint Quellien est devenue, pour Helgaire, +une source qui lui a fourni de précieux renseignements sur saint Faron. +Cette biographie paraît avoir été écrite au cours du VIIe siècle: plus +tard, elle n’aurait pas eu sur le saint des renseignements si nombreux +et si précis. Helgaire, il est vrai, ne dit pas qu’il lui emprunte les +deux strophes du chant de Clotaire, mais il n’a pas même besoin de +prendre cette peine, tant la chose est manifeste. De supposer qu’au +moment où il écrivait, c’est-à-dire à la fin du IXe siècle, il aurait +encore circulé un chant sur Clotaire II, et qu’il aurait pu le +recueillir à la source populaire, cela ne viendra à l’idée de personne: +au temps d’Helgaire, Clotaire II était bien oublié, et s’il était encore +resté quelque chose du chant en question, les noms, dans tous les cas, +auraient fait place à celui de quelque autre héros, de Charlemagne +probablement. D’ailleurs, Helgaire lui-même a soin de marquer, par la +manière dont il parle de ce document, qu’il ne s’agit pas d’un poème +encore vivant qu’il aurait entendu chanter lui-même, mais d’un souvenir +du passé: la chanson, dit-il, _circulait_ sur les lèvres de tout le +monde, les femmes la _chantaient_ en chœur en battant des mains. Voilà +des imparfaits assez significatifs, et tout le monde conviendra que, +après cela, on ne peut pas croire que Helgaire ait trouvé le passage +ailleurs que dans une source écrite, je veux dire dans le _Vita +Chilleni_[655]. + + [651] _Vita Faronis_ c. 70, 79 et 103 (Mabillon o. c. p. 589 et 592). + + [652] V. sur lui le chant de Ratpert en l’honneur de saint Gall dans + Müllenhoff et Scherer, _Denkmaeler Deutscher Poesie und Prosa_, 2e + édition, p. 19. + + [653] _Vita S. Fiacrii_ c. 4 (Mab. o. c. II, p. 573). + + [654] C’est ce saint Quillien, d’ailleurs peu connu, qui est vénéré à + Aubigny en Artois. + + [655] Cf. Rajna, p. 120 et suiv. qui a le premier restitué au _Vita + Chilleni_ la paternité du précieux renseignement sur le chant de + Clotaire. + +D’autre part, aux yeux de Helgaire, la guerre de Saxe dont il est parlé +dans la chanson est bien celle que raconte le _Liber Historiae_. En +effet, Helgaire connaît parfaitement le _Liber Historiae_; c’est à cet +ouvrage qu’il emprunte ses renseignements généraux sur l’histoire des +Francs, notamment dans son coup d’œil rétrospectif du chap. 25. +Lorsqu’il le trouve en contradiction avec le _Vita Columbani_, auquel il +emprunte également de nombreux extraits, il prend la peine de le +noter[656]: preuve d’un sens critique qui s’éveille déjà. Si donc la +chanson n’avait pas raconté les mêmes choses que le _Liber Historiae_ au +sujet de la guerre de Clotaire en Saxe, n’avons-nous pas le droit de +croire que notre auteur noterait le désaccord? Et si, au contraire, il +parle avec un tel ton de certitude de Bertoald, de la victoire du roi +franc, et de l’usage qu’il fit faire de son épée, n’est-ce pas parce que +tout cela se trouvait dans la chanson aussi bien que dans le _Liber +Historiae_? Comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, puisque le +_Liber_, on l’a vu, n’a pu que reproduire la chanson, et que la chanson +ne pouvait raconter autre chose que cela? Nous devons conclure, par +conséquent, que le récit de Helgaire et celui du _Liber Historiae_ nous +présentent deux paraphrases différentes de la même source poétique, le +_Liber_ racontant le tout, le _Vita_ le rappelant sous forme de résumé. + + [656] Porro Theodoricus post internecionem sui fratris Theodeberti jam + supra revelati penes Mettense morans opidum, divinitus percussus + juxta Gesta B. Columbani, sed juxta Francorum a Brunechilde veneno + infectus infoeliciter hominem exiuit. _Vita S. Faronis_ c. 29 dans + Mabillon _Acta Sanct._ II, p. 586. + +Il faut cependant noter une différence entre les deux versions. Dans le +_Liber_, les Saxons ont attaqué les Francs à l’improviste, et dans la +persuasion que Clotaire était mort: aussi ils sont remplis d’épouvante +quand ils apprennent qu’il est encore de ce monde, et qu’il vient +d’arriver dans le camp de Dagobert. Dans le _Vita_, au contraire, ils +ont provoqué Clotaire en lui faisant parvenir un message outrageant. De +plus, dans le _Liber_, Bertoald n’est que le duc des Saxons, tandis que +dans le _Vita_, il est leur roi. Le sujet a donc été altéré depuis le +moment où il a été analysé dans le _Liber_, et des motifs nouveaux y ont +été ajoutés, preuve que la chanson a joui d’une existence assez longue, +et d’une véritable popularité. + +Quelle est maintenant l’historicité de notre récit? Nous l’avons déjà +vu: les dangers courus par Dagobert et le duel entre Clotaire et +Bertoald sont incontestablement du domaine de la fiction épique. Mais le +cadre dans lequel sont placés ces intéressants récits, je veux dire +l’histoire de la guerre de Clotaire II contre les Saxons, doit-elle +aussi être regardée comme fictive et écartée de l’histoire? Après de +longues hésitations, et après avoir soumis cette question à un minutieux +examen, j’ai brûlé les pages dans lesquelles je la résolvais d’une +manière négative, et je me suis rallié à l’opinion de M. Rajna, qui +admet ici un transfert épique causé, comme presque toujours, par +l’identité des noms[657]. Le chant que nous venons d’analyser a raconté +sous le nom de Clotaire II, en les embellissant, des événements qui se +sont passés sous le règne de Clotaire I: telle est la conclusion à +laquelle je suis arrivé sur les pas de mon savant collègue italien, et à +laquelle j’espère rallier aussi mes lecteurs. + + [657] Rajna p. 124-130. + +D’abord, en dehors du _Liber Historiae_ et du _Vita Chilleni_, qui ont +puisé l’un et l’autre à des sources épiques, et qui ont d’ailleurs +écrit, l’un à cent, l’autre à deux cents ans de distance, aucun document +ne mentionne une guerre de Clotaire II contre les Saxons. Frédégaire, +qui est pour le règne de ce prince et de son successeur une source +historique de premier ordre, ne se borne pas à ignorer totalement cette +prétendue expédition; il donne par anticipation un démenti à ceux qui la +racontent, en affirmant que, devenu maître de l’Austrasie et de la +Burgondie, Clotaire II les gouverna heureusement pendant seize années, +et vécut en paix avec tous ses voisins[658]. Voilà un témoignage qui ne +laisse aucune place pour une guerre de Saxe sous Clotaire II. Un +événement de cette importance n’aurait certes pas échappé à Frédégaire, +qui écrivait peu d’années après la mort de Clotaire II et qui raconte +tout ce qu’il sait: et, à supposer qu’il l’eût omis, par quelle autre +voie la connaissance en serait-elle arrivée à l’auteur du _Liber +Historiae_ et à celui du _Vita Chilleni_? Encore une fois, par la +tradition épique seule, c’est-à-dire précisément par un témoignage qui +ne prouve rien en matière d’histoire, aussi longtemps qu’il n’est pas +corroboré par un témoignage d’autre nature. + + [658] Firmatum est omnem regnum Francorum, sicut a priorem Chlotarium + fuerat dominatum, cunctis thinsauris dicione Chlothariae junioris + subjecitur, quod feliciter post sedecem annis tenuit, pacem habens + cum universas gentes vicinas. Fredeg. IV, 42. + +Mais il y a plus. Non seulement le récit du _Liber_ et du _Vita_ manque +de preuve, mais il y a de fortes présomptions pour croire qu’il n’est +qu’un remaniement de l’histoire d’une des deux guerres de Saxe de +Clotaire I. + +Nous avons vu plus haut que cette guerre a fait certainement le sujet de +chants épiques, et que la couleur de ceux-ci s’est déjà répandue sur la +narration, d’ailleurs exacte, que Grégoire de Tours nous en a +laissée[659]. Nous y avons surtout constaté une tendance déjà accentuée +à transformer en victoire la défaite subie par le roi franc. Et cette +tendance, chose curieuse, se remarque également dans la chronique de +Marius d’Avenches et dans l’appendice de celle de Marcellin. Je dirai +plus: ces deux derniers auteurs, confondant les deux expéditions de +Clotaire entre elles et négligeant les détails essentiels, arrivent à +les présenter comme des campagnes victorieuses et ne semblent pas se +douter que les Francs aient jamais subi un désastre en Saxe. Qu’est-ce à +dire, sinon que l’élaboration épique de cette histoire a commencé de +fort bonne heure, et que Marius ainsi que le continuateur anonyme de +Marcellin en ont même accueilli une version plus stylisée déjà que celle +de Grégoire? Car de supposer que ce dernier, ou la source orale +consultée par lui, auraient transformé en défaite le récit d’une +victoire des armées franques, cela serait de toute invraisemblance, et +je ne crois pas qu’une idée semblable vienne à aucun critique. Force +nous est donc de conclure que, conformément aux lois de l’épopée, +l’histoire de la guerre malheureuse de Clotaire I en Saxe a fait de +bonne heure l’objet de chants populaires, qui l’ont insensiblement +transformée en une éclatante victoire. Et si, comme cela me paraît +indubitable, il a existé au VIIe siècle un chant de ce genre, il est +certain qu’il a dû s’appliquer à Clotaire II en vertu de l’identité des +noms, et de l’impossibilité pour le public de distinguer l’un des rois +de l’autre par un signe mnémonique quelconque[660]. Donc, ou bien il n’y +a pas eu de chant sur la guerre de Saxe de Clotaire I--et il paraît bien +qu’il y en a eu--ou bien ce chant a été appliqué à Clotaire II. Une +telle conclusion me semble s’imposer. Ajoutons qu’il n’est pas difficile +de retrouver, dans l’histoire mise sous le nom de Clotaire II, un trait +qui révèle celle de Clotaire I. D’après la version du _Vita_, c’est à +Clotaire lui-même que les envoyés saxons apportent le message insolent +de leur maître; or, cela ne se pouvait, puisqu’ils n’avaient pour voisin +que l’Austrasie, et que l’Austrasie était sous l’autorité de son fils +Dagobert[661]. Ce trait, que la chanson du VIIe siècle a conservé par +mégarde, est parfaitement vraisemblable tant qu’il s’agit de Clotaire I, +mais il devient contradictoire si le récit s’applique à Clotaire II. + + [659] V. ci-dessus p. 383. + + [660] Les chiffres par lesquels l’érudition moderne distingue les + divers rois qui ont porté le même nom n’existaient pas au moyen âge; + le peuple ne connaissait par suite qu’un seul roi Clotaire, un seul + roi Charles, et tout ce qui était raconté de l’un s’appliquait + d’emblée à l’autre. + + [661] Cette objection a déjà été soulevée par A. de Valois _Rer. + Franc._ III, 59. + +Le travail de contamination et de fusion paraît d’ailleurs avoir +commencé assez tôt. Parlant de l’expédition de Clotaire I en Saxe, qu’il +rapporte inexactement à l’année 553, le continuateur de Marcellin dit +que les rebelles furent domptés sur les bords du Wéser[662]. Aucune de +nos sources écrites ne nous a conservé ce détail. D’autre part, nous +voyons par les versions poétiques sur la guerre de Clotaire II que +l’engagement avec l’ennemi a eu lieu sur les bords du Wéser. Cette +circonstance ne doit pas être fortuite: j’y vois, au contraire, une +preuve de plus que ce que la bouche populaire racontait de Clotaire I a +passé dans la légende de Clotaire II. Aller plus loin, et rechercher la +raison de l’introduction de Dagobert dans le récit me semble un travail +aussi téméraire que peu fructueux: nous connaissons trop peu l’histoire +du temps pour pouvoir dire quelle circonstance aujourd’hui oubliée a dû +motiver les changements subis par la légende. Peut-être les principaux +traits de la chanson étaient-ils déjà constitués à l’époque où elle +n’était appliquée qu’à Clotaire I, et Dagobert n’est-il que le prête-nom +d’un des fils de ce roi, de Sigebert, par exemple, qui devait lui +succéder en Austrasie. Dans tous les cas, nous avons ici un nouvel +exemple, et des plus curieux, de la manière dont l’esprit épique élabore +les matériaux qui lui sont fournis par l’histoire. + + [662] 553. Quo ipso anno Clotarius ipse Saxones rebellantes juxta + Wiseram fluvium magna caede domuit, et Thoringiam pervasam + devastavit. Bouquet II, 20. + + + + +CHAPITRE IV + +Derniers accents épiques. + + +Après Clotaire II, il n’y a plus trace de chants épiques dans nos +sources, ou du moins on n’en trouve plus qu’elles aient analysé. Sans +doute, il continue de s’en produire, mais ou bien les chroniqueurs les +ignorent, ou bien ils ne leur demandent pas de renseignements sur des +personnages et sur des faits qu’ils connaissent sans leur secours. C’est +la notoriété publique désormais qui leur fournit leurs données. Tout le +monde est au courant des événements du jour et de la veille, et peut les +raconter avant qu’il y ait des chansons pour les célébrer. Il y a une +mémoire publique qui est le réservoir commun où viennent puiser le poète +et le chroniqueur. Seulement, il faut remarquer que cette mémoire est +épique elle-même, c’est-à-dire qu’elle garde moins les faits que les +impressions, et qu’elle obéit aux lois de l’imagination et non aux +exigences de la science historique. Elle ne retient que quelques traits +saillants des événements, de préférence ceux qui ont un caractère +dramatique et pittoresque, et laisse les autres dans l’ombre sans se +préoccuper de leur degré d’importance. L’histoire telle qu’elle s’en +souvient n’est nullement l’histoire telle qu’elle s’est passée. Un +triage s’est fait, qui a éliminé toutes les données pour lesquelles +l’âme populaire n’a pas d’intelligence. Il n’est resté que les éléments +susceptibles de subir l’action transformante du génie poétique. Et +l’ensemble de ces éléments constitue la source exclusive où les +chroniqueurs vont puiser leurs renseignements oraux. + +Si nous passons en revue les récits de nos chroniqueurs à partir du +point où on n’y peut plus démêler l’influence des chants épiques, nous y +constaterons sans peine la réalité du triage dont il vient d’être +question. Chacun des faits racontés, pris isolément, a gardé son +caractère historique; mais l’ensemble, par là même qu’il constitue un +choix fait par l’imagination, a une couleur plutôt poétique. Le dessin +est encore celui de l’histoire; la couleur est celle de la poésie. + +Voici, par exemple, dans le _Liber Historiae_, le roi Dagobert qui +s’offre à l’admiration du lecteur. C’est le roi vaillant par excellence, +le vrai soutien des Francs, le sévère justicier, le grand bienfaiteur +des églises. La paix règne dans tout son royaume, protégé par sa forte +épée. Le bruit de sa gloire retentit parmi les nations, et il inspire la +terreur à tous ses voisins. Néanmoins, il est pacifique et bienveillant, +et il règne sur le peuple franc comme un nouveau Salomon. Lorsqu’il +meurt, il est universellement pleuré de ses sujets, et la voix des +regrets populaires se fait entendre autour de sa tombe[663]. + + [663] _Liber Historiae_ c. 43. + +Ce portrait ne contient, à proprement parler, aucun élément qu’il faille +regarder nécessairement comme épique, et toutefois, qui ne voit à quel +point il est idéalisé? Aucun des traits qui caractérisent la physionomie +individuelle n’y est conservé; tous ceux, au contraire, avec lesquels on +peut tracer la figure du roi juste et sage s’y retrouvent. Ce n’est pas +le portrait d’un souverain des Francs du VIIe siècle qui est peint ici: +c’est le type du roi. Son vrai nom n’est pas Dagobert, c’est Salomon. + +Mais ce type du monarque, obtenu par l’élimination de tout ce qui est +personnel ou individuel, n’est lui-même que l’élaboration d’un ensemble +de matériaux recueillis par une plume contemporaine, et triés sous +l’influence de l’imagination épique. Ces matériaux, nous les retrouvons +dans les pages que Frédégaire a consacrées au règne de Dagobert I. Ce +roi a produit sur le chroniqueur, ou du moins sur ses bailleurs de +renseignements, une impression profondément épique. Il est pour eux, si +l’on peut ainsi parler, le monarque par excellence. Lorsqu’il entre en +Burgondie, il frappe de terreur les grands, tant ceux du clergé que les +laïques; par contre, son arrivée comble de joie les pauvres et les +affamés de justice. A Langres, il fait éclater sa haute impartialité vis +à vis des grands et des petits. Inaccessible à la corruption, le roi ne +fait aucune acception de personnes; la justice seule règne avec lui, et +c’est ainsi qu’il se rend agréable au Très Haut. A Dijon, à Saint-Jean +de Losne, à Châlons-sur-Saône, il déploie la même fermeté et la même +grandeur d’âme. Le sommeil n’approche pas de ses paupières et la +nourriture ne restaure pas ses membres, tant il est passionnément +préoccupé de faire droit à tous, afin que personne ne sorte de sa +présence sans avoir obtenu justice. Son règne est heureux et prospère: +de sages conseillers, Arnulf et Pepin, en rehaussent l’éclat; il est +aimé de ses peuples, et sa gloire retentit sur toutes les lèvres[664]. +Au dehors, il inspire une telle crainte que les peuples se soumettent +spontanément à lui, ou l’appellent à leur secours quand ils sont +attaqués. Pas un des rois francs ses prédécesseurs ne l’a égalé en +gloire. Tel est ce souverain qui fait l’orgueil de l’Austrasie. Mais dès +que, devenu par la mort de Clotaire II maître de tout l’empire franc, il +met le pied sur le sol de la Neustrie corrompue, dont il s’éprend et où +il veut fixer sa résidence, il tombe dans une irrémédiable et honteuse +décadence. Il oublie cet amour de la justice qui l’animait autrefois, il +se met à dépouiller l’Église et ses leudes pour remplir ses trésors, il +se livre à la volupté, il a trois reines et une multitude de concubines. +Son cœur reste bon, il est vrai, et sa main aime encore à s’ouvrir pour +les malheureux, mais la cupidité maudite n’a-t-elle pas terni toutes ses +qualités, et peut-on espérer pour lui le royaume éternel?[665] + + [664] Ut a cunctis gentibus immenso ordine laudem haberit. + + [665] Fredeg. IV, 58-60. + +Ce portrait en partie double est stylisé, c’est incontestable, et bien +que le nom de Salomon ne soit pas prononcé, il est manifeste que c’est +le souvenir de ce roi qui a flotté devant l’esprit du chroniqueur au +moment où il esquissait la figure de Dagobert. C’est donc sous la dictée +de l’imagination qu’il a écrit ces lignes, dans lesquelles on pourra ne +relever aucun détail qui ne soit historique, bien que, pris dans son +ensemble, le tableau donne l’idée d’une figure obtenue grâce à un vrai +travail de sélection épique. + +Je crois devoir insister sur cette distinction entre l’impression que +les faits historiques ont laissée, et l’élaboration dont ils ont été +l’objet de la part du génie épique. Elle est particulièrement +reconnaissable ici. Si le portrait de Dagobert qui vient de passer sous +nos yeux atteste la vivacité de l’impression, la narration elle-même +établit d’une manière non moins certaine la conformité stricte du récit +à la réalité. Et cependant, il y a dans l’histoire de Dagobert I des +épisodes qui semblaient appeler en quelque sorte l’imagination +populaire. Tel est, par exemple, celui des Bulgares massacrés en Bavière +par ordre du roi. Ces barbares s’étaient réfugiés, au nombre de neuf +mille, sur le territoire de l’empire franc, pour échapper aux Avares qui +leur avaient infligé une sanglante défaite. Dagobert ordonna d’abord aux +Bavarois de leur accorder l’hospitalité, puis, sur le conseil des +Francs, il commanda de les massacrer tous avec leurs femmes et leurs +enfants, chose d’autant plus facile que ces malheureux étaient dispersés +et sans défiance. Frédégaire, et à sa suite le _Gesta Dagoberti_[666], +racontent avec une crudité naïve cette histoire flétrissante pour leur +héros: ils ne blâment pas le vil expédient auquel il recourt pour se +débarrasser d’hôtes encombrants, mais ils ne font rien non plus pour en +diminuer l’odieux, preuve qu’ils se tiennent encore sur le terrain de +l’histoire pure. Si la légende avait passé par là, elle nous aurait +présenté les choses bien autrement: les Bulgares seraient devenus +d’injustes envahisseurs, ou bien encore des hôtes perfides qui auraient +récompensé par la plus noire trahison l’hospitalité du roi; leur +massacre aurait été célébré comme une mesure de légitime défense et +comme un triomphe remporté sur d’injustes agresseurs. Le récit de +Frédégaire, on le voit, est antérieur à toute germination poétique du +sujet, et la figure la plus épique peut-être des Mérovingiens est aussi +celle qui, dans sa chronique, porte le moins le reflet de l’épopée. + + [666] Fredeg. IV, 72. _Gesta Dagob._ 28. + +Qu’on ne s’étonne pas de cette qualification que je viens d’appliquer au +personnage en question. Bien que tout témoignage positif me fasse défaut +pour étayer mon affirmation, je n’hésite pas à répéter qu’à mon sens +Dagobert I a été le centre de l’épopée mérovingienne. S’il n’a été donné +à aucun roi de sa dynastie d’avoir aux yeux de ses sujets le prestige +éclatant dont il est revêtu dans nos chroniqueurs, il en faut conclure +qu’aucun d’eux n’a dû occuper une place aussi brillante que la sienne +dans l’épopée nationale. Et plus d’un indice nous permet de croire qu’il +en a été réellement ainsi. D’abord la mention qui est faite de lui dans +le chant sur la guerre de Clotaire contre la Saxe. Nous avons vu que, +selon toute apparence, il s’agit là d’une guerre de Clotaire I, +attribuée à Clotaire II en vertu d’un simple transfert épique, et que, +par conséquent, Dagobert I n’a pu y jouer aucun rôle. Si donc il y a été +introduit en dépit de l’histoire, c’est évidemment à cause de sa haute +signification de héros d’épopée. D’autre part, nous rencontrons dans +l’épopée carolingienne certains traits dont l’histoire de Dagobert nous +offre la forme la plus ancienne, preuve qu’ils ont dû être racontés de +lui avant de se voir, par la suite des temps, attribués à d’autres +héros. Il en est ainsi notamment pour le curieux épisode raconté dans le +Floovant, chanson de geste du XIIe siècle. D’après ce poème, Floovant, +fils de Clovis, par pure espièglerie d’adolescent, s’est avisé un jour, +pendant que le duc Sénéchal, son gouverneur, était endormi, de lui +couper la barbe. Or, on ne pouvait faire de plus mortelle injure à un +Franc que de le défigurer ainsi et de le livrer à la risée publique. Le +malheureux alla se plaindre amèrement à Clovis, et le roi irrité voulut +mettre à mort le fils coupable: il ne céda qu’à grand’peine aux +sollicitations de la reine sa femme, et consentit à commuer la peine en +un exil de sept années. + +Cet épisode, comme MM. Guessard et Michelant le montraient dès +1859[667], et comme, depuis lors, l’ont prouvé MM. Gaston Paris[668], A. +Darmesteter[669] et Rajna[670], n’est autre chose qu’une version +nouvelle et peu altérée d’un récit qui figure déjà dans le _Gesta +Dagoberti_. Le voici dans le texte de ce document: + + [667] _Floovant, chanson de geste_, publiée par MM. Guessard et + Michelant. Paris 1859, p. VI. + + [668] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 444. + + [669] A. Darmesteter, _De Floovante vetustiore gallico poemate_, p. + 103 et suiv. + + [670] Pio Rajna o. c. p. 146 et suiv. + +«Dagobert croissait en vertu comme en âge, et il donnait par ses actions +l’espérance qu’on trouverait en lui un excellent roi. Son père Clotaire +avait choisi, pour traiter les affaires sous ses ordres, un certain +Sadrégisile, d’une fidélité éprouvée, à ce qu’il croyait, et lui avait +confié notamment le duché d’Aquitaine. Celui-ci, enorgueilli d’une si +grande dignité, et travaillé soit par cet orgueil, soit par quelque +espoir de posséder lui-même le royaume, souffrait impatiemment les +heureux progrès de Dagobert, fils du roi. Quoiqu’il fît semblant de lui +porter beaucoup d’amour, il ne put cacher longtemps ce qu’il méditait. +Mais comme, craignant le roi Clotaire, il n’osait laisser éclater tout +haut ses sentiments, sa secrète inimitié ne parut d’abord que par ses +mépris répétés envers le fils du roi. Il alléguait pour excuse la +jeunesse de celui-ci, disant qu’il ne fallait pas qu’un esprit encore +inexpérimenté pût devenir insolent par la soumission des grands du +royaume, ni que l’exercice d’un pouvoir acquis de trop bonne heure +détournât le jeune homme du travail et de l’étude. On rapporta à +Dagobert ce que faisait et disait cet homme; il s’était déjà aperçu +lui-même de son inimitié, et par les paroles des autres il en fut tout à +fait convaincu. Mais, ne pouvant le remettre aussitôt dans le devoir, il +jugea qu’il fallait attendre une occasion pour examiner avec soin la +chose, et faire subir à son rival le châtiment qu’il méritait. Un +certain jour, Clotaire partit pour la chasse et s’en alla fort loin. +Dagobert et le duc Sadrégisile restèrent à la maison. Alors Dagobert, +ayant trouvé l’occasion qu’il désirait, manda le duc auprès de lui et +l’invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci, ne soupçonnant +nullement ce qui devait arriver, commença à le traiter légèrement, et ne +rendit point à son seigneur futur, que dis-je, à celui qui était déjà +son seigneur, les honneurs qui lui étaient dus. Dagobert lui présenta la +coupe trois fois, et cet homme, méritant de subir en ce jour la peine de +ses précédentes insolences, la repoussa comme si elle lui eût été +offerte, non par son seigneur, mais par un compagnon et à mauvais +dessein. Alors Dagobert commença à l’accuser d’être infidèle envers son +père, de le traiter lui-même en rival, de se montrer ennemi de ses +compagnons, ajoutant qu’il ne fallait pas supporter longtemps les +outrages d’un serviteur, ni tarder à venger ses injures, de peur que +tant d’orgueil ne fût quelque jour poussé à l’excès; il le fit aussitôt +battre de verges et le déshonora en lui faisant couper la barbe, ce qui +était alors le plus grand affront. Ainsi cet homme qui s’était imaginé +que, par une longue suite de prospérités, il deviendrait roi, apprit +tout à coup combien il était loin de ce haut rang. + +«Au retour de Clotaire, Sadrégisile, déshonoré par ces affronts, se +présente devant lui et lui raconte en pleurant ce qu’il a souffert, et +de la part de qui. Le roi, touché des injures de son duc, et se +répandant contre son fils en menaces furieuses, ordonne qu’on le fasse +venir vers lui. A cette nouvelle, Dagobert, qui ne devait ni ne pouvait +résister, jugea qu’il lui était au moins permis de fuir la colère de son +père en se retirant dans l’église des saints martyrs dont j’ai parlé. Il +prit donc la fuite vers cet asile, et, poursuivi par son père, se rendit +en toute hâte là où s’était réfugié autrefois le cerf que lui-même +poursuivait. Ce souvenir lui faisait croire que les saints qui avaient +repoussé les chiens de leur sanctuaire le protégeraient aussi contre le +courroux du roi, et l’événement ne trompa point son espérance[671].» + + [671] _Gesta Dagoberti_ trad. Guizot (_Collection de Mém. relatifs à + l’histoire de France_, t. II, p. 276 et suiv.). + +La ressemblance, on le voit, est frappante. Dans les deux récits, il y a +un fils de roi qui outrage mortellement le favori de son père; dans +chacun, le caractère spécial de l’outrage est le même; et, enfin, de +part et d’autre, le monarque irrité se propose de tirer un châtiment +exemplaire du coupable, qui n’est sauvé que grâce à des circonstances +spéciales. On ne pourra certes pas soutenir que l’épisode de Floovant +soit tiré du _Gesta Dagoberti_: les divergences des deux récits sont +trop nombreuses: le nom du jeune prince, de son père, de sa victime, la +raison de l’insulte, la manière dont le coupable échappe au châtiment, +tout diffère et atteste que le poète du Floovant s’est inspiré d’une +autre source. Et cette source ne peut être que la tradition populaire, à +laquelle avait déjà puisé l’auteur du _Gesta Dagoberti_ lui-même. + +Mais quelle est, dans ce cas, la plus ancienne des deux versions, et +qui, du fils de Clovis ou du fils de Clotaire II, y a été célébré le +premier? On ne peut pas nier que la version qui met en scène Dagobert I +ait pour elle le privilège d’une antériorité considérable, puisqu’elle +n’a pas été rédigée plus tard que 835[672]. Si Dagobert n’était devenu +le héros de l’aventure que par suite d’un transfert épique en vertu +duquel il aurait été substitué à un prince de l’âge précédent, ce +transfert épique aurait fait totalement disparaître le nom et la +personnalité de ce dernier, et on ne peut pas admettre qu’ils se fussent +conservés jusqu’au XIIe siècle à côté de la version qui faisait +intervenir Dagobert. D’aucune manière donc, nous ne sommes autorisés à +croire que l’auteur du _Floovant_ aurait possédé, au XIIe siècle, la +forme primitive d’une légende qui aurait été altérée dès le IXe: de +pareils phénomènes de conservation ne se produisent jamais, et le +transfert épique, une fois accompli, ne retourne pas sur ses pas. +D’ailleurs, le Floovant de la _Chanson de Geste_ peut fort bien se +ramener à Dagobert, avec qui il a en commun non seulement l’exploit de +la barbe coupée, mais encore les combats contre les barbares de l’autre +côté du Rhin; quant à son nom, ce n’est qu’un appellatif tellement vague +qu’il peut être attribué à n’importe quel prince mérovingien. Floovant, +en effet, comme l’a montré M. Gaston Paris, n’est autre chose que +_Chlodoving_, forme patronymique signifiant _descendant de Clovis_[673]. +Je crois donc que l’auteur du _Floovant_ a puisé à une source contenant +une version déjà altérée de l’épisode rapporté dans le _Gesta +Dagoberti_[674]. + + [672] Krusch dans _Script. Rerum Merov._ II, p. 396. + + [673] Mais cela même n’est qu’une ingénieuse conjecture, et j’avoue + que je ne suis pas absolument persuadé de l’identité de Floovant et + de Chlodoving. + + [674] Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_ dit avec + raison p. 21: «Die Geschichte Floovents ist die sagenhafte + Geschichte des Koenigs Dagobert.» + +Je crois aussi que la substitution de Clovis à Clotaire II comme père du +héros est d’ordre purement littéraire, et que la tradition populaire en +est bien innocente. Je m’abstiens d’ailleurs de tout jugement sur +l’authenticité de l’épisode, qui est probablement inventé[675]. Si je +devais dire toute ma pensée, j’avouerais que je le considère comme un +motif poétique d’abord très indépendant de l’histoire de Dagobert, et +qui, par la suite, n’y a été introduit qu’en vertu de la tendance +constante des légendaires à mettre un nom connu sur les aventures qu’ils +racontent. + + [675] «Sadregisile paraît bien être un personnage inventé.» J. Havet, + _Questions Mérovingiennes_ dans _Bibl. de l’Éc. des Chartes_ LI, p. + 10. + +Ce n’est pas tout. Il est un événement du règne de Dagobert I qui, tout +en gardant une allure foncièrement historique dans Frédégaire, a +certainement inspiré les chants nationaux, et a même fini par devenir le +vrai noyau de l’épopée française: je veux parler de son expédition +contre les Basques rebelles. + +«La quatorzième année du règne de Dagobert, les Vascons se soulevaient +violemment et faisaient de fréquents pillages dans le royaume franc +qu’avait possédé Charibert. Le roi fit mettre en campagne toute l’armée +du royaume des Burgondes, et en donna le commandement au référendaire +Chadoindus, qui, du temps du roi Théodoric, avait fait preuve de sa +valeur dans un grand nombre de combats. Celui-ci partit pour la Vasconie +avec onze ducs[676] qui commandaient l’armée en sous-ordre, à savoir +Arimbert, Amalgar, Leudebert, Wandalmar, Walderic, Ermeno, Barontus, +Chairaard, tous de race franque, Chramnelen, de race romane, le patrice +Willibald, de race burgonde, et Aigyna, de race saxonne, sans compter +des comtes qui n’étaient pas sous l’autorité d’un duc. L’armée des +Burgondes s’étant répandue par toute la Vasconie, les Vascons, +descendant du haut de leurs rochers et de leurs montagnes, se hâtèrent à +la guerre. La lutte ayant commencé, ils tournèrent le dos, selon leur +usage, en voyant qu’ils allaient être vaincus, et se réfugièrent dans +les gorges des Pyrénées où ils se tinrent cachés dans des endroits très +sûrs au milieu des rochers. L’armée franque, les suivant à la trace sous +le commandement de ses ducs, les vainquit, leur prit quantité de +captifs, en tua un grand nombre, brûla leurs maisons, et s’empara de +tous leurs biens. Enfin les Vascons, accablés et domptés, demandèrent +leur pardon et la paix aux ducs ci-dessus nommés, promettant de se +présenter par devant le glorieux roi Dagobert, de se livrer en son +pouvoir et de faire tout ce qu’il leur ordonnerait. Cette armée serait +retournée heureusement et sans dommage dans son pays, si le duc Arimbert +n’eût été, par sa négligence, tué avec les seigneurs et les nobles de +son armée par les Vascons dans la vallée de la Soule. L’armée des +Francs, qui était allée de Burgondie en Vasconie, la victoire remportée, +rentra chez elle[677].» + + [676] Frédégaire ne parle que de _dix_ ducs et il en nomme _onze_, + preuve évidente que son texte a été altéré, et qu’il faut lire _Quod + cum undecem docis_ et non _quod cum decem_. + + [677] Fredeg. IV, 78. + +Il n’est pas douteux, comme on l’a déjà fait observer à plusieurs +reprises[678], que cet épisode dramatique, qui semble avoir très +particulièrement intéressé Frédégaire, puisqu’il le raconte avec un +détail inusité, n’ait été, peu de temps après lui, et peut-être de son +vivant, le sujet d’un chant populaire. Et ce chant paraît avoir fourni +un de ses éléments principaux au chant de Roncevaux, avec lequel il se +sera fondu selon la loi du transfert épique dès que le désastre de 778 +eut été connu. En effet, ni la Vie de Charlemagne par Eginhard, ni les +_Annales_ mises sous le nom du même auteur, ne nous parlent de douze +chefs qui auraient commandé l’armée de Charlemagne[679], et pourtant, +ces douze chefs font, si je puis ainsi parler, partie intégrante de la +donnée traditionnelle qui sert de base au poème de Roland à Roncevaux. +Pourquoi, si ce n’est pas parce qu’ils figuraient déjà dans une +précédente histoire de désastre subi dans les Pyrénées, c’est-à-dire +dans le chant qui célébrait la défaite glorieuse des douze pairs de +l’armée mérovingienne? La preuve qu’il en est ainsi, c’est que les douze +pairs n’apparaissent primitivement que dans la seule _Chanson de +Roland_, à l’exclusion de tous les autres poèmes consacrés au règne de +Charlemagne. Bien plus, si nous en croyons la _Karlamagnussaga_, qui +certainement est ici l’écho de quelque voix plus ancienne, les douze +pairs ont été choisis par Charlemagne au début de l’expédition, d’où il +résulterait à l’évidence qu’ils n’ont pu figurer dans aucun autre +épisode de l’histoire traditionnelle de ce grand roi, attendu qu’ils +doivent périr à la fin de cette même expédition. Il est donc établi que +les douze pairs forment, dans le cycle carolingien, un élément adventice +qui y a été introduit par la poésie, et nullement fourni par l’histoire. +Si, par la suite, ils trouvèrent encore une certaine place dans d’autres +chansons de geste, d’ailleurs peu nombreuses, c’est parce que les +auteurs de ces poèmes les ont empruntés à la _Chanson de Roland_, la +seule où ils soient chez eux, si je puis ainsi parler[680]. + + [678] Il est difficile, écrivait déjà en 1852 Paulin Paris, de ne pas + reconnaître une grande analogie entre ce récit (l’histoire du + désastre de l’armée de Dagobert dans les Pyrénées) et les passages + d’Eginhard relatifs à la défaite de l’arrière-garde de Charlemagne + dans les Pyrénées... Il y a donc peut-être lieu de conjecturer que + la mort d’Haribert a pu fournir le sujet d’une ancienne chanson + française ou tudesque, et que, le langage en ayant vieilli ou + s’étant perdu, les poètes du siècle suivant en auront cousu des + fragments à la trame d’une chanson nouvelle, de façon à réunir dans + le même récit la mort de Roland et celle des douze ducs de Dagobert. + _Histoire littéraire de la France_ XXII, 731. + + [679] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 9; _Annales Einhardi_ an. 778. + + [680] V. G. Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 417. + +Tout donc nous montre que, malgré le silence de nos sources, Dagobert a +dû occuper une grande place dans les souvenirs épiques de son peuple. Il +a été, si je puis ainsi parler, le Charlemagne de l’épopée +mérovingienne. Après l’apparition du grand empereur carolingien, la +légende du fils de Clotaire II semble être venue, obéissant à la loi du +transfert, se confondre avec la sienne. Néanmoins, le nom de Dagobert +survécut longtemps encore, sinon dans les chants populaires, du moins +dans les traditions ecclésiastiques. Un grand nombre de monastères lui +attribuaient leur fondation[681], et, s’il faut en croire un chroniqueur +normand du XIIe siècle, les Francs de cette époque connaissaient +parfaitement l’histoire de sa vie[682]. + + [681] V. Albers, _Koenig Dagobert in Geschichte Legende und Sage, + besonders des Elsasses und der Pfalz_. 2e édit. Kaiserslautern 1884. + Selon cet ouvrage qui promet plus qu’il ne tient, et qui n’est pas + exempt de graves erreurs, il y aurait, rien qu’en Austrasie, + vingt-et-un établissements qui se réclameraient de Dagobert comme + fondateur. Il est vrai qu’on l’aura confondu plus d’une fois avec + Dagobert II et Dagobert III. + + [682] Order. Vital, _Hist. eccles._ VI, 7. Sic nimirum, omnibus + aemulis de medio ablatis, monarchiam Francorum solus obtinuit, + moriensque Dagoberto filio suo, cujus gesta Francis notissima sunt, + reliquit. On ne saurait dire si cet écrivain fait allusion au _Gesta + Dagoberti_ ou bien à quelque autre source écrite ou orale. + +Il est un autre épisode de la chronique de Frédégaire où, dans un exposé +rigoureusement historique d’ailleurs, apparaît mieux encore l’impression +épique qui devait déterminer, peu de temps après, l’éclosion de +véritables chants. Les événements dont je veux parler se sont passés en +642; ils étaient donc récents pour l’interpolateur qui, vers le milieu +du VIIe siècle, a ajouté à la chronique de Frédégaire le chapitre où ils +sont racontés[683]. Aussi n’avons-nous aucune raison de suspecter la +véracité de la page suivante: + + [683] V. Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 2 et _Neues Archiv_, + VII, p. 432. + +«La huitième année du règne de Sigebert, Radulf, duc de Thuringe, +s’étant révolté contre lui, Sigebert fit convoquer pour la guerre tous +les leudes d’Austrasie. Ayant passé le Rhin avec une armée, il fut joint +par tous les peuples de son royaume qui habitaient au-delà de ce fleuve. +A la première rencontre, les troupes de Sigebert défirent et tuèrent un +fils de Chrodoald nommé Faro, qui s’était uni avec Radulf; on réduisit +en captivité tous les soldats de Faro qui échappèrent à la mort. Tous +les grands et les soldats se jurèrent réciproquement que personne +n’accorderait la vie à Radulf; mais cet engagement n’eut aucun effet. +Sigebert, ayant passé avec son armée la forêt de Buchonie, s’avança +promptement dans la Thuringe. De son côté, Radulf établit son camp sur +une colline aux bords de l’Unstrut en Thuringe, et, ayant rassemblé de +toutes parts autant de troupes qu’il put, il se retrancha dans ce camp +pour s’y défendre avec les femmes et les enfants. Sigebert, arrivé avec +son armée, fit entourer le camp de toutes parts. Radulf, en dedans, se +prépara à résister avec vigueur, mais le combat s’engagea sans prudence. +La jeunesse du roi Sigebert en fut la cause, les uns voulant combattre +le même jour, les autres attendre le lendemain, et les avis demeurant +ainsi fort divisés. Ce que voyant, les ducs Grimoald et Adalgise, qui +pressentaient du danger pour Sigebert, le gardèrent avec grand soin. +Bobon, duc d’Auvergne, avec une partie des troupes d’Adalgise, et +Aenovale, comte du Sundgau, avec les gens de son pays, et beaucoup +d’autres corps de l’armée, s’avancèrent aussitôt à la porte du camp pour +attaquer Radulf. Mais Radulf, en intelligence avec quelques ducs de +l’armée de Sigebert, sachant qu’ils ne voulaient pas se jeter sur lui +avec leurs troupes, sortit par la porte du camp, et se précipitant avec +ses guerriers sur l’armée de Sigebert, en fit un carnage extraordinaire. +Les gens de Mayence trahirent dans ce combat: on rapporte qu’il périt un +grand nombre de milliers d’hommes. Radulf, ayant remporté la victoire, +rentra dans son camp. Sigebert, saisi, ainsi que ses fidèles, d’une +douleur extrême, restait assis sur son cheval, pleurant abondamment et +regrettant ceux qu’il avait perdus. Le duc Bobon, le comte Aenovale, +d’autres nobles et braves guerriers, et la plus grande partie de l’armée +qui les avait suivis à ce combat, avaient été tués à la vue de Sigebert. +Frédulf, domestique qu’on disait ami de Radulf, périt également la nuit +suivante. Sigebert demeura avec son armée sous ses tentes, non loin du +camp ennemi. Le lendemain, voyant qu’il ne pouvait rien contre Radulf, +il lui envoya des messagers, afin de pouvoir repasser le Rhin en paix. +Sigebert, s’étant accordé avec Radulf, retourna dans son pays avec ses +troupes[684].» + + [684] Fredeg. IV, 87, trad. Guizot o. c. II, p. 225. + +Est-il besoin de démontrer l’impression profondément épique que les +événements ici racontés ont dû faire sur l’esprit des contemporains? +Toutes les lignes de notre écrivain la trahissent: cette tristesse de +l’accent, ces parenthèses toutes poétiques qui apprécient les faits et +en prédisent les résultats (_sed haec promissio non sortitur +effectum--sed hoc prilio sine consilio initum est--haec adoliscencia +Sigyberti regis patravit_), ces images qui peignent la situation et qui +semblent recueillies sur place: Bobon d’Auvergne combattant avec son +peuple à la porte du camp ennemi, la plupart de ces braves périssant +sous les yeux de Sigebert, ce jeune roi à cheval, pleurant sur la mort +de ses fidèles, Adalgisile et Grimoald lui servant de gardes du corps +pendant toute la bataille, voilà autant de traits pittoresques et +frappants qui ont été vus par le peuple, et communiqués par lui au +chroniqueur. Et surtout, le grand, l’éternel motif qui se rencontre dans +l’histoire de toutes les défaites reparaît ici avec éclat: le jeune roi +franc a été trahi! L’ennemi avait des intelligences avec plusieurs ducs +de l’armée franque, et, tout spécialement, les gens de Mayence ont +manqué à leur devoir: _Macancinsis hoc prilio non fuerunt fedelis!_ +Vraie ou fausse, cette accusation, qui a passé inaperçue des historiens, +a ouvert aux poètes un domaine presque infini: c’est, en effet, la +trahison des Mayençais qui, chantée et prodigieusement grossie par la +voix populaire, est devenue le noyau de la geste de Mayence, +c’est-à-dire de la geste des traîtres! Si, pendant des siècles, l’épopée +carolingienne a flétri avec une patriotique indignation le nom des +Mayençais, n’en cherchez pas la raison ailleurs que dans le fait obscur +dont une ligne de Frédégaire nous a seule gardé le souvenir historique. +Là est le germe épique d’où est sorti, avec une frondaison opulente et +touffue, le vaste arbre généalogique d’une lignée de perfides et de +rebelles, parmi lesquels apparaît Ganelon, le traître par excellence, le +vrai Judas de son peuple! + +Ainsi, ce sont deux batailles malheureuses, à peu près oubliées par +l’histoire, mais dont le cuisant souvenir n’a cessé d’obséder +l’imagination populaire, qui ont donné à l’épopée française, l’une sa +figure la plus aimée, l’autre son type le plus odieux. Et ce sont deux +événements arrivés dans le siècle du Charlemagne mérovingien qui, en se +combinant, sous l’action de l’imagination poétique, avec l’histoire plus +récente du désastre de Roncevaux, ont formé le vivant et fécond noyau de +l’épopée carolingienne. Toute la figure prise par l’histoire qui est le +sujet de la _Chanson de Roland_ s’explique, en effet, par la combinaison +légendaire de trois thèmes: la défaite de l’Unstrut, celle de la Soule +et celle de Roncevaux. Si la poésie a gardé cette dernière localité pour +théâtre de l’événement, c’est non seulement parce qu’elle avait été +celui du plus récent de ces épisodes, mais encore parce que +l’imagination française était plus familiarisée avec les vallées du midi +de la Gaule qu’avec les rives lointaines du fleuve au nom barbare. Dès +lors, la trahison des Mayençais a dû également être transportée dans les +gorges des Pyrénées, et c’est sur eux, ou, pour mieux dire, sur l’un +d’eux (l’épopée ne connaissant que des individus déterminés) qu’est +venue retomber la responsabilité de la mort de Roland, le héros +carolingien. Enfin, pour augmenter l’infamie de la trahison et l’intérêt +du public pour la victime, l’épopée a de plus établi entre Ganelon et +Roland le lien de parenté que nous savons. Tel est l’ensemble des +opérations auxquelles s’est livré le génie épique pour aboutir +finalement à mettre sur pied les héroïques figures de la _Chanson de +Roland_. Long et fructueux labeur, dont les points de départ et +d’arrivée sont d’un côté deux sèches notices écrites en un latin barbare +au VIIe siècle, et, de l’autre, le poème le plus admirable que nous ait +légué le moyen âge. + +En continuant cette revue, je remarque dans Frédégaire un autre passage +encore où est relaté un événement bien fait pour inspirer la poésie +épique: je veux parler de son récit du combat livré sous les murs +d’Autun entre Flaochat, maire du palais de Burgondie, et Willehad, +patrice du même pays. Cette lutte sanglante, dont la description remplit +le dernier chapitre de sa chronique, et dont les deux acteurs principaux +semblent lui avoir inspiré aussi peu de sympathie l’un que l’autre, +Frédégaire nous la décrit dans une de ses pages les plus dramatiques, +avec la netteté de dessin et la vivacité de couleur qui attestent un +témoin placé à un bon poste d’observation. J’y relève surtout un épisode +curieux et presque homérique. Au cours de la bataille, le Franc Berthar, +qui combattait dans les rangs de Flaochat, apercevant parmi les ennemis +le Burgonde Manaulf, qui avait été son ami, et qui était sur le point de +succomber avec les siens, lui cria: «Viens sous mon bouclier, et je te +délivrerai de ce péril.» Mais, comme il élevait son bouclier pour en +couvrir son ami, celui-ci lui donna un coup de son glaive dans la +poitrine, et tous les compagnons de Manaulf fondirent à la fois sur le +téméraire et généreux Berthar, qui s’était trop avancé et qui fut blessé +grièvement. Alors Chaubedo, son fils, le voyant en danger de mort, +accourut, renversa d’un coup d’épée Manaulf et tua les autres +agresseurs, et c’est ainsi qu’en fils fidèle, avec l’aide de Dieu, il +arracha Berthar à la mort. Il y avait là un bien beau sujet pour la +poésie épique, et je serais bien étonné qu’elle n’en eût tiré aucun +parti. + +Nous pouvons donc conclure que Frédégaire écrit et achève son œuvre dans +un milieu profondément remué par l’imagination épique, et qui devait +l’être encore plusieurs siècles après lui. Les événements dont le récit +occupe ses dernières pages ont été chantés par la voix populaire en même +temps que racontés par la plume du chroniqueur. Si celui-ci n’a pas +recouru aux productions du génie populaire, c’est qu’il disposait de +moyens d’informations plus immédiats, et aussi parce qu’il avait une +médiocre entente de la poésie barbare. + +Les impressions épiques n’ont pas manqué non plus à l’auteur du _Liber +Historiae_. Sans doute, nous ne les trouvons pas dans les parties de sa +chronique où il raconte un passé éloigné, et qui ne sont que le résumé +sec et décharné de documents écrits. Il ne faut pas les voir non plus +dans certaines traditions qui lui sont propres, et qui ont pour objet +l’histoire de son monastère de Saint-Denis. Ce qu’il raconte, par +exemple, du crime et de la folie de Clovis II[685] n’appartient en +aucune manière à l’épopée: c’est une historiette pieuse qui ne doit +avoir guère franchi l’enceinte du monastère, et qui, si elle était +arrivée à la popularité, n’aurait jamais inspiré la poésie épique. Et +toutefois, bien que vivant au fond du cloître, et à l’écart du milieu où +retentit la voix de l’épopée, notre auteur n’a pu se dérober entièrement +à cette espèce particulière d’impression que les grands événements de +l’histoire font sur les masses populaires. C’est, si l’on me permet de +parler ainsi, avec des yeux épiques qu’il a vu les deux grandes figures +de son temps, je veux dire ses compatriotes Ebroïn et saint Audoën. Ces +deux hommes, remarquables à des points de vue divers, dépassaient de +toute la tête la multitude des personnages secondaires qui gravitaient +autour d’eux. Audoën était le patriarche de la Neustrie, le plus vénéré +de ses pontifes, le plus populaire de ses chefs, et tout nous fait +croire qu’il a occupé une grande place dans les affaires publiques de +son temps, où il semble être intervenu moins comme le maître auquel on +obéit que comme l’oracle auquel on défère. La chronique, muette sur +toute chose à cette époque, ne parle guère de lui, mais la multitude des +écrits où il est mentionné, et l’accent respectueux avec lequel son nom +y est prononcé permettent de suppléer au silence de la chronique et de +deviner ce qu’elle ne dit pas[686]. Quant à Ebroïn, il est en quelque +sorte la contre-partie du type de saint Audoën. Autant la figure +lumineuse de l’évêque est entourée d’hommages, autant les malédictions +s’amassent sur celle du maire du palais. C’est un tyran odieux, c’est un +scélérat capable de toutes les perfidies, c’est le meurtrier des saints. +Il faut voir sous quelles sombres couleurs il est dépeint notamment dans +la Vie de saint Léodegar, qui a fixé pour la postérité les traits de ce +personnage historique. Et la plupart des hagiographes le traitent avec +tout aussi peu de ménagements[687]. Ebroïn était-il réellement, comme +ils le soutiennent, le despote inhumain qui ne connaissait ni la justice +ni la pitié, et dans la carrière duquel l’histoire ne peut relever que +des crimes? Ou bien cet homme énergique et résolu a-t-il été, comme +Brunehaut, calomnié par une aristocratie qui ne pouvait supporter aucune +autorité, et qui considérait à l’égal d’un crime toute tentative de +mettre une borne à son ambition effrénée? Il est difficile, en l’absence +de données historiques explicites, de se prononcer d’une manière +certaine, mais ce n’est pas trop s’aventurer que d’admettre, ici encore, +qu’il y a eu de notables exagérations. S’expliquerait-on les relations +d’amitié que cet homme chargé de tant d’anathèmes entretint avec saint +Audoën, s’il n’avait été autre chose qu’un monstre altéré de sang? + + [685] _Liber Historiae_ c. 44. Cf. _Gesta Dagoberti_ c. 52. + + [686] Saint Audoën est mentionné dans les écrits suivants: Fredeg. IV, + 78; _Liber Historiae_ c. 42, 45, 47; Fredeg. _Contin._ c. 4 + (Krusch); _Gesta Dagoberti_ c. 42 (cf. 44) et 51; _Vita Agili_ c. + 14-19; _Vita Columbani_ c. 50; _Vita Geremari_ c. 8, 10, 11, 17, + 23-25; _Vita Wandregisili_ c. 12 et 13; _Vita Balthildis_ c. 5; + _Vita Filiberti_ c. 1, 2, 23-27; _Vita Amandi_ c. 16; _Vita Eligii + passim_; _Vita Ansberti_ c. 9, 14; _Vita Desiderii_ c. + + Voir aussi dans le _Neues Archiv_ XIV, 171, le poème acrostiche en + forme de croix, en l’honneur du même saint, publié par Wattenbach, + et qui est peut-être d’un contemporain. + + [687] Cf. le _Liber Historiae_ c. 45, 46, 47; le continuateur de + Frédégaire c. 2, 3, 4; le _Vita Filiberti_ (Mabill. II, p. 789); le + _Vita Ragneberti_ (Bouquet III, p. 619); le _Vita Wilfridi_ (ib. p. + 601); le _Vita Anstrudis_ (ib. p. 615); l’appendice du _Vita Amandi_ + par Milon (ib. p. 536). + + Par contre, il est parlé de lui en termes plutôt favorables dans le + _Vita Eligii_, qui, soit dit entre parenthèses, n’est positivement + pas l’œuvre de saint Audoën (Bouquet III, 561), dans le _Vita + Drausii_ (ib. p. 610), dans le _Vita Balthildis_ (ib. III, 572), et + enfin dans le _Vita Praejecti_ (ib. III, 595) qui nous donne + peut-être la note la plus juste en l’appelant _alias strenuo viro, + sed in nece sacerdotum nimis feroce_. + +Il est vrai que ces relations mêmes sont devenues, pour l’imagination +populaire, le point de départ d’une de ses plus sombres légendes. Il +faut écouter ici le _Liber Historiae_, dont nous allons avoir à noter la +dernière effusion épique. + +Après l’assassinat de Childéric II, en 675, les Neustriens, de concert +avec saint Léodegar, avaient choisi pour maire du palais Leudesius, fils +d’Erchinoald. Ebroïn crut le moment venu de tenter de nouveau la +fortune. Sortant du couvent de Luxeuil où les partisans de Childéric II +l’avaient enfermé, il reprit le chemin de la Neustrie avec une armée. +C’est alors que, selon le _Liber Historiae_, il aurait envoyé demander +conseil à saint Audoën et que le saint lui aurait répondu: «Qu’il te +souvienne de Frédégonde.» Ebroïn aurait compris: après avoir mis en +fuite l’armée de Leudesius, il lui aurait donné la chasse, se serait +emparé des trésors royaux et de la personne du roi lui-même, puis, par +de faux serments, il aurait attiré auprès de lui Leudesius et l’aurait +fait périr; saint Léodegar et son frère Gérin auraient subi le même +sort[688]. + + [688] _Liber Historiae_ c. 45. + +Dans cet exposé historique, le lecteur a déjà mis le doigt sur un +épisode qui ne l’est pas: la consultation de saint Audoën. Écrivant à +cinquante ans des faits, l’orateur du _Liber Historiae_ ne les +connaissait pas d’assez près pour être renseigné sur un détail en +soi-même aussi imperceptible que cette consultation. Quel besoin, au +surplus, Ebroïn avait-il d’un conseil de saint Audoën, et quelle +apparence que, comme le prétend le _Liber Historiae_, il se fût +préoccupé de la manière dont il devait user de sa victoire avant d’être +sûr de celle-ci? Puis, à qui fera-t-on croire que saint Audoën, le +personnage le plus vénérable de son temps, eût donné pareil conseil +formulé en pareils termes? Mais qu’Ebroïn ait agi comme si le conseil +lui avait été donné; que l’imagination populaire, révoltée de sa +cruauté, n’ait trouvé à lui comparer que l’exécrable Frédégonde, et +qu’elle ait, dans une fiction au tour satirique, imaginé de lui faire +proposer cette reine comme un modèle à suivre, voilà ce qui se comprend +à merveille. Cela étant, et les besoins de la légende exigeant qu’elle +nommât le conseiller, où pouvait-elle en trouver un qui fût plus écouté +d’Ebroïn que l’archevêque de Rouen? Il était donc naturel qu’elle amenât +ici le nom de ce saint personnage. On ne s’étonnera pas qu’elle ait mis +dans sa bouche un conseil aussi atroce: le niveau moral de l’imagination +populaire, nous avons eu l’occasion de le constater plus d’une fois, est +fort inférieur à celui des saints qui font alors l’éducation des masses, +et souvent il est arrivé à l’épopée de leur faire du tort à son insu, en +leur attribuant des actes dont l’immoralité lui échappait ou du moins ne +la révoltait pas. A ceux qui se refuseraient à admettre cette +explication, je suis tenté de dire en modifiant un peu le mot de saint +Audoën: «Qu’il vous souvienne de Clotilde!»[689] + + [689] V. ci-dessus p. 327. + +Et si l’on m’accorde que le conseil de saint Audoën au maire du palais +n’est autre chose qu’une légende, on ne sera pas embarrassé pour +découvrir la catégorie de récits dans laquelle on peut faire rentrer +l’épisode. L’histoire d’Ebroïn et d’Audoën, c’est celle de Denys de +Syracuse, c’est celle de Tarquin le Superbe et de Sextus Tarquin au +siège de Gabies, c’est encore, pour citer un exemple plus récent, celle +de Charles d’Anjou et du pape Clément IV. Charles aurait fait demander +au pape ce qu’il fallait faire de Conradin de Souabe, devenu son +prisonnier, et le souverain pontife lui aurait répondu: _Vita Conradini +mors Caroli[690]._ + + [690] Sur ce conte, répété par Giannone et qui paraît peu croyable à + Sismondi lui-même, v. César Cantu, _Hist. univ._ t. VI, p. 104 de la + trad. Aroux et Leopardi, Bruxelles 1846. + +Je retranche donc tout simplement de l’histoire des Mérovingiens cette +anecdote suspecte, qui est d’ailleurs la dernière trace de +l’intervention du génie populaire dans ce sujet. A partir de ce moment, +les annales du VIIe siècle vont expirer dans le _Liber Historiae_ et +dans la continuation de Frédégaire, sans qu’on y rencontre seulement une +étincelle de poésie. Les rois mérovingiens ont cessé d’attirer +l’attention de leurs peuples, ou, lorsqu’on leur accordera encore de +temps en temps un regard, il sera chargé de raillerie et de mépris. La +caricature des derniers descendants de Clovis, tracée par la plume +d’Eginhard, tel sera l’épilogue de l’histoire poétique des +Mérovingiens[691]. Ce n’est pas à dire que la faculté poétique du peuple +franc se sera éteinte. Elle aura trouvé un sujet plus digne d’elle dans +la dynastie qui grandit pleine de gloire et d’avenir, et qui refoulera +les Mérovingiens non seulement du trône, mais encore de la place qu’ils +avaient occupée dans l’épopée nationale. + + [691] Eginhard, _Vita Karoli_ c. 1. Tous les termes de ce tableau + satirique sont à peser, et même, par ci par là, à contrôler. + + + + +CHAPITRE V + +Résumé et conclusions. + + +Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure. + +Il est établi que les sources que nous venons d’étudier nous ont +conservé l’histoire des premiers siècles francs, non seulement d’après +des documents écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi, +dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires. + +Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci dans +l’historiographie mérovingienne, et nous avons montré que cette part est +beaucoup plus considérable qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi +l’occasion de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui ne +doivent pas être confondues entre elles, et qui représentent des phases +distinctes de leur développement. Les unes reflètent simplement des +_impressions épiques_, augmentant à la vérité la proportion des choses, +mais conservant intacts leurs contours et aussi leurs rapports entre +elles. Ce sont des données puisées à même la source populaire, au moment +précis où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant qu’elle ait +pu être altérée. Les autres sont des récits populaires nés d’une +impression épique, mais qui ont grandi et se sont développés au cours de +leur voyage à travers les multitudes: on y trouve déjà tous les +caractères de l’épopée, les confusions de personnages, les motivations +arbitraires, les formes typiques des principales aventures, la tendance +à expliquer tous les événements par l’intervention incessante d’une +justice surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et punit les +méchants. Dans la dernière classe enfin de nos récits, nous rangeons +tous ceux qui contiennent l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de +véritables _chants épiques_. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque +chose de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, se noue et +se dénoue selon des lois logiques, et que l’épisode s’enlève comme un +tout indépendant sur la trame de la narration. Nous avons noté, au cours +de nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, tout en +signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, de reconnaître les +limites précises qui les séparent de ceux de la classe précédente. + +Tels sont donc les divers matériaux dont se compose notre histoire +légendaire des Mérovingiens. Il a fallu les recueillir tous, à quelque +phase de la formation épique qu’ils correspondent, parce que c’est +seulement en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive à une idée un +peu claire du procédé épique, c’est-à-dire de l’évolution que +l’imagination populaire fait subir, en partie à son insu, aux faits +historiques qui l’ont frappée, et dont elle nous offre finalement le +reflet idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire proprement +dite, et pour délimiter exactement son domaine du côté où il confine à +celui de la légende. Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais. +Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique dont l’apport +dans l’historiographie franque est maintenant visible. C’est quelque +chose comme un nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait +devant un paysage, masquant telle partie ou ne laissant entrevoir telle +autre qu’à travers le brouillard doré. Mais ce que nous avons conservé +en fait de traditions épiques est loin de représenter tout ce qui en +existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, qu’un faible +spécimen, servant à établir irréfragablement l’existence de l’épopée +mérovingienne, nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité. +La prodigieuse popularité de certains types épiques remontant jusqu’à +l’époque des premiers rois francs, la longue durée et la vaste diffusion +de certains moules poétiques datant de cette même époque, et que l’on +retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent pas +sinon par l’extraordinaire vitalité et la singulière puissance de +propagation que doit avoir eues la poésie mérovingienne qui leur a donné +naissance. Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers jours de +cette poésie, se sont transmis de siècle en siècle à travers tout le +moyen âge. Je cite au hasard l’étranger qui fait la conquête de son +hôtesse, la princesse amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui +dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une _desmesure_ et qui +doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur qui s’acquitte de sa +mission avec autant d’adresse que de courage, tantôt bravant en face +l’ennemi qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art consommé, la +demande en mariage et les fiançailles ayant toujours lieu selon les +mêmes circonstances typiques, sans compter des données poétiques comme +la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain qui rend +invulnérable, l’épée prise pour mesure de la clémence, etc., etc.[692] +Et que d’autres traits encore, propres à l’épopée française, et qui +trouveraient leur origine incontestable dans les chants de l’époque +mérovingienne, si nous connaissions mieux ceux-ci[693]! + + [692] V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé: + _Moduli comuni all’epopea carolingia e alla merovingia_ (p. 245 à + 273). + + [693] Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent + bien plus haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le + christianisme, plongent en pleine antiquité germanique. Voir les + exemples cités par Heinzel dans le _Sitzungsberichte_ de l’Académie + de Vienne, t. CXIX, p. 92 et suiv. Il y a lieu cependant de + n’accueillir qu’avec beaucoup de réserves les rapprochements qu’il + plaît à certains écrivains allemands d’établir sous ce rapport: à + les entendre, les figures les plus incontestablement historiques de + la légende carolingienne ne seraient que des personnifications de + l’éternel dieu solaire, et tout se ramènerait au mythe du combat de + l’été contre l’hiver. Nul n’a plus divagué sur ce sujet que + Osterhagen dans deux articles de la _Zeitschrift für romanische + Philologie_ t. X et XI. + +Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, non seulement des +traits, mais même des sujets entiers qui remontent à une origine +mérovingienne. On a déjà vu que les poésies du moyen âge sur Hugdietrich +et sur Wolfdietrich ne sont que la mise en œuvre de l’histoire +légendaire des rois d’Austrasie Théodoric et Théodebert[694]. Quant au +cycle des Nibelungen, ce sont également les Francs d’Austrasie qui lui +ont fourni le plus sympathique et le plus brillant de ses héros, à +savoir ce jeune Achille barbare, Sigfried, dont la tradition place la +patrie à Xanten sur le Rhin, en plein pays ripuaire[695]! Voilà donc +deux épopées franques dont les éléments constitutifs au moins devaient +avoir déjà une existence propre à l’époque des Clotaire et des +Théodoric, et dont nos sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait +connaître! Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que leurs +frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne pouvons douter que, +comme les autres peuples barbares du VIe siècle dont les traditions nous +sont mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle de chansons +tant nationales qu’étrangères. Comme les autres peuples, ils chantaient +Théodoric, Attila et Sigfried; comme eux aussi, ils redisaient la gloire +de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont le nombre et +l’importance devaient être considérables, puisqu’ils ont abouti, d’un +côté, au poème des Nibelungen, de l’autre, à la _Chanson de Roland_, +c’est-à-dire aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge. + + [694] Voir ci-dessus p. 377. + + [695] Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe + solaire; mais, sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile + à soutenir, je me bornerai à remarquer que de toute manière ce mythe + est localisé de temps immémorial parmi les Francs Ripuaires, et + c’est tout ce que je veux démontrer ici. + +Qui donc disait que les Francs n’ont pas eu le génie épique? Et où des +critiques distraits ont-ils trouvé le moyen d’affirmer que l’épopée +franque est pauvre, et que le peuple des Saliens, moins que tout autre, +a éprouvé le besoin d’idéaliser sa vie dans un monument poétique[696]? +Non, l’épopée franque, prise dans tout l’ensemble du majestueux +développement qui la conduit depuis le mythe de Sigfried et l’histoire +de Clovis jusqu’au-delà de la _Chanson de Roland_ et du poème des +Nibelungen, et malgré les parties d’ombre que le caractère spécial de +nos sources laisse sur les premières pages de ses annales, se présente à +nous comme le tout le plus vaste et le plus grandiose que nous offre +l’histoire de la poésie humaine. Jamais une pensée poétique n’est restée +vivante pendant tant de siècles, ne s’est répandue sur tant de peuples, +et n’a produit une si riche floraison. La race franque a occupé, dans +l’histoire littéraire, la même place que dans l’histoire politique: et +cette place est, depuis Clovis, incontestablement la première. + + [696] Comme le soutient Giesebrecht, _Geschichte des Kaiserzeit_ II, + p. 265: Obwohl die Salier sich weniger zu einer poetischen + Auffassung ihrer Lebensverhaeltnisse hinneigten, als die meisten + andern germanischen Staemme, und ebendeshalb die Sage bei ihnen auch + minde reichhaltig sich gestaltete. + + M. Léon Gautier est bien mieux inspiré quand il écrit: «Il est + certain que la race franke, autant et plus que toutes les autres + nations germaines, avait un esprit et des tendances énergiquement + poétiques.» _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 33. + +Ces affirmations, que j’ai le droit de présenter comme des vérités, +n’étonneront, j’espère, aucun de ceux qui ont lu ce livre. S’il a fallu +les démontrer si longuement, cela tient à ce que les quelques débris des +souvenirs épiques qui nous ont été conservés par nos chroniqueurs +formaient un ensemble trop maigre pour attirer l’attention. Avant que la +critique des sources se familiarisât avec les recherches embryologiques, +et ne fît, si je puis ainsi parler, usage du microscope dans l’étude des +origines, il n’était guère possible de deviner, aux pâles reflets +qu’elle jette dans les historiographes, l’éblouissante poésie de +l’épopée mérovingienne. Et la parcimonie avec laquelle ils nous l’ont +fait entrevoir s’explique, ainsi que je l’ai déjà montré, par leur +indifférence de Gallo-Romains pour les produits de la poésie +barbare[697]. Si le patrimoine poétique des Ostrogoths et des Lombards +nous apparaît si riche dans les pages d’un Jordanès ou d’un Paul Diacre, +c’est que ces écrivains avaient abordé avec des dispositions bien plus +sympathiques le domaine mystérieux de l’épopée nationale. Cassiodore, à +la vérité, était Romain, mais c’était un Romain de génie qui avait conçu +un rêve sublime: celui de donner à la civilisation une base plus large +en y faisant entrer les barbares, non pour les y assimiler absolument, +mais pour les mettre à son service en leur conservant les qualités +natives de leur race. Pour cela, il n’a pas suffi de faire apprécier et +aimer par les barbares la civilisation romaine, il fallait encore +apprendre aux Romains à respecter et à admirer dans les barbares un +peuple qui les valait bien par l’ancienneté et par la gloire de son +passé. De là ce livre d’histoire, unique dans son genre, où toutes les +traditions de la race gothique, recueillies pieusement par le vieux +Romain, sont rattachées par un effort hardi aux plus antiques souvenirs +de la tradition gréco-latine. Les Goths, identifiés avec les Gètes, +apparaissent désormais aux Romains comme de vieilles connaissances, et +non comme les parvenus de l’histoire: c’était ce que voulait le ministre +de Théodoric. Quant à Paul Diacre, il appartenait lui-même à ce peuple +lombard dont il racontait les destinées; il connaissait à fond son passé +légendaire, il avait, dans sa propre famille, des souvenirs qui s’y +rattachaient d’une manière intime, et puis, fils d’une race vaincue, il +devait trouver quelque douceur à se bercer du murmure de l’épopée +nationale, au moment où le joug des Francs pesait si lourdement sur le +pays! Nos deux chroniqueurs obéissaient donc chacun à une grande +inspiration: raviver les traditions nationales était pour celui-ci un +devoir de patriotisme, pour celui-là, un calcul de la politique. + + [697] V. ci-dessus p. 78 et suiv. + +Rien de pareil chez les chroniqueurs francs. Ils sont tous étrangers, +par leur origine et par leur éducation, au cercle d’idées dans lequel se +meut l’épopée germanique. Ils n’ont pour les chants barbares ni +intelligence, ni sympathie véritable. Ils ne les connaissent que d’une +manière imparfaite, ne les comprennent pas toujours, n’y recourent qu’à +défaut d’autres sources plus sûres, et, alors encore, n’en admettent que +ce qui est conforme à leurs goûts et à leurs vues. Les traits les plus +caractéristiques leur échappent, et jamais chez eux, comme chez +d’autres, la bouche ne parle de l’abondance du cœur[698]. Ceci +s’applique principalement, on le pense bien, à Grégoire de Tours, qui a +dans l’historiographie mérovingienne une importance supérieure à celle +de tous les autres chroniqueurs réunis. Je crois d’autant plus +nécessaire d’insister sur son attitude spéciale vis à vis des traditions +franques, qu’elle me semble avoir été, en général, peu comprise ou peu +remarquée. Bien qu’il soit sur la lisière des deux mondes, et que par +son rôle social il appartienne surtout au nouveau, il doit toute sa +culture intellectuelle à l’ancien. Toutes ses attaches de famille, tous +ses souvenirs d’enfance, toutes ses réminiscences littéraires plongent +en pleine civilisation romaine. Fils de cette terre d’Auvergne qui a +lutté la dernière, et non sans honneur, pour la défense de l’Empire, il +a grandi dans l’espèce de rayonnement qui entourait la figure de son +illustre compatriote Sidoine Apollinaire, la dernière gloire littéraire +du vieux monde. Son front garde comme un reflet du soleil des lettres +classiques, qui vient de disparaître à l’horizon, sans laisser à ceux +qui se tournent vers lui l’espoir d’un lendemain. Il n’en apprécie +qu’avec d’autant plus de ferveur l’éblouissante supériorité des +écrivains d’autrefois, que personne ne parviendra plus à égaler. + + [698] I Franchi ebbero le loro prime storie redatte da scrittori + accessibili molto alle leggende religiose, poco alle poetiche. + Rajna, p. 50. + +D’autre part, il n’a été mis que relativement tard en contact avec la +barbarie franque, et, tout en lui rendant cette justice de reconnaître +qu’il a observé vis à vis des maîtres de la Gaule une attitude exempte +de préjugés et même pleine de sympathie, il faut convenir qu’il n’a +jamais cherché à pénétrer leur génie, et que leur poésie est restée pour +lui un livre fermé. Non seulement il devait en goûter très peu le +charme, Sidoine et Virgile étant pour lui les uniques modèles, mais il +ne devait pas davantage en apprécier la valeur historique. L’histoire, +pour ce civilisé qui avait encore pu lire du Salluste, c’était un art +qu’on apprenait à l’école, et une science qui s’enseignait dans les +livres: il ne fallait pas la chercher dans les grossières chansons des +barbares. Si toutefois, dans le silence des sources écrites, il lui +arrivait parfois de prêter l’oreille aux récits populaires, il le +faisait avec une prudence et une circonspection extrêmes. La raison en +est facile à saisir. Ce je ne sais quoi de naïf et d’enfantin, qui est +la marque distinctive des traditions populaires, devait être quelque +chose de nouveau, je dirai même d’inquiétant pour un esprit nourri dans +l’atmosphère des lettres classiques. L’_invraisemblance épique_ des +traditions franques était bien faite pour mettre en défiance un homme +qui, s’il était incapable d’écrire comme les historiens romains, avait +cependant gardé l’idéal classique de l’histoire. Quand on lui présentait +comme historiques des faits qui avaient un arôme légendaire si prononcé, +il ne pouvait se défendre d’un certain malaise à se sentir transporté +dans un monde si étrange; instinctivement il évitait d’y mettre le pied, +ou n’y pénétrait que dans le cas d’absolue nécessité. Et même là où il +reproduit, faute de mieux, les accents de la tradition populaire, c’est +toujours, nous l’avons vu à satiété, avec une invincible répugnance. +Jamais il ne s’y réfère comme à une source digne d’être citée, toujours +il accompagne de quelque formule dubitative ou vague l’emprunt qu’il y +fait. On dirait qu’il se réserve tacitement le droit de mutiler les +témoignages de cette catégorie, chaque fois que leur invraisemblance +dépasse la somme de sa crédulité. Et de fait, nous avons vu qu’il fait +de ce droit un large usage. Si, par ci par là, un rayon d’épopée brille +sur les pages de son récit, ce n’est pas qu’il l’ait cherché, c’est +parce qu’il ne pouvait pas l’éviter[699]. + + [699] Je ne suis pas le premier à faire cette constatation. Déjà + Fauriel, parlant des traditions fabuleuses relatives à Childéric, a + émis l’avis que «Grégoire de Tours dut en avoir connaissance, car il + semble s’en être défié et avoir eu le dessein formel de les faire + disparaître de son récit. Mais, ajoute le même critique, ce n’est + pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie dans les + documents primitifs où elles ont été une fois confondues, et il + n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. Il n’a donné un + certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y laissant + tout également dans le vague et dans l’obscurité.» (_Hist. de la + Gaule mérid._ I, p. 273. Cf. ibid. II, p. 503.) + + Loebell croit aussi qu’à part des cas isolés où les légendes se + seront développées postérieurement à Grégoire de Tours, elles ont + existé avant lui avec la plupart des ornements qu’on leur trouve + dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_, mais qu’il n’a pas + voulu les admettre, et qu’il s’est livré sur elles à un travail + d’épuration destiné à les faire paraître plus vraisemblables, plus + réelles, plus humaines. Selon lui, Grégoire montre une grande + répugnance à accueillir les légendes populaires (_eine grosse Scheu + Sagen aufzunehmen_) _Gregor von Tours_, 1re édit., p. 337 et 338. + + Accentuant et développant ce point de vue, Giesebrecht écrit ces + paroles remarquables: «Und nicht allein hier bemerken wir dass + derselbe (Gregor von Tours) mit der sagenhaften Tradition der + Franken bekannt war. Aber nicht destoweniger ist deutlich erkennbar, + wie prüfend und zweifelnd er sich jener Volksüberlieferung gegenüber + verhaelt, was um so bemerkenswerther erscheint, als er sonst in der + Erzaehlung ihm naeher liegender Ereignisse gerade eine strengere + Kritik vielfach vermissen laesst. Man müsste die Natur der Sage + wenig kennen, wenn man annehmen wollte, dass die dürftigen Umrisse + derselben, wie sie sich bei Gregor finden, das Ursprüngliche seien, + was dann eine spaetere Zeit mannigfach ausgeschmückt habe. Vielmehr + sind wir berechtigt, Gregor als den Umbilder des sagenhaften Stoffes + anzusehen, der das phantastische auf das Maass des Alltaeglichen und + glaublichen zurückführte, und wo ihm dies nicht gelingen wollte, + lieber Stillschweigen beobachtete, als der Welt mittheilte wofür ihm + selbst der Glauben fehlte.» (Giesebrecht, _Zehn Bücher fraenkischer + Geschichte von Gregor von Tours_, 2e édition, II, p. 265, dans + _Geschichtschreiber der deutchen Vorzeit_.) + + Enfin, écoutons encore Gloel: «Viele Sagen, die er (Gregor von + Tours) vorfand, benutzte er gar nicht, weil sie ihm zu + unwahrscheinlich vorkamen, oder er verkürzte sie, indem er das, was + dem menschlichen Verstande als allzu anstoessig erscheint, + weglaesst.» (Dans _Forschungen zur deutsche Gesch._ t. IV, p. 198.) + + Je partage entièrement l’avis des maîtres dont je viens d’invoquer + le témoignage, et je crois en avoir mis la vérité dans une éclatante + lumière au cours des recherches qui font l’objet de ce livre. Je + rappellerai simplement ici les réticences de notre auteur sur la + filiation de Mérovée, sur les stratagèmes employés par Wiomad vis à + vis d’Aegidius, sur les principales circonstances des fiançailles et + du mariage de Clovis, sur les aventures de Chararic, sur la cause de + la mort d’Hermanfried, etc. Partout, dans ces récits, on voit + affleurer la légende; nulle part, il ne lui est donné de s’épanouir + comme dans Frédégaire ou dans le _Liber Historiae_. C’est qu’elle + est soumise chez Grégoire au contrôle sévère d’un esprit habitué aux + lettres classiques, et plein de défiance pour la tradition barbare. + +Ses successeurs n’ont plus vis à vis des légendes populaires la pointe +de défiance qui se trahit parfois chez lui. Plongés dans le milieu le +plus barbare, ils en participent intellectuellement et le reconnaissent +eux-mêmes. Leur crédulité est extrême, et, sauf les cas très rares où +leurs scrupules religieux de chrétiens leur interdisent de rapporter les +énormités de la tradition païenne, ils croient tout ce qu’on leur +raconte, ils le racontent à leur tour sans jamais rien contrôler. De +pareilles dispositions seraient donc infiniment propices à l’épopée, si +malheureusement ces auteurs n’étaient pour ainsi dire réduits aux seuls +documents écrits, et si leur paresse d’esprit ne les avait empêchés de +s’aviser d’une source aussi étrangère à leurs livres. Les rares légendes +de Frédégaire sont plutôt des variantes de celles de Grégoire de Tours +que des compléments de son répertoire. Et pour le _Liber Historiae_, il +ne possède en propre que trois récits qui paraissent empruntés à la +poésie populaire, la légende de Frédégonde, celle de Brunehaut, et celle +de la guerre de Clotaire II en Saxe. Pourquoi celles-ci? Apparemment +parce qu’elles étaient conçues en langue romane, tandis que les autres, +dans leur idiome germanique, lui étaient restés complètement inconnues. +Voilà cependant les seuls intermédiaires par lesquels les débris de +l’ancienne poésie nationale des Francs soient venus jusqu’à nous. Ne +nous étonnons donc pas de connaître si peu de chose de l’épopée franque, +mais félicitons-nous plutôt de ce que, malgré tant de causes qui ont agi +pour en effacer totalement le souvenir, il en soit resté assez de traces +pour nous permettre d’établir la vérité scientifique à laquelle est +consacré ce livre. + +Une autre fatalité a pesé sur l’épopée mérovingienne proprement dite, et +a empêché qu’il en fût tenu compte, jusqu’ici, dans l’histoire du +développement épique du peuple franc. Je veux parler des transformations +organiques de ce genre de poésie pendant les premiers siècles du moyen +âge. Celles-ci ont été déterminées elles-mêmes par les modifications +profondes que la société franque a subies au cours de cette même époque. +Du VIe au VIIIe siècle, le progrès social a été immense, et il s’est +produit dans toutes les sphères, même dans celle de l’imagination. +L’idéal poétique s’est épuré, le point de vue s’est élargi, le goût +littéraire s’est porté sur des objets d’un ordre plus relevé. La naïve +immoralité des héros de la chanson primitive a heurté plus d’une fois +les consciences devenues chrétiennes; tels exploits, fort admirés des +Francs païens, n’ont plus inspiré que répugnance ou mépris aux +générations nouvelles. On se détourna donc d’un Childéric adultère, d’un +Clovis sanguinaire et perfide, d’une Clotilde atrocement vindicative, et +les chants qui les célébraient cessèrent bientôt de retentir. En petit, +il semble être arrivé, vers l’époque de la Renaissance carolingienne, un +phénomène semblable à celui dont la Renaissance du XVIe siècle nous a +donné le spectacle: les héros en qui s’incarnait l’idéal démodé des +ancêtres barbares ne trouvèrent plus d’admirateurs, et on leur en +substitua d’autres qui répondaient mieux à l’esprit nouveau. + +Ces changements du goût public étaient profonds. Ajoutez-y ceux que le +cours naturel de l’histoire amène dans les souvenirs des peuples. Ici +intervient le phénomène que j’ai signalé à plusieurs reprises sous le +nom de transfert épique. Il consiste en ce que les données une fois en +possession de charmer la multitude ne disparaissent plus du répertoire +de ses poètes, qui se bornent à en changer le personnel au fur et à +mesure que les événements font apparaître sur la scène des hommes +nouveaux. Les noms de ceux-ci, mieux connus, rafraîchissaient la +popularité des vieux chants, et on pouvait d’autant plus facilement les +substituer aux héros d’autrefois, que tous les personnages héroïques +étaient conçus d’après le même type et avaient dans l’imagination +populaire la même physionomie, la même histoire. C’est ainsi que Clovis +fit place un jour, dans les récits poétiques du peuple franc, à Dagobert +I, lui-même remplacé plus tard par Charles Martel, qui, à son tour, +confondit sa personnalité poétique avec celle de son glorieux +petit-fils. Seulement, arrivée à celui-ci, l’épopée s’est arrêtée, +éblouie par le rayonnement prodigieux d’une physionomie plus auguste et +plus majestueuse que toutes les précédentes, et l’impression qu’elle en +a reçue a été tellement profonde, qu’elle n’a plus jamais pu s’en +déprendre. Devenu le centre d’un cycle, Charlemagne vit converger vers +lui l’intérêt épique universel. Non seulement on lui attribua tous les +exploits et toutes les aventures de ses prédécesseurs, mais on fit +remonter jusqu’à lui ceux de ses successeurs, par une espèce de +transfert épique à rebours. En lui donc se concentre l’épopée de son +peuple, et toute la somme de puissance épique qui réside dans le génie +français vient resplendir dans les traits glorieux de l’_empereor à la +barbe florie_. + +Je dis français et non plus franc. En effet, c’est le peuple français +qui a créé la geste de Charlemagne et tout le cycle carolingien. Les +Francs restés purement germaniques, les Francs Ripuaires si l’on veut, +n’ont pas eu de part dans ce travail créateur. Ils avaient depuis +longtemps leurs héros austrasiens; ils avaient leur Dietrich historique, +ils avaient leur Sigfried légendaire, et ils leur gardèrent une fidélité +exclusive. Dans les centres qui étaient comme les foyers de la poésie +nationale, à Xanten et à Tolbiac, c’étaient ces héros-là qui absorbaient +tout l’intérêt. L’épopée carolingienne n’y est arrivée que plus tard, et +du dehors. Et cette épopée, je le répète, est essentiellement française. +Elle est née sur le sol de la Neustrie et sur les lèvres de ses +populations gallo-romaines. Comment? C’est là certainement une des +questions les plus intéressantes que puisse se poser l’histoire. Il +s’agit de savoir sous l’action de quels agents le génie national de la +Gaule neustrienne, étranger à la poésie épique, a senti soudain pousser +les ailes de son imagination, et s’est enrichi de la précieuse faculté +qui a créé les chefs-d’œuvre de l’épopée moderne. Tel est le problème +dont nous essayons de trouver la solution. + +Certes, nul ne soutiendra que le chant épique soit un produit spontané +de l’esprit neustrien, une plante indigène du sol de la Gaule. Ce pays +avait vécu cinq siècles sous le régime romain, et l’atmosphère +surchauffée d’une culture excessive y avait été peu favorable aux +progrès de la poésie populaire. La prépondérance des classes lettrées, +qui étaient sceptiques et railleuses, le mépris de l’aristocratie pour +les choses du peuple, des Gallo-Romains pour le génie barbare, c’en +était plus qu’il ne fallait pour rendre impossible toute diffusion de la +vie épique dans la Gaule du Ve siècle. Les vrais poètes de l’époque ne +s’appelaient plus même Claudien. Ils avaient nom Ausone et Sidoine +Apollinaire, et le dernier de leurs héritiers, c’est Fortunat: tous gens +dont l’idéal poétique se trouve du côté du passé, dans les lettres +classiques d’autrefois. Mais Fortunat, comme son ami Grégoire, +représente la dernière génération qui ait connu l’éducation classique, +et qui ait appris à penser dans les livres: celles qui grandissent +restent à l’abri de toute influence lettrée. Elles ne savent plus même +ce que c’est que la littérature, et elles ne connaissent d’autre poésie +que celle qui est l’expression naïve et spontanée de leurs sentiments. +Or, elles vont se trouver seules désormais à traduire l’idée nationale. +Leurs chansons populaires, leurs récits poétiques vingt fois embellis et +remaniés par les divers narrateurs, seront la seule histoire de la +nation, de même que leur idiome vulgaire, qui s’écarte si fort du latin +grammatical, sera la seule langue nationale. Les lettrés eux-mêmes se +verront obligés de parler cette _langue rustique_ s’ils veulent être +compris de la foule[700]: preuve que c’est pour longtemps le public +illettré qui imposera et fera prévaloir sa manière à lui de concevoir et +de traduire le beau. + + [700] Philosophantem rhetorem intellegunt pauci, loquentem rusticum + multi. Greg. Tur. _Hist. Franc. praef._ + +Or, quel était l’état intellectuel, quels étaient les aptitudes +poétiques et le tour d’esprit de ces masses profondes, sur lesquelles +les lettres classiques avaient à peine mordu, et qui maintenant se +retrouvaient seules avec leurs facultés natives et incompressibles? Nul +historien ne nous l’a dit, ni ne l’a su, ni n’a cherché à le savoir. +Nous avons le droit de croire qu’elles participaient de la situation de +tous les milieux populaires qui n’ont pas été pénétrés par la culture +des hautes classes. Elles devaient avoir gardé notamment une tendance +très forte à idéaliser les faits du monde réel; elles devaient avoir, +comme les barbares eux-mêmes, l’habitude d’élaborer d’une manière +progressive et continue les motifs historiques. Elles étaient un foyer +d’impressions multiples, se traduisant à leur tour dans des récits +populaires. Ces récits, il est vrai, n’avaient pas encore été coulés +dans le moule du vers, et il leur manquait, à plus forte raison, +l’accompagnement du chant. Les deux ailes qui soulèvent la poésie +nationale et lui font prendre son large essor à travers toute la nation, +le rythme et la mélodie, faisaient défaut encore aux traditions épiques +des Gallo-Romains, mais le fond était déjà là. Lisez, si vous voulez, +dans Grégoire de Tours, l’histoire de l’expédition d’Attila en Gaule, et +en particulier l’épisode du siège d’Orléans[701]: il y a là des motifs +aussi profondément épiques et des figures aussi richement idéalisées que +partout ailleurs. Aétius est, à beaucoup d’égards, un vrai héros +d’épopée, et sa figure, stylisée par le génie des seuls Gallo-Romains, +atteste que l’esprit épique est vraiment l’apanage de tous les peuples +ayant le même degré de culture[702]. Pénétrons dans les régions les plus +inaccessibles de la Gaule, dans cette Auvergne celtique et romaine qui a +vu à peine le visage des barbares, nous y trouverons un personnage qui a +certainement mis en activité le génie épique de ses concitoyens: c’est +le pieux Ecdicius, dans la physionomie duquel se marient les traits du +héros et du saint, et dont l’histoire a sous la plume de Grégoire une +remarquable saveur populaire[703]. Mais cette histoire est privée de +l’expression rythmique et mélodique que les barbares donnent à leurs +récits. + + [701] Greg. Tur. II, 7. + + [702] Greg. Tur. II, 5-7. + + [703] Id. II, 24. + +Ce n’est pas que le chant populaire fasse défaut chez les Gallo-Romains, +mais il est consacré à d’autres sujets. Il est lyrique et non épique. Le +christianisme, qui avait renouvelé toute la vie de l’âme, avait fait +aussi refleurir la poésie dans les masses[704]. Il leur avait appris à +redire auprès des autels des hymnes dans lesquelles elles +s’entretenaient avec Dieu de tout ce qui leur était cher et sacré. A ces +chants composés par les clercs s’en ajoutaient d’autres d’un cachet plus +rustique. Ils consistaient surtout en chœurs, chantés de préférence par +des femmes. Ils retentissaient surtout les jours de fête, ils +pénétraient même dans les églises sous forme de joyeuses farandoles, au +risque de compromettre la majesté du lieu saint[705]: preuve de leur +réelle popularité. Il y avait donc là une vraie vie poétique, et un +milieu bien apte à se faire l’écho des poètes. Quiconque avait trouvé +quelque beau vers pouvait espérer qu’un jour il serait répété par la +foule. C’était un honneur auquel on ne restait pas insensible, même +derrière les murailles du cloître, même sous le voile de la vie +religieuse. Le cœur battait plus vite quand on entendait retentir sur +les lèvres de la multitude les stances qu’on avait trouvées dans la +solitude silencieuse de la cellule. Il en arriva ainsi à une des +religieuses qui vivaient avec sainte Radegonde dans le monastère de +Sainte-Croix à Poitiers: «Madame, s’écria-t-elle toute joyeuse, je viens +de reconnaître un de mes cantiques chantés par ces gens qui dansent.» Et +si la sainte se borna à blâmer la sœur de s’intéresser encore au siècle, +c’est, apparemment, parce que ses cantiques étaient religieux, et +qu’elle n’avait pas à lui reprocher le choix de ses sujets[706]. + + [704] Cf. G. Paris dans la _Romania_ 1884, p. 614. + + [705] Concile de Châlon-sur-Saône en 650 c. 19. Valde enim omnibus + noscitur esse indecorum, quod per dedicationes basilicarum aut + festivitates martyrum ad ipsa solennia confluentes chorus femineus + turpia quidem et obscena cantica decantare videtur, dum aut orare + debent aut clericos psallentes audire. Unde convenit ut sacerdotes + loci talia a septis basilicarum vel porticibus ipsarum ac etiam ab + ipsis atriis vetare debeant et arcere. Et si voluntarie noluerint + emendare, aut excommunicari debeant aut disciplinae aculeum + sustinere. (Dans Sirmond, _Concil. Gall._ I, p. 493.) + + [706] Quadam vice, obumbrante noctis crepusculo, inter coraulas et + citharas dum circa monasterium a saecularibus multo fremitu + cantaretur, et sancta duabus testibus perorasset diutius, dicit + quaedam monacha sermone joculari: Domina, recognovi unam de meis + canticis a saltantibus praedicari. Cui respondet: Grande est, si te + delectat conjunctam religioni audire odorem saeculi. Adhuc soror + pronuntiat: Vere, domina, duas et tres hic modo meas canticas audivi + quas tenui. Fortunat, _Vita Radegundis_ c. 36 (Krusch). + +Ainsi les Gallo-Romains du VIe siècle avaient déjà, à un degré +remarquable, les deux éléments constitutifs de l’épopée, je veux dire +l’imagination épique et le chant populaire, l’âme et le corps. Mais +cette âme et ce corps étaient séparés l’un de l’autre, et il fallait les +unir pour tirer de leur alliance cette création du génie national, le +chant épique. Comment ce phénomène se passa-t-il? En d’autres termes, +comment les populations romaines prirent-elles l’habitude de verser +leurs souvenirs nationaux dans le moule déjà existant de la chanson +populaire? + +Ce sont les Francs qui ont appris cet art à leurs compatriotes nouveaux. +Les Francs, comme tous les barbares, possédaient de temps immémorial ces +_antiquissima carmina_ qui résonnaient les jours de bataille sur le +front de l’armée, et qui, pendant la paix, charmaient auprès du foyer la +monotonie des longues heures d’oisiveté. Ils les entonnaient +fréquemment, et ils les redisaient avec orgueil et amour, car ces +chants, c’était toute leur histoire, c’étaient leurs irrécusables titres +de supériorité sur l’ennemi vaincu. + +Il ne faudrait pas croire que les Gallo-Romains, à qui il arrivait de +les entendre, fussent insensibles à l’émotion qu’ils communiquaient à +leur auditoire barbare. Le temps était bien passé où les derniers +lettrés de la Gaule ne parlaient qu’en souriant de la langue des +Germains. Eux, ils avaient adopté les barbares pour protecteurs et pour +patrons, ils avaient déposé à leurs pieds l’orgueil de la civilisation +romaine. Fiers de faire partie du royaume fondé par leurs invincibles +souverains, ils attachaient plus de prix au titre de Franc qu’à celui de +Romain, et ils mettaient leur gloire à mériter de tout point leur +nouveau nom national. Le costume des barbares, leurs armes, leurs mœurs, +leurs vices mêmes, ils leur empruntèrent tout, et se les assimilèrent +avec une facilité que jamais plus la race française n’a montrée au même +degré vis à vis de l’étranger[707]. Ils ne dérogeaient donc pas en leur +empruntant également le chant épique. + + [707] G. Kurth, _Les origines de la civil. moderne_, 2e édition, II, + p. 67. + +Mais dans quelles circonstances les Romains du royaume franc ont-ils +appris cet art par excellence? Ce fut, à n’en pas douter, la cour des +rois et des grands qui leur servit d’école. Là, comme au confluent de +toutes les ressources des deux races, les chantres barbares se +rencontraient avec les poètes lettrés. Se figure-t-on bien une salle de +festin comme celle de Charibert, où, à tour de rôle, le chant barbare et +l’ode latine faisaient retentir l’éloge du souverain? Fortunat, qui +était un familier du palais, nous dit que le monarque recevait dans les +diverses langues les applaudissements de la poésie[708]. Les grands +étaient l’objet des mêmes hommages. Nous voyons à la cour du duc Lupus +la lyre romaine marier ses accents à ceux de la rote celtique et de la +harpe des Germains[709]. «Nous autres poètes romains, disait au roi un +des lettrés admis à ces joutes poétiques, nous t’offrons nos vers, les +barbares entonnent leurs _lieds_, et c’est ainsi que l’éloge d’un seul +héros retentit sur des rythmes variés[710].» + + [708] + + Hinc cui barbaries illinc Romania plaudit; + Diversis linguis laus sonat una viro. + + Fortunat, _Carm._ VI, 2, 7. + + [709] + + Romanusque lyra plaudet tibi barbarus harpa + Graecus Achilliaca, crotta britanna canat. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos + Sic variante tropo laus sonat una viro. + + Id. ib. VII, 8, 63 et suiv. + + Fortunat reparle encore du _lied_ barbare dans le prologue de ses + _Carmina_ adressé à Grégoire: Sola saepe bombicans barbaros leudos + arpa relidens. + + [710] Est-ce d’un de ces poètes que nous parle le _Vita Eligii_ + (Ghesquière, Act. _Sanct. Belgii_ III, p. 233): Vir improbus + vocabulo Maurinus ut videbatur populis habitu religiosus, cantor in + regis palatio laudatus, atque ex hoc, ut rei docuit eventus, mente + turbidus corde protervus atque actione dissipatus? + +L’émulation qu’entretenaient ces rencontres était, sans contredit, une +des plus fécondes sources de l’inspiration poétique: de part et d’autre, +on devait faire effort pour se surpasser[711]. Mais, dans des luttes de +ce genre, la palme de la victoire ne pouvait rester longtemps indécise. +Si les Romains avaient pour eux l’avantage d’une langue savante et +cultivée, c’étaient là des qualités qui ne contrebalançaient pas, à +l’heure où il s’agissait d’entraîner l’auditeur, les chaudes effusions +du génie barbare. Le plus disert des lettrés, le plus ingénieux des +versificateurs latins était bientôt réduit au silence, lorsque, sa harpe +à la main, les yeux brillant du feu de la poésie, le chanteur germanique +rappelait à un auditoire éperdu d’admiration la gloire des héros +nationaux et les exploits des ancêtres. Il y avait alors des transports +d’enthousiasme auxquels les Romains eux-mêmes ne pouvaient pas rester +étrangers. Ils voyaient quelle supériorité donne au poète le contact +avec l’âme de sa nation par le moyen de la langue populaire. Aussi, quoi +d’étonnant si ceux d’entre eux qui se sentaient vraiment poètes +s’efforçaient, en sortant de là, de redire au peuple de leur race des +chants aussi puissants? Et cela n’était pas difficile pour qui avait +l’inspiration. La langue était à ses ordres avec son impressionnabilité +populaire; l’auditoire lui-même, naïf et facile à émouvoir, venait en +quelque sorte au-devant du poète avec la complaisance de son +imagination. De pédants lettrés dont le sourire moqueur eût pu glacer +son inspiration, il n’y en avait plus; les milieux réfractaires au goût +nouveau qui se manifestait dans le peuple avaient disparu. A part le +clergé, toutes les classes de la nation se trouvaient au même rang +intellectuel. Le chant épique rencontrait donc en pays gallo-romain un +accueil aussi sympathique que parmi les barbares eux-mêmes. + + [711] Percy, dans l’_Essay on the ancient minstrels in England_ qui + figure en tête de ses _Relics of ancient poetry_, nous montre le + même phénomène dans l’Angleterre après la conquête normande: «At + more than a century after the conquest, the national distinction + must have begun to decline, and both the Norman and English + languages would be heard in the house of the great: so that probably + about this era, or soon after, we are to date that remarkable + intercommunity and exchange of each others’s compositions, which we + discover to have taken place at some early period between the French + and English minstrels; the same set of phrases, the same species of + characters, incidents, and adventures, and often the same identical + stories, being found in the old metrical romances of both nations.» + (Edit. _Chandos Classics_, p. 28.) + +Il est probable que les poètes francs contribuèrent dans une large +mesure, par leur initiative, à l’éclosion de l’épopée en langue romane. +Leurs chantres ambulants ne devaient pas se contenter de se faire +entendre dans les milieux de leur nation: tout porte à croire qu’ils +recherchaient aussi les applaudissements de la foule gallo-romaine. Le +poète ambulant a été, pendant tout notre moyen âge, le vrai +intermédiaire des nations et des idiomes. C’est lui qui a porté à +travers tous les peuples les souvenirs de chacun d’eux; c’est grâce à +lui que les Anglo-Saxons redisaient dans leur île les chants des +barbares du continent, que les Francs étaient au courant de l’histoire +de Théodoric de Vérone, et que les régions polaires se familiarisaient +avec celle du jeune Ripuaire Sigfried. Maître de plusieurs langues, le +poète ambulant, lorsqu’il arrivait dans un pays où on parlait un autre +dialecte que le sien, se bornait à y transvaser sa poésie. Si le vase +manquait d’élégance, si le langage péchait par incorrection ou par +gaucherie, il ne s’en tourmentait pas outre mesure, certain que son +public attachait trop d’importance au sujet pour regarder aux +défectuosités de la forme. En un temps où nul n’avait de style +personnel, et où l’intérêt s’attachait surtout à l’histoire et non à la +manière de la raconter, de pareilles complaisances s’expliquent fort +bien. Nous connaissons plusieurs de ces chantres polyglottes. Un poème +anglo-saxon du VIIIe siècle, intitulé _Vidsyth_, met en scène un poète +qui a voyagé chez tous les rois de l’histoire et de la légende, et qui a +été partout bien reçu, parce qu’il répartit la gloire aux souverains. +Évidemment, ce poète ne se bornait pas à chanter dans sa langue: il +maniait aussi celle des peuples qu’il visitait, et il est probable qu’il +s’est exercé dans toutes. Mais c’est le moyen âge français qui abonde en +exemples de ce genre. Nous possédons des poèmes de chevalerie, tels que +le _Fierabras_ et le _Betonnet_, qui ont été écrits par des jongleurs +français pour des auditeurs provençaux, _en je ne sais quel provençal du +vingtième ordre_[712], comme dit M. Léon Gautier, mais qui, enfin, ont +dû être appréciés, puisqu’on a pris la peine de les mettre par +écrit[713]. Pareillement, il y a toute une collection de chansons de +geste écrites en une langue franco-italienne qui n’est ni l’italien ni +le français, et qui sont l’œuvre, tantôt de poètes français essayant de +se faire comprendre d’un auditoire italien, tantôt de poètes italiens +s’enhardissant à manier la langue française. Et il faut bien que ces +poètes aient été écoutés malgré l’étrangeté de leur langage hybride, +puisqu’ils ont laissé tant de traces. Nous en connaissons un au moins de +ces chanteurs ambulants et internationaux: il s’appelait Jeandeus de +Brie, et il était auteur de la chanson de geste connue sous le nom de +_La bataille Loquifer_. Voyant qu’il y avait en France trop de poètes +qui pouvaient lui faire concurrence, il partit pour la Sicile où il +exploita sa chanson, qui, à ce qu’il paraît, lui rapporta de forts +revenus[714]. Ce qui était possible au XIIe siècle l’était à bien plus +forte raison au VIe. «A l’époque mérovingienne, dit un critique, la muse +est polyglotte comme la Gaule elle-même[715].» Faudrait-il donc tant +s’étonner qu’à l’exemple du _Vidsyth_ anglo-saxon, et, devançant les +italianiseurs des âges suivants, des poètes francs aient parcouru, la +vielle en main, les provinces de langue latine, et y aient éveillé aux +accents de leur narration barbare le génie épique endormi dans la +multitude?[716] + + [712] L. Gautier, _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 268. + + [713] «La France, la langue d’_oui_, fournissait alors des jongleurs + au monde entier, comme nous fournissons aujourd’hui des acteurs à + tout l’univers. C’étaient des jongleurs français qui sillonnaient + les routes de ces beaux pays vénitien et lombard. Ils n’avaient pas + été, d’ailleurs, sans s’apercevoir que le public italien ne + comprenait pas aisément nos chansons de geste. Que firent-ils? Ils + accommodèrent ces chansons à l’italienne; ils firent en lombard ce + qu’ils avaient fait en langue d’oc; ils traduisirent grossièrement + leurs vers français en une espèce de charabia épouvantable, que les + érudits de ce temps-ci appellent poliment du franco-italien ou du + français italianisé.» Léon Gautier I, p. 28. Cf. le même p. 131 et + suiv. et p. 142. + + [714] Léon Gautier I, p. 215. + + [715] Aubertin, _Hist. de la langue et de la litt. franç. au moyen + âge_ I, p. 133. + + [716] Quoi d’étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des + princes et des seigneurs francs, s’adressant d’ailleurs à deux + sortes de populations, l’aristocratie germanique et la population + romane, usassent tour à tour des deux idiomes, et tantôt + traduisissent en roman les chants germaniques composés par eux ou + reçus de tradition, tantôt en composassent en roman?» Darmesteter, + _Revue Critique_, nouv. série, t. XVIII, p. 496. + +Voilà les origines les plus lointaines de l’épopée française. Faut-il le +dire? Je ne sais s’il existe, dans toute l’histoire littéraire, un +spectacle d’un plus puissant intérêt que celui de cette fécondation de +l’esprit roman par l’imagination germanique. Ce n’est pas ici +l’éducation d’une nation par l’enseignement toujours un peu pédantesque +des lettrés étrangers, c’est moins encore l’imitation servile et voulue, +produisant, sur les bancs de l’école, une littérature d’emprunt, toute +en formules et en recettes. C’est l’âme d’un peuple entier que le +contact d’une âme vigoureuse et ardente anime d’une vitalité nouvelle, +et qui sent insensiblement germer en lui l’inspiration et la faculté +créatrice. Il n’imite pas, il se transfigure, il passe lui-même à la +barbarie, si je puis ainsi parler, pour créer à son tour des chants +comme ceux des barbares, mais portant l’empreinte d’un esprit nouveau. + +Le génie français n’a donc pas à rougir de son initiation poétique. Il a +été le disciple des barbares, mais c’est un disciple qui bientôt égalera +ses maîtres, que dis-je? qui les dépassera. La Neustrie sera au moyen +âge la terre épique par excellence, la vraie patrie des _chansons de +geste_. Par un de ces phénomènes qui ne sont rares ni dans le monde +végétal, ni dans celui des idées, l’épopée, transplantée sur une terre +qui n’est pas la sienne, y fleurit avec plus de vigueur et d’éclat que +dans son climat natif. Nulle part le développement de ce genre de poésie +ne se présente avec le caractère organique et les proportions +harmonieuses que nous lui trouvons sur ce sol prédestiné. Nulle part les +chefs-d’œuvre de l’inspiration épique n’auront une action si profonde +sur les esprits, et ne feront partie, au même degré, du patrimoine +intellectuel. Nulle part ils n’auront un souffle plus élevé, une unité +plus puissante, une forme plus parfaite. De toutes nos épopées, la +_Chanson de Roland_ est celle qui donne la mesure la plus juste du génie +moderne. La vigueur du souffle épique de la Neustrie est telle qu’un +jour viendra où le mouvement qu’il a créé se communiquera à l’Allemagne +elle-même. Et ce jour, la France rendra à ses précepteurs barbares ce +qu’elle a reçu d’eux. Au XIIe siècle, ce sont les chansons de geste +françaises qui, traduites en allemand, réveilleront la vie littéraire +d’Outre-Rhin, et détermineront la renaissance à laquelle nous devons +l’épopée des _Nibelungen_. Les initiateurs redeviendront, à leur tour, +les disciples de l’élève merveilleux qu’ils auront formé. + +Qu’on juge, par la grandeur de ces résultats, de ce qu’il doit y avoir +eu d’énergique et de puissant dans le mouvement poétique d’où est sortie +l’épopée française! J’ai essayé, dans ce livre, d’en faire reconnaître +l’étendue, mais, pour en apprécier l’intensité, il faut descendre le +cours de l’histoire littéraire du moyen âge, et suivre, dans les +innombrables canaux par lesquels il s’épanche, ce large et fécond fleuve +de l’inspiration épique, qui, de la France où il est né, se répand sur +tous les peuples de l’Europe. On comprendra alors combien a dû être +puissant le coup de verge qui l’a fait jaillir du rocher. + + + + +ADDITIONS & CORRECTIONS + + +P. 17. _Historicité des légendes._--En 1851, Pétigny, qui ne manque +pourtant pas d’une certaine critique, reste convaincu de l’absolue +historicité de toutes les légendes épiques des Francs: l’épisode +d’Aurélien lui-même ne le choque pas. (V. _Études Mérovingiennes_ III, +p. 168, 195, 403-410, 544-547, 551-553.) + +P. 21. _Les prédécesseurs de Rajna._--M. Gaston Paris n’est donc pas +tout à fait dans le vrai lorsqu’il écrit dans la _Romania_, t. XIII +(1884), p. 599: «C’est à notre pays qu’appartiennent les prédécesseurs +que M. Rajna rencontre sur son chemin tantôt pour les accompagner, +tantôt pour les combattre. Les Allemands, au contraire, chose étrange, +ont fait très peu dans ce domaine.» + +P. 22. _L’opinion de Fustel de Coulanges._--Jusque dans ses derniers +jours, Fustel de Coulanges est resté obstinément fidèle au point de vue +étroit qui lui faisait nier l’existence de l’épopée franque, parce +qu’elle n’était pas explicitement affirmée dans des textes. L’autorité +qui s’attache au nom de cet écrivain ne permet pas de laisser passer ses +dernières assertions sans les caractériser au passage; la réfutation en +est généralement faite d’avance dans les diverses parties de ce livre. +Fustel consent à admettre, parce que Tacite le dit formellement, que les +Germains avaient des chants nationaux, mais, ajoute-t-il, _rien de tout +cela n’est venu jusqu’à nous_. (_L’Invasion Germanique_, p. 228.) Mais +qui donc lui a dit que parmi les chants épiques qui ont circulé au moyen +âge, plus d’un ne plonge pas ses racines jusque dans ces âges barbares? +Le Sigfried des Nibelungen n’est-il pas lui-même un héros que +probablement célébraient déjà les Germains du premier siècle? + +Il veut bien accorder encore, puisqu’il y a un passage d’Eginhard qui +l’y oblige, que Charlemagne a fait mettre par écrit les vieux chants +barbares: c’est donc qu’il y en avait tout au moins, au VIIIe siècle, +assez pour en faire un volume, bien qu’aucun texte antérieur à Eginhard +n’ait formellement dit qu’ils existaient. Mais, cette concession faite, +Fustel prend immédiatement sa revanche, et s’autorisant de ce qu’aucun +texte postérieur à Eginhard ne reparle de ce recueil, il écrit +hardiment: «Non seulement ces poésies ne nous sont pas parvenues, mais +aucun auteur du moyen âge ne les mentionne: on ne voit plus trace +d’elles après Charlemagne» (p. 228). Il déclare avec la même sérénité +que le poème des Nibelungen ne contient aucun souvenir de l’époque des +invasions, et conclut magistralement par ces paroles qui sont dignes du +début: «On admettra volontiers que ces anciens Germains avaient des +traditions, des légendes, des souvenirs comme tous les peuples en ont. +Ce seraient pour nous des documents précieux. Mais aucune de ces +traditions ne s’est conservée dans la mémoire des hommes. Les Francs +n’en ont transporté aucune en Gaule. Je ne crois pas qu’on en ait trouvé +jusqu’ici en Allemagne. Aucun document du moyen âge n’en signale +l’existence. Les légendes mêmes avaient péri, etc.» Ces quelques lignes +contiennent de véritables énormités. On ne saurait avec plus de +désinvolture biffer tous les résultats acquis par un siècle de +recherches philologiques. Il eût mieux valu de déclarer qu’on s’était +tenu absolument en dehors de cet ordre d’études. Cela eût épargné la +peine de conclure, après plusieurs pages du même goût, par les lignes +suivantes, dont la naïveté a quelque chose de comique: «Il semble que +ces Francs eux-mêmes eussent déjà oublié leur ancienne histoire et leur +ancienne patrie. _On a peine à s’expliquer une si complète disparition +des souvenirs nationaux des anciens Germains_» (p. 234). Cette +disparition serait en effet tout à fait inexplicable, si elle était +réelle. Si Fustel avait pris la peine d’ouvrir le volume de W. Grimm +intitulé: _Die Deutsche Heldensage_, y aurait trouvé, je pense, assez de +témoignages du moyen âge sur les traditions épiques des Germains pour le +faire changer d’avis. + +P. 23. _La thèse de Rajna._--M. Gaston Paris dit même dans la _Romania_, +t. XIII (1884), p. 601, que depuis son _Hist. poét. de Charlemagne_ il +s’est de plus en plus rapproché de la thèse de Rajna: «Si M. Rajna +n’avait pas écrit son livre, ajoute-t-il, j’en aurais probablement écrit +un sur le même sujet.» + +P. 35. _Le chiffre trois dans l’épopée._--Dans le _Jugement de +Liboucha_, le célèbre poème épique des Slaves de Bohême, Tchekh arrive +dans ce pays _après avoir traversé trois rivières_. Plusieurs critiques +se sont donné la peine de chercher ces rivières, mais Schafarik et +Palacky croient que le nombre trois est employé ici comme déterminatif +poétique. V. L. Léger, _Chants héroïques et chansons populaires des +Slaves de Bohême_, p. 52. + +P. 48. _La conquête de la Saxe par les Saxons._--On trouve déjà la +tradition saxonne consignée au IXe siècle dans la _Translatio S. +Alexandri_ de Rodolphe et de Meginhard: Saxonum gens, sicut tradit +antiquitas, ab Anglis Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans, +Germaniae litoribus studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa +est in loco qui vocatur Haduloba, eo tempore quo Thiotricus rex +Francorum contra Irminfridum generum suum ducem Thoringorum dimicans, +terram eorum crudeliter ferro vastavit et igni, etc. (Pertz, _Script._ +II, p. 676). Les divergences de cet écrit avec celui de Widukind sont +d’ailleurs grandes, et la supériorité de ce dernier incontestable. + +P. 51. _Chants populaires des Francs._--Tacite parle d’une _Sugambra +cohors_ qui servait au premier siècle dans les armées romaines en Mésie; +il la dit _promptam ad pericula, cantuum et armorum tumultu trucem_ +(_Annal._ IV, 47). + +P. 52. _Même sujet._--Fortunat écrit dans le prologue de ses poésies: +Ubi mihi tantumdem valebat raucum gemere quod cantare apud quos nihil +disparat aut stridor anseris aut canor oloris, sola saepe bombicans +barbaros leudos arpa relidens: ut inter illos egomet non musicus poeta +sed muricus deroso flore carminis poema non canerem sed garrirem, quo +residentes auditores inter acernea pocula salute bibentes insana Baccho +judice debaccharent. C’est, au VIe siècle, le même point de vue que +celui de Julien l’Apostat au IVe. + +P. 56. _n. infra. Le recueil de Charlemagne._--L’origine de l’opinion +erronée de De Smedt se trouve elle-même dans une erreur de Desroches, +érudit belge du XVIIIe siècle, qui, dans son _Mémoire sur la religion +des peuples de l’ancienne Belgique_ (_Mém. de l’Acad. imp. et roy. de +Belgique_, t. I, p. 429), avait cru, sur la foi de quatre vers mal +interprétés de Claes Colyn, que les chants des bardes (!) se +conservaient encore au XIIe siècle à l’abbaye d’Egmond. Voici ces vers +d’après la citation de Desroches: + + En ti barden woizen lezen + Ti noch overich hebben wezen + Minen daghe binnen Hegmonde + Zulcks heb ic zo bevonden. + +Comme le même Desroches, quelques lignes avant ce passage, avait parlé +aussi du recueil de Charlemagne, De Smedt, qui paraît l’avoir lu trop +vite, se sera persuadé qu’il identifiait le recueil d’Egmond avec celui +de Charlemagne, et a écrit que celui-ci se conservait à Egmond. Voilà +comment s’élaborent les erreurs historiques! + +P. 78-79. _Grégoire de Tours savait-il le franc?_--M. Max Bonnet, dans +son livre intitulé _Le latin de Grégoire de Tours_, Paris 1890, p. 28 et +29, fait une réponse négative à cette question et apporte des arguments +nouveaux. + +P. 126. _L’allitération familiale._--Lire sur ce procédé Stark, _Die +Kosenamen der Germanen_, p. 343 et suiv. + +P. 147. _Paragraphe à rétablir._--Après le premier alinéa, il a été +sauté un paragraphe contenant l’histoire de Mérovée d’après Frédégaire; +je le rétablis ici. + +«On rapporte que, comme Clodion était assis sur le rivage de la mer avec +sa femme pendant la saison d’été, sa femme alla vers midi prendre un +bain dans la mer, et qu’une bête de Neptune, semblable au Quinotaure, se +jeta sur elle. Elle conçut bientôt, soit de cette bête, soit de son +mari, et elle mit au monde un fils du nom de Mérovée; à cause de lui les +princes francs ont été appelés ensuite Mérovingiens.» (Fredeg. III, 9.) + +P. 152. _La filiation de Mérovée._--L’expression ambiguë de Grégoire de +Tours a été interprétée par beaucoup d’écrivains dans ce sens que +Mérovée ne serait pas le fils de Clodion, mais seulement son parent. +Ainsi déjà le _Liber Historiae_ ne veut voir dans Mérovée qu’un parent +de Clodion (_de genere ejus_) et Aimoin ne lui accorde pas d’autre +qualité (_ejus affinis_), tandis que d’autres, aspirant à plus de +précision, comme par exemple une généalogie des rois francs composée au +XIIIe siècle, font de Mérovée le _neveu de Clodion_ (Bouquet II, P. 697) +et que d’autres encore, comme Hugues de Flavigny, omettent purement le +nom de Mérovée sur la liste des rois francs. (Bouquet III, p. 353). +Encore Robert Gaguin écrit: Nullis relictis liberis... _Clodio vita +excessit. Qui autem illi sanguine propior erat Meroveus regno praefectus +est_. (_Compendium super gestis Francorum_, Paris 1504, fol. IIII.) Mais +ce n’était pas assez, et d’autres, faisant un pas de plus, ont cru +savoir non seulement que Mérovée n’était pas le fils de Clodion, mais +encore que les fils de celui-ci avaient été détrônés par leur ambitieux +cousin. On s’est enquis de ce qu’étaient devenus ces princes victimes de +l’ambition de leur cousin, et, naturellement, on a fini par le +découvrir; voir ce qu’au XIVe siècle Jacques de Guyse raconte dans ses +_Annales du Hainaut_ IV, 6, 9, d’un certain Auberon de Mons, dernier +fils de Clodion et adversaire acharné de Mérovée. Étienne Pasquier, lui, +rattache assez ingénieusement les prétendus fils de Clodion aux rois mis +à mort par Clovis: «Clodion, deuxiesme roy des François mourant, laissa +trois petits princes ses enfants: Ranchaire, Renaut et Aulbert, sous la +conduite de la Royne leur mère, et cognoissant la foiblesse du sexe de +la mère, et du bas aage de ses enfants, il leur ordonna pour gouverneur +Mérovée, sien parent grand capitaine. Lequel prenant ceste occasion à +son advantage, se fit proclamer roy des François. De manière que la +pauvre princesse fut contrainte de se blottir avec ses enfants dedans +quelques villes des Pays-Bas, conquises par le feu roy son mary, où ils +prindrent le nom et tiltre de roy de Cambresy Tournay et Cologne, mais +au petit pied. Tiltre qui ne leur fut envié par Mérovée, etc.» (_Les +recherches de la France_ V, ch. 1 dans ses _Œuvres_ t. I, col. 433.) + +P. 154. _L’historicité de Mérovée._--Nous ne possédons aucun témoignage +contemporain sur Mérovée. Tous ceux qui en ont parlé sont les échos de +Grégoire de Tours. Le premier écrit qui le mentionne comme ayant assisté +à la bataille de Mauriac est le _Vita Lupi_ qui est du IXe siècle (_Acta +Sanct._ t. VI de juill. p. 77 E), mais on peut croire qu’il n’y a là +qu’une conjecture explicative du texte de Grégoire de Tours II, 7, +d’après lequel un roi des Francs, qu’il ne nomme d’ailleurs pas, aurait +assisté à la bataille (_Simili et Francorum regem dolo fugavit_). On +s’est autorisé de cette absence de témoignages contemporains pour +révoquer en doute l’existence même de Mérovée. C’est une erreur et une +faute de méthode. Clodion, que Grégoire de Tours ne connaissait non plus +que d’après les traditions, et qui, précédant Mérovée, devrait être plus +problématique encore, appartient positivement à l’histoire, de par le +témoignage de Sidoine Apollinaire étudié plus haut, p. 139. Si ce +témoignage n’avait pas été accidentellement conservé, on raisonnerait _a +fortiori_ sur Clodion comme sur Mérovée, et on serait dans le faux. Le +silence des textes du VIe siècle sur des choses du Ve ne peut d’aucune +manière être invoqué contre celles-ci. Au surplus, cette discussion +elle-même n’aurait pas de raison d’être si l’on pouvait faire état d’une +ligne qu’on lit dans le _Chronicon Imperiale_ (vulgairement appelé +_Chronique de Prosper Tiro_) à la 25e année de Théodose II: _Meroveus +regnat in Francia_. Mais déjà Henschen a démontré (_Acta Sanct._ mai t. +XVI, praef. p. XL) que ce renseignement et tous les autres de cette +chronique sur les premiers rois francs sont des interpolations tirées de +la chronique de Sigebert de Gembloux, et l’on peut s’étonner que des +érudits comme Roth (_Germania_ I, p. 41) et Zarncke (_Berichte der koen. +saechsischen Gesellsch. des Wissensch. Phil. Hist. Klasse_ XVIII (1866), +p. 285 et suiv.) aient encore cru à l’authenticité du passage en +question. Il est vrai que le dernier s’est rétracté plus tard. (V. +_Literarisches Zentralblatt_ 1869). Lire sur le _Chronicon Imperiale_ +l’importante étude de Holder-Egger (_Neues Archiv_ I (1876) p. 91-120), +qui s’exprime ainsi au sujet des notices sur les rois francs: «Dass ein +Chronist des V. Jahrhunderts, welcher sonst die Franken niemals +erwaehnt, nicht wird die sagenhaften fraenkischen Koenige aufzaehlen und +ihnen eine bestimmte Regierungsdauer zuweisen koennen, ist +selbstverstaendlich, ebenso wird ihm der Begriff _Francia_ gaenzlich +unbekannt sein.» (O. c. p. 97.) + +P. 193. _Bar-le-Duc._--V. dans Pétigny II, p. 197, une excellente note +où il établit l’identité du _Barrum_ de Frédégaire avec Bar-le-Duc +(Bar-sur-Ornain). Il ajoute: «Remarquons encore que l’arrivée de +Childéric à Bar s’accorde bien avec la tradition qui le fait venir +d’Italie, car s’il était venu de la Thuringe, il serait entré dans la +Belgique par le nord et non par le midi.» L’observation est juste, mais +ne prouve rien pour l’historicité du fait. Il en résulte seulement que +la légende de l’arrivée de Childéric à Bar fait partie intégrante de +celle qui le fait venir de Constantinople, et cela vaut en effet la +peine d’être noté. + +P. 200. _Les motifs individuels dans l’épopée._--L’épopée, c’est-à-dire +l’imagination populaire, incapable de saisir les raisons politiques des +événements, les explique toujours par des motifs individuels. Parmi +ceux-ci, le libertinage des rois est très fréquemment allégué comme la +cause de leur chute. Je ne sais si l’histoire du meurtre de Valentinien +III, causé par l’outrage qu’il avait infligé à la femme du sénateur +Petronius Maximus, ne rentre déjà pas dans cette catégorie, mais à coup +sûr il faut y faire rentrer la légende de l’empereur Avitus, telle +qu’elle est racontée par Frédégaire III, 7.--M. Gaston Paris, _Romania_ +XIV, p. 603, fait remarquer qu’il y a trois chansons de geste françaises +qui contiennent ce même motif: _Lohier et Mallard_, _Baudouin de +Sebourc_ et _Hugues Capet_. On peut aussi faire rentrer dans cette +catégorie de légendes l’histoire du roi visigoth Rodrigue et de la fille +du comte Julien, et celle du ressentiment de Henri de Schwerin contre le +roi Waldemar de Danemark. + +P. 201. Le _Vita Genovefae._--Le renseignement que j’emprunte à cet +écrit sur la présence de Childéric à Paris a perdu beaucoup de son +autorité depuis la dissertation de M. Krusch, _Die Faelschung der Vita +Genovefae_ (_Neues Archiv_, t. XVIII). Je suis loin d’accorder à M. +Krusch que cet ouvrage ne soit qu’un faux, dont l’auteur aurait connu de +ce sujet tout autant que nous-mêmes, c’est-à-dire rien du tout; +toutefois je reconnais que, selon toute vraisemblance, nous ne possédons +du _Vita Genovefae_ qu’une recension de l’époque carolingienne, et c’en +est assez pour infirmer singulièrement l’historicité de l’épisode où +figure Childéric. + +P. 255, n. _Erratum._--La citation de la lettre de saint Avitus à +Aridius doit être rectifiée et complétée comme suit: _Epist._ II dans +Baluze, _Miscell._ I, 358. + +P. 276. _Animal montrant un gué à une armée._--En 971, au siège du +château de Warcq, près de Givet, par l’archevêque Adalbéron de Reims, +une génisse traversant la Meuse à gué montra le passage aux assiégeants. +_Historia Monasterii Mosomensis_ c. 8 dans Pertz, _Script._ XIV, p. 605. + +P. 296. _Qualités physiques d’un roi barbare._--La _Lex Bajuvariorum_ +II, 9, dit: Si quis filius ducis tam superbus vel stultus fuerit vel +patrem suum dehonestare voluerit per consilio malignorum vel per +fortiam, et regnum ejus auferre ab eo, _dum pater ejus adhuc potest +judicium contendere, in exercitu ambulare, populum judicare equum +viriliter ascendere, arma sua vivaciter bajulare, non est nudus nec +cecus, in omnibus jussionem regis potest implere, sciat se ille filius +contra legem fecisse_, etc. (Pertz, _Leges_ III, p. 286.) + +P. 327. _Les excitations de Clotilde._--Robert Gaguin a parfaitement +compris que si Clotilde a poussé ses fils à la deuxième guerre de +Burgondie, elle doit avoir à plus forte raison poussé son mari à la +première. Aussi n’hésite-t-il pas à écrire à l’occasion de celle-ci: +«Paternam deinde necem animo frequenter volvens Clotildis ultionis +percupida mulier Clodoveum adit queriturque paternum sibi regnum fraude +Gundobaldi Burgundionis ereptum: necato ejus patre, matre vero in +profluentum abjecta. Id inhumanum facinus causam maximam regi esse +debere belli adversus Gundobaldum gerendi, quo et indignam parentum ejus +necem ulcisceretur, et Burgundorum regnum reciperet.» (_Compendium super +Francorum gestis_, fol. V.) + +P. 365. n. 1. _Fossés creusés pour y faire tomber l’ennemi._--Procope, +_Bell. Pers._ I, 4, p. 21 (Bonn) raconte une histoire semblable des Huns +Ephthalites, qui, en guerre avec Perozes, roi des Perses, creusent des +fossés où leurs ennemis viennent tomber. + + + + +APPENDICES + + + + +I + +L’origine troyenne des Francs. + + +La légende de l’origine troyenne des Francs n’a rien d’épique. C’est une +fiction d’érudit, qu’il n’y avait pas lieu de discuter dans ce livre. +Toutefois, elle confine de si près à notre sujet, qu’il convenait de ne +pas l’exclure entièrement du cadre de nos recherches. Voilà pourquoi je +lui consacre, à cette place, un rapide examen. + +La plupart des peuples européens ont eu la prétention de descendre d’une +des nations de l’antiquité classique. Dès avant notre ère, nous voyons, +outre les Romains, les Vénètes et les Arvernes se réclamer d’une origine +troyenne. Bien plus, il paraîtrait même qu’à l’époque de Tacite, les +Germains occidentaux se confectionnaient des arbres généalogiques non +moins respectables, si la légende qui attribue à Ulysse la fondation +d’Asciburgium sur le Rhin est née parmi eux[717]. Il est assez +intéressant de constater que ces futurs destructeurs de l’Empire +aimaient mieux descendre des conquérants de Troie que de ses défenseurs. +Les Germains orientaux ont obéi à la même inspiration en se rattachant +aux Gètes, ces constants ennemis de la civilisation hellénique[718]. + + [717] Tacite, _German._ c. 3. + + [718] Jordanes, _passim_. + +On ne doit donc pas être surpris de voir circuler chez les Francs, à +partir d’un moment donné, une légende qui raconte l’origine troyenne de +ce peuple. Et il n’est nullement nécessaire, pour en rendre compte, +d’admettre avec plusieurs critiques que le point de départ de cette +légende se trouve dans le vague souvenir que les barbares auraient +conservé de leur provenance asiatique[719]. Cette légende aura le +caractère de toutes les fictions du même genre. Elle sera de provenance +érudite et nullement populaire, elle se confinera dans le monde des +livres, et elle ne se répandra jamais dans les masses. En un mot, ce ne +sera pas une création vivante du génie poétique de la nation, ce sera un +fabricat du pédantisme des lettrés. + + [719] Comme croient Pétigny I, p. 91, et Ozanam, _Études germaniques_ + t. I, p. 31, n. Nul n’a plus exagéré ce point de vue que Roth, _Die + Trojasage der Franken_ (_Germania_ t. I). On peut lire dans Heeger + (_Ueber die Trojanersagen der Franken und Normannen_, Landau 1890, + programme) l’intéressant historique de toutes les tentatives faites + jusqu’à nos jours pour rendre compte de la tradition + franco-troyenne, les uns admettant que c’est une vraie tradition + populaire et ancienne, comme Mone, Goerres, Roth, en Allemagne; + Ozanam, Moët de la Forte-Maison, etc., en France, les autres la + rattachant à des faits historiques postérieurs, comme, par exemple, + le retour des Francs établis sur le Pont Euxin par Probus (Mascou), + une prise de Troie par les Goths au IIIe siècle (Wormstall), la + _cohors sugambra de Tacite_ (Dederich), d’autres encore n’y voyant + qu’une invention, mais se partageant en multiples avis sur la date + et la nature de celle-ci. + +D’abord, qu’on veuille bien le remarquer, les traditions populaires qui, +dès le VIe siècle, circulaient parmi les Francs au sujet de leur +origine, excluaient formellement la légende d’une provenance troyenne. +Suivant ces traditions, comme nous l’avons vu, les Francs descendaient +de Mannus, l’ancêtre éponyme de tout le genre humain, ou du moins de +toute la race germanique[720]. Quant à leur dynastie royale, loin +d’avoir le moindre lien avec celle de Troie, elle se rattachait, par la +filiation mystérieuse de Mérovée, au sang des dieux nationaux[721]. +Voilà ce que nous apprennent les souvenirs épiques de ce peuple, et cela +suffit pour permettre d’affirmer qu’il n’y a pas de place dans ce récit +pour des ancêtres troyens. + + [720] Voir ci-dessus p. 87 et suiv. + + [721] V. ci-dessus p. 147 et _Additions et corrections_ p. 501. + +Il y a plus. Les premiers essais qui furent faits pour expliquer le +passé de la race autrement que par la mythologie barbare ne s’appuyaient +pas sur l’hypothèse d’une origine troyenne. De bonne heure, on voit +l’érudition s’évertuer à rendre compte du nom national des Francs. Ce +sont d’abord des jeux de mots auxquels leurs auteurs eux-mêmes, sans +doute, n’attachaient pas d’autre importance, comme quand, par exemple, +Vopiscus écrit: _Franci quibus familiare est fidem frangere_[722], ou +quand Libanius affecte d’appeler les Francs Φρακτοί, et cela simplement +pour pouvoir en tirer ἔθνος πεφραγμένον πρὸς τὰ τῶν πολέμων ἐργα +(_Oration._ III, 317 Reiske). Plus tard, on en vient à imaginer un héros +éponyme Francus. Il semble qu’on s’en soit tenu là d’abord, et qu’on +n’ait pas cherché les ancêtres de ce héros fictif. Du moins Jean Lydus, +qui est ici notre autorité, se borne-t-il à dire, en parlant d’un projet +d’expédition de Justinien contre les Francs: Ως δὲ καὶ Συγάμβροις +ἐπαγρυπνεῖν ἠπείλει, (Φράγκους αὐτοὺς ἐξ ἡγεμόνος καλοῦσιν ἐπὶ τοῦ +παρόντος οἱ περὶ Ῥῆνον καὶ Ῥοδανόν)[723]. Des écrivains postérieurs, il +est vrai, feront de ce Francus ou Francio un descendant de Priam[724], +mais rien ne permet de supposer que cette filiation fît déjà partie de +la tradition connue de Jean Lydus. Celui-ci se borne à nous apprendre +que les Francs doivent leur nom à un héros qui leur a laissé le sien; il +ne dit rien de plus, et nous ne sommes pas autorisés à rien ajouter à +ses paroles. Ne contiennent-elles qu’une simple conjecture personnelle +de cet auteur, ou nous offrent-elles une tradition recueillie par lui? A +le bien lire, il me paraît que cette dernière hypothèse est la plus +probable: Lydus se fait l’écho des barbares et ne parle pas d’après +lui-même. + + [722] Vopiscus, _Procul._ 13. + + [723] Joann. Lydus, _De Magistratibus_ III, 56 (Bonn). + + [724] Comme fait Roth, _Die Trojasage der Franken_ (o. c. p. 39), + réfuté Zarncke o. c. p. 281. + +L’étymologie reproduite par Lydus n’était pas la seule. Dès une époque +presque aussi ancienne, il y avait une seconde manière d’interpréter le +nom des Francs. Au dire de saint Isidore de Séville, qui d’ailleurs +rapporte aussi la précédente version, ils le devaient à leur naturel +sauvage et farouche[725]. + + [725] Franci a quodam proprio duce vocati putantur. Alii eos a + feritate morum existimant. Sunt enim illis mores inconditi, + naturalis ferocitas animorum. Isid. Hispal. _Etymol._ IX, 11, 101. + + V. plus loin la légende du _Liber Historiae_ sur les circonstances + dans lesquelles le nom fut donné pour la première fois. + +Tels sont les plus anciens essais qu’on ait faits pour rendre compte du +nom national des Francs: ils sont indépendants l’un de l’autre, et fort +antérieurs à la fiction de l’origine troyenne. Celle-ci apparaît pour la +première fois au VIIe siècle, dans la chronique de Frédégaire, sous deux +rédactions qui, tout en s’accordant pour le fond, varient un peu dans le +détail[726]. La première se trouve dans la partie de la chronique de +Frédégaire qui a été écrite vers 615, et que j’appelle Frédégaire I; la +seconde appartient à la partie du même ouvrage qui n’est pas antérieure +à 642, et qui est de Frédégaire II[727]. Les voici toutes les deux. + + [726] Sur le prétendu témoignage du prétendu Prosper Tiro, v. + ci-dessus p. 502. Zarncke, lui-même, qui croit encore (p. 269) que + Frédégaire l’a consulté, ne sait pas expliquer pourquoi il ne lui a + pas emprunté son Pharamond, et se tire d’affaire en supposant qu’il + ne l’a utilisé qu’indirectement. + + [727] M. Krusch a démontré d’une manière magistrale (_Neues Archiv_, + t. VII) que la chronique dite de Frédégaire est de trois auteurs + différents, dont les deux premiers ont écrit aux dates citées, et + dont le troisième, vers 658, a ajouté quelques chapitres à tendances + carolingiennes. + +«Les Francs, nous dit Frédégaire I, eurent pour premier roi Priam, le +ravisseur d’Hélène, laquelle avait obtenu le prix de beauté d’un berger. +On voit dans les livres des histoires qu’ensuite ils eurent pour roi +Friga. Puis ils se partagèrent en deux groupes. Les premiers gagnèrent +la Macédoine et ils y prirent le nom de Macédoniens, qui était celui du +peuple habitant cette région: ils avaient été invités par ce peuple, +opprimé par ses voisins, à lui porter secours. Ensuite, unis à eux, ils +se multiplièrent par un grand nombre de générations, et c’est leur race +qui a rendu les Macédoniens de vaillants guerriers; en dernier lieu, +pendant les jours du roi Philippe et de son fils Alexandre, la renommée +confirma ce qu’était leur valeur. Les autres, sortis de Frigie, et +trompés par la ruse d’Ulysse, non faits prisonniers toutefois, mais +chassés de leur pays, errèrent à travers beaucoup de régions avec leurs +femmes et leurs enfants, et se choisirent un roi nommé Francio, duquel +ils reçurent le nom de Francs. Enfin, ce Francio, qui passe pour avoir +été très vaillant, et qui pendant longtemps fit la guerre à nombre de +peuples, ayant dévasté une partie de l’Asie, se dirigea sur l’Europe et +vint s’établir entre le Rhin et le Danube et la mer. Francio étant mort +là, comme à cause des nombreux combats qu’il avait livrés il ne restait +qu’un petit nombre de Francs, ils mirent à leur tête des ducs choisis +dans leur sein.» Frédégaire, après quelques mots sur l’histoire de ces +Francs jusqu’à son temps, ajoute qu’un troisième groupe de Troyens +fugitifs vint s’établir sur les bords du Danube entre la mer et la +Thrace, et qu’il reçut de son chef Torquotus le nom de Turcs[728]. + + [728] Fredeg. II, 4-6. + +Ce récit de Frédégaire I est reproduit en substance par Frédégaire II, +qui l’attribue à saint Jérôme, et qui nous apprend qu’avant celui-ci il +avait déjà été consigné dans l’_histoire du poète Virgile_. Ses paroles +sont à citer textuellement: _De Francorum vero regibus beatus Hieronimus +qui jam olym fuerant scripsit, quod prius Virgilii poetae narrat +storia_[729]. Il y a là une double naïveté dont nous devons +l’explication à M. Krusch. Le livre II de la chronique frédégarienne +contenant la légende franco-troyenne est en effet un résumé de saint +Jérôme, et porte même cet en-tête: _incpt capitolares cronece Gyronimi +scarpsum_. L’affirmation de Frédégaire II est donc vraie en partie; +seulement, cet écrivain ignore que le résumé est chargé +d’interpolations, et que, précisément dans le passage qui nous occupe, +sur trente-cinq lignes saint Jérôme ne peut revendiquer que les trois +premières et la dernière. + + [729] Lüthgen, _Die Quellen und der historische Werth der fraenkischen + Trojasage_, Bonn 1875 (dissertation). + +La mention de Virgile semble, à première vue, se justifier moins. Tout +le monde sait que l’Énéide--c’est elle en effet qui est désignée +incorrectement sous le nom de _storia_--ne contient pas une ligne qui se +rapporte, de près ou de loin, à la fable franco-troyenne[730]. Mais il +faut remarquer que la gaucherie du langage de Frédégaire II a ici trahi +sa pensée en lui faisant dire plus qu’il ne voulait. Voyant dans son +pseudo-Jérôme que des _livres d’histoire_ mentionnaient un roi Friga qui +aurait été le successeur de Priam, et ne connaissant pas d’autre +historien de la chute de Troie que Virgile, il se sera dit que c’était +celui-ci que visait saint Jérôme. Il ne s’est pas avisé de rechercher si +Virgile et saint Jérôme concordaient sur le fait qu’il nous raconte, il +lui a suffi qu’ils racontassent tous les deux les événements postérieurs +à la chute de Troie pour se persuader, dans sa simplicité, que leurs +récits devaient être identiques[731]. + + [730] Je ne note ici que pour mémoire l’ingénieuse conjecture de + Rathaïl supposant que le Virgile auquel fait allusion Frédégaire + serait ce Virgile de Toulouse dont les œuvres ont été retrouvées et + publiées par A. Mai (_Classicorum Auctorum_ t. V, Rome 1833), et qui + aurait vécu vers le sixième siècle dans le midi de la Gaule. Et, de + fait, ce rhéteur bizarre, espèce de décadent à la moderne, raconte + toutes sortes d’histoires fabuleuses au sujet des Troyens. Mais 1º à + supposer que Virgile de Toulouse ait vécu avant Frédégaire, ce qui + n’est pas encore démontré, il est peu probable que notre ignorant + chroniqueur ait connu un écrivain de la Gaule méridionale qui n’a + jamais eu la moindre notoriété; 2º Virgile de Toulouse est un + rhéteur et un grammairien, et non un poète, et il n’a rien écrit qui + puisse justifier le titre de _storia_; 3º la légende en question ne + se trouve nulle part dans ses œuvres. + + [731] Cf. Zarncke o. c. p. 267. + +Nous avons donc la preuve que le récit de Frédégaire II s’appuie sur +celui de Frédégaire I, qu’il invoque et qu’il confirme. La seule +variante un peu notable qu’on y remarque est la suivante. + +Frédégaire I s’était borné à nous montrer les Francs s’établissant entre +le Rhin, le Danube et la mer. Frédégaire II affirme qu’ils occupèrent +les rives du Rhin, et que non loin de ce fleuve ils se mirent à bâtir +une ville à laquelle ils donnèrent le nom de Troie, à l’imitation de +leur ville natale, mais, dit-il, l’ouvrage commencé resta inachevé[732]. +Nous examinerons tout à l’heure la provenance de cette variante; en +attendant, constatons l’accord des deux versions dans leur partie +substantielle, la seconde se bornant à commenter la première[733]. +C’est, par conséquent, le récit de Frédégaire I qui reste en possession +de notre attention. En l’étudiant de près, on y remarque la +préoccupation de le mettre d’accord avec le texte de Grégoire de Tours, +évidemment connu de l’auteur. Grégoire dit avoir fait beaucoup d’efforts +pour trouver les noms des premiers rois francs, mais n’avoir rencontré à +l’origine que des ducs[734]. Frédégaire I a la prétention de remonter +plus haut que son prédécesseur, et de nous révéler des noms de +souverains restés inconnus de Grégoire. D’autre part, il s’en voudrait +de contredire formellement ce dernier. Que fait-il? Il imagine, pour +tout concilier, que les ducs dont parle Grégoire avaient pris la place +d’anciens rois à une époque où la nation décimée par les infortunes +était réduite à des proportions insignifiantes. Qui ne voit que c’est là +une hypothèse toute personnelle, dictée exclusivement par le besoin de +ménager le témoignage de Grégoire, et ne faisant nullement partie du +noyau de la fiction troyenne? + + [732] Fredeg. III, 2. + + [733] Heeger o. c. p. 14 et 15 explique fort bien pourquoi Frédégaire + II croit devoir redire ce que contenait déjà Frédégaire I: il le + fait, en effet, à l’endroit même où dans son résumé de Grégoire de + Tours il rencontre cette phrase: De Francorum vero regibus quis + fuerit primus a multis ignoratur. Comme il croit savoir, lui, ce que + Grégoire ignore, il se voit obligé d’intercaler ici sa rectification + empruntée au prétendu saint Jérôme, et de là son résumé du récit de + celui-ci. + + [734] Greg. Tur. II, 9: De Francorum vero regibus quis fuerit primus a + multis ignoratur. Nam cum multa de eis Sulpici Alexandri narret + historia, non tamen regem primum eorum ullatinus nominat sed duces + eos habuisse dicit. + +Je crois voir la trace d’un autre essai pour mettre la fiction d’accord +avec Grégoire, là où Frédégaire nous dit que les Francs, arrivés en +Europe, s’établirent entre le Rhin, le Danube et la mer. Cette notion, +encore une fois, n’appartient pas à la légende de l’origine troyenne. Je +me persuade que Frédégaire aura voulu faire droit, dans la mesure de ses +fort maigres connaissances géographiques, à Grégoire de Tours racontant +que, d’après la tradition, les Francs seraient venus de Pannonie. De la +sorte, on ne pourrait lui reprocher de contredire Grégoire; il +ratifierait tout ce que raconte celui-ci, seulement il aurait l’avantage +de remonter plus haut que lui. Voilà pourquoi notre auteur a soin de +placer tous les événements légendaires qu’il raconte dans une époque +antérieure à celle qu’atteint Grégoire, et dans un pays où le regard de +ce chroniqueur, guidé par ses sources romaines, n’avait pas pénétré. Si +Grégoire nous apprend que les Francs avaient dans l’origine des ducs à +leur tête, il ne dit pas d’inexactitude au sens de Frédégaire, il ignore +seulement qu’avant d’être épuisés par les guerres et réduits de moitié +par la sécession des races, ils avaient eu des rois qu’il n’a pas +connus. Voilà comment Frédégaire soude son récit à celui de Grégoire. La +soudure ne manque pas d’une certaine habileté, mais il est important de +bien la marquer ici, pour qu’on ne se trompe pas sur ce qui revient à la +fiction troyenne et ce qui appartient au récit de Grégoire. + +Le héros éponyme Francio n’appartient pas davantage au noyau primitif de +la fiction troyenne, puisque, comme nous l’avons vu, il avait été +imaginé pour rendre compte du nom des Francs à une époque où la légende +de la filiation troyenne n’existait pas encore. Il n’a pas été créé avec +la légende ni pour elle; il existait en dehors d’elle, avant elle, et +c’est elle qui est allée le reprendre pour l’englober, parce qu’il +fallait bien, si elle voulait rattacher les Francs aux Troyens, qu’elle +y rattachât aussi leur héros éponyme. Aussi voit-on que, dans le récit +de Frédégaire, Francio n’est pas donné comme un Troyen, ce qu’il sera +plus tard; c’est un personnage que les Francs mettent à leur tête après +qu’ils sont déjà sortis de Troie depuis longtemps, et que rien ne +rattache au sang de Priam[735]. La fiction de l’origine troyenne est +donc, à ses débuts, la fiction la plus pauvre du monde. Il ne s’y +déploie aucun effort d’imagination, il ne s’y rencontre aucune trace de +vitalité. Ce n’est pas une légende, c’est une conjecture. Elle peut se +réduire tout entière à ces termes: «Les Francs descendent des Troyens.» +Voilà tout. Encore est-ce la conjecture d’un homme prodigieusement +ignorant, qui brouille de la manière la plus barbare les notions les +plus élémentaires, et qui, avec une naïveté vraiment comique, se croit +obligé de corriger ce qu’il prend pour des erreurs de sa source. Je +remarquerai, en outre, que son langage ne laisse pas de doute sur sa +nationalité. Il est de race franque, à preuve l’arbre généalogique par +lequel il rattache les Francs non seulement aux Troyens, mais aux +Macédoniens et à Alexandre d’une part, aux Turcs de l’autre; à preuve +encore l’étonnante emphase avec laquelle il se plaît à noter, à diverses +reprises, que les Francs n’ont jamais été domptés par personne. Pour +retrouver un accent patriotique aussi fier, il faut lire le _Grand +prologue_ de la Loi salique: toute la littérature mérovingienne ne +contient pas une autre page qui rende le même son[736]. + + [735] Je tiens à bien préciser ceci en opposition avec Roth qui écrit: + «Nicht gleichgültig ist es dass diese Namen (Francus Francio Franco) + überall nur im Zusammenhang mit einer Trojasage gefunden werden.» o. + c. p. 40. Lui-même se contredit en prétendant retrouver un Francus + dans la table ethnique du VIe siècle; mais cette autre erreur a été + rectifiée à suffisance par Zarncke, p. 268, n. 6. + + [736] Attamen semper alterius dicione negantes... Post haec nulla gens + usque in praesentem diem Francos potuit superare, qui tamen eos suae + dicione potuisset subjugare. Ad ipsum instar et Macedonis, qui ex + eadem generatione fuerunt, quamvis gravia tolle fuissent ad trites + tamen semper liberi ab externa dominatione vivere conati sunt... + Franci hujus aeteneris gressum cum uxores et liberes agebant, nec + erat gens qui eis in proelium posset resistere. Fredeg. II, 6. Cf. + ci-dessus p. 121. + +Mais où Frédégaire I, qui écrit vers 613, a-t-il trouvé l’histoire de +l’origine troyenne des Francs? En est-il l’inventeur, ou existait-elle +déjà avant lui? A cette question, les ingénieuses recherches de Heeger +nous mettent à même de faire une réponse satisfaisante[737]. L’écrivain +de 613 a inventé la légende de l’origine franco-troyenne, non d’une +manière consciente et dans l’intention de tromper, mais, si je puis +ainsi parler, fatalement, par suite de son énorme ignorance et parce +qu’il s’est figuré la trouver dans sa source. Voici comment. Cette +source est double. D’un côté, c’est la chronique de saint Jérôme; de +l’autre, c’est un résumé partiel de cette même chronique, fait on ne +sait quand ni à quelle intention, et dont l’auteur paraît avoir lu +encore d’autres écrits[738]. C’est ce résumé que Frédégaire I avait en +vue quand il écrivit dans son saint Jérôme: _Postea per historiarum +libros scriptum est qualiter_, etc.[739]. En effet, le renseignement +qu’il dit emprunter à ces _historiarum libri_ figure précisément dans ce +résumé, comme on va le voir à l’instant. Voici donc ce que cet écrit, +utilisé par Frédégaire I en même temps que la chronique de saint Jérôme, +disait à l’endroit où il arrivait à l’histoire de la destruction de +Troie: _Primus rex Latinorum tunc in ipso tempore surrexit, eo quod a +Troja fugaciter exierant, et ex ipso genere et Frigas: fuerunt nisi per +ipsa captivitate Trojae et inundatione Assiriorum et eorum persecutione, +in duas partes egressi et ipsa civitate et regione. Unum exinde regnum +Latinorum ereguntur et alium Frigorum... Aeneas et Frigas fertur germani +fuissent._ + + [737] Heeger o. c. p. 18-23. + + [738] Frédégaire I a fondu ce résumé partiel de saint Jérôme avec le + sien (Fredeg. I, 8), sans s’apercevoir que de la sorte il y avait + une partie de la chronique de saint Jérôme qui était résumée deux + fois: c’est cette circonstance qui a mis Heeger sur la voie de sa + découverte. + + [739] Heeger, p. 24, suppose, non sans vraisemblance, que ce résumé + contenait des extraits d’Idatius, d’Orose, etc., et portait le titre + de _Historiarum libri_. Ainsi s’expliquerait la citation de + Frédégaire II. + +C’est ce court paragraphe qui a été le point de départ des +interprétations aventureuses de Frédégaire I. Dans ces _Frigi_ de sa +source, il a voulu voir les _Franci_, et de là toute la légende. Le +_Primus rex_ est devenu _Priamus_, Friga est devenu le chef des Francs. +Les autres assimilations résultent d’autres bévues volontaires ou +involontaires; il nous suffira de noter celle-ci, qui contient en germe +toute la fiction. C’est donc, comme cela est si souvent arrivé dans +l’historiographie, la bévue et non la fraude, l’interprétation erronée +et non l’invention voulue qui est l’origine de la fiction +franco-troyenne. On comprend qu’une fois créée, celle-ci se développa et +s’enrichit. On lui trouva partout des points d’attache et des +confirmations inattendues. Les plus fallacieuses ressemblances de mots, +les analogies les plus lointaines suffisaient à des esprits dominés par +l’imagination, et dans lesquels la critique sommeillait encore. Je n’ai +pas pris pour tâche de retracer ici le tableau de ce long et curieux +développement de la légende, je me suis borné à en exposer l’origine, et +je n’ajouterai plus que ce qui s’y rattache directement: je veux parler +des additions de Frédégaire II. + +Frédégaire II, qui reproduit en résumé, au livre III, la légende exposée +plus au long par Frédégaire I, le fait avec quelques inexactitudes dont +nous n’avons pas à nous occuper ici, et une addition qui mérite de nous +retenir un instant. Après avoir raconté l’arrivée des Francs sur les +bords du Rhin, il ajoute: _Nec procul a Reno civitatem ad instar Trogiae +nominis aedificare conati sunt. Ce tum quidem sed imperfectum opus +remansit_[740]. Voici l’explication de ces lignes énigmatiques: + + [740] Fredeg. III, 2. + +Non loin des bords du Rhin se dressaient, à l’époque de Frédégaire, les +ruines d’une ville romaine qui avait porté pendant l’empire le nom de +_Colonia Trajana_, et que la population continuait de nommer, par +abréviation, _Trajana_, ou, selon la prononciation locale, _Trojana_. Un +pareil nom était suggestif: _Trojana_ ne pouvait être autre chose qu’une +colonie de _Troja_. Aussi, pendant le moyen âge tout entier, la ville de +Xanten, née à proximité de la _Trojana_ romaine, fut-elle désignée par +les chroniqueurs sous le nom de Petite-Troie (Troja Minor, Klein +Trojen)[741]. Or, il faut remarquer que cette localité, située au cœur +du pays des Francs Ripuaires, a été l’un de leurs principaux centres +poétiques: c’est là notamment que leurs chants nationaux placent la +patrie de Sigfried, qui était fils d’un roi de Xanten[742]. Xanten était +donc, tout au moins, la capitale légendaire de ce peuple dès le moment +où se forma la tradition de Sigfried, et en conséquence, ses fondateurs +étaient les chefs du peuple franc. D’autre part, si Frédégaire nous +apprend que la ville commencée ne fut pas achevée, cela veut simplement +dire, en transposant ces paroles en langage critique, que les ruines des +monuments anciens font souvent aux peuples primitifs l’effet de +constructions interrompues. Ce n’est pas une tradition que Frédégaire +nous communique, il se borne à émettre une conjecture étiologique déjà +ancienne au moment où il écrivait. + + [741] V. les témoignages recueillis par Braun, _Die Trojaner am + Rheine_, Bonn 1856. Le plus ancien est celui d’un diplôme de Henri + III, daté du 7 septembre 1047: _Trojae quod et Sanctum dicitur._ + Puis celui du _Annolied_: + + Franko gesaz mit den sini + Vili verre nidir bi Rini + Da worhtin si dü mit vrowedin eini lüzzele Troie + Den bach hizin si Sante + Nach demi wazzer in iri lante. + + Pendant le même siècle, Otton de Frisingue écrit dans sa _Chronique_ + III, 45, en parlant des martyrs de la légion thébéenne: _Victorem + etiam cum 360 in urbe Troia, quae nunc Xantis dicitur interemerunt._ + + On remarquera que l’_Annolied_ trouve un nouveau lien étymologique + entre les deux localités: Xanten (dont le nom est proprement _ad + Sanctos_, à cause des reliques des martyrs thébéens qu’on y gardait + dans l’église dédiée à l’un d’eux, saint Victor) devrait son nom à + son ruisseau, qui aurait été baptisé lui-même en souvenir du fleuve + Xanthos de Troie. Cette légende a été amplifiée à plusieurs reprises + au moyen âge. + + [742] Cette tradition a été consacrée par le poème des Nibelungen av. + II: + + Do wuohs in Niderlanden eins edelen Küniges kint + Des vater der hiez Sigemund sîn muoter Sigelint + In einer rîchen bürge wîten wol bekant + Nidene bî dem Rîne, diu was ze Santen genant. + +Ainsi, pour me résumer, la légende de l’origine troyenne des Francs a +été suggérée au commencement du VIIe siècle, à un Ripuaire peu cultivé, +par de simples analogies de noms. Elle ne lui coûta pas de grands frais +d’imagination[743]. Il n’eut pas même besoin d’inventer le nom du +fondateur de la ville, le héros éponyme des Francs étant déjà connu +depuis une ou deux générations[744]. Bien que tout semblât lui +conseiller de faire de ce personnage un fils de Priam, il ne paraît pas +même y avoir pensé, et c’est après lui que les légendaires ont pourvu à +la nécessité de rattacher la généalogie de Francio à celle des +souverains de Troie. Rien, on le voit, de moins épique, rien de moins +populaire que cette aride et incolore fiction. + + [743] Selon Heeger, il n’en serait pas ainsi: Frédégaire II devrait + absolument tout ce qu’il sait sur la tradition franco-troyenne à + Frédégaire I, et, par conséquent, la phrase qu’il ajoute ne pourrait + avoir son origine que dans Frédégaire I mal compris. Mais la manière + dont Heeger cherche à prouver cette affirmation p. 15 et 16 ne me + satisfait nullement, et l’objection qu’il fait p. 16 à + l’identification de Xanten avec Troja dès le VIIe siècle est + oiseuse: «Xanten wird erst spaeter mit der Trojanersage in + Verbindung gebracht» p. 16. C’est justement ce qu’il s’agirait de + démontrer. + + [744] Heeger a donc tort d’écrire p. 18: «_Der Namen Francio bildete + sich Fred. I selbst um davon den Namen Franci abzuleiten._» Francio + (Francus) est, comme nous l’avons vu, l’éponyme des Francs depuis le + VIe siècle au moins. + +Cette date assignée à l’origine de la légende ne permet pas de supposer +que Grégoire de Tours en ait déjà eu connaissance. Je sais bien que +beaucoup sont d’un avis contraire et les termes de Grégoire, avec +lesquels on voit ceux de Frédégaire s’accorder en somme, laissent +supposer, d’après eux, que l’évêque de Tours a connu la légende, mais +qu’il s’en est défié[745]. + + [745] C’est notamment l’opinion de Roth p. 40, de Loebell, _Gregor von + Tours und seine Zeit_, et de Giesebrecht dans sa traduction de Grég. + de Tours II, p. 265 et suiv. Elle est combattue par Lüthgen p. 12 et + par Heeger p. 9. + +J’ai moi-même, à plusieurs reprises, indiqué les scrupules de l’esprit +critique chez Grégoire; j’ai montré que son procédé ordinaire, lorsqu’il +rencontre une légende qui lui inspire des doutes, c’est de la passer +sous silence, ou de n’en garder que les éléments vraisemblables. Je ne +serais donc pas éloigné d’admettre qu’ici encore il applique le même +procédé, si je pouvais me persuader que cela résulte de son texte. Mais +comment un homme qui s’est donné tant de mal pour trouver les rois des +Francs, et qui avoue avec chagrin qu’il n’a rencontré que des ducs, +aurait-il omis de signaler tout au moins, fût-ce même pour contester +leur existence, ces rois francs d’origine troyenne? Je ne veux pas +insister: ce point est assez obscur pour qu’un autre avis puisse se +défendre avec succès, et j’avoue même que la mention de _Pannonia_ dans +le texte de Grégoire semble une allusion à la fiction troyenne qui fait, +elle aussi, venir les Francs par le chemin du Danube sur le Rhin. Dans +cette hypothèse, il faudrait reculer l’origine de la légende troyenne +jusqu’au milieu du VIe siècle au moins. A quelque parti qu’on s’arrête, +il n’en résultera aucune modification dans les conclusions formulées +ci-dessus. + +Telle est la forme primitive de la légende franco-troyenne. Elle se +ramène originairement à la supposition pure et simple que les Francs +sont des Troyens; ce que Frédégaire y ajoute est pure fiction, qui ne +parvint jamais à la popularité. Tout ce qu’on savait et qu’on se disait +chez les Francs, c’est qu’on avait pour ancêtres les rois de Troie. Sur +cette base imaginaire on voit s’appuyer deux autres versions qui, tout +en étant postérieures à celle de Frédégaire, sont indépendantes d’elle. +La première est celle du _Liber Historiae_; la seconde se ramifie en +trois rédactions différentes que nous rencontrons, l’une dans le +pseudo-Ethicus, l’autre dans un résumé du pseudo-Darès interpolé dans +quelques manuscrits de Frédégaire, la troisième dans un _Origo +Francorum_ faisant partie d’une compilation du XIIe siècle. + +La version du _Liber Historiae_ date, comme on sait, du premier tiers du +VIIIe siècle. Je dis qu’elle est indépendante de Frédégaire, parce qu’il +est universellement admis que l’auteur du _Liber Historiae_ n’a pas +connu cet auteur[746]. Elle a cela de particulier qu’elle contient, en +réalité, deux traditions parfaitement distinctes. La première de ces +traditions, c’est la légende franco-troyenne dans une rédaction +originale, qui donne les deux noms de Troie (_Troja_, _Illium_), où Énée +apparaît comme roi des Francs, où Anténor est donné comme compagnon de +Priam dans sa fuite au Palus Meotides, et que termine le récit de la +fondation de la ville de _Sicambria_ par les Francs en Pannonie, près +des rives du Palus Meotides (_sic_). La seconde, c’est une légende qui +développe le mot de saint Isidore de Séville: _Alii eos_ (sc. Francos) +_a feritate morum existimant_. + + [746] G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Reg. Franc._ Le seul + Rajna p. 74, n. se demande s’il est impossible que l’auteur du + _Liber Historiae_ ait connu l’_Historia Epitomata_, et n’ose se + prononcer. + +D’après cette légende, qui apparaît ici pour la première fois, les +Alains révoltés contre l’empereur Valentinien se sont réfugiés dans le +_Palus Meotides_. L’empereur ayant concédé la remise de dix ans de +tribut à qui voudrait les en expulser, les Troyens de Priam s’en +chargent et s’acquittent de la tâche. Alors Valentinien les appela, en +langue attique, Francs, c’est-à-dire sauvages, par allusion à la dureté +et à la fierté de leurs cœurs. Mais, les dix ans passés, les Francs ne +voulurent pas se remettre à payer tribut, et ils tuèrent le duc +Primarius envoyé pour le leur réclamer. Une seconde armée, plus +nombreuse, commandée par Aristarque, eut raison de leur résistance. +Priam fut tué, et son peuple, fuyant Sicambria, vint s’établir sur les +bords du Rhin sous Marcomir, fils de Priam, et de Sunno, fils d’Anténor. +Après la mort de Sunno, Marcomir leur donna le conseil d’élire un roi: +ils s’y conformèrent et choisirent Faramond. + +L’auteur du _Liber Historiae_ a fondu assez ingénieusement ces deux +récits en un seul. Pour cela, il lui a suffi d’écarter le héros éponyme +Francio, à qui la seconde légende enlevait toute raison d’être. Preuve +de plus, soit dit en passant, que Francio ne faisait pas partie de la +forme primitive de la légende franco-troyenne, autrement le _Liber +Historiae_ l’aurait conservé, et aurait écarté l’interprétation _Franci +a feritate_. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans l’examen du détail de +chacune de ces deux légendes, cela m’entraînerait trop loin de mon +sujet, qui est de prouver leur origine non populaire; je m’en tiendrai +donc à ces quelques indications, qui suffisent, je crois, pour la +démonstration de ma thèse. On remarquera surtout la peine qu’a prise +notre auteur, comme déjà Frédégaire avant lui, pour raccorder son récit +à celui de Grégoire: pour cela, il a fait de Marcomir et de Sunno les +fils de Priam et d’Anténor, sans s’apercevoir, dirait-on, de l’écart +prodigieux d’une douzaine de siècles au moins qui sépare ces personnages +les uns des autres. + +L’autre version est, comme je l’ai dit, en trois rédactions. La première +fait partie de la _Cosmographia_ du pseudo-Ethicus, compilation du VIIe +ou du VIIIe siècle, que plusieurs ont eu la naïveté de prendre pour une +œuvre ancienne qui aurait été traduite par saint Jérôme, et qui serait +la vraie source à laquelle fait allusion Frédégaire II[747]. Il est tout +au contraire établi que le pseudo-Ethicus, qui cite saint Avitus de +Vienne et qui a beaucoup mis à contribution les _Étymologies_ de saint +Isidore de Séville, est un produit de l’érudition mérovingienne, et de +valeur fort médiocre[748]. Un simple coup d’œil sur la légende qu’il +raconte suffit, dans tous les cas, pour faire reconnaître la modernité +de celle-ci comme on va le voir tout à l’heure. Une deuxième rédaction +de cette même légende se trouve dans un pseudo-Darès qu’un copiste de +Frédégaire a insérée dans la chronique de celui-ci, et qui est +reproduite par plusieurs des manuscrits de cet auteur[749]. Ce +pseudo-Darès, différent du pseudo-Darès que nous possédions déjà, +présente une forte ressemblance avec le pseudo-Ethicus dont il a été +question; nous n’avons d’ailleurs aucun intérêt à constater ici le +caractère spécial de leur rapport, et il suffira de noter que, malgré +quelques divergences de détail, leur récit est le même. J’en dirai +autant de la troisième rédaction contenue dans une compilation juridique +du XIIe siècle: elle présente, avec ses variantes propres, le même fond +légendaire que les deux précédentes. + + [747] Par exemple H. Wuttke dans son édition de la _Cosmographia_, et + K. Pertz, _De Cosmographia Ethici Libri_ III, p. 142 et suiv. + + [748] V. sur cette question Teuffel, _Geschichte der roemischen + Literatur_, 4e édit., p. 1194, et les autorités qu’il cite. Teuffel + se trompe seulement sur un point, à savoir lorsqu’il prétend que le + saint Jérôme dont parle Frédégaire II serait ce pseudo-Ethicus; il + se trompe surtout en attribuant cette opinion à Lüthgen, qui l’a au + contraire victorieusement réfutée. + + [749] Ce texte a été publié pour la première fois par G. Paris, + _Romania_ III (1874), p. 129-144, puis d’après un plus grand nombre + de manuscrits par Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 194-200. Il + faut lire sur ce texte les observations de ces deux savants. + +La légende qui est à la base de ces trois rédactions a été évidemment +imaginée pour rendre compte de deux termes de la langue politique des +Francs, à savoir _Francus_ et _Vassus_. Francus et Vassus, d’après elle, +sont deux princes troyens descendants de Priam, qui, après une série +d’aventures diversement racontées dans nos trois rédactions, viennent +fonder la ville de Sicambria, qui est la capitale des Francs. Cette +légende, dont j’omets les détails extravagants, date d’une époque où les +deux termes _Francus_ et _Vassus_ s’opposaient l’un à l’autre comme les +désignations des deux principales catégories d’hommes libres du +royaume[750]; elle ne peut donc pas être antérieure au VIIe siècle, et +elle ne remonte probablement pas beaucoup plus haut que le VIIIe. Elle +introduit d’ailleurs dans l’histoire légendaire des Francs un élément +nouveau, qu’on y verra souvent figurer par la suite. + + [750] Francus a signifié, jusqu’à Clovis, un barbare appartenant au + peuple des Francs. A partir de Clovis, tout en conservant ce sens + primitif, il s’est enrichi d’un autre plus large, désignant tout + homme libre faisant partie du royaume mérovingien. Vers le VIIIe + siècle, se greffant sur ce second sens, apparaît le troisième qui + signifie simplement _homme libre_. Vassus, d’autre part, est un + terme d’origine celtique qui a signifié primitivement esclave, et + qui, dans le royaume franc, a été employé vers le VIIIe siècle pour + désigner l’homme libre dans ses relations avec celui dont il + dépendait. + + Il est manifeste que dans notre légende ces deux termes sont + employés l’un et l’autre dans leur sens le plus récent, et épuisent + à eux deux toute la classe libre du royaume franc. La légende n’est + donc pas antérieure à l’époque où est né ce sens dérivé. + +Tous les chroniqueurs du moyen âge qui ont rapporté la légende +franco-troyenne se sont bornés à reproduire l’une ou l’autre de ces +versions, parfois plusieurs à la fois, en cherchant, comme l’a déjà fait +le _Liber Historiae_, à les combiner entre elles. Il ne serait pas sans +intérêt de les passer en revue pour se rendre compte de l’étonnante +vitalité qu’a eue la légende inventée par un barbare ignorant du VIIe +siècle. On verrait la ténacité avec laquelle, à la manière d’un lierre, +elle a enfoncé ses tendons dans toutes les fissures de l’histoire pour +s’y faire de nouvelles attaches. Mais ce travail appartient à un autre +ordre de recherches. + + + + +II + +Les généalogies des rois mérovingiens. + + +§ 1. + +Il a existé de bonne heure des généalogies des rois mérovingiens. La +plus ancienne que je connaisse est celle que Pertz a trouvée dans le +manuscrit 732 de la bibliothèque de Saint-Gall (IX-Xe siècle) et qu’il a +publiée dans le tome II des _Monumenta_[751]. Elle présente deux +caractères d’antiquité: 1º elle s’arrête à Dagobert I, ce qui ferait +croire qu’elle a été composée de son temps; 2º elle s’appuie sur +Grégoire de Tours et non sur le _Liber Historiae_, d’où il semble +résulter qu’elle est pour le moins antérieure à cet ouvrage. On voit +d’ailleurs qu’elle a été composée en Austrasie, puisqu’après avoir nommé +tous les rois francs jusqu’à Clotaire I, à partir de son fils Sigebert, +elle ne nomme plus que les successeurs de ce prince. La voici d’après +Pertz: + + [751] Pertz, _Script._ II, p. 307. + + +DE REGUM FRANCORUM. + +_Primus rex Francorum Chloio._ + +_Chloio genuit Glodobode._ + +_Ghlodobedus genuit Mereveo._ + +_Mereveus genuit Hilbricco._ + +_Hildebricus genuit Genniodo._ + +_Genniodus genuit Hilderico._ + +_Childericus genuit Chlodoveo._ + +_Chlodoveus genuit Theodorico Chlomiro Hildeberto Hlodoario._ + +_Chlodharius genuit Chariberto Ghundrammo Chilberico Sigiberto._ + +_Sigibertus genuit Hildeberto._ + +_Hildebertus genuit Theodoberto et Theoderico et ante Hilbericus genuit +Hlodhario._ + +_Hlodharius genuit Dagobertum._ + +Qu’est-ce que ces mystérieux personnages Chlodebaud, Chilpéric et +Genniod, que cette généalogie intercale, le premier entre Clodion et +Mérovée, les deux autres entre Mérovée et Childéric? Je ne les ai jamais +rencontrés, ni dans les sources, ni dans les traditions fabuleuses du +moyen âge. En attendant que de nouvelles recherches, peut-être destinées +à rester infructueuses, me permettent de parler plus catégoriquement à +leur sujet, je me borne à placer ici un point d’interrogation, et je +passe outre. + + +§ 2. + +Une seconde et une troisième généalogie des rois mérovingiens me sont +fournies par les manuscrits 4628A, 9654 et 4631 de la bibliothèque +nationale de Paris. Avant de les reproduire, je vais rapidement faire +connaître ces manuscrits. + +4628A est un manuscrit du Xe siècle décrit par Guérard et +Pardessus[752]. Il contient, en tête de la Loi Salique, un document +composé de plusieurs pièces dont je copie les titres. + + [752] V. Guérard dans _Notices et extraits des ms. de la bibliothèque + du Roi_, t. XIII, 2e partie, p. 62 et suiv., et Pardessus, _La Loi + Salique_ p. XVIII. + +I. _Incipiunt nomina regum qui super Francos regnaverunt._ + +C’est une généalogie des rois de Neustrie allant de Faramond jusqu’à +Pepin le Bref; on la trouvera ci-dessous. + +II. _Item de regibus Romanorum._ + +C’est 1º le catalogue semi-légendaire des rois de la Gaule jusqu’à +Syagrius; 2º la fameuse table ethnique des Francs; je les reproduis +également ci-dessous. + +III. _Item de regibus Francorum quomodo regnaverint._ + +C’est une autre généalogie des rois mérovingiens sur laquelle je +m’expliquerai tout à l’heure. + +IV. _Laus Francorum._ + +Sous ce titre est reproduit le grand prologue de la Loi Salique. + +V. _Incipit prologus legis salicae._ + +C’est le petit prologue de la même loi, précédant immédiatement le texte +de celle-ci. + +9654 est un manuscrit du Xe siècle contenant les textes I, III en +partie, IV et V, et à qui manque II. + +4631 est une copie du XVe siècle, sur papier, de 4628A, et en reproduit +les cinq textes en entier[753]. + + [753] En voir la description sommaire dans Pardessus, _Loi Salique_, + p. XXI. + +Je vais maintenant procéder à l’examen de ceux de ces textes qui +m’intéressent, à savoir de I, II et III. + +Le texte I de 4628A, reproduit dans 9654 et 4631, est, comme je l’ai +dit, une généalogie des rois de Neustrie[754]. Fait d’après le _Liber +Historiae_, et même d’après un manuscrit appartenant à la classe B de +Krusch[755], il suit fidèlement sa source, et là où il semble s’en +écarter, il y a lieu de croire à une erreur du copiste, qui aura sauté +une ligne: j’ai marqué par une série de points les deux passages où cela +paraît avoir été le cas. Si Chilpéric II ne figure pas sur sa liste, +c’est évidemment une omission voulue: ce roi était considéré comme un +intrus par le _Liber Historiae_, c. 52, et notre auteur s’est conformé à +ce point de vue. Il paraît d’ailleurs avoir l’esprit assez juste; c’est +ainsi qu’il a reconnu l’identité étymologique des noms de Clodio et de +Clodovechus, puisqu’il les emploie l’un pour l’autre, et qu’il ne se +laisse pas induire en erreur, par le langage ambigu du _Liber_, sur le +lien qui unit Mérovée à Clodion. Il n’est d’ailleurs pas exempt +d’erreurs chronologiques. On a vu plus haut qu’il donne 34 ans de règne +à Dagobert I, qui n’en eut en réalité que 16 (v. Fredeg. IV, 79), mais +en cela il s’est borné à suivre sa source. Il donne 18 ans de règne à +Clotaire III, qui n’en a régné que 14. Enfin, il fait de Childéric III +le fils de Thierry IV, alors que selon l’opinion commune, il est fils de +Chilpéric II: mais qui peut répondre qu’il n’a pas plus raison ici que +ceux qu’il contredit? + + [754] Il a été publié par Duchesne I, p. 793 et d’après lui par + Bouquet II, p. 695, et par Guérard (o. c. p. 63) qui la croit à tort + inédite. + + [755] Ainsi, par exemple, avec B il donne 34 ans de règne à Dagobert, + tandis que, d’après les manuscrits de la classe A, ce roi en aurait + régné 44. Avec A il donne 23 ans de règne à Chilpéric, mais + seulement dans une correction qui laisse supposer qu’avec B il lui + en donnait 24. + + +INCIPIUNT NOMINA REGUM QUI SUPER FRANCOS REGNAVERUNT[756]. + + [756] Dans l’indication des variantes, _B_ désigne le manuscrit 9654, + _C_ le manuscrit 4631, _Duch._ l’édition de Duchesne, et _Guér._, + celle de Guérard. + +_Primus rex Francorum Faramundus._ + +_Secundus Chlodovecus[757] filius ejus._ + + [757] Chludio A. Chlodovetus _C. et Guér._ + +_Tertius Merovius[758] filius Chlodoveci[759]._ + + [758] _Au-dessus de la ligne_: Als Meroveus _A et C._ als Merevius + _B._ + + [759] Merevei _Duch._ + +_Quartus Childericus filius Merevii et regnavit annis XXIII._ + +[En marge: Liber Historiae 19.] _Quintus Chlodoveus filius Childerici et +regnavit annis XXX et habuit_ =filios IIII id est=[760] Theodoricum +Chlodomirum Childebertum _et_ Chlotharium =qui= _regnum inter se +diviserunt_. + + [760] Hi sunt Theodericus Clodemirus Hildebertus Hlotharius _B. et + Duch._ + +_Sextus[761] Chlotharius filius Chlodoveii et regnavit annis LI._ + + [761] Sextus rex _Duch._ + +_Septimus rex Chilpericus regnum Chlotharii accepit._ + +_Mortuus est Chilpericus filius Chlotharii et regnavit annis +XXIII[762]._ + + [762] _Ex correctione A_. + +_Mortuus est Chlotharius filius Chilperici et regnavit annis XLV._ + +_Dagobertus filius Chlotharii mortuus est et regnavit annis XXXIIII._ + +_Chlotharius[763] filius Dagoberti._ + + [763] _Lisez_ Clodoveus. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +_Chlotharius[764] filius Chlodoveii regnavit annis XVIII._ + + [764] Regnavit annos IIII Theodoricus _B. et Duch. Ce passage a fort + souffert depuis_ Dagoberti. _B. et Duch. lisent:_ Chlotharius filius + Dagoberti regnavit annos IIII. Theodoricus filius Clodovei, _et le + reste comme dans A. La vraie succession est:_ Chlodovecus filius + Dagoberti. Chlotharius filius Clodovechi. Theodoricus filius + Clodovechi. Chlodovechus filius Theodorici, _etc._ + +_Chlodovecus filius Teoderici regnavit annis II._ + +_Childebertus filius[765] regnavit annis XVII._ + + [765] Theodorici _B. et G. et Duch._ ejus _C._ + +_Dagobertus filius Childeberti regnavit annis V[766]._ + + [766] VI _Duch._ + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +_Teodericus genuit Childericum qui in Sithio monasterio constitutus +est._ + +_Pippinus regnavit annis XVI._ + + +§ 3. + +Je n’ai rien à dire du texte II, pour lequel je renvoie aux pages 87 et +96 du présent volume, et je me borne à le reproduire. + + +ITEM DE REGIBUS ROMANORUM. + +_Primus rex Romanorum Allanius[767] dictus est._ + + [767] Allanus _C_. + +_Allanius genuit Pabolum._ + +_Pabolus Egetium._ + +_Egetius genuit Egegium._ + +_Egegius genuit Siagrium per quem Romani regnum perdiderunt._ + +_Tres fuerunt qui dicti sunt primus Ermenius[768] secundus Ingo[769] +tertius Escio. Inde adcreverunt gentes XIII._ + + [768] Hermenius _C_. + +_Primus Ermenius genuit Gothos Walagothos Wandalos Gippedios et +Saxones._ + +_Ingo[769] genuit Burgundiones Thoringos Lungobardos Baouueros._ + + [769] Higo _C_. + +_Escio genuit Romanos Brittones Francos et Alamannos._ + + +§ 4. + +J’arrive à la dernière de mes généalogies mérovingiennes. On la trouve +dans les manuscrits 4628A, 9654 et 4631; de plus, elle a été éditée par +Duchesne[770], par Guérard et par Pertz. Seulement, il y a entre ces +divers textes une différence considérable. Celui de Duchesne ne va que +jusqu’aux fils de Chilpéric I, tandis qu’à partir de cet endroit dans +nos manuscrits, la généalogie se continue, devient même assez verbeuse +et emprunte les paroles du _Liber Historiae_, pour ne s’arrêter qu’à +Théodoric IV et à Childéric III. Il est bien manifeste, par la +différence du style, que cette dernière partie est une continuation +postérieure. + + [770] Bouquet II. p. 696. se borne à reproduire le texte de Duchesne, + pris, nous dit celui-ci, ex veteri manuscripto codice legis salicae. + + +ITEM DE REGIBUS FRANCORUM QUOMODO REGNAVERINT[771]. + + [771] _Tout le titre en marge dans A_. regnaverunt _C_. + +_Primus rex Francorum Faramundus dictus est._ + +_Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem[772]._ + + [772] Cleno et Cludiono _B_. + +_Chlodius genuit Chlodebaudum._ + +_Chlodebaudus genuit Chlodericum._ + +_Chlodericus genuit Chlodoveum et Chlodmarum[773]._ + + [773] Childevio et Hlodmaro _B_. Clodomir est présenté ici comme le + frère et non comme le fils de Clovis, sans doute par suite d’une + bévue de l’auteur de la généalogie qui aura lu les deux noms sur une + même ligne. + +_Chlodoveus genuit Childebertum Teodericum et Chlotharium._ + +_Chlotharius genuit Guntharium Cherebertum Gunthrannum[774] Chrannum et +Sigebertum._ + + [774] Gunthranno, Hilprico, Chranno. _Duch._ + +_Sigebertus genuit Childebertum._ + +_Childebertus genuit Tetbertum Teodericum et Chilpericum._ + +_Chilpericus genuit Chlotharium[775]._ + + [775] Chlothario Flodrio _B. et Duch._ + +[En marge: Liber. Histor. 40.] _Chlotharius regnavit annis XLIII filius +Childerici et Fredegunde. Eo tempore_ Gondolandus major domus in aula +regis =habebatur=. + +[En marge: Ibid. B. 43. 42.] _Dagobertus filius Chlotharii regnavit +annis XXXXIIII, et_ monarchiam in totis tribus regnis accepit sagaciter. +=Eo tempore Erconaldus major domus erat.= + +[En marge: Ibid. 44. 43.] =Chlodoveus filius Dagoberti regnavit annis +XVI. Hunc= Franci super se =in regnum= statuunt. Accepitque uxorem de +genere Saxonum nomine Balthildem pulchram. + +[En marge: Ibid. 44. 45.] Franci vero Chlotharium =filium ejus= seniorem +=in totis= tribus =regnis= statuunt cum ipsa regina matre =sua= +regnaturum. Eo tempore defuncto Erconaldo majore domus Franci in +incertum vacillantes prefinito consilio Ebroinum hujus honoris +altitudine majorem domus in aula regis statuunt. + +In his diebus Chlotharius regnavit annis III[776]. + + [776] IIII _Lib. Histor._ 45. + +Teodericus frater ejus rex elevatus est Francorum. Eo tempore Franci +adversus Ebroinum insidiis preparatis super Teodericum consurgunt, +eumque regno deiciunt crinesque capitis amborum incidunt. Ebroinum +totunderunt[777] eumque Luxovio monasterio in Burgondiam[778] dirigunt. +In Austrum =legationem= mittentes propter Childericum una cum Wulfaldo +duce =ad se venire=. + + [777] _Sic ex correct. A_ totundunt _Lib. Histor. et C._ + + [778] _A. et C. mais A corrige en_ Burgundiam. + +Franci autem Leodetium filium Erconaldi =nobilem= majorem domus +=constituunt, et postea Ebroinus interficitur=. + +[En marge: Ibid. 47.] Franci vero consilio =accepto= Warratonem virum +inlustrem in locum ejus =concessione= regis majorem domus =in palatio= +constituunt. + +[En marge: Ibid. 48.] Erat =hisdem= temporibus memorato Waratoni filius +Gislemarus =et Bertherium in majorem domatum restituunt=. + +[En marge: Ibid. 48. 49.] Post hec Pippinus Theodericum regem =accipit. +Eo tempore quidam nomine= Drogo ducatum accepit a Campania[779]. Obiit +rex regnavit annis XVIII. + + [779] Cette phrase nous permet de juger de la manière dont l’auteur de + la généalogie a travaillé. Le _Liber Historiae_ avait écrit: Eratque + Pipino principe uxor nobilissima et sapientissima nomine Plectrudis. + Ex ipsa genuit filios duos: nomen majoris Drocus, nomen vero minoris + Grimoaldus. Drocus ducatum Campaniae accepit. L’auteur de la + généalogie, en quête seulement de noms, n’a lu que cette dernière + phrase et n’a pas même pris la peine de se convaincre, par la + lecture de la précédente, que son _quidam nomine Droco_ est en + réalité de Pepin. + +Flodoveus filius ejus puer regalem sedem suscepit nec multo =tempore= +regnavit annis II. + +Childebertus frater ejus =junior= inclitum in regnum =statuunt=[780]. + + [780] Cette fois, notre auteur distrait, copiant une phrase au passif, + la continue à l’actif sans s’en apercevoir. + +[En marge: Ibid. 50.] =Tunc= est Grimoaldus Pippini filius junior in +aula regis =constitutus=. Childebertus rex justus migravit ad Dominum +regnavit annis XVII. Sepultus est in Cauciaco regnavitque Dagobertus +filius ejus. + +[En marge: Ibid. 51.] =Eo tempore bone memorie Grimoaldus defunctus +est.= Teodoaldus vero =juvenis filius ejus= in aula regis. Eo tempore +Pippinus =et Febroaldus= mortuus est, habuitque principatum annis XXVII. + +In illis diebus Franci in Cocia silva =bella congesserunt=. Teodoaldus +per fugam lapsus ereptus est. + +[En marge: Ibid. 52.] Teodoaldo effugato Ragemfredum in principatum in +majorem =domatum elevaverunt=. Sequente[781] tempore Dagobertus rex +egrotans mortuus est. Regnavit annis V. + + [781] _Ex correct. A. et C._ + +[En marge: Ibid. 53.] Franci Memorum[782] quondam clericum cesariae +capitis recrescente eum in regno stabiliunt, atqi[783] Chilpericum +=nolebant=. Eo tempore denuo exercitum commoventes =ipse Chilpericus=... +Succedente igitur tempore iterum ipse Chilpericus cum Ragenfredo hostem +=movente Ragenfredus et Chilpericus rex fuga elapsus= Karlus persecutor +non repperit. Et Odo cum multis muneribus Chilpericum regem =Karlo= +reddit. Regnavit=que= annis V. + + [782] Le _Liber Historiae_ avait écrit: Franci nimirum Danielem + quondam clericum. Du _nimirum_, qui était vraisemblablement écrit + _nemerum_, notre auteur a fait _Memorum_. Il est probable que son + exemplaire du _Liber_ avait sauté _Danielem_. + + [783] Atque _Liber Histor._ 52 _et C._ + +Franci vero Teodericum Kala monasterio nutritum filium Dagoberti +junioris... + +_Teodericus genuit Childericum qui in Sithio[784] monasterio constitutus +est._ + + [784] Siduo _C._ + + + + +III + +Les noms poétiques des Francs. + + +Le nom qu’un peuple porte dans l’histoire n’est, d’ordinaire, qu’un des +nombreux vocables sous lesquels il a été désigné dans l’origine. Une +série de circonstances fortuites, presque toujours oubliées, ont fait +prévaloir ce nom sur les autres, qui, mis hors d’usage, se réfugient +dans la langue poétique, ou ne survivent que dans le parler de certaines +régions. Il n’est pas sans intérêt d’aller chercher dans les sous-sols +de l’histoire les traces de ces noms qui n’ont pas servi: ils ont +toujours quelque chose à nous apprendre. + +Remarquons d’abord la portée du nom de Franc. Nous n’en connaissons au +juste ni le sens ni la date exacte, et il est peu probable que nous +serons jamais plus savants. Nous voyons seulement que ce nom est la +désignation collective de tout un ensemble de peuples germaniques du +Bas-Rhin, et qu’à partir du milieu du IIIe siècle il se substitue +insensiblement, pour chacun de ces peuples, à son nom spécifique. +Saliens, Ripuaires, Sicambres, Bructères, Chamaves, Chattes, +Ampsivariens[785] et autres ne se font plus appeler que Francs. On sait +d’ailleurs que les Chamaves sont déjà signalés comme Francs sur la carte +de Peutinger. Franc est comme un titre d’honneur. Plus tard, quand +Clovis conquerra la Gaule, les Gallo-Romains revendiqueront à leur tour +ce nom illustre, qui finira par rayonner sur la Gaule et sur la +Germanie, en attendant qu’il devienne, dans le Levant, la désignation +commune de tous les Occidentaux. A côté de ce nom, les Francs en ont +porté plusieurs autres que nous allons examiner. + + [785] Le passage principal sur les diverses peuplades qualifiées de + franques au IVe siècle est celui de Sulpice Alexandre dans Greg. + Tur. II, 9. + + +§ 1. + +SICAMBRES + +Dans plusieurs sources, les Francs sont qualifiés de Sicambres. Cela +veut-il dire que ceux à qui est donné ce nom sont en effet des Sicambres +qui n’ont pas entièrement perdu leur vieux nom national? Il en +résulterait cette conclusion importante qu’on pourrait en quelque sorte +reconstituer le peuple des Sicambres au moyen de ses descendants, et +qu’il faudrait lui attribuer dans l’histoire des Francs un rôle tout à +fait hors ligne. Voyons ce qui en est. + +Le nom de Sicambre reparaît dans les passages suivants: + +Greg. Tur. II, 31. (Cf. _Lib. Hist._ 16) Paroles de saint Remy à Clovis: + +Mitis depone colla Sigamber[786]. + + [786] Je crois avoir montré _Rev. des Quest. hist._ oct 1888, p. + 403-415, que ces paroles sont empruntées à un _Vita Remigii_ écrit + dans la première moitié du VIe siècle. + +Fortunat, _Carm._ VI, 4, s’adressant au roi Charibert: + +Cum sis progenitus clara de gente Sigamber. + +_Vita Sigismundi Regis_ c. 2 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 334): + +In ipsis temporibus Sicambrorum gens ilico convalescens. (Il s’agit des +Francs conquérants de la Gaule). + +_Vita sancti Arnulfi_ c. 16 (Ibid. III, p. 439). Il s’agit du jeune roi +Dagobert confié aux soins de saint Arnulf: + +Quem ille acceptum ita altissima et profunda erudivit sapientia, ut in +Secambrorum natione rex nullus illi similis fuisse narraretur. + +_Vita sancti Dagoberti_ c. 3 (Ibid. II, p. 513). Il est question du roi +Childebert III, frère de Dagobert III: + +Tali igitur protectore et gubernatore ac famosissimo rege viduata gens +Sicambriae. + +_Vita sancti Medardi_ (Bouquet III, p. 452). Le roi Clothaire I procède +à une translation du saint: + +Posthaec mitis Sicamber ulnas primus supponit[787]. + + [787] Ce passage contient une réminiscence manifeste de celui de Greg. + Tur. cité ci-dessus. + +_Vita sancti Columbani_ prol. (Mabill. _Acta Sanct._ II, p. 3): + +Quamquam me et per biennium Oceani per ora vehat et scabra lintris +adacta, has quoque scatens molles sectando vias madefecit saepe et lenta +palus Elnonis plantas ob venerabilis Amandi pontificis ferendum +suffragium, qui his constitutus in locis veteres Sicambrorum errores +evangelico mucrone coercet. + +_Vita sanctae Salabergae_ c. 9 (Id. II, p. 407): + +Morabatur denique iisdem temporibus in aula praedicti principis vir +quidam strenuus consiliis regiis gratus, et inter suos fama celeber +nomine Blandinus, qui cognomentum Baso acceperat, qui utpote et ipse ex +Sicambrorum prosapia spectabilis ortus est... + +Ibid. c. 17 (p. 410): + +Nam inter ceteras nobilium Sicambrorum feminas, Odila nobilitate et +ingenii natura boni pollens... + +Boboleni _Vita sancti Germani abbatis Grandivallensis primi_ c. 7 (Ib. +II, P. 491): + +Erat autem pater monasterii illius (_scil._ Luxovii) Waldebertus nomine +vir egregius ex genere Sicambrorum, et magnae conversionis vitae. + +Hariulfi _Chronic. Centul._ I, 1 (Bouquet III, p. 349): + +(Franci) primum regem traduntur habuisse Meroveum ob cujus potentia +facta et mirificos triumphos, intermisso Sicambrorum vocabulo, Merovingi +dicti sunt. + +Sygambros i. e. Francos. Sicambri gens Galliae i. e. Franci. Gloses +haut-allemandes du XIIe siècle à Horace, Carm. IV, 2, 36 et 14, 51 +(_Germania_ XVIII, p. 75). + +_Translatio sancti Eugenii ad monasterium Broniense_ c. 2 (_Anal. +Bolland._ III, p. 31): + +Diebus itaque incliti regis Karoli exstitit quidam nobilissimus +Sicamber, nomine Gerardus, qui in Francia parvipendens commoda, etc. + +Simon Keza, _Chronic. Hungarorum_ I, 23 (Dans W. Grimm, _Die deutsche +Heldensage_, p. 183): + +Erant tunc Sicambriae principes Germaniae multi regi Attilae ob metum +illius, coacta servitute allegati, inter quos Detricus de Verona +excellentiam habebat non ultimam. + +Ekkehard, _Waltharius_ (ed. Scheffel et Holder) v. 1435. Paroles de +Walther à Hagen le Franc: + +Cur tam prosilies admiror lusce Sicamber. + +A ces textes, il faut ajouter ceux qui parlent d’une ville de Sicambria +qui aurait été la capitale des Francs avant leur arrivée en Gaule, ou de +la Sicambrie comme étant le pays des Francs; ce sont: + +_Liber Historiae_ c. 1 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 242): (Franci) +ingressi Meotidas paludes navigantes pervenerunt intra terminos +Pannoniarum juxta Meotidas paludes et coeperunt aedificare civitatem ob +memoriale eorum appellaveruntque eam Sicambriam. + +Id. c. 4 (ib. II, p. 244): + +Illi quoque egressi a Sicambria venerunt in extremis partibus Reni +fluminis in Germaniarum oppidis, etc. + +Aethici _Cosmographia_ ed. Wuttke, p. 77: + +Urbem construunt Sichambriam barbarica sua lingua nuncupant, idem gladio +et arcum more praedonum externorumque posita. + +Il suffit d’un coup d’œil rapide sur ces divers textes pour se +convaincre que tous, sans exception, prennent ici le mot de _Sicambre_ +comme un synonyme pur et simple de celui de _Franc_. Nulle part on ne +voit qu’il y soit question d’une espèce particulière de Francs qui +descendraient de la peuplade des Sicambres; partout, depuis Grégoire de +Tours jusqu’au moine Ekkehard, le nom garde son acception toute générale +et poétique. Cette acception poétique est particulièrement frappante +dans nos deux sources les plus anciennes, à savoir Grégoire de Tours et +Fortunat: on y voit _Sicambre_ employé à peu près dans le même sens que +barbare. Aucun de ces auteurs n’a pensé un seul instant à l’acception +ethnographique du mot, et il faut croire qu’elle était bien oubliée. + +Mais pourquoi ce nom poétique de Sicambre donné aux Francs par nos +sources mérovingiennes? Je pense que c’est une simple métonymie +d’origine classique. Pour les poètes du temps de l’Empire, en effet, les +Sicambres, avec lesquels les légions romaines avaient dû se mesurer +plusieurs fois, étaient les représentants de toute la Germanie, les +barbares par excellence. Tout Germain, dans ce sens, était un Sicambre, +à peu près comme, pour le Parisien d’aujourd’hui, tout Allemand est un +Prussien, et tout citoyen des États-Unis un Yankee. C’est ainsi que, dès +l’époque impériale, à côté des textes dans lesquels _Sicambri_ garde sa +valeur ethnique, il y en a d’autres où il n’a plus plus qu’une valeur +poétique et désigne d’une manière générale tous les Germains. + +C’est ce dernier sens du mot qui finit par rester le seul, et qui se +transmit aux écrivains mérovingiens. Le mot de _Sicambre_ n’est plus +pour eux qu’une formule sonore et poétique pour désigner tous les +barbares francs; il n’évoque pas une seule fois, dans leur esprit, le +souvenir de la peuplade qui a valu à ce nom sa célébrité. + + +§ 2. + +MÉROVINGIENS + +Les Francs ont été appelés aussi, pendant le haut moyen âge, les +Mérovingiens, tout comme les princes de leur dynastie. (V. ci-dessus p. +155, n. [235] les textes de Hariulf, de Roricon et du Beowulf, auxquels +il faut joindre ceux, moins explicites il est vrai, de la _Lex +Bajuvariorum_ et du _Miracula Agili_. Je reproduis également celui de +Hincmar, _Vita Remigii_ dans Bouquet III, p. 273: Plurimis temporibus +degerunt sub Clodione et Meroveo rege utili, a cujus celeberrimo nomine +Franci vocati sunt Merovingi.) Ce nom n’a rien qui doive étonner. La +désinence _ing_ servait dans les langues germaniques à désigner non +seulement le fils de quelqu’un, mais en général quiconque dépendait de +lui et vivait sous son autorité. Pour un chef barbare, il n’y avait +aucune différence entre ses enfants et ses hommes; tous lui +appartenaient. De même, pour le vieux Romain, le mot de _puer_ désignait +à la fois son fils et son esclave, et sa _familia_ comprenait tout ce +qui dépendait de lui, peu importe à quel titre. On peut dire que tous +les peuples germaniques dont le nom se termine en _ingi_ le doivent à +quelque héros national, historique ou non, dont ils se sont proclamés +ainsi les fidèles. La plupart toutefois sont aujourd’hui indéchiffrables +parce que leur origine remonte dans la nuit des temps; ceux qui sont de +formation plus récente nous permettent de comprendre les autres. C’est +ainsi que les Francs appelaient _Gundobadingi_ les Burgondes à cause de +leur roi Gundobad; c’est ainsi que plus tard, au IXe siècle, quand les +fils de Louis le Débonnaire se partagèrent l’Empire, les peuples de +langue allemande appelèrent les sujets de Lothaire _Lotharingen_ (d’où +Lothringen par contraction) et ceux de Charles _Kerlingen_. Bien plus, +les pays habités par ces deux peuples prirent le même nom, et si la +France ne l’a pas gardé, en revanche la Lorraine est encore aujourd’hui +le pays du peuple de Lothaire[788]. + + [788] Remarquez que le mot _Lotharingia_ vient directement du + germanique Lotharingi et signifie le pays habité par le peuple de + Lothaire, et qu’il ne dérive nullement d’un _Lotharii regnum_ qui + n’a rien formé du tout. Les écrivains français disaient en latin + _Lotharia_ pour le pays et _Lotharienses_ pour ses habitants. + +Cet usage a été universel: dans la vie privée également il s’est fait +sentir, et toutes les localités dont le nom se termine en _ingen_ +(_ange_ en Lorraine française) en rendent témoignage. Ces noms en effet +désignent les domaines des personnages dont le nom forme le radical de +ces vocables géographiques. Toute l’Allemagne est jonchée, si je puis +ainsi parler, de désignations qui rappellent, par la manière dont elles +sont formées, l’époque où tout le peuple franc s’appelait les +Mérovingiens. Merovicus itaque iste, écrit le vieux Roricon, a quo +Franci et prius Merovinci vocati sunt, propter utilitatem videlicet et +prudentiam illius, in tantam venerationem apud Francos est habitus, _ut +quasi communis pater ab omnibus coleretur_ (Bouquet III, p. 4). Il était +écrit que les Francs ne garderaient pas ce nom, non plus que celui de +Karolingiens (Kerlingen) qu’ils ont porté au IXe siècle, et qui, lui +aussi, n’a pu tenir devant l’illustre appellation de Francs. + + +§ 3. + +HUGAS + +J’ai réuni ci-dessus, p. 338, les témoignages attestant que les barbares +du Nord donnaient aux Francs le nom de Hugas. Ce nom a été répandu à la +fois chez les Saxons du continent et chez ceux de l’île, ainsi que chez +les Scandinaves, et il a été employé du VIe au XIe siècle. Quelle en est +l’origine? En parcourant la carte de l’empire franc, je trouve, aux +confins de la Saxe et de la Frise, une contrée qui porte le nom de +_Hugmerki_, nom qui signifie _la marche des Hugues_. Cette contrée est +située précisément dans ces basses régions que visitaient volontiers les +pirates scandinaves, et pas loin du champ de bataille où Chochilaïc, le +roi des Danois, périt sous les coups des Hugas. Il est donc fort +probable que ce Hugmerki nous présente l’ancien nom des Hugas localisé, +comme il arrive, dans la partie de leur pays qui a été la plus +rapprochée des voisins étrangers. Il y a même lieu de se demander si +l’on ne peut découvrir l’étymologie de ce nom de Hugas. Il ne provient +certes pas, comme le croit l’auteur des _Annales de Quedlinburg_, qui +pense peut-être à Hugues le Grand et à Hugues Capet, d’un duc Hugo qui +aurait donné son nom à tout le peuple: cette induction philologique est +écartée par le simple fait que quatre ou cinq siècles auparavant, le nom +existait déjà dans la poésie anglo-saxonne. Ne dériverait-il pas du nom +d’une peuplade de ce pays qui aurait été ensuite, par extension et selon +l’usage, appliqué à tout le peuple franc? Et, dans ce cas, y aurait-il +témérité à retrouver, avec quelques chercheurs néerlandais, sous ce nom +mystérieux les Chauci de Tacite[789], ce peuple ami de la paix et de la +justice dont l’historien latin nous trace un tableau presque poétique? +Ce nom, refoulé à l’extrémité occidentale du pays autrefois habité par +les Chauques, et resté connu des Saxons, aurait fini par désigner toutes +les populations qui vivaient en arrière d’elles au sud et à l’ouest. + + [789] Van den Bergh, _De Verdeeling van Nederland in het Romeinsche + Tydvak_ (Nijhoff _Bijdragen_ 1re série t. X (1856). p. 7); Winkler, + _Oud Nederland_ p. 48. Menso Alting, _Descriptio agri Batavi et + Frisii_, supposait à tort _Hugonis marchia_. + + + + +IV + +Le baptême de Clovis. + + +Plus d’un lecteur aura été étonné de ne pas trouver dans ce livre une +étude sur le baptême de Clovis, qu’on a si souvent présenté comme +l’épisode de sa vie le plus fertile en légendes et le plus chanté par la +poésie populaire (Voir encore ce qu’en dit M. G. Paris, _La Littérature +française au moyen âge_ p. 25: «Cette épopée a pour point de départ et +eut pour premier sujet le baptême de Clovis etc.»). Je crois au +contraire avoir établi que cet épisode est emprunté par Grégoire de +Tours à un _Vita Remigii_ très ancien, et qu’il y en a peu de plus +historiques dans tout le règne de Clovis (_Les sources de l’histoire de +Clovis dans Grégoire de Tours_ dans _Rev. des Quest. histor._ oct. +1888). Les formules poétiques avec lesquelles Grégoire de Tours raconte +l’histoire paraissent empruntées elles-mêmes à ce _Vita_, écrit, comme +tant de documents de l’époque de la décadence, en cette prose qui +affectait volontiers le langage de la poésie (_sic infit ore facundo_, +_mitis depone colla Sicamber_, etc.). + + + + +TABLE DES NOMS[790] + + [790] Dans cette table ne sont pas repris les noms qui figurent dans + les notes au bas des pages et dans les appendices. + + +A. + + Achilette (chemin de la reine), 425. + Achille, 164, 335, 478. + Adalbéron de Reims, 503. + Adalgisile (Adalgise), duc franc, 465, 466. + Adaloald, 193, 194. + _Additiones sapientum_, 128. + Ado, 126. + Adovacrius, 71. + Adthyra, 436, 437. + Aegidius (Agegius, Egidius), 71, 96, 97, 180, 183, 185, 186, 188, 192, + 200, 201, 211, 214. + Aenovale, 465. + Aétius (Egetius), 52, 67, 68, 97, 144, 145, 164, 177, 214, 255, 257, + 489. + Afrique, 41, 42, 66, 272. + Agathias, 333, 334. + Agaune (Acaunos). 320, 329, 330. + Agegius, v. Aegidius. + Agilulfus, 128. + Agio, 149. + Aignan (saint) d’Orléans, 67, 163. + Aigyna, 461. + Aio, 107. + Aisne, 81, 426, 427. + Alanus (Alanius), 88, 90, 95. + Alard, 126. + Alaric, 68, 211, 261, 262, 266, 267, 284, 286, 291, 292. + Alboïn, 37, 39-41, 76, 126, 416. + Alby, 65, 66, 266. + Alchima, 69, 280. + Alcuin, 43, 44. + Aldegonde, 207. + Allamans, 88, 96, 128, 167, 282, 284, 295, 374. + Allemagne, 21, 24, 37, 110, 112, 115, 116, 143, 425, 498, 500. + Alpes, 36, 39, 276. + Alpes Bavaroises, 272. + Amal, 34. + Amalaberge (Amalberge), 347, 351, 352, 359, 361, 362, 370. + Amalasonthe, 316, 382. + Amalgar, 461. + Amazone, 81. + Amblaincourt, 427. + Ambri, 107, 149. + Ambroise (saint) de Milan, 51. + Amérique, 182. + Amiles, 126. + Amis, 120, + Ammien Marcellin, 115. + Ammius, 36. + Ampère, 12. + Amulius, 88, 90, 95. + Analeus, 88, 96. + Andelot, 409. + Angantyr, 289. + Angers (Andecavo), 71, 201, 278. + Angleterre, 45, 86, 340, 425. + Anglo-Saxons, 42, 44, 90, 126, 493. + Angoulême, 191, 266, 269, 270, 277, 275, 281. + Annales Arvernes, 61. + Annales Burgondes, 60, 253, 324. + Annales consulaires, 60, 101, 103. + Annales d’Angers, 60, 101, 139, 212, 216, 282, 357. + Annales d’Eginhard, 462. + Annales de Ravenne, 60. + Annales Visigothes, 61. + Anne (chemin de la reine), 425. + Annibal, 366. + Annon (saint) de Cologne, 399. + Anténor, 105, 134, 135. + Anthaib, 128. + Apollinaire V. Sidoine. + Appa, 165. + Aquilée, 277. + Aquitaine (Aquitania), 14, 169, 269, 281, 284, 291, 303, 427, 428, + 457. + Aravatius (saint), v. Servais (saint). + Arbogast, 51. + Arboryches, 115. + Arcadius, 280. + Arcis-sur-Aube, 407, 408. + Ardennes, 425, 434, 436, 438. + Aréchis, 169. + Aridius (Aredius), 12, 228, 229, 231, 232, 240, 241, 246, 254, 255, + 257, 260, 263, 290. + Ari-Froda, 91. + Arimbert, 461, 462. + Armbiorn, 126. + Arndt (W.), 21, 61, 362. + Arnulf de Carinthie, 56. + Arnulf (saint) de Metz, 77, 115, 454. + Arras, 427. + Arthur (le roi), 4, 40, 239, 240. + Artois, 52, 144, 443. + Arvernes, 280. + Ascyla, 60, 103, 135. + Asfeld, 440. + Asser, 43. + Assi, 107, 149. + Astingi, 42. + Athanaric, 227. + Attale, 171, 173, 175, 176, 382. + Attila, 7, 36, 66, 163, 164, 169, 177, 256, 289, 367, 479, 489. + Aubéron de Mons, 502. + Audoën (saint) de Rouen, 77, 470-473. + Audoin, 126. + Audovère, 388, 390. + Auguste, 114, 115. + Aulbert, 502. + Aurélien (Aurelianus), 227, 228, 230-232, 235, 236, 240, 242, 250, + 251, 258, 260, 290, 499. + Aurelianis, 250. V. Orléans. + Ausone, 488. + Austrasie, 48, 337, 338, 373-376, 382, 387, 393, 396, 400, 406, 409, + 410, 418, 421, 434, 446, 448, 449, 454, 464, 478. + Austrasien, 396, 398, 400, 407, 410, 434. + Austrie, 428. + Autharius (Authari), 40, 41, 126, 238. + Autun, 468. + Auvergne (Arverni), 69, 70, 79, 382, 425, 427, 465, 466, 482, 490. + Auxerre, 407, 427. + Avares, 41, 165, 167, 391, 455. + Aveyron, 427. + Avit de Micy (saint), 415. + Avitus (saint) de Clermont, 79. + Avitus (saint) de Vienne, 243, 244, 503. + Avitus, empereur, 80, 503. + +B. + + Babylone, 255. + Baderic, 347, 348, 362. + Bacchus, 501. + Banthaib, 128. + Balamir, 36. + Baltique, 45, 143. + Bar-le-Duc, 188, 193, 409. + Barontus, 491. + Basan, 126. + Bas-Empire, 177. + Basile, 126. + Basin, 9, 180, 194-198, 251. + Basine, 9, 72, 113, 161, 180, 194-204, 206, 207, 251, 363. + Basinus (saint), 207. + Basques, 461. + Basse-Allemagne, 46. + Bataves, 112, 114, 118. + Batavie, 114. + Bavai, 426. + Bavarois, 40, 88, 455. + Bavière (Baiern, Bavaria), 117, 167, 455. + _Baudouin de Sebourc_, 503. + Baudouin d’Edesse, 438. + Béarn, 425. + Beauce (Belsa), 324, 330. + Beda le Vénérable, 44. + Belges, 10, 136. + Belgique, 10, 111, 114, 140, 141, 144. Cf. Gaule Belgique. + Bélisaire, 262. + Beowulf, 45, 136, 340, 343. + Berig, 106. + Bernard I (duc de Saxe), 204. + Bernlef, 46, 344, 346. + Berry (Bituriges), 427. + Bertangenland, 239, 240. + Berthar (Bertecharius), 347, 349, 372, 468, 469. + Bertoald (Berthold), 434-436, 439, 441, 445. + Betonnet, 495. + Bible, 91. + Bidpai, 414. + Bilviss, 126. + Blanche (chemin de la reine), 425. + Bobon, 465, 466. + Bodegast, 121. + Bodoheim (Bodeghem), 121, 127. + Boelviss, 126. + Boémond de Tarente, 438. + Boethius (Hector), 399. + Bohême, 500. + Boglodoreta, 267. + Boleslas Chrobry, 368. + Bonnet (Max), 501. + Bordeaux, 191, 260, 266, 269, 291. + Bordier (Henri), 21. + Bornhak, 313. + Boulogne-sur-Mer, 145. + Bouquet (Dom), 428. + Bourges (Bituricas), 69, 71, 281. + Bourgogne, 79, 80, 193, 205, 237, 375, 386, 387, 428. + Brabant, 115, 116, 118, 429. + Brachio, 79. + Brandebourg (marche de), 289. + Brême, 204. + Brennacum, 396. + Breslau, 15. + Bretagne, 44-46, 96, 239, 425. + Bretons (Britanni), 71, 88, 96, 97. + Brie, 443, 496. + Brives-la-Gaillarde, 191. + Bruges, 342. + Bruna, 405, 406. + Brunehaut (Brunehild, Brunichildis, Brunihildis, Brucildi, + Brunechote), 77, 205-207, 374, 382, 385, 387, 403-431, 477, 485. Cf. + Chaussée, Château, _Domus_. + Brunelstraet, 429. + Bruniquel, 427. + Brunswick, 183. + Bruxelles, 426. + Buchonia, 294, 295, 297, 465. + Bug, 368. + Bulgares, 455. + Burgondes (Burgondions), 88, 97, 126, 169, 181, 227, 232, 236, 245, + 246, 254, 258, 259, 261, 266, 319, 321, 322, 325-327, 329-335, 371, + 396, 397, 419, 420, 422, 442, 461, 468. + Burgondie, 141, 226, 227, 230, 232, 234, 247, 253, 257-259, 261, 263, + 319, 321, 329, 334, 362, 371, 407, 409, 413, 415, 419, 446, 453, + 462, 468. + Byrsa, 47. + Byzance, 188, 192. + Byzantin, 39. + +C. + + Cacco, 165. + Caedmon, 43, 44. + Cagan, 165, 167. + Cahors, 427. + Cambrai (Camaracum), 104, 110, 112, 119, 133, 138, 141, 145, 146, 305, + 315, 317, 427. + Cambrésis, 137, 502. + Campine, 118. + _Campus Sacer_, 166. + Canche, 145. + Cannes (Italie), 366. + Canut Laward, 49. + Caretena, 244. + Carloman, 53. + Cassiodore, 34, 106, 256, 260, 480. + Cassius de Clermont, 69. + Celius, 91. + Chadoindus, 128, 461. + Chairaard, 461. + Châlon-sur-Saône, 80, 229, 410. + Champagne, 174, 396, 425. + Chaubedo, 469. + _Chanson de Roland_, 463, 467, 468, 479, 498. + _Chant du voyageur_ (le), 337. + Charlemagne, 23-25, 37, 42, 53-57, 276, 278, 316, 337, 427, 441, 444, + 462, 463, 467, 487, 500, 501. + Charles d’Anjou, 473. + Charles-Martel, 46, 53, 287, 487. + Charles (chemin), 425. + Chararic, 217, 302, 303, 305, 312, 313, 315, 317. + Charbonnière (forêt), 111, 137, 138, 141. + Charibert, 204, 461, 493. + Charoald, 194. + Chartier (Alain), 360. + Château-Brunehaut, 427. + Chaussée Brunehaut, 426, 427. + Chateaubriand, 10, 16. + Chattes, 94. + Chauques, 94. + Chelles, 392, 394. + Chérusques, 94. + Childebert I, 69, 121, 124, 171, 192, 280, 382, 385. + Childebert II, 190, 191, 204, 205, 393, 396. + Childéric I, 9, 10, 12, 15, 18, 52, 60-62, 71-73, 113, 126, 157, 158, + 161, 162, 165, 169, 175-202, 204, 206, 207, 211, 235, 293, 363, 409, + 486, 503. + Childéric II, 471. + Childesinde, 388. + Chillenus ou Quillien (saint), 443, 444, 446, 447. + Chinon, 278. + Chilpéric I, 157, 197, 204, 227, 229, 242-244, 247, 375, 386-392, 394, + 396, 415. + _Chlod_, 125. + Chlodebaud, 126. + Chloderic, 68, 126, 282, 294, 295, 297, 300, 302, 311, 313-317, 363, + 421. + Chlodoving, 460. + Chlotswindis, 125. + Chochilaicus, 339, 344-346. + Chramnelen, 461. + Chriemhild, 238, 249. + Christ, 121. + Chrobry v. Boleslas. + Chrocus, 69. + Chrodoald, 464. + Chrona, 227. + _Chronicon Gemblacense_, 426. + _Chronicon Imperiale_, 502. + _Chronique anglo-saxonne_, 92. + Chronique de Prosper Tiro, 502. + Cid (le), 4. + Cimbre, 94, 216. + Ciprius, 91. + _Civitas Thoringorum_, 116. + _Civitas Tungrorum_, 114, 116, 118. + Claes Colyn, 501. + Clarifan, 126. + Clarien, 126. + Claudien, poète, 488. + Claudius, 128. + Clément IV, pape, 473. + Clermont, 68-70, 79, 280-282, 284. + Clermontois, 68, 69. + Clodion (Chlodio, Chlogio), 9, 61, 72, 105, 110, 111, 125-126, + 133-146, 151, 152, 157, 158, 201, 501, 502. + Clodoald, 125, 322. + Clodomir (Chlodomar), 17, 125, 126, 281, 320, 325, 329, 331-335, 415. + Clotaire, 16, 52, 53, 191, 322, 348-350, 355, 368, 372, 373, 376, 382, + 384, 393, 397, 419, 420, 457, 458, 478. + Clotaire I (Chlotacharius), 16, 58, 59, 121, 124, 204, 331, 357, 372, + 383, 446-449, 456. + Clotaire II, 54, 157, 204, 367, 393, 395, 398, 410, 433-451, 454, 456, + 459, 460, 463, 485. + Clotilde, 15, 17, 72, 227-236, 240-251, 254, 257, 259, 268, 271, 274, + 320, 322, 326-329, 355, 362, 382, 409, 473, 486, 504. + Clovis I (Chlodovechus, etc.), 9, 13, 15, 17-20, 52, 53, 55, 61, 62, + 68, 73, 76, 81, 82, 96, 99, 102, 104, 109, 121, 124, 125, 126, 136, + 156, 159, 180, 197, 198, 201, 202, 204, 205, 207, 211, 212, 215-260, + 265-317, 327, 328, 337, 344, 355, 357, 358, 362, 371, 373, 401, 456, + 459, 460, 474, 479, 480, 486, 502. + _Codex Gothanus_, 149. + Cologne (Colonia), 104, 115, 294, 295, 316, 399, 410, 418, 421, 426, + 502. + Colomban (saint), 74, 443. + Conon, évêque de Trêves, 399. + Conradin de Souabe, 473. + Constantin le Grand, 301. + Constantinople, 187, 193, 206, 228, 241. + Corneille (Pierre), 422. + Coulmiers, 321, 324. + Cunimund, 39. + Cynewulf, 43. + +D. + + _Daci_, 119. + Dacia, 119. + Dado, 126. + Daeghrefn, 341, 343. + Dagobert I, 24, 77, 82, 115, 128, 434-438, 445, 448, 449, 452-463, + 487. + Dagoramn, 343. + Danemark, 50, 119, 342. + _Dani_, 119, 341. + Daniel (le P.), 9, 10, 18. + Danois, 49, 126, 439, 441, 476. + Danube, 149. + Daras (la ville de), 80. + Darius, 91. + Darmesteter (A.), 24, 435, 457. + Denys (saint) de Paris, 136, 269, 270, 398, 418. + Denys de Syracuse, 473. + Desiderius, duc, 191. + Desroches, 501. + De Smedt (le chanoine), 501. + Desmet (le P.), 183. + Deutérie, 70, 382. + _Deutsche Heldensage_, 427. + Diacre (Paul), 38, 41, 44, 78, 107, 108, 128, 148-150, 165, 167, 169, + 196, 276, 308, 397, 398, 440, 480, 481. + Didier (saint) de Vienne, 74. + Didier d’Auxerre (saint), 507, 408. + Dietrich (d’Austrasie), 487, v. Hugdietrich, Wolfdietrich. + Dietrich von Bern, 7, 37, 186. + Diest, 118. + Dijon, 254, 259, 453. + Dioscures, 10, 111, 18, 33, 37. + Dispargum, 10, 11, 18, 33, 37. + Dol, 71. + _Domus Brunichildis_, 427. + Dordrecht, 112. + Dormelles, 367. + Douhet (de), 13. + Dubos (l’abbé), 112. + Duguesclin (Bertrand), 360. + Duurstede, 112. + +E. + + Eberulf, 393. + Ebroïn, 77, 470-473. + Ecdicius, 69, 280, 490. + Eckhart, 9. + Écosse, 398. + Edda, 126, 288. + Edesse (d’), 438. + _Edictum Rothari Regis_, 196. + Egetius, v. Aétius. + Egidius, v. Aegidius. + Eginhard, 55, 155, 462, 474, 500. + Egmond (abbaye d’), 501. + Ekkehard de Saint-Gall, 169. + Elen Lluydawc, 425. + Eparchius (saint), 69. + Épiphanie, 360. + _Epitome_, 73, 285. + Erchinoald, 471. + Eric, roi de Danemark, 126. + Erichonius, 91. + Erin, 4, 127. + Ermanarich, v. Hermanaric. + Ermeno, 461. + Esbiorn, 126. + Escaut, 141, 142, 154, 294, 297, 298, 303, 314, 342. + Espagne, 276, 385, 405, 406. + Esras, 127. + Ethbald, 126. + Ethelberge, 126. + Ethelbert, 126. + Etzel, 7. Cf. Attila. + Eugène (saint) de Carthage, 65, 66. + Eugenia, 203. + Euric, 69. + Europe, 429, 498. + Eusebius, 193, 194. + Evhémère, 148. + +F. + + Falias, 127. + Faramond (Pharamond), roi des Francs, 105, 106, 134-136. + Faro, 464. + Faron (saint) de Meaux, 433, 441-443. + Farron, 305-308. + Fauriel, 11, 12, 16, 18, 26, 233. + Feldberg, 427, 430. + Fiacre (saint), 443. + Fidenates, 305. + _Fierabras_, 495. + Filimer, 35, 106. + Findias, 127. + Fir-Bolgs, 4. + Flandre, 115, 142, 143, 298. + Flaochat, 468. + Floovant, 456, 459, 460. + Fomoré, 400. + Fomoriens, 5. + Fortunat (saint) de Poitiers, 82, 196, 277, 356, 488, 501. + Foulques de Reims, 56. + Français, 502. + France, 7, 10, 14, 21, 23, 136, 224, 270, 317, 360, 383, 425, 428, + 430, 496, 498. + Francfort-sur-Mein, 276, 427, 430. + Franche-Comté, 425. + _Francia_, 117, 134, 502. + _Franken_, 117. + Francs, 8-11, 19, 20, 22, 48, 51-53, 57, 59-61, 70, 71, 78, 79, 85, + 86, 88, 90, 95, 96, 98, 99, 102-106, 109-137, 139, 140-144, 146, + 147, 151, 154, 156-162, 175, 177-186, 189, 191, 192, 201, 206, 214, + 216, 218, 220, 223-230, 232, 233-236, 245, 249, 255, 258, 259, + 261-265, 276, 281, 287, 290-300, 305, 311, 313, 321, 322, 329-333, + 338-362, 365, 369, 372, 377, 384, 396, 397-400, 405, 410, 411, 420, + 427, 434, 435, 439-447, 452-456, 462, 464, 477-481, 485-487, 491, + 492, 495, 499, 500, 502. + Francs Ripuaires, 68, 282, 284, 294-296, 302, 313, 316, 317, 418, 419, + 487, 494, 495. + Francs Saliens, 118, 133, 137, 141, 159, 178, 223, 297, 298, 313, 478, + 479. + Frédégaire, 13, 16, 22, 53, 58, 72-76, 79-81, 82, 104, 105, 119, + 133-135, 137, 147-159, 162, 164, 176-178, 180, 181, 183-190, 193, + 194, 202-205, 215, 218, 221, 223, 227, 230, 231, 234-237, 247, 254, + 255, 258, 262, 263, 275, 277, 285, 288-292, 302, 311, 351, 369, 370, + 374-376, 385, 393, 397, 398, 404-417, 421, 433, 453, 455, 461, 462, + 464, 467, 468, 469, 473, 485, 501. + Frédégonde, 381, 385, 402, 422, 472, 485. + Frédéric, empereur, 40. + Frédulf, 465. + Freya (Frea), 107. + Fridigern, 34. + Friga, 134. + Frise, 46, 116, 337, 339-344. + Frison, 46, 128, 341, 342, 360. + Frioul, 165. + Friuli, 41, 165. + Fustel de Coulanges, 22, 23, 26, 57, 499, 500. + +G. + + Gabies, 255, 473. + Gaila, 165. + Gallo-Romains, 115, 164, 310, 480, 488, 492. + Gallus (saint) de Clermont, 79. + Gambrives, 86. + Gambara, 107, 149. + Ganelon, 467, 468. + Garonne, 427. + Gaule, 14, 57, 69, 96, 112, 140, 143-145, 148, 190-192, 201, 222, 225, + 232, 256, 258, 265, 267, 271, 278, 281, 291, 306, 313, 339, 376, + 430, 443, 467, 482, 488-492, 496, 500. + Gaule Belgique, 140, 144, 145, 317. + Gaule neustrienne, 488. + Gaule romaine, 281. + Gaut, 34. + Gelimer, 42. + Genebaudes, 134. + Genève, 79, 227. + Geneviève (sainte), 62, 269, 270, 273. + Genèse, 90. + Gensimund, 35. + Gépides, 35, 39, 87, 96, 126, 440. + Gerbiorn, 126. + Géréon (saint) de Cologne, 419, 422. + Gerier, 126. + Gerin, 126. + Germanie, 14, 38, 47, 85, 87, 88, 96, 149, 295. + Germain (saint) de Paris, 415. + Germains, 32, 52, 85, 90, 91, 97, 98, 118, 125, 150, 181, 203, 228, + 240, 271, 272, 284, 287, 295, 304, 492, 493, 499, 500. + _Gesta Dagoberti_, 81, 82, 436-438, 440, 455, 457, 459, 460. Dans + plusieurs de ces passages, on a écrit à tort _Vita Dagoberti_. + _Gesta Episcoporum Antissiodorensium_, 427. + _Gesta Episcoporum Treverensium_, 370. + _Geste de France_, 317. + Gètes, 481. + Gibbon, 121. + Gibraltar, 275. + Giesebrecht, 313. + Gironde, 276. + Gisdead, 330. + Gisulf, duc de Frioul, 165, 166. + Givet, 503. + _Gloria Confessorum_, 66. + Godan v. Wodan. + Godegisil, 227, 243, 254, 259-262, 327. + Godomar, 227, 321, 322, 332, 333. + Goettingue, 21. + Gogon, 405. + Gondeberge, 194. + Gondebaud (Gundobad, Gundebad, Gundobald), 126, 140, 227, 228-232, + 234, 236, 240-248, 251, 253-255, 257-263, 292, 316, 319, 327, 328, + 330, 358, 504. + Gondioch, 227. + Gonthran (Gontran), roi de Burgondie, 53, 191, 204, 375, 386, 387, + 393. + Gonthran Boson, 191. + Gorias, 127. + Gorini, 17. + Goths, 34, 37, 41, 45, 68, 71, 78, 87, 106, 108, 162, 211, 213, 256, + 266, 271, 284, 287, 341, 481. + _Gothiscandza_, 106. + _Graecia_, 149. + Grande-Bretagne, 42. + Grecs, 272. + Grégoire (évêque de Langres), 171, 175. + Grégoire de Tours, 12, 13, 15-20, 22, 48, 58-72, 73, 77-79, 82, 101, + 106, 108, 114, 117, 121, 124, 129, 130, 133, 140, 143, 144, 146, + 147, 149, 151-153, 155, 157-159, 163, 165, 169, 171, 176-179, 181, + 183-185, 187-189, 194-196, 198, 201, 202, 205, 212, 214-218, + 221-224, 226, 227, 230, 233-236, 241, 242, 244, 247, 253-259, 262, + 263, 265, 267-270, 274, 280-285, 287, 294, 295, 297-303, 307, 308, + 310-316, 324-326, 329-330, 332-334, 339, 341, 342, 344-346, 350, + 351, 354-357, 359, 362-364, 368-372, 374, 375, 378, 381-385, 391, + 393-395, 405, 447, 481, 485, 488-490, 501, 501. + Grenoble, 276, 278. + Grimm (les frères), 11. + Grimm (J.), 272, 288. + Grimm (W.), 427, 500. + Grimoald, duc d’Austrasie, 465, 466. + Grimoald, duc de Frioul, 41, 165, 166. + Groeninghen, 366. + Gudrun, 45, 126, 238. + Guessard, 457. + Guichard, 126. + Guillaume de Bavière, 360. + Guillaume Tell, 4. + Gunbiorn, 126. + _Gund_, 126. + Gundichar, 126. + Gundoald, duc, 396, 397. + Gundovald, prétendant, 190, 191, 192. + Gundovech, 126. + Gunnar, 126. + Gunthar, fils de Clodomir, 322. + Gunther, roi des Burgondes, 238. + Guntheuca, 322, 331. + +H. + + Hacon, 399. + Hadolaun, 107. + Hadubrant, 126. + Haduloba, 500. + Hagen, 299. + Hainaut, 426. + Hanala, 34. + Harald Harfagr, 91. + Hartungen, 42. + Hathagat, 353. + _Hattuarius (pagus)_, 340, 342. + Haudiatte (chemin de la reine), 425. + Haut-chemin, 427. + Haut-Rhin, 427. + Heiric, 427. + _Heldenbuch_, 162. + Hélène (sainte), impératrice, 425. + Helgaire, 441, 443, 445. + Henri IV (chemin), 425. + Henri de Schwerin, 503. + Henschen, 502. + Héraclius, empereur, 190, 194. + Herbert, 237, 239, 240. + Hermanaric, roi des Goths, 36, 56, 186. + Hermanfried, roi des Thuringiens, 48, 347-354, 358, 361, 368-372, 374, + 376. + Hermin, 87, 89. + Herminons, Herminones, 86, 89, 94. + Hermundures, 94. + Hérules, 38, 39, 292, 308, 401. + _Hervararsaga_, 289. + Hesbaye, 118, 426. + Hetvares, 341, 342. + Hilaire (saint), 209. + Hilde, 239. + Hildebrand, 126. + Hildegonde, 169, 171, 289. + Hillidius (saint), 69. + Hincmar, 20, 81, 82, 223. + _Historia Francorum_ de Grégoire de Tours, 61, 63, 64, 66. + _Historia Langobardorum_ de Paul Diacre, 196. + _Historia Langobardorum_ anonyme, 148, 149. + Hlaudr, 289. + Holder-Egger, 60. + Hollain, 426. + Hollande, 116. + Homère, 46, 207, 299. + Hongrie, 110, 111, 119. + Hongrie (chemin de la reine de), 425. + Huga, 338, 351. + Hugas, 341, 342. + Hugdietrich, 238, 338, 377, 378, 478. + Hugo (Hugue), 338. + Hugo-Theodoricus, 338, 377. + Hugues Capet, 503. + Hunglac, 344. + Huns (Chuni), 35, 36, 67, 149, 157, 162, 165, 169, 170, 176, 178, 256, + 400. + Huns Ephthalites, 504. + Hygelac, 340-343. + Hygbald de Lindisfarne, 43. + +I. + + Ibor, 107. + Idacius, 203. + Iliade, 40. + Ilus, 91. + Ingévons (Ingaevones), 86, 89, 94. + Ingi, 87, 91. + Ingo, 87-89, 91. + Injuriosus, 69. + Iring, 48, 352, 353, 430. + Irlande, 4. + Irmin, 91, 425. + Irmino, 87, 91, 95, 97. + Irminfried, v. Hermanfried. + Iscio, v. Istio. + Isère, 276. + Isidore (saint) de Séville, 267. + Islande, 36, 44. + Israël, 423. + Istévons (Istaevones), 86, 89, 94. + Isti, 87. + Istio, 87, 88, 89, 91, 96, 97. + Italie, 39, 40, 45, 86, 95, 141, 165, 168, 169, 216, 276, 326, 391. + Ivoire, 126. + Ivon, 126. + Izel, 426. + +J. + + Jacques (chemin de saint), 430. + Japhan, 91. + Japhet, 88, 90, 91. + Javoulz, 69. + Jeandeus de Brie, 496. + Jeanne (chemin de la reine), 425. + Jehu, 423. + Jéricho, 278. + Jérôme (saint), 149. + Jérusalem, 276. + Jézabel, 423. + Jésus-Christ, 121, 122. + Jonas de Suse, 74, 155, 409. + Jordanès, 34, 36, 78, 106, 162, 256, 424. + Judas, 330, 467. + _Juges (Le livre des)_, 278. + Julien (le comte), 503. + Julien l’Apostat, 145, 501. + Junghans (W.), 18, 19, 21, 22, 26, 233, 313. + Jupiter, 91. + Justinien, empereur, 389. + +K. + + _Karlamagnussaga_, 463. + Kilien, v. Quillien. + _Koenig Rother_, 238. + Kriemhild, v. Chriemhild. + Krusch (B.), 58, 74. + +L. + + Laconius, 260. + La Fontaine, 414. + Lamedon, 91. + Landéric, 392, 394-396, 422. + _Langfedgatal_, 91. + Laniscourt, 427. + Langres, 171, 409, 453. + Languedoc, 425. + Laon, 426. + Leccena, 427. + Lecointe, 9, 427. + Lecoy de la Marche, 19-21, 26. + _Lectulus Brunehildis_, 427. + Lenormant (Ch.), 17. + Leo (H.), 113. + Leocadius, 69. + Leodegar (saint), 470-472. + Léon, 171-175. + Léon de Narbonne, 260. + Leudebert, 461. + Leudegasius (Lesio), 413, 416. Le texte porte par erreur Leudegarius. + Leudesius, 471-472. + Levée de la reine de Sicile, 427. + _Lex Alamannorum_, 155. + Liberchies, 426. + _Liber Historiae_, 22, 58, 59, 81, 82, 104, 105, 110, 111, 119, 129, + 133-138, 146, 155, 180, 183-188, 194, 218, 230-237, 250, 258, 268, + 269, 270, 273, 274, 302, 311, 340, 342, 351, 370, 385, 386, 388, + 392, 401, 404, 409, 417, 421, 422, 433, 438, 444, 447, 469, 471-473, + 485, 501. + Liège (Leodium), 116, 426. + Lilia, 203. + Limagne d’Auvergne, 382. + Lion, 170. + Liudegar, 126. + Liudegast, 126. + Liudger, 46, 344. + Livres saints (les), 40, 275. + Lluydawc, 425. + Lofnheidr, 126. + _Lohier et Mallard_, 503. + Loire, 79, 164, 291, 292. + Loi Salique, 129-142. + Lokman, 414. + Lombards (Langobards), 37-41, 47, 88, 107, 108, 126, 128, 148-150, + 165, 167, 193, 194, 196, 276, 385, 390, 401, 440, 480. + _Longibarbae_, 149. + Longlier (Longolarum), 436, 437. + Lopichis, 41, 168, 169. + Loquifer, 496. + Lorraine, 164, 425. + Lot, 427. + Lothaire II, 118. + _Lotharia_, 118. + _Lotharingia_, 117. + Lothering (Lothring), 117, 118. + Louis le Débonnaire, 55. + Louvain, 183. + Lucius, sénateur romain, 80. + _Ludwigslied_, 346. + Lug, 400. + Lupus le duc franc, 493. + Luxembourg, 426. + Luxeuil, 471. + Lyngheidr, 126. + Lyon, 244, 320. + Lyonnaise (comte de la), 214. + Lys, 141. + +M. + + _Mabinogion_, 425. + Macbeth, 398-400. + Maestricht, 66, 67, 163. + Magdebourg, 289. + Magnus, 128. + Maixent (saint), 279, 280. + Majorien, 139. + _Malbergslied_, 121. + Malines, 182. + Mamert (saint), 278. + Manaulf, 468, 469. + Mannus, 85, 86, 88, 90, 95, 99. + Mans (Le), 306. + Marcellin (Ammien), 34. + Marcellin, chroniqueur, 447, 448. + Marcomir, 102, 105, 134-136. + Marguerite (chemin de la reine), 425. + Marius, 216. + Marius d’Avenches, 60, 77, 253-255, 261, 262, 323-325, 330, 332-334. + Marses, 86. + Martin de Tours (saint), 246, 268, 269, 275, 279. + Martin (Henri), 16, 22, 73, 237. + Marseille, 191, 229. + Mauderan, 126. + Maudoire, 126. + Mauriac, 158, 163, 177, 255-257, 367, 502. + Maurice, empereur romain, 187-194. + Mauringa, 128. + Maurinus, 427. + Mauritanie, 275. + Mayençais, 466, 467. + Mayence, 278, 412, 413, 415, 416, 465-467. + Meaux, 223, 441-443. + Meginhard, 500. + Mein (Moenus), 111, 276. + Melun, 233, 250, 251. + Memmon, v. Mimon. + Mercurius, 149. + Merohingii, 154. + Mérovée (Merovech, Merovechus, Meroveus), 9, 72, 73, 134, 137, 139, + 147, 150-159, 165, 176, 178, 181, 275, 369, 410, 501, 502. + Meroving (Meroveching), 154-156. + Mérovingiens, 8, 11, 13, 84, 125, 154, 205, 398, 439, 455, 473, 474, + 476, 501. + Merwe, 154, 155. + Merwings, 154. + Mésie, 34, 500. + Mettius Fufetius, 305. + Metz, 66, 67, 163, 277, 410, 419. + Meurthe, 427. + Meuse, 163, 164, 342, 382, 426, 427, 438, 503. + Mézeray, 9. + Michelant, 457. + Micy, 321, 415. + Milmort, 426. + Mimon, 91. + Minotaure, 151. + _Miracula Martini_ (le), de Grégoire de Tours, 275. + Monge (Léon de), 383. + Monod (G.), 21, 61, 313, 435. + Montagnes Rocheuses, 183. + Morfeas, 127. + Morolf, 238. + Moytura, 5, 400. + Mulius, 88, 90. + Müllenhoff (K.), 95, 153-156. + Müller (H.), 112. + Mummolus, 191. + Munderic, 383. + Murias, 127. + +N. + + Namatius (saint) de Clermont, 69. + Naples, 262. + Narbonne, 278. + Narsès, 191. + Nasium, 409. + Nennius, 86. + Nepotianus (saint) de Clermont, 69. + Neptune, 150, 151, 501. + Neustrie, 54, 115, 124, 375, 386, 397, 428, 454, 470, 471, 487, 497, + 498. + Neustrien, 81, 181, 402, 423, 471. + Nibelungen, 49, 126, 238, 249, 299, 478, 479, 498, 499, 500. + _Nibelungenlied_, 162. + Noé, 91-93. + Noire (mer), 106. + Normands (Nordmanni), 341. + Norique, 276. + Norvège, 44. + _Notitia civitatum Galliae_, 116. + +O. + + Odin, 38, 91, 340. + Odyssée, 40. + Ogier le Danois, 4. + Oise, 81. + Oium, 106. + _Origo Gentis Langobardorum_, 128, 148-150, 196. + Orléans, 67, 71, 163, 201, 228, 250, 251, 321, 324, 489. + Orose (Paul), 59. + Ortnit (le roi), 238, 377. + Ostrevant, 360. + Ostrogoths, 36, 37, 95, 126, 291, 338, 361, 480. + Oswald, 126. + Oswin, 126. + Otton IV, 289. + Ouen (saint), v. Audoën. + Outre-Jura, 79. + Outremeuse (Jean d’), 428. + Outre-Rhin, 111, 113, 410, 498. + +P. + + _Passio S. Sigismundi_, 324. + Placidina, 69, 280. + Pline l’Ancien, 94, 95, 97. + _Poeta Saxo_, 53. + Poitiers, 197, 266, 267, 269, 277, 281, 349, 355, 356, 372, 491. + Pologne, 368. + Prétextat de Rouen, 387. + Priam (Priamus), 91, 92, 104, 105, 134, 135. + Priamides, 105. + Priscus, historien grec, 177, 178, 190. + Procope, 115, 117, 361, 374. + Provence, 425. + Pucelle (chemin de la), 425. + Pyrénées, 461, 463, 467. + +Q. + + Quillien (saint), 443. + Quinotaure, 501. + +R. + + Radegonde (sainte), 196, 248, 249, 347, 349, 355-357, 372, 374, 491. + Rado, 126. + Radulf, duc de Thuringe, 464-466. + Ragnacaire, 211, 216, 217, 305-317, 401, 502. + Rajna (Pio), 25, 26, 195, 205, 290, 346, 435, 440, 446, 499, 500. + Ram (Mgr de), 183. + Ranchaire, v. Ragnacaire. + Ranke (L. von), 22, 26, 73, 237, 262. + Rathaïl (J. de), 13, 14. + Ravenne, 260. + _Regius (mons)_, 39. + Reims, 174, 223, 391, 397. + Remy (saint) de Reims, 62, 223, 224. + Renard, 299. + Renard (Renaud), fils Aymon, 126. + Renatus Frigeridus Profuturus, 59, 102. + Renaut, 502. + Respamara, 34. + Rhin, 21, 45, 102, 103, 105, 108-114, 118, 119, 124, 138, 295, 344, + 434, 436, 438, 460, 464, 466, 478. + Richaire, 306. + Richard, fils Aymon, 126. + Richimer, 60, 103, 134, 135. + Rignomir, 306. + Ripuaires, v. Francs Ripuaires. + Rodez, 266. + _Rodogune_, 422. + Rodolphe, roi des Hérules, 38, 308. + Rodolphe, moine de Fulda, 88, 500. + Rodrigue, roi des Visigoths, 503. + Roduald, 165. + Roland, 4, 7, 262, 335, 435, 463, 467, 488. + Romains, 10, 34, 71, 78, 79, 81, 88, 90, 96, 97, 108, 117, 121, 123, + 133, 138, 141, 142, 149, 151, 177, 184, 188, 201, 213-215, 221, 226, + 227, 230, 257, 260, 261, 271, 272, 290, 299, 300, 366, 407, 424, + 480, 481, 492. + _Romancero_, 33, 54. + Rome, 162, 177, 190, 276, 305, 314. + Romilde, 165, 167. + Romulus, 88. + Roncevaux, 462, 463, 467. + Ronneberg (Runibergun), 352. + Roricon, 233. + Rosamonde, femme d’Alboïn, 39, 40. + Rosomons, 36. + Roth, 502. + Rouen, 472. + Rumetrude, 38. + Rusticus (saint), 69. + +S. + + Saba (reine de), 198. + Sadrégisile, duc franc, 24, 82, 457, 458. + Saemundus, prudhomme frison, 128. + Saedeleuba, 228. + Saint-Baussant, 427. + Saint-Denis, 81, 386, 402, 469. + Saint-Gall, 169, 441. + Saint-Germain des Prés, 386. + Saint-Hilaire, à Poitiers, 269. + Saint-Jacques (chemin), 430. + Saint-Jean de Losne, 453. + Saint-Julien au pays d’Étampes, 427. + Saint-Maurice d’Agaune, 320, 321. + Sainte-Croix (monastère), 491. + Saint-Pierre de Paris, 270, 271, 274. + Saintes, 278, 291. + Salegast, 121. + Saliens, v. Francs Saliens. + Salluste, 482. + Salomon (le roi), 238, 452-454. + Salvius (saint) d’Alby, 65. + Sarrazins, 276. + Sarus, 36. + Saturne, 91. + Saunaire (le chemin), 427. + Saxe, 116, 204, 383, 391, 430, 441, 443-448, 456, 485, 500. + Saxo Grammaticus, 49, 50, 78, 238, 399. + Saxons, 46-48, 54, 71, 87, 107, 108, 276, 309, 337, 351-354, 357, 358, + 383, 388, 391, 434, 435, 438, 440, 442, 445, 500. + Scadau (île de), 38. + Scandinave, 44, 49, 90, 91, 272, 340-342. + Scandinavie (Scandinavia, Scathanavia, Scandia), 35, 47, 107, 149. + Scandza, 106. + Scarponne, 426. + Schafarik, 500. + Scheidungen, 48, 352. + Schlegel (Auguste-Guillaume), 13. + Schroeder, 313. + Scolastica de Tours, 69. + Scoringa, 107. + Scythie, 106. + Ségeste, 125. + Segimir, 125. + Segimund, 125. + Shakespeare, 398, 399. + Semias, 127. + Senlis, 223. + Sénéchal, le duc franc, 456. + Servais (saint) de Maestricht, 66-68, 163. + Severin (saint) de Norique, 276. + Sextus Tarquin, 255, 473. + Sibich, 186. + Sibylle, 405. + Sicambria, 105, 119. + Sicile, 427, 496. + Sidoine Apollinaire, 61, 69, 78, 139, 145, 146, 280, 482, 488, 502. + Sigar, 126. + Sigebert I, roi d’Austrasie, 204, 375, 387, 388, 391, 400, 405, 410, + 430, 449. + Sigebert II, roi d’Austrasie, 464-466. + Sigebert, roi de Cologne, 68, 282, 283, 294, 298, 301, 302, 311, 313, + 315, 316, 363, 374, 421. + Sigebert de Gembloux, 502. + Sigéric, 320, 323, 325, 326. + Sigfried, 237, 238, 429, 430, 478, 479, 487, 495, 499. + Sigismond, roi des Burgondes, 245, 247, 419-424, 429, 430. + Sigivald, 70. + Siglind, 126. + Sigmund, 126. + Signe, 126. + Sigurd, 126. + Slaves, 168, 500. + Snorri Sturluson, 91. + Soissons, 211, 212, 217-220, 223, 224, 228, 315, 396, 397. + Soissonnais (Sexonas), 396, 398. + Somme, 110, 133, 140, 144, 145. + Soule (vallée de la), 462, 467. + Spales, 106. + Stanley, 272. + Stenbiorn, 126. + Suède, 341. + Suèves, 86, 94. + _Sugambra cohors_, 500. + Sulpice Alexandre, 59, 102. + Sulpice Sévère, 61. + Sulpice Sévère (le pseudo-), 267. + Sundgau, 465. + Sunno, 102, 105, 134-136. + Swanahilde, 36. + Syagrius, 71, 291, 302, 313. + Syracuse, 473. + +T. + + Tacite, 3, 31, 32, 34, 87-89, 94, 98, 499. + Tarente, 438. + Tarquin le Superbe, 473. + Tarquin (Sextus), 255, 473. + Taso, 105. + Tato, 38. + Taxandrie, 114, 145. + Tchekh, 500. + Teuton, 94. + Thegan, 55. + Théodebald, roi d’Austrasie, 375. + Théodebert I, roi d’Austrasie, 204, 339, 343, 349-351, 376-378, 382, + 478. + Théodebert II, roi d’Austrasie, 157, 367, 370, 409, 412-414, 418-421. + Théodelinde, 40, 41. + Théodemir, 126. + Théodoric I (Thierry), roi d’Austrasie, 12, 48, 70, 128, 171, 204, + 266, 280, 321, 332, 337-339, 342, 347, 354, 358-359, 362, 364, 368, + 370-378, 478, 479. + Théodoric II, roi de Burgondie, 157, 367, 409, 415, 418-423, 461. + Théodoric, roi des Visigoths, 158, 256. + Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, 7, 34-37, 52, 203, 286-288, + 291, 292, 319, 320, 326, 338, 361, 481, 495. + Théodoric le Hugue, 338. + Théodose II, empereur, 502. + Thérouanne, 145. + Theudemar, 134. + Theudemir, 60, 103, 105, 135, 203. + Theudoald, 322. + Thidrek, 239, 240. Cf. Théodoric le Grand. + _Thidrekssaga_, 237-239. + Thierry (Augustin), 16. + Thor, 91, 92. + Thorbiorn, 126. + Thorgeidr, 126. + Thorismond, 247. + Thorismund, 126, 158. + Thorisund, 126. + Thormodr, 126. + Thuringe (Thoringia, Thüringen), 72, 102, 105, 110-113, 115-118, 138, + 180, 188, 189, 198, 200, 207, 249, 256, 347, 348, 350, 351, 354-358, + 361, 362, 370-373, 376, 381, 384, 464, 465. + Thuringiens (Thoringi), 12, 47, 48, 79, 88, 96, 107, 108, 113, 115, + 117, 133, 137, 194, 196, 198, 347-353, 358, 359, 361, 362, 364, 365, + 372, 374, 391. + Tolbiac, 282-284, 295, 350, 368, 373, 410, 411, 418, 487. + Tombe Brunehaut, 427. + Tongres, 112, 115, 116, 119, 173, 429. + Tongrie, 116, 117, 119. + Tongriens (Tungria, Tungri), 112, 115, 117, 118, 362. + Torismod, 39. + Toul, 409, 412. + Toulouse, 191, 211, 261, 266, 285. + Touraine, 79. + Tournai (Turnacinsis urbs, Turnacum), 10, 137, 138, 145, 146, 201, + 298, 302, 502. + Tours, 60, 102, 266, 268, 270, 275, 279, 281, 301. + _Translatio sancti Alexandri_, 88, 358. + Trapsta, 330. + Trémogne, 278. + Trêves, 171, 399. + Troie, 133. + Tronchienne, 208. + Tror, v. Thor. + Troes, 91. + Troussy (Trucciacum), 396, 398. + _Trullo_ (concile _in_), 389. + Tuatha Dé Dannan, 4, 127, 400. + Tuisco, 33, 85, 90. + Tullus Hostilius, 305. + Turin, 194. + _Turingawis_, 112. + Turisind, 39, 440. + +U. + + Uiscias, 127. + Ulysse, 164, 299, 301. + Ulmerunges, 106. + Unno, 115. + Unstrut, 349, 352, 359, 366, 465, 467. + Upsala, 91. + Urbicus (saint) de Clermont, 69. + +V. + + Vaast (saint), v. Vedast. + Valamir, 126. + Valentinien III, 503. + Valois (Adrien de), 111, 436. + Vandales, 41, 42, 65, 86, 87, 96, 106, 107, 149, 275. + Vasconie, 461. + Vascons, 461, 462. + Vaudemont, 427. + Vedast (saint), 62. + Véiens, 305. + Velly (le P.), 9. + Venerandus (saint) de Clermont, 69. + Vénétie, 165. + Verdun, 382. + Veresallis, 329. + Vergellus, 366. + Vérone, 40, 495. + Vézeronce, 321, 322, 325, 331, 333, 334. + _Via strata Brunichildis_, 426. + Victor de Tunnuna, 267. + Victorius, 69. + _Vicus Helena_, 144. + Vidigoia, 34. + Vidimir, 126. + _Vie de saint Faron de Meaux_, 433, 441. + _Vie de saint Hilaire_, 277. + _Vie de saint Léodegar_, 470. + Vienne en Dauphiné, 260, 261, 278, 321. + Vienne (la), rivière, 268. + Vignier (N.), 112. + Villery, 230, 409. + Vincent (saint), 385. + _Vindilicus_, 149. + Virgile, 429, 431, 482. + Virgile de Toulouse, 13. + Visigoths, 36, 68, 69, 72, 95, 96, 158, 256, 265, 267, 268, 274, + 279-281, 284, 285, 288, 290, 376, 382, 495, 496. + Vita (le), 445, 448. + _Vita Agili_, 155. + _Vita Arnulfi_, 117. + _Vita Chilleni_, 443-447. + _Vita Clotildis_, 233. + _Vita Columbani_, 155, 444. + _Vita Dagoberti_, v. _Gesta Dagoberti_. + _Vita Genovefae_, 201, 503. + _Vita Karoli_, 155. + _Vita Maxentii_, 280. + _Vita Lupi Trecensis_, 502. + _Vita Remigii_, 81, 82, 223, 224, 283. + Volgelsheim, 427. + Vosges, 170, 410. + Vouillé (Boglodoreta), 68, 69, 266, 280, 282, 291, 295, 313, 314. + +W. + + Wacco, 196. + Waelhem, 182. + Wahal, 112. + Waitz (G.), 113, 115, 153. + Walagothes, 87, 95. + Waldémar, roi de Danemark, 503. + Waldéric, 352, 461. + Walhalla, 90, 430. + Waltharius (Walther d’Aquitaine), 169, 170, 171, 176, 289. + Wandalmar, 461. + Warnachaire, 416. + Warnefrid, père de Paul Diacre, 169. + Warcq, 503. + Wasgenstein, 170. + Welches, 96. + Wéser, 434, 435, 436, 448, 449. + Widoheim, 127. + Widukind, chroniqueur saxon, 47, 48, 107, 108, 338, 358, 377. + Willehad, 468. + Willibald, 461. + _Windili_, 97. + Windogast, 121. + Windoghem, 121. + Winili, 149. + Winniles, 107, 108, 149. + Wintrion, 396, 397. + Wiomad, 12, 162, 175, 178, 180-188, 193, 200, 206, 224, 303. + Wisogast, 121. + Wodan (Wotan, Godan), 91, 92, 107, 122, 149, 150, 159, 425. + Wolfdietrich, 377, 378, 478. + Wolff (F.-A.), 7. + Wulemarus, 128. + +X. + + Xanten, 478, 487. + +Y. + + Ybor, 149. + Yngvi-Frey, 91. + Yonne, 427. + +Z. + + Zacharie, pape, 390. + Zarncke, 502. + Zechim, 91. + Zopyre, 255. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Introduction 1-27 + + L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de + l’histoire, 1.--L’histoire ne commence qu’à partir du moment où + les peuples acquièrent la notion de sa différence d’avec l’épopée, + 3.--Cette notion ne s’acquiert que lentement et graduellement, + _ibid._--Quand on a commencé à pénétrer dans la vraie nature de + l’épopée, 7.--Premières lueurs de la critique dans le domaine + de l’épopée franque, 8.--Rôle des philologues. Les frères Grimm, + 11.--Fauriel, _ibid._--Ampère et Schlegel, 12.--Témérités de Rathaïl, + 13.--Les historiens restent étrangers aux vues des philologues, + 14.--Kries, Loebell, 15, Augustin Thierry, Henri Martin, 16, + Charles Lenormant, l’abbé Gorini, 17.--Rôle de Junghans, 18, et de + Lecoy de la Marche, 19.--Indifférence persistante des historiens: + Ranke, Fustel de Coulanges, 22.--Constatations des philologues: + G. Paris, 23, A. Darmesteter, 24.--Importance du livre de Rajna, + 25.--Ce qui restait à faire après lui, 26. + + LIVRE I. + Les ancêtres de Clovis. + + CHAPITRE I.--Les Sources 31-84 + + L’épopée a existé chez tous les peuples germaniques, 31.--Témoignages + historiques qui en attestent l’existence chez les Ostrogoths, + 34.--Les Lombards, 37.--Les Vandales, 41.--Les Anglo-Saxons, 42.--Les + Frisons, 46.--Les Saxons du continent, _ibid._--Les Scandinaves, + 49.--Témoignages spéciaux établissant l’existence de chants épiques + chez les Francs des premiers siècles, 51.--Le recueil de Charlemagne, + 54.--Les chroniqueurs mérovingiens ont-ils connu et utilisé les + chants épiques de leur nation? 57.--Arguments qui permettent de + résoudre cette question d’une manière affirmative pour Grégoire + de Tours, 59, pour Frédégaire, 72, pour le _Liber Historiae_ + (_Gesta Francorum_), 76.--Dans quelle mesure ont-ils connu et + utilisé ces chants? 77.--Le _Gesta Dagoberti_ et le _Vita Remigii_, + 81.--Différence entre la tradition ecclésiastique et la tradition + populaire, 83. + + CHAPITRE II.--La plus ancienne chanson germanique 85-99 + + Chant généalogique des anciens Germains signalé par Tacite, 85.--Le + contenu de ce chant s’est conservé au moyen âge, 86.--Ce n’est + point par Tacite que le moyen âge l’a connu, 88.--Remaniements + qu’il a subis, 89.--On y a rattaché la généalogie de tous les + peuples compris dans l’empire franc, 95.--La date probable de ce + remaniement est le VIe siècle, 96. + + CHAPITRE III.--La plus ancienne chanson franque 101-131 + + Difficulté qu’il y a de discerner dans Grégoire de Tours les + traditions franques des renseignements annalistiques, 102.--Où + commencent les premières et à quoi on les reconnaît chez lui, + 102, et chez les autres chroniqueurs, 104.--Comparaison de ces + traditions avec celles des autres nations barbares sur leurs + origines, 106.--La _Thoringia_, 110.--Diverses interprétations de + ce nom, 110.--Preuve que c’est une contrée cis-rhénane et qu’elle + doit être identifiée avec le pays des _Tungri_, 112.--_Dispargum_, + 118.--La _Pannonia_, 119.--Autres documents sur les traditions + franques: les deux prologues de la _Loi Salique_, 120.--Leur date, + 123.--Leurs caractères, 124.--Ils contiennent la substance d’un + chant populaire très ancien, _ibid._--Preuves, 125.--Accord de leur + tradition avec celle de Grégoire sur les origines, 129. + + CHAPITRE IV.--Clodion 133-146 + + Traditions diverses sur les origines de la dynastie mérovingienne, + 133.--Leur valeur, 134.--Histoire populaire de Clodion, + 139.--Comparaison de l’histoire et de la tradition, 140. + + CHAPITRE V.--Mérovée 147-159 + + Légende relative à la naissance de Mérovée, 147.--Frédégaire a + altéré la forme primitive de cette légende, 148.--Son caractère + antéchrétien. Hésitations qu’elle a causées à Grégoire de Tours, + 151.--Origine de la légende, 153.--Historicité de Mérovée, 156. + + CHAPITRE VI.--La jeunesse de Childéric 161-178 + + Légende populaire sur ses aventures d’enfance pendant l’invasion + d’Attila, 161.--Comparaison de cette légende avec d’autres traditions + germaniques du même genre, 162.--Récits Lombards, 165, Walther et + Hildegonde, 169, Attale, 171.--Ce qu’il y a d’historique dans la + légende childéricienne, 176. + + CHAPITRE VII.--Childéric (suite) 179-208 + + Histoire de l’expulsion de Childéric par les Francs et de + ses amours avec la reine Basine, 179.--Caractère germanique + de cette histoire, 181.--Ce qu’en a pensé Grégoire de Tours, + _ibid._--Forme qu’elle revêt dans Frédégaire, 185.--Interpolations + manifestes de celui-ci, 187, et preuves de la date récente de + ces interpolations, 189.--Influence de l’histoire du prétendant + Gundovald sur leur formation, 190.--Leur lien de provenance, + 193.--Ce qu’il y a d’historique et ce qu’il y a de fictif dans + l’histoire de Basine, 194.--Que faut-il croire de la royauté franque + d’Aegidius? 201.--Examen de la légende de la vision nuptiale, + 202.--Interprétation de celle-ci, 204.--Sa date, 205.--Conclusion, + 206.--Note sur saint Basinus, 207. + + LIVRE II. + Clovis et ses fils. + + CHAPITRE I.--La guerre de Syagrius 211-224 + + Cette histoire est racontée par Grégoire d’après des _Annales_, + 211.--Toutefois, il a eu connaissance aussi d’une tradition + orale franque dont il se remarque des reflets dans son récit, + 213.--L’épisode du vase de Soissons n’est pas légendaire, mais + historique, 218.--Il est emprunté à une source contemporaine, + qui paraît être le _Vita Remigii_, 222. + + CHAPITRE II.--Le mariage de Clovis 225-251 + + Pourquoi la tradition épique laisse de côté les événements + principaux de l’histoire de Clovis et s’attache à des épisodes + individuels, 225.--Histoire du mariage de Clovis d’après les + trois chroniqueurs francs. Variantes qu’elle présente et origine + de celles-ci, 227.--Grégoire de Tours a déjà connu l’histoire + légendaire, mais en a effacé les traits les plus invraisemblables, + 233.--Cette histoire était taillée sur le patron de toutes les + légendes sur les fiançailles et le mariage des héros, 237.--Analyse + de l’histoire et examen des types qu’elle met en scène. Aurélien, + 240, Aridius, _ibid._--Ce qui en reste d’historique, 242.--Les + crimes attribués à Gondebaud sont légendaires, _ibid._--Comment + ont-ils été inventés? 245.--Influence de l’histoire de sainte + Radegonde sur la formation de la légende de Clotilde, 248. + + CHAPITRE III.--La première guerre de Burgondie 253-264 + + Histoire de cette guerre d’après Grégoire et Marius d’Avenches, + 253.--Leur accord, _ibid._--Interpolation de l’épisode du siège + d’Avignon par Grégoire, 254.--Cet épisode est légendaire, 255.--Il + a été imaginé en pays franc, 258.--Il ne provient pas d’un chant + épique proprement dit, 260.--Historicité de l’épisode de la prise + de Vienne, _ibid._ + + CHAPITRE IV.--La guerre des Visigoths 265-292 + + Grégoire rapporte sur cette guerre quantité de traditions orales, + 265.--Leur énumération, 268.--Elles sont d’origine romane et + ecclésiastique, et elles n’ont rien d’épique, 269.--Examen critique + de ces traditions: I. La construction de l’église Sainte-Geneviève, + 270.--II. Le respect de Clovis pour saint Martin. III. L’oracle rendu + par saint Martin à Clovis, 274.--IV. La biche qui montre le gué de + la Vienne, 275.--V. Le rayon lumineux de la basilique Saint-Hilaire, + 277.--VI. La chute des murs d’Angoulême, _ibid._--VII. Le cheval de + Clovis, 278.--Autres données traditionnelles, 279.--En quoi elles + se distinguent des traditions épiques franques, 281.--Il existait + pourtant des traditions barbares sur la guerre d’Aquitaine, à preuve + l’histoire de la présence de Chlodéric à la bataille de Vouillé, + 282, celle de la blessure reçue par Clovis, 284, et surtout celle + de l’origine de la guerre entre Clovis et Alaric II, 285. + + CHAPITRE V.--Les meurtres de Clovis 293-317 + + Le récit de ces meurtres nous transporte sur un terrain épique par + excellence, 293.--Premier récit: Mort de Sigebert et de Chlodéric. + Caractère épique de ce récit. Ses contradictions internes, + 294.--Comment Grégoire l’a conçu, et comment il a essayé de + l’humaniser, 300.--Date du récit, 302.--Deuxième récit: Mort de + Chararic et de son fils, _ibid._--Preuve de sa provenance orale: + les traits barbares et archaïques, 303.--Troisième récit: La mort + de Ragnacaire de Cambrai, 305.--Même démonstration que ci-dessus, + 307.--Rapprochements et analogies avec d’autres légendes barbares, + 308.--Ces trois récits semblent avoir fait partie d’un même chant, + 311.--Discussion de l’ordre chronologique des événements auxquels + il y est fait allusion, 312.--Essai de reconstitution des faits + réels, 315. + + CHAPITRE VI.--La deuxième guerre de Burgondie 319-335 + + Histoire de la deuxième guerre de Burgondie d’après Grégoire de + Tours, 319.--Cette histoire est élaborée par l’esprit épique, qui + explique les catastrophes par des fautes à punir, 322.--Parties + historiques et parties légendaires, 323.--Comment Clotilde a été + mise en scène, 326.--Historicité de la fin tragique de Sigismond, + 329.--Comment la bataille de Vézeronce a été transformée en victoire, + 331.--Importance de la défaite comme élément épique, 334. + + CHAPITRE VII.--La guerre de Frise ou l’invasion danoise 337-346 + + Théodoric d’Austrasie a été chanté en Allemagne sous le nom de + Hugdietrich, 337.--Il y a trace d’un chant sur lui dans l’histoire + du débarquement de Chochilaicus et de sa défaite d’après Grégoire + de Tours, 339.--Cette histoire a été chantée par les Scandinaves + et a été recueillie dans le _Beowulf_, 340.--Preuve de l’identité + des deux traditions, 341.--Elle a été chantée aussi par les Francs, + 343.--Indices épiques contenus dans le récit de Grégoire de Tours, + 344.--Traces que la légende a laissées parmi les populations + frisonnes, _ibid._ + + CHAPITRE VIII.--La guerre de Thuringe 347-378 + + Récit de cette guerre d’après Grégoire de Tours, 347.--Récit de + Widukind, 351.--Sainte Radegonde a été chez les Francs le souvenir + vivant de cette guerre et a pu garantir les traits généraux du récit, + 355.--Quant aux détails, ils sont légendaires, 358.--Analyse des + éléments légendaires. _La nappe coupée_, 359.--Les souvenirs rappelés + par Théodoric, 362.--Les fossés creusés par les Thuringiens sur le + champ de bataille, 365.--Le pont de cadavres sur l’Unstrut, 366.--La + ruse de Théodoric envers Clotaire, 368.--La mort de Hermanfried, + _ibid._--Toute cette histoire se décompose en trois récits + indépendants, 370.--Ces récits sont nés parmi les Francs d’Austrasie, + 373.--Théodoric et son fils Théodebert dans l’épopée, 375. + + + LIVRE III. + Les derniers Mérovingiens. + + CHAPITRE I.--Frédégonde 381-402 + + Derniers souvenirs épiques de Grégoire de Tours, 381.--Manque de + données légendaires dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_ + sur la période de 530 à 590, 385.--Impression faite par Frédégonde + sur l’imagination populaire, 386.--Légendes du _Liber Historiae_: + comment Frédégonde supplanta la reine Audovère, 388.--Légende + de l’adultère de Frédégonde avec Landéric et de l’assassinat de + Chilpéric, 392.--La légende de la forêt qui marche, 396. + + CHAPITRE II.--Brunehaut 403-431 + + Les calomnies dont elle a été l’objet l’ont fort défigurée, mais + elles n’ont rien d’épique, 403.--Il existe cependant quelques + légendes populaires sur elle, 404.--Prophétie sibylline sur + Brunehaut, 405.--Légende de l’expulsion de Brunehaut par les + Austrasiens, 407.--Son origine, 408.--La guerre de Théodoric + et de Théodebert, 409.--Traits épiques que présente le récit de + Frédégaire: les morts qui ne peuvent pas tomber, 411, l’intervention + de l’évêque de Mayence, 412.--Ce que l’histoire devient dans le + _Liber Historiae_, 417.--Origine de la guerre et épisodes principaux + de celle-ci, 418.--La mort de Théodebert rappelle celle de Chlodéric, + 421.--Amour incestueux de Théodoric, 422.--Brunehaut en Jézabel, + 423.--Historicité du récit de sa mort, _ibid._--Les _chaussées + Brunehaut_, 424. + + CHAPITRE III.--Clotaire II 433-449 + + Frédégaire n’a pas de légendes sur ce roi, 433.--Mais le _Liber + Historiae_ en raconte une très caractéristique: l’histoire de la + guerre de Saxe, 434.--Cette histoire est reproduite avec quelques + variantes par le _Gesta Dagoberti_, 436.--Elle provient d’un chant + épique sur Clotaire II, 437.--Nous connaissons ce chant par le _Vita + Faronis_, qui cite même un fragment de l’original, 441.--Divergences + légères entre ces deux sources, 445.--Éléments historiques du récit, + _ibid._--La guerre de Saxe faite par Clotaire I, et attestée par + l’histoire, a été attribuée par suite d’un transfert épique à + Clotaire II, 446. + + CHAPITRE IV.--Derniers accents épiques 451-474 + + Nos sources ne présentent plus de trace de chants épiques à partir + de Clotaire II, 451.--Mais on y trouve encore des impressions + épiques, par exemple dans le portrait du roi Dagobert I, 452.--A + une époque postérieure à celle de la rédaction de nos sources, ces + impressions ont dû se traduire en chants épiques, 456.--Ainsi le + Floovant du XIIe siècle reproduit un épisode déjà consigné dans le + _Gesta Dagoberti_, _ibid._--De même, un combat malheureux de douze + généraux francs dans les Pyrénées paraît avoir été le prototype + de l’histoire poétique de Roland et des douze pairs à Roncevaux, + 461.--Et un épisode du règne de Sigebert II, raconté par Frédégaire, + doit avoir été le point de départ de l’histoire des traîtres de la + _Geste de Mayence_, 464.--Enfin le récit de la bataille de Flaochat + contre Willehad a un caractère fort épique, 468.--Dans le _Liber + Historiae_, saint Ouen a laissé aussi une impression épique qui se + traduit par des légendes, notamment celle du conseil qu’il aurait + donné à Ebroïn, 469. + + CHAPITRE V.--Résumé et conclusions 473-498 + + Origines différentes des récits analysés dans ce livre. Les uns + proviennent d’impressions, les autres de légendes populaires, les + autres de chants épiques, 475.--Ils ne représentent qu’une faible + partie des données épiques de l’époque mérovingienne, 477.--Celles-ci + se retrouvent dans un grand nombre de moules épiques de l’épopée + carolingienne, dont l’origine est ici, _ibid._--Raisons diverses + pour lesquelles nos chroniqueurs n’ont gardé qu’une petite partie + des récits fournis par la tradition épique. Tous étaient romans et + n’avaient pas, comme Cassiodore et Paul Diacre, intérêt à recueillir + les légendes barbares, 480.--La rapidité du progrès social a de + son côté contribué à fondre les sujets mérovingiens dans l’épopée + carolingienne, 485.--L’épopée carolingienne n’est plus franque, + mais française, 487.--L’épopée française est née de la germanique ou + franque à l’époque mérovingienne; comment, 488.--Éléments épiques + existant chez les populations gallo-romaines à l’époque de la + conquête franque, 489.--Rôle des cours, 492, et des poètes francs, + 494.--Valeur de l’épopée française, 497. + + Additions et corrections 498 + + Appendices. + I. L’origine troyenne des Francs 505 + II. Les généalogies des rois mérovingiens 517 + III. Les noms poétiques des Francs 524 + IV. Le baptême de Clovis 530 + + Table des noms 539 + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + + Les Origines de la Civilisation moderne, 3e édition, 2 volumes + in-12.--Bruxelles, Société belge de librairie 7 fr. + + La Croix et le Croissant, 2e édition.--Liège, Grandmont-Donders 1 fr. + + + + +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + + +On a représenté entre caractères _soulignés_ les passages en italique, +et entre signes =égale= les passages en typographie dilatée (gesperrt) +dans l’appendice II. + +On a interverti la table des noms et la table des matières pour que +cette dernière figure à la fin de l’ouvrage. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78135 *** |
